The Project Gutenberg EBook of Clotilde, by Alphonse Karr

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Title: Clotilde

Author: Alphonse Karr

Release Date: April 1, 2011 [EBook #35718]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
  le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
  conserve et n'a pas t harmonise.




  OEUVRES COMPLTES

  D'ALPHONSE KARR

  CLOTILDE




CALMANN LVY, DITEUR

DU MME AUTEUR


Format grand in-18

    A BAS LES MASQUES!                                          1 Vol.
    A L'ENCRE VERTE                                             1 --
    AGATHE ET CCILE                                            1 --
    L'ART D'TRE MALHEUREUX                                     1 --
    AU SOLEIL                                                   1 --
    BOURDONNEMENTS                                              1 --
    LES CAILLOUX BLANCS DU PETIT POUCET                         1 --
    LE CHEMIN LE PLUS COURT                                     1 --
    CLOTILDE                                                    1 --
    CLOVIS GOSSELIN                                             1 --
    CONTES ET NOUVELLES                                         1 --
    LE CREDO DU JARDINIER                                       1 --
    DANS LA LUNE                                                1 --
    LES DENTS DU DRAGON                                         1 --
    DE LOIN ET DE PRS                                          1 --
    DIEU ET DIABLE                                              1 --
    ENCORE LES FEMMES                                           1 --
    EN FUMANT                                                   1 --
    L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR                                    1 --
    FA DIZE                                                    1 --
    LA FAMILLE ALAIN                                            1 --
    LES FEMMES                                                  1 --
    FEU BRESSIER                                                1 --
    LES FLEURS                                                  1 --
    LES GAIETS ROMAINES                                        1 --
    GENEVIVE                                                   1 --
    GRAINS DE BON SENS                                          1 --
    LES GUPES                                                  6 --
    HLNE                                                      1 --
    HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN                        1 --
    HORTENSE                                                    1 --
    LETTRES CRITES DE MON JARDIN                               1 --
    LE LIVRE DE BORD                                            4 --
    LA MAISON CLOSE                                             1 --
    LA MAISON DE L'OGRE                                         1 --
    MENUS PROPOS                                                1 --
    MIDI A QUATORZE HEURES                                      1 --
    NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER                               1 --
    ON DEMANDE UN TYRAN                                         1 --
    LA PCHE EN EAU DOUCE ET EN EAU SALE                       1 --
    PENDANT LA PLUIE                                            1 --
    LA PNLOPE NORMANDE                                        1 --
    PLUS A CHANGE                                              1 --
    ..... PLUS C'EST LA MME CHOSE                              1 --
    LES POINTS SUR LES I                                        1 --
    POUR NE PAS TRE TREIZE                                     1 --
    PROMENADES AU BORD DE LA MER                                1 --
    PROMENADES HORS DE MON JARDIN                               1 --
    LA PROMENADE DES ANGLAIS                                    1 --
    LA QUEUE D'OR                                               1 --
    RAOUL                                                       1 --
    LE RGNE DES CHAMPIGNONS                                    1 --
    ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES                                1 --
    LES SOIRES DE SAINTE-ADRESSE                               1 --
    LA SOUPE AU CAILLOU                                         1 --
    SOUS LES POMMIERS                                           1 --
    SOUS LES ORANGERS                                           1 --
    SOUS LES TILLEULS                                           1 --
    SUR LA PLAGE                                                1 --
    TROIS CENTS PAGES                                           1 --
    UNE HEURE TROP TARD                                         1 --
    UNE POIGNE DE VRITS                                      1 --
    VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN                                 1 --

    LA PNLOPE NORMANDE, comdie en 5 actes in-18     2 fr. 
    LES ROSES JAUNES, comdie en 1 acte                1 fr. 50

    MESSIEURS LES ASSASSINS, brochure in-8            1 fr. 


MILE COLIN--IMP. DE LAGNY




  CLOTILDE

  PAR

  ALPHONSE KARR

  NOUVELLE DITION

  [Illustration: logo de l'diteur]

  PARIS

  CALMANN LVY, DITEUR

  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

  3, RUE AUBER, 3

  1891

  Droits de reproduction, et de traduction rservs.




  _A_

  _JEANNE BOUYER_




CLOTILDE




PREMIRE PARTIE




I


Trouville est un hameau  quelques lieues de Honfleur, que je ne crois
clbre dans aucune histoire. Aujourd'hui, il est encombr,  la saison
des bains, par des gens qui trouvent la _vie_ trop _chre_  Dieppe; et
la plage est dcore de cinq cabanes en osier, recouvertes de toiles
grises, o se dshabillent les baigneuses. Mais,  l'poque o se passe
notre rcit (il y a une vingtaine d'annes), Trouville n'avait encore
t ni dcouvert ni dnonc par les peintres de paysage, et n'tait
habit, l't comme l'hiver, que par des pcheurs et des paysans, qui
cultivaient assez pniblement les terres jaunes et marneuses qui
s'lvent en amphithtre derrire le _pays_.

Devant Trouville, la mer s'tend immense et dcouvre,  la mare
basse, une plage d'un quart de lieue, d'un sable plus fin que du grs
pulvris. Quand on regarde la mer, on a  sa gauche une petite rivire
qui descend du pays haut, et vient se jeter dans la mer. Quand le flot
remonte, il envahit le lit de la Touque, qui rebrousse vers sa source
et se rpand au del de ses rives dans les endroits o elle n'est pas
suffisamment encaisse.

C'tait  la fin d'une chaude journe de juin: le soleil tait descendu
dans la mer; une teinte d'un orange vif s'tendait sur le ciel, depuis
la mer jusqu' une ceinture de gros nuages noirs qui pesaient 
l'horizon. Cette teinte allait se dgradant  mesure qu'elle
s'loignait des points o le soleil avait disparu, et passait par
toutes les nuances du jaune jusqu'au nankin et  la couleur du saumon
ple. Des flocons gristres qui roulaient sur les nuages les plus
solides prenaient, du jaune du ciel et du noir de ces nuages, des tons
d'un vert sinistre.

Le galet s'agitait au fond de la mer et faisait entendre comme un bruit
de chanes.

Le vent soufflait par bouffes et par rafales; le soleil, ou plutt le
reflet qu'il laissait aprs lui  l'horizon, dorait encore les toits
des maisons de Trouville, places  l'opposite; mais la mer tait
sombre, et surtout elle paraissait toute noire sous la large bande
orange du ciel; seulement, le vent enflait les lames, et les pointes
des vagues plus leves, traverses par les derniers rayons, taient
vertes et transparentes. De petits navires se dcoupaient en noir sur
le ruban orange: la coque des btiments, les voiles, les mts,
jusqu'aux gros cordages, se distinguaient ainsi  une grande distance.

La plage tait couverte de monde: des pcheurs avec le bonnet de laine
rouge et la chemise de laine bleue. Ils interrogeaient l'horizon d'un
regard avide. Une des silhouettes noires se dtacha du fond orange;
d'abord elle se prsenta plus confuse et plus troite; le btiment
virait de bord: on n'et pu dire s'il marchait vers la terre ou s'il
s'loignait plus au large. Mais bientt on le vit moins noir et moins
distinct; il tait alors vident qu'il venait  terre, et qu' mesure
qu'il s'loignait du foyer de la lumire du soleil couch il
s'clairait comme s'clairaient les maisons de Trouville, et que la
teinte mixte qu'il prenait ne faisait plus une opposition aussi
tranche avec la lumire.

Il vient! dit un des pcheurs.--La mare baisse, dit un autre, et il
n'y a pas moyen d'entrer en rivire.--Les rafales deviennent plus
violentes et plus frquentes en mme temps.--La mer ne montera que dans
trois heures.--Il se passera plus de cinq heures avant qu'on puisse
entrer en Touque.--A leur place, j'aurais autant aim tenir la mer.
Leur bateau est neuf, et rsistera mieux  la lame qu' la cte, o on
risque de se briser en y venant comme a par la mare basse.--Avec a
qu'il parat venter fort  la mer.--Il n'y a pas un navire qui ait une
voile dehors.--Ils ne sont pas maintenant  plus d'un demi-quart de
lieue!--Oui, mais la lame brise furieusement, et ils commencent 
rouler.--Ils n'approchent plus!--Non, mme ils s'loignent.--Je savais
bien qu'ils ne pourraient pas aborder.--Ils vont aller au Havre.--Mais
qu'est-ce que je vois flotter?--Il m'avait sembl voir, en effet,
quelque chose tomber du bateau.--a ne peut tre un homme; le bateau ne
s'loignerait pas.--C'est pourtant un homme tout de mme.--Pas
possible!--Baisse-toi sur le sable jusqu' ce que tes yeux soient  la
hauteur de la bande orange.--C'est un homme!--Comment! le bateau
l'abandonne donc?--Le bateau ne fait peut-tre pas tout ce qu'il
veut.--Il nage.--Et vigoureusement, car il est contre le flot, et il a
l'air de se rapprocher un peu.--Il approche en effet.--Voil une lame
qui le recule.--Il n'est pas du tout sr qu'il arrive.--J'aimerais
mieux faire trois lieues avec le flot.

Tout le monde avait alors suivi le conseil donn par l'un des pcheurs,
car la nuit approchait, et, quand on tait debout, l'homme qui tait 
la mer ne ressortait en rien sur le flot: mais, quand on le regardait
de bas et obliquement, il formait une asprit qui le dessinait sur
l'horizon dj bien pli.

L'motion tait au plus haut degr; le nageur courait videmment les
plus grands dangers. Il n'y avait pas moyen de mettre une chaloupe  la
mer: elles taient  sec, vu la mare basse,  plus de deux cents pas
de la mer; et, d'ailleurs, quand on et pu en traner une jusqu' la
mer,  force de bras et avec des rouleaux, elle n'et probablement pas
pu revenir  terre sans avoir, comme le bateau plus fort et mieux gr,
la chance d'aller aborder au Havre ou  Fcamp.

Par moments, le nageur semblait matriser la mer: il plongeait comme
une mouette sous les lames qui brisaient en cume blanche, ou glissait
sur les autres et s'avanait assez rapidement; mais, d'autres fois,
plusieurs lames successives le repoussaient, l'entranaient et lui
faisaient perdre en peu d'instants le trajet qu'il avait mis un quart
d'heure  faire.

Cependant, quoiqu'il avant avec lenteur, il avanait toujours, et on
ne tarda pas  le distinguer assez pour s'apercevoir que, de temps en
temps, il relevait avec la main ses longs cheveux, et les rejetait en
arrire; ce qui, par une mer aussi clapoteuse, annonait une grande
libert de mouvements et d'esprit.

Ah ! dit un des pcheurs, est-ce que matre Tony tait  la
mer?--Sans doute, il ne manque gure de monter le bateau de son pre,
et il aime le mauvais temps comme un goland.--C'est que, Dieu me
pardonne, je crois que c'est lui.--Comment! lui?--Oui, je crois que
c'est lui qui est  la mer.--En effet, il n'y a gure que lui et le
patron de son pre qui soient capables de faire un semblable trajet par
une mer houleuse, et Jean n'a pas les cheveux aussi longs. Ma foi, le
voil qui va aborder.--La lame le remporte, en passant par-dessus
lui.--Le voil revenu sur l'eau.

A ce moment, le nageur fut jet sur le sable, o il se cramponna contre
une nouvelle lame, qui, cette fois, ne russit pas  l'emporter. Il fit
quelques pas et sortit de l'eau; il tait nu jusqu' la ceinture et
avait pour tout vtement un large pantalon de toile. L'eau dgouttait
de ses cheveux; les galets, lancs par la mer, lui avaient corch la
poitrine et les paules. Il se secoua, donna la main aux pcheurs qui
l'attendaient sur la plage, et, empruntant le paletot de l'un d'eux, il
se dirigea vers le bourg. C'tait, en effet, matre Tony Vatinel, qui
revenait  Trouville pour faire une partie de loto chez M. de Sommery,
colonel de cavalerie en retraite, retir  Trouville depuis quelque
temps.




II


Il y avait alors  un quart de lieue de la plage, sur la hauteur, une
maison assez belle, btie sur l'emplacement d'un chteau depuis
longtemps dtruit, et qu' cause de cela on continuait  appeler le
_chteau_.

C'tait la demeure de M. de Sommery, colonel retir du service en 1815
avec une fortune plus que suffisante, qui lui avait permis jusqu'alors
de passer les hivers  Paris, et les ts seulement dans son _chteau_
de Trouville.

Madame de Sommery, qu'il avait pouse en 1808,  l'poque o les
femmes n'aimaient que les militaires, et o ceux-ci ne traitaient en
pays conquis aucun pays autant que la France, madame de Sommery avait
vu succder  une beaut assez commune un excessif embonpoint. Elle
s'tait aperue, depuis quelques hivers, qu'elle ne comptait plus dans
le monde, o elle avait cependant continu  aller pour marier sa
fille, qui, cette anne, venait d'pouser un M. Meunier. M. Meunier
tait riche, et donnait  sa femme une existence lgante et
confortable, et madame Meunier se consolait de la vulgarit de son nom
en rdigeant ainsi les billets d'invitation  ses bals et  ses
soires:

M. Meunier et madame Meunier, _ne Alida de Sommery_, prient M... de
leur faire l'honneur, etc. etc.

M. et madame de Sommery avaient dcid qu'ils passeraient  l'avenir
toute l'anne  Trouville, autant que madame de Sommery pouvait dcider
quelque chose dans la vnration, dans la religion qu'elle avait pour
son mari, qui tait  ses yeux le plus grand homme des temps modernes,
simplicit dont je n'ai pas trop le courage de rire.

Pour M. de Sommery, c'tait tout autre chose. Il n'avait avec sa femme
qu'un point de contact: c'tait la profonde admiration qu'il professait
pour lui-mme et l'importance qu'il attachait  son moindre geste,  la
plus simple syllabe qui tombait de ses lvres. C'tait un de ces
composs de croyances btes et d'incrdulits systmatiques qui
seraient bien extraordinaires s'ils n'taient si communs aujourd'hui.
Il avait pour Voltaire le culte qu'il refusait positivement  Dieu. Il
se piquait de ne pas saluer les morts ni le saint sacrement, et de
traverser la procession de la Fte-Dieu le chapeau sur la tte. Le but
de ses attaques tait perptuellement l'abb Vorlze, le cur de
Trouville, avec lequel il jouait cependant aux checs tous les soirs.
Mais l'abb se dfendait si peu, qu'il ne servait qu' faire briller
son adversaire. M. de Sommery avait souvent bien de la peine  lancer
dans la discussion l'abb, semblable  ces daims d'un parc royal o
l'empereur Napolon voulut un jour chasser, et que des piqueurs taient
obligs de poursuivre  coups de cravache pour les faire courir.

M. de Sommery n'tait pas moins absolu en politique qu'en religion; il
dtestait tout pouvoir, quel qu'il ft et quoi qu'il ft. Il ne parlait
qu'avec un souverain mpris de tout ce qui avait avec lui le moindre
rapport. Quand il sjournait  Paris, il grommelait entre ses dents
s'il passait prs d'un balayeur ou d'un allumeur de rverbres, parce
qu'ils ont le malheur d'tre sous l'administration de la police. A
Trouville, il appelait l'afficheur de la mairie suppt du pouvoir, et
ne voyait pas le maire pour ne pas avoir l'air d'aduler l'autorit.

En littrature, il connaissait M. de Branger, et le mettait sans
hsiter au-dessus d'Horace, qu'il n'avait jamais lu, et aussi
Dsaugiers, dont il savait plusieurs chansons grivoises. C'tait 
table surtout qu'il se manifestait dans toute sa splendeur. Il parlait
des folies de sa jeunesse, des femmes de chambre de sa mre,
ravissantes cratures qui l'adoraient, des petites cousines, aux maris
futurs desquelles il avait jou de bons tours, etc. etc.

Mais tout cela ne sortait pas du fond du personnage, il avait eu soin
de faire baptiser ses enfants et de leur faire faire leur premire
communion, parce qu'il faut faire comme tout le monde. Il se
soumettait scrupuleusement  toute mesure mane de la mairie; et son
fils, ayant voulu prendre  la lettre les principes professs par son
pre, s'en trouva plus d'une fois fort mal. La premire fois, pour
avoir,  l'ge de douze ans, fait dans l'glise des petites galiotes de
papier, et les avoir fait flotter sur l'eau du bnitier, il fut puni du
fouet et du pain sec pendant huit jours. Une autre fois, il avait
dix-sept ans, il s'avisa de suivre au grenier une grosse servante de la
maison, et de vouloir l'embrasser: la servante cria, le pre survint,
souffleta son fils, et lui demanda s'il prenait _sa maison_ pour un
_mauvais lieu_.

Il se piquait principalement de n'avoir jamais chang d'opinion,
c'est--dire d'avoir toujours t de l'avis du _Constitutionnel_
d'alors, journal audacieux pour l'poque, et qui rendait ses abonns
l'objet d'une surveillance toute spciale de la part de
l'administration.

Il tait ce qu'tait alors la moiti de la France,  la fois libral et
bonapartiste; c'est--dire quelque chose d'absurde, attendu qu'il n'est
pas douteux que Bonaparte, s'il ft rest empereur, n'et fait aux
ides dites librales une guerre plus hardie et plus efficace que
n'osa jamais la leur faire la Restauration. En religion, il faisait
l'loge de la religion protestante, parce qu'elle permet l'examen des
dogmes et la discussion. En politique, au contraire, il n'et pour rien
au monde consenti  lire un autre journal que le sien.

Il tait toujours de la mme opinion, en cela qu'il tait toujours
contre le gouvernement. Si le gouvernement faisait alliance avec
l'Angleterre, il s'criait: Perfide Albion! mais, dans tout autre
cas, l'Angleterre tait la _terre classique de la libert_ et le
_berceau du gouvernement reprsentatif_.

Au fond de tout cela, c'tait le meilleur homme du monde. Il chrissait
sa femme et ses enfants, et il avait gnreusement pris soin de la
fille d'un de ses compagnons d'armes, qui tait mort en la laissant
sans aucune ressource. Marie-Clotilde Belfast avait t leve avec les
enfants de son bienfaiteur, Arthur et Alida. Les domestiques n'avaient
jamais t admis  faire entre eux la moindre diffrence, et il
n'existait nullement de distinction entre elle et les enfants de la
maison, que la dfrence que Clotilde, qui tait une fille adroite et
perspicace, manifestait pour eux sans que personne et jamais eu l'air
de l'exiger. Ainsi, quand il s'agissait d'une promenade, et que les
trois enfants devaient donner leur avis sur le lieu et l'heure du
dpart, elle tait toujours de l'opinion des autres; en fait de parure,
sans affectation, elle savait ne rien choisir qu'aprs qu'Alida avait
laiss percer son got, pour lui laisser ce qu'elle prfrait. Elle
avait une fois renonc  une coiffure qu'elle aimait, parce qu'on lui
avait dit qu'elle lui allait mieux qu' mademoiselle de Sommery.

Depuis le mariage d'Alida, les deux jeunes filles avaient cess de se
revoir, et, d'ailleurs, Alida, avait chang d'ides  son gard.--Ds
le lendemain de leur mariage, il se rvle aux filles une foule d'ides
dont elles ne paraissaient pas mme avoir le germe. Alida se rappelait
avec inquitude que son pre devait doter Clotilde, et que cette dot
serait prise sur la fortune dont une partie devait lui revenir. Ses
lettres  Clotilde devinrent froides; puis elle n'crivit plus.

Arthur de Sommery tait alors surnumraire  Paris, au ministre des
finances; c'tait une preuve ncessaire, aprs laquelle les
protecteurs de M. de Sommery devaient le pousser aux plus hauts emplois
de l'administration; car ce bon M. de Sommery, malgr sa haine et son
mpris pour les _courtisans_, choyait fort les gens qui pouvaient tre
utiles  lui ou  ses enfants.

Arthur tait fort amoureux de Clotilde, qui n'avait rien nglig pour
augmenter cette passion, quoique le jeune homme ne lui plt pas.
Arthur, bon, spirituel  un certain degr, n'avait pas la dose
d'nergie ncessaire pour dominer une femme comme Clotilde; les femmes
n'aiment rellement que les hommes qui sont plus forts qu'elles.

Car, si leurs plaisirs les plus vifs sont de _plaire_ et de
_commander_, leur _bonheur_ est d'_aimer_ et d'_obir_.

Mais Clotilde tait ambitieuse; l'affection de M. et de madame de
Sommery lui avait enfl le coeur, et, d'ailleurs, elle tait jalouse
d'Alida; elle ne voulait entrer dans le monde que sur un pied au moins
gal au sien, et elle caressait avec un bonheur cach l'ide de prendre
ce nom de Sommery qu'Alida avait quitt, et qu'elle regrettait. Les
dclamations de M. de Sommery contre la _vanit des castes nobles_
tombaient dans son coeur, et elle les prenait malgr elle au srieux.

Les dispositions qu'elle avait apportes  Trouville avaient t un peu
altres depuis quelque temps par la prsence de Tony Vatinel. Ce jeune
homme, fils d'un patron de barque, matre Vatinel, maire de Trouville,
assez riche pour l'endroit et pour la profession, avait t par son
pre envoy  Paris pour y faire ses tudes. Tony tait revenu cette
anne et avait revu avec enthousiasme la mer et les bateaux. Il avait
reconnu tous les pcheurs et tous les marins de Trouville, et il
passait sa vie avec eux, se promettant bien de ne plus remettre les
pieds  Paris. C'tait une nature vigoureuse et absolue; il lui fallait
l'Ocan, le vent, les dangers. Le cur l'aimait beaucoup et l'avait
fait inviter chez M. de Sommery, o il passait presque toutes ses
soires. Il n'avait pas tard  devenir amoureux de Clotilde.

Clotilde, en effet, tait une ravissante crature; elle tait surtout
bien compltement femme.

Nous l'avons dit ailleurs: La nature n'avait fait que des femelles;
c'est l'homme qui a cr la femme.

Les femmes des marins, hles, robustes, hardies comme leurs maris,
avec les jambes nues et rouges, les mains noires et calleuses, la voix
haute et clatante, la dmarche ferme et assure, buvant de
l'eau-de-vie et du genivre, mettant la main  la manoeuvre et portant
des fardeaux, sont des femelles que les mles de leur espce caressent
une fois au printemps, pour leur faire un petit qu'elles mettent bas au
commencement de l'hiver. Mais il n'y a pas moyen de les aimer, de les
adorer, de dposer devant elles la _riche offrande des prmices du
coeur_.

Clotilde, au contraire, tait remarquablement petite, svelte, lgre;
ses pieds troits semblaient si peu faits pour marcher, qu'on lui
cherchait presque des ailes.--D'pais cheveux blonds tombaient en
flocons des deux cts de son visage, si fins, si dlis, que l'haleine
de la personne qui lui parlait les agitait et les faisait frissonner.
Sa voix tait harmonieuse et douce; ses pas aussi peu bruyants que ceux
d'un chat; simple, nave, ignorante en apparence, elle tait rellement
pleine d'adresse et d'une pntration infinie. Tony n'et pas os
l'aimer; il l'adorait. Elle subissait l'influence de ce jeune homme si
beau, si fier, si robuste, si audacieux, et devant lui elle se sentait
trouble et domine. Seulement, elle l'aimait en femme, c'est--dire
tel qu'il tait.

Lui aimait en elle tous les rves de son coeur et de son esprit, tout
ce qu'il y a de beau sur la terre et dans le ciel, tout ce qu'elle
n'tait pas.

Voil au milieu de quels personnages entra Tony Vatinel, aprs tre
all s'habiller chez lui et avoir de son mieux essuy ses cheveux noirs
tout empreints de l'eau sale.

La pice o entra Tony Vatinel tait au premier tage, grande mais
basse. Une poutre peinte en blanc, comme le plafond qu'elle soutenait,
la traversait dans toute sa largeur. Elle tait tendue de grandes
tapisseries  personnages, reprsentant le jugement de Pris d'un ct,
et de l'autre Hercule filant aux pieds d'Omphale. Les fentres taient
arrondies par le haut; entre les deux fentres tait une console
autrefois dore et recouverte d'un marbre rouge et blanc. La chemine,
faite du mme marbre, tait large, mdiocrement leve, et contourne
dans le style d'ornement du temps de Louis XV.

Deux grands fauteuils en tapisserie restaient comme vestiges de
l'ameublement du chteau. Ils taient placs aux deux coins de la
chemine, et servaient de gurite  M. et  madame de Sommery. Quand il
venait une visite peu habituelle, M. de Sommery offrait son fauteuil;
mais, si on avait le malheur de l'accepter, il ne le pardonnait jamais.
L'abb Vorlze, en homme de sens, l'avait refus positivement  la
premire visite. Il savait que les petites choses font les grandes;
que Louis VII, en coupant sa barbe, attira sur la France trois cents
ans de guerre, et fit prir trente et un millions de Franais, ainsi
que nous l'avons dmontr dans notre livre intitul _Einerley_, que
l'on a jusqu'ici, nous ne savons pourquoi, nglig d'imprimer en
lettres d'or.

Madame de Sommery,  laquelle son mari permettait d'avoir de la
religion, parce que c'tait un contraste qui donnait plus d'clat  son
affectation d'impit, souffrait intrieurement de se voir mieux assise
que l'abb, car le reste de l'ameublement se composait de chaises
modernes.

Elle avait tent, par toute sorte de moyens, de lui donner son propre
fauteuil; mais M. de Sommery lui avait dit: Ne ramenons pas, par un
fanatisme aveugle, la suprmatie du clerg. Il avait ajout  cette
phrase de _journal_ l'anecdote de _caf_ des moines espagnols, qui
laissent leurs sandales  la porte des femmes, pour avertir les maris
qu'ils ne doivent pas entrer. Il n'y aurait eu dans la maison que
Clotilde pour trouver ridicule qu'on traitt de fanatisme aveugle le
dsir d'offrir un fauteuil au cur, et qu'on craignt de voir _sduire
les femmes_ l'abb Vorlze, qui n'avait, de sa vie, jamais distingu
les femmes des hommes que par ce signe qu'elles ont des jupes et pas de
chapeaux ronds.

M. et madame de Sommery tenaient donc les deux coins de la chemine, et
chacun d'eux avait devant lui une table et deux bougies. Sur la table
de M. de Sommery tait un chiquier, et en face de lui l'abb Vorlze.
A l'autre table, Clotilde, Alida Meunier et Arthur de Sommery.

Aussitt qu'on vit entrer Tony Vatinel, Arthur se rapprocha de
Clotilde assez pour qu'elle ft oblige de se reculer un peu; cela la
contraria. Elle avait mnag entre elle et madame de Sommery une place
destine  Tony, et cette place n'existait plus. Son ct droit,
dfendu par Arthur, tait galement inabordable. Tony s'assit en face
d'elle, entre Arthur et madame Meunier (ne Alida de Sommery).

L'abb Vorlze avait une sorte de redingote violet fonc; cette
redingote sans taille, serre au corps, le faisait paratre encore plus
long et plus mince qu'il n'tait, quoiqu'il le ft extrmement. Sa
figure ple et maladive avait une srnit, une bonhomie, qui le
faisaient aimer  premire vue. Il avait la voix calme et peu sonore.
Il fallait l'couter pour l'entendre dans les discussions que M. de
Sommery avait quelquefois avec lui; M. de Sommery n'entendait jamais un
mot de ce que lui rpondait l'abb; de sorte qu'au lieu de lui rpondre
 son tour, il rfutait non l'argument qu'nonait l'abb, mais celui
auquel lui, M. de Sommery, croyait avoir la rplique la plus
triomphante.

M. de Sommery avait les cheveux gris, ramens et colls sur les faces,
le teint un peu rouge, les sourcils habituellement froncs, non que
cela peignt rien de froce qui se serait pass au dedans de lui, mais
c'tait une suite de l'habitude qu'ont beaucoup d'anciens militaires de
se donner un air svre et mchant qui impose singulirement au
bourgeois. D'paisses moustaches, plus noires que ses cheveux,
cachaient entirement sa bouche et tout ce quelle et exprim de
bont.

Il tait vtu d'une redingote bleue descendant presque jusqu' terre,
d'un gilet jaune ple et d'un pantalon de la couleur de la redingote,
tombant sur les bottes, sans tre retenu par des sous-pieds. Le ruban
de la Lgion d'honneur couvrait tout l'espace compris entre les deux
boutonnires d'en haut du revers gauche de la redingote; il portait,
mme  la maison, un trs-haut et trs-inflexible col noir en baleine
avec un lisr blanc.

Madame de Sommery avait une robe de mrinos amarante,  taille courte
et  manches troites; un faux tour de cheveux noirs, un bonnet
surcharg de rubans jaunes. Jamais une figure ne peignit plus
d'apathie; elle n'avait de force que pour exister et faire  peu prs
mouvoir ce gros corps qui semblait n'avoir pas t prvu dans ce que la
nature lui avait donn de puissance motrice.

Madame Meunier, ne Alida de Sommery, tait une femme quelconque, avec
une robe, une figure, des poses, des gestes, une voix galement
quelconques; mais le tout, robe, gestes, voix, figure,  la dernire
mode de Paris.

Elle tait en cela toute pareille  monsieur son frre, Arthur de
Sommery.

C'est ce qui m'empche,  ma belle lectrice! d'insister sur le portrait
de ces deux personnages. Si je les peignais exactement, ils seraient
costums  la mode de 1815, ce qui ne vous reprsenterait nullement
des dandys; si, au contraire, pour vous mieux reprsenter la chose, je
les habillais  la mode d'aujourd'hui, ce serait mentir  l'histoire...




III


Il y a l un trait que plus de trois millions de personnes trouveraient
spirituel, et dont je me prive,  ma belle lectrice! parce que vous ne
seriez peut-tre pas de cet avis.

Je pourrais, je devrais ajouter: Et, pendant que je peindrais la mode
d'aujourd'hui, elle aurait dj chang.

Je n'ajoute pas cette ligne et demie, et voici mes raisons:

J'ai commenc  regarder la mode en France comme on regarde tout, avec
une ide toute faite sur les choses que l'on va voir:--_desse
inconstante_, _capricieuse_, _bizarre_, etc. etc.;--de mme que,
pendant plusieurs centaines d'annes, on n'a vu dans une tempte que
_Neptune en courroux_, dans une moisson jaunie que la _blonde Crs_;
c'est--dire que les descriptions ne se font pas d'aprs les objets
eux-mmes, mais d'aprs d'autres descriptions. Mais, en examinant de
plus prs, j'ai vu qu'il n'y a rien de si peu mobile que la mode, que
l'on peut la figurer, comme l'ternit, par un serpent qui se mord la
queue. En effet, voici, depuis que j'existe, les audaces que j'ai vu
faire  la mode:

Une anne, on porte les gilets trop longs, l'anne d'aprs on les porte
trop courts; la troisime anne, trop longs, et la quatrime, trop
courts. Les pantalons trop larges deviennent trop troits, pour
redevenir trop larges. Le chapeau largit et rtrcit ses bords.

Les femmes passent des tailles longues et des manches larges aux
manches justes et aux tailles courtes, pour revenir l'anne prochaine 
ce qu'elles ont abandonn cette anne.

La _passe_ des chapeaux, comme disent les journaux de modes, se porte
trs-large, puis trs-troite, puis trs-large, etc.

Si quelqu'un s'avise de vouloir sortir de ce cercle, on crie haro sur
lui.

On n'a jamais os changer les formes des hideux chapeaux des hommes.
Celui qui l'essayerait risquerait d'tre lapid et dchir par le
peuple le plus poli et le plus changeant de la terre.

En 1832, des jeunes gens se sont griss pour se donner l'audace de
porter des chapeaux roses. C'tait fort laid, il faut le dire; et
lesdits jeunes gens pensaient par l, tant le moindre changement a de
gravit, renverser le gouvernement, si tant est qu'il y ait un
gouvernement en France. Eh bien! le peuple les a battus et la police
les a plongs dans des cachots; sans cela, ce seul changement de
couleur d'une douzaine de feutres et invitablement ramen les
horreurs de 1793.

Il est difficile de voir un pays plus attach  la forme de son
chapeau.

Je n'admets donc pas que la mode soit si capricieuse et si mobile qu'on
le prtend. Loin d'tre une desse lgre, fugitive, prismatique, avec
une charpe couleur arc-en-ciel, c'est une vielle sibylle, radoteuse et
monotone.

Voil pourquoi je me suis abstenu du trait en question.




IV


Clotilde avait une robe d'un vert, trs-fonc. Tony Vatinel, un paletot
large de gros drap bleu; ses cheveux n'taient pas encore schs;
aussi, quand il entra, Clotilde lui dit: Oh! mon Dieu! comme vous
venez tard, et comme vous voil fait!

Tony conta qu'il avait mont sur un des bateaux de son pre, qui devait
rentrer de bonne heure; mais que, le vent ayant oblig le patron
d'aller relcher  Fcamp, il s'tait fait approcher le plus prs
possible de la plage et tait venu en nageant, ce qui lui avait pris un
peu de temps, parce que la mer tait assez mauvaise.

La manoeuvre d'Arthur n'avait pas chapp  Tony, et il avait vu
s'vanouir comme des ombres lgres toutes les esprances qu'il tait
venu chercher  travers un si grand pril.

La veille, en effet, deux fois en remettant dans le sac les boules du
loto, aprs les parties joues, sa main avait touch celle de Clotilde,
et il lui avait sembl que Clotilde apportait  ramasser ces boules une
lenteur affecte qui prolongeait ce contact de leurs deux mains.
'avait t pour Tony Vatinel une impression si neuve et si ravissante,
que sa vie n'avait plus pour but que de la retrouver. Clotilde, pour
lui, tait quelque chose de si prodigieusement au-dessus de l'humanit,
que le soupon seul d'tre aim d'elle l'levait lui-mme  ses propres
yeux.

Depuis la veille, il avait vu se reculer l'horizon de sa vie. Tout
avait chang d'aspect: ce n'tait plus la mme terre sur laquelle il
marchait; ce n'tait plus le mme soleil qui l'clairait; le ciel tait
d'un autre bleu. Tout ce qui l'intressait auparavant s'tait rapetiss
ou avait compltement disparu. Il ne s'agissait plus que d'une chose,
c'tait de sentir la main de Clotilde toucher la sienne.

Il s'assit assez triste  la place que lui avait assigne la stratgie
d'Arthur, n'attendant du jeu de loto, pour ce soir-l, que la somme de
plaisirs qu'il renferme rellement en lui-mme.

A ce moment, M. de Sommery commena  lever la voix et  rompre le
silence qu'il gardait depuis un quart d'heure. Il venait de tirer
d'affaire sa _dame_, tenue opinitrement en chec par le _cavalier_ de
son adversaire. La bataille changea de face; il prenait  son tour
l'offensive, et il accablait de sarcasmes l'abb en pril. L'abb,
j'ai l'honneur de vous prendre ce _pion_. L'abb, c'est bien malgr moi
que je dis chec au _roi_. Votre roi n'est plus en chec; mais il faut
sacrifier ou la _tour_ ou le _fou_. Dcide si tu peux, et choisis si tu
l'oses. Vous sacrifiez la _tour_, abb dmantel que vous tes.--Mais
nullement, reprit l'abb.--La _tour_ sera  moi dans trois coups,
vnrable prlat.--Je ne crois pas.--Vous allez voir, martyr
trs-illustre, intrpide dfenseur de la foi.--Je le crois bien
maintenant, dit l'abb Vorlze; mais vous me troublez par vos
plaisanteries; on ne peut jouer aux checs en parlant ainsi. Le jeu
d'checs doit avoir tout le srieux d'une bataille vritable.--Mais,
cher abb, soldat du Dieu des armes, le combat n'exclut pas le
discours. Voyez les hros d'Homre et de Virgile: ils ne manquent
jamais de se lancer chacun une trentaine de vers  la tte avant de se
porter d'autres coups; que diriez-vous donc si je vous traitais
seulement comme Turnus traite le pieux ne?--Je vous ferais, dit
l'abb en souriant, ce qu'ne fit  Turnus, je vous gagnerais la
partie.--Vous voyez bien, aptre, que vous n'tes pas insensible aux
douceurs de la rplique; mais, puisque cela vous trouble, je ne vous
dirai plus un mot.

Le silence se rtablit pendant quelques instants; mais, l'avantage
demeurant toujours au colonel, il ne tarda pas  trouver un nouveau
moyen de harceler le cur sans sortir des termes de la capitulation.

Il se mit, selon la circonstance et la _pice menace_,  fredonner des
airs dont les paroles taient assez connues pour que l'air les rappelt
sans qu'on et besoin de les dire, et il chantonna tour  tour entre
ses dents:

        La tour, prends garde...
    O allez-vous, monsieur l'abb...
      Viens, gentille dame...
      Le bon roi Dagobert...

chec au _roi_, abb, je suis forc de le dire. Vous ne m'en voudrez
pas pour le mot, le seul que j'aie prononc depuis vos plaintes.

M. Vorlze fit faire  son roi un pas de ct pour le tirer d'chec, et
M. de Sommery continua  chanter:

          Malbroug s'en va-t-en guerre...
    God save the king.--_Domine salvum fac regem._

Mais la confiance de M. de Sommery lui devint fatale, et ce fut bientt
lui qui,  son tour, eut  dfendre son _roi_. Il redevint alors morne
et silencieux; et, quand l'abb s'avisa de fredonner, par reprsailles
et en prenant une _tour_, l'air:

    La tour prends garde...

le colonel fit avec la langue un claquement d'impatience et de mauvaise
humeur, et il renvoya du pied Baboun, qui tait rest au coin du feu
toute la soire.

Je n'ai pas encore parl de Baboun. Baboun tait un petit chien anglais
noir,  poil ras, le museau et les pattes orange; Baboun avait servi
avec son matre, M. de Sommery, dans les carabiniers. N au rgiment,
vritable enfant de troupe, Baboun avait six ans de services, trois
campagnes, une blessure et des rhumatismes; les soldats prtendaient
que Baboun avait le rang de brigadier dans le rgiment. Baboun avait
quitt les drapeaux en mme temps que le colonel, et tous deux taient
venus prendre leurs invalides  Trouville.

Baboun tait vieux; le jais de son dos et de ses tempes tait mlang
de poils blancs. Il restait volontiers couch une partie du jour sur un
coussin de velours d'Utrecht vert, au coin du feu et assis entre les
jambes de M. de Sommery; ce n'tait plus,  beaucoup prs, le Baboun
d'autrefois, leste, fringant, le premier lev quand on sonnait le
rveil, toujours prt  monter sur le cheval de son matre pour le
mener  l'abreuvoir; toujours sautant, courant, rentrant exactement 
l'heure des repas et  celle de la retraite. Baboun tait devenu lourd
et paresseux. Si on l'appelait, il dtirait ses pattes, billait,
prenait la plus renfrogne de ses mines, et s'avanait au pas. Je dirai
plus, Baboun devenait morose et humoriste, si on l'veillait sans
mnagement. Il grommelait entre le reste de ses vieilles dents, qu'il
montrait en rechignant et retirant ses babines. Il devenait difficile
et ddaignait des mets qu'il n'et pas os rver quand il tait au
service. Il n'aimait pas  tre rveill de bonne heure, et s'endormait
aussitt le dner fini. Si le chat de la maison s'avisait de vouloir
jouer et venait se frotter contre lui en faisant le gros dos, ce
qu'autrefois Baboun et pris parfaitement, un sourd grognement
annonait qu'il ne voulait pas tre troubl dans sa mditation, et, si
le chat insistait, il ne devait pas tarder  faire un bond en arrire,
pour viter un coup de croc que le pauvre Baboun donnait dans le vide.
Ses dents claquaient les unes contre les autres, et ses yeux mornes se
ranimaient un moment et lanaient des clairs qui ne tardaient pas 
s'teindre. Si Baboun et su parler, il et radot.

Nanmoins, la fin de la vie de Baboun devait tre douce; il tait aim
de tout le monde et respect des domestiques. Il n'tait pas permis de
le tutoyer, et, en parlant de lui, on devait dire _monsieur Baboun_. Le
mdecin de la famille donnait des soins  Baboun, car M. de Sommery
n'et jamais consenti  le livrer  un simple vtrinaire. Baboun
adorait M. de Sommery: quand celui-ci sortait pour une course que le
grand ge de Baboun ne lui permettait pas d'entreprendre, le pauvre
chien se tournait et se couchait du ct de la porte d'entre du salon,
et, longtemps avant qu'on pt entendre le moindre bruit, il sentait
l'approche de son matre, il redressait les oreilles, agitait son nez
noir, se levait et allait renifler par-dessous la porte; et, quand M.
de Sommery entrait, c'taient des trmoussements, des souvenirs de
bonds et de sauts, de petits cris de joie. M. de Sommery alors le
faisait sauter par-dessus sa canne, mais il avait soin de la mettre
trs-bas et de la baisser encore si le saut de Baboun paraissait
manquer. Hlas! quelques annes auparavant, Baboun sautait ainsi
plusieurs fois de suite et  une grande hauteur par-dessus le sabre du
colonel. Maintenant, un saut l'essouffle, et il ne tarde pas  aller se
coucher sur son canap, o il reste quelques minutes la langue
pendante, la respiration frquente et le flanc agit.

Baboun, pouss du pied par son matre, se lve et le regarde
tristement. Viens, viens, dit M. de Sommery, viens mon vieux camarade,
reviens prendre ta place. C'est l'abb qui me met de mauvaise humeur.
Reviens  ta place. Baboun revint en remuant la queue; il lcha la
main de son matre qui le flattait, et se remit sur son coussin de
velours vert, et il ne tarda pas oublier ce petit chagrin dans un
sommeil profond et bienfaisant.

Colonel, dit l'abb Vorlze, j'aurai la douleur de vous enlever ce
_fou_.--Comment! comment! monsieur Vorlze?--Hlas! oui, monsieur de
Sommery, votre _fou_ blanc est perdu.--Il me semble, l'abb, que vous
pourriez dire simplement que vous me prenez un _fou_, si toutefois vous
pensez que je suis aveugle ou que je ne sais pas le jeu, sans faire des
plaisanteries inutiles, et que ne comporte pas un jeu srieux. _J'ai la
douleur_,--_hlas!_ etc.--Hlas! mon bon monsieur du Sommery, dit le
cur, je n'ai pas l'imagination assez fconde pour avoir invent ces
plaisanteries que je croyais innocentes, et que je n'hsiterai pas 
dclarer mauvaises, puisqu'elles vous contrarient, sans cette
circonstance embarrassante que je ne fais que rpter ce que vous me
disiez il y a un quart d'heure.--Il y a un quart d'heure, reprit M. de
Sommery, la partie n'tait ni si intressante, ni si avance.

L'abb ne rpondit pas et continua  jouer. Deux coups aprs, il prit
avec sa _reine_ un _cavalier_ qui s'tait aventur aux alentours de la
rsidence royale, et avec lequel M. de Sommery comptait, le coup
suivant, mettre en chec le _roi_ de son adversaire. L'abb prit le
_cavalier_ sans rien dire, et mit sa _dame_ sur la case du vaincu.
Mais que faites-vous, l'abb?

L'abb, sans parler, replaa le _cavalier_ et la _reine_ sur les cases
qu'ils occupaient avant le coup, et le recommena. C'est juste, mais
on ne prend pas ainsi sans rien dire: il n'y a pas moyen de contrler
les coups; c'est une vritable surprise, et il ne doit pas y en avoir
au jeu d'checs.--Mais, colonel, vous vous fchez quand je parle et
aussi quand je ne parle pas.--Je me fche, je me fche! je ne me fche
pas, ou plutt je me fche, c'est vrai, mais avec raison: parce que vos
paroles, comme votre silence, sont une plaisanterie de mauvais got et
un sarcasme dplac. Ou vous m'enlevez les pices sans m'en avertir, ou
vous me dites: _J'ai la douleur de vous prendre_,--_hlas!_--Monsieur
de Sommery, dit l'abb confus, j'aime mieux vous rendre votre
cavalier.--Tenez! voil bien les gens d'glise, dit M. de Sommery; avec
leur fausse humilit, on croirait qu'ils cdent, et cette parole
soumise qu'ils laissent dvotement tomber de leur lvres, les yeux
baisss et la voix tremblante, n'est autre chose qu'une nouvelle
insulte.

Ici, le regard et la voix du colonel reprirent de la douceur et de
l'enjouement; il tait content de sa phrase et de son attaque si bien
amene contre l'glise; il triomphait. Il ajouta en souriant: Allons,
allons, l'abb, ne soyons pas Tartufe, mme aux checs. Et il se mit 
rire de tout son coeur, d'un rire bruyant, d'un rire de matre de
maison prenant d'avance pour lui seul toute la gaiet que pouvait
produire le mot qu'il croyait avoir dit. Il tait tard. L'abb se
retira. J'espre, l'abb, que vous n'tes pas fch? dit M. de
Sommery, et il fit rpter plusieurs fois une rponse ngative; il se
leva pour lui souhaiter le bonsoir en lui serrant les mains. L'abb se
retira touch de ces manifestations inusites. S'il ft rest, je crois
que M. de Sommery l'et fait asseoir dans son fauteuil, tant le brave
colonel tait bon homme au fond, et, tout en aimant  sabrer, tait
dsol de la pense d'avoir bless quelqu'un. Nanmoins, quand l'abb
fut parti, il reprit sa thse contre les gens d'glise. Il fit l'loge
de la religion protestante, qu'il ne connaissait pas, et de l'abb
Chtel, qui venait,  Paris, de se faire sacrer vque par un ancien
vque asserment, devenu picier rue de la Verrerie, et qui avait
pris, rue de la Sourdire, une glise de garon garnie, au premier
au-dessus de l'entre-sol, o la chemine servait d'autel, et le
portier, sexagnaire, d'enfant de choeur; puis il finit par un discours
sur le fanatisme et la tyrannie du clerg; le tout  propos du pauvre
abb Vorlze, qui, depuis deux ans, demandait inutilement qu'on fit au
presbytre quelques rparations dont l'urgence l'et rendu inhabitable
pour un homme moins simple et moins craintif. On finit alors la partie
de loto, et Tony Vatinel se retirait fort triste, quand Clotilde
s'approcha de lui, saisit sa main et y glissa un papier fort petit, sur
lequel il lut, quand il fut sorti de la maison: Cette nuit,  une
heure,  la niche de la Vierge.




V


Quand Clotilde se fut retire dans sa chambre; quand elle se fut
assure qu'elle possdait la clef de la maison pour pouvoir sortir et
rentrer; quand elle n'eut plus  lutter contre les difficults de son
entreprise; quand elle ne vit plus d'obstacles  sa volont, elle eut
peur. Seulement alors, elle aperut tous les inconvnients et toute
l'imprudence de sa dmarche; la rsistance que lui avaient oppose les
habitudes de la maison avait irrit sa volont et l'avait affermie dans
une rsolution qui l'pouvantait depuis que cette sorte de lutte avait
cess.

Lorsque, dans un taillis, vous apercevez un chevreuil broutant les
jeunes pousses des arbres, si vos pieds ont fait frmir les vieilles
feuilles des chnes, qui ne sont tombes que lorsque les nouvelles ont
paru, le chevreuil frissonne, lve sur vous deux grands yeux noirs;
puis, dtendant les ressorts de ses jarrets d'acier, il s'lance 
travers les broussailles. Cette fuite, cette rsistance, vous animent,
et vous frappez de loin d'un plomb meurtrier le chevreuil, qui fait
encore deux ou trois bonds convulsifs, et tombe en tachant seulement de
quelques gouttes de sang sa robe fauve et lustre. Mais, si vous
eussiez pu voir de prs ses regards inquiets, ses flancs agits par la
crainte, s'il vous et laiss plus longtemps contempler son corps
svelte et ses petits pieds frmissants, et surtout le calme et la paix
qu'il trouvait entre les gents aux fleurs d'or, sur ces tapis de
bruyre rose,  la douce odeur qu'exhale le feuillage des chnes; s'il
vous et fallu de prs le tuer avec vos mains, vous eussiez recul
d'pouvante  cette seule pense, et alors,  votre tour, la poitrine
oppresse, suspendant vos pas, vous eussiez craint de dranger ce
bonheur cach.

Clotilde avait peur; elle ne comprenait plus elle-mme comment elle
avait os, comment elle avait pu aller si loin.

Cet entretien avec Tony Vatinel, qui lui avait sembl ne pouvoir tre
retard tant qu'elle l'avait cru impossible, elle n'en voyait plus,
sinon la ncessit, du moins l'urgence, maintenant que rien ne
l'empchait plus. Un frisson qu'elle ne pouvait rprimer agitait tous
ses membres; elle se levait, elle s'asseyait, elle regardait sa
pendule: tantt elle et voulu que l'heure indique arrivt tout  coup
pour ne pas lui laisser de rflexion, tantt elle regardait avec
terreur l'aiguille avancer fatalement. Elle cherchait dans sa mmoire
les causes qui l'avaient conduite  donner un rendez-vous  Tony
Vatinel, et elle ne les retrouvait plus. Arthur tait amoureux d'elle;
elle avait encourag cet amour; elle marchait  son but. Avec de
l'adresse et de la suite dans les actions et dans les ides, elle
devait devenir madame de Sommery. Le pre et la mre d'Arthur la
chrissaient; elle n'tait spare d'Arthur que par des prjugs contre
lesquels M. de Sommery n'avait pas pass une journe de sa vie sans
faire au moins une phrase.

Que voulait-elle de Tony Vatinel? tre aime de lui, c'tait perdre
tout ce qu'elle avait voulu, tout ce qu'elle avait rv; c'tait
rejeter le fruit de plusieurs annes de soins, d'adresse,
d'humiliations; c'tait renoncer  ce nom,  cette fortune qui lui
cotaient dj si cher!

Mais Clotilde aimait Tony Vatinel; il lui semblait qu'aime de lui elle
trouverait tout en lui. Il tait si beau, si nergique, la fortune ne
pourrait rien lui refuser; s'il l'aimait, lui, il saurait faire de ce
nom obscur de Vatinel un nom dont elle serait fire, un nom que lui
envieraient les autres femmes, un nom qui ne lui laisserait jamais
regretter celui d'Arthur. S'il l'aimait, il deviendrait riche et
puissant. Il devait exercer sur le monde entier cette puissance de
fascination que possdait sur elle son regard.

A sa voix, tout le monde devait comme elle frissonner et obir. Ah!
quand cet homme fort sera amoureux, il se fera reconnatre au monde
pour un de ses matres.

Et elle, Clotilde, cette nergie qu'elle a trouve dans sa tte pour
travailler en secret  la ralisation d'un plan dj si avanc, combien
elle sera double quand elle y ajoutera toutes les puissances de son
me; o n'arriveront-ils pas ensemble, unis, s'appuyant l'un sur
l'autre!...

Oh! oui, il fallait lui parler, car, le matin, Arthur avait crit 
Clotilde: C'est dans quelques jours la fte de mon pre; je me
jetterai  ses genoux, et je lui demanderai votre main.

Ce soir-l encore, M. de Sommery l'avait appele _ma fille_. Arthur
l'avait alors regarde, et elle s'tait sentie toute rouge. Il fallait
parler  Vatinel; elle avait fait cent fois dans sa tte, de diverses
manires, le _discours_ qu'elle voulait lui tenir. Ah! il est une
heure; elle part; elle craint qu'on n'entende le bruit de son coeur,
tant il bat fort dans sa poitrine. Elle tourne lentement la clef dans
la serrure; elle sort, elle referme la porte, et elle glisse comme une
ombre lgre.

La lune s'est leve derrire Trouville et claire la mer, que l'on
aperoit de la hauteur  travers les branchages des haies qui bordent
le chemin. Depuis longtemps, le vent s'est apais; la mer est muette
comme l'air. Au milieu de ce profond silence, le moindre de ses
mouvements cause un bruit qui l'effraye. Si sa robe touche un buisson,
elle s'arrte, coute, et n'ose retourner la tte. Le bruit de ses
artres l'empche d'entendre; elle se calme, personne ne la suit. Elle
est seule, seule sous ces grands arbres qui projettent des ombres
bizarres; elle avance; elle les fuit, et le chemin tourne en
s'enfonant un peu dans les terres. Tout  coup, elle aperoit la niche
de la Vierge, dans le mur, au coin d'une haie.

Est-ce vous, Vatinel?--Est-ce vous, mademoiselle?--Mon Dieu! que j'ai
peur! Et elle s'appuya sur son bras comme si elle se ft sentie prs
de tomber. En effet, elle tait ple et extraordinairement mue. Pour
Vatinel, il sentait les mots qu'il voulait dire lui serrer la gorge et
l'trangler; aussi se contenta-t-il, pendant quelque temps, de la
regarder sans parler et sans presque respirer. Il tendit son manteau
sur le banc de pierre plac au-dessous de la niche de la Vierge, et l'y
fit asseoir.

Un homme jeune comme Vatinel, exalt comme lui, place si fort au-dessus
des nuages la premire femme qu'il aime, qu'il ne peut, sans une
extrme surprise, lui voir faire quelque chose dans les humbles
conditions de l'humanit.

Nous avons dit plus haut, et nous ne savons si notre phrase a t bien
comprise, faute d'tre claire, bien entendu, que Vatinel n'osait pas
_aimer_ Clotilde et n'en tait encore qu' l'_adorer_. Le moment tait
venu brusquement de quitter pour l'autre le premier de ces deux
sentiments. Clotilde, divinit quelques heures auparavant, devenait
tout  coup une femme, sans rien perdre de son influence ni de son
charme. Mais Vatinel tait assailli de sensations qu'il n'avait
jusque-l pas mme souponnes. Il avait senti le corps de Clotilde sur
son bras, et le frisson que lui causait toujours la prsence de la
jeune fille avait tout  coup chang de nature.

Clotilde tait aussi en proie  des sensations toutes nouvelles. Ce
n'tait pas une fille romanesque. C'tait moins encore une rveuse. Les
femmes en gnral le sont peu, ou du moins leurs rveries restent
circonscrites dans les espaces rels; elles n'ont pas au mme degr que
l'homme la perception de l'infini. Il faut que toute ide puisse se
traduire  leurs yeux par une forme visible; leur religion est l'amour
pour un Dieu fait homme. Mais, nous l'avons dit, Clotilde aimait
Vatinel et elle tait domine par lui. Elle tait sous l'empire d'une
exaltation trangre  sa nature; l'amour prenait pour elle un parfum
tout mystique, et, en mme temps que Clotilde devenait une femme pour
Vatinel, Vatinel pour Clotilde devenait un Dieu.

Cependant, d'o ils taient placs, ils voyaient toujours, au loin et
sous leurs pieds, la mer mollement claire des ples rayons de la
lune.




VI


J'aime la nuit. A cette heure, l'homme qui veille possde  lui seul
tout ce que, le jour, il lui faut partager avec tout le monde.

La lune est  lui avec ses bleutres clarts.

C'est pour lui seul que les acacias ouvrent leurs petites cassolettes
blanches pleines de parfums.

A lui tout seul est cette belle vote bleue du ciel avec ses toiles
d'or.

Et les chants mlancoliques du rossignol dans les chvrefeuilles en
fleurs.

Et, comme si ce n'tait pas assez encore d'hriter ainsi, pendant
plusieurs heures, de tous les gens qui dorment, le pote qui veille
voit pour lui la nature se remplir de crations nouvelles.

Les peupliers deviennent une longue file de grands fantmes noirs.

Le vent, dans les feuilles, lui dit des choses plus belles que la
posie et la musique n'en peuvent exprimer.

Les ombres de ses journes lui apparaissent, et ses amours morts se
rveillent et viennent peupler avec lui cette terre dont il est le
roi--jusqu'au jour.

Les vers luisants s'allument dans l'herbe comme les toiles dans le
ciel.

Tout se pare et s'embellit.

La nature, qui se trouvait suffisante le jour pour tous les hommes
runis, revt pour le pote seul de plus magnifiques atours. C'est que
le monde entier, c'est la foule; le pote, c'est l'amant...




VII


Tony, dit Clotilde, parlez-moi! J'ai peur!--Que vous dirai-je,
mademoiselle? reprit Tony. Tout ce que j'prouve en ce moment est si
nouveau pour moi, que je ne sais pas de mots pour l'exprimer. Il me
semble que jusqu'ici j'ai toujours dormi et que je m'veille aprs des
songes fatigants. Tout est inconnu pour moi. J'ose vous dire que je
vous aime, et j'ose croire que vous m'aimerez; les arbres qui sont
au-dessus de nous, le ciel qui est au-dessus des arbres, ne sont ni les
arbres ni le ciel que j'ai vus jusqu'ici; les toiles ont un clat
inusit; le vent, des parfums que je respire pour la premire fois. Il
faut que je rapprenne  vivre,  respirer,  parler, pour un autre air,
pour d'autres sensations. Je vous aime, mademoiselle, et je comprends
que ce sera l toute ma vie, que cet amour la remplira et en chassera
tout ce qui n'est pas vous. C'tait,  peu de chose prs, les mmes
paroles qu'Arthur avait dites  Clotilde, et cependant, prononces par
Tony Vatinel, elles lui semblaient une cleste musique qu'elle coutait
avec son me. Aussi n'et-elle pas trop fait attention au sens des
dernires paroles de Tony, s'il ne se ft avis de les paraphraser.

Oh! oui, ajouta-t-il, toute ma vie est l, en vous, en votre amour;
ambitions, honneurs, richesses, je n'ai plus besoin de rien, je ne veux
plus rien; la plus misrable cabane au bord de la mer, le travail le
plus dur et le plus pnible, et je serai le plus riche et le plus digne
d'envie des mortels, si vous me permettez de vous aimer, si vous
m'aimez vous-mme. Ah! mademoiselle, tout ce que recherchent et envient
les autres hommes: l'_or_, ce _vil mtal_ qu'ils ont difi; ces
distinctions de la naissance et de la gloire, tout cela a t invent
pour remplacer ce bonheur que l'amour que je ressens pour vous me fait
connatre. Oh! je comprends l'indiffrence que j'avais toujours
ressentie pour tout cela: c'est que j'attendais une passion, la seule
qui pt remplir mon coeur, et le remplir si entirement, que rien n'y
pourrait subsister en mme temps.

