Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

Author: Various

Release Date: April 19, 2012 [EBook #39481]

Language: French

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L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

N 37. Vol. II.--SAMEDI 11 NOVEMBRE 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger.    --    10       --     20       --    40



SOMMAIRE

Courrier de Paris. _Salle des Pas-Perdus, au Palais-de-Justice_.
--Histoire de la Semaine. _Portrait de M. Dupin; Htel de M.
Mol_.--Thtres.--Opra-Comique. _Une scne du Dserteur;_ Franais,
_Une scne d'Eve_, 2e acte.--Misre publique.--Une Bouteille de
Champagne, nouvelle, par Andr. Delrieu.--La Saint-Hubert. _Une Chasse
dans un htel; la Saint-Hubert du garde; Vision de saint Hubert; la
Bndiction des Chiens; une Saint-Hubert dans la rue
Saint-Honor_.--Margherita Pusterla. Roman de M. Csar Cant.--Chapitre
XVII, Trahison; chapitre XVIII, le Soldat. _Quinze Gravures_.--Bulletin
bibliographique. _La Recherche de l'Inconnue_, par A. de Lavergne;
_Voyage o il vous plaira_, par Tony Johannot, Alfred de Musset et P.-J.
Stahl; _Les Fastes de Versailles_, par M. Fortoul.--Annonces.--Modes.
_Deux Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux Gravures._--Rbus.



Courrier de Paris.

Il a bien fallu que MM. les prsidents, MM. les juges, MM. les
conseillers, MM. les procureurs et avocats-gnraux en prissent leur
parti comme les autres: le mois de novembre, les chassant de leurs
maisons des champs, les a contraints de reprendre la toge et le bonnet
carr. Heureux toutefois les desservants de Thmis, comme on disait en
vieux style, cent fois heureux de pouvoir prolonger leurs loisirs
jusqu'au jour de _la Toussaint_. C'est une douceur qui leur est
particulire, une gratification extraordinaire de bon temps et d'heures
fainantes qu'ils prlvent sur les vacances, et dont personne, parmi
les gens du robe et d'affaires, ne jouit au mme degr de licence, ni
avocats, ni notaires, ni avous, ni prfets, ni bureaucrates, ni
ministres, ni vous surtout,  joyeux coliers, pour qui le mot
_vacances_ semble avoir t plus particulirement invent. Mais, comme
dit Figaro, c'est une si belle chose que la justice.... quand elle est
juste, qu'on ne saurait trop l'encourager.

Les tribunaux sont donc en train de rouvrir leurs portes depuis huit
jours, et la salle des Pas-Perdus se repeuple: moment trois fois bni
pour l'crivain publie accol aux piliers du Palais-de-Justice, et pour
la loueuse de journaux, qui voient leur clientle revenir! Jour
impatiemment attendu par l'habitu des sances judiciaires, par
l'amateur de procs, dont l'apptit quotidien et dvorant ne trouvait
qu'une nourriture insuffisante dans l'entremets servi par les chambres
de vacations. Maintenant il va se remettre  la ration complte, et se
gorger de vols, de meurtres, d'adultres, de sparations de corps et de
licitations entre mineurs.

[Illustration: La rentre des tribunaux.--Salle des Pas-Perdus, au
Palais-de-Justice.]

Voyez comme la vie et le mouvement sont rentrs au Palais depuis que la
Cour de cassation et la Cour royale en robes rouges ont inaugur la
nouvelle anne judiciaire en sance solennelle. La salle des Pas-Perdus
tait silencieuse; et morne; maintenant tout s'y agite, tout y va, tout
y vient, tout y gesticule, tout y parle; le client court aprs l'avocat,
l'avocat aprs le juge, le clerc aprs l'avou, le saute-ruisseau aprs
le matre-clerc, l'huissier aprs le gendarme, le stagiaire aprs un
bandit de Cour d'assises ou de police correctionnelle.  salle des
Pas-Perdus,  curieux pandoemonium o se rencontrent et se coudoient la
vrit et le mensonge, la bonne foi et la ruse, l'ignorance et le
savoir, la vertu et le vice, Dmosthnes et Petit-Jean, d'Agnesseau et
Perrin Dandin!

On appelle cette rinstallation annuelle de la justice la _rentre_ des
tribunaux. C'est le terme consacr, et les journaux n'en connaissent pas
d'autre. Hier, disaient-ils, la Cour de cassation a fait sa _rentre_,
M. le procureur-gnral Dupin a prononc le discours de _rentre_.
comme on dit la rentre de mademoiselle Carlotta Grisi, la rentre de M.
Baroilhet, la rentre de M. Ligier, la rentre de mademoiselle Plessis,
la rentre de _Partisan_ et de _l'Arienne_. Quoi donc! se servir du mme
terme pour deux choses si diffrentes! Parler de la mme faon d'un
acteur et d'un procureur-gnral, de la Cour de cassation et d'une
danseuse, de la justice et d'un cheval savant! Annoncer que celle-ci a
fait sa rentre comme celui-l, n'est-ce pas l une grande irrvrence,
et le dictionnaire n'aurait-il pas d se montrer plus respectueux? A
moins qu'aux yeux du dictionnaire, il n'y ait partout, dans la salle des
Pas-perdus comme au thtre, que des danseurs et des comdiens qui
cabriolent avec plus ou moins d'habilet, et remplissent plus ou moins
bien leurs rles!

Puisque nous parlons comdie, ne laissons point passer le Conservatoire
sans lui dire un mot. Le Conservatoire, en effet, a tenu sa sance
solennelle le mme jour que la Cour de cassation; mais il ne s'agissait
pas de prononcer une harangue loquente contre les jsuites, comme l'a
fait M. Dupin, ni de retracer les devoirs austres du magistrat; le
Conservatoire n'entonne pas d'aussi graves trompettes: il chante, voil
tout, ou dclame des chansons et des vers plus ou moins mondains. Le
Conservatoire enseigne la comdie, la fugue, la tragdie et
l'opra-comique, s'occupant non pas de rendre la justice aux hommes,
mais de les divertir, soit en les charmant par des voix et des
instruments mlodieux, soit en les faisant rire, soit en les faisant
pleurer. Le Palais, pour encourager ses nourrissons, a le sige du juge
et l'hermine du prsident; le Conservatoire n'offre aux siens qu'une
simple couronne de laurier. L'autre jour donc, il a fait la distribution
de ces couronnes et les a places sur de jeunes fronts de quinze  vingt
ans, mus et rougissant des joies du premier succs.

Si le Conservatoire ne produit pas tous les ans de grands Compositeurs,
de grands chanteurs, de grands acteurs et de grands musiciens, ce n'est
pas faute du moins de distribuer des prix: prix de fugue, prix
d'harmonie, prix de solfge, prix de chant, prix d'orgue, prix de piano,
prix de harpe, prix de violon, de violoncelle, de contre-basse, de
flte, de hautbois, de clarinette, de basson, de cor, de trompette, de
trombone, de comdie, de dclamation lyrique, d'opra-comique et de
tragdie. Ainsi tous les ans une arme de laurats sort de la rue
Bergre ceinte des palmes du Conservatoire, musique en tte, marotte et
poignard au ct, prte  promener l'alexandrin, la roulade et l'archet
_per tutam terram impune_.

