The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Vidocq, chef de la police de
Suret jusqu'en 1827, tome III, by Eugne Franois Vidocq

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Title: Mmoires de Vidocq, chef de la police de Suret jusqu'en 1827, tome III

Author: Eugne Franois Vidocq

Release Date: November 19, 2011 [EBook #38059]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE VIDOCQ, TOME III ***




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MMOIRES

DE

VIDOCQ,

CHEF DE LA POLICE DE SURET

JUSQU'EN 1827,

AUJOURD'HUI PROPRITAIRE ET FABRICANT DE PAPIERS A SAINT-MAND.

     Que l'on n'accuse pas ces pages d'tre licencieuses, ce ne sont pas
     l ces rcits de Ptrone, qui portent le feu dans l'imagination, et
     font des proslytes  l'impuret. Je dcris les mauvaises moeurs,
     non pour les propager, mais pour les faire har. Qui pourrait ne
     pas les prendre en horreur, puisqu'elles produisent le dernier
     degr de l'abrutissement?

     MMOIRES, _tome_ III.


TOME TROISIME.


PARIS,

TENON, LIBRAIRE-DITEUR,

RUE HAUTEFEUILLE, N 30.

1829.




MMOIRES

DE

VIDOCQ.




CHAPITRE XXXII.

     M. de Sartines et M. Lenoir.--Les filous avant la rvolution.--Le
     divertissement d'un lieutenant-gnral de police.--Jadis et
     aujourd'hui.--Les muets de l'abb Sicard et les coupeurs de
     bourse.--La mort de Cartouche.--Premiers voleurs agents de la
     Police.--Les enrlements volontaires et les bataillons
     coloniaux.--Les bossus aligns et les boiteux mis au pas.--Le
     fameux Flambard et la belle Isralite.--Histoire d'un chauffeur
     devenu mouchard; son avancement dans la garde nationale
     parisienne.--On peut tre patriote et _grinchir_.--Je donne un
     croc-en-jambe  Gaffr.--Les meilleurs amis du monde.--Je me
     mfie.--Deux heures  Saint-Roch.--Je n'ai pas les yeux dans ma
     poche.--Le vieillard dans l'embarras.--Les dpouilles des
     fidles.--Filou et mouchard, deux mtiers de trop.--Le danger de
     passer devant un corps de garde.--Nouveau croc-en-jambe 
     Gaffr.--Goupil me prend pour un dentiste.--Une attitude.


Je ne sais quelle espce d'individus MM. de Sartines et Lenoir
employaient pour faire la police des voleurs, mais ce que je sais bien,
c'est que sous leur administration les filous taient privilgis, et
qu'il y en avait bon nombre dans Paris. Monsieur le lieutenant-gnral
se souciait peu de les rduire  l'inaction, ce n'tait pas l son
affaire; seulement il n'tait pas fch de les connatre, et de temps 
autre, quand il les savait habiles, il les faisait servir  son
divertissement.

Un tranger de marque venait-il visiter la Capitale, vite M. le
lieutenant-gnral mettait  ses trousses la fleur des filous, et une
rcompense honnte tait promise  celui d'entre eux qui serait assez
adroit pour lui voler sa montre ou quelque autre bijou de grand prix.

Le vol consomm, M. le lieutenant-gnral en tait aussitt averti, et
quand l'tranger se prsentait pour rclamer, il tait merveill; car 
peine avait-il signal l'objet, que dj il lui tait rendu.

M. de Sartines, dont on a tant parl et dont on parle tant encore  tort
et  travers, ne s'y prenait pas autrement pour prouver que la police de
France tait la premire police du monde. De mme que ses prdcesseurs,
il avait une singulire prdilection pour les filous, et tous ceux dont
il avait une fois distingu l'adresse, taient bien certains de
l'impunit. Souvent il leur portait des dfis; il les mandait alors dans
son cabinet, et lorsqu'ils taient en sa prsence, Messieurs, leur
disait-il, il s'agit de soutenir l'honneur des filous de Paris; on
prtend que vous ne ferez pas tel vol.....; la personne est sur ses
gardes, ainsi prenez vos prcautions et songez bien que j'ai rpondu du
succs.

Dans ces temps d'heureuse mmoire, M. le lieutenant-gnral de police ne
tirait pas moins vanit de l'adresse de ses filous, que feu l'abb
Sicard de l'intelligence de ses muets; les grands seigneurs, les
ambassadeurs, les princes, le roi lui-mme taient convis  leurs
exercices. Aujourd'hui on parie pour la vitesse d'un coursier, on
pariait alors pour la subtilit d'un coupeur de bourse; et dans la
socit souhaitait-on s'amuser, on empruntait un filou  la police,
comme maintenant on lui emprunte un gendarme. M. de Sartines en avait
toujours dans sa manche une vingtaine des plus russ, qu'il gardait pour
les menus plaisirs de la cour; c'taient d'ordinaire des marquis, des
comtes, des chevaliers, ou tout au moins des gens qui avaient toutes les
manires des courtisans, avec lesquels il tait d'autant plus ais de
les confondre, qu'au jeu, un mme penchant pour l'escroquerie
tablissait entre eux une certaine parit.

La bonne compagnie, dont les moeurs et les habitude ne diffraient
pas essentiellement de celles des filous, pouvait, sans se compromettre,
les admettre dans son sein. J'ai lu, dans des mmoires du rgne de Louis
XV, qu'on les priait pour une soire, comme de nos jours on prie,
l'argent  la main, le _clbre prestidigitateur_, M. Comte, ou quelque
cantatrice en renom.

Plus d'une fois,  la sollicitation d'une duchesse, un voleur rput
pour ses bons tours fut tir des cabanons de Bictre; et si, mis 
l'preuve, ses talents rpondaient  la haute opinion que la dame s'en
tait forme, il tait rare que, pour se maintenir en crdit, peut-tre
aussi par galanterie, M. le lieutenant-gnral n'accordt pas la libert
d'un sujet si prcieux. A une poque o il y avait des grces et des
lettres de cachet dans toutes les poches, la gravit d'un magistrat,
quelque svre qu'il ft, ne tenait pas contre une espiglerie de
coquin, pour peu qu'elle ft comique ou bien combine: ds qu'on avait
tonn ou fait rire, on tait pardonn. Nos anctres taient indulgents
et beaucoup plus faciles  gayer que nous; ils taient aussi beaucoup
plus simples et beaucoup plus candides: voil sans doute pourquoi ils
faisaient tant de cas de ce qui n'tait ni la simplicit, ni la
candeur..... A leurs yeux, un rou tait le _nec plus ultr_ de
l'admirable; ils le flicitaient, ils l'exaltaient, ils aimaient 
conter ses prouesses et  se les faire conter. Ce pauvre Cartouche,
quand on le conduisit  la Grve, toutes les dames de la cour fondaient
en larmes; c'tait une dsolation.

Sous l'ancien rgime, la police n'avait pas devin tout le parti que
l'on peut tirer des voleurs: elle ne les regardait que comme moyen de
rcration, et ce n'a t que plus tard qu'elle imagina de remettre
entre leurs mains une portion de la vigilance qui doit s'exercer pour la
sret commune. Naturellement, elle dut donner la prfrence aux voleurs
les plus fameux, parce qu'il tait probable qu'ils taient les plus
intelligents. Elle en choisit quelques-uns dont elle fit ses agents
secrets: ceux-ci ne renonaient pas  faire du vol leur principal moyen
d'existence, mais ils s'engageaient  dnoncer les camarades qui les
seconderaient dans leurs expditions:  ce prix, ils devaient rester
possesseurs de tout le butin qu'ils feraient, sans que l'on pt les
rechercher jamais pour les crimes auxquels ils auraient particip.
Telles taient les conditions de leur pacte avec la police; quant au
salaire, ils n'en recevaient point, c'tait dj une assez grande faveur
que de pouvoir se livrer  la rapine impunment. Cette impunit
n'expirait qu'avec le flagrant dlit, lorsque l'autorit judiciaire
intervenait, ce qui tait assez rare.

Long-temps on n'avait admis dans la police de sret que des voleurs non
encore condamns ou librs: vers l'an VI de la Rpublique, on y fit
entrer des forats vads qui briguaient les emplois d'agents secrets,
afin de se maintenir sur le pav de Paris. C'tait l des instruments
fort dangereux, aussi ne s'en servait-t-on qu'avec une extrme dfiance,
et ds l'instant qu'ils cessaient d'tre utiles, on se htait de s'en
dbarrasser. D'ordinaire, on leur dcochait quelque nouvel agent secret
qui, en les entranant dans une fausse dmarche, les compromettait et
fournissait ainsi le prtexte de leur arrestation. Les _Richard_, les
_Cliquet_, les _Mouille-Farine_, les _Beaumont_, et beaucoup d'autres
qui avaient t des limiers de la police, furent tous reconduits au
bagne, o ils ont termin leur carrire, accabls des mauvais
traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient
trahis; alors c'tait l'usage, les agents faisaient la guerre aux
agents, et le champ restait aux plus astucieux.

Une centaine de ces individus que j'ai dj cits, les _Compre_, les
_Csar Viocque_, les _Longueville_, les _Simon_, les _Bouthey_, les
_Goupil_, les _Coco-Lacour_, les _Henri Lami_, les _Dor_, les _Guillet,
dit Bombance_, les _Cadet Pomm_, les _Mingot_, les _Dalisson_, les
_Edouard Goreau_, les _Isaac_, les _Mayer_, les _Cavin_, les _Bernard
Lazarre_, les _Lanlaire_, les _Florentin_, les _Cadet Herries_, les
_Gaffr_, les _Manigant_, les _Nazon_, les _Levesque_, les _Bordarie_,
faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, o ils
s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce
n'tait pas  faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils fussent
coutumiers du fait: sans le vol comment auraient-ils vcu, puisque la
police ne s'inquitait pas de pourvoir  leur subsistance?

Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoir deux cordes  leur arc,
furent en trs petit nombre: l'accueil que dans les prisons l'on faisait
aux faux-frres n'tait gure propre  les multiplier. Imaginer qu'ils
taient retenus par une sorte de loyaut, ce serait mal connatre les
voleurs; si la plupart d'entre eux ne dnonaient pas, c'est qu'ils
craignaient d'tre assassins. Mais bientt il en fut de cette crainte
comme de l'apprhension de tout pril qu'il est indispensable
d'affronter, elle s'affaiblit graduellement. Plus tard, le besoin
d'chapper  l'arbitraire dont la police tait arm, contribua 
propager parmi les voleurs l'habitude de la dlation.

Lorsque, sans autre forme de procs, et seulement parce que c'tait le
bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu' nouvel ordre les
individus rputs _voleurs incorrigibles_ (dnomination absurde dans un
pays o l'on n'a jamais rien fait pour leur amendement), plusieurs de
ces malheureux, fatigus d'une dtention dont ils n'entrevoyaient pas le
terme, s'avisrent d'un singulier expdient pour obtenir leur libert.
Les _voleurs rputs incorrigibles_ taient aussi, dans leur genre, une
espce de _suspects_: rduits  envier le sort des condamns, puisque du
moins ces derniers taient largis  l'expiration de leur peine, afin
d'tre jugs, ils imaginrent de se faire dnoncer pour de petits vols,
que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois mme le dlit pour
lequel ils dsiraient tre traduits, leur avait t cd, moyennant une
lgre rtribution, par le dnonciateur leur compre; bien heureux alors
ceux qui avaient des crimes  revendre! Ils vidaient plus d'un broc
dans la cantine,  la sant de l'acqureur de leur mfait. C'tait un
beau jour pour le dnonc volontaire que celui o il tait extrait de
Bictre pour tre conduit  la Force, moins beau pourtant que celui o,
amen devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de
laquelle il ne serait plus enferm que quelques mois. Ce laps de temps
coul, sa sortie, qu'il attendait avec tant d'impatience, lui tait
enfin annonce; mais, entre les deux guichets, des estaffiers venaient
se saisir de sa personne; et il retombait comme auparavant sous la
juridiction du prfet de police, qui le faisait crouer de nouveau 
Bictre, o il restait indfiniment.

Les femmes n'taient pas mieux traites, et la prison de _Saint-Lazare_
regorgeait de ces infortunes que des rigueurs illgales rduisaient au
dsespoir.

Le prfet ne se lassait pas de ces incarcrations; mais il vint un
moment o, faute d'espace, il dt songer  dblayer les cachots; ceux,
du moins, o les hommes taient entasss. Il fit, en consquence,
suggrer  ces prtendus incorrigibles qu'il dpendait d'eux de mettre
fin  leur captivit, et qu'on dlivrerait sur le champ des feuilles de
route  tous ceux qui demanderaient  prendre du service dans les
bataillons coloniaux. Aussitt il y eut une foule d'enrols volontaires.
Tous taient persuads qu'on les laisserait rejoindre librement; on le
leur avait promis: mais qu'elle ne fut pas leur surprise, quand la
gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traner de brigade en brigade
jusqu' leur destination? Ds-lors les prisonniers ne durent plus tre
trs empresss d'endosser l'uniforme; le prfet, s'apercevant que leur
zle s'tait tout  coup refroidi, prescrivit au geolier de les
solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur
avait ordre de les y contraindre  force de mauvais traitements. On peut
tre sr qu'un geolier, en pareil cas, fait toujours plus qu'on n'exige
de lui. Celui de Bictre sollicitait non-seulement les prisonniers
valides, mais encore ceux qui ne l'taient pas; point d'infirmit,
quelque grave qu'elle ft, qui pt tre  ses yeux un motif d'exemption:
tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux
vieillards. En vain rclamaient-ils: le prfet avait dcid qu'ils
seraient soldats, et, bon gr, mal gr, on les transportait dans les
les d'Olron o de R, o des chefs choisis parmi ce qu'il y avait de
plus brutal dans l'arme, les traitaient comme des ngres[11].
L'atrocit de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se
souciaient pas d'tre soumis  un semblable rgime, offrirent  la
police de devenir ses auxiliaires; Coco-Lacour fut un des premiers 
tenter cette voie de salut, la seule qui ft ouverte. On fit d'abord
quelques difficults de l'admettre; mais  la fin, persuad qu'un homme
qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance tait une
excellente acquisition, le prfet consentit  l'inscrire sur le contrle
des agens secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir
honnte homme; mais pouvait-il persvrer dans cette rsolution? Il
tait sans solde, et quand on a bon apptit, l'estomac crie souvent plus
haut que la conscience.

Etre mouchard et n'tre pas pay, je crois qu'il n'est pas de pire
condition: c'est -la-fois tre mouchard et voleur, aussi l'vidence de
la ncessit tablissait-elle contre les agents secrets une prvention
qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou
coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les
dsigner comme ses complices, preuves ou non, il leur tait impossible
de se faire absoudre.

Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien
qu'trangers au crime pour lequel ils taient traduits, des agents
secrets ont succomb devant les tribunaux; je me bornerai  consigner
ici les deux faits suivants.

M. Amar, accusateur public, se rendait  sa campagne; en descendant de
voiture, il s'aperoit que la vache qui contenait ses effets a t
enleve: furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de
mettre tout en oeuvre pour parvenir  les connatre; il veut appeler
sur leur tte la svrit des lois. C'tait une peine correctionnelle
qu'ils avaient encourue, mais M. Amar ne peut se rsoudre  regarder
comme simple dlit un vol qui s'est commis  son prjudice; le chtiment
serait trop doux, c'est un crime qu'il lui faut, et  cet effet il
prsente une requte au grand-juge afin de faire dcider cette question,
_si l'effraction aprs le vol consomm constitue une circonstance
aggravante?_

M. Amar provoquait une dcision affirmative, et elle fut rendue telle
qu'il la dsirait. Sur ces entrefaites, les voleurs, dont l'audace avait
allum la bile du criminaliste, furent dcouverts et arrts. Ils
avaient t trouvs nantis, il leur et t difficile de nier; mais ils
souponnrent un ancien confrre de les avoir dnoncs: c'tait le nomm
Bonnet, agent secret; ils le signalrent comme leur complice, et Bonnet,
quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux condamn  douze ans de fers.

Plus tard deux autres agents secrets, Cadet _Herries_ et _Ledran_, son
beau-frre, ayant vol des malles, et les ayant vides pour s'en adjuger
le contenu, les entreposrent chez deux de leurs collgues, _Tormel_
pre et fils, qui, signals ensuite par eux  la perquisition, furent
atteints et convaincus d'un larcin dont les dnonciateurs seuls avaient
eu les profits. Soit  Bictre, soit  la Force, il ne se passait pas
de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs, et que je
ne les entendisse se reprocher rciproquement leur turpitude. Du matin
au soir, ces mouchards surnumraires taient  se quereller, et ce
furent leurs ignobles dbats qui me rvlrent combien le mtier que
j'allais embrasser tait prilleux. Cependant je ne dsesprais pas
d'chapper aux dangers de la profession, et toutes les msaventures dont
j'tais le tmoin taient autant d'expriences d'aprs lesquelles je me
prescrivais des rgles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins
prcaire que celui de mes devanciers.

Dans le second volume de ces Mmoires j'ai parl du juif Gaffr, sous
les ordres de qui je fus en quelque sorte plac au moment de mon entre
 la police. Gaffr tait alors le seul agent secret salari. Je ne lui
fus pas plutt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se dfaire de moi; je
feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me
perdre, de mon ct je mditais de djouer ses projets. J'avais  faire
 forte partie; Gaffr tait retors. Quand je le connus, on le citait
comme le doyen des voleurs; il avait commenc  huit ans, et  dix-huit
il avait t fouett et marqu sur la place du Vieux-March,  Rouen. Sa
mre, qui tait la matresse du fameux _Flambard_, chef de la police de
cette ville, avait d'abord tent de le sauver; mais quoiqu'elle ft
l'une des plus belles isralites de son temps, les magistrats
n'accordrent rien  ses charmes: Gaffr tait trop _maron_ (coupable);
Vnus en personne n'aurait pas eu la puissance de flchir ses juges. Il
fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la
rvolution et clat, il ne tarda pas  reprendre le cours de ses
exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figura sous le
nom de _Caille_.

Ainsi que la plupart des voleurs, Gaffr avait perfectionn son
ducation dans les prisons; il y tait devenu universel, c'est--dire
qu'il n'y avait point de genre de _grinchir_ dans lequel il ne ft pass
matre. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spcialit; il tait
essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis
l'_escarpe_ jusqu' la _tire_ (depuis l'assassinat jusqu' la
filouterie). Cette aptitude gnrale, cette varit de moyens l'avaient
conduit  s'amasser un petit pcule. Il avait, comme on dit, du foin
dans ses bottes, et il aurait pu vivre sans _travailler_; mais les gens
de la caste de Gaffr sont laborieux, et bien qu'il ft assez largement
rtribu par la police, il ne cessait pas d'ajouter  ses appointements
le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empchait pas
d'tre fort considr dans son quartier (alors le quartier _Martin_) o,
ainsi que son acolyte _Francfort_, autre juif, il avait t nomm
capitaine de la garde nationale.

Gaffr craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'tait
pas assez habile pour me cacher ses apprhensions: je l'observai, et ne
tardai pas  dcouvrir qu'il manoeuvrait pour me faire tomber dans un
pige; j'eus l'air d'y donner tte baisse, et il jouissait dj
intrieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je
devinai; il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de
l'vnement, enferm pendant huit mois au dpt.

Je ne fis jamais connatre  Gaffr que j'avais souponn sa perfidie;
quant  lui, il continua de dissimuler la haine qu'il me portait, si
bien qu'en apparence nous tions les meilleurs amis du monde. Il en
tait de mme de plusieurs voleurs-agents secrets, avec lesquels je me
liai pendant ma dtention. Ces derniers me dtestaient cordialement, et
quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'tre
pays de retour. _Goupil_, le Saint-Georges de la savatte, tait du
nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimit; constamment
attach  ma personne, il remplissait l'office du tentateur, mais il ne
fut ni plus heureux ni plus adroit que Gaffr. Les _Compre_, les
_Manigant_, les _Corvet_, les _Bouthey_, les _Leloutre_, essayrent
aussi de jeter le grapin sur moi; je fus invulnrable, grce aux
conseils de M. Henry.

Gaffr ayant recouvr sa libert, ne renona pas  son dessein de me
compromettre: avec Manigant et Compre, il complota de me faire _payer_
(condamner); mais persuad que pour avoir chou une premire fois, il
ne laisserait pas de revenir  la charge, j'tais sans cesse sur la
dfiance. Je l'attendais donc de pied ferme, lorsqu'un jour qu'une
solennit religieuse devait attirer beaucoup de monde  Saint-Roch, il
m'annona qu'il avait reu l'ordre de s'y rendre avec moi. J'emmne
aussi, me dit-il, les amis Compre et Manigant; comme on est inform que
dans ce moment il existe  Paris beaucoup de voleurs trangers, ils nous
signaleront ceux qui pourraient tre de leur connaissance.--Emmenez
qui vous voudrez, lui rpondis-je, et nous partmes. Quand nous
arrivmes, il y avait une affluence considrable; le service exigeait
que nous ne fussions pas tous runis sur un mme point; Manigant et
Gaffr allaient en avant. Tout--coup, dans l'endroit o ils sont, je
remarque que l'on serre un vieillard. Press contre un pilier, le brave
homme ne sait plus o donner de la tte, il ne crie pas, par respect
pour le saint lieu, cependant toute sa figure est bouleverse, sa
perruque est en dsarroi; il a perdu terre; son chapeau, qu'il suit des
yeux avec une notable anxit, rebondit d'paules en paules, tantt
s'loignant, tantt se rapprochant, mais roulant toujours. Messieurs,
je vous en prie, sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux,
je vous en prie; et tenant d'une main sa canne  pomme d'or, de
l'autre sa tabatire et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il
voudrait bien pouvoir ramener  hauteur de sa ceinture. Je comprends
qu'on lui soulve sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop
loign du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif,
et puis Gaffr n'est-il pas tmoin et acteur de cette scne? s'il ne
dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti
le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir; et dans l'espace
de deux heures que dura la crmonie, j'eus l'occasion d'observer cinq
ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours
Gaffr et Manigant. Ce dernier, qui est aujourd'hui au bagne de Brest,
o il subit une condamnation  douze annes de fers, tait  cette
poque un des plus russ filous de la capitale; il excellait  faire
passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pour lui, la
transmutation des mtaux se rduisait  un simple dplacement qu'il
oprait avec une incroyable agilit.

La petite sance qu'il fit dans l'glise de Saint-Roch ne fut pas des
plus productives; cependant, sans compter la montre du vieillard, elle
avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres
objets de peu de valeur.

La crmonie termine, nous allmes dner chez un traiteur; les fidles
faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut pargn. On but
copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il et
t impossible de me cacher: d'abord il ne fut question que des
bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espces
sonnantes. La carte paye, il restait cent francs, et l'on m'en donna
vingt pour ma part, en me recommandant la discrtion: comme l'argent n'a
pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvnient  accepter. Les
convives se montrrent enchants de m'avoir _affranchi_, et deux flacons
de Beaune furent vids pour clbrer mon initiation. On ne parla pas de
la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paratre plus instruit
que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'tais tout yeux et tout
oreilles, et je ne tardai pas  acqurir la certitude que la montre
tait au pouvoir de Gaffr. Alors je me mis  contrefaire l'homme ivre,
et prtextant un besoin, je priai le garon de service de me donner
l'indication qui m'tait ncessaire. Il me conduisit, et ds que je fus
seul, j'crivis au crayon un billet ainsi conu:

Gaffr et Manigant viennent de voler une montre dans l'glise
Saint-Roch; dans une heure,  moins qu'ils ne changent d'ide, ils
passeront au march Saint-Jean. Gaffr est porteur de l'objet.

Je descendis en toute hte, et tandis que Gaffr et ses complices me
croyaient encore au cinquime tage, occup de mettre du coeur sur le
carreau, j'tais dans la rue, d'o j'expdiai un courrier  M. Henry. Je
remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas t trop longue;
quand je reparus, j'tais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me
demanda si je me sentais soulag.

--Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.

--Tiens-toi donc, me dit Manigant.

--Il voit double, observa Gaffr.

--Est-il Pompette, reprit Compre! l'est-il! mais le grand air le
remettra.

On me fit donner de l'eau sucre. N.. de D...! m'criai-je, de l'eau 
moi!  moi de l'eau!

--Oui, prends, a te fera du bien!

--Tu crois?

Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se
brise. Je me livrai ensuite  quelques lazzis d'ivrogne qui gayrent la
socit, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir
ma dpche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement  mon
sang-froid.

En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinraire n'tait pas
chang. Nous nous dirigemes en effet vers le march Saint-Jean; il y
avait l un corps-de-garde. Lorsque j'aperus de loin les soldats assis
devant la porte, je doutais d'autant moins que leur prsence sur la voie
publique ne ft le rsultat de mon message, que l'inspecteur Mnager
tait en observation derrire eux. Quand nous passmes, ils vinrent 
nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitrent  entrer
au poste. Gaffr ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il
supposait que les soldats taient dans l'erreur. Il voulut argumenter,
on le somma d'obir et bientt aprs il fallut se soumettre  la
fouille. Ce fut par moi que l'on commena, l'on ne trouva rien; vint
ensuite le tour de Gaffr, il n'tait pas  son aise; enfin la fatale
montre sort de son gousset; il est un peu dconcert, mais au moment o
on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire  son
secrtaire, _crivez: une montre entoure de brillants_, il plit et me
regarde. Avait-il quelque soupon de ce qui s'tait pass? je ne le
pense pas; car il tais convaincu que j'ignorais le vol de la montre,
et, de plus, il tait certain que, mme en tant instruit, puisque je
ne l'avais pas quitt, je n'aurais pu _manger le morceau_.

Gaffr, interrog, prtendit avoir achet la montre: on fut persuad
qu'il mentait; mais la personne vole ne s'tant pas prsente pour
rclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint nanmoins
administrativement, et aprs un assez long sjour  Bictre, il fut
envoy en surveillance  Tours, d'o il revint plus tard  Paris. Ce
sclrat y est mort en 1822.

Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il
n'tait sorte d'expdients auxquels elle ne recourt pour les prouver.
Un jour on me dtacha Goupil, qui vint me faire une singulire
proposition.

Tu sais bien, me dit-il, Franois le cabaretier.

--Oui, qu'est-ce qu'il y a?

--Si tu veux, nous lui arracherons une dent.

--Et comment cela?

--Voil dj plusieurs fois qu'il s'adresse  la prfecture pour
obtenir la permission de rester ouvert une partie de la nuit, on lui a
toujours refus, et je lui ai donn  entendre qu'il ne dpendrait que
de toi de lui faire accorder ce qu'il demande.

--Tu as eu tort; car je ne puis rien.

--Tu ne peux rien: belle nouvelle! Certainement tu ne peux rien, mais
tu peux toujours le bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.

--C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?

--Dis plutt que nous en reviendra-t-il? Franois, si tu t'y prends
bien, est un _messire_ qui financera. Il est dj averti que tu fais la
pluie et le beau temps dans l'administration; il a bonne opinion de toi,
ainsi, pas de doute, il jouera du pouce  la premire rquisition.

--Tu penses qu'il lchera la monnaie?

--Si je le pense, mon ami, il se f... autant de six cents francs comme
d'un liard; nous empoignerons les enjeux: c'est le point essentiel,
aprs on le promne.

--A la bonne heure; mais s'il se fche?

--Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, ne t'inquite pas, je me
charge de tout. Pas de _broderie_ (crit), par exemple, tu connais le
proverbe, _les crits sont des mles, et les paroles sont des femelles_.

--C'est , autant en emporte le vent; point de reu, et empochons.

--Et mille zieux! oui, arrive qui plante, c'est des choux, on est
quitte pour nier. En attendant, je vais _battre comptoir_, et il faudra
bien qu'il _aboule_. Goupil me prend alors la main, et me la serrant
dans la sienne, il continue: Je me rends de ce pas chez Franois, je
t'annoncerai pour ce soir, je serai cens t'avoir donn rendez-vous pour
huit heures, et tu ne viendras qu' onze, parce que, soi-disant, tu
auras t retard;  minuit, on nous dira de sortir, alors tu feras
semblant de t'en formaliser, et Franois saisira l'occasion pour te
pousser la botte. Tu es un homme d'_estoque_, le reste va sans dire. Au
revoir.

--Au revoir, rpondis-je; nous nous sparmes. Mais  peine tions-nous
dos--dos, que Goupil revint sur ses pas.

--Ah a! me dit-il, tu sais qu' des fois la plume vaut mieux que le
pigeon, il me faut de la plume, ou sinon... Soudain prenant une
attitude disloque, ouvrant une bouche norme, balanant ses mains 
six pouces du sol, comme s'il et voulu raser le pav, il complta la
menace par une retraite de corps et par une avance des jambes dans
lequel la mobilit de ses pieds n'tait pas ce qu'il y avait de moins
grotesque.

--C'est bien, dis-je  Goupil, tu ne m'avalera pas. Nous partagerons,
c'est convenu.

--Foi de _grinche_?

--Oui, sois tranquille.

Goupil prit aussitt le chemin de la Courtille, o il allait assez
frquemment, et moi celui de la prfecture de police, o j'instruisis M.
Henry de la proposition que l'on m'avait faite. J'espre, me dit ce
chef, que vous ne vous prterez pas  cette intrigue. Je lui protestai
que je n'y tais nullement dispos, et il tmoigna qu'il me savait bon
gr de l'avoir averti. Actuellement, ajouta-t-il, je vais vous donner
une preuve de l'intrt que je vous porte, et il se leva pour prendre
dans son casier un carton qu'il ouvrit: Vous voyez qu'il est plein; ce
sont des rapports contre vous: il n'en manque pas, et pourtant je vous
emploie, c'est que je ne crois pas un mot de ce qu'ils disent. Ces
rapports taient l'oeuvre des inspecteurs et des officiers de paix,
qui, par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement:
c'tait l leur refrain, c'tait aussi celui des voleurs que j'avais
fait prendre en flagrant dlit; ils me dnonaient comme leur complice,
mais quand de toutes parts de dfavorables prventions me rendaient
accessible, je dfiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses
traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vrit qui, 
force d'_alibi_ incontestables ou d'impossibilits d'un autre genre,
devenait resplendissante d'vidence. Accus chaque jour pendant seize
ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrog par M.
Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amen devant lui
offrait quelques probabilits, je n'eus qu' paratre, elles
s'vanouirent, et je fus renvoy sur-le-champ.




CHAPITRE XXXIII.

     Un enfonceur enfonc.--La provocation.--Les loups, les agneaux et
     les voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande  Vidocq_ et le
     Vieux de la Montagne.--Il n'y a plus de morale dans la Police.--Mes
     agents calomnis.--Il _n'est si bon matou, qui attrappe une souris
     avec des mitaines_.--L'instrument du pch.--Mettez des
     gants.--Desplanques, ou l'amour de l'indpendance; o diable
     va-t-il se nicher?--Le rglement et MM. Delaveau et Duplessis.--Les
     roulettes ambulantes et les _trop philantropes_.--_Les bonnes
     moeurs, les bonnes lettres, les bonnes tudes._--Les jsuites de
     robe longue et de robe courte.--L'empire du cotillon.--Duret des
     voleurs qui se croient corrigs.--Coco-Lacour et un _ancien
     ami_.--_Castigat ridendo mores._


_Gaffr_ et _Goupil_ ayant chou dans leurs manoeuvres pour me
compromettre, Corvet voulut  son tour essayer si je ne succomberais
pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me
rendis chez cet agent dont la femme tait aussi attache  la police. Je
trouvai les deux poux dans leur logement, et quoique je ne les connusse
que pour avoir coopr avec eux  quelques dcouvertes de peu
d'importance, ils mirent tant de bonne grce  me donner les
renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des
gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les
rgaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul
accepta, et nous allmes ensemble nous installer dans un cabinet
particulier.

Le vin tait excellent; nous en bmes une bouteille, puis deux, puis
trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut
pas tant pour disposer  la confidence. Depuis une heure environ, je
croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture  me faire;
enfin, tant un peu lanc, coute Vidocq, me dit-il, en posant
bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas
franc avec les amis; nous savons bien que tu _travailles_, mais t'es une
_lime sourde_ (un dissimul): sans a nous pourrions faire de bonnes
affaires.

J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.

Tiens, reprit-il, t'as _beau battre_, on ne m'en conte pas  moi; je
n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te
parler comme si t'tais mon frre, aprs a je pense que tu n'auras
plus de dtours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi
on ne gagne pas le diable: un petit cu c'est pas sitt chang que c'est
rien du tout. Vois-tu, si tu veux tre discret, il y a deux ou trois
affaires que _je reluque_, nous les ferons ensemble, a ne nous
empchera pas par aprs d'enfoncer les amis.

--Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en
toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait  la
boutique, on ne se gnerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans
 Bictre.

--Ah! te voil comme les autres, reprit Corvet? a te va-t-il pas bien
de faire le dlicat? t'es dlicat, toi! laisse donc: on te connat pas
p'ttre.

Je lui tmoignai mon tonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage,
et j'ajoutai que j'tais persuad qu'il n'avait que l'intention de
m'prouver, ou peut tre de me tendre un pige.

Un pige! s'cria-t-il, un pige! moi vouloir te faire de la peine!
plutt _tre gerb  vioque_ (jug  vie): faut tre bien _mzire_
(nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis
quelque chose, c'est que c'est a: avec moi il y a pas de porte de
derrire; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais
te confier que pas plus tard qu' ce soir je fais un _chopin_. J'ai dj
prpar tout mon _bataclan_, les fausses cls ont t essayes; si tu
veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.

--Je m'en doute; ou tu as perdu la tte, ou tu ne serais pas fch de
m'entortiller.

--Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour a?
(Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main  la
pte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme,
c'est pas la premire fois que je l'emmne; mais il ne tient qu' toi
que ce soit la dernire. A deux hommes il y a toujours plus de
ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, a te regarde pas; tu nous
attendras dans un caf, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est
presque en face de la maison o nous serons  _grinchir_, et sitt que
tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et
t'auras ta part. Aprs tu seras matre de ne plus te mfier de nous.
C'est-il a parler?

Il y avait une telle apparence de sincrit dans ce discours, que
vritablement je ne savais plus  quoi m'en tenir sur le compte de
Corvet. Cherchait-il un associ, ou se proposait-il de me perdre? Je
n'ai encore que des doutes  cet gard, mais dans un cas comme dans
l'autre, il m'tait manifeste que Corvet tait un coquin. De son propre
aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il
tait de mon devoir de faire en sorte de le livrer  la justice; si au
contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraner  une action
criminelle pour me dnoncer, il tait bon de pousser l'intrigue vers son
dnouement, afin de montrer  l'autorit qu' vouloir me tenter, c'tait
perdre son temps.

J'avais essay de dtourner Corvet du dessein dont il m'entretenait,
lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'tre laiss sduire.

Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.

Aussitt il m'embrasse, et le rendez-vous est donn pour quatre heures,
chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et ds qu'il m'eut
quitt, j'crivis  M. Allemain, commissaire de police, rue du
Cimetire-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre
dans la soire; je lui donnai en mme temps toutes les instructions qui
lui taient ncessaires pour parvenir  saisir les coupables en flagrant
dlit.

A l'heure convenue j'tais au poste: Corvet et sa femme ne tardrent pas
 venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils
eurent pris cet encouragement, ils s'acheminrent vers la besogne. Un
instant aprs je les vis entrer dans une alle de la rue de la
_Haumerie_. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrta
les deux poux au moment o, chargs de butin, ils sortaient de la
chambre qu'ils avaient dvalise. Ce couple, si intressant, fut
condamn  dix ans de fers.

Pendant les dbats, Corvet et sa digne compagne prtendirent que j'avais
jou auprs d'eux le rle de provocateur. Certainement, dans la conduite
que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractriser
la provocation: d'ailleurs, en matire de vol, je ne pense pas qu'il y
ait de provocation possible. Un homme est honnte ou il ne l'est pas;
s'il est honnte, aucune considration ne sera assez puissante pour le
dterminer  commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que
l'occasion, et n'est-il pas vident qu'elle s'offrira tt ou tard? Et
si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir
assassin? Sans doute celui qui travaillerait  dmoraliser un tre
faible et  lui inculquer des principes pernicieux, pour se mnager
l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infme
des sclrats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est
dclar en tat d'hostilit contre ses semblables, l'attirer dans un
pige, l'allcher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra
saisir, lui donner enfin  flairer l'appt auquel il doit se prendre,
n'est-ce pas rendre un vritable service  la socit? Ce n'est pas la
brebis que l'on montre au loup qui cre son instinct dprdateur. Il en
est de mme du penchant au vol; il est prexistant  l'action, et
l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans
l'autre, le voleur sera  porte de l'accomplir. Ce qui est important,
c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait
commencement d'excution sans prjudice pour personne; ainsi le fait est
constat, et la socit par un attentat surveill, est prserve d'une
foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignor, aurait peut-tre
joui d'une impunit fatale. En dfinitive, on ne me persuadera jamais
que ce soit un mal de jeter  la vipre le lambeau d'toffe sur lequel
doit s'puiser son venin.

Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de coeurs
gangrens, d'mes profondment criminelles; mais chacun des brigands que
renferme cette cit, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en
est d'assez adroits pour fournir une longue carrire de crimes avant
d'tre dcouverts. Ceux-l sont coupables; il ne s'agit plus que de les
atteindre et de les convaincre, c'est--dire de les prendre la main dans
le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espce m'taient
signals, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient
suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connt
de moyens d'existence, pour couper court  leurs exploits, c'tait moi
qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais
pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de
s'approprier le bien d'autrui,  peu prs comme les loups sont des
animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne
peut gure confondre les loups avec les agneaux; mais s'il tait
possible que les uns fussent cachs dans la peau des autres, un berger,
quand il lui aurait t dmontr que des coups de dents ont t donns,
serait-il blmable, pour viter les atteintes futures, de tenter la
voracit de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y
compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin  mordre.
Si Corvet et sa femme ont vol, c'est que dj, de fait ou d'intention,
ils taient voleurs. D'un autre ct, je ne les ai point provoqus; j'ai
tout simplement adhr  leur proposition. On m'objectera qu'en les
menaant, je pouvais les empcher de commettre le vol qu'ils avaient
prmdit; mais les menacer, ce n'tait pas les corriger: aujourd'hui
ils se seraient abstenu, demain ils auraient lev un nouveau livre; et
certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en
advenait-il? que la responsabilit morale du dlit dont ils se seraient
rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses consquences. Et puis,
si Corvet avait reu la mission de m'impliquer dans une mauvaise
affaire, sous la promesse d'tre revendiqu par le prfet de police,
aprs l'vnement, le soin de ma sret personnelle ne me prescrivait-il
pas de prendre mes prcautions, de manire  dgoter des trames de
cette espce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient
les agens; c'est l du moins le rsultat que j'obtenais, en dnonant
Corvet au commissaire du quartier o il devait oprer, au lieu de le
dnoncer  la prfecture. En suivant cette marche, j'tais assur que
s'il avait t mis en avant, on le dsavouerait, et que la justice
aurait son cours.

Si j'ai insist sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est
que c'tait l le grand moyen de dfense de la plupart des accuss que
j'avais fait prendre en flagrant dlit. On verra, dans le chapitre
suivant, que l'ide de recourir  une si pitoyable excuse, leur fut
souvent suggre par mes ennemis. Le rcit d'un complot ourdi par quatre
des agens de ma brigade, les nomms _Utinet_, _Chrestien_, _Decostard_
et _Coco-Lacour_, montrera  quoi se rduisent les imputations les plus
fortes diriges contre moi.

Je ne rpterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation 
des attentats politiques. Le mcontentement, lgitime ou non,
l'exaltation, l'exaspration, le fanatisme mme, ne constituent pas un
tat de perversit; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement
momentan sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le
plus vertueux sera facilement gar. Des raisonnements captieux, des
combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperoit pas les fils,
peuvent le conduire dans l'abme. Satan vient et le transporte sur la
montagne d'o il lui fait dcouvrir les royaumes de la terre; il lui
montre tout un arsenal de chimres, des armes, des canons, des soldats,
les peuples prts  se soulever contre l'oppression. Il le sduit par
des impossibilits, et pour des impossibilits, il le salue du titre de
librateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rveuse dans des
espaces imaginaires, croit enfin avoir trouv un point d'appui et un
levier pour remuer le monde. Pouss par le plus excrable des dmons, il
ose prononcer son rve; l'enfer a ses tmoins, ses juges, et le dlire
se termine au pied de l'chafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire
des _patriotes_ de 1816 sollicits par l'infme _Schilkin_. Mais
revenons  la brigade de sret.

Aprs la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs
agents, qui m'en voulaient dj beaucoup, crirent  l'abomination: ce
furent eux qui semrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils
imaginrent le surnom de _bande  Vidocq_, qui fut appliqu au
personnel de la police de sret; ils publirent que ce personnel
n'tait compos que de forats librs ou d'anciens filous habiles 
faire la bourse et la montre. Peut-on, disaient-ils, permettre  un
pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre  sa
discrtion la vie et l'argent des citoyens? D'autres fois ils me
comparaient au Vieux de la montagne: quand il voudra, il nous gorgera
tous, prtendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Sdes?
C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a
plus de morale, pas mme  la police. Le bon homme!!! avec sa morale!
Au surplus, ce n'tait pas l ce qui l'inquitait; messieurs les
officiers de paix nous auraient volontiers pardonn d'avoir t aux
galres, si le prfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il
s'agissait de dcouvrir un voleur ou de l'arrter, on devait un peu plus
compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre exprience les
tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut
dmontr que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi taient
inutiles, changrent-ils de batteries; ils ne m'attaqurent plus
directement, mais ils attaqurent mes agents, et tous les moyens de les
rendre odieux  l'autorit leur semblrent bons. S'tait-il commis un
vol, soit  l'entre d'un thtre, soit  l'intrieur, vite ils
rdigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade taient
dsigns comme les auteurs prsums. Il en tait de mme chaque fois que
dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers
de paix ne laissaient pas chapper une seule de ces occasions de faire
le procs  la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui
reprocht de l'avoir vol.

Fatigu  la fin de ces perptuelles inculpations, je rsolus d'y mettre
un terme. Pour rduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne
pouvais pas couper les bras  mes agents, ils en avaient besoin; mais
afin de tout concilier, je leur signifiai qu' l'avenir ils eussent 
porter constamment des gants de peau de daim, et je leur dclarai que le
premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans tre gant, serait
expuls immdiatement.

Cette mesure dconcerta tout--fait la malveillance: dsormais il tait
impossible de reprocher  mes agents de _travailler_ dans la foule.
Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient pas qu'il n'est point
de main adroite, si elle n'est compltement nue, restrent bouche close,
ils savaient le proverbe: _Il n'est si bon matou qui attrape une souris
avec des mitaines_. Ce fut le matin  l'ordre que je fis connatre aux
agents l'expdient que j'avais trouv pour faire cesser toutes les
clabauderies auxquelles ils taient en butte.

Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire  votre probit
qu'on ne croit  la chastet des prtres. Eh bien! pour donner tort aux
incrdules, j'ai pens qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas
comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut tre
l'instrument du pch; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais
que vous tes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour viter
tout prtexte au soupon, j'exige que dornavant vous ne sortiez qu'avec
des gants.

Cette prcaution, je dois le dire, n'tait pas commande par la conduite
de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forats que j'ai employ ne
s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade;
quelques-uns sont retombs dans le crime, mais s'ils sont devenus
coupables, ce n'a t qu'aprs avoir t renvoys. Vu les antcdents et
la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerais sur eux tait en
quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait
une volont de fer et une rsolution plus forte encore. Mon ascendant
sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon
entre dans la police: plusieurs m'avaient vu soit  la Force, soit 
Bictre; mais je n'avais jamais t que leur camarade de dtention, et
je pouvais les mettre au dfi de citer une affaire  laquelle j'eusse
particip, soit avec d'autres, soit avec eux.

Il est  remarquer que la plupart de mes agents taient des librs, que
j'avais moi-mme arrts  l'poque ou ils s'taient brouills avec la
justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les
enrler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les
utilisais pour le service de sret: une fois admis dans la brigade, ils
s'amendaient momentanment, mais sous un seul rapport; ils ne volaient
plus: quand au reste, ils taient toujours des tres perdus de dbauche,
adonns au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux y
allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le
traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vtements. En vain
faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils
en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses
habitudes. Obligs de consacrer dix-huit heures par jour  la police,
ils se dpravaient moins que s'ils eussent t des sincuristes; mais
toujours est-il que de temps  autre ils se permettaient des incartades;
et quand elles taient lgres, ordinairement je les leur pardonnais.
Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne
connusse pas ce vieil adage qui dit qu'_il est impossible d'empcher la
rivire de couler_. Tant que leurs torts n'taient que de l'inconduite,
je devais me borner  la rprimande; souvent les mercuriales que je leur
adressais taient autant de coups d'pe dans l'eau, mais quelquefois
aussi, suivant les caractres, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs
tous les agents sous mes ordres taient persuads qu'ils taient de ma
part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient
pas; car j'avais _mes mouches_, et par elles j'tais instruit de tout ce
qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de prs, je ne les perdais
jamais de vue, et toute infraction au rglement qui traait leurs
obligations[12] tait aussitt rprime. Ce qui paratra surprenant,
c'est que, dans toutes les circonstances o le service l'exigeait, ces
hommes, indisciplinables  tant d'gards, se pliaient  ma volont, lors
mme qu'il y avait du pril  le faire. Nul autre que moi, j'ose le
dire, n'et obtenu d'eux un pareil dvouement.

En gnral, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade,
ceux qui prenaient ce qu'on appelle du coeur  l'ouvrage, finissaient
par devenir des sujets supportables; c'est--dire que sortis d'une
ornire pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se dranger de
leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient
dans une irrgularit dont les suites leur taient toujours funestes.
J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un
nomm _Desplanques_, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de
secrtaire.

Ce Desplanques tait un jeune homme bien lev; il avait de l'esprit,
une rdaction facile, une belle criture, et quelques autres talents qui
auraient pu le mettre  mme de prendre un rang honorable dans le monde.
Malheureusement il tait possd de la manie du vol, et, pour comble de
disgrce, il tait paresseux au plus haut degr. C'tait un voleur qui
avait le temprament des escrocs, ce qui revient  dire qu'il n'tait
propre  rien de ce qui ncessite de l'assiduit et de l'nergie. Comme
il n'tait pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il
m'arrivait assez frquemment de le gronder. Vous vous plaignez sans
cesse de ma ngligence, me rpondait-il, avec vous il faudrait tre
esclave; ma foi, je ne suis pas accoutum  tre tenu. Desplanques
sortait du bagne, o il avait pass six ans.

En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente
acquisition, mais je ne tardai pas  me convaincre qu'il tait
incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource
alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle
situation, puisse se concilier avec l'amour de l'oisivet. Un soir
passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise
un carreau, enlve une sbille pleine d'or et se sauve. Au mme instant
on entend crier au voleur, et l'on se met  sa poursuite. A ces mots
_arrtez, arrtez_, officieusement rpts de loin en loin, Desplanques
redouble de vitesse, bientt il sera hors d'atteinte; mais au dtour
d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens
camarades: la rencontre tait fatale. Il veut s'chapper, inutiles
efforts; les agents l'entranent et le conduisent chez le commissaire,
o le flagrant dlit est aussitt constat. Desplanques tait en tat de
rcidive: on le condamna aux travaux forcs  perptuit; il est
aujourd'hui  Toulon, o il subit sa peine.

Des gens qui veulent juger de tout sans avoir t  mme de s'clairer
par les faits, ont prtendu que des agents sortis de la caste des
voleurs, devaient ncessairement entretenir avec eux des intelligences,
ou du moins les mnager aussi long-temps qu'ils taient assez adroits
pour ne pas venir se brler  la chandelle. Je puis attester que les
voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les librs qui se sont
rallis  la bannire de la police; et que ces derniers  l'exemple de
tous les transfuges ne dploient jamais plus de zle que quand il s'agit
de _servir un ami_, c'est--dire d'arrter un ex-camarade. En gnral,
un voleur qui se croit corrig est sans piti pour ses anciens
confrres: plus il aura t intrpide dans son temps, plus il se
montrera implacable  leur gard.

Un jour les nomms _Cerf, Macolein et Dorl_, sont amens au bureau
comme prvenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur
compagnon et leur intime, est comme transport d'indignation, il se lve
et apostrophe Dorl en ces termes:

LACOUR. Eh bien! monsieur le drle, vous ne voulez donc pas vous
corriger?

DORL. Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!

LACOUR, _furieux_. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le
mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?

DORL. Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous tes Lacour; mais
vous n'avez sans doute pas oubli que lorsque nous tions camarades,
vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les _amis_ ne vous ont
jamais appelautrement.--Dis donc Cerf, as-tu dj vu un coco de
cette force?

CERF, _haussant les paules_. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde
s'en mle; monsieur Lacour!!!

LACOUR. C'est bon, c'est bon, autres temps, autres moeurs; _castigat
ridendo mores_; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des
garements; mais....

Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer
le mot honneur; mais Dorl qui n'tait pas d'humeur  couter sa
remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions
dans lesquelles ils avaient _travaill_ ensemble. Maintes fois Lacour a
prouv des dsagrments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher  des
voleurs leur tnacit au mtier, c'tait toujours par des impertinences
qu'il tait rcompens de ses bonnes intentions.




CHAPITRE XXXIV.

     _Dieu vous bnisse!_--Les conciliabules.--L'hritage
     d'Alexandre.--Les _cancans_ et les prophties.--Le salut en
     spirale.--Grande conjuration.--Enqute.--Rvlations au sujet d'un
     _Monseigneur le dauphin_.--Je suis innocent.--La fable souvent
     reproduite.--Les Plutarque du pilier littraire et l'imprimeur
     Tiger.--L'histoire admirable et pourtant vridique du fameux
     Vidocq.--Sa mort, en 1875.


Une fois parvenu au poste de chef de la police de sret, je n'eus plus
 me garantir des piges dans lesquels on avait si souvent cherch 
m'attirer. Le temps des preuves tait pass; mais il fallut me tenir en
garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonns qui
convoitaient mon emploi, et mettaient tout en oeuvre afin de parvenir
 me supplanter. _Coco-Lacour_ fut notamment l'un de ceux qui se
donnrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au
moment o ce patelin se dtournait de cinquante pas, et aurait renvers
toutes les chaises d'une glise pour venir me saluer d'un mielleux _Dieu
vous bnisse!_ lorsque, par hasard, il m'avait entendu ternuer, j'tais
bien sr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se
mprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand 
peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que
je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces dmonstrations d'une
politesse outre fussent vraies ou fausses. Il ne se passait gure de
jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que _Lacour_ tait l'ame de
certains conciliabules o se tenaient toute espce de propos sur mon
compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'tait form
un parti qui conspirait avec lui: j'tais le tyran qu'il fallait
abattre. D'abord, les conjurs se contentrent de clabauder; et comme
ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire
mutuellement plaisir, ils se la prdisaient  l'envi, et chacun d'eux se
partageait d'avance l'hritage d'_Alexandre_. J'ignore si cet hritage
est chu au plus _digne_; mais ce que je sais bien, c'est que mon
successeur ne se fit pas faute de menes plus ou moins adroites pour
russir  se le faire adjuger avant mon abdication.

Des clabauderies et des _cancans_, Lacour et ses affids passrent  des
trames plus relles; et  l'approche des assises, pendant lesquelles
devaient tre jugs les nomms _Peyois_, _Leblanc_, _Berthelet_ et
_Lefebure_, prvenus de vol avec effraction,  l'aide d'une pince ou
_monseigneur le dauphin_, ils rpandirent le bruit que j'tais  la
veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais
pas les chausses nettes.

Cette prophtie, lance chez tous les marchands de vin des environs du
Palais de Justice, me fut promptement rapporte; mais je ne m'en
inquitais pas plus que de tant d'autres qui ne s'taient pas ralises;
seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait  mon gard de
souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et
plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux,  la faveur de ce
mouvement en spirale qu'il imprime  sa tte, lorsqu'il vise  donner
les grces de l'homme comme il faut, vitaient de plus en plus la
rencontre des miens. A la mme poque, je remarquai chez trois autres de
mes agents, _Chrestien_, _Utinet_ et _Decostard_, un redoublement
d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'tonnait. J'tais
instruit que ces messieurs avaient de frquentes confrences avec
Lacour; moi-mme, sans songer le moins du monde  pier leurs dmarches,
dans mon intrt personnel, je les avais surpris chuchotant et
s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de
la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire),
j'avais entendu l'un d'eux se rjouir de ce que _je ne parerais pas la
botte qu'on allait me porter_. Quelle tait cette botte? je ne m'en
faisais pas une ide, lorsque Peyois et ses co-accuss ayant t
traduits, les dbats judiciaires me rvlrent une machination atroce,
tendant  tablir que j'tais l'instigateur du crime qui les avait
amens sur les bancs. _Peyois prtendait que s'tant adress  moi, pour
me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaant 
fournir, je lui avais propos de voler pour mon compte, et que mme je
lui avais donn trois francs pour acheter la pince avec laquelle il
avait t pris faisant effraction chez le sieur Labatty._ _Berthelet_ et
_Lefebure_ confirmaient le dire de _Peyois_, et un marchand de vins,
nomm _Leblanc_, qui, impliqu comme eux, paraissait avoir t le
vritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les
encourageait  persvrer dans un systme de dfense qui, s'il tait
admis, devait avoir ncessairement pour effet de le faire absoudre. Les
avocats qui plaidrent dans cette cause ne manqurent pas de tirer tout
le parti possible de la prtendue instigation qui m'tait impute; et
comme ils parlaient d'aprs leur conviction, s'ils ne dterminrent pas
le jury  rendre une dcision favorable  leurs clients, du moins
parvinrent-ils  jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles
prventions contre moi. Ds lors, je crus qu'il tait urgent de me
disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le prfet de police
de vouloir bien ordonner une enqute, dans le but de constater la
vrit.

Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'tre condamns; j'imaginais que
n'ayant plus dsormais aucun intrt  soutenir le mensonge, ils
confesseraient qu'ils m'avaient calomni; je prsumais, en outre, que
dans le cas o leur conduite aurait t le rsultat d'une suggestion,
ils ne feraient plus difficult de nommer les conseillers de l'imposture
qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le prfet
ordonna l'enqute que je sollicitai, et au moment o il confiait le soin
de la diriger  M. _Fleuriais_, commissaire de police pour le quartier
de la cit, un premier document, sur lequel je n'avais pas compt,
prluda  ma justification: c'tait une lettre de Berthelet au marchand
de vins Leblanc, qui avait t dclar non-coupable; je la transcris
ici, parce qu'elle montre  quoi se rduisent les accusations que l'on
n'a cess de diriger contre moi, tout le temps que j'ai t attach  la
police, et depuis que j'ai cess de lui appartenir. Voici cette pice,
dont je reproduis jusqu' l'orthographe:

     A MONSIEUR

     Monsieur _le Blanc_, matre marchand de vin, demeurant barrire du
     Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois,  proche
     Paris.

     Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m'enformer de
     l'tat de votre sante Et au meme tamps pour vous prvenir que nous
     sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma
     malheureuse position. C'est pourquoi que je vous previens que si
     vous mabandonn, je ferais de nouvelle Rvlation de la peine que
     vous avez fourny et qui a deplus t trouv chs vous, dont vous
     n'ignors pas ce que nous avons cach  la justice a cette Egard,
     et dont un chef de la police a t cits dans cette affaire qui
     tait innocant Et qu'on a cherch  rendre victime, vous n'ignors
     pas les promesse que vous m'avs faite dans votre chambre pour vous
     soutenir dans le tribunal, vous n'ignors pas que j'ai vendu le suc
     et de la chandelle  votre femme C'est pourquoi si vous mabandonn
     je ne vous regarders pas pour un nomme daprs toutes vos belles
     promesse.

     Rappels vous que la justice ne pert pas ces droit et que je
     pours vous faire appells en....

     Vous navs Rien a craindre cette a passer secrttement BERTHELET.

     _Et plus bas:_ japrouve Lecriture ci desus.

Suivant l'usage, cette lettre, qui devait passer si secrtement, fut
remise au geolier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitt
parvenir  la prfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par consquent,
ni rpondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit
patience, et, en excution des menaces qu'il avait faites, il m'crivit,
de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conue:

    Ce 29 septembre 1823.

    Monsieur

Daprs les debats de la cours dassise Et le resume du prsident qui
porte a charge Daprs la De claration du nomm Peyois qui par une Fosse
de claration faite par lui au tribunal d'un Ecul de 3 fr. que vous lui
aviez donns pour achet linstrument qui a Casss la porte  Monsieur
Labbaty.

Moi Berthelet En prsence des autorites veux faire Reconnatre la
vrite Et votre innoncence je dclare 1 savoir ou la peince a et
achete 2 de la maison dou elle est sorty 3 et le nom de celui qui la
fourny avec vrite

    BERTHELET.

_Et plus bas:_ j'approuve leCriture ci Desue.

Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de
la main du chef des employs de la Conciergerie... _lecriture cidessus
et la signature est celle de Berthelet_.

    EGLY.

Berthelet, interrog par M. Fleuriais, dclara que la pince avait cot
quarante-cinq sous; qu'elle avait t achete au faubourg du Temple,
chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on
devait en faire, avait avanc l'argent pour la payer. Le march conclu,
poursuivit Berthelet, Leblanc, qui tait rest un peu en arrire, me
dit: _Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu
es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de
ton mtier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai
que tu es mon apprenti._ J'allai le rejoindre ayant pince  la main, et
il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingotte, dans la
crainte que je ne fusse rencontr par des agents. Leblanc me conduisit
de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre  sa
cave, pour y dposer la pince. Je remontai au premier o je trouvai
Lefebure,  qui je dis que j'avais achet la pince. Le soir mme, aprs
avoir bu jusqu' dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allmes
rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom;
Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua
trente-trois trous au moyen d'une vrille, dans le volet d'une marchande
lingre. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des
trous, ayant cass, et notre coup ayant manqu, nous nous retirmes;
nous allmes ensuite  la halle, contre la pointe Saint-Eustache, o
Peyois, se servant de la pince dont j'ai parl, essaya de faire sauter
la porte d'un mercier. Quelqu'un de l'intrieur ayant demand ce qu'on
voulait, nous prmes la fuite; il tait alors deux heures et demie du
matin. Nous allmes tous les trois  l'htel d'Angleterre, o Peyois
remit  la bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un parapluie
qu'il avait avec lui.

Avant d'y entrer, Peyois avait remis  une marchande de caf qui tait
en plein air, prs le Palais-Royal, la pince qui tait enveloppe dans
un sac. Nous sortmes de l'htel d'Angleterre  prs de cinq heures du
matin, et Peyois reprit  la marchande de caf la pince qu'il lui avait
donne  garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c'tait.
Peyois s'en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec
lui. Lefebure et moi ne nous quittmes plus, et nous retournmes chez
Leblanc  cinq heures du soir, o nous restmes jusqu' dix. Leblanc me
remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu'un
bout de chandelle. Je m'tais mme amus avec la pointe d'un couteau 
tracer sur ce briquet, qui tait en plomb, la lettre L qui commence le
nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortmes ensemble. Peyois
ayant pris sur lui la pince, la passa  la barrire et nous la remit
aprs. Il s'arrta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec
Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allmes commettre chez Labbaty
le vol par suite duquel nous avons t arrts. La pince et une partie
des effets qui avaient t vols, furent ports par Lefebure chez
Leblanc.

_Leblanc, qui a t mis en jugement avec nous, m'avait engag  ne pas
le charger et  ne pas dmentir Peyois, qui devait dire que c'tait M.
Vidocq qui lui avait donn trois francs pour acheter la pince; et il
m'avait promis de me donner une somme d'argent, si je voulais soutenir
la mme chose; j'y avais consenti, craignant qu'en disant la vrit mon
affaire ne devint plus mauvaise._ (Dclaration du 3 octobre 1823.)

_Lefebure_, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec
Berthelet, confirma la dclaration de ce dernier, en ce qui concernait
Leblanc. Si je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni 
Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est que Peyois m'avait
engag  dire que c'tait lui Peyois qui l'avait achete. Peyois tant
compromis dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait
du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite.

Un sieur _Egly_, chef des employs de la Conciergerie, et les nomms
_Lecomte_ et _Vermont_, dtenus dans cette maison, ayant t entendus
par M. Fleuriais, rapportrent plusieurs conversations dans lesquelles
Berthelet, Lefebure et Peyois taient convenus devant eux qu'ils
m'avaient inculp  tort. Dans leur tmoignage, tous les condamns
s'accordaient  dire que je les avais constamment dtourns de faire le
mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blms de ce qu'ils
m'avaient compromis sans motif, ils lui rpondirent: _Bah! nous nous
f....... bien de cela, nous aurions compromis le Pre ternel, pour nous
sauver; mais a a mal russi._

Peyois, qui tait le plus jeune des condamns mit moins de franchise
dans ses rponses; son amiti pour Leblanc le porta d'abord  cacher une
partie de la vrit; cependant il ne put s'empcher de reconnatre que
j'tais tranger  l'achat de la pince.

Pendant, dit-il, toute l'instruction qui a prcd ma mise en jugement,
et devant la cour d'assises, j'ai affirm et soutenu que c'tait M.
Vidocq qui m'avait donn trois francs, pour acheter la pince  l'aide de
laquelle a t commis le vol qui m'a fait arrter, ainsi que Berthelet,
Leblanc, Lefebure et autres. J'ai persist  dire toujours la mme
chose, esprant que cela pourrait ou diminuer ou allger ma peine.
J'avais pens  ce moyen, parce que des prisonniers m'avaient dit qu'il
pourrait me servir. Je dois  la vrit de dclarer aujourd'hui que M.
Vidocq ne m'a point donn l'argent en question pour acheter la pince;
que c'est moi qui l'ai achete de mon argent: cette pince me cota
quarante-huit sous, et je l'ai achete chez un ferrailleur en boutique,
qui demeure dans la premire rue  droite en entrant dans la rue des
Arcis, du ct du pont Notre-Dame. Je ne connais pas le nom du
ferailleur; mais je pourrais facilement faire connatre sa boutique,
qui, au surplus, est la deuxime  droite, en descendant dans cette rue.
C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en fis l'achat; le
ferrailleur et sa femme taient dans la boutique; c'tait la premire
fois que j'achetais quelque chose chez eux.

Trois jours aprs, Peyois ayant t transfr  Bictre, crivit au chef
de la deuxime division de la prfecture de police une lettre dans
laquelle il confessait qu'il en avait constamment impos  la justice,
et tmoignait le dsir de faire des rvlations sincres: cette fois, la
vrit toute entire allait tre connue. _Utinet_, _Chrestien_,
_Decostard_, _Coco-Lacour_, qui taient venus  l'audience dposer dans
le sens de l'imposture, furent tout  coup dvoils: il devint vident
que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrigue qui devait
amener mon expulsion de la police. Une dclaration que reut le maire de
Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination,[13]
dont _Lacour_, _Chrestien_, _Decostard_ et _Utinet_ s'taient promis le
succs le plus complet. C'taient eux qui m'avaient envoy Peyois,
lorsqu'il tait venu me trouver sous le prtexte de me demander si je ne
pourrais pas lui indiquer un recruteur qui et besoin d'un remplaant;
c'taient encore eux qui avaient engag Berhtelet  se prsenter dans
mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se
commettre. Ils avaient ainsi dress, pour le soutien de l'accusation
sous le poids de laquelle ils projetaient de m'accabler, un chafaudage
de vraisemblance rsultant de mes rapports avec les voleurs
antrieurement  leur arrestation. Selon toutes les apparences, il
n'tait pas impossible qu'ils eussent quelque temps ferm les yeux sur
les expditions de Peyois et consors,  la condition que s'il leur
arrivait d'tre pris en flagrant dlit, ils adopteraient un systme de
dfense conforme  leurs intrts. Il n'existait pas de vestige d'une
transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les
dmarches de mes agents, soit pendant l'instruction de la procdure,
soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'lever le
moindre doute  cet gard. Peyois est arrt, aussitt Utinet et
Chrestien se rendent  la Force, et ont avec lui un entretien dans
lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra
faire prendre  son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas
tre condamn, il n'a qu' les faire appeler l'un et l'autre comme
tmoins de ce qu'il leur convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son
assertion, et dposeront dans le mme sens que lui, que mme ils diront
qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.