Il et t singulier de voir le visage de Clotilde pendant que Tony
Vatinel lui tenait ce langage passablement bucolique. Elle restait la
bouche entr'ouverte et les sourcils levs, en proie au plus grand
tonnement. Ce n'tait plus l le Vatinel qu'elle avait imagin, le
Vatinel qui, tirant de son amour une puissance invincible, devait
arracher  la fortune les plus brillantes faveurs; se faire,  force
d'nergie, un nom et une position, et ne pas laisser regretter 
Clotilde le sacrifice qu'elle voulait lui faire du nom, du rang et de
la fortune que lui offrait Arthur de Sommery.

Cependant elle se remit bientt en pensant que ce que disait Tony
n'tait que l'expression de ses sensations du moment, et elle lui dit:

Comprenez-vous, Tony, tout ce que l'amour doit donner d'nergie?
Comprenez-vous comme la volont des autres hommes doit cder devant
celle d'un homme amoureux; comme tout doit lui devenir facile; comme il
doit se sentir fort et invincible; comme il doit tre heureux de
conqurir, pour celle qu'il aime, les richesses et les honneurs, et
faire d'elle la plus heureuse et la plus envie des femmes?
Comprenez-vous tout ce qu'il doit y avoir de bonheur  justifier son
choix,  lui pouvoir dire: Aucun homme n'et pu te donner autant que
moi; ce choix que tu as fait par amour, tu pourrais le faire par
ambition, par intrt, par vanit?--Qu'est-ce que tout cela,
mademoiselle, reprit Tony Vatinel, auprs de l'union de deux coeurs,
auprs d'un amour partag? Qu'a besoin de fortune celui qui n'a rien
rencontr dans toute la vie qui lui semblt aussi prcieux que cette
fleur, que vous avez laisse tomber l'autre jour?

Et Vatinel tira d'une poche place sur sa poitrine une petite fleur
sche qu'il posa sur ses lvres.

Clotilde se sentit mue, et elle allait tendre la main  Tony en lui
disant: Je vous aime aussi, moi! lorsqu'il ajouta: Je ne changerais
pas cette fleur pour le grand cordon de la Lgion d'honneur. Tout le
temps que j'enlverais  mon amour, ft-ce une minute, pour devenir
l'homme le plus riche du monde, me semblerait du temps tristement
perdu. Si vous m'aimez, Clotilde, c'est--dire si, d'un seul mot, vous
me donnez plus de bonheur que je n'ai jamais cru qu'en contnt la vie,
jamais nous ne quitterons ces lieux, o je vous ai vue pour la premire
fois. La petite fortune que m'a amasse mon pre suffira  nos besoins.
L'amour sera notre luxe. Ici, d'ailleurs, mademoiselle Clotilde, tous
les sentiments ont plus de grandeur et d'lvation; je ne voudrais pas
parpiller dans les soucis et les plaisirs de Paris des jours arrachs
 une vie que votre amour rendrait si heureuse.

Chaque mot de Vatinel produisait sur Clotilde un effet bizarre.
Clotilde tait ambitieuse par temprament; l'amour que lui avait
inspir Vatinel n'tait qu'un accident dans sa vie, une graine tombe
sur un sol aride, qui germe, s'lve, fleurit et meurt aprs avoir
exhal de sa ple corolle un parfum languissant. Quelque doux que lui
part l'amour depuis qu'elle connaissait Tony Vatinel, elle ne le
regardait cependant que comme un luxe qui ne pouvait prendre rang
qu'aprs les ncessits de la vie, c'est--dire une grande fortune et
une belle position dans le monde.

Aussi les ides champtres de Vatinel lui faisaient perdre tout son
prestige aux yeux de Clotilde. Elle se sentait plus forte que lui; il
lui fallait soutenir et entraner cet homme fort, sur lequel elle avait
cru pouvoir s'appuyer. Ses indcisions cessrent, et, avant que Tony
et cess de parler, elle avait rsolu d'pouser Arthur et ne songeait
plus qu' se tirer de l'embarras o l'avait mise sa dmarche auprs de
Tony, dmarche cause par un moment d'hallucination ou d'ivresse dont
elle ne pouvait plus se rendre compte.

Elle plaa sa petite main sur le bras de Vatinel, et lui dit:

Tony, je ne me suis pas trompe en vous jugeant un bon et noble coeur,
et je ressens pour vous une vritable amiti. J'ai devin que vous vous
laissiez entraner par un sentiment plus vif, et j'ai voulu vous
arrter. Mon coeur n'est pas libre. Tony devint froid et ple. Mon
coeur n'est pas libre, et, ce qui est un secret pour tout le monde,
j'ai voulu que ce n'en ft pas un pour vous. J'ai tout brav pour vous
parler cette nuit, parce que j'ai cru m'apercevoir que vous aviez
souffert, ce soir, et que vous aviez souffert pour moi. J'ai eu en vous
la confiance qu'on accorderait  un ancien ami. Je veux que vous soyez
mon ami; l'amour, dans un coeur comme le vtre, doit tre capable des
plus grands et des plus nobles sacrifices. Quand je vous aurai dit que
je vais me marier, et que ce mariage fera mon bonheur, je suis sre
que, s'il tait en votre puissance de le rompre, vous ne voudriez pas
le faire. Tony restait immobile et tourdi de la chute qu'il venait de
faire du haut de ses esprances.

Clotilde continua: L'homme que j... Elle n'osa pas finir ce mot.
L'homme que je vais pouser est M. Arthur de Sommery. Vous avez eu ce
soir un peu d'aigreur contre lui; il ne faut plus que cela arrive. Si
vous m'aimez rellement, vous ne pouvez har l'homme auquel je crois
pouvoir confier ma destine! Tony ne rpondit pas, malgr l'intention
interrogative que Clotilde avait donne  sa phrase. Ne voulez-vous
donc pas, Tony, dit-elle en prenant sa main, qu'il avait laisse tomber
le long de son corps, ne voulez-vous donc pas de toute cette part de
mon coeur que je vous rserve et que je vous donne? Voulez-vous tre
l'ennemi de mon bonheur et le mien?

Tout en parlant, elle avait repris le chemin de la maison de Sommery,
et elle marchait, et Tony, absorb, la suivait machinalement.

Tony, dit-elle, vous rflchirez  mes paroles; je vous aime comme une
soeur. Voudrez-vous repousser cette affection que je vous offre? vos
actions seront votre rponse. Si vous acceptez, si vous partagez ce
sentiment, vous aimerez Arthur et vous viterez tout ce qui peut
l'alarmer. Si vous faites autrement, je saurai que penser de votre
attachement, je verrai que je me suis trompe, et je renfermerai dans
mon coeur...

A ce moment, on tait arriv devant la petite porte de la maison. Tony
dit: Mademoiselle, je n'aimerai ni M. Arthur ni vous, et je ne vous
reverrai jamais ni l'un ni l'autre. En disant ces mots, il tourna la
maison et disparut.

Clotilde tremblait et ne pouvait ouvrir la porte, dont la serrure lui
semblait vaciller et viter la clef qu'elle tenait  la main.

Mais, une fois entre, une fois qu'elle eut ferm en dedans la porte
de sa chambre, son coeur se desserra, et elle dit: Ah! mon Dieu! je
vous remercie.

Elle ne pouvait songer sans effroi combien elle avait manqu d'engager
toute sa vie, ou plutt de la perdre; et elle cherchait en vain les
traces de la pense ou plutt de la folie qui l'avait conduite
jusque-l. Elle passa le reste de la nuit  rpondre  la lettre
d'Arthur.




VIII


Ce pauvre Tony Vatinel nous fait rellement grande piti avec son
mpris pour l'_or_, ce _vil mtal_, comme il l'appelle. Nous ne pouvons
nous souvenir sans tressaillement de la premire fois qu'on ouvrit
devant nous une _caisse_, une vraie _caisse_ en fer, avec de gros clous
et une serrure  secret; une de ces caisses qui cotent si cher, qu'une
fois que nous l'aurions paye, nous n'aurions plus rien  mettre
dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de l'or et
de l'argent de toute sorte. Nous nous rappelons encore parfaitement les
paroles qui retentirent  nos oreilles pendant que le caissier y
fourrait la main et agitait l'or et les billets de banque. Par moments,
c'tait un bruit confus de voix claires et aigus ou fles et un
frlement de papiers; d'autres fois, une seule voix prenait la parole,
puis toutes reprenaient ensemble, et, quand la caisse fut ferme, nous
entendions encore un sourd murmure. Mais voici ce que nous nous
rappelons:

UNE PICE DE DIX SOUS, d'une petite voix flte.

Un bon vieux petit livre reli en parchemin,--un Horace chez les
bouquinistes,--une contre-marque au thtre de la Gaiet.

PLUSIEURS PICES DE DEUX SOUS, d'une voix de cuivre.

Des aumnes aux pauvres aveugles, des petits cierges  faire brler
devant la chapelle de la Vierge  l'glise.

UNE PICE DE CINQ FRANCS.

Une bouteille d'a, une bouteille d'esprit et de gaiet, une bouteille
d'insouciance une bouteille d'illusions.

TROIS PICES DE CINQ FRANCS,  l'unisson.

Un beau bouquet pour la femme que l'on aime, des camellias rouges comme
ses lvres. Le bouquet, entre tous ceux qu'on lui a envoys le matin,
sera prfr, soign, conserv, et, le soir du bal, on le tiendra  la
main; les rivaux seront furieux. Et, en sortant, au moment o on
cachera de belles paules sous un manteau de moire grise, on rendra 
l'heureux son bouquet, sur lequel il aura vu, pendant le bal, appuyer
une bouche charmante; et le baiser, il va le chercher toute la nuit sur
les ptales de rubis des camellias.

UN LOUIS D'OR.

La discrtion de la femme de chambre de celle que tu aimes; la femme de
chambre elle-mme, si tu veux, si elle est jolie; un dner avec un
camarade que l'on n'a pas vu depuis longtemps et que l'on rencontre sur
le boulevard, marchant dans l'ombre pour que le soleil ne trahisse pas
les coutures blanchies d'un habit trop vieux; les souvenirs de
l'enfance au dessert, la jeunesse, les illusions, la gaiet, le
souvenir des premires amours.

UN BILLET DE CINQ CENTS FRANCS.

Veux-tu ce beau bahut gothique,  figures de bois, richement sculpt?

TROIS BILLETS DE MILLE FRANCS, d'une petite voix grle et chiffonne.

Veux-tu, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d'acier, que tu admirais
l'autre jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le
montait sous les fentres de la femme que tu aimes? Veux-tu ce chle de
cachemire vert, qu'un autre va donner demain, et qui sera le prix de
bien douces faveurs?

BILLETS DE MILLE FRANC, dont nous ne dirons pas le nombre, attendu que
les uns trouveraient que nous n'en mettons pas assez, les autres que
nous en mettons trop.

Veux-tu une femme vertueuse? veux-tu des vierges au boisseau? veux-tu
des myriades d'pouses invincibles? Ne souris pas avec cet air
d'incrdulit; celles qui refuseraient de l'argent, accepteront des
fleurs, des plaisirs, des srnades, des ftes; elles accepteront
l'admiration de ton luxe et la beaut qu'il te donnera... Veux-tu des
princesses?... Veux-tu des reines?... Veux-tu des impratrices?

UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, mis en paquet.

Veux-tu des prairies  toi, des arbres  toi, de l'ombre  toi, des
oiseaux, de l'air, des toiles  toi? Veux-tu la terre? Veux-tu le
ciel?

BEAUCOUP MOINS DE BILLETS.

Veux-tu des consciences d'hommes incorruptibles? Veux-tu de la gloire,
des honneurs, des croix? Veux-tu tre grand homme? Veux-tu tre homme
incorruptible? Veux-tu tre demi-dieu, dieu, dieu et demi?




IX


A quelques soirs de l, l'abb Vorlze annona qu'il avait quelque
chose  demander  M. de Sommery. Il y avait plusieurs jours que l'on
aurait pu le deviner, tant le pauvre abb avait encore accru l'humilit
habituelle de ses allures, tant sa voix tait faible et respectueuse.
Depuis trois jours, en effet, il tait parti sans avoir os commencer
l'attaque qu'il mditait presque toujours. Au moment o il ouvrait la
bouche, quelques sarcasmes de M. de Sommery lui faisaient comprendre le
peu de chances de succs que rencontrerait sa dmarche. Aussi est-ce
pour ne plus pouvoir reculer qu'il avait dclar en arrivant
l'intention de livrer bataille.

Il dbuta par une chance assez favorable: il perdit deux parties
d'checs. Le pauvre abb tait un homme si simple de coeur, que nous
n'osons pas penser qu'il les ait perdues volontairement. D'ailleurs, sa
proccupation tait plus que suffisante pour lui donner un dsavantage
marqu. Quand il crut le moment opportun, il dit le plus ngligemment
possible, et comme si les paroles fussent tombes de ses lvres sans
qu'il le ft exprs: C'est dans quatre jours la Fte-Dieu.

M. de Sommery caressa Baboun, voulant montrer par un air distrait qu'il
ne supposait pas que ce fut  lui que l'abb s'avisait de parler de
Dieu. Et le temps sera magnifique, continua l'abb.

M. de Sommery rveilla tout  fait Baboun, et le fit sauter deux fois
par-dessus sa canne.

Nous avons, dit l'abb, quelque chose  demander ce sujet  M. de
Sommery.--Au sujet de la Fte-Dieu? dit M. de Sommery en se
redressant.--Au sujet de la Fte-Dieu, dit l'abb avec calme. Le chemin
pour sortir de l'glise est tout dfonc par suite des rparations qui
n'ont pu tre termines. A gauche du chemin est une pice de terre en
jachre cette anne. Cette pice de terre appartient  M. de Sommery.
Veut-il permettre qu'elle soit traverse par la procession?--Voil
bien, s'cria M. de Sommery, les envahissements du clerg! Quoi!
n'est-ce pas assez que, par une honteuse intolrance pour les autres
religions, le culte catholique fasse des processions extrieurement,
sans que ce soit encore une occasion de tyrannie contre les
propritaires? L'glise croit-elle encore avoir droit aux dmes et  la
corve? Veut-on nous ramener aux temps o le pape Jules II excommunia
Louis XII, donna son royaume au premier occupant, et, lui-mme, le
casque en tte et la cuirasse sur le dos, mit  feu et  sang une
partie de l'Italie?...--Mais, monsieur, dit l'abb Vorlze, je vous
demande simplement et humblement le droit de traverser une fois un
champ en jachre.--Aux temps, continua M. de Sommery s'enivrant du
bruit de sa voix et s'animant par degrs, o le pape Alexandre VI
acheta publiquement la tiare, o ses btards firent prir les Vitelli
et les Urbino pour leur ravir leurs domaines?...--Mais, monsieur, vous
pouvez refuser, et...--Aux temps o l'glise assassina Henri III, et
Henri IV, et Guillaume, prince d'Orange, et fit couler des flots de
sang innocent?...--Refusez, dit l'abb, et il n'en sera plus
question.--N'a-t-on pas vu les Irlandais sacrifier  Dieu leurs frres
protestants, les enterrer vivants, ouvrir le ventre des femmes
enceintes, en tirer les enfants  demi forms et les donner  manger
aux chiens?--Mais, monsieur, dit l'abb Vorlze en levant la voix, il
s'agit de votre jachre.--Depuis les jours florissants de l'glise,
poursuivit M. de Sommery, jusqu' 1707, pendant quatorze cents ans, la
thologie n'a-t-elle pas caus le massacre de cinquante millions
d'hommes?--Alors, dit l'abb, ne parlons plus de jachre; passons  la
seconde demande. Je vous avouerai que, l'anne dernire, vous avez
scandalis toute la commune. Votre maison tait la seule qui ne ft pas
tendue; cela ne vous coterait pas beaucoup de faire tapisser votre
maison avec des draps blancs et d'y attacher quelques bouquets.--Je
dclare, rpondit M. de Sommery, qu'il n'y aura pas seulement une
feuille d'arbre. Je ne veux pas, par mon exemple, encourager le retour
du fanatisme.--Du moins consentirez-vous  faire balayer avec un
peu plus de soin le devant de votre maison?--Il ne se fera rien
d'extraordinaire.--Voudrez-vous alors faire rentrer, pour ce
jour-l, le bois qui encombre la rue?--Pour quel jour?--Pour la
Fte-Dieu.--Quand est-ce la Fte-Dieu?--Dans quatre jours...--Le bois
ne peut tre rentr que dans six.--Avancez le terme.--Reculez la
fte.--Vous plaisantez.--Pas plus que vous.

Madame de Sommery essuya furtivement une larme qu'elle ne put retenir,
et elle resta les yeux baisss, craignant mortellement que cette larme
n'et t vue par M. de Sommery.

L'abb leva les yeux au ciel, et, perdant graduellement sa timidit,
donna  sa voix plus de sonorit. Mon Dieu! dit-il, qu'elle est donc
cette poque o nous vivons, o l'on dtruit tout ce qui est grand et
beau, la royaut et la religion? Aprs avoir invent le roi
constitutionnel, vous faut-il donc encore un Dieu admis  la retraite,
ou plutt condamn  une dtention perptuelle dans ses glises? Mais
ces fleurs que l'on offre  Dieu et dont on jonche les rues, ce n'est
qu'une faible dme prise sur les fleurs dont il couvre la terre. Vous
voulez chicaner  Dieu cette fte d'un jour, et s'il vous retranchait
cette belle et joyeuse fte de trois mois qu'on appelle le printemps!
Cette anne, il n'y a pas eu un seul lis: le froid de l'hiver les a
tus dans la terre: cette anne, les lis sont morts; chaque anne,
peut-tre, il mourra une fleur, et une anne viendra o il n'y en aura
plus, o la terre oubliera de se revtir au printemps de son riche
manteau vert; o, sous la mousse sche, le muguet et la violette,
perle odorante, amthyste parfume, se feront en vain chercher et ne
fleuriront pas. Mais cette fte, dont vous refusez  Dieu sa part, ne
voyez-vous pas que c'est  lui que toute la nature la donne? Tous ces
parfums qui montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d'oiseaux qui
chantent, croyez-vous que ces parfums et ces voix ne vont pas plus haut
que vous, et qu'aprs que vous les avez respirs et entendues, ils
s'vanouissent, elles s'teignent? Oh! non; pensez  toutes les roses
de toute la terre, qui ouvrent leurs fleurs en petits encensoirs de
pourpre et exhalent toutes  la fois leur parfum; ne semble-t-il pas
que le ciel de juin soit tout form du parfum des roses? Ah! si
l'impit pouvait se comprendre, ajouta l'abb, ce serait au sein des
grandes villes, o il ne reste presque plus rien de ce que Dieu a fait,
o on ne voit pas le ciel. Mais ici, o, en prsence des grandes
colres de l'Ocan, l'homme se trouve  chaque instant dans des
situations telles que la puissance de tous les hommes runis n'en
pourrait sauver un seul; ici, peut-on oublier Dieu, peut-on croire que
les fleurs n'ont t inventes que pour tre jetes au thtre  des
danseuses en sueur?... Monsieur de Sommery, dit en se rasseyant l'abb,
qui s'tait lev involontairement, vous n'tes pas un mchant homme;
cette impit n'est pas dans votre coeur: c'est une malheureuse vanit
qui vous fait parler ainsi. Cette dernire phrase tait malheureuse;
elle irrita M. de Sommery, qui dit: Monsieur Vorlze, je ne savais pas
que vous alliez prcher en ville.




X


Le lendemain tait la Saint-Paul, la fte de M. de Sommery. Quoiqu'il
ne l'avout pas, le colonel tait fort sensible  ces petites
solennits; aussi ne ngligeait-on rien pour y ajouter toute la pompe
dsirable. Aprs le dner, auquel avait t invit le cur, tous les
domestiques parurent avec des bouquets. Madame de Sommery la premire
embrassa son mari en lui donnant son bouquet; Alida et Arthur la
suivirent. Clotilde avait joint au sien divers petits ouvrages qu'elle
avait faits pour M. de Sommery. Elle s'inclina vers lui et lui baisa la
main.

Viens dans mes bras, Clotilde, mon enfant; car tu es aussi mon enfant,
tu es le troisime... Viens, ma charmante Clotilde.--Oh! monsieur,
oh!... mon pre, dit-elle en baissant la voix. Et elle l'embrassa avec
effusion.

Le soir, le cur ne resta pas; M. de Sommery ne pouvait jouer aux
checs. Il pria Clotilde de lire.

Elle ouvrit la bibliothque et prit _Nanine_; Clotilde tait assez
adroite pour choisir Voltaire, quand mme M. de Sommery aurait eu
d'autres ouvrages que ceux de _son auteur_.

Clotilde lisait  ravir; mais le livre qu'elle avait choisi avait un
tel rapport avec sa situation, que, d'abord, elle se contenta de lire
froidement et en psalmodiant, tant elle craignait que sa voix ne prt
des inflexions trop vraies. Mais bientt elle pensa qu'il ne fallait
pas hsiter; que cette soire devait tre termine par une scne d'o
dpendait sa vie; qu'elle allait jouer sur un seul coup toutes ses
esprances; et elle ne ngligea rien pour donner  sa voix toute la
puissance qu'elle lui connaissait, pour faire ressortir les penses et
les sentiments de l'auteur.

Quand la baronne avoue au comte qu'elle souponne sa passion pour
Nanine, et qu'elle lui dit:

    Vous oseriez trahir impudemment
    De votre rang toute la biensance;
    Humilier ainsi votre naissance,
    Et dans la honte o vos sens sont plongs,
    Braver l'honneur?

elle eut soin d'enfler le dbit d'une faon presque grotesque, de telle
sorte qu'Arthur et son pre, saisis par le ridicule de la baronne, se
fissent d'avance  eux-mmes la rponse que Clotilde lut avec
infiniment de verve et de noblesse.

                        Dites les prjugs.
    Je ne prends pas, quoi qu'on en puisse croire,
    La vanit pour l'honneur et la gloire.
    L'clat vous plat; vous mettez la grandeur
    Dans les blasons; je la veux dans le coeur.
    L'homme de bien, modeste avec courage,
    Et la beaut, spirituelle et sage,
    Sans bien, sans nom, sans tous ces titres vains,
    Sont  mes yeux les premiers des humains.

En lisant ce passage:

    LA BARONNE.

                                  Comment!
    Comme elle est mise! et quel ajustement!
    Il n'est pas fait pour une crature
    De votre espce;

Clotilde dcupla l'insolence du rle; mais comme elle fut humble et
douce dans la rponse:

    NANINE.

                    Il est vrai, je vous jure,
    Par mon respect, qu'en secret j'ai rougi
    Plus d'une fois d'tre vtue ainsi;

    Mais c'est l'effet de vos bonts premires,
    De ces bonts qui me sont toujours chres;
    De tant de soins vous daigniez m'honorer!

Elle s'inclina imperceptiblement vers M. de Sommery. Avec quelle
touchante et fire mlancolie elle ajouta:

    C'est un danger, c'est peut-tre un grand tort
    D'avoir une me au-dessus de son sort.

Clotilde, jeune comme elle tait, n'avait que l'instinct de la
politique; aussi se laissa-t-elle prendre elle-mme  ce qu'elle
lisait, et elle se sentit des larmes dans les yeux en lisant ce que le
comte dit  Nanine:

    Non, dsormais soyez de la famille;
    Ma mre arrive: elle vous voit en fille.

Elle fut un peu embarrasse en disant, dans le monologue du comte, ces
vers, qui lui semblaient un loge qu'elle s'adressait tout haut 
elle-mme:

    Je l'idoltre, il est vrai; mais mon coeur
    Dans ses yeux seuls n'a point pris son ardeur.
    Son caractre est fait pour plaire au sage,
    Et sa belle me a mon premier hommage.

Mais elle s'observa, se remit, et dit avec un ton convenable et avec
une excessive froideur, pour donner au couplet tout l'air d'un
raisonnement sans passion:

    Mais son tat... Elle est trop au-dessus.
    Ft-il plus bas, je l'en aimerais plus.
    Mais... puis-je enfin l'pouser? Oui, sans doute.
    Pour tre heureux, qu'est-ce donc qu'il en cote?
    D'un monde vain dois-je craindre l'cueil,
    Et de mon got me priver par orgueil?
    Mais la coutume? Eh bien! elle est cruelle,
    Et la nature a des droits avant elle.

Mais,  la dernire scne, quand le comte dit  Nanine:

    Ce qui vous reste en des moments si doux,
    C'est,  leurs yeux, d'embrasser... votre poux.

tout le monde tait mu; Clotilde ne put se dfendre de l'motion
gnrale, et ce fut avec un sanglot qu'elle cria le moi! que rpond
Nanine.

Aprs l'avoir remercie et lui avoir fait compliment de la faon dont
elle avait lu, M. de Sommery commena un discours sur l'galit et sur
le mpris des prjugs. Alida s'esquiva et alla se coucher. Arthur et
Clotilde coutrent religieusement M. de Sommery, car il ne disait pas
un mot qui ne ft pour eux une promesse ou un engagement. Pour madame
de Sommery, elle n'embrassait ni n'_entendait_ pas beaucoup plus qu'un
fauteuil, quoiqu'elle coutt avec attention et respect.

Quand le discours fut fini, Arthur, trs-mu, se leva, vint prendre la
main de son pre, et lui dit: Mon pre, j'aime Clotilde.--Parbleu! dit
M. de Sommery, belle nouvelle! nous l'aimons tous, Clotilde; pourquoi
ne l'aimerais-tu pas?

Ce pauvre M. de Sommery tait  mille lieues de prvoir l'affreuse
situation o il arrivait par une pente rapide, d'avoir  appliquer ou 
renier une thorie dont on n'a pas prvu les consquences tant qu'il ne
s'est agi que de parler, consquences qui se prsentent en foule
aussitt qu'il faut agir. Arthur ajouta: Mon pre, je l'aime d'amour,
et je vous la demande pour femme.--Ah bah! s'cria le colonel.
Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie-l?--C'est l'intrt le plus
srieux de ma vie, mon pre.--J'espre que Clotilde n'est pas complice
d'une pareille folie?

Clotilde baissa les yeux sans rien dire; la bataille lui paraissait mal
engage et perdue; elle ne voulait pas _donner_. Elle se leva, fit une
rvrence et se retira. Elle eut soin de faire entendre les portes
qu'il fallait ouvrir et fermer pour aller du salon  sa chambre, puis
elle revint sans bruit couter ce qui allait se passer dans le salon.




XI


C'tait le soir. L'abb Vorlze arriva trs-affair, et, sans vouloir
prendre un sige, dit  M. de Sommery: Au nom du ciel, monsieur...
mais j'oublie que c'est prs de vous une mauvaise recommandation; au
nom de la moralit publique, au nom de ce qui vous est quelque chose,
au nom de M. de Voltaire, si vous voulez... faites balayer le devant de
votre maison: ce sera la seule, demain matin, pour laquelle on n'aura
pas pris ce soin. M. de Sommery ne fut nullement troubl de l'exorde
_ex abrupto_ de l'abb; il l'avait prvu, et toute la journe il
s'tait attendu  le voir arriver d'un moment  l'autre. Aussi il
rpondit en souriant: L'abb, je suis fch pour vous que vous n'ayez
pas pu voir la singulire grimace que vous avez faite en prononant le
nom de Voltaire.--Ne plaisantons pas, monsieur de Sommery, vous n'tes
pas mchant; si je vous demandais un service plus important  vos yeux,
o il vous fallt m'aider de votre argent et de votre personne, je suis
persuad que je l'obtiendrais, et vous ne me refusez ce que je vous
demande que par votre enttement contre tout ce qui tient  la
religion. Vous le poussez si loin, que Vatinel, le maire, m'a dit que
vos domestiques avaient chass, injuri et menac les balayeurs de la
mairie. N'est-ce pas un enfantillage que d'empcher qu'on nettoie la
rue?--Monsieur Vorlze, dit M. de Sommery avec l'air le plus srieux et
le plus digne dont il put s'affubler, certes, en des temps ordinaires,
je ferais  peu prs comme tout le monde; mais,  cette poque, o le
parti prtre, _chou_ sous les _coups_ de la philosophie, dont
l'_gide_ peut  peine _arrter le char_ de l'tat _suspendu au
volcan_;  cette poque o le clerg _relve sa tte et renat de ses
cendres_, pour dominer encore despotiquement notre malheureux pays; 
cette poque o tout le monde courbe le front sous le double joug de
l'glise et du pouvoir, un citoyen doit protester par un exemple
nergique.--O mon Dieu! murmura l'abb, est-ce donc par de semblables
phrases que l'on gouverne les hommes? Mon bon monsieur de Sommery,
qu'est-ce donc que ce _vaisseau chou qui relve la tte et renat de
ses cendres pour dominer_? Qu'est-ce encore,  mon bon ami! que ce
_bouclier qui arrte un char_? Comment voulez-vous que je rponde  un
semblable galimatias?--Je le crois, dit M. de Sommery avec un sourire
de satisfaction, je le crois bien, vous ne comprenez pas ce langage
ferme et franc; ce langage qui dnonce avec courage les abus et les
tendances de l'glise et du pouvoir.--glise dangereuse, en effet, dit
avec amertume M. de Vorlze, glise dangereuse, et contre laquelle on
ne saurait trop prendre de prcautions, que celle qui est reprsente
ici par un pauvre prtre qui a un peu moins de revenu que vous ne
donnez de gages  vos domestiques, et qui, ce soir encore, va
raccommoder lui-mme la seule soutane qu'il possde pour se faire beau
demain! Pouvoir bien menaant que celui d'un maire en sabots, qui
djeunait ce matin sur la plage avec un morceau de pain et un oignon
cru!--L'abb, je suis rellement fch de vous refuser, mais tout mon
monde est occup, et je ne puis faire ngliger des travaux importants.

L'abb s'inclina et sortit. M. de Sommery ne tarda pas  sortir
galement pour promener Baboun, comme cela lui arrivait  peu prs tous
les soirs. Baboun descendit lentement, puis, s'arrtant  la porte de
la rue, fit entendre un grognement. Ce grognement tait caus par une
grande figure noire qui s'agitait devant la porte. M. de Sommery
regarda qui pouvait, si tard,--il tait dix heures,--rder ainsi
devant sa maison. On ne rdait pas; la grande figure noire tenait un
balai et balayait. Ah! pensa M. de Sommery, ils entretiennent des
intelligences jusque dans les maisons et au sein des familles; ils
arment le fils contre le pre, et le serviteur contre le matre. L'abb
aura _corrompu_ quelqu'un de mes domestiques pour faire balayer. Et,
comme le colonel s'avanait pour reconnatre lequel de ses gens
l'glise avait _arm_ contre lui d'un balai de bouleau, la figure se
retourna brusquement en entendant des pas, et M. de Sommery reconnut
l'abb Vorlze lui-mme. Le pauvre prtre ne _pouvait_ CORROMPRE
personne, c'est ce qui ne nous met pas  mme de juger s'il aurait eu
la vertu de ne pas le vouloir, et il balayait lui-mme le devant de la
maison de M. de Sommery. L'abb, tes-vous fou? s'cria le colonel.
Quoi! vous-mme, faire la besogne d'un valet de ferme?--Vous m'avez
dit, monsieur de Sommery, rpondit l'abb tout confus, que vos gens
taient occups...--Mais je ne veux pas, l'abb, que vous balayiez,
vous, le devant de ma maison; homme obstin, appelez un
domestique.--Oh! mon Dieu! dit l'abb, j'ai presque fini. Et il se mit
 continuer. Mais je ne le veux pas, rpta M. de Sommery; vous,
monsieur de Vorlze, ce n'est pas l votre place ni votre ouvrage.

Et, comme l'abb continuait, M. de Sommery mit la main sur son bras et
l'arrta. Laissez-moi faire, monsieur, dit l'abb, laissez-moi viter
le scandale qui aurait lieu demain.--Mais non, mais c'est impossible!
un pr... un homme bien lev.

Et M. de Sommery, arrachant le balai des mains de l'abb, voulut
balayer lui-mme. L'abb reprit le balai, que M. de Sommery lui arracha
encore une fois pour donner les derniers coups que la propret de la
rue demandait encore.

L'abb serra les mains du colonel et disparut. Le colonel resta debout
dans la rue, fort irrit contre lui-mme de ce qu'il venait de faire.
Et cependant, se disait-il, on ne pouvait le laisser... Il frappa du
pied et rentra. Il ne dit rien  personne de ce qui venait de se
passer, et se coucha de mauvaise humeur.




XII

_Zo Reynold  Marie-Clotilde Belfast._


  Je t'avouerai, ma chre Clotilde, que je ne comprends plus rien 
  ton histoire. Rien ne t'arrive qui ressemble  ce qui arrive 
  tout le monde; les vnements les plus ordinaires et les plus
  communs prennent un air de bizarrerie sitt que tu y es pour quelque
  chose. L'atmosphre qui t'entoure semble un de ces lieux enchants
  o tout change de forme et de figure; je ne trouve l'quivalent de
  ta vie ni dans la vie ordinaire, ni dans les romans, ni dans les
  comdies. Tu mets toutes les prvisions en dfaut; le commencement
  avec toi ne sert jamais  deviner la fin.

  Je me rappelle encore notre liaison quand nous tions petites filles,
  nos poupes pour lesquelles nous tions si svres, et nos jardins o
  nous plantions dans le sable des fleurs coupes. De nous trois, toi, la
  fire Alida et moi, il n'y a encore qu'Alida de marie. Son roman n'a
  prsent aucun intrt: elle a pous un homme riche, sans que l'amour
  d'un beau jeune homme, _pauvre mais honnte_, vnt se jeter  la
  traverse. Moi, j'pouserai mon cousin aussitt qu'il aura la place qui
  lui est promise, et je ne changerai mme pas de nom. Je m'appellerai
  madame Reynold comme je m'appelle mademoiselle Reynold. Je le vois tous
  les jours, du consentement de mes parents, qui l'appellent leur fils,
  nous avons tellement le droit de nous dire tout ce qui nous passe par
  la tte et par le coeur, qu'aucun de nous n'a encore pens  crire 
  l'autre. Je ne comptais donc que sur toi pour voir se raliser un de
  ces beaux romans que nous lisions, la nuit avec des bougies voles chez
  les parents et rapportes clandestinement dans les manchons, ou au fond
  du jardin de rcration.

  Au commencement, tout allait pour le mieux. Orpheline, accueillie par
  un _compagnon d'armes_ de ton pre _mort au champ d'honneur_, leve
  avec le fils de la maison, qui te regardait comme une seconde soeur, tu
  tais entrane par la situation; rien n'y manquait: ton pre, simple
  capitaine, homme sans naissance et sans fortune; ton frre d'adoption,
  riche et noble. Il y avait entre vous la question de la _msalliance_,
  si chre et si commode aux romanciers allemands: un pre inflexible,
  une maldiction, ta fuite dans une chaumire, etc.

  Mais non, il faut que M. de Sommery, imbu de la philosophie du XVIIIe
  sicle, passe sa vie  parler contre les _prjugs_, et que, ds le
  premier chapitre, il vienne dclamer:

    Les hommes sont gaux; ce n'est pas la naissance
    C'est la seule vertu qui fait la diffrence.

  Il n'y a plus de roman; le fils t'aime, te demande  son pre, qui dit:
  Mais comment donc!... Et l'on fait imprimer les lettres de faire
  part. Ce roman manqu, il s'en prsentait un autre. Un jeune homme aux
  cheveux noirs, au langage nergique, aux muscles d'acier, apparat aux
  milieu des sifflements du vent et des colres de la tempte; son oeil
  est perant, sa voix vibrante. Tu te sens subjugue; tu renonces  la
  fortune, _aux grandeurs_, pour la _simple cabane_ de pcheur. Celui-l
  manque aussi, et cette fois par ta faute, car le jeune homme se conduit
   merveille. Il ne brusque rien, il te tient les discours les plus
  corrects, les plus indiqus pour la circonstance; il te parle de la
  lune et des toiles; il renonce  tout pour toi; il n'ose effleurer ta
  robe, et te demande presque pardon d'oser marcher sur la mme terre que
  toi. En un mot, il se conduit comme un amant un peu bien lev le doit
  faire vers la page 180 du premier volume.

  Mais toi, tu trouves le livre mauvais, et tu le jettes pour reprendre
  le premier que tu avais jet, et tu reviens  Arthur de Sommery.

  Hlas! ma Clotilde, il n'y a rien  faire de ce ct-l; tu ne feras
  jamais de ce brave M. de Sommery un pre capable de finir
  convenablement un premier volume. Il n'a  rpondre  la demande de son
  fils que par le plus plat consentement. Il sera fier de cette
  msalliance qui rendrait pileptique tout autre pre; il n'aura qu'un
  regret, c'est qu'elle ne soit pas assez complte pour que son sacrifice
   la philosophie en prenne plus d'clat.

  M. de Sommery, j'allais dire ton beau-pre,--et il l'est peut-tre
  dj, tant votre situation est ridiculement simple!--M. de Sommery
  voudrait que ton pre et t un simple soldat; que dis-je? un
  mendiant! Il ne serait mme pas bien fch qu'il et t un peu aux
  galres, parce qu'alors il y aurait un bon gros prjug  braver. Mais
  la fille d'un capitaine!...

  Dans les ides d'_galit_ qui rgnent aujourd'hui, c'est--dire
  d'abaissement des grands au-dessous des petits; dans ces ides o il
  n'y a de tyrannie que celle des opprims, c'est toi qui braves le
  prjug; toi roturire, tu consens  pouser un noble!

  Presque tous les romans se faisaient autrefois sur cette thse:

  _On a vu_ des rois pouser de simples bergres.

  Mais qu'a cela d'tonnant aujourd'hui? Quel obstacle spare les
  bergres des rois jusqu'au moment o on ne trouvera plus de bergre
  assez simple pour consentir  pouser un roi?

  Il ne me reste qu'un espoir, c'est que ton jeune forban, le Vatinel aux
  cheveux noirs, t'enlve en qualit de pirate, ou fende d'un coup de sa
  hache d'abordage la tte du jeune Arthur de Sommery, ton fianc, et
  peut-tre dj ton poux.

  Mais, srieusement, une chose me console de voir qu'aucune de nous
  trois ne russira  faire un petit roman; c'est la mauvaise humeur
  qu'aura Alida de ce mariage, qui te donnera un nom dont elle tait si
  impertinente, et dont, malgr la parenthse (ne de Sommery), aucune de
  ses amies n'a la charit de la faire annoncer dans son salon.

  Je ne te dis pas de me rpondre: ta dernire lettre m'annonait que tu
  avais autoris l'amoureux Arthur  demander ta main  son pre; le
  reste va tout seul. Tche seulement que la noce se fasse  Paris; sinon
  je ne pourrai pas te tenir la promesse que nous nous sommes faite de
  nous servir rciproquement de demoiselle d'honneur.

    ZO.




XIII

_Clotilde  Zo._


  Hlas! ma chre Zo, me voici jete, plus que tu n'aurais os me le
  souhaiter, dans ces voies romanesques que tu regrettais si fort de me
  voir abandonner.

  M. de Sommery a refus positivement; il n'a t branl ni par les
  prires, ni par les larmes de son fils. J'ai eu la maladresse de lui
  montrer la contradiction de ses principes et de ses actes, et je l'ai
  humili. Ses manires d'agir ont tout  coup chang avec moi. Il a cru
  devoir me marquer avec svrit les limites que j'avais voulu franchir.
  Je ne suis plus dans la maison le troisime enfant. Tout me rappelle la
  _charit_ qui m'a leve et qui me nourrit. Depuis trois jours, il ne
  se dit pas un mot, il ne se fait pas un geste qui ne soit pour moi un
  coup de poignard. O Zo! tu ne sais pas ce que c'est que d'tre
  humilie par des gens  qui l'on doit de la reconnaissance; cela est si
  poignant, qu'au premier mot de duret de M. de Sommery, je me suis crue
  quitte envers lui de quinze annes de bienfaits, et qu'au second je me
  croyais  mon tour bien gnreuse de ne pas les har tous.

  Quelle fausse piti ces gens-l avaient de moi! S'ils m'avaient
  rellement aime, ne devaient-ils pas redoubler de tendresse et de
  bonts au moment o ils me refusaient ce que je leur disais tre mon
  bonheur? Ne devaient-ils pas chercher  gurir mon coeur meurtri de la
  chute qu'ils lui faisaient faire? Mais non! ils m'ont accable encore.
  Que faire maintenant? que devenir? Car je ne resterai pas dans cette
  maison, o l'on ne m'avait accueillie que pour en tirer vanit, et o
  l'on me punit si cruellement d'avoir pris au srieux tous ces faux
  semblants d'affection que l'on ne tenait  persuader qu'aux
  spectateurs. Quel est maintenant le service qu'on m'a rendu? quel peut
  tre mon sort? quels sont mes moyens d'existence?  quoi me servira
  cette ducation que l'on m'a donne, au lieu de m'avoir leve d'une
  manire conforme  ma triste fortune et qui me permt de me suffire 
  moi-mme dans l'abandon o l'on me rejette, abandon mille fois plus
  cruel que celui o m'avait laisse en mourant mon malheureux pre?...
  Ah! pourquoi n'ai-je pas cd  cet instinct secret qui me poussait
  vers Tony Vatinel? Mais, aujourd'hui que je l'ai repouss, irai-je lui
  dire: Je reviens  vous parce que les parents d'Arthur me chassent et
  ne veulent plus de moi? J'ai tout sacrifi  l'ambition, et aujourd'hui
  je suis seule, sans appui? Mais non; le chtiment doit retomber sur
  ceux qui ont commis la faute, sur ceux qui ne me laissent pas d'autre
  ressource que d'arriver malgr eux  mon but. La partie est perdue;
  mais cependant j'ai encore un coup  jouer. Tu me reverras triomphante,
  ou tu ne me reverras pas. Je mourrai  dix-neuf ans dans les flots de
  cette mer moins orageuse que mon coeur, ou dans un mois on annoncera
  chez toi madame de Sommery.

    CLOTILDE.




XIV

_Robert Dimeux de Fousseron  Tony Vatinel._


  C'est incroyable combien plus de sottises on dirait encore qu'on n'en
  dit, si les anciens n'taient venus avant nous pour nous les enlever.
  Il est vrai que les gnrations qui se sont suivies ont toujours, en ce
  cas, repris leur bien o elles le trouvaient, et ne se sont fait aucun
  scrupule de traduire et de rpter ce qu'avaient dit dj et rpt les
  premires. Dans les livres de tous les temps et de tous les peuples, on
  trouve rpt  chaque instant le _fugit_ IRRPARABILE _tempus_; on l'a
  crit sur le marbre, sur le papyrus, sur la cire, sur le papier; ce qui
  n'a jamais empch ceux qui crivaient, lisaient et rptaient ces
  lieux communs sur la rapidit et la fuite _irrparable_ du temps, de
  passer toute leur vie  se plaindre galement des heures qui durent un
  sicle. Pour moi, je n'ai jamais trouv _irrparable_ le temps qui s'en
  va, et il est toujours en ma puissance de revoir les jours passs. Nous
  disons que le temps passe, comme il semble que les arbres s'enfuient en
  droute sur les deux rives d'un fleuve dont le courant nous entrane.
  Le temps est immobile, et c'est l'homme qui passe; mais il peut, quand
  cela lui plat, revenir sur ses pas et parcourir de nouveau la partie
  de la rive o il a trouv les plus belles fleurs et les plus doux
  parfums. Il peut revenir entendre encore cet oiseau qui chantait dans
  l'aubpine en fleurs quand il a pass la premire fois. Cette puissance
  magique est ce qu'on appelle le souvenir.

  C'est ce qui m'arrive quand,  la tournure que prennent les choses, je
  vois qu'une journe sera triste et insignifiante. J'en rappelle une de
  ma vie passe, et je la recommence. Il suffit, pour m'y reporter
  compltement, de me faire jouer un air que j'ai entendu ce jour-l, ou
  de m'enfermer dans une chambre tendue comme celle o j'tais alors, ou
  de voir au ciel un nuage fait comme un nuage que j'avais remarqu, et
  la transformation est aussi subite que complte. Mets-moi au soleil de
  juin, dans un champ de luzerne rose sur laquelle voltigent de petits
  papillons d'un bleu changeant; et j'ai dix ans, et je ne sais plus rien
  de la vie. Je poursuis les papillons, et je ne trouve plus en moi
  d'autre ambition que de les atteindre; et, s'il passait alors quelque
  homme vtu d'un vieil habit noir, je me cacherais derrire les
  peupliers, par crainte de M. Pocquet et de ses _pensums_.

  Il a tomb ce matin une de ces pluies fines et tides qui rpandent
  dans l'air tant de srnit, de silence et de parfums. J'ai beaucoup
  d'affaires aujourd'hui. Eh bien! je me suis cramponn  ce jour o nous
  sommes; le souvenir m'a enlev dans ses serres comme le _Roc_ des
  _Mille et une Nuits_, et m'a report  huit ans en arrire; je me suis
  enferm et je t'cris. A demain les choses srieuses; elles me
  paraissent trop futiles aujourd'hui. C'est de ce jour, il y a huit
  ans, mon cher Vatinel, que date notre amiti, qui jusque-l n'avait t
  qu'une camaraderie de collge; notre amiti, la seule chose aujourd'hui
  relle et srieuse pour moi.

  Ce jour-l, nous tions partis de Lisieux de grand matin pour aller
  voir mon chteau de Fousseron. Je me rappelle bien encore la salle de
  l'auberge o nous avions pass la nuit  Lisieux. De la rue, il fallait
  descendre trois marches. Un parent, mort depuis quatre mois, m'avait
  lgu sa terre de Fousseron, et nous tions partis de Paris pour la
  visiter. Te rappelles-tu comme moi de quel crpe norme j'avais couvert
  mon chapeau en l'honneur de ce parent que je n'avais jamais vu? De
  Paris  Lisieux, nous avions fait les plus beaux projets sur ma terre
  de Fousseron. Nous tions tout jeunes encore. J'avais vingt ans et tu
  en avais  peine dix-sept. Nous devions y passer les ts, y chasser 
  courre; et tu te mettais,  cette ide,  chanter un air de chasse. Le
  _sanglier!_ disais-tu; et nous chantions la fanfare du _sanglier_; au
  _sanglier_ succdait le _chevreuil_, au _chevreuil_ la _vue_,  la
  _vue_ les _lancs_. Et nous perdions la mmoire de nos projets pour
  puiser tout notre rpertoire de musique de _trompe_. Tu m'appelais M.
  de Fousseron, et cela nous faisait touffer  force de rire. Je
  voudrais bien savoir s'il y a des crneaux, messire, me disais-tu, 
  ton chteau de Fousseron.--Et un pont-levis, ajoutais-je, et le droit
  de haute justice, et un colombier.--Ma foi! Robert, disais-tu, tu
  _feras_ bien de ne pas le faire reconstruire  la moderne.--Je le
  _laisserai_ tel qu'il sera, rpliquai-je, passant comme toi du
  _conditionnel_ au _futur_. Tout ce que je demande, c'est qu'il y ait de
  grandes prairies.--Et un petit courant d'eau.--L'eau est la vie du
  paysage.--La barque _doit tre_ pourrie.--_Nous_ en mettrons une autre.
  Je ne rpondis pas; je trouvais que tu disais un peu trop _nous_
  relativement  ma seigneurie de Fousseron. A Lisieux, nous n'osmes pas
  demander des renseignements sur Fousseron, et nous ne dmes mme pas
  dans l'auberge o nous avions couch de quel ct nous dirigions nos
  pas. Nous sortmes de la ville du ct oppos  Paris, et nous
  demandmes au premier paysan: le rustre ne connaissait pas Fousseron.
  Vous n'tes peut-tre pas du pays?--Si vrai ben.--Pas depuis
  longtemps?--Mon pre y est n et dfunt. Un second ne connaissait pas
  davantage Fousseron. Un troisime, un quatrime, n'taient pas plus
  savants. Enfin, une vieille femme nous dit: Prenez le chemin en
  montant, allez jusqu' la ferme sur la droite, et, l, vous
  demanderez.

  Nous nous remmes gaiement en route. Nous avions pens un moment que
  Fousseron n'existait peut-tre pas. La vieille femme nous avait
  rassurs. Il tait tomb au point du jour une petite pluie fine et
  tide comme ce matin. Seulement, on tait alors au mois de mai. Tu vois
  comme je me rappelle tout: ces souvenirs me donnent une sensation
  agrable dans la poitrine; avec cet air semblable de ce matin, j'ai
  respir la jeunesse, les rves et les ides d'alors. Cette petite
  pluie douce, c'tait le printemps qui tombait du ciel; un beau soleil
  vint aprs, et sous ses rayons s'ouvrirent dans l'herbe les petites
  pquerettes blanches avec des gouttes de pluie qui brillaient de
  couleurs changeantes comme des opales. Les pommiers, en boutons la
  veille, ouvraient leurs fleurs blanches bordes de rose. Il semblait
  que tout cela ft tomb du ciel avec la pluie; la nature avait sa robe
  de noces.

  Sous nos pieds les marguerites, sur nos ttes les fleurs des pommiers:
  il semblait aussi que l'me s'panouissait. Une foule de petites
  sensations, de petits bonheurs, fleurissaient dans nos coeurs. Nous
  tions joyeux sur le chemin comme les fauvettes qui chantaient dans les
  haies, comme les abeilles qui bourdonnaient dans les pommiers, comme le
  lzard qui faisait frmir l'herbe. Oh! Robert, me dis-tu, que l'homme
  est riche, et comme Dieu a dot ses enfants! Tiens, Vatinel, en
  rappelant tes paroles, je les prononce avec ta voix, je les entends, je
  te vois; mon imagination n'oublie pas un brin d'herbe; je revois le
  ciel bleu que nous voyions par taches  travers les branches des
  pommiers. Je ne saurais te dire quelle inexprimable sensation de joie
  et de bonheur j'prouve. Tiens, Vatinel, nos premires annes sont
  comme des pres prodigues; elles dshritent les dernires; mais, en
  retrouvant si bien ces doux souvenirs, surtout en retrouvant dans mon
  coeur tant de puissance pour les sentir, mme aujourd'hui, je m'crie
  comme toi alors: Oh! Vatinel, que l'homme est riche, et comme Dieu a
  dot ses enfants!

  Nous trouvmes enfin un enfant qui nous conduisit  mes domaines de
  Fousseron. Chemin faisant, nous essaymes de le faire parler, sans
  cependant lui adresser de questions trop directes sur l'importance de
  mes proprits. Tu connais Fousseron?--J' crs ben, j'y mne tous les
  jours que Dieu fait pturer mes chvres dans le jardin.--Comment!
  pturer tes chvres dans le jardin! et comment y entres-tu?--A travers
  la haie donc; j'y ai fait un trou  passer un homme.--Un trou dans ma
  haie! te dis-je  voix basse.--Allons, me dis-tu, te sens-tu dj pris
  du dmon de la proprit, et l'air de la Normandie ne peut-il se
  respirer sans qu'on soit atteint de la contagion des procs? Je ne
  trouvai pas, je puis te l'avouer aujourd'hui, de trs-bon got ta
  plaisanterie sur une chose aussi grave. Et que dit le garde?
  demandai-je  l'enfant.--Le garde?--Oui, le garde. Qu'est-ce qu'il te
  dit quand tu passes  travers la haie?--Est-ce qu'il y en a un, de
  garde?--Je te le demande.--j' sais pas, m; j'en ai point vu, da.--Et
  qu'est-ce que tu fais pendant que tes chvres pturent?--Eh! j'coupe de
  l'herbe donc, et je pche dans le ruisseau.

  Ce petit usurpateur commenait  me devenir aussi odieux qu'un autre
  Normand, Guillaume, dut l'tre aux Anglais huit sicles auparavant.
  Cependant cette mention de ruisseau fit que, toi et moi, nous
  changemes un sourire de satisfaction. Sommes-nous bientt
  arrivs?--Eh! eh! voil le trou de l'haie; passez itou comme
  m.--Merci, voil pour ta peine; va-t'en.--Nenni, que j' m'en vas
  point; mes chvres y sont qui pturent.--Comment! tes chvres? J'tais
  prt  faire explosion; tu passas  travers la haie; nous nous
  trouvmes dans une _cour_ couverte d'herbe et de pommiers.--O est le
  chteau?--L' chteau? a doit tre ; y a point autre chose, da. Et
  le petit paysan nous montra quatre murs sur lesquels restait la moiti
  d'un toit. Comment! il n'y a pas de maison?--La v'l, la maison.--Mais
  sur le reste de la terre?--Vous la voyez, la terre; l'domaine finit 
  l'haie d'pine, que le ruisseau est _soi disant_  Pierre Meglou, qui
  va faire un procs.--C'est a, Fousseron?--Et j'en sais point d'autre,
  da.

  Nous nous regardmes abasourdis du coup, et puis nous partmes d'un
  grand clat de rire. Tu t'inclinas et tu te mis  chanter:

      Tout le village
      Vient  l'unisson
      Pour rendre hommage
    Au seigneur de Fousseron.

  Tiens, dis-je  l'enfant, voici pour toi, et va faire pturer tes
  chvres ailleurs.--Merci, m'sieu. Et il s'en alla. Messire de
  Fousseron, dis-tu, permettez au plus fidle de vos vassaux de vous
  faire hommage lige.

  Les clats de rire recommencrent; puis nous nous mmes  examiner mon
  domaine. La maison avait parbleu bien une chambre et demie, les murs
  taient verts de mousse; sur un des cts montait un vieux lierre. Le
  toit tait couvert de girofles en fleurs qui, vues d'en bas,
  semblaient des toiles d'or dans le ciel. L'herbe tait verte et molle
  et parseme aussi de pquerettes; mais cette herbe et ces pquerettes
  taient  moi; elles me parurent bien plus belles que celles que nous
  avions foules depuis le matin. Les pommiers avaient plus de fleurs; le
  soleil tait plus chaud; le ruisseau murmurait sur les cailloux, et je
  me sentis l'ennemi de Pierre Meglou, qui avait l'audace de me le
  disputer. Mon ruisseau, vive Dieu! _ la rescousse!_ mon ruisseau est 
  moi. Et ce trou dans la haie me gnait aussi beaucoup. Nous finmes par
  trouver Fousseron un endroit ravissant; les oiseaux qui y chantaient
  taient  moi. Tu les intitulas: _la musique de sire Fousseron_. Un
  gros merle noir, au bec orange, fut promu  la dignit de _matre de
  chapelle_. C'tait un calme et un silence enchanteurs. On sentait une
  si grande paix dans le coeur! On tait affectueux et bienveillant.

  Robert, me dis-tu, nos coeurs sont en ce moment un digne temple pour
  l'amour. O est la femme que j'aimerai?--Tony, repris-je, j'aime. Et
  je te parlai d'Alida de Sommery; je te lus une de ses lettres, et, de
  ce jour, nous fmes amis pour la vie.

  Depuis ce jour-l, j'ai perdu toutes mes belles illusions. J'ai ferm
  mon coeur, parce que la ralit n'y entrait que pour le ravager, et
  j'y ai prcieusement serr le pass. Je me suis fait une existence
  factice. J'assiste  la vie comme un spectateur assez bien assis. Mais,
  je te le rpte, Tony, quand j'ouvre ce riche crin de mon coeur, et
  que j'y vois tant de belles pierreries; quand je pense surtout  notre
  amiti, je dis: Que l'homme est riche, et comme Dieu a dot ses
  enfants!

    ROBERT.




XV

_Tony Vatinel  Robert Dimeux de Fousseron._


  Au moment o je reois ta lettre, je viens de conduire au Havre un
  homme qui emmne, pour l'pouser en Angleterre, une femme que j'aimais
  de toutes les forces de mon me.

    TONY.




XVI

_Robert Dimeux de Fousseron  Tony Vatinel._


  Pauvre Tony! je sais ce que doit tre l'amour dans un coeur comme le
  tien. Tu dois tre bien abattu, bien malheureux.

  coute, pars: va  Honfleur, de Honfleur  Lisieux. Je vais partir de
  Paris; nous passerons quelques jours ensemble. Il y a deux ans, j'ai
  fait refaire le toit de mon chteau de Fousseron, et j'ai charg
  Pierre Meglou de refermer la haie et d'en prendre soin. Viens y rester
  avec moi pendant un mois; nous y vivrons seuls au sein de la nature.
  Viens, nous parlerons de ton amour, de ton chagrin. Moi, depuis
  longtemps, je n'ai plus ni amours ni chagrins que les tiens.

  Je me mets en route ce soir.

    ROBERT.




XVII


Tony et Robert passrent quelques jours ensemble au chteau de
Fousseron. Robert avait eu, au commencement de sa vie, une grande
passion qui avait fini tristement, comme cela doit tre chaque fois que
l'on demande  la vie des choses qui ne sont pas en elle. Il avait
voyag, et il tait revenu guri, avec une ferme et invincible
rsolution de ne plus prendre la vie au srieux, et il avait
parfaitement soutenu son paradoxe: l'amour surtout tait pour lui une
perptuelle ironie. Il tait convaincu qu'en amour il y en a toujours
_un_ qui aime, et que l'_autre_ est sa dupe. Il tait dcid  ne
jamais tre que l'_autre_.