On a particulirement distingu, dans le dernier couronnement, M. Got,
M. Roger, M. Chotel, mademoiselle Grandhomme, et enfin un jeune homme
qui porte un nom cher  l'Opra-Comique, le nom de Ponchard. Tous ces
conscrits en veulent  Molire ou  Corneille, mme M. Ponchard, bien
qu'il soit fils de l'ariette et de la cavatine; soit! mademoiselle et
messieurs, jouez la comdie et maniez le poignard, puisque tel est votre
bon plaisir; et si par hasard vous pouviez nous rendre mademoiselle Mars
et Talma, ou quelques-uns de ces dieux de l'art disparus depuis
longtemps, soyez srs que personne n'y trouverait  redire. Mais que de
couronnes semes par le Conservatoire se schent tout  coup et ne
donnent pas de moisson!

Tandis que les coles s'efforcent de faire des hommes de talent et de
gnie et n'y russissent gure, la nature, qui ne monte pas en chaire et
ne s'affuble jamais de la robe magistrale, les fait clore, sans leons
et sans frule. Nous avons parl l'autre jour du jeune Beuzeville, ce
simple ouvrier qui s'tait endormi tisserand, et tout  coup s'est
veill pote. Voici qu'on nous annonce une autre merveille: il s'agit
encore d'un pote subitement inspir par la muse au fond de sa boutique
et sous sa veste d'artisan. Celui-ci s'appelle Constant Hilbey; il
arrive de Fcamp charg de provisions potiques. On ne dit pas si M.
Constant Hilbey apporte sa tragdie, comme M. Beuzeville, et si quelque
_Spartacus_ ou quelque _Brutus_ se trouve dans son bagage; mais cela se
devine. Quel pote n'a pas commenc par une tragdie? Il est donc
trs-probable que M. Constant Hilbey frappe en ce moment  la porte de
l'Odon ou du Thtre-Franais, et avant huit jours nous lirons dans
quelque journal _bien inform_; Un jeune tonnelier, ou miroitier, ou
cordonnier, ou charron, ou carrossier de Fcamp a lu hier, devant
messieurs les comdiens ordinaires du roi, une tragdie intitule
_Idomne_, qui renferme des beaut du premier ordre: c'est du
Corneille ml de Racine, assaisonn de Shakspeare; en consquence,
l'ouvrage a t reu  corrections.

Horace, de son temps, disait; Les villes ne laisseront bientt plus de
terre au laboureur! Ne pourrait-on pas craindre aujourd'hui, en
retournant l'apostrophe d'Horace, que la plume ne laisse bientt plus de
bras  l'atelier? Qui tissera la toile? qui fondra le fer et le bronze?
qui taillera la pierre et le marbre, si de chaque peloton de fil, de
chaque, kilogramme de fer, de chaque bloc de marbre, il sort un rimeur
et une tragdie?

Parlez-moi de M. Flix,  la bonne heure! il n'y a rien  lui dire: la
vocation de M. Flix est, non pas de jouer la tragdie lui-mme, mais de
la faire jouer aux autres. Il tient ce droit de mademoiselle Rachel, son
illustre fille, qu'il a nourrie et dresse  la tragdie de ses propres
mains, ds ses plus jeunes ans, comme dit la nourrice de Phdre.

M. Flix  donc rsolu de faire _une suite_  mademoiselle Rachel, et il
s'est dit: Si je pouvais avoir trois ou quatre Melpomnes de cette
force l, mes affaires n'en iraient que mieux; et aprs tout, qu'est-ce
que cela me cote? Je possde mon brevet d'invention, et je sais la
manire de s'en servir. En consquence, M. Flix a fait mademoiselle
Rbecca et M. Raphal, et aprs les avoir faits,  peine avaient-ils eu
le temps de crotre, qu'il les a revtus, l'un des perons du Cid,
l'autre du voile de Chimne. Ainsi faonns de la main de leur pre,
mademoiselle Rbecca et M. Raphal se sont intrpidement prcipits sur
la scne de l'Odon, en dbitant des vers de Corneille.

Mademoiselle Rbecca n'a que quatorze ans, M. Raphal en a seize; on
voit que M. Flix est si press de jouir et de mettre ses fruits en
rapport, qu'il ne leur laisse pas mme la permission de mrir.--M.
Raphal a dj de l'aplomb, du feu, de l'nergie, comme s'il avait
suffisamment de barbe au menton. Quant  mademoiselle Rbecca, ce n'est
qu'une enfant qui singe, avec une exactitude encore plus pnible  voir
que surprenante, l'allure, le geste, le ton, la voix de sa soeur
mademoiselle Rachel. Figurez-vous une Chimne en bas ge, tout juste
bonne  figurer au Gymnase-Enfantin. Au premier mot le public a d'abord
paru dsagrablement surpris; puis il a fini par se conduire envers
cette petite comme un pre indulgent, et par lui jeter quelques bravos,
faute de s'tre pourvu de tartines de confiture et de drages.

M. Flix a encore deux enfants aprs ceux-l, une fille et un garon; il
les a vous, comme les autres,  la tragdie, et il s'en vante. Tous
deux sont gs de sept  huit ans; on pense que M. Flix fera dbuter
avant quinze jours le petit garon de sept ans dans le rle de
Mithridate, et la petite fille de huit ans dans celui d'Agrippine. Ne
serait-il pas ncessaire cependant d'appliquer  M. Flix la loi
concernant le travail des enfants dans les manufactures?

On annonce l'arrive de M. de Ciebra. Qu'est-ce que M. de Ciebra? me
demandez-vous. Je vous rponds, M. Jos Maria de Ciebra est un Espagnol,
comme son nom l'annonce surabondamment; en outre,  cette qualit
d'Espagnol, M. de Ciebra ajoute cette d'habile guitariste. De ce morceau
de bois blanc qu'on appelle une guitare M. de Ciebra sait tirer, dit-on,
les sons les plus agrables et les plus doux. Nous entendrons cela dans
nos concerts d'hiver. Mais pourquoi M. de Ciebra a-t-il quitt
l'Espagne? La galante Espagne a-t-elle tout perdu, tout, jusqu' la
guitare et  la srnade, et bientt verrons-nous la castagnette
elle-mme et le bolro s'enfuir et dserter l'Andalousie! M. de Ciebra
vient en France dans l'espoir de s'abriter, lui et sa guitare; ce sera
pis encore; la France est moins que jamais le pays des Rosine et des
Almaviva; la guitare de Figaro est depuis longtemps brise, et le drame
moderne a dress Lindor, au lieu de roucouler la tendre romance,  fumer
un cigare sous le balcon de Rosine.

