The Project Gutenberg EBook of Voyages et Avantures de Jaques Mass, by 
Simon Tyssot de Patot

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Title: Voyages et Avantures de Jaques Mass

Author: Simon Tyssot de Patot

Release Date: September 11, 2011 [EBook #37401]

Language: French

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VOYAGES ET AVANTURES DE JAQUES MASS

(par Tyssot de Patot)


A COLOGNE,

Chez JAQUES KAINKUS.

M. DCC. X.


[Illustration: Portrait du Philosophe Jacques Mass, Tir de
la Bibliothque de Mylord Bulinbroke.]




LETTRE DE L'EDITEUR,

A M***.


Monsieur,

Voici le Voyage dont on vous a parl, & que vous avez
souhait de voir. Il m'est tomb entre les mains par une
espce de hazard que je vous raconterai une autrefois; mais
ds que je l'es commenc, je ne ps le quitter qu'aprs
l'avoir l d'un bout  l'autre. J'y ai trouv tant de choses
agrables & intressantes, & tant de choses instructives sur
plusieurs matires de Philosophie, que j'ai t
trs-satisfait de cette lecture. Plusieurs de mes Amis, Gens
d'esprit & de savoir, ne l'ont pas t moins que moi; ainsi
je m'assure, MONSIEUR, que vous le lirez avec le mme
plaisir.

Je vous avou qu' la premire lecture, je souponnois que
l'Auteur s'toit servi du privilge des Voyageurs, en mlant
 sa Relation un peu de Romanesque: mais aprs une seconde
lecture, & un examen plus particulier, je n'y ai rien trouv
que de fort naturel & de trs-vraisemblable. Et cet air de
candeur & de bont qu'on trouve par tout dans ce bon
Vieillard qui en est l'Auteur, a achev de me convaincre.

Il y a des endroits dans certaines conversations sur des
matires de Religion, qui m'ont paru d'abord un peu forts:
mais les ayant examinez de plus prs, & voyant que l'Auteur,
qui a tojours tenu ferme pour sa Religion, en a fait voir
presque tojours la foiblesse ou la fausset, j'ai cr
qu'il n'y auroit rien qui pt branler un homme bien
instruit dans la Foi Chrtienne, qui est, Dieu merci; assez
bien fonde pour ne rien craindre des attaques Libertins ou
des Infidles. Ainsi nous n'avons pas besoin d'employer
d'indignes artifices, pour cacher la force des raisonnemens
qu'on fait contre nous, comme si nous avions une mauvaise
cause  dfendre.


Je suis, &c.




TABLE DES CHAPITRES.


I. CHAP. _O il est trait des tudes, de la Profession, &
de l'embarquement de l'Auteur; & du premier Naufrage qu'il
fit sur les Ctes d'Espagne_.

II. _Du sjour de l'Auteur  Lisbonne_, &c.

III. _Du second Voyage de l'Auteur, & de son Naufrage sur
une Cte inconnu_.

IV. _L'Auteur quite le reste de la Troupe, avec deux
Camarades seulement, & pntre avec eux dans ces Pas
inconnus. Les obstacles qu'il rencontra dans sa Route_.

V. _Suite des Avantures de l'Auteur & de ses Camarades,
jusqu' leur entre dans un Pas habit_.

VI. _De la Dcouverte d'un trs-beau Pas, de ses Habitans,
de leur Langage, Moeurs, Cotumes,_ &c. _& de l'estime o
notre Auteur & son Camarade y toient_.

VII. _Conversation curieuse de l'Auteur, avec le Juge & le
Prtre de son Village, au Sujet de la Religion_, &c.

VIII. _L'Auteur est men  la Cour du Roi. Il dcrit ici
l'Origine de ces Monarques, fait la Description du Palais
Royal, du Temple_, &c.

IX. _Qui contient plusieurs conversations trs-curieuses,
entre le Roy & notre Auteur_.

X. _O l'on voit les Crmonies qui se pratiquent aux
Naissances & aux Enterremens en ces Pas; la manire
d'administrer la justice, & plusieurs autres choses
remarquables_.

XI. _Suite des Avantures de l'Auteur & de son Camarade,
jusqu' leur dpart de la Cour_.

XII. _L'Auteur quite ce beau Pays. Les moyens dont il se
servit pour en sortir: il retrouve au bord de la Mer une
partie de l'Equipage avec lequel il avoit chou sur les
Ctes de ce Continent_.

XIII. _Contenant ce qui toit arriv au reste de l'Equipage,
pendant l'absence de l'Auteur; & la suite de leurs
Avantures jusqu' leur dpart de ce Pays_.

XIV. _Comment l'Auteur passe des Terres Australes  Goa, o
il fut mis  l'Inquisition: Histoire d'un Chinois qu'il
rencontra dans cette prison, & de quelle manire ils en
sortirent_.

XV. _Du dpart de l'Auteur pour Lisbonne; comment il fut
pris & men en Esclavage: & ce qui arriva pendant qu'il fut
Esclave_.

XVI. _Contenant les Avantures de Pierre Heudde, dont il est
parl dans le deuxime Chapitre. Et de l'arrive de l'Auteur
 Londres_, &c.




LES VOYAGES ET AVANTURES

DE

JAQUES MASS




CHAPITRE PREMIER.


_O il est trait des Etudes, de la Profession, & de
l'embarquement de l'Auteur; & du premier Naufrage qu'il fit
sur les Ctes d'Espagne._


La vie de l'homme a des bornes si troites, & le nombre des
annes qu'il peut employer  cultiver les Sciences, ou 
perfectionner les Arts, est si-tt coul, qu'il ne faut
pas s'tonner si les progrs qu'il y fait se terminent  si
peu de chose. La brivet de la vie n'est pas pourtant le
seul obstacle qui s'oppose au desir que nous avons
naturellement de tout savoir; la privation des biens du
monde en est une autre, qui n'est gure moins considrable.
Il s'en faloit bien que j'eusse achev mes tudes, lorsque
l'exprience m'aprit cette vrit.

L'inclination que j'avois eu ds le berceau, pour les
belles Lettres, pour les Antiquitez, & pour les choses rares
& trangres, que je voyois aporter des parties loignes de
la terre, fit rsoudre mon Pre de me mettre de bonne heure
au Collge. La facilit avec laquelle j'aprenois mes leons,
toit extraordinaire: ma diligence & ma mmoire me
procuroient le prix dans toutes les Classes. Les loanges
que mes Matres me donnoient, joint  l'affection que mes
Parens me faisoient parotre, redoubloient mon mulation: je
ne me donnois aucun relche, & j'avois si-bien; employ mon
tems, qu' l'ge de dix-huit ans j'entendois trs-bien le
Grec & le Latin; j'avois fait ma Philosophie, & j'tois dja
fort avanc dans les Mathmatiques, lors que mon Pre, David
Mass, qui toit Capitaine de Navire, eut le malheur de
sauter avec son Vaisseau, par l'imprudence d'un Matelot, qui
mit innocemment le feu aux Poudres.

Ce coup fatal arriva a notre Famille en 1639., le mme jour
que notre Arme fut battu par les Espagnols devant
Thionville, ce qui sembloit tre arriv exprs pour m'en
faire mieux ressouvenir. Et comme le bon homme alloit  la
Traite au Sngal, & que la plpart de l'quipage toit pour
son compte, ma Mre se trouva tout d'un coup Veuve avec cinq
enfans, & presque entirement destitue des biens du monde.
Cette disgrace ne l'pouventa pourtant point: aussi-tt
qu'elle en et re la nouvelle, elle nous envoya qurir, &
nous dit d'un air mle: Enfans, il vient de vous arriver le
plus grand des malleurs ausquels les hommes sont sujets; un
mme instant vous prive, en la personne de mon cher Mari, &
de tous vos biens, & de votre Pre: mais ne vous alarmez
point pour cela, la Providence a des voyes miraculeuses pour
subvenir  ses cratures. Aprenez par cette fatalit,
poursuivit-elle,  ne vous plus apuyer sur le bras de la
chair; le bon Dieu ne vous abandonnera point. Puisque les
moyens qui me restent ne suffisent pas pour vous lever,
comme nous l'avions projett, voyez pour quelle profession
vous avez le plus de penchant. Pour vous, Jaques, me
dit-elle, je serois d'avis que vous embrassassiez le parti
de la Chirurgie. Il semble que l'exemple de votre Pre vous
porte  aimer les Voyages, cet Art favorisera votre dessein.
Elle proposa de mme aux plus grands ce qu'ils devoient
entreprendre: chacun y consentit avec larmes, & s'y apliqua
avec succs.

Ma Mre qui toit de Hdin, o elle avoit encore des Parens,
quitta Abbeville, & s'y alla tablir. Je fus ravi d'y voir,
contre mon attente, que bien des gens s'intressoient dans
son malheur; un de ses Frres la dchargea d'un enfant, un
Compre en prit un autre, & on lui promit de vingt
endroits, qu'on ne permettroit jamais qu'elle eut besoin de
rien. Il y en avoit mme qui voulaient que je changeasse de
sentiment, & que je poursuivisse mes tudes, afin d'tre
plus  porte, & mieux en tat d'aider avec le tems, 
lever des innocens, qui toient hors d'tat de rien faire:
mais la rsolution en toit prise, & mon inclination n'toit
point  me fixer-l.

Je pris cong de la Famille & de nos meilleures
Connoissances, qui me virent partir avec regret, & pris la
route de Paris, o j'arrivai peu de jours aprs. La
grandeur, la magnificence & la diversit, joint au concours
tumultueux d'une multitude innombrable de toute forte de
personnes, que je remarquai dans ce beau lieu, m'tourdirent
 mon abord. Tous les objets qui se prsentoient  mes yeux,
me paroissoient nouveaux; on eut dit que je ne faisois que
de natre: & Mr. Rousseau, Matre Chirurgien, chez qui
j'avois t recommand, fut assez occup, pendant douze ou
quinze jours,  rpondre; continuellement aux interrogations
que je lui faisois, pour contenter ma curiosit. Il me fit
aussi la grace de me mener  Marli,  Fontaine-bleau,  St.
Denis,  Saint-Germain, au Louvre, aux Tuilleries, &
plusieurs autres lieux, qui sont l'admiration des trangers.
La raret met l'enchre, l o l'abondance diminu le prix:
je m'accotumai enfin  regarder toutes ces beautez avec une
espce d'indiffrence, & de l'indiffrence je passai
insensiblement au dgot; de forte qu'abandonnant toutes ces
curiositez aux personnes oisives, je commenai  m'apliquer
avec soin  l'Art auquel je m'tois destin. Monsieur
Rousseau avoit beaucoup de pratique, & encore plus
d'exprience: les frquentes cures qu'il faisoit me
donnoient tous les jours de nouvelles lumires.

Avec tout cela je ne laissois pas de m'exercer quelques
heures du jour aux Langues & aux Sciences, qui avoient fait
toute mon occupation auparavant. Je fus d'autant plus excit
 cela, que la Philosophie & les Mathmatiques sembloient
tre devenus  la mode: tout ce qu'il y avoit d'honntes
gens s'y apliquoient, de quelqu'ge & condition qu'ils
fussent. Il parut mme un Trait des Sections coniques, que
l'on attribuoit au fils de Mr. Pascal, Intendant de Justice
 Roen, qui donna de l'tonnement  bien des Savans. Je fus
curieux de le parcourir, mais j'y trouvai des choses qui me
sembloient tre au-dessus de la porte d'un garon de seize
ans, puisqu'en des endroits il surpassoit Apolonius. Bien
des gens se trouvrent de mon opinion, sur tout lors qu'ils
vinrent  considrer, que le Pre de ce prtendu jeune
Auteur, toit lui-mme consomm dans cette Science, de
manire que la plpart conclut, que celui-ci tant
d'ailleurs tabli, en vouloit faire honneur  l'autre, pour
lui donner par-l entre au monde. Quoi qu'il en soit
pourtant, il est sr que Mr. Pascal le jeune avoit
l'imagination vive, beaucoup de pntration, & pas moins de
jugement, comme cela a paru dans la suite. Mr. Morin, auquel
je pris la libert de m'adresser, & qui me reut de la
manire du monde la plus honnte, me procura aussi la
connoissance de Mr. Des Argues, de Mr. Midorge, & de
plusieurs autres Mathmaticiens qui m'pargnrent bien du
travail par les beaux Manuscrits qu'ils me communiqurent, &
les mtodes claires & abreges dont ils voulurent bien me
faire part. Par le moyen de ces doctes Personnages, j'eus de
mme entre chez le Rvrend Pre Marsenne. Cet habile homme
me fut d'un grand secours pour l'intelligence de plusieurs
questions de Phisique & de Mtaphisique. Comme il avoit de
grandes liaisons avec Mr. Descartes, qui toit alors en
Hollande, je ne lui proposois rien de difficile qu'il ne me
l'claircit tt ou tard. Ce fut lui qui me mit le premier en
main les six Mditations de ce clbre Philosophe. Le desir
d'aprendre  dmonstrer l'existence d'un Dieu,
l'immatrialit de l'ame & sa relle distinction d'avec le
corps, me les fit lire avec toute l'attention dont j'tois
capable; mais j'avou franchement que je n'en fus point
satisfait. Sa mtode pour bien conduire la Raison, &
chercher la vrit dans les Sciences, sa Dioptrique, ses
Mtores, son Monde, & gnralement tout ce que j'avois v
de lui, me charmoit; mais pour sa Mtaphisique, je le dis
encore une fois, rien ne m'en revenoit que la subtilit des
raisonnemens. Ce qui me fit conclure, que nous ne devons
rien entreprendre au-dessus de la porte de notre petit
esprit; ne nous entretenir que des corps, nous borner  en
expliquer la nature, la figure, le nombre, les propritez,
les changemens causez par le mouvement, & ce que l'on y peut
remarquer de plus pour notre usage, pour le bien de la
Socit, & pour l'intelligence & l'avancement des
connoissances humaines; sans nous mler de vouloir rendre
manifestes, & pour ainsi dire visibles, des sujets qui de
leur nature sont cachez, & qui doivent vrai-semblablement
tre  jamais les objets de notre foi, & de notre
admiration. Il parut bien-tt aprs que je n'tois pas seul
de ce sentiment-l. Un Auteur inconnu fit publier  la Haye,
un Livre anonime, o il prtendoit runer la Philosophie de
Mr. Descartes. En mme-tems, le Pre Bourdin l'attaqua par
des Thses publiques. Ensuite parurent les objections de
Mrs. Hobbes, Gassendi, Arnaud & autres, au sujet de sa
Mtaphisique. Comme je m'intressois pour cet Auteur,
j'tois curieux de voir tout ce que je pouvois de ses
disputes; cela me prenoit beaucoup de tems. Mon Matre m'en
faisoit souvent des reproches; il prtendoit que je
ngligeois le principal pour m'attacher  des choses qui ne
me pouvoient pas tre de grande utilit; & dont plusieurs
n'toient pas de l'aprobation de tout le monde; Il en vint
mme jusqu' me reprocher un jour, que je prenois le grand
chemin de l'athsme, en ce que j'avois dja embrass une
opinion qui venoit nouvellement d'tre condamne par le
Tribunal de l'Inquisition, en la personne de Galile, qu'on
avoit confin dans les prisons du Saint-Office, aprs avoir
fait brler par la main du Boureau son Trait du Mouvement
circulaire de la Terre, suivant les principes de Copernic.
Et afin que ces reproches ne me rebutassent point
entirement, on avoit soin de les assaisonner de loanges
sur les talens considrables que j'avois pour la Chirurgie,
& les connoissances que j'y avois aquises, nonobstant le
tems que je donnois  d'autres occupations.

Enfin, voyant que cela toit incapable de me donner de
l'aversion pour ces belles Sciences, il forma le dessein de
m'embarquer dans le marriage. Il avoit une nice fort jolie
& qui, aprs la mort de sa mre, devoit avoir
considrablement du bien, dont il ne cessoit de
m'entretenir; il me faisoit souvent entendre qu'il ne seroit
pas fch que je l'eusse pour femme, & que se faisant vieux,
il seroit bien capable de me remettre entirement sa
Boutique qui toit bien achalande: mais ce n'toit pas l
o je butois. S'apercevant de mon indiffrence, il devint
aussi beaucoup plus froid  mon gard qu'il ne l'avoit t
auparavant; jusques-l qu'il commenoit  me ngliger, & 
me cacher des choses que je ne pouvois bien aprendre que de
lui-mme: de sorte qu'aprs mes deux annes d'aprentissage,
je passai  Dieppe, o je restai encore un an tout-entier
chez Mr. la Croix, qui toit, sans contredit, aussi un
trs-habile Matre.

Je ne m'amuserai point ici  reciter les petites Avantures
que j'eus dans l'une & dans l'autre de ces Villes: je ne les
trouve pas assez considrables pour cela; mais je ne
saurois passer sous silence, que dans ces entrefaites, il
arriva dans ce lieu maritime, un homme que le vulgaire
apelloit le Juif errant. Mon Matre, qui toit curieux &
assez commode, aprs lui avoir parl plusieurs fois par
occasion, l'invita  diner un jour chez lui, pour avoir la
commodit de l'entendre causer pendant quelques heures. La
premire chose qu'il nous dit, fut, qu'il toit contemporain
de Jesus-Christ, lequel il avoit v crucifier de ses propres
yeux. Je m'apelle, ajota-t-il, Michob, autrefois domestique
de Ponce Pilate. Ce Juge Romain aant prononc Sentence
contre Jesus, je m'aprochai de ce prtendu criminel,
poursuivit-il, & lui dis: Que fais-tu ici plus long-tems?
N'as-tu pas entendu ta condamnation: sors, pourquoi
tardes-tu? Surquoi ce saint homme me rpondit: Je m'en vai,
mais tu demeureras jusques  ce que je revienne. Il y a,
disoit-il, plus de seize cens ans de cela, j'espre que ce
sera la plus grande partie du tems que je dois errer sur la
terre. La plpart des gens cherchent  vivre, il y en a peu
qui ne voulussent ajoter un sicle au terme qu'ils ont dja
pass, si cela toit en leur puissance, mais pour moi, je
souhaiterois de tout mon coeur que je fusse mort il y a
mille ans. Comme le drle parloit toutes sortes de Langues,
qu'il avoit par consquent la mmoire heureuse, & qu'il
n'avoit fait que voyager, c'toit un plaisir de lui entendre
dbiter mille choses, comme des vritez claires & videntes,
que des sicles reculez ne nous avoient permis d'envisager
que confusment, & d'une manire fort incertaine. Il n'y a
point de coin au monde o il n'assurt qu'il avoit t. Il
nous nomma plusieurs Royaumes & Rpubliques, aux environs
des deux Poles, dont nous n'avions jamais oi parler, & qui
devoient, selon lui, tre bien-tt dcouverts. Toutes les
Cours du monde lui toient connus. Il n'ignoroit pas la
moindre circonstance des Rvolutions les plus remarquables
ausquelles les Empires avoient t sujets depuis qu'il
toit au monde. Enfin, les incidens les plus reculez lui
paroissoient aussi rcens que s'ils venoient que d'arriver.
Mais l'endroit o nous devnmes tout oreilles pour
l'entendre, fut lorsqu'il se mit  nous entretenir des
Saints qui ressuscitrent  la crucifixion de Jesus-Christ.
Tout Jerusalem, disoit-il, toit en alarme, lors que le
bruit s'pandit, que ceux qui toient aux cimetires avoient
v la terre mouvoir en plusieurs endroits, les spulcres
s'ouvrir, sans que personne y mit la main, & des corps nuds
parotre, & faire mille mouvemens diffrens. La peur,
continua-t'il, que ce spectacle si peu attendu causa, donna
la fivre, & mme la mort  plusieurs des assistans. Les
plus hardis en voulurent pourtant voir la fin, & ils furent
merveilleusement surpris lors que, quelque tems aprs, ils
virent des cratures humaines sortir tout  fait de leurs
tombeaux, & s'enfur avec beaucoup d'empressement au travers
de la multitude, qui leur ouvroit le passage, en se laissant
tomber par terre, comme si chacun d'eux eut d aller
occuper leur place. Personne ne put voir, ajotoit Michob,
quelque attentif qu'il fut, de quel sexe ces ressuscitez
toient: ils paroissoient tous d'une mme grandeur, d'un
mme ge, d'un mme embonpoint, & ne portoient aucune marque
qui les distingut l'un de l'autre. Ils n'avoient pas un
poil sur tout le corps: leur ventre toit plat, & sembloit
comme attach aux reins, plusieurs tenoient la bouche
ouverte, mais on n'y aperevoit point de dents: & leurs
doigts ronds & unis sembloient tre entirement dnuez
d'ongles. Ce qui lui faisoit conclure que toutes les parties
excrmentales, & celles qui nous servent  broyer, 
recevoir &  dissoudre les alimens, pendant que nous sommes
sujets  la mort, ne nous accompagneront point dans l'autre
monde, o ils ne nous seroient en effet d'aucune utilit.
Enfin,  l'entendre dire, on n'avoit jamais s positivement
ce que ces personnes-l toient devenus: le bruit courut
pourtant quelques jours aprs, qu'ils s'toient retirez en
Galile, o ils devoient s'aboucher avec Jesus-Christ; &
de-l tre portez dans le sjour des Bienheureux. On peut
croire que cette matire curieuse ne manqua pas de donner
lieu  une longue conversation: il toit minuit quand notre
Hte nous quitta, & mon Matre, non-obstant les
conversations qu'il avoit eus avec lui ailleurs, l'auroit
volontiers retenu jusqu'au lendemain. Comme les Magistrats
le traitoient de Visionnaire, on se mettoit fort peu en
peine de ce qu'il disoit: aussi n'toit-il point dangereux,
& il ne demandoit rien  personne. Le menu peuple, &
quantit de femmelettes crdules & superstitieuses, qui le
regardoient comme un prodige, lui fournissoient suffisamment
tout ce dont il avoit besoin; outre qu'il restoit fort peu
en un lieu, & qu'il ne faisoit effectivement qu'errer par le
monde.

Son dpart, joint  toutes les belles choses que je lui
avois entendu dire des Pas trangers, augmenta encore
beaucoup le desir que j'avois naturellement de voyager. Je
communiquai mon dessein  Monsieur la Croix, & comme il me
faisoit dja la grace de publier avec soin dans toutes les
occasions, les progrs que j'avois faits dans ma profession,
il ne me fut aucunement difficile d'entrer pour Chirurgien
dans le Vaisseau du Capitaine le Sage, qui alloit faire un
Voyage  la Martinique. Nous partmes donc de Dieppe le
vingt & unime du mois de Mai 1643. notre Btiment ne
montait que quatre pices de Canon, & l'quipage consistoit
en cinquante-deux hommes. Quoique le Capitaine fut Huguenot,
il ne laissoit pas d'tre parfaitement honnte homme,
quitable, & extrmement dvot. Il n'auroit pas permis qu'un
seul jour se fut pass sans que chacun eut assist le matin
& le soir aux prires publiques, qu'un Etudiant en
Thologie, nomm Pierre du Quesne, faisoit avec beaucoup de
zle & d'dification: du moins pour ce qui me touche, je
puis dire que je cons d'abord de l'estime pour ce jeune
Homme, & que je ne l'es pas frquent quinze jours, que
j'avois bien rabatu du respect que les Moines m'avoient
inculqu pour les Saints & les Saintes du Paradis. Le
malheur ne voulut pas que je profitasse long-tems des
leons salutaires que je recevois dans, cette agrable
compagnie.

Vingt-sept jours aprs notre dpart, tant parvenus  la
hauteur du Cap de Finisterre, on s'apert que notre Navire
faisoit beaucoup plus d'eau qu' l'ordinaire. Les
Charpentiers qui toient tojours alertes, firent toutes les
diligences possibles pour dcouvrir la cause de ce dsastre:
mais nonobstant ce grand zle, & les pompes qui marchoient
jour & nuit, il fut impossible de leur en faciliter les
moyens. Au bout de trente-six heures l'eau toit monte 
telle hauteur, qu'elle sortoit par les sabords. Le Capitaine
voyant bien que le mal toit sans remde, fit mettre les
deux Chaloupes en mer, il nous commanda de nous arranger
dans la grande, sans prendre absolument que l'argent, que
nous n'avions pas en trop grande quantit, Mr. le Sage toit
encore rest  bord avec le Matre, les Pilotes, & quatre
autres jeunes Messieurs, qui n'toient-l que pour leur
plaisir, lors que le Navire enfona comme une pierre. Quoi
qu'ils se fussent prparez  cela, ils ne laissrent
pourtant pas d'tre embarassez de leurs personnes. Etant
encore  porte, nous leur donnmes tout le secours dont
nous tions capables, mais nous ne pmes pourtant pas viter
le malheur de perdre l'un de ces quatre garons nomm du
Colombier, Gentilhomme de Picardie, & qui n'avoit pas encore
atteint l'ge de quinze ans.

On fut oblig de se consoler de cette perte, & de voir de
quel ct il toit  propos de tirer; car quoi que nous
eussions tch de gagner terre depuis plus de deux jours, le
vent qui toit Sud-est, ne nous toit nullement favorable
pour cela. Ce qu'il y avoit de plus mortifiant, c'est que
nous n'avions que fort peu de vivres, tant pour avoir mal
compris le sens des paroles du Capitaine, qu' cause que
nous n'avions pas eu le tems de nous en fournir; & que nous
tions destituez de Boussole pour nous conduire. Le Ciel
toit assez tranquille, la Mer calme, & le tems agrable;
mais chacun aprhendoit pour l'avenir. Nous faisions
cependant tous nos efforts pour nous aprocher du rivage, 
la v du Soleil le jour, & des Etoiles pendant la nuit,
sans que nous pussions remarquer que nous avanassions
considrablement: de manire que nous commenions 
desesprer de notre salut;  quoi un broillard pais, qui
tomba le troisime jour, ne contribua pas peu. Ce fut dans
ce tems-l, qu'il toit impossible de voir  la distance de
deux pieds, que la petite Chaloupe s'carta de la ntre. Le
Capitaine s'en tant aper, par les cris que nous faisons
rciproquement pour nous avertir, pressa les rameurs dbiles
de faire de nouveaux efforts pour nous rejoindre; mais cela
ne leur rssit que trop bien: car tant venus fondre contre
notre petit Btiment, ceux qui toient dedans en furent si
fort alarmez, qu'ils se levrent tous  la fois, & donnrent
une telle secousse au leur, qu'il renversa sans dessus
dessous. Nous emes assez de peine  les secourir, & encore
plus  leur donner place: nous tions tous l'un sur l'autre,
& il y avoit plus de deux fois vingt-quatre heures que nous
n'avions absolument rien  manger.

Enfin, le bon Dieu voulut que sur le midi, l'astre du jour
ayant dissip les broillards, nous dcouvrmes plusieurs
voiles venant  nous: on ne sauroit exprimer la joye que
cette agrable v nous donna. Nous tournmes d'abord vers
eux pour aller  leur rencontre: trois ou quatre heures
aprs ils nous joignirent, & le Capitaine Davidson nous
reut fort favorablement dans son bord. Il toit de
Portsmouth, & servoit de Convoi  dix-sept Vaisseaux
Marchands Anglois, qui s'en alloient  Lisbonne. Comme nos
boyaux n'avoient pas encore eu le tems de se retrcir, & que
de l'avis des Mdecins, que nous n'allmes pourtant pas
consulter pour cela, il n'y avoit aucun danger de boire & de
manger  son aise, on ne nous eut pas pltt aport des
vivres, que chacun se faisoit un plaisir de nous voir remur
le menton. Tout ce que l'on nous servoit disparoissoit,
comme si on l'avoit jett dans un puits. Nous fmes pourtant
pltt remplis, que nous ne nous sentmes rassasiez. Un
profond assoupissement succda immdiatement au repos que
nous accordmes enfin  nos machoires: je doute qu'il y en
eut aucun des ntres, qui ne dormit au moins vingt heures
avant que d'tre bien veill. Aprs le second repas, nous
nous trouvmes entirement remis. Un Lieutenant du Vaisseau,
qui parloit Franois, voulut que je lui fisse le dtail de
nos infortunes: en des endroits il en paroissoit touch, en
d'autres il ne pouvoit s'empcher de rire. Enfin, nous
arrivmes  bon port, & mmes pi  terre  Lisbonne le
premier Juillet, sans qu'il nous manqut personne que le
seul Colombier.




CHAPITRE II.

_Du sjour de l'Auteur  Lisbonne_, &c.


Lisbonne est situe prs de l'embouchure du Tage, en un lieu
extrmement divertissant: c'est assurment une des plus
belles Villes de l'Europe. Le Commerce, qu'on y fait est
trs-considrable, ce qui la rend fort peuple & trs-riche.
Suivant le calcul que j'en ai fait en gros, elle doit
contenir plus de vingt mille maisons. Il y a trente-cinq ou
quarante Portes, pour la commodit des Habitans, & je suis
fort tromp, si elle n'a deux grandes lieus de tour. Un
certain Monsieur du Pr, Chirurgien de profession, fut celui
auquel je fus adress, comme  un homme qui avoit beaucoup
de pratique, & qui pouvoit me donner de l'occupation. En
effet, ce bon homme me reut  bras ouverts. Je n'avois t
gure chez lui, que je remarquai qu'il toit Rform; il
n'alloit que fort rarement  la Messe: il faisoit lire des
Sermons  ses enfans, & jamais le Dimanche ne se passoit
qu'il ne les catchist en particulier. Lui de son ct,
reconnut aussi bien-tt que je n'tois rien moins que bigot;
il m'avoua qu'il tenoit la Bible chez lui, pour
l'instruction de sa famille, il me porta mme  la voir.

Il ne faut pas mentir, la premire fois que j'en fis la
lecture, ce qui fut expdi en fort peu de tems, je la pris
pour un Roman assez mal concert, que je traitois pourtant
de Fables Sacres. La Gnse, selon moi, toit une pure
fiction; la Loi des Juifs & leurs crmonies, un badinage &
de vaines purilitez: les Propheties, un abme d'obscuritez,
& un galimatias ridicule: & l'Evangile une fraude pieuse,
invente pour bercer des femmelettes & des esprits du
commun. Ce qui me choqua d'abord, fut de voir dans la
Cration, prcder la lumire aux luminaires qui la
produisent, & sans lesquels il n'y auroit que tnbres &
obscurit. Ensuite, je m'accrochai  la ncessit de
travailler & de mourir, qui ne fut impose  l'homme,  ce
qu'on prtend, qu'en consquence de son crime. Aprs vint la
Sentence prononce  la femme, d'enfanter avec douleur, & au
Serpent de ramper sur son ventre, comme s'il avoit eu des
jambes auparavant. L'Iris, qui fut mis dans la nu aprs le
Dluge, pour banir du genre humain la crainte de prir une
seconde fois par les eaux. La grace que le Ciel accorde 
Lot de sortir de Sodome, pour le laisser aller incontinent
aprs commettre un double inceste avec ses filles. Les
Amours de Pharaon & de Sara, femme d'Abraham, & le rapt de
la mme personne, parvenu  une viellesse dcrpite, par
Abimelec Roi de Gurar. Les frquens dialogues de la
crature avec son Crateur, le passage de la Mer rouge, &
tant d'autres Miracles faits pour les Juifs, l'Asne qu'on
fait parler pour dire si peu de chose, & mille autres
difficultez de cette nature, embarassoient prodigieusement
ma raison. Je ne pouvois pas comprendre que les effets
pussent passer devant leurs causes: on m'avoit tellement
apris le contraire dans les Ecoles, & l'exprience
journalire m'avoit tant de fois confirm cette vrit dans
les ouvrages de la Nature, que je ne daignois pas seulement
y faire la moindre rflxion. Il ne me paroissoit pas moins
absurde que l'homme eut t immortel s'il n'et pas desob
 Dieu, puisque je ne voyais aucune aparence que l'ordre &
la constitution de ses parties eussent souffert aucune
altration depuis qu'il avoit re la vie. Et il ne me
venoit pas dans l'esprit que la terre et t en tat de
produire ses fruits continuellement dans la mme abondance
sans tre cultive,  moins qu'elle n'eut t d'une toute
autre nature qu'elle n'est prsentement, ce qui n'est pas
vrai-semblable. Cent Voyages que j'avois ls, m'assuroient
que les femmes en gnral, qui habitent aux Indes
Orientales, dans l'Afrique & dans l'Amrique, aux environs
de l'Equateur, ne souffrent gures de douleur, lors qu'il
s'agit de mettre une crature humaine au monde. Jusques-l,
que celles du Bresil vont ordinairement se dlivrer proche
de quelque fontaine, ou rivire, o elles se lavent
elles-mmes, nettoyent le petit enfant, & le portent ensuite
 leurs maris, qui se mettent d'abord au lit, en font les
couches, & en reoivent les flicitations, pendant que la
femme s'occupe  aller chercher & aprter de quoi les bien
rgaler. Au lieu que parmi les Peuples qui demeurent aux
environs des Poles, le sxe a beaucoup  souffrir dans ces
conjonctures, & y prit mme fort souvent: de forte que cela
varie  proportion des climats, & de la constitution des
personnes. Ce qui se rencontre tout de mme dans les btes,
qui sans avoir pch, ne sont pas moins sujettes  ces
differens changemens. Enfin, car il faudroit faire de gros
volumes pour puiser cette matire, sachant la cause de
l'Arc-en-ciel & de sa grandeur, aussi-bien que de ses
couleurs, & en ayant cent fois fait d'artificiels moi-mme;
comme cela est ais  excuter, en parpillant de tous ctez
une quantit d'eau, dont on s'est rempli la bouche, dans un
endroit oppos aux rayons du Soleil & au del duquel il n'y
ait point d'objets fort clatans, & de plusieurs autres
manires: j'avois de la peine  digrer que Mose nous en
parlt comme d'un Mtore inconnu auparavant.

Tous ces obstacles nanmoins ne me rebutrent point
entirement: j'entrepris une seconde fois de parcourir ce
saint Livre,  condition pourtant qu' mesure que je le
feuilleterois, j'en demanderois l'explication  mon Matre.
Il y consentit, & nous tions tous les jours enfoncez dans
la dispute: le bon homme s'emportoit souvent contre moi; &
j'en sortois  bon march lors qu'il ne m'avoit trait que
de libertin, d'opinitre & d'incrdule. Il n'est pas
tonnant, lui disois-je quelque-fois, de voir une foule de
nageurs suivre le cours rapide d'une vaste & profonde
Rivire, puisque cela n'est pas moins agrable qu'ais: mais
aussi-tt qu'il en parot un seul, qui tournant le dos aux
autres, coupe le fil de l'eau, & avance avec promptitude
vers sa source; cette action surprend les assistans: les uns
le considrent avec admiration, les autres le regardent avec
envie: ses compagnons sur tout en sont jaloux, ils en
crvent de dpit, & n'omettent rien de ce qu'ils sont
capables d'imaginer pour dcrier & pour le perdre, parce que
ce qu'il fait est un marque vidente d'adresse & de vigueur
de son ct; & du leur, de pure lchet & de foiblesse. Il
en est de mme des sentimens que nous avons au sujet des
Sciences, & principalement de la Religion: ceux que nous
avons pris en naissant nous demeurent, nous ne saurions
absolument en souffrir d'autres; tout ce qui ne leur est pas
conforme nous dplat, & l'on passe infailliblement pour un
cervel, ou pour un sclrat, ds le moment que l'on parle
de s'en carter. Cependant, je vous annonce, que comme j'ai
beaucoup meilleure opinion des qualitez d'un homme qui nage
contre le courant d'un torrent, que d'un autre qui se laisse
insensiblement emporter  ses flots; je fais de mme un
jugement infiniment plus avantageux de la pntration & de
la solidit de l'esprit de celui qui examine tout, & qui
s'oppose quelquefois mme  des opinions res depuis
long-tems, que de ceux qui les ont hrites de leurs
anctres, & qui ne les conservent souvent qu' cause de leur
ge, ou de leur autorit: parce qu'il arrive rarement que
l'on sorte de la voye commune, que l'on n'ait des raisons
pour le faire; au lieu que l'on peut fort bien n'en pas
avoir pour ne s'en point carter.

Pendant nos premiers entretiens il arriva encore une affaire
qui donna lieu  une nouvelle dispute. Un Capitaine de
Navire ayant amen quelques Ngres d'Afrique, fit prsent
d'un des mieux tournez  un de ses amis, homme de
considration & de grands moyens, mais capricieux &
difficile. Ce Noir, aprs avoir demeur quelques annes chez
un si rigide Matre, en avoir souffert mille indignitez,
cessa de se possder, & rsolut, quoi qu'il en pt arriver,
de s'en venger de la manire du monde la plus dangereuse. Il
alla pour cet effet chez l'Apoticaire de la maison, & sous
prtexte qu'ils toient extrmement incommodez des rats, il
demanda pour deux ou trois sous d'arsenic. A peine toit-il
sorti de la boutique, pour aller faire quelques messages,
dont il toit charg, que l'Apoticaire envoya dire au
Monsieur, que depuis que son More toit venu prendre de la
mort-aux-rats, il lui toit venu dans l'esprit qu'il savoit
une composition admirable pour exterminer cette vermine, &
que s'il lui plaisoit, il lui en envoyeroit la recette sur
le champ. Ce message tonna le Monsieur, qui toit inquiet
de son naturel, & qui se souvenoit trs-bien que le jour
prcedent il avoit encore fort maltrait son domestique. Il
le fait apeller pour savoir de lui ce qu'il vouloit faire de
ce poison, & jure par ce qu'il y a de plus sacr, qu'il va
lui ter la vie; s'il aperoit en lui des marques capables
de lui donner le moindre soupon. Il se trouva que le valet
n'y toit pas. Aussi-tt qu'il arriva, une servante, que la
peur de le voir rour de coups avoit saisie, l'avertit en
secret de ce qui se passoit. Le malheureux en prit
l'pouvante, & ne se sentant pas assez effront pour
sotenir l'examen auquel il toit destin, il se glisse
doucement en haut, & sans autre forme de procs, le
misrable s'trangle. Son Matre cependant s'impatientoit
terriblement de le voir: il envoya plusieurs personnes, pour
le chercher aux endroits o on l'avoit envoy; enfin il fut
tout tonn, lors qu'environ une heure aprs, un laquais lui
vint raporter qu'il venoit de le trouver pendu au grenier.

Le bruit d'une action si tragique ne tarda gure  se
rpandre dans tout le quartier; mon Matre y courut, comme
chez l'un de ses principaux chalans, & aprs s'en tre
entretenu avec le Monsieur, il le pria pour bien des
raisons, de faire en sorte qu'il pt obtenir ce cadavre.
Comme il avoit du crdit il ne fit aucune difficult de
l'assurer qu'il l'auroit, & il lui tint ds le mme jour sa
parole. Aussi-tt qu'il fut entre nos mains nous en fmes
la dissection dans les formes. Toutes les parties y toient
disposes comme dans le corps d'un blanc, du moins nous n'y
remarqumes aucune diffrence: mais ce qui nous surprit
galement, c'est qu'immdiatement au dessous de l'piderme,
nous dcouvrmes une membrane extrmement dlie & dlicate,
que mon Matre n'avoit jamais aper ailleurs, & dont je
n'avois pas encore ou parler. Il fit aussi-tt part de
cette dcouverte  un fameux Mdecin de la Ville qui s'y
rendit  sa prire: cet habile homme n'en parut pas si
tonn que je me l'tois imagin; la mme chose lui toit
arrive dans une occasion semblable, qui avoit t pourtant
l'unique de sa vie, n'ayant jamais eu d'autres Ngres entre
les mains. Ainsi nous jugemes que cela devoit tre la
vritable cause de la noirceur de cette espce d'hommes, en
ce que cette tunique mousse & absorbe sans doute, les
rayons de la lumire, comme au contraire, une feuille
d'argent vif, aplique derrire une glace de Venise, les
fait rflchir & les renvoye vers l'endroit d'o ils sont
partis: ce qui donna matire  bien des raisonnemens sur
l'origine des Ethiopiens, qui semble ne devoir pas tre
celle des autres hommes, v cette remarquable diffrence.
Suivant ce principe, je voulus insister sur les
consquences, qui n'alloient pas moins qu'au renversement
entier du Sistme de l'Auteur Sacr que nous traitions. Mais
on me ferma la bouche, en disant qu'il y avoit bien des
choses que Dieu veut que nous admirions, qu'il nous deffend
d'aprofondir.

Je pris d'ailleurs bien du plaisir  entendre discourir ce
Docteur sur la construction & les oprations du corps
humain. Il parloit Latin, comme Cicron, & n'toit pas moins
bon Orateur, que Dmosthne. Tout ce qu'il disoit me
charmoit, parce qu'il n'exprimoit rien qu'en termes forts &
choisis, & qu'il affectoit par tout d'tre clair &
intelligible.

Je ne m'amuserai point  faire ici le dtail du long
entretien que nous emes sur ce beau sujet: je dirai
seulement qu'il nous fit remarquer trois choses qui
s'tendent gnralement par tout le corps; l'une
extrieurement, qui est la peau, & les autres, savoir les
veines & les nerfs, dans les parties intrieures & les plus
caches de sa masse. La peau, disoit-il, est ncessaire 
l'animal, en ce qu'elle couvre tous les membres. C'est elle,
qui, comme une coque, les renferme & les envelope de toutes
parts, de manire qu'elle est capable, si on l'y accotumoit
de bonne heure, comme on fait par raport au visage & aux
mains, de nous garantir contre les injures de l'air. Les
veines & les artres, ces petits ruisseaux o coule le sang,
vritable principe & cause immdiate de la vie, tirent leur
origine du coeur, & parcourent toute la machine, de sorte
qu'il n'est pas possible de la piquer en aucun lieu, pour
petit qu'il puisse tre, qu'on ne perce quelques-uns de
leurs rameaux, ce qui se voit  la couleur vermeille de
l'humeur qui en sort dans le moment. Enfin il n'y a point
d'endroit en nous o il ne se rencontre des nerfs, cela est
clair, & on en peut aisment convaincre ceux qui
prtendroient le nier, ou le rvoquer en doute. Ces nerfs
proviennent tous, sans exception, du cerveau, o comme
autant de cordes, btons, ou tubes creux, ils ont une de
leurs extrmitez tellement arranges les unes auprs des
autres, qu'elles forment ensemble comme une Sphre, au
milieu de laquelle se trouve une petite glandule extrmement
sensible & dlicate, attache  sa base  un nombre infini
d'artres imperceptibles, lesquelles lui aportent du coeur
un quantit prodigieuse d'esprits, qui la tiennent dans une
agitation continuelle, & prte  cder au moindre mouvement
tranger.

Suposant donc que ces nerfs, ou les petites fibres, dont ils
sont composez, sont remplis d'esprits, comme en effet ils le
sont tojours pendant la veille, au lieu qu'ils s'en
trouvent en partie dnuez aussi long-tems que dure le
sommeil, s'il arrive que quelqu'objet, quel qu'il soit,
vienne  heurter contre le bout extrieur, ou  quelqu'autre
partie de ces tubes, il est vident qu'tant pleins, & par
consquent tendus, l'autre extrmit, qui est au cerveau,
doit se ressentir du choc & communiquer ce mouvement  la
glande, qu'on ne sauroit se dispenser d'tablir comme le
sige du sens commun: ni plus ni moins qu'il est impossible,
suppos que je tienne de la main mille bouts de ficelle
attachez ensemble, que personne en tire un seul que je ne
m'en aperoive incontinent; sans que je puisse pourtant
dsigner l'endroit o s'est fait cette atraction. Et comme
l'exprience m'a apris depuis le berceau, que les coups, les
playes & les autres incommoditez, que reoit mon corps, lui
viennent ordinairement de dehors, toutes les fois que je
sens la moindre agitation en l'une de mes parties, je ne
saurois m'empcher d'en attribur la cause  quelque agent
extrieur, & croire que c'est proprement l'extrmit de
quelque nerf & aucune autre de ses parties qui a t
touche. Et nous sommes naturellement si fort proccupez de
ce sentiment, que ceux qui ont eu le malheur de perdre, par
exemple un bras, sotiennent hautement que la douleur qu'ils
sentent est aux doigts de la main, qu'ils n'ont plus, & en
aucun autre endroit: ce qui se confirme tous les jours par
l'exprience. Soit donc que l'impulsion se fasse par des
rayons de lumire, sur les nerfs optiques: par les petites
particules des viandes sur les nerfs qui aboutissent  la
langue, suivant leur figure & leur mouvement: par les
parcelles imperceptibles qui se dtachent des corps, que
l'on apelle odorans, sur les apophises mammilaires, ou de
quelqu'autre manire que ce soit, cela revient  la mme
chose: les organes ont beau tre diffrens, l'atouchement
est la seule & unique cause de toutes les perceptions dont
nous sommes capables. De-l il parot que ceux qui ont fix
le nombres des sens  cinq, n'en ont pas bien connu la
nature: non plus que quelques autres qui ne sachant sous
lequel de ces cinq genres ils devoient placer la faim, la
soif & le plaisir de l'amour, en ont compt jusqu' huit;
puisqu'il parot clairement, par ce que nous venons de dire,
qu'il n'y en a absolument qu'un.

Je dis plus, continua-t-il, il ne me seroit pas difficile,
de dmontrer Mathmatiquement, &  l'aide d'une figure
Gomtrique, qu'il est impossible, les choses tant prises 
la rigueur, d'avoir aussi parfaitement que notre nature le
peut permettre, plus d'une perception  la fois; & que lors
qu'il s'en fait deux ou trois ensemble, il est ncessaire
qu'elles soient confuses, comme l'exprience nous enseigne,
que de toutes les parties d'un objet que nous envisageons,
il n'y a absolument que le point qui correspond aux axes
optiques, qui se voyent parfaitement & distinctement, les
autres ne s'apercevant bien qu' proportion qu'ils sont
proches de leur centre. Nos ides ou les images de nos
penses, ne diffrent non plus entr'elles que nos
perceptions; car quoi qu'on en fasse de deux espces,
lesquelles on distingne par les termes de conception &
d'imagination, il est sur que l'atouchement est la seule
cause de l'une & de l'autre; c'est l'unique source de toutes
les connoissances humaines, & mme de notre Raison, qui au
fond n'est que l'assemblage, ou la desunion des noms, que
nous avons, d'un commun consentement imposez aux substances,
telles qu'elles nous paroissent par le sens, c'est--dire
conformment  leurs qualitez, & nullement  leur essence.
Les autres animaux ayant leurs organes semblables aux
ntres, ont sans doute aussi les mmes perceptions; il n'y a
que le plus ou le moins qui en peut faire la diffrence.
Donc les btes ont de la raison, & si on les en veut priver,
ce ne peut tre que par raport  la parole qui leur manque,
pour donner comme nous des noms aux choses que le mouvement
rend capables de les affecter; car au demeurant elles savent
fort bien distinguer.

Un cri pouventable, que la servante fit ici, interrompit
brusquement notre Mdecin. La pauvre fille en aportant une
brasse de bois du grenier, avoit fait un faux pas, & toit
tombe du haut de l'escalier jusqu' terre. Nous courmes
tous  son secours, & trouvmes qu'elle avait la jambe
droite casse. Le Docteur ayant t tmoin du premier
apareil que l'on y apliqua, se retira chez lui,  mon grand
regret, puisqu'outre quelques objections que j'tois prt 
lui faire, j'aurois bien voulu entendre la conclusion d'un
discours, aussi curieux que me paroissoit celui dont il nous
avoit entretenu jusqu'alors, & qui devoit, selon toutes les
aparences, avoir des suites qui n'auroient pas t de la
porte de tout le monde: & ce regret fut d'autant plus grand
dans la suite, que je ne pus jamais trouver l'occasion de le
renour, & d'engager cet habile homme  traiter avec moi la
mme matire.

Laissant donc tout cela  part, il faut que je dise,
qu'encore que Mr. du Pr ne fut rien moins que Philosophe,
ses petites lumires ne laissrent pas de m'tre d'un
trs-grand secours:  quoi les Commentaires, de Mr. Calvin,
qu'il me mit entre les mains, ne contriburent pas peu.
Par-l j'eus occasion de remarquer que la cration de la
lumire ne veut rien dire, sinon la formation de la matire
subtile dont les Astres furent composez le quatrime jour; &
que si Mose parle avant cela de jour & de nuit, c'est par
anticipation; comme il dit ailleurs que Dieu avoit fait
l'homme, mle & femelle, avant qu'il et fit tomber un
profond sommeil sur Adam & qu'il lui et form une compagne
d'une de ses ctes. Je compris de mme sort aisment, tant
au sujet des peines, qui avoient t imposes  nos premiers
Parens, que de L'Arc-en-Ciel, &c.; que l'un & l'autre
toient premirement des signes naturels, que Dieu changea
alors en des signes d'institution;  peu aprs comme ce que
nous voyons arriver aux Saints Sacremens du Btme & de la
Cne. Et pour ce qui est du terme de commencement, qui est 
la tte de la Gnse, cela ne m'aporta aucune difficult,
quoique bien des gens s'y trouvent embarassez. Je savois
fort bien qu'en Philosophie, il faut distinguer le tems
extrieur de l'intrieur, comme l'on distingue en Gomtrie,
une dimension extrieure d'une intrieure, s'il est permis
de m'exprimer de la sorte: c'est--dire, qu'il faut mettre
de la diffrence entre une grandeur mesure & contenu, &
une autre qui ne l'est pas. Ma chambre, par exemple, a ses
dimensions, cela est incontestable, mais la spculation
seule n'en sauroit fixer le contenu: on doit y ajoter la
pratique, & se servir de quelque commune mesure, dont les
hommes sont convenus auparavant, pour pouvoir dire  point
nomm, combien de piez, de pouces, ou de lignes quarres
elle contient: Par ce moyen les dimensions, qui toient
premirement intrieures & caches, deviennent extrieures &
connus, par raport aux mesures extrieures, qui ont servi 
en dterminer le contenu. Tous les Estres naturels ont donc
un tems intrieur & un extrieur: leur tems intrieur est la
dure, par laquelle ils demeurent en leur existence actuelle
& vritable, ce qui s'tend depuis leur commencement jusqu'
la fin: leur tems extrieur est la dure de la Terre en ce
que son mouvement est employ pour le mesurer: de sorte que
le tems extrieur d'une chose est  son tems intrieur,
comme la mesure a la chose mesure. Avant la naissance du
Monde, nous ne pouvons avoir l'ide que d'un tems intrieur
abstrait, parce qu'il n'y avoit alors d'existant que Dieu,
l'Estre des Estres, dont la dure n'a ni commencement, ni
fin, & ne sauroit proprement tre dfinie ni mesure: mais
du moment que le Soleil a paru au Firmament, & qu'on a
imagin la Terre tournant sur son centre, autour duquel elle
est emporte dans un certain espace de tems, d'Ocident en
Orient, on a donn  chacun de ces priodes le nom de jour
naturel, &  de moindres parties, celui d'heures, de
minutes, &c., comme on apelle le compos de sept jours une
semaine; une rvolution de la Lune, d'Occident en Orient, un
mois; une de la Terre autour du Soleil, un an, &c. Ces
communes mesures nous servent  dsigner le tems, & le
rendant, d'intrieur qu'il toit de sa nature, extrieur
pour notre usage, ce n'est pas merveille, si ne remontant
point au de-l, nous nous bornons  ce principe, & ne
comptons le tems que depuis qu'il y a eu des mesures propres
 fixer la dure.

La solution de ces difficultez me facilita la connoissance
des autres: je commenai  apercevoir l'enchnure du grand
Ouvrage de la Rdemption; les combinaisons & les raports que
les parties du Vieux Testament ont avec celles du Nouveau;
comme les antcdens & les consquences y dpendent
rciproquement les uns des autres: de sorte qu' la
troisime fois, je conclus que, & Cration du Monde, & chute
de l'homme, & menaces, & promesses, & Dluge, &
Circoncision, & Songes, & Visions, & Passage de la Mer
rouge, & Loi crmonielle, & Prophties, & tout ce qui s'est
pass de plus remarquable dans la Rpublique d'Isral,
n'toient que des Tipes, des allgories, des emblmes, des
figures & des ombres, qui n'avoient du raport qu'avec la
nouvelle Alliance; qui ne brilloient qu' la clart de
l'Evangile, & dont le vritable corps toit Christ.

Mon Hte fut charm de cette mtamorphose: il admiroit comme
j'avois si-tt pass d'un froid, qui me faisoit regarder des
choses avec mpris,  un zle qui ne me permettoit plus de
les considrer qu'avec estime. Tout ce que je faisois
attiroit ses aplaudissemens:  peine avoit-il v mon pareil.
Mais comme il n'y a rien de parfait au Monde, il me restoit
une chose, qui lui tenoit au coeur. J'tois blond de mon
naturel, ma mre m'avoit accotum  porter une grande
chvelure, qui me couvroit les paules: cela choquoit
Monsieur du Pr. Est-il possible, me disoit-il
quelques-fois, qu'un garon qui a tant de disposition 
rsoudre les passages les plus difficiles de l'Ecriture, ne
voye pas que Saint Paul dfend positivement de porter de
grands cheveux, & qu'il veut mme que ce soit une honte 
l'homme de les nourrir & d'en avoir soin? Je tournai
long-tems en raillerie les remontrances qu'il m'en faisoit:
mais voyant qu'il m'en parloit tous les jours plus
srieusement. Se peut-il, Monsieur, lui dis-je un jour  mon
tour, que vous ignoriez que comme la diversit des saisons
de l'anne nous oblige  nous habiller diffremment, selon
qu'il fait chaud, ou froid: les changemens qui arrivent dans
la socit, nous engagent  observer de diffrentes maximes?
Autrefois, poursuivis-je, les cheveux longs toient une
marque de sujtion. Lors qu'un Esclave toit affranchi, on
lui rasoit la tte, en signe de la libert qu'on lui avoit
accorde; c'est  quoi l'Aptre faite allusion. Sous la Loi
nous tions les Esclaves du pch, veut-il dire, nous en
sommes affranchis sous la grace: pourquoi porterions-nous
encore des marques de notre ancienne servitude, comme fait
la femme, qui est sous la dpendance de son mari? Dans ce
tems-l il y avoit encore des Esclaves, prsentement l'usage
en est banni parmi les Chrtiens. J'aprens que le texte
porte que c'est la Nature qui nous montre que nous ne devons
pas faire parade de nos cheveux, mais il ne faut pas prendre
ce terme  la rigueur: nature ne signifie-l autre chose que
cotume. Naturellement nous n'avons rien de superflu. Les
cheveux nous ont t donnez pour la garde & la conservation
de notre tte, & des parties suprieures du corps, comme les
ongles sont les armes, dont nous avons t pourvs pour
notre dfense. Ce n'est donc point la Nature qui nous engage
 couper les uns, &  rogner les autres; c'est pltt ce que
nous apellons la mode, la bien-fance, & certaines loix
civiles, tablies parmi les Peuples, que l'on regarde  la
fin comme naturelles. Cette mode autorise  prsent les
cheveux longs: je ne croi pas sa faire de mal  la suivre,
sur tout tout ici, o de l'aveu d'un nombre infini de
personnes bien senses, & de la plpart des Thologiens, la
chose est absolument indiffrente. Tout cela ne fut pas
capable de satisfaire mon Matre, il falut pour le
contenter, lui permettre de se servir de ses ciseaux, & de
m'acourcir le poil tout au moins jusques au dessous des
oreilles. Ce changement me fit quelque peine: mais enfin,
que ne fait-on pas pour avoir la paix, & vivre en bonne
intelligence avec son prochain? En effet, cette complaisance
acheva de m'atirer si-bien son amiti, qu'il m'auroit donn
son sang, si j'en avois eu affaire: Sa personne, sa famille,
ses biens, tout toit  mon service, il ne tenoit qu' moi
d'en disposer.

Outre ces avantages, qui toient dja fort considrables
pour un tranger, il me procura la connoissance de plusieurs
de ses intimes Amis, & entr'autres d'un Facteur de la
Compagnie Hollandoise, qui toit bien l'un des jolis garons
que j'aye jamais connus: il parloit assez bien Franois; &
il entendoit parfaitement bien sa Religion: ainsi j'avois
occasion de m'en entretenir avec lui toutes les fois que
nous nous voyions, ce qui arrivoit le plus souvent qu'il
m'toit possible. J'avois de plus ce bonheur qu'il
m'accommodoit de tout ce que j'avois besoin, sans vouloir
permettre que pour rien du monde, j'importunasse mon Matre,
qui toit pourtant commode, & port de bonne volont. Jamais
il ne traitoit personne, qu'il ne m'obliget  tre de la
partie: & ce qu'il y avoit de mal en cela, c'est qu'il
traitoit si-bien, que l'on s'en sentoit ordinairement deux
jours aprs. Une fois entr'autres, il me fit tellement faire
la dbauche, que le lendemain je fus saisi d'une fivre
violente, qui faillit vritablement  me tur: je dvins
dans l'espace de trois semaines, que je le gardai, aussi
maigre qu'un squelette, je n'avois absolument que la peau &
les os, & mon Mdecin desesperoit que j'en pusse relever. Je
me tirai pourtant enfin d'affaire, par une dite bien
ordonne. A mesure que je me rtablissois, je ne cessois
point de faire de meres rflexions sur les Loix svres que
la Nature observe si ponctuellement envers les pauvres
mortels; & aprs avoir reconnu qu'il y a peu d'excs qu'elle
ne punisse, je conclus que la frugalit & la temprance sont
les vritables moyens d'avoir tojours l'esprit libre, & le
corps  l'abri de toutes les maladies, ausquelles nous
sommes autrement presque tous sujets: ce qui me fit prendre
une ferme rsolution d'tre plus sage  l'avenir, que je ne
l'avois t par le pass, & de ne jamais rien faire que je
me pusse reprocher dans la suite. Van Dyk, c'tait le nom du
Hollandois, avoit t de ce sentiment avant moi, mais sa
gnrosit, lorsqu'il s'agissoit de rgaler ses Amis,
l'obligeoit quelquefois  se relcher, &  ne pas tojours
mettre en pratique les pieuses leons qu'il ne manquoit
gure de donner, lorsqu'il se divertissoit aux dpens des
autres. Je le fis pourtant enfin convenir qu'il valoit mieux
passer pour conome, que pour libral & complaisant,
lorsqu'il y alloit de la sant.

Dans ces entrefaites, il arriva  cet honnte Homme une
fcheuse affaire, qui me donna plus de chagrin qu'
lui-mme. Il reut une lettre, par laquelle la femme d'un de
ses Marchands lui ordonnoit, en l'absence de son mari, de
donner, au fils de Monsieur Heudde son neveu, qui toit
parti pour Lisbonne, tout ce dont il auroit besoin pour
continur son Voyage; qu'on lui en tiendroit bon compte, &
qu'elle en son particulier, lui en auroit de l'obligation.
Environ quinze jours aprs, Monsieur Heudde arriva chez Van
Dyk, accompagn d'un valet de chambre, qui comme lui, toit
fort mdiocrement habill. La premire chose qu'il lui
demanda, ft, s'il n'avoit pas re une lettre de sa Tante,
il y avoit tant de tems: & le Facteur lui ayant rpondu
qu'oi, il se mit  lui raconter beaucoup de particularitez
de plusieurs personnes de sa connoissance: ensuite il
l'entretint du dessein qu'il avoit form de voir le
Portugal, de traverser l'Espagne & l'Italie, puis de passer
par le Royaume de France, & de s'en retourner chez lui par
les Isles Britanniques. Enfin, on tomba sur les deniers
dont on pouvoit avoir besoin pour parcourir tant de Pas.
Van Dyk lui en dit son sentiment & aprs l'avoir exhort 
ne point faire de dpenses inutiles, il lui recommanda aussi
de n'entreprendre rien qui ft au-dessous de lui, puisqu'il
avoit ordre de lui fournir tout ce dont il auroit affaire,
non-seulement  Lisbonne, mais dans tous les endroits o il
devoit passer: ce qui ne lui seroit nullement difficile,
parce qu'il avoit directement ou indirectement de
trs-bonnes correspondances dans la plpart des meilleures
Villes de l'Europe. Monsieur Heudde parut fort difi de ce
compliment; il se contenta d'une somme de quinze cens
francs, & de quelques bonnes adresses, & aprs avoir
rest-l quelques jours, il poursuivit son chemin. Van Dyk,
qui toit exact dans ses affaires, donna aussi-tt nouvelle
 son Principal de ce qui s'toit pass entre lui & son
Neveu, & de la route qu'il avoit prise. Mais environ huit
jours aprs, il, fut surpris de rencontrer dans la ru le
prtendu valet de chambree de Mr Heudde; & lui ayant demand
si son Matre n'toit pas encore parti, il fut encore plus
tonn d'entendre qu'il ne le connoissoit seulement pas, &
qu'il ne savoit ce qu'il toit devenu. Il y a quelques
jours, lui dit-il, que je suis arriv ici de Bordeaux, dans
le dessein de passer dans l'Amrique; ce Monsieur, dont vous
me parlez, toit aussi dans notre Bord, il me proposa de le
servir tout le tems qu'il seroit en cette Ville,  condition
qu'il me donneroit vingt sols par jour & les dpens: il me
paya & me congdia la semaine passe: je n'en ai,
ajota-t-il, pas oi parler du depuis. Ce discours alarma un
peu mon Ami, & quoiqu'il n'et encore aucune certitude d'y
avoir t pris pour dupe, il et la prcaution d'crire
d'abord  tous ceux ausquels il avoit recommand son
Voyageur; & de les prier de ne lui rien donner jusqu'
nouvel ordre. Cela le garantit peut-tre de quelqu'autre
perte, mais non pas de celle de ses trois cens ducats. On
lui rpondit de Hollande qu'on ne savoit ce qu'il vouloit
dire, & qu'aparemment ce prtendu Mr. Heudde toit un
fripon, qui cherchoit sans doute une potence. Quoique ce
dommage ne fut pas considrable, par raport aux conqutes
qu'avoit faites Mr. Van Dyk, cela ne laissa pas de
l'afliger: il employa tous les moyens possibles pour
dcouvrir le voleur, mais toutes ses poursuites furent
inutiles, & je ne sache point qu'il en entendit plus
parler,  cause que je le quittai peu de tems aprs.

Car quoique je fusse parfaitement bien-l, il faut pourtant
avour que je n'y tois point avec agrment: le gain que je
faisois toit trop mdiocre, & mon but principal toit de
voir du Pas. Les Amis que j'avois faits, & la rputation
que mon Matre me donnoit, me facilitrent les moyens d'en
sortir.




CHAPITRE III.

_Du second Voyage de l'Auteur, & de son Naufrage sur une
Cte inconnu._


Je trouvai l'occasion d'entrer dans un Vaisseau Portugais,
qui devoit aller aux Indes Orientales, en compagnie de trois
autres Navires. Celui qui le commandoit avoit nom Dom Pedro.
Il ne montoit que vingt pices de Canon, mais l'Equipage
toit de cent quarante-sept hommes, entre lesquels il y
avoit beaucoup de Franois, qui entendoient pourtant tous la
Langue Portugaise. Toutes choses tant prtes, nous mmes 
la voile le cinquime de Juin 1644. ayant le tems fort
favorable. La premire disgrace qui nous arriva, fut en la
personne de notre Capitaine. Il passoit  la vrit pour un
homme d'une exprience consomme, mais il toit brutal &
dbauch. Le dixime jour aprs notre dpart, qu'il avoit 
son ordinaire pris une bonne portion d'eau-de-vie, il
s'emporta tellement contre un de nos Matelots, que des
menaces, il voulut en venir aux coups. Le Marinier qui toit
volage, se prit  rire, &  s'enfur: Don Pedro irrit, le
poursuivit avec un levier  la main, dont il le donna au
Diable qu'il va lui rompre le cou: en courant ainsi l'un
aprs l'autre, notre Officier broncha, & aprs avoir fait
quelques pirouettes, s'en alla tomber avec tant de roideur
contre le Cabestan, qu'il se rompit le bras gauche,  trois
doigts au-dessus du coude. L-dessus on m'apelle, j'examine
la blessure, & je trouvai que l'os toit entirement
fracass: aprs une mere dlibration, j'tois absolument
d'avis qu'il faloit se servir de la foie. Malgr tout ce que
je fus capable de reprsenter au Patient, il n'y et pas
moyen de le porter  souffrir cette opration, & il jura
qu'il aimeroit beaucoup mieux mourir que d'en venir  une
extrmit si fcheuse. Il falut, malgr moi, se rsoudre 
le traiter comme il le voulut: mais ce que j'avois prv
arriva deux jours aprs: la playe s'enflamma, la cangrne y
vint, & mon homme fut confisqu le cinquime jour aprs sa
chute.

L'Equipage fut extrmement alarm de cette perte, qui
sembloit nous prsager quelque chose de mauvais: il fallut
pourtant s'en consoler; on rendit les honneurs  son corps,
puis on le coula en mer au bruit du Canon. Nous ne laissions
pas cependant d'avancer chemin; de tems  autre il survenoit
de petites bourasques, mais qui n'toient pas dangereuses.
Le plus grand mal qui nous en arriva, fut que cela nous
carta de nos autres Vaisseaux, de forte que nous n'en
entendmes plus parler. Etant parvenus  l'Isle de
Ascension, nous nous apermes que nos eaux toient fort
corrompus, ainsi il fut rsolu que nous irions faire
aiguade  Sainte Hlne, craignant que le nombre de nos
malades, qui toit considrable, n'augmentt sensiblement,
si nous diffrions de relcher jusques  ce que nous
fussions parvenus au Cap de Bonne-esprance.

Mais comme dja nous dcouvrions cette Isle de loin, & que
nous nous en flicitions rciproguement, nous avismes un
trombe, qui nous paroissoit de la grosseur d'un grand
tonneau,  la porte du Canon de notre Navire. N'en ayant
jamais v qu'en peinture, & dans les Traitez des Voyageurs,
je considrai ce phnomne avec toute l'aplication dont je
fus capable, & je conclus que ce doit tre proprement
l'effet d'une partie d'air agit, & pouss avec vhmence
dans la vaste tendu de notre atmosphre, qui venant 
rencontrer une autre espce de tourbillon, m de la partie
contraire, rflchit en tournoyant vers le bas, & forme
ainsi un cylindre, qui s'alonge dans un instant jusques- ce
qu'il parvienne sur la superficie de l'eau. La Mer tant
alors par tout presse, hormis en cet endroit-l, il est
ncessaire que ni plus ni moins, que ce que nous voyons au
sujet des pompes, des seringues & des ventouses, la matire
qui correspond au milieu de cette colomne, monte: ce qui se
fait aussi avec tant de rapidit & de force, jusqu' enlever
de gros poissons, que nous fmes tout tonnez de voir le
Ciel, de serein qu'il toit, se couvrir de nuages pais,
qui obscurcirent l'air dans un moment. Les vents
commencrent horriblement  soufler, la Mer s'mt, les
vagues s'enflrent, & l'on et dit que la Nature en
courroux, menaoit de nous engloutir. Les Matelots n'eurent
plus grande hte que de ferler au pltt les voiles, hormis
seulement le pacsis de borcet; & ayant mis  cape, nous
plongemes pendant un assez long-tems. Cependant le Vaisseau
toit emport avec une telle violence, qu'il fallut encore
caller la grande voile, de peur d'tre poussez sur quelques
malheureux brisans. Je ne saurois me rsoudre  dcrire ici
par le menu, & suivant le Journal que j'en avois fait, tout
ce qui nous arriva pendant cette pouventable tempte, qui
dura vingt-deux jours; cela demanderoit plusieurs feuilles
de papier, & n'aporteroit au Lecteur que de la compassion &
de la tristesse. Ce n'toient pas seulement quelques femmes
& enfans, que nous avions dans notre Bord, qui faisoient des
hurlemens capables d'attendrir des coeurs de rocher: la
plpart des hommes toient saisis de frayeur jusqu' l'ame.
Pas un jour ne se passa que nous n'eussions au moins un
mort. Nous perdmes mme notre Pilote & notre Contre-Matre;
il ne restoit que le Matre de Navire, qui fut capable de
bien gouverner le Vaisseau, & encore se portoit-il assez
mal. Pendant ce cruel orage, nous fmes contraints de jetter
en mer,  diverses fois, douze pices de notre Canon, & tout
ce que nous crmes nous tre  charge: nous perdmes aussi
la plupart de nos ancres, & nous vogumes long-tems  la
merci des vents & des courans, sans savoir non plus o nous
allions, que si nous avions t au fond de l'Ocan. Enfin,
Dieu voult, par une bont toute particulire, que le
vingt-troisime jour, autant doux que des autres avoient t
cruels, nous vinsions chouer sur un rivage qui nous toit
tout--fait inconnu, o aprs avoir pris hauteur  midi,
examin les horloges, corrig l'estime autant qu'il nous
toit possible, nous trouvmes que nous tions aux environs
du soixantime degr de longitude, & du quarante-quatrime
de latitude australe: c'est--dire  mille ou douze cens
lieus de Sainte Hlne. Comme la plus grande de nos
Chaloupes avoit t emporte par les vagues, qui avoient
pass mille fois par dessus nous, on fut bien aise d'avoir
conserv la petite: d'abord on la mit en mer, & aprs avoir
rendu graces  Dieu, de ce qu'il nous avoit conservez en
vie, on commena  dcharger les meilleures nipes, & ce qui
nous devoit tre le plus ncessaire  terre. Nous nous
servmes de quelques chtives voiles pour faire, deux
Tentes: les autres couprent des branches d'arbres, dont ils
construisirent des Baraques, o le reste de notre Equipage,
qui consistoit en quatre-vingt-cinq personnes, se logrent.

Nous tions bien une quarantaine qui nous portions autant
bien que la conjoncture le permettoit. Une partie avoit soin
du Vaisseau, l'autre alloit  marode. Jamais les armes 
feu, la poudre & le plomb, ne nous avoient t d'une plus
grande utilit. Il y avoit de toute sorte de gibier en
abondance, & entr'autres, de grosses Poules, plus pesantes
que des Coqs-d'indes, y qui toient grasses &
trs-suculentes. Le poisson ne nous manquoit point du tout
non plus; parce que nous avions bonne provision de filets,
d'hameons & d'autres instrumens propres  la pche. Les
Tortus y toient rares, mais elles toient belles & bonnes.
Nous en prmes quelques-unes, qui pesoient assurment autour
de quatre  cinq cens livres, & qui nous donnrent
suffisamment  manger  tous. La chair nous paraissoit
excellente, & la graisse surpassoit en dlicatesse les mets
du monde les plus prcieux: elle nous servoit  toutes
choses, aux sausses, sur le Pain,  brler, & gnralement 
tout ce que nous en pouvions avoir besoin. Nous trouvmes
aussi une Rivire  deux bonne heures de-l, du ct de
l'Est, qui nous fournissoit de fort bonne eau. Nonobstant
ces rafrachissemens, il y eut encore deux de nos gens qui
moururent: les autres ne furent pas long-tems  se rtablir.