Avec le souvenir de ce qu'il avait ressenti pour une seule femme, il
s'tait fait  l'usage des autres une loquence du plus grand effet.
D'ailleurs, n'tant jamais entran par la passion, il apportait dans
l'escrime de la galanterie, que l'on appelle _amour_ dans le monde, un
sang-froid et une sret de coup d'oeil qui lui assuraient un immense
avantage sur ses belles adversaires. Il communiqua  Vatinel ses
thories  ce sujet; mais Vatinel tait d'une autre trempe que lui:
l'amour que Vatinel prouvait pour Clotilde tait devenu sa vie tout
entire. La maladie est rebelle, dit Robert; les symptmes graves et
alarmants rsistent  mes efforts. Tu vas voyager.

Tony Vatinel se laissa embarquer.

Pendant ce temps, Clotilde, qui avait russi  se _laisser_ enlever par
Arthur, avait t marie en Angleterre et tait venue s'tablir 
Paris, o elle avait fait quitter  son mari sa place dans
l'administration.

M. de Sommery avait refus de la reconnatre pour sa belle-fille, et il
avait envoy  son fils une maldiction d'aprs la formule antique et
une menace de le dshriter; mais, au bout de six mois, il trouva sa
maison bien vide, et il consentit  ce que son fils vnt passer
quelques mois  Trouville, mais sans MADEMOISELLE Belfast. Le fils
refusa, le pre cria et obtint quinze jours. Clotilde fut trs-irrite
de l'_obstination_ de la famille  ne pas l'admettre. Madame Alida
Meunier accoucha d'une fille et n'en fit point part  sa belle-soeur.
Clotilde se mit  recevoir. Sa grce, son esprit, le bon got de sa
maison, firent bientt regretter  Alida de ne pas aller l o allait
tout le monde, et elle _cda_ aux instances de son frre.

Ce qui n'aurait t entre les deux belles-soeurs qu'une malveillance
fort ordinaire, si elles eussent continu  ne pas se voir, devint une
haine envenime par l'obligation o elles se trouvrent de vivre aux
yeux du monde dans une intimit fraternelle. Clotilde, infiniment
suprieure  Alida par sa beaut et par la fascination de son esprit,
aurait augment cette haine tout naturellement par ses succs, quand
mme elle aurait nglig toute sorte de petites humiliations dont elle
ne se faisait pas faute.

Alida ne pouvait rpondre  des attaques qu'elle seule comprenait, que
par des violences visibles ou des aigreurs bruyantes, et elle se
sentait encore plus irrite de paratre toujours avoir tort dans un
combat d'o elle sortait le plus profondment blesse.




XVIII


Nous avons imprudemment laiss entrer dans notre livre une petite Zo
Reynold, qui maintenant a le droit d'y paratre et d'y vivre aussi bien
que nos autres personnages. Mademoiselle Zo Reynold nous impose son
cousin et futur mari, M. Charles Reynold. Je suis rellement effray de
voir  combien de personnages j'ai donn une dangereuse hospitalit,
moi qui, ennemi de la foule, ai toujours eu un si grand soin de
n'admettre que deux ou trois personnes dans ma retraite. Car, ces
personnages voqus, ils vont demeurer avec moi pendant un mois et
demi. Ils vont tre ma socit intime, ils ne me quitteront pas, ils
se promneront pendant six semaines dans mon jardin. Bienheureux
serai-je encore s'ils veulent bien ne marcher que dans les alles; ils
parleront et bourdonneront sans cesse  mes oreilles, et, le vendredi,
 cette table o ne s'assied que l'ami Gatayes, ils viendront pendant
six semaines manger notre gigot et nos haricots. Plus de calme, plus de
solitude! Passe encore quand je ne donne asile qu' d'honntes
personnes,  des gens selon mon coeur; j'ai eu parfois d'excellentes
relations, et je ne regrette pas le temps que j'ai pass avec
quelques-uns des hros de mes livres prcdents. Je ne me plains ni de
Stphen ni de Magdeleine. Wilhem Girl a toujours t bon compagnon.
Antoine Huguet et ses amis m'ont bien amus. Genevive, Rose et Lon,
ont t pour moi d'excellents amis, sans parler de plusieurs centaines
d'autres enfants qui me doivent le jour, et dont je n'ai pas trop  me
plaindre. Mais, cette fois, cette petite Clotilde me gne trangement.
Il y a en elle je ne sais quoi de sinistre et de menaant; c'est ce qui
m'explique la faiblesse qui m'a fait donner accs  Zo Reynold et 
son cousin, dont nous allons un peu nous occuper, tandis que Tony
Vatinel voyage, que Clotilde et Alida s'enveniment l'une contre
l'autre, que M. de Sommery et l'abb Vorlze jouent aux checs et se
disputent, et que madame de Sommery existe, car elle n'a pas autre
chose  faire dans la vie.




XIX


Un dragon traverse au grand trot les rues de Paris, les fers de son
cheval font jaillir du pav des milliers d'tincelles; son sabre
retentit dans le fourreau. On se range en toute hte sur son passage;
les mres se serrent contre les murailles avec leurs enfants. Les
hommes laissent chapper des paroles de mauvaise humeur. O vas-tu,
guerrier? o s'arrtera ton coursier cumant? Vas-tu sur un champ de
bataille rejoindre ton drapeau, donner ou recevoir la mort? ou, simple
messager, apportes-tu la nouvelle d'une victoire ou d'une dfaite?
Demain, les cloches des glises appelleront-elles les hommes pieux et
les hommes curieux  un _De profundis_ ou  un _Te Deum_? Quelque
malheur public va-t-il rjouir les employs, les ouvriers et les
lycens, en fermant les ateliers, les bureaux et les collges pour
vingt-quatre heures? En te voyant passer si rapidement, on s'interroge,
et plus d'une portire pense  retirer son argent de la caisse
d'pargnes. O vas-tu, guerrier, et d'o viens-tu? Es-tu un messager de
crainte ou d'esprance, de joie ou de deuil?

Non, le guerrier est une estafette envoye du ministre des finances 
la rue du Faubourg-Poissonnire, par M. Charles Reynold, employ de ce
ministre, pour porter  sa cousine, mademoiselle Zo Reynold, la
lettre que voici, et sur laquelle il a crit: _Service du ministre_.

    Ma chre Zo,

  Il me sera impossible d'aller ce soir chez mon oncle, comme tu me
  pries de le faire. Une partie de plaisir, convenue avec plusieurs
  amis, prendra toute ma soire; mais, demain au soir, je me rendrai
   ton invitation. J'ai,  ma dernire visite, oubli mon
  parapluie; fais-le mettre de ct et recommande-le.

    Ton cousin,

    CHARLES REYNOLD.

Le dragon fit marquer l'heure  laquelle il tait arriv; car il faut
que les affaires de l'tat se fassent rgulirement, et ce n'est pas
pour rien que l'on entretient en France une arme de quatre cent mille
hommes; puis il remit son cheval au trot, et disparut. Voil, en
effet, dit Zo, quand elle eut lu la lettre de son cousin, un amant
bien agrable et tout  fait entranant, que mon cher cousin Charles!




XX


Le lendemain, Charles vint assez tard; Zo, pour la premire fois, s'en
impatienta. Qu'a donc Zo aujourd'hui, demanda le pre Reynold,
qu'elle est toute distraite?--Voici, reprit la mre, trois jours que
Charles ne vient pas. Zo entendit ses parents, et fut
trs-contrarie de l'interprtation qu'ils faisaient de son agitation.
Le pre Reynold sortit; la mre continua  faire du filet. Charles
entra. Bonjour, ma tante.--Bonjour, mon neveu. As-tu rencontr ton
oncle?--Oui, ma tante, je venais en flnant, et il m'a dit de venir
plus vite, que l'on avait  me parler.--C'est sans doute ta
cousine.--Qu'est-ce que tu me veux, Zo? Zo lui fit signe de se
taire; puis elle lui fit des questions sur la sant de sa mre et sur
une foule de parents dont elle n'avait pas coutume de se soucier, et
dont l'existence importait fort peu  Charles.

CHARLES. Mais, Zo, quelle tendresse prends-tu donc tout  coup pour
cette partie ignore de notre famille?

ZO. Ma mre dort; maintenant causons. Je t'ai crit de venir; o est
ma lettre?

CHARLES. Ma foi, je ne sais pas; peut-tre dans mon portefeuille.

ZO. Bien, ne cherche pas, c'est inutile.

CHARLES. Que me veux-tu?

ZO. J'ai  te parler d'une chose de la plus grande importance, d'une
chose qui peut faire  tous deux notre malheur ou notre flicit.

CHARLES. Oh!

ZO. Nous devons nous marier.

CHARLES. Oui; aprs?

ZO. Nous aimons-nous?

CHARLES. Mais... oui, nous nous aimons. Est-ce que tu ne m'aimes pas,
toi?

ZO. Si, mon cousin.

CHARLES. Eh bien! je t'aime aussi, ma cousine.

ZO. Ce n'est pas l ce que je veux dire.

CHARLES. Alors je ne comprends pas.

ZO. Tu en es bien capable.

CHARLES. Cela veut dire que je suis un butor? Merci, ma chre cousine.

ZO. Parlons srieusement.

CHARLES. Je t'coute.

ZO. Eh bien!... c'est assez difficile  dire... coute bien. Crois-tu
m'aimer d'amour? Je rponds moi-mme: Non, tu ne m'aimes pas d'amour.

CHARLES. Ah!

ZO. Tu as eu quelque chose de plus press que de venir me voir hier.

CHARLES. Je le crois bien, une partie charmante!

ZO. Quand on est amoureux, il n'y a rien de charmant.

CHARLES. Except la personne...

ZO. Oui; tu as reu une lettre de moi, sans trouble, sans motion; tu
ne l'as pas couverte de baisers, tu ne l'as pas relue cent fois, tu ne
l'as pas mise la nuit sous ton oreiller; le matin, tu ne t'es pas
rveill tout joyeux. Au lieu de l'enfermer comme un avare son trsor,
tu ne sais pas o elle est.

CHARLES. Mais...

ZO. Laisse-moi continuer... Tu viens prs de moi en _flnant_; ta
barbe n'est pas frachement faite, tes gants sont fans; tu as, en me
parlant, prcisment le mme son de voix qu'en parlant  ma mre.

CHARLES. Oh! a...

ZO. Tais-toi... Tu n'as, en m'abordant, ni motion ni embarras.. Tu ne
m'aimes pas, tu n'es pas amoureux de moi; c'est vident. Ne
m'interromps pas; ce que je dis l n'est pas trs-facile  dire; si tu
m'interromps, il me sera impossible de continuer. Je ne t'aime pas non
plus.

CHARLES. Eh!...

ZO. Tout  l'heure nous nous sommes baisss pour ramasser mon
mouchoir, nos cheveux se sont touchs et nous n'avons frmi ni l'un ni
l'autre, je t'attendais, et je n'ai pas mis plus de soin  ma coiffure
qu'hier que je ne t'attendais pas; le bruit de tes pas dans l'escalier
ne me fait nullement battre le coeur; je ne reconnais pas ton coup de
sonnette. Quand tu n'es pas l, si on vient  parler de toi, je ne me
sens pas rougir et je me mle sans aucun embarras  la conversation, si
on dit du mal de toi, j'ose te dfendre; si on en dit du bien, ce qui,
je dois l'avouer...

CHARLES. N'arrive pas souvent?

ZO. C'est toi qui l'as dit. Eh bien! mon cher cousin...

CHARLES. Eh bien! ma chre cousine?

ZO. Nous ne nous aimons pas.

CHARLES. Je suis tout tourdi de ta science. O diable l'as-tu puise?

ZO. Dans des livres, l'histoire du coeur.

CHARLES. Si tu t'en rapportes  tes livres, il est clair que nous ne
nous aimons pas.

ZO. Je suis enchante de te voir partager ma conviction  ce sujet.
Cependant on veut nous marier.

CHARLES. Certainement.

ZO. Nous ne pouvons nous marier sans amour.

CHARLES. Tu crois?

ZO. Sans ces transports, sans ces ravissements, ces enivrements...

CHARLES. Cousine, tu m'intimides.

ZO. Rponds-moi, es-tu de mon avis?

CHARLES. A te parler franchement, quoique j'aie eu sous ce rapport une
ducation plus nglige que la tienne, j'y avais dj pens.

ZO. Aimes-tu quelqu'un?

CHARLES. Non; et toi?

ZO. Ni moi. Mais nous ne pouvons nous marier ensemble.

CHARLES. Le mariage sans amour, c'est le jour sans l'aurore.

ZO. O as-tu lu cela?

CHARLES. Nulle part; j'improvise.

ZO. Il faut rsister  la tyrannie de nos parents.

CHARLES. Es-tu bien sr qu'ils nous tyrannisent?

ZO. N'est-ce pas de toutes les tyrannies la plus cruelle et la plus
odieuse que celle qui porte des parents insenss  contraindre de
s'unir deux coeurs qui ne sont pas faits l'un pour l'autre,  condamner
leurs enfants au malheur et au dsespoir?

CHARLES. Je te demanderai  mon tour o tu as lu cela;  coup sr,
c'est dans un mauvais livre.

ZO. Cesse de plaisanter; il faut djouer leurs projets.

CHARLES. Mais, Zo, je ne m'aperois pas qu'on nous entrane  l'autel.

ZO. Faisons-nous un serment.

CHARLES. Un serment d'amour?

ZO. Charles, tu es fou.

CHARLES. Srieusement, je suis un peu de ton avis sur notre mariage;
cela n'aurait pas le sens commun.

ZO. Il faut faire part  nos parents de notre rsolution.

CHARLES. Pourquoi faire? Attends que l'on nous parle du mariage.

ZO. Tu me promets donc de me refuser?

CHARLES. Tu jures de repousser ma main?

ZO. Je le jure.

CHARLES. Moi, je t'en donne ma parole d'honneur.

ZO. Mon cher Charles, je suis ton amie pour toujours!

CHARLES. Ma chre Zo, tu es une fille adorable!




XXI


Charles alla voir Robert Dimeux. Robert tait bien plac dans le monde,
et Charles ressentait quelque orgueil d'tre avec lui sur un certain
pied d'intimit, intimit qu'il exagrait, du reste, beaucoup lorsqu'il
parlait de Dimeux absent ou quand il y avait des spectateurs.

Robert aimait Charles, parce que, sous un rseau de petits ridicules,
il distinguait parfaitement un coeur bon et honnte; il savait que le
_jeune homme_ se parait de certains vices qu'il n'avait pas, comme il
mettait le gilet et la cravate  la mode. Robert tait si indiffrent,
que l'indulgence lui tait facile, indulgence semblable  celle
qu'aurait un homme auquel vous donnez un coup de pied dans la jambe, si
sa jambe est de bois.

Robert connaissait les jeunes gens; il savait que l'on ne se rsigne 
tre soi qu'aprs avoir pris et arrach successivement une
demi-douzaine de masques; il savait qu'un jeune homme...




XXII


Me voici dsagrablement arrt par un mot. Ma plume vient de harponner
dans l'encrier une pense pleine de finesse, d'observation et de
vrit, et je ne puis l'exprimer. Je ne puis l'exprimer, parce que j'ai
besoin pour cela d'un mot choquant. Puisque je ne la dirai pas, je puis
bien au moins la regretter et dire que c'tait la plus belle, la plus
neuve, la plus grande, la plus noble, la plus inoue des penses; que
c'tait... Allons toujours, je ne risque rien, personne ne pourra me
dmentir, puisque je vais rejeter la pense dans l'encrier, faute d'un
mot, ou plutt par la faute d'un mot. C'tait une pense d'une
dlicatesse, d'une...

Mais l'loge que j'en fais m'exalte moi-mme, et je vais la risquer. Il
convient donc de prendre des allures plus modestes, et de dire
simplement que c'est un aperu  la porte de tout le monde, que cent
mille personnes ont trouv avant moi, que ce n'est presque rien, que ce
n'est mme absolument rien. Alors je n'ai presque plus envie de la
dire; et puis, il y a ce mot, ce maudit mot... Ma foi, les personnes
qui ne voudront pas le lire passeront le chapitre suivant.




XXIII


Dimeux savait bien qu'il faut qu'un jeune homme jette ses gourmes, dont
voici quelques-unes:

Faire un pome pique en _seconde_. Porter  des souliers lacs,
dissimuls par des sous-pieds trs-tirs, perons si longs, qu'on
devrait, pour la sret des passants, y attacher de petites lanternes
et crier. Gare! Conduire soi-mme un cabriolet de louage et faire
monter le cocher derrire. S'crire  soi-mme des lettres de
_comtesses_ que l'on s'envoie par la poste. Avoir pour ami un acteur de
mlodrame que l'on tutoie. Mettre un oeillet rouge  sa boutonnire
pour simuler  vingt pas la croix d'honneur. Faire partie d'un club ou
d'une socit secrte, ou se cacher quoiqu'on ne soit pas recherch,
et dire: Le gouvernement veut en finir avec moi.

Parler de cranciers et de dettes que l'on n'a pas. Plaisanter beaucoup
sur les femmes, sur l'amour, etc., tandis que le moindre geste de la
femme de chambre de la maison vous fait plir ou devenir rouge, et que
le son de sa voix vous fait frissonner. Appeler, en parlant d'eux, tous
les hommes remarquables de l'poque par leur nom sans y joindre le
_monsieur_. Se dire dsillusionn quand on n'a encore rien vu de la
vie. Parler avec ddain de l'amour, de l'amiti, de la vertu  cette
riche poque de l'existence o le coeur, gonfl de bienveillance et
d'exaltation, laisse dborder toutes les tendresses et tous les beaux
sentiments.

Prtendre fumer avec le plus grand plaisir des cigares violents qui
vous font vomir, dans une alle dtourne du jardin, jusqu'aux clous de
vos bottes. Parler avec un enthousiasme grotesque des choses  la mode
que l'on ne sent pas, et cacher avec soin les beaux et vertueux
enthousiasmes de la jeunesse. Voler dans les maisons des cartes de
personnages que l'on n'a jamais vus, et les accrocher  sa propre glace
pour donner  son portier,  sa femme de mnage et  ses amis une haute
opinion de ses relations.

Parler tout haut avec un ami que l'on rencontre au thtre ou  la
promenade, et ne rien lui dire qui puisse l'intresser, toute la
conversation n'ayant d'autre but que d'tre entendue des promeneurs et
des spectateurs sur lesquels on veut _faire de l'effet_. Porter un
lorgnon avec des yeux excellents. Appeler ses parents _ganaches_,
quand, le matin, trouvant un vtement de sa mre tomb sur un tapis, on
l'a bais en le ramassant prcieusement. Etc. etc. Toutes choses dont
les gens les plus senss, les plus spirituels, les meilleurs,
trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs.

Ah! mon Dieu, voici le chapitre fait, et j'aurais pu dire: Il faut que
le jeune homme jette son cume comme un vin gnreux qui fermente, ses
scories comme un mtal en fusion. Peut-tre l'_autre mot_ exprime-t-il
mieux ce que je voulais dire. Du moins, me servirai-je de ce prtexte
pour ne pas recommencer ce chapitre.




XXIV


Charles entra bruyamment. Robert Dimeux avait prs de lui deux hommes
de ses amis qui fumaient et buvaient de quelques flacons de liqueur
placs sur la table, tandis que Robert djeunait.

Charles, voulez-vous fumer? demanda ROBERT.

CHARLES. Certainement.

ROBERT. Voici des cigarettes ou des pipes avec du tabac turc, doux
comme du miel.

CHARLES. Non, donnez-moi le _brle-gueule culott_ et du tabac plus
fort que cela, sacredieu! du _caporal_.

ROBERT. Que devenez-vous donc, Charles, que je ne vous voie plus?

CHARLES. Que voulez-vous, _mon cher_! le tourbillon de Paris vous
entrane, les soires, les concerts, les spectacles, les femmes.

ROBERT. Vous ne parlez pas de votre bureau?

(Charles, qui tait  son bureau un modle d'assiduit, se sentit, 
cette allusion  ses vertus prives, devenir rouge jusqu'aux oreilles.)

CHARLES. Mon bureau, mon bureau, ce n'est pas l ce qui me prend du
temps; j'y vais pour ne pas faire trop rabcher mon pre; quand j'ai le
temps, trois ou quatre fois par mois.

ROBERT. Mais c'est une place fort commode. Et l'on vous donne pour
cela?

CHARLES (_qui ne reoit au ministre que_ 1,200 francs). Oh! une
misre, une bagatelle, que je lcherai aussitt que mon bonhomme de
pre aura pass  l'tat d'anctre, un millier d'cus.

ROBERT. Prenez-vous des liqueurs? Voici de l'anisette, du curaao.

CHARLES. De l'anisette, du curaao, c'est coeurant: donnez-moi du dur,
du rack ou du wisky, sacredieu! du coupe-figure, du casse-gueule, du
tord-boyaux.

Les deux amis de Dimeux s'en allrent; Charles et Robert restrent
seuls. Charles but son verre de wisky d'un seul coup et se dtourna
pour cacher  Robert qu'une partie lui en ressortait par les yeux en
larmes d'angoisse. Robert s'tait, comme cela lui arrivait quelquefois,
donn  lui-mme une petite reprsentation des ridicules du jeune
homme. Quand ils ne furent qu'eux deux, il pensa que l'absence des
spectateurs rendrait moins odieux  Charles d'tre lui-mme, et lui
donnerait moins de honte de paratre un bon et excellent jeune homme.
Il cessa donc de provoquer ses sorties, et prit la conversation sur un
autre ton.

ROBERT. Charles, il ne faut pas quitter votre place, mme quand vous
auriez le malheur de perdre votre excellent pre. Votre existence est
parfaitement arrange: vous n'avez qu' vous laisser aller sans efforts
au courant de la vie; d'ici  un an, vous pouserez votre cousine Zo,
qui est une charmante fille, et vous aurez la plus heureuse vie du
monde.

CHARLES. Ma cousine Zo? Ah! oui, c'est encore une des billeveses de
ma famille. On voudrait me marier, me marier dans un an; mettre dj un
terme  ma libert et  mon heureuse vie de garon, si pleine de ftes
et de plaisirs; et, d'ailleurs, je n'aime pas Zo.

ROBERT. Vous tes difficile.

CHARLES. Un peu.

ROBERT. Elle a une taille charmante.

CHARLES. Elle est maigre.

ROBERT. Dites svelte et lance.

CHARLES. Elle a les mains rouges.

ROBERT. Je l'espre bien. Et que dites-vous de ses yeux pleins de
malice et d'esprit, de sa bouche dont les coins ont tant d'expression,
de son pied si troit et si cambr?

CHARLES. Mon cher, elle est prude et romanesque.

Allons, allons, pensa Dimeux, le jeune homme est dcid  poser tout
le jour; il faut le laisser faire.--Alors, mon cher ami, vous
refusez votre cousine?

CHARLES. Oui, certes; d'ailleurs, nous nous sommes expliqus ensemble;
nous avons dcid que nous ne nous aimions pas, et nous sommes rsolus
 tout braver plutt que de cder  l'odieuse tyrannie de nos parents,
et je viens vous prier de me rendre un service.

ROBERT. Je le ferai avec plaisir.

CHARLES. Je veux aller dans le monde; prsentez-moi dans quelques
maisons.

ROBERT. Volontiers... Vendredi, si vous voulez, je vous mnerai chez
madame de Sommery.

CHARLES. Je la connais; c'est mademoiselle Clotilde Belfast, c'est une
amie de Zo. A la bonne heure! voil une charmante femme!

ROBERT. Eh bien! vendredi, vous pourrez lui dire cela  elle-mme.

Charles se sentit serrer le coeur  la seule ide de toute la
rsolution qu'il faudrait pour dire  une femme qu'il la trouvait
charmante.

Nanmoins, il triompha de cette angoisse et dit d'un air avantageux:

Certainement.

ROBERT. Mardi, chez madame Meunier.

CHARLES. Autre amie de ma cousine.

ROBERT. Enfin, si cela vous plat, j'emploierai toute votre semaine.

CHARLES. Merci, _mon cher_;  vendredi.

Et Charles sortit en fredonnant.




XXV


Robert Dimeux reut une lettre de Tony Vatinel; elle portait le timbre
de Londres. Ah! dit Robert, ici mon malade sera distrait; il a bien
des choses  me dire _sur le berceau du gouvernement reprsentatif_, si
ha des vaudevillistes.

Voici ce qu'crivait Tony Vatinel:




XXVI

_Tony Vatinel  Robert Dimeux de Fousseron._


    Londres.

    Mon cher Robert,

  Je me rappelle le premier jour que je la vis; c'tait  Trouville,
   la mare basse. On pchait aux _quilles_. Les filles du pays,
  les jambes nues et rouges, avec un petit panier d'une main et un
  petit trident de l'autre, creusaient dans le sable fin et serr et
  jetaient dehors les _quilles_, semblables  de petites anguilles
  grises. Elles avaient relev jusqu'aux jarrets leurs robes de
  laine raye. Je me promenais par l avec mon fusil et mon chien
  pour abattre quelques _mouettes_.

  Le soleil se couchait; les nuages  l'horizon taient rouges et
  violets, et le soleil lanait sur Trouville des rayons obliques,
  moins ardents dj que dans la journe, mais empourprant tout ce
  qu'ils touchaient. La mer commenait  monter, et la Touque
  refluait vers sa source; mais, comme elle descend d'une colline
  leve, il se livre un combat entre le courant et le flot de la mer
  qui le rebrousse, et elle se rpand sur les rives.

  Il y eut un moment o les pcheuses se trouvrent sur une sorte
  d'le entre la Touque dborde et la mer qui montait. Il n'y avait
  l rien d'inquitant pour les filles du pays, qui en seraient
  quittes pour relever leurs jupes; mais mon attention fut attire
  par les clats d'une _bourgeoise_ que je n'avais pas d'abord
  remarque au milieu d'elles. Je m'approchai, et les _filles_ firent
  autour d'elle un cercle pour la cacher; je reculai quelques pas.
  Bientt le cercle se drangea, et j'aperus la plus ravissante
  crature que j'eusse jamais rve. Rien dans son aspect ne pouvait
  faire supposer qu'elle ft de la mme espce que les femmes qui
  l'entouraient. Elle tait petite et svelte; ses beaux cheveux
  blonds flottaient au vent, lgers comme l'cume de la mer; son
  visage, clair par les rayons rouges du soleil, tait doucement
  lumineux, comme on peint celui des anges; elle venait de se
  dchausser pour pouvoir franchir les flaques qui s'taient
  rpandues; mais sa robe tait si peu releve, malgr les conseils
  des filles qui l'accompagnaient, qu'on ne voyait que le
  commencement  de sa jambe et un pied petit  le cacher dans la
  main et blanc comme du lait, une cheville sche et fine comme une
  arte. Sa dmarche tait gracieuse et lgre, et, en la voyant
  ainsi sortir presque de la mer, avec ses cheveux blonds, je me
  rappelai ce que Virgile dit de Vnus, _et vera incessu patuit dea_,
  et Homre de Thtis, qu'il appelle _Arguropodos_, desse aux pieds
  d'argent.

  Tu ne saurais croire combien ce tableau est rest complet dans ma
  mmoire, et comme je n'ai rien oubli de ce qui se passait en ce
  moment, mme des choses qui n'avaient aucun intrt et qui ne se
  rapportaient pas  la scne qui enchantait mes yeux. Je n'ai, quand
  j'y pense, qu' fermer les yeux pour tout voir dans les moindres
  dtails.

  Sa robe tait d'un gris sombre.

  Il y avait au ciel un grand nuage qui avait la forme d'un aigle
  avec une aile tendue. Ce nuage noir devant le soleil donnait 
  l'aigle l'air de voler dans le feu, qui avait brl une de ses
  ailes.

  Le vent soufflait du sud-ouest et inclinait un petit arbre qui
  dpassait le toit de la premire chaumire de Trouville.

  Dans le sable jaune s'tait ouvert un _phlox_ aux fleurs d'un rose
  ple, quoique ce ne ft pas encore la saison, car nous n'tions
  qu'au mois de juin.

    TONY VATINEL.


Ah! pensa Robert, voil donc tout ce qu'il a vu en Angleterre!
J'envoie son corps l-bas, et son coeur et son esprit sont rests 
Trouville.




XXVII

_Tony Vatinel  Robert Dimeux de Fousseron._


    Dublin.

  Je suis  Dublin.

  Un jour que j'arrivais chez M. de Sommery, je fus, comme de
  coutume, oblig de m'arrter  la porte, tant mon coeur battait
  fort, pour me remettre avant d'entrer. Il se rpand autour de la
  femme que l'on aime un parfum cleste; ce n'est plus de l'air,
  c'est de l'amour qu'on respire.

  M. et madame de Sommery tenaient, comme de coutume, les deux cts
  de la chemine, o le vent frais avait fait allumer du feu,
  quoiqu'on ft au mois de mai. _Elle_ tait prs de madame de
  Sommery; Arthur prs d'elle; prs d'Arthur une femme en visite. Le
  seul sige vacant se trouvait entre cette femme et madame Meunier,
  qui, avec l'abb Vorlze, finissait le demi-cercle jusqu' M. de
  Sommery. Je m'assis d'assez mauvaise humeur entre ces deux femmes,
  qui toutes deux cependant taient assez jolies. Mais, depuis le
  premier jour o je _l_'avais vue, toute mon organisation tait
  change. Je n'prouvais plus de ces dsirs sans but, ni cet
  instinct qui entrane un jeune homme vers la _femme_; elle
  remplaait pour moi toutes les femmes,  et toutes les femmes
  n'auraient pu la remplacer un moment; elle seule me semblait belle,
  elle seule me semblait femme, ou plutt elle tait plus qu'une
  femme, et les autres taient moins. Un baiser, dans mon ardente
  imagination, ce n'taient plus mes lvres jointes aux lvres d'une
  femme, mais ma bouche sur la sienne. Je ne voyais plus qu'elle;
  tout ce qui n'tait pas elle n'existait pas ou me gnait. Je
  trouvais trop peu de toute ma vie employe  l'aimer, et je ne
  voulais pas qu'on vnt m'en drober rien.

  Dans mon chagrin de n'tre pas prs d'_elle_, je tchais au moins
  de ne pas me mler  la conversation, pour tre tout  mon amour.
  Je la regardais; j'aurais voulu avoir mille ans  vivre; chacun de
  ses cheveux et rempli une anne de ma vie. Je n'ai d'elle qu'une
  fleur sche, et, quand je m'enferme le soir, je passe quelquefois
  la nuit entire  la regarder. Cette fleur tait une branche de
  gent cueillie dans les petits bois qui dominent Trouville; un
  jour, je m'y suis promen avec elle, dans de petites alles o il y
  avait de la mousse. Il n'y avait rien de joli comme ses petits
  pieds sur ce velours vert de la mousse. Mais qu'est-ce que je
  disais, et o en tais-je? Ah!... _Elle_ se leva, et, s'approchant
  de la femme qui tait en visite, elle lui soutint qu'elle avait
  froid et la fora de prendre sa place prs de madame de Sommery, et
  consquemment plus prs du feu. Naturellement, elle prit la place
  vide qui se trouvait auprs de moi.

    TONY VATINEL.




XXVIII

_Tony Vatinel  Robert Dimeux de Fousseron._


    New-York.

  Je suis arriv hier  New-York.

  J'arrivai un jour chez M. de Sommery, dans la journe. Tout le
  monde tait  la promenade; elle tait seule; je me sentis fort
  troubl.

  C'est singulier, mon cher Robert: je me suis battu une fois, tant
  tudiant, avec un matre d'armes qui m'a donn un coup d'pe.
  J'ai, une autre fois, t emport par un cheval fougueux qui s'est
  bris la tte contre une muraille.

  J'ai lutt contre la mer en furie.

  Je n'ai jamais rien rencontr dans toute ma vie qui m'ait inspir
  autant de terreur que le froncement du sourcil troit de cette
  femme, si petite et si frle, que je n'oserais la toucher dans la
  crainte de la briser.

  Aprs les premiers compliments d'usage, nous restmes sans rien
  dire; mes rveries m'emportaient au ciel, et je n'osais ouvrir la
  bouche; je sentais mon coeur si plein d'amour, que, quoi que
  j'eusse voulu dire, je craignais de prononcer malgr moi: Je vous
  aime.

  Cependant je voulus savoir si son silence avait la mme cause que
  le mien; et brusquement je lui parlai d'une chose indiffrente,
  des nombreuses fleurs qui couvraient les ajoncs des falaises
  d'toiles d'or, et qui, s'il faut en croire les dictons du pays,
  promettaient  nos marins une bonne pche.

  Certes, si on m'et forc de rpondre  une chose aussi loigne de
  ce que je pensais un instant auparavant, j'eusse eu l'air le plus
  tonn et le plus tourdi du monde. Elle me rpondit simplement
  qu'elle en serait enchante. Il est vrai que, entre deux personnes
  qui s'aiment, _bonjour_ peut vouloir dire: Je vous aime, et mon
  me est  vous; mais sa voix ne disait rien de plus que ses
  paroles.

  Je partis dsespr.

    TONY VATINEL.




XXIX.

_Robert Dimeux de Fousseron  Tony Vatinel._


    Paris.

  Je ne m'aperois pas, mon cher Vatinel, que tes voyages t'apportent
  de grandes distractions, et tu me sembles prcisment un peu plus
  amoureux qu'avant ton dpart, que j'avais considr comme un moyen
  de gurison invincible. Il y a, mon bon ami, des nes parmi les
  mdecins du coeur comme parmi les autres, et je me dclare digne
  d'tre reu _in eorum docto corpore_.

  Comment n'avais-je pas vu tout d'abord de quelle nature tait ta
  passion? Aujourd'hui, je ressemble  un mdecin qui fait l'autopsie
  de son mort et qui explique parfaitement comment il aurait fallu le
  soigner.

  Ton amour est tout en toi; tu es comme ces botes  musique qui
  jouent les airs qu'elles contiennent, aussitt qu'elles sont
  montes, n'importe par quelle main. Tu aimes Clotilde comme tu
  aurais aim toute autre femme, sans que la diffrence qui aurait
  exist entre cette autre femme et elle et amen la moindre
  diffrence dans ton amour. Tout ce qu'il y a en toi de bon, de
  grand, de gnreux, tu l'en as revtue, comme une femme italienne
  revt sa madone de ses plus beaux colliers, et, dans ce culte que
  tu as maintenant pour elle, c'est ton amour que tu aimes et que tu
  adores; ton amour, sans lequel Clotilde, sans tre une femme
  vulgaire, serait une femme dont les dfauts et mme les qualits
  t'inspireraient de l'loignement.

  J'ai donc agi maladroitement pour ta gurison en t'loignant
  d'elle. Quand tu ne la vois pas, tu te la figures comme tu l'aimes
  et comme tu veux qu'elle soit. La Clotilde que tu aimes n'est pas
  ici,  Paris; tu l'as emporte dans ton coeur.

  Mais, si tu tais ici, si tu la voyais comme je la vois, il y
  aurait de temps en temps des moments o tu t'apercevrais de
  quelques lgres diffrences entre elle et l'objet de ton amour.

  Dans l'loignement, ton mal est incurable, et, je te le rpte, je
  suis un ne de ne l'avoir pas devin. Ah! si tu aimais une femme
  vivante, une femme relle, il pourrait arriver que tu voulusses la
  comparer  une autre et que la comparaison ne ft pas  son
  avantage. Aujourd'hui, tu verrais une femme dont les cheveux
  seraient plus fins; demain, une autre dont le pied serait plus
  petit. Mais tu es amoureux d'une femme que tu as invente; et,
  quand on invente une femme, on aurait bien tort de lui laisser
  craindre la comparaison avec une autre; tu lui donnes libralement
  les cheveux _les plus fins du monde_, le pied _le plus petit qu'on
  puisse voir_.

  Arrivez avec des cheveux invisibles et presque pas de pieds, vous
  ne pouvez l'emporter sur la divinit sortie tout arme du cerveau
  de l'amoureux. Les cheveux les plus fins du monde, cela veut dire
  encore plus fins que les vtres; cela mme tourne  son avantage.
  On n'avait pas imagin de cheveux aussi fins que les vtres; mais,
  puisque les voil, les cheveux les plus fins du monde sont obligs
  de l'tre encore plus que cela.

  Les rois persans ne se montraient jamais. A peine a-t-on vu les
  rois, que, par des transitions successives, on les a guillotins.

  Le seul peuple qui soit rest religieux est le peuple turc, chez
  lequel il n'est pas permis mme de reprsenter Dieu par la pierre
  ou la toile. Dieu a, dit-on, fait l'homme  son image. Cela n'a t
  invent que pour donner une apparence de justice, de reprsailles
  et de talion  l'insolence qu'ont eue les hommes de peindre Dieu 
  leur ressemblance.

  Je n'ai cependant pas renonc  te gurir, mon cher Vatinel, mais
  je vais employer un autre moyen; tu verras Clotilde, tu lui
  parleras de ton amour, tu seras son amant, et alors tu seras sauv,
  alors tu ne l'aimeras plus.

  Viens, viens! J'ai consenti  me priver de mon ami parce que
  j'esprais le gurir. Viens ici; si tu ne guris pas, au moins tu
  auras le sein d'un ami pour reposer ta pauvre tte malade.

    ROBERT DIMEUX.




XXX


Madame Clotilde de Sommery demeurait place Royale, dans un de ces
vastes appartements aux plafonds levs que l'on ne trouve plus gure
que l, si j'en excepte pourtant mon atelier. Il n'y avait rien de
fminin dans l'arrangement de son salon. Autour du plafond rgnait une
corniche dore sur une boiserie blanche; de grandes draperies de damas
rouge couvraient les fentres et les portes; un lustre pendait d'une
rosace dore; les fauteuils, dans le style de Louis XV, taient dors
et de l'toffe des rideaux et des portires; de grandes glaces, places
sur des consoles dores, s'levaient jusqu'au plafond. Tout cela avait
une grande harmonie et une lgance srieuse. Madame de Sommery faisait
les honneurs de son salon avec beaucoup d'aisance et de tact.

A voir cette femme si frle, si petite, on tait sans cesse tonn de
sa conversation srieuse; son visage tait grave et son sourire
extrmement rare, ce qui le rendait d'autant plus charmant, semblable 
ces rayons de soleil qui percent un moment un ciel orageux d'un long
faisceau de lumire.

Elle aimait  parler de la politique du moment, et prvoyait les choses
avec une sagacit et un instinct merveilleux. Elle ne ngligeait aucun
moyen de mettre son mari en vidence, et savait l'obliger  une foule
de dmarches dont seul il n'aurait pas eu seulement l'ide.

Elle voulait qu'Arthur ft dput, et elle avait dj choisi ses amis
politiques, et fix la place qu'il occuperait sur les bancs de la
Chambre. Elle lui faisait  son insu une considration qui devait le
prcder. Plusieurs personnages influents venaient chez elle avec
plaisir. Ils lui faisaient bien un peu la cour; mais elle avait un art
merveilleux pour les payer d'esprances vagues sans les dcourager. Non
que Clotilde ft gouverne par des principes bien svres, ou garde
par de l'amour pour son mari; mais tous ces hommes qui l'entouraient
taient pour elle des _moyens_, et elle pensait prudent de compter sur
leurs dsirs plus que sur leur reconnaissance. La rsistance,
d'ailleurs, lui tait facile. Tony Vatinel avait puis pour longtemps
tout le pur amour qui pouvait se trouver dans son coeur. Elle recevait
tous les soirs  peu prs, mais c'taient des soires intimes, o il
n'y avait que des hommes. Elle permettait que l'on vnt en bottes et
crott; elle exigeait, ces soirs-l, qu'on ne la traitt pas en femme.
Le ton tait alors srieux et familier. Arthur allait dans le monde, et
n'y tait presque jamais. Quand par hasard il restait, Clotilde tait
silencieuse et ne se mlait nullement  la conversation. Autrement,
elle tait assise ou plutt  demi couche dans un immense fauteuil de
velours bleu fonc, dans lequel elle avait l'air d'une charmante petite
chatte, dont elle avait la grce, les manires et la sduction. Et elle
prenait part aux discussions les plus ardues sur la politique et la
philosophie, avec une hardiesse et une indpendance d'ides
extraordinaires.

Le vendredi, elle recevait les femmes et elle redevenait femme.
D'ailleurs, Arthur tait l, et elle lui cachait avec un soin et une
adresse infinis toute la force et la supriorit de son esprit; elle ne
voulait pas qu'il s'apert de l'influence qu'elle exerait dj, et
qu'elle voulait pousser au plus haut degr sur lui et sur ses actions.
Le moyen le plus sr de ne pas l'inquiter tait d'afficher une grande
futilit, et il tait singulier de l'entendre causer toute une soire,
parler de toilettes, de modes, de bals, de concerts, et avoir l'air de
prendre le plus grand plaisir  cette conversation, quand, la veille ou
le matin, on l'avait entendue disserter assez raisonnablement des
intrts les plus graves avec des hommes considrs.

Il y avait chez Arthur bien plus de la femme que chez Clotilde. Il
s'occupait le plus srieusement du monde de cravates et de gilets, et
il passait une heure avec le coiffeur  discuter s'il convenait de
faire tomber les cheveux  gauche ou  droite. Malgr cela, ou  cause
de cela, il affectait de grandes prtentions  la gravit; il
considrait sa femme comme une enfant, et il lui reprochait souvent son
excessive futilit.

Alida Meunier, la soeur d'Arthur, avait en vain tent,  plusieurs
reprises, de dtruire l'influence de Clotilde; enfin, elle avait pens
que le moyen le plus sr tait de le rendre amoureux d'une autre femme,
et elle ne ngligeait rien pour y parvenir; elle faisait remarquer les
grces et la beaut de celle-ci, les talents et l'originalit de
celle-l. Une autre, Alida en tait sre, cachait au fond de son coeur
un tendre sentiment pour Arthur, etc.

Mais rien de tout ce mange n'chappait  Clotilde, et elle savait
regagner en une journe le peu qu'Alida avait mis un mois  lui faire
perdre.

Robert avait eu dans sa jeunesse une grande passion, dont nous avons
parl, pour Alida, qui s'tait  peu prs moque de lui; plus tard, il
l'avait rencontre dans le monde, et, comme on russit mieux avec
l'amour que l'on parle qu'avec l'amour que l'on a, il avait t son
amant. Il n'avait jamais fait la cour  Clotilde. Chacune prenait cela
pour une prfrence. Alida croyait avoir t trouve plus belle que
Clotilde; Clotilde,  la manire dont Robert avait quitt Alida,
pensait que Robert n'et pas os lui offrir un amour aussi futile, le
seul qui pt trouver place dans son coeur. Toutes deux le redoutaient 
cause de sa moquerie et de son indiffrence presque gnrale qui le
rendaient tout  fait invulnrable.




XXXI


Alida Meunier, lorsque Robert Dimeux avait recommenc  s'occuper
d'elle, l'avait trait comme le premier venu. Elle avait fait avec lui
tout ce petit mange de coquetterie que les femmes varient si peu.
Robert s'tait soumis  toutes ses exigences,  tous ses caprices, et
sa soumission avait fort encourag sa belle inhumaine, qui avait mis sa
patience a l'preuve des plus cruelles frocits fminines. Jamais
peut-tre il n'y eut d'amoureux aussi maltrait que Robert, et Robert
attendait sans se plaindre; mais, chaque soir, en rentrant chez lui, il
crivait une ou deux lignes sur un petit cahier richement reli.

Enfin sa constance fut couronne. L'heureux Robert envoya le lendemain
matin le petit cahier reli. Voici ce qu'il contenait:

    _Compte de madame_ ALIDA MEUNIER, _ne de Sommery_.

_7 fvrier._ Avoir pris, pendant que je lui parlais, un air distrait et
impertinent.

8. Avoir chant avec M. M***, et m'avoir fait de ce ridicule personnage
un loge emphatique.

9. Avoir jet ngligemment sur la chemine un bouquet que je lui avais
envoy, et avoir mis dans l'eau celui du mme M***.

10. M'avoir oblig  dbiter des fadeurs et des lieux communs.

11. _Idem._

12. _Idem._

13. _Idem._

14. M'avoir fait jouer  l'cart avec son imbcile de mari.

15. S'tre fait accompagner par moi dans des magasins de modes et de
nouveauts.

16. M'avoir forc d'crire une lettre de quatre pages... extrmement
bte.

17. Avoir montr ma lettre  madame Clotilde de Sommery.

18. M'avoir accord une sorte de rendez-vous aux Tuileries, et n'y tre
pas venue.

19. Avoir pris vis--vis de moi des prtextes qui ne pouvaient tre
admis que par un homme sur la sottise duquel on croyait pouvoir
compter.

20. M'avoir fait faire des phrases ridicules.

21. _Idem._

22. M'avoir montr, en plein salon, comme un amoureux rebut.

23. M'avoir parl de sa vertu, de ses devoirs, comme on en pourrait
parler  M***.

24. M'avoir dit avec un air de vertueuse indignation: Est-ce que vous
avez espr, monsieur, que je serais votre matresse?

_N. B._ J'ai parfaitement tenu mon srieux, et j'ai protest de mon
respect et de ma timidit.

25. M'avoir, dans sa loge  l'Opra, reu avec un petit air tout  fait
ddaigneux, devant plusieurs personnes, ce qui m'a un moment
embarrass.

_N. B._ On ne peut s'empcher de dsirer un peu la mort de quelqu'un
qui vous embarrasse.

26. M'avoir,  dner chez elle, plac assez mal  table.

27. Avoir refus de rpondre  mes lettres.

28. _Idem._

29. Avoir enfin rpondu, mais une lettre pleine de restrictions, comme
si j'tais un malhonnte homme capable de la montrer, procd tout 
fait mprisable. Pourquoi, en effet, cette femme accepte-t-elle ma
cour, si elle me croit ainsi fait?

_1er mars._ M'avoir accord un rendez-vous et n'y tre pas venue.

2. _Idem._

3. M'avoir fait prendre dix billets de vingt francs pour une loterie au
profit des pauvres, qui, par ce moyen, doivent l'tre moins que moi.

4. Avoir exig de moi une toilette ridicule.

5. M'avoir fait couper mes moustaches.

6. M'avoir fait entendre M. Kalkbrenner, pianiste.

7. M'avoir fait dner  onze heures.

8. M'avoir forc de dire que madame *** est laide; ce que je ne pense
pas du tout.

9. M'avoir rendu maussade, dsagrable et malveillant pour mes amis.

10. Continuation.

11. Continuation.

_Idem_, report d'autre part.

Avoir rempli trois de mes plus belles annes de chagrins, d'angoisses,
de dsespoir.

Etc., etc., etc.

Ce _journal_, se continuait jour par jour pendant quatre mois, et se
terminait par ceci:

Voici, madame, ce que m'a cot le bonheur dont vous avez bien voulu
me combler hier. Je crois de bon got de vous dire que je ne pense pas
l'avoir pay trop cher. Profiter plus longtemps de vos bonnes
dispositions  mon gard, accepter de vous de nouvelles preuves de
votre bont, ce serait me conduire en usurier qui prte  un taux
exorbitant, ou en crancier qui ne se croit pas suffisamment pay; ce
serait, dans ce dernier cas, ne pas mettre  un assez haut prix les
faveurs que j'ai obtenues; je suis, au contraire, vraiment honteux
d'avoir si peu donn en change d'une pareille flicit, et je
n'accepterai rien au del.

    Pour acquit,

    R. DIMEUX DE FOUSSERON.


Alida, indigne, avait d'abord roul dans sa tte des projets de
vengeance, auxquels avait cd une habituelle malveillance dans la
conservation; mais elle n'avait pas tard  s'apercevoir que, quand
Robert tait prsent, elle n'tait pas assez forte pour lutter contre
lui, et que, lorsqu'il tait absent, ses attaques tmoignaient un
intrt tout  fait compromettant.

Robert, du reste, semblait avoir oubli le pass; il tait plein de
prvenance et de galanterie pour Alida, qui finit par n'y plus penser.




XXXII

Un vendredi chez madame de Sommery.


Robert prsenta Charles Reynold, auquel on ne fit pas la moindre
attention, tant il tait exactement pareil  une trentaine d'autres
jeunes gens, entre lesquels on n'tablissait aucune distinction, et que
l'on dsignait sous le nom gnrique de danseurs.

Alida arriva tard, et son entre produisit une sorte d'effet dans le
salon. Elle tait trs-pare et mise fort  son avantage. Sa robe
montrait beaucoup ses paules, qui taient assez belles, et cachait ses
pieds, qui taient mdiocres. Elle attira surtout l'attention d'un
personnage avec lequel causait Clotilde,  un tel point que Clotilde
s'en impatienta. Elle se leva, alla au-devant de madame Meunier, et la
fit asseoir auprs du feu, lui soutenant qu'elle devait avoir froid
aux pieds,  cause de ce terrible escalier de pierre. Alida avait, en
effet, les pieds glacs, et tout lui donnait  craindre que cela ne lui
rougt le nez; mais elle se tenait en garde contre Clotilde, et ses
pieds restrent cachs sous sa longue robe. Clotilde, alors, prit un
tabouret et invita madame Meunier  mettre ses pieds dessus, tout en
ayant soin de placer le tabouret  une assez grande distance. Alida
tint bon, et remercia avec un sourire de reconnaissance pour les
touchantes attentions de sa belle-soeur.

A cette poque, on valsait peu, et, dans beaucoup de maisons, on ne
valsait pas du tout. Clotilde fit jouer une valse; on vint inviter
Alida, qui refusa. L'homme qui l'invitait tait assez de connaissance
pour pouvoir insister. Alida rpondit qu'elle ne savait pas valser.
Ah!... dit Clotilde, vous valsez  ravir. Il fallut alors qu'Alida
suppost un violent mal de tte. J'en tais sre, dit Clotilde, vous
avez eu froid aux pieds; chauffez donc vos pauvres pieds. Alida dansa,
mais en marchant et les pieds sous sa jupe.

Il y avait  la mode une romance dont l'air tait tellement joli, que
tout le monde y produisait de l'effet. Alida l'avait chante cet
hiver-l deux ou trois fois avec succs; il tait parfaitement dans sa
voix. Madame de Sommery alla _supplier_ Zo de chanter _quelque chose_.
Tiens, dit-elle, chante-nous cet air que tu chantes si bien. Et elle
dsigna l'air d'Alida. Zo se fit prier juste ce qu'il fallait, et
chanta.

LE MORT AMOUREUX

    Je ne sens plus la pierre
    Peser sur mon corps froid;
    Une voix douce et fire
    Me dit: Rveille-toi!
    Les cieux ouverts rvlent
    Leurs splendeurs  mes yeux;
    Et les anges m'appellent
    Pour devenir l'un d'eux.

    Son amour, sur la terre,
    Me fut si prcieux,
    Que mon me n'espre
    Rien de plus dans les cieux.
    Secourez-moi, mon pre,
    En ce nouveau pril;
    Tant qu'_elle_ est sur la terre
    Le ciel est un exil.

    Ah! donnez-moi prs d'elle,
    Mon Dieu, mon paradis.
    Que mon me se mle
    Aux songes de ses nuits,
    A la fleur qui lui donne
    Ses enivrants parfums,
    Au zphyr qui frissonne
    Dans ses beaux cheveux bruns.

    La vie est une preuve,
    Bien pleine de combats,
    Pour la pauvre me veuve
    Que j'ai laisse en bas.
    Mon Dieu, je vous en prie,
    En ce sjour mortel,
    Ajoutez  sa vie
    Tout mon bonheur du ciel.

Alida se mordit les lvres de dpit, et fut oblige de joindre ses
loges  ceux du reste de la socit. Mais, quand on la pria  son
tour, elle se dit enrhume. Zo avait sinon bien chant, du moins
chant avec une voix frache et bien timbre; elle avait surtout
certaines cordes graves qui, dans une voix de femme, causent une
impression poignante. Elle n'tait pas encore faite  cette habitude de
chanter en public, que prennent tant de femmes du monde  un degr qui
intimiderait des actrices. Elle rougissait, et ses yeux brillaient d'un
clat tout prt  devenir une larme. Robert s'approcha d'elle, lui fit
des compliments, et l'invita  danser.

Zo fut touche de l'attention de Robert. Toute charmante fille qu'elle
tait, elle jouait dans le monde un rle trs-accessoire. Elle n'tait
pas assez riche pour que les hommes  vues srieuses s'occupassent
d'elle, et les _jeunes gens_ appartiennent aux femmes de trente ans.

Charles, cependant, avait dans avec Clotilde, et lui avait adress
quelques lieux communs de galanterie, que Clotilde avait eu l'air de
prendre, pour une partie de la contredanse, pour un dialogue enseign
par les matres de danse au son de la _pochette_, et pouvant se chanter
sur l'air de la _trnis_ ou de la _pastourelle_, et que l'on rpte 
toutes les danseuses pendant toute une nuit sans y rien changer.

_L't_,--en avant deux,-- droite, chassez,-- gauche,
chassez,--traversez, balancez  vos dames.--Il fait bien chaud.--Ah!
oui,--ou--Mais non.--Vous avez une robe rose; c'est une bien jolie
couleur que le rose. (Variante si la robe est bleue:--Vous avez une
robe bleue; c'est une bien jolie couleur que le bleu).--Avez-vous t
beaucoup au bal cet hiver?--Il y a beaucoup de bals cette anne.--J'ai
eu le _bonheur_ de vous voir chez... (nommer une maison dans laquelle
il soit du bon ton d'tre admis: il n'est pas ncessaire que vous y
alliez rellement). Main droite, main gauche,--balancez,-- vos places.
Finissez par un _jet battu_ et un _assembl_.--En avant deux.--On ne
fait plus le dos  dos.--A vos places,--tour de main. La connaissance
devenant plus intime, la phrase monte. J'adore les cheveux noirs (ou
les cheveux chtains, ou les cheveux blonds, ou les cheveux d'or, selon
que la personne est brune, blonde ou rousse).

C'est ce que les moralistes appellent:

Ces danses mles de paroles _brlantes_ et pleines d'_enivrement_, o
l'amour prend les formes les plus _sduisantes_, et achve, par la
parole, ce qui n'est que trop bien commenc par la _musique_ et de
_voluptueux entrelacements_.

_Pastourelle._--Conduisez vos dames.--_En avant trois_.

_Cavalier seul!_

J'ai connu des hommes braves et intrpides, dont le corps tait couvert
de blessures, des hommes que j'avais vus affronter la mort avec le
sourire sur les lvres et un visage impassible. Eh bien,  ce moment
solennel du _cavalier seul_, il n'en est pas un que je n'aie vu
hsiter, arranger sa cravate, passer sa main dans ses cheveux pour se
donner une contenance, s'embarrasser, et sentir rougir de honte, de
timidit, de peur, la cicatrice faite  son front par le sabre ennemi.

En effet, l'espace est l ouvert devant vous, un espace qu'il faut seul
remplir de grce et d'lgance, devant des yeux qui ne sont distraits
par rien. Vous tes sur un thtre, sans tre plus lev que les
spectateurs. Tous les yeux sont sur vous, votre habit vous gne, vous
rougissez rien que de la peur de rougir; vos yeux se troublent, ne
voient plus; vos genoux flageolent et se drobent; il vous semble, 
vous-mme, que vous tes devenu un de ces pantins dont les bras et les
jambes tiennent par des fils; vous sentez vos jambes mal attaches et
prtes  tomber; votre respiration est pnible et embarrasse.

Vous voudriez que le lustre tombt, sinon sur vous, du moins sur
quelqu'un, ou que le feu prt  la chemine. Le plus funeste accident
vous ravirait, pourvu qu'il vnt mettre un terme  votre angoisse.

Vous usez d'une foule de petits subterfuges, vous n'osez regarder ceux
qui sont en face de vous; mais vous tes embarrass de sentir que vous
baissez les yeux; vous voulez les relever, et ils ne vous obissent
pas, ou partout ils rencontrent des regards embarrassants. Vous avez
commenc par _marcher_, mais vous vous faites des reproches de votre
lchet; il faut _danser_ franchement, et, dans votre lan de courage,
vous commencez un pas que vous n'achevez pas; vous tes en avance de
trois mesures; vous avez fini, la musique va encore; vous vous arrtez
en face des deux _dames_! le _cavalier_ mdite dj son pas et
s'embarrasse par avance; il aurait piti de vous, car tout  l'heure il
aura besoin de votre piti; il vous tendrait la main, mais les
_femmes_! elles vous voient l, rouge, essouffl, le corps lgrement
pench, les mains tendues vers elles, avec un sourire niais et
contraint, et elles ne livreront leurs mains aux vtres pour le tour de
main que quand la mesure viendra l'ordonner rigoureusement. J'ai appris
 danser, et je suis assez habile  tous les exercices; je rencontre
parfois dans les rues un brave homme, maigre et grl, qui m'a donn
des leons; ce professeur est danseur et joue les _diables verts_ 
l'Opra, quand M. Simon est malade. M. Simon est premier _diable vert_
de l'Acadmie royale de musique et a reu la croix d'honneur en 1838.

Une fois, j'ai essay de pratiquer les leons de mon professeur.

Mais, arriv au cavalier seul, j'ai appel la mort de meilleure foi que
le bcheron de la Fontaine. J'tais si dsespr, que je ne sais si je
me serais content de la prier de finir pour moi mon _cavalier seul_.
Tout se mit  tourner devant moi: les danseurs avaient des formes
tranges; le piano ricanait et se moquait de moi; les figures des
tableaux se tenaient les ctes et riaient aux clats; les bougies
dansaient dans les candlabres en me contrefaisant; et le cornet 
piston me sembla la trompette du jugement dernier.

Hlas! on me jugeait, en effet, un sot et un maladroit. Tout disparut;
je ne sais comment cela finit, je me retrouvai  ma place prs de la
femme que j'avais engage  danser; je n'osai plus lui parler ni la
regarder. Je ne voyais pas son visage, mais il me semblait apercevoir
du mpris jusque dans ses pieds et dans les plis de sa robe. Jamais
depuis je n'ai os m'exposer  un pareil supplice.