Qui n'a lu l'admirable roman de _Consuelo_ par George Sand? Eh bien!
voici le bruit qui court,  propos de _Consuelo_. On assure que du livre
George Sand a extrait un pisode, et que de l'pisode il a fait un
opra; Litz serait charg de composer la musique. Pour le coup,
l'affaire serait intressante, et le jour de la premire reprsentation,
M. le prfet de police n'aurait pas assez de tous ses sergents de ville,
de toutes ses brigades municipales, de tous ses commissaires, pour
contenir la foule et aligner son impatience et sa curiosit.

Une pauvre femme nomme Clugny comparaissait dernirement devant la
police correctionnelle; elle tait accuse de vagabondage. L'instruction
a prouv que la mendiante possdait encore 1 franc 25 cent, dans sa
poche, la veille de son arrestation. A l'audience, le prsident lui a
demand compte de l'emploi de cette somme. Hlas! monsieur, a rpondu
la pauvre vieille d'une voix dolente, je l'ai dpense!--Quoi! du jour
au lendemain, en vingt-quatre heures! s'est cri le juge d'un ton
svre. Quelle dissipation, en effet, et quelle prodigalit! La
vagabonde, a t condamne  six mois de prison. Le mme jour, on lisait
dans un journal du matin: Un de nos lions les plus chevels, M. le
comte de C..., avait pari contre M. de V..... une cravache de chez,
Thomassin, qu'il mangerait en six mois deux cent mille francs qu'il
avait hrits de sa tante: le comte vient de gagner son pari.

La guerre du Gymnase contre la socit des auteurs dramatiques est de
plus en plus ardente; M, Poirson tient bon, et les auteurs ne cdent
pas. On a essay plus d'une fois d'arriver, soit  un armistice, soit 
un trait de paix; mais au moment de conclure, tout se brisait de
nouveau. Bouff, dit-on, a pris la rsolution de se retirer de ce champ
de bataille o son talent a reu plus d'une blessure; Bouff aurait
rompu ds longtemps avec le Gymnase, s'il n'tait arrt par un ddit de
cent mille francs; ces cent mille francs sont le fil qui le retient,
comme le cordon que Raminagrobis, le chat de La Fontaine, s'tait
attach  la patte; il parat qu' force de chercher, Bouff a trouv
une paire de ciseaux qui vont couper ce fil fatal: Bouff, libre et
joyeux, irait tenter fortune au thtre des Varits, laissant la
socit des auteurs et le Gymnase jouer entre eux le rle de ces deux
rats, qui se battirent et se mangrent si bien, qu'il ne resta plus que
deux queues sur le terrain.

M. Samson, le spirituel acteur du Thtre-Franais, est de plus un
auteur trs-spirituel; qu'il fasse d'aimables comdies comme _Belle-Mre
et Gendre_, rien ne parat plus naturel. Ce qui semblerait plus
surprenant, ce serait que M. Samson s'armt de la coupe tragique. Or,
est-ce un vain bruit? est-ce une ralit? on se dit depuis quelques
jours  l'oreille, au foyer du Thtre-Franais, que M. Samson achve
une tragdie, une vritable tragdie en cinq actes; on en donne mme le
titre: _les Deux Foscari_. Nous sommes dans le temps des miracles; mais
M. Samson est homme  s'en tirer.

Les uns disent que M. de Montrond, sentant sa fin venir, a fait une
sorte d'acte de contrition, et une mort  peu prs chrtienne; d'autres
affirment que sa philosophie paenne ne l'a pas abandonne un instant, et
qu'il a raill jusqu'au bout. Voici le trait qu'on rapporte  l'appui.
Un ami de M. de Montrond s'tant approch de son lit de mort, lui
demanda s'il n'avait pas certaines dispositions  faire. Non, dit-il;
et alors son ami lui parla d'un jeune homme auquel des liens naturels
semblaient devoir plus particulirement l'attacher, Ne ferez-vous rien
pour lui, mon cher Montrond?--Que voulez-vous que je fasse de plus que
je n'ai fait? dit le railleur en rappelant sur ses lvres un dernier
sourire: je lui ai donn assez de mauvais exemples pour qu'il en
profite.



Histoire de la Semaine.

Les hsitations du ministre sur la mesure propose par M. le ministre
de l'instruction publique contre M. l'vque de Chlons ont eu un terme,
et la lettre du prlat a t dfre au Conseil d'tat, qui a dclar
qu'il y avait abus. Cette lutte entre le clerg et l'Universit a trouv
de l'cho sous les votes du Palais. M. le procureur-gnral Dupin,  la
rentre de la Cour de cassation, a pu surprendre une partie de son
auditoire en y faisant allusion, comme M. Villemain,  la rentre de
l'cole Normale, avait surpris tout le sien en n'en disant mot. M. Dupin
a pris pour sujet de son discours l'loge d'Estienne Pasquier. C'tait
un texte d'-propos et d'allusions; il y avait l matire  exposer de
nouveau les circonstances qui avaient postrieurement rendu ncessaire
la dclaration des liberts de l'glise gallicane. L'orateur tait sur
son terrain, et son discours retentira bien au del de l'enceinte o il
l'a prononc. Personne ne pourra trouver le moment et le lieu mal
choisis, car peu de jours auparavant un autre avocat du roi, entran
par son dvouement personnel ou inspir par des colres qu'il croyait
avantageux de flatter, avait,  la rentre de la Cour royale, fait dans
le politique une excursion moins justifiable, et que ses chefs n'ont pas
blme, avait rgent la tribune parlementaire, et fait le procs  un
homme politique qui a le malheur d'tre en mme temps un grand pote.

[Illustration: M. Dupin an.]

Bien dcidment l'ordonnance de convocation des Chambres ne tardera plus
gure  paratre et leur runion aura lieu dans les derniers jours de
dcembre. Il a t reconnu que, pour demeurer dans les prescriptions de
la charte, il fallait ne pas sortir du calendrier de 1843. Des
dpositions se font dj au Palais-Bourbon pour la sance d'ouverture.
Les appartements de la prsidence sont dj prts  recevoir l'hte que
le scrutin de la Chambre leur enverra. Les dcorateurs terminent en
toute hte les embellissements de la bibliothque, et MM. Eugne
Delacroix, Henu et Abel de Pujol, auront bientt achev leurs travaux.
Quelques-uns des chefs des partis parlementaires sont dj de retour 
Paris. M. de Lamartine fait encore entendre de Mcon une voix qui
retentit dans toute la presse, et jamais, du vivant mme de M. de
Fonfrde, feuille de province ne s'tait vue attendre avec une
impatience et reproduire avec un empressement pareils  ceux que fait
natre _le Bien Public_ parmi les adversaires et les partisans des ides
de _l'agitateur_. M. Odilon-Barrot est encore loin de Paris et au milieu
de sa famille, tout entier  une douleur que n'ont pas su respecter
certains crivains politiques qui lui ont prt des actions et des
paroles, et l'ont voulu rendre responsable de leurs rves et de leurs
inventions; mais M. Thiers est rentr, ramen  Paris par la sant des
siens et par le besoin de se rapprocher, pour continuer  se livrer
activement au grand travail historique qu'il termine, des dpts
prcieux o il doit puiser; mais M. Mol est galement revenu, non plus
dans cet htel de la rue de la Ville-L'vque  l'aspect tout
parlementaire, htel de famille, qui allait si bien  son nom et que
_l'Illustration_ a fait graver parce qu'il va tre, dmoli (v. p. 164),
mais dans une demeure nouvelle que les efforts de son parti chercheront
 ne pas laisser tre dfinitive. Les attaques se prparent d'un ct,
comme de l'autre les projets de loi: nous verrons ce qui sera le mieux
concert, combin, entendu.