Cependant, notre Vaisseau se trouva enfin si dcharg, qu'on
remarqua qu'il flotoit; de forte que nous le remorqumes
jusques la Rivire dont je viens de parler. Aussi tt qu'il
ft  terre, les Charpentiers l'examinrent de fort prs, on
trouva qu'il n'y avoit aucune aparence de le remettre en
tat de nous servir  continuer notre route: la tempte
l'avoit entirement dlabr. Ainsi il fut rsolu d'un commun
accord, qu'on achveroit de le mettre en pices, & que des
meilleurs morceaux on en btiroit un plus petit, dont on
repasseroit en Afrique. Le Capitaine nous vouloit tous
alternativement faire mettre la main  la besongne; mais
nous lui reprsentmes si-bien que nous n'tions pas tous
galement propres  cela, & qu'aussi-bien il faloit qu'il y
eut quelqu'un qui pourvt la cuisine des vivres ncessaires
pour l'entretien de tant de gens, que nous fmes constituez
dix pour cela. Les neuf qui me furent joints, toient
adroits, une partie toient, pour ainsi dire, Chaffeurs, &
l'autre Pcheurs de profession: ainsi l'on peut aisment
croire que nous n'avions pas beaucoup de peine, dans un Pas
comme celui-l,  trouver de quoi donner  manger  notre
Compagnie. Ces agrables occupations, dont un autre se
seroit fait un trs-grand plaisir, ne me charmrent que
pendant peu de jours; je me lassai bien-tt de ce mtier-l.
Le desir que je conus de pntrer dans un Pas o il ne me
paroissoit point qu'il y eut jamais eu personne, me fit
prendre la rsolution d'abandonner mes Camarades: je ne
voulois pourtant pas seul excuter ce tmraire dessein. Les
deux de la Troupe qui me paroissoient des plus rsolus,
ausquels je le communiquai, furent ravis de ma proposition;
ils m'avourent qu'ils avoient eu chacun en particulier
la-mme pense, mais qu'ils n'avoient os la confier  un
tiers: ainsi l'affaire fut conclu, avec serment de n'en
point rvler le secret, & nous tant promis de part &
d'autre une amiti & une fidlit mutuelle & sincre, nous
allmes nous reposer, dans la v de dloger au plus vte.




CHAPITRE IV.

_L'Auteur quite le reste de la Troupe, avec deux Camarades
seulement, & pntre avec eux dans ces Pas inconnus. Les
obstacles qu'il rencontra dans sa Route,_ &c.


Le lendemain matin, vingt-quatrime de Septembre 1644. &
l'onzime jour de notre arrive, nous nous saisimes chacun
d'une bonne hache, que nous mmes  la ceinture, d'un fusil,
& de ce que nous crmes ncessaire pour une entreprise de
cette nature, & sans faire semblant de rien, d'abord que
nous fmes entrez dans le Bois, nous nous cartmes des
autres, & avanmes  grands pas, vers le Sud-sud-Ouest.
Nous fmes au moins quatre grandes lieus, avant que de
parler de nous reposer. La Fort, c'toit le nom de l'un de
mes Camarades, comme l'autre s'apelloit du Puis, voyant un
Coq de Bruyre  cent pas de nous, le tua: pendant que l'un
le plumoit, nous nous occupmes, l'autre & moi,  couper des
broussailles, &  faire du feu sous un arbre,  l'une des
branches duquel je nouai un bout de grosse ficelle, & y
attachai notre volaille, qui fut bien-tt rtie de cette
manire. Nous dnmes-l de plein fond: la boisson seule
nous manquoit, il falut remettre  boire  une autre fois.
Nous tant remis en chemin, nous trouvmes un creux, o il y
avoit de l'eau, qui n'toit  la vrit pas trop claire,
mais qui ne laissoit pas de nous parotre excellente: nous
en emplimes nos flcons, sans que cela nous servit  rien;
car environ  une lieu & demie de-l, nous vnmes  un
ruisseau qui en contenoit bien d'aussi belle que j'en aye v
de ma vie: il avoit autour de deux pieds de profondeur, &
traversoit justement en cet endroit-l, la route que nous
nous tions propos de tenir,  l'aide d'un petit Quadran au
Soleil, que j'avois en poche, & qui nous fut d'un grand
secours. N'y ayant ni pont, ni autre commodit, nous nous
dchaussmes, & passmes cette petite Rivire, que nous
quitmes avec regret, aprs en avoir b tout notre sou, & en
avoir fait provision pour l'avenir. Au reste, nous ne
trouvions aucune trace d'hommes, ni de btes: ce n'toit
partout que sable, bruyres & forts, dans l'espace de huit
ou dix lieus que nous avions faites, avant que le Soleil se
coucht. Enfin, nous plantmes le piquet au pied d'un
monticule, o il y avoit un buisson si pais, qu'on y toit
 l'abri du vent, comme sous une tente. Nous achevmes alors
de manger ce que nous avions conserv du dner, & nous
couchmes le moins mal que nous pmes.

Le lendemain au rveil, nous fmes surpris de voir que tout
le Ciel toit entrepris, & que nous tions menacez d'une
grosse pluye. Nous trouvmes  propos de creuser dans cette
coline, qui toit assez escarpe du ct o nous nous tions
postez, afin de nous mettre par-l  couvert du mauvais
tems. En effet, nous trouvmes en moins de rien, que nos
haches, au lieu de ples, nous avoient prpar un petit
logement. La pluye ne commena pourtant qu'environ vers les
onze heures, de manire que nous avions eu du tems de reste
pour massacrer plus de Cailles & d'autres petits Oiseaux,
qui pour la plpart ne nous toient pas connus, que nous
n'en aurions p consumer dans une semaine: il y en avoit une
multitude innombrable, & ils se laissoient assommer la
plpart, sans bouger presque de leur place: ce qui nous fit
d'autant plus conjecturer que le Pas ne devoit point tre
habit. Aprs tout, nous fmes contraints de rester dans ce
poste-l l'espace de quatre jours, qui nous parurent plus
longs que n'auroient fait ailleurs quatre semaines. Mais
nous fmes aussi-bien rcompensez dans la suite, puis-qu'il
est vrai que nous joimes de plus d'un mois de continuel
beau tems.

Au sortir de notre gte nous cmmanmes  dcouvrir de
hautes montagnes: de peur de n'y pas trouver de quoi nous
substenter, nous fmes provision de viandes pour quelques
jours. Nous ne nous trompmes pas dans nos conjectures; on
eut dit d'un vritable Groenland, tout y toit sec, &
aride, il n'y avoit, en bien des endroits ni herbe, ni
buissons, ni rien de ce qui peut donner  patre au moindre
animal. Aussi y dcouvrirons-nous peu de chose, les oiseaux
mme y toient assez rares, d'o il est ais de juger que
nous y passions assez mal notre tems: & n'eut t que de
fois  autre, nous entrions dans de petits valons remplis
d'arbres chargez de quelques mchans fruits, o il y avoit
de l'eau pour nous dsaltrer, nous aurions t en danger de
notre vie.

Le neuvime jour de notre marche nous arrivmes vers le
soir, dans une baissire, o l'on voyoit  droite, environ 
un quart de lieu de-l, un petit torrent, qui descendoit
d'un rocher dans un creux, d'o il se dchargeoit ensuite
dans un marais, qui formoit-l un demi cercle, et s'tendoit
vers le bas  perte de v. Les bords qui renfermoient cette
belle eau, toient hauts & mdiocrement escarpez: ce qui
faisoit croire qu'elle n'toit pas alors aussi enfle qu'en
une autre saison de l'anne. J'en aprochai dans le dessein
de descendre, mais comme j'en tois loign d'un pas
seulement, je fus tonn de sentir que la terre me manquoit
tout d'un coup sous les pis, j'enfonai jusques sous les
aisselles. Mes Camarades voyant que j'en demeurois-l, se
mirent  clater de rire, & s'en vinrent  mon secours. En
mme tems dix ou douze oiseaux de la grosseur de nos Oyes,
avec des becs larges & longs comme la main, se dbarassent
de dessous mes piez, s'lancent en l'air, & sonnent
l'allarme par un _quacou, quacou, quacou_, qui toit leur
cri naturel, & que l'on devoit entendre de fort loin. Avant
qu'on eut p compter cent, nous vmes le Ciel noir de ces
animaux. Cette multitude extraordinaire, joint au tintamare
enrag qu'ils faisoient, nous pouventa, nous ne savions
absolument qu'en penser, sur tout lors qu'ils venoient
quelquefois plusieurs de compagnie, en criant comme des
perdus, fondre jusqu' la longueur d'une pique de notre
tte, ni plus ni moins que s'ils avoient voulu nous
dmembrer: & quoi que nous tirassions quelques coups sur
eux, & en missions plusieurs par terre, c'toit tojours la
mme chose. Quand nous vmes pourtant qu'ils ne vouloient
point nous faire de mal, & qu'ils commenoient mme  battre
en retraite, nous descendimes le talut pour aller nous
rafrachir.

Du Puis remarqua d'abord que l'endroit o j'tois enfonc,
toit une niche, o une partie de ces oiseaux se retiroient:
 ct il y en avoit une seconde, puis une troisime, &
ainsi de suite,  dix ou douze piez plus ou moins, de
distance l'une de l'autre. L'ouverture de ces demeures
soterraines, avoit la forme d'un ovale, dont le moindre
diamettre toit d'un pi de longueur. Etant le plus petit de
tous, je me fourrai dans le troisime: je trouvai l'endroit
grand comme une petite chambre, ayant plus de huit piez en
quarr, & trois de hauteur au moins. Il y avoit quinze nids
tout  l'entour, btis en rond, de petites branches
feuillus, & enduites d'argile, en forme de panier, de trois
ou quatre piez de circonfrence. Chaque nid contenoit six
oeufs grivelez, gros comme le poing. Dans le milieu de
l'autre, il y avoit un ange beaucoup plus grand que ces
nids, qui toit rempli d'une certaine matire divise en
petits morceaux ronds, & plus longs les uns que les autres:
je m'imaginois au commencement que c'toient leurs
excrmens; mais la curiosit m'en ayant fait porter un peu 
la bouche, je trouvai que cela avoit un got excellent, &
surpassoit nos meilleurs macarons,  quoi il avoit beaucoup
de raport. Mes Camarades, qu'un mme desir que le mien 
dcouvrir des nouveautez, avoit conduits chacun dans un
antre semblable, y trouvrent les choses disposes dans le
mme ordre, que je viens de les dcrire: toute la diffrence
qu'il y avoit consistoit dans le nombre des nids, qui toit
plus considrables dans l'un que dans l'autre, parce qu'ils
n'toient pas d'une mme grandeur. Nous comprmes bien
de-l, qu'il n'toit pas surprenant qu'il y eut-l tant de
ces Oiseaux, puisqu'ils multiplient si copieusement, & qu'il
n'y a personne pour les dtruire.

A peine notre premire surprise eut-elle finie, qu'un autre
sujet nous en causa une infiniment plus considrable:
c'toit une de ces Cavernes, que nous trouvmes  cent pas
de-l. Elle avoit une entre qu'il toit impossible que des
oiseaux eussent faite: trois grosses pierres de chacune un
pi, mises en terre, l'une  ct de l'autre, en faisoient
le seuil, & les deux poteaux, qui finissoient en pointe, 
la hauteur de quatre piez, toient composez de gros cailloux
de plus de cent livres la pice, & d'autres pierres
arranges l'une sur l'autre en dedans, la fermoient
entirement. Ces productions de la main des hommes nous
firent hsiter si nous devions desirer qu'il y en et-l ou
non: nous aurions bien souhait de voir des animaux de notre
espce, mais nous aprhendions de n'en tre pas trop bien
traitez. Dans cette incertitude incommode, nous ne laissmes
pas d'en aprocher, en criant pourtant, & faisans assez de
bruit, afin de nous faire entendre  ceux qui pouroient tre
dedans. La Fort lass de toutes ces grimaces, nous dit de
rester des deux ctez la hache  l main, pendant qu'il
forceroit les obstacles, & franchiroit cette entre, dans le
dessein d'aller examiner ce qu'il y avoit derrire. Il en
vint effectivement  bout; mais quand il fut dedans, il
trouva qu'il faisoit trop obscur pour y rien voir: ce qu'il
nous aprit en sortant, c'est qu'un homme s'y pouvoit tenir
debout, & que l'apartement toit logeable, y avant mme
senti un banc vers le fond. L-dessus nous courons dcharger
notre couroux sur les premiers arbres, que nous avions
laissez en passant,  une petite distance de l: nous en
coupmes autant de bois que nous en pmes porter, & y vnmes
mettre le feu devant notre caverne: ensuite nous retournmes
trois fois  la charge, afin d'avoir provision pour toute la
nuit. Quand le feu fut bien allum, nous entrmes dans notre
chambre, qui avoit bien le double de grandeur des autres:
elle toit proprement pave de petits cailloux choisis, & il
y avoit en effet un banc de gazons tout  l'entour.

Mais,  le formidable objet, que nous avismes en mme tems
sur le banc qui toit  gauche, & le plus  l'abri du vent!
la carcasse d'un homme, un squelette en forme, depuis les
piez jusqu' la tte. Au dessus il y avait une espce
d'ardoise assez unie & enfonce dans la terrasse, o l'on
avoit grav en langue Grque, & en gros caractres, [Greek:
Agio Ho Theos, Agios Iechurosk Agios Kai Athanatos, Eleeison
Heimas.] _O Dieu Saint, Saint & Fort, Saint & immortel, ayez
piti de nous!_ Je ne m'amuserai point ici  allguer nos
diverses conjectures, & les sentimens diffrens que nous
emes sur ce sujet, puisque chacun s'en peut faire aisment
une ide. Cependant la faim, qui nous guillonnoit, nous fit
prendre deux des Oiseaux que nous avions tuez: nous les
passmes sur la flamme, pour en brler la plume, au lieu de
les corcher, comme nous faisions assez souvent, parce que
nous nous en reprsentmes la peau comme l'un des meilleurs
morceaux, en quoi nous ne nous trompmes effectivement
point, puis les ayant vuidez & lavez, nous les mmes sur des
tisons, o ils furent rtis dans un moment. Nous avions pris
si peu d'alimens de tout le jour, que nous n'y laissmes
presque que les os. Ils toient gras, succulens, & de
trs-bon got. Aprs avoir bien soup, nous nous
accommodmes le mieux que nous pmes, laissant au mort la
place qu'il occupoit, sans y toucher, parce que nous avions
envie de l'examiner de plus prs le lendemain.

Il n'toit pas encore bien jour que nos impertinens Oiseaux
recommencrent leur vacarme: les uns sortoient de leurs
trous, les autres y rentroient, & cela avec tant de bruit,
qu'il nous fut impossible de plus dormir, quoique nous, en
eussions bien envie. Nous attendmes pourtant que le Soleil
nous vint faire lever: notre prsence n'alarma nullement
cette volatille, chacun travailloit  sa besogne comme s'il
avoit d en tre pay. Nous en voyions qui sortoient avec le
bec tout charg de terre, qu'ils enlevoient sans doute des
endroits les plus irrguliers de leurs creux, afin de les
rendre, ou plus amples, ou plus propres. Il y en avoit qui
venoient fournis de matriaux propres  racommoder leurs
nids, & la plpart portoient de ces morceaux de craquelins,
que j'avois trouvez si bons le soir auparavant. Nous
montmes sur le talut pour voir d'o ils tiroient cette
mangeaille: aussitt que nous emes lev les yeux, nous
apermes,  la porte du mousquet de-l, sur une petite
lvation, trois corps d'une mme grosseur & hauteur: nous
nous avanmes pour considrer de prs ce que c'toit, &
nous trouvmes en effet que c'toient trois Cnes tronquez,
de la hauteur de huit piez, de cinq de diamtre sur la base,
& de trois environ au sommet, fort rgulirement construits
de cailloux arrangez proprement les uns sur les autres.

La simple v de trois Monumens si rares dans une contre
deserte, ne nous contenta pas, nous nous mmes  en dmolir
un; mais ds que nous emes t environ l'paisseur d'un pi
& demi des pierres de dessus, nous dcouvrmes le crane
d'une crature humaine; aprs-quoi parurent les ossemens des
paules, des bras, & en un mot, toute la carcasse jusqu'aux
piez. Nous en aurions bien fait autant aux autres; mais nous
nous contentmes de dcouvrir la tte du cadavre, qui toit
sous le second, puisqu'il toit vrai-semblable qu'il devoit
y en avoir autant sous le dernier. Pendant que nous
rflchissions sur tout cela avec une espce d'admiration,
j'allai dcouvrir autour du troisime Cne, des caractres
construits aussi de petits cailloux,  peu prs comme des
oeufs de pigeon, arrangez en terre. Je les pris pour les
lettres Hbraques, nommes, suivant l'ordre, _Koph_, _Vau_,
_Lamed_, _He_, _Teth_, _Lamed_, _Koph_, _Pe_, _Gimel_,
_Van_, _Beth_, _Thau_, _Hajin_, _Koph_, _Mem_, _Lamed_,
_Alep_, _Sajin_, _Samech_, _Resch_: mais qui n'toient
accompagnes ni de points, ni d'aucune autre marque, qui en
pt faciliter la lecture. Je fis tous mes efforts pour en
dbrouiller la signification, & j'y ai pens mille fois
depuis, mais je n'en ai jamais p venir  bout, de quelque
manire que je m'y sois pris. Il y avoit aussi quelque chose
de semblable autour des deux autres Monumens, que je ne
voulus pas prendre la peine de dcouvir des pierres, que
nous avions jettes dessus, parce que je ne trouvois pas
que cela le valut. Toutes les aparences toient qu'il y
avoit fort long-tems que quatre malheureux, comme nous
tions, aprs avoir bien rod, & ne voyant point d'aparence
de trouver un endroit meilleur que celui-l, s'y toient
arrtez, avoient creus une caverne  la manire des
Oiseaux, dont j'ai parl, ou peut-tre s'toient apropri
une de leurs niches, & y toient morts l'un aprs l'autre;
premirement ceux qui toient sous les Monumens, & ensuite
le dernier, sur ce banc, o nous l'avions trouv, & o le
tems avoit consum ses habits & sa chair, de manire qu'on
n'en voyoit pas les moindres reliques.

Ce qui nous confirma encore plus dans cette pense, fut que
pas loin del, il y avoit une infinit d'arbres droits comme
un jonc, dont les branches toient toutes par tages: au
premier, qui commenoit  quatre piez de terre,  celui que
je mesurai, il y en avoit douze, de la grosseur du bras, &
longues de sept piez; au second, trois piez plus haut, onze,
de six piez: au troisime,  deux piez & demi de-l, je n'en
trouvai que dix, encore plus courtes que les prcdentes:
au quatrime, loign  proportion des autres, neuf: plus
huit, sept, six, cinq, quatre & trois: aprs quoi venoit la
cime de l'arbre, en forme de gland, de la grosseur d'un
oeuf. Toutes les branches de ces arbres en piramides,
toient comme autant de panaches, ou plumes d'Autruche,
c'est  dire garnies de feuilles menus comme des filets des
deux ctez. D'un bout  l'autre, & tout autour  l'extrmit
de ce duvet, il y avoit un ourlet de la grosseur d'une plume
 crire: & au dessus de chaque rang de branches, un anneau
qui environnoit l'arbre, plus gros que le doigt, au premier,
mais plus petit  mesure qu'il aprochoit du haut. L'un &
l'autre toit cet excellent mets, dont nos gros Oiseaux
paroissoient si friands, & que nous croyions avoir servi de
pain  nos quatre pauvres Pellerins.

Au lieu que je n'avois fait simplement que goter de ce pain
le soir prcdent, nous nous jettmes alors dessus, mes
Camarades & moi, comme la pauvret sur le monde; s'toit 
qui seroit le plus habile  grimper pour en atraper aux
endroits o il y en avoit de reste; car plusieurs en toient
dpouillez. Enfin, nous en mangemes tant, que nous nous en
remplimes jusqu' la gorge; & nous y trouvions tant de got,
que Du Puis parloit dja de btir-l un tabernacle, & d'y
mourir, comme des bonnes gens tmoignoient par leur
ossemens, avoir fait. Mais dans le tems que nous nous
entretenions, nous fmes galement saisis d'un si grand
assoupissement, que nous ne pouvions pas lever les jambes
pour faire un pas. Je me laissai tomber le premier  terre,
les autres en firent autant un moment aprs. Pas un ne
perdit le jugement, nos membres seuls toient engourdis, la
langue mme pouvoit  peine nous servir  profrer une
parole. Nous restmes deux heures en cet tat, avant que de
nous endormir: ce sommeil dura jusqu'aprs midi.

Du Puis, qui s'veilla le premier, se trouva la main droite
apuye sur quelque chose qui lui paroissoit nud, uni & de l
grossseur de la cuisse. Il crut au commencement s'tre roul
en dormant, sur l'un de nous deux; mais y faisant rflexion
 mesure qu'il reprenoit ses esprits, & ayant ouvert ses
yeux pour s'en claircir, il fut saisi d'une frayeur
mortelle, de voir entre lui & La Fort, un Serpent de plus
de vingt-cinq piez de long: il devint plus perclus de ses
membres qu'auparavant, & ne pouvoit, ni se remur, ni
parler: cependant, le Serpent abandonne la place,
s'entortille autour d'un des arbres prochains, & se met 
son tour, aprs les Craquelins. L-dessus mon Ami reprend
courage, me pousse, & m'ayant veill, me montre cet
pouventable animal. Quelque dbile que je me sentisse
encore, je me levai dans le moment, & me mis  fur de toute
ma force: Du Puis m'imita, & La Fort,  nos cris, ne tarda
gures  en faire autant. Nous tions ravis de ce que ce
monstre ne nous avoit pas engloutis; & cette peur ne
contribua pas peu  nous faire rsoudre  dcamper au
pltt; il nous falut pourtant toute la nuit pour nous
refaire.




CHAPITRE V.

_Suite des Avantures de l'Auteur & de ces Camarades, jusqu'
leur entre dans un Pays habit._


Nous nous trouvmes frais & gaillards  notre lever, ce qui
nous fit rsoudre  lever le piquet: ainsi mprisant cette
manne terrestre, qui nous avoit si fort dbilitez, nous
fmes seulement bonne provision d'oiseaux rtie, & ayant dit
adieu aux Monumens, nous nous remmes en campagne. Nous
tions bien alors  cinquante lieus de la Mer. Le soir nous
voulmes manger, pour la premire fois de la journe, mais
l'aptit n'toit pas assez grand, quoi que nous eussions
bien march, & eussions pass une Montagne de sept ou huit
lieus. Trois jours entiers s'coulrent avant que nous
pussions rien prendre: ce qui nous fit croire, que ce pain
d'arbre devoit tre extrmement nourissant, & qu'il ne
pouvoit tre que bon, tant pris avec sobrit. Cependant,
le chemin alloit tojours en empirant: une grande
consolation pour nous, c'est que les nuits toient belles, &
que les jours se faisoient longs,  mesure que nous
avancions dans le Printems de ce Pays-l, & que nous nous
loignions de la Ligne quinoxiale. Le Ciel nous en
paroissoit plus charmant, la campagne plus riante, & l'un &
l'autre fournissoit de matire  la plupart de nos
entretiens.

Du Puis, sur tout, sembloit tre charm du Soleil, qui
depuis son lever jusqu' son coucher, ne cessoit de nous
couvrir de ses agrables rayons. Il ne faut pas mentir, nous
dit-il un jour, si je n'tois pas n sous des climats o les
Peuples sont assez heureux pour avoir t instruits dans la
connoissance de leur Crateur, & que je n'eusse jamais ou
parler de l'Etre des tres, le flambeau des Cieux seroit
sans contredit la seule & unique Divinit que je croirois
digne de mes adorations: non seulement parce que c'est
l'objet visible du monde le plus agrable, mais aussi 
cause que sans son secours, il n'y a ni plante, ni animal
qui puisse subsister: tout languit au moment qu'il
s'loigne, & sa prsence rend de la vigueur  ce qui
paroissoit mourant. Vous n'tes pas le seul, lui dis-je, qui
tes de ce sentiment, il y a encore des Nations entires qui
invoquent ce bel Astre, comme la Cause premire de toutes
choses: & ceux mme qui ont reconnu un tre souverainement
parfait, n'ont pas p s'empcher de lui donner des Epittes
qui marquoient assez l'estime qu'ils en faisoient. Orphe
l'apelloit l'Oeil du Ciel; Homre, celui qui voit & entend
toutes choses: Hraclite, la fontaine de la lumire cleste:
Saint Ambroise, la beaut du Ciel: Philon, l'ide de la
resplendeur ternelle: Platon, l'ame du monde. Le Roi David
en exalte merveilleusement l'excellence, sur tout dans son
Pseaume dix-huitime: & les saints Hommes du vieux & du
nouveau Testament, ne font nul scrupule de nous le
reprsenter, comme le modle de la Divinit, qu'ils apellent
en cent endroits, l'Orient d'enhaut, & le Soleil de Justice.

Je me mocque, continua La Fort, de ce que les autres ont
dit des Astres; je prie Dieu, & si j'ai de la vnration
pour les cratures, ce n'est que par raport au Crateur, qui
est digne d'tre admir dans ses Ouvrages: mais ce qui me
surprend dans le Soleil, ce sont les deux mouvemens opposez
que l'on dit qu'il a, un mouvement journalier d'Orient en
Occident, & un annuel d'Occident en Orient. Il est vrai,
repris-je, que ces deux mouvemens sont directement
contraires l'un  l'autre, si on les attribu au Soleil
comme ont fait presque tous les Anciens: mais rien n'est
plus naturel si on attribu ces deux mouvemens  la terre,
qui fait un grand cercle autour du Soleil dans l'espace d'un
an, & tourne une fois sur son Centre, ou sur son Axe, en
vingt-quatre heures: tout comme une boule, ou si vous voulez
un navet que vous auriez pouss d'un bout d'une alle 
l'autre; car en mme-tems que ce navet avanceroit vers le
bout de l'alle, il seroit en mme-tems plusieurs tours sur
son Axe. La Terre en fait de mme, & ses deux diffrens
mouvemens ont tojours servi aux hommes pour mesurer le tems
de leur dure. Le tour qu'elle fait sur son Axe fait notre
jour naturel de vingt-quatre heures; & le tems qu'elle met 
faire son grand Cercle autour du Soleil, fait notre anne de
trois cens soixante & cinq jours & six heures,  quelques
minutes prs. Il est vrai que cette mesure pour l'anne n'a
pas t tojours galement bien connu chez toutes les
Nations. Les Egyptiens, les Caldens, les Juifs & d'autres
Peuples anciens, ont compt leurs annes diffremment, & les
ont fait plus longues ou plus courtes les uns que les
autres. Plusieurs entr'eux ont rgl leurs annes pltt par
le cours de la Lune, que par celui de la Terre, & plusieurs
Nations en sont encore de mme aujourd'hui.

Le Calendrier qu'on suit prsentement parmi les Nations de
l'Europe, & qui est venu des anciens Romains, n'a pas t
tojours si exactement rgl comme  prsent: car du tems de
Romulus, Fondateur de Rome, l'anne qui doit tre le tems
que la Terre employe  parcourir son grand Cercle autour du
Soleil, n'toit que de trois cens quatre jours, compris en
dix mois: Mars, Mai, Juillet, Octobre, toient chacun de
trente & un jour, les autres n'en avoient que trente. Numa
Pompilius son Successeur, en ajota cinquante & un  ce
nombre, de sorte que l'anne avoit alors trois cens
cinquante-cinq jours. Il retrancha outre cela un jour de
chaque petit mois, qu'il ajota  ces cinquante & un, & de
leur somme il institua les mois de Janvier de vingt-neuf, et
de Fvrier de vingt-huit jours. Enfin, Jules Csar, premier
des Empereurs Romains, ayant consult les plus habiles
Astronomes de son tems, changea de leur consentement,
l'anne qui toit  peu prs lunaire, en une anne solaire,
en y ajotant encore dix jours, lesquels il distribua de
manire, que Janvier, Aot & Dcembre, en eurent chacun
deux, & Avril, Juin, Septembre & Novembre un. Cependant,
comme cela ne suffisoit pas encore, parce que l'anne est de
trois cens soixante & cinq jours, six heures, moins environ
onze minutes, ce Monarque voulut que toutes les quatre
annes on auroit un an de trois cens soixante & six jours,
& ce jour devoit tre plac entre la six & septime Calande
de Mars: si-bien que l'on avoit deux siximes Calendes de
Mars, dans une telle anne, qu'on apelloit bissexte, parce
qu'on comptoit deux fois le sixime jour avant que de
compter le suivant.

Cette correction pour juste qu'elle parut, ne laissa pas de
causer de l'erreur au Calendrier dans la suite du tems; car
encore que l'anne ne fut alors trop longue que d'environ
onze minutes, au lieu que le Soleil, comme on parloit,
entroit de son tems, ou quarante-cinq ans avant la naissance
de Jesus-Christ, dans l'quinoxe du Printems, le
vingt-quatrime de Mars, il y entra le vingt & unime au
Concile de Nice, en l'an trois cens vingt-sept, & l'onzime
du tems de Grgoire Treizime en 1582: ce que ce Pape ayant
remarqu, il retrancha dix jours de cette anne-l, entre le
quatre & le quinzime d'Octobre,  cause qu'il ne se
trouvoit point-l de Ftes & de Saints intressez. Et de
peur qu'on ne retomba dans le mme abus, ce qui toit de
consquence pour les quinoxes, qui auroient fait avec le
tems une rvolution entire par tous les mois de l'anne en
rtrogradant: il ordonna qu' l'avenir, trois Sicles l'un
aprs l'autre, on ne compteroit point d'anne bissexte 
leur fin, mais seulement au bout du quatrime: de-l vient
qu'il faut quatre cens annes Grgoriennes & trois jours,
pour galer quatre cens annes Juliennes.

Je sai bon gr  Mr. Du Puis, dit la Fort, d'avoir donn
une occasion  ce discours; car il y a long-tems que j'avois
desir d'aprendre ce que l'on entend, par l'anne bissexte,
par vieux & nouveau stile, & de savoir la vritable cause
de tous ces changemens. Il falut, pour les contenter, leur
expliquer de mme  plusieurs reprises, ce que veulent dire
les termes d'Epacte, de nombre d'Or, de Sicle solaire,
d'Indiction Romaine, d'Ides, de Calendes, & presque de tout
ce qu'il faut savoir pour composer un Almanac. Ce qui leur
donna le plus d'admiration, fut lorsque je les assurai que
le Soleil qui nous parot si petit, est infailliblement plus
grand gue toute la Terre. Assurment, disoit la Fort, cela
surpasse l'imagination, & je croi que tout ce que l'on nous
en sont de pures rveries. Du Puis qui enchrissit sur tout
ce que son Camarade pouvoit allguer  cet gard, osa mme
me traiter d'extravagant, parce que je sotenois que cela
toit vritable; de sorte qu'il falut, malgr moi, en venir,
 des claircissements pour leur donner quelque satisfaction
l-dessus.

J'avou, leur dis-je, qu'il est impossible de dterminer au
juste la grandeur des flambeaux clestes; tous ceux qui
l'ont fait ont t des prsomptueux, qui ont tch de nous
en imposer. Les instrumens dont nous nous servons pour
mesurer la Paralaxe du Soleil, sont trop petits et trop mal
divisez, par raport au prodigieux loignement de cet Astre.
Je n'ai jamais v d'Astrolabe divis en minutes, & il seroit
ncessaire qu'il le fut en secondes, & peut-tre en de
moindres parties: cela ne se peut, ou il seroit si grand que
l'on ne sauroit s'en servir. Et une preuve qu'on sy peut
aisment tromper sans cela, c'est que quelques exacts
qu'ayent t les Astronomes, qui non contens de la
spculation, ont voulu rduire cette question en pratique,
ils se sont abusez si lourdement, que la diffrence de
l'opinion de l'un  celle de l'autre, est capable de faire
douter s'ils avoient seulement le sens commun de vouloir
donner leurs sentimens pour des vritez. Ticho Brahe, qui
sembloit avoir parcouru les Cieux, comme Christophe Colombe
la Terre, assure que le Soleil est cent trente-neuf fois
plus grand que le globe que nous habitons. Copernic sotient
que ce nombre va jusqu' cent soixante-deux. Ptolome le
fait de cent soixante-six. Le Pre Scheiner de quatre cens
trente-quatre. Wendelinus de quatre mille nonante-six. Et un
de mes Rgens le pousse jusqu' trois millions de fois plus
grand que la mme Terre. On ne fait donc rien positivement
de sa grandeur: mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
est beaucoup plus tendu que ce grand Corps, quelque vaste
qu'il nous paroisse. Car premirement, si on le pose gal 
la Terre, il est vident que ses rayons rasant les parties
extrieures de cette Sphre terrestre, laisseroient en
continuant, un cilindre d'obscurit au-del, dont les ctez
seroient parallles; de sorte que les Planettes qui
passeroient par cette ombre, ne recevant aucune lumire, &
n'en ayant point d'elles-mmes, seroient clipses. Si le
Soleil toit plus petit, ses rayons, aprs avoir ras la
Terre, iroient en s'largissant, & formeroient un Cne
tronqu d'ombre, dont la base seroit au Firmament, & le
sommet sur la partie de la Terre oppose au Soleil: d'o il
suit qu'il y auroit encore une plus grande partie du Ciel
obscurcie, & que toutes les Planettes qui s'y
rencontreroient, dvroient, comme il vient d'tre dit, ne
rendre aucune clart. Or il n'y a jamais que la Lune qui
nous paroisse clipse: ainsi il parot que le Soleil doit
tre incomparablement plus grand que la Terre; puisque ses
rayons ayant ras cette grande masse, se runissent un peu
au-dessus de la Lune, o le Cne form par l'ombre de la
Terre, finit en pointe. A cette explication j'ajotai une
figure sur le sable, pour leur en faciliter l'intelligence.

Je confesse, dit alors Du Puis, que cela est dmonstratif,
pour ce qui touche la cause; mais pour les effets dont vous
parlez, ou les dfaillances des Planettes, je n'y entends
goute, & je n'ai pas mme s que les Eclipses eussent rien
d'ordinaire & de naturel. Au contraire, repris-je, il n'y a
rien-l de mistrieux. Les Planettes sont des corps opaques
& durs, qui ressemblent assez  la Terre, & que bien des
gens croyent habites; elles ne donnent aucune clart que
par rflexion, & aprs l'avoir re du Soleil. De-l vient
que nous n'avons d'Eclipse de Lune que lorsque se levant
d'un ct, pendant que le Soleil se couche de l'autre, & que
ces deux Astres sont par consquent en opposition, la Terre
se trouve directement entre-deux, & empche qu'ils ne se
puissent voir en face. Mais si le soleil, interrompit La
Fort, est la source de la lumire, comment la perd-il  son
tour en de certains tems? D'o lui viennent ces
dsaillances, qui alarment si fort le monde, & qui est-ce
qui lui rend son ancien clat? Comme l'interposition de la
Terre, repliquai-je, cause les Eclipses de Lune,
l'interposition de la Lune obscurcit aussi le Soleil:
c'est--dire, que toutes les fois que la Lune est en
conjonction avec le Soleil, & qu'elle passe entre lui & la
Terre en droite ligne, elle fait l'office d'un rideau, qui
nous drobe la v de ce bel Astre; mais cette privation ne
sauroit durer long-tems,  cause du mouvement diffrent de
ces Corps. Le cercle que la Terre dcrit autour du Soleil
est incomparablement plus grand que n'est celui que la Lune
fait autour de la Terre, & au lieu que celle-l avance
environ treize degrez en un jour, celle-ci n'en franchit
qu'un peu plus d'un en Hyver, & un peu moins en Et, de
sorte qu'ils se dgagent bien-tt de l'autre. Comment, dit
La Fort, la Terre va plus vite en une saison qu'en l'autre?
Oui en aparence, repris-je, cela diffre environ quatre
minutes, parce que la Terre tant beaucoup plus loigne du
Soleil en Et qu'en Hiver, il faut qu'il semble aussi aller
plus lentement pendant les longs jours, que durant les
courts: comme une voiture qui n'est qu' cinquante pas de
notre oeil, parot aller bien plus rapidement que
lorsqu'elle en est  cinq cens pas de distance.

Mais, dit du Puis, puisqu'il s'agit de pas, un mme feu ne
se fait-il pas mieux sentir  deux pas de distance qu' dix?
Sans doute, lui-rpondis-je. Et si le Soleil qui est chaud,
reprit-il, est plus prs de la Terre en Hiver qu'en Et,
pourquoi la chaleur ne se rgle-t-elle pas suivant son
loignement? & d'o vient que nous tremblons de froid dans
le mme tems que nous dvrions sur  grosses goutes? C'est
fort bien dit, repartis-je, cette objection fait voir, que
l'ignorance & la raison ne sont pas incompatibles; cependant
en pensant m'avoir pris, vous vous tes tromp vous-mme. Je
ne veux pas vous prouver qu'il n'y a au monde ni chaud, ni
froid, ni clart, ni odeur, ni son, ni couleurs, ni aucune
des qualitez que nous apercevons dans les corps: cela me
donneroit trop de peine, & vous ne m'entendriez peut-tre
pas, parce que cela dpend de certaines connoissances, dont
vous n'avez seulement pas les principes: je me contenterai
de vous dire, qu'il n'y a  proprement parler, qu'une mme
forte de matire, mais qui,  proportion qu'elle est
figure, ou en mouvement, produit en nous, par le moyen de
nos organes, de certains effets, que nous attribuons aux
corps, & qui nous les fait apeller chauds, froids, lumineux,
colorez, & ainsi des autres; quoi qu'effectivement le son,
la couleur, le got, &c. soient proprement en nous, & non
dans ces corps; comme la douleur, qui provient d'une
piqueure, est en nous & nullement dans l'pingle qui l'a
cause. Et marque que votre comparaison n'est pas juste dans
le sens mme o vous la voulez employer, c'est que le
coupeau des Alpes qui est plus prs du Soleil de toute leur
hauteur, que le pied, demeure couvert de neige en Et,
pendant que tout prit de chaud dans leurs Vales, qui en
sont d'autant plus loignes: dont la vritable raison est,
pour ne rien passer sans quelque legre explication, que
l'air est si subtil  une lieu de la Terre, que dans
quelque agitation qu'il soit, il n'a pas la force de
dissiper les moindres corps; au lieu qu'il est si grossier
sur sa superficie, qu'il est capable d'branler nos parties
les plus solides, & de causer ce que nous apellons une
excessive chaleur.

Tout cela est beau assurment, reprit La Fort, mais je vous
demande pardon si je vous dis, que je ne vois pas que vous
ayez encore rien conclu par raport  l'Hyver &  l'Et. Cela
est vrai, lui rpondis-je, c'est une question d'une autre
nature. Lorsque le Soleil est lev vers notre zenith, comme
en Et, quoiqu'il soit fort loign de nous, il ne laisse
pas de nous envoyer beaucoup de rayons presque
perpendiculairement; au lieu qu'en Hyver, restant plus bas
vers l'horison, la plpart de ses rayons, qui ne peuvent
venir que de ct, rejaillissent sur la superficie de notre
Atmosphre; bien peu passent & pntrent jusqu' nous:
cependant, c'est dans le grand ou petit nombre de ces
rayons, que consiste le chaud & le froid; comme cela se
prouve aisment par les miroirs & les verres ardents, dont
les effets sont tojours proportionnez  la quantit des
rayons de lumire qu'ils rassemblent.

Pendant ces doux entretiens, qui se faisoient pltt en v
de passer le tems, que d'augmenter le nombre des
Philosophes, puisqu'il auroit falu s'y prendre d'un autre
biais pour y rssir, nous ne laissions pas d'avancer
considrablement: mais enfin, il falut changer de langage.
Il y avoit trente-cinq jours que nous avions quit notre
Troupe, & nous comptions que nous devions avoir fait environ
cent trente lieus de chemin, lors que tout d'un coup, nous
nous trouvmes au bord d'un Lac, qui nous paroissoit d'une
fort vaste tendu. Cet obstacle nous tonna, nous
demeurmes assez long-tems irrsolus sur ce que nous devions
faire; l'un parloit de s'en retourner, l'autre de rester-l,
& de se loger le mieux que nous pourrions, pour y passer
quelques jours: mais enfin, il fut rsolu de nous avancer 
droite, & de ctoyer cette grande eau, pour voir si nous en
trouverions la fin. Aprs sept ou huit lieus de marche,
nous commenmes  voir terre de l'autre ct, & nous tions
ravis de ce qu' mesure que nous avancions, nous en
discernions tojours mieux les objets; mais en rcompense,
nous apermes que nous entrions insensiblement dans un lieu
marcageux, o la terre toit molle, tremblante & de
trs-mauvaise odeur. Tout le Pas toit aux environs de-l,
plat & uni; nous ne voyons aucune issu, & nous ne faisions
plus un pas, de quelque ct que nous tournassions, que nous
n'enfonassions jusqu' moiti jambe. J'avois beau
encourager mes gens, il n'y eut pas moyen de passer outre,
il falut mme malgr nous retourner sur nos pas; & quoi-que
nous fussions extrmement harassez, nous fmes obligez de
faire plus de deux grandes lieus avant que d'oser nous
arrter, parce que nous tions mouillez, & que jusques-l,
nous n'avions point trouv de bois pour faire du feu capable
de nous scher.

Aprs nous tre reposez suffisamment, nous prmes le parti
de gagner tojours  gauche, & de voir s'il n'y auroit point
d'empchement de ce ct-l. Nous marchmes ainsi quatre
jours de suite, jusques  ce que nous arrivmes  une Fort
remplie de chnes d'une hauteur & d'une grosseur
extraordinaire. Nous hsitmes si nous devions nous y
engager, & nous ne le fmes qu' condition que nous ne nous
carterions du Lac, que le moins qu'il seroit possible: mais
cela ne dura pas long-tems,  peine emes-nous fait trois
petites lieus, que nous nous trouvmes au pi d'une
Montagne si escarpe, qu'il n'y a point d'animal qui ft
capable d'y monter. Le Roc avanoit mme sur le Lac, dont
les eaux quelquefois agites, en avoient vrai-semblablement
rong le pi. Nous ctoymes cette hauteur de l'autre ct,
pendant tout un jour, sans trouver aucun endroit, qui nous
la rendt accessible: ce n'toit par tout que prcipices &
hauteurs pouventables. A l'aspect affreux de tant
d'obstacles invincibles la patience nous abandonna: mes deux
Camarades me firent de fort sensibles reproches, de ce que
je les avois engagez dans ce mauvais pas.

J'avou, leur dis-je; que nous avons raison de nous plaindre
de notre malheureux fort; mais vous devez considrer que
rien n'arrive  l'aventure; il y a sans doute une
Providence, qui dirige tout  sa volont. Comme c'est cette
Sagesse qui nous a conduits, elle nous suggrera bien aussi
les moyens de nous en tirer d'une manire ou d'autre. C'est
une chose assure que Dieu n'abandonne jamais les siens, en
quelque part du monde qu'ils aillent: si nous mettons en lui
notre confiance, il nous assistera de son secours. Vous
savez que ce n'est ni le lucre, ni la gloire, qui nous a
attirez ici; nous n'avions mme rien  perdre, & moyennant
que nous conservions la vie, nous avons tout ce que nous
aurions eu chez nous. Ne nous rebutons point de ce qui nous
est arriv jusqu'ici, notre but principal est de courir, &
de dcouvrir des nouveautez, qui nous fassent plaisir: je ne
desespere pas d'aller plus loin, & de trouver un jour de
quoi nous mettre en tat de vivre heureux. Allons, ne
perdons point de tems, poursuivis-je, retournons-nous-en au
Lac, & voyons si nous ne pourrons pas trouver le moyen de le
passer sans trop de danger. Nous avons par bonheur des
haches, & il y a ici du bois en abondance, nous ne serons
pas les premiers qui auront franchi un trajet avec un
Radeau. Si nous en venons  bout, je me flte aprs cela
d'une plus heureuse dcouverte. Jusques ici le Pas est
inhabitable, il est humainement parlant, impossible qu'il
soit de mme par tout; & qui fait enfin si nous ne
trouverons pas quelque Peuple civilis, qui rcompensera,
par ses honntetez les fatigues & les dangers que nous avons
effuyez pour les aller dterrer, & pour leur aprendre, s'ils
ne le savent pas, qu'il y a d'autres gens qu'eux au monde.

J'avois beau en conter  mes Camarades, tout cela ne les
satisfaisoit point, & je suis persuad que s'ils avoient v
la moindre aparence de retrouver notre Equipage o nous
l'avions laiss, ils auroient sans doute tout hasard pour
tcher de la rejoindre. Il falut pourtant se rsoudre 
quelque chose. Nous retournmes au Lac, & le considrmes de
bien des endroits avant que nous convinsions de celui o
nous hasarderions de le passer. Ces alles & venus nous
consumrent pourtant huit jours, le neuvime nous
commenmes  mettre la main  la besogne. Nous coupmes
premirement dix arbres de sept  huit pouces de diamettre,
dont nous tmes les branches, & les accourcmes jusques 
la longueur de vingt semelles; puis les ayant mis dans
l'eau, nous les attachmes ensemble du mieux que nous pmes,
partie avec des joncs entrelacez, & principalement avec de
l'corce de branches de saules, qui toient en grande
quantit au bord de l'eau & dont nous tressames des cordes
de telle longueur que nous les voulmes. Ensuite nous
aprtames une vingtaine d'autres arbres plus courts que nous
arrangemes & limes de travers sur les premiers. Enfin nous
en mmes sur ces seconds une troisime tage, du mme sens &
de la mme longueur que ceux de la premire couche. Nous
fmes aussi cinq avirons, ou ples, qui nous tinrent plus de
tems que tout le reste.

Comme nous tions encore occupez  notre charpenterie, La
Fort nous avertit qu'il voyoit  soixante pas de-l remur
quelque chose dans des joncs, qui n'toient pas fort
loignez du Lac: en effet, nous reconnmes d'abord avec lui
qu'il faloit mme que ce ft un animal d'une grosseur
considrable. Du Puis & moi prmes chacun notre fusil, &
l'ayant charg de quatre balles, nous tirmes ensemble
dessus, conservant un troisime coup pour le ncessaire;
comme l'exprience nous l'avoit enseign dans notre route,
o nous manqumes deux ou trois fois d'tre dchirez pas des
Ours, pour nous tre dfaits de tout notre feu. Nos Armes
toient  peine lches que nous fmes extrmement surpris &
pouventez d'entendre des hurlemens effroyables, & de voir
un trmoussement si prodigieux dans ces roseaux. Nous fmes
assez long-tems en suspens, si nous devions aller voir ce
que c'toit ou non; mais aprs avoir considr que tout ce
que nous entendions & voyons ne pouvoit tre
vrai-semblablement que l'effet d'une playe mortelle, qui
mettoit cette bte hors de deffense, nous rechargemes nos
fusils, & nous aprochmes tojours, en tremblant pourtant,
de l'endroit o elle se dbattoit. D'abord qu'elle nous
apert elle redoubla ses cris, & faisoit de grands efforts
pour chaper  notre poursuite; sa peur nous enfla le
coeur; & La Fort lui voyant lever la tte lui lcha son
coup si  propos, qu'il la lui ouvrit de part en part, & la
coucha roide morte. Nous restmes nanmoins encore quelques
momens sans oser en aprocher; mais voyant qu'elle ne se
remuoit plus, nous commenmes par la toucher du bout de nos
armes, & l'ayant tire hors de-l, nous reconnmes que
c'toit une espce de Loutre; mais qui n'avoit que deux
jambes fort courtes sur le devant, lesquelles l'un de nous
deux avoit casses  la premire dcharge; ce qui lavoit
mise hors d'tat de fuir. Cet animal devait peser au moins
cent cinquante livres. Nous nous mmes aprs  l'corcher,
ensuite de quoi nous en rtmes la meilleure partie. La
chair en toit bonne, & avoit un got aprochant de nos
Canards.

Le lendemain, qui toit le treizime jour que nous tions
arrivez-l pour la premire fois, nous rsolmes de dmarer,
& de passer outre. La pesanteur de notre Radeau faisoit que
nous allions fort lentement: il y en avoit tojours deux qui
travailloient de la ple, tandis que l'autre prenoit du
repos. L'air toit par bonheur fort tranquille, le tems le
plus agrable du monde; & je puis dire que nous prmes bien
du plaisir  ce passage, que nous avions entrepris pourtant
sans savoir ce que nous deviendrions. C'toit une chose
surprenante de voir la multitude infinie de Poissons qu'il y
avoit dans ce beau Lac: les uns sautoient d'un ct, les
autres venoient heurter contre notre Voiture de l'autre: il
y en avoit mme qui nous suivoient avec la tte hors de
l'eau, & donnoient des branlemens de queu, par lesquels on
eut presque dit qu'ils vouloient tmoigner la joye qu'ils
ressentoient de nous voir. Ce petit jeu muet nous rendoit
quelquefois si attentifs, que nous restions de longs
intervales dans l'inaction. Nous en prmes plusieurs de la
main que nous rejetmes aussi-tt dans leur lment; & il ne
tenoit qu' nous d'en prendre autant que nous en aurions
voulu. Ce qui augmenta sensiblement notre joye, fut que
vers le soir, lors que nous perdions de v le rivage que
nous avions quit, nous dcouvrmes en mme tems celui du
ct o nous tendions. Cette agrable v nous donna de
nouvelles forces: nous travaillmes presque toute la nuit, &
je doute qu'il fut le lendemain, plus de quatre heures
aprs-midi, lors qu'heureusement nous vnmes donner de notre
Radeau contre le bord. Aussi-tt que nous fmes  terre,
nous trouvmes  propos de nous servir de tout ce que nous
avions, d'attaches pour amarer notre Machine, tant  de
grosses pierres qu'il y avoit sur le rivage, qu' un pieu,
ou tronc d'arbres que nous enfonmes en terre, & que nous
avions aport  ce dessein, dans l'incertitude o nous
tions si nous nous trouverions mieux ailleurs, & si nous ne
serions peut-tre pas forcez de repasser quelque jour par ce
mme endroit. Au reste, nous nous sentions si fatiguez de
notre Navigation, que nous campmes  cent pas de-l, & y
restmes jusques au lendemain au matin, que nous continumes
notre route.

Nous n'emes pas fait une demi-lieu que nous rentrmes dans
un Bois aussi pais que les prcdents, mais que nous emes
perc en moins de deux heures. Ce ft-l o nous nous vmes,
arrtez tout d'un coup, par des Rochers qui n'avoient non
plus de talut qu'une muraille. Cette nouvelle barrire causa
aussi de nouvelles disputes entre nous: mes Camarades
murmuroient extrmement, & moi je les encourageois  mon
ordinaire. Il falut mme que j'en vinsse jusqu' leur
assurer, qu'au lieu que mes ides toient ordinairement si
embrouille & si mal suivies pendant le sommeil, que je
voyois rarement le dnoment de mes songes, j'en avois eu un
la nuit prcdente, dont l'enchanure & les circonstances
toient si particulires, qu'il devoit infailliblement nous
augurer quelque chose de fort avantageux: & l-dessus
j'inventai sur le champ quelques fictions, qui, quoi que
peut-tre assez mal concertes, ne laissrent pas de faire
tout l'effet que j'en attendois. Sur le matin, leur dis-je &
environ une heure avant le lever du Soleil, il m'a sembl
entendre une voix bruyante comme un tonnerre, qui m'a dit:
Que fais-tu-l, mon enfant? Lve-toi, marche, ta dlivrance
est prochaine. En mme-tems s'est prsent devant moi une
jeune fille, en vtemens blancs, ayant les cheveux pendans &
parpillez sur les paules, la face riante, les jambes
dcouvertes jusques au-dessous du genou, & tenant en ses
mains un Corbillon d'osier fin, artistement entrelass de
toutes sortes de fleurs odorantes, & rempli de fruits rares
& dlicieux, dont elle nous a invitez de manger. A ma
gauche, il y avoit un champ tout couvert de gerbes du plus
beau froment que la terre porte; &  ma droite, un arbre, au
tronc duquel il y avoit une ouverture, dont sortoit avec
imptuosit, une liqueur claire & vermeille, qui embaumoit
par son odeur. Je me suis retourn pour voir ce qu'il y
avoit derrire moi, mais apercevant un monstre pouventable,
tout hriss d'pines & de chardons, j'en ai t tellement
saisi d'horreur, qu'encore qu'il me tournt le dos, je n'ai
pas laiss de m'veiller en sursaut. A ce songe j'ajoutai
une favorable explication, qui ne contribua pas peu  nous
donner de bonnes jambes.

En ctoyant tojours ces Montagnes du ct de l'Orient, nous
dcouvrmes enfin une fente, par o nous nous mmes 
grimper. Je ne saurois exprimer la peine que nous emes 
nous porter jusqu'au haut. Quand nous y fmes parvenus, nous
nous assimes pour reprendre haleine, & mangemes un morceau.
Nous tant relevez, nous apermes bien-tt aprs un Etang
d'environ un quart de lieu de circonfrence, born d'un
ct par des pointes de Rocher escarpes, & mme penchantes,
jusques sur l'eau, & de l'autre, par une espce de Digue
fort troite & raboteuse, qui avoit  droit un prcipice,
dont on ne pouvoit dcouvrir le fond. Ces objets affreux me
rendirent muet comme un Poisson: je ne me sentois plus de
force ni de courage pour rien dire, & j'avou franchement
que j'aurois alors desir de tout mon coeur d'tre encore
 entreprendre le Voyage. Il n'y avoit aucune aparence de
descendre par-l o nous tions montez, & je voyois trop de
risque  passer outre.

Dans l'embarras o j'tois, je fis un effort considrable
pour monter jusques sur la cime d'un roc, que nous avions
laiss sur le derrire: aussi-tt que j'y fus parvenu, ma
douleur se changea tout-d'un-coup en une excessive joye,
lorsque je vis qu'immdiatement aprs ces hauteurs, il
paroissoit un Pas plat, uni & entre-coup de canaux, sur
les bords desquels il y avoit des arbres plantez en ordre:
il me sembloit mme entrevoir des btes dans des prez
herbeux, & plus loin de grands corps, qui paroissoient tre
des demeures d'hommes. Je sis signe  mes Camarades de me
suivre, & leur marquai par mes gestes & diverses contorsions
de corps que notre dlivrance aprochoit. L'envie qu'ils
avoient d'aprendre de bonnes nouvelles, les porta 
m'imiter. Ils pensrent comme moi, s'estropier avant que de
me pouvoir joindre, mais de mme aussi, ils furent
incontinent consolez de leur travail, & convinrent sans
hsiter, que cette terre devoit incontestablement tre
habite. La difficult seulement toit d'y parvenir, &
cette difficult nous paroissoit insurmontable. Nous
considrmes attentivement de cette hauteur o nous tions,
tout ce qu'il y avoit  l'entour; mais rien d'accessible ne
se dcouvrant  nos yeux, nous nous aidmes  descendre, &
vnmes examiner de nouveau, le Prcipice, & l'Etang.

Pour moi, je fus incontinent d'avis, quelque risque qu'il y
et, que nous devions retourner sur nos pas, aller couper du
bois dans la Fort, o nous avions pass la nuit, le traner
en haut du mieux que nous pourrions, & nous en servir 
franchir ce petit trajet. Du Puis, au contraire, trouvant ma
proposition d'une excution presque impossible, dit que le
passage qui toit entre le Lac & le Prcipice, paroissoit
avoir autour de deux pieds de largeur aux endroits les plus
troits, qu'ainsi on pouvoit aisment hazarder de le passer,
& qu'il vouloit bien tre notre Guide. Je fus ravi de sa
rsolution, & je ne manquai pas de l'apuyer par des exemples
des Pyrenes & des Alpes, dont j'avois l quelque chose
dans plusieurs Mmoires de Voyageurs: mais La Fort qui
toit, disoit-il, sujet aux vertiges, protesta qu'il ne nous
imiteroit point, quoi qu'il en pt arriver, mais que si l'on
toit rsolu de passer, il aimoit mieux le faire  la nage.
L'autre lui donna aussi-tt raison & s'engagea de porter ses
hardes, & mme les miennes, si je me voulois mettre  l'eau
avec lui. Ce qui fut dit fut fait: La Fort & moi nous
deshabillmes, nous fmes un paquet de nos habits, & Du Puis
s'en tant charg, se mit en devoir de passer, laissant-l
nos haches & nos fusils, qui aussi-bien ne nous toient plus
utiles  rien, puisque nous n'avions pas trois charges de
poudre de reste;  condition pourtant, que s'il trouvoit le
passage moins dangereux que nous ne nous l'tions imagin,
il les reviendroit qurir. Comme nous nagions parfaitement
bien l'un & l'autre, nous fmes bientt  l'autre rive,
parce que nous avions choisi l'endroit le plus troit: ainsi
Du Puis qui avoit pris nos habits, s'toit v oblig de
faire un assez grand dtour avant que de venir  son
passage.

Aussi-tt que nous fmes  terre, nous courmes  sa
rencontre, & fmes bien-aise de le voir venir gaillardement.
Mais par une fatalit inconcevable, & dont je ne cesserai
d'avoir du regret toute ma vie, comme le malheureux n'avoit
pas dix pas  faire pour tre sauv, un clat de la Roche
qui le portoit, se dtacha tout-d'un-coup, de sorte que la
terre lui manquant sous les pieds, nous le vmes avec
horreur disparotre en criant: O bon Dieu, ayez piti de
moi! Nous nous avanmes avec prcipitation, pour voir ce
qu'il toit devenu, mais helas! nous ne vmes ni
n'entendmes plus la moindre chose.

Je prie le Lecteur charitable de s'arrter ici un moment, &
de faire une srieuse rflexion sur notre dsastre. Le
desespoir o nous tions d'avoir perdu notre Ami, joint 
l'tat pitoyable o nous nous voyions, n'ayant ni hardes
pour couvrir notre nudit, ni aucuns moyens humains pour
substenter notre corps, donna si fort la gne  notre
esprit, que nous pensmes cent fois nous jetter tte baisse
aprs lui, & finir ainsi en un instant le cours fcheux
d'une si malheureuse vie.




CHAPITRE VI.

_De la dcouverte d'un trs-beau Pas, de ses Habitans, de
leur Langage, Moeurs & Cotumes,_ &c. _& de l'estime o
notre Auteur & son Camarade y toient._


Cependant le froid nous saisissoit, parce que le Soleil
toit  l'extrmit de sa course, deux motifs pressans pour
nous faire songer  notre retraite. Nous descendmes la
montagne avec assez de facilit  cause qu'elle avoit-l
beaucoup de talut. Au pied il y avoit un foss large &
profond, qu'il falut encore passer  la nage: c'toit une
des barrires du Pas, o l'on n'avoit point fait btir de
Ponts pour en faciliter ou l'entre ou la sortie. Plus nous
avancions dans la Campagne, plus nous en dcouvrions les
beautez: mille indices diffrens nous assuroient que le Pas
toit habit. Les Animaux que nous avions cr voir de dessus
la Montagne, toient en effet des Chvres, qui paissoient
dans des Prez, o l'herbe verte les droboit en partie  la
v. Nous n'tions enfin pas fort loignez de ces Troupeaux,
lorsque le Chvrier, qui gardoit le plus prochain, & qui
toit couch  terre, remarqua que ses btes allongeoient le
co, & sembloient avoir en v quelqu'objet qui leur donnoit
de l'tonnement. Il se lve, & aussi tt qu'il nous et
apers, se met  fur de toute sa force, s'imaginant en
voyant deux hommes ns sur le soir, venir du ct des
Montagnes, que nous fussions enragez, comme nous l'avons s
dans la suite: ses Chvres se mirent de mme  la dbandade.
D'autres Bergers qui n'toient pas loin de l avec des
Moutons, ne savoient que penser de ce desordre; ils eurent
pourtant assez de courage pour s'atrouper, & venir sept ou
huit qu'ils toient, reconnotre qui nous tions. Aussi-tt
que nous nous crmes  porte, nous joignmes les mains
ensemble, & tchions par toutes les marques possibles  leur
donner de la compassion. Ils s'avancrent, & voyant que nous
tions ns & dnuez de toutes armes, ils vinrent jusqu'
quatre pas de nous, avec chacun un gros bton  la main, &
se mirent  nous parler. Je leur dis en Latin, en Franois &
en Portugais, langage que j'avois assez bien apris par
raport au tems que j'avois sjourn en Portugal, que nous
tions deux Europens honntes gens, qui croyions en Dieu,
en levant le doigt au Ciel, & frapant ensuite sur la
poitrine. Mais quelques efforts & grimaces que je fisse, je
connus bien  leur mine, que nous ne nous entendions ni l'un
ni l'autre: de sorte que je me jettai  leurs pieds, puis me
mettant  trembler &  tendre les mains, je tchai de leur
insinur que j'avois froid, & que j'aurois fort desir de me
chauffer. L-dessus ils entretinrent quelques momens, sans
donner pourtant aucune marque qu'ils voulussent nous faire
du mal. Enfin, aprs s'tre bien consultez, ils nous firent
signe de les suivre, & nous menrent chez un vnrable
Personnage: qui aprs avoir jett les yeux sur nous,
commena par nous faire donner  chacun une grande Robbe qui
nous couvroit depuis la tte jusqu'aux pieds, parce qu'il y
avoit au haut un bonnet attach, en forme de capuchon.

Il se mit ensuite  nous interroger par signes, d'o nous
venions, si c'toit de l'Orient, de l'Occident, ou de
quelqu'autre partie de l'Univers. Nous lui rpondmes en
notre Langue, & par les meilleures gesticulations dont nous
tions capables, que nous n'tions ni Anges, ni Dmons, pour
tre venus du Ciel ou des Abmes, que nous tions des
Animaux raisonnables comme lui, qui passant la Mer dans une
Machine de bois d'une grandeur extra-ordinaire, avions
nanmoins fait nauffrage  cent cinquante lieus de-l: que
de tout l'Equipage, nous avions cherch, trois que nous
tions, un Asile, dans le dessein d'y passer le reste de nos
jours; que l'un avoit pri en chemin de la manire du monde
la plus tragique, & ainsi du reste. Nous le primes ensuite
d'avoir piti de nous, de nous faire travailler, & de nous
donner la vie. Je ne savois pas s'il comprenoit quelque
chose de ce que nous lui disions, mais il parut du moins
touch jusqu' rpandre des larmes. On nous donna  souper,
& une heure aprs on nous montra un lit, o nous pouvions
prendre du repos: tout cela se faisoit d'une manire si
honnte, que nous en tions charmez. Le lendemain ce fut une
Comdie de voir le monde en foule venir de toutes parts pour
nous voir; chacun nous regardoit avec tonnement, & personne
ne pouvoit comprendre, d'o, ni par o nous tions venus 
eux. Ces Visites durrent au moins quinze jours ou trois
semaines. A force de les oir parler, nous commenmes 
entendre quelques mots de leur Langage: le premier que nous
retinmes fut celui de _Mula_, qu'ils avoient ordinairement
cotume de prononcer, lorsque levant les yeux ou le doigt au
Ciel, nous profrions le Nom de Dieu. Nous aprmes les
termes de _At_, manger, _B[oe]skin_, boire: _Kapan_, dormir:
_Pryn_, marcher: _Tian_, travailler: _T[oe]to_, oi;
_T[oe]ton_, non: & une quantit d'autres, que nous trouvmes
ensuite avoir la signification que nous avions conjectur
qu'ils devoient avoir au commencement. Ce qui nous donna une
grande facilit  nous rendre cette Langue familire, c'est
qu'il n'y a que trois tems dans l'Indicatif de chaque
Verbe; le Prsent, le Parfait indfini ou Compos, & le
Futur: qu'ils n'ont point d'Impratif: que dans leur
Subjonctif il ne se trouve que l'Imparfait & le plus que
parfait premier, avec l'Infinitif & le Participe. Ils n'ont
aussi que trois Personnes pour le Pluriel & Singulier tout
ensemble. C'est ainsi, par exemple, qu'ils conjuguent le
Verbe manger, _At_.

    _Indicatif prsent_.

    _Ata_. Je mange, ou nous mangeons.
    _At_. Tu manges, vous mangez.
    _At[ei]_. Il mange, ils ou elles mangent.

    _Parfait indfini_.

    _Ati_. J'ai mang, nous avons mang.
    _Ati_. Tu as mang, vous avez mang.
    _At[ei]i_. Il a mang, ils ou elles ont mang.

    _Futur_.

    _Atio_. Je mangerai, nous mangerons.
    _Atio_. Tu mangeras, vous mangerez.
    _At[ei]io_. Il mangera, ils ou elles mangeront.

    _Impratif & Infinitif_.

    _At_. Mange, Mangez, Manger.

    _Imparfait premier du Subjonctif._

    _Atin_. Je mangerois, nous mangerions
    _Atin_. Tu mangerois, vous mangeriez.
    _At[ei]in_. Il mangeroit, ils ou elles mangeroient.

    _Plus que parfait premier_.

    _Atais_. J'aurois mang, nous aurions mang.
    _Atis_. Tu aurois mang, vous auriez mang.
    _At[ei]is_. Il & elle auroit, ils & elles auroient mang.

    _Le participe prsent_.

    _Atai[u:]_. Mangeant.

De-l drivent les mots.

    _Ata[u:]s_. Mangerie ou Cuisine.
    _Atai[oe]s_. Manger ou Mangeaille.
    _Ati[oe]_. Mangieur ou Cuisinier, &c.
    _Atians_. Mangeur ou qui mange, &c.

Leur Alphabet est compos de vingt Caractres, savoir de
sept Voyelles, _a, e, i, o, u, [ei], [oe]_ (dont la sixime
est proprement l'_Aita_ des Grecs, & la septime vaut autant
que la distongue _ou_) & de treize consones, _b, d, f, g, h,
k, l, m, n, p, r, s, t_. Ces mmes consones leur servent
aussi pour les nombres, _b_, vaut 1. _d_, 2. _f_, 3. _g_, 4.
_h_, 5. _k_, 6. _l_, 7. _m_, 8. _n_, 9. _p_, 10. _pb_, 11.
_pd_, 12. _&c. dp_. vaut autant que deux fois dix, ou vingt,
_fp_. trois fois dix ou trente. _fb_, 31. &c. _pp_. dix fois
dix ou 100. _r_, 1000. _pr_, 10000. _ppr_, 100000. _s_, un
million, _ps_, dix millions, _pps_, cent millions, _ppps_,
mille millions, &c. en ajotant tojours un _p_ de plus.

Il faut encore remarquer que leurs Noms & leurs Verbes
dcrivent aussi les uns des autres, de la mme manire que
nous avons en Franois, _chat, chate, chatons, chatonner,_
&c. Leurs dclinaisons sont de mme fort aises. En voici un
exemple.

     _Nominatif, Brol_, le Mouton, _Brolu_, la
     Moutonne, ou Brebis, &c. _Brol[ei]_, les Moutons,
     ou Brebis, &c.

     _Gnitif, Brul_, du Mouton, _Brula_, de la
     Moutonne, ou Brebis, &c. _Brul[ei]_, des Moutons,
     ou Brebis, &c.

     _Datif. Brel_, au Mouton, _Brla_,  la Moutonne,
     ou Brebis, &c. Brel[oe], aux Moutons, ou Brebis,
     &c.

Ce qui est admirable, c'est qu'il n'y a aucune exception
dans les conjugaisons & dclinaisons de cette Langue, & que
d'abord qu'on fait les variations d'un Verbe, ou d'un Nom,
on les fait aussi de tous les autres: & cette variation ne
consiste qu' ajoter un _A_,  l'infinitif, pour en faire
le prsent de l'indicatif: comme de, _At_, on fait _Ata_: de
_B[oe]skin, B[oe]kina_, &c. Et aux Noms, on ajote un _A_, au
nominatif masculin, pour en faire un fminin, ou un _[ei]_,
lors qu'on veut le changer en pluriel commun. Comme
l'exemple prcdent le montre. D'o il est ais de conclure
qu'il n'est pas surprenant qu'au bout de six mois nous
comprenions tout ce que l'on nous disoit, & que nous nous
faisions de mme entendre: mais revenons  notre premier
sujet.

Quelques jours aprs notre arrive, nous fmes veillez un
matin par le tintamare extraordinaire que l'on faisoit dans
la maison: nous nous levmes pour voir ce que c'toit, mais
quoi que nous observassions jusqu' la moindre de leurs
dmarches, nous ne comprenions rien a l'empressement qu'ils
tmoignoient, depuis le plus petit jusques au plus grand.
Tout ce que nous pmes faire fut de conjecturer, qu'il
devoit y avoir du monde  dner, parce que l'on massacroit
beaucoup de Volaille, & que les viandes abondoient de toutes
parts dans la cuisine. Sur les dix heures toute la Famille
sortit: notre Patron, qui marchoit devant, portoit un grand
Coq entre ses bras: nous le suivmes avec les autres. En
passant le Pont du Canal, nous vmes que tous nos Voisins
en faisoient autant que nous: en mme tems ceux de l'autre
ct de l'eau sortirent aussi, avec un Coq de chaque maison.
Celui qui demeuroit vis  vis de nous, exposa le sien contre
le ntre: les autres firent de mme, chacun ayant  faire 
celui qui demeuroit de l'autre ct devant lui. Il n'est pas
croyable avec quel courage & animosit ces Animaux se
battoient. Tantt l'un se jettoit en l'air, & venoit fondre
sur le dos de son ennemi, dont il emportoit souvent toute
une touffe de plumes. Un moment aprs l'autre se couchoit 
terre & venoit surprendre sa partie sous le ventre, o il
enfonoit son bec le plus profondement qu'il pouvoit: ils
biaisoient, ils caracoloient, & ne se le cdoient, ni en
vigueur, ni en finesse, jusques  ce que le plus foible
tant contraint de le cder au plus fort, tomboit, & que le
victorieux l'ayant mis en pices, se retiroit en chantant
son triomphe. Le Combat du ntre dura jusqu' midi, celui de
quelques autres avoit fini pltt; il y en avoit au
contraire, qui n'achevrent qu'une heure aprs. Mon Hte,
dont l'Oiseau avoit t tu, alla prendre le Matre du
victorieux par la main, le flicita de la Victoire, &
l'amena chez lui: tous leurs enfans & domestiques ne
tardrent gures  les suivre. Ce qu'on avoit aprt chez
l'autre fut aport  notre maison: on se mit  table, & je
puis dire, que je ne m'tois trouv de long-tems  une telle
dfaite. Nous emes assurment un repas de Roi, & on
n'oublia pas d'y boire d'importance: le malheur toit que
nous ne les entendions pas.

Le lendemain nos gens ne furent pas moins alertes: aussi-tt
que le Soleil fut lev, ils sortirent tout autant qu'ils
toient; & tous les jeunes hommes du Canton, c'est  dire,
l'an de chaque Famille, prirent un arbre haut, droit &
poli, comme un mt de Navire, qu'ils allrent planter au
milieu du Canal, dans un trou ou tuyau bti de pierres au
fond exprs pour cela; au bout du quel on avoit attach
autant de grosses cordes, qu'il y avoit-l de Mnages.
Toutes ces cordes furent ensuite tendus, & entortilles
autour des diffrens arbres, qui toient plantez au bord de
cette eau: & afin qu'il n'y et point de jalousie, ou aucun
sujet de plainte, il y avoit  chaque corde un noeud  la
mme distance du mt. Au haut cet arbre, qui n'toit pas 
trente piez de distance de la superficie de l'eau, on avoit
clou un ais rond, sur lequel il y avoit un Aigle, dont les
deux piez toient attachez sparement avec de bonne ficelle,
 deux crampons de fer, enfoncez bien avant dans le bois.