Encourag par l'air ennuy de madame de Sommery, qu'il prit pour de
l'embarras et de la modestie, Charles la suivit aprs la contredanse
quand elle alla s'asseoir, et bourdonna autour d'elle des choses
insignifiantes; mais, aux premires mesures de l'orchestre, il alla
prendre la main d'Alida Meunier, qu'il avait engage. Alida
l'accueillit  merveille, et Clotilde jeta sur eux un regard attentif.
Il y avait entre ces deux femmes un sentiment de rivalit tellement
dvelopp, que l'objet qu'elles se disputaient n'avait pas besoin aux
yeux d'aucune d'avoir d'autre valeur que d'tre dsir par l'autre. Si
Clotilde et manifest la moindre envie d'avoir la peste, Alida
n'aurait rien nglig pour la lui enlever. Charles s'tait occup de
madame de Sommery toute la soire; cela en faisait quelque chose aux
yeux de madame Meunier, et l'accueil de madame Meunier rendit madame de
Sommery plus attentive  la contredanse suivante que Charles dansa
avec elle, quoique aucune des deux n'eut voulu de Charles pour rien au
monde. Il vint un moment o Charles dansa avec sa cousine. Il lui dit:

M. de Fousseron s'occupe beaucoup de toi.

ZO. C'est un homme trs-bien.

CHARLES. C'est un de mes amis.

ZO. Vraiment? Il parat que tu es trs  la mode, ce soir.

CHARLES. Je suis apprci.

ZO. Il ne faut cependant pas te figurer que Clotilde fait attention 
toi.

CHARLES. Et pourquoi cela?

ZO. C'est un conseil que je te donne.

CHARLES. Ne t'imagine pas que Robert soit un jeune homme  marier.

ZO. Qu'est-ce que c'est que Robert?

CHARLES. Robert Dimeux de Fousseron.

ZO. Ton ami?

CHARLES. Oui. Il disait hier: On rirait bien de moi si l'on
connaissait ma seigneurie de Fousseron.

ZO. Clotilde n'est pas ce soir mise  son avantage. Avec qui danses-tu
tout  l'heure?

CHARLES. Avec madame Meunier. Faut-il aussi croire qu'elle ne fait
nulle attention  moi?

ZO. Oh! celle-l, elle fait attention  tout le monde. Mais c'est 
toi la main droite.

(Main droite, main gauche, balancez, traversez, en avant quatre,
traversez.)

CHARLES. Fousseron est un homme de coeur et d'esprit; mais il est d'une
rare perfidie envers les femmes. C'est un habile comdien.




XXXIII

Un mardi chez madame Meunier.


L'appartement de madame Meunier tait arrang avec la plus grande
coquetterie. Il y avait pour des sommes normes de curiosits et de
chinoiseries sur les tagres. D'aprs une mode qui commenait alors et
qui est fort tablie aujourd'hui, chaque pice de l'ameublement tait
un chef-d'oeuvre; mais rien ne runissait cette pice aux autres, ni la
couleur de l'toffe, ni la forme, ni la nature du bois: cela manquait
d'harmonie et de calme. On admirait la richesse du logis; mais on n'y
tait pas bien, et on n'avait pas envie d'y demeurer.

Arthur, depuis quelque temps, s'loignait de sa maison. On l'accusait
fort dans le monde d'une grave atteinte  la foi conjugale. Alida le
savait mieux que personne; car elle tait la confidente de son frre et
elle le soutenait dans sa rbellion cache contre sa femme, moins par
amiti pour lui que par haine contre Clotilde. Il dnait souvent chez
sa soeur, et Clotilde le savait parfaitement  la mauvaise humeur et 
l'esprit de contradiction qu'il rapportait  la maison. Au dernier
vendredi de Clotilde, il n'avait fait que paratre, et s'tait esquiv
avant onze heures. Chez sa soeur, au contraire, le mardi suivant, il
dna et passa toute la soire. Charles tait all voir Robert le matin,
et il lui avait dit:

Eh bien, _mon cher_, je suis amoureux.--De qui? avait demand
Robert.--De madame Meunier.--Ah! c'est une jolie personne; et vous tes
...?--A rien.--Ce n'est pas trs-avanc.--Non. Je viens vous demander
un conseil; faut-il lui crire?--Il n'y a pas d'inconvnient.--Je vous
avouerai que je ne sais que lui dire; j'ai tant fait de ces lettres-l,
qu'il est bien difficile d'crire quelque chose que je n'aie dj crit
dix fois.--Qu'est-ce que cela fait?--Au fait, oui, qu'est-ce que cela
fait?--J'ai galement deux lettres  crire; vous allez voir que je
suis moins scrupuleux. Joseph, donnez-moi, dans ma bibliothque, le
carton A. I. Trs-bien. Maintenant, j'en suis  la dclaration comme
vous.--D-cla-ra-tion.--Cherchez lettre L. Quoi! je n'ai pu qu'allumer
votre courroux?--Non, c'est le numro 2, cela. Numro 1. Numro 1! Eh!
le voil: Pardonnez-moi, madame, si je vous cris; mais comment voir
tant d'attraits? etc. etc.--C'est cela. Une feuille de papier, une
plume. Je copie la lettre. Mais j'y pense, voulez-vous la copier aussi?
Elle est toute  votre service.--Quoi! la mme?--Mais, mon jeune ami,
quoi que vous fassiez, je vous dfie d'crire autre chose que ce qu'il
y a dans cette lettre-l. Elle est fort bien faite et trs-complte.
Croyez-moi, crivez.--J'cris.--Je ne suis pas bien sr, pensa Robert,
de n'avoir pas moi-mme, _dans le temps_, donn cette mme lettre 
madame Meunier; mais cela n'a aucun inconvnient, et je n'en avertirai
pas le jeune homme, auquel cela ferait perdre tout son aplomb.

A peine Clotilde fut-elle arrive chez sa belle-soeur, qu'Alida demanda
_son enfant_. On apporta quelque chose de cramoisi dans des langes.
Elle l'embrassa, le trouva ple, annona qu'elle mourrait si jamais
elle venait  perdre _ce petit ange_. Elle plaignit beaucoup les femmes
qui n'ont pas d'enfants.

Ah! dit-elle  Clotilde, vous ne savez pas comme cette passion-l
hrite de tous les autres sentiments; comme on se sent forte et
hroque quand il s'agit de son enfant! Tout le monde se rcria sur la
noblesse des sentiments de madame Meunier. Charles s'approcha et voulut
jouer avec l'enfant, qui le regarda avec de grands yeux nafs et
tonns, et, se tournant sur sa mre, cacha sa tte et se mit  crier.
De l, madame Meunier raconta tous les traits d'esprit, les bons mots
et les reparties de son fils Arthur, g de cinq mois; elle montra ses
bras, ses cuisses, son dos. Clotilde dit: Un bien bel enfant!... A
quelle heure le couche-t-on?--Ah! Clotilde, dit Alida de l'air le plus
lgiaque, vous n'aimez pas les enfants; le ciel vous a refus le
bonheur d'tre mre; vous ne pouvez pas me comprendre; je vous plains.
Je dois vous paratre bien ridicule, bien niaise, et  vous aussi,
monsieur de Fousseron.--Moi, madame, dit Robert, je respecte tous les
sentiments quand je les crois vrais.

Et Robert accompagna cette phrase ambigu d'un sourire qui dplut fort
 Charles et encore plus  Alida, qui, cependant, sre de l'approbation
du reste de la socit, continua. O mon fils! dit-elle, tu seras la
consolation de ma vie; mon fils, tu seras noble et brave.

Elle l'embrassa encore, et le fit emporter: elle demanda encore pardon
 son monde; mais il y avait deux heures qu'elle n'avait vu ce cher
enfant.

C'est pire qu'Andromaque, dit Clotilde  Robert.--Ah! dit Robert,
l'embryon est parti. Je ne connais rien de fatigant comme de voir une
femme se faire un mrite et une parure d'un sentiment si naturel, que
les philosophes l'appellent un instinct. Je ne sais rien de beau que ce
qui est cach. L'or est dans le sein de la terre et les perles au fond
des mers.

Et, comme il s'aperut que Zo, assise prs de Clotilde, avait t un
de ses gants, il lui dit: Mademoiselle, je ne dis pas cela pour votre
main, qui est ravissante.--Robert est bien fade aujourd'hui, dit
Charles  l'oreille de sa cousine.--Pas tant que toi, lui dit-elle, qui
as pass un quart d'heure  admirer l'enfant d'Alida.

Robert tait en gaiet. Il se mit  raconter la suite des bons mots et
reparties du jeune Arthur, g de cinq mois.

Messieurs, dit Robert, le jeune Arthur, lors du serment du Jeu de
Paume, rpondit  M. de Dreux-Brz: Esclave, va dire  ton matre que
nous sommes ici par la volont du peuple et que nous n'en sortirons que
par la force des baonnettes. Dans une autre circonstance, il s'cria:
La cour rend des arrts et non pas des services. Mais un de ses mots
les plus remarquables est, sans contredit, celui qu'il laissa chapper
un jour que le roi des Perses lui fit savoir que les flches de ses
soldats obscurcissaient le soleil. Parbleu! reprit Arthur, nous
combattrons  l'ombre. Et il se mit  sucer son pouce.

On engagea Zo pour la danse. Charles tait fort embarrass; il
hsitait entre Clotilde et Alida, penchant tour  tour, comme font les
jeunes gens, vers celle, non qui lui plaisait le plus, mais qui lui
offrait le plus de chances favorables. Robert, seul avec Clotilde, lui
dit:

J'ai reu de Londres, de Dublin et de New-York, des lettres o il est
fort question de vous.--Vraiment? dit-elle en rougissant.--Vous savez
donc de qui elles sont?--Pourquoi?--Puisque vous ne me le demandez
pas.--Je m'en doute.--Voulez-vous les lire?--Oui.--Je vous les porterai
demain.--Dites-moi, mon mari ne vous fait-il pas l'effet d'tre au
mieux avec cette grande femme au coin de la chemine, qui a dans les
cheveux des rubans brun et argent?--Est-ce que vous tes jalouse?--Non;
mais cela a d'autres inconvnients. Qu'est-ce que cette femme?--C'est
une jeune veuve trs-riche--Vraiment?--Qu'y voyez-vous de
surnaturel?--Je croyais que ce personnage n'existait que dans les
vaudevilles de M. Scribe; mais, faute au thtre d'tre la peinture des
moeurs, il faut bien que les moeurs soient la peinture du thtre, et,
comme disait dernirement je ne sais qui, c'est le vaudeville qui a
cr le Franais. Est-ce qu'elle vient beaucoup chez Alida?--Oui, elle
y a dn aujourd'hui.--Et mon mari aussi.--Je vois natre dans votre
coeur une foule de petits tigres qui vont le dvorer. Mais j'oubliais
que je suis amoureux; je vous laisse.

En entendant Robert se dire amoureux, Clotilde sourit; mais son sourire
resta longtemps sur son visage, tandis qu'elle rflchissait
profondment. tait-ce  l'infidlit d'Arthur? tait-ce  la constance
de Tony Vatinel?

Charles alla s'asseoir prs de Zo.

ZO. Alida a t toute la soire parfaitement ridicule.

CHARLES. Zo, coute-moi, je veux te parler. Donne-moi le bras, et
viens dans une autre pice.

ZO. Pour quoi faire? Pendant ce temps-l, on ne n'engagera pas, et je
n'ai plus d'invitation.

CHARLES. Eh bien, tu danseras avec moi; nous entendrons bien la
musique. coute-moi, Zo; tu es bien libre, et je ne m'aviserai jamais
de te contraindre en rien. Mais, en bon parent, en ami, je dois
t'avertir de ce qui se passe. Fousseron te fait la cour.

ZO. Je le crois.

CHARLES. Et cette cour te plat... Mais coute-moi bien, Zo, Robert ne
se mariera pas; il te compromettra.

ZO. Et pourquoi ne se mariera-t-il pas?

CHARLES. C'est un projet arrt chez lui.

ZO. Et vous croyez donc, cher cousin, que _mes faibles attraits_
n'auront jamais sur personne le pouvoir qu'ils n'ont pas eu sur vous?

CHARLES. Zo, je te parle srieusement. Robert est un fort mauvais
sujet. Je gage qu'il t'a crit?

ZO. Tu m'y fais penser; il a tenu mon bouquet pendant cinq minutes. En
effet, il y a dedans un papier roul; c'est un peu impertinent.

CHARLES. Tu as t assez coquette pour autoriser son impertinence.

ZO. Crois-tu, Charles?

CHARLES. Tout le monde n'a-t-il pas vu cette fleur prise de ton
bouquet, qu'il n'a cess de mettre sur ses lvres tout le temps que tu
as dans avec lui?

ZO. Charles, mon Dieu! est-ce que j'ai fait quelque chose de mal?

CHARLES. Voici la musique; viens danser.

ZO. Je n'ai plus envie de danser. Que faire de ce papier?

CHARLES. L-dessus, je ne te donnerai pas de conseil.

ZO. Figure-toi que, depuis vendredi, il a pass  cheval sous mes
fentres deux ou trois fois par jour, et que, lorsque le hasard me fait
trouver  la croise...

CHARLES. Il n'y a pas de hasard en ce genre, au mois de janvier.

ZO. Il me salue avec une grce infinie. Mais le papier, le papier, que
faire du papier?

CHARLES. Rentrons au salon. J'ai une lettre  glisser et je trouve le
procd de Robert excellent.

ZO. A qui veux-tu glisser une lettre? A Alida?

CHARLES. Oui.

ZO. J'espre bien qu'elle ne la recevra pas.

CHARLES. Tu as bien reu celle de Robert.

ZO. Charles, je t'en prie, ne me dis pas des choses comme cela; mais
tu ne penses donc pas qu'on pourrait trouver la lettre? M. Meunier?

CHARLES. M. Meunier, il joue; et, d'ailleurs, crois-tu que j'aie peur
de M. Meunier?

ZO. Mais enfin, s'il voyait que tu fais la cour  sa femme, il
voudrait peut-tre se battre.

CHARLES. Eh bien, on se battrait!

ZO. Aimes-tu donc assez Alida pour exposer ta vie?

CHARLES. Ah! voici une seconde contredanse;--rentrons.

ZO. Eh bien, tiens, voici mon bouquet avec le papier. S'il m'en parle,
je dirai que tu me l'a pris.

Et Zo s'enfuit dans le salon, laissant son bouquet dans les mains de
Charles tout tourdi.




XXXIV


Le lendemain, Robert porta  Clotilde les lettres de Tony Vatinel.
Clotilde les lut et resta silencieuse. Elle devait aller le soir au
thtre. Elle donna sa loge et resta seule chez elle. Elle pensa 
Tony; le but de ses dsirs tait atteint: la pauvre orpheline
Marie-Clotilde Belfast tait devenue madame de Sommery, et elle n'tait
pas heureuse; il lui avait fallu rejeter de son coeur, pour arriver l,
tous les bons sentiments. M. de Sommery et toute la famille de son mari
la maudissaient. Elle n'aimait pas Arthur; et, pendant cette soire
qu'elle passa seule, elle ne trouva pas si ridicule qu'autrefois cette
_cabane_ et cette _vie silencieuse et ignore_ que Tony Vatinel voulait
remplir tout entire d'amour.




XXXV


Charles rencontra Robert sur le boulevard et le salua de la main sans
s'arrter. Il allait chez Zo. Il pensa que Robert venait peut-tre de
lui faire une visite, et il se repentit un moment de ne pas l'avoir
abord, parce que Robert le lui et sans doute dit; cependant il
sentait une sorte d'instinct confus qui l'loignait de Dimeux. Arriv
chez Zo, il voulait demander si Robert n'tait pas venu; mais il eut
peur de paratre trop s'occuper de lui et de Zo; puis il pensa que
n'en pas parler tait une affectation qu'on pourrait interprter dans
le mme sens. Il fallait donc en parler, et du ton _le plus
indiffrent_, et, cependant, ne pas exagrer cette indiffrence. Mais
il n'tait pas naturel d'avoir attendu un quart d'heure pour exprimer
la pense qui, dans l'ordre ordinaire des ides, aurait d tre la
premire;  savoir: Je viens de rencontrer Dimeux; venait-il d'ici?
Ds l'instant qu'on avait attendu un quart d'heure, on aurait trahi son
hsitation, hsitation qui ne signifiait absolument rien, qu'on ne
comprenait pas soi-mme, mais  laquelle _cette petite fille_ et pu
attacher un sens ridicule. Il n'en parla pas. Il y avait un bouquet sur
la chemine. Il tait d'un got ravissant. Cinq camellias blancs
taient spars de branches de lilas par de longues feuilles de
_mimosa_, qui, lgres et finement dcoupes, ressemblaient  de
petites plumes d'autruche vertes et dpassaient de beaucoup le reste du
bouquet, qui tait entour par de la bruyre et des _azaleas_ blancs.

Voici un joli bouquet, dit Charles.--Il est charmant. rpondit Zo.
Charles regarda un tableau, fit deux fois, en marchant, le tour de la
chambre, et revint au bouquet, qu'il prit  la main pour le respirer,
Il embaume, dit-il.--Il embaume, rpta Zo.

Charles retomba dans le mme embarras; il n'y avait rien de si naturel
que de demander  sa cousine qui lui avait donn ce bouquet. Mais, ne
l'ayant pas fait tout de suite, songea-t-il, elle croirait que j'ai
hsit, et se figurerait peut-tre que cela ne m'est pas parfaitement
gal. Il se remit  regarder le tableau. Pendant ce temps-l, Zo se
disait: Pourquoi ne lui ai-je pas dit tout de suite que ce bouquet
m'avait t apport par Robert Dimeux? Il croirait peut-tre que c'est
une bravade ou une coquetterie. Et elle ouvrit sa bote  ouvrage,
probablement pour y chercher quelque chose, et tous deux restrent
quelque temps silencieux. Zo parla la premire, et demanda  Charles
o il en tait avec Alida. Charles prit un air de fatuit rserve. Du
reste, ajouta Zo, tu es magnifique; on voit bien que tu es amoureux.
Tu fais trs-bien de mettre une cravate blanche; cela te va beaucoup
mieux.

Elle se sentit rougir, et dit en se levant: Il fait chaud ici.--Mais
non, dit Charles.

Zo regardait  travers les vitres; un faible rayon de soleil pera
pniblement le ciel gris, et si bas, qu'il semblait prt  tre dchir
par les chemines. Quel beau temps! dit Zo. Et elle ouvrit la
fentre.

A peine la fentre ouverte, le reflet du soleil tal sur la maison
d'en face, de jaune ple qu'il tait, devint d'un blanc morne et froid.
Quel beau temps! rpta Zo.

Charles vint se mettre prs d'elle  la fentre, et tous deux
regardrent les passants sans parler. Zo inclina lgrement la tte;
Charles chercha  qui tait adress ce salut, et aperut Robert qui
passait  cheval.

Voil Robert, dit-il. Quel affreux cheval!

_ZO._ Comment! son cheval est, au contraire, superbe!

_CHARLES._ Superbe! de grosses jambes avec de hideuses balzanes! Un
cheval qui forge!

ZO. Tu me permettras de ne rien comprendre  ces mots de mange.

CHARLES. C'est incroyable comme Robert est chang, lui qui se mettait
si bien autrefois.

ZO. Mais je le trouve fort bien encore.

CHARLES. Allons donc!

ZO. Il n'y a rien  rpondre  un tel raisonnement.

CHARLES. C'est qu'il n'y a pas besoin de raisonnement, cela saute aux
yeux.

ZO. C'est, en effet, un sr arbitre et un juge souverain que l'homme
qui a os faire un compliment l'autre soir  madame Meunier de la plus
horrible dentelle qu'une femme ait jamais porte.

CHARLES. Tiens! j'oubliais que je vais chez madame Meunier.

ZO. Qu'es-tu venu faire ici?

CHARLES. Ceci est tout  fait poli et du meilleur got.

ZO. Je ne te dis cela que dans ton intrt; Alida est une femme
charmante, fort entoure, qui sait ce qu'on lui doit, et qui n'est pas
dispose  en rien rabattre.

CHARLES. Adieu, Zo.

ZO. Adieu, Charles.

Charles s'arrta devant une glace comme pour arranger sa cravate, mais
ses yeux ne regardaient pas; il semblait attendre que quelque chose le
retnt  dfaut de quelqu'un. Enfin il se dcida, et sortit presque
brusquement en disant: Adieu.--Adieu, rpondit Zo.

Le lendemain,  l'heure o Robert avait pass  cheval, Charles fit
arrter vis--vis de chez Zo un fiacre dont les stores taient ferms.

Robert passa et regarda  la fentre, mais elle tait ferme.

Charles sentit son coeur s'panouir. Il aimait Robert; il eut envie de
l'appeler pour lui serrer la main.




XXXVI


A propos de _mimosa_, dont nous avons parl tout  l'heure, beaucoup de
personnes ont aujourd'hui des branches et des feuilles du _saule_ qui
ombragea la tombe de l'empereur Napolon  Sainte-Hlne. Il n'y a, 
l'authenticit de cette relique, qu'un inconvnient: c'est qu'il n'y a
sur cette tombe pas le moindre saule, mais bien un magnifique _mimosa_.




XXXVII


Un soir que Robert avait rencontr Clotilde dans le monde, il lui dit:
Vous n'tes pas encore alle aux bals de l'Opra. C'est cette nuit le
troisime. Y viendrez-vous?--J'en avais bien quelque envie; mais mon
mari est un peu souffrant et ne peut m'y mener.--Eh bien, regardez
l-bas votre soeur avec la jeune veuve que vous savez: voyez comme
elles paraissent affaires. Je gage qu'elles partiront avant
minuit.--Quel rapport cela a-t-il?--Je vous le dirai plus tard.--Plus
tard, je ne voudrai plus le savoir.--Ceci n'est qu'une ruse pour savoir
tout de suite. D'ailleurs, je ne vous le dirai pas malgr vous.
tes-vous engage pour cette contredanse?--Oui.

Robert quitta madame de Sommery et rencontra Charles, auquel il
reprocha de ngliger Alida. O en tes-vous? lui dit-il.--Mais on n'a
pas rpondu  ma lettre.--On ne rpond jamais  une premire
lettre.--Et vous?--Comment, moi?--N'tes-vous pas devenu amoureux en
mme temps que moi?--Ah! oui, dit Robert trs-ngligemment. Et il
traversa le salon. Charles fut trs-offens qu'on parlt ainsi de sa
cousine, d'une femme qu'il avait d pouser. Il pensa qu'il _devait_
l'en avertir, et alla auprs d'elle. Zo, lui dit-il, j'ai  te
parler; nous allons danser ensemble.--Impossible, je suis engage.--La
suivante?--Je le suis aussi. Je ne puis te promettre que la
sixime.--Ma foi, ma chre cousine, je n'ai pas assez de mmoire pour
m'engager; tant pis pour toi! c'tait dans ton intrt que je voulais
te parler.--C'est pour cela que tu y renonces si facilement.--Tu as l
un assez vilain bouquet.--J'en avais un plus beau; mais je ne sais qui
me l'a envoy, et je n'ai pas cru devoir le porter.--Des camellias
ponctus et du jasmin d'Espagne?--Oui; comment le sais-tu?--Tu sais
donc qui t'a envoy celui que tu as  la main?--Oui, c'est M. Dimeux.
Mais...--Je ne comprends pas que l'on reoive ainsi des
bouquets.--Est-ce donc toi qui m'as envoy l'autre, par hasard? Je t'en
ai toujours jug incapable.--Il est cruel, dit Charles en riant, de
n'tre pas mieux apprci par ses contemporaines.

Robert vint prendre Zo pour la contredanse. Charles ne dansa pas. Il
alla s'asseoir prs d'Alida, qui avait annonc qu'elle tait fatigue
et ne danserait plus.

Robert rcita  Zo, pendant la contredanse, trois ou quatre pages de
_la Nouvelle Hlose_. Zo avait cherch son cousin, et l'avait enfin
trouv causant trs-attentivement avec Alida. De ce moment, elle fut
tout  fait absorbe. On venait de danser la _pastourelle_, et Robert
entamait sa quatrime page. Il crut devoir y ajouter un peu de son cru
et dire: De grce, charmante Zo, rpondez-moi, ne me dites qu'un mot,
ft-ce le plus dur du monde; mais rpondez-moi!--Hlas! monsieur, dit
Zo, je suis rellement bien honteuse de ce que j'ai  vous dire; mais
je dois vous avouer que, de tout ce que vous me dites depuis le
commencement de la contredanse, je n'ai pas entendu un seul mot.

On dansa le _chass-crois_. Robert reconduisit Zo  sa place, et,
comme la pendule marquait minuit, il se retrouva prs de madame de
Sommery,  laquelle il dit:

La veuve et Alida s'en vont  minuit juste; si la pendule retarde,
Alida risque fort de perdre, comme Cendrillon, sa pantoufle de verre.

CLOTILDE. Oh! le prince qui la ramasserait n'en perdrait pas la tte.

ROBERT. Maintenant, je lis dans les astres que votre mari mdite de
venir vous demander si vous tenez beaucoup  rester tard, parce qu'il
est fatigu et mme un peu souffrant.

CLOTILDE. Mais enfin, qu'est-ce que tout cela veut dire?

ROBERT. Que votre mari, madame Meunier et la veuve vont au bal de
l'Opra, et qu'on veut vous coucher pour tre libre.

CLOTILDE. Croyez-vous?

ROBERT. Vous allez voir se raliser ma seconde prdiction comme la
premire. Voici venir M. de Sommery.

En effet, Arthur, tranant le pas, vint dire  sa femme: Si tu ne
tiens pas  un veuvage prmatur, nous ne resterons pas tard; je suis
trs-souffrant.--Nous partirons aprs cette contredanse, que j'ai
promise  M. de Fousseron, reprit Clotilde.

Arthur s'loigna.

ROBERT. Mais vous m'avez d'autant moins promis de contredanse, que je
danse avec mademoiselle Reynold.

CLOTILDE. Et moi, avec son cousin; mais je vais arranger cela, parce
que j'ai besoin de causer un peu avec vous.

Madame de Sommery fit un signe  Zo, qui vint auprs d'elle, et elle
lui dit: Ton cousin est trs-mcontent de toi, il veut te parler
absolument; j'ai pri M. de Fousseron de lui cder sa contredanse, que
tu peux alors donner  Charles. Va lui dire que je lui laisse galement
sa libert.

CLOTILDE. Eh bien, monsieur de Fousseron, je veux aller au bal de
l'Opra. Chargez-vous de m'avoir un domino, et conduisez-moi; je vous
laisserai l parfaitement libre; seulement, quand je m'en irai, vous me
conduirez  une voiture.

ROBERT. Il y a  cela un inconvnient: c'est que je ne veux pas
paratre au bal de l'Opra.

CLOTILDE. Pourquoi?

ROBERT. Parce que j'y trouverais des personnes que je ne veux pas
rencontrer en mme temps.

CLOTILDE. Vous mettrez un faux nez.

ROBERT. Cela ne dguise que le nez.

CLOTILDE. Un domino?

ROBERT. Il n'y a rien de hideux comme un homme en domino.

CLOTILDE. Qu'est-ce que cela vous fait? On ne verra pas votre figure et
on ne saura pas que c'est vous.

ROBERT. Je serai  votre porte  une heure et demie; vous recevrez un
domino et un masque  une heure.

CLOTILDE. Non, envoyez-moi le domino chez Zo; je ne veux pas
m'habiller chez moi.




XXXVIII


A minuit et demi, Clotilde entra chez Zo, o, selon la promesse de
Robert, elle trouva tout ce qu'il lui fallait pour se costumer. Peu de
temps aprs, un fiacre s'arrta devant la porte de Zo; Dimeux ne
sortit pas et attendit. En mme temps que le fiacre, tait arriv en
cabriolet Charles Reynold, qui s'tait aperu que, le soir, il y avait
eu quelque mystre entre Clotilde, Zo et Robert Dimeux. Robert, auquel
il avait demand s'ils iraient ensemble  l'Opra, lui avait dit:

J'ai des raisons pour y aller de mon ct.

--Est-ce que, par hasard, avait pens Charles, elle serait assez
imprudente pour aller au bal avec Robert? Aprs tout, c'est ma cousine,
je ne _dois_ pas la laisser se perdre ainsi. Il descendit de son
cabriolet. Ce fiacre, arrt devant la porte,  une pareille heure, ne
pouvait qu'accrotre singulirement les soupons de Charles Reynold. La
nuit tait sombre, Charles marchait dans la rue, et on ne voyait gure
dans l'ombre que la partie allume de son cigare, semblable  une
petite toile rouge qui se serait promene en l'air. Dans la situation
de Charles, quand on guette une personne dont on est jaloux, il y a un
moment o il semble qu'on serait dsespr que le malheur que l'on
redoute n'arrivt pas. Serait-ce qu'aux yeux de l'amour les soupons
que l'objet aim a inspirs sont dj un crime, et qu'on est dispos 
croire que ce qu'on ne voit pas n'est pas une chose qui n'est pas, mais
une chose bien cache? Bientt Dimeux, entendant ouvrir la porte,
descendit de son fiacre et y fit monter Clotilde masque, que Charles
n'hsita pas  reconnatre parfaitement pour Zo; il remonta en
cabriolet et arriva  l'Opra derrire le fiacre, dont il vit descendre
les deux dominos, qu'il examina de faon  tre sr de les reconnatre
au bal. Il y avait beaucoup de monde. On avait, pour la premire fois,
essay cette anne-l de joindre  l'attrait du bal celui de _danses_
de je ne sais quel pays, et cela avait du succs par une raison que
n'avaient pas souponne les auteurs du projet. C'tait un excellent
prtexte que l'on donnait aux maris. Je voudrais bien aller au bal de
l'Opra.--Y pensez-vous? C'est une folie, on n'y va plus. D'ailleurs,
c'est trs-mal compos.--Je le sais bien; aussi n'est-ce pas du bal
qu'il s'agit; mais on dit que ces danseuses trangres sont charmantes.
Mesdames trois toiles, quatre toiles et cinq toiles y vont. Nous n'y
resterons qu'une demi-heure, une heure au plus, et nous ne sortirons
pas de notre loge.

Pendant ce temps, mesdames trois, quatre et cinq toiles s'autorisaient
auprs de leurs maris de l'exemple de celle qui s'autorisait du leur.
On obtenait la permission demande en affirmant bien que, sans ces
danseuses trangres, on n'aurait pour rien au monde consenti  mettre
les pieds au bal de l'Opra.

Les danses finies, on voulait, avant de s'en aller, faire le tour du
foyer; puis on ne se retrouvait pas, et, ne pouvant partir les unes
sans les autres, on ne partait pas; et les pauvres maris taient
obligs de rester l jusqu' trois heures du matin, fort ennuys, parce
que, n'tant pas costums, ils taient surveills par leurs femmes,
dont le premier soin avait t de cacher le signe convenu pour se faire
reconnatre.

Clotilde avait un domino noir. Admirez ma prudence, avait dit Robert,
je l'ai pris trs-long pour cacher vos pieds; sans quoi, on vous aurait
tout de suite reconnue. Le domino tait orn d'une trs-belle
dentelle, et le capuchon retombait sur le masque, qui avait une barbe
trs-longue. Clotilde se trouvait du trs-petit nombre de femmes qui se
dguisent srieusement. Robert, cach sous un grand domino, tait
reconnaissable aux yeux de Clotilde par un ruban vert qu'il s'tait
attach au poignet. Il l'avait avertie qu'Alida et la veuve auraient
des rubans orange. Arthur n'tait pas dguis. Elle ne tarda pas 
quitter Robert pour se livrer  ses recherches, tout en jetant, en
passant prs d'eux, aux hommes qu'elle connaissait, quelques mots
piquants qui ne laissaient pas de les occuper quelques instants. Alors
comme aujourd'hui, les hommes qui allaient au bal de l'Opra avaient
usage de souper en se retirant, vers trois heures du matin, usage
charmant, qui mritait bien d'tre conserv comme il l'est. En effet,
on passe la nuit au bal, morne, froid, taciturne, endormi; aprs quoi,
on fait un excellent souper qui vous rveille pour aller vous coucher,
vous met en belle humeur et vous inspire les plus jolis mots, que vous
dites au cocher de fiacre. Vous frappez  votre porte avec une gaiet
folle; il n'est pas de mots piquants, spirituels, fins, que vous
n'adressiez  la portire. Vous montez votre escalier en riant
vous-mme de tout ce que vous vous dites de joli. Vous faites  votre
domestique des pigrammes sanglantes; et vous vous couchez en proie 
la plus heureuse disposition d'esprit pour veiller et amuser vous et
les autres.

Charles, qui n'avait pas perdu de vue les deux dominos qu'il suivait
depuis le faubourg Poissonnire, aborda Clotilde ds qu'il la vit
seule, et lui dit  l'oreille: Je te connais, tu es Zo; je veux te
parler.

Clotilde mit le doigt sur sa bouche et s'esquiva dans la foule.

En la cherchant, Charles aperut le grand domino au ruban vert; il alla
derrire lui et appela Robert. Le domino se retourna, puis se mit 
rire, et lui dit: Le moyen est bon, et je suis un niais de m'y tre
laiss prendre. Comment m'avez-vous reconnu?--J'avais quelques
indications, reprit Charles.

Et il continua sa marche. Quelques femmes l'abordrent pour lui dire:

L'une: Je te connais, tu t'appelles Charles.

Une autre: Je te connais, tu es employ au ministre des finances.

Une autre: Je te connais, tu avais avant-hier un pantalon bleu.

Et Charles tait le plus heureux des hommes; il se disait: Mon Dieu!
comme on m'intrigue donc! Comme je suis donc connu! Comme on s'occupe
de moi!

Un domino lui prit brusquement le bras et marcha avec lui sans lui
parler. Eh bien, lui dit Charles s'arrtant dans un coin, est-ce l
tout, et n'as-tu rien  me dire?--Absolument rien, dit le domino.

Et Charles, levant les yeux au plafond et se rongeant un ongle, eut
l'air, pour les passants, de dire: O diable a-t-elle appris cela? Je
suis le plus intrigu des mortels.--Je ne te connais pas, reprit le
domino, je ne t'ai jamais vu.

Et Charles frappait du pied avec l'air dpit d'un homme auquel on
raconterait ses aventures les plus secrtes. Et un de ses amis, voyant
son air, disait: Il parat qu'on en dit de dures  Charles.--Je t'ai
pris le bras, ajouta le domino, parce que tu passais prs de moi et que
c'tait le seul moyen de me dbarrasser d'une de mes amies qui s'tait
accroche  moi et ne voulait pas me quitter. Je te remercie et je te
quitte.

Charles, rest seul, garda quelque temps l'air d'un homme
trs-proccup des rvlations qu'on vient de lui faire. L'ami qui
l'avait dj observ l'aborda et lui dit: Eh bien, tu parais
intrigu?--Ne m'en parle pas. Une femme charmante, un lutin pour
l'esprit et la malice. Oh! elle ne m'a pas mnag; elle sait des
choses que j'avais cru drober mme  Dieu. Et je ne puis savoir qui
elle est? Je lui ai fait des questions les plus insidieuses, elle s'en
est tire avec un sang-froid, un tact, une prsence d'esprit
admirables. Oh! je la connatrai.--Heureux coquin! dit l'ami.

Et Charles, se prenant lui-mme aux filets qu'il tendait pour les
autres, se mit  dire: Je suis, en effet, un heureux coquin. Ah! je
saurai qui c'est. Je suis bien bon de m'occuper ainsi de cette petite
Zo! J'ai, ma foi, bien le temps de me livrer aux vertus de la famille!
Si seulement Robert n'avait pas l'air de me narguer! S'il l'pousait
encore! Mais vouloir prendre pour sa matresse une femme que, moi,
j'aurais pouse! Au reste, que Zo s'arrange; je lui ai donn de bons
avis, parfaitement dsintresss.

A ce moment, le petit domino noir que Charles prenait pour Zo passa
devant lui, paraissant chercher quelqu'un. Un grand domino, avec un
ruban vert au poignet, marchait dans l'autre sens; le petit domino lui
prit le bras et lui dit: Ils ne sont pas arrivs, ou ils ne sont pas
ici. Conduisez-moi dans la salle.

Charles sentit en lui-mme un mouvement dsagrable; mais, un domino
lui ayant dit en passant: Ta cravate est bien mal mise! il se mit 
la poursuite de cette nouvelle intrigue. Le grand domino parut surpris
et hsitant. Allons, allons, monsieur de Fousseron, lui dit Clotilde,
ne faites pas l'homme trs-occup. N'ayez pas la mauvaise grce et la
fatuit de me faire croire que je vous drange. Vous tiez parfaitement
abandonn quand je vous ai pris le bras; faites-moi faire le tour de la
salle, que je trouve _mon infidle_.

Elle dit ce dernier mot en souriant, et tous deux descendirent dans la
salle. Savez-vous, dit Clotilde, que j'ai bien pens  votre ami?
C'tait un beau et noble caractre, et je lui dois des impressions que
je ne retrouverai jamais. Ce pauvre Tony!

Le domino frissonna.

Ah! un mouvement d'impatience! Les hommes sont mille fois plus coquets
que les femmes; on ne peut sans les contrarier leur parler d'un autre,
ft-ce mme leur meilleur ami. Cependant il faut vous y rsigner, car
je n'ai absolument rien  vous dire de vous. Attendez, pressons un peu
le pas. Je crois avoir vu les rubans orange. Je me suis trompe;
remontons au foyer. Ce que vous m'avez dit de Vatinel m'a bien touche;
il est triste de penser qu'il n'y a qu'un amour malheureux qui ait
cette constance, et... Ah! cette fois, les voici.

Clotilde quitta le bras du domino et alla trouver un groupe form
d'Arthur et de deux dominos qui avaient chacun sur l'paule un noeud de
ruban orange. Es-tu bien sr qu'on ne te sait pas ici? dit-elle 
Arthur. Mais c'est  toi, belle veuve, que j'ai  parler.

Le domino qu'elle interpellait ainsi hsita et serra le bras d'Arthur.

Oh! il faut que je te parle; je te permettrai ensuite le tendre
tte--tte que tu es venue chercher, mais je ne te le permettrai qu'
ce prix. A ce prix seulement aussi, tu peux compter sur ma discrtion.
T'es-tu donc trouve si mal du mariage, ma belle veuve, lui dit-elle
quand elle l'eut amene dans un couloir des loges, que tu veuilles ter
par ta conduite  tout honnte homme la tentation de t'pouser? ou bien
encore acceptes-tu la cour d'un homme mari, pour n'avoir que les roses
du mariage et en laisser les pines  la pauvre femme abandonne?--Mon
Dieu! madame, dit la veuve, je ne vous connais pas, laissez-moi.--Mon
Dieu! je ne t'en veux pas, ne t'effraye pas ainsi; garde cette crainte
farouche pour des entreprises plus dangereuses que les miennes. Moi, je
ne t'en veux pas. Que me fait,  moi, que tu sois la matresse de M. de
Sommery!--Madame, je vous en prie...--Arthur de Sommery est le mieux
fris de tous les hommes qui sont ici, et je suis femme comme toi,
quoique moins exprimente, chre veuve, et je comprends qu'on oublie
pour lui tous les devoirs et toutes les conventions. Tiens, ton
chevalier nous a suivies! Affirme-lui au moins que je ne t'ai dit que
du bien de lui.

Clotilde et la veuve, en effet, furent rejointes par Arthur et Alida.

Et vous, chre madame Meunier, refuserez-vous de m'accorder un moment
d'entretien? Oh! ne me regardez pas ainsi avec la grimace d'une finesse
que vous n'avez ni dans les yeux ni dans l'esprit.

La veuve avait parl bas  Alida, qui rpondit: Je serais dsole de
vous faire perdre plus longtemps, avec des femmes, un temps que vous me
paraissez trs-capable d'employer beaucoup mieux.--Ah! mais voici ce
que tu sais dire. Tu es comme le paon, chre madame Meunier, tu chantes
mal et tu as de vilains pieds. Mais laisse-moi te fliciter, chre
madame Meunier, du joli mtier que tu fais aujourd'hui en conduisant
cette veuve innocente. Est-ce par de semblables actions que tu espres
rparer la brche faite  ta vanit quand tu as pous ce beau nom de
_Meunier_? Hlas! je ne t'en veux pas non plus pour cela. Tu as fait
comme presque toutes les filles qui se marient. Tu t'es prostitue pour
de l'argent, comme d'autres, qui valent cependant mieux que toi, se
sont prostitues pour un nom. Plus honteusement prostitues, il faut le
dire, pour des choses dont on peut se passer, que ces malheureuses si
mprises qui ne cdent qu' la faim. Chre madame Meunier, je suis ta
servante.

Comme Clotilde se retournait pour les quitter, Arthur porta vivement la
main  son masque pour le lui arracher; mais le bras d'Arthur fut saisi
par une main robuste qui lui fit craquer les os. Clotilde saisit le
bras du domino aux rubans verts, car c'tait lui, et se perdit avec lui
dans la foule. Reconduisez-moi, dit-elle; allons-nous-en,
allons-nous-en vite!

A ce moment, Charles les arrta et glissa un papier dans la main du
grand domino. Clotilde continuait  entraner son cavalier. Comme ils
allaient gagner l'escalier, elle vit devant elle un grand domino avec
un ruban vert au poignet. Elle demeura interdite, regarda celui qui lui
donnait le bras. Ils taient tout  fait semblables. Tout  coup, elle
arrta le nouveau venu et lui dit  l'oreille: Au nom du ciel, qui
tes-vous?--Robert Dimeux, rpondit le domino.--Et vous donc? dit-elle
 son cavalier.--Moi, madame, rpondit-il d'une voix tremblante
d'motion, je suis Tony Vatinel, le fils du maire de Trouville.




XXXIX


Clotilde sortit prcipitamment de l'Opra, fit appeler une voiture, et
arriva chez elle fort trouble, sans se donner le temps d'aller se
dshabiller chez Zo. Son mari n'tait pas rentr; elle l'avait bien
suppos. Mais  peine avait-elle quitt son domino, qu'elle l'entendit
rentrer; elle cacha prcipitamment son domino et se glissa dans son
lit. Il arriva avec Alida. Alida pleurait.

Qui me procure,  cette heure, le plaisir de recevoir votre
visite?--Alida a t insulte au bal de l'Opra par un domino. Elle en
est si chagrine, que je n'ai pas voulu qu'elle rentrt chez elle avant
de s'tre un peu remise.--Tu tais donc au bal de l'Opra? dit
Clotilde  son mari avec l'air du plus naf tonnement.

Le frre et la soeur changrent un regard. Ce n'est pas elle, disait
le regard d'Arthur.--Elle est bien fine, rpondait le regard
d'Alida.--Je vois avec plaisir, continua Clotilde, que cette fatigue
excessive qui nous a obligs de quitter sitt la maison o nous avons
pass la soire, n'a pas eu de suite et ne t'a pas empch
d'accompagner ta soeur au bal... Eh! que vous a donc dit de si affreux
ce _petit_ domino, ma chre Alida?

Le frre et la soeur changrent un nouveau regard, qui cette fois dit:
C'est elle.--Une foule d'infamies, dit Alida.--Mais encore?--Elle m'a
dit que je recevais mauvaise socit,--que mon mari faisait des
affaires en juif, etc. etc.

Clotilde ne manifesta aucune surprise, et dit: Voil tout? Mais ce
sont de ces choses qu'on peut dire  tout le monde, et que leur
banalit empche d'tre blessantes.

Le regard d'Arthur dit  Alida: Ce n'est pas elle.

--Ma foi, rpondit le regard d'Alida, je n'y comprends rien, et j'ai
des doutes.

Mais le regard d'Alida reprit la parole, et fit remarquer  celui
d'Arthur que Clotilde n'tait pas coiffe pour la nuit. Clotilde, dit
Arthur, vous tiez au bal de l'Opra; ne cherchez pas  le nier; je le
sais.--Si vous le saviez de faon qu'on ne pt le nier, vous ne vous
donneriez pas tant de peine pour me le faire dire.

Alors le regard d'Alida fit voir au regard d'Arthur une manche du
domino qui passait par-dessous d'autres vtements que Clotilde avait
jets dessus. Arthur tira le domino et dit: Je n'ai plus rien 
demander.

Alida se jeta sur le domino et se mit  dranger tous les plis avec une
sorte de fureur. Ah! Arthur, dit-elle, tiens, tiens, j'en tais bien
sre, c'tait elle. Et elle montra un noeud orange qu'elle avait, au
bal, dtach de son paule et attach prcipitamment aprs le domino de
Clotilde pendant que celle-ci se drobait  leurs regards. Arthur fut
un moment muet de surprise et de colre. Vois-tu, Arthur, dit Alida,
c'tait bien elle; j'avais bien reconnu la voix de Clotilde
Belfast.--Madame Meunier, dit Clotilde, vous tes chez madame de
Sommery, qui vous rappelle qu'il est temps que vous rentriez chez
vous.--Arthur, dit Alida, on me chasse de chez toi.--Ah! dit Arthur,
mon pre avait bien raison. Voil ce que j'ai gagn  introduire dans
une famille respectable une fille de rien!

Clotilde se leva sur son sant; elle tait ple; elle ouvrit les
lvres, mais ce ne fut que dans son coeur qu'elle pronona ces paroles:
Arthur, je n'oublierai jamais ce que vous venez de dire.




XL


Le lendemain matin, aprs un bain et quelques heures de sommeil, Robert
et Tony Vatinel se trouvaient  djeuner ensemble. Je te cherchais,
dit Robert, pour vous runir, quand je vous ai vus ensemble, une
demi-heure avant le dpart de Clotilde. Le hasard a fait mieux et plus
vite que moi. La scne a d tre assez plaisante; car, d'aprs la
question qu'elle m'a faite, tu ne t'tais pas fait reconnatre.
T'a-t-elle parl de toi? Tony raconta  Robert toutes les paroles de
Clotilde, jusqu' la plus insignifiante.

ROBERT. Je lui avais montr tes lettres, mais je ne savais pas que tu
tais parti presque en mme temps que la dernire, et que celle par
laquelle je te conseillais de revenir n'arriverait  New-York que
longtemps aprs que tu serais  Paris. J'en suis fch pour ma lettre,
qui tait un morceau de physiologie assez remarquable. Ta docilit  te
costumer comme moi a port ses fruits. Le moment est on ne peut plus
favorable pour mettre  excution le nouveau plan que j'ai conu pour
ta gurison. D'abord, quelle impression a produite sur toi la vue de
Clotilde?

TONY VATINEL. Je ne l'ai pas vue. J'ai entendu sa voix, j'ai senti la
pression de son bras; j'tais spar d'elle par tout ce masque 
travers lequel mon imagination ne pouvait recomposer son visage.
Nanmoins, l'impression a t trs-violente.

ROBERT. Comme je te l'avais crit, tu seras l'amant de Clotilde, et
seulement alors tu cesseras de l'aimer.

TONY VATINEL. Tu te trompes, je n'aime plus Clotilde, Clotilde qui
s'est jete volontairement aux bras d'un autre, Clotilde honteusement
souille; et voil pourquoi je suis revenu. Mais j'ai au coeur une
blessure dont je mourrai. Je veux la voir, mais non pour renouer un
lien rompu, non pour chercher dans son coeur une route trace dj par
un autre. Mais, quand je l'aurai vue dans sa maison, dans son mnage;
quand je serai bien sr que c'est elle, quand je l'aurai entendu
appeler madame de Sommery, quand je l'aurai ainsi appele moi-mme, et
quand elle aura rpondu  ce nom, quand je l'aurai vue avec son mari,
alors je serai bien et parfaitement guri. Dans la position de
Clotilde, elle ne peut prononcer une parole, faire un geste, qu'elle ne
m'inspire du mpris et du dgot. Je veux la voir; tu me conduiras chez
elle.

ROBERT. Allons, allons, tu es bien libre de te figurer que c'est pour
cela que tu demandes  la revoir. Tu y viendras vendredi.

TONY VATINEL. C'est aprs-demain...

ROBERT. C'est long, n'est-ce pas? Tu es si press de ne plus l'aimer!




XLI


Un jeune homme, prtendant avoir  parler  Robert Dimeux d'une affaire
importante, fut introduit auprs des deux amis. Il venait, de la part
de M. Charles Reynold, pour savoir la rponse de M. Dimeux  une lettre
que M. Reynold lui avait remise en mains propres. L'air solennel du
jeune homme tonna Dimeux. Du reste, il ne se rappelait pas avoir reu
une lettre de Charles. Il vous l'a remise lui-mme.--Je me rappelle
encore moins cette circonstance.--Attends un peu, dit Tony Vatinel;
cette nuit, au bal de l'Opra, on m'a remis un billet qui,  coup sr,
n'est pas pour moi, et que j'attribue au costume que tu m'avais fait
prendre, et qui peut bien avoir tromp deux personnes. Voici le
billet. Il tait crit au crayon et contenait ce peu de paroles:

  Vous tes un lche et un tratre; je ne puis souffrir que vous perdiez
  Zo. Il faut que nous nous battions; j'enverrai demain savoir quelle
  est votre heure et quelles sont vos armes.

    CHARLES REYNOLD.

C'est prcisment pour cela que je viens, monsieur, dit
l'tranger.--Eh bien, monsieur, faites-moi le plaisir de dire 
Charles...

A ce moment, Charles entra... Mais il faut reprendre les choses d'un
peu plus haut.




XLII


Charles ne s'tait pas couch. Il avait attendu dix heures et tait
all chez Zo. Il lui trouva l'air fatigu et abattu.

CHARLES. Est-ce que tu n'as pas bien dormi, Zo?

ZO. Non.

CHARLES. Je le crois bien.

ZO. Qui te rend si savant?

CHARLES. On sait ce qu'on sait.

ZO. Mais, toi-mme, tu as un air plus que singulier: un habit boutonn
jusqu'au cou, l'air svre, la voix brve. Qu'est-ce que tu as?

CHARLES. Cela ne regarde pas les femmes.

ZO. Je ne suis pas une femme, je suis ta cousine et ton amie. Tes
paroles sont graves, ta voix est solennelle, ton maintien digne: cela
n'est pas naturel...

CHARLES. C'est bien. Mais je veux te donner quelques conseils. Zo, ma
cousine, tu te perds.

ZO. Et toi, Charles, mon cousin, tu perds la tte. Est-ce pour me dire
de semblables sornettes que tu prends un visage si grave et si
terrible, un regard si fixe et des airs de tte si majestueux? Si tu
savais  quoi j'ai pass la nuit...

CHARLES. Je le sais.

ZO. J'espre bien que non; j'en serais trop honteuse.

CHARLES. Alors, ne te prive pas de la honte, car je sais tout.

ZO. Qu'as-tu t faire au bal de l'Opra? Est-ce pour y voir Alida? Tu
es donc dcidment bien amoureux d'elle?

CHARLES. Il ne s'agit pas de ma conduite, mais de la tienne. Zo,
vois-tu, un garon peut user de sa libert, parce qu'il est responsable
de ses actions; mais une fille, c'est bien diffrent.

ZO. Mais de quoi veux-tu parler, Charles? Tu commences  me faire
peur.

CHARLES. Zo, tu te rappelleras toujours Charles Reynold, n'est-ce pas?

ZO. Mais, mon cousin, tu n'es pas encore  l'tat de souvenir.

CHARLES. Ton cousin qui t'aimait comme un frre?

ZO. Mais...

CHARLES. Qui aurait voulu te voir heureuse?

ZO. Ah ...

CHARLES. Qui a toujours t le meilleur de tes amis?

ZO. Certainement; mais...

CHARLES. Jusqu'au dernier moment?

ZO. Nous n'en sommes pas l.

CHARLES. Tu penseras quelquefois  lui, et tu le regretteras.

ZO. Est-ce que tu t'en vas? O vas-tu?

CHARLES. Peut-tre bien loin.

ZO. Ce ne peut tre assez loin pour justifier de pareils adieux et de
semblables attendrissements.

CHARLES....

    _Pauperum tabernas regumque turres._

ZO. Ce n'est pas la peine de parler latin, je ne te comprenais dj
pas auparavant.

CHARLES. Tu consoleras ma mre.

ZO. Voyons, Charles, rponds-moi. Qu'est-ce que tout cela veut dire?

CHARLES. Et peut-tre, que dis-je! sans doute tes voeux sont contre
moi?

ZO. Quels voeux?

CHARLES. On n'a qu' se rappeler Sabine et Chimne.

ZO. Ah! c'est de la tragdie.

    Je suis Romaine, hlas! puisque Horace est Romain.

CHARLES. Tu vois, tu es pour l'amant contre le frre.

ZO. Moi, je rcite; je suis prte  dire le contraire.

    Sors vainqueur d'un combat dont Chimne est le prix.

CHARLES. Ah! Zo, me dis-tu cela srieusement?

ZO. Voyons, Charles, qu'est-ce qui t'arrive? Est-ce que tu vas te
battre?

CHARLES. Eh bien, oui; je voulais te le cacher; mais, puisque tu l'as
devin...

ZO. Comment? avec qui? pourquoi? Mais tu es fou!...

CHARLES. Comment? Cela se dcide en ce moment mme. Avec qui? Avec
Robert Dimeux.

ZO. Avec M. Robert? Charles, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas?

CHARLES. Rien n'est plus vrai.

ZO. Quelque querelle ridicule pour quelque femme.

CHARLES. Tu l'as dit.

ZO. Ah! j'avais donc un pressentiment quand j'ai pass toute cette
nuit  pleurer. Mais cela ne sera pas, M. Dimeux est un homme
raisonnable.

CHARLES. Quoi! tu veux me faire croire que tu es alle au bal pour
pleurer?

ZO. J'ai quitt  minuit. Il reste bien assez de temps pour pleurer
jusqu'au jour.

CHARLES. Je te parle du bal de l'Opra.

ZO. C'est  cause du bal de l'Opra que j'ai pleur.

CHARLES. On t'avait peut-tre force d'y aller?

ZO. Personne ne m'en a seulement parl. Et pour quelle femme encore
est-ce que tu te bats? Je voudrais que tu fusses tu.

CHARLES. Merci.

ZO. D'abord, on ne se bat que pour des femmes qui ne le mritent pas.
Une honnte femme ne sert jamais de prtexte  de semblables choses.

CHARLES. Tu es bien svre pour toi-mme.

ZO. Comment, pour moi-mme?

CHARLES. Je me bats avec Dimeux parce que tu es alle avec lui au bal
de l'Op...

ZO. Avec Dimeux? au bal? moi?

CHARLES. Oui.

ZO. Je ne suis jamais alle nulle part avec M. Dimeux, et jamais de ma
vie je n'ai vu le bal de l'Opra. Voil de jolies choses!

CHARLES. Allons donc! je vous ai vus sortir d'ici tous les deux, et je
vous ai suivis jusqu' l'Opra, et j'ai parl  Dimeux, qui n'a pas pu
le nier, et tu lui donnais encore le bras quand je lui ai donn ma
provocation.

ZO. Mais non, mais non; c'est Clotilde qui s'est habille ici. Moi,
j'ai pass la nuit  pleurer de ce que tu allais  ce bal, de ce que tu
ne m'aimes plus, de ce que tu aimes Alida.

CHARLES. Comment! ce n'tait pas toi?

ZO. Non, non, mille fois non! mais tu ne te battras pas; je ne veux
pas; c'est impossible; et pour moi!...

CHARLES. Oui, pour toi, et aussi pour moi; pour ton honneur et aussi
pour ma jalousie; et puis ton honneur me semble toujours tre le mien.

ZO. Ta jalousie? Tu es jaloux, jaloux, jaloux de moi! Mais tu m'aimes
donc, Charles?

CHARLES. J'en meurs de dsespoir.

ZO. Et moi, si tu savais, je ne fais plus que pleurer, car je t'aime
aussi. Ah! j'ai bien expi ma folie et mes ides romanesques. J'ai t
bien malheureuse de te voir parler  d'autres femmes. Tu n'aimes donc
pas Alida?

CHARLES. Je n'ai jamais pens  Alida.

ZO. Quel bonheur! Mais ce duel, cet horrible duel?

CHARLES. Ah! puisque tu m'aimes, je serai vainqueur. Dis-moi seulement
encore un fois:

    Sors vainqueur d'un combat dont Chimne est le prix.

ZO. Ne plaisantons pas. Mais, puisque ce n'tait pas moi, pourquoi te
battrais-tu alors?

CHARLES. C'est bien un peu mon ide; mais c'est que mon billet n'tait
pas trs-mesur, et c'est Dimeux  son tour qui me demandera raison.

ZO. Raconte-lui ton erreur; il t'excusera.

CHARLES. Mais je ne veux pas que l'on m'excuse.

ZO. Alors tu te battras?

CHARLES. Je n'en sais rien.

ZO. coute, Charles, si tu n'arranges pas cette affaire-l autrement,
je croirai que tu m'as trompe, parce qu'aprs votre explication il n'y
a aucun prtexte pour que tu te battes; je croirai que tu m'as trompe,
et que c'est pour Alida et peut-tre pour pis encore que tu te bats.

CHARLES. coute, je vais aller chez Dimeux; je vais lui raconter mon
erreur, puis je lui dirai: Je ne suis plus offens; mais, si vous
croyez l'tre par mon ptre, je suis prt  vous en rendre raison.

ZO. Et il te dira qu'il n'est pas offens non plus.

CHARLES. Peut-tre.

ZO. Va, et reviens bien vite; je ne vis pas en attendant. coute un
peu: quoi qu'il arrive, tu viendras me rendre rponse.

CHARLES. Oui.

ZO. Donne-m'en ta parole d'honneur.

CHARLES. Ma parole d'honneur!