O'Connell et ses comculpes ont comparu, le 2 novembre, devant le jury
d'accusation. La composition de celui-ci ne rend pas son verdict
incertain. Aussi le rsultat de cette premire formalit ne fera-t-il
cesser aucun des embarras du ministre. Sa situation difficile l'est
rendue plus encore par les dchirements qui se manifestent dans son
propre parti et qui en sont la consquence. Le _Times_, qui jadis
abandonna les whigs, et, par sa dsertion, prpara leur chute, le
_Times_, aujourd'hui, attaque sir Robert Peel, et est attaqu lui-mme
par le _Standard_. Cette guerre intestine est de mauvais augure. Les
tmoignages, les dmonstrations d'intrt n'ont pas manqu aux accuss
irlandais, et cette procdure prliminaire a t une occasion de
calculer quelle serait l'ardeur de la sympathie nationale au jour du
jugement srieux.--Le voyage de M. le duc de Bordeaux, dont la relation
donne lieu en France  des saisies et  des poursuites de journaux,
attire en Angleterre les chefs les plus considrables du parti
lgitimiste. Le ministre anglais a cru devoir,  cette occasion, ter
toute couleur politique  l'accueil hospitalier qui est fait dans la
Grande-Bretagne au petit-fils de Charles X, et protester, par la plume
de ses journalistes, de la sincrit de son alliance avec le
gouvernement issu de la rvolution de Juillet.--Les dernires nouvelles
de New-York annonaient que les lections qui vont renouveler le
personnel du congrs fdral touchaient  leur terme. Dans le Snat, la
majorit paraissait dj assure au parti whig; mais dans la Chambre des
Reprsentants, l'avantage tait au profit du parti dmocratique, dans la
proportion de deux contre un. Toutefois, le peu d'union de ce dernier,
quand viendra plus tard la question de la prsidence, lui fera
probablement perdre l'avantage de commander au Capitole, que son nombre
semblerait devoir lui assurer.--En Espagne on parat plus d'accord; mais
c'est pour ne tenir nul compte de la constitution. Aussi, au Snat, le
rapporteur du projet de loi sur la dclaration de la majorit de la
reine croyait-il pouvoir rpondre au reproche d'inconstitutionnalit
adress  cette mesure, en disant qu'on avait viol bien d'autres
articles de la Charte, et qu'il ne voyait pas pourquoi on respecterait
davantage celui-l. L'argument a paru excellent. Il est donc certain que
la reine sera dclare majeure, et comme  treize ans on est assez peu
propre  se gouverner soi-mme, ce sera un conseil de rgence occulte
qui conduira les affaires, au lieu d'un conseil de rgence
constitutionnellement constitu et lgalement responsable. Cet tat de
choses, la direction que prennent les affaires  Madrid, ne commandent
pas la confiance et la soumission aux provinces; et  peine les
protestations armes sont-elles refoules sur un point, qu'il s'en
manifeste de nouvelles sur un autre. Quant  la Catalogne, sa situation
est toujours aussi affligeante pour l'humanit,--si l'on en croit les
feuilles allemandes, qui nous ont annonc les premires que l'Autriche
se tenait prte  intervenir avec le Pimont dans les affaires des tats
pontificaux, le gouvernement franais n'y mettrait aucune opposition; il
demanderait seulement  tre admis  prendre part  cette mesure. Il est
probable que si cette version est vraie, ou si elle est fausse, le
dmenti ou la confirmation viendra d'ailleurs que d'Augsbourg ou de
Francfort.--La vellit de contre-rvolution  Athnes que nous avons
mentionne la semaine dernire, a amen une raction, dont quelques
ennemis du mouvement de septembre ont failli devenir victimes. Le
ministre de France, M. Piscatory, qui, depuis le commencement de cette
crise, a agi avec une dtermination et une nergie qu'il a puises dans
son caractre beaucoup plus, dit-on, que dans ses instructions, M.
Piscatory a, par sa prsence d'esprit et sa rsolution, sauv l'ancien
ministre de la justice et des finances Ithalli de la vindicte populaire,
et pargn  la rvolution grecque, jusqu'ici pure, une tache sanglante.
Le roi Othon est pass de la confiance aux contre-rvolutionnaires aux
dclarations enthousiastes pour la rvolution. On dit  Munich que le
roi de Bavire se dispose  aller visiter son fils, et qu'il est
trs-dtermin  le ramener si les vnements ne prenaient pas une
tournure favorable  la dignit royale. Nous ne savons pas jusqu' quel
point on sera flatt  Athnes d'apprendre par les feuilles allemandes
que le roi des Grecs n'est pas encore mancip.--Un royaume de l'Inde
que la _Correspondance de Victor Jacquemont_ nous a appris  connatre,
et auquel un soldat de notre arme avait fait adopter notre organisation
militaire et nos couleurs nationales, Lahore, vient de voir son roi
assassin et son meurtrier tomber lui-mme sous les coups d'un de ses
complices. Beaucoup croiront que ces dsordres ont t organiss; nous
nous bornerons  penser que le gouverneur-gnral des possessions
britanniques dans l'Inde les aura vus sans grande douleur. Jacquemont et
le gnral Allard ne se dissimulaient point qu'aprs la mort de
Rundget-Sing il serait difficile d'empcher l'Angleterre d'arriver  ses
fins, prpares de longue main, et d'occuper le Penjaub. Le successeur
du gnral Allard, un autre officier de l'arme franaise, le gnral
Ventura, n'a pu parvenir  rtablir l'ordre, mme momentanment. On
s'entend beaucoup mieux dans le magnifique palais du
gouvernement-gnral,  Calcutta,  faire des conqutes par les
intrigues diplomatiques, les sacrifices d'argent, et, au besoin, par
d'autres moyens encore, qu' soumettre par la force des armes les
populations qu'on n'a pas pralablement et sourdement travailles.
L'Afghanistan et le Penjaub auront fourni cette double dmonstration.