Quand tout fut prt, on attendit qu'il ft deux heures aprs
midi: alors les mmes jeunes gens revinrent, se saisirent
chacun d'une des cordes tendus  l'endroit o il y avoit un
noeud, & au premier signal que notre Hte donna ils se
mirent  grimper  qui mieux mieux. Les premiers qui
arrivrent auprs de l'Aigle, tchrent aussi-tt de s'en
rendre Matres, mais ils en furent parfaitement bien res.
Comme ils avoient les mains nus & qu'il ne leur toit pas
mme permis de les couvrir, ils furent obligez d'essuyer des
coups de bec, qui les leur mirent tout en sang. Chacun
n'avoit qu'une main, dont il se pouvoit servir pour
attaquer, il falloit qu'il se tint ferme de l'autre.
D'autre part, l'Aigle n'toit pas li si court, qu'il ne pt
s'lever de la hauteur de deux piez au moins de son ais;
ainsi, au lieu que le combat ne dt durer qu'un moment,
comme je me l'tois figur au commencement, je ne voyois
point d'aparence au bout de deux heures, d'en voir la fin de
tout le jour. Quelques vigoureux que fussent les attaquans,
la situation o ils toient toit trop violente; il toit
impossible qu'ils pussent tenir long-tems. Les uns se
reposoient le mieux qu'ils pouvoient, les autres se
laissoient tomber dans l'eau, o ils toient pourtant
d'abord secourus par des gens qui se tenoient exprs 
porte, dans de petites Barques, pour les joindre. Enfin,
c'toit un remu-mnage enrag, & je croi qu'il toit autour
de six heures, lors qu'un de la troupe s'tant saisi
adroitement de l'Aigle, lui cassa une jambe de ses dents. Un
autre qui l-dessus le poussa lui fit lcher prise, sous
peine de faire la culbute, empoigne l'Animal des deux mains,
& se jette  corps perdu,  bas de la corde. Sa pesanteur
tant jointe  ce grand effort, l'Aigle fut dmembr, la
cuisse qui toit attache demeura pendu  l'arbre, & le
jeune homme tomba dans l'eau avec la Proye entre ses bras.
Les assistans jettrent  cette chute des cris redoublez de
rjossance, ni plus ni moins, que s'il se fut agi du Salut
de tout le Public. Ceux qui avoient t mouillez allrent
changer d'habits, & se rendirent bien-tt aprs chez le
Victorieux o chacun lui fit son compliment. Ils
souprent-l ensemble, & passrent une partie de la nuit 
se divertir, pendant que les Pres de Famille se traitoient
aussi rciproquement, & faisoient ce que l'on peut apeller
chre entire. Le troisime jour se passa encore en jeux, en
danses, courses & agrables divertissemens.

Nous ne savions ce que tout cela signifioit, mais nous vmes
ensuite qu'ils observoient dans tout le Royaume, les mmes
Crmonies tous les Ans,  la pleine Lune, qui prcde le
Solstice du Capricorne: & que le jeune homme qui emporte
l'Aigle, a cette Anne-l le choix de toutes les filles du
Canton, en cas qu'il se veuille mettre en Mnage; de sorte
que pas une ne se peut marier  un autre sans sa
permission, qu'il ne refuse pourtant gures; ainsi l'on
peut dire que tout cela ne se termine qu' une simple
formalit, & un honneur singulier pour le triomphant. Aux
autres pleines Lunes de toute l'Anne, sans exception, ils
font aussi battre des Coqs, se promenent en Gondole l'Et,
en Traneau sur la neige l'Hiver, & prennent pendant deux
jours, tous les innocens Plaisirs dont ils sont capables;
hormis celui de l'Aigle plant sur le mt. Le reste du mois
chacun est  sa besongne; & il n'y a absolument point
d'autres Ftes.

Tout ce tems-l s'tant coul sans rien faire, nous fmes
connotre  notre Patron que nous serions ravis d'avoir de
l'occupation: on ne fit au commencement pas semblant de nous
couter, mais voyant que nous insistions  vouloir tre
employez, on nous donna de la Laine  ntoyer,  laver, 
battre &  carder, ne sachant point que nous fussions
propres  autre chose. Nous fmes bien-tt las de ce mtier
l: La Fret, qui toit Horloger de sa Profession, auroit
mieux aim tenir une lime  la main, & travailler au
mouvement d'une Montre; mais il n'y avoit point de telles
machines dans ces quartiers-l, & on auroit eu de la peine 
leur en donner si-tt une ide. S'tant apers de notre
mcontentement, on voulut se servir de nous pour la
manoeuvre d'une petite Flote.

Comme il y avoit vingt-deux maisons dans notre canton ou
Village, ainsi que j'en ferai la description dans la suite,
cet Equipage devoit consister en vingt-deux Bteaux. Chaque
Pre de Famille fit quiper le sien, & y mettre les
provisions ncessaires  quatre personnes, pour un Voyage de
trois semaines. On arrangea dans ces Barques de toutes les
sortes de Denres ou Marchandises que l'on savoit tre
propres pour aller  la Traite: comme, par exemple, des
cordages, des poulies, des brouettes, des haches, des ples,
des hoyaux, des bches & autres instrumens propres  remur
la terre: mais principalement des robes, & des habillemens
faits de laine ou de toile. Nous tions alors dans le mois
de Dcembre, & par consquent au coeur de l'Et, & dans la
plus belle Saison de l'Anne. Comme les Boucs sont
extrmement grands dans ce Pas-l & que leur force gale
assez celle de nos Chevaux, on s'en sert pour la plpart des
Voitures: chaque Bteau en avoit quatre, dont la moiti
tiroit pendant deux heures ou environ, les autres mangeoient
cependant, & se reposoient dans la Barque. Lors que leur
tems toit revenu on abordoit & on les mettoit de nouveau 
terre, & ainsi alternativement durant quinze ou seize heures
de tems tous les jours, ce qui toit  peu prs, depuis le
lever jusqu'au coucher du Soleil. La nuit se passoit dans le
repos ou dans l'inaction, car alors on faisoit alte.

Il toit impossible que nous pussions nous souler, mon
Camarade & moi, de voir la beaut de ce Pas enchant, & les
richesses dont la Terre toit couverte. Les Vergers toient
ornez de beaux arbres chargez, les uns de Fleurs, les autres
des plus excllens Fruits du monde: les Campagnes couvertes
de Froment, d'Orge & d'autres Grains: les Prairies herbeuses
remplies de Chvres & de Moutons d'Une taille extraordinaire
(car pour des Chevaux & des Vaches je n'y en ai jamais v) &
tout cela d'une propret, d'un ordre & d'une rgularit qui
nous enchantoit.

Tout le Pas, aussi loin qu'il s'tend, ce qui va, comme
nous l'aprmes dans la suite,  cent trente lieus
Franoises, d'Orient en Occident, & de quatrevingt au moins,
du Nord au Sud, est divis par Cantons ou villages. Ces
Cantons ont la figure d'un quarr parfait, dont les Faces
sont environ longues de mille cinq cens Pas, ou d'une mille
& demie d'Italie, environnez tout  l'entour, ce qui les
spare les uns des autres, d'un Canal tir  la ligne, large
de vingt Pas & d'un Chemin Royal de chaque ct de
vingt-cinq, o il a y deux rangs d'arbres au milieu, qui
font une Alle de vingt-cinq Piez ou cinq Pas gomtrique,
afin d'avoir les bords libres, pour la comodit des Animaux
que l'on employe  tirer les Bteaux.

Chaque Canton est encore divis par le milieu d'un foss de
vingt pas, & d'un chemin de part & d'autre, de vingt-cinq,
avec des arbres plantez aussi de la mme manire. La
longueur de ces chemins ou demi Villages, contient onze
Habitations, de chacune plus de cent trente pas
gomtriques de front, sur sept cens ou environ de
profondeur, qui sont aussi spares par de petits fossez de
cinq Piez, parallles au moindre ct de chaque demi Canton.
A la tte de chacune de ces Habitations, ou du ct du foss
qui divise le Village en deux portions gales, il y a une
maison d'un tage de haut, mais large de soixante Piez, avec
une alle au milieu, de laquelle on peut aller dans toutes
les chambres, tables, granges & autres apartemens. La
raison pour laquelle ils n'ont point de chambres hautes,
vient de ce qu'ils sont sujets, quoi qu'assez rarement, 
des vents violens, qui jetteroient leurs maisons par terre,
car ils ne les btissent pas fort solidement.

Tout cela tant, dispos de la manire que je le viens de
dire, il est ais  comprendre qu'il y a dans un Canton
vingt-deux habitations ou maisons, lesquelles sont situes
vis--vis l'une de l'autre, toutes d'une mme largeur &
hauteur, onze d'un ct du canal, & onze de l'autre. A
chaque extrmit de cette eau, de ct & d'autre, il y a des
Ponts, tant pour la communication des deux demi-Villages,
que pour passer de l'un Village  l'autre; il y en a encore
un au milieu de chaque Canton: ils sont faits de pierres de
taille les uns & les autres, d'une trs-belle Architecture,
& parfaitement bien entretenus. De ces vingt-deux Familles,
il y en a de deux distingues: l'une est celle du _Pap[oe]_
ou _Prtre_, & l'autre celle du _Kini_ ou _Juge_ du Canton,
qui sont au milieu devant le Pont, &  l'opposite l'une de
l'autre: & ces maisons seules ont sur le derrire un
Apartement de la largeur de toute la maison, qui servent,
l'un d'Eglise, l'autre de Palais ou Snat. Mais nous aurons
peut-tre occasion de parler encore de ceci autre part:
revenons  notre Voyage.

Nous restmes neuf jours en chemin, & quand nous fmes 
sept ou huit lieus de l'endroit o nous devions aller, nous
commenmes  dcouvrir le Pas haut: On ne voyoit del que
des Montagnes, qui sembloient monter jusques dans les Cieux,
& dont le sommet nous bloussoit par la blancheur clatante
de la neige, dont ces grandes masses sont couvertes toute
l'anne. Le Canal o nous tions finissoit  deux petites
lieus de ces Hauteurs; il falut s'arrter-l. Une partie de
notre monde resta dans les Bteaux, l'autre se mit en chemin
pour aller jusqu'aux Montagnes. Avant que d'y arriver il
nous falut traverser une trs-belle Fort.

Le charivari & tintamare continuel que nous entendions, 
mesure que nous avancions, me fit plus d'une fois penser 
Vulcain &  ses Cyclopes. Tout l'air retentissoit de grands
coups de marteau, & l'on eut jur en effet que nous n'tions
qu' trois pas de la boutique du Mont-Gibel, ou de l'Enclume
de Brontes, de Pyracmon, & de Steropes. Nous ne fmes pas
tout  fait trompez dans nos conjectures: les hommes que
nous dcouvrmes bien-tt aprs, n'avoient pas mal la mine
de Gans & de Dmons: il y en avoit parmi d'une taille
monstreuse, d'autre velus comme des Ours; & pas un qui ne
fut plus noir qu'un Charbonnier des Mines d'Ecosse.

Ceux de notre Troupe s'adressrent aussi-tt  un
Directeur, pour lui dire le Canton d'o nous venions, qui
toit le troisime de la premire Ligne, nomm _Ri[oe]s_; car
c'est au nombre, & par un semblable nom qu'on les distingue
les uns des autres. Ils lui, dclarrent aussi quelles
sortes de Marchandises nous avions aportes, & ce que nous
dsirions de remporter. Ensuite ils nous prsentrent  lui,
mon Camarade & moi, aparemment pour le prier de nous faire
conduire par tous les endroits qu'il croyoit dignes d'tre
vs par des gens qui n'avoient jamais t-l. Aussi-tt il
donna ordre  un de ses Estafiers de nous accompagner par
tout. Cinq de notre Compagnie se joignirent  nous.

La premire chose qu'il nous fit voir fut un gouffre large &
d'une profondeur immense. C'toit une Mine de Fer, o l'on
avoit travaill depuis des milliers d'Annes, & dont on
avoit tir tant de matire, que cela avoit form d'autres
Montagnes proche de-l. En dcendant dans ce creux  gauche,
il y avoit un Escalier que les Ouvriers avoient pratiqu
dans le Roc,  mesure qu'ils creusoient: mais quoi que les
marches en fussent larges & aises, j'aurois fait beaucoup
de difficult d'y dcendre. Sur le devant ils avoient fait
une Machine de bois o ils avoient fait un gros Sommier qui
avanoit, & auquel ils avoient attach une Poulie de trois
Piez de diamtre, qui servoit  tirer la Mine d'environ la
moiti du creux, o l'on avoit fait une Plate-forme, d'o
d'autres Ouvriers la tiroient du fond, par le moyen de
quelques Paniers, que ceux qui toient en bas remplissoient
 mesure qu'il en dcendoit. A droite, au contraire,
personne ne travailloit; tout paroissoit y tre en desordre,
& notre Guide voyant que je me penchois pour en considrer
les irrgularits, me fit entendre par signes, & du mieux
qu'il pt, qu'il n'y avoit que cinq mois qu'un gros quartier
de la Montagne, que l'on avoit peut-tre trop creuse au
dessous, de ce ct-l, s'toit dtach, & avoit en tombant,
cras trois cens soixante personnes qui y travailloient.

Aprs que nous emes examin cet endroit-l, il nous mena
vers un autre, d'o l'on tiroit de la mme manire, du
Charbon de terre, mais qui est beaucoup plus gras que celui
que l'on trouve en Angleterre, & mme que la Hoille du Pas
de Lige, puisqu'il dure un jour entier, & que ceux qui en
brlent n'en mettent au Foyer qu'une fois toutes les
vingt-quatre heures.

Entre ces deux Mines il y avoit un Etang d'Eau minerale, qui
bouilloit continuellemment: ils s'en servent  ntoyer
toutes les ordures de leurs corps, de leurs habits & de
leurs ustencilles; mais on ne sauroit l'employer  cuire les
Viandes, parce qu'elle leur donne un trop mauvais got. Le
Fer qu'ils trempent dans cette Eau chaude, devient d'une
duret impntrable, & est beaucoup plus propre que notre
meilleur Acier  faire des Ressorts. Je n'avois jamais
trouv de difficult  comprendre comment les Eaux minrales
d'Aix-la-Chapelle peuvent avoir le degr de chaleur qu'on
leur attribu, parce qu'on les fait passer par de longs
Conduits soterrains, o il abonde sans doute, des
entrailles de la terre, des parties bitumineuses &
sulfureuses, qui tant elles-mmes dans une grande
agitation, leur communiquent en passant, une partie de leur
mouvement; mais ici, je ne voyois absolument rien de
semblable. Un petit Lac, o l'eau croupit, & o pour supler
aparemment  ce qui s'en dissipe, tant par les exhalaisons,
que pour l'usage de ceux qui en tirent, il distille d'un
Tuyau de pierre, que la Nature semble avoir fait exprs pour
cela, un filet de la grosseur du petit doigt, d'une Eau
claire comme cristal, & qui bien loin d'tre chaude, est
plus froide que le Marbre: ce qui me faisoit croire qu'il
devoit y avoir un terrible Foyer d'esprits l-dessous.

Nous allmes aussi voir ceux qui sparoient les parties de
Fer de la Mine: les Fourneaux o ils le fondent, & les
Forges o ils le travaillent ou mettent en barre, pour tre
travaill ailleurs: mais tout cela toit si semblable  ce
qui se pratique en Europe, que je n'ai pas cr en devoir
faire ici la description. Je compris fort bien, par ce
qu'ils me dirent en suite, que toute cette chane de
Montagnes, qui sert de Barrire  ce beau Pas, est
proprement le Magasin d'o ces Peuples, tirent une partie de
leurs Richesses, & des choses qui sont pour la plupart
utiles dans la Socit; comme des Pierres pour btir,
d'autres pour faire de la Chaux, du Sel, qui quoi que
diffrent du ntre, ne laisse pas d'tre fort bon; de
l'Etain trs-fin, du Cuivre rouge, mais en fort petite
quantit, & encore cote-t-il beaucoup de peine, & la vie de
bien des hommes.

Pendant que je m'occupois  considrer toutes ces
Curiositez, nos gens travailloient  faire dbarquer leurs
Marchandises,  les troquer, &  se charger de celles qu'ils
avoient ordre de prendre en la place: ce qui se fait par des
Traneaux, ou de petites Charettes plates & longues, tires
par deux, trois, quatre & jusques  dix Boucs  la fois, ou
par des Porte-faix, &  quoi l'on employe tant de gens, que
cela est expdi en fort peu de tems, quoi qu'il y ait tant
de chemin  faire; de sorte que nous ne fmes pas-l deux
jours entiers. Nous amenmes notre Guide  nos Barques, o
nous le traitmes de notre mieux, & le fmes tant boire,
qu'au premier pas qu'il fit pour s'en retourner, il se
laissa tomber de son long, & se blessa mme  l'paule, de
manire que la douleur qu'il en ressentit, lui arracha de la
bouche le Nom de Christ. Je demeurai surpris  cette
expression, & j'aurois bien voulu savoir d'o il avoit apris
 connotre le Sauveur du monde: mais faute de savoir la
Langue, il falut borner ma curiosit  courir le relever, &
 voir que le mal qu'il s'toit fait n'toit pas fort
dangereux, jusques  ce que je fusse en tat de m'en
informer.

Comme nous tions sur le point de dmarer, pour nous en
revenir chez nous, il me vint dans l'esprit, que si au lieu
de prendre notre route par le mme Canal o nous tions
venus, nous allions passer dans un autre, loign de deux ou
trois Cantons de celui-l, peut-tre verrions-nous des
nouveautez qui nous feroient du plaisir, & rcompenseroient
le tems perdu, & la peine que nous aurions prise. Je
communiquai ma pense  La Fret, & nous fmes tant lui &
moi, que nous nous fmes comprendre aux autres. Les bonnes
gens toient si honntes, qu'ils consentirent sans hsiter 
notre proposition. L-dessus nous passmes du ct
d'Occident: mais lors qu'il fut question d'atacher les
boucs, qui dvoient tirer notre Bteau, le plus vieux, qui
avoit, au dire de celui qui les menoit, quarante-deux ans, &
qui avoit fait je ne sai combien de fois ce chemin-l,
voyant qu'on s'cartoit en quelque faon de la route
ordinaire, se mit  faire le diable  quatre: il fut
impossible au Guide de le retenir, il fit tant de sauts & de
cabrioles, qu'il rompit la corde dont on le tenoit, & se mit
 fuir de toute sa force. Vingt personnes s'empressrent de
courir aprs, qui crioient  gorge dploye qu'on l'arrtt.
Les voix ayant pass de l'un  l'autre, & quelqu'un s'tant
mis en devoir de lui vouloir faire rebrousser chemin, ce
fougueux animal se jetta au beau milieu de l'eau. Les bords
font-l extrmement hauts & escarpez, il n'y avoit aucun
moyen pour lui d'y grimper. Notre Guide ayant apris cette
chute, y courut avec trois ou quatre autres, pour voir s'il
n'y auroit pas moyen de ravoir son Bouc, & apercevant de
loin qu'il nageoit le long du talut, il le devance de
quelques pas, se baisse tout doucement, & justement comme il
passoit, lui jette un noeud coulant sur la tte, &
l'atrape par les cornes. En mme tems le Bouc prend
l'pouvente, il s'lance de l'autre ct, & tire notre homme
aprs lui, tant parce que la corde s'toit, je ne sai
comment, entortill autour de son corps, qu' cause qu'il
aima mieux se laisser entraner que de lcher prise:
aussi-tt l'alarme redouble, on y court de toutes parts, &
pendant que l'on s'occupoit avec empressement  secourir
notre Camarade, la Bte cependant avana jusqu' l'une des
montes du Pont prochain, par o elle regagna terre & prit
soin de s'clipser, de manire que personne ne la voyoit
plus, & que nous ne savions absolument ce qu'elle toit
devenu. J'enrageois en mon particulier de cette perte,
j'aurois voulu pour un doigt de ma main m'tre t, parce que
j'aprhendois que mon Patron ne nous en regardt de mauvais
oeil, & ne s'en venget sur ceux qui avoient eu la
complaisance de nous couter. Nous ne laissmes pourtant pas
pour cela de poursuivre notre pointe, malgr la rsistance
que quelques autres Boucs faisoient, ce qui ne dura pourtant
qu'un moment, car ds que les premiers furent bien en train
d'aller, les autres les suivirent comme des Agneaux. Mais
cela ne nous profita de rien dans notre Voyage: le Pas est
tellement uniforme, qu'il vaut autant n'en avoir v qu'une
partie, que de s'amuser  parcourir le tout. Il n'y avoit
proprement de diversit  remarquer que dans les visages des
hommes, comme par tout ailleurs; & quand mme il y auroit eu
quelque plaisir  prendre, l'inquitude o nous tions, nous
auroit empch d'y participer. Mais nous fmes bien tonnez
 notre arrive, lors que nous aprmes que le Bouc toit 
l'Ecurie depuis huit jours: cet habile Courier avoit franchi
le chemin en trente-cinq heures. Une si agrable nouvelle
dissipa entirement notre chagrin, & nous rmes tout notre
sou  force d'en voir rire les autres.

Le lendemain on dchargea les Bteaux: tous les Habitans du
Canton se trouvrent-l. Le Juge fit aporter la Facture des
Denres que l'on avoit aportes, ayant tout bien examin, il
fit porter  chacun des Intressez ce qui lui apartenoit; ce
qui se fait avec tant d'ordres, qu'il est impossible qu'il
se perde la moindre chose. Pour rcompense de cette peine,
chaque Mnage lui envoye le jour d'aprs, un plat du
meilleur Poisson qui se pche dans leurs Eaux, dont la
moiti se consomme chez lui, & l'autre dans le Logis du
Prtre, o les Pres de Famille Vont leur aider  le
dpcher. C'est un honneur pour ces Messieurs; mais ils le
payent chrement, puisque tout ce qu'ils peuvent conserver
de ce Poisson, ne vaut pas la moiti de la sausse que la
gnrosit veut qu'ils y ajotent.

Enfin, tout cela prit fin, & il fut question de retourner 
notre besogne; non pas que personne nous en fit le moindre
semblant, qu'au contraire, nous voyions fort bien que l'on
ne se foucioit gures, que nous nous mlassions de rien,
mais parce que nous ne voulions pas tre-l comme des
fainans, quoi que nous eussions bien voulu que l'on nous
et employez  autre chose. La Fort, qui toit encore plus
las que moi de travailler  la Laine, tacha de faire
comprendre  notre Hte, qu'tant Horloger de sa Profession
s'il vouloit lui fournir les Mtaux & les Instrumens
ncessaires, il lui feroit une Machine, qui indiqueroit &
sonneroit les heures, en telles parties du tems qu'il lui
plairoit, & que tous les Habitans du Village entendroient.
Pour moi, qui ne pouvois leur tre d'aucun secours par ma
Chirurgie,  cause que les Herbes de ce Pas-l diffrent
pour la plpart, des ntres, qu'il y a peu de Minraux, &
qu'ils hassent mortellement la Saigne; tout ce que je
pouvois faire, fut d'aplaudir  ce que mon Camarade disoit,
dans l'esprance de travailler avec lui au mme Ouvrage.

Cette Proposition parut merveilleuse au Juge, qui envoya
querir le Prtre pour la lui communiquer sur le champ. Ils
avoient en effet ou parler de nos Horloges, mais ils ne
s'en toient form qu'une ide assez confuse, & personne
n'en avoit v jusqu'alors: ainsi ils nous prirent
instamment d'y mettre la main aussi-tt que nous voudrions,
& de n'y rien pargner; d'autant plus que leur manire de
diviser le tems, est mchanique, & extrmement pnible. Ils
prennent un bout de ficelle,  l'extrmit de laquelle ils
passent une Balle d'Etain, ils attachent l'autre bout de
cette corde au plancher, de sorte que cela leur sert de
Pendule, qui est longue de trois Piez un sixime ou de
trente-huit pouces, & l'ayant mise en mouvement, ils
comptent jusques  sept mille deux cens Vibrations, qui 
cause de la longueur de la corde, font justement autant de
Secondes, & par consquent la douzime partie d'un jour
naturel, ou deux de nos heures. Je dirai ailleurs de quelles
gens ils se servent pour compter ces Vibrations, & pour
aller crier l'heure par tout le Village, de mme que cela se
pratique en bien des endroits de l'Europe, pendant la nuit,
& particulirement en Hollande, o ils payent pour cette
fin, des Hommes qu'ils apellent _Clappermans_. On nous donna
donc les matriaux ncessaires pour notre travail. La Fort
commanda une partie des Outils dont nous avions besoin, &
lui-mme fit les autres. Enfin, nous mmes la main 
l'oeuvre, mais non pas d'une manire  nous fatiguer,
puisque nous n'achevmes notre Horloge qu'au bout environ de
dix-sept mois.

Personne ne sauroit croire avec quelle admiration tout le
monde nous regardoit. On ne pouvoit comprendre comment il
toit possible que cette Machine allt seule, & sonnt
toutes les heures du jour. Comme dans ce tems-l nous nous
tions tellement perfectionnez dans la Langue du Pas, que
nous nous expliquions avec autant de facilit qu'en
Franois, nous leur dmes qu'il faloit faire btir un petit
Clocher sur la maison du Prtre ou du Juge  la manire des
Europens, afin d'y mettre cette Horloge, d'o chacun
l'entendroit sonner. Ce qui fut dit, fut excut: les plus
lents s'empressoient  suivre nos Ordres, & bien des gens ne
cessrent de travailler avec nous, jusques  ce que notre
Ouvrage fut au lieu o nous l'avions destin.

Mais pour en revenir aux Personnes dont on se sert pour
avoir soin des Pendules, & avertir les autres de la partie
du jour o ils sont, il faut savoir que jusqu'alors on
n'avoit encore jamais condamn personne  perdre la vie. Les
Crimes y sont dfendus, & les Criminels punis, mais point 
mourir. Ils s'imaginent que la vie de l'homme dpendant
uniquement de Dieu qui la lui  donn, il n'est pas en notre
puissance de lui ter, pour quelque cause que ce puisse
tre, non pas mme pour avoir tu son pre & sa mre.
J'avois beau leur dire que c'toit une maxime, que presque
tout le Genre humain observoit, & que notre Loi, que nous
croyons avoir t dicte de Dieu lui-mme, le commandoit
expressment: tout cela ne faisoit que les aigrir & leur
donner de l'horreur pour des gens qu'ils ne connoissoient
pas, mais qu'ils croyoient indignes de la lumire. Il n'est
pas vrai-semblable, disoient-ils, qu'un homme qui en tu un
autre, soit dans son bon sens; ce seroit faire outrage 
tous ceux de son espce que de le penser. Mais quand il se
rencontreroit des gens assez extravagans & cruels, pour
priver leur prochain d'une vie qu'ils ne leur ont point
donn, il en faudroit laisser la vengeance  l'Esprit
universel, (c'est ainsi qu'ils apellent Dieu) & ne pas
anticiper sur ses Droits, en imitant leur barbarie, sous le
prtexte spcieux d'observer des Loix Divines, qui ne sont
au fond que des Ordonnances d'un Tiran dnatur. Chaque
homme, lors qu'il s'agit de former une Socit, peut
transfrer  un autre, comme  un Prince ou Souverain, le
droit & l'autorit, que la Nature lui a donne sur lui-mme:
mais il ne peut pas lui donner aucune puissance sur sa vie.
C'est Dieu qui, par le moyen de nos pres & mres, nous a
faits sans notre participation: & puisque nous n'avons en
aucune manire du monde contribu  notre tre, il est juste
& lgitime de laisser  ce mme Dieu, le droit qu'il a de
nous dfaire; & nous borner  mettre la main sur les autres
Animaux, qu'il semble avoir laissez  notre disposition.

Suivant ces Principes, ils se contentent d'imposer  un
chacun la peine qu'ils croyent la plus proportionne  son
dlit. Le blasphme contre Dieu, est le pch le plus norme
parmi eux: ceux qui le commettent sont sans misricorde,
condamnez pour leur vie  travailler au fond d'une Mine
obscure, o la lumire du Soleil ne sauroit atteindre. Les
Meurtriers, les Adultres, les Paillards & les grands
Larrons, sont  peu prs traitez de la mme faon: Les uns
travaillent en bas, les autres en haut: il y en qui sont
pour dix Ans, d'autres pour plus ou moins, suivant que le
Crime est agravant, & que la personne est ge &
intelligente. Les pcadilles se punissent avec moins de
svrit: & ceux qui les commettent sortent rarement du
Village. On employe les uns  la Pche,  faire & racommoder
des Filets, ce qui les occupe beaucoup, parce que leurs Eaux
sont poissonneuses & qu'ils mangent quantit de Poisson: les
autres ont soin des Alles & des Arbres, quelques-uns
nettoyent les Canaux. Les Filles & les Femmes prennent garde
aux Pendules, d'o elles sont releves tous les demi jour; &
les jeunes Garons vont crier les heures: ce qui se fait
depuis que le Soleil est parvenu  leur Mridien jusques 
ce qu'il y revienne. Et tout cela pour un certain tems,
aprs lequel ils sont remis en libert.

J'ai dit tantt que le Blasphme est le plus svrement
puni; cela me donne occasion  prsent de dire deux mots au
sujet de ce misrable, qui aprs nous avoir servi de Guide
aux Mines, avoit profr le Nom de Christ en tombant, comme
pour l'apeller  son secours. Lors que je me vis en tat de
causer avec tout le monde je ne laissois gures passer
d'occasions sans me faire instruire des choses que je
desirois de savoir. Un jour je racontai  notre Patron les
circonstances du Voyage que nous avions fait aux Montagnes;
& ayant fait mention du personnage, & de ce qu'il avoit dit,
je lui demandai s'ils connoissoient un Christ parmi eux? Il
me rpondit, qu'il y avoit trois ou quatre cens Ans qu'il
toit venu plusieurs personnes dans leur Pas,  peu prs
pour les mmes raisons qui nous y avoient menez: que le
dernier qui s'y toit rendu avoit t un Homme grave,
habill d'une longue robbe, & en un mot, de telle manire,
qu'il me fut ais de remarquer que 'avoit t un Moine de
quelque Ordre Mandiant. Cet Homme, poursuivit-il, avoit de
l'esprit & toit mme Savant: il aborda en un Canton un peu
loign de celui-ci, mais il n'y resta pas long-tems.
D'abord qu'il entendit un peu notre Langue, il se mit sur le
pi de changer souvent de Village: mon Bisayeul,  ce que
m'a racont mon Pre, l'avoit log ici plusieurs fois, &
avoit pris beaucoup de plaisir  l'entendre discourir. Il
ne faisoit que prcher la Morale  tout le monde: souvent il
les entretenoit d'une Rsurrection & Immortalit
bien-heureuse aprs cette vie. De plus, il sotenoit que
Dieu avoit un Fils, engendr de sa propre Substance
long-tems avant le monde, qui s'toit manifest aux hommes
depuis quelques Sicles, tant n d'une Fille Vierge, ou qui
n'avoit, si vous voulez, jamais connu aucun homme. Que cet
Homme-Dieu avoit convers parmi le Genre-humain, qu'il avoit
souffert la mort comme un Brigand, pour mriter par-l la
Vie ternelle au reste des hommes, qui vouloient bien
embrasser sa Foi: & qu'enfin, ce Personnage, qui s'apelloit
Christ, s'toit lui-mme relev d'entre les morts, & s'toit
assis aux Cieux  la main droite de son Pre, pour gouverner
avec lui le Ciel & la Terre jusques  la fin du Monde. Comme
cette Doctrine flte beaucoup, il trouvoit aussi bien des
gens qui prenoient un plaisir singulier  l'entendre;
d'autres s'en scandalisoient. Cela vint jusqu'au oreilles du
Roi. On le fit venir  la Cour, & aprs l'avoir bien
examin, il fut condamn comme le dernier des
Blasphmateurs,  aller finir ses jours au fond d'une Mine,
o il mourut quelque tems aprs. Et autant qu'il avoit 
tout bout de champ le mot de Christ  la bouche,
quelques-uns de ceux qui travailloient avec lui l'imitoient;
& ce que vous m'avez racont de votre Guide, continua-t'il,
est une marque certaine que cela a pass jusqu' nous.

Quoique ce discours m'allarmt, je ne ps m'empcher de lui
dire, que j'avois la mme croyance que cet homme, que les
Prceptes de la Religion que je professois me portoient 
cela, & que j'tois surpris que des Personnes aussi sages &
autant charitables qu'ils l'toient, avoient p se rsoudre
 traiter si inhumainement un pauvre Religieux, que le Ciel
leur avoit envoy sans doute pour leur Salut. La Politique,
me rpondit mon Hte, y a eu peut-tre la meilleure part.
Les Princes n'aiment point les grands changemens dans le
Culte, de peur que leur Personne n'en souffre, ou que cela
ne soit prjudiciable au Gouvernement. Mais il est sr aussi
que vos Sentimens rpugnent en bien des endroits, & que ce
Christ sur tout excite  la Rvolte, & embarasse
prodigieusement la Raison. J'avou, lui dis-je, que c'est un
Mystre incomprhensible; nous le croyons pourtant, & nous
le croyons avec d'autant plus de confiance & de fermet, que
nous voyons qu'il nous est avantageux de le croire; parce
que cela influ dans l'conomie du Salut: outre que c'est
une vrit, dont mille tmoins oculaires ont rendu
tmoignage, & que Dieu lui-mme nous a rvle.

Il faut de bonne foi, reprit le Juge, que vous habitiez des
Climats bien fortunez, puis que la Divinit s'y communique
ainsi aux hommes: ou il faut, pour mieux dire, que les Gens
de votre Monde soient bien vains & prsomptueux d'avoir
l'impudence de publier hautement, que l'Esprit universel
s'abaisse jusqu'au particulier, & se familiarise avec un Ver
de terre. Cela me parot insuportable, & si ce mme Dieu
prenoit le moindre intrt  sa gloire, il ne manqueroit pas
de punir rigoureusement votre orgueil. Mais avant que je
m'engage plus avant avec vous dans ce Discours, dites moi,
poursuivit-il, je vous prie, comment cette Rvlation se
fait? Dieu vous parle-t-il directement lui-mme,
employe-t-il le Ciel, la Terre, ou quelqu'autre Crature
pour cela? de quelle manire s'y prend-il?

Je ne sai, lui dis-je, s'il vaut la peine de vous entretenir
de cette matire: je vous voi si loign de nos Sentimens, &
si peu dispos  donner la moindre croyance  nos Dogmes,
que j'ai peur que votre incrdulit n'excite votre couroux,
& que cela ne m'attire des affaires. Vous n'avez rien 
craindre, repartit-il, je suis votre Ami, & honnte Homme;
je vous laisserai dire tout ce que vous voudrez, & je me
conserverai simplement le Droit d'en juger  ma fantaisie. A
cette condition, lui rpondis-je, je veux bien vous en dire
le peu que mon ge, mon ducation & mon art, m'ont permis
d'en aprendre. Mais de peur de prendre les choses de trop
haut, ou que je vous entretienne de ce que vous savez
peut-tre mieux que moi: dites-moi, s'il vous plat,
auparavant, quels Sentimens vous avez de Dieu, du Monde, de
l'homme & de son origine, aussi-bien que de sa dpendance,
& de ce qu'il doit attendre aprs cette vie.

Vous avez raison, reprit le Vieillard, je m'en vai vous
satisfaire, pour ce qui me touche en particulier: il est
impossible que ma confession soit gnrale, puisqu'il n'y a
peut-tre pas moins d'hommes que d'opinions. Je croi une
Substance incre, un Esprit universel, souverainement Sage,
& parfaitement bon & juste, un Etre indpendant & immuable,
qui a fait le Ciel & la Terre, & toutes les choses qui y
sont, qui les entretient, qui les gouverne, qui les anime;
mais d'une manire si cache & si peu proportionne  mon
nant, que je n'en ai qu'une ide trs-imparfaite.
Cependant, voyant la ncessit de son Existence, & la
dpendance o nous sommes  son gard, nous croyons tre
dans une obligation indispensable de lui rendre nos hommages
& nos adorations, de ne parler de lui qu'avec respect, & n'y
penser mme qu'en tremblant; ce qui fait la principale
partie de notre Culte. L'autre est de lui rendre
continuellement nos Actions de graces pour tous les biens
qu'il nous a faits, sans aucune prtention pour l'avenir, &
bien moins aprs la mort, puisqu'alors, n'existant plus,
nous n'aurons absolument plus besoin de rien. Et c'est pour
cette fin que nous nous assemblons tous les matins chez
notre Prtre, comme vous en avez t plusieurs fois tmoin
depuis que vous tes parmi nous.

Il est vrai, lui repartis-je, que vous tes fort ponctuels 
donner  Dieu une heure de votre Dvotion tous les jours de
l'Anne sans interruption, en quoi certes vous tes beaucoup
 lour: mais je trouve trange que vous rejettiez
entirement la Prire, & que vous ne fassiez aucune
distiction entre les jours: car pour nous, nous en employons
six  nos Affaires domestiques, & donnons le septime 
Dieu, & aux Exercices de notre Religion.

Nous ne pensons pas, reprit-il, qu'un jour soit en rien plus
excellent que l'autre; ils sont sans doute tous gaux: &
quoi que nous ne soyons qu'une heure le matin dans nos
Eglises, nous ne laissons pas de conscrer  Dieu le reste de
la journe, de mditer  chaque moment, sur sa Grandeur, &
d'admirer sa Bont envers toutes ses Cratures. Et pour ce
qui est de le prier, cela est absolument inutile; outre que
ce seroit comme lui vouloir faire violence; car tant
immuable de sa nature, il est vident qu'il ne sauroit
souffrir aucune ombre de changement.

Ici l'on vint avertir le Juge, que le _Timn[oe]_, c'est 
dire, _Satrape_, Intendant ou Gouverneur, toit-l pour
recevoir le Tribut du Canton. Nous avons dja remarqu que
chaque Village consiste en vingt-deux Familles, qui sont
gouvernes par un Baillif: dix Cantons font un Gouvernement,
dont le plus ancien des Baillifs est _Timn[oe]_ & Prsident
des neuf autres, dans les Assembles qu'ils tiennent pour
exercer la Justice, & rgler la Police dans ces dix
Villages-l. Outre cela, il y a la Cour Souveraine, o de
dix Gouverneurs on en dpute un tous les Ans une fois, qui
s'assemblent pendant vingt jours ou plus, & jamais moins. Le
Roi prside  cette illustre & nombreuse Assemble, o il se
conserve les Droits de Rgale, & o l'on peut apeller de
tous les autres Tribunaux, lors qu'il s'agit principalement
de punition de quelque Crime capital.

L'Intendant qui toit venu pour recevoir le Don du Peuple,
fut parfaitement bien reu de notre Hte: on lui fit un
Repas magnifique, o le Prtre & les deux Assesseurs du
Village furent aussi invitez. Dans la conversation on
n'oublia pas de s'entretenir de Messieurs les Horlogeurs. Le
Gouverneur fut curieux de voir notre Machine, il en admira
l'invention, & nous donna mille loanges: mais il auroit
mieux valu pour nous qu'il n'eut rien s de tout cela, puis
qu'au fond il n'en rsulta rien de bon dans la suite, comme
on verra dans son lieu.




CHAPITRE VII

_Conversation curieuse de l'Auteur avec le Juge & le Prtre
de son Village, au sujet de la Religion,_ &c.


Aprs le dpart du Satrape, Monsieur le Juge qui se
souvenoit encore trs-bien de notre Entretien,
s'impatientait de m'entendre raisonner sur la Religion que
je professois. Pour en avoir l'occasion d'autant plus
favorable, il invita le Prtre exprs le lendemain  dner,
& nous fit venir mon Camarade & moi pour tre de la partie.
La premire chose qui donna lieu au _Pap[oe]_ de parler, fut
de nous voir prier Dieu avant le Repas. Comme son Sentiment
ne m'toit point inconnu, & que j'en avois dja caus avec
mon Hte, je me contentai de lui dire que l'ide que j'avois
de Dieu, comme d'un Etre souverainement Puissant &
parfaitement Bon, me portoit  implorer sa Bndiction sur
les Viandes qu'il me donnoit pour alimenter mon corps, tant
persuad par la Raison & par l'Exprience, que sa Parole
rassasioit infiniment plus que le Pain. Il me tint l-dessus
 peu prs le mme Langage du Juge, & prtendoit luder la
force de mon Argument, par l'exemple de ceux de sa Nation, &
mme de la plupart des Animaux, qui ne sont pas moins
nourris de ce qu'ils mangent, que nous qui faisons cette
Crmonie: de sorte que le tout se rduisoit  anantir
absolument l'Oraison. Ne nous amusons point  disputer
l-dessus, lui dis-je, c'est une question qui ne rsoudra
tantt d'elle-mme & qui ne dpend que de quelques autres
Vritez, que je m'en vai vous faire toucher au doigt.

Dans la Conversation que j'eus l'autre jour avec notre Juge,
il ma avou lui-mme que vous confessez unanimement
l'Existence d'un Dieu tout parfait: Suposant cette vrit,
qu'il seroit autrement fort ais de vous prouver par
plusieurs Argumens incontestables, & sur tout par celui que
l'on attribu  un certain Saint Thomas, qu'il apelle, la
voye de la _causalit de la Cause ficiente_. Puisque par l
on remonte immanquablement des effets  une cause premire,
intelligente, & ncessaire de la production de toutes
choses.

Je fai cela, dit le Prtre; & il faudrait tre dpourv de
raison pour en douter. Et bien! repris-je, il est clair que
c'est ce mme Dieu, & point d'autre, qui a cr de rien
l'Univers, c'est  dire, le Ciel, la Terre, & en gnral
tout ce qui existe. Pour cela, interrompit le Juge, je ne le
comprends pas bien; de rien il ne se peut rien faire. Vous
avez raison, repartis-je, par raport  nous, mais  l'gard
de Dieu c'est une autre affaire: on ne peut pas sans
contradiction, poser la Matire coexistante avec Dieu; car
il y auroit alors deux Infinis, deux Etres indpendans, & on
prtend que cela ne s'accorde point. Mais laissons-l les
choses infinies, elles sont hors de notre porte. Je croi
qu'il suffit au fond de savoir que Dieu a tout fait, sans se
mettre en peine de quoi, comment & en quel tems.

Nous avons un Livre, continuai-je, qui nous aprend tout
cela: Mose nous y assure, que Dieu a tout fait par sa
Parole, il y a en viron six mille Ans & qu'il y employa six
jours, aprs lesquels il se reposa de son oeuvre. Que
fit-il donc le premier jour, repartit le Juge? Aprs avoir
cr le Ciel & la Terre, il dit que la Lumire soit, & la
Lumire fut, &c. Le sixime, il cra l'Homme de bou, &
soufla dans ses narines respiration de vie, &c. L'ayant fait
capable de discernement, il toit bien juste qu'il vct
sous sa dpendance, & qu'il le reconnt pour le seul Matre
de l'Univers. Il lui donna puissance sur tout ce qu'il y a
sur la Terre, & lui dfendit seulement de ne point toucher 
un seul Arbre, qui se trouvoit plant au milieu du Jardin
des dlices, o l Providence l'avoit tabli. La somission
qu'il avoit pour son Crateur, l'auroit sans doute empch
de contrevenir  ses Ordres, mais la Femme qu'il lui avoit
donne pour Compagne, tant plus infirme & plus curieuse que
lui, se laissa emporter  sa passion: elle mit la main sur
le Fruit admirable de cet Arbre, le gota, & le trouva si
excellent, qu'elle en donna  son Mari. Ce misrable fut
assez malheureux pour en manger, & pour encourir par
consquent, la peine qui lui avoit t impose, de mourir
d'une mort ternelle, c'est--dire, de souffrir des peines
ternelles aprs sa mort. Peine dure & insuportable
assurment par raport au pch &  celui qui l'avoit commis,
mais qui ne laissoit pas d'tre fort proportionne  la
Majest de la Personne lze.

Je parcourus ainsi l'Histoire de la Cration, du Deluge, des
Patriarches, de Mose & d'Aaron son Frre: des Miracles qui
avoient confirm la vrit de cette Histoire. Je les
entretins des Prophtes, de leurs Prdictions,
principalement par raport au Messie, de la venu de ce
Sauveur, comment c'toit le Fils de Dieu, & de quelle
manire il nous avoit rachetez de la punition que nous
avions mrite en la personne du premier Homme notre Pre.
Enfin, je leur fis voir la ncessit de la Prire, tant par
ce que nous en indique la Nature, que par ce que nous en
disent les Saints Hommes, & en particulier Jesus-Christ. Et
enfin, je leur parlai d'une Rsurrection des corps, dont les
ames reprendront possession, & d'une Vie ternelle &
bien-heureuse, que le Fils de Dieu nous avoit mrite en
souffrant la mort ignominieuse de la Croix.

Il faut avour qu'ils m'coutrent avec beaucoup de
patience; il sembloit mme qu'ils y prissent du plaisir, &
qu'ils aquiassent  la plus grande partie. Mais-je fus
fort surpris lors que le Prtre me regardant fort
srieusement, demanda si je croyois tout cela? Oui
assurment, lui rpondis-je, que je le croi. Ceux qui
doutoient de la Loi de Mose, mouroient sans aucune
misricorde; & les Aptres nous assurent que l'on ne peut
douter de la vrit des paroles de Christ, & de toute
l'oeconomie du Salut, sans danger de punition ternelle.
Mais ce n'est point la force qui me mne-l, c'est
proprement l'vidence. Que diriez-vous de moi, continuai-je,
si je vous disois  point nomm, non-seulement ce que vous
avez fait de plus cach, mais tout ce que vous devez faire,
& ce qui doit arriver  votre Pas? Si je gurissois les
malades, ressuscitois les morts, passois les mers  sec,
fendois les rochers d'une simple Verge pour en faire faillir
autant d'eau qu'il en faudroit pour desaltrer tout un
Peuple, & si je faisois mille autres semblables Prodiges; ne
diriez-vous pas, ou que je serois Dieu, ou du moins un
Instrument dont Dieu se seroit servi pour faire tant de
Miracles diffrens, puis qu'il n'y a rien d'humain en tout
cela? Eh bien! continuai-je, c'est ce que les Prophtes, les
Aptres, & Jesus Christ principalement, ont fait, ainsi que
je vous l'ai insinu tout  l'heure: de sorte que nous
n'avons aucun lieu de douter del vrit de ce qu'ils nous
ont laiss par crit.

Votre consquence n'est pas juste, interrompit le _Pap[oe]_:
Mais avez-vous v toutes ces belles choses? J'avou que non,
rpondis-je, mais il n'est pas tojours ncessaire de voir
une chose pour la croire. Vous n'avez jamais v l'Europe,
les Royaumes qu'elle comprend, leurs Guerres, leurs
Religions & leurs Cotumes: cependant vous croyez ce que
nous vous en racontons, parce que vous nous prenez pour
d'honntes gens, & que deux ou trois autres Voyageurs avant
nous, ont inform vos Anctres  peu prs des mme choses.
Lors qu'un Fait est apuy sur le tmoignage de plusieurs
Personnes de probit, on n'a plus sujet de le rvoquer en
doute. Or les Faits dont je vous parle, ne sont pas
simplement confirmez par un nombre suffisant de personnes
pieuses & sages, mais par des nues de tmoins, par des
Nations toutes entires, qui ne peuvent nous tre suspectes,
puisqu'il y en a qui ont un Culte, tout diffrent du ntre,
& qui sont nos Ennemis  bruler. Ces gens, eux-mmes, qui
sont les Juifs, savent comment Dieu s'est aparu  nos Pres,
tantt en Songes, tantt dans un Buisson ardent, longtems
comme une Nue de jour, & la nuit comme une Colomne de feu,
qui les conduisit, & s'arrtoit o ils devoient camper dans
les Deserts[1], lors qu'il les conduisoit lui-mme pour
aller prendre possession d'un grand Pas, qu'il leur avoit
destin; certes aprs des tmoignages si forts il me semble
que nous aurions grand tort d'tre incrdules.

[Footnote 1: On a oui parler d'un savant Anglois qui a fait
une Dissertation depuis peu, o il entreprend de prouver
qu'il n'y a eu rien de miraculeux ni mme d'extraordinaire
dans cette Colonne de feu qui conduisoit les Isralites dans
le Desert; & de faire voir par les meilleurs Auteurs anciens
& modernes que 'a t tojours la cotume dans ces sortes
de Deserts, de se servir de feu pour diriger la marche des
Armes, ou des Multitudes, en le faisant porter devant elles
par les Guides, de manire que toute la troupe en pt voir
la fume pendant le jour, & la flamme pendant la nuit. Il
prtend que celui qui a eu la direction de ce feu, & qui a
servi de Guide aux Isralites, n'toit autre chose que
Hobab, le Beau-pre de Mose; ce qu'il tche de prouver par
les versets 29. & 30 du chapitre X. des _Nombres_, & par
plusieurs autres Passages de l'Ecriture Sainte.]

A vous parler ingnment, dit le Juge, il y a quelque chose
en tout cela qui surprend, & qui, quoique surnaturel, parot
nanmoins assez vraisemblable. Pas tant que vous pensez,
reprit le Prtre: vous savez comment nos Ayeux y ont t
pris pour dupes,  peu prs de la mme manire, par la
subtilit & la violence de nos premiers Rois. Le Parchemin
se laisse crire en tout tems, & les chtimens que l'on
exerce sur ceux qui ne donnent pas les mains aux prtendus
Faits, que l'on dbite comme des vritez, force des gens 
se taire, qui feroient autrement gloire d'en bien conter.
Cette Cration dont vous venez de nous entretenir,
poursuivit-il, en me regardant fixement, est une pure
Allgorie, que je trouve assez grossire dans son genre, &
fabrique par un Auteur fort ignorant de la nature des
choses; jusques-l qu'il y fait prcder les effets  la
cause, puisque suivant ce que vous avez dit, le premier jour
la Lumire fut cre, & le quatrime parurent les Luminiares
dont cette Lumire nous vient. Il est certain, au reste, que
l'ide d'un Dieu qui travaille, & qui se repose, ne peut
tre digre que par des Peuples fort grossiers & ignorans,
que l'on vouloit matriser, & dont ce Mose duquel vous
parlez, prtendoit tre le Seigneur temporel, tandis que son
Frre Aaron avoit une Domination sans borne sur leurs
Consciences.

Je n'oserois dire de quelle manire il traitoit Jesus-Christ
& sa Mre: mais au sujet de l'Ame, cette Substance
spirituelle en nous, dont ils n'avoient, disoient-ils,
aucune ide, je ne saurois m'empcher de marquer ici une
des difficultez qui vient dans la pense du Prtre,
lorsqu'il s'est agi de la Rsurrection des morts. Il est
sr, disoit-il que la Terre est compose d'un nombre
innombrable de petites parties, dont les figures sont
extrmement diffrentes: cela se voit par la diversit des
Objets que cette mme terre produit, certaines parcelles,
qui sont propres  former une espce de Fruits, ne seroient
nullement convenables pour la production de quelques autres.
Ce qui est bon pour faire du Cuivre, ne vaut rien pour
construire du Fer. De-l vient, que si l'on sme plusieurs
Annes de suite du Froment dans un mme Champ, on trouve
enfin que toutes les parties de matire, qui toient propres
 nous raporter du Froment, ayant t employes, & n'y en
tant plus rest, que cette Terre ne produit absolument plus
de Froment, jusques  ce que par le moyen du Fumier, on y
en raporte d'autres. Apliquons cet exemple  l'homme: les
particules qui sont propres  composer de la chair humaine,
ne sont non plus infinies que celles des Grains, & il n'y en
a sans doute, dans notre Royaume, que pour former une
certaine quantit dtermine de personnes. Faites ce nombre
aussi grand qu'il vous plaira, je ne pense pas qu'il gale
celui de tous les hommes, qui ont vcu depuis le
commencement du monde. Je dis plus, ajota-t-il, je ne sai
pas si on ne pouroit pas douter avec justice, s'il y a ici
assez de ces parties pour sotenir les hommes qui y naissent
pendant dix Sicles seulement. Ceux qui ont tant soit peu
tudi la nature des Etres, savent que comme le poil & les
ongles croissent, s'usent & tombent, les parties extrieures
des Fibres de notre corps s'usent aussi, tandis, que le sang
pousse & augmente les intrieures. Il n'est pas croyable
quelle dissipation il se fait tous les jours par la
transpiration toute seule: mais il y a cet avantage, que les
parties dont l'un se dpouille d'un ct, servent  la
rparation d'un autre. De sorte que si tout ce que nous
perdons pouvoit tre transport dans un autre Pas, sans
qu'il en revint d'autre dans le ntre, il est vraisemblable
qu'il faudroit qu'il nous arrivt de tems  autre, une
famine & une mortalit, afin que les parties de ceux qui
tomberoient pussent servir  l'accroissement des autres,
jusques  ce qu'il ne s'en trouvt absolument plus. D'o je
conclus, dit-il, que si l'on ressuscitoit, il seroit
impossible qu'il y eut assez de parties propres  la
construction d'un homme, pour en donner  tous ceux qui ont
vcu, autant qu'il en faut pour former un corps d'une
stature mdiocre: & Dieu sait s'il s'en trouveroit
suffisamment des autres, puisqu'il y a apparence que si tous
ceux qui sont expirez depuis plusieurs millions d'Annes que
le monde subsiste, toient rassemblez en un monceau, il
surpasseroit, pour ainsi dire, en grosseur, celui de la
Terre, d'o ils ont tir leur origine.

Eclaircissons ce Paradoxe, par un calcul fait en gros. Nous
avons dans ce Pas 41600. Villages, dans chaque Village il y
a 22. Familles,  neuf personnes l'une portant l'autre,
chaque Village contiendra  peu prs 200. habitans donc
dans tout le Royaume 83230000. Donnons  chaque corps
humain, consider sous la forme d'un parallle pipede, cinq
pieds de hauteur, & un demi pi de largeur & d'paisseur,
l'un parmi l'autre; je prends tout au moins, comme vous
voyez, au jour de la Resurrection il se trouvera que
8323000. corps contiendront en viron 10400000. pieds
cubiques de chair. Suposons enfin, que ce nombre d'hommes se
renouvelle tous les 50. ans, alors il faudra 208000000. de
pieds cubiques de chair pour les hommes qui auront vcu
pendant mille ans, & 2080000000. pour le monde de 10000.
annes. Continuez cette multiplication, & voyez o cela ira.
Mais que ne seroit-ce pas, poursuivit-il, en faisant une
grande exclamation, si l'opinion de quelques habiles Gens
est vritable, qui,  ce que vous avez dit  votre Hte,
passe pour constant, que la semence de la plpart, &
peut-tre mme de tous les Animaux, n'est qu'un compos d'un
nombre innombrable de petites cratures, qui ont la vie & le
mouvement; de sorte que dans un volume de la grosseur d'un
grain de millet, il y en a des milliers, qui nonobstant
leur petitesse, ne laissent pas d'tre des individus de la
mme espce, que sont ceux qui les ont engendrez, & qui
doivent par consquent participer aux mmes avantages que
les autres, bien qui les surpassent autant en grandeur, que
la plus haute Montagne diffre d'un grain de Sable: car
alors il est manifeste que votre sentiment est ridicule, &
mme d'une contradiction qui saute aux yeux.

Vous parlez de milliers d'annes, lui dis-je, comme d'autant
de minutes:  vous entendre, le monde doit tre bien ancien.
Je me sers, rpondit-il, d'un terme dfini, pour dsigner un
nombre indfini: il n'y faut pas prendre garde de si prs.
Que l'Univers soit ancien ou non, cela ne change point la
nature des choses: il est constant que nous le croyons d'un
tems immmorial, & que nous ne saurions exprimer, ni par nos
nombres, ni par des paroles. Vous n'tes pas les seuls qui
vous abusez  cet gard, repris-je; les Chinois parmi nous,
font aller leurs Chronologies jusques  plus de quarante
mille ans, sans compter ce qui n'a point t enregistr
avant ce tems-l. Les Egiptiens entr'autres, vont pour le
moins encore aussi loin qu'eux. Un ancien Philosophe nomm
Platon, introduit un Prtre Egiptien, qui s'entretenant avec
Solon, lui raconte comment il s'est coul neuf mille ans
depuis que Minerve avoit-fait btir Sas. Diodore compte
vingt-trois mille ans depuis Osiris & Isis, jusques 
Alexandre le Grand. Larce parle d'un terme de quarante-neuf
mille ans, pendant lequel ils avoient calcul toutes les
Eclipses. Ils prtendoient avoir observ les Astres depuis
cent mille ans, suivant la remarque de Saint Augustin: Et au
dire de Cicron, ils faisoient monter ce nombre jusqu' cinq
cens soixante-dix mille annes. Mais tout cela a t avanc
sans fondement, & suivant un principe de vanit, par o ils
prtendoient se mettre au dessus des autres Nations de la
terre. Pour nous, nous nous en raportons  Mose, qui assure
que le monde n'a pris naissance qu'environ depuis six mille
ans. Et certes, quand on prend la peine d'y reflchir tant
soit peu, il est impossible qu'on puisse rvoquer cette
verit en doute. Une preuve incontestable que le monde n'est
pas fort ancien, & que nous n'avons point d'Histoire qui
remonte au dessus de quatre mille ans. Les Arts sont pour la
plpart aussi fort nouveaux. Nous ne savons point qu'avant
cinq cens ans, on ait eu aucune connoissance de la Boussole
pour la Navigation, de l'Impression des Livres, de la Poudre
 Canon, des Armes  Feu, des Lunettes d'Aproche, des
Microscopes, & autres belles Inventions. On sait de mme que
l'usage de la Monnoye a t ignor des premiers Ecrivains.
Les Horloges sonnantes, les Montres, le Verre, le Papier, la
Trempe de l'Acier, & une infinit d'autres choses sont de
fort nouvelle date. Ainsi je conclus que-l, aussi-bien
qu'ailleurs, il s'en faut tenir  la parole de Dieu.

Je vous ai dja dit, rpondit le Prtre, que personne de
nous ne s'mancipe de dterminer l'ge du monde: nous sommes
persuadez qu'il a eu un commencement, mais nous en ignorons
le tems: tout ce que je puis dire, c'est que ce tems-l est
extrmement recul! Le premier homme ne l'a point marqu, &
aucun de nous n'annote la moindre chose: tout ce que nous
savons, c'est par tradition. La plpart des Arts que vous
venez de nommer nous sont inconnus, & ce quartier n'en est
pas moins ancien que le votre pour cela: nous pourions tre
encore ici un million d'annes sans le connotre, parce que
nous n'en avons pas besoin: il n'est pas impossible que les
autres s'en soient passez bien long-tems aussi-bien que
nous. La ncessit ou autres choses semblables, ont p
inventer des choses dans cent ans, ausquelles on avoit point
eu occasion de penser auparavant, en autant des Sicles:
tout cela ne tire  aucune consquence. Ce que je sai, c'est
que de pre en fils, nous nous disons tojours que les
annes de notre dure sont innombrables. En effet, il est
sr que nonobstant la quantit prodigieuse de Bois que nous
brlons, les Montagnes de Charbon que l'on a dja aplanies,
sont si considrables, que si l'on voulait faire la
suputation, cela seul seroit capable de nous confirmer dans
nos sentimens. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est
qu'il y a autour de sept mille ans, que l'on trouva au haut
de l'une de ces Montagne, en creusant  trente pieds du
sommet, un double crochet de fer, de plus de mille cinq cens
livres pesant, que nous conservons encore, & que les
Etrangers que nous avons eus ici de tems  autre, ont assur
tre une de ces Machines dont on se sert en Mer pour arrter
les grands Vaisseaux. D'o il s'ensuivroit que l'Ocan a t
avant nous en possession de ce beau Pas, & que nos plus
hautes Montagnes n'toient peut-tre alors que des brisans.

Outre cela, qui fait si ces Arts que vous prtendez avoir
trouvez, n'ont point t connus par ceux qui vous prcde.
Je remarque fort bien ici que les Sciences s'avillissent;
mon Bisayeul toit beaucoup plus habile que mon Pre dans
l'Astronomie; j'en sai encore bien moins qu'eux, &  leur
dire, les lumires qu'ils en avoient n'toient que tnbres
au prix de ce qu'en savoient leurs Anctres. Il en est ainsi
dans toutes les autres Familles. Il y a des Sciences qui se
cultivent dans de certains tems, comme si elles toient  la
mode, & qui se ngligent entirement dans l'autre: & on les
peut mme tellement oublier, que ceux qui naissent aprs,
n'en trouvant aucune trace, & venant  s'y exercer, jugent
qu'ils en sont les premiers Auteurs.

Cela est bon dans votre Royaume, repris-je, o vous n'avez
aucune communication avec les autres Peuples de l'Univers;
mais parmi nous, si les Sciences prissent d'un ct par des
Guerres & des Incendies, ou par la molesse & l'indiffrence
des uns, comme nous en avons des exemples, elles sont
portes autre part  un plus haut degr de perfection, par
la diligence des autres: & je ne sache point qu'il se soit
rien perdu de fort considrable de ce qui a t trouv
auparavant; bien au contraire, on dcouvre tous les jours
quelque chose de curieux & d'utile  la Socit.

Je voulus lui expliquer la contradiction aparente qu'il
trouvoit dans la Gnse, par raport aux Astres &  la
Lumire, & lui montrer qu'il se trompoit  l'gard de la
Resurrection; mais il se moqua de moi, & de toutes mes
raisons, il ne voulut admettre que la Puissance de Dieu,
qu'il ne croyoit pas-l ncessaire. Car pourquoi, disoit-il,
ressusciter aprs cette vie? Quelle necessit y avoit-il
d'exterminer le Genre-humain, pour le faire revire dans la
suite? si Christ toit Dieu, ne pouvoit il pas exempter
l'homme de cette mort-l, aussi-bien que de l'autre? Et puis
de quoi subsister si nous tions tous vivans? Il n'y en
auroit pas pour un djener dans tout le Pas. Les corps
seront d'une autre nature, interrompis-je, nous ne
mangerons, ne boirons, ni ne seront sujets  aucune
infirmit naturelle; & outre cela, Dieu nous transportera
dans le Ciel des Cieux, o nous serons rassasiez de sa
gloire.

Comment! vous serez enlevez au Ciel? Et quelle ide vous
faites-vous donc du Ciel, mon Ami? poursuivit-il; pour nous,
nous croyons que l'air que nous expirons est infiniment plus
grossier que celui qui est au dessus: & que plus on
s'loigne de la Terre, plus la matire est subtile. Cela
tant, le Ciel des Bienheureux doit tre comme un vuide, au
prix des Cieux infrieurs, par raport  la matire qui le
remplit. Donc, adieu les Pomons, puisque l'on ne respirera
plus; adieu, l'usage du Larinx pour la Parole: adieu les
Intestins: adieu, en un mot, tout le Corps, que le Sang qui
ne sera plus rafrachi, va jetter dans une Fivre chaude,
qui le consumera dans peu de tems. Mais suppos que l'on
conserve tout cela, comme un fardeau fort inutile, sur quoi
se reposera-t-on? Qui est-ce qui sotiendra-l des Corps
matriels & pesans? Ils y seront sotenus par la
toute-Puissance de Dieu, lui rpondis-je. Vous me fatiguez
avec votre Puissance de Dieu, reprit-il: je voi bien que
vous pratiquez dans votre Religion, ce que nous observons
dans les Mistres de la Nature; lors que nous ne pouvons pas
donner raison d'une chose, nous disons que cela se fait par
quelque ressort cach. Je ne doute nullement de la Puissance
de Dieu, encore une fois; mais, je ne pense pas qu'il faille
inventer des chimres, pour tre oblig d'y avoir recours.
Encore si vous faisiez un Paradis de voluptez, passe: mais
un endroit dnu de toutes choses, o le corps ne jouira
absolument d'aucun plaisir, o il n'y aura aucun objet
capable d'affecter les sens, point d'Odeurs qui chatoillent
l'Odorat, point de Viandes qui piquent le Palais; aucun
Instrument de Musique qui divertisse l'Oreille; rien  la
considration de quoi les yeux se puissent divertir:
assurment cela est merveilleux. Il faut de bonne foi que
vous soyez extrmement sensuels; puisque nonobstant
l'ternit que vous attribuez  votre Ame, & que vous croyez
pouvoir subsister indpendamment du corps, vous aimez mieux
l'embarasser de nouveau, & la charger d'un pouventable
poids, que vous voulez pourtant faire tenir sur rien, que de
lui laisser ses coudes franches, & abandonner cette masse
de chair  la corruption, dont elle ne sauroit absolument
tre exempte.

Ce n'est pas l'ame seule, repliquai-je, qui fait le bien ou
le mal, le corps & l'esprit y contribuent l'un & l'autre: il
faut aussi qu'ils participent galement aux rcompenses ou
aux peines, dont le Souverain Juge les trouvera dignes. Tout
cela, rpondit-il, n'est pas capable de me persuader. Nos
corps ne restent pas un moment les mmes: jamais homme n'est
parvenu  l'ge de vingt-cinq ans, qu'il ne soit dpoill
de tout ce qu'il avoit aport au monde. Le sang, la chair, la
peau, les nerfs, & mme les os, ne font que diminur d'un
ct, pendant qu'ils augmentent de l'autre: toute la Machine
se renouvelle de tems en tems. Nos inclinations varient
aussi, suivant l'ge & la constitution. On est fort dbauch
 trente ans, extrmement dvot & retir  soixante. Avec
lequel de ces deux corps ressuscitera-t-on? Avec le vieux,
le sec, le courb, & le dbile; qui a parfaitement bien
vcu, & dont toutes les dmarches ont servi d'exemples aux
adolescens, & ont t en dification aux personnes ges? Ou
sera-ce avec le jeune, le droit, le vigoureux, l'agrable,
qui a mrit vingt fois d'aller aux Mines? Vous voyez bien
que de quelque ct que l'on se tourne, on est extrmement
embarass, & qu'il parot assez que celui qui a t l'Auteur
de cette Opinion, n'a pas prv tous ces inconvniens. Si
j'tois pour la Rsurrection, je voudrais qu'il ft
indiffrent de quelles parties le corps seroit compos en se
relevant; car c'est la mme chose  l'ame: Et j'tablirois
pour constant que ce seroit un certain tat, & non pas un
certain lieu, qui nous dvroit rendre heureux: mais tout
cela ne sont que des bagatelles, & indignes d'un homme de
bon sens.

Cependant, il faut que je vous avou, ajota-t-il, qu'encore
que je ne comprenne pas ce que vous voulez dire par une Ame,
une substance spirituelle, dpouille de toute matire, ou
par un esprit constitu proprement par la pense, & renferm
nanmoins dans un corps, o ses facultez sont bornes  le
pousser seul, ou le faire agir selon sa volont, & hors
duquel il peut exister comme auparavant; comme l'ide que
vous vous en formez, est agrable en ce qu'elle vous flte
d'une autre vie aprs la mort. Je ne suis point surpris de
ce qu'il se trouve des gens qui y acquiesent. Ce sont, sans
doute, des esprits d'un ordre commun, mais ils ne laissent
pas d'tre heureux. Le bien ne consiste le plus souvent que
dans une pure imagination. Ceux qui sont remplis de cette
pense, que la mort n'est qu'un passage  une vie glorieuse,
doivent quitter le monde avec moins de regret que les autres
(sur tout lors que l'on y a autant d'attachement que je
remarque qu'on y en a en vos quartiers) & sentir dja les
avant-gots d'une prtende flicit ternelle. De sorte que
c'est la mme chose pour eux que cela soit vritable ou
non: ni plus ni moins que suppos que j'aye dix mille
_Kal[?]_ dans mon Coffre, dont je n'aurai jamais besoin, &
que je croi fortement du meilleur Mtal que l'on tire de nos
Mines, quand elles ne seroient que de Fer, mon contentement
n'en seroit pas moins parfait pour cela.

Mon Camarade, qui toit de la Religion, enrageoit d'entendre
ce Payen rvoquer en doute les Mistres d'un Culte fond sur
la pure Parole de Dieu. Il me fit plusieurs fois comprendre
qu'il avoit de la peine  se possder, & qu'il vouloit du
moins le _redarguer_ par des Passages formels de Ecriture
Sainte. Mais je l'en dtournai tojours, parce que l'autre
en nioit la Divinit, & que prtendant mme que ce ne fut
qu'un compos de Fictions fort mal concertes, on l'auroit
choqu de lui en parler davantage.

Je leur dis pourtant, dans le dessein de les allarmer, que
non-seulement j'tois persuad d'une Batitude ternelle,
pour ceux qui feroient de bonnes oeuvres, & qui auraient
la foi; mais qu'il y avoit aussi une Gne & un Enfer prpar
pour les mchans & les incrdules; & que chacun seroit
infailliblement trait selon qu'il auroit fait ou bien ou
mal.

Ce que vous m'avez dja dit, reprit le Prtre, mne  cela;
mais c'est une Erreur qui n'est pas moins grossire que les
prcdentes: car, outre que c'est rendre Dieu le plus cruel
de tous les Etres, d'avoir cr l'homme pour le damner
ternellement, sous prtexte qu'il a enfreint un de ses
Commandemens; & encore un Commandement qui consistoit
simplement  ne pas manger d'une Pomme, ce qui me fait
assurement frmir. Je nie que personne soit capable de faire
du bien ou du mal, par raport  Dieu; & je vous demande
srieusement si vous-mme le croyez? Indubitablement que je
le croi, lui dis-je; & il me semble que cela est si clair,
que l'on ne peut pas en donner; sans choquer le bon sens.

Comment, poursuivis-je, paillarder, tuer, voler, blasphmer,
ne sont pas des Crimes par lesquels on offense la Majest du
Trs-Puissant? Nullement, repartit le Prtre; car
premirement, si la Paillardise toit un pch, Dieu en
feroit lui-mme l'Auteur, & qui pis est, de l'Inceste mme;
puisque, selon vous-mme & votre grand Mose, n'y ayant eu
au commencement qu'un homme & qu'une femme, il a falu que
leurs Descendans ayent fait plusieurs incestes, avant que le
nombre des vivans leur ait permis de les viter. Et que l'on
ne me dise pas que c'toit alors une ncessit, puisqu'il
n'auroit non plus cot  Dieu de faire cent personnes, que
d'en crer seulement une. Nous sommes tous enfans du premier
homme; parmi nous il y a des degrez de consanguinit; devant
Dieu ce n'est plus la mme chose. Les femmes & les biens
toient communs au commencement, comme l'air & l'eau le sont
encore  l'heure qu'il est. Les hommes, qui semblent avoir
t faits pour la Socit, ont cr, afin d'viter le
desordre qu'ils remarquoient que cette communaut apportoit,
qu'il seroit bon que chaque Pre de Famille et seul la
disposition d'une ou de plusieurs femmes, d'une certaine
tendu de terre, & d'un nombre dtermin de btail: on a
t mme oblig dans la suite, d'un contentement unanime,
de faire des Loix, qui imposassent des peines  ceux qui ne
les observoient pas. De sorte que s'il y  quelqu'un de ls
dans la transgression de ces Loix, c'est proprement la
Socit, ou les Chefs qui la reprsentent, & nullement
l'Esprit universel, qui ne peut en aucune manire du monde
tre offens de personne. On peut dire la mme chose du Vol
& du Meurtre, o je ne fais tort,  proprement parler, qu'
celui auquel j'te la vie ou le bien. Et pour ce qui est du
Blasphme, quoique nous le punissions plus rigoureusement
que les autres pchez, ce n'est pas  cause que nous nous
imaginions que Dieu en est formalis; nullement, ce seroit
une infirmit en lui, s'il en toit capable; mais c'est que
nous ne saurions souffrir l'ingratitude, & que la plus noire
ingratitude que l'homme puisse commettre, c'est d'outrager
ou de ne pas assez respecter celui qui est Auteur de son
Etre, & de tous les biens qu'il est capaple d'en recevoir; &
que cela est mme d'un mauvais exemple pour les enfans & les
infrieurs, par raport  leurs Pres &  leurs Matres. Je
conclus de tout cela, qu'il en est des actions humaines,
comme des qualitez des corps, qui en effet ne sont
considres que suivant les combinations, les raports & les
comparaisons que nous faisons des unes avec les autres.

C'est ainsi, par exemple, qu'une mme substance pourra
tantt tre immense, & tantt abme dans le nant. Une
Montagne n'est ni grande ni petite, tant que mon entendement
faisant abstraction de toute autre matire, la considre
seule & indivisible, ou que je suppose n'avoir aucune
connoissance des autres corps, non pas mme du mien: mais si
ensuite je la conois comme un tout, compos d'une infinit
de petits grains de Sable, il est vident qu'elle me
parotra alors d'une grandeur dmefure, en comparaison de
l'une de ces petites parties. Ce ne sera plus cela, si je la
regarde auprs d'une autre Montagne de cette mme hauteur,
avec laquelle je la pourrai poser gale: & elle sera
extrmement petite, lorsque je la comparerai  toute la
masse de la Terre. Enfin, le Globe terrestre ne deviendra
lui-mme qu'un point Mathmatique pas raport  tout
l'Univers. C'est la mme chose de nos actions: en
elles-mmes elles ne sont rien; ou si vous Voulez, elles
feront au plus indiffrentes; & si elles peuvent devenir
bonnes ou mauvaises, ce ne peut tre que par raport  de
certaines institutions, comme sont celles dont nous venons
de parler, & ausquelles elles doivent tre mesures, pour
ainsi dire, pour en savoir la juste valeur.