XLIII


C'est alors que Charles entra chez Robert et lui dit: Mon cher Robert,
tout est expliqu, je ne suis plus offens; mais, si vous l'tes par ma
dmarche ou par ma lettre, je suis prt  vous faire des excuses ou 
vous en rendre raison.--Mon cher Reynold, rpondit Dimeux, je ne vous
en veux nullement. Permettez-moi, au contraire, de vous fliciter de
votre air parfaitement majestueux. Je ne veux de vous ni excuses ni
coups d'pe.

Charles sortit avec son hraut.




XLIV

_A monsieur Robert Dimeux de Fousseron._


    Paris.

  M. et madame Frdric Reynold ont l'honneur de vous faire part du
  mariage de mademoiselle Zo Reynold, leur fille, avec M. Charles
  Reynold, et vous prient d'assister  la bndiction nuptiale qui leur
  sera donne le..., en l'glise de Saint-Vincent-de-Paul, leur
  paroisse.




XLV

_A monsieur Robert Dimeux de Fousseron._


    Paris.

  M. et madame mile Reynold ont l'honneur de vous faire part du mariage
  de M. Charles Reynold, leur fils, avec mademoiselle Zo Reynold.




DEUXIME PARTIE




I


Arthur fit  Tony Vatinel un accueil convenable quoique un peu froid.
Tony, tout le temps de la soire se tint dans un coin du salon, et il
n'aurait pas fait autre chose que regarder Clotilde si Robert n'tait
venu de temps en temps changer quelques paroles avec lui. Il y avait
heureusement, d'ailleurs, assez de monde pour que la proccupation de
Tony ne ft pas remarque. Clotilde tait change; ses traits avaient
perdu ce calme, cette indcision du visage de la jeune fille. Cependant
elle tait charmante autrement, sans qu'on pt dire qu'elle le ft
moins ou plus qu'autrefois. Ses formes dveloppes, sa dmarche plus
assure, sa voix, son sourire, ses gestes, tout avait subi des
modifications que Tony tudiait avec le plus vif intrt. Il la
comparait avec la Clotilde d'autrefois, et il avait besoin de se
rpter: C'est bien elle, c'est bien la mme. Sous certains aspects,
claire de certaines faons, il ne la retrouvait pas; mais elle garda
quelques instants une attitude qui lui tait familire autrefois, et
Tony alors ne vit plus en elle aucun changement. Il la voyait de
profil, le cou pench en avant; les longues boucles de ses cheveux, qui
pendaient un peu dtaches du ct oppos  celui de Vatinel, formaient
un fond sur lequel se dcoupait nettement son profil ravissant. Quand
elle releva la tte, et rejeta un peu ses cheveux en arrire, il sembla
 Tony que c'tait un fantme qui s'vanouissait. Il ne revit plus
Clotilde que dans ses pieds et dans la couleur de ses cheveux. Il
piait le moment o un nouveau changement de position la ferait
reparatre  ses yeux. Il l'avait salue, en entrant; mais il n'avait
pas cherch l'occasion de causer avec elle, occasion que, du reste,
elle n'avait nullement paru lui offrir. Leur conversation, sans se
connatre, au bal de l'Opra, les embarrassait galement. D'o
fallait-il reprendre? De leurs adieux au Havre, au moment o Tony y
avait conduit Arthur et Clotilde pour les faire embarquer. Tony avait
alors renonc  Clotilde, qui le lui avait demand au nom de son
bonheur  elle. Ou fallait-il reprendre de cette conversation de
l'Opra qui avait appris  Vatinel que Clotilde l'avait rellement
aim, et que, peut-tre, elle l'aimait encore? C'tait  Clotilde 
dcider ce point. Alida ne vint pas ce jour-l chez son frre; elle
tait extrmement irrite de la scne du bal, quoique la dernire et la
plus profonde blessure et t pour Clotilde. En regardant sa femme,
Arthur de Sommery s'tonnait de lui voir montrer aussi peu de
ressentiment du mot si dur qu'il avait laiss chapper, et dont elle
avait paru mortellement frappe.




II


Ah! dit Tony Vatinel, en s'en allant avec Robert Dimeux, que je
l'aimais bien mieux avec sa simple robe gris fonc, lorsque nous tions
 Trouville!--Tant que tu ne prfreras  la Clotilde de Paris que la
Clotilde de Trouville, il ne faut pas te flatter d'tre extrmement
bien guri de ton amour. Je crois mme devoir t'avertir que c'est un
symptme assez fcheux.--Et qui t'a dit, Robert, que je voulais gurir
de mon amour? Pourquoi ne me proposes-tu pas de me gurir de mon coeur,
de me gurir de ma vie? J'ai perdu Clotilde, elle ne peut tre  moi;
et, d'ailleurs, ce qu'elle est aujourd'hui, ce n'est plus Clotilde.
J'ai perdu Clotilde, laisse-moi mon amour!--Tu me donnes, du reste, une
preuve de ce que je t'ai dit, bien satisfaisante pour l'amour-propre
d'un philosophe. L'objet de ton amour est si bien une femme de ton
invention, que tu as besoin qu'elle soit  un certain loignement. A
peine es-tu auprs d'elle, que tu te mets  l'adorer  soixante lieues
et  un an de distance. L'amour est comme un de ces petits jardins, de
quelques toises carres, que l'on a sillonn d'alles, de dtours et de
labyrinthes. Si on le traversait droit, il y aurait  faire de trois 
cinq pas; mais, grce aux circonvolutions que l'on est oblig de faire
entre les petits dfils bords de buis, grce aux frquents retours
sur ses pas, on fait huit ou dix lieues sur quatre toises. Il y avait
autrefois, une manire de faire un plerinage  Jrusalem, qui
consistait  faire deux pas en avant et un en arrire; tu as trouv
encore mieux que cela. Tu fais deux pas en avant et au moins deux en
arrire; tu fais tomber la dernire alle du labyrinthe dans la
premire, de telle faon que les circuits sont toujours  recommencer,
sans qu'il soit jamais possible d'arriver au mur. Voyons, Tony,
penses-tu consacrer toute ta vie  un semblable exercice? Tu as reu de
la nature de belles facults; ne penses-tu pas  te distinguer,  te
faire un nom,  devenir quelque chose?--Pfff! rpondit Tony.




III


Il est quelques personnes auxquelles peut-tre la rponse pleine de
sens et de sagacit par laquelle Tony Vatinel termine le chapitre
prcdent, peut sembler manquer de quelque clart. Nous traduirons donc
par nos propres impressions le _pfff_ de Tony Vatinel; car, pour nous,
ce _pfff_ est encore un de ces mots qui en disent plus qu'ils ne sont
gros.

Les honneurs que l'on rend aux hommes distingus ne sont qu'une amorce
pour faire faire,  de bonnes gens crdules, certaines corves sociales
qu'il est plus commode d'admirer que de faire soi-mme. Et encore leur
fait-on payer les vertus et les belles actions comptant, et remet-on
les honneurs  l'poque de leur mort. On s'occupe volontiers, en
France, de rendre les honneurs aux grands hommes morts; on dpense pour
leur tombe un argent qui leur et t fort utile pendant leur vie, et
qui leur et peut-tre vit le dsagrment d'une immortalit
prmature. Cela vient peut-tre de qu'on aime galement beaucoup 
enterrer les grands hommes, et que leur mort semble toujours tre la
plus belle action de leur vie, ou, du moins, celle dont on leur sait le
plus de gr, tant on manifeste alors une recrudescence d'enthousiasme
et d'admiration.

Une seule chose m'tonne, c'est qu'on n'ait pas encore jusqu'ici
imagin de les enterrer vivants; c'est une ide que je n'mets qu'avec
une grande timidit; beaucoup peuvent la trouver sduisante et chercher
 l'appliquer. Cicron disait: Il n'y a, en fait de religion, qu'une
absurdit que les hommes n'aient pas encore invente, c'est de manger
leur Dieu.

On a depuis profit de l'avis. Je serais rellement fch d'tre cause
qu'on enterrt vifs M. Rossini ou M. Hugo. Je crois que la France
produit trop de grands hommes pour sa consommation, et qu'elle craint
d'tre consomme par eux; elle en a fait tant, qu'elle peut
l'exportation.

Mais aucune poque autant que celle-ci, peut-tre, ne s'est montre
empresse d'en finir avec les grands hommes; aucune n'a si vite et si
lgrement dcern l'immortalit aux vivants. On voudrait faire des
dieux  la manire des gardes prtoriennes, quand elles se dfaisaient
d'un empereur dont on commandait d'avance l'apothose. A peine un
homme, aujourd'hui, a-t-il fait deux romances ou manifest, par un
commencement d'excution, l'intention de faire un vaudeville, qu'on
fait son buste, sa statuette, sa biographie: toutes choses autrefois 
l'usage des morts. On l'immortalise d'avance et en effigie, et, quand
il est mort une bonne fois, on n'a plus qu' l'enterrer; ou plutt, de
ce moment, on se plat  le considrer comme mort et enterr; ses
fossoyeurs prennent sa place: chacun  son tour.

M. David, qui a fait un fronton pour le Panthon, y a taill dans la
pierre de futurs grands hommes. C'est une remarquable fatuit aux yeux
des trangers, de leur montrer ainsi, dans ce temple consacr  nos
grands hommes, des grands hommes jusqu'au dehors, jusque sur les toits,
un dbordement de grands hommes qui n'ont pas pu tenir dans le temple.

Peut-tre, si l'on fait des temples aux grands hommes, serait-il bon de
fixer un temps o l'immortalit serait prescrite, un temps o il n'y
aurait plus d'appel ni de recours en cassation. Si l'on ne dclare pas,
par une bonne loi, aprs combien de temps un _mort_ pourra s'endormir
sur les deux oreilles, sans se voir chicaner son immortalit, il
arrivera ce qui est arriv: que les petits hommes d'une poque
jetteront  la voirie les grands hommes de l'poque prcdente; que les
successeurs des petits hommes ramasseront les os de leurs grands
hommes, et que l'on court grand risque de se tromper d'os et de donner,
dans le Panthon, asile  quelques gredins qui ne s'y attendaient
gure.

Mais, quand on aura fait, et discut, et promulgu une loi  ce sujet,
qui garantira l'efficacit de cette loi, et qui empchera de remplacer
cette loi par une autre loi, comme les grands hommes par d'autres
grands hommes? Car il n'est pas d'poque qui n'ait un demi-quarteron de
grands hommes qu'elle ne soit pas fche de mettre sous des marbres
assez lourds pour qu'ils ne puissent se relever. C'est, du reste, le
secret des riches tombeaux que font les hritiers  ceux dont ils
hritent. Srieusement,  propos du Panthon, il faut avouer qu'il
n'est rien d'aussi ridiculement barbare que le changement de
destination des difices. Les gens qui font de telles choses semblent
toujours chercher  faire croire  la postrit que l'histoire commence
 eux, et que ce qui a prcd ne vaut pas la peine d'tre conserv.
Les monuments, ces masses de pierres, sont sems dans le temps par les
hommes qui passent, comme les cailloux que le petit Poucet, des contes
de Perrault, semait sur la route qu'il voulait retrouver. Seulement,
c'est  ceux qui viendront aprs que ces masses de pierres doivent
servir de guides pour leurs investigations dans l'histoire des moeurs
et des arts. Il y a, dans le cabinet des figures de cire, un enfant
vtu richement avec un cordon bleu en bandoulire. Le dmonstrateur
l'a donn successivement, et, selon les circonstances, comme le roi de
Rome, le duc de Bordeaux, le duc de Montpensier, le comte de Paris. Il
y a encore une industrie qui consiste  afficher sur les murs un
morceau de papier sur lequel on lit:

            TELLE RUE, TEL NUMRO,
    ON DGAGE LES EFFETS DU MONT-DE-PIT,
            POUR EN PROCURER LA VENTE.

Il parat que l'industrie est bonne, car la concurrence est ardente.
Voici ce que quelques-uns ont imagin: comme le mtier est
identiquement le mme, ils collent seulement sur l'adresse du rival une
bande de papier, contenant leur propre adresse, et ils trouvent  cela
un triple avantage: ils sont annoncs, le concurrent ne l'est plus, et
ils diminuent leurs frais d'impression et de papier en les lui faisant
payer.

C'est prcisment ce que font les grands hommes du prsent avec les
grands hommes du pass. Voil  peu prs ce que voulait dire le _pfff_
de Tony. Robert probablement l'avait compris et l'avait trouv sans
rplique, car il ne rpondit pas un mot.




IV


Tony alla faire une visite du matin  madame de Sommery; elle avait du
monde; Arthur lisait des journaux dans un coin et ne se mlait  la
conversation que par quelques phrases plus ou moins bien ajustes qu'il
y jetait  peu prs au hasard. Clotilde, d'aprs la coutume, fort
inconvenante  mes yeux, de la plupart des femmes de Paris, recevait
ses visites de deux heures  six heures dans sa chambre  coucher. Pour
Tony, ce n'tait pas une inconvenance, c'tait une chose horriblement
cruelle. Dans son amour pour Clotilde, il avait eu peu d'instants dans
lesquels ses sens avaient os lever la voix: c'tait lors de leur
rendez-vous sous la niche de la Vierge,  Trouville, quand Clotilde,
fatigue et pouvante, s'tait laisse aller sur le bras et sur la
poitrine de Vatinel. Mais, le plus souvent, sa pense n'allait pas
jusque-l. Il n'avait jamais t assez sr d'tre aim de Clotilde pour
oser rver sa possession, et, d'ailleurs, Clotilde ne lui paraissait
pas une femme que l'on possdt. Tant qu'on n'est pas aim, ou qu'on ne
croit pas l'tre, il semble que l'on se contentera parfaitement d'tre
aim, et que l'on ne demandera rien au del. Une fois aim, on borne,
avec la mme bonne foi, ses voeux  un baiser; mais, je crois que je le
rpte, Clotilde ne semblait pas  Vatinel une femme que l'on possdt.
Qui n'a rencontr de ces femmes dont l'inflexible jupe de plomb semble
faire partie de leur personne?

Mais cet odieux lit conjugal changeait, malgr Tony, ses ides sur
Clotilde; Clotilde tait donc une femme comme toutes les femmes. Ces
deux oreillers racontaient des choses bien humaines. Arthur, aux yeux
de Tony, tait non-seulement un rival heureux, mais encore un profane,
un sacrilge, qui faisait descendre la divinit de son pidestal pour
l'abaisser jusqu' son ignoble amour; puis,  force de s'indigner, il
arrivait  penser que, puisque la divinit tait devenue une simple
mortelle, il et t bien charmant qu'elle le ft  son bnfice; puis
Clotilde, qu'il aurait craint autrefois de souiller par ses caresses 
lui, lui semblait bien autrement souille par les caresses d'un autre;
son imagination ne lui faisait grce d'aucun dtail; et il se sentait
plein d'un mlange bizarre de haine et de mpris pour Arthur; de haine,
de mpris, de fureur et de dsirs pour Clotilde. Il ne se contentait
plus de regarder le visage de Clotilde; ses yeux, en regardant ses
petits pieds dans des mules de velours vert, voyaient malgr lui
beaucoup plus de la jambe qu'on n'en montrait; il interrogeait du
regard les plis de la soie, plus tendre sur les genoux et trahissant
des contours qui lui faisaient frissonner le coeur.

Arthur lui dit: Vous avez voyag depuis quelque temps, monsieur
Vatinel?--Oui, rpondit Tony, je suis all en Angleterre, en Irlande et
en Amrique.--Vous avez d voir bien des choses curieuses!--Mais non.

Clotilde rougit; elle avait lu, comme vous savez, madame, les lettres
que Tony avait crites  Robert Dimeux pendant son voyage, et le _mais
non_ qu'il venait de prononcer lui faisait entendre,  elle, tout ce
qu'il y avait de tendresse et de passion dans ces lettres. Elle leva
les yeux sur Vatinel; mais elle rencontra les siens, et tous deux
sentirent un mouvement de frisson. Clotilde changea la conversation.
Tony se leva et sortit.

Comme Tony s'en allait, et qu'il paraissait hsiter entre deux portes
pour sortir, Arthur se leva, lui ouvrit celle qu'il fallait prendre, et
lui dit: Vous ne connaissez pas encore _nos tres_.

Quand Tony fut parti, il se demanda  lui-mme pourquoi ces paroles
d'Arthur lui avaient si joyeusement rsonn dans le coeur: c'est qu'il
esprait de se voir install dans la maison; et comment finirait tout
cela, en supposant mme que les hommes et le sort le remissent  sa
volont?




V


La veille du jour fix pour son mariage, Charles Reynold vint demander
 djeuner  Robert. Il cachait son triomphe et sa joie sous un air
d'indiffrence qui lui donnait beaucoup de peine; car le pauvre garon
tait gonfl de bonheur et de penses d'avenir. Il avait voulu voir la
toilette de Zo, et il tait dans le ravissement.

Ah ! mon cher, dit-il  Robert, vous n'oubliez pas que je me marie
demain et que vous devez assister  mon mariage? Pourvu que je ne
l'oublie pas non plus, moi! Vous amnerez votre ami, n'est-ce pas? les
amis de nos amis sont nos amis. C'est un peu imprudent de prendre
prcisment l'instant o l'on se marie pour faire de nouveaux amis;
mais je n'ai pas la prtention d'chapper seul au sort commun  tous
les maris; et j'ai, sous ce rapport, une philosophie toute faite et
prte  tous les vnements. Ce ne sera, aprs tout, qu'une
reprsaille, et la plus douce des justices est sans contredit la peine
du talion. C'est  dix heures, vous savez; cela veut dire dix heures et
demie, car les femmes feront attendre. Mon Dieu! Zo a voulu absolument
me faire voir sa toilette; je n'aime pas m'occuper de ces
enfantillages-l, mais j'ai fini par cder. C'est incroyable,
l'importance que les filles y attachent. Je vous demande un peu ce que
cela signifie! Je ne sais pas si j'aurai un habit, et je ne compte
gure m'en occuper; pourvu que je n'aille pas oublier demain matin!
Mais je me sauve. Vous savez, Laure,  laquelle je fais la cour depuis
quelque temps?...--Non.--Mais si, une _prima donna_ de boulevard, une
petite blonde.--Ah! ah!--C'tait une tigresse, elle avait un tas de
scrupules. Moi, du caractre dont vous me connaissez, vous comprenez
bien que cela ne m'allait gure; et puis, un mariage, a vous drange
toujours un peu; ma foi, j'avais oubli mon inhumaine, quand hier je
reois une lettre d'elle; elle m'annonce qu'elle viendra me voir
_aprs-demain matin_. Or, cet aprs-demain est _devenu_ DEMAIN MATIN.
Vous saisissez l'-propos, sans doute:  dix heures, juste l'heure du
_conjungo_. Je lui ai rpondu: Ma chre petite, aprs-demain, c'est
impossible, _j'ai quelque chose  faire_; mais demain, par exemple, je
serai trs-heureux de vous voir. Et ce demain est aujourd'hui. Elle
doit tre chez moi; vous comprenez bien qu'une femme qui entre chez
moi... Je n'en dis pas davantage. Je vais aller me dbarrasser de ce
petit triomphe avant d'aller chez ma future; pourvu qu'on ne me fasse
pas voir encore des toilettes! Adieu. Si vous tiez aimable, demain, 
dix heures, vous m'enverriez un petit mot par votre domestique pour me
rappeler la chose. Adieu, mon cher... Ah ! se dit en bas de
l'escalier Charles, qui n'tait pas attendu par la moindre Laure,
vais-je aller d'abord chez mon bottier ou chez mon tailleur? Pourvu que
mes _affaires_ soient prtes, mon Dieu! Que faire si ces gens-l ne
m'ont pas tenu parole? Allons d'abord chez le tailleur... Dites-moi,
mon cher, eh bien?--Monsieur, nous serons en mesure.--Pensez que c'est
 dix heures.--A neuf heures, on sera chez vous.--Je compte sur vous;
c'est trs-grave, je ne puis me marier sans un habit noir: je n'en ai,
comme vous savez, qu'un brun et un bleu.--Soyez tranquille.--Je vous
dclare que je ne le serai pas.--A neuf heures, on frappera  votre
porte.--Maintenant, chez le bottier... Mes souliers? Je les attends. Il
me les faut aujourd'hui; comment! voil quinze jours qu'ils sont
commands!--On est _trs-press d'ouvrage_ en ce moment, et,
d'ailleurs, a ne pouvait pas tre confi au premier venu; je n'ai
qu'un seul ouvrier auquel je donne l'_ouvrage_ tout  fait
_soign_.--Vous me les promettez pour ce soir?--Ce soir ou demain
matin  sept heures.--Bien sr?--C'est comme si vous les aviez.




VI


Le jour du mariage de Charles Reynold, Vatinel se trouva  l'glise
auprs de madame de Sommery. Il tait grave et triste, et, au moment o
l'orgue rsonna sous la vote, il fut saisi d'une telle motion, que
quelques larmes tombrent de ses yeux. Le soir, au bal, Clotilde lui
dit qu'elle avait remarqu son motion. Je suis sre, ajouta-t-elle,
qu'Alida aura pens que vous tiez quelque amoureux de Zo
rebut.--Non, dit Vatinel, mon coeur pleurait malgr moi toute ma vie
manque et perdue. Au moment o le prtre a dit ces paroles du Christ?
L'homme quittera son pre et sa mre pour s'attacher  sa femme, je
n'ai pu m'empcher de penser que, moi aussi, j'ai quitt mon pre et ma
mre pour mener une vie errante, triste, solitaire et  jamais sans
amour.--Vous tes bien jeune, monsieur, dit Clotilde, pour parler ainsi
de l'avenir et pour croire que vous ne rencontrerez jamais une femme
que vous puissiez aimer.--Quand je dis que ma vie sera sans amour,
reprit Vatinel, je veux dire que je ne serai pas aim; car, pour moi,
mon coeur est rempli d'un amour qui ne s'teindra qu'avec moi, ou
plutt qui me tuera.--Est-ce donc un amour tout  fait sans espoir,
monsieur?--Oh! oui, madame, tellement sans espoir, que, si celle qui
en est l'objet venait  moi et me disait: Tony, je vous aime et je
suis  vous, je la repousserais en lui disant: Laissez-moi; je ne
veux pas de vous, femme souille et fltrie!

Clotilde se mordit les lvres et ne parut pas trs-fche que Zo vnt
prendre son bras et l'emment dans une autre pice.

Eh bien, chre Clotilde, voil donc mon roman fini, sans avoir
commenc. J'avais bien fait une tentative, mais elle m'a rendue trop
malheureuse. J'ai trouv dans ce qu'on nous a dit  l'glise des choses
qui n'ont rien de romanesque, mais qui m'ont rempli l'me de penses
svres et leves, d'un bonheur grave et calme que je ne souponnais
pas. Embrasse-moi, ma bonne Clotilde, je serai heureuse.

--Oui, tu seras heureuse, rpondit Clotilde, tu as pous un homme qui
ne croira pas avoir fait un sacrifice en t'pousant; tu es la femme
d'un homme que tu aimes, et les devoirs, si rigoureux pour d'autres,
seront pour toi un bonheur ineffable. Tu auras des enfants, car le ciel
bnit les mariages d'amour: ce sont les seuls qu'il reconnaisse et
sanctifie. Tu seras heureuse, Zo. Tu ne seras tourmente ni par
l'ambition ni par la vengeance. tre heureuse, c'est aimer et tre
aime. Voil ton devoir.

Charles tait ivre de joie; mais un nuage passait de temps en temps sur
son visage. Plusieurs fois il se dirigea vers Robert, puis s'arrta
sans tre all jusqu' lui et sans lui avoir parl. Il finit par
prendre une rsolution. Robert, lui dit-il, voulez-vous faire un tour
de jardin avec moi?--Je vous rends grce mon cher ami, il fait trop
froid.--C'est que j'ai un service important  vous demander.--C'est
diffrent; je croyais que c'tait simplement un plaisir que vous me
proposiez. Je vais mettre mon manteau. Faites-moi donner un cigare.
Mais est-il tout  fait ncessaire que ce soit dans le jardin?--Oui; il
y a du monde partout, et je ne veux pas que ce que j'ai  vous dire
soit entendu par d'autres que vous.




VII


Mon cher Dimeux, dit Charles Reynold quand ils furent descendus
dans le jardin, je vais vous montrer la grande confiance que j'ai
en vous; mais vous allez vous moquer normment de moi.--Allez
toujours.--Promettez-moi du moins que vous me garderez le plus profond
secret.--Il parat que votre confiance en moi est au fond de votre
coeur sous un tas de petites dfiances dont il faut la dbarrasser pour
qu'elle puisse sortir.--Non; mais...--Tant qu' ne pas me moquer de
vous, je puis vous promettre, si vous voulez, et si rellement la chose
mrite la moquerie, de me contenter d'un sarcasme intrieur et latent
dont vous-mme ne vous apercevrez pas; pour la discrtion, je vous la
promets.--Eh bien, dit Charles Reynold cherchant  diriger la
promenade vers les alles sombres et les plus loignes de la maison,
dont les fentres jetaient de la clart; eh bien, me voici
mari.--Oui.--Le maire et le prtre ont fait leur tat, je n'ai plus
qu' faire le mien. Il est dix heures; j'esp... je pense que madame ma
tante va emmener sa fille dans une heure.--C'est trs-probable.--C'est
que je vous avouerai, mon cher Dimeux, que je ne me suis jamais
mari.--Je l'espre bien; sans cela, vous vous trouveriez dans une
situation parfaitement prvue par le Code pnal.--Oui; mais il y a des
choses qui m'embarrassent.--Ce n'est rien; demandez  votre belle-mre
quand elle emmnera sa fille, et suivez-les.--Ce n'est pas cela.--Vous
m'effrayez, mon cher Reynold.--Ah! voil dj que vous vous moquez de
moi.--Mais non, vraiment.--Eh bien, je vais vous dire les choses sans
dtours.--Je commence  l'esprer avec d'autant plus de plaisir qu'il
fait froid, et avec d'autant plus de raison que vous les puisez
tous.--Je vous dirai donc... mais sans hsiter davantage... mon cher...
Robert Dimeux... je vous dirai donc... sans prambule... sans
tergiversation... que... Mais vous vous rappelez la discrtion que vous
m'avez promise... Je vous dirai alors...

Ici, Charles parla si bas, que je ne puis rpter ce qu'il dit.

Mais, dit Robert, et Laure, dont vous me parliez hier?...--Plaisanterie!
mon cher Dimeux.--Et Julie, dont vous m'avez racont de si bonnes
histoires?...--Mensonge! mon cher Dimeux.--Et Anna, sur laquelle vous
m'avez donn des dtails si intimes?...--Vanterie! mon cher Dimeux.--Et
Adle, je crois, oui, c'est Adle que vous l'appeliez, dont vous m'avez
fait des descriptions si ravissantes que j'avais presque envie de les
vrifier?...--Invention! mon cher Dimeux.--Ce sont donc aussi
plaisanterie, mensonge, vanterie et invention, que ces lettres, ces
billets et ces rendez-vous, ces nuits passes dehors, ces maris jaloux,
ces invasions par les fentres?...--Comme vous dites, mon cher Dimeux,
plaisanterie, mensonge, vanterie, invention.

Et alors Robert fit une question aussi bas que Charles avait parl
quelques instants auparavant.

CHARLES. Jamais.

ROBERT. Jamais, jamais?

CHARLES. Jamais.

ROBERT. C'est trs-drle.

CHARLES. Pour vous.

ROBERT. Je ne vois pas o est le malheur pour vous  prsent; mais
enfin...

CHARLES. J'ai bien quelques thories; mais...

Robert parla bas assez longtemps.

CHARLES. Je vous remercie, mon cher ami.

ROBERT. Il n'y a pas de quoi; vos thories taient excellentes. C'est
tout ce que vous aviez  me dire?

CHARLES. C'est parbleu bien assez!

ROBERT. Alors rentrons, je meurs de froid; vous m'avez tenu l un
cigare tout entier.

Robert jeta la fin de son cigare et rentra le premier. Madame Reynold
la mre lui demanda d'un air fort inquiet: O est mon beau-fils?--Il
va venir, madame.--C'est qu'on n'est jamais tranquille avec des jeunes
gens qui ont men une vie si folle et si dissipe!...




VIII

Marie-Clotilde.


Tony Vatinel devint assidu chez Clotilde. Il tait gnralement
silencieux. Un soir, cependant, on vint  parler de Trouville; il prit
la parole et demanda  Clotilde si elle se rappelait bien la plage, et
si elle se rappelait aussi les petits bois qui dominent la Touque, et
les beaux couchers du soleil. Vous rappelez-vous, madame, disait-il,
ce jour o les pcheurs rentrrent par un si terrible coup de vent? Et
il fit de la tempte une description qui fit frissonner les auditeurs.
Vous rappelez-vous la colline, au mois de mai, couverte de joncs en
fleurs comme d'un drap d'or? C'tait, ce soir-l, grande
reprsentation au Thtre-Italien. Clotilde tait un peu fatigue et
n'y allait pas. Les trois ou quatre hommes qui taient chez elle se
levrent. Et vous, monsieur Vatinel, dit-elle  Tony, n'allez-vous pas
au Thtre-Italien?--Non, madame.--Vous le voyez, mes amis ne se gnent
pas avec moi. Ce n'est pas un reproche que je vous fais, messieurs;
allez-vous-en. Je suis naturellement ingrate, et je ne veux pas de
sacrifices. Ne vous croyez donc pas oblig, monsieur Vatinel, de me
tenir compagnie, si vous avez mieux  faire.--Faut-il, madame, demanda
Vatinel, me croire oblig de m'en aller?--Non... Vous n'aimez donc pas
le spectacle? dit Clotilde  Tony quand ils furent seuls.--Non,
madame.--Ni la musique?--Non plus.--Je ne vous ai jamais vu danser.--En
effet, je ne danse pas.--Ni jouer.--Ni jouer.--Ni causer.--Ni
causer.--Qu'aimez-vous donc, alors?--Moi, madame, je n'aime
rien.--C'est une plaisanterie!--J'aime la plaisanterie moins que toute
autre chose; mais je comprends bien que ce que je vous ai dit a besoin
d'explication. J'ai dans le coeur une grande et violente passion.

Clotilde,  ces mots, s'embarrassa visiblement; Tony s'en aperut et
ajouta: La femme que j'aime est une jeune fille, vierge et ignorante,
qui n'a jamais eu mme un frre dont les lvres aient touch son front.
Deux fois seulement, et cela m'a tellement mu que j'en pourrais dire
le jour et l'heure; deux fois seulement mes doigts ont touch les
siens; une autre fois, craintive, fatigue, elle a abandonn un instant
son corps sur mon bras, et j'en sens encore l'impression. Cet ange
n'est plus, madame.

Clotilde le regardait avec tonnement et avec dfiance. Elle savait
bien que c'tait elle que Tony aimait, et tous ses souvenirs
s'appliquaient  elle parfaitement. Tony continua. Je sais, madame,
dit-il, que Robert vous a montr mes lettres, et je saisirai cette
occasion de vous les expliquer, parce que, un jour ou un autre, vous
pourriez bien me chasser de votre prsence et croire accomplir un
devoir en agissant ainsi, et ce serait pour moi un grand malheur; car
rellement je ne peux vivre que l o vous tes. Donc, madame, je ne
vous dirai pas: Je vous ai aime et je ne vous aime plus. Ce n'est
pas cela; ce n'est pas moi qui ai chang. J'ai aim ce que vous tiez
quand je vous ai connue, et je n'aime pas ce que vous tes aujourd'hui.
Non-seulement j'ai aim ce que vous tiez alors, mais je l'aime encore.
J'aime encore de toutes les forces de mon me cette jeune fille dont je
parle dans les lettres que vous avez lues; mais je ne la retrouve plus
en vous. Cependant, vous tes la seule personne avec laquelle je
pourrais en parler. Robert est un moqueur, et je ne veux pas exposer 
la moquerie un sentiment aussi profondment enferm dans mon coeur.
Cependant, je ne puis parler que de cela. Si j'ai un peu parl ce soir,
c'est que parler de Trouville, de la plage, des bois o je l'ai vue,
c'est pour moi parler d'elle et de mon amour. Ce n'est qu' une femme
que l'on peut parler d'un amour vritable, et il est peu de femmes
auxquelles on puisse parler d'un amour qui n'est pas pour elles. Notre
situation est tout  fait particulire. Vous seriez bien bonne de me
permettre de vous parler quelquefois de celle que j'aime et qui n'est
plus.

Clotilde regardait toujours Vatinel avec attention; elle cherchait 
dcouvrir dans les yeux, dans l'expression de son visage, dans le son
de sa voix, s'il tait de bonne foi en parlant ainsi, et s'il la
faisait assister  quelque rve d'un cerveau en dlire, ou si c'tait
une faon trs-alambique, et d'un got plus que mdiocre, de lui faire
une dclaration d'amour.

Le rsultat de ses observations fut que Vatinel tait peut-tre fou,
que peut-tre il se trompait lui-mme; mais qu' coup sr, il ne
voulait tromper personne et qu'il tait de la meilleure foi du monde.

Monsieur Vatinel, dit Clotilde, j'imiterai votre franchise. Le hasard,
ou une petite perfidie de votre ami, dont j'ignore le but, vous a
instruit d'une chose que je ne vous aurais jamais dite. J'ai t
extrmement touche de cet amour si vrai que peignaient vos lettres
pour mo... pour celle que vous aviez aime, que vous aimez encore,
dites-vous. Vous avez t malheureux, vous l'tes peut-tre encore. Je
veux vous aider  vous consoler, et, en y consacrant mes soins les plus
affectueux, je croirai accomplir un devoir; je suis heureuse de n'avoir
pas  parler des barrires infranchissables qui se sont leves entre
nous. Soyons amis, nous parlerons de tout ce que vous voudrez; de cette
Clotilde... qui n'est plus.--Vous avez raison, madame, rpondit
Vatinel, je ne l'appelle que Marie dans mon coeur, car elle s'appelait
Marie, doux nom form avec les lettres du mot _aimer_. Mais que vous
disais-je d'abord? Je vous disais que je n'aimais rien. Les gots sont
de la monnaie d'amour. Tout ce qui avait en moi quelque puissance
d'aimer, mme le plus lgrement, tout est rentr dans mon coeur pour
se runir  l'amour que j'ai pour... pour Marie. Cet amour est comme
le soleil, qui aspire jusque dans le calice des fleurs les plus
petites gouttes d'eau pour les runir en un nuage qui porte la
tempte.--Monsieur Vatinel, dit Clotilde, je vous crois un homme bon et
loyal, et je ne doute pas un instant que vous ne soyez parfaitement de
bonne foi. Seulement, comme cet amour dont vous parlez est tout  fait
en dehors des conditions humaines, il est possible que vous vous
trompiez vous-mme. Je ne sais trop comment vous dire cela. Rien de si
ordinaire  une femme que de se refuser  croire qu'on l'aime. Mais il
est moins ordinaire et moins commode de dire: Vous dites que vous ne
m'aimez pas, et je crains cependant que vous ne m'aimiez. C'est l une
grande fatuit fminine; mais j'aime mieux m'exposer  tre un peu
ridicule qu' jouer un jeu qui nous amnerait peut-tre du malheur 
l'un et  l'autre.

Certes, moi, l'auteur, je ne prendrais pas sur moi ici de dcider si
Clotilde avait rellement la crainte qu'elle mettait en avant, ou si
elle tait un peu pique de la prfrence que donnait Vatinel,  ce
qu'elle avait t, sur ce qu'elle tait prsentement. Je ne dciderai
pas non plus si Clotilde n'tait pas partage par ces deux sentiments,
et si elle aurait t plus capable de bien dfinir ce qui se passait en
elle. Toujours est-il que Vatinel prit sa crainte au srieux. Mais ce
brave et digne jeune homme a si peu le sens commun dans toute cette
conversation, que l'on n'ose pas trop tre de son avis.

Madame, dit-il en se servant, pour lui tre agrable et pour la
rassurer, des sentiments qu'il tait heureux de trouver dans son coeur,
comment voudriez-vous que je pusse vous aimer?

C'tait rellement un singulier garon que Tony Vatinel, un sauvage
bien sauvage, et dont je suis honteux d'avoir  rapporter les discours.

Clotilde fit une petite grimace qui disait clairement qu'elle trouvait
le personnage assez difficile et assez bizarre. Il n'y fit aucune
attention et continua:

Comment voudriez-vous que je pusse vous aimer avec le coeur dont j'ai
aim Marie? Il n'est pas un des objets qui vous entourent qui ne me
sera odieux; vous ne pourriez pas prononcer une parole, faire un geste
qui ne m'inspirt de la haine! Si je vous aimais, j'aurais envie de
vous tuer et de me tuer aprs! Vous qui avez un mari, un homme auquel
vous appartenez, un homme qui restera avec vous quand je vais tre
parti, dans quelques instants! Ce salon, ces fauteuils, ces rideaux,
vos vtements, vos bagues, votre nom, tout me rappellerait que vous
tes souille, que vous tes  un autre! Oh! non, non, madame! plus
j'aimais ce que vous tiez, moins je puis aimer ce que vous tes! Plus
j'ai aim Marie, moins je puis aimer Clotilde! Ce sont deux femmes dont
l'une est morte, et, pour que je le croie mieux, vous n'avez rien
gard de Marie. Vous n'avez plus la mme physionomie ni les mmes
gestes; vos cheveux sont arrangs autrement, vous avez plus
d'embonpoint, votre voix a bien plus d'assurance, ainsi que votre
regard. Marie parfumait sa chevelure d'une odeur de violette qui
semblait tre son haleine. Vos cheveux,  vous, sentent je ne sais
quelle odeur que sentent galement les cheveux de cent autres femmes.
Quelquefois, cependant, il vous arrive pour un instant, quand vous tes
claire de certaine faon, ou quand votre voix, prononant certains
mots, trouve certaines inflexions, il vous arrive de ressembler  Marie
et de me la rappeler; mais c'est pour moi comme une vision, comme une
apparition qui s'vanouit aussitt. Il y a quelques jours, vous tiez
par hasard coiffe comme se coiffait Marie, et, quand vous aviez la
tte penche, vous lui ressembliez tout  fait. Mais qu'arrive-t-il
alors? Que je vous hais, et qu'il me semble presque que j'aime moins
Marie. Vous voyez bien, madame, qu'il est impossible que je puisse vous
aimer. Hors de ces ides, vous tes charmante, gracieuse, spirituelle,
pleine de tact et de finesse; mais vous n'auriez pas t Marie et je ne
l'aurais pas connue, que je ne vous aimerais pas; car, par un hasard
trange, vos perfections mmes sont des choses que je hassais avant de
vous connatre, et je suis sr que, si j'avais voulu tracer le portrait
d'une femme selon mon coeur, il n'y a pas un trait qui vous et
ressembl.




IX


De ce moment, Tony Vatinel vint voir Clotilde tous les jours. Quand
elle tait seule, il lui parlait du pass, de celle qu'il appelait
toujours Marie; il lui racontait l'histoire de ses moindres sensations
pendant tout le temps qu'ils taient rests ensemble  Trouville; il
n'avait rien oubli. Il se rappelait, pour chaque jour, ce qu'elle
avait dit et comment elle tait habille. Ce jour-l, disait-il
souvent, elle avait une boucle de ses cheveux drange par le vent. Cet
autre jour, elle avait un chapeau de paille orn d'une branche de
girofle violette. Mais, quand il y avait quelqu'un, il se renfermait
dans un silence opinitre; et, quand Clotilde lui en faisait des
reproches, il lui disait:

Que voulez-vous que je dise? Je n'ai rien  dire aux _autres_, et je
ne sais mme pas bien pourquoi il y a des _autres_ au monde. Je ne
demande qu'une chose au ciel, dit-il une autre fois, c'est de vous
trouver toujours seule, toujours dispose  m'entendre vous parler de
Marie. Et je livrerais le reste de ma vie  qui la voudrait; mais il
faudrait que j'eusse une confiance, que je suis bien loin d'avoir; il
faudrait que mon coeur pt se tourner vers vous avec cette certitude de
vous trouver que les yeux ont  se lever au ciel.




X


Arthur n'avait pas compris  quel degr il avait bless le coeur de sa
femme la nuit du bal de l'Opra. Le silence qu'avait gard Clotilde lui
avait paru une preuve de faiblesse et de soumission, et, au lieu de
chercher  effacer l'impression de son injure, il crut qu'il pouvait
tout oser. Il exigea qu'elle offrt des excuses  Alida, et elle offrit
des excuses  Alida; il voulut qu'elle ret la veuve, et elle la
reut. Il avait, en fait d'autorit dans sa maison, dans laquelle
jusque-l il ne s'tait pas trop cru le matre, toute l'insolence d'un
parvenu.

Pour qui aurait bien connu Clotilde et aurait vu son coeur  nu, Arthur
se trompait lourdement. Du moment o Arthur avait reproch  Clotilde
son introduction dans la famille de Sommery, la blessure qu'il lui
avait faite tait si profonde, que toute autre blessure ne pouvait
aller au fond de la premire et en toucher les bords, ni par consquent
exciter de la douleur. Elle avait conu pour Arthur  la fois tant de
haine et tant de mpris, qu'elle ne pouvait plus avoir,  l'gard de la
veuve, mme cette jalousie de vanit que l'on prouve pour l'homme que
l'on aime le moins. De petites tracasseries d'intrieur, le refus de
revoir Alida ou de voir la veuve n'auraient pu contenter Clotilde, et
elle trouvait un plaisir amer  voir s'accumuler les torts et les
injures de M. de Sommery.

Tony lui tmoigna une grande admiration pour son anglique douceur.

Tony, lui dit-elle, je fais ce qu'on veut, et je ne me plains pas,
parce que cela m'est gal; les grands intrts absorbent les petits.
Comme vous, j'aime  me reporter en arrire. Je n'attache que peu de
prix aux intrts de ma nouvelle existence; il me semble que cela ne me
regarde pas et qu'il s'agit d'une autre personne. Je crois que je
redeviens Marie.




XI


Un soir, Tony Vatinel trouva Clotilde avec la coiffure qu'elle avait le
jour qu'il l'avait vue pour la premire fois. C'tait la coiffure
qu'elle portait  Trouville.

Il la regarda avec un intrt plus marqu.

A quoi pensez-vous? lui dit-elle.--Je pense rpondit Vatinel, que je
vais bien dtester le premier qui entrera ce soir.--Je l'avais prvu,
et j'ai dfendu ma porte, except cependant pour mon mari.

Tony fut trs-fch qu'elle et prononc ce mot; mais il ne tarda pas 
oublier cette impression. Clotilde avait repris ce parfum suave et
fugitif de violette dont elle se servait autrefois. Tony la regarda et
resta rveur.

Ce n'tait pas sans intention que madame de Sommery avait parl de son
mari. Vatinel semblait le plus enchant et le plus amoureux des
hommes, il n'y avait rien d'impossible que, dans la suite de la
conversation, il lui prt fantaisie de se jeter aux pieds de Clotilde
ou de lui baiser la main; il pouvait galement arriver qu'Arthur
rentrt  ce moment. On ne peut cependant dire  un homme
tranquillement assis sur sa chaise: Ayez soin de ne pas vous jeter 
mes genoux; ne vous animez pas trop, parce que mon mari pourrait
rentrer. Il est cependant prudent de l'avertir, et Clotilde avait jet
le plus incidemment possible la mention que son mari pouvait rentrer.
Trouvez-vous, dit Clotilde, que je ressemble  Marie?--O Marie!
s'cria Vatinel, tu es Marie, tu es tout ce que j'ai aim et tout ce
que j'aime. Marie ou Clotilde, je t'aime; je t'aime comme tu tais et
comme tu es. L'amour que j'ai pour toi est un culte auquel j'ai
consacr toute ma vie. Depuis longtemps, l'amour a remplac le sang
dans mes veines. Il y a des gens qui marchent, il y en a qui
travaillent, il y en a qui font des projets et des rves; moi, je vous
aime, et je ne fais pas autre chose.--Et moi aussi, dit Clotilde,
Vatinel, je vous aime! Mais, coutez-moi bien, mon ami. J'ai  vous
entretenir d'une chose triste dont nous ne reparlerons jamais. Je suis
marie, je suis la femme de M. de Sommery. Vous ne voudriez pas plus
que moi d'un odieux partage. Je ne serai jamais  vous. Nous
continuerons  vivre dans le pass. Mon coeur seul vous appartiendra,
mais il vous appartiendra aussi sans partage. J'aurai en vous la plus
grande confiance; mais, si vous en abusiez un instant, je cesserais de
vous voir, parce que ma rsolution est immuable. Acceptez-vous ce
pacte, ce pacte d'amour pur et fraternel?--Je l'accepte, dit Tony, et
j'y serai fidle. Vous avez raison; d'ailleurs, je ne voudrais pas d'un
partage dont la seule pense m'inspire de l'horreur. Nos mes sont 
jamais unies.--Mon ami, dit Clotilde, vous tes mu, votre teint est
anim et vos yeux tincellent; nous sommes seuls; je ne veux pas qu'on
nous trouve ainsi: allez-vous-en. Il arrive souvent que nous ne pouvons
nous parler. Il est rare que je puisse ainsi vous consacrer toute une
soire. Fiez-vous-en  mon coeur, je referai ce bonheur pour _nous_
aussi souvent que je le pourrai. Quand ce sera impossible, vous ne vous
plaindrez pas, et vous ne m'en voudrez pas; vous n'oublierez pas que je
souffre autant que vous de notre sparation. Mais rien ne nous
empchera de nous crire. Vous enverrez vos lettres  ma femme de
chambre, sans adresse. Maintenant, Tony, bonsoir. Je vous aime:
emportez ce mot pour vous tenir compagnie. Donnez un baiser fraternel
sur mon front.

Tony s'avana ple et tremblant, et se pencha sur Clotilde. Il posa ses
lvres sur son front blanc. Tout disparut  ses yeux, et, quand il se
releva, son me tenait plus au front de Clotilde qu' ses lvres  lui.
Il chancela et s'appuya sur un meuble; puis il partit en courant.




XII

    _Robert Dimeux de Fousseron  Tony Vatinel._


    Fousseron.


  Voici faites, mon cher Tony, les rparations  notre chteau de
  Fousseron. Pierre Meglou m'avait alarm; il ne s'agissait que de
  quelques tuiles  remettre. Le mois d'avril va finir, et avec lui le
  froid, la neige et la pluie; je suis sr qu' Paris on s'tonne, cette
  anne comme tous les ans, qu'il fasse mauvais au mois d'avril.

  Le temps s'est tout  coup radouci, les sureaux et les sorbiers sont
  en feuilles et seront bientt en fleurs; les glantiers de mes haies
  ont dchir l'enveloppe qui emprisonnait leurs feuilles dans les
  bourgeons. Tout le jour, le ciel a t gris; mais,  cette heure, deux
  heures avant de se coucher, le soleil a remport la victoire sur les
  nuages, le printemps commence. Une petite fauvette grise  tte noire
  chante sur la plus haute branche d'un de _mes_ pommiers. Il y a presque
  un an qu'on n'a entendu cette voix pleine et vibrante. La voix de la
  fauvette, c'est aussi printanier que la premire violette qu'on trouve
  sous la mousse; mais cela vous remue encore plus le coeur. Quelle
  touchante chanson! Charmant hraut qui annonce que la fte de la nature
  commence; que le soleil et les frais ombrages, et les fleurs et les
  amours vont reparatre. Douce chanson qui rveille les penses du
  printemps endormies dans le coeur, comme les pquerettes taient
  caches sous la terre noire, et qui refleurissent avec elles.

  Viens ici, mon Vatinel, viens avec moi voir fleurir nos pommiers. Que
  fais-tu  Paris? Tu m'as donn, de ne pas aimer madame de Sommery, des
  raisons auxquelles j'ai d me rendre. Paris s'attriste, les gens qui
  ont dpens trop d'argent  Paris pendant l'hiver ont dj fait comme
  moi, ils ont fait semblant de prendre un moineau pour la premire
  hirondelle, et ils sont partis pour la campagne; la saison du
  Thtre-Italien est finie; viens voir fleurir nos pommiers.

    ROBERT.




XIII

_Tony Vatinel  Robert Dimeux de Fousseron._


  Ah! Robert, que me font maintenant le printemps, et les pommiers, et
  la nature? Hlas! je crains de trouver dans mon coeur un bien plus
  mauvais sentiment que cela; sans le besoin que j'prouve de t'crire,
  de te parler, de te dire ce qui se passe, j'aurais peut-tre fait le
  blasphme d'ajouter: Que me fait l'amiti?

  Ah! oui, je t'avais donn de bonnes raisons de ne pas aimer Clotilde;
  je m'en tais donn de meilleures encore; je me trompais moi-mme comme
  je te trompais. Je l'aime, Robert, plus que je ne l'ai jamais aime.

  Et vois-tu, maintenant, Robert, je suis perdu. Je ne puis plus tre
  _dsillusionn_, comme on dit, car je l'aime couverte d'opprobre,
  souille, fltrie, je l'aime infidle, je l'aime prostitue. Cherche
  donc maintenant  me gurir! Ou plutt maintenant je n'ai plus d'ides,
  ni du bien ni du mal; le bien, c'est ce qu'elle est, c'est ce qu'elle
  fait, quoi qu'elle soit et quoi qu'elle fasse. Le mal, c'est le reste.
  Quand je suis revenu, il y avait des choses que je n'aimais pas, il y
  en avait d'autres que j'avais en horreur et en mpris. Je suis arriv,
  j'ai revu Clotilde, je l'ai revue forme de toutes ces choses-l.

  Eh bien, aujourd'hui, ces choses-l, je les aime. Clotilde est
  dcollete, je trouve  cela des excuses; que dis-je? je blme en
  dedans de moi les femmes qui ne le sont pas. Clotilde tutoie son mari,
  elle le tutoie devant moi; je rougirais de te dire les misrables
  raisons que j'ai imagines pour trouver cela parfait. Je dis
  misrables, parce que je parle  ton point de vue; car moi, je suis
  convaincu. Clotilde parle haut, parle de tout; je trouve cela
  ravissant. Clotilde a un mari auquel elle veut que je donne la main;
  autrefois, j'appelais cela une lchet, une perfidie, une trahison.
  Non, je remplirais dix pages d'une justification que je trouve
  suffisante et complte.

  Je ne sais plus rien, je n'attends pas qu'elle agisse ou qu'elle parle
  pour savoir si ce qu'elle dit ou ce qu'elle fait est bien. Non,
  j'attends qu'elle agisse et qu'elle parle pour savoir ce qu'il est bien
  de faire et de dire.

  Je vais au spectacle; je trouve d'une sauvagerie ridicule de fuir le
  monde. Sa toilette, sa coiffure, sont celles qui me dplaisaient
  autrefois; ce sont les seules que je trouve bien aujourd'hui, et je
  trouve ridicules les femmes qui ne sont pas coiffes et habilles comme
  elle.

  Mais  quoi sert de te dire tout cela? Tout n'est-il pas compris dans
  ces mots:

  J'aime Clotilde en sachant que, chaque matin, elle sort des bras
  d'Arthur de Sommery!

  J'aime la honte, j'aime l'opprobre, j'aime la fange, si Clotilde est
  dans la fange, dans l'opprobre et dans la honte!

  Robert, je suis perdu.

  Oh! gote seul ces douces sensations du printemps; mon coeur est
  plein, il n'y a de place pour rien.

  Je ne peux plus rien faire qu'aimer, qu'adorer cette femme, que je
  trouverais hideuse si j'avais une seconde de bon sens; je l'aime et
  j'en meurs.

  Ah! quand je n'aimais que celle que j'appelais Marie, celle que, tu
  avais bien raison, j'avais pare de charmes trouvs dans mon me, alors
  on pouvait me gurir, parce que, en regardant de prs, aucune femme ne
  m'aurait tenu les promesses que je faisais faire  celle-l sans la
  consulter. Mais maintenant Clotilde, marie, abandonne sans amour 
  Arthur de Sommery, Clotilde est ce que ma raison trouve de plus infme;
  et je l'aime, et je consentirais  mourir dans une heure seulement pour
  baiser ses pieds nus.

    TONY.




XIV

_Tony Vatinel  madame de Sommery._


  Je viens de parler une heure seul avec vous, et je vous quitte pour
  vous crire. Et que vais-je vous crire? Tout  l'heure il me semblait
  que la voix et les yeux runis ne pourraient vous dire ce que
  j'prouve. Que fera ce morceau de papier?

  Pendant le temps que nous sommes rests ensemble, vous avez laiss vos
  deux mains dans les miennes; puis vous m'avez donn votre main 
  baiser; celle que vous me donniez tait la main gauche. Je n'ai pu
  m'empcher de la repousser et de prendre l'autre. Vous avez cru que
  c'tait  cause de votre _alliance_, et vous m'avez fait voir que,
  depuis que vous tes Marie, vous avez substitu  cet anneau qui
  contenait deux noms, Clotilde et... l'autre, un simple anneau sans
  inscription. J'ai t bien reconnaissant de ce que vous avez fait l,
  chre Marie; mais je n'en ai pas moins continu  ne baiser que votre
  main droite, et je suis parti.

  C'est que, chre Marie, je suis bien avare de vous. Et, pensez-y, j'ai
  si peu de vous, que je n'ai pas cette avarice de l'homme riche dont on
  rit; mais j'ai l'avarice du pauvre qui dfend sa vie. Un de ces hommes
  qui vous entourent, vous avait, en vous quittant, bais cette main
  gauche. Je comprends qu'avant notre rencontre vous vous soyez soumise,
  sans y penser,  cette formule banale. Mais, aujourd'hui qu'il y a un
  homme qui vous adore, un homme qui vous donne toute sa vie, sans
  restriction aucune; aujourd'hui que vous ne pouvez lui donner que ces
  lgres faveurs, elles ont pris une telle importance, que vous devez,
  comme je le fais, moi, les estimer comme un trsor inapprciable, et
  que vous ne devez plus penser que cela puisse servir  une simple
  formule de politesse.

  Et ce mme homme qui vous a bais la main vous avait auparavant parl
   l'oreille, et vous avez souri en rougissant. Si vous saviez que de
  haine cela veille dans mon coeur! Cependant, je le crois dans d'autres
  moments si plein d'amour, qu'il ne peut contenir autre chose. Il faut
  que cette haine soit de l'amour empoisonn, car elle a, comme l'amour,
  ce dsir vague de saisir et d'treindre. C'est un mlange d'amour et de
  haine que je ne puis exprimer que par l'ide de caresses qui vous
  tueraient, d'treintes dans lesquelles je vous toufferais.

  Je vous hais d'un mot qu'on vous adresse; je vous hais d'un dsir que
  vous inspirez; je vous hais d'un sourire que vous donnez aux paroles
  des autres, d'un regard qui me semble un peu prolong. Rien ne
  m'chappe, je vois tout, je vois plus que tout.

  Comme je vous hais! et comme je vous aime! La jalousie est un poison
  compos des passions les plus violentes, de toutes ces passions dont la
  moindre remplit la vie d'un homme et le dvore sans le tuer, comme le
  vautour de la Fable.

  La jalousie est un mlange de l'amour, de la haine, de l'avarice et de
  l'orgueil.

  Et quand je vous dis que je souffre, croyez-moi, Marie, et surtout
  pensez que je n'exagre jamais rien; que j'ai plutt de la propension 
  attnuer ce que je sens quand je l'exprime en paroles; ou plutt ce que
  j'prouve pour vous, et que je n'prouve rien que pour vous, a une
  telle violence, que les paroles ne peuvent les peindre. Pensez qu'il ne
  faut pas appliquer  mes paroles cette _chelle de rduction_ qu'il est
  prudent de faire subir  celles de presque tout le monde.

  Par le mal que vous me faites, Marie, jugez de tout le bonheur que
  vous pouvez me donner!

  Mais comment se fait-il que, depuis que vous m'aimez, rien n'ait
  chang ni dans vos manires, ni dans vos habitudes? Quand nous sommes
  seuls et qu'il nous survient quelque importun, cela ne vous cote rien
  de reprendre le ton de la conversation ordinaire. Vous avez avec
  quelques personnes un air de familiarit habituelle qui me dsespre.
  C'est tout mon peu de bonheur que vous divisez ainsi et qu'on me vole.
  Qu'on abandonne ainsi sa vie au pillage quand on n'en sait que faire,
  je le conois; mais, maintenant, il faut leur reprendre tout ce que
  vous leur donniez et le garder pour moi. Pensez que la moindre parcelle
  de vous est pour moi un trsor que je voudrais enfermer dans mon coeur
  et drober  tous les regards.

  Encore une chose qui me choque au plus haut degr. A chaque instant,
  quelqu'un de votre socit a avec vous un change de paroles auxquelles
  je ne puis rien comprendre. Il y a entre vous et certaines gens des
  langages mystrieux, des choses dont vous tes et dont je ne suis pas.

  Ah! Marie, que je vous aime!

  Je vous le rpte, Marie, quand je vous montre ainsi ce que je
  souffre, c'est pour vous faire bien comprendre tout ce que vous pouvez
  me donner de bonheur.

    TONY.




XV

_Clotilde de Sommery  Tony Vatinel._


  Vous tes fou, Tony, et vous me faites peur. Il y a donc une triste
  ncessit qui oblige l'homme  souffrir, puisqu'il se forge lui-mme
  des sujets de chagrin quand le sort semble s'obstiner  lui en refuser
  de rels.