Nous avions bien eu tort, dans notre dernier numro, de faire l'loge de
la nature; elle nous a donn un cruel dmenti, a furieusement rattrape
en dsastres le temps que nous la louions d'avoir employ autrement.
Les correspondances de Grenoble et de Gap sont dchirantes. Des neiges
tombes prmaturment dans les Alpes ont t bientt fondues par la
temprature adoucie, et des inondations indomptables sont venues porter
la ruine et l'pouvante dans toutes les plaines qu'arrosent le Drac, le
Rhne, l'Isre et la Durance. La garnison de Grenoble et la gendarmerie
ont rendu de trs-grands services l o elles ont pu, en se multipliant,
porter leurs secours.--Il y a peu de jours que le _Moniteur_ renfermait
une liste de citoyens auxquels le roi, sur le rapport de M. le ministre
de l'Intrieur, accordait des mdailles d'or ou d'argent pour de belles
actions et de nobles dvouements dans des dsastres pareils. On y
remarquait avec bonheur des hommes du peuple, des fonctionnaires
municipaux, des soldats, des ecclsiastiques, de grands propritaires.
Chaque classe s'y trouvait reprsente, et venait prouver qu'en France
la bienfaisance et le courage sont dans tous les rangs et y font battre
bien des coeurs.

Le journal officiel a donn aussi successivement la liste des lves
admis  l'cole royale polytechnique et  l'cole royale militaire.
L'arme a fourni sa large part de candidats distingus, et leur nombre,
comme le rang avantageux que plusieurs d'entre eux ont obtenu,
dmontrera, nous l'esprons,  M. le ministre de la guerre et  M. le
ministre de l'instruction publique, que la mesure annonce, oui
exigerait un diplme de bachelier s lettres pour prendre part  ces
concours, serait aussi injuste envers le soldat que mal entendue dans
l'intrt du service. Elle serait de plus contraire  la loi
d'avancement et  l'esprit de la Constitution de 1830. En vrit, s'il
est une libert d'instruction respectable avant toutes, c'est bien celle
du militaire qui, en remplissant tous ses devoirs, sait encore trouver
le temps d'acqurir ou de complter des connaissances nombreuses qu'une
instruction premire, presque toujours au-dessus des ressources de sa
famille, ne lui a pas permis d'acqurir. Quelques journaux nous ont
appris qu'un des lves admis avait dans les veines du sang de Henri IV,
et que cette circonstance lui avait valu d'tre lev et instruit de
manire  pouvoir se prsenter avec succs. C'est fort bien; mais il ne
faudrait pas dans l'avenir,  mrite gal ou mme suprieur, dclarer
indignes les pauvres diables dont les grand'mres ont eu le tort de
n'avoir pas de faiblesses pour le Barnais.

Le nombre total des conscrits dont l'tat intellectuel a t constat
dans les quatorze annes de 1827  1840, s'lve maintenant  4,036,569,
dont 2,095,141 savaient au moins lire, et 1,945,428 ne savaient ni lire
ni crire, ce qui, sur un total de 1,000, donne 549 instruits et 481
ignorants. Cette moyenne gnrale, qui n'avait pas t atteinte avant
1833, a t constamment dpasse depuis.--Quand on groupe les chiffres
en priodes de deux ans, la moyenne proportionnelle des instruits varie
de 459 en 1827-1828,  572 en 1839-1840, et ce n'est qu'en 1833-1834 que
la moyenne gnrale 519 est atteinte et un peu dpasse. De la premire
3 la dernire priode, l'augmentation totale est de 133, ou d'environ un
quart. Ainsi, sur un total de 1,000, il y a 155 instruits de plus en
1839-1840 qu'en 1827-1828. C'est une augmentation biennale de 22.
L'augmentation, qui avait t de 39 de 1827-1828  1829-1830, de 27 de
1829-1830  1831-1832, n'a plus t que de 21, 16, 19 et 11 pour les
priodes suivantes. Ainsi il y a augmentation, mais augmentation
ralentie; jusqu' prsent nous ne voyons pas trop quelle peut tre la
cause de ce ralentissement,  moins que ce ne soit la premire influence
de la rvolution de 1830, avant les mesures prises par le nouveau
gouvernement pour la propagation de l'instruction primaire. Dans la
statistique des tablissements secondaires, nous trouvons une assez,
forte diminution dans le nombre des lves de 1831 et 1832, et ce n'est
gure qu'en 1839 que ce nombre devient ce qu'il tait en 1830. Quelque
chose d'analogue se sera-t-il pass dans les coles primaires jusqu'au
moment de la mise  excution de la loi de 1833? L'tat intellectuel des
conscrits de 1836  1840, qui ont du frquenter les coles vers
1830-1834, semblerait l'indiquer. On sait seulement qu'en 1830 un assez
grand nombre de conseils municipaux ont subitement supprim l'allocation
faite aux coles tenues par les congrgations religieuses; et comme ces
coles taient frquentes, cette suppression aura pu entraner une
assez notable rduction dans le nombre des lves. Tout ce qui a t
fait depuis en faveur de l'instruction primaire ne peut manquer d'agir
puissamment sur la propagation de cette instruction; mais les enfants
qui ont frquent les coles depuis 1836 ne seront gure conscrits que
vers 1844-1845; ce ne sera donc que sur les comptes-rendus du
recrutement  cette poque que l'on pourra commencer  contrler la
statistique des coles primaires et, par consquent,  juger d'une
manire incontestable les effets de la loi de 1833, sous le rapport du
nombre des lves.

Le chemin de fer atmosphrique, dont _l'Illustration_ a fait connatre
le systme  ses lecteurs (t. I, p. 404), s'est tir trs-heureusement
des preuves auxquelles il vient d'tre soumis en Irlande. Le
_Dublin-Monitor_ annonce que le succs de l'entreprise, est maintenant
assur. Dans la dernire quinzaine d'octobre des traits ont
rgulirement fait le service entre Dublin et Kingstown. Une grande
quantit de passagers ont parcouru la ligne sans qu'il soit arriv le
moindre accident. Les dparts ont t suspendus  la fin d'octobre, pour
terminer la ligne jusqu' Dalkey. Les rails taient poss, et dj le
chemin doit tre ouvert. On pense qu'on poursuivra jusqu' Bray. La voie
est remarquable par ses courbes; les convois cependant les franchissent
sans aucun danger, la force centrifuge tant contrebalance par
l'lvation du terrain du ct du cercle extrieur. Le danger ne
pourrait donc venir que d'un excs de vitesse; aujourd'hui cet
inconvnient est par par des signaux changs entre le machiniste et
l'tablissement o se trouve la machine  vapeur. Mais la compagnie a
l'intention d'tablir, le long de la ligne, un baromtre lectrique qui
signalera toujours exactement la vitesse. Dans quelques essais dj
faits, ou a remarqu que la vitesse indique au dpart par un baromtre
attach au premier wagon donnait d'abord 10 degrs, 11  12 dans les
tourbes et 16  17 dans la ligne directe. A ce dernier point du
baromtre on a une vitesse de 50 milles  l'heure, 17 lieues environ.

