The Project Gutenberg EBook of Mme de La Fayette (6e dition), by 
Le Comte d' Haussonville

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Title: Mme de La Fayette (6e dition)

Author: Le Comte d' Haussonville

Release Date: January 7, 2011 [EBook #34872]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MADAME DE LA FAYETTE

PAR

LE COMTE D'HAUSSONVILLE

DE L'ACADMIE FRANAISE

SIXIME DITION

LIBRAIRIE HACHETTE


     ... _Novitas tum florida_ regni _Pabula dia tulit_...

     (Lucrce, _de Natur rerum_.)




TABLE DES MATIRES

Avant-propos

I.--L'ducation et le mariage

II.--La cour et le rduit

III.--Les amis

IV.--Les affaires

V.--Dernires annes

VI.--Les oeuvres historiques

VII.--Les romans: la _Princesse de Montpensier_ et _Zayde_

VIII.--La _Princesse de Clves_

Appendice

Les portraits de Mme de la Fayette




Avant-propos


Parmi les personnes considrables de l'un et de l'autre sexe mortes
depuis peu de temps, nous nommerons dame Marguerite de la Vergne. Elle
tait veuve de M. le comte de la Fayette, et tellement distingue par
son esprit et son mrite qu'elle s'tait acquis l'estime et la
considration de tout ce qu'il y avait de plus grand en France. Lorsque
sa sant ne lui a plus permis d'aller  la Cour, on peut dire que toute
la Cour a t chez elle, de sorte que, sans sortir de sa chambre, elle
avait partout un grand crdit dont elle ne faisait usage que pour rendre
service  tout le monde. On tient qu'elle a eu part  quelques ouvrages
qui ont t lus du public avec plaisir et avec admiration.

La personne considrable dont le _Mercure galant_ parlait en ces termes,
dans son _Article des morts_ de juin 1693, est aujourd'hui, dans cette
brillante galerie du XVIIe sicle, une des figures vers lesquelles les
regards et l'imagination se tournent avec le plus de complaisance. Elle
n'a pas seulement reu chez elle toute la cour, ce qui peut nous sembler
aujourd'hui assez indiffrent; elle a encore t la meilleure amie de
Mme de Svign, et la Rochefoucauld l'a aime. Elle n'a pas seulement
eu part  quelques ouvrages qui ont t lus du public avec plaisir et
avec admiration: elle a crit un des chefs-d'oeuvre de notre langue, et
enrichi d'une parcelle d'or le trsor de nos jouissances. N'est-ce pas
l plus qu'il n'en faut pour expliquer l'attrait qu'inspire le nom seul
de Mme de la Fayette, et pour que sa biographie trouve place dans une
collection consacre  la gloire des grands crivains franais?

J'ai dit sa biographie: est-ce bien l le terme qui convient, et ce mot
n'est-il pas un peu lourd, appliqu  une femme qui aimait  rpter:
c'est assez que d'tre? On trouve d'ailleurs cette biographie partout,
en tte de toutes les ditions de ses oeuvres, et si quelques menus faits
ont pu chapper aux auteurs de ces nombreuses notices, je n'ai cependant
pas la prtention d'apporter ici de l'indit, sauf quelques lettres dont
j'indiquerai plus tard l'origine. Ce que je voudrais retracer, c'est
plutt l'histoire de son me, et aussi l'histoire de son talent, car ces
deux histoires sont insparables  mes yeux, et l'auteur de _Zayde_
serait reste une aimable conteuse, si, dans un livre immortel qui
s'appelle la _Princesse de Clves_, elle n'avait mis le roman de sa vie.
Pour retracer cette double histoire, un peu de divination, peut-tre
mme un peu d'imagination seraient ncessaires; mais n'en faut-il pas
toujours plus ou moins pour crire une biographie, et surtout celle
d'une femme? Tenir le document ne suffit pas: encore faut-il le faire
revivre, et cette vie nouvelle, l'imagination seule peut la donner.
Seule, elle peut ressusciter une me, rtablir le drame de sa destine,
et pntrer le mystre de ses preuves, de ses faiblesses ou de ses
victoires. Il en est du biographe comme du peintre: s'il ne devine le
secret de son modle, le portrait auquel il s'applique ne sera jamais
ressemblant. Ce portrait de Mme de la Fayette--je le sais et je voudrais
pouvoir l'oublier--a dj t dessin par le crayon brillant de
Sainte-Beuve et par le burin vigoureux de Taine; mais il me semble que,
mme aprs ces deux grands matres, certains traits de l'aimable figure
peuvent tre, je ne dirai pas retouchs, mais clairs d'une autre
lumire.




I

L'DUCATION ET LE MARIAGE


Ce fut le dix-huitime jour du mois de mars 1634, disent les registres
de la paroisse Saint-Sulpice, que fut baptise en cette paroisse
Marie-Magdeleine, fille de Marc Pioche, cuyer, sieur de la Vergne, et
de demoiselle lisabeth Pena, sa femme. Parrain, Messire Urbain de
Maill, marquis de Brz; marraine, Marie-Magdeleine de Vignerot, dame
de Combalet. C'est une pice peu intressante que le texte d'un acte de
baptme; mais il n'y a si mince document dont on ne puisse tirer parfois
une indication instructive, et c'est le cas pour celui-ci. Le pre de
Marie de la Vergne est qualifi d'cuyer: c'tait, dans la hirarchie
nobiliaire, le dernier des titres; sa mre, de _demoiselle_, sans
pithte. Ses parents taient donc de trs petite noblesse. Par contre,
le parrain et la marraine sont de haut lieu: le marquis de Brz est
marchal de France, chevalier des ordres du roi, conseiller en son
conseil, etc. Quant  la marraine, c'est la future duchesse d'Aiguillon,
la nice prfre de Richelieu. Sont-ce des amis? Non, ce sont des
suprieurs. Pioche de la Vergne sera gouverneur de Pontoise pour le
compte du marquis de Brz, et il commandera plus tard au Havre, au lieu
et place de la duchesse d'Aiguillon, gouvernante en titre. C'taient
surtout des protecteurs qu'en parents aviss, Pioche de la Vergne et
lisabeth Pena avaient cherchs dans le parrain et la marraine de leur
fille. Cela suffit  nous montrer que Marie de la Vergne est ne au
second rang. Nous la verrons conqurir peu  peu le premier, mais pour y
russir, il lui faudra dployer un certain savoir-faire, et nous
n'aurons qu' nous rappeler son acte de baptme pour comprendre qu'un
peu de diplomatie se soit toujours ml  son charme et  son gnie.

Quelques annes aprs, nous retrouvons Marie de la Vergne  Pontoise. Un
obscur pote, du nom de Le Pailleur, nous apprend que son pre y
commandait au nom du marquis de Brz:

     Un soldat m'apprit l'autre jour
     Que Pontoise tait ton sjour.
     Il me dit que ta chre femme
     Est une bonne et belle dame,
     (Oiseau rare en cette saison),
     Qu'elle garde bien la maison,
     Entretient bien la compagnie,
     Avec la petite Mnie,
     Qui de son ct vaut beaucoup,
     Surtout quand elle fait le loup,
     Son devanteau dessus la tte.

La petite Mnie avait quatre ans quand elle faisait ainsi le loup, en
ramenant son tablier (son devanteau) sur sa tte. De Pontoise, elle
devait suivre son pre au Havre, o il mourut, la laissant, trs jeune
encore, aux soins d'une mre qui n'tait pas de grande protection.
lisabeth ou plutt Isabelle Pena, car elle est ainsi dsigne dans
l'acte de mariage de sa fille, descendait d'une famille originaire de la
Provence, et, plus anciennement peut-tre, de l'Espagne, ainsi que le
prnom d'Isabelle semblerait l'indiquer. Ceux qui sont curieux des
phnomnes de l'hrdit, me sauront gr de rappeler qu'un sien anctre,
Hugues de Pena, secrtaire du roi Charles de Naples, reut, en 1280, des
mains de la reine Batrice le laurier de pote, et que la famille Pena
eut toujours en Provence renom de littrature et d'rudition. Mais de la
mre elle-mme la fille,  son honneur, n'hrita rien.

Le cardinal de Retz, qui connaissait bien Mme de la Vergne, nous la
dpeint comme honnte femme au fond, mais intresse au dernier point,
et plus susceptible de vanit pour toutes sortes d'intrigues sans
exception que femme qu'il et jamais connue. Il raconte en effet qu'il
dtermina la bonne dame  lui prter ses bons offices dans une affaire
qui tait de nature  effaroucher d'abord une prude, et cela en lui
persuadant qu'il ne lui demanderait jamais d'tendre ses services au
del de ceux que l'on peut rendre en conscience, pour procurer une bonne
et chaste, pure et trs sainte amiti. Je m'engageai, ajoute Retz, 
tout ce qu'on voulut. Une mre aussi facile  persuader tait, comme
nous allons le voir tout  l'heure, un chaperon peu sr. Incapable, au
surplus, de se conduire elle-mme, elle chercha bientt un nouvel poux.
Sa fille allait avoir seize ans quand elle lui-donna un beau-pre. La
_Muse historique_ de Loret, aprs avoir relat ce mariage, ajoute
malignement:

     Mais cette charmante mignonne
     Qu'elle a de son premier poux
     En tmoigne un peu de courroux,
     Ayant cru, pour tre fort belle,
     Que la fte serait pour elle,
     Que l'Amour ne trempe ses dards
     Que dans ses aimables regards;
     Que les filles fraches et neuves
     Se doivent prfrer aux veuves,
     Et qu'un de ces tendrons charmans
     Vaut mieux que quarante mamans.

Quelque ralit se cache-t-elle derrire cette malice du gazetier? Marie
de la Vergne avait-elle cru effectivement que la fte serait pour elle,
et l'homme qui pousa sa mre avait-il en secret fait battre son coeur?
Ici tout est conjecture, et rien, il faut le reconnatre, ne vient au
premier abord appuyer cette supposition. Le chevalier Renauld de Svign
qui pousait Mme de la Vergne tait g de trente-neuf ans. Quelle
apparence y a-t-il qu'il ait plu, sans y tcher,  une jeune fille qui
n'en avait pas seize? Et cependant! Ce n'tait pas un homme ordinaire
que le chevalier de Svign. Original, brave, chevaleresque, on
racontait de lui un trait qui tait de nature  sduire une imagination
romanesque. Engag, comme chevalier de Malte, dans les guerres
d'Allemagne et d'Italie, il trouva un jour, au sac d'une ville, une
petite fille de trois ou quatre ans, abandonne sur un fumier. Il
ramassa l'enfant dans son manteau, et fit voeu d'avoir soin d'elle toute
sa vie. Elle fut, en effet, ramene par lui en France et leve  ses
frais dans un couvent jusqu'au jour o elle prit le voile. Entran par
son attachement au cardinal de Retz dans les guerres de la Fronde, il
s'y distingua par sa bravoure, et s'il eut la malchance de commander le
rgiment de Corinthe, le jour de la _Premire aux Corinthiens_, il
chappa du moins au ridicule, en demeurant pour mort dans un foss. Il
devait compter plus tard au nombre des pnitents les plus sincres de
Port-Royal, sans parvenir cependant  vaincre tout  fait sa nature
altire et imptueuse. C'est ainsi qu'il demandait un jour  son
confesseur s'il y aurait pch  faire btonner par son laquais des
polissons qui s'taient moqus de lui. Cette originalit de caractre,
cette gnrosit, cette bravoure avaient-elles un moment sduit la jeune
fille qui aurait ainsi dbut dans la vie par un premier mcompte? C'est
l un mystre impossible  claircir, car les mchants vers de Loret
peuvent, je le reconnais, s'expliquer beaucoup plus simplement par le
dpit naturel  une jeune fille qui songe  se marier, et qui voit sa
mre elle-mme convoler  de secondes noces. Quoi qu'il en soit, ce
mariage eut pour rsultat de fixer  Paris l'existence jusque-l un peu
errante de Marie de la Vergne. Ce fut au milieu des troubles de la
Fronde qu'elle commena d'apparatre dans le monde, tout en s'occupant
de complter, par elle-mme, l'ducation assez frivole que lui avait
jusque-l donne sa mre.

Segrais, qui parle souvent de Mme de la Fayette, mais qui ne l'a connue
qu'aprs son mariage, indique comme ayant t les matres de sa jeunesse
le pre Rapin et Mnage. Dans ses intressants mmoires, le pre Rapin
ne fait cependant aucune mention de la part qu'il aurait prise 
l'ducation de Marie de la Vergne, et il se borne  la dnoncer avec
assez d'aigreur comme frquentant plus tard le salon de Mme du
Plessis-Gungaud o l'on enseignait l'vangile jansniste. Quant aux
relations de Marie de la Vergne avec Mnage, elles furent des plus
troites, et se prolongrent mme, comme on le verra, bien au del de
ses annes de jeunesse.

Dans son introduction  la _Jeunesse de Mme de Longueville_, M. Cousin
avait signal l'existence d'une correspondance entre Mme de la Fayette
et Mnage, qui faisait partie d'une collection d'autographes appartenant
 M. Tarb. Cette correspondance se composait de cent soixante-seize
lettres, qui,  la mort de M. Tarb, ont t acquises en vente publique
par M. Feuillet de Conches. Le savant collectionneur en prparait la
publication lorsque la mort vint mettre un terme  cette longue vie de
travail et d'rudition. J'ai d la communication de cette correspondance
aux traditions de bonne grce et de libralit que M. Feuillet de
Conches a laisses autour de lui, et je pourrai, grce  ces lettres
indites, marquer d'un trait plus prcis la nature des relations qui
s'tablirent entre Mnage et son lve.

C'tait un assez singulier personnage que ce Gilles Mnage, abb juste
autant qu'il le fallait pour avoir droit  un bnfice, mais pdant
autant qu'on peut l'tre, avec cela dameret, rempli de prtentions,
honnte homme au demeurant et digne,  tout prendre, des amitis qu'il
inspira. Il passait sa vie  tre amoureux. Arriv cependant  la
cinquantaine, il crut qu'il tait temps de s'arrter et fit chez ses
belles une tourne de visites pour leur annoncer qu'il renonait 
l'amour; mais elles se moqurent quelque peu de lui, en lui donnant
l'assurance que, pour ce qu'il en faisait, il pouvait, sans
inconvnients, continuer comme auparavant. C'tait un peu son dfaut de
s'en faire accroire, et d'affecter des airs d'intimit dans les maisons
o il n'tait pas toujours le bienvenu. coutons sur ce point Tallemant
des Raux: Mnage, dit-il, entre autres dames, prtendait tre
admirablement bien avec Mme de Svign la jeune, et avec Mlle de la
Vergne, aujourd'hui Mme de la Fayette. Cependant la dernire, un jour
qu'elle avait pris mdecine, disait: Cet importun de Mnage viendra
tantt. Mais la vanit fait qu'elles lui font caresse. Personne  la
vrit ne prenait les prtentions de Mnage au srieux, et, sur ses
relations avec ces deux dames on fit courir le quatrain suivant:

     Laissez l comtesse et marquise,
     Mnage, vous n'tes pas fin,
     Au lieu de gagner leur franchise,
     Vous y perdrez votre latin.

Mnage n'y perdit rien cependant, et son latin lui servit, au contraire,
puisque ce fut sous couleur de l'enseigner qu'il entra dans la vie et de
la marquise et de la comtesse. On sait ses relations avec Mme de Svign
alors qu'elle tait encore ou jeune fille ou jeune veuve, les tendres
sentiments dont il faisait profession pour elle, leurs brouilles, leurs
raccommodements, et les jolies lettres qu' ce propos lui crivait son
ancienne lve. Mais en dpit de cette exquise fin de lettre que lui
adressait la marquise: Adieu, l'ami, de tous les amis le meilleur,
Mnage disparat de bonne heure de la correspondance et de la vie de Mme
de Svign. Il n'en fut pas de mme pour Mme de la Fayette, et cette
nouvelle lve lui inspira un sentiment non moins passionn, et plus
durable. Mme de Svign s'aperut bien de l'infidlit: J'ai bien de
l'avantage sur vous, crivait-elle  Mnage, car j'ai toujours continu
 vous aimer, quoi que vous en ayez voulu dire, et vous ne me faites
cette querelle d'Allemand que pour vous donner tout entier  Mlle de la
Vergne.  dfaut de ce tmoignage clairvoyant, les oeuvres de Mnage
seraient l pour attester la prfrence qu'il accordait  la seconde
lve sur la premire. Dans le recueil de ses _Poemata_, contre cinq
pices ddies  Mme de Svign, il n'y en a pas moins de quarante
adresses  _Laverna_, _Maria-Magdelena Piocha_, dit l'_Index_. Ce nom
de _Laverna_, sous lequel Mnage clbrait habituellement son colire,
est aussi en latin celui de la desse des voleurs. De l certains
distiques assez dsobligeants pour Mnage, souvent accus de pillage et
de contrefaon littraires:

     Lesbia nulla tibi, nulla est tibi dicta Corinna,
         Carmine laudatur Cinthia nulla tuo.
     Sed cum doctorum compiles scrinia vatum,
         Nil mirum si sit culta Laverna tibi.

Mnage ne clbrait cependant pas toujours sa belle sous ce nom
rbarbatif. Dans ses posies franaises ou italiennes il trouve des
appellations plus gracieuses. Elle est tantt Doris, tantt none,
tantt Amarante, tantt Artmise, mais sous ces dguisements toujours la
mme, toujours cruelle, inexorable, et n'opposant que froideur aux
transports de Mnalque:

     Mais des belles, Daphnis, elle est la plus cruelle.
     Ni des brlants ts les extrmes ardeurs,
     Ni des pres hivers les extrmes froideurs,
     N'ont rien qui soit gal aux ardeurs de ma flamme,
     Ni rien de comparable aux froideurs de son me;
     Et pour me retenir dans ces aimables lieux,
     Tu m'tales en vain ses charmes prcieux.
     Des plus rudes climats les glaces incroyables,
     Bien plus que ses froideurs, me seront supportables.
     Non moins que vos malheurs, non moins que vos discords,
     Son orgueil, ses mpris, m'loignent de ces bords.

Le latin, le franais, le grec mme, ne suffisent pas  Mnage pour
traduire ses sentiments. Il appelle encore  son aide l'italien. Ce fut
en effet sur la demande de Marie de la Vergne (une des lettres que j'ai
eues sous les yeux en fait foi) qu'il commena l'tude de cette langue.
Le matre se refaisait colier, pour mieux plaire  son lve. Mais 
peine s'est-il rendu matre de ce nouvel idiome qu'il s'en sert pour
chanter en quatorze madrigaux les charmes et les rigueurs de la _Donna
troppo crudele_, dsigne cette fois sous le nom de Fillis. S'est-elle
pique la main avec une aiguille, il flicite l'aiguille d'avoir, avec
sa pointe subtile, bless cette beaut superbe que les traits de l'amour
n'ont pu atteindre. L'italien l'inspire gnralement mieux que le
franais, et, le genre admis, on ne peut nier que la petite pice
suivante ne soit d'un assez joli tour:

     In van, Filli, tu chiedi
     Se lungo tempore durer l'ardore
     Ch il tuo bel guardo mi dest nel cuore.
     Chi lo potrebbe dire?
     Incerta, o Filli,  l'ora del morire.

Comment Marie de la Vergne accueillait-elle ces hommages? Il ne faudrait
pas, sur la foi de Tallemant, croire que Mnage lui ft importun, et
qu'elle lui ft caresse seulement par vanit. Elle parat au contraire
avoir eu pour lui un attachement sincre, et la dure de leurs relations
suffit pour en tmoigner. Mais cet hommage publiquement rendu  ses
charmes par un homme qui avait rang parmi les beaux esprits ne pouvait
lui dplaire, et il faudrait qu'elle n'et point t femme pour y
demeurer insensible. Aussi n'a-t-elle garde, malgr les rigueurs dont se
plaint Mnalque, de le laisser se dtacher d'elle. Elle sait l'apaiser
quand il s'irrite, le ramener quand il s'loigne. Tranchons le mot: elle
dploie vis--vis de lui un peu de coquetterie, mais coquetterie bien
innocente et dont, on va pouvoir en juger, le bon Mnage aurait eu
mauvaise grce  se plaindre. Je ne saurais affirmer que toutes les
lettres que je vais citer soient antrieures au mariage de Marie de la
Vergne. Aucune n'tant date, trs peu tant signes, j'ai d grouper,
par conjecture, celles qui m'ont paru se rapporter  cette premire
priode de ses relations avec Mnage. On verra plus tard, par la
comparaison, combien leur ton diffre de celles que Mme de la Fayette
lui adressait dans les dernires annes de sa vie.


Je vous prie de faire mille compliments de ma part  Mlle de Scudry et
de l'assurer que j'ai pour elle toute la tendresse imaginable, moi qui
n'en ai gure ordinairement. Vous lui rpondrez de cela bien volontiers
dans la pense o vous tes que je ne suis pas tendre, parce que je ne
saute pas au cou de tout le monde. Je vous prie, demandez  Sapho, qui
se connat si bien en tendresse, si c'est une marque de tendresse que de
faire des caresses parce que l'on en fait naturellement  tout le monde,
et si un mol de douceur d'une _ritrosa belt_ ne doit pas toucher
davantage, et persuader plus son amiti que mille discours obligeants
d'une personne qui en fait  tout le monde. Je vous soutiens que, quand
je vous ai dit que j'ai bien de l'amiti pour vous, et que je suis plus
aise de vous avoir comme ami que qui que ce soit au monde, vous devez
tre satisfait de moi.


Mnage, on le voit, se plaignait de ce que son colire n'tait pas
assez tendre. Parfois il en concevait du dpit, et il s'en allait fch.
Il fallait alors lui crire, le lendemain matin, pour s'assurer que
cette colre tait tombe et pour lui demander de revenir:


Je ne compte point sur la colre o vous tiez hier, car je ne doute
point qu'aprs avoir dormi dessus elle ne soit diminue, et pour vous
montrer que je ne suis point du tout fche contre vous, c'est que je
vous prie de m'envoyer un Virgile de M. Villeloing et de me venir voir
vendredi.


Quand Mnage n'tait pas en colre, il tournait des billets galants, et
demandait des rendez-vous. Tout abb qu'il tait, peu lui importait
qu'on ft  la veille de Pques, mais Marie de la Vergne le lui faisait
finement sentir:

Il n'y a rien de plus galant que votre billet. Si la pense de faire
votre examen de conscience vous inspire de telles choses, je doute que
la contrition soit forte. Je vous assure que je fais tout le cas de
votre amiti qu'elle mrite qu'on en fasse, et je crois tout dire en
disant cela. Adieu jusqu' tantt. Je ne vous promets qu'une heure de
conversation, car il faut retrancher de ses divertissements ces
jours-ci.

Et quelques jours aprs:

Vos lettres sont bien galantes. Savez-vous bien que vous y parlez de
victimes et de...? Ces mots-l font peur  nous autres qui sortons si
frachement de la semaine sainte.

Parfois au contraire Mnage boudait, et se tenait  l'cart. Il fallait
alors l'aller chercher, et le ramener par de douces paroles:

Je ne vous puis assez dire la joie que j'ai que vous ayez reu avec
plaisir les assurances que je vous ai donnes de mon amiti. Je mourais
de peur que vous ne les reussiez avec une certaine froideur que je vous
ai vue quelquefois pour des choses que je vous ai dites, et il n'y a
rien de plus rude que de voir prendre avec cette froideur-l des
tmoignages d'amiti que l'on donne sincrement, et du meilleur de son
coeur. Vous aurez pu voir, par ma seconde lettre, que, quoique j'eusse
lieu de me plaindre de ce que vous ne me faisiez pas rponse, ne sachant
pas que vous tiez  la campagne, je n'ai pas laiss de vous crire une
seconde fois, et j'aurais continu  vous crire quand mme vous auriez
eu la duret de ne pas me faire rponse. Ce que je vous dis l vous doit
persuader que je suis bien loigne d'avoir pour vous l'indiffrence
dont vous m'accusez. Je vous assure que je n'en aurai jamais pour vous,
et que vous trouverez toujours en moi l'amiti que vous en pouvez
attendre.

Mais lorsque le matre s'obstinait dans sa bouderie, et cherchait  son
colire des querelles injustes, celle-ci le morignait  son tour, et
lui reprochait assez vertement son humeur maussade:

J'aurais raison d'tre en colre de ce que vous me mandez que vous ne
m'importunerez plus de votre amiti. Je ne crois pas vous avoir donn
sujet de croise qu'elle m'importune. Je l'ai cultive avec assez de soin
pour que vous n'ayez pas cette pense. Vous ne la pouvez avoir non plus
de vos visites que j'ai toujours souhaites et reues avec plaisir. Mais
vous voulez tre en colre  quelque prix que ce soit. J'espre que le
bon sens vous reviendra, et que vous reviendrez  moi qui serai toujours
dispose  vous recevoir fort volontiers.

     Ce jeudi au soir.


Rien de plus innocent, on le voit, que cette correspondance entre un
pdant galantin et une jeune fille de vingt ans. De l'humeur dont tait
le matre, il fallut cependant  l'lve un certain mlange de douceur
et d'habilet pour contenir cette relation dans de justes limites, et
pour la transformer en une amiti qui devint (je le montrerai plus tard)
une des consolations d'une vie dpouille.

Il ne faudrait pas croire qu'apprendre le latin et crire  Mnage ft
l'unique passe-temps de Marie de la Vergne. La rentre de la cour 
Paris en 1652 avait mis un terme aux troubles de la Fronde, et donn en
quelque sorte le signal de la rsurrection  une socit que la guerre
civile avait disperse sans la dtruire tout  fait, car, mme en pleine
rvolte et anarchie, les salons de Paris n'avaient jamais t
compltement ferms. Bien qu'elle ft, suivant une trs juste remarque
jete en passant par M. Cousin, d'un tout autre monde que Mme de
Longueville, Marie de la Vergne avait sa place marque dans ces salons.
Par le second mariage de sa mre elle se trouvait allie  la jeune
marquise de Svign, plus ge qu'elle de quelques annes. Ds cette
poque une troite intimit se noua entre la jeune femme et la jeune
fille. Elle avait encore une autre amie, mais moins judicieusement
choisie. C'tait Anglique de la Loupe, qui devait plus tard, sous le
nom de comtesse d'Olonne, se rendre si tristement clbre par ses
dbordements. Le hasard avait rapproch Marie de la Vergne et Anglique
de la Loupe; elles demeuraient dans deux maisons contigus. Mais, comme
si ce n'et t assez de rapprochement, Mme de la Vergne (Mme de Svign
plutt) avait fait percer une porte dans le mur mitoyen, afin que les
deux jeunes filles pussent se voir plus aisment tous les jours. La
clairvoyance n'tait pas le fait de la bonne dame, comme l'appelait
Retz. Une autre anecdote va nous en fournir la preuve.

On sait que ce mchant Bussy s'tait amus, de concert avec le prince de
Conti,  dresser avec commentaires une carte du pays de _Braquerie_, o
les noms des villes taient remplacs par des noms de femmes. Sous le
couvert de mtaphores transparentes, Bussy raconte les assauts que ces
villes ont subis, et la dfense plus ou moins vigoureuse qu'elles ont
oppose. Marie de la Vergne figure dans cette nomenclature: la Vergne,
dit la carte de Braquerie, est une grande ville fort jolie, et si dvote
que l'archevque y a demeur avec le duc de Brissac qui en est demeur
principal gouverneur, le prlat ayant quitt. Voil deux mchancets
d'un coup. Quelle en est l'origine, et Marie de la Vergne y a-t-elle
quelque peu prt? Non pas elle, mais encore sa mre, comme nous allons
l'apprendre de la bouche mme de celui que Bussy appelle l'archevque,
et que nous avons coutume d'appeler le cardinal de Retz. En 1654, Retz
tait dtenu  Nantes, sous la garde du marchal de la Meilleraye. La
prison n'tait pas bien rigoureuse; on lui cherchait tous les
divertissements possibles: il avait presque tous les soirs la comdie,
et les dames venaient librement lui rendre visite. Laissons-lui
maintenant conter son aventure. Mme de la Vergne, qui avait pous en
secondes noces le chevalier de Svign, et qui demeurait en Anjou avec
son mari, m'y vint voir et y amena Mlle de la Vergne, sa fille, qui est
prsentement Mme de la Fayette. Elle tait fort jolie et fort aimable,
et avait de plus beaucoup d'air de Mme de Lesdiguires. Elle me plut
beaucoup, et la vrit est que je ne lui plus gure, soit qu'elle n'et
pas d'inclination pour moi, soit que la dfiance que sa mre et son
beau-pre lui avaient donne, ds Paris mme, avec application de mes
inconstances et de mes diffrentes amours la missent en garde contre
moi. Je me consolai de sa cruaut avec la facilit qui m'tait assez
naturelle.

Retz a du moins la bonne foi d'avouer sa dconvenue. Mais, en raison
mme des avertissements qu'elle avait donns  sa fille, Mme de la
Vergne aurait peut-tre agi avec plus de prudence en ne l'exposant pas
aux mdisances d'un Bussy. Quant  ce Brissac qui serait demeur
principal gouverneur de la Vergne, le prlat ayant quitt, Bussy veut
probablement parler de Pierre de Coss, duc de Brissac, qui avait pous
en 1645 Mlle de Scepeaux, cousine germaine de Retz, et qui, de
complicit avec le chevalier de Svign, contribua fort  faire vader
l'archevque de sa prison de Nantes. Il n'y a point d'apparence qu'aprs
avoir ferm l'oreille aux galants propos de Retz, Marie de la Vergne ait
cout favorablement ceux d'un homme mari qui n'avait ni autant de
sduction ni autant d'esprit. Ce n'est donc l qu'une calomnie de plus 
porter au compte de Bussy, et ce serait mme lui faire trop d'honneur
que de s'arrter plus longtemps  la rfuter.

Cependant le temps s'coulait et Marie de la Vergne continuait  traner
sa jeunesse  Paris ou en Anjou sans trouver un mari: elle allait avoir
vingt-deux ans, c'est--dire qu'elle avait assez sensiblement dpass
l'ge que la coutume assignait  l'tablissement des jeunes filles.
Malgr son agrment, et sans doute  cause de son peu de fortune, elle
ne parat gure avoir t recherche. Il fallut l'entremise d'amis pour
lui mnager une entrevue avec un seigneur de haute naissance qui avait
du bien, et qui occupait un rang honorable dans les armes du roi. Il
avait nom Jean-Franois Motier, comte de la Fayette, et descendait d'une
trs ancienne famille d'Auvergne. Cette premire entrevue pensa mal
tourner. S'il faut en croire un chansonnier du temps, le futur
dcontenanc n'aurait pas trouv un mot  dire, et se serait retir sans
avoir profr une parole. Aussi, dit la chanson:

         Aprs cette sortie,
         On le tint sur les fonts;
         Toute la compagnie
         Cria d'un mme ton:
         La sotte contenance!
         Ah! quelle heureuse chance
     D'avoir un sot et benet de mari
         Tel que l'est celui-ci.

Cependant Marie de la Vergne ne se laissa pas rebuter:

         La belle, consulte
         Sur son futur poux,
         Dit dans cette assemble
         Qu'il paraissait si doux
         Et d'un air fort honnte,
         Quoique peut-tre bte.
     Mais qu'aprs tout pour elle un tel mari
         tait un bon parti.

Le futur poux se trouva donc agr, sans enthousiasme,  ce qu'il
semble, et le mariage fut clbr  Saint-Sulpice le 15 fvrier 1655.

La duchesse d'Aiguillon, l'ancienne protectrice du pre de Marie de la
Vergne; Mme de Svign, sa meilleure amie, signrent au contrat, et la
_Muse historique_ de Loret annonait la nouvelle  ses lecteurs en des
termes dont les gazetiers de nos jours ne se permettraient pas d'imiter
la crudit:

     La Vergne, cette demoiselle
      qui la qualit de belle
     Convient trs lgitimement,
     Se joignant par le sacrement
      son cher amant la Fayette,
     A fini l'austre dite
     Que, dt-elle cent fois crever,
     Toute fille doit observer.

Peu de temps aprs, M. de la Fayette emmenait sa femme en Auvergne, et
ce dpart laissait un grand vide dans la petite socit o elle avait
jusque-l vcu. Mme de Svign fut une des plus affectes de ce dpart,
et sa douleur devint assez publique pour tre mise en musique et en
vers, dans une romance italienne dont l'auteur inconnu la fait parler
ainsi:

     Hor ch'il canto non godo
     Dell'angel mio terreno,
     Hor ch'altro suon non odo
     Che dei mesti sospir ch'esala il seno,
     Deh! per che mi si nega, o sorte ria,
     Di spirar fra i sospiri l'anima mia.

C'est toujours une situation difficile que d'apparatre devant la
postrit comme le mari d'un ange terrestre (_angel terreno_), ou d'une
femme d'esprit. Que l'ange s'appelle Laure de Noves, ou la femme Mme du
Deffant (je pourrais peut-tre citer d'autres noms), il est malais pour
un homme de se tirer de ce rle avec lgance. M. de la Fayette ne s'en
est pas tir du tout. Pour nous il n'est mme pas arriv  l'existence.
La Bruyre aurait-il pens  lui lorsqu'il a crit ce passage clbre:
Il y a telle femme qui anantit ou qui enterre son mari au point qu'il
n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il
plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu' montrer l'exemple
d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est d ni
douaire ni convention; mais  cela prs, et qu'il n'accouche pas, il est
la femme, elle le mari. On ne savait point, en effet, jusqu' prsent,
comment M. de la Fayette a vcu; et, si l'on tait certain qu'il a
exist, c'est uniquement parce que Mme de la Fayette est accouche deux
fois.

De ce mari honnte et doux (quoique peut-tre bte), Mme de la Fayette
ne parat jamais avoir eu  se plaindre. Une lettre  Mnage qui date
des premires annes de son mariage et qu'elle lui crivait d'Auvergne
va nous la montrer dans son intrieur de province, et en mme temps nous
donner d'un mot la note juste de ses sentiments pour son mari:

Depuis que je ne vous ai crit, j'ai toujours t hors de chez moi 
faire des visites. M. de Bayard en a t une, et quand je vous dirais
les autres vous n'en seriez pas plus savant: ce sont gens que vous avez
le bonheur de ne pas connatre, et que j'ai le malheur d'avoir pour
voisins. Cependant je dois avouer,  la honte de ma dlicatesse, que je
ne m'ennuie pas avec ces gens-l, quoique je ne m'y divertisse gure;
mais j'ai pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils savent
qui m'empche de m'ennuyer. Il est vrai aussi que nous avons des hommes
dans ce voisinage qui ont bien de l'esprit pour des gens de province.
Les femmes n'y sont pas,  beaucoup prs, si raisonnables, mais aussi
elles ne font gure de visites; par consquent on n'en est pas
incommod. Pour moi j'aime bien mieux ne voir gure de gens que d'en
voir de fcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutt agrable
qu'ennuyeuse. Le soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit
fort: et comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon poux
m'adore, que je l'aime fort, que je suis matresse absolue, je vous
assure que la vie que je mne est fort heureuse, et que je ne demande 
Dieu que la continuation. Quand on croit tre heureuse, vous savez que
cela suffit pour l'tre; et comme je suis persuade que je le suis, je
vis plus contente que ne sont peut-tre toutes les reines de l'Europe.

C'est beaucoup d'tre _adore_ d'un poux, lors mme qu'on ne ferait que
l'aimer fort; c'est beaucoup aussi d'tre laisse par lui matresse
absolue, et s'il est vrai, comme l'assure Mme de la Fayette: que quand
on croit tre heureuse, cela suffit pour l'tre, on peut dire qu'elle a
t heureuse en mnage, bien que ce bonheur un peu froid ne lui ait pas
toujours suffi. Il n'est donc pas surprenant que le nom de M. de la
Fayette se retrouve encore jusqu' deux ou trois fois dans les lettres
adresses par sa femme  Mnage, toujours prononc avec affection et
reconnaissance. Pour nous, nous pourrions prendre ici dfinitivement
cong de ce galant homme qui a disparu sans bruit, comme il avait vcu.
La date de sa mort avait en effet chapp jusqu' prsent  toutes les
recherches. Mais des papiers trs curieux, et dont la provenance[1] rend
l'authenticit indiscutable, me permettent de donner quelques
renseignements sur ce mystrieux personnage. Il rsulte d'abord de ces
papiers que M. de la Fayette passait presque toute sa vie en Auvergne, 
Naddes ou  Espinasse, qui taient deux terres  lui appartenant. Il
ralisait ainsi pour son compte, comme Mme de la Fayette pour le sien,
cette double prophtie de la chanson que j'ai dj cite: le mari

     Ira vivre en sa terre
     Comme monsieur son pre;

et la femme

     Fera des romans  Paris
     Avec les beaux-esprits.

Mais les papiers dont je parle jettent sur la vie conjugale de Mme de la
Fayette un jour tout  fait inopin. De cette disparition absolue du
mari, tous les biographes de Mme de la Fayette avaient tir jusqu'
prsent une conclusion fort naturelle: c'est qu'il tait mort, et il n'y
a pas une de ces biographies o on ne dise qu'elle resta veuve aprs
quelques annes de mariage. Or il rsulte de l'intitul d'un inventaire
dress par matre Levasseur, notaire au Chastelet de Paris, que le
dcs de haut et puissant seigneur Franois Motier, comte de la Fayette,
est arriv le vingt-sixime de juin 1683. Mme de la Fayette a donc t
marie vingt-huit ans! M. de la Fayette a enterr la Rochefoucauld, qui
est mort en 1680! Comment expliquer un vanouissement aussi complet du
mari dans la vie d'une femme? Comment M. de la Fayette fut-il  ce point
oubli de tout le monde, que Mme de Svign, par exemple, qui dans une
lettre de 1671 fait mention de la mort d'une soeur de Mme de la Fayette,
ne fasse pas dans ses lettres de 1683 mention de la mort de son mari?
Quelles causes ont amen de part et d'autre ce relchement du lien
conjugal et, pour dire le mot, cet oubli complet du premier des devoirs:
L'homme abandonnera son pre et sa mre, s'attachera  sa femme et ils
formeront tous les deux une mme chair? Fut-ce simplement, de la part
de M. de la Fayette, sauvagerie croissante et humeur bizarre dont sa
femme n'aurait pu s'accommoder? Y eut-il, au contraire, entre le mari et
la femme, une de ces scnes violentes, un de ces drames intimes qui
rendent  tout jamais la vie commune impossible? Ce n'est point dans des
papiers d'affaires et dans des actes notaris qu'on trouve des
renseignements de cette nature, et ce sont uniquement des papiers de ce
genre que j'ai eus entre les mains. Mais une chose est certaine: c'est
qu'il faut renoncer dsormais  considrer Mme de la Fayette comme une
jeune veuve. Pendant toute la dure de l'pisode la Rochefoucauld, dont
je parlerai plus tard, elle tait bel et bien marie, et je suis certain
que plus d'un parmi mes prdcesseurs en biographie _fayettiste_ enviera
cette trouvaille.

Il reste cependant que Mme de la Fayette demeura de bonne heure un peu
isole dans la vie. Cinq ans aprs son mariage, elle avait perdu sa
mre. Son beau-pre s'tait retir  Port-Royal, conservant, tout dvot
et solitaire qu'il ft devenu, la jouissance de tous les biens que lui
avait laisss sa femme. De bonne heure Mme de la Fayette se trouva donc
assez isole dans le monde, mais elle avait trop d'agrment pour que sa
solitude tardt longtemps  se peupler. Aprs une jeunesse un peu
obscure et difficile, nous allons la voir entrer dans la phase brillante
de son existence.




II


LA COUR ET LE RDUIT


Entre le moment o les troubles de la Fronde prirent fin, et celui o le
jeune roi, affranchi de la tutelle conome de Mazarin, put se livrer 
son got pour les plaisirs, c'est--dire entre 1653 et 1661, il y a une
sorte d'interrgne et de pnombre dans l'histoire de la socit
franaise. Point de centre; point d'influence. De coquette, Anne
d'Autriche tait devenue dvote, et il n'y avait pour ainsi dire plus de
cour.  Paris, le rgne de la marquise de Rambouillet touchait  sa fin,
et son salon tait presque ferm. Sa fille, la belle Julie, avait fini
par pouser le marquis de Montausier, aprs l'avoir fait attendre seize
ans, et l'avait suivi dans son gouvernement de Saintonge. Quelques-uns
des amis les plus intimes de la marquise avaient t tus pendant les
troubles de la Fronde; elle-mme pleurait encore la mort d'un mari
qu'elle avait beaucoup aim. Aussi le sceptre qu'elle avait tenu si
longtemps s'tait-il chapp de ses mains dfaillantes, mais personne ne
l'avait ramass. Les amies de la marquise de Rambouillet s'taient
disperses; quelques-unes avaient reform des petits groupes; d'autres,
qui n'avaient jamais frquent l'htel de Rambouillet, voulurent en
faire autant. Mais les imitateurs ne sont gnralement que des sots. Les
femmes qui cherchrent  imiter la marquise de Rambouillet n'chapprent
pas  cette loi, et Molire allait venir qui vouerait sans distinction
au ridicule ce nom de _prcieuses_ dont les femmes les plus distingues
s'taient fait gloire. Il ne faut pas oublier en effet que Mme de la
Fayette fut une prcieuse  son heure, tout comme Mme de Svign. L'une
et l'autre figurent,  ce titre, dans le clbre dictionnaire de
Somaize, Mme de Svign sous le nom de Sophronie, et Mme de la Fayette
sous celui de Fliciane. Fliciane, dit Somaize, est une prcieuse fort
aimable, jeune et spirituelle, d'un esprit enjou, d'un abord agrable;
elle est civile, obligeante et un peu railleuse; mais elle raille de si
bonne grce qu'elle se fait aimer de ceux qu'elle traite le plus mal, ou
du moins qu'elle ne s'en fait pas har.