Vous ne croyez donc point, repris-je, que Dieu, qui est un
Dieu d'ordre, qui hat la confusion, ait prescrit lui-mme 
l'homme des rgles, & donn des Loix, selon lesquelles il
est dans l'obligation de se conduire, & de se rgler. De la
manire que vous le pensez, me dit-il, non, je ne le croi
pas, cela n'toit pas ncessaire, puis qu'il lui a donn une
volont & un entendement pour se conduire, comme vous voyez
que nous faisons. Comme il n'y a point d'orgueil, de vanit,
de jalousie, ou de desir de regner parmi les Btes, Dieu ne
les a assujetties  aucunes Loix Civiles: il n'y en auroit
pas eu plus de besoin pour les Animaux raisonnables, que
pour les brutes: mais ds le moment que les uns ont voulu
abuser de la foiblesse ou de la bont des autres, on a t
forc d'inventer des peines pour ceux qui transgresseroient
de certains Reglemens; & ces Reglemens se sont multipliez 
mesure que la licence effrene de quelques esprits turbulens
y a donn lieu.

Tout ce que vous dites-l, repartis-je, est vritable: mais
vous me pardonnerez, si j'ose dire que je nie que Dieu n'y
ait point eu de part. Il n'est pas raisonnable que la
Providence ait produit une crature raisonnable, pour
l'abandonner entirement dans la suite: Il en est le Pre,
il en veut tre aussi le Directeur & le Conservateur; le bon
sens nous le dicte, & sa Parole (car j'en reviens
tojours-l) nous en assure si positivement, qu'il ne nous
est pas possible d'en douter. Plt  Dieu, m'criai-je
alors, que vous la pussiez voir, cette Parole; elle porte
tant de marques de celui qui l'a dicte, que vous seriez le
premier  la lire avec vnration, si elle vous tomboit
entre les mains; & je ne desespre pas qu'un jour elle vous
soit aporte, ou par quelque malheureux, ou par une Nation
entire, qui par un Ordre du Ciel, viendra s'tablir parmi
vous pour faciliter la conversion  un Peuple si honnte &
si humain.

Je serois ravi, rpondit-il, de voir le Livre dont vous
parlez tant; mais je serois fort fch qu'il nous ft aport
par une multitude de gens, que vos Loix mmes, toutes
saintes que vous les croyez, n'empcheroient pas de nous
tiranniser: nous aimons mieux que les choses restent comme
elles sont. Soyez seulement contens de votre sort, comme
vous voyez que nous nous contentons du ntre, & vous serez
plus heureux que vous ne l'tes en effet. Mais parlons
d'autre chose; il me semble, poursuivit-il, que le tems de
se quitter est venu; je me retire, adieu.

Aprs le dpart de notre Prtre, nous nous entretnmes
encore quelques momens de l'Immortalit de l'ame, de la
Rsurrection des morts, & de la Vie ternelle; parce que le
Juge y prenoit got: & je remarquai bien, si je ne me
trompe, qu'il seroit ais de porter ces gens-l  avoir de
bons sentimens de notre Religion.

Avant que de nous quitter, mon Hte me demanda si je n'avois
pas v la Montagne ardente, lorsque je fus aux Mines. Je
n'en ai, lui rpondis-je, pas seulement entendu parler.
Aparemment, reprit-il, qu'elle ne brloit pas alors; car
autrement on n'auroit pas manqu de vous la faire remarquer.
Je l'aurois v volontiers, lui repartis-je; mais ce n'est
rien de rare en nos quartiers: il y a Hecla en Islande, tna
dans la Sicile, la Vsuv dans le Royaume de Naples, &
plusieurs autres telles Montagnes ailleurs, qui brlent
aussi par intervalles: mais on ne peut pas en aprocher de
fort prs, quand mme elles ne brlent point,  cause des
exhalaisons sulphureuses qui en sortent, de la prodigieuse
quantit de cendres qui les environnent, & du danger qu'il y
a d'enfoncer en plusieurs endroits dans la terre, qui est
molle, tremblante ou peu solide.

Peut-tre bien, interrompit-il, que les Europens qui ont
t ici avant vous, ont racont la mme chose  nos
Anctres, & que c'est-l la raison pour laquelle le Peuple
s'est desabus de l'erreur o il toit, touchant la cause
de ce Prodige. Ce qu'il y a d'assur, c'est que les simples
ont t de tout tems d'opinion, que Dieu ayant cr le
monde, & s'tant ensuite avis de faire aussi des Etres qui
eussent le mouvement & la vie, avoit dress sous le Mont
ardent un Laboratoire, o il avoit un Fourneau qui contenoit
un Creuset d'une grandeur prodigieuse, avec une Barre en
haut au milieu, qui en divisoit l'Orifice en deux, &  cette
Barre correspondoit une Lampe. Ce grand Ouvrier,
disoient-ils, remplissoit de fois  autre ce Vaisseau de la
terre qu'il prenoit derrire lui, & au lieu de laquelle il y
a un grand Lac  l'heure qu'il est; & lors que cette terre
toit devene liquide  force de feu, il en tiroit une
petite portion, par le moyen d'un Tuyau creux, dont il se
servoit pour cela,  l'une des extrmitez duquel il ne
faisoit que soufler, & il paroissoit d'abord  l'autre un
Animal, auquel il donnoit la clef des champs. Il n'en avoit
fait qu'une petite quantit, lorsqu'il remarqua que sa Lampe
avoit mis le feu  la Montagne sous laquelle elle pendoit.
Cet inconvnient inopin lui fit aussi-tt changer de
Poste, de peur d'embraser toute la Terre. Il n'avoit pas
cherch long-tems qu'il trouva entre deux Montagnes un creux
profond, qu'il jugea  propos de remplir d'eau, afin que
travaillant l-dessous, le feu n'y et aucune prise.
Cependant, comme cette eau et bien-tt atteint un degr de
chaleur fort considrable, ce qui l'auroit d'abord change
en vapeur, il pera la Montagne voisine, afin qu'il en
distillt un filet d'eau frache, capable de temprer
l'ardeur de celle de l'Etang bouillant, qui est sans doute
le mme que vous dites avoir v, & qui conserve encore les
mmes qualitez.

On ajotoit  ce Conte, que Dieu avoit achev sous cet
endroit-l  former de la mme manire toutes les autres
cratures vivantes, hormis l'homme qui a tir son origine
d'ailleurs, comme je pourrai vous en entretenir une
autrefois  loisir. Enfin, on prtendoit que la Matire qui
toit dans le Creuset, tant dans une agitation violente, le
Soulphre, le Mercure, & les autres parties grasses &
mtaliques, qui en sortoient en fume, avoient t portes
avec rapidit sous la Voute de toutes les Montagnes
prochaines, o elles avoient pntr, & form dans les unes
le Charbon, & dans les autres le Fer ou les Minraux, &
Mtaux que nous y trouvons.

Cette Fable, toute grossire qu'elle est, & invente sans
doute  l'honneur de Messieurs les Chimistes, me donna
occasion de croire que le Verre ne leur a pas tojours t
inconnu, & qu'il y avoit e autrefois des Soufleurs parmi
eux. Quoiqu'il en soit, la conversation finit l; parce
qu'il se faisoit tard, & que chacun tmoignoit avoir envie
d'aller prendre du repos.

Quelques jours aprs cet entretien, le Prtre voulut aussi
donner un repas  notre Hte, o nous fmes encore de la
partie. Il nous fit alors des excuses de ce qu'il s'toit un
peu trop emport contre nos Opinions; pour y remdier il
pria La-Fret, qui avoit plus l le Vieux & le Nouveau
Testament que moi, de lui faire un recit le plus
circonstanci qu'il pourroit, du contenu de la Bible. Mon
Camarade le fit, & il l'en remercia, tmoignant d'en tre
fort satisfait: cependant je connus bien qu'il ne s'en
faisoit que rire; au lieu que le Juge m'en parut extrmement
difi. De sorte que les affaires auroient t loin, si nous
avions tojours rest ensemble; mais  mon grand regret, le
Ciel ne le voulut pas.




CHAPITRE VIII.

_l'Auteur est men  la Cour du Roi. Il dcrit ici l'Origine
de ces Monarques, fait la description du Palais Royal, du
Temple,_ &c.


Le Satrape dont j'ai parl tantt, qui toit venu lever le
Tribut, l'alla porter ensuite au Roi. En causant ensemble,
il lui raconta comment il avoit v deux Etrangers dans un
tel Village, qui savoient faire des Machines; qui mesuroient
parfaitement bien le tems, & divisoient un jour naturel en
deux fois douze parties, qu'ils apelloient heures; & que ce
qui toit le plus admirable, & d'une grande commodit pour
les Habitans, c'est qu' chaque heure il y avoit une Jatte
de mtal, sur laquelle un Marteau se dchargeant, marquoit
par un certain nombre de coups,  quelle partie du jour on
toit parvenu. Le Roi parut surpris  ce recit, & tmoigna
du desir de nous parler. En effet, nous fmes tous tonnez
de voir un jour que deux Domestiques de ce Prince nous
vinrent demander  notre Hte, qui ne sachant de quel
prtexte se servir pour nous retenir, nous remit avec
chagrin entre leurs mains.

Quoique nous fussions au desespoir de quitter le Juge, chez
lequel nous tions infiniment mieux que je n'aurois p
souhaiter de l'tre en Europe, nous ne laissmes pourtant
pas de tmoigner bien de la joye de l'honneur que le Roi
nous faisoit de nous envoyer querir. Nous demandmes
cependant plusieurs fois  nos Guides ce qui en pouvoit tre
la cause; mais ils nous protestrent qu'ils n'en savoient
rien. Tout ce qu'ils nous pouvoient dire d'assur, c'est que
l'on parloit de nous  la Cour, comme de grands Personnages,
& que nous y serions infailliblement bien traitez. Les
disputes, que nous avions eus, ne laissoient pas de me
donner quelques inquitudes. J'aprehendois que le Roi en
tant inform, ne s'en ft formalis, & ne nous voult
traiter comme des Sducteurs, & Gens qui travaillent 
bouleverser le Gouvernement: ce n'toit rien moins que cela.

Nous ne fmes pas plutt arrivez, que le Roi nous fit venir
auprs de lui. Aprs avoir fait nos rvrences, nous
voulmes mettre un genou  terre, avant que de lui parler,
suivant l'avertissement que l'on nous en avoit donn; mais
il ne le voulut pas permettre. Il nous fit apporter  chacun
un petit Escabeau, & nous commanda de nous asseoir devant
lui. Tous ceux qui toient-l, se tenoient debout ou 
genoux. Le Roi toit assis sur un magnifique Fauteil, lev
de trois marches, & couvert d'un Dais d'une Sculpture
admirable. Il nous demanda d'o nous tions venus, & comment
nous tions entrez dans son Pas. Il falut, pour le
contenter, lui faire un recit juste de toutes nos petites
Avantures. Il fit semblant d'tre bien aise ce que nos
disgraces lui avoient procur le plaisir de nous voir. Enfin
il tomba sur le chapitre de notre Science, qu'il releva
extrmement; & aprs nous avoir dit qu'il avoit apris que
nous avions fait une Horloge dans notre Village, il nous fit
comprendre qu'il nous avoit principalement fait venir pour
nous prier de lui en fabriquer aussi une, avec promesse de
rcompenser notre travail de sa plus tendre amiti, & par
tout ce que nous desirerions de sa Personne. Nous rpondmes
avec une profonde inclination, que nous n'tions point
accotumez  tre traitez de cette manire de nos
Souverains; que c'toit bien de l'honneur que Sa Majest
nous faisoit de nous trouver dignes d'tre employez pour son
Service, & que nous nous en acquiterions le moins mal que
nous pourrions.

L-dessus on nous conduisit dans un trs-bel Apartement, qui
devoit tre le ntre, o l'on et soin de nous servir & de
nous accommoder comme si nous avions t de grands
Seigneurs. Ds le lendemain nous donnmes Ordre d'aller
querir nos Outils l o nous les avions laissez: nous en
fmes faire plusieurs autres, tels que mon Camarade les
ordonna, & nous nous mmes  l'Ouvrage le pltt qu'il fut
possible, parce que le Roy s'impatientoit de nous y voir.

Le Monarque qui gouvernoit alors, s'apelloit Bustrol, homme
sage, modeste, sociable, & qui, s'il vit encore, comme je
l'espere, se fait bien moins distinguer par le faste & par
la grandeur, que par ses clatantes Vertus. Sa Robe est du
plus fin poil de Chvre teint en rouge, qui se trouve dans
le Pas: elle est grande & ample, avec une Guimpe d'un pied
de large en bas, & au haut des manches. Son Bonnet est 
cinq cornes, avec un Globe de cuivre au-dessus, d'un pouce &
demi de diamtre, qui est la principale marque de sa
Royaut, si on en excepte sa gravit, sa taille & sa bonne
mine.

Les Satrapes sont aussi habillez de Robes rouges, mais elles
sont de Laine, & plus petites  tous gards. Les autres
hommes, sans exception, ont leurs Robes  Laine de couleurs
mles. Les Juges se distinguent seulement par leurs
Bonnets. Pour les Femmes, elles portent toutes des Habits ou
Voiles de Toile fine par-dessus ceux qu'elles mettent
dessous, suivant que la Saison les oblige de se couvrir, peu
ou beaucoup.

Les Enfans du Roi n'ont aucune Prrogative au-dessus des
autres: on a pourtant un peu plus de dfrence pour eux,
mais on n'y est pas oblig: il n'y a que l'An qui est
presque considr & habill comme son Pre, hormis qu'il ne
porte point de Globe.

Le Roi peut avoir jusqu' douze Femmes, qu'il fait choisir,
ou choisit lui-mme de tout son Peuple, lors qu'il fait la
Ronde pour se faire voir: & on n'oseroit lui en refuser une,
quand elle seroit mme promise  un autre. Les Gouverneurs
en peuvent avoir trois, les Juges deux, & le Peuple une. On
permet aussi aux Prtres d'avoir deux Femmes ensemble; mais
ensemble ou non, ils n'en peuvent avoir que deux en tout
pendant leur vie: si elles viennent  mourir avant eux; il
leur est dfendu de se remarier.

Ce que le Roi a de plus magnifique, c'est sa Maison: elle
est situe au milieu du Canton Royal, qui a aussi la mme
tendu que les autres. Le Frontispice en est tourn du ct
du Nord-Nord-Est; sa largeur est de trente-six Pas
gomtriques, & sa profondeur de vingt. Le premier Etage de
ce Palais est  dix pieds au-dessous du Niveau de la
Campagne, divis en plusieurs Apartemens bien voutez, & o
l'on n'a pas pargn les Pilastres: il ne se voit rien-l
que du Marbre de diverses sortes & couleurs: le Pav est de
rouge, les Piliers de noir, & la Voute de blanc. Le second
Etage tant  vingt pieds du premier, il y a dehors, devant
le Portail, un Escalier en forme d'un demi Ovale, de vingt
Marches d'un demi pied chacun de hauteur, pour y monter. On
entre premirement dans une vaste Antichambre, derrire
laquelle est l'Audience du Roi. De l'Antichambre on passe
dans deux Alles, l'une  droite & l'autre  gauche, qui
divisent le Corps de l'Edifice en deux, de manire qu'il y a
de part & d'autre deux magnifiques Salles, par consquent
quatre de chaque ct, & en tout dix Apartemens, avec les
plus beaux Plafonds du monde, & des Lambris qui surpassent
en leur Sculpture, tout ce que j'ai v de plus curieux. Au
dessus de ce second Etage il y en a un troisime, divis 
peu prs de la mme manire que le prcdent, sinon qu'au
lieu de l'Audience, on a ici la Chambre o Sa Majest
couche. Aprs cela on parvient  une Plate-forme couverte
d'Etain, & une Balustrade tout autour de Cuivre massif,
ouvrag & perc  jour d'une manire fort artiste. Au milieu
de cette Plate-forme, il y a un Pavillon rond, couvert de
Cuivre, & si bien poli, comme tout le reste, qu'on ne peut y
jetter les yeux sans les blesser, lorsque le Soleil y luit.
Au-dessus il y a un Globe de vingt pieds de circonfrence,
sur lequel on a pos une Piramide quarre, d'un pied de
base, & de cinq de hauteur. Cette Cape est porte par douze
Piliers d'Agate. Il n'y a dans tout le Btiment que du
Marbre, de l'Agate, du Jaspe, & semblables Pierres exquises,
& merveilleusement bien polies & ouvrages: le tout bti,
suivant un Ordre qui aproche assez du Corinthien, hormis
les Colonnes des Caves, qui sont proprement  la Toscane.

Ce qui leur manque en ce Pas-l, c'est le Verre: ils se
servent en la place de Peaux de _Pol[ei]_, qu'ils savent
grater & prparer d'une certaine manire, que cela dure
ternellement, & donne un si libre passage  la lumire,
qu'il fait aussi clair dans les Chambres; que dehors. C'est
de ce Parchemin qu'ils remplisent leurs Fentres au lieu de
losanges. Mais, quoique cela soit bel & bon, il faut avoer
que nos Vitres le surpassent de beaucoup.

Derriere le Palais, il y a un Dme de l'Ordre Romaine, de
cent cinquante pieds de diamtre, aussi couvert de Cuivre,
des mmes matriaux, & d'une magnificence gale. Ce lieu
sert  deux usages, de Temple & du Snat. Le Trne du Roi
est du ct du Sud,  l'opposite de la Porte, lev de six
pieds, sur un Marchepi de quatre, qui est couvert d'une
Estrade magnifique: car il est certain que ces gens-ci
surpassent infiniment les Turcs dans la tissure de leurs
Tapis. Au milieu du Plat-fond, se voit un Soleil de Cuivre
d'une excessive grandeur: le corps n'en a peut-tre que dix
ou douze pieds de diamettre, mais ses rayons s'tendent
extrmement loin. Le cne qui est au-dessus du Dme, est
large & haut. Tout cela est de cuivre, & port par six
grosses Colomnes ou Tours, dans chacune desquelles il y a un
Escalier qui conduit jusques aux Galeries de ce superbe
Edifice.

Tout  l'entour du Canton on a aussi bti des demeures
continus, avec des Pavillons sur les Angles, & deux sur
chaque face ou ct,  une gale distance l'un de l'autre;
de sorte qu'il y en a douze en tout. On a aussi construit
douze Arcades entre ces Pavillons, qui sont comme autant de
Portes ouvertes pour sortir du Canton, par douze Ponts 
Balustrades de cuivre ouvrag, qui y sont opposez. Enfin,
au-dedans de ces Logemens, qui sont pour les douze Femmes du
Roi, & pour une partie des Domestiques de la Cour, regne une
Galerie tout autour, sotenu de Colomnes de Jaspe,
couvertes d'Etain, comme le reste des Logemens, hormis les
Pavillons, qui le sont de cuivre, & d'une beaut
extraordinaire. Les vuides, qui sont entre tous ces
Btimens, sont remplis d'Oblisques, de Piramides, de
Status sur de magnifiques Pidestaux, de Pots remplis de
toutes sortes de fleurs, selon la saison o l'on est, de
Cages pleines d'oiseaux de tout plumage, qui font un ramage
fort divertissant, & en un mot de tout ce qui peut aporter
quelque divertissement aux sens: ce qui fait que ce lieu est
proprement un Paradis enchant.

Le Canton qui est au Sud de la Maison, est un Parc rempli de
Boucs, de Chvres, de Cerfs, qui sont fort petits en ce
Pas-l, de Daims & autres: sur tout il y a une sorte
d'Animaux nommez _Po[ei]_, qui ont le poil long, une corne
sur la tte, deux oreilles plates & larges comme la main, la
queu courte, mais fort large, avec de grands pieds plats:
ce qui fait qu'ils se tiennent le plus souvent debout. La
grosseur de cet Animal aproche de celle de nos petits Anes:
la chair en est fort dlicate, mais on n'en voit gures que
dans les Parcs du Roi; & ce n'est pas grand dommage, parce
qu'il y a peu de personnes qui ne fassent scrupule d'en
manger,  cause qu'ils ressemble fort  l'homme, & qu'il
parot  la verit tre do de quelque raison.

Le Canton du Midi, qui est notre Nord, n'est qu'un tissu de
Parterres couverts de Fleurs, & arrosez de mille petites
Fontaines artificielles. Les deux autres,  droit & 
gauche, sont destinez pour les Arbres fruitiers, les Lgumes
& les Herbes potageres. Outre ces cinq Cantons, il y en a
encore vingt, dont douze sont pour les Reines & pour leurs
enfans, & domestiques; & huit autres pour le Labourage,
Pturage, &c.

Les Revenus du Roi consistent tous les ans, pour chaque Pre
de Famille, en une pice de cuivre de la grandeur d'une
Guine, qu'ils nomment _Kala_, & dont j'ai fait mention
ailleurs, o d'un ct l'on voit grav, NOS COEURS A DIEU,
& de l'autre, NOS BIENS AU ROI. Je ne saurois dire ce que
ces Pices valent; mais j'ai bien remarqu que l'on en fait
autant en ce Pas-l, que nous faisons d'un Lois d'or en
France. L'Argent courant est d'Etain, & il y a des Pices de
toutes grandeurs, comme en Europe, avec chacune leur marque
diffrente. Avec cette seule Pice on satisfait  toutes les
charges de l'Etat: c'est peu de chose pour les particuliers:
cependant y ayant quarante & un mille six cens Villages, ou
quarante & un mille cinq cens septante cinq, en rabatant les
vingt-cinq de la Maison Royale, cela ne laisse pas de
raporter huit cens trente & un mille cinq cens _Kal[ei]_,
sans compter les Juges & les Prtres, qui en sont exempts:
ce qui est aussi, l'honneur  part, tout ce qu'ils retirent
de leurs Charges.

J'apris pourtant qu'il n'y avoit alors que trois cens
quarante-cinq ans que les choses avoient t rgles sur ce
pied-l. Avant ce tems-l, la Royaut avoit t de tems
immmorial, ou pour parler leur langage, ternellement dans
une mme Famille. Ces Rois se disoient Fils du Soleil & de
la Terre. Cette Naissance leur donnoit beaucoup d'ambition,
& les Enfans devenoient tous les jours pires que n'avoient
t leurs Pres. Ils en toient venus jusqu' prtendre de
leurs Sujets des hommages & des adorations. Ils abusoient de
leurs Femmes & de leurs Filles & de mme que de leurs
biens, & ne parloient rien moins que de les faire gorger,
lorsqu'ils donnoient les moindres marques de n'tre pas
contens de leur tyrannie.

Enfin, le bonheur voulut pour ces misrables, que par une
certaine fatalit, dont je n'ai jamais s les
particularitez, il arrive-l un Portugais, qui ayant apris
leur langage, leur conta qu'aprs avoir cho sur les Ctes
de leur Continent, comme nous avions fait, il s'toit tabli
l avec ses Camarades, qui toient tous morts dans l'espace
de quatre ans,  la rserve d'un seul, avec lequel il avoit
rsolu de monter une Rivire, laquelle se dchargeoit par-l
autour dans la Mer,  l'aide d'un fort petit Esquis qui leur
toit rest. Il ajotoit  cela, qu'ils avoient t huit
mois  leur Voyage, & qu'aprs avoir surmont des
difficultez inconcevables, ils toient parvenus  un gouffre
de Montagnes, d'o cette Rivire sortoit comme de sa Source.
Ils hasardrent d'y entrer plusieurs fois & en divers tems:
mais il y faisoit si obscur; il y avoit tant de brisans, de
dtours & d'obstacles de toutes les espces, qu'ils
desesperoient d'y passer. Ils vinrent pourtant enfin  bout
de leur dessein, car aprs avoir fait plus de deux lieus de
chemin sous terre, ils arrivrent dans le Pas si las & si
extnuez, qu'ils n'avoient pas la force de se remuer, de
sorte qu'tant abordez, & celui-ci ayant mis pied  terre,
l'autre qui en voulut faire autant, tomba  la renverse dans
le Bteau, qui en mme tems s'carta du bord, tellement que
celui qui toit  terre, n'y pouvant atteindre, il eut le
dplaisir de le voir retourner dans ce Gouffre, d'o il
n'toit jamais revenu du depuis. Le Prtre auquel il raconta
cela, n'en fut pas moins tonn qu'il avoit t de sa venu:
il lui fit rpter plusieurs fois l'histoire dont il lui
avoit fait le recit, pour voir s'il ne se couperoit pas,
mais ne pouvant enfin plus douter d'une Rlation si bien
circonstancie, il fut en faire part au Juge: celui-ci la
communiqua aux Principaux des autres Cantons voisins; de
sorte qu'en fort peu de tems, tout le Royaume st que leurs
Rois avoient t des Fourbes, & des Sclrats, en ce que,
sous prtexte d'une Naissance toute particulire &
miraculeuse, qui les relevoit infiniment au dessus de leurs
Sujets, ils les traitoient en Esclaves, & prenoient le train
de ne les considrer avec le tems, que comme des Chiens.
Avant que six semaines se passassent ils secourent le joug:
le Roi fut dmis, & envoy aux Mines pour sa vie. Ils
lurent en sa place le plus ancien Satrape du Pays, avec
promesse de laisser regner aprs lui ses Enfans, tant qu'ils
seroient humains, vertueux & quitables.

Quoi que ce Prince exil fut mchant, il toit pourtant en
quelque faon  plaindre, parce qu'il protesta jusqu' la
mort, qu'il avoit cr lui-mme ce que l'on publioit de
l'Origine de ses Anctres, dont il ne savoit rien que par
tradiction: ce qui ne laissoit pas pourtant de donner
beaucoup d'ambition  cette Race, qui prtendoit par-l
devoir tre infiniment au-dessus des autres mortels: comme
en effet, cela devoit les enfler, & imprimer dans leurs
Peuples un fort profond respect pour leurs personnes tant
qu'ils toient l'un & l'autre, persuadez de la verit du
fait, dont voici la Rlation, telle qu'elle m'a t recite
par des gens dignes que l'on ajott foi  leurs paroles.

Dieu, disoient-ils, a t de toute ternit: le Ciel & la
Terre ne sont pas si anciens. Aussi-tt que l'Univers fut
cr, la Terre qui est un Corps anim, tant charm de la
beaut clatante du Soleil, en devint perdment amoureuse.
Elle fit diverses tentatives pour s'lever jusqu' lui, mais
ses lans furent inutiles: la pesanteur de sa masse faisoit
obstacle  ses lancemens, elle ne pouvoit s'lever que
jusqu' une fort petite distance. Le Soleil s'aperut de ses
secousses & de ses prodigieux tremoussemens, il eut piti
d'elle; & s'tant couvert de nuages extrmement pais, de
peur de la mettre plus en feu, & de la consumer tout  fait,
il s'aprocha d'elle, la pntra de ses rayons jusqu'au fond
de ses entrailles, & se retira sur le champ. La Terre en
conut d'abord: trois cens soixante-cinq jours & un quart
aprs, son ventre s'ouvrit, elle accoucha d'un Homme & d'une
Femme, l'un & l'autre d'une beaut & d'une majest
surprenante. Ces deux charmantes Personnes s'tant avances
du ct de la Campagne o ils avoient trouv une multitude
innombrable de toutes sortes d'Arbres chargez d'excellens
Fruits, ils eurent la curiosit de parcourir tout le terroir
qu'ils trouvrent accessible. Enfin tant parvenus jusqu'aux
extrmitez Australes de ce vaste Pas, ils le trouvrent
born par des Montagnes impratiquables. Ce fut-l que _Mol_
& _Mola_ sa Femme, car c'est ainsi que l'on dit qu'ils se
nommoient, eurent quelque contention, elle voulant tirer 
droite, ou retourner sur ses pas, & lui, au contraire, tant
d'opinion qu'il faloit faire un effort pour passer outre; de
sorte que s'tant mis en colere, parce qu'il se voyoit
oblig de rompre son dessein,  cause de l'opinitret de sa
femme, il frapa de dpit si rudement du pied contre le
Rocher, qu'il s'y fit une ouverture, par laquelle l'eau
sortit en abondance, & forma une Rivire, qui s'alla
prcipiter dans le creux, dont les deux Jumeaux toient
sortis: ce qui refroidit tellement la matrice de la Terre,
que depuis ce tems-l elle n'a plus eu aucune envie de se
joindre  son Amant le Soleil, & ainsi n'a jamais eu
d'autres Enfans.

Ils ajotoient  ce beau Conte, que c'toit de ces deux
Personnes qu'toient dcendus les Habitans de leur Pas,
qu'ils croyoient tre le seul endroit du Monde qui fut
habit. Aussi-tt que le Portugais fut arriv, & qu'il eut
fait le recit de ces avantures, on connt bien qu'on n'toit
pas-l le seul Peuple de l'Univers, & que le prtendu
Enfantement de la Terre, n'toit qu'une Fable, d'o
s'ensuivirent les rvolutions dont je viens de faire
mention. Depuis ce tems-l, les Rois & leurs sujets avoient
vcu avec beaucoup de tranquillit & d'harmonie: ils se
looient extrmement les uns des autres. En effet, j'ai
tojours v que le peuple avoit infiniment du respect pour
leur Souverain, & que rciproquement le Roi d' prsent
tmoignoit de l'empressement  donner des marques de sa
tendresse  tous ceux qui aprochoient de sa Personne. Il
toit civil en genral  tout le monde, & pour nous en
particulier, il est sr que cela passoit les bornes.




CHAPITRE IX.

_Qui contient plusieurs Conversations trs-curieuses entre
le Roi & notre Auteur._


Il n'est pas concevable comment ce Monarque toit assidu 
observer au commencement les heures de nos occupations: il
toit tout yeux pour nous regarder, & souvent nous le
rendions tout oreilles pour nous entendre, lors que nous lui
racontions comment le monde vit parmi nous. Sur tout il
prenoit un plaisir indicible  s'entretenir des Sciences, &
particulirement de la Philosophie, en quoi il s'toit
beaucoup exerc. Rarement nous tions ensemble, qu'il ne me
fit quelque question de Phisique, & de Mchanique, ou
d'Astronomie.

Ce qui lui plaisoit beaucoup, toit le Sistme de Copernic:
& je puis dire  sa loange, que je n'eus pas beaucoup de
peine  lui faire comprendre tous les diffrens mouvemens
dont il faut que la Terre se charge pour satisfaire aux
mouvemens aparens selon l'Opinion vulgaire, & que l'on
distingue par le Journalier, d'Occident en Orient, l'Annuel,
autour du Soleil; par celui des Etoiles fixes, & par les
deux de Vibration, attribuez autrefois aux Cieux Cristalins.
Car ayant pris une Boule, & y ayant marqu les principaux
Points & Cercles d'un Globle terrestre, je lui montrai
comment la Terre tournoit d'Occident en Orient autour de son
Centre, en un jour naturel, & en mme tems dans l'espace de
trois cens soixante-cinq jours six heures, moins environ
onze minutes, autour du Soleil, que je plaois au Centre du
Monde. Je lui fis ensuite remarquer comment ce Mouvement
annuel ne se faisoit pas sur l'Equateur, mais suivant
l'Ecliptique, parce que l'Axe de la Terre, au lieu d'tre
perpendiculaire au plan du Cercle annuel, incline sur lui de
part & d'autre, de vingt-trois degrez & trente minutes, ce
que nous apellons le Mouvement de paralllisme. Aprs cela,
nous nous entretnmes du quatrime Mouvement, caus par le
plus ou moins d'impulsion ou pressement que souffre la
Terre, suivant les endroits o elle passe dans sa Route: car
par-l il arrive que son Axe s'lve ou s'abaisse
quelquefois de quelques minutes, & que par consquent
l'Ecliptique parot dans de certains tems, plus prs de
l'Equateur qu'en d'autres. Ce qui s'explique aussi
parfaitement bien par la matire subtile, qui entre & passe
par les Tourbillons; mais je ne voulus pas alors entamer 
ce sujet, une manire qui l'auroit peut-tre embarass, ou
du moins qui demandoit un peu plus de tems. Enfin, nous
parlmes du cinquime Mouvement, qui vient de ce que la
Terre dans cette partie de son cours qui est la plus
loigne du Soleil, ayant un plus grand Cercle  parcourir
que dans celle qui y est diamtralement oppose, elle n'a
pas si-tt achev sa Priode: & cette diffrence est
proprement la partie du Firmament que nous jugeons tre
passe d'Occident en Orient, dans une certaine espace de
tems. Et d'autant que cette Portion parot plus grande ou
plus petite,  proportion que la Terre se trouve plus ou
moins loigne du Centre de son Cercle, qui est  peu prs
le Soleil, cela cause une irrgularit, que Ptolome
attribuoit au premier Cristalin: ce qui fait le sixime
Mouvement. Pour le calcul des Eclypses, ce Prince
l'entendoit comme Copernic lui-mme: il raisonnoit fort bien
des Comettes, des Planettes, des Mtores, & de ce qu'il y a
de plus agrable dans la Phisique. Mais il ignoroit
absolument la cause du Flux & du Reflux de la Mer, dont il
avoit en effet  peine ou parler: & il n'entendoit jamais
raisonner qu'avec admiration de la Proportion des espaces
que les Corps qui tombent parcourent en de certains tems
dterminez: des Vibrations des Pendules: de la force du
Levier; & en gnral de tout ce qui regarde la Statique.

Les Armes  feu lui toient aussi tout  fait inconnus, &
il les auroit estimes, n'et t le mauvais usage qu'on en
fait. Rien ne le faisoit plus frmir que les Relations que
je lui faisois par fois de nos Guerres, & des sanglantes
Batailles qu'elles causent. Il ne pouvoit pas comprendre,
comment le Peuple est assez fou pour courir ainsi au
Massacre, &  la destruction de son Espce, pour des sujets
si legers, & o il ne s'agit que des intrts de l'ambition,
ou des caprices d'un seul homme. Il y a prs de quatre
Sicles, me dit-il un jour, que l'on dclara inhabile le Roi
alors rgnant,  cause que sous prtexte de son Origine, &
d'une Naissance miraculeuse, qui devoit le distinguer des
autres hommes, il traitoit ses Sujets de haut en bas. On et
dit, ajota-t'il, que sa vanit lui eut d faire
entreprendre de grandes choses, pour se maintenir dans son
Poste; bien loin de-l, il ne voulut presque pas employer de
paroles pour se disculper, & apaiser la colre de ceux qui
l'envoyerent aux Mines: il obt sur le champ, lorsqu'il
aprit que c'toit la volont de son Peuple. Et je vous jure,
qu'au lieu d'exposer des Armes  la fureur de mes Ennemis,
j'aimerois mieux mille fois devenir le moindre de mon
Royaume, que d'en conserver la Souverainet, aux dpens de
la vie d'un seul homme.

J'avou, repartis-je, que la Guerre a quelque chose de cruel
& d'inhumain; cependant, il s'en fait souvent de justes, &
alors Dieu mme les autorise: & marque qu'il y prend
plaisir, c'est qu'il s'apelle le Dieu des Armes. O Ciel,
interrompit le Roi, que dites-vous-l? Vous me choquez en
parlant de cette manire. Assurment vous tes heureux de
n'avoir pas profr ces paroles-l devant quelqu'un de nos
Juges; tout tranger que vous tes, vous courriez risque de
fort mal passer votre tems; puisque selon nos Principes,
vous ne sauriez avoir exprim un plus norme Blasphme. Je
vous demande pardon, Sire, repartis-je incontinent, les plus
Saints Hommes, qui ont crit notre Loi, affectent en bien
des endroits, de caractriser ainsi la Divinit: ils
attribuent  lui seul le Gain de toutes les Batailles, que
les Juifs ont remportes sur ceux dont ils ont conquis les
Pas, & le font parotre  la Tte de leurs Troupes, comme
un Gnral formidable, qui terrasse tout ce qui lui vient 
la rencontre. Je ne croi pas tre coupable d'imiter de si
grands Hommes, & d'avoir de la vnration pour leurs Vies,
leurs Prceptes & leurs Sentimens: cependant, j'ai tant de
respect pour votre Personne, que j'aime mieux observer un
ternel silence, que de vous donner aucun sujet de
mcontentement. Comment, reprit le Roi, vos Lgislateurs
tiennent ce langage! Assurment je trouve cela
extraordinaire, qu'un Dieu, qui selon vous dfende de
rpandre le sang d'un seul Particulier, authorise une
Boucherie gnrale entre des Nations entires. Il y a sans
doute bien de l'homme, bien de la passion, bien de la
cruaut dans vos Loix: la seule pense m'en fait frmir:
n'en parlons pas davantage, de peur que je n'en dise plus
que vous n'en entendriez volontiers. Je trouve bien des
charmes dans vos Sciences, mais votre Religion & vos Maximes
ne m'agrent pas. C'est que vous ne les entendez pas, Sire,
lui rpondis-je, les Livres me manquent, & je ne suis pas
assez bon Thologien pour vous convertir; mais nous avons
mille Docteurs parmi nous capables de montrer tant de
marques de Saintet dans notre Bible, & de vous en dmontrer
le contenu si clairement, que vous seriez forc d'y donner
votre consentement, ni plus ni moins qu' une Dmonstration
Mathmatique.

H bien, en attendant que nous en voyions quelqu'un,
aprenez-moi, repliqua le Roi, comment ces Armes, dont vous
me parliez tantt, se composent, de quelle manire on les
fait subsister, comment elles se battent, quelle rcompense
en ont les Vainqueurs, & quel profit en remportent les
Orfelins & les Veuves: Si ces Guerres n'ont point de fin, &
s'il n'y a jamais de Paix parmi vous. Rarement, Sire, lui
dis-je. La Terre est extrmement grande, par raport  votre
Empire; il y a une infinit de tels Royaumes aux endroits
d'o nous venons. Tant de grands Seigneurs ne sauroient
vivre long-tems dans une parfaite intelligence: l'intrt
des Familles Royales, plus que des Particuliers, cause
souvent des brouilleries. La jalousie, le desir de
s'agrandir, le Rang, la Religion qui est diffrente presque
dans chaque Royaume, tout cela sont des sujets de ruptures,
qui ne cessent souvent qu'aprs une grande effusion de Sang.
Nous avons un Empire nomm Espagne, o il s'alluma, il y a
quelque tems, une Guerre intestine, qui a dur cinquante ou
soixante ans, & qui a cot la Vie  un million d'hommes.

La Religion dominante de ce Pas-l, & dans laquelle je suis
n, est la Chrtienne, qui diffre extrmement de toutes les
autres: ceux qui la professent n'ont pas tous non plus les
mmes Sentimens  tous gards. La plus grande partie
prtendent qu'il ne suffit pas d'adorer un Dieu, Crateur du
Ciel & de la Terre, ils veulent aussi que l'on invoque les
Saints trpassez, afin qu'ils intercdent pour nous dans le
Paradis. Les Prlats de l'glise imposent la ncessit de
croire un Purgatoire, qui est un endroit rempli de Feu & de
Soulfre, o aprs la mort, les ames doivent brler &
souffrir pendant un certain nombre d'Annes, l'une plus,
l'autre moins, suivant les Crimes qu'elles ont commis, afin
d'tre en tat de comparotre pures & sans taches devant le
Trne de Dieu. Cette mme Eglise engage  confesser que
Jesus-Christ est vivant, en chair & en os, & aussi grand
qu'il toit quand il a t crucifi, dans une Hostie ou
morceau de pte de la grandeur de la paume de la main, que
le Prtre donne  chaque Laque, en de certains jours de
l'Anne, destinez  cette Crmonie, &c. Plusieurs personnes
ne pouvant accommoder ces Maximes avec le Sens commun, non
plus qu'avec les Prceptes que contient le Livre Sacr de
nos Loix, crurent en conscience qu'ils auroient tort de les
observer. Le Clerg, qui s'apert de ce desordre dans
l'Eglise, rigea un Tribunal svre, qui imposoit de grandes
peines  ceux qui s'manciperoient de rformer le Culte
Divin. Il faut ajoter  cela, qu'outre les Ecclsiastiques,
qui puisoient les Peuples d'argent, qu'ils se faisoient
donner pour reciter des Prires efficaces, par lesquelles
ils prtendoient tirer du Purgatoire les Ames de leurs
Anctres: les Officiers du Roi les chargeoient tous les
jours de nouveaux Impts: de sorte que les plus rsolus des
Habitans voulant secour le joug, firent secrettement des
Cabales, & rsolurent de s'assurer de quelques Cantons
murez, ou Villes, dont ils fussent les Matres. L-dessus le
Commerce s'affoiblit, les Ouvriers ptissent faute
d'Ouvrage; un Prince Etranger se met  la tte des
Mcontent. D'autres Monarques, jaloux de la Grandeur du Roi
d'Espagne, & qui ne cherchent que son abaissement pour
s'lever au dessus de lui, se joignent  eux. On forme des
Compagnies d'Artisans, qui sont ravis de servir pour la
subsistance: de ces Compagnies de cent hommes, plus ou
moins, qui ont chacune leurs Officiers, on fait des
Rgimens, & de ces Rgimens des Armes, qui sont commandes
par des Gnraux exprimentez au Mtier de la Guerre, & qui
ont soin de les fournir d'Armes, d'Habits, & de toutes
sortes de Munitions, aux dpens du Public, que les
Magistrats chargent de Subsides pour cela. Lorsqu'on est
prt, on se cherche, on use de finesses, & de milles
stratagmes pour se surprendre; enfin on en vient aux mains,
& aprs s'tre souvent battus tout un jour, il se trouve
quelquefois, que le plus grand avantage de Vainqueur, est
d'avoir conserv le Champ de Bataille, ce qui lui cote dans
des Rencontres, quinze ou vingt mille Combattans: l o son
Ennemi, qui a recul de cinq cens Pas, n'en a pas perdu la
moiti tant. Si l'un dfait entirement l'autre, il se
prvaut de sa Victoire, en gagnant du Pas & des Villes, o
il met quelquefois tout  Feu &  Sang. Cependant sa Partie
tche de nouveau  se fortifier, ou en faisant de nouvelles
Troupes, ou en contractant des Alliances avec d'autres
Princes, qu'elle attire dans son Parti. On revient aux
coups, o la Fortune se dclare, tantt pour l'un, tantt
pour l'autre, jusqu' ce que les Trsors & les Hommes soient
vanous, car alors on est forc d'en venir  un
Accommodement, qui ne dure pas plus long-tems que quelque
Esprit turbulent le desire, puis que les prtextes pour
remur ne leur manquent jamais.

Mais que fait-on de ces Troupes? dit le Roi. On les
remercie, repliquai-je. Cela est bien, continua-t'il, pour
la dcharge du Peuple; mais des gens, qui se sont accotumez
pendant la Guerre, au libertinage, & sans doute,  toutes
sortes de voluptez, sont-ils propres  tre employez  autre
chose? De quoi subsistent-ils, lorsqu-ils ne tirent plus de
Solde? J'ai dja dit  Votre Majest, repris-je, que le
Monde contient une infinit de Pas gouvernez par des
Princes diffrens: lorsque les Troubles finissent en un
endroit, ils recommencent ordinairement en un autre; les
Soldats vont chercher-l de l'Emploi; sinon, chacun retourne
 sa Profession. J'avou pourtant, qu'il y en a beaucoup,
qui ayant perdu l'habitude de travailler, ou qui ne sachant
point de Mtier, vont mandier de Porte en Porte, avec les
Femmes & les Enfans, dont les Maris & les Pres ont t
tuez, ou s'abandonnent au Brigandage pour vivre plus
commodment. Les uns se font Voleurs de grands Chemins, les
autres Faux-monnoyeurs: Il y en a qui s'associent avec les
Femmes dbauches, & leur aident  runer, & quelquefois
mme massacrer ceux qui frquentent les vilains lieux.
Enfin, il n'y a forte d'Intrigues qu'il ne pratiquent pour
se donner du bon tems: ce qui oblige les honntes gens 
user de beaucoup de prcaution pour n'en tre point
attrapez, & encore souvent n'en sont-ils pas exempts. Je
pourois vous confirmer cette vrit par cent exemples, qui
font dresser les cheveux; mais un seul suffira prsentement
pour vous en donner une ide.

Environ huit mois avant, que j'aye quitt Paris, Ville
fameuse, & qui est la Capitale du plus beau Royaume de
l'Europe, un Conseiller du Parlement passant en Carosse dans
une Ru carte, o il y avoit peu de Commerce, avisa de
loin une jeune Personne fort bien mise, qui tendant les
bras, joignant les mains, & portant la v, tantt vers le
Ciel, & ensuite sur la Terre, donnoit des marques d'un
vritable desespoir. Le bruit des Rous & des Chevaux
l'ayant fait retourner, elle se retient tout d'un coup,
s'essuye promptement le Visage, & poursuit son chemin  pas
lents. Le Conseiller ne tarde gures  la joindre; il
s'arrte  ct d'elle. Qu'avez-vous, Mademoiselle? lui
dit-il, d'une manire fort honnte: Je vous voi toute
pleure; est-il arriv quelque dsastre dans votre Famille?
Parlez hardiment, vous tes par bonheur tombe en de bonnes
mains; il y a bien des gens qui tcheroient de profiter de
votre desordre, avec moi il n'y a rien  craindre. Je suis
honnte homme, j'ai du crdit & de la bonne volont, si je
puis vous tre utile en quelque chose, je m'y employerai
avec tout le zl dont je suis, capable. Quoi qu'elle n'eut
que seize  dix-sept ans, elle prit d'abord son srieux,
sotint long-tems qu'elle n'avoit rien, qu'il toit inutile
de lui offrir sa Protection y qu'elle ne lassoit pourtant
pas d'en avoir de la reconnoissance & que tout ce qu'elle
prtendoit de lui, toit de lui laisser faire son chemin.
Mais enfin, aprs plusieurs instances, qui n'toient
proprement que l'effet de la charit de ce galant Homme,
s'abandonnant de nouveau  des larmes, qu'elle ne pouvoit
plus retenir. Oui, Monsieur, vous avez raison, lui dit-elle,
je ne me possde pas, j'ai l'esprit en charpe, je cours les
Rus, & peu s'en faut que je ne me porte  de fcheuses
extrmitez. Je suis Fille unique d'un Pre qui m'adoroit;
mes volontez lui toient une Loi, qu'il se faisoit un
plaisir d'observer  tous gards; de sorte que je ne lui ai
jamais rien demand, qu'il ne me l'ait incontinent accord.
Il y a un an que Dieu l'a retir,  la fleur de son ge;
notre sparation lui faisoit mille fois plus de peine que la
perte de sa propre Vie. Le dplaisir qu'il avoit de me
quitter, le porta  me recommander  mains jointes  sa
Femme. Cette Martre lui promit tout ce qu'il voulut; elle
m'embrassa en sa prsence, & s'engagea par un Serment
accompagn d'un torrent de larmes,  me faire ternellement
part de sa plus tendre amiti. Mais, helas! le pauvre homme
eut  peine sill les yeux, que je devins l'objet de sa
tirannie. Il n'y a moment qu'elle ne me dsole d'injures &
de menaces; des menaces elle en vient souvent aux coups, &
aujourd'hui, aprs m'avoir bien maltraite, elle m'a jette
hors de la maison. Voil qui est violent, dit le Conseiller,
vous tes sans contredit  plaindre: entrez, s'il vous
plat, dans mon Carosse, il faut que je vous remette bien
ensemble, ou du moins que je sache la cause d'une si
dangereuse dissension. Ce ne fut pas encore ici sans peine
qu'elle se dtermina  le conduire chez elle: elle
aprhendoit trop de se faire voir, la colre de sa
Belle-mre la faisoit trembler: il falut pourtant s'y
rsoudre. La Maison de cette Veuve toit de belle aparence;
une forte muraille  Porte cochere, & une grande
Basse-court, la sparoit de la Ru. Monsieur le Conseiller
ayant fait demander si Madame toit de loisir, fut men dans
une belle Sale tapisse, o elle le vint trouver un moment
aprs. Il fut surpris de voir entrer une Femme d'une
cinquante d'Annes, haute, belle, bienfaite, d'une
phisionomie douce & engageante, & ayant pltt le port d'une
Reine, que de la Femme d'un Particulier. Aprs quelques
Complimens rciproques, il lui fit un recit juste de ce qui
lui venoit d'arriver avec sa Fille, lui en reprsenta les
consquences, & lui ayant demand excuse de la libert qu'il
prenoit de se mler d'une Affaire qui toit proprement
domestique, il la pria fort civilement de lui dire en quoi
consistoit leur Differend. La Dame le remercia de la bont
qu'il avoit de s'intresser si charitablement pour sa
Famille, mit sa Belle-fille dans le tort autant qu'elle pt;
& enfin  la considration de l'Arbitre, on fit venir la
Demoiselle. Madame la reprit en grace, & elles se firent
des promesses rciproques, l'une d'tre dsormais bien
obssante, l'autre d'user de plus d'Indulgence, & d'avoir
toute la tendresse & les gards dont une Mre est capable
pour son propre enfant, au grand contentement du Conseiller
qui s'aplaudissoit intrieurement d'tre l'Auteur d'une si
bonne oeuvre. L-dessus, on fit retirer la Fille; & ce fut
alors que Madame se mit  exalter l'obligation qu'elle avoit
 Monsieur le Conseiller. Elle le pria instamment de lui
permettre de faire connoissance avec Madame son Epouse, afin
d'avoir occasion de profiter quelquefois de ses salutaires
Conseils; elle le pria de pousser la complaisance jusqu'
vouloir bien l'honorer de sa Compagnie  dner, d'autant
plus que la Table toit dja couverte, & qu'ayant invit du
monde, elle se trouvoit justement en tat de le rgaler de
trois ou quatre bons Plats. Ce Compliment fut profr de si
bonne grace, que le Conseiller se laissa persuader. Il fit
dire  son Cocher de se retirer, d'aller dire chez lui qu'on
ne l'attendit pas, & qu'il vint le prendre au bout de deux
heures. Cependant, la Dame s'absenta, avec sa permission,
pour aller donner ses Ordres. Lui se promenoit seul en
attendant son retour: aprs avoir fait trois ou quatre
alles & venus, il alla en se retournant donner
casuellement du coude contre la Tenture: le vuide qu'il
sentit excita sa curiosit, il se trouva qu'il y avoit-l
justement deux pans libres de ce Tapis, qui anticipoient
d'un demi-pied l'un sur l'autre; il leva celui de dessus, &
fremit lorsqu'il apert le corps nud & sanglant d'un homme,
qui selon les aparences venoit d'tre assassin, couch de
son long sur la paille d'un Lit pratiqu dans la muraille.
Cet horrible Spectacle, qui le menaoit d'un pareil sort, le
fit sortir avec prcipitation de la Chambre: quelqu'un le
remarqua lorsqu'il toit dja au milieu de la Cour. On
l'apelle, on le prie de ne se point impatienter, Madame le
rejoindra dans un instant, tout est prt  tre servi, & le
reste; mais toutes ces belles paroles n'toient pas capables
de le faire revenir. Il leur dit en fuant, qu'il lui toit
venu quelque chose dans l'esprit, qui ne souffroit aucun
dlai, qu'il ne feroit qu'aller & venir, & qu'en tout cas
on n'avoit qu' commencer  manger, il en trouveroit assez
de reste. On le poursuivit ainsi jusqu' la Porte. Comme il
sortoit, quatre grands Coquins de Coupe-jarets entroient,
gens apointez, sans doute, pour le rcompenser de ses bons
Offices; mais il toit un peu trop tard, le bon homme avoit
chap  leurs embuches. La vieille Maquerelle & la jeune
Putain avoient en vain jou leur rle.

Assurment, dit le Roi, voil un Stratagme capable de
surprendre le plus habile homme du monde: mais
qu'arriva-t'il de cela, n'en fit-on point de recherche, afin
que leur Punition servit d'exemple  de semblables
Canailles? Nullement, lui repartis-je, ceux qui l'ont fait
en de pareilles occasions, s'en sont mal trouvez. Les Bandes
de ces sortes de gens-l sont si nombreuses, que le moindre
dplaisir que l'on fait  l'un d'eux, est veng tt ou tard,
au double par les autres, de jour, de nuit, sur vous, sur
les vtres, ou de quelque manire que ce soit. Et tout cela
font des beaux fruits des Guerres ausquelles on vous expose?
Je plains votre Sort, dit le Roi:  ce compte vous n'tes
proprement que la Proye des mchans, des esclaves, & de
misrables Victimes de l'Ambition & de l'Intrt de vos
Souverains: les Chiens sont plus heureux chez moi, que les
Hommes ne le sont en vos Quartiers. Vous raisonnez selon vos
Principes, repris-je: & nous agissons suivant les ntres;
chacun aprouve ses Sentimens, tous ceux qui leur sont
contraires le choquent. Il est vrai, reprit-il, que
l'ducation a un grand ascendant sur notre esprit. Nos
Anctres se seroient fait sacrifier, pltt que de douter de
l'excellence de leur Origine. Le Soleil les avoit engendrez,
ils avoient t enfantez de la Terre. Aujourd'hui on
envoyeroit aux Mines celui, qui voudroit srieusement
sotenir cette Opinion. Ce que nous suons avec le Lait,
nous le retenons; les premires Leons de nos Prcepteurs
sont les plus fortes, elles jettent des racines profondes,
que les vents d'un Sentiment contraire ont de la peine 
branler.

Mais  propos de vos Anctres, Sire, interrompis-je, est-ce
qu'il ne s'est jamais trouv personne, qui ayant bien
examin la nature des choses, a trouv de la difficult dans
cette prtendu Naissance miraculeuse? Car enfin, cela saute
aux yeux, que l'union du Soleil avec la Terre toit
impossible, & que ces deux Cratures sans vie, tant
destitues d'intelligence & de sentiment, sont incapables
des effets qu'on leur attribuoit si mal  propos.
Assurment, rpondit le Roi, qu'il y en avoit, mais personne
n'en osoit ouvrir la bouche; le Peuple, qui toit prvenu en
faveur de cette Fable, auroit t capable de le mettre en
pices. Outre que les Rois usoient de tems  autre, d'un
Stratagme assez extraordinaire pour s'en dfaire, & qui ne
contribuoit pas peu  fortifier les autres dans leur
Opinion. Ils avoient pratiqu un Chemin sous terre, du
Palais jusqu'au Temple, qui aboutissoit sous mon Marchepi,
o il y avoit un grand Puits extrmement profond. Lorsque
quelqu'un toit accus d'avoir profer quelque parole
choquante contre le Mistre de la Naissance du premier
Homme, ce qui toit trait de Blasphme, il toit oblig de
comparotre  la Cour, o les Satrapes ne manquoient jamais
de le condamner aux Mines: le Roi qui vouloit passer pour
clment, annulloit aussi-tt la Sentence, qu'il prtendoit
n'avoir pas t prononce dans les formes, & suivant les
rgles de l'quit, puisque lui tant Partie & Chef du
Conseil tout ensemble, les Juges devoient vrai-semblablement
pltt incliner de son ct que de celui de l'Accus: d'o
il concluoit, qu'il en faloit apeller au Tribunal de
l'Esprit Universel, afin que lui-mme en fit une Justice
exemplaire sur celui d'eux deux, qui auroit tort. L-dessus,
il apointoit toute l'assemble pour le Minuit,  comparotre
au Snat, avec tous ceux qui voudroient assister  ce
Spectacle. Il n'oublioit pas de se rendre sur son Trne 
point nomm. L'un de ses fils, Frres, ou proches Parens,
amenoit devant lui le Criminel, ayant les mains lies
derrire le dos, & le faisoit asseoir sur le Marchepi, 
l'endroit qui avoit t marqu. Alors le Roi tenant la v
baisse, prononoit  haute voix quatre Vers, que j'ai
rendus ainsi en notre Langue.

    _Ma Mre, je le sai, vous tes quitable,_
        _D'en douter, il est hasardeux:_
    _De grace, engloutissez  l'instant, de nous deux,_
        _Celui que le Ciel voit Coupable._

En mme tems celui qui toit cach dessous le Thatre,
tiroit adroitement le Verrou, qui sotenoit une Trape, faite
exprs pour cela dans le Marchepi, la faisoit baisser avec
tant de rapidit, que la pauvre Victime, oui toit dessus,
tomboit comme un foudre, & sans avoir le tems de se
reconnotre, dans cet abme de Puits, qui toit dessous,
d'o il n'avoit garde de revenir. Et tout cela se faisoit si
promptement, & avec tant de dextrit, qu'un mme moment,
pour ainsi dire, voyoit ouvrir & refermer cette maudite
Trape: de sorte que quand tout le monde auroit t auprs,
il auroit eu de la peine  s'apercevoir de la tromperie.
Cependant, afin de jour leur rle avec toute la sret
possible, on avoit soin de ne pas beaucoup illuminer cet
endroit-l; outre que le Marchepi tant haut, empchoit aux
Satrapes, & aux autres Assistans, qui toient assis ou 
genoux, de voir ce qui se passoit dessus; & que celui des
Intressez qui toit-l, feignant de voir l Terre s'ouvrir
faisoit beaucoup de bruit, en se reculant, & criant aussi
fort que s'il avoit eu vritablement peur d'tre englouti
tout vif avec le Coupable.

Mais comment a-t-on dcouvert ces Impostures, repartis-je?
Les Prtres du Roi, reprit Bustrol, voyant leur Matre
banni, & la face des Affaires entirement change,
proposrent,  condition qu'on ne leur feroit point de mal,
de dclarer tout ce qu'ils en savoient de pernicieux: car
quoi qu'il ne se ft rien fait de semblable de leur tems,
ils ne laissoient pas d'avoir part au Secret, & d'tre
engagez par un Serment, au quel on les avoit contraints,
d'aider  ces cruelles Excutions. Le Chemin soterrain est
encore  tre, je vous le ferai voir quand vous voudrez.
Pour le Puits il a t combl, & la Trape fut d'abord
change avec le reste en une Plancher continu, tel qu'il est
encore  cette heure.

Voici une seconde Imposture, dont ils s'toient avisez, &
qui a t pratique en divers Sicles. Lorsqu'il y avoit de
grands dbats entre le Souverain & ses Sujets, & qu'il
aprhendoit quelque rvolution fatale  sa Famille, on
faisoit monter secrettement quelqu'un des Intressez, par
l'un des escaliers des colonnes qui sotiennent le Dme,
lequel se glissoit doucement entre la Cappe & le Plat-fonds;
& quand le Conseil toit assembl, il se mettoit  crier de
toute sa force, & par un trou fait pour cela, qui rpondoit
au centre du Soleil de Cuivre, qui est au milieu de
l'difice: Mon Fils est juste, & vous tes mchans! Cette
voix qui retentissoit par tout comme un Tonnerre, surprenoit
extrmement les Assistans, & ne manquoit jamais de faire son
effet. Peut-tre y en avoit-il parmi eux qui n'toient pas
exempts de doute; mais la plpart auroient jur que c'toit
le Soleil qui avoit profr ces mots: & peut-tre
n'auroient-ils pas souffert qu'on et exempt de chtiment
svere celui qui auroit paru avoir le moindre soupon.




CHAPITRE X.

_O l'on voit les Crmonies qui se pratiquent aux
Naissances & aux Enterremens en ces Pas; la manire
d'administrer la Justice, & plusieurs autres choses
remarquables_.


Un Domestique qui entra en ce tems-l tout chauff,
interromprit notre Discours: il venoit annoncer au Roi que
la _Mla_ toit accouche d'un Enfant mle. Il n'y avoit que
deux ans qu'il avoit pris sa premire Femme, ainsi il toit
g de vingt-sept ans: ce que je dis pour faire remarquer
que le Roi ne peut prendre Femme qu' vingt-cinq ans, & les
autres en doivent avoir trente, au lieu que les Filles sont
nubiles  vingt. Depuis ce tems-l il en avoit encore pous
deux. Il avoit eu deux Filles de la premire, & une de la
seconde. Celle qui venoit de lui donner un Garon, & dont le
Pre toit Marchal d'un des Cantons voisins, toit la
troisime, & comme elle est la lgitime Reine, nous la
distinguerons des autres par le nom d'Impratrice; suivant
la Loi du Pas, qui ne donne proprement ce Titre qu' celle
des Femmes du Souverain qui lui fait un Successeur  la
Couronne. Nous flicitmes le Roi de la Naissance de ce
jeune Prince, & lui fmes comprendre que nous dsirions
ardemment qu'il pt regner heureusement aprs lui. Il
tmoigna que notre Compliment lui faisoit du plaisir, & pour
nous en convaincre davantage, il nous ordonna de le suivre,
afin d'tre tmoins de la Crmonie, que la Cotume
l'obligeoit d'observer pour imposer un nom  l'Enfant.

Il sortit accompagn de deux de ses Frres, & de son
Cuisinier, dont l'Emploi est-l fort considrable, & de son
Matre d'Htel. L'Impratrice l'attendoit dans un lit
magnifique, tant par sa Sculpture, qu' cause des autres
Ornemens dont il toit enrichi. D'abord qu'elle le vit, elle
se fit mettre sur son sant; & l'on prit soin de lui couvrir
les paules d'un Manteau de Poil de Chvre rouge, tout
couvert de Guimpes & de Guirlandes en Broderie, doubl
d'Hermines blanches comme la Neige; & ayant pri le Roi de
lui permettre de baiser sa main, elle lui tmoigna la joye
qu'elle avoit de ce que Dieu lui avoit donn un Fils, puis
que par-l elle avoit l'honneur d'tre devenu Impratrice
d'un si grand Royaume. L-dessus Un Chapelain s'avana, qui
suivant les Ordres qu'il en avoit, remercia Dieu, au nom du
Roi, de la Reine, & de tout le Peuple, des graces qu'il
venoit de leur accorder: & je puis dire que son loquence,
jointe  la somission & au zle avec lequel il s'en
aquitta, me pntra jusqu' l'ame. Il s'tendit fort au long
sur le nant de l'homme, sur l'infinie grandeur du Monarque
de l'Univers, sur les soins que cette Providence prend
continuellement de sa Crature, nonobstant leur
disproportion, & la distance immense qui spare des Etres si
diffrens. Il marqua en quoi ces soins consistoient; & ce
fut alors qu'il parla des Vertus ncessairement requises 
un bon Roi: comment il leur en avoit donn un, digne  tous
gards de l'amour sincre de ses Peuples. Il nous entretint
du jeune Prince, qu'il venoit de leur accorder, des
obligations qu'on lui avoit de tant de bienfaits, & conclut
par un million d'actions de graces. De sorte que cette
action pieuse dura pour le moins une heure. Ensuite, on
prsenta l'Enfant au Roi, qui le nomma _Baol_,
c'est--dire, benin. Aussi-tt aprs, on nous servit des
fruits secs & confits avec du miel, qui surpasse assurment
le meilleur sucre de l'Amrique. Nous bmes outre cela de
trs-excellent Hidromel, & d'autres Liqueurs, qui ne le
cdent en rien aux ntres, hormis au Vin, dont ils sont
absolument destituez: il n'y a pas seulement de Vignes dans
tout le Pas. La Crmonie du Sacre de l'Impratrice fut
diffre jusqu'aprs ses Couches, qui finirent au bout de
dix-huit jours: mais d'autant qu'elle ne consiste, comme la
prcdente, que dans des actions de graces, il n'est pas
ncessaire que je m'amuse  en faire le recit. Au reste, ce
n'est pas seulement dans le Palais du Roi que cela
s'observe, c'est aussi dans tous les Cantons du Royaume, ds
le moment qu'on leur en donne la nouvelle.

A propos de nouvelles, voici l'endroit, si je ne me trompe,
o je dois faire remarquer que tous les jours chaque Village
envoye, de midi jusqu' une heure, deux hommes sur chaque
chemin des Gantons voisins, & ainsi huit en tout, parce
qu'il n'y a point de Canton qui ne se trouve au milieu de
quatre autres en ligne directe, except ceux qui sont aux
extrmitez du Pas. Sur ces chemins il y a des Pilliers
marquez,  une mme distance l'un de l'autre; jusqu'o ils
savent qu'ils doivent aller: & ces distances sont telles,
que ceux que l'on envoye-l avec des Trompettes parlantes,
s'y peuvent aisment entendre. Si donc il est arriv quelque
chose d'extraordinaire  la Cour, & qui se puisse exprimer
en peu de mots: comme, par exemple, que le Roi soit mort,
mari ou malade, qu'il lui soit n un Enfant, &c. ceux qui
sont envoyez de la Cour le crient  leurs Voisins, ceux-ci 
de plus loignez, & ceux-l aux autres, jusques  ce que
cela soit parvenu aux derniers: ce qui se fait avec tant de
vtesse, qu'en moins d'une heure on le sait dans tout le
Royaume. Quand il n'y a point de nouvelles, ils se
contentent de dire que tout va bien. De mme, lorsque les
Cantons ont quelque chose  faire savoir  la Cour, leurs
vedetes se servent rciproquement des mmes moyens. S'il y a
des Paquets ou des Lettres, il y a des Messagers pour cela,
qui partent de la Cour  cinq heures du matin, vers les
Villages voisins: ceux-ci en ont qui  six se mettent en
chemin pour d'autres, ou ils remettent ce qu'ils ont  des
troisimes, qui vont plus loin  sept, & ainsi des autres.
Pour les grands fardeaux on se sert de Bteaux, qui vont
aussi avec beaucoup d'ordre, sans que cela cote un denier 
qui que ce soit, parce que chaque Pre de Famille y employe
ses Enfans, ou ses Domestiques chacun  son tour.

Peu de tems aprs l'Accouchement de l'Impratrice, les Etats
ou Dputez des Satrapes se rendirent  la Cour pour exercer
la Justice, & mettre Ordre  toutes choses. Cette Assemble
dura vingt-deux jours, & l'on y vuida bien des affaires; 
la plpart desquelles je puis dire, sans vanit, que j'y eus
indirectement quelque part. Comme ces Messieurs ne
s'assembloient que tous les matins, & que l'on donnoit les
aprs-dnes, partie au plaisir, & partie  l'examen des
Faits, qui se devoient traiter  la Sance prochaine, le Roi
ne pouvoit s'empcher de venir  son ordinaire, passer sur
le tard quelques momens avec nous; mais, ce n'toit pas
alors tant pour voir nos Ouvrages, que pour nous communiquer
familirement ce qui se devoit proposer le lendemain; sur
quoi il ne manquoit jamais de nous demander ce que l'on
feroit en tel cas en Europe?

Un jour entr'autres, il nous raconta comment un jeune homme
d'un Canton fort recul, tant souvent maltrait de son
Pre, qui sembloit le har mortellement, prit occasion,
qu'ils toient sortis ensemble en Gondole, dans le dessein
d'aller pcher du Poisson, de le jetter dans le Canal; & le
voyant entre deux Eaux, il le tenoit-l du bout de sa Rame,
de crainte qu'il n'en revint, & le punit de sa tmrit. Le
Pre qui avoit perdu d'abord la tramontane, reprit peu  peu
ses esprits: il savoit parfaitement bien nager, de sorte
que se sentant presser par en haut, il se laissa droit
couler  fond, & donnant alors des piez en terre, il revint
en haut  deux pas de-l, o il se mit  nager de toute sa
force vers l'autre bord, pour chaper  la fureur de son
Fils. Comme l'un s'efforoit de fur, & que l'autre hsitoit
s'il devoit le poursuivre, & tcher de lui casser la tte,
un vieux Pin, plant au bord de ce Canal, suivant la
description que j'en ai faite ailleurs, tombe tout d'un coup
comme une masse de terre, & envelope le Garon de ses
branches dans la Gondole, de manire qu'il lui toit
impossible de se remur, sans pourtant qu'il en fut bless
en aucun endroit. Le Vieillard qui gagna cependant le
Rivage, voyant que cet Arbre couvroit tellement le Bachot,
qu'il n'apercevoit point son Enfant, fut m de compassion,
& ne douta point que cette chte ne l'et priv de la Vie.
Pour s'en assurer il alla promptement heurter  la Porte de
la premire Maison qu'il trouva, & aant fait lever le monde
qui reposoit encore, parce qu'il toit grand matin, il leur
dit qu'en passant en un tel endroit avec son Bteau, un
grand Arbre pourri s'toit rompu tout d'un coup, & toit
tomb dessus avec tant d'imptuosit, que lui en avoit t
prscipit dans l'eau, & son Fils bris en mille pices. A
ce bruit, tout ce qu'il y avoit-l de gens accoururent pour
voir ce dsastre: trois se mirent dans leur Bachot, afin
d'aller secourir le Garon, si peut-tre il toit encore en
vie. Le drle, qui se sentoit pris, sans presque savoir
comment, & qui n'avoit pas jusqu'alors os seulement ouvrir
la bouche, apercevant des gens qui travailloient avec
beaucoup de zle  carter les branches de l'Arbre, qui les
empchoit de voir ce qu'il toit devenu, se mit  crier, en
pleurant: Mon Pre ne me tuez point, je vous en prie, j'ai
tort, je l'avou, je mrite au double votre haine, il n'a
pas tenu  moi que vous ne soyez mort  l'heure qu'il est,
mais je vous demande mille fois pardon. Plus il se
desesproit de crier, plus les autres s'efforoient  le
dbarasser d'o il toit, & plus le misrable croyoit qu'on
lui alloit couper la gorge: Grace, mon trs-cher Pre,
grace, s'cria-t-il de nouveau, ce n'est pas moi proprement,
c'est un maudit couroux, une colere que je dteste, qui m'a
pouss  mettre ma main sacrilge sur votre Personne; au
nom de Dieux apaisez-vous. Le Pre qui entendoit tout cela,
ne savoit quelle contenance tenir; il auroit bien voulu
chtier son Enfant, mais il ne se soucioit pas que d'autres
en sssent la cause, cela fut pourtant impossible. Quoi que
la Gondole se tirt enfin de dessous les branches de
l'Arbre, & que le jeune homme vit une multitude de gens, qui
toient accourus-l au bruit qui s'toit par tout rpandu,
pour le secourir, & qui n'auroient sans doute pas souffert
que le Pre l'et sacrifi sur le champ  sa vengeance, il
fit tant de mouvemens & de contorsions, & usa de tant de
paroles, qu'il s'accusa lui-mme en prsence de cent
tmoins. Ainsi il ne fut pas en la puissance du Pre de le
disculper, comme il l'avoit bien desir. Quelques Pres de
Famille, qui se trouvoient-l, aprhendant les consquences,
s'en saisirent, & le menrent chez le Juge, qui ayant fait
venir le Pre, & les ayant confronter, & examinez
sparment, condamna l'Enfant  aller travailler vingt ans
aux Mines. Le Pre ne fut pas content de ce jugement, il
savoit en conscience qu'il avoit provoqu son Fils  ire,
par le trop rude traitement qu'il lui avoit fait:
s'atribuant la cause de son desespoir, il lui fit conseiller
sous main, d'en apeller au Satrape de leur Gouvernement, &
ensuite  la Cour, si la premire Sentence y toit
confirme. Le Satrape, continua le Roi, devant lequel la
Cause a t porte, n'en a pas voulu dcider; & de-l vient
qu'elle doit tre demain dbattu en ma prsence: mais de
bonne foi, je ne sai presque ce que j'en dirai. Quel ge a
le jeune homme; interrompis-je? Il a vingt-deux ans,
repliqua le Roi. H bien, Sire, lui dis-je, on le feroit
mourir en nos Quartiers, rien ne seroit capable de l'en
garantir; mais puisque vous n'tes pas si svres ici, que
le Fils dteste son Action, en demande pardon de toute son
ame, & que le Pre confesse avoir donn lieu  cet
emportement, je croi, avec tout le respect que je dois 
votre Majest, qu'il suffiroit de le faire fouetter de
Verges, & le condamner  porter sur son front un criteau,
qui contienne en gros caractres, REBELLE A SON PERE, 
condition, que s'il se comporte bien, il sera absou de cette
honte au bout d'un An. Votre Avis est excellent, dit le Roi,
si l'on m'en veut croire, on imposera cette peine au
Dlinquant. Aussi-tt que le Conseil fut assembl, on
proposa le Dlit, chacun en opina  sa manire; les uns
vouloient confirmer la Sentence qui en avoit t rendu;
d'autres prtendoient que le jeune Homme devoit faire
Amende-honorable, & avoir le Poing droit coup, avant qu'il
fut rlgu. Il y en avoit qui vouloient qu'on l'envoyt au
fond de la plus basse Mine pour sa Vie; quelques-uns avoient
encore d'autres Sentimens. Mais le Roi ayant entendu tous
leurs Avis, proposa aussi le sien, qui fut aprouv de la
Compagnie, & excut le mme jour. Les deux Parties allrent
tmoigner  toute la Cour les obligations qu'ils lui avoient
du Jugement favorable qu'elle avoit prononc en leur faveur.
Le Roi qui vouloit m'en faire honneur, leur dit, que s'ils
en devoient savoir gr  quelqu'un, c'toit  moi
proprement,  l'exclusion de tout autre. En effet, les
bonnes gens me vinrent remercier de la manire du monde la
plus honnte & la plus somise. Ils se retirrent ensuite
chez eux, o,  ce que l'on m'a dit aprs, ils ont vcu
ensemble dans une parfaite intelligence.