Nous avons dit la frayeur trop fonde que causaient souvent aux
archologues les rparations entreprises dans nos vieux temples
religieux. Un journal signalait l'autre jour une grave mutilation qui
vient d'tre commise dans l'glise Saint-Sverin,  Paris, par les
architectes mmes chargs de restaurer ce monument. Il y a quelques
jours encore, le soubassement de la porte latrale de Saint-Sverin
portait une inscription en caractres du treizime sicle, numrant les
obligations imposes aux fossoyeurs de la paroisse. Un morceau de pierre
neuve, inutilement repiqu, a dj fait disparatre environ la moiti de
cette inscription, unique d'abord et importante ensuite  l'tude du
Moyen-Age. Si l'inscription, dit le journal religieux qui dnonce ce
fait, et t paenne, grecque, insignifiante et dans l'Attique, on
aurait expdi un membre de l'Institut pour la dchiffrer et la
commenter; elle est chrtienne, franaise, intressante et  Paris, elle
aura bientt compltement disparu.--Il est un projet qui ne ferait,
courir aucun danger  une autre glise remarquable, et qui permettrait
au contraire d'en mieux envisager la masse et d'en apercevoir les
dtails. On fait revivre le plan d'isoler compltement l'glise
Saint-Eustache. On dmolirait le corps-de-garde qui est  la pointe et
toutes les maisons qui, en masquant le monument et une ravissante porte
qui est inaperue de ce ct, rtrcissent la rue Montmartre au point
d'y rendre la circulation presque impossible. Tout le ct gauche de la
rue du Jour, qui obstrue l'glise, serait abattu. On largirait la rue
Trane, si frquente et si dangereuse, et on y construirait un nouveau
presbytre. En outre, sur la place du Parvis-Saint-Eustache, serait
ouverte une large rue qui irait dboucher rue Jean-Jacques-Rousseau, en
face de l'htel des Postes, dont les abords recevraient ainsi d'utiles
dgagements Ce plan est bien entendu, et son excution rendrait
d'immenses services  la circulation et  la sret publique. Le conseil
municipal, qui va se trouver en partie reconstitu, inaugurerait
dignement, son re nouvelle en votant dfinitivement ces travaux, dont
la perce prochaine de la rue de Rambuteau jusqu' la pointe
Saint-Eustache, et l'affluence qui arrivera encore de ce ct, vont
rendre la ncessit plus urgente.--MM. les ministres des travaux publics
et du commerce sont alls visiter le Conservatoire des Arts et Mtiers,
rue Saint-Martin, et s'entendre sur les plans de travaux et de
rparations indispensables qui seront proposs aux Chambres  la session
prochaine. Nul doute qu'on ne fasse dboucher directement sur la rue
Saint-Martin ce grand tablissement, qui n'y communique aujourd'hui que
par des dtours sinueux, et qu'on ne consacre l'ancien rfectoire des
Bndictins, ce dlicieux monument gothique, connu de si peu de
Parisiens,  une destination qui ne force pas  en masquer la hardiesse
et la lgret.--Nous renonons  enregistrer toutes les statues
d'hommes plus ou moins illustres qui vont s'lever sur les places
publiques des villes de nos dpartements. Chaque, jour en vient grossir
la liste, et tel sculpteur se fait sa rclame en bronze dans chacune de
nos anciennes provinces. Cette manie de compatriotes illustres est
quelquefois pousse bien loin et mne souvent au ridicule. La ville de
Langres a donn le jour  Diderot: le marbre a reproduit pour sa ville
natale cet homme clbre; rien de mieux. Mais, par esprit de symtrie,
on a pens qu'il lui fallait un pendant, et, comme illustration
langroise, on n'a rien trouv de mieux que... feu M. Roger,
secrtaire-gnral des postes, auteur de la petite comdie de
_l'Avocat_, qui lui avait, moins encore que ses opinions, ouvert, sous
la restauration, les portes de l'Acadmie Franaise. Voil donc M. Roger
reproduit par le marbre, uniquement parce qu'il faut un pendant 
Diderot. C'est du bonheur sans doute; mais comme toute mdaille a son
revers, et comme Diderot a t reprsent sans vtements, M. Roger, que
la nature tait loin d'avoir favoris de ses dons extrieurs, M. Roger
sera tout un!!!

Nous avons dit la semaine dernire que les journaux de la Normandie
renfermaient des dtails sur un ouvrier chez lequel s'est rvl un
vritable talent de sculpteur. Ces dtails taient contradictoires; nous
en avons attendu de plus concordants pour les reproduire  nos lecteurs.
Dans l'une des vieilles rues de Dieppe,  quelques pas de la gothique
glise de Saint-Jacques, habite un homme encore jeune, en qui le talent
s'est rvl tout  coup. Il y a un an  peine, cet homme tait
cordonnier et travaillait tous les jours aux grosses bottes de pcheurs
dans la boutique noire et enfume qu'il n'a pas quitte. Depuis,
l'choppe, est, devenue un atelier, le cordonnier devenu un artiste.
L'an dernier, cet homme, qui s'appelle Graillon, a imagin de modeler en
terre des sujets populaires, et son coup d'essai a t un coup de
matre. Pose, vtements, physionomie, tout est nature dans les figures
de mendiants qu'il ptrit, et que Callot n'et pas dessines avec plus
de vrit et de hardiesse. Ce sont de vritables tudes de moeurs. Il ne
s'est pas born  cela, et quelques statuettes historiques sont venues
dmontrer la flexibilit de son talent. Graillon n'ignore pas du tout,
comme on l'avait dit, le mrite des productions qui naissent sous ses
mains; il reoit les loges en homme qui les apprcie et a la conscience
de les mriter. Il a fix lui-mme le prix de ses compositions; il les
vend un prix assez minime, tout en sachant fort bien que leur valeur
sera bientt triple ou sextuple.

[Illustration: Htel de M. Mol, rue de la Ville-l'vque.]

Graillon, que de grandes destines attendent, dit-on, s'il pratique le
gnie pour lequel Dieu l'a cr, est afflig d'une infirmit: il veut
tre peintre! Quand il peut drober quelques heures aux groupes
miraculeux qu'il enfante avec une si prodigieuse facilit, ces heures,
il les consacre  la peinture. Or, ce que Graillon appelle peinture,
c'est un certain mlange de jaune et de bleu tal sur une grande toile.
Nous avons fait  Graillon, dit l'auteur d'un des rcits auxquels nous
empruntons le ntre, de timides observations sur sa manie de peinture;
il nous a rpondu avec une certaine aigreur: Voulez-vous donc que je me
prive de mes _rcrations?_. A cela nous n'avions rien  dire. Nous
nous sommes retir en faisant des voeux bien sincres pour que Graillon,
qui peut nous compter au nombre des adorateurs les plus fanatiques de
son talent de statuaire, se rcre le moins souvent possible.