Les deux agents ne se bornent pas  ces conseils; pour tre certains, 
tout vnement, que Peyois ne se rtractera pas, ils lui disent qu'ils
ont  leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le
prservera de toute espce de condamnation, et qui, si par hasard une
condamnation tait invitable, aurait encore les bras assez longs pour
faire casser le jugement.

Les dbats ouverts, _Utinet_, _Chrestien_, _Lacour_ et _Decostard_
s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputs par
_Peyois_. Cependant, ce jeune homme,  qui ils ont promis l'impunit,
est frapp par le verdict; alors, apprhendant qu'enfin clair sur sa
position, il ne les fasse repentir de l'avoir tromp, en dvoilant leurs
perfidies, ils se htent de ranimer son espoir, et non-seulement ils
exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent
de lui donner un dfenseur  leurs frais et s'engagent  payer tous les
dpens que cet appel occasionera. La mre de Peyois est galement
obsde par ces intrigants; ils lui font les mmes offres de service et
les mmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entranent chez le
sieur _Bazile_, marchand de vin, place du Palais de Justice; et l, en
prsence d'une bouteille de vin et de la femme _Leblanc_, ils dploient
toute leur loquence pour dmontrer  la mre Peyois que si elle les
seconde et que son fils soit docile  leurs avis, il leur sera facile de
le sauver; _soyez tranquille_, lui dit Chrestien, _nous ferons tout ce
qu'il faudra faire_.

Telles furent les lumires que produisit l'enqute; il devint vident
pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq tait
une invention de mes agents; et depuis l'on a brod sur ce fonds une
foule de rcits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du _Pilier
littraire_ ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il
prend fantaisie  l'imprimeur Tiger ou  son successeur d'ajouter  la
collection de livres forains, _l'Histoire admirable et pourtant
vridique des faits, gestes et aventures mmorables, extraordinaires ou
surprenantes du clbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard,
reprsent en personne naturelle et vivante, tel qu'il tait avant sa
mort, arrive sans accident le jour de son dcs, en sa maison de
Saint-Mand,  l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grce 1875_.




CHAPITRE XXXV.

     Les nouvellistes de malheur.--L'cho de la rue de Jrusalem et
     lieux circonvoisins.--Toujours Vidocq.--Feu les Athniens et dfunt
     Aristide.--L'ostracisme et les coquilles.--La patte du chat.--Je
     fais des voleurs.--Les deux Guillotin.--Le cloaque Desnoyers.--Le
     chaos et la cration.--Monsieur Double-Croche et la cage 
     poulets.--Une mise dcente.--Le suprme bon ton.--Guerre aux
     _modernes_.--_Le cadran bleu de la Canaille._--Une socit bien
     compose.--Les Orientalistes et les Argonautes.--Les gigots des
     prs sals.--La queue du chat.--Les pruneaux et la
     _chahut_.--Riboulet et Manon la Blonde.--L'Entre triomphale.--Le
     petit pre noir.--Deux ballades.--L'hospitalit.--L'ami de
     collge.--_Les Enfants du Soleil._


Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes
tribulations, et des petites malices de mes agents: j'aurais bien dsir
lui pargner l'ennui d'un chapitre qui n'intresse que ma rputation;
mais, avant d'aller plus loin, j'avais  coeur de montrer qu'il n'est
pas toujours bon, bien qu'on ne prte qu'aux riches, d'ajouter foi aux
sornettes que dbitent mes ennemis. Que n'ont pas imagin les mouchards,
les voleurs et les escrocs, qui n'prouvaient pas moins les uns que les
autres le besoin de me voir vinc de la police?

Un tel est _enfonc_, racontait un _ami_  sa femme, lorsque le matin
ou le soir il revenait au gte.

--Pas possible!

--Eh! mon Dieu! comme je te dis.

--Par qui donc?

--Faut-il le demander? par ce gueux de _Vidocq_.

Deux de ces faiseurs d'affaires, qui sont nombreux sur le pav de Paris,
se rencontraient-ils:

Tu ne sais pas la nouvelle? ce pauvre Harrisson est  la Force.

--Tu plaisantes.

--Je voudrais plaisanter; il tait en train de traiter d'une partie de
marchandises, j'aurais eu mon droit de commission; eh bien! mon cher, le
diable s'en est ml; en prenant livraison il a t arrt.

--Et par qui?

--_Par Vidocq._

--Le misrable!

Une capture d'une haute importance tait-elle annonce dans les bureaux
de la prfecture; avais-je saisi quelque grand criminel, dont les plus
fins matois d'entre les agents avaient cent fois perdu la piste, tout
aussitt les mouches de bourdonner: C'est _encore ce maudit Vidocq_ qui
a empoign celui-l. C'taient dans la gent moucharde des
rcriminations  n'en plus finir: tout le long des rues de Jrusalem et
de Sainte-Anne, de cabaret en cabaret, l'cho rptait avec l'accent du
dpit, _encore Vidocq! toujours Vidocq!_ et ce nom rsonnait plus
dsagrablement aux oreilles de la cabale, qu' celles de feu les
Athniens le surnom de _Juste_, qui leur avait fait prendre en grippe
dfunt Aristide.

Quel bonheur pour la clique des voleurs, des escrocs et des mouchards,
si, tout exprs pour leur offrir un moyen de se dlivrer de moi, on
avait ressuscit en leur faveur la loi de l'_Ostracisme_! Comme alors
ils auraient rejoint leurs _coquilles_! Mais, sauf les conspirations du
genre de celles dont _M. Coco_ et ses complices se promettaient un si
fortun dnouement, que pouvaient-ils faire? Dans la ruche, on imposait
silence aux frlons. _Voyez Vidocq_, leur disaient les chefs; prenez
exemple sur lui; quelle activit il dploie! toujours sur pied, jour et
nuit, il ne dort pas; avec quatre hommes comme lui, on rpondrait de la
sret de la capitale.

Ces loges irritaient les endormis, mais il ne les tentaient pas; se
rveillaient-ils, ce n'tait jamais que la verre  la main; et au lieu
de se rendre  tire-d'aile o les appelait le devoir, ils se formaient
en petit comit, et s'amusaient  me _travailler le casaquin_, qu'on me
passe l'expression, elle n'est pas de moi.

Non, il n'est pas possible, disait l'un; pour prendre ainsi _marons_
les voleurs, il faut qu'il s'entende avec eux.

--Parbleu! reprenait un autre, c'est lui qui les met en oeuvre; il se
sert de la patte du chat.....

--Oh! c'est un malin singe, ajoutait un troisime.

Puis un quatrime, brochant sur le tout, s'criait d'un ton sententieux:
Quand il n'a pas de voleurs, il en fait.

Or, voici comment je faisais des voleurs.

Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mmoires, il s'en trouve
un seul qui, mme par cas fortuit, ait mis les pieds chez
_Guillotin_.--Eh! quoi, me dira-t-on, Guillotin!

    Ce savant mdecin,
    Que l'amour du prochain
    Fit mourir de chagrin.

Vous n'y tes pas; il s'agit bien ici du fameux docteur qui.... Le
Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de
vins, dont l'tablissement, fort connu des voleurs du plus bas tage,
est situ en face de ce _cloaque Desnoyers_, que les riboteurs de la
barrire appellent le _grand salon_ de la Courtille. Un ouvrier peut
encore tre honnte jusqu' un certain point, et se risquer, en passant,
chez le _papa Desnoyers_. S'il n'a pas _froid aux yeux_, et qu'au bton
ainsi qu' la savatte, il s'entende  moucher les malins, il se pourra,
les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et
n'ait  payer d'autre cot que le sien. Chez _Guillotin_, il ne s'en
tirera pas  si bon march, surtout s'il y est venu proprement couvert
et avec le gousset passablement garni.

Que l'on se figure une salle carre assez vaste, dont les murs, jadis
blancs, ont t noircis par des exhalaisons de toute espce: tel est,
dans toute sa simplicit, l'aspect d'un temple consacr au culte de
_Bachus_ et de _Terpsychore_; d'abord, par une illusion d'optique assez
naturelle, on n'est frapp que de l'exigut du local, mais l'oeil
venant  percer l'paisse atmosphre de mille vapeurs qui ne sont pas
inodores, l'tendue se manifeste par les dtails qui s'chappent du
chaos. C'est l'instant de la cration, tout s'claircit, le brouillard
se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se
meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire
de la matire qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de
batitudes! qu'elle joyeuse vie! jamais pour des _picuriens_, tant de
flicits ne furent rassembles, ceux qui aiment  se vautrer y ont la
main, de la fange partout: plusieurs ranges de tables, sur lesquelles,
sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus
dgotantes libations, encadrent un espace rserv  ce qu'on appelle
les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'lve, supporte par quatre
pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des dbris de
bateaux, que dissimule le grossier assemblage de deux ou trois lambeaux
de vieille tapisserie. C'est sur cette cage  poulets qu'est juche la
musique: deux clarinettes, un crincrin, le trombone retentissant, et
l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les mouvements
cadencs de la bquille de monsieur _Double-Croche_, petit boiteux qui
prend le titre de chef d'orchestre, rgularise les terribles accords.
Ici, tout est harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on
prpare: _une mise dcente est de rigueur_; il n'y a pas de bureau o
l'on dpose les cannes, les parapluies et les manteaux: l'on peut entrer
avec son crochet, mais l'on est pri de laisser son quipage  la porte
(le mannequin); les femmes sont _coiffes en chien_, c'est--dire les
cheveux  volont, et le mouchoir perch au sommet de la tte, o par un
noeud form en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous
l'aimez mieux une cocarde qui menace l'oeil  la manire de celle des
mulets provenaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement
de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue
oblige: la culotte n'est pas ncessaire; le suprme bon ton serait le
bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon
d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la dfroque suranne de
trois ou quatre rgiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas
de _fanfan_ ainsi costum qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant
elles adorent la cavalerie, et ont un got prononc pour les habills de
toutes les rformes; mais rien ne leur plat comme des moustaches et le
charivari rouge, orn de son cuir.

Dans cette runion, le chapeau de feutre,  moins qu'il ne soit dfonc
ou priv de ses bords, n'apparat que de loin en loin; on ne se souvient
pas d'y avoir vu un habit, et quiconque oserait s'y montrer en
redingotte,  moins d'tre un habitu serait bien sr de s'en aller en
gilet rond. En vain demanderait-il grce pour ces pans dont s'offusquent
les regards de la noble assemble; trop heureux si aprs avoir t
baffou et trait de _moderne_  l'unanimit, il n'en laisse qu'un seul
entre les mains de cette belle jeunesse, qui, dans ses rages de gaiet,
hurle plutt qu'elle ne chante ces paroles si caractristiques:

    Laissez-moi donc, j'veux m'en aller:
    Tout dbin z' la Courtille;
    Laissez-moi donc, j'veux m'en aller
    Tout dbin chez Desnoyers!

Desnoyers est le _Cadran bleu de la Canaille_, mais avant de franchir le
seuil du cabaret de Guillotin, la canaille elle-mme y regarde  deux
fois, de telle sorte que dans ce rceptacle on ne voit que des filles
publiques avec leurs souteneurs, des filous de tous genres, quelques
escrocs du dernier ordre, et bon nombre de ces pertubateurs nocturnes,
intrpides faubouriens, qui font deux parts de leur existence, l'une
consacre au tapage, l'autre au vol. On se doute bien que l'argot est la
seule langue que l'on parle dans cette aimable socit; c'est presque
toujours du franais, mais tellement dtourn de sa signification
primitive, qu'il n'est pas un membre de l'illustre compagnie des
_quarante_ qui pt se flatter d'y comprendre goutte; et pourtant les
abonns de Guillotin ont aussi leurs puristes; ceux-l prtendent que
l'argot a pris naissance  Lorient, et sans croire qu'on puisse leur
contester la qualit d'_Orientalistes_, ils se l'appliquent sans plus de
faon, comme aussi celle d'_Argonautes_, lorsqu'il leur est arriv
d'achever leurs tudes sous la direction des argousins, en faisant dans
le port de Toulon, _la navigation dormante_  bord d'un vaisseau ras.
Si les notes taient de mon got, je pourrais saisir aux cheveux
l'occasion d'en faire quelques-unes de trs savantes, peut-tre irais-je
jusqu' la dissertation, mais je suis en train de peindre le paradis
des faiseurs d'orgies, les couleurs sont broyes, achevons le tableau.

Si l'on boit chez Guillotin, on y mange galement, et les mystres de la
cuisine de ce lieu de dlices valent bien la peine d'tre dvoils. Le
petit pre Guillotin n'a pas de boucher, mais il a son quarrisseur; et
dans ses casseroles de cuivre, dont le vert-de-gris n'empoisonne pas, le
cheval fourbu se transforme en boeuf  la mode, les cuisses du caniche
mis  mort dans la rue Gunegaud deviennent des gigots des prs sals,
et la magie d'une sauce raffermissante donne au veau mort-n de la
laitire l'aptissant coup d'oeil du _Pontoise_. La chre assure-t-on,
y est exquise en hiver, quand il tombe du verglas; et sous M. Delaveau,
si parfois dans l't le pain tait hors de prix, durant le _massacre
des innocents_, on tait certain d'y trouver du mouton  bon compte.

Dans ce pays des mtamorphoses, le livre n'eut jamais droit de
bourgeoisie, il a cd sa place au lapin, et le lapin... que les rats
sont heureux! _oh fortunati nimium si... nrint..._ c'est le magister de
Saint-Mand qui me prte la citation; on me dit que c'est du latin,
peut-tre est-ce du grec ou de l'hbreu, n'importe, je m'abandonne,
advienne que pourra,  la volont de Dieu; mais toujours est-il que si
les rats avaient pu voir ce que j'ai vu,  moins que d'tre une race
ingrate et perverse, ils auraient ouvert une souscription pour riger
une statue au _librateur_ petit pre Guillotin.

Un soir, press par ce besoin qu'un bon Franais ne satisfait jamais
seul, je me lve pour chercher une issue; je pousse une porte, elle
cde;  la fracheur de l'air, je reconnais que je suis dans une cour;
l'endroit est propice, je m'avance  ttons, tout--coup je fais un faux
pas, on avait vraisemblablement drang quelques pavs, je tends les
bras pour me retenir, et tandis que de l'un je saisis un poteau, de
l'autre j'empoigne quelque chose de fort doux et de fort long. J'tais
dans les tnbres, il me semble voir briller quelques tincelles, et au
toucher, je crois reconnatre certain appendice velu de la colonne
vertbrale d'un quadrupde; j'en tiens une botte, je tire dessus, et il
me reste  la main un paquet de dpouilles avec lequel je rentre dans la
salle, au moment mme o M. _Double-Croche_, dsignant les figures aux
danseurs, s'gosille  crier _la queue du chat_.

Il ne faut pas demander si l'on saisit l'-propos; il se fit dans
l'assemble un miaulement gnral, mais ce n'tait au plus qu'une
plaisanterie, les amateurs de gibelotte miaulrent comme les autres, et
aprs avoir enfonc leurs casquettes, allons, dirent-ils en se lchant
les doigts, au petit bonheur! Coiff de chat, nourri de mme, nous ne
manquerons pas de sitt; la mre des matous n'est pas morte.

Les pratiques du papa Guillotin consomment d'ordinaire plus en huile
qu'en coton, cependant je puis affirmer que, de mon temps, il s'est fait
dans son cabaret quelques ripailles qui, distraction faite des liquides,
n'eussent pas cot d'avantage au caf _Riche_ ou chez _Grignon_. Il me
souvient de six individus, les nomms _Driancourt_, _Vilattes_,
_Pitroux_ et trois autres, qui trouvrent le moyen d'y dpenser 166
francs dans une soire. A la vrit, chacun d'eux avait amen sa
particulire. Le bourgeois les avait sans doute quelque peu corchs,
mais ils ne s'en plaignaient pas, et ce quart-d'heure que Rabelais
trouve si dur  passer, ne leur arracha pas la moindre objection; ils
payrent grandement, sans oublier le pour-boire du garon. Je les fis
arrter pendant qu'ils acquittaient le montant de la carte, qu'ils
n'avaient pas mme pris le temps d'examiner. Les voleurs sont gnreux
quand ils ont rencontr une bonne veine. Ceux-l venaient de commettre
plusieurs vols considrables, qu'ils expient aujourd'hui dans les bagnes
de France.

On a peine  croire qu'au centre de la civilisation, il puisse exister
un repaire si hideux que l'antre Guillotin, il faut comme moi l'avoir
vu: Hommes ou femmes, tout le monde y fumait en dansant, la pipe passait
de bouche en bouche, et la plus aimable galanterie que l'on pt faire
aux nymphes qui venaient  ce rendez-vous, taler leurs grces dans les
postures et attitudes de l'indcente _chahut_, tait de leur offrir le
_pruneau_, c'est-a-dire, la chique sentimentale, ou le tabac roul,
soumis ou non, suivant le degr de familiarit,  l'preuve d'une
premire mastication.

Les officiers de paix et les inspecteurs taient de trop grands
seigneurs pour se lancer au milieu d'un public pareil, ils s'en tenaient
au contraire soigneusement  l'cart, vitant un contact qui leur
rpugnait; moi aussi j'tais dgot, mais en mme temps j'tais
persuad que pour dcouvrir et atteindre les malfaiteurs, il ne fallait
pas attendre qu'ils vinssent se jeter dans nos bras; je me dcidai donc
 aller les chercher, et pour ne pas faire des explorations sans
rsultat, je m'attachai surtout  connatre les endroits qu'ils
frquentaient par prdilection, ensuite comme le pcheur qui a rencontr
un vivier, je jetai ma ligne  coup sr. Je ne perdais pas mon temps 
vouloir, comme on dit, trouver une aiguille dans une botte de foin:
quand on veut avoir de l'eau,  moins que la rivire ne soit  sec, il
est ridicule de compter sur la pluie; mais je quitte la mtaphore, et
m'explique: tout cela signifie que le mouchard qui se propose de
travailler utilement  la destruction des voleurs, doit autant que
possible vivre avec eux, afin de saisir l'occasion d'appeler sur leur
tte la vindicte des lois. C'tait ce que je faisais, et c'tait aussi,
ce que mes rivaux appelaient _faire des voleurs_; j'en ai fait de la
sorte bon nombre, notamment  l'poque de mes dbuts dans la police.
Dans une aprs-midi de l'hiver de 1811, j'eus le pressentiment, qu'une
sance chez Guillotin, ne serait pas infructueuse. Sans tre
superstitieux, je ne sais pourquoi j'ai toujours cd  des inspirations
de ce genre; je mis donc  contribution mon vestiaire, et aprs m'tre
accommod de manire  n'avoir pas l'air _d'un moderne_, je partis de
chez moi avec un autre agent secret, le nomm Riboulet, _arsouille_
consomm, que toutes les houris de la _guinche_ (de la guinguette)
revendiquaient comme leur chevalier, bien qu'il donnt aussi dans les
_cotonneuses_ (fileuses de coton) qui voyaient en lui le plus agrable
des _faubouriens_. Pour l'excursion projete, une femme tait un bagage
indispensable; Riboulet avait sous la main celle qui nous convenait,
c'tait sa matresse en titre, une fille publique nomme _Manon_ la
Blonde, qu'il avait pris l'engagement de faire respecter. En deux coups
de temps elle et fait un polisson de ses bas de laine, serr les
cordons de taille de sa robe carlate, pass son schall gris angora 
bordure blanche, chauss ses galoches  pantoufles, rejoint ses cheveux,
et donn au fichu dont elle recouvrait son chef cet aspect de crnerie
qui n'est pas obligatoire pour le nglig. Manon tait  la joie de son
coeur de faire le panier  deux anses.

Nous nous acheminons ainsi, bras dessus bras dessous, vers la Courtille.
Arrivs au cabaret, nous commenons par nous attabler dans un coin, afin
d'tre plus  porte d'examiner ce qui se passe. Riboulet tait un de
ces hommes dont la seule prsence commande l'empressement, il n'avait
pas parl ni moi non plus que nous tions servis. Tu vois, me dit-il,
le _daron_ sait l'ordonnance, le _pivois_ (le vin), le rti et la
salade. Je demandai s'il n'tait pas possible d'avoir de la matelotte.

--De l'anguille, s'cria Manon, on t'en f....ra; du _cabot avec des
pleurants_ (du chien de mer et des oignons), c'est assez bon. Je
n'insistai pas, et nous nous mmes tous trois  dvorer avec autant
d'apptit que si nous n'eussions pas connu les secrets du papa
Guillotin.

Pendant ce repas, un bruit qui se fit entendre du ct de la porte
attira notre attention. C'taient des vainqueurs qui faisaient leur
entre triomphale: mles et femelles, ils taient au nombre de six,
formant trois couples d'individus qui n'avaient plus figure humaine;
tous avaient ou des gratignures au visage ou les yeux au beurre noir:
au dsordre sanglant de leur toilette,  la fracheur de leur
dbraillement, il tait ais d'apercevoir qu'ils taient les hros d'une
_batterie_, dans laquelle de part et d'autre on s'tait administr force
coups de poings. Ils s'avancrent vers notre table:

--L'UN DES HROS. Pardon le z'amis; y a-t'y place pour nous z'ici?

--MOI. Nous serons un peu gns, mais c'est gal, en se serrant....

--RIBOULET (m'adressant la parole). Allons donc, cadet, tire la
_carrante_ (table) pour les camarades.

--MANON (aux arrivants). Ces dames sont de votre socit?

--UNE DES HRONES. Quque tu dis? (se tournant vers ses compagnes),
ququ'elle dit?

--LE HROS DE CELLE-CI. Tais ta gueule, _Titine_ (Clestine), madame
t'insulte pas.

Toute la troupe s'assied.

--UN HROS. Eh! par ici, mon fi Guillotin; _un petit pre noir de
quatre ans  huit Jacques_ (un broc de quatre litres  huit sous).

--GUILLOTIN. On y va, on y va.

--LE GARON (ayant le broc  la main). Trente-deux sous, s'il vous
plat.

Les v'l tes trente-deux pieds de nez, _t'as donc tafe de Nozigue_ (tu
te mfies donc de nous)?

LE GARON. Non, mes enfants, mais c'est la mode, ou, comme vous voudrez,
la rgle de la maison.

Le vin coule dans tous les verres, on remplit aussi les ntres: Excusez
de la libert, dit alors celui qui avait vers.

--Il n'y a pas de mal, rpondit Riboulet.

--Vous savez, une politesse en vaut une autre.

--Oh! il ne faudra pas me l'entonner.

--Eh oui, buvons! qui payera? a sera les _pantres_.

--Tu l'as dit, mon homme, _dessalons-nous_.

Nous nous dessalmes si bien, que vers les dix heures du soir tout ce
qu'il y avait de sympathique entre nous se manifestait dj par des
protestations  perte de vue, et par des explosions de cette tendresse
avine, qui met en dehors toutes les infirmits du coeur humain.

Quand fut venu l'instant de se retirer, nos nouvelles connaissances, et
surtout leurs femmes, taient dans une complte ivresse; Riboulet et sa
maitresse n'taient que gais: ainsi que moi, ils avaient conserv leur
tte; mais pour paratre  l'unisson, nous affections d'tre hors d'tat
de pouvoir marcher: forms en bande, parce que de la sorte les coups de
vent sont moins  craindre, nous nous loignmes du thtre de nos
plaisirs.

Alors, afin de neutraliser par la puissance d'un refrain les
dispositions chancelantes de notre bataillon, Riboulet, d'une voix dont
les cordes vibraient dans la lie, se mit  chanter, dans le plus pur
argot du bon temps, une de ces ballades  reprises qui sont aussi
longues qu'un faubourg:

    En roulant de _vergne en vergne_[14]
    Pour apprendre _ goupiner_,[15]
    J'ai rencontr la _mercandire_,[16]
    Lonfa malura dondaine,
    Qui du _pivois solisait_,[17]
    Lonfa malura dond.

    J'ai rencontr la mercandire,
    Qui du pivois solisait.
    Je lui _jaspine en bigorne_,[18]
    Lonfa malura dondaine,
    Qu'as tu donc  _morfiller_?[19]
    Lonfa malura dond.

    Je lui jaspine en bigorne,
    Qu'as-tu donc  morfiller?
    J'ai du _chenu pivois sans lance_,[20]
    Lonfa malura dondaine,
    Et du _larton savonn_,[21]
    Lonfa malura dond.

    J'ai du chenu pivois sans lance
    Et du larton savonn,
    _Une lourde, une tournante_,[22]
    Lonfa malura dondaine,
    Et un _pieu pour roupiller_,[23]
    Lonfa malura dond.

    Une lourde, une tournante
    Et un pieu pour roupiller.
    _J'enquille dans sa cambriole_,[24]
    Lonfa malura dondaine,
    Esprant de l'_entifler_,[25]
    Lonfa malura dond.

    J'enquille dans sa cambriole,
    Esprant de l'entifler,
    Je _rembroque au coin du rifle_,[26]
    Lonfa malura dondaine,
    Un _messire qui pionait_,[27]
    Lonfa malura dond.

    Je rembroque au coin du rifle
    Un messire qui pionait;
    J'ai _sond dans ses vallades_,[28]
    Lonfa malura dondaine,
    Son _carle j'ai pessigu_,[29]
    Lonfa malura dond.

    J'ai sond dans ses vallades,
    Son carle j'ai pessigu,
    Son _carle, aussi sa tocquante_,[30]
    Lonfa malura dondaine,
    Et ses _attaches de c_,[31]
    Lonfa malura dond.

    Son carle, aussi sa tocquante
    Et ses attaches de c,
    Son _coulant et sa montante_,[32]
    Lonfa malura dondaine,
    Et son _combre galuch_,[33]
    Lonfa malura dond.

    Son coulant, et sa montante,
    Et son combre galuch,
    Son _frusque_, aussi sa _lisette_,[34]
    Lonfa malura dondaine,
    Et ses _tirants brodanchs_,[35]
    Lonfa malura dond.

    Son frusque, aussi sa lisette,
    Et ses tirants brodanchs.
    _Crompe, crompe, mercandire_,[36]
    Lonfa malura dondaine,
    Car nous serions _bquills_,[37]
    Lonfa malura dond.

    Crompe, crompe, mercandire,
    Car nous serions bquills.
    Sur la _placarde de vergne_,[38]
    Lonfa malura dondaine,
    Il nous faudrait _gambiller_,[39]
    Lonfa malura dond.

    Sur la placarde de Vergne
    Il nous faudrait gambiller,
    _Allums_ de toutes ces _largues_[40]
    Lonfa malura dondaine,
    Et du _trepe_ rassembl[41],
    Lonfa malura dond.

    Allums de toutes ces largues,
    Et du trepe rassembl,
    Et de ces _charlots bons drilles_[42],
    Lonfa malura dondaine,
    Tous _aboulant goupiner_[43],
    Lonfa malura dond.

Riboulet ayant dbit ses quatorze couplets, Manon la Blonde, voulut
aussi faire admirer l'tendue de son organe. Eh, les autres! dit-elle,
en v'la z'une que j'ai zapprise  Lazarre, _prtez loche_ et _rebectez_
aprs moi:

    Un jour  la Croix-Rouge,
    Nous tions dix  douze.

Elle s'interrompt, comme aujourd'hui.

    Nous tions dix  douze,
    Tous _grinches_ de renom;[44]
    Nous attendions la _sorgue_[45],
    Voulant _poisser des bogues_[46]
    Pour faire du _billon_.[47]   (_bis._)

    Partage ou non partage,
    Tout est  notre usage;
    _N'pargnons le poitou_.[48]
    _Poissons_ avec adresse[49]
    _Messires_ et _gonzesses_,[50]
    Sans _faire de regot_,[51]        (_bis._)

    Dessus le pont au Change
    Certain Argent-de-change
    _Se criblait au charron_.[52]
    _J'engantai sa toquante_,[53]
    Ses _attaches brillantes_,[54]
    Avec ses _billemonts_.[55]       (_bis._)

    Quand _douze plombes crossent_[56]
    Les _pgres_ s'en retournent[57]
    Au _tapis_ de Montron.[58]
    Montron ouvre _ta lourde_,[59]
    Si tu veux que _j'aboule_[60]
    Et _piausse en ton bocson_.[61]     (_bis._)

    Montron _drogue_  sa _larque_,[62]
    _Bonnis_-moi donc _giroffle_[63]
    Qui sont ces _pgres_-l?[64]
    Des _grinchisseurs de bogues_,[65]
    _Esquinteurs de boutoques_,[66]
    Les _connobres_-tu pas?[67]       (_bis._)

    Et vite ma _culbute_;[68]
    Quand je vois mon _affure_[69]
    Je suis toujours _par_.[70]
    Du plus grand coeur du monde
    Je vais  la _profonde_[71]
    Pour vous donner du frais.      (_bis._)

    Mais dj la _patrarque_,[72]
    Au clair de la _moucharde_,[73]
    Nous _reluque_ de loin.[74]
    L'aventure est trange,
    C'tait l'Argent-de-change
    Que suivaient les _roussins_.[75]      (_bis._)

    A des fois l'on _rigole_,[76]
    Ou bien l'on _pavillonne_,[77]
    Qu'on devrait _lansquiner_.[78]
    _Raille_, _griviers_ et _cognes_[79],
    Nous ont pour la _cigogne_[80]
    Tretous _marrons paums_.[81]     (_bis._)

Ce final que nous prmes, pour ainsi dire, dans la bouche de Manon,
avant qu'elle et achev de le prononcer, fut rpt huit  dix fois de
manire  faire frmir les vitres de tout le quartier. Aprs cet lan
d'une hilarit bachique, les premires fumes du vin, qui sont
d'ordinaire les plus vives, venant peu  peu  se dissiper, nous
entrmes en conversation. Le chapitre des confidences, suivant la
coutume, s'ouvrit en faon d'interrogatoire. Je ne me fis pas tirer
l'oreille pour rpondre, allant toujours au-del de ce qu'on dsirait
savoir: tranger  Paris, je n'avais connu Riboulet qu' son passage
dans la prison de Valenciennes, lorsqu'il avait t reconduit  son
corps comme dserteur; c'tait un _ami de collge_, (un camarade de
dtention) que j'avais retrouv. Pour le surplus, j'eus soin de me
reprsenter sous des couleurs qui les charmrent: j'tais un sacripan
fini, je ne sais pas ce que je n'avais pas fait, et j'tais prt  tout
faire. Je me dboutonnais pour les engager  se dboutonner  leur tour,
c'est une tactique qui m'a souvent russi: bientt les camarades
bavardrent comme des pies, et je fus au courant de leurs affaires tout
aussi-bien que si je ne les eusse jamais quitts. Ils m'apprirent leurs
noms, leur demeure, leurs exploits, leurs revers, leur espoir: ils
avaient vraiment rencontr l'homme qui tait digne de leur confiance; je
leur revenais, je leur convenais, tout tait dit.

De semblables explications altrent toujours plus ou moins: tous les
rogomistes qui se trouvaient sur notre chemin nous devaient quelque
chose: plus de cent poissons furent bus en l'honneur de notre nouvelle
liaison, nous ne devions plus nous sparer. Viens avec nous, viens, me
disaient-ils. Ils taient si pressants, que n'ayant pas la force de me
drober  leurs instances je consentis  les reconduire chez eux, rue
des _Filles-Dieu_, n 14, o ils logeaient dans une maison garnie. Une
fois dans leur galetas, il me fut impossible de refuser de partager leur
lit: on ne se fait pas d'ide, comme ils taient bons enfants; moi je
l'tais aussi, et ils en taient d'autant plus persuads que le compre
Riboulet, durant une heure environ que je fis semblant de dormir leur
fit de moi  voix basse un loge, dont la moiti mme ne pouvait tre
vraie, sans que j'eusse mrit dix condamnations  perptuit. Je
n'tais pas n coiffeur, comme certain personnage que le spirituel
_Figaro_ exposait sur la sellette du ridicule, j'tais n coiff, et
j'avais un bonheur  faire mourir de chagrin toute une gnration
d'honntes gens. Enfin Riboulet, m'avait si bien mis dans les papiers de
nos htes, que ds la pointe du jour ils me proposrent d'tre
d'expdition avec eux, pour un vol qu'ils allaient commettre rue de _la
Verrerie_.

Je n'eus que le temps de faire avertir le chef de la deuxime division,
qui prit si bien ses mesures, qu'ils furent arrts porteurs des objets
vols. Riboulet et moi, nous tions rests en _gaffe_, afin de donner
l'veil en cas d'alerte, croyaient les voleurs, mais plus rellement
pour voir si la police tait  son poste. Quand ils passrent prs de
nous, tous trois emballs dans un fiacre d'o ils ne pouvaient nous
apercevoir. Eh bien! me dit Riboulet, les voil comme dans la chanson
de Manon, _tretous paums marrons_. Ils furent pareillement tretous
condamns, et si les noms de _Debuire_, de _Rol_, d'Hippolyte dit _la
Biche_ sont encore inscrits sur le contrle des bagnes, c'est parce que
j'ai pass une soire chez Guillotin AUX ENFANTS DU SOLEIL.




CHAPITRE XXXVI.

     Un habitu de la _Petite Chaise_.--Je ne suis pas trop cal.--Une
     chambre  dvaliser.--Les oranges du pre Masson.--Le tas de
     pierres.--Il ne faut pas se compromettre.--Un dmnagement
     nocturne.--Le voleur bon enfant.--Chacun son got.--Ma premire
     visite  Bictre.--A bas Vidocq!--Superbe discours.--Il y a de quoi
     frmir.--L'orage s'appaise.--On ne me tuera pas.


Souvent les voleurs tombaient sous ma coupe  l'instant o je m'y
attendais le moins: on et que leur mauvais gnie les poussait  venir
me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup taient,
il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A
voir avec quelle facilit la plupart d'entre eux s'abandonnaient,
j'tais toujours tonn qu'ils eussent choisi une profession dans
laquelle, pour carter les prils, tant de prcautions sont
ncessaires: quelques-uns taient d'une bonhomie telle, que je regardais
presque comme miraculeuse l'impunit dont ils avaient joui jusqu'au
moment o ils m'avaient rencontr pour leurs pchs. Il est incroyable
que des individus, crs exprs pour donner dans tous les panneaux,
aient attendu ma venue  la police pour se faire prendre. Avant moi, la
police tait donc faite en dpit du bon sens, ou bien encore, j'tais
favoris par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on
dit, des hasards qui valent du neuf: on en jugera par le rcit suivant.

Un jour vers la brune, vtu en ouvrier des ports, j'tais assis sur le
parapet du quai de Gvres, lorsque je vis venir  moi un individu que je
reconnus pour tre un des habitus de la _Petite Chaise_ et du _Bon
Puits_, deux cabarets fort renomms parmi les voleurs.

--Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en m'accostant.

--Bon soir, mon garon.

--Que diable fais-tu l? t'as l'air triste  _coquer le taffe_ ( faire
peur).

--Que veux-tu, mon homme? quand on _cane la pgrne_ (crve de faim),
on _rigole pas_ (on ne rit pas).

--_Caner la pgrne!_ c'est un peu fort, toi qui passe pour un _ami_
(voleur).

--C'est pourtant comme a.

--Allons, viens que nous buvions une chopine chez _Niguenac_; j'ai
encore vingt _Jacques_ (sous), il faut les _tortiller_ (manger).

Il m'emmne chez le marchand de vin, demande _une cholette_ (un
demi-litre), me laisse seul un instant, et revient avec deux livres de
pommes de terre: Tiens, me dit-il, en les dposant toutes fumantes sur
la table, en voil des goujons pchs  coups de pioche dans la plaine
des Sablons, ils ne sont pas frits ceux-l.

--C'est des _oranges_, si tu demandais du sel.....

--De la _morgane!_ mon fils, a cote pas cher.

Il se fait apporter de la _morgane_, et bien qu'une heure auparavant
j'eusse fait un excellent dner chez Martin, je tombai sur les pommes de
terre, et les dvorai comme si je n'eusse pas mang de deux jours.

C'est affaire  toi, me dit-il, comme tu joue _des dominos_ (des
dents),  te voir, on croirait que tu _morfiles_ (mords) dans de la
_crignole_ (viande).

Eh! mon dieu, tout ce qui passe par la _gargoine_ (bouche) emplit le
_beauge_ (ventre).

--Je sais bien, je sais bien.

Les bouches se succdaient avec une prodigieuse rapidit; je ne faisais
que tordre et avaler; je ne conois pas comment je n'en fus pas touff,
mon estomac n'avait jamais t plus complaisant. Enfin je suis venu 
bout de ma ration: ce repas termin, mon camarade m'offre une chique, et
me parle en ces termes:

Foi d'ami, et comme je m'appelle _Masson_, qui est le nom de mon pre
et du sien, je t'ai toujours regard comme un bon enfant; je sais que
t'as eu de grands malheurs, on me l'a dit, mais le diable n'est pas
toujours  la porte d'un pauvre homme, et si tu veux, je puis te faire
gagner quelque chose.

--a ne serait pas sans faute, car je suis _pann_, dieu merci! ni peu
ni trop.

--Mais assez.... Je le vois, je le vois (il regarde mes habits, qui
sont passablement dguenilles); a s'apperoit que pour le quart-d'heure
tu n'es pas heureux.

--Oh! oui; j'ai firement besoin de me _recaler_.

--En ce cas, viens avec moi, _je suis matre d'une cambriole_ (je puis
ouvrir une chambre), que je _rincerai_ (dvaliserai) ce soir.

--Conte-moi donc a, car pour entrer dans l'affaire, il faut que je la
connaisse.

--Que t'es _sinve_ (simple) c'est pas ncessaire pour _faire le gaffe_
(pour guetter.)

--Oh! si ce n'est que a, je suis ton homme, seulement tu peux bien me
dire en deux mots.....

--Ne t'inquite pas, te dis-je, mon plan est tir, c'est de l'argent
sr; la _fourgatte_ (receleuse) est  deux pas. Sitt _servi_, sitt
_bloqui_ (sitt vol, sitt vendu), _il y a gras_, je t'en fais bon.

--Il y a gras? Eh bien! marchons.

Masson me conduit sur le boulevart Saint-Denis, que nous longeons
jusqu' un gros tas de pierres. L, il s'arrte, regarde autour de lui
pour s'assurer que personne ne nous observe, puis s'tant approch du
tas, il drange quelques moellons, plonge son bras dans la cavit qu'ils
fermaient, et en ramne un trousseau de clefs. J'ai maintenant toutes
les herbes de la Saint-Jean, me dit-il, et nous prenons ensemble le
chemin de la Halle au Bl. Parvenus dans le pourtour, il m'indique  peu
de distance, et presque en face du corps-de-garde, une maison dans
laquelle il doit s'introduire. A prsent, mon ami, ajoute-t-il, ne va
pas plus loin, attends-moi et ouvre l'oeil, je vais voir si la _larque
est dcare_, (si la femme qui occupe la chambre est sortie).

Masson ouvre la porte de l'alle, mais il ne l'a pas plutt referme sur
lui, que je cours au poste o, m'tant fait reconnatre du chef, je
l'avertis  la hte qu'un vol est au moment de se commettre, et qu'il
n'y a pas de temps  perdre, si l'on veut saisir le voleur nanti des
objets qu'il emporte. L'avis donn, je me retire et retourne  l'endroit
o Masson m'avait laiss. A peine y suis-je, quelqu'un s'avance vers
moi: Est-ce toi Jean Louis?

--Oui, c'est moi, rpondis-je, en exprimant mon tonnement de ce qu'il
revenait les mains vides.

--Ne m'en parle pas! un diable de voisin qui est arriv sur le carr
m'a drang dans mon opration; mais ce qui est diffr n'est pas perdu.
Minute, minute! laisse bouillir le mouton, tu verras tout--l'heure; il
ne faut pas se compromettre.

Bientt il me quitte de nouveau et ne tarde pas  reparatre charg d'un
norme paquet, sous le poids duquel il semble s'affaisser. Il passe
devant moi sans dire mot; je le suis; et marchant en serre-files, deux
hommes de garde, arms seulement de leur baonnette, l'observent en
faisant le moins de bruit possible.

Il importait de savoir o il allait dposer son fardeau: il entra rue du
Four, chez une marchande (la _Tte-de-Mort_), o il ne resta que peu de
temps. C'tait lourd, me dit-il en sortant, et pourtant j'ai encore un
bon voyage  faire.

Je le laisse agir; il remonte dans la chambre dont il effectuait le
dmnagement: dix minutes  peine se sont coules, il redescend portant
sur sa tte un lit complet, matelats, coussins, draps et couverture. Il
n'avait pas eu le temps de le dfaire, aussi sur le point de franchir le
seuil, gn par la porte qui tait trop troite, et ne voulant pas
lcher sa proie, faillit-il tomber  la renverse; mais il reprit
promptement son quilibre, se mit en marche et me fit signe de
l'accompagner. Au dtour de la rue, il se rapproche de moi et me dit 
voix basse:

--Je crois que j'y retournerai une troisime fois, si tu veux tu
monteras avec moi, tu m'aideras  dcrocher les rideaux du lit et les
grands de la croise.

--C'est entendu, lui rpondis-je, quand on couche sur la _plume de la
Beauce_ (la paille), des rideaux, c'est du luxe.

--Oui, c'est du lusque, reprit-il en souriant; par ainsi, assez caus,
ne vas pas plus loin, je te prendrai en repassant.

Masson poursuit son chemin, mais  deux pas de l l'on nous arrte l'un
et l'autre. Conduits d'abord au corps-de-garde et ensuite chez le
commissaire, nous sommes interrogs.

--Vous tes deux, dit l'officier public  Masson (me dsignant), quel
est cet homme? Sans doute un voleur comme toi.

--Quel est cet homme? Est-ce que je le sais? demandez-lui ce qu'il est;
quand je l'aurai vu encore une fois et puis celle-l, a fera deux.

--Vous ne me direz pas que vous n'tes pas de connivence, puisque l'on
vous a rencontrs ensemble.

--Il n'y a pas de connivence, mon respectable commissaire: il allait
d'un ct, je venais par l'autre, voil tout  coup quand il passe 
fleur de moi, je sens quelque chose qui me glisse, c'tait un _auryer_
(oreiller). Je lui dis comme a: je crois qu'il va prendre un billet de
parterre, a serait de le relever, il le relve: l dessus la garde est
arrive, on nous a _paum_ tous les deux; c'est ce qui fait que je suis
devant vous, et que je veux mourir si ce n'est pas la pure vrit.
Demandez-lui plutt.

La fable tait assez bien trouve, je n'eus garde de dmentir Masson,
j'abondai au contraire dans son sens; enfin le commissaire parut
convaincu. Avez-vous des papiers? me dit-il. J'exhibe un permis de
sjour, qui est jug fort en rgle, et mon renvoi est aussitt prononc.
Une satisfaction bien marque se peignit dans les traits de Masson,
lorsqu'il entendit ces mots: _Allez vous coucher_, qui m'taient
adresss: c'tait la formule de ma mise en libert, et il en tait si
joyeux, qu'il fallait tre aveugle pour ne pas s'en apercevoir.

On tenait le voleur, il ne s'agissait plus que de saisir la receleuse
avant qu'elle et fait disparatre les objets dposs chez elle: la
perquisition eut lieu immdiatement, et surprise au milieu de
tmoignages matriels dont l'vidence l'accablait, la _Tte-de-Mort_ fut
enleve  son commerce au moment o elle s'y attendait le moins.

Masson fut conduit au dpt de la prfecture. Le lendemain, suivant un
usage tabli de temps immmorial, parmi les voleurs, lorsqu'un de leurs
collaborateurs est _enflacqu_, je lui envoyai une miche ronde de quatre
livres, un jambonneau et un petit cu. On me rapporta qu'il avait t
sensible  cette attention, mais il ne souponnait pas encore que celui
qui lui faisait tenir le denier de la confraternit, tait la cause de
sa msaventure. Ce fut seulement  la _Force_ qu'il apprit, que
_Jean-Louis_ et _Vidocq_ taient le mme individu: alors il imagina un
singulier moyen de dfense: il prtendit que j'tais l'auteur du vol
dont il tait accus, et qu'ayant eu besoin de lui pour le transport des
effets, j'tais all le chercher; mais ce conte longuement dvelopp
devant la cour, ne fit pas fortune, Masson eut beau se prvaloir de son
innocence, il fut condamn  la rclusion.

Peu de temps aprs j'assistais au dpart de la chane, Masson, qui ne
m'avait pas vu depuis son arrestation, m'aperoit  travers la grille.

--H bien! me dit-il, vous voil monsieur Jean Louis; c'est pourtant
vous qui m'avez emball. Ah! si j'avais su que vous tiez Vidocq, je
vous en aurais pay des _oranges_!

--Tu m'en veux donc bien, n'est-ce pas? toi qui m'as propos de
t'accompagner?

--C'est vrai, mais vous ne m'avez pas dit que vous tiez _raille_
(mouchard).

--Si je te l'avais dit, j'aurais trahi mon devoir, et a ne t'aurait
pas empch de _rincer la cambriole_, tu aurais seulement remis la
partie.

--Vous n'en tes pas moins un fichu coquin. Moi qui tais de si bon
coeur! Tenez, j'aimerais mieux rester ici tant que l'ame me battra
dans le corps, que d'tre libre comme vous et de m'avoir dshonor.

--Chacun son got.

--Il est joli, votre got!... un mouchard! c'est-ti pas beau?

--C'est toujours aussi beau que de voler; d'ailleurs, sans nous que
deviendraient les honntes gens?

A ces mots, il partit d'un grand clat de rire. Les honntes gens!
rpta-t-il, tiens, tu me fais rire que je n'en ai pas l'envie
(l'expression dont il se servit, tait un peu moins congrue.) Les
honntes gens! ce qui deviendraient?... tais-toi donc, a ne t'inquite
gure; quand t'tais _au pr_, tu chantais autrement.

--Il y reviendra, dit un des condamns qui nous coutaient.

--Lui! s'cria Masson, on n'en voudrait pas;  la bonne heure un brave
garon! a peut aller partout.

Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait  Bictre,
j'tais sr qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux
qui me furent adresss par Masson. Rarement j'entrais en discussion avec
le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne ddaignais pas
toujours de lui rpondre, dans la crainte qu'il ne lui vint  l'ide,
non que je le mprisais, mais que j'avais peur de lui. En me trouvant en
prsence de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou
moins  se plaindre de moi, puisque tous m'avaient pass par les mains
ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'tait indispensable de
montrer de la fermet; mais cette fermet ne me fut jamais plus
ncessaire que le jour o je parus pour la premire fois au milieu de
cette horrible population.

Je ne fus pas plutt l'agent principal de la police de sret, que,
jaloux de remplir convenablement la tche qui m'tait confie, je
m'occupai srieusement d'acqurir toutes les notions dont je pensais
avoir besoin pour mon tat. Il me parut utile de classer dans ma
mmoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui
avaient t repris de justice. J'tais ainsi plus apte  les
reconnatre, si jamais ils venaient  s'vader, et  l'expiration de
leur peine, il me devenait plus facile d'exercer  leur gard la
surveillance qui m'tait prescrite. Je sollicitai donc de M. Henry
l'autorisation de me rendre  Bictre avec mes auxiliaires, afin
d'examiner pendant l'opration du ferrement, et les condamns de Paris
et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec
eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pour me dtourner d'une
dmarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien dmontrs
que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer.

Je suis inform, me dit-il, que les dtenus ont complot de vous faire
un mauvais parti. Si vous vous prsentez au dpart de la chane, vous
leur offrez une occasion qu'ils attendent depuis long-temps; et ma foi!
quelque prcaution que l'on prenne, je ne rponds pas de vous. Je
remerciai ce chef de l'intrt qu'il me tmoignait, mais en mme temps
j'insistai pour qu'il m'accordt l'objet de ma demande, et il se dcida
enfin  me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenir.

Le jour fix pour le ferrement, je me transporte  Bictre, avec
quelques-uns de mes agents. J'entre dans la cour, soudain des hurlements
affreux se font entendre, des cris: _ bas les mouchards!  bas le
brigand!  bas Vidocq!_ partent de toutes les croises, o les
prisonniers, monts sur les paules les uns des autres et la face colle
contre les barreaux, sont rassembls en groupe. Je fais quelques pas,
les vocifrations redoublent; de toutes parts l'air retentit
d'invectives et de menaces de mort, profres avec l'accent de la
fureur: c'tait un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages
de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles
contractions la soif du sang et le dsir de la vengeance. Il se faisait
dans toute la maison un vacarme pouvantable; je ne pus me dfendre
d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu
s'en fallut que je ne prisse le parti de battre en retraite; mais tout
 coup je sens renatre mon courage. Eh quoi! me dis-je, tu n'as pas
trembl lorsque tu attaquais ces sclrats dans leurs repaires; ils sont
ici sous les verroux et leur voix t'effraie! allons, dussions-nous
prir, faisons tte  l'orage, et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir
intimid!

Ce retour  une rsolution plus conforme  l'opinion que je devais
donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de
remarquer ma faiblesse; bientt j'ai recouvr toute mon nergie; ne
redoutant plus rien, je promne firement mes regards sur toutes les
croises, je m'approche mme de celles du rez-de-chausse. A ce moment,
les prisonniers prouvent un nouvel accs de rage; ce ne sont plus des
hommes, ce sont des btes froces qui rugissent; c'est une agitation, un
bruit, on et dit que Bictre allait s'arracher de ses fondements et que
les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce
brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succde 
la tempte, on coute: Tas de canaille, m'criai-je, que vous sert de
brailler? C'est quand je vous ai _emballs_ qu'il fallait, non pas
crier, mais vous dfendre. En serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des
injures? Vous me traitez de mouchard, eh bien! oui, je suis mouchard,
mais vous l'tes aussi, puisqu'il n'est pas un seul d'entre vous qui ne
soit venu offrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir d'obtenir une
impunit que je ne puis ni ne veux accorder. Je vous ai livrs  la
justice parce que vous tiez coupables.--Je ne vous ai pas pargns, je
le sais; quel motif aurais-je eu de garder des mnagements? Y a-t-il ici
quelqu'un que j'aie connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir
jamais _travaill_ avec lui? Et puis, lors mme que j'aurais t voleur,
dites-moi ce que cela prouverait, sinon que je suis plus adroit ou plus
heureux que vous, puisque je n'ai jamais t pris _marron_.--Je dfie le
plus malin de montrer un crou qui constate que j'aie t accus de vol
ou d'escroquerie. Il ne s'agit pas d'aller chercher midi  quatorze
heures, opposez-moi un fait, un seul fait, et je m'avoue plus coquin que
vous tous.--Est-ce le mtier que vous dsapprouvez? que ceux qui me
blment le plus sous ce rapport me rpondent franchement, ne leur
arrive-t-il pas cent fois le jour de dsirer tre  ma place?

Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de
hues. Bientt les vocifrations et les rugissements recommencrent;
mais je n'prouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation:
transport de colre, je devins d'une audace presque au-dessus de mes
forces. On annonce que les condamns vont tre amens dans la cour des
fers: je vais me poster sur leur passage, au moment o ils se prsentent
 l'appel, et rsolu  vendre chrement ma vie, j'attends l qu'ils
osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intrieurement je dsirais
que l'un d'eux tentt de porter la main sur moi, tant m'animait le dsir
de la vengeance. Malheur a qui m'et provoqu! mais aucun de ces
misrables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer
de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui
dconcerte un ennemi. L'appel termin, un bourdonnement sourd est le
prlude d'un nouveau tumulte: on vomit des imprcations contre moi,
_qu'il vienne donc! il reste  la porte_, rptent les condamns en
accollant  mon nom les pithtes les plus grossires. Pouss  bout
par cette espce de dfi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me
voil au milieu de deux cent brigands, la plupart arrts par moi:
_allons, amis! courage!_ leur criaient des cabanons o ils taient
enferms les condamns  la rclusion, _cernez le gros cochon, tuez-le,
qu'il n'en soit plus parl_.

C'tait le cas ou jamais de payer de front: Allons, messieurs, dis-je
aux forats, tuez-le, on dira qu'il est venu au monde comme a. Vous
voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez. Je ne sais quelle
rvolution s'opra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en
quelque sorte  leur discrtion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers
la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient jur de m'exterminer,
s'taient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prirent de
leur rendre quelques lgers services. Ils n'eurent pas  se repentir
d'avoir compt sur mon obligeance, et le lendemain,  l'heure du dpart,
aprs m'avoir adress leurs remercments, ils me firent des adieux
pleins de cordialit. Tous taient changs du noir au blanc; les plus
mutins de la veille taient devenus souples, respectueux, du moins dans
l'apparence, et presque rampants.

Cette exprience fut pour moi une leon dont je n'ai pas perdu le
souvenir: elle me dmontra qu'avec des gens de cette trempe, on est
toujours fort quand on dploie de la fermet: pour les tenir
ternellement en respect, il suffit de leur en avoir impos une seule
fois. A partir de cette poque, je ne laissai plus passer un dpart de
la chane sans aller voir ferrer les condamns; et, sauf quelques
exceptions, il ne m'arriva plus d'tre insult. Les condamns s'taient
accoutums  me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur
et manqu quelque chose; et en effet presque tous avaient des
commissions  me donner. Au moment o ils tombaient sous l'empire de la
mort civile, j'tais, pour ainsi dire, leur excuteur testamentaire.
Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'taient pas effacs, mais
rancune de voleur ne dure pas. Pendant dix-huit ans que j'ai fait la
guerre aux _grinches_, petits ou grands, j'ai t souvent menac; bien
des forats renomms pour leur intrpidit, ont fait le serment de
m'assassiner aussitt qu'ils seraient libres, tous ont t parjures et
tous le seront. Veut-on savoir pourquoi? C'est que la premire, la seule
affaire pour un voleur, c'est de voler; celle-l l'occupe
exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma
bourse, ceci est du mtier; il me tuera pour anantir un tmoignage qui
le perdrait, le mtier le permet encore; il me tuera pour chapper au
chtiment; mais quand le chtiment est subi,  quoi bon? Les voleurs
n'assassinent pas  leur temps perdu.




CHAPITRE XXXVII.

     L'utilit d'un bon estomac.--L'occurence suspecte.--La procession
     des ballots.--Les hirondelles de la Grve.--La commodit d'un
     fiacre.--Les fredaines de ces messieurs.--Le garon de
     chantier.--Il n'y a plus de _fiat_ du tout.--Madame Bras ou la
     marchande scrupuleuse.--Annette ou la bonne femme.--On ne mange pas
     toujours.--Le premier qui fut roi.--_Vidocq enfonc_; pice
     nouvelle, dont le dernier acte se passe au corps-de-garde.--Je joue
     le rle de Vidocq.--Reprsentation  mon
     bnfice.--Applaudissements unanimes.--La pomme rouge.--Le grand
     casuel.--L'inspection des papiers.--Je fais vader un voleur.--Le
     vtran qui prend un potage.--L'auteur du _Pied-de-Mouton_.--Les
     bas et les madras accusateurs.--J'ai perdu ma pice de cinq
     francs.--Le soufflet et le marchand de vin.--Je suis arrt.--La
     ronde du commissaire.--Ma dlivrance.--La chute du
     bandeau.--_Vidocq l'enfonceur_ reconnu dans Vidocq
     l'enfonc.--Souhaitez-vous un bon conseil?--Gare  la caboche!


Une nuit dont j'avais pass la moiti dans les mauvais lieux de la
Halle, esprant y rencontrer quelques voleurs, qui, dans un accs de
cette bonhomie que produisent deux ou trois coups de _paff_ verss 
propos, se laisseraient _tirer la carotte_ sur leurs affaires passes,
prsentes et futures, je me retirais assez mcontent d'avoir, au
dtriment de mon estomac, aval en pure perte bon nombre de petits
verres de cet esprit mitig, auquel le _vitriol_ donne du montant,
lorsque, tout prs du coin de la rue _des Coutures-Saint-Gervais_,
j'aperus plusieurs individus blottis dans des embrasures de portes. A
la lueur des rverbres, je ne tardai pas  distinguer auprs d'eux des
paquets dont on s'efforait de dissimuler le volume, mais dont la
blancheur indiscrte ne pouvait manquer d'attirer les regards. Des
paquets  cette heure, et des hommes qui cherchent l'abri d'une
embrasure, au moment o il ne tombe pas une goutte d'eau; il ne fallait
pas une forte dose de perspicacit pour trouver, dans un tel concours de
circonstances, tout ce qui caractrise une occurence suspecte. J'en
conclus que les hommes sont des voleurs, et les paquets le butin qu'ils
viennent de faire. C'est bon, me dis-je, ne faisons mine de rien,
suivons le cortge quand il se mettra en marche, et s'il passe devant un
corps de garde, _enfonc_!... dans le cas contraire, je les mne coucher
chez eux, je prends leur numro, et je leur envoie la police. Je file
en consquence mon noeud, sans paratre m'inquiter de ce que je
laisse derrire moi;  peine ai-je fait dix pas, l'on m'appelle:
_Jean-Louis!_ c'est la voix d'un nomm _Richelot_ que j'avais souvent
rencontr dans des runions de voleurs: je m'arrte.

Eh! bon soir, Richelot, lui dis-je; que diable fais-tu  cette heure
dans ce quartier? Est-tu seul? Comme tu as l'air effray!

--On le serait  moins, je viens de manquer d'tre _enflaqu_ sur le
boulevard du Temple.

--Enflaqu! et pourquoi?

--Pourquoi! tiens, avance, vois-tu les amis et les _baluchons_
(ballots)?

--Tu m'en diras tant! si vous tes _fargus de camelotte grinchie_...
(si vous tes chargs de marchandise vole).

Je m'approche, soudain toute la bande se lve, et ds qu'ils sont
debout, je reconnais _Lapierre_, _Commery_, _Lenoir_ et _Dubuisson_;
tous quatre s'empressent de me faire bon accueil et de me tendre la main
de l'amiti.

COMMERY. Va, nous l'avons chapp belle, j'en ai encore le _palpitant_
(le coeur) qui bat la gnrale; pose ta main l-dessus, sens-tu comme
il fait tic-tac?

MOI. Ce n'est rien.

LAPIERRE. Oh! c'est que nous avons eu la _moresque_ (la peur) d'une
fire force: je sais bien que quand je m'ai senti les _verds_[82] au dos
_le treffe me faisait trente et un_.

DUBUISSON. Et par-dessus le march, les _hirondelles de la Grve_[83]
que nous nous sommes rendus nez--nez avec leurs chevaux, au dtour,
presque en face la Gat.

MOI. Que vous tes _niolles_ (btes)! Il fallait faire _gaffer un
roulant pour y planquer les paccins_ (il fallait faire stationner un
fiacre, afin d'y placer les paquets). Vous n'tes que des _pgriots_
(mauvais voleurs).

RICHELOT. _Pgriots_ tant que tu voudras; mais nous n'avons pas de
roulant, et il faut se tirer de l, c'est pour a que nous nous sommes
jets dans les petites rues.

MOI. Et o allez-vous maintenant? Si je puis vous tre utile  quelque
chose....

RICHELOT. Si tu veux marcher en claireur et venir avec nous jusque
dans la rue Saint-Sbastien, o nous allons dposer ces _fredaines_, tu
auras _ton fade_ (ta part).

MOI. Avec plaisir, les amis.

RICHELOT. En ce cas, passe devant, et _allume_ si tu _remouches la sime
ou la patraque_ (et regarde si tu vois des bourgeois ou la patrouille).

Aussitt Richelot et ses compagnons se saisissent des paquets, et je me
porte en avant. Le trajet fut heureux, nous arrivmes sans encombre 
la porte de la maison; chacun de nous se dchausse pour faire moins de
bruit en montant. Nous voici sur le palier du troisime: on nous
attendait; une porte s'ouvre doucement et nous entrons dans une vaste
chambre faiblement claire, dont le locataire, que je reconnais, est un
garon de chantier qui avait dj t repris de justice: bien qu'il ne
me connaisse pas, ma prsence parat l'inquiter, et pendant qu'il aide
 cacher les paquets sous le lit, je crois remarquer qu'il adresse 
voix basse une question, dont la rponse hautement articule me dvoile
la teneur.

RICHELOT. C'est Jean-Louis, un bon enfant; sois tranquille, _il est
franc_.

LE LOCATAIRE. Tant mieux! il y a aujourd'hui tant de _railles_ et de
_cuisiniers_, qu'il n'y a plus de _fiat_ du tout.

LAPIERRE. Calme! calme! j'en rponds comme de moi, c'est un ami et un
franais.

LE LOCATAIRE. Puisque c'est comme a, je m'en rapporte. L-dessus,
buvons la goutte. (Il monte sur une espce de tabouret, et passant son
bras sur la corniche d'une vieille armoire, il en ramne une vessie
pleine). La v'la _l'enfle_, c'est de _l'eau d'affe_ (eau-de-vie),
elle est toute _mouchique_, celle-l! c'est moi qui l'ai _entole_
(entre); allons, _Jean-Louis_,  toi l'_entame_.

MOI. Volontiers (je verse dans un genieu verd, et je bois). C'est
fichu! elle est bonne; a fait du bien par o a passe;  ton tour
Lapierre, rince-toi le gosier.

Le genieu et la vessie passent de main en main, et quand chacun s'est
suffisamment abreuv, nous nous jetons sur le lit en travers, jusqu'au
lendemain. Au petit jour, on entend dans la rue le cri d'un ramoneur (on
sait que dans Paris, les savoyards sont les coqs des quartiers dserts).

RICHELOT (secouant son voisin). Eh! Lapierre, allons-nous chez la
_fourgatte_ (recleuse)?

LAPIERRE. Laisse-moi dormir.

RICHELOT. Voyons, bouge-toi donc.

LAPIERRE. Vas-y seul, ou emmne Lenoir.

RICHELOT. Tiens plutt, toi, qui lui a dj _bloqui_ (vendu), c'est
plus sr.

LAPIERRE. F....-moi la paix, j'ai trop sommeil.

MOI. Eh mon dieu! que vous tes fniants! je vais y aller, moi, si
vous voulez m'indiquer sa demeure.

RICHELOT. T'as raison, Jean-Louis, mais la _fourgatte_ ne t'a pas
encore vu, elle ne veut _fourguer_ (recler) qu' nous. Puisque tu te
proposes, nous irons ensemble?

MOI. Oui,  nous deux, a fera qu'une autre fois elle connatra ma
_frimousse_.

Nous partons. La _fourgatte_ restait rue de Bretagne, n 14, dans la
maison d'un charcutier, qui vraisemblablement tait le propritaire.
Richelot entre dans la boutique, et s'informe si madame _Bras_ est chez
elle; _oui_, lui rpond-on et aprs avoir enfil l'alle, nous grimpons
l'escalier jusqu'au troisime. Madame Bras n'est pas sortie, mais elle
tient  l'honneur, et ne veut absolument rien recevoir dans le jour. Au
moins, lui dit Richelot, si vous ne pouvez pas prendre  prsent la
marchandise, donnez-nous un -compte: allez, c'est du bon butin, et puis
vous savez que nous sommes honntes.

--C'est vrai, mais pour vos beaux yeux je ne puis pas me compromettre;
revenez ce soir, la nuit tous chats sont gris. Richelot la prit par
tous les bouts pour lui arracher quelques pices, mais elle fut
inexorable, et nous nous retirmes sans avoir rien obtenu. Mon
compagnon pestait, jurait, temptait; il fallait l'entendre.

Eh! lui dis-je, ne croirait-on pas que tout est perdu? pourquoi te
chagriner? Qui refuse muse: si elle ne veut pas, un autre voudra; viens
avec moi chez ma _fourgatte_, je suis sr qu'elle nous prtera quatre ou
cinq _tunes_ de cinq _balles_ (pices de cinq francs.)

Nous nous rendons rue Neuve-Saint-Franois, o j'avais mon domicile.
D'un coup de sifflet, je me fais entendre d'Annette; elle descend
rapidement, et vient nous rejoindre au coin de la vieille rue du Temple.

--Bonjour, madame.

--Bonjour, Jean-Louis.

--Tenez, si vous tiez bonne enfant, vous me prteriez vingt francs, et
ce soir je vous les rendrais.