Il n'est pas concevable combien cette bagatelle nous fit
considrer parmi ces Messieurs les Dputez. Le Jugement de
Salomon n'toit qu'une bagatelle au prix du ntre, & si on
en avoit voulu croire une Partie, nous aurions t crez
Membres extraordinaires de leur Corps. Lors qu'ils revinrent
 la Dite suivante, notre Ouvrage toit presque achev;
chacun se faisoit un plaisir de le venir voir, & ne pouvoit
se lasser d'en admirer la beaut. La Fort gravoit
parfaitement bien, & outre qu'il savoit dja dorer, il avoit
si bien apris la manire du Pas, de dorer avec du Cuivre,
qui est beaucoup plus beau-l, qu'il n'est en nos Quartiers,
que la moindre Pice avoit un clat admirable, & surpassoit
infiniment ce que nous avions fait pour notre Canton. Mais
ce fut bien autre chose, lors que l'Anne d'aprs, ils
virent l'Horloge monte sur le Dme de la Maison du Roi,
avec six Quadrans  l'entour, qui indiquoient les heures, ce
que nous avions obmises  la prcdente: outre que le Bassin
ou la Cloche qui toit d'Etaim & de Cuivre mlez ensemble,
toit au moins trois fois plus grande, & d'une bien
meilleure rsonnance. En rcompense de ce bel Ouvrage, le
Roi nous honora chacun d'une Robe de Satrape, & donna Ordre
que l'on et pour nous les mmes diffrences que pour eux.
Nous tions avec cela traitez, ni plus ni moins que des
Princes. Les Cuisiniers & le Sommelier avoient soin qu'il ne
manqut rien sur notre Table; la Biere, le Cidre, l'Hidromel
& le _P[oe][ei]s_, qui est une Boisson dlicieuse, & dont on
boit tant que l'on veut sans en tre incommod, faite d'un
certain fruit admirable en toute manire, de la forme d'un
Mlon d'Espagne, ne nous manquoient non plus que l'eau  la
Rivire. Il n'y avoit sorte de Ragot, de Tartes & de Ptez
qu'on ne nous fit tous les jours: & comme les Perdrix, qui y
psent au moins quatre livres, & les _T[oe]l[ei]_, qui sont
ces grosses Poules, dont j'ai parl en quelqu'endroit, y
sont fort communes, il se faisoit peu de Repas que nous
n'eussions du Gibier; sans compter l'excellent Poisson qu'on
y sert sans faute tous les midis. Nous fmes promenez trois
jours de suite par le Roi lui-mme, avec nos Habits de
Crmonie, qui est le plus grand Honneur que ce Monarque
fasse  ses Sujets.

Un matin, que nous passions  l'Occident du Temple, un jeune
Garon, qui toit all voir travailler son Pre sur le Dme,
s'tant jett sur la Balustrade de la Galerie, pour voir au
bruit que nous faisions en passant, ce qui se faisoit en
bas, tomba droit sur l'Estomach, & se creva. Cette chute
inopine donna lieu au Roi, qui ne me laissoit jamais en
repos, de me faire une Objection sur le Mouvement circulaire
de la Terre. Il me vient-l quelque chose dans l'esprit, me
dit-il,  quoi je n'avois point pens auparavant; qui est
que si la Terre tournoit, comme vous me le voulez tojours
persuader, il semble que pour peu que cet Enfant soit rest
 tomber, il auroit d se trouver  une distance
considrable de la Muraille de cet Edifiee, au lieu qu'il y
touchoit, si je ne me trompe, de l'un de ses bras. Car
enfin, le Globe terrestre est grand, & suppos qu'il achve
de faire un tour en vingt-quatre heures, il est ncessaire
que ses parties passe extrmement vte. Cela est ais 
dterminer, Sire, interrompis-je. Un degr terrestre
contient soixante milles, vous savez cela, il n'y a qu'
multiplier par ce nombre-l trois cens soixante degrez, & on
aura pour la circonfrence de la Terre sous l'Equateur,
vingt & un mille six cens milles d'Italie, ou vingt & un
million six cens mille Pas gomtriques: divisez maintenant
cette quantit par vingt-quatre heures, & neuf cens mille,
qui proviendront de cette opration, par soixante minutes,
vous verrez que dans une minute d'heure il doit passer un
Arc terrestre de quinze mille Pas, par consquent de deux
cens cinquante Pas dans une Seconde, & plus de quatre dans
une Tierce, qui est bien le moindre tems qu'un Corps puisse
mettre  parcourir la hauteur de ce grand Btiment. Mais,
Sire, poursuivis-je, vous ne devez pas considrer l'Air
comme indpendant de la Terre; il tourne galement avec
elle, ni plus ni moins que l'Eau de la Mer, qui est
renferme dans ses propres limites: c'est un duvet qui
l'envelope, l'un & l'autre font partie de ce grand Tout; de
sorte que tomber dans l'un ou dans l'autre, est  cet gard
la mme chose. Cependant il y a une autre raison, confirme
par l'exprience, qui nous aprend que tout Corps qui dcend
par un mouvement simple, ou que l'on peut considrer comme
tel, doit tomber sur le Point auquel il correspond au
premier moment de sa chute. Ainsi suppos que je sois au
haut d'un des plus hauts mts que portent nos Vaisseaux de
Guerre en Europe, & que je laisse de-l tomber une Balle de
Mtal, de telle grosseur que l'on voudra, il est constant
qu'elle restera tojours  la mme distance de ce Mt,
jusques  ce qu'elle soit parvenu sur le Tillac, quelque
grande que soit la rapidit avec laquelle le Vent & le Flux
l'emportent: d'o il s'ensuit que ce Corps ne tombe point
perpendiculairement, comme il le semble, mais parcourt
ncessairement une Ligne parabolique; dont la raison est,
qu'encore qu'il dcende par un Mouvement simple en
aparence, il participe nanmoins  deux Mouvemens  la fois,
savoir  l'artificiel du Navire qui se fait sur le plan de
l'Horison, & au naturel de haut en bas. Et cela est
tellement vrai, que si au moment qu'on auroit lch cette
Balle, le Vaisseau venoit  s'arrter tout court, on verroit
qu'elle ne tomberoit pas alors le long du Mt, mais devant,
 une distance considrable. Comme il arrive souvent parmi
nous, aux Cavaliers, qui tant au milieu d'une grande
course, sont portez par un Cheval capricieux, qui  la v
de quelque Objet dont il a peur, s'arrte tout  coup, car
alors continuant dans ce mouvement, ils sortent des Etriers,
& vont culbuter  quelques pas de la tte de leur Monture.
Et c'est encore pou recette mme raison que les bons
Chausseurs, qui ne laissent peut-tre pas de l'ignorer pour
cela, tirent rarement en volant, qu'ils ne conduisent
pendant quelques momens l'Oiseau, & de la v, & de leur
Arme, afin que la Balle ou la Flche, aquire par-l un
mouvement de ct, qui avec le direct, lui fait de mme
parcourir une Ligne courbe, par le moyen de laquelle elle
atteint vritablement au but. Je comprens fort bien
tout-cela, dit le Roi, il n'y a rien d'extra-ordinaire, puis
qu'il arrive la mme chose aux Corps qui sont poussez avec
violence de quelque hauteur, par une Ligne parallle 
l'Horison, car il est vident que ds le moment qu'ils sont
sortis de la main de celui qui les jette, ils tombent, &
doivent, comme vous le dites, pour parvenir  terre, dcrire
une Ligne semblable  celles qui se font par la Section d'un
cne, qui est parallle  son ct oppos.

Vous, avez raison, Sire, repartis-je, mais il y a quelque
chose d'admirable en cela, qui passe pour un Paradoxe parmi
bien des gens, & qui consiste en ce que si l'on se sert
d'une de ces Machines qui sont si communes chez nous, je
veux dire un Canon, point de niveau sur l'une des Tours les
plus leves, & que dans le mme instant qu'on le dcharge,
on laisse tomber une Balle de mme forme & grandeur qu'est
celle qu'il porte; nonobstant que l'une soit tire  un
mille de-l, & que l'autre tombe simplement par une Ligne
perpendiculaire, elles parviendront dans un mme instant 
terre. En effet, dit le Roi, voil qui est surprenant; &
j'avou que cela ne me seroit jamais venu dans l'esprit:
cependant, je voi fort bien  prsent qu'il faut que cela
arrive ainsi, parce qu'encore que ce Boulet soit port fort
loin, le mouvement qu'il a de haut en bas, doit nanmoins
avoir son cours, & n'en tre pas moins rapide pour cela.

Mais ces beaux exemples ne m'claircissent pas encore assez
sur le Mouvement de la Terre, & d'o vient qu'une agitation
si violente ne la secou point en un million de pices? H
bien, Sire, repliquai-je, prenez un Vase  confitures, fait
de terre blanche, de forme ronde, & dont les bords soient
bas & perpendiculaires sur le fond, mettez-y un Pouce ou
deux d'Eau claire, & dans cette Eau une petite quantit de
limure de Cuivre, du Sable fin, & de la grature de Cire
rouge, & faute de Verre, que vous n'avez point ici, couvrez
ce Vase d'un couvercle bien attach, puis affermissez-le
avec un peu d'argile, sur le pivot d'un tour de Potier, que
vous mettrez en mouvement: d'abord que ce Vase aura fait
quelques tours, si vous levez le couvercle, qui n'avoit t
mis dessus que pour empcher que l'eau n'en sortit point
pendant son agitation, vous verrez que toutes les parties de
la matire qu'on avoit jette dedans, se sont allez ranger
contre les bords du Vaisseau. Preuve vidente que si les
Cieux, qui sont ici reprsentez par ces bords, tournoient,
ils faudroit ncessairement que la Terre quittt le lieu
qu'elle occupe, pour s'aller de mme ranger contre leur
superficie concave, ou leurs dernires extrmitez. Et une
autre preuve incontestable qui confirme la premire, est que
si on arrte le tour, de sorte que le Ciel, ou le bord du
vaisseau ne tourne plus, l'eau qui continu son mouvement, &
qui tend par consquent  proportion  s'loigner du centre
du Vase o elle est renferme, force les parties de Cuivre,
de Sable & de Cire, qui en ont moins,  quitter les bords o
elles toient, pour ainsi dire colles, &  s'aprocher du
Centre, l o elles forment une Masse ronde, dont la plus
basse Rgion est le Cuivre, la seconde le Sable, & la
dernire la Cire. D'o il paroit qu'il suffit que la
matire subtile qui environne la Terre, soit agite, pour
obliger toutes les parties terrestres  se rassembler en un
Globe, aux environs de leur Centre. Ce qui nous fait voir
encore, afin que je le dise en passant, qu'il est impossible
qu'une Pierre jette dans cette matire subtile, puisse y
rester un moment, mais qu'elle doit pour les mmes raisons,
abandonner la Rgion arienne, & se rendre vers les autres
Corps de son espce, en quoi consiste proprement la
pesanteur.

Certes, dit le Roi, vous m'avez souvent entretenu de
Tourbillons, des changemens que les Astronomes remarquent
dans les diffrens aspects des Planettes, du mouvement du
Soleil autour de son propre Centre, des taches qui couvre sa
surface, & qui confirment ce mouvement,  cause qu'elles
changent de lieu  proportion qu'il avance, aussi bien que
des Priodes que dcrivent les autres, ou autour
d'eux-mmes, ou autour de lui; mais je n'ai encore rien ou
d'aussi fort que ce que vous venez de me dire. Vous me ferez
plaisir de m'accommoder la Machine dont vous parlez, afin
qu'en l'examinant de prs, nous puissions nous en entretenir
encore plus particulirement: mais il seroit  souhaiter que
le couvert que vous mettrez sur le Vase fut transparent,
parce que sans l'ter, on pouroit voir  son aise ce qui se
passeroit dans le Vaisseau. J'excuterai vos ordres, Sire,
lui rpondis-je, & si notre Parchemin ne nous peut servir 
cela, j'y suplrai par un trou rond, d'un Pouce ou deux de
diamtre, que je ferai au milieu du couvercle: je croi que
le reste suffira pour empcher que l'eau n'en rejallisse
dans sa plus grande agitation.

Dans ces entrefaites, un des Frres du Roi tomba malade, &
mourut: je croyais, voir quelque chose de particulier  ses
Funerailles, mais je fus fort tonn de n'y remarquer pas la
moindre circonstance de plus qu'aux Enterremens du commun.
Toute la Crmonie consiste  mettre une Robe de fin Lin au
Dfunt, que l'on attache au cou, & qu'on lie au milieu du
corps, aux jarets & au dessus des piez. Ensuite on le met
sur la Civire, que deux hommes emportent, tant prcdez
par les quatre plus proches Parens du Mort, & suivis de
deux hommes & de deux Femmes, si ce sont des gens mariez, ou
autrement, de quatre jeunes Personnes de deux Sexes, qui le
pleurent le long du chemin, & s'entretiennent de ses bonnes
qualitez. Quand ils sont parvenus au bout ou  l'extrmit
de l'Habitation o le Dfunt demeuroit, on le dcend dans
une Fosse faite exprs, que l'on referme d'abord, & sur
laquelle on dresse une petite Piramide de Bois o l'ge & le
Nom de la Personne qui est dessous; sont marquez; aprs-quoi
chacun se retire chez soi, & on n'en parle non plus que s'il
n'avoit jamais t au monde. Le Frre du Roi fut trait de
la mme manire: deux de ses Frres, car le Prince est
exempt de cela, avec sa Mre & une de ses Soeurs, furent
du Convoi, & les Pleureux qui sont des gens qui ne vont-l
que pour avoir une Lipe. Ce fut alors que j'apris qu'il est
dfendu aux Frres & aux Soeurs des Rois de ce Pas-la, de
ce marier; cela n'est permis qu'au fils an de la Famille
Royale, & encore ne peut-il avoir qu'une Femme avant qu'il
soit Roi.

A propos de Femme, il faut que je dise ici comment notre
Monarque en recouvra une en ma prsence, digne de porter le
Diadme. Il y avoit long-tems qu'il projettoit d'aller
visiter l'Ouest du Royaume, mais il vouloit que nous
fussions de la partie, l'Ouvrage que nous avions en main
toit trop exquis  son gr pour tre interrompu: il faloit
attendre qu'il fut achev, cela en valoit bien la peine.
L-dessus le mauvais tems survint, puis la Dite: enfin cela
passa, & nous tions dans la belle Saison: le Roi voulut en
profiter. Il fit un petit Equipage, & prit seulement avec
nous dix Personnes, pour tre de sa suite. Il toit mont
sur un petit Char magnifique,  deux rous, tir par quatre
boucs blancs, qui avoient chacun une grande barbe noire, &
des Cornes d'une prodigieuse grandeur. Son Train & son
Bagage toit dans deux Gondoles, o dans chacune il y avoit
quatre Rameurs, & quatre autres pour les relever.

Je fus ravi de faire ce Voyage, parce que je n'avois pas
encore t de ce ct. La plpart des Habitans de cette
Lisire, s'occupent  former des Briques, & de la Poterie,
& de toutes sortes de porcelaines, suivant que la terre est
propre pour ces diffrens Ouvrages. Nous ne passions par
aucun Village, que tout ce qui avoit de la raison ne sortit
pour voir le Roi: il dcendoit quelquefois exprs, &
marchoit assez lentement pour leur donner le loisir de le
considrer  leur aise. Un jour que nous tions dans un
endroit o le monde l'avoit si fort environn, qu'il ne
pouvoit presque pas s'en dbarasser, il avisa une jeune
Fille, dont les charmes lui donnrent dans la v. Il lui
fit commander de l'aprocher, & aprs l'avoir considre, &
trouve encore plus charmante de prs que de loin, il en fit
venir le Pre, auquel il demanda quel ge sa Fille avoit. Le
bon homme l'ayant dja promise  un autre, & se doutant bien
du dessein du Roi, ne savoit que lui rpondre: aprs avoir
pourtant hsit un moment, il lui dit: Sire, elle n'est pas
encore nubile, & par consquent, ni  vendre, ni  donner.
La Fille aimant mieux tre Reine, que la Femme d'un
Charpentier, qui toit le Drle  qui elle devoit apartenir,
prit la parole & dit: il est vrai, Sire, que je ne suis pas
nubile, mais j'aurai vingt ans dans deux jours. H bien,
repartit le Roi, nous attendrons, bon homme, que le terme
soit ch, pour ne point enfraindre nos Loix: menez
aprs-demain votre Fille  la Cour, afin que j'en fasse ma
Femme, & gardez vous bien que personne n'en aproche. Quoique
le Vieillard se sentit bien honor d'avoir le Roi pour son
Gendre, il ne laissoit pas d'tre fch de ne pouvoir tenir
sa parole  l'autre: ce que j'ai bien voulu remarquer ici,
pour montrer la simplicit & la droiture qui regne parmi ces
gens-l. _P[ei]o_, c'toit le nom du Personnage, ne manqua
pas de se trouver au lieu assign dans le tems qui lui avoit
t marqu. Trois jours aprs que nous y arrivmes, il
demanda Audience, & prsenta lui-mme sa Fille au Roi, en
prsence de son Chapelain, qui en rendit graces  Dieu sur
le champ. La Nce dura trois jours, aprs-quoi _P[ei]o_ s'en
retourna chez-lui, charg de cent _Kal[ei]_ ou Pices de
Cuivre, pour le payement de sa Fille: mais la pauvre jeune
Femme, qui n'avoit point encore eu la petite Vrole, en fut
attaque trois mois aprs, & en mourut.

C'est une chose prodigieuse que la quantit de personnes que
cette peste de maladie entrane, il n'y en a pas un de dix
qui en chape. La plpart de ceux qui vivent ne l'ont jamais
eu, & pour vieux qu'ils soient, ils en sont si peu exemts,
qu'ils meurent rarement d'un autre mal. Si ce n'toit cela
le Pas seroit aparement fort peupl, au lieu qu'il ne l'est
point du tout  cette heure,  proportion de la bont du
terroir, & de la puret de l'air.

Peu de tems se passa que le Roi ne fit deux ou trois autres
conqutes, de sorte que quatre ans aprs son premier
Mariage, il toit dja riche de sept Femmes. Nous fmes mon
Camarade & moi, de toutes ces solemnitez, o nous emes
notre bonne part des plaisirs que l'on y prit. Par tout o
nous nous trouvions, on ne manquoit gure de nous lour au
sujet de nos Horloges,  quoi j'avois pourtant la moindre
part, comme cela toit connu  bien des gens.

Pour me rcompenser d'ailleurs, je dis au Roi que nous nous
tions contentez d'orner son Palais d'une Machine dont il
avoit la bont de parotre content, mais que s'il le
desiroit, je lui en ferois un autre pour mettre au
Frontispice du Temple, qui ne seroit sujette  aucun
changement, & que le Soleil rgleroit par son propre cours.
Je conois bien, reprit ce Monarque, par le peu de
connoissance que j'ai de l'Astronomie, qu'il ne seroit pas
impossible de diviser un jour artificiel en de telles
parties gales que l'on voudroit, par l'ombre que pourroit
donner quelque corps, en la prsence de cet Astre: mais nous
n'avons eu personne jusques  prsent, que je sache, qui se
soit appliqu  cela. Avant que j'y travaille, repliquai-je,
il faudra que j'examine vers quelle partie du Monde la
Faade de cet Edifice est tourne. Cela n'est pas
ncessaire, interrompit le Roi; je sai quelle dcline de
l'Est au Nord de vingt-deux degrez trente minutes, & je le
sai, qui plus est, par exprience. Pardonnez-moi, Sire,
rpondis-je, si je prends la libert de vous demander de
quelle mtode vous vous tes servi pour vous assurer de
cette vrit. J'ai, repartit ce Prince, fait faire exprs
pour cela, un ais parfaitement uni, sur lequel il y a
plusieurs cercles de tirez  diffrentes ouvertures de
Compas; & au centre, qui leur est commun, j'ai plant
perpendiculairement un Stile ou Verge de fil d'archal bien
uni, au bout duquel il y a un bouton gros comme une
noisette. Je mets cet Instrument quarr contre la muraille
du Temple,  terre & de niveau, ce que je fais assez
aisment par le moyen d'un peu d'eau verse dessus. Tout
cela tant ainsi prpar, j'attens, le Soleil tant lev de
quelques degrez sur l'Horison, jusques  ce que l'ombre du
bouton de mon Stile tombe sur la circonfrence d'un des
cercles de la planche: je remarque cet endroit-l par un
point: ensuite je marque d'un autre point o cette ombre
tombe l'aprs-dne sur le ct oppos de la circonfrence
du mme cercle. Je divise l'arc qui se trouve entre ces
deux points, en deux parties gales, par une ligne droite
qui passe par le centre du Stile: cette ligne est la
Mridienne du lieu o je fais l'opration. Et d'autant qu'il
s'en faut vingt-deux degrez & demi qu'elle ne soit
perpendiculaire  la faade de ce Btiment, & qu'elle penche
de cette quantit vers le Levant, il s'ensuit que le
Frontispice de notre Temple dcline comme je vous l'ai dit.
Il y a plusieurs moyens, repris-je, par lesquels on peut
aisement parvenir aux mmes fins, mais celui-l est un des
meilleurs que je connoisse. H bien! poursuivis-je, je vous
ferai un Quadran vertical suivant cette dclinaison. Non,
dit le Roi, puisqu'il ne s'agit que de tirer des lignes, il
faut que vous me fassiez le plaisir de m'en enseigner la
construction. Je consentis volontiers  sa demande, ainsi
nous fmes un Quadran de huit pieds de largeur sur six de
hauteur: & un autre horisontal de cuivre, qui fut pos sur
un pidestal d'Agate  huit pans, devant le Palais du Roi:
l'un & l'autre avec les Signes du Zodiaque. Ces deux
Machines donnrent de nouveau bien de l'admiration  ceux
qui les virent; & je ne doute pas qu'elles ne leur ayent
rendu plus de service que les autres, aprs notre dpart,
puis qu'il n'y avoit personne dans le Royaume, qui, bien
loin d'en faire de semblables, fut seulement en tat de les
entretenir.

La Fort pntr de toutes les civilitez qu'il recevoit
journellement aussi-bien que moi, de toute la Cour, &
voulant aussi de son ct tmoigner qu'il n'toit pas
insensible, se mit aprs une Montre de poche, sans m'en dire
pourtant un seul mot, & avant que je m'en aperusse il toit
 la fin de son Ouvrage. Quoi qu'il travaillt bien mieux en
grand qu'en petit, une Montre dans un Pas o il ne s'en
toit jamais v, toit un bijou d'une valeur inestimable.
Aussi-tt qu'il eut achev celle-l: il alla trouver le Roi,
& aprs l'avoir compliment sur les obligations que nous lui
avions, il tira cette montre de sa poche, & le suplia de
l'accepter de sa main, comme une marque sincre de sa juste
reconnoissance. Le Roi s'tant fait montrer ce que c'toit,
en demeura interdit, il admira la beaut & l'utilit de
cette petite Machine, & lui protesta qu'il ne lui
demanderoit jamais rien, dont il put disposer, qu'il ne le
lui accordt.




CHAPITRE XI.

_Suite des Avantures de l'Auteur & de son Camarade, jusqu'
leur dpart de la Cour_.


Comme le Roi alloit voir souvent ses Femmes, il ne faut pas
demander s'il demeura long-tems  faire parade de sa Montre
devant elles: il n'y en eut aucune qui n'admirt en cela le
gnie de l'Ouvrier. Car quoi-qu'elles eussent v l'Horloge
mille fois & qu' la dernire mme elles eussent encore paru
transportes d'tonnement, ce n'toit rien  leur avis, en
comparaison de ce joli Instrument, qui nonobstant sa
petitesse ne laissoit pas d'avoir ses mouvemens justes, &
d'indiquer toutes les parties du jour aussi nettement que
le grand. _Lidola_ entr'autres, seconde Femme du Roi, fit
de grandes tentatives pour en devenir la propritaire; mais
le Roi, qui ne s'en vouloit pas dfaire, & qui ne l'auroit
pas mme p faire, sans exciter de la jalousie entre toutes
ces Dames, & donner mme du chagrin  l'Impratrice, fit
semblant de ne la pas entendre. La Reine, pour se venger de
ce peu de complaisance, lorsqu'il fut question de recevoir
le Roi aprs souper, qui lui avoit fait comprendre qu'il
viendroit passer la nuit avec elle, comme il le faisoit fort
souvent, ayant beaucoup plus de tendresse pour celle-l, que
pour aucune des autres, elle feignit d'tre indispose, &
fit prier le Roi de ne la point venir voir ce soir-l. Lui
qui ne se doutoit encore de rien, envoya le matin pour
savoir de ses nouvelles: il en fit autant plusieurs autres
jours de suite. Enfin voyant que cela continuoit, & que
non-seulement on recevoit ses Messagers fort cavalirement,
mais qu'elle-mme le regardoit avec un froid capable de le
glacer, lors qu'il la voyoit en passant, il se douta bien
quelle mouche l'avoit pique. Il n'en fit pourtant point de
semblant, & voulant voir jusqu'o cette indiffrence pouroit
aller, il ngligea petit  petit ses visites, & s'attacha si
fort  la dernire Reine, qu'il n'alloit presque plus que
chez elle.

La Fort, qui non plus, que moi, ne savoit rien de tout
cela, fut surpris, qu'un soir, comme il se promenoit sous
les Galeries, il s'entendit appeller par son nom. Il se
tourne  cette voix, avec prcipitation, & se sentant tout
d'un coup frap par l'clat de la plus belle personne qu'il
eut encore v de sa vie (car elle toit dcouverte, contre
la maxime de ce Pas-l, qui ne permet pas aux Femmes
maries d'tre sans voile, qui leur couvre presque tout le
visage, par tout o il se trouve des hommes) il demeure les
yeux fixez sur elle, sans avoir la force de lui demander ce
qu'elle veut. Vous tes tonn, beau Genie, lui dit-elle,
allez ne vous allarmez pas, je ne vous ai appell que pour
vous tmoigner le plaisir que j'ai de vous voir, toutes les
fois que vous passez devant mon Apartement, & pour vous
donner ce _Miad[oe]_, (que j'apellerai dsormais Mlon:)
tenez, prenez-le, adieu. Ayant profr ces paroles, elle
laisse aller le fruit, se retire, & ferme sa Jalousie.

La Fort n'toit ni insensible, ni ignorant; cependant il ne
savoit que penser de cette saillie: & comme il n'avoit pas
t assez habile pour prendre le Mlon, qui toit tomb 
terre, il le ramassa sans rien dire, l'aporta dans notre
Chambre, & me fit confidence de ce qui venoit de lui
arriver. Aussi-tt je me saisis du Mlon, & voulant mettre
le coteau dedans, j'aperus qu'il avoit t ouvert fort
subtilement vers la queu: cela me donna occasion de le
fendre avec prcaution, de peur de rien gter, au cas qu'il
et quelque chose dans les entrailles. Ce n'toit certes pas
de petits grains, dont cet excellent fruit toit rempli,
comme il l'est autrement de sa nature; un rouleau du plus
fin Parchemin en occupoit la capacit: voici ce qu'il
contenoit en langage du Pas.

_Je vous ai v passer mille fois devant mes fentres, sans
vous avoir que rarement oi parler; le Jugement que je fais
de votre esprit, par votre air dgag, & vos rares
productions, me donne le curiosit de vous entendre causer 
mon aise: il me semble que vous ne devez rien dire que de
beau; prparez-vous  me satisfaire. Demain je vous attens
sans faute  ma Porte; ne manquez pas de vous y rendre au
premier coup que votre curieuse Machine frapera aprs
minuit, & vous obligerez,_ LIDOLA.

La lecture de ce Billet m'allarma, je m'en expliquai fort
srieusement  la Fort; mais tout ce que je ps lui dire
fut inutile. Il toit grand, bien-fait de sa personne,
autant vigoureux que le peut tre un homme de trente ans, &
il n'toit pas ennemi du Sxe. L'amiti que le Roi nous
portoit, lui faisoit croire qu'il auroit trop de confiance
en lui pour s'imaginer qu'il en voulut  aucune de ses
Femmes; & sans regarder aux consquences, il rsolut de
profiter de l'occasion,  quelque prix que ce ft. Ce qui
l'embarassoit le plus, toit son peu d'loquence, & les
petits talens qu'il avoit  s'exprimer poliment. Sa
naissance toit assez obscure, il avoit peu frquent le
grand monde. Ignorant les belles manires & ayant meilleure
opinion de moi que de lui-mme, il voulut m'engager  faire
les premires dmarches,  porter les choses au point o il
les desiroit. Mais, outre qu'il toit d'une taille fort
diffrente de la mienne, puisqu'il me surpassoit de toute la
tte, & qu'ainsi l'apas auroit t trop grossier pour y tre
pris, je n'avois garde de m'embarquer dans une affaire de
cette nature: tout, cela ft incapable de le rebuter.

Le lendemain il se mit le plus proprement qu'il put, il se
pourvut de ce que doit avoir un galant homme, qui va visiter
sa Matresse, & chercha dans son esprit tout ce qui pouvoit
contribur  lui plaire. Il sortit dans cet apareil, aprs
m'avoir dit adieu, & se trouva  point nomm au rendez-vous.
La Belle, qui toit aparemment aux coutes, l'ayant
dcouvert de loin, lui vint ouvrir doucement la porte, &
aprs lui avoir fait signe d'observer un profond silence,
elle le conduisit dans son Cabinet. Elle toit dans un
deshabill nglig, qui avoit pourtant beaucoup de pompe, &
cette ngligence sembloit tirer son origine d'un pur
artifice. Un voile de fin Lin, o l'Art avoit infiniment
plus de part que la matire, lui couvroit la tte & les
paules: mais soit que le hazard s'en mlt, ou qu'il y et
du dessein & de l'adresse, sous prtexte de se servir de ce
mme voile, & de l'aprocher & reculer, pour couvrir ce que
la modestie sembloit lui commander de cacher; elle faisoit
souvent entrevoir des beautez, qui auroient p embraser un
coeur bien moins susceptible d'amour, que n'toit celui de
la Fort, qui n'avoit rien  l'preuve de ces charmes. Ses
yeux s'bloissoient  la v de tant de merveilles, & comme
s'il et t enchant, il n'avoit pas la force d'ouvrir la
bouche, nonobstant la ferme rsolution qu'il avoit prise
d'en bien conter.

Lidola voyant que son Amant ne disoit rien, fit un grand
sopir, & jettant sur lui un regard mourant: Je vous aime,
lui dit-elle, bel Etranger: je m'tois propose de
m'pargner la peine de vous le dclarer de bouche, croyant
qu'il vous seroit ais de le deviner: votre silence fait
violence  ma pudeur; j'ai honte d'avoir lch la parole:
mnagez cette dclaration, & souvenez-vous qu'il faut tre
discret, lorsque l'on veut tre heureux avec les Dames. Ne
ne reprochez rien, Madame, je vous en suplie, repartit fort
respectueusement la Fort, mon silence a une loquence, qui
vous doit suffisamment persuader des sentimens de mon
coeur. Si votre prsence, poursuivit-il, m'a t l'usage
de la parole, ce n'a t que pour considrer avec plus de
loisir la dlicatesse de vos charmes. Les paroles ne sont
pas tojours de saison, il est des momens o les yeux
s'expriment infiniment mieux que la langue: on peut ignorer
l'art de deviner, & connotre  leurs mouvemens ce que l'ame
pense. J'ai eu tort de me taire, je l'avou; mais je suis
heureux de n'avoir pas parl, puisque les plus belles
expressions, dont j'aurois t capable de me servir dans un
langage, que je n'entens que d'une manire fort imparfaite,
auroient  peine tir dans un sicle de votre belle bouche,
ce que le silence m'a procur dans un instant. Comment! Vous
m'aimez, Madame? O Ciel!  quel excs de joye un aveu si
tendre n'est-il pas capable de me porter? Qui l'et jamais
cr, qu'une Reine et p s'abaisser jusqu' tmoigner tant
de bont au moindre de ses Esclaves. Continuez, je vous en
supplie, je bornerai-l le plus grand de tous mes souhaits,
puisqu'il ne me doit sans doute pas tre permis de penser 
autre chose.

Comme elle se disposoit  lui rpondre, une Fille de
Chambre, qui entra assez brusquement, donna l'pouvente 
notre Amant; il ne pouvoit sur le champ s'imaginer ce que
cela devoit tre; & sa surprise fut si grande, que les
efforts qu'il fit pour la cacher, n'empcherent pas que l'on
ne s'en apert. Lidola n'en fit pourtant aucun semblant, de
peur de lui donner de la confusion. J'avois command, lui
dit-elle, que l'on nous aportt quelques Confitures sches,
& une Tasse d'Hidromel; vous voyez comment on excute mes
ordres; j'espre que vous trouverez dans ce Bassin quelque
chose de votre got. La Fort qui toit plus avide de
tendresses amoureuses, que de douceurs emmielles, enrageoit
de ce qu'un tmoin importun venoit interrompre leur
entretien. Il auroit mieux aim consumer le tems en
mignardises, que de passer des moyens si prcieux  manger.
Il falut pourtant, par complaisance, admirer jusqu'o alloit
sa civilit; il lui en tmoigna mme sa reconnoissance. La
Belle, qui ne vouloit rien ngliger pour lui marquer sa
tendresse, prit la moiti d'un pavis, qu'elle lui porta
amoureusement  la bouche. Tantt elle lui arrachoit de ses
lvres, ce qu'il avoit  demi mch, & le mangeoit avec une
avidit inconcevable: une autre fois elle le faisoit mordre
 un morceau qu'elle-mme tenoit entre ses belles dents.
Enfin il n'est badinerie qu'elle n'inventt pour augmenter
la Passion du nouvel Amant.

Les jours avoient alors autour de seize heures de longueur,
parce que le Soleil n'toit pas fort loign du Signe du
Capricorne, & que cet endroit-l est situ au cinquante &
unime degr vingt minutes de latitude australe; de sorte
qu'ils foltraient encore lorsque les tnbres, ou pltt le
crpuscule disparoissoit, & que le Flambeau cleste toit
sur le point de dorer de ses rayons clatans l'mail des
Campagnes fleuries. La Demoiselle fut la premire  le
remarquer, elle en avertit la Reine. La Fort s'en
formalisa, il s'mancipa mme de lui faire des reproches de
ce qu'elle ne l'avoit pas apoint pltt; puisque, selon
lui, il ne valoit pas la peine qu'il ft venu-l pour n'y
rester qu'un moment. Quoique je sois un peu broille avec
le Roi, repartit la charmante Lidola, je ne suis pas sre
qu'il me nglige long-tems: l'envie le pourroit prendre de
me venir voir sur le matin; & quand cela ne seroit pas, il y
a d'autres gens qui veillent sur nos actions; je serois mal
dans mes affaires, si quelqu'un vous voyoit sortir de mon
Apartemens: joons au sr, retirez-vous pour ce coup: Si
vous avez encore une Montre de poche, comme est celle que
vous avez donne au Roi, ayez soin de vous en charger une
autre fois, afin qu'elle nous indique ce que nous aurons 
faire: nous pourrions bien n'avoir pas tojours des gens
auprs de nous, qui songeassent  nous en avertir. En
achevant ces douces paroles, elle lui sauta au cou, le baisa
fort tendrement, & se retira tout d'un coup. Le tems passe
vte dans ces agrables occasions: cependant la Fort
n'avoit pas tellement perdu l'usage des Sens, qu'il ne
connt bien que l'heure de se retirer pressoit. Il tira un
_Kala_, qu'il donna  la Fille; & s'tant recommand  ses
soins, il s'en retourna tout doucement chez lui.

La premire chose,  laquelle il pensa  son retour, fut de
me faire confidence de ce qui s'toit pass chez sa
Matresse. Jamais homme,  l'entendre, n'avoit parcouru une
si grande tendu de Pas sur les Terres de l'Amour en dix
ans, qu'il venoit de faire dans une heure: enfin il toit
en possession de tout, il ne lui manquoit plus que la
joissance. O Ciel! m'criai-je alors, que les Amans sont
crdules, & qu'il est ais  l'Amour de leur en imposer: la
Fort, la Fort, lui dis-je, vous joez infailliblement 
vous perdre. Le jeu, les Femmes & le Vin, ont une belle
aparence, je l'avou; mais le trop de frquentation n'en
vaut rien; ils causent des plaisirs courts, dont les
repentirs sont longs, & leurs plus grandes douceurs se
changent en amertume: ils ne payent que d'un faux brillant;
ceux qui se plaisent  en tre blous, y sont trompez
ordinairement. Souvenez-vous que je vous le dis aujourd'hui,
vous vous tes-l engag dans une affaire, dont vous vous
repentirez plus d'une fois. J'avois beau moraliser; tout ce
que je pouvois dire, toit inutile. Mon Ami n'envisageoit
que le plaisir dont on le fltoit, & tournoit le dos aux
consquences: il se perdoit dja dans les plus agrables
ides que son esprit ft capable de former. Le pauvre homme
toit d'un aveuglement si grand; qu'il ne voyoit pas le
prcipice o il toit sur le point de s'abmer, il n'avoit
proprement en v que sa passion dominante. Son imagination
blesse lui mettoit sa Belle  chaque moment entre les bras;
& il lui parloit souvent, comme s'il avoit t couch avec
elle. Enfin, il passa assez doucement le tems qu'il resta au
lit; car, quoiqu'il ne dormit gures, il eut de ces sortes
de rveries, qui font plus de plaisir que le sommeil, & qui
ont cet avantage, qu'en rjoissant l'esprit elles n'abatent
point les forces du corps.

Trois jours se passrent sans que la Fort entendt parler
de sa Matresse: cet intervale le jetta dans des inquitudes
qui pensrent lui renverser le cerveau. Il repassoit souvent
toute sa conduite; & s'il trouvoit qu'il et quelque chose 
se reprocher, ce ne pouvait tre que d'avoir t trop
respectueux. Je n'avois point encore remarqu jusqu'alors,
que les Femmes de ce Pas-l eussent aucun penchant  la
galanterie; elles me paroissoient naturellement trop simples
pour cela: mais je commenai  voir par cet chantillon,
qu'il n'en est gure nulle part, qui n'en sache bien long,
quand il s'agit de donner de l'amour aux hommes; & que si
elles ne s'chapent pas, cela ne vient que de ce que leurs
Loix sont extrmement svres pour ceux qui outrepassent les
rgles, ausquelles l'Himen semble les engager. Et encore
dit-on que les Rois & les Satrapes sont sujets aux mmes
inconvniens que les hommes de nos Quartiers, parce que ces
Messieurs ayant plus d'une Femme, chacune d'elles s'tudie 
gagner les bonnes graces de son Mari; & lorsqu'elle n'y peut
pas rssir, cela lui donne occasion de s'attacher au
premier Sujet qui se prsente: mais revenons  notre
amourette.

Le quatrime jour, avant midi, que le Roi venoit passer un
moment  nous voir travailler; je crus ds l'abord qu'il
avoit assurment eu le vent de quelque chose: car regardant
fixement la Fort, il lui dit: vous avez quelque chagrin,
mon Ami, votre visage n'est pas comme il m'a tojours paru
autrefois; si j'en dois juger par vos yeux, l'intrieur de
la Machine n'est pas dans un tat fort tranquille:
Seriez-vous devenu amoureux de quelque Belle de ce Canton?
L'Amour fait grands ravages en peu d'heures. Vous rougissez,
poursuivit le Roi, ditez-le moi hardiment, quoi que vous
soyez tranger, & d'une Religion bien diffrente de la
mienne, je vous assure que je ferai pour vous tout ce qui
est en ma puissance. Vous ne sauriez prtendre de personne
libre, que je ne voye le moyen de vous la faire pouser. Car
pour vous amuser  la bagatelle, je ne vous le conseille
pas; tout mon crdit ne seroit pas capable de vous sauver si
vous tiez pris sur le fait. Peut-tre la Galanterie
rgne-t-elle parmi nous, mais du moins cela est cach, &
vous n'ignorez pas que c'est un des articles de notre Loi
sur lequel le Juge se relche le moins: Sur tout l'Adultaire
ne se pardonneroit pas  moi-mme.

On a raison, Sire, reprit la Fort, qui avoit eu le tems de
ce remettre, d'tre svre sur ce chapitre-l,
principalement par raport aux Grands; si j'avois de la
puissance, un Roi galant seroit moins exemt de chtiment
que les autres; puis qu'au lieu que ses sujets sont obligez
pour la plpart, de s'en tenir  un seul objet, il a la
libert d'en prendre toute une douzaine, & le plaisir par
consquent, d'avoir chez lui toute la diversit qu'il
pourroit trouver ailleurs. C'est pourtant un bonheur,
poursuivit-il, que je n'envie point  Votre Majest: quoique
je n'aye ni Femme, ni Matresse, je n'en vis pas moins
content pour cela; & si je parois un peu plus languissant
qu' l'ordinaire, cela ne vient sans doute, que de ce que je
n'ai pas trop bien dormi les deux ou trois nuits
prcdentes, car d'ailleurs je me porte parfaitement bien.
Je suis au reste, ajota-t'il, infiniment oblig  Votre
Majest du desir qu'elle a de me rendre heureux, & de songer
mme  me former un tablissement. Si jamais j'en viens
jusqu' me vouloir marier, je vous jure, Sire, que je m'en
raporterai uniquement  votre choix. Parlons d'autres
choses, La Fort, interrompis-je, il n'est pas encore tems
de songer  cela. Ce sera quand vous voudrez, reprit le Roi,
de fort bonne grace, vous savez les Privilges que donnent
la Robe que vous avez, ainsi vous n'aurez pas grand chose 
me reprocher.

Le Roi s'tant retir l-dessus, nous dnmes, & fmes
diverses rflexions sur le petit entretien que nous venions
d'avoir avec lui. Cependant La Fort ne laissoit point
passer d'aprs-dner qu'il ne fit le tour des Galeries.
Lidola prenoit souvent plaisir  le voir passer devant ses
Fentres: elle le conduisit des yeux jusques  ce qu'elle le
perdit de v. La Fille de Chambre de son ct, ne cessoit
de battre la campagne pour aprendre quelque nouvelle qui
leur fut avantageuse, elle vint enfin lui annoncer qu'elle
venoit de rencontrer le Roi  la promenade avec
l'Impratrice. La Reine conclut de-l qu'il passeroit
infailliblement la nuit avec elle, ce qui lui paroissoit
d'autant plus vrai-semblable que cela ne lui avoit jamais
manqu, & sans hsiter sur ce qu'elle devoit faire, elle
chargea sa Suivante de tcher de rencontrer La Fort, & de
lui signifier en passant qu'elle l'attendoit  onze heures.

La jeune Fille ne fut pas long-tems  excuter sa
Commission, elle le rencontra prs de l qu'il revenoit sur
ses pas, elle s'aprocha de lui le plus qu'elle pt, & lui
dit en passant: Venez nous voir  une heure avant minuit. Je
n'ose pas dire la joye qu'il eut  l'oue de ces agrables
paroles, j'aurois peur, ou d'en dire trop pour tre cr, ou
de n'en pas dire assez pour donner une juste ide de ses
transports. Il acheva sa tourne en si peu de tems, & avec
si peu d'attention  ce qu'il faisoit, qu'il fut chez lui
avant que de s'en apercevoir. Il seroit inutile de dire
qu'il ne songea point, il ne voulut pas seulement que je lui
en parlasse. Le peu de momens qui lui restoient, furent
employez  la Toilette, il consulta cent fois son Miroir,
qui n'tant que d'acier poli, lui donna de l'aprhension
qu'il n'eut pas bien v toutes ses taches. Il se lava
presque tout le corps d'Eau de Senteur, se coupa & releva
ses Moustaches, il peigna & repeigna son poil noir, & se
trouvant enfin aussi beau qu'Adonis, il me souhaita le bon
soir & s'en alla. La Suivante faisoit Sentinelle; aussi-tt
qu'elle le vt parotre elle le tira dans l'Anti-chambre, o
il n'y avoit point de clart, & lui dit de se glisser dans
l'Apartement de sa Matresse.

Lidola toit couche dans un Lit parfum, qui embaumoit
toute la Maison: elle avoit une coeffure nglige, la gorge
nu, le sein gauche dcouvert, les bras libres, & toit dans
la posture d'une personne assoupie, mais qui n'avoit rien
moins que sommeil. La Fort fit si peu de bruit  son
arrive, qu'elle ne s'en apert pas: l'aspect imprv de
tant de Graces le rendirent presque immobile; ses yeux mme
fixez sur le corps de cette charmante Vnus, toient restez
sans mouvement. Un desir cach, & sur lequel il toit
incapable de faire la moindre rflxion, le fit pourtant
avancer de quelque pas pour l'envisager de plus prs:
c'toit comme un Aiman, qui l'attiroit d'une manire
imperceptible, & dont la vertu toit si efficace, qu'il s'y
seroit enfin coll malgr ses efforts. Cette adorable Beaut
ouvrant cependant casuellement les yeux, parut extrmement
tonne de voir son Amant si prs de son lit. Elle en
rougit, & s'tant mise sur son sant, & couverte d'un Voile,
qui toit aporte sur une Chaise: Vous m'avez surprise, lui
dit-elle, & vous avez aparemment v des choses que vous ne
deviez pas voir. Oui, Madame, reprit-il, le Destin a voulu,
& non pas vous, que j'aye eu occasion de contempler des
beautez qui ont pens m'extasier. Cela ne rabattra pourtant
rien du respect que je vous dois, quoiqu'il ait augment
infiniment une passion, que je ne croyois pas pouvoir aller
plus avant. Vous mriteriez pourtant d'tre puni, reprit la
Belle, de ne m'avoir pas donn d'abord des signes de votre
prsence. Mais pourquoi venez-vous si-tt, il doit faire
encore grand jour, & je ne vous avois apoint que pour onze
heures. Vous prenez le change, rpondit La Fort, & vous me
reprochez ma lenteur; je suis pourtant venu  mon tems, mais
vous ne comptez pas ce que j'ai dja t ici. Vous vous
trompez, reprit la Reine, consultez votre Montre, elle vous
aprendra que vous avez tort de me rsister. Je n'ai point
de Montre, dit La Fort, & je n'en ai mme que faire: dans
ces sortes d'occasions, ma tte est une Horloge  minutes,
je n'y manquerois pas d'un moment. Vous n'avez point de
Montre! repartit Lidola, cela est surprenant que vous soyez
priv des Bijoux, dont vous-mme faites part aux autres. Si
j'avois le talent de faire de si jolies Machines, je ne
voudrois pas qu'il fut dit, que je n'en aurois pas une  mon
usage, & un autre au service de ma Matresse. Ce compliment
mortifia un peu notre Franois; il connt fort bien  quoi
aboutissoit ce reproche, & enrageoit de ne l'avoir pas
prvenu. La Reine, qui le vit embarrass, ne trouva pas bon
de le laisser davantage en peine. Je raille, dit-elle, La
Fort, & il semble que vous cherchiez  me rpondre
srieusement: asseez-vous sur mon lit, continua-t-elle, le
tems est prcieux, ne le passons point inutilement. En mme
tems elle voulut lui empoigner les mains, mais l'Amour la
rendit si foible, qu'un sopir, qui chapa  notre passionn
Amant, lui jetta la tte sur son chevet. Les choses
prenoient un beau train, ces deux jeunes Coeurs ne
doutoient pas que le moment de leur flicit ne fut sur le
point de clorre, mais la fortune envieuse de leur bonheur,
changea en un instant toutes leurs esprances en de
mortelles inquitudes.

Le Roi aimoit Lidola, la violence qu'il s'toit faite de ne
la pas voir depuis si long-tems, lui toit  charge, il ne
pouvoit plus la suporter, & le bruit qu'elle avoit fait
courir de nouveau de son indisposition, augmentant son
inquitude, il rsolut de lui tenir compagnie cette nuit-l.
La Suivante, qui se tenoit tojours  la Jalousie, entendant
de loin un bruit confus comme d'une troupe de monde, entra
d'abord dans le doute, parce qu'il n'toit encore minuit, &
que le Roi ne se couchoit jamais avant ce tems-l: enfin
voyant aprocher ce train, elle vint avec prcipitation
donner l'allarme au quartier. Tout est perdu, Madame,
s'cria-t-elle, voici le Roi  dix pas d'ici. Quelque
chaufez que fussent nos deux Amans, le sang leur glaa
incontinent dans les vaines. La Fort ne savoit que
devenir: il faloit prendre conseil sur le champ; on rsolut
promptement de le faire passer dans un Cabinet, qui
rpondoit  cette Chambre. A peine y toit-il entr qu'un
Domestique, qui avoit pris les devans, heurta: la Femme de
Chambre se contenta de le faire attendre autant de tems
qu'elle jugeoit qu'il lui en auroit fallu pour se lever, &
ces sortes de Visites tant arrives plus d'une fois, elle
ne fit aucun semblant d'en tre surprise. Comme le Roi
suivoit de prs il entra dans le mme instant que la porte
venoit d'tre ouverte. La Reine qui l'entendoit venir, n'eut
pas beaucoup de peine  faire la figure d'une personne
incommode: la crainte o elle toit, & pour elle & pour le
Galant, n'y contribuoit pas peu: & le Roi de son ct, se
persuadant qu'elle n'toit pas des mieux, n'eut pas le
moindre soupon de la voir plus dfaite qu' l'ordinaire. Il
lui fit plus de caresses que jamais, & lui dit que
nonobstant le mauvais tat o il la voyoit, il prtendoit de
passer la nuit avec elle. Sire, repartit Lidola, vous me
faites bien de l'honneur, mais je ne suis gure en tat de
donner ni de prendre du plaisir, j'aprhende que la moindre
agitation ne me fasse du mal, & je crois que j'ai besoin de
repos. Je ne veux point vous incommoder, repliqua le Roi, si
vous ne pouvez pas souffrir ma compagnie, je passerai dans
ce Cabinet; il y a un Pavillon, je pourrai me mettre dessus,
ayant rsolu de rester, cette nuit ici. Cette rponse, que
la Belle n'attendoit pas, l'allarme, elle lui fit d'abord
des excuses de la froideur qu'elle lui avoit tmoigne, dont
elle attribuoit la cause  son mal, & se mit  son tour 
lui faire des amitiez, le priant bien fort de se faire
deshabiller.

Aussi-tt qu'il fut couch, & les Domestiques partis, la
Femme de Chambre trouva le moyen d'entrer dans le Cabinet,
pour consulter avec le prisonnier, de quel biais on devoit
s'y prendre pour le mettre en libert: mais elle fut fort
surprise de ne l'y pas trouver. Il n'y avoit point de porte
que celle par o elle toit passe, & les Fentres qui
toient fermes, ne paroissoient point avoir t ouvertes.
Pendant qu'elle s'occupoit  renverser le Lit & les autres
Meubles de cet Apartement, l'embarras o toit la Dame, par
raport  son Amant, lui fit appeller sa Fille de Chambre,
pour lui en demander des nouvelles, sous prtexte de lui
faire relever son oreille, & lui demander un peu  boire;
mais elle fut hors de peine, ds qu'elle entendit qu'il
avoit disparu, sans savoir pourtant de quelle manire; de
sorte qu'elle dormit assez tranquillement le reste de la
nuit. La Fort de son ct, s'tant flt que le Roi n'toit
venu-l que pour un moment, s'toit par provision enferm
dans les Lieux. Il fut extrmement tromp lors que peu de
tems aprs il entendit qu'il vouloit passer la nuit avec sa
Femme, ou du moins dans le Cabinet, o il toit; au cas
qu'elle ne le pt pas souffrir auprs d'elle. Ce fut alors,
 ce qu'il m'a avou depuis, plus d'une fois, qu'il fut
saisi d'une frayeur  laquelle il n'avoit jamais senti de
pareille. Il ne poivoit pas repasser par la Chambre o toit
le Roi, sans risquer d'en tre v, il croyait garnies de
barres de fer toutes les Fentres de cet Apartement, outre
qu'il toit  craindre qu'il ne fit du bruit en les ouvrant,
& encore davantage en se jettent dans le Canal, sur lequel
ce Cabinet rpondoit. Ayant repass toutes ces raisons au
plus vte, il ne trouva point de meilleur expdient que de
se laisser couler dans l'eau par le trou de la Garderobe o
il toit, & de se sauver ainsi  la nage.

Par bonheur pour lui, la Chambre o je couchois toit basse,
& regardoit d'un ct sur le dehors, il vint fraper du doigt
 l'une de mes Fentres. Je me doutai d'abord que les
affaires n'alloient pas bien; je me levai sur le champ, &
lui ayant ouvert il fauta promptement par dessus, se
desabilla de mme, & se mt au lit, o il me fit au plus
juste le dtail de ses Avantures nocturnes. Vous voyez, lui
dis-je, mon cher Enfant, comment l'Amour & la Fortune vous
joent: ils sont rarement d'intelligence; & s'ils
s'accordent, c'est pour nous tromper aprs doublement.
Croyez-moi, abandonnez un parti si dangereux, je vous l'ai
dja dit, vous joez assurment  vous perdre. Ne m'en
parlez point, me rpondit-il, elle en vaut la peine; &
moyennant que je la puisse seulement baiser une fois, je ne
me soucie plus de mourir. Ce qui m'embarrasse le plus, c'est
que je ne sai comment la satisfaire: elle me demande une
Montre, & je n'en ai point de prte  lui donner; il me faut
au moins huit jours, pour achever celle que nous avons entre
les mains. Elle vous demande une Montre, repris-je; voil
qui sent bien son Amour intress; & quand cela ne seroit
pas, comment voulez-vous qu'elle s'en serve? Le Roi, qui le
saura d'abord, voudra aussi savoir o elle l'a prise; le
mistre se dcouvrira, & adieu les deux Amans. Vous avez ma
foi raison, me dit mon ami, je ne pensois pas si loin: mais
enfin il faut l'achever; entre-ci & l nous trouverons
quelque expdient, qui nous tirera d'affaire: l'Amour est
trop ingnieux, pour nous laisser en si beau chemin.

En mme tems cinq ou six grands coups du Bassin de notre
Horloge, que l'on donna avec beaucoup de prcipitation,
nous firent bien fort tressaillir: nous ne pouvions nous
imaginer ce que cela vouloit dire, & nous ne songions pas
que nous-mmes avions conseill au Roi de donner ordre que
l'on se servt de ce moyen,  l'imitation des Europens,
pour donner l'allarme, & avertir les Habitans du Canton,
qu'il se passoit quelque chose au desavantage du Quartier;
afin qu'ils y courussent unanimement, & tchassent  y
apporter du remde. Un homme qui passa immdiatement aprs,
criant au feu de toute sa force, nous tira de cette peine, &
nous jetta dans une nouvelle. Ne sachant o cet inconvnient
toit arriv, nous sautmes  bas du lit, & passmes chacun
une mchante Robe, que nous ceignmes troitement autour du
Corps, dans le dessein d'agir vigoureusement avec les
autres; & tant sortis nous remarqumes incontinent que
c'toit la Maison de la Reine Lidola qui brloit. On aporta
des chelles de toutes parts, &  force d'eau, qui toit-l
 discrtion, on empcha que la flme n'anticipt sur les
Apartemens voisins: de sorte que le dommage ne fut pas fort
considrable. Comme le feu avoit commenc dans le Cabinet o
la Fort s'toit cach, nous ne doutmes point que la Femme
de Chambre, en le cherchant, n'et fait tomber quelque
tincelle dans le Pavillon, ou sur quelqu'autre Meuble de
matire combustible, qui avoit t cause de cet embrasement.
Cependant le Roi s'toit retir, aussi-tt qu'un Domestique
lui en et annonc la nouvelle. Nous fmes sur le champ lui
en tmoigner notre chagrin; mais il ne s'en fit que rire, &
nous dt que la peur, ni la perte ne mritoient point notre
compliment, sur tout  l'gard d'un homme de son naturel, 
qui rien n'toit capable d'aporter le moindre trouble. La
Reine ne fut pas bien revenu de la peur que ce fcheux
embrasement lui avoit cause, qu'elle mt la main  la plum,
& traa un second Billet, dont voici  peu prs la teneur.

Billet  la Fort.

_Ma Femme de Chambre a dja t en campagne; je sai votre
retraite, & je me doute bien des moyens dont vous vous tes
servis pour la favoriser. La conjoncture toit dangereuse,
elle m'a pour le moins autant allarme que vous: le feu qui
a pris ensuite  mon Cabinet, par l'imprudence de mes gens,
n'toit rien en comparaison. Que cela ne vous rebute
pourtant pas, nous serons plus heureux une autre fois: Soyez
constant & tranquille. Je vous ferai avertir lorsqu'il en
sera tems; & je prendrai si-bien mes prcautions, qu' notre
premire v, je me flte d'avoir l'occasion de vous
tmoigner dans les formes que je suis vritablement votre
Amie, Lidola._

Il ne fut pas difficile  la Messagere d'Amour de faire
glisser ce Billet dans la main de notre Amant; il manqouoit
rarement de passer au djener,  midi & le soir, devant la
Maison de sa Matresse; elle pouvoit le rencontrer, & lui
parler quand elle vouloit; parce qu'on n'y regarde pas-l de
si prs. Cependant la Fort s'toit mis fort srieusement
aprs sa Montre, & il y travailla avec tant de zle, qu'elle
toit prte au cinquime jour. Elle toit extrmement
mignonne, la gravure de la Bote toit belle en perfection,
& l'Etui ne cdoit en rien  l'Ouvrage de dedans. Le soir ne
fut pas bien venu, qu'il sortit avec sa Machine en poche; &
ayant rencontr celle qu'il cherchoit, il la lui mt dans la
main, avec prire de la donner de sa part  la Reine, dans
les bonnes graces de laquelle il se recommandoit tojours.
Si jamais personne a tmoign de la joye, ce fut Lidola, 
la v de cette jolie Montre: nous avons su qu'elle la
baisa mille fois, & se flicita elle-mme d'avoir si-bien
rssi dans son Intrigue.

Au lieu que ce beau gage de l'Amour de la Fort dt hter le
bonheur qu'il en attendoit pour rcompense, il n'entendoit
absolument plus parler de rien: la Femme de Chambre, qui le
cherchoit autrefois avec empressement, affectoit d'viter sa
rencontre, elle le fuyoit d'aussi loin qu'elle le voyoit
venir. Ce procd lui donna de l'inquitude; & comme il
n'avoit aucun lieu de souponner la Dame, il s'imagina que
cette Fille s'toit choque, de voir sa Matresse si bien
rcompense, l o elle n'avoit, pour ainsi dire, encore eu
rien, en comparaison des peines qu'elle avoit prises. Enfin
quelque tems aprs, & lorsqu'il ne pensoit presque plus 
rien, il fut tout tonn que cette mme Fille l'aborda en un
endroit o il n'y avoit point de Tmoins, & aprs avoir
lch un sopir: On vous trompe misrablement, lui dit-elle,
j'ai assurment piti de vous, & je dteste hautement
l'injuste procd de ma Matresse. Tout ce qu'elle a fait
jusqu' prsent, n'a t que pour vous arracher une Montre
des mains; prsentement qu'elle l'a, elle m'a ordonn de
vous dire qu'elle voit trop de difficult & de danger  vous
recevoir chez elle, qu'elle en est au desespoir, que la
douleur qu'elle en sent est inexprimable, qu'il faut qu'elle
en meure de chagrin, & quantit d'autres Chansons, qui ne
sont proprement que des dfaites.

Le Roi, poursuivit-elle, fut hier chez nous: en causant il
entendit le mouvement de la Montre, aussi-tt il demanda ce
que c'toit, on ne put pas s'empcher de le lui dire, il en
parut surpris, & voulut savoir comment Madame toit parvenu
 ce Bijou. Il s'en fallut peu que l'Ingrate, comme elle me
l'a avo elle-mme, ne vous accust de la lui avoir
envoye, dans le dessein de vous servir de ce moyen-l dans
la suite, pour tcher de la corrompre, & que vous avez mme
dja essay de le faire: mais de peur de s'embarquer dans
une affaire, o elle auroit peut-tre couru autant de risque
que vous, ou du moins tre en hazard de rendre la Montre,
elle lui dit que je l'avois trouve, & que c'toit de moi
qu'elle la tenoit. L-dessus on m'appelle, & l'on me demanda
si cela n'toit pas vritable: les signes d'oeil que l'on
me faisoit  chaque parole, me firent bien voir que l'on
toit dans l'embarras, & qu'il falloit par tout rpondre
_Amen_. H bien, si cela est, reprit le Roi, je sai  qui
elle est, il est juste de la lui restitur. Je l'ai dja
voulu faire, interrompit la Reine: d'abord que ma Fille
l'eut trouve, je me doutai bien qu'elle devoit apartenir 
ces Etrangers, qui vous ont fait la vtre, je la leur
renvoyai dans le moment: mais, quand ma Servante eut dit de
qui elle venoit, ils protestrent qu'ils ne la reprendroient
jamais, & que leur dessein toit mme d'en faire pour
l'Impratrice, & pour toutes les autres Reines. Voil,
ajota la Fille de Chambre, comme les choses se sont
passes: Vous pouvez esprer quelque rcompense de votre
Prsent; mais je ne pense pas que vous en receviez aucun de
votre vie. Il suffit, dit la Fort, je vous remercie, ma
chere Enfant, je m'en souviendrai sans doute, & je prendrai
mes mesures l-dessus.

C'toit alors aprs soup, ainsi La Fort ne tarda gure 
se rendre dans sa Chambre: il alla se coucher sans rien
dire. Vous tes rveur, mon Ami, lui dis-je, qu'avez-vous?
les affaires, ne vont-elles pas  souhait? Non, certes
qu'elles n'y vont pas, me rpondit-il, je viens d'apprendre
ce qui ne me seroit jamais venu dans l'esprit: & l-dessus
il se mt  me raconter tout ce que cette Fille lui avoit
dit. H bien, interrompis-je, ne vous l'avois-je pas bien
dit? Vous en sortez pourtant encore  meilleur march que
je ne pensois. Mais aprs-tout, voyez-vous bien les
consquences de cette affaire, c'est que vous voil embarqu
dans la ncessit de faire au plus vte des Montres pour
toutes les Femmes du Roi, sous peine d'encourir leur
disgrace, & peut-tre mme la haine de ce Monarque, qui
pourroit bien vous souponner, si vous y manquiez, d'avoir
voulu en donner dans la v de la plus belle de ses Epouses:
 quoi le moindre bruit de vous avoir v  heure indu
dehors, ou dans l'eau, ou entrer par notre Fentre, si tant
est qu'il y ait quelqu'un qui en ait le moindre vent,
pourroit beaucoup contribur. Le Diable soit des Femmes,
dit-il alors en colre; jamais je ne me fierai  aucune, de
quelque qualit qu'elle soit. Tout beau, lui repartis-je,
vos emportemens ne remdieront  rien: je vois bien ce qu'il
est question de faire, poura voir du moins un peu de
relche, il faut prier le Roi de nous permettre d'aller
passer l'Et  notre premier Village, & nous verrons ensuite
ce que nous aurons  faire.

Le lendemain le Roi vint  son ordinaire, voir  quoi nous
nous occupions: il nous railla de l'avanture de la Montre.
La Fort confirma tout ce que la Femme de Chambre en avoit
dit: mais il ajota qu' cause qu'il faisoit chaud qu'il
travailloit plus volontiers en Hiver que dans la belle
Saison, il desireroit bien que Sa Majest agrt que nous
allassions passer quelques mois dans notre ancien Canton. De
tout mon coeur, dit le Roi, & aprs avoir ordonn que l'on
nous donnt cent Pices, il nous souhaita un heureux Voyage.
Nous allmes aussi-tt faire nos adieux. Le Cuisinier
entr'autres, avec lequel nous tions parfaitement bien, fut
un de ceux ausquels nous crmes devoir acoler la botte. Cet
homme parut interdit  l'ouverture que nous lui fmes de
notre rsolution. Nous prmes cela, l'un et l'autre comme un
effet de son amiti, & de la crainte qu'il avoit de nous
perdre pour long-tems; mais nous fmes fort surpris,
lorsqu'ouvrant enfin la bouche il nous dit, avec des marques
de son grand tonnement: Vous vous en allez, Messieurs;
pensez-vous bien  ce que vous faites? Savez-vous ce que
l'on dit de vous, ou ne le savez-vous pas? A Dieu ne
plaise, que je vous souponne de la moindre mauvaise action;
vous ne m'en avez jamais donn l'occasion, & vous n'en avez
aucun sujet que je sache; mais tout le monde ne vous connot
pas comme moi. Si vous m'en croyez, vous vous justifierez
avant que de changer de Canton; autrement vous courez risque
de passer vritablement pour des Incendiaires: ceux qui ont
rpandu ce bruit, triompheront en votre absence; & qui fait
si ceux qui en doutent  l'heure qu'il est n'y ajoteront
pas alors foi. Comment Incendiaires, repris-je? Est-ce que
l'on nous accuse de vouloir tout brler avant que de nous en
aller? Non, rpondit-il; mais on prtend que La Fort est
celui qui a mis le feu  la Maison de la Reine Lidola. Nous
vous sommes fort obligez, lui dis-je, de votre bon
avertissement, & nous allons de ce pas nous informer de la
cause d'une injure si mal fonde: je ne pense pas qu'il nous
soit mal ais de nous en purger. Aussi tt que nous fmes
sortis: Je parie dis-je  mon Camarade, que quelqu'un vous
a v revenir au Logis  heure indu, la nuit de
l'embrasement que nous avons eu ici, & que c'est de-l que
quelque mal-intentionn aura tir cette conclusion  votre
desavantage. Allons chez le Roi, poursuivis-je,
faisons-lui-en ouverture, nous verrons un peu ce qu'il en
dira.

Aussi-tt que ce Monarque nous vit: Qu'y a-t-il, nous
dit-il, mes chers Amis, ne vous a-t-on pas compt les
Deniers que je vous ai assignez, ou en avez-vous besoin de
davantage? Que vous manque-t-il? dites-le moi hardiment, je
vous en conjure. Nous n'avons besoin de rien, Sire,
interrompis-je, que de la continuation de vos bonnes graces;
mais ce que nous venons d'aprendre, nous dsole; & nous
resterons inconsolables  vos pieds jusques  ce que Votre
Majest nous ait fait donner satisfaction. On nous accuse
d'avoir voulu rduire le Canton Royal en cendre: si nous
sommes coupables, nous mritons d'tre chtiez; sinon la
calomnie est atroce, & nous esprons de votre clmence que
celui qui l'a invente en sera puni exemplairement.
Bagatelles, dit le Roi, j'ai s cela il y a plusieurs
jours, mais j'en ai fait si peu de cas, que je n'ai pas
daign vous en parler. Cependant pour vous contenter, je
m'en vais en faire lever des Informations au plus vte. En
effet, ceux qui eurent cette Commission, s'en aquitrent
avec tant de diligence, que de l'un  l'autre, on parvint
dans une heure de tems  la connoissance de celui qui avoit
le premier invent ce mensonge, & qui toit un des Ecuyers
du Roi, homme de probit, sage & d'une modestie exemplaire.

Le Roi voulut bien  notre sollicitation le faire venir
devant lui en notre prsence, & lui ayant demand ce qui
l'avoit pouss  profrer des paroles si prjudiciables 
notre honneur. J'avois, Sire, dit-il, t quelques jours un
peu indispos; le Mdecin de la Cour, que je consultai,
m'ordonna de prendre Mdecine, ce brvage m'avoit prouv, &
il operoit encore trente-six heures aprs: tant donc oblig
de me relever la nuit pour satisfaire aux ncessitez de la
Nature, j'entendis un grand bruit dans le Canal, sur lequel
ma Chambre regarde,  l'entre du Canton voisin. La
curiosit de savoir ce que c'toit me fit mettre la tte 
la fentre, & comme il ne faisoit pas fort obscur, j'avisai
un homme, qui ayant gagn terre, remonta sur le bord,
vis--vis du Pavillon de la Reine, secoua ses habits, & se
mit  courir vers le Pont du Temple: l-dessus j'ouvre
doucement ma porte, je me mets aprs  toutes jambes, &
l'ayant observ de loin, jusques  ct du Snat, je vis
qu'il heurta de la main  une fentre, & que quelqu'un la
lui ayant peu aprs ouverte, il entra par-l dans la Maison.
Je savois que c'toit l'Apartement de ces Messieurs, leur
taille & un certain air qui leur est assez particulier, ne
m'toit pas inconnu: un peu aprs la Demeure de Lidola toit
en feu. Je demande, Sire, continua-t'il, si aprs tant de
circonstances, mes conjectures toient si mal fondes, & si
de plus habiles que moi n'y auroient pas t trompez? Il y
avoit-l de l'aparence, dit le Roi, Je l'avou, cependant il
en faut plus pour former une accusation: mais avant que de
rien dcider l-dessus, que dites-vous de cela, dit le Roi 
La Fort? Rien, Sire, rpondit mon Camarade, tout ce qu'il a
racont est vritable, la conclusion seule qu'il en tire est
fausse, ainsi je n'ai  lui reprocher que de n'avoir pas eu
assez de charit. Mon Camarade, Sire, continua-t'il, est
Astronome, c'est ce que vous n'ignorez pas, il m'a apris
depuis quelque tems  connotre les principales Etoiles: le
desir que j'ai de me perfectionner dans cette Science, me
fait lever la nuit, pour voir si le Ciel est serain, & alors
je vai faire un tour dans l'un des quatre Cantons, parce que
les Btimens y tant plus bas que dans celui-ci, ils me
drobent moins la v des Astres. J'tois sorti ce soir-l
pour les mmes fins, de sorte qu'ayant jett les yeux sur
Sirius & Procion, & voulant en marchant en observer & la
situation & la distance, je m'allai malheureusement
prcipiter dans le Canal sans y penser. Etourdi comme
j'tois de cette chte inopine, je restai quelque tems  me
reconnotre, & ne laissois pas de nager, sans savoir o je
butois, enfin j'atrapai le Bord, o cet honnte homme m'a
v, & o je pris  grands pas, le chemin le plus direct de
ma Chambre, dans laquelle j'entrai par la Fentre, tant pour
ne point veiller nos gens, que pour ne me point montrer
dans un quipage, qui les auroit sans doute fait rire. Vous
voyez, Sire, que nous convenons parfaitement bien dans nos
dpositions, mais que la cause de mon immersion est bien
autre que celle que Monsieur l'Ecuyer lui avoit attribue;
j'espre qu'aprs cela il sera suffisamment convaincu de mon
innocence. Je suis fch que ce malheur ait donn lieu  un
si mauvais jugement contre moi. Mon sort,  proprement
parler, en est la cause, c'est pourquoi je ne lui en veux
point de mal. Je vous suis oblig, reprit l'Ecuyer, & je
vous demande pardon de l'offense que je vous ai faite; j'en
ai du regret assurment: je vois bien que j'ai t trop
prcipit dans cette rencontre: cela m'aprend  tre plus
retenu une autre fois. Etes-vous donc tous deux contens? dit
le Roi. Oui, Sire, rpondirent-ils. H bien, poursuivit-il,
donnez-vous la main, & qu'il n'en soit plus jamais parl.
L-dessus nous prmes de nouveau, cong, & nous retirmes
contens comme des Rois, La Fort de sa prsence d'esprit, &
moi des honntetez de notre Prince, & de ce que nous nous
tions tirez d'affaires  si bon march.