En feuilletant les archives du greffe du tribunal civil de
Chteau-Thierry, on vient de trouver quelques ligues chappes  la
plume de Jean de Lafontaine. Malheureusement, l'autographe de notre
immortel fabuliste est fort peu potique et ne contient que la cession
du banc qu'il possdait dans l'glise de cette ville. Ce petit billet,
annex  des actes authentiques, nettement et trs-lisiblement crit
tout entier de la main du signataire, ne manque pas d'un certain cachet
d'originalit qui le rend digne de son auteur. Nous le reproduisons
textuellement, sans ajouter un point ni un accent: Je soussign cde et
transporte  M. Pintrel, gentilhomme de la vnerie, demeurant  Chasteau
Thierry le droit et proprit telle qu'il me seait appartenir au banc
place et cabinet que j'ay dans l'glise de Chasteau Thierry sous le jub
pour en jouir pour luy toutefois seulement aprs le deceds de demoiselle
Marie Hericart ma femme et ce pour des raisons et considrations qui
sont particulires entre nous fait  Chasteau Thierry ce deuxime
janvier mil six cent soixante et seize. DE LA FONTAINE.

La mort ne nous a donn  enregistrer cette semaine aucun nom illustre
dans la politique, dans la littrature ou dans les arts. C'est le cas de
dire bien bas, avec la prudence de Fontanelle: _Chut!_



Thtres.

[Illustration: Thtre de l'Opra-Comique--_Le Dserteur_.--Montauciel,
Mocker; Bertrand, Sainte-Foy.]

OPRA-COMIQUE.--Reprise du _Dserteur_.

Qui ne connat l'histoire d'Alexis et de Louise, la fille  Jean-Louis,
fermier de madame la duchesse, et celle du grand cousin Bertrand, qui
joue  la corde et fait le double-tour avec tant de grce et un talent
si distingu?

Qui peut avoir oubli Montauciel, ce dragon si agrable, toujours entre
deux vins, et qui trouve cette position si commode?--Brave soldat aprs
tout, fidle  son capitaine, intraitable sur le point d'honneur, qui
s'est fait mettre en prison pour avoir le temps d'apprendre  lire et
qui a dj fait tant de progrs dans cet art utile, qu'aprs avoir
longtemps pel ces mots: _Vous tes un blanc-bec_, il en fait ceux-ci:
_Trompette blesse_.

Et la petite Jeannette, qui a gar son fuseau? et le gendarme
Courchemin, qui chante si gaillardement: _Vive le roi?_ Et surtout cette
vieille musique de Monsigny, si naturelle, si simple et si expressive?
Nos pres l'ont coute et rpte pendant cinquante ans, et la
Rvolution elle-mme, la premire, la grande Rvolution, qui a dtruit
et chang tant de choses, n'avait pas arrt le cours de ce prodigieux
succs du _Dserteur_. On s'tait content d'orner Alexis, les gendarmes
qui l'arrtent et les soldats qui doivent le fusiller de larges cocardes
tricolores, et Courchemin chantait alors, de sa voix la plus formidable:

        La loi passait, et le tambour battait aux champs,
        Vive la loi! etc.

Le livret du Dserteur est d'une simplicit qui doit faire sourire de
piti tous nos faiseurs d'aujourd'hui.--Alexis, le hros de Sedame, est
un jeune soldat qui doit, quand le terme de son service sera arriv, se
marier avec une jeune paysanne, fille de Jean-Louis, fermier. Le moment
o Alexis obtiendra son cong est proche. En attendant, son rgiment
vient  passer dans les environs du village qu'habite Louise, et il
obtient la permission de lui faire une courte visite. Malheureusement il
annonce sa visite, et les paysans ses amis, le futur beau-pre en tte,
se disent: Il faut lui jouer un bon tour. Ce tour consiste  lui faire
croire que Louise s'est marie pendant son absence. On habille Louise en
marie, on simule une noce, on arrange un cortge villageois, et l'on
vient dfiler, musique en tte, sur la route par ou Alexis doit arriver.
Comment ne serait-il pas dupe de tout cet appareil? Il l'est, et si bien
qu'un affreux dsespoir s'empare de lui; il veut mourir; il arrache ses
paulettes et sa cocarde blanche, et s'enfuit dans la direction o il
peut rencontrer l'ennemi. Notez bien qu'il a choisi pour faire cet
exploit le moment o la marchausse tait  porte de l'atteindre. On
le poursuit, il se laisse prendre. On le met en prison, on le juge, on
le condamne  mort, on le mne au lieu du supplice, il s'agenouille, et
les fusils sont dj braqus sur lui quand Louise arrive tout
essouffle, une feuille de papier  la main. C'est la grce du
dserteur, qu'elle a obtenue du roi.

Ce sujet est fort simple; mais on comprend qu'il donne lieu  des scnes
intressantes, et l'auteur en a su gayer la couleur un peu sombre par
le rle pisodique du Soldat Montauciel.

Ce rle est aujourd'hui fort bien rempli par M. Mocker,  qui doit
revenir, pour une grande part, l'honneur du succs de la reprise du
_Dserteur_. Il le joue avec beaucoup de got et de distinction. Son
ternelle ivresse est plaisante et point du tout dsagrable, et il ne
franchit jamais la limite qui spare la mauvaise plaisanterie de la
bonne, limite presque imperceptible et o il est si difficile de
s'arrter! En quelque position que l'auteur du pome place Montauciel,
qu'il ple sa leon de lecture, ou qu'il se fche contre Alexis qui le
renverse d'un seul coup de poing: ou qu'il abuse de la niaiserie du
grand cousin Bertrand, et droule son interminable cravate (incident
burlesque dont la gravure, annexe  cet article, peut donner une ide 
nos lecteurs), jamais M. Mocker n'est vulgaire.

Il chante son rle comme il le joue, et il a de charmants morceaux 
excuter. Les deux airs _bouffes_ que Monsigny a mis dans cet ouvrage
sont deux chefs-d'oeuvre. Le style bouffe tait encore,  cette poque
d'invention toute rcente, et l'on est surpris qu'un milicien franais
qui n'avait pas, comme Grtry, habit l'Italie pendant plusieurs annes,
ait pu si vite et si compltement en surprendre les secrets et s'en
approprier les ressources.

Dans les morceaux srieux, qui sont en majorit dans cette partition,
Monsigny est surtout remarquable par la varit et l'nergie de son
expression. Les airs d'Alexis ont sous ce rapport un trs-grand mrite,
ainsi qu'un duo et un trio dans lesquels on a admir des mlodies
charmantes traites avec une grande habilet de contre-pointiste. En
somme, le suffrage de la gnration actuelle vient de sanctionner les
applaudissements que _le Dserteur_ a constamment obtenus des
gnrations prcdentes, et c'est un beau et noble triomphe. Parmi les
oeuvres contemporaines y en a-t-il beaucoup qui soient destines  une
si longue vie, et auxquelles on puisse promettre, dans soixante-quatorze
ans, un succs comparable  celui que _le Dserteur_ vient d'obtenir?

_Eve_, drame en cinq actes de M. LON GOZLAN (THTRE-FRANAIS.)
--_Madame Roland_, drame en trois actes de Madame ANCELOT (VAUDEVILLE).