Les prcieuses avaient alors leurs _rduits_. Ce sont, dit le mme
Somaize, des places fortes o l'on s'assemble, autrement dit des ruelles
illustres o elles tiennent conversation. Aussi Fliciane avait-elle le
sien, qui rivalisait avec celui de l'illustre Celie (Mme de Choisy) ou
de l'aimable Sophronie, et le langage qu'on y tenait ne ressemblait en
rien  celui des Cathos et des Madelon. Nous allons voir tout  l'heure
comment ce rduit tait peupl, mais la vie de Mme de la Fayette ne s'y
coulait pas tout entire, et l'honneur d'une amiti illustre devait
l'en faire sortir pour la produire sur un thtre plus brillant.

Par son mariage Mme de la Fayette tait devenue la propre belle-soeur de
cette Anglique de la Fayette qui, un instant courtise par Louis XIII,
s'effora d'arracher son royal amant au joug de Richelieu, et qui,
vaincue dans cette lutte ingale, quitta firement la cour pour enfouir
dans un couvent les regrets de son ambitieux amour. Soit devoir, soit
inclination naturelle, une relation assez troite s'tait noue entre
les deux femmes. Souvent Mme de la Fayette allait voir sa belle-soeur
dans ce grand couvent de Sainte-Marie de Chaillot, un des plus
frquents qui ft alors, refuge demi-mondain, demi-sacr qui n'imposait
point  ses htes les austrits du Carmel, et qui ouvrait ses portes
non pas seulement au repentir, mais  l'infortune. L, en effet, avait
fini par trouver un asile cette courageuse fille de Henri IV, qui avait
offert  son sicle tonn le premier exemple des vicissitudes royales.
Bien qu'elle y ft encore oblige de veiller avec soin sur sa maigre
dpense, et de tenir ses comptes elle-mme dans un esprit de pnitence
et d'humilit, cependant la reine d'Angleterre ne se voyait pas
rduite, comme aux premiers temps de son sjour en France,  vendre ses
bijoux pour vivre, et sa fille n'tait plus oblige de demeurer au lit
toute la journe, faute de feu pour se lever. Depuis ces annes
d'preuve, la petite princesse avait grandi; l'enfant tait devenue une
jeune fille, un peu gauche encore et pas prcisment jolie, mais doue
dj de cette puissance de sduction  laquelle un pamphltaire inconnu
n'a pu s'empcher de rendre hommage en ces termes expressifs: elle a un
certain air languissant, et quand elle parle  quelqu'un, comme elle est
toute aimable, on dirait qu'elle demande le coeur, quelque indiffrente
chose qu'elle puisse dire du reste. Mais ce n'tait pas assez pour
Madame (donnons-lui tout de suite le nom sous lequel ses contemporains
l'ont aime) de demander les coeurs. Elle avait encore, suivant la jolie
expression d'un fin juge, l'vque Daniel de Cosnac, l'art de se les
approprier. Le secret de cet art, c'est qu'elle tait prompte  donner
le sien. Lgre, inconsidre, coquette, Madame du moins savait aimer,
et reconnatre les attachements fidles. Mme de la Fayette en devait
faire l'preuve. Ses frquentes visites au couvent de Chaillot lui
avaient donn souvent l'occasion de voir la jeune princesse, et, sous la
gaucherie de l'enfant, son oeil sagace avait su deviner le charme de la
femme. Sans doute elle avait su pntrer aussi les agitations et les
anxits de cette jeune me  l'ge incertain o l'enfant devient une
femme, et elle s'tait intresse  la destine encore obscure de cette
fille et petite-fille de roi dont l'enfance s'tait coule presque dans
la misre, dont la jeunesse et la beaut naissante s'panouissaient
derrire les grilles d'un couvent, et qui devait se demander parfois
avec angoisse si, victime de sa naissance et de sa grandeur, elle ne
verrait pas ces grilles se fermer pour jamais sur elle. Les natures
aimantes n'oublient jamais la sympathie qu'on leur a tmoigne durant
ces heures, souvent difficiles, qui sparent l'enfance de la jeunesse,
et c'est l, je crois, l'origine de cette liaison intime qui, ne dans
le parloir d'un couvent, devait se continuer au Palais-Royal et 
Saint-Cloud, alors que, devenue la premire princesse du sang et l'idole
de la cour, l'ancienne pensionnaire de Sainte-Marie de Chaillot voyait
jusqu'au roi lui-mme regretter tout bas dans son coeur l'trange
aveuglement qui la lui avait fait ddaigner. Comment expliquer autrement
l'affection persistante qu'elle ne cessa de tmoigner  une femme, de
dix ans plus ge qu'elle, et dont (c'est Mme de la Fayette elle-mme
qui parle) le mrite srieux ne semblait pas devoir plaire  une
princesse aussi jeune. Cependant, Mme de la Fayette nous en donne une
autre explication en disant qu'elle fut agrable  Madame par son
bonheur. Quel sens attacher  cette explication un peu subtile?
Peut-tre faut-il ainsi l'entendre que le contraste avec les intrigues
et les motions de sa propre vie faisait goter  Madame le charme d'une
personne dont la sage conduite savait carter les agitations et prvenir
les orages. Le bonheur de Mme de la Fayette (bonheur un peu volontaire,
nous l'avons vu par sa lettre  Mnage) tait avant tout l'ouvrage de sa
raison, et c'tait sa raison que Madame aimait en elle, cette divine
raison qui excitait galement l'enthousiasme de Mme de Svign. Et puis,
elle devait aimer aussi chez Mme de la Fayette cette discrtion qui ne
demandait rien, et qui cachait son crdit avec autant de soin que
d'autres mettaient  l'taler. Mme de la Fayette tait la favorite de
Madame, dit Lefvre d'Ormesson dans son journal. Singulire favorite
qui ne voulait rien tre, et qui abandonnait aux autres les titres et
les honneurs. Dans l'entourage de Madame, un rle plus noble revenait 
Mme de la Fayette; elle tait l'amie: c'tait auprs d'elle que Madame
se plaisait  revenir, quand elle tait lasse des clats d'un Guiche, o
des trahisons d'un Vardes. Amie, c'est dire confidente, mais confidente
comme il pouvait convenir  Mme de la Fayette de l'tre, c'est--dire
qu'au moment mme, Madame ne s'ouvrait pas avec elle sur certaines
affaires o son attitude tait  tout le moins imprudente. Mais, quand
ces affaires taient passes et presque rendues publiques, elle prenait
plaisir  les lui raconter, en les expliquant  sa manire. Enfin Mme de
la Fayette fut un des derniers tmoins des dernires heures de cette vie
si brillante et si courte: ce fut  ct d'elle, la tte presque appuye
sur ses genoux, que Madame s'endormit de ce sommeil, en apparence
paisible, dont le rveil devait tre si terrible. Ce fut elle qui
pendant la dure d'une cruelle agonie recueillit ces paroles de plainte
et de rsignation, si touchantes qu'aprs deux sicles couls nous ne
pouvons en entendre encore l'cho sans motion. Ce fut  elle enfin que,
dans l'angoisse de la mort, Madame s'adressa pour demander avec instance
un confesseur, sachant bien que, dans ce monde d'tiquette et d'apparat
dont elle tait environne, seule Mme de la Fayette l'aimait assez
vritablement pour penser  chose plus importante encore que sa vie. 
cette heure suprme o les favorites s'loignent, l'amie fidle tait
toujours l, et ce fut dans ses bras que Madame expira.

Cette illustre amiti fut l'origine du crdit que Mme de la Fayette
conserva toujours  la cour. Au Palais-Royal,  Saint-Cloud, elle avait
eu souvent occasion de voir, dans l'intimit le grand dispensateur de
toutes les faveurs, auquel s'adressaient sans relche les sollicitations
et les apptits. Le charme discret de Mme de la Fayette n'avait rien
pour attirer les regards d'un jeune souverain pris d'clat et de
beaut, qui drobait encore  la surveillance jalouse de sa mre les
premiers carts de sa fougue amoureuse. Il ne put manquer cependant de
remarquer  la longue la prsence assidue et l'attitude rserve de
cette femme qui, se tenant  l'cart de toutes les intrigues, ne savait
rien (en apparence du moins), ne se mlait  rien, et ne semblait point
proccupe de mettre  profit pour elle-mme la faveur dont elle
jouissait. Peu accoutum  cette discrtion, le roi en dut sentir et
apprcier le contraste. Mais cette froide estime ne suffirait pas pour
expliquer le traitement que Mme de la Fayette reut toujours de lui. Un
lien plus intime devait s'tablir entre eux: celui d'un souvenir commun
et d'une douleur commune. Ils s'taient trouvs l'un et l'autre auprs
du lit de mort de Madame, partageant ses dernires paroles, changeant
leurs angoisses, et mlant leurs larmes, car la mort de Madame est une
des rares circonstances, peut-tre la seule, o Louis XIV ait pleur.
Ces heures o deux coeurs ont souffert ensemble sont de celles qu'on
n'oublie point, ft-on le roi, et le roi ne les oublia pas. Jamais Mme
de la Fayette ne l'implora en vain pour les autres ou pour elle-mme,
c'est--dire pour les siens; et c'est l l'explication de ce crdit qui
faisait  la fois l'envie et l'tonnement de ses contemporains. Le
souvenir de Madame commenait dj  s'effacer quand, un jour, Mme de la
Fayette vint  Versailles solliciter le roi.  la surprise de tous les
courtisans, il la fit monter dans sa propre calche, et, durant tout le
cours de la promenade, il n'adressa la parole qu' elle, prenant
plaisir  lui montrer les beauts de Versailles, comme un particulier
que l'on va voir dans sa maison de campagne. Une lettre de Mme de
Svign nous a conserv le souvenir de cette promenade triomphale. Mais
tait-ce bien  Mme de la Fayette elle-mme que s'adressaient ces
hommages d'un souverain alors dans tout l'clat de sa gloire? Non:
c'tait aux souvenirs d'un pass dont ni ses amours ni ses victoires ne
lui avaient fait oublier les motions secrtes, car c'tait sa jeunesse
qui reparaissait inopinment ainsi sous ses yeux; c'tait Madame
elle-mme qui revivait pour un jour sous les traits de la personne
qu'aprs le roi elle avait le plus vritablement aime. Peut-tre,
durant le cours de cette promenade, son nom ne vint-il pas une seule
fois sur leurs lvres; mais son image tait prsente entre eux, et la
faveur que Mme de la Fayette tait venue demander au roi, ce fut 
Madame qu'il l'accorda.

Mme du vivant de la princesse les visites  la cour, les voyages 
Versailles ou  Fontainebleau n'taient qu'un rare pisode dans la vie
de Mme de la Fayette. Depuis la mort de Madame, elle s'enferma de plus
en plus dans son rduit; c'est l, si nous voulons la connatre, qu'il
nous faut la voir vivre, au milieu d'amis dont les uns rpondaient aux
gots de son esprit, et les autres aux exigences de son coeur. Commenons
par les premiers.

Les fonctions de Mnage, comme matre de latin et d'hbreu, ne devaient
pas cesser avec le mariage de son lve. La correspondance, dont j'ai
dj cit quelques fragments montre qu'elle continuait de travailler
sous sa direction. Mais Mnage rencontra bientt auprs d'elle un
concurrent redoutable. Je veux parler de Huet, le futur vque
d'Avranches. Il ne faut pas mettre les deux hommes sur le mme pied.
Mnage tait un pdant qui n'a laiss que des posies galantes. Huet au
contraire tait un homme d'un vrai mrite, d'une rudition trs solide
et trs tendue pour son temps. La longue liste de ses ouvrages comprend
 la fois une traduction des amours de _Daphnis et Chlo_ (crite 
dix-huit ans, ajoute son biographe pour l'excuser), une _Demonstratio
Evangelica_ en deux volumes, une _Histoire du commerce et de la
navigation chez les anciens_ et une _Dissertation sur l'emplacement du
paradis terrestre_. L'tude avait toujours t sa passion.  peine
avais-je quitt la mamelle, dit-il dans les _Hutiana_, que je portais
envie  tous ceux que je voyais lire. Cette passion ne fit que
s'accrotre avec les annes, et, comme aux paysans de son diocse
d'Avranches qui venaient lui demander audience, son secrtaire rpondait
souvent que Monseigneur ne pouvait les recevoir parce qu'il tudiait,
ceux-ci disaient dans leur navet: Le roi devrait bien nous envoyer un
vque qui ait fini ses tudes. Mais il n'entra que tard dans les
ordres,  l'ge de quarante-six ans, et comme il tait n  peu prs
vers la mme poque que Mme de la Fayette, une relation assez troite
avait eu le temps de s'tablir entre eux avant qu'il quittt Paris pour
aller prendre possession de l'abbaye d'Aunay, son premier bnfice.
Cette relation fut toute intellectuelle, et il ne semble pas que
l'amiti y ait tenu grande place. Dans les lettres que Mme de la Fayette
adresse  Huet elle ne fait gure que l'entretenir de ses lectures et de
ses tudes, en s'excusant le plus souvent _de la paresse o elle se
baigne_. Je fais une vie fort inutile, lui crit-elle un jour, elle
n'en est pas moins agrable. Hors de travailler pour le ciel, je
commence  trouver qu'il n'y a rien de meilleur  faire que de ne rien
faire. Et dans une autre lettre: Si vous saviez comme mon latin va
mal, vous ne seriez pas si os que de me parler d'hbreu. Je n'tudie
point, et par consquent je n'apprends rien. Les trois premiers mois que
j'appris me firent aussi savante que je le suis prsentement. Je prends
nanmoins la libert de lire Virgile, toute indigne que j'en suis; mais
si vous, monsieur son traducteur, le rendez aussi peureux et aussi dvot
qu'il l'est, je crois qu'il faut l'envoyer coucher, plutt que de le
mener faire la guerre en Italie, et l'envoyer  vpres, au lieu de le
conduire dans la grotte avec Didon.

Il n'est cependant pas toujours question de latin dans les lettres de
Mme de la Fayette. Parfois elle plaisante l'activit de Huet et ses
frquents voyages. Seigneur Dieu, monsieur, lui dit-elle, vous allez et
venez comme pois en pot. Qui donc vous fait si bien trotter? Il
semblerait quasi que ce serait l'amour,  vous voir aller si vite, et il
me semble qu'il n'y a que pour son service qu'on fasse tant de chemin.
Puis elle continue aprs lui avoir dit quelques paroles obligeantes sur
le regret qu'elle prouve de son absence: Pour n'tre pas une amie si
tendre et si flatteuse que de certaines femmes, je suis cependant une
bonne amie. Adieu: vous pouvez encore compter cette lettre-ci au nombre
de celles qui sont  la glace; mais j'ai la migraine.

Huet ne se plaignait pas seulement que les lettres de Mme de la Fayette
fussent  la glace. Il trouvait encore que ces lettres n'taient pas
assez frquentes, et Mme de la Fayette s'en excusait auprs de lui
allguant toujours sa paresse.

     Le 29 aot 1663.

J'ai aujourd'hui la main  la bourse pour payer mes dettes,
c'est--dire  la plume, pour faire rponse  tous ceux  qui je la
dois. Je vous paie des derniers, et vous courez risque d'avoir de la
mchante monnaie. Voici la dixime lettre que j'cris depuis deux
heures; cela veut dire que je ne sais tantt plus ce que j'cris. Vous
perdez beaucoup que je n'aie pas commenc par vous; car je vous assure
que mes premires lettres sont trs loquentes. Je m'en suis surprise
moi-mme, et j'ai song si je n'avais point lu Balzac depuis peu. De mon
ordinaire je ne donne pas dans l'loquence, si bien que je ne sais  qui
ni  quoi me prendre de la mienne.

Je suis tantt au bout de mon latin; c'est du mien dont je suis  bout,
et non pas du latin en gnral. Je n'tudie plus du tout qu'une
demi-heure par jour; encore n'est-ce que trois fois la semaine. Avec
cette belle application-l, je fais un tel progrs que j'ai tantt
oubli tout ce que j'avais appris.  proportion de cela, si je m'engage
 apprendre l'hbreu de Votre Grandeur devant que de mourir, il faut que
je m'engage  obtenir une manire d'immortalit pour vous et pour moi;
les annes de la Sibylle y suffiraient  peine.

Huet n'apprit point l'hbreu  Mme de la Fayette, mais, pour lui plaire,
il composa une Lettre sur l'origine des romans qui tait destine 
paratre en tte de _Zayde_. L'rudit et le futur homme d'glise avait
soin de mettre sa gravit  l'abri en traitant les romans d'agrable
passe-temps des honntes paresseux et en ajoutant que la fin
principale des romans, ou du moins celle qui le doit tre, est
l'instruction des lecteurs,  qui ils doivent toujours faire voir la
vertu couronne et le vice chti. Mais c'tait dj un grand triomphe
pour Mme de la Fayette que d'avoir arrach Huet  son _Commentaire sur
Origne_ pour lui servir d'introducteur auprs du public, lors mme
qu'elle se cachait encore sous le nom de Segrais. Elle l'en rcompensa
par un mot plaisant qui a t souvent cit. Nous avons, lui
disait-elle, mari nos enfants ensemble. Cette alliance a pu rendre
Mnage jaloux; mais  la longue, ce fut lui qui l'emporta sur Huet, car
il resta l'ami des dernires annes. En 1676, Huet entra dans les
ordres; il quitta Paris, o il ne devait revenir qu'aprs la mort de Mme
de la Fayette, et comme un attachement vritable n'existait point entre
eux, ils devinrent, au bout de quelque temps, trangers l'un  l'autre.

Segrais, dont le nom se rencontre souvent dans les biographies de Mme de
la Fayette, compte galement au nombre de ses amis littraires. Je
marquerai plus tard la place qu'il faut, suivant moi, lui faire comme
collaborateur; je n'entends pour l'instant parler que du commensal.
Segrais, gentilhomme ordinaire de Mademoiselle et membre de l'Acadmie
franaise, fut un de ceux qui frquentrent de bonne heure le rduit de
Fliciane. Plus tard, quand, disgraci par son altire matresse, il se
vit sans place et sans logis, Mme de la Fayette lui offrit un
appartement, et le recueillit dans son htel jusqu'au jour o Segrais se
maria et s'tablit  Caen. Moins rudit que Huet, moins pdant que
Mnage, Segrais est le type de l'homme de lettres qui est en mme temps
homme de bonne compagnie. Ses _glogues_, son _Athys_, pome pastoral,
ses _Divertissements de la princesse Aurlie_ n'ont gure aujourd'hui de
lecteurs; mais il n'en est pas de mme de ses _Mmoires et Anecdotes_,
o il a consign nombre de ces petits faits de la vie sociale et
littraire d'autrefois dont nous sommes devenus si friands. Le nom de
Mme de la Fayette revient en quelque sorte  chaque page des
_Segraisiana_. C'est  Segrais qu'ont t emprunts la plupart de ces
traits qu'on trouve reproduits dans toutes les biographies de Mme de la
Fayette, et qu'on hsite  rappeler tant ils sont connus. Par lui nous
savons qu'en fait de latin, elle n'avait pas tard  en remontrer  son
matre, et qu'elle tira un jour d'embarras Mnage et le pre Rapin qui
ne s'entendaient pas sur le sens d'un passage de Virgile. Par lui nous
savons encore que Huygens, se promenant en carrosse avec elle, lui
demanda brusquement ce que c'tait qu'un iambe et qu'elle rpondit sans
hsitation: C'est le contraire d'un troche, rponse dont l'exactitude
tonna fort le Hollandais. Mais, par lui, nous savons galement avec
quel soin Mme de la Fayette cachait ce qu'elle savait pour ne point
offenser les autres femmes, et quelle crainte elle avait de paratre
pdante. Segrais marque aussi d'un trait juste la supriorit de Mme de
la Fayette sur la marquise de Rambouillet, lorsqu'aprs avoir consacr
deux pages entires  clbrer les louanges de la marquise, il ajoute
ces simples mots: Mme de la Fayette avait beaucoup appris d'elle, mais
Mme de la Fayette avait l'esprit plus solide. Mlle de Scudry, dit-il
encore ailleurs, a beaucoup d'esprit, mais Mme de la Fayette a plus de
jugement. Mme de la Fayette me disait que, de toutes les louanges qu'on
lui avait donnes, rien ne lui avait plu davantage que deux choses que
je lui avais dites: qu'elle avait le jugement au-dessus de l'esprit, et
qu'elle aimait le vrai en toutes choses et sans dissimulation. C'est ce
qui a fait dire  M. de la Rochefoucauld qu'elle tait vraie, faon de
parler dont il est auteur, et qui est assez en usage. Elle n'aurait pas
donn le moindre titre  qui que ce ft si elle n'et t persuade
qu'il le mritait, et c'est ce qui a fait dire  quelqu'un qu'elle tait
sche, quoiqu'elle ft dlicate. Solide, vraie, dlicate avec un peu
sinon de scheresse, du moins de froideur apparente, c'est bien ainsi
que Mme de la Fayette nous apparat aujourd'hui, et de tous les hommes
de lettres qui l'ont environne, Segrais est assurment celui chez
lequel elle a rencontr l'admirateur le plus judicieux.

 un bien moindre degr d'intimit, La Fontaine fut aussi et par
intervalles sinon des amis, du moins des familiers de Mme de la Fayette.
Mais son service auprs d'elle dut tre bien intermittent. Entre la
duchesse de Bouillon, Mme de la Sablire, la Champmesl et d'autres
encore, on ne voit pas trop quelle place il pouvait lui faire dans sa
vie. Dans l'oeuvre de La Fontaine, il reste cependant trace de leurs
relations. Par suite de je ne sais quelles circonstances, il avait t
amen  lui faire don d'un petit billard, et, comme le prsent tait
modeste, il crut devoir l'accompagner de ces vers:

     Le faste et l'amiti sont deux divinits
     Enclines, comme on sait, aux libralits.
     Discerner leurs prsents n'est pas petite affaire.
     L'amiti donne peu; le faste beaucoup plus;
     Beaucoup plus aux yeux du vulgaire.
     Vous jugez autrement de ces dons superflus.

Des grands crivains du XVIIe sicle, La Fontaine est le seul (si nous
en exceptons la Rochefoucauld) avec lequel Mme de la Fayette entretenait
des relations familires. Cependant  la petite cour de Madame elle
avait rencontr Bossuet, et voici comment elle parle de lui dans une
lettre adresse  Huet, lorsque celui-ci fut nomm sous-prcepteur du
Dauphin: Vous devez avoir beaucoup de joie d'avoir M. de Condom. Il est
fort de mes amis, et je vous puis rpondre par avance qu'il sera des
vtres. Nous avons dj parl de vous. C'est le plus honnte homme, le
plus droit, le plus doux et le plus franc qui ait jamais t  la cour.
Nous n'avons point sur Mme de la Fayette le jugement de Bossuet, mais
nous avons par contre celui de Boileau, cet apprciateur si fin et si
juste de tous les mrites de son sicle.

Mme de la Fayette, disait-il, est la femme qui crit le mieux, et qui a
le plus d'esprit. Un fragment de lettre de Racine nous apprend qu'il
l'avait rencontre  la petite cour de Madame. Dj, au surplus, ses
contemporains rapprochaient son nom de ces noms illustres, comme s'ils
avaient eu la divination du rang lev auquel l'admiration de la
postrit la porterait. Mnage raconte qu'en 1675 Mme de Thianges donna
en trennes au duc du Maine une chambre toute dore, grande comme une
salle. Au-dessus de la porte il y avait en grosses lettres: _chambre du
sublime_. Au dedans un lit et un balustre, avec un grand fauteuil dans
lequel tait assis le duc du Maine, fait en cire et fort ressemblant.
Auprs de lui, M. de la Rochefoucauld, auquel il donnait des vers pour
les examiner; autour du fauteuil, M. de Marsillac et M. Bossuet, alors
vque de Condom. Au bout de l'alcve, Mme de Thianges et Mme de la
Fayette lisaient des vers ensemble. Au dehors du balustre, Despraux,
avec une fourche, empchait sept ou huit mchants potes d'approcher.
Racine tait auprs de Despraux, et un peu plus loin La Fontaine auquel
il faisait signe d'avancer. Certes Mme de la Fayette tait bien  sa
place dans cette chambre du sublime, entendez par l le gnie joint au
bon got. Mme de Thianges aurait eu meilleure grce  ne point s'y faire
reprsenter elle-mme, mais cette soeur avise de Mme de Montespan
donnait une preuve nouvelle de l'esprit et du sens juste des Mortemart,
en rapprochant ainsi celle qui devait crire l'histoire d'Henriette
d'Angleterre de celui qui avait prononc son oraison funbre, celle qui
allait faire paratre la _Princesse de Clves_ de celui qui avait crit
_Brnice_.




III

LES AMIS


J'ai hte cependant de faire sortir Mme de la Fayette de cette chambre
dore. L'y laisser trop longtemps serait donner  croire qu'elle fut une
sorte de Mlle de Scudry du grand monde, faisant concurrence aux romans
de Sapho et  ses Samedis. Or il n'y avait rien dont Mme de la Fayette
et horreur autant que de passer pour une femme auteur. Comme elle
cachait son latin, elle s'amusait aussi  cacher ses oeuvres. Elle a
moins vcu par l'esprit que par le coeur, et c'est par le coeur qu'elle
est arrive au gnie. Deux sentiments se sont partag ce coeur: son
amiti pour Mme de Svign, son attachement pour la Rochefoucauld.
Commenons par Mme de Svign. Aussi bien est-elle la premire, en date
du moins.

Lorsque, dans la lettre clbre o elle annonce  Mme de Guitaut la mort
de Mme de la Fayette, Mme de Svign faisait remonter  quarante annes
en arrire l'origine de leurs relations, ce n'tait point paroles en
l'air que lui arrachait la douleur. Mme de la Vergne s'tait remarie en
effet en 1650 avec l'oncle du marquis de Svign, qui vivait encore 
cette poque. Marie de la Vergne, un peu isole jusque-l par son
ducation et sa vie errante, avait t heureuse de trouver dans la
famille de son beau-pre une amie de quelques annes, il est vrai, plus
ge qu'elle, mais cependant toute jeune encore. La mort du mari
indigne, que, suivant l'expression de Loret, Mme de Svign _lamenta_ de
si bon coeur, dut encore les rapprocher. Mme de Svign se trouvait veuve
 vingt-six ans. Ses enfants taient en bas ge; son coeur tait libre;
elle n'avait personne sur qui reporter ce fond sinon de passion, du
moins de tendresse exubrante qui tait en elle. Elle s'prit, le mot
n'est pas trop fort, de sa jeune amie, et, jusqu' l'poque du mariage
de Marie de la Vergne, elle vcut avec celle-ci sur le pied de la plus
troite intimit.

Il arrive parfois que ces liaisons de jeunesse, prcisment en raison de
ce qu'elles ont d'un peu ardent et excessif, se relchent avec les
annes. Les coeurs qui aiment  aimer se prennent d'abord o ils peuvent,
et leurs amitis sont de vritables passions; puis l'amour vrai survient
qui remet les choses en leur place, et le premier lien, sans se briser,
perd un peu de sa force. Il n'en fut point ainsi entre Mme de Svign et
Mme de la Fayette. Leur amiti fut sans nuages; c'est le mot dont Mme de
Svign se sert elle-mme; et en effet leur liaison, surprise en quelque
sorte sur le vif par la publication de leurs lettres, ne parat pas
avoir connu un jour d'clipse. S'il y eut parfois contestation entre les
deux amies, ce fut sur cet unique point: laquelle des deux aimait mieux
l'autre? Rsolvez-vous, ma belle, crivait Mme de la Fayette  Mme de
Svign,  me voir soutenir toute ma vie,  la pointe de mon loquence,
que je vous aime encore plus que vous ne m'aimez. Mme de Svign
semblait bien s'avouer vaincue, lorsqu'elle crivait  Mme de Grignan:
Mme de la Fayette vous cde sans difficult la premire place auprs de
moi. Cette justice la rend digne de la seconde. Elle l'a aussi. 
l'poque o survint cette contestation, Mme de Svign, avec un peu de
malice, aurait pu rpondre  Mme de la Fayette que, dans ses sentiments,
elle aussi n'occupait que la seconde place. Mais, durant leur premire
jeunesse, elles avaient t vritablement tout l'une pour l'autre,
vivant,  Paris comme  la campagne, dans une troite intimit, d'une
mme vie de monde et de divertissements. C'tait  cette vie commune que
pensait Mme de Svign, lorsque, bien des annes aprs, elle crivait 
Mme de Grignan: Nous avons dit et fait bien des folies ensemble. Vous
en souvenez-vous? Quelles taient donc ces folies que les deux amies
avaient dites et faites ensemble, et dont Mme de Grignan pouvait se
souvenir? Sans doute, Mme de Svign fait allusion  leurs frquents
sjours au chteau de Fresnes en Brie, chez Mme du Plessis-Gungaud, la
soeur du marchal de Praslin. Mme du Plessis-Gungaud tait une de ces
femmes qui s'taient partag l'hritage de Mme de Rambouillet, et qui
s'efforaient de continuer les traditions d'Arthnice. Les principaux
personnages de sa socit avaient gard la coutume de se donner
mutuellement des noms tirs de la mythologie et du roman: Mme du
Plessis-Gungaud tait Amalthe, et M. du Plessis Alcandre; Pomponne,
grand ami de la maison, tait Clidamant. Mme de Svign et Mme de la
Fayette y devaient tre dsignes sous leur nom de prcieuses: Sophronie
et Fliciane. Cette socit raffine s'tait donn  elle-mme un
sobriquet assez vulgaire: les _Quiquoix_, et les _Quiquoix_ se livraient
 toutes sortes d'espigleries. De ces espigleries Mme de la Fayette
tait gnralement la victime; elle se plaint dans une lettre  Pomponne
d'tre le souffre-douleurs  Fresnes, et qu'on se moquait d'elle
incessamment. Mlle de Svign prenait part  ces gaiets. On mandait 
Pomponne, alors ambassadeur en Sude, qu'on la _salait_, et il parat
que ce _salement_, auquel Pomponne regrettait de n'avoir pas assist,
fut fort drle. On a quelque peine  se figurer Mme de la Fayette se
mlant  ces drleries. Mais elle ne fut pas toujours la personne
maladive et mlancolique que nous nous figurons, et elle eut, comme
presque toutes les femmes, une priode de gaiet juvnile. De cette
priode il reste un tmoignage, un document, comme on dit aujourd'hui,
c'est le portrait qu'en 1659, sous un nom suppos et un nom d'homme, Mme
de la Fayette a trac de Mme de Svign. C'est la premire oeuvre de sa
plume. Je ne puis le citer en entier, mais j'en reproduirai ces quelques
traits si fins et si justes: Votre me est grande, noble, propre 
dispenser des trsors, et incapable de s'abaisser aux soins d'en
amasser. Vous tes sensible  la gloire et  l'ambition et vous ne
l'tes pas moins aux plaisirs; vous paraissez ne pour eux et il semble
qu'ils sont faits pour vous. Votre prsence augmente les
divertissements, et les divertissements augmentent votre beaut
lorsqu'ils vous environnent. Aussi la joie est l'tat vritable de votre
me et le chagrin vous est plus contraire qu' qui que ce soit. Vous
tes naturellement tendre et passionne, mais  la honte de notre sexe,
cette tendresse vous a t inutile et vous l'avez renferme dans le
vtre en la donnant  Mme de la Fayette.

La joie est l'tat vritable de votre me. Comme c'est bien ainsi que
Mme de Svign nous apparat encore  travers deux sicles couls,
joyeuse non pas de cette joie frivole qui ne connat ni les troubles de
la passion ni les tristesses de la condition humaine, mais de cette joie
sereine qui marque la force de l'esprit et la sant de l'me. De tous
les portraits qui ont t tracs d'elle, celui de Mme de la Fayette
demeure le plus exact  la fois et le plus brillant.

Le moment approchait cependant o sans cesser de la renfermer dans son
sexe, Mme de Svign ne devait plus donner  Mme de la Fayette une
aussi large part de tendresse. Ce fut l'amour maternel qui relgua
l'amie de jeunesse  cette seconde place dont elle dclarait se
contenter. Il semble qu'ainsi rassure, Mme de Grignan aurait d savoir
gr  cette amie fidle de tenir sa place pendant ces longues
sparations si dures au coeur de Mme de Svign, et de l'environner des
soins qu'elle-mme ne pouvait lui donner. Ce fut, elle aurait d se le
rappeler, chez Mme de la Fayette que, quelques heures aprs son dpart,
sa mre se rendit en sortant de ce couvent de la Visitation o elle
s'tait d'abord enferme pour sangloter sans tmoins, et pendant
plusieurs jours elle ne voulut voir que cette seule amie qui redoublait
ses douleurs par la part qu'elle y prenait. Mais telle que nous la
devinons,  travers la correspondance de Mme de Svign, Mme de Grignan
n'tait point femme  sentir ces choses. Loin de lui savoir quelque gr
des soins dont elle environnait sa mre, elle nourrissait au contraire
contre Mme de la Fayette des sentiments de malveillance que Mme de
Svign ne parvenait pas  dsarmer. Vous tes toujours bien mchante,
crit-elle  sa fille, quand vous parlez de Mme de la Fayette. D'o
provenaient cette malveillance et cette froideur? D'un peu de jalousie
filiale? Ce sentiment serait encore  l'honneur de Mme de Grignan. Mais
je crains qu'il ne faille chercher une autre interprtation.

Mme de Grignan, en personne avise, avait sans doute devin que son
frre, l'aimable et sduisant marquis de Svign, avait trouv en Mme de
la Fayette un protecteur contre la partialit de sa mre, toujours
dispose  sacrifier  cette fille prfre les intrts de ce fils
mconnu. Votre fils sort d'ici, crivait un jour Mme de la Fayette 
Mme de Svign; il m'est venu dire adieu et me prier de vous dire ses
raisons sur l'argent. Elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de
vous les expliquer tout au long;... et de plus, la grande amiti que
vous avez pour Mme de Grignan fait qu'il en faut tmoigner  son frre.
Le conseil tait bon. Pour peu qu'il ait t suivi, et que Mme de
Grignan en ait devin l'auteur, la malveillance s'explique, sans mme
qu'il soit besoin de supposer, comme l'a fait M. Walckenaer dans son
intressant ouvrage sur Mme de Svign, qu'un peu mnagre de son crdit
 la cour, Mme de la Fayette ne l'ait pas mis toujours avec assez
d'empressement au service des Grignan. Le grief serait, en tout cas,
sans fondements; nous voyons, au contraire, par les lettres de Mme de
Svign que Mme de la Fayette ne cessait de porter intrt aux affaires
de ces Grignan, toujours besogneux et en qute de faveurs. La vrit est
qu'il y avait entre les deux femmes incompatibilit d'humeur; la
scheresse positive de l'une ne pouvait faire bon mnage avec la
sensibilit un peu maladive de l'autre, et ce n'est pas  Mme de la
Fayette que la malveillance de Mme de Grignan fait du tort.

Mme de la Fayette n'hsitait pas, on vient de le voir,  donner  son
amie des conseils excellents, lors mme qu'ils ne lui taient pas
demands. Parlant d'elle et de son autre amie, Mme de Lavardin, Mme de
Svign les appelait en plaisantant: _mes docteurs_; et ce n'est point
docteurs en mdecine qu'elle entend, mais docteurs s sciences morales.
Parfois, en effet, Mme de la Fayette tait un peu rgente, mais parfois
aussi et toute dispose qu'elle ft  s'incliner devant la raison de son
amie, Mme de Svign lui tenait tte. Ce fut ainsi qu'elle sut rsister
 une lettre crite sur le ton d'un arrt du conseil d'en haut, que
Mme de la Fayette lui adressa un jour de Paris en apprenant qu'un peu
gne d'argent, elle comptait passer l'hiver aux Rochers: Il est
question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en
Bretagne,  quelque prix que ce soit. Vous tes vieille; les Rochers
sont pleins de bois; les catarrhes et les fluxions vous accableront;
vous vous ennuierez; votre esprit deviendra triste et baissera; tout
cela est sr; il y a de la misre et de la pauvret  votre conduite. Il
faut venir ds qu'il fera beau.

Mme de Svign rpond en badinant, et en donnant sa parole de ne point
tre malade, de ne point vieillir, de ne point radoter. Mais elle n'en
est pas moins un peu mue du ton de cette lettre, et elle trouve que son
amie se presse bien de la traiter de vieille.  la rflexion, la
vivacit mme de cette lettre lui fait cependant plaisir; car elle y
dcouvre la force de l'amiti que Mme de la Fayette a pour elle. Elle
n'en tint pas moins bon dans sa rsistance, et le conseil d'en haut en
fut pour son arrt.

Ce rle de consolatrice ou de docteur n'est pas toujours celui qu'on
voit jouer  Mme de la Fayette dans la vie de son amie. Bien que le
temps de la jeunesse ft pass, et qu'il ne ft plus question des folies
de Fresnes, elles avaient conserv des distractions et des occupations
communes. Ensemble elles allaient  l'Opra entendre _Alceste_, et la
musique de Lulli les ravissait jusqu'aux larmes. L'me de Mme de la
Fayette en est toute alarme, crivait le lendemain Mme de Svign. Ou
bien, dans la petite maison de Gourville  Saint-Maur, elles
entendaient, avec moins d'motion sans doute, la lecture de la
_Potique_ de Despraux. Ou bien encore Mme de Svign entranait Mme de
la Fayette aux sermons de Bourdaloue. Il leur disait de divines vrits
sur la mort, et Mme de la Fayette, qui l'entendait pour la premire
fois, en revenait transporte d'admiration. Le jour mme o elles
avaient t ainsi en Bourdaloue, elles allaient galement en Lavardinage
ou Bavardinage, chez Mme de Lavardin, cette autre amie fidle dont la
mort prcda de peu celle de Mme de la Fayette, et l s'engageaient des
conversations o le prochain n'tait pas toujours mnag. Mais peu  peu
Mme de la Fayette, empche par sa faible sant, restreignait le nombre
de ses sorties, et Mme de Svign prenait de plus en plus l'habitude
d'aller chez elle. Comme Mme de Svign venait de l'htel Carnavalet,
c'est--dire du Marais, et que Mme de la Fayette demeurait rue de
Vaugirard, Mme de Svign appelait cela: aller au faubourg, et il lui
semblait que c'tait un grand voyage. Aussi lui faisait-elle de longues
visites; elle s'installait en quelque sorte chez son amie, et en l'y
accompagnant nous aurons l'occasion de pntrer un peu plus avant dans
l'intimit de Mme de la Fayette.