Le lendemain nous partmes, sans prendre autre chose que
chacun une Robe, & quelques bagatelles, dont nous crmes
avoir absolument besoin. Nous avions de l'argent, nous
tions connus, & le monde est-l fort hospitalier: ainsi
nous n'avions que faire d'aprehender de passer mal notre
tems. Le Roi cependant se souvint qu'il ne nous avoit pas
demand de quelle Voiture nous avions dessein de nous
servir: il envoya un Domestique aprs nous, pour nous
conjurer de disposer de ce qu'il avoit de meilleur pour son
usage, avec menaces que si nous ne le faisions pas, il ne
seroit point content de nous. Nous tions  une demi-lieu
de-l, lors que ce Messager nous atteignt: il vouloit de
toute force nous obliger  retourner sur nos pas, ou  lui
dire comment nous voulions tre menez, en Char, ou en
Gondole, afin qu'il nous fit accommoder sur le champ;
ajotant  chaque parole, que c'toit la volont de Sa
Majest. Nous le remercimes de ses honntetez, & le primes
de raporter au Roi, que nous avions de la confusion de la
manire obligeante dont il en usoit avec nous, que nous
profiterions volontiers des offres qu'il avoit la bont de
nous faire; mais que nous avions envie de nous promener, &
de ne point passer de Village sans y rester assez de tems
pour faire connoissance avec le Juge, ou le Prtre. Cette
rponse ne contentoit point notre homme, qui ne nous quitta
qu'avec regret, de peur, peut-tre, que le Roi ne crt qu'il
s'toit mal aquit de sa Commission.

On peut juger par cet chantillon, afin que je le dise en
passant, si nous avions sujet de nous plaindre de notre
sort, & si, except la fcheuse affaire de mon Camarade,
nous n'tions pas en effet heureux. Ce n'toit pas seulement
 la Cour, o l'on avoit des gards particuliers pour nous,
nous ne passmes nulle part dans notre route, que tout le
monde ne s'empressat  nous faire civilit; on et dit,
qu'il y avoit un Ordre exprs de nous recevoir comme les
premiers du Royaume.

Enfin, le dix-septime jour aprs notre dpart, nous fmes
merveillez de rencontrer deux Domestiques de notre Juge &
de notre Prtre, avec une Canou charge de Poiles, de
Hoyaux, de Pics, de Haches, d'Arcs & d'Habits, avec les
Vivres ncessaires pour faire le Voyage de la traite au
Cuivre. Ils nous racontrent, comment ces Messieurs
s'toient mis dans la tte de nous prier de leur faire une
autre Horloge, beaucoup plus grosse que la premire, avec
une Cloche  proportion, dont ils vouloient faire Prsent au
Satrape de leur Gouvernement, afin de le porter par-l plus
aisment  leur accorder  chacun pour leurs Fils une de ses
Filles, qui, suivant ce qu'ils en disoient, devoient tre
des Beautez acheves. Et comme il falloit beaucoup de Cuivre
pour cela, ils les envoyoient aux Mines pour en troquer
contre ce qu'ils leur avoient donn  y porter. Ils toient
fournis de trs-bonnes provisions, & on leur avoit permis de
rester autant de tems qu'ils voudroient  leur Voyage. Cette
nouvelle n'augmenta pas peu le chagrin de mon Camarade, il
me le tmoigna sur le champ. Comment, dit-il, je me sauve
d'un endroit pour viter le travail continuel, o l'on me
veut engager, & l'on m'en prpare d'autre dans celui ou je
venois chercher du repos, j'aimerois mieux que le Diable et
emport la Nation, que de donner un coup de Lime davantage
pour eux. Encore, si on y amassoit quelque chose, que nous
pssions transporter chez nous, au cas que nous en
trouvassions un jour la commodit, mais toute notre
rcompense se borne  un morceau de Mtal, qui ne vaut que
quinze sols la livre en Europe. Retournons-nous-en pltt,
j'aime mieux hazarder cent vies, si je les avois,
poursuivit-il, pour repasser par-l o nous sommes venus, &
tcher de retourner en notre Pas, que de rester ici
davantage.

Vous n'y pensez pas, La Fort, lui rpondis-je, & vous
n'examinez pas bien les obstacles que nous aurions 
surmonter. Nous avions de grands avantages, lorsque nous
sommes venus, que nous n'avons pas  cette heure. Nous
tions trois, tous pourvs d'Armes  feu, & la ncessit
nous pressoit: c'est toute autre chose  l'heure qu'il est.
Croyez-moi, mon Ami, demeurons-l o nous sommes, c'est 
faire  nous occuper une partie du jour, nous en serons
d'autant plus aimez, & aussi-bien on ne peut pas tre
tojours sans rien faire. En quelque endroit que nous
soyons, nous ne pouvons avoir que la vie & le vtement, nous
l'avons ici au double. N'imitons point ceux de notre Nation,
qui par leur humeur changeante ne sauroient rester-l o ils
sont. Nous ne serons pas loin d'ici que nous ne nous
repentions d'avoir fait la folie. Enfin, je m'tendis au
long & au large, sur les difficultez qui s'opposoient 
notre retour: mais tout cela fut inutile. Il me dit tout net
qu'il s'en iroit seul, si je m'opinitrois  ne le point
vouloir suivre. H bien donc, lui dis-je, puisque vous tes
inexorable, & que d'autre part j'ai rsolu de ne vous point
abandonner, il faut prendre l'occasion de ce Bteau par les
cheveux, & tenter de nous en servir, pour chaper par la
Caverne affreuse, car c'est ainsi qu'ils apellent encore
l'endroit par o leur premier Roi prtendoit, que la Terre
l'avoit enfant, comme je l'ai dit plus haut.

Pendant que nous formions ce dessein, nos deux Manans
s'impatientoient de voir la fin de notre Dialogue. Je leur
dis, que nous avions eu quelque diffrent sur ce que nous
devions faire, retourner au Village, ou aller avec eux aux
Mines de Cuivre, o nous n'avions point encore t, & que le
rsultat en toit que nous leur tiendrions compagnie. Ils en
tmoignrent bien de la joye, & pour leur en donner
davantage, nous rsolmes d'aller au premier Canton acheter
quelques flcons des meilleures Liqueurs qu'il y auroit;
nous prmes mme encore quelques Vivres, mais nous les
persuadmes en mme tems de tirer vers la Rivire, sous
prtexte que ne l'ayant v qu'en un endroit, nous desirions
d'en examiner les Rivages depuis le bas jusqu'au haut: les
assurant au reste que nous leur aiderions alternativement 
tirer &  ramer, & leur fournirions toutes les choses dont
ils auroient besoin, si le courant de l'Eau, qui n'toit
pourtant pas-l fort rapide, parce que tout le Pas est
presque de niveau, retardoit notre Voyage de quelques jours.
Les pauvres Garons consentirent  tout ce que nous leur
proposmes; il n'y avoit qu'une difficult qui les
embarrassoit un peu, c'est qu'tant l'un & l'autre, d'un
Canton  quelques milles de-l, ils avoient fait tat d'y
passer pour embrasser leurs Parens. Je leur fis d'abord
comprendre, que bien loin d'interrompre leur dessein, nous
le leur faciliterions. Partez, leur dis-je, ds  prsent,
allez passer deux ou trois jours chez vous, cependant nous
avancerons chemin  petites journes, & ensuite vous tirerez
vers le Courant, o vous nous rateindrez bien-tt. Ils
furent charmez de ma complaisance, & moi ravi de n'tre pas
oblig de penser aux moyens de nous en dfaire d'une autre
manire.




CHAPITRE XII.

_l'Auteur quite ce beau Pas. Les moyens dont il se servit
pour en sortir: il retrouve au bord de la Mer, une partie de
l'Equipage avec lequel il avoit chou sur les Ctes de ce
Continent,_ &c.


Aussi-tt que ces bonnes gens nous eurent quittez, nous
prmes notre cours vers la Rivire, demeurant tojours dans
les divisions des Cantons, o il n'y avoit point de Maisons.
Je ne sai si ce fut deux jours que nous restmes en chemin,
mais il n'toit pas loin de minuit, lorsque nous nous
trouvmes un soir au bout des Canaux. Nous n'avions pas
song, & personne ne nous en avoit instruit, qu'au bout de
chaque Canal il y a une Ecluse, qui sert  y tenir l'eau de
la hauteur qu'on la veut. Ce maudit passage nous allarma,
nous fmes prs d'une heure occupez, avant que d'avoir
dcouvert comment il en falloit ouvrir les portes. Ce fut
d'autre part un bonheur pour nous, que les Eaux d'un &
d'autre ct, ne se surpassoient pas de deux pouces en
hauteur: si la diffrence avoit t grande, nous n'aurions
jamais p en sortir. Nous nous tirmes enfin d'affaire, mais
aussi nous tions las comme des Chiens: cependant il falloit
passer outre. Le coup auroit t hazardeux  excuter de
jour, parce qu'il n'toit permis  personne d'entrer dans
cette Rivire, sans la permission des Juges, tant  cause de
la Pche, que pour observer les Loix, qui dfendent aux
Habitans de passer les bornes de leur Pas: au lieu que de
nuit, il n'y avoit, sembloit-il, aucun danger d'tre
seulement vs de qui que ce ft. Nous n'avions que la
profondeur de trois Cantons  passer, c'est--dire, de
quatre milles & demi. La Fort, anim par un plus grand zle
que moi, se trouvoit aussi plus puis que je ne l'tois; je
lui dis de prendre un peu de repos, puisqu'il suffisoit
qu'il y en et seulement un de nous deux au Gouvernail.

Je pris justement le milieu de l'eau, & le tems tant doux &
tranquille, notre Bteau dcendoit sans qu'on y sentt aucun
mouvement. Cette tranquillit, jointe aux fatigues que nous
avions t obligez de faire, me jettrent dans un
assoupissement si grand, que je ne restai gure 
m'endormir, quelque effort que je fisse pour tenir les
paupires ouvertes. Cependant, nous ne laissions pas
d'avancer. De vous dire si nous fmes assez heureux pour
rester tojours loignez des bords, ou si nous allmes
quelquefois heurter contre le Rivage, c'est ce qui n'est pas
en ma puissance; nous dormions de manire  ne nous pas
veiller si facilement. Je n'ai jamais s non plus au
juste, combien de tems ce sommeil nous dura; il est
vraisemblable qu'il auroit assez dur pour nous remettre,
mais le malheur voulut qu'il fut brusquement interrompu. Un
pouventable coup que notre pauvre petit Bteau alla donner
contre une Roche, me fora  quitter la place. Je tombai
d'une si grande roideur sur un banc qui toit devant moi,
que je me mutilai tout le visage. Mon Camarade en fut quitte
pour s'veiller en sursaut, avec la peur de ne savoir o il
toit, & ce que ce grand fracas vouloit dire: il avoit mme
oubli qu'il toit sur l'eau. O Dieu! qu'est ceci,
s'cria-t-il tout d'un coup, o suis-je? Quoi que je me
fusse fait beaucoup de mal, je ne me ps pas empcher
d'clater de rire. Etes-vous-l, me dit-il? & o
sommes-nous, je vous prie? Il fait ici plus obscur qu'en
Enfer? Ne me le demandez pas, repliquai-je, je n'en sai rien
de positif: une chose dont je suis persuad, c'est que nous
venons de heurter de notre Bteau contre un endrot, qui m'a
fait tomber de manire  me casser la tte, & si je
conjecture bien, nous devons tre dans le creux, que nous
avons  passer. J'tois si fort endormi, reprit-il, que je
ne songeois plus que nous tions dans une Barque. Bon Dieu,
qu'il fait noir ici, je croi que vous n'avez pas tort de
penser que nous sommes sous terre. Empoignez un Aviron,
repris-je, & ttez un peux  quoi nous sommes demeurez
accrochez: il faut ncessairement que nous soyons arrtez en
quelque part, car je ne sens point que nous bougions, &
l'eau dcend pourtant fort vte, si je puis en croire ma
main, assurment que le passage est ici fort troit.

La Fort toit brave, mais ce gouffre pouventable
l'tonnoit, il n'osoit presque se remur de sa place, & il
auroit dja voulu alors tre rest-l o nous tions. Quand
je vis qu'il n'y avoit rien  tirer de lui, je m'avanai
doucement vers le devant, & soit des mains, ou de la Rame,
que je tenois, je reconnus que nous tions justement venus
nous fourer entre deux pointes de Rocher. Allons, allons,
dis-je alors, il n'y a point de mal, nous sommes-l o je
vous ai dit, je sens la vote de la Montagne du bout de ma
Rame. L-dessus, il se leva, mais quelques efforts que nous
fissions, je croi que nous restmes autour de trois heures 
nous tirer de ce maudit pige, ensuite de quoi nous donnmes
 droite.

Tout toit par tout plein d'Ecueils, qui provenoient sans
doute des clats de la Montagne, qui se dtachoient de fois
 autre & qui rendoient ces passages comme impraticables.
Nous ne faisions que heurter  tout moment, tantt contre le
fond, & un moment aprs contre les bords; de sorte qu'il
auroit t avantageux pour nous que le Bteau et t moins
vte, mais nous ne pouvions pas l'arrter. Cependant, le
passage s'trcissoit de plus en plus,  mesure que nous
avancions, & il s'trcissoit tellement, qu'il n'y avoit
plus moyen de passer. Le sang me monta alors au visage, &
dans la croyance o j'tois, que nous tions absolument
perdus, je pensai d'assommer La Fort, pour me venger du mal
qu'il m'avoit procur sans ncessit. Mais je me ressouvins
fort  propos que je l'avois autrefois jett dans de
semblables embaras, & que ceux-ci n'toient mme que des
suites de nos misres prcdentes.

Nous voici pris, mon Ami, lui dis-je, je ne sai pas comment
nous nous tirerons d'ici: Si nous avions tantt tir 
gauche, nous nous serions sans doute mis au large, & je ne
vois pas si nous pourrons rebrousser chemin, il y a loin, &
le courant est ici trop rapide. A ces mots, il sonde, &
trouvant que ce passage n'avoit que trois ou quatre pieds de
profondeur, il se deshabille sans rien dire, & se jette tout
d'un coup  l'eau. O Ciel! m'criai-je, que faites-vous? Il
me semble vous entendre tomber dans la Rivire. N'ayez pas
de peur, me rpondit-il, la chte est volontaire, je m'en
vai un peu examiner la profondeur & la largeur de ce
Dtroit. Il ne fut pas  vingt pas de l, qu'il conjectura
tre au point o ces deux Branches se rnissoient. Il me
vint annoncer cette agrable nouvelle, & y ajota, que nous
tions indubitablement au plus toit. L-dessus, je passe le
long des deux bords, & ayant remarqu qu'il n'y avoit que
deux endroits pointus, o la Roche nous empchoit de passer,
je me mis aprs  grands coups de Pic & de Marteau, de sorte
qu'en moins de deux heures j'avois emport l'une de ces
pointes. Cet exercice, avec tout ce que nous avions dja
fait, m'avoit extrmement abattu, nous prmes quelques
alimens pour nous donner un peu de forces, & nous nous
reposmes jusques  ce que nous fussions en tat de
recommencer notre travail. La Fort, pour m'imiter, voulut
abattre le reste de ce qui s'opposoit  notre passage, mais
soit que la pierre ft-l plus dure, ou qu'il n'agit pas
avec autant de vigueur que j'avois fait, il remarqua qu'il
n'avanoit que fort peu: il fallut que je lui aidasse, & que
nous nous missions  la besogne alternativement.

Il y avoit long-tems que nous tions occupez  cela, & il y
restoit peu de chose  faire, lors que nous entendmes un
bruit confus comme de voix, aprocher de nous: nous nous
tnmes quelques momens coi, pour couter avec plus
d'attention; enfin, nous reconnmes que c'toient des gens
qui venoient  nous. Assurment, dis-je  La Fort, que
notre fuite n'a pas t si secrette que l'on ne l'ait
remarque: peut-tre le jour toit-il bien avanc avant que
nous soyons entrez dans cette Emboucheure, ou que quelqu'un
nous fait piez dans les Canaux; quoi qu'il en soit, il y a
beaucoup d'apparence qu'on en a donn  midi connoissance 
la Cour, & que le Roi a command qu'on envoyt du monde pour
nous prendre. Entendez-vous bien comme ils avancent,
continuai-je, les voil  tantt  nos trousses: que faire
prsentement? Ma foi, dit La Fort, pour ce qui est de moi,
je suis d'avis que nous nous battions jusqu'au dernier
sopir de la vie: nous avons ici des Instrumens, qui nous
viendront bien  point pour cela, car aussi-bien si nous
nous laissons amener, j'aprhende qu'on ne nous jou quelque
mauvais tour, & que nous n'allions aux Mines. Nullement,
rpondis-je, il n'y a point de danger: le Roi est trop
debonnaire pour en agir avec nous de cette manire, nos
Ouvrages lui font trop de plaisir, pour s'en vouloir priver
en nous bannissant; outre que nous pouvons dire avec
beaucoup de vraisemblance, que nous tant mis sur la
Rivire,  dessein d'examiner la diversit de ses Rivages,
le malheur a voulu que la nuit, les attaches de notre Bteau
se soient dfaites, sans que nous nous en soyons apers, &
qu'ainsi nous avons t emportez par le courant, jusques
dans l'endroit o ces gens nous ont trouvez. On se rira de
ce petit malheur, & on sera ravi d'tre venu si  propos 
notre secours.

Comme mon Camarade ouvrait la bouche pour me rpondre, nous
avismes de la lumire: ils n'toient pas sans doute  plus
de trente pas de nous, & dans le mme Bras o nous nous
tions engagez, mais qui faisoit comme un coude en cet
endroit-l, ce qui fut cause que nonobstant les Chandelles
qu'ils avoient, ils ne nous dcouvrirent pas. Etant
venus-l, leur Bteau, qui toit apparemment plus large que
le ntre, se trouva tout d'un coup embarrass: ils
tmoignrent d'en tre en peine. Que ferons-nous
prsentement, dit l'un d'eux? Ce que nous ferons, rpondit
un autre, nous nous tirerons d'ici du mieux que nous
pourrons, & irons tcher de passer  gauche, comme nous
aurions fait, si vous vous en tiez raport  moi. Nous
ferons tout ce qu'il vous plaira, reprit le premier, mais
pour moi, je m'imagine que tout ce que nous faisons & rien
est la mme chose: il y a peut-tre douze ou quinze heures
que ceux que nous cherchons ont pass par ici, il faut
qu'ils soient prsentement bien loin, ou qu'ils soient pris
en quelqu'endroit, comme nous avons manqu de faire
plusieurs fois: si vous tiez tous de mon sentiment, nous
nous en retournerions, & dirions, comme il est vrai, que
nous avons trouv des obstacles, qui nous ont empch de
passer outre. Le Roi qui voudroit bien ravoir ces gens-l,
ne prtend pourtant pas de leur faire violence: vous savez
que l'on nous a chargez de les prier honntement de revenir,
& de les laisser aller en paix, au cas qu'ils n'en
voulussent rien faire. Nous pourrions dire encore, si vous
voulez, que nous les avons atteints, mais que malgr toutes
nos instances, il n'a pas t en notre puissance de les
faire revenir,  cause qu'ils ne se plaisent point parmi
nous, que leurs Maximes diffrent trop des ntres, & qu'ils
veulent voir s'il n'y aura pas moyen de repasser dans leur
Pas, ou ils peuvent exercer leur Culte en toute libert: au
lieu qu'ici ils n'osent pas mme le dfendre, comme ils
l'ont tmoign en diverses occasions. Allons, allons,
dirent-ils tous l-dessus, nous conviendrons en chemin de ce
que nous aurons  dire.

Nous fmes du tems sans oser bouger, quoi-que nous ne les
entendions plus, parce que nous aprhendions qu'ils ne
changeassent de rsolution; & qu'entendant nos coups de
Marteau, ils ne revinssent  la charge. De la tranquillit
o nous tions, nous passmes aisment  l'assoupissement, &
enfin nous nous endormimes. A notre rveil, nous
recommenmes  tarabuster avec d'autant plus d'empressement
que nous n'avions nullement chaud, & que nous tions aussi
frais & gaillards que si nous avions repos dans un bon lit.
Ainsi nous achevmes de briser les angles qui nous
arrtoient, & nous ouvrmes le passage  force de bras. Nous
trouvmes ensuite les choses, comme mon Camarade les avoit
crus, car nous nous sentmes tt aprs au large: mais dans
un endroit o mille Echos rpondoient, & se renvoyoient
mille autres fois les paroles que nous profrions, avec une
force inexprimable. Ce prodige, qui nous auroit sans doute
charmez dans une autre occasion, nous pouventoit alors; on
eut dit de bonne foi, que c'toient autant de Dmons, qui
fendoient l'air de leurs voix monstrueuses: la frayeur que
nous en prmes nous retint long-tems sans parler.

Nous allions alors fort lentement; & dans cet intervalle,
nous commenmes  entendre un autre bruit confus, qui ne
ressembloit pas mal aux roulemens d'un Tonnerre un peu
loign. Notre peur, qui toit dja trs-grande, ne laissa
pas d'augmenter encore: il ne faut rien pour troubler
entirement un homme qui croit tre dans le danger: chacun
se donnot la gne pour deviner ce que c'toit. Nous n'en
tions pas fort loignez, lors que nous jugemes qu'il
falloit ncessairement qu'il y et-l quelque endroit o il
avoit beaucoup de pente, & o l'eau tombant comme un
torrent, causoit ce tintamare que nous entendions. Ce
fut-l o notre perte nous parut invitable. Je ne songeois
point alors  ce que l'on nous avoit cont du Portugais, qui
y avoit pass autrefois: si j'avois fait rflxion  cela,
je ne me serois pas mis si fort en peine. Comme nous avions
des cordes, je crus qu'il toit tems de s'en servir: nous
prmes au plus vte dix ou douze Pailes & Hoyaux, que nous
limes en un faisseau le plus troitement que nous pmes, &
jettmes cet Ancre  l'eau. Le remde fut efficace, le fond
tant raboteux, notre Machine s'acrocha en un bon endroit,
de manire que nous n'avancions plus qu' proportion de la
corde que nous lchions. Au bout environ de vingt-cinq
brasses, mon Camarade, qui toit le plus souvent devant pour
sonder de sa Rame, & sentir des deux ctez s'il ne se
prsentoit point d'obstacles  notre passage, me cria tout
d'un coup que je tinsse ferme, qu'il tomboit de l'eau
d'enhaut, & qu'il toit dja tout mouill. L-dessus je
l'apelle, & aprs tre convenus que cette eau que nous
avions entendu, & qui toit sans doute la mme qu'il
venoit de sentir, ne pouvait venir d'ailleurs que du haut de
la Montagne, d'o elle se prcipitoit par quelque crvasse
dans la Rivire o nous tions, nous rsolmes d'aller
reprendre notre Ancre. A peine tions-nous  moiti-chemin
que notre Cable rompit, quoi que nous ne fissions pourtant
pas de grands efforts pour remonter: il falut se consoler de
cette perte, il n'y avoit pas moyen de la rparer, & elle
n'toit pas considrable dans cette conjoncture. Je songeai
seulement  me ranger de ct, afin d'viter la chte
imptueuse du torrent que nous craignions. La Fort,  force
de ramer, aida  mon Gouvernail  nous porter contre la
Roche: ainsi nous passmes le plus heureusement du monde,
sans tre aucunement mouillez, mais pas pourtant sans
quelque danger d'tre engloutis par les roulemens &
bouillonnemens pouventables, que cette grande quantit
d'eau causoit en se prcipitant de si haut: & il est
vrai-semblable que nous aurions t abmez si nous eussions
pass de l'autre ct.

Le reste du chemin que nous avions encore  faire, ne fut
pas  beaucoup prs si dangereux que le prcdent: Dieu nous
fit la grace d'en voir l'issu. Aussi le remercimes-nous de
bon coeur, lors que nos yeux commencrent  recouvrer la
lumire: nous en emes une joye que les termes les plus
forts de notre Langue ne sauroient assez bien exprimer. Nous
ne pmes pourtant pas immdiatement aprs mettre pi 
terre, les bords au commencement de cette lugubre
Embouchure, sont trop escarpez pour cela, nous fmes obligez
de dcendre encore au moins trois milles, aprs-quoi nous
abordmes  gauche, dans un endroit herbeux, que la Nature
sembloit avoir fait exprs pour nous rjoir, aprs tre
chapez de tant de visibles dangers.

Les provisions que nous avions commencrent  nous venir
merveilleusement bien  point; nous fmes assurment un bon
repas, & n'pargnmes point notre Cidre. Il devoit tre au
moins alors deux heures aprs-midi,  ce que nous en
pouvions juger par la hauteur du Soleil: d'o il parot que
nous devions avoir rest autour de trente heures sous cette
Vote tnbreuse. De l nous poursuivmes notre route du
mieux que nous pmes.

Ce Fleuve a de prodigieux dtours; il est rempli de Rochers
 fleur d'eau, & de toutes sortes de hauteurs, d'Isles, qui
forment en des endroits jusqu' dix ou douze passages
troits & difficiles. On y trouve mme des chutes
extrmement dangereuses; cependant comme nous les passmes
sans malheur, & sans qu'il nous y arrivt rien de si
extraordinaire qu'on ne se puisse aisment reprsenter dans
une Navigation de cette nature, je ne m'amuserai point  en
dcrire les circonstances, de peur de fatiguer le Lecteur.

Je dirai seulement qu'environ  trente-cinq lieus de la
Mer, cette Rivire se divise en deux Branches, dont nous
choismes la plus petite, parce que nous voulions rester 
gauche, & qu'il nous sembloit que l'autre s'cartoit trop de
notre route. Ce fut justement dans cette division qu'un gros
Saumon s'tant lev hors de l'eau, jusqu' la hauteur de
sept ou huit pieds, retomba dans notre Bteau, o nous le
remes avec bien de la joye, dans l'esprance de nous en
rgaler, comme nous fmes effectivement pendant plusieurs
jours. Quelque diligence que nous fissions, nous mmes
pourtant un mois  notre Voyage.

La joye que nous ressentions de tirer vers notre Patrie,
sans savoir pourtant si jamais nous y rentrerions, nous
rendoit infatigables;  peine prenions-nous du repos: on eut
dit, qu'un Vaisseau nous attendoit pour nous porter en
Europe. Mais helas! lors que nous arrivmes  l'embouchure
de la Rivire, nous nous vmes tout  coup au bout de nos
esprances. Un trajet pouventable se prsentoit-l  nos
yeux, dont le passage nous sembloit interdit pour jamais.
Tant qu'on est sur la Terre, on cherche, on invente des
moyens pour surmonter les obstacles qui se prsentent; il
n'en est gure de si fcheux dont on ne vienne  bout avec
un peu de patience & de travail: mais l'Ocan impitoyable,
te mme  ceux qu'il arrte sur ses bords, l'envie de rien
tenter pour le franchir.

Il y avoit cinq ans passez que nous avions quit ces Ctes
pour aller chercher fortune. Nous avions,  la vrit, bien
essuy des dangers & des fatigues extraordinaires, mais nous
nous tions aussi-bien divertis; & je ne voudrois pas encore
 l'heure qu'il est, n'avoir pas v un si beau Royaume; au
contraire, je me suis rpenti mille fois de l'avoir quitt.
Mon Camarade, qui en toit cause, ne savoit ici que dire, le
pauvre Diable toit tout dconcert, il fallut pourtant se
rsoudre  quelque chose.

La Saison toit encore belle, & nous tions par bonheur
fournis de quantit de bonnes choses; il n'y avoit que des
clous, que nous n'avions pas en fort grande quantit. Je fus
d'avis que la premire chose que nous devions faire, toit
de nous loger le mieux que nous pourrions: les Haches & les
Hoyaux, que nous avions, nous servirent fort bien  cela.
Nous btmes donc, sous une espce de Tillet d'une
merveilleuse grandeur, qui toit  cinquante pas de la
Rivire, & par consquent de notre Chaloupe, une belle
grande Barraque triangulaire, o nous retirmes notre
Bagage. Les Arcs que nous avions aportez, nous furent aussi
d'un grand usage pour la Chasse, sans cela nous courions
risque de mourir de faim. Les Oiseaux n'toient plus si
privez que nous les avions trouvez auparavant, il falloit
tre bien adroit pour les surprendre.

Ce qui nous donna un peu de peine, fut de faire du feu pour
la premire fois, parce que nous avions perdu notre Fusil, &
que le feu que nous avions conserv s'toit teint le jour
avant notre arrive. L'endroit o nous tions n'toit rempli
que de Sable & de Coquilles, nous fmes plusieurs jours 
chercher bien avant dans les Terres avant que nous
trouvassions des cailloux propres  nous tirer d'affaire.
Lors que nous en emes une fois, il ne nous fut plus
difficile de nous accommoder; nous avions du linge, que nous
fmes bien scher aux rayons du Soleil, & nous ne manquions
point de fraille: ayant du bois  discrtion, nous n'emes
garde de laisser teindre le premier feu que nous fmes; de
sorte qu'il n'y avoit plus de danger de nous en voir de
long-tems destituez, car il y avoit tojours des Arbres
entiers qui brloient.

Nous restmes autour de huit mois dans ce Canton, o nous
vivions de notre Chasse: quelquefois, pour tur le tems, qui
nous sembloit d'une longueur mortifiante, nous nous mettions
dans notre Bteau, & nous nous en servions  faire quelque
petite course, ou sur la Rivire, ou en Mer, suivant que le
tems & la Mare le permettoient: ou bien nous grimpions sur
les cteaux les plus levez pour voir de loin si nous ne
dcouvririons point quelque malheureux Vaisseau, qui nous
pt tirer de notre fcheuse Solitude.

Lassez enfin de rester tojours en un mme endroit, nous
rsolumes d'aller faire une Promenade de quelques lieus du
ct de l'Oest, dans le dessein de voir, non-seulement si
nous ne pourrions pas reconnotre le lieu o notre Navire
avoit chou, car nous n'en devions pas tre fort loignez,
mais aussi si nous ne dcouvririons rien de nouveau. Nous
prmes des Vivres pour quelques jours, & nous tant levez de
grand matin, nous avanmes vers la Grve, afin que bordant
tojours la Mer, nous ne nous cartassions pas. Nous
marchmes avec assez de force, & je me trompe si le
lendemain vers le soir nous n'avions fait plus de quinze
lieus. La Rive toit par tout uniforme, il n'y avoit aucune
diversit d'objets capables de rjoir les yeux. Nous
montmes sur les Dunes, qui toient-l d'une hauteur fort
considrable, & nous vmes que c'toit tojours la mme
chose, aussi loin que la v pouvoit porter. Un petit vent
frais qui venoit du Nord-Est, nous obligea de camper la nuit
 l'abri d'une Coline, o le Sable avoit conserv beaucoup
de la chaleur qu'il avoit prise du Soleil pendant le jour.
L'Aurore ne parut pas pltt que nous entrmes dans les
Terres; il y avoit-l plus de diversit, mais en rcompense
les chemins en toient bien plus mauvais. Si nous avions
voulu nous charger de Gibier, il ne tenoit qu' nous d'en
tirer  tout bout de champ, parce que nous nous tions
fournis chacun d'un bon Arc, & qu'il y avoit-l de toutes
sortes d'Animaux en abondance.

Enfin, je crois que le cinquime jour aprs notre dpart, il
pouvoit tre entre deux & trois heures aprs midi, lors que
nous arrivmes  notre Rivire. Comme nous nous tions un
peu cartez de la Mer, nous nous en trouvmes de mme au
moins  une lieu & demie de distance, ce que nous
reconnumes d'abord  divers indices qui nous toient assez
familiers. Nous en emes de la joye, car nous avions
aprhend de nous carter trop. Ce peu de chemin que nous
avions  faire, ne laissa pas de nous parotre extrmement
long, nous le comptions comme un dtour que nous aurions p
viter, quoi qu'en effet il eut t volontaire, & nous fmes
ravis lors que nous apermes notre Barraque de loin, parce
que nous nous flations de nous y bien reposer  notre aise.

Mais nous fmes bien-tt aprs saisis d'un frisson qui
faillit  nous glacer le sang, quand nous reconnumes que
notre Chaloupe toit partie. Nous crmes d'abord que nous ne
l'avions pas bien attache, ou que l'agitation de l'eau
avoit rompu la corde qui la tenoit. La curiosit de savoir
ce qu'elle toit devenu, nous fit aussi-tt lever le pas;
nous maudissions le jour que nous avions entrepris le fatal
Voyage, qui nous privoit des commoditez que nous recevions
de cette petite Machine; nous commenions mme  nous
accuser rciproquement d'en avoir fait le premier la
proposition, lors que La Fort qui marchoit  ma gauche,
ayant casuellement tourn la tte vers notre Hute, que nous
avions passe de quelques pas, s'cria tout d'un coup en
tressaillissant de peur:  Seigneur, qu'est ceci! quel
Monstre effroyable s'est cach-l dans notre Barraque! Je me
retourne  l'instant, & je vois avec le plus grand
tonnement du monde, un gros Animal couch sur le ct, dont
nous ne pouvions dcouvrir que le dos, & que nous jugemes
au poil devoir infailliblement tre un Ours.

Il ne faut pas mentir, la v d'un Animal aussi froce, que
celui-l nous le paroissoit, nous donna de la frayeur. De
simples Arcs comme nous avions, n'toient pas des armes
suffisantes pour entreprendre de l'attaquer, nous fmes
pourtant vingt fois d'avis d'en aprocher tout doucement, le
plus qu'il nous seroit possible, de lui dcocher chacun une
Flche en mme tems, & de rebander incontinent notre Arc,
afin d'tre en tat de l'arrter d'un autre, au cas qu'il
lui restt assez de force pour venir  nous: mais la crainte
que nous avions de le manquer, & d'en tre dchirez dans la
suite, nous fit sans bruit continuer notre route, persuadez
que s'il venoit  se rveiller, il se retireroit pltt du
ct des Bois, que vers le Rivage de la Mer.

On eut dit  nous voir marcher, que nous ne nous tions
servis de nos jambes de huit jours, tant nous avions oubli
les fatigues que nous avions faites; la peur nous emportoit
aussi vte que le vent, & cela sans regarder, ni  droite,
ni  gauche; de sorte que ctoyant tojours la Rivire, nous
nous trouvmes  trois pas de notre Barque, sans que nous
l'eussions v auparavant, & que nous y songeassions
davantage. Cette v inopine nous rendit la vie dans le
moment, nous nous en aprochmes mais l'ayant trouve
attache, & mme d'une autre manire que nous n'avions
accotum, nous crmes avoir trouv un autre sujet de
surprise. Notre Bteau toit sale, les Rames & les btons
n'toient point dans l'ordre o nous les mettions. Outre
cela, nous remarqumes une espce de Fascine, longue de
trois brasses au moins, en forme d'Arc, avec des cordes
attaches aux deux bouts, qui toient un peu plus bas au
bord de l'eau, & dont on s'toit servi pour pcher: ce qui
se confirmoit par plusieurs petits Poissons morts, dont
cette Machine toit environne, & que ceux qui s'en toient
servis avoient nglig de jetter  l'eau.

Ces divers effets de l'industrie des hommes, nous firent
conclure que nous n'tions pas-l seuls; il ne s'agissoit
que de savoir quelles gens ce pouvoient tre: il toit
impossible que nous pssions nous les reprsenter sociable &
civilisez, les aparences toient vrai-semblables que ce
devoient tre des Antropofages. Cependant nous enragions de
faim, nous n'avions rien conserv des Vivres que nous avions
pris, & les deux ou trois Poules que nous aportions toient
crus, il falloit les cuire si nous voulions les manger. Il
y avoit encore du feu prs de notre Cabane, nous en voyions
la fume aisment, mais l'Ours nous en dfendoit l'aproche.
Le jour toit sur son dclin, il falloit se dterminer 
quelque chose, si nous voulions coucher chez nous. Nous
rsolumes de passer au plus vte la Rivire dans notre
Esquif, puis nous tant rendus vis--vis de notre Barraque,
faire des hues & des cris pouventables, afin d'pouventer
par-l la Bte, & lui donner occasion de s'enfur.

Nous fmes en effet tout ce que nous avions projett, mais
au lieu de faire fur un Ours, nous fmes fort surpris de
voir accourir deux hommes habillez de peaux jusques au
genou. Quoi que le Fleuve qui toit assez profond, nous
spart, nous ne laissmes pas d'avoir peur, & de nous tenir
sur nos gardes: ils aprochrent, & nous voyant en Robe l'un
& l'autre, l'un d'eux se mit  crier qui nous tions. O
Ciel, dis-je alors, c'est Normand, je le reconnois  son
langage. Nous sommes vos Amis, rpondis-je, & peut-tre plus
que vous ne pensez. Repassez donc au nom de Dieu, nous
dirent-ils, & que notre habillement ne vous fasse point de
peur. Nous sommes de pauvres malheureux, abandonnez de Dieu
& des hommes, mais Chrtiens & civilisez. Il n'en fallut pas
davantage pour nous obliger  les aller joindre. Les larmes
me tombent des yeux toutes les fois que je m'en ressouviens:
leur grand changement ne nous empcha pas de les
reconnotre: nous nous embrassmes rciproquement avec des
marques d'une tendresse inexprimable, & pleurmes de joye
comme des Enfans. Nous allmes ensemble  notre Tente, o
ils nous prsentrent quelques petits Poissons rtis: mais
nous avions le coeur si serr que nous ne pouvions manger
de rien. On eut dit  nous voir, que nous tions des Status
de pierre, nos yeux seuls toient restez mobiles, tout ce
que nous faisions toit de nous regarder d'une manire qui
faisoit assez remarquer notre tonnement.

Enfin, nous tant un peu reconnus, ils nous engagrent 
prendre des alimens, & aprs avoir fait mille reproches de
ce que nous les avions abandonnez, sans les en avertir, &
nous avoir protest que pas un d'eux n'avoit dout que nous
avions t dchirez des Btes froces, ils nous demandrent
o nous avions donc p rester si long-tems, & ce que Du Puis
toit devenu. Il falut pour les contenter, leur faire en
gros le recit de notre Voyage. Ils souhaitrent mille fois
d'avoir t en notre place:  les entendre nous avions bien
tort d'tre sortis d'un si bon endroit. Ne parlons plus de
cela, leur dis-je, vous n'en savez pas encore la dixime
partie de ce que je vous en dirai dans la suite: La Fort
est cause de ce que vous nous voyez ici, je n'aurois point
pens seul  y revenir de ma vie. Demain vous nous direz
comment vous tes venus ici  notre Barraque, & de quelle
manire vous avez subsist si long-tems dans ce lieu,
loignez de tout commerce; prsentement, il faut que je
prenne du repos, je ne puis en vrit plus me tenir. En
effet, je dormis comme un Loir; & il y avoit quatre heures
que nos Sauvages toient levez avant que nous nous
veillassions La Fort & moi.

A peine nous fmes-nous saluez du bon jour, que nous
rentrmes en matire: Normand en vouloit plus savoir que je
ne lui en avois racont, & nous languissions d'aprendre
leurs Avantures. Il faisoit assez chaud alors, car outre que
nous tions au milieu de l'Automne, ou si vous voulez, au
mois de Mai, le Ciel toit serain depuis bien des jours, &
le tems doux & agrable, ainsi nous allmes nous assoir 
l'ombre de notre Barraque. Il y a quatre jours, dit
aussi-tt Normand, qu'ayant envie de me baigner, je demandai
 mes Camarades, si quelqu'un d'eux vouloit aller avec moi
 la Rivire; Alexandre fut le seul qui rsolut de
m'accompagner. Quoi que nous eussions pris chacun un Arc,
notre dessein n'toit pourtant pas de nous amuser  chasser:
cependant une Poule  peindre, d'une beaut & d'une grosseur
extraordinaire, s'tant leve devant nous, environ  moiti
chemin, nous donna l'envie de la tur: nous nous cartmes
de notre route pour la suivre. On eut dit, que cet Oiseau de
bon augure nous vouloit amener ici, car d'abord qu'il toit
 peu prs  porte, il prenoit de nouveau les devans en
droite ligne, sans jamais s'carter, ni  droite, ni 
gauche. Cela dura jusques  ce que nous vinssions donner,
pour ainsi dire, de la tte dans votre Barraque, & que nous
dcouvrissions le petit Bteau. Alors la Poule disparut, &
nous ne pensmes plus  ce qu'elle toit devenu. Des objets
si rares, dans une Contre comme celle-ci, nous donnrent de
l'tonnement. Il nous vint d'abord dans l'esprit que quelque
malheureux Vaisseau devoit avoir fait naufrage par-l
autour, & que peu de gens s'en toient sauvez, ainsi nous ne
fmes aucune difficult de nous prsenter  l'entre de
cette Hute, & voyant que nonobstant le Bruit que nous
faisions en parlant, personne ne paroissoit, nous entrmes
tous deux dedans & trouvmes quantit de choses qui nous
confirmrent dans notre pense. Mon Camarade vouloit
nanmoins que nous nous en retournassions, & vinssions plus
forts le lendemain: mais je l'obligeai  rester, par un
principe de curiosit que j'avois de connotre le
Propritaire d'une Demeure si artistement faite. Pour passer
le tems, nous fmes une grande Fascine, en forme de
demi-cercle, & dont,  l'aide de votre Bteau, nous nous
servmes avec succs,  amener du Poisson  bord, aux
endroits o il y avoit beaucoup de Talut, & o la Rivire
avoit anticip sur les Terres. Le troisime jour vous tes
arrivez, & nous avez, Dieu merci, trouvez, dans un tems o
nous ne pensions gure les uns aux autres.




CHAPITRE XIII.

_Contenant ce qui toit arriv au reste de l'Equipage
pendant l'absence de l'Auteur; & la suite de leurs aventures
jusques  leur dpart de ce Pas._


Vous savez, au reste, continua-t-il, que quand vous vous en
alltes, nous tions occupez  construire une Barque pour
notre transport. Dans les commencemens chacun travailloit 
ce Vaisseau avec beaucoup d'empressement, mais  mesure que
nous voyions avancer l'Ouvrage, le zle de nos gens se
ralentissoit. La petitesse de ce Btiment faisoit peur  la
plus grande partie; outre cela, on s'accotumoit
insensiblement sur ces Cts Australes, o il se passoit peu
de jours qu'on ne dcouvrt quelque chose de nouveau &
d'utile pour le sotien de la vie. Cinq mois s'coulrent
avant que le petit Btiment fut agr. Comment agr,
interrompis-je, & o prtes-vous de quoi je vous prie? Le
Capitaine, reprit-il, avoit conserv fort prcieusement la
plpart de ses Provisions: il avoit encore du Lard enfum,
du Beure, de l'Huile, du Sel, du Biscuit, de la Chandelle:
le reste consistoit en tout ce que nous pmes rassembler ici
de propre  substanter le Corps humain. Quand tout fut prt,
il fit assembler l'Equipage, & ordonna  tous ceux qui
voudroient passer avec lui de se tenir prts. Je ne veux,
nous dit-il, forcer personne, pour moi, je m'en vai hazarder
de passer: le Voyage est dangereux, mais il faut esprer que
celui qui nous a gardez jusqu' Prsent, aura soin de nous 
l'avenir. Plusieurs se dterminrent sur le champ, d'autres
ne savoient  quoi se rsoudre: enfin, nous rsolmes au
nombre de seize que nous tions, de rester ensemble en ce
Pas, aprs pourtant que les autres nous eurent promis avec
Serment, d'employer leur crdit & leurs prires, pour porter
le Roi de Portugal  avoir piti de nous, &  donner ordre
au premier Vaisseau qui iroit, ou aux grandes, ou aux
petites Indes, de nous venir tirer d'ici. Nous ne nous
quittmes qu'avec beaucoup de regret, & aprs avoir bien
vers des larmes. Ils levrent l'Ancre un matin  la pointe
du jour, avec un mdiocre Vent de Zud-quart-au-Zud-Ouest,
qui les emporta avec tant de vhmence,  quoi le Reflux
contribuait aussi beaucoup, qu'en moins de deux heures, nous
les avions entirement perdus de v. Ce dpart favorable
nous faisoit envier leur bonheur, nous aurions souhait
d'tre avec eux, puisque nous ne pouvions pas douter, si
cela continuoit, qu'ils n'arrivassent en peu de tems au Cap
de Bonne Esprance. Le Vent resta ainsi plus de deux jours,
au troisime sur le midi il tourna, nous emes le cinq &
sixime fort mauvais tems: ainsi nous ne saurions dire ce
que les bonnes gens sont devenus.

N'tant plus attachez au rivage de la Mer, nous allmes nous
tablir dans un Valon, situ  quatre petites lieus d'ici.
Cet endroit, qui est arros d'un petit Ruisseau poissonneux,
est assurment fort agrable: il y croit une grande quantit
de Racines, grosses comme des Bteraves, qui sont
excellentes lorsqu'elles sont bien cuites. Du cot du
Zud-Zud-Est, il y a un Bois d'une considrable tendu, o
nous avons en abondance des Pommes, des Poires, des Noix, &
autres Fruits fort agrables. L'autre ct nous fournit des
Pois & des Fves autant que nous en avons besoin. Notre
Capitaine nous avoit laiss tous les Instrumens dont il
pouvoit se passer, nous avions des Armes  feu, du Plomb, de
la Poudre, des Cordes, des Haches, des Pailes, Marteaux,
Scies, Cloux, Fil, Aiguilles, Alumettes, Pots, Marmites,
Chauderons & autres Ustenciles. Nous nous chargemes de tout
ce Bagage, & allmes en cet endroit-l construire deux
Barraques fort logeables, qui ont assez l'air de Maisons de
Pasans, & que nous avons si bien couvertes de Joncs, que
nous n'y craignions ni vent, ni pluye.

Il y avoit autour d'un an que nous demeurions-l, que nous
ne nous tions presque pas cartez, sur tout nous n'avions
rien v  droite, ou du ct de l'Ouest, qui ne nous
prsentoit que des hauteurs assez striles: Personne ne
s'toit encore avis d'y monter jusqu'au sommet. Trois de
nos Camarades rsolurent un jour d'y aller  la Chasse, & de
voir en mme tems s'ils ne dcouvriroient rien de nouveau.
Il leur fallut autour de trois heures pour passer la
Montagne, de-l ils entrrent dans un Bois fort pais, o
ils firent deux lieus de chemin, sans avoir aucune aparence
d'en sortir. Dans l'incertitude o ils toient s'ils
devoient s'en retourner ou passer outre, l'un d'eux dit,
qu'il entendoit quelques voix confuses, qui avoient assez de
ressemblance  celle d'un Homme. Cela surprit un peu les
autres, ils avanoient pourtant de ce ct-l, & ayant mis
l'oreille en terre, ils reconnurent que ce qu'il avoit dit
toit vritable: Deux furent d'avis qu'il falloit aller voir
de prs ce que c'toit, l'autre au contraire s'y opposa fort
& ferme, il sotenoit que ce ne pouvoient tre que des
Sauvages, qui ne leur donneroient aucun quartier s'ils
tomboient entre leurs mains. En mme tems qu'il prononoit
ces paroles, ils dcouvrirent  cent pas d'eux, & au
travers de quelques broussailles, un grand coquin, couvert
d'une peau de bte, qui les ayant sans doute apers,
couroit aparemment avertir ses Compagnons qu'il y avoit
capture  faire; du moins c'est la pense qu'ils en avoient:
ainsi ne croyant pas  propos de les attendre, ils
rebrousserent chemin, & enfilrent la venelle  toutes
jambes. L'exprience leur avoit apris qu'il faut observer le
Soleil ou les Etoiles, lors que l'on s'engage dans une
Fort, o l'on n'est pas bien connu, ils y avoient si bien
pris garde, qu'ils en sortirent presque par le mme endroit
o ils y toient entrez. Lorsqu'ils vinrent sur les
hauteurs, ils reprirent un moment haleine; il n'y avoit
plus-l tant de danger qu'on les coupt, que dans le Bois,
o, peut-tre par un principe de terreur panique, ils
s'imaginrent avoir entendu plusieurs fois du bruit, comme
de gens qui les poursuivoient.

Nous connmes bien  leur arrive qu'ils avoient eu
l'pouvente; ils toient dfaits & moillez de sueur comme
s'ils toient sortis de l'eau, mais nous ne pensions
nullement  ce qu'ils nous dirent. Nous fmes extrmement
alarmez d'un recit si peu attendu, nous ne savions de bonne
foi si nous devions tout abandonner ou non, & aller camper
de l'autre ct de la Rivire. Les plus rsolus
encouragerent les autres, on se reposa sur les armes  feu
que nous avions. Pour moi, je fus d'avis que nous devions
nous fortifier: trois ou quatre Campagnes que j'avois faites
autrefois, m'avoient apris comment il faut ce prcautionner
contre l'Ennemi; on s'en raporta  ce que je trouverois 
propos de faire. Ce soir-l on se contenta de poser des
Sentinelles de peur de surprise.

Le lendemain je marquai ds la pointe du jour, un Quarr,
dont les faces avoient trente-cinq pas Gomtriques de
longueur, qui environnoit nos deux maisons: nous nous mmes
ensuite  remuer la terre d'importance, & commenmes par un
simple Parapet de quatre pieds de hauteur, pour nous mettre
 couvert des coups des Attaquans, au cas qu'ils
s'avisassent de nous venir chercher-l. Nous rehaussmes &
largmes aprs nos Ouvrages, tellement que le Rempart avoit
vingt pieds de base, & six de hauteur, avec un Parapet de
cinq pieds au dessus. La terre que nous avions employe 
cela, nous avoit donn un Foss suffisamment large &
profond. Je laissai  la face oppose  celle de la
Montagne, une Echancrure de six pieds seulement, que je
couvris encore d'une petite Lunette, & o il y avoit une
sortie pourv d'une Traverse. Tout cela fut achev en sept
semaines: Cependant nous n'entendions parler de rien, nous
ne pouvions pas nous empcher de railler quelquefois ceux
qui nous l'avoient donn si chaude.

Personne au commencement n'osoit s'loigner pour aller aux
Provisions; alors on n'en faisoit plus de difficult, mais
cela ne dura pas long-tems. Deux des ntres tant allez au
Soleil levant  la picore, eurent le malheur de ne plus
revenir: peut-tre furent-ils assez imprudens pour s'exposer
plus que les autres n'avoient fait, du moins ils en avoient
parl plusieurs fois. Leur perte nous donna beaucoup
d'inquitude: cette circonstance nous fit encore mettre des
Palissades autour de notre Forteresse.

Comme nous tions occupez  cet Ouvrage, nous apermes une
troupe de monde qui dcendoit de la Montagne  grands pas.
Cette v nous surprit, sur tout dans un tems o trois de
nos Camarades toient allez  la Chasse, de manire que nous
n'tions que onze. Je commandai  mes Gens de bien charger
leurs Fusils & de ne se point faire voir jusques  ce que
l'Ennemi ft parvenu au Foss, o on le saluroit d'une
dcharge de cinq coups au moins. Quand les Drles furent 
porte, nous reconnmes fort bien qu'ils toient Sauvages:
ils pouvoient tre autour de soixante & dix hommes, tous
grands & bien faits, couverts de peau jusques sur les
jambes, & chargez d'Arcs & des Flches: une grande partie
avoit des Massus de cinq  six pieds de long. Aparemment
que les Fripons nous avoient piez avant que de venir
attroupez, car ils ne paroissoient nullement surpris de voir
l'Ouvrage que nous avions fait. Personne des ntres ne se
montroit, une grosse branche feuillu que j'avois mise 
l'endroit, d'o je les observois, les empchoit mme de me
voir: de-sorte qu'il y a aparence qu'ils se fltoient de
nous surprendre, aussi venoient-ils le plus tranquillement
qu'il leur toit possible.

Ils aprochrent de cette sorte jusques sur le bord du Foss;
l ils s'arrtrent, ne sachant de quel biais s'y prendre
pour parvenir jusques dans la Place. Je ne crus pas leur
devoir donner le tems d'examiner les choses de plus prs, je
dis  cinq de mes gens de tirer adroitement dessus, & de
recharger au plus vite, afin de n'tre pas sans feu. Ils
s'en aquitrent effectivement si-bien, qu'ils en jetterent
trois par terre.

Ce coup les pouventa, ils ne savoient  quoi attribur la
chute si subite de leurs Camarades: Ils avoient v  la
verit le feu & la fume de nos Armes, mais je doute fort
qu'ils eussent dcouvert ceux qui avoient tir: ce devoit
tre la Foudre, ou quelque Dmon qui les eut frapez; les
cris pouventables qu'ils se mirent  faire, en regardant
tous vers le Ciel, nous le fit au moins juger. Profitons de
l'pouvente de ces misrables, dis-je  mes Camarades, que
les cinq autres donnent feu: cette dcharge, avec le coup
que j'y joignis, en culbutant encore deux: cela redoubla
leur tonnement. Alors nous nous montrmes tous  la fois,
en criant tous comme des perdus; les cinq premiers donnerent
en mme tems encore feu, & en coucherent deux autres sur le
carreau. Nous les aurions tous exterminez de cette manire,
mais ils ne furent pas si fous de rester-l plus long-tems.
Sept des plus forts se chargerent chacun d'un homme, & se
mirent  fur, comme si une arme les avoit poursuivis.

Les trois absens de notre bande n'toient pas si loignez de
l'autre ct, qu'ils ne nous entendissent fort bien tirer:
ils se doutrent bien qu'il faloit qu'il y eut quelque
chose, puis que nous n'tions pas gens  brler notre poudre
sans une grande ncessit: ils demeurerent quelque tems
cachez dans un buisson, tout chargez de gibier qu'ils
toient; vers le soir ils s'avancrent, & furent ravis de
voir de loin, la Sentinelle, qui se promenoit exprs sur le
Parapet, afin de montrer qu'il n'y avoit point de danger.

La crainte o nous tions que ces Sclrats ne revinssent
plus forts & mieux rsolus, nous fit au pltt achever nos
Palissades: nous fraismes aussi le Rempart au dfaut du
Parapet. Outre cela il fut rsolu que quelques-uns de nos
gens iroient chacun  son tour aux Dunes, prendre les deux
plus petites pices de Canon que notre Capitaine y avoit
laisses. On eut bien de la peine  les traner jusques dans
notre Fort, cela nous prit beaucoup de tems. Nous fmes
ensuite provision de petits cailloux, dont notre Ruisseau
toit assez bien pourv, afin d'en tirer  cartouches.
Cependant nous n'entendions plus parler de la moindre chose.

Huit mois se passrent de la sorte, nous ne pensions presque
plus  ces misrables, lors qu'un Dimanche  midi, que nous
tions occupez  prendre notre repas, la Sentinelle nous
donna l'alarme. L-dessus je courus reconnotre ce que
c'toit, & Dieu fait si je fus tonn de voir la Montagne
couverte d'une fourmille de nos Ennemis, qui venoient comme
une troupe de Loups affamez, tcher de nous dvorer. Il ne
faut pas mentir, le plus hardi d'entre nous trembloit de
peur, nous ne doutions point que les Coquins ne vinssent
rsolus, ou de mourir, ou de vaincre, & qu'ils n'eussent
pris toutes les prcautions ncessaires pour bien excuter
leur dessein. Ils aprochoient tranquillement; j'tois
d'avis, comme la premire fois, que nous devions nous
cacher, & attendre  tirer jusques  ce qu'ils fussent sur
le Glacis, mais le Grand crut au contraire, qu'il faloit les
intimider de bonne heure, & nous servir de notre Canon,
puisque nous en avions. En effet, d'abord que nous les vmes
 trois ou quatre cens pas de notre Fort, on donna feu d'une
pice. Nous ne pmes pas voir si ce coup fit quelque effet
ou non, mais ils s'arrtrent tout court: l-dessus nous
dchargemes l'autre, qui en emporta plusieurs, ce que
quelques-uns de nos Camarades, qui toient au dessus du
vent, protestoient avoir fort bien v. Quoi-qu'il en soit,
cela ne les pouventa pas; au contraire, ils recommencrent
leur marche, & avancrent  grands pas. Ils toient au moins
quatre cens: ce nombre de gens rsolus toit trop suprieur
au ntre. Aussi-tt qu'ils furent  porte, nous fmes feu
dessus de toute notre puissance. Tout cela ne les rebuta
point, & nonobstant la perte du monde qu'ils faisoient, ils
vinrent jusques  nos Palissades, devant lesquelles les uns
se courboient, & les autres leur montoient sur le dos, se
jettoient par dessus avec beaucoup de promptitude, & une
fureur pouventable. Nos Canons chargez de pierre faisoient
pourtant des merveilles: & avec tout cela, s'ils se fussent
avisez de nous attaquer de plusieurs ctez  la fois, comme
ils ne le firent que d'un seul, nous tions infailliblement
perdus. Nos Fraises mme nous furent d'un grand secours, ils
n'avoient point d'instrumens propres  les arracher, & ils
ne prent en rompre que deux. Cette ouverture donna lieu a
l'un des plus hardis de grimper jusques sur notre Parapet,
o d'autres se mettoient en posture de le suivre; mais trois
des ntres s'tant jettez  corps perdu dessus, les
passrent au fil de l'Epe; ce qui les fit rouler du haut en
bas. Enfin, cette fougue se passa,  la v de trois ou
quatre des plus grands, qui commencrent  prendre la suite,
tout se mit  la dbandade, & aprs trois heures de Combat,
ils nous abandonnrent avec infiniment plus de rapidit
qu'ils n'toient venus  nous.

Nous fmes ravis de cette heureuse dlivrance, que nous
pouvions bien compter pour une. Le lendemain nous sortmes
pour voir le carnage que nous avions fait; nous trouvmes
septante-deux morts, & treize malheureux qui vivoient
encore, & que nous achevmes  coups de crosses de Mousquet:
& aprs avoir fait une grande fosse, nous les jettmes tous
dedans, de peur que leur puanteur n'infectt l'air, & nous
caust quelque maladie. Un de ceux qui toient montez sur le
Parapet, pour punir l'audace de ces tmraires, qui
vouloient nous escalader, reut un coup de Flche  la
cuisse, dont il gurit peu de tems aprs: ce fut le seul
bless que nous emes.

Cette Escarmouche redoubla de nouveau les soins que nous
prenions de notre conservation; nous redoutions tojours nos
Ennemis batus, parce que nous aprhendions que le tems ne
les rendt sages. Mais nous ne les avons plus vs depuis, ni
n'en avons jamais entendu parler, non plus que de nos deux
Camarades, que les Pendarts avoient assurment massacrez &
mangez.

A propos de manger, interrompis-je, il me semble qu'il est
tems de penser  sonner la nape, allons dner si vous m'en
croyez; aprs nous verrons ce que nous aurons  nous dire.
Tout ce qui s'est pass depuis ce tems-l, ne mrite pas
votre attention, reprit Normand. Etes-vous encore tous en
vie? lui demandai-je. Non certes, me rpondit-il, il en est
mort quatre depuis deux ans, il y en a un autre qui se porte
fort mal: peut-tre que votre v contribura  son
rtablissement; je suis du moins persuad que lui & les
autres seront charmez de vous voir. Allons les joindre, je
vous en prie, nous avons encore assez de tems aujourd'hui,
les pauvres gens ne saurons ce que nous sommes devenus.
Quoique nous ne fussions pas encore bien dlassez des
fatigues des jours prcdens; aprs avoir mang un morceau 
la hte, nous nous mmes en chemin.

Le Soleil toit couch il y avoit long-tems, lorsque nous
vnmes au gte; mais le Ciel toit serain, & la Lune presque
pleine. Je ne ps pas m'empcher de rire, lorsqu'tant 
cent pas du Fort, nous entendmes crier: Qui va-l? & que
Normand rpondit: Ami. Ce ne fut pourtant pas encore tout.
Vous n'tes sortis que deux, dit le Factionnaire, & je vous
vois davantage; Officier, hors de la Garde. A ces mots, le
Grand fort, & vient le Fusil  la main, reconnotre qui nous
tions. J'tois charm de cette bonne Garde, sur tout alors,
que je venois d'un Pas o l'on ne sait ce que garder
signifie. Normand qui s'toit avanc, alla dclarer qui nous
tions. Les autres qui aprhendoient tojours d'tre
surpris, s'toient aprochez, & l'avoient oi, de sorte
qu'ils vinrent tous  la fois fondre sur nous, & pensrent
nous abmer de caresses. Ce fut-l qu'il falut recommencer
le recit de nos Fortunes, & entendre de durs reproches de
n'en avoir pas profit.

Que cherchez-vous, mes Amis, dit Le Grand, des Trsors & des
Empires? Qu'avons-nous besoin d'autres choses, que de
mdiocres alimens & d'un simple vtement? Vous tiez dans un
lieu o vous joissiez de ces deux avantages  la fois: tout
le monde y est gal, il n'y a que quelques personnes pour
qui les autres ont une petite dfrence volontaire,  cause
de leurs vertus, & des soins qu'ils prennent d'administrer
la Justice parmi eux; vous tiez mme familiers avec le Roi,
qui vous nourrissoit de la graisse d'un Pas abondant &
fertile, d'un Pas de bndiction & de paix, d'o les
Soldats, aussi-bien que les Bourreaux, sont bannis, & o le
sang de l'homme est sacr &  l'abri de la rage & de la
tyrannie des Grands: que vouliez vous davantage, je vous en
prie? Allez o vous voudrez, vous n'en trouverez jamais tant
ailleurs. Mais c'est le foible de la plpart des hommes; ils
se contentent rarement de ce qu'ils possdent; en quelque
tat & en quelque lieu qu'ils se trouvent, ils croyent
tojours qu'il faut qu'ils en changent pour tre heureux.

Toute cette Morale est inutile, reprit la Fort, nous en
sommes sortis, & nous n'y retournerons point, dssions-nous
crever de faim autre part. Il a raison, poursuivis-je, lors
que les fautes sont faites, il est inutile d'y plus penser,
 moins que ce ne soit pour nous servir d'exemple dans les
occasions. Si un bonheur semblable nous arrive une autre
fois, peut-tre en saurons-nous mieux profiter.

Le lendemain nous allmes querir le reste du bagage, que
nous avions laiss proche de la Rivire, & dont nous
croyions pouvoir tirer quelque utilit, & nous vnmes ranger
avec les autres, dans le dessein de finir-l nos jours.

Je fus fort difi de voir le bon ordre que le Grand tenoit
dans ce Fort, pour ce qui concernoit les moeurs; il toit
dfendu, sous peine de correction publique, de profrer la
moindre parole deshonnte. Le matin & le soir il faisoit une
Prire, o tous assistoient; car encore qu'ils fussent pour
la plpart Catholiques, ils vivoient ensemble comme s'ils
avoient t d'une mme Religion. Ils faisoient tous
profession d'aimer Dieu & leur Prochain autant qu'eux-mmes:
Chacun savoit son tour, pour aller aux Provisions, pour
faire la Cuisine, pour la Garde, & ainsi du reste: Les
autres se promenoient, ou s'occupoient  ce qu'ils
vouloient. Il nous fut assez ais de nous accommoder aux
maximes de cette petite Rpublique. Le malade que j'avois
trouv-l, gurit; de sorte que notre Socit toit compose
de douze personnes.

Nous fmes vingt-sept mois ensemble, sans qu'il arrivt
aucun changement considrable parmi nous; mais alors un de
nos Camarades mourut: il s'apelloit Gascagnet, & toit
Cvnois. Il y avoit des annes qu'il toit extrmement
incommod d'un asthme, qui l'avoit rendu maigre comme du
bois. Lorsqu'il fut mort, je demandai la permission de
l'ouvrir; on me l'accorda volontiers. Je me servis pour
cette Opration de quelques mchans Rasoirs & Ciseaux que
mes Camarades avoient conservez. Je trouvai les poumons de
ce cadavre presque sans humeur, retirez & secs comme une
ponge. La trache artre toit dure, inflxible, & assez
ouverte pour y faire passer un oeuf. Le foye toit verd,
il avoit une de ses parties graveleuse, l'autre attache aux
reins, qui paroissoit toute ulcre. Je trouvai quatre
pierres de la grosseur d'un noyau de prune, dans la bourse
du fiel, lequel toit jaune comme de la cire. Pour le
coeur, il paroissoit autant beau extrieurement qu'on le
pouvoit souhaiter; mais l'ayant ouvert, je trouvai une
ouverture au _septum medium_, de la grandeur d'un sou, bord
d'une membrane, qui sans doute s'y toit forme, pour
empcher qu'elle ne se fermt.

J'avou que cela me surprt, y ayant pourtant un peu fait
de rflxion, je conjecturai que cet homme, ayant tojours
eu de la difficult  respirer, & ses poumons ne pouvant par
consquent pas tre suffisamment rafrachis, la nature y
avoit voulu remdier, comme elle y suple par d'autres voyes
aux enfans, qui sont encore dans le ventre de leur mre, &
qui en effet ne respirent point du tout, en ce que la
circulation du sang se fait en eux d'une toute autre manire
que dans la suite. Car au lieu qu'ici, le sang contenu dans
les veines, & port des extrmitez du corps vers le coeur,
o il entre par la veine cave, se dcharge dans, la cavit
droite, d'o il passe dans la veine artrieuse, puis dans
l'artre veineuse, & de-l dans la cavit gauche du coeur,
d'o il est port aux extrmitez de l'animal par l'aorte,
qui s'abouche par ses ramaux avec ceux de la veine cave: l
au contraire, le sang qui sort de la cavit droite, passe
immdiatement du tronc de la veine artrieuse dans l'aorte,
tandis qu'il en passe aussi immdiatement de la veine cave
dans le tronc de l'artre veineuse, qui de-l entre & se
dilate dans la cavit gauche du coeur.

Je ne remarquai rien d'extraordinaire dans les intestins.
Les uretres & les reins toient pleins de gravier: de sorte
qu'il n'toit pas surprenant que ce pauvre corps se ft
tojours plaint, & ft mort  la fleur de son ge, n'ayant
encore que trente-quatre ans. Nous l'enterrmes dans la
Contrescarpe.

Pas six semaines aprs nous emes un horrible Tremblement de
terre, qui fut suivi d'une Tempte aussi furieuse que j'en
aye v de ma vie. La Montagne qui toit au Couchant de notre
Fort, se fendit en deux depuis le sommet jusqu'au pied: en
mme tems un Torrent d'eau limonneuse en sortit avec une
imptuosit extraordinaire. Par bonheur il ne descendoit
point directement vers nous, autrement nos Ouvrages auroient
couru beaucoup de risque: cette ravine dura jusqu'au
lendemain; toute notre Vale toit sous l'eau, & nous fmes
trois jours sans pouvoir battre la Campagne. Lors que le
mauvais tems fut pass & nos prairies sches, nous
montmes sur la Montagne pour voir une partie des ravages
qu'il y avoit causez. Nous trouvmes que l'ouverture dont je
viens de parler, toit au moins de vingt Toises, ou cent
vingt pieds en bas, & de plus de cinquante en haut. Je
m'apers le premier, qu'une Fontaine qui toit proche de
sommet, avoit disparu; & comme je vis que les autres la
cherchoient, je leur recitai cet Impromptu:

  _Vous n'tes plus, belle Fontaine,_
    _Un tourbillon fatal a ferm vos conduits:_
  _Le Ciel, quand il voudra, soulagera ma peine,_
    _Et mettra fin un jour de mme  mes ennuis._

Ce changement nous surprit tous; mais ce qui nous tonna
davantage, c'est que la moiti de la Fort, qui toit au
bas, de l'autre ct, toit abme, & qu'au lieu d'arbres
qu'il y avoit, il n'y paroissoit plus qu'un Lac d'une fort
grande tendu. Ces prodigieux vnemens nous donnrent
occasion d'admirer les Ouvrages de la Providence.

Le Grand toit triste de la perte de cette Fontaine; parce
que souvent nous allions nous divertir par-l autour, & que
nous tions bien-aise de nous y rafrachir de son eau, qui
toit merveilleusement belle & claire. Il ne pouvoit pas
comprendre quelle relation ce Jet d'eau avoit avec ce Rocher
fendu: les autres en toient encore plus tonnez que lui. Ne
voyez-vous pas, leur dis-je, que pour faire une telle
ouverture  ce grand corps, il a falu que les petites
parties, qui en composent les deux moitiez, se soient
aproches, & qu'ainsi les conduits par o passoit l'eau, qui
formoit ce petit Jet, se sont fermez, ni plus ni moins que
les pores d'une ponge se ferment  proportion qu'on la
serre. Je ne sai si vous raillez, dit l'un d'eux, on le
diroit presque  votre mine: mais ce que vous dites-l,
parot assez vrai-semblable. Sans doute que je raille,
repris-je, il y a une raison naturelle & phisique de ce que
vous admirez, que ceux qui ont la moindre teinture de
Philosophie, n'ignorent point. Nous ne savons ce que c'est
que Philosophie, dit le Grand; mais si vous croyez que nous
soyons capables de vous entendre, vous nous ferez plaisir
de philosopher avec nous sur notre Fontaine. Je le veux
bien, lui rpondis-je, nous n'avons rien autre chose  faire
 prsent, mais  condition que cela ne me fera point rput
 pdanterie.

Le Globe que nous habitons, est compos, leur dis-je, d'un
nombre innombrable de diffrentes petites parties. Les
principales sont les terrestres & les aqueuses. Ce compos
tourne en vingt-quatre heures autour de son propre centre.
Comment, interrompit Le Grand, la Terre tourne? Oi, oi,
reprit La Fort, je lui ai entendu expliquer ce phnomne
ailleurs si clairement, qu'il n'y a pas lieu d'en douter.
Tant clairement qu'il vous plaira, repartit le Grand, je ne
croirai jamais rien au prjudice de mes sens, & de
l'Ecriture Sainte, o l'on trouve une quantit de passages
formels, qui runent positivement ce que vous avancez. Vos
sens vous trompent souvent, cela est ais  prouver,
continuai-je; & pour ce qui est de l'Ecriture, il est sr
que le but du Saint Esprit n'a jamais t de nous rendre
Mathmaticiens & Philosophes, puis qu'autrement il auroit
eu soin d'claircir des endroits de la Gnse, au sujet de
la Cration, qui embarassent bien des gens, & qu'un Prtre
du Pas, o nous avons t La Fort & moi, remarqua d'abord
qu'il en entendit parler. Il n'auroit pas manqu de mme de
nous aprendre au vrai la proportion de la prifrie d'un
Cercle  son diamtre, lorsqu'il traite de la Mer de cuivre,
que Salomon avoit fait mettre dans son superbe Temple, &
qu'il prtend-l tre, suivant l'opinion du Vulgaire, comme
de trente  dix, ou de vingt & un  sept; au lieu qu'elle
est comme de vingt-deux  sept, ou du moins il s'en faut peu
de chose, comme cela se dmontre dans les Mathmatiques.
Dieu bgaye avec nous, pour se rendre intelligible, il
s'accommode au langage des hommes: lorsqu'il parle  sa
manire, il nous est impossible de l'entendre: ce qu'il dit,
sont des mistres que nous ne saurions pntrer. Tout cela
est ais  comprendre, & n'aporte ici aucune difficult.

