Project Gutenberg's Les petites filles modles, by comtesse de Sgur

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Title: Les petites filles modles

Author: comtesse de Sgur

Illustrator: Charles Albert d' Arnoux

Release Date: February 26, 2011 [EBook #35404]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES FILLES MODLES ***




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  Les mots entours de = sont en gras dans l'original.




LES

PETITES FILLES

MODLES




  OUVRAGES DU MME AUTEUR

  PUBLIS DANS LA BIBLIOTHQUE ROSE ILLUSTRE

  PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie


  =Nouveaux Contes de Fes=   Un vol. avec 46 grav. d'aprs G. DOR.

  =Les petites Filles modles=
                              Un vol. av. 21 grav. d'aprs BERTALL.

  =Les malheurs de Sophie=    Un vol. av. 48 grav. d'apr. H. CASTELLI.

  =Les Vacances=              Un vol. av. 36 grav. d'aprs BERTALL.

  =Mmoires d'un Ane=         Un vol. av. 75 grav. d'ap. H. CASTELLI.

  =Pauvre Blaise=             Un vol. av. 96 grav. d'ap. H. CASTELLI.

  =La soeur de Gribouille=    Un vol. av. 72 grav. d'ap. H. CASTELLI.

  =Les bons Enfants=          Un vol. avec 70 grav. d'apr. FEROGIO.

  =Les deux Nigauds=          Un vol. av. 76 grav. d'apr. H. CASTELLI.

  =L'Auberge de l'Ange-Gardien=
                              Un vol. av. 75 grav. d'apr. FOULQUIER.

  =Le gnral Dourakine=      Un vol. av. 100 grav. d'apr. . BAYARD.

  =Franois le Bossu=         Un vol. av. 114 grav. d'apr. . BAYARD.

  =Un bon petit Diable=       Un vol. av. 100 grav. d'apr. H. CASTELLI.

  =Comdies et Proverbes=     Un vol. av. 60 grav. d'apr. . BAYARD.

  =Jean qui grogne et Jean qui rit=
                              Un vol. av. 70 grav. d'ap H. CASTELLI.

  =La fortune de Gaspard=     Un vol. avec 32 grav. d'aprs GERLIER.

  =Le Mauvais Gnie=          Un vol. av. 90 grav. d'apr. . BAYARD.

  =Quel amour d'Enfant!=      Un vol. av. 79 grav. d'apr. . BAYARD.

  =Diloy le Chemineau=        Un vol. av. 90 grav. d'apr. H. CASTELLI.

  =Aprs la Pluie le beau Temps=
                              Un vol. av. 128 grav. d'apr. . BAYARD.


  _Prix de chaque volume in-16, broch, 2 25_
    _Reli en percaline rouge, tranches dores, 3 50_

  =Les Actes des Aptres=, un vol. in-8, avec 10 gravures,
     broch. 10 fr.
     Reli en demi-chagrin, tranches dores. 14 fr.

  =Evangile d'une grand'mre=, dition classique, un vol. in-16,
     cart. 1 50


  55645.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9,  Paris.




  LES
  PETITES FILLES
  MODLES

  PAR

  MME LA COMTESSE DE SGUR
  NE ROSTOPCHINE

  OUVRAGE ILLUSTR DE 21 VIGNETTES

  PAR BERTALL

  NOUVELLE DITION

  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

  1906

  Droits de traduction et de reproduction rservs.




PRFACE


_Mes_ =Petites filles modles= _ne sont pas une cration; elles existent
bien rellement: ce sont des portraits; la preuve en est dans leurs
imperfections mmes. Elles ont des dfauts, des ombres lgres qui font
ressortir le charme du portrait et attestent l'existence du modle.
Camille et Madeleine sont une ralit dont peut s'assurer toute personne
qui connat l'auteur_.


  COMTESSE DE SGUR,
  ne ROSTOPCHINE.




LES

PETITES FILLES MODLES




I

CAMILLE ET MADELEINE


Mme de Fleurville tait la mre de deux petites filles, bonnes,
gentilles, aimables, et qui avaient l'une pour l'autre le plus tendre
attachement. On voit souvent des frres et des soeurs se quereller, se
contredire et venir se plaindre  leurs parents aprs s'tre disputs de
manire qu'il soit impossible de dmler de quel ct vient le premier
tort. Jamais on n'entendait une discussion entre Camille et Madeleine.
Tantt l'une, tantt l'autre cdait au dsir exprim par sa soeur.

Pourtant leurs gots n'taient pas exactement les mmes. Camille, plus
ge d'un an que Madeleine, avait huit ans. Plus vive, plus tourdie,
prfrant les jeux bruyants aux jeux tranquilles, elle aimait  courir,
 faire et  entendre du tapage. Jamais elle ne s'amusait autant que
lorsqu'il y avait une grande runion d'enfants, qui lui permettait de se
livrer sans rserve  ses jeux favoris.

Madeleine prfrait au contraire  tout ce joyeux tapage les soins
qu'elle donnait  sa poupe et  celle de Camille, qui, sans Madeleine,
et risqu souvent de passer la nuit sur une chaise et de ne changer de
linge et de robe que tous les trois ou quatre jours.

Mais la diffrence de leurs gots n'empchait pas leur parfaite union.
Madeleine abandonnait avec plaisir son livre ou sa poupe ds que sa
soeur exprimait le dsir de se promener ou de courir; Camille, de son
ct, sacrifiait son amour pour la promenade et pour la chasse aux
papillons ds que Madeleine tmoignait l'envie de se livrer  des
amusements plus calmes.

Elles taient parfaitement heureuses, ces bonnes petites soeurs, et
leur maman les aimait tendrement; toutes les personnes qui les
connaissaient les aimaient aussi et cherchaient  leur faire plaisir.




II

LA PROMENADE, L'ACCIDENT


Un jour, Madeleine peignait sa poupe; Camille lui prsentait les
peignes, rangeait les robes, les souliers, changeait de place les lits
de poupe, transportait les armoires, les commodes, les chaises, les
tables. Elle voulait, disait-elle, faire leur dmnagement: car ces
dames (les poupes) avaient chang de maison.

MADELEINE.

Je t'assure, Camille, que les poupes taient mieux loges dans leur
ancienne maison; il y avait bien plus de place pour leurs meubles.

CAMILLE.

Oui, c'est vrai, Madeleine; mais elles taient ennuyes de leur vieille
maison. Elles trouvent d'ailleurs qu'ayant une plus petite chambre elles
y auront plus chaud.

MADELEINE.

Oh! quant  cela, elles se trompent bien, car elles sont prs de la
porte, qui leur donnera du vent, et leurs lits sont tout contre la
fentre, qui ne leur donnera pas de chaleur non plus.

CAMILLE.

Eh bien! quand elles auront demeur quelque temps dans cette nouvelle
maison, nous tcherons de leur en trouver une plus commode. Du reste,
cela ne te contrarie pas, Madeleine?

MADELEINE.

Oh! pas du tout, Camille, surtout si cela te fait plaisir.

Camille, ayant achev le dmnagement des poupes, proposa  Madeleine,
qui avait fini de son ct de les coiffer et de les habiller, d'aller
chercher leur bonne pour faire une longue promenade. Madeleine y
consentit avec plaisir; elles appelrent donc lisa.

Ma bonne, lui dit Camille, voulez-vous venir promener avec nous?

LISA.

Je ne demande pas mieux, mes petites; de quel ct irons-nous?

CAMILLE.

Du ct de la grande route, pour voir passer les voitures; veux-tu,
Madeleine?

MADELEINE.

Certainement; et, si nous voyons de pauvres femmes et de pauvres
enfants, nous leur donnerons de l'argent. Je vais emporter cinq sous.

CAMILLE.

Oh oui! tu as raison, Madeleine; moi j'emporterai dix sous.

Voil les petites filles bien contentes; elles courent devant leur
bonne, et arrivent  la barrire qui les sparait de la route; en
attendant le passage des voitures, elles s'amusent  cueillir des fleurs
pour en faire des couronnes  leurs poupes.

Ah! j'entends une voiture, s'crie Madeleine.

--Oui. Comme elle va vite! nous allons bientt la voir.

--coute donc, Camille; n'entends-tu pas crier?

--Non, je n'entends que la voiture qui roule.

Madeleine ne s'tait pas trompe: car, au moment o Camille achevait de
parler, on entendit bien distinctement des cris perants, et, l'instant
d'aprs, les petites filles et la bonne, qui taient restes immobiles
de frayeur, virent arriver une voiture attele de trois chevaux de poste
lancs ventre  terre, et que le postillon cherchait vainement 
retenir.

Une dame et une petite fille de quatre ans, qui taient dans la voiture,
poussaient les cris qui avaient alarm Camille et Madeleine.

A cent pas de la barrire, le postillon fut renvers de son sige, et la
voiture lui passa sur le corps; les chevaux, ne se sentant plus retenus
ni dirigs, redoublrent de vitesse et s'lancrent vers un foss trs
profond, qui sparait la route d'un champ labour. Arrive en face de la
barrire o taient Camille, Madeleine et leur bonne, toutes trois
ples d'effroi, la voiture versa dans le foss, les chevaux furent
entrans dans la chute; on entendit un cri perant, un gmissement
plaintif, puis plus rien.

Quelques instants se passrent avant que la bonne ft assez revenue de
sa frayeur pour songer  secourir cette malheureuse dame et cette pauvre
enfant, qui probablement avaient t tues par la violence de la chute.
Aucun cri ne se faisait plus entendre. Et le malheureux postillon,
cras par la voiture, ne fallait-il pas aussi lui porter secours?

Enfin, elle se hasarda  s'approcher de la voiture culbute dans le
foss. Camille et Madeleine la suivirent en tremblant.

Un des chevaux avait t tu; un autre avait la cuisse casse et faisait
des efforts impuissants pour se relever; le troisime, tourdi et
effray de sa chute, tait haletant et ne bougeait pas.

Je vais essayer d'ouvrir la portire, dit la bonne; mais n'approchez
pas, mes petites: si les chevaux se relevaient, ils pourraient vous
tuer.

Elle ouvre, et voit la dame et l'enfant sans mouvement et couvertes de
sang.

Ah! mon Dieu! la pauvre dame et la petite fille sont mortes ou
grivement blesses.

Camille et Madeleine pleuraient. lisa, esprant encore que la mre et
l'enfant n'taient qu'vanouies, essaya de dtacher la petite fille des
bras de sa mre, qui la tenait fortement serre contre sa poitrine;
aprs quelques efforts, elle parvient  dgager l'enfant, qu'elle retire
ple et sanglante. Ne voulant pas la poser sur la terre humide, elle
demande aux deux soeurs si elles auront la force et le courage
d'emporter la pauvre petite jusqu'au banc qui est de l'autre ct de la
barrire.

Oh oui! ma bonne, dit Camille; donnez-la-nous, nous pourrons la porter,
nous la porterons. Pauvre petite, elle est couverte de sang; mais elle
n'est pas morte, j'en suis sre. Oh non! non, elle ne l'est pas. Donnez,
donnez, ma bonne. Madeleine, aide-moi.

--Je ne peux pas, Camille, rpondit Madeleine d'une voix faible et
tremblante. Ce sang, cette pauvre mre morte, cette pauvre petite morte
aussi, je crois, m'tent la force ncessaire pour t'aider. Je ne puis...
que pleurer.

--Je l'emporterai donc seule, dit Camille. J'en aurai la force, car il
le faut, le bon Dieu m'aidera.

En disant ces mots elle relve la petite, la prend dans ses bras, et,
malgr ce poids trop lourd pour ses forces et son ge, elle cherche 
gravir le foss; mais son pied glisse, ses bras vont laisser chapper
son fardeau, lorsque Madeleine, surmontant sa frayeur et sa rpugnance,
s'lance au secours de sa soeur et l'aide  porter l'enfant; elles
arrivent au haut du foss, traversent la route, et vont tomber puises
sur le banc que leur avait indiqu lisa.

Camille tend la petite fille sur ses genoux; Madeleine apporte de l'eau
qu'elle a t chercher dans un foss; Camille lave et essuie avec son
mouchoir le sang qui inonde le visage de l'enfant, et ne peut retenir un
cri de joie lorsqu'elle voit que la pauvre petite n'a pas de blessure.

Madeleine, ma bonne, venez vite; la petite fille n'est pas blesse,...
elle vit! elle vit,... elle vient de pousser un soupir.... Oui, elle
respire, elle ouvre les yeux.

Madeleine accourt; l'enfant venait en effet de reprendre connaissance.
Elle regarde autour d'elle d'un air effray.

Maman! dit-elle, maman! je veux voir maman!

--Ta maman va venir, ma bonne petite, rpond Camille en l'embrassant. Ne
pleure pas; reste avec moi et avec ma soeur Madeleine.

--Non, non, je veux voir maman; ces mchants chevaux ont emport maman.

--Les mchants chevaux sont tombs dans un grand trou; ils n'ont pas
emport ta maman, je t'assure. Tiens, vois-tu? Voil ma bonne lisa;
elle apporte ta maman qui dort.

La bonne, aide de deux hommes qui passaient sur la route, avait retir
de la voiture la mre de la petite fille. Elle ne donnait aucun signe
de vie; elle avait  la tte une large blessure; son visage, son cou,
ses bras taient inonds de sang. Pourtant son coeur battait encore;
elle n'tait pas morte.

La bonne envoya l'un des hommes qui l'avaient aide avertir bien vite
Mme de Fleurville d'envoyer du monde pour transporter au chteau la dame
et l'enfant, relever le postillon, qui restait tendu sur la route, et
dteler les chevaux qui continuaient  se dbattre et  ruer contre la
voiture.

L'homme part. Un quart d'heure aprs, Mme de Fleurville arrive elle-mme
avec plusieurs domestiques et une voiture, dans laquelle on dpose la
dame. On secourt le postillon, on relve la voiture verse dans le
foss.

La petite fille, pendant ce temps, s'tait entirement remise: elle
n'avait aucune blessure; son vanouissement n'avait t caus que par la
peur et la secousse de la chute.

De crainte qu'elle ne s'effrayt  la vue du sang qui coulait toujours
de la blessure de sa mre, Camille et Madeleine demandrent  leur maman
de la ramener  pied avec elles. La petite, habitue dj aux deux
soeurs, qui la comblaient de caresses, croyant sa mre endormie,
consentit avec plaisir  faire la course  pied.

Tout en marchant, Camille et Madeleine causaient avec elle.

MADELEINE.

Comment t'appelles-tu, ma chre petite?

MARGUERITE.

Je m'appelle Marguerite.

CAMILLE.

Et comment s'appelle ta maman?

MARGUERITE.

Ma maman s'appelle maman.

CAMILLE.

Mais son nom? Elle a un nom, ta maman?

MARGUERITE.

Oh oui! elle s'appelle maman.

MADELEINE, _riant_.

Mais les domestiques ne l'appellent pas maman?

MARGUERITE.

Ils l'appellent madame.

MADELEINE.

Mais, madame qui?

MARGUERITE.

Non, non. Pas madame qui; seulement madame.

CAMILLE.

Laisse-la, Madeleine; tu vois bien qu'elle est trop petite; elle ne sait
pas. Dis-moi, Marguerite, o allais-tu avec ces mchants chevaux qui
t'ont fait tomber dans le trou?

MARGUERITE.

J'allais voir ma tante; je n'aime pas ma tante; elle est mchante, elle
gronde toujours. J'aime mieux rester avec maman... et avec vous,
ajouta-t-elle en baisant la main de Camille et de Madeleine.

Camille et Madeleine embrassrent la petite Marguerite.

MARGUERITE.

Comment vous appelle-t-on?

CAMILLE.

Moi, je m'appelle Camille, et ma soeur s'appelle Madeleine.

MARGUERITE.

Eh bien! vous serez mes petites mamans. Maman Camille et maman
Madeleine.

Tout en causant, elles taient arrives au chteau. Mme de Fleurville
s'tait empresse d'envoyer chercher un mdecin et avait fait coucher
Mme de Rosbourg dans un bon lit. Son nom tait grav sur une cassette
qui se trouvait dans sa voiture, et sur les malles attaches derrire.
On avait band sa blessure pour arrter le sang, et elle reprenait
connaissance par degrs. Au bout d'une demi-heure, elle demanda sa
fille, qu'on lui amena.

Marguerite entra bien doucement, car on lui avait dit que sa maman tait
malade. Camille et Madeleine l'accompagnaient.

Pauvre maman, dit-elle en entrant, vous avez mal  la tte?

--Oui, mon enfant, bien mal.

--Je veux rester avec vous, maman.

--Non, ma chre petite; embrasse-moi seulement, et puis tu t'en iras
avec ces bonnes petites filles; je vois  leur physionomie qu'elles sont
bien bonnes.

--Oh oui! maman, bien bonnes; Camille m'a donn sa poupe; une bien
jolie poupe!... et Madeleine m'a fait manger une tartine de
confitures.

Mme de Rosbourg sourit de la joie de la petite Marguerite, qui allait
parler encore, lorsque Mme de Fleurville, trouvant que la malade s'tait
dj trop agite, conseilla  Marguerite d'aller jouer avec ses deux
petites mamans, pour que sa grande maman pt dormir.

Marguerite, aprs avoir encore embrass Mme de Rosbourg, sortit avec
Camille et Madeleine.




III

MARGUERITE


MADELEINE.

Prends tout ce que tu voudras, ma chre Marguerite; amuse-toi avec nos
joujoux.

MARGUERITE.

Oh! les belles poupes! En voil une aussi grande que moi.... En voil
encore deux bien jolies!... Ah! cette grande qui est couche dans un
beau petit lit! elle est malade comme pauvre maman.... Oh! le beau petit
chien! comme il a de beaux cheveux! on dirait qu'il est vivant. Et le
joli petit ne.... Oh! les belles petites assiettes! des tasses, des
cuillers, des fourchettes! et des couteaux aussi! Un petit huilier, des
salires! Ah! la jolie petite diligence!... Et cette petite commode
pleine de robes, de bonnets, de bas, de chemises aux poupes!... Comme
c'est bien rang!... Les jolis petits livres! Quelle quantit d'images!
il y en a plein l'armoire!

Camille et Madeleine riaient de voir Marguerite courir d'un jouet 
l'autre, ne sachant lequel prendre, ne pouvant tout tenir ni tout
regarder  la fois, en poser un, puis le reprendre, puis le laisser
encore, et, dans son indcision, rester au milieu de la chambre, se
tournant  droite,  gauche, sautant, battant des mains de joie et
d'admiration. Enfin elle prit la petite diligence attele de quatre
chevaux, et elle demanda  Camille et  Madeleine de sortir avec elle
pour mener la voiture dans le jardin.

Elles se mirent toutes trois  courir dans les alles et sur l'herbe;
aprs quelques tours, la diligence versa. Tous les voyageurs qui taient
dedans se trouvrent culbuts les uns sur les autres; une glace de la
portire tait casse.

Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'cria Marguerite en pleurant, j'ai cass
votre voiture, Camille. J'en suis bien fche; bien sr, je ne le ferai
plus.

CAMILLE.

Ne pleure pas, ma petite Marguerite, ce ne sera rien. Nous allons ouvrir
la portire, rasseoir les voyageurs  leurs places, et je demanderai 
maman de faire mettre une autre glace.

MARGUERITE.

Mais si les voyageurs ont mal  la tte, comme maman?

MADELEINE.

Non, non, ils ont la tte trop dure. Tiens, vois-tu, les voil tous
remis, et ils se portent  merveille.

MARGUERITE.

Tant mieux! J'avais peur de vous faire de la peine.

La diligence releve, Marguerite continua  la traner, mais avec plus
de prcaution, car elle avait un trs bon coeur, et elle aurait t
bien fche de faire de la peine  ses petites amies.

Elles rentrrent au bout d'une heure pour dner, et couchrent ensuite
la petite Marguerite, qui tait trs fatigue.




IV

RUNION SANS SPARATION


Pendant que les enfants jouaient, le mdecin tait venu voir Mme de
Rosbourg: il ne trouva pas la blessure dangereuse, et il jugea que la
quantit de sang qu'elle avait perdu rendait une saigne inutile et
empcherait l'inflammation. Il mit sur la blessure un certain onguent de
colimaons, recouvrit le tout de feuilles de laitue qu'on devait changer
toutes les heures, recommanda la plus grande tranquillit, et promit de
revenir le lendemain.

Marguerite venait voir sa mre plusieurs fois par jour; mais elle ne
restait pas longtemps dans la chambre, car sa vivacit et son babillage
agitaient Mme de Rosbourg tout en l'amusant. Sur un coup d'oeil de Mme
de Fleurville, qui ne quittait presque pas le chevet de la malade, les
deux soeurs emmenaient leur petite protge.

Les soins attentifs de Mme de Fleurville remplirent de reconnaissance et
de tendresse le coeur de Mme de Rosbourg; pendant sa convalescence
elle exprimait souvent le regret de quitter une personne qui l'avait
traite avec tant d'amiti.

Et pourquoi donc me quitteriez-vous, chre amie? dit un jour Mme de
Fleurville. Pourquoi ne vivrions-nous pas ensemble? Votre petite
Marguerite est parfaitement heureuse avec Camille et Madeleine, qui
seraient dsoles, je vous assure, d'tre spares de Marguerite; je
serai enchante si vous me promettez de ne pas me quitter.

MADAME DE ROSBOURG.

Mais ne serait-ce pas bien indiscret aux yeux de votre famille?

MADAME DE FLEURVILLE.

Nullement. Je vis dans un grand isolement depuis la mort de mon mari. Je
vous ai racont sa fin cruelle dans un combat contre les Arabes, il y a
six ans. Depuis j'ai toujours vcu  la campagne. Vous n'avez pas de
mari non plus, puisque vous n'avez reu aucune nouvelle du vtre depuis
le naufrage du vaisseau sur lequel il s'tait embarqu.

MADAME DE ROSBOURG.

Hlas! oui; il a sans doute pri avec ce fatal vaisseau: car depuis deux
ans, malgr toutes les recherches de mon frre, le marin qui a presque
fait le tour du monde, nous n'avons pu dcouvrir aucune trace de mon
pauvre mari, ni d'aucune des personnes qui l'accompagnaient. Eh bien,
puisque vous me pressez si amicalement de rester ici, je consens
volontiers  ne faire qu'un mnage avec vous et  laisser ma petite
Marguerite sous la garde de ses deux bonnes et aimables amies.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ainsi donc, chre amie, c'est une chose dcide?

MADAME DE ROSBOURG.

Oui, puisque vous le voulez bien; nous demeurerons ensemble.

MADAME DE FLEURVILLE.

Que vous tes bonne d'avoir cd si promptement  mes dsirs, chre
amie! je vais porter cette heureuse nouvelle  mes filles; elles en
seront enchantes.

Mme de Fleurville entra dans la chambre o Camille et Madeleine
prenaient leurs leons bien attentivement, pendant que Marguerite
s'amusait avec les poupes et leur racontait des histoires tout bas,
pour ne pas empcher ses deux amies de bien s'appliquer.

MADAME DE FLEURVILLE.

Mes petites filles, je viens vous annoncer une nouvelle qui vous fera
grand plaisir. Mme de Rosbourg et Marguerite ne nous quitteront pas,
comme nous le craignions.

CAMILLE.

Comment! maman, elles resteront toujours avec nous?

MADAME DE FLEURVILLE.

Oui, toujours, ma fille, Mme de Rosbourg me l'a promis.

--Oh! quel bonheur! dirent les trois enfants  la fois.

Marguerite courut embrasser Mme de Fleurville, qui, aprs lui avoir
rendu ses caresses, dit  Camille et  Madeleine:

Mes chres enfants, si vous voulez me rendre toujours heureuse comme
vous l'avez fait jusqu'ici, il faut redoubler encore d'application au
travail, d'obissance  mes ordres et de complaisance entre vous.
Marguerite est plus jeune que vous. C'est vous qui serez charges de son
ducation, sous la direction de sa maman et de moi. Pour la rendre bonne
et sage, il faut lui donner toujours de bons conseils et surtout de bons
exemples.

CAMILLE.

Oh! ma chre maman, soyez tranquille; nous lverons Marguerite aussi
bien que vous nous levez. Je lui montrerai  lire,  crire; et
Madeleine lui apprendra  travailler,  tout ranger,  tout mettre en
ordre; n'est-ce pas, Madeleine?

MADELEINE.

Oui, certainement; d'ailleurs elle est si gentille, si douce, qu'elle ne
nous donnera pas beaucoup de peine.

--Je serai toujours bien sage, reprit Marguerite en embrassant tantt
Camille, tantt Madeleine. Je vous couterai, et je chercherai toujours
 vous faire plaisir.

CAMILLE.

Eh bien, ma petite Marguerite, puisque tu veux tre bien sage, fais-moi
l'amiti d'aller te promener pendant une heure, comme je te l'ai dj
dit. Depuis que nous avons commenc nos leons, tu n'es pas sortie; si
tu restes toujours assise, tu perdras tes couleurs et tu deviendras
malade.

MARGUERITE.

Oh! Camille, je t'en prie, laisse-moi avec toi! Je t'aime tant!

Camille allait cder, mais Madeleine pressentit la faiblesse de sa
soeur: elle prvit tout de suite qu'en cdant une fois  Marguerite il
faudrait lui cder toujours et qu'elle finirait par ne faire jamais que
ses volonts. Elle prit donc Marguerite par la main, et, ouvrant la
porte, elle lui dit:

Ma chre Marguerite, Camille t'a dj dit deux fois d'aller te
promener; tu demandes toujours  rester encore un instant. Camille a la
bont de t'couter; mais cette fois nous _voulons_ que tu sortes. Ainsi,
pour tre sage, comme tu nous le promettais tout  l'heure, il faut te
montrer obissante. Va, ma petite; dans une heure tu reviendras.

Marguerite regarda Camille d'un air suppliant; mais Camille, qui sentait
bien que sa soeur avait raison, n'osa pas lever les yeux, de crainte
de se laisser attendrir. Marguerite, voyant qu'il fallait se soumettre,
sortit lentement et descendit dans le jardin.

Mme de Fleurville avait cout, sans mot dire, cette petite scne; elle
s'approcha de Madeleine et l'embrassa tendrement. Bien! Madeleine, lui
dit-elle. Et toi, Camille, courage; fais comme ta soeur. Puis elle
sortit.




V

LES FLEURS CUEILLIES ET REMPLACES


Mon Dieu! mon Dieu! que je m'ennuie toute seule! pensa Marguerite aprs
avoir march un quart d'heure. Pourquoi donc Madeleine m'a-t-elle force
de sortir?... Camille voulait bien me garder, je l'ai bien vu!... Quand
je suis seule avec Camille, elle me laisse faire tout ce que je veux....
Comme je l'aime, Camille!... J'aime beaucoup Madeleine, aussi; mais...
je m'amuse davantage avec Camille. Qu'est-ce que je vais faire pour
m'amuser?... Ah! j'ai une bonne ide: je vais nettoyer et balayer leur
petit jardin.

Elle courut vers le jardin de Camille et de Madeleine, le nettoya,
balaya les feuilles tombes, et se mit ensuite  examiner toutes les
fleurs. Tout  coup l'ide lui vint de cueillir un beau bouquet pour
Camille et pour Madeleine.

Comme elles seront contentes! se dit-elle. Je vais prendre toutes les
fleurs, j'en ferai un magnifique bouquet: elles le mettront dans leur
chambre, qui sentira bien bon!

Voil Marguerite enchante de son ide; elle cueille oeillets,
girofles, marguerites, roses, dahlias, rsda, jasmin, enfin tout ce
qui se trouvait dans le jardin. Elle jetait les fleurs  mesure dans son
tablier dont elle avait relev les coins, les entassait tant qu'elle
pouvait et ne leur laissait presque pas de queue.

Quand elle eut tout cueilli, elle courut  la maison, entra
prcipitamment dans la chambre o travaillaient encore Camille et
Madeleine, et, courant  elles d'un air radieux:

Tenez, Camille, tenez, Madeleine, regardez ce que je vous apporte,
comme c'est beau!

Et, ouvrant son tablier, elle leur fit voir toutes ces fleurs fripes,
fanes, crases.

J'ai cueilli tout cela pour vous, leur dit-elle: nous les mettrons dans
notre chambre, pour qu'elle sente bon!

Camille et Madeleine se regardrent en souriant. La gaiet les gagna 
la vue de ces paquets de fleurs fltries et de l'air triomphant de
Marguerite; enfin elles se mirent  rire aux clats en voyant la figure
rouge, dconcerte et mortifie de Marguerite. La pauvre petite avait
laiss tomber les fleurs par terre; elle restait immobile, la bouche
ouverte, et regardait rire Camille et Madeleine.

Enfin Camille put parler.

O as-tu cueilli ces belles fleurs, Marguerite?

--Dans votre jardin.

--Dans notre jardin! s'crirent  la fois les deux soeurs, qui
n'avaient plus envie de rire. Comment! tout cela dans notre jardin?

--Tout, tout, mme les boutons.

Camille et Madeleine se regardrent d'un air constern et douloureux.
Marguerite, sans le vouloir, leur causait un grand chagrin. Elles
rservaient toutes ces fleurs pour offrir un bouquet  leur maman le
jour de sa fte, qui avait lieu le surlendemain, et voil qu'il n'en
restait plus une seule! Pourtant ni l'une ni l'autre n'eurent le courage
de gronder la pauvre Marguerite, qui arrivait si joyeuse et qui avait
cru leur causer une si agrable surprise.

Marguerite, tonne de ne pas recevoir les remerciements et les baisers
auxquels elle s'attendait, regarda attentivement les deux soeurs, et,
lisant leur chagrin sur leurs figures consternes, elle comprit
vaguement qu'elle avait fait quelque chose de mal, et se mit  pleurer.

Madeleine rompit enfin le silence.

Ma petite Marguerite, nous t'avons dit bien des fois de ne toucher 
rien sans en demander la permission. Tu as cueilli nos fleurs et tu nous
as fait de la peine. Nous voulions donner aprs-demain  maman, pour sa
fte, un beau bouquet de fleurs plantes et arroses par nous.
Maintenant, par ta faute, nous n'avons plus rien  lui donner.

Les pleurs de Marguerite redoublrent.

Nous ne te grondons pas, reprit Camille, parce que nous savons que tu
ne l'as pas fait par mchancet; mais tu vois comme c'est vilain de ne
pas nous couter.

Marguerite sanglotait.

Console-toi, ma petite Marguerite, dit Madeleine en l'embrassant; tu
vois bien que nous ne sommes pas fches contre toi.

--Parce que... vous... tes... trop bonnes,... dit Marguerite, qui
suffoquait; mais... vous... tes... tristes.... Cela... me... fait de
la... peine.... Pardon,... pardon,... Camille,... Madeleine.... Je ne...
le... ferai plus,... bien sr.

Camille et Madeleine, touches du chagrin de Marguerite, l'embrassrent
et la consolrent de leur mieux. A ce moment, Mme de Rosbourg entra;
elle s'arrta tonne en voyant les yeux rouges et la figure gonfle de
sa fille.

Marguerite! qu'as-tu, mon enfant? Serais-tu mchante, par hasard?

--Oh non! madame, rpondit Madeleine; nous la consolons.

MADAME DE ROSBOURG.

De quoi la consolez-vous, chres petites?

MADELEINE.

De..., de....

Madeleine rougit et s'arrta.

Madame, reprit Camille, nous la consolons, nous..., nous...
l'embrassons... parce que..., parce que....

Elle rougit et se tut  son tour.

La surprise de Mme de Rosbourg augmentait.

MADAME DE ROSBOURG.

Marguerite, dis-moi toi-mme pourquoi tu pleures et pourquoi tes amies
te consolent.

--Oh! maman, chre maman, s'cria Marguerite en se jetant dans les bras
de sa mre, j'ai t bien mchante; j'ai fait de la peine  mes amies,
mais c'tait sans le vouloir. J'ai cueilli toutes les fleurs de leur
jardin; elles n'ont plus rien  donner  leur maman pour sa fte, et, au
lieu de me gronder, elles m'embrassent. Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai du
chagrin!

--Tu fais bien de m'avouer tes sottises, ma chre enfant, je tcherai de
les rparer. Tes petites amies sont bien bonnes de ne pas t'en vouloir.
Sois indulgente et douce comme elles, chre petite, tu seras aime comme
elles et tu seras bnie de Dieu et de ta maman.

Mme de Rosbourg embrassa Camille, Madeleine et Marguerite d'un air
attendri, quitta la chambre, sonna son domestique, et demanda
immdiatement sa voiture.

Une demi-heure aprs, la calche de Mme de Rosbourg tait prte. Elle y
monta et se fit conduire  la ville de Moulins, qui n'tait qu' cinq
kilomtres de la maison de campagne de Mme de Fleurville.

Elle descendit chez un marchand de fleurs, et choisit les plus belles et
les plus jolies.

Ayez la complaisance, monsieur, dit-elle au marchand, de m'apporter
vous-mme tous ces pots de fleurs chez Mme de Fleurville. Je vous ferai
indiquer la place o ils doivent tre plants, et vous surveillerez ce
travail. Je dsire que ce soit fait la nuit, pour mnager une surprise
aux petites de Fleurville.

--Madame peut tre tranquille; tout sera fait selon ses ordres. Au
soleil couchant, je chargerai sur une charrette les fleurs que madame a
choisies, et je me conformerai aux ordres de madame.

--Combien vous devrai-je, monsieur, pour les fleurs et la plantation?

--Ce sera quarante francs, madame; il y a soixante plantes avec leurs
pots, et de plus le travail. Madame ne trouve pas que ce soit trop cher?

--Non, non, c'est trs bien; les quarante francs vous seront remis
aussitt votre ouvrage termin.

Mme de Rosbourg remonta en voiture et retourna au chteau de Fleurville
(c'tait le nom de la terre de Mme de Fleurville). Elle donna ordre 
son domestique d'attendre le marchand  l'entre de la nuit et de lui
faire planter les fleurs dans le petit jardin de Camille et de
Madeleine. Son absence avait t si courte que ni Mme de Fleurville ni
les enfants ne s'en taient aperues.

A peine Mme de Rosbourg avait-elle quitt les petites, que toutes trois
se dirigrent vers leur jardin.

Peut-tre, pensait Camille, restait-il encore quelques fleurs oublies,
seulement de quoi faire un tout petit bouquet.

Hlas! il n'y avait rien: tout tait cueilli. Camille et Madeleine
regardaient tristement et en silence leur jardin vide. Marguerite avait
bien envie de pleurer.

C'est fait, dit enfin Madeleine; il n'y a pas de remde. Nous tcherons
d'avoir quelques plantes nouvelles, qui fleuriront plus tard.

MARGUERITE.

Prenez tout mon argent pour en acheter, Madeleine: j'ai quatre francs!

MADELEINE.

Merci, ma chre petite, il vaut mieux garder ton argent pour les
pauvres.

[Illustration: Ayez la complaisance de m'apporter tous ces pots de
fleurs. (Page 27.)]

MARGUERITE.

Mais si vous n'avez pas assez d'argent, Madeleine, vous prendrez le
mien, n'est-ce pas?

MADELEINE.

Oui, oui, ma bonne petite, sois sans inquitude, ne pensons plus  tout
cela, et prparons notre jardin pour y replanter de nouvelles fleurs.

Les trois petites se mirent  l'ouvrage; Marguerite fut charge
d'arracher les vieilles tiges et de les brouetter dans le bois, Camille
et Madeleine bchrent avec ardeur; elles suaient  grosses gouttes
toutes les trois quand Mme de Rosbourg, revenue de sa course, les
rejoignit au jardin.

Oh! les bonnes ouvrires! s'cria-t-elle. Voil un jardin bien bch!
Les fleurs y pousseront toutes seules, j'en suis sre.

--Nous en aurons bientt, madame, vous verrez.

--Je n'en doute pas, car le bon Dieu rcompensera toujours les bonnes
petites filles comme vous.

La besogne tait finie; Camille, Madeleine et Marguerite eurent soin de
ranger leurs outils, et jourent pendant une heure dans l'herbe et dans
le bois. Alors la cloche sonna le dner, et chacun rentra.

Le lendemain, aprs djeuner, les enfants allrent  leur petit jardin
pour achever de le nettoyer.

Camille courait en avant. Le jardin lui apparut plein de fleurs mille
fois plus belles et plus nombreuses que celles qui y taient la veille.
Elle s'arrta stupfaite; elle ne comprenait pas.

Madeleine et Marguerite arrivrent  leur tour, et toutes trois
restrent muettes de surprise et de joie devant ces fleurs si fraches,
si varies, si jolies.

Enfin, un cri gnral tmoigna de leur bonheur; elles se prcipitrent
dans le jardin, sentant une fleur, en caressant une autre, les admirant
toutes, folles de joie, mais ne comprenant toujours pas comment ces
fleurs avaient pouss et fleuri en une nuit, et ne devinant pas qui les
avait apportes.

C'est le bon Dieu, dit Camille.

--Non, c'est plutt la sainte Vierge, dit Madeleine.

--Je crois que ce sont nos petits anges, reprit Marguerite.

Mme de Fleurville arrivait avec Mme de Rosbourg.

Voici l'ange qui a fait pousser vos fleurs, dit Mme de Fleurville en
montrant Mme de Rosbourg. Votre douceur et votre bont l'ont touche;
elle a t acheter tout cela  Moulins, pendant que vous vous mettiez en
nage pour rparer le mal caus par Marguerite.

On peut juger du bonheur et de la reconnaissance des trois enfants.
Marguerite tait peut-tre plus heureuse que Camille et Madeleine, car
le chagrin qu'elle avait fait  ses amies pesait sur son coeur.

Le lendemain, toutes les trois offrirent un bouquet compos de leurs
plus belles fleurs, non seulement  Mme de Fleurville pour sa fte, mais
aussi  Mme de Rosbourg, comme tmoignage de leur reconnaissance.




VI

UN AN APRS

LE CHIEN ENRAG


Un jour, Marguerite, Camille et Madeleine jouaient devant la maison,
sous un grand sapin. Un grand chien noir qui s'appelait Calino, et qui
appartenait au garde, tait couch prs d'elles.

Marguerite cherchait  lui mettre au cou une couronne de pquerettes que
Camille venait de terminer. Quand la couronne tait  moiti passe, le
chien secouait la tte, la couronne tombait, et Marguerite le grondait.

Mchant Calino, veux-tu te tenir tranquille! si tu recommences, je te
donnerai une tape.

Et elle ramassait la couronne.

Baisse la tte, Calino.

Calino obissait d'un air indiffrent.

Marguerite passait avec effort la couronne  moiti; Calino donnait un
coup de tte: la couronne tombait encore.

Mauvaise bte! entt, dsobissant! dit Marguerite en lui donnant une
petite tape sur la tte.

Au mme moment, un chien jaune, qui s'tait approch sans bruit, donna
un coup de dent  Calino. Marguerite voulut le chasser: le chien jaune
se jeta sur elle et lui mordit la main; puis il continua son chemin la
queue entre les jambes, la tte basse, la langue pendante. Marguerite
poussa un petit cri; puis, voyant du sang  sa main, elle pleura.

Camille et Madeleine s'taient leves prcipitamment au cri de
Marguerite. Camille suivit des yeux le chien jaune; elle dit quelques
mots tout bas  Madeleine, puis elle courut chez Mme de Fleurville.

Maman, lui dit-elle tout bas, Marguerite a t mordue par un chien
enrag.

Mme de Fleurville bondit de dessus sa chaise.

Comment sais-tu que le chien est enrag?

--Je l'ai bien vu, maman,  sa queue tranante,  sa tte basse,  sa
langue pendante,  sa dmarche trottinante; et puis il a mordu Calino et
Marguerite sans aboiement, sans bruit; et Calino, au lieu de se dfendre
ou de crier, s'est tendu  terre sans bouger.

[Illustration: Le chien secouait la tte, la couronne tombait, et
Marguerite le grondait. (Page 33.)]

--Tu as raison, Camille! Quel malheur, mon Dieu! Lavons bien vite les
morsures dans l'eau frache, ensuite dans l'eau sale.

--Madeleine l'a mene dans la cuisine, maman. Mais que faire?

Mme de Fleurville, pour toute rponse, alla avec Camille trouver
Marguerite; elle regarda la morsure, et vit un petit trou peu profond
qui ne saignait plus.

Vite, Rosalie (c'tait la cuisinire), un seau d'eau frache! Donne-moi
ta main, Marguerite! Trempe-la dans le seau. Trempe encore, encore;
remue-la bien. Donne-moi une forte poigne de sel, Camille,... bien....
Mets-le dans un peu d'eau.... Trempe ta main dans l'eau sale, chre
Marguerite.

--J'ai peur que le sel ne me pique, dit Marguerite en pleurant.

--Non, n'aie pas peur: ce ne sera pas grand-chose. Mais, quand mme cela
te piquerait, il faut te tremper la main, sans quoi tu serais trs
malade.

Pendant dix minutes, Mme de Fleurville obligea Marguerite  tenir sa
main dans l'eau sale. S'apercevant de la frayeur de la pauvre enfant,
qui contenait difficilement ses larmes, elle l'embrassa et lui dit:

Ne t'effraye pas, ma petite Marguerite; ce ne sera rien, je pense. Tous
les jours, matin et soir, tu tremperas ta main dans l'eau sale pendant
un quart d'heure; tous les jours tu mangeras deux fortes pinces de sel
et une petite gousse d'ail. Dans huit jours ce sera fini.

--Maman, dit Camille, n'en parlons pas  Mme de Rosbourg, elle serait
trop inquite.

--Tu as raison, chre enfant, dit Mme de Fleurville en l'embrassant.
Nous le lui raconterons dans un mois.

Camille et Madeleine recommandrent bien  Marguerite de ne rien dire 
sa maman, pour ne pas la tourmenter. Marguerite, qui tait obissante et
qui n'tait pas bavarde, n'en dit pas un mot. Pendant huit jours elle
fit exactement ce que lui avait ordonn Mme de Fleurville; au bout de
trois jours sa petite main tait gurie.

Aprs un mois, quand tout danger fut pass, Marguerite dit un jour  sa
maman:

Maman, chre maman, vous ne savez pas que votre pauvre Marguerite a
manqu mourir.

--Mourir, mon amour! dit la maman en riant. Tu n'as pas l'air bien
malade.

--Tenez, maman, regardez ma main. Voyez-vous cette toute petite tache
rouge?