En 1640, alors que Mme de la Fayette n'avait encore que six ans, son
pre avait achet des religieuses du Calvaire partie d'un grand jardin,
faisant, dit l'acte de vente, le coin occidental de la rue Frou.
Cette petite rue, qui existe encore, donne dans la rue de Vaugirard en
face du Petit-Luxembourg. Sur ce terrain, M. de la Vergne avait fait
btir une maison, et c'est dans cette maison que sa fille demeurait, car
son acte de dcs porte qu'elle est morte en son htel, rue de
Vaugirard, proche la rue Frou. Le principal agrment de cet htel
tait un jardin avec un jet d'eau et un petit cabinet couvert (ce que
nous appellerions aujourd'hui une vranda), le plus joli lieu du monde
pour respirer  Paris, disait Mme de Svign. Quant  la maison
elle-mme, il fallait qu'elle ne ft pas trs spacieuse, car, 
plusieurs reprises, Mme de la Fayette fit agrandir son appartement en
gagnant sur le jardin. Dans cet appartement elle avait cependant une
assez vaste chambre  coucher, et dans cette chambre un grand lit
galonn d'or  propos duquel elle essuyait quelques railleries, s'il
faut en croire une lettre assez malveillante de Mme de Maintenon. C'est
dans ce jardin, et dans cette chambre  coucher, trop souvent dans ce
lit, que s'est coule la dernire moiti de la vie de Mme de la
Fayette. Mme de Svign venait passer de longues heures auprs de son
amie. Par une belle soire de juillet, elle s'oublie si tard dans le
jardin  causer avec Mme de la Fayette et le fidle d'Hacqueville,
qu'elle rentre accable de sommeil, et qu'elle trouve  peine le temps
d'crire un mot  sa fille avant de se coucher. Mais comme Mme de la
Fayette passait beaucoup de temps au lit, c'tait le plus souvent dans
sa chambre  coucher que Mme de Svign lui faisait visite. Elle s'y
installait pour la journe, prenait place au bureau, et de l crivait 
Mme de Grignan. Aussi,  travers plus d'une de ses lettres, on sent en
quelque sorte la prsence de Mme de la Fayette, qui tantt charge Mme de
Svign de quelque message, tantt prend elle-mme la plume, malgr son
horreur pour la correspondance, et ajoute quelques mots  une lettre de
Mme de Svign. Ou bien encore, elle coute la lecture d'une lettre de
Pauline de Grignan, et cette lettre lui semble si jolie qu'elle en
oublie une vapeur dont elle tait suffoque. Mais le meilleur de leur
temps  toutes deux se passait en causeries, et quand on songe  ce que
devaient tre les propos, tantt tristes et tantt enjous, qui
s'changeaient entre ces deux femmes si rares,  toutes ces richesses
perdues,  tous ces parfums vanouis, on se prend  regretter la
dcouverte tardive de ces instruments modernes dont la merveilleuse
dlicatesse capte et peut reproduire non seulement les paroles, mais
jusqu'au son des voix. Ce regret s'accrot encore par la pense qu' ces
conversations venait souvent en tiers se mler la Rochefoucauld.

La Rochefoucauld! J'ai tard jusqu' prsent  prononcer ce nom. Mais le
moment est venu d'aborder le point dlicat de la vie de Mme de la
Fayette, et je dois, bien malgr moi, commencer par un peu de
chronologie. En effet les biographes n'ont pu, jusqu' prsent,
s'entendre sur la date  laquelle on doit faire remonter son entre en
relation avec la Rochefoucauld. Les uns, prenant  la lettre cette
assertion de Segrais que leur amiti aurait dur vingt-cinq ans, la font
commencer (la Rochefoucauld tant mort en 1680) en 1655, c'est--dire
ds l'anne mme du mariage de Mme de la Fayette. Les autres fixent, au
contraire, ce commencement  dix ans plus tard, c'est--dire prcisment
vers l'poque de la publication des _Maximes_; mais les uns et les
autres sont d'accord pour tirer de la fixation de cette date les
consquences les plus graves. Si Mme de la Fayette n'a connu la
Rochefoucauld qu'en 1665, le sentiment qu'elle a prouv pour lui tait
de l'amiti; mais si elle l'a connu ds 1655, alors c'tait de l'amour.
Quel que soit mon respect pour l'art de vrifier les dates, j'avoue
qu'en cette matire il ne me parat gure trouver son application.
Dt-on parvenir  dmontrer que Mme de la Fayette n'a connu la
Rochefoucauld qu'en 1665, c'est--dire lorsqu'elle avait trente et un
ans et qu'il en avait cinquante, la question ne me paratrait pas
absolument tranche pour cela. En effet, chronologie  part, une chose
est certaine: c'est que la Rochefoucauld s'est empar peu  peu de l'me
et de l'esprit de Mme de la Fayette, c'est que leurs deux existences,
moralement et presque matriellement confondues, en sont arrives, aux
yeux de leurs contemporains,  n'en plus faire, en quelque sorte, qu'une
seule; c'est que, depuis la mort de la Rochefoucauld, Mme de la Fayette
n'a plus vcu que d'une vie incomplte et mutile. Si c'est l de
l'amiti, je le veux bien, mais il faut convenir que cette amiti
ressemblait furieusement  l'amour. Est-ce  dire, cependant, que leur
relation ft de mme nature que la clbre liaison de la Rochefoucauld
avec Mme de Longueville? Je ne le crois pas non plus, et j'en vais dire
mes raisons, bien qu'il y ait, j'en tombe d'accord, quelque lourdeur 
s'appesantir sur des distinctions de cette nature. Mais, dans leurs
disputes, les biographes de Mme de la Fayette n'ont pas manqu de le
faire, et on ne saurait le leur reprocher, car, en dpit de tous les
sophismes, non seulement les consciences droites, mais encore les
imaginations dlicates accorderont toujours la prfrence aux femmes qui
n'ont jamais perdu le droit au respect sur celles qui n'ont de titres
qu' l'indulgence. Je suis donc condamn  tre un peu lourd  mon tour.

Tranchons d'abord, ou, du moins, claircissons s'il se peut cette
question de date. Sans prendre absolument au pied de la lettre les
vingt-cinq annes de Segrais, je ne crois pas cependant qu'il soit
possible de retarder jusqu'aux environs de l'anne 1665 l'poque o Mme
de la Fayette a connu la Rochefoucauld. Il ne me parat gure probable
en effet que, durant ces annes brillantes de monde et de cour qui
suivirent son mariage, elle ne l'ait jamais rencontr, soit 
Versailles, o l'ancien frondeur n'avait pas renonc  recouvrer tout
crdit, soit chez Madame, au Palais-Royal ou  Saint-Cloud, soit encore
dans quelque salon qu'ils auraient frquent tous les deux. Je
m'imagine, sans beaucoup de fondement, je l'avoue, que cette rencontre
dut prendre place chez Amalthe, c'est--dire chez Mme du
Plessis-Gungaud, cette amie commune de Mme de la Fayette et de Mme de
Svign dont nous avons parl tout  l'heure. Racine y lisait pour la
premire fois, en 1665, sa tragdie d'_Alexandre_, et on sait qu' cette
lecture Mme de la Fayette et la Rochefoucauld, familiers de la maison,
assistaient tous les deux. La premire fois que Mme de la Fayette vit la
Rochefoucauld, il est impossible qu'elle ne l'ait pas remarqu. Il
portait un des plus grands noms de France, il avait t ml  des
aventures clbres, et la plus belle femme de son temps l'avait aim. Il
est vrai qu'il marchait vers la cinquantaine, mais s'il faut en croire
son portrait peint par lui-mme, qui date prcisment de cette poque
(1659), il avait encore les yeux noirs, les sourcils pais, mais bien
tourns, la taille libre et bien proportionne, les dents blanches et
passablement bien ranges, les cheveux noirs, naturellement friss et
avec cela assez pais et assez longs pour pouvoir prtendre en belle
tte. Il pouvait donc plaire encore, et la goutte, qui devait plus tard
le travailler si fortement, n'avait point encore fait des siennes. Quant
 son humeur, si nous en jugeons d'aprs son propre dire, bien qu'il et
quelque chose de fier et de chagrin dans la mine, ce qui faisait croire
 la plupart des gens qu'il tait mprisant, il assure qu'il ne l'tait
point du tout. En tout cas, il tait d'une civilit fort exacte parmi
les femmes et ne croyait pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur
et pu faire de la peine. Lorsqu'elles avaient l'esprit bien fait, il
aimait mieux leur conversation que celle des hommes. Quant  l'tat de
son coeur, il faut l'en laisser parler en propres termes: Pour galant,
je l'ai t un peu autrefois; prsentement, je ne le suis plus, quelque
jeune que je sois. J'ai renonc aux fleurettes, et je m'tonne seulement
de ce qu'il y a encore tant d'honntes gens qui s'occupent  en dbiter.
J'approuve extrmement les belles passions; elles marquent la grandeur
de l'me, et, quoique dans les inquitudes qu'elles donnent il y ait
quelque chose de contraire  la svre sagesse, elles s'accommodent si
bien d'ailleurs avec la plus austre vertu que je crois qu'on ne les
saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de
dlicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je
viens  aimer, ce sera assurment de cette sorte; mais de la faon dont
je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais
de l'esprit au coeur.

 l'poque o la Rochefoucauld traait ainsi son propre portrait, il
avait quarante-six ans. Mme de la Fayette en avait vingt-cinq. Elle
tait femme d'un mari qui l'adorait et qu'elle aimait fort, comme elle
l'crivait  Mnage, c'est--dire qu'elle n'aimait pas du tout, encore
novice  l'amour, mais ne pour le ressentir, sensible  tout ce qui
tait spirituel, lgant, chevaleresque. La Rochefoucauld tait, ou du
moins passait pour tel. Comment croire que du premier coup elle n'ait
pas t touche, mais touche cependant d'une faon discrte qui, au
dbut, ne fit pas sentir tous ses effets? Il y a dans _Zayde_ une bien
jolie conversation entre trois grands seigneurs espagnols sur les
diffrentes manires dont peut natre l'amour. L'un d'eux finit par
dire: Je crois que les inclinations naturelles se font sentir dans les
premiers moments, et les passions qui ne viennent que par le temps ne se
peuvent appeler de vritables passions. Don Garcie n'aurait-il pas  la
fois tort et raison? Oui, les inclinations naturelles se font sentir ds
les premiers moments, mais bien souvent c'est le temps qui les
transforme en passions vritables. Quelques annes s'coulrent, en
effet, entre Mme de la Fayette et la Rochefoucauld, d'une relation
indcise qu'elle-mme qualifie d'une faon assez piquante dans une
lettre  Mnage, qui est de 1663. Mnage lui ayant transmis quelques
propos flatteurs de la Rochefoucauld, peut-tre  l'occasion de la
_Princesse de Montpensier_ qui venait de paratre, elle lui rpond: Je
suis fort oblig  M. de la Rochefoucauld de son sentiment. C'est un
effet de la belle sympathie qui est entre nous. Cette belle sympathie
qu'elle avouait dj devait bientt la conduire plus loin qu'elle ne
comptait. Mais l'emploi mme de ce mot dont un usage trop frquent a
fait oublier le sens si touchant, puisqu'il signifie souffrance
ensemble, indique cependant qu' cette date une intimit vritable ne
rgnait pas encore entre eux. Aussi ne fut-elle pas au nombre des
personnes auxquelles, en cette mme anne 1663, la Rochefoucauld prta
le manuscrit des _Maximes_, encore indites, pour recueillir leur
sentiment. Si elle en eut connaissance, ce fut par une lecture publique
que Mme du Plessis-Gungaud en donna au chteau de Fresnes.  peine
cette lecture termine, elle crit  Mme de Sabl, qui avait prt le
manuscrit  Mme du Plessis: Ah! madame! quelle corruption il faut avoir
dans l'esprit et dans le coeur pour tre capable d'imaginer tout cela.
J'en suis si pouvante que je vous assure que, si les plaisanteries
taient des choses srieuses, de telles maximes gteraient plus ses
affaires que tous les potages qu'il mangea chez vous l'autre jour. Le
cri que cette lecture arrache  Mme de la Fayette n'est-il pas la preuve
du trouble intrieur auquel elle est dj en proie? Elle est pouvante
de la corruption qu'elle dcouvre chez l'homme pour lequel elle prouve
cette belle sympathie. Quoi! est-ce vritablement sur ces _Maximes_
qu'il faut juger et de son esprit et de son coeur? Elle n'en veut rien
croire. Ce sont plaisanteries et non point choses srieuses; s'il en
tait autrement, cela gterait plus les _affaires_ de la Rochefoucauld
que tous les potages qu'il mangea certain soir chez Mme de Sabl.

Cette phrase, un peu nigmatique, donne  penser que les assiduits de
la Rochefoucauld auprs de Mme de la Fayette n'avaient point chapp 
Mme de Sabl, et que celle-ci en plaisantait peut-tre un peu. La
dcouverte de cette corruption ne parat cependant pas avoir fait tort 
la Rochefoucauld dans l'esprit de Mme de la Fayette. Parfois il arrive,
en effet, qu'un je ne sais quoi nous intresse et nous attache aux tres
qui nous paraissent valoir mieux que leur conduite et leur vie. Notre
imagination les voit non pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils auraient
pu tre; nous passons leurs dfauts au compte des circonstances, et nous
leur faisons crdit des qualits qu'ils auraient pu avoir. Quoi qu'il en
soit, ce nouveau sentiment de la Rochefoucauld commenait  n'tre plus
un mystre. On en tait inform jusque dans ces couvents mondains o
pntraient les chos de la ville et de la cour. C'est ainsi que
l'abbesse de Malnoue, lonore de Rohan, y faisait allusion dans une
lettre qu'elle crivait  la Rochefoucauld, toujours  propos de ces
_Maximes_ qui circulaient indites. Elle se plaint qu'il y ait mal parl
des femmes, et elle ajoute: Il me semble que Mme de la Fayette et moi
mritions bien que vous ayez meilleure opinion du sexe en gnral.
L'abbesse au surplus n'y voyait point de mal, sans quoi, personne
d'esprit libre, mais de moeurs irrprochables, elle n'aurait point fait
elle-mme le rapprochement. Mais le bruit qui commenait  se faire
autour de cette liaison ne laissait pas de proccuper et d'agiter Mme de
la Fayette. Nous en avons la preuve dans une bien curieuse lettre
adresse par elle, en 1666,  Mme de Sabl, lettre que Sainte-Beuve a,
pour la premire fois, non pas, comme il le croyait, publie, car elle
l'avait t dj par Delort dans ses _Voyages aux environs de Paris_,
mais mise en lumire. Il la faut, comme lui, citer tout entire, en se
rappelant, pour en bien comprendre tout l'intrt, que le jeune comte de
Saint-Paul, dont il va tre si longuement question, tait ce fils de Mme
de Longueville dont, au su de tout le monde, la Rochefoucauld tait le
pre:

M. le comte de Saint-Paul sort de cans, et nous avons parl de vous,
une heure durant, comme vous savez que j'en sais parler. Nous avons
aussi parl d'un homme que je prends toujours la libert de mettre en
comparaison avec vous pour l'agrment de l'esprit. Je ne sais si la
comparaison vous offense; mais, quand elle vous offenserait dans la
bouche d'un autre, elle est une grande louange dans la mienne, si tout
ce qu'on dit est vrai. J'ai bien vu que M. le comte de Saint-Paul avait
ou parler de ces dtails, et j'y suis un peu entre avec lui. Mais j'ai
peur qu'il n'ait pris tout srieusement ce que je lui en ai dit. Je vous
conjure, la premire fois que vous le verrez, de lui parler de vous-mme
de ces bruits-l. Cela viendra aisment  propos, car je lui ai parl
des _Maximes_, et il vous le dira sans doute. Mais je vous prie de lui
en parler comme il faut pour lui mettre dans la tte que ce n'est autre
chose qu'une plaisanterie, et je ne suis pas assez assure de ce que
vous en pensez pour rpondre que vous direz bien, et je pense qu'il
faudrait commencer par persuader l'ambassadeur. Nanmoins, il faut s'en
fier  votre habilet. Elle est au-dessus des maximes ordinaires; mais
enfin, persuadez-le. Je hais comme la mort que les gens de son ge
puissent croire que j'ai des galanteries. Il semble qu'on leur parat
cent ans ds qu'on est plus vieille qu'eux, et ils sont tout propres 
s'tonner qu'il soit encore question des gens, et, de plus, il croirait
plus aisment ce qu'on lui dirait de M. de la Rochefoucauld que d'un
autre. Enfin, je ne veux pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes
amis, et je vous prie de n'oublier non plus de lui ter cela de la tte,
si tant est qu'il l'ait, que j'ai oubli votre message. Cela n'est pas
trs gnreux  moi de vous faire souvenir d'un service en vous en
demandant un autre.

_En post-scriptum._ Je ne veux pas oublier de vous dire que j'ai trouv
terriblement de l'esprit au comte de Saint-Paul.

Je ne sais jusqu' quel point, aprs lecture de cette lettre,
l'ambassadeur demeura persuad; mais il faut convenir que jamais pice
diplomatique ne fut moins convaincante. Comme cette lettre montre bien,
au contraire, l'tat d'agitation o se trouvait alors l'me de Mme de la
Fayette! Elle ne veut point qu'on se trompe sur la nature de ses
sentiments pour la Rochefoucauld. Elle a horreur de l'ide qu'on
pourrait croire  une galanterie, et, en mme temps, elle ne peut
s'empcher de regretter qu'aux yeux d'un jeune homme comme le comte de
Saint-Paul, une femme de son ge paraisse dj cent ans.  trente-deux
ans, on n'est pas cependant si vieille qu'on ne puisse encore inspirer
l'amour. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit avec M. de la
Rochefoucauld. Elle ne veut pas que M. le comte de Saint-Paul ni Mme de
Sabl en pensent rien, sinon qu'il est de ses amis. Pour cela, elle ne
le nie pas; aussi bien, on ne l'en croirait plus.

Quelques annes s'coulent encore, et de cette relation les amis
d'abord, les indiffrents ensuite, continuent  causer,  jaser mme,
d'abord  demi-voix, puis ensuite tout haut. Le bruit en arrive jusqu'
Bussy, au fond de sa province, dans son chteau o il se morfond.
Toujours  l'afft du scandale, il s'empresse d'en crire  Mme de
Scudry, et voici comme elle lui rpond: M. de la Rochefoucauld vit
fort honntement avec Mme de la Fayette. Il n'y parat que de l'amiti.
Enfin, la crainte de Dieu de part et d'autre, et peut-tre la politique,
ont coup les ailes  l'amour. Elle est sa favorite et sa premire
amie. Nous sommes en 1671. Que s'est-il donc pass en ces cinq annes
pour que Mme de Scudry soit en droit de dire que Mme de la Fayette vit,
fort honntement, il est vrai, mais enfin qu'elle vit avec M. de la
Rochefoucauld? Ce qui s'est pass? Probablement un de ces drames obscurs
dont au XVIIe sicle, non moins souvent que de nos jours, les coeurs de
femmes taient le thtre, sans que des romanciers se tinssent  l'afft
pour en dcrire les pripties. Loin que ces annes marquent dans la vie
de Mme de la Fayette une priode de bonheur et d'enivrement, j'imagine,
au contraire, qu'elles furent un temps de lutte et de souffrance. Elle
avait sensiblement dpass la trentaine, et si les femmes doivent 
Balzac de pouvoir consacrer  l'amour dix annes de plus qu'il ne leur
tait permis autrefois, c'est dans le roman et non dans la ralit, car
de tout temps ces annes o la jeunesse commence  s'enfuir, o la
beaut reoit parfois ses premires atteintes, ont t les plus
redoutables pour les femmes qui n'ont point encore aim. Mme de la
Fayette tait de celles-l: cette invasion de l'amour dans sa vie dut y
introduire un trouble d'autant plus grand qu'elle tait inattendue.
Avant de faire  ce sentiment nouveau la place qu'il exigeait, et de lui
marquer en mme temps sa limite, elle dut engager, peut-tre avec
elle-mme, un de ces combats o la victoire n'est pas moins douloureuse
que la dfaite. La crainte de Dieu et la politique--entendez par l le
soin de sa rputation--ont pu venir  son aide; mais ces considrations
n'taient pas, la premire surtout, pour agir beaucoup sur la
Rochefoucauld. Le fier amant de Mme de Longueville n'a pas d se
rsigner facilement  ce que Mme de la Fayette demeurt seulement sa
favorite et sa premire amie. Il avait bien pu crire, quelques annes
auparavant, que les belles passions s'accommodent avec la plus austre
vertu; mais, lorsque la connaissance des grands sentiments de l'amour
eut pass, chez lui, de l'esprit au coeur, et lorsqu'il s'agit de se
plier lui-mme  cet accommodement, l'preuve dut lui sembler nouvelle
autant que difficile. Il n'a pas d accepter sans rvolte que Mme de la
Fayette coupt les ailes (si ce sont des ailes)  l'amour. Pareil
retranchement ne s'opre pas, en tout cas, sans souffrance, et celle qui
l'impose en peut saigner autant que celui qui le subit. Nous en croirons
cependant Mme de Scudry sur parole, et non pas une vilaine chanson sur
_le Berger Foucault et la Nymphe Sagiette_, qui circula sous main 
cette poque, et dont, je l'espre, Mme de la Fayette n'a jamais eu
connaissance, car sa dlicatesse en aurait trangement souffert. Une
seule chose pourrait tonner, c'est qu'aprs s'tre dfendue, comme nous
l'avons vue faire dans sa lettre  Mme de Sabl, Mme de la Fayette et,
en quelques annes,  ce point chang d'attitude que sa liaison avec la
Rochefoucauld ft devenue publique. J'y trouve cependant une explication
 laquelle les diffrents biographes de Mme de la Fayette n'ont pas
prt, suivant moi, une attention suffisante. Ce fut seulement en 1668
(ou 1669) que mourut Catherine de Vivonne, cette pouse fidle, mais
dlaisse, qu'entre temps la Rochefoucauld avait cependant rendue mre
de huit enfants, et qui, au moment de la blessure reue par son mari au
service de Mme de Longueville, crivait  Lenet, avec une rsignation si
touchante: Sa sant est si mauvaise, qu'il a cru que je lui pourrai
aider en quelque petite chose  supporter son chagrin. Il y avait dj
prs de dix ans que Mme de la Fayette tait en fait abandonne de son
mari. Elle pouvait donc, avec moins de scrupule, occuper dans la vie
intime de la Rochefoucauld cette place qu'une femme d'honneur ne
disputera jamais  l'pouse. Et si cette sorte de mariage moral, dont la
Rochefoucauld dut se contenter, paraissait  quelques rigoristes un
accommodement encore blmable, je leur rpondrai par ce propos, que Mme
de la Fayette tenait un jour gaiement sur elle-mme: A-t-on gag d'tre
parfaite?

Quoi qu'il en soit de cette question de date et de ces nuances de
sentiments, une chose est certaine. C'est aux environs de l'anne 1670
que la Rochefoucauld commence  faire ouvertement partie de l'existence
de Mme de la Fayette. Elle-mme va nous dire  quel degr en si peu de
temps, leur relation tait devenue troite. Il n'est gure de recueil
pistolaire o l'on ne trouve cette jolie lettre qui commence par ces
mots: Eh bien! eh bien! ma belle, qu'avez-vous  crier comme un
aigle..., lettre o Mme de la Fayette s'excuse auprs de Mme de Svign
de ne pas lui crire aussi souvent que celle-ci lui crit et qui
contient cette phrase souvent cite: si j'avais un amant qui voult de
mes lettres tous les matins, je romprais avec lui. Mais si la lettre
quotidienne paraissait  Mme de la Fayette une sujtion insupportable,
il n'en tait pas de mme de la visite quotidienne; car, au nombre des
excuses qu'elle fait valoir auprs de Mme de Svign se trouve celle-ci:
Quand j'ai couru, moi, et que je reviens, je trouve M. de la
Rochefoucauld que je n'ai point vu de tout le jour. crirai-je? Il
fallait donc, et elle s'y prtait ds 1672, dix ans aprs la lettre 
Mme de Sabl, que la Rochefoucauld la vt tous les jours.  quel degr
cette visite quotidienne tait ncessaire  la Rochefoucauld, c'est
maintenant Mme de Svign qui va nous l'apprendre. Parfois Mme de la
Fayette, dont la sant tait dj trs dlicate, prouvait un besoin de
repos, de retraite absolu. Elle se confinait alors dans une petite
maison qu'elle possdait  Fleury. Elle y demeurait quinze jours
suspendue, disait Mme de Svign, entre le ciel et la terre, ne voulant
ni penser, ni parler, ni rpondre, fatigue de dire bonjour et bonsoir.
M. de la Rochefoucauld, ajoutait-elle, est dans cette chaise que vous
connaissez, il est dans une tristesse incroyable et l'on devine bien
aisment ce qu'il a. Ce qu'il avait, sans en vouloir convenir, c'tait
d'tre priv de sa visite quotidienne  Mme de la Fayette. Il n'y avait
pas plus de treize ans que, traant son propre portrait, il crivait:
J'aime mes amis,... seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses,
et je n'ai pas non plus de grandes inquitudes en leur absence. Mais,
en 1659, il n'avait pas crit non plus cette maxime: L'absence diminue
les mdiocres passions et augmente les grandes, comme le vent teint les
bougies et allume le feu. L'absence l'avait brouill avec Mme de
Longueville et lui faisait sentir plus fortement le besoin qu'il avait
de Mme de la Fayette.

Ces inquitudes qu'il ne connaissait pas autrefois, Mme de la Fayette ne
les lui faisait pas souvent prouver, car elle ne quittait gure Paris.
Si parfois elle s'loignait, la Rochefoucauld allait bientt la
rejoindre, et Gourville va nous raconter  ce propos une histoire assez
plaisante. Cet ancien valet de chambre de la Rochefoucauld, devenu son
homme de confiance, puis celui du prince de Cond, avait obtenu de ce
dernier la capitainerie de Saint-Maur. Mme de la Fayette, chez laquelle
Gourville vivait sur un pied de grande familiarit, lui demanda la
permission d'y passer quelques jours pour y prendre l'air. Elle se
logea, dit Gourville, dans le seul appartement qu'il y avait alors, et
s'y trouva si  son aise qu'elle se proposait dj d'y faire sa maison
de campagne. De l'autre ct de la maison, il y avait deux ou trois
chambres que je fis abattre dans la suite; elle trouva que j'en avais
assez d'une quand j'y voudrais aller et destina, comme de raison, la
plus propre  M. de la Rochefoucauld qu'elle souhaitait qui y allt
souvent. Finalement, pour pouvoir jouir de Saint-Maur je fus oblig de
faire un trait crit avec M. le Prince par lequel il m'en donnait la
jouissance, ma vie durant, avec douze mille livres de rente,  condition
que j'y employerais jusqu' deux cent quarante mille livres... Mme de la
Fayette vit bien qu'il n'y avait pas moyen de conserver plus longtemps
sa conqute; elle l'abandonna, mais elle ne me l'a jamais pardonn.

Il y aurait, je crois,  rabattre de ce rcit de Gourville dont les
droits sur Saint-Maur, au moment o Mme de la Fayette vint  s'y
tablir, n'taient peut-tre pas aussi certains qu'il lui a plu de le
dire. Je n'ai rapport l'anecdote que pour ce trait d'une chambre, et la
plus belle, rserve pour la Rochefoucauld. Gourville, qui lui devait
tout et qui, du reste, lui prtait de l'argent, avait tort de le trouver
mauvais.

Ce n'tait pas souvent que Mme de la Fayette se transportait ainsi 
Fleury ou  Saint-Maur. On peut dire que sa vie tout entire s'coulait
 Paris. Mme de la Fayette demeurait, comme je l'ai dit, en face du
Petit-Luxembourg; l'htel de la Rochefoucauld ou plutt l'htel de
Liancourt (car l'htel venait de sa mre, Gabrielle du
Plessis-Liancourt) tait situ sur les terrains qu'occupe aujourd'hui la
rue des Beaux-Arts. Mais l'entre en tait rue de Seine. De la rue de
Seine  la rue de Vaugirard le chemin n'tait pas long, et, quand la
goutte ne le retenait pas dans sa chaise, la Rochefoucauld faisait ce
chemin tous les jours. Je suppose qu'il y avait des heures rserves o
il tait seul reu. Mais la porte n'tait pas souvent ferme pour Mme de
Svign. Par les lettres qu'elle crit  sa fille, et aussi par celles,
en petit nombre malheureusement, que Mme de la Fayette lui adressait aux
Rochers ou en Provence, nous savons quels taient le sujet et le ton de
ces conversations auxquelles la Rochefoucauld prenait part. On y
tudiait ensemble la carte du pays de Tendre, et dans la rgion des
_Terres inconnues_ on croyait faire certaines dcouvertes dont on se
promettait de faire part  Mme de Grignan. Ou bien on y dissertait sur
les personnes, et on les comparait entre elles. On dcidait que Mme de
Svign avait le got au-dessous de son esprit, et M. de la
Rochefoucauld aussi. Mme de la Fayette l'avait galement, mais pas tant
que tous les deux, et  force de se jeter dans ces subtilits, on
finissait par n'y entendre plus rien. Mais les propos qu'on changeait
n'taient pas toujours aussi gais, et, certains soirs d't, o l'on
restait dans le jardin fleuri et parfum, on tenait des conversations
d'une telle tristesse, qu'il semble, crit Mme de Svign  Mme de
Grignan, qu'il n'y ait plus qu' nous enterrer.

La Rochefoucauld tait chez Mme de la Fayette quand on y vint apporter
la nouvelle du passage du Rhin. En mme temps il apprenait que son fils
an, le prince de Marsillac, tait bless, que son dernier fils, le
chevalier de Marsillac, tait tu. Cette grle, dit Mme de Svign, est
tombe sur lui en ma prsence. Il a t trs vivement afflig; des
larmes ont coul du fond du coeur, et sa fermet l'a empch d'clater.
Mais, pour lui, le coup le plus rude tait celui de la mort de ce jeune
comte de Saint-Paul, au sujet duquel Mme de la Fayette crivait quelques
annes auparavant cette longue lettre  Mme de Sabl, et que la mort de
son pre lgal avait fait depuis peu duc de Longueville. C'tait sur
celui-l surtout que les larmes coulaient au fond du coeur, tandis que la
fermet les empchait d'clater. Tout le monde savait que la
Rochefoucauld tait inconsolable de la mort de ce fils, tandis que celle
du pauvre chevalier le touchait infiniment moins. Mais la biensance,
qui commandait de lui parler de l'un, ne permettait pas de l'entretenir
de l'autre. Aussi Mme de Svign recommandait-elle bien  Mme de Grignan
de ne pas se fourvoyer en lui crivant. J'ai dans la tte,
ajoute-t-elle aprs avoir dpeint, dans l'loquente lettre que l'on
sait, la douleur de Mme de Longueville, que s'ils s'taient rencontrs
tous deux dans ces premiers moments, et qu'il n'y et eu que le chat
avec eux, je crois que tous les autres sentiments auraient fait place 
des cris et  des larmes qu'on aurait redoubls de bon coeur. C'est une
vision. La rencontre n'eut point lieu. La Rochefoucauld ne pouvait
franchir la porte des Carmlites de la rue Saint-Jacques. Mais il y
avait une autre femme devant laquelle il pouvait s'pancher et laisser
clater ses larmes sans tre oblig de les retenir comme devant Mme de
Svign. La Rochefoucauld pleurant avec Mme de la Fayette le fils qu'il
avait eu de Mme de Longueville, cela aussi c'est une vision.

C'est une question qui souvent a piqu la curiosit de savoir si cette
troite liaison de la Rochefoucauld avec Mme de la Fayette n'aurait pas
exerc sur lui quelque influence adoucissante. Souvent, en particulier,
on s'est demand si l'opinion dfavorable que l'auteur des _Maximes_
entretenait des femmes n'aurait pas t modifie par l'amie
toute-puissante dont la modestie aimait  rpter: M. de la
Rochefoucauld m'a donn de l'esprit, mais j'ai rform son coeur.
D'ingnieux commentateurs se sont exercs sur ce sujet, et, dans les
cinq ditions des _Maximes_ qui se sont succd du vivant mme de la
Rochefoucauld, ils ont cru reconnatre certaines variantes que Mme de la
Fayette aurait bien pu inspirer. D'autres se sont au contraire tonns,
avec plus de raison, je le crois, que cette influence ne se soit pas
fait davantage sentir, et que les _Maximes_ n'en portent aucune trace
bien apparente. Mais ce qui serait plus intressant encore  connatre,
ce serait le vritable jugement de Mme de la Fayette sur les _Maximes_,
j'entends non pas un jugement gnral comme celui qu'elle a pu porter, 
la suite d'une premire lecture, dans ce billet  Mme de Sabl que j'ai
cit, mais un jugement explicite sur chacune des maximes en particulier.
Or j'ai eu la bonne fortune de tenir entre mes mains un exemplaire de
l'dition des _Maximes_ publie en 1693 chez Barbin sur la garde duquel
est crit: Peu de temps avant sa mort, Mme de la Fayette, en relisant
les _Maximes_ de la Rochefoucauld avec lequel elle avait t lie de
l'amiti la plus troite, crivit en marge ses observations. Cet
exemplaire a t trouv,  la mort de M. l'abb de la Fayette, son fils,
parmi les livres de la bibliothque. J'ai longuement parl ailleurs de
cet exemplaire inconnu, et j'ai donn les raisons qu'il y a, suivant
moi, d'attribuer en effet  Mme de la Fayette, sinon la totalit, du
moins le plus grand nombre de ces observations[2]. Mes lecteurs vont au
reste pouvoir juger si dans quelques-unes des rflexions que lui
inspiraient les _Maximes_, elle ne se peint pas elle-mme en traits qui
ne sont pas mconnaissables.

Il faut reconnatre que Mme de la Fayette ne parat pas choque de
l'esprit gnral des _Maximes_. _Vrai! excellent! sublime!_ sont des
annotations qui reviennent souvent sous sa plume. Comment d'ailleurs
aurait-elle refus le tmoignage de son admiration  ces penses d'un
tour si lgant, d'une vue si profonde, parfois d'une si dsesprante
clairvoyance? Elle-mme tait personne d'un esprit sagace, peut-tre
mme un peu chagrin, en tout cas mdiocrement port vers l'illusion. Il
n'est donc pas tonnant qu'elle n'ait pas pris  tout propos le
contre-pied de la Rochefoucauld, mais souvent aussi elle ne mnage pas
ses critiques qui se traduisent galement d'un seul mot, et d'un mot un
peu svre. Ainsi, quand la Rochefoucauld dit: Le moindre dfaut des
femmes qui se sont abandonnes  faire l'amour, c'est de faire l'amour,
Mme de la Fayette rpond: _Galimatias_. Quand il dit encore: On ne
devrait s'tonner que de pouvoir encore s'tonner: _Colifichet_, rpond
Mme de la Fayette, et ces deux mots: _galimatias_, _colifichet_,
reviennent assez frquemment. Ou bien, en marge d'un certain nombre de
maximes, elle mettra ces mots: _trivial, rebattu, commun_; et, il faut
en convenir, toujours assez  propos. Mais souvent aussi ses
observations portent sur le fond de la pense. Parfois ce sont de
simples restrictions que suggre  son esprit tempr le caractre trop
absolu de certaines maximes. Cela est vrai, mais non pas toujours, est
une annotation qui se trouv souvent rpte. En rponse  cette maxime:
Ce que les hommes ont nomm amiti... n'est qu'un commerce o
l'amour-propre se propose toujours quelque chose  gagner, elle dira:
Bon pour l'amiti commune, mais non pas pour la vraie. L'amiti,
contre laquelle s'acharne la Rochefoucauld, lui suggre encore une
rflexion plus digne d'elle par le tour et la pense. La maxime
CCCCLXXIII dit: Quelque rare que soit l'amour, il l'est encore moins
que la vritable amiti, et Mme de la Fayette ajoute: Je les crois
tous les deux gaux pour la raret, parce que le vritable de l'amiti
tient un peu de l'amour, et le vritable de l'amour tient aussi de
l'amiti. Cette distinction ou plutt ce rapprochement entre le
vritable de l'amiti qui tient un peu de l'amour, et le vritable de
l'amour qui tient un peu de l'amiti ne semblent-ils pas comme un
dernier cho de la conversation des prcieuses? D'ailleurs,
l'amour-amiti, n'est-ce pas ce que Mme de la Fayette a pratiqu pendant
vingt ans de sa vie?

Parfois au contraire la contradiction prend une forme directe, et les
maximes contre lesquelles les observations s'inscrivent en faux sont
prcisment celles qui devaient choquer davantage une me comme celle de
Mme de la Fayette. J'en citerai quelques exemples: Notre dfiance
justifie la tromperie d'autrui, dit la maxime LXXXVI. Faux, rplique
Mme de la Fayette, rien ne saurait justifier une mchante chose. La
constance en amour, dit la maxime CLXXV, est une inconstance perptuelle
qui fait que notre coeur s'attache successivement  toutes les qualits
de la personne que nous aimons. Faux, rtorque Mme de la Fayette,
c'est vouloir chicaner que de ne pas vouloir reconnatre une constance
en forme. Plus on aime une matresse, dit la maxime CXI, et plus on
est prs de la har. Et Mme de la Fayette de rpondre avec fiert (ne
croirait-on pas l'entendre?): Faux en gnral,  moins qu'on n'entende
une matresse trop facile. Il est vrai qu' la mme pense, mais
diffremment exprime: Il est plus difficile d'tre fidle  sa
matresse quand on est heureux que quand on en est maltrait, elle
donne ailleurs son assentiment, et elle ajoute, en femme qui a connu
l'art de manier les hommes: Vrai, parce qu'il n'y a plus de barrire
d'esprance qui puisse arrter. Peut-tre tait-ce une barrire
d'esprance qui, pendant plusieurs annes, lui avait servi  arrter la
Rochefoucauld?

Ce ne sont pas seulement des loges ou des contradictions que suggre 
Mme de la Fayette cette revision des _Maximes_. Elle propose aussi des
variantes ou elle ajoute des commentaires. Si ces variantes n'ont pas la
force des _Maximes_, elles ne leur cdent en rien pour la finesse et
parfois la profondeur. Les unes sont de simple style. En place de la
maxime clbre: La bonne grce est au corps ce que le bon sens est 
l'esprit, elle propose, non sans raison: La bonne grce est au corps
ce que la dlicatesse est  l'esprit. D'autres ont parfois plus de
porte et sont d'un tour aussi heureux, suivant moi du moins, que les
maximes auxquelles elles rpondent. Ainsi, les deux suivantes:

Maxime CXXXV: On est quelquefois aussi diffrent de soi-mme que des
autres. Remarque: Vrai; on court souvent des hasards avec soi-mme
comme avec les autres.

Maxime CLXXXVIII: La sant de l'me n'est pas plus assure que celle du
corps. Remarque: Vrai; l'me a ses crises comme le corps.

D'autres enfin sont intressantes par le sentiment qui les a dictes, et
parce qu'elles sont d'accord avec la nature morale de Mme de la Fayette.
C'est ainsi qu'elle prendra la dfense de la raison contre la maxime
CCCCLXIX: On ne souhaite jamais si ardemment ce qu'on ne souhaite que
par raison.--Faux en quelque faon, dira-t-elle, parce qu'il arrive
quelquefois que l'on s'abandonne entirement  la raison. Elle prendra
aussi, du mme coup, la dfense de la dvotion et celle de l'amiti. 
la maxime CCCCXXVII: La plupart des amis dgotent de l'amiti, et la
plupart des dvots dgotent de dvotion, elle fera cette double
rponse: Parce que la plupart prennent l'une et l'autre  gauche; c'est
peut-tre aussi  cause que personne n'entend ni la dvotion, ni
l'amiti. Mais les annotations les plus piquantes sont celles o elle
dialogue, en quelque sorte, avec la Rochefoucauld  propos des femmes et
de l'amour. Point de pruderie. Dans ce monde de Mme de Svign, on ne
s'en piquait gure. Elle compltera la maxime CCCCXL: Ce qui fait que
la plupart des femmes sont peu touches de l'amiti, c'est qu'elle est
fade quand on a senti de l'amour, en ajoutant bravement: C'est qu'il y
a de tout dans l'amour: de l'esprit, du coeur et du corps. Ailleurs,
elle donne  la mme pense une forme plus plaisante, et en marge de la
maxime CCCCLXXI: Dans les premires passions, les femmes aiment
l'amant, et dans les autres elles aiment l'amour, elle ajoutera ces
mots: Et autre chose itout.. Elle ne parat cependant pas entendre
l'amour tout  fait de la mme faon que la Rochefoucauld. Elle
applaudira quand il dit: L'amour prte son nom  une infinit de
commerces qu'on lui attribue, et o il n'a non plus de part que le doge
 ce qui se fait  Venise, et elle complte par cette remarque, qui
vaut bien la maxime elle-mme: L'amour ne prte pas son nom, mais on le
lui prend. Mais quand il lancera cette maxime hardie, dont, 
l'entendre de certaine faon, on trouverait le dveloppement chez
Schopenhauer et chez d'autres encore: Si on juge de l'amour par la
plupart de ses effets, il ressemble plus  la haine qu' l'amiti, elle
n'est plus d'accord: Je ne comprends pas cela, dira-t-elle d'abord;
puis elle ajoutera, comme aprs rflexion: Bon pour l'amour violent et
jaloux, qui, selon beaucoup de gens, est le vritable amour. Le
vritable amour! Cette me pure et dlicate ne montre-t-elle pas comment
elle l'entendait, et comment elle aurait aim  le goter lorsqu' la
maxime CXIII: Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de
dlicieux, elle fait cette rponse: Je ne sais s'il n'y en a point de
dlicieux; mais je crois qu'il peut y en avoir.