  Quoi! ce n'est pas assez que je vous donne mon coeur tout entier, ce
  n'est pas assez que vous soyez devenu le plus cher ou plutt le seul
  intrt de ma vie, ce n'est pas assez que mes journes et mes nuits
  s'emploient  prparer et  amener les quelques instants que je peux
  passer avec vous? Vous voulez encore que je change mes habitudes et mes
  faons d'agir! Savez-vous ce que vous me demandez l, Tony? Rien autre
  chose que ma perte et notre sparation ternelle. Ces changements que
  vous exigez de moi, et que je dsire plus que vous peut-tre,
  savez-vous ce qu'ils produiraient? Rien autre chose que de faire
  rapprocher leur date et celle de votre entre chez moi. Et, une fois
  qu'il serait tabli que j'aime quelqu'un, tous ces hommes qui
  m'entourent, qui se maintiennent l'un l'autre, et que je maintiens
  moi-mme par l'absence de prfrences, ces hommes s'en iront et
  deviendront mes ennemis. On veut bien tre amoureux inutilement d'une
  femme que personne n'a, parce que, dans son amour-propre, on la dclare
  insensible; mais, le jour o ils croiront que j'ai fait un choix, ils
  deviendront mes ennemis, je vous le rpte, et ils me perdront dans le
  monde.

  Et  quel titre vous recevrai-je quand je ne recevrai plus les autres?

  D'ailleurs, ce que je fais, ce que vous croyez  tort quelque chose,
  je le fais pour tous. Vous savez ce que je ne fais que pour vous. Vous
  vous plaignez, vous tes jaloux. Voulez-vous donc changer votre sort
  contre celui du plus favoris d'entre eux? Toutes ces choses dont vous
  vous blessez sont les choses les plus simples, et elles vous choquent,
  parce que vous n'allez pas dans le monde; tout vous tonne, parce que
  vous n'avez rien vu. Je vous parais lgre, n'est-ce pas? Eh bien, dans
  le monde, je passe pour pousser la rserve  l'excs, et l'on me traite
  de prude. Je vous le dis encore, Tony, vous tes fou, et la folie me
  fait plus de peur qu'elle ne m'intresse. Vous me rcompensez mal par
  des menaces des dangers que je cours et de la tendresse que je vous
  porte.

    CLOTILDE.




XVI

_Tony Vatinel  madame de Sommery._


  Moi, vous menacer, grand Dieu! Et de quoi est-ce donc que je vous
  menacerais, vous qui avez ma vie dans votre volont, vous qui me faites
  vingt fois dans une heure mourir ou revivre d'un mot ou d'un regard? Je
  souffrais, j'ai demand des consolations  votre coeur; ai-je donc eu
  tort? A qui aurai-je recours maintenant, puisque je vous irrite quand
  je vous dis que je souffre? Mais ma lettre tait pleine d'amour, je
  n'avais que de l'amour dans le coeur en l'crivant; mais vous ne l'avez
  donc pas lue? Comment! vous n'avez pas compris ma lettre? Mais je vous
  aime!... je vous aime, entendez-vous?... je vous aime... Quoi que
  j'crive, que je dise... cela signifie toujours: Je vous aime...

  Je n'ai pas crit un mot de ce que vous avez lu dans ma malheureuse
  lettre; je ne me rappelle plus ce que j'ai crit; mais je n'ai pas
  besoin de me rappeler, je sais bien, je sens bien qu'il n'y avait que
  de l'amour...

  Vous pensez que je juge mal certaines choses parce que je ne connais
  pas le monde; mais n'est-il pas possible que ce soit vous qui les
  jugiez faussement parce que vous avez t toujours dans le monde?

  La seule raison que vous me donneriez serait celle-ci: que je ne
  serais pas choqu des choses dont je me plains si j'allais dans le
  monde, parce que l'habitude de voir ces mmes choses faites par tous me
  les rendrait indiffrentes. Voil ce que vous voulez dire.

  Mais il y a des pays o on mange les hommes: il est probable que
  l'habitude fait trouver cela fort naturel aux habitants de ce pays-l;
  croyez-vous qu'un tranger ft trs-injuste de s'en choquer un peu?

  En tout cas, il y a un jugement sans appel.

  C'est celui de l'amour: ce qui blesse,  tort ou  raison, l'homme qui
  vous aime comme je vous aime, est un tort, est un crime.

  A tort ou  raison, ce qui m'inquite, ce qui me dcourage, ce qui me
  fait douter de l'avenir, du prsent, du bonheur, de votre tendresse,
  qui est pour moi la vie, tout cela est mal, quel que soit d'ailleurs le
  jugement qu'en porte le monde.

  J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'tre dans le monde,
  avantage que je partagerais avec un assez grand nombre d'imbciles, je
  ne me soumettrais  rien de ce qui m'arrive douloureusement au coeur, 
  rien de ce qui excite ma jalousie,  rien de ce qui vous fait moins 
  moi.

  Eh! que donne donc le monde, en change des sacrifices qu'il impose?

    TONY.




XVII

_Clotilde de Sommery  Tony Vatinel._


  Ce que donne le monde? Une considration sans laquelle vous-mme,
  peut-tre, vous ne m'aimeriez pas.

  (Ces lignes taient effaces dans la lettre de Clotilde. Elle avait
  pens sans doute que Tony l'aimerait sans le respect du monde, lui qui
  l'aimait sans... sans l'estimer lui-mme; car, dans les ides de
  Vatinel, le mariage de Clotilde, mariage pour un nom et pour une
  fortune, tait une honteuse prostitution. La lettre n'avait donc de
  lisible que ces mots:)

  Venez tout de suite, je n'ai qu'une minute  tre seule.

    MARIE.




XVIII


Tony arriva en toute hte chez Clotilde. Elle tait couche sur un
divan de soie, il ne pntrait qu'un faible jour dans la chambre.
Tony, lui dit-elle, vous avez tort, car je vous aime. J'ai voulu vous
faire entendre ces paroles; j'ai pens que ma voix entrerait mieux dans
votre coeur que des caractres sur du papier. Maintenant, allez-vous-en
aprs avoir pos vos lvres sur mes yeux, que vous avez fait pleurer,
et qui seront rouges ce soir pour ma soire, la dernire.

Tony s'en alla, heureux et insens.




XIX


Pour quelqu'un moins amoureux que Tony Vatinel, il et t facile de
voir que Clotilde ne ngligeait rien pour exalter sa passion et le
tenir dans la dpendance la plus absolue. Clotilde, de son ct,
croyait avoir jet au dehors d'un seul coup tout ce qu'il y avait
d'amour dans son coeur, avec les motions qu'elle avait ressenties 
Trouville, motions qui ne s'taient jamais renouveles dans sa vie.

Elle en avait conclu que, pour certaines organisations, l'amour est la
fleur de l'me qui doit s'effeuiller au vent pour faire place aux
fruits qui mrissent lentement. Aussi n'avait-elle nullement redout de
jouer avec l'amour, pour lequel elle se croyait invulnrable.
D'ailleurs, une autre passion, exclusive autant que l'amour, la haine,
s'tait empare de ses facults. Nanmoins, il y avait des moments o
cette passion si vraie et si profonde de Vatinel la touchait au fond
de l'me et lui faisait craindre que l'amour ft contagieux. Puis elle
se rassurait en se rappelant qu'elle avait pay son tribut, et en
pensant que l'amour, comme la petite vrole, ne _s'attrape_ pas deux
fois.

A peine tait-elle rassure, que Tony Vatinel tirait de son coeur
quelqu'une de ces paroles puissantes qui ouvraient le sien
invinciblement, comme les paroles mystrieuses: Ssame, ouvre-toi!
ouvrent, dans _les Mille et une Nuits_, la porte de la caverne 
l'heureux Ali-Baba.




XX


Arthur, de son ct, grce aux suggestions d'Alida Meunier, ne tarda
pas  remarquer que Vatinel ne sortait gure de sa maison, qu'il ne
jouait pas, ne causait pas, et regardait beaucoup Clotilde. D'abord, il
en tira cette conclusion que Vatinel tait amoureux de sa femme. Mais
Tony Vatinel tait si peu conforme  l'ide que se faisait Arthur d'un
sducteur; il paraissait aux yeux d'Arthur si fort au-dessous de
lui-mme, Arthur, par la figure, le ton, les manires, l'esprit et
l'lgance, qu'il ne pensa pas d'abord  s'en inquiter. Mais bientt,
toujours _adjuvante Alida_, il trouva impertinent qu'un semblable
monsieur et, mme sans aucune chance de succs, le dsir et
l'esprance de tromper un homme comme lui et de lui enlever sa femme.
Quand Tony tait sorti, il faisait sur lui des plaisanteries qu'il ne
pouvait s'empcher de mler d'un peu d'amertume. Clotilde ne les
relevait pas et semblait ne pas les entendre. Mais cela n'apportait 
Arthur qu'une satisfaction personnelle, sans tre dsagrable  Tony,
qui l'ignorait; aussi bientt, soit qu'il prt subitement  M. de
Sommery une recrudescence de tendresse pour ce qu'on voulait lui
enlever, soit qu'il voult blesser Tony, il manifesta pour sa femme,
devant tout le monde, un amour extrmement exigeant. Il sortit mme des
manires de bonne compagnie qu'il avait d'ordinaire (le pauvre garon
ne les avait pas choisies, il n'en avait jamais vu d'autres), et se
permit, en paroles, diverses allusions aux dtails de sa flicit
conjugale, et, en action, des caresses pour lesquelles il semblait que
son impatience ne lui permt pas d'attendre le dpart de ses visites.

C'tait surtout quand Vatinel se trouvait seul en tiers avec eux, ce
qui arrivait souvent, parce que l'on commenait  partir beaucoup pour
la campagne, qu'il pouvait se donner le plaisir d'tre dsagrable 
Tony, sans s'exposer  paratre un rustre  des personnes dont il
redoutait l'opinion; il embrassait sa femme, il mettait sa tte sur son
paule. Tony, pendant ce temps, changeait de couleur, et hassait
Clotilde autant qu'Arthur. Un jour, Arthur alla jusqu' vouloir asseoir
sa femme sur ses genoux. Clotilde se releva rouge et confuse, et fut
quelque temps sans oser lever les yeux sur Tony Vatinel. Cependant,
Arthur tant sorti un moment du salon, elle dit  Tony: Ne manquez pas
en sortant de lui tendre la main comme de coutume.--Moi? dit Tony. Je
le hais, et, si je tenais sa main dans la mienne, je la
briserais.--Avant-hier, vous tes parti, dit Clotilde, sans lui donner
la main, et il l'a remarqu. Cette action de mauvais ton qu'il a faite
aujourd'hui en est une preuve. Vous m'avez effraye; vous tes devenu
ple comme un mort. Il ne peut manquer de l'avoir vu comme moi.--Il
arrivera ce qu'il pourra, reprit Vatinel; mais je ne donnerai pas la
main  l'homme que je hais le plus au monde.--Belle et noble haine, en
effet, interrompit Clotilde, dont les effets retomberont sur moi!
Pourquoi ne lui dites-vous pas alors que vous m'aimez et que je vous
aime? Je vous assure que cela ne serait pas beaucoup plus clair, et ne
m'exposerait pas davantage  tous les ennuis d'une guerre intrieure.
Tony, vous tendrez la main  Arthur quand vous vous en irez.

Le pauvre Tony obit, et Clotilde, quand il partit, regarda avec une
joie cruelle la haine qui clatait en feu sombre dans ses yeux presque
sanglants.




XXI


Quoique M. Arthur de Sommery ne se ft pas  lui-mme l'injure de
redouter Tony Vatinel, sans s'en apercevoir, il commena  rester un
peu plus chez lui. Il ne perdait pas une occasion de faire paratre
Tony ridicule aux yeux de Clotilde.

Ma chre Clotilde, lui disait-il, tu ne t'aperois pas des plaisantes
figures que fait le fils de M. le maire. Ses yeux ne te quittent pas un
moment, et il rougit ou plit d'un mot que tu prononces. Ou: J'ai vu
peu d'habits aussi mal faits que celui de l'hritier prsomptif de la
mairie de Trouville. Ou: Certes, je ne suis pas jaloux (il y a des
maris qui croient faire beaucoup de plaisir  leurs femmes en leur
disant: _Je ne suis pas jaloux_; comme si _Je ne suis pas jaloux_ ne
signifiait pas: _Je ne suis pas amoureux_; comme si _Je ne suis pas
amoureux_ n'tait pas la chose la plus injurieuse qu'on pt dire  une
femme); je ne suis pas jaloux, disait Arthur de Sommery; mais
rellement, ma chre amie, d'_autres_ ne sauraient que penser de te
voir souffrir ainsi les assiduits et les airs de ce monsieur, etc.
etc.

Un des meilleurs procds pour faire les affaires d'un amant est celui
que tout mari se hte d'employer avec le plus grand soin:  savoir, de
parler dudit amant avec injures et mpris. Les femmes se croient
obliges  rparer l'_injustice_ des maris, et cela les place vis--vis
de l'amant dans une situation de misricorde et de protection qui leur
plat infiniment, et qu'elles payent quelquefois un peu cher aux dpens
des maris.

Clotilde avait la prtention,  ses propres yeux, d'tre une femme
forte et matresse d'elle-mme. Aussi, quand elle se sentait dans le
coeur quelque chose de tendre pour Tony Vatinel, s'en donnait-elle 
elle-mme quelque excuse. D'autres fois, il s'tablissait en elle des
discussions et des conflits assez semblables  des sances
parlementaires.




XXII


_Sance du..._

Clotilde, disait Clotilde  Clotilde, tu m'inquites. Serais-tu donc
amoureuse?

--Clotilde, rpondait Clotilde  Clotilde, tu es folle.

--Cependant, ma chre Clotilde, quand il n'est pas l, tu es inquite,
agite; en vain tu prends une tapisserie ou un livre, ou tu causes;
quoi que tu fasses, tu ne fais pas autre chose que l'attendre.

--Tu prends, ma chre Clotilde, la proccupation de ma juste vengeance
pour une proccupation amoureuse.

--Cependant, ma chre Clotilde, son regard te trouble, sa voix touche
et fait vibrer certaines cordes dans ton coeur.

--Cela m'meut, ma chre Clotilde, comme m'meut une tragdie ou un
roman.

--Le jour qu'il t'a baise au front, tu as singulirement frissonn. Et
que de soins tu prends pour lui plaire, ma chre Clotilde!

--Tu confonds ma haine pour Arthur avec un prtendu amour pour Vatinel,
ma chre Clotilde.

--Je crains, ma chre Clotilde, que tu ne les confondes toi-mme et que
tu ne hasses d'autant plus Arthur que tu aimes un peu Vatinel.

--Mais, ma chre Clotilde, vois donc quel art j'emploie contre lui,
avec quelle froide habilet je l'enchane, comme je marque d'avance le
pas que je lui laisserai faire, et comme il n'en fait jamais deux;
comme je calcule, comme je prpare et comme je conduis tout; comme
j'excite  la fois sa haine pour mon mari et son amour pour moi! Non,
Clotilde, ce sang-froid n'appartient pas  une femme amoureuse.

--Mais pourquoi as-tu t choisir pour l'excution de ton dessein
prcisment un homme qui t'a un moment, tu ne peux le nier, inspir un
vif intrt?

--Parce que c'est un homme que je connais, un homme d'une grande
nergie et un homme qui n'a d'autre passion, d'autre ambition que
l'amour; parce que c'est un fanatique, que les fanatiques deviennent
rares et que je n'en ai jamais rencontr d'autre que lui.

--Mais...

--D'ailleurs, mes plans ne sont pas ceux d'une femme amoureuse; je ne
serai jamais  Tony Vatinel.

--Du plan  l'excution...

--Ceci n'est point parlementaire, Clotilde.

--Je te dis, Clotilde, que du plan  l'excution...

--La sance est leve.




XXIII


Robert tait revenu. Comme un jour de la semaine, chez madame de
Sommery, on parlait politique,  cause de la prsence de son mari, elle
s'tait enfonce dans son grand fauteuil de velours et ne prenait
aucune part  la conversation. On tait alors dans toute la ferveur de
cette opposition qui a fini par renverser le trne de France,
opposition dont peu de personnes savaient le secret et le but. Il
n'tait un homme, ayant donn des preuves d'incapacit dans le
gouvernement de sa maison, compose d'une femme, d'un enfant et d'une
domestique, qui ne se crt capable de gouverner parfaitement la France.
Robert ne discutait jamais qu'avec Tony, parce qu'ils taient de bonne
foi l'un et l'autre et qu'ils pouvaient se dire leur pense tout
entire. Aussi, dit-il, messieurs, en fait de gouvernement et
d'opposition, je suis de l'avis de cette vieille femme qui priait 
Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des jours de
Denis.

--Ma bonne, lui dit le tyran, qui peut vous engager  prier pour
moi?--Hlas! dit la vieille, votre prdcesseur tait bien mchant, et
j'ai pri Jupiter de nous dlivrer de lui; mes voeux ont t exaucs;
mais il a t remplac par vous, qui tes bien plus mchant qu'il
n'tait encore; qui sait comment serait votre successeur?

Tony Vatinel n'avait pas prononc une syllabe depuis le commencement de
la soire. Mais il entendit Arthur de Sommery parler de la royaut.
Tony se sentit bien heureux de ne pas tre de l'avis d'Arthur. Il leva
la voix, et l'tonnement de l'entendre parler, la puissance imprieuse
de son organe lui donnrent quelques instants de silence et
d'attention.

Eh! mon Dieu! dit Tony Vatinel, lui avez-vous donc laiss prendre
quelque chose,  cette royaut, que l'on puisse aujourd'hui lui enlever
et lui prendre? Ne la voyez-vous pas se draper pniblement dans les
derniers lambeaux de la pourpre que lui arrachent par morceaux les
ambitions subalternes; et, de tous les haillons, les haillons de
pourpre ne sont-ils pas les plus tristes et les plus misrables? Ne
voyez-vous pas les rois ne dpasser plus les sujets que par la grandeur
de leurs infortunes et de leurs humiliations, et n'avoir conserv de
leur lvation que le funeste privilge de tout ce qui est lev,
d'attirer la foudre? Ah! telle que vous l'avez faite, la royaut est un
triste spectacle qui fait faire une dplorable comparaison entre ce
qu'elle tait autrefois, pompeuse et magnifique, entoure de ses
nobles, fidles et vaillants barons, et ce qu'elle est aujourd'hui que
le trne de France est un fauteuil, la couronne une mtaphore, et les
vassaux des avocats lches et insolents qui veulent tre ses matres.
Aujourd'hui, vous avez mis sur le trne le roi des tragdies et des
mlodrames; ce tyran farouche, auquel tout personnage a le droit de
dbiter trois cents vers d'injures dont la moindre vous ferait casser
la tte par un commis _en nouveauts_. On a essay de guillotiner les
rois et de les exiler; mais cela ne pouvait tre une habitude, il
passait des gnrations entires qui taient obliges de s'en refuser
la joie. Aujourd'hui, vous avez un roi constitutionnel, un roi qui n'a
ni force, ni volont, ni action; un roi qui, si le feu prenait  la
France, comme  la maison de certain philosophe, serait forc de dire
comme lui: Cela ne me regarde pas, je ne me mle pas des affaires de
mnage; dites-le  la chambre des dputs. Un roi qui n'a pas plus de
puissance que le roi des checs, mais avec cette diffrence que
_dames_, _fous_, _cavaliers_, _tours_ et _fantassins_ se font prendre
et tuer pour le roi des checs, tandis que _fantassins_, _cavaliers_,
_fous_ et _tours_ se retournent contre le roi constitutionnel. Un roi
pour lequel le mot _rgner_ n'est plus qu'un verbe auxiliaire comme
_est_, et qui _rgne_ comme une corniche _rgne_ autour d'un plafond.
Au premier abord, on croirait que l'on ne veut plus en France de la
royaut et que tous les efforts tendent  la dtruire. Il semble qu'on
commence par inventer un roi qui ne fait rien, qui n'est bon  rien,
pour arriver  cette consquence: Puisqu'il ne fait rien, pourquoi en
avoir un? Il semble qu'on ait dit: Faisons du trne un fauteuil, puis
nous arriverons  brler le fauteuil, et alors on nous dirait:
Finissez-en!

    Mettez une pierre  la place,
    Elle vous vaudra tout autant!

mettez sur le trne un de ces bustes de pltre bronz dont vous dcorez
les mairies et les foyers des thtres. Faites empailler le premier roi
qui mourra et conservez-le sans en lire d'autres. Mais ce n'est pas
cela, on ne veut pas tuer la royaut; qui insulterait-on d'une manire
aussi amusante, aussi audacieuse en apparence, aussi peu dangereuse en
ralit? On couronne aujourd'hui un roi comme on a couronn le Christ
d'pines. On l'intitule roi comme on l'intitula

              I. N. R. I.
    _Jesus Nazareth_, _rex Judeorum_,
    Jsus de Nazareth, roi des Juifs.

pour que chacun vienne le frapper, lui donner des soufflets et lui
cracher au visage (_alapas ei dabant_). Et on lui fait courber
successivement la tte jusqu' la taille du plus petit, pour que le
plus petit puisse aussi donner son soufflet. Aujourd'hui, messieurs,
l'ancien courage rpublicain si admir contre les rois est devenu une
chose vulgaire, sans danger et sans gloire. Le danger est pour les amis
de la royaut. Aujourd'hui, il faut du courage pour ne pas insulter les
rois.

Ce ne fut qu'un cri contre Tony Vatinel.

Seuls, Clotilde et Robert se sparrent de la foule; Clotilde se sentit
fire de Tony et charme de voir Arthur battu aussi compltement; et
Robert lui dit, en parodiant un mot connu: Tais-toi, Jean-Jacques, ils
ne te comprennent pas.




XXIV


Robert n'tait revenu  Paris que pour quelques jours, et il allait
repartir pour un voyage. Il invita  dner plusieurs de ses amis, entre
autres Charles Reynold et Arthur de Sommery. On but et on parla
beaucoup: deux choses dont la simultanit grise singulirement vite.
Et il vint bientt, ce moment o tout le monde parle en mme temps et
o personne n'coute.

Tony tait aussi silencieux que de coutume. Arthur, de son ct, ne
manquait pas l'occasion de dire les choses qui devaient blesser celles
des ides de Vatinel qu'il avait mises. On parla de femmes; chacun
raconta des histoires.

Et, si on avait cru  la vracit des historiens, on aurait t surpris
que celui qui avait parl le premier, celui qui, par consquent, avait
le plus senti avoir quelque chose  dire, tait celui dont l'anecdote
tait la moins curieuse, tant celle que l'on contait l'emportait en
dtails singuliers sur la prcdente.

Tout en parlant, on continuait  boire. On cita quelques femmes  la
mode: pour prouver qu'on les avait eues, on donnait les dtails lus
plus intimes. Charles, oubliant l'humiliant aveu qu'il avait t
oblig de faire  Robert, avait repris toute sa loquacit; d'ailleurs,
sa situation avait chang. Sage, rang, amoureux de sa femme, heureux
dans sa maison, il se donnait dans la conversation pour un mari
dbauch et vagabond, ne se rappelait pas qu'il tait mari, n'avait
pas vu sa femme depuis quinze jours, etc. etc.

Et l'on buvait toujours.

Charles alors en vint  expliquer les beauts les plus secrtes de Zo.
D'autres l'imitrent  propos de leur femme et de leur matresse.

Et Arthur de Sommery,  son tour, sacrifia honteusement sa femme.

Tony se leva avec un geste de haine et de mpris. Robert le prit par le
bras et l'emmena. On tait tellement chauff, qu'on ne s'aperut pas
de leur sortie; et, comme on se trouvait au plus haut degr possible de
l'ivresse, c'tait le moment de parler srieusement politique et de
discuter le sort des peuples et des rois.

Ainsi que cela se pratique dans les divers gueuletons politiques, quand
de grands citoyens, voyant la patrie en danger, se disent: La patrie
est en danger, c'est le moment de dner ensemble et de manger du veau.




XXV


Que cela t'ennuie, dit Robert  Tony, d'entendre Arthur parler
longuement de choses que tu sais aussi bien que lui...--Je te..., dit
Tony.--Que cela t'ennuie, continua Robert, je le conois.--Je te
jure...--D'autant que, par une fatalit bizarre et que je pourrais
expliquer si je n'tais pas aussi compltement gris, les amants en
savent toujours plus  ce sujet que les maris.--Mais je...--Mais ce que
je comprends moins, c'est la fureur ridicule qui, sans ma prudence,
allait te faire envoyer une carafe  la tte de ce malheureux Arthur;
une carafe dans un dner d'hommes: blessure et insulte  la fois. Je ne
puis, dis-je, expliquer cette fureur que par ceci: que tu as le vin
goste, et que tu ne veux pas partager avec nos convives ce que tu
trouves dj dsagrable de partager avec un mari.--Mais Robert, tu es
fou.--Dis sol, si tu veux, ce sera plus vrai; mais promets-moi de ne
te livrer  aucune violence, ou va-t'en. Et, comme je ne veux pas que
tu t'en ailles, il faut que tu promettes; aussi bien, pour un chevalier
comme toi, je te dirai des raisons sans rplique d'tre calme: c'est
que tes fureurs compromettraient singulirement la proprit indivise
en question.--Tu as raison, Robert, mais je te jure que jamais
Clotilde...--Alors tu es un imbcile et elle est une coquette.
Rentrons; si ces gens-l boivent sans nous, et plus que nous, il
arrivera deux inconvnients: ils deviendront plus btes que nous, et
nous trouveront plus btes qu'eux.




XXVI


Ah ! demanda Robert  Tony quand ils furent seuls, quelle matresse
as-tu?--Comment, quelle matresse? rpondit Vatinel, quelle matresse?
Je n'ai pas de matresse; je suis amoureux et je ne suis pas
amant.--Ah! oui, la grande passion; mais aussi... la chair est faible
et, qui pis est, elle est forte. Il y a des fidlits qui n'en sont
pas, qui ne partent ni du coeur ni de l'me, ni de rien de ce que les
femmes prtendent seules se rserver, en affichant le plus profond
mpris pour le reste. Il est vrai que le reste est ce qu'elles
pardonnent le moins de donner  d'autres. Tu as bien une, comment
dirai-je?... une habitude.--Moi, nullement.--Ah! tu prfres
peut-tre?... C'est plus prudent; mais pourquoi alors n'as-tu pas
accompagn ces messieurs? Il est vrai que tu as une raison: les maris
ne manquent jamais de raconter  leur femme les quipes des hommes qui
leur ont fait la cour.--Tu te trompes encore.--Ah ! mais alors...
Voil bien les exigences des femmes maries!... Pendant la lune de
l'amour pur, fraternel et immatriel, elles exigent des pauvres
amoureux une sagesse, un soin de ne pas offrir  d'autres le genre
d'amour qu'elles refusent comme un outrage... Pendant ce temps, elles
ont  remplir des devoirs odieux, il est vrai, mais qui cependant
aident un peu  supporter l'abstinence. Leur affaire est parfaitement
arrange comme cela. Il n'y a rien de si dsagrable pour elles que
d'tre dsires, surtout lorsque, grce  ce devoir, odieux, comme je
disais tout  l'heure, on ne souffre pas trop de n'tre que dsires.
Il y a de quoi rendre un pauvre homme fou ou bte. Il est forc
d'attribuer  une seule femme l'amour qu'il ressent pour le sexe
entier; malheureusement, mon cher Tony, tu n'es pas assez bte pour ne
pas devenir fou.




XXVII


Arthur annona  sa femme que Tony Vatinel tait un homme de mauvaise
faon, un parleur, un enthousiaste, un original, un _homme de rien_; et
qu'il n'entendait plus qu'on ret chez lui de semblables _espces_.

Clotilde se rappela qu'elle aussi, il l'avait appele une _fille de
rien_, et il y eut bien du souvenir de son propre outrage dans le
ressentiment qu'elle prouva des injures dites  propos de Vatinel.

Et moi aussi, se dit-elle, je suis une espce, une _fille de rien_;
c'est gal, je suis contente de voir que c'est un homme brave, honnte,
noble, fier et nergique que l'on appelle ainsi. Cela me donne
meilleure opinion de moi-mme, et je ne me plains plus d'tre
confondue dans le mme mpris avec un homme comme Tony Vatinel.

--Et, demanda-t-elle, comment ferez-vous pour ne plus le recevoir?

ARTHUR. Mais il n'y a rien de si simple: en faisant dfendre ta porte
et la mienne.

CLOTILDE. Il y a  cela un inconvnient; c'est que, malgr que M.
Vatinel n'ait pas le bonheur d'avoir votre estime, il s'est acquis
celle de toutes les personnes qu'il a rencontres ici; qu' ces
personnes il faut donner une raison ou un prtexte, et que je ne veux
pas me montrer complice de votre mauvais jugement ou de votre mauvais
vouloir. Je dirai donc  M. Vatinel et  ma socit que j'agis par vos
ordres.

ARTHUR. Non, ce serait donner  ce rustre un triomphe que je ne veux
pas lui laisser. Nous allons bientt partir pour Trouville.

CLOTILDE. Comment, nous?

ARTHUR. Oui, mon pre consent  tout oublier.

CLOTILDE. Comment, oublier? Mais ce n'est pas ainsi que je veux rentrer
chez votre pre! Oublier!... mais je ne veux pas qu'on oublie! Et
qu'est-ce qu'il a  oublier? Je ne veux pas qu'on me pardonne, je ne me
reconnais pas coupable; j'ai cd  ce que leur fils prtendait tre
son bonheur, voil mon crime. Est-ce parce que je n'ai voulu tre 
vous qu'avec le titre de femme qu'ils ont quelque chose  oublier? Ah!
ils auraient trouv le contraire beaucoup mieux, n'est-ce pas?

ARTHUR. Il ne sera pas question du pass; mes parents vous aiment; ils
demandent  vous voir. Nous partons dans huit jours.

CLOTILDE. Et c'est l le moyen que vous trouvez d'loigner M. Vatinel?
M. Vatinel demeure  Trouville, son pre y est toujours.

ARTHUR. Vous croyez?... Le voici; vous allez voir que je l'empcherai
bien d'aller  Trouville.

CLOTILDE. Comment! qu'allez-vous faire?

ARTHUR. Oh! mon Dieu! rien que de trs-pacifique.

Tony entra; on causa de choses et d'autres. Arthur eut un air presque
bienveillant.

Voici un beau temps, monsieur Vatinel, dit-il, les grves de Trouville
doivent tre belles; quel malheur de rester  Paris! Mais mon pre est
si bizarre! Et vous, est-ce que vous n'irez pas un peu l-bas?

Clotilde vit le coup. Arthur avait les yeux sur elle; elle ne pouvait
faire le moindre signe  Vatinel.

Elle interrompit: Oh! certainement que M. Vatinel ne passera pas l't
sans aller voir son pre. Arthur la regarda fixement. Non, rpondit
Tony, je passerai l't  Paris; mon pre se porte bien, et j'ai ici,
pour lui et pour moi, des affaires qui y ncessitent ma
prsence.--Ainsi, dit Arthur, vous n'irez pas du tout 
Trouville?--Non.--Les affaires vont quelquefois plus vite qu'on ne le
pensait d'abord.--J'ai presque toujours vu le contraire; d'ailleurs,
celle qui me retient ici a une dure invariable.

Arthur sourit en regardant sa femme, et ne parla plus. Il vint d'autres
personnes.

Vatinel fit tomber sa cuiller en prenant le th.

Madame de Sommery lui dit: Mon Dieu, monsieur Vatinel, que vous tes
donc maladroit!

Puis elle annona  sa socit qu'elle quittait Paris dans huit jours
pour aller passer l't  Trouville.

Sans lever les yeux, Tony sentit que M. de Sommery le regardait; par un
effort surhumain, il conserva un visage impassible.

On ne sait pas ce que souffrent en dedans les gens dits froids et
insensibles, et qui ne sont que fiers et silencieux!




XXVIII

_Tony Vatinel  madame de Sommery._


Quelle nuit je viens de passer! J'ai dormi quelquefois dans des
moments o j'tais bien heureux, dans des moments o je vous voyais
tous les jours, et je me reprochais amrement de perdre, dans le
sommeil, tant d'heures d'une vie que votre prsence suffit pour rendre
fortune.

Et cette nuit o je suis si triste, si abattu, si cras, le sommeil
m'est impossible; triste nature humaine! que le ciel est envieux du
peu de bonheur qu'il donne  l'homme, et comme il sait le lui faire
expier!

Quoi! vous partez! Et ce soir, o vous venez de me dire cela,  moi,
en mme temps qu' dix autres! comme la chose la plus indiffrente du
monde; ce soir o j'ai d entendre cette nouvelle comme si cela m'tait
parfaitement gal, vous n'avez pas su m'adresser un de ces mots pour
moi seul, que vous dites  tous et que moi seul puis comprendre; vous
ne m'avez pas mme, au moment o je suis parti, accord un regard, un
regard qui m'et dit que vous m'aimiez, que vous souffriez comme moi;
que vous alliez comme moi passer la nuit  chercher des moyens de nous
rapprocher.

Mais, je me trompe, vous avez bien su m'adresser une de ces paroles
dont je vous parlais tout  l'heure; vous m'avez appel maladroit. Ah!
il fallait dire malheureux. Avec quelle perfidie votre mari m'a fait
tomber dans un pige! Ah! si vous pouviez entendre avec qu'elle haine
je dis ce mot-l dans mon coeur: votre mari! Je le hais, et souvent je
cherche  inventer des tourments pour lui. Je n'en ai pas encore trouv
d'aussi horribles que ceux qu'il me fait subir par son insolence, par
ses familiarits avec vous, par ses droits, par son existence. Oh!
c'est un homme bien maudit de Dieu que celui qui aime une femme qui a
un mari, une femme qui est  un mari.

Ah! si c'est un crime qu'un amour adultre, au jour du jugement, Dieu
ne pourra m'en demander compte, car je l'ai bien expi dj. Si vous
pouviez voir ce que mon coeur renferme de misres et de dsespoirs,
vous auriez grande piti de moi. Je vous ai quitte triste, malheureux,
furieux; ne sachant ni quand ni comment je vous verrai; vous demandant
en vain une parole, un regard qui me donnt de la force. Mais vous vous
tes ligue avec votre mari, avec le sort fidle  me perscuter; vous
m'avez laiss partir dsespr. Marie! Marie! je prie le ciel qu'il n'y
ait pas, dans toute votre vie, autant de douleurs qu'en a renfermes
pour moi cette triste nuit qui parat ne devoir jamais finir!




XXIX

_Clotilde de Sommery  Tony Vatinel._


Mon Dieu, mon ami, quelle tte folle vous avez, et comme vous tes
habile  vous faire des dsespoirs!  peu prs comme Dieu forma le
monde, c'est--dire de rien.

J'tais  la fois triste et fche de voir M. de Sommery avoir pris un
avantage sur vous, lui qui vous est si prodigieusement infrieur sur
tous les points. Permettez-moi, mon ami, de mettre en vous tout mon
orgueil. Ce n'est que dans l'homme qu'elle aime qu'une femme peut tre
orgueilleuse. En mme temps, je voyais une longue sparation. Vous
tiez bien involontairement, mon pauvre ami, la cause de notre
malheur, et j'ai voulu vous contrarier un peu en vitant vos regards.

Venez ce soir, Arthur doit sortir. Je serai seule.




XXX

_Tony Vatinel  madame de Sommery._


  Me contrarier! Marie, vous ne comprenez pas l'amour que vous m'avez
  inspir. Vous ne savez pas la puissance infinie que vous exercez sur
  moi, le mal que vous me faites et le bonheur que vous pouvez me donner.
  Vous ne pouvez pas me _contrarier_, vous ne pouvez rien m'inspirer de
  mdiocre. D'un mot, d'un regard, d'un geste, vous enlevez mon coeur au
  ciel, ou vous le plongez dans les profondeurs et dans les supplices de
  l'enfer. Me _contrarier_! mais il n'y a pas de ces transitions-l pour
  moi. Tout ce que vous faites, tout ce que j'attends de vous est
  tellement tout pour moi, que la plus lgre dception me jette dans le
  plus sombre dsespoir.

  Le jour o j'ai pos mes lvres sur votre front, il m'a sembl que
  j'allais mourir.

  Voir l'extrmit de votre pied, sous votre robe, c'est pour moi plus
  de bonheur et d'enivrements voluptueux que ne m'en pourrait donner la
  plus belle des autres femmes, amoureuse et tout entire abandonne.

  Je voudrais rejeter de ma vie tous les instants que je ne puis vous
  donner; mais, que dis-je! je vous les donne tous par le bonheur ou la
  souffrance. Je suis toujours occup de vous, je suis toujours  vous.

  Si vous saviez comme je suis jaloux de me conserver  vous, comme je
  me garde pour vous, comme, malgr l'effervescence de ma jeunesse,
  malgr ce qui me spare de vous, ce qui me spare de l'amour, je n'ai
  pas mme une pense infidle!

  Comme je suis plus heureux de pleurer votre absence, de m'indigner
  contre le sort, de har votre mari, que je ne le serais de tout ce qui
  fait le bonheur des autres!

  Comme j'aime mme mes souffrances, qui me viennent de vous!

  Ah! vous avez raison, ne me plaignez pas. Dans une de ces paroles que
  vous me dites quelquefois et qui me dchirent le coeur, je trouve plus
  de plaisir que dans les paroles d'amour que me dirait une autre, parce
  que c'est votre voix.

  Un coup de poignard de votre main me donnerait encore une volupt
  trange et plus relle que le plus tendre baiser d'une autre femme.

    TONY.




XXXI


Soit que Clotilde n'et pas dissimul assez bien le plaisir qu'elle
avait  voir sortir Arthur, soit que ce ft un simple caprice de sa
part, il tait rest chez lui.

Quand Vatinel l'aperut en entrant, il sentit par tout le corps
l'impression de froid que donne la rencontre imprvue d'un serpent.

Arthur avait un air triomphant.

Tous trois sparment n'avaient pas une pense qui pt s'exprimer
autrement que par des paroles de haine. Ils restrent silencieux.
Heureusement que Clotilde, quand elle avait vu son mari rester, avait
annonc  ses gens qu'elle tait chez elle. Il vint quelques personnes.
Robert partait dans la nuit.

Arthur parla beaucoup; il avait une sorte d'irritation qui, donne par
la colre, mais comprime par les usages et les convenances, s'chappe,
comme l'eau  travers les doigts qui cherchent vainement  la retenir,
en petits sarcasmes, en plaisanteries demi-mordantes, en allusions
dtournes. C'est un poignard dont on fait des pingles.

Je ne sais, dit-il, pourquoi l'on plaint tant les maris, et pourquoi
l'on se moque tant d'eux quand il leur survient quelque infortune; je
vous avouerai que, selon que je regarde la chose, en compassion ou en
gaiet, j'ai bien plus de piti et de moqueries pour les amants heureux
des femmes de ces pauvres maris. Un mari un peu jaloux peut, sans coups
de poignard, sans poison, sans tour du Nord, sans aucun de ces moyens
de roman et de tragdie, sans rien risquer pour sa propre peau, sans le
moindre danger d'aucune sorte, infliger  l'homme qui s'avise d'tre
amoureux de sa femme plus de tourments qu'on n'en a jamais mis dans
l'enfer chrtien, ni dans celui du paganisme. Il n'y a pas d'homme,
quelque brave qu'il soit, que le pas d'un mari ne fasse trembler. Il
n'y a pas d'humiliations que ce pauvre mari ne puisse lui faire subir,
pas d'insulte qu'il ne puisse lui faire endurer, pas de tortures
physiques et morales qu'il ne puisse se divertir  lui imposer; les
plus petites choses mmes peuvent tre on ne saurait plus tristes pour
l'amoureux, et on ne saurait plus gaies pour le mari. Ainsi il n'est
aucun de vous qui n'ait vu quelquefois, dans une glace ou ailleurs, la
sotte figure que fait un amoureux qui croit trouver la femme seule, et
auquel le mari ouvre la porte; pour moi, je ne sais rien de si ridicule
et de si bouffon.

Clotilde,  ces paroles de son mari, eut besoin de toutes ses forces
pour cacher son trouble. Tony sentit la fureur et la haine dborder de
son coeur. Robert se hta de prendre la parole et dit: Moi, je sais
quelque chose de plus bouffon et de plus ridicule; c'est le soin que
prend un mari pour conserver sa femme, quand la plus honnte femme du
monde fait par jour au moins cent cinquante infidlits  son mari.

Clotilde, qui dans tout autre moment se ft contente de sourire, se
rcria beaucoup; elle tait embarrasse du silence qu'elle gardait.

J'ai, dans le temps, dit Robert, commenc un livre dont je n'ai fait,
 vrai dire, que le titre.--Et comment est le titre? demanda
Clotilde.--Le voici, dit Robert: _Histoire des trente-deux infidlits
que fait _ _son mari une femme vertueuse en allant de sa maison 
l'glise_.--Ne pourriez-vous nous en donner au moins le
sommaire?--Trs-volontiers.




XXXII

  Histoire des trente-deux infidlits que fait  son mari une femme
    vertueuse en allant de sa maison  l'glise.


1 En s'habillant avant de sortir, Laure...--Nous appellerons la femme
vertueuse _Laure_, si vous le voulez  moins que quelqu'un n'ait
quelque souvenir qui l'empche d'attacher  ce nom l'ide que je lui
impose.

En s'habillant, Laure exagre ses hanches et sa gorge, c'est--dire
qu'elle cherche  exciter des dsirs par une exhibition extraordinaire
de ses charmes secrets. Certes, ce n'est pas au mari qu'est destine
cette perfide amorce, puisque le mari sait parfaitement  quoi s'en
tenir.

Je sais que les femmes ne placent l'infidlit que dans la dernire
faveur. Mais je ne saurais pour moi considrer comme bien pure une
femme qui, en offrant de telles choses aux yeux, excite l'imagination
des passants  des investigations peu respectueuses. Les femmes ne
savent pas assez qu'il suffit d'un dsir d'un autre pour les souiller
aux yeux d'un homme bien amoureux.

2 Je pourrais compter pour une infidlit chacun des soins que prend
de s'embellir une femme qui va dans un endroit o elle ne verra pas son
mari, qui reste  la maison.

3 En traversant un prtendu ruisseau, Laure relve sa robe et montre,
 deux commissionnaires qui fument, un petit pied troit, une cheville
mince et un bas de jambe d'une extrme finesse, avec un bas bien lisse
et bien tir.

4 Deux hommes passent prs de Laure; l'un des deux la fait remarquer 
l'autre. Laure sent un vif mouvement de plaisir.

5 Laure remarque que G***, qui passe, monte parfaitement  cheval.

6 En entrant  l'glise, elle te son gant pour prendre de l'eau
bnite, et montre une main blanche et effile et un charmant poignet,
qu'elle incline de faon  le faire paratre avec tous ses avantages.

7 Laure, en s'asseyant, laisse voir son pied.

8 En se mettant  genoux, elle se penche de faon  dessiner sa taille
et  donner  ses reins la cambrure la plus agrable.

9 Elle relve un peu les plis de sa robe.

10 Elle tient son livre de faon  donner de la grce  sa main.

Remarquez que le no 2 me donnerait  lui seul, si je voulais, plus que
les trente-deux infidlits dont j'ai besoin.

Je sais bien que les femmes diront que cela n'a pas le sens commun;
mais je rpondrai que tout cela a pour but d'tre jolie et belle, et
de le paratre et d'exciter des dsirs. Je m'en rapporte aux hommes qui
ont t amoureux. De quelles fureurs chacun de ces dtails ne les
a-t-il pas enflamms?

Les Orientaux considrent une femme comme perdue et dshonore, si un
tranger a vu son visage.

       *       *       *       *       *

Robert et Tony sortirent ensemble; ils restrent  fumer et  boire du
punch chez Robert jusqu'au moment o les chevaux vinrent le prendre.
Tony, lui dit-il en partant, je ne sais pourquoi, je te laisse ici
avec une sorte de crainte; un sombre pressentiment me dit que cette
femme te sera funeste; que de passions dj elle a allumes dans ton
sein! Tony, dit-il en lui serrant les mains, mon ami, je t'en prie,
viens avec moi, c'est un voyage de trois mois; laisse-toi guider par
moi, ou seulement sois indulgent pour la faiblesse de mon esprit; j'ai
peur de te laisser ici. Viens avec moi, je t'amuserai, je te
distrairai, et nous parlerons d'elle. Viens, mon Tony, je te le demande
au nom de notre vieille amiti.--Robert, reprit Tony, je suis  Marie;
l'air qu'elle ne respire pas m'touffe. Laisse-moi suivre mon destin,
je ne partirai pas. Robert insista. Tony rpta les mmes paroles. Au
moins, dit Robert, promets-moi de m'crire souvent, de ne rien faire
d'important sans que tu m'aies crit et que je t'aie rpondu,
jure-le-moi.

Tony fit la promesse que celui-ci demandait.

Robert partit; Tony fut effray de ne pas sentir dans son coeur ce
chagrin que cause mme un indiffrent.

Avant de rentrer chez lui, il alla voir la lueur d'une veilleuse qui
brlait dans la chambre de Clotilde.




XXXIII

_Clotilde  Tony Vatinel._


  Je pars, Tony, je pars triste et malheureuse; j'emporte cependant un
  espoir, mais tellement vague, que je n'ose vous le dire; si je russis,
  vous pourrez juger de l'ardeur que j'ai mise  nous runir. J'ai
  sollicit pour mon mari, sans qu'il le sache, et par des amis
  puissants, une sorte de mission honorifique qui l'enverrait pour trois
  mois en Italie. Ne trouvez-vous pas que M. de Sommery ferait un
  trs-agrable charg d'affaires auprs d'un gouvernement... tranger?

  Soyez calme, je vous en prie, nous ne sommes pas tout  fait spars;
  je prie un peu le ciel, et je l'aide beaucoup; n'est-ce pas d'ailleurs
  tre un peu ensemble que de souffrir chacun de notre ct de la mme
  absence, de former les mmes voeux, d'voquer les mmes souvenirs?

  Ah! Tony, pourquoi suis-je marie! Mais jamais je ne serai  deux
  hommes  la fois.




XXXIV

A Trouville.


Arthur et Clotilde retrouvrent au _chteau_ de Trouville M. de Sommery
dans la mme redingote bleue, dans le mme col en baleine, dans le mme
fauteuil, dans le mme coin de la mme chemine, et madame de Sommery 
l'autre coin; Baboun sur son mme coussin de velours d'Utrecht vert.
L'abb Vorlze vint le soir; il avait sa mme redingote sans taille
violet fonc.

Et on fit la partie d'checs.

Il y a de ces existences uniformes et immobiles, dont la vue, aprs un
intervalle, produit un singulier effet. Tous les personnages de
Trouville taient tellement semblables  ce qu'ils taient quand
Clotilde avait quitt le pays, qu'il semblait que, ce jour-l, ne pt
tre qu'hier, et que tout ce qui tait arriv  Clotilde ne ft qu'un
rve fait pendant la nuit qui avait spar ces deux jours.

Clotilde, cependant, s'aperut tristement bientt qu'il n'y avait pas
eu de rve,  la manire dont elle fut reue dans la maison.

On lui faisait volontiers une part abondante dans les coeurs, une place
large au foyer, quand on les lui donnait; mais, aujourd'hui qu'elle
revenait prendre en conqurant ce qu'on lui donnait autrefois, on
opposait  son envahissement une force d'inertie, puissance invincible
des vieillards et des femmes.

C'tait aux longues sollicitations d'Arthur, et  sa menace de ne plus
venir  Trouville, que M. de Sommery avait cd quand il avait consenti
 revoir Clotilde; mais on la traitait dans la maison comme une
trangre. On avait des gards pour son titre d'pouse d'Arthur de
Sommery; mais on ne montrait aucune affection pour sa personne.

M. de Sommery avait dit: Si je consens  paratre oublier le pass, il
faut que je l'oublie tout  fait. Le souvenir de l'affection que nous
avons porte  mademoiselle Belfast amnerait toujours avec lui le
souvenir de son ingratitude et de ses menes ambitieuses.

Ce ne fut qu'aprs une longue discussion qu'il consentit  ne pas
l'appeler mademoiselle Belfast; il fut dcid qu'on la dsignerait par
le nom de madame Arthur, ce qui n'aurait l'air d'tre fait que pour ne
pas la confondre avec madame de Sommery la mre.

Madame de Sommery et de bon coeur embrass sa bru, mais elle n'osait
en rien sortir des prescriptions de son mari; elle avait cependant
beaucoup de peine  ne pas l'appeler Clotilde comme autrefois;
quoiqu'elle lui st fort mauvais gr de ne pas lui donner un
petit-fils.




XXXV


Les gens qui font profession d'impit ngligent une observation assez
facile  faire cependant, et que je considre comme tant parfaitement
sans rplique.

Ils se font, contre la religion, une autre religion qui a ses
pratiques, ses crmonies et ses austrits; une autre religion
beaucoup plus difficile  suivre que la premire parce que,  cette
religion, dite impit, on n'apporte aucune infraction, tandis qu'on
est loin d'tre aussi rigoureux pour l'autre.

Ainsi madame de Sommery et t bien moins fche de faire, par hasard,
un dner gras un vendredi que M. de Sommery de le faire maigre. En
cela, la religion de M. de Sommery tait, comme je le disais, plus
difficile  suivre et lui imposait des privations. Dans les petits pays
comme Trouville, et surtout dans les pays abondamment pourvus de
poisson, les bouchers ne tuent qu'une fois par semaine, le _samedi_. La
viande se mange jusqu'au mardi ou jeudi, suivant la saison. Ce qui en
reste le vendredi est prcisment la moins frache qui se puisse
manger.

Pour faire maigre le vendredi, madame de Sommery n'avait qu' laisser
faire; il n'y avait,  Trouville, que de mauvaise viande; le march,
c'est--dire le bord de la Touque, tait couvert d'excellents poissons
et de lgumes; M. de Sommery avait besoin chaque vendredi de s'occuper
de son dner.

Nous avons expliqu, au commencement de cette histoire, pourquoi M. de
Sommery, non-seulement laissait toute libert de conscience  sa femme,
mais encore et trouv mauvais qu'elle ne suivt pas exactement les
pratiques de la religion romaine. Cette impit extrieure est un
lustre qu'on veut se donner, lustre qui n'est clatant que par le
contraste; il faut avoir l'air de braver les choses les plus srieuses
et les plus formidables. O est le mrite, si les femmes, les enfants
et les servantes en font autant? Du reste, plus madame de Sommery
attachait de prix  ces pratiques religieuses et plus elle en redoutait
l'inobservation, plus elle ressentait une sorte de respect pour son
mari, qui savait se mette au-dessus de ces craintes et de ces
scrupules. Quoique souvent le dimanche, pendant la messe, par exemple,
elle gmt de l'impit de M. de Sommery, le reste de la semaine, elle
en tait un peu orgueilleuse. Madame de Sommery n'avait pas d'esprit,
et ne possdait que peu d'intelligence; elle n'avait que les instincts
de la femme. Et, quand la femme obit  ses instincts, ce qu'elle aime
le plus dans l'homme, c'est la force et l'audace.

M. Vorlze tait trop bonhomme, et d'ailleurs avait trop de savoir
vivre inn pour porter  la table o on l'invitait la rigidit loquace
d'un prdicateur; il avait  ce sujet une svre rserve dont il ne se
dpartait jamais que dans les grandes occasions.

Quand M. de Sommery tait en gaiet, il s'efforait, un jour de jene,
en avanant une pendule, de faire djeuner M. Vorlze sept ou huit
minutes avant midi. Puis, il amenait la conversation sur le jene; il
en faisait longuement dduire  l'abb les vertus et la ncessit; et,
quand l'abb avait fini, il lui disait: Eh bien, monsieur Vorlze,
vous n'avez pas plus jen que moi. Nous nous sommes mis  table  midi
moins un quart. Madame de Sommery, qui s'est doute que la pendule
avanait, a fait changer les assiettes, a demand plusieurs choses
inutiles, etc.; mais, malgr ces fraudes pieuses, vous n'en avez pas
moins mch et aval votre premire bouche  midi moins quatre
minutes. Et M. de Sommery, triomphant, pendant tout le reste du
djeuner appelait l'abb hrsiarque, impie et paen.

M. Vorlze, qui tait tomb deux fois dans le mme pige, n'avait rien
dit; mais il avait le soin, ces jours-l, d'avoir sa montre avec lui.

Un jeudi, M. de Sommery fit faire un pt de poisson, que l'on devait
manger le lendemain vendredi. Seulement, pour relever le got du
poisson, il y avait fait mler un hachis de viande. Je n'en mangerai
pas, avait dit madame de Sommery.--Mais M. le cur en mangera, avait
dit le colonel.--Il reconnatra bien le hachis de viande, dit Arthur.

M. de Sommery rflchit la moiti de la journe et dit:

M. le cur en mangera et ne reconnatra pas le hachis de viande.

Il descendit lui-mme  la cuisine et donna des ordres secrets.

Le lendemain, on proposa du pt  l'abb. L'abb, du pt au
poisson?--Je n'en mangerai pas, interrompit madame de Sommery, qui
voyait avec peine le danger que courait M. Vorlze.

L'abb la regarda d'un oeil interrogatif. Mais elle sentait que M. de
Sommery la regardait galement; elle baissa les yeux, et se contenta de
rciter tout bas une phrase du _Pater_: _Ne nos inducas in
tentationem_.

L'abb prit le pt avec dfiance, le regarda, le retourna, examina
surtout le hachis.

Qu'est ceci? demanda M. Vorlze.--Parbleu! reprit M. de Sommery, c'est
du hachis.--Mais de quoi?--De quoi?--Oui, je demande de quoi est fait
ce hachis?--De poisson, parbleu!--Ah! de poisson, dit l'abb. Et il le
coupa lentement et encore indcis avec sa fourchette.

Le hachis tait rempli d'artes que M. de Sommery y avait fait mler.

Ah! ah! fit l'abb.--Qu'est-ce que vous avez, l'abb? dit M. de
Sommery.--Rien.--Si fait bien, vous venez de faire entendre une
exclamation de surprise.--Ah! c'est que... je vous avouerai que
je... que je me dfiais de ce ct et surtout de ce hachis...
Mais j'ai dcouvert que c'est de vrai et bon poisson, et qui
a des artes autant qu'un honnte poisson peut se le permettre.--Comment
le trouvez-vous?--Excellent.--N'est-ce pas?--Oui, il a une
saveur!...--Vous n'aviez donc pas confiance en moi, l'abb?--Franchement,
non; vous m'aviez dj rendu victime de plusieursenfantillages de
ce genre.--Quel excellent poisson!--Excellent! seulement, il a trop
d'artes. Ici, tout le monde sourit. Qu'avez-vous  rire?--Rien;
c'est que vous devenez plus svre pour ce poisson  mesure que
l'on en sert sur votre assiette. Vous commencez  lui trouver un
dfaut.--C'est que rellement il a considrablement d'artes.--Les
poissons sont forcs d'avoir des artes. Voudriez-vous que celui-ci
et des os? Mais prenez-en donc encore.--Je le veux bien. Voyez un
peu le grand malheur de faire maigre le vendredi! Il est clair
que ce poisson-l vaut mieux que les ctelettes que vous mangiez tout 
l'heure avec emphase.--Ah! mon cher ami, c'est qu'on ne trouve pas tous
les jours du poisson comme celui-l.--Je ne sais pas si j'avais plus
faim que de coutume, mais je lui trouve une saveur toute
particulire.--J'espre, l'abb, que vous viendrez demain finir le pt
avec nous  djeuner; mais, voyons, l'abb, pensez-vous rellement que
nous ayons fait beaucoup de chagrin  Dieu en mangeant aujourd'hui
quelques ctelettes, et vous croyez-vous un grand saint pour avoir
mang du pt de poisson avec plus de sensualit, vous ne pourrez le
nier, que nous n'avons mang nos ctelettes?--Je n'examine jamais ces
choses-l, dit l'abb; j'aurais des doutes que je n'ai pas, dans le
doute, je me conformerais  la rgle.

Le soir, l'abb Vorlze perdit constamment aux checs.

C'est singulier, dit-il, j'ai un malheur obstin aujourd'hui.--L'abb,
la main de Dieu s'est retire de vous.--Quatre parties de suite!--C'est
une fin terrible et due  vos forfaits.--Je demande une dernire
partie.--Je le veux bien, mais vous la perdrez comme les autres.--Nous
allons voir.--_Dentes inimici in ore perfringam_: Dieu brisera vos
dents dans votre mchoire!--Voyons, jouez, colonel.--Un homme qui s'est
gorg de viande un vendredi.--Jouez donc.--Oui, l'abb, vous avez mang
du hachis de viande dans le pt.--N'ayant pas pu me faire faire la
faute, vous voulez me faire croire que je l'ai commise. Je vous avertis
d'avance que cela n'aura pas le moindre succs.--Je vous jure, l'abb,
que ce que vous avez mang, et  trois reprises, ce n'est pas pour vous
le reprocher, n'est autre chose que du hachis de viande.--Ceci serait
bon si je n'avais pas vu les artes, colonel.--Si vous venez dner
demain, l'abb, je vous ferai manger un gigot aux artes.--Comment!...
il serait vrai?...--Que je vous ai servi un plat de ma faon, que j'ai
fait mettre des artes dans le hachis; et vous avez vu qu'on ne les
avait pas mnages.--En effet, ce poisson avait un got
singulier.--N'est-ce pas, l'abb?--Ma foi, monsieur de Sommery, je vous
dclare que je ne charge pas ma conscience de ce pch-l, et que vous
voudrez bien le joindre aux vtres, qui sont, hlas! assez nombreux
sans cela.

Et l'abb sortit un peu fch en serrant la main de madame de Sommery,
qui avait pouss le courage jusqu' l'audace pour lui donner un
avertissement qu'il n'avait pas assez cout. Ce qui faisait qu'au fond
du coeur il ne se croyait pas tout  fait aussi innocent qu'il venait
de le dire  M. de Sommery.




XXXVI

_A Jules Janin._


Je te vois rire d'ici, mon cher Jules, en lisant ce chapitre; toi qui
m'as fait manger du veau que je prtendais avoir en horreur, sous
divers noms, pendant tout un dner.

O Janin! toi qui,  la campagne, tu sais, l o notre ami a tant de si
beaux rosiers, toi qui as mang un cureuil pour du saumon!