--Oui, je vois bien; c'est un cousin qui t'a pique!

--C'est un chien enrag qui m'a mordue.

Mme de Rosbourg poussa un cri touff, plit et demanda d'une voix
tremblante:

Qui t'a dit que le chien tait enrag? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit
tout de suite?

--Mme de Fleurville m'a recommand de faire bien exactement ce qu'elle
avait dit, sans quoi je deviendrais enrage et je mourrais. Elle m'a
dfendu de vous en parler avant un mois, chre maman, pour ne pas vous
faire peur.

--Et qu'a-t-on fait pour te gurir, ma pauvre petite? Est-ce qu'on a
appliqu un fer rouge sur la morsure?

--Non, maman, pas du tout. Mme de Fleurville, Camille et Madeleine m'ont
tout de suite lav la main  grande eau dans un seau, puis elles me
l'ont fait tremper dans de l'eau sale, longtemps, longtemps; elles
m'ont fait faire cela tous les matins et tous les soirs, pendant une
semaine, et m'ont fait manger, tous les jours, deux pinces de sel et de
l'ail.

Mme de Rosbourg embrassa Marguerite avec une vive motion, et courut
chercher Mme de Fleurville pour avoir des renseignements plus prcis.

Mme de Fleurville confirma le rcit de la petite et rassura Mme de
Rosbourg sur les suites de cette morsure.

Marguerite ne court plus aucun danger, chre amie, soyez-en sre; l'eau
est le remde infaillible pour les morsures des btes enrages; l'eau
sale est bien meilleure encore. Soyez bien certaine qu'elle est
sauve.

Mme de Rosbourg embrassa tendrement Mme de Fleurville; elle exprima
toute la reconnaissance que lui inspiraient la tendresse et les soins de
Camille et de Madeleine, et se promit tout bas de la leur tmoigner  la
premire occasion.




VII

CAMILLE PUNIE


Il y avait  une lieue du chteau de Fleurville une petite fille ge de
six ans, qui s'appelait Sophie. A quatre ans, elle avait perdu sa mre
dans un naufrage; son pre se remaria et mourut aussi peu de temps
aprs. Sophie resta avec sa belle-mre, Mme Fichini; elle tait revenue
habiter une terre qui avait appartenu  M. de Ran, pre de Sophie. Il
avait pris plus tard le nom de Fichini, que lui avait lgu, avec une
fortune considrable, un ami mort en Amrique; Mme Fichini et Sophie
venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si Sophie
tait aussi bonne que Camille et Madeleine.

Un jour que les petites soeurs et Marguerite sortaient pour aller se
promener, on entendit le roulement d'une voiture, et, bientt aprs, une
brillante calche s'arrta devant le perron du chteau; Mme Fichini et
Sophie en descendirent.

Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine; nous sommes bien
contentes de te voir; bonjour, madame, ajoutrent-elles en faisant une
petite rvrence.

--Bonjour, mes petites; je vais au salon voir votre maman. Ne vous
drangez pas de votre promenade; Sophie vous accompagnera. Et vous,
mademoiselle, ajouta-t-elle en s'adressant  Sophie d'une voix dure et
d'un air svre, soyez sage, sans quoi vous aurez le fouet au retour.

Sophie n'osa pas rpliquer; elle baissa les yeux. Mme Fichini s'approcha
d'elle les yeux tincelants:

Vous n'avez pas de langue pour rpondre, petite impertinente!

--Oui, maman, s'empressa de rpondre Sophie.

Mme Fichini jeta sur elle un regard de colre, lui tourna le dos et
entra au salon.

Camille et Madeleine taient restes stupfaites.

Marguerite s'tait cache derrire une caisse d'oranger. Quand Mme
Fichini eut ferm la porte du salon, Sophie leva lentement la tte,
s'approcha de Camille et de Marguerite, et dit tout bas:

Sortons; n'allons pas au salon: ma belle-mre y est.

CAMILLE.

Pourquoi ta belle-mre t'a-t-elle gronde, Sophie? Qu'est-ce que tu as
fait?

SOPHIE.

Rien du tout. Elle est toujours comme cela.

MADELEINE.

Allons dans notre jardin, o nous serons bien tranquilles. Marguerite,
viens avec nous.

SOPHIE, _apercevant Marguerite_.

Ah! qu'est-ce que c'est que cette petite? je ne l'ai pas encore vue.

CAMILLE.

C'est notre petite amie, et une bonne petite fille; tu ne l'as pas
encore vue, parce qu'elle tait malade quand nous avons t te voir et
qu'elle n'a pu venir avec nous; j'espre, Sophie, que tu l'aimeras. Elle
s'appelle Marguerite.

Madeleine raconta  Sophie comment elles avaient fait connaissance avec
Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre coururent
au jardin.

SOPHIE.

Les belles fleurs! Mais elles sont bien plus belles que les miennes. O
avez-vous eu ces magnifiques oeillets, ces beaux graniums et ces
charmants rosiers? Quelle dlicieuse odeur!

MADELEINE.

C'est Mme de Rosbourg qui nous a donn tout cela.

MARGUERITE.

Prenez garde, Sophie: vous crasez un beau fraisier; reculez-vous.

SOPHIE.

Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.

MARGUERITE.

Mais vous crasez les fraises de Camille. Il ne faut pas craser les
fraises de Camille.

SOPHIE.

Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite sotte.

Et, comme Marguerite cherchait  prserver les fraises en tenant la
jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colre et si rudement,
que la pauvre Marguerite alla rouler  trois pas de l.

Aussitt que Camille vit Marguerite par terre, elle s'lana sur Sophie
et lui appliqua un vigoureux soufflet.

Sophie se mit  crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait  les
apaiser. Camille tait toute rouge et toute honteuse. Au mme instant
parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.

Mme Fichini commena par donner un bon soufflet  Sophie, qui criait.

SOPHIE, _criant_.

Cela m'en fait deux; cela m'en fait deux!

MADAME FICHINI.

Deux quoi, petite sotte?

SOPHIE.

Deux soufflets qu'on m'a donns.

MADAME FICHINI, _lui donnant encore un soufflet_.

Tiens, voil le second pour ne pas te faire mentir.

CAMILLE.

Elle ne mentait pas, madame; c'est moi qui lui ai donn le premier.

Mme Fichini regarda Camille avec surprise.

MADAME DE FLEURVILLE.

Que dis-tu, Camille? Toi, si bonne, tu as donn un soufflet  Sophie,
qui vient en visite chez toi?

CAMILLE, _les yeux baisss_.

Oui, maman.

MADAME DE FLEURVILLE, _avec svrit_.

Et pourquoi t'es-tu laiss emporter  une pareille brutalit?

CAMILLE, _avec hsitation_.

Parce que, parce que.... (_Elle lve les yeux sur Sophie, qui la regarde
d'un air suppliant._) Parce que Sophie crasait mes fraises.

MARGUERITE, _avec feu_.

Non, ce n'est pas cela, c'est pour me....

CAMILLE, _lui mettant la main sur la bouche, avec vivacit_.

Si fait, si fait; c'est pour mes fraises. (_Tout bas  Marguerite._)
Tais-toi, je t'en prie.

MARGUERITE, _tout bas_.

Je ne veux pas qu'on te croie mchante, quand c'est pour me dfendre que
tu t'es mise en colre.

CAMILLE.

Je t'en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi jusqu'aprs le dpart de
Mme Fichini.

Marguerite baisa la main de Camille et se tut.

Mme de Fleurville voyait bien qu'il s'tait pass quelque chose qui
avait excit la colre de Camille, toujours si douce; mais elle devinait
qu'on ne voulait pas le raconter, par gard pour Sophie. Pourtant elle
voulait donner satisfaction  Mme Fichini et punir Camille de cette
vivacit inusite; elle lui dit d'un air mcontent:

Montez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne descendrez que pour
dner, et vous n'aurez ni dessert ni plat sucr.

Camille fondit en larmes et se disposa  obir  sa maman; avant de se
retirer, elle s'approcha de Sophie, et lui dit:

Pardonne-moi, Sophie; je ne recommencerai pas, je te le promets.

Sophie, qui au fond n'tait pas mchante, embrassa Camille, et lui dit
tout bas:

Merci, ma bonne Camille, de n'avoir pas dit que j'avais pouss
Marguerite; ma belle-mre m'aurait fouette jusqu'au sang.

Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la maison.
Madeleine et Marguerite pleuraient  chaudes larmes de voir pleurer
Camille. Marguerite avait bien envie d'excuser Camille en racontant ce
qui s'tait pass; mais elle se souvint que Camille l'avait prie de
n'en pas parler.

Mchante Sophie, se disait-elle, c'est elle qui est cause du chagrin de
ma pauvre Camille. Je la dteste.

Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu'on entendit crier
quelques instants aprs; on supposa que sa belle-mre la battait; on ne
se trompait pas: car,  peine en voiture, Mme Fichini s'tait mise 
gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle lui avait tir
fortement les cheveux.

A peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite racontrent 
Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille s'tait emporte contre
Sophie.

Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais elle a
t trs coupable de s'tre laisse aller  une pareille colre. Je lui
permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n'aura ni dessert ni plat
sucr.

Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille, et lui dirent que sa
punition se bornait  ne pas manger de dessert et de plat sucr. Camille
soupira et resta bien triste.

C'est qu'il faut bien avouer que la bonne, la charmante Camille avait un
dfaut: elle tait un peu gourmande; elle aimait les bonnes choses, et
surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-l on devait
servir d'excellentes pches et du raisin que son oncle avait envoys de
Paris. Quelle privation de ne pas goter  cet excellent dessert dont
elle s'tait fait une fte! Elle continuait donc d'avoir les yeux pleins
de larmes.

Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de ne pas
avoir de dessert?

CAMILLE, _pleurant_.

Cela me fait de la peine de voir tout le monde manger le beau raisin et
les belles pches que mon oncle a envoys, et de ne pas mme y goter.

MADELEINE.

Eh bien, ma chre Camille, je n'en mangerai pas non plus, ni de plat
sucr: cela te consolera un peu.

CAMILLE.

Non, ma chre Madeleine, je ne veux pas que tu te prives pour moi; tu en
mangeras, je t'en prie.

MADELEINE.

Non, non, Camille, j'y suis dcide. Je n'aurais aucun plaisir  manger
de bonnes choses dont tu serais prive.

Camille se jeta dans les bras de Madeleine; elles s'embrassrent vingt
fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda  Camille de ne
parler  personne de sa rsolution.

Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait d'en manger, ou
bien j'aurais l'air de vouloir la forcer  te pardonner.

Camille lui promit de n'en pas parler pendant le dner: mais elle
rsolut de raconter ensuite la gnreuse privation que s'tait impose
sa bonne petite soeur: car Madeleine avait d'autant plus de mrite
qu'elle tait, comme Camille, un peu gourmande.

L'heure du dner vint; les enfants taient tristes tous les trois. Le
plat sucr se trouva tre des croquettes de riz, que Madeleine aimait
extrmement.

MADAME DE FLEURVILLE.

Madeleine, donne-moi ton assiette, que je te serve des croquettes.

MADELEINE.

Merci, maman, je n'en mangerai pas.

MADAME DE FLEURVILLE.

Comment! tu n'en mangeras pas, toi qui les aimes tant!

MADELEINE.

Je n'ai plus faim, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.

Tu m'as demand tout  l'heure des pommes de terre, et je t'en ai refus
parce que je pensais aux croquettes de riz, que tu aimes mieux que tout
autre plat sucr.

MADELEINE, _embarrasse et rougissante_.

J'avais encore un peu faim, maman, mais je n'ai plus faim du tout.

Mme de Fleurville regarde d'un air surpris Madeleine, rouge et confuse;
elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui s'agite, dans la crainte
que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit gronde.

Mme de Fleurville se doute qu'il y a quelque chose qu'on lui cache, et
n'insiste plus.

Le dessert arrive; on apporte une superbe corbeille de pches et une
corbeille de raisin; les yeux de Camille se remplissent de larmes; elle
pense avec chagrin que c'est pour elle que sa soeur se prive de si
bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les deux corbeilles des
regards d'envie.

Veux-tu commencer par le raisin ou par une pche, Madeleine? demanda
Mme de Fleurville.

--Merci, maman, je ne mangerai pas de dessert.

--Mange au moins une grappe de raisin, dit Mme de Fleurville de plus en
plus surprise; il est excellent.

--Non, maman, rpondit Madeleine qui se sentait faiblir  la vue de ces
beaux fruits dont elle respirait le parfum; je suis fatigue, je
voudrais me coucher.

--Tu n'es pas souffrante, chre petite? lui demanda sa mre avec
inquitude.

--Non, maman, je me porte trs bien; seulement je voudrais me coucher.

Et Madeleine, se levant, alla dire adieu  sa maman et  Mme de
Rosbourg; elle allait embrasser Camille, quand celle-ci demanda d'une
voix tremblante  Mme de Fleurville la permission de suivre Madeleine.
Mme de Fleurville, qui avait piti de son agitation, le lui permit. Les
deux soeurs partirent ensemble.

Cinq minutes aprs, tout le monde sortit de table; on trouva dans le
salon Camille et Madeleine s'embrassant et se serrant dans les bras
l'une de l'autre. Madeleine quitta enfin Camille et monta pour se
coucher.

Camille tait reste au milieu du salon, suivant des yeux Madeleine et
rptant:

Cette bonne Madeleine! comme je l'aime! comme elle est bonne!

--Dis-moi donc, Camille, demanda Mme de Fleurville, ce qui passe par la
tte de Madeleine. Elle refuse le plat sucr, elle refuse le dessert, et
elle va se coucher une heure plus tt qu' l'ordinaire.

--Si vous saviez, ma chre maman, comme Madeleine m'aime et comme elle
est bonne! Elle a fait tout cela pour me consoler, pour tre prive
comme moi; et elle est alle se coucher parce qu'elle avait peur de ne
pouvoir rsister au raisin, qui tait si beau et qu'elle aime tant!

--Viens la voir avec moi, Camille; allons l'embrasser! s'cria Mme de
Fleurville.

Avant de quitter le salon, elle alla dire quelques mots  l'oreille de
Mme de Rosbourg, qui passa immdiatement dans la salle  manger.

Mme de Fleurville et Camille montrent chez Madeleine qui venait de se
coucher; ses grands yeux bleus taient fixs sur un portrait de Camille,
auquel elle souriait.

Mme de Fleurville s'approcha de son lit, la serra tendrement dans ses
bras et lui dit:

Ma chre petite, ta gnrosit a rachet la faute de ta soeur et
effac la punition. Je lui pardonne  cause de toi, et vous allez toutes
deux manger des croquettes, du raisin et des pches que j'ai fait
apporter.

Au mme moment, lisa la bonne entra, apportant des croquettes de riz
sur une assiette, du raisin et des pches sur une autre. Tout le monde
s'embrassa, Mme de Fleurville descendit pour rejoindre Mme de Rosbourg.
Camille raconta  lisa combien Madeleine avait t bonne; toutes deux
donnrent  lisa une part de leur dessert, et aprs avoir bien caus,
s'tre bien embrasses, avoir fait leur prire de tout leur coeur,
Camille se dshabilla, et toutes deux s'endormirent pour rver
soufflets, gronderies, tendresse, pardon et raisin.




VIII

LES HRISSONS


Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de la maison, assises sur
leurs petits pliants, lorsqu'elles virent accourir Marguerite.

Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir des hrissons
qu'on a attraps; il y en a quatre, la mre et les trois petits.

Camille et Madeleine se levrent promptement et coururent voir les
hrissons, qu'on avait mis dans un panier.

CAMILLE.

Mais on ne voit rien que des boules piquantes; ils n'ont ni tte ni
pattes.

MADELEINE.

Je crois qu'ils se sont rouls en boule, et que leurs ttes et leurs
pattes sont caches.

CAMILLE.

Nous allons bien voir; je vais les faire sortir du panier.

MADELEINE.

Mais ils te piqueront; comment les prendras-tu?

CAMILLE.

Tu vas voir.

Camille prend le panier, le renverse: les hrissons se trouvent par
terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hrissons se droule,
sort sa tte, puis ses pattes; les autres petits font de mme et
commencent  marcher,  la grande joie des petites filles, qui restaient
immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la mre commena aussi  se
drouler lentement et avana un peu la tte. Quand elle aperut les
trois enfants, elle resta quelques instants indcise; puis, voyant que
personne ne bougeait, elle s'allongea tout  fait, poussa un cri en
appelant ses petits et se mit  trottiner pour se sauver.

Les hrissons se sauvent! s'cria Marguerite; les voil qui courent
tous du ct du bois.

Au mme moment le garde accourut.

Eh! eh! dit-il, mes pelotes qui se sont droules! Il ne fallait pas
les lcher, mesdemoiselles; je vais avoir du mal  les rattraper.

Et le garde courut aprs les hrissons, qui allaient presque aussi vite
que lui; dj ils avaient gagn la lisire du bois; la mre pressait et
poussait ses petits. Ils n'taient plus qu' un pas d'un vieux chne
creux dans lequel ils devaient trouver un refuge assur; le garde tait
encore  sept ou huit pas en arrire, ils avaient le temps de se
soustraire au danger qui les menaait, lorsqu'une dtonation se fit
entendre. La mre roula morte  l'entre du chne creux; les petits,
voyant leur mre arrte, s'arrtrent galement.

Le garde, qui avait tir son coup de fusil sur la mre, se prcipita sur
les petits et les jeta dans son carnier.

Camille, Madeleine et Marguerite accoururent.

Pourquoi avez-vous tu cette pauvre bte, mchant Nicaise? dit Camille
avec indignation.

MADELEINE.

Les pauvres petits vont mourir de faim  prsent.

NICAISE.

Pour cela non, mademoiselle; ce n'est pas de faim qu'ils vont mourir: je
vais les tuer.

MARGUERITE, _joignant les mains_.

Oh! pauvres petits! ne les tuez pas, je vous en prie, Nicaise.

NICAISE.

Ah! il faut bien les faire mourir, mademoiselle; c'est mauvais, le
hrisson: a dtruit les petits lapins, les petits perdreaux.
D'ailleurs, ils sont trop jeunes; ils ne vivraient pas sans leur mre.

CAMILLE.

Viens, Madeleine; viens, Marguerite; allons demander  maman de sauver
ces malheureuses petites btes.

Toutes trois coururent au salon, o travaillaient Mme de Fleurville et
Mme de Rosbourg.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Maman, maman, madame, les pauvres hrissons! ce mchant Nicaise va les
tuer! La pauvre mre est morte! Il faut les sauver, vite, vite!

MADAME DE FLEURVILLE.

Qui? Qu'est-ce? Qui tuer? Qui sauver? Pourquoi mchant Nicaise?

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Il faut aller vite. C'est Nicaise. Il ne nous coute pas. Ces pauvres
petits!

MADAME DE ROSBOURG.

Vous parlez toutes trois  la fois, mes chres enfants; nous ne
comprenons pas ce que vous demandez. Madeleine, parle seule, toi qui es
moins agite et moins essouffle.

MADELEINE.

C'est Nicaise qui a tu une mre hrisson; il y a trois petits, il veut
les tuer aussi; il dit que les hrissons sont mauvais, qu'ils tuent les
petits lapins.

CAMILLE.

Et je crois qu'il ment; ils ne mangent que de mauvaises btes.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et pourquoi mentirait-il, Camille?

CAMILLE.

Parce qu'il veut tuer ces pauvres petits, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.

Tu le crois donc bien mchant? Pour avoir le plaisir de tuer de pauvres
petites btes inoffensives, il inventerait contre elles des calomnies!

CAMILLE.

C'est vrai, maman, j'ai tort; mais si vous pouviez sauver ces petits
hrissons? Ils sont si gentils!

MADAME DE ROSBOURG, _souriant_.

Des hrissons gentils? c'est une raret. Mais, chre amie, nous
pourrions aller voir ce qu'il en est et s'il y a moyen de laisser vivre
ces pauvres orphelins.

Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigrent vers le
bois o on avait laiss le garde et les hrissons.

Plus de garde, plus de hrissons, ni morts ni vivants. Tout avait
disparu.

CAMILLE.

O mon Dieu! ces pauvres hrissons! je suis sre que Nicaise les a tus.

MADAME DE FLEURVILLE.

Nous allons voir cela; allons jusque chez lui.

Les trois petites coururent en avant. Elles se prcipitrent avec
imptuosit dans la maison du garde.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

O sont les hrissons? O les avez-vous mis, Nicaise?

Le garde dnait avec sa femme. Il se leva lentement et rpondit avec la
mme lenteur:

Je les ai jets  l'eau, mesdemoiselles; ils sont dans la mare du
potager.

LES TROIS PETITES ENSEMBLE.

Comme c'est mchant! comme c'est vilain! Maman, maman, voil Nicaise qui
a jet les petits hrissons dans la mare.

Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient  la porte.

MADAME DE FLEURVILLE.

Vous avez eu tort de ne pas attendre, Nicaise: mes petites dsiraient
garder ces hrissons.

NICAISE.

Pas possible, madame; ils auraient pri avant deux jours: ils taient
trop petits. D'ailleurs c'est une mchante race que le hrisson. Il faut
la dtruire.

Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et consternes.

Que faire, mes chres petites, sinon oublier ces hrissons? Nicaise a
cru bien faire en les tuant; et, en vrit, qu'en auriez-vous fait?
Comment les nourrir, les soigner?

Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais ces
hrissons leur faisaient piti; elles ne rpondirent rien et revinrent 
la maison un peu abattues.

Elles allaient reprendre leurs leons, lorsque Sophie arriva sur un ne
avec sa bonne.

Mme Fichini faisait dire qu'elle viendrait dner et qu'elle se
dbarrassait de Sophie en l'envoyant d'avance.

SOPHIE.

Bonjour, mes bonnes amies; bonjour, Marguerite! Eh bien, Marguerite, tu
t'loignes?

MARGUERITE.

Vous avez fait punir l'autre jour ma chre Camille: je ne vous aime pas,
mademoiselle.

CAMILLE.

coute, Marguerite, je mritais d'tre punie pour m'tre mise en colre:
c'est trs vilain de s'emporter.

MARGUERITE, _l'embrassant tendrement_.

C'est pour moi, ma chre Camille, que tu t'es mise en colre. Tu es
toujours si bonne! Jamais tu ne te fches.

Sophie avait commenc par rougir de colre; mais le mouvement de
tendresse de Marguerite arrta ce mauvais sentiment; elle sentit ses
torts, s'approcha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux:

Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison: c'est moi qui suis la
coupable, c'est moi qui ai eu le premier tort en rpondant durement  la
pauvre petite Marguerite, qui dfendait tes fraises. C'est moi qui ai
provoqu ta juste colre en repoussant Marguerite et la jetant  terre;
j'ai abus de ma force, j'ai froiss tous tes bons et affectueux
sentiments. Tu as bien fait de me donner un soufflet; je l'ai mrit,
bien mrit. Et toi aussi, ma bonne petite Marguerite, pardonne-moi;
sois gnreuse comme Camille. Je sais que je suis mchante; mais,
ajouta-t-elle en fondant en larmes, je suis si malheureuse!

A ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite se prcipitrent vers Sophie,
l'embrassrent, la serrrent dans leurs bras.

Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas, nous
t'aimons bien; viens nous voir souvent, nous tcherons de te distraire.

Sophie scha ses larmes et essuya ses yeux.

Merci, mille fois merci, mes chres amies; je tcherai de vous imiter,
de devenir bonne comme vous. Ah! si j'avais comme vous une maman douce
et bonne, je serais meilleure! Mais j'ai si peur de ma belle-mre! elle
ne me dit pas ce que je dois faire, mais elle me bat toujours.

--Pauvre Sophie! dit Marguerite. Je suis bien fche de t'avoir
dteste.

--Non, tu avais raison, Marguerite, parce que j'ai t vraiment
dtestable le jour o je suis venue.

Camille et Madeleine demandrent  Sophie de leur permettre d'achever un
devoir de calcul et de gographie.

Dans une demi-heure nous aurons fini et nous irons vous rejoindre au
jardin.

MARGUERITE.

Veux-tu venir avec moi, Sophie? je n'ai pas de devoir  faire.

SOPHIE.

Trs volontiers; nous allons courir dehors.

MARGUERITE.

Je vais te raconter ce qui est arriv ce matin  trois pauvres petits
hrissons et  leur maman.

Et, tout en marchant, Marguerite raconta toute la scne du matin.

SOPHIE.

Et o les a-t-on jets, ces hrissons?

MARGUERITE.

Dans la mare du potager.

SOPHIE.

Allons les voir; ce sera trs amusant.

MARGUERITE.

Mais il ne faut pas trop approcher de l'eau: maman l'a dfendu.

SOPHIE.

Non, non; nous regarderons de loin.

Elles coururent vers la mare, et, comme elles ne voyaient rien, elles
approchrent un peu.

SOPHIE.

En voil un, en voil un! je le vois; il n'est pas mort, il se dbat.
Approche, approche; vois-tu?

MARGUERITE.

Oui, je le vois! Pauvre petit, comme il se dbat! les autres sont morts.

SOPHIE.

Si nous l'enfoncions dans l'eau avec un bton pour qu'il meure plus
vite? Il souffre, ce pauvre malheureux.

MARGUERITE.

Tu as raison. Pauvre bte! le voici tout prs de nous.

SOPHIE.

Voil un grand bton; donne-lui un coup sur la tte, il enfoncera.

MARGUERITE.

Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit hrisson; et puis,
maman ne veut pas que j'approche de la mare.

SOPHIE.

Pourquoi?

MARGUERITE.

Parce que je pourrais glisser et tomber dedans.

SOPHIE.

Quelle ide! Il n'y a pas le moindre danger.

MARGUERITE.

C'est gal! il ne faut pas dsobir  maman.

SOPHIE.

Eh bien,  moi on n'a rien dfendu; ainsi je vais tcher d'enfoncer ce
petit hrisson.

Et Sophie, s'avanant avec prcaution vers le bord de la mare, allongea
le bras et donna un grand coup au hrisson, avec la longue baguette
qu'elle tenait  la main. Le pauvre animal disparut un instant, puis
revint sur l'eau, o il continua  se dbattre. Sophie courut vers
l'endroit o il avait reparu, et le frappa d'un second coup de sa
baguette. Mais, pour l'atteindre, il lui avait fallu allonger beaucoup
le bras; au moment o la baguette retombait, le poids de son corps
l'entranant, Sophie tomba dans l'eau; elle poussa un cri dsespr et
disparut.

Marguerite s'lana pour secourir Sophie, aperut sa main qui s'tait
accroche  une touffe de gent, la saisit, la tira  elle, parvint 
faire sortir de l'eau le haut du corps de la malheureuse Sophie, et lui
prsenta l'autre main pour achever de la retirer.

Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd qui
l'entranait elle-mme dans la mare; enfin ses forces trahirent son
courage, et la pauvre petite Marguerite se sentit tomber avec Sophie.

La courageuse enfant ne perdit pas la tte, malgr l'imminence du danger;
elle se souvint d'avoir entendu dire  Mme de Fleurville que, lorsqu'on
arrivait au fond de l'eau, il fallait, pour remonter  la surface,
frapper le sol du pied; aussitt qu'elle sentit le fond, elle donna un
fort coup de pied, remonta immdiatement au-dessus de l'eau, saisit un
poteau qui se trouva  porte de ses mains, et russit, avec cet appui,
 sortir de la mare.

N'apercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante d'eau vers la
maison en criant: Au secours, au secours! Des faucheurs et des
faneuses qui travaillaient prs de l accoururent  ses cris.

Sauvez Sophie, sauvez Sophie! elle est dans la mare! criait Marguerite.

--Mlle Marguerite est tombe dans l'eau, criaient les bonnes femmes; au
secours!

--Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait Marguerite dsole; allez
vite  son secours.

Une des faneuses, plus intelligente que les autres, courut  la mare,
aperut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu  la surface
de l'eau, y plongea un long crochet qui servait  charger le foin,
accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea le bras, saisit la
petite fille par la taille, et l'enleva non sans peine.

Pendant que la bonne femme sauvait l'enfant, Marguerite, oubliant le
danger qu'elle avait couru elle-mme, et ne pensant qu' celui de
Sophie, pleurait  chaudes larmes et suppliait qu'on ne s'occupt pas
d'elle et qu'on retournt  la mare.

Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentrent le tumulte en
criant et pleurant avec Marguerite.

Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur
extraordinaire, arrivrent prcipitamment et poussrent toutes deux un
cri de terreur  la vue de Marguerite, dont les cheveux et les vtements
ruisselaient.

Mon enfant, mon enfant! s'cria Mme de Rosbourg. Que t'est-il donc
arriv? Pourquoi ces cris?

--Maman, ma chre maman, Sophie se noie, Sophie est tombe dans la
mare!

A ces mots, Mme de Fleurville se prcipita vers la mare, suivie du garde
et des domestiques. Elle ne tarda pas  rencontrer la faneuse avec
Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait  chaudes larmes.

Mme de Rosbourg, voyant l'agitation, le dsespoir de Marguerite, ne
comprenant pas bien ce qui la dsolait ainsi, et sentant la ncessit de
la calmer, lui dit avec assurance:

Sophie est sauve, chre enfant; elle va trs bien, calme-toi, je t'en
conjure.

--Mais qui l'a sauve? je n'ai vu personne.

--Tout le monde y a couru pendant que tu revenais.

Cette assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans
rsistance.

Quand elle fut bien essuye, sche et rhabille, sa maman lui demanda
ce qui tait arriv. Marguerite lui raconta tout, mais en attnuant ce
qu'elle sentait tre mauvais dans l'insistance de Sophie  faire prir
le pauvre hrisson et  approcher de la mare, malgr l'avertissement
qu'elle avait reu.

[Illustration: Elle accrocha la robe et la tira vers le bord. (Page 63.)]

Tu vois, chre enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille fois,
si j'avais raison de te dfendre d'approcher de la mare. Tu as agi comme
une petite fille sage, courageuse et gnreuse.... Allons voir ce que
devient Sophie.

Sophie avait t emporte par Mme de Fleurville et lisa chez Camille et
Madeleine, qui l'accompagnaient. On l'avait galement dshabille,
essuye, frictionne, et on lui passait une chemise de Camille, quand la
porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra.

Sophie devint rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et
inattendue de Mme Fichini avait stupfi tout le monde.

Qu'est-ce que j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre
jolie robe en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez,
j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse  l'avenir.

Et, avant que personne et eu le temps de s'y opposer, elle tira de
dessous son chle une forte verge, s'lana sur Sophie et la fouetta 
coups redoubls, malgr les cris de la pauvre petite, les pleurs et les
supplications de Camille et de Madeleine, et les remontrances de Mme de
Fleurville et d'lisa, indignes de tant de svrit. Elle ne cessa de
frapper que lorsque la verge se brisa entre ses mains; alors elle en
jeta les morceaux et sortit de la chambre. Mme de Fleurville la suivit
pour lui exprimer son mcontentement d'une punition aussi injuste que
barbare.

Croyez, chre dame, rpondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen
d'lever des enfants; le fouet est le meilleur des matres. Pour moi, je
n'en connais pas d'autres.

Si Mme de Fleurville n'et cout que son indignation, elle et chass
de chez elle une si mchante femme; mais Sophie lui inspirait une piti
profonde: elle pensa que se brouiller avec la belle-mre, c'tait priver
la pauvre enfant de consolations et d'appui. Elle se fit donc violence
et se borna  discuter avec Mme Fichini les inconvnients d'une
rpression trop svre. Tous ces raisonnements chourent devant la
scheresse de coeur et l'intelligence borne de la mauvaise mre, et
Mme de Fleurville se vit oblige de patienter et de subir son odieuse
compagnie.

Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrrent chez Camille et Madeleine,
elles furent surprises de les trouver toutes deux pleurant, et Sophie en
chemise, criant, courant et sautant par excs de souffrance, le corps
ray et rougi par la verge dont les dbris gisaient  terre.

Mme de Rosbourg et Marguerite restrent immobiles d'tonnement.

[Illustration: Elle s'lana sur Sophie et la fouetta  coups redoubls.
(Page 67.)]

Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite, prte
elle-mme  pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi est-elle
couverte de raies rouges?

--C'est sa mchante belle-mre qui l'a fouette, chre Marguerite.
Pauvre Sophie! pauvre Sophie!

Les trois petites entourrent Sophie et parvinrent  la consoler  force
de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps lisa avait racont
 Mme de Rosbourg la froide cruaut de Mme Fichini, qui n'avait vu dans
l'accident de sa fille qu'une robe salie, et qui avait puni ce manque de
soin par une si cruelle flagellation. L'indignation de Mme de Rosbourg
gala celle de Mme de Fleurville et d'lisa; les mmes motifs lui firent
supporter la prsence de Mme Fichini.

Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands
efforts pour tre polies  table avec Mme Fichini. La pauvre Sophie
n'osait ni parler ni lever les yeux; immdiatement aprs le dner, les
enfants allrent jouer dehors. Quand Mme Fichini partit, elle promit
d'envoyer souvent Sophie  Fleurville, comme le lui demandaient ces
dames.

Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise crature, dit-elle en
jetant sur Sophie un regard de mpris, je serai enchante de m'en
dbarrasser le plus souvent possible; elle est si mchante, qu'elle
gte toutes mes parties de plaisir chez mes voisins. Au revoir, chres
dames.... Montez en voiture, petite sotte! ajouta-t-elle en donnant 
Sophie une grande tape sur la tte.

Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui n'taient pas
revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer; elles
rentrrent au salon, o avec leur maman et avec Mme de Rosbourg elles
causrent de Sophie et des moyens de la tirer le plus souvent possible
de la maison maternelle. Marguerite tait couche depuis longtemps;
Camille et Madeleine finirent par se coucher aussi, en rflchissant au
malheur de Sophie et en remerciant le bon Dieu de leur avoir donn une
si excellente mre.




IX

POIRES VOLES


Quelques jours aprs l'aventure des hrissons, Mme de Fleurville avait 
dner quelques voisins, parmi lesquels elle avait engag Mme Fichini et
Sophie.

Camille et Madeleine n'taient jamais lgantes; leur toilette tait
simple et propre. Les jolis cheveux blonds et fins de Camille et les
cheveux chtain clair de Madeleine, doux comme de la soie, taient
partags en deux touffes bien lisses, bien nattes et rattaches
au-dessus de l'oreille par de petits peignes; lorsqu'on avait du monde 
dner, on y ajoutait un noeud en velours noir. Leurs robes taient en
percale blanche tout unie; un pantalon  petits plis et des brodequins
en peau compltaient cette simple toilette. Marguerite tait habille de
mme; seulement ses cheveux noirs, au lieu d'tre relevs, tombaient en
boucles sur son joli petit cou blanc et potel. Toutes trois avaient le
cou et les bras nus quand il faisait chaud; le jour dont nous parlons,
la chaleur tait touffante.

[Illustration: Mme de Fleurville avait  dner quelques voisins.]

Quelques instants avant l'heure du dner, Mme Fichini arriva avec une
toilette d'une lgance ridicule pour la campagne. Sa robe de soie lilas
clair tait garnie de trois amples volants bords de ruches, de
dentelles, de velours; son corsage tait galement bariol de mille
enjolivures qui le rendaient aussi ridicule que sa jupe; l'ampleur de
cette jupe tait telle, que Sophie avait t relgue sur le devant de
la voiture, au fond de laquelle s'talait majestueusement Mme Fichini et
sa robe. La tte de Sophie paraissait seule au milieu de cet amas de
volants qui la couvraient. La calche tait dcouverte; la socit tait
sur le perron. Mme Fichini descendit triomphante, grasse, rouge,
bourgeonne. Ses yeux tincelaient d'orgueil satisfait; elle croyait
devoir tre l'objet de l'admiration gnrale avec sa robe de mre
Gigogne, ses gros bras nus, son petit chapeau  plumes de mille couleurs
couvrant ses cheveux roux, et son cordon de diamants sur son front
bourgeonn. Elle vit avec une satisfaction secrte les toilettes simples
de toutes ces dames; Mmes de Fleurville et de Rosbourg avaient des robes
de taffetas noir uni; aucune coiffure n'ornait leurs cheveux, relevs en
simples bandeaux et natts par derrire; les dames du voisinage taient
les unes en mousseline unie, les autres en soie lgre; aucune n'avait
ni volants, ni bijoux, ni coiffure extraordinaire. Mme Fichini ne se
trompait pas en pensant  l'effet que ferait sa toilette; elle se trompa
seulement sur la nature de l'effet qu'elle devait produire: au lieu
d'tre de l'admiration, ce fut une piti moqueuse.

Me voici, chres dames, dit-elle en descendant de voiture et en
montrant son gros pied chauss de souliers de satin lilas pareil  la
robe, et  bouffettes de dentelle; me voici avec Sophie comme saint Roch
et son chien.

Sophie, masque d'abord par la robe de sa belle-mre, apparut  son
tour, mais dans une toilette bien diffrente: elle avait une robe de
grosse percale faite comme une chemise, attache  la taille avec un
cordon blanc; elle tenait ses deux mains tales sur son ventre.

[Illustration: Me voici, chres dames dit-elle en descendant de
voiture.]

Faites la rvrence, mademoiselle, lui dit Mme Fichini. Plus bas donc!
A quoi sert le matre de danse que j'ai pay tout l'hiver dix francs la
leon et qui vous a appris  saluer,  marcher et  avoir de la grce?
Quelle tournure a cette sotte avec ses mains sur son ventre!

--Bonjour, ma petite Sophie, dit Mme de Fleurville: va embrasser tes
amies. Quelle belle toilette vous avez, madame! ajouta-t-elle pour
dtourner les penses de Mme Fichini de sa belle-fille. Nous ne mritons
pas de pareilles lgances, avec nos toilettes toutes simples.

--Comment donc, chre dame! vous valez bien la peine qu'on s'habille. Il
faut bien user ses vieilles robes  la campagne.

Et Mme Fichini voulut prendre place sur un fauteuil, prs de Mme de
Rosbourg; mais la largeur de sa robe, la raideur de ses jupons
repoussrent le fauteuil au moment o elle s'asseyait, et l'lgante Mme
Fichini tomba par terre....

Un rire gnral salua cette chute, rendue ridicule par le ballonnement
de tous les jupons, qui restrent bouffants, faisant un norme cerceau
au-dessus de Mme Fichini, et laissant  dcouvert deux grosses jambes
dont l'une gigotait avec emportement, tandis que l'autre restait
immobile dans toute son ampleur.

Mme de Fleurville, voyant Mme Fichini tendue sur le plancher, comprima
son envie de rire, s'approcha d'elle et lui offrit son aide pour la
relever; mais ses efforts furent impuissants, et il fallut que deux
voisins, MM. de Vortel et de Plan, lui vinssent en aide.

A trois, ils parvinrent  relever Mme Fichini; elle tait rouge,
furieuse, moins de sa chute que des rires excits par cet accident, et
se plaignait d'une foulure  la jambe.

Sophie se tint prudemment  l'cart, pendant que sa belle-mre recevait
les soins de ces dames; quand le mouvement fut calm et que tout fut
rentr dans l'ordre, elle demanda tout bas  Camille de s'loigner.

Pourquoi veux-tu t'en aller? dit Camille; nous allons dner 
l'instant.

Sophie, sans rpondre, carta un peu ses mains de son ventre, et
dcouvrit une norme tache de caf au lait.

SOPHIE, _trs bas_.

Je voudrais laver cela.

CAMILLE, _bas_.

Comment as-tu pu faire cette tache en voiture?

SOPHIE, _bas_.

Ce n'est pas en voiture, c'est ce matin  djeuner: j'ai renvers mon
caf sur moi.

CAMILLE, _bas_.

Pourquoi n'as-tu pas chang de robe pour venir ici?

[Illustration: Un rire gnral salua cette chute.... (Page 79.)]

SOPHIE, _bas_.

Maman ne veut pas; depuis que je suis tombe dans la mare, elle veut que
j'aie des robes faites comme des chemises, et que je les porte pendant
trois jours.

CAMILLE, _bas_.

Ta bonne aurait d au moins laver cette tache, et repasser ta robe.

SOPHIE, _bas_.

Maman le dfend; ma bonne n'ose pas.

Camille appelle tout bas Madeleine et Marguerite; toutes quatre s'en
vont. Elles courent dans leur chambre; Madeleine prend de l'eau,
Marguerite du savon: elles lavent, elles frottent avec tant d'activit
que la tache disparat; mais la robe reste mouille, et Sophie continue
 y appliquer ses mains jusqu' ce que tout soit sec. Elles rentrent
toutes au salon au moment o l'on allait se mettre  table. Mme Fichini
boite un peu; elle est enchante de l'intrt qu'elle croit inspirer, et
ne fait pas attention  Sophie, qui en profite pour manger comme quatre.

Aprs dner, toute la socit va se promener. On se dirige vers le
potager; Mme de Fleurville fait admirer une poire d'espce nouvelle,
d'une grosseur et d'une saveur remarquables. Le poirier qui la
produisait tait tout jeune et n'en avait que quatre.

Tout le monde s'extasiait sur la grosseur extraordinaire de ces poires.

Je vous engage, mesdames et messieurs,  venir les manger dans huit
jours; elles auront encore grossi et seront mres  point, dit Mme de
Fleurville.

Chacun accepta l'invitation; on continua la revue des fruits et des
fleurs.

Sophie suivait avec Camille, Madeleine et Marguerite. Les belles poires
la tentaient; elle aurait bien voulu les cueillir et les manger; mais
comment faire? Tout le monde la verrait.... Si je pouvais rester toute
seule en arrire! se dit-elle. Mais comment pourrai-je loigner Camille,
Madeleine et Marguerite? Qu'elles sont ennuyeuses de ne jamais me
laisser seule!

Tout en cherchant le moyen de rester seule derrire ses amies, elle
sentit que sa jarretire tombait.

Bon! voil un prtexte.

Et, s'arrtant prs du poirier tentateur, elle se mit  arranger sa
jarretire, regardant du coin de l'oeil si ses amies continuaient leur
chemin.

Que fais-tu l? dit Camille en se retournant.

SOPHIE.

J'arrange ma jarretire, qui est dfaite.

CAMILLE.

Veux-tu que je t'aide?

SOPHIE.

Non, non, merci; j'aime mieux m'arranger moi-mme.

CAMILLE.

Je vais t'attendre alors.

SOPHIE, _avec impatience_.