Mmes nuances lorsqu'il s'agit des femmes. On sait combien les _Maximes_
sont dures pour elles. L'abbesse de Malnoue n'avait pas tort de s'en
plaindre. Cependant, Mme de la Fayette ne s'en va pas sottement prendre
sur tous les points leur dfense. Elle sait qu'il y en a quelques-unes
de dvergondes, et beaucoup de coquettes. La coquetterie lui inspire
mme cette rflexion que ne dsavoueraient pas nos psychologues:
qu'elle est plus oppose  l'amour que l'insensibilit. Mais il y a
certaine faon par trop ddaigneuse de parler des femmes qu'elle ne
laisse jamais passer sans protestation. Il y a peu de femmes, dit la
maxime CCCCLXXIV, dont le mrite dure plus que la beaut. C'est selon
l'usage que vous voulez faire de leur mrite, rpond-elle
spirituellement. La mme maxime, il est vrai, porte cette autre
annotation, crite sans doute dans une heure de tristesse et qui semble
contredire un peu la prcdente: _Experto crede Roberto_. Mais ne la
retrouve-t-on pas galement dans cet enjouement et dans cette
mlancolie? N'est-ce pas bien elle encore qui,  l'impertinente maxime
CCCLXVII: Il y a peu d'honntes femmes qui ne soient lasses de leur
mtier, rpond firement: Il n'y a pas de mtier plus lassant,
lorsqu'on le fait par mtier. Enfin, ne se peint-elle pas tout entire
lorsque,  la maxime CCCCLXVI: De toutes les passions violentes, celle
qui sied le moins mal aux femmes, c'est l'amour, elle ajoute ce
commentaire: Vrai, parce qu'il parat le moins, et qu'il est ais de le
cacher: le caractre d'une femme _est de n'avoir rien qui puisse
marquer_?

N'avoir rien qui puisse marquer. N'est-ce pas, en effet, le caractre
qu'en dpit de la _Princesse de Clves_ et de la Rochefoucauld, Mme de
la Fayette avait voulu conserver  sa vie? Ses amis l'appelaient: _le
brouillard_. Ce dernier trait achve  mes yeux de confirmer
l'attribution si formelle que porte le volume lui-mme. C'est surtout,
je le reconnais, affaire d'impression morale, mais plus j'ai feuillet
ce petit livre jauni par le temps, et plus j'ai eu le sentiment qu'il
tait tout imprgn de Mme de la Fayette, et qu'il exhalait son parfum.
J'aime  me la reprsenter dans les premiers mois de cette anne 1693,
dj dtache de tout par cette vue si longue et si prochaine de la
mort qui faisait paratre  Mme de Clves les choses de cette vie de cet
oeil si diffrent dont on les voit dans la sant; mais cependant,
attendant avec impatience ces preuves[3] que chaque semaine lui
envoyait Barbin, les recevant peut-tre dans ce petit cabinet couvert,
au fond du jardin, o elle avait autrefois, en compagnie de la
Rochefoucauld et de Mme de Svign, pass de si douces heures, les
revoyant sans embarras avec son fils, lui dictant tantt ses objections,
tantt ses loges, et engageant ainsi avec celui qui avait tenu une si
grande place dans sa vie comme une conversation suprme. Quatorze annes
auparavant, Mme de Longueville avait prcd de quelques mois dans la
tombe, mais sans l'avoir revu  sa dernire heure, celui dont la pense
ne pouvait faire natre en elle que confusion et remords. Mme de la
Fayette pouvait, au contraire et sans scrupules, l'admettre en quelque
sorte en tiers entre elle et Dieu. Parfois le sacrifice recueille ainsi
sa rcompense tardive, et Mme de la Fayette devait en avoir le sentiment
lorsqu' cette amre maxime de la Rochefoucauld: Dans la vieillesse de
l'amour, comme dans celle de l'ge, on vit encore pour les maux, mais on
ne vit plus pour les plaisirs, elle opposait cette douce rponse: Il y
a quelquefois des regains dans l'un et dans l'autre qui font revivre
pour les plaisirs. Ce regain qui la faisait revivre et ce dernier
plaisir qu'elle gotait, c'est de tous le plus prcieux, mais aussi le
plus rare: c'est la douceur des purs souvenirs.




IV

LES AFFAIRES


Revenons quelque peu en arrire, et jetons un coup d'oeil d'ensemble sur
cette priode brillante de cour et de monde qui dura environ vingt ans
dans la vie de Mme de la Fayette, depuis le mariage de Madame jusqu' la
mort de la Rochefoucauld. On se rappelle ses dbuts modestes, sa
situation un peu fausse, entre un beau-pre indiffrent et une mre
assez sotte, ses gaucheries de jeunesse dont elle se tire cependant par
sa droiture, enfin son mariage un peu difficile. Nous venons de la voir
successivement en faveur dclare auprs de la plus brillante des
princesses, en amiti troite avec la plus aimable des femmes, en
intimit ouverte avec un des plus grands seigneurs de France, recherche
du monde, en crdit  la cour. Pareille transformation ne s'tait pas
opre dans sa destine sans qu' beaucoup de bonheur, se joignt un peu
de savoir-faire. Il ne faudrait pas, en effet, se reprsenter Mme de la
Fayette comme  ce point absorbe par le sentiment, qu'elle ne connt ni
autre occupation ni autre intrt. Je laisse de ct, pour y revenir
tout  l'heure, la part importante que la composition littraire tenait
dans sa vie. Je me borne  faire remarquer que la _Princesse de
Montpensier_, _Zayde_ et la _Princesse de Clves_ ont paru entre 1662 et
1678, c'est--dire prcisment au cours de cette priode brillante. Mais
crire ne fut jamais, dans la vie de Mme de la Fayette, qu'un
dlassement et un passe-temps; elle travaillait lentement,  ses heures,
un peu comme on cause, et sa vie ne ressembla jamais en rien  celle
d'une femme de lettres qui produit pour produire, et  peine un ouvrage
termin en commence un autre. Elle avait, en effet, d'autres affaires.
La principale tait de veiller  l'tablissement de ses fils. Elle en
avait deux. Contrairement  ce qui tait l'usage dans les familles
nobles, ce fut l'an qui entra dans les ordres. C'tait, dit
Saint-Simon, un homme d'esprit, de lettres, de campagne, cynique et
singulier, qui avait de l'honneur et des amis. Il fallait pourvoir ce
fils de bnfices, obtenir d'abord pour lui une pension sur l'abbaye de
Saint-Germain, puis l'abbaye de la Grenetire, puis celle de Valmon,
puis celle de Dalon, puis encore de toutes ces faveurs aller remercier
le roi qui les accompagnait de tant de paroles agrables qu'il y avait
lieu d'en attendre encore de plus grandes grces.

Il fallait aussi penser au second. Celui-l, qui devait prendre le titre
de marquis de la Fayette, avait choisi la carrire des armes. Mais il
n'en cota pas pour cela moins de peine  sa mre. Fort jeune encore, il
avait fait campagne et s'tait distingu par sa valeur. En rcompense,
il obtint de bonne heure la faveur d'un rgiment, le rgiment de la
Fre. C'tait  la bienveillance de Louvois que cette faveur tait due,
mais la bienveillance de Louvois tait due  la Rochefoucauld, dont le
petit-fils pousa une fille de Louvois, et, par consquent,  Mme de la
Fayette. Aussi le _Mercure_ semblait-il reconnatre la part qu'elle
avait  cette nomination, lorsqu'aprs l'avoir annonce, il parlait de
la mre du jeune colonel, et qu'il ajoutait: Tout le monde convient de
la dlicatesse de son esprit et qu'il n'y eut jamais rien de plus
gnral que l'estime qu'on a pour elle. Elle aidait son fils  trouver
des hommes pour son rgiment; elle en parlait  plusieurs personnes,
pour les avoir  meilleur march; et elle-mme contait plaisamment un
jour  Gourville que s'tant adresse pour cela  un matre des
comptes, il lui amena douze bons hommes dont il lui fit prsent. Mais
ce fut une bien autre affaire encore lorsqu'il s'agit de marier ce fils,
seul rejeton de la branche qui pt faire souche  son tour. Mme de la
Fayette s'en occupa de bonne heure. Lassay raconte  ce propos, dans une
longue lettre  Mme de Maintenon, une histoire assez peu vraisemblable.
S'il fallait l'en croire, il aurait, avant de partir pour la Hongrie 
la suite du prince de Conti, laiss  Mme de la Fayette, dont il tait
l'ami, tous ses papiers, la conduite de ses affaires, une procuration
gnrale, et le soin d'une fille qu'il avait, et qui tait au couvent du
Cherche-Midi. Mme de la Fayette, s'apercevant, par la connaissance
qu'elle prit des affaires de Lassay, qu'il avait plus de bien qu'elle ne
pensait, se serait mis en tte de marier son fils avec la jeune fille
qui lui tait confie. Pour y dterminer Lassay, elle aurait en secret
sollicit de Louvois une lettre de cachet interdisant  l'abbesse du
Cherche-Midi de laisser sortir la fille de Lassay; elle aurait ensuite
crit  celui-ci, ds son retour de Hongrie, pour lui offrir ses bons
offices afin de faire lever cette lettre; enfin, elle aurait invit
Segrais  lui crire galement une lettre o il mettait en avant l'ide
d'un mariage entre la fille de Lassay et le fils de Mme de la Fayette,
en faisant valoir,  l'appui de cette proposition, le crdit dont
jouissait Mme de la Fayette qui aiderait Lassay  sortir de ses embarras
de toute nature. Lassay refusa l'offre de mariage, et crivit  Mme de
Maintenon pour lui demander de faire lever la lettre de cachet. Voil
des menes bien tortueuses. Mais que faut-il penser de cet trange
rcit? Ce Lassay tait un grand fou, un peu visionnaire, et fort capable
de se forger des chimres. Sa fille, qui devait plus tard pouser le
comte de Coligny, n'avait que onze ans. L'intrigue et t conduite d'un
peu loin. C'est donc une affaire  laisser, pour le moins, dans le
doute, en se souvenant toutefois qu'il ne faut dfier de rien une mre
dsireuse de bien marier son fils.

Mme de la Fayette devait, au reste, et sans tant de peines, arriver  ce
rsultat. Elle conclut en 1689 l'union du jeune marquis avec
l'arrire-petite-fille de Marillac, le garde des sceaux qui fut, avec
son frre le marchal, une des victimes de Richelieu. La jeune Madeleine
de Marillac tait jolie, veille; elle avait deux cent mille livres de
dot, des nourritures  l'infini. Mme de la Fayette assurait tout son
bien aux jeunes poux; autant en faisait l'abb. Le mariage avait
l'approbation gnrale, et Mme de la Fayette, enchante d'avoir si bien
russi, se faisait brave pour la noce. Ce fut sa dernire joie d'avoir
mis son fils dans une si grande et si honorable alliance. Hlas! ce fils
ne devait survivre que d'une anne  sa mre. Il mourut en 1694 au sige
de Landau, ne laissant qu'une fille. Sa pauvre mre, crivait
Coulanges, n'avait pens qu' remettre ce nom et cette maison  la cour,
et la voil sur la tte d'une petite fille. Cette petite fille fit
elle-mme un grand mariage: elle pousa le duc de la Trmolle[4]; mais
elle devait mourir  vingt-six ans!

En travaillant ainsi pour ses enfants, Mme de la Fayette n'obligea point
des ingrats. Elle vcut toujours en termes affectueux aussi bien avec le
colonel qu'avec l'abb, et tous deux savaient ce qu'ils lui devaient.
Entre autres obligations, ils lui avaient celle d'avoir, aprs la mort
de leur pre, dfendu leur hritage, et tenu tte  des adversaires
processifs. On trouve dans la correspondance de Mme de la Fayette avec
Mnage le contre-coup des proccupations que ces contestations
judiciaires lui causaient. Elle s'tonne des aptitudes qu'elle s'tait
tout  coup dcouvertes: C'est une chose admirable que ce que fait
l'intrt que l'on porte aux affaires. Si celles-ci n'taient pas les
miennes, je n'y comprendrais non plus que le haut allemand, et je les
sais dans ma tte comme mon _Pater_. Je dispute tous les jours contre
les gens d'affaires de choses dont je n'ai nulle connaissance, et o mon
intrt seul me donne de la lumire. Mnage s'emploie pour elle 
solliciter le juge, comme on disait autrefois, et il parat avoir jou
le rle d'un vritable ami. Mme de la Fayette l'en rcompense en
tmoignant non moins d'intrt aux affaires de Mnage qu'aux siennes
propres. En femme qui a appris  connatre le prix de l'argent, elle le
tance vertement pour avoir prt sans garantie quatre cents pistoles 
un gentilhomme sudois. Il n'y a que vous au monde, lui crit-elle, qui
aille chercher des gens du Nord pour leur prter votre argent. Je pense
que c'est pour tre plus assur qu'on ne vous le rendra point, car je ne
crois pas que vous prtendiez le retirer de votre vie. Mais est-ce que
vous ne comprenez point ce que c'est que quatre cents pistoles, pour les
jeter ainsi  la tte d'un Ostrogoth que vous ne reverrez jamais. Je dis
qu'il vous faudrait mettre en tutle.

Cette entente des affaires qu'avait acquise Mme de la Fayette ne servait
pas  elle seule; elle en fit galement profiter la Rochefoucauld. Elle
l'empcha, nous dit Segrais, de perdre le plus beau de ses biens, en lui
procurant le moyen de prouver qu'ils taient substitus. Mme de Svign
qui avait fait usage du crdit de Mme de la Fayette, tantt pour son
fils, tantt pour sa fille, ne pouvait trop admirer l'art avec lequel
elle savait se procurer des amis. Voyez, crivait-elle  Mme de
Grignan, comme Mme de la Fayette se trouve riche en amis de tous cts
et de toutes conditions: elle a cent bras, elle atteint partout; ses
enfants savent bien qu'en dire, et la remercient tous les jours de
s'tre form un esprit si liant. Gourville de son ct nous la
reprsente passant ordinairement deux heures de sa matine  entretenir
commerce avec tous ceux qui pouvaient lui tre bons  quelque chose, et
 faire des reproches  ceux qui ne la voyaient pas aussi souvent
qu'elle le dsirait, pour les tenir sous sa main, pour voir  quel usage
elle les pouvait mettre chaque jour. Assurment il y a de la malice et
mme de la malveillance dans ce portrait. Mais il est certain cependant
que ce crdit de Mme de la Fayette tant un peu artificiel, et tenant
plus  son savoir-faire qu' sa situation, elle ne le pouvait maintenir
qu'au prix d'une application constante. Il n'y a rien l qui drange
l'ide qu'on aime  se faire de l'auteur de la _Princesse de Clves_.
Mme de la Fayette n'a jamais vis  passer pour une sainte. Elle tait
du monde; elle en avait les proccupations et, si l'on veut, les
faiblesses; mais, comme nous la voyons toujours employer son activit au
profit soit de ses enfants, soit de ses amis, je ne vois pas qu'il y ait
 la dfendre de ces faiblesses qui prenaient la forme assurment la
plus excusable: celle de l'amour maternel et de l'amiti.

Je ne puis non plus m'empcher de trouver qu'il a t fait un peu trop
de bruit  propos de ses lettres au secrtaire de la duchesse de Savoie,
et je suis tent sur ce point de chercher querelle  l'crivain d'lite
qui a sign du nom d'Arvde Barine tant d'oeuvres, tantt lgres, tantt
profondes, mais toujours attrayantes et exquises. J'oserai lui reprocher
d'avoir en signalant, il y a quelques annes dj, la publication de ces
lettres, trop cd  l'amour du pittoresque, et de s'tre complu 
mettre en regard d'une Mme de la Fayette, lgendaire et un peu
idalise, une nouvelle Mme de la Fayette, habile, intresse et presque
intrigante. C'est un peu sa faute en effet (rien n'tant contagieux
comme l'exemple du talent) si d'autres sont venus qui, avec moins
d'esprit et de mesure, ont,  propos de ces malheureuses lettres, trait
Mme de la Fayette de roue, d'avide et d'hypocrite. De telle sorte
qu'une lgende nouvelle, mais en sens inverse, est en train de
s'tablir, et comme personne ou presque personne n'a lu les lettres
elles-mmes, la rputation de Mme de la Fayette en a souffert. Voyons
donc un peu ce qu'il y a au fond de cette querelle et tablissons
d'abord l'origine et la nature des relations de Mme de la Fayette avec
la duchesse de Savoie.

Jeanne-Baptiste de Nemours, femme de Charles-Emmanuel, duc de Savoie,
tait fille de ce duc de Nemours qui avait t tu, dans un duel
tragique, par son beau-frre le duc de Beaufort. Sa jeunesse s'tait
passe  la cour d'Anne d'Autriche, o elle avait eu des dbuts
brillants. Elle tait extrmement belle, quoi qu'en dise dans ses
_Mmoires_ Mlle de Montpensier, qui, assez dnigrante de son naturel,
avait de plus quelques griefs contre elle. Il y a peu de personnes dont
le mrite ait fait plus de bruit dans le monde que celui de Madame
Royale, crivait un envoy secret que la France entretenait  Turin, et
il semblerait qu'ayant  parler d'une personne qui n'est plus jeune,
puisqu'elle passe quarante-cinq ans, on devrait taire les avantages du
corps pour ne s'arrter qu' ceux de l'esprit. Cependant il est constant
qu' l'heure prsente, l'ge n'a rien diminu des grces de cette
princesse, et qu'elle efface encore aujourd'hui les plus belles femmes
de sa cour par la noblesse de son air, et par je ne sais quels agrments
qui lui sont particuliers. Plus jeune de dix annes que Mme de la
Fayette, comme l'tait Madame, Jeanne-Baptiste de Nemours parat lui
avoir inspir, et avoir conu pour elle un attachement de la mme
nature. Il faut toute notre morgue dmocratique pour ne pas comprendre
la force de ces attachements, d'une nature si particulire, qui naissent
du dvouement et que resserrent encore l'loignement ou l'exil. Quand
Jeanne-Baptiste pousa en 1665 le duc Charles-Emmanuel II de Savoie, et
qu'elle quitta, non sans regret sans doute, Paris pour Turin, elle fit
promettre  Mme de la Fayette de demeurer en correspondance avec elle,
et Mme de la Fayette, extrmement enteste  lui plaire, dit une
lettre du temps, s'engagea  lui adresser des relations trs exactes de
tout ce qu'elle saurait de la cour et d'ailleurs. Lorsque Mme de la
Fayette prenait cet engagement, elle ne prvoyait gure la place que
cette relation tiendrait dans sa vie, ni les ennuis que sa royale amie
lui causerait. Convenons tout de suite que cette affection ne parat pas
avoir t trs bien place, et que, malgr de trs relles qualits
d'intelligence et de courage, malgr des sductions de coeur et
d'intelligence auxquelles la relation indite dont j'ai cit tout 
l'heure un fragment rend encore hommage, en parlant d'une certaine
lvation simple et modeste et d'une libert d'esprit qu'elle conservait
dans l'embarras des plus grandes affaires, la duchesse de Savoie ne
s'est pas montre toujours digne d'une amie aussi sage et aussi claire
que l'tait Mme de la Fayette. Mais il faut lui tenir compte des excuses
qu'elle pouvait invoquer. Durant les annes o elle partagea le trne
avec son mari, sa vie fut une vie de dgots et d'humiliations. Tenue 
l'cart de toutes les affaires, humilie en sa double qualit de femme
et de souveraine, son tort fut de prendre une double revanche, lorsque
la mort de Charles-Emmanuel et la minorit de son fils l'eurent mise en
possession de la rgence. Madame Royale (c'tait le titre que lui
assignait l'tiquette de la cour de Savoie) n'eut plus qu'une pense:
exercer  son tour la ralit du pouvoir. Aussi tint-elle son fils dans
un tat de dpendance et d'humiliation que celui-ci devait lui faire
payer chrement un jour. Malheureusement, elle voulut connatre aussi
d'autres ddommagements. Elle eut des favoris, et, qui pis est, des
favoris indiscrets: entre autres un certain comte de Saint-Maurice,
vantard, intress, avide, avec lequel elle finit par se brouiller, puis
d'autres aprs lui. Mais quoi? s'il fallait renoncer  toutes les
relations de jeunesse qui ont manqu  l'idal ou  la vertu, le nombre
de celles qu'on conserverait ne laisserait pas d'tre assez restreint
vers la fin de la vie. Les rapports affectueux de Madame Royale avec Mme
de la Fayette taient parfaitement connus des amies de cette dernire,
et Mme de Svign en parle  plusieurs reprises. On savait galement que
lors des dmls de Madame Royale avec son fils, o la cour de France
avait pris parti pour Madame Royale, Mme de la Fayette avait  plusieurs
reprises servi d'intermdiaire  Louvois auprs de la rgente. Tout cela
tait parfaitement connu, et personne n'y avait vu de mal, lorsque M.
Perrero a dcouvert dans les archives de Savoie et publi  Turin
vingt-huit lettres de Mme de la Fayette  Lescheraine, le secrtaire
particulier de la duchesse de Savoie. Ce sont ces lettres qui ont fait
scandale.

Il en rsulte incontestablement la preuve que Mme de la Fayette tait
habituellement mle  toutes les affaires qui concernaient Madame
Royale, et qu'elle avait galement  coeur sa rputation, ses intrts et
ses plaisirs. O est le crime en soi et faut-il, comme on l'a fait,
accuser sa sensibilit, parce qu'une de ses lettres  Lescheraine est du
mois de mai 1680, tandis que la mort de la Rochefoucauld est du mois de
mars de cette mme anne? Le coeur est bris, a-t-on dit, mais la tte
reste vive et nette. Sans doute. Fallait-il qu'elle devnt folle, ou
bien lui reproche-t-on, parce qu'elle avait eu la douleur de perdre la
Rochefoucauld, de n'avoir pas renonc du mme coup  une affection qui
remontait pour elle  tant d'annes. Mais puisque je suis amen  parler
de cette lettre, j'en citerai un passage assez curieux parce qu'on y
retrouve la mesure et le bon got de Mme de la Fayette,  propos d'un
pangyrique de Madame Royale, que Lescheraine avait fait insrer dans la
_Gazette de France_. Votre relation est trop belle, lui crit-elle. Il
ne faut point de fleurs ni d'air gay dans ces natures de choses et il
faut que tout soit noble et simple. Au moins c'est le got prsent de ce
pays ici, mais je doute que ce soit celui du lieu o vous tes; ainsi je
ne vous condamne pas. Les priodes longues ne sont pas non plus du style
que l'on aime. J'ai vu une lettre dans le _Mercure galant_ qui doit tre
de vous. Je songeais bien en la lisant que je ne vous la laisserais pas
porter en l'autre monde,  cause de la longueur des priodes. Voil tout
ce qu'une fluxion sur le visage me permet de vous dire.

C'est bien la lettre de la femme qui disait qu'une priode retranche
d'un ouvrage vaut un louis, et un mot vingt sous. Elle ne s'exprime pas
avec moins de finesse, dans une autre lettre,  propos des
proccupations que lui cause l'humeur amoureuse de Madame Royale. Ce
pauvre chien de Saint-Maurice vient d'tre renvoy, mais elle craint
qu'il ne soit tt remplac, et Lescheraine ne parvient pas  dissiper
ses apprhensions. Je vous ai trouv si rassur, d'un ordinaire 
l'autre, sur un chapitre o il faut des annes entires pour se
rassurer, que je ne sais si vous m'avez parl sincrement. Encore, quand
je dis des annes entires, c'est des sicles qu'il faut dire, car 
quel ge et dans quel temps est-on  couvert de l'amour, surtout quand
on a senti le charme d'en tre occup? On oublie les maux qui le
suivent; on ne se souvient que des plaisirs, et les rsolutions
s'vanouissent. Et, dans une autre lettre: Je vous assure que je ne
ferai part  personne, sans exception, de vos prophties; mais il me
semble qu'elles ne vous sont point particulires et que le bruit gnral
promet le mme bonheur  ce petit homme. Il faut faire tout ce qui sera
possible pour l'empcher d'tre heureux, parce que son bonheur sera le
malheur de la personne que nous honorons. Le bonheur mme du cavalier ne
sera peut-tre pas sans traverses; ces sortes de places ne sont ni
tranquilles ni ternelles.

Les prophties de Lescheraine, qui changeait si facilement d'avis d'un
ordinaire  l'autre, et les inquitudes de Mme de Lafayette, ne devaient
pas tarder  se raliser. Ce fut le comte Masin, un petit Niard, comme
dit Mme de la Fayette, qui remplaa le comte de Saint-Maurice, et
quoiqu'il tnt la place plus modestement, le bruit de son bonheur ne
tarda pas  se rpandre au del des murs de Turin. Aussi voyons-nous Mme
de la Fayette fort trouble de l'apparition d'un libelle aussi fol que
malin, imprim en Hollande sous ce titre: _Les Amours de la cour de
Turin_, prendre ses prcautions en consquence, et s'occuper de concert
avec Lescheraine  en arrter la distribution. Il ne me semble pas qu'il
y ait  blmer sa sollicitude ni  railler son dvouement dans une
circonstance o l'honneur de Madame Royale tait en jeu.

Les circonstances devaient se charger au reste de grandir le rle de Mme
de la Fayette, en faisant d'elle un agent vritable de la politique
franaise. Il faut lire dans la belle _Histoire de Louvois_, de M.
Camille Rousset, complte par la publication de M. Perrero, les dtails
de la lutte,  la fois mesquine et dramatique, qui finit par s'engager
entre la mre et le fils, lutte o tout prenait les proportions d'un
vnement, depuis un voyage que le duc de Savoie avait fait  la Vnerie
sans emmener sa mre, jusqu'aux changements apports dans l'uniforme du
rgiment qui portait le nom de Madame Royale. L'histoire n'aurait pas
cependant conserv le souvenir de ces discussions si,  chaque instant,
Madame Royale n'avait invoqu dans son intrt l'intervention de la cour
de France, tandis que de son ct le duc de Savoie s'efforait de se
rendre cette cour favorable, tout en prparant la dfection qu'il devait
consommer en prenant part  la coalition de 1690. Louvois tait alors le
ministre tout-puissant dont il fallait capter la faveur. Le duc de
Savoie avait comme intermdiaire auprs de lui son ambassadeur. Mais
Madame Royale avait Mme de la Fayette, et des deux celle-ci n'tait pas
l'agent le moins actif ni le moins puissant. Aussi l'ambassadeur de
Savoie, dsespr de rencontrer souvent chez Louvois un esprit dj
prvenu contre son matre, crivait-il au duc de Savoie: Mme de la
Fayette est un furet qui va guettant, et parlant  toute la France pour
soutenir Madame Royale en tout ce qu'elle fait. Ce qui venait en aide 
Mme de la Fayette, c'est que Madame Royale, emporte par son
ressentiment, n'hsitait pas  trahir en quelque sorte le gouvernement
de son fils en faisant parvenir  Louvois les renseignements qu'elle
jugeait pouvoir lui tre utiles sur les manges qui se pratiquaient 
Turin contre la France. Les lettres de Mme de la Fayette ne donnent
cependant point  penser qu'elle ait eu connaissance de la gravit des
intrts qui se dissimulaient sous cette querelle de famille; ce qui la
proccupe surtout, c'est de dfendre la mre contre les reprsailles
assez lgitimes de son fils. La tche qu'elle avait entreprise ne lui
tait gure rendue facile. Si elle russissait  se faire couter de
Louvois, elle n'avait pas toujours autant de succs auprs de Madame
Royale elle-mme. Aussi, dans un accs de dpit, videmment inspir par
le peu de cas qu'on faisait de ses avis, crivait-elle un jour 
Lescheraine: L'on donne des conseils, mon cher monsieur, mais l'on
n'imprime point de conduite. C'est une maxime que j'ai pri M. de la
Rochefoucauld de mettre dans les siennes[5]. J'cris nanmoins, vous le
verrez. Elle ne se dcourageait pas en effet, et, bien que la dernire
des lettres publies par M. Perrero date de 1681, il n'y a pas lieu de
douter qu'elle ne soit demeure jusqu'au bout amie dvoue et de bon
conseil. Je ne vois pas quel crime on peut lui faire d'tre reste
fidle dans l'adversit  un attachement qui datait de sa jeunesse et
d'avoir servi en mme temps, quoique d'une faon peut-tre inconsciente,
les intrts de la France.

Reste  discuter un dernier chef d'accusation, car c'est un vritable
rquisitoire qui a t dress contre Mme de la Fayette  la suite de la
publication de M. Perrero. La duchesse de Savoie recevait assez
frquemment de sa soeur, la reine de Portugal, des caisses de prsents.
Ces prsents consistaient en objets venant des Indes, pays avec lequel
le Portugal tait alors un des rares peuples de l'Europe entretenant un
commerce actif. Le crime de Mme de la Fayette est d'avoir tmoign 
Lescheraine le plaisir qu'elle aurait  ne pas tre oublie dans la
distribution que Madame Royale faisait de ces prsents, parmi les
personnes de sa cour. J'ai bien sur le coeur contre vous, lui
crit-elle, de ne m'avoir rien su drober quand les prsents vinrent du
Portugal. Si vous faites la mme chose au retour de M. de Dronero (le
marquis de Dronero, qui allait en ambassade  Lisbonne demander la main
de l'infante pour Victor-Amde), je rabattrai les deux tiers de la
bonne opinion que j'ai de vous. J'ai dj mand  Madame Royale que nous
aimions ici tout ce qui vient des Indes, jusques au papier qui fait les
enveloppes. Cette innocente phrase a suffi pour faire traiter Mme de la
Fayette de personne rapace et cupide. Or en quoi consistaient ces
prsents du Portugal qui lui faisaient si fort envie? Elle-mme va nous
le dire, dans une lettre suivante: en petites botes de bois verni et de
laque cisele. Mais, par contre, quand elle a charg Lescheraine de
faire fabriquer pour son compte trente aunes de damas  la fabrique de
Turin, elle le gronde  plusieurs reprises d'avoir parl de cette
commission  Madame Royale, car celle-ci s'tait empresse de dclarer
qu'elle voulait faire don de ces trente aunes  Mme de la Fayette.
Pourquoi avez-vous eu la langue si longue? lui crit-elle... Je suis
honteuse que vous ayez parl  Madame Royale. Elle me comble de biens.
Ajoutons que si elle exprime  plusieurs reprises sa satisfaction
d'avoir reu en prsent de Madame Royale de belles copies des tableaux
qui se trouvaient au muse de Turin, rien ne montre qu'elle les ait
sollicites. C'tait pour Madame Royale le moyen de reconnatre le soin
que prenait Mme de la Fayette de lui envoyer de Paris des objets
d'ajustement et autres bagatelles. On a honte vraiment de dfendre une
femme comme Mme de la Fayette d'accusations aussi basses. Il le fallait
cependant, et il tait ncessaire de montrer que ces lettres publies
par M. Perrero ont rvl une Mme de la Fayette nouvelle  ceux-l
seulement qui ne connaissaient pas la vritable. Encore une fois elle
tait du monde, sinon pour elle-mme, du moins pour les siens; elle n'en
avait rpudi ni les proccupations ni les intrts, et elle ne vivait
ni  Port-Royal ni au Carmel. Mais je ne vois pas que, pour nous
apparatre amie aussi fidle et, si l'on veut, ngociatrice aussi habile
qu'elle se montrait mre attentive et industrieuse, il y ait lieu  rien
rabattre de l'estime o on la tenait, et je ne puis m'empcher de
trouver que ceux qui se sont gendarms si fort contre elle ont fait
preuve d'un peu de rigorisme.




V

DERNIRES ANNES


Si l'on jette un coup d'oeil sur cette vie telle que nous venons de la
retracer, il semble que rien n'ait manqu  Mme de la Fayette de ce qui
est ncessaire au bonheur. Les grandes preuves de la vie l'avaient
pargne. Elle avait la fortune, le crdit, le talent. Des affections
prcieuses l'environnaient. Si sa jeunesse n'avait pas connu
l'enivrement de l'amour, et si son ge d'or avait t un peu terne, les
annes l'avaient ddommage, et son ge d'argent, pour employer une
jolie expression de Mme de Tracy, brillait d'un doux clat. D'o vient
cependant que tout ce qui demeure ou ce qu'on rapporte d'elle, lettres,
romans, propos, respire une certaine tristesse, et que, dans le lointain
du pass, elle nous apparat comme une figure un peu plaintive et
mlancolique? Serait-ce que les circonstances de la vie font moins pour
le bonheur ou le malheur de l'tre qu'un certain fond de nature, et une
certaine humeur qui empchent de jouir des biens, ou qui font au
contraire supporter les maux avec lgret? Benjamin Constant, racontant
un dner qu'il avait fait  Lausanne avec des migrs qu'il avait
trouvs dans la dtresse, ajoutait plaisamment: Ils se sont efforcs de
me consoler de leurs malheurs. On trouve ainsi des gens qui ont le
malheur gai. D'autres au contraire ont le bonheur triste, et Mme de la
Fayette tait du nombre. Plus d'une raison, il est vrai, entretenait
chez elle cette disposition  la tristesse. C'tait d'abord une extrme
sensibilit qui lui faisait ressentir des choses une impression parfois
excessive. Ainsi, lorsque Mme de Svign allait la voir  la veille d'un
dpart pour la Bretagne ou pour la Provence, il ne fallait pas lui dire
que c'tait une dernire visite, car sa dlicatesse ne pouvait supporter
la pense de cet loignement et l'motion d'un adieu. Un jour qu'on
parlait devant elle, et en prsence de M. le Duc, de la campagne 
laquelle celui-ci allait prendre part, elle se reprsenta si vivement
les prils auxquels il ne pouvait manquer d'tre expos, qu'elle ne put
retenir ses larmes. Mais cette sensibilit un peu maladive avait
elle-mme pour origine la faiblesse de sa constitution. Assez jeune
encore, puisqu'elle n'avait pas quarante ans, on voit par les lettres de
Mme de Svign que dj sa sant tait profondment atteinte. Certains
jours la fivre la prend, et ces jours-l tout la fatigue, mme de dire
bonjour et bonsoir; c'est un repos complet et absolu qu'il lui faut. Son
mal tait _les vapeurs_. Les vapeurs tenaient, dans la mdecine d'alors,
la place que les nvralgies tiennent dans la mdecine d'aujourd'hui.
C'tait le nom que les mdecins donnaient aux maladies dont ils ne
dcouvraient ni la cause ni le remde, et qu'ils traitaient comme sans
consquence, jusqu'au jour o ils les dclaraient mortelles. Mme de la
Fayette en devait faire l'exprience. Ses souffrances ne l'empchaient
pas de parler plaisamment de ses maux. C'est un chien de mal que les
vapeurs, crit-elle  Mnage. On ne sait ni d'o il vient ni  quoi il
tient. On ne sait que lui faire. On croit l'adoucir, il s'aigrit. Si
jamais je suis en tat d'crire, je ferai un livre entier contre ce mal.
Il n'te pas seulement la sant. Il te l'esprit et la raison. Si jamais
j'ai la plume  la main, je vous assure que j'en ferai un beau trait.
Mais ce qui lui est le plus pnible dans son mal, c'est que son humeur
en est altre. Elle est toujours triste, chagrine, inquite, sachant
trs bien qu'elle n'a aucun sujet de chagrin, de tristesse ni
d'inquitude. Elle se dsapprouve continuellement. C'est un tat assez
rude. Aussi ne croit-elle pas y pouvoir subsister, et, dans la pense de
sa mort prochaine, elle demande  Mnage, cependant beaucoup plus g
qu'elle, de conserver  ses enfants l'amiti qu'il lui a toujours
tmoigne. Un ami tel que vous, dit-elle en terminant cette lettre,
sera le meilleur morceau de la succession que je leur laisserai.

Mais la vritable preuve de cette seconde moiti de sa vie fut pour Mme
de la Fayette la perte de la Rochefoucauld. En 1680, elle avait
quarante-six ans, il en avait soixante-cinq. Si fortement travaill
qu'il ft par la goutte, il tait demeur cependant d'une constitution
robuste, et, dlicate comme elle l'tait, Mme de la Fayette pouvait
croire qu'il lui survivrait. D'anne en anne s'tait resserr le lien
qui les unissait, et il semble que la Rochefoucauld et renonc  tout
autre intrt qu' vivre pour elle. En 1671, il s'tait dmis en faveur
de son fils Marsillac de son duch-pairie, et depuis 1673 il n'tait
plus retourn  Versailles. Bien qu'il ne bouget gure de Paris, il
avait fait cependant en 1676 un brillant voyage dans l'Angoumois,
allant comme un enfant, dit Mme de Svign, voir Verteuil, ses bois, et
les lieux o il avait chass avec tant de plaisir. Pendant ce temps Mme
de la Fayette tait retenue  Saint-Maur par son mal de ct. Il tait
donc demeur plus alerte qu'elle. Mais la goutte, dont il avait ressenti
les premires atteintes en 1653, allait chez lui s'aggravant, au point
de lui rendre l'existence singulirement pnible. Peut-tre aurait-elle
respect sa vie, si, dans une crise d'oppression, il ne se ft avis de
s'adresser  un empirique dont le remde l'emporta en quelques jours.
Ni le soleil ni la mort, avait-il dit, ne se peuvent regarder
fixement. Cependant il regarda fixement la mort, et se disposa en
consquence. Le matin du jour o il reut les sacrements, il ne vit
point Mme de la Fayette parce qu'elle pleurait. Mais vers midi ce fut
lui qui envoya demander de ses nouvelles. Pendant toute cette triste
journe, Mme de Svign tint compagnie  son amie. La robuste
constitution du malade opposait rsistance au mal, et, le soir  neuf
heures, Mme de la Fayette avait repris assez d'espoir pour tre en tat
de jeter les yeux sur un billet de Mme de Grignan. Mais  minuit la
Rochefoucauld fut pris d'une crise de suffocation, et il expira entre
les bras de Bossuet. Ce que fut la douleur de Mme de la Fayette, Mme de
Svign l'a dit trop loquemment pour qu'on puisse faire autre chose que
la citer. M. de Marsillac, crivait-elle quelques jours aprs,  Mme de
Grignan, est dans une affliction qui ne se peut reprsenter; mais il
retrouvera le Roi et la cour; toute sa famille se retrouvera en sa
place; mais o Mme de la Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle
socit, une pareille douceur, un agrment, une confiance, une
considration pour elle et pour son fils? Elle est infirme; elle est
toujours dans sa chambre; elle ne court point les rues; M. de la
Rochefoucauld tait sdentaire aussi; cet tat les rendait ncessaires
l'un  l'autre; rien ne pouvait tre compar  la confiance et aux
charmes de leur amiti. Ma fille, songez-y; vous trouverez qu'il est
impossible de faire une perte plus sensible et dont le temps puisse
moins consoler. Je ne l'ai pas quitte tous ces jours. Elle n'allait
point faire la presse parmi cette famille; aussi elle avait besoin qu'on
et piti d'elle. Et dans une autre lettre: La petite sant de Mme de
la Fayette soutient mal une telle douleur; elle en a la fivre, et il ne
sera pas au pouvoir le temps de lui ter l'ennui de cette privation; sa
vie est tourne d'une manire qu'elle la trouvera tous les jours 
dire.

Cette ide que le temps ne peut rien contre la douleur de Mme de la
Fayette revient souvent sous la plume de Mme de Svign. Alors que le
cercueil de la Rochefoucauld tait sur le chemin de Verteuil, elle
crivait encore  Mme de Grignan: Pour Mme de la Fayette, le temps qui
est si bon aux autres, augmente et augmentera sa tristesse. Et quelques
jours plus tard: Mme de la Fayette est tombe des nues; tout se console
et se consolera hormis elle. Chaque incident renouvelait sa douleur. Un
jour, Mme de Svign la trouvait toute en larmes, parce que quelques
lignes de l'criture de la Rochefoucauld lui taient tombes sous la
main. Mme de Svign sortait ce jour-l des Carmlites o l'vque
d'Autun, Gabriel de Roquette, venait de prononcer l'oraison funbre de
Mme de Longueville. Elle y avait trouv Mlles de la Rochefoucauld. Elles
y avaient pleur aussi leur pre: C'tait donc, ajoute-t-elle, 
l'oraison funbre de Mme de Longueville que ses filles pleuraient M. de
la Rochefoucauld. Ils sont morts tous les deux dans la mme anne. Il y
avait bien  rver sur ces deux noms. Je ne crois pas en vrit que Mme
de la Fayette se console. Je lui suis moins bonne qu'une autre, car nous
ne pouvons nous empcher de parler de ce pauvre homme, et cela tue. Tous
ceux qui lui taient bons avec lui perdent leur prix auprs d'elle. Elle
est  plaindre.