--Oui, ce soir! si vous avez gagn quelque chose, vous irez  la
Courtille.

--Non, je vous assure que je serai exact.

--C'est-il bien vrai? je ne veux pas vous refuser, venez avec moi,
tandis que votre camarade ira vous attendre au cabaret du coin de la rue
de l'_Oseille_.

Seul avec Annette, je lui donnai mes instructions, et lorsque je fus
certain qu'elle m'avait bien compris, j'allai rejoindre Richelot au
cabaret voil, lui dis-je en lui montrant les vingt francs, ce qui
s'appelle une _larque_, et une bonne!

--Parbleu! il n'y a qu' lui _bloquir_ les _pacins_.

--Est-ce qu'elle en voudrait? Elle ne _fourgue_ que de la _blanquette_,
des _bogues_ et des _brguilles_ (elle n'achte que de l'argenterie, des
montres et des bijoux.)

--C'est dommage, car c'est une bonne b..., c'est comme a qu'il m'en
faudrait une.

Aprs avoir vid notre chopine, nous nous mmes en route pour regagner
le logis, o nous rentrmes avec une oie normande de premire taille et
une assiette assortie  la Lyonnaise. Je mis en mme temps l'argent en
vidence, et comme il tait destin  nous ravitailler, notre hte alla
nous chercher douze litres de vin et trois pains de quatre livres. Nous
avions si bon apptit que toutes ces provisions ne firent en quelque
sorte que paratre et disparatre. La vessie ou _l'enfle_ d'_eau
d'aff_, fut presse jusqu' la dernire goutte. Notre rfection prise,
on parla de procder  l'ouverture des paquets; ils contenaient du linge
magnifique, des draps, des chemises d'une finesse extrme, des robes
garnies de superbes malines brodes, des cravattes, des bas, etc.; tous
ces objets taient encore mouills. Les voleurs me racontrent qu'ils
avaient fait cette capture dans une des plus belles maisons de la rue de
l'chiquier, o ils s'taient introduits par une croise, dont ils
avaient bris les barreaux de fer.

L'inventaire termin, j'ouvris l'avis de faire divers lots, afin de ne
pas tout vendre dans le mme endroit. J'insinuai qu'on leur donnerait
autant pour chaque moiti que pour la totalit, et qu'il valait mieux
deux fois qu'une. Les camarades se rangrent de mon opinion, et l'on fit
deux parts du butin. Maintenant il s'agissait d'oprer le placement: ils
taient dj srs de la vente d'un lot, mais il leur fallait un
acqureur pour le surplus: un marchand d'habits, nomm la _Pomme-Rouge_,
restant rue de la Juiverie, fut l'individu que je leur indiquai. Depuis
long-temps il m'tait signal comme achetant du premier venu. Il se
prsentait une occasion de le mettre  l'preuve, je ne voulais pas la
laisser chapper; car s'il succombait, le rsultat de mes combinaisons
tait bien plus beau, puisqu'au lieu d'un recleur, j'en faisais arrter
deux, et que je faisais ainsi d'une pierre trois coups.

Il fut convenu qu'on ferait des offres  mon homme, mais on ne pouvait
rien tenter avant la nuit, et jusque l il y avait de quoi s'ennuyer
mortellement. Que dire? parmi les voleurs, le commun des martyrs n'a pas
assez de ressources dans l'esprit pour se tenir compagnie plus d'un
quart d'heure. Que faire? les _grinches_ ne font rien, quand ils ne
_travaillent_ pas, et quand ils _travaillent_, ils ne font rien.
Cependant il faut tuer le temps, nous avons encore quelqu'argent devant
nous, on vote du vin par acclamation, et nous voil de nouveau occups
de fter Bacchus. Les fils de Mercure boivent sec et dru; mais l'on ne
peut pas toujours boire. Si encore les buveurs taient comme le tonneau
des Danades, ouverts par un bout et dfoncs par l'autre, le dgot ne
proviendrait pas de plnitude! Malheureusement chacun a sa capacit, et
quand, entre la vessie et le cerveau, le fleuve dont l'embouchure est
trop petite remonte vers sa source, il n'y a pas  dire mon bel ami, si
l'on veut viter le dbordement, il faut chmer; c'est ce que firent nos
compagnons. Comme ils pensaient avoir besoin de leur tte pour un peu
plus tard, et que dj un pais brouillard s'amoncelait sous la vote
osseuse qui couvre le souverain rgulateur de nos actions, afin de ne
pas perdre _la boussole_, ils cessrent insensiblement de faire de leur
bouche un entonnoir, et ne l'ouvrirent plus que pour jaboter. De quoi
s'entretenaient-ils? La conversation qu'ils eussent t trs embarrasss
d'alimenter autrement roulait sur les camarades qui taient au _pr_,
sur ceux qui taient en _gerbement_ (en jugement). Ils parlaient aussi
des _railles_ (mouchards).

A propos de _railles_, dit le garon de chantier, vous n'tes pas sans
avoir entendu parler d'un fameux coquin, qui s'est fait _cuisinier_
(mouchard), Vidocq; le connaissez-vous, vous autres?

TOUS ENSEMBLE (je fais chorus). Oui, oui, de nom simplement.

DUBUISSON. Je crois bien qu'on en parle! On dit qu'il vient du _pr_
(bagne), o il tait _gerb_  24 _longes_ (condamn  24 ans).

LE GARON DE CHANTIER. Tu n'y es pas, _couill_ (nigaud)! Ce Vidocq
est un _grinche_, qui tait pire qu'_ vioque_ ( vie),  cause de ses
vasions. Il est sorti parce qu'il a promis de faire _servir l'zamis_.
Ce n'est que pour a qu'on le tient z' Paris. C'est z'un malin; quand
il veut faire _enflaqu_ z'_un pgre_, il tche pour se faire ami z'avec
lui, et sitt qu'il est z'ami, il lui _refile_ des objets _grinchis_
dans ses poches, et puis tout est dit; z'ou bein il _l'emmne_ su z'une
affaire, pour qu'il soit servi _marron_. C'est lui a z'_emball Bailli_,
_Jacquet_ et _Martinot_. Oh mon Dieu oui! c'est lui; que je vous conte
comme il les a _tourdis_.

--ENSEMBLE (je fais encore chorus). tourdis, que c'est bien dit!

--LE GARON DE CHANTIER. tant z' boire avec un autre brigand comme
lui, vous savez bien, le faubourien Riboulet, l'homme  Manon.

--ENSEMBLE. Manon la Blonde?

--LE GARON DE CHANTIER. C'est a, juste. On parle de chose et d'autre.
Vidocq dit comme a qu'il vient du _pr_, qu'il voudrait trouver des
amis pour _goupiner_. Les autres _coupent dans le pont_ (donnent dans le
panneau). Il les _entortille_ si bien, qu'il les _mne_ su zune
affaire, rue du Grand-Zurleur. C'tait cens qu'il ferait le _gaffe_. Le
gaffe pour la _raille_ (pour la police), car sitt _fargus_, sitt
_marrons_. On les emmne tous, et pendant ce temps-l le gueusard
_dcare_ (se sauve) avec son camarade. Ainsi voil comme il s'y prend
pour faire tomber les bons enfants. C'est lui qui a fait _buter_
(guillotiner) tous les chauffeurs, dont il tait le premier en tte.

Chaque fois que le narrateur s'interrompait, nous nous rafrachissions
d'un coup de vin. Lapierre profitant d'une de ces poses, prend la
parole.

--Qu'est-ce qu'il nous _embte_? Il parle comme mon _C...hien_ (dans la
langue de ces messieurs, ces deux mots _embter_ et _chien_ ont des
synonymes, qu'ils employrent, mais je m'abstiens de les rapporter); il
veut _jaspiner_. Crois-tu que a nous amuse? moi, je veux m'amuser.

--LE GARON DE CHANTIER. Qu don que tu veux faire toi? s'il y avait
des _brmes_ (cartes), on pourrait _flouer_ (jouer).

--LAPIERRE. Ah! ce que je veux faire, je veux jouer la _mislocq_ (la
comdie).

--LE GARON DE CHANTIER. Allons, Monsieur Tarma! (Talma)

--LAPIERRE. Est-ce que je peux jouer seul?

--ROUSSELOT. Nous t'aiderons, mais quelle pice?

--DUBUISSON. La pice de Csar, tu sais bien ous qu'il y en a z'un qui
dit; le premier qui fut roi fut z'un sorda zheureux.

--LAPIERRE. C'est pas tout a, il faut jouer la pice de _Vidocq
enfonc_ aprs avoir vendu ses frres comme Joseph.

Je ne savais trop que penser de cette singulire boutade; cependant,
sans me dconcerter, je m'criai tout--coup, c'est moi qui ferai
Vidocq. On dit, qu'il est gros, a fera _ma balle_ (a me convient).

--T'es gros, me dit Lenoir, mais il est bien plus gros encore.

--C'est gal, observa Lapierre, Jean-Louis n'est pas trop mal comme a;
va, il pse son poids.

--Allons, il ne faut pas tant de beurre pour un quarteron, se prit 
dire Rousselot en transportant une table dans un des coins de la
chambre. Toi, Jean-Louis, et toi, Lapierre, plantez-vous l; Lenoir,
Dubuisson et Etienne, ainsi s'appelait le garon de chantier, vont se
mettre  l'autre bout: ils feront l'z'_amis_, et moi, z'en face sur le
_pieu_ (lit), ous que je fais public.

--Quoi que c'est public? reprend Etienne.

--Eh oui! le monde, si t'entends mieux. Est-il buche, le garon de
chantier?

--Je suis t'un spectateur.

--Et non! fichu bte, c'est moi. T'es un _ami_;  ton posse, v'la le
spectaque qui va commencer.

Nous sommes censs dans une guinguette de la Courtille: chacun cause de
son ct, je me lve, et sous prtexte de demander du tabac, je lie
conversation avec les amis de l'autre table, je lance quelques mots
d'argot, on voit que _j'entrave_ (que je suis au fait de la langue), on
me fait un sourire d'intelligence que je rends, et il devient constant
que nous sommes gens de mme mtier. Ds lors arrivent les politesses
d'usage, c'est un verre de plus qu'il faut. Je dplore la duret des
temps. Je me plains de ne pouvoir _goupiner_: on me plaint, on se
plaint. Nous entrons dans la priode de l'attendrissement et de la
piti; je maudis _la raille_ (la police), on la maudit aussi; je peste
contre le _quart deuil_ (le commissaire) de mon quartier qui ne _m'a pas
 la bonne_ (qui ne m'aime pas), les amis se regardent, ils dlibrent
des yeux et se consultent sur l'opportunit ou les inconvnients de mon
affiliation.... On me prend la main, on me la presse, je _rends_; il est
convenu qu'on peut compter sur moi. Ensuite vient la proposition.... Le
rle que je joue est,  quelques variantes prs, celui que je jouerai
incessamment.... Seulement je charge un peu, en mettant des objets vols
dans la poche des amis.... Alors se fait entendre une salve gnrale
d'applaudissements, accompagns de gros clats de rire.... Bien _tap_!
bien _tap_! s'crient  la fois les acteurs et le tmoin de cette
scne.

--_Bien tap_, je ne dis pas non, reprit Richelot, mais v'la le
_Bourguignon_ (le soleil) qui baisse, il est temps de _bloquir_
(vendre), la pice s'achvera dans le _roulant_ (fiacre), ou bien en
revenant de _fourguer_. Je vais en chercher un, c'est-il votre
sentiment, les autres?

--Oui, oui. Partons.

Le drame tait en bon train, nous approchions de la priptie, mais elle
devait tre toute autre que ces messieurs ne l'avaient prvu, car le
dnouement ne devait nullement rpondre au titre de la pice. Nous
montmes tous en voiture, et nous ordonnmes au cocher d'arrter au coin
de la rue de Bretagne et de celle de Touraine. Le nomm Bras, l'un des
recleurs restait  quatre pas. Dubuisson, Commery et Lenoir mirent pied
 terre, emportant avec eux la partie de marchandises qu'on tait
convenu de lui vendre. Pendant qu'ils taient  conclure le march, je
vis, en mettant la tte  la portire, qu'Annette avait parfaitement
rempli mes intentions. Des inspecteurs que j'aperus les uns stationnant
le nez en l'air comme pour chercher un numro, d'autres se promenant de
long en large, en manire de dsoeuvrs, ne rdaient sans doute dans
ces environs que parce qu'ils y avaient t apposts.

Aprs dix minutes d'attente, nous fmes rejoints par les camarades, qui
taient alls chez Bras; ils avaient retir 125 francs d'objets qui
valaient au moins six fois plus; n'importe, on tenait les noyaux et on
n'tait pas mcontent d'avoir ralis, tant on tait press de jouir.

Il nous restait les paquets que nous avions rservs pour la
_Pomme-Rouge_. Parvenus rue de la Juiverie, Richelot me dit: ah a!
c'est toi qui vas _bloquir_, tu connais le _fourgat_.

--a ne serait pas le plan, lui rpondis-je, je lui dois de l'argent,
et nous sommes brouills.

Je ne devais rien  la _Pomme-Rouge_, mais nous nous tions vus, et il
savait bien que j'tais Vidocq; il aurait donc t imprudent de me
montrer: je laissai les amis arranger les affaires, et  leur retour,
comme l'apparition d'Annette dans le voisinage de la boutique, me
donnait la certitude que la police tait en mesure d'agir, je fis la
motion de congdier le fiacre et d'aller souper dans le cabaret du
_Grand-Casuel_, sur le quai Pelletier, au coin de la rue Planche-Mibray.

Depuis la visite chez la _Pomme-Rouge_, nous tions riches de
quatre-vingts francs de plus, ainsi la somme  notre disposition tait
assez considrable pour que nous pussions tailler en plein drap, sans
crainte de nous trouver  court; mais nous n'emes pas le loisir de nous
mettre en dpense:  peine avons-nous souffl dans nos verres, que la
garde entre, et aprs elle une kirielle d'inspecteurs: il fallait voir
comme  l'aspect des vtrans et des mouchards tous les visages
s'alongrent, ce ne fut qu'un cri: _nous sommes servis_.... L'officier
de paix Thibault nous invite  exhiber nos papiers; les uns n'en ont
pas, d'autres ne sont pas en rgle, je suis du nombre de ces derniers.
Allons! commande l'officier de paix, assurez-vous de tous ces
gaillards-l, ce qui est bon  prendre est bon  rendre. On nous
attache deux  deux, et l'on nous emmne chez le commissaire. Lapierre
tait accoupl avec moi. As-tu de bonnes jambes? lui dis-je tout
bas.--Oui, me rpond-il, et quand nous sommes  hauteur de la rue de la
Tannerie, tirant un couteau que j'avais cach dans ma manche, je coupe
la corde. Courage! Lapierre, courage! m'criai-je. D'un coup de coude
dans la poitrine, je renverse le vtran qui me tenait sous le bras;
peut-tre tait-ce le mme qui depuis est devenu la pture de l'ours
Martin; que ce ft lui ou non, je m'esquive, et en deux enjambes je
suis dans une petite ruelle qui conduit  la Seine. Lapierre me suit, et
nous parvenons ensemble  gagner le quai des Ormes.

On avait perdu notre trace, j'tais enchant de m'tre sauv, sans avoir
t oblig de me faire reconnatre. Lapierre ne l'tait pas moins que
moi, car n'ayant pas encore eu le temps de la rflexion, il tait loin
de me supposer une arrire-pense; cependant, si j'avais favoris son
vasion, c'tait dans l'espoir de m'introduire sous ses auspices dans
quelqu'autre association de voleurs. En fuyant avec lui, j'loignais les
soupons que ses compagnons et lui-mme auraient pu concevoir  mon
sujet, et je les maintenais dans la bonne opinion qu'ils avaient de moi.
De la sorte, j'esprais me mnager de nouvelles dcouvertes: puisque
j'tais agent secret, il tait de mon devoir de me _brler_ le moins
possible.

Lapierre tait libre, mais je le gardais  vue, et j'tais prt  le
livrer du moment qu'il ne me serait plus utile.

Nous allmes toujours courant jusque sur le port de l'hpital, o nous
tant enfin arrts, nous entrmes dans un cabaret pour reprendre
haleine et nous reposer. J'y fis venir une chopine afin de nous remettre
les sens: Hein! dis-je  Lapierre, en v'l une fire de sue.

--Oh! oui, elle est dure  avaler celle-l.

--Et encore plus  digrer, n'est-ce pas?

--On ne m'tera pas de l'ide....

--Quoi?

--Tiens, buvons.

Il n'eut pas plutt vid son verre, qu'il devint de plus en plus pensif,
non, non, reprit-il on ne me l'tera pas de l'ide.

--Ah a, voyons, explique-toi.

--Et quand je m'expliquerais.

--Tu as raison; vas, tu ferais bien mieux de retirer les bas que tu as
 tes pieds, et la cravatte qui est  ton cou.

Lapierre tait  peu prs dans la mme tenue que le clbre auteur _du
pied de mouton_, lorsque, pour descendre dans le jardin du Palais-Royal,
il n'avait d'autre chaussure que les bas  jours et les souliers de
satin blanc de sa matresse. Comme il me semblait apercevoir dans les
yeux de l'ami le point noir de la mfiance, qui, si l'on n'y prend
garde, grandit avec tant de rapidit, j'tais bien aise de lui donner
une de ces marques d'intrt, dont l'effet est de rassurer un esprit
ombrageux: tel tait mon but, en lui conseillant de retrancher de sa
toilette quelques objets de peu de valeur, que, pendant la revue du
butin, ses associs et lui avaient immdiatement appliqus  leur usage.
Que veux-tu que j'en fasse, me dit Lapierre?

--On les jette  l'eau.

--Pas si bte! des bas de soie tout neufs, et un madras qui n'est pas
encore ourl.

--Belles foutaises!

--_Tu planches_ (tu veux rire), mon homme, jette donc les tiens.

Je lui fais observer que je n'avais rien sur moi qui pt me
compromettre, tu es comme les livres, ajoutai-je, tu perds la mmoire
en courant, ne te souviens-tu pas qu'il n'y a pas eu de cravatte pour
moi, et avec des mollets de cette taille (je relevais mon pantalon), ne
veux-tu pas que j'aille mettre des bas de femme? Bon pour vous autres
qui irez au paradis en joie.

--Nous sommes monts sur des fltes, que tu veux dire? (en mme temps
s'tant dchauss, il tournait et retournait les bas qu'il enveloppa
dans le madras).

Les voleurs sont tout  la fois avares et prodigues: il sentait la
ncessit de faire disparatre ces pices de conviction, mais le coeur
lui saignait de s'en dfaire sans aucun profit pour lui. Ce qui est le
produit du vol est souvent si chrement pay, que le sacrifice en est
toujours pnible.

Lapierre voulut  toute force, vendre les bas et le madras; nous
allmes ensemble rue de la _Bcherie_, les offrir  un marchand qui nous
en donna quarante-cinq sous. Lapierre paraissait avoir pris son parti
sur la catastrophe du _Grand-Casuel_; cependant il tait contraint dans
ses manires, et si je jugeais bien de ce qui se passait  son
intrieur, malgr mes efforts pour me rhabiliter dans son opinion, je
lui tais terriblement suspect. De semblables dispositions n'taient
gure favorables  mes projets; persuad ds lors qu'il ne me restait
qu' finir avec lui le plus promptement possible, je dis  Lapierre: Si
tu veux, nous irons souper  la place Maubert.

--Je le veux bien, me rpond-il.

Je l'emmne aux _Deux-Frres_, o je demande du vin, des ctelettes de
porc frais et du fromage. A onze heures, nous tions encore attabls;
tout le monde se retire, et l'on nous apporte notre compte, qui se monte
 quatre francs cinquante centimes. Aussitt je me fouille, _Ma pice
de cinq francs! ma pice de cinq francs!_ o est-elle? Je m'en informe
 toutes mes poches, je me tte de la tte aux pieds; Mon dieu! je
l'aurai perdue en courant; cherche, Lapierre, ne l'aurais-tu pas?

--Non, je n'ai que mes quarante-cinq sous et pas un f..... avec.

--Donne toujours, je vais tcher d'arranger a avec les parents de la
fille. J'offre au cabaretier deux francs cinquante centimes, en lui
promettant de lui apporter le surplus le lendemain; mais il n'entend pas
de cette oreille-l. Ah! vous croyez, dit-il, qu'il n'y a qu' venir
s'empiffrer ici et me payer ensuite en monnaie de singe.

--Mais, lui fis-je observer, c'est un accident qui peut arriver au plus
honnte homme.

--Contes que tout cela! Quand on est dsargent on se le brosse, ou
l'on prend un litre, et l'on ne va pas se taper un souper  _l'oeil_
( crdit).

--Ne vous fchez pas, mon brave; si cela accommodait les pinards,  la
bonne heure.

--Allons! pas tant de raisons, payez-moi, ou je vais envoyer chercher
la garde.

--La garde! tiens, voil pour elle et pour toi, lui dis-je, en
accompagnant ces paroles d'un geste de mpris fort usit parmi les gens
du peuple.

--Ah, gredin! ce n'est pas assez d'emporter ma marchandise,
s'crie-t-il en me mettant son poing sous le nez.--Ne frappe pas,
rpliquai-je  l'apostrophe, ne frappe pas, ou..... Il s'avance, et de
main de matre, je lui applique un soufflet.

Pour le coup, c'tait une rixe; Lapierre prvoit que cela va devenir du
vilain, il juge qu'il est temps de jouer des _fuseaux_; mais au moment
o il se dispose  gagner plus au pied qu' la toise, sauf  moi  me
dbarbouiller comme je pourrais, le garon le saisit  la gorge en
criant _au voleur_!

Le poste tait  deux pas, les soldats accourent, et, pour la seconde
fois de la journe, nous voici placs entre deux ranges de ces
chandelles de Maubeuge, dont la mche sent la poudre  canon. Mon
camarade essaya de dmontrer au caporal qu'il n'y avait pas de sa faute,
mais l'ancien ne se laissa pas flchir, et l'on nous enferma au violon:
ds lors, Lapierre devient taciturne et triste comme un pre de La
Trappe; il ne desserre plus les dents; enfin, vers les deux heures du
matin, le commissaire fait sa ronde, il demande qu'on lui prsente les
personnes arrtes, Lapierre parat le premier, on lui dit qu'il sortira
s'il consent  payer. On m'appelle  mon tour; j'entre dans le cabinet,
je reconnais M. Legoix, il me reconnat galement; en deux mots je lui
explique ce dont il s'agit, je lui indique l'endroit o ont t vendus
les bas et la cravatte, et tandis qu'il se hte d'aller saisir ces
objets indispensables pour faire condamner Lapierre, je retourne auprs
de ce dernier. Il n'tait plus silencieux. Le bandeau est tomb, me
dit-il, je vois ce qu'il en est, c'est fait  la main.

--C'est bien! tu joues ton rle, mais moi je te parlerai plus
franchement. Oui, c'est fait  la main, et si tu veux que je te le dise,
je crois que c'est toi qui nous a fait _emballer_.

--Non, mon ami, ce n'est pas moi; j'ignore qui, mais je te souponne
plus que qui que ce soit. A ces mots, je me fche, il s'emporte; aux
menaces succdent les voies de fait, nous nous battons et l'on nous
spare. Ds que nous ne sommes plus ensemble, je retrouve ma pice de
cent sous, et comme le cabaretier n'avait pas port en compte le
soufflet qu'il avait reu, elle me suffit non-seulement pour satisfaire
toutes ses rclamations, mais encore pour offrir  messieurs du
corps-de-garde, je ne dirai pas le coup de l'trier, mais cette petite
goutte de la dlivrance que le _pquin_ paie volontiers. Ce tribut
acquitt, il n'y avait plus de motif de me retenir: je filai sans faire
mes adieux  Lapierre, qui tait bien recommand, et le lendemain je sus
que le succs le plus complet avait couronn mon oeuvre: les deux
poux _Bras_ et _la Pomme Rouge_ avaient t surpris au milieu des
preuves matrielles de l'infme trafic auquel ils se livraient; on avait
saisi sur les voleurs les effets qu'ils avaient immdiatement appliqus
 leur usage, et ils avaient t contraints d'avouer... Lapierre seul
avait tent la voie de la dngation; mais confront au marchand de la
rue de la Bcherie, il finit par reconnatre l'homme, les bas et le
madras accusateurs. Toute la bande, voleurs et recleurs, fut croue 
la Force, dans l'expectative du jugement: l ils ne tardrent pas 
apprendre que le camarade qui avait jou le personnage de _Vidocq
enfonc_, tait _Vidocq l'enfonceur_. Grande fut la surprise; comme ils
durent s'en vouloir de s'tre enferrs d'eux-mmes avec un comdien de
mon espce! L'arrt confirm, tous furent dirigs sur le bagne. La
veille de leur dpart, j'tais prsent lorsqu'on leur passa le fatal
collier. En me voyant, ils ne purent s'empcher de sourire.

Contemple ton ouvrage, me dit Lapierre; te voil content, gredin!

--Je n'ai du moins aucun reproche  me faire, ce n'est pas moi qui vous
ai recommand de voler. Ne m'avez-vous pas appel? Pourquoi tre si
confiants? Quand on fait un mtier comme le vtre, il faut un peu mieux
se tenir sur ses gardes.

--C'est gal, dit Commery, t'as beau en _coquer_ (dnoncer) tu
_rabattras au pr_ (tu retourneras aux galres).

--En attendant, bon voyage! Retenez ma place, et si jamais vous revenez
 _Pantin_ (Paris), ne vous laissez plus prendre au traquenard.

Aprs cette riposte, ils se mirent  converser entre eux:

Il se f... encore de nous, disait Rousselot; c'est bon, je lui garde un
chien de ma chienne.

--Pour ton honneur, ne parle pas, lui rpliqua le garon de chantier,
c'est toi qui l'as amen. Puisque tu le connaissais, tu devais savoir
_qu'il tait  la manque_ (capable de trahir).

--Eh oui! c'est Rousselot qui nous vaut a, soupira la Pomme-Rouge,
sous le marteau, dont le coup dj lanc faillit lui rompre la tte.

--Ne bouge donc pas, recommanda avec brutalit le serrurier de
l'tablissement. Toujours est-il, reprit le recleur, que c'est lui qui
a _vendu la calebasse_, et que sans lui....

--Te tiendras-tu, mtin? gare  _la caboche_!

Ces mots furent les derniers que j'entendis; mais en m'loignant, je
vis,  certains gestes, que le colloque s'animait de plus en plus. Que
se disaient-ils? je n'en sais rien.




CHAPITRE XXXVIII.

     Allons  Saint Cloud.--L'aspirant mouchard.--Le systme des
     diversions ou les trompeuses amorces.--Une visite matinale.--Le
     dsordre d'une chambre  coucher.--Singulires remarques.--Nant au
     rapport.--Ce sont d'honntes gens dans le faubourg
     Saint-Marceau.--Les pattes du dindon.--Prenez garde  vos
     souliers.--Sacrifice au dieu des ventrus, _Deus est in nobis._--La
     langue de monsieur Judas.--Le nectar du policier.--Explication du
     mot _Traiffe_.--Les deux matresses.--L'homme qui s'arrte
     lui-mme.--Le contentement donne des ailes.--Le nouvel
     pictte.--Un monologue.--L'incrdulit dsesprante.--Mtamorphose
     d'un Tilbury en _philosophes_.--La tradition.--La matresse d'un
     prince russe.--Le pain de munition et les sorbets de Tortoni.--La
     mre Bariole.--Le vieux srail ou l'enfer d'une femme
     entretenue.--Les courtisanes et les chevaux de fiacre.--L'amie de
     tout le monde.--L'invulnrable.--Le tableau des Sabines.--L'Arche
     sainte.--La tire-lire.--_Infandum regina jubes_.... Haine aux
     paulettes.--Ah! petit fourrier!--Les bons sentiments.--L'trange
     religion.--Le billet de loterie et la chsse de
     Sainte-Genevive.--Il n'est pas de petite conomie.--Exemple de
     fidlit remarquable.--Pnlope.--Le serment des filles.--Je te
     connais, beau masque.--Voyage dans Paris.--Louison la
     blagueuse.--Necssit n'a pas de loi.--Le monstre.--Une
     furie.--Devoir cruel.--milie au violon.--Retour chez la
     Bariole.--La petite bouteille des amis.--Le trpied de la
     Sybille.--Philmon et Baucis.--Josphine Ral, ou les fruits d'une
     bonne ducation.--Rflexions philosophiques sur la concorde et sur
     la mort.--Trois arrestations.--Un tratre puni.--Un trait pour la
     nouvelle Morale en action.--Une mise en libert.--Rponse aux
     critiques.


Dans l't de 1812, un voleur de profession, nomm _Hotot_, aspirait
depuis long-temps  se faire rintgrer dans l'emploi d'agent secret,
qu'il avait exerc avant mon admission dans la police, vint m'offrir ses
services pour la fte de Saint-Cloud. On sait que c'est l'une des plus
brillantes des environs de Paris, et que, vu l'affluence, les filous ne
manquent jamais de s'y rendre en grand nombre. Nous tions au vendredi,
lorsque Hotot fut amen chez moi par un camarade. Sa dmarche me parut
d'autant plus extraordinaire, que prcdemment j'avais donn sur son
compte des renseignements par suite desquels il avait t traduit devant
la Cour d'assises. Peut-tre ne cherchait-il  se rapprocher de moi que
pour tre plus  porte de me jouer quelque mauvais tour: telle fut ma
premire pense; toutefois je lui fis bon accueil, et lui tmoignai mme
ma satisfaction de ce qu'il n'avait pas dout de ma volont de lui tre
utile. Je mis tant de sincrit apparente dans mes protestations de
bienveillance  son gard, qu'il lui fut impossible de ne pas laisser
pntrer ses intentions; un changement subit qui s'opra dans sa
physionomie me convainquit tout d'un coup qu'en acceptant sa
proposition, je favorisais des projets dont il n'avait pas l'envie de me
faire confidence. Je vis qu'il s'applaudissait intrieurement de m'avoir
pris pour dupe. Quoi qu'il en soit, je feignis d'avoir en lui la plus
grand confiance, et il fut convenu entre nous que le surlendemain
dimanche, il irait  deux heures se poster aux environs du bassin
principal, afin de nous signaler des voleurs de sa connaissance qui,
m'avait-il dit, viendraient _travailler_ dans cet endroit.

Le jour fix, je me rendis  Saint-Cloud avec les deux seuls agents qui
fussent alors sous mes ordres. En arrivant au lieu dsign, je cherche
Hotot, je me promne en long, en large; j'examine de tous les cts,
point d'Hotot; enfin, aprs une heure et demie d'attente, perdant
patience, je dtache un de mes estafiers dans la grande alle, en lui
recommandant d'explorer la foule, afin de tcher d'y dcouvrir notre
auxiliaire, dont l'inexactitude m'tait tout aussi suspecte que le zle.

L'estafier cherche une heure entire; las de parcourir dans tous les
sens le jardin et le parc, il revient, et m'annonce qu'il n'a pu
rencontrer Hotot. Un instant aprs, je vois accourir ce dernier, il est
tout en nage: Vous ne savez pas, nous dit-il, je viens d'_amorcer six
grinches_, mais ils vous ont aperus, et ils ont dcamp; c'est fcheux,
car ils _mordaient_, mais ce qui est diffr n'est pas perdu, je les
rejoindrai une autre fois.

J'eus l'air de prendre ce conte pour argent comptant, et Hotot fut bien
persuad que je ne rvoquais pas en doute sa vracit. Nous passmes
ensemble la plus grande partie de la journe, et ne nous quittmes que
vers le soir. Alors j'entrai au poste de la gendarmerie, o les
officiers de paix m'apprirent que plusieurs montres avaient t voles,
dans une direction toute oppose  celle dans laquelle, d'aprs les
indications d'Hotot, s'tait exerce notre surveillance. Il me fut
dmontr, ds lors, qu'il nous avait attirs sur un point, afin de
pouvoir manoeuvrer plus  son aise sur un autre. C'est une vieille
ruse qui rentre dans la tactique des diversions et des faux avis donns
par des voleurs pour n'avoir pas  craindre la police.

Hotot,  qui je me gardai bien de faire le moindre reproche, imagina que
j'tais compltement sa dupe; mais si je ne disais rien, je n'en pensais
pas moins, et tout en lui faisant amiti de plus en plus, tandis qu'il
mditait de ritrer l'espiglerie de Saint-Cloud, je me rservais de
l'enfoncer  la premire occasion. Notre liaison tant en bon train,
elle se prsenta plutt que je n'aurais os l'esprer. Un matin, en
revenant avec Gaffr du faubourg Saint-Marceau, o nous avions pass la
nuit, il me prit la fantaisie de faire,  l'improviste, une visite 
l'ami Hotot. Nous n'tions pas loin de la rue
_Saint-Pierre-aux-Boeufs_, o il demeurait. Je propose  mon camarade
de veille d'y venir avec moi, il consent  m'accompagner; nous montons
chez Hotot, je frappe, il ouvre, et parat surpris de nous voir. Quel
miracle!  cette heure.

--Cela t'tonne, lui dis-je, nous venons te payer la goutte.

--Si c'est a, soyez les bien-venus. En mme temps, il se renfonce
dans son lit. O est-elle cette goutte?

--Gaffr va nous faire le plaisir d'aller la chercher. Je fouille dans
ma poche, et comme Gaffr, en sa qualit de Juif, tait moins avare de
ses pas que de son argent, il se charge volontiers de la commission, et
descend. Pendant son absence, je remarquai que Hotot avait l'air fatigu
d'un homme qui s'est couch plus tard ou plus matin que de coutume, la
chambre tait en outre dans cet tat de dsordre qui tient  une
circonstance extraordinaire; ses vtements, plutt jets qu'ils
n'avaient t poss, semblaient avoir reu une averse; ses souliers
taient couverts d'une boue blanchtre et encore humide. Pour ne pas
conclure de tous ces indices que Hotot venait de rentrer, il et fallu
ne pas tre Vidocq. Pour le moment, je ne tirai pas d'autre consquence;
mais bientt mon esprit se promne de conjectures en conjectures, et je
conois des soupons que je me garde bien d'exprimer; je ne veux pas
mme tre curieux, c'est--dire, indiscret, et, de crainte d'inquiter
notre ami, je ne lui adresse pas la moindre question. Nous parlons de la
pluie et du beau temps, mais plus du beau temps que de la pluie, et
quand il ne nous reste plus rien  boire, nous nous retirons.

Une fois dehors, je ne pus m'empcher de communiquer  Gaffr les
remarques que j'avais faites; Ou je me trompe fort, lui dis-je, ou il a
dcouch; il y avait quelqu'expdition en l'air.

--Je le crois; car ses habits sont encore mouills, et puis ses
escarpins sont-ils crotts! Oh! il n'a pas march dans la poussire.

Hotot ne songeait gures que nous nous entretenions de lui, cependant
les oreilles durent lui corner. _O est-il all? qu'a-t-il fait?_ nous
demandions-nous l'un  l'autre; peut-tre _est-il affili  quelque
bande_. Gaffr n'tait pas moins intrigu que moi, et il s'en fallait
que les suppositions qui lui venaient  l'ide fussent favorables  la
probit d'Hotot.

A midi, selon l'usage, nous allmes rendre compte de nos observations de
la nuit; notre rapport tait fort peu intressant; le mot _nant_ y
tait crit tout du long. Ah! nous dit M. Henry, ce sont d'honntes
gens dans le faubourg Saint-Marceau! j'aurais t bien mieux avis de
vous envoyer sur le boulevart Saint-Martin; il parat que ces messieurs
les voleurs de plomb recommencent leur jeu; ils en ont enlev plus de
quatre cent cinquante livres dans un btiment en construction. Le
gardien, qui les a poursuivis sans pouvoir les atteindre, assure qu'ils
taient au nombre de quatre; c'est pendant la grande pluie qu'ils ont
fait le coup.

--Pendant la grande pluie! parbleu! m'criai-je, vous connaissez un des
voleurs.

--Et qui donc?

--Hotot.

--Celui qui a servi la police, et qui demande  y rentrer?

--Celui-l mme.

Je racontai  M. Henri mes remarques du matin, et comme il resta
convaincu que j'avais raison, je me mis aussitt en campagne, afin de
changer promptement en vidence ce qui n'tait encore que prsomptions.
Le commissaire du quartier o avait t commis le vol, se transporta
avec moi sur les lieux, et nous trouvmes dans un endroit du sol
l'empreinte trs profonde de deux souliers ferrs: la terre s'tait
affaisse sous le poids d'un homme. Ces vestiges pouvaient fournir de
prcieuses indications, on prit des prcautions pour qu'ils ne fussent
pas effacs; j'tais presque certain qu'ils s'adapteraient parfaitement
 la chaussure de Hotot, j'engageai en consquence Gaffr  venir avec
moi chez lui, et afin de pouvoir procder  la vrification,  l'insu du
coupable, j'imagine un moyen que voici: arrivs au domicile de Hotot,
nous faisons un train d'enfer  sa porte. Lve-toi donc, lve-toi donc,
nous apportons la pte. Il s'veille, donne un tour de clef et nous
entrons en chancellant, comme des individus qui ont un peu plus qu'un
commencement d'ivresse. Eh bien! dit Hotot, je vous en fais mon
compliment, vous avez chauff le four de bonne heure.

--C'est pour a, mon ami, lui rpliquai-je, que nous venons pour
enfourner. Toi qui es si malin, ajoutai-je, en lui montrant sous son
enveloppe une emplte que nous avions faite en route, devine ce qu'il y
a l dedans.

--Comment veux-tu que je devine? Alors dchirant un des coins du
papier, je mets  dcouvert les pattes d'une volaille.

--Ah, sacredieu! s'crie-t-il, c'est un dindon.

--Eh oui, c'est ton frre...., et comme tu le vois, c'est aux pieds
qu'on connat ces animaux-l; comprends-tu _l'apologe_  prsent?

--Qu'est-ce qu'il dit?

--Je dis qu'il est rti.

--Oh bah! vous vous serez fait gourer, de la venaison!

--De la venaison! tiens, sens-moi a plutt. Je lui passe la volaille,
et tandis qu'il la flaire et la retourne dans tous les sens, Gaffr se
baisse, ramasse les souliers et les fourre dans son chapeau.

--Et combien que a cote, ste bte?

--_Un rondin_, _deux balles_ et _dix Jacques_.

--N.. de D...! sept livres dix sous! c'est le prix d'une paire de
souliers.

--Comme tu dis, mon homme, repartit l'escamoteur en se frottant les
mains.

--Ce n'est pas l'embarras, il y a de quoi mordre; et puis l'odeur, elle
est fameuse, c'est-t'i allchant!... Ce sacr Jules! c'est  faire 
lui.

--N'est-ce pas que je m'y connais?

--C'est vrai; qu'est-ce qui dcoupe? d'abord je ne fais rien, moi.

--Bien entendu, nous te servirons; il y a-t-il un couteau dans la
cassine?

--Oui, cherche dans le tiroir de la commode.

Je trouve en effet un couteau; maintenant, il s'agit de trouver un
prtexte de sortie pour Gaffr. Ah, a, lui dis-je, pendant que je
mettrai le couvert, tu vas me faire un plaisir, c'est d'aller dire chez
moi qu'on ne m'attende pas pour dner.

--C'est a, et puis vous me casserez le ventre. Oh! non, pas de a, je
ne quitte pas la place avant d'avoir gob les vivres.

--Nous ne les goberons pas sans boire.

--Aussi vais-je faire monter du liquide.

--Il ouvre la croise et appelle le marchand de vin. De cette faon,
il n'y a pas mche  me faire la queue.

Gaffr tait comme la plupart des agents de police, sauf _la manque_ (la
perfidie), bon enfant, mais un _peu licheur_, c'est--dire gourmand
comme une chouette. Chez lui, la gueule passait toujours avant le
mtier, aussi, bien qu'il eut pinc les souliers, ce qui tait
l'important de l'affaire, je vis qu'il serait impossible de le dcider 
abandonner le terrain, tant qu'il n'aurait pas pris sa part du djener.
Je me htai donc de dpecer l'oiseau, et quand le vin fut arriv:
Allons,  table, dis-je  mon gastronome, chique et vas-t'en.

La table tait le lit de Hotot, sur lequel, sans autre fourchette que
celle du pre Adam, nous fmes  ce dieu qui est en nous, c'est--dire
au dieu des _Ventrus_, dputs ou non, un sacrifice  la manire des
anciens. Nous mangions comme des Ogres, et le repas fut promptement
termin. Actuellement, me dit Gaffr, je puis marcher; je ne sais pas
si tu es comme moi, mais quand le soleil me luit dans l'estomac, je ne
suis bon  rien: quand le coffre est plein, c'est diffrent.

--En-ce cas, file.

--C'est ce que je fais.

Aussitt il prend son chapeau, et s'en va.

Ah! le voil parti, dit Hotot, du ton d'un homme qui n'tait pas fch
d'tre seul un instant avec moi. Eh bien! mon ami Jules, reprit-il, il
n'y aura donc jamais de place pour Hotot.

--Que veux-tu? il faut prendre patience, a viendra.

--Il ne tiendrait pourtant qu' toi de me donner un bon coup d'paule;
M. Henry t'coute, et si tu lui disais deux mots....

--Ce ne sera pas pour aujourd'hui, car je m'attends  un galop soign;
Gaffr ne l'chappera pas non plus, car voici deux jours que nous ne
sommes pas alls au rapport.

Ce mensonge n'tait pas fait sans intention: il ne fallait pas que Hotot
put me croire inform du vol auquel je prsumais qu'il avait particip:
il tait sans dfiance, je l'entretenais dans cette scurit, et dans la
crainte qu'il ne songet  se lever, je ramenai la conversation sur les
points qui l'intressaient le plus. Il me parla successivement de
plusieurs affaires. Ah! me dit-il en soupirant, si j'tais assur de
rentrer  la police avec un traitement de douze  quinze cents
_balles_, j'en pourrais fournir de ces renseignements!... avec cela que
je tiens en ce moment un petit vol avec effraction, ce serait un vrai
cadeau  faire  M. Henry.

--Ah oui!

--Eh oui, dis donc! trois voleurs, _Berchier_ dit _Bictre_, _Caffin_
et _Linois_, que je rponds de lui donner _marons_; aussi sr comme toi
et moi a fait deux.

--Si tu le peux, que ne parles-tu? a te ferait une belle entre de
jeu?

--Je sais bien, mais....

--N'as-tu pas peur de te mettre en avant? Si tu rends des services,
sois tranquille, je me fais fort de te faire admettre.

--Ah! mon ami, tu me mets du baume dans le sang; tu me ferais admettre?

--Vas, ce n'est pas difficile.

--L-dessus, buvons un coup, s'cria Hotot, comme transport de joie.

--Oui, buvons,  ta rception prochaine!

--Plutt aujourd'hui que demain.

Hotot tait enchant, il se faisait dj un plan de conduite; il formait
des rves de bonheur; il avait dans les jambes ces inquitudes de
l'espoir, qui s'agite  la perspective d'une jouissance prochaine: je
tremblais qu'il ne voult descendre de son lit; enfin on frappe: c'est
Gaffr, tenant  la main une demi-bouteille d'eau-de-vie, qu'Annette lui
a remise. _Traiffe_, me dit, en entrant mon collgue l'isralite, dans
cet argot hbreux, qui tait sans doute la langue favorite de notre
patron, monsieur Judas. _Traiffe_ ou _maron_ sont une seule et mme
chose. Comme je me pique d'tre un hbrasant de bonne force, je compris
de suite et vis  qui j'avais  faire. Tandis que je versais au nophyte
le nectar du _policien_, Gaffr remit en place les souliers. Nous
continumes de causer et de boire, et avant de nous retirer, je sus que
le vol du plomb tait celui dont Hotot se proposait de signaler les
auteurs. Le pre Bellemont, frailleur, rue de la Tannerie, fut le
rceleur qu'il me dsigna.

Ces dtails taient intressants, je dis  Hotot que j'allais
sur-le-champ en donner connaissance  M. Henry, et lui recommandai de
s'informer de l'endroit o les trois voleurs avaient couch. Il me
promit de m'indiquer leur gte, et quand nous fmes convenus de nos
faits, nous nous sparmes. Gaffr ne m'avait pas quitt. Eh! bien me
dit-il, c'est lui, les souliers s'adaptent parfaitement; c'est que
l'empreinte est si profonde! En sautant par la croise, il aura pes de
tout son corps. Ceci tait l'explication du mot _traiffe_, je n'en
avais que faire. Dj je m'tais rendu compte de la conduite de Hotot,
et je concevais trs bien le rle qu'il voulait jouer. D'abord, il tait
clair qu'il avait commis le vol dans l'intention d'en tirer un produit,
mais il chassait deux livres  la fois; et en dnonant ses complices,
il atteignait un second but, celui de se rendre intressant aux yeux de
la police, afin d'obtenir d'tre remploy. Je frmis en pensant aux
consquences d'une combinaison pareille. Le sclrat! me dis-je en
moi-mme, je ferai en sorte qu'il reoive la rcompense de son crime; et
si les malheureux qui l'ont second dans son expdition sont condamns,
il est trop juste qu'il partage leur sort. Je n'hsitai pas  le croire
le plus coupable de tous: d'aprs ce que je savais de son caractre, il
me semblait fort probable qu'il les et entrains uniquement pour se
mnager l'occasion de manigancer ce qu'on appelle une _affaire_,
j'allais mme jusqu' penser qu'il se pourrait bien qu'ayant vol seul,
il et trouv convenable d'accuser de son mfait des individus que leur
immoralit rendait suspects. Dans chacune de ces hypothses, Hotot tait
toujours un grand coquin; je rsolus d'en dlivrer la socit.

Je savais qu'il avait deux matresses, l'une milie Simonet, qui avait
eu plusieurs enfants de lui, et avec laquelle il vivait maritalement;
l'autre Flicit Renaud, fille publique, qui l'aimait  l'adoration. Je
songeai  tirer parti de la rivalit de ces deux femmes, et cette fois
ce fut par la jalousie que je me proposais de faire tenir le flambeau
qui devait clairer la justice. Hotot tait dj gard  vue. Dans
l'aprs-midi, je suis averti qu'il est aux Champs-lyses avec
_Flicit_, je vais l'y rejoindre, et le prenant  part, je lui confie
que j'ai besoin de lui pour une affaire de la plus haute importance.

Vois-tu, lui dis-je, il s'agit de te faire arrter pour tre conduit au
dpt, o tu tireras la _carotte_  un _grinche_ que nous allons
emballer ce soir. Comme tu seras au violon avant lui, il ne se doutera
pas que tu es un _mouton_, et quand on l'amnera, il te sera plus facile
de te lier avec lui.

Hotot accepta la proposition avec enthousiasme. Ah! soupira-t-il, me
voil donc mouchard! Vas, tu peux compter sur moi; mais il faut
auparavant que je dise adieu  Flicit. Il retourna vers elle, et
comme l'heure des sductions nocturnes ou de la croisire en plein-vent
approchait, elle ne le gourmanda pas de ce qu'il la quittait trop tt.

A prsent que tu es dbarrass de ta particulire, je vais te donner
tes instructions: Tu sais bien la petite tabagie qui est sur le
boulevard Montmartre, en face le thtre des Varits?

--Oui; Brunet?

--Justement: tu vas aller l; tu te placeras dans le fonds de la
boutique, avec une bouteille de bierre, et quand tu verras entrer deux
des inspecteurs de l'officier de paix Mercier.... Tu les connatras
bien?

--Si je les reconnatrais! c'est  moi que tu demandes a, un ancien
troupier?

--Puisque tu les reconnatras, c'est bon; quand ils entreront, tu leur
feras signe que c'est toi; vois-tu, c'est pour qu'ils ne te confondent
pas avec un autre.

--Sois tranquille, ils ne me confondront pas.

--Sais-tu que ce serait dsagrable, s'ils allaient empoigner un
bourgeois?

--Il n'y aura pas de mprise: est-ce que je ne serai pas l? et puis le
signe. Ce signe, c'est tout.

--Tu as bien compris?

--Ah! mais, dis donc, me prends-tu pour un cornichon? Je ne leur
laisserai pas seulement le temps de chercher des yeux.

--C'est a. D'abord, ils ont la consigne: sitt qu'ils t'apercevront,
ils savent ce qu'ils doivent faire; ils t'arrteront et te conduiront au
poste du Lyce, o tu resteras deux ou trois heures; c'est afin que
celui que tu dois confesser t'ait dj vu au violon, et qu'en te
revoyant ensuite au dpt, il n'en soit pas tonn.

--Ne t'inquite pas, je _battrai_ si bien, que je dfie le plus malin
de ne pas me croire _emball_ pour tout de bon. Au surplus, tu verras si
je suis  mon article. Il tpait de si bonne foi, que vritablement je
regrettais d'tre oblig de le tromper de la sorte; mais en me retraant
sa conduite  l'gard de ses camarades, cette vellt de piti que
j'avais ressentie un instant se dissipa sans retour. Il me donne la
main, et le voil parti: il marche avec la vlocit de la satisfaction,
la terre ne le porte plus. De mon ct, non moins rapide que lui, je
vole  la prfecture, o je trouve les inspecteurs que j'avais annoncs;
l'un d'eux tait le nomm _Cochois_, aujourd'hui gardien  Bictre: je
leur dis de quelle manire ils doivent agir, et je les suis. Ils entrent
dans la tabagie.

A peine en ont-ils franchi le seuil, Hotot, fidle  la recommandation
que je lui ai faite, s'indique du doigt, en montrant sa poitrine, comme
un homme qui dit c'est moi;  ce signe, les inspecteurs vont droit  lui
et l'invitent  leur exhiber ses papiers de sret; Hotot, fier comme
Artaban, leur rpond qu'il n'en a pas. En ce cas, lui disent-ils, vous
allez venir avec nous. Et pour l'empcher de fuir, si par hasard il lui
en prenait la fantaisie, on l'attache avec des cordes. Pendant cette
opration, une sorte de contentement intrieur se peignait dans les
regards de Hotot: il tait heureux de se sentir garott: il bnissait
ses liens, il les contemplait presque avec amour; car, suivant lui tout
cet appareil de prcaution n'existait que pour la forme; et au fonds,
comme je ne sais plus trop quel philosophe de l'antiquit, il pouvait
se vanter d'tre _libre dans ses chanes_; aussi disait-il tout bas aux
inspecteurs: Le diable m'enlve si je me sauve! _Les palettes et les
paturons ligots_ (les mains et les pieds attachs)! on ne s'y prendrait
pas autrement pour ficeler un _enfant de choeur_ (pain de sucre):
c'est fort bien, c'est ce qui s'appelle _goupiner_ (travailler).

Il tait environ huit heures du soir lorsque Hotot fut mis au violon; 
onze heures, on n'avait pas encore amen l'individu qu'il devait
confesser; ce retard lui parut extraordinaire. Peut-tre cet individu
s'tait-il drob  la poursuite, peut-tre avait-il avou. Ds-lors le
secours du _mouton_ devenait inutile; j'ignore quelles conjectures
formait le prisonnier; tout ce que je sais, c'est qu' la fin, ennuy de
ce qu'on ne venait pas, et imaginant qu'on l'avait oubli, il pria le
chef du poste de faire prvenir le commissaire de police qu'il tait
encore l. S'il est l, qu'il y reste, dit le commissaire, cela ne me
regarde pas. Et cette rponse, transmise  Hotot, ne rveilla en lui
d'autre ide que celle de la ngligence des inspecteurs. Si encore
j'avais soup, rptait-il, avec l'accent comico-piteux de cette
larmoyante gat qui est moins touchante que risible: ils s'en moquent;
peut-tre qu'ils sont dans un coin  s'empter, et moi je suis ici 
siffler la linotte. Deux ou trois fois il appela, tantt le caporal,
tantt le sergent, pour leur conter ses dolances; il n' y eut pas
jusqu' l'officier de garde qu'il ne supplit de le laisser sortir. Je
reviendrai, s'il le faut, lui protestait-il; que risquez-vous, puisque
je ne suis emball que _pour la frime_?

Malheureusement l'officier, qui nous rapporta le lendemain ces dtails,
tait un de ces incrdules dont l'obstination est dsesprante. Hotot
n'tait tourment que par son apptit; pour les gens qui croient aux
remords, c'tait bien une prsomption d'innocence, mais pour les gens
qui ne croient qu'aux _ficelles_... La fatalit voulut que monsieur
l'officier fut de ce nombre; et puis, comme il lui tait interdit de
rien prendre sur lui, quelque envie qu'il en aurait eue; il tira une
bonne fois le verrou sur Hotot, qui, ne pouvant revenir de l'tourderie
des inspecteurs, faisait entendre  travers la porte ce monologue
entrecoup, o se peignaient des alternatives tout--fait grotesques de
rsignation et d'impatience.

Oh! mais, c'est un peu fort de caf, sans compter le marc; ils m'y
laisseront passer la nuit!....; impossible, ils vont venir..... Pas plus
d'inspecteurs que de beurre sur la main... P'ttre qui se seront trouvs
aretards... Que je voudrais tre derrire eux, comme je te les
remuerais!...; s'il n'y a pas de leur faute, il n'y a rien  dire...
Dcidment, ils m'ont plant l pour raverdir..... Cependant, tant qu'on
n'aura pas amen ma nouvelle connaissance.... Oh! pour le coup c'est se
f..... du pauvre monde.... Dans le fait, s'il n'est pas empoign, ils ne
peuvent pas non plus..... Il n'y a pas de bon sens, moi qui n'ai rien
pris depuis que je suis lev.... Allons! messieurs, quand il vous
plaira,  votre aise, je suis l... Sont-ils chiens! sont-ils chiens!...
On ne fait pas toujours ce qu'on veut.... Coquin de sort! C'en est-il l
d'une svre?...; svre ou non, je suis bloqu; quand je m'en
mangerais..... Ne parlons pas de manger.... Comme mes boyaux crient....;
parbleu! ils crieraient  moins:  la fin, c'est que a crie
vengeance!... Au fait, c'est l'tat du mtier; j'en ai l'trenne....;
oui, je suis joliment trenn, il faut en convenir.... Est-ce qu'ils se
seraient fait casser la gueule?... Le tour est fameux, par exemple....
Jene, mon cadet, jene; comme c'est rgalant!... Bah! bah! on ne meurt
pas pour mal avoir, djenerai mieux demain.... Je gagerais qu'ils s'en
tapent une culotte, les gredins!... Si je les tenais....; ce n'est pas
l'embarras, la farce, elle est bonne... Nom d'un D...! triple nom d'un
D.... Eh bien! qu'est-ce qu'y a, garon, tu te fches... A la force
aussi, la faim fait sortir le loup du bois...; sors donc, sors donc....,
comme c'est facile...; si encore j'avais mon dindon d' ce matin...; si
mon ami Jules tait ici.... il ne sait pas, car s'il savait....

Hotot disait comme le peuple, _si le roi savait_; mais tandis qu'il
dplorait mon ignorance, et qu'il tait si loin de prvoir les suites
d'une arrestation qu'il supposait simule, explorant les petites rues
aux alentours de la place du Chtelet, j'avais rejoint _milie Simonet_,
dans l'un de ces misrables taudis, o, pour l'agrment des petites
bourses, une dame de maison tient des liqueurs et des filles, qui
s'amnent mutuellement la pratique et se servent d'enseigne sans tre de
meilleur aloi les unes que les autres. Ici les liqueurs sont comme
l'entre secrte du bureau de loterie, un moyen de tromper l'espion;
l'amateur honteux s'introduit sous le prtexte de prendre un petit
verre, et il s'empoisonne deux fois. C'est dans ces espces de cafs
borgnes que les rebuts de la prostitution s'amonclent, et s'coulent 
la faveur de l'ivrognerie ou de la pauvret du chaland; plus d'une
ci-devant beaut, aujourd'hui rduite  l'humble caraco de drap,  la
jupe de moleton et aux sabots, si elle ne prfre les _philosophes_
(souliers  quinze, vingt et vingt-cinq sols), y exploite la tradition
bien obscure, quoique rcente, de ces charmes, qui lui valurent
l'amazone et le voile vert qu'elle promenait nagures dans les
cavalcades de Montmorency, ou bien l'lgant tilbury qui la portait 
Bagatelle. J'ai vu de ces dchances, et pour n'en citer qu'un exemple
entre mille: l'une des camarades d'milie (elle se nommait _Caroline_),
avait t la matresse d'un prince russe; aux jours de sa splendeur,
cent mille cus par an ne suffisaient pas au train de sa maison; elle
avait eu des quipages, des chevaux, des laquais, des courtisans; elle
avait t belle; trs belle, et tout cela s'tait vapor: elle tait
camarade d'milie, et peut-tre plus dgrade qu'elle. Constamment
absorbe par des spiritueux, elle n'avait plus un instant lucide. La
dame de maison, qui pourvoyait  sa toilette, car Caroline ne possdait
plus une loque, tait oblige de la veiller comme le lait sur le feu,
pour qu'elle ne vendt pas ses effets; cent fois elle avait t ramene
au gte, nue comme un ver; elle avait tout bu, jusqu' sa chemise. Telle
est la triste condition de ces cratures, qui, presque toutes, ont eu
dans leur vie une veine d'opulence; aprs avoir jet l'or  pleines
mains, sans tre moins prodigues, elles en viennent  convoiter le pain
de la caserne; et le palais que dlectrent les sorbets de Tortoni,
trouve de la saveur aux patates de la Grve. C'est  cette catgorie des
courtisanes qu'appartiennent ces demoiselles, qui font les dlices des
maons, des commissionnaires et des porteurs d'eau; entretenues par les
libertins de cette classe laborieuse dont les libralits forment leur
casuel,  leur tour, quand elles ne sont pas gruges par un matre
d'armes, un banquiste, ou un chanteur des rues, elles entretiennent des
voleurs, ou tout au moins, si elles _sont de la haute_ (en bonne
position),  charge de revanche, elles les soulagent durant les
dtresses du cachot et de la morte-saison.

La camarade de la princesse _Caroline_, _milien, Simonet_, ou madame
Hotot, tait prcisment de ce calibre; c'tait un bon coeur fini: ce
fut chez la _mre Bariole_ que je la rencontrai. La mre Bariole, bonne
femme s'il en fut jamais, et honnte autant qu'il soit possible de
l'tre dans sa profession, jouit d'une espce de considration parmi les
dbauchs qui hantent ces boutiques en parties doubles, rvoltants
portiques d'un sanctuaire, o bravant tous les dgots, la volupt et la
misre se caressent tour  tour. Depuis prs d'un demi-sicle, son
tablissement est la Providence et le dernier refuge de ces _Las_, que
les consquences de leur dshonneur et le temps rapide dans ses outrages
ont prcipites sous la mme juridiction que le ruisseau et la borne;
c'est le vieux srail o ne doit pas pntrer celui qui ne cherche qu'
rjouir son esprit par des images gracieuses: l, point d'enchanteresse!
l'_Armide_ de la Chausse-d'Antin n'est plus qu'une hideuse gourgandine,
qui, entre l'hpital et la prison, alternant de l'un  l'autre, puise,
 son corps dfendant, les vicissitudes d'une carrire dont les
dernires esprances sont sur le pav. Dans cet asile, le luxe de la rue
Vivienne a fait place  la friperie du _Temple_; et telle qui, durant
l'phmre triomphe de ses attraits, ddaignait,  peine effleurs, les
prmices de la mode, trouve encore de quoi se parer de ces atours
fltris, tombs de chute en chute au vestiaire de la mre Bariole. Ainsi
voit-on l'aridelle du fiacre reprendre avec fiert le harnais qui
l'humiliait au temps o sa croupe arrondie faisait la gloire d'un
brillant attelage. Si la comparaison manque de noblesse, du moins
est-elle juste.

Ce serait une histoire bien curieuse, et surtout bien profitable  la
morale, que celle de quelques-unes des pensionnaires de madame Bariole:
peut-tre serait-il  propos d'y joindre la biographie de cette
vnrable matrone, qui, place pendant cinquante ans  la source des
coups de poings, des coups de pieds, des coups de sabres, a travers
cette longue priode sans atrapper seulement une gratignure; amie de la
police, amie des voleurs, amie des soldats, enfin amie de tout le monde,
elle s'est conserve invulnrable au milieu des chauffoures sans
nombre, et des mille et une batailles dont elle a t tmoin. _Sabin_ ou
_Romain_, lorsque le combat s'engageait  propos de ces dames, malheur 
qui aurait touch un cheveu de la mre!.... Son comptoir tait comme
l'arche sainte, il tait le territoire neutre que respectaient mme les
bouteilles lances. Voil ce qui s'appelle tre chrie! pas une des
Sabines qui n'et vers son sang pour elle; il fallait voir le matin
comme elles s'empressaient de lui donner leurs rves pour les mettre 
la loterie......; et  l'approche du terme, quand l'pargne destine 
acquitter le loyer tait insuffisante, parce que la tire-lire de
prvoyance avait t corne, les pauvres filles se donnaient-elles du
mal pour combler le _dficit_! Quelle dsolation, si madame, pour
satisfaire son propritaire, tait rduite  engager ses timballes
d'argent? Dans quoi ferait-elle chauffer la petite chopine de vin sucr
qu'elle avale souvent _avec son suisse_, ou dans la compagnie de sa
commre, lorsque geignant ensemble, et dplorant la duret des temps,
nez  nez, coudes sur table, elles se content leurs peines  petites
gorges? Cette chre mre Bariole, que de fois elle mit au Mont-de-Pit
pour rgaler d'hutres et de vin blanc la milice du _bureau des
moeurs_! Comme les inspecteurs la trouvaient gnreuse, et les voleurs
compatissante! Confidente de ces derniers, elle ne les trahit jamais;
elle coutait aussi avec intrt les plaintes des compagnons sans
ouvrage; et semant le pois pour recueillir la fve, augurait-elle bien
de l'avenir d'un individu, sous le semblant de l'amiti, elle lchait le
verre de consolation, voire mme la crature  crdit, si le dsargent
_batteur de flemme_ (dsoeuvr), tait un remplaant prs de toucher
_son beurre_. _Travaillez_, mes enfants, disait-elle aux _ouvriers_
dans tous les genres; avec moi, pour tre bien venu, il faut que l'on
_travaille_. Elle ne faisait pas la mme recommandation aux militaires,
mais elle gagnait leur affection par ses sollicitudes sans fin, au sujet
de l'appel et du contre-appel.... Elle maudissait avec eux la salle de
police, et pour achever de leur plaire, en cas de rixe, elle n'envoyait
chercher la garde qu' la dernire extrmit. Elle dtestait les
colonels, les capitaines, les adjudants, les sous-lieutenants, enfin
toutes les paulettes; mais les galons, elle en raffolait; et rien
n'galait sa tendresse pour les sous-officiers en gnral, notamment
pour les petits fourriers qui lui semblaient gentils; elle tait leur
mre  tous. Ah petit fourrier! ai-je entendu souvent, quand vous
reviendrez avec le sergent, amenez donc le major.

--Oui, maman Bariole; et entre les heures d'exercice, la maison ne
dsemplissait pas.

_Maman_ Bariole vit encore, mais depuis que je ne suis plus oblig de la
voir, j'ignore si son tablissement s'est maintenu sur le mme pied. A
l'poque o je la connaissais, elle avait pour moi tous les gards
auxquels un mouchard peut prtendre. Elle fut aux anges quand je lui
demandai _milie Simonet_, qui tait sa favorite. Madame Bariole crut
que je venais jeter le mouchoir dans son harem.

Tu ne me l'aurais pas demande, que je te l'aurais donne.

--Elle est donc votre prfre?

--Que veux-tu? j'aime les femmes qui prennent soin de leurs enfants; si
elle les avait mis _l bas_, je ne l'aurais jamais regarde. Ces pauvres
petits tres, a ne demande pas  natre; pourquoi que des chrtiens
n'auraient pas autant de naturel que des animaux? Sa dernire est ma
filleule..., c'est le portrait de Hotot, tout crach....; je voudrais
que tu la voie, elle grandit comme un petit champignon: va, elle ne sera
pas bte celle-l; il n'y a pas  dire, elle comprend dj tout....

--Elle est prcoce...

--Oui, et jolie; c'est un amour: laisse faire seulement qu'elle ait
l'ge d'une pice de quinze sols, je suis sre qu'elle gagnera  sa mre
de l'argent gros comme elle. Avec une fille, il y a toujours de la
ressource.