Mais non, va-t'en, je t'en supplie! tu me gnes.

Camille, surprise de l'irritation de Sophie, alla rejoindre Madeleine et
Marguerite.

Aussitt qu'elle fut loigne, Sophie allongea le bras, saisit une
poire, la dtacha et la mit dans sa poche. Une seconde fois elle tendit
le bras, et, au moment o elle cueillait la seconde poire, Camille se
retourna et vit Sophie retirer prcipitamment sa main et cacher quelque
chose sous sa robe.

Camille, la sage, l'obissante Camille, qui et t incapable d'une si
mauvaise action, ne se douta pas de celle que venait de commettre
Sophie.

CAMILLE, _riant_.

Que fais-tu donc l, Sophie? Qu'est-ce que tu mets dans ta poche? et
pourquoi es-tu si rouge?

SOPHIE, _avec colre_.

Je ne fais rien du tout, mademoiselle; je ne mets rien dans ma poche et
je ne suis pas rouge du tout.

CAMILLE, _avec gaiet_.

Pas rouge! Ah! vraiment oui, tu es rouge. Madeleine, Marguerite,
regardez donc Sophie: elle dit qu'elle n'est pas rouge.

SOPHIE, _pleurant_.

Tu ne sais pas ce que tu dis; c'est pour me taquiner, pour me faire
gronder que tu cries tant que tu peux que je suis rouge; je ne suis pas
rouge du tout. C'est bien mchant  toi.

CAMILLE, _avec la plus grande surprise_.

Sophie, ma pauvre Sophie, mais qu'as-tu donc? Je ne voulais certainement
pas te taquiner, encore moins te faire gronder. Si je t'ai fait de la
peine, pardonne-moi.

Et la bonne petite Camille courut  Sophie pour l'embrasser. En
s'approchant, elle sentit quelque chose de dur et de gros qui la
repoussait; elle baissa les yeux, vit l'norme poche de Sophie, y porta
involontairement la main, sentit les poires, regarda le poirier et
comprit tout.

Ah! Sophie, Sophie! lui dit-elle d'un ton de reproche, comme c'est mal,
ce que tu as fait!

--Laisse-moi tranquille, petite espionne, rpondit Sophie avec
emportement; je n'ai rien fait: tu n'as pas le droit de me gronder;
laisse-moi, et ne t'avise pas de rapporter contre moi.

--Je ne rapporte jamais, Sophie. Je te laisse; je ne veux pas rester
prs de toi et de ta poche pleine de poires voles.

La colre de Sophie fut alors  son comble; elle levait la main pour
frapper Camille, lorsqu'elle rflchit qu'une scne attirerait
l'attention et qu'elle serait surprise avec les poires. Elle abaissa son
bras lev, tourna le dos  Camille, et, s'chappant par une porte du
potager, courut se cacher dans un massif pour manger les fruits drobs.

Camille resta immobile, regardant Sophie qui s'enfuyait; elle ne
s'aperut pas du retour de toute la socit et de la surprise avec
laquelle la regardaient sa maman, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.

Hlas! chre madame, s'cria Mme Fichini, deux de vos belles poires ont
disparu!

Camille tressaillit et regarda le poirier, puis ces dames.

Sais-tu ce qu'elles sont devenues, Camille? demanda Mme de Fleurville.

Camille ne mentait jamais.

Oui, maman, je le sais.

--Tu as l'air d'une coupable. Ce n'est pas toi qui les as prises?

--Oh non! maman.

--Mais alors o sont-elles? Qui est-ce qui s'est permis de les
cueillir?

Camille ne rpondit pas.

MADAME DE ROSBOURG.

Rponds, ma petite Camille; puisque tu sais o elles sont, tu dois le
dire.

CAMILLE, _hsitant_.

Je..., je... ne crois pas, madame,... je... ne dois pas dire....

MADAME FICHINI, _riant aux clats_.

Ha, ha, ha! c'est comme Sophie, qui vole et mange mes fruits et qui ment
ensuite. Ha, ha, ha! ce petit ange qui ne vaut pas mieux que mon dmon!
Ha, ha, ha! fouettez-la, chre madame, elle avouera.

CAMILLE, _avec vivacit_.

Non, madame, je ne fais pas comme Sophie; je ne vole pas, et je ne mens
jamais!

MADAME DE FLEURVILLE.

Mais pourquoi, Camille, si tu sais ce que sont devenues ces poires, ne
veux-tu pas le dire?

Camille baisse les yeux, rougit et rpond tout bas: Je ne peux pas.

Mme de Rosbourg avait une telle confiance dans la sincrit de Camille,
qu'elle n'hsita pas  la croire innocente; elle souponna vaguement que
Camille se taisait par gnrosit; elle le dit tout bas  Mme de
Fleurville, qui regarda longuement sa fille, secoua la tte et s'loigna
avec Mme de Rosbourg et Mme Fichini. Cette dernire riait toujours d'un
air moqueur. La pauvre Camille, reste seule, fondit en larmes.

Elle sanglotait depuis quelques instants, lorsqu'elle s'entendit appeler
par Madeleine, Sophie et Marguerite.

Camille! Camille! o es-tu donc? nous te cherchons depuis un quart
d'heure.

Camille scha promptement ses larmes, mais elle ne put cacher la rougeur
de ses yeux et le gonflement de son visage.

Camille, ma chre Camille, pourquoi pleures-tu? lui demanda Marguerite
avec inquitude.

--Je... ne pleure pas: seulement... j'ai..., j'ai... du chagrin.

Et, ne pouvant retenir ses pleurs, elle recommena  sangloter.
Madeleine et Marguerite l'entourrent de leurs bras et la couvrirent de
baisers, en lui demandant avec instance de leur confier son chagrin.

Aussitt que Camille put parler, elle leur raconta qu'on la souponnait
d'avoir mang les belles poires que leur maman conservait si
soigneusement. Sophie, qui tait reste impassible jusqu'alors, rougit,
se troubla, et demanda enfin d'une voix tremblante d'motion: Est-ce
que tu n'as pas dit... que tu savais..., que tu connaissais....

CAMILLE.

Oh non! je ne l'ai pas dit; je n'ai rien dit.

MADELEINE.

Comment! est-ce que tu sais qui a pris les poires?

CAMILLE, _trs bas_.

Oui.

MADELEINE.

Et pourquoi ne l'as-tu pas dit?

Camille leva les yeux, regarda Sophie et ne rpondit pas.

Sophie se troublait de plus en plus; Madeleine et Marguerite
s'tonnaient de l'embarras de Camille, de l'agitation de Sophie. Enfin
Sophie, ne pouvant plus contenir son sincre repentir et sa
reconnaissance envers la gnreuse Camille, se jeta  genoux devant elle
en sanglotant: Pardon, oh! pardon, Camille, bonne Camille! J'ai t
mchante, bien mchante; ne m'en veux pas.

Marguerite regardait Sophie d'un oeil enflamm de colre; elle ne lui
pardonnait pas d'avoir caus un si vif chagrin  sa chre Camille.

Mchante Sophie, s'cria-t-elle, tu ne viens ici que pour faire du mal;
tu as fait punir un jour ma chre Camille, aujourd'hui tu la fais
pleurer; je te dteste, et cette fois-ci c'est pour tout de bon: car,
grce  toi, tout le monde croit Camille gourmande, voleuse et
menteuse.

Sophie tourna vers Marguerite son visage baign de larmes et lui
rpondit avec douceur:

Tu me fais penser, Marguerite, que j'ai encore autre chose  faire qu'
demander pardon  Camille; je vais de ce pas, ajouta-t-elle en se
levant, dire  ma belle-mre et  ces dames que c'est moi qui ai vol
les poires, que c'est moi qui dois subir une svre punition; et que
toi, bonne et gnreuse Camille, tu ne mrites que des loges et des
rcompenses.

--Arrte, Sophie, s'cria Camille en la saisissant par le bras; et toi,
Marguerite, rougis de ta duret, sois touche de son repentir.

Marguerite, aprs une lutte visible, s'approcha de Sophie et l'embrassa
les larmes aux yeux. Sophie pleurait toujours et cherchait  dgager sa
main de celle de Camille pour courir  la maison et tout avouer. Mais
Camille la retint fortement et lui dit:

coute-moi, Sophie, tu as commis une faute, une trs grande faute; mais
tu l'as dj rpare en partie par ton repentir. Fais-en l'aveu  maman
et  Mme de Rosbourg; mais pourquoi le dire  ta belle-mre, qui est si
svre et qui te fouettera impitoyablement?

--Pourquoi? pour qu'elle ne te croie plus coupable. Elle me fouettera,
je le sais; mais ne l'aurai-je pas mrit?

A ce moment, Mme de Rosbourg sortit de la serre  laquelle taient
adosss les enfants et dont la porte tait ouverte.

J'ai tout entendu, mes enfants, dit-elle; j'arrivais dans la serre au
moment o vous accouriez prs de Camille, et c'est moi qui me charge de
toute l'affaire. Je raconterai  Mme de Fleurville la vrit; je la
cacherai  Mme Fichini,  laquelle je dirai seulement que l'innocence
de Camille a t reconnue par l'aveu du coupable, que je me garderai
bien de nommer. Ma petite Camille, ta conduite a t belle, gnreuse,
au-dessus de tout loge. La tienne, Sophie, a t bien mauvaise au
commencement, belle et noble  la fin; toi, Marguerite, tu as t trop
svre, ta tendresse pour Camille t'a rendue cruelle pour Sophie; et
toi, Madeleine, tu as t bonne et sage. Maintenant, tchons de tout
oublier et de finir gaiement la journe. Je vous ai mnag une surprise:
on va tirer une loterie; il y a des lots pour chacune de vous.

Cette annonce dissipa tous les nuages; les visages reprirent un air
radieux, et les quatre petites filles, aprs s'tre embrasses,
coururent au salon. On les attendait pour commencer.

Sophie gagna un joli mnage et une papeterie;

Camille, un joli bureau avec une bote de couleurs, cent gravures 
enluminer, et tout ce qui est ncessaire pour dessiner, peindre et
crire;

Madeleine, quarante volumes de charmantes histoires et une jolie bote 
ouvrage avec tout ce qu'il fallait pour travailler;

Marguerite, une charmante poupe en cire et un trousseau complet dans
une jolie commode.




X

LA POUPE MOUILLE


Aprs avoir bien jou, bien caus, pris des glaces et des gteaux,
Sophie partit avec sa belle-mre; Camille, Madeleine et Marguerite
allrent se coucher.

Mme de Fleurville embrassa mille fois Camille; Mme de Rosbourg lui avait
racont l'histoire des poires, et toutes deux avaient expliqu  Mme
Fichini l'innocence de Camille sans faire souponner Sophie.

Marguerite tait enchante de sa jolie poupe et de son trousseau. Dans
le tiroir d'en haut de la commode, elle avait trouv:

1 chapeau rond en paille avec une petite plume blanche et des rubans de
velours noir;

1 capote en taffetas bleu avec des roses pompons;

1 ombrelle verte  manche d'ivoire;

6 paires de gants;

4 paires de brodequins;

2 charpes en soie;

1 manchon et une plerine en hermine.

Dans le second tiroir:

6 chemises de jour;

6 chemises de nuit;

6 pantalons;

6 jupons festonns et garnis de dentelle;

6 paires de bas;

6 mouchoirs;

6 bonnets de nuit;

6 cols;

6 paires de manches;

2 corsets;

2 jupons de flanelle;

6 serviettes de toilette;

6 draps;

6 taies d'oreiller;

6 petits torchons;

Un sac contenant des ponges, un dmloir, un peigne fin, une brosse 
tte, une brosse  peignes.

Dans le troisime tiroir taient toutes les robes et les manteaux et
mantelets; il y avait:

1 robe en mrinos cossais;

1 robe en popeline rose;

1 robe en taffetas noir;

1 robe en toffe bleue;

1 robe en mousseline blanche;

1 robe en nankin;

1 robe en velours noir;

1 robe de chambre en taffetas lilas;

1 casaque en drap gris;

1 casaque en velours noir;

1 talma en soie noire;

1 mantelet en velours gros bleu;

1 mantelet en mousseline blanche brode.

Marguerite avait appel Camille et Madeleine pour voir toutes ces belles
choses; ce jour-l et les jours suivants elles employrent leur temps 
habiller, dshabiller, coucher et lever la poupe.

Un aprs-midi Mme de Fleurville les appela:

Camille, Madeleine, Marguerite, mettez vos chapeaux; nous allons faire
une promenade.

CAMILLE.

Allons vite avec maman! Marguerite, laisse ta poupe et courons.

MARGUERITE.

Non, j'emporte ma poupe avec moi; je veux l'avoir toujours dans mes
bras.

MADELEINE.

Si tu la laisses traner, elle sera sale et chiffonne.

MARGUERITE.

Mais je ne la laisserai pas traner, puisque je la porterai dans mes
bras.

CAMILLE.

C'est bon, c'est bon; laissons-la faire, Madeleine; elle verra bien tout
 l'heure qu'une poupe gne pour courir.

Marguerite s'entta  garder sa poupe, et toutes trois rejoignirent
bientt Mme de Fleurville.

O allons-nous, maman? dit Camille.

--Au moulin de la fort, mes enfants.

Marguerite fit une petite grimace, parce que le moulin tait au bout
d'une longue avenue et que la poupe tait un peu lourde pour ses petits
bras.

Arrive  la moiti du chemin, Mme de Fleurville, qui craignait que les
enfants ne fussent fatigus, s'assit au pied d'un gros arbre, et leur
dit de se reposer pendant qu'elle lirait; elle tira un livre de sa
poche; Marguerite s'assit prs d'elle, mais Camille et Madeleine, qui
n'taient pas fatigues, couraient  droite,  gauche, cueillant des
fleurs et des fraises.

Camille, Camille, s'cria Madeleine, viens vite; voici une grande place
pleine de fraises.

Camille accourut et appela Marguerite.

Marguerite, Marguerite, viens aussi cueillir des fraises: elles sont
mres et excellentes.

Marguerite se dpcha de rejoindre ses amies, qui dposaient leurs
fraises dans de grandes feuilles de chtaignier. Elle se mit aussi  en
cueillir; mais, gne par sa poupe, elle ne pouvait  la fois les
ramasser et les tenir dans sa main, o elles s'crasaient  mesure
qu'elle les cueillait.

Que faire, mon Dieu! de cette ennuyeuse poupe? se dit-elle tout bas;
elle me gne pour courir, pour cueillir et garder mes fraises. Si je la
posais au pied de ce gros chne?... il y a de la mousse; elle sera trs
bien.

Elle assit la poupe au pied de l'arbre, sauta de joie d'en tre
dbarrasse, et cueillit des fraises avec ardeur.

Au bout d'un quart d'heure, Mme de Fleurville leva les yeux, regarda le
ciel qui se couvrait de nuages, mit son livre dans sa poche, se leva et
appela les enfants.

Vite, vite, mes petites, retournons  la maison: voil un orage qui
s'approche; tchons de rentrer avant que la pluie commence.

Les trois petites accoururent avec leurs fraises et en offrirent  Mme
de Fleurville.

MADAME DE FLEURVILLE.

Nous n'avons pas le temps de nous rgaler de fraises, mes enfants;
emportez-les avec vous. Voyez comme le ciel devient noir; on entend dj
le tonnerre.

MARGUERITE.

Ah! mon Dieu! j'ai peur.

MADAME DE FLEURVILLE.

De quoi as-tu peur, Marguerite?

MARGUERITE.

Du tonnerre. J'ai peur qu'il ne tombe sur moi.

MADAME DE FLEURVILLE.

D'abord, quand le tonnerre tombe, c'est gnralement sur les arbres ou
sur les chemines, qui sont plus levs et prsentent une pointe aux
nuages: ensuite le tonnerre ne te ferait aucun mal quand mme il
tomberait sur toi, parce que tu as un fichu de soie et des rubans de
soie  ton chapeau.

MARGUERITE.

Comment? la soie chasse le tonnerre?

MADAME DE FLEURVILLE.

Oui, le tonnerre ne touche jamais aux personnes qui ont sur elles
quelque objet en soie. L't dernier, un de mes amis qui demeure 
Paris, rue de Varennes, revenait chez lui par un orage pouvantable; le
tonnerre est tomb sur lui, a fondu sa montre, sa chane, les boucles de
son gilet, les clefs qui taient dans sa poche, les boutons d'or de son
habit, sans lui faire aucun mal, sans mme l'tourdir, parce qu'il avait
une ceinture de soie qu'il porte pour se prserver de l'humidit.

MARGUERITE.

Ah! que je suis contente de savoir cela! je n'aurai plus peur du
tonnerre.

MADAME DE FLEURVILLE.

Voil le vent d'orage qui s'lve; courons vite, dans dix minutes la
pluie tombera  torrents.

Les trois enfants se mirent  courir.

Mme de Fleurville suivait en marchant trs vite; mais elles avaient beau
se dpcher, l'orage marchait plus vite qu'elles, les gouttes
commencrent  tomber plus serres, le vent soufflait avec violence; les
enfants avaient relev leurs jupons sur leurs ttes, elles riaient tout
en courant; elles s'amusaient beaucoup de leurs jupons gonfls par le
vent, des larges gouttes qui les mouillaient, et elles espraient bien
recevoir tout l'orage avant d'arriver  la maison. Mais elles entraient
dans le vestibule au moment o la grle et la pluie commenaient  leur
fouetter le visage et  les tremper.

Allez vite changer de souliers, de bas et de jupons, mes enfants, dit
Mme de Fleurville.

Et elle-mme monta dans sa chambre pour ter ses vtements mouills.

Il fut impossible de sortir pendant tout le reste de la soire; la pluie
continua de tomber avec violence; les petites jourent  cache-cache
dans la maison; Mmes de Fleurville et de Rosbourg jourent avec elles
jusqu' huit heures. Marguerite alla se coucher; Camille et Madeleine,
fatigues de leurs jeux, prirent chacune un livre; elles lisaient
attentivement: Camille, le _Robinson suisse_, Madeleine, les contes de
Grimm, lorsque Marguerite accourut en chemise, nu-pieds, sanglotant et
criant.

Camille et Madeleine jetrent leurs livres et se prcipitrent avec
terreur vers Marguerite. Mmes de Fleurville et de Rosbourg s'taient
aussi leves prcipitamment et interrogeaient Marguerite sur la cause de
ses cris.

Marguerite ne pouvait rpondre; les larmes la suffoquaient. Mme de
Rosbourg examina ses bras, ses jambes, son corps, et, s'tant assure
que la petite fille n'tait pas blesse, elle s'inquita plus encore du
dsespoir de Marguerite.

Enfin elle put articuler: Ma... poupe,... ma... poupe....

--Qu'est-il donc arriv? demanda Mme de Rosbourg; Marguerite,...
parle,... je t'en prie.

--Ma... poupe.... Ma belle... poupe est reste... dans... la fort...
au pied... d'un arbre.... Ma poupe, ma pauvre poupe!

Et Marguerite recommena  sangloter de plus belle.

Ta poupe neuve dans la fort! s'cria Mme de Rosbourg. Comment
peut-elle tre dans la fort?

--Je l'ai emporte  la promenade et je l'ai assise sous un gros chne,
parce qu'elle me gnait pour cueillir des fraises; quand nous nous
sommes sauves  cause de l'orage, j'ai eu peur du tonnerre et je l'ai
oublie sous l'arbre.

--Peut-tre le chne l'aura-t-il prserve de la pluie. Mais pourquoi
l'as-tu emporte? Je t'ai toujours dit de ne pas emporter de poupe
quand on va faire une promenade un peu longue.

--Camille et Madeleine m'ont conseill de la laisser, mais je n'ai pas
voulu.

--Voil, ma chre Marguerite, comment le bon Dieu punit l'enttement et
la draison; il a permis que tu oubliasses ta pauvre poupe, et tu auras
jusqu' demain l'inquitude de la savoir peut-tre trempe et gte,
peut-tre dchire par les btes qui habitent la fort, peut-tre vole
par quelque passant.

--Je vous en prie, ma chre maman, dit Marguerite en joignant les mains,
envoyez le domestique chercher ma poupe dans la fort; je lui
expliquerai si bien o elle est qu'il la trouvera tout de suite.

--Comment! tu veux qu'un pauvre domestique s'en aille par une pluie
battante dans une fort noire, au risque de se rendre malade ou d'tre
attaqu par un loup? Je ne reconnais pas l ton bon coeur.

--Mais ma poupe, ma pauvre poupe, que va-t-elle devenir? Mon Dieu, mon
Dieu! elle sera trempe, salie, perdue!

--Chre enfant, je suis trs peine de ce qui t'arrive, quoique ce soit
par ta faute; mais maintenant nous ne pouvons qu'attendre avec patience
jusqu' demain matin. Si le temps le permet, nous irons chercher ta
malheureuse poupe.

Marguerite baissa la tte et s'en alla dans sa chambre en pleurant et en
disant qu'elle ne dormirait pas de la nuit. Elle ne voulait pas se
coucher, mais sa bonne la mit de force dans son lit; aprs avoir
sanglot pendant quelques minutes, elle s'endormit et ne se rveilla que
le lendemain matin.

Il faisait un temps superbe: Marguerite sauta de son lit pour s'habiller
et courir bien vite  la recherche de sa poupe.

Quand elle fut lave, coiffe et habille, et qu'elle eut djeun, elle
courut rejoindre ses amies et sa maman, qui taient prtes depuis
longtemps et qui l'attendaient pour partir.

Partons, s'crirent-elles toutes ensemble; partons vite, chre maman,
nous voici toutes les trois.

--Allons, marchons d'un bon pas, et arrivons  l'arbre o la pauvre
poupe a pass une si mauvaise nuit.

Tout le monde se mit en route; les mamans marchaient vite, vite; les
petites filles couraient plutt qu'elles ne marchaient, tant elles
taient impatientes d'arriver; aucune d'elles ne parlait, leur coeur
battait  mesure qu'elles approchaient.

Je vois le grand chne au pied duquel elle doit tre, dit Marguerite.

Encore quelques minutes, et elles arrivrent prs de l'arbre. Pas de
poupe; rien qui indiqut qu'elle aurait d tre l.

Marguerite regardait ses amies d'un air constern; Camille et Madeleine
taient dsoles.

Mais, demanda Mme de Rosbourg, es-tu bien sre de l'avoir laisse ici?

--Bien sre, maman, bien sre.

--Hlas! en voici la preuve, dit Madeleine en ramassant dans une touffe
d'herbes une petite pantoufle de satin bleu.

Marguerite prit la pantoufle, la regarda, puis se mit  pleurer.
Personne ne dit rien; les mamans reprirent le chemin de la maison, et
les petites filles les suivirent tristement. Chacune se demandait:

Qu'est donc devenue cette poupe? Comment n'en est-il rien rest? La
pluie pouvait l'avoir trempe et salie, mais elle n'a pu la faire
disparatre! Les loups ne mangent pas les poupes; ce n'est donc pas un
loup qui l'a emporte.

Tout en rflchissant et en se dsolant, elles arrivrent  la maison.
Marguerite alla dans sa chambre, prit toutes les affaires de sa poupe
perdue, les plia proprement et les remit dans les tiroirs de la commode,
comme elle les avait trouves; elle ferma les tiroirs, retira la clef et
alla la porter  Camille.

Tiens, Camille, lui dit-elle, voici la clef de ma petite commode;
mets-la, je te prie, dans ton bureau; puisque ma pauvre poupe est
perdue, je veux garder ses affaires. Quand j'aurai assez d'argent, j'en
achterai une tout  fait pareille,  laquelle les robes et les chapeaux
pourront aller.

Camille ne rpondit pas, embrassa Marguerite, prit la clef et la serra
dans un des tiroirs de son bureau, en disant: Pauvre Marguerite!

Madeleine n'avait rien dit; elle souffrait du chagrin de Marguerite et
ne savait comment la consoler. Tout  coup son visage s'anime, elle se
lve, court  son sac  ouvrage, en tire une bourse, et revient en
courant prs de Marguerite.

Tiens, ma chre Marguerite, voici de quoi acheter une poupe; j'ai
amass trente-cinq francs pour faire emplte de livres dont je n'ai pas
besoin; je suis enchante de ne pas les avoir encore achets, tu auras
une poupe exactement semblable  celle que tu as perdue.

--Merci, ma bonne, ma chre Madeleine! dit Marguerite, qui tait devenue
rouge de joie. Oh! merci, merci. Je vais demander  maman de me la faire
acheter.

Et elle courut chez Mme de Rosbourg, qui lui promit de lui faire acheter
sa poupe la premire fois que l'on irait  Paris.




XI

JEANNETTE LA VOLEUSE


Madeleine avait reu les loges que mritait son gnreux sacrifice;
trois jours s'taient passs depuis la disparition de la poupe;
Marguerite attendait avec une vive impatience que quelqu'un allt 
Paris pour lui apporter la poupe promise. En attendant, elle s'amusait
avec celle de Madeleine. Il faisait chaud, et les enfants taient
tablies dans le jardin, sous des arbres touffus. Madeleine lisait.
Camille tressait une couronne de pquerettes pour la poupe, que
Marguerite peignait avant de lui mettre la couronne sur la tte. La
petite boulangre, nomme Suzanne, qui apportait deux pains  la
cuisine, passa prs d'elle. Elle s'arrta devant Marguerite, regarda
attentivement la poupe et dit:

Elle est tout de mme jolie, votre poupe, mam'selle!

MARGUERITE.

Tu n'en as jamais vu de si jolie, Suzanne?

SUZANNE.

Pardon, mam'selle, j'en ai vu une plus belle que la vtre, et pas plus
tard qu'hier encore.

MARGUERITE.

Plus jolie que celle-ci! Et o donc, Suzanne?

SUZANNE.

Ah! prs d'ici, bien sr. Elle a une belle robe de soie lilas; c'est
Jeannette qui l'a.

MARGUERITE.

Jeannette, la petite meunire! Et qui lui a donn cette belle poupe?

SUZANNE.

Ah! je ne sais pas, mam'selle; elle l'a depuis trois jours.

Camille, Madeleine et Marguerite se regardrent d'un air tonn: toutes
trois commenaient  souponner que la jolie poupe de Jeannette pouvait
bien tre celle de Marguerite.

CAMILLE.

Et cette poupe a-t-elle des sabots?

SUZANNE, _riant_.

Oh! pour a non, mam'selle; elle a un pied chauss d'un beau petit
soulier bleu, et l'autre est nu; elle a aussi un petit chapeau de
paille avec une plume blanche.

MARGUERITE, _s'lanant de sa chaise_.

C'est ma poupe, ma pauvre poupe que j'ai laisse il y a trois jours
sous un chne, lorsqu'il a fait un si gros orage, et que je n'ai pas
retrouve depuis.

SUZANNE.

Ah bien! Jeannette m'a dit qu'on lui avait donn la belle poupe, mais
qu'il ne fallait pas en parler, parce que a ferait des jaloux.

CAMILLE, _bas  Marguerite_.

Laisse aller Suzanne, et courons dire  maman ce qu'elle vient de nous
raconter.

Camille, Madeleine et Marguerite se levrent et coururent au salon, o
Mme de Fleurville tait  crire, pendant que Mme de Rosbourg jouait du
piano.

CAMILLE ET MADELEINE, _trs prcipitamment_.

Madame, madame, voulez-vous nous laisser aller au moulin? Jeannette a la
poupe de Marguerite; il faut qu'elle la rende.

MADAME DE ROSBOURG.

Quelle folie! mes pauvres enfants, vous perdez la tte! Comment est-il
possible que la poupe de Marguerite se soit sauve dans la maison de
Jeannette?

MADELEINE.

Mais, madame, Suzanne l'a vue! Jeannette lui a dit de ne pas en
parler et qu'on la lui avait donne.

[Illustration: Elle est tout de mme jolie votre poupe! (Page 105.)]

MADAME DE FLEURVILLE.

Ma pauvre fille, c'est quelque poupe de vingt-cinq sous habille en
papier qu'on aura donne  Jeannette, et que Suzanne trouve superbe,
parce qu'elle n'en a jamais vu de plus belle.

MARGUERITE.

Mais non, madame, c'est bien sr ma poupe; elle a une robe de taffetas
lilas, un seul soulier de satin bleu, et un chapeau de paille avec une
plume blanche.

MADAME DE ROSBOURG.

coute, ma petite Marguerite, va me chercher Suzanne; je la
questionnerai moi-mme, et, si j'ai des raisons de penser que Jeannette
a ta poupe, nous allons partir tout de suite pour le moulin.

Marguerite partit comme une flche et revint deux minutes aprs,
tranant la petite Suzanne, toute honteuse de se trouver dans un si beau
salon, en prsence de ces dames.

MADAME DE ROSBOURG.

N'aie pas peur, ma petite Suzanne; je veux seulement te demander
quelques dtails sur la belle poupe de Jeannette. Est-il vrai qu'elle a
une poupe trs jolie et trs bien habille?

SUZANNE.

Pour a, oui, madame; elle est tout  fait jolie.

MADAME DE ROSBOURG.

Comment est sa robe?

SUZANNE.

En soie lilas, madame.

MADAME DE ROSBOURG.

Et son chapeau?

SUZANNE.

En paille, madame; et tout rond, avec une plume blanche et des affiquets
de velours noir.

MADAME DE ROSBOURG.

T'a-t-elle dit qui lui avait donn cette poupe?

SUZANNE.

Pour a, non, madame; elle n'a point voulu nommer personne parce qu'on
le lui a dfendu, qu'elle dit.

MADAME DE ROSBOURG.

Y a-t-il longtemps qu'elle a cette poupe?

SUZANNE.

Il y a trois jours, madame; elle dit qu'elle l'a rapporte de la ville
le jour de l'orage.

MADAME DE ROSBOURG.

Merci, ma petite Suzanne; tu peux t'en aller; voici des pralines pour
t'amuser en route.

Et elle lui mit dans la main un gros cornet de pralines; Suzanne rougit
de plaisir, fit une rvrence et s'en alla.

Chre amie, dit Mme de Fleurville  Mme de Rosbourg, il me parat
certain que Jeannette a la poupe de Marguerite; allons-y toutes. Mettez
vos chapeaux, petites, et dpchons-nous de nous rendre au moulin.

Les enfants ne se le firent pas dire deux fois; en trois minutes elles
furent prtes  partir. Tout le monde se mit en marche; au lieu de la
consternation et du silence qui avaient attrist la mme promenade,
trois jours auparavant, les enfants s'agitaient, allaient et venaient,
se dpchaient et parlaient toutes  la fois.

Elles marchrent si vite, qu'on arriva en moins d'une demi-heure. Les
petites allaient se prcipiter toutes trois dans le moulin en appelant
Jeannette et en demandant la poupe. Mme de Rosbourg les arrta et leur
dit:

Ne dites pas un mot, mes enfants, ne tmoignez aucune impatience;
tenez-vous prs de moi, et ne parlez que lorsque vous verrez la poupe.

Les petites eurent de la peine  se contenir; leurs yeux tincelaient,
leurs narines se gonflaient, leur bouche s'ouvrait pour parler, leurs
jambes les emportaient malgr elles; mais les mamans les firent passer
derrire, et toutes cinq entrrent ainsi au moulin.

La meunire vint ouvrir, fit beaucoup de rvrences et prsenta des
chaises.

Asseyez-vous, mesdames, mesdemoiselles, voici des chaises basses.

Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants s'assoient; les trois
petites s'agitent sur leurs chaises; Mme de Rosbourg leur fait signe de
ne pas montrer d'impatience.

MADAME DE FLEURVILLE.

Eh bien, mre Lonard, comment cela va-t-il?

LA MEUNIRE.

Madame est bien honnte; a va bien, Dieu merci.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et votre fille Jeannette, o est-elle?

MRE LONARD.

Ah! je ne sais point, madame; peut-tre bien au moulin.

MADAME DE FLEURVILLE.

Mes filles voudraient la voir; appelez-la donc....

MRE LONARD, _allant  la porte_.

Jeannette, Jeannette! (_Aprs un moment d'attente._) Jeannette, arrive
donc! o t'es-tu fourre? Elle ne vient point! faut croire qu'elle n'ose
pas.

MADAME DE FLEURVILLE.

Pourquoi n'ose-t-elle pas?

MRE LONARD.

Ah! quand elle voit ces dames, a lui fait toujours quelque chose; elle
s'motionne de la joie qu'elle a.

MADAME DE FLEURVILLE.

Je voudrais bien lui parler pourtant; si elle est sage et bonne fille,
je lui ai apport un joli fichu de soie et un beau tablier pour les
dimanches.

La mre Lonard s'agite, appelle sa fille, court de la maison au moulin
et ramne, en la tranant par le bras, Jeannette qui s'tait cache et
qui se dbat vivement.

MRE LONARD.

Vas-tu pas finir, mchante, malapprise?

JEANNETTE, _criant_.

Je veux m'en aller; lchez-moi; j'ai peur.

MRE LONARD.

De quoi que t'as peur, sans coeur? Ces dames vont-elles pas te
manger?

Jeannette cesse de se dbattre; la mre Lonard lui lche le bras;
Jeannette se sauve et s'enfuit dans sa chambre. La mre Lonard est
furieuse, elle craint que le fichu et le tablier ne lui chappent; elle
appelle Jeannette:

Mchante enfant, s'crie-t-elle, petite drlesse, je te vas querir et
je te vas cingler les reins; tu vas voir.

Mme de Fleurville l'arrte et lui dit: N'y allez pas, mre Lonard;
laissez-moi lui parler: je la trouverai, allez, je connais bien la
maison.

Et Mme de Fleurville entra chez Jeannette, suivie de la mre Lonard.
Elles la trouvrent cache derrire une chaise. Mme de Fleurville, sans
mot dire, la tira de sa cachette, s'assit sur la chaise, et, lui tenant
les deux mains lui dit:

Pourquoi te caches-tu, Jeannette? Les autres fois, tu accourais
au-devant de moi quand je venais au moulin.

Pas de rponse; Jeannette reste la tte baisse.

Jeannette, o as-tu trouv la belle poupe qu'on a vue chez toi l'autre
jour?

JEANNETTE, _avec vivacit_.

Suzanne est une menteuse; elle n'a point vu de poupe; je ne lui ai rien
dit; je n'ai parl de rien, c'est des menteries qu'elle vous a faites.

MADAME DE FLEURVILLE.

Comment sais-tu que c'est Suzanne qui me l'a dit?

JEANNETTE, _trs vivement_.

Parce qu'elle me fait toujours de mchantes choses; elle vous a cont
des sottises.

MADAME DE FLEURVILLE.

Mais, encore une fois, pourquoi accuses-tu Suzanne, puisque je ne te
l'ai pas nomme?

JEANNETTE.

Faut pas croire Suzanne ni les autres; je n'ai point dit qu'on m'avait
donn la poupe; je n'en ai point, de poupe; c'est tout des menteries.

MADAME DE FLEURVILLE.

Plus tu parles et plus je vois que c'est toi qui mens; tu as peur que je
ne te reprenne la poupe que tu as trouve dans le bois le jour de
l'orage.

JEANNETTE.

Je n'ai peur de rien; je n'ai rien trouv sous le chne, et je n'ai
point la poupe de Mlle Marguerite.

[Illustration: Elle ramenait Jeannette en la tranant par le bras. (Page
113.)]

MADAME DE FLEURVILLE.

Comment sais-tu que c'est de la poupe de Mlle Marguerite que je te
parle et qu'elle tait sous le chne?

Jeannette, voyant qu'elle se trahissait de plus en plus, se mit  crier
et  se dbattre. Mme de Fleurville la laissa aller et commena la
recherche de la poupe; elle ouvrit l'armoire et le coffre, mais n'y
trouva rien; enfin, voyant que Jeannette s'tait rfugie prs du lit,
comme pour empcher qu'on ne chercht de ce ct, elle se baissa et
aperut la poupe sous le lit, tout au fond; elle se retourna vers la
mre Lonard, et lui ordonna d'un air svre de retirer la poupe. La
mre Lonard obit en tremblant et remit la poupe  Mme de Fleurville.

Saviez-vous, dit Mme de Fleurville, que votre fille avait cette poupe?

--Pour a non, ma bonne chre dame, rpondit la mre Lonard; si je
l'avais su, je la lui aurais fait reporter au chteau, car elle sait
bien que cette poupe est  Mlle Marguerite; nous l'avions trouve
bien jolie la dernire fois que Mlle Marguerite l'a apporte. (_Se
retournant vers Jeannette._) Ah! mauvaise crature, vilaine petite
voleuse, tu vas voir comme je te corrigerai. Je t'apprendrai  faire des
voleries et puis des menteries encore, que j'en suis toute tremblante.
Je voyais bien que tu mentais  madame, ds que tu as ouvert ta bouche
pleine de menteries. Tu vas avoir le fouet tout  l'heure: tu ne perdras
rien pour attendre.

Jeannette pleurait, criait, suppliait, protestait qu'elle ne le ferait
plus jamais. La mre Lonard, loin de se laisser attendrir, la
repoussait de temps en temps avec un soufflet ou un bon coup de poing.
Mme de Fleurville, craignant que la correction ne ft trop forte,
chercha  calmer la mre Lonard, et russit  lui faire promettre
qu'elle ne fouetterait pas Jeannette et qu'elle se contenterait de
l'enfermer dans sa chambre pour le reste de la journe. Les enfants
taient consterns de cette scne; les mensonges rpts de Jeannette,
sa confusion devant la poupe retrouve, la colre et les menaces de la
mre Lonard les avaient fait trembler. Mme de Fleurville remit 
Marguerite sa poupe sans mot dire, dit adieu  la mre Lonard, et
sortit avec Mme de Rosbourg suivie des trois enfants. Elles marchaient
depuis quelques instants en silence, lorsqu'un cri perant les fit
toutes s'arrter; il fut suivi d'autres cris plus perants, plus aigus
encore: c'tait Jeannette qui recevait le fouet de la mre Lonard. Elle
la fouetta longtemps: car,  une grande distance, les enfants, qui
s'taient remises en marche, entendaient encore les hurlements, les
supplications de la petite voleuse. Cette fin tragique de l'histoire de
la poupe perdue les laissa pour toute la journe sous l'impression
d'une grande tristesse, d'une vraie terreur.




XII

VISITE CHEZ SOPHIE


  Mais chairs amie, veun dinn chs moi demin; mamman demand a  votr
  mamman; nou dinron a sainq eure pour jou avan  all promen aprais.
  Je pari que j'ai f de ftes; ne vous mok pas de moi, je vous pri!

  Sofie, votr ami.

Camille reut ce billet quelques jours aprs l'histoire de la poupe;
elle ne put s'empcher de rire en voyant ces normes fautes
d'orthographe; comme elle tait trs bonne, elle ne les montra pas 
Madeleine et  Marguerite; elle alla chez sa maman.

CAMILLE.

Maman, Sophie m'crit que Mme Fichini nous engage toutes  dner chez
elle demain.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ae, ae! quel ennui! Est-ce que ce dner t'amusera, Camille?

CAMILLE.

Beaucoup, maman. J'aime assez cette pauvre Sophie, qui est si
malheureuse.

MADAME DE FLEURVILLE.

C'est bien gnreux  toi, ma pauvre Camille, car elle t'a fait punir et
gronder deux fois.

CAMILLE.

Oh! maman, elle a t si fche aprs!

MADAME DE FLEURVILLE, _embrassant Camille_.

C'est bien, trs bien, ma bonne petite Camille; rponds-lui donc que
nous irons demain bien certainement.

Camille remercia sa maman, courut prvenir Madeleine et Marguerite, et
rpondit  Sophie:

  Ma chre Sophie,

  Maman et Mme de Rosbourg iront dner demain chez ta belle-mre; elles
  nous emmneront, Madeleine, Marguerite et moi. Nous sommes trs
  contentes; nous ne mettrons pas de belles robes pour pouvoir jouer 
  notre aise. Adieu, ma chre Sophie, je t'embrasse.

  Camille de FLEURVILLE.

Toute la journe, les petites filles furent occupes de la visite du
lendemain. Marguerite voulait mettre une robe de mousseline blanche;
Madeleine et Camille voulaient de simples robes en toile. Mme de
Rosbourg trancha la question en conseillant les robes de toile.

Marguerite voulait emporter sa belle poupe; Camille et Madeleine lui
dirent:

Prends garde, Marguerite: souviens-toi du gros chne et de Jeannette.

MARGUERITE.

Mais demain il n'y aura pas d'orage, ni de fort, ni de Jeannette.

MADELEINE.

Non, mais tu pourrais l'oublier quelque part, ou la laisser tomber et la
casser.

MARGUERITE.

C'est ennuyeux de toujours laisser ma pauvre poupe  la maison. Pauvre
petite! elle s'ennuie! Jamais elle ne sort! jamais elle ne voit
personne!

Camille et Madeleine se mirent  rire; Marguerite, aprs un instant
d'hsitation, rit avec elles et avoua qu'il tait plus raisonnable de
laisser la poupe  la maison.

Le lendemain matin, les petites filles travaillrent comme de coutume; 
deux heures elles allrent s'habiller, et  deux heures et demie elles
montrent en calche dcouverte; Mmes de Rosbourg et de Fleurville
s'assirent au fond; les trois petites prirent place sur le devant. Il
faisait un temps magnifique, et, comme le chteau de Mme Fichini n'tait
qu' une lieue, le voyage dura  peine vingt minutes. La grosse Mme
Fichini les attendait sur le perron; Sophie se tenait en arrire,
n'osant pas se montrer, de crainte des soufflets.

Bonjour, chres dames, s'cria Mme Fichini; bonjour, chres
demoiselles; comme c'est aimable d'arriver de bonne heure! les enfants
auront le temps de jouer, et nous autres mamans, nous causerons. J'ai
une grce  vous demander, chres dames; je vous expliquerai cela; c'est
pour ma vaurienne de Sophie; je veux vous en faire cadeau pour quelques
semaines, si vous voulez bien l'accepter et la garder pendant un voyage
que je dois faire.

Mme de Fleurville, surprise, ne rpondit rien; elle attendit que Mme
Fichini lui expliqut le cadeau incommode qu'elle dsirait lui faire.
Ces dames entrrent dans le salon, les enfants restrent dans le
vestibule.

Qu'est-ce qu'a dit ta belle-mre, Sophie? demanda Marguerite, qu'elle
voulait te donner  maman? O veut-elle donc aller sans toi?