Suposant donc que la Terre tourne, les parties les plus
agites doivent tre celles qui s'loignent de son centre
avec le plus d'imptuosit, comme il est facile de le
prouver par plusieurs belles expriences: cela tant, l'eau,
qui outre le mouvement de tout le corps qui est emport, en
a un particulier, qui la rend liquide, doit par consquent
prendre les devans. Ensuite vient l'air, qui est un autre
liquide compos de parties beaucoup plus subtiles & plus
agites que celles de l'eau: ce qui le fait encore passer
devant, & former autour du globe terrestre une espce de du
duvet, qui compose notre Atmosphre, & s'tend environ
jusqu' deux lieus de distance autour de la superficie de
la Terre: & c'est, pour le dire en chemin faisent, dans cet
Atmosphre que se forment la pluye, la neige, les clairs,
le tonnerre & en gnral tous les Mtores.

Attendez, dit Le Grand, selon votre Philosophie, les corps
qui sont le moins en mouvement, doivent rester le plus prs
du centre de notre Globe, les parties acqueuses sont en plus
grand mouvement que les terrestres, donc l'eau doit
ncessairement couvrir toute la superficie de la Terre, &
ainsi nous devons avoir un dluge continuel: ce qui n'est
pas.

L'objection est bonne, lui rpondis-je, & il est assurment
vrai que si Dieu par sa Toute-puissance aplanissoit les
Montagnes, & mettoit au niveau des Vales en gnral tout ce
qu'il y a de hauteurs, le sec n'aparotroit plus nulle part.
C'est un argument dont on pourroit peut-tre mme bien se
servir pour favoriser la possibilit d'un dluge universel,
n'toit que le Texte y parle devant & aprs de Montagnes.
Mais vous devez considrer que la Nature ne peut pas
tojours avoir son cours libre,  cause des obstacles qui
l'en empchent. L'eau d'une Rivire doit, suivant les Loix
qui sont prescrites, suivre la pente de ses lits; cependant
il arrive qu'un vent imptueux l'arrte, & la fait mme
remonter vers sa source. Les Montagnes & les Rochers que la
Providence a formez, sont des Barrires, que l'Ocan ne
sauroit franchir, comme la liqueur qui est dans un Vase ne
sauroit surpasser ses bords: mais abaissez ces bords, ainsi
que je le disois tantt des Montagnes, & vous verrez
qu'elle passera d'abord par dessus.

Je reviens donc  mon sujet & je dis que n'y ayant point de
vuide dans le monde. Point de vuide dans le monde!
interrompit Le Grand. Ah! je me rends, repris-je. Non, j'ai
tort, repartit-il, de vous interrompre si souvent;
poursuivez, je vous prie, vous avez bien fait de m'arrter,
car je connois bien que j'allois dire des sottises, je ne
dirai plus mot d'aujourd'hui. Aussi-tt, poursuivis-je, que
quelques parties d'air ou de feu, plus subtiles & plus
agites que les autres, montent, il faut ncessairement
qu'il en dcende une quantit quivalente d'autres en mme
tems, qui viennent prendre leur place, ce qui cause une
espce de tention sur l'eau, laquelle lui fait remplir
jusqu'aux moindres intervales, o ces petites parties
peuvent pntrer. Or il faut savoir que la plpart des
Montagnes sont creuses vers le bas, comme vous le voyez en
celle-ci, prsentement qu'elle s'est ouverte: & d'autant que
la Terre est poreuse, & pleine de crevasses & de conduits,
il arrive que la Mer force ces passages, & vient remplir ces
Montagnes creuses jusqu'au niveau de l'ocan.

Je vous entends, dit Le Grand, il n'en est pas besoin de
davantage: vous voulez dire que la Mer tant aussi haute que
les plus hautes Montagnes, comme tout le monde l'avou, &
qu'il est ais de le voir lors que l'on est sur les Ctes,
l'air qui presse l'eau de l'Ocan, la force de passer par
les bas conduits de la Terre, &  monter jusqu'au sommet des
Rochers, d'o elle sort par filets, qui forment les
Fontaines dont il s'agit, ni plus ni moins que la Liqueur
que l'on verse dans un Vase, o il y a une Pipe ou un Bras,
monte dans ce Bras  la mme hauteur qu'elle est dans le
Vaisseau, & sort par l, s'il y a la moindre petite
ouverture. C'est certes raisonner en Philosophe, lui
rpondis-je, votre conclusion est fort bonne, c'est dommage
que vos principes ne valent rien. Car il n'est pas vrai que
la Mer soit seulement aussi haute que les Rivages; si cela
toit nous serions bien-tt abmez; c'est une erreur
populaire, dont la cause est assez connu par ceux qui ont
seulement apris les premiers lmens de l'Optique. Mais
voici ce qui en est.

L'Eau tant parvenu jusqu'au pied de ces Montagnes creuses,
s'chauffe par les rayons du Soleil qui pntrent
jusques-l, & monte en vapeurs jusqu'aux voutes, o ces
parcelles d'eau se rassemblent, comme l'eau d'un Pot qui
bout, fait contre son couvercle, formant ainsi des goutes, &
ces goutes des filets, qui sortent par la premire ouverture
qu'ils trouvent, & font que ce que nous apellons une
Fontaine, plusieurs Fontaines un Ruisseau, & plusieurs
Ruisseaux une Rivire; qui reporte  la Mer l'eau qui en
toit venu, & qui par consquent ne fait que circuler comme
le sang dans les Veines d'un Animal vivant.

H bien, dit La Fort, que dites-vous de cela? ce n'est
pourtant rien encore, cette explication est claire, mais
elle dpend d'autres connoissances, que je lui ai entendu
dduire ailleurs, & qu'il faut savoir ncessairememt pour
l'entendre  fond. Autres connoissances ou non, repartit Le
Grand, je trouve tout cela fort beau, & je voudrois que
notre Docteur nous voulut de mme entretenir de la formation
des Mtores; cela doit tre extrmement divertissant. Il
vaut mieux, interrompis-je, que je vous donne quelque
teinture des Mathmatiques, j'en ai apris quelque chose:
cette Science vous pourra peut-tre servir, si jamais nous
sortons d'ici; du moins cela nous aidera  tur le tems.
Tous consentirent  ma proposition avec joye. Le Grand seul,
qui toit avide de Sciences, branloit la tte. Vous nous
avez mis-l une clause pour la Phisique, reprit-il, qui ne
m'agre point du tout, j'entens volontiers traiter des
Ouvrages de la Nature; cependant il ne faut pas trop
exigeriger de ses Matres, ayez la bont seulement, avant
que de finir cette agrable conversation, de nous dire de
quel sentiment vous tes  l'gard du Dluge: de la manire
que vous en venez de parler, je doute que vous suiviez le
Vulgaire: franchement avoez-nous si vous le croyez
universel ou particulier?

Comme le Salut n'est point intress dans le choix que l'on
peut faire de l'un de ces deux Partis, lui rpondis-je, je
n'ai fait aucune difficult de me rendre aux raisonnemens
d'un de mes Rgens de Collge, qui sotenoit hautement qu'il
toit impossible que toute l'eau qui est au Monde pt
couvrir la Terre jusqu' une aussi grande hauteur que le
Texte semble le vouloir insinur. Mais est-ce que Dieu n'est
pas Tout-puissant? interrompit Le Grand; & outre cela,
n'est-il pas dit que les bondes des Cieux furent ouvertes?
Sans doute, repris-je, mais les Thologiens ne prouvent ici
aucun Miracle: si cela toit, je n'aurois pas le petit mot 
dire. Je ne nie point que celui qui a cr l'Univers ne
puisse faire de nouvelles Eaux quand il veut, mais je
sotiens que s'il a cr alors des Eaux, il les a ensuite
ananties. Et pour ce qui est des bondes des Cieux, ce sont
des expressions potiques & mtaphoriques, dont l'Auteur se
sert pour relever l'excellence du sujet.

Comment, dit un autre, est-ce que comme il y a un Ciel de
feu, il ne pourroit pas aussi y avoir un Ciel d'eau, qui
seroit comme un Magasin inpuisable, duquel la Providence se
pourroit servir dans les occasions, soit pour humecter la
Terre en tems de scheresse, & pour inonder de certains
Pas? Pour cela, rpondit Le Grand, c'est une pure
bagatelle: le premier est une fiction des anciens
Philosophes, & le second une chimre d'enfans, que j'ai
pourtant oi allguer  des personnes raisonnables. Car
enfin, o placer un Ciel aquatique? Si on le met au dessus
du Firmament, il n'aura aucune liaison avec la Terre, & si
on le place au-dessous, il est impossible qu'il ne nous
cache les Etoiles fixes, puisque le moindre Brouillard nous
drobe la v du Soleil. Il ne faut point chercher le remde
si haut, seulement il faut considrer que d'abord qu'il
pleut pendant huit ou dix jours de suite en un endroit, tout
y nage: or il n'y a qu' supposer qu'il pleut par tout d'une
gale force durant quarante jours conscutifs, & alors il me
semble que la chose n'aura pas tant de difficult.

Vous n'y pensez pas, lui rpondis-je, lorsqu'il y a beaucoup
d'humidit en un lieu, il y a trop de scheresse dans un
autre: ce que le Soleil enleve d'un ct, les Nus le vont
porter ailleurs. S'il devoit pleuvoir par tout avec tant de
violence, il faudroit premirement que tout l'Ocan, pour
ainsi dire, se fut lev en vapeurs, alors tout ce qui
tomberoit ne suffiroit simplement que pour remplir les
baissires, d'o l'eau auroit t tire pour former les
nuages: il en faudroit donc bien d'autres pour couvrir tout
le Globe jusqu' la hauteur de quinze coudes au-dessus des
Alpes & du Pic des Canaries, Montagnes qui ont peut-tre
deux lieus de hauteur; vous voyez bien que cela est
impossible.

Cependant il y a une autre difficult, qui est celle de la
grandeur de l'Arche. Mon Matre de Mathmatiques a eu la
curiosit de prendre les dimensions de ce grand Btiment, &
de suputer le contenu de sa capacit: ensuite il a examin
Pline, & a consult tous les Traitez des Voyageurs, afin de
faire le dnombrement au juste de tous les diffrens
Animaux, dont nous avons prsentement la connoissance. Enfin
il a calcul combien de Vivres il faloit  toutes ces Btes
&  huit Personnes pendant un An; mais quand tout cela a t
rassembl, le Volume en toit si grand, que le Vaisseau ne
pouvoit pas  beaucoup prs le contenir. Je laisse  part
les Animaux dont nous n'avons pas encore entendu parler, &
qui sont sans doute en trs-grand nombre.

Mais les mesures dont parle Mose, dit Le Grand, nous
sont-elles bien connus? Oi, repartis-je, la Coude de
laquelle le Texte fait mention, avoit un pied & demi de
longueur: & afin que vous ne pensiez pas que nous en parlons
 la vole, il faut que vous sachiez que les Anciens voyant
que les hommes ne sont pas galement hauts & puissans, & que
par consquent leurs parties doivent tre  proportion fort
diffrentes les unes des autres, convinrent, au lieu de s'en
servir pour leurs communes mesures dans le Commerce, de
prendre quatre grains d'Orge rangez de plat l'un contre
l'autre, pour la mesure d'un travers de doigt, quatre de ces
doigts faisoit une paume, ou trois pouces, & douze pouces ou
seize doigts un pied: d'un & demi de ces pieds on en fait la
coude, de cinq pieds le Pas de Roi ou Gomtrique, au lieu
que le commun ne comprend que deux pieds & demi. La Verge
est de douze pieds: la Stade toit compose de cent
vingt-cinq pieds, & de huit Stades le Mille d'Italie, d'o
vous voyez que les principes des Mesures inventez par les
premiers hommes, ont pass aux Grecs, aux Romains, & 
plusieurs autres Nations. Tout cela tant, il est ais de
conclure que le Dluge dont parle Mose n'a point t
universel par raport  la Terre, mais seulement  l'gard de
l'homme. Le Monde toit dans son enfance, on n'avoit pas eu
le tems de se multiplier & de s'tendre au long & au large;
Dieu a inond le Pas qui toit habit, il n'toit pas
ncessaire de submerger tous les autres: ainsi il suffisoit
aussi que No conservt seulement les espces du Btail qui
toit de ces Contres-l; l'Arche toit suffisante pour en
loger davantage; & toutes les autres difficultez sont
leves. Car pour l'expression de tout le Monde, il est assez
ordinaire aux Ecrivains sacrez de s'en servir pour en
marquer une partie; tmoin l'endroit o il est dit au sujet
de Joseph & de Marie, que tout le monde devoit tre enrl;
personne n'ignore que tout ce monde se bornoit tout au plus
aux Pas qui toient sous le Gouvernement de l'Empereur des
Romains.

L-dessus chacun se retira, rsolu de s'enfoncer dans
l'tude des Mathmatiques, & de profiter de mes Leons. En
effet, nous commenmes ds le lendemain par les Elmens
d'Euclides. Quoi-qu'il y eut des Annes que cet Auteur ne me
fut point pass par les mains, j'avois eu tant de soin de
repasser souvent dans mon esprit le contenu principalement
de ses six premiers Livres, que pour peu que j'en rapellasse
les ides, j'hsitois rarement dans les dmonstrations que
j'en faisois. De-l nous passmes  la Gomtrie, o je
n'tois pas  la vrit si expert, outre qu'il nous auroit
falu, pour la traiter  fond, des Livres & des Instrumens
qu'il n'y avoit gures d'aparence de recouvrer: & enfin nous
finmes par la Fortification. J'aurois bien voulu aussi leur
enseigner un peu d'Algebre, mais Le Grand seul fut celui,
qui de fois  autre, voulait bien s'y apliquer un moment, &
encore s'en trouva-t'il rebut, aussi-tt que nous en vnmes
aux Equations cubiques.

Nous nous exermes des Annes dans ces belles Sciences, de
sorte qu'il n'y avoit point d'endroits unis & sablonneux qui
ne fussent remplis de figures gomtriques, sur tout dans
les Dunes, & le long du rivage de la Mer, o nous allions
nous promener fort souvent. Un jour que nous y tions, & que
l'eau qui montoit  petits flots, nous avoit donn occasion
de nous entretenir de la cause du Flux & Reflux de l'Ocan,
nous fmes extrmement surpris de voir du ct d'Occident,
aussi loin que la v pouvoir porter, un corps que nous n'y
avions point encore v auparavant. Nos sentimens furent
d'abord partagez sur ce sujet, les uns voulaient que l'eau
tant basse, ce fut la pointe de quelque Rocher qui se
montroit, d'autres prtendoient que ce fut un petit nuage,
Normand assuroit qu'il avoit v la mme chose autrefois, &
le reste sotenoit que c'toit un Vaisseau. Pour m'en
assurer, je fichai deux Flches en terre, qui faisoient avec
ce corps une ligne droite, & m'tant post derrire, je
remarquai aussi-tt qu'il avoit chang de place, & que par
consquent ce ne pouvoit pas tre un Rocher. Nous nous
aplicqumes ensuite  observer fort attentivement, s'il
n'arrivoit point de changement dans sa figure, comme il fait
ordinairement aux nuages, qui s'tendent, augmentent ou se
dissipent avec le tems, & n'en ayant vu aucun dans l'espace
d'une demi-heure, sinon qu'il grossissoit tant soit peu,
nous conclmes qu'il faloit absolument que ce fut un
Vaisseau, que le Ciel nous envoyoit pour nous tirer de notre
eunuyeuse Solitude.

Le Vent frachissoit un peu, & il n'toit pas midi, ainsi il
y avoit quelque esprance de le voir aprocher avant la nuit,
puisqu'il ctoyoit les terres. La Fort, qui avoit plus peur
qu'aucun des autres, qu'une commodit si rare & si peu
attendu, ne nous chapt, fut d'avis que quatre se devoient
mettre dans notre Chaloupe, qu'on avoit eu soin de mettre
dans la Barraque que nous avions btie en arrivant, & dont
nous ne nous tions presque pas servis depuis douze ans, que
nous l'y avions mise pour la premire fois, ce qui l'avoit
bien conserve, outre que nous avions eu soin de
l'entretenir, aussi-bien que son couvert; & qu'on iroit 
merci de rames  la rencontre de ce Navire, de peur qu'il ne
s'cartt des Ctes, avant que ceux qui le menoient fussent
avertis que nous tions-l, & qu'ainsi cette ngligence nous
privt d'un bien, qui peut-tre ne nous arriveroit plus
jamais. On aprouva son sentiment, ainsi nous allmes mettre
notre Bteau en Mer, o La Fort & trois autres entrrent.
Comme nous n'avions que deux rames, ils travailloient les
uns aprs les autres, mais avec tant de force, que nous les
avions perdus de v peu de tems aprs. Cependant le grand
Vaisseau aprochoit, & nous commenions  distinguer les
Voiles, lorsque nous remarqumes que le Soleil aprochoit de
l'Horison. Nous avions au moins une lieu & demie de chemin
 faire avant que d'arriver  la premire loge, que nous
avions entre notre Fort & la Mer, & la Lune se levoit tard.
Ces considrations nous firent penser  notre retraite: nous
arrivmes enfin  ce premier gte, o nous trouvmes encore
quelques restes de ce que nous y avions aport le matin, ce
qui nous vint fort  propos.

Quoi que nous fussions fatiguez, il nous fut impossible de
fermer l'oeil, il n'y en avoit pas un qui ne ft dans de
mortelles inquitudes. Le matin avant le jour, nous
retournmes le plus directement que nous pumes vers le
rivage de l'Ocan. A notre arrive nous fmes transportez de
joye de voir le gros Btiment  l'Ancre, un peu plus bas, &
environ une lieu en Mer, & en mme tems deux Chaloupes qui
venoient  terre. Nous nous aprochmes de l'endroit o elles
devoient aborder. Le Capitaine du Vaisseau ne connoissant
pas ceux qui toient venus  son Bord, en avoit retenu deux,
leurs Camarades devoient servir de guides  huit autres, qui
toient venus dans leur propre Esquif pour nous reconnotre.
D'abord on nous ordonna d'aller chercher notre bagage, & de
nous en revenir pltt qu'il seroit possible, parce que le
fond n'toit pas-l bien propre  ancrer, s'il toit survenu
le moindre mauvais tems, il y auroit eu du risque. Six
hommes de l'Equipage nous accompagnrent: tant venus 
notre Fort, nous nous chargemes de ce que nous crmes le
meilleur, le reste demeura pour les Sauvages, si tant est
qu'il leur ait jamais pris envie d'y revenir. Quelque
diligence que nous fissions, il toit nuit avant que nous
arrivassions au Vaisseau. La Fort avoit dja instruit le
Capitaine des propritez du Pas que nous quittions, ou pour
mieux dire, il avoit eu soin de lui en faire un Portrait
autant desavantageux qu'il avoit p, de sorte que n'ayant
pas grande envie de le voir, il fit mettre aussi-tt  la
Voile; ce qui nous donna occasion de rendre graces  Dieu de
ce qu'il nous tiroit du misrable endroit o nous avions
malheureusement chou il y avoit 18 Ans.




CHAPITRE XIV.

_Comment l'Auteur passe des Terres Australes  Goa, o il
fut mis  l'Inquisition: Histoire d'un Chinois qu'il
rencontra dans cette Prison, & de quelle manire ils en
sortirent._


Le Capitaine du Navire toit Espagnol, qui ne se dmentoit
point par aucune de ses actions, il avoit dans toutes les
formes, & la fiert & le gnie de sa Nation: ainsi quelque
envie que j'eusse de savoir par quel cas-fortuit ce Btiment
avoit t conduit sur les Ctes d'une Terre o personne ne
ngocie, il me fut impossible de l'aprendre. Il n'y avoit
pas un homme de l'Equipage qui en st rien, & je n'osois
m'adresser  ce rustre pour m'en instruire, de peur d'en
tre re comme les autres. Le Chirurgien, qui parloit un
peu Latin, me dit seulement un jour, qu'ils venoient des
Isles de l'Amrique, o ils avoient escort quelques
Vaisseaux Marchands, & port des Ordres au sujet de quatre
ou cinq Navires que Mr. le Chevalier Tyssot, Gouverneur de
Surinam, avoit fait arrter par reprsailles, & que l'on
vouloit qu'il relcht; sur quoi ils avoient immdiatement
aprs singl vers les Terres Australes, o ils avoient
abord deux fois. A la premire, continua-t'il, on n'a rien
trouv digne de la curiosit du Capitaine: A la seconde
dcente que nous avons faite, peut-tre  septante ou
quatre-vingt lieus de l'endroit o vous tiez, de dix
hommes que l'on avoit envoyez  terre, il n'en est revenu
que deux, qui toient ceux que l'on avoit laissez pour la
garde de la Chaloupe, les autres avoient t attaquez par
les Habitans du Pas, qui les avoient poursuivis jusqu'aux
Dunes, o leurs Camarades les avoient v prendre & hacher en
pices, eux-mmes ayant eu assez de peine  chaper, parce
que l'eau avoit baiss, & que leur bteau toit sur le sec.
Nous avions envie de dbarquer encore-l o nous vous avons
trouvez, mais le recit que vous avez fait de ces
quartiers-l, en a dgot notre Capitaine: cela me fait
prsumer qu'il y a eu un Ordre secret, ou du Roi, ou de
quelque Compagnie, de voir s'il n'y auroit pas moyen de
faire quelque heureuse dcouverte de ces ctez-l. Je ne
sai, dit-il encore, s'il en est dgot ou non, mais il me
semble avoit entendu que nous allons  Goa en droite ligne.
En effet, je remarquai, sans que je fusse pour quelles
raisons, que nous avions entirement abandonn les terres
d'o nous venions, & que nous tirions vers le Nord-Est. Nous
ne pmes pourtant pas achever notre Navigation tout d'une
haleine; il falut que le Capitaine relcht  l'Isle
Bourbon, situe  l'Est de Madagascar, dont elle est
distante de cinq  six degrez. Nous restmes-l dix jours 
nous rafrachir, &  prendre de nouvelles eaux.

Pendant ce petit sjour, nos Matelots ne cessoient de
prendre autant de bon tems que leur bourse le leur
permettoit. Le jour avant notre dpart, une partie de ceux
qui toient  terre s'nivrrent; il y en avoit un
entr'autres, natif de Sville, g environ de trente-cinq
ans, fort bien tourn, & qui avoit de grandes moustaches,
qu'il relevoit  chaque moment, & dont il prenoit plus de
soin que de tout le reste de son corps. Nonobstant son
ivresse, il toit venu jusqu' la Chaloupe, o il n'toit
pas pltt entr, qu'il s'toit endormi; les autres qui le
suivoient, l'ayant joint, se mirent, l'un  le tirer d'un
ct, l'autre  le pousser de l'autre, &  faire cent
grimaces pour s'exciter  rire rciproquement. Un jeune
Portugais, qui n'en tenoit gures moins que lui, voulant
aussi faire des siennes, tira doucement ses ciseaux & en
emporta subtilement la moustache gauche de l'Espagnol. Cette
action les fit frmir, chacun le blma hautement de son
imprudence, & lui prdit aussi-tt qu'il ne lui en
arriveroit rien de bon. En effet, le lendemain au matin,
ayant s de quelque babillard que c'toit lui qui avoit jou
le tour, ils s'en vint au Cabestan, o l'autre travailloit 
lever l'Ancre, & sans lui dire une seule parole, lui enfona
son coteau jusqu'au manche dans le sein. Le Portugais se
sentant bless, lve le levier qu'il tenoit  la main & en
dcharge un si prodigieux coup sur la tte de l'Espagnol,
qu'il le jetta roide mort par terre, & lui-mme ayant
ensuite fait trois ou quatre pirouettes, alla donner du nez
contre le Vibord, o il perdit presque tout son sang, dans
l'espace d'un quart d'heure, & rendit l'esprit entre mes
bras. Ainsi nous perdmes deux braves hommes  la fois, au
grand dplaisir du Capitaine, qui en prit occasion de faire
Serment que le premier de ses gens qu'il verroit sou, il le
puniroit d'une manire  l'en faire ressouvenir. Cela
n'empcha pourtant pas que l'on ne mit  la Voile, & que
nous n'arrivassions heureusement  Goa le treizime jour
d'Avril 1663.

Cette fameuse Ville est situe dans une Isle, qui porte le
mme nom, de quinze mille de circuit au moins, 
l'embouchure du Fleuve Mondoi. Elle est enrichie d'un beau
Port, d'un trs-celbre Arsenal, & d'un Hpital
incomparable. N'ayant point d'engagement dans notre
Vaisseau, le Capitaine eut la bont de me permettre de
m'tablir-l, & d'y exercer ma Profession, sans prtendre
rien pour mon Passage: mes Camarades quiterent de mme pour
la plpart, & tirrent l'un d'un ct l'autre de l'autre.

On m'indiqua une Htellerie, o l'Hte me fit bien des
honntetez. Je n'es pas t une heure chez lui, qu'il ne
m'offrit de fort bonne grace, de me garder dans sa maison
_gratis_, jusqu' ce que j'eusse trouv une maison o
demeurer  ma fantaisie. Je soupai de grand aptit, &
m'allai coucher de bonne heure. Il faisoit chaud, ainsi
m'tant machinalement aproch du bord du lit, mon bras
gauche avoit gliss, & pendoit presque jusqu' terre. Comme
il y avoit au moins quatre heures que j'tois-l, & que
j'avois fait mon meilleur somme, quelque chose de doux &
tide, qui alloit & venoit le long du dessus de ma main, me
la fit retirer en haut, sans que le sommeil me permit
pourtant de m'en apercevoir assez pour y faire rflxion.
Etant un peu aprs retombe, la mme chose m'arriva encore;
& ainsi plusieurs fois de suite, jusqu' ce qu'tant enfin 
tout fait veill, je fus surpris de voir un Fantme marcher
par la chambre, qui me paroissoit grand comme un Veau. Le
feu me monta au visage, je ne pouvois m'imaginer ce que
c'toit; & quoi que j'eusse pos pour constant, que tout ce
que l'on dbitoit des Sorciers & des Aparitions, n'toit que
des Contes de Vieilles, ayant bien ferm la porte de mon
Apartement, & ne sachant point qu'il y eut d'autre lit que
celui o je couchois, je ne laissai pas alors de douter de
la vrit de mon hipotse. Cependant, cet objet effroyable,
aprs avoir fait quelques tours, s'avisa de revenir droit 
moi. L-dessus, je me recule, je pousse d'un ct,  mesure
qu'il avance de l'autre; & me croyant dja  la ruelle, mon
tonnement qui toit dja extrme, redoubla nanmoins
considrablement, lors que je sentis remur quelque chose
derrire moi. Il ne faut biaiser, j'tois dans une angoisse
mortelle de me voir assiger de toutes parts. Le coeur me
palpitoit d'une manire inconcevable, je ne respirois
qu'avec difficult, il n'y avoit pas un poil sur mon corps
o il ne pendit une goute d'eau. Enfin, dans le mme instant
que l'un fait mine de vouloir se jetter d'un ct sur moi,
j'entens une voix de l'autre, qui me dit tout d'un coup:
Qu'avez-vous, vous portez-vous mal? A ces mots, je lche un
cri pouventable, qui donnoit assez  connotre l'embarras
o je me trouvois. N'ayez point de peur, reprit-on. Et qui
tes-vous donc repartis-je, en tremblant? Je suis Juhan,
rpondit-il, Matelot dans le Vaisseau avec lequel vous venez
d'arriver. Que le Diable vous emporte, lui dis-je, vous
m'avez jou-l un tour qui me coutera sans doute la vie, je
suis  demi mort  l'heure qu'il est, & si l'on ne m'aporte
du secours il est impossible que j'en rchape. Comment
Diable tes-vous venu ici? poursuivis-je, & qui y a-t-il
dans la Chambre plus que vous? Personne, me dit-il, & si
vous apercevez quelque chose, ce ne peut tre que le chien
de notre Capitaine, qui m'a suivi hier au soir ici. Un
Chien, repris-je, il est donc aussi grand qu'un ne? C'est
le gros Barbet noir que vous avez v cent fois, me
rpondit-il: La peur grossit les objets, il vous a sans
doute paru ce qu'il n'est point. C'est donc ce pendart, lui
dis-je, qui m'est venu lcher la main trois ou quatre fois
avant que j'aye t bien veill. Mais encore un coup,
comment vous tes-vous venu fourrer auprs de moi? Le
Capitaine reprit-il, toit all souper chez un de ses amis,
il m'a retenu-l jusqu' dix heures, & m'a dit ensuite de
venir loger ici cette nuit. L'Hte,  mon entre, me dit
qu'il n'avoit point de place  me donner, mais que si
j'tois venu une heure ou deux pltt, j'aurois p peut-tre
m'accommoder avec un Etranger, qui ne faisoit que d'arriver
avec le Saint Jago, & s'tant expliqu plus avant, je
reconnus qu'il faloit que ce fut vous: ainsi aprs lui avoir
dit que nous tions venus dans le mme Bord, il m'a permis
sur la parole que je lui ai donne que vous ne vous en
formaliseriez pas, de venir prendre place auprs de vous.
Tout cela auroit t le mieux du monde: mon ami, lui
repliquai-je, si vous aviez eu la prcaution de me parler en
entrant. Je l'ai voulu faire, me dit-il, mais vous dormiez
si tranquillement, que j'aurois cr faire un crime
d'interrompre ce doux repos. Ces circonstances me
rassurrent beaucoup, je me sentis reprendre petit  petit
mes esprits, nanmoins l'altration avoit t trop grande
pour n'y rien faire: d'abord qu'il fut jour je fis lever mon
Portugais, & le chargeai de donner ordre que l'on fit venir
un Chirurgien, je me fis ouvrir la vaine, & tirer seulement
cinq ou six onces de sang. Ainsi, Dieu merci, j'en fus
quitte pour la peur que j'avois eu; mais elle fut
assurment telle, qu'elle surpassoit toutes celles qui
m'avoient saisies auparavant. Mon Hte qui ne me
reconnoissoit presque pas, fut touch de cet incident,
ensuite pourtant nous en rmes, & il ne venoit personne chez
lui qu'il ne les en divertit.

Dix jours aprs je me logeai vis--vis des Dominicains, qui
ont-l un trs-beau Monastre. Dans fort peu de tems que j'y
avois t, j'eus le bonheur de faire plusieurs Cures, qui me
firent connotre  bien des honntes gens. L'un des
Religieux dont je viens de parler, tant tomb d'un
Escalier, & s'tant rompu la jambe, m'envoya querir; quoi
que l'os fut fracass, je le guris si bien, qu'au bout de
deux mois il marchoit aussi librement qu'il avoit fait
auparavant. Cela me fit beaucoup de bien. Ce bon Religieux
ne savoit quelles caresses me faire, & tous ceux oui toient
de son Ordre se faisoient un plaisir aussi-bien que lui, de
m'avoir en leur Compagnie  toutes mes heures de loisir, o
il faloit que je les entretinssent du recit de mes Voyages.
Outre cela, ils me recommandoient par tout o ils alloient;
ainsi mes pratiques augmentoient de jour  autre, ce qui
m'aportoit beaucoup d'argent: de sorte que je me fltois
dja d'amasser avec le tems des biens assez considrables;
mais mon Etoile ingnieuse  m'oprimer, me suscita une
nouvelle affaire qui pensa me coter la vie, & qui m'a
donn beaucoup de chagrin.

Les Habitans de Goa font un mlange de toutes sortes de
Religions; il y a des Payens, des Juifs & des Mahomtans. La
Religion Catholique y est la dominante, & il ne s'y fait
point d'autre Exercice public. Le Clerg y est fort rigide,
& le Peuple extrmement superstitieux. Il ne faut pourtant
pas s'imaginer que cela leur vienne par un principe de
dvotion: les premiers sont d'une ignorance crasse, & les
autres dbauchez jusqu' l'excs; sur tout les femmes ont la
rputation d'tre d'une lubricit inconcevable. Me trouvant
un peu  mon aise, & frquentant les Compagnies, je
m'ingrois souvent de plaisanter sur ces mangeurs de
Crucifix & avaleurs d'Images, qui croyent pouvoir faire
couper impunment une Bourse d'une main, pour ainsi dire,
pourv qu'ils tiennent un Chapelet de l'autre. Un homme de
ma Profession, enrag de me voir beaucoup d'occupation,
tandis qu'il avoit assez de peine  gagner maigrement sa
vie, m'ayant plusieurs fois entendu tenir de tels discours,
fut assez Sclrat pour m'aller accuser d'Hrsie 
l'Inquisition, qui est bien le plus terrible & le plus
injuste Tribunal qu'il y ait au monde. Comme j'allois
quelques jours aprs chez le Gouverneur, qui m'avoit envoy
querir pour saigner un de ses Domestiques,  peine tois-je
 cinquante pas de sa Maison, qu'un Officier me vint
ordonner de le suivre. Quatre Estafiers qui
l'accompagnoient, m'environnrent dans le moment, & m'ayant
saisi au colet, ils me menrent en Prison le vingt-sixime
de Juin 1669. o comme au dernier des Criminels, on me mit
d'abord les fers aux pieds.

Nous tions plus de vingt personnes dans un maudit Cachot,
o il n'entre aucune lumire. Il y a un trou profond vers le
milieu, dont le bord est  fleur de terre, qui est destin
pour les ncessitez des Prisonniers: personne ne l'ose
presque aprocher, de peur de tomber dedans; ce qui est cause
que chacun fait ses ordures o il peut, & qu'il y a tojours
par consquent une puanteur insuportable.

Le premier jour de ma dtention se passa en regrets & en
gmissemens, de me voir priv de la libert, & dans
l'aprhension d'prouver dans peu des effets de la tirannie
des Juges du monde les plus impitoyables. Mais voyant dans
la suite que tout cela n'aboutiroit  rien de bon, je crus
que le meilleur moyen de dissiper une partie de mon chagrin
toit de chercher  m'entretenir avec le premier venu de
matires indiffrentes. Je m'adressai pour cette fin  la
plpart de mes Camarades: les uns ne m'entendoient pas,
parce que je ne parlois pas leur langage, & les autres
toient si fort abatus de tristesse, qu'ils ne daignoient
pas me rpondre un mot. Un seul homme, plus patient &
sociable que les autres, me voyant rebut de toutes parts,
me dit en Portugais:

On vous fait ici un triste accueil, mais vous ne devez pas
en tre surpris, il faut tre d'un temprament heureux, &
d'une grande fermet d'ame pour ne se pas laisser abattre
dans un lieu aussi desagrable qu'est celui-ci, lors sur
tout qu'on y a t quelque tems. Pour moi, Dieu merci, je
suis dans un ge  pouvoir beaucoup souffrir, & je suis
tellement rsign aux secrets de la Providence, que je me
ris de tout ce que les hommes me peuvent faire. Voil de
belles qualitez, lui dis-je, bien peu de gens sont capables
de tant de rsolution. De quelle Religion tes-vous,
poursuivis-je? Je suis, me dit-il, Universaliste, ou de la
Religion des honntes gens; j'aime Dieu de tout mon coeur,
je le crains, je l'adore, & je tche de faire aux hommes,
sans exception, ce que je souhaite que l'on me fasse 
moi-mme. Cela est bel & bon, repris-je, mais vous tes sans
doute de quelque Communion; rarement parvient-on  l'ge o
vous tes que l'on ne se soit dclar pour un certain Parti.
Non, dit-il, je ne fais aucune diffrence d'une Socit 
l'autre, il n'y en a point qui n'ait ses beautez & ses
taches, & je suis persuad qu'il n'y a point de route o
l'on ne se puisse damner ou sauver. Assurment, repris-je,
votre langage me confirme dans l'opinion que j'ai eu il y a
long-tems, qu'il n'y a pas plus de diversit dans les
visages que dans les penses des hommes. Cela est vrai,
reprit-il, non-seulement  l'gard de chaque homme en
particulier, mais par raport  tous les jours de la vie: ce
que nous concevions hier d'une manire, nous l'envisageons
aujourd'hui d'une autre: l'esprit aussi bien que le corps,
est sujet  mille changemens.

Je suis Chinois, continua-t'il, & fils d'un Pre assez
accommod, qui a pris beaucoup de soin de mon ducation, de
sorte que si je n'ai pas de grandes lumires, il n'a pas
tenu  lui que je ne les aye aquises. Un Jsuite
Missionaire, nomm du Bourg, ayant oi parler de lui comme
d'un homme gnreux, & dont la Famille toit nombreuse,
trouva le moyen de s'introduire chez nous. Cet homme toit
non-seulement civil, il paroissoit d'une pit exemplaire;
nous prenions tous un plaisir indicible  l'entendre
raisonner. Il nous mit  chacun un Catchisme entre les
mains, qu'il nous pria de lire avec attention, & qu'il
expliquoit d'une manire fort facile. Aprs cela, il y eut
chez nous, deux ou trois fois la semaine, des Confrences,
o il faut avoer que le Pre ne ngligeoit rien pour notre
instruction. Comme les matires qu'il traita d'abord toient
peu ou point embarasses, qu'il ne nous parloit en gnral
que de la Chte de l'homme, de sa Rdemption par le Fils de
Dieu, & de la Batitude ternelle, on prenoit beaucoup de
got  ses Leons: mais enfin deux ou trois mois s'tant
coulez, & cet Ecclsiastique, qui alloit par degrez, & qui
n'avoit pas voulu nous effaroucher, commenant  expliquer
les Prophties, &  taler les Mistres de la Trinit & de
l'Incarnation, l'esprit de mon Pre ne tarda gures aussi 
se rvolter. Il ne pouvoit pas comprendre comment des hommes
raisonnables, qui se vantent d'tre clairez des lumires de
la Rvlation, ne voyent pas que leur Culte est envelop des
tnbres les plus paisses du Paganisme. N'est-il pas
surprenant, dit-il, que des gens prennent plaisir 
s'aveugler eux-mmes, jusqu' avoir de l'horreur pour ceux
qui leur font voir  l'oeil, que leurs principales
Maximes, & les Dogmes les plus essentiels de leur Religion,
sont des pauvretez, des purilitez & des impertinences, qui
selon eux-mmes, ont t scandale aux Juifs, & folie aux
Grecs. Sur tout, disoit-il, je fremis lorsque l'on me veut
persuader qu'un Etre souverainement parfait & immatriel,
engendre un autre Dieu corporel, gal  lui, de toute
ternit: & qu'il y a encore un autre Dieu, Esprit
indpendant, qui procde du Fils & du Pre; chacun des trois
faisant une Personne distincte, & tant Dieu parfait, &
cependant tous les trois ne faisant qu'un seul Dieu parfait.
Assurment c'est faire une trange chimre de l'Etre du
monde le plus simple & le moins divisible.

Le Jsuite auroit bien voulu ne s'tre pas embarqu si
avant, il tcha de lever cet obstacle par les voyes
ordinaires des Thologiens, mais n'en pouvant pas venir 
bout, il se servit de cette comparaison. Imaginez-vous, lui
dit-il, Monsieur, un Arbre qui porte des fruits sans
interruption. Dans cet Arbre, je trouve trois choses, qui
ont beaucoup de ressemblance avec la Sainte Trinit. J'y
remarque du raport entre le tronc & le Pre, entre le Fils &
les branches, & entre le Saint Esprit & les fruits. Le tronc
est comme le Pre, parce que les branches & le fruit en sont
produits: les branches sont comme le Fils, en ce qu'elles
sont produites par le tronc, comme autant de bras ou de
moyens pour distribur aux hommes tout ce qui procde du
tronc. Et les fruits sont comme le Saint Esprit, attendu
qu'ils nous viennent & du tronc & des branches, comme autant
d'assurances ou de tmoignages de leur bont. J'avou que
lorsqu'il s'agit de l'ternit, il n'y a plus de
ressemblance qui paroisse, parce qu'il n'est pas bien
possible de trouver de la proportion entre le fini &
l'infini, pour quelque ancien & tendu que celui-l puisse
tre. Cependant, il est encore vrai, que lorsque l'on
examine les pepins ou la semence du fruit de cet Arbre, avec
un bon Microscope, on y remarque, non seulement un Arbre
dja form avec ses branches, mais mme ses fruits; quoi
qu'avec un peu de confusion: vritable emblme de la
Divinit, considre pendant & avant la Cration du Monde;
puisque l il ne parot qu'un Arbre en son entier, sans
distinction & de branches & de fruits. Or pour en venir
de-l  mon but, il est vident que quelque diffrence que
l'on mette entre le tronc, les branches & les fruits d'un
Arbre, essentiellement il n'y en a point: ce sont bien  la
vrit des parties diffrentes, mais toutes ces parties
ensemble ne constituent qu'un mme tout. On a beau dire que
le tronc n'est point les branches, & que les branches ne
sont point le fruit; je sotiens que cette distinction n'est
point relle, c'est--dire que ces trois choses ne sauroient
subsister indpendamment l'une de l'autre, comme lors
qu'elles sont rassembles. Pour faire un Arbre complet, tel
que nous l'avons imagin, il faut ncessairement
l'assemblage d'un tronc, de branches & de fruits; cependant
chacun a ses usages en particulier; le premier, pour le dire
encore une fois, cre ou produit; le second, porte, se
dploye & donne; & le troisime confirme, par sa prsence &
par ses oprations, dans la croyance o l'on est  l'gard
du second & du premier. C'est une mme substance reprsente
de divers ctez, un Agent qui opre en diverses manires,
mais qui dans le fond n'est qu'un seul, & qui ne peut tre
consider comme plusieurs sans une contradition vidente.
Dieu n'est qu'un en Essence; dans l'conomie du Salut on le
considre, tantt comme l'Auteur & le Pre du genre humain;
dans la Rdemption on le regarde comme un Fils obssant,
somis & humble, qui satisfait  la Justice de son Pre: &
lors qu'il s'agit d'apliquer & de distribur ses graces, on
le traite de Saint Esprit.

De cette manire & d'aucune autre, parut mon Pre, je
conois ce que signifie le terme de Trinit: mais il y a
quelque autre chose de cach l-dedans, vous n'auriez pas
fait tant de dtours sans cela; toutes ces manires d'agir
ne me plaisent pas: autrefois vous m'avez paru honnte
homme, maintenant je vous considre comme un fourbe: & le
prenant par le bras, il le chassa une fois pour toutes de sa
maison: puis se retournant vers nous: ne remarquez-vous pas,
nous dit-il, les absurditez qu'il y a dans les raisonnemens
de ce Sophiste? A son propre dire, ce Jesus qu'il nous
prche tant, & qu'il fait gal  Dieu, n'a pas seulement eu
assez de crdit, pour payer par sa mort ignominieuse, la
dette que le premier homme avoit contracte, en mangeant du
fruit, dont l'usage lui avoit t dfendu; puis qu'Adam, qui
selon lui, toit cr pour vivre ternellement, a mrit
par-l, la mort ternelle & temporelle; & que Christ ne
garantit sa Postrit que de la premire de ces morts, de
laquelle nous n'avons mme aucune certitude, & que la
plpart des Nations ignorent; au lieu qu'il n'a pas p nous
racheter de celle que nous connoissons par l'exprience, &
qui selon lui, nous a pourtant t impose comme un
chtiment. Et ce qu'il y a encore de plus  remarquer en
cela, c'est que cette Rdemption ne se fait qu' des
conditions onreuses, & beaucoup plus difficiles  excuter
que n'toient celles ausquelles les Juifs toient sujets
sous l'ancienne Dispensation. Les Isralites, selon les
Chrtiens mmes, toient bornez  faire de bonnes oeuvres;
la Loi n'exigeoit d'eux que des aspersions & autres
Crmonies semblables: mais sous la nouvelle Alliance, on
ajote aux bonnes oeuvres la foi, & une foi qui soit assez
ferme pour ne rvoquer en doute aucun des Mystres de la
Religion, nonobstant qu'ils choquent la Raison & le bon
sens. Pour moi, mes Enfans, ajota-t-il, je renonce  des
sentimens si bizarres; je n'en veux absolument plus entendre
parler.

J'avois alors vingt-deux ans, & tois par consquent en ge
de discrtion. Infatu que j'tois de la saintet de mon
Directeur, je crus en conscience, malgr ce que j'en
entendois dire, devoir profiter de toutes les occasions
favorables  en tirer de salutaires instructions. Il y avoit
plusieurs endroits o il avoit fait des Proslites, & o il
frquentoit assidment. Je prenois mon tems pour assister 
ses Assembles: il en paroissoit charm, & il me sembloit
que je profitois considrablement de ses enseignemens.
Quoi-que mes dmarches se fissent avec beaucoup de
prcaution, je ne ps pas viter que mon Pre ne s'en
apert; il m'en fit de fort sensibles reproches, & me
dfendit, sous peine de son indignation, de plus hanter chez
un homme, qui selon lui, n'avoit en v que ses plaisirs,
une vaine gloire, & la ruine de notre Famille avec le tems.
Mon Pre toit d'un naturel  ne souffrir aucune replique de
ses enfans, il faloit obr ou courir risque d'tre chti.

Six mois se passrent sans que je visse le Moine plus de
trois ou quatre fois: ce m'toit une mortification
insuportable, de manire que m'ayant fait un jour ouverture
d'un Voyage, qu'il toit sur le point de faire  Goa, je
m'informai de la route qu'il devoit prendre, & sans en rien
dire  personne, je partis deux jours avant lui, & l'allai
attendre  quinze lieus de chez nous. Le bon homme fut ravi
de me voir, mais lorsque je lui eus dit ce qui m'avoit port
 le joindre, peu s'en falut qu'il ne refust de me recevoir
en sa compagnie,  cause des consquences. Je fus oblig de
l'assurer par serment que je sotiendrois par tout, comme
cela toit vritable, qu'il n'avoit eu aucune part  cette
escapade, & qu'au pril de ma vie, je tcherois tojours de
l'en disculper.

Quand nous fmes arrivez ici, je le priai de me trouver
quelqu'un chez qui je pusse demeurer en qualit de
Domestique. Il ne falut pas beaucoup de tems au Pre du
Bourg  me procurer la condition que je demandois: il me
plaa chez un certain Mr. Pelciano, Mdecin Portugais, qu'il
connoissoit particulirement. Cet honnte homme qui avoit
beaucoup de considration pour moi, prit tant de soin de
m'apprendre sa Langue, que nonobstant mes occupations
ordinaires, je ne laissai pas de la parler en fort peu de
tems. Il se faisoit aussi un plaisir singulier de
m'instruire dans sa Croyance; mais comme il biaisoit moins
que le Jsuite, je fus rebut de bien des choses, ou parce
qu'elles me paroissoient ridicules, ou  cause qu'elles me
sembloient renfermer une manifeste contradiction. J'avois de
mme de la peine  concilier votre Chronologie, qui borne la
naissance du Monde  un terme d'environ six mille ans, avec
la ntre & celle des Indiens, qui l'tendent avec beaucoup
de vrai-semblance, jusqu' une distance presque infinie.
Outre cela, je me trouvai extrmement embarass  me
dterminer sur le choix que je devois faire de l'une ou de
l'autre Secte, lorsque j'apris que les Chrtiens, aussi bien
que les autres, sont divisez en un nombre de Socitez, qui
diffrent assez dans leurs Sentimens pour causer entr'eux
une haine irrconciliable, & pour se damner rciproquement.
Et que mme dans chacune de ces Compagnies, il se trouve je
ne sai combien de sortes d'Opinions diffrentes. Mon Matre,
auquel je proposois mes doutes, & qui employoit toute sa
rthorique pour me les claircir, prtendoit que je
prfrasse la Religion Romaine  toutes les autres, parce
qu'aparemment c'toit celle qu'il professoit. Mais tant
choqu des Superstitions ridicules qui me paroissoient
obsder ceux qui sont de cette Communion, je le priai
instamment de me dire en conscience ce qu'il me conseilloit
de faire.

H bien, mon enfant, me dit-il, restez ce que vous tes;
sinon, jettez-vous du ct o vous trouverez le plus
d'avantage. Je ne veux point me servir de l'autorit de
Polibe, trs-fameux Historien, environ deux cens ans avant
Christ, qui prtendoit, comme il s'en explique dans son
sixime Livre, _que les Dieux aussi-bien que les chtimens &
les rcompenses aprs cette vie, ne sont que des
productions chimriques des Anciens, lesquelles seroient
fort inutiles, si l'on pouvoit former une Rpublique qui ne
fut compose que d'hommes sages: mais puisqu'il n'y a point
d'Etat dont le Peuple ne soit drgl & mchant, il faut se
servir pour le rprimer, des terreurs paniques de l'autre
monde, les admettre, les croire, & s'y conformer
entirement, sous peine de passer pour tmraire & priv de
l'usage de la raison_. Ce grand Homme toit Payen, il n'est
pas juste de le citer parmi nous sur un fait de cette
consquence: Ainsi il suffira de vous dire que c'est la
Maxime des Grands aussi-bien que des Savans, de s'accommoder
aux tems & aux conjonctures. Il est indiffrent dans quelle
Eglise & avec quels Peuples on adore Dieu, moyennant qu'on
le serve avec respect & vnration. Lui seul est le Pre
commun de tous les hommes, il veut leur accorder  tous le
Salut. Ce n'est ni le nom de Catholique, de Calviniste, de
Luthrien, ou d'Anabaptiste, qui sauve les gens, c'est la
foi & les bonnes oeuvres. Celui qui vit bien, est agrable
 Dieu, en quelque endroit qu'il se trouve: la Providence
qui sonde les coeurs & les reins, sait fort bien
distinguer un fidle de cent mille impies & sclrats. La
plpart des diffrens qui divisent les hommes au sujet de la
Religion, ne sont pas aussi essentiels que le prtendent les
Ecclsiastiques; il est souvent indiffrent de les admettre
ou de les rejetter; & s'il y en a quelques-uns de
consquence, il est tojours sr que personne ne voit notre
intrieur: il est ais de marcher avec des Sots, & d'imiter
mme leurs grimaces extrieures, sans participer  leurs
sentimens ridicules. Le Culte n'est plus attach  un
endroit particulier, ce n'est plus sur une Montagne ou dans
Jerusalem que l'on adore: Dieu ne se paye plus de sang de
Genisse, ou de contorsions de corps; mon fils, nous
crie-t-il, donne-moi ton coeur. Cela me parot fort
raisonnable, lui rpondis-je, je vous remercie
trs-humblement de votre conseil; & suivant ces Principes,
je me contenterai de conserver le titre de Chrtien, sans
m'attacher positivement  aucune Secte. Depuis ce tems-l,
continua le Chinois, j'assistai dans les Voyages que je fis
avec Monsieur Pelciano,  tous les Services Divins, sans
aucun scrupule, & sans donner aucun scandale  qui que ce
soit.

Mais pourquoi avez-vous donc t mis ici, repris-je? Je n'en
sai de bonne foi rien, me rpondit-il,  moins que ce ne
soit pour avoir peut-tre parl un peu trop librement du
Mistre de l'Incarnation: car il me souvient fort bien que
je m'tois entretenu de cette matire publiquement trois ou
quatre jours avant mon emprisonnement. Cependant c'est un
article dont je ne me tairai jamais; car encore que je me
dise Chrtien, & que je le sois en effet, je ne prtens pas
que ce soit au prjudice de l'Auteur de toutes choses:
Jesus-Christ lui-mme, s'il toit ici, me le dfendroit.
Quelque grand Homme qu'ait t ce Divin Prophte, il suffit
de le croire Fils de Dieu par excellence, & c'est lui faire
une injure de l'imaginer capable de s'attribur ce titre par
nature. On peut dire de mme qu'il est vritablement notre
Mdiateur, parce qu'il nous a indiqu la voye du Salut, &
les moyens d'en tenir la route. Sa Moral est
incontestablement pure, sa Vie sainte, & ses Enseignemens
divins; il en a confirm la vrit par sa Mort. Mais qu'il
soit Dieu tout-puissant & ternel, la mme essence que le
Pre, & cependant personnellement distincte de lui, &
engendr de toute ternit, con immdiatement du
Saint-Esprit, ou de Dieu lui-mme, & n d'une Vierge
immacule, c'est ce qu'il n'a pas prtendu, & que d'autres
lui font dire avec la plus grande injustice du monde. Il est
bien vrai,  ce que m'a dit cent fois mon Matre, que
l'Ecriture introduit Dieu, disant en parlant  lui: Tu es,
mon Fils; mais il y ajote incontinent aprs: je t'ai
aujourd'hui engendr. Et pour le terme de Vierge, il est sr
qu'il signifie aussi jeune femme, dans la Langue originale.
Outre qu'il y a bien des gens qui prtendent que c'est tirer
le Texte par les cheveux que de vouloir aproprier ces
Passages  Jesus-Christ.

Enfin, il faut que je vous dise que les Miracles mmes, que
l'on attribu  ce grand Personnage, ne se doivent point
entendre  la lettre, mais dans un sens impropre & figur,
comme on entend aussi toutes les Paraboles de l'Evangile.
C'est ainsi, par exemple, que la Tentation, qui parot
ridicule & impossible si on la veut prendre au pied de la
lettre, ne veut rien dire, sinon, que les Rois & les Princes
des Peuples, qui sont levez comme des montagnes au-dessus
des autres mortels, les Ecclsiastiques, ces Directeurs des
consciences, qui prchent dans les Temples, & sacrifient sur
les Autels, aussi-bien que les pauvres Idiots que renferment
les Deserts, ne sont non plus exempts des preuves & des
tentations les uns que les autres; mais qu'il n'y a rien qui
doive tre capable de les dtourner de leur devoir, & de les
empcher de rendre leurs hommages au Monarque du Ciel & de
la Terre. Le Dmoniaque est un pcheur repentant; & les
Pourceaux, dans lesquels on envoye les Dmons qui les
possdent, sont des misrables abandonnez  toutes sortes de
foillures, & abmez dans les vices. La foi d'un fidle
parot par l'exemple de Pierre, quand il marche sur les
eaux; son incrdulit, lorsqu'il y enfonce: sa vertu, 
vouloir suivre son Matre dans les dangers les plus videns,
& son infirmit  le renier au moment qu'une simple
femmelette l'accuse d'tre de sa troupe, lorsqu'il est entre
les mains de ses ennemis. En un mot, tous les vnemens
extraordinaires, les gurisons de boiteux, de manchots,
d'aveugles, de paralitiques & autres incommoditez
semblables, aussi-bien que la rsurrection des morts, dont
l'histoire de la vie de Christ fait mention, se doivent
entendre spirituellement; car alors il n'y a aucune
difficult  expliquer l'Ecriture, & ceux ausquels elle
parot ridicule ou mistrieuse, la trouveront intelligible &
aise: comme l'est aussi le Vieux Testament ds qu'on se met
sur le pied de ne le considrer que comme un compos
d'Emblmes, d'Allgories, de Mtaphores, d'Hiperboles, de
faits tipiques & de Comparaisons, inventes pour la
consolation & l'instruction des enfans de Dieu.

Ce que vous m'avez dit-l, interrompis-je, seroit capable de
nous fournir de matire pendant bien du tems, mais je croi
que cela seroit fort inutile. Tout ce que je puis vous y
rpondre, c'est que le Jsuite Du Bourg est un fin
Politique, votre Matre un Portugais Juif; & pour vous, je
vous considre comme un Volontaire, ou une personne libre, &
non pas comme un Soldat enrl. Tant qu'un homme ne s'est
point engag  un Capitaine, il lui est permis d'aller
servir o il veut, sans que personne y trouve  redire; mais
du moment qu'il est enrl, il ne sauroit quitter sa
Compagnie sans la permission de son Chef; s'il deserte, il
est coupable, & on le punit selon les Loix. Vous vous dites
Chrtien, quoi-qu'il s'en faille beaucoup que vous ne le
soyez, tant que vous n'aurez point fait abjuration du
Paganisme, & embrass le Parti que vous voudrez choisir
parmi les Chrtiens; vous n'tes  proprement parler sujet 
aucune censure, & je me persuade que si ceux qui vous
dtiennent ici vous connoissoient, vous n'y resteriez pas
long-tems. Dans le fond vous n'tes point de leur
Jurisdiction, & il y a en cette Ville libert toute entire
pour toutes sortes de Nations. Remontrez cela  votre Juge
lorsque vous comparotrez devant lui, en y ajotant
pourtant que vous tes Chinois, & sans faire mention du
Christianisme, je ne doute pas que vous ne vous en trouviez
bien, & que vous n'en soyez quitte pour une correction, que
vous avez assez bien mrite.

Si jamais je sors d'entre leurs pattes, reprit-il, je vous
assure que je n'y retomberai jamais: j'ai, Dieu merci, de
quoi vivre chez moi, je puis fort bien y demeurer, de la
manire que je me le propose: & quand mme nos affaires
domestiques ne m'y donneroient point d'occupation, tant que
mon Pre sera en vie, j'ai dequoi passer mon tems  faire
des Lunettes d'Aproche & des Microscopes.

Comment Microscopes, lui dis-je, o avez-vous pris cette
Science? Chez Monsieur Pelciano, reprit-il, qui est un des
habiles hommes dans cet Art, qu'il y ait dans toutes les
Indes. Le Pre Du Bourg s'en mle aussi, & il prtend mme y
exceller, mais au fond il ne fait rien qui vaille. Les
Microscopes que je fais grossissent d'une manire
inconcevable, ils font parotre un grain de Sable de la
grosseur d'un oeuf d'Autruche, une mouche semble de la
grandeur d'un Elphant, & les corps les plus imperceptibles
 la v, se dcouvrent par-l distinctement  nos yeux. Ce
que j'ai admir cent fois, c'est de voir  l'aide de ce
petit instrument, que nos corps sont couverts d'cailles,
arranges les unes sur les autres, comme sur le dos d'une
carpe. Aussi mon Matre tient pour maxime, que l'air que
nous respirons est une eau subtile qui ne diffre que du
plus au moins de celle des poissons: & je crois mme que
notre air grossier est compos de parties beaucoup plus
grosses  proportion de la matire subtile, que ne sauroient
tre celles de l'eau  leur gard. Cette pense est apuye
sur les expriences que je lui en ai v faire plusieurs
fois, & que vous ne ferez peut-tre pas fch de savoir.

Il prend deux bouteilles, l'une pleine d'eau, o il y a mis
quelque petits poissons: l'autre d'air grossier, o il y a
des Oiseaux, des Souris & des Rats, des Ecureuils, ou autres
semblables Animaux, puis il pompe l'eau de l'une, & l'air de
l'autre. En observant alors avec de certaines lunettes de
figure  peu prs hiperbolique, on voit qu'il y a moins de
diffrence entre les parties d'eau qui sortent de l'une, &
les parties d'air qui y restent, qu'il n'y en a dans
l'autre, entre les particules de l'air & les parcelles de la
matire subtile:  quoi l'on peut ajoter que les poissons
vivent plus long-tems dans l'un, que ces petits Animaux dans
l'autre. Mais ces sortes de lunettes sont difficiles 
construire; du moins je n'ai p encore jusqu' prsent y
rssir comme il faut. A cela j'ai ou objecter, qu'ayant
mis dans trois vases diffrens, fermez hermtiquement, &
remplis, le premier d'eau, le second d'air, & le troisime
de matire subtile; par exemple un moineau en vie, on a
tojours remarqu que la chair de cet animal a t corrompu
au bout de quelques jours dans le premier, au lieu que dans
les autres il n'y est pas arriv la moindre altration au
bout de plusieurs annes. D'o il semble suivre que les
parties d'eau doivent tre plus grossires & plus ficaces
que celles de l'air, puis qu'autrement cela dvroit aller
par dgrez, c'est  dire que si l'eau corrompt les viandes
dans huit jours, l'air le dvroit faire dans seize, & la
matire subtile dans vingt-quatre, en suposant leurs
difrences gales; au lieu que l'on trouve que l'eau seule
est capable de cette opration. Mais il y a aparence que la
grosseur des parties a moins de part  cette dissolution,
que la figure & l'agitation dans l'agent d'un ct, &
l'arrengement de ces mmes parties dans le patient de
l'autre; puisqu'il se trouve des corps, comme le bois de
chne, qui se conservent bien plus long-tems dans l'eau,
qu' l'air; & que le feu au contraire, dissout un Frne en
un jour: o l'eau ne le sauroit faire en un sicle.

Cela est curieux, repris-je, mais savez-vous de quel
sentiment est votre Docteur, par raport  la production des
Animaux? Il croit, me rpondit-il, qu'il n'y en a point
d'autre que celle qui se fait par la gnration, quelque
raison qu'on puisse inventer en faveur de l'opinion
contraire. Car pour ce que l'on algue des fruits au dedans
desquels on trouve des vers, sans qu'il paroisse par aucun
indice qu'ils y soient entrez par dehors, cela n'aporte
aucune difficult. Pour s'en claircir, il faut remarquer
que les mouches & semblables insectes se fourrent
ordinairement dans les ouvertures qu'ils trouvent aux arbres
& aux plantes, tant pour se mettre  l'abri des injures de
l'air, que pour y trouver de quoi se nourrir lorsqu'ils sont
en sve: de sorte que s'il arrive que les oeufs de cette
vermine se trouvent  l'endroit o il se doit former un
fruit, celui qui en est le plus prs tant environn de la
premire goute de l'humeur qui en sort pour sa formation, y
reste renferm, & y vit, jusques  ce que le fruit soit
meur, ou tant qu'il y trouve de quoi se substenter; & lors
que la provision a fini, il perce l'obstacle qui l'arrte &
s'en va. Pour apuyer ce sentiment d'une preuve
incontestable, on n'a qu' jetter les yeux sur une
noix-gale, & examiner avec soin sa production, on verra
quelque chose de surprenant.

La Noix-gale est un excrement, ou si vous voulez,
poursuivit-il, une espce de petites pommes, qui croissent
aux feuilles des chnes, de cette manire. Il y a de
certaines Mouches noires, qui dans la saison posent leurs
oeufs dlicats sur le ct infrieur des feuilles de ces
grands arbres, de peur qu'ils ne soient brlez par l'ardeur
du Soleil: aussi-tt que ces petits Animaux sont clos, ils
s'apliquent  brouter la couverture qui leur fait ombre, & 
en perser les veines, afin de se nourrir du suc qui en sort
en assez grande quantit. S'il arrive alors  une de ces
bestioles de se trouver environne d'une goute qui ait assez
de consistance, elle y reste pendant que cette goute se
fige, croit & devient enfin un fruit de la grosseur d'un
oeuf de pigeon plus ou moins; & elle n'en sort que
lorsqu'elle est devenue Mouche, ou que le fruit, qu'elle a
pour ainsi dire produit, soit devenu si sec qu'il ne sauroit
plus lui servir de nourriture. Il confirma cette opinion par
d'autres argumens dont je ne me souviens pas; & conclut que
quand il ne seroit rien du tout cela, il seroit ncessaire
de le croire,  cause des fcheuses consquences, qui
pouroient aisment porter  donner lieu au plus, lorsque
l'on a admis le moins, & fai-le avec Lucrce, le Soleil & la
Terre, les seuls auteurs de tous les Animaux sans exception,
ce qui seroit injurieux  Dieu.

Trois semaines aprs mon emprisonnement je fus men au Saint
Office. Mon Juge s'tant inform du lieu de ma naissance, de
mon ge, & de ma Religion,  quoi je rpondis fur le champ,
me conjura de dclarer moi-mme le sujet de ma dtention,
puis qu'il n'y avoit point de meilleur moyen pour me tirer
promptement d'affaire: prtendant sans doute, qu'il en faut
agir  l'gard de ce Tribunal, comme l'on fait envers Dieu,
c'est--dire de confesser soi-mme ses fautes, afin
d'obtenir misricorde. Je lui protestai de n'avoir rien
fait, ni rien dit, que je me dsse reprocher, &  quoi
personne pt lgitimement trouver  redire: que Dieu toit
tmoin de mon innocence, & que ce ne pouvoit tre qu'un
mal-intentionn, & peut tre jaloux de ce que je faisois
bien mes affaires, qui m'avoit jou le mauvais tour de
m'acuser de quelque crime que je ne n'avois jamais commis.
Enfin, je lui fis comprendre que j'esprois beaucoup de sa
bont, & que s'il se faisoit informer de ma vie, il seroit
bien-tt convaincu de la vrit de ce que je lui disois.

Quinze jours aprs la mme chose m'arriva, & ainsi jusques 
sept fois, aprs-quoi l'Inquisiteur me dit que puisque je
n'avois pas voulu confesser moi-mme la vrit des crimes
que j'avois commis, par o j'aurois recouvr ma libert, on
alloit m'en faire la dclaration. A mme tems le Scrtaire
lt les dpositions, qui consistoient en ce que j'avois
parl avec mpris des Images des Saints, du Crucifix, du
Purgatoire, & de l'infaillibilit du Saint Office. Que
dites-vous de cela, dit le Juge? J'avou, rpondis-je, que
voyant le drglement de la plpart des Habitans de cette
Ville, je n'ai pas p m'empcher de dire en plusieurs
endroits, que j'tois surpris de voir que des gens, qui
auroient fait conscience de passer devant un Crucifix, fait
souvent d'une manire abjecte, sans faire une profonde
rvrence, ou ngliger un seul jour de se prosterner vingt
fois devant des images de papier, ne fissent aucun scrupule
de se veautrer dans l'ordure des plus infmes vices qui se
peuvent commettre dans une Socit d'Hommes raisonnables. Il
est vrai encore que j'ai parl du Purgatoire comme d'un lieu
que je ne croirois pas fort ncessaire, puisqu'il suffit 
un Chrtien d'tre persuad que le Sang du Sauveur le
nettoye de tous ses pchez. Et pour ce qui est de
l'Infaillibilit, poursuivis-je, je ne pense pas qu'elle se
puisse lgitimement atribur qu' Dieu seul, tous les hommes
tant pcheurs, suivant plusieurs passages formels de la
Sainte Ecriture. J'avou, dis-je, avoir tenu un pareil
langage; mais Dieu fait que ce n'a t que dans la v de
rendre gloire  son nom, & par des mouvemens d'horreur que
j'avois de voir tant de libertinage, l o l'on prtend que
la pit & la saintet rgnent dans un degr fort minent,
sans pourtant que j'aye eu dessein de choquer la Religion,
ni le Saint Office. Vous vous mancipez trop, mon ami,
repartit l'Inquisiteur: Si vous aviez pourtant confess
tout cela ds d'abord il ne vous en auroit pas t pire,
quoique vous n'eussiez pas laiss d'tre coupable. Cependant
le Scrtaire, qui avoit crit mon aveu comme une dposition
dans les formes, me commanda de la signer. L-dessus on me
fit mon procs: je fus condamn aux Galres pour ma vie, &
tous mes biens confisquez.

Nous tions autour de cent cinquante malheureux, qui
sortmes le huitime de Janvier 1670. de ce redoutable lieu,
les uns pour tre exilez, comme le fut notre Chinois:
quelques-uns devoient tre foettez: il y en eut aussi trois
de brlez tous vifs, parce qu'ils avoient t accusez de
Magie, & entre autres un pauvre vieillard de
quatre-vingt-trois ans, que deux diffrens Ordres de Moines
avoient priv d'un hritage fort considrable, en extorquant
du Frre de ce malheureux qui avoit de grands biens, un
Testament par lequel ils entroient en possession de tout ce
qu'il laisseroit aprs sa mort, sous prtexte de tirer son
ame au pltt du Purgatoire. Ce procd injuste avoit si
fort aigri le vieillard, qu'il n'avoit pas p s'empcher
d'en tmoigner son chagrin; & de jetter feu & flmes contre
des gens qu'il croyoit les Auteurs de cette injustice: sur
quoi ils lui avoient impos des faits dignes du feu, &
n'avoient point cess de le poursuivre qu'ils ne l'eussent
vu en cendres.




CHAPITRE XV.

_Du dpart de l'Auteur pour Lisbonne, comment il fut pris &
men en Esclavage: de ce qui lui arriva pendant qu'il fut
Esclave._


Je fus men dans un Navire o le Capitaine eut ordre de me
remettre entre les mains de l'Inquisiteur de Lisbonne: ainsi
nous partmes le mme mois pour le Portugal. On m'aprit en
chemin que les Galres o j'tois condamn, toit une
discipline, o les prisonniers toient employez  de rudes
Ouvrages, parce que les Portugais n'ont point de Galres sur
la mer. Cela me consola un peu dans mon malheur, il me
sembloit que ce n'toit pas peu de me voir par-l dlivr
de la rame & des cruautez qu'exercent les tirans de Commites
sur les Forats enchanez dans leurs Vaisseaux. Notre
navigation fut passable: nous emes pendant la route le plus
beau tems que nous pouvions raisonnablement esprer. Ce qui
nous arriva de plus remarquable, fut que le vingt-troisime
de Mars, un Puchot saisit notre Vaisseau par le grand mt de
hune, avec tant de violence, qu'il pensa le renverser;
l'Equipage se croyoit perdu, & je vis alors dans un instant
changer l'impit en des paroles de dvotion, qui durrent
jusques  ce que ce tourbillon nous eut quit. Enfin il y
avoit long-tems que nous avions pass les Canaries; il me
semble que nous tions parvenus  la hauteur Borale de
trente-quatre degrez, lors qu'un matin  la pointe du jour,
il parut tout-d'un-coup deux Pirates, qui se mirent  nous
Cannoner de la bonne manire. Quoi que notre voyage eut t
heureux, il ne laissoit pas d'y avoir bien des Malades dans
notre Bord: nous nous battmes pourtant prs de deux heures,
pendant lesquelles nous emes douze hommes de tuez &
dix-sept de blessez. J'en demande pardon  Dieu, mais il
faut que je l'avou, j'tois ravi de nous voir tombez entre
les mains des cumeurs de mer, puisque j'esprois par-l
recouvrer pltt ma libert: il n'en alla pourtant pas comme
je pensois. Le Capitaine racheta son Navire pour une somme
d'argent, & ses vainqueurs se contentrent de prendre avec
moi trente hommes des plus robustes & des mieux disposez,
qu'ils menrent  Serselli, petite Ville sur la
Mditerrane,  vingt lieus d'Alger, &  quatre du fleuve
Miromus. Nous dbarqumes-l le dix-huitime de juilles, &
fmes vendus au plus offrant.

Mon Patron toit Matre Charpentier de Navire, homme de
moyens, qui avoit au moins trente garons  son Service. Au
commencement on ne se servoit de moi que pour le gros
ouvrage, porter, & servir les Ouvriers en tout ce qu'ils
avoient besoin, toit proprement mon occupation. Ensuite
j'aidois  carner les Vaisseaux,  les radouber, calfutrer
& brayer. Il y avoit bien de la diffrence de l'tat o
j'tois,  celui o j'avois t pendant le sjour que
j'avois fait  Goa avant ma dtention. Cependant quand je me
souvenois de ce que j'avois souffert dans l'Inquisition & de
ce que l'on me prparoit  Lisbonne, je m'estimai
extrmement heureux. En effet, j'avois un parfaitement bon
Matre: comme je faisois ce que je pouvois, il ne
m'pargnoit aussi rien de ce qui m'toit ncessaire. Le
logement toit bon, les vivres encore meilleurs; & il ne me
disoit jamais une mauvaise parole. Cela m'a cent fois fait
faire rflxion sur l'ide que l'on donne aux Enfans chez
nous des Barbares & des Turcs: il semble, comme on en parle,
que ce soient des Diables; cependant je peux dire  leur
loange, que j'ai trouv parmi eux autant de charit,
d'humanit & de bonne foi, que parmi les Europens, & mme,
si je l'ose dire, davantage; de sorte que je n'aurois eu
aucun regret de finir mes jours parmi eux. La Providence en
avoit dispos autrement; & les moyens dont Elle se servit
pour m'en tirer, ont quelque chose de fort remarquable.