XXXVII

_Tony Vatinel  Robert Dimeux de Fousseron._


  Tu m'adresseras tes lettres  Honfleur, mon cher Robert. C'est l que
  je vais rester probablement toute la saison. Je suis l bien plus prs
  d'elle, et puis, s'il arrivait que quelque circonstance me permt
  d'aller la joindre, c'est un trajet de quelques heures. D'ailleurs,
  cela me procure une foule de petits bonheurs. Avant-hier, le vent
  soufflait de l'ouest et je contemplais avec ravissement les nuages qui
  avaient pass sur sa tte avant d'arriver  Honfleur. Quoique je ne
  puisse gure aller  Trouville, c'est son avis du moins, rien ne
  m'empche de suivre la route qui y conduit.

  Hier, j'ai eu une journe dlicieuse. Je suis parti le matin de bonne
  heure. La nuit, le matin et le soir appartiennent au pote,  la
  pense,  l'amour; le reste du jour est pour le travail. J'ai pris tout
  le long de la falaise; chaque brin d'herbe avait sur sa pointe une
  transparente perle de rose, les unes blanches, les autres rouges comme
  des rubis, d'autres vertes comme des meraudes; puis  chaque instant
  l'meraude devient rubis, le rubis devient meraude ou saphir. C'est
  une riche parure qui tombe tous les matins du ciel, qui la prte  la
  terre pour une demi-heure, et que le soleil remporte au ciel sur ses
  premiers rayons. Il y avait de loin en loin, sur le bord de la mer, des
  buissons d'ajoncs chargs de fleurs jaunes. Quand on regarde la mer
  par-dessus cette petite haie verte et jaune, elle parat du bleu le
  plus pur. Des bergeronnettes marchaient dans l'herbe, secouant
  firement leur petite tte grise. Sur la plus haute branche d'une haie
  d'aubpine, une fauvette jetait au vent quelques notes d'une joyeuse
  mlancolie; les plumes qui forment son petit chaperon noir se
  dressaient sur sa tte, et on voyait sa voix rouler dans son gosier
  frmissant. Je me suis arrt pour ne pas effaroucher la fauvette avant
  qu'elle et fini sa chanson.

  Plus loin, c'tait une cabane de douanier, une hutte creuse dans la
  terre entre des bouleaux; les branches des bouleaux taient enlaces
  toutes vivantes pour former le toit, et les intervalles des branches
  taient remplis par de la terre dlaye. Le douanier,  l'afft avec
  son fusil, essayait de tuer quelques golands. Il n'avait pas de tabac,
  je lui en donnai un peu, et il me donna du feu pour allumer mon cigare.

  J'entrais alors dans une grande prairie; et l'herbe tait haute
  presque jusqu' la ceinture. C'tait comme un immense chle d'Orient 
  fond vert, bord de fleurs de toutes couleurs; c'tait un beau
  cachemire vivant. Il y avait de grandes marguerites blanches, et des
  boutons d'or, et du sainfoin aux pis roses, et des scabieuses sauvages
  d'un lilas ple qui sentent le miel; on voyait commencer  fleurir
  quelques sauges  pis d'un bleu fonc; et, dans quelques places o
  l'herbe tait basse, de petites campanules d'un bleu ple, dont les
  bourgeois mangent les racines en salade sous le nom de _raiponces_.

  D'espace en espace, presque entirement cach dans l'herbe, un gros
  boeuf roux tait couch, les jambes de devant tendues et les autres
  ployes sous lui; il me regardait fixement sans cesser d'agiter
  transversalement ses mchoires avec un bruit sourd et mesur.

  Je faisais un dtour, en m'enfonant dans les terres, pour viter les
  deux ou trois petits hameaux qui entourent les postes de douane de
  Honfleur  Trouville.

  J'eus bientt un vive motion en rencontrant une touffe de phlox, qui
  n'est pas encore en fleurs; mais il me rappelait Trouville, dont la
  plage en est couverte. Je m'arrtai au dernier de ces hameaux, qu'on
  appelle Vierville, et j'y fis un repas avec du pain de seigle, des
  maquereaux frais et du gros cidre. Il tait quatre heures, j'avais mis
  dix heures  faire quatre lieues, tant j'avais joui de toutes les
  magnificences de la nature. Combien de demi-heures j'avais passes
  assis ou couch dans l'herbe,  ruminer ma vie et mes souvenirs, comme
  les gros boeufs tachets ruminaient la luzerne fleurie!

  A la nuit je marchai jusqu' la _niche de la Vierge_; je m'y assis et
  j'y restai longtemps. Par-dessus les buissons et par-dessous les
  arbres,  travers des fentres de verdure, on voyait la mer toute bleue
  et l'horizon empourpr par le soleil couchant.

  J'aspirai l'air avec une volupt inoue: il y avait de son haleine
  dans cet air; je ne me remis en route que trs-avant dans la nuit;
  quand je rentrai  Honfleur, il faisait presque jour; j'ai dormi
  quelques heures, et je t'cris.

    TONY.




XXXVIII

_Tony Vatinel  Robert Dimeux._


  Je suis retourn  Trouville. Comme l'autre jour, je me suis arrt
  sous la _niche de la Vierge_, et j'ai regard se coucher le soleil 
  travers les fentres vertes formes par les haies et les arbres.

  A l'horizon,  l'endroit o venait de disparatre le soleil, il y
  avait une place sans nuages; c'tait un petit lac de feu; au-dessus
  s'tendaient de longues bandes de nuages noirs et de nuages gris; mais
  les noirs taient couverts d'une sorte de vapeur ou de fume violette;
  sur les gris, cette vapeur tait amarante; plus loin, au-dessus des
  nuages, la couleur de feu se dgradait et passait de l'orange  des
  tons gris-jaune et presque verdtres.

  Les arbres et les haies taient devenus noirs, et  travers les ogives
  qu'ils formaient je vis passer un berger avec ses chiens et ses
  moutons; ils marchaient sur une partie de falaise qui est entre les
  arbres et la mer; cette partie est assez tendue pour que je pusse les
  voir tout entiers; le berger, les chiens et les moutons semblaient des
  silhouettes noires sur le ciel enflamm.

  La nuit vint; j'attendis encore, et, quand je pensai que tout le monde
  dormait dans Trouville, j'y descendis et j'allai devant le chteau;
  j'ignorais quelle tait la chambre de Marie; deux pices taient
  claires encore; je m'en retournai, et je lui crivis le lendemain.
  Maintenant, je sais bien o est sa chambre; je vais plier ta lettre et
  me remettre en route.

  Te rappelles-tu, prs de la niche de la Vierge,  un carrefour, une
  bote aux lettres est attache  un gros arbre; c'est l que je mettrai
  ta lettre.

    TONY.




XXXIX

_Tony Vatinel  Robert Dimeux._


  On ne saurait croire ce qu'on se donne de peine pour se procurer des
  chagrins qui ne manqueraient gure de venir eux-mmes, et qu'on ne
  court pas grand risque de perdre. Je suis retourn  Trouville, et,
  grce aux indications que m'a donnes Marie, j'ai parfaitement trouv
  sa fentre. Ses jalousies,  travers lesquelles brillaient des bougies,
  me semblaient rayes transversalement de lumire et d'ombre. Et parfois
  la lumire interrompue me faisait voir que quelqu'un marchait entre les
  bougies et la croise: on n'tait pas couch. Je m'assis sur une
  pierre, et, la tte dans mes deux mains, les coudes sur mes genoux, je
  restai les yeux fixs sur cette chambre o Clotilde tait avec son
  mari; l, si prs de moi, tout ce que je hais et tout ce que j'aime
  dans le monde! Il vint un moment o on ne passa plus devant la
  lumire, qui finit par s'teindre. Oh! Robert, je n'essayerai pas de te
  peindre les alternatives de fureur et de dsespoir qui me dchiraient
  l'me; _on_ tait couch; _on_, c'est--dire elle et lui. _Elle_ dans
  ses bras, _elle_ dans ce lit avec lui, _elle_ avec ce dernier vtement
  si mince, _elle_... Oh! alors je les hassais tous deux, et tous deux
  autant l'un que l'autre. Si tu savais ce que l'imagination prsente de
  tableaux affreux; comme l'on voudrait voir dans cette chambre, y
  entrer, y tre, et comme alors l'ide des plus douces extases de
  l'amour ne prsente rien de comparable  la volupt de les tuer tous
  les deux; mais de les tuer avec les mains, sans aucune de ces armes qui
  sparent de toute leur longueur le meurtrier de son ennemi et de la
  sensation physique de la vengeance.

    TONY.




XL

_Tony Vatinel  Clotilde de Sommery._


  Que faisons-nous, Marie, de notre vie et de notre jeunesse? l'amour,
  avec ses puissants instincts, doit-il tre toujours sacrifi aux lois
  et aux exigences du monde? Et de ce monde pour lequel on perd son
  existence tout entire, de ce monde rigide, quel est celui qui fait ce
  qu'il exige des autres?

  Ne semble-t-il pas que des gens habiles n'ont impos tant de
  privations aux gens crdules que pour se rserver  eux, par
  l'abstinence de ceux-ci, une plus grande part de ces bonheurs qu'ils
  dfendent aux autres et qu'ils appellent crimes;  peu prs comme les
  parents avares persuadent aux enfants que les friandises qu'ils aiment
  sont un poison qui leur tera la vie?

  Et encore si, par un noble effort, on arrivait  pratiquer svrement
  et intgralement ces devoirs que la socit impose, j'admirerais le
  sacrifice dans ses rsultats.

  Si la vertu conservait une femme intacte  son mari; si la vertu
  pouvait chasser du coeur toutes les penses adultres, je la
  comprendrais encore.

  Mais la lutte perptuelle, lutte qui n'amne jamais que des rsultats
  ngatifs, n'est-elle pas aussi coupable que le crime?

  Pour ne pas tre  son amant, croyez-vous qu'une femme soit  son
  mari?

  Elle garde, il est vrai, son corps pour un seul; mais elle donne sans
  scrupule son me et son coeur  un autre.

  Et elle ne place le crime que dans l'adultre du corps.

  Le corps est-il donc tellement au-dessus de l'me?

  Et la vertu n'a-t-elle d'autre effet que de rendre, une femme coupable
  envers deux hommes  la fois, de faire de l'amour un supplice et du
  mariage une prostitution?

  Croyez-vous, donc, que vous ne le trompez pas, cet homme auquel vous
  vous livrez sans amour et avec dgot? Tout ce que vous tez  votre
  bonheur et au mien, les combats, les sacrifices, russissent-ils 
  l'ajouter au bonheur d'un autre?

  Cette nuit, j'ai rv que nous nous tions enfuis, que nous tions
  alls cacher dans le fond d'un dsert notre amour et notre flicit;
  nous avions bris tous les obstacles; nous avions sacrifi les
  conventions et les lois qui viennent des hommes  l'amour qui vient de
  Dieu; et vous tiez  moi, sans autre regret que de n'avoir pas plus 
  me donner encore que vous-mme tout entire...

  Je me suis rveill plein de douloureuses penses. Il n'est rien de
  plus triste qu'un songe heureux.

  Puis j'ai repass dans mon esprit tous ces endroits que j'ai vus dans
  mes voyages, tous ces nids o j'ai tant dsir cacher vous, et mon
  amour, et ma vie.

  J'ai rappel tous ces projets que je vous ai dits quelquefois et que
  vous traitiez de folies.

  Ah! Marie, peut-tre le saurons-nous plus tard et aussi trop tard: la
  folie est de n'en faire que des projets.

    TONY.




XLI

_Madame Alida Meunier, ne de Sommery,  M. le colonel de Sommery._


  Par quelle fatalit, mon cher pre, cette petite Clotilde, ce serpent
  que vous avez rchauff dans votre sein, s'est-il introduit dans notre
  famille?

  Je viens de voir Arthur; il a pass par ici et est rest vingt-quatre
  heures  Paris avant de se mettre en route pour l'Italie. Il n'est pas
  heureux; il regrette amrement l'tourderie qui lui a fait faire ce
  ridicule mariage. Certes, mon pauvre frre, avec son nom, sa figure,
  son esprit et sa fortune, pouvait prtendre aux plus brillants partis.

  Je ne pense qu' ce pauvre Arthur; j'ai consult ici des hommes
  d'affaires habiles; ils m'ont dit qu'un mariage contract en Angleterre
  entre des Franais sans publications en France tait nul _et de toute
  nullit_; que, si on pouvait obtenir d'Arthur un moment d'nergie, il
  n'y aurait rien de si facile que de le faire casser. J'en ai parl 
  Arthur; il en a bien envie, mais il n'ose ni le faire ni l'avouer.

  Ne pourrait-on bien persuader  mademoiselle Belfast que jamais elle
  ne sera admise dans la famille srieusement, et l'amener par l'ennui et
  de petits dsagrments (elle qui ne nous en a pargn d'aucun genre) 
  donner les mains  cette sparation?

  Nous pourrons bientt, mon cher pre, parler librement de tout cela.

  M. Meunier passera l't  Paris pour ses affaires; moi, je partirai
  dans trois jours pour aller vous demander l'hospitalit  Trouville.

    ALIDA MEUNIER, ne DE SOMMERY.




XLII


La lettre d'Alida tomba entre les mains de Clotilde. Ah! dit-elle, ce
qu'on veut exiger d'Arthur, c'est un courage de lche: il l'aura.

Puis elle pensa qu'elle avait trois mois encore avant le retour de son
mari; qu'elle ne cderait pas  cette conjuration forme contre elle;
que cette lettre et les projets qu'elle trahissait taient quelque
chose dont elle devait se rjouir, puisque cela justifiait  ses
propres yeux toute l'ardeur de vengeance qu'elle avait conue depuis la
nuit du bal de l'Opra.

Elle continua  ne manifester que de bons sentiments pour Arthur et la
plus grande dfrence pour M. de Sommery. Quand Alida arriva 
Trouville, Clotilde lui fit un excellent accueil. Alida ne pouvait pas
toujours s'empcher d'avoir un peu de fiert avec Clotilde, qui, elle
l'esprait bien, ne tarderait pas, par la cassation de son mariage, 
n'avoir t qu'une concubine et une fille entretenue; et, sauf le ton
svre et froid que gardait M. de Sommery  l'gard de Clotilde, on
aurait pu se croire  l'poque qui avait prcd le funeste mariage.
L'abb Vorlze venait tous les soirs faire sa partie d'checs. Madame
de Sommery tait assise de la mme manire dans son mme fauteuil, et
jouait au loto avec Clotilde et Alida. On pouvait remarquer cependant
que le caractre de Baboun s'aigrissait de plus en plus.

On peut appliquer aux chiens ce qu'un crivain a dit des hommes:
_Homines, ut merum, annis acres vel meliores_.




XLIII

_Clotilde de Sommery  Tony Vatinel._


  Avant tout, mon cher ami, il faut que je vous recommande de ne plus
  vous servir, en guise de poudre, pour vos lettres, de cet affreux sable
  rose; cela a pour moi de graves inconvnients.

  Il y a eu hier  dner,  la maison, quelques voisins de campagne;
  j'tais habille,  peu de chose prs, quand on m'a remis votre lettre.
  Je l'ai trouve si douce, si ravissante de grce et d'amour, que, ne
  pouvant la lire qu'une fois, je n'ai pas voulu m'en sparer.

  Je l'ai mise prcipitamment dans mon sein, et je suis descendue.

  Je n'ai pas tard  sentir d'affreuses dmangeaisons, puis des
  piqres, et enfin un supplice qui m'a donn une ide parfaitement
  complte de ce que devaient prouver les martyrs que l'on corchait
  vifs.

  Il m'a fallu supporter cela sans rien dire tout le temps qu'a dur le
  dner, et vous savez combien de temps dure un dner en province. Enfin
  je suis remonte  mon appartement, et j'ai trouv dans votre lettre
  encore quelques grains de ce sable.

  On n'a pas, mon cher ami, la peau aussi dure que vos pcheuses
  d'_quilles_. Je suis trs-petite, et je vous prie de croire que la
  nature ne m'a pas construite avec plus de ngligence qu'une autre.

  Je ne suis pas simplement, comme on pourrait le croire, _un peu moins
  de femme qu'une autre_; tout en moi a plus de dlicatesse; mes cheveux
  sont plus fins et ma peau plus mince; sans cela, ma petite taille
  serait une difformit.

  Or, chacun des grains de sable de votre lettre a fait sa blessure;
  j'ai la poitrine entirement tatoue.

  Heureusement qu'il n'y a ici personne qui ait le droit de s'en
  apercevoir. Et voici la seconde chose que j'ai  vous faire savoir;
  vous vous expliquerez, par la crainte que j'ai de toute douleur, la
  proccupation qui m'a empche de commencer par celle-ci.

  M. Arthur de Sommery est parti il y a deux jours. Il ne reviendra pas
  avant trois mois d'ici.

  Je ne sais s'il faut que vous veniez  Trouville, chez votre pre, ou
  si nous ne pourrions pas trouver un autre moyen de nous voir. Il ne
  faut pas penser ici  ces soires que nous savions nous faire  Paris;
  et, si l'on vous sait  Trouville, nous serons fort observs. Berthe
  au grand pied, ma mdiocrement belle-soeur, est arrive ici. C'est une
  ennemie vigilante.

  Venez cette nuit  Trouville, mais n'entrez dans le parc qu' onze
  heures. Soyez au bas de mes fentres.

    CLOTILDE.




XLIV


Tony Vatinel fut incroyablement mu de cette lettre. Ces mentions de
_sa peau_ que faisait Clotilde, ces dtails qu'elle donnait sur
elle-mme, excitaient en lui des transports qu'une phrase ne tardait
pas  changer en transports de haine; c'tait celle o elle se
flicitait qu'Arthur ft absent, et o elle faisait plus qu'une
allusion  ses droits de mari.

Enfin, il n'tait pas l, il allait la voir, lui parler, respirer son
haleine, et il pensait encore  cette peau si fine gratigne par le
sable rose.

A onze heures, il tait sous la fentre de Clotilde; elle lui jeta la
clef du jardin, o elle alla l'attendre.

Oh! qui pourrait peindre le ravissement de Tony quand il lui tendit la
main! C'tait une motion tellement cleste, qu'il serra cette main sur
son coeur sans songer  la presser sur ses lvres.

C'tait une belle et douce nuit; tous deux s'assirent sous une
tonnelle de chvrefeuille;  travers les mailles fleuries de la
tonnelle, on voyait scintiller quelques toiles.

Par la porte en arceau, on sentait plus qu'on ne voyait un horizon
vague et profond; mais bientt,  l'extrmit de cet horizon, une lueur
blanche monta et frangea d'argent de gros nuages enrouls et comme
flottant sur la mer. On vit alors un beau et solennel tableau, 
travers le cadre de feuilles et de fleurs que faisait la porte de la
tonnelle, noires tout  l'heure, mais maintenant reprenant, sous celle
molle clart, un ple souvenir de leur couleur de jour.

Des nuages noirs sortit une ligne mince d'un feu rouge comme celui
d'une fournaise, puis cette ligne troite devint le sommet du disque de
la lune, large  l'horizon dix fois comme elle l'est au znith; et elle
monta lentement, sortant des nues comme d'un ocan noir.

Tout se taisait. Il n'y avait pas un chant d'oiseau, pas un murmure de
feuillage.

Mais, bientt, on entendit les premiers accents d'un rossignol, ces
trois sons graves et pleins sur la mme note par lesquels il commence
toujours son hymne  la nuit et  l'amour.

LE ROSSIGNOL. La lune monte au ciel en silence. Le travail, l'ambition,
la fortune sont endormis; ne les rveillons pas: ils ont pris tout le
jour, mais la nuit est  nous. Beaux acacias, dont les panaches verts
s'tendent sur nos ttes, secouez vos grappes de fleurs blanches,
arrosez la terre de vos douces odeurs! Brunes violettes, roses
clatantes, le parfum que vous ne dpensiez le jour qu'avec avarice,
exhalez-le de vos corolles, comme les mes exhalent leur parfum, qui
est l'amour! La lune ne donne qu'une lumire si ple, que l'amant ne
sait la rougeur de l'amante qu'en sentant sa joue brler la sienne. Les
lucioles brillent dans l'herbe; il semble voir des amours d'toiles
tombes du ciel. Au milieu de cette fte si belle que donne aux amants
une nuit d't, entendez-vous l-bas,  longs intervalles, la triste
voix de la chouette? Je ne veux pas mler ma voix  la sienne.

LA CHOUETTE. Il n'y a, dans l'anne, que quelques nuits comme celle-ci.
Il n'y a que quelques ts dans la jeunesse; et il n'y a qu'un amour
dans le coeur. Tout est envieux de l'amour, et le ciel lui-mme, car il
n'a pas de flicit gale  donner  ses lus. Le malheur veille et
cherche: cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas. Tout bonheur se
compose de deux sensations tristes; le souvenir de la privation dans le
pass, et la crainte de perdre dans l'avenir.

LE ROSSIGNOL. Beaux acacias, dont les panaches verts s'tendent sur nos
ttes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos
douces odeurs! Chvrefeuilles, vigne folle, jasmins, cachez sous vos
enlacements plus serrs les amants qui vous ont demand asile.
Faites-leur des nids de fleurs et de parfums!

LA CHOUETTE. Le malheur veille et cherche; cachez votre bonheur, soyez
heureux tout bas. Soyez heureux bien vite; car toi, la belle fille,
bientt le duvet de pche de tes joues sera remplac par des rides. Et
toi, l'amoureux, tes yeux auront perdu leur clat.

LE ROSSIGNOL. Qu'est-ce que le pass? Qu'est-ce que l'avenir? Les rudes
preuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d'amour. Mille ans
de supplices pour un baiser!

LA CHOUETTE. Cette existence qui dborde de vos mes, vous en
deviendrez avares. Et vous la cacherez dans votre coeur, comme si vous
enfouissiez de l'or. Vos mains sches se toucheront sans faire
tressaillir votre coeur, et vous ne vous rappellerez cette nuit
d'aujourd'hui que comme une folie, une imprudence, et vous frmirez de
l'ide que vous auriez pu vous enrhumer. Puis vous mourrez.

LE ROSSIGNOL. Oui, nous mourrons. Mais la mort n'est qu'une
transformation. Nous ressortirons de la terre, fconde par nos corps,
roses et tubreuses, et nous exhalerons nos parfums toujours dans de
belles nuits comme celle-ci. Et nos parfums, ce sera encore de l'amour.
Et toi, chouette, n'es-tu pas aussi amoureuse dans les ruines et dans
les tombeaux? Mais la lune descend, je cesse de chanter; car, moi
aussi, j'ai des baisers  donner. Beaux acacias, dont les panaches
verts s'tendent sur nos ttes, secouez vos grappes de fleurs blanches
arrosez la terre de vos douces odeurs!

Clotilde et Tony, assis sous la tonnelle, respiraient le parfum et le
chant du rossignol, et les molles clarts de la lune. Leurs mains se
touchaient par les paumes et se serraient. Il n'y avait rien d'humain
dans l'extase o taient leurs coeurs. La tte de Clotilde tomba sur
l'paule de Tony. Tony prit ses beaux cheveux blonds et les pressa sur
ses lvres.

Tout  coup Clotilde se leva et lui dit: Oh! mon Dieu! il va faire
bientt jour; revenez demain  la mme heure. Et elle disparut.




XLV


Le lendemain, il y avait grande rumeur dans Trouville.

Le garde champtre demanda  parler au colonel.

Monsieur de Sommery, dit-il, le maire Vatinel vient de me dire que je
n'tais plus garde champtre.--Et pourquoi cela, Mose? demanda M. de
Sommery.--Parce que, rpondit Mose, il m'avait donn des ordres, et
que j'ai fait tout juste le contraire.--Ah! ah!--Il m'avait dit de
faire un procs-verbal contre vous.--Et pourquoi cela, donc?--Parce que
votre jardinier a tu les pigeons du voisin Remy.--C'est moi qui ai
ordonn  Antoine de tuer les pigeons.--C'est justement pour cela que
Vatinel le maire m'a ordonn de faire un procs-verbal. Et moi, je ne
l'ai pas fait. Et voil que je ne suis plus garde champtre.--J'irai
voir le maire et j'arrangerai ton affaire.

M. de Sommery alla, en effet, voir Vatinel le maire; mais il ne put
rien en obtenir. Il rentra chez lui extrmement irrit. Et, quand
l'abb Vorlze arriva, M. de Sommery lui raconta le fait.

Mais, dit l'abb, il parat que voil plusieurs fois que Mose
dsobit  Vatinel?--Mose, reprit M. de Sommery, ne doit pas une
obissance passive  Vatinel; en fait de droits et de libert, il faut
prendre garde de croire que les droits et la libert des petits sont
peu de chose.--Je suis bien de votre avis, dit M. Vorlze.--Eh bien,
continua M. de Sommery, Mose est un fonctionnaire public aussi bien
que Vatinel, et, selon les principes constitutionnels, un fonctionnaire
reste citoyen et n'abdique pas sa conscience et ses opinions. Le rgne
de ces principes a consacr l'_indpendance des fonctionnaires_.--Comme
l'_intelligence des baonnettes_, dit l'abb.--Certainement, rpliqua
M. de Sommery; les soldats ne sont plus des machines stupides sans
volont, sans pense, sans conscience de ce qu'ils font.--Eh bien, dit
l'abb, je me trompe peut-tre, mais il me semble que les principes
constitutionnels ont consacr l les deux plus grosses sottises que
j'aie jamais entendues.--Oui-da! dit M. de Sommery.--Oui, certes,
rpondit l'abb; si Vatinel le maire croit donner un ordre utile, il
doit exiger que Mose, son subordonn, le remplisse scrupuleusement.
Agir autrement, ce serait une prvarication et une trahison. Je ne
comprends pas une machine dans laquelle on permettrait  un des
rouages de tourner  contre-sens.--Alors, dit M. de Sommery, nous en
revenons aux temps de la fodalit et du bon plaisir.--Aimeriez-vous
mieux, dit l'abb, que Vatinel le maire et dit  Mose: Mose, mon
bon ami, je me reconnais une si grande buse, un tre si malintentionn
contre les intrts de la commune, que je ne saurais trop te fliciter
de l'nergie et de la sainte obstination avec laquelle tu contrecarres
tout ce que je veux faire. Tu me permettras bien d'lever tes
appointements, etc?

M. de Sommery fut trs-piqu de cette plaisanterie de l'abb. Et, quand
celui-ci apporta sa chaise pour jouer aux checs, le colonel lui dit
schement qu'il ne jouerait pas.

Le lendemain, mme mauvaise humeur; le surlendemain galement. L'abb
cessa de venir, et M. de Sommery consacra pendant quelque temps les
heures auxquelles il jouait aux checs avec l'abb  dclamer contre
l'glise et le pouvoir. Mais bientt il s'ennuya. On risqua une
dmarche auprs de l'abb. L'abb rpondit qu'il tait fch; qu'il
n'tait pas assez certain de ne pas montrer un peu d'aigreur contre M.
de Sommery pour ne pas en viter l'occasion; qu'il croyait devoir
attendre encore un peu, et qu'il reviendrait quand son esprit aurait
repris tout le calme qu'il n'aurait jamais d perdre; que, du reste, il
tait plein de reconnaissance de la dmarche du colonel. Et moi, plein
de regrets, dit M. de Sommery. L'abb peut bien ne jamais revenir, si
cela lui convient. Bien plus, je ne veux plus qu'il revienne. Si l'abb
se prsente ici, on lui dira que je n'y suis pas, qu'il n'y a
personne.

M. de Sommery mourait d'envie de prier Clotilde de jouer aux checs
avec lui; mais il aurait craint de manquer  la contenance digne qu'il
s'tait impose. Il crut cependant ne pas sortir de ses limites en
disant comme _ la cantonade_: Si Arthur tait ici, il sait  peine la
marche, il est vrai, mais je lui rendrais une _tour_, un _cavalier_ et
un _fou_.--Si M. de Sommery veut me faire le mme avantage, dit
Clotilde.--Oh! mais vous, Clot..., madame Arthur, vous tes plus forte
que mon fils, et je ne vous rendrai qu'une _tour_ et un _cavalier_.--Je
vais essayer.




XLVI


Quand Tony Vatinel se remit en route pour venir  Trouville, il ne
s'amusa plus  admirer la nature sur la route; tout lui tait dlai,
obstacle et distraction. Il marchait et ne s'arrtait  rien, ne
regardait rien, ne voyait rien; le temps tait lourd et charg de
nuages. Il entra dans le jardin et y trouva Clotilde assise; il se jeta
 genoux devant elle, et baisa ses mains avec passion; puis il resta
sans parler, la tte sur les mains de Clotilde appuyes sur ses genoux.

Elle le releva et lui fit signe de s'asseoir.

O Tony! lui dit-elle, pourquoi n'ai-je pu tre  vous? Que notre sort
et t diffrent  tous deux!--Marie, reprit Vatinel, sens-tu bien
rellement ce regret dans ton coeur? Comprends-tu ce que je t'offrais,
quand, une nuit, je t'offrais de vivre seuls, spars du monde et du
bruit, dans une obscure retraite?

A ce moment-l, le feuillage des arbres frissonna sans qu'on sentt le
vent.

Et bientt un tonnerre lointain se fit entendre, et un clair gratigna
les nuages, puis quelques larges gouttes de pluie tombrent bruyamment
sur le feuillage de la tonnelle.

Clotilde se serra contre Tony.

Il pleut, dit-elle, comment allez-vous vous en aller?--Je ne me
plaindrai de la pluie que si elle me fait partir plus tt, dit
Tony.--Mais... c'est que je ne puis pas vous faire entrer dans ma
chambre.--Est-elle donc si peu spare, qu'on puisse nous
entendre?--Oh! ce n'est pas cela; on pourrait y faire tout le bruit
possible sans rveiller personne; mais...--Qui vous empche alors de
m'y revoir?--Mais... l'ardeur avec laquelle vous paraissez le dsirer.
Si vous recevoir dans ma chambre n'tait pas quelque chose de plus que
de vous voir ici, vos yeux ne brilleraient pas de cet clat, votre voix
ne serait pas tremblante.--Me craignez-vous, Marie? rpondit Vatinel,
et n'tes-vous donc pas assez certaine de mon respect et de ma
soumission?--Mais pourquoi, reprit Clotilde, dsirez-vous tant y venir,
si vous n'y attachez pas quelque ide bizarre que je ne comprends
pas?--C'est que, dans votre chambre, rpondit Tony, il y a plus de vous
qu'ici, il y a le fauteuil dans lequel vous vous tes assise hier, il y
a les vtements que vous avez quitts aujourd'hui. J'y trouverai, outre
les instants que vous me donnez, tous ceux que vous avez passs loin de
moi.--Mais, Tony, si je vous reois dans ma chambre...--Ne me
connaissez-vous donc pas, Marie? Avez-vous donc oubli que d'un regard,
d'un geste, vous me feriez jeter dans un gouffre sans fond?--Eh bien,
venez.

Tony suivit Clotilde, tremblant et mu  un degr inexplicable; son
coeur battait avec violence; ils entrrent dans la chambre de Clotilde.
L, il s'appuya sur un meuble, tourdi et ne voyant plus clair. Puis
bientt il se jeta  genoux, baisa le tapis sur lequel elle avait
march, l'oreiller sur lequel avait pos sa tte; il trouva par terre
ses petites mules de velours vert, et il les couvrit de baisers. O
Marie, Marie! dit-il d'une voix touffe,  genoux devant elle, et le
visage sur ses genoux  elle, Marie, je t'aime! Et un ruisseau de
larmes s'chappa de ses yeux. Relevez-vous, Tony, lui dit-elle.

Mais Tony couvrait ses genoux de baisers et de larmes, et il les
serrait convulsivement dans ses bras; elle voulut le repousser avec les
mains, mais il se saisit de ses mains, et les baisa avec une nouvelle
ardeur. Elle les retira, et lui dit: Tony, levez-vous, je le veux.
Alors Tony se leva et se cacha le visage dans ses deux mains pour
touffer ses sanglots. Allons, mon pauvre enfant, lui dit-elle, je ne
veux pas que vous pleuriez ainsi; venez vous asseoir auprs de moi.

Tony obit sans presque savoir ce qu'il faisait.

Allons, allons, dit Clotilde, tes-vous donc bien malheureux, et
trouvez-vous que je ne fais pas assez pour vous?

Tony, abattu par l'excs de son motion, laissa tomber sa tte sur le
cou nu de Clotilde, et resta ainsi le coeur assoupi, la bouche sur ce
cou blanc et parfum.

Clotilde tait rveuse et le laissait; mais elle voulut bientt se
drober  l'impression de cette haleine brlante.

Tony, lui dit-elle, asseyez-vous en face de moi sur ce fauteuil; il
faut que je vous parle srieusement. coutez-moi, dit-elle. Quand
Vatinel lui eut obi: Je ne vous recevrai plus ici: vous ne tenez pas
vos promesses, et vous n'tes pas raisonnable.--Pardonnez-moi, Marie,
rpondit Vatinel, une motion  laquelle je ne m'attendais pas et qui
m'a surpris.--J'en suis fche, ajouta Clotilde, parce que nous sommes
ici plus en sret que dans le jardin.--Soyez sre..., dit
Vatinel.--Vous me disiez cela au jardin; mais ce n'est pas l seulement
ce que je voulais vous dire. Le meilleur jour pour nous voir est le
samedi, parce que, le dimanche, les pcheurs ne travaillent pas et se
lvent plus tard, tandis que, tout autre jour, il n'y a pas d'heure 
laquelle vous ne puissiez tre rencontr. Partez, allez-vous-en; je
vous attends samedi.




XLVII

_Tony Vatinel  madame Clotilde de Sommery._


  Oh! loin de vous, je n'ai pas la crainte de vous dplaire et de
  vous offenser. Loin de vous, j'ose donner plus d'amour  ce que je
  me rappelle, que je n'ose vous en laisser voir  vous-mme.

  Dans l'ombre de la nuit, je reois votre doux regard, et je le
  vois mieux que quand je suis auprs de vous, parce que j'ose le
  regarder. Je sens votre tte brler la mienne. J'ai emport un
  mouchoir avec lequel vous avez essuy mes yeux; et ce mouchoir, du
  moins, j'ose lui donner des baisers que je ne pense qu' modrer
  sur vos mains et sur vos genoux.

  Mais pourquoi de si charmantes images m'oppressent-elles ainsi, et
  me serrent-elles le coeur?

  Que je suis heureux de tout ce que je sens de noble et d'lev
  dans mon me, qui est votre temple! Comme je vous appartiens!

  Mon htesse vient d'entrer dans ma chambre pour me demander pardon
  du bruit qu'on a fait toute la nuit dans la maison; elle m'assure
  que cela n'arrivera plus  l'avenir. Je lui ai dit que ce n'tait
  rien; mais la vrit est que je n'ai absolument rien entendu, et
  que, cependant, je n'ai pas dormi un instant et ne me suis pas
  couch. Je suis entour d'une atmosphre d'amour qui ne laisse rien
  arriver jusqu' moi; toutes mes facults, tous mes sens vous sont
  consacrs. Je ne vois que vous, et je vous vois toujours et
  partout. N'importe qui me parle, c'est votre douce voix que
  j'entends, et qui me redit quelques-unes de ces bonnes paroles que
  vous m'avez dites et que j'ai enfouies dans mon coeur, comme un
  avare son trsor dans la terre.




XLVIII


Le samedi, Tony Vatinel trouva Clotilde dans le jardin; elle le prit
par la main et le conduisit dans sa chambre. Vous voyez que je suis
bonne, lui dit-elle; aussi dois-je esprer que vous serez plus
raisonnable que l'autre soir; sans quoi, il me faudrait renoncer  vous
voir tout  fait. Et qu'avez-vous, dit-elle en souriant,  me regarder
ainsi?--Laissez-moi, rpondit Tony. Quelque fidle que soit mon
imagination  vous reprsenter  moi, elle oublie toujours quelque
chose, et, quoique je n'aie pas cess un moment, depuis l'autre nuit,
de vous avoir devant les yeux, il me semble qu'il y a un sicle que je
ne vous ai vue. Tenez, il y a une impression que je n'ai pu retrouver,
et pour un instant de laquelle je donnerais ma vie: c'est la douce
odeur de votre peau. Quand, l'autre nuit, j'avais la bouche sur votre
cou, j'aspirais ce parfum et j'en tais enivr.

Clotilde sourit doucement, et pencha son cou, sur lequel Tony posa ses
lvres; mais, cette fois, ce baiser porta sur une partie du cou doue
d'une grande sensibilit chez les femmes, et Clotilde tressaillit.
Enfin, dit Tony, ce n'est donc pas  une statue que s'adressent mes
dsirs et mes caresses; voil la premire fois que je te sens
anime.--Tony, dit-elle, ne m'embrassez plus ainsi, je vous en prie.

Tony, assis prs de Clotilde, passa le bras autour de sa taille, et
Clotilde, trouble au plus haut degr, laissa pencher sa tte sur la
poitrine de Tony.

Elle paraissait endormie, berce par les violents battements du coeur
de Vatinel, qui n'osait faire un mouvement et posait doucement ses
lvres sur les cheveux de Clotilde.

Elle ne tarda pas  revenir  elle; elle releva la tte et regarda
Vatinel; elle rencontra ses yeux si pleins d'amour, que, penchant sa
tte vers lui, elle lui dit: Ah! Tony, je vous aime! Et ses lvres
s'unirent  celles de Tony, qui, ne pouvant rsister  une semblable
motion, tomba sur le carreau sans connaissance.

Clotilde se jeta  genoux prs de lui, l'appela des noms les plus
tendres, dnoua sa cravate, lui fit respirer des sels; il ouvrit les
yeux.

Marie, dit-il, Marie, o es-tu? Il se releva, regarda autour de lui
pour reconnatre et pour se rappeler. Est-ce un rve? Oh! non; je sens
mon coeur plein de bonheur, non, ce n'est pas un rve. Marie, Marie,
tu es  moi. Et il l'enlaa dans ses bras; mais Clotilde s'chappa de
ses bras comme un serpent, et, avec l'air trs-effray, lui dit: Tony,
allez-vous-en, sauvez-vous, j'entends du bruit, je suis perdue!

Tony s'enfuit, et, au lieu de passer par la porte, franchit une
muraille du jardin et disparut dans la nuit.




XLIX


Clotilde, qui n'avait entendu aucun bruit, coutait ses pas. Quand elle
fut sre qu'il tait loin: Mon Dieu, dit-elle, quel est ce trouble qui
s'est empar ainsi de mes sens? Ne suis-je donc qu'une femme vulgaire
et semblable  toutes les autres? L'amour me fera-t-il tout oublier et
ne me laissera-t-il ni penser, ni me souvenir?

De ce jour, Clotilde, en garde contre elle-mme, sut se conserver calme
et froide au milieu des transports de Vatinel, tous les jours plus
violents, quoiqu'il lui sufft d'un mot ou d'un regard pour le
maintenir dans les limites qu'elle lui avait assignes d'avance.

Il n'y avait plus pour Vatinel ni repos ni sommeil, ses yeux caves
lanaient de sombres clairs. Ce n'tait plus du sang, c'tait de
l'amour, c'tait du feu qui circulait dans ses veines. Loin d'elle, il
la voyait, il lui parlait, il couvrait de baisers quelques objets qui
venaient d'elle. Il retrouvait dans un petit fichu de soie qu'elle
avait mis sur son cou, ce parfum de la peau de Clotilde qui lui avait
caus une si vhmente impression. Il s'tudiait  retrouver et 
reproduire les inflexions de la voix de Clotilde, pour chacun des mots
qu'elle lui avait dits et dont il n'avait pas oubli une syllabe. Il
serrait ses bras sur sa poitrine, et il lui semblait encore treindre
Clotilde; mais ce baiser qu'elle lui avait donn, il n'y pouvait penser
sans sentir au coeur une grande dfaillance, comme s'il allait encore
se trouver mal. Il fermait les yeux et il voyait la bouche de Clotilde,
si petite, si finement dessine, si ddaigneuse; ses lvres si roses,
si fraches et ses dents si petites, si serres et si bien de ce blanc
chaud des perles! Et il ressentait sur ses lvres  lui, et jusque dans
son me, l'humidit voluptueuse de cette bouche qui avait touch la
sienne. Les ides les plus extravagantes traversaient sa tte et ne la
quittaient que pour faire place  d'autres plus folles encore. Il avait
envie de demander encore ou de prendre un baiser pareil et de se tuer
ensuite. D'autres fois, c'tait Clotilde qu'il voulait tuer, pour
l'avoir tout  fait  lui. Puis il lui survenait des hallucinations
bizarres; il pensait aux pieds de Clotilde, il les voyait devant lui,
et, quoiqu'il regardt, il ne pouvait plus voir autre chose. Mais
toujours il voyait en mme temps les jambes dont il n'avait jamais
aperu tout au plus que la cheville; et, malgr tous ses efforts, il ne
pouvait se reprsenter la robe tombant sur cette cheville et la
couvrant. Les plus intimes rvlations se faisaient  sa pense, et,
quoi qu'il ft pour repousser ces images, elles se reprsentaient
toujours plus nettes et plus circonstancies. S'il trouvait,  force de
fatigue, quelques instants de sommeil, il rvait Clotilde dans ses
bras, et il se rveillait en sursaut; puis il se disait que ses rves
et ses dsirs le tueraient sans jamais se raliser. Et il reprenait,
pour un instant, ses ides sur Clotilde,  laquelle autrefois il ne
supposait que vaguement un corps. Marie n'est pas une femme, ce n'est
pas une femme destine  d'impures caresses. Alors une horrible ide
lui traversait le coeur. Il y a un homme auquel elle appartient,
auquel elle appartient tout entire, un homme pour lequel ce que j'ose
 peine rver est une ralit, un homme fatigu de ses baisers dont un
seul a failli me tuer; un homme qui n'a rien  deviner d'elle et rien 
dsirer!...

Et Tony sentait dans son coeur tout son amour s'aigrir en haine contre
Arthur et contre Clotilde.




L


Tony arriva un soir prs de Clotilde. Elle parut fort surprise, lui dit
qu'elle ne l'attendait pas sitt, et jeta  la hte un chle sur ses
paules. Il y avait eu du monde chez M. de Sommery. Elle tait fort
dcollete; et, pour comble de dsordre, lorsque Tony tait entr, elle
tait en train d'ter ses bas pour en mettre de plus chauds. Elle
avait un pied entirement nu. Jamais un sculpteur ne fit un aussi joli
pied d'ivoire. Il tait petit et troit jusqu' l'invraisemblance, et
d'une blancheur clatante; ses ongles tait polis et de la couleur
d'une rose ple. Le cou-de-pied tait trs-lev et d'un dessin
charmant.

C'est ainsi, dit Tony Vatinel, que je vous ai vue la premire fois sur
la plage par une mare basse. Laissez-moi voir ce pied que j'adore. Il
se mit  genoux, et prit dans sa main le pied de Clotilde, qu'il y
enfermait tout entier, puis il se baissa et le baisa. Clotilde retira
brusquement son pied. coutez-moi, Tony, lui dit-elle; il faut,
aujourd'hui, que je vous parle trs-srieusement. Il ne faut pas qu'il
se renouvelle jamais entre nous une scne semblable  celle de samedi.
Je vous aime, Tony; je n'ai pas cherch  vous le cacher; mais je ne
serai jamais  vous. Je mourrais de honte rien que de penser que vous
me pouvez croire capable de me donner  deux hommes. J'ai senti samedi
que j'tais moins forte que je ne l'avais espr; cependant je crois
maintenant tre sre de moi. Mais vous n'avez pas, pour vous arrter,
des raisons aussi imprieuses que les miennes. Vous tes parti samedi
dans un tat affreux. Tony, il faut tre raisonnable; Il ne faut pas
nous tuer en nous exposant  des dangers dont nous sommes forcs de
sortir vainqueurs. Il faut ne plus nous voir. Aussi bien, mon mari ne
tardera pas beaucoup  revenir; et plus nous prendrons l'habitude de
nous voir ainsi, plus la sparation, que rien ne peut faire viter,
nous sera difficile et douloureuse.

Pendant que Clotilde parlait, elle pouvait voir sur le visage amaigri
de Tony Vatinel l'effet de chacune de ses paroles. Quand elle parla de
son mari, quand il traduisit la _sparation invitable_ par
l'habitation dans la mme chambre d'Arthur et de _sa femme_, il y eut
dans son regard tous les feux de l'enfer. Quand elle eut fini, il
voulut parler, mais la voix fut quelque temps  sortir de sa bouche;
les mots se pressaient et s'arrtaient au passage. Enfin, aprs deux
essais inutiles, il finit par articuler d'une voix basse et sourde, et
cependant intelligible et solennelle: Et moi aussi, Marie, je veux
vous parler srieusement. Je ne comprends pas la ncessit de se priver
d'un bonheur aujourd'hui, parce qu'il ne peut pas durer toujours.
Pourquoi ne pas tuer les enfants parce qu'ils doivent un jour mourir?
Non, j'arracherai au sort tout le bonheur que je pourrai lui arracher.
Et savez-vous, sais-je moi-mme si je ne me tuerai pas le jour o ces
entrevues finiront?--Tony, continua Clotilde, si jamais le hasard me
rendait libre, je serais  vous et n'en serais pas moins heureuse que
vous.--Ah! s'cria Vatinel, si tu partages mon amour et mes dsirs,
sois  moi et mourons!--Quelque prompte, interrompit Clotilde, que ft
votre main  me donner la mort, il y aurait toujours entre mon crime et
cette mort un instant pour la honte. Je me rsignerais  la mort, mais
 cette honte-l, jamais. Je vous le rpte, Tony, je n'appartiendrai
pas  vous tant que j'appartiendrai  Arthur de Sommery. Si vous voulez
me revoir, vous allez me faire un serment, un serment sans lequel nous
allons nous sparer pour toujours.--Parlez, dit Tony.--Eh bien, quoi
qu'il arrive, quelque faiblesse que vous puissiez surprendre en moi,
vous me jurez de n'en jamais abuser; vous jurez de ne pas essayer de
prendre sur moi des droits qui appartiennent  un autre et ne peuvent
appartenir  deux. Faites ce serment, Tony, parce que, si vous ne le
faites pas, j'aurai la force de vous fuir; parce que, si vous le faites
et si vous tentez d'y manquer, le mpris me donnera la force de vous
rsister et m'empchera d'avoir peur de vous. Faites-le, parce que, si
je succombais, je vous jure, moi, par tout ce qu'il y a de sacr sur la
terre et dans le ciel, que je me tuerais et que je mourrais en vous
maudissant. Et ne croyez pas que ceci soit une parole vaine, comme en
disent les femmes. Si vous manquez  votre serment, je ne manquerai pas
au mien. Si vous hsitez, vous me perdez, vous ne me reverrez jamais.

Tony fit le serment qu'on lui demandait.

Maintenant, dit Clotilde, je n'ai plus peur de vous ni de moi. Tony,
n'es-tu pas content de ce que je te donne? Mon me est  toi, je t'aime
et je confie mon honneur au tien. Je n'ai plus peur de vous,
maintenant, parce que vous me dfendriez contre moi-mme s'il en tait
besoin. Maintenant, regardez et baisez ce pied que vous aimez, parce
que je suis sre que nous ne serons pas entrans. Et elle lui donna
son pied nu, que Tony couvrit de baisers brlants. Marie, dit-il, vous
avez t dcollete toute la soire, et pour moi seul vous cachez ces
paules d'ivoire que vous n'avez caches  personne.--Ah! dit Clotilde,
c'est que vous... je vous aime. Mais j'oublie que je n'ai plus peur de
vous. Et elle laissa tomber le chle qu'elle avait mis sur ses
paules.

Elle avait une robe de soie d'un bleu sombre qui dessinait  ravir sa
taille fine et souple. Elle laissait voir seulement l'origine de la
gorge, mais assez pour qu'on pt en imaginer la forme, qui tait d'une
puret inoue. Clotilde, qui n'avait pas eu d'enfants, n'avait perdu de
la jeune fille que l'indcision des formes et la maigreur; mais elle en
avait gard toute la fracheur et toute la navet. La sparation de sa
gorge, sur laquelle sa robe tait tendue, faisait supposer qu'un regard
furtif pourrait dcouvrir une partie des beauts qu'on souponnait par
induction. Ses paules taient beaucoup plus dcouvertes, et il y avait
l de quoi rendre fou un homme bien moins dispos  le devenir que Tony
Vatinel: c'taient les formes et les contours les plus harmonieux et
une peau d'un clat  blouir les yeux et le coeur. Tony retrouva alors
cette douce odeur dont il avait gard son me toute parfume.

A chaque visite, le pauvre Vatinel devenait plus amoureux. Ce qu'on lui
avait promis  la visite prcdente, s'obtenait  la nouvelle visite 
peu prs sans difficults, et il gagnait encore quelque chose, si
c'est gagner que de gagner de nouveau feu pour dvorer ses entrailles.
Ce jour-l, tous ses amours furent pour le pied de Clotilde; il s'tait
affaiss devant elle et il baisait ce divin petit pied, et il le
rchauffait dans sa poitrine.

Je ne sais quel funeste hasard, et je ne sais surtout si c'tait un
hasard, lui versait toujours deux poisons  la fois. A chaque nouvelle
faveur qui venait augmenter l'ardeur de ses transports, quelque nouvel
indice venait aussi lui rappeler Arthur, Arthur, possesseur indiffrent
de Marie; et ce petit pied tait aussi  Arthur, et ces paules et
cette gorge d'ivoire taient  Arthur, tout tait  Arthur, et bientt
il reviendrait en matre dans cette petite chambre, et il n'y aurait ni
lutte, ni combats, ni rsistance. Clotilde, soumise tout entire! A
cette ide, il la serrait dans ses bras avec plus de haine que d'amour
et plus de dsir de l'touffer que de l'embrasser; il ne comprenait
pas, quand il y pensait, comment Clotilde, si pleine d'esprit,
d'intelligence et de tact, ramenait si inopportunment le souvenir de
son mari. C'tait au milieu des transports les plus vifs de Vatinel
qu'elle parlait d'une lettre qu'elle avait reue d'Arthur ou de son
retour prochain; et ce n'tait pas pour calmer ses transports, car,
l'instant d'aprs, elle lui permettait quelque chose qui leur donnait
une nouvelle exaltation.




LI


Il faut croire que Clotilde avait ses raisons pour ne pas faire  Tony
Vatinel un mensonge, que n'et pas manqu de lui faire toute autre
femme marie. Quand on coute ces dames, on ne saurait se figurer dans
quelle innocence fraternelle et biblique vivent les mnages parisiens.
Sur dix maris, il y en a... combien?... il y en a dix pour lesquels la
chambre de leur femme est le temple de Vesta, un sanctuaire
impntrable. Il y a au moins trois ans que l'on n'a vu monsieur plus
matin que le djeuner, ni plus tard que le retour du thtre ou du
monde. Monsieur a toujours une sant dlicate! que dis-je, dtruite.
Toutes les femmes maries sont vierges et tous les maris impuissants.
Je connais deux hommes qui se voient beaucoup dans le monde; chacun est
l'amant de la femme de l'autre, ce qui n'empche pas chacune des deux
femmes de dnoncer son mari  son amant comme un homme fort abandonn
du ciel. Par ce moyen, ni l'un ni l'autre ne s'avise d'tre jaloux, ni
comme amant, ni comme mari; et ils vivent en paix, se tenant l'un
l'autre en grande piti et commisration.

Pendant que je suis sur ce sujet, je me sens pris d'une disposition
bienveillante  l'gard des femmes, et je vais leur rendre un signal
service en les clairant sur un point fort obscur de leurs relations
avec nous.

En gnral, les femmes sont fort portes  s'exagrer leur propre
finesse et l'excs de leur adresse invincible. Deux choses les
maintiennent misrablement dans cette pense. La premire est que la
femme, attaque presque toujours par un homme amoureux, avant d'tre
amoureuse elle-mme, a sur lui tout l'avantage du sang-froid. La
seconde consiste dans les plaintes qu'elles entendent les hommes
bourdonner  leurs oreilles sur cette finesse prtendue. Cette adresse,
les imbciles y croient, les gens d'esprit la font croire: les
premiers, parce que l'amour-propre se plat toujours  s'exagrer la
force de ce qui nous a vaincus; les seconds, parce qu'on ne saurait
donner trop de confiance et de prsomption  l'ennemi qu'on veut
vaincre. Mais voici ce qui, surtout, donne et doit donner aux femmes en
mme temps une ide hyperbolique de la finesse de leur sexe et de la
stupide crdulit du ntre. Les femmes s'imaginent que nous avons dans
le coeur, ou dans la tte, ou n'importe o, un type auquel il faut
absolument ressembler pour tre belles  nos yeux. Et il n'est sorte de
dguisement, de mensonge qu'elles n'emploient pour arriver  cette
ressemblance.

Les hommes, du reste, font de leur ct absolument la mme chose. On se
revt, pour le combat de l'amour, chacun d'un personnage de son
invention comme d'une cuirasse. Souvent on arrive  se dplaire de
part et d'autre sous ces traits d'emprunt qu'on a pris pour plaire
davantage, tandis qu'on serait charm rciproquement avec sa figure
naturelle.

Si une femme s'aperoit du mensonge de l'homme qui lui fait la cour, si
un mouvement maladroit lui fait voir les cordons du masque, elle
annonce triomphalement sa dcouverte, et l'homme est perdu. On comprend
ici qu'elle retire de son adresse et de sa perspicacit un lgitime
orgueil. Mais, ce qui doit surtout l'accrotre, c'est quand elle voit
que l'homme ne parat en rien s'apercevoir de ses dguisements,  elle
qui a si bien vu les siens. Et, ici, son orgueil est moins lgitime. Si
une femme, en effet, voit qu'elle s'est trompe, que ce qu'elle se
sentait dispose  aimer n'est qu'une fantasmagorie, une apparence,
elle n'a plus rien  faire de l'homme sur lequel elle s'est trompe, et
qui n'est pas ce qu'elle l'avait cru tre, parce que la femme aime ou
n'aime pas, sans rien d'intermdiaire  quoi elle puisse se prendre.
L'homme, au contraire, sduit de loin par une apparence de femme _selon
son coeur_, s'approche de cette ralisation de ses rves. De prs, ce
n'est plus cela: il s'est tromp ou on l'a tromp. Il ne fait pas alors
comme la femme; il ne jette pas les hauts cris et il ne brise pas tout.
Si la femme n'a pas  lui donner ce qu'il avait cru pouvoir en
attendre, il lui demandera quelque autre chose; si elle n'a pas ce
quelque autre chose, il descendra un peu plus bas encore. Il y a, pour
un homme, mille degrs entre adorer une femme et la dsirer; et toute
femme qui a attir l'attention est tout au moins dsire. D'ailleurs,
il y a pour l'homme, dans la possession, une victoire, et consquemment
une vengeance; il n'a donc aucune raison d'abandonner la partie par
mauvaise humeur d'avoir t tromp. Pour la femme, au contraire, il y a
une dfaite.

Mais, comme les gens qui se voient devins se fchent beaucoup plus que
les gens qui devinent, l'homme qui a devin la femme se garde bien de
le lui laisser apercevoir. Quel que soit celui de ces mille degrs dont
nous parlons, auquel il croie devoir tendre, ft-ce le dernier, il
gardera, pour y arriver, toutes les apparences et toute la phrasologie
de l'adoration. La femme alors s'encourage par l'apparente crdulit de
son adversaire, et elle fait suivre chaque mensonge qui russit d'un
mensonge plus fort et plus audacieux qui russit galement; et,
cependant, elle tombe dans une grande admiration d'elle-mme, et dans
un grand mpris pour notre sexe. Voil ce que j'avais  dire sur ce
sujet. Et je m'en rapporte pour ma rcompense  la gnrosit des
personnes.




LII


Tony avait emport pour une semaine le souvenir de ses baisers sur les
paules et sur le pied de Clotilde, et l'apprhension du retour
d'Arthur de Sommery. Il y a des gens qui n'imaginent rien de mieux
contre l'amour que la retraite et la solitude. Autant enfermer un
homme avec un tigre furieux que de le livrer ainsi seul  un amour non
assouvi. Tout, dans celle situation, devient amour, jalousie et haine.
Ce que l'on mange ne devient plus du chyle, mais de la jalousie, de la
haine et de l'amour. Et aussi l'air qu'on respire. Tony Vatinel
n'aimait plus ni le soleil, ni les arbres, ni les prairies, ni l'aspect
de la mer. Il n'avait plus d'extatiques admirations en face d'un beau
coucher de soleil. Le chant des oiseaux, les majestueuses harmonies du
vent, ne lui causaient aucune impression; les parfums des prairies
aprs l'orage, celui des bois de chnes, taient teints. Tous ses sens
taient mousss, endormis; ses yeux ne pouvaient plus voir que
Clotilde; ses oreilles n'entendaient que la voix de Clotilde; il n'y
avait plus pour lui d'autre saveur, d'autres parfums que ses baisers
sur le cou de Clotilde et le parfum de sa peau.




LIII


Le samedi suivant, Tony trouva Clotilde vtue plus lgrement que de
coutume. La chaleur avait t excessive tout le jour. Elle n'avait plus
qu'une petite jupe de soie blanche et un petit chle pareil sur les
paules. Tony,  genoux devant elle, la regardait et s'enivrait de ses
regards. Bientt, saisissant ses genoux dans ses mains jointes
par-dessous, il les couvrit de baisers, et il sentit que cette petite
jupe tait presque le seul vtement de Clotilde, et que les baisers
taient bien plus prs d'elle que d'ordinaire. Les genoux de Clotilde
frmissaient sous ces baisers, qu'ils recevaient presque sans
intermdiaire, et semblaient les rendre. O Marie! lui disait-il, que
tu es heureuse d'avoir tant de bonheur  donner!