--Je n'en sais rien, rpondit Sophie en soupirant; je sais seulement que
depuis deux jours elle me bat souvent et qu'elle veut me laisser seule
ici pendant qu'elle fera un voyage en Italie.

--En seras-tu fche? dit Camille.

--Oh! pour cela non, surtout si je vais demeurer chez vous: je serai si
heureuse avec vous! Jamais battue, jamais injustement gronde, je ne
serai plus seule, abandonne pendant des journes entires, n'apprenant
rien, ne sachant que faire, m'ennuyant. Il m'arrive bien souvent de
pleurer plusieurs heures de suite, sans que personne y fasse attention,
sans que personne cherche  me consoler.

Et la pauvre Sophie versa quelques larmes; les trois petites
l'entourrent, l'embrassrent, et russirent  la consoler; dix minutes
aprs, elles couraient dans le jardin et jouaient  cache-cache; Sophie
riait et s'amusait autant que les autres.

Aprs deux heures de courses et de jeux, comme elles avaient trs chaud,
elles rentrrent  la maison.

Dieu! que j'ai soif! dit Sophie.

MADELEINE.

Pourquoi ne bois-tu pas?

SOPHIE.

Parce que ma belle-mre me le dfend.

MARGUERITE.

Comment! Tu ne peux mme pas boire un verre d'eau?

SOPHIE.

Rien absolument, jusqu'au dner, et  dner, un verre seulement.

MARGUERITE.

Pauvre Sophie, mais c'est affreux cela.

Sophie, Sophie! criait en ce moment la voix furieuse de Mme Fichini.
Venez ici, mademoiselle, tout de suite.

Sophie, ple et tremblante, se dpcha d'entrer au salon o tait Mme
Fichini. Camille, Madeleine et Marguerite avaient peur pour la pauvre
Sophie; elles restrent dans le petit salon, tremblant aussi et coutant
de toutes leurs oreilles.

MADAME FICHINI, _avec colre_.

Approchez, petite voleuse; pourquoi avez-vous bu le vin?

SOPHIE, _tremblante_.

Quel vin, maman? Je n'ai pas bu de vin.

MADAME FICHINI, _la poussant rudement_.

Quel vin, menteuse? Celui du carafon qui est dans mon cabinet de
toilette.

SOPHIE, _pleurant_.

Je vous assure, maman, que je n'ai pas bu votre vin, que je ne suis pas
entre dans votre cabinet.

MADAME FICHINI.

Ah! vous n'tes pas entre dans mon cabinet! et vous n'tes pas entre
par la fentre! et qu'est-ce donc que ces marques que vos pieds ont
laisses sur le sable, devant la fentre du cabinet?

SOPHIE.

Je vous assure, maman....

Mme Fichini ne lui permit pas d'achever: elle se prcipita sur elle, la
saisit par l'oreille, l'entrana dans la chambre  ct, et malgr les
protestations et les pleurs de Sophie elle se mit  la fouetter,  la
battre jusqu' ce que ses bras fussent fatigus. Mme Fichini sortit du
cabinet toute rouge de colre. La malheureuse Sophie la suivait en
sanglotant; au moment o elle s'apprtait  quitter le salon pour aller
retrouver ses amies, Mme Fichini se retourna vers elle et lui donna un
dernier soufflet, qui la fit trbucher; aprs quoi, essouffle,
furieuse, elle revint s'asseoir sur le canap. L'indignation empchait
ces dames de parler; elles craignaient, si elles laissaient voir ce
qu'elles prouvaient, que l'irritation de cette mchante femme ne s'en
accrt encore, et qu'elle ne renont  l'ide de laisser Sophie 
Fleurville pendant le voyage qu'elle devait bientt commencer. Toutes
trois gardaient le silence; Mme Fichini s'ventait. Mmes de Fleurville
et de Rosbourg travaillaient  leur tapisserie sans mot dire.

MADAME FICHINI.

Ce qui vient de se passer, mesdames, me donne plus que jamais le dsir
de me sparer de Sophie; je crains seulement que vous ne vouliez pas
recevoir chez vous une fille si mchante et si insupportable.

MADAME DE FLEURVILLE, _froidement_.

Je ne redoute pas, madame, la mchancet de Sophie; je suis bien sre
que je me ferai obir d'elle sans difficult.

MADAME FICHINI.

Ainsi donc, vous voulez bien consentir  m'en dbarrasser? Je vous
prviens que mon absence sera longue; je ne reviendrai pas avant deux ou
trois mois.

MADAME DE FLEURVILLE, _toujours avec froideur_.

Ne vous inquitez pas du temps que durera votre absence, madame, je suis
enchante de vous rendre ce service.

MADAME FICHINI.

Dieu! que vous tes bonne, chre dame! que je vous remercie! Ainsi je
puis faire mes prparatifs de voyage?

MADAME DE FLEURVILLE, _schement_.

Quand vous voudrez, madame.

MADAME FICHINI.

Comment! je pourrais partir dans trois jours?

MADAME DE FLEURVILLE.

Demain, si vous voulez.

MADAME FICHINI.

Quel bonheur! que vous tes donc aimable! Ainsi, je vous enverrai Sophie
aprs-demain.

MADAME DE FLEURVILLE.

Trs bien, madame; je l'attendrai.

MADAME FICHINI.

Surtout, chre dame, ne la gtez pas, corrigez-la sans piti: vous voyez
comment il faut s'y prendre avec elle.

Cependant Sophie allait rejoindre ses amies, ples d'effroi et
d'inquitude; elles avaient tout entendu; elles croyaient que Sophie,
tourmente par la soif, avait rellement bu le vin du cabinet de
toilette, et qu'elle n'avait pas os l'avouer, dans la crainte d'tre
battue.

Ma pauvre Sophie, dit Camille en serrant la main de Sophie qui
pleurait, que je te plains! comme je suis peine que tu n'aies pas avou
 ta belle-mre que tu avais bu ce vin parce que tu mourais de soif!
Elle ne t'aurait pas fouette plus fort: c'et t le contraire,
peut-tre.

--Je n'ai pas bu ce vin, rpondit Sophie en sanglotant; je t'assure que
je ne l'ai pas bu.

--Mais qu'est-ce donc que ces pas sur le sable dont parlait ta
belle-mre? Ce n'est pas toi qui as saut par la fentre? demanda
Madeleine.

--Non, non, ce n'est pas moi; je ne mentirais pas avec toi, et je
t'assure que je n'ai pas pass par la fentre et que je n'ai pas touch
 ce vin.

Aprs quelques explications qui ne leur apprirent pas quel pouvait tre
le vrai coupable, les enfants rparrent de leur mieux le dsordre de la
toilette de la pauvre Sophie; Camille lui rattacha sa robe, Madeleine
lui peigna les cheveux, Marguerite lui lava les mains et la figure; ses
yeux restrent pourtant gonfls. Elles allrent ensuite au jardin pour
voir les fleurs, cueillir des bouquets et faire une visite  la
jardinire.




XIII

VISITE AU POTAGER


Sophie, qui avait toujours le coeur bien gros et la dmarche gne par
les coups qu'elle avait reus, laissa ses amies admirer les fleurs et
cueillir des bouquets, et alla s'asseoir chez la jardinire.

MRE LOUCHET.

Bonjour, mam'selle; je vous voyais venir boitinant, vous avez l'air tout
chose. Seriez-vous malade comme Palmyre, qui s'est donn une entorse et
qui ne peut quasi pas marcher?

SOPHIE.

Non, mre Louchet, je ne suis pas malade.

MRE LOUCHET.

Ah bien! c'est que votre maman a encore fait des siennes; elle frappe
dur quand elle tape sur vous. C'est qu'elle n'y regarde pas: la tte, le
cou, les bras, tout lui est bon.

Sophie ne rpondit pas; elle pleurait.

MRE LOUCHET.

Voyons, mam'selle, faut pas pleurer comme a; faut pas tre honteuse; a
fait de la peine, voyez-vous; nous savons bien que ce n'est pas tout
roses pour vous. Je disais bien  ma Palmyre: Ah! si je te corrigeais
comme madame corrige mam'selle Sophie, tu ne serais pas si
dsobissante. Si vous aviez vu tantt comme elle m'est revenue, sa
robe pleine de taches, sa main et sa figure couvertes de sable! c'est
qu'elle est tombe rudement, allez.

SOPHIE.

Comment est-elle tombe?

MRE LOUCHET.

Ah! je n'en sais rien! elle ne veut pas le dire, tout de mme. Sans
doute qu'elle jouait au chteau, puisque nous n'avons point de sable
ici; puis sa robe a des taches rouges comme du vin; nous n'avons que du
cidre; nous ne connaissons pas le vin, nous.

SOPHIE, _tonne_.

Du vin! o a-t-elle eu du vin?

MRE LOUCHET.

Ah! je n'en sais rien; elle ne veut pas le dire.

SOPHIE.

Est-ce qu'elle a pris le vin du cabinet de ma belle-mre?

MRE LOUCHET.

Ah! peut-tre bien; elle y va souvent porter des herbes pour les bains
de votre maman; a se pourrait bien qu'elle et bu un coup et qu'elle
n'ost pas le dire. Ah! c'est que, si je le savais, je la fouetterais
ferme, tout comme votre maman vous fouette.

SOPHIE.

Ma belle-mre m'a fouette parce qu'elle a cru que j'avais bu son vin,
et ce n'est pas moi pourtant.

La mre Louchet changea de visage; elle prit un air indign:

Serait-il possible, s'cria-t-elle, pauvre petite mam'selle, que ma
Palmyre ait fait ce mauvais coup et que vous ayez souffert pour elle?
Ah! mais... elle ne l'emportera pas en paradis, bien sr.... Palmyre,
viens donc un peu que je te parle.

PALMYRE, _dans la chambre  ct_.

Je ne peux pas, maman; mon pied me fait trop mal.

MRE LOUCHET.

Eh bien! je vais aller prs de toi, et mam'selle Sophie aussi.

Toutes deux entrent chez Palmyre, qui est tendue sur son lit, le pied
nu et enfl.

MRE LOUCHET.

Dis donc, la Malice, o t'es-tu foul la jambe comme a?

Palmyre rougit et ne rpond pas.

MRE LOUCHET.

Je te vas dire, moi: t'es entre dans le cabinet de madame pour les
herbes du bain; t'as vu la bouteille, t'as voulu goter, t'as rpandu
sur ta robe tout en gotant, t'as voulu descendre par la fentre, t'as
tomb et t'as pas os me le dire, parce que tu savais bien que je te
rgalerais d'une bonne vole. Eh?....

PALMYRE, _pleurant_.

Oui, maman, c'est vrai, c'est bien cela: mais le bon Dieu m'a punie, car
je souffre bien de ma jambe et de mon bras.

MRE LOUCHET.

Et sais-tu bien que la pauvre mam'selle a t fouette par madame,
qu'elle en est toute souffreteuse et toute clope? Et tu crois que je te
vas passer cela sans dire quoi et que je ne vas pas te donner une
racle?

SOPHIE, _avec effroi_.

Oh! ma bonne mre Louchet, si vous avez de l'amiti pour moi, je vous en
prie, ne la punissez pas; voyez comme elle souffre de son pied. Maudit
vin! il a dj caus bien du mal chez nous; n'y pensez plus, ma bonne
mre Louchet, et pardonnez  Palmyre comme je lui pardonne.

PALMYRE, _joignant les mains_.

Oh! mam'selle, que vous tes bonne! que j'ai de regret que vous ayez t
battue pour moi! Ah! si j'avais su, jamais je n'aurais touch  ce vin
de malheur. Oh! mam'selle! pardonnez-moi! le bon Dieu vous le revaudra.

Sophie s'approcha du lit de Palmyre, lui prit les mains et l'embrassa.
La mre Louchet essuya une larme et dit: Tu vois, Palmyre, ce que c'est
que d'avoir de la malice; voil mam'selle Sophie qu'est toute comme si
elle s'tait battue avec une arme de chats; c'est toi qu'es cause de
tout cela; eh bien! est-ce qu'elle t'en tient de la rancune? Pas la
moindre, et encore elle demande ta grce. Et que tu peux lui brler une
fire chandelle! car je t'aurais chtie de la bonne manire. Mais, par
gard pour cette bonne mam'selle, je te pardonne; prie le bon Dieu qu'il
te pardonne bien aussi; t'as fait une sottise pomme, vois-tu, ne
recommence pas.

Palmyre pleurait d'attendrissement et de repentir; Sophie tait heureuse
d'avoir pargn  Palmyre les douleurs qu'elle venait de ressentir
elle-mme si rudement. La mre Louchet tait reconnaissante de n'avoir
pas  battre Palmyre, qu'elle aimait tendrement, et qu'elle ne punissait
jamais sans un vif chagrin: elle remercia donc Sophie du fond du
coeur. Au milieu de cette scne, Camille, Madeleine et Marguerite
entrrent; la mre Louchet leur raconta ce qui venait de se passer et
combien Sophie avait t gnreuse pour Palmyre. Sophie fut embrasse et
approuve par ses trois amies.

Ma bonne Sophie, lui demanda Camille, ne te sens-tu pas heureuse
d'avoir pargn  Palmyre la punition qu'elle mritait, et d'avoir
rsist au dsir de te venger de ce que tu avais injustement souffert
par sa faute?

--Oui, chre Camille, rpondit Sophie; je suis heureuse d'avoir obtenu
son pardon, mais je ne me sentais aucun dsir de vengeance; je sais
combien est terrible la punition dont elle tait menace, et j'avais
aussi peur pour elle que j'aurais eu peur pour moi-mme.

Camille et Madeleine embrassrent encore Sophie; puis toutes quatre
dirent adieu  Palmyre et  la mre Louchet, et rentrrent  la maison,
car la cloche du dner venait de sonner.




XIV

DPART


Sophie avait peur de rentrer au salon. Elle pria ses amies d'entrer les
premires pour que sa belle-mre ne l'apert pas; mais elle eut beau se
cacher derrire Camille, Madeleine et Marguerite, elle ne put chapper 
l'oeil de Mme Fichini, qui s'cria:

Comment oses-tu revenir au salon? Crois-tu que je laisserai dner 
table une voleuse, une menteuse comme toi?

--Madame, rpliqua courageusement Madeleine, Sophie est innocente; nous
savons maintenant qui a bu votre vin; elle a dit vrai en vous assurant
que ce n'tait pas elle.

--Ta, ta, ta, ma belle petite; elle vous aura cont quelque mensonge; je
la connais, allez, et je la ferai dner dans sa chambre.

--Madame, dit  son tour Marguerite avec colre, c'est vous qui tes
mchante; Sophie est trs bonne; c'est Palmyre qui a bu le vin, et
Sophie a demand pardon  sa maman qui voulait la fouetter, et vous avez
voulu battre la pauvre Sophie sans vouloir l'couter, et j'aime Sophie,
et je ne vous aime pas.

MADAME FICHINI, _riant avec effort_.

Bravo, la belle! vous tes bien polie, bien aimable, en vrit! Votre
histoire de Palmyre est bien invente.

CAMILLE.

Marguerite dit vrai, madame; Palmyre a apport des herbes dans votre
cabinet, a bu votre vin, a saut par la fentre, et s'est donn une
entorse; elle a tout avou  sa maman, qui voulait la fouetter et qui
lui a pardonn, grce aux supplications de Sophie. Vous voyez, madame,
que Sophie est innocente, qu'elle est trs bonne, et nous avons toutes
beaucoup d'amiti pour elle.

MADAME DE ROSBOURG.

Vous voyez aussi, madame, que vous avez puni Sophie injustement et que
vous lui devez un ddommagement. Vous disiez tout  l'heure que vous
dsiriez partir promptement, et que Sophie vous gnait pour faire vos
paquets: voulez-vous nous permettre de l'emmener ce soir? Vous auriez
ainsi toute libert pour faire vos prparatifs de voyage.

Mme Fichini, honteuse d'avoir t convaincue d'injustice envers Sophie
devant tout le monde, n'osa pas refuser la demande de Mme de Rosbourg,
et, appelant sa belle-fille, elle lui dit d'un air maussade:

Vous partirez donc ce soir, mademoiselle; je vais faire prparer vos
effets. (_Sophie ne peut dissimuler un mouvement de joie._) Je pense que
vous tes enchante de me quitter; comme vous n'avez ni coeur ni
reconnaissance, je ne compte pas sur votre tendresse, et vous ferez bien
de ne pas trop compter sur la mienne. Je vous dispense de m'crire, et
je ne me tuerai pas non plus  vous donner de mes nouvelles, dont vous
vous souciez autant que je me soucie des vtres. (_Se tournant vers ces
dames._) Allons dner, chres dames;  mon retour, je vous inviterai
avec tous nos voisins; je vous ferai la lecture de mes impressions de
voyage; ce sera charmant.

Et ces dames, suivies des enfants, allrent se mettre  table. Sophie
profita, comme d'habitude, de l'oubli de sa belle-mre pour manger de
tout; cet excellent dner et la certitude d'tre emmene le soir mme
par Mme de Fleurville achevrent d'effacer la triste impression de la
scne du matin.

Aprs dner, les petites allrent avec Sophie dans le petit salon o
taient ses joujoux et ses petites affaires; elles firent un paquet
d'une poupe et de son trousseau, qui tait assez misrable; le reste ne
valait pas la peine d'tre emport.

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, qui attendaient avec impatience le
moment de quitter Mme Fichini, demandrent leur voiture.

MADAME FICHINI.

Comment! dj, mes chres dames? Il n'est que huit heures.

MADAME DE FLEURVILLE.

Je regrette bien, madame, de vous quitter si tt, mais je dsire rentrer
avant la nuit.

MADAME FICHINI.

Pourquoi donc avant la nuit? La route est si belle! et vous aurez clair
de lune.

MADAME DE ROSBOURG.

Marguerite est encore bien petite pour veiller; je crains qu'elle ne se
trouve fatigue.

MADAME FICHINI.

Ah! mesdames, pour la dernire soire que nous passons ensemble, vous
pouvez bien faire un peu veiller Marguerite.

MADAME DE ROSBOURG.

Nous sommes bien fches, madame, mais nous tenons beaucoup  ce que les
enfants ne veillent pas.

Un domestique vient avertir que la voiture est avance. Les enfants
mettent leurs chapeaux; Sophie se prcipite sur le sien et se dirige
vers la porte, de peur d'tre oublie; Mme Fichini dit adieu  ces dames
et aux enfants; elle appelle Sophie d'un ton sec.

Venez donc me dire adieu, mademoiselle. Vilaine sans coeur, vous avez
l'air enchante de vous en aller; je suis bien sre que ces demoiselles
ne quitteraient pas leur maman sans pleurer.

--Maman ne voyagerait pas sans moi, certainement, dit Marguerite avec
vivacit, ni Mme de Fleurville sans Camille et Madeleine; nous aimons
nos mamans parce qu'elles sont d'excellentes mamans; si elles taient
mchantes, nous ne les aimerions pas.

Sophie trembla, Camille et Madeleine sourirent. Mmes de Fleurville et de
Rosbourg se mordirent les lvres pour ne pas rire, et Mme Fichini devint
rouge de colre; ses yeux brillrent comme des chandelles; elle fut sur
le point de donner un soufflet  Marguerite; mais elle se contint, et,
appelant Sophie une seconde fois, elle lui donna sur le front un baiser
sec et lui dit en la repoussant:

Je vois, mademoiselle, que vous dites de moi de jolies choses  vos
amies! prenez garde  vous; je reviendrai un jour! Adieu.

Sophie voulut lui baiser la main; Mme Fichini la frappa du revers de
cette main en la lui retirant avec colre. La petite fille s'esquiva et
monta avec prcipitation dans la voiture.

Mmes de Fleurville et de Rosbourg dirent un dernier adieu  Mme Fichini,
se placrent dans le fond de la voiture, firent mettre Camille sur le
sige, Madeleine, Sophie et Marguerite sur le devant, et les chevaux
partirent. Sophie commenait  respirer librement, lorsqu'on entendit
des cris: _Arrtez!_ _arrtez!_ La pauvre Sophie faillit s'vanouir;
elle craignait que sa belle-mre n'et chang d'ide et ne la rappelt.
Le cocher arrta ses chevaux; un domestique accourut tout essouffl  la
portire et dit:

Madame... fait dire...  Mlle Sophie... qu'elle a... oubli... ses
affaires,... qu'elle ne les recevra que demain matin,...  moins que
mademoiselle n'aime mieux revenir... coucher  la maison.

Sophie revint  la vie; dans sa joie elle tendit la main au domestique:

Merci, merci, Antoine; je suis fche que vous vous soyez essouffl 
courir si vite. Remerciez bien ma belle-mre; dites-lui que je ne veux
pas la dranger, que j'aime mieux me passer de mes affaires, que je les
attendrai demain chez Mme de Fleurville. Adieu, adieu, Antoine.

Mme de Fleurville, voyant l'inquitude de Sophie, ordonna au cocher de
continuer et d'aller bon train; un quart d'heure aprs, la voiture
s'arrtait devant le perron de Fleurville, et l'heureuse Sophie sautait
 terre, lgre comme une plume et remerciant Dieu et Mme de Fleurville
du bon temps qu'elle allait passer prs de ses amies.

Mme de Fleurville la recommanda aux soins des deux bonnes; il fut dcid
qu'elle coucherait dans la mme chambre que Marguerite, et elle y dormit
paisiblement jusqu'au lendemain.




XV

SOPHIE MANGE DU CASSIS; CE QUI EN RSULTE


Sophie tait depuis quinze jours  Fleurville; elle se sentait si
heureuse, que tous ses dfauts et ses mauvaises habitudes taient comme
engourdis. Le matin, quand on l'veillait, elle sautait hors de son lit,
se lavait, s'habillait, faisait sa prire avec ses amies; ensuite elles
djeunaient toutes ensemble; Sophie n'avait plus besoin de voler de pain
pour satisfaire son apptit; on lui en donnait tant qu'elle en voulait.
Les premiers jours, elle ne pouvait croire  son bonheur; elle mangea et
but tant qu'elle pouvait avaler. Au bout de trois jours, quand elle fut
bien sre qu'on lui donnerait  manger toutes les fois qu'elle aurait
faim, et qu'il tait inutile de remplir son estomac le matin pour toute
la journe, elle devint plus raisonnable et se contenta, comme ses
amies, d'une tranche de pain et de beurre avec une tasse de th ou de
chocolat. Dans les premiers jours,  djeuner et  dner, elle se
dpchait de manger, de peur qu'on ne la ft sortir de table avant que
sa faim ft assouvie. Ses amies se moqurent d'elle; Mme de Fleurville
lui promit de ne jamais la chasser de table et de la laisser toujours
finir tranquillement ses repas. Sophie rougit, et promit de manger moins
gloutonnement  l'avenir.

MADELEINE.

Ma pauvre Sophie, tu as toujours l'air d'avoir peur; tu te dpches et
tu te caches pour les choses les plus innocentes.

SOPHIE.

C'est que je crois toujours entendre ma belle-mre; j'oublie sans cesse
que je suis avec vous, qui tes si bonnes, et que je suis heureuse, bien
heureuse!

En disant ces mots, Sophie, les yeux pleins de larmes, baisa la main de
Mme de Fleurville, qui  son tour l'embrassa tendrement.

SOPHIE, _attendrie_.

Oh! madame, que vous tes bonne! Tous les jours je demande au bon Dieu
qu'il me laisse toujours avec vous.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ce n'est pas l ce qu'il faut demander au bon Dieu, ma pauvre enfant; il
faut lui demander qu'il te rende si sage, si obissante, si bonne, que
le coeur de ta belle-mre s'adoucisse et que tu puisses vivre heureuse
avec elle.

Sophie ne rpondit rien; elle avait l'air de trouver le conseil de Mme
de Fleurville trop difficile  suivre. Marguerite paraissait tout
interdite, comme si Mme de Fleurville avait dit une chose impossible 
faire; Mme de Rosbourg s'en aperut.

MADAME DE ROSBOURG, _souriant_.

Qu'as-tu donc, Marguerite? Quel petit air tu prends en regardant Mme de
Fleurville.

MARGUERITE.

Maman,... c'est que... je n'aime pas que,... je suis fche que...,
que,... je ne sais comment dire; mais je ne veux pas demander au bon
Dieu que la mchante Mme Fichini revienne pour fouetter encore cette
pauvre Sophie.

MADAME DE ROSBOURG.

Mme de Fleurville n'a pas dit qu'il fallait demander cela au bon Dieu:
elle a dit que Sophie devait demander d'tre trs bonne, pour que sa
belle-mre l'aimt et la rendt heureuse.

MARGUERITE.

Mais, maman, Mme Fichini est trop mchante pour devenir bonne; elle
dteste trop Sophie pour la rendre heureuse, et, si elle revient, elle
reprendra Sophie pour la rendre malheureuse.

MADAME DE FLEURVILLE.

Chre petite, le bon Dieu peut tout ce qu'il veut: il peut donc changer
le coeur de Mme Fichini. Sophie, qui doit obir  Dieu et respecter
sa belle-mre, doit demander de devenir assez bonne pour l'attendrir et
s'en faire aimer.

MARGUERITE.

Je veux bien que Mme Fichini devienne bonne, mais je voudrais bien
qu'elle restt toujours l-bas et qu'elle nous laisst toujours Sophie.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ce que tu dis l fait l'loge de ton bon coeur, Marguerite; mais, si
tu rflchissais, tu verrais que Sophie serait plus heureuse aime de sa
belle-mre et vivant chez elle, que chez des trangers, qui ont
certainement beaucoup d'amiti pour elle, mais qui ne lui doivent rien,
et desquels elle n'a le droit de rien exiger.

SOPHIE.

C'est vrai, cela, Marguerite: si ma belle-mre pouvait un jour m'aimer
comme t'aime ta maman, je serais heureuse comme tu l'es, et je ne serais
pas inquite de ce que je deviendrai dans quelques mois.

MARGUERITE, _soupirant_.

Et pourtant j'aurai bien peur quand Mme Fichini reviendra.

SOPHIE, _tout bas_.

Et moi aussi.

On se leva de table; les mamans restrent au salon pour travailler, et
les enfants s'amusrent  bcher leur jardin; Camille et Madeleine
chargrent Marguerite et Sophie de chercher quelques jeunes
groseilliers et des framboisiers, de les arracher et de les apporter
pour les planter.

O irons-nous? dit Marguerite.

SOPHIE.

J'ai vu pas loin d'ici, au bord d'un petit bois, des groseilliers et des
framboisiers superbes.

MARGUERITE.

Je crois qu'il vaut mieux demander au jardinier.

SOPHIE.

Je vais toujours voir ceux que je veux dire; si nous ne pouvons pas les
arracher, nous demanderons au pre Louffroy de nous aider.

Elles partirent en courant et arrivrent en peu de minutes prs des
arbustes qu'avait vus Sophie; quelle fut leur joie quand elles les
virent couverts de fruits! Sophie se prcipita dessus et en mangea avec
avidit, surtout du cassis; Marguerite, aprs y avoir got, s'arrta.

Mange donc, nigaude, lui dit Sophie; profite de l'occasion.

MARGUERITE.

Quelle occasion? J'en mange tous les jours  table et au goter!

SOPHIE, _avalant gloutonnement_.

C'est bien meilleur quand on les cueille soi-mme; et puis on en mange
tant qu'on veut. Dieu, que c'est bon!

Marguerite la regardait faire avec surprise; jamais elle n'avait vu
manger avec une telle voracit, avec une telle promptitude; enfin, quand
Sophie ne put plus avaler, elle poussa un soupir de satisfaction et
essuya sa bouche avec des feuilles.

MARGUERITE.

Pourquoi t'essuies-tu avec des feuilles?

SOPHIE.

Pour qu'on ne voie pas de taches de cassis  mon mouchoir.

MARGUERITE.

Qu'est-ce que cela fait? Les mouchoirs sont faits pour avoir des taches.

SOPHIE.

Si l'on voyait que j'ai mang du cassis, on me punirait.

MARGUERITE.

Quelle ide! on ne te dirait rien du tout; nous mangeons ce que nous
voulons.

SOPHIE, _tonne_.

Ce que vous voulez? et vous n'tes jamais malades d'avoir trop mang?

MARGUERITE.

Jamais; nous ne mangeons jamais trop, parce que nous savons que la
gourmandise est un vilain dfaut.

Sophie, qui sentait combien elle avait t gourmande, ne put s'empcher
de rougir, et voulut dtourner l'attention de Marguerite en lui
proposant d'arracher quelques pieds de groseilliers pour les porter 
ses amies. Elles allaient se mettre  l'oeuvre, quand elles
entendirent appeler: Sophie, Marguerite, o tes-vous?

SOPHIE, MARGUERITE.

Nous voici, nous voici; nous arrachons des arbres.

Camille et Madeleine accoururent.

CAMILLE.

Qu'est-ce que vous faites donc depuis prs d'une heure? Nous vous
attendions toujours; voil maintenant notre heure de rcration passe:
il faut aller travailler.

MADELEINE.

Mais  quoi vous tes-vous amuses? Il n'y a pas seulement un arbrisseau
d'arrach!

MARGUERITE, _riant_.

C'est que Sophie s'en donnait et man....

SOPHIE, _vivement_.

Tais-toi donc, rapporteuse, tu vas me faire gronder.

MARGUERITE.

Mais je te dis qu'on ne te grondera pas: ma maman n'est pas comme la
tienne.

CAMILLE.

Quoi? Qu'est-ce que c'est? Dis, Marguerite; et toi, Sophie, laisse-la
donc parler.

MARGUERITE.

Eh bien, depuis prs d'une heure, au lieu d'arracher des groseilliers,
nous sommes l, Sophie  manger des groseilles et du cassis, et moi  la
regarder manger. C'est tonnant comme elle mangeait vite! Jamais je n'ai
vu tant manger en si peu de temps. Cela m'amusait beaucoup.

MADELEINE.

Pourquoi as-tu tant mang, Sophie? tu vas tre malade.

SOPHIE, _embarrasse_.

Oh non! je ne serai pas malade; j'avais trs faim.

CAMILLE.

Comment, faim? Mais nous sortions de table!

SOPHIE.

Faim, non pas de viande, mais de cassis.

CAMILLE.

Ah! ah! ah! faim de cassis!... Mais comme tu es ple! je suis sre que
tu as mal au coeur.

SOPHIE, _un peu fche_.

Pas du tout, mademoiselle, je n'ai pas mal au coeur; j'ai encore trs
faim, et je mangerais encore un panier plein de cassis.

MADELEINE.

Je ne te conseille pas d'essayer. Mais voyons, ma petite Sophie, ne te
fche pas, et reviens avec nous.

Sophie se sentait un peu mal  l'aise et ne rpondit rien; elle suivit
ses amies, qui reprirent le chemin de la maison. Tout le long de la
route, elle ne dit pas un mot. Camille, Madeleine et Marguerite,
croyant qu'elle boudait, causaient entre elles sans adresser la parole 
Sophie; elles arrivrent ainsi jusqu' leur chambre de travail, o leurs
mamans les attendaient pour leur donner leurs leons.

Vous arrivez bien tard, mes petites, dit Mme de Rosbourg.

MARGUERITE.

C'est que nous avons t jusqu'au petit bois pour avoir des
groseilliers; c'est un peu loin, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.

Allons,  prsent, mes enfants, travaillons; que chacun reprenne ses
livres et ses cahiers.

Camille, Madeleine et Marguerite se placent vivement devant leurs
pupitres; Sophie avance lentement, sans dire une parole. La lenteur de
ses mouvements attire l'attention de Mme de Fleurville, qui la regarde
et dit:

Comme tu es ple, Sophie! Tu as l'air de souffrir! qu'as-tu?

Sophie rougit lgrement; les trois petites la regardent; Marguerite
s'crie: C'est le cassis!

MADAME DE FLEURVILLE.

Quel cassis? Que veux-tu dire, Marguerite?

SOPHIE, _reprenant un peu de vivacit_.

Ce n'est rien, madame; Marguerite ne sait ce qu'elle dit; je n'ai rien;
je vais... trs bien,... seulement... j'ai un peu... mal au coeur,...
ce n'est rien....

Mais,  ce moment mme, Sophie se sent malade; son estomac ne peut
garder les fruits dont elle l'a surcharg; elle les rejette sur le
parquet.

Mme de Fleurville, mcontente, prend sans rien dire la main de Sophie et
l'emmne chez elle; on la dshabille, on la couche et on lui fait boire
une tasse de tilleul bien chaud. Sophie est si honteuse qu'elle n'ose
rien dire; quand elle est couche, Mme de Fleurville lui demande comment
elle se trouve.

SOPHIE.

Mieux, madame, je vous remercie; pardonnez-moi, je vous prie; vous tes
bien bonne de ne m'avoir pas fouette.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ma chre Sophie, tu as t gourmande, et le bon Dieu s'est charg de ta
punition en permettant cette indigestion qui va te faire rester couche
jusqu'au dner; elle te privera de la promenade que nous devons faire
dans une heure pour aller manger des cerises chez Mme de Vertel. Quant 
tre fouette, tu peux te tranquilliser l-dessus: je ne fouette jamais;
et je suis bien sre que, sans avoir t fouette, tu ne recommenceras
pas  te remplir l'estomac comme une gourmande. Je ne dfends pas les
fruits et autres friandises; mais il faut en manger sagement si l'on ne
veut pas s'en trouver mal.

Sophie ne rpondit rien; elle tait honteuse et elle reconnaissait la
justesse de ce que disait Mme de Fleurville. La bonne, qui restait prs
d'elle, l'engagea  se tenir tranquille, mais un reste de mal de coeur
l'empcha de dormir; elle eut tout le temps de rflchir aux dangers de
la gourmandise, et elle se promit bien de ne jamais recommencer.




XVI

LE CABINET DE PNITENCE


Une heure aprs, Camille, Madeleine et Marguerite revinrent savoir des
nouvelles de Sophie; elles avaient leurs chapeaux et des robes propres.

SOPHIE.

Pourquoi vous tes-vous habilles?

CAMILLE.

Pour aller goter chez Mme de Vertel; tu sais que nous devons y cueillir
des cerises.

MADELEINE.

Quel dommage que tu ne puisses pas venir, Sophie! nous nous serions bien
plus amuses avec toi.

MARGUERITE.

L'anne dernire, c'tait si amusant! on nous faisait grimper dans les
cerisiers, et nous avons cueilli des cerises plein des paniers, pour
faire des confitures, et nous en mangions tant que nous en voulions;
seulement nous ne nous sommes pas donn d'indigestion, comme tu as fait
ce matin avec ton cassis.

MADELEINE.

Ne lui parle plus de son cassis, Marguerite: tu vois qu'elle est
honteuse et fche.

SOPHIE.

Oh oui! je suis bien fche d'avoir t si gourmande; une autre fois,
bien certainement que je n'en mangerai qu'un peu, puisque je serai sre
de pouvoir en manger le lendemain et les jours suivants. C'est que je
n'ai pas l'habitude de manger de bonnes choses; et, quand j'en trouvais,
j'en mangeais autant que mon estomac pouvait en contenir;  prsent je
ne le ferai plus: c'est trop dsagrable d'avoir mal au coeur; et puis
c'est honteux.

MARGUERITE.

C'est vrai; maman me dit toujours que lorsqu'on s'est donn une
indigestion, on ressemble aux petits cochons.

Cette comparaison ne fut pas agrable  Sophie, qui commenait  se
fcher et  s'agiter dans son lit; Madeleine dit tout bas  Marguerite
de se taire, et Marguerite obit. Toutes trois embrassrent Sophie et
allrent attendre leurs mamans sur le perron. Quelques minutes aprs,
Sophie entendit partir la voiture. Elle s'ennuya pendant deux heures, au
bout desquelles elle obtint de la bonne la permission de se lever; ses
amies rentrrent peu de temps aprs, enchantes de leur matine; elles
avaient cueilli et mang des cerises; on leur en avait donn un grand
panier  emporter.

Le lendemain, Camille dit  Sophie:

Et sais-tu, Sophie, que ce soir nous ferons des confitures de cerises?
Mme de Vertel nous a fait voir comment elle les faisait; tu nous
aideras, et maman dit que ces confitures seront  nous, puisque les
cerises sont  nous, et que nous en ferons ce que nous voudrons.

--Bravo! dit Sophie; quels bons goters nous allons faire!

MADELEINE.

Il faudra en donner  la pauvre femme Jean, qui est malade et qui a six
enfants.

SOPHIE.

Tiens, c'est trop bon pour une pauvre femme!

CAMILLE.

Pourquoi est-ce trop bon pour la mre Jean, quand ce n'est pas trop bon
pour nous? Ce n'est pas bien ce que tu dis l, Sophie.

SOPHIE.

Ah! par exemple! Vas-tu pas me faire croire que la femme Jean est
habitue  vivre de confitures?

CAMILLE.

C'est prcisment parce qu'elle n'en a jamais que nous lui en donnerons
quand nous en aurons.

SOPHIE.

Pourquoi ne mange-t-elle pas du pain, des lgumes et du beurre? Je ne me
donnerai certainement pas la peine de faire des confitures pour une
pauvresse.

MARGUERITE.

Et qui te demande d'en faire, orgueilleuse? Est-ce que nous avons besoin
de ton aide? ne vois-tu pas que c'est pour s'amuser que Camille t'a
propos de nous aider?

SOPHIE.

D'abord, mademoiselle, il y a des cerises qui sont pour moi l dedans;
et j'ai droit  les avoir.

MARGUERITE.

Tu n'as droit  rien; on ne t'a rien donn; mais, comme je ne veux pas
tre gourmande et avare comme toi, tiens, tiens.

En disant ces mots, Marguerite prit une grande poigne de cerises et les
lana  la tte de Sophie, qui, dj un peu en colre, devint furieuse
en les recevant; elle s'lana sur Marguerite et lui donna un coup de
poing sur l'paule. Camille et Madeleine se jetrent entre elles pour
empcher Marguerite de continuer la bataille commence, Madeleine
retenait avec peine Sophie, pendant que Camille maintenait Marguerite et
lui faisait honte de son emportement. Marguerite s'apaisa immdiatement
et fut dsole d'avoir rpondu si vivement  Sophie; celle-ci rsistait
 Madeleine et voulait absolument se venger de ce qu'on lui avait lanc
des cerises  la figure.

Laisse-moi, criait-elle, laisse-moi lui donner autant de coups que j'ai
reu de cerises  la tte; lche-moi, ou je te tape aussi.

Les cris de Sophie, ajouts  ceux de Camille et de Madeleine, qui
l'exhortaient vainement  la douceur, attirrent Mme de Rosbourg et Mme
de Fleurville; elles parurent au moment o Sophie, se dbarrassant de
Camille et de Madeleine par un coup de pied et un coup de poing,
s'lanait sur Marguerite, qui ne bougeait pas plus qu'une statue. La
prsence de ces dames arrta subitement le bras lev de Sophie; elle
resta terrifie, craignant la punition et rougissant de sa colre.

Mme de Fleurville s'approcha d'elle en silence, la prit par le bras,
l'emmena dans une chambre que Sophie ne connaissait pas encore et qui
s'appelait le _cabinet de pnitence_, la plaa sur une chaise devant une
table, et, lui montrant du papier, une plume et de l'encre, elle lui
dit:

Vous allez achever votre journe dans ce cabinet, mademoiselle, vous
allez....

SOPHIE.

Ce n'est pas moi, madame, c'est Marguerite....

MADAME DE FLEURVILLE, _d'un air svre_.

Taisez-vous!... vous allez copier dix fois toute la prire: _Notre Pre
qui tes aux cieux_. Quand vous serez calme, je reviendrai vous faire
demander pardon au bon Dieu de votre colre; je vous enverrai votre
dner ici, et vous irez vous coucher sans revoir vos amies.

SOPHIE, _avec emportement_.

Je vous dis, madame, que c'est Marguerite....

MADAME DE FLEURVILLE, _avec force_.

Taisez-vous et crivez.

Mme de Fleurville sortit de la chambre, dont elle ferma la porte  clef,
et alla chez les enfants savoir la cause de l'emportement de Sophie.
Elle trouva Camille et Madeleine seules et consternes; elles lui
racontrent ce qui tait arriv  leur retour de chez Mme de Vertel, et
combien Mme de Rosbourg tait fche contre Marguerite, qui, malgr son
repentir, tait condamne  dner dans sa chambre et  ne pas venir au
salon de la soire.

MADAME DE FLEURVILLE.

C'est fort triste, mes chres enfants, mais Mme de Rosbourg a bien fait
de punir Marguerite.

CAMILLE.

Pourtant, maman, Marguerite avait raison de vouloir donner des
confitures  la pauvre mre Jean, et c'tait trs mal  Sophie d'tre
orgueilleuse et mchante.

MADAME DE FLEURVILLE.

C'est vrai, Camille; mais Marguerite n'aurait pas d s'emporter. Ce
n'est pas en se fchant qu'elle lui aurait fait du bien; elle aurait d
lui dmontrer tout doucement qu'elle devait secourir les pauvres et
travailler pour eux.

CAMILLE.

Mais, maman, Sophie ne voulait pas l'couter.

MADAME DE FLEURVILLE.

Sophie est vive, mal leve, elle n'a pas l'habitude de pratiquer la
charit, mais elle a bon coeur, et elle aurait compris la leon que
vous lui auriez toutes donne par votre exemple; elle en serait devenue
meilleure, tandis qu' prsent elle est furieuse et elle offense le bon
Dieu.

MADELEINE.

Oh! maman, permettez-moi d'aller lui parler; je suis sre qu'elle
pleure, qu'elle se dsole et qu'elle se repent de tout son coeur.

MADAME DE FLEURVILLE.

Non, Madeleine, je veux qu'elle reste seule jusqu' ce soir; elle est
encore trop en colre pour t'couter; j'irai lui parler dans une heure.

Et Mme de Fleurville alla avec Camille et Madeleine rejoindre Mme de
Rosbourg; les petites taient tristes; tout en jouant avec leurs
poupes, elles pensaient combien on tait plus heureuse quand on est
sage.