Comme il n'y a rien de parfait au monde, autant que mon
Patron m'aimoit, le Matre-Valet, qui toit Rngat, natif
de Vienne en Autriche, & nomm Schilt, me hassoit
mortellement. Il n'y avoit pice que ce tratre ne me fit,
lorsqu'il y avoit lieu de sauver les aparences; ainsi mon
Matre, qui voyoit assez  qui il tenoit, mais qui avoit
besoin de cet homme, fut forc, en dpit qu'il en et, de se
dfaire de moi. Je fus vendu  un Seigneur riche & opulent,
qui demeuroit  la Campagne, environ  trois lieus de
l'endroit o j'tois.

Ce Seigneur avoit un Fils, g de vingt-sept  vingt-huit
ans, qui toit fou, & souvent mme enrag. Il avoit des
intervales o il raisonnoit, dans d'autres il dchiroit ses
habits, romproit quelque-fois sa chane, & auroit t
capable de dmembrer ceux qui se prsentoient devant lui, ou
de se priver lui-mme de la vie, si on ne l'en avoit
empch. Une amourette avoit t cause de ce ravage, il
avoit aim une fille qui ne l'a voit point voulu couter, il
en devint au commencement rveur, & enfin la tte lui en
tournai. Il faloit jour & nuit quelqu'un auprs de ce
malheureux; & on vouloit que ce quelqu'un et de l'ge, de
la prudence & de la force, afin qu'il ft capable de veiller
sur ses actions. J'avois suffisamment de l'un & je n'tois
pas entirement destitu des autres: Aussi je puis dire que
je m'y prenois d'un biais qui plaisoit fort  mes
Suprieurs. Je ne l'avois pas eu six semaines sous ma
conduite, que je n'en fisse ce que je voulois; hormis
pourtant quand il entroit en fureur, il ne respectoit alors
personne: tout ce que l'on pouvoit faire, toit de le tenir
bien attach, & de ne lui laisser rien  porte,  quoi il
pt aporter quelque dommage.

Cette maison, ou pour mieux dire, ce superbe Palais, toit
l'abord de tout ce qu'il y avoit d'honntes gens aux
environs de-l: il y avoit ternellement des Etrangers. Un
jour il y arriva un Bacha, que l'on reut avec des
tmoignages tout particuliers d'estime & de considration.
On le logea dans une Sale fort magnifique, qui rpondoit sur
la basse-cour. Vers le milieu de la nuit, ce Monsieur fut
veill par un prodigieux tintamare, dont toute la chambre
retentissoit. Tout Bacha qu'il toit, cela ne laissa pas de
l'pouventer; il lve la tte, regarde de ct & d'autre, &
avise enfin  l'une des extrmitez du Salon un Animal couch
sur un tapis de Turquie, dont il ne pouvoit pas bien
discerner la figure. Il fut sur le point ou de se lever pour
l'examiner de plus prs, ou de crier que l'on vint voir ce
que c'toit. Pendant qu'il hsitoit cet objet se lve tout
d'un coup, avance vers son Pavillon, tranant une grosse
chane aprs lui, & ayant des habits tous dchirez, une
barbe qui lui couvroit la moiti du visage, la tte nu, &
ressemblant pltt  un Dmon qu' un Homme. Ce spectacle le
glace, il reste sans mouvement. Ce n'est pourtant pas encore
tout: le Fantme ne se contenta pas de faire vingt tours de
chambre, il vint se jetter  ct du Bacha, resta-l une
demi-heure couch, sans rien faire ni rien dire; & s'tant
ensuite lev, sort & tire la porte rudement sur lui. Le
matin tant venu, mon Patron fut tonn de ne point voir
parotre son Hte, il y avoit long-tems que le djener
toit prt, & ils s'toient donn parole d'aller  la
promenade pour prendre de l'aptit. Enfin vers les onze
heures il envoye un domestique, pour voir doucement s'il
dormoit ou non. Cet homme ayant ouvert la porte, & s'tant
gliss dans la Chambre, avance  pas lents vers le lit, &
avise le pauvre Bacha les yeux ouverts, ple comme un mort,
& avec tous les signes d'un homme presque sans vie. Il
retourne sur ses pas, ne fait qu'un saut jusqu' son Matre,
& lui raporte ce qu'il avoit v. L-dessus toute la Maison
fut en alarme, on court au malade de toutes parts, on lui
parle, on l'examine; mot: Personne ne doute qu'il n'agonise.
Cependant quelqu'un s'tant avise de lui mettre une goute
d'esprit de vin dans la paume des mains, aux Temples & sous
les narines, on commena  remarquer qu'il revenoit. Un peu
aprs on l'obligea  prendre un doigt d'eau-de-vie par la
bouche, cela lui fit encore plus de bien; il reprit un peu
ses esprits; & ayant pouss un grand sopir. O Ciel,
dit-il, que j'ai pass une rude nuit! je ne vous ai gure
d'obligation, Monsieur, ajota-t-il, s'adressant  mon
Matre, de m'avoir mis dans un lieu o & les Sorciers
viennent faire leur Sabat. Que veut dire cela, repartit mon
Matre? Avez-vous eu quelques songes incommodes? Nous avions
un peu b hier au soir; vous n'tes peut-tre point
accoutum aux excs; cela aura branl votre cerveau, &
produit des objets desagrables dans la fantaisie: allons,
allons, cela ne sera rien; il faut seulement prendre un peu
de courage, un bon dn remdiera  tout. Il ne faut,
reprit-il, accuser ici ni le vin, ni le cerveau; ce n'est
point non plus une imagination ou un Songe, j'tois
assurment dans mon bon-sens, lorsque le Diable m'est aparu:
il a rest autour de deux heures dans ma chambre, & s'est
mme venu coucher quelque tems sur mon lit. Mais, Monsieur,
lui dit mon Matre, qui commenoit  se douter de quelque
chose, quelle forme ce Diable avoit-il donc prise? Il avoit
la figure d'un homme, reprit le Bacha, & nonobstant le peu
de clart qui entroit par les fentres, j'ai bien remarqu
qu'il n'avoit que des haillons sur le corps, sa mine toit
lugubre, ses jous enfonces &... N'en dites pas davantage,
interrompit mon Patron, je suis marri de cet accident; il
faut que je le dise  mon grand regret, l'homme que vous
avez v est mon Fils: & ayant donn ordre qu'on l'ament, le
Bacha tomba des nus au moment qu'il vit le Personnage. Je
ne puis, dit-il, nier que ce ne soit-l le mme Homme que
j'ai v la nuit passe, & qui a si fort donn la gne  mon
esprit. Il profra ces paroles d'une manire qui fit clater
le fou de rire, & qui lui donna occasion de raconter
lui-mme tout ce qu'il avoit fait  ce sujet. Cela aigrit le
Bacha; il demanda s'il n'y avoit personne de commis  sa
garde, & quelqu'un lui ayant rpondu qu'oi, il desira de le
voir. Aussi-tt on me vint querir; m'tant prsent devant
lui: Est-ce vous, chien, me dit-il, qui veillez sur les
actions du Fils de Monsieur? Oi, Seigneur, lui rpondis-je.
Et, pour quelle raison l'avez-vous donc lch cette nuit,
reprit-il? Il n'toit point attach, repliquai-je, depuis
quelques jours il se portoit assez bien, cela m'a empch
d'tre aussi exact  son gard que je le suis d'ordinaire,
je n'ai pas mme fait difficult de prendre du repos auprs
de lui: dans ces entrefaites il est sorti, & vous est venu
alarmer, comme je l'aprens, j'en suis assurment au
desespoir, je vous en demande pardon, une autre fois cela
n'arrivera plus. Cela n'arrivera plus, maudit chien,
reprit-il, je le crois bien, du moins  mon gard, car je
n'en relverai pas. J'ai beaucoup de respect pour ceux
ausquels vous apartenez, cependant vous tes heureux de ce
que je ne suis pas en tat de me lever; peut-tre aurois-je
de la peine  me possder, & vous courriez risque d'avoir la
tte casse. Retirez-vous de devant mes yeux, misrable que
vous tes, & priez Dieu que je ne vous rencontre jamais
nulle part. Puis s'adressant  mon Matre, si vous voulez me
faire plaisir, Monsieur, lui dit-il, vous vous dferez sur
le champ de ce malheureux, afin que je n'en entende plus
parler. Il n'y avoit que quelques mois que je demeurois
dans ce Chteau, les autres domestiques ne m'y hassoient
pas, & mon Matre avoit beaucoup de considration pour moi,
 cause des soins que je prenois de son Fils, qui me donnoit
fectivement bien de la peine. Il falut nanmoins par
complaisance que le bon homme se dfit de moi.

On me mena en Ville pour tre vendu au premier qui me
voudroit: j'apris-l que le Matre valet, dont j'ai parl
tantt, toit dced, ainsi je fis demander  mon ancien
Patron, si mes services ne lui seroient point agrables. Il
fut charm de me recouvrer, & moi ravi de rentrer chez une
Personne qui avoit eu pour moi tous les gards imaginables
pendant que j'avois demeur chez lui. Environ trois semaines
aprs, Monsieur le Bacha, accompagn d'une troupe de beau
monde, vint voir notre Charpenterie. Je le reconnus de cent
pas; ses menaces avoient fait tant d'impression sur mon
esprit, que je me mis  fur de toute ma force: il se douta
que c'toit moi, parce que s'tant trouv mieux le lendemain
de sa vision, & sa colre ayant entirement pass, il
s'informa de ce que j'tois devenu, & l'ayant s, il
tmoigna du chagrin de mon dpart. En fet, il aprit qu'il
ne s'toit point tromp, ainsi il ordanna que l'on courut
aprs, & qu'on me dit qu'il desiroit de me parler, ajotant
qu'il ne me seroit fait aucun tort sur sa parole. Nonobstant
ces assurances, je n'aprochai de lui qu'en tremblant; il le
remarqua, & se prit  rire, sans doute pour me rassurer. Il
me fit plusieurs questions indiffrentes, ausquelles je
rpondis avec toute la soumission dont j'tois capable.
Enfin il me demanda, en cas que mon Matre se voulut bien
dfaire de moi, si je ne serois pas bien aise de retourner
chez le Seigneur que je venois de quiter par sa faute? Lui
ayant fait comprendre que cela ne dpendoit pas de mon
choix, je n'avois rien  y rpondre, sinon que je me
trouvois parfaitement bien-l o j'tois. Tenez-vous y donc,
me dit il, il est bien aussi agrable d'tre en la compagnie
de gens sensez que de garder ternellement un Dmoniaque; &
m'ayant donn pour boire  sa sant, il me renvoya  mon
travail.

Cette petite Avanture ne fut pas la seule qui m'arriva
pendant mon Esclavage; mais puisque les autres n'ont rien
d'extraordinaire, je les passe sous silence. Pour les
disputes ausquelles j'tois souvent sujet, jusqu' tre
oblig d'en venir quelque-fois aux coups, le recit en seroit
d'une si vaste tendu, que cela pourroit ennuyer le
Lecteur. Les Turcs sont pour la plpart ignorans, je n'avois
 entendre d'eux que des railleries froides sur notre Dieu
Crucifi, ce que je portois avec patience; parce d'un ct,
qu'ils ne croyent point en Christ, & de autre,  cause
qu'tant sur leur fumier, je n'avois aucune protection 
esprer de personne. Mais j'avois bien de la peine  me
possder lors que j'tois assailli par des Chrtiens
Rngats.

Il y eut entr'autres un Proposant Gascon, qui toit bien le
plus hardi Athe, ou Dste, que j'aye v de mes yeux. Il
toit d'une douceur anglique, cependant quand il se mettoit
 railler il tournoit tout en ridicule, & confondoit nos
plus grands Mistres avec les rveries du Talmud des Juifs,
& les Legendes de l'Eglise Romaine. Mon Pre, me dit-il un
jour, a t assassin en allant en Pellerinage  notre Dame
de Lorette; belle rcompense pour un bon Catholique comme il
toit! Ma Mre qui faisoit profession de la Religion
Rforme, a t Dragonne & Massacre pour s'tre opiniatre
 ne vouloir pas obr aux ordres de la Cour. Et moi, j'ai
t pris des Pirates en voulant passer de France en
Hollande: ainsi pour viter la perscution, je suis
malheureusement tomb dans l'Esclavage.

Comme je trouvai non-seulement beaucoup d'esprit & de savoir
 ce jeune homme, mais aussi beaucoup de douceur & de bont
(car tous ceux de sa connoissance en cet endroit, se
looient extrmement de son naturel bien-faisant &
serviable) j'eus grande compassion de lui, & tchai 
plusieurs reprises, de le ramener des sentimens dangereux o
il toit, par rapport  la Religion. Nous emes de
frquentes conversations l-dessus; & j'avois bonne
esprance de le pouvoir faire rentrer avec le tems dans le
bon chemin de la vrit; mais un malheureux accident lui
ta la vie, avant que le Ciel me permit de mettre fin 
cette oeuvre charitable. Il seroit trop long de raporter
ici toutes les disputes que nous emes ensemble; ainsi je ne
ferai que toucher lgrement quelques-uns des principaux
Points.

Lors que je lui reprochai son changement de Religion, & la
profession qu'il faisoit de la Foi Mahomtane, qu'il ne
croyoit pas; il me rpondit, qu'aprs avoir bien examin
toutes les diffrentes Religions qui toient venus  sa
connoissance, il n'avoit rien trouv dans aucune qui pt
satisfaire une personne raisonnable; & qu'ainsi il ne voyoit
rien qui dt empcher un homme sage, de se conformer, pour
le moins extrieurement,  la Religion dominante du Pas o
il demeure; tout de mme comme on s'acommode aux habits, aux
cotumes & aux manires d'un Pas, pour ne pas parotre
ridicule par sa singularit. Et puisque j'ai le moyen de
m'atirer plus de confiance & de considration parmi les gens
de ce Pas-ci, en me conformant  leur mode de Religion, je
serois bien fou, me dit-il, si je me privois de cet avantage
par un sot attachement  un autre qui est cent fois plus
absurde & impertinente que celle-ci. Je lui rpondis que
j'tois extrmement surpris d'entendre parler de la sorte un
homme lev dans la Religion Chrtienne, & qui par sa
profession la dvroit mieux connotre, pour l'avoir tudie
 fond. C'est justement pour cela, mon Ami, me
repliqua-t-il, parce que je l'ai bien examine, & que j'en
ai dcouvert tout le foible & le ridicule, que j'en parle
ainsi. Mais il y a aparence que tout g que vous tes,
vous, n'avez pas encore seco le joug des prjugez de
l'ducation, & que vous vous tenez bonnement  ce que vous
avez apris de votre Nourrice, ou de votre Cur, sans
l'aprofondir. Je lui dis, que j'avois plus voyag & v le
Monde qu'il ne croyoit, & que j'avois bien entendu raisonner
des gens de diffrens sentimens en matire de Religion; &
cependant que je n'en avois jamais trouv aucune qui fut si
digne de Dieu, si convenable  l'homme, & qui et tant de
marques de vrit que la Religion Chrtienne. Que ma
profession ne m'avoit pas permis d'tudier  fond pendant ma
jeunesse les Controverses de Religion comme lui, mais que
cependant je me faisois fort de dfendre contre toutes ses
attaques les principales vritez de la Religion Chrtienne;
Comme l'Existence d'un Dieu; la Cration du Monde;
l'immortalit de l'Ame; la chte de l'Homme; la Rdemption
du Genre humain par Jesus Christ; la vrit & la Divinit de
l'Ecriture Sainte, qui sert de fondement  tout le reste; &
la ncessit....

En voil assez, m'interromprit-il; & si vous pouvez dfendre
ces Articles-l, je vous accorderai ensuite tout ce qu'il
vous plaira d'y ajoter. Nous commencerons par le dernier si
vous voulez, & remonterons par les autres jusqu'au premier.
Vous savez-bien, dit-il, que les Chrtiens ne sont pas tous
d'un mme sentiment par raport  l'Inspiration de l'Ecriture
sainte: les uns la tiennent toute inspire jusqu'au moindre
mot; les autres rejettent ce sentiment, & sotiennent
seulement en gros que par rapport  la matire, le Saint
Esprit a tellement guid les Ecrivains de ces Livres Sacrez,
qu'ils n'ont pu commettre aucune erreur dans les faits
qu'ils racontent, ni dans la Doctrine qu'ils enseignent.
Dites-moi je vous prie laquelle de ces deux opinions vous
prtendez sotenir?

Je ne suis pas pour la premire de ces deux opinions, lui
dis-je, & il me semble qu'il faut tre bien dpourv de
Raison pour la sotenir, pour peu qu'on ait l avec
attention les Saints Livres. Mais pour la dernire elle est
appuie de raisons convaincantes. Je n'insisterai pas sur la
grande antiquit des premiers livres de la Sainte Ecriture,
que vous m'avoerez pourtant tre les plus anciens Monumens
qui soient au monde, & qu'ils furent crits avant que l'Art
d'crire fut connu aux autres Nations; Mais les choses
merveilleuses qui sont contenus dans ces Ecritures; les
Miracles que Dieu a fait pour confirmer la Rvlation; & les
Prdictions des Saints Prophtes, dont on a v
l'accomplissement d'une grande partie, & dont on attend
celui du reste, sont des choses qui surpassent l'esprit
humain & dont il n'y a que Dieu qui puisse tre l'Auteur.

Vous faites fort bien, me dit-il, de ne pas insister sur
l'antiquit de vos Livres Sacrez, parce que vous n'en
tireriez point d'avantage: Car un Roman ou une Imposture
peut tre aussi ancienne & plus qu'une Histoire vritable,
cela ne conclut rien. Cependant, je suis bien loin de vous
accorder cette grande Antiquit que vous prtendez pour ces
Livres: & je vous dfie, ou qui que ce soit, de pouvoir
jamais prouver qu'aucun de ces Livres ait exist avant le
tems d'Esdras, c'est--dire plus de 1000. ans aprs Mose,
qui selon vous doit avoir crit les premiers Livres. Aussi
en lisant avec attention les Livres atribuez  Mose, on
trouve un trs-grand nombre de passages, qui font voir
qu'ils ont t crits long-tems aprs lui. Il en cita
quantit, que je passe ici sous silence pour viter la
longueur. Mais pour votre Argument, dit-il, fond sur les
choses merveilleuses, contenus dans l'Ecriture; j'en tire
une Conclusion toute contraire  la vtre: Car plus un
Livre contient de choses merveilleuses & extraordinaires,
plus il est sujet  caution. C'est ainsi que vous jugeriez
vous-mme de tout autre Livre; & si vous n'en jugez pas de
mme de celui-ci, ce n'est qu'un pur effet de votre
prvention, qui est bien visible, puisqu'elle va jusqu'
tourner en preuves de la vrit d'un Livre, ce qui serviroit
 lui ter toute croyance si on en jugeoit sans prjug.
Quant aux Miracles dont vous faites mention, ils ne sont
raportez que dans le Livre mme dont vous voulez qu'ils
soient des preuves; ainsi ils doivent pltt servir, comme
j'ai dja dit,  le faire rejetter. Tout homme indiffrent &
sans prjug ne reoit une Relation ou une Histoire de
choses passes, que selon les degrez de vraisemblance qu'il
y trouve, & la tient pour fausse, ou Romanesque  mesure
qu'il y voit des faits merveilleux & extraordinaires: car la
Nature a tojours t la mme en tout tems, & la vrit a
tojours t simple & naturelle. Pour ce qui est des
Prdictions dont vous avez parl, tous les accomplissemens
qui sont raportez dans le mme livre avec les Prdictions,
ne prouvent rien, sinon qu'ils sont partis du mme Roman, &
qu'ils ont t fabriquez en mme-tems; & pour ceux qu'on
prtend tre arrivez depuis, les vnemens ont si peu de
raport aux Prdictions dont on veut les faire passer pour
l'accomplissement, qu'il n'y a que la force des prjugez qui
y puisse faire trouver de la conformit. Il me cita grand
nombre d'exemples pour apuer ce qu'il avoit dit, mais je
les passe ici sous silence.

Au reste, ajota-t-il, si vous saviez bien l'Histoire du
Canon de cette Ecriture Sainte, tant de l'ancien Testament,
que vous tenez des Juifs (nation ignorante & superstitieuse,
s'il en ft jamais) & sur la vrit & l'autenticit duquel &
de toutes ses parties, ils ne convenoient pas entr'eux, que
du Nouveau tel qu'il est admis prsentement parmi la plpart
des Chrtiens, vous y verriez tant d'ignorance, de
superstition, d'incertitude & d'embarras, que vous en auriez
honte vous-mme. L-dessus il entra dans l'Histoire du
Canon & de la manire qu'on l'avoit form, & du tems quand
cela se fit; me parla des factions & disputes parmi les
Membres du Concile de Loadice & de quelques autres par
raport aux diffrens Evangiles, Actes, Eptres, &c. que les
diffrentes Eglises ou Socitez des Chrtiens avoient res
pour vritables  l'exclusion des autres; des difficultez &
des embaras qu'il y avoit l-dessus, & comment les uns
rejettoient ce que les autres recevoient, avec les raisons
de part & d'autre, tellement que je demeurai tonn de voir
que cet homme savoit tant de choses curieuses comme sur le
bout des doigts.

Je lui allguai un autre Argument, que j'avois oi emploer
par des gens de la Religion Rforme, pour prouver que la
Sainte Ecriture toit inspire de Dieu,  savoir que ceux 
qui Dieu partageoit de sa Grace, en lisant l'Ecriture s'en
trouvoient si pntrez qu'ils ne pouvoient pas douter
qu'elle ne vint du St. Esprit. Mais comme je voulus agir
franchement avec lui, je lui avoai que je ne trouvois pas
grande force dans cet Argument, parce qu'il ne sert de rien
 ceux qui ne sentent point cet effet de la Lecture de
l'Ecriture Sainte. Vous avez raison, me repliqua t-il, de
rejetter cette preuve tire d'une prtendu conviction
intrieure; car elle n'est qu'une suite des prjugez dont on
est imbu auparavant  cet gard, & ne prouve que
l'enthousiasme de ceux qui la prtendent sentir. Et de plus
si cet Argument toit bon, il prouveroit la divine
inspiration de l'Alcoran; car je puis vous asseurer par ce
que je vois tous les jours parmi les bons & zlez
Mahomtans, & vous pouvez l'avoir observ vous-mme, qu'il y
a tout autant, & peut-tre bien plus, de cette conviction
intrieure parmi eux, que parmi les plus dvots & les plus
zlez Chrtiens. Et l'exprience journalire nous fait assez
voir, que la persuasion intrieure est capable de mener les
gens, qui se laissent entraner par leur imagination aux
plus grandes extravagances.

Mais, continua t-il, quelle ide pouvez-vous avoir de Dieu,
qui selon vous est Matre souverain de tout l'Univers, & qui
en peut disposer toutes les parties comme il veut, si vous
croyez que pour faire connotre sa volont au genre humain,
il lui faille employer des gens obscurs, ignorans, ou
fanatiques, pour crire des Livres, ou pour proftiser, ou
prcher, dans un coin recul de la Terre, & parmi une troupe
de gens ignorans, sans que les Nations savantes & polies en
ayent aucune connoissance? Trouvez-vous que ce soit-l le
vrai moyen de faire sentir  tous les hommes une chose si
ncessaire, que la volont de Dieu? Celui qui a tout cr &
tout arrang selon son bon plaisir, & sans que rien pt
l'empcher, n'a-t-il pas mis toutes choses dans l'tat o il
vouloit qu'elles fussent? Et n'est-e pas sa volont, que ce
que nous appellons l'ordre, le cours ou la voix de la
Nature? De supposer quelqu'autre volont particulire dans
cet Etre infiniment parfait, c'est supposer du changement &
de l'imperfection, qui est contraire  sa nature. Et
supposer qu'il communique  certaines personnes, & qu'il
cache de beaucoup d'autres certaines rgles ausquelles il
veut que tous les hommes se conforment, c'est supposer une
partialit injuste & indigne de lui. Ainsi on peut conclure
srement, que tout ce qu'on appelle Rvlation divine dans
l'un ou l'autre Pas, n'est vritablement, qu'une Imposture,
fonde sur la foiblesse des hommes en gnral, & invente
par ceux qui vouloient leur imposer dans de certaines vs &
pour certains desseins.

Je lui rpondis que si l'homme avoit demeur dans cet tat
de perfection o le Crateur le mit d'abord, if n'auroit
peut-tre pas eu besoin d'une Rvlation pour servir de
rgle  ses actions; mais depuis qu'il a perdu ce bonheur
par sa propre faute, il est tellement gt & enclin,  mal
faire, qu'il a besoin non-seulement de Rvlations, mais
aussi des graces particulires du Crateur pour....

Alte-l, me dit-il, je vois que vous m'allez conter la Chte
de l'Homme, & toutes ses suites, comme la corruption de sa
nature, le pch Originel, la Rdemption du Genre Humain,
&c. Ce sera, si vous voulez, le sujet de notre conversation
pour le reste de ce soir. Vos Thologiens, dit-il, ont bien
raison de dire que ces Mistres sont l'cueil de la Raison
humaine; car assurment les lumires de la Raison son & du
bon sens n'y comprennent rien. Mais avant d'entrer dans
l'examen particulier de ces Articles, souffrez que je vous
raconte une Fable que je tiens d'un Philosophe Arabe qui a
beaucoup voyag. Il disoit l'avoir faite pour donner  ses
amis une Ide de la Mythologie d'une certaine nation qu'il
avoit v.


_La Fable des Abeilles_.


Il y avoit autrefois, disoit-il, dans une Isle de l'Ocan un
grand & Puissant Roi, Souverain de toute cette Isle. Son
pouvoir toit si grand, que nul autre Roi ne l'galoit en
Puissance; & tous ses Sujets lui toient si somis, qu'il
n'avoit qu' vouloir une chose pour qu'elle se fit: sa
volont toit mme tellement la rgle de toutes leurs
actions, qu'ils ne pouvoient faire que ce qu'il vouloit
qu'ils fissent. Sa Bont toit aussi grande que sa
Puissance, & la Sagesse aussi grande que l'une ou l'autre:
En un mot, il possdoit au souverain degr toutes les
perfections. Ce Roi avoit plant cette Isle, qu'il avoit
trouve deserte, l'avoit remplie d'Habitans & d'Animaux de
toutes sortes, & l'avoit fait cultiver; en sorte qu'elle
produisoit tout ce qui toit ncessaire, soit pour
l'entretien, soit pour l'agrment & le plaisir de tous les
Habitans.

Le Palais du Roi toit le plus grand & le plus magnifique
qu'on puisse s'imaginer, & situ au milieu des plus beaux
jardins qu'on ait jamais vs. Ce Monarque qui s'entendoit
parfaitement en tout, s'toit form un plan de ce que la
Nature pouvoit produire de plus beau, & puis donna ordre que
cela s'excutt; ce qui fut fait sur le champ: car telle
toit l'tendu de sa Puissance que toutes choses tant
animes qu'inanimes se conformoient exactement  sa
volont, & se rangeoient d'abord  son ordre. Il y avoit
encore des Parcs, des Prairies & des bois, tous d'une beaut
admirable, & remplis de toutes sortes d'Animaux, d'Oiseaux &
d'Insectes qu'on pourroit souhaiter, soit pour l'Usage, soit
pour l'Agrment. J'aurois beaucoup de choses merveilleuses 
dire si je voulois entrer dans le dtail de ce qui regarde
tous ces Animaux, &c. C'est pour cette raison que je me
contenterai de vous conter ce que j'ai apris de plus
remarquable touchant une seule espce des Insectes; c'est
des Abeilles.

Il y avoit dans cette Isle grande quantit d'Abeilles; &
comme le soin du Roi s'tendoit  tout, il fit en sorte
qu'il y et abondance de fleurs par tout pour nourrir ces
Abeilles. Mais il y avoit dans un coin d'un des Parterres du
Jardin du Roi, une certaine espce de fleurs ausquelles il
dfendit aux Abeilles de toucher: Non pas que ces fleurs
fussent nuisibles aux Abeilles, ou que le Monarque s'en
soucit plus que d'aucunes autres fleurs; mais parce qu'il
vouloit,  ce qu'on m'a dit, prouver leur obssance. Il
arriva peu de tems aprs, que quelques-unes des Abeilles,
oubliant l'ordre, ou s'en mettant peu en peine, s'en furent
sucer de ces fleurs. Le Roi s'en apert d'abord, & en fut
tellement irrit, qu'il rsolut d'exterminer toutes les
Abeilles qu'il y avoit dans l'Isle, jurant mme, tant sa
colere fut grande, qu'il n'en pargnerait pas une seule.
Mais quelque-tems aprs, quand le fort de sa colere fut
pass, il et regret d'avoir pass une sentence si
rigoureuse; & quelque reste de piti pour ces pauvres
Abeilles, engagea le Monarque, tout bon & misricordieux, 
chercher quelque expdient pour les tirer d'affaire.

Le Roi avoit un Fils unique qu'il aimoit infiniment plus que
toutes les choses du monde; & il voulut que celui-ci ft le
Mdiateur pour faire la Paix entre lui & les Abeilles. Mais
afin que cette Paix se pt faire d'une manire convenable 
la dignit du Roi, & sans blesser son honneur & sa justice,
qui toient intresses  maintenir le serment qu'il avoit
fait, il fallut que ce Fils bien-aim portt toutes les
peines ds aux Abeilles, & pour cette fin qu'il devint
Abeille lui-mme. Cette mtamorphose s'tant donc faite, le
Fils s'alla rendre en forme d'Abeille dans une des plus
mchantes ruches de toute l'Isle; o il et beau conseiller
aux autres Abeilles d'tre plus circonspectes & de mieux
observer les ordres du Roi; elles se mocqurent de lui, le
maltraitrent & le piqurent tant qu' la fin il en mourut.
Et ce qu'il y et de bien pis, il et en mme-tems  essuer
toute l'indignation & la colere du Roi son Pre, qui voulut
venger sur lui la faute des Abeilles. Ds que ce Fils fut
mort, il revint auprs de son Pre, & se mit  intercder
pour les pauvres Abeilles dont il avoit pay la dette &
port les peines. Ce qu'il continu tojours de faire, avec
tant de succs, que le Roi a piti de plusieurs de ces
Abeilles, & leur pardonne leurs fautes, pourv qu'elles
s'attachent entirement  son Fils, comme beaucoup de Ruches
entires ont dja fait. On ne voit pas que ces Abeilles
favorises fassent plus de miel, ou soient plus  leur aise
que les autres, mais la raison en est ( ce que leur
enseignent certains Frlons qui se sont introduits en grand
nombre dans toutes ces Ruches) qu'elles sentiront mieux le
bien qui leur en revient, aprs qu'elles seront mortes.

Ce sont ces Frlons qui enseignent aux Abeilles qui les
veulent couter, toute cette Histoire, avec une infinit de
circonstances qu'on n'a pas touches ici. Dans les
diffrentes Ruches mme, & l'Histoire & les circonstances
sont tellement varies, que les unes la reoivent d'une
manire, les autres d'une autre, & quelques-unes n'en
croyent rien du tout. Ces dernires sont menaces par les
Frlons de punitions fort rigoureuses aprs leur mort: au
lieu que les Abeilles qui suivent leurs avis doivent
recevoir alors de grandes rcompenses. Quand on leur dit
qu'il est visible que toutes les Abeilles quand elles sont
mortes tombent  terre & se consument, tant rduites en
poudre, ou en bou; ils rpondent gravement, que c'est-l
leurs corps seulement qui se consument; mais que leur
Bourdonnement, qui est quelque chose de diffrent de ces
corps, va joir des rcompenses, ou souffrir les peines dont
ils les ont menacez. Car ils leur font accroire, que quand
une Abeille qui a suivi les avis des Frlons, & qui leur a
donn la plus grande partie de son Miel, vient  mourir, son
Bourdonnement va droit au Palais du Roi, & contribu 
remplir sa grande Sale d'Audience d'une Musique dont ce
Monarque est fort charm  ce qu'ils disent: Au lieu que le
bourdonnement d'une Abeille qui se conduit d'une autre
manire, va aprs sa mort  une grande Voute sous terre, o
il est tout transi de froid, & fait un bruit fort
desagrable  cause des peines infinies qu'il y soufre. Il y
a une infinit d'autres semblables chimres que ces Frlons
ne cessent point d'inspirer aux pauvres Abeilles; car
s'tant dispensez de travailler, & vivant sur le travail des
Abeilles, toute leur occupation consiste  inventer de quoi
faire peur aux Abeilles & les tenir dans la dpendance; ce
qui leur ressit si bien, qu'on voit une infinit de ces
pauvres Insectes si occupes de l'aprhension de ce qui
pourra arriver  leur bourdonnement aprs leur mort,
qu'elles ne sauroient manger avec plaisir le Miel qu'elles
ont fait, ni rien faire comme il faut pour le sotien de
leur vie. Et quand il se trouve des Abeilles, qui mprisant
ces chimres s'apliquent  leur travail, & ne prtent point
l'oreille aux Frlons, ils excitent les autres Abeilles
contre celles-l, & les font souvent tur, ou pour le moins
chasser hors de leur Ruche comme dangereuses & sditieuses.
Il arrive souvent quand les Frlons sont divisez entr'eux,
que toutes les Abeilles d'une Ruche prennent parti de l'un
ou de l'autre ct, & tant animes par les Frlons, elles
se jettent les unes sur les autres, avec tant de violence,
que souvent on voit tuer la moiti des Abeilles d'une Ruche,
 cause qu'elles n'avoient pas con les chimres des
Frlons de la mme manire que les autres. Quelquefois mme
ces Frlons engagent des Ruches entires  faire la guerre 
d'autres Ruches, de manire qu'on en voit quelquefois
plusieurs milliers de tues de part & d'autre, uniquement
pour sotenir de chaque ct les Chimres de leurs Frlons
contre celles des autres. Les Abeilles s'exposent mme pour
la plpart assez volontiers  cette turie, sur l'assurance
que les Frlons, tant de l'un parti que de l'autre, leur
donnent, qu'elles rendent par-l un trs-grand service au
Roi, qui leur en saura gr, & admettra leur bourdonnement
dans sa grande Sale, prfrablement  celui de beaucoup
d'autres. Car ils prtendent savoir les Ordres & la volont
du Roi beaucoup mieux que les autres Abeilles,  cause que
certains Frlons, disent-ils, qui ont vcu plusieurs Sicles
avant eux, les ont apris de la propre bouche du Roi, & les
leur ont transmis, en partie gravez sur des morceaux de
cire, & en partie par les raports de leurs prdcesseurs.
C'est sur ce fondement que les Frlons usurpent tant
d'autorit sur les Abeilles par toute l'Isle (car il y a des
Frlons qui se sont fourez, dans presque toutes les Ruches)
& qu'ils tendent leur tyrannie jusqu' rendre ces pauvres
Insectes tout--fait misrables. Ils leur dfendent de sucer
sur de certains jours des fleurs dont ils leur permettent
l'usage en d'autres jours; & leur dfendent de travailler 
faire leur Cire & Miel sur certains autres jours;  cause,
disent-ils, que le Roi le veut ainsi.

Aprs qu'il et fini sa Fable impertinente & ridicule, qui
toit beaucoup plus longue que je ne l'ai raporte, je lui
dis que j'en voyais fort bien le but, mais que je lui en
parlerois une autrefois; car il toit alors trop tard & il
falut nous sparer, pour nous aller coucher. Je songeai
beaucoup cette nuit sur les moyens dont je me servirois
pour ramener cet homme de ses garemens; & je fis dans ma
tte un plan dont j'esprois du succs. C'tois de commencer
 la premire conversation que nous aurions ensemble, en
tablissant l'existence d'un Dieu, Auteur & Crateur de
toutes choses, & puis de cette grande vrit dduire les
autres vritez principales de la Religion. Mais comme j'ai
dja dit, Dieu dans sa sage Providence ne voulut point que
mon projet s'excutt; car quelque-tems aprs, ce pauvre
homme portant avec un autre une grosse poutre, il tomba & en
et la tte crase; de manire qu'il fut mort sans avoir le
tems de se reconnotre. Ce que je regardai comme une juste
punition du Ciel,  cause qu'il avoit fait un si mauvais
usage de son esprit & de son savoir. J'eus soin mme de
faire remarquer cela  d'autres Libertins comme lui; mais
ils ne firent que se moquer de moi.

Il y avoit au reste, quatorze ou quinze ans que j'tois 
Sercelli, lors-qu'un jour, tant occup  radouber un
Navire, je dcouvris un endroit vers le milieu, &  deux
piez de la quille, qui toit fort branl; la pice qu'il
faloit-l devoit tre considrable. Je fus oblig, pour
faire l'ouvrage bon & de dure, d'entrer dans le Vaisseau,
o il toit rest une quantit de gros cailloux, dont on se
sert, aussi-bien que de gravier, pour lester les Navires. En
remuant ces pesants fardeaux qui m'embarassoient, j'allai
dcouvrir un paquet plus gros que les deux poings, roul en
long, & li  l'entour d'une ficelle. La peur que j'eus
qu'on n'apert que j'avois trouv quelque chose, me le fit
cacher au pltt dans mes chausses:  midi aprs avoir
mang, je m'cartai pour examiner ce que c'toit. La
premire envelope consistoit en un mouchoir de toile peinte;
l-dedans il y avoit un canon de bas de foye, & dans ce
canon un chausson bleu, o il y avoit une bourse qui
contenoit trois cens quatre-vingt-cinq belles & bonnes
Guines. Mon premier soin fut de bien cacher mon trsor dans
un lieu sr o personne ne s'aviseroit de l'aller chercher:
& nonobstant la grande joe que j'en es, je me gardai bien
de faire parotre dans aucune occasion que je fusse plus
riche d'un sol qu'auparavant.

Environ six mois aprs, le Consul Anglois, qui se tenoit 
Alger, ayant des affaires dans notre Ville, vint avec deux
autres jeunes Messieurs pour voir si on btissoit quelques
Vaisseaux. Un de mes Camarades ayant justement dans ces
entrefaites, besoin d'aide pour remur un mt auquel il
travailloit, il m'apella pour lui prter la main: Monsieur
Elliot qui m'entendit nommer Mass, s'aprocha de moi, & me
demanda d'o j'tois. Je rpondis  sa demande. J'ai un de
mes bons Amis, Marchand de soye  Londres, reprit-il, qui
est aussi du mme endroit & qui s'apelle Jean Mass. Je sai
bien, lui repartis-je, que j'ai laiss un Frre qui se
nommoit aussi Jean, qui toit de six ans plus jeune que moi,
mais comme il y a autour de cinquante ans de cela, & que je
n'ai point re de nouvelles du depuis de chez nous, comme
ils n'en ont vrai-semblablement point eu des miennes, il est
impossible que je puisse rien dire de cela avec certitude.
Ce que vous me dites, interrompit le Consul, me fait croire
que vous tes Frres, car celui dont je parle doit avoir
environ soixante ans, & il m'a souvent entretenu d'un Frre
qu'il regrtoit beaucoup, & qu'il croyoit tre pri il y a
long-tems. L-dessus il falut que je lui disse en peu de
mots par quelle fatalit j'tois devenu Esclave en Afrique;
aprs-quoi il s'offrit d'en crire  mon Frre, afin qu'il
chercht un expdient pour me faire sortir de-l sur mes
vieux jours. Je lui dclarai alors en confidence que j'avois
de l'argent. Si cela est, me dit-il, je trouverai bien les
moyens de vous relcher; mais il n'en faut faire aucun
semblant, laissez-moi gouverner tout cela, & ne vous mlez
de rien: Adieu. Je lui baisai les mains, & me recommandai 
ses bonnes graces.

Un mois aprs, je fus tout tonn lorsque mon Matre me fit
apeller, & m'ayant pris par la main, me dit: Je suis ravi,
mon Ami, de ce que vous allez retourner dans votre Patrie.
Monsieur Elliot a trait pour votre ranon avec moi; allez
le joindre  Alger: Je vous souhaite un heureux voyage. A
ces mots je l'embrassai, & le remerciai de ses bontez, & des
gards qu'il avoit eu pour moi, depuis le jour de mon
arrive, jusqu'au moment de ma sortie. Nous pleurmes l'un &
l'autre comme si nous avions t proches Parens. De-l
j'allai prendre cong de mes Camarades, & me transportai
ensuite  Alger. Le Consul me ret de la manire du monde
la plus honnte. Je lui contai trente-cinq Guines, qu'il me
dit que ma libert lui devoit couter: ce qui n'toit  la
vrit rien, mais on avoit eu gard  son crdit &  mon
ge.




CHAPITRE XVI.

_Contenant la suite des Avantures de Pierre Heudde, dont il
est parl dans le II. Chap. & l'arrive de l'Auteur 
Londres, &c._


Je restai plus d'un mois  Alger, avant que de m'embarquer
pour Londres. Pendant cet intervale de tems il arriva qu'un
Pirate Turc amena  Alger une Galre Franoise. Monsieur
Elliot se fit d'abord donner la liste de son quipage, afin
de voir si dans le nombre de ses Forats, il n'y en auroit
point, dont le nom lui ft connu, & qui ft de sa Patrie. Il
en fit la Lecture en ma prsence, & parut tonn d'y trouver
le nom d'un homme, qu'il avoit connu  Londres assez
particulirement. Celui de Pierre Heudde, ne me donna pas
moins de surprise: il le remarqua, & m'en demanda la raison.
Sa curiosit m'engagea  lui en faire l'Histoire; en suite
de quoi nous nous transportmes ensemble au lieu o l'on
avoit renferm ces Galriens. Aussi-tt que nous y fmes
arrivez il s'informa de son homme, & moi je m'apliquai 
chercher le mien. Celui qu'il desiroit de voir toit t
bless dans le Combat, & toit expir il n'y avoit qu'un
quart d'heure: l'autre se trouva dans l'instant. Vous
apellez-vous Pierre Heudde? lui demandai-je. Oi me
rpondit-il. Ne vous ai-je jamais v  Lisbonne,
continuai-je? Cela pourroit tre, repartit-il, mais il
faudroit qu'il y eut bien du tems. Cela est vrai, repris-je,
puisque c'toit, si je ne trompe, en 1643. ou 44. Il y avoit
alors-l un certain Facteur nomm van Dyk, l'avez-vous
connu? Vous plissez, il n'y a point de danger ici pour
vous. Assurment, il faut avour que vous lui jotes un
vilain tour. Je ne saurois le nier, dit le Forat, c'toit
moi-mme, qui lui enlevai une somme de trois cens Ducats. Je
demande pardon  Dieu de cet norme pch, & des autres que
j'ai faits; J'en ai t suffisamment chti en ce monde-ci,
j'espre qu'il me sera misricorde dans l'autre. C'est
parler en Chrtien, lui dis-je, & vous tes heureux de ce
que la Providence vous fait la grace d'tre rependant de vos
fautes. Mais, dites-moi, je vous prie, poursuivis-je,
pourquoi, & quand vous avez t condamn aux Galres? Le
Souvenir m'en fait frmir, Monsieur, me rpondit-il, & je
voudrois que vous m'exemptassiez d'un recit si peu difiant,
& qui ne peut que renouveller mon chagrin. Nous le lomes
des bons sentimens o il toit; ensuite j'insistai sur ma
demande, o je fus sotenu par Monsieur le Consul; de sorte
que l'ayant persuad: H bien, Messieurs, je vous
contenterai, reprit-il, tant pour vous donner des marques de
mon obssance, que pour souscrire  la juste punition de
mes crimes.

Aprs le vol que j'eus fait  Mr. van Dyk, je m'embarquai
pour Nantes, ou sous le Nom de Vander Stel, & Neveu d'un
fameux Marchand de Vin de Rotterdam, je fis d'abord
connoissance avec tout ce qu'il y avoit-l de Ngocians
Hollandois. Je ne saurois dire les caresses que ces bonnes
gens me firent;  peine se passoit-il un jour que je ne
fusse invit, chez l'un ou chez l'autre,  des repas
magnifiques. Dans ces entrefaites il arriva-l un Intendant
de Languedoc, qui avoit des habitudes avec plusieurs de ces
Messieurs chez qui je frquentois; cela me donna occasion de
faire connoissance avec lui: il me voyoit volontiers; &
comme il toit amateur du jeu, il fut ravi de m'y trouver de
la disposition. Quelquefois nous jouons une partie aux
Echets, nous passions des aprs-dnes entires au Piquet;
mais tojours sans nous faire grand mal, de part ni d'autre.
Enfin, l'tant un jour all voir, j'eus le bonheur de le
trouver seul dans sa chambre, o il s'impatientoit, de
n'avoir Personne avec qui il pt passer le tems. Il fit
aporter des Cartes, & nous nous mmes  jour une partie
d'Ombre. Il toit fort  ce jeu-l, mais je le surpassois en
finesse. Quelque dessein qu'il et, il est sr qu'il
m'excitoit plus  boire que de coutume; j'tois ravi de
cela, parce que je me doutois bien qu'une grande quantit de
Vin l'empcheroit de dcouvrir si-tt ma tromperie. En
effet, je lui emportai cinquante pistoles en moins de quatre
heures de tems. Il en parut tonn, & me demanda sa revanche
au Lansquenet: c'toit justement-l o je l'attendois. Je
fis pourtant semblant de n'tre pas fort vers  ce jeu-l,
& lui dis qu' moins que la fortune ne m'en voult comme au
prcedent, il toit impossible que je ne perdisse jusqu'
mes chausses. Ici ma partie commena  s'chaufer plus que
jamais. Nous jouons gros; & quoique je me laissasse gagner
de fois  autre, afin de ne le pas rebuter, environ le
minuit que nous nous quittmes, je lui avois gagn plus de
trois mille cus, qu'il me compta deux jours aprs en belles
& bonnes espces. Ce coup-l me mit merveilleusement bien
dans mes affaires. Je cousai cinq cens Ducats sur une bande
de chamois, dont je me fis une ceinture, que je portois sous
ma chemise, & l'Intendant tant parti d'un ct, je pris la
route d'Avignon de l'autre. En chemin faisant je
m'accommodai d'un Valet, & repris mon ancien nom de Heudde.

La dpense que je faisois dans ce nouveau sjour, ne faisoit
douter  personne que je n'apartinsse  des gens de la
premire vole. Je ne faisois aucun scrupule de m'introduire
dans les meilleures Compagnies, & on se faisoit un plaisir
de m'y recevoir. Au bout de quinze jours ou trois semaines
il m'arriva casuellement de rencontrer dans la ru une Fille
d'autour de vingt ans, qui toit bien la plus excellente
beaut que j'eusse v de ma vie. Je la laissai passer, &
lorsqu'elle fut  un cinquantaine de pas de moi, je me
retournai, & la suivis de loin, jusques  ce qu'elle entra
dans une Maison. L-dessus je donnai ordre  mon Valet de
s'informer sous main si c'toit-l le lieu de sa demeure, &
ce que faisoient ses parens. Il me vint rendre compte de
tout, & m'aprit que son Pre toit Juif, & Marchand
Joaillier, qui faisoit de grosses affaires. Ds le
lendemain je m'en allai le trouver, sous prtexte que je
voulois acheter un petit Diamant de vingt-cinq ou trente
pistoles; & pour lier un plus troit commerce avec lui, je
lui dis mon nom, & le lieu de ma naissance. J'ajotai  cela
que je connoissois plusieurs Juifs  Amsterdam: je lui en
nommai mme quelques-uns, qui ne lui toient pas inconnus;
enfin je n'oubliai rien de tout ce que je crus capable de le
porter  me donner entre dans sa maison, sans lui parler,
ni de femme, ni de fille. Cette premire visite me rssit
si bien, que je hasardai d'en tenter une seconde. J'achetai
efectivement une Bague, sur laquelle cet Usurier devoit au
moins gagner un tiers, mais ce n'toit pas une affaire.
L'esprance d'un gain plus considrable le porta  m'inviter
de l'aller voir souvent; je profitai de sa Civilit, je me
mis aussi sur le pi de le traiter de tems en tems dans mon
htellerie.

Tout alloit le mieux du monde; mais je ne voyois pas que
cela avant mon dessein, ainsi je conclus qu'il m'y falloit
prendre d'un autre biais. Comme je mditois l-dessus, il
arriva heureusement qu' notre premire entrev, il se
trouva accompagn d'un autre Juif. Je les jettai
insensiblement sur la diffrence des Religions; ce qui nous
engagea dans une dispute. Je fis semblant d'avoir ignor
jusqu'alors la force de leurs argumens, & la foiblesse des
ntres,  l'gard du Messie. L'esprance de faire un
Proslite les fit aisment consentir  nous voir le plus
souvent qu'il se pourroit, afin d'avoir occasion de traiter
cette matire  fond. L-dessus je leur demandai d'assister
 leur Culte public; ils m'ouvrirent leur Sinagoge avec
joye; je me fis instruire dans leur Religion, & enfin,
convaincu de mes erreurs, par la Vrit de leurs principes,
on me circoncit, & je devins Juif. Aussi-tt que cela fut
termin, je fus solennellement initi dans tous leurs
Mistres; j'avois entre par tout, & le Sexe, qui me
regardoit comme un Saint, me faisoit part,  l'exemple des
hommes, de ses caresses & de ses honntetez. De mon ct, il
n'y avoit complaisance, dont je n'usasse  leur gard; sur
tout, j'avois des dfrences respectueuses pour la belle
Juive, qui ne lui toient pas desagrables. Je me mis, outre
cela, sur le pied de lui faire souvent de petits prsens,
qu'elle recevoit avec plaisir, & que sa Mre ne ddaignoit
pas. Il n'y avoit que le Pre, qui ayant de grands biens 
donner  cette Fille unique, & qui ne laissoit pas d'tre
avare pour cela, ne regardoit pas ce petit commerce de trop
bon oeil.

Cependant je faisois le gros Monsieur, sans pourtant donner
dans l'extravagance. Cette manire de vivre le surprenoit;
il enrageoit de savoir d'o je tirois de quoi fournir  mon
entretien; il s'en informoit  droit &  gauche, sans en
pouvoir aprendre la moindre nouvelle. Quand je vis cela,
j'envoyai mon Valet chez un Orfvre Juif, pour le prier de
lui vendre un couple de ses creusets, & de n'en dire
pourtant rien  personne. Le Jouaillier frquentoit dans
cette Maison-l; de manire que trois jours aprs mon Valet
fut tout tonn, qu'tant all chez mon Ami, pour savoir
s'il toit de loisir  me recevoir, il le tira  part dans
une chambre, le rgala d'un verre de son meilleur Vin; &
l'ayant mis sur le chapitre des Creusets, il lui demanda
adroitement ce que je voulois faire de cela. Mon garon, que
j'avois instruit d'avance, faisoit au commencement
l'ignorant, afin de lui donner occasion de croire qu'il y
avoit du Mistre: enfin, aprs bien des interrogations d'une
part, & des sermons de l'autre, que son Matre lui romproit
le cou s'il le disoit jamais  personne, il lui dit comme un
secret, qui devoit rester entr'eux deux, que je m'en servois
pour augmenter l'Or, & que j'tois un des premiers Chimistes
de l'Europe. Cette confession, qui lui paroissoit ingnu, &
vrai-semblable, n'eut garde de tomber  terre. Mascado,
c'toit le nom du Jouaillier, toit ravi d'avoir dcouvert
ce secret; mais il ne savoit de quels moyens se servir pour
me porter  lui en faire aussi confidence. Il commena par
me sonder sur la qualit de mes fets, s'ils consistoient en
argent, en maison, ou en fonds de terre: comment je faisois
pour tirer de l'argent de chez moi; il s'offrit ensuite de
m'en faire venir  peu de frais. Il me demanda si mon
dessein toit de courir tojours? s'il ne me seroit pas plus
avantageux de former un tablissement fixe? & autres choses
semblables. Je rpondis  tout cela d'une manire assez
vague, & qui ne devoit pas fort le contenter. Voyant qu'il
ne pouvoit rien gagner du Matre il s'adressa pour la
seconde fois au Domestique, &  force de promesses, & d'un
petit prsent qu'il lui fit, il s'assura de lui que la
premire fois que je travaillerois au grand oeuvre, il ne
manqueroit pas de l'en venir avertir.

Dix jours aprs je mis mes creusets au feu, & quoi que je
fusse presque en chemise, je m'tois si fort chauff, 
force de soufler & d'agir, que le vermillon n'toit pas plus
rouge que mon visage. Cependant, mon homme toit couru chez
Mascado, pour l'avertir de ce qui se passoit, sous prtexte
que je l'avois envoy acheter quelques dragmes d'eau rgale;
de manire qu' peine l'un toit-il de retour, que l'autre
s'en vint me demander. La servante, qui avoit t  la
porte, vint heurter  la mienne, & dit  mon Garon qu'il y
avoit quelqu'un qui desiroit de me parler, & qu'elle avoit
dja dit que j'tois dans ma chambre. Je fis le fch
l-dessus, & envoyai le Valet dire que je ne pouvois
recevoir personne. Le Juif se moqua de cela, & entrant
frontement l o j'tois. Je vous demande pardon, Monsieur,
me dit-il; tant fort retir depuis votre conversion, je
vous croyois occup  quelque acte religieux, & de peur
qu'un excs de dvotion ne vous rende mlancolique & rveur,
comme il semble que vous le devinez depuis peu, j'ai pris la
libert d'entrer sans tre introduit, dans le dessein de
causer une heure avec vous, & de vous inviter  venir passer
la soire chez moi en famille. Mais que faites-vous ici,
continua-t-il? Etes-vous devenu Chimiste? Qu'avez-vous-l
dans ces Creusets? je croi, ma foi, que vous cherchez la
pierre Philosophale. Parlons d'autre chose, lui dis-je, en
paroissant fort embarass, il faut avoir quelque occupation
dans ce Monde, & le reste; car il n'est pas ncessaire de
vous entretenir ici du Dialogue que nous composmes lui &
moi  cette occasion. La conclusion fut, aprs bien des
dtours, &  condition qu'il n'en diroit rien, que je
savois multiplier l'or. Il ne faut pas vous le cacher,
reprit-il, j'tois surpris de la dpense que vous faites,
sans qu'il ait encore paru que vous tiriez des deniers
d'ailleurs, & que vous ayez encore parl  personne pour
vous en faire venir. Mais votre science est-elle assure, &
cela ne manque-t-il jamais? La premire fois que je
travaillerai, lui rpondis-je, je vous en ferai voir
l'exprience.

Quelques jours aprs je lui marquai fectivement une heure,
& lui dis d'aporter en mme tems dix Ducats. Il jetta en ma
prsence ces dix pices d'or dans l'un de mes Creusets, je
mis ma poudre de multiplication dans l'autre. Ensuite je
mlai tout cela, & le remuai bien d'une verge de fer, qui
tait creuse, & dans laquelle j'avois mis la valeur de
cinquante francs de poudre d'or, qui tant arrte par un
peu de cire, dont j'en avois ferm l'ouverture, & qui se
fondit incontinent, augmenta de cette somme la Masse de
Mtail, que lui-mme y avoit mise. Le tems fix pour
l'opration tant coul, je lui remis entre les mains le
petit lingot, qui toit rsult de cette fusion. Il l'alla
d'abord porter  son Ami l'Orfvre, qui lui dit que l'or
toit du meilleur qui se pt voir. Il fut charm de ce
secret, & commena par me vouloir porter  travailler tous
les jours. Je lui rpondis que j'avois assez d'argent fait:
qu'il me suffisoit de m'occuper lorsque cela toit
ncessaire, & que tant que je n'aurois ni feu, ni lieu, je
ne m'amuserois jamais  amasser de grands trsors. Outre
qu'il y avoit beaucoup de peine  aprter la poudre dont
j'avois besoin, & qu'on couroit risque, en la faisant,
d'altrer sa sant,  moins que d'avoir un grand
Laboratoire, & tous les instrumens propres  un ouvrage de
cette importance. Vous baillez, Messieurs, sans doute, 
l'oue de toutes ces particularitez, j'en omets pourtant, de
peur de vous ennuyer, beaucoup d'autres qui ne seroient peut
tre pas desagrables dans une autre conjoncture. Pour
couper court, on n'attendit pas que je parlasse de Mariage,
il se trouva des entre-mteuses, qui m'en firent elles-mmes
la proposition. Je voulus pourtant que tout cela se fit dans
les formes; tant assur de mon fait, je demandai la belle
Juive  ses parens, qui me l'accorderent avec des marques
d'une entire satisfaction, & me prirent incontinent chez
eux.

Nous n'avions t gure mariez que mon Beau-Pre commena 
me parler d'affaire. Vous avez un talent, mon Fils, me
dit-il, qu'il ne faut point enfour: agissons pendant que
nous en avons la commodit, & amassons des biens pour nous &
pour nos dcendans. Je donnai incontinent dans son sens, &
nous rsolmes de faire notre Laboratoire dans une maison de
campagne, qu'il avoit  six milles de la Ville, afin que
nous puissions y travailler en repos, & sans tre aperus
de personne. Mais je n'avois plus de poudre de
multiplication, il en faloit aprter d'autre; & parce que
cela demandoit du tems, & ne s'excutoit pas sans de grands
frais, & beaucoup de peine, nous rsolmes d'en faire pour
un Million au moins  la fois. L-dessus je lui donnai la
liste des drogues, qui entroient dans cette composition,
dont la plus grande quantit toit du Mercure. Je lui fis
donc acroire qu'il me faloit du Sel marin, & mineral, de
l'Antimoine, de la semence de Perles, du Corail, de la
Cendre de genisse, de la Corne de cerf, & de Licorne, des
yeux d'Ecrevisses de mer, de la dent d'Elphant, du Sang de
Dragon, des grifes d'Aigles, des Oiseaux de Paradis, des
Becs de perroquet de l'Amrique, des Ttes de Vipres, des
Os de Chameau, la Queu d'un Crocodille, la hre d'un
Marsouin, de la Cte de Baleine; de tous les Mtaux, & de la
plpart des Minraux. Il toit ncessaire qu'une certaine
quantit dtermine de tout cela infust pendant trois
jours, dans de l'urine de brebis, mle avec la troisime
partie de sa pesanteur de bouse de vache grise, qui eut t
dtrempe dans de l'eau du Rhin, l'espace de neuf jours, qui
est le quarr de trois: & le nombre cubique de cette mme
quantit, savoir vingt-sept jours, o un mois priodique,
toit le tems que l'on devoit employer pour calciner toute
cette masse, & la rduire par un feu lent, en cette
prtendu poudre de projection.

Tout cela n'pouventa point le bon homme, l'esprance d'un
grand gain lui faisoit envisager comme ais, ce qu'un autre
n'auroit pas trouv faisable. Il fut donc question de
chercher ce que je lui demandois. Une partie se trouva 
Avignon, & aux environs de-l, l'autre se devoit tirer de
Hollande, o l'on trouve en effet de tout ce qu'il y a au
Monde. Je lui fis ensuite comprendre, que l'Or qui avoit une
fois pass par mes mains, ne pouvoit plus tre multipli, &
qu'ainsi il devoit tcher de ramasser de grosses sommes,
soit qu'il en payt l'intrt, ou qu'il les prit de ses
Amis, qui seroient bien aises de participer au profit.
L'Orfvre fut le premier auquel il fit part du secret, &
qui le pria de prendre de lui cinq cens louis,  telles
conditions qu'il voudroit. Plusieurs autres l'imitrent,
mais tojours en cachette, & chacun sous serment de ne le
rvler  qui que ce fut, non pas mme  leur propre Femme;
de sorte que l'un ignoroit absolument ce qui se faisoit avec
l'autre. A mesure que l'on recevoit de l'or, on le portoit 
la maison de campagne, o j'tois le plus souvent occup 
mettre ordre aux choses.

Enfin, quand je vis que tout toit sur le point d'tre prt,
je dis  mon Beau-Pre, &  ma Femme, que j'allois mettre la
dernire main  l'Ouvrage; mais que comme cela demandoit
beaucoup d'aplication, & que j'avois au moins besoin de
trois jours, je les priois de ne me venir point interrompre
avant ce tems-l. Je sortis  la porte fermante, aprs
m'tre saisi d'un Baguier, o il y avait au moins pour
soixante mille livres de Joyaux. Ds que je fus arriv  la
Mtairie, j'allai prendre un peu de repos; puis m'tant lev
de grand matin, je me chargeai de tout ce qu'il y avoit-l
de deniers, & dis au Fermier qu'une affaire de la dernire
importance, &  laquelle je n'avois, pas pens pltt,
m'apellant  Arles, s'il arrivoit que ma Femme vint-l au
bout de trois ou quatre jours, comme elle me l'avoit promis,
il ne manqut pas de l'assurer de ma part, que j'abrgerois
mon Voyage autant qu'il me seroit possible; & tant mont 
cheval, je lui dis adieu. D'abord que je fus hors de la
porte des yeux de ce Pasan, je tournai de l'autre ct, &
pris la route de Lion.

Etant arriv dans cette fameuse Ville, il se rencontra que
le Marquis de Villeneuve vint souper dans l'htellerie o
j'tois log: il eut la curiosit de me connotre. Je lui
dis que j'tois Hollandois, de la Famille de Wassenaar, &
que j'tois Cornette au service de Leurs Hautes-Puissances;
Mais qu'ayant eu le malheur de tur en duel un Enseigne du
Rgiment des Gardes du Prince d'Orange, qui apartenoit  des
Personnes de trs grand crdit, j'avois t oblig
d'abandonner mon Pas, de peur des consquences; mais que ce
qu'il y avoit de consolant pour moi, c'est que je n'tois
pas sorti les mains vuides, outre qui je m'tois fourni de
bonnes Lettres de crdit. L-dessus ce Cavalier me fit mille
honntetez. Je connois votre Famille, Monsieur, me dit-il,
elle est considrable dans les Pas-Bas; & pour vous montrer
que je l'estime, si vous voulez faire une Compagnie  vos
dpens dans le Rgiment de Cavalerie, que je suis sur le
point de lever, il ne tiendra qu' vous d'tre Capitaine. Je
pars pour la Cour, nous pourrons faire le Voyage ensemble, &
je me fais fort de vous faire agrer au Roi. Je vous prens
au mot Monsieur le Marquis, lui rpondis-je; & tirant de mon
petit doigt un Diamant de cinq cens cus, que m'avoit fourni
le baguier que j'avois pris, & qui avoit dja plusieurs fois
blou les yeux de ce Colonel, voil dequoi je vous fais
prsent sur le March. Le lendemain je me fis faire un habit
galonn d'autour de cent pistoles; je vendis mon Cheval,
m'accommodai d'un Valet de chambre, & m'tant fourni de tout
ce qui m'toit ncessaire, nous prmes le Coche, qui nous
mena  Paris.

Nous n'y emes pas t long-tems que mon Patron me fit
expdier ma Commission, & me recommanda fortement de songer
au plus vte  lever du Monde. Monsieur de Saint Jean, qui
toit mon Lieutenant, me conseilla d'aller avec lui du ct
de Joinville en Champagne, o il avoit de grandes habitudes,
& o, selon lui, nous devions trouver des hommes & des
chevaux  raisonnable prix. Efectivement,  peine y
avions-nous t six semaines, que nous tions  peu prs
complets. Mais outre les dpenses excessives, que je faisois
de toutes les manires, j'eus le malheur que mon pendart de
Valet d'Avignon, que j'avois fort mal pay de ses peines, &
qui toit de ces endroits-l, m'ayant casuellement v, il me
reconnut. Le fripon, tant par un principe de vengeance, que
dans la v d'tre libralement rcompens de ma Femme, en
donna d'abord la nouvelle  Mascado. Ce rus Juif fit de
telles diligences, & employa des gens si puissans, que
non-seulement je fus arrt, & mis en prison peu de tems
aprs; mais ayant t accus & convaincu de la dernire
friponnerie, on me dpouilla de mes restes, & on me condamna
aux Galres pour jamais.

Voil, Messieurs, continua Pierre Heudde, comment on arrta
le cours de mes infmes dbauches. Vous voyez par-l que mon
Esclavage doit avoir t long. Les plaisirs que j'ai eus,
n'ont pas gal les peines que l'on m'a fait endurer. Celui
qui gouverne tout, l'a voulu ainsi: je souffre ses chtimens
avec patience, jusques  ce qu'il ait la bont d'y mettre
fin. Nous le plaignmes de son malheureux sort; & Monsieur
Elliot lui ayant donn la valeur d'un cu, l'assura dans les
dispositions o il le voyoit, qu'il tcheroit de lui rendre
service. Nous aurions bien voulu savoir de cet infortun, &
le lieu de sa naissance, & de quelles gens il toit issu;
mais il ne voulut jamais nous le dire: desorte que nous nous
retirmes, en admirant la sage conduite du Tout-Puissant, 
l'gard de ses cratures, bonnes & mchantes.

Je m'tois si peu souci d'Alger, pendant le sjour que j'y
avois fait, & j'avois t si peu curieux d'en parcourir
tous les quartiers, que je fus merveill, d'abord que nous
fmes en mer, d'y dcouvrir des beautez qui ne m'toient
point venus dans la pense. Cette charmante Ville est
situe en forme d'Amphitatre, sur le penchant d'une haute
Montagne, de sorte qu'on la peut voir toute entire d'un
coup d'oeil, quoi qu'elle soit grande, & contienne plus de
cent mille Habitans. Il n'toit pourtant plus tems d'y
retourner pour l'examiner, & j'en avois mme fort peu
d'envie. La saison toit agrable, & nous emes un Voyage si
heureux, que je n'en ressentis pas la moindre incommodit.
Enfin, j'arrivai  Londres, cette fameuse & magnifique
Ville, qui face par son lustre tout ce que j'avois v
auparavant, le quatrime jour du mois de Mai 1694. g de
soixante & treize ans, mais fort & vigoureux pour mon ge.

La premire chose  laquelle je pensai, fut de me faire
habiller, parce que je ne voulois point me montrer  mes
Amis dans l'quipage o j'tois. Mon hte parloit Franois,
je le priai de m'envoyer querir un Tailleur, qui entendit
aussi ma Langue. Cet homme tant venu, & m'ayant men chez
un Marchand Rfugi: pendant que nous tions occupez  voir
des toffes, il entra un homme, qui ds qu'il eut jett les
yeux sur moi, & entendu que j'tois un Esclave de Barbarie,
fut pris d'une hmoragie, qui lui fit perdre plus de vingt
onces de sang: il n'y avoit pas moyen de l'tancher. Chacun
mettoit en usage les remdes qu'il avoit apris, mais voyant
que tout cela toit inutile, & que l'on parloit mme de
faire venir un Chirurgien pour lui ouvrir la veine, je lui
pris le petit doigt, du cte de la narine qui saignoit, & le
liai bien fort d'une guille de Fil, entre l'ongle & la
premire jointure. Ce remde, qui ne me manqua jamais, mais
dont peu de Personnes sont capables de bien oser, fit son
fet, & fut admir de la Compagnie. Le Marchand, qui
connoissoit le Personnage, fit venir un verre d'eau de vie,
& l'ayant pris des mains de sa Servante: A vous, dit-il,
Monsieur Mass, il faut rparer par un peu de ces esprits,
une partie de la perte que vous venez de faire.

Quoiqu'il ft jeune lorsque je sortis de chez nous, il avoit
pourtant conserv quelques traits, qui me le firent
aussi-tt reconnotre, outre qu'il est extrmement marqu de
la petite vrole. Vous vous appellez donc Monsieur Mass,
lui dis-je? Oui, me rpondit-il,  votre service.
Connoissez-vous, repris-je, Monsieur Elliot, Consul  Alger?
Trs-particulirement, me rpondit-il. H bien, repris-je,
voil une Lettre qu'il m'a charg de vous rendre. Il prend
la Lettre, l'ouvre & se met  la lire: mais venant 
l'endroit o il toit fait mention de moi, il la pose avec
prcipitation sur le Comptoir, contre lequel il toit apuy,
& se jette  corps perdu sur mon cou, sans prononcer une
seule parole.

Quelque effort que j'eusse fait pour me possder, il me fut
impossible de profrer un mot de long-tems; nous nous
tenions collez comme deux Status de pierre, & je croi que
nous serions morts de joye l'un sur l'autre, si on n'et
pris soin de nous sparer. Vous sortez d'esclavage, mon
trs-cher Frre, me dit-il la larme  l'oeil, & vous tes
sans doute destitu des biens du monde. Le Ciel m'a beni
pour nous deux; venez chez moi joir le reste de vos jours,
& de mon abondance, & de votre libert. Il est juste que
vous gouverniez  votre tour: moi, ma femme & mes enfans,
serons maintenant vos Esclaves: je veux que vous commandiez
chez moi, & je prtens tre le premier  vous obir. Je
voulus rpondre  ses civilitez, & lui faire comprendre
qu'un homme de mon ge seroit un objet peu agrable  de
jeunes gens; qu'il valoit mieux que je me mise chez quelque
Etranger, qui seroit oblig en le payant de souffrir de mes
infirmitez. Mais il m'interrompit d'abord; & ayant donn
ordre au Tailleur d'achever au plus vte mon habit, il me
mena  sa maison.

Tout ce que j'ai dit de mon Frre n'est absolument rien au
prix de ce que fit sa Famille: ma Soeur, son pouse, & mes
neveux & nices ses enfans, pensrent me manger tout vif de
joye. On me donna un trs-bel apartement pour me loger, & un
Domestique pour me servir dans toutes mes ncessitez.

Le Grand, un de mes compagnons de voyage, ayant apris mon
arrive, me fit la grace de me venir voir. Il me raconta
comment aprs avoir quit Goa, il toit pass dans l'Isle de
Java, o il avoit eu le bonheur de s'introduire chez Mr de
St Martin, qui l'avoit introduit chez Mr. Van Reden,
Gouverneur de Batavia, & par le moyen duquel il avoit eu
occasion de profiter des leons de Mathmatique, que je lui
avois donnes, en exerant la Charge d'Ingnieur en
plusieurs favorables rencontres: ce qui l'avoit mis en tat
de vivre honntement le reste de ses jours. Il m'apprt
aussi que la Fort toit mort en ces quartiers-l fort  son
aise; mais il ignoroit ce que les autres toient devenus.

S'il faut rendre justice  ce galant homme, j'avou
franchement que ses frquentes conversations n'ont pas peu
contribu  me remettre en mmoire quantit de
circonstances, dont je n'avois presque plus la moindre ide;
& que quoiqu'il s'en faille beaucoup que cette relation soit
telle, qu'elle auroit paru au jour, si j'avois p conserver
mes Journaux, ou que j'eusse e par tout la commodit de
dresser de justes Mmoires; sans lui, elle auroit t encore
bien moins complete.

Si j'ai oubli bien des choses, je n'ai en rcompense rien
avanc dont je n'aye t le tmoin, ou qui ne me soit venu
de premire main. Et j'aurois donn cette relation de mes
Voyages au Public il y a dix annes, si des raisons fortes,
& entr'autres deux, ne m'en eussent empch. La premire de
ces raisons, est que mon frre ayant eu part aux grandes
Fermes en France, y avoit si-mal rssi, qu'il s'toit v
oblig de tout abandonner, & de venir s'tablir en
Angleterre, o il fait le moins d'clat qu'il lui est
possible; de peur qu'on n'aprenne de ses nouvelles  la
Cour, & qu'on ne lui fasse des affaires. L'autre n'est pas
de moindre poids; elle me touche en particulier.
J'aprehendois que mon Livre ne donnt l'envie  quelque
Monarque insatiable de vouloir conqurir le Roaume dont je
fais la description, & qu'on me fort de servir de guide 
ceux qui seroient employez pour une expdition si dificile.
Je suis las de voyager, & mon ge ne me permet plus de
suporter les fatigues, que j'ai endures autrefois. Mes
Neveux se sont chargez du soin de ce Manuscrit aprs notre
mort; de sorte que, lorsqu'on le verra, on peut tre
persuad que mon Frre & moi ne sommes plus au monde.


FIN.






End of the Project Gutenberg EBook of Voyages et Avantures de Jaques Mass, by 
Simon Tyssot de Patot

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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