--Je sais bien.

--Oui, oui, le bon Dieu la bnira, Emilie; avec a que depuis un bout
de temps elle n'a pas de malheur avec les hommes.

--Est-ce que le bon Dieu se mle de ?

--Ah pargui! vous autres qui tes des parpaillots, vous ne croyez en
rien.

--Vous avez donc de la religion, mre Bariole?

--Je le crois bien que j'en ai; je n'aime pas les prtres, mais c'est
tout de mme; il n'y a pas encore huit jours que j'ai fait faire une
neuvaine  Sainte-Genevive pour avoir un terne au tirage de Bruxelles;
on a pass le billet sous la chsse.

--Et le bout de cierge, l'avez-vous fait brler?

--Tais-toi donc, payen.

--Je parie que vous avez du buis de Pques  la tte de votre lit.

--Un peu, mon neveu! avec eux ne faudrait-il pas vivre comme des
btes?

La Bariole, qui n'aimait pas  tre contrarie au sujet de sa croyance,
se mit  appeler milie. _Dpche-toi_, lui cria-t-elle: attends, mon
garon, je vais voir si elle a fini.

--Vous ferez bien, car je suis press.

milie parut bientt avec un caporal des pompiers, qui, sans regarder
derrire lui, prit immdiatement cong d'elle.

--Puisqu'il ne songe pas  son cassis, observa la Bariole, il n'y a
qu' le remettre dans la bouteille.

--Je le boirai, dit milie.

--Pas de a, Lisette.

--Vous plaisantez.... il est pay. (buvant) Tiens, il y a des mouches.

--a te rendra le coeur gai, m'criai-je.

--Ah bien! je ne croyais pas si bien dire. C'est toi, Jules! et
qu'est-ce que tu fais donc dans le quartier?

--J'ai su que tu tais ici, et je me suis dit: faut que je voie la
femme  Hotot, je lui paierai chopine en passant. Agathe, commanda la
Bariole, servez une chopine; et Agathe aussitt faisant, suivant
l'usage, mine de descendre  la cave, fila par derrire, chez le
marchand de vin, d'o elle rapporta un litre, dont elle rserva les
trois quarts en baptisant le reste, afin d'obtenir la quantit.

Il n'est pas drogu celui-l! me dit Emilie, pendant que je versais
dans son verre, vois-tu? il fait des bouilles, c'est bon signe; j'en
boirai encore aujourd'hui.

Je lui faisais un grand plaisir en offrant d'humecter ses poumons, mais
ce n'tait qu'un premier pas pour m'attirer sa confiance; il fallait la
faire arriver insensiblement au chapitre de ses griefs contre Hotot; je
mnageai assez habilement les transitions pour ne lui inspirer aucune
crainte; d'abord je commenai par dplorer mon sort: les filles, quand
on se lamente  propos de malheurs qui sont  leur porte, ne tardent
pas  faire chorus; j'en ai vu plusieurs avant la seconde chopine fondre
en larmes comme des Madeleines;  la troisime, je devenais leur
meilleur ami; alors elles n'y tenaient plus, tout ce qu'elles avaient
sur le coeur partait par une explosion soudaine, c'tait le moment de
ces panchements dont l'exorde est toujours: _en fait de traverses,
chacun a les siennes_. milie, qui dans la journe avait dj
passablement aval la _douleur_, ne tarda pas  exhaler sa plainte au
sujet de sa rivale et des infidlits de Hotot.

C'est-il pas encore un fier lapin que ton Hotot? des _cochons_ comme
a! a mrite-t-il pas d'avoir des femmes? Te faire des traits pour une
Flicit! entre nous, ce n'est pas le diable que Flicit, et si j'avais
 faire un choix, je te signe mon billet que c'est  toi que je
donnerais la prfrence.

--Voil encore Jules _qui bat_ (se moque). Tu prends ton caf. Je sais
bien que Flicit est _myeure_ (plus belle) que moi; mais si je ne suis
pas si _gironde_ (gentille), j'ai un bon coeur; tu l'as vu lorsque je
lui portais _le pagne  la Lorcef_ (la provision  la Force); c'est l
qu'il a pu juger si j'avais de la _probit_ (bont).

--Pour a c'est la vrit, tu avais bien soin de lui, j'en ai t
tmoin.

--N'est-ce pas, Jules, que j'ai tout fait pour lui? ce vilain _rouchi_
(mal tourn) chignez-vous donc le temprament! Je me suis-t'i drange
une minute de mon commerce? Je ne crois pas qui y ait une centime 
reprendre sur ma conduite; une pouse lgitime qui serait marie, et
tout, n'en aurait pas fait plus.

--Qu'est-ce que tu dis? elle n'en aurait pas fait tant.

--Oh! non, bien sr, ce n'est pas encore a, il n'ignore pas comme je
suis sujette aux enfants, quand il a t des quinze mois _enflaqu_,
j'ai-t'i pondu sans lui? C'est-t'i de la vertu? qu'il en trouve donc
beaucoup comme a, jusqu' me priver de tout; il n'y a que mon soulier
qui sait a, s'il pouvait parler il en dirait long; en a-t-il eu de ces
pices de dix sous qui passaient devant le nez  la Bariole? Il devrait
pourtant s'en souvenir, mais graissez les bottes d'un vilain....

--Tu as bien raison! Ce n'est pas Flicit qui lui en aurait donn.

--Flicit! elle lui en aurait plutt mang si elle avait pu. Mais
c'est toujours celles-l qu'on aime le mieux, (elle soupire, boit et
soupire encore). Ah! a, puisque nous sommes l tous les deux, les as-tu
vus ensemble? dis-moi la vrit, foi d'milie Simonet, qui est mon vrai
nom, que tout ce qui m'est entr ou m'entrera dans le cornet me serve de
poison, que je meure sur la place ou que je _sois servie marron au
premier messire que je grinchirai_ (prise sur le fait au premier
individu que je volerai), si je lui en ouvre simplement la bouche.

--Que veux-tu que je te dise? Vous tes toutes des bavardes.

--Parole d'honneur, (prenant l'air et le ton solennels) sur la cendre
de mon pre, qui est mort comme tu existes.....

Cette formule homrique n'est plus usite que parmi les prtresses de
_Vnus-Cloacine_. D'o leur est-elle venue? je n'en sais rien. Peut-tre
quelque fille de blanchisseuse aurait-elle jur par les cendres de sa
mre.... mais sur _la cendre de mon pre_! ces mots sont bien pis que ce
_nbuleux_ prophtique qui fit trembler Fontenelle: ils renferment toute
une _monographie_. Dans la bouche d'une femme qui vise  jouer
l'honntet, ils sont toujours de fort mauvais augure, quelle que soit
sa mise ou son tat actuel, sans courir le risque de se tromper, on peut
lui dire je te _connais, beau masque_. Ce serment, vu la qualit des
personnes qui le prodiguent, m'a toujours sembl si burlesque, que
jamais il n'a t prononc devant moi sans qu'il ne m'ait pris aussitt
une irrsistible envie de rire.

Ris donc, ris donc, me dit Emilie, n'est-ce pas que c'est bien risible?
Vas, tais-tois donc: c'est vrai, avec lui il n'y a pas de plaisir, il
ne croit  rien.

--Je veux tre la plus grande coquine qu'il n'y ait pas sous la calotte
des cieux; sur tout ce que j'ai de plus cher au monde; sur la vie de mon
enfant, que c'est un serment que je ne fais jamais; que tous les
malheurs m'arrivent si je lui parle de toi. En mme temps, retirant en
avant le pouce de sa main droite, dont l'ongle engag sous la range
suprieure de ses dents, s'chappe avec un lger bruit..... elle ajoute,
en crachant et se signant  la fois. Tiens, Jules, c'est sacr; ainsi,
tu vois, c'est comme si le notaire y avait pass.

Pendant cet entretien, notre chopine avait t plusieurs fois
renouvele; plus nous buvions, plus la Pnlope de Hotot devenait
pressante, et me protestait de sa discrtion.

Voyons, mon petit Jules, quque a te fait? Quand je te promets qu'il
n'en saura rien.

--Allons, t'es si bonne fille, que je vas te dire tout ce qu'il en est;
mais t'es avertie, ne _mange pas le morceau_, sinon gare  toi, je t'en
voudrais  la mort; Hotot est mon ami, entends-tu?

--Il n'y a pas de risques, et quand on me dit quelque chose (montrant
de la main sa poitrine), c'est l.....; c'est mort.

--H bien! je suis all ce soir aux Champs-lyses; j'ai vu ton homme
avec Flicit, ils ont d'abord disput: elle disait qu'il t'avait mis
dans sa chambre de la rue _Saint-Pierre-aux-Boeufs_..... Il lui a jur
que non, et qu'il n'avait plus de frquentations avec toi. Tu sens bien
que, vis--vis d'elle, je n'ai pas pu faire autrement que de dire comme
lui. Ils se sont _ramijots_ (rconcilis); et, d'aprs des mots de leur
conversation, je rpondrais bien que la nuit de hier  aujourd'hui, il a
couch avec Flicit, place du Palais-Royal.

--Oh! pour a, c'est pas vrai, car il a t avec des amis.

--Avec _Caffin, Bictre et Linois_; Hotot m'a cont a.

--Comment donc, il t'a dit a? il m'avait pourtant bien dfendu de t'en
parler; voil comme il est, et puis aprs, s'il lui arrivait de la
peine, il me _f........ du tabac_ (battrait).

--N'as-tu pas peur? Vas, c'est pas moi qui ferais jamais un trait  un
ami; si je suis _rousse_ (mouchard), il me reste encore des sentiments!

--Je sais bien, mon pauvre Jules, que tu as t forc d'entrer  la
_boutique_ plutt que de retourner _au pr_ (bagne).

--C'est tout de mme,  la boutique ou non, je suis brave; et si
j'avais quelqu'un  faire de la peine, ce ne serait pas  Hotot.

--T'as bien raison, mon pauvre lapin, faut jamais trahir les camarades;
et mon homme, dis-moi, o donc qu'il est all avec sa...? (Molire et
dit le mot, le lecteur le cherchera).

--Veux-tu le savoir? ils sont alls se _piausser_ (se coucher) chez
Bictre. Par exemple, je ne te donnerai pas l'adresse, car je ne l'ai
pas demande.

--Ah! ils sont chez Bictre! c'est bon, c'est bon.... Je vais joliment
te les _rvolter_.

--J'irai avec toi; c'est-ti loin qui demeure?

--Tu connais la rue du Bon-Puits?

--Oui.

--Eh bien! c'est l, chez Lahire, au quatrime. Sois tranquille, elle
portera de mes marques. Jules, as-tu une pice de six liards, que je lui
taille des soupieds sur la _frimousse_?

--Je n'en ai pas.

--C'est gal, j'ai ma cl dans mon mouchoir..... Ah! ils vont voir beau
bruit. Il me semble que je sentais a ce matin, trois valets dans mes
cartes.

--coute, c'est pas tout que des choux... a ne serait pas le plan de
te montrer s'ils n'y sont pas. T'as confiance en moi, laisse-moi faire:
je monterai d'abord; si je reste, tu sauras ce que a veut dire, c'est
que j'aurais trouv les oiseaux.

--C'est a! c'est pas bte; il faut tre sr avant de faire du _renaud_
(du tapage).

Nous arrivons rue du Bon-Puits, j'entre; aprs m'tre assur que Bictre
est au gte, je rejoins milie, dont le vin et la jalousie avaient
achev de troubler la cervelle.

Regarde, si ce n'est pas jouer de malheur! ils viennent de partir avec
_Bictre_ et sa femme pour aller souper chez Linois; je me suis informe
o, on n'a pas pu me le dire.

--P'ttre bien qu'ils n'ont pas voulu; mais c'est rien, c'est rien; je
sais ousque loge Linois; c'est chez sa mre. Tu m'accompagneras; tu
l'iras demander pour rien _brler_. (qu'on ne se doute de rien).

--Ah a! vas-tu me trimballer jusqu' demain?

--C'est bon, Jules, tu me refuses! Ah! mon Minet, fuse pas, fuse pas,
tu verras que t'auras pas  t'en repentir.... Je te ferais plutt une
_souris_ (baiser).

Le moyen de rsister  une souris? Je me laissai entraner dans la rue
Jocquelet, et l je grimpai  un sixime tage, o je vis Linois, qui ne
me connaissait que de nom.

Je cherche aprs Hotot, lui dis-je, vous ne l'auriez pas vu?--Non, me
rpondit-il. Et comme il tait couch, je me retirai aprs lui avoir
souhait une bonne nuit.

Faut-il avoir du guignon! j'ai encore fait corve; ils sont venus, mais
ils sont partis prendre Caffin qui doit payer le vin..... O
demeure-t-il, Caffin?

--Pour ce qui est de celui-l, je serais bien embarrasse de le dire;
mais comme c'est un _paillasson_ (coureur de femmes), je suis certaine
de le savoir aux femmes de la _Place aux Veaux_. Viens, je t'en prie.

--Veux-tu me faire faire les quatre coins de Paris? il se fait tard, et
je n'ai pas le temps.

--Je t'en prie, Jules, ne me quitte pas, les _inspecteurs  la flan_
(inspecteurs ordinaires) n'auraient qu' _m'emballer_.

Comme la complaisance tait utile, je ne me fis pas trop tirer
l'oreille. Je me dirigeai avec milie, du ct de la place aux Veaux,
et, de _canons_ en _canons_, prenant du courage dans chaque cabaret,
nous volons ensemble  l'endroit o j'espre complter les
renseignements qui me sont ncessaires. Nous volons, l'expression est
hardie, car, malgr le soutien de mon bras, milie, trop abreuve, avait
une peine infinie  mettre un pied devant l'autre. Mais plus sa marche
devenait chancelante, plus elle tait communicative, si bien qu'elle me
dcouvrit les plus secrtes penses de son infidle; je sus d'elle tout
ce qu'il m'importait de savoir sur le compte de Hotot, et j'eus la
satisfaction de me convaincre que je ne m'tais pas tromp en le jugeant
capable d'avoir lui-mme dirig les voleurs qu'il se proposait de livrer
 la police. A une heure du matin j'tais encore en exploration avec mon
guide, milie se promettant de retrouver Hotot, et moi de dcouvrir
Caffin, lorsqu'une nomme _Louison la blagueuse_, dont nous fmes la
rencontre, nous annona que ce dernier tait avec _milie Taquet_, et
qu'il passerait la nuit, ou chez la _Bariole_, ou chez la _Blondin_, qui
tait aussi en possession d'hberger les amours. Merci, ma petite, dit
aussitt la fille Simonet  la consoeur qui nous donnait cette
prcieuse indication. C'est bien a, poursuivit-elle, Bictre est avec
sa femme, Linois et Caffin sont avec la leur, Hotot est avec Flicit,
chacun sa chacune: le sclrat! il aura ma vie ou j'aurai la sienne; a
m'est gal de mourir (grinant les dents et s'arrachant les cheveux);
Jules, m'abandonne pas, faut que je les tue, mon ami, faut que je les
tue! Pendant cette rage de vengeance, nous ne laissions pas de gagner
du terrain; enfin nous voici au coin de la rue des Arcis. Qu que t'as
donc, _Mlie_? articule une voix rauque, qui semble s'chapper par un
soupirail. A la lueur du rverbre, je distingue une femme accroupie,
dans la posture qui a fait imaginer cette estampe: _Ncessit n'a pas de
loi_. Elle se lve et s'approche de nous: C'est la _petite Madelon_,
s'crie milie.

--Ah! ma grosse, ne me pale pas, je suis t'en rivolution: t'as pas vu
Caffin,  ce soir?

--Caffin, que tu dis?

--Oui, Caffin.

--Ils sont chez la mre Bariole.

Il n'est point d'heure indue quand on consomme. D'ailleurs, milie tait
de la maison. Nous entrons, et nous apprenons qu'en effet Caffin est au
logis, mais que Hotot n'a pas paru. A cette nouvelle, madame Hotot
imagine qu'on veut lui cacher le pot aux roses. Oui, vous soutenez le
vice, dit-elle  la Bariole, rendez-moi mon homme, vieille ci! vieille
a! Il ne me souvient plus trop des pithtes qu'elle accumula; ce fut,
durant un quart d'heure, un feu roulant, entretenu par une succession de
verres de _camphre_ (eau-de-vie), jets dans un vin que dj faisait
fermenter la jalousie. Auras-tu bientt fini, avec tes raisons?
interrompit la Bariole, qui tait bon cheval de trompette. Ton homme!
ton homme! il est au moulin, le diable le retourne. Me l'as-tu donn 
garder, ton homme? c'est-t'i pas un beau _moniau_? l'homme  tout le
monde! Ah bien! des hommes comme a, j'en ai plein...... Tu crois qu'il
est avec Caffin? vas plutt voir; monte  la chambre  _Taquet_, milie
ne se le fait pas dire deux fois; elle procde en effet  la
vrification et revient. Te voil contente, lui dit la Bariole?

--Il n'y a que Caffin.

--Te l'avais-je pas dit?

--Ous qu'il est, le monstre! mais, ous qu'il est?

--Si tu veux, lui dis-je, je te mnerai o il est.

--Ah! mne-moi-zy... fais  pour moi, Jules!

--C'est qu'il y a loin d'ici  l'_Htel d'Angleterre_.

--Tu penses qu'il y est?

--J'en rpondrais; il y sera all passer une heure ou deux, pour
attendre que Flicit ait fini sa soire, et de l il aura t la
retrouver rue Froid-Manteau.

_milie_ ne doutait pas que je n'eusse parfaitement devin, aussi ne
tenait-elle plus en place; elle crevait dans sa peau, et ne me laissait
ni paix ni trve que je n'eusse consenti  entreprendre avec elle le
voyage de l'_Htel d'Angleterre_. Le trajet me parut long, car j'tais
le cavalier d'une dame dont le centre de gravit, vacillant  l'excs,
me donnait fort  faire pour garder moi-mme mon quilibre; cependant,
moiti tranant la belle, moiti la portant, je parvins avec elle dans
la rue Saint-Honor,  la porte du repaire o elle comptait rencontrer
_son objet_. Nous parcourons les salles. Sans crainte de dranger
d'amoureux tte--tte, nous donnons notre coup-d'oeil dans chacun des
cabinets qui forment, sur les corridors, une double range d'_ parte_.
Hotot n'y tait pas, et la rivale de Flicit tait aux cent coups, ses
yeux s'chappaient de leur orbite, ses lvres se couvraient d'cume;
elle pleurait, elle fulminait, c'tait une pileptique, une nergumne;
chevele, ple, le visage horriblement contract, et les cordes du cou
tendues, elle offrait l'aspect hideux d'une de ces myologies
cadavreuses auxquelles le fluide galvanique a rendu le mouvement.
Terribles effets de l'amour et de l'eau de vie, de la jalousie et du
vin! Toutefois, dans la crise qui l'agitait, milie ne me perdait pas de
vue, elle s'attachait  moi, et jurait de ne pas me quitter qu'elle
n'et rejoint l'ingrat qui lui causait tant de tourments; mais elle
n'avait plus rien  m'apprendre, et il y avait assez long-temps que je
la tranais pour souhaiter me dbarrasser d'elle; je lui fis entendre
que j'allais m'enqurir si Flicit tait rentre, ce qui tait facile,
puisqu'elle habitait dans une maison  portier.

milie, qui jusque-l avait eu tant  se louer de ma complaisance, ne
pouvait que me savoir bon gr de la nouvelle preuve de zle que
j'offrais de lui donner; je sors sans qu'elle manifeste le dessein de me
suivre, et au lieu de m'acquitter de la commission que j'avais
sollicite, je me rends au corps-de-garde du Chteau-d'Eau, o, m'tant
fait reconnatre du chef du poste, je le priai de la faire arrter et de
la tenir au secret le plus rigoureux. Sans doute, il m'en cota d'en
venir  cette cruelle extrmit: aprs tout le mouvement qu'elle s'tait
donn, l'on en conviendra, milie mritait un meilleur sort, du moins
pour cette nuit; elle la passa au violon. Combien le devoir est
quelquefois pnible  remplir! Personne mieux que moi ne savait o tait
le bien-aim qu'elle maudissait; ne fallut-il pas me priver de la
satisfaction de le rendre innocent  ses pleurs, quand elle le supposait
coupable?

Peut-tre, avant d'aller plus loin, ne sera-t-il pas inutile de dire
pourquoi j'avais fait arrter Hotot: c'tait pour qu'il n'et pas le
temps de se dsimpliquer, soit en faisant disparatre les traces de sa
participation au vol, soit en stipulant son impunit avec la police.
Mais la tendre milie, quels motifs de la squestrer? N'avais-je pas 
redouter son retour chez la Bariole, o, dans la loquacit de l'ivresse,
elle pouvait rabacher des rminiscences dont Caffin ferait son profit?
On m'objectera qu'elle tait hors d'tat de se tenir debout; je ne le
contesterai pas, mais le lecteur voudra bien se souvenir que justement
d'aprs l'exprience des enfants et des ivrognes, certains philosophes
ont t induits  penser que l'homme, la femme y comprise, fut
originairement un quadrupde. milie, ne ft-ce qu' quatre pattes,
aurait pu regagner ses pnates, et alors, pour peu que sa langue lui
revnt, mes dmarches taient infailliblement divulgues.

Aprs toutes ces prcautions, Hotot tant dj sous ma coupe, il ne me
restait plus qu' m'assurer de ses trois complices: je savais o prendre
chacun d'eux. Je me fis accompagner par deux agents de la prfecture; et
bientt, ce fut au nom de la loi que je me prsentai de nouveau chez la
Bariole; Ah! me dit la mre, quand je t'ai vu traner tes culottes par
ici, je m'ai mfi que cela ne sentait pas bon. Qu'est-ce que j'offrirai
 ces messieurs? ajouta-t-elle, en s'adressant aux deux inspecteurs,
vous prendrez bien quelque chose: voyons votre got; de la petite
bouteille? c'est celle des amis. Et tout en parlant, elle se baissait
pour fouiller dans son comptoir, o elle prit, au milieu d'un paquet de
chiffons, un vieux flacon dor, qui contenait le prcieux liquide: Je
suis oblige de la cacher, car avec ces demoiselles... allez, on est
bien  plaindre lorsqu'on a affaire aux femmes. Je promets que si je
trouvais  vendre mon fonds... Que ceux qui ont de quoi vivre sont
heureux! Regardez, je n'ai pas seulement de quoi m'avoir un fauteuil....
En v'l z'un qui est comme l'corch de la Piti, on lui voit les os.

--Ah oui! parlons de votre sopha, il a de beaux cheveux avec son pied
recousu et ses crins au vent, dit une jeune fille, qui, au moment de
notre entre, dormait penche sur une table dans un des coins de la
salle, c'est bien le cas de dire que c'est comme _Philmon et Baucis_.

--Ah! c'est toi, c'est la petite _Ral_, je ne te voyais pas. Qu'est-ce
qu'elle chante, mameselle comme il faut avec son _Philmis_ et
_Beau_.... Comment que tu dis donc?

--Je dis, rpondit Fifine, qu'il est comme le trpied de la Sybille.

C'est bon, c'est bon; c'est le fauteuil du tripier: tu ne diras pas
toujours ; on le fera rempailler. C'est que, voyez-vous, elle a reu
de l'inducation, ce n'est pas une fichue bte comme moi: voil ce que
c'est d'appartenir  des parents. Oh bah! j'en sais bien assez pour
manger mon bien. Allons, viens, _Fifine_, tordre le cou  ce
porichinelle; il y en a z'un pour toi.

--Vous tes bien bonne, madame.

--Au moins, ne vas pas le dire aux autres.

La rasade est verse, une double range de perles se forme  la surface
du Coignac.

Elle est dlicieuse; je dis qu'elle est dans le _costico Barbaro_,
observa Fifine.

--Eh bien! messieurs, reprit la Bariole, a va-t-il rester pour les
capucins? Enflons, je trinque avec vous; _ la vtre_! mes enfants. Dire
que nous sommes ici tous bien d'accord, et qu'il nous faudra mourir un
jour! C'est si gentil d'tre d'accord, quand on est tous amis
z'ensemble! Ah! mon Dieu, oui, il nous faudra mourir, c'est ce qui me
chiffonne; et avoir tant de tracas sur cette terre; c'est plus fort que
moi; il n'y a pas de minute o a ne me repasse par l'ide... Mais
soyons honntes, c'est le principal, avec a on peut toujours aller tte
leve.... Que ce qui n'est pas  nous ne nous tente pas. En tous cas, je
peux mourir quand je voudrai, on ne me reprochera pas la tte d'un
pingle. Ah a, qu'est-ce qui vous amne donc  cette heure, mes
enfants? c'est pas pour mes femmes? elles sont toutes tranquilles; vous
en avez un chantillon, montrant Fifine, v'l la plus drange. Ah! mais
 propos, Jules, qu'as-tu donc fait de Mlie?

--Je te conterai a plus tard, donne-nous de la chandelle.

--Je parie que c'est aprs Caffin que tu cherches. Bon dbarras, je
t'assure, un _mangeur de blanc_! (homme qui vit aux dpens des filles).

--Un batteur de femmes! interrompit Fifine.

--On ne voit pas souvent de son argent,  celui-l, reprit la Bariole.
Tiens, Jules, regarde un peu sur l'ardoise sa dpense et le gain de sa
femme; elle ne fait pas seulement assez pour lui. Que Paris serait bien
purg, si on pouvait tous les enfoncer! elle voulait me conduire  la
chambre du _mangeur_, mais comme je savais le chemin tout aussi bien
qu'elle, je la remerciai de son obligeance: La seconde porte, nous
dit-elle, la clef est dessus; je ne pouvais me tromper, j'entre, et je
signifie  Caffin qu'il est mon prisonnier.

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit Caffin en s'veillant;
comment, Jules, c'est toi qui _m'emballes_?

--Que veux-tu, mon ami? je ne suis pas sorcier, si l'on ne t'avait pas
_coqu_ (dnonc), je ne viendrais pas interrompre ton sommeil.

--Ah! te voil encore avec tes couleurs; t'as tort, mon fils, c'est de
la vieille amadou, a ne prend pas.

--Comme tu voudras, c'est ton affaire, mais si ce qu'on dit est vrai,
ton compte est bon, _t'iras au pr_.

--Oui, crois a et bois de l'eau, tu seras jamais saoul.

--Enfin, faut-il te mettre le nez dessus, pour que tu dises c'en est?
coute, je n'ai pas d'intrt  te _battre comptoir_. Je te le rpte,
je ne puis pas deviner, et si l'on ne m'avait pas dit que vous avez
_grinchi_ du _gras-double_ (vol du plomb) sur le boulevart
Saint-Martin, o vous avez failli tre arrts par le gardien, tu
n'aurais pas maintenant ma visite. C'est-il clair? Sur quatre que vous
tiez, il y en a un qui a _tortill_ (avou); devine qui; si tu le
nommes, je te dirai c'est lui.

Caffin rflchissant un instant, puis relevant brusquement sa tte,
comme un cheval qui capuchonne, Tiens, Jules, me dit-il, je vois bien
qu'il y a parmi nous une canaille qui a _mang_; fais-moi conduire
devant le quart-d'oeil (commissaire) je _mangerai_ aussi. Faut t'i
tre gueux, pour vendre des camarades argent comptant, surtout quand on
est _grinche_? Toi, c'est autre chose, tu t'es rendu _rousse_ (mouchard)
par force; je suis bien sr que si tu trouvais un bon coup  faire, tu
brlerais la politesse  la _cuisine_ (police).

--Comme tu dis, mon ami, si j'avais su ce que je sais, je te rponds
que je ne serais pas l, mais quand je m'en bouleverserais les sens,
c'est fait, il n'y a plus  y revenir.

--O vas-tu me mener de ce pas?

--Au poste de la place du Chtelet, et si t'es dcid  avouer la
vrit, je vais faire prvenir le commissaire.

--Oui, fais-le venir, je veux enfoncer ce coquin d'Hotot, car il n'y a
pas d'autre que lui qui a pu manger.

Le commissaire arrive, Caffin lui fait l'aveu de son crime, mais, en
mme temps, il ne nglige pas de charger Hotot, et il le dsigne comme
son complice unique. On voit que ce n'tait pas un faux-frre. Ses deux
amis ne montrrent pas moins de loyaut: surpris galement au chaud du
lit, et interrogs sparment, ils ne purent faire autrement de se
reconnatre coupables; Hotot qu'ils accusrent de leur malheur, fut le
seul que chacun d'eux inculpa. Malgr cette noblesse de sentiments,
digne d'tre cite parmi les beaux traits de la _Nouvelle morale en
action_, ce gnreux trio fut envoy aux galres, et le perfide Hotot
fut condamn  leur tenir compagnie. Il est aujourd'hui au bagne, o
vraisemblablement il se garde bien de rappeler les particularits les
plus curieuses de son arrestation.

milie Simonet en fut quitte pour environ six heures de captivit. Quand
on la remit en circulation, elle tait  demi asphyxie par les boissons
qu'elle avait prises; elle n'entendait plus, elle ne parlait plus, elle
ne voyait plus, et n'avait pas gard le moindre souvenir de ce qui
s'tait pass. A la premire lueur qui se fit dans sa mmoire, elle
demanda son amant, et sur cette rponse d'une de ses compagnes il est 
la _Lorcef_ (Force), Le malheureux! s'cria-t-elle, qu'avait-il
besoin d'aller chercher le plomb sur les toits; auprs de moi,
n'avait-il pas tout ce qui lui fallait? Depuis, l'infortune milie
s'est montre inconsolable, et modle exemplaire d'une douleur qui
s'empoisonne chaque jour; si le matin on ne la voyait qu'un petit _peu
bue_, chaque soir elle tait morte... ivre. Terrible effet de l'amour et
de l'eau-de-vie, de l'eau-de-vie et de l'amour!

Un vol de peu de consquence m'a fourni l'occasion de tracer des
peintures bien hideuses; cependant elles ne sont encore que les
esquisses trs incompltes d'une ralit abominable, dont l'autorit,
qui doit tre la promotrice de toute bonne civilisation, nous dlivrera
lorsqu'elle le voudra. Souffrir que des gouffres de corruption, o le
peuple s'abme corps et ame, soient incessamment ouverts, c'est un dni
de morale, c'est un outrage  la nature, c'est un crime de
lze-humanit: que l'on n'accuse pas ces pages d'tre licencieuses, ce
ne sont pas l ces rcits de Ptrone, qui portent le feu dans
l'imagination et font des proslytes  l'impuret. Je dcris les
mauvaises moeurs, non pour les propager, mais pour les faire har: qui
pourrait avoir lu ce chapitre, et ne pas les prendre en horreur,
puisqu'elles produisent le dernier degr de l'abrutissement?




CHAPITRE XXXIX.

     Je m'effraie de ma renomme.--L'approche d'une grande fte.--Les
     voleurs classs.--Les _rouletiers_ aux abois.--Un dluge de
     dnonciations.--Je faillis la gober.--Le matelas, les fausses cls
     et la pince.--La confession par vengeance.--Le terrible
     Limodin.--La manie de moucharder.--La voleuse qui se dnonce.--Le
     bon fils.--L'vad malencontreux.--Le gteau des rois et la reine
     de la fve.--Le baiser perfide.--La difficult tourne.--Le panier
     de la blanchisseuse.--L'enfant vol.--Le parapluie qui ne met pas 
     couvert.--La moderne Sapho.--La libert n'est pas le premier des
     biens.--Les insparables.--Hrosme de l'amiti.--Le vice a ses
     vertus.


Lorsqu'un individu passablement organis rapporte toutes ses
observations  un objet unique, rarement dans la spcialit  laquelle
cet objet appartient, il ne se cre pas cette sorte de comptence qui
rsulte de l'habilet. C'est l toute l'histoire de ma grande aptitude 
dcouvrir les voleurs. Ds que je fus agent secret, je n'eus plus
qu'une seule pense, et tous mes efforts tendirent  rduire autant que
possible,  l'inaction, les misrables qui, voulant mconnatre les
ressources du travail, ne cherchent leur subsistance que dans les
atteintes plus ou moins criminelles au droit de proprit. Je ne me fis
point illusion sur le genre de succs que j'ambitionnais, et je n'avais
pas la folle prtention de croire que je parviendrais  extirper le vol;
mais en faisant aux voleurs une guerre  outrance, j'esprais le rendre
moins frquent. J'ose dire que le bonheur de mes dbuts surpassa mon
attente et celle de M. Henry. A mon gr, ma rputation grandit mme avec
beaucoup trop de rapidit, car la rputation trahissait le mystre de
mon emploi, et du moment que j'tais connu, il fallait, ou que je
renonasse  servir police, ou que je la servisse ostensiblement. Ds
lors, ma tche devenait bien plus difficile: cependant les obstacles ne
m'effrayrent pas, et comme je ne manquais ni de zle, ni de dvouement,
je pensai qu'il me serait encore possible de ne pas dchoir de la bonne
opinion que l'autorit avait conue de moi. Dsormais, il n'y avait plus
moyen de feindre avec les malfaiteurs. Le masque tomb,  leurs yeux,
je devenais un mouchard et rien de plus. Toutefois, j'tais un mouchard
en meilleure situation que la plupart de mes confrres, et lorsque je ne
pouvais pas faire autrement que de me mettre en vidence, les temps de
ma mission secrte devaient me profiter encore, soit par les relations
que j'avais conserves, soit par l'ample provision de signalements et de
renseignements de toute espce que j'avais classs dans ma mmoire.
J'aurais pu alors,  l'exemple de certain roi de Portugal, mais plus
srement que lui, juger les gens sur la mine, et dsigner aux sbires les
tres dangereux dont il convenait de purger la socit: l'arbitraire
dont la police tait pourvue  cette poque, et la facult des
dtentions administratives, qui faisait sa puissance, me laissaient une
prodigieuse latitude pour exercer mon savoir physiognomonique, appuy de
notions positives. Mais il me semblait que dans l'intrt public, il
tait bon d'agir avec un peu moins de lgret. Certes, rien ne m'et
t si ais que d'encombrer les prisons: les voleurs, et l'on qualifiait
ainsi quiconque avait t mis en jugement pour un fait contraire  la
probit, n'ignoraient pas que leur sort tait entre les mains du premier
comme du dernier agent, et que pour les faire renfermer indfiniment 
Bictre, il suffisait d'un rapport vrai ou faux. Ceux surtout qui
avaient dj t repris de justice, taient les plus exposs  subir les
consquences de ces sortes de dnonciations, qu'on ne prenait pas mme
la peine de contrler. Il y avait en outre dans la capitale une foule
d'individus _mal nots_, ou mal fams,  tort ou  raison, qui n'taient
pas traits avec plus de mnagement. Ce mode de rpression avait des
inconvnients graves, puisqu'il pouvait frapper l'innocent comme le
coupable, celui qui s'tait amend comme celui qui se montrait
incorrigible: certes, quand une fte ou une solennit quelconque devait
amener  Paris un grand concours d'trangers, pour dbarrasser le pav,
il tait fort commode de faire ce que l'on appelait _une raffle_: mais
la circonstance passe, il fallait remettre en libert tous les dtenus
contre lesquels il ne s'levait que des prsomptions, et les
associations pour le crime sortaient toutes formes, par le moyen mme
que l'on employait pour les dissoudre. Tel qui, en s'isolant de sa vie
antrieure, tait rentr dans des voies honntes, se trouvait forcment
rendu  des habitudes vicieuses, et reprenait malgr lui ses anciennes
frquentations. Tel autre, rput mauvais sujet, tait  la veille de
changer de conduite, et, jet parmi des brigands, confondu avec eux, il
tait perdu sans retour. Le systme suivi tait donc des plus
dplorables, j'en imaginai un autre qui consistait, non  svir contre
les suspects, mais  faire prendre en flagrant dlit ceux qui taient
justement suspects. A cet effet, je classai les voleurs d'aprs le
genre que chacun d'eux affectionnait le plus particulirement, et dans
chaque catgorie j'eus soin de me mnager des intelligences, afin d'tre
instruit de ce qui s'y passait; de faon qu'il ne se commettait pas un
vol que je n'en fusse inform, et que l'on ne m'en ft connatre les
principaux auteurs. Assez ordinairement mes espions, hommes ou femmes,
car j'en avais de l'un et de l'autre sexe, avaient particip au crime;
je le savais, mais dans la persuasion o j'tais qu'ils ne tarderaient
pas  m'tre livrs  leur tour par quelqu'autre faux-frre qui les
devancerait dans la dnonciation, je consentais  les laisser
provisoirement derrire le rideau.

Cette tolrance tait de telle nature, que la justice n'y perdait rien;
dnoncs ou dnonciateurs, tous arrivaient au mme but, le bagne; il n'y
avait d'impunit pour personne. Sans doute, il me rpugnait de recourir
 de tels auxiliaires, et surtout de me taire sur leur compte lorsque
j'tais convaincu de leur culpabilit, mais la sret de Paris
l'emportait sur des considrations qui n'eussent t que morales. Si je
parle, me disais-je, quand j'avais affaire  un indicateur de cette
espce, je ferai condamner un coquin, mais si je ne l'pargne
aujourd'hui, cinquante de ses affids, qu'il est prt  me livrer, vont
chapper  la vindicte des lois, et ce calcul me prescrivait une
transaction qui durait aussi long-temps qu'elle tait utile  la
socit. Entre les voleurs et moi les hostilits n'en taient pas moins
permanentes, seulement je souffrais que l'ennemi parlementt, et
j'accordais tacitement des sauvegardes, des sauf-conduits et des trves,
qui expiraient d'elles-mmes  la premire infraction. Le faux-frre
devenant victime d'un autre faux-frre; je n'avais plus la puissance de
m'interposer entre le dlit et la rpression, et le dlinquant perfide
succombait, trahi par un dlinquant non moins perfide que lui. Ainsi, je
faisais servir les voleurs  la destruction des voleurs; c'tait l ma
mthode, elle tait excellente, et pour ne pas en douter, il suffira de
savoir qu'en moins de sept annes, j'ai mis sous la main de la justice
plus de quatre mille malfaiteurs. Des classes entires de voleurs
taient aux abois, de ce nombre tait celle des _rouletiers_ (qui
drobent les chargements sur les voitures); j'avais  coeur de les
rduire entirement, je tentai l'entreprise, mais elle faillit me
devenir funeste: je n'ai jamais oubli le propos de M. Henry,  cette
occasion. Ce n'est pas tout de bien faire, il faut encore prouver que
l'on a bien fait.

Deux des plus intrpides _rouletiers_, les nomms _Gosnet_ et _Dor_,
effrays de mes efforts pour anantir leur industrie, prirent tout 
coup le parti de se dvouer  la police, et en trs peu de temps, ils me
procurrent l'arrestation de bon nombres de leurs camarades, qui furent
tous condamns. Ils paraissaient zls, je devais  leurs indications
quelques dcouvertes de la plus haute importance, et notamment celle de
plusieurs recleurs d'autant plus dangereux que, dans le commerce, ils
jouissaient d'une grande rputation de probit. Aprs des services de
cette nature, il me sembla que l'on pouvait compter sur eux; je
sollicitai donc leur admission en qualit d'agents secrets, avec un
traitement de cent cinquante francs par mois. Ils ne souhaitaient rien
de plus, disaient-ils, c'tait  ces cent cinquante francs que se
bornait leur ambition: je le croyais du moins; et comme je voyais en eux
mes futurs collgues, je leur tmoignai une confiance presque sans
bornes: on va voir comment ils la justifirent.

Depuis quelques mois, deux ou trois rouletiers des plus adroits taient
arrivs  Paris, o ils ne s'endormaient pas. Les dclarations
pleuvaient  la Prfecture; ils faisaient des coups d'une hardiesse
inconcevable, et il tait d'autant plus difficile de les prendre sur le
fait, qu'ils ne sortaient que de nuit, et que, dans leurs expditions
sur les routes qui avoisinent la capitale, ils taient toujours arms
jusqu'aux dents. La capture de tels brigands ne pouvait que me faire
honneur; pour l'effectuer, j'tais prt  affronter tous les prils,
lorsqu'un jour Gosnet, avec qui je m'tais souvent entretenu  ce sujet,
me dit: coute, Jules, si tu veux que nous ayons _marons_ Mayer, Victor
_Marquet_ et son frre, il n'est qu'un moyen, c'est de venir coucher
chez nous, alors nous serons plus  mme de sortir aux heures
convenables. Je devais croire que Gosnet tait de bonne foi; je
consentis  aller m'installer momentanment dans le logement qu'il
occupait avec Dor, et bientt nous commenmes ensemble des
explorations nocturnes sur les routes que frquentaient assez
habituellement Mayer et les deux Marquet. Nous les y rencontrmes
plusieurs fois, mais ne voulant les saisir qu'en action, ou tout au
moins porteurs du butin qu'ils venaient de faire, nous fmes obligs de
les laisser passer. Nous avions dj fait quelques-unes de ces
promenades sans rsultat, quand il m'arriva de remarquer chez mes
compagnons un certain je ne sais quoi qui me fit concevoir des
inquitudes; il y avait dans leurs manires avec moi quelque chose de
contraint; peut-tre se promettaient-ils de me jouer quelque mauvais
tour. Je ne pouvais lire dans leur pense, mais  tout hasard, je
n'allai plus avec eux sans avoir sur moi des pistolets, dont je m'tais
muni  leur insu.

Une nuit que nous devions sortir sur les deux heures du matin, l'un
d'eux, c'tait Dor, se plaint tout  coup de coliques qui le font
horriblement souffrir; les douleurs deviennent de plus en plus aigus,
il se tord, il se plie en deux; il est vident que dans cet tat il ne
pourra marcher. Le partie est en consquence remise au lendemain, et
puisqu'il n'y a rien  faire, je me rejette sur le flanc, et m'endors.
Peu d'instants aprs je m'veille en sursaut, je crois avoir entendu
frapper  la porte; des coups redoubls me prouvent que je ne me suis
pas tromp. Que veut-on? Est-ce nous que l'on demande? Ce n'est pas
probable, puisque personne ne connat notre retraite. Cependant un de
mes compagnons va se lever, je lui fais signe de se tenir coi; il ne
s'lance pas moins de son lit; alors,  voix basse, je lui recommande
d'couter, mais sans ouvrir; il se place prs de la porte, Gosnet,
couch dans la chambre contigu, ne bougeait pas. On continue de
frapper, et, par mesure de prcaution, je me hte de passer mon pantalon
et ma veste; Dor, aprs en avoir fait autant, retourne se mettre aux
aguets; mais tandis qu'il prte l'oreille, sa matresse me lance un coup
d'oeil tellement expressif, que je n'ai pas de peine  l'interprter;
je soulve mon matelas du ct des pieds, que vois-je? un norme paquet
de fausses clefs et une pince. Tout est clairci, j'ai devin le
complot, et afin de le djouer, je m'empresse, sans mot dire, de placer
les cls dans mon chapeau et la pince dans mon pantalon; puis
m'approchant de la porte, je vais couter  mon tour; on cause tout
bas, et je ne puis rien comprendre de ce qui se dit; cependant je
prsume qu'une visite si matinale n'est pas sans but; j'attire Dor dans
la seconde pice, et l je le prviens que je vais tcher de savoir ce
que c'est.

Comme tu voudras, me dit-il. On frappe de nouveau. Je demande qui est
l? M. Gosnet, n'est-ce pas ici? s'enquiert-on d'une voix doucereuse.

--M. Gosnet, c'est l'tage au-dessous, la pareille porte.

--Merci, excusez de vous avoir veill.

--Il n'y a pas de mal.

On descend, j'ouvre sans faire de bruit, et en deux sauts je suis aux
latrines, j'y prcipite d'abord la pince, je me prpare  y jeter les
clefs, mais on entre derrire moi, et je reconnais un inspecteur, le
nomm _Spiquette_, attach au cabinet du juge d'instruction: il me
reconnat galement. Ah! me dit-il, c'est aprs vous qu'on cherche.

Aprs moi, et pourquoi?

--Eh! mon Dieu, pour rien; c'est M. Vigny, juge d'instruction, qui
dsire vous voir et vous parler.

--Si ce n'est que cela, je vais remettre ma culotte et je suis  vous.

--Dpchez-vous, que je prenne votre place, et attendez-moi.

J'attends l'inspecteur, et nous redescendons ensemble. La chambre est
pleine de gendarmes et de mouchards; M. Vigny est au milieu d'eux:
aussitt il me donne lecture d'un mandat d'amener dcern contre moi,
ainsi que contre mes htes et leurs femmes: ensuite, pour remplir le
voeu d'une commission rogatoire, il ordonne la perquisition la plus
exacte. Il ne me fut pas difficile de voir d'o le coup partait, surtout
lorsque _Spiquette_, soulevant le matelas, et surpris, sans doute, de ne
rien trouver, regarda d'une certaine faon _Gosnet_, qui avait l'air
tout stupfait. Son dsappointement ne m'chappa pas; je m'aperus qu'il
tait passablement contrari; quant  moi, pleinement rassur:
Monsieur, dis-je, au magistrat, je vois avec peine que dans l'espoir de
se rendre intressant, on vous a fait faire un pas de clerc. On vous a
tromp, il n'y a rien ici de suspect; d'ailleurs M. Gosnet ne le
souffrirait pas; n'est-ce pas, M. Gosnet, que vous ne le souffririez
pas? Rpondez donc  monsieur le juge. Il ne pouvait faire autrement
que de confirmer mon dire, mais il ne parla que du bout des lvres, et
il ne fallait pas tre sorcier pour pntrer le fonds de son ame.

La perquisition termine, on nous fit monter dans deux fiacres aprs
nous avoir garotts, et l'on nous conduisit au Palais, o nous fmes
dposs dans une petite salle appele la _Souricire_. Enferm avec
Gosnet et Dor, je me gardai bien d'exprimer les soupons que je formais
sur leur compte. A midi, l'on nous interroge, et vers le soir on nous
transfre, mes deux compagnons  la Force, et moi  Sainte-Plagie. Je
ne sais comment cela se fit, mais le trousseau de clefs, que je gardais
dans mon chapeau, resta imperceptible pour tous ces observateurs qui
d'ordinaire encombrent le guichet d'une prison. Bien que l'on n'et pas
nglig de me fouiller, on ne le trouva pas, et je n'en fus pas fch.
J'crivis sur-le-champ  M. Henry, pour lui annoncer la trame qu'on
avait ourdie contre moi, je n'eus pas de peine  le convaincre que
j'tais innocent, et deux jours aprs, je recouvrai ma libert. Je
reparus  la prfecture avec les clefs si heureusement drobes  toutes
les investigations. Je m'estimais heureux d'avoir chapp au pril, car
je m'tais trouv  deux doigts de ma perte; sans la matresse de Dor
et sans ma prsence d'esprit, nul doute que je ne fusse retomb sous la
juridiction des argousins... Porteur d'instruments  voleurs, j'tais
frapp par une nouvelle condamnation dont ma qualit d'vad supplait
les motifs, enfin j'tais ramen au bagne. M. Henry me rprimanda au
sujet d'une imprudence qui avait failli m'tre si fatale. Voyez, me
dit-il, o vous en seriez, si Gosnet et Dor avaient conduit cette
intrigue avec un peu plus d'adresse: Vidocq, ajouta-t-il, prenez garde 
vous, ne poussez pas trop loin le dvouement; surtout ne vous mettez
plus  la discrtion des voleurs; vous avez beaucoup d'ennemis.
N'entreprenez rien sans y avoir mrement rflchi; avant de risquer une
dmarche  l'avenir venez me consulter. Je profitai de l'avis et je
m'en trouvai bien.

Gosnet et Dor ne restrent pas long-temps  la Force:  leur sortie,
j'allai les voir, mais je ne laissai pas apercevoir que je souponnais
leur perfidie: toutefois, press de prendre ma revanche pour une partie
que je n'avais pas perdue, je leur dcochai un _mouton_, et ne tardai
pas  apprendre qu'ils avaient commis un vol, dont toutes les preuves
taient faciles  produire. Arrts et condamns, ils eurent pendant
quatre ans le temps de penser  moi. Quand la sentence qui fixait leur
sort eut t rendue, je ne manquai pas de leur faire une visite; lorsque
je leur racontai comment j'avais connu et djou leurs projets, ils
pleurrent de rage. Gosnet, ramen dans les prisons d'Auray, d'o il
s'tait vad, imagina un moyen de vengeance qui ne lui russit pas:
feignant le repentir, il fit appeler un prtre, et, sous le prtexte de
lui faire une confession gnrale, il lui avoua un bon nombre de vols,
dans lesquels il eut soin de m'impliquer. Le confesseur,  qui ma
prtendue participation n'avait pas t confie sous le sceau du secret,
adressa  la prfecture une note dans laquelle j'tais violemment
inculp; mais les rvlations de Gosnet n'eurent pas le rsultat qu'il
s'en tait promis.

Ce fut l'arbitraire que l'on dployait contre les voleurs qui propagea
parmi eux la manie de s'entre-dnoncer, et les poussa, s'il est permis
de s'exprimer ainsi, au comble de la dmoralisation. Auparavant, ils
formaient, au sein de la socit, une socit  part, qui ne comptait
ni tratres, ni transfuges; mais lorsqu'on se mit  les proscrire en
masse, au lieu de serrer leurs rangs, dans leur effroi, ils jetrent un
cri d'allarme qui lgitimait tout expdient de salut, au dtriment mme
de l'ancienne loyaut: une fois que le lien qui unissait entre eux les
membres de la grande famille des larrons eut t rompu, chacun d'eux,
dans son intrt priv, ne se fit plus scrupule de livrer ses camarades.
Aux approches des crises, qui concidaient toutes avec des poques
marquantes, telles que le premier jour de l'an, la fte de l'Empereur,
ou toute autre solennit, il fallait voir comme les dnonciations
pleuvaient  la deuxime division. Pour chapper  ce que les agents
appelaient le _bel ordre_, c'est--dire l'ordre d'arrter tous les
individus rputs voleurs, c'tait  qui fournirait  la police le plus
d'indications utiles. Ils ne manquaient pas, les suspects, qui
s'empressaient de jouer les bons serviteurs en lanant les mouchards sur
ceux d'entre leurs camarades dont le domicile n'tait pas connu: aussi
ne fallait-il pas long-temps pour remplir les prisons. On pense bien que
dans ces battues gnrales, il tait impossible qu'il ne se commt pas
une multitude d'abus; les plus rvoltantes injustices restaient souvent
sans rparation: de malheureux ouvriers qui,  l'expiration d'une simple
peine correctionelle, s'taient remis au travail, et s'efforaient par
leur bonne conduite d'effacer le souvenir de leurs torts passs, se
trouvaient envelopps dans la mesure et confondus avec des voleurs de
profession; il n'y avait pas mme pour eux possibilit de rclamer:
entasss au dpt, le lendemain ils taient amens devant le terrible
Limodin, qui leur faisait subir un interrogatoire. Quel interrogatoire,
grand Dieu! _Ton nom, ta demeure? tu as subi un jugement?_

--_Oui, Monsieur, mais depuis je travaille, et...._

--_C'est assez,  un autre._

--_Mais Monsieur Limodin, je vous...._

--_Paix!  un autre; c'est entendu, j'espre._

Celui  qui l'on imposait silence allait allguer en sa faveur les
meilleures raisons. Libr depuis plusieurs annes, il pouvait produire
des preuves de son honntet, faire attester par mille tmoins qu'il
avait contract des habitudes laborieuses, enfin, qu'il tait
irrprochable sous tous les rapports, mais M. Limodin n'avait pas le
loisir de l'entendre. On n'en finirait pas, disait-il, si l'on voulait
s'occuper de pareilles _babioles_. Quelquefois, dans une matine, cet
interrogateur brutal expdiait de la sorte jusqu' cent personnes,
hommes ou femmes, qu'il dpchait les uns  Bictre, les autres 
Saint-Lazare. Il tait sans piti;  ses yeux, rien ne pouvait racheter
un instant d'garement: combien de pauvres diables sortis des voies du
crime n'y ont t rejets que par lui! Plusieurs des victimes de cette
implacable svrit se repentaient d'un amendement dont on ne leur
tenait pas compte, et juraient, dans leur exaspration, de devenir des
brigands fieffs. Que nous a servi d'tre honntes, disaient
quelquefois ces infortuns? voyez comme on nous traite; autant vaudrait
tre coquin toute sa vie. Pourquoi faire des lois, si on ne les observe
pas? A quoi bon nous avoir condamns  temps, si l'on n'admet pas que
nous puissions nous corriger? C'tait plus tt fait de nous juger 
perptuit ou  mort, puisqu'une fois que nous sommes dans le bon
chemin, on nous empche d'y rester. J'ai entendu une multitude de
rcriminations de ce genre, presque toujours elles taient fondes.
Voil quatre ans que je suis sorti de Sainte-Plagie, disait devant
moi un de ces dtenus; depuis ma libration j'ai toujours travaill dans
la mme boutique, ce qui prouve que je ne me drangeais pas, et qu'on
tait content de moi; eh bien! on m'a envoy  Bictre sans que j'aie
commis de dlit, et seulement parce que j'ai subi deux annes de
prison.

Cette atroce tyrannie tait sans doute ignore du prfet, je me plais 
le croire; cependant c'tait en son nom qu'elle s'exerait. Avous ou
secrets, les agents taient alors des tres bien redoutables, car leurs
rapports taient reus comme articles de foi; arrtaient-ils un homme du
peuple, s'ils le signalaient comme voleur dangereux et incorrigible, et
c'tait toujours la formule, tout tait dit, l'homme tait crou sans
rmission; c'tait l'ge d'or des mouchards, puisque chacun de ces
attentats  la libert individuelle leur valait une prime;  la vrit,
cette prime n'tait pas forte, ils avaient un petit cu par capture,
mais pour un petit cu, que ne fera pas un mouchard, s'il n'y a point de
danger  courir? Au surplus, si la somme tait modique, ils visaient au
nombre, afin qu'elle ft souvent rpte: d'un autre ct, les voleurs
qui dsiraient acheter leur libert par des services, dnonaient
galement,  tort et  travers, tous ceux qu'ils avaient connus, qu'ils
fussent corrigs ou non;  ce prix, ils obtenaient de rester  Paris;
mais bientt les dtenus usant de reprsailles, ils allaient forcment
leur tenir compagnie.

On ne se fait pas d'ide du nombre d'individus que les dtentions
administratives ont prcipits dans des rcidives qu'ils auraient
vites si l'on et renonc plutt  cet abominable systme de
perscution. Si on les et laisss tranquilles, jamais ils ne se fussent
compromis; mais quelle que ft leur rsolution, on les mettait dans la
ncessit de redevenir voleurs. Quelques librs, c'tait une exception,
obtenaient,  l'expiration de leur peine, de n'tre pas envoys _en
suspicion_  Bictre, mais alors mme, on ne leur donnait aucune espce
de papiers, de telle sorte qu'il leur tait impossible de se procurer de
l'ouvrage; ceux-l avaient la ressource de mourir de faim, mais on ne se
rsigne pas volontiers  un si cruel supplice; ils ne mouraient pas et
volaient: le plus ordinairement, ils dnonaient et volaient  la fois.

Cette rage de mouchardise fit d'incroyables progrs: les faits pour le
prouver sont tellement abondants, que je ne suis embarrass que du
choix. Souvent, dans la disette des larcins  me signaler, les
dnonciateurs me rvlaient, en les imputant  d'autres, des crimes qui
devaient motiver leur propre condamnation. Je vais citer des exemples:

Une nomme Bailly, ancienne voleuse, enferme  Saint-Lazare, me fait
appeler pour me donner des renseignements. Je me rends auprs d'elle, et
elle me dclare que si je m'engage  la faire mettre en libert, elle
m'indiquera les auteurs de cinq vols, dont deux avec effraction.
J'accepte le march; et les dtails qu'elle me communique sont si
prcis, que dj je crois n'avoir plus qu' tenir ma promesse.
Cependant, en rflchissant aux diverses circonstances qu'elle m'a
rapportes, je m'tonne qu'elle ait pu en tre instruite aussi
parfaitement. Elle m'avait dsign les personnes voles; l'une d'elles
tait un sieur Frdric, _rue Saint-Honor, passage Virginie_. Je vais
d'abord chez lui, et dans le cours des informations que je prends,
j'acquiers la certitude que la rvlatrice est seule l'auteur du vol
commis au prjudice de ce traiteur: je poursuis mon enqute, et partout
c'est son signalement que l'on me donne.

Il ne s'agissait plus que de procder  la vrification. Les plaignants
sont introduits  Saint-Lazare, et l, sans tre vus de la fille Bailly,
que je leur montre au milieu de ses compagnes, ils la reconnaissent
parfaitement: une confrontation lgale s'en suivit, et la fille Bailly,
accable par l'vidence, fit des aveux qui lui valurent huit ans de
rclusion. Elle eut tout le temps de dire son _me culp_. Cette femme
avait accus de ses vols deux de ses camarades, contre lesquelles une
moralit suspecte aurait pu faire lever des prsomptions. Une autre
voleuse, surnomme _la Belle Bouchre_, m'ayant fait des rvlations de
mme nature que celles de la fille Bailly, ne fut pas plus heureuse
qu'elle.

Un nomm Ouasse, dont le pre devait plus tard tre impliqu dans le
procs de l'picier Poulain, me signale trois individus, comme auteurs
d'un vol avec effraction, commis la veille, rue
Saint-Germain-l'Auxerrois, chez un dbitant de tabac. Je me transporte
sur les lieux, je m'informe, et bientt j'acquiers la preuve
incontestable que Ouasse, rcemment libr, n'est pas tranger au crime.
Je dissimule; mais en me servant de lui, je m'y prends si bien, qu'il
est arrt comme complice, et condamn  la rclusion. Cette msaventure
aurait d le corriger de la manie de dnoncer, mais voulant  tout prix
tre mouchard, il fit au procureur du roi de Versailles diverses
dclarations mensongres, qui lui valurent deux ou trois ans de prison.
J'ai dj dit que les voleurs ne gardent pas rancune:  peine sorti,
Ouasse accourt chez moi, c'est encore un vol dont il vient me donner
avis. Je fais vrifier d'aprs son indication, le vol tait rel. Mais
le croirait-on? le voleur tait Ouasse; atteint et convaincu, il fut
condamn de nouveau. Pendant sa dtention, ce misrable ayant appris
l'arrestation de son pre, se hta de m'adresser des rvlations 
l'appui de l'accusation dirige contre ce dernier; mon devoir tait de
les transmettre  l'autorit, je le fis, mais ce ne fut pas sans
prouver toute l'indignation que devait exciter la conduite de ce fils
dnatur.

Dans mon emploi, c'et t me priver d'un moyen de police des plus
efficaces, que de rompre en visire avec les voleurs; aussi, ne me
suis-je jamais entirement isol d'eux: tout en leur faisant la chasse,
je paraissais encore prendre intrt  leur sort. tais-je chien ou
loup? Tel tait le doute qu'il me convenait de laisser dans leur
esprit; et ce doute, si favorable  la calomnie, toutes les fois que
l'on m'a imput une connivence, qui dans la ralit n'existait pas, n'a
jamais bien t clairci pour eux. Voil pourquoi les voleurs se sont
rendus en quelques sorte les artisans de l'espce de renomme que je me
suis acquise; ils imaginaient que j'tais ouvertement leur ennemi, mais
qu'intrieurement je ne demandais pas mieux que de les protger;
quelquefois ils allaient jusqu' me plaindre d'tre oblig de faire un
mtier comme celui que je faisais, et pourtant ils m'aidaient eux-mmes
 le faire.

Parmi les voleurs de profession, il en tait bien peu qui ne
regardassent comme un bonheur d'tre consult par la police pour un
renseignement, ou employs pour un coup de main; presque tous se
seraient mis en quatre pour lui donner des preuves de zle, dans la
persuasion qu'elles leur vaudraient, sinon une immunit entire, du
moins quelques mnagements. Ceux qui redoutaient le plus son action
taient presque toujours les plus disposs  la servir. Je me rappelle 
ce sujet l'aventure d'un forat libr, le nomm Boucher, dit cadet
Poignon. Il y avait plus de trois semaines que j'tais  sa recherche,
quand le hasard me le fit rencontrer dans un cabaret de la rue
Saint-Antoine,  l'enseigne du _Bras d'Or_. J'tais seul, et il tait en
nombreuse compagnie: tenter de le saisir _ex abrupto_, c'et t
m'exposer  le manquer, car il pouvait se faire qu'il voult se dfendre
et qu'il ft soutenu. Boucher avait t agent de police, je l'avais
connu dans cet emploi, et mme nous tions assez bien ensemble: il me
vient dans l'ide de l'aborder comme ami, et de lui monter un coup  ma
manire. J'entre au cabaret, et allant droit  la table o il est assis,
je lui tends la main, en lui disant: Bonjour, mon ami Cadet.

--Tiens, v'la l'ami Jules, veux-tu te raffrachir, demande un verre ou
prends le mien.

--Le tien est bon, tu n'as pas la gale aux dents: (je bois) ah a! je
voudrais bien te dire un mot en particulier.

--Avec plaisir, mon fils, je suis t'a toi.

Il se lve et je le prends sous le bras; Tu te souviens, lui dis-je, du
petit matelot, qui tait de ta chane.

--Oui, oui, un petit gros court, qui tait du deuxime cordon, n'est-ce
pas?

--C'est a tout juste, du moins je le pense; le reconnatrais-tu?

--Ce serait mon pre que je ne le connatrais pas mieux; il me semble
encore le voir sur le banc treize; faire des _patarasses_ (bourrelets
pour garantir les jambes) pour les fagots (_forats_).

--Je viens d'arrter un particulier, j'ai bien ide que c'est lui, mais
je n'en suis pas sr; en attendant, je l'ai mis au poste de Birague, et
comme j'en sortais, je t'ai vu entrer ici: Parbleu! me suis-je dit, a
se rencontre bien; v'l Cadet, il pourra me dire si je me suis tromp.

--Je suis tout prt, mon garon, si a peut t'obliger; mais avant de
partir, nous allons boire un coup (s'adressant  ses camarades), mes
amis, ne vous impatientez pas, c'est l'affaire d'une minute, et je suis
t' vous.

Nous partons, arrivs  la porte du poste, la politesse exige que je le
laisse entrer le premier, je lui fais les honneurs; il va jusqu'au fond
de la salle, examine partout autour de lui, et cherche en vain
l'individu dont je lui ai parl: H! me dit-il, d'o qu'il est ce
_fagot_, que je le _remouche_ (le considre)? J'tais alors prs de la
porte, j'aperois, incrust dans le mur, un dbris de miroir, tel qu'il
s'en trouve dans la plupart des corps-de-garde, pour la commodit des
fashionnables de la garnison, j'appelle Boucher, en lui montrant le
dbris rflecteur: Tiens, lui dis-je, c'est par ici qu'il faut
regarder. Il regarde, et se tournant de mon ct: Ah! a, Jules, tu
blagues, je ne vois que toi zet moi dans c'te glace, mais l'arrt, o
qu'il est l'arrt?

--Apprends qu'il n'y a personne ici d'arrt que toi: tiens, voil le
mandat qui te concerne.

--Ah! pour a, c'est un vrai tour de gueusard!

--Tu ne sais donc pas que dans ce monde c'est au plus malin.

--Au plus malin, tant que tu voudras, a ne te portera pas bonheur, de
monter des coups  de bons enfants.

Lorsque la voie pour arriver  une dcouverte importante tait hrisse
de difficults, les voleuses m'taient peut-tre d'un plus grand secours
que les voleurs. En gnral, les femmes ont des moyens de s'insinuer
qui, dans les explorations de police, les rendent bien suprieures aux
hommes; alliant le tact  la finesse, elles sont en outre doues d'une
persvrance qui les conduit toujours au but. Elles inspirent moins de
dfiance, et peuvent s'introduire partout sans veiller les soupons;
elles ont, en outre, un talent tout particulier pour se lier avec les
domestiques et les portires; elles s'entendent fort bien  tablir des
rapports et  bavarder sans tre indiscrtes; communicatives en
apparence, alors mme qu'elles sont le plus sur la rserve, elles
excellent  provoquer les confidences. Enfin,  la force prs, elles ont
au plus haut degr toutes les qualits qui constituent l'aptitude  la
mouchardise; et, lorsqu'elles sont dvoues, la police ne saurait avoir
de meilleurs agents.