Mme de la Fayette tait  plaindre en effet. Dans une lettre  Mme de
Svign, qui a malheureusement t perdue, elle lui crivait avec
mlancolie:

     Rien ne peut rparer les biens que j'ai perdus;

et ce vers, que Mme de Svign cite aprs elle, peint bien l'tat
d'accablement o son me tait rduite. Pendant quelques mois elle
demeura indiffrente  tout, mme  ce qui d'ordinaire la touchait le
plus vivement: la fortune de ses enfants. Ce fut  peine si elle parut
se rjouir du rgiment qui fut donn  son fils. Elle alla bien 
Versailles remercier le roi; mais elle n'y put tenir, et s'en revint le
mme jour, malgr les efforts qu'on fit pour la garder. Aussi Mme de
Svign mande-t-elle  Mme de Grignan que le coeur de son amie est bless
au del de ce qu'elle croyait.  cette blessure il n'y avait qu'un
remde. En effet, aprs l'amour, aprs l'amiti absolue, sans
arrire-pense ni retour ailleurs, tout entire occupe et pntre et
la mme que vous, il n'y a que la mort ou Dieu. Ainsi pensait et
crivait Sainte-Beuve... en 1836 et il avait raison. Mais je ne crois
pas que dans l'tude acheve qu'il a consacre  Mme de la Fayette il se
soit servi d'une expression juste en parlant de sa conversion. Il n'y
eut en effet dans sa vie ni brusque changement, ni, comme on disait au
XVIIe sicle, coup de la grce, mais orientation plus habituelle et plus
fixe de la pense vers un mme but. Les pratiques religieuses n'avaient
jamais cess de tenir leur place dans les habitudes de Mme de la
Fayette. Nous l'avons vue aller avec Mme de Svign aux sermons de
Bourdaloue, et revenir transporte des divines vrits qu'il avait dites
sur la mort. Par sa belle-soeur, l'abbesse de Chaillot, par une soeur
religieuse, elle avait toujours t en relations avec les grands
couvents de Paris. Quand elle s'tablit rue de Vaugirard, elle frquenta
celui des dames du Calvaire, qui tait situ en face de son htel. En
1673, elle crit  Mme de Svign qu'elle voit la suprieure quasi tous
les jours. J'espre, ajoute-t-elle avec humilit, qu'elle me rendra
bonne. Mais dans ce voyage de l'me vers Dieu, il y a plus d'une tape.
Le chemin est long de la tideur  la dvotion, et parfois il faut moins
de temps pour passer de l'incrdulit  la ferveur, en franchissant
toute la route d'un bond. Quelques mois aprs la mort de la
Rochefoucauld, Mme de la Fayette alla, en compagnie de Mme de Coulanges,
voir Mme de la Sablire, aux Incurables. Sans vouloir comparer deux
femmes, et surtout deux vies bien diffrentes, il pouvait y avoir entre
l'tat d'me o elles se trouvaient l'une et l'autre quelque analogie.
Mme de la Sablire avait t pendant quelques annes passionnment aime
du marquis de la Fare; puis celui-ci l'avait abandonne pour la
bassette, dit Mme de Svign, pour la Champmesl, disent d'autres
tmoignages. L'me dlicate et fire de Mme de la Sablire avait t
sensible  la perte autant qu' l'affront. Sans bruit, sans clat, sans
dire qu'elle renonait au monde, et sans mme abandonner compltement sa
maison o continua de demeurer La Fontaine, elle alla s'tablir aux
Incurables, et se dvoua aux soins des malades que contenait cet
hpital. Elle y devait demeurer jusqu' sa mort, qui survint la mme
anne que celle de Mme de la Fayette. Mais elle y tait installe depuis
quelques mois  peine, lorsqu'elle reut la visite des deux amies. Mme
de la Fayette fut-elle frappe du courage avec lequel Mme de la Sablire
avait cherch dans la dvotion un remde contre les douleurs de
l'infidlit et de l'abandon, pires que celles de la mort? Entrevit-elle
ce jour-l qu'il n'y a point de souffrances que la religion ne puisse
adoucir, et que, suivant une belle parole, c'est la diffrence d'une
plaie qui est panse  une plaie qui ne l'est pas? Il serait tmraire
de l'affirmer, bien que Mme de Svign l'esprt: peut-tre,
mandait-elle  sa fille, que c'est le chemin qui fera sentir  Mme de la
Fayette que sa douleur n'est pas incurable.  cette nouvelle volution
de son me il n'est pas plus possible d'assigner une date prcise qu'
l'origine de ses sentiments pour la Rochefoucauld. Mais ce n'taient
encore que des vellits, et elle ne fut dfinitivement fixe dans cette
voie que le jour o elle rencontra Du Guet.

Dans un de ses volumes d'_tudes morales_, M. Caro a consacr quelques
belles pages  la direction des mes au XVIIe sicle. Il a marqu d'un
trait fin et sr la diffrence qui existait alors entre le confesseur,
c'est--dire le ministre direct d'un sacrement ncessaire, qui n'avait
le droit de se refuser  personne, et le directeur,  la fois guide et
ami spirituel, qui n'acceptait pas le gouvernement de toutes les mes,
et dont le choix marquait dj une faveur et une prdilection. Peut-tre
a-t-il t trop loin cependant en crivant que ces distinctions peuvent
paratre subtiles et oiseuses, tant les ides qu'elles supposent nous
sont devenues trangres. Bien des femmes auraient pu lui rpondre en
effet qu'il existe encore de ces prtres amis des mes, confidents,
comme il le disait en termes excellents, non pas seulement des fautes,
mais des peines secrtes et des troubles, sachant  chacune de ces mes
diversement blesses parler son langage, scruter, sonder sa plaie de
l'oeil et de la main, la traiter avec des mnagements infinis, et un art
plein  la fois de dlicatesse et de prcision. Mais il est certain que
cet art de la direction tait pouss beaucoup plus loin au XVIIe sicle
que de nos jours, lorsqu'il tait pratiqu par des matres qui
s'appelaient Franois de Sales ou Fnelon. De moins haut placs s'y
consacraient plus particulirement encore, tels que ces illustres
directeurs de Port-Royal, les Saint-Cyran ou les Singlin, et la rigueur
des seconds n'attirait pas moins les mes que la tendresse des premiers.
Du Guet n'appartenait prcisment ni  l'une ni  l'autre cole. Dans
cette grande famille des directeurs, il a marqu lui-mme d'un mot juste
la place qu'il occupait: Je ne confesse point, disait-il, mais on croit
que j'ai le don de consolation, c'est--dire qu'on ne lui apportait
point l'aveu de longs garements, mais qu'on avait recours  lui lorsque
le fardeau de la vie semblait trop lourd, et que, pour en porter le
poids, le besoin d'un appui surnaturel se faisait sentir. C'tait bien
le directeur qu'il fallait  Mme de la Fayette. Elle devait encore aimer
en lui un certain tour d'urbanit, et un fond d'honnte homme (au sens
o cette expression s'employait autrefois) dont, mme comme directeur,
il ne se dpartait jamais. C'est ainsi qu'aprs avoir crit  Mlle de
Vertus, la descendante des ducs de Bretagne, la soeur de l'altire Mme de
Montbazon, que pour entrer au royaume des cieux, il faut que les grands
se courbent, se ploient, s'estropient, il terminait en disant: Je
suis, mademoiselle,  vos pieds, dans le temps que j'ose vous crire de
telles choses, mais vous connaissez Jsus-Christ et sa loi, et vous me
pardonnez bien sans doute une libert que vous m'avez donne.

Ce ton particulier tenait chez Du Guet  la fois de la nature et de
l'ducation. Il tait n en 1649 dans le Forez, au pays de l'_Astre_.
Aussi l'_Astre_ fut-elle une de ses premires lectures, et, dans
l'enchantement qu'elle lui causa, il entreprit la composition d'un roman
dans le mme got, o il aurait fait entrer en scne les aventures des
principales familles du pays. Il voulut en lire les premiers chapitres 
sa mre, mais celle-ci l'arrta ds le dbut: Vous seriez bien
malheureux, mon fils, lui dit-elle, si vous faisiez un si mauvais usage
des talents que Dieu vous a donns. Du Guet jeta son roman au feu, et
ne recommena plus. Mais il conserva toujours ces gots et cette
complaisance littraires qui clatent principalement dans sa
_Description de l'oeuvre des six jours_, rimprime par les soins de M.
de Sacy dans la _Bibliothque spirituelle_. L'ducation ecclsiastique
qu'il reut ne devait point combattre cette disposition. Ce fut 
l'Oratoire qu'il tudia, et, ordonn prtre en 1677, il demeura membre
de cette docte congrgation jusqu' l'poque o l'Oratoire, envahi par
le jansnisme, exigea de ses membres la signature d'un dcret
rglementaire des tudes dont le but tait en ralit d'prouver leur
orthodoxie. Du Guet refusa de signer et il quitta Paris pour aller se
rfugier  Bruxelles auprs d'Arnauld, mais sans dire o il allait et en
cachant le lieu de sa retraite. Quelques annes aprs, il crivait 
propos de ce dpart,  l'une des femmes qu'il dirigeait: Il y a deux
ans, madame, je vous quittai bien tristement; j'avais eu l'honneur de
vous dire adieu la veille, mais je n'avais pu soutenir un adieu
dclar. C'est ainsi que Mme de la Fayette ne pouvait soutenir l'adieu
dclar de Mme de Svign. Au bout d'un an Du Guet devait revenir, mais
pour vivre d'une vie cache dont le mystre dura jusqu'en 1690.  cette
poque, il put s'tablir, sans crainte d'tre inquit, dans l'htel du
Prsident de Menars, o il croyait ne sjourner que quelques mois et o
il passa trente ans.

Il est impossible de dire avec certitude si son entre en relations avec
Mme de la Fayette prcda le temps de son exil volontaire, mais cela
parat probable; car ds cette poque Du Guet tait fort recherch comme
directeur, et Mme de la Fayette, de jeunesse assez porte vers le
jansnisme, devait volontiers s'accommoder d'un directeur qui tenait 
Port-Royal sans en tre, et qui en professait l'austrit sans en
adopter les excs. Le seul tmoignage public qui subsiste de leurs
relations est une lettre de Du Guet  Mme de la Fayette. Mais cette
lettre est sans date. Sainte-Beuve l'a exhume le premier des dix
volumes de _Lettres de Du Guet sur divers sujets de morale et de
religion_ o elle tait comme enfouie. Oserai-je dire que, suivant moi,
il n'en a pas tout  fait entendu le sens, l'emploi par Du Guet de
certains mots lui ayant fait croire  tort que Mme de la Fayette avait
eu des incertitudes d'esprit, et que son directeur avait d commencer
par la raffermir dans la foi. Rien ne montre, dans la vie de Mme de la
Fayette, qu'elle ait pass par ces angoisses du doute qui sont de nos
jours une si commune preuve, et que connaissaient rarement les mes
d'un sicle en cela plus heureux. Le mal religieux dont elle souffrait,
c'tait la tideur; c'tait, comme disait la langue particulire de la
dvotion d'alors, de _n'avoir pas de sensible_ en ce qui concernait
Dieu. C'est contre ce mal que Du Guet lui suggre des remdes dans une
admirable lettre que j'abrge  regret, tout en la citant plus
compltement que ne l'a fait Sainte-Beuve. Cette lettre commence ainsi:

J'aurais mieux aim vos penses que les miennes, madame, et ceci n'est
point un raffinement d'humilit. C'est qu'en effet il vous est plus
utile de trouver vous-mme les sentiments de votre coeur que d'adopter
ceux d'autrui, et qu'il y a toujours deux dangers quand on a sa leon
par crit, l'un de s'amuser par une mthode qui ne change rien, l'autre
de s'en dgoter bientt. Mais puisque Mme de la Fayette insiste, il se
rend et va lui tracer un rglement de vie:

J'ai cru, madame, que vous deviez employer utilement les premiers
moments de la journe, o vous ne cessez de dormir que pour commencer 
rver. Je sais que ce ne sont point alors des penses suivies, et que
souvent vous n'tes applique qu' n'en point avoir; mais il est
difficile de ne pas dpendre de son naturel quand on veut bien qu'il
soit le matre, et l'on se retrouve sans peine quand on en a beaucoup 
se quitter. Il est donc important de vous nourrir d'un pain plus solide
que ne sont des penses qui n'ont point de but, et dont les plus
innocentes sont celles qui ne sont qu'inutiles; et je croirais que vous
ne pourriez mieux employer un temps si tranquille qu' vous demander
compte  vous-mme d'une vie dj fort longue, mais dont il ne vous
reste rien qu'une rputation, dont vous comprenez mieux que personne la
vanit.

Jusqu'ici les nuages dont vous avez essay de couvrir la religion vous
ont cache  vous-mme. Comme c'est par rapport  elle qu'on doit
s'examiner et se connatre, en affectant de l'ignorer, vous n'avez
ignor que vous. Il est temps de laisser chaque chose  sa place, et de
vous mettre  la vtre. La Vrit vous jugera, et vous n'tes au monde
que pour la suivre et non pour la juger. En vain l'on se dfend, en vain
on dissimule; le voile se dchire  mesure que la vie et ses cupidits
s'vanouissent, et l'on est convaincu qu'il en faudrait mener une toute
nouvelle, quand il n'est plus permis de vivre. Il faut donc commencer
par le dsir sincre de se voir soi-mme, comme on est vu de son Juge.
Cette vue est accablante, mme pour les personnes les plus dclares
contre le dguisement: elle nous te toutes nos vertus, et mme toutes
nos bonnes qualits, et l'estime que tout cela nous avait acquise. On
sent qu'on a vcu jusque-l dans l'illusion et le mensonge; qu'on s'est
nourri de viandes en peinture; qu'on n'a pris de la vertu que
l'ajustement et la parure, et qu'on en a nglig le fond, parce que ce
fond est de rapporter tout  Dieu et au salut, et de se mpriser
soi-mme en tout sens, non par une vanit plus sage et par un orgueil
plus clair et de meilleur got, mais par le sentiment de son injustice
et de sa misre.

On prend alors le bon parti, et l'on comprend que l'on a abus de tout,
parce que l'on s'est tabli la fin de ses soins, de ses rflexions, de
ses amis, de ses vertus. On gmit en voyant une si prodigieuse inutilit
dans toute sa vie, o les affaires mme les plus importantes ont
dgnr en amusements, parce qu'elles n'ont point eu de fin ternelle,
et qu'il n'y a qu'une fin ternelle qui soit srieuse. On est effray de
ce nombre presque infini de fautes qu'on n'a presque jamais senties, et
que de plus grandes n'excusent pas, quoiqu'elles nous en cachent
l'horreur. Enfin on s'abme dans une salutaire confusion, en repassant
dans l'amertume de son coeur tant d'annes dont on ne peut soutenir la
vue, et dont cependant on ne s'est point encore sincrement repenti,
parce qu'on est assez injuste pour excuser sa faiblesse, et pour aimer
ce qui en a t la cause.

Ici s'arrte la citation de Sainte-Beuve, et il a raison d'admirer
combien le ton de cette lettre est appropri  la nature et  la vie de
la personne  laquelle elle tait adresse. Mais je ne crois pas qu'il
faille entendre comme lui cette phrase sur les nuages dont Mme de la
Fayette aurait essay de couvrir la religion et cette autre sur la
Vrit qui ne doit point tre juge, en ce sens qu'elle avait raisonn
sur la foi et qu'elle avait dout. La suite de cette admirable ptre va
nous faire mieux comprendre la pense de Du Guet:

Il est impossible de dcouvrir tant de choses d'un seul coup d'oeil. Il
faut d'ailleurs plus de temps pour les sentir que pour les voir, et
quand on aurait assez d'activit pour faire l'un et l'autre en peu de
temps, il est juste d'en donner beaucoup aux rflexions sur les suites
qu'une telle vie a d ncessairement avoir. Elles me font plus de peur
que les fautes les plus importantes, quoiqu'elles ne paraissent point
fautes. Cette crainte et cet ennui du coeur, si contraires  la pit,
vient de l. Il se trane  terre parce qu'il a perdu ses appuis. Il
sent le poids de sa langueur, sans dsirer d'en gurir, et il aime mieux
n'aimer rien que de commencer  aimer Dieu. Comme il ne connat que les
biens dont il a joui, il ne veut que ce qui leur ressemble. Toute autre
chose n'a point de prix  son gard. Il ne peut s'y attacher sans
violence et sans effort, et tout effort lui est plus pnible que l'ennui
qui le dvore. En un mot il aime mieux se passer de tout que d'avoir
quelque chose avec peine. Il est tomb dans cet excs de mollesse et de
dgot par la mollesse mme des plaisirs et des sens qui l'ont rduit 
ne pouvoir rien souffrir que sa misre. Il ne peut se quitter un moment
ni s'lever vers quelque bien d'un autre ordre que lui et ses anciennes
habitudes, sans sentir qu'il en est las et dans une situation violente.
Et comme on n'a de courage que par le coeur, il est ais de comprendre
combien l'on est faible quand on en a un qui l'est si fort.

Ce que Du Guet reproche en ralit  Mme de la Fayette, c'est de ne pas
se juger elle-mme avec assez de svrit, et de s'tre fait une fausse
conscience; c'est sa complaisance pour d'anciennes habitudes et la
faiblesse de son coeur qui l'empchent de s'lever vers des biens d'un
autre ordre; c'est qu'elle aime mieux n'aimer rien que de commencer 
aimer Dieu. Mais son rle de directeur ne serait pas rempli si, aprs
avoir avec une telle sagacit dpeint son mal  cette me, il ne lui
indiquait pas le remde, et il continue:

Il faut montrer  Jsus-Christ tout cela, et les principes du mal et
les suites. Lui seul est notre sant et notre justice. En vain vous
employeriez tous vos efforts. L'orgueil est capable d'en faire de
grands; mais ils augmentent le mal. Il faut s'abattre au pied du
Sauveur. Il faut lui confesser son impuissance et sa misre. Il est venu
pour relever les humbles et pour gurir les malades; mais il demande de
la foi, et si la vtre est trop imparfaite, suppliez-le de vous en
donner une plus grande, parce qu'en effet c'est lui qui donne tout. Sa
sagesse a fait dpendre la saintet de l'humilit, l'humilit de la
prire et la prire de la foi. Mais sa misricorde donne les premires
dispositions dont les autres sont la rcompensent l'on commence 
mriter tout quand on est bien convaincu qu'on n'a rien et qu'on est
indigne de tout. C'est par le dsespoir qu'on est conduit  l'esprance,
car il faut sentir que toutes les autres ressources vous manquent pour
s'adresser  Jsus-Christ avec fruit... Il est temps alors de le
conjurer de revenir  nous, afin que nous retournions sincrement  lui,
de rompre lui-mme les liens que nous nous sommes faits, et dont nous ne
gmissons pas assez pour devenir libres, de n'avoir aucun gard  notre
indiffrence et  notre peu de soif de la justice pour nous rendre
justes, d'aller par sa bont plus loin que nos faibles dsirs, et de
nous donner ce que nous craignons peut-tre de recevoir. Quand on est
peu touch, c'est de son insensibilit mme qu'il faut l'entretenir, et
quand on sent un peu d'amour, c'est  l'amour  lui rendre grce et  le
prier.

Puis,  la fin de cette lettre svre, l'urbanit se retrouve, comme
dans la lettre  Mlle de Vertus dont j'ai cit un fragment. Il craint
d'avoir manqu  la politesse, et il termine en disant:

Il ne me reste plus, madame, qu' vous demander pardon des expressions
qui vous paratront ou dures ou injustes. J'ai suppos que c'tait vous
qui vous parliez  vous-mme, et j'ai cru que vous auriez moins de
mnagements pour vous que je n'en dois avoir. Vous tes d'ailleurs la
matresse de cet crit, et vous pourrez le condamner tout entier pour
les endroits qui vous dplairont. Il me suffit, madame, de vous avoir
montr ma sincrit. Je voudrais qu'il me ft aussi facile de vous
prouver que mon respect n'a point de bornes.

La facult que Du Guet laisse  Mme de la Fayette de condamner cet crit
montre que c'tait en quelque sorte une premire consultation qu'elle
lui demandait, et qu'elle ne l'avait point encore accept comme
directeur. La lettre elle-mme a t publie sans date, du vivant de Du
Guet, quelques vingt ans aprs la mort de Mme de la Fayette. Mais l'tat
d'me qu'on y trouve analys avec tant de finesse rpond si exactement 
celui o elle devait tre aprs la mort de la Rochefoucauld qu'on peut
la supposer crite, sinon l'anne mme de cette mort, du moins bien peu
de temps aprs. En tout cas Mme de la Fayette ne se dgota pas de cette
leon par crit, comme le craignait Du Guet, et il demeura son directeur
jusqu' la fin.

Pendant cet espace de dix  douze ans, et surtout pendant ce temps de
vie cache o avec ses pnitentes les plus aimes, Mme de Fontpertuis,
Mme d'Aguesseau, Du Guet ne correspondait que par crit, il est
impossible que de nouvelles lettres n'aient pas t changes entre Mme
de la Fayette et lui. Mais de ces lettres il ne subsiste point de trace.
Cependant, dans les derniers volumes de la correspondance spirituelle de
Du Guet qui ont t publis aprs sa mort, j'en trouve une dont je
serais presque tent d'affirmer qu'elle est adresse  Mme de la
Fayette.  l'_index_ gnral, cette lettre est catalogue sous la
rubrique: _lettre  une dame sur les avantages de la maladie_. Mais la
pense qui inspire Du Guet, et jusqu'aux termes dont il se sert
rappellent si bien la pense et les termes de l'autre lettre, qu'ou je
me trompe fort, ou c'est encore  Mme de la Fayette qu'il parle. Il
revient sur ces penses vagues qui occupent son esprit et qu'il
proscrivait autrefois, mais, devenu plus indulgent  cause de son tat
de souffrance, il ne lui demande point de les chasser avec effort si
elles sont sur des sujets indiffrents, car une tte puise par la
maladie a besoin de quelque chose qui ne la tende et ne l'applique pas.
Ce sont, ajoute-t-il, comme les estampes dont on permet l'usage aux
convalescents. Mais sur le chapitre de la vie intrieure, il ne s'est
en rien relch de sa svrit. Il blme l'envie qu'elle tmoigne d'tre
dlivre de la vie, car il est utile pendant la sant de dsirer la
mort, mais dans les souffrances la vertu consiste  supporter la vie.
Puis il continue:

L'une des plus grandes marques que Dieu vous veut faire de cette
misricorde est la vue distincte qu'il vous donne de vos anciennes
fautes, et la manire dont il rapproche de vous des temps loigns, que
l'oubli, la scurit et une espce dvoile form par une excessive
confiance en votre justice avait placs derrire vous. Tout ce qui
n'tait plus ressuscite pour ainsi dire, et parat non seulement rel,
mais rcent. Tout ce qu'on avait jug lger, excus, adouci, se montre
sous une ide tout autrement affreuse. Tout ce qu'on a accus semble ne
l'avoir pas t, tant on le voit diffrent. Ce n'est pas qu'on ait
manqu de sincrit en l'accusant, car, s'il fallait le dire de nouveau,
on ne le ferait pas avec plus d'exactitude. Mais on voit clairement
qu'il manquait  cette accusation un fond de douleur, d'humiliation, de
condamnation de soi-mme, de haine de son injustice, d'amour de Dieu et
de sa sainte loi, de dsir de lui satisfaire par le retour sincre de
tout le coeur vers lui, de mpris de soi-mme et du sicle. On voit,
dis-je, et ce qui est bien plus, on sent que tout cela a manqu en un
certain degr  la pnitence, et l'on s'afflige amrement d'avoir connu
si tard jusqu'o elle devait aller pour tre parfaite.

Si, comme je n'en doute pas, cette lettre est bien adresse  Mme de la
Fayette, la diffrence d'avec la premire montre que la direction de Du
Guet n'avait pas t inefficace. Dix annes de rflexion et de pnitence
auraient lev les _voiles_ qu'une excessive confiance en sa justice
avait, aux yeux de Mme de la Fayette, jets sur ses anciennes fautes,
c'est--dire qu'elle en serait arrive  considrer comme coupable une
liaison dont elle ne se faisait pas scrupule autrefois, et tout ce
qu'elle avait jug lger, excus, adouci, c'est--dire tout ce qui avait
fait en ralit le charme de sa vie se montrait  elle sous une ide
tout autrement affreuse. Ainsi s'expliquerait la dernire phrase de ce
billet si souvent cit qu'elle adressait  Mme de Svign peu de temps
avant sa mort: Croyez, ma trs chre, que vous tes la personne du
monde que j'ai le plus vritablement aime. Sans doute elle n'avait pas
oubli l'autre affection; mais n'en plus parler  personne, n'en plus
convenir, ft-ce avec elle-mme, c'tait le retranchement suprme et
peut-tre le dernier sacrifice qu'avait exig Du Guet.

On voit par les lettres de Mme de Svign, et par celles de Mme de la
Fayette elle-mme, combien furent pnibles ses dernires annes. Ses
souffrances ne lui laissaient de repos ni jour ni nuit. Parfois elle en
devenait comme folle. Mais ce qui la touchait le plus, c'tait qu'elle
se croyait atteinte dans son esprit: Je demeurerai toujours,
crivait-elle, une trs sotte femme; vous ne sauriez croire comme je
suis tonne de l'tre; je n'avais pas ide que je le pusse devenir.
Cependant elle ne se croyait pas atteinte aux sources de la vie, et elle
entretenait quelques illusions sur la gravit de son tat; c'est ainsi
qu'en septembre 1692 elle crivait  Mme de Svign: Ne vous inquitez
pas de ma sant; mes maux ne sont pas dangereux, et, quand ils le
deviendraient, ce ne serait que par une grande langueur, et par un grand
desschement, ce qui n'est pas l'affaire d'un jour. Ainsi, ma belle,
soyez en repos sur la vie de votre pauvre amie. Vous aurez le loisir
d'tre prpare  tout ce qui arrivera, si ce n'est  des accidents
imprvus, et  quoi sont sujettes toutes les mortelles, et moi plus
qu'une autre, parce que je suis plus mortelle qu'une autre. Une personne
en sant me parat un prodige. Dans ses lettres  Mnage, o j'ai dj
puis si souvent, elle ne s'exprime pas avec moins de douceur et de
rsignation. Le sentiment si naturel qui, vers le dclin de l'ge, nous
rend plus chers les souvenirs du pass la rattachait avec vivacit 
cette amiti ancienne, et, par un scrupule assurment excessif, elle se
reprochait de n'avoir pas toujours apprci  sa valeur l'attachement
que Mnage lui avait tmoign ds sa jeunesse. Deux annes avant sa
mort, elle s'en excuse auprs de lui avec une bonne grce touchante:
Que l'on est sotte quand on est jeune! lui crit-elle. On n'est oblige
de rien, et l'on ne connat pas le prix d'un ami comme vous. Il en cote
cher pour devenir raisonnable. Il en cote la jeunesse!

Rendons justice  Mnage. Si, autrefois, il avait pu tre tantt
importun et tantt infidle, il ne manqua durant ces pnibles annes 
aucun des devoirs que l'amiti lui imposait. Les lettres de Mme de la
Fayette sont remplies de remercments pour les attentions qu'il lui
tmoigne, et  aucune poque il ne parat avoir t plus assidu auprs
d'elle. Il fut mme sur le point de rveiller sa muse endormie d'un long
sommeil, et de chanter  nouveau, en vers franais ou latins, la beaut
qu'il avait clbre autrefois sous des noms si divers. Il fallut tout
le tact de Mme de la Fayette pour l'en dtourner, et tout son esprit
pour y parvenir sans le blesser.

Vous m'appelez _ma divine madame_, mon cher monsieur. Je suis une
maigre divinit. Vous me faites trembler de parler de faire mon
portrait. Votre amour-propre et le mien ptiraient, ce me semble,
beaucoup. Vous ne pourriez me peindre que telle que j'ai t, car, pour
telle que je suis, il n'y aurait pas moyen d'y penser, et il n'y a plus
personne en vie qui m'ait vue jeune. L'on ne pourrait croire ce que vous
diriez de moi, et en me voyant on le croirait encore moins. Je vous en
prie, laissons l cet ouvrage. Le temps en a trop dtruit les matriaux.
J'ai encore de la taille, des dents et des cheveux, mais je vous assure
que je suis une fort vieille femme. Vous avez assez surfait; quand les
marchandises sont  la vieille mode, le temps de surfaire est pass. Je
suis, en vrit, bien sensible  l'amiti que vous me tmoignez. Cette
reprise a l'air d'une nouveaut.

Enfin, la correspondance se termine par cette dernire lettre, que je
citerai tout entire, car elle nous fait revivre Mme de la Fayette telle
qu'elle tait dans ses dernires annes, accable de maux et de
tristesses, mais tendre  ses amis, pieuse et rsigne.

Quoique vous me dfendiez de vous crire, je veux nanmoins vous dire
combien je suis vritablement touche de votre amiti. Je la reconnais
telle que je l'ai vue autrefois; elle m'est chre par son propre prix,
elle m'est chre parce qu'elle m'est unique prsentement. Le temps et la
vieillesse m'ont t tous mes amis; jugez  quel point la vivacit que
vous me tmoignez me touche sensiblement. Il faut que je vous dise
l'tat o je suis. Je suis premirement une divinit mortelle, et  un
excs qui ne se peut concevoir; j'ai des obstructions dans les
entrailles, des vapeurs tristes qui ne se peuvent reprsenter; je n'ai
plus du tout d'esprit, ni de force; je ne puis plus lire ni m'appliquer.
La plus petite chose du monde m'afflige, une mouche me parat un
lphant. Voil mon tat ordinaire. Depuis quinze jours, j'ai eu
plusieurs fois la fivre, et mon pouls ne s'est point remis  son
naturel; j'ai un grand rhume dans la tte, et mes vapeurs, qui n'taient
que priodiques, sont devenues continuelles. Pour m'achever de peindre,
j'ai une faiblesse dans les jambes et dans les cuisses, qui m'est venue
tout d'un coup, en sorte que je ne saurais presque me lever qu'avec des
secours, et je suis d'une maigreur tonnante: voil, monsieur, l'tat de
cette personne que vous avez tant clbre, voil ce que le temps sait
faire. Je ne crois pas pouvoir vivre longtemps en cet tat; ma vie est
trop dsagrable pour en craindre la fin; je me soumets sans peine  la
volont de Dieu; c'est le Tout-Puissant, et de tous cts il faut enfin
venir  lui. L'on m'assure que vous songez fort srieusement  votre
salut, et j'en ai bien de la joie.

C'est le Tout-Puissant, et de tous cts il faut enfin venir  lui. Du
Guet et t content de cette fin de lettre. Elle me rappelle ce vers
d'une pitaphe, que je sais grave quelque part, en caractres
gothiques, sur la tombe d'un vieux baron lorrain:

     Dieu seul est Dieu qui aux siens ne fault point.

Mme de la Fayette vivait sur cette esprance. Mais avant sa mort une
dernire preuve l'attendait encore, car elle fut prcde de quelques
mois dans la tombe par l'ami fidle qu'elle croyait devoir lui survivre.
Mnage mourut en juillet 1692. Tout le monde, lui crivait-elle un jour
avec mlancolie, perd la moiti de soi-mme avant que d'avoir t
rappel. Cette moiti, la plus prcieuse de nous-mmes, n'est-ce pas
surtout ceux qui nous ont aims? Quand on l'a perdue, la vie perd du
mme coup la moiti de son prix, et l'on comprend que Mme de la Fayette
souhaita d'tre rappele.

Cette grce lui fut accorde dans les derniers jours de mai 1693. Aucun
redoublement de ses maux n'avait fait pressentir  ceux qui l'aimaient
l'approche de sa fin. Peut-tre avait-elle reu cependant quelque secret
avertissement, car le jour de la petite Fte-Dieu (nous dirions
aujourd'hui l'octave de la fte du Saint-Sacrement) elle se confessa
contre son ordinaire, n'ayant coutume de le faire qu' la Pentecte, et
reut la communion avec une ferveur toute particulire. Quelques jours
aprs, elle perdit brusquement connaissance, et, malgr les soins
empresss dont elle fut entoure, elle mourut entre le 25 et 26 mai sans
avoir recouvr ses esprits. Le 3 juin, Mme de Svign annonait sa mort
 Mme de Guitaut dans une lettre qu'il faut citer, bien qu'elle se
trouve partout, car, aprs que Mme de Svign a parl, il n'y a plus
qu' se taire:

Vous ne pouviez rompre le silence, ma chre madame, dans une occasion
qui me ft plus sensible. Vous saviez tout le mrite de Mme de la
Fayette ou par vous, ou par moi, ou par nos amis; sur cela vous n'en
pouviez trop croire: elle tait digne d'tre de vos amies, et je me
trouvais trop heureuse d'tre aime d'elle depuis un temps trs
considrable. Jamais nous n'avions eu le moindre nuage dans notre
amiti. La longue habitude ne m'avait point accoutume  son mrite: ce
got tait toujours vif et nouveau; je lui rendais beaucoup de soins,
par le mouvement de mon coeur, sans que la biensance o l'amiti nous
engage y et aucune part; j'tais assure aussi que je faisais sa plus
tendre consolation, et depuis quarante ans c'tait la mme chose: cette
date est violente, mais elle fonde bien aussi la vrit de notre
liaison. Ses infirmits depuis deux ans taient devenues extrmes; je la
dfendais toujours, car on disait qu'elle tait folle de ne vouloir
point sortir; elle avait une tristesse mortelle: quelle folie encore?
N'est-elle pas la plus heureuse femme du monde? Elle en convenait aussi;
mais je disais  ces personnes si prcipites dans leurs jugements: Mme
de la Fayette n'est pas folle, et je m'en tenais l. Hlas! madame, la
pauvre femme n'est prsentement que trop justifie: il a fallu qu'elle
soit morte pour faire voir qu'elle avait raison et de ne point sortir,
et d'tre triste. Elle avait un rein tout consomm, et une pierre
dedans, et l'autre pullulant: on ne sort gure en cet tat. Elle avait
deux polypes dans le coeur, et la pointe du coeur fltrie; n'tait-ce pas
assez pour avoir ces dsolations dont elle se plaignait? Elle avait les
boyaux durs et pleins de vents, comme un ballon, et une colique dont
elle se plaignait toujours. Voil l'tat de cette pauvre femme, qui
disait: On trouvera un jour... tout ce qu'on a trouv. Ainsi, madame,
elle a eu raison aprs sa mort, et jamais elle n'a t sans cette divine
raison, qui tait sa qualit principale.

Et quelques jours aprs elle ajoutait dans une nouvelle lettre  Mme de
Guitaut: Je m'en fie bien  votre coeur, madame, pour avoir compris mes
sentiments sur le sujet de Mme de la Fayette. Vous veniez de perdre une
aimable nice, mais ce n'tait point une amiti de toute votre vie, et
un commerce continuel et toujours agrable. Je suis dans l'tat d'une
vie trs fade comme vous le dites, n'tant plus anime par le commerce
d'une amiti qui en faisait quasi toute l'occupation.

Que pourrait-on ajouter  ce tmoignage? Avoir occup durant quarante
ans un coeur comme celui de Mme de Svign n'est-ce pas le plus touchant
des loges? Sauf quelques froides lignes du journal de Dangeau, et
l'article du _Mercure galant_ que j'ai cit au dbut de ce petit volume,
aucun mmoire, aucune correspondance du temps ne fait mention de la
disparition de Mme de la Fayette. Depuis quelques annes elle s'tait
retire du monde, et le monde oublie vite ceux qui se sont retirs de
lui. On ne sait point o elle a t enterre, ni entre quelles mains a
pass l'htel o elle vivait. Dtruite est aujourd'hui la grande chambre
 coucher, ainsi que le jardin, et le jet d'eau, et le petit cabinet
couvert o, en compagnie de Mme de Svign et de la Rochefoucauld, elle
passait de si douces heures. Son nom mme, son nom, dont  la fin du
sicle dernier la politique avait rajeuni l'clat, vient de s'teindre
sans bruit, mais le souvenir demeurera toujours de la femme dlicate,
spirituelle et tendre qui, joignant un jour l'exprience de son coeur aux
rves de son imagination, en a su tirer la _Princesse de Clves_.




VI

LES OEUVRES HISTORIQUES


Il semble que la bibliographie de Mme de la Fayette soit courte, et
qu'il y ait peu de chose  en dire: deux romans, deux nouvelles, deux
ouvrages d'histoire, en voil tout le catalogue. Cependant certaines
questions d'authenticit et d'attribution ont t souleves dans ces
dernires annes, qu'il est devenu ncessaire d'lucider.

Par une singulire msaventure, qui est peut-tre le chtiment d'avoir
voulu duper ses contemporains, Mme de la Fayette s'est vu, presque en
mme temps, attribuer une oeuvre mdiocre dont jusqu' prsent personne
n'avait charg sa mmoire, et disputer au contraire celle qui jusqu'
prsent avait fait sa gloire sans conteste. Parmi les seize mille
volumes donns par l'archevque de Reims, Le Tellier,  la bibliothque
Sainte-Genevive, et qui constituent ce qu'on appelle la _Bibliotheca
Telleriana_, se trouve un petit livre qui porte pour titre: _Mmoires de
Hollande_. En 1866, un rudit un peu fantaisiste, M. A.-T. Barbier, a
mis la main sur ce livre, et il a dcouvert en mme temps qu'un savant
hollandais, Grvius, correspondant littraire de Huet, avait crit sur
la marge du catalogue de la _Bibliotheca Heinsiana_ cette mention
relative  l'article des _Mmoires de Hollande_: C'est un roman, par
Mme de la Fayette. Il n'en a pas fallu davantage  M. A.-T. Barbier
pour faire rimprimer les _Mmoires de Hollande_ d'aprs l'dition
originale, en ajoutant au titre cette attribution: _Histoire
particulire en forme de roman, par la comtesse de la Fayette_, et cela
sans s'inquiter de savoir si cette attribution tait fonde ou mme
plausible. Or, except M. A.-T. Barbier, personne n'a jamais cru, que je
sache,  cette attribution. Remarquons d'abord que les _Mmoires de
Hollande_ ont paru en 1678 chez Michallet. Or, la _Princesse de Clves_
a paru, en 1678 galement, chez Barbin. Il faudrait donc supposer que
Mme de la Fayette, assez indolente au travail (nous l'avons vu par ses
lettres  Huet) et qui, suivant sa jolie expression, se baignait dans la
paresse, aurait compos deux romans en mme temps, et les aurait fait
paratre la mme anne, chez deux diteurs diffrents. Ce n'est pas
tout. Si les romans de Mme de la Fayette ont paru, tantt sous le nom de
Segrais, comme _Zayde_, tantt sans nom d'auteur, comme la _Princesse de
Clves_, elle ne se cachait pas vis--vis de ses amis intimes, Mnage,
Huet, Segrais, de la part qu'elle y avait. Il faudrait donc supposer
encore que, tout en travaillant, au su de tous ceux que je viens de
nommer,  la _Princesse de Clves_, elle prparait, mystrieusement et
en se cachant d'eux, les _Mmoires de Hollande_. Mais pourquoi tant de
manges? Pourquoi s'avouer  demi l'auteur d'une oeuvre, et prendre tant
de soins pour se dfendre d'une autre? M. A.-T. Barbier ne s'est point
mis en peine d'expliquer toutes ces difficults. Un Hollandais a
attribu en marge d'un catalogue les _Mmoires de Hollande_  Mme de la
Fayette. Cela lui a suffi et il n'en a pas demand davantage. Pour nous,
nous avons le droit d'tre plus exigeants, alors surtout qu'il s'agit
d'attribuer  Mme de la Fayette une oeuvre mdiocre et sans agrment,
trs infrieure non seulement, cela va sans dire,  la _Princesse de
Clves_, mais mme  _Zayde_. La lecture de ce petit roman n'est
intressante que parce qu'elle contient une tude sur les moeurs des
juifs d'Amsterdam, car c'est dans cette ville, trs exactement et
minutieusement dcrite, que se passent les _Mmoires de Hollande_. Mme
de la Fayette n'ayant jamais t  Amsterdam, il y a l une nouvelle
impossibilit qui s'ajoute  toutes les autres, et qui suffirait 
trancher la question. Dans son _Dictionnaire des anonymes_, M. Barbier,
un vritable rudit celui-l, attribue, sur la foi de Leber, les
_Mmoires de Hollande_  Sandraz de Courtils. Cela est possible, mais,
en tout cas, on peut l'affirmer, Mme de la Fayette n'y est pour rien.