Pendant ce temps, Sophie, reste seule dans le cabinet de pnitence,
pleurait, non pas de repentir, mais de rage; elle examina le cabinet
pour voir si on ne pouvait pas s'en chapper: la fentre tait si haute
que, mme en mettant la chaise sur la table, on ne pouvait pas y
atteindre; la porte, contre laquelle elle s'lana avec violence, tait
trop solide pour pouvoir tre enfonce. Elle chercha quelque chose 
briser,  dchirer: les murs taient nus, peints en gris; il n'y avait
d'autre meuble qu'une chaise en paille commune, une table en bois blanc
commun; l'encrier tait un trou fait dans la table et rempli d'encre;
restaient la plume, le papier et le livre dans lequel elle devait
copier. Sophie saisit la plume, la jeta par terre, l'crasa sous ses
pieds: elle dchira le papier en mille morceaux, se prcipita sur le
livre, en arracha toutes les pages, qu'elle chiffonna et le mit en
pices; elle voulut aussi briser la chaise, mais elle n'en eut pas la
force et retomba par terre haletante et en sueur. Quand elle n'eut plus
rien  casser et  dchirer, elle fut bien oblige de rester tranquille.
Petit  petit, sa colre se calma, elle se mit  rflchir, et elle fut
pouvante de ce qu'elle avait fait.

Que va dire Mme de Fleurville? pensa-t-elle, quelle punition va-t-elle
m'infliger? car elle me punira certainement.... Ah bah! elle me
fouettera. Ma belle-mre m'a tant fouette que j'y suis habitue. N'y
pensons plus, et tchons de dormir....

Sophie ferme les yeux, mais le sommeil ne vient pas; et elle est
inquite; elle tressaille au moindre bruit; elle croit toujours voir la
porte s'ouvrir. Une heure se passe, elle entend la clef tourner dans la
serrure; elle ne s'est pas trompe cette fois: la porte s'ouvre, Mme de
Fleurville entre. Sophie se lve et reste interdite. Mme de Fleurville
regarde les papiers et dit  Sophie d'un ton calme:

Ramassez tout cela, mademoiselle.

Sophie ne bouge pas.

Je vous dis de ramasser ces papiers, mademoiselle, rpta Mme de
Fleurville.

Sophie reste immobile. Mme de Fleurville, toujours avec calme:

Vous ne voulez pas, vous avez tort: vous aggravez votre faute et votre
punition.

Mme de Fleurville appelle: lisa, venez, je vous prie, un instant.

lisa entre et reste bahie devant tout ce dsordre.

Ma bonne lisa, lui dit Mme de Fleurville, voulez-vous ramasser tous
ces dbris? c'est Mlle Sophie qui a mis en pices un livre et du
papier. Voulez-vous ensuite m'apporter une autre _Journe du chrtien_,
du papier et une plume?

Pendant qu'lisa balayait les papiers, Mme de Fleurville s'assit sur la
chaise et regarda Sophie, qui, tremblante devant le calme de Mme de
Fleurville, aurait tout donn pour n'avoir pas dchir le livre, le
papier et cras la plume. Quand lisa eut apport les objets demands,
Mme de Fleurville se leva, appela tranquillement Sophie, la fit asseoir
sur la chaise et lui dit:

Vous allez crire dix fois _Notre Pre_, mademoiselle, comme je vous
l'avais dit tantt; vous n'aurez pour votre dner que de la soupe, du
pain et de l'eau; vous paierez les objets que vous avez dchirs avec
l'argent que vous devez avoir toutes les semaines pour vos menus
plaisirs. Au lieu de revenir avec vos amies, vous passerez vos journes
ici, sauf deux heures de promenade que vous ferez avec lisa, qui aura
ordre de ne pas vous parler. Je vous enverrai votre repas ici. Vous ne
serez dlivre de votre prison que lorsque le repentir, un vrai
repentir, sera entr dans votre coeur, lorsque vous aurez demand
pardon au bon Dieu de votre duret envers les pauvres, de votre
gourmandise goste, de votre emportement envers Marguerite, de votre
esprit de colre et de votre mchancet, qui vous a porte  dchirer
tout ce que vous pouviez briser et dchirer, de votre esprit de
rvolte, qui vous a excite  rsister  mes ordres. J'esprais vous
trouver en bonne disposition pour vous ramener au repentir, pour faire
votre paix avec Dieu et avec moi; mais, d'aprs ce que je vois,
j'attendrai  demain. Adieu, mademoiselle. Priez le bon Dieu qu'il ne
vous fasse pas mourir cette nuit avant de vous tre reconnue et
repentie.

Mme de Fleurville se dirigea vers la porte; elle avait dj tourn la
clef, lorsque Sophie, se prcipitant vers elle, l'arrta par sa robe, se
jeta  ses genoux, lui saisit les mains, qu'elle couvrit de baisers et
de larmes, et  travers ses sanglots fit entendre ces mots, les seuls
qu'elle put articuler: _Pardon!_ _Pardon!_

Mme de Fleurville restait immobile, considrant Sophie toujours 
genoux; enfin elle se baissa vers elle, la prit dans ses bras et lui dit
avec douceur:

Ma chre enfant, le repentir expie bien des fautes. Tu as t trs
coupable envers le bon Dieu d'abord, envers moi ensuite; le regret
sincre que tu en prouves te mritera sans doute le pardon, mais ne
t'affranchit pas de la punition: tu ne reviendras pas avec tes amies
avant demain soir, et tout le reste se fera comme je te l'ai dit.

SOPHIE, _avec vhmence_.

Oh! madame, chre madame, la punition me sera douce, car elle sera une
expiation; votre bont me touche profondment, votre pardon est tout ce
que je demande. Oh! madame, j'ai t si mchante, si dtestable!
Pourrez-vous me pardonner?

MADAME DE FLEURVILLE, _l'embrassant_.

Du fond du coeur, chre enfant; crois bien que je ne conserve aucun
mauvais sentiment contre toi. Demande pardon au bon Dieu comme tu viens
de me demander pardon  moi-mme. Je vais t'envoyer  dner; tu criras
ensuite ce que je t'avais dit d'crire, et tu achveras ta soire en
lisant un livre qu'on t'apportera tout  l'heure.

Mme de Fleurville embrassa encore Sophie, qui lui baisait les mains et
ne pouvait se dtacher d'elle; elle se dgagea et sortit, sans prendre
cette fois la prcaution de fermer la porte  clef. Cette preuve de
confiance toucha Sophie et augmenta encore son regret d'avoir t si
mchante.

Comment, se dit-elle, ai-je pu me livrer  une telle colre? Comment
ai-je t si mchante avec des amies aussi bonnes que celles que j'ai
ici, et si hardie envers une personne aussi douce, aussi tendre que Mme
de Fleurville! Comme elle a t bonne avec moi! Aussitt que j'ai
tmoign du repentir, elle a repris sa voix douce et son visage si
indulgent; toute sa svrit a disparu comme par enchantement. Le bon
Dieu me pardonnera-t-il aussi facilement? Oh oui! car il est la bont
mme, et il voit combien je suis afflige de m'tre si mal comporte!

En achevant ces mots, elle se mit  genoux et pria du fond de son
coeur pour que ces fautes lui fussent pardonnes et qu'elle et la
force de ne plus en commettre  l'avenir. A peine sa prire tait-elle
finie qu'lisa entra, lui apportant une assiette de soupe, un gros
morceau de pain et une carafe d'eau.

LISA.

Voici, mademoiselle, un vrai repas de prisonnier; mais, si vous avez
faim, vous le trouverez bon tout de mme.

SOPHIE.

Hlas! ma bonne lisa, je n'en mrite pas tant; c'est encore trop bon
pour une mchante fille comme moi.

LISA.

Ah! ah! nous avons chang de ton depuis tantt; j'en suis bien aise,
mademoiselle. Si vous vous tiez vue! vous aviez un air! mais un air!...
Vrai, on aurait dit d'un petit dmon.

SOPHIE.

C'est que je l'tais rellement; mais j'en ai bien du regret, je vous
assure, et j'espre bien ne jamais recommencer.

Sophie se mit  table et mangea sa soupe: elle avait faim; aprs sa
soupe elle entama son morceau de pain et but deux verres d'eau. lisa la
regardait avec piti.

Voyez, pourtant, mademoiselle, lui dit-elle, comme on est malheureux
d'tre mchant; nos petites, qui sont toujours sages, ne seront jamais
punies que pour des fautes bien lgres: aussi on les voit toujours
gaies et contentes.

SOPHIE.

Oh oui! je le vois bien: mais c'est singulier! quand j'tais mchante et
que ma belle-mre me punissait, je me sentais encore plus mchante
aprs; je dtestais ma belle-mre: tandis que Mme de Fleurville, qui m'a
punie, je l'aime au contraire plus qu'avant et j'ai envie d'tre
meilleure.

LISA.

C'est que votre belle-mre vous punissait avec colre, et quelquefois
par caprice, tandis que Mme de Fleurville vous punit par devoir et pour
votre bien. Vous sentez cela malgr vous.

SOPHIE.

Oui, c'est bien cela, lisa; vous dites vrai.

Sophie avait fini son repas; lisa emporta les restes, et Sophie se mit
au travail; elle fut longtemps  faire sa pnitence, parce qu'elle
s'appliqua  trs bien crire; quand elle eut fini, elle se mit  lire.
Le jour commena bientt  baisser; Sophie posa son livre et eut le
temps de rflchir aux ennuis de la captivit, pendant la grande heure
qui se passa avant qu'lisa vnt la chercher pour la coucher. Marguerite
dormait dj profondment; Sophie s'approcha de son lit et l'embrassa
tout doucement, comme pour lui demander pardon de sa colre; ensuite
elle fit sa prire, se coucha et ne tarda pas  s'endormir.




XVII

LE LENDEMAIN


La journe du lendemain se passa assez tristement. Marguerite, honteuse
encore de sa colre de la veille, se reprochait d'avoir caus la
punition de Sophie; Camille et Madeleine souffraient de la tristesse de
Marguerite et de l'absence de leur amie.

Sophie passa la journe dans le cabinet de pnitence; personne ne vint
la voir qu'lisa, qui lui apporta son djeuner.

SOPHIE.

Comment vont mes amies, lisa?

LISA.

Elles vont bien; seulement elles ne sont pas gaies.

SOPHIE.

Ont-elles parl de moi? Me trouvent-elles bien mchante? M'aiment-elles
encore?

LISA.

Je crois bien, qu'elles parlent de vous! Elles ne font pas autre chose.
Pauvre Sophie! disent-elles; comme elle doit tre malheureuse! Pauvre
Sophie! comme elle doit s'ennuyer! Comme la journe lui paratra longue!

SOPHIE, _attendrie_.

Elles sont bien bonnes! Et Marguerite, est-elle en colre contre moi?

LISA.

En colre! Ah bien oui! Elle se dsole d'avoir t mchante; elle dit
que c'est sa faute si vous vous tes emporte; que c'est elle qui
devrait tre punie  votre place, et que, lorsque vous sortirez de
prison, c'est elle qui vous demandera bien pardon et qui vous priera
d'oublier sa mchancet.

SOPHIE.

Pauvre petite Marguerite! c'est moi qui ai eu tous les torts. Mais,
lisa, savent-elles combien j'ai t mchante ici, dans le cabinet: que
j'ai tout dchir, que j'ai refus d'obir  Mme de Fleurville?

LISA.

Oui, elles le savent, je le leur ai racont; mais elles savent aussi
combien vous vous tes repentie et tout ce que vous avez fait pour
tmoigner vos regrets, pour expier votre faute; elles ne vous en veulent
pas: elles vous aiment tout comme auparavant.

Sophie remercia lisa et se mit  l'ouvrage.

Mme de Fleurville vint lui apporter des devoirs  faire, elle les lui
expliqua; elle lui apporta aussi des livres amusants, son ouvrage de
tapisserie, et, la voyant si sage, si docile et si repentante, elle lui
dit qu'avant de se coucher elle pourrait venir embrasser ses amies au
salon et faire la prire en commun. Sophie lui promit de mriter cette
rcompense par sa bonne conduite, et la remercia vivement de sa bont.
Mme de Fleurville l'embrassa encore et lui dit en la quittant qu'avant
la promenade elle viendrait examiner ses devoirs et lui en donner
d'autres pour l'aprs-midi.

Sophie travailla tant et si bien, qu'elle ne s'ennuya pas; elle fut
tonne quand lisa vint lui apporter son second djeuner.

Dj, dit-elle; est-ce qu'il est l'heure de djeuner?

LISA.

Certainement, et l'heure est mme passe; vous n'avez donc pas faim?

SOPHIE.

Si fait, j'ai faim, et je m'en tonnais, je ne croyais pas qu'il ft si
tard. Qu'est-ce que j'ai pour mon djeuner?

LISA.

Un oeuf frais, que voici, avec une tartine de beurre, une ctelette,
une cuisse de poulet, des pommes de terre sautes, mais pas de dessert
par exemple; Mme de Fleurville m'a dit que les prisonnires n'en
mangeaient pas, et que vous tiez si raisonnable que vous ne vous en
tonneriez pas.

Sophie rougit de plaisir  ce petit loge, qu'elle n'esprait pas avoir
mrit.

Merci, ma chre lisa, dit-elle, et remerciez Mme de Fleurville de
vouloir bien penser si favorablement de moi; elle est si bonne, qu'on ne
peut s'empcher de devenir bon prs d'elle. J'espre que dans peu de
temps je deviendrai aussi sage, aussi aimable que mes amies.

lisa, touche de cette humilit, embrassa Sophie et lui dit: Soyez
tranquille, mademoiselle, vous commencez dj  tre bonne; vous allez
voir ce que vous serez; quand votre belle-mre reviendra, elle ne vous
reconnatra pas.

Cette ide du retour de sa belle-mre fit peu de plaisir  Sophie; elle
tcha de n'y pas songer, et elle acheva son djeuner. lisa lui dit
qu'elle allait remporter le plateau et qu'elle reviendrait ensuite la
chercher pour la promener.

Je vais vous faire marcher pendant une heure, mademoiselle, puis vous
reviendrez travailler; aprs votre dner je vous promnerai encore
pendant une bonne heure.

La journe se passa ainsi sans trop d'ennui pour Sophie. Camille,
Madeleine et Marguerite attendaient chaque fois lisa  sa sortie de la
chambre de pnitence pour la questionner sur ce que faisait Sophie, sur
ce que disait Sophie.

CAMILLE.

Est-elle bien triste?

MADELEINE.

S'ennuie-t-elle beaucoup?

MARGUERITE.

Est-elle fche contre moi? Cause-t-elle un peu?

lisa les rassurait et leur disait que Sophie prenait sa punition avec
une telle douceur et une telle rsignation, qu'en sortant de l elle
serait certainement tout  fait corrige et ne se ferait plus jamais
punir.

Le soir, Mme de Fleurville vint elle-mme chercher Sophie pour la mener
au salon, o l'attendaient avec anxit Camille, Madeleine et
Marguerite.

Voil Sophie que je vous ramne, mes chres enfants, non pas la Sophie
d'avant-hier, colre, menteuse, gourmande et mchante; mais une Sophie
douce, sage, raisonnable; nous la plaignions jadis, aimons-la bien
maintenant: elle le mrite.

Sophie se jeta dans les bras de ses amies; elle pleurait de joie en les
embrassant. Elle et Marguerite se demandrent rciproquement pardon;
elles s'taient dj pardonn de bon coeur. Quand arriva l'heure de la
prire, Mme de Fleurville ajouta  celle qu'elles avaient l'habitude de
faire une action de grces pour remercier Dieu d'avoir ouvert au
repentir le coeur des coupables, et pour avoir ainsi tir un grand
bien d'un grand mal.

Aprs cette prire, qui fut faite du fond du coeur, les enfants
s'embrassrent tendrement et allrent se coucher.




XVIII

LE ROUGE-GORGE


Un mois aprs, Camille et Madeleine taient assises sur un banc dans le
jardin; elles tressaient des paniers avec des joncs que Sophie et
Marguerite cueillaient dans un foss.

Madeleine, Madeleine! cria Sophie en accourant, je t'apporte un petit
oiseau trs joli; je te le donne, c'est pour toi.

--Voyons, quel oiseau? dit Camille en jetant ses joncs et s'lanant 
la rencontre de Sophie.

SOPHIE.

Un rouge-gorge; c'est Marguerite qui l'a vu, et c'est moi qui l'ai
attrap; regarde comme il est dj gentil.

CAMILLE.

Il est charmant. Pauvre petit! il doit avoir bien peur! Et sa maman!
elle se dsole sans doute.

MARGUERITE.

Pas du tout! C'est elle qui l'a jet hors de son nid; j'entendais un
petit bruit dans un buisson, je regarde, et je vois ce pauvre petit
oiseau se dbattant contre sa maman qui voulait le jeter hors du nid;
elle lui a donn des coups de bec et elle l'a prcipit  terre; le
pauvre petit est tomb tout tourdi; je n'osais pas le toucher; Sophie
l'a pris en disant que ce serait pour toi, Madeleine.

MADELEINE.

Oh! merci, Sophie! Portons-le vite  la maison pour lui donner  manger.
Camille, vois comme mon petit oiseau est gentil! Quel joli petit ventre
rouge!

CAMILLE.

Il est charmant; mettons-le dans un panier en attendant que nous ayons
une cage.

Les quatre petites filles laissrent leurs joncs et coururent  la
maison pour montrer leur rouge-gorge et demander un panier.

LISA.

Tenez, mes petites, voici un panier.

MARGUERITE.

Mais il faut lui faire un petit lit.

LISA.

Non, il faut mettre de la mousse et un peu de laine par-dessus: il aura
ainsi un petit nid bien chaud.

MARGUERITE.

Si Madeleine le mettait  coucher avec elle, il aurait bien plus chaud
encore.

MADELEINE.

Mais je pourrais l'craser en dormant; non, non, il vaut mieux faire
comme dit lisa. Tu vas voir comme je l'arrangerai bien.

SOPHIE.

Oh! Madeleine, laisse-moi faire; je sais trs bien arranger des nids
d'oiseaux; Palmyre en faisait souvent pour les petits qu'elle dnichait.

MADELEINE.

Je veux bien; qu'est-ce que tu vas mettre?

SOPHIE.

Ne me regardez pas; vous verrez quand ce sera fini. lisa, il me faut du
coton et un petit linge.

LISA.

Pour quoi faire, du linge? Allez-vous lui mettre une chemise?

Les enfants rirent tous.

Mais non, lisa, rpond Sophie; ce n'est pas pour l'habiller; vous
allez voir; donnez-moi seulement ce que je vous demande.

lisa donna une poigne de coton et du linge. Sophie prit le
rouge-gorge, se mit dans un coin, arrangea pendant dix minutes le coton,
le linge et l'oiseau; puis, se retournant triomphalement, elle s'cria:
C'est fini!

Les enfants, qui attendaient avec une grande impatience, s'lancrent
vers Sophie et cherchrent vainement l'oiseau.

MADELEINE.

Eh bien! o sont donc le rouge-gorge et son nid?

SOPHIE.

Mais les voici.

MADELEINE.

O cela?

SOPHIE.

Dans le panier.

MADELEINE.

Je ne vois qu'une boule de coton.

SOPHIE.

C'est prcisment cela.

MADELEINE.

Mais o est l'oiseau?

SOPHIE.

Dans le coton, bien chaudement.

Toutes trois poussrent un cri; toutes les mains se plongrent  la fois
dans le panier pour en retirer le pauvre oiseau, touff sans doute.
lisa accourut, droula vivement le coton, le linge, et en retira le
rouge-gorge, qui semblait mort; ses yeux taient ferms, son bec
entr'ouvert, ses ailes tendues: il ne bougeait pas.

Pauvre petit! s'crirent  la fois lisa et les trois petites.

--Imbcile de Sophie! ajouta Marguerite.

Sophie tait aussi tonne que confuse.

Je ne savais pas..., je ne croyais pas..., dit-elle en balbutiant.

MARGUERITE.

Aussi pourquoi veux-tu toujours faire quand tu ne sais pas?

LISA.

Chut! Marguerite, pas de colre; vous voyez bien que Sophie est aussi
peine que vous de ce qu'elle a fait. Tchons de ranimer le pauvre
oiseau; peut-tre n'est-il pas encore mort.

MADELEINE, _tristement_.

Croyez-vous qu'il puisse revivre?

LISA.

Essayons toujours; Sophie, allez me chercher un peu de vin.

Sophie se prcipita pour faire la commission; pendant son absence, lisa
entr'ouvrit le bec du petit oiseau et souffla doucement dedans; quand
Sophie eut apport le vin et qu'elle lui en eut mis deux gouttes dans le
bec, l'oiseau fit un lger mouvement avec ses ailes.

Il a boug! il a boug! s'crirent ensemble les quatre petites. En
effet, au bout de cinq minutes le rouge-gorge tait revenu  la vie; il
s'agitait, il dployait et repliait ses ailes, il redevenait vif comme
avant d'avoir t emmaillot.

MARGUERITE, _d'un air moqueur_.

C'est Palmyre qui t'a appris ce moyen de soigner des oiseaux?

SOPHIE.

Oui, c'est Palmyre; elle les enveloppe tous comme cela.

MARGUERITE, _de mme_.

En a-t-elle lev beaucoup?

SOPHIE.

Oh non! ils mouraient tous; nous ne comprenions pas pourquoi.

LISA.

Comment? vous ne compreniez pas que les oiseaux, n'ayant pas d'air,
touffaient dans les chiffons et le coton?

SOPHIE.

Mais non; je croyais que les oiseaux n'avaient pas besoin de respirer.

LISA.

Ah! ah! ah! en voil une bonne! Tous les oiseaux respirent et ont besoin
d'air, mademoiselle, et ils touffent quand ils n'en ont pas.

SOPHIE, _d'un air confus_.

Je ne savais pas.

LISA.

Allons, laissez-moi cet oiseau; ne vous en occupez plus; je m'en charge
et je vous l'lverai, Madeleine.

En effet, lisa dirigea l'ducation du rouge-gorge. Madeleine
partageait les soins qu'elle lui donnait; elle l'aidait  changer la
laine de son nid,  nettoyer sa cage,  faire une pte d'oeufs, de
pain et de lait. Le petit oiseau s'tait attach  elle; elle l'avait
nomm Mimi; il venait quand elle l'appelait, et se posait souvent sur
son bras pendant qu'elle prenait ses leons. Il finit par ne plus la
quitter; la porte de sa cage restait toujours ouverte, et il y entrait
pour manger et dormir; le reste du temps il volait dans les chambres;
quand la fentre tait ouverte, il allait se percher sur les arbres
voisins, mais il ne s'loignait jamais beaucoup, et, lorsque Madeleine
l'appelait: _Mimi!_ _Mimi!_ il revenait  tire-d'aile se poser sur sa
tte ou sur son paule, et la becquetait comme pour l'embrasser. Le
matin Madeleine tait souvent veille au petit jour par Mimi, qui,
perch sur son paule, allongeait son cou et lui becquetait l'oreille ou
les lvres. Va-t'en, Mimi, lui disait-elle, laisse-moi dormir. Mimi
rentrait dans sa cage, y restait quelques instants et, quand sa
matresse s'tait endormie, revenait se poser sur son paule et se
mettait  lui siffler dans l'oreille ses plus jolis airs. Tais-toi,
Mimi, lui disait encore Madeleine: tu m'ennuies. Mimi se taisait,
tournait sa petite tte  droite et  gauche, puis, changeant de
position, faisait un petit saut et se trouvait sur le nez de la pauvre
Madeleine.

Rveille encore par les petites griffes aigus de Mimi: Petit lutin,
disait-elle en lui donnant une lgre tape, je t'enfermerai demain si
tu m'ennuies encore. Mais Mimi recommenait toujours, et Madeleine ne
l'enfermait pas.

Qu'as-tu donc, Madeleine? tu parais fatigue ce soir, dit un jour Mme
de Fleurville  Madeleine, qui s'endormait.

MADELEINE.

Oui, maman, j'ai envie de dormir; mes yeux se ferment malgr moi.

MARGUERITE.

Je parie que c'est  cause de Mimi.

MADAME DE ROSBOURG.

Comment Mimi peut-il donner sommeil  Madeleine? Tu parles trop souvent
sans rflchir, Marguerite.

MARGUERITE.

Pardon, maman; vous allez voir que j'ai trs bien rflchi. Quand on a
sommeil, c'est qu'on a envie de dormir.

MADAME DE ROSBOURG, _riant_.

Oh! c'est positif, et je vois que tu raisonnes au moins aussi bien que
Mimi. (_Tout le monde rit._)

MARGUERITE.

Attendez un peu, maman, pour vous moquer de moi. Je continue: quand on a
envie de dormir, c'est qu'on a besoin de dormir. (_Tout le monde rit
plus fort; Marguerite, sans se troubler, continue son raisonnement._)
Quand on a besoin de dormir, c'est qu'on n'a pas assez dormi; quand on
n'a pas assez dormi, c'est que quelque chose ou quelqu'un vous a
empch de dormir. Ce quelqu'un est Mimi, qui veille Madeleine tous les
matins au petit jour en lui becquetant la figure, ou en lui gazouillant
dans l'oreille, ou en se promenant sur son visage; c'est pourquoi
Madeleine a sommeil, et le coupable est Mimi.

MADAME DE FLEURVILLE.

Bravo, Marguerite! c'est trs bien raisonn; mais comment Mimi fait-il
pour commettre tous ces mfaits?

MARGUERITE.

Madame, Madeleine ne veut pas que Mimi soit enferm dans sa cage; elle
le gte; elle est beaucoup trop bonne pour lui, et c'est elle qui en
souffre.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et c'est ce qui arrive toujours, ma petite Marguerite, quand on gte les
gens; mais srieusement, ma chre Madeleine, il ne faut pas laisser
prendre  Mimi de ces mauvaises habitudes. Tu es ple depuis quelques
jours; tu tomberas malade  la longue; je te conseille d'aller te
coucher et de fermer ce soir la porte de la cage de Mimi; tu la lui
ouvriras quand tu seras leve.

MADELEINE.

Oui, maman, je vais me coucher, car je me sens rellement bien fatigue,
et j'enfermerai Mimi; seulement j'ai peur que demain matin il ne crie
comme un dsespr.

MADAME DE FLEURVILLE.

Eh! laisse-le crier: il finira par s'y habituer.

Madeleine embrassa sa maman, ses amies, Mme de Rosbourg, et alla se
coucher; elle avait eu soin de pousser et de fixer la porte de la cage,
et elle s'endormit immdiatement.

Le lendemain, quand il fit jour, Mimi voulut aller tourmenter sa
matresse comme d'habitude; il fut tonn et irrit de trouver sa porte
ferme; il chercha longtemps  l'ouvrir avec son bec, mais, ne pouvant y
russir, il se fcha, il donna des coups de tte dans la porte et il se
fit mal. Alors commena une suite de petits cris furieux, entremls de
grands coups de bec dans son chnevis et son millet, qu'il faisait voler
dans sa cage et  travers les barreaux; puis il sautait dans sa petite
auge, et dans sa rage il lanait de l'eau de tous cts. Madeleine
s'veilla un instant  ces bruits, qui indiquaient la colre de Mimi;
mais elle se rendormit immdiatement, et dormit jusqu' ce que sa bonne
vnt l'veiller. Alors elle s'empressa d'ouvrir  Mimi, qui s'lana
hors de sa cage avec humeur et donna deux grands coups de bec dans la
joue de Madeleine, comme pour se venger d'avoir t enferm.

Ah! petit mchant! s'cria Madeleine, tu es en colre! Viens ici, Mimi,
viens tout de suite.

Mimi n'obissait pas; il s'tait perch sur un bton de croise, o il
avait l'air de bouder.

Mimi, obissez, monsieur, venez ici tout de suite.

Mimi, pour toute rponse, se retourne et fait une ordure dans la main
que lui tendait Madeleine.

Petit sale! petit dgotant! petit mchant! attends, attends, je
t'attraperai, va. lisa, viens, je t'en prie, m'aider  attraper Mimi et
 le mettre en pnitence.

lisa, qui avait tout vu et qui riait de l'humeur de Mimi, prit un balai
et poursuivit Mimi jusqu' ce qu'il se rfugit tout essouffl dans sa
cage. Aussitt qu'il y fut entr, Madeleine ferma la porte, et Mimi
resta prisonnier, maussade et furieux.

Ce ne fut qu'aprs deux heures de prison que Sophie, Marguerite et
Camille, auxquelles Madeleine et lisa avaient racont la mchancet de
Mimi, obtinrent sa grce; les quatre petites filles vinrent
processionnellement ouvrir la cage. Mimi ddaigna de bouger.

Allons, Mimi, dit Camille, sois bon garon et ne boude plus; viens nous
dire bonjour comme tu fais tous les matins.

M. Mimi avait encore de l'humeur; il ne bougea pas.

Dieu! qu'il est mchant! s'cria Marguerite.

SOPHIE.

Hlas! il fait comme moi jadis: il s'est fch dans sa prison comme je
me suis fche dans la mienne, et il a cherch  tout briser comme j'ai
dchir et bris le livre, le papier et la plume. J'espre qu'il se
repentira comme moi. Mimi! Mimi! viens demander pardon.

CAMILLE.

Il ne veut pas venir? Eh bien, laissons-le tranquille; quand il ne
boudera plus, nous verrons  lui pardonner.

On ouvrit les fentres. Quand Mimi aperut les arbres et le ciel, il n'y
tint pas: il s'lana joyeux hors de sa cage et vola sur un des sapins
les plus levs du jardin. Les enfants allrent se promener de leur
ct, laissant Mimi au bonheur de la libert et  l'amertume du
repentir.

Quand elles revinrent au bout d'une heure, Mimi sautait et volait
toujours d'arbre en arbre. Madeleine l'appela: Mimi, mon petit Mimi, il
faut rentrer; viens manger du pain.

--Cuic! rpondit Mimi en faisant aller sa petite tte d'un air moqueur.

--Voyons, Mimi, obissez et rentrez tout de suite.

--Cuic! rpondit encore Mimi; et il s'envola loin dans le bois.

Est-il mchant et rancunier! dit Sophie; il mrite vraiment une
punition.

--Et il l'aura, dit Madeleine: quand il rentrera, je l'enfermerai dans
sa cage, et il y restera jusqu' ce qu'il demande pardon.

--Comment veux-tu, dit Sophie, qu'un pauvre oiseau demande pardon?

--Je veux que, lorsque je mettrai ma main dans sa cage, il vienne se
poser dessus gentiment, en la becquetant, et non pas en donnant de
grands coups de bec comme il a fait ce matin.

--Oui, Madeleine, dit Camille, tu as raison; il faut le traiter un peu
svrement; tu l'as trop gt.

Et les enfants se remirent  leur travail, reprirent leurs jeux et
firent leurs repas, sans que Mimi repart. A la fin de la journe elles
commencrent  s'inquiter de cette longue absence; elles allrent
plusieurs fois le chercher et l'appeler dans le jardin et dans le bois:
mais Mimi ne rpondait ni ne paraissait.

MADELEINE.

Je crains qu'il ne lui soit arriv quelque chose,  ce pauvre Mimi.

MARGUERITE.

Peut-tre est-il perdu et ne retrouve-t-il pas son chemin?

CAMILLE.

Oh non! c'est impossible; les oiseaux ne peuvent pas se perdre: ils
voient si bien et de si loin qu'ils aperoivent toujours leur maison.

SOPHIE.

Peut-tre boude-t-il encore?

MADELEINE.

S'il boude, il a un bien mauvais caractre, et je serais bien aise
qu'il passt la nuit dehors, pour qu'il voie la diffrence qu'il y a
entre une bonne cage chaude avec des grains et de l'eau, et un bois
humide sans rien  manger ni  boire.

SOPHIE.

Pauvre Mimi! comme il est bte d'tre mchant!

La nuit arriva et les petites allrent se coucher sans que Mimi repart;
elles en parlrent souvent dans la soire, se promettant bien d'aller le
lendemain  sa recherche.

Et il y gagnera de ne plus aller se promener dehors, dit Madeleine.

Le lendemain, quand les enfants furent prtes  sortir, Mme de Rosbourg
les emmena  la recherche de Mimi; elles parcoururent tout le bois en
appelant _Mimi!_ _Mimi!_ Elles revenaient tristes et inquites de leur
inutile recherche, lorsque Marguerite, qui marchait en avant, fit un bond
et poussa un cri.

Qu'est-ce? demandrent  la fois les trois petites.

--Regardez! regardez! dit Marguerite d'une voix terrifie en montrant du
doigt un petit amas de plumes et  ct la tte trs reconnaissable de
l'infortun Mimi.

--Mimi! Mimi! malheureux Mimi! s'crirent les enfants. Pauvre Mimi!
mang par un vautour ou par un mouchet!

Mme de Rosbourg se baissa pour mieux examiner les plumes et la tte:
c'taient bien les restes de Mimi, qui prit ainsi misrablement,
victime de son humeur.

Les enfants ne dirent rien, Madeleine pleurait. Elles ramassrent ce qui
restait de Mimi pour l'enterrer et lui riger un petit tombeau. Quand
elles furent rentres  la maison, Mme de Rosbourg leur obtint
facilement un cong pour enterrer Mimi; elles creusrent une fosse dans
leur petit jardin; elles y descendirent les restes de Mimi, envelopps
de chiffons et de rubans, et enferms dans une petite bote; elles
mirent des fleurs dessus et dessous la bote; puis elles remplirent de
terre la fosse; elles levrent ensuite, avec l'aide du maon, quelques
briques formant un petit temple, et elles attachrent au-dessus une
petite planche sur laquelle Camille, qui avait la plus belle criture,
crivit:

  Ci-gt Mimi, qui par sa grce et sa gentillesse faisait le bonheur de
  sa matresse jusqu'au jour o il prit victime d'un moment d'humeur.
  Sa fin fut cruelle: il fut dvor par un vautour. Ses restes,
  retrouvs par sa matresse inconsolable, reposent ici.

  Fleurville, 1856, 20 aot.

Ainsi finit Mimi,  l'ge de trois mois.




XIX

L'ILLUMINATION


Depuis un an que Sophie tait  Fleurville, elle n'avait encore aucune
nouvelle de sa belle-mre; loin de s'en inquiter, ce silence la
laissait calme et tranquille; tre oublie de sa belle-mre lui semblait
l'tat le plus dsirable. Elle vivait heureuse chez ses amies; chaque
journe passe avec ces enfants modles la rendait meilleure et
dveloppait en elle tous les bons sentiments que l'excessive svrit de
sa belle-mre avait comprims et presque dtruits. Mme de Fleurville et
son amie Mme de Rosbourg taient trs bonnes, trs tendres pour leurs
enfants, mais sans les gter; constamment occupes du bonheur et du
plaisir de leurs filles, elles n'oubliaient pas leur perfectionnement,
et elles avaient su, tout en les rendant trs heureuses, les rendre
bonnes et toujours disposes  s'oublier pour se dvouer au bien-tre
des autres. L'exemple des mres n'avait pas t perdu pour leurs
enfants, et Sophie en profitait comme les autres.

Un jour Mme de Fleurville entra chez Sophie; elle tenait une lettre.

Chre enfant, dit-elle, voici une lettre de ta belle-mre....

Sophie saute de dessus sa chaise, rougit, puis plit; elle retombe sur
son sige, cache sa figure dans ses mains et retient avec peine ses
larmes.

Mme de Fleurville, qui avait interrompu sa phrase au mouvement de
Sophie, voit son agitation et lui dit: Ma pauvre Sophie, tu crois sans
doute que ta belle-mre va arriver et te reprendre; rassure-toi: elle
m'crit au contraire que son absence doit se prolonger indfiniment;
qu'elle est  Naples, o elle s'est remarie avec un comte Blagowski, et
qu'une des conditions du mariage a t que tu n'habiterais plus chez
elle. En consquence, ta belle-mre me demande de te mettre dans une
pension quelconque (Sophie rougit encore et regarde Mme de Fleurville
d'un air suppliant et effray);  moins, continue Mme de Fleurville en
souriant, que je ne prfre garder prs de moi un si mauvais garnement.
Qu'en dis-tu, ma petite Sophie? Veux-tu aller en pension ou aimes-tu
mieux rester avec nous, tre ma fille et la soeur de tes amies?

--Chre, chre madame, dit Sophie en se jetant dans ses bras et en
l'embrassant tendrement, gardez-moi prs de vous, continuez-moi votre
affectueuse bont, permettez-moi de vous aimer comme une mre, de vous
obir, de vous respecter comme si j'tais vraiment votre fille, et de
m'appliquer  devenir digne de votre tendresse et de celle de mes
amies.

[Illustration: Le comte Blagowski.]

MADAME DE FLEURVILLE, _la serrant contre son coeur_.

C'est donc convenu, chre petite: tu resteras chez moi; tu seras ma
fille comme Camille, Madeleine et Marguerite. Je savais bien que tu nous
prfrerais  la meilleure,  la plus agrable pension de Paris.

SOPHIE.

Chre madame, je vous remercie de m'avoir si bien devine. Je crains
seulement de vous causer une dpense considrable....

MADAME DE FLEURVILLE.

Sois sans inquitude l-dessus, chre enfant; ton pre a laiss une
grande fortune qui est  toi et qui suffirait  une dpense dix fois
plus considrable que la tienne.

Aprs avoir embrass encore Mme de Fleurville, Sophie courut chez ses
amies pour leur annoncer ces grandes nouvelles. Ce fut une joie
gnrale; elles se mirent  danser une ronde si bruyante, accompagne de
tels cris de joie, qu'lisa accourut au bruit.

LISA.

Qu'est-ce? Qu'y a-t-il, mon Dieu? Quoi! c'est une danse! des cris de
joie! Ah bien! une autre fois je ne serai pas si bte: vous aurez beau
crier, je resterai bien tranquillement chez moi! Mais a-t-on jamais vu
des petites filles crier et se dmener ainsi, comme de petits dmons?

MARGUERITE, _sautant toujours_.

Si tu savais, ma chre lisa, si tu savais quel bonheur! Viens danser
avec nous. Quel bonheur! quel bonheur!

LISA.

Mais quoi donc? Pour quoi, pour qui faut-il que je me dmne comme un
lutin? M'expliquerez-vous enfin...?

MARGUERITE.

Sophie reste avec nous toujours! toujours! Mme Fichini s'est marie. Ha!
ha! ha! elle s'est marie avec un comte Blagowski! ils ne veulent plus
de Sophie,... quel bonheur! quel bonheur!

Et la ronde, les sauts, les cris recommencrent de plus belle. lisa
s'tait mise de la partie, et le tapage devint tel, que successivement
toute la maison vint savoir la cause de ce bruit sans pareil.

Chacun s'en allait heureux de la bonne nouvelle, car tous aimaient
Sophie et la plaignaient d'avoir une si mchante belle-mre.

Enfin les petites filles se lassrent de danser; toutes quatre tombrent
sur des chaises; lisa s'y laissa tomber comme elles.

Mes enfants, dit-elle, vous savez que pour les grandes ftes on fait
des illuminations: faisons-en une ce soir en l'honneur de Sophie.

CAMILLE.

Comment cela? il faudrait des lampions.

LISA.

Eh! nous allons en faire.

MADELEINE.

Avec quoi? comment?

LISA.

Avec des coquilles de noix et de noisettes, de la cire jaune et de la
chandelle.

MARGUERITE.

Bravo, lisa! Que d'esprit tu as! Viens que je t'embrasse.

Et Marguerite se jeta sur lisa pour l'embrasser; Camille, Madeleine,
Sophie en firent autant, de sorte qu'lisa, enlace, touffe, chercha 
esquiver ces lans de reconnaissance; elle voulut se sauver: les quatre
petites se pendirent aprs elle, et ce ne fut qu'aprs bien des courses
qu'elle parvint  leur chapper. On l'entendit s'enfermer dans sa
chambre: impossible d'y entrer; la porte tait solidement verrouille.

MARGUERITE.

lisa! lisa! ouvre-nous, je t'en prie.

CAMILLE.

lisa! ma bonne lisa, nous ne t'embrasserons plus que cent cinquante
fois.

MADELEINE.

lisa, excellente lisa, ouvre; nous avons  te parler.

SOPHIE.

lisa, lisa, une petite ronde encore, et c'est fini.

LISA.

C'est bon, c'est bon; cassez-vous le nez  ma porte, pendant que je
casse autre chose.

En effet, les enfants entendaient un bruit sec extraordinaire, qui ne
discontinuait pas. Crac, crac, crac.

Qu'est-ce qu'elle fait l dedans? dit tout bas Sophie; on dirait
qu'elle fait frire des marrons qui clatent.

MARGUERITE.

Attends, attends, je vais regarder par le trou de la serrure.... Je ne
vois rien; elle est debout; elle nous tourne le dos et elle parat trs
occupe, mais je ne vois pas ce qu'elle fait.

CAMILLE.

J'ai une ide; sortons tout doucement, faisons le tour par dehors, et
regardons par la fentre, qui n'est pas bien haute. Comme elle ne s'y
attend pas, elle n'aura pas le temps de se cacher.

SOPHIE.

C'est une bonne ide, mais pas de bruit; allons toutes sur la pointe des
pieds, et pas un mot.

En effet, elles se retirrent tout doucement, sortirent, firent le tour
de la maison sur la pointe des pieds, et arrivrent ainsi sous la
fentre d'lisa. Quoique cette fentre ft au rez-de-chausse, elle
tait encore trop haute pour les petites filles. A un signe de Camille,
elles s'lancrent sur le treillage qui garnissait les murs, et en une
seconde leurs quatre ttes se trouvrent  la hauteur de la fentre.
lisa poussa un cri et jeta promptement son tablier sur la commode
devant laquelle elle travaillait. Il tait trop tard, les petites
avaient vu.

Des noix, des noix! crirent-elles toutes ensemble; lisa casse des
noix, c'est pour l'illumination de ce soir.

--Allons, voyons, puisque vous m'avez dcouverte, venez m'aider 
prparer les lampions.

Les enfants sautrent  bas du treillage, refirent en courant, et cette
fois pas sur la pointe des pieds, le tour de la maison, et se
prcipitrent dans la chambre d'lisa, dont la porte n'tait plus
ferme. Elles trouvrent dj une centaine de coquilles de noix toutes
prtes  tre remplies de cire ou de graisse. Chacune des petites tira
son couteau, et elles se mirent  l'ouvrage avec un zle si ardent,
qu'en moins d'une heure elles prparrent deux cents lampions.

Bon, dit lisa;  prsent allons chercher un pot de graisse, une bote
de veilleuses, une casserole  bec et un rchaud.