M. Henry, qui tait un homme habile, les employa souvent dans les
affaires les plus pineuses, et rarement il n'a pas eu  se louer de
leur intelligence. A l'exemple de ce chef, dans mainte occasion, j'ai eu
recours au ministre des mouchardes; presque toujours j'ai t satisfait
de leurs services. Cependant, comme les mouchardes sont des tres
profondment pervertis, et plus perfides peut-tre que les mouchards,
avec elles, pour ne pas tre tromp, j'avais besoin d'tre constamment
sur mes gardes. Le trait suivant montrera qu'il ne faut pas toujours
croire au zle dont elles font parade.

J'avais obtenu la libert de deux voleuses en renom,  la condition
qu'elles serviraient fidlement la police. Elles avaient antrieurement
donn des preuves de leur savoir-faire, mais, employes sans traitement,
et obliges de se livrer au vol pour subsister, elles s'taient fait
reprendre en flagrant dlit: la peine qu'elles subissaient pour ces
nouveaux mfaits fut celle dont j'abrgeai la dure. _Sophie_ Lambert et
la fille _Domer_, surnomme _la belle Lise_, furent ds lors en relation
directe avec moi. Un matin, elles vinrent me dire qu'elles taient
certaines de procurer  la police l'arrestation du nomm _Tominot_,
homme dangereux, que l'on avait long-temps recherch; elles venaient
assuraient-elles, de djener avec lui, et il devait dans la soire les
rejoindre chez un marchand de vin de la rue Saint-Antoine. Dans toute
autre circonstance, j'aurais pu tre dupe de la supercherie de ces
femmes; mais Tominot avait t arrt par moi la veille, et il tait
assez difficile qu'elles eussent djen avec lui. Je voulus savoir
nanmoins jusqu'o elles pousseraient l'imposture, et je promis de les
accompagner  leur rendez-vous. J'y allai en effet; mais, comme on le
pense bien, Tominot ne vint pas. Nous attendmes jusqu' dix heures;
enfin Sophie, jouant l'impatience, s'informa prs du garon de cave,
s'il n'tait pas venu un monsieur les demander.

--Celui avec qui vous avez djen, rpondit le garon? il est venu un
peu avant la brune, il m'a charg de vous dire qu'il ne pourrait pas se
trouver avec vous ce soir, mais que ce serait pour demain.

Je ne doutai pas que le garon ne ft un compre  qui l'on avait fait
la leon, mais je feignis de ne point concevoir de soupon, et me
rsignai  voir combien de temps ces dames me promneraient. Pendant une
semaine entire, elles me conduisirent tantt dans un endroit, tantt
dans un autre; nous devions toujours y trouver Tominot, et jamais nous
ne le rencontrions. Enfin, le 6 janvier, elles me jurent de l'amener; je
vais les attendre, mais elles reparaissent sans lui, et m'allguent de
si bonnes raisons qu'il m'est impossible de me fcher; je me montre au
contraire trs satisfait des dmarches qu'elles ont faites, et pour leur
tmoigner combien je suis content d'elles, j'offre de les rgaler d'un
gteau des Rois: elles acceptent, et nous allons ensemble nous installer
au _Petit Broc_, rue de la _Verrerie_. Nous tirons la fve; la royaut
cheoit  Sophie, elle est heureuse comme une reine. On mange, on boit,
on rit, et quand approche le moment de se sparer, on propose de mettre
le comble  cette gaiet par quelques coups d'eau-de-vie; mais de
l'eau-de-vie de marchand de vin, fi donc! c'est bon tout au plus pour
des forts de la Halle, et je suis trop galant pour que ma reine s'enivre
d'un breuvage indigne d'elle. A cette poque, j'tais tabli
distillateur prs du Tourniquet-Saint-Jean; j'annonce que je vais aller
chez moi chercher la fine goutte. A cette nouvelle, la compagnie saute
d'enthousiasme, on me recommande d'aller et de revenir bien vite; je
pars, et deux minutes aprs, je reparais avec une demi-bouteille de
Coignac, qui fut vide en un clin-d'oeil. La chopine se trouvant 
sec: Ah ! vous voyez que je suis un bon enfant, dis-je  mes deux
commres, il s'agit de me rendre un service.

--Deux, mon ami Jules, s'cria Sophie, voyons, parle.

--Eh bien! voil ce que c'est. Un de mes agents viennent d'arrter
deux voleuses; on prsume qu'elles ont chez elles une grande quantit
d'objets vols, mais pour faire perquisition, il faudrait connatre leur
domicile, et elles refusent de l'indiquer; elles sont maintenant au
poste du march Saint-Jean, si vous y alliez, vous tcheriez de leur
arracher leur secret. Une heure ou deux vous suffiront pour leur tirer
les vers du nez: a vous sera bien ais, vous qui tes des malignes.

--Sois tranquille, mon cher Jules, me dit Sophie, nous nous
acquitterons de la commission; tu sais que l'on peut s'en rapporter 
nous; tu nous enverrais au bout du monde, que nous y irions pour te
faire plaisir, du moins moi.

--Et moi, donc, reprit _la belle Lise_.

--En ce cas, vous allez porter un mot au chef du poste, afin qu'il vous
reconnaisse. J'cris un billet que je cachte; je le leur remets et
nous sortons ensemble;  peu de distance du march Saint-Jean, nous nous
sparons, et tandis que je reste en observation, la reine et sa compagne
se dirigent vers le corps-de-garde. Sophie entre la premire, elle
prsente le billet, le sergent le lit: C'est bien, vous voici toutes
deux; caporal, prenez avec vous quatre hommes et conduisez ces dames 
la prfecture. Ce commandement tait fait en vertu d'un ordre que
j'avais remis au sergent pendant ma sortie pour aller chercher la
goutte, il tait ainsi conu: Monsieur le chef du poste fera conduire
sous sre et bonne escorte,  la prfecture de police, les nommes
_Sophie Lambert_ et _Lise Domer_, arrtes par les ordres de M. le
Prfet.

Ces dames durent alors faire de singulires rflexions; sans doute
qu'elles devinrent que je m'tais lass d'tre leur jouet. Quoi qu'il
en soit, j'allai les voir le lendemain au dpt, et leur demandai
comment elles avaient trouv le tour.

Pas mal, rpondit Sophie, pas mal, nous ne l'avons pas vol; puis
s'adressant  Lise, aussi c'est ta faute  toi, pourquoi vas-tu chercher
un homme qui est enfonc.

--Le savais-je? Ah! vas, si je l'avais su, je te promets bien...... et
puis, que veux-tu, c'est un enfant de fait, il n'y a plus qu' le
bercer.

--Tout a est bel et bon, si encore on nous disait pour combien nous
serons  Lazarre; parle donc, Jules, sais-tu?

--Six mois au moins.

--Ce n'est que a! s'crirent-elles ensemble.

--Six mois, c'est rien du tout, continua Sophie, c'est bientt pass,
un coup qu'on est l. Enfin, mon doux bnin Jsus,  la volont du
prfet!

Elles en eurent pour un mois de moins que je ne leur avais annonc. Ds
qu'elles furent libres, elles vinrent me trouver pour me donner de
nouveaux renseignements. Cette fois, ils taient exacts. Une
particularit assez remarquable, c'est que les voleuses sont plus
ordinairement incorrigibles que les voleurs. Sophie Lambert ne put
jamais prendre sur elle de renoncer  son pch d'habitude. Ds l'ge de
dix ans, elle avait dbut dans la carrire du vol, et elle n'en avait
pas vingt-cinq, que plus d'un tiers de sa vie s'tait coul dans les
prisons.

Peu de temps aprs mon entre  la police, je la fis arrter et
condamner  deux annes de dtention. C'tait principalement dans les
htels garnis qu'elle exerait sa coupable industrie; on n'tait pas
plus habile  djouer la vigilance des portiers, ni plus fconde en
expdients pour chapper  leurs questions. Une fois introduite, elle
faisait une halte sur chaque palier pour donner son coup-d'oeil:
apercevait-elle une cl sur quelque porte, elle la faisait tourner sans
bruit dans la serrure, se glissait dans la chambre, et si la personne
qui l'occupait tait endormie, quelque lger qu'elle et le sommeil,
Sophie avait la main encore plus lgre, et en moins de rien, montres,
bijoux, argent, tout passait dans sa _gibecire_, c'tait le nom qu'elle
donnait  une poche secrte que recouvrait son tablier. Le locataire que
Sophie visitait tait-il veill, elle en tait quitte pour faire des
excuses, en dclarant qu'elle s'tait trompe. S'veillait-il pendant
qu'elle oprait; sans se dconcerter, elle courait  son lit, et le
pressant dans ses bras. Ah! pauvre petit Mimi, disait-elle, viens donc
que je te baise!... Ah! monsieur, je vous demande bien pardon! Comment,
ce n'est pas ici le n 17? je croyais tre chez mon amant.

Un matin, un employ, qu'elle tait en train de dvaliser, ayant tout 
coup ouvert les yeux, l'aperoit auprs de sa commode: il fait un
mouvement de surprise, aussitt Sophie, de jouer sa scne; mais
l'employ est entreprenant, il veut profiter de la prtendue mprise;
si Sophie rsiste, un son d'argent, produit des agitations de la lutte,
peut trahir le but de la visite..., si elle cde, le pril est encore
plus grand...... Que faire? pour toute autre, la conjoncture serait des
plus embarrassantes; Sophie n'est plus cruelle, mais  l'aide d'un
mensonge, elle tourne la difficult, et l'employ satisfait, lui permet
d'effectuer sa retraite. Il ne perdit  ce jeu que sa bourse, sa montre
et six couverts.

Cette crature tait une intrpide: deux fois elle donna tte baisse
dans mes filets, mais aprs sa libration, en vain essayai-je de
l'attirer dans le pige: il n'y avait plus de surveillance  laquelle
elle ne russt  se soustraire, tant elle tait sur ses gardes.
Cependant ce que je n'attendais plus de mes efforts pour la prendre en
flagrant dlit, je le dus  une circonstance tout--fait fortuite.

Sorti de chez moi  la petite pointe du jour, je traversais la place du
Chtelet, lorsque je me rencontre face  face avec Sophie: elle m'aborde
avec aisance. Bonjour, Jules, o vas-tu donc si matin? je gage que tu
vas enfoncer quelque ami?

--Cela se pourrait..., ce qu'il y a de sr c'est que ce n'est pas toi;
mais o vas-tu toi-mme?

--Je pars pour Corbeil, o je vais voir ma soeur qui doit me placer
dans une maison. Je suis lasse de manger du _collge_ (de la prison), je
_rengrcie_ (je m'amende), veux-tu boire la goutte?

--Volontiers, c'est moi qui rgale, un poisson chez _Leprtre_,  six
sols.

--Allons, je te laisse faire, mais dpchons-nous, que je ne manque pas
la diligence, tu m'y accompagneras, n'est-ce pas? c'est dans la rue
Dauphine.

--Impossible, j'ai affaire  _La Chapelle_, je suis dj en retard,
tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce.

Nous entrons chez Leprtre, en buvant nous changeons encore deux ou
trois paroles, et je lui dis _adieu_.

--Adieu? Jules, bonne russite!

Tandis que Sophie s'loigne, je dtourne la rue de la Haumerie, et cours
me cacher au coin de celle Planche-Mibray; de l, je la vois filer sur
le Pont-au-Change, elle marche  grands pas et regarde  chaque instant
derrire elle; il est certain qu'elle craint d'tre suivi, j'en conclus
qu'il serait  propos de la suivre; je gagne donc le pont Notre-Dame,
et le franchissant avec rapidit, j'arrive assez tt sur le quai pour ne
pas perdre sa trace.... Parvenue dans la rue Dauphine, elle entre
effectivement au bureau des voitures de Corbeil; mais, persuad que son
dpart n'est qu'une fable imagine pour me tromper sur le but de son
apparition matinale, je me tapis dans une alle d'o je puis pier sa
sortie. Tandis que je suis ainsi en vedette, un fiacre vient  passer,
je m'y installe, et je promets au cocher un bon pour-boire, s'il suit
adroitement une femme que je lui dsignerai. Pour le moment, nous
devions stationner: bientt la diligence part, Sophie, n'y est pas, je
l'aurais pari; mais quelques minutes aprs, elle se prsente  la porte
cochre, examine avec soin de tous cts, et prenant son essort, elle
enfile la rue Christine. Elle entre successivement dans plusieurs
maisons garnies, mais  son allure, il est ais de reconnatre que
l'occasion ne s'est pas offerte; d'ailleurs, elle persiste  explorer le
mme quartier..., j'en tire la consquence naturelle qu'elle a
manoeuvr sans succs, et comme je suis persuad que sa tourne n'est
pas finie, je me garde bien de l'interrompre. Enfin, rue de la Harpe,
elle entre dans l'alle d'une fruitire, et un instant aprs, elle
reparat portant au bras un norme panier de blanchisseuse, elle en
avait sa charge. Toutefois elle ne laissait pas d'aller trs vte; elle
fut bientt dans la rue des Mathurins-Saint-Jaques, puis dans celle des
Mons-Sorbonne. Malheureusement pour Sophie, il est un passage qui
communique de la rue de la Harpe  la rue des Mons; c'est l qu'aprs
avoir mis pied  terre, je cours m'embusquer et quand elle arrive  la
hauteur de l'issue, je dbouche, et nous nous trouvons nez  nez. A mon
aspect, elle change de couleur et veut parler, mais son trouble est si
grand, qu'elle ne peut venir  bout de s'exprimer. Cependant elle se
remet peu  peu, et feignant d'tre hors d'elle-mme, Tu vois, me
dit-elle, une femme en colre; ma blanchisseuse qui devait m'apporter
mon linge  la diligence, m'a manqu de parole, je viens de lui retirer,
et vais le faire repasser chez une de mes amies; cela m'a empch de
partir.

--C'est comme moi, en allant  la Chapelle, j'ai rencontr quelqu'un
qui m'a dit que mon homme tait dans ce quartier; c'est l ce qui m'y
amne.

--Tant mieux; si tu veux m'attendre, je vais  deux pas porter mon
panier, et nous mangerons une ctelette.

--Ce n'est pas la peine, je..... Eh! mais, qu'est-ce que j'entends?

Sophie et moi nous restons stupfaits: des cris aigus s'chappent du
panier, je lve le linge qui le recouvre, et je vois.... un enfant de
deux  trois mois, dont les vagissements auraient dchir le tympan d'un
mort.

Eh bien! dis-je  Sophie, le poupon est sans doute  toi? Pourrais-tu
me dire de quel sexe il est?

--Allons! me voil encore enfonce; je me souviendrai de celle-l; et
si jamais on me demande le sujet pourquoi, je pourrai rpondre: rien,
presque rien, une affaire d'enfant. Une autre fois, quand je volerai du
linge, j'y regarderai.

--Et ce parapluie, en est-il?

--Eh! mon Dieu! oui..... Comme tu vois, j'avais pourtant de quoi me
mettre  couvert, a n'a pas empch; quand la chance y est, on a beau
faire....

Je conduisis Sophie chez M. de Fresne, commissaire de police, dont le
bureau tait dans le voisinage. Le parapluie fut gard comme pice de
conviction, quant  l'enfant qu'elle avait enlev  son insu, on le
rendit immdiatement  sa mre. La voleuse en eut pour ses cinq ans de
prison. C'tait, je crois, la cinquime ou sixime condamnation qu'elle
subissait; depuis, elle s'est encore fait reprendre de justice, et je ne
serais pas surpris qu'elle ft toujours  Saint-Lazare. Sophie ne voyait
rien que de trs naturel au mtier qu'elle faisait, et la rpression,
lorsqu'elle ne pouvait l'viter, tait pour elle un accident tout comme
un autre. La prison ne lui faisait pas peur, loin de l, elle tait en
quelque sorte sa sphre; Sophie y avait contract ces gots plus que
bizarres, que ne justifie pas l'exemple de l'antique Sapho, et sous les
verroux, les occasions de s'abandonner  ses honteuses dpravations
taient plus frquentes; ce n'tait pas, comme on le voit, sans motifs
qu'elle prisait si peu la libert. tait-elle arrte, l'vnement lui
causait bien quelque peine, mais ce n'tait qu'une impression passagre,
et elle se consolait bientt par la perspective des moeurs qui lui
plaisaient. C'tait un bien trange caractre que celui de cette femme;
que l'on en juge: une nomme _Gillion_, avec qui elle vivait dans une
coupable intimit, est prise en commettant un vol; Sophie, qui
l'assistait, parvient  s'chapper, elle n'a plus rien  craindre, mais
ne pouvant supporter d'tre spare de son amie, elle se fait dnoncer,
et n'est contente qu'au moment o l'on lui lit l'arrt qui va encore les
runir pour deux ans. La plupart des cratures de cette espce se font
un jeu de la prison; j'en ai vu plusieurs traduites pour un dlit
qu'elles avaient commis seules, accuser de complicit une camarade, et
celle-ci, quoique innocente, se faire un mrite de se rsigner  la
condamnation.




CHAPITRE XL.

     Nos amis les ennemis.--Le bijoutier et le cur.--L'honnte
     homme.--La cachette et la cassette.--Une bndiction du ciel et le
     doigt de Dieu.--Fatale nouvelle.--Nous sommes ruins.--L'amour du
     prochain.--Les Cosaques sont innocents.--100,000 francs, 50,000
     francs, 10,000 francs, ou la rcompense au rabais.--Le faux
     soldat.--L'entorse de commande.--La tonnelire de Livry.--La petite
     rputation locale.--Je suis juif.--Mon plerinage avec la
     religieuse de Dourdans.--Le phnix des femmes.--Ma mtamorphose en
     domestique allemand.--Mon arrestation.--Je suis incarcr.--Le
     hcheur de paille.--Mon entre en prison.--Les trangers ont des
     amis partout.--Le rat d'glise.--L'habit viande.--Les boutons de ma
     redingotte.--Ce qu'entend toujours un ivrogne.--Mon histoire.--La
     bataille de Montereau.--J'ai vol mon matre.--Projets
     d'vasion.--Voyage en Allemagne.--La poule noire.--Confidence au
     procureur du roi.--Mon extraction.--Ma fuite avec un compagnon
     d'infortune.--Cent mille cus de diamants.--Le _minimum_.


Peu de temps avant la premire invasion, M. Snard, l'un des plus riches
bijoutiers du Palais-Royal, tant all voir son ami le cur de Livry, le
trouva dans ces perplexits que causaient alors gnralement l'approche
de nos bons amis les ennemis. Il s'agissait de soustraire  la rapacit
de messieurs les Cosaques, d'abord les vases sacrs, et ensuite son
petit pcule. Aprs avoir long-temps hsit, bien que par tat il dt
avoir l'habitude des enterrements, monsieur le cur se dcida  enfouir
les objets qu'il se proposait de sauver, et monsieur Snard qui, comme
la plupart des gobe-mouches et des avares, imaginait que Paris serait
livr au pillage, rsolut de mettre  couvert de la mme manire tout ce
qu'il y avait de prcieux dans sa boutique. Il fut convenu que les
richesses du pasteur et celles du marchand seraient dposes dans le
mme trou. Mais ce trou, qui le creusera? Un homme chante au lutrin,
c'est la perle des honntes gens, le pre Moiselet; oh! pour celui-l,
on peut avoir en lui toute espce de confiance: un liard qui ne serait
pas  lui, il ne le dtournerait pas; depuis trente ans, en sa qualit
de tonnelier, il avait le privilge exclusif de mettre en bouteilles les
vins du presbytre, o il s'en buvait d'excellents. Marguillier,
sacristain, sommelier, sonneur, _factotum_ de l'glise et dvou  son
desservant, jusqu' se relever  toute heure, s'il en tait besoin, il
avait toutes les qualits d'un excellent serviteur, sans compter la
discrtion, l'intelligence et la pit. Dans une conjoncture aussi
grave, il tait vident qu'on ne pouvait jeter les yeux que sur
Moiselet, ce fut lui que l'on choisit; et la cachette, dispose avec
beaucoup d'art, fut bientt prte  recevoir le trsor qu'elle devait
prserver; six pieds de terre furent jets sur les espces du cur,
auxquelles faisaient compagnie des diamants pour une valeur de cent
mille cus, que M. Snard avait enferms dans une petite bote. La fosse
comble, le sol fut si parfaitement applani, qu'on se serait donn au
diable que depuis la cration il n'avait pas t remu. Ce brave
Moiselet, disait M. Snard, en se frottant les mains, il nous a arrang
cela  merveille. Ma foi, messieurs les Cosaques, vous aurez le nez fin,
si vous trouvez celle-l. Au bout de quelques jours, les armes
coalises font de nouveaux progrs, et voil que des nues de Kirguiz,
de Kalmouks et de Tartares de toutes les hordes et de toutes les
couleurs, s'parpillent dans la campagne aux environs de Paris. Ces
htes incommodes sont, comme on le sait, fort avides de butin; ils font
partout un ravage pouvantable, point d'habitation qui ne leur paie
tribut; mais dans leur ardeur de piller, ils ne se bornent pas  la
superficie, tout leur appartient, jusqu'au centre du globe, et pour ne
pas tre frustrs dans leurs prtentions, intrpides gologues, ils font
une foule de sondes qui, au grand regret des naturels du pays, leur
rvlent qu'en France, les mines d'or ou d'argent sont moins profondes
qu'au Prou. Une semblable dcouverte tait bien faite pour les mettre
en got, ils fouillrent avec une activit sans pareille, et le vide
qu'ils produisirent dans bien des cachettes, fit le dsespoir des Crsus
de plus d'un canton. Les maudits Cosaques! Cependant l'instinct si sr
qui les guidait o il y avait  prendre, ne les conduisait pas  la
cachette du cur. C'tait comme une bndiction du ciel, chaque matin le
soleil se levait, et rien de nouveau; rien de nouveau non plus, quand il
se couchait.

Dcidment on ne pouvait s'empcher de reconnatre le doigt de Dieu dans
l'impntrabilit du mystre de l'inhumation opre par Moiselet. M.
Snard en tait si touch, que ncessairement il dut se mler des
actions de grces aux prires qu'il faisait pour la conservation et le
repos de ses diamants. Persuad que ses voeux seraient exaucs, dans
sa scurit croissante il commenait  dormir sur l'une et l'autre
oreille, lorsqu'un beau jour, ce devait tre un vendredi, Moiselet plus
mort que vif, accourt chez le cur: Ah! monsieur, je n'en puis plus.

--Qu'avez-vous donc, Moiselet?

--Je n'oserai jamais vous le dire. Mon pauvre M. le cur, a m'a port
un coup, j'en suis encore saisi  toutes les places. On m'ouvrirait les
veines qu'il n'en sortirait pas une goutte de sang.

--Mais qu'est-ce qu'il y a? Vous m'effrayez.

--La cachette.....

--Misricorde! je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage. Oh! que la
guerre est un terrible flau! Jeanneton, Jeanneton, allons donc vite,
mes souliers et mon chapeau.

--Mais, monsieur, vous n'avez pas djen.

--Oh! il s'agit bien de djener.

--Vous savez que quand vous sortez  jeun vous avez des
tiraillements....

--Mes souliers, te dis-je.

--Et puis vous vous plaindrez de votre estomac.

--Je n'en ai plus besoin d'estomac. Non je n'en ai plus besoin, nous
sommes ruins.

--Nous sommes ruins.... Jsus-Maria! mon doux Sauveur! est-il
possible?... Ah! monsieur, courez donc.... courez donc.

Pendant que le cur s'accommodait  la hte, et qu'impatient par la
difficult de passer ses boucles, il ne pouvait jamais se chausser assez
vite, Moiselet, du ton le plus lamentable, lui faisait le rcit de ce
qu'il avait vu: En tes-vous bien sr? lui dit le cur, peut-tre
n'ont-ils pas tout pris.

--Ah! monsieur, Dieu le veuille! Mais je n'ai pas eu le coeur d'y
regarder.

Ils se dirigrent ensemble vers la vieille grange, o ils reconnurent
que l'enlvement tait complet. En contemplant l'tendue de son malheur,
le cur faillit tomber  la renverse, Moiselet de son ct tait dans un
tat  faire piti, le cher homme s'affligeait plus encore que si la
perte lui et t personnelle. Il fallait entendre ses soupirs et ses
gmissements. Ceci tait l'effet de l'amour du prochain. M. Snard ne se
doutait gure qu' Livry, la dsolation tait si grande. Quel dsespoir
quand il reut la nouvelle de l'vnement! A Paris, la police est la
providence des gens qui ont perdu. La premire ide de M. Snard, et la
plus naturelle, fut que le vol dont il avait  se plaindre tait le fait
des Cosaques; dans cette hypothse, la police n'y pouvait pas
grand'chose, mais M. Snard ne s'avisa-t-il pas de souponner que les
Cosaques taient innocents; et par un certain lundi que j'tais dans le
cabinet de M. Henry, j'y vis entrer un de ces petits hommes secs et
vifs, qu'au premier aspect on peut juger intresss et dfiants: c'tait
M. Snard, il expose assez brivement sa msaventure, et finit par une
conclusion qui n'tait pas trop favorable  Moiselet. M. Henry pensa
comme lui que ce dernier devait tre l'auteur de la soustraction, et je
fus de l'avis de M. Henry. C'est trs bien, observa celui-ci, mais
notre opinion n'est fonde que sur des conjectures, et si Moiselet ne
fait pas d'imprudence, il sera impossible de le convaincre.

--Impossible? s'cria M. Snard, que vais-je devenir? Mais non, je
n'aurai pas en vain implor votre secours, ne savez-vous pas tout, ne
pouvez-vous pas tout, quand vous le voulez? Mes diamants! mes pauvres
diamants, je donnerais tout  l'heure cent mille francs pour les
recouvrer.

--Vous donneriez le double, que si le voleur a pris toutes ses
prcautions, nous ne saurions rien.

--Ah! monsieur, vous me dsesprez, reprit le bijoutier, en pleurant 
chaudes larmes et se jetant aux genoux du chef de division. Cent mille
cus de diamants! s'il faut que je les perde, j'en mourrai de chagrin;
je vous en conjure, ayez piti de moi.

--Ayez piti, cela vous est bien ais  dire; cependant, si votre homme
n'est pas trop retors, en le faisant surveiller et circonvenir par
quelque agent adroit, peut-tre viendrons-nous  bout de lui arracher
son secret.

--Combien je vous aurais de reconnaissance! oh! je ne tiens pas 
l'argent; cinquante mille francs seront la rcompense du succs.

--Eh bien! Vidocq, qu'en pensez-vous?

--L'affaire est pineuse, rpondis-je  M. Henry, mais si je m'en
chargeais, je ne serais pas surpris d'en venir  mon honneur.

--Ah! me dit M. Snard en me pressant affectueusement la main, vous me
rendez la vie; n'pargnez rien, je vous en prie, monsieur Vidocq; faites
toutes les dpenses ncessaires pour arriver  un heureux rsultat, ma
bourse vous est ouverte, aucun sacrifice ne me cotera. Comment! vous
croyez russir?

--Oui, monsieur, je le crois.

--Allons, faites-moi retrouver ma cassette, et il y a dix mille francs
pour vous, oui, dix mille francs, le grand mot est lch, je ne m'en
ddis pas.

Malgr les rabais successifs de M. Snard,  mesure que la dcouverte
lui semblait plus probable, je promis de faire pour l'effectuer, tout ce
qui serait en mon pouvoir. Mais avant de rien entreprendre, il fallait
qu'une plainte et t porte: M. Snard ainsi que le cur, se rendirent
en consquence  Pontoise, et par suite de leur dclaration, le dlit
ayant t constat, Moiselet fut arrt et interrog. On le prit par
tous les bouts pour le dterminer  s'avouer coupable, mais il persista
 se dire innocent, et faute de preuves du contraire, la prvention
allait s'vanouir, lorsque, pour consolider son existence, s'il tait
possible, je mis en campagne un de mes agents. Celui-ci, revtu de
l'uniforme militaire et le bras gauche en charpe, s'introduit avec un
billet de logement chez la femme de Moiselet; il est cens sortir de
l'hpital et ne devoir faire  Livry qu'un sjour de quarante-huit
heures, mais, peu d'instants aprs son arrive, il fait une chute, et
une entorse de commande vient tout  coup le mettre hors d'tat de
continuer sa route. Ds lors, il lui devient indispensable de s'arrter,
et le maire dcide qu'il sera l'hte de la tonnelire jusqu' nouvel
ordre.

Madame Moiselet est une de ces bonnes grosses rjouies  qui il ne
dplat pas de vivre sous le mme toit qu'un conscrit bless; elle prend
assez gament son parti sur l'accident qui retient le jeune soldat prs
d'elle, d'ailleurs, il peut la consoler de l'absence de son mari, et
comme elle n'a pas atteint sa trente-sixime anne, elle est encore dans
l'ge o une femme ne ddaigne pas les consolations. Ce n'est pas tout,
les mauvaises langues reprochent  madame Moiselet de n'aimer pas le vin
bu, c'est sa petite rputation locale! Le prtendu soldat ne manque pas
de caresser tous les faibles par lesquels elle est accessible; d'abord
il se rend utile, et afin d'achever de se concilier les bonnes grces de
sa bourgeoise, de temps en temps, pour lui payer bouteille, il dfait
les courroies d'une ceinture passablement garnie.

La tonnelire est charme de tant de prvenances; le soldat sait
crire, il devient son secrtaire, mais les lettres qu'elle adresse 
son cher poux sont de nature  ne pas le compromettre; pas la moindre
expression  double entente, c'est l'innocence qui s'entretient avec
l'innocence. Le secrtaire plaint madame Moiselet, il s'apitoie sur le
compte du dtenu, et pour provoquer des ouvertures, il fait parade de
cette morale large, qui admet tous les moyens de s'enrichir; mais madame
est trop renarde pour tre dupe de ce langage; constamment sur le
qui-vive, elle n'est pas moins circonspecte dans ses paroles que dans
ses dmarches. Enfin, aprs une exprience de quelques jours, il m'est
dmontr que mon agent, malgr son habilet, ne retirera aucun fruit de
sa mission. Je me propose alors de manoeuvrer en personne, et dguis
en marchand colporteur, je me mets  parcourir les environs de Livry.
J'tais un de ces juifs qui tiennent de tout, draps, bijoux, rouennerie,
etc., etc., et j'acceptais en change, de l'or, de l'argent, des
pierreries, enfin tout ce qui m'tait offert. Une ancienne voleuse, qui
connaissait les localits, m'accompagnait dans ma tourne, c'tait la
veuve d'un fameux voleur, _Germain Boudier_, dit le _pre Latuile_, qui,
aprs avoir subi une demi-douzaine de jugements, venait de mourir 
Sainte-Plagie: elle-mme avait t retenue seize ans dans les prisons
de Dourdans, o les apparences de modestie et de dvotion qu'elle
affichait l'avaient fait surnommer _la Religieuse_. Personne n'tait
plus habile  moucharder les femmes, ou  les tenter par l'appt des
colifichets et des ajustements: elle avait ce qu'on appelle le fil au
suprme degr. Je me flattais que madame Moiselet, sduite par son
loquence et par nos marchandises, se laisserait aller  mettre en
dehors les cus du cur, ou quelque brillant de la plus belle eau, voire
mme le calice ou la patne, dans le cas o le troc serait de son got;
mon calcul fut mis en dfaut, la tonnelire n'tait pas presse de
jouir, et sa coquetterie ne la fit pas succomber. Madame Moiselet tait
le Phnix des femmes, je l'admirai, et puisqu'il n'y avait aucune
preuve  laquelle elle ne rsistt, convaincu que je perdrais mon temps
 faire sur elle un nouvel essai de mes stratagmes, je songeai  ne
plus exprimenter que sur son mari. Bientt, le juif colporteur fut
mtamorphos en un domestique allemand, et sous ce travestissement, je
commenai  rder aux alentours de Pontoise, dans le dessein de me
faire arrter. Je cherchai les gendarmes en ayant l'air de les viter,
si bien qu' la premire rencontre, ils supposrent que je ne les
cherchais pas, et me sommrent de leur exhiber mes papiers. On se doute
bien que je n'en avais pas: partant ils m'ordonnrent de marcher avec
eux et me conduisirent devant un magistrat, qui, ne comprenant rien au
baragouin par lequel je rpondais  ses questions, dsira connatre le
fonds de mes poches, dans lesquelles exacte perquisition fut
immdiatement faite en sa prsence. Elles contenaient passablement
d'argent et quelques objets dont on devait s'tonner que je fusse
possesseur. Le magistrat, curieux comme un commissaire, veut absolument
savoir d'o proviennent les objets et l'argent, je l'envoie patre en
profrant deux ou trois jurons tudesques des mieux conditionns, et lui,
pour m'apprendre  tre plus poli une autre fois m'envoie en prison.

Me voici sous les verroux; au moment de mon arrive, les prisonniers
taient en rcration dans la cour; le geolier m'introduit parmi eux, et
me prsente en ces termes: Je vous amne un hacheur de paille, tchez
de le comprendre, si vous pouvez. Aussitt on s'empresse autour de
moi, et je suis accueilli par une salve de _Landsman_ et de _Meiner_ 
n'en plus finir. Pendant cette rception, je cherchais des yeux le
tonnelier de Livry, il me parut que ce devait tre une sorte de paysan
demi-bourgeois, qui, prenant part au concert de saluts qui m'taient
adresss, avait prononc le _Landsman_ de ce ton doucereux, que
contractent presque toujours les rats d'glise qui ont l'habitude de
vivre des miettes de l'autel. Celui-l n'tait pas trop gras, tant s'en
fallait, mais on voyait que c'tait sa constitution, et  part sa
maigreur, il tait resplendissant de sant: il avait le cerveau troit,
de petits yeux bruns  fleur de tte, une bouche norme, et bien qu'en
dtaillant ses traits, on pt en remarquer quelques-uns de fort mauvais
augure, de l'ensemble rsultait pourtant cet air benin qui ferait ouvrir
 un diable les portes du paradis; ajoutez, pour complter le portrait,
que dans son costume le personnage tait au moins en arrire de quatre
ou cinq gnrations, circonstance qui, dans un pays ou les Grontes sont
en possession de faire les rputations de probit, tablit toujours une
prsomption en faveur de l'individu. Je ne sais pourquoi je me figurais
que Moiselet devait tre au fait de ce raffinement du coquin, qui, pour
se donner des apparences de bonhomie et se concilier les suffrages des
vieillards, ne manque pas de s'habiller comme eux. En l'absence d'autres
signes plus caractristiques, une paire de lunettes campes sur un nez
superbe, de larges boutons attachs sur un habit noisette de nuance
claire et de forme carre, une culotte courte, un chapeau  trois cornes
vieux style, et des bas chins auraient eu le privilge d'attirer mon
attention. La mise et la figure se trouvant runies, j'avais bien des
motifs de croire que je devinais juste. Je voulus m'en assurer. Mossi,
Mossi, dis-je en m'adressant au prisonnier, dans lequel il me semblait
avoir reconnu Moiselet. coute Mossi _hapit fiante_ (ignorant son
nom, je le dsignais ainsi parce que son habit tait presque couleur de
chair). Sacreminte, tertaiffle, langue  moi pas tourne: goute
franons, moi misrple, moi trink vind, ferme trink vind for guelt,
schwardz vind. J'indique du doigt son chapeau qui est noir, il ne me
comprend pas, mais je lui fais signe de boire, et je deviens pour lui
parfaitement intelligible. Tous les boutons de ma redingotte taient des
pices de vingt francs, j'en donne une  mon homme, il demande qu'on
nous apporte du vin, et bientt aprs j'entends un porte-clefs, crier:
_Pre Moiselet, je vous en ai mont deux bouteilles._ _L'habit viande_
est donc Moiselet, je le suis dans sa chambre, et nous nous mettons 
boire comme deux sonneurs; deux autres bouteilles arrivent, nous ne
procdions que par couple. Moiselet, en sa qualit de chantre, de
tonnelier, de sacristain, etc., etc., n'est pas moins ivrogne que
bavard, il entonne  faire plaisir, et ne dcesse pas de parler en
baragouinant comme moi: _Moi, aimer beaucoup les Hllemgne, me
disait-il, pour vous couche ici, brave kinserlique._ Et le geolier
tant venu trinquer avec nous, il le pria de dresser un lit pour moi 
ct du sien.

Pour vous contente kinserlique?

--Moi contente tu te mme.

--Pour vous beaucoup trinque.

--Moi trinque tuchur.

--Toujours trinque! ah bonne camarade; et il fait encore venir du vin.

La consommation allait bon train, aprs deux ou trois heures de ce
rgime, je feins de me trouver tourdi. Moiselet, pour me remettre, me
fait donner une tasse de caf sans sucre; au caf succdent les verres
d'eau, on ne se fait pas d'ide des soins que me prodigue mon nouvel
ami; mais quand l'ivresse y est, c'est comme la mort, on a beau faire...
L'ivresse m'accable, je me couche et m'endors, du moins Moiselet le
croit. Cependant je le vis trs distinctement,  plusieurs reprises,
remplir mon verre et le sien, et les avaler tous les deux. Le lendemain
 mon rveil, il me paya la goutte, et pour paratre de bon compte, il
me remit trois francs cinquante centimes, qui, suivant lui, taient ce
qui me revenait de ma pice de vingt francs. J'tais un excellent
compagnon, Moiselet s'en tait aperu, il ne pouvais plus me quitter;
j'achevai avec lui la pice de vingt francs, et j'en entamai une de
quarante, qui fila avec la mme rapidit; lorsqu'il vit celle-ci tirer 
sa fin, il craignit que ce ne ft la dernire. Pour vous bouton,
encore? me dit-il, avec un ton d'anxit des plus comiques. Je lui
montre une nouvelle pice. Ah! vous encore gros bouton, s'crie-t-il en
sautant de joie.

Le gros bouton eut la mme destination que les prcdents, enfin  force
de boire ensemble, il vient un moment o Moiselet entend et parle ma
langue presque aussi bien que moi: nous pouvons alors nous conter nos
peines. Moiselet tait trs curieux de connatre mon histoire; celle que
je lui fabriquai tait approprie au genre de confiance que je
souhaitais lui inspirer. Pour moi venir France avec matre  moi, moi
l'y tre tomestique. Matre  moi, marchal Autriche, Autriche peaucoup
l'or en son famile; matre  moi l'y tre michante, michante encore plis
que dafantache; tuchur pinir, tuchur schelag; schlag l'y tre pas ponne;
matre  moi, emport mon personne avec rgiment en Montreau.....
Montreau....,  Jsus mingotte! grouss, grouss pataille, peaucoup monte
capout maq, dormir tuchur. Franz, Napolon, patapon, poum, poum, Prisse,
Autriche, Rousse, tous estourbe.... Moi peur pour estourbe; moi chemine,
chemine avec eine gross pitin, que fre matre  moi dans le hfre-sac,
sir ma chival; moi pas pitin ditout, miserple; moi quitte matre, moi
tu de suite pitin, pli miserple, peaucoup l'or, peaucoup petite qui
prille, peaucoup quelle heure il est.... Galope galope Fritz; moi
appelle Fritz en mon maisson, galop Fritz, en Pondi, halte Fritz, o l
harpre i tuche l harpre, moi affre crss, et mettre hfre-sac pas
fissiple, et si moi bartir Allemagne, prentre hfre-sac, et moi riche;
matresse  moi riche, pre  moi riche, tu le monte riche. Bien que la
narration ne ft pas des plus claires, le pre Moiselet se la traduisit
sans se mprendre sur le fait: il vit trs bien que pendant la bataille
de Montereau, je m'tais enfui avec le porte-manteau de mon matre, et
que je l'avais cach dans la fort de Bondy. La confidence ne l'tonna
pas, elle eut mme pour effet de me concilier de plus en plus son
affection. Ce redoublement d'amiti, aprs un aveu qui ne signalait en
moi qu'un voleur, me prouva qu'il avait la conscience trs vaste. Ds
lors je restai convaincu qu'il savait mieux que personne o taient
passs les diamants de M. Snard, et qu'il ne tiendrait qu' lui de m'en
donner des bonnes nouvelles. Un soir qu'aprs avoir bien dn, je lui
vantais les dlices d'outre-Rhin, il poussa un long soupir et me demanda
s'il y avait du bon vin dans le pays.

Ia, ia, lui rpondis-je, pon fin et charmante mamesselle.

--Charmante mamesselle aussi?

--Ia, ia.

--Landsman, vous contente, moi partir avec vous?

--Ia, ia, frli, ia, moi bien contente.

--Ah! vous bien contente, eh bien! moi quitte France, quitte vieille
femme; (il me montre par ses doigts que madame Moiselet a trente-cinq
ans), et dans pays  vous, moi prends petite mamesselle, pas plis quince
ans.

--Ia, goute, goute eine neuve mamesselle, pas l'enfant encore. Ah! fou
tre eine petite friponne.

Moiselet revint plus d'une fois  son projet d'migration; il y songeait
trs srieusement, mais pour migrer, il fallait tre libre, et l'on ne
se pressait pas de nous donner la cl des champs. Je lui suggrai la
pense de s'vader avec moi  la premire occasion; et quand il m'eut
promis que nous ne nous quitterions plus, pas mme pour dire tout bas un
dernier adieu  madame son pouse, je fus certain qu'il ne tarderait pas
 tomber dans mes filets. Cette certitude rsultait d'un raisonnement
fort simple: Moiselet, me disais-je, veut me suivre en Allemagne; on ne
voyage pas avec des coquilles; il compte y bien vivre, il est vieux, et,
comme le roi Salomon, il se propose de se passer la fantaisie d'une
petite Abisag de Sunem. Oh! pour le coup, le pre Moiselet a trouv la
poule noire; ici il est dpourvu d'argent, sa poule noire n'est donc pas
ici; mais o est-elle? Nous le saurons bien, puisqu'il est convenu que
nous sommes dsormais insparables.

Ds que mon commensal eut fait toutes ses rflexions, et que, la tte
pleine de ses chteaux en Allemagne, il fut bien dcid  s'expatrier,
j'adressai au procureur du roi une lettre dans laquelle, en me faisant
reconnatre comme agent suprieur de la police de sret, je le priai
d'ordonner que je fusse extrait avec Moiselet, lui pour tre conduit 
Livry, et moi  Paris.

L'ordre ne se fit pas long-temps attendre, le geolier vint nous
l'annoncer la veille de son excution, et j'eus encore toute la nuit
devant moi pour fortifier Moiselet dans ses rsolutions; il y persistait
plus que jamais, et accueillit presque avec transport la proposition que
je lui fis de nous chapper la plutt possible des mains de notre
escorte. Il lui tardait tant de se mettre en route qu'il n'en dormit
pas. Au jour, je lui donnait  entendre que je pensais qu'il tait un
voleur aussi: Pour fous, gripp aussi, lui dis-je; oh! schlim, schlim
Franous, toi pas parlir, toi spispouf tute mme. Il ne rpondit pas,
mais quand, avec mes doigts crisps  la normande, il me vit faire le
geste de prendre, il ne put s'empcher de sourire avec cette expression
pudibonde du _Oui_ que l'on n'ose prononcer. Le tartuffe avait de la
vergogne; vergogne de dvot, s'entend.

Enfin vient le moment tant dsir d'une extraction, qui va nous mettre 
mme d'accomplir nos desseins. Il y a trois grandes heures que Moiselet
est prt; pour lui donner du courage, je n'ai pas nglig de le pousser
au vin et  l'eau-de-vie, et il ne sort de la prison qu'aprs avoir reu
tous ses sacrements.

Nous ne sommes attachs qu'avec une corde trs mince; chemin faisant, il
me fait signe qu'il ne sera pas difficile de la rompre. Il ne se doute
gures que ce sera rompre le charme qui l'a prserv jusqu'alors. Plus
nous allons, plus il me tmoigne qu'il met en moi l'espoir de son salut;
 chaque minute, il me ritre la prire de ne pas l'abandonner, et moi
de rpondre: _Ia, Franous, ia moi pas lchir vous._ Enfin, nous
touchons  l'instant dcisif; la corde est rompue, je franchis le foss
qui nous spare d'un taillis. Moiselet, qui a retrouv ses jambes de
quinze ans, s'lance aprs moi; un des gendarmes met pied  terre pour
nos poursuivre, mais le moyen de courir et surtout de sauter avec des
bottes  l'cuyre et un grand sabre; tandis qu'il fait un circuit pour
nous joindre, nous disparaissons dans le fourr, et bientt nous sommes
hors d'atteinte.

Un sentier que nous suivons nous conduit dans le bois de Vaujours. L,
Moiselet s'arrte, et aprs avoir promen ses regards autour de lui, il
se dirige vers des broussailles. Je le vois alors se baisser et plonger
son bras dans une touffe des plus paisses, d'o il ramne une bche; il
se relve brusquement, fait quelques pas sans profrer un seul mot, et
quand nous sommes prs d'un bouleau sur lequel je remarque plusieurs
branches casses, il te avec prestesse son chapeau et son habit, et se
met en devoir de creuser la terre; il y allait de si grand coeur qu'il
fallait bien que la besogne avant. Tout  coup il se renverse, et en
s'chappant de sa poitrine, le ah prolong de la satisfaction m'apprend
que sans avoir eu besoin de faire tourner la baguette, il a su dcouvrir
un trsor. On croirait que le tonnelier va tomber en syncope, mais il se
remet promptement; encore quelques coups de bche, la chre bote est 
nu, il s'en empare. Je me saisis en mme temps de l'instrument
explorateur, et changeant subitement de langage, je dclare en trs bon
franais,  l'ami des kaiserliques, qu'il est mon prisonnier. Pas de
rsistance, lui dis-je, ou je vous brise la tte. A cette menace, il
crut rver, mais lorsqu'il se sentit apprhender par cette main de fer
qui a dompt les plus vigoureux sclrats, il dut tre convaincu que ce
n'tait pas un songe. Moiselet fut doux comme un mouton; je lui avais
jur de ne pas le lcher, je lui tins parole. Pendant le trajet pour
arriver au poste de la brigade de gendarmerie o je le dposai, il
s'cria  plusieurs reprises: Je suis perdu; qui aurait jamais dit a?
il avait l'air si bonasse! Traduit aux assises de Versailles, Moiselet
fut condamn  six mois de rclusion.

M. Snard fut au comble de la joie d'avoir retrouv ses cent mille cus
de diamants. Fidle  son systme de rabais, il rduisit de moiti la
rcompense, encore eut-on de la peine  lui arracher les cinq mille
francs, sur lesquels j'avais t oblig d'en dpenser plus de deux
mille; je vis le moment o j'en aurais t pour les frais.




CHAPITRE XLI.

     Les glaces enleves.--Un beau jeune homme.--Mes quatre tats.--La
     fringale.--Le connaisseur.--Le Turc qui a vendu ses
     odalisques.--Point de complices.--Le gnral
     Bouchu.--L'inconvnient des bons vins.--Le petit saint Jean.--Le
     premier dormeur de France.--Le grand uniforme et les billets de
     banque.--La crdulit d'un recleur.--Vingt-cinq mille francs de
     flambs.--L'officieux.--Capture de vingt-deux voleurs.--L'adorable
     cavalier.--Le parent de tout le monde.--Ce que c'est d'tre
     lanc.--Les Lovelaces de carcan.--L'aumnier du rgiment.--Surprise
     au caf Hardi.--L'Anacron des galres.--Encore une petite
     chanson.--Je vais  l'afft aux Tuileries.--Un grand seigneur.--Le
     directeur de la police du chteau.--Rvlations au sujet de
     l'assassinat du duc de Berry.--Le gant des voleurs.--Paratre et
     disparatre.--Une scne par madame de Genlis.--Je suis
     accoucheur.--Les synonymes.--La mre et l'enfant se portent
     bien.--Une formalit.--Le baptme.--Il n'y a pas de drages.--Ma
     commre  Saint-Lazarre.--Un pendu.--L'alle des voleurs.--Les
     mdecins dangereux.--Craignez les bnfices.--Je revois d'anciens
     amis.--Un dner au Capucin.--J'enfonce les Bohmiens.--Un tour chez
     la duchesse.--On retrouve les objets.--Deux montagnes ne se
     rencontrent pas.--La bossue moraliste.--La foire de
     Versailles.--Les insomnies d'une marchande de nouveauts.--Les
     ampoules et la chasse aux punaises.--Amour et tyrannie.--Le
     grillage et les rideaux verts.--Scnes de jalousie.--Je m'clipse.


Peu de temps aprs la difficile exploration qui fut si fatale au
tonnelier, je fus charg de rechercher les auteurs d'un vol de nuit,
commis,  l'aide d'escalade et d'effraction, dans les appartements du
prince de Cond, au palais Bourbon. Des glaces d'un trs grand volume en
avaient disparu, et leur enlvement s'tait effectu avec tant de
prcaution, que le sommeil de deux cerbres, qui supplaient  la
vigilance du concierge, n'en avait pas t troubl un instant. Les
parquets dans lesquels ces glaces taient enchasses n'ayant point t
endommags, je fus d'abord port  croire qu'elles en avaient t
extraites par des ouvriers miroitiers ou tapissiers; mais  Paris, ces
ouvriers sont nombreux, et parmi eux, je n'en connaissais aucun sur qui
je pusse, avec quelque probabilit, faire planer mes soupons. Cependant
j'avais  coeur de dcouvrir les coupables, et pour y parvenir, je me
mis en qute de renseignements. Le gardien d'un atelier de sculpture,
tabli prs du quinconce des invalides, me fournit la premire
indication propre  me guider: vers trois heures du matin, il avait vu
prs de sa porte, plusieurs glaces gardes par un jeune homme qui
prtendait avoir t oblig de les entreposer dans cet endroit, en
attendant le retour de ses porteurs, dont le brancard s'tait rompu.
Deux heures aprs, le jeune homme ayant ramen deux commissionnaires,
leur avait fait enlever les glaces, et s'tait dirig avec eux du ct
de la fontaine des Invalides. Au dire du gardien, l'individu qu'il
signalait pouvait tre g d'environ vingt-trois ans, et n'avait gures
que cinq pieds un pouce; il tait vtu d'une redingotte de drap
gris-fonc, et avait une assez jolie figure. Ces donnes ne me furent
pas immdiatement utiles, mais elles me conduisirent indirectement 
trouver un commissionnaire qui, le lendemain du vol, avait transport
des glaces d'une belle grandeur, rue Saint-Dominique, o il les avait
dposes dans le petit htel Caraman. Il se pouvait bien que ces glaces
ne fussent pas celles qui avaient t voles; et puis, en supposant que
ce fussent elles, qui me rpondait qu'elles n'avaient pas chang de
domicile et de propritaire? On m'avait dsign la personne qui les
avaient reues; je rsolus de m'introduire chez elle, et pour ne lui
inspirer aucune crainte, ce fut dans l'accoutrement d'un cuisinier que
je rsolus de m'offrir  ses regards. La veste d'indienne et le bonnet
de coton sont les insignes de la profession; je m'en affuble, et aprs
m'tre bien pntr de l'esprit de mon rle, je me rends au petit htel
de Caraman, o je monte au premier. La porte est ferme; je frappe, on
m'ouvre; c'est un fort beau jeune homme, qui s'enquiert du motif qui
m'amne. Je lui remets une adresse, et lui dis qu'inform qu'il avait
besoin d'un cuisinier, je prenais la libert de venir lui offrir mes
services. Mon Dieu! mon ami, me rpondit-il, vous tes probablement
dans l'erreur, l'adresse que vous me donnez ne porte pas mon nom; comme
il y a deux rues Saint-Dominique, c'est sans doute dans l'autre qu'il
vous faut aller.

Tous les Ganimdes n'ont pas t ravis dans l'Olympe: le beau garon qui
me parlait affectait des manires, des gestes, un langage qui, joints 
sa mise, me montrrent tout d'un coup  qui j'avais affaire. Je pris
aussitt le ton d'un initi aux mystres des _ultra-philanthropes_, et
aprs quelques signes qu'il comprit parfaitement, je lui exprimai
combien j'tais fch qu'il n'et pas besoin de moi: Ah! monsieur, lui
dis-je, je prfrerais rester avec vous, lors mme que vous ne me
donneriez que la moiti de ce que je puis gagner ailleurs; si vous
saviez combien je suis malheureux; voil six mois que je suis sans
place, et je ne mange pas tous les jours...... Croiriez-vous qu'il y a
bientt trente-six heures que je n'ai rien pris?

--Vous me faites de la peine, mon bon ami; comment donc, vous tes
encore  jeun! allons, allons, vous dnerez ici.

J'avais en effet une faim capable de donner au mensonge que je venais de
faire toutes les apparences d'une vrit: un pain de deux livres, une
moiti de volaille, du fromage et une bouteille de vin qu'il me servit,
ne sjournrent pas long-temps sur la table; une fois rassasi, je me
mis  l'entretenir de ma fcheuse position. Voyez, monsieur, lui
dis-je, s'il est possible d'tre plus  plaindre; je sais quatre
mtiers, et des quatre je ne puis en utiliser un seul; tailleur,
chapelier, cuisinier; je fais un peu de tout, et n'en suis pas plus
avanc. Mon premier tat tait tapissier-miroitier.

--Tapissier-miroitier, reprit-il vivement!

Et sans lui laisser le temps de rflchir  l'imprudence de cette espce
d'exclamation: Eh oui! poursuivis-je, tapissier-miroitier; c'est celui
de mes quatre mtiers que je connais le mieux, mais les affaires vont si
mal qu'on ne fait presque plus rien en ce moment.

--Tenez, mon ami, me dit le charmant jeune homme, en me prsentant un
petit verre, c'est de l'eau-de-vie, cela vous fera du bien; vous ne
sauriez croire combien vous m'intressez, je veux vous donner de
l'ouvrage pour quelques jours.

--Ah! monsieur, vous tes trop bon, vous me rachetez la vie; dans quel
genre, s'il vous plat, vous conviendrait-il de m'occuper?

--Dans l'tat de miroitier.

--Si vous avez des glaces  arranger, trumeau, Psych, bonheur du jour,
joie de Narcisse, n'importe, vous n'avez qu' me les confier, je vous
ferai, comme on dit, voir un plat de mon mtier.

--J'ai des glaces de toute beaut; elles taient  ma campagne, d'o je
les ai fait revenir, de peur qu'il ne prt  messieurs les Cosaques la
fantaisie de les briser.

--Vous avez trs bien fait; mais pourrait-on les voir?

--Oui, mon ami.

Il me fait passer dans un cabinet, et  la premire vue, je reconnais
les glaces du palais Bourbon. Je m'extasie sur leur beaut, sur leur
dimension, et aprs les avoir examines avec la minutieuse attention
d'un homme qui s'y entend, je fais l'loge de l'ouvrier qui les a
dmontes sans en avoir endommag le tain.

L'ouvrier, mon ami, me dit-il, l'ouvrier, c'est moi; je n'ai pas voulu
que personne y toucht, pas mme pour les charger sur la voiture.

--Ah! monsieur, je suis fch de vous donner un dmenti, mais ce que
vous me dites est impossible, il faudrait tre du mtier pour
entreprendre une besogne semblable, et encore le meilleur ouvrier n'en
viendrait-il pas  bout seul. Malgr l'observation, il persista 
soutenir qu'il n'avait pas eu d'aide; et comme il ne m'et servi  rien
de le contrarier, je n'insistai pas.

Un dmenti tait une impolitesse dont il aurait pu se formaliser, il ne
me parla pas avec moins d'amnit, et aprs m'avoir  peu prs donn ses
instructions, il me recommanda de revenir le lendemain, afin de me
mettre au travail le plutt possible. N'oubliez-pas, d'apporter votre
diamant, je veux que vous me dbarrassiez de ces ceintres qui ne sont
plus de mode.

Il n'avait plus rien  me dire, et je n'avais plus rien  apprendre: je
le quittai et allai rejoindre deux de mes agents,  qui je donnai le
signalement du personnage, en leur prescrivant de le suivre dans le cas
o il sortirait. Un mandat tait ncessaire pour oprer l'arrestation,
je me le procurai, et bientt aprs, ayant chang de costume, je revins,
assist du commissaire de police et de mes agents, chez l'amateur de
glaces, qui ne m'attendait pas sitt. Il ne me remit pas d'abord; ce ne
fut que vers la fin de la perquisition, que m'examinant plus
attentivement, il me dit: Je crois vous reconnatre: n'tes-vous pas
cuisinier?

--Oui, monsieur, lui rpondis-je; je suis cuisinier, tailleur,
chapelier, miroitier, et qui plus est, mouchard pour vous servir. Mon
sang-froid le dconcerta tellement qu'il n'eut plus la force de
prononcer un seul mot.

Ce monsieur se nommait Alexandre _Paruitte_, outre les glaces et deux
Chimres en bronze dor qu'il avait prises au palais Bourbon, on trouva
chez lui quantit d'objets, provenant d'autres vols. Les inspecteurs qui
m'avaient accompagn dans cette expdition se chargrent de conduire
Paruitte au dpt, mais chemin faisant, ils eurent la maladresse de le
laisser chapper. Ce ne fut que dix jours aprs que je parvins  le
rejoindre  la porte de l'ambassadeur de sa Hautesse le sultan Mahmoud;
je l'arrtai au moment o il montait dans le carrosse d'un Turc qui
vraisemblablement avait vendu ses odalisques.

Je suis encore  m'expliquer comment, malgr des obstacles que les plus
experts d'entre les voleurs jugeraient insurmontables, Paruitte a pu
effectuer le vol qui lui a procur deux fois l'occasion de me voir.
Cependant il parat constant qu'il n'avait point de complices, puisque,
dans le cours de l'instruction, par suite de laquelle il a t condamn
aux fers, aucun indice, mme des plus lgers, n'a pu faire supposer la
participation de qui que ce soit.

A peu-prs  l'poque o Paruitte enlevait les glaces du palais Bourbon,
des voleurs s'introduisirent nuitamment rue de Richelieu, numro 17,
dans l'htel de Valois, o ils dvalisrent M. le marchal-de-camp
Bouchu. On valuait  une trentaine de mille francs les effets dont ils
s'taient empars. Tout leur avait t bon, depuis le modeste mouchoir
de coton jusqu'aux torsades toiles du gnral; ces messieurs, habitus
 ne rien laisser traner, avaient mme emport le linge destin  la
blanchisseuse. Ce systme, qui consiste  ne pas vouloir faire grce
d'une loque  la personne que l'on vole, est parfois fort dangereux pour
les voleurs, car son application ncessite des recherches et entrane
des lenteurs qui peuvent leur devenir funestes. Mais, en cette occasion,
ils avaient opr en toute sret; la prsence du gnral dans son
appartement leur avait t une garantie qu'ils ne serait pas troubls
dans leur entreprise, et ils avaient vid les armoires et les malles
avec la mme scurit qu'un greffier qui procde  un inventaire aprs
dcs. Comment, va-t-on me dire, le gnral tait prsent? Hlas! oui;
mais quand on prend sa part d'un excellent dner, qu'on ne se doute
gure de ce qu'il en adviendra! Sans haine et sans crainte, sans
prvision surtout, on passe gament du Beaune au Chambertin, du
Chambertin au Clos-Vougeot, du Clos-Vougeot au Romane; puis, aprs
avoir ainsi parcouru tous les crus de la Bourgogne, en montant l'chelle
des renommes, on se rabat en Champagne sur le ptillant _A_, et trop
heureux alors le convive qui, plein des souvenirs de ce joyeux
plerinage, ne s'embrouille pas au point de ne pouvoir retrouver son
logis! Le gnral,  la suite d'un banquet de ce genre, s'tait maintenu
dans la plnitude de sa raison, je me plais du moins  le croire, mais
il tait rentr chez lui accabl de sommeil, et comme, dans cette
situation, on est plus press de gagner son lit que de fermer une
fentre, il avait laiss la sienne ouverte pour la commodit des allants
et des venants. Quelle imprudence! Pour qu'il s'endormt, il n'avait pas
fallu le bercer: j'ignore s'il avait fait d'agrables songes, mais ce
qui demeura constant pour moi,  la lecture de la plainte qu'il avait
dpose, c'est qu'il s'tait rveill comme un petit saint Jean.

Quels individus l'avaient dpouill de la sorte? Il n'tait pas ais de
les dcouvrir; et, pour le moment, tout ce que l'on pouvait dire d'eux,
avec certitude, c'est qu'ils avaient ce qu'on appelle du _toupet_,
puisque aprs avoir rempli certaines fonctions dans la chemine de la
chambre o reposait le gnral, abominables profanateurs, ils avaient
pouss l'irrvrence jusqu' se servir de ses brevets, de manire 
prouver qu'ils le tenaient pour le premier dormeur de France.

J'tais bien curieux de connatre les insolents  qui devait tre imput
un vol accompagn de circonstances si aggravantes. A dfaut d'indices
d'aprs lesquels je pusse essayer de me tracer une marche, je me laissai
aller  cette inspiration qui m'a si rarement tromp. Il me vint tout 
coup  l'ide que les voleurs qui s'taient introduits chez le gnral
pourraient bien faire partie de la clientelle d'un nomm Perrin,
ferrailleur, que l'on m'avait depuis long-temps signal comme un des
recleurs les plus intrpides. Je commenai par faire surveiller les
approches du domicile de Perrin, qui tait tabli rue de la Sonnerie,
numro 1; mais au bout de quelques jours, cette surveillance n'ayant eu
aucun rsultat, je restai persuad que, pour atteindre le but que je
m'tais propos, il tait ncessaire d'employer la ruse. Je ne pouvais
pas m'aboucher avec Perrin, car il savait qui j'tais, mais je fis la
leon  l'un de mes agents qui ne devait pas lui tre suspect. Celui-ci
va le voir; on cause de choses et d'autres; on en vient  parler des
affaires: Ma foi, dit Perrin, on n'en fait pas de trop bonnes.

--Comment les voulez-vous donc, rpartit l'agent? je crois que ceux qui
ont t chez ce gnral, dans l'htel de Valois, n'ont pas  se
plaindre. Quand je pense que seulement dans son grand uniforme il avait
cach pour vingt-cinq mille francs de billets de banque.

Perrin, tait pourvu d'une telle dose de cupidit et d'avarice, que s'il
tait possesseur de l'habit, ce mensonge, qui lui rvlait une richesse
sur laquelle il ne comptait pas, devait ncessairement faire sur lui une
impression de joie qu'il ne serait pas le matre de dissimuler; si
l'habit lui avait pass par les mains, et que dj il en et dispos,
c'tait une impression contraire qui devait se manifester: j'avais prvu
l'alternative. Les yeux de Perrin ne brillrent pas tout  coup, le
sourire ne vint pas se placer sur ses lvres, mais en un instant son
visage devint de toutes les couleurs; en vain s'efforait-il de dguiser
son trouble, le sentiment de la perte se prononait chez lui avec tant
de violence qu'il se mit  frapper du pied et  s'arracher les cheveux:
Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'cria-t-il, ces choses-l ne sont faites que
pour moi, faut-il que je sois malheureux!

--Eh bien! qu'avez-vous donc? est-ce que vous auriez achet....?

--Eh! oui, je l'ai achet, a se demande-t-il? mais je l'ai revendu.

--Vous savez  qui?

--Srement je sais  qui: au fondeur du passage Feydeau, pour qu'il
brle les broderies.

--Allons, ne vous dsesprez pas, il y a peut-tre du remde, si le
fondeur est un honnte homme....

Perrin, faisant un saut: Vingt-cinq mille francs de flambs! vingt-cinq
mille francs! a ne se trouve pas sous le pied d'un cheval; mais
pourquoi aussi me suis-je tant press? Si je m'en croyais, je me
ficherais des coups.

--Eh bien, moi, si j'tais  votre place, je tcherais tout simplement
de ravoir les broderies avant qu'elles soient mises au creuset....
Tenez, si vous voulez, je me charge d'aller chez le fondeur, je lui
dirai qu'ayant trouv le placement des broderies pour des costumes de
thtre, vous dsirez les racheter. Je lui offrirai un bnfice, et
probablement il ne fera aucune difficult de me les remettre.