Par contre, ne s'est-on pas avis dans ces dernires annes de contester
qu'elle ft l'auteur de la _Princesse de Clves_? Inopinment, et alors
que l'existence de la correspondance avec Lescheraine dont j'ai si
longuement parl n'tait pas encore connue, M. Perrero a publi, dans
une revue italienne fort rpandue, la _Rassegna settimanale_, une lettre
de Mme de la Fayette qu'il est indispensable de reproduire, au moins
dans sa plus grande partie. Elle porte la date du 13 avril 1678, qui est
l'anne mme de la publication de la _Princesse de Clves_:

Un petit livre qui a couru il y a quinze ans, et o il plut au public
de me donner part, a fait qu'on m'en a donn encore  la _Princesse de
Clves_. Mais je vous assure que je n'y en ai aucune, et que M. de la
Rochefoucauld,  qui on l'a voulu donner aussi, y en a aussi peu que
moi. Il en fait tant de serments qu'il est impossible de ne le pas
croire, surtout pour une chose qui peut tre avoue sans honte. Pour
moi, je suis flatte qu'on me souponne, et je crois que j'avouerais le
livre si j'tais assure que l'auteur ne viendrait jamais me le
redemander. Je le trouve trs agrable, bien crit, sans tre
extrmement chti, plein de choses d'une dlicatesse admirable, et
qu'il faut mme relire plus d'une fois, et surtout ce que j'y trouve,
c'est une parfaite imitation du monde de la cour et de la manire dont
on y vit; il n'y a rien de romanesque ni de grimp; aussi n'est-ce pas
un roman, c'est proprement des mmoires, et c'tait  ce que l'on m'a
dit le titre du livre, mais on l'a chang. Voil, monsieur, mon jugement
sur _Mme de Clves_; je vous demande aussi le vtre. On est partag sur
ce livre-l,  se manger. Les uns en condamnent ce que les autres en
admirent. Ainsi, quoi que vous disiez, ne craignez pas d'tre seul de
votre parti.

Sans doute qu'en Italie parole de femme est parole d'vangile, car cette
lettre, assurment fort curieuse, suffit selon M. Perrero pour trancher
la question. Ce dsaveu de maternit, pour employer son expression, ne
lui a inspir aucun soupon, et il a proclam que Mme de la Fayette
n'tait pour rien dans la _Princesse de Clves_, laissant aux _lettrs
franais_ le soin de rechercher quel en tait le vritable auteur. Mais
les lettrs franais n'ont point pris la chose ainsi, et ont rpondu 
M. Perrero, dans la _Revue bleue_, par l'organe de M. Flix Hmon. Par
malheur, ils ont fait fausse route dans leur rponse. M. Flix Hmon
s'est avis assez maladroitement de contester d'abord l'authenticit de
la lettre, en s'appuyant sur quelques chicanes de texte.
Subsidiairement, et en admettant que Mme de la Fayette ft l'auteur de
cette lettre, il a cherch  expliquer ce dmenti formel par des
scrupules de dvotion o elle serait tombe. Dj, croyait pouvoir dire
M. Hmon, elle ne songeait qu' se rendre bte, et  s'humilier devant
Dieu, en reconnaissant la vanit de cette rputation dont elle avait au
reste toujours fui l'clat. C'tait se tromper de dix ans dans la
biographie morale de Mme de la Fayette, et faire beau jeu  M. Perrero,
qui n'a pas manqu d'en profiter. Victorieusement d'abord il a dmontr
l'authenticit de la fameuse lettre en publiant toute la correspondance
de Mme de la Fayette avec Lescheraine; puis,  l'aide de cette
correspondance, il a tabli qu'en 1678, Mme de la Fayette n'tait
nullement aussi avance en dvotion que le supposait M. Hmon, et
qu'elle demeurait au contraire occupe de choses fort terrestres. Il
aurait pu ajouter que c'tait une singulire manire de s'humilier
devant Dieu que de dsavouer la _Princesse de Clves_ aprs l'avoir
publie quelques mois auparavant, et une trange forme de scrupules que
de donner une aussi forte entorse  la vrit. Aussi M. Perrero prend-il
dans sa rplique un ton tout  fait triomphant, et il demeure
aujourd'hui probablement convaincu qu'il a, suivant ses propres
expressions, port le scandale et le trouble dans le camp des lettrs
franais en leur dmontrant que Mme de la Fayette n'est pour rien dans
la _Princesse de Clves_.

Mes lecteurs n'attendent pas de moi que j'entreprenne de convaincre 
mon tour M. Perrero. Lorsque tout un temps, toute une socit ont t
d'accord pour attribuer une oeuvre aussi clbre  une personne aussi
connue, lorsque ses amis les plus intimes sont sur ce point aussi
affirmatifs que l'tait le public tout entier, lorsque pas un doute n'a
jamais t lev, pas une revendication contraire ne s'est produite, et
qu'on ne saurait attribuer cette oeuvre  aucun autre avec une ombre de
vraisemblance, il y a l un faisceau d'vidences morales contre
lesquelles ne saurait prvaloir, quoi? le tmoignage de la seule
personne qui ft intresse  ne pas dire sur ce point la vrit. Il
n'est pas surprenant qu'au lendemain mme de la publication de la
_Princesse de Clves_, Mme de la Fayette n'ait pas voulu convenir de son
secret avec Lescheraine, qui n'tait aprs tout qu'un subalterne. Autant
aurait valu s'en avouer l'auteur  tout le monde. Quant  la forme
qu'elle donne  ce dsaveu, je regrette d'enlever  M. Perrero ses
illusions sur la vracit des femmes, mais ce qui lui parat en tablir
la sincrit est prcisment ce qui dmontre le contraire. M. Perrero
n'admet pas que Mme de la Fayette ait pu parler en termes aussi logieux
de la _Princesse de Clves_, si elle en tait vritablement l'auteur; et
le soupon ne semble pas lui tre venu que, de la part de Mme de la
Fayette, c'tait peut-tre un redoublement d'habilet. Mal parler d'un
roman dont  Paris on faisait si fort l'loge et t un artifice trop
grossier, que Lescheraine aurait pu percer  jour; s'en exprimer
favorablement tait au contraire d'une diplomatie beaucoup plus raffine
et vraiment fminine. Mais o se trahit assez la proccupation d'auteur,
c'est dans le dsir qu'elle prouve de connatre le jugement de
Lescheraine; pour se bien assurer de la sincrit de ce jugement, elle
prend soin de lui mander qu'on se mange  Paris  propos de ce volume,
et que, de quelque parti qu'il soit, il ne manquera pas de gens pour
tre de son avis. S'il n'y avait une foule de raisons pour ne pas
prendre au srieux ce dsaveu de Mme de la Fayette, ce trait suffirait 
lui seul pour montrer comment il faut entendre cette lettre. Permis  M.
Perrero de conserver, s'il y tient, sa conviction personnelle. Mais, en
France, nous ne consentirons pas davantage  rayer la _Princesse de
Clves_ du catalogue des oeuvres de Mme de La Fayette sur la foi d'un
Italien, que nous n'accepterons d'y inscrire les _Mmoires de Hollande_
sur la foi d'un Hollandais.

Ces deux questions claircies, je n'aurais plus qu' parler des romans
de Mme de la Fayette, si je ne prfrais garder ce plaisir pour la fin
et si je ne croyais devoir tout d'abord dire un mot de ses deux ouvrages
historiques: la _Vie d'Henriette d'Angleterre_ et les _Mmoires de la
cour de France_. De ces deux ouvrages, le premier est tout simplement un
petit chef-d'oeuvre. Il ne faudrait pas en prendre le titre trop au pied
de la lettre, ni croire qu'on trouvera dans ce dlicieux volume une
biographie complte d'Henriette d'Angleterre. De cette vie, si
prmaturment tranche et cependant si remplie, il y a toute une partie
dont, soit dfaut d'informations, soit propos dlibr, Mme de la
Fayette ne parle pas ou parle  peine: c'est le rle que Madame a jou
comme intermdiaire entre Louis XIV et son frre Charles II, et la part
qu'elle a prise aux ngociations qui se terminrent par l'entrevue et le
trait de Douvres, brillant et dernier pisode de cette existence si
courte. Mme de la Fayette ne nous raconte que son histoire de coeur, et
sa mort. Encore cette histoire n'est elle-mme pas complte, puisque le
premier fragment s'arrte  1665. On sait, par Mme de la Fayette
elle-mme, quelle fut l'origine de l'entreprise. Ce fut Madame qui en
eut l'ide. Un jour qu'elle contait  Mme de la Fayette quelques
circonstances de la passion que le comte de Guiche avait eue pour elle,
et qui venait de dterminer l'exil du comte, elle lui dit: Ne
trouvez-vous pas que si tout ce qui m'est arriv, et les choses qui y
ont relation tait crit, cela composerait une jolie histoire; et elle
ajouta, faisant allusion  la _Princesse de Montpensier_ qui avait paru
trois ans auparavant: Vous crivez bien; crivez, je vous fournirai de
bons mmoires. Mme de la Fayette se mit  l'oeuvre. On tait 
Saint-Cloud, o Madame venait de faire ses couches. Mme de la Fayette
lui montrait chaque matin ce qu'elle avait crit d'aprs ce que Madame
lui avait racont le soir. C'tait, ajoute Mme de la Fayette, un
ouvrage assez difficile que de tourner la vrit en certains endroits
d'une manire qui la ft connatre. Elle badinait avec moi sur les
endroits qui me donnaient le plus de peine, et elle prit tant de got 
ce que j'crivais que, pendant un voyage de deux jours que je fis 
Paris, elle crivit elle-mme ce que j'ai marqu pour tre de sa main.
Cette singulire collaboration dont l'exemple est, je crois, unique,
aurait probablement continu jusqu'au bout; et aprs l'aventure avec
Guiche et Vardes, nous aurions eu celle avec Monmouth, lorsque survint
la catastrophe du 10 juin 1670. Je sentis, dit Mme de la Fayette, tout
ce qu'on peut sentir de plus douloureux en voyant expirer la plus
aimable princesse qui fut jamais, et qui m'avait honore de ses bonnes
grces. Cette perte est de celles dont on ne se console jamais, et qui
laissent une amertume rpandue dans tout le reste de la vie. Mme de la
Fayette renona en effet, au lendemain de la mort de Madame, 
poursuivre le rcit qu'elle avait entrepris, et elle ne devait reprendre
la plume que plusieurs annes aprs, pour raconter ses derniers moments
dont elle fut tmoin. Cette biographie incomplte n'en est pas moins une
oeuvre acheve. Mme de la Fayette y dploie  la fois l'art de l'histoire
et l'art du roman. Le rcit est simple, ais, d'une ordonnance habile et
d'une intelligence facile; mais en mme temps elle y fait dj montre de
ces dons rares d'analyse et d'observation qu'elle devait dployer plus
tard dans la _Princesse de Clves_. Je ne crois pas qu'il soit possible
de pousser plus loin l'art de peindre les nuances du sentiment que dans
cette explication des sentiments rciproques de Madame et de Louis XIV.
Pour en bien comprendre la finesse, il faut se rappeler qu' l'ge de
quinze ans Madame avait rv d'pouser le roi, et qu'elle en avait t
ddaigne.

Aprs quelque sjour  Paris, Monsieur et Madame s'en allrent 
Fontainebleau. Madame y porta la joie et les plaisirs. Le roi connut, en
la voyant de plus prs, combien il avait t injuste en ne la trouvant
pas la plus belle personne du monde. Il s'attacha fort  elle, et lui
tmoigna une complaisance extrme. Elle disposait de toutes les parties
de divertissement; elles se faisaient toutes pour elle, et il paraissait
que le roi n'y avait de plaisir que par celui qu'elle en recevait...
Madame fut occupe de la joie d'avoir ramen le roi  elle, et de savoir
par lui-mme que la reine mre tchait de l'en loigner. Toutes ces
choses la dtournrent tellement des mesures qu'on voulait lui faire
prendre que mme elle n'en garda plus aucune, et ne pensa plus qu'
plaire au roi comme belle-soeur. Je crois qu'elle lui plut d'une autre
manire; je crois aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisait que comme un
beau-frre, quoiqu'il lui plt peut-tre davantage: mais enfin, comme
ils taient tous deux infiniment aimables, et tous deux ns avec des
dispositions galantes, qu'ils se voyaient tous les jours au milieu des
plaisirs et des divertissements, il parut bientt  tout le monde qu'ils
avaient l'un pour l'autre cet agrment qui prcde d'ordinaire les
grandes passions.

Et quelques pages plus loin:

Madame vit avec chagrin que le roi s'attachait vritablement  la
Vallire. Ce n'est peut-tre pas qu'elle en eut ce qu'on peut appeler de
la jalousie, mais elle et t bien aise qu'il n'et pas eu de vritable
passion, et qu'il et conserv pour elle une sorte d'attachement qui,
sans avoir la violence de l'amour, en et eu la complaisance et
l'agrment.

Impossible d'expliquer d'une faon plus dlicate une situation plus
scabreuse. Quand on pense qu'il ne s'agit pas d'une biographie ordinaire
compose aprs coup, mais qu'au contraire ce passage, crit le soir, a
fort bien pu tre montr  Madame le lendemain matin, on s'tonne de la
hardiesse et de l'tranget des confidences que la princesse faisait 
son amie. Les lecteurs de la _Vie de Madame_ auraient tort cependant de
prendre au sens que nous leur attribuerions aujourd'hui certaines
expressions dont Mme de la Fayette se sert couramment en parlant de son
hrone. J'introduirai ici une observation emprunte  la notice aimable
et rudite que M. Anatole France a mise en tte de l'dition de la _Vie
de Madame_, publie par lui, en 1882, chez Charavay, dition dfinitive
qui laisse bien loin derrire elle toutes les autres: c'est qu'il y a
beaucoup d'expressions qui sont d'un usage courant dans la langue du
XVIIIe sicle et dans la ntre, mais que le XVIIe entendait d'une faon
toute diffrente et beaucoup plus dlicate. Ainsi quand le vieux
Corneille disait:

     On peut changer d'amant, mais non changer d'poux,

il entendait certainement le mot _amant_ au sens grammatical, _amans_,
celui qui aime, et sa pense n'allait pas plus loin. Ainsi quand Mme de
la Fayette dit: Madame tait ne avec des dispositions galantes, elle
n'attache pas  ce mot le sens dshonorant que nous y attachons
lorsqu'il s'agit d'une femme; mais elle l'entend comme l'entendait
Furetire, lorsque, dans son _Dictionnaire_, il dfinissait la
galanterie: une manire polie, enjoue et agrable de faire ou de dire
les choses, ou encore Saint-vremond lorsqu'il disait: L'air galant
est ce qui achve les honntes gens et les rend aimables. Si je fais
cette remarque, c'est que je ne voudrais pas laisser subsister chez les
lecteurs du petit volume de Mme de la Fayette quelque impression
dfavorable  cette charmante Madame. Comme M. France, je ne crois pas
qu'elle se soit rendue coupable d'autre chose que d'imprudence et
d'tourderie, elle cependant si avise et si secrte lorsqu'il
s'agissait des affaires de l'tat, et je tiens pour vridiques ces
paroles si touchantes qu'elle prononait en embrassant son mari,
quelques heures avant sa mort: Hlas, monsieur, vous ne m'aimez plus il
y a longtemps; mais cela est injuste; je ne vous ai jamais manqu,  la
condition toutefois de ne pas se montrer trop exigeant sur le sens du
mot _manquer_.

Ce rcit des derniers moments de Madame est le morceau capital du livre.
Mme de la Fayette ne l'crivit point sous le coup de la premire motion
(elle n'tait point femme  faire de la littrature avec sa douleur),
mais au contraire quinze ans plus tard, quatre ans aprs la mort de la
Rochefoucauld, alors que dj sur le dclin de l'ge, et dpouille par
la vie de ce qu'elle avait le plus aim, ses regards et ses penses se
tournaient en arrire vers les affections de sa jeunesse. Et cependant
on croirait que cette mort est de la veille, tant celle qui la raconte
en semble encore mue. Ce rcit est un chef-d'oeuvre de simplicit et de
pathtique, dont la familiarit fait encore ressortir la vrit et
l'motion. Dans cette relation, dit excellemment M. France, les paroles
sont en harmonie avec les choses; il faut l'avoir lue pour savoir tout
ce que vaut la simplicit dans une me orne. Aux amateurs de
comparaisons littraires, et ces comparaisons sont, quoi qu'on en dise,
utiles, car elles forment le got, je conseillerai de lire le rcit de
cette mme mort dans la Vie de Mme de la Fayette et dans l'oraison
funbre de Bossuet. Le point de vue, cela va de soi, est diffrent. Mme
de la Fayette ne se propose que de rendre Madame intressante, et de
nous attendrir sur elle; ou plutt elle ne se propose rien du tout. Elle
conte tout uniment ce qu'elle a vu, ne reculant pas devant certains
dtails presque malpropres, lorsque ces dtails peuvent nous faire
paratre Madame plus touchante. Bossuet au contraire veut instruire et
difier: il veut frapper les imaginations et montrer que s'il faut des
coups de surprise  nos coeurs enchants de l'amour du monde, celui-ci
est assez grand et assez terrible. Mais cette diffrence mme des
points de vue rend plus instructif encore de rechercher comment les
moindres traits rapports par Mme de la Fayette sont repris et
transforms par Bossuet. Ainsi Mme de la Fayette rapporte que, Bossuet
tant assis  son chevet, Madame dit en anglais  sa femme de chambre,
conservant jusqu' la mort la politesse de son esprit: Donnez  M. de
Condom, lorsque je serai morte, l'meraude que j'avais fait faire pour
lui. coutons maintenant Bossuet. Cet art de donner agrablement
qu'elle avait si bien pratiqu pendant sa vie, l'a suivie, je le sais,
jusque dans les bras de la mort. On assure mme qu'il rpondit ainsi et
d'improvisation  une sorte de dfi qui lui avait t port, au moment
o il montait en chaire, de faire allusion dans son oraison funbre  ce
trait si touchant et si dlicat. Mme de la Fayette raconte ensuite que,
Monsieur s'tant retir, elle demanda si elle ne le verrait plus. On
l'alla qurir; il vint l'embrasser en pleurant. Elle le pria de se
retirer, et lui dit qu'il l'attendrissait. Madame, s'crie Bossuet, ne
peut plus rsister aux larmes qu'elle lui voit rpandre. Invincible par
tout autre endroit, ici elle est contrainte de cder. Elle prie Monsieur
de se retirer, parce qu'elle ne veut plus sentir de tendresse que pour
ce Dieu crucifi qui lui tend les bras. M. de Condom se rapprocha, dit
Mme de la Fayette, et lui donna le crucifix; elle le prit et l'embrassa
avec ardeur. M. de Condom lui parlait toujours, et elle lui rpondait
avec le mme jugement que si elle n'et pas t malade, tenant toujours
le crucifix attach sur sa bouche; la mort seule le lui fit abandonner.
Les forces lui manqurent; elle le laissa tomber, et perdit la parole et
la vie quasi en mme temps. Comment Bossuet va-t-il nous rendre cette
scne muette? Elle a en mourant aim le seigneur Jsus. Les bras lui
ont manqu plutt que l'ardeur d'embrasser la croix. J'ai vu ses mains
dfaillantes chercher encore en tombant de nouvelles forces pour
appliquer sur ses lvres ce signe bienheureux de notre rdemption:
n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Sauveur? Encore
une fois, qu'on relise ces deux rcits et l'on verra que Mme de la
Fayette ne perd rien  cette comparaison redoutable. Bossuet a de plus
qu'elle l'clat de la forme et la profondeur de la pense, en un mot ce
qui fait le gnie; mais elle a de plus que lui le don des larmes.

Il s'en faut que les _Mmoires de la cour de France pour les annes 1688
et 1689_ aient l'intrt de la vie d'Henriette d'Angleterre. Mme de la
Fayette ne fait qu'y rapporter d'une faon assez brve des vnements
rcents sur lesquels elle n'est en mesure de fournir aucuns dtails
particuliers. Elle vivait fort en dehors des choses extrieures, retenue
au logis par sa sant de plus en plus dbile et ne savait de ce qui se
passait  la cour que ce qu'elle en pouvait entendre dire. Tout porte 
croire au reste que ces mmoires sont, comme l'assure la prface de la
premire dition publie en 1731, tout ce qui reste d'un travail
beaucoup plus tendu. On ne voit pas en effet pourquoi Mme de la Fayette
aurait choisi de prfrence ces deux annes. Le titre mme de l'ouvrage
est assez trompeur, car ce ne sont pas  proprement parler des mmoires
de la cour, mais tout simplement des mmoires historiques o les
principaux vnements de ces deux annes 1688 et 1689, guerres, siges,
rvolutions ou simples promotions au cordon bleu, sont rapports sans
grands commentaires. Cependant la lecture de ces _Mmoires_, dont M.
Asse vient de faire paratre rcemment une dition trs soigne (avec
quelques erreurs toutefois dans la notice biographique), n'est pas sans
agrment. On y retrouve le tour ais de Mme de la Fayette, et sa manire
mesure de dire les choses, les donnant  entendre plutt que les
nonant formellement. On y retrouve galement la rectitude de son
jugement et son got pour la vrit. Louis XIV n'est plus  cette poque
le souverain galant et de bonne mine au-devant duquel se prcipitaient
tous les coeurs, et qui, entre deux ballets, allait conqurir la
Franche-Comt ou envahir la Hollande. Dj le prestige tait atteint.
Tout haut on lui adressait encore des flatteries; mais tout bas on
s'enhardissait  le juger, et le monstrueux gosme qui ternit  nos
yeux ses hautes qualits de souverain commenait  trouver des censeurs
svres. On en jugera par ce dbut des _Mmoires_:

La France tait dans une tranquillit parfaite; l'on n'y connaissait
plus d'autres armes que les instruments ncessaires pour remuer les
terres et pour btir. On employait les troupes  cet usage, non
seulement avec l'intention des anciens Romains qui n'tait que de les
tirer d'une oisivet aussi mauvaise pour elles que le serait l'excs du
travail; mais le but aussi tait de faire aller la rivire d'Eure contre
son gr, pour rendre les fontaines de Versailles continuelles. On
employait les troupes  ces prodigieux desseins pour avancer de quelques
annes les plaisirs du roi.

Le blme est sous chaque mot, mais l'expression en est discrte et
tempre ailleurs par de justes loges. Aprs avoir numr toutes les
difficults avec lesquelles Louis XIV tait aux prises: il ne fallait
pas, ajoute-t-elle, une moindre grandeur d'me et une moindre puissance
que la sienne pour ne pas se laisser accabler. Louis XIV est ainsi
peint, par ses meilleurs cts, en deux traits que la postrit a
ratifis. Ailleurs encore on retrouve ce sens juste et cet amour du vrai
qui sont chez Mme de la Fayette les qualits matresses de l'esprit, et
au service desquels elle sait mettre une expression toujours aussi
nuance qu'heureuse. J'aime  faire remarquer qu'on ne trouve pas sous
sa plume une seule expression dont on puisse conclure qu'elle donnt son
approbation aux traitements dont les huguenots taient alors l'objet.
Elle parle au contraire des nouveaux convertis qui gmissaient sous le
poids de la force, et qui n'avaient ni le courage de quitter le royaume,
ni la volont d'tre catholiques, et ces conversions forces ne
semblent pas davantage avoir son approbation que les travaux entrepris
pour mener l'Eure contre son gr  Versailles. Ce n'est pas la seule
preuve qu'elle donne de sa libert d'esprit, et elle ne parle pas avec
moins d'indpendance du pape que du roi.

On ne peut pas dire que le pape ne soit pas homme de bien, dit-elle en
parlant d'Innocent XI, et que dans les commencements il n'ait pas eu des
intentions trs droites; mais il s'est bien cart de cette voie
d'quit et de justice que doit avoir un bon pre pour ses enfants... On
peut soutenir le parti qu'il a pris dans l'affaire des franchises, et il
est excusable d'avoir t offens contre les ministres de France sur
tout ce qui s'est pass dans les assembles du clerg, car c'est son
autorit qui est la chose dont l'humanit est le plus jalouse qu'on
attaque, et quand l'humanit n'y aurait point de part et qu'un pape s'en
serait dfait en montant sur le trne de saint Pierre, ce serait
l'glise et ses droits qu'il dfendrait; mais un endroit o le pape
n'est pas pardonnable ni mme excusable, c'est la manire dont il s'est
comport dans l'affaire de Cologne.

La sincrit mme de sa dvotion fait qu'elle n'est pas dupe de celle
qu'on protge  la cour, depuis le rgne de Mme de Maintenon. Elle n'en
parle que sur un ton sarcastique: Cet endroit, dit-elle  propos de
Saint-Cyr, qui maintenant que nous sommes dvots est le sjour de la
vertu et de la pit, pourra, quelque jour, sans percer dans un profond
avenir, tre celui de la dbauche et de l'impit; car de songer que
trois cents jeunes filles qui y demeurent jusqu' vingt ans, et qui ont
 leur porte une cour remplie de gens veills, surtout quand l'autorit
du roi n'y sera plus mle, de croire, dis-je, que de jeunes filles et
de jeunes hommes soient si prs les uns des autres sans sauter les
murailles, cela n'est presque pas raisonnable. Et dans un autre
endroit: Mme de Maintenon ordonna  Racine de faire une comdie mais de
choisir un sujet pieux, car,  l'heure qu'il est, hors de la pit,
point de salut  la cour... La comdie reprsentait en quelque sorte la
chute de Mme de Montespan et l'lvation de Mme de Maintenon; toute la
diffrence fut qu'Esther tait un peu plus jeune et un peu moins
prcieuse en fait de pit. Le trait porte assez juste, et il semble
que Mme de la Fayette profite de cette occasion pour satisfaire quelque
ancienne rancune. Cependant elles avaient t amies autrefois, au temps
o Mme de Maintenon n'tait encore que la veuve Scarron. Elles vivaient
mme assez familirement ensemble pour que, dans cette petite coterie o
Mme de la Fayette tait le _brouillard_, Mme Scarron et aussi son
surnom: on l'appelait le _dgel_. Mais le _dgel_ et le _brouillard_
avaient cess de faire bon mnage. Je n'ai pu conserver l'amiti de Mme
de la Fayette, dit Mme de Maintenon dans sa correspondance; elle en
mettait la continuation  trop haut prix. Je lui ai montr du moins que
j'tais aussi sincre qu'elle. Quelle fut la cause de leur brouille? Il
est probable que Mme de la Fayette, fort lie avec Mme de Thianges, soeur
de Mme de Montespan, et avec Mme de Montespan elle-mme, dont elle
recevait des marques d'amiti, se rangea du ct de cette dernire dans
la querelle qui clata entre la matresse du roi et l'institutrice de
ses enfants. Le rle quivoque que Mme Scarron joua dans toute cette
affaire ne pouvait convenir  la droiture de Mme de la Fayette, et je
redirai ce que j'ai dit  propos de Mme de Grignan; ce n'est pas  Mme
de la Fayette que la brouille fait du tort.




VII

LES ROMANS

LA PRINCESSE DE MONTPENSIER ET ZAYDE


C'est assez et mme trop tarder  parler des romans de Mme de la
Fayette. Il est temps de montrer maintenant par quelles gradations
successives elle s'est leve de la nouvelle agrable jusqu'au
chef-d'oeuvre.

Comment entre vingt-cinq et trente ans, c'est--dire  l'ge o les
femmes sentent plus qu'elles n'observent, et sont plus proccupes
d'amour que de belles-lettres, l'ide d'crire vint-elle  Mme de la
Fayette? On ne se la figure pas tourmente de ce dmon bavard qui devait
dicter  Sapho les dix volumes du _Grand Cyrus_ et de _Cllie_. Encore
moins fut-elle souleve par ce souffle de passion irrsistible qui
inspirait  George Sand _Valentine_ aprs _Indiana_, et _Llia_ aprs
_Valentine_. Ce fut, je m'imagine, par un tout autre chemin qu'elle en
arriva, avec toute sorte de prcautions et de rticences,  se produire
devant le public. La mode tait alors aux portraits. Tantt, comme la
Rochefoucauld, on crivait le sien; tantt on s'appliquait  celui d'un
ami, ou plus gnralement d'une amie. Plusieurs personnes s'entendaient
pour faire le portrait les unes des autres. On donnait lecture de ces
portraits dans quelque rduit, ou bien ils couraient manuscrits. Parfois
on les rassemblait, et ce qui n'avait t d'abord qu'un jeu de socit
devenait un ouvrage offert au public. Ainsi fit Mademoiselle, la Grande
Mademoiselle (et cela bien avant qu'elle ne laisst paratre la
_Princesse de Paphlagonie_), pour le recueil de _Divers Portraits_ que
Segrais publia par ses ordres, en 1659, et dont plus de quarante taient
de sa main. Ce fut  cette occasion que Mme de la Fayette traa le
portrait de Mme de Svign dont j'ai parl. Ce portrait eut du succs.
Encourage, Mme de la Fayette en crivit peut-tre d'autres qui ne nous
seraient pas parvenus, et l'envie dut naturellement lui venir de mettre
 profit ce don de peindre les personnes et les caractres qu'on
semblait lui reconnatre. Mais un autre sentiment dut lui mettre
galement la plume  la main. Ce fut la raction de son bon got et de
sa sobrit contre le langage ampoul que les romans d'alors prtaient
aux amants, et contre la longueur des dveloppements donns  leurs
aventures. Dans l'histoire du roman franais, ce ne serait pas en effet
faire une place suffisante  Mme de la Fayette que de ne pas reconnatre
qu'elle a inaugur un art nouveau. Mais pour lui mieux marquer cette
place, il est ncessaire d'indiquer en traits rapides  quel point en
tait la littrature romanesque au moment o Mme de la Fayette prit pour
la premire fois la plume, et quelle part lui revient dans les
transformations que cette littrature a subies.

Durant les dernires annes de Louis XIII et la minorit de Louis XIV,
on peut dire qu'en fait de romans le got public se partageait, bien que
trs ingalement, entre deux genres de productions trs diffrentes. Au
commencement du sicle, d'Urf, par son _Astre_, avait mis  la mode le
roman  dveloppements interminables, coup d'un nombre infini
d'histoires pisodiques, qui interrompaient la marche du rcit. Pas plus
dans ces pisodes que dans le rcit principal, il n'tait tenu grand
compte de la vraisemblance dans les vnements, ou mme dans les
sentiments prts aux personnages qui tous, quelle que soit leur
condition, bergers ou chevaliers, bergres ou chtelaines, expriment 
peu prs les mmes passions dans le mme langage. Cependant par
l'lvation des sentiments, par la dlicatesse de la langue, par je ne
sais quel charme dans l'invention et dans l'expression, l'_Astre_
savait conqurir et mrite encore aujourd'hui de garder des lecteurs.
Aussi toute une gnration s'en tait-elle dlecte. Saint Franois de
Sales l'admirait; Bossuet,  ses dbuts, en avait subi l'influence
littraire. La Fontaine, qui l'avait lue tant petit garon, la relisait
ayant la barbe grise, et Boileau ne se dfendait pas d'y avoir trouv du
charme. Naturellement d'Urf avait eu des disciples, aussi peu soucieux
que lui de la vraisemblance morale ou matrielle, et encore plus
prolixes. Le _Polexandre_ de Gomberville avait dix volumes; la
_Cloptre_ de La Calprende douze, ce qui n'empchait pas Mme de
Svign de s'y prendre _comme  la glu_: La beaut des sentiments,
disait-elle, la violence des passions, la grandeur des vnements et le
succs miraculeux de leurs redoutables pes, tout cela m'entrane comme
une petite fille. Mais la vritable hritire des traditions et des
succs de l'_Astre_ fut Madeleine de Scudry. Toute une gnration de
femmes s'tait nourrie de ses oeuvres, depuis 1649, date de la
publication du premier des dix volumes du _Grand Cyrus_, jusqu' 1660,
date de la publication du dernier des dix volumes de _Cllie_, et Mme de
Svign, Mme de la Fayette elle-mme se complaisaient  tudier la carte
du _pays de Tendre_.

Le roman d'aventures, sans aucune prtention  la vrit dans la
peinture des moeurs, tel tait donc le genre  la mode, celui qui
plaisait au plus grand nombre, et qui, pendant quelques annes, avait
fait fureur, puisqu'aux hros de ces romans on allait jusqu' emprunter
leurs noms, comme ces quarante-huit princes ou princesses composant en
Allemagne l'_Acadmie des vrais amants_, qui portaient tous des noms de
l'_Astre_, ou comme les prcieuses catalogues par Somaize, qui
tiraient pour la plupart les leurs du _Grand Cyrus_ ou de _Cllie_.

Cependant, contre ce genre artificiel, il y avait raction sourde, au
nom du vieil esprit gaulois, de l'esprit de Montaigne ou mme de
Rabelais.  toutes les poques de notre histoire littraire on peut
ainsi constater,  ct du grand courant qui entrane toute une
gnration, une sorte de contre-courant, coulant en sens inverse, sur
lequel s'embarquent les esprits indpendants. De nos jours o le got de
la reproduction brutale semble triompher dans la littrature romanesque
ou thtrale, on peut signaler aussi dans certaines oeuvres la tendance 
un idalisme presque excessif, qui s'exprime par symboles et tournerait
volontiers au mysticisme. Ainsi, mais en sens oppos au XVIIe sicle, la
raction contre le faux idal littraire et romanesque, o se
complaisaient les prcieuses, se traduisait en des oeuvres inspires par
un esprit tout diffrent de retour  la nature et  la vrit. Parfois
cette raction prenait la forme de la parodie, comme dans _le Berger
extravagant_ de Charles Sorel, dont le titre exact est: _le Berger
extravagant, o, parmi des fantaisies amoureuses, on voit les
impertinences des romans et de la posie_. Parfois, au contraire, elle
prenait la forme d'un assez grossier ralisme, comme dans le _Francion_
du mme auteur, Francion, frre an de _Gil Blas_ et de _Figaro_, dit
avec raison M. Andr Lebreton dans son trs intressant ouvrage sur _le
Roman au XVIIe sicle_, qui nous promne d'aventures en aventures dans
le monde des coliers, des robins, des paysans, et aussi dans celui des
spadassins et des tire-laine. Voil une socit bien diffrente de
celle du _Grand Cyrus_. Il faut cependant que ces peintures rpondissent
 certaines curiosits, pour que la _Vraie Histoire comique de Francion_
ait eu,  en croire du moins Sorel, jusqu' soixante ditions tant 
Paris qu'en province et qu'elle ait t traduite en anglais et en
allemand. Mais de toutes les oeuvres tires de ce qu'on pourrait appeler
la veine naturaliste au XVIIe sicle, celle qui demeure la plus clbre,
et qui, de nos jours, trouve encore des lecteurs, c'est le _Roman
bourgeois_ de Furetire. Le _Roman bourgeois_ est presque contemporain
de _Zayde_, puisqu'il est de 1666, tandis que _Francion_ a paru quelque
quarante ans auparavant, en 1622. Je vous raconterai directement et
avec fidlit, dit Furetire  la premire page du livre, plusieurs
historiettes ou galanteries arrives entre des personnes qui ne seront
ni des hros ni des hrones, qui ne dresseront point d'arme, ni ne
renverseront point de royaumes, mais qui seront de ces bonnes gens, de
mdiocre condition, qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les
uns seront beaux, les autres laids, les uns sages et les autres sots, et
ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre. On sent
l'pigramme, qui est manifestement dirige contre les romans de Mlle de
Scudry, et ce sont en effet les moeurs de la plus petite bourgeoisie que
Furetire nous peint, puisque son hrone, qui s'appelle Javotte, est la
fille d'un procureur, et son hros, qui s'appelle Nicodme, un avocat de
bas tage. Le roman ne se passe pas au Marais, mais aux alentours de la
place Maubert, et c'est dans ce milieu du Paris populaire que Furetire
nous conduit, non sans nous faire assister  quelques malproprets.
Beaucoup moins rpandu que le _Francion_ de Sorel, puisqu'il n'eut que
trois ditions, le _Roman bourgeois_ est beaucoup plus connu
aujourd'hui, grce  deux ditions rcentes, et il mrite de vivre comme
document curieux sur un monde peu connu et comme tmoignage d'une
littrature oublie.

Ainsi romans d'aventures extraordinaires, et romans de moeurs bourgeoises
ou populaires mettant en scne, les uns des bergers du temps de Mrove
ou des hros de la Perse et de Rome, les autres des procureurs, des
spadassins et des escrocs: voil ce qu'offrait la littrature romanesque
aux contemporains de Mme de Svign. Mais ce qui n'tait peint dans
aucun roman, c'taient les moeurs des honntes gens, de ces honntes gens
dont Molire disait: C'est une trange entreprise de les faire rire,
et qu'il allait si admirablement faire parler en vers dans le
_Misanthrope_ ou dans certaines scnes des _Femmes savantes_. Dans le
roman ils n'avaient encore parl nulle part, avant que Mme de la Fayette
et pris la plume. C'est avec elle, on peut le dire, qu'ils sont ns 
la vie romanesque. Je sais bien que dans les romans de Mlle Scudry on
peut retrouver, sous le dguisement de l'antiquit, quelques-uns des
plus illustres personnages de son temps. M. Cousin a men grand tapage,
il y a quelques annes, d'une clef des romans de Mlle de Scudry qu'il
avait dcouverte dans les manuscrits de la bibliothque de l'Arsenal, et
qui lui a permis de retrouver Mme de Longueville sous les traits de
Mandane, et le duc d'Enghien sous ceux de Cyrus. La dcouverte tait
curieuse en effet, bien qu'on st dj par Boileau et par Tallemant des
Raux que les personnages de la socit o vivait Mlle de Scudry
cherchaient  se reconnatre dans les hros de ses romans, qu'ils
taient flatts de s'y retrouver, et que c'tait une sorte de jeu de
socit de deviner quels taient parmi les seigneurs ou les dames de la
cour ceux qu'elle avait voulu peindre. Mais si les romans de Mlle de
Scudry contiennent en effet quelques portraits plus ou moins
ressemblants, o le dsir de plaire  ses modles l'emporte peut-tre
sur le souci de la fidlit, l'auteur ne se pique point d'exactitude ni
mme de vraisemblance dans les sentiments et dans les moeurs qu'elle leur
prte. Le langage qu'elle leur fait tenir est de pure convention: il
n'est d'aucun temps et d'aucun pays, et ne ressemble pas plus  celui
des courtisans de Louis XIII et d'Anne d'Autriche qu' celui de Cyrus ou
de Cllie en personne. C'est tout le contraire pour les romans de Mme de
la Fayette. Ce ne sont point des romans  clef. Aucun personnage du
temps n'a cherch  s'y reconnatre, et cependant c'est eux qu'elle a
voulu peindre. Si elle les met de prfrence dans le cadre de la cour de
Henri II, c'est que la hardiesse et t trop forte de dcrire la cour
mme de Louis XIV; mais ce qu'elle a entendu reproduire c'est bien ce
qu'elle voyait autour d'elle. Les aventures qu'elle prte  ses hros et
 ses hrones sont bien ( l'exception de _Zayde_ et je dirai pourquoi
tout  l'heure) celles de la vie du monde et des cours. Le langage
qu'elle leur fait tenir est bien celui qu'ils avaient coutume de parler,
transpos comme il convient pour satisfaire aux lois de l'art, mais ne
dpassant pas cependant le ton de la conversation naturelle. Du reste
Mme de la Fayette elle-mme a dfini, en termes d'une justesse parfaite,
le caractre de ses propres oeuvres lorsque, parlant de la _Princesse de
Clves_, elle dit  Lescheraine dans la lettre que j'ai cite tout 
l'heure: Ce que j'y trouve, c'est une parfaite imitation du monde de la
cour et de la manire dont on y vit, et lorsqu'elle ajoute: Il n'y a
rien de romanesque ni de grimp. Une parfaite imitation du monde de la
cour, c'est bien l en effet ce que la premire elle s'est propos de
nous donner. Rien de romanesque ni de grimp, c'est bien le caractre
propre, en tout temps, aux hommes et aux femmes qui vivent dans un
certain milieu raffin. Aussi n'est-ce pas exagration de dire que dans
notre littrature elle a cr un genre: celui du roman d'observation et
de sentiment. Sa gloire, ou, si l'on trouve le mot trop ambitieux, son
titre est d'avoir t le premier peintre des moeurs lgantes, et je ne
sais gure, pour une femme surtout, de plus bel loge. Et c'est pour
cela, tandis que tant d'autres oeuvres ont pass, que la sienne reste
ternelle.

En ce genre nouveau son premier essai fut la _Princesse de Montpensier_.
De cette petite nouvelle Mme de la Fayette ne devait point s'avouer
publiquement l'auteur, pas plus au reste que des autres romans qu'elle
publia par la suite. Mais l'oeuvre est bien sienne cependant, et si
jamais il y avait eu quelque doute sur ce point, ses lettres  Mnage
que j'ai eues entre les mains suffiraient  le dissiper. Mnage parat,
en effet, avoir t son confident et peut-tre son intermdiaire auprs
du libraire Barbin, qui publia la _Princesse de Montpensier_ en 1662.
C'est  lui qu'elle s'adresse pour obtenir de Barbin _dix beaux
exemplaires bien relis_. Mais je ne crois pas qu'elle lui ait demand
des conseils comme elle en devait demander plus tard  Segrais et
peut-tre  la Rochefoucauld. Elle avait trop de got pour ne pas se
dfier de celui de Mnage, et si le bonhomme avait eu quelque part 
l'oeuvre, sa lourde touche s'y reconnatrait.