Elles coururent avec lisa  la cuisine et  l'antichambre pour demander
les objets ncessaires  leur illumination. En revenant chez lisa,
Camille prit avec une cuiller de la graisse, qu'elle mit dans la
casserole; Madeleine entassa du charbon dans le rchaud; lisa alluma et
souffla le feu; Sophie et Marguerite rangrent les coquilles de noix sur
la commode. Quand la graisse fut fondue, lisa en remplit les coquilles,
et, pendant qu'elle tait encore chaude et liquide, les enfants mirent
une mche de veilleuse dans chacun des petits lampions.

Cette opration leur prit une bonne heure. Elles attendirent que la
graisse ft bien refroidie et durcie, puis elles mirent tous les
lampions dans deux paniers.

Allons, dit lisa, voil notre ouvrage termin; il ne nous reste plus
qu' placer tous ces petits lampions sur les croises, sur les
chemines, sur les tables, et nous les allumerons aprs dner, quand il
fera nuit.

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg travaillaient dans le salon quand
les enfants et lisa entrrent avec leurs paniers.

MADAME DE ROSBOURG.

Qu'apportez-vous l, mes enfants?

CAMILLE.

Des lampions, madame, pour clbrer ce soir par une illumination le
mariage de Mme Fichini et l'abandon qu'elle nous fait de Sophie.

MADAME DE FLEURVILLE.

Mais c'est trs joli, tous ces petits lampions; o les avez-vous eus?

MADELEINE.

Nous les avons faits, maman; lisa nous en a donn l'ide et nous a
aides  les faire.

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg trouvrent l'ide trs bonne; elles
aidrent les enfants  placer les lampions. L'heure du dner tant
arrive, lisa emmena les petites filles pour les laver et les arranger.
Le dner leur parut bien long; elles taient impatientes de voir l'effet
de leur illumination. Aprs dner il fallut encore attendre qu'il ft
nuit. Elles firent une trs petite promenade avec leurs mamans, jusqu'au
moment o l'obscurit vint. Enfin Marguerite s'cria qu'elle voyait une
toile, ce qui prouvait bien qu'il faisait assez sombre pour commencer
leur illumination. Tout le monde rentra un peu en courant; les mamans
comme les petites filles se mirent  allumer les lampions.

Quand ils furent tous allums, les enfants se mirent au milieu du salon
pour juger de l'effet.

Tous ces cordons de lumire formaient un coup d'oeil charmant. Les
petites taient enchantes; elles battaient des mains, sautaient; les
mamans leur proposrent une partie de cache-cache, qui fut accepte avec
des cris de joie; lisa, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg jourent
avec elles, on se cachait dans toutes les chambres, on courait dans les
corridors, dans les escaliers, on trichait un peu, on riait beaucoup, et
l'on tait heureux.

Aprs deux heures de courses et de rires il fallut pourtant finir cette
bonne journe. Mais, avant de se coucher, les enfants eurent un petit
souper de gteaux, de crmes, de fruits. lisa fut invite  souper avec
les petites filles. Comme elle tait fort modeste, elle s'en dfendit un
peu; mais les enfants, qui voyaient dans ses yeux que toutes ces bonnes
choses lui faisaient envie, l'entourrent, la tranrent vers la table,
la firent asseoir, et lui servirent de tout en telle quantit qu'elle
dclara ne plus pouvoir avaler. Alors les enfants firent un grand tas de
gteaux et de fruits, qu'elles envelopprent dans une immense feuille de
papier, et la forcrent  emporter le tout chez elle. lisa les
remercia, les embrassa et alla prparer leur coucher.

Sophie, de son ct, remercia Camille, Madeleine et Marguerite de leur
amiti, et se retira le coeur rempli de reconnaissance et de bonheur.




XX

LA PAUVRE FEMME


Mes chres enfants, dit un jour Mme de Fleurville, allons faire une
longue promenade. Le temps est magnifique, il ne fait pas chaud; nous
irons dans la fort qui mne au moulin.

MARGUERITE.

Et cette fois je n'emporterai certainement pas ma jolie poupe.

MADAME DE ROSBOURG.

Je crois que tu feras bien.

CAMILLE, _souriant_.

A propos de moulin, savez-vous, maman, ce qu'est devenue Jeannette?

MADAME DE FLEURVILLE.

Le matre d'cole est venu m'en parler il y a peu de jours; il en est
trs mcontent; elle ne travaille pas, ne l'coute pas: elle cherche 
entraner les autres petites filles  mal faire. Ce qui est pis encore,
c'est qu'elle vole tout ce qu'elle peut attraper, les mouchoirs de ses
petites compagnes, leurs provisions, les plumes, le papier, tout ce qui
est  sa porte.

MADELEINE.

Mais comment sait-on si c'est Jeannette qui vole? Les petites filles
perdent peut-tre elles-mmes leurs affaires.

MADAME DE FLEURVILLE.

On l'a surprise dj trois fois pendant qu'elle volait, ou qu'elle
emportait sous ses jupons les objets qu'elle avait vols! Depuis ce
temps, la matresse d'cole la fouille tous les soirs avant de la
laisser partir.

MARGUERITE.

Et sa mre, qui l'a tant fouette l'anne dernire pour la poupe, ne la
punit donc pas?

MADAME DE ROSBOURG.

Sa mre l'a fouette svrement pour la poupe, parce que ce vol lui
avait fait perdre les prsents que je devais lui donner; mais il parat
qu'elle l'lve trs mal, et qu'elle lui donne de mauvais exemples.

SOPHIE.

Est-ce que sa mre vole aussi?

MADAME DE FLEURVILLE.

Elle vole dans un autre genre que sa fille; ainsi, quand on lui apporte
du grain  moudre, elle en cache une partie. Elle va la nuit avec son
mari voler du bois dans la fort qui m'appartient; elle vole du poisson
de mes tangs et elle va le vendre au march. Jeannette voit tout cela,
et elle fait comme ses parents. C'est un grand malheur: le bon Dieu
les punira un jour, et personne ne les plaindra.

[Illustration: Le matre d'cole est trs mcontent de Jeannette. (Page
195.)]

La promenade fut trs agrable. On suivit un chemin qui entrait dans le
bois; les enfants virent de loin Jeannette, qui se sauva dans le moulin
aussitt qu'elle les aperut.

MARGUERITE.

Regarde, Sophie; vois-tu la tte de Jeannette qui passe par la lucarne
du grenier?

SOPHIE.

Ah! elle la rentre! la voici qui reparat  l'autre bout du grenier.

CAMILLE.

Prenez garde. Jeannette nous lance des pierres!

En effet, cette mchante fille cherchait  attraper les enfants avec des
pierres tranchantes qu'elle lanait de toute sa force. Mme de Fleurville
en fut trs mcontente, et promit qu'en rentrant elle ferait venir le
pre de Jeannette pour se plaindre de sa mchante fille.

On continua la promenade, et l'on finit par s'asseoir  l'ombre des
vieux chnes chargs de glands. Pendant que les enfants s'amusaient  en
ramasser et  remplir leurs poches, elles crurent entendre un lger
bruit; elles s'arrtrent et coutrent: des gmissements et des sanglots
arrivrent distinctement  leurs oreilles.

Allons voir qui est-ce qui pleure, dit Camille.

Et toutes quatre s'lancrent dans le bois, du ct o elles entendaient
gmir. A peine eurent-elles fait quelques pas, qu'elles virent une
petite fille de douze  treize ans, couverte de haillons, assise par
terre; sa tte tait cache dans ses mains; les sanglots soulevaient sa
poitrine, et elle tait si absorbe dans son chagrin, qu'elle n'entendit
pas venir les enfants.

Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!

La petite fille releva la tte et parut effraye  la vue des quatre
enfants qui l'entouraient; elle se leva et fit un mouvement pour
s'enfuir.

CAMILLE.

Ne te sauve pas, ma petite fille; n'aie pas peur, nous ne te ferons pas
de mal.

MADELEINE.

Pourquoi pleures-tu, ma pauvre petite?

Le son de voix si plein de douceur et de piti avec lequel avaient parl
Camille et Madeleine attendrit la petite fille, qui recommena 
sangloter plus fort qu'auparavant.

Marguerite et Sophie, touches jusqu'aux larmes, s'approchrent de la
pauvre enfant, la caressrent, l'encouragrent et russirent enfin,
aides de Camille et de Madeleine,  scher ses pleurs et  obtenir
d'elle quelques paroles.

LA PETITE FILLE.

Mes bonnes petites demoiselles, nous sommes dans le pays depuis un
mois: ma pauvre maman est tombe malade en arrivant; elle ne peut plus
travailler. J'ai vendu tout ce que nous avions pour avoir du pain, je
n'ai plus rien; j'avais pourtant espr qu'on m'achterait au moulin ma
pauvre robe qui cache mes haillons, mais on n'en a pas voulu; j'ai t
chasse, et mme une petite fille m'a lanc des pierres.

[Illustration: Pauvre petite, dit Madeleine, comme elle pleure!]

MARGUERITE.

Je suis sre que c'est la mchante Jeannette.

LA PETITE FILLE.

Oui, tout juste; sa mre l'a appele de ce nom et lui a dit de finir,
mais elle m'a encore attrape au bras, si fort que j'en ai saign. Ce ne
serait rien si j'avais pu avoir quelque argent pour rapporter du pain 
ma pauvre maman; elle est si faible, et elle n'a rien mang depuis hier!

SOPHIE.

Rien mang! Mais alors,... toi aussi, ma pauvre petite, tu n'as rien
mang!

LA PETITE FILLE.

Oh moi! mademoiselle, je ne suis pas malade: je puis bien supporter la
faim; d'ailleurs, en allant au moulin, j'ai ramass et mang quelques
glands.

CAMILLE.

Des glands! Pauvre, pauvre enfant! attends-nous un instant, ma petite;
nous avons dans un panier du pain et des prunes, nous allons t'en
apporter.

--Oui, oui, s'crirent tout d'une voix Madeleine, Marguerite et Sophie,
donnons-lui notre goter, et demandons de l'argent  nos mamans pour
elle.

Elles coururent rejoindre leurs mamans; elles arrivrent toutes
haletantes, et, pendant que Camille et Madeleine racontaient ce que leur
avait dit la petite fille, Sophie et Marguerite couraient lui porter le
panier qui renfermait les provisions; elles virent bientt arriver Mme
de Fleurville et Mme de Rosbourg.

La petite fille n'avait pas encore touch au pain ni aux fruits.

MADAME DE FLEURVILLE.

Mange, ma petite fille; tu nous diras ensuite o tu demeures et qui tu
es.

LA PETITE FILLE, _faisant une rvrence_.

Je vous remercie bien, madame, vous tes bien bonne; j'aime mieux garder
le pain et les fruits pour les donner  maman; je vais tout de suite les
lui porter.

MADAME DE ROSBOURG.

Et toi, ma petite, tu n'en mangeras donc pas?

LA PETITE FILLE.

Oh! madame, merci bien, je n'en ai pas besoin; je ne suis pas malade, je
suis forte.

En disant ces mots, la petite fille, ple, maigre et  peine assez
forte pour se soutenir, essaya de porter le panier et flchit sous son
poids; elle se retint au buisson, rougit et rpta d'une voix faible et
teinte: Je suis forte, mesdemoiselles, ne vous inquitez pas de moi.

MADAME DE ROSBOURG, _se mettant en marche_.

Donne-moi ce panier, ma pauvre enfant, je le porterai jusque chez toi;
o demeures-tu?

LA PETITE FILLE.

Ici, tout prs, madame, sur la lisire du bois.

MADAME DE FLEURVILLE.

Comment s'appelle ta maman?

LA PETITE FILLE.

On l'appelle la mre la Frgate, mais son vrai nom est Franoise
Lecomte.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et pourquoi donc, mon enfant, l'appelle-t-on la mre la Frgate?

LA PETITE FILLE.

Parce qu'elle est la femme d'un marin.

MADAME DE ROSBOURG, _avec intrt_.

O est ton pre? N'est-il pas avec vous?

LA PETITE FILLE.

Hlas! non, madame, et c'est pour cela que nous sommes si malheureuses.
Mon pre est parti il y a quelques annes; on dit que son vaisseau a
pri; nous n'en avons plus entendu parler; maman en a eu tant de chagrin
qu'elle a fini par tomber malade. Nous avons vendu tout ce que nous
avions pour acheter du pain, et maintenant nous n'avons plus rien 
vendre. Que va devenir ma pauvre mre? Que pourrais-je faire pour la
sauver?

Et la petite fille recommena  sangloter.

Mme de Rosbourg avait t fort mue et fort agite par ce rcit.

Sur quel vaisseau tait mont ton pre, demanda-t-elle d'une voix
tremblante, et comment s'appelait le commandant?

LA PETITE FILLE.

C'tait la frgate la _Sibylle_, commandant de Rosbourg.

Mme de Rosbourg poussa un cri et saisit dans ses bras la petite fille
effraye.

Mon mari!... son vaisseau!... rptait-elle. Pauvre enfant, toi aussi,
tu es reste orpheline comme ma pauvre Marguerite! Ta pauvre mre pleure
comme moi un mari perdu, mais vivant peut-tre. Ah! ne t'inquite plus
de ta mre ni de ton avenir; vite, conduis-moi prs d'elle, que je la
voie, que je la console!

Et elle pressa le pas, tenant par la main la petite Lucie (c'tait son
nom); Mme de Fleurville et les enfants suivaient en silence. Lucie
n'avait pas bien compris l'exclamation et les promesses de Mme de
Rosbourg, mais elle sentait que c'tait du bonheur qui lui arrivait et
que sa mre serait secourue; elle marchait aussi vite que le lui
permettait sa faiblesse; en peu d'instants elles arrivrent  une
vieille masure.

[Illustration: Un matelot de la _Sibylle_.]

C'tait une cabane, une hutte de bcheron, abandonne et dlabre. Le
toit tait perc de tous cts; il n'y avait pas de fentre; la porte
tait si peu leve, que Mme de Rosbourg dut se baisser pour y entrer;
l'obscurit ne lui permit pas au premier moment de distinguer, au fond
de la cabane, une femme,  peine couverte de mauvais haillons, tendue
sur un tas de mousse: c'tait le lit de la mre et de la fille. Aucun
meuble, aucun ustensile de mnage ne garnissait la cabane; aucun
vtement n'tait accroch aux murs. Mme de Rosbourg eut peine  retenir
ses larmes  la vue d'une si profonde misre; elle s'approcha de la
malheureuse femme ple, amaigrie, qui attendait avec anxit le retour
de Lucie et la nourriture qu'elle devait acheter avec le prix de sa
pauvre vieille robe. Mme de Rosbourg comprit que la faim tait en ce
moment la plus cruelle souffrance de la mre et de la fille; elle fit
approcher Lucie, ouvrit le panier et partagea entre elles le pain et les
fruits, qu'elles dvorrent avec avidit. Elle attendit la fin de ce
petit repas pour expliquer  la pauvre femme qu'elle tait Mme de
Rosbourg, femme du commandant de la _Sibylle_, et que la petite Lucie
lui avait racont leur misre, leur chagrin depuis la perte du vaisseau
que montait son mari.

Je me charge de votre avenir, ma pauvre Franoise, ajouta-t-elle; ne
vous inquitez ni de votre petite Lucie ni de vous-mme. En rentrant 
Fleurville, je vais immdiatement vous envoyer une charrette qui vous
amnera au village. Je m'occuperai de vous loger, de vous faire soigner,
de vous procurer tout ce qui vous est ncessaire. Dans deux heures vous
aurez quitt cette habitation malsaine et misrable.

Mme de Rosbourg ne donna ni  Franoise ni  Lucie le temps de revenir
de leur surprise; elle sortit prcipitamment, emmenant avec elle Mme de
Fleurville et les enfants, qui taient rests  la porte de la cabane.
Aucune d'elles ne parla; Mme de Rosbourg tait absorbe dans ses tristes
souvenirs, Mme de Fleurville et les enfants respectaient sa douleur. En
approchant du village, Mme de Rosbourg proposa  Mme de Fleurville de
venir avec elle visiter une maison qui tait  louer depuis quelque
temps et qui pouvait convenir  la pauvre femme. Mme de Fleurville
accepta la proposition avec empressement, et l'on se dirigea vers une
maison petite, mais propre, et entirement mise  neuf. Il y avait trois
pices, une cave et un grenier, un joli jardin et un potager plant
d'arbres fruitiers; les chambres taient claires, assez grandes pour
servir, l'une de cuisine et de salle  manger, l'autre de chambre pour
la mre Franoise et sa fille, la troisime de pice de rserve.

[Illustration: Mme de Rosbourg eut peine  retenir ses larmes. (Page
209.)]

Chre amie, dit Mme de Rosbourg  Mme de Fleurville, pendant que j'irai
chez le propritaire de cette maison, ayez la bont de rentrer au
chteau et d'envoyer une charrette qui ramnera la femme Lecomte, et une
seconde voiture qui apportera ici les meubles et les effets
indispensables pour ce soir. La pauvre femme pourra ds aujourd'hui
passer la nuit dans un bon lit, en attendant que je lui achte de quoi
se meubler convenablement.

Mme de Fleurville et les enfants partirent sans plus attendre. Les
enfants, aides d'lisa, se chargrent de rassembler tout ce qu'il
fallait pour le coucher, et le dner de Franoise et de Lucie. Mais,
quand chacune d'elles eut fait apporter les objets qu'elle croyait
absolument ncessaires, il y en avait une telle quantit, qu'une seule
charrette n'aurait pu en contenir mme la moiti. C'taient des tables,
des chaises, des fauteuils, des tabourets, des flambeaux, des vases, des
casseroles, des cafetires, des tasses, des verres, des assiettes, des
carafes, des balais, des brosses, des tapis, un pain de sucre, deux
pains de six livres chacun, une marmite pleine de viande, une cruche de
lait, une motte de beurre, un panier d'oeufs, dix bouteilles de vin,
toutes sortes de provisions en lgumes, en fruits, en saucissons,
jambons, etc., etc.

Quand lisa vit cet amas d'objets inutiles, elle se mit  rire si fort
que Marguerite et Sophie se fchrent, pendant que Camille et Madeleine
rougissaient de contrarit.

Pourquoi ris-tu, lisa? dit Marguerite avec animation. Il n'y a rien de
si risible  voir prparer des provisions pour une pauvre femme.

LISA, _riant encore_.

Et vous croyez que votre maman enverra tout cet amas de choses inutiles?

SOPHIE, _pique_.

Il n'y a rien que de trs utile dans ce que nous avons fait apporter.

LISA.

Utile pour une maison comme la ntre; mais pour une pauvre femme qui n'a
pas seulement un lit  elle, que voulez-vous qu'elle fasse de tout cela?
Et comment viendrait-elle  bout de ranger et de nettoyer tous ces
meubles? et comment mangerait-elle tout ce pain, qui serait dur comme
une pierre avant qu'elle arrivt  la dernire bouche? cette viande,
qui serait gte avant qu'elle en et mang la moiti? ce beurre, ces
oeufs, ces lgumes? Tout serait perdu, vous le voyez bien.

CAMILLE.

Mais toi-mme, lisa, tu as prpar des matelas, des oreillers, des
draps, des couvertures.

LISA.

Certainement, parce que c'est ncessaire pour le coucher de la mre
Lecomte et de sa fille. Mais tout cela?... Allons, laissez-moi faire; je
vais arranger les choses pour le mieux. Joseph, venez nous aider 
ranger nos affaires dans la charrette pour la petite maison blanche du
village. Tenez, voil Nicaise qui passe; appelez-le, qu'il nous donne un
coup de main.... Bon;... prenez les matelas,... c'est cela;...  prsent
le paquet de couvertures, de draps et d'oreillers,... trs bien....
Placez dans un coin ce pain, ce petit pot de beurre, ces six oeufs;...
bon;... et puis la petite marmite de bouillon,... une bouteille de vin 
prsent,... un paquet de chandelles et un flambeau. L,... ajoutez cette
petite table, deux chaises de paille, deux verres, deux assiettes,... et
c'est tout. Allez, maintenant, et attendez madame pour dcharger la
voiture.




XXI

INSTALLATION DE FRANOISE ET DE LUCIE


CAMILLE.

Maman, voulez-vous nous permettre d'aller avec lisa  la petite maison
blanche, pour prparer les lits et les provisions de la pauvre Lucie et
de sa maman? Nous la verrons arriver et nous jouirons de sa surprise.

MADAME DE FLEURVILLE.

Oui, chres enfants, allez achever votre bonne oeuvre et arrangez tout
pour le mieux. Vous achterez au village ce qui manquera pour leur petit
repas du soir. Moi, je reste ici pour crire des lettres et prparer vos
leons pour demain; vous me raconterez la joie de la pauvre femme et de
sa fille.

MADELEINE.

Maman, pouvons-nous emporter une de nos chemises, un jupon, une robe,
des bas, des souliers et un mouchoir pour la pauvre Lucie, qui est en
haillons?

MADAME DE FLEURVILLE.

Certainement, ma petite Madeleine; tu as l une bonne et charitable
pense. Emportez aussi du linge pour la pauvre mre, et ma vieille robe
de chambre, en attendant que Mme de Rosbourg achte ce qui est
ncessaire pour les habiller.

MADELEINE.

Merci, ma chre maman; que vous tes bonne!

Mme de Fleurville embrassa tendrement Madeleine, qui courut annoncer
cette heureuse nouvelle  ses amies. lisa fit un petit paquet des
effets qu'elles emportaient, et elles se remirent gaiement en route.

En arrivant  la maison blanche, elles y trouvrent Mme de Rosbourg qui
faisait dcharger la charrette; les enfants aidrent lisa  faire les
lits et  placer les objets qu'on avait apports.

LISA.

Il nous faut du bois pour faire cuire la soupe.

CAMILLE.

Et du sel pour mettre dedans!

MADELEINE.

Et des cuillers pour la manger!

SOPHIE.

Et des couteaux pour couper le pain!

MARGUERITE.

Et des terrines et des plats pour mettre le beurre et les oeufs.

MADAME DE ROSBOURG.

Ma chre lisa, voulez-vous aller au village acheter ce qui est
ncessaire?

LISA.

Oui, madame, avec grand plaisir. Attendez-moi, enfants, je serai revenue
dans cinq minutes.

Les enfants s'occuprent  mettre le couvert, ce qui ne leur prit pas
beaucoup de temps; elles placrent la table au milieu de la cuisine, les
deux chaises en face l'une de l'autre, les assiettes, les verres et la
bouteille de vin sur la table, ainsi que le pain. lisa revint en
courant; elle apportait ce qui manquait et, de plus, du sucre pour le
vin chaud qu'elle voulait faire boire  Franoise.

Voici encore une cruche pour mettre de l'eau, ajouta-t-elle; nous n'y
avions pas pens.

Aprs une attente de quelques minutes, pendant lesquelles lisa eut le
temps d'allumer le feu et de faire une bonne soupe et une omelette, on
vit enfin arriver la charrette, dans laquelle tait tendue la pauvre
Franoise, la tte appuye sur les genoux de la petite Lucie. Quand la
voiture s'arrta devant la porte, Mme de Rosbourg, aide d'lisa, en fit
descendre Franoise, plus faible, plus ple encore que quelques heures
auparavant. La pauvre femme n'eut pas la force de remercier Mme de
Rosbourg; mais son regard attendri indiquait assez la reconnaissance
dont son coeur dbordait. Lucie tait si inquite de cette grande
faiblesse, qu'elle ne songea pas  regarder la maison ni la chambre o
on la faisait entrer. Mais quand, rassure sur sa mre, elle la vit
couverte de linge blanc, couche dans un bon lit, avec des draps, des
couvertures: son visage, si inquiet jusqu'alors, devint radieux; sa tte
penche vers sa mre se redressa; ses yeux fixs sur ce ple visage
changrent de direction; elle regarda autour d'elle: la douleur et
l'inquitude firent place au bonheur; ses joues se colorrent; des
larmes de joie coulrent sur sa figure; l'motion lui coupa la parole;
elle ne put que se jeter  genoux et saisir la main de Mme de Rosbourg,
qu'elle tint appuye sur ses lvres en clatant en sanglots.

Remets-toi, mon enfant, lui dit Mme de Rosbourg avec bont en la
relevant; ce n'est pas  moi que tu dois adresser de tels remerciements,
mais au bon Dieu, qui m'a permis de te rencontrer et de soulager votre
misre. Calme-toi pour ne pas agiter ta mre; avec du repos et une bonne
nourriture elle se remettra promptement. Voici lisa qui lui apporte une
soupe et un verre de vin chaud sucr. Et toi, ma pauvre enfant, qui es
presque aussi extnue que ta mre, mets-toi  table et mange le petit
repas que t'a prpar lisa.

Les enfants entranrent Lucie dans la pice  ct et lui servirent son
dner, pendant qu'lisa et Mme de Rosbourg faisaient manger Franoise.
Camille lui servit de la soupe, Madeleine un morceau de boeuf, Sophie
de l'omelette, et Marguerite lui versait  boire. Lucie ne se lassait
pas de regarder, d'admirer, de remercier; elle appelait les enfants:
_Mes chres bienfaitrices_, ce qui amusa beaucoup Marguerite.

Quand Lucie eut fini de manger, les quatre petites se prcipitrent pour
l'habiller; elles faillirent la mettre en pices, tant elles se
dpchaient de la dbarrasser de ses haillons et de la revtir des
effets qu'elles avaient apports. Lucie ne put s'empcher de pousser
quelques petits cris tandis que l'une lui arrachait des cheveux en
enlevant son bonnet sale, que l'autre lui enfonait une pingle dans le
dos, que la troisime la pinait en lui passant ses manches, et que la
quatrime l'tranglait en lui nouant son bonnet blanc. Elle finit
pourtant par se trouver admirablement habille, et elle courut se faire
voir  sa maman, qui, joignant les mains, regardait Lucie avec
admiration. Elle dit enfin d'une voix un peu plus forte:

Chres demoiselles, chres dames, que le bon Dieu vous bnisse et vous
rcompense; qu'il vous rende un jour le bien que vous me faites et le
bonheur dont vous remplissez mon coeur! Ma pauvre Lucie, approche
encore, que je te regarde, que je te touche! Ah! si ton pauvre pre
pouvait te voir ainsi!

Elle retomba sur son oreiller, cacha sa tte dans ses mains et pleura.
Mme de Rosbourg lui prit les mains avec affection et la consola de son
mieux.

Tout ce que nous envoie le bon Dieu est pour notre bien, ma bonne
Franoise. Voyez! si la mchante meunire n'avait pas chass votre
pauvre Lucie, mes petites ne l'auraient pas entendue pleurer, je ne
l'aurais pas questionne, je n'aurais pas connu votre misre. Il en est
ainsi de tout; Dieu nous envoie le bonheur et permet les chagrins;
recevons-les de lui et soyons assurs que le tout est pour notre bien.

Les paroles de Mme de Rosbourg calmrent Franoise; elle essuya ses
larmes et se laissa aller au bonheur de se trouver dans une maison bien
close, bien propre, dans un bon lit avec du linge blanc, et avec la
certitude de ne plus avoir  redouter ni pour elle ni pour Lucie les
angoisses de la faim, du froid et de toutes les misres dont Mme de
Rosbourg venait de la sortir.

Demain, ma bonne Franoise, dit Mme de Rosbourg, j'irai  Laigle pour
acheter les meubles, les vtements et les autres objets ncessaires 
votre mnage. Mes petites et moi, nous viendrons vous voir souvent; si
vous dsirez quelque chose, faites-le-moi savoir. En attendant, voici
vingt francs que je vous laisse pour vos provisions de bois, de
chandelle, de viande, de pain, d'picerie. Quand vous serez bien gurie,
je vous donnerai de l'ouvrage; ne vous inquitez de rien; mangez,
dormez, prenez des forces, et priez le bon Dieu avec moi qu'il nous
rende un jour nos maris.

Mme de Rosbourg appela les enfants, qui dirent adieu  Lucie en lui
promettant de venir la voir le lendemain, et les ramena au chteau, o
elles trouvrent Mme de Fleurville un peu inquite de leur absence
prolonge, et prte  partir pour aller les chercher, l'heure du dner
tant passe depuis longtemps.

Les enfants racontrent toute la joie de Lucie et de sa mre, leur
reconnaissance, la bont de Mme de Rosbourg; elles parlrent avec
volubilit toute la soire; elles recommencrent avec lisa quand elles
allrent se coucher; elles parlaient encore en se mettant au lit; la
nuit elles rvrent de Lucie, et le lendemain leur premire pense fut
d'aller  la petite maison blanche. Quand Mme de Fleurville leur proposa
de les y mener, Mme de Rosbourg tait partie depuis longtemps pour
acheter le mobilier promis la veille. Elles trouvrent Franoise
sensiblement mieux, et leve; Lucie avait demand  un petit voisin
obligeant de lui faire un balai: elle avait nettoy non seulement les
chambres, mais le devant de la maison; les lits taient bien proprement
faits, le bois qu'elle avait achet tait rang en tas dans la cave;
avec un de ses vieux haillons elle avait essuy la table, les chaises,
les chemines: tout tait propre. Franoise et Lucie se promenaient avec
dlices dans leur nouvelle demeure quand Mme de Fleurville et les
enfants arrivrent; elles apportaient quelques provisions pour le
djeuner; Lucie se mit en devoir de prparer le repas. Les enfants lui
proposrent de l'aider.

LUCIE.

Merci, mes bonnes chres demoiselles, je m'en tirerai bien toute seule;
il ne faut pas salir vos jolies mains blanches  faire le feu et 
fondre le beurre.

MARGUERITE.

Mais saurais-tu faire une omelette, une soupe?

LUCIE.

Oh! que oui, mademoiselle; j'ai fait des choses plus difficiles que cela
quand nous avions de quoi. Pendant que maman travaillait, je faisais
tout le mnage.

Mme de Fleurville et les enfants rentrrent au chteau pour les leons,
qui avaient t un peu ngliges la veille. Mme de Rosbourg revint 
midi; elle demanda et obtint un dernier cong pour aider  placer et 
ranger le mobilier de la maison blanche. lisa, qui tait fort
complaisante et fort adroite, fut encore mise en rquisition par Mme de
Rosbourg et les enfants, et l'on retourna aprs djeuner chez Franoise,
les enfants courant et sautant tout le long du chemin. Elles trouvrent
la mre et la fille folles de joie devant tous leurs trsors. Meubles,
vaisselle, linge, vtements, rien n'avait t oubli. Ce fut une longue
occupation de tout mettre en place. On courut chercher le menuisier pour
clouer des planches; des clous  crochet. On accrocha et l'on dcrocha
dix fois les casseroles, les miroirs; presque tous les meubles firent le
tour des chambres avant de trouver la place o ils devaient rester;
chacune donnait son avis, criait, tirait, riait. Tout l'aprs-midi
suffit  peine pour tout mettre en place. Jamais Lucie n'avait t si
heureuse, son coeur dbordait de joie; de temps  autre elle se jetait
 genoux et s'criait: Mon Dieu, je vous remercie! Mes chres dames,
que je vous suis reconnaissante! Mes bonnes petites demoiselles, merci,
oh! merci. Les petites taient aussi joyeuses que Lucie et Franoise.
La vue de tant de bonheur leur tait une excellente leon de charit.
Sophie se promettait de toujours tre charitable, de donner aux pauvres
tout l'argent de ses menus plaisirs. La journe se termina par un repas
excellent, que Mme de Fleurville avait fait apporter chez Franoise.
Tous dnrent ensemble sur la table neuve avec la vaisselle et le linge
de Franoise. lisa fut de la partie; Camille et Madeleine la placrent
entre elles et eurent soin de remplir son assiette tout le temps du
dner. On servit de la soupe, un gigot rti, une fricasse de poulet,
une salade et une tourte aux pches. Lucie se lchait les doigts; les
enfants jouissaient de son bonheur, que partageait Franoise.

Aprs le dner, Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville retournrent au
chteau, laissant lisa avec les enfants, qui avaient instamment demand
de rester pour aider Lucie  laver,  essuyer la vaisselle et  tout
mettre en ordre.

Quand tout fut propre et rang, quand on eut soigneusement renferm dans
le buffet les restes du repas, lisa et les enfants se retirrent; Lucie
aida sa mre  se coucher, et se reposa elle-mme des fatigues de cette
heureuse journe.




XXII

SOPHIE VEUT EXERCER LA CHARIT


Sophie avait t fortement impressionne de l'aventure de Franoise et
de Lucie; elle avait senti le bonheur qu'on gote  faire le bien.
Jamais sa belle-mre ni aucune des personnes avec lesquelles elle avait
vcu n'avaient exerc la charit et ne lui avaient donn de leons de
bienfaisance. Elle savait qu'elle aurait un jour une fortune
considrable, et, en attendant qu'elle pt l'employer au soulagement des
misres, elle dsirait ardemment retrouver une autre Lucie et une autre
Franoise. Un jour la mre Leuffroy, la jardinire, avec laquelle elle
aimait  causer, et qui tait une trs bonne femme, lui dit:

Ah! mam'selle, il y a bien des pauvres que vous ne connaissez pas,
allez! Je connais une bonne femme, moi, par del la fort, qui est tout
 fait malheureuse. Elle n'a pas toujours un morceau de pain  se mettre
sous la dent.

SOPHIE.

O demeure-t-elle? Comment s'appelle-t-elle?

MRE LEUFFROY.

Elle reste dans une maisonnette qui est  l'entre du village en
sortant de la fort; elle s'appelle la mre Toutain. C'est une pauvre
petite vieille pas plus grande qu'un enfant de huit ans, avec de grandes
mains, longues comme des mains d'homme. Elle a quatre-vingt-deux ans;
elle se tient encore droite, tout comme moi; elle travaille le plus
qu'elle peut; mais, dame! elle est vieille, a ne va pas fort. Elle a
une petite chaise qui semble faite pour un enfant, elle couche dans un
four, sur de la fougre, et elle ne mange que du pain et du fromage,
quand elle en a.

SOPHIE.

Oh! que je voudrais bien la voir! Est-ce bien loin?

MRE LEUFFROY.

Pour a non, mam'selle: une demi-heure de marche au plus. Vous irez bien
en vous promenant.

Sophie ne dit plus rien, mais elle forma en elle-mme le projet d'y
aller; et, pour en avoir seule le mrite, elle rsolut de le faire sans
aide, sans en parler  personne, sinon  Marguerite, avec laquelle elle
tait plus particulirement lie; d'ailleurs elle craignait que Camille
et Madeleine, qui ne faisaient jamais rien sans demander la permission 
leur maman, ne l'empchassent de s'loigner sans sa bonne. Elle attendit
donc que Marguerite ft seule pour lui raconter ce qu'elle savait de la
misre de cette pauvre petite vieille, et pour lui proposer d'aller la
voir et la secourir.

MARGUERITE.

Je ne demande pas mieux; allons-y tout de suite, si maman le permet, et
emmenons avec nous Camille, Madeleine et lisa.

SOPHIE.

Mais non, Marguerite, il ne faut en parler  personne; ce sera bien plus
beau, bien plus charitable, d'aller seules, de ne nous faire aider de
personne, de donner  cette petite mre Toutain l'argent que nous avons
pour nos gteaux et nos plaisirs. Moi, j'ai trois francs vingt centimes
dans ma bourse; et toi, combien as-tu?

MARGUERITE.

Moi, j'ai deux francs quarante-cinq centimes. Je sais bien que nous
sommes riches; mais pourquoi est-ce mieux, pourquoi est-ce plus
charitable de nous cacher de Mme de Fleurville, de maman, de Camille, de
Madeleine, et d'aller seules chez cette bonne femme?

SOPHIE.

Parce que j'ai entendu dire l'autre jour  ta maman qu'il ne faut pas
s'enorgueillir du bien qu'on fait, et qu'il faut se cacher pour ne pas
en recevoir d'loges. Alors, tu vois bien que nous ferons mieux de nous
cacher pour faire la charit  cette bonne vieille.

MARGUERITE.

Il me semble pourtant que je dois le dire au moins  maman.

SOPHIE.

Mais pas du tout. Si tu le dis  ta maman, ils voudront tous venir avec
nous, ils voudront tous donner de l'argent; et nous, que ferons-nous?
Nous resterons l  couter et  regarder, comme l'autre jour dans la
cabane de Franoise et de Lucie. Quel bien avons-nous fait l-bas?
Aucun; c'est Mme de Rosbourg qui a parl et qui a tout donn.

MARGUERITE.

Sophie, je crois que nous sommes trop petites pour nous en aller toutes
seules dans la fort.

SOPHIE.

Trop petites! Tu as six ans, moi j'en ai huit, et tu trouves que nous ne
pouvons pas sortir sans nos mamans ou sans une bonne? Ha! ha! ha!
J'allais seule bien plus loin que cela quand j'avais cinq ans.

Marguerite hsitait encore.

SOPHIE.

Je vois que tu as tout bonnement peur; tu n'oses pas faire cent pas sans
ta maman. Tu crains peut-tre que le loup ne te croque?

MARGUERITE, _pique_.

Du tout, mademoiselle, je ne suis pas aussi sotte que tu le crois; je
sais bien qu'il n'y a pas de loups, je n'ai pas peur, et, pour te le
prouver, nous allons partir tout de suite.

SOPHIE.

A la bonne heure! Partons vite; nous serons de retour en moins d'une
heure.

Et elles se mirent en route, ne prvoyant pas les dangers et les
terreurs auxquels elles s'exposaient. Elles marchaient vite et en
silence; Marguerite ne se sentait pas la conscience bien  l'aise: elle
comprenait qu'elle commettait une faute, et elle regrettait de n'avoir
pas rsist  Sophie. Sophie n'tait gure plus tranquille: les
objections de Marguerite lui revenaient  la mmoire; elle craignait de
l'avoir entrane  mal faire. Nous serons grondes, se dit-elle. Elle
n'en continua pas moins  marcher et s'tonnait de ne pas tre arrive,
depuis prs d'une heure qu'elles taient parties.

Connais-tu bien le chemin? demanda Marguerite avec un peu d'inquitude.

--Certainement, la jardinire me l'a bien expliqu, rpondit Sophie
d'une voix assure, malgr la peur qui commenait  la gagner.

--Serons-nous bientt arrives?

--Dans dix minutes au plus tard.

Elles continurent  marcher en silence; la fort n'avait pas de fin; on
n'apercevait ni maison ni village, mais le bois, toujours le bois.

Je suis fatigue, dit Marguerite.

--Et moi aussi, dit Sophie.

--Il y a bien longtemps que nous sommes parties.

Sophie ne rpondit pas: elle tait trop agite, trop inquite pour
dissimuler plus longtemps sa terreur.

Si nous retournions  la maison? dit Marguerite.

--Oh oui! retournons.

--Qu'est-ce que tu as, Sophie, on dirait que tu as envie de pleurer?

--Nous sommes perdues, dit Sophie en clatant en sanglots; je ne sais
plus mon chemin, nous sommes perdues.

--Perdues! rpta Marguerite avec terreur; perdues! Qu'allons-nous
devenir, mon Dieu!

--Je me suis probablement trompe de chemin, s'cria Sophie en
sanglotant,  l'endroit o il y en a plusieurs qui se croisent; je ne
sais pas du tout o nous sommes.

Marguerite, la voyant si dsole, chercha  la rassurer en se rassurant
elle-mme.

Console-toi, Sophie, nous finirons bien par nous retrouver. Retournons
sur nos pas et marchons vite; il y a longtemps que nous sommes parties;
maman et Mme de Fleurville seront inquites; je suis sre que Camille et
Madeleine nous cherchent partout.

Sophie essuya ses larmes et suivit le conseil de Marguerite: elles
retournrent sur leurs pas et marchrent longtemps; enfin elles
arrivrent  l'endroit o se croisaient plusieurs chemins exactement
semblables. L elles s'arrtrent.

Quel chemin faut-il prendre? demanda Marguerite.

--Je ne sais pas; ils se ressemblent tous.

--Tche de te rappeler celui par lequel nous sommes venues.

Sophie regardait, recueillait ses souvenirs et ne se rappelait pas.

Je crois, dit-elle, que c'est celui o il y a de la mousse.

--Il y en a deux avec de la mousse; mais il me semble qu'il n'y avait
pas de mousse dans le chemin que nous avons pris pour venir.

--Oh si! il y en avait beaucoup.

--Je crois me rappeler que nous avons eu de la poussire tout le temps.

--Pas du tout; c'est que tu n'as pas regard  tes pieds. Prenons ce
chemin  gauche, nous serons arrives en moins d'une demi-heure.

Marguerite suivit Sophie; toutes deux continurent  marcher en silence;
inquites toutes deux, elles gardaient pour elles leurs pnibles
rflexions. Au bout d'une heure pourtant, Marguerite s'arrta.

MARGUERITE.

Je ne vois pas encore le bout de la fort; je suis bien fatigue.

SOPHIE.

Et moi donc! mes pieds me font horriblement souffrir.

MARGUERITE.

Asseyons-nous un instant; je ne peux plus marcher.

Elles s'assirent au bord du chemin; Marguerite appuya sa tte sur ses
genoux et pleura tout bas; elle esprait que Sophie ne s'en apercevrait
pas; elle avait peur de l'affliger, car c'tait Sophie qui l'avait mise
et s'tait mise elle-mme dans cette pnible position. Sophie se
dsolait intrieurement et sentait combien elle avait mal agi en
entranant Marguerite  faire cette course si longue, dans une fort
qu'elles ne connaissaient pas.

Elles restrent assez longtemps sans parler; enfin Marguerite essuya ses
yeux et proposa  Sophie de se remettre en marche. Sophie se leva avec
difficult; elles avanaient lentement; la fatigue augmentait  chaque
instant, ainsi que l'inquitude. Le jour commenait  baisser; la peur
se joignit  l'inquitude; la faim et la soif se faisaient sentir.

Chre Marguerite, dit enfin Sophie, pardonne-moi: c'est moi qui t'ai
persuade de m'accompagner; tu es trop gnreuse de ne pas me le
reprocher.

--Pauvre Sophie, rpondit Marguerite, pourquoi te ferais-je des
reproches? Je vois bien que tu souffres plus que moi. Qu'allons-nous
devenir, si nous sommes obliges de passer la nuit dans cette terrible
fort?

--C'est impossible, chre Marguerite; on doit dj tre inquiet  la
maison, et l'on nous enverra chercher.

--Si nous pouvions au moins trouver de l'eau! J'ai si soif que la gorge
me brle.