Perrin, jugeant l'expdient admirable, accepta la proposition avec
enthousiasme, et l'agent, press de lui rendre service, accourut pour me
donner avis de ce qui s'tait pass. Aussitt, muni des mandats de
perquisition, je fis une descente chez le fondeur: les broderies taient
intactes, je les remis  l'agent pour les reporter  Perrin, et au
moment o ce dernier, impatient de saisir les billets, donnait le
premier coup de ciseaux dans les parements, je parus avec le
commissaire... On trouva chez Perrin toutes les preuves du trafic
illicite auquel il se livrait: une foule d'objets vols fut reconnue
dans ses magasins. Ce recleur, conduit au dpt, fut immdiatement
interrog, mais il ne donna d'abord que des renseignements vagues, dont
il n'y eut pas moyen de tirer parti.

Aprs sa translation  la Force, j'allai le voir pour le solliciter de
faire des rvlations, je ne pus obtenir de lui que des signalements et
des indications; il ignorait, disait-il, les noms des personnes de qui
il achetait habituellement. Nanmoins, le peu qu'il m'apprit m'aida 
former des soupons plausibles, et  rattacher mes soupons  des
ralits. Je fis passer successivement devant lui une foule de suspects,
et sur sa dsignation, tous ceux qui taient coupables furent mis en
jugement. Vingt-deux furent condamns aux fers; parmi les contumaces
tait un des auteurs du vol commis au prjudice du gnral Bouchu.
Perrin fut atteint et convaincu de recel; mais, attendu l'utilit des
renseignements qu'il avait fournis, on ne pronona contre lui que le
_minimum_ de la peine.

Peu de temps aprs, deux autres recleurs, les frres _Perrot_, dans
l'espoir de disposer les juges  l'indulgence, imitrent la conduite de
Perrin, non-seulement en faisant des aveux, mais en dterminant
plusieurs dtenus  signaler leurs complices. Ce fut d'aprs leurs
rvlations que j'amenai sous la main de la justice deux voleurs fameux,
les nomms _Valentin_ et _Rigaudi_ dit _Grindesi_.

Jamais peut-tre  Paris il n'y eut un plus grand nombre de ces
individus qui cumulent les professions de voleur et de chevalier
d'industrie, que dans l'anne de la premire restauration. L'un des plus
adroits et des plus entreprenants tait le nomm _Winter_ de
Sarre-Louis.

Winter n'avait pas plus de vingt-six ans; c'tait un de ces beaux bruns,
dont certaines femmes aiment les sourcils arqus, les longs cils, le nez
prominent et l'air mauvais sujet. Winter avait en outre la taille
lance et l'aspect dgag qui ne messied pas du tout  un officier de
cavalerie lgre; aussi donnait-il la prfrence au costume militaire,
qui faisait le mieux ressortir tous les avantages de sa personne.
Aujourd'hui il tait en hussard, demain en lancier, d'autres fois il
paraissait sous un uniforme de fantaisie. Au besoin, il tait chef
d'escadron, commandant d'tat-major, aide-de-camp, colonel, etc.; il ne
sortait pas des grades suprieurs, et pour s'attirer encore plus de
considration, il ne manquait pas de se donner une parent
recommandable: il fut tour  tour le fils du vaillant Lasalle, celui du
brave Winter, colonel des grenadiers  cheval de la garde impriale; le
neveu du gnral compte de Lagrange, et le cousin germain de Rapp;
enfin, il n'y avait pas de nom qu'il n'empruntt, ni de famille illustre
 laquelle il ne se vantt d'appartenir. N de parents aiss, Winter
avait reu une ducation assez brillante pour tre  la hauteur de
toutes ces mtamorphoses, l'lgance de ses formes et une tournure des
plus distingues compltaient l'illusion.

Peu d'hommes avaient mieux dbut que Winter: jet de bonne heure dans
la carrire des armes, il obtint un avancement assez rapide; mais devenu
officier, il ne tarda pas  perdre l'estime de ses chefs, qui, pour le
punir de son inconduite, l'envoyrent  l'le de Rh, dans un des
bataillons coloniaux. L il se comporta quelque temps de manire  faire
croire qu'il s'tait corrig. Mais on ne lui eut pas plutt accord un
grade, que s'tant permis de nouvelles incartades, il se vit oblig de
dserter pour se soustraire au chtiment. Il vint alors  Paris o ses
exploits, soit comme escroc, soit comme filou, lui valurent bientt le
triste honneur d'tre signal  la police comme l'un des plus habiles
dans ce double mtier.

Winter, qui tait ce qu'on appelle lanc, fit une foule de dupes dans
les classes les plus leves de la socit; il frquentait des princes,
des ducs, des fils d'anciens snateurs; et c'tait sur eux ou sur les
dames de leurs socits clandestines qu'il faisait l'exprience de ses
funestes talents. Celles-ci surtout, quelque averties qu'elles fussent,
ne l'taient jamais assez pour ne pas cder  l'envie de se faire
dpouiller par lui. Depuis plusieurs mois, la police tait  la
recherche de ce sduisant jeune homme, qui, changeant sans cesse
d'habits et de logements, lui chappait toujours au moment o elle se
flattait de le saisir, lorsqu'il me fut ordonn de me mettre en chasse
afin de tenter sa capture.

Winter tait un de ces Lovelaces de carcan, qui ne trompent jamais une
femme sans la voler. J'imaginai que parmi ses victimes, il s'en
trouverait au moins une qui, par esprit de vengeance, serait dispose 
me mettre sur les traces de ce monstre. A force de chercher, je crus
avoir rencontr cette auxiliaire bnvole; mais comme par fois ces
sortes d'Arianes, tout abandonnes qu'elles sont, rpugnent  immoler un
perfide, je rsolus de n'aborder celle-ci qu'avec prcaution. Avant de
rien entreprendre, il fallait sonder le terrain, je me gardai donc bien
de manifester des intentions hostiles  l'gard de Winter, et pour ne
pas effaroucher ce reste d'intrt, qui, en dpit des procds indignes,
subsiste toujours dans un coeur sensible, ce fut en qualit d'aumnier
du rgiment qu'il tait cens commander, que je m'introduisis prs de la
ci-devant matresse du prtendu colonel. Mon costume, mon langage, la
manire dont je m'tais grim, tant en parfaite harmonie avec le rle
que je devais jouer, j'obtins d'emble la confiance de la belle
dlaisse, qui me donna  son insu tous les renseignements dont j'avais
besoin. Elle me fit connatre sa rivale prfre, qui dj fort
maltraite par Winter, avait encore la faiblesse de le voir, et ne
pouvait s'empcher de faire pour lui de nouveaux sacrifices.

Je me mis en rapport avec cette charmante personne, et pour tre bien vu
d'elle, je m'annonai comme un ami de la famille de son amant; les
parents de ce jeune tourdi m'avaient charg d'acquitter ses dettes, et
si elle consentait  me mnager une entrevue avec lui, elle pouvait
compter qu'elle serait satisfaite la premire. Madame *** n'tait pas
fche de trouver cette occasion de rparer les brches faites  son
petit avoir; un matin elle me fit remettre un billet pour m'avertir que
le soir mme, elle devait dner avec son amant sur le boulevard du
Temple,  _la Galiote_. Ds quatre heures, j'allai, dguis en
commissionnaire, me poster prs de la porte du restaurant; et il y avait
environ deux heures que je faisais faction, lorsque je vis venir de loin
un colonel de hussards, c'tait Winter, suivi de deux domestiques; je
m'approche, et m'offre  garder les chevaux; on accepte, Winter met pied
 terre, il ne peut m'chapper, mais ses yeux ayant rencontr les miens,
d'un saut il s'lance sur son coursier, pique des deux et disparat.

J'avais cru le tenir, mon dsappointement fut grand. Toutefois je ne
dsesprais pas de l'apprhender. A quelque temps de l, je fus inform
qu'il devait se rendre au caf Hardi, sur le boulevard des Italiens: je
l'y devanai avec quelques-uns de mes agents, et quand il arriva, tout
avait t si bien dispos, qu'il n'eut plus qu' monter dans un fiacre,
dont j'avais fait les frais. Conduit devant le commissaire de police, il
voulut soutenir qu'il n'tait pas Winter, mais malgr les insignes du
grade qu'il s'tait confr, et la longue brochette de dcorations
fixes sur sa poitrine, il fut bien et dment constat qu'il tait
l'individu dsign dans le mandat dont j'tais porteur.

Winter fut condamn  huit ans de rclusion; il serait aujourd'hui
libr, mais un faux dont il se rendit coupable durant sa dtention 
Bictre, lui ayant valu un supplment de huit ans de galres, 
l'expiration de la premire peine, il fut envoy au bagne, o il est
encore. Il partit en dtermin. Cet aventurier ne manquait pas d'esprit;
il est, assure-t-on, l'auteur d'une foule de chansons, fort en vogue
parmi les forats, qui le regardent comme leur Anacron. Voici l'une de
celles qu'on lui attribue.


AIR: de l'_Heureux pilote_.

    Travaillant d'ordinaire,
    La _sorgue_ dans _Pantin_,[84]
    Dans mainte et mainte affaire
    Faisant trs bon _choppin_.[85]
    Ma gente _cambriote_,[86]
    _rendouble_ de _camelotte_,[87]
    De la _dalle_ au _flaquet_;[88]
    Je vivais sans disgrce,
    Sans _regot_ ni morace,[89]
    Sans _taff_ et sans regret.[90]

    J'ai fait par _comblance_[91]
    _Gironde larguecap_,[92]
    _Soiffant picton sans lance_,[93]
    _Pivois non maquill_,[94]
    _Tirants, passe  la rousse_,[95]
    _Attaches de gratousse_,[96]
    _Combriot galuch_.[97]
    Cheminant en bon drille,
    Un jour  la Courtille,
    J'm'en tais _engant_.[98]

    En faisant nos gambades,
    un grand _messire franc_[99]
    Voulant faire parade,
    Serre un _bogue d'orient_.[100]
    Aprs la _gambriade_,[101]
    _Le filant sus l'estrade_,[102]
    _D'esbrouf je l'estourbis_,[103]
    _J'enflaque sa limace_,[104]
    Son _bogue_, ses _frusques_, ses _passes_,[105]
    J'm'en fus au _fouraillis_.[106]

    Par contretemps, ma _largue_,
    Voulant se piquer d'honneur,
    Craignant que je la nargue,
    Moi qui n'suis pas _taffeur_,[107]
    Pour gonfler ses _valades_,
    _Encasque dans un rade_,[108]
    _Sert des sigues_  foison;[109]
    On la _crible  la grive_,[110]
    Je _m'la donne_ et m'esquive,[111]
    Elle est _pomme maron_.[112]

    Le _quart d'oeil_ lui _jabotte_[113]
    _Mange sur tes nonneurs_,[114]
    Lui tire une carotte,
    Lui _montant la couleur_.[115]
    L'on vient, on me _ligotte_,[116]
    Adieu ma _cambriote_,
    Mon _beau pieu_, mes _dardants_.[117]
    Je monte  la _cigogne_,[118]
    On me _gerbe  la grotte_[119]
    Au _tap_ et pour douze ans.[120]

    Ma largue n'sera plus gironde,
    Je serai _vioc_ aussi;[121]
    Faudra, pour plaire au monde,
    Clinquant, _frusque_, _maquis_.[122]
    Tout passe dans la _tigne_,[123]
    Et quoiqu'on en _jaspine_,[124]
    C'est in f.... _flanchet_.[125]
    Douz, _longes de tirade_,[126]
    Pour une _rigolade_,[127]
    Pour un moment d'attrait.

Winter, lorsque je l'arrtai, avait beaucoup des confrres dans Paris:
les Tuileries taient notamment l'endroit o l'on rencontrait le plus de
ces brillants voleurs, qui se recommandaient  la publique vnration,
en se parant effrontment des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux
de l'observateur qui sait s'isoler des prventions de parti, le Chteau
tait alors moins une rsidence royale qu'une fort infeste de
brigands. L affluaient une foule de galriens, d'escrocs, de filous de
toute espce, qui se prsentaient comme les anciens compagnons d'armes
de Charette, des La Roche-Jaquelin, des Stoflet, des Cadoudal, etc. Les
jours de revue et de grande rception, on voyait accourir au rendez-vous
tous ces prtendus hros de la fidlit. En ma qualit d'agent suprieur
de la police secrte de sret, je pensai qu'il tait de mon devoir de
surveiller ces royalistes de circonstances. Je me postai donc sur leur
passage, soit dans les appartements, soit au dehors, et bientt je fus
assez heureux pour en rintgrer quelques-uns dans les bagnes.

Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'tais  l'affut sur la
place du Carousel, nous apermes, sortant du _pavillon de Flore_, un
personnage dont le costume, non moins riche qu'lgant, attirait tous
les regards: ce personnage tait tout au moins un grand seigneur;
n'et-il pas t chamarr de cordons, on l'aurait reconnu  la
dlicatesse de ses broderies,  la fracheur de sa plume, au noeud
tincelant de son pe.... mais aux yeux d'un homme de police, tout ce
qui reluit n'est pas or. Celui qui m'accompagnait prtendit, en me
faisant remarquer le grand seigneur, qu'il y avait une ressemblance
frappante entre lui et le nomm Chambreuil, avec qui il s'tait trouv
au bagne de Toulon. J'avais l'occasion de voir Chambreuil; j'allai me
placer devant lui, afin de le regarder de face, et malgr l'habit  la
franaise, le jabot  points d'Angleterre, le crapaud, les manchettes,
je reconnus sans peine l'ex-forat: c'tait bien Chambreuil, un fameux
faussaire,  qui ses vasions avaient fait un grand renom parmi les
galriens. Sa premire condamnation datait de nos belles campagnes
d'Italie. A cette poque, il avait suivi nos phalanges pour tre plus 
porte d'imiter les signatures de leurs fournisseurs. Il avait un
vritable talent pour ce genre d'imitation, mais ayant trop prodigu les
preuves de son habilet, il avait fini par s'attirer une condamnation 
trois ans de fers. Trois ans sont bientt couls, Chambreuil ne put
cependant se rsoudre  subir sa prison, il s'vada, et accourut 
Paris, o, pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de
billets de portefeuilles qu'il fabriquait lui-mme. On lui fit encore un
crime de cette industrie; traduit devant les tribunaux, il succomba et
fut envoy  Brest, o, en vertu d'une sentence, il devait faire un
sjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau  rompre son banc;
mais comme le faux tait sa ressource ordinaire, il se fit reprendre
une troisime fois, et fit partie d'une chane que l'on expdia pour
Toulon. A peine arriv, il tenta encore de brler la politesse  ses
gardiens; arrt et ramen au bagne, il fut plac dans la trop fameuse
salle n 3, o il fit son temps, augment de trois annes.

Pendant cette dtention, il chercha  se distraire, partageant ses
loisirs entre la dnonciation et l'escroquerie qui n'taient pas moins
de son got l'une que l'autre: son moyen de prdilection tait des
lettres imaginaires, qui,  sa sortie du bagne, lui valurent deux ans de
rclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y tre conduit,
lorsque S. A. R. le duc d'Angoulme, passant dans cette ville, il fit
tenir  ce prince un placet dans lequel il se reprsentait comme un
ancien venden, un serviteur dvou,  qui son royalisme avait attir
des perscutions. Chambreuil fut immdiatement largi, et bientt aprs,
il recommena  user de sa libert comme il avait fait toujours.

Quand nous le dcouvrmes,  l'talage qu'il faisait, il nous fut ais
de juger qu'il tait dans une bonne veine de fortune; nous le suivmes
un instant afin de nous assurer que c'tait bien lui, et ds qu'il n'y
eut plus de doute, je l'abordai de front, et lui dclarai qu'il tait
mon prisonnier. Chambreuil crut alors m'imposer en me crachant au visage
une effrayante srie de qualits et de titres dont il se disait revtu.
Il n'tait rien moins que directeur de la police du Chteau, et chef des
haras de France; et moi j'tais un misrable dont il ferait chtier
l'insolence. Malgr la menace, je ne persistai pas moins  vouloir qu'il
montt dans un fiacre; et comme il faisait difficult d'obir, nous
prmes sur nous de l'y contraindre par la violence.

En prsence de M. Henry, M. le directeur de la police du Chteau ne se
dconcerta pas; loin de l, il prit un ton de supriorit arrogante, qui
fit trembler les chefs de la prfecture; tous redoutaient que je n'eusse
commis une mprise. On n'a pas d'ide d'une audace pareille, s'criait
Chambreuil, c'est une insulte pour laquelle j'exige une rparation. Je
vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il vous sera permis d'user
envers moi d'un arbitraire que le ministre n'aurait pas os se
permettre. Je vis le moment o on allait lui faire des excuses et me
rprimander. On ne doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forat,
mais on craignait d'avoir offens en lui un homme puissant, combl des
faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'nergie qu'il n'tait
qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une
perquisition  domicile. Je devais assister le commissaire de police
dans cette opration,  laquelle il fallait que Chambreuil ft prsent;
chemin faisant, ce dernier me dit  l'oreille, mon cher Vidocq, il y a
dans mon secrtaire des pices qu'il m'importe de faire disparatre,
promets-moi de les retirer, et tu n'auras pas  t'en repentir.

--Je te le promets.

--Tu les trouveras sous un double fonds, dont je t'expliquerai le
secret. Il m'indiqua comment je devais m'y prendre. Je retirai en effet
les papiers de l'endroit o ils taient, mais pour les joindre aux
pices qui lgitimaient son arrestation. Jamais faussaire n'avait
dispos avec plus de soin l'chaffaudage de sa supercherie: on trouva
chez lui une grande quantit d'imprims, les uns avec cette suscription:
_Haras de France_; les autres avec celle-ci: _Police du Roi_; des
feuilles  la _Tellire_ portant les intituls du ministre de la
guerre, des tats de services, des brevets, des diplmes, et un registre
de correspondance toujours ouvert, comme par mgarde, afin de mieux
tromper l'espion, taient autant de pices probantes des hautes
fonctions que Chambreuil s'attribuait. Il tait cens en relation avec
les plus minents personnages: les princes, les princesses lui
crivaient; leurs lettres et les siennes taient transcrites en regard
les unes des autres, et, ce qui paratra bien trange, c'est qu'il
s'entretenait aussi avec le prfet de police, dont la rponse se
trouvait sur le registre menteur, en marge d'une de ses missives.

Les lumires que la perquisition avait fournies corroborrent si
compltement mes assertions au sujet de Chambreuil, qu'on n'hsita plus
 l'envoyer  la Force en attendant sa mise en jugement.

Devant le tribunal, il fut impossible de l'amener  confesser qu'il
tait le forat que je m'opinitrais  reconnatre. Il produisit, au
contraire, des certificats authentiques par lesquels il tait constat
qu'il n'avait pas quitt la Vende depuis l'an II. Entre lui et moi les
juges furent un instant embarrasss de prononcer; mais je runis tant et
de si fortes preuves  l'appui de mes dires, que l'identit ayant t
reconnu, il fut condamn aux travaux forcs  perptuit, et enferm au
bagne de Lorient, o il ne tarda pas  reprendre ses anciennes habitudes
de dnonciateur. C'est ainsi qu' l'poque de l'assassinat du duc de
Berry, de concert avec un nomm Grard _Carette_, il crivit  la police
qu'ils avaient des rvlations  faire au sujet de ce crime affreux. On
connaissait Chambreuil, on ne le crut pas; mais quelques personnes,
assez absurdes pour imaginer que Louvel avait des complices, demandrent
que Carette ft amen  Paris; Carette fit le voyage, et l'on n'apprit
rien de plus que ce que l'on savait.

L'anne 1814 fut l'une des plus remarquables de ma vie, principalement
sous le rapport des captures importantes que j'oprai coup sur coup. Il
en est quelques-unes qui donnrent lieu  des incidents assez bizarres.
Au surplus, puisque je suis en train de coudre des narrations les unes
aux autres, je vais raconter.

Depuis prs de trois ans, un homme d'une stature presque gigantesque
tait signal comme l'auteur d'un grand nombre de vols commis dans
Paris. Au portrait que tous les plaignants faisaient de cet individu, il
tait impossible de ne pas reconnatre le nomm _Sablin_, voleur
excessivement adroit et entreprenant, qui, libr de plusieurs
condamnations successives, dont deux aux fers, avait repris l'exercice
du mtier, avec tous les avantages de l'exprience des prisons. Divers
mandats furent dcerns contre Sablin; les plus fins limiers de la
police furent lancs  ses trousses; on eut beau faire, il se drobait 
toutes les poursuites; et si l'on tait averti qu'il s'tait montr
quelque part, lorsqu'on y arrivait, il n'tait dj plus temps de
dcouvrir sa trace. Tout ce qu'il y avait d'inspecteurs  la prfecture
s'tant  la fin lass de courir aprs cet invisible, ce fut  moi que
revint la tche de le chercher et de le saisir, si faire se pouvait.
Pendant plus de quinze mois, je ne ngligeai rien pour parvenir  le
rencontrer; mais il ne faisait jamais dans Paris que des apparitions de
quelques heures, et sitt un vol commis, il s'clipsait sans qu'il ft
possible de savoir o il tait pass. Sablin n'tait en quelque sorte
connu que de moi, aussi, de tous les agents, tais-je celui qu'il
redoutait le plus. Comme il voyait de loin, il s'y prenait si bien pour
m'viter, qu'il ne me fut pas donn une seule fois d'apercevoir mme son
ombre.

Cependant, comme le manque de persvrance n'est pas mon dfaut, je
finis par tre inform que Sablin venait de fixer sa rsidence 
Saint-Cloud, o il avait lou un appartement. A cette nouvelle, je
partis de Paris, de manire  n'arriver qu' la tombe de la nuit; on
tait alors en novembre, et il faisait un temps affreux. Quand j'entrai
dans Saint-Cloud, tous mes vtements taient tremps: je ne pris pas
mme le temps de les faire scher, et dans l'impatience de vrifier si
je ne m'tais pas embarqu sur un faux avis, je pris, au sujet du nouvel
habitant, quelques renseignements desquels il rsultait qu'une femme,
dont le mari marchand forain, avait prs de cinq pieds dix pouces, tait
rcemment emmnage dans la maison de la mairie.

Les tailles de cinq pieds dix pouces ne sont pas communes, mme parmi
les Patagons: je ne doutai plus que l'on ne m'et indiqu le vritable
domicile de Sablin. Toutefois, comme il tait trop tard pour m'y
prsenter, je remis ma visite au lendemain, et pour tre bien certain
que notre homme ne m'chapperait pas, malgr la pluie je me dcidai 
passer la nuit devant sa porte. J'tais en vedette avec un de mes
agents; au point du jour, on ouvre, et je me glisse doucement dans la
maison, afin d'y pousser une reconnaissance; je veux m'assurer s'il est
temps d'agir. Mais, prs de mettre le pied sur la premire marche de
l'escalier, je m'arrte, quelqu'un descend.... C'est une femme, dont les
traits altrs et la dmarche pnible rvlent un tat de souffrance: 
mon aspect, elle jette un cri, et remonte; je la suis, et m'introduisant
avec elle dans le logement dont elle a la clef; je m'entends annoncer
par ces mots prononcs avec effroi: _Voil Vidocq!_ Le lit est dans la
seconde pice, j'y cours; un homme est encore couch, il lve la tte,
c'est Sablin; je me prcipite sur lui, et avant qu'il ait pu se
reconnatre, je lui passe les menottes.

Pendant cette opration, madame, tombe sur une chaise, poussait des
gmissements, elle se tordait et paraissait en proie  une douleur
horrible. Et qu'a donc votre femme, dis-je  Sablin?

--Ne voyez-vous pas qu'elle est dans les _mals_? Toute la nuit, a t
le mme train; quand vous l'avez rencontre, elle sortait pour aller
chez madame _Tire-monde_.

En ce moment, les gmissements redoublent: Mon Dieu! mon Dieu! je n'en
puis plus, je me meurs, messieurs, ayez piti de moi; que je souffre
donc! Aie, aie,  mon secours. Bientt ce ne sont plus que des sons
entrecoups. Pour ne pas tre touch d'une telle situation, il aurait
fallu avoir un coeur de bronze. Mais que faire? Il est vident qu'ici
une sage-femme serait trs ncessaire.... Cependant, par qui l'envoyer
chercher? nous ne sommes pas trop de deux pour garder un gaillard de la
force de Sablin.... Je ne puis sortir, je ne puis non plus me rsoudre 
laisser mourir une femme; entre l'humanit et le devoir, je suis
rellement l'homme le plus embarrass du monde. Tout  coup un souvenir
historique, trs bien mis en scne par madame de Genlis, vient m'ouvrir
l'esprit; je me rappelle le grand monarque, faisant auprs de Lavallire
l'office d'accoucheur. Pourquoi, me dis-je, serais-je plus dlicat que
lui? Allons vite, un chirurgien; c'est moi qui le suis. Soudain je mets
habit bas, en moins de vingt-cinq minutes, madame Sablin est dlivre:
c'est un fils, un fils superbe  qui elle a donn le jour. J'emmaillote
le poupon, aprs lui avoir fait la toilette de la premire entre ou de
la premire sortie, car je crois qu'ici les deux expressions sont
synonymes; et quand la crmonie est termine, en contemplant mon
ouvrage, j'ai la satisfaction de voir que la mre et l'enfant se portent
bien.

Maintenant il s'agit de remplir une formalit, l'inscription du nouveau
n sur les registres de l'tat civil; nous tions tout ports, je
m'offre  servir de tmoin, et lorsque j'ai sign, madame Sablin me dit:
Ah! monsieur Jules, pendant que vous y tes vous devriez bien nous
rendre un service.

--Lequel?

--Je n'ose vous le demander.

--Parlez, si c'est possible....?

--Nous n'avons pas de parrain, auriez-vous la bont de l'tre?

--Autant moi qu'un autre. O est la marraine?

Madame Sablin nous pria d'appeler une de ses voisines, et ds que
celle-ci fut prte, nous allmes  l'glise, accompagns de Sablin,
j'avais mis dans l'impossibilit de se sauver. Les honneurs de ce
parrainage ne me cotrent pas moins de cinquante francs, et pourtant il
n'y eut pas de drages au baptme.

Malgr le chagrin qu'il prouvait, Sablin tait tellement pntr de
mes procds qu'il ne put s'empcher de m'en tmoigner sa
reconnaissance.

Aprs un bon djener que nous nous fmes apporter dans la chambre de
l'accouche, j'emmenai son mari  Paris, o il fut condamn  cinq ans
de prison. Devenu garon de guichet  la Force, o il subissait sa
peine, Sablin trouva, dans cet emploi, non-seulement le moyen de bien
vivre, mais encore celui de s'amasser, aux dpens des prisonniers et des
personnes qui venaient les visiter, une petite fortune qu'il se
proposait de partager avec son pouse; mais,  l'poque o il fut
libr, ma commre, madame Sablin, qui aimait aussi  s'approprier le
bien d'autrui, tait en expiation  Saint-Lazarre. Dans l'isolement o
le jetait la dtention de sa mnagre, Sablin fit comme tant d'autres,
il tourna  mal, c'est--dire qu'ayant un soir pris sur lui le fruit de
ses conomies, qu'il avait converties en or, il alla au jeu et perdit
tout. Deux jours aprs, on le trouva pendu dans le bois de Boulogne: il
avait choisi pour s'accrocher un des arbres de l'_Alle des Voleurs_.

Ce n'tait pas, comme on l'a vu, sans m'tre donn beaucoup de peine,
que j'tais parvenu  livrer Sablin aux tribunaux. Certes si toutes les
explorations eussent ncessit autant de pas et de dmarches, je n'y
aurais pas suffi; mais presque toujours le succs se faisait moins
attendre, et quelquefois il tait si prompt que j'en tais moi-mme
tonn. Peu de jours aprs mon aventure de Saint-Cloud, le sieur
Sebillotte, marchand de vin, rue de Charenton, n 145, se plaignit
d'avoir t vol: suivant sa dclaration, les voleurs s'tant introduits
chez lui,  l'aide d'escalade, entre sept et huit heures du soir, lui
avaient enlev douze mille francs, espces sonnantes, deux montres d'or
et six couverts d'argent. Il y avait eu effraction tant  l'intrieur
qu' l'extrieur. Enfin, toutes les circonstances de ce crime taient si
extraordinaires, que l'on conut sur la vracit de M. Sebillotte des
doutes que j'eus la mission d'claircir. Un entretien que j'eus avec lui
me convainquit de reste que sa plainte ne mentionnait que des faits trs
rels.

M. Sebillotte tait propritaire, il y avait chez lui plus que de
l'aisance, et il ne devait rien; par consquent, je ne voyais pas dans
sa situation l'ombre d'un motif pour que le vol dont il se plaignait
ft simul, cependant ce vol tait de telle nature, que pour le
commettre, il avait fallu connatre parfaitement les tres de la maison.
Je demandai  M. Sebillotte quelles personnes frquentaient le plus
habituellement son cabaret; et quand il m'en et dsign quelques-unes,
il me dit: C'est  peu prs tout, sauf les passants, et puis ces
trangers qui ont guri ma femme; ma foi, nous avons t bien heureux de
les rencontrer! la pauvre diablesse tait souffrante depuis trois ans,
ils lui ont donn un remde qui lui a fait bien du bien.

--Les voyez-vous souvent ces trangers?

--Ils venaient ici prendre leurs repas, mais depuis que ma femme va
mieux, on ne les voit que de loin en loin.

--Savez-vous quels sont ces gens? Peut-tre auront-ils remarqu?...

--Ah, monsieur, s'cria madame Sebillotte, qui prenait part  la
conversation, n'allez pas les souponner, ils sont honntes, j'en ai la
preuve.

--Oh oui! reprit le mari, elle en a la preuve; qu'elle vous conte a:
vous verrez. Raconte donc  monsieur....

Alors madame Sebillotte commena son rcit en ces termes: Oui,
monsieur, ils sont honntes, j'en mettrais ma main au feu. Enfin
figurez-vous, il n'y a pas plus de quinze jours, c'tait justement la
semaine d'aprs le terme; j'tais occupe  compter l'argent de nos
loyers, quand une des femmes qui sont avec eux est venue  entrer;
c'tait celle qui m'a donn le remde dont j'ai prouv un si grand
soulagement; et il n'y a pas  dire qu'elle m'ait pris un sou pour a,
bien au contraire. Vous sentez bien que je ne puis pas faire autrement
que de la voir avec plaisir. Je la fis asseoir  ct de moi, et pendant
que je mettais les pices par cent francs, voil qu'elle en aperoit une
o il y a ce gros pre, appuy sur deux jeunesses, avec une peau sur les
paules, en manire de sauvage, qui tient un bton; ah! me dit-elle, en
avez-vous beaucoup de cette faon-l?

--Pourquoi, lui dis-je?

--C'est que, voyez-vous, a vaut cent quatre sous. Autant vous en aurez
 ce prix, autant mon mari vous en prendra, si vous voulez les mettre 
part.

--Je croyais qu'elle plaisantait, mais le soir, je n'ai jamais t
plus surprise que de la voir, son mari tait avec elle, nous avons
vrifi ensemble notre argent, et comme il s'est trouv parmi trois
cents pices de cent sous de celles qui lui convenaient, je les lui ai
cdes, et il m'a compt soixante francs de bnfice. Ainsi jugez,
d'aprs cela, si ce sont d'honntes gens, puisqu'il n'aurait tenu qu'
eux de les avoir troc pour troc.

A l'oeuvre, on connat l'ouvrier: la dernire phrase de madame
Sebillotte me disait assez de quelle espce d'honntes gens elle faisait
l'loge: il ne m'en fallut pas davantage pour tre certain que le vol
dont je devais rechercher les auteurs, avait t commis par des
Bohmiens. Le fait de l'change tait dans leur manire, et puis madame
Sebillotte, en me les dpeignant, ne fit que me confirmer de plus en
plus dans l'opinion que je m'tais forme.

Je quittai bien vite les deux poux, et ds ce moment tous les teints
basans me devinrent suspects. Je cherchais dans ma tte o je pourrais
en trouver le plus de cette nuance, lorsque, passant sur le boulevard du
Temple, j'aperois, attabls dans un espce de cabaret, appel _la
Maison rustique_, deux individus dont le teint cuivr et l'trange
tournure veillent dans mon esprit quelques rminiscences de mon sjour
 Malines. J'entre, qui vois-je? _Christian_ avec un de ses affids, qui
est galement de ma connaissance: je vais droit  eux, et prsentant la
main  Christian, je le salue du nom de _Coroin_, il m'examine un
instant, puis mes traits lui revenant  la mmoire, _ah!_ s'crie-t-il,
en me sautant au cou avec transport, _voil mon ancien ami_.

Il y avait si long-temps que nous ne nous tions vus, que
ncessairement, aprs les compliments d'usage, nous avions bien des
questions  nous adresser mutuellement. Il voulut savoir quelle avait
t la cause de mon dpart de Malines, lorsque je l'avais quitt sans le
prvenir; je lui fis un conte qu'il eut l'air de croire. C'est bien, me
dit-il, que cela soit vrai ou non, je m'en rapporte; d'ailleurs je te
retrouve, c'est le point essentiel. Ah! vas, les autres seront bien
contents de te revoir. Ils sont tous  Paris, _Caron_, _Langarin_,
_Ruffler_, _Martin_, _Sisque_, _Mich_, _Litle_, enfin jusque  la mre
_Lavio_ qui est avec nous..., et _Betche_ donc.... la petite _Betche_.

--Ah oui, ta femme?

--C'est elle qui aura du plaisir. Si tu es ici  six heures, la runion
sera complte. Nous nous sommes donn rendez-vous pour aller au
spectacle ensemble. Tu seras de la partie, j'espre: d'abord puisque te
voil, nous ne nous quittons plus; tu n'as pas dn?

--Non.

--Ni moi non plus; nous allons entrer au _Capucin_.

--Au Capucin, soit, c'est tout prs.

--Oui,  deux pas, au coin de la rue d'Angoulme.

Le marchand de vin-traiteur, dont l'tablissement porte pour enseigne la
grotesque image d'un disciple de Saint-Franois, jouissait alors de la
faveur de ce public aux yeux duquel la quantit en tout a toujours plus
de prix que la qualit; et puis pour ces clbrateurs du dimanche ou du
lundi, pour ces bons vivants qui se mettent _en riole_ sur semaine,
n'est-il pas bien doux d'avoir un endroit, o, sans faire trop mauvaise
chre, et sans blesser personne, on puisse se prsenter dans toutes
tenues possibles, dans toutes les longueurs de barbe, dans tous les
degrs d'ivresse?

Tels taient les avantages que l'on avait au Capucin, sans compter
l'immense tabatire bannale, toujours ouverte sur le comptoir du
bourgeois, pour l'agrment de quiconque, en passant, souhaitait se
rgaler d'une petite prise. Il tait quatre heures quand nous nous
installmes dans ce lieu de libert et de jouissance. Jusqu' six
heures, l'intervalle tait long; j'tais impatient de revenir  la
_Maison rustique_, o devaient se rassembler les compagnons de
Christian. Aprs le repas, nous allmes les rejoindre; ils taient au
nombre de six; en les abordant, Christian leur parle dans son langage;
aussitt, on m'entoure, on m'accueille, on m'embrasse, on me fte 
l'envi; la satisfaction brille dans tous les regards. Point de comdie,
point de comdie, s'crient les nomades d'une voix unanime.

--Vous avez raison, dit Christian, point de comdie, nous irons au
spectacle une autre fois; buvons, mes enfans, buvons.

--Buvons, rptent les Bohmiens.

Le vin et le punch coulent  grands flots. Je bois, je ris, je cause, et
je fais mon mtier. J'observe les visages, les tics, les gestes, etc.,
rien ne m'chappe; je rcapitule quelques indications qui m'ont t
fournies par monsieur et madame Sebillotte, et l'histoire des pices de
cent sous, qui n'avait t pour moi que le principe d'une conjecture,
devient la base d'une conviction entire. Christian, je n'en doute pas,
Christian, ou ses affids, sont les auteurs du vol dnonc  la police.
Combien je m'applaudis alors d'un coup-d'oeil fortuit, donn si 
propos  l'intrieur de la _Maison rustique_! Mais ce n'est pas tout que
d'avoir dcouvert les coupables: j'attends que les cerveaux soient
raisonnablement exalts par les sublimations alcoholiques, et quand
toute la socit est dans un tat o il ne faut qu'une chandelle pour en
voir deux, je sors et cours en toute hte au thtre de la Gat, o,
aprs avoir fait appeler l'officier de paix de service, je l'avertis que
je suis avec des voleurs, et me concerte avec lui pour que dans une
heure ou deux au plus, il nous fasse tous arrter, hommes et femmes.

L'avis donn, je fus promptement de retour. On ne s'tait pas aperu de
mon absence; mais  dix heures, la maison est cerne; l'officier de paix
se prsente, et avec lui un formidable cortge de gendarmes et de
mouchards; on attache chacun de nous sparment, et l'on nous entrane
au corps-de-garde. Le commissaire nous y avait prcd; il ordonne une
fouille gnrale. Christian, qui prtend se nommer _Hirch_, s'efforce en
vain de dissimuler les six couverts d'argent de M. Sebillotte, et sa
compagne, madame _Villemain_, c'est ainsi qu'elle prtend s'appeler, ne
peut drober  une investigation des plus rigoureuses les deux montres
en or, mentionnes dans la plainte; les autres sont aussi obligs de
mettre en vidence de l'argent et des bijoux, dont on les dbarrasse.

J'tais bien curieux de savoir quelles rflexions cet vnement
suggrerait  mes anciens camarades: je croyais lire dans leurs yeux que
je ne leur inspirais pas la moindre dfiance, et je ne me trompais pas,
car  peine fmes-nous au violon, qu'ils me firent presque des excuses
d'avoir t la cause involontaire de mon arrestation: Tu ne nous en
veux pas? me dit Christian, mais qui diable aussi se serait attendu  ce
qui vient d'arriver? Tu as bien fait de dire que tu ne nous connaissais
pas; sois tranquille, nous nous garderons bien de dire le contraire; et
comme on n'a rien trouv sur toi qui puisse te compromettre, tu es bien
sr qu'on ne te retiendra pas. Christian me recommanda ensuite d'tre
discret, au sujet de son nom vritable, et de ceux de ses compagnons:
Au reste, ajouta-t-il, la recommandation est superflue, puisque tu n'es
pas moins intress que nous  garder le silence  cet gard.

J'offris aux Bohmiens de leur consacrer les premiers moments de ma
libert; et dans l'espoir que je ne tarderais pas  tre largi, ils
m'indiqurent leurs domiciles, afin qu' ma sortie, je pusse aller
prvenir leurs complices. Vers minuit, le commissaire me fit extraire,
sous le prtexte de m'interroger, et nous nous transportmes aussitt au
_March Lenoir_, o restaient la fameuse _Duchesse_ ainsi que trois
autres des affids de Christian que nous arrtmes  la suite d'une
perquisition qui mit entre nos mains toutes les preuves ncessaires pour
les faire dclarer coupables.

Cette bande tait compose de douze individus, six hommes et six femmes;
ils furent tous condamns, les uns aux fers, les autres  la rclusion.
Le marchand de vin de la rue de Charenton recouvra ses bijoux, ses
couverts, et la plus grande partie de son argent.

Madame Sebiliotte fut dans la joie. Le spcifique des Bohmiens avait
eu pour effet de rendre sa sant moins chancelante, la nouvelle des
douze mille francs retrouvs la gurit radicalement; et, sans doute
aussi, l'exprience qu'elle avait faite ne fut pas perdue pour elle;
elle se sera souvenu qu'une fois dans sa vie il avait failli lui en
cuire d'avoir vendu cent quatre sous des pices de cinq francs: _Chat
chaud craint l'eau froide_.

Cette rencontre des Bohmiens est presque miraculeuse; mais dans le
cours des dix-huit annes que j'ai t attach  la police, il m'est
arriv plus d'une fois d'tre fortuitement rapproch de personnes avec
lesquelles le hasard m'avait mis en contact durant les agitations de ma
jeunesse. A propos d'occurrences de ce genre, je ne puis rsister 
l'envie de consigner dans ce chapitre une de ces mille rclamations
absurdes qu'il me fallait entendre chaque jour; celle-ci me procura une
bien singulire reconnaissance.

Un matin, tandis que j'tais occup  rdiger un rapport, on m'annonce
qu'une dame fort bien mise dsire me parler: elle a, me dit-on,  vous
entretenir d'une affaire des plus importantes. J'ordonne de la faire
entrer. Elle entre: Je vous demande pardon de vous avoir drang; vous
tes monsieur Vidocq? c'est  monsieur Vidocq que j'ai l'honneur de
parler?

--Oui, madame; que puis-je pour votre service?

--Beaucoup, monsieur; vous pouvez me rendre l'apptit et le sommeil...
Je ne dors plus, je ne mange plus... Qu'on est malheureuse d'tre
sensible!... Ah! monsieur, que je plains les personnes qui ont de la
sensibilit; je vous jure, c'est un bien triste prsent que le ciel leur
a fait l!...... Il tait si intressant, si bien lev..... Si vous
l'aviez connu, vous n'auriez pas pu vous empcher de l'aimer......
Pauvre Garon!......

--Mais, madame, daignez vous expliquer; peut-tre me faites-vous perdre
un temps prcieux.

--Il tait ma seule consolation....

--Enfin, de quoi s'agit-il?

--Je n'aurai pas la force de vous le dire. (Elle fouille dans son sac,
d'o elle tire un imprim qu'elle me remet en dtournant la vue). Lisez
plutt.

--Ce sont les Petites-Affiches que vous me donnez-l; sans doute vous
vous mprenez.

--Je le voudrais, monsieur, je le voudrais. Je vous en supplie, jetez
les yeux sur le numro 32740, dans mon affliction je ne saurais vous en
dire davantage. Ah! qu'il est cruel..... (Des larmes s'chappent de ses
yeux, la parole expire sur ses lvres, elle est agite par des sanglots,
elle parat prouver des suffocations.) Ah! j'touffe! j'touffe! je
sens quelque chose qui me remonte... Ah! ah! ah! ah! ah.....

Je tends un sige  la dame, et tandis qu'elle s'abandonne  sa douleur,
je tourne deux ou trois feuillets pour arriver au numro 32740, c'est
sous la rubrique des effets perdus; la page est trempe de larmes; je
lis: _Petit pagneul, longues soies argentes oreilles tombantes; il est
parfaitement coiff; une marque de feu au-dessus de chaque oeil;
physionomie excessivement spirituelle, et queue en trompette formant
l'oiseau de paradis. Il est trs caressant de son naturel, ne mange que
du blanc de volaille, et rpond au nom de_ Garon, _prononc avec
douceur. Sa matresse est dans la dsolation: cinquante francs de
rcompense  qui le ramnera rue de Turenne, numro 23._ Eh bien!
madame, que voulez-vous que je fasse pour _Garon_? les chiens ne sont
pas de ma comptence. Je veux bien que celui-l ait t fort aimable.

--Oh! oui, monsieur, aimable! c'est le mot, soupira la dame avec un
accent qui allait au coeur; et de l'intelligence! on n'en a pas plus
que cela; il ne me quittait pas..... Ce cher Garon! croiriez-vous que
pendant nos saints exercices de la mission, il avait l'air aussi
recueilli que moi? Enfin, on l'admirait, c'tait difiant..... Hlas!
dimanche dernier, nous allions encore ensemble au salut, je le portais
sous mon bras; vous savez que ces petits tres ont toujours des
besoins....; au moment d'entrer  l'glise, je le pose  terre, pour
qu'il fasse ses ncessits; j'avance quelques pas afin de ne pas le
gner, et quand je me retourne... plus de Garon... J'appelle, Garon!
Garon...! Il avait disparu... Je manque la bndiction pour courir
aprs; et.... jugez de mon malheur, il ne m'a pas t possible de le
retrouver. C'est pourquoi je viens aujourd'hui prs de vous, afin que
vous ayez l'extrme bont d'envoyer  sa recherche. Je paierai tout ce
qu'il faudra; mais, surtout, qu'on ne le brutalise pas, car je
rpondrais qu'il n'y a pas de sa faute.

--Ma foi, madame, qu'il y ait de sa faute ou non, cela ne me regarde
pas; votre rclamation n'est pas de la nature de celles qu'il m'est
permis d'couter; s'il fallait ici nous occuper de chiens, de chats,
d'oiseaux, nous n'en finirions pas.

--C'est bien, monsieur; puisque vous le prenez sur ce ton, je
m'adresserai  son Excellence... Si l'on n'a pas de la complaisance pour
les personnes qui pensent bien... Savez-vous que j'appartiens  la
Congrgation, et que....

--Que vous apparteniez au diable, si vous voulez.... Je ne puis pas
achever; une difformit que je remarque tout  coup dans la dvote
matresse de Garon, provoque de ma part un clat de rire tel, qu'elle
en est tout--fait dconcerte.

N'est-ce pas que je suis bien risible? dit-elle; riez, monsieur, riez.

Au moment o ma subite gat s'appaise un peu. Pardonnez, madame,  ce
mouvement dont je n'ai pas t le matre; j'ignorais d'abord  qui
j'avais affaire, maintenant je sais  quoi m'en tenir. Vous dplorez
donc bien la perte de Garon?

--Ah! monsieur, je n'y survivrai pas.

--Vous n'avez donc jamais prouv de perte  laquelle vous ayez t
plus sensible?

--Non, monsieur.

--Cependant, vous etes un mari en ce monde; vous etes un fils; vous
avez eu des amants....

--Moi, monsieur? je vous trouve bien os....

--Oui, madame Duflos, vous avez eu des amants; vous en avez eu.
Rappelez-vous une certaine nuit de Versailles.... A ces mots, elle me
considre plus attentivement; le rouge lui monte au visage: Eugne,
s'crie-t-elle! et elle s'enfuit.

Madame Duflos tait cette marchande de nouveauts, dont j'avais t
quelque temps le commis, lorsque, pour me drober aux recherches de la
police d'Arras, j'tais venu me cacher dans Paris. C'tait une drle de
femme que madame Duflos; elle avait une tte superbe, l'oeil hautain,
le sourcil en relief, le front majestueux; sa bouche, releve par les
coins, tait plus grande que nature, mais elle tait orne de
trente-deux dents d'une clatante blancheur; des cheveux d'un beau noir
et un nez aquilin  cheval sur une petite moustache passablement
fournie, donnaient  sa physionomie un air qui et peut-tre t
imposant, si sa poitrine place entre deux bosses, et son cou plong
dans ces doubles paules, n'eussent fait natre l'ide d'un
polichinelle. Elle tait environ quarante ans quand je la vis pour la
premire fois: sa mise tait des plus recherches, et elle visait  se
donner un port de reine; mais du haut de la chaise o elle tait perche
de telle faon que ses genoux s'levaient de beaucoup au-dessus du
comptoir, elle ressemblait moins  une Smiramis qu' l'idole grotesque
de quelque pagode indienne. En l'apercevant sur cette espce de trne,
j'eus beaucoup de peine  tenir mon srieux; cependant je ne drogeai
point  la gravit de la circonstance, et j'eus assez d'empire sur moi
pour convertir en salutations respectueuses des dispositions d'un tout
autre genre. Madame Duflos tira de son sein un gros lorgnon,  l'aide
duquel elle se mit  me regarder, et quand elle m'et tois de l tte
aux pieds Que souhaite, monsieur, me dit-elle? J'allais rpondre,
mais un commis qui s'tait charg de ma prsentation, lui ayant dit que
j'tais le jeune homme dont il lui avait parl, elle me fixe de nouveau
et me demande si je m'entends au commerce. En fait de commerce, j'tais
assez novice, je garde le silence; elle ritre la question, et comme
elle manifeste de l'impatience, je me vois forc de ne m'expliquer.
Madame, lui dis-je, je ne connais pas le commerce de nouveauts, mais
avec du zle et de l persvrance, j'espre parvenir  vous satisfaire,
surtout si vous avez la bont de m'aider de vos conseils.

--Eh bien! vous me faites plaisir, j'aime que l'on soit franc; je vous
accepte, vous remplacerez Thodore.

--Ds qu'il vous conviendra, madame, je suis  vos ordres.

--En ce cas, je vous arrte, et  dater d'aujourd'hui, je vous prends 
l'essai.

Mon installation eut lieu sur-le-champ. En ma qualit de dernier commis,
c'tait  moi qu'tait dvolue la tche d'approprier le magasin et
l'atelier, o une vingtaine de jeunes filles, toutes plus jolies les
unes que les autres, taient occupes  faonner des colifichets
destins  tenter la coquetterie provinciale. Jet au milieu de cet
essaim de beauts, je me crus transport au srail, et convoitant tantt
la brune, tantt la blonde, je me proposais de faire circuler le
mouchoir, lorsque, dans la matine du quatrime jour, madame Duflos qui
avait sans doute surpris quelque oeillade, m'invita  passer dans son
cabinet: M. Eugne, me dit-elle, je suis fort mcontente de vous; vous
n'tes ici que depuis trs peu de temps, et dj vous vous permettez de
former des desseins criminels au sujet des jeunes personnes que
j'occupe. Je vous avertis que cela ne me convient pas du tout, du tout,
du tout.

Confondu de ce reproche mrit, et ne pouvant imaginer comment elle
avait devin mes intentions, je ne lui rpondis que par quelques paroles
insignifiantes. Vous seriez bien embarrass de vous justifier,
reprit-elle; je sais bien qu' votre ge vous ne pouvez gures vous
passer d'avoir une inclination; mais ces demoiselles ne sont votre fait
sous aucun rapport: d'abord elles sont trop jeunes, ensuite elles sont
sans fortune;  un jeune homme il faut quelqu'un qui puisse subvenir 
ses besoins, quelqu'un de raisonnable. Pendant cette morale, madame
Duflos, nonchalamment tendue sur une chaise longue, roulait des yeux
dont les mouvements eussent infailliblement produit un bruyant
dsopilement de ma rate, si sa bonne ne ft venue trs  propos lui dire
qu'on la demandait au magasin.

Ainsi finit cet entretien, qui me dmontra la ncessit de me tenir
dsormais sur mes gardes. Sans renoncer  mes prtentions, je ne parus
plus voir qu'avec indiffrence les ouvrires de ma patronne, et je fus
assez habile pour mettre en dfaut sa pntration; sans cesse elle
veillait sur moi, piait mes gestes, mes paroles, mes regards; mais elle
ne fut frappe que d'une seule chose, la rapidit de mes progrs. Je
n'avais pas fait un mois d'apprentissage, et dj je savais vendre un
schall, une robe de fantaisie, une guimpe, un bonnet, comme le plus
ergot des commis. Madame tait enchante, elle eut mme la bont de me
dire que si je continuais  me montrer docile  ses leons, elle ne
dsesprait pas de faire de moi le coq de la nouveaut. Mais surtout,
ajouta-t-elle, plus de familiarit avec les poulettes; vous m'entendez,
M. Eugne, vous m'entendez. Et puis j'ai encore une recommandation 
vous faire, c'est de ne pas vous ngliger sous le rapport de la
toilette, c'est si gentil un homme bien mis! Au surplus, dornavant,
c'est moi qui veux vous habiller, laissez-moi faire, et vous verrez si
je ne fais pas de vous un petit Amour. Je remerciai madame Duflos, et
comme je craignais qu'avec son got extravagant, elle ne me transformt
en Cupidon  peu prs comme elle s'tait transforme en Vnus, je lui
dis que je dsirais lui pargner le soin d'une mtamorphose qui me
paraissait impossible; mais que si elle se bornait aux avis, je les
recevrais avec reconnaissance et m'empresserais de les mettre  profit.

A quelque temps de l (c'tait quatre jours avant la Saint-Louis),
madame Duflos m'annona que voulant, suivant son usage, aller  la foire
de Versailles avec une partie de marchandises, elle avait jet les yeux
sur moi pour l'accompagner. Nous partmes le lendemain, et quarante-huit
heures aprs, nous tions tablis sur le Champ-de-Foire. Un domestique
qui nous avait suivi couchait dans la boutique; quant  moi, je logeais
avec madame  l'auberge; nous avions demand deux chambres, mais, vu
l'affluence des trangers, on ne put nous en donner qu'une; il fallut
se rsigner. Le soir, madame se fit apporter un grand paravent, dont
elle se servit pour sparer la pice en deux, de manire que nous
devions tre chacun  notre particulier. Avant d'aller nous coucher,
elle me sermonna pendant une heure. Enfin nous montons: madame passe
chez elle, je lui souhaite le bon soir, et en deux minutes je suis au
lit. Bientt elle laisse chapper quelques soupirs, c'est sans doute
l'effet de la fatigue qu'elle a prouve pendant la journe; elle
soupire encore, mais la chandelle est teinte, et je m'endors. Tout 
coup je suis interrompu dans mon premier somme, il me semble que l'on a
prononc mon nom; j'coute... _Eugne_, c'est la voix de madame Duflos;
je ne rponds pas; Eugne, appelle-t-elle de nouveau, avez-vous bien
ferm la porte?

--Oui, Madame.

--Je pense que vous vous trompez; voyez-y, je vous prie, et surtout
assurez-vous si le verrou est bien pouss; on ne saurait prendre trop de
prcautions dans les auberges.

Je procde  la vrification, et reviens me coucher. A peine me suis-je
replac sur le ct gauche, que madame commence  se plaindre. Quel
mauvais lit! on est rong punaises, impossible de fermer l'oeil! Et
vous, Eugne, avez-vous de ces insectes insupportables? Je fais la
sourde oreille, elle reprend: Eugne, rpondez donc, ayez-vous, comme
moi, des punaises?

--Ma foi, Madame, je n'en ai pas encore senti.

--Vous tes bien heureux, je vous en fais mon compliment, car moi,
elles me dvorent, j'ai des ampoules d'une grosseur.....; si cela
continue, je passerai une nuit blanche.

Je garde le silence, mais force  moi est de le rompre, lorsque madame
Duflos, exaspre par la souffrance, et ne sachant plus, entre les
picotements et les dmangeaisons, de quel bois faire flche, se mit 
crier  tue-tte: Eugne! Eugne! mais levez-vous donc, je vous prie,
et faites-moi le plaisir d'aller dire  l'aubergiste qu'il vous donne de
la lumire, pour faire la chasse  ces maudites btes. Dpchez-vous,
mon ami, je suis dans un enfer.

Je descends, et remonte avec une chandelle allume, que je dpose sur le
_somno_, auprs de la couchette de ma bourgeoise. Comme j'tais ce
qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est--dire le paniau volant
ou la bannire au vent, je me retirai bien vite, autant pour mnager la
pudeur de madame Duflos, que pour chapper aux sductions d'un nglig
galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais, 
peine ai-je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri. Ah!
qu'elle est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la force de la
tuer; comme elle court, elle va s'chapper. Eugne! Eugne! venez ici,
je vous en supplie. Il n'y avait pas  reculer; nouveau Thse, je me
risque, et, m'approchant du lit, O est-il, dis-je, o est-il le
Minotaure, que je l'extermine?

--Je vous en conjure, monsieur Eugne, ne plaisantez pas comme cela...
Tenez, tenez, la voil qui court; l'apercevez-vous sous l'oreiller? A
prsent elle descend... quelle vitesse! il semble qu'elle sente ce que
vous lui rservez.

J'eus beau faire diligence, je ne pus ni atteindre ni voir le dangereux
animal. Je cherchai partout o il aurait pu se glisser; je me donnai
tout le mouvement imaginable pour le dcouvrir, ce fut peine inutile; le
sommeil nous gagna pendant cet exercice, et  mon rveil, si, par un
retour sur le pass, je fus port  rflchir que madame Duflos avait
t plus heureuse que l'pouse de Putiphar, j'eus la douleur de penser
que je n'avais pas eu toute la vertu de Joseph.

Ds ce moment, j'eus la mission de veiller toutes les nuits  ce que
madame ne ft plus incommode par les punaises. Mon service de jour en
devint considrablement plus doux. Les gards, les prvenances, les
petits prsents, ne m'taient pas pargns; j'tais, ainsi que le
conscrit de Charlet, nourri, chauss, habill et couch avec le
gouvernement aux frais de la princesse. Par malheur, la princesse tait
quelque peu jalouse, et le gouvernement tant soit peu despotique. Madame
Duflos ne demandait pas mieux, sous plus d'un rapport, que je m'amusasse
comme un bossu; mais elle entrait dans des fureurs toutes les fois
qu'elle me voyait jeter les yeux sur une femme. A la fin, excd de
cette tyrannie, je lui dclarai un soir que j'tais dcid  m'en
affranchir. Ah! vous voulez me quitter, me dit-elle, nous verrons!
puis s'armant d'un couteau, elle s'lance pour m'en percer le coeur.
J'arrtai son bras, et sa rage s'tant appaise, je m'engageai  rester,
sous la condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit; mais,
ds le lendemain, des rideaux de taffetas vert furent adapts au
grillage du cabinet o j'tais relgu, depuis que madame avait jug 
propos de m'employer exclusivement  la tenue de ses livres. Cette
mesure tait d'autant plus vexatoire, que dsormais il n'y avait plus
moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos
tait par trop ingnieuse  m'isoler du reste de la terre; chaque jour
c'tait nouvelle prcaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint
si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont
j'tais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui taient bien aise de
mettre martel en tte  la bourgeoise, venaient  chaque instant me
parler, tantt sous un prtexte, tantt sous un autre; cette pauvre
madame Duflos en tait tourmente c'tait une piti... A toute heure du
jour, il me fallait essuyer des reproches c'tait des scnes  n'en plus
finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus long-temps soumis 
un pareil rgime. Afin d'viter un clat qui, dans ma position, aurait
pu me compromettre (j'tais alors vad du bagne), je fis secrtement
retenir ma place  la diligence, et je filai. J'tais loin de supposer
 cette poque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bureaux de
la police, la petite bossue de la rue Saint-Martin; c'est le proverbe
qui l'a voulu: _Deux montagnes ne se rencontrent pas_.......




CHAPITRE XLII.

     Le boucher bon enfant.--Trop parler nuit.--L'innocence du petit
     vin.--Un assassinat.--Les magistrats de Corbeil.--La leve du
     corps.--L'adresse accusatrice.--Si ce n'est pas toi, c'est ton
     frre.--La blessure perfide.--C'est lui.--Le front de Can.--Le
     rveil matinal.--Arrestation de deux poux.--Un coupable.--J'en
     cherche un autre.--L'accus de libralisme.--Les goguettes, ou les
     bardes du quai du Nord.--Une couleur.--Les chansons
     sditieuses.--J'aide  la cuisine.--Le vin de
     propritaire.--L'homme irrprochable.--Translation  la
     prfecture.--Une confession.--Rsurrection d'un marchand de
     volaille.--Une scne de somnambulisme.--La confrontation.--_Habemus
     confitentes reos_.--Deux amis s'embrassent.--Un souper sous les
     verroux.--Dpart de Paris.


Depuis environ quatre mois, un grand nombre d'assassinats et de vols 
main arme avaient t commis sur les routes  proximit de la capitale,
sans qu'il et t possible de dcouvrir les auteurs de ces crimes: en
vain la police s'tait-elle attache  faire surveiller quelques
individus mal fams, toutes ses dmarches avaient t infructueuses,
lorsqu'un nouvel attentat, accompagn d'horribles circonstances, vint
fournir des indices d'aprs lesquels il fut enfin permis d'esprer que
l'on atteindrait les coupables. Un nomm Fontaine, boucher, tabli  la
Courtille, se rendait  une foire dans l'arrondissement de Corbeil; muni
de sa sacoche, dans laquelle il y avait une somme de quinze cents
francs, il avait dpass la Cour-de-France et s'avanait  pied dans la
direction d'Essonne, quand,  trs peu de distance d'une auberge o il
s'tait arrt pour prendre quelques rafrachissements, il fit la
rencontre de deux hommes assez proprement vtus. Le soleil tant sur son
dclin, Fontaine n'tait pas fch de voyager en compagnie; il accoste
les deux inconnus, et aussitt il entre en conversation avec eux.
Bonsoir, messieurs, leur-dit-il.

--Bonsoir l'ami, lui rpond-t-on.

Le colloque engag, Savez-vous, reprend le boucher, qu'il commence 
faire nuit?

--Que voulez-vous? c'est la saison.

--A la bonne heure, mais c'est qu'il me reste encore  faire un bon
bout de chemin.

--Et o allez-vous donc, sans tre trop curieux?

--O je vais?  Milly, acheter des moutons.

--En ce cas, si vous le permettez, nous ferons route ensemble; puisque
c'est  Corbeil que nous allons, a ne peut pas mieux tomber.

--C'est vrai, reprit le boucher, a ne peut pas mieux tomber: aussi
vais-je profiter de votre socit; quand on a de l'argent sur soi,
voyez-vous, il n'est rien de tel que de ne pas tre seul.

--Ah! vous avez de l'argent!

--Je le crois bien que j'en ai, et une assez forte somme.

--Nous aussi nous en avons, mais, il nous est avis que dans le canton
il n'y a pas de danger.

--Vous croyez? au surplus j'ai l de quoi me dfendre, ajouta-t-il, en
montrant son bton; et puis, avec vous autres, savez-vous bien que les
voleurs y regarderaient  deux fois?

--Ils ne s'y frotteraient pas.

--Non, sacredieu, ils ne s'y frotteraient pas.

Tout en s'entretenant de la sorte, le trio arrive  la porte d'une
maisonnette que le rameau de genivre signale comme un cabaret.
Fontaine propose  ses compagnons de vider avec lui une bouteille. On
entre; c'est du Beaugency, huit sols le litre; on s'attable, le bon
march, l'occasion, l'innocence du petit vin, l'on ne s'en va pas sur
une seule jambe; il y a l plus d'un motif de prolonger la station;
chacun veut payer son cot. Trois quarts d'heure s'coulent, et
lorsqu'on se dcide  lever le sige, Fontaine, qui avait un peu trop
lev le coude, tait un peu plus qu'en pointe de gat. Dans une telle
situation, quel homme garde de la dfiance!

Fontaine s'applaudit d'avoir trouv de bons vivants; persuad qu'il ne
saurait mieux faire que de les prendre pour guides, il s'abandonne 
eux, et les voil tous trois engags dans un chemin de traverse. Il
allait en avant avec un des inconnus, l'autre les suivait de prs;
l'obscurit tait complte, on voyait  peine  quatre pas; mais le
crime a l'oeil du lynx, il perce les tnbres les plus paisses;
tandis que Fontaine ne s'attend  rien, le bon vivant rest en arrire
le vise  la tte et lui assne de son gourdin un coup qui le fait
chanceler: surpris, il veut se retourner, un second coup le renverse; au
mme instant l'autre brigand, arm d'un poignard, se prcipite sur lui
et le frappe jusqu' ce qu'il le croie mort. Fontaine s'est long-temps
dbattu, mais  la fin il a succomb; les assassins s'emparent alors de
sa sacoche, et aprs l'avoir fouill, ils s'loignent, le laissant
baign dans son sang. Bientt vient  passer un voyageur, il entend des
gmissements; c'tait Fontaine, que le fraicheur de l'air avait rappel
 la vie. Le voyageur s'approche, s'empresse de lui prodiguer les
premiers soins, et court ensuite demander du secours aux habitations les
plus voisines; on fait avertir sur-le-champ les magistrats de Corbeil;
le procureur du roi arrive sur le lieu du meurtre, il interroge les
personnes prsentes et s'enquiert des moindres circonstances: vingt-huit
blessures plus ou moins profondes attestent combien les assassins
avaient craint que leur victime n'chappt. Fontaine cependant peut
encore prononcer quelques paroles; mais il est trop faible pour donner
tous les renseignements dont la justice peut avoir besoin. On le
transporte  l'hpital, et deux jours aprs, une amlioration notable
dans sa situation donne l'espoir que l'on parviendra  le sauver.

La leve du corps avait t faite avec la plus minutieuse exactitude; on
n'avait rien nglig de ce qui pouvait conduire  la dcouverte des
assassins: des vestiges de pas avaient t calqus, des boutons, des
fragments de papier teints de sang avaient t recueillis; sur l'un de
ces fragments, qui paraissait avoir servi  essuyer la lame d'un couteau
trouv non loin de l, on remarquait quelques caractres tracs  la
main... mais ils taient sans suite et ne pouvaient par consquent
fournir des indices dont il ft facile de tirer parti. Toutefois, le
procureur du roi attachant une haute importance  l'explication de ces
signes, on explora de nouveau les approches du lieu o Fontaine avait
t trouv gisant, et un second morceau de papier, ramass dans l'herbe,
prsenta l'apparence d'une adresse tronque. En examinant avec
attention, on parvint  dchiffrer ces mots:

       _A Monsieur Rao_
    _marchand de vins, bar_
                    _Roche_
                        _Cli_

Ce morceau de papier semblait avoir fait partie d'un imprim; mais de
quelle nature tait cet imprim? c'est ce qu'il fut impossible
d'claircir. Quoi qu'il on soit, comme en pareille occasion il n'est pas
si petite circonstance qu'il ne soit bon de constater en attendant des
lumires certaines, on prit note de tout ce qui pouvait contribuer 
l'instruction.