Mme de la Fayette a plac l'action de la _Princesse de Montpensier_ sous
le rgne de l'un des derniers Valois. C'tait, avec le dessein qu'elle
se proposait de peindre en ralit les moeurs de son temps, l'poque la
plus rapproche que la biensance lui permt de choisir, et c'tait
aussi celle qui tait la plus semblable aux premires annes du rgne de
Louis XIV, car il ne faudrait pas que les traits sanguinaires et
licencieux des moeurs de ce temps, qu'on s'est si fort complu  mettre en
relief nous en fissent oublier la culture et les lgances. Il y avait
dj de la part de Mme de la Fayette une certaine hardiesse  donner aux
personnages de son roman des noms qui taient encore ports  la cour,
comme ceux de Guise et de Chabannes. Au reste, nul effort pour prter 
ces personnages, en particulier  celui qui devait tre un jour le
Balafr (car c'est de ce Guise-l qu'il s'agit), ou au duc d'Anjou, le
futur Henri III, qui est galement mis en scne, les sentiments et les
actions que leur caractre bien connu pourrait rendre vraisemblables.
Pas la moindre proccupation non plus de ce que nous appellerions la
couleur historique. Pendant que la guerre civile dchirait la France
sous le rgne de Charles IX, dit Mme de la Fayette, en commenant,
l'amour ne laissait pas de trouver place parmi tant de dsordres et d'en
causer beaucoup dans son empire. Ce sont ces dsordres qu'elle va
s'appliquer  peindre, mais les vnements ne lui seront d'aucun
secours, et les figures font tout l'intrt du tableau.

La fille unique du marquis de Mzires a t promise au duc du Maine,
frre cadet du duc de Guise. Son mariage ayant t retard  cause de
son extrme jeunesse, le duc de Guise, qui a eu occasion de la voir
souvent, en devient amoureux et en est aim. Cependant des
considrations politiques viennent  la traverse de l'union projete.
Mlle de Mzires, connaissant par sa vertu qu'il tait dangereux
d'avoir pour beau-frre un homme qu'elle et souhait pour mari,
consent  rompre son engagement avec le duc du Maine, et  pouser le
prince de Montpensier. Son mari la conduit  la campagne, en son chteau
de Champigny, et rappel  la cour par la continuation de la guerre, la
confie en garde  son meilleur ami, le comte de Chabannes. Le comte de
Chabannes est sinon le hros, du moins le personnage le plus
intressant, la figure la plus originale et la plus finement trace du
roman. Beaucoup plus g que le prince de Montpensier, il s'est li
cependant avec lui d'une liaison trs troite, et comme il a l'esprit
doux et fort agrable, il ne tarde pas  inspirer autant d'estime et de
confiance  la princesse qu' son mari. Avec l'abandon d'une jeune femme
qui croit pouvoir ouvrir en scurit son coeur  un homme dj mr, la
princesse lui raconte l'inclination qu'elle a eue pour le duc de Guise,
mais elle lui persuade qu'elle est gurie de cette inclination, et qu'il
ne lui en reste que ce qui est ncessaire pour dfendre l'entre de son
coeur  un autre sentiment. Cependant le comte de Chabannes ne peut se
dfendre de tant de charmes qu'il voit chaque jour de si prs. Il
devint passionnment amoureux de cette princesse, et quelque honte qu'il
trouvt  se laisser surmonter, il fallut cder et l'aimer de la plus
violente et de la plus sincre passion qui ft jamais.

Cependant, la guerre tant termine, le prince de Montpensier ramne sa
femme  Paris. Elle y rencontre frquemment le duc de Guise, tout
couvert de la gloire qu'il s'est acquise en combattant les huguenots.
Sans rien lui dire d'obligeant, elle lui fit revoir mille choses
agrables qu'il avait trouves autrefois en Mlle de Mzires. Quoiqu'ils
ne se fussent point parl depuis longtemps, ils se trouvrent accoutums
l'un  l'autre _et leurs coeurs se remirent aisment dans un chemin qui
ne leur tait pas inconnu_. Aussi le duc de Guise ne tarde-t-il pas 
dclarer sa passion et, sans l'agrer entirement, la princesse de
Montpensier ne peut s'empcher de ressentir un mlange de douleur et de
dpit lorsque le bruit se rpand  la cour que Madame, la soeur du roi,
est recherche par le duc de Guise. Elle se trahit dans un bal masqu
o, ayant pris le duc d'Anjou pour le duc de Guise, elle commet
l'imprudence de se plaindre  lui de cette infidlit. Le duc d'Anjou,
qui est galement pris de la princesse de Montpensier, abuse de cette
confidence qui ne lui tait point destine, et l'clat qu'il fait
dtermine le prince de Montpensier  ramener sa femme  Champigny, et 
l'y tenir enferme. Pour demeurer en relations avec le duc de Guise,
elle n'hsite pas  faire appel au dvouement de Chabannes. Ce n'est pas
que Chabannes ne lui ait avou autrefois sa passion; mais au lieu des
rigueurs auxquelles il s'attendait, elle s'est borne  lui faire sentir
la diffrence de leur qualit et de leur ge, la connaissance
particulire qu'il avait de l'inclination qu'elle avait ressentie pour
le duc de Guise, et surtout ce qu'il devait  la confiance et  l'amiti
du prince son mari. Elle a continu depuis lors de le traiter comme son
meilleur ami, et par ce procd elle se l'est attach encore davantage.
Aussi Chabannes consent-il, quoi qu'il lui en puisse coter,  rendre 
la princesse de Montpensier le service qu'elle lui demande. Il pousse
l'abngation jusqu' l'hrosme et mme jusqu' la trahison vis--vis de
son ami, car il consent  introduire de nuit le duc de Guise chez la
princesse de Montpensier. Il est vrai que la princesse lui demande
d'assister  leur conversation, mais il ne saurait s'y rsoudre, et se
retire dans un petit passage, ayant dans l'esprit les plus tristes
penses qui aient jamais occup l'esprit d'un amant. Sur ces
entrefaites le prince de Montpensier descend, attir par le bruit; mais
pendant qu'il fait enfoncer la porte de sa femme, Chabannes fait vader
le duc de Guise, et se laisse surprendre  sa place, dans l'appartement
de la princesse, o le prince le trouve immobile, appuy sur une table,
avec un visage o la tristesse tait peinte. Aux reproches que le prince
lui adresse: Je suis criminel  votre gard, rpond Chabannes, et
indigne de l'amiti que vous avez eue pour moi, mais ce n'est pas de la
manire que vous pouvez imaginer. Je suis plus malheureux que vous et
plus dsespr; je ne saurais vous en dire davantage.

Le prince de Montpensier, abus par ce langage et croyant qu'il n'a rien
 reprocher  sa femme, pardonne  Chabannes. Mais celui-ci, qui est
huguenot, est envelopp, quelques jours aprs, dans le massacre de la
Saint-Barthlemy. De son cot, le duc de Guise, spar par tant
d'obstacles de la princesse de Montpensier, finit par s'attacher  la
marquise de Noirmoutiers, qui prend soin de faire clater cette
galanterie. Le bruit en arrive jusqu' la princesse de Montpensier. Elle
ne peut rsister  la douleur d'avoir perdu le coeur de son amant,
l'estime de son mari et le plus parfait ami qui ft jamais. Aussi
meurt-elle  la fleur de son ge. Elle tait, ajoute Mme de la Fayette,
une des plus belles princesses du monde et en et t sans doute la plus
heureuse, si la vertu et la pudeur eussent conduit toutes ses actions.

Telle est l'action, tantt un peu lente, tantt se prcipitant avec une
rapidit excessive, et, dans l'ensemble, assez malhabile, qui sert de
fil  Mme de la Fayette pour faire mouvoir trois personnages dont chacun
nous offre dj quelques traits que nous retrouverons dans ceux de la
_Princesse de Clves_. D'abord la princesse de Montpensier elle-mme.
C'est une princesse de Clves d'une vertu assurment moins haute, d'une
conduite moins irrprochable, mais conservant cependant jusque dans ses
imprudences un ferme propos de dlicatesse et d'honneur. Si elle nous
semble moins intressante et moins vivante, c'est que nous n'avons pas
le spectacle de ses scrupules et de ses luttes avec elle-mme. Nous ne
pntrons pas aussi avant dans son me, et la peinture de ses sentiments
nous parat superficielle, comme si l'auteur n'avait jamais ressenti
elle-mme la passion dont elle nous dpeint les entranements et les
combats. C'est cependant une observation bien fine et un trait bien
fminin que de nous la reprsenter jalouse du duc de Guise avant d'avoir
accept son amour, et lui reprochant ses attentions pour Madame
lorsqu'elle n'a pas encore agr les siennes, ou bien encore sachant
mauvais gr au pauvre Chabannes, lorsqu'il lui apporte les lettres du
duc de Guise, de ce que le duc ne lui crit pas assez souvent. Quant au
duc, c'est bien le prototype du duc de Nemours, auquel il ressemble de
beaucoup plus prs que la princesse de Montpensier  la princesse de
Clves. Il ne faut chercher en lui aucun des traits du rude Lorrain,
moiti soldat, moiti assassin, qui massacra Coligny et fit trembler
Henri III. C'est un seigneur accompli de manires et de ton, fort
diffrent du Balafr de l'histoire, qui tait aussi hardi jouteur auprs
des femmes que contre les huguenots; et j'ai peine  croire que, dans la
ralit, il tourna ses dclarations (si mme il prenait la peine d'en
faire) en termes aussi galants et aussi mesurs que ceux-ci: Je vais
vous surprendre, madame, et vous dplaire en vous apprenant que j'ai
toujours conserv cette passion qui vous a t connue autrefois, mais
qui s'est si fort augmente en vous revoyant que ni votre svrit, ni
la haine de M. le prince de Montpensier, ni la concurrence du premier
prince du royaume, ne sauraient lui ter un moment de sa violence. Il
aurait t plus respectueux de vous la faire connatre par mes actions
que par mes paroles. Mais, madame, mes actions l'auraient apprise 
d'autres aussi bien qu' vous, et je souhaite que vous sachiez seule que
je suis assez hardi pour vous adorer.

Malgr ces dlicatesses, le duc de Guise ne laisse pas de se comporter
d'une faon assez pitre, puisqu'aprs avoir t la cause vritable de
l'clat qui compromet la princesse de Montpensier, il l'abandonne avec
une telle rapidit, et il y a mme entre le langage qu'il parle et la
conduite qu'il tient un certain dsaccord qui nuit  la ralit du
personnage. Aussi n'est-ce pas sur lui que se porte l'intrt du roman
ou plutt de la nouvelle. C'est sur le comte de Chabannes. Il fallait un
art consomm pour sauver du ridicule et mme de l'odieux cet amoureux
conduit qui finit par trahir son ami au profit de son rival. Mme de la
Fayette y parvient cependant, comme elle parviendra plus tard  nous
intresser au prince de Clves. Comme le prince de Clves en effet,
Chabannes tout  la fois joue le rle ingrat et demeure le personnage
intressant. C'est par la noblesse constante de ses sentiments que cet
_ami des femmes_ se relve et se sauve  nos yeux. C'est ainsi qu'aprs
une absence de deux ans, quand le prince de Montpensier lui demande
confidemment des nouvelles de l'esprit et de l'humeur de sa femme qui
lui tait presque une personne inconnue par le peu de temps qu'il avait
demeur avec elle, le comte de Chabannes, avec une sincrit aussi
exacte que s'il n'et point t amoureux, dit au prince tout ce qu'il
connaissait en cette princesse capable de la lui faire aimer, et il
avertit aussi Mme de Montpensier de toutes les choses qu'elle devait
faire pour achever de gagner le coeur et l'estime de son mari. Sa passion
le portait si naturellement  ne songer qu' ce qui pouvait augmenter la
gloire et le bonheur de cette princesse qu'il oubliait sans peine
l'intrt qu'ont les amants  empcher que les personnes qu'ils aiment
ne soient dans une parfaite intelligence avec leur mari. La faon dont
il prend, en un moment prilleux, la place du duc de Guise, exposant sa
vie et sacrifiant son bonheur pour sauver l'honneur de sa dame et la vie
de son rival, achve de nous intresser  son sort; et c'est avec regret
que nous voyons Mme de la Fayette profiter de la Saint-Barthlemy pour
se dbarrasser de lui, comme elle se dbarrasse du reste, en un tour de
main, ou plutt en une petite page, de tous ses autres personnages.
C'est  ce dnouement bcl qu'on sent la gaucherie et l'inexprience
d'une femme qui manque d'invention romanesque, qui sait analyser avec
finesse les caractres et les sentiments, mais qui faiblit quand il faut
les traduire en action. Cette gaucherie, l'auteur de la _Princesse de
Montpensier_ ne s'en dfera jamais compltement et,  un certain point
de vue, je serais tent de dire qu'elle n'est pas sans charme. Mais elle
se trahit par trop dans cette premire oeuvre, et n'est pas suffisamment
rachete, comme dans la _Princesse de Clves_, par la grce du dtail et
le pathtique discret des sentiments. Pour les admirateurs de Mme de la
Fayette, la _Princesse de Montpensier_ n'en demeure pas moins une oeuvre
intressante, comme pour les admirateurs d'un grand peintre une bauche
ou un tableau o se serait essaye la jeunesse de son gnie; et si ce
n'tait, je le reconnais, un peu trop la grandir, je serais tent de
redire  ce propos ces vers que les fervents de Raphal ont fait graver
au bas de ce divin _Mariage de la Vierge_ o son pinceau semble encore
conduit par la main du Prugin:

     Se de tai pregi adorno
     Fu Sanzio imberbe ancora,
     Mai non precorse il giorno
     Pi luminosa aurora.

La _Princesse de Montpensier_ avait paru en 1662, sans nom d'auteur,
avons-nous dit. _Zayde_ parut en 1670 sous le nom de Segrais. Quelle
raison de renoncer ainsi  l'anonyme pour s'abriter sous le couvert d'un
autre? L'explication de ce changement d'attitude serait assez difficile
 trouver s'il fallait croire que Segrais n'avait fait que prter son
nom  Mme de la Fayette, mais qu'en ralit il tait demeur totalement
tranger  _Zayde_. La plupart de ceux qui ont crit sur Mme de la
Fayette se sont donn beaucoup de peine pour tablir ce point. J'avoue
que je ne suis point dispos  les imiter, et que je ne tiens pas 
revendiquer pour Mme de la Fayette l'honneur de _Zayde_, comme j'ai
revendiqu pour elle contre M. Perrero l'honneur de la _Princesse de
Clves_. C'est peut-tre  cause de cela que la chose me parat demeurer
assez obscure. Sans doute Segrais a dit formellement: _Zayde_ qui a
paru sous mon nom est de Mme de la Fayette. Il est vrai que j'y ai eu
quelque part, mais seulement dans la disposition du roman o les rgles
de l'art sont observes avec grande exactitude. Mais ailleurs Segrais
semble vouloir revenir sur ce qu'il a dit et recouvrer son bien: Aprs
que ma _Zayde_ fut imprime, Mme de la Fayette en fit relier un
exemplaire avec du papier blanc entre chaque page, afin de la revoir
tout de nouveau et d'y faire des corrections, particulirement sur le
langage; mais elle ne trouva rien  y corriger, mme en plusieurs
annes, et je ne pense pas que l'on y puisse rien changer, mme encore
aujourd'hui. Aussi l'on comprend que l'diteur des _Segraisiana_ ait,
dans sa prface, inscrit _Zayde_ au rang des oeuvres de Segrais, sans
mme faire mention de la part qu'y aurait prise Mme de la Fayette. Je
sais bien que Huet, dans ses _Origines de Caen_, et plus formellement
encore dans son _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, attribue
_Zayde_  Mme de la Fayette. Je puis, dit-il, attester le fait sur la
foi de mes propres yeux et d'aprs nombre de lettres de Mme de la
Fayette elle-mme, car elle m'envoyait chaque partie de cet ouvrage
successivement, et au fur et  mesure de la composition, et me les
faisait lire et revoir. En effet, au nombre des lettres de Mme de la
Fayette  Huet qu'a publies M. Henry, il y en a une par laquelle elle
lui demande son sentiment sur un passage de _Zayde_. Mais personne n'a
jamais contest que Mme de la Fayette n'ait eu part  _Zayde_. La
question est de savoir quelle part y a eue Segrais, s'il fut un
prte-nom ou un collaborateur. Or il me parat certain qu'il fut un
collaborateur, et cela non pas seulement parce que son nom a continu de
figurer seul sur le volume, parce que Mme de Svign qui parle souvent
de la _Princesse de Clves_  propos de Mme de la Fayette, ne dit jamais
un mot de _Zayde_, et encore parce que Bussy, gnralement bien inform
de ce qui se passait  Paris, se rjouissait de lire _Zayde_ comme tant
de Segrais: car, disait-il, Segrais ne peut rien crire qui ne soit
joli. C'est aussi pour une raison d'ordre purement littraire, mais
plus dcisive  mes yeux. J'ai dit tout  l'heure que la _Princesse de
Montpensier_ marquait un progrs et une innovation: c'tait la
substitution du roman de moeurs, du roman franais alerte et lestement
men au roman  aventures, invraisemblable et prolixe. Or _Zayde_ marque
au contraire un pas en arrire, un retour au genre espagnol, qu'avait
imit Mlle de Scudry. C'est la collaboration de Segrais qu'il faut,
suivant moi, rendre responsable de ce recul du talent de Mme de la
Fayette. Il s'en est inconsciemment accus lui-mme lorsqu'il a dit
qu'il n'avait eu part qu' la disposition du roman o les rgles de
l'art sont exactement observes, mais les rgles de l'art tel que les
entendait Segrais, et c'est le cas de se rappeler ce que dit un
personnage de la _Critique de l'cole des femmes_ que si les pices qui
sont selon les rgles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne
soient pas selon les rgles, il faudrait, de ncessit, que les rgles
eussent t mal faites. Segrais crut, j'en suis persuad, faire
merveille, peut-tre en conseillant Mme de la Fayette de choisir ses
personnages dans le domaine de la fiction pure et non pas dans celui de
l'histoire, en tout cas en l'engageant  entrecouper et ralentir
l'action principale par des rcits pisodiques,  la mode de Cervants,
mais sans la force du gnie qui maintient l'unit en concentrant
l'intrt sur un seul personnage, et aussi  la mode de Madeleine de
Scudry ou de la Calprende, beaucoup plus faciles  imiter que
Cervants. Et voici, par les conseils dont le succs l'enchantait si
fort, le beau rsultat auquel il a conduit l'auteur de la _Princesse de
Montpensier_.

Il n'y a pas dans _Zayde_ moins de cinq histoires, qui s'enchevtrent:
celle de Consalve, celle d'Alphonse, celle de Zayde, celle de Fatime et
celle d'Alamir. Quant  chacune de ces histoires prise en elle-mme,
c'est un tissu d'aventures  la fois extraordinaires et monotones o il
n'y a jamais en scne que des princesses d'une beaut parfaite et des
cavaliers d'un mrite tellement accompli, qu'on se demande comment ils
parviennent  se reconnatre les uns des autres. Les amants malheureux,
dit spirituellement Sainte-Beuve (car en effet ils sont toujours prts 
expirer de douleur aux pieds de celle qu'ils aiment), quittent la cour
pour des dserts horribles o ils ne manquent de rien; ils passent les
aprs-dnes dans les bois, contant aux rochers leur martyre, et ils
rentrent dans les galeries de leurs maisons o se voient toute sorte de
peintures. Ils rencontrent  l'improviste, sur le bord de la mer, des
princesses infortunes, tendues et comme sans vie, qui sortent du
naufrage en habits magnifiques et qui ne rouvrent languissamment les
yeux que pour leur donner de l'amour. Des naufrages, des dserts, des
descentes par mer et des ravissements! Ajoutez  cela que des bracelets
perdus et des portraits retrouvs (pas de croix cependant) sont part
importante de l'action. Il est curieux au reste de remarquer comme en
tout temps le faux got se ressemble, celui des prcieuses et celui des
romantiques. Consalve quittant la cour de Lon  cause des dplaisirs
sensibles qu'il y a reus, et se retirant dans une solitude au bord de
la mer, c'est Ren, mais Ren sans la magnificence du langage et sans
ces traits perants qui sont de tous les sicles. Cependant ne
rabaissons pas trop _Zayde_. D'abord la forme en est charmante, et la
forme est bien de Mme de la Fayette. Il n'y a qu' relire, pour s'en
convaincre, les _Divertissements de la princesse Aurlie_, le plus
clbre ouvrage de Segrais. Et puis _Zayde_ a aussi ses traits
pntrants. Il en est un qui paraissait admirable  d'Alembert ainsi
qu' la Harpe, et qui est demeur en effet assez clbre. Deux amants,
Alphonse et Zayde, l'un Espagnol, l'autre Grecque, qu'un naufrage a
runis, ont pass trois mois ensemble sans pouvoir s'entendre, mais non
pas naturellement sans s'aimer de la plus violente passion qui ft
jamais. Spars par les circonstances les plus compliques et les plus
invraisemblables, ils se rencontrent inopinment, et, en s'abordant,
chacun parle  l'autre la langue qui n'est pas la sienne et qu'il a
apprise dans l'intervalle. J'avoue que ce trait, peut-tre ingnieux,
est pour moi gt par l'invraisemblance du fait et par la difficult que
ma faible imagination prouve  se reprsenter comment une passion si
violente et surtout si durable a pu natre entre deux personnes qui ne
se comprenaient point, les _muets truchements_ ayant seuls fait leur
office. Mais je dois convenir que l'pisode, en lui-mme, est rapport
avec beaucoup de grce: Au bruit que firent ceux dont Consalve tait
suivi, elle se retourna, et il reconnut Zayde, mais plus belle qu'il ne
l'avait jamais vue, malgr la douleur et le trouble qui paraissaient sur
son visage. Consalve fut si surpris qu'il parut plus troubl que Zayde,
et Zayde sembla se rassurer et perdre une partie de ses craintes  la
vue de Consalve. Ils s'avancrent l'un vers l'autre, et prirent tous
deux la parole. Consalve se servit de la langue grecque pour lui
demander pardon de paratre devant elle comme un ennemi, dans le mme
moment que Zayde lui disait en espagnol qu'elle ne craignait plus les
malheurs qu'elle avait apprhends, et que ce ne serait pas le premier
pril dont il l'aurait garantie. Ils furent si tonns de s'entendre
parler chacun leur langue naturelle, et ils sentirent si vivement les
raisons qui les avaient obligs de les apprendre qu'ils en rougirent, et
demeurrent quelque temps dans un profond silence. On trouve encore
parsems ici et l d'heureux passages  la fois forts et dlicats. Le
trouble que causaient  Consalve ces incertitudes se dissipa; il
s'abandonna enfin  la joie d'avoir retrouv Zayde, et sans penser
davantage s'il tait aim ou s'il ne l'tait pas, il pensa seulement au
plaisir qu'il allait avoir d'tre _regard encore par ses beaux yeux_.
L'histoire de Ximenes, dont les soupons perptuels et la jalousie
insense amnent la mort de son meilleur ami, rduisent sa bien-aime 
se jeter dans un couvent et le condamnent lui-mme  un malheur ternel,
a trouv aussi quelques admirateurs. Ceux-ci inclinent  penser que le
portrait du jaloux est peint d'aprs nature, que Ximenes c'est la
Rochefoucauld, et que, devenu amoureux de Mme de la Fayette, alors que
celle-ci n'tait plus tout  fait jeune, la pense qu'il avait t
tranger aux premires annes de sa vie lui aurait fait prouver des
soupons et des tourments pareils  ceux de Ximenes. Mais c'est l une
conjecture qui me parat sans aucun fondement. J'accorde cependant qu'on
peut sans trop de hardiesse prter  la Rochefoucauld un sentiment
analogue  celui que Ximenes, amoureux de Belasire, traduit en ces
termes: Je ne saurais vous exprimer la joie que je trouvais  toucher
ce coeur qui n'avait jamais t touch, et  voir l'embarras et le
trouble qu'y apportait une passion qui y tait inconnue. Quel charme
c'tait pour moi de connatre l'tonnement qu'avait Belasire de n'tre
plus matresse d'elle-mme et de se trouver des sentiments sur lesquels
elle n'avait plus de pouvoir! Je gotai des dlices dans ces
commencements que je n'avais point imagins, et qui n'a point senti le
plaisir de donner une violente passion  une personne qui n'en a jamais
eu mme de mdiocre, peut dire qu'il ignore les vritables plaisirs de
l'amour. Ce fut bien quelque plaisir de ce genre que la Rochefoucauld
dut ressentir quand il s'aperut qu'il commenait  inspirer de l'amour
 Mme de la Fayette. _Zayde_ a t compose, ne l'oublions pas, entre
1665 et 1670, c'est--dire durant ces annes o (je crois l'avoir
tabli) Mme de la Fayette, aprs avoir lutt d'abord contre les
sentiments que lui inspirait la Rochefoucauld, dut finir par s'avouer,
vaincue, jusqu' une certaine limite s'entend. Il n'y aurait donc rien
d'tonnant  ce que le roman qu'elle crivait rpercutt les chos du
roman qu'elle vivait. Mais s'il y a quelque pisode de _Zayde_ o il
soit possible de dcouvrir une allusion  ce drame intime, ce n'est pas
dans l'histoire de Ximenes, mais bien plutt dans celle du prince
Alamir, ce Lovelace arabe, qui cherche  se faire aimer de toutes les
femmes, mais qui, ds qu'il a russi, abandonne sa conqute pour se
mettre  la poursuite d'une autre. Zayde seul russit  le fixer, mais
c'est parce qu'elle demeure insensible  son amour, et la rsistance
qu'elle oppose  Alamir est prcisment ce qui le retient. En traant le
portrait de cet amant volage, que le respect amne  la constance,
n'est-ce pas  la Rochefoucauld que Mme de la Fayette a pens, et
n'a-t-elle pas voulu prendre sur lui sa revanche et son point de
supriorit? Notons que cette histoire d'Alamir est celle qui termine ou
 peu prs le volume, qu'elle a donc t compose vers l'anne 1668 ou
1669, c'est--dire au plus fort de la priode encore orageuse des
relations de Mme de la Fayette avec la Rochefoucauld. Nous savons mme
que la Rochefoucauld a eu connaissance du manuscrit avant sa
publication, et cela de source sre, par une mprise assez plaisante de
M. Cousin. En fouillant dans les papiers de Vallant qui lui ont servi 
composer la _Vie de Mme de Sabl_, il a dcouvert quelques lignes
crites de la main de la Rochefoucauld, qu'il a publies comme indites.
Les voici: J'ai cess d'aimer toutes celles qui m'ont aim, et j'adore
Zayde, qui me mprise. Est-ce sa beaut qui produit un effet si
extraordinaire, ou si ses rigueurs causent mon attachement? Serait-il
possible que j'eusse un si bizarre sentiment dans le coeur, et que le
seul moyen de m'attacher ft de ne m'aimer pas? Ah! Zayde, ne serai-je
jamais assez heureux pour tre en tat de connatre si ce sont vos
charmes ou vos rigueurs qui m'attachent  vous? Mais M. Cousin a commis
ici une singulire mprise. Il a cru mettre la main sur une lettre, ou
du moins le brouillon d'une lettre adresse par la Rochefoucauld  Mme
de la Fayette, sous le nom de Zayde. Il ne s'est pas aperu que c'tait
tout simplement,  quelques variantes prs, un passage du roman de
_Zayde_. De ce passage, la Rochefoucauld serait donc le vritable
auteur, et Mme de la Fayette n'aurait fait que l'insrer aprs l'avoir
retouch et abrg. Lorsque la Rochefoucauld met ces plaintes et cet
aveu dans la bouche du prince Alamir, lorsqu'il le fait se plaindre des
rigueurs de Zayde, et reconnatre en mme temps que ces rigueurs sont
prcisment ce qui l'attache  elle, n'est-ce pas lui-mme qui parle et
dont il dpeint les sentiments? S'il en tait autrement, pourquoi
aurait-il crit ce passage de sa main, et pourquoi l'aurait-il propos 
l'auteur de _Zayde_? Il y faudrait donc voir  la fois un nouveau
tmoignage, et celui-l le plus dcisif de tous, en faveur de la vertu
de Mme de la Fayette, et la confirmation que la Rochefoucauld se
reconnaissait bien sous les traits d'Alamir. La ressemblance ne se
poursuit pas cependant jusqu' la fin de l'histoire. Le prince Alamir
finit par mourir de langueur, autant du chagrin que lui causent les
rigueurs de Zayde que des blessures qu'il a reues dans un combat
singulier avec Consalve. Dans le roman qui suivra _Zayde_, c'est la
princesse de Clves qui mourra de remords et d'amour combattu. Dans la
ralit, Mme de la Fayette et la Rochefoucauld ont vcu dix annes
ensemble, et la Rochefoucauld est mort de la goutte remonte. Ainsi
Goethe a fait mourir Werther, et George Sand Lucrezia Floriani, tandis
que Goethe et George Sand ont survcu: c'est souvent la diffrence du
roman  la vie, quand, par aventure, la vie n'est pas au contraire plus
tragique que le roman.




VIII

LA PRINCESSE DE CLVES


La _Princesse de Montpensier_ avait pass presque inaperue. Il n'en fut
pas de mme de _Zayde_. Le nom de Segrais qui tait un auteur  la mode
avait attir l'attention, et l'ouvrage fut assez lu. Il ne semble pas
cependant que le succs en ait t trs grand; Mme de Svign n'en parle
pas une seule fois  Mme de Grignan. Bussy qui l'attribuait  Segrais en
fait, tout en le louant, une critique assez juste. Aprs avoir dit que,
si tous les romans taient comme celui-l, il en ferait sa lecture
ordinaire, il dclare cependant que les amours de Consalve et de Zayde
lui paraissent extravagantes, et il ajoute: Je ne puis souffrir que le
hros du roman fasse le personnage d'un fou. Si c'tait une histoire, il
faudrait supprimer ce qui n'est pas vraisemblable, car les choses
extraordinaires qui choquent le bon sens discrditent les vrits. Mais,
dans un roman, o l'on est matre des vnements, il les faut rendre
croyables, et qu'au moins le hros ne fasse pas des extravagances.
Impossible d'exprimer en meilleurs termes une thorie littraire plus
juste. Cette lettre est curieuse en elle-mme, car elle montre que chez
les gens de got (et Bussy tait du nombre autant que personne) la
raction commenait  natre contre les romans  aventures
extravagantes, et que, mme au plus fort du succs de _Cllie_ ou de
_Cloptre_, il y avait dj public pour le roman de moeurs et de
sentiment: La _Princesse de Clves_ pouvait paratre.

Elle ne parut cependant que huit ans aprs _Zayde_, mais Mme de la
Fayette y travailla longtemps. D'une lettre de Mme de Svign on
pourrait conclure qu'elle s'tait mise  l'oeuvre ds 1672. Je suis au
dsespoir, dit cette lettre adresse  Mme de Grignan, que vous ayez eu
_Bajazet_ par d'autres que par moi. C'est ce chien de Barbin qui me
hait, parce que je ne fais pas de _Princesses de Clves et de
Montpensier_. Il serait cependant assez trange que six ans avant la
publication, et en dpit des habitudes un peu mystrieuses de Mme de la
Fayette, le titre du roman ft dj arrt et connu non seulement de Mme
de Svign, mais de Barbin. Aussi me rangerais-je volontiers  la
supposition ingnieuse du savant diteur des _Lettres de Mme de
Svign_, M. Adolphe Regnier, que, dans la lettre originale, il y avait
_Zayde_, et que le chevalier Perrin aurait substitu  _Zayde_ la
_Princesse de Clves_ pour donner plus de pittoresque  la lettre. Le
bon chevalier tait, comme on sait, coutumier de ces liberts. Quoi
qu'il en soit, il est certain que Mme de la Fayette, qui vivait de
rgime et travaillait  ses heures, s'appliqua plusieurs annes  la
_Princesse de Clves_ et qu'on commena d'en parler avant l'apparition.
Mme de Scudry en entretenait Bussy par lettre ds dcembre 1677: M. de
la Rochefoucauld et Mme de la Fayette, lui dit-elle, ont fait un roman
des galanteries de la cour d'Henri second qu'on dit tre admirablement
bien crit; et elle ajoute gaillardement: Ils ne sont pas en ge de
faire autre chose ensemble. La prface de la premire dition parle
des lectures qui avaient dj t faites de cette histoire et de
l'approbation qu'elle avait rencontre. L'attente tait donc grande, et
quand le petit volume tant annonc fut mis en vente le 18 mai 1678 chez
Barbin, il dut, ds le premier jour, trouver des acheteurs. L'attente ne
devait pas tre trompe.

Est-il ncessaire de rsumer, ft-ce brivement, l'action de ce roman si
connu? Oui, si nous en voulons mieux goter les beauts. Mlle de
Chartres tait une des plus grandes hritires de France. La blancheur
de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un clat qu'on n'a
jamais vu qu' elle. Svrement leve par sa mre, qui lui avait fait
voir de bonne heure quelle tranquillit suivait la vie d'une honnte
femme, et combien la vertu donnait d'clat et d'lvation  une personne
qui avait de la beaut et de la naissance, elle pouse le prince de
Clves qui, l'ayant rencontre chez un joaillier, a conu pour elle une
passion extraordinaire, mais elle n'prouve aucune inclination
particulire pour sa personne. Conduite par son mari  un bal chez la
Reine, elle y rencontre le duc de Nemours, dont elle avait ou parler 
tout le monde, comme tant ce qu'il y avait de mieux fait et de plus
agrable  la cour. Le hasard les rapproche, et les force  danser
ensemble au milieu d'un murmure de louanges. Le duc de Nemours en
devient aussitt perdument pris, et, ds cette premire rencontre, Mme
de Clves se sent trouble. Son trouble ne fait que s'accrotre  mesure
que les occasions de la vie du monde les rapprochent l'un de l'autre, et
que le duc de Nemours lui laisse voir la passion qu'il a pour elle, sans
oser cependant se dclarer ouvertement. Sa mre meurt au moment o elle
aurait le plus besoin d'un appui, et sentant que bientt peut-tre elle
ne sera plus la matresse de rsister  ses sentiments, elle se retire 
la campagne, o elle prend brusquement le parti de tout raconter  son
mari. Celui-ci est touch de ce procd, et bien qu'il soit pntr de
tristesse, la confiance qu'il a en sa femme ne fait d'abord que
redoubler. Mais  la longue il ne peut s'empcher d'tre envahi par la
jalousie. Il la fait surveiller, et de faux rapports lui font croire
qu'elle reoit secrtement le duc de Nemours dans un pavillon de son
parc de Coulommiers. Cette trahison le pntre d'une douleur mortelle;
il contracte une maladie de langueur, et se sentant sur le point de
mourir, il reproche  sa femme son infidlit. Celle-ci parvient  se
justifier aux yeux de son mari, qui meurt consol en lui demandant de
demeurer, au moins, fidle  sa mmoire. Mme de Clves est dvore de
remords, car elle se considre comme responsable de la mort de son mari.
Aussi repousse-t-elle le duc de Nemours quand il vient lui demander sa
main, et, aprs une vie toute d'austrits et de dvotion, elle finit
par mourir jeune encore, mine par le chagrin et le repentir.

Tel est le fil assez tnu dont est tissue, non parfois sans quelque
gaucherie, la trame d'une des oeuvres les plus touchantes, les plus
dlicates, les plus brillantes par l'clat doux des couleurs, et en tout
cas, les plus connues, qui aient une femme pour auteur. Avant d'en
parler plus longuement, voyons (cela est toujours intressant et
instructif) ce qu'en ont pens d'abord les contemporains, puis les
critiques du XVIIIe sicle.

Ds son apparition, le roman fit beaucoup de bruit. Tout le monde
s'accordait pour l'attribuer  la Rochefoucauld et  Mme de la Fayette,
mais ceux-ci s'en dfendaient. Aussi Mme de Scudry disait-elle assez
plaisamment dans une lettre  Bussy: C'est une orpheline que son pre
et sa mre dsavouent. Cependant la Rochefoucauld et Mme de la Fayette,
d'accord sans doute pour suivre la tactique de Mme de la Fayette dans sa
lettre  Lescheraine, la prnaient  outrance, et Bussy trouvait qu'ils
ne sont pas habiles de la louer si fort s'ils ne veulent pas qu'on croie
qu'ils l'aient faite, car naturellement tout le monde veut qu'ils en
soient les auteurs et leurs louanges le confirment. Mais si tout le
monde tait d'accord sur les auteurs, on se disputait fort et, suivant
l'expression de Mme de la Fayette elle-mme, on se mangeait sur le
roman. Ds le lendemain de la publication, Mme de Svign exprimait son
premier jugement en quelques lignes. Aprs avoir parl de la mort de Mme
de Seignelay, la belle-fille de Colbert, enleve  dix-huit ans, elle
ajoute: La princesse de Clves n'a gure vcu plus longtemps; elle ne
sera pas sitt oublie. C'est un petit livre que Barbin nous a donn
depuis deux jours qui me parat une des plus charmantes choses que j'aie
jamais lues, et elle demande  Bussy de lui en crire son sentiment.
Bussy prend son temps, taille sa plume, et croirait droger  sa qualit
de bel esprit s'il n'apportait sa part de critique. Il veut bien
reconnatre que la premire partie est admirable, mais la seconde ne lui
a pas sembl de mme. L'aveu de Mme de Clves  son mari est
extravagant; mais ce qui lui parat plus extravagant encore, c'est la
rsistance qu'elle oppose  M. de Nemours. Il n'est pas vraisemblable,
suivant lui, qu'une passion d'amour soit longtemps dans un coeur de mme
force que la vertu, et il ajoute assez brutalement: Depuis qu' la
cour, en quinze jours, trois semaines ou un mois, une femme attaque n'a
pas pris le parti de la rigueur, elle ne songe plus qu' disputer le
terrain pour se faire valoir. Et si, contre toute apparence et contre
l'usage, ce combat de l'amour et de la vertu durait dans son coeur
jusqu' la mort de son mari, alors elle serait ravie de les pouvoir
accorder ensemble en pousant un homme de sa qualit, le mieux fait et
le plus joli cavalier de son temps. Bussy, malgr tout son esprit,
tait un peu grossier. Il n'a pas compris qu'il critiquait dans la
_Princesse de Clves_ ce qui en fait prcisment le charme et la
nouveaut, et cela n'a rien aprs tout d'tonnant. Mais ce qui a lieu de
surprendre, c'est l'acquiescement de Mme de Svign.  la vrit elle
semble donner cet acquiescement du bout des lvres, ou plutt du bout de
la plume, et en personne qui ne se soucie pas d'engager une discussion
par lettre; mais elle va jusqu' dire  Bussy que sa critique de la
_Princesse de Clves_ est admirable, qu'elle s'y reconnat, et qu'elle y
aurait mme ajout deux ou trois petites bagatelles qui, trs
assurment, lui ont chapp. Aussi Bussy lui rpond-il avec une certaine
fatuit que, s'ils se mlaient, lui et elle, de composer et de corriger
une petite histoire, ils feraient penser et dire aux principaux
personnages des choses plus naturelles que n'en pensent et disent ceux
de la _Princesse de Clves_.

Quel dommage que Mme de Svign n'ait pas pris Bussy au mot et que nous
n'ayons pas, en regard de la _Princesse de Clves_, un roman d  leur
collaboration! J'imagine qu'on y trouverait plus de choses spirituelles
et moins de choses touchantes. Quoi qu'il en soit, on ne saurait
s'empcher d'en vouloir un peu  Mme de Svign de n'avoir pas pris
contre Bussy la dfense de son amie et de ne s'en tre pas tenue  son
premier jugement. Il est vrai que, l'anne suivante, elle faisait lire
la _Princesse de Clves_  des prtres qui s'en dclaraient ravis;
mais, dans d'autres circonstances, elle en parle avec un peu de
raillerie. Cet habit de page est fort joli, crit-elle un jour  Mme de
Grignan,  propos de son fils le petit marquis; je ne m'tonne point que
Mme de Clves aimt M. de Nemours avec ses belles jambes. Son premier
jugement avait t le bon; puis elle avait recul peut-tre devant les
railleries de quelques beaux esprits. Ceux-ci taient en effet fort
diviss, comme au lendemain de l'_cole des femmes_; les uns tenaient
pour la _Princesse de Clves_, mais les autres faisaient rage en sens
contraire, et leurs critiques prenaient corps dans un petit livre qui
parut sous ce titre: _Lettres  la marquise de X... sur le sujet de la_
Princesse de Clves. On attribua d'abord ce livre au pre Bouhours, et
c'et t une grande victoire pour les ennemis de la _Princesse de
Clves_ que de l'avoir enrgiment, car le pre Bouhours s'tait montr
fort admirateur de _Zayde_, et il avait dclar que si tous les romans
taient comme _Zayde_, il n'y aurait point de mal  en lire. Mais le
pre Bouhours s'en dfendait, et donnait  entendre que ces lettres
taient de Valincour, le Valincour de l'ptre de Boileau, encore fort
jeune, car il n'avait pas vingt-cinq ans, mais dont le jugement comptait
dj dans le monde des lettres. La critique tait fort courtoise, d'un
ton poli, mais cependant par endroits assez vive. Entre autres
reproches, l'auteur des _Lettres  la marquise_ adressait  Mme de la
Fayette celui, assez singulier, d'avoir plac la premire rencontre du
prince de Clves avec Mlle de Chartres chez un joaillier, et non point
dans une glise. Quant  la scne de l'aveu qui suscitait beaucoup de
disputes, il n'en pouvait prendre son parti, et tout en reconnaissant
que cet aveu tait capable d'attendrir les coeurs les plus durs et de
tirer des larmes des yeux de tout le monde, il n'tait, au fond, pas
loign de traiter, comme Bussy, l'ide elle-mme d'extravagante.