--N'entends-tu pas le bruit d'un ruisseau dans le bois?

--Je crois que tu as raison; allons voir.

Elles entrrent dans le fourr en se frayant un passage  travers les
pines et les ronces qui leur dchiraient les jambes et les bras. Aprs
avoir fait ainsi une centaine de pas, elles entendirent distinctement le
murmure de l'eau. L'espoir leur redonna du courage; elles arrivrent au
bord d'un ruisseau trs troit, mais assez profond; cependant, comme il
coulait  pleins bords, il leur fut facile de boire en se mettant 
genoux. Elles tanchrent leur soif, se lavrent le visage et les bras,
s'essuyrent avec leurs tabliers et s'assirent au bord du ruisseau. Le
soleil tait couch; la nuit arrivait; la terreur des pauvres petites
augmentait avec l'obscurit; elles ne se contraignaient plus et
pleuraient franchement de compagnie. Aucun bruit ne se faisait entendre;
personne ne les appelait; on ne pensait probablement pas  les chercher
si loin.

Il faut tcher, dit Sophie, de revenir sur le chemin que nous avons
quitt; peut-tre verrons-nous passer quelqu'un qui pourra nous
ramener; et puis il fera moins humide qu'au bord de l'eau.

--Nous allons encore nous dchirer dans les pines, dit Marguerite.

--Il faut pourtant essayer de nous retrouver; nous ne pouvons rester
ici.

Marguerite se leva en soupirant et suivit Sophie, qui chercha  lui
rendre le passage moins pnible en marchant la premire. Aprs bien du
temps et des efforts, elles se retrouvrent enfin sur le chemin. La nuit
tait venue tout  fait; elles ne voyaient plus o elles allaient, et
elles se rsolurent  attendre jusqu'au lendemain.

Il y avait une heure environ qu'elles taient assises prs d'un arbre,
lorsqu'elles entendirent un frou-frou dans le bois; ce bruit semblait
tre produit par un animal qui marchait avec prcaution. Immobiles de
terreur, les pauvres petites avaient peine  respirer; le frou-frou
approchait, approchait; tout  coup Marguerite sentit un souffle chaud
prs de son cou; elle poussa un cri, auquel Sophie rpondit par un cri
plus fort; elles entendirent alors un bruit de branches casses, et
elles virent un gros animal qui s'enfuyait dans le bois. Moiti mortes
de peur, elles se resserrrent l'une contre l'autre, n'osant ni parler,
ni faire un mouvement, et elles restrent ainsi jusqu' ce qu'un nouveau
bruit plus effrayant vnt leur rendre le courage de se lever et de
chercher leur salut dans la fuite: c'taient des branches casses
violemment et un grognement entreml d'un souffle bruyant, auquel
rpondaient des grognements plus faibles. Tous ces bruits partaient
galement du bois en se rapprochant du chemin. Sophie et Marguerite
pouvantes se mirent  courir; elles se heurtrent contre un arbre dont
les branches tranaient presque  terre; dans leur frayeur, elles
s'lancrent dessus, et, grimpant de branche en branche, elles se
trouvrent bientt  une grande hauteur et  l'abri de toute attaque.
Combien elles remercirent le bon Dieu de leur avoir fait rencontrer cet
arbre protecteur! et en effet elles venaient d'chapper  un grand
danger: l'animal qui arrivait droit sur elles tait un sanglier suivi de
sept  huit petits. Si elles taient restes sur son passage, il les
aurait dchires avec ses dfenses. La peur qu'avaient eue et qu'avaient
encore Sophie et Marguerite faisait claquer leurs dents et les avait
rendues si tremblantes qu'elles pouvaient  peine se tenir sur l'arbre
o elles taient montes. Le sanglier s'tait loign, et tout
redevenait tranquille, lorsque le bruit du roulement d'une voiture vint
ranimer les forces dfaillantes des pauvres petites. Leur esprance
augmentait  mesure que la voiture se rapprochait; enfin le pas d'un
cheval rsonna distinctement; bientt elles entendirent siffler l'homme
qui menait la charrette. Il approchait, elles allaient tre sauves.

Au secours! au secours! crirent-elles plusieurs fois.

La voiture s'arrta. L'homme sembla couter.

Au secours! sauvez-nous! s'crirent-elles encore.

L'HOMME, _entre ses dents_.

Qui diantre appelle au secours? Je ne vois personne; il fait noir comme
dans l'enfer.... Hol! qui est-ce qui appelle?

SOPHIE ET MARGUERITE.

C'est nous, c'est nous; sauvez-nous, mon cher monsieur, nous sommes
perdues dans la fort.

L'HOMME.

Tiens! c'est des voix d'enfants, cela. O tes-vous donc, les mioches?
Qui tes-vous?

SOPHIE.

Je suis Sophie.

MARGUERITE.

Je suis Marguerite; nous venons de Fleurville.

L'HOMME.

De Fleurville? C'est donc au chteau? Mais o diantre tes-vous? Pour
vous sauver, faut-il pas que je vous trouve?

SOPHIE.

Nous sommes sur l'arbre; nous ne pouvons pas descendre.

L'HOMME, _levant la tte_.

C'est, ma foi, vrai. Faut-il qu'elles aient eu peur, les pauvres
petites! Attendez, ne bougez pas, je vais vous descendre.

Et le brave homme grimpa de branche en branche, ttant  chacune d'elles
si les enfants y taient.

Enfin il empoigna Marguerite.

L'HOMME.

Ne bougez pas, les autres; je vais descendre celle-ci et je regrimperai.
Combien tes-vous dans ce beau nid?

MARGUERITE.

Nous sommes deux.

L'HOMME.

Bon; ce ne sera pas long. Attendez-moi l, numro 2, que je place le
numro 1 dans ma carriole.

Le brave homme descendit lestement, tenant Marguerite dans ses bras; il
la dposa dans la carriole et remonta sur l'arbre o Sophie attendait
avec anxit: il la saisit dans ses bras et la plaa dans sa carriole
prs de Marguerite. Il y remonta lui-mme et fouetta son cheval, qui
repartit au trot; puis, se tournant vers les enfants:

L'HOMME.

Ah ! mes mignonnes, o faut-il vous mener? o demeurez-vous, et
comment, par tous les saints! vous trouvez-vous ici toutes seules?

SOPHIE.

Nous demeurons au chteau de Fleurville, nous nous sommes perdues dans
la fort en voulant aller secourir la pauvre mre Toutain.

L'HOMME.

Vous tes donc du chteau?

MARGUERITE.

Oui, je suis Marguerite de Rosbourg; et voil mon amie, Sophie Fichini.

L'HOMME.

Comment, ma petite demoiselle, vous tes la fille de cette bonne dame de
Rosbourg; et votre maman vous laisse aller si loin toute seule?

MARGUERITE, _honteuse_.

Nous sommes parties sans rien dire.

L'HOMME.

Ah! ah! on fait l'cole buissonnire! Et voil! Quand on est petit, faut
pas faire comme les grands.

SOPHIE.

Sommes-nous loin de Fleurville?

L'HOMME.

Ah! je crois bien! Deux bonnes lieues pour le moins; nous ne serons pas
arrivs avant une heure. Je vais tout de mme pousser mon cheval; on
doit tre tourment de vous au chteau.

Et le brave homme fouetta son cheval et se remit  siffler, laissant les
enfants  leurs rflexions. Trois quarts d'heure aprs il s'arrta
devant le perron du chteau; la porte s'ouvrit; lisa, ple, effare,
demanda si l'on avait des nouvelles des enfants.

Les voici, dit l'homme, je vous les ramne; elles n'taient pas  la
noce, allez, quand je les ai dniches dans la fort.

L'homme descendit Sophie et Marguerite, qu'lisa reut dans ses bras.

LISA.

Vite, vite, venez au salon; on vous a cherches partout; on a envoy des
hommes  cheval dans toutes les directions; ces dames se dsolent;
Camille et Madeleine se dsesprent. Attendez une minute, mon brave
homme, que madame vous remercie.

L'HOMME.

Bah! il n'y pas de quoi; faut que je m'en retourne chez nous; j'ai
encore deux lieues  faire.

LISA.

O demeurez-vous? Comment vous appelez-vous?

L'HOMME.

Je demeure  Aube; je m'appelle Hurel le boucher.

LISA.

Nous irons vous remercier, mon brave Hurel; au revoir, puisque vous ne
pouvez attendre.

Pendant cette conversation Marguerite et Sophie avaient couru au salon.
En entrant, Marguerite se jeta dans les bras de Mme de Rosbourg; Sophie
s'tait jete  ses pieds; toutes deux sanglotaient.

La surprise et la joie faillirent tre fatales  Mme de Rosbourg; elle
plit, retomba sur son fauteuil et ne trouva pas la force de prononcer
une parole.

Maman, chre maman, s'cria Marguerite, parlez-moi, embrassez-moi,
dites que vous me pardonnez.

--Malheureuse enfant, rpondit Mme de Rosbourg d'une voix mue, en la
saisissant dans ses bras et en la couvrant de baisers, comment as-tu pu
me causer une si terrible inquitude? Je te croyais perdue, morte; nous
t'avons cherche jusqu' la nuit; maintenant encore on vous cherche avec
des flambeaux dans toutes les directions. O as-tu t? Pourquoi
reviens-tu si tard?

--Chre madame, dit Sophie, qui tait reste  genoux aux pieds de Mme
de Rosbourg, c'est  moi  demander grce, car c'est moi qui ai entran
Marguerite  m'accompagner. Je voulais aller chez une pauvre femme qui
demeure de l'autre ct de la fort, et je voulais y aller seule avec
Marguerite, pour ne partager avec personne la gloire de cet acte de
charit. Marguerite a rsist; je l'ai entrane; elle m'a suivie avec
rpugnance, et nous avons t bien punies, moi surtout qui avais sur la
conscience la faute de Marguerite ajoute  la mienne. Nous avons bien
souffert; et jamais,  l'avenir, nous ne ferons rien sans vous
consulter.

--Relve-toi, Sophie, rpliqua Mme de Rosbourg avec douceur, je pardonne
 ton repentir; mais dsormais je m'arrangerai de manire  n'avoir
plus  souffrir ce que j'ai souffert aujourd'hui.... Et toi, Marguerite,
je te croyais plus raisonnable et plus obissante, sans quoi je t'aurais
toujours fait accompagner par ta bonne quand Madeleine et Camille ne
pouvaient sortir avec toi; c'est ce que je ferai  l'avenir.

Camille et Madeleine, qu'on avait envoyes se coucher depuis une heure
(car il tait prs de minuit), mais qui n'avaient pu s'endormir, tant
elles taient inquites, accoururent toutes dshabilles, poussant des
cris de joie; elles embrassrent vingt fois leurs amies perdues et
retrouves.

CAMILLE.

O avez-vous t? que vous est-il arriv?

MARGUERITE.

Nous nous sommes perdues dans la fort.

MADELEINE.

Pourquoi avez-vous t dans la fort? Comment avez-vous eu le courage
d'y aller seules?

SOPHIE.

Nous esprions arriver jusque chez une pauvre petite mre Toutain pour
lui donner de l'argent.

CAMILLE.

Mais pourquoi ne nous avez-vous pas prvenues? Nous y aurions t toutes
ensemble.

Sophie et Marguerite baissrent la tte et ne rpondirent pas. Avant
qu'on et eu le temps de demander et de donner d'autres explications,
lisa entra, apportant deux grandes tasses de bouillon avec une bonne
crote de pain grille. Elle les posa devant Sophie et Marguerite.

LISA.

Mangez, mes pauvres enfants; vous n'avez peut-tre pas dn!

MARGUERITE.

Non, nous avons bu seulement  un ruisseau que nous avons trouv dans la
fort.

LISA.

Pauvres petites! vite, mangez ce que je vous apporte; vous boirez
ensuite un petit verre de malaga; et puis, ajouta-t-elle en se tournant
vers Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, il faudrait les faire
coucher; elles doivent tre puises de fatigue.

MADAME DE FLEURVILLE.

lisa a raison. Les voici retrouves;  demain les dtails; ce soir,
contentons-nous de remercier Dieu de nous avoir rendu ces pauvres
enfants, qui auraient pu ne jamais revenir.

Sophie et Marguerite avaient aval avec voracit tout ce qu'lisa leur
avait apport; aprs avoir embrass tendrement tout le monde, elles
allrent se coucher. Aussitt qu'elles eurent la tte sur l'oreiller,
elles tombrent dans un sommeil si profond, qu'elles ne s'veillrent
que le lendemain  deux heures de l'aprs-midi!




XXIII

LES RCITS


Camille et Madeleine attendaient avec impatience chez Mme de Fleurville
le rveil de leurs amies. Mme de Rosbourg ne quittait pas la chambre de
Marguerite: elle voulait avoir sa premire parole et son premier
sourire.

Maman, dit Camille, vous disiez hier que Marguerite et Sophie auraient
pu ne jamais revenir; elles auraient toujours fini par retrouver leur
chemin ou par rencontrer quelqu'un, du moment qu'elles n'taient pas
perdues.

MADAME DE FLEURVILLE.

Tu oublies, chre petite, qu'elles taient dans une fort de plusieurs
lieues de longueur, qu'elles n'avaient rien  manger, et qu'elles
devaient passer la nuit dans cette fort, remplie de btes fauves.

MADELEINE.

Il n'y a pas de loups pourtant?

MADAME DE FLEURVILLE.

Au contraire, beaucoup de loups et de sangliers. Tous les ans on en tue
plusieurs. As-tu remarqu que leurs robes, leurs bas, taient dchirs
et salis? Je parie qu'elles vont nous raconter des aventures plus graves
que tu ne le supposes.

CAMILLE.

Que je voudrais qu'elles fussent veilles!

MADAME DE FLEURVILLE.

Prcisment les voici.

Mme de Rosbourg entra, tenant Marguerite par la main.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et Sophie? est-ce qu'elle dort encore?

MADAME DE ROSBOURG.

Elle s'veille  l'instant et se dpche de s'habiller et de manger pour
venir nous joindre.

CAMILLE, _embrassant Marguerite_.

Chre petite Marguerite, raconte-nous ce qui t'est arriv, et si vous
avez eu des dangers  courir.

Marguerite fit le rcit de toutes leurs aventures: elle raconta sa
rpugnance  partir, sa peur quand elle se vit perdue, sa dsolation de
l'inquitude qu'elle avait d causer au chteau, sa frayeur quand le
jour commena  tomber, la faim, la soif, la fatigue qui l'accablaient,
son bonheur en trouvant de l'eau, sa terreur en entendant remuer les
feuilles sches, en sentant un souffle chaud sur son cou et en voyant
passer un gros animal brun; son pouvante en entendant les branches
craquer et de lgers grognements rpondre de plusieurs cts  un fort
grognement et  un souffle qui semblait tre celui d'une bte en colre;
l'agilit avec laquelle elle avait couru et grimp de branche en branche
jusqu'au haut d'un arbre; la fatigue et la peine avec lesquelles elle
s'y tait maintenue; le bonheur qu'elle avait prouv en entendant une
voiture approcher, une voix leur rpondre, et en se sentant enleve et
dpose dans la carriole. Elle dit combien Sophie avait tmoign de
repentir de s'tre engage et de l'avoir entrane dans cette folle
entreprise.

Camille et Madeleine avaient cout ce rcit avec un vif intrt ml de
terreur.

CAMILLE.

Quelles sont les btes qui vous ont fait si peur? As-tu pu les voir?

MARGUERITE.

Je ne sais pas du tout: j'tais si effraye que je ne distinguais rien.

MADAME DE FLEURVILLE.

D'aprs ce que dit Marguerite, le premier animal doit tre un loup, et
le second un sanglier avec ses petits.

MARGUERITE.

Quel bonheur que le loup ne nous ait pas manges! j'ai senti son haleine
sur ma nuque.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ce sont probablement les deux cris que vous avez pousss qui lui ont
fait peur et qui vous ont sauves; quand les loups ne sont pas affams,
ils sont poltrons, et dans cette saison ils trouvent du gibier dans les
bois.

MARGUERITE.

Le sanglier ne nous aurait pas dvores, il ne mange pas de chair.

MADAME DE FLEURVILLE.

Non, mais d'un coup de dfense il t'aurait dchir le corps. Quand les
sangliers ont des petits, ils deviennent trs mchants.

Sophie, qui entra, interrompit la conversation; elle fut aussi
embrasse, entoure, questionne; elle parla avec chaleur de ses
remords, de son chagrin d'avoir entran la pauvre Marguerite; elle
assura que cette journe ne s'effacerait jamais de son souvenir, et dit
que, lorsqu'elle serait grande, elle ferait faire par un bon peintre un
tableau de cette aventure. Aprs avoir complt le rcit de Marguerite
par quelques pisodes oublis:

Et vous, chre madame, et vous, mes pauvres amies, dit-elle, avez-vous
t longtemps  vous apercevoir de notre disparition? et qu'a-t-on fait
pour nous retrouver?

--Il y avait plus d'une heure que vous aviez quitt la chambre d'tude,
dit Mme de Rosbourg, lorsque Camille vint me demander d'un air inquiet
si Marguerite et Sophie taient chez moi. Non, rpondis-je, je ne les
ai pas vues; mais ne sont-elles pas dans le jardin?--Nous les cherchons
depuis une demi-heure avec lisa sans pouvoir les trouver, me dit
Camille. L'inquitude me gagna; je me levai, je cherchai dans toute la
maison, puis, dans le potager, dans le jardin. Mme de Fleurville, qui
partageait notre inquitude, nous donna l'ide que vous tiez peut-tre
alles chez Franoise; j'accueillis cet espoir avec empressement, et
nous courmes toutes  la maison blanche: personne ne vous y avait vues;
nous allmes de porte en porte, demandant  tout le monde si l'on ne
vous avait pas rencontres. Le souvenir de la chute dans la mare, il y a
trois ans, me frappa douloureusement; nous retournmes en courant  la
maison, et, malgr le peu de probabilits que vous fussiez toutes deux
tombes  l'eau, on fouilla en tous sens avec des rteaux et des
perches. Aucun de nous n'eut la pense que vous aviez t dans la fort.
Rien ne vous y attirait: pourquoi vous seriez-vous exposes  un danger
inutile? Ne sachant plus o vous trouver, j'allai de maison en maison
demander qu'on m'aidt dans mes recherches. Une foule de personnes
partirent dans toutes les directions; nous envoymes les domestiques 
cheval de diffrents cts pour vous rattraper, si vous aviez eu l'ide
bizarre de faire un voyage lointain. Jusqu'au moment de votre retour je
fus dans un tat violent de chagrin et d'affreuse inquitude. Le bon
Dieu a permis que vous fussiez sauves et ramenes par cet excellent
homme qui est boucher  Aube et qui s'appelle Hurel. Aujourd'hui il est
trop tard; mais demain nous irons lui faire une visite de remerciements,
et nous nous y rendrons en voiture pour ne pas nous perdre de compagnie.

MARGUERITE.

O demeure-t-il? est-ce bien loin?

MADAME DE ROSBOURG.

A deux bonnes lieues d'ici; il y a un bois  traverser.

SOPHIE.

Est-ce que nous vous accompagnerons, madame?

MADAME DE ROSBOURG.

Certainement, Sophie; c'est toi et Marguerite qu'il a secourues, et
probablement sauves de la mort. Il est indispensable que vous veniez.

SOPHIE.

a m'ennuie de le revoir; il va se moquer de nous: il avait l'air de
trouver ridicule notre course dans la fort.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et il avait raison, chre enfant; vous avez fait vritablement une
escapade ridicule. S'il se moque de vous, acceptez ses plaisanteries
avec douceur et en expiation de la faute que vous avez commise.

MARGUERITE.

Moi, je crois qu'il ne se moquera pas: il avait l'air si bon.

MADAME DE FLEURVILLE.

Nous verrons cela demain. En attendant, commenons nos leons; nous
irons ensuite faire une promenade.




XXIV

VISITE CHEZ HUREL


La calche dcouverte et le phaton pour deux heures, dit lisa au
cocher de Mme de Fleurville.

LE COCHER.

Tout le monde sort donc  la fois, aujourd'hui?

LISA.

Oui; madame vous fait demander si vous savez le chemin pour aller au
village d'Aube?

LE COCHER.

Aube? Attendez donc.... N'est-ce pas de l'autre ct de Laigle, sur la
route de Saint-Hilaire?

LISA.

Je crois que oui; mais informez-vous-en avant de vous mettre en route;
ces demoiselles se sont perdues l'autre jour  pied, il ne faudrait pas
qu'elles se perdissent aujourd'hui en voiture.

Le cocher prit ses renseignements prs du garde Nicaise, et, quand on
fut prt  partir, les deux cochers n'hsitrent pas sur la route qu'il
fallait prendre.

Le pays tait charmant, la valle de Laigle est connue par son aspect
anim, vert et riant; le village d'Aube est sur la grande route; la
maison d'Hurel tait presque  l'entre du village. Ces dames se la
firent indiquer; elles descendirent de voiture et se dirigrent vers la
maison du boucher. Tout le village tait aux portes; on regardait avec
surprise ces deux lgantes voitures, et l'on se demandait quelles
pouvaient tre ces belles dames et ces jolies demoiselles qui entraient
chez Hurel. Le brave homme ne fut pas moins surpris; sa femme et sa
fille restaient la bouche ouverte, ne pouvant croire qu'une si belle
visite ft pour eux.

Hurel ne reconnaissait pas les enfants, qu'il avait  peine entrevues
dans l'obscurit; il ne pensait plus  son aventure de la fort:

Ces dames veulent-elles faire une commande de viande? demanda Hurel.
J'en ai de bien frache, du mouton superbe, du boeuf, du....

--Merci, mon brave Hurel, interrompit en souriant Mme de Rosbourg; ce
n'est pas pour cela que nous venons, c'est pour acquitter une dette.

HUREL.

Une dette? Madame ne me doit rien; je ne me souviens pas d'avoir livr
 madame ni mouton, ni boeuf, ni....

MADAME DE ROSBOURG.

Non pas de mouton ni de boeuf, mais deux petites filles que voici et
que vous avez trouves dans la fort.

HUREL, _riant_.

Bah! ce sont l ces petites demoiselles que j'ai cueillies sur un arbre?
Pauvres petites! elles taient dans un tat  faire piti. Eh! mes
mignonnes! vous n'avez plus envie d'arpenter la fort, pas vrai?

MARGUERITE.

Non, non. Sans vous, mon cher monsieur Hurel, nous serions certainement
mortes de fatigue, de terreur et de faim; aussi maman, Mme de Fleurville
et nous, nous venons toutes vous remercier.

Marguerite, en achevant ces mots, s'approcha de Hurel et se dressa sur
la pointe des pieds pour l'embrasser. Le brave homme l'enleva de terre,
lui donna un gros baiser sur chaque joue, et dit:

C'et t bien dommage de laisser prir une gentille et bonne
demoiselle comme vous. Et comme a, vous aviez donc bien peur?

MARGUERITE.

Oh oui! bien peur, bien peur. On entendait marcher, craquer, souffler.

HUREL, _riant_.

Ah bah! Tout cela est terrible pour de belles petites demoiselles comme
vous; mais pour des gens comme nous on n'y fait seulement pas attention.
Mais... asseyez-vous donc, mesdames; Victorine, donne des chaises,
apporte du cidre, du bon!

Victorine tait une jolie fille de dix-huit ans, frache, aux yeux
noirs. Elle avana des chaises; tout le monde s'assit; on causa, on but
du cidre  la sant d'Hurel et de sa famille. Au bout d'une demi-heure,
Mme de Rosbourg demanda l'heure. Hurel regarda  son coucou.

Il n'est pas loin de quatre heures! dit-il; mais le coucou est drang,
il ne marque pas l'heure juste.

Mme de Rosbourg tira de sa poche une bote, qu'elle donna  Hurel.

Je vois, mon bon Hurel, dit-elle, que vous n'avez de montre ni sur vous
ni dans la maison; en voil une que vous voudrez bien accepter en
souvenir des petites filles de la fort.

--Merci bien, madame, rpondit Hurel: vous tes en vrit trop bonne; a
ne mritait pas....

Il venait d'ouvrir la bote, et il s'arrta muet de surprise et de
bonheur  la vue d'une belle montre en or avec une longue et lourde
chane galement en or.

HUREL, _avec motion_.

Ma bonne chre dame, c'est trop beau; vrai, je n'oserai jamais porter
une si belle chane et une si belle montre.

[Illustration: Il s'arrta muet de bonheur  la vue d'une belle montre.]

MADAME DE ROSBOURG.

Portez-les pour l'amour de nous; et songez que c'est encore moi qui vous
serai redevable; car vous m'avez rendu un trsor en me ramenant mon
enfant, et ce n'est qu'un bijou que je vous donne.

Se tournant ensuite vers Mme Hurel et sa fille:

Vous voudrez bien aussi accepter un petit souvenir.

Et elle leur donna  chacune une bote, qu'elles s'empressrent
d'ouvrir;  la vue de belles boucles d'oreilles et d'une broche en or et
en mail, elles devinrent rouges de plaisir. Toute la famille fit  Mme
de Rosbourg les plus vifs remerciements. Ces dames et les enfants
remontrent en voiture, entoures d'une foule de personnes qui enviaient
le bonheur des Hurel et qui bnissaient l'aimable bont de Mme de
Rosbourg.




XXV

UN VNEMENT TRAGIQUE


Quelque temps se passa depuis cette visite  Hurel; il tait venu de
temps en temps au chteau, quand ses occupations le lui permettaient.
Un jour qu'on l'attendait dans l'aprs-midi, lisa proposa aux enfants
d'aller chercher des noisettes le long des haies pour en envoyer un
panier  Victorine Hurel; elles acceptrent avec empressement, et,
emportant chacune un panier, elles coururent du ct d'une haie de
noisetiers. Pendant qu'lisa travaillait, elles remplirent leurs
paniers, puis elles se runirent pour voir laquelle en avait le plus.

C'est moi....--C'est moi....--Non, c'est moi.... Je crois que c'est
moi, disaient-elles toutes quatre.

MARGUERITE.

Regardez donc si ce n'est pas mon panier qui est le plus plein! Voyez
quelle diffrence avec les autres!

CAMILLE ET MADELEINE.

C'est vrai!

SOPHIE.

Bah! j'en ai tout autant, moi!

MARGUERITE.

Pas du tout; j'en ai un tiers de plus.

SOPHIE, _avec humeur_.

Laisse donc! quelle sottise! Tu veux toujours avoir fait mieux que tout
le monde!

MARGUERITE.

Ce n'est pas pour faire mieux que les autres; c'est parce que c'est la
vrit. Et toi, tu te fches parce que tu es jalouse.

SOPHIE.

Ah! ah! ah! Jalouse de tes mchantes noisettes!

MARGUERITE.

Oui, oui, jalouse; et tu voudrais bien que je te donnasse mes mchantes
noisettes.

SOPHIE.

Tiens, voil le cas que je fais de ta belle rcolte.

En disant ces mots, et avant qu'lisa et les petites eussent eu le temps
de l'en empcher, elle donna un coup de poing sous le panier de
Marguerite, et toutes les noisettes tombrent par terre.

MARGUERITE, _poussant un cri_.

Mes noisettes, mes pauvres noisettes!

Camille et Madeleine jetrent  Sophie un regard de reproche et
s'empressrent d'aider Marguerite  ramasser ses noisettes.

CAMILLE.

Tiens, ma petite Marguerite; pour te consoler, prends les miennes.

MADELEINE.

Et les miennes aussi; les trois paniers seront pour toi.

Marguerite, qui avait les yeux un peu humides, les essuya et embrassa
tendrement ses bonnes petites amies. Sophie tait honteuse et cherchait
un moyen de rparer sa faute.

Prends aussi les miennes, dit-elle en prsentant son panier et sans
oser lever les yeux sur Marguerite.

--Merci, mademoiselle; j'en ai assez sans les vtres.

--Marguerite, dit Madeleine, tu n'es pas gentille! Sophie, en t'offrant
ses noisettes, reconnat qu'elle a eu tort; il ne faut pas que tu
continues  tre fche.

Marguerite regarda Sophie un peu en dessous, ne sachant trop ce qu'elle
devait faire: l'air malheureux de Sophie l'attendrissait un peu, mais
elle n'avait pas encore surmont sa rancune.

Camille et Madeleine les regardaient alternativement.

CAMILLE.

Voyons, Sophie, voyons, Marguerite, embrassez-vous. Tu vois bien, toi,
Sophie, que Marguerite n'est plus fche; et toi, Marguerite, tu vois
que Sophie est triste d'avoir eu de l'humeur.

SOPHIE.

Chre Camille, je vois que je resterai toujours mchante; jamais je ne
serai bonne comme vous. Vois comme je m'emporte facilement, comme j'ai
t brutale envers la pauvre Marguerite!

MARGUERITE.

N'y pense plus, ma pauvre Sophie; embrasse-moi et soyons bonnes amies,
comme nous le sommes toujours.

Quand Marguerite et Sophie se furent embrasses et rconcilies, ce
qu'elles firent de trs bon coeur, Camille dit  Sophie:

Ma petite Sophie, ne te dcourage pas; on ne se corrige pas si vite de
ses dfauts. Tu es devenue bien meilleure que tu ne l'tais en arrivant
chez nous, et chaque mois il y a une diffrence avec le mois prcdent.

SOPHIE.

Je te remercie, chre Camille, de me donner du courage, mais, dans
toutes les occasions o je me compare  toi et  Madeleine, je vous
trouve tellement meilleures que moi....

MADELEINE, _l'embrassant_.

Tais-toi, tais-toi, ma pauvre Sophie; tu es trop modeste, n'est-ce pas,
Marguerite?

MARGUERITE.

Non, je trouve que Sophie a raison; elle et moi, nous sommes bien loin
de vous valoir.

CAMILLE.

Ah! ah! ah! quelle modestie! Bravo, ma petite Marguerite; tu es plus
humble que moi, donc tu vaux mieux que moi.

MARGUERITE, _trs srieusement_.

Camille, aurais-tu fait la sottise que nous avons commise l'autre jour
en allant dans la fort?

CAMILLE, _embarrasse_.

Mais... je ne sais,... peut-tre... aurais-je....

MARGUERITE, _avec vivacit_.

Non, non, tu ne l'aurais pas faite. Et te serais-tu querelle avec
Sophie comme je l'ai fait le jour de la fameuse scne des cerises?

CAMILLE, _embarrasse_.

Mais... il y a un an de cela,...  prsent... tu....

MARGUERITE, _avec vivacit_.

Il y a un an, il y a un an! C'est gal, tu ne l'aurais pas fait. Et tout
 l'heure aurais-tu renvers mon panier comme a fait Sophie? aurais-tu
boud comme je l'ai fait?... Tu ne rponds pas! tu vois bien que tu es
oblige de convenir que toi et Madeleine vous tes meilleures que nous.

CAMILLE, _l'embrassant_.

Nous sommes plus ges que vous, et par consquent plus raisonnables;
voil tout. Pense donc que je me prpare  faire ma premire communion
l'anne prochaine.

SOPHIE.

Et moi, mon Dieu, quand serai-je digne de la faire?

CAMILLE.

Quand tu auras mon ge, chre Sophie; ne te dcourage pas; chaque
journe te rend meilleure.

SOPHIE.

Parce que je la passe prs de vous.

MADELEINE.

J'entends une voiture: c'est maman et Mme de Fleurville qui rentrent de
leur promenade; allons leur demander si elles n'ont pas rencontr Hurel.
lisa, lisa, lisa, nous rentrons.

lisa se leva et suivit les enfants, qui coururent  la maison; elles
arrivrent au moment o les mamans descendaient de voiture.

MARGUERITE.

Eh bien, maman, avez-vous rencontr Hurel? Va-t-il venir bientt? Nous
avons cueilli un grand panier de noisettes que nous lui donnerons pour
Victorine.

MADAME DE ROSBOURG.

Nous ne l'avons pas rencontr, chre petite, mais il ne peut tarder: il
vient en gnral de bonne heure.

Les mamans rentrrent pour ter leurs chapeaux; les petites attendaient
toujours. Sophie et Marguerite s'impatientaient; Camille et Madeleine
travaillaient.

C'est trop fort, dit Sophie en tapant du pied; voil deux heures que
nous attendons, et il ne vient pas. Il ne se gne pas, vraiment! Nous
devrions ne pas lui donner de noisettes.

MARGUERITE.

Oh! Sophie! Pauvre Hurel! Il est trs ennuyeux de nous faire attendre si
longtemps, c'est vrai: mais ce n'est peut-tre pas sa faute.

SOPHIE.

Pas sa faute, pas sa faute! Pourquoi fait-il dire qu'il viendra  midi,
qu'il nous apportera des crevisses? et voil qu'il est deux heures! Un
homme comme lui ne devrait pas se permettre de faire attendre des
demoiselles comme nous.

MARGUERITE, _vivement_.

_Des demoiselles comme nous_ ont t bien heureuses de rencontrer dans
la fort _un homme comme lui_, mademoiselle; c'est trs ingrat ce que tu
dis l.

MADELEINE.

Marguerite, Marguerite, voil que tu t'emportes encore! Ne peux-tu pas
raisonner avec Sophie sans lui dire des choses dsagrables?

MARGUERITE.

Mais, enfin, pourquoi Sophie attaque-t-elle ce pauvre Hurel?

SOPHIE, _pique_.

Je ne l'ai pas attaqu, mademoiselle; je suis seulement ennuye
d'attendre, et je m'en vais chez moi apprendre mes leons. J'aime encore
mieux travailler que de perdre mon temps  attendre cet Hurel.

MARGUERITE.

Entends-tu, entends-tu, Madeleine, comme elle parle de cet excellent
Hurel? Si j'tais  sa place, je ne donnerais pas les crevisses qu'il
nous a promises, et.... Mais... le voil; voici son cheval qui arrive.

En effet, le cheval d'Hurel s'arrtait devant le perron; il tait
ruisselant d'eau et paraissait fatigu.

CAMILLE.

O est donc Hurel? Comment son cheval vient-il tout seul?

MADELEINE.

Hurel est sans doute descendu pour ouvrir et refermer la barrire, et le
cheval aura continu tout seul.

MARGUERITE.

Mais regarde comme il a l'air fatigu!

CAMILLE.

C'est qu'il a fait une longue course.

SOPHIE.

Mais pourquoi est-il si mouill?

MADELEINE.

C'est qu'il aura travers la rivire.

Les enfants attendirent quelques instants; ne voyant pas venir Hurel,
elles appelrent lisa.

lisa, dit Camille, veux-tu venir avec nous  la rencontre d'Hurel?
Voici son cheval qui est arriv, mais sans lui.

lisa descendit, regarda le cheval.

C'est singulier, dit-elle, que le cheval soit venu sans le matre. Et
dans quel tat est ce pauvre animal! Venez, enfants, allons voir si nous
rencontrerons Hurel.... Pourvu qu'il ne soit pas arriv un malheur! se
dit-elle tout bas.

Elles se mirent  marcher prcipitamment, en prenant le chemin qu'avait
d suivre le cheval. A mesure qu'elles avanaient, l'inquitude les
gagnait; elles redoutaient un accident, une chute. En approchant de la
grande route qui bordait la rivire, elles virent un attroupement assez
considrable; lisa, prvoyant un malheur, arrta les enfants.

N'avancez pas, mes chres petites; laissez-moi aller voir la cause de
ce rassemblement; je reviens dans une minute.

Les enfants restrent sur la route, pendant qu'lisa se dirigeait vers
un groupe qui causait avec animation.

Messieurs, dit-elle en s'approchant, pouvez-vous me dire quelle est la
cause du mouvement extraordinaire que j'aperois l-bas, sur le bord de
la rivire?

UN OUVRIER.

C'est un grand malheur qui vient d'arriver, madame! On a trouv dans la
rivire le corps d'un brave boucher nomm Hurel!...

LISA.

Hurel!... pauvre Hurel! Nous l'attendions; il venait au chteau. Mais
est-il rellement mort? N'y a-t-il aucun espoir de le sauver?

[Illustration: C'est un grand malheur qui vient d'arriver.]

L'OUVRIER.

Hlas! non, madame: le mdecin a essay pendant deux heures de le
ranimer, et il n'a pas fait un mouvement. Que faire maintenant? Comment
apprendre ce malheur  sa femme? Il y a de quoi la tuer, la pauvre
crature!

LISA.

Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur! je ne sais quel conseil vous donner.
Mais il faut que j'aille rejoindre mes petites, qui venaient au-devant
de ce pauvre Hurel et que j'ai laisses sur le chemin.

lisa retourna en courant prs des enfants, qu'elle trouva o elle les
avait laisses, malgr leur impatience d'apprendre quelque chose sur
Hurel. Sa pleur et son air triste les prparrent  une mauvaise
nouvelle. Toutes  la fois demandrent ce qu'il y avait.

Pourquoi tout ce monde, lisa? Sait-on ce qu'il est devenu?

LISA.

Mes chres enfants, nous n'avons pas besoin d'aller plus loin pour avoir
de ses nouvelles.... Pauvre homme, il lui est arriv un accident, un
terrible accident....

MARGUERITE, _avec terreur_.

Quoi? quel accident? est-il bless?

LISA.

Pis que cela, ma bonne Marguerite: le pauvre homme est tomb dans l'eau,
et..., et....

CAMILLE.

Parle donc, lisa; quoi! serait-il noy?

LISA.

Tout juste. On a retir son corps de l'eau il y a deux heures....

SOPHIE.

Ainsi, pendant que je l'accusais si injustement, le malheureux homme
tait dj mort!

MARGUERITE.

Tu vois bien, Sophie, que ce n'tait pas sa faute. Pauvre Hurel! quel
malheur!

Les enfants pleuraient. lisa leur raconta le peu de dtails qu'elle
savait, et leur conseilla de revenir  la maison.

LISA.

Nous informerons ces dames de ce malheureux vnement; elles trouveront
peut-tre le moyen d'adoucir le chagrin de la pauvre femme Hurel. Nous
autres, nous ne pouvons rien ni pour le mort, ni pour ceux qui restent.

CAMILLE.

Oh si! lisa: nous pouvons prier le bon Dieu pour eux; lui demander
d'admettre le pauvre Hurel dans le paradis et de donner  sa femme et 
ses enfants la force de se rsigner et de souffrir sans murmure.

MARGUERITE.

Bonne Camille, tu as toujours de nobles et pieuses penses. Oui, nous
prierons toutes pour eux.

MADELEINE.

Et nous demanderons  maman de faire dire des messes pour Hurel.

Tout en pleurant, elles arrivrent au chteau et entrrent au salon. Ni
l'une ni l'autre ne pouvaient parler; leurs larmes coulaient malgr
elles. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, tonnes et peines de ce
chagrin, leur adressaient vainement une foule de questions. Enfin
Madeleine parvint  se calmer et raconta ce qu'elles venaient de voir et
d'entendre. Les mamans partagrent le chagrin de leurs enfants, et,
aprs avoir discut sur ce qu'il y avait de mieux  faire, elles se
mirent en route pour aller voir par elles-mmes s'il n'y avait aucun
espoir de rappeler Hurel  la vie.

Elles revinrent peu de temps aprs, et se virent entoures par les
petites, impatientes d'avoir quelques nouvelles consolantes.

CAMILLE.

Eh bien, chre maman, eh bien! y a-t-il quelque espoir?

MADAME DE FLEURVILLE.

Aucun, mes chres petites, aucun. Quand nous sommes arrives, on venait
de placer le corps froid et inanim du pauvre Hurel sur une charrette
pour le ramener chez lui; un de ses beaux-frres et une soeur de Mme
Hurel sont partis en avant pour la prparer  cet affreux malheur;
demain se fera l'enterrement; aprs-demain nous irons, Mme de Rosbourg
et moi, offrir quelques consolations  la femme Hurel et voir si elle
n'a pas besoin d'tre aide pour vivre.

SOPHIE.

Mais ne va-t-elle pas continuer la boucherie, comme faisait son mari?

MADAME DE FLEURVILLE.

Je ne le pense pas; pour tre boucher, il faut courir le pays, aller au
loin chercher des veaux, des moutons, des boeufs; et puis une femme ne
peut pas tuer ces pauvres animaux; elle n'en a ni la force ni le
courage.

CAMILLE.

Et son fils Thophile, ne peut-il remplacer son pre?

MADAME DE FLEURVILLE.

Non, parce qu'il est garon boucher  Paris, et qu'il est encore trop
jeune pour diriger une boucherie.

Pendant le reste de la journe on ne parla que du pauvre Hurel et de sa
famille; tout le monde tait triste.

Le surlendemain, ces dames montrent en voiture pour aller  Aube
visiter la malheureuse veuve. Elles restrent longtemps absentes; les
enfants guettaient leur retour avec anxit, et au bruit de la voiture
elles coururent sur le perron.

MARGUERITE.

Eh bien, chre maman, comment avez-vous trouv les pauvres Hurel?
Comment est Victorine?

MADAME DE ROSBOURG.

Pas bien, chres petites; la pauvre femme est dans un dsespoir qui fait
piti et que je n'ai pu calmer; elle pleure jour et nuit et elle appelle
son mari, qui est auprs du bon Dieu. Victorine est dsole, et
Thophile n'est pas encore de retour; on lui a crit de revenir.

MADELEINE.

Ont-ils de quoi vivre?

MADAME DE ROSBOURG.

Tout au plus; les gens qui doivent de l'argent  Hurel ne s'empressent
pas de payer, et ceux auxquels il devait veulent tre pays tout de
suite, et menacent de faire vendre leur maison et leur petite terre.

SOPHIE.

Je crois que nous pourrions leur venir en aide en leur donnant l'argent
que nous avons pour nos menus plaisirs. Nous avons chacune deux francs
par semaine; en donnant un franc, cela ferait quatre par semaine et
seize francs par mois; ce serait assez pour leur pain du mois.

CAMILLE, _bas  Sophie_.

Tu vois, Sophie: l'anne dernire, tu n'aurais jamais eu cette bonne
pense.

MADELEINE.

Sophie a raison; c'est une excellente ide. Vous nous permettez,
n'est-ce pas, maman, de faire cette petite pension  la mre Hurel?

MADAME DE FLEURVILLE, _les embrassant_.

Certainement, mes excellentes petites filles; vous tes bonnes et
charitables toutes les quatre. Sophie, tu n'auras bientt rien  envier
 tes amies.