Et, quelques instants aprs, par une contradiction qui ne vous tonne
pas, je l'espre,  ma belle lectrice! il se roulait par terre en
pleurant et en disant: Marie! Marie! aie piti de moi, Marie! aie
piti de moi!--Tony, rpondait Clotilde, qu'avez-vous  me demander, et
avez-vous oubli votre serment et le mien?

Et Vatinel, sans l'entendre, rptait: Marie! Marie! aie piti de
moi!--Tony, rpta  son tour Clotilde, avez-vous oubli le mien?--Eh!
que me font ma mort et la tienne? Ai-je de la raison, ai-je de la
mmoire, quand tu es si belle, quand je suis si amoureux? Ah! alors, ne
me laisse pas te donner de si enivrantes caresses, ne me laisse pas
tre si prs de toi. Tu me brles, ton haleine me dvore. Repousse-moi.
Chasse-moi. Je maudis le serment que tu m'as fait faire. Je te maudis
de l'avoir exig, je ne veux pas le tenir, je ne le tiendrai pas, ou
renvoie-moi! Tiens, toi, tu ne sens rien, tu ne sais pas ce que c'est
que ces baisers que je donne sur tes genoux! Et il recommenait 
embrasser les genoux de Clotilde.

Tu ne sais pas ce que c'est, Marie, que ces baisers-l!--Vous avez
raison, Vatinel, dit Clotilde, je ne dois plus permettre de semblables
caresses, puisqu'elles ont pour rsultat de vous empcher de m'aimer,
de me faire maudire par vous, de me demander ce que vous n'aurez jamais
de moi, et ce qui, si j'avais jamais la faiblesse de vous l'accorder,
serait, vous le savez, l'arrt irrvocable de ma mort. Vous avez
raison, nous sommes fous. Il faut vous en aller. Et elle le repoussa.

Il faut ne plus nous revoir, il faut nous dire adieu  jamais!--Ah!
Marie, dit-il, ne m'coutez pas, je suis fou! ne me rejetez pas du
ciel, o je suis prs de vous. Insens que je suis, de demander quelque
chose! N'ai-je pas plus de bonheur mille fois que Dieu n'a permis 
l'homme d'en avoir? Le premier jour o j'ai bais votre front,
n'avais-je pas ressenti de plus clestes flicits, de plus pures
dlices qu'aucune femme n'en a jamais donn  son amant? Pardonnez-moi,
ne m'coutez pas, laissez-moi prs de vous. N'coutez pas mes plaintes
insenses. Passer ma vie  tenir dans mes mains votre petit pied, et le
baiser; passer ma vie  vous voir,  tremper mes mains dans les ondes
de vos cheveux; ce serait trop de bonheur; je ne pourrais peut-tre pas
le supporter. Et Tony s'tait relev, il s'tait assis  ct de
Clotilde, sur un divan, et il prenait des poignes de ses beaux
cheveux, chapps au peigne, et il baisait ces cheveux, il les mordait
avec frnsie. Le petit chle de soie tomba, et les lvres de Tony
descendirent sur les paules et sur la gorge de sa belle matresse.

Puis il resta longtemps la tte sur l'paule de Clotilde, semblable 
un homme ivre qui finit par perdre connaissance.




LIV


Le samedi suivant, Tony Vatinel trouva Clotilde sans lumire. On a
remarqu, dit-elle, samedi dernier, que j'avais conserv de la lumire
toute la nuit. J'ai prtext une indisposition; mais la mme remarque
faite une seconde fois ne pourrait manquer d'veiller des soupons.
Cette nuit-l, Clotilde rserva bien peu de chose  son mari, mais
cependant elle lui rserva quelque chose.

Insense, dit Tony Vatinel, crois-tu donc t'tre conserve  ton mari.
Ce que tu appelles un crime tait commis la premire fois que mes
lvres ont bais ton front. La premire fois que ma peau a touch la
tienne, tu tais adultre, adultre de coeur et de corps! Au premier
frisson que mes baisers t'ont caus, n'tais-tu pas entirement  moi?
A quoi sert cette rsistance que tu opposes  mes dsirs? Que
produit-elle? Moins de bonheur sans plus de vertu; crime contre moi et
contre lui. Marie, coute-moi, tu n'auras pas de tmoin de ce que tu
appelles ta honte; sois  moi tout entire, et, en sortant de tes bras,
j'irai me prcipiter par-dessus la falaise. Marie! sois  moi, je
donne ma vie pour quelques instants de ton amour; sois  moi, Marie,
chre Marie! et ce serment-l, je le tiendrai! Et Vatinel couvrit de
baisers tout le corps de Clotilde; tout  coup il la saisit dans ses
bras et l'emporta vers le fond de la chambre. Marie poussa un cri.

Tony, dit-elle, laissez-moi, ou je crie, j'appelle; je ne reculerai
devant rien pour me dbarrasser de vous; je ne vous aime plus, je vous
hais, je ne veux plus vous voir; allez-vous-en! Et, dbarrasse des
bras de Tony, elle tait alle se rasseoir sur le divan, et, la tte
dans les mains, elle resta immobile. Tony se rapprocha d'elle.

Oh! pardonnez-moi, Marie, soyez bonne et misricordieuse, ayez piti
d'un pauvre homme bien malheureux, bien amoureux! Il lui prit la main;
cette main tait glace.

Marie, Marie, dit-il plein d'pouvante. Marie, parle-moi, rponds-moi,
pourquoi tes mains sont-elles froides comme les mains d'une
morte?--Parce que je meurs de peur, dit Clotilde d'une voix touffe,
parce que je suis avec un homme que je hais et que je mprise; et que
je suis presque  sa merci. Allez-vous-en, allez-vous-en! dit-elle
d'une voix nerveuse, allez-vous-en, ou je me jette par la fentre!

Tony Vatinel se mit  genoux, demanda pardon de mille manires,
s'accusa de folie, de brutalit; et, en demandant pardon, il baisait
ses mains, ses paules, ses genoux, ses pieds; et il promettait de se
contenter de ce qu'on lui donnait. Mais ces caresses, mles  ses
paroles et  ses larmes, le remirent peu  peu de l'effroi que lui
avait caus la frayeur et les cris de Clotilde. Sa tte redevenue
brlante, ses baisers devinrent plus cres et plus prcipits, et, sans
s'en apercevoir, il se trouva en proie aux mmes transports.

Ah! dit Clotilde, je vous remercie, j'aurais t trop malheureuse si
vous m'aviez laisse avec mon amour et mon estime pour vous; car nous
nous voyons aujourd'hui pour la dernire fois. Arthur revient cette
semaine.--Arthur! s'cria Tony en se relevant et la repoussant. Et ses
dents claqurent les unes contre les autres. Arthur!--Oui, dit
Clotilde, Arthur revient cette semaine, et il me l'annonce dans une
lettre que voici.

Elle tendit la lettre  Tony Vatinel, qui la repoussa avec colre, puis
se ravisa, la prit et lut.




LV

_Arthur de Sommery  madame Clotilde de Sommery._


  Ma chre Clotilde, cette semaine je serai auprs de toi. Ce sera avec
  un grand plaisir que je me trouverai dans _notre_ chambre, et dans tes
  bras. Tout ce que j'ai vu de femmes n'a servi qu' te rendre plus jolie
   mon imagination, et j'ai amass une foule de baisers que j'ai sur le
  coeur, et que je te porte. Attends-moi un des jours de cette semaine;
  arrange notre chambre toute blanche; je vais enfin reprendre ma place
  dans ce grand lit o tu dois tre perdue......




LVI


Tony Vatinel froissa la lettre et la jeta  terre. Vous le voyez,
Tony, dit Clotilde, c'est aujourd'hui notre dernire entrevue. Il faut
nous dire adieu.

Tony Vatinel tait calme et silencieux. Il prit la main de Clotilde; il
voulut parler, mais il ne trouva pas de voix.

Il regarda cette chambre dont parlait Arthur de Sommery, et ce lit...
Son oeil tait hagard et plein d'un feu sombre. Il revint  Clotilde et
lui dit: Marie, il faut que je vous voie encore une fois.--Mais, dit
Clotilde, c'est impossible, mon mari pourrait arriver prcisment cette
nuit-l.--Non, rpondit Tony Vatinel, je ne partirai de Trouville
qu'aprs que le dernier bateau et la dernire voiture seront arrivs.

Et il partit en courant, car une lueur blanche  l'horizon annonait
que le jour n'allait pas tarder  paratre.




LVII

_Robert Dimeux  Tony Vatinel._


  Voici que j'arriverai dimanche, mon cher Tony,  notre chteau de
  Fousseron. J'espre que tu auras mis  profit l'absence d'Arthur de
  Sommery et que tu es rentr dans les conditions de l'humanit et de la
  raison.

  Peut-tre vais-je te trouver au chteau de Fousseron, regrettant tes
  chagrins et cet amour qui te dvoraient le coeur, et qu'un instant de
  possession aura fait vanouir. Car ce sont prcisment les amoureux de
  ta trempe, ces amoureux  passions surhumaines, qui s'arrangent le
  moins de la fidlit. Tu as t fidle  l'espoir d'une femme; mais tu
  ne le seras pas  la femme elle-mme. La possession t'aura montr sur
  quel pauvre canevas ton imagination avait fait de si riches broderies
  d'or et de soie.

  Je suis  Paris depuis trois jours. Il y a des gens qui me plaignent
  fort de passer une grande partie de l'anne  la campagne, _en
  province_.

  Nous l'avons souvent remarqu ensemble, il y a singulirement peu de
  gens qui voient les choses comme elles sont, et qui, mme en prsence
  d'un spectacle, puissent empcher leur mmoire de tromper leurs yeux
  par de menteuses hallucinations.

  J'y ai surtout pens ce printemps quand j'entendais appeler le mois de
  mai le _mois des roses_, quoique, sous le ciel de presque toute la
  France, il n'y ait pas de roses dans le mois de mai.

  On en croit plus les potes que ses propres yeux; les potes font les
  vers d'aprs les vers de potes plus anciens, leurs tableaux d'aprs de
  vieux tableaux, sans s'occuper de la nature. La posie franaise est
  close dans la chaude Provence d'un germe apport de la Grce, o les
  lauriers-roses remplacent, sur les rives des fleuves, les saules
  bleutres de nos rivires.

  Il y a des gens qui quittent leur famille, leur maison, leurs amis,
  leur chien et leur fauteuil accoutum, pour aller voir la mer, font
  cent lieues dans une voiture infecte, et crivent  leurs amis: Je
  vous cris des bords de l'Ocan, _pre des fleuves_. L'_Eurus_ et le
  _Notus_ bouleversent l'_empire de Neptune_; les vagues, _hautes comme
  des montagnes_, pouvantent les _rochers_ et brisent les _carnes_.

  Tout cela est crit et imprim dans leur bibliothque, qu'ils ont
  laisse  Paris. Ils n'ont rien vu, ils ont eu tort de se dranger. Ils
  auraient pu rciter cela chez eux tout aussi parfaitement.

  Il est bien singulier qu'il soit plus facile d'apprendre les penses
  des autres que de penser soi-mme. Le plus grand nombre des hommes a,
  dans la tte, une sorte de casier tiquet o il met, pour les
  retrouver au besoin, des ides, des opinions et des dfinitions toutes
  faites. C'est  cela qu'on doit tous ces lieux communs sur la
  _province_, sur la _centralisation_ et sur la _dcentralisation_. Il y
  a, sur ces sujets, un certain nombre d'ides saugrenues que l'on se
  transmet de gnrations en gnrations, sans que, malheureusement, il
  s'en perde une seule, sans qu'il se rencontre jamais un homme qui
  s'avise de vrifier le titre de cette vieille monnaie fruste et
  efface.

  Prononcez le mot _province_ devant dix personnes diffrentes,
  sparment. Chacune usera du mme procd.

  Elle ouvrira dans sa tte le carton tiquet _Province_, et elle en
  retirera:

  Province, pays barbare!

  Il n'y a que Paris.


    Elle a d'assez beaux yeux pour deux yeux de province.

  Un provincial!

  Une provinciale!!!

  Huit, sur ces dix personnes, n'ont jamais commis de plus lointaine
  prgrination qu'une promenade aux Tuileries ou au Luxembourg. Les
  autres sont alles regarder et n'ont pas vu. Elles ne jugent pas avec
  leurs impressions: elles n'en ont aucune; d'aprs leurs ides, elles en
  ont moins encore. Elles ont simplement ouvert la case _Province_; elles
  en ont tir tout ce qui s'y trouve; aprs quoi, elles ont repli et
  renferm soigneusement le tout pour s'en servir  la premire occasion.

  Cette proscription de la province est une sottise. Paris n'existe pas
  par lui-mme. Paris n'est rien qu'un grand bazar, un immense
  caravansrail o l'on vient, de tous les points, vendre et acheter, o
  l'on vend, o l'on achte tout, mme des choses qui ne devraient ni
  s'acheter ni se vendre.

  Cette proscription de la province rappelle la bvue de ce magistrat
  sans-culotte qui, entendant dire que la France tait menace de perdre
  ses colonies, demanda  quoi servaient les colonies. Mais, lui
  rpondit-on, si on perdait les colonies, la France serait
  trs-embarrasse pour avoir du sucre.--Eh! que nous importe?
  s'cria-t-il; n'avons-nous pas les raffineries d'Orlans?

  En effet, Paris consomme, mais Paris ne produit pas.

  Paris est un gouffre o chaque jour entrent, ple-mle et entasss,
  par toutes ses issues, par toutes ses barrires, du lait, des bestiaux,
  des lgumes et des potes.

  Paris mange tout cela, et la province travaille sans cesse  produire
  des potes, des lgumes, des bestiaux et du lait pour assouvir les
  voraces apptits du Gargantua affam.

  Car Paris ne produit pas plus de potes que d'autres choses. C'est 
  la province qu'appartiennent les horizons verts des hautes et
  silencieuses forts o l'on marche sur la mousse parseme de violettes,
  les prairies mailles, les rivires bordes d'iris jaunes et de
  myosotis couleur du ciel. La province a de hautes montagnes sur le
  sommet desquelles l'homme, plus prs du ciel, aspire  grands flots la
  posie. La province a l'Ocan avec ses magnifiques colres, son sable
  dont chaque grain est un petit rocher, et ses gigantesques hirondelles,
  ses mouettes grises et blanches qui jettent de sinistres clats de rire
  en se jouant dans la tempte, et ces belles harmonies du vent qui brise
  les navires, dracine les maisons, tue les matelots, et n'arrive 
  Paris qu'avec la force ncessaire pour faire trembler aux Tuileries la
  dentelle des mantilles. La province a la Mditerrane, immense miroir
  dans lequel le ciel se regarde avec amour.

  Les potes naissent en province et viennent mourir  Paris.

  Il n'y a qu'une chose que l'on ne trouve gure  Paris: ce sont des
  Parisiens.

  Je ne crois pas connatre un Parisien.

  Je jette un regard autour de moi: mon domestique est Savoyard; ma
  cuisinire, Bretonne; mon cheval est Normand (je te prie de croire que
  son pre est pur sang).

  Cherchons ailleurs. Cherchons des Parisiens. Cherchons dans les
  potes.

    M. Hugo est n en Franche-Comt.
    M. Dumas,  Villers-Cotterets.
    M. Mry, en Provence.
    M. Janin,  Saint-tienne.
    M. de Balzac, en Touraine.
    M. Jules Sandeau, en Touraine.
    Madame Sand, en Touraine.
    M. de Chateaubriand, en Bretagne.
    M. de Lamartine,  Mcon.
    M. Casimir Delavigne, au Havre.
    M. Frdric Souli, en Languedoc.
    M. Eugne Sue, en Provence.
    M. Thophile Gautier, est  peu prs Espagnol.
    Et M. Gozlan est n en pleine mer.

  J'arriverai donc dimanche  mon chteau de Fousseron, et n'arriverai
  pas incognito pour jouir de l'empressement de mes vassaux. Convoque mes
  musiciens; donne des ordres au gros merle noir, mon matre de chapelle;
  commande un beau ciel et une belle nuit bien toile. Ordonne aux
  arbres de se parer de leurs plus beaux panaches verts; que la prairie
  se couvre de sa parure de perles blanches; charge les girofles de
  parfumer l'air.

  Si tu pouvais me donner un beau clair de lune, tu me ferais plaisir.

  Tche d'avoir une certaine petite fauvette  tte noire; elle est
  trs-coquette, trs-demande, trs-courue; tu auras peut-tre un peu de
  peine. En un mot, prpare-moi une rception digne de le magnificence du
  sire de Fousseron.

  Adieu.

    ROBERT.




LVIII

  Impression que produisit sur Tony Vatinel la lettre de son ami
    Robert.


Tony Vatinel ouvrit la lettre de Robert, la parcourut ngligemment, et
la jeta dans un coin sans en avoir compris un seul mot.




LIX


J'avoue que je ne suis pas sans inquitude sur l'effet que produiront
certains chapitres du prsent livre. Beaucoup de femmes me reprocheront
peut-tre l'impudeur que j'ai eue de dcrire des choses qu'elles
montrent si librement quand elles sont habilles.

Elles auront raison, selon moi, en cela qu'il est plus agrable de voir
ces choses que d'en entendre parler.

J'ai t entran par le rcit; en retrancher les circonstances, c'et
t le rendre inintelligible. Et, d'ailleurs, les portraits que je
trace ne sont que trop ressemblants. Clotilde n'est pas prcisment
taille sur le patron des Climnes de thtre; mais elle n'en est pas
moins vraie pour cela, et, je vous l'ai dj dit autre part, ma belle
lectrice, la nature ne m'a dou d'aucune imagination. Je n'ai jamais
rien invent, et je suis un peu gn quand je n'ai pas vu les choses
que je raconte.




LX


Quelle nuit!

Le soleil s'est couch dans des nues noires et paisses sur lesquelles
il jetait  peine un reflet d'un violet sombre.

Quand le soleil a t couch, on a commenc  entendre des bruits de
tonnerre lointain, puis de ples clairs ont sillonn les nuages.

Puis, sans qu'on sentt le vent sur la terre, au-dessous des nuages
gris qui formaient un dme de plomb, couraient, roulaient rapidement,
lgers comme de la fume ou de l'cume, des nuages verdtres qui, de
loin, semblaient raser le sol, et, de prs, ne paraissaient qu'
quelques toises des maisons.

Les feuilles des haies ont frissonn d'elles-mmes. Aucun oiseau n'a
os lever la voix. Les grenouilles n'ont pas coass dans les joncs de
la Touque.

Il fait une chaleur accablante; l'air est lourd et ne semble pas assez
pur pour tre respir; la poitrine haletante le renouvelle plus
frquemment.

Toutes les barques sont rentres dans la Touque, et on les a amarres
avec plus de soin que de coutume.

Les golands eux-mmes, qui ont coutume de se jouer dans la tempte en
poussant des cris de joie, ont quitt la mer  tire-d'ailes et sont
venus silencieusement se cacher dans les trous de la falaise.

Aprs de sourds roulements, on entend des claquements clairs et
prcipits, et l'clair qui dchire le nuage montre, par la fente de la
nue, que, sous cette nue grise qui nous crase, le ciel n'est qu'une
fournaise ardente, une plaine de feu et de lave. Dans les tables, les
troupeaux se serrent les uns contre les autres.

La mer commence  faire entendre au loin ses mugissements; elle s'agite
dans ses profondeurs sans qu'aucune motion vienne rider sa surface;
elle roule dans son sein des galets qui font un bruit de chanes; elle
se gonfle et se balance; puis elle blanchit  l'horizon et commence 
courir sur la plage, qu'elle semble devoir couvrir une demi-lieue
par-dessus les maisons.

Le vent commence  se faire entendre, tantt en sifflements aigus,
tantt avec des voix graves et basses. Sur la terre, il enlve, en
tourbillonnant, la poussire des champs; il dracine les arbres; il
miette dans l'air le chaume des maisons; dans le cimetire, il
renverse les croix et fait ployer les cyprs jusqu' terre avec de
funbres gmissements.

Les lames qui arrivent de la pleine mer, arrtes par les plages,
s'lvent et retombent avec un bruit immense et courent au loin dans la
plaine.

Dans les moments o le ciel s'ouvre, une sinistre clart montre
pendant un instant la terre et la mer bouleverses. Le ciel se referme,
et on retombe dans une nuit profonde.

Quelle nuit!

Les sifflements du vent semblent par moments les gmissements de tous
ceux que l'Ocan a engloutis dans ses abmes depuis le commencement des
temps. Il semble qu'ils crient, qu'ils appellent et qu'ils demandent
des prires.




LXI


Pendant ce temps, Clotilde, seule dans sa chambre, ple et agite,
coutait le vent qui secouait ses fentres, comme quelqu'un qui et
voulu entrer. Elle avait fini par se coucher; mais elle ne pouvait
dormir. Dans les grands coups de tonnerre qui se succdaient, elle
cachait sa tte dans son lit en tenant sa couverture convulsivement
serre dans ses mains. Mais tout  coup elle entend un autre bruit se
mler  celui du vent, qui semble vouloir draciner la maison. On a
frapp doucement  sa porte, et une voix l'appelle tout bas; elle
frmit, elle retient son haleine; mais son coeur bat si fort, qu'il
l'empche d'entendre.

On frappe encore et on appelle. Ah! on appelle Marie! C'est Tony
Vatinel.

Clotilde se prcipite  bas de son lit et va ouvrir sa porte. C'est
Tony Vatinel, c'est quelqu'un: elle n'aura plus peur.

Avant que Tony ft entr, elle s'tait replonge dans son lit.

Un clair remplit la chambre d'une lueur bleutre.

Elle voit Tony, ple comme un mort, les yeux tincelants comme des
charbons ardents et fixes d'une manire effrayante. Quelle imprudence,
mon Tony, lui dit-elle, de venir par une pareille nuit! Combien
j'aurais souffert si je vous avais souponn en route par un temps si
effrayant!

Tony ne rpondit pas. Tony, continua-t-elle, je n'ai pas besoin que
vous fassiez de semblables extravagances pour tre persuade de votre
amour. Mais je ne me plains pas, puisque vous tes l. J'avais bien
peur. Je suis heureuse de vous voir, de vous voir l, prs de moi. Tout
ce qui se passe d'horrible au dehors semble me rendre plus heureuse
votre prsence ici.

A ce moment, un violent coup de tonnerre se fit entendre. Par un
mouvement involontaire, Clotilde saisit les mains de Vatinel et les
serra avec force. Tony, assis prs du lit de Clotilde, pencha sa tte
et la plaa sur l'oreiller  ct de la tte de Clotilde, couche sur
le bras tendu de Vatinel.

Leurs bouches voisines se partageaient, pour respirer, le peu d'air qui
les sparait, et s'envoyaient l'une  l'autre leur haleine qui les
enivrait.

De douces penses s'emparrent alors du coeur de Clotilde. Elle aimait
Tony Vatinel, et elle se l'avouait; elle l'aimait avec passion, et elle
sentait que l'amour est dans l'me comme ces arbres  l'ombre desquels
meurt toute vgtation. Elle aimait Vatinel, et non-seulement elle ne
pouvait aimer que lui, mais il lui semblait qu'elle ne pourrait plus
rien prouver que pour lui, ft-ce mme de la haine; le reste lui
devenait tout  fait indiffrent. Elle chercha dans son coeur sa haine
si profonde pour Arthur de Sommery, son ardeur de vengeance si
adroitement dissimule, et elle trouva que les injures et les outrages
d'Arthur de Sommery n'avaient plus sur elle aucune prise, qu'elle ne le
hassait plus que parce qu'il la sparait de l'homme qu'elle adorait.

Elle frmit alors des projets qu'elle avait si longtemps cachs et
nourris dans son coeur, qu'elle avait conduits avec une si terrible
habilet; elle frmit, non par crainte ni par piti pour Arthur, mais
parce qu'elle aimait Tony Vatinel, tel qu'il tait, avec sa belle et
nave loyaut; parce qu'elle ne voulait pas que Tony Vatinel commt un
crime.

Leurs deux bouches, toujours sur l'oreiller, s'taient encore
rapproches. Marie! Marie! dit Vatinel, je t'aime, je t'aime, je
t'adore! aujourd'hui, tu seras  moi.

Et, appuyant ses lvres sur les lvres de Clotilde, et la serrant en
mme temps contre lui du bras qu'il avait port sous le corps de la
femme d'Arthur, il lui donna un baiser; et elle sentit qu'il aspirait
tout son sang, qui s'chappait de ses veines; toute son me, qui
s'exhalait de sa poitrine. Tony! Tony! dit-elle, je vous en prie,
laissez-moi; Tony! ayez piti de moi!

Mais Vatinel n'coutait plus que la frnsie de sa passion. La bouche
de Clotilde, qui se plaignait et qui demandait grce, ne pouvait
s'empcher de rpondre par une douce pression aux baisers de Tony; elle
l'treignait et le repoussait; elle le maudissait et rendait un baiser.
Laissez-moi! disait-elle, laissez-moi! Oh! Tony, je t'en prie,
laisse-moi!--Marie, dit-il, aujourd'hui, tu seras  moi. Je ne peux
plus vivre sans toi; tu ne sais pas ce que j'ai souffert,  quels
horribles supplices l'amour m'a condamn. Marie, comme tu es belle!

Un coup de tonnerre se fit entendre si voisin, que la maison en trembla
sur sa base. Tenez, dit Clotilde, entendez-vous?--Ah! reprit Vatinel,
si la mort doit nous frapper, qu'elle nous frappe dans les bras l'un de
l'autre, qu'elle nous frappe heureux! Moi, je veux bien mourir pour
payer un instant de bonheur dans tes bras, je veux bien souffrir 
jamais dans l'autre vie tous les supplices rservs aux damns.--Tony!
disait Marie, Tony! je t'en prie, laisse-moi!.....

       *       *       *       *       *

Et Tony, si fort contre la douleur, ne sut pas rsister  tant de
flicit; il resta prs de Clotilde, sans connaissance, sa tte ple,
renverse et baigne dans ses cheveux noirs pars sur l'oreiller.
Clotilde, les yeux mouills de larmes voluptueuses, eut peur et mit la
main sur le coeur de Vatinel; elle le sentit battre, et baisa
lgrement le beau front de son amant. Ah! oui, je l'aime, se
disait-elle, et cet amour a purifi mon coeur. Je n'y sens plus de
haine. Je n'ai plus qu'un dsir, c'est d'aller au loin avec Tony
Vatinel cacher un bonheur que nous avons achet par tant de combats.

Le tonnerre continuait  gronder, et des clairs venaient de temps en
temps clairer la chambre.

Clotilde baisa encore le front de Vatinel. J'ai donc un amant!
dit-elle.

Et son orgueil leva un moment la voix dans son coeur contre Vatinel;
mais elle ne tarda pas  ajouter: O le plus beau, le plus noble des
hommes! mon Tony! comme je suis aime!

Tony Vatinel ouvrit les yeux. Marie, dit-il, o es-tu? Viens dans mes
bras, viens sur mon coeur, viens me dire que je ne me trompe pas, que
tout ce qui s'est pass cette nuit n'est pas un rve, un horrible, un
charmant rve.--Ah! Vatinel, dit Clotilde, et moi qui avais
jur...--Vous n'avez pas trahi votre serment, rpondit Tony Vatinel.
Clotilde, votre mari est mort!




LXII


Mort! mort! s'cria Clotilde pouvante. Mort! et comment est-il
mort?--Marie, dit Vatinel sans lui rpondre, maintenant, tu es  moi.
Veux-tu renoncer  tout,  ta position,  ta fortune,  ta rputation?
Veux-tu t'enfuir avec moi? Je n'ai  te donner pour tout cela que mon
amour et ma vie.--Mais rpondez-moi donc, continua Clotilde. Est-ce
donc vrai, ce que vous dites, qu'Arthur est mort? Et comment cela se
fait-il? On l'a donc tu? Mais qu'avez-vous donc  la main? Tony,
qu'avez-vous? vous tes bless?--Arthur est mort, reprit Tony Vatinel.
Marie, veux-tu maintenant tre  moi? veux-tu me donner ta vie, comme
je t'ai, depuis longtemps, donn la mienne?...veux-tu?...--Mais c'est
impossible, vous me trompez. Comment le savez-vous?--Arthur est mort,
rpta encore une fois Vatinel. Ordonne maintenant de notre sort  tous
deux.--Ma tte est perdue en ce moment, je ne comprends rien, je ne
veux rien, je ne sais rien, rpondait Clotilde, qui n'osait plus faire
de nouvelles questions, et qui ne regardait Vatinel qu'avec effroi.
Laissez-moi le temps de penser, de rflchir, de savoir. Allez-vous-en,
voici le jour. Au nom du ciel, allez-vous-en! je me meurs...

Vatinel regarda Clotilde d'un regard triste et solennel, et sortit sans
parler.

La force abandonna alors Clotilde, que l'on trouva vanouie dans son
lit.

Quand elle revint  elle, elle ne se rappelait rien, qu'une impression
confuse de choses charmantes et terribles. Elle pensait avoir rv,
tant elle trouvait d'incohrence dans les souvenirs qui se rveillaient
un  un dans son esprit.

Au djeuner, on dit: Arthur arrivera aujourd'hui ou demain. Quel
bonheur qu'il n'ait pas t en route par cet affreux ouragan de cette
nuit!--Non, non, se disait Clotilde, ce n'est pas vrai, c'est l'orage
qui m'a pouvante. Oh! cependant Tony, ses caresses, ses baisers, sa
voix... Non, je me rappelle... il m'a bien dit... Mais c'est
impossible! il m'a trompe... Comment faire?... comment le voir?... Je
ne puis lui crire de semblables choses... Je ne pourrai supporter
cette situation encore une journe sans devenir folle. Comment se
fait-il que cette vengeance que j'ai tant dsire, que j'ai tout fait
pour amener, m'inspire tant d'effroi? Quelle lchet y a-t-il dans mon
coeur?

Et, chaque fois que quelqu'un frappait  la porte, elle se sentait
froide et ple. Si on parlait un peu haut au dehors, elle s'attendait 
entendre la terrible nouvelle. Il y avait dans la maison une gaiet qui
lui faisait horriblement mal. Madame de Sommery donnait des ordres pour
un approvisionnement extraordinaire. Il faut tuer des pigeons,
disait-elle; Arthur les aime beaucoup.

Clotilde sentait que son profond abattement  elle contrastait avec le
mouvement du reste de la maison. Une ou deux fois, on remarqua tout
haut qu'elle tait triste.

Toute la journe se passa sans qu'on entendt parler de rien. Allons,
dit-elle, Tony m'a trompe. Mais cette blessure, ce visage si ple
quand il est arriv.

Et elle expliquait tout par l'orage, par un accident. Et, d'ailleurs,
ne l'avait-elle pas vu bien des fois aussi ple et aussi agit, parce
qu'elle avait dit un mot qui ne lui plaisait pas, ou qu'elle tait un
peu plus dcollete que de coutume?

On frappa prcipitamment  la porte. Les ides de Clotilde avaient pris
une telle direction, qu'elle s'attendait  voir entrer Arthur. C'tait
l'abb Vorlze qui demandait  parler  M. de Sommery, et l'emmena dans
le jardin.




LXIII


Comme je l'ai dit, depuis sa brouille avec M. de Sommery, l'abb
Vorlze allait presque tous les soirs passer,  se promener au bord de
la mer, le temps consacr, avant la brouille,  jouer aux checs. Ce
jour-l, l'abb tait all voir les traces de l'ouragan.

Le vent tait tomb comme de lassitude; mais la mer avait reu un si
fort branlement jusque dans ses profondeurs, qu'elle se balanait
encore tout entire. Des algues, des varechs et une foule d'herbes
marines de toute sorte avaient t jets sur la plage  une distance o
la mer n'arrive jamais; ce qui donnait la mesure de la fureur avec
laquelle elle avait lanc ses lames sur la terre, comme pour
l'engloutir.

Ce bouleversement tait encore attest par cela que, parmi ces herbes
marines, il y en avait d'entirement trangres  la cte de Trouville,
qui avaient videmment t arraches fort loin, et emportes par la mer
furieuse. Il y avait aussi des poissons morts et des pices de bois.

Le soleil tait ple et comme malade; il se couchait dans un ciel calme
et pur, qu'il sablait d'or.

La mer descendait, mais son reflux tait presque insensible. On et dit
qu'elle tait fatigue. L'abb Vorlze regarda le soleil disparatre
dans la mer, et resta assis sur une roche, o la nuit le surprit plong
dans ses mditations.

D'abord il avait remerci Dieu des bornes infranchissables qu'il a
imposes  la mer: puis il avait song combien, depuis qu'il tait 
Trouville, il avait assist de fois  de semblables temptes, et
combien de malheureux avaient t engloutis par l'Ocan. Mon Dieu,
dit-il, ayez piti d'eux! La mort du noy est une mort terrible; ce
n'est plus cette mort  laquelle on s'essaye toute la vie par le
sommeil de chaque jour; ce n'est plus cette mort qui consiste 
s'endormir une fois de plus sur l'oreiller o l'on s'endormait chaque
soir depuis cinquante ans. C'est une mort mle de rage, de lutte, de
dsespoir, de blasphmes. On n'est pas prpar par l'affaiblissement
successif des organes; on n'arrive pas  n'tre plus par des
transitions imperceptibles. Ce n'est pas un dernier fil qui se brise,
ce sont tous les liens qui se rompent  la fois. On meurt au milieu de
la force, de la sant: on meurt tout vivant!

Et l'abb Vorlze pria pour tous ces morts sans spulture, sans croix
pour marquer la place o ils sont, sans parents et sans amis qui
vinssent pleurer et prier sur eux. O mon Dieu! continua-t-il, ayez
piti d'eux! dans cette mort violente que vous leur avez inflige, ils
n'ont eu auprs d'eux ni amis pour les consoler, ni prtres pour les
rconcilier avec vous. Dans ces immenses solitudes de l'Ocan, ils ont
pouss des cris de douleur et de dsespoir que le fracas des vents et
de la tempte n'a pas empchs d'arriver jusqu' vous,  mon Dieu!

Et l'abb passa deux ou trois fois la main sur son visage; il ne
pouvait carter l'image de ces corps ples et roides des noys. La lune
montait lentement derrire les maisons de Trouville et ne jetait encore
qu'une faible lueur qui restait au ciel. C'tait l'heure o tout prend,
dans la nature, des formes bizarres, l'heure o il semble que tous les
objets se dguisent pour aller  quelque bal infernal et fantastique,
o les peupliers deviennent des fantmes noirs, et chaque pierre du
cimetire un corps mort avec son linceul. C'est l'heure des
hallucinations, c'est l'heure o l'on croirait que ces figures bizarres
et ces aventures tranges que nous voyons dans nos rves se montrent et
se passent rellement pendant que nous dormons.

Des pointes de roche dpouilles semblaient  l'abb Vorlze des
cadavres tendus. Il pria encore pour chasser ces visions, et ne put y
russir. Loin de l: les prestiges et les illusions augmentrent  un
tel degr, qu'il finit par assister  un spectacle horrible. Il vit un
mouvement dans les longues algues qui flottaient  la surface de l'eau,
puis il parut une tte, une jeune tte blonde d'enfant; d'une petite
main livide, il carta les herbes et rejeta en arrire ses cheveux, qui
retombaient appesantis par l'eau sur sa figure ple. L'abb reconnut
cet enfant, il s'tait noy peu de mois auparavant en allant aux
quilles. L'enfant dit, d'une voix douce: La mort n'a pas t un mal
pour moi; elle m'a pris dans l'enfance, c'est--dire dans l'ignorance,
sans que j'aie eu rien  regretter de ce que je laissais dans le pass,
puisque je n'avais pas de pass, ni rien de ce que m'et promis
l'avenir, auquel je n'avais encore rien demand. Cherche dans ta vie
combien il y a de tes jours que tu voudrais recommencer et pense que
mon avenir aurait t ton pass. Je n'ai pas besoin de tes prires. Les
morts ne perdent que les jours, les nuits sont  eux, et cette lune qui
se lve est leur soleil. Que viens-tu faire ici? T'es-tu, hier, noy
comme moi?

Et d'un autre point du rivage un corps plus grand sortit des algues.
L'abb Vorlze se rappela qu'auparavant une femme s'tait, par un
dsespoir d'amour jete  la mer en cet endroit. Elle carta les
herbes, sortit de l'eau jusqu' la ceinture, rejeta ses cheveux en
arrire et dit: Samuel Aubry ne m'a-t-il jamais vue quand, la nuit, je
vais appliquer mon visage ple aux vitres de sa chambre? ou suis-je si
change qu'il ne me puisse plus reconnatre? Je n'ai pas besoin de tes
prires. Dis seulement  Samuel de me regarder quand je vais la nuit
derrire ses vitres. Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont
 eux, et cette lune qui se lve est leur soleil. Que fais-tu ici la
nuit? T'es-tu, hier, noy comme moi?

Et ce corps ple sortit de l'eau et se dirigea vers la maison de Samuel
Aubry.

Un autre corps, d'une force athltique, sortit de l'herbe non loin de
celui-l; il carta les herbes, rejeta ses cheveux en arrire et dit:
A-t-il pri du monde cette nuit? Je suis Andr Mhom. J'ai t enfant
de choeur du cur de Trouville, et je me suis noy en allant au secours
d'un btiment naufrag. Je n'ai pas besoin de prires. Les morts ne
perdent que les jours, les nuits sont  eux, et cette lune qui se lve
est leur soleil. Que viens-tu faire ici la nuit? T'es-tu, hier, noy
comme nous?

Et alors, de toutes parts, l'abb vit sortir de l'eau et des algues des
hommes, des femmes et des enfants, tous ples, tous cartant les herbes
pour passer, et rejetant leurs cheveux en arrire. Ils se firent
gravement entre eux des signes d'intelligence, et tous se mirent 
parler d'une voix trange qu'on sentait plus qu'on ne l'entendait, car
tous parlaient  la fois, et, cependant, ne diminuaient rien du silence
morne et froid qui rgnait dans la nature, et voil ce qu'ils
murmuraient: Les morts ne perdent que les jours, et les nuits sont 
eux, et cette lune qui se lve est leur soleil. Quelle diffrence
fais-tu entre les vivants qui dorment la nuit et nous qui dormons le
jour sur des lits d'algues et de varechs, au fond des mers? Voici
l'heure o les morts du cimetire sortent de leurs tombeaux, comme
nous, et se promnent sous les berceaux de chvrefeuilles que leur font
les vivants. Voici que nous allons visiter ceux qui nous ont aims, et
qui nous prennent pour des rves. Nous jouissons d'un calme et d'une
paix ternels; nous nous appelons vivants et nous vous appelons morts,
car votre vie  vous n'est qu'un combat et une agonie. Sois le
bienvenu! Nous attendions du monde cette nuit aprs la tempte d'hier.
Les morts ne perdent que les jours, les nuits sont  eux et cette lune
qui se lve est leur soleil. Que viens-tu faire ici la nuit? T'es-tu
donc, hier, noy comme nous?

Et de nouveaux corps paraissaient sur les eaux, et ils devinrent
nombreux comme le galet de la mer.

L'abb Vorlze hta le pas pour chapper, par le mouvement,  ces
prestiges qui lui faisaient dresser les cheveux sur la tte, et il se
mit  marcher  pas prcipits. Mais, tout  coup, ses pieds heurtrent
 quelque chose; il frmit et il lui sembla qu'un vtement de glace
descendait depuis sa tte jusqu' ses pieds; tout le rve s'vanouit
devant une ralit. Ce que l'abb Vorlze avait touch du pied, ce
n'tait pas une pierre, c'tait un corps, c'tait un cadavre!

Le premier mouvement de l'abb fut de se relever brusquement, puis il
revint, se pencha sur le corps, chercha si son coeur battait encore; il
tait froid et roidi par la mort.

La lune, qui avait mont, claira le corps; et l'abb se redressa en
s'criant: Ah! mon Dieu! Mais c'est impossible! dit-il. Il devait
revenir par terre.

Il se pencha encore, se mit  genoux, carta les cheveux du mort. Oh!
mon Dieu! dit-il, c'est bien lui! Aidez-moi, mon Dieu, dans les tristes
devoirs que j'ai  remplir.

Alors il trana le corps jusqu'au pied de la falaise, pour que la mer,
en remontant, ne vnt pas l'entraner; il fit une courte prire et se
dirigea vers le chteau, o il demanda  parler  M. de Sommery, et
l'emmena dans le jardin.




LXIV


L'abb avait, tout le long du chemin, prpar son discours et ses
prcautions oratoires; mais, quand il fut au fond du jardin avec M. de
Sommery, il se prit  pleurer et lui dit: Mon cher monsieur de
Sommery, il faut du courage pour ce que j'ai  vous apprendre. Il vous
est arriv un grand malheur.--Qu'est-ce? dit le colonel.--O mon Dieu!
dit l'abb, donnez  ce pauvre pre la force et le courage, car toute
force vient de vous.--Arthur! s'cria M. de Sommery, o est Arthur?

L'abb baissa la tte sans rpondre.

Parlez! parlez! s'cria M. de Sommery; il est malade, n'est-ce pas, il
est bless?--Il est mort! dit l'abb.--Mon fils! s'cria M. de Sommery
d'une voix forte et clatante qui rsonna dans toute la maison, mon
fils Arthur est mort! O mon Dieu! ayez piti de moi! Et le vieux
soldat tomba sur un banc et se mit  pleurer.

Au cri du colonel, tout le monde accourut au jardin.




LXV


Except cependant Clotilde. Tony Vatinel tait auprs d'elle et lui
disait: Marie, veux-tu me suivre?--loignez-vous, sauvez-vous! disait
Clotilde; entendez-vous ce tumulte dans la maison? Sauvez-vous!--Marie,
veux-tu me suivre? rpta Tony froid et impassible.--Au nom du ciel,
fuyez! rpondit Clotilde.--Marie, dit une troisime fois Tony Vatinel,
veux-tu me suivre?--Allez-vous-en! rpondit encore Clotilde.--Adieu
donc, Marie, dit Tony Vatinel.

Et il s'en alla.




LXVI


On fit rentrer M. de Sommery dans la maison, et alors il fut entour de
toute sa famille. Par l'ordre de l'abb, des domestiques, avec une
lanterne et une civire, vinrent avec lui relever le corps d'Arthur de
Sommery, que l'on rapporta tristement dans la maison, dans cette maison
prpare pour la fte de son retour, dans cette maison toute pleine des
petits soins industrieux de sa mre.

Le matin, le maire Vatinel vint _constater le dcs_. L'abb Vorlze
dit  M. de Sommery: Mon ami, mon pauvre ami! frapp par Dieu,
reconnaissez sa puissance, et demandez-lui le secours et la force dont
vous avez besoin. Ce n'est qu' l'homme prsomptueux, qui se croit
assez fort sans sa divine assistance, qu'il laisse arriver des malheurs
plus grands qu'il ne peut les supporter.--Monsieur de Sommery, dit
Vatinel le maire, quelles sont vos intentions pour l'enterrement?--Mon
cher ami... dit l'abb Vorlze.




LXVII


Mais, comme l'abb Vorlze allait parler, le mdecin de la commune
arriva; l'abb ressentit une sorte de plaisir de voir un peu retarder
le coup qu'il avait  porter.

Le mdecin constata qu'Arthur de Sommery tait mort d'une balle de
pistolet qui avait travers la rgion du coeur.

On se perdit en conjectures; on ne connaissait pas d'ennemis  Arthur,
du moins dans le pays, et on trouvait encore sur lui une montre et
plusieurs pices d'or. Le maire fit son procs-verbal.

Clotilde s'tait retire et renferme dans sa chambre.

Mon bon ami, mon cher colonel, dit le cur, vous ne serez, n'est-ce
pas, aujourd'hui, ni orgueilleux ni incrdule? La vanit de ne pas
paratre changer d'opinion n'osera pas lever la voix dans le coeur
d'un pre qui vient d'tre priv de son fils?--Que voulez-vous dire,
monsieur Vorlze? dit M. de Sommery d'un ton svre.--Rien qui puisse
vous blesser, mon pauvre ami; je sais la puissance et l'obstination de
certaines ides, hlas! bien rpandues aujourd'hui. Mais je vous
connais, vous avez un bon et noble coeur. Toutes ces phrases de fausse
philosophie dont vous vous servez habituellement ne sont pas dans votre
coeur: c'est une malheureuse vanit qui vous les fait prononcer, mais
vous n'en pensez pas un mot.

Le pauvre abb avait tort quand il prtendait connatre M. de Sommery;
il prenait le meilleur moyen, en parlant ainsi, pour ne pas russir
dans ce qu'il dsirait.

S'il avait parl  part, ou s'il avait dit au colonel: Vous avez vos
ides, gardez-les; mais, pour ne pas scandaliser des gens plus faibles
que vous, pour flatter la douleur maternelle de madame de Sommery, ne
vous mlez de rien, laissez faire; certes, le colonel se ft rendu 
ce qui tait peut-tre son dsir secret  lui-mme.

Mais, attaqu aussi maladroitement, il rpondit: Mon fils, victime
d'un lche attentat, peut paratre devant Dieu, comme j'y paratrai
moi-mme; croyez-vous, monsieur Vorlze, que Dieu attende votre messe
de demain pour savoir ce qu'il a  faire?

Malheureusement, le mdecin de la commune partageait les ides de M. de
Sommery; c'tait lui qui envoyait au journal du dpartement les _abus
de pouvoir_ du garde champtre, suspect de tendre  l'absolutisme.

Il applaudit M. de Sommery d'un mouvement de tte. Ds ce moment, M. de
Sommery se vit des spectateurs, se sentit sur un thtre, et rentra
dans son rle philosophique.

L'abb parla, menaa, prit tous les moyens. M. de Sommery refusa de
rien couter; le pauvre abb se retira triste et confus auprs de
madame de Sommery et d'Alida Meunier. Eh bien, dit madame de Sommery,
monsieur l'abb, qu'avez-vous obtenu?--Hlas! madame, rien, absolument
rien.--Quoi! mon fils ne sera pas port  l'glise?--Non, madame.--Mais
c'est affreux! c'est impossible!--M. de Sommery n'a rien voulu
entendre, madame.--Ah! monsieur Vorlze, je vous en prie, ne vous
dcouragez pas.--Je reviendrai ce soir, madame; la triste crmonie
n'est que pour demain matin.--Ah! oui, monsieur l'abb, je vous en
prie, venez.--Et vous, madame, ne tenterez-vous aucun effort?--Si vous
chouez encore, monsieur l'abb, je crois... je sens que j'aurai un
courage que je n'ai jamais eu une seule fois dans toute ma vie. Je
parlerai  M. de Sommery; mais je n'espre rien de moi; jamais je n'ai
exerc sur lui la moindre influence, mme pour les choses sans
importance.--Je reviendrai ce soir, quoique j'aie dj employ toutes
les ressources que me donnent mon exprience et ma _connaissance des
hommes_.

Pauvre abb!




LXVIII


Le soir, l'abb crut inventer quelque chose de miraculeux en amenant
trois ou quatre personnes pour lesquelles M. de Sommery avait quelque
dfrence. Il ne s'apercevait pas que c'tait encore _un public_ qu'il
amenait, et que le colonel ne pourrait quitter le rle commenc. Il
choua compltement, et s'attira mme quelques paroles dures de M. de
Sommery.

Il rentra auprs de madame de Sommery et lui rendit compte du mauvais
succs de sa nouvelle dmarche. Quoi! dit madame de Sommery, il a
encore refus? Oh! cette fois, j'aurai de la force et du courage; je ne
laisserai pas mon enfant sans les secours de la religion; je vais lui
dire que je le v...




LXIX


A ce moment entra M. de Sommery; il avait congdi les personnes
amenes par l'abb. Madame de Sommery fut atterre et ne trouva plus
de voix pour achever le mot commenc; seulement, elle joignit les mains
et tomba  genoux devant son mari. Le colonel se sentit mu, et
s'irrita de son motion. Monsieur Vorlze, s'cria-t-il, voulez-vous
donc mettre le trouble et la dsunion dans ma maison? Les prtres
n'ont-ils donc de respect pour rien? et ne se mlent-ils  nos
infortunes les plus cruelles que pour nous dominer? L'abb voulut
recommencer un discours. Monsieur Vorlze, dit M. de Sommery en
l'interrompant, vous me permettrez de ne pas faire aujourd'hui de
controverse avec vous, n'est-ce pas? et vous comprenez que nous avons
besoin de silence et de solitude.

L'abb se retira.

M. de Sommery ne voulut pas rester avec sa femme, et alla s'enfermer
dans sa chambre, o il resta dans une grande agitation, se promenant 
grands pas en long et en large, s'asseyant, se relevant et recommenant
 marcher. Il sortit de sa chambre vers dix heures du soir, et
descendit en bas. Il trouva les gens qui veillaient le corps; ils
avaient mis prs de lui de l'eau bnite et une branche de buis. Il
frona le sourcil, il ouvrit la bouche et ne parla pas, puis remonta.
En passant devant la chambre de sa femme, il l'entendit qui pleurait,
et retourna dans sa chambre, o il resta une demi-heure dans la mme
agitation; aprs quoi, il sortit tout  coup et alla chez l'abb
Vorlze.




LXX


L'abb Vorlze lisait auprs d'une fentre ouverte. Sur sa petite table
de bois blanc, il avait tabli un chafaudage de livres pour empcher
l'air de trop hter la combustion de sa lumire. Il lisait pour se
calmer; car il avait ressenti le premier mouvement de colre de sa vie,
lorsque M. de Sommery l'avait  peu de chose prs mis  la porte. Ses
yeux parcouraient les pages, ses lvres murmuraient les paroles sans
qu'aucun son arrivt  son esprit, ni parvnt  le distraire de ce
qu'il se plaisait  intituler _chagrin_, quoique ce ft un bon gros
ressentiment.

Il fut trs-tonn quand sa servante lui annona M. de Sommery.

Il se leva et alla au-devant du colonel: c'tait la premire fois que
M. de Sommery venait dans sa maison.

L'abb murmura les paroles du publicain: _Domine, non sum dignus ut
intres in domum meam_.

Puis il avana une chaise  M. de Sommery. Quand le colonel fut assis,
l'abb se remit sur sa chaise. M. de Sommery se leva dans une grande
agitation et dit en marchant dans la chambre: Monsieur Vorlze, ma
femme pleure beaucoup; c'est vous qui lui aurez fait quelques contes.
Puisque vous le voulez absolument...

Ici, M. de Sommery fit deux longueurs de chambre avant de continuer. Il
tait videmment embarrass. Il y avait des mots qu'il ne disait que
lorsque sa promenade l'amenait  ce point o il tournait le dos 
l'abb. Puisque vous le voulez absolument... et puisqu'on pleure  la
maison... on portera mon fils  l'glise.--Oh! mon bon monsieur de
Sommery, dit l'abb, la grce de Dieu vous a donc touch?--Il n'est pas
question de cela, monsieur Vorlze. On portera mon fils  l'glise.
Mais daignez m'couter: j'ai mes convictions comme vous avez
_peut-tre_ les vtres; je n'en ai pas chang; j'ai en horreur les
inutiles momeries de l'glise. Dieu est donc bien mchant, puisque,
sans vos prires, il condamnerait ce brave et digne garon  un
supplice ternel? Il est donc bien faible, puisque, aprs vos prires,
il est forc de faire grce au chenapan quelconque qu'il vous plat de
lui recommander?--Monsieur!... dit l'abb.--Ne m'interrompez pas,
monsieur Vorlze, continua M. de Sommery. Je vous disais que mes
convictions n'ont pas chang; mais, puisque ma femme... et vous... et
Alida... et aussi sa femme... puisque tout le monde veut qu'il soit
port  l'glise, il sera port  l'glise... j'y consens, mais  une
condition.--Et quelle condition? dit l'abb d'un ton un peu
ironique.--Je ne veux pas, continua M. de Sommery, par une faiblesse
particulire et amene par certaines bizarreries de situation, je ne
veux pas donner aux cagots et aux tartufes des armes contre la
philosophie et les ides librales.--Que voulez-vous faire alors?--Ce
que je veux faire, le voil: Cette nuit,  une heure, on apportera le
corps  l'glise, sans pompe, sans bruit, sans tmoins; vous direz la
messe des morts; le corps sera report chez moi; vous ne parlerez 
personne de ce qui se sera pass.

M. de Sommery s'assit alors; il paraissait fatigu et mu. Monsieur,
rpondit le cur, je ne pense pas qu'un ministre de l'glise puisse
tre complice d'un pareil scandale. Comment! vous voulez venir 
l'glise clandestinement? vous voulez vous cacher pour sauver l'me de
votre fils, comme de la chose la plus honteuse qui se puisse faire?
Non, monsieur! Vous ne voulez pas, dites-vous, donner un triomphe
 l'glise? Je n'en dois pas donner un, moi, au philosophisme,
 l'irrligion et  l'athisme. Vous amnerez le corps de votre
fils  l'glise en plein jour. Je vous en prie, monsieur de
Sommery.--Impossible, monsieur. J'avais cd aux pleurs de madame de
Sommery,  vos propres instances; mais je ne puis aller, de concession
en concession, jusqu'au ridicule.--Ni moi, monsieur, dit l'abb,
jusqu' la lchet.--Mais, monsieur, vous parlez d'un ton... auquel je
ne suis pas accoutum.--C'est que, jusqu'ici, j'ai toujours t envers
vous respectueux et soumis, parce que je vous croyais suprieur  moi.
Mais, quand je vous vois trahir et tourner en drision  la fois la
religion de nos pres et votre prtendue philosophie, je sens mon me
se remplir d'un sentiment que je ne puis dfinir. Quoi! il y a encore
dans votre coeur lutte entre la vanit et l'inquitude pour ce fils qui
n'est plus! Non, monsieur, non, l'glise de Dieu n'est pas un mauvais
lieu o l'on entre la nuit en se cachant.--Monsieur Vorlze, dit M. de
Sommery, c'est pour madame de Sommery,  laquelle une premire
rsolution, conforme  d'immuables opinions, a caus une douleur qui
m'inquite.--Monsieur de Sommery, j'en suis dsespr, mais je ne m'en
crois pas le pouvoir, je ne le peux pas.--Je croyais, monsieur, que
votre religion enseignait la charit.--Je croyais, monsieur, que votre
philosophie dfendait l'hypocrisie.

Ici, M. de Sommery se promena longtemps dans la chambre sans parler;
puis tout  coup il vint  M. Vorlze, lui prit la main et lui dit: Eh
bien, monsieur, je n'en aurai pas; je vais vous ouvrir mon coeur.
Monsieur, il y a bien des misres dans le coeur humain. Monsieur, pour
moi, je vous aurais repouss. Je ne sais pas si c'est de l'orgueil ou
de la force, mais je dfendrais qu'on me portt  l'glise. J'y ai
souvent pens, et ma rsolution est depuis longtemps crite dans mon
testament. Mais, monsieur, depuis que mon fils est mort, dit M. de
Sommery en criant, l'glise, le ciel, l'enfer, les flammes ternelles,
je crois  tout, j'ai peur de tout! Je veux des prires pour mon fils;
je veux les prires de l'glise; et dans l'glise, monsieur Vorlze, je
les veux. coutez: si vous l'exigez, ce sera le jour devant tout le
monde, s'il le faut; je dirai tout haut ce que je vous dis
l.--Voyons, monsieur de Sommery, dit l'abb Vorlze, calmez-vous. Nous
ferons tout ce que vous voudrez, et moi, je demande pardon  vous et 
Dieu de vous avoir mis dans cet tat. J'ai exagr la svrit de mes
devoirs; c'est au bnfice de mon propre orgueil que je vous ai
reproch le vtre avec tant d'amertume. J'ai os mettre des conditions
aux prires que vous demandiez pour votre fils; j'ai t un mchant
homme. coutez, pour apporter le corps dans l'glise, il faudrait
mettre dans notre confidence au moins des domestiques. Rentrons chez
vous. Attendez que je prenne tout ce qu'il me faut.

L'abb fit un paquet assez volumineux et suivit M. de Sommery. Il n'y
avait qu'un domestique qui veillait le mort. Mon ami, dit le cur,
allez vous coucher, je finirai la veille.

Quand ils furent seuls, l'abb disposa tout lui-mme pour pouvoir dire
la messe. Madame de Sommery baisa la main de son mari en pleurant. Oh!
mon Dieu, dit l'abb, comment faire? Je n'ai pas d'enfant de choeur
pour rpondre et servir la messe. Aller en veiller un, c'est tout
trahir. Dites-moi... monsieur de Sommery, il ne s'agit que de lire
quelques rponses...--Volontiers, dit M. de Sommery.....




LXXI


Voil tout ce que je savais de cette histoire, et j'ai,  cause de
cela, fort hsit  la raconter. J'ajouterai, cependant, quelques mots
que le hasard m'a fait entendre dans une des maisons o j'avais
autrefois rencontr Clotilde, Tony Vatinel et Robert Dimeux.

A la fin de l'hiver qui suivit la mort d'Arthur de Sommery, dans un
salon o on avait donn une matine musicale, on remarquait beaucoup
madame Clotilde de Sommery, que l'on n'avait pas vue dans le monde de
l'anne. Elle tait encore en deuil. Comme le noir va bien aux
blondes! disait un homme.--En effet, rpondait un autre, les femmes
blondes ne sauraient trop perdre leurs maris. Robert Dimeux, que l'on
n'avait pas vu depuis longtemps, et que l'on trouvait triste et
amaigri, s'approcha de madame de Sommery et lui dit: Madame, le noir
vous va  ravir; tout le monde en fait la remarque. Vous devriez ne
porter que successivement le deuil des deux hommes que vous avez tus.


FIN

EMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY





End of the Project Gutenberg EBook of Clotilde, by Alphonse Karr

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLOTILDE ***

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