Les tenants de la _Princesse de Clves_ ne se dcourageaient point
cependant, et ils rpondaient par un petit volume qui parut l'anne
suivante, chez Barbin, sous ce titre: _Conversation sur la critique de
la_ Princesse de Clves. Ce volume, attribu d'abord  Barbier
d'Aucourt, est en ralit de l'abb de Charnes: c'est, comme le titre
l'indique, en quatre conversations que, d'aprs l'exemple donn par
Molire dans la _Critique de l'cole des femmes_, l'abb de Charnes
entreprend de rpondre  Valincour. Mais il le fait sans esprit, et dans
un style assez lourd. Ni louanges ni critiques ne sont au reste celles
que suggre aujourd'hui la lecture de la _Princesse de Clves_. Aussi
rien mieux que cette controverse ne servirait  montrer les
transformations du got d'un sicle  un autre, et je m'tonne que dans
son tude sur l'_volution des genres_, un des livres les plus remplis
de faits et d'ides qui ait paru depuis longues annes, notre savant et
spirituel Brunetire n'ait pas fait mention de ces deux petits livres
qu'il aurait pu classer comme des spcimens curieux de la critique
d'autrefois.

Cependant, attir peut-tre par le bruit de la controverse, le public
avait pris parti, ce grand public qui devait avoir un jour plus d'esprit
que Voltaire, et qui avait dj plus d'esprit que Bussy et Mme de
Svign runis. Son jugement fut en faveur de Mme de la Fayette. Dans la
prface de son petit volume, l'abb de Charnes avait le droit de dire
(bien que la mtaphore ne soit pas des plus correctes) que le censeur
de la _Princesse de Clves_ avait voulu s'opposer au torrent de la voix
publique. Les ditions se multipliaient, et ce qui, alors comme
aujourd'hui, tait le signe du succs, la traduction et le thtre s'en
emparaient. La _Princesse de Clves_ parut traduite  Londres en 1688,
en mme temps que _Zayde_, qui bnficiait ainsi du succs de sa
cadette.

Presque en mme temps, un auteur anglais en tirait le sujet d'une pice.
Il est vrai que c'tait une parodie. Mais le plus beau triomphe de la
_Princesse de Clves_ est peut-tre de s'tre impose  Fontenelle, au
peu romanesque Fontenelle qui la lisait quatre fois, et qui crivait
ensuite au _Mercure galant_: Il vous serait ais de juger qu'un
gomtre comme moi, l'esprit tout rempli de mesures et de proportions,
_ne quitte point son Euclide_ pour lire quatre fois une nouvelle
galante,  moins qu'elle n'ait des charmes assez forts pour se faire
sentir  des mathmaticiens, qui sont peut-tre les gens du monde sur
lesquels ces sortes de beauts, trop fines et trop dlicates, font le
moins d'effet. Sans doute ces beauts taient trop fines et trop
dlicates pour Bayle, car il a insr dans ses _Nouvelles Lettres sur
l'histoire du calvinisme_ une critique assez inopine de la _Princesse
de Clves_ o il se place, comme dit Sainte-Beuve, au point de vue de la
bonne grossiret naturelle. Voltaire, par contre, a rendu justice  Mme
de la Fayette, et il marque d'un mot juste son originalit en disant
qu'avant elle on crivait d'un style ampoul des choses peu
vraisemblables. Aux yeux de Marmontel la _Princesse de Clves_ tait
ce que l'esprit d'une femme pouvait produire de plus adroit et de plus
dlicat. La Harpe enfin (ne nous moquons pas de lui, car l'homme avait
du got) la mettait, dans son _Cours de littrature_, au rang des oeuvres
classiques, et dclarait que jamais l'amour combattu par le devoir n'a
t peint avec plus de dlicatesse. On sait comment de nos jours
Sainte-Beuve et Taine, pour ne nommer que ceux-l, en ont parl. Depuis
vingt ans c'est presque de l'engouement qu'il y a pour la _Princesse de
Clves_, et le fait est  noter, dans un temps o la mode n'est
assurment pas aux productions d'une littrature aussi lgante. Les
deux jolies ditions de luxe, galement soignes pour le texte et pour
la typographie, que M. Anatole France et M. de Lescure ont enrichies de
notices intressantes (sans compter un grand nombre d'autres plus
ordinaires), attestent la persistance de cette faveur. On y pourrait
voir au besoin la preuve du caractre factice et passager de la faveur
si contraire qui semble s'attacher en ce moment aux manifestations les
plus hardies de la littrature naturaliste. Le vrai got de la France
n'est pas l, et il y aura toujours, grce  Dieu, dans notre pays,
public de raffins.

Ce qui vaut et vaudra toujours  la _Princesse de Clves_ le suffrage de
ces raffins est aussi ce que je voudrais mettre en relief, sans
insister plus que de raison sur ce qui en a pu faire pour les
contemporains l'attrait et la nouveaut. Je me bornerai  dire  ce
propos que, avec plus de hardiesse et de suite que dans la _Princesse de
Montpensier_, Mme de la Fayette a ralis son dessein de peindre sous un
voile transparent les moeurs du monde qu'elle avait eu sous les yeux. Il
y a mme tel incident, ainsi celui de la lettre tombe de la poche du
vidame de Chartres, et montre d'abord  la Dauphine, puis  Mme de
Clves, qui devait singulirement rappeler aux survivants de la Fronde
l'histoire de la lettre qu'on crut tombe de la poche de Coligny, et qui
amena entre la duchesse de Longueville et la duchesse de Montbazon une
brouille clbre. Peut-tre y avait-il encore dans le roman d'autres
traits dont l'allusion nous chappe, faute de savoir les menus
vnements auxquels ils peuvent se rapporter. Mais la _Princesse de
Clves_ avait encore une autre originalit. C'tait la premire oeuvre 
laquelle on aurait pu donner comme sous-titre: _roman d'une femme
marie_. Arriv au terme de son _Roman bourgeois_, c'est--dire au
mariage du hros et de l'hrone, Furetire ajoute: S'ils vcurent bien
ou mal ensemble, vous le pourrez voir quelque jour, si la mode vient
d'crire la vie des femmes maries. En effet ce n'tait point alors la
mode. Le roman, dans quelque monde qu'il se passt, ne mettait en scne
que jeunes premiers et jeunes premires; ni les rsistances de la vertu
conjugale, ni les drames de l'amour adultre ne paraissaient propres 
tre conts. Mme de la Fayette, la premire, a eu l'ide qu'il y avait
l matire  roman, et si, depuis lors, il a t fait un singulier abus
de cette ide, si  lire aujourd'hui nos romans franais il semble qu'un
homme ne puisse prouver d'amour que pour une femme marie, ce ne serait
point justice de rendre Mme de la Fayette responsable de cet abus
lorsqu'elle-mme a fait de sa dcouverte un si discret usage. Mais ce
sont du succs de la _Princesse de Clves_ raisons secondaires et
contingentes; j'ai hte d'arriver  celles qui sont, suivant moi,
premires et durables.

Je ne parlerai pas de cette forme exquise sans laquelle il n'y a pas
d'oeuvre qui satisfasse aux conditions de la dure, de ce style qui joint
l'motion  la mesure, le charme  la force, de cette phrase
harmonieuse, souple, nuance, qui s'est singulirement allge depuis la
_Princesse de Montpensier_, depuis _Zayde_, et qui semble parfois
emprunter  la Rochefoucauld quelque chose de son lgante brivet. Si
je tiens  rendre cet hommage  la Rochefoucauld, c'est qu' cela aussi
j'entends limiter sa part. Je ne crois pas en effet, quoi qu'en penst
Mme de Scudry,  une collaboration proprement dite, comme celle qui a
pu s'tablir entre Mme de la Fayette et Segrais,  moins cependant qu'on
n'entende par collaboration une intimit intellectuelle, une
communication morale constante. Mme de la Fayette imaginant, composant,
tenant la plume; la Rochefoucauld conseillant et corrigeant: voil ce
que je me figure, et c'est dj faire  la Rochefoucauld la part assez
belle.  y mettre davantage la main, je crains qu'il n'et gt quelque
chose. Ce qui est en effet la qualit matresse de Mme de la Fayette
c'est la sensibilit dans l'analyse. Impossible d'apporter plus de
sagacit, et en mme temps plus de tendresse dans la peinture des
sentiments. Elle a fait de la psychologie, non pas sans le savoir, mais
sans le dire, ce qui est bien diffrent, et cela alors que le mot
n'existait pas encore dans notre langue, car, au dire de Littr, ce
n'est pas  la Grce directement, mais  l'Allemagne et  Wolf que nous
le devons (je m'en mfiais bien un peu). La _Princesse de Clves_ est le
premier roman o un coeur de femme soit mis  nu, et tudi dans ses plus
secrets replis. Tous les mouvements de ce coeur sont l'objet d'une
analyse dont la minutie n'enlve rien  la profondeur. L'inexprience de
Mlle de Chartres quand elle pouse le prince de Clves, et ses rponses
innocentes  des distinctions qui taient au-dessus de ses
connaissances; sa premire surprise aprs qu'elle a dans avec le duc
de Nemours, et qu'elle revient du bal l'esprit rempli de ce qui s'y
tait pass; la grande impression qu'il fait dans son coeur lorsqu'elle
le voit jouer  la paume, courir la bague, surpasser de si loin tous les
autres, et se rendre matre de la conversation dans tous les lieux o il
se trouve par l'air de sa personne et par l'agrment de son esprit; la
complication de ses sentiments lorsqu'ayant renonc  aller au bal chez
le marchal de Saint-Andr pour ne point contrister le duc de Nemours
qui n'y devait point aller, elle est d'abord fche de ce que M. de
Nemours et eu lieu de croire que c'tait lui qui l'en avait empch,
puis sent ensuite quelque espce de chagrin de ce que sa mre lui en
et entirement t l'opinion; bientt son trouble lorsque, avant de
mourir, sa mre lui a ouvert les yeux sur l'inclination qu'elle prouve
sans s'en rendre exactement compte, et sur le pril auquel elle est
expose; le poison qu'elle boit lorsqu'elle apprend par la Dauphine que
M. de Nemours a renonc pour elle  la main de la reine d'Angleterre; sa
jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut tre accompagne
lorsqu'une lettre lui fait croire qu'elle est trompe par le duc de
Nemours; sa joie quand elle s'aperoit de son erreur; enfin l'effroi
qu'elle ressent lorsque la vivacit des alternatives par lesquelles elle
a pass lui fait apercevoir qu'elle est vaincue et surmonte par une
inclination qui l'entrane malgr elle; toutes ces nuances de la passion
sont peintes avec un art, toutes ces gradations mnages avec une
science qui prpare, amne, explique la scne clbre de l'aveu que la
princesse fait  son mari, cette scne qui fut autrefois la plus
critique, et qui nous semble aujourd'hui la plus belle et la plus
touchante.

 partir de cet aveu qui marque environ le milieu du roman, on peut dire
que l'intrt se partage. Jusqu'alors il est exclusivement concentr sur
la princesse de Clves, car, malgr de jolis traits qui peignent le duc
de Nemours, ainsi cette douceur et cet enjouement qu'inspirent les
premiers dsirs de plaire, ainsi l'air si doux et si soumis avec
lequel il parle  la princesse, Mme de la Fayette n'est pas parvenue
cependant  lui donner la vie; nous ne le sentons pas vraiment amoureux
et malheureux. Il a beau laisser couler quelques larmes sous des saules,
le long d'un petit ruisseau, il n'arrive pas  nous attendrir, et il
demeure  nos yeux un belltre assez froid. Peut-tre mme Mme de la
Fayette nous rpte-t-elle trop souvent qu'il est admirablement bien
fait, et l'on pardonne  Mme de Svign de s'tre moque de ses belles
jambes. C'est au prince de Clves que nous allons dsormais nous
attacher, et,  cette occasion, il faut faire  Mme de la Fayette
l'honneur d'une dcouverte littraire qui lui revient tout entire: elle
a invent le mari. Avant elle le mari tait un personnage sacrifi: le
roman ne lui faisait mme pas l'honneur de s'occuper de lui; il ne
jouait de rle que dans les fabliaux, dans les contes, dans les pices
de thtre, et ce rle tait toujours un rle ridicule. Il tait le
seigneur au bahut des _Cent Nouvelles nouvelles_, le messire Artus de La
Fontaine, le Sganarelle ou le George Dandin de Molire, c'est--dire un
butor ou un bent, et toujours un sot, dans tous les sens du mot. Mme de
la Fayette arrive, et nous le fait apparatre sous un tout autre aspect.
Rien de plus noble et de plus touchant que l'attitude du prince de
Clves quand il reoit l'trange confidence de sa femme. Ayez piti de
moi, madame, lui dit-il; j'en suis digne, et pardonnez si dans les
premiers moments d'une affliction comme la mienne je ne rponds pas
comme je dois  un procd comme le vtre. Vous me paraissez plus digne
d'estime et d'admiration, que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au
monde, mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais
t. Vous m'avez donn de la passion ds le premier moment que je vous
ai vue; vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'teindre, elle dure
encore: je n'ai jamais pu vous donner de l'amour, et je vois que vous
craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme
heureux qui vous donne cette crainte? Depuis quand vous plat-il?
Qu'a-t-il fait pour vous plaire? Quel chemin a-t-il trouv pour aller 
votre coeur? Je m'tais consol en quelque sorte de ne l'avoir pas touch
par la pense qu'il tait incapable de l'tre. Cependant un autre a fait
ce que je n'ai pu faire! J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et
celle d'un amant: mais il est impossible d'avoir celle d'un mari aprs
un procd comme le vtre. Il est trop noble pour ne pas donner une
sret entire, il me console mme comme votre amant. La confiance et la
sincrit que vous avez pour moi sont d'un prix infini, vous m'estimez
assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu.

Mais il ne saurait longtemps se maintenir  cette hauteur qui est
au-dessus de la nature humaine, et Mme de la Fayette nous montre, avec
un art admirable, toutes les variations de sentiments par lesquels il
passe avant d'en arriver  la jalousie la plus aigu. Il s'ingnie
d'abord  dcouvrir l'homme que sa femme aime, se figurant qu'il sera
peut-tre moins malheureux quand sa jalousie aura pris corps; puis,
quand il sait que c'est M. de Nemours, il lui parat impossible qu'elle
rsiste longtemps aux sductions d'un gentilhomme aussi accompli. Il la
souponne, il la presse de questions; quoi qu'elle fasse et de quelque
faon qu'elle se conduise vis--vis de M. de Nemours, sa conduite lui
parat rprhensible, et il en arrive  lui reprocher ce dont il devrait
lui tre reconnaissant.

Pourquoi des distinctions? dit-il  la princesse en apprenant qu'elle a
refus de recevoir M. de Nemours. Pourquoi ne vous est-il pas comme un
autre? Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue! Pourquoi lui
laissez-vous voir que vous la craignez? Pourquoi lui faites-vous
connatre que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur
lui? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il
distingue vos rigueurs de l'incivilit? Mais pourquoi faut-il que vous
ayez des rigueurs pour lui? _D'une personne comme vous, madame, tout est
des faveurs, hors l'indiffrence._

En quels termes, avec quelle mesure, galement, il fait reproche  sa
femme lorsqu'il se sent  la veille de mourir, croyant qu'il a t
tromp par elle: Je mritais votre coeur, lui dit-il, je meurs sans
regret puisque je n'ai pu l'avoir, et que je ne puis plus le dsirer.
Et quand Mme de Clves est parvenue  le dtromper et  lui prouver son
innocence, je sais peu de choses aussi touchantes que les dernires
paroles qu'il lui adresse: Je me sens si proche de la mort que je ne
veux rien voir de ce qui me pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez
clairci trop tard, mais je me sens toujours un soulagement d'emporter
la pense que vous tes digne de l'estime que j'ai eue pour vous. Je
vous prie que je puisse avoir encore la consolation de croire que ma
mmoire vous sera chre et que, s'il et dpendu de vous, vous eussiez
eu pour moi les sentiments que vous avez pour un autre. M. de Clves
nous parat tellement plus digne d'amour que le duc de Nemours que nous
en voulons un peu  la princesse de prfrer  un aussi galant homme un
aussi fade gentilhomme. Il est le premier type du mari sympathique, et
c'est l un personnage que nous avons vu souvent reparatre dans des
oeuvres postrieures. On retrouve quelques-uns de ses traits dans le
baron de Wolmar de la _Nouvelle Hlose_, lorsque, devenu le mari de
Julie, il reste le confident ou plutt le tmoin de l'amour qu'elle
conserve pour Saint-Preux. Mais Wolmar est un prince de Clves pdant,
gourm et jouant,  tout prendre, un rle assez ridicule. La
ressemblance est plus frappante avec certains personnages du thtre de
M. Alexandre Dumas, dont, soit dit en passant, les maris ont
gnralement eu  se louer, avec Claude ou plutt avec le commandant
Montaiglin de _Monsieur Alphonse_, et, encore, pour parler d'oeuvres tout
 fait rcentes, avec le mari de _Crime d'amour_ qui joue un rle si
noble par comparaison avec l'amant.

Je ne voudrais pas abuser de ces rapprochements avec des oeuvres
contemporaines, mais il en est encore un dont je ne puis me dfendre.
J'ai fait voir combien cette scne de l'aveu avait paru extraordinaire
aux contemporains de Mme de la Fayette, et quelles discussions elle
avait suscites. C'tait une des critiques sur lesquelles insistait le
plus l'auteur des _Lettres  la marquise_. Cependant il concdait que
cet endroit ferait un bel effet sur le thtre. Valincour, puisque
c'est lui qui est l'auteur des lettres, ne savait pas si bien dire, et
nous avons vu, deux sicles plus tard, tout l'effet qu'un dramaturge de
gnie peut tirer d'un aveu conjugal. La scne du _Supplice d'une femme_
o l'pouse adultre tend brusquement  son mari la lettre qui contient
la preuve de sa faute est un des effets de thtre les plus puissants
dont notre gnration ait gard le souvenir. Assurment ni M. Alexandre
Dumas, ni M. de Girardin (pour la part qui doit lui rester dans la
pice) n'y ont pens, mais il est curieux que l'ide premire d'un effet
de scne aussi moderne appartienne pour moiti  Mme de la Fayette et 
Valincour.

Je n'ai point encore signal ce qui marque la supriorit vritable de
la _Princesse de Clves_ non seulement sur _Zayde_ et la _Princesse de
Montpensier_, mais sur d'autres romans o les ardeurs de la passion et
les troubles de la jalousie sont peints avec une force gale ou, si l'on
veut, suprieure. Ce qui en fait la raret, la Harpe nous l'a dit tout 
l'heure, c'est que jamais l'amour combattu par le devoir n'a t peint
avec plus de dlicatesse. Mais est-ce assez dire que parler de
dlicatesse et ne faut-il pas ajouter encore de pathtique? En effet
l'emploi mesur des mots n'enlve rien  la force des sentiments. Toute
voile qu'elle est sous les nuances du langage, la passion court 
travers toutes ces pages. L'accent en est tout autre que celui des deux
oeuvres prcdentes. Chez l'auteur de la _Princesse de Clves_ on sent la
femme qui a aim, et qui sait ce dont elle parle, car elle a lutt et
souffert. On sent qu'elle raconte le roman de sa vie, et que tout  la
fois elle confesse sa faiblesse et rend tmoignage  sa vertu. Ces
combats qu'elle peint, ils se sont passs dans son coeur; ces
objurgations que la princesse de Clves s'adresse en son particulier,
maintes fois elle a d se les rpter  elle-mme, Quand je pourrais
tre contente de sa passion, qu'en veux-je faire? veux-je la souffrir?
veux-je y rpondre? veux-je m'engager dans une galanterie? veux-je
manquer  M. de Clves? _Veux-je me manquer  moi-mme?_ et veux-je
enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne
l'amour? Combien de fois Mme de la Fayette n'a-t-elle pas d se tenir
ce langage; mais combien de fois n'a-t-elle pas d s'avouer ce que
s'avouait aussi Mme de Clves: Je suis vaincue et surmonte par une
inclination qui m'entrane malgr moi. Toutes mes rsolutions sont
inutiles; je pensais hier tout le contraire de ce que je pense
aujourd'hui, et je fais aujourd'hui tout le contraire de ce que je
rsolus hier. Mais si sa dfaite avait t complte, si son inclination
l'avait fait manquer  l'honneur, elle n'aurait point su peindre comme
elle l'a fait la rsistance que Mme de Clves oppose moins au duc de
Nemours qu' elle-mme, ni la sublimit de vertu et le scrupule excessif
qui l'empchent, devenue libre, d'accepter la main que le duc lui offre.
Mme de la Fayette tait trop vraie, suivant l'expression de la
Rochefoucauld, pour s'idaliser au del d'une certaine mesure aux dpens
de la vrit dans un roman o elle avait mis une part d'elle-mme.
J'ajoute qu'elle n'avait pas pour cela assez d'imagination. Elle en
donna bien la preuve lorsque, voulant justifier, au point de vue de la
vraisemblance, l'aveu de la princesse de Clves  son mari, elle essaya,
dans une petite nouvelle intitule la _Comtesse de Tende_, de montrer la
ncessit o une femme peut se trouver rduite d'avouer  son mari une
faute bien autrement grave. Elle ne fit qu'une oeuvre mdiocre, sans
vraisemblance, sans vie, o l'on ne trouve rien qui soit comparable  la
_Princesse de Clves_. Mme de la Fayette n'avait pas en elle une source
perptuellement jaillissante d'o coult  gros bouillons, comme chez
une George Sand et une George Eliot, un flot de crations incessantes;
elle n'tait point une _romancire_ capable de mettre sur pied des tres
qu'elle n'aurait point observs, ou d'inventer des aventures qui ne se
seraient point passes sous ses yeux. Elle tait une femme du monde,
doue d'un don naturel pour crire,  laquelle une fois dans sa vie les
troubles de son coeur ont donn presque du gnie.

S'il fallait achever de dmontrer la part d'inspiration personnelle qui
fait le charme et le pathtique de la _Princesse de Clves_, j'en
trouverais une nouvelle preuve dans les mobiles qui dictent la conduite
et qui fortifient la courageuse austrit de l'hrone. Nous avons vu
dans la biographie de Mme de la Fayette qu'avant l'poque o elle entra
en relations avec Du Guet (c'est--dire avant la mort de la
Rochefoucauld), elle parat s'en tre tenue  l'observance extrieure
des prescriptions religieuses, mais qu'elle n'tait ni dvote ni mme
pieuse. Or cet tat parat rpondre exactement  celui que Mme de la
Fayette dpeint chez la princesse de Clves. Sans doute Mme de Clves
est chrtienne; mais il est assez remarquable que pas une seule fois
dans la lutte qu'elle soutient contre elle-mme, elle n'appelle  son
aide un secours surnaturel. Pas une prire, pas un acte de foi. Un
romancier de nos jours qui voudrait peindre une femme vertueuse et point
philosophe mettrait incessamment dans sa bouche le nom de Dieu. Ce nom
ne se trouve pas une seule fois dans toute l'oeuvre de Mme de la Fayette.
Quand Mme de Chartres, sur son lit de mort, adresse  sa fille ses
recommandations dernires, elle lui demande de songer  ce qu'elle se
doit  elle-mme, et de penser qu'elle va perdre cette rputation
qu'elle s'est acquise; elle lui fait voir les malheurs d'une galanterie,
mais elle n'ajoute pas une seule considration religieuse. Les
exhortations que Mme de Clves s'adresse  elle-mme sont inspires du
mme esprit. Elle parle toujours de sa rputation, de sa dignit, de sa
vertu, mais vertu au sens antique, _virtus_. On dirait la Pauline de
Corneille, mais la Pauline d'avant le cinquime acte, la femme d'honneur
qui n'est pas chrtienne. Il est vrai que pour chapper aux poursuites
du duc de Nemours elle entre dans une maison religieuse, sans faire de
voeux cependant, mais ce qui parat l'y dterminer c'est moins la ferveur
qu'une sorte de dtachement philosophique, moins l'amour de Dieu que
cette vue si longue et prochaine de la mort qui fait voir les choses de
cette vie de cet oeil si diffrent dont on les voit dans la sant. Si
elle renonce  l'amour, c'est parce que les passions et les engagements
du monde lui parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des
vues plus grandes et plus loignes. La foi peut y tre; la pit n'y
est pas, et si je ne craignais de forcer ma pense, je dirais que Mme de
la Fayette a crit, sans assurment y songer, le roman de la vertu
purement humaine. Mais peut-tre est-ce  cause de cela que ce roman
agit si fortement sur les mes, sur toutes les mes, car si les plus
heureuses, celles qui s'abreuvent  la source divine, n'y trouvent rien
qui blesse leurs sentiments, si elles sont mme en droit de dire qu'un
fonds d'ducation et de prparation chrtiennes peut seul conduire 
cette sublimit de sacrifice, les autres, celles qui empruntent leur
courage  la seule dignit et au seul respect d'elles-mmes, y trouvent
encore un encouragement et un appui. Aussi, pour les unes comme pour les
autres, la lecture de la _Princesse de Clves_ sera-t-elle toujours d'un
grand rconfort. Oui, petit livre qui, depuis deux sicles, as t mani
par de si douces mains, soit revtu de la couverture modeste sous
laquelle tu parus pour la premire fois, soit par par le luxe moderne
d'une reliure lgante, tu mrites d'tre rang parmi ces oeuvres bnies,
devenues trop rares de nos jours, qui servent  entretenir le culte du
beau moral, et tu demeureras toujours le brviaire des mes qui sont 
la fois passionnes mais dlicates, faibles mais fires. Qui sait en
effet, qui peut savoir  combien de ces mes tu es venu en aide, en leur
murmurant  l'oreille ces mots qui pntrent, et o l'on croit entendre
inopinment la voix de la conscience! Aussi bien peut-tre que tel
sermon de Bourdaloue _sur les amitis sensibles et prtendues
innocentes_, aussi bien que telles austres leons d'un prtre de nos
jours, tu as su dire  quelques-unes d'entre elles les paroles dont
elles avaient besoin, car tu leur as fait entendre que la vertu peut
trouver sa fin en elle-mme, et goter sa rcompense dans l'austre
jouissance du devoir accompli. Et si l'idal que tu leur as propos peut
paratre au-dessus de l'humaine nature, si nous ne pouvons nous empcher
de trouver avec Nemours que celle que tu nous as fait aimer avec lui
sacrifie un bonheur permis  un fantme de devoir, eh bien, sois bni
encore pour cette exagration mme, car l'humanit et la jeunesse
surtout n'atteindraient pas au devoir si elles ne visaient d'abord
au-dessus, comme le projectile qui ne parviendrait pas jusqu' un but
loign s'il ne commenait par s'lever plus haut. Merci donc  toi pour
avoir propos comme idal le sacrifice  l'amour et l'hrosme  la
vertu.

C'est le propre des belles oeuvres ou mme tout simplement des oeuvres qui
ont eu du succs de susciter des imitations. Notre littrature est ainsi
encombre de pastiches, que ce soient de fausses _Nouvelles Hloses_,
ou de fausses _Llia_, dont le plus grand nombre reproduisent les
dfauts de leurs modles sans en avoir les qualits. La _Princesse de
Clves_ ne pouvait chapper  cette loi. Cependant, et prcisment
peut-tre  cause de la raret de l'oeuvre qui en rend l'imitation
difficile, on peut dire qu'elle n'a pas trop  se plaindre. Sans doute
on peut rattacher si l'on veut  la _Princesse de Clves_ tous les
romans de la fin du sicle dernier ou du commencement de celui-ci o des
femmes aimables et spirituelles, qui avaient ou se croyaient le don
d'crire, ont peint le monde o elles vivaient et les aventures dont
elles avaient t tmoins. Les _Lettres de Lausanne_, _Adle de
Snanges_, _Eugne de Rothelin_, _douard_, et mme la _Marchale
d'Aubemer_, ou, si l'on prfre les noms des auteurs  ceux des oeuvres,
Mmes de Charrire, de Souza, de Duras, et mme Mme de Boigne, se sont
toutes, on peut le dire, inspires plus ou moins de Mme de la Fayette,
et ont copi en elle ce que j'ai cru pouvoir appeler le peintre des
moeurs lgantes. Dans cet ordre d'ides, on pourrait mme dire qu'elle
n'a fait que trop d'lves. Mais, la _Princesse de Clves_ a eu
galement une descendance plus choisie: c'est celle des romans dont
l'intrt se tire de la lutte entre la passion et le devoir, et qui
donnent la victoire  la vertu. Les oeuvres de cette nature sont rares
dans notre littrature; mais, Dieu merci! elle n'en est pas cependant
compltement dpourvue. Je n'en veux citer qu'un exemple, c'est cette
admirable histoire de _Dominique_ o Fromentin a su allier les qualits
du peintre  celles du romancier, et la profondeur d'analyse d'un
Bourget  l'art descriptif d'un Loti. Assurment la ressemblance est
lointaine. Dominique n'a point l'lgance du duc de Nemours. M. de
Nivre n'a rien de commun avec M. de Clves, et Madeleine, surtout, n'a
point la rserve ni la fiert de la princesse. Ce n'est point un
scrupule aussi rare et aussi dlicat qui la pousse lorsque, encore
enchane dans les liens du mariage, elle se spare pour toujours de
Dominique, le lendemain du jour o elle a failli s'abandonner  lui.
Mais il est impossible cependant de lire leur dernire entrevue sans que
la pense se reporte  la dernire Conversation de la princesse de
Clves avec le duc de Nemours:

Mon pauvre ami! me dit-elle, il fallait en venir l. Si vous saviez
combien je vous aime! Je ne vous l'aurais pas dit hier; aujourd'hui cela
peut s'avouer, puisque c'est le mot dfendu qui nous spare. Elle,
extnue tout  l'heure, elle avait retrouv je ne sais quelle ressource
de vertu qui la raffermissait  mesure. Je n'en avais plus aucune: elle
ajouta, je crois, une ou deux paroles que je n'entendis pas; puis elle
s'loigna doucement comme une vision qui s'vanouit, et je ne la revis
plus, ni ce soir-l, ni le lendemain, ni jamais.

Toutes ces ressemblances sont au reste, je le reconnais, cherches de
trs loin. En ralit la _Princesse de Clves_ est une oeuvre unique, qui
n'a point de pareille, qui n'en aura jamais. Elle est venue au monde
pendant ces vingt-cinq premires annes qui ont suivi la majorit de
Louis XIV et qui marquent la plus belle poque de notre histoire, temps
unique o la France encore prise de son jeune roi assurait ses
frontires naturelles sans aspirer  les dpasser, o Cond et Turenne
commandaient ses armes, o Bossuet arrachait des larmes aux courtisans
en prononant l'oraison funbre de Madame, o Racine faisait couler les
pleurs d'Andromaque et traduisait les fureurs de Phdre, o Molire
peignait la jalousie d'Alceste et la coquetterie de Climne. La
_Princesse de Clves_ apparat comme une perle au milieu de cet crin de
pierres prcieuses, mais c'est la perle de grand prix dont les reflets
roses et iriss joignent l'clat  la douceur, ou plutt c'est la fleur
d'un temps et de la nouveaut florissante d'un rgne: _novitas florida
regni_. Pour la produire, il fallait une cour et une France
aristocratiques, comme la cour et la France de Louis XIV. Saluons ces
grces que nous ne verrons plus; mais puisqu'elle n'est point fltrie
respirons le parfum de la fleur qui nous fait rver  ce temps radieux,
et admirons sa fracheur ternelle.




APPENDICE


Marie-Madeleine Motier, marquise de la Fayette, fille d'Armand, marquis
de la Fayette, et d'Anne-Madeleine de Marillac, pousa, le 13 avril
1706, Charles-Louis-Bretagne de la Trmolle, prince de Tarente, duc de
Thouars, septime duc de la Trmolle. Elle mourut  vingt-six ans.

Le duc de la Trmolle, chef actuel de cette illustre maison, descend
directement de ce mariage. Il est donc par consquent le seul hritier
direct de la comtesse de la Fayette, la branche des la Fayette 
laquelle appartenait le clbre gnral et qui s'est teinte rcemment
en la personne d'Edmond de la Fayette, snateur de la Haute-Loire, tant
une branche collatrale. Le duc de la Trmolle, en sa qualit
d'hritier direct, possde, non point hlas les papiers de Mme de la
Fayette qui n'en a point laiss, mais les papiers de son fils l'abb.

Ces papiers sont par eux-mmes peu intressants. Ce ne sont que des
papiers d'affaires, contrats, inventaires, transactions, qui viennent
presque tous de l'tude de matre Levasseur, notaire au Chtelet de
Paris. Si je n'avais trouv dans l'intitul de l'inventaire dress aprs
la mort du comte de la Fayette la date de sa mort qui avait jusqu'
prsent chapp  toutes les recherches, je n'aurais mme point signal
l'existence de ces papiers.

Par une particularit assez curieuse et qui ajoute encore au mystre de
la vie de M. de la Fayette, il n'est fait mention dans aucun de ces
actes du lieu de son dcs.--Impossible de sombrer plus compltement
puisqu'on ne sait ni comment il a vcu, ni o il est mort, et cette
singularit me confirme encore dans la pense que cette vie mystrieuse
a t trouble par quelque drame qui a brusquement rompu le lien
conjugal (au point de vue moral s'entend), et qui aux yeux de Mme de la
Fayette elle-mme et de ses amis a fait de son mari une sorte de mort
vivant dont on ne parlait plus.

De quelques-uns de ces papiers il rsulte cependant que la majeure
partie de la vie de M. de la Fayette s'est passe  la campagne, soit en
son chteau de Naddes, soit en son chteau d'Espinasse. Il parat avoir
t assez processif,  en juger par d'assez nombreuses difficults qu'il
eut avec ses voisins, dont quelques-unes se rglrent de son vivant par
des transactions, mais dont les autres laissrent beaucoup d'embarras 
Mme de la Fayette et firent d'elle pendant quelques annes une vritable
plaideuse et une habitue de la Grand'Chambre. Mme de la Fayette ne fit
que dfendre la fortune de ses enfants qui lui en surent beaucoup de
gr, et il est assez trange, soit dit en passant, qu'on lui en ait fait
reproche.

Les autres pices qui peuvent prsenter quelque intrt, sont d'abord le
contrat de mariage de Mme de la Fayette elle-mme. Marie-Madeleine
Pioche de la Vergne adopta dans son contrat de mariage la coutume de la
ville et vicomt de Paris, qui tait et qui est encore le rgime de la
communaut rduite aux acquts. Elle mettait dans la communaut dix
mille livres, son mari vingt mille, le surplus de leurs biens restant
propre. Le mari constituait  sa femme une rente de survie de quatre
mille livres. Rien de particulier dans les autres stipulations du
contrat.

Vient ensuite, comme pice intressante, un rglement d'intrts
intervenu entre Mme de la Fayette, et Mme de Svign, pour une somme de
huit mille sept livres qui tait due  Mme de la Fayette sur la
succession du chevalier Renauld de Svign, qui tait  la fois son beau
pre et l'oncle du mari de la marquise. Une partie de la fortune du
chevalier qui venait de sa femme Mme de la Vergne, revint  la comtesse
de la Fayette. L'autre partie revint aux Svign. De l, un rglement de
comptes entre les deux, amies, intressant surtout pour les amateurs
d'autographes parce qu'il porte leurs deux signatures.

Enfin je signalerai l'inventaire dress  la mort de l'abb comte de la
Fayette lui-mme. J'ai cherch dans l'inventaire des livres s'il tait
question de l'exemplaire des _Maximes_ dont j'ai parl et je n'ai rien
trouv. Mais le catalogue complet de la bibliothque n'est pas donn, il
s'en faut. Il n'est pas fait mention non plus de manuscrits provenant de
Mme de la Fayette. On sait que l'abb est accus d'avoir gar plusieurs
cahiers des Mmoires de la cour de France et mme un roman manuscrit
intitul _Caraccio_ qui aurait figur dans la bibliothque du duc de la
Vallire. Cependant le catalogue de cette clbre bibliothque, publi
il est vrai en 1787, par Nizon, n'en fait pas mention. Le crime n'est
donc pas prouv, et il n'est pas sr que le roman ait jamais t crit.
Si vraiment l'abb est coupable, faut-il lui en vouloir?--Je ne le crois
pas. Mieux vaut peut-tre que Mme de la Fayette demeure exclusivement 
nos yeux l'auteur de la _Princesse de Clves_.

En rsum, ces papiers sont, comme on le voit, peu intressants, et
cependant c'est presque avec motion que je les ai tenus entre les
mains. Leur scheresse et leur aridit mme donnent en effet une vie
singulire aux personnages qu'ils concernent, en nous les montrant
mls, comme nous, aux incidents vulgaires de la vie. Except le duc de
la Trmolle, si digne par sa connaissance des choses du pass et son
rudition de veiller sur ce dpt, personne, je crois, ne les avait
manis avant moi, car sur plus d'une page la poudre tait encore colle
 l'encre. Ce n'est pas sans regrets que je l'ai fait tomber, et que
j'ai ajout une destruction de plus  toutes celles qui sont l'ouvrage
de la vie. Cependant les papiers eux-mmes sont  l'abri du pril, et si
Mme de la Fayette trouve au XXe sicle quelque nouveau biographe, il
pourra encore les consulter et en tirer peut-tre plus de parti qu'une
communication tardive (due  ma seule ngligence) ne m'a permis de le
faire. Ainsi les passions s'teignent, les tres passent, les socits
disparaissent, les monarchies s'croulent, mais les actes notaris
demeurent, et de tout ce que cre l'homme une feuille de papier est
encore ce qu'il y a de plus durable.




LES PORTRAITS DE MADAME DE LA FAYETTE


Il existe au Cabinet des Estampes treize gravures ou lithographies
reprsentant Mme de la Fayette. Ces gravures ou lithographies n'ont
aucune ressemblance les unes avec les autres. On dirait deux ou trois
personnes diffrentes. Plusieurs ont un caractre absolument
conventionnel, et rappellent tous les portraits de grand'mres ou de
grand'tantes qu'on conserve dans les chteaux de province. Cependant il
y a un peintre qui parat avoir t le peintre favori de Mme de la
Fayette: c'est Ferdinand, car il a reproduit ses traits jusqu' quatre
fois,  diffrents ges de la vie. Tous ces portraits reprsentent Mme
de la Fayette avec un nez un peu prominent et des joues un peu
tombantes, ce qui ne donne pas grand agrment  sa figure. Mais cette
sincrit mme du peintre, et cette constante et consciencieuse
reproduction de deux traits assez dsobligeants donnent  penser qu'il
faisait ressemblant. C'est ce qui m'a dtermin  reproduire celui de
ces portraits qui est le plus agrable, et o Mme de la Fayette est
reprsente encore dans sa jeunesse. Peut-tre ce portrait ne
plaira-t-il pas beaucoup, mais la vrit l'emporte, comme disait M. de
Talleyrand. Je dois ajouter pour ma justification qu'except le cardinal
de Retz, qui,  la vrit, s'y connaissait, personne n'a jamais dit que
Mme de la Fayette fut jolie.




NOTES


[1: Voir l'Appendice.]

[2: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 septembre 1890, un
article intitul: _ propos d'un exemplaire des_ Maximes.]

[3: L'dition publie par Barbin en 1693 n'ayant paru que quelques mois
aprs la mort de Mme de la Fayette, il faut supposer, ce qui n'a du
reste rien d'improbable, que Barbin lui envoyait les preuves.]

[4: Le duc de la Trmolle, chef actuel de cette illustre maison, est le
descendant direct de Mme de la Fayette, et possde un certain nombre de
papiers qui viennent d'elle.]

[5: Cette maxime figure en effet pour la premire fois dans l'dition de
1678.]






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Le Comte d' Haussonville

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page at http://pglaf.org

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Literary Archive Foundation

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