Les magistrats qui rassemblrent ces premires donnes mritent des
loges pour le zle et l'habilet qu'ils dployrent. Ds qu'ils eurent
rempli cette partie de leur mission, ils se rendirent en toute hte 
Paris, afin de s'y concerter avec l'autorit judiciaire et
administrative. Sur leur demande, on m'aboucha immdiatement avec eux,
et muni du procs-verbal qu'ils avaient dress, je mis en campagne pour
rechercher les assassins. La victime les avait signals; mais devais-je
m'en rapporter aux renseignements qui me venaient de cette source? Peu
d'hommes dans un grand danger conservent assez de prsence d'esprit pour
bien voir, et cette fois, je devais d'autant plus suspecter le
tmoignage de Fontaine, qu'il tait plus prcis. Il racontait que
pendant la lutte, qui avait t longue, l'un des assaillants, tomb sur
les genoux, avait jet un cri de douleur, et que l'instant d'aprs il
avait dit  son complice qu'il prouvait une vive souffrance. D'autres
remarques qu'il prtendait avoir faites me paraissaient extraordinaires,
d'aprs l'tat o il s'tait trouv. Il m'tait difficile de croire
qu'il ft bien sr de ses rminiscences. Je me proposai nanmoins d'en
faire mon profit; mais avant tout, il convenait d'adopter pour mon
exploration un point de dpart plus positif. L'adresse tronque tait,
suivant moi, une nigme qu'il fallait d'abord deviner; je me mis
l'esprit  la torture, et sans beaucoup d'efforts, je ne tardai pas  me
convaincre que, sauf le nom, sur lequel il ne me restait plus que des
doutes, elle pouvait se rtablir ainsi: _A Monsieur......... marchand de
vins, barrire Rochechouart, chausse de Clignancourt_. Il tait donc
vident que les assassins s'taient trouvs en contact avec un marchand
de vins de ce quartier, peut-tre mme ce marchand de vins tait-il un
des auteurs du crime. Je dressai mes batteries de manire  savoir
promptement la vrit, et avant la fin de la journe, je fus persuad
que je ne me trompais pas en faisant planer tous les soupons sur le
nomm Raoul. Cet individu ne m'tait pas connu sous de trs bons
auspices: il passait pour un des contrebandiers les plus intrpides de
la ligne, et le cabaret qu'il tenait tait le rendez-vous d'une foule de
mauvais sujets qui venaient y faire des orgies. Raoul avait en outre
pour femme la soeur d'un forat libr, et j'tais instruit qu'il
avait des accointances avec toute espce de gens mal fams. En un mot,
sa rputation tait abominable, et lorsqu'un crime tait dnonc, s'il
n'y avait pas particip, on tait du moins autoris  lui dire: _Si ce
n'est pas toi, c'est ton frre ou quelqu'un des tiens_.

Raoul tait en quelque sorte en tat de perptuelle prvention, soit par
lui, soit par ses alentours. Je rsolus de faire surveiller les
approches de son cabaret, et je donnai l'ordre  mes agents d'avoir
l'oeil sur toutes les personnes qui le hantaient, afin de s'assurer si
dans le nombre il ne s'en trouverait pas une qui ft blesse au genou.
Pendant que les observateurs taient au poste que je leur avais assign,
des informations que je fis de mon ct me conduisirent  apprendre que
Raoul recevait habituellement chez lui un ou deux garnements d'assez
mauvaise mine, avec lesquels il paraissait intimement li. Les voisins
affirmaient qu'on les voyait toujours aller ensemble, qu'ils faisaient
de frquentes absences, et ils ne doutaient pas que le plus fort de son
commerce ne ft la contrebande. Un marchand de vin qui tait le plus 
porte de voir tout ce qui se passait au domicile de Raoul, me dit qu'il
avait remarqu que son confrre sortait souvent  la brune et ne
rentrait que le lendemain, ordinairement excd de fatigue et crott
jusqu' l'chine. On me raconta encore que Raoul avait une cible dans
son jardin, et qu'il s'exerait  tirer le pistolet. Tels taient les
propos qui me revenaient de toutes parts.

Dans le mme temps, mes agents me rapportrent avoir vu chez Raoul un
homme qu'ils prsumaient tre un des assassins signals: celui-ci ne
boitait pas, mais il marchait avec peine, et son costume tait en tout
semblable  celui que Fontaine avait dcrit. Les agents ajoutaient que
cet homme se faisait constamment accompagner de sa femme, et que les
deux poux taient fort lis avec Raoul. On tait de plus certain qu'ils
logeaient au premier tage d'une maison de la rue Coquenard. Toutefois,
dans la crainte de donner l'veil sur l'objet de dmarches que la
prudence prescrivait de faire le plus secrtement possible, on n'avait
pas jug  propos de pousser plus loin l'investigation.

Ce rapport fortifiait toutes mes conjectures; je ne l'eus pas plutt
reu, que je songeai  aller me poster aux aguets  proximit de la
maison qui m'avait t dsigne. Il tait nuit, j'attendis le jour, et
avant qu'il part, j'tais en vedette dans la rue Coquenard; j'y restai
 faire le pied de grue jusqu' quatre heures de l'aprs-midi, et je
commenais vritablement  m'impatienter, quand les agents me montrrent
un individu dont les traits et le nom me revinrent soudain  la mmoire.
C'est lui, me dirent-ils; en effet,  peine eus-je aperu le nomm
_Court_, que d'aprs le souvenir de ses antcdents, je fus convaincu
qu'il tait l'un des assassins que je cherchais; sa moralit, qui tait
des plus suspectes, lui avait dans maintes occasions attir de terribles
dsagrments; il venait de subir une dtention de six mois, et je me
rappelai trs bien l'avoir arrt comme prvenu de fraude  main arme.
C'tait un de ces tres dgrads qui, comme Can, portent sur le front
une sentence de mort.

Sans tre grand prophte, on aurait pu hardiment prdire  celui-l
qu'il tait destin  l'chafaud. Un de ces pressentiments qui ne m'ont
jamais tromp m'avertit qu'il touchait enfin au terme de la carrire
prilleuse dans laquelle sa fatalit l'avait pouss. Cependant ne
voulant pas agir avec trop de prcipitation, je fis une enqute, dans le
but de m'assurer s'il avait des moyens d'existence; on ne lui en
connaissait aucun, et il tait de notorit publique qu'il ne possdait
rien et ne travaillait pas. Les voisins, que j'interrogeai,
s'accordrent tous  dire qu'il menait une conduite des plus
irrgulires; en somme, Court ainsi que Raoul taient regards comme des
bandits achevs; on les et condamns sur la mine. Quant  moi, qui
avais des motifs pour voir en eux de francs sclrats, que l'on juge si
leur culpabilit m'tait dmontre: aussi me htai-je de solliciter des
mandats afin d'tre autoris  les saisir.

L'ordre d'oprer leur capture me fut donn, et ds le jour suivant,
avant le lever du soleil, je me prsentai -la porte de Court. Parvenu
sur le palier du premier, je frappe.

Qui est-l? demande-t-on.

--Ouvre, c'est Raoul; et je contrefais la voix de ce dernier.

Aussitt je l'entends se presser d'accourir, et quand il eut ouvert,
supposant qu'il parlait  son ami: Est-ce qu'il y a du nouveau? me
dit-il.

--Oui, oui, rpondis-je, il y en a du nouveau.

Je n'avais pas achev de prononcer ces mots, qu' la lueur du
crpuscule, il s'aperut que je l'avais tromp. Ah! s'cria-t-il, avec
un mouvement d'effroi, _c'est M. Jules_! (C'tait le nom que me
donnaient les filles et les voleurs.)

--_M. Jules!_ rpta la femme de Court, encore plus pouvante que
lui.

Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dis-je au couple alarm d'un rveil si
matinal, n'avez-vous pas peur? Je ne suis pas si diable que noir.

--C'est vrai, observa le mari, M. Jules est un bon enfant; il m'a dj
_emball_, mais c'est gal, je ne lui en veux pas.

--Je le crois bien, repris-je, est-ce ma faute  moi si tu fais la
_maltouse_? (contrebande.)

--La maltouse! rpartit Court, de l'accent rassur d'un homme qui se
sent soulag d'un grand poids, la maltouse! ah! M. Jules, vous le savez
bien, si cela tait, avec vous je ne m'en cacherais pas. Vous pouvez
d'ailleurs faire le _rapiot_ (perquisition).

Pendant qu'il se tranquillisait de plus en plus, je me mis en devoir de
fouiller le logement, o furent trouvs une paire de pistolets chargs
et amorcs, des couteaux, des vtements qui paraissaient frachement
lavs, et quelques autres objets dont j'effectuai la saisie.

Il ne s'agissait plus que de complter l'expdition: si j'eusse arrt
le mari en laissant la femme libre, nul doute qu'elle n'et averti Raoul
de ce qui venait de se passer. Je les conduisis tous deux au poste de la
place Cadet. Court, que j'avais garrott, redevint tout--coup sombre et
pensif; les prcautions que j'avais prises lui causaient de
l'inquitude; sa femme me semblait aussi en proie  de terribles
rflexions. Ils furent consterns, lorsqu'une fois au corps-de-garde ils
m'entendirent faire la recommandation de les sparer et de les garder 
vue. J'avais prescrit de pourvoir  leurs besoins; mais ils n'avaient ni
faim, ni soif. Lorsqu'on questionnait Court  ce sujet, il ne rpondait
que par un signe de tte ngatif; il fut dix-huit heures sans desserrer
les dents; il avait l'oeil fixe et la physionomie immobile. Cette
impassibilit m'indiquait que trop qu'il tait coupable. En pareille
circonstance, j'ai presque toujours remarqu les deux extrmes, un morne
silence ou une insupportable volubilit de paroles.

Court et sa femme tant en lieu de sret, il restait  m'emparer de
Raoul. Je me transportai chez lui; il n'y tait pas; le garon qui
gardait sa boutique me dit qu'il avait couch  Paris, o il avait un
pied  terre; mais que, comme c'tait dimanche, il ne manquerait pas
d'arriver de bonne heure.

L'absence de Raoul tait un contre-temps que je n'avais pu prvoir, je
tremblai qu'avant de rentrer il ne lui et prit la fantaisie de dire
bonjour  son ami. Dans ce cas, il tait certainement instruit de son
arrestation, et il tait probable qu'il se mettrait en mesure de
m'chapper. Je craignais encore qu'il ne nous et vus au moment de
l'expdition de la rue Coquenard, et mes apprhensions redoublrent
lorsque le garon m'eut dclar que son bourgeois avait sa demeure de
ville dans le faubourg Montmartre. Il n'y tait jamais all et ne
pouvait m'enseigner l'endroit; mais, prsumait-il, c'tait aux environs
de la place Cadet; chaque renseignement qu'il me donnait me confirmait
dans mes craintes, car peut-tre Raoul ne tardait-il tant que parce
qu'il se doutait de quelque chose. A neuf heures il n'tait pas de
retour: le garon que j'interrogeai, mais sans dire rien qui pt lui
inspirer de la dfiance, ne concevait pas qu'il ne ft pas encore
install  son comptoir; il tait vraiment inquiet. La domestique, en
prparant le djener que j'avais command pour mes agents et pour moi,
exprimait son tonnement de ce que son matre et surtout sa matresse
taient moins exacts que de coutume; elle redoutait qu'ils n'en eussent
t empchs par quelque accident. Si je savais leur adresse, me
disait-elle, j'enverrais voir s'ils sont morts.

J'tais bien persuad qu'ils ne l'taient pas: mais qu'taient-ils
devenus? A midi nous tions sans nouvelles, et je croyais dfinitivement
que la mche tait vente, quand le garon de boutique, qui depuis un
instant s'tait mis en faction devant la porte, accourut en disant: Le
voici.

--Qui me demande? dit Raoul.

Mais  peine a-t-il franchi le seuil, qu'il me reconnat.

--Ah! bonjour, M. Jules, me dit-il en venant  moi, qui est-ce qui vous
amne aujourd'hui dans notre quartier?

Il tait loin de penser que ce ft  lui que j'avais affaire. Pour ne
pas l'effrayer, j'essayai de lui donner le change sur l'objet de ma
visite.

Ah , lui dis-je, vous vous avisez donc d'tre libral?

--Libral?

--Oui, oui, libral, et de plus on vous accuse.... mais ce n'est pas
ici que nous pouvons nous expliquer; il faut que je vous parle en
particulier.

--Volontiers: montez au premier, et je vous suis.

Je montai, en faisant signe  mes agents de veiller sur Raoul, et de se
saisir de sa personne s'il faisait mine de vouloir sortir. Le malheureux
n'y songeait mme pas, et j'en eus bientt la preuve, puisqu'il vint
aussitt me trouver comme il l'avait promis. Il m'aborda avec un air
presque jovial; je fus charm de le voir dans cette scurit.

A prsent, lui dis-je, que nous voil seuls, nous pouvons causer 
notre aise; je vais vous conter pourquoi je suis venu. Vous ne devinez
pas?

--Ma foi non.

--Vous avez dj t chagrin  cause des _goguettes_[128], que vous
vous obstinez  tenir dans votre cabaret, malgr la dfense qui vous en
a t faite. La police est informe que tous les dimanches, ici, il y a
des runions dans lesquelles on chante des couplets contre le
gouvernement. Non-seulement on sait que vous recevez chez vous un
ramassis de gens suspects, mais encore on est averti qu'aujourd'hui mme
vous les attendez en assez grand nombre, de midi  quatre heures: vous
voyez, que quand elle le veut la police n'ignore rien. Ce n'est pas
tout, on prtend que vous avez entre les mains une foule de chansons
sditieuses ou immorales, dont le recueil est si soigneusement cach,
que pour le dcouvrir, il nous a t recommand de ne venir que
dguiss, et de ne pas agir avant que les messieurs de la goguette aient
ouvert leur sance. Je suis bien fch que l'on m'ait charg d'une
mission aussi dsagrable; mais j'ignorais que j'tais envoy chez
quelqu'un de ma connaissance, autrement je me serais rcus; car, avec
vous, que me sert un dguisement?

--C'est juste, rpondit Raoul, a ne peut pas prendre......

--N'importe, continuai-je, il vaut encore mieux que ce soit moi qu'un
autre; vous savez que je ne vous veux pas de mal, ainsi ce que vous avez
de mieux  faire, c'est de me remettre toutes les chansons qui sont en
votre possession..... ensuite, pour viter de nouveaux dsagrments, si
j'ai un conseil  vous donner, c'est de ne plus recevoir des hommes dont
les opinions peuvent vous compromettre.

--Je ne croyais pas, observa Raoul, que la politique ft de votre
ressort?

--Que voulez-vous, mon ami? quand on est de la boutique, il faut faire
un peu de tout. Ne sommes-nous pas des chevaux  toute selle?

--Enfin, vous faites ce qu'on vous commande. C'est gal, aussi vrai que
je m'appelle Clair Raoul, je puis bien vous jurer que j'ai t dnonc 
faux. Faut-il que le monde soit canaille...! Moi qui ne cherche qu'
gagner ma pauvre vie. On a bien raison de dire qu'il y a toujours des
envieux. Mais coutez, M. Jules, avec moi il n'y a pas de porte de
derrire, faites mieux que a, restez ici toute la journe avec vos
messieurs, vous verrez si je vous en impose.

--J'y consens, mais pas de bamboche au moins; c'est que vous tes un
cadet  faire disparatre les chansons: surtout pas d'intelligence au
dehors. C'est que si vous faisiez prvenir les chanteurs de la
goguette......

--Pour qui que vous me prenez? rpliqua Raoul avec vivacit, si je vous
donne ma parole de ne rien faire, je suis incapable d'y manquer: on a de
l'honneur ou l'on n'en a pas. D'ailleurs, pour prouver que je n'ai pas
de mauvaises intentions, vous n'avez qu' ne pas me quitter; je m'engage
 ne souffler mot  qui que ce soit, pas mme  ma femme, quand elle
reviendra: de la sorte, vous serez bien sr......... Par exemple, il
faudra que vous me permettiez de dcouper mes viandes.

--Avec plaisir, ne sais-je pas qu'il faut que service se fasse? Je suis
mme tout prt  vous donner un coup de main.

--Vous tes trop bon, M. Jules; cependant ce n'est pas de refus.

--Allons, lui dis-je,  l'ouvrage.

Nous descendons ensemble. Raoul s'arme d'un grand couperet, et bientt
les manches retrousses jusqu'aux coudes, une serviette tale devant
moi, je l'aide  dpcer le veau qui ce jour l tait destin, avec la
salade de rigueur,  faire les dlices des Lucullus du cabaret. Du veau
je passe au mouton; tant bien que mal, nous parons quelques douzaines de
ctelettes; nous arrondissons le gigot, qui est la pice de luxe de la
barrire; j'arrache la queue  deux ou trois dindons, je donne un tour
aux abattis, et quand il ne nous reste plus rien  faire dans la
cuisine, je me rends utile  la cave, o j'assiste en amateur  la
fabrication du _vin propritaire_  six sols le litre.

Pendant cette opration, j'tais seul en face de Raoul, prs de qui je
jouais le rle de l'_ami intime_, je ne le quittais non plus que son
ombre ou que son tranchelard. J'avoue que plusieurs fois je tremblai
qu'il ne vnt  souponner le motif pour lequel je le veillais de si
prs; alors il m'aurait infailliblement gorg, et je serais tomb sous
ses coups sans qu'il et t possible de me secourir; mais il ne voyait
en moi qu'un familier de l'inquisition politique, et  l'gard des
imputations sditieuses diriges contre lui, il tait parfaitement
tranquille.

Il y avait prs de quatre heures que je faisais les fonctions de second
chef d'office, lorsque le commissaire de police (aujourd'hui chef de la
2^{e} division), que j'avais fait prvenir, arriva enfin. J'tais au
rez-de-chausse; d'aussi loin que je l'aperus, je courus  lui, et
aprs l'avoir pri de ne se prsenter que dans quelques minutes, je
revins auprs de Raoul.

Le diable les emporte, lui dis-je, actuellement ne prtendent-ils pas
que ce n'est pas ici que nous devrions tre, mais  votre domicile de
Paris?

--Si ce n'est que cela, me rpondit-il, allons-y.

--Allons-y, et puis quand nous y serons, il nous faudra revenir  la
chausse de Clignancourt. Oh! l'on n'est pas chiche de nos pas. Tenez,
si j'tais  votre place, tandis que nous y sommes, j'irais solliciter
le commissaire de police de faire perquisition dans mon cabaret, ce
serait un moyen de le disposer  penser que l'on vous a suspect 
tort.

Raoul jugeant le conseil excellent, fit la dmarche que je lui
suggrais; le commissaire accda  son dsir, et la perquisition fut
faite avec le plus grand soin: elle ne produisit rien.

Eh bien! s'cria Raoul, avec ce ton de satisfaction qui semble annoncer
l'homme irrprochable, tes-vous bien avancs maintenant? pour des
torche..... faire tant d'embarras! j'aurais assassin que ce ne serait
pas pis.

L'assurance avec laquelle il articula ce dernier membre de phrase me
dconcerta; j'eus presque des scrupules de l'avoir cru coupable;
pourtant il l'tait, et l'impression qui lui tait favorable s'effaa
promptement de mon esprit. Il est douloureux de penser qu'un brigand,
les mains encore fumantes du sang de sa victime, puisse sans frissonner
profrer des paroles qui rappellent son attentat. Raoul tait calme, il
tait triomphant, Quand nous montmes en fiacre pour nous transporter 
son domicile de Paris, on et dit qu'il allait  la noce.

Ma femme, rptait-il, sera bien surprise de me voir en si bonne
compagnie.

Ce fut elle qui vint nous ouvrir. A notre aspect son visage n'prouva
pas la moindre altration: elle nous offrit des siges; mais comme nous
n'avions pas de temps  perdre, sans avoir gard  sa politesse, le
commissaire et moi nous nous mmes en devoir de procder  la nouvelle
perquisition. Raoul tait prsent; il nous guidait avec une complaisance
extrme.

Afin de rendre vraisemblable l'histoire que je lui avais faite, c'tait
aux papiers que l'on devait s'attacher de prfrence. Il me donna la
clef de son secrtaire. Je m'empare d'une liasse, et la premire pice
sur laquelle se portent mes regards est une assignation, dont une partie
est dchire. Soudain, je me retrace la forme du lambeau sur lequel est
crite l'adresse annexe au procs-verbal des magistrats de Corbeil.....
Ce lambeau s'adapte videmment  la dchirure. Le commissaire,  qui je
fais part de mon observation, est de mon avis. Raoul ne nous vit d'abord
qu'avec indiffrence examiner l'assignation; peut-tre n'y prenait-il
pas garde, mais tout  coup ses muscles se contractent, il plit, et
s'lanant vers le tiroir d'une commode qui renferme des pistolets
chargs, il va s'en saisir, lorsque, par un mouvement non moins rapide,
mes agents se prcipitent sur lui, et le mettent hors d'tat de faire
rsistance.

Il tait prs de minuit quand Raoul et sa femme furent amens  la
prfecture: Court y arriva un quart d'heure aprs. Les deux complices
furent enferms sparment. Jusque l l'on n'avait contre eux que des
prsomptions et des semi-preuves. Je me proposai de les confesser
pendant qu'ils taient encore dans la stupeur. Ce fut d'abord sur Court
que j'essayai mon loquence; je le pris ce qu'on appelle par tous les
bouts; j'employai toute espce d'arguments pour le convaincre qu'il
tait dans son intrt de faire des aveux.

Croyez-m'en, lui disais-je, dclarez toute la vrit; pourquoi vous
opinitrer  cacher ce que l'on sait? Au premier interrogatoire que vous
allez subir, vous verrez que l'on est plus instruit que vous ne le
pensez. Tous les gens que vous avez attaqus ne sont pas morts, on
produira contre vous des tmoignages foudroyants; vous aurez gard le
silence, mais vous n'en serez pas moins condamn; l'chafaud n'est pas
ce qu'il y a de plus terrible, ce sont les tourments, les rigueurs dont
on punira votre obstination. Justement irrits contre vous, les
magistrats ne vous laisseront ni paix ni trve, jusqu' l'heure de
l'excution; on vous obsdera, on vous fera prir  petit feu; si vous
vous taisez, la prison sera pour vous un enfer; parlez, au contraire,
montrez du repentir, de la rsignation, et puisque vous ne pouvez
chapper  votre sort, tchez au moins que les juges vous plaignent et
dsirent vous traiter avec humanit.

Pendant cette exhortation, qui fut beaucoup plus longue, Court tait
intrieurement trs agit. Lorsque je lui annonai que tous les gens
attaqus par lui n'taient pas morts, il changea de couleur et dtourna
la vue. Je remarquai qu'insensiblement il perdait contenance, sa
poitrine se gonflait visiblement, il respirait avec peine. Enfin, 
quatre heures et demie du matin, il me saute au cou, des larmes coulent
en abondance de ses yeux.

Ah! M. Jules, s'cria-t-il en sanglottant, je suis un grand coupable;
je vais tout vous raconter.

Je m'tais bien gard de dire  Court de quel assassinat il tait
accus; comme probablement il avait commis plus d'un meurtre, je ne
voulus rien spcifier; j'esprais qu'en restant dans des termes vagues,
en m'abstenant de toute dsignation trop prcise, il me mettrait
peut-tre sur la voie d'un crime autre que celui pour lequel il tait
poursuivi. Court rflchit un instant.

Eh bien! oui, c'est moi qui ai assassin le marchand de volailles.
Fallait-il qu'il et l'ame cheville dans le corps! Le pauvre diable! en
tre revenu aprs un assaut pareil! Voici comment cela s'est fait, M.
Jules: que je meure sur l'heure si je mens.... Ils taient plusieurs
Normands qui s'en retournaient aprs avoir dbit leur marchandise 
Paris.... Je les croyais chargs d'argent; j'allai en consquence les
attendre au passage: j'arrte les deux premiers qui se prsentent, mais
je ne trouve presque rien sur eux.... J'tais alors dans la plus
affreuse ncessit; c'tait la misre qui me poussait; je sentais que ma
femme manquait de tout, a me saignait le coeur. Enfin, pendant que je
me livre au dsespoir, j'entends le bruit d'une voiture: je cours,
c'tait celle d'un marchand de volailles. Je le surprends  moiti
endormi; je le somme de me donner sa bourse; il se fouille, je le
fouille moi-mme: il possdait en tout _quatre-vingts francs_.
Quatre-vingts francs! qu'est-ce que c'est quand on doit  tout le monde?
J'avais deux termes  payer; mon propritaire avait menac de me mettre
 la porte. Pour comble de disgrce, j'tais harcel par d'autres
cranciers. Que vouliez-vous que je fisse avec quatre-vingts francs? La
rage m'empoigne, je prends mes pistolets et les dcharge tous les deux
dans la poitrine du _messire_. Quinze jours aprs, on m'a donn la
nouvelle qu'il tait encore vivant... Jugez si j'ai t surpris! aussi
depuis ce moment je n'ai pas eu une minute de repos; je me doutais bien
qu'il me jouerait quelque mauvais tour.

--Vos craintes taient fondes, lui dis-je: mais le marchand de
volaille n'est pas le seul que vous avez assassin; et ce boucher que
vous avez cribl de coups de couteau, aprs lui avoir enlev sa sacoche?

--Pour celui-l, reprit le sclrat, Dieu veuille avoir son ame! Je
rpondrais bien que s'il dpose contre moi, ce ne sera qu'au jugement
dernier.

--Vous tes dans l'erreur, le boucher n'en mourra pas.

--Ah! tant mieux, s'cria Court.

--Non il n'en mourra pas, et je dois vous prvenir qu'il a signal,
vous et vos complices de manire  ce qu'on ne puisse pas s'y
mprendre.

Court essaya de soutenir qu'il n'avait pas de complices; mais il n'eut
pas la force de persister long-temps dans le mensonge, et il finit par
m'indiquer Clair Raoul. J'insistai pour qu'il m'en nommt d'autres, ce
fut en vain: je dus provisoirement me contenter des aveux qu'il venait
de faire, et dans la crainte qu'il n'imagint de les rtracter, je fis
immdiatement appeler le commissaire, en prsence de qui il les ritra
dans les plus grands dtails.

C'tait sans doute une premire victoire que d'avoir dtermin Court 
se reconnatre coupable et  signer ses dclarations, mais il m'en
restait une seconde  remporter: il s'agissait d'amener Raoul  suivre
l'exemple de son ami. Je pntrai sans bruit dans la pice o il tait:
Raoul dormait; je prends des prcautions pour ne pas l'veiller, et
m'tant plac prs de lui, je parle bas dans la direction de son
oreille; il remue lgrement, ses lvres s'agitent, je prsume qu'en
lui adressant des questions, il y rpondra; sans lever la voix, je
l'interroge sur son affaire; il articule quelques paroles
inintelligibles, mais il m'est impossible de donner un sens  ce qu'il
dit. Cette scne de somnambulisme durait depuis prs d'un quart d'heure,
lorsqu' cette interpellation, _qu'avez-vous fait du couteau_? Il
prouva un sursaut, profra quelques mots entrecoups, et tourna ses
regards de mon ct.

En me reconnaissant, il tressaillit d'tonnement et d'pouvante: on et
dit qu' son intrieur il venait de se livrer un combat dont il
tremblait que j'eusse t le tmoin. A l'air d'anxit avec lequel il me
considrait, je vis qu'il cherchait  lire dans mes yeux ce qui s'tait
pass. Peut-tre pendant son sommeil s'tait-il trahi. Il avait le front
couvert de sueur, une pleur mortelle tait rpandue sur ses traits; il
s'efforait de sourire en grinant les dents malgr lui. L'image que
j'avais devant moi tait celle d'un damn  qui sa conscience donne la
torture.... c'tait Oreste poursuivi par les Eumnides. Les dernires
vapeurs d'un songe affreux n'taient pas encore dissipes.... je saisis
la circonstance: ce n'tait pas la premire fois que j'avais pris le
cauchemar pour mon auxiliaire.

Il parat, dis-je  Raoul, que vous venez de faire un rve bien
terrible? vous avez beaucoup parl et considrablement souffert; je vous
ai veill pour vous dlivrer des tourments que vous enduriez et des
remords auxquels vous tiez en proie. Ne vous fchez pas de ce langage,
il n'est plus temps de dissimuler; les rvlations de votre ami Court
nous ont tout appris; la justice n'ignore aucun des dtails du crime qui
vous est imput; ne vous dfendez pas d'y avoir particip, l'vidence,
contre laquelle vous ne pouvez rien, rsulte des dires de votre
complice. Si vous vous retranchez dans un systme de dngation, sa voix
vous confondra en prsence de vos juges, et si ce n'est pas assez de son
tmoignage, le boucher que vous avez assassin prs de Milly paratra
pour vous accuser.

A ce moment, j'examinai la figure de Raoul, et je la vis se dcomposer;
mais se remettant graduellement, il me rpondit avec fermet:

M. Jules, vous voulez m'entortiller, c'est peine perdue: vous tes
malin, mais je suis innocent. Pour ce qui est de Court, on ne me
persuadera pas qu'il soit coupable, encore moins qu'il m'ait inculp,
surtout quand il n'y a pas l'ombre de vraisemblance qu'il ait pu le
faire.

Je dclarai de nouveau  Raoul qu'il cherchait inutilement  me drober
la connaissance de la vrit. Au surplus, ajoutais-je, je vais vous
confronter  votre ami, et nous verrons si vous osez le dmentir.
Faites-le venir, repartit Raoul, je ne demande pas mieux; je suis
certain que Court est incapable d'une mauvais action. Pourquoi
voulez-vous qu'il aille s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis, et
m'y impliquer de gat de coeur,  moins qu'il ne soit fou, et il ne
peut pas l'tre? Tenez, M. Jules, je suis si sr de ce que j'avance, que
s'il dit qu'il a assassin et que j'tais avec lui, je consens  passer
pour le plus grand sclrat que la terre ait port; je reconnatrai pour
vrai tout ce qu'il dira, j'en prends l'engagement, quitte  monter avec
lui sur le mme chafaud. Mourir de a ou mourir d'autre chose, la
guillotine ne me fait pas peur. Si Court parle, eh bien! tout est dit,
la nappe est mise; il roulera deux ttes sur le plancher.

Je le laissai dans ces dispositions, et j'allai proposer l'entrevue 
son camarade. Celui-ci refusa, m'allguant qu'aprs avoir avou, il
n'aurait jamais la force de regarder Raoul. Puisque j'ai sign ma
dclaration, disait-il, faites-la lui lire, elle suffira pour le
convaincre; d'ailleurs il connat mon criture. Cette rpugnance, 
laquelle je ne m'tais pas attendu, me contrariait d'autant plus, que
souvent, en moins d'une seconde, j'ai vu les ides d'un prvenu changer
du blanc au noir; je m'efforai donc de la vaincre, et je parvins assez
promptement  dcider Court  faire ce que je dsirais. Enfin, je mets
les deux amis en prsence; ils s'embrassent, et improvisant une ruse que
je ne lui avais pas suggre, bien qu'elle secondt merveilleusement mes
projets, Court dit  Raoul: Eh bien! tu as donc fait comme moi, tu as
confess notre crime? tu as bien fait.

Celui  qui s'adressait cette phrase fut un instant comme ananti; mais
reprenant bientt ses esprits: Ma foi, M. Jules, c'est bien jou; vous
nous avez tir la carotte au parfait. A prsent, comme je suis un homme
de parole, je veux tenir celle que je vous ai donne, en ne vous cachant
rien; et sur-le-champ il se mit  me faire un rcit qui confirmait
pleinement celui de son complice. Ces nouvelles rvlations ayant t
reues par le commissaire dans les formes voulues par la loi, je restai
 causer avec les deux assassins; ils furent dans la conversation d'une
gat qui ne tarissait pas; c'est l'effet ordinaire de l'aveu sur les
plus grands criminels. Je soupai avec eux, ils burent raisonnablement.
Leur physionomie tait redevenue calme; il n'y avait plus de vestige de
la catastrophe de la veille: on voyait que c'tait une affaire arrange;
en avouant, ils avaient pris l'engagement de payer leur dette  la
justice. Au dessert, je leur annonai que nous partirions dans la nuit
pour Corbeil; en ce cas, dit Raoul, ce n'est pas la peine de nous
coucher, et il me pria de lui faire apporter un jeu de cartes. Quand
arriva la voiture qui devait nous emmener, ils taient  faire leur cent
de piquet aussi paisiblement que de bons bourgeois.

Ils montrent dans le coucou sans que cela part leur faire la plus
lgre impression. Nous n'tions pas encore  la barrire d'Italie,
qu'ils ronflaient comme des bienheureux;  huit heures du matin ils ne
s'taient pas veills, et nous entrions dans la ville.




CHAPITRE XLIII.

     Arrive  Corbeil.--Sornettes populaires.--La foule.--Les
     gobe-mouches.--La bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine
     Picard.--Le dgot des grandeurs.--Le marchand de dindons.--Le
     gnral Beaufort.--L'ide qu'on se fait de moi.--Grande terreur
     d'un sous-prfet.--Les assassins et leur victime.--Le
     repentir.--Encore un souper.--Mettez des couteaux.--Rvlations
     importantes, etc., etc.


Le bruit de notre arrive se rpandit en un instant. Les habitants
accoururent pour voir les assassins du boucher; j'tais aussi pour eux
un objet de curiosit. Dans cette occasion, je ne fus pas fch
d'apprendre ce que l'on pensait de moi  six lieues de la Capitale; je
me faufilai dans la foule assemble devant la porte de la prison, et l
je n'eus qu' prter l'oreille pour entendre les propos les plus
singuliers; _c'est lui_! _c'est lui_! rptaient les spectateurs, en se
haussant sur la pointe des pieds, chaque fois que le guichet s'ouvrait
pour laisser entrer ou sortit un de mes agents.

Tiens, le vois-tu? disait l'un, c'est ce petit mauricaud qui n'a pas
cinq pieds.

--Bah! un avorton comme a, j'en aurais cinquante comme lui  mes
trousses....

--Un avorton! il est toujours assez grand pour te fiche ta tourne:
d'abord il tire la savate comme un ange, et puis il a une manire de
vous passer la jambe.

--Tais-toi donc, est-ce qu'on ne connat pas les couleurs aussi bien
que lui?

--C'est ce grand mince, disait un autre, a-t-il l'air mchant, avec ses
cheveux roux!

--Oh! il est comme un chalat; il m'est avis qu'une main dans la poche
je le ploierais en deux.

--Toi?

--Oui, moi.

--Ah! tu crois qu'il se laisserait empoigner? pas si bte! il viendrait
soi-disant pour te parler amicablement, puis au moment o tu t'y
attendrais le moins, ce serait un coup de poing qui t'arriverait dans le
_brochet_ (le creux de l'estomac), ou suivant qu'il trouverait sa
belle, il te saluerait d'une _mure_ (coup de poing sur le nez) que tu
en verrais trente-six chandelles.

--Monsieur a raison, observait en me regardant un gros bourgeois 
lunettes, qui tait mon plus proche voisin, c'est un tre bien
extraordinaire que ce Vidocq; on prtend que quand il veut arrter
quelqu'un, il a un coup  lui qui le rend tout de suite matre de son
homme.

--Je me suis laiss dire, c'tait un charretier qui prenait la parole,
qu'il a toujours aux pieds des souliers avec des _caboches_ (gros
clous), et qu'en vous donnant une poigne de main, il vous lve sur l'os
de la jambe une tartine de longueur.

--Faites donc attention o vous marchez, gros butor, s'criait une
jeune fille, dont le charretier venait maladroitement d'craser les
cors.

--a vous fait jouir la belle enfant, ripostait le rustre, ce n'est
rien; vous en verrez bien d'autres avant que de mourir; si Vidocq avec
le talon de sa botte vous crasait le _gros arpion_ (gros orteil).....

--Vraiment! qu'il y vienne donc!

--Il serait gn; c'est encore un cadet...

A ce moment, je pris part  la conversation; Mademoiselle, dis-je au
charretier, a de trop jolis yeux pour que Vidocq, tant mchant soit-il,
veuille lui faire du mal.

--Oh! on n'ignore pas qu'il n'est pas si rude avec les femmes. D'abord
c'est un gaillard qu'on dit qu'il lui en faut. Oui, il lui en faut, et
qu'il est fameusement port l-dessus. Mais ce n'est pas tout a: j'en
voulais venir que quand on crase le gros arpion  un particulier, tant
fort soit-il, il n'y a pas de milieu, il faut qu'il descende, et si on
ne le ramasse pas, il reste sur la place.

Il se fit alors un brouhaha.--Ah! ah! ah!

Qu'est-ce qu'il y a?

--A bas le chapeau!

--Eh! l'homme  la perruque!

--C'est-il les assassins?

--Le voil! le voil!

--Et qui donc?

--Ne poussez donc pas tant.

--Polisson, voulez-vous finir avec vos mains?

--Donnez-lui un soufflet.

--Comme les femmes sont imprudentes, se risquer dans un tat pareil!

--Aie, aie!

--Montez sur mon paule.

--Eh! l-bas, vous n'tes pas de verre.

--Sont-ils fous de faire tant de bruit?

--C'est rien! c'est rien! c'est un exempt.

--Y en a-t-il de ces mouchards!

--Des mouchards! il n'y en a que quatre.

Quand ces criailleries cessrent, le flux et le reflux de la multitude
m'avaient transport au milieu d'un groupe nouveau, o une douzaine de
gobe-mouches s'entretenaient aussi de moi.

PREMIER GOBE-MOUCHE (celui-l avait des cheveux blancs). Oui, monsieur,
il a t condamn pour cent un ans de galres: un relev de mort.

SECOND GOBE-MOUCHE.Cent et un ans! c'est plus d'un sicle.

UNE VIEILLE FEMME.Ah! grand Dieu! qu'est-ce que vous me faites
l'honneur de me dire? cent et un ans! comme dit cet autre, ce n'est pas
un jour.

TROISIME GOBE-MOUCHE.Non! non, ce n'est pas un jour, c'est un beau
bail.

QUATRIME GOBE-MOUCHE.Il avait donc assassin?

CINQUIME GOBE-MOUCHE.Quoi! vous ne savez pas a? C'est un sclrat
couvert de crimes; il a tout fait. Vingt fois il a mrit la guillotine,
mais comme c'est un adroit coquin, on lui a fait grce de la vie.

LA VIEILLE FEMME.C'est-il vrai qu'il a t fouett marqu?

PREMIER GOBE-MOUCHE.Certainement, madame, avec un fer chaud sur les
deux paules; je vous rponds que si on les mettait  nu, on y
trouverait la fleur de lis.

AUTRE GOBE-MOUCHE. (Son numro d'ordre ne me revient pas; je me rappelle
seulement qu'il tait vtu de noir, et coiff  l'oiseau royal, c'tait,
 ce que je prsume, un des marguillers de la paroisse.) La fleur de
lis? c'est bien mieux que cela, puisqu'il est assujetti  porter un
anneau  la jambe, c'est un fait que je tiens du commissaire.

MOI.Laissez donc, avec votre anneau, est-ce qu'on ne le verrait pas?

LE GOBE-MOUCHE NOIR. (Schement).Non, monsieur, on ne le verrait pas.
D'abord, ne vous mettez pas dans la tte que ce soit un anneau de fer du
poids de quatre ou cinq livres; c'est un anneau d'or, tout lger, et
presque imperceptible. Ah! parbleu, s'il s'avisait comme moi de porter
des culottes courtes, a sauterait aux yeux, mais le pantalon cache
tout. Le pantalon, jolie mode! a nous vient de la rvolution, c'est
comme la Titus, on ne distingue plus un honnte homme d'un galrien. Je
vous le demande, messieurs, si ce Vidocq tait parmi nous, ne
seriez-vous pas bien aise de vous trouver dans la compagnie d'un tel
misrable? qu'en pensez-vous, chevalier?

UN CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.Pour mon compte, je n'en serais pas trs
flatt, et vous, M. de la Potonire?

M. DE LA POTONIRE.Dans le fait, ce n'est pas un si grand honneur; un
forat, et qui pis est, un espion de police! Si encore il n'arrtait que
des brigands de l'espce de ceux que l'on vient d'amener aujourd'hui, ce
serait pain bni; mais savez-vous  quelle condition on l'a tir du
bagne? Pour obtenir sa libert, il s'est engag  livrer cent individus
par mois, et il n'y a pas  dire, coupables ou non, il faut qu'il les
trouve, autrement il serait bien sr d'tre reconduit o on l'a pris;
par exemple, s'il dpasse le nombre, il a une prime. Est-ce ainsi que
cela se passe en Angleterre, sir Wilson?

SIR WILSON.Non, le gouvernement de la Grande-Bretagne n'a point encore
admis de pareille commutation de peine. Je ne connais pas votre M.
Vidocq, mais si c'est un brigand, il l'est beaucoup moins sans doute que
ceux qui tiennent suspendue sur sa tte l'pe, qui tombe du moment
qu'il y a impossibilit pour lui de remplir un march abominable.
O'mara, qui n'est pas plus que moi partisan de notre ministre, vous
attestera qu'il ne s'est pas encore avili  ce point. Vous vous taisez,
docteur, parlez donc.

LE DOCTEUR O'MARA.Il ne lui aurait plus manqu que d'avoir choisi
parmi les hros de Tyburn ou de Botany-Bey, les agents qui rpondent de
la sret de Londres; quand les voleurs font la chasse aux voleurs, on
n'est jamais certain qu'ils ne finiront pas par s'entendre, et alors,
que devient la chasse?

LE CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.C'est juste; il est inconcevable que, dans
tous les temps, la police n'ait jamais employ que des hommes tars; il
y a tant d'honntes gens!

MOI.Monsieur accepterait la place de Vidocq?

LE CHEVALIER.Moi! monsieur, Dieu m'en garde!

MOI.Eh Bien! ne demandez donc pas l'impossible.

SIR WILSON.L'impossible! jusqu' ce que la police de France, qui n'est
qu'une institution tnbreuse, une machination perptuelle, ait cess
d'tre l'espionnage, et soit devenue la force visible pour le maintien
de l'ordre public et de la sret de tous.

UNE ANGLAISE (au milieu de trois ou quatre officiers en demi-solde, qui
paraissent lui faire leur cour, peut-tre tait-ce lady Owinson). Le
gnral entend toutes ces choses  merveille.

UN DES OFFICIERS.Ah! voici le gnral Beaufort, avec la famille Picard.

LADY OWINSON.Ah! bonjour, gnral; je dois vous faire mes compliments
de condolance, car on m'a cont l'vnement de votre tabatire: chez
nous, il y a un vieux proverbe qui dit, _qu'il vaut mieux s'veiller
sous la table de la taverne que de s'exposer  dormir dans le foss_.

LE GNRAL (avec aigreur).C'est une leon qui aurait pu profiter au
boucher.

LADY OWINSON.Et  vous, gnral. Mais  propos, que ne vous
adressez-vous  Vidocq pour retrouver votre tabatire?

LE GNRAL.A Vidocq! un voleur, un chauffeur, un gredin! si je savais
respirer le mme air que lui, je me pendrais tout de suite. Que je
m'adresse  Vidocq!

LE CAPITAINE PICARD.Et pourquoi pas? s'il peut vous faire rendre
l'objet.

LE GNRAL.Ah! voil comme vous tes, vous (avec un ton de
supriorit). Mon ami Picard, on s'aperoit que vous tes un enfant de
la balle.

LE CAPITAINE.Merci, gnral.

LE GNRAL.N'tes-vous pas le fils d'un capitaine de marchausse? Ne
m'avez-vous pas dit cent fois que votre pre avait arrt le fameux
Poulailler?

LADY OWINSON.Le fameux Poulailler? Ah! M. Picard, contez-nous donc a,
le fameux Poulailler.

M. PICARD.Puisque vous le commandez, madame; cependant, c'est bien
long, et puis, c'est une histoire que tout le monde connat.

LADY OWINSON.Je vous en prie, M. Picard.

M. PICARD.C'tait un bien adroit voleur que Poulailler; depuis
Cartouche on n'avait pas vu son pareil. Je n'en finirais pas si je
voulais vous dire seulement le quart de ce que ma mre m'en a rapport;
la bonne femme a bientt quatre-vingts ans, elle se souvient de loin.

LE GNRAL BEAUFORT.Au fait, avocat, pas de digression.

LADY OWINSON.Gnral, n'interrompez donc pas. Allons, M. Picard...

M. PICARD.Pour vous abrger, la Cour tait  Fontainebleau; on y
clbrait des rjouissances  l'occasion d'un mariage. Mon pre, qui
tait capitaine de marchausse, reoit dans la nuit un exprs qui lui
annonce qu' la suite d'un bal, plusieurs individus dguiss en grands
seigneurs ont disparu, emportant avec eux les parures en diamants de la
plupart des dames qui figuraient dans les quadrilles. Il y en avait pour
une somme considrable. Cet enlvement s'tait effectu avec tant
d'audace et de subtilit, qu'il tait tout naturel de l'attribuer 
Poulailler. On l'avait vu,  la tte d'une cavalcade de six hommes,
superbement monts, prendre la route de Paris. Il tait  prsumer que
c'taient les voleurs, et qu'ils passeraient  Essonne. Mon pre s'y
rendit sur-le-champ, et l, il apprit que la cavalcade tait descendue 
l'auberge _du Grand-Cerf_, c'est aujourd'hui la maison dserte qu'on
appelle la ferme. Ils taient tous couchs, et leurs chevaux taient 
l'curie. Mon pre voulut d'abord s'emparer des chevaux; ils les trouva
sells, brids, et ferrs  rebours, si bien qu'ils semblaient aller
dans l'endroit d'o ils venaient.

LADY OWINSON.Voyez un peu quelle ruse! Ils les savent toutes, ces
brigands!

M. PICARD.Mon pre fit couper les sous-ventrires, et aussitt il monta
 la chambre de Poulailler; mais averti par un des siens qui faisait le
guet, celui-ci avait dj lev le pied, et toute la bande s'tait
disperse dans la campagne. Il n'y avait pas de temps  perdre pour se
mettre  leur poursuite. Mon pre ne s'arrta qu' la Cour-de-France, o
on lui dit qu'on avait vu entrer un beau monsieur dans un cabaret, qu'il
avait un habit tout couvert d'or et des belles plumes sur son chapeau.
Pas de doute, c'est Poulailler. Mon pre va droit au cabaret, le beau
monsieur y tait: _au nom du roi, je vous arrte_, lui dit mon pre.
Ah! mon bon monsieur, ne m'arrtez pas, je ne suis pas celui que vous
croyez, je suis qu'un pauvre diable, qui menait  Paris un troupiau de
dindons; j'ai rencontr sur mon chemin un seigneur qui me les a achets,
et qui a troqu sa dfroque contre la mienne; je n'ai pas perdu au
change, sans compter qu'il m'a bien pay ma marchandise quinze beaux
louis d'or, qu'il m'a donns... si c'est lui que vous cherchez, ne lui
faites pas de mal... c'est un si brave homme! Il m'a dit comme a qu'il
tait dgot de vivre avec les grands, et qu'il voulait tter de la vie
des petits... Si vous le voyez sur la route, on dirait, ma foi de Dieu!
qu'il n'a fait que a depuis qu'il est au monde; il gaule ses dindons,
dame, il faut voir! il n'y a pas de danger qu'ils s'cartent. Mon pre
n'eut pas plus tt reu ce renseignement qu'il se mit  galoper aprs le
nouveau marchand de dindons; il l'eut atteint promptement. Poulailler se
voyant dcouvert, voulut prendre la fuite; mon pre le gagna de vitesse:
alors le brigand lui tira deux coups de pistolet: mais, sans se
dconcerter, mon pre sauta de cheval, saisit Poulailler  la gorge, et
aprs l'avoir terrass, il le garrotta. Je vous rponds que c'tait un
rude homme que ce Poulailler, mais mon pre l'tait aussi.

LE GNRAL BEAUFORT.Eh bien! capitaine Picard, je n'avais donc pas tort
de dire que vous tes un enfant de la balle.

MOI (au gnral Beaufort).Gnral, je vous demande pardon, mais plus je
vous considre, plus il me semble que j'ai l'honneur de vous connatre;
ne commandiez-vous pas les gendarmes  Mons?

LE GNRAL.Oui, mon ami, en 1793.... Nous tions avec Dumouriez et le
duc d'Orlans actuel.

MOI.C'est cela, gnral, j'tais sous vos ordres.

LE GNRAL. (me tendant la main avec enthousiasme).Eh! venez donc, mon
camarade, que je vous embrasse; je vous retiens  dner. Messieurs, je
vous prsente un de mes anciens gendarmes; il est taill en force,
celui-l, j'espre qu'il aurait bien arrt Poulailler; n'est-ce pas, M.
Picard!

Pendant que le gnral pressait mes mains dans les siennes, un gendarme
m'ayant aperu parmi les spectateurs, vint  moi, et me touchant
lgrement l'paule: M. Vidocq, me dit-il, le procureur du roi vous
demande. Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'alonger
d'une trange faon. _Quoi_! _c'est Vidocq_? et puis _c'est Vidocq_,
_c'est Vidocq_, rptait-on, et les plus empresss donnaient force coups
de coude pour se faire jour jusqu' moi. On se montait les uns sur les
autres pour me voir ou de plus prs ou de plus loin. Toute cette masse
de curieux s'imaginait vraisemblablement que je n'avais pas figure
humaine; les exclamations de surprise que je saisissais  la vole m'en
donnrent la preuve; il en est quelques-unes que je n'ai pas oublies.
_Tiens, il est blond! je le croyais brun... on le dit si mauvais, il
n'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros rjoui!... fiez-vous donc 
la mine._

Telles taient  peu prs les observations que le public faisait en
prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je
n'arrivai pas sans peine auprs du procureur du roi: ce magistrat me
chargea de conduire les prvenus devant le juge d'instruction. Court,
que j'emmenai le premier, parut intimid quand il se vit en prsence de
plusieurs personnes: je l'exhortai  renouveler ses aveux; il le fit
sans trop de difficult, pour tout ce qui tait relatif  l'assassinat
du boucher; mais interrog au sujet du marchand de volailles, il
rtracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener 
dclarer qu'il avait d'autres complices que Raoul. Celui-ci, introduit
dans le cabinet, ne balana pas  confirmer tous les faits consigns
dans le procs-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi  la suite de
son arrestation. Il raconta longuement et avec un imperturbable
sang-froid tout ce qui s'tait pass entre eux et le malheureux
Fontaine, jusqu' l'instant o il l'avait frapp. L'homme, dit-il,
n'tait qu'tourdi par les deux coups de bton; lorsque je vis qu'il ne
tombait pas, je m'approchai de lui comme pour le soutenir; j'avais  la
main le couteau qui est ici sur la table. En mme temps, il s'lance
vers le bureau, saisit brusquement l'instrument de son crime, fait deux
pas en arrire, et roulant deux yeux dans lesquels la fureur tincelle,
il prend une attitude menaante. Ce mouvement auquel on ne s'tait pas
attendu glaa d'pouvante toute l'assistance; le sous-prfet faillit se
trouver mal; moi-mme, je n'tais pas sans quelque frayeur: cependant,
persuad qu'il tait prudent de n'attribuer ce mouvement de Raoul qu'
un bon motif, Eh! messieurs, que craignez-vous? dis-je en souriant,
Raoul est incapable de commettre une lchet et de msuser de la
confiance qu'on lui tmoigne; il n'a pris le couteau que pour vous
mettre  mme de mieux juger le geste.--Merci, M. Jules, me dit cet
homme, charm de l'explication, et en dposant tranquillement le couteau
sur la table; il ajouta: J'ai voulu seulement vous montrer comment je
m'en suis servi.

La confrontation des prvenus avec Fontaine tait indispensable pour
complter les prliminaires de l'instruction: on consulte le mdecin,
afin de savoir si l'tat du malade lui permet de soutenir une si rude
preuve, et sur sa rponse affirmative, Court et Raoul sont amens 
l'hpital. Introduits dans la salle o est le boucher, ils cherchent des
yeux leur victime. Fontaine a la tte enveloppe, sa figure est
recouverte de linges, il est mconnaissable, mais prs de lui sont
exposs les vtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si
cruellement assailli. Ah! pauvre Fontaine! s'crie Court en tombant 
genoux au pied du lit que dcorent ces sanglants trophes, pardonnez aux
misrables qui vous ont mis dans cet tat; puisque vous en tes
rchapp, c'est une permission de Dieu; il a voulu vous conserver pour
que nous portions la peine de nos mfaits. Pardon! pardon! rptait
Court en cachant son visage dans ses mains. Pendant qu'il s'exprimait
ainsi, Raoul, qui s'tait galement agenouill, gardait le silence, et
paraissait plong dans une affliction profonde. Allons! debout, et
regardez le malade en face, leur dit le juge que j'accompagnais. Ils se
levrent. Otez de ma vue ces assassins, s'cria Fontaine, je ne les ai
que trop reconnus  leur figure et au son de leur voix.

Cette reconnaissance et la vue des coupables taient plus que
suffisantes pour tablir que Court et Raoul avaient assassin le
boucher; mais j'tais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre
d'autres crimes  se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient
d tre plus de deux; c'tait l encore un secret qu'il m'importait de
leur arracher; je rsolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent
rvl tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la
prison  souper pour les prvenus et pour moi; le concierge me demanda
s'il fallait mettre des couteaux sur la table. Oui, oui, lui dis-je,
mettez des couteaux. Mes deux convives mangrent avec autant d'apptit
que s'ils eussent t les plus honntes gens du monde. Quand ils eurent
une lgre pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pense de
leurs crimes. Vous n'avez pas le fonds mauvais, leur dis-je, je
gagerais que vous avez t entrans; c'est quelque sclrat qui vous a
perdus. Pourquoi ne pas en convenir? puisque vous avez ressenti un
mouvement de compassion et de repentir lorsque vous avez vu Fontaine, il
m'est dmontr que vous voudriez, au prix de votre sang, n'avoir pas
vers celui que vous avez rpandu. Eh bien! si vous vous taisez sur vos
complices, vous tes responsables de tout le mal qu'ils feront.
Plusieurs des personnes que vous avez attaques ont dpos que vous
tiez au moins quatre dans vos expditions.

--Elles se sont trompes, rpliqua Raoul, parole d'honneur, M. Jules;
nous n'avons jamais t plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant
des douanes, qui se nomme _Pons Grard_, il reste tout prs de la
frontire, dans un petit village entre la Capelle et Hirson, dpartement
de l'Aisne. Mais, si vous voulez l'arrter, je vous prviens que c'est
un lapin qui n'a pas froid aux yeux.

--Non, dit Court, il n'est pas facile  brider, et si vous ne prenez
pas toutes vos prcautions, il vous donnera du fil  retordre.

--Oh! c'est un rude compre, reprit Raoul. Vous n'tes pas manchot non
plus, M. Jules, mais dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout
cas, vous tes averti: d'abord, s'il a vent que vous le cherchez, il n'y
a pas loin de chez lui en Belgique, il filera; si vous le surprenez, il
rsistera. Ainsi, trouvez moyen de le prendre endormi.

--Oui, mais il ne dort gures, observa Court.

Je m'informai des habitudes de Pons Grard et me fis donner son
signalement. Ds que j'eus obtenu tous les renseignements dont je
pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant  faire
constater les rvlations que je venais d'entendre, je proposai aux deux
prisonniers d'crire sur-le-champ  celui des magistrats qui avait
caractre pour recevoir leurs aveux. Raoul mit la main  la plume, et
lorsqu'il eut achev, bien qu'il ft prs d'une heure du matin, je
portai moi-mme la lettre au procureur du roi; elle tait  peu prs
conue en ces termes:

Monsieur, revenus  des sentiments plus conformes  notre position, et
mettant  profit les conseils que vous nous avez donns, nous sommes
dcids  vous faire connatre tous les crimes dont nous nous sommes
rendus coupables, et  vous signaler notre troisime complice. Nous vous
prions, en consquence, de vouloir bien venir prs de nous, afin de
recevoir nos dclarations.

Le magistrat s'empressa de se rendre  la prison, et Court, ainsi que
Raoul, rptrent devant lui tout ce qu'ils m'avaient dit de Pons
Grard. J'avais maintenant  m'occuper de ce dernier; comme il ne
fallait pas lui laisser le temps d'apprendre la msaventure de ses
camarades, j'obtins de suite l'ordre d'aller l'arrter.




CHAPITRE XLIV.

     Voyage  la frontire.--Un brigand.--La mre Bardou.--Les
     indications d'une petite fille.--La dlibration.--J'aborde mon
     homme.--La reconnaissance simule.--Quel gaillard!--Les deux font
     la paire.--Le faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le brigand
     ptrifi.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je dlivre le pays
     d'un flau.--L'Hercule  la peau d'ours.--Le mangeur de tabac.


Dguis en marchand de chevaux, je partis avec les agents _Goury_ et
_Clment_, qui passaient pour mes garons. Nous fmes si grande
diligence, que, malgr la rigueur de la saison et la difficult des
chemins (on tait dans l'hiver), nous arrivmes  la Capelle le
lendemain soir, veille de la foire. Je connaissais le pays, je l'avais
parcouru tant militaire, aussi n'eus-je besoin que d'un instant pour
m'orienter et prendre langue. Tous les habitants  qui je parlai de Pons
Grard me le peignirent comme un brigand qui ne vivait que de fraude et
de rapine, son nom tait un sujet d'effroi, tout le monde tremblait
devant lui; les autorits locales, auxquelles il tait dnonc
journellement, n'osaient le rprimer. Enfin c'tait un de ces tres
terribles qui font la loi  tout ce qui les entoure: quoi qu'il en ft,
peu accoutum  reculer devant une entreprise prilleuse, je n'en
persistai pas moins  vouloir tenter l'aventure. Tout ce que j'entendais
dire de Pons piquait mon amour-propre, mais comment en venir  mon
honneur? je n'en savais encore rien; en attendant l'inspiration, je
djenai avec mes agents, et quand nous nous fmes suffisamment garni
l'estomac, nous nous mmes en route pour aller  la recherche du
complice de Raoul et de Court. Ceux-ci m'avaient indiqu une auberge
isole qui tait un repaire de contrebandiers. Pons y venait
frquemment, il tait fort connu de l'aubergiste, qui, le regardant
comme une de ses meilleures pratiques, lui portait beaucoup d'intrt.
Cette auberge m'avait t si parfaitement dsigne, que je n'eus pas
besoin d'autres indications pour la trouver. Escort de mes deux
compagnons, j'arrive, j'entre, sans plus de faon je m'assieds, et
prenant les manires d'un homme qui n'est pas tranger aux usages de la
maison.

Bonjour, la mre Bardou. Comment que a va?

--Bonjour, mes enfants, soyez les bien-venus, a va comme vous voyez, 
la douce; que peut-on vous servir?

--A dner, nous mourons de faim.

--Ce sera bientt prt; passez dans la salle et chauffez-vous.

Tandis qu'elle met le couvert, j'entame la conversation avec elle.

Je suis sr que vous ne me remettez pas.

--Attendez donc.

--Vous m'avez vu vingt fois l'hiver dernier, avec Pons, quand nous
venions pendant la nuit.

--Quoi! c'est vous?

--Je crois bien que c'est moi.

--Je vous remets parfaitement.

--Et le compre Grard, qu'en faites-vous? Toujours bien portant?

--Oh! pour a, oui, il a bu ici la goutte  ce matin, en allant
travailler  la maison _Lamare_.

J'ignorais compltement o tait situe cette maison, mais comme j'tais
cens au fait des localits, je me gardai bien de m'en enqurir.
J'esprais d'ailleurs que sans adresser de question directe, je
parviendrais  me la faire indiquer. A peine avalons-nous les premires
bouches, la mre Bardou vient me dire! Vous parliez de Grard toute 
l'heure, sa fille est l.

--Laquelle?

--La plus petite.

Aussitt je me lve, je cours vers la petite, je l'embrasse avant
qu'elle ait eu le temps de me regarder, je l'interloque en lui demandant
successivement, et coup sur coup, des nouvelles de chacun des membres de
sa famille. Quand elle m'eut rpondu, je lui dis: Allons, c'est bien,
tu es une belle fille, tiens, voil une pomme, tu vas la manger, et puis
aprs nous irons ensemble chez ta mre. Notre repas fut promptement
termin, alors je sortis avec la petite fille que je suivis. Elle se
dirigea d'abord vers la demeure de sa mre, mais une fois que je fus
certain que l'aubergiste ne pouvait plus nous apercevoir, coute donc,
petite, dis-je  notre guide, sais-tu o est la _maison Lamare_?

--C'est l-bas, me rpondit-elle, en me montrant avec son doigt de
l'autre ct d'Hirson.

--A prsent, tu diras  ta mre que tu as vu trois amis de ton pre,
qu'elle prpare  souper pour quatre, nous reviendrons avec lui. Au
revoir, mon enfant.

La fille de Grard poursuivit son chemin, et nous ne tardmes pas  nous
trouver vis--vis de la maison Lamare; mais l il n'y avait point de
travailleurs; un paysan que je questionnai, me dit qu'ils taient un peu
plus loin: nous continumes de marcher, et parvenus sur une minence, je
vis en effet une trentaine d'hommes occups de rparer la grande route.
Grard, en sa qualit de piqueur, devait tre au milieu de ce groupe.
Nous avanons:  cinquante pas des travailleurs, je fais remarquer  mes
agents un individu dont la figure et la tournure me semblent tout--fait
conformes au signalement qui m'a t donn. Je ne doute pas que ce ne
soit Grard, mes agents partagent mon avis; mais Grard est trop bien
entour pour aller le saisir; seul, sa tmrit le rendrait redoutable,
et si ses compagnons prennent sa dfense, n'est-il pas vraisemblable que
nous chouerons dans l'excution du mandat! La conjoncture tait
embarrassante;  la moindre dmonstration, de notre part, Grard pouvait
ou nous faire un mauvais parti, ou nous chapper en gagnant la
frontire. Jamais je n'avais senti davantage la ncessit de la
prudence. Dans cette occasion, je consultai mes deux agents, c'taient
deux hommes intrpides: Faites ce que vous voudrez, me rpondirent-ils,
nous sommes prts  vous seconder en tout, dussions-nous y sauter le
pas.--Eh bien! leur dis-je, suivez moi, et n'agissez que lorsqu'il en
sera temps; si nous ne sommes pas les plus forts, peut-tre serons-nous
les plus malins.

Je vais droit  l'individu que je suppose tre Grard, mes deux agents
se tiennent  quelques pas de moi; plus j'approche, plus je suis
convaincu que je ne me suis pas tromp; enfin j'aborde mon homme, et
sans autre prambule, je lui prends la tte dans mes mains et
l'embrasse. Bonjour, Pons, comment te portes-tu? ta femme et tes
enfants sont-ils en bonne sant? Pons est comme tourdi d'un salut
aussi brusque, il parat tonn, il m'examine.

--Ma foi, me dit-il, je veux bien que le diable m'emporte si je te
connais. Qui es-tu?

--Comment, tu ne me reconnais pas, je suis donc bien chang?

--Non, ma foi, je ne te remets pas du tout, dis-moi ton nom; j'ai bien
vu cette figure-l quelque part, mais il m'est impossible de me souvenir
o et quand.

Alors je me penchai  son oreille, et je lui dis: Je suis un ami de
Court et de Raoul, ce sont eux qui m'envoient.

--Ah! dit-il, en me pressant affectueusement la main, et se tournant du
ct des travailleurs, faut-il que j'aie peu de mmoire? je ne connais
que lui! un ami, nom de D....! un ami! Viens donc, que je t'embrasse.
Et il me serrait dans ses bras  m'touffer.

Pendant cette scne, les agents ne me perdaient pas de vue; Pons, les
apercevant, me demanda s'ils taient avec moi. Ce sont mes garons, lui
rpondis-je.

--Je m'en tais dout. Ah! a, ce n'est pas tout tu dois avoir besoin
de te rafrachir, ces messieurs aussi; il nous faut boire un coup.