Enchantes de la permission, les quatre amies coururent demander leurs
bourses  lisa, et remirent chacune un franc  Mme de Fleurville, qui
les envoya  la mre Hurel en y ajoutant cent francs.

Elles continurent  lui envoyer chaque semaine bien exactement leurs
petites pargnes; elles y ajoutaient quelquefois un jupon, ou une
camisole qu'elles avaient faite elles-mmes, ou bien des fruits ou des
gteaux dont elles se privaient avec bonheur pour offrir un souvenir 
la pauvre femme. Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville y joignaient des
sommes plus considrables. Grce  ces secours, ni la veuve ni la fille
d'Hurel ne manqurent du ncessaire. Quelque temps aprs, Victorine se
maria avec un brave garon, aubergiste  deux lieues d'Aube; et sa mre,
vieillie par le chagrin et par la maladie, mourut en remerciant Dieu de
la runir  son cher Hurel.

[Illustration: Quelques temps aprs, Victorine se maria avec un brave
garon.]




XXVI

LA PETITE VROLE


Un jour, Camille se plaignait de mal de tte, de mal de coeur. Son
visage ple et altr inquita Mme de Fleurville, qui la fit coucher; la
fivre, le mal de tte continuant, ainsi que le mal de coeur et les
vomissements, on envoya chercher le mdecin. Il ne vint que le soir,
mais, quand il arriva, il trouva Camille plus calme; lisa lui avait mis
aux pieds des cataplasmes saupoudrs de camphre qui l'avaient beaucoup
soulage; elle buvait de l'eau de gomme frache. Le mdecin complimenta
lisa sur les soins clairs et affectueux qu'elle donnait  sa petite
malade; il complimenta Camille sur sa bonne humeur et sa docilit, et
dit  Mme de Fleurville de ne pas s'inquiter et de continuer le mme
traitement. Le lendemain, lisa aperut des taches rouges sur le visage
de Camille; les bras et le corps en avaient aussi; vers le soir chaque
tache devint un bouton, et en mme temps le mal de coeur et le mal de
tte se dissiprent. Le mdecin dclara que c'tait la petite vrole: on
loigna immdiatement les trois autres enfants. lisa et Mme de
Fleurville restrent seules auprs de Camille. Mme de Fleurville
voulait aussi renvoyer lisa, de peur de la contagion; mais lisa s'y
refusa obstinment.

LISA.

Jamais, madame, je n'abandonnerai ma pauvre enfant malade; quand mme je
devrais gagner la petite vrole, je ne manquerai pas  mon devoir.

CAMILLE.

Ma bonne lisa, je sais combien tu m'aimes, mais, moi aussi, je t'aime,
et je serais dsole de te voir malade  cause de moi.

LISA.

Ta, ta, ta; restez tranquille, ne vous inquitez de rien, ne parlez pas;
si vous vous agitez, le mal de tte reviendra.

Camille sourit et remercia lisa du regard; ses pauvres yeux bouffis
taient  moiti ferms; son visage tait couvert de boutons. Quelques
jours aprs, les boutons schrent, et Camille put quitter son lit; il
ne lui restait que de la faiblesse.

Pendant sa maladie, Madeleine, Marguerite et Sophie demandaient sans
cesse de ses nouvelles: on leur dfendit d'approcher de la chambre de
Camille, mais elles pouvaient voir lisa et lui parler; vingt fois par
jour, quand elles entendaient sa voix dans la cuisine ou dans
l'antichambre, elles accouraient pour s'informer de leur chre Camille;
elles lui envoyaient des dcoupures, des dessins, de petits paniers en
jonc, tout ce qu'elles pensaient pouvoir la distraire et l'amuser.
Camille leur faisait dire mille tendresses; mais elle ne pouvait rien
leur envoyer, car on lui dfendait de travailler, de lire, de dessiner,
de peur de fatiguer ses yeux.

[Illustration: Le mdecin ne vint que le soir. (Page 275.)]

Il y avait huit jours qu'elle tait leve; ses crotes commenaient 
tomber, lorsqu'elle fut frappe un matin de la pleur d'lisa.

CAMILLE, _avec inquitude_.

Tu es malade, lisa; tu es ple comme si tu allais mourir. Ah! comme ta
main est chaude! tu as la fivre.

LISA.

J'ai un affreux mal de tte depuis hier: je n'ai pas dormi de la nuit;
voil pourquoi je suis ple: mais ce ne sera rien.

CAMILLE.

Couche-toi, ma chre lisa, je t'en prie; tu peux  peine te soutenir;
vois, tu chancelles.

lisa s'affaissa sur un fauteuil; Camille courut appeler sa maman, qui
la suivit immdiatement. Voyant l'tat dans lequel tait la pauvre
lisa, elle lui fit bassiner son lit et la fit coucher malgr sa
rsistance. Le mdecin fut encore appel; il trouva beaucoup de fivre,
du dlire, et dclara que c'tait probablement la petite vrole qui
commenait. Il ordonna divers remdes, qui n'amenrent aucun
soulagement; le lendemain il fit poser des sangsues aux chevilles de la
malade, pour lui dgager la tte et faire sortir les boutons. Depuis
qu'lisa tait dans son lit, Camille ne la quittait plus; elle lui
donnait  boire, chauffait ses cataplasmes, lui mouillait la tte avec
de l'eau frache. Il fallut toute son obissance aux ordres de sa mre
pour l'empcher de passer la nuit auprs de sa chre lisa.

C'est en me soignant qu'elle est devenue malade, rptait-elle en
pleurant: il est juste que je la soigne  mon tour.

lisa ne sentait pas la douceur de cette tendresse touchante: depuis la
veille elle tait sans connaissance; elle ne parlait pas, n'ouvrait mme
pas les yeux. On lui mit vingt sangsues aux pieds sans qu'elle et l'air
de les sentir; son sang coula abondamment et longtemps; enfin on
l'arrta, on lui enveloppa les pieds de coton. Le lendemain tout son
corps se couvrit de plaques rouges: c'tait la petite vrole qui
sortait. En mme temps elle prouva un mieux sensible; ses yeux purent
s'ouvrir et supporter la lumire; elle reconnut Camille qui la regardait
avec anxit, et lui sourit; Camille saisit sa main brlante et la porta
 ses lvres.

Ne parle pas, ma pauvre lisa, lui dit-elle, ne parle pas; maman et
moi, nous sommes prs de toi.

lisa ne pouvait pas encore rpondre; mais, en reprenant l'usage de ses
sens, elle avait repris le sentiment des soins que lui avaient donns
Camille et Mme de Fleurville; sa reconnaissance s'exprimait par tous
les moyens possibles.

Pendant plusieurs jours encore lisa fut en danger. Enfin arriva le
moment o le mdecin dclara qu'elle tait sauve; les boutons
commenaient  scher; ils taient si abondants, que tout son visage et
sa tte en taient couverts.

Quand elle fut mieux et qu'elle commena  prendre quelque nourriture,
Camille, qui allait tout  fait bien, demanda  sa mre si elle ne
pouvait pas sortir et voir sa soeur et ses amies.

Tu peux te promener, chre enfant, dit Mme de Fleurville, et causer
avec Madeleine et tes amies, mais pas encore les embrasser ni les
toucher.

Camille sauta hors de la chambre, courut dehors, et, entendant les voix
de Madeleine, de Sophie et de Marguerite, qui causaient dans leur petit
jardin, elle se dirigea vers elles en criant:

Madeleine, Marguerite, Sophie, je veux vous voir, vous parler; venez
vite, mais ne me touchez pas!

Trois cris de joie rpondirent  l'appel de Camille; elle vit accourir
ses trois amies, se pressant, se poussant,  qui arriverait la premire.

Arrtez! cria Camille, s'arrtant elle-mme, maman m'a dfendu de vous
toucher. Je pourrais encore vous donner la petite vrole.

MADELEINE.

Je voudrais tant t'embrasser, Camille, ma chre Camille!

MARGUERITE.

Et moi donc! Ah bah! je t'embrasse tout de mme.

En disant ces mots, elle s'lanait vers Camille, qui sauta vivement en
arrire.

Imprudente! dit-elle. Si tu savais ce que c'est que la petite vrole,
tu ne t'exposerais pas  la gagner.

SOPHIE.

Raconte-nous si tu t'es bien ennuye, si tu as beaucoup souffert, si tu
as eu peur.

CAMILLE.

Oh oui! mais pas quand j'tais trs malade. Je souffrais trop de la tte
et du mal de coeur pour m'ennuyer; mais la pauvre lisa a souffert
bien plus et plus longtemps que moi.

MADELEINE.

Et comment est-elle aujourd'hui? Quand pourrons-nous la revoir?

CAMILLE.

Elle va bien; elle a mang du poulet  djeuner, elle se lve, elle
croit que vous pourrez la voir par la fentre demain.

MADELEINE.

Quel bonheur! et quand pourrons-nous t'embrasser, ainsi que maman?

CAMILLE.

Maman, qui n'a pas eu comme moi la petite vrole, pourra vous embrasser
tout  l'heure; elle est alle changer ses vtements, qui sont imprgns
de l'air de la chambre d'lisa.

Les enfants continurent  causer et  se raconter les vnements de
leur vie simple et uniforme. Bientt arriva Mme de Fleurville avec Mme
de Rosbourg; les enfants se prcipitrent vers elle et l'embrassrent
bien des fois, pendant que Mme de Rosbourg embrassait Camille. Depuis
trois semaines Mme de Fleurville n'avait vu les enfants que de loin et 
la fentre. Le matin mme, le mdecin avait dclar qu'il n'y avait plus
aucun danger de gagner la petite vrole ni par elle ni par Camille; mais
lisa devait encore rester loigne jusqu' ce que ses crotes fussent
tombes.

Le lendemain il y avait grande agitation parmi les enfants; lisa devait
se montrer  la fentre aprs djeuner. Une heure d'avance, elles
taient comme des abeilles en rvolution; elles allaient, venaient,
regardaient  la pendule, regardaient  la fentre, prparaient des
siges; enfin elles se rangrent toutes quatre sur des chaises, comme
pour un spectacle, et attendirent les yeux levs. Tout  coup la fentre
s'ouvrit et lisa parut.

lisa, lisa, ma pauvre lisa! s'crirent Camille et Madeleine, que
les larmes empchrent de continuer.

MARGUERITE.

Bonjour, ma chre lisa.

SOPHIE.

Bonjour, pauvre lisa.

LISA.

Bonjour, bonjour, mes enfants; voyez comme je suis devenue belle; quel
masque sur mon visage!

CAMILLE.

Oh! tu seras toujours ma belle et ma bonne lisa; crois-tu que j'oublie
que c'est pour m'avoir soigne que tu es tombe malade?

LISA.

Tu me l'as bien rendu aussi. Tu es une bonne, une excellente enfant;
tant que je vivrai, je n'oublierai ni la tendresse touchante que tu m'as
tmoigne pendant ma maladie, ni la bont de Mme de Fleurville.

Et la pauvre lisa, attendrie, essuya ses yeux pleins de larmes; son
attendrissement gagna les enfants, qui se mirent  pleurer aussi. Mme de
Fleurville et Mme de Rosbourg arrivrent pendant que tout le monde
pleurait.

Qu'y a-t-il donc? demandrent-elles un peu effrayes.

--Rien, maman; c'est la pauvre lisa qui est  sa fentre.

Ces dames levrent les yeux, et, voyant pleurer lisa, elles comprirent
la scne de larmes joyeuses qui venait de se passer.

[Illustration: Le matin, le mdecin avait dclar qu'il n'y avait plus
aucun danger. (Page 283.)]

Il s'agit bien de pleurer, aujourd'hui! dit Mme de Rosbourg; laissons
lisa se reposer et se bien rtablir, et allons, en attendant, arranger
une fte pour clbrer son rtablissement.

--Une fte! une fte! s'crirent les enfants; oh! merci, chre madame!
Ce sera charmant! Une fte pour lisa.

lisa tait fatigue; elle se retira dans le fond de sa chambre; les
enfants suivirent Mme de Rosbourg et discutrent les arrangements d'une
fte en l'honneur d'lisa. En passant au chapitre suivant, nous saurons
ce qui aura t dcid.




XXVII

LA FTE


Depuis quelques jours tout tait en rumeur au chteau; on enfonait des
clous dans une orangerie attenante au salon; on assemblait et on
brouettait des fleurs; on cuisait des pts, des gteaux, des bonbons.
Les enfants avaient avec lisa un air mystrieux; elles l'empchaient
d'aller du ct de l'orangerie; elles la gardaient le plus possible avec
elles, afin de ne pas la laisser causer dans la cuisine et  l'office.
lisa se doutait de quelque surprise; mais elle faisait l'ignorante pour
ne pas diminuer le plaisir que se promettaient les enfants.

Enfin le jeudi suivant,  trois heures, il y eut dans la maison un
mouvement extraordinaire. lisa s'apprtait  s'habiller, lorsqu'elle
vit entrer les enfants, qui portaient un norme panier couvert et qui
avaient leurs belles toilettes du dimanche.

CAMILLE.

Nous allons t'habiller, ma bonne lisa; nous apportons tout ce qu'il
faut pour ta toilette.

LISA.

J'ai tout ce qu'il me faut; merci, mes enfants.

MADELEINE.

Mais tu n'as pas vu ce que nous t'apportons; tiens, tiens, regarde.

Et, en disant ces mots, Madeleine enleva la mousseline qui couvrait le
panier. lisa vit une belle robe en taffetas marron, un col et des
manches en dentelle, un bonnet de dentelle garni de rubans et un
mantelet de taffetas noir garni de volants pareils.

LISA.

Ce n'est pas pour moi, tout cela; c'est trop beau! Je ne mettrai pas une
si lgante toilette; je ressemblerais  Mme Fichini.

MARGUERITE.

Non, non, tu ne ressembleras jamais  la grosse Mme Fichini.

CAMILLE.

Il n'y a plus de Mme Fichini; c'est la comtesse Blagowski qu'il faut
dire.

MADELEINE.

Bah! la comtesse Blagowski ou Mme Fichini, qu'importe! Habillons lisa.

Avant qu'elle et pu les empcher, les quatre petites filles avaient
dnou le tablier et dboutonn la robe d'lisa, qui se trouva en jupon
en moins d'une minute.

CAMILLE.

Baisse-toi, que je te mette ton col.

MADELEINE.

Donne-moi ton bras, que je passe une manche.

MARGUERITE.

Etends l'autre bras, que je te passe l'autre manche.

SOPHIE.

Voici la robe: je la tiens toute prte; et le bonnet.

La robe fut passe, arrange, boutonne; les enfants menrent lisa
devant une glace de leur maman: elle se trouva si belle, qu'elle ne
pouvait se lasser de se regarder et de s'admirer. Elle remercia et
embrassa tendrement les enfants, qui l'accompagnrent chez Mmes de
Fleurville et de Rosbourg, car lisa voulait les remercier aussi.

A prsent, mes enfants, dit-elle en se dirigeant vers sa chambre, je
vais ter toutes ces belles affaires; je les garderai pour la premire
occasion.

CAMILLE.

Mais non, lisa; il faut que tu restes toute la journe habille comme
tu es.

LISA.

Pour quoi faire?

MADELEINE.

Tu vas voir; viens avec moi.

Et, saisissant lisa, les quatre enfants la conduisirent dans le salon,
puis dans l'orangerie, qui tait convertie en salle de spectacle et qui
tait pleine de monde. Les fermiers et les messieurs du voisinage
taient dans une galerie leve, les domestiques et les gens du village
occupaient le parterre. Les enfants entranrent lisa toute confuse 
des places rserves au milieu de la galerie; elles s'assirent autour
d'elle; la toile se leva, et le spectacle commena.

Le sujet de la pice tait l'histoire d'une bonne ngresse qui, lors du
massacre des blancs par les ngres  l'le Saint-Domingue, sauve les
enfants de ses matres, les soustrait  mille dangers, et finit par
s'embarquer avec eux sur un vaisseau qui retournait en France; elle
dpose entre les mains du capitaine une cassette qu'elle a eu le bonheur
de sauver, qui appartenait  ses matres massacrs, et qui contenait une
somme considrable en bijoux et en or; elle dclare que cette somme
appartient aux enfants.

[Illustration: Baisse-toi que je te mette ton col. (Page 280.)]

On applaudit avec fureur; les applaudissements redoublrent lorsque de
tous cts on lana des bouquets  lisa, qui ne savait comment
remercier de tous ces tmoignages d'intrt.

Aprs le spectacle on passa dans la salle  manger, o l'on trouva la
table couverte de pts, de jambons, de gteaux, de crmes, de geles.
Tout le monde avait faim; on mangea normment; pendant que les voisins
et les personnes du chteau faisaient ce repas, on servait dehors, aux
gens du village, des pts, des galantines, des galettes, du cidre et du
caf.

Lorsque chacun fut rassasi, on rentra dans l'orangerie, d'o l'on avait
enlev tout ce qui pouvait gner pour la danse; les chaises et les bancs
taient rangs contre le mur; les lustres et les lampes taient allums.
Au moment o les enfants entrrent, l'orchestre, compos de quatre
musiciens, commena une contredanse; les petites et lisa la dansrent
avec plusieurs dames et messieurs; les autres invits se mirent aussi en
train, et, une demi-heure aprs, tout le monde dansait dans l'orangerie
et devant la maison. Les enfants ne s'taient jamais autant amuses;
lisa tait enchante et attendrie de cette fte donne  son intention,
et dont elle tait la reine. On dansa jusqu' onze heures du soir. Aprs
avoir mang encore quelques pts, du jambon, des gteaux et des
crmes, chacun s'en alla, les uns  pied, les autres en carriole.

Les enfants rentrrent chez elles avec lisa, aprs avoir bien embrass
et bien remerci leurs mamans.

SOPHIE.

Dieu! que j'ai chaud! ma chemise est trempe!

MARGUERITE.

Et moi donc! ma robe est toute mouille de sueur.

MADELEINE.

Ah! que j'ai mal aux pieds!

CAMILLE.

Je n'en puis plus! A la dernire contredanse, mes jambes ne pouvaient
plus remuer.

MARGUERITE.

As-tu vu ce gros petit bonhomme, au ventre rebondi, qui a t roul dans
un galop?

CAMILLE.

Oui, il tait bien drle; il sautait, il galopait tout comme s'il
n'avait pas eu un gros ventre  traner.

SOPHIE.

Et ce grand maigre qui sautait si haut qu'il a accroch le lustre!

MADELEINE.

Il a manqu de prendre feu, ce pauvre maigre; c'est qu'il aurait brl
comme une allumette.

[Illustration: L'orchestre tait compos de quatre musiciens. (Page
293.)]

SOPHIE.

As-tu remarqu cette petite fille prtentieuse qui faisait des mines et
qui tait si ridiculement mise?

MADELEINE.

Non, je ne l'ai pas vue. Comment tait-elle habille?

SOPHIE.

Elle avait une robe grise avec de grosses fleurs rouges.

MADELEINE.

Ah oui! je sais ce que tu veux dire; c'est une pauvre ouvrire trs
timide et qui n'est pas du tout prtentieuse.

SOPHIE.

Par exemple! si celle-l ne l'est pas, je ne sais qui le sera. Et cette
autre, qui avait une robe de mousseline blanche chiffonne, avec des
noeuds d'un bleu pass qui tranaient jusqu' terre, trouves-tu aussi
qu'elle n'tait pas affecte?

CAMILLE.

Voyons, ne disons pas de mal de tous ces pauvres gens, qui se sont
habills chacun comme il l'a pu, qui se sont amuss et qui ont contribu
 nous amuser.

SOPHIE, _avec aigreur_.

Mon Dieu, comme tu es svre! Est-ce qu'il est dfendu de rire un peu
des gens ridicules?

CAMILLE.

Non, mais pourquoi trouver ridicules des gens qui ne le sont pas.

SOPHIE.

Si tu les trouves bien, ce n'est pas une raison pour que je sois oblige
de dire comme toi.

MADELEINE.

Sophie, Sophie, tu vas te fcher tout  fait, si tu continues sur ce
ton.

SOPHIE.

Il n'est pas question de se fcher! je dis seulement que je trouve
Camille on ne peut plus ennuyeuse avec sa perptuelle bont. Jamais elle
ne rit de personne; jamais elle ne voit les btises et les sottises des
autres.

MARGUERITE, _avec vivacit_.

C'est bien heureux pour toi!

SOPHIE, _schement_.

Que veux-tu dire par l?

MARGUERITE.

Je veux dire, mademoiselle, que si Camille voyait les sottises des
autres et si elle en riait, elle verrait souvent les vtres, et que nous
ririons toutes  vos dpens.

SOPHIE, _en colre_.

Je m'embarrasse peu de ce que tu dis, tu es trop bte.

LISA, _qui entre_.

Eh bien! eh bien! qu'est-ce que j'entends? On se querelle par ici?

SOPHIE.

C'est Marguerite qui me dit des sottises.

LISA.

Il me semble que, lorsque je suis entre, c'tait vous qui en disiez 
Marguerite.

SOPHIE, _embarrasse_.

C'est--dire.... Je rpondais seulement,... mais c'est elle qui a
commenc.

MARGUERITE.

C'est vrai, lisa; je lui ai dit qu'elle disait des sottises; j'avais
raison, puisqu'elle a dit que Camille tait ennuyeuse.

LISA.

Mes enfants, mes enfants, est-ce ainsi que vous finissez une si heureuse
journe, en vous querellant, en vous injuriant?

Sophie et Marguerite rougirent et baissrent la tte; elles se
regardrent et dirent ensemble:

Pardon! Sophie.

--Pardon! Marguerite.

Puis elles s'embrassrent. Sophie demanda pardon aussi  Camille, qui
tait trop bonne pour lui en vouloir. Elles achevrent toutes de se
dshabiller, et se couchrent aprs avoir dit leur prire avec lisa.
lisa les remercia encore tendrement de toute leur affection et de la
journe qui venait de s'couler.




XXVIII

LA PARTIE D'ANE


MARGUERITE.

Maman, pourquoi ne montons-nous jamais  ne? c'est si amusant!

MADAME DE ROSBOURG.

J'avoue que je n'y ai pas pens.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ni moi non plus; mais il est facile de rparer cet oubli; on peut avoir
les deux nes de la ferme, ceux du moulin et de la papeterie, ce qui en
fera six.

CAMILLE.

Et o irons-nous, maman, avec nos six nes?

SOPHIE.

Nous pourrions aller au moulin.

MARGUERITE.

Non, Jeannette est trop mchante; depuis qu'elle m'a vol ma poupe, je
n'aime pas  la voir; elle me fait des yeux si mchants que j'en ai
peur.

MADELEINE.

Allons  la maison blanche, voir Lucie.

SOPHIE.

Ce n'est pas assez loin! nous y allons sans cesse  pied.

MADAME DE FLEURVILLE.

J'ai une ide que je crois bonne; je parie que vous en serez toutes trs
contentes.

CAMILLE.

Quelle ide, maman? dites-la, je vous en prie.

MADAME DE FLEURVILLE.

C'est d'avoir un septime ne....

MARGUERITE.

Mais ce ne sera pas amusant du tout d'avoir un ne sans personne dessus.

MADAME DE FLEURVILLE.

Attends donc; que tu es impatiente! Le septime ne porterait les
provisions, et..., et vous ne devinez pas?

MADELEINE.

Des provisions? pour qui donc, maman?

MADAME DE FLEURVILLE.

Pour nous, pour que nous les mangions!

MARGUERITE.

Mais pourquoi ne pas les manger  table, au lieu de les manger sur le
dos de l'ne?

Tout le monde partit d'un clat de rire: l'ide de faire du dos de l'ne
une table  manger leur parut si plaisante, qu'elles en rirent toutes,
Marguerite comme les autres.

Ce n'est pas sur le dos de l'ne que nous mangerons, dit Mme de
Fleurville, mais l'ne transportera notre djeuner dans la fort de
Moulins; nous talerons notre djeuner sur l'herbe dans une jolie
clairire, et nous mangerons en plein bois.

--Charmant, charmant! crirent les quatre petites en battant des mains
et en sautant. Oh! la bonne ide! embrassons bien maman pour la
remercier de sa bonne invention.

--Je suis enchante d'avoir si bien trouv, rpondit Mme de Fleurville
en se dgageant des bras des enfants qui la caressaient  l'envi l'une
de l'autre. Maintenant je vais commander un djeuner froid pour demain
et m'assurer de nos sept nes.

Les petites coururent chez lisa pour lui faire part de leur joie et
pour lui demander de venir avec elles.

LISA, _en les embrassant_.

Mes chres petites, je vous remercie de penser  moi et de m'inviter 
vous accompagner; mais j'ai autre chose  faire que de m'amuser. A moins
que vos mamans n'aient besoin de moi, j'aime mieux rester  la maison et
faire mon ouvrage.

MADELEINE.

Quel ouvrage? tu n'as rien de press  faire!

LISA.

J'ai  finir vos robes de popeline bleue; j'ai  faire des manches, des
cols, des jupons, des chemises, des mou....

MARGUERITE.

Assez, assez, grand Dieu! comme en voil! Et c'est toi qui feras tout
cela?

LISA.

Et qui donc? sera-ce vous, par hasard.

CAMILLE.

Eh bien, oui; nous t'aiderons toutes pendant deux jours.

LISA, _riant_.

Merci bien, mes chries! J'aurais l de fameuses ouvrires, qui me
gcheraient mon ouvrage au lieu de l'avancer! Du tout, du tout,  chacun
son affaire. Amusez-vous; courez, sautez, mangez sur l'herbe; mon devoir
 moi est de travailler: d'ailleurs, je suis trop vieille pour gambader
et courir les forts.

SOPHIE.

Vous dansiez pourtant joliment le jour du bal.

LISA.

Oh! cela, c'est autre chose: c'est pour entretenir les jambes. Mais sans
plaisanterie, mes chres enfants, ne me forcez pas  tre de la partie
de demain, j'en serais contrarie. Une bonne est une bonne, et n'est pas
une dame qui vit de ses rentes; j'ai mon ouvrage et je dois le faire.

L'air srieux d'lisa mit un terme  l'insistance des enfants; elles
l'embrassrent et la quittrent pour aller raconter  leurs mamans le
refus d'lisa.

lisa, dit Mme de Fleurville, fait preuve de tact, de jugement et de
coeur, chres petites, en refusant de nous accompagner demain; c'est
la dlicatesse qu'elle met dans toutes ses actions qui la rend si
suprieure aux autres bonnes que vous connaissez. C'est vrai qu'elle a
beaucoup d'ouvrage; et, si elle perdait  s'amuser le peu de temps qui
lui reste aprs avoir fait son service prs de vous, vous seriez les
premires  en souffrir.

Les enfants n'insistrent plus et reportrent leurs penses sur la
journe du lendemain.

Dieu! que la matine est longue! dit Sophie aprs deux heures de
billements et de plaintes.

--Nous allons dner dans une demi-heure, rpondit Madeleine.

SOPHIE.

Et toute la soire encore  passer! Quand donc arrivera demain?

MARGUERITE, _avec ironie_.

Quand aujourd'hui sera fini.

SOPHIE, _pique_.

Je sais trs bien qu'aujourd'hui ne sera pas demain, que demain n'est
pas aujourd'hui, que..., que....

MARGUERITE, _riant_.

Que demain est demain, et que M. la Palisse n'est pas mort.

SOPHIE.

C'est bte, ce que tu dis! Tu crois avoir plus d'esprit que les
autres....

MARGUERITE, _vivement_.

Et je n'en ai pas plus que toi. C'est cela que tu voulais dire?

SOPHIE, _en colre_.

Non, mademoiselle, ce n'est pas cela que je voulais dire: mais, en
vrit, vous me faites toujours parler si sottement....

MARGUERITE.

C'est parce que je te laisse dire.

CAMILLE, _d'un air de reproche_.

Marguerite, Marguerite!

MARGUERITE, _l'embrassant_.

Chre Camille, pardon, j'ai tort; mais Sophie est quelquefois... si...,
si..., je ne sais comment dire.

SOPHIE, _en colre_.

Voyons, dis tout de suite _si bte_! Ne te gne pas, je te prie.

MARGUERITE.

Mais non, Sophie, je ne veux pas dire _bte_; tu ne l'es pas, mais... un
peu... impatientante.

SOPHIE.

Et qu'ai-je donc fait ou dit de si impatient?

MARGUERITE.

Depuis deux heures tu billes, tu te roules, tu t'ennuies, tu regardes
l'heure, tu rptes sans cesse que la journe ne finira jamais....

SOPHIE.

Eh bien, o est le mal? je dis tout haut ce que vous pensez tout bas.

MARGUERITE.

Mais du tout; nous ne le pensons pas du tout! N'est-ce pas, Camille?
n'est-ce pas, Madeleine?

CAMILLE, _un peu embarrasse_.

Nous qui sommes plus ges, nous savons mieux attendre.

MARGUERITE, _vivement_.

Et moi qui suis plus jeune, est-ce que je n'attends pas?

SOPHIE, _avec une rvrence moqueuse_.

Oh! toi, nous savons que tu es une perfection, que tu as plus d'esprit
que tout le monde, que tu es meilleure que tout le monde!

MARGUERITE, _lui rendant sa rvrence_.

Et que je ne te ressemble pas, alors.

Mme de Rosbourg avait entendu toute la conversation du bout du salon, o
elle tait occupe  peindre; elle ne s'en tait pas mle, parce
qu'elle voulait les habituer  reconnatre d'elles-mmes leurs torts;
mais, au point o en tait venue l'irritation des deux _amies_, elle
jugea ncessaire d'intervenir.

MADAME DE ROSBOURG.

Marguerite, tu prends la mauvaise habitude de te moquer, de lancer des
paroles piquantes, qui blessent et irritent. Parce que Sophie a su
moins bien que toi rprimer son impatience, tu lui as dit plusieurs
choses blessantes qui l'ont mise en colre: c'est mal, et j'en suis
peine; je croyais  ma petite Marguerite un meilleur coeur et plus de
gnrosit.

MARGUERITE, _courant se jeter dans ses bras_.

Ma chre, ma bonne maman, pardonnez  votre petite Marguerite; ne soyez
pas chagrine; je sens la justesse de vos reproches, et j'espre ne plus
les mriter  l'avenir. (_Allant  Sophie._) Pardonne-moi, Sophie; sois
sre que je ne recommencerai plus, et, si jamais il m'chappe une parole
mchante ou moqueuse, rappelle-moi que je fais de la peine  maman:
cette pense m'arrtera certainement.

Sophie, apaise par les reproches adresss  Marguerite et par la
soumission de celle-ci, l'embrassa de tout son coeur. Le dner fut
annonc, et on lui fit honneur; la soire se passa gaiement; Sophie
contint son impatience et se mla avec entrain aux projets forms pour
le lendemain. La nuit ne lui parut pas longue, puisqu'elle dormit tout
d'un somme jusqu' huit heures, moment o sa bonne vint l'veiller.
Quand sa toilette fut faite, elle courut  la fentre et vit avec
bonheur sept nes sells et rangs devant la maison. Elle descendit
prcipitamment et les examina tous.

Celui-ci est trop petit, dit-elle; celui-l est trop laid avec ses
poils hrisss. Ce grand gris a l'air paresseux; ce noir me parat
mchant; ces deux roux sont trop maigres; ce gris clair est le meilleur
et le plus beau: c'est celui que je garde pour moi. Pour que les autres
ne le prennent pas, je vais attacher mon chapeau et mon chle  la
selle. Elles voudront toutes l'avoir, mais je ne le cderai pas.

Pendant que, songeant uniquement  elle, elle choisissait ainsi cet ne
qu'elle croyait prfrable aux autres, Nicaise et son fils, qui devaient
accompagner la cavalcade, plaaient les provisions dans deux grands
paniers, qu'on attacha sur le bt de l'ne noir.

Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants arrivrent: il tait
neuf heures; on avait bien djeun, tout tait prt; on pouvait partir.

MADAME DE FLEURVILLE.

Choisissez vos nes, mes enfants. Commenons par les plus jeunes.
Marguerite, lequel veux-tu?

MARGUERITE.

Cela m'est gal, chre madame; celui que vous voudrez, ils sont tous
bons.

MADAME DE FLEURVILLE.

Eh bien, puisque tu me laisses le choix, Marguerite, je te conseille de
prendre un des deux petits nes; l'autre sera pour Sophie. Ils sont
excellents.

SOPHIE, _avec empressement_.

J'en ai dj pris un, madame: le gris clair; j'ai attach sur la selle
mon chapeau et mon chle.

MADAME DE FLEURVILLE.

Comme tu t'es presse de choisir celui que tu crois tre le meilleur,
Sophie! Ce n'est pas trs aimable pour tes amies, ni trs poli pour Mme
de Rosbourg et pour moi. Mais, puisque tu as fait ton choix, tu garderas
ton ne, et peut-tre t'en repentiras-tu.

Sophie tait confuse; elle sentait qu'elle avait mrit le reproche de
Mme de Fleurville, et elle aurait donn beaucoup pour n'avoir pas montr
l'gosme dont elle ne s'tait pas encore corrige. Camille et Madeleine
ne dirent rien et montrent sur les nes qu'on leur dsigna; Marguerite
jeta un regard souriant  Sophie, rprima une petite malice qui allait
sortir de ses lvres, et sauta sur son petit ne.

Toute la cavalcade se mit en marche: Mmes de Fleurville et de Rosbourg
en tte, Camille, Madeleine, Marguerite et Sophie les suivant, Nicaise
et son fils fermant la marche avec l'ne aux provisions.

On commena par aller au pas, puis on donna quelques petits coups de
fouet, qui firent prendre le trot aux nes; tous trottaient, except
celui de Sophie, qui ne voulut jamais quitter son camarade aux
provisions. Elle entendait rire ses amies; elle les voyait s'loigner au
trot et au galop de leurs nes, et, malgr tous ses efforts et ceux de
Nicaise, son ne s'obstina  marcher au pas, sur le mme rang que son
ami. Bientt les cinq autres nes disparurent  ses yeux; elle restait
seule, pleurant de colre et de chagrin; le fils de Nicaise, touch de
ses larmes, lui offrit des consolations qui la dpitrent bien plus
encore.

Faut pas pleurer pour si peu, mam'selle; de plus grands que vous s'y
trompent bien aussi. Votre _bourri_ vous semblait meilleur que les
autres: c'est pas tonnant que vous n'y connaissiez rien, puisque vous
ne vous tes pas occupe de bourris dans votre vie. C'est qu'il a l'air,
 le voir comme a, d'un fameux bourri; moi qui le connais  l'user, je
vous aurais dit que c'est un fainant et un entt. C'est qu'il n'en
fait qu' sa tte! Mais faut pas vous chagriner; au retour, vous le
passerez  mam'selle Camille, qui est si bonne qu'elle le prendra tout
de mme, et elle vous donnera le sien, qui est parfaitement bon.

Sophie ne rpondait rien; mais elle rougissait de s'tre attir par son
gosme de pareilles consolations. Elle fit toute la route au pas; quand
elle arriva  la halte dsigne, elle vit tous les nes attachs  des
arbres; ses amies n'y taient plus; elles avaient voulu l'attendre, mais
Mme de Fleurville, qui dsirait donner une leon  Sophie, ne le permit
pas: elle les emmena avec Mme de Rosbourg dans la fort. Elles y firent
une charmante promenade et une grande provision de fraises et de
noisettes; elles cueillirent des bouquets de fleurs des bois, et,
lorsqu'elles revinrent  la halte, leurs visages roses et panouis et
leur gaiet bruyante contrastaient avec la figure morne et triste de
Sophie, qu'elles trouvrent assise au pied d'un arbre, les yeux bouffis
et l'air honteux.

Ton ne ne voulait donc pas trotter, ma pauvre Sophie? lui dit Camille
d'un ton affectueux et en l'embrassant.

--J'ai t punie de mon sot gosme, ma bonne Camille; aussi ai-je form
le projet de prolonger ma pnitence en reprenant le mme ne pour
revenir.

--Oh! pour cela, non; tu ne l'auras pas! s'cria Madeleine: il est trop
paresseux.

--Puisque c'est moi qui ai eu l'esprit de le choisir, dit Sophie avec
gaiet, j'en porterai la peine jusqu'au bout.

Et Sophie, ranime par cette rsolution gnreuse, reprit sa gaiet et
se joignit  ses amies pour dballer les provisions, les placer sur
l'herbe et prparer le djeuner. Les apptits avaient t excits par la
course; on se mit  table en s'asseyant par terre, et l'on entama
d'abord un norme pt de livre, ensuite une daube  la gele, puis des
pommes de terre au sel, du jambon, des crevisses, de la tourte aux
prunes, et enfin du fromage et des fruits.

MARGUERITE.

Quel bon djeuner nous faisons! Ces crevisses sont excellentes.

SOPHIE.

Et comme le pt tait bon!

CAMILLE.

La tourte est dlicieuse!

MADELEINE.

Nous avons joliment mang!

MARGUERITE.

J'avais une faim affreuse.

MADAME DE ROSBOURG.

Veux-tu encore un peu de vin pour faire passer ton djeuner?

MARGUERITE.

Je veux bien, maman. A votre sant!

Tous les enfants demandrent du vin et burent  la sant de leurs
mamans. Le repas termin, on fit dans la fort une nouvelle promenade,
et cette fois en compagnie de Sophie.

Nicaise et son fils djeunrent  leur tour pendant cette promenade, et
rangrent les restes du repas et de la vaisselle, qu'ils placrent dans
les paniers.

Papa, dit le petit Nicaise, faut pas que mam'selle Camille ait le
bourri _fainant_ de Mlle Sophie; mettons-lui sur le dos le bt aux
provisions et mettons la selle sur le bourri noir; il n'est pas si
mchant qu'il en a l'air; je le connais, c'est un bon bourri.

--Fais, mon garon, fais comme tu l'entends.

Quand les enfants et leurs mamans revinrent, elles trouvrent les nes
sells, prts  partir. Sophie se dirigeait vers son gris clair et fut
surprise de lui voir le bt aux provisions. Nicaise lui expliqua que son
garon ne voulait pas que mam'selle Camille restt en arrire.

Mais c'tait mon ne, et pas celui de Camille.

--Faites excuse, mam'selle; mam'selle Camille a dit  mon garon que ce
serait le sien pour revenir. Mais n'ayez pas peur, mam'selle, le bourri
noir n'est pas mchant; c'est un air qu'il a; faut pas le craindre: il
vous mnera bon train, allez.

Sophie ne rpliqua pas: dans son coeur elle se comparait  Camille;
elle reconnaissait son infriorit; elle demandait au bon Dieu de la
rendre bonne comme ses amies, et ses rflexions devaient lui profiter
pour l'avenir. Camille voulut lui donner son ne, mais Sophie ne voulut
pas y consentir et sauta sur l'ne noir. Tous partirent au trot, puis au
galop; le retour fut plus gai encore que le dpart, car Sophie ne resta
pas en arrire. On rentra pour l'heure du dner; les enfants,
enchantes de leur journe, remercirent mille fois leurs mamans du
plaisir qu'elles leur avaient procur.

Mme de Fleurville ouvrit une lettre qu'on venait de lui remettre.

Mes enfants, dit-elle, je vous annonce une heureuse nouvelle: votre
oncle et votre tante de Ruges et votre oncle et votre tante de Traypi
m'crivent qu'ils viennent passer les vacances chez nous avec vos
cousins Lon, Jean et Jacques; ils seront ici aprs-demain.

--Quel bonheur! s'crirent toutes les enfants; quelles bonnes vacances
nous allons passer!

Les vacances et les cousins arrivrent peu de jours aprs. Le bonheur
des enfants dura deux mois, pendant lesquels il se passa tant
d'vnements intressants que ce mme volume ne pourrait en contenir le
rcit. Mais j'espre bien pouvoir vous les raconter un jour[1].

[1] Voyez _les Vacances_ du mme auteur.


FIN.




TABLE DES CHAPITRES


                                                      Pages.
  Ddicace                                                 1

  I.      Camille et Madeleine                             3

  II.     La promenade, l'accident                         5

  III.    Marguerite                                      14

  IV.     Runion sans sparation                         17

  V.      Les fleurs cueillies et remplaces              22

  VI.     Un an aprs.--Le chien enrag                   33

  VII.    Camille punie                                   40

  VIII.   Les hrissons                                   52

  IX.     Poires voles                                   72

  X.      La poupe mouille                              93

  XI.     Jeannette la voleuse                           104

  XII.    Visite chez Sophie                             119

  XIII.   Visite au potager                              128

  XIV.    Dpart                                         133

  XV.     Sophie mange du cassis; ce qui en rsulte      139

  XVI.    Le cabinet de pnitence                        149

  XVII.   Le lendemain                                   163

  XVIII.  Le rouge-gorge                                 168

  XIX.    L'illumination                                 183

  XX.     La pauvre femme                                195

  XXI.    Installation de Franoise et de Lucie          215

  XXII.   Sophie veut exercer la charit                 225

  XXIII.  Les rcits                                     243

  XXIV.   Visite chez Hurel                              249

  XXV.    Un vnement tragique                          255

  XXVI.   La petite vrole                               275

  XXVII.  La fte                                        287

  XXVIII. La partie d'ne                                300


  FIN DE LA TABLE DES MATIRES


  Paris.--Imprimerie LAHURE, 9, rue de Fleurus.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  page  15: elles remplac par elle (Camille et  Madeleine de
              sortir avec elle)
  page  24: n'eut par n'eurent (ni l'une ni l'autre n'eurent le
              courage)
  page  26: de par du (que j'ai du chagrin!)
  page  38: mordu par mordue (C'est un chien enrag qui m'a mordue.)
  page  48: petit par petite (sa bonne petite soeur)
  page  62: ajout pas (La courageuse enfant ne perdit pas la tte)
  page 131: clop par clope (toute souffreteuse et toute clope)
  page 148: couehe par couche (quand elle est couche)
  page 151: Ellle par Elle (Elle s'ennuya pendant deux heures)
  page 158: payerez par paierez (vous paierez les objets)
  page 160: dis par dit (ensuite ce que je t'avais dit d'crire)
  page 174: appellait par appelait (lorsque Madeleine l'appelait)
  page 179: amertune par amertume (l'amertume du repentir)
  page 181: bon par bond (lorsque Marguerite, qui marchait en avant,
              fit un bond)





End of Project Gutenberg's Les petites filles modles, by comtesse de Sgur

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES FILLES MODLES ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