--Je le veux bien; a ne nous fera pas de mal.

--Ce n'est-il pas guignonnant! dans ce fichu pays de loups, on ne peut
rien trouver, ce n'est qu' Hirson,  une grande lieue d'ici, que nous
aurons du vin; tu y as sans doute pass?

--Eh bien! allons  Hirson.

Pons dit adieu  ses camarades et nous partmes ensemble. Chemin
faisant, je me livrai  des observations d'o il me fut ais de conclure
qu'on ne m'avait pas exagr la force de cet homme. Il n'tait pas d'une
haute stature, il avait tout au plus cinq pieds quatre pouces; mais il
tait carr dans sa taille. Sa figure brune, lors mme qu'elle n'et pas
t hle par le soleil, se distinguait par l'nergie de ses traits
vigoureusement tracs. Il avait des paules, un cou, des cuisses, des
bras normes; ajoutez  cela de gros favoris, une barbe bleue
excessivement fournie, des mains courtes, trs larges et velues jusqu'au
bout des doigts. Son air dur, impitoyable, appartenait  l'une de ces
physionomies qui peuvent rire parce qu'elles sont mobiles, mais sur
lesquelles jamais le sourire ne vient se placer.

Tandis que nous marchions cte  cte, je voyais que Pons me considrait
de la tte aux pieds: Tudieu, me dit-il, en s'arrtant un instant,
comme pour me contempler: Quel gaillard! tu peux te vanter que tu
remplis joliment ta culotte de peau.

--N'est-ce pas? le daim ne fait pas un pli.

--Je ne suis pas mince non plus, et en nous voyant, on peut bien dire
que les deux font la paire. Ce n'est pas comme ce criquet, ajouta-t-il
en dsignant Clment, qui tait le plus petit des agents de ma brigade;
combien que j'en avalerais comme a  mon djener?

--Ne t'y fie pas, rpliquai-je.

--C'est possible, quelquefois ces bas-du-cul, c'est tout nerfs.

Aprs ces propos de gens qui n'ont rien de mieux  dire, Pons me demanda
des nouvelles de ses amis. Je lui dis qu'ils taient en bonne sant,
mais que comme ils ne l'avaient pas vu depuis _l'affaire d'Avesnes_, je
les avais laisss fort inquiets de ce qu'il tait devenu (l'affaire
d'Avesnes tait un assassinat: lorsque je lui en parlai, il ne sourcilla
pas).

Eh! qui est-ce qui t'amne dans ce pays, me dit Pons, ferais-tu la
_maltouse_, par hasard?

--Comme tu le dis, mon homme, je suis venu ici pour passer en fraude
une bande de chevaux; on m'a fait entendre que tu pourrais me donner un
coup de main.

--Ah! tu peux compter sur moi, me protesta Pons. Et en causant de la
sorte, nous arrivons  Hirson, o il nous fait entrer chez un horloger
qui dbitait du vin. Nous voici tous quatre attabls; on nous sert, et
tout en buvant, je ramne la conversation sur Court et Raoul. A l'heure
qu'il est, lui dis-je, ils sont peut-tre bien dans l'embarras.

--Et pourquoi cela?

--Je n'ai pas voulu te l'apprendre tout de suite, mais il leur est
survenu un malheur: ils ont t arrts, et je crains bien qu'ils ne
soient encore en prison.

--Et le motif?

--Le motif, je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que j'tais 
djener avec Court chez Raoul, lorsque la police y a fait une descente,
on nous a ensuite interrogs tous les trois; j'ai t aussitt relch.
Quant aux autres, on les a retenus, et ils sont au secret, et tu ne
serais pas encore averti de ce qui leur est arriv, si Raoul n'avait pu,
en revenant de chez l'interrogateur, me dire deux mots en particulier;
c'tait pour que je te prvienne d'tre sur tes gardes, parce qu'on lui
avait parl de toi: je ne t'en dirai pas davantage.

--Qui donc vous a arrts, me demanda Pons, qui paraissait constern de
l'vnement?

--C'est Vidocq.

--Oh! le gredin! mais, qu'est-ce que c'est donc que ce Vidocq, qui fait
tant parler de lui? Je n'ai jamais pu le voir en face; une fois
seulement j'ai aperu par derrire un particulier qui entrait chez
Causette, on m'a dit que c'tait lui, mais je n'en sais rien, et je
paierais volontiers quelques bouteilles de bon vin  celui qui me le
montrerait.

--Il n'est pas si difficile de le rencontrer, puisqu'il est toujours
par voies et par chemins.

--Qu'il ne tombe pas sous ma coupe; s'il tait ici, je lui ferais
passer un mauvais quart d'heure.

--Eh! tu es comme les autres, s'il tait l, tu te tiendrais coi, et tu
serais encore le premier  lui offrir un coup  boire. (En disant ces
mots, je tendais mon verre, et il versait.)

--Moi! je lui offrirais de la m..... plutt.

--Tu lui offrirais un coup  boire, te dis-je.

--Allons donc, plutt mourir!

--En ce cas, tu peux mourir quand tu voudras; c'est moi, et je
t'arrte.

--Quoi! quoi! comment?

--Oui, je t'arrte, et en approchant ma face contre la sienne, je te
dis, couill, que tu es _servi_, et que si tu bronches, je te mange le
nez. Clment, mettez les menottes  monsieur.

On ne se figure pas quel fut l'tonnement de Pons. Tous ses traits
taient bouleverss; ses yeux semblaient s'chapper de leur orbite, ses
joues taient frmissantes, ses dents claquaient, ses cheveux se
dressaient: peu  peu ces symptmes d'une crispation qui n'agitait que
le haut du corps s'effacrent, et il s'opra une autre rvolution. Quand
on lui eut attach les bras, il resta vingt-cinq minutes immobile, et
comme ptrifi; il avait la bouche bante, sa langue tait colle  son
palais, et ce ne fut qu'aprs des efforts ritrs qu'il parvint  l'en
dtacher; il cherchait en vain de la salive pour humecter ses lvres; en
moins d'une demi-heure, le visage de ce sclrat, successivement ple,
jaune, livide, offrit toutes les nuances d'un cadavre qui se dcompose.
Enfin, sorti de cette espce de lthargie, Pons articula ces mots:
Quoi! vous tes Vidocq! Si je l'avais su lorsque tu m'as accost,
j'aurais purg la terre d'un f.... gueux.

--C'est bon, lui dis-je, je te remercie; en attendant, tu as donn dans
le panneau, et tu me dois quelques bonnes bouteilles de vin: au surplus
je t'en tiens quitte; tu voulais voir Vidocq, je te l'ai montr. Une
autre fois cela t'apprendra  ne pas tenter le diable.

Les gendarmes, que je fis appeler aprs l'arrestation de Pons, ne
pouvaient en croire leurs yeux. Pendant la perquisition qu'il nous tait
ordonn de faire  son domicile, le maire de sa commune se confondit
envers nous en actions de grces. Quel minent service, nous disait-il,
vous avez rendu au pays! il tait notre pouvantail  tous. Vous nous
avez dlivr d'un vritable flau. Tous les habitants taient
satisfaits de voir Pons entre nos mains, et pas un d'eux qui ne
s'merveillt de ce que la capture de ce sclrat s'tait effectue sans
coup frir.

La perquisition termine, nous allmes coucher  la Capelle. Pons tait
attach avec un de mes agents, qui ne le quittait ni jour ni nuit. A la
premire halte je le fis dshabiller, afin de m'assurer qu'il n'avait
aucune arme cache. En le voyant nu, je doutai un instant que ce ft un
homme; tout son corps tait couvert de poils noirs, touffus et luisants:
on l'et pris pour l'Hercule Farnse, envelopp dans la peau d'un ours.

Pons paraissait assez tranquille, il ne se passait rien d'extraordinaire
dans sa personne; seulement le lendemain je m'aperus que pendant la
nuit, il avait aval plus d'un quarteron de tabac  fumer. J'avais dj
fait la remarque que, dans de grandes anxits, les hommes qui ont
l'habitude du tabac sous une forme ou sous une autre, en font toujours
un usage immodr. Je savais qu'il n'est pas de fumeur qui achve plus
promptement une pipe qu'un condamn  mort, soit lorsqu'il vient
d'entendre sa sentence au tribunal, soit aux approches du supplice; mais
je n'avais pas encore vu un malfaiteur dans la position de Pons,
introduire en si grande quantit dans son estomac, une substance qui,
par son acrimonie, ne peut avoir que de funestes effets. Je craignis
qu'il n'en ft incommod; peut-tre avait-il l'intention de
s'empoisonner; je lui fis retirer le tabac qui lui restait, et je
prescrivis de ne le lui rendre que par petite partie,  condition qu'il
se bornerait  le mcher. Pons se soumit  l'ordonnance, il n'avala plus
de tabac, et il n'y eut pas apparence que celui qu'il avait aval lui
et fait le moindre mal.




CHAPITRE XLV

     Une visite  Versailles.--Les grandes bouches et les petits
     morceaux.--La rsignation.--Les transes d'un criminel.--C'est
     soi-mme qui fait son sort.--Le sommeil d'un meurtrier.--Les
     nouveaux convertis.--Ils m'invitent  leur excution.--Rflexions
     au sujet d'une bote en or.--Le _Meg des Megs_.--Il n'y a pas de
     honte. L'heure fatale.--Nous nous retrouverons l-bas.--La
     _Carline_.--Les deux _Jean de la vigne_.--J'embrasse deux ttes de
     mort.--L'esprit de vengeance.--Dernier adieu.--L'ternit.


Je revins directement  Paris. Je conduisis Pons  Versailles, o Court
et Raoul taient dtenus. En arrivant, j'allai les voir. Eh bien! leur
dis-je, notre homme est arrt.

--Vous l'avez? dit Court, ah! tant mieux!

--Il ne l'a pas vol, s'cria Raoul; je suis sr qu'il aura fait une
belle vie!

--Lui? rpliquai-je, il a t doux comme un mouton.

--Quoi! il ne s'est pas dfendu!... Hein, vois-tu, Raoul? il ne s'est
pas dfendu!

--Ces terribles-l, ils ont une grande bouche, mais ils n'avalent que
les petits morceaux.

--Les renseignements que vous m'avez donns, leur dis-je, n'ont pas t
perdus.

Avant de partir de Versailles, je voulus par reconnaissance procurer une
distraction aux deux prisonniers, en les faisant dner avec moi. Ils
acceptrent avec une satisfaction marque, et tout le temps que nous
passmes ensemble, je ne vis plus sur leur front le plus lger nuage de
tristesse: ils taient plus que rsigns, je ne serais pas surpris
qu'ils fussent redevenus honntes gens, leur langage semblait du moins
l'indiquer. Il faut convenir, mon pauvre Raoul, disait Court, que nous
faisions un fichu mtier.

--Oh! ne m'en parle pas: tout mtier qui fait pendre son matre......

--Et puis, ce n'est pas tout a, tre dans des transes continuelles,
n'avoir pas un instant de tranquillit, trembler  l'aspect de chaque
nouveau visage.

--C'est bien vrai, partout il me semblait voir des mouchards ou des
gendarmes dguiss; le plus petit bruit, mon ombre quelquefois me
mettaient sens dessus dessous.

--Et moi, ds qu'un inconnu me regardait, je m'imaginais qu'il prenait
mon signalement, et  la chaleur qui me montait, je sentais bien que
malgr moi je rougissais jusque dans le blanc des yeux.

--Qu'on ne sait gure ce qu'il en est, quand on commence  donner dans
le travers! si c'tait  refaire, j'aimerais mieux mille fois me brler
la cervelle.

--J'ai deux enfants, mais s'ils devaient mal tourner je recommanderais
plutt  leur mre de les touffer de suite.

--Si nous nous tions donn autant de peine pour bien faire, que nous
en avons pris pour faire le mal, nous ne serions pas ici; nous serions
plus heureux.

--Que veux-tu? c'est notre sort.

--Ne me dis pas a.... c'est soi-mme qui fait son sort..... la
destine, c'est des btises; il n'y a pas de destine, et sans les
mauvaises frquentations, je sens bien que je n'tais pas n pour tre
un coquin. Te souviens-tu,  chaque coup que nous venions de faire,
combien je prenais de la _consolation_? C'est que j'avais sur l'estomac
comme un poids de cinq cents livres, j'en aurais aval une velte que a
ne me l'aurait pas retir.

--Et moi, je sentais comme un fer chaud qui me brlait le coeur; je
me mettais sur le ct gauche pour dormir, si je m'assoupissais, c'tait
le reste: on aurait dit que j'avais les cinq cents millions de diables 
mes trousses;  des fois on me surprenait avec mes habits pleins de
sang, enterrant un cadavre, ou bien encore l'emportant sur mon dos. Je
m'veillais, j'tais tremp comme une soupe; l'eau coulait de mon front,
qu'on l'aurait ramasse  la cuillre; aprs cela il n'y avait plus
moyen de fermer l'oeil: mon bonnet me gnait, je le tournais et le
retournais de cent faons; c'tait toujours un cercle de fer qui me
serrait la tte, avec deux pointes aigus qui s'enfonaient de chaque
ct dans les tempes.

--Ah! tu as aussi prouv a. On croirait que c'est des aiguilles.

--C'est p't-tre tout a qu'on appelle des remords.

--Remords ou non, toujours est-il que c'est un fier tourment. Tenez, M.
Jules, je n'y pouvais plus durer, il tait temps que a finisse:
d'honneur, c'tait assez comme a. D'autres vous en voudraient, moi je
dis que vous nous avez rendu service; qu'en dis-tu, Raoul?

--Depuis que nous avons tout avou, je me trouve comme en paradis, au
prix de ce que j'tais auparavant. Je sais bien que nous avons un fichu
moment  passer, mais ils n'taient pas non plus  la noce ceux que nous
avons tu: d'ailleurs, c'est bien le moins que nous servions d'exemple.

Au moment de me sparer d'eux, Raoul et Court me demandrent en grce de
venir les voir aussitt qu'ils seraient condamns; je le leur promis et
tins parole. Deux jours aprs le prononc du jugement qui les condamnait
 mort, je me rendis prs d'eux. Quand je pntrai dans leur cachot, ils
poussrent un cri de joie. Mon nom retentit sous ces votes sombres
comme celui d'un librateur; ils tmoignrent que ma visite leur faisait
le plus grand plaisir, et ils demandrent  m'embrasser. Je n'eus pas la
force de leur refuser. Ils taient attachs sur un lit de camp, o ils
avaient les fers aux pieds et aux mains; j'y montai, et ils me
pressrent contre leur sein avec la mme effusion de coeur que de
vritables amis qui se retrouvent aprs une longue et douloureuse
sparation. Une personne de ma connaissance, qui tait prsente  cette
entrevue, eut une trs grande frayeur en me voyant ainsi en quelque
sorte  la discrtion de deux assassins. Ne craignez rien, lui dis-je.

--Non, non, ne craignez rien, dit Raoul avec vivacit, nous, faire du
mal  monsieur Jules! il n'y a pas de risques.

--Monsieur Jules! profra Court, c'est a un homme; nous n'avons que
lui d'ami, et ce qui m'en plat, c'est qu'il ne nous a pas abandonns.

Comme j'allais me retirer, j'aperus auprs d'eux deux petits livres
dont l'un tait entr'ouvert (c'taient des _Penses chrtiennes_): Il
parat; leur dis-je, que vous vous livrez  la lecture; est-ce que vous
donneriez dans la dvotion, par hasard?

--Que voulez-vous? me rpondit Raoul, il est venu ici un _ratichon_ (un
ecclsiastique) pour nous _reboneter_ (nous confesser); c'est lui qui
nous a laiss a. Il y a tout de mme l-dedans des choses que, si on
les suivait, le monde serait meilleur qu'il est.

--Oh! oui, b........t meilleur! On a beau dire, la religion ce n'est
pas de la bamboche; nous n'avons pas t mis sur terre pour y crever
comme des chiens.

Je flicitai ces nouveaux convertis de l'heureux changement qui s'tait
opr en eux. Qui aurait dit, il n'y a pas deux mois, reprit Court, que
je me serais laiss embter par un calotin!

--Et moi, observa Raoul, tu sais comme je les avais dans le _piffe_;
mais quand on est dans notre passe, on y regarde  deux fois: ce n'est
pas que la mort m'pouvante, je m'en f... comme de boire un verre d'eau.
Vous verrez comme j'irai l, monsieur Jules.

--Ah! oui, me dit Court, il faudra venir.

--Je vous le promets.

--Parole d'honneur?

--Parole d'honneur.

Le jour fix pour l'excution, je me rendis  Versailles; il tait dix
heures du matin lorsque j'entrai dans la prison, les deux patients
s'entretenaient avec leurs confesseurs. Ils ne m'eurent pas plutt
aperu que, se levant prcipitamment, ils vinrent  moi.

RAOUL (me prenant les mains). Vous ne savez pas le plaisir que vous
nous faites, tenez, on tait en train de nous graisser nos bottes.

MOI.Que je ne vous drange pas.

COURT.Vous, monsieur Jules, nous dranger! plaisantez-vous?

RAOUL.Il faudrait que nous n'eussions pas dix minutes devant nous, pour
ne pas vous parler; (se tournant vers les ecclsiastiques) ces messieurs
nous excuseront.

LE CONFESSEUR DE RAOUL.Faites, mes enfants, faites.

COURT.C'est qu'il n'y en a pas beaucoup comme monsieur Jules; tel que
vous le voyez, c'est pourtant lui qui nous a _emballs_, mais a n'y
fait rien.

RAOUL.Si ce n'avait pas t lui, c'tait un autre.

COURT.Et qui ne nous aurait pas si bien traits.

RAOUL.Ah! monsieur Jules, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait
pour nous.

COURT.Un ami n'en ferait pas autant.

RAOUL.Et par dessus le march venir encore nous voir faire la culbute!

MOI. (leur offrant du tabac, dans l'espoir de changer la
conversation).Allons, une prise, c'est du bon.

RAOUL (aspirant avec force).Pas mauvais! (il ternue  plusieurs
reprises) c'est un billet de sortie, n'est-ce pas, monsieur Jules?

MOI.Cela se dit.

RAOUL.Je suis pourtant bien malade. (Dans ce moment, il prend ma
bote, et aprs l'avoir ouverte pour en faire les honneurs, il
l'examine.) Elle est belle, la _fonfire_ (tabatire)! Dis donc, Court,
sais-tu ce que c'est que a?

COURT (dtournant la vue). C'est de l'or.

RAOUL.Tu as bien raison de regarder de l'autre ct; l'or, c'est la
perdition des hommes. Tu vois o a nous a conduits.

COURT.Dire que pour une saloperie pareille, on se fait arriver tant de
peine! N'aurait-il pas mieux valu travailler? Tu avais des parents
honntes, moi aussi, au jour d'aujourd'hui, nous ne ferions pas
dshonneur  nos familles.

RAOUL.Oh! ce n'est pas l mon plus grand regret. Ce sont les
_messires_ que nous avons escarps.... les malheureux!

COURT (l'embrassant).Tu fais bien de te repentir. Celui qui donne la
mort  ses semblables n'est pas fait pour vivre. C'est un monstre!

LE CONFESSEUR DE COURT.Allons, mes enfants, le temps s'coule.

RAOUL.Ils ont beau dire, le _Meg des Megs_ (l'tre suprme), s'il y en
a un, ne nous pardonnera jamais.

LE CONFESSEUR DE COURT.La misricorde de Dieu est inpuisable....
Jsus-Christ, mourant sur la croix, a intercd auprs de son pre pour
le bon larron.

COURT.Puisse-t-il intercder pour nous!

L'UN DES CONFESSEURS.levez votre ame  Dieu, mes enfants,
prosternez-vous et priez.

Les deux patients me regardent comme pour me consulter sur ce qu'ils
doivent faire; ils semblent craindre que je ne les accuse de faiblesse.

MOI.Il n'y a pas de honte.

RAOUL ( son camarade).Mon ami, recommandons-nous.

Raoul et Court s'agenouillent: ils restent environ quinze minutes dans
cette position.... ils sont plutt recueillis qu'absorbs. L'horloge
sonne, c'est onze heures et demie, ils se regardent et disent ensemble,
_dans trente minutes, ce sera fait de nous_! En prononant ces mots, ils
se lvent; je vois qu'ils veulent me parler, je m'tais tenu un instant
 l'cart, je m'approche. Monsieur Jules, me dit Court, si c'tait un
effet de votre bont, nous vous demanderions un dernier service.

--Quel est-il? je suis tout prt  vous obliger.

--Nous avons nos femmes  Paris. J'ai ma femme... a me brise le
coeur... c'est plus fort que moi! Ses yeux se remplissent de larmes,
sa voix s'altre, il ne peut achever.

--Eh bien! Court, dit Raoul, qu'as-tu donc? ne vas tu pas faire
l'enfant? Je ne te reconnais pas l, mon garon; es-tu un homme ou ne
l'es-tu pas? Parce que tu as ta femme; est-ce que je n'ai pas aussi la
mienne? allons! un peu de courage.

--C'est pass  prsent, reprit Court, ce que j'avais  vous dire,
monsieur Jules, c'est que nous avons nos femmes, et que sans vous
commander, nous voudrions bien vous charger de quelques petites
commissions pour elles.

Je leur promis de m'acquitter de toutes celles qu'ils me donneraient, et
lorsqu'ils m'eurent expos leurs intentions, je leur renouvelai
l'assurance qu'elles seraient religieusement remplies.

RAOUL.J'tais bien sr que vous ne nous refuseriez pas.

COURT.Avec les bons enfants, il y a toujours de la ressource.... Ah!
monsieur Jules, comment nous reconnatre de tout a?

RAOUL.Si ce que dit le _rebonneteur_ (confesseur) _n'est pas de la
blague_, un jour nous nous retrouverons l-bas.

MOI.Il faut l'esprer, peut-tre plutt que vous ne pensez.

COURT.Ah! c'est un voyage que l'on fait le plus tard que l'on peut.
Nous sommes bien prs du dpart.

RAOUL.Monsieur Jules, votre montre va-t-elle bien?

MOI.Je crois qu'elle avance. (Je la tire.)

RAOUL.Voyons-la. Midi.

COURT.La _Carline_ (la mort), Dieu! comme elle nous galoppe!

RAOUL.La grande aiguille va toucher la petite. Nous ne nous ennuyons
pas avec vous, M. Jules.... mais il faut se quitter. Tenez, prenez ces
_babillards_, nous n'en avons plus besoin. (Les babillards taient les
deux Penses chrtiennes).

COURT.Et ces _deux Jean de la vigne_ (les crucifix), prenez-les aussi;
cela fera qu'au moins vous aurez souvenance de nous. On entend un bruit
de voitures: les deux condamns plissent.

RAOUL.Il est bon d'tre repentant, mais est-ce que je vas faire le
c....., par hasard? oh! non, pas de bravades comme il y en a d'aucuns,
mais soyons fermes.

COURT.C'est cela: fermes et contrits.

Le bourreau arrive. Au moment d'tre placs sur la charrette, les
patients me font leurs adieux: _C'est pourtant deux ttes de mort que
vous venez d'embrasser_, me dit Raoul.

Le cortge s'avance vers le lieu du supplice. Raoul et Court sont
attentifs aux exhortations de leurs confesseurs; tout  coup je les vois
tressaillir: une voix a frapp leur oreille, c'est celle de _Fontaine_,
qui, rtabli de ses blessures, est venu se mler  la foule des
spectateurs. Il est anim par l'esprit de vengeance; il s'abandonne aux
transports d'une joie atroce. Raoul l'a reconnu; d'un coup-d'oeil,
qu'accompagne l'expression muette d'une piti mprisante, il semble me
dire que la prsence de cet homme lui est pnible. Fontaine tait prs
de moi, je lui ordonnai de s'loigner; et par un signe de tte, Raoul et
son camarade me tmoignrent qu'ils me savaient gr de cette attention.

Court fut excut le premier; mont sur l'chafaud, il me regarda encore
comme pour me demander si j'tais content de lui. Raoul ne montra pas
moins de fermet; il tait dans la plnitude de la vie; par deux fois sa
tte rebondit sur le fatal plancher, et son sang jaillit avec tant de
force, qu' plus de vingt pas des spectateurs en furent couverts.

Telle fut la fin de ces deux hommes, dont la sclratesse tait moins
l'effet d'un mauvais naturel que celui d'un contact avec des tres
pervertis, qui, au sein mme de la socit gnrale, forment une socit
distincte, qui a ses principes, ses vertus et ses vices. Raoul n'avait
pas plus de trente-huit ans; il tait grand, lanc, agile et vigoureux;
son sourcil tait lev; il avait l'oeil petit, mais vif, et d'un noir
tincelant; son front, sans tre dprim, fuyait lgrement en arrire;
ses oreilles taient tant soit peu cartes, et semblaient tre entes
sur deux protubrances, comme celles des Italiens, dont il avait le
teint cuivr. Court avait une de ces figures qui sont des nigmes
difficiles  expliquer; son regard n'tait pas louche, mais il tait
couvert, et l'ensemble de ses traits n'avait,  vrai dire, ni bonne ni
mauvaise signification; seulement des saillies osseuses prononces, soit
 la base de la rgion frontale, soit aux deux pommettes, dnotaient
quelqu'instinct de frocit. Peut-tre ces indices d'un apptit
sanguinaire s'taient-ils dvelopps par l'habitude du meurtre.....
D'autres dtails, qui appartenaient plus particulirement au jeu de sa
physionomie, avaient un sens non moins profond;  les considrer, on y
voyait quelque chose de maudit qui inquitait et faisait frmir. Court
tait g de quarante-cinq ans, et depuis sa jeunesse, il tait entr
dans la carrire du crime! Pour jouir d'une si longue impunit, il lui
avait fallu une forte dose d'astuce et de finesse.

Les commissions qui me furent confies par ces deux assassins taient de
nature  prouver que leur coeur tait encore accessible  de bons
sentiments; je m'en acquittai avec ponctualit: quant aux prsents
qu'ils me firent, je les ai conservs, et l'on peut voir chez moi les
deux Penses chrtiennes et les deux crucifix.

Pons Grard, que l'on ne put pas convaincre de meurtre, fut condamn aux
travaux forcs  perptuit.

FIN DU TOME TROISIME.




TABLE

DES MATIRES

Du Tome troisime.


                                                                   Pages.

CHAPITRE XXXII M. de Sartines et M. Lenoir.--Les
filous avant la rvolution.--Le divertissement
d'un lieutenant-gnral de police.--Jadis
et aujourd'hui.--Les muets de l'abb Sicard et
les coupeurs de bourse.--La mort de Cartouche.--Premiers
voleurs agents de la police.
Les enrlements volontaires et les bataillons
coloniaux.--Les bossus aligns et les boiteux
mis au pas.--Le fameux Flambard et la belle
isralite.--Histoire d'un chauffeur devenu mouchard;
son avancement dans la garde nationale
parisienne.--On peut tre patriote et _grinchir_.--Je
donne un croc-en-jambe  Gaffr.--Les
meilleurs amis du monde.--Je me mfie.--Deux
heures  Saint-Roch.--Je n'ai pas les
yeux dans ma poche.--Le vieillard dans l'embarras.--Les
dpouilles des fidles.--Filou
et mouchard, deux mtiers de trop.--Le danger
de passer devant un corps-de-garde.--Nouveau
croc-en-jambe  Gaffr.--Goupil me
prend pour un dentiste.--Une attitude.                                 1

CHAPITRE XXXIII Un enfonceur enfonc.--La
provocation.--Les loups, les agneaux et les
voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande
 Vidocq_ et le Vieux de la Montagne.--Il n'y a
plus de morale dans la police.--Mes agents
calomnis.--Il _n'est si bon matou qui attrape
une souris avec des mitaines_.--L'instrument du
pch.--Mettez des gants.--Desplanques,
ou l'amour de l'indpendance; o diable va-t-il
se nicher?--Le rglement de MM. Delavau
et Duplessis.--Les roulettes ambulantes et les
_trop-philanthropes_.--_Les bonnes moeurs_, _les
bonnes lettres_, _les tonnes tudes_.--Les jsuites
de robe longue et de robe courte.--L'empire
du cotillon.--Duret des voleurs qui se croient,
corrigs.--Coco-Lacour et un _ancien ami_.--_Castigat
ridendo mores._                                                       28

CHAPITRE XXXIV _Dieu vous bnisse._--Les conciliabules.--L'hritage
d'Alexandre.--Les
_cancans_ et les prophties.--Le salut en spirale.--Grande
conjuration.--Enqute.--Rvlations
au sujet d'un _Monseigneur le dauphin_.--Je
suis innocent.--La fable souvent reproduite.--Les
Plutarques du pilier littraire
et l'imprimeur Tiger.--L'histoire admirable et
pourtant vridique du fameux Vidocq.--Sa
mort, en 1875.                                                        52

CHAPITRE XXXV Les nouvellistes de malheur.--L'cho
de la rue de Jrusalem et lieux circonvoisins.--Toujours
Vidocq.--Feus les Athniens
et dfunt Aristide.--L'ostracisme et les coquilles.--La
patte du chat.--Je fais des voleurs.--Les
deux Guillotin.--Le cloaque Desnoyers.--Le
chaos et la cration.--Monsieur Double-Croche
et la cage  poulet.--Une mise
dcente.--Le suprme bon ton.--Guerre aux
_modernes_.--_Le Cadran bleu de la canaille._--Une
socit bien compose.--Les orientalistes
et les argonautes.--Les gigots des prs sals.--La
queue du chat.--Les pruneaux et la
_chahut_.--Riboulet et Manon la Blonde.--L'entre
triomphale.--Le petit pre noir.--Deux
ballades.--L'hospitalit.--L'ami de
collge.--_Les Enfants du Soleil._                                    73

CHAPITRE XXXVI Un habitu de la _Petite-Chaise_.--Je
ne suis pas trop cal.--Une chambre 
dvaliser.--Les oranges du pre Masson.--Le
tas de pierres.--Il ne faut pas se compromettre.--Un
dmnagement nocturne.--Le
voleur bon enfant.--Chacun son got.--Ma
premire visite  Bictre.--A bas Vidocq!--Superbe
discours.--Il y a de quoi frmir.--l'orage s'appaise.--On ne me tuera pas.  102

CHAPITRE XXXVII L'utilit d'un bon estomac.--L'occurence
suspecte.--La procession des
ballots.--Les Hirondelles de la Grve.--La
commodit d'un fiacre.--Les fredaines de ces
messieurs.--Le garon de chantier.--Il n'y
a plus de _fiat_ du tout.--Madame Bras, ou la
marchande scrupuleuse.--Annette ou la
bonne femme.--On ne mange pas toujours.--Le
premier qui fut roi.--_Vidocq enfonc_,
pice nouvelle, dont le dernier acte se passe
au corps-de-garde.--Je joue le rle
de Vidocq.--Reprsentation  mon bnfice.--Applaudissements
unanimes.--La
Pomme rouge.--Le Grand casuel.--L'inspection
des papiers.--Je fais vader un
voleur.--Le vtran qui prend un potage.--L'auteur
du _Pied-de-Mouton_.--Les bas et les
madras accusateurs.--J'ai perdu ma pice de
cinq francs.--Le soufflet et le marchand de
vin.--Je suis arrt.--La ronde du commissaire.--Ma
dlivrance.--La chute du
bandeau.--_Vidocq l'enfonceur_ reconnu dans
Vidocq l'enfonc.--Souhaitez-vous un bon
conseil?--Gare  la caboche.                                         122

CHAPITRE XXXVIII Allons  Saint-Cloud.--L'aspirant
mouchard.--Le systme des diversions,
ou les trompeuses amorces.--Une visite matinale.--Le
dsordre d'une chambre  coucher.--Singulires
remarques.--Nant au
rapport.--Ce sont d'honntes gens dans le
faubourg Saint-Marceau.--Les pattes du dindon.--Prenez
garde  vos souliers.--Sacrifice
au dieu des ventrus. _Deus est in nobis._--La
langue de monsieur Judas.--Le nectar du
policien.--Explication du mot _Traiffe_.--Les
deux matresses.--L'homme qui s'arrte
lui-mme.--Le contentement donne des ailes.--Le
nouvel Epictte.--Un monologue.--L'incrdulit
dsesprante.--Mtamorphose
d'un tilbury en _philosophes_.--La tradition.--La
matresse d'un prince russe.--Le pain de
munition et les sorbets de Tortoni.--La mre
Bariole.--Le vieux srail ou l'enfer d'une
femme entretenue.--Les courtisanes et les chevaux
de fiacre.--L'amie de tout le monde.--L'invulnrable.--Le
tableau des Sabines.--L'Arche
sainte.--La tire-rire.--_Infandum
regina jubes_....--Haine aux paulettes.--Ah!
petit fourier!--Les bons sentiments.--L'trange
religion.--Le billet de loterie et la
chsse de Sainte-Genevive.--Il n'est pas de
petite conomie.--Exemple de fidlit remarquable.--Pnlope.--Le
serment des filles.--Je te connais, beau masque.--Voyage dans
Paris.--Louison la blagueuse.--Ncessit
n'a pas de loi.--Le monstre.--Une furie.--Devoir
cruel.--Emilie au violon.--Retour
chez la Bariole.--La petite bouteille des
amis.--Le trpied de la Sybille.--Philmon
et Baucis.--Josphine Ral, ou les fruits d'une
bonne ducation.--Rflexions philosophiques
sur la concorde et la mort.--Trois arrestations.--Le
tratre puni.--Un trait pour la
nouvelle Morale en action.--Une mise en libert.--Rponse
aux critiques.                                                       152

CHAPITRE XXXIX Je m'effraie de ma renomme.--L'approche
d'une grande fte.--Les voleurs
classs.--Les _rouletiers_ aux abois.--Un dluge
de dnonciations.--Je faillis la gober.--Le
matelas, les fausses cls et la pince.--La confession
par vengeance.--Le terrible Limodin.--La
manie de moucharder.--La voleuse qui
se dnonce.--Le bon fils.--L'vad malencontreux.--Le
gteau des rois et la reine de la fve.--Le
baiser perfide.--La difficult tourne.--Le
panier de la blanchisseuse.--L'enfant vol.--Le
parapluie qui ne met pas  couvert.--La
moderne Sapho.--La libert n'est pas le premier
des biens.--Les insparables.--Hrosme
de l'amiti.--Le vice a ses vertus.                                  208

CHAPITRE XL Nos amis les ennemis.--Le bijoutier
et le cur.--L'honnte homme.--La
cachette et la cassette.--Une bndiction du
ciel et le doigt de Dieu.--Fatale nouvelle.--Nous
sommes ruins.--L'amour du prochain.--Les
cosaques sont innocents.--100,000 francs,
50,000 francs, 10,000 francs ou la rcompense
au rabais.--Le faux soldat.--L'entorse de
commande.--La tonnelire de Livry.--La
petite rputation locale.--Je suis juif.--Mon
plerinage avec la religieuse de Dourdans.--Le
phnix des femmes.--Ma mtamorphose
en domestique allemand.--Mon arrestation.--Je
suis incarcr.--Le hacheur de paille.--Mon
entre en prison.--Les trangers ont
des amis partout.--Le rat d'glise.--L'habit
viande.--Les boutons de ma redingote.--Ce
qu'entend toujours un ivrogne.--Mon histoire.--La
bataille de Montereau.--J'ai vol mon
matre.--Projet d'vasion.--Voyage en Allemagne.--La
poule noire.--Confidence au procureur
du roi.--Ma fuite avec un compagnon
d'infortune.--Cent mille cus de diamants.--Le
_minimum_.                                                           250

CHAPITRE XLI Les glaces enleves.--Un beau
jeune homme.--Mes quatre tats.--La fringale.--Le
connaisseur.--Le Turc qui a vendu
ses odalisques.--Point de complices.--Le
gnral Bouchu.--L'inconvnient des bons
vins.--Le petit saint Jean.--Le premier
dormeur de France.--Le grand uniforme et
les billets de banque.--La crdulit d'un recleur.--Vingt-cinq
mille francs de flambs.--L'officieux.--Capture
de vingt-deux voleurs.--L'adorable
cavalier.--Le parent de
tout le monde.--Ce que c'est d'tre lanc.--Les
Lovelaces de carcan.--L'aumnier du rgiment.--Surprise
au caf Hardi.--L'Anacron
des galres.--Encore une petite chanson.--Je
vais  l'afft aux Tuileries.--Un
grand seigneur.--Le directeur de la police du
Chteau.--Rvlations au sujet de l'assassinat
du duc de Berry.--Le gant des voleurs.--Paratre
et disparatre.--Une scne, par madame
de Genlis.--Je suis accoucheur.--Les
Synonymes.--La mre et l'enfant se portent
bien.--Une formalit.--Le baptme.--Il
n'y a pas de drages.--Ma commre  Saint-Lazarre.--Un
pendu.--L'alle des voleurs.--Le
mdecin dangereux.--Craignez les bnfices.--Je
revois d'anciens amis.--Un
dner au Capucin.--J'enfonce les Bohmiens.--Un
tour chez la duchesse.--On retrouve les
objets.--Deux montagnes ne se rencontrent
pas.--La bossue moraliste.--La foire de Versailles.--Les
insomnies d'une marchande de
nouveauts.--Les ampoules et la chasse aux
punaises.--Amour et tyrannie.--Le grillage
et les rideaux verts.--Scnes de jalousie.--Je
m'clipse.                                                           274

CHAPITRE XLII Le boucher bon enfant.--Trop
parler nuit.--L'innocence du petit vin.--Un
assassinat.--Les magistrats de Corbeil.--La
leve du corps.--L'adresse accusatrice.--Si ce n'est pas toi, c'est ton frre.--La
blessure perfide.--C'est lui.--Le front de
Can.--Le rveil matinal.--Arrestation de
deux poux.--Un coupable.--J'en cherche
un autre.--L'accus de libralisme.--Les
goguettes, ou les bardes du quai du Nord.--Une
couleur.--Les chansons sditieuses.--J'aide
 la cuisine.--Le vin de propritaire.--L'homme
irrprochable.--Translation
 la prfecture.--Une confession.--Rsurrection
d'un marchand de volailles.--Une
scne de somnambulisme.--La confrontation.--_Habemus
confitentes reos._--Deux amis
s'embrassent.--Un souper sous les verroux.--Dpart
de Paris.                                                            339

CHAPITRE XLIII Arrive  Corbeil.--Sornettes
populaires.--La foule.--Les gobe-mouches.--La
bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine
Picard.--Le dgot des grandeurs.--Le
marchand de dindons.--Le gnral Beaufort.--L'ide
qu'on se fait de moi.--Grande
terreur d'un sous prfet.--Les assassins et
leur victime.--Le repentir.--Mettez des couteaux.--Rvlations
importantes, etc., etc.                                              373

CHAPITRE XLIV Voyage  la frontire.--Un brigand.--La
mre Bardou.--Les indications
d'une petite fille.--La dlibration.--J'aborde
mon homme.--La reconnaissance simule.--Quel
gaillard!--Les deux font la paire.--Le
faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le
brigand ptrifi.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je
dlivre le pays d'un flau.--L'Hercule 
la peau d'ours.--Le mangeur de tabac.                                394

CHAPITRE XLV Une visite  Versailles.--Les
grandes bouches et les petits morceaux.--La
rsignation.--Les transes d'un criminel.--C'est
soi-mme qui fait son sort.--Le sommeil
d'un meurtrier.--Les nouveaux convertis.--Ils
m'invitent  leur excution.--Rflexions
au sujet d'une bote en or.--Le _Meg
des Megs_.--Il n'y a pas de honte.--L'heure
fatale.--Nous nous retrouverons l-bas.--La
_Carline_.--Les deux _Jean de la vigne_.--J'embrasse
deux ttes de mort.--L'esprit de
vengeance.--Dernier adieu.--L'ternit.                              409

FIN DE LA TABLE DU TROISIME VOLUME.


NOTES:

[1] Aujourd'hui lieutenant-gnral.

[2] On sera peut-tre surpris de cette facilit, mais on cesserait de
s'en tonner en apprenant par combien de tmoignages de complaisance le
cours de la justice est entrav chaque jour. N'a-t-on pas vu rcemment 
la cour d'assises de Cahors, la moiti des habitants d'une commune
dposer sur un fait patent, dans un sens tout oppos que l'autre moiti.

[3] En Angleterre, on assomme avec des sacs pleins de sable...; en
Provence, on substitue aux sacs une peau d'anguille, dont un seul coup
appliqu entre les deux paules, suffit pour dtacher les poumons, et
par consquent pour donner la mort.

[4] Le nom tait sur le point de m'chapper, quand je me suit souvenu
fort  propos qu'il est souvent imprudent de dsigner les masques. Le
mari de la femme dont il est ici question a t quelque temps le
directeur d'un des thtres de la capitale. Il est vivant; on ne blmera
pas ma discrtion.

[5] _Histoire des Socits secrtes de l'arme, et des Conspirations
militaires qui ont eu pour objet la destruction du gouvernement de
Bonaparte_; 2^{e} dition, Paris, chez Gide fils, rue St-Marc, n 20.

[6] Le colonel Aubry, inspecteur-gnral de l'artillerie, mort 
trente-trois ans. Il succomba peu de jours aprs la bataille de Dresde,
o il avait eu les deux jambes emportes par un boulet.

[7] Entre les pices que je produisis tait la suivante que je transcris
ici parce qu'elle relate les motifs de ma condamnation, en mme temps
qu'elle prouve la dmarche faite en ma faveur par M. le
procureur-gnral Ranson, pendant ma dernire dtention  Douai.

    Douai, le 20 janvier 1809.

LE PROCUREUR-GNRAL IMPRIAL _prs la cour de justice criminelle du
dpartement du Nord_.

Atteste que le nomm _Vidocq_ a t condamn le 7 nivse an 5,  huit
ans de fers, pour avoir fait un faux ordre de mise en libert.

Qu'il parat que _Vidocq_ tait dtenu pour cause d'insubordination, ou
autre dlit militaire, et que le faux pour raison duquel il a t
condamn n'a eu d'autre but que celui de favoriser l'vasion d'un de ses
compagnons de prison.

Le procureur-gnral atteste encore que d'aprs les renseignemens par
lui pris au greffe de la Cour, que ledit _Vidocq_ s'est vad de la
maison de justice au moment o l'on allait le transfrer au bagne, qu'il
a t repris, qu'il s'est encore vad, et que repris de nouveau. M.
_Ranson_ alors procureur-gnral a eu l'honneur d'crire  son
Excellence le ministre de la justice pour le consulter sur la question
de savoir, si, le temps coul depuis la condamnation de _Vidocq_ et sa
rarestation pourrait compter pour le librer de sa peine.

Qu'une premire lettre tant reste sans rponse, M. Ranson en a crit
plusieurs, et que _Vidocq_ interprtant le silence de son Excellence
d'une manire dfavorable pour lui, s'est vad de rechef.

Le procureur-gnral ne peut reprsenter aucune de ces lettres, parce
que les registres et papiers de M. Ranson son prdcesseur, ont t
enlev par sa famille, qui a refus de les rintgrer au parquet.

    ROSIE.



[8] Il est aujourd'hui tabli rue Neuve-de-Seine. C'est  sa porte qu'a
t assassine la _belle ecuillre_.

[9] Le Tableau suivant, qui offre la rcapitulation des arrestations
pendant l'anne 1817, montre l'importance des oprations de la brigade
de sret:

  Assassins ou meurtriers                                 15
  Voleurs avec attaques ou par violences                   5
    -- avec effraction, escalade ou fausses clefs        108
      _D'autre part_                                     128

  Voleurs dans les maisons garnies                        12
    --  la dtourne et au bonjour                       126
    --  la tire et filous                                73
    --  la gne et au flouant                            17
  Recleurs nantis d'objets vols                         38
  vads des fers ou des prisons                          14
  Forats librs ayant rompu leur ban                    43
  Faussaires, escrocs, prvenus d'abus de confiance       46
  Vagabonds, voleurs renvoys de Paris                   229
  En vertu de mandats de Son Excellence                   46
  Perquisitions et saisies d'objets vols                 39
                                                         ----
                       TOTAL                             811



[10] Lorsqu'il tait allou des millions pour les dpenses de la police,
on ne conoit pas que l'on pt recourir  de si pitoyables ressources.
Du 20 juillet au 4 aot, les jeux tenus sous l'autorisation de M.
Delavau rapportrent une somme de 4,364 fr. 20 cent. C'tait l'argent
des ouvriers, des apprentifs, auxquels on inoculait ainsi la plus
funeste de toutes les passions. On ne croirait pas qu'un fonctionnaire,
qu'un magistrat essentiellement religieux, ait pu se prter  une mesure
d'une telle immoralit: qu'on lise cependant la pice suivante.

     PRFECTURE DE POLICE.

    Paris, le 13 janvier 1823

     Nous, conseiller d'tat, prfet de police, etc.,

     Arrtons ce qui suit:

     A compter de ce jour, les sieurs DRISSENN et RIPAUD, prcdemment
     autoriss  tenir sur la voie publique un jeu de _trou-madame_,
     feront partie de la brigade particulire de sret, sous les ordres
     du sieur VIDOCQ, chef de cette brigade.

     Ils continueront  tenir ce jeu, mais il leur sera adjoint six
     autres personnes qui feront galement le service d'agents secrets.

    Le conseiller d'tat, prfet, etc.

        _Sign_ G. DELAVAU.

      Pour copie conforme, le secrtaire-gnral,

          L. DEFOUGERES.






[11] Les bataillons coloniaux,  une poque o la France n'avait plus de
colonies, taient destins  devenir les gots de notre arme de terre.
Les officiers de ces corps taient presque tous de mchants garnements
dshonors par leur inconduite, et moins faits pour porter l'pe que le
bton de l'argousin. Lorsque le despotisme imprial existait dans toute
sa vigueur, les bataillons coloniaux se recrutrent d'une foule de
citoyens honorables, militaires ou non, que les Fouch, les Rovigo, les
Clarke, immolaient  leurs caprices ou  ceux du matre dont ils taient
les esclaves. Des gnraux, des colonels, des adjudants-commandants, des
magistrats, des prtres, furent envoys comme simples soldats dans les
les de R et d'Olron. La police avait runi dans cet exil, bon nombre
de royalistes et de patriotes  cheveux blancs, qu'elle soumettait  la
mme discipline que les voleurs rputs incorrigibles. Le commandant
Latapie faisait marcher au pas les uns et les autres.

[12] Je mets ce Rglement sous les yeux du lecteur, afin de lui prouver
que, sans me mler de politique, j'avais assez d'occupation.

     PRFECTURE DE POLICE.

     _Rglement pour la brigade particulire de sret._

     _Art._ I. La brigade particulire de sret se divise en quatre
     escouades. Chacun des agents commandant une escouade reoit ses
     instructions de son chef de brigade, et celui-ci reoit les notes
     de surveillance et de recherches du chef de la deuxime division de
     la prfecture de police, avec lequel il doit se concerter tous les
     jours, et autant de fois qu'il sera ncessaire pour le maintien de
     l'ordre et de la sret des personnes et des proprits. Il lui
     rendra compte, tous les matins, du rsultat de la surveillance
     exerce la veille et pendant la nuit par cette brigade, chaque chef
     d'escouade devant lui faire son rapport particulier.

     II.Les agents particuliers exerceront une surveillance svre et
     active pour prvenir les dlits; ils arrteront, tant sur la voie
     publique que dans les cabarets et autres lieux semblables, les
     individus vads des fers et des prisons; les forats librs qui
     ne pourront leur justifier d'avoir obtenu la permission de rsider
      Paris; ceux qui ont t renvoys de la capitale dans leurs foyers
     pour y rester sous la surveillance de l'autorit locale,
     conformment au Code pnal, et qui seraient revenus  Paris sans
     autorisation, ainsi que ceux qu'ils surprendraient en flagrant
     dlit. Ils conduiront ces derniers devant le commissaire de police
     du quartier, auquel ils feront leur rapport, pour lui faire
     connatre le motif de l'arrestation des prvenus. En cas d'absence
     de ce fonctionnaire public, ils les consigneront au poste le plus
     voisin, et les fouilleront soigneusement devant le commandant du
     poste, afin qu'ils puissent constater provisoirement la nature des
     objets trouvs sur eux. Ils demanderont toujours aux dlinquants
     leur demeure, pour la vrifier de suite, et en cas de fausse
     indication de domicile, ils en feront part au commissaire de
     police, qui constatera alors leur vagabondage. Ils lui indiqueront
     aussi les tmoins qui pourraient tre entendus, et dont ils auront
     eu soin de se procurer les noms et demeures.

     III.Les agents particuliers de la sret ne pourront consigner
     dans les postes que les individus mentionns en l'article
     prcdent. Ils ne pourront ensuite les en extraire que sur un ordre
     crit de leur chef de brigade, auquel ils sont tenus de rendre
     compte de leurs oprations, ou en vertu d'un ordre suprieur.

     IV.Les agents de police ne pourront s'introduire dans une maison
     particulire pour arrter un prvenu de dlit, sans tre muni d'un
     mandat, et sans tre accompagns d'un commissaire de police, s'il y
     a perquisition  faire au domicile.

     V.Les agents de police devront, en tout temps, marcher isolment,
     afin de mieux examiner les personnes qui passent sur la voie
     publique, et ils feront de frquentes stations dans les carrefours
     les plus passagers.

     VI.La circonspection, la vracit et la discrtion tant des
     qualits indispensables pour tout agent de police, ils ne peuvent y
     manquer sans tre svrement punis.

     VII.Il est dfendu aux agents de police de diriger leur
     surveillance, soit de jour, soit de nuit, dans un autre quartier de
     la ville que celui qui leur aura t indiqu par leur chef,  moins
     d'un vnement extraordinaire, qui l'et exig, et dont ils
     rendraient compte.

     VIII.Il est galement dfendu aux agents de police d'entrer dans
     les cabarets et autres lieux publics pour s'y attabler et boire
     avec des femmes publiques ou autres individus susceptibles de les
     compromettre. Ceux qui se prendraient de boisson, qui
     entretiendraient des liaisons secrtes et habituelles avec des
     voleuses ou filles publiques, ou vivraient maritalement avec elles,
     seront punis svrement.

     IX.Le jeu tant celui de tous les vices qui conduit le plus
     promptement l'homme  commettre des bassesses, il est expressment
     dfendu aux agents de police de s'y livrer. Ceux qui seraient
     trouvs  jouer de l'argent dans un lieu quelconque, seront
     sur-le-champ suspendus de leurs fonctions. [A] X.Les agents de
     police sont tenus de rendre compte  leur chef de brigade de leur
     emploi de leur temps.

     XI.La premire contravention aux dfenses faites dans les articles
     prcdents, sera punie par une retenue de deux journes
     d'appointement; en cas de rcidive, cette retenue sera double,
     sans prjudice d'une punition plus grave, s'il y a lieu.

     XII.Le chef de la brigade est spcialement charg de veiller 
     l'excution du prsent rglement. Cette excution est aussi
     particulirement recommande aux chefs d'escouades qui reoivent
     ses ordres, et doivent lui rendre compte, chaque jour, de
     l'excution de ceux qu'ils auront reus de lui, comme de ceux
     qu'ils auront t  porte de donner eux-mmes aux agents qu'ils
     dirigent.

    _Fait  la Prfecture de police, le      1818._

      _Le Ministre d'tat, Prfet de Police_,

        _Sign_, COMTE ANGLS.

          Par Son Excellence,

      _Le Secrtaire-gnral de la Prfecture_,

        _Sign_ FORTIS.




Sous M. Delaveau, je voulus ajouter quelques articles  cette charte de
la brigade; mais le dvt prfet, qui couvrait de ses roulettes
ambulantes Paris et la banlieue, refusa de donner sa sanction  un
rglement dans lequel les jeux taient anathmatiss. J'avais aussi
class parmi les attributions de mes agents, le droit de pourchasser sur
le _Quai de l'cole_, aux _Champs lises_, et dans tous les lieux
publics, cette foule de misrables, de tout rang et de tout ge, qui
s'abandonnent ou se prostituent  un got honteux qui semblait avoir
migr avec les jsuites. Je sollicitai souvent la rpression de ces
dsordres, messieurs Delaveau et Duplessis firent constamment la sourde
oreille; enfin il me fut impossible de leur faire comprendre; que la loi
qui punit les attentats aux moeurs est applicable  messieurs les
_trop-philanthropes_, toutes les fois qu'ils ne vont pas chercher les
tnbres _intra-muros_. Je n'ai pas encore pu m'expliquer pourquoi de si
hideuses dpravations taient en quelque sorte privilgies; peut-tre
existait-il une secte qui, pour se dtacher du monde au moins par un
ct, et se soustraire  la plus douce des influences, avait jur haine
 la plus belle moiti de l'humaine espce; peut-tre qu' l'instar de
la socit des _bonnes lettres_ et de celle des _bonnes tudes_, il
s'tait form une socit des _bonnes moeurs_: les moeurs
jsuitiques. Je n'en sais rien, mais en peu d'annes le mal a fait tant
de progrs, que je conseille  nos dames d'y prendre garde; si cela
continue, adieu l'empire du cotillon; de robe courte ou longue, les
jsuites n'aiment que la leur.

[13] Cette pice,  laquelle j'en aurais pu joindre beaucoup d'autres,
renferme toute ma justification: je la reproduis ici textuellement:

     DCLARATIONS

     _Des nomms Peyois et Lefebure, relatives au sieur Vidocq,
     faussement accus d'avoir fourni de l'argent pour acheter une
     pince,  l'aide de laquelle un vol s'est commis._

     (Deuxime division.--Premier bureau.--N 70,465.)

Aujourd'hui treize octobre mil huit cent vingt-trois,  dix heures du
matin, nous Guillaume Recodre, maire de la commune de Gentilly, d'aprs
les ordres de M. le conseiller d'tat prfet de police, nous sommes
transport en la maison centrale de dtention de Bictre, o tant,
avons fait comparatre par-devant nous, au greffe de ladite prison,
Andr Peyois, dtenu par suite d'un jugement qui le condamne  la peine
des fers, auquel, aprs avoir prsent une lettre adresse au chef de la
deuxime division de la prfecture de police, commenant par ces mots
_pardonnez  la libert_, et finissant par ceux-ci _dont ma mre m'a
donn l'avertit_, ladite lettre date du dix du courant et signe
Peyois, avons fait invitation de nous dire s'il la reconnaissait pour
avoir t par lui souscrite et signe, et s'il en avouait tout le
contenu.

A rpondu, qu'il connat parfaitement cette lettre pour tre la mme
que celle qu'il a adresse  M. Parisot, chef de la deuxime division 
la prfecture de police, elle est signe par lui. Le corps de cette
lettre n'a pas t crit par lui, il ne sait pas assez bien crire pour
cela, mais ce qu'elle contient a t dict  l'crivain (le nomm
Lematre, dtenu en cette mme prison), par lui dclarant, et pour
preuve de ce qu'il avance, il est dispos  nous dclarer oralement tous
les faits et circonstances contenus en icelle, sans qu'il soit besoin de
notre part de les rappeler  sa mmoire, par la lecture de son contenu;
en consquence, il dclare que lors de l'instruction de l'affaire qui
l'amena au banc des accuss, et  la suite de laquelle il fut condamn 
la peine des fers, quand il soutint publiquement que le sieur Vidocq lui
avait donn une somme de trois francs pour acheter la pince  l'aide de
laquelle il avait commis le vol, cause de sa condamnation, il dit un
fait non-seulement inexact, mais tout--fait faux, car jamais pareille
avance et pour pareil motif ne lui fut faite par ce fonctionnaire, et
jamais encore, dans cette circonstance comme dans toute autre, il n'a
reu de lui aucun secours en argent; s'il avana cette fausset en plein
tribunal, il le fit  la suite de mauvais conseils qui lui furent donns
par les nomms Utinet et Chrestien, qui lui persuadrent que par ce
moyen seulement son affaire prendrait une tournure favorable, et qu'il
ne serait pas condamn, d'autant mieux que s'il les faisait appeler l'un
et l'autre comme tmoins de ce qu'il avanait, ils soutiendraient son
assertion, et qu'ils dposeraient dans le mme sens que lui, et que mme
ils diraient qu'ils avaient vu donner la somme de trois francs; ils
allrent mme plus loin, ils lui persuadrent qu'ils avaient  leur
disposition un protecteur puissant, dont l'influence devait garantir lui
dclarant, de tout espce de condamnation, ou si cette condamnation
devenait invitable, devait lui servir utilement pour faire casser son
jugement.

Ce fut encore par le conseil de ces deux individus, qu'il fit appeler 
l'audience les nomms _Lacour_ et _Decostard_, qui dposrent les mmes
faits imputs par lui, dclarant, au sieur Vidocq, quoiqu'ils fussent
absolument faux.

Aprs sa condamnation, ces mmes individus exigrent de lui qu'il se
mt en appel, en lui promettant de lui fournir  leurs frais un
dfenseur, et de payer tout ce que cet appel occasionerait de dpens.
Sur cette dernire circonstance, on pourra entendre la mre,  lui
dclarant, qui reut de la part de _Lacour_ et _Decostard_ les mmes
promesses et les mmes avances; elles lui furent faites chez un marchand
de vin, place du Palais de Justice, qu'on appelle M. Bazile. Sa mre
demeure avec son mari, rue du faubourg Saint-Denis, n 143, chez M.
Restauret, propritaire.

Ainsi, il doit, pour la satisfaction de sa conscience, et pour rendre
hommage  la justice et  la vrit, dsavouer ce qu'il a dit en plein
tribunal, au dsavantage du sieur Vidocq, contre sa moralit et contre
son honneur; il en demande humblement pardon.

Pour corroborer la dclaration qu'il vient de faire, il nous invite 
entendre le nomm Lefebure, son co-accus, et condamn comme lui dans la
mme affaire, qui est dans cette prison, lequel doit savoir par qui, et
avec quel argent fut achete la pince que j'avais dit avoir t paye de
l'argent de M. Vidocq.

Lecture  lui faite de sa dclaration, a dit qu'elle contient vrit,
qu'il y persiste, et a sign.

    _Sign_ PEYOIS.

Ensuite, avons fait appeler le nomm Lefebure, ci-dessus dsign et
dtenu en cette maison, auquel nous avons demand s'il savait comment le
nomm Peyois, s'tait procur la pince  l'aide de laquelle le vol qui a
motiv leur condamnation commune, fut commis.

A rpondu que deux ou trois jours avant que le vol ne ft commis, il
avait vu cet instrument entre les mains dudit Peyois, qui, avant
l'instruction de son affaire, lui avait toujours dit que c'tait lui qui
l'avait achete trois francs; mais jamais il ne dit que c'tait M.
Vidocq qui lui avait donn l'argent. Ce fut au tribunal, et pendant
l'instruction de leur affaire, qu'il sut pour la premire fois que
c'tait M. Vidocq qui lui avait fourni les moyens de l'acheter.

Qui est tout ce qu'a dit savoir, lecture  lui faite de sa dclaration,
a dit qu'elle contient vrit, qu'il y persiste, et a sign.

    _Sign_ LEFEBURE.

Dont et de tout quoi il a t rdig le prsent procs-verbal, pour tre
icelui transmis  M. le conseiller d'tat prfet de police, dont acte,
les jours, mois et an que dessus.

    _Sign_ RECODRE.



[14] Ville en ville.

[15] Travailler.

[16] La marchande.

[17] Vendait du vin.

[18] Je lui demande en argot.

[19] Manger.

[20] Bon vin sans eau.

[21] Pain blanc.

[22] Une porte et une cl.

[23] Un lit pour dormir.

[24] J'entre dans sa chambre.

[25] De m'arranger avec elle.

[26] Je remarque au coin du feu.

[27] Un homme qui dormait.

[28] Fouill dans ses poches.

[29] Son argent j'ai pris.

[30] Son argent et sa montre.

[31] Boucles d'argent.

[32] Sa chane et sa culotte.

[33] Chapeau galonn.

[34] Son habit et sa veste.

[35] Bas brods.

[36] Sauve-toi, marchande.

[37] Pendus.

[38] Sur la place de Ville.

[39] Danser.

[40] Regards de toutes ces femmes.

[41] Peuple.

[42] Voleurs, bons enfants.

[43] Tous venant voler.

[44] Voleurs.

[45] La nuit.

[46] Des montres.

[47] De l'argent.

[48] Prenons nos prcautions.

[49] Volons.

[50] Bourgeois et bourgeoise.

[51] veiller les soupons.

[52] Criait au voleur.

[53] Je lui pris sa montre.

[54] Ses boucles en diamant.

[55] Ses billets.

[56] Minuit sonne.

[57] Les voleurs.

[58] Au cabaret.

[59] Ta porte.

[60] Donne de l'argent.

[61] Couche dans ton logis.

[62] Demande  sa femme.

[63] Dis-donc, la belle.

[64] Ces voleurs-l.

[65] Voleurs de montres.

[66] Enfonceurs de boutiques.

[67] Ne les connais-tu pas.

[68] Culotte.

[69] Bnfice.

[70] Prt.

[71] Cave.

[72] Patrouille.

[73] La lune.

[74] Regarde.

[75] Mouchard.

[76] Rit.

[77] Plaisante.

[78] Pleurer.

[79] Exempt, soldats et gendarmes.

[80] Palais de Justice.

[81] Pris en flagrant dlit.

[82] Fantassins de la garde de Paris, dont l'uniforme tait vert.

[83] Dragons de Paris.

[84] Le soir dans Paris.

[85] Bon coup.

[86] Chambre.

[87] Pleine de marchandises.

[88] De l'argent au gousset.

[89] Sans crainte ni inquitude.

[90] Sans peur.

[91] Par surcrot.

[92] Une jolie matresse.

[93] Buvant du vin sans eau.

[94] Du vin non frelat.

[95] Bas, escarpins.

[96] Beau jabot de dentelles.

[97] Chapeau galonn.

[98] Enmourach.

[99] Bourgeois.

[100] Une montre d'or.

[101] La danse.

[102] Le suivant sur le boulevard.

[103] Je l'tourdi.

[104] Je passe sa chemise.

[105] Je vole sa montre, ses habits, ses souliers.

[106] L'endroit o l'on recle.

[107] Peureux.

[108] Entre dans une boutique.

[109] Vole des louis.

[110] On crie sur elle  la garde.

[111] Je m'enfuis.

[112] Prise en flagrant dlit.

[113] Le commissaire l'interroge.

[114] Dnonce tes complices.

[115] Faire un conte.

[116] On me garotte.

[117] Mon beau lit, mes amours.

[118] Au tribunal.

[119] On me condamne aux galres.

[120] A l'exposition.

[121] Vieux.

[122] Du rouge.

[123] Dans ce monde.

[124] Quoi qu'on en dise.

[125] Lot.

[126] Douze ans de fers.

[127] Une bamboche.

[128] En 1815 et 1816, il y eut dans Paris un grand nombre de runions
chantantes, connues sous le nom de _goguettes_. Ces espces de
souricires politiques se formrent d'abord sous les auspices de la
police, qui les peupla de ses agent. C'tait l qu'en trinquant avec les
ouvriers, ces derniers les _travaillaient_, afin de les envelopper dans
de fausses conspirations. J'ai vu plusieurs de ces rassemblements
prtendus patriotiques; les individus qui s'y montraient le plus exalts
taient toujours des mouchards, et il tait ais de les reconnatre; ils
ne respectaient rien dans leurs chansons; la haine et ses outrages les
plus grossiers y taient prodigus  la famille royale...... et ces
chansons, payes sur _les fonds secrets_ de la rue de Jrusalem, taient
l'oeuvre des mmes auteurs que les hymnes de la Saint-Louis et de la
Saint-Charles. Depuis feu M. le chevalier de Piis, feu Esmnard, on sait
que les Bardes du quai du Nord ont le privilge des inspirations
contradictoires. La police a ses laurats, ses mnestrels et ses
troubadours; elle est, comme on le voit, une institution trs gaie;
malheureusement elle n'est pas toujours en train de chanter ou de faire
chanter. Trois ttes tombrent, celles de Carbonneau, Pleignier,
Tolleron, et les goguettes furent fermes: on n'en avait plus
besoin..... le sang avait coul.








End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Vidocq, chef de la police
de Suret jusqu'en 1827, tome III, by Eugne Franois Vidocq

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE VIDOCQ, TOME III ***

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http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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