Eve est une quakeresse; son pre, le quaker Daniel, habite la
Pennsylvanie; c'est un homme bon, simple, vertueux comme sa croyance le
lui enseigne, et adorant sa fille. Eve, cependant, inquite cette
tendresse paternelle; non pas qu'elle ait le moindre vice et commette la
moindre faute: Eve est la vertu mme; mais elle a des moments d'extase,
comme Jeanne d'Arc, et rve  l'affranchissement de son pays. Nous
sommes aux premiers temps de l'insurrection de l' Amrique du Nord
contre l'Angleterre. Dans ses heures d'enthousiasme patriotique, Eve
s'chappe de la maison du vieux Daniel et se perd dans les bois et sur
les monts, encourageant les insurgs, par sa prsence; l'arme
amricaine la prend pour son ange protecteur, l'arme anglaise pour son
mauvais gnie. Vous comprenez maintenant l'inquitude de Daniel; il
n'est pas rassurant d'avoir une fille qui court ainsi les champs.

Eve n'est pas seulement possde par le dsir de dlivrer l'Amrique:
elle veut dtruire un ennemi mortel de sa religion et de ses frres, le
marquis Acton de Kermar; Eve ente Judith sur Jeanne d'Arc.

Le marquis de Kermar a des vices terribles et des passions formidables;
il bat et tue ses esclaves pour un mot, change de matresse tous les
jours, dshonore les familles et poursuit particulirement les quakers
d'une haine froce, sous prtexte qu'ils prchent l'galit et la
fraternit, Kermar ne veut pas de cette philosophie, et de temps en
temps il fait crever les yeux  un quaker ou deux, pour les en gurir.

Kermar demeure  Qubec, dans le Canada; c'est donc  Qubec qu'Eve va
le trouver pour le tuer, comme Judith tua Holopherne; le vieux Daniel,
qui devine le sanglant projet de sa fille, la suit  la piste.

Judith avait, gagn tout droit la tente d'Holopherne; Eve fait plus de
faons: elle se promne dans les forts qui avoisinait le chteau de
Kermar, et au moindre bruit s'esquive comme une biche lgre. Tout en
errant  travers bois, Eve prserve Kermar, qu'elle ne connat pas, de
la piqre d'un venimeux serpent, et sauve ainsi la vie  l'homme qu'elle
veut tuer: la contradiction est flagrante.

Cette rencontre suffit pour rendre Kermar perdument amoureux d'Eve; et
comme c'est un homme qui n'a pas l'habitude d'attendre, il met ses
esclaves  sa poursuite. Les esclaves font si bien, qu'ils s'emparent de
la belle quakeresse et ramnent au chteau. Ainsi Eve est chez Kermar.
Que ne le frappe-t-elle? Elle n'en a plus le courage; sa haine est
dsarme, ou plutt l'amour lui a fait place: Eve aime Kermar, commue
elle en est aime. Ceci contrarie trs-fort l'esclave Caprice, la
bien-aime et la favorite de Kermar avant l'arrive d'Eve. Caprice n'a
pas d'autre ressource que de chercher  se venger, et elle se vengera.
Il y a, sur le lac voisin aux eaux dormantes, certaines fleurs jaunes
qui composent un poison parfait pour en finir avec une rivale. Caprice
en fera son affaire.

Kermar d'abord n'a pas d'autre ide que de s'amuser d'Eve comme il s'est
amus de tant d'autres; mais tout  coup, pour la premire fois de sa
vie criminelle, il hsite et se trouble; l'innocence, la pudeur, la
srnit d'Eve, l'meuvent malgr lui; il faut cependant qu'il possde
Eve! Un homme comme lui, qui n'a jamais mis de bornes  ses dsirs, dont
la passion s'est toujours satisfaite  l'instant mme, de gr ou de
force; un Kermar, qui joue, qui tue, qui se livre aveuglment aux
caprices les plus monstrueux et crve, les yeux aux quakers; un tel don
Juan, un tel dmon, un tel damn reculerait devant un enfant? non pas.
Kermar se met donc  attaquer Eve par tous les moyens de sduction que
son nom, son audace, son esprit, sa richesse, peuvent lui fournir:
promesses, flatterie, le plaisir et l'or, il n'pargne rien, le serpent!
Eve cependant rsiste et ne mord point  cette pomme. Tandis que le
combat s'engage, Caprice, oblige par Kermar de servir Eve  genoux, a
tent de l'empoisonner; mais le crime avort; Caprice prendra plus tard
sa revanche.

Ce n'est pas seulement la vertu d'Eve que Kermar a pour adversaire, mais
encore le ressentiment de Daniel, arriv  Qubec et rclamant sa fille,
mais les remontrances du vieux duc de Kermar, pauvre vieillard dont la
raison est affaiblie par le chagrin et le malheur. La passion de Kermar
se raidit contre cette double attaque de deux pres irrits; il traite
Daniel comme un quaker, et lui ferait volontiers crever les yeux,
suivant son habitude; quant au vieux duc, il le chasse de sa maison.
Oui, le fils chasse son pre!

[Illustration: Thtre-Franais.--Premire reprsentation d'_Eve_.--Le
marquis de Kermar, Firmin; Rosemberg, Brindeau; Dapremire, Mirecourt;
Eve, mademoiselle Plessis; Caprice, Mlingue.]

Daniel aura recours au gouverneur de Qubec, et lui demandera justice.
Que m'importe? dit Kermar; et il arme ses esclaves pour dfendre son
chteau et repousser toute attaque de la force publique.

Vous le voyez, Kermar est arriv au paroxysme de la passion et de la
violence. Maintenant rien ne le retient plus; qu'Eve se prpare  subir
enfin la dfaite. Quoi donc? Kermar recule encore! l'ange intimide le
dmon! Pour touffer cette hsitation de sa conscience, Kermar cherche 
rveiller son audace  la flamme d'une liqueur brlante, et tout
chancelant, le voici qui frappe violemment  la porte d'Eve. En est-ce
fait,  douce brebis, et seras-tu dvore par ce tigre furieux'?

Tout  coup la scne change, le tigre apaise ses rugissements et devient
doux comme un agneau sans tache. Qui produit cette conversion dans le
coeur de Kermar? qui fait un saint d'un damn? la nouvelle subite de la
mort de sa mre. Ce trpas inattendu, cette disparition rapide de sa
mre, qu'il aimait, jette au coeur de Kermar la crainte et le doute; il
interroge sa vie passe, il se juge et se condamne. Aussitt commencent
le repentir et la pnitence: Kermar appelle Daniel pour lui demander
pardon et lui remettre sa fille; il se prosterne humblement aux genoux
du vieux duc, son pre, qu'il avait outrag et chass; il rend la
libert  ses esclaves, qu'il traitait avec l'inhumanit, d'un bourreau;
Kermar fait plus encore, pousse le repentir jusqu' l'humiliation,
souffre l'injure sans se plaindre, et refuse un duel, au risque d'tre
trait de lche, lui, l'intrpide, le terrible Kermar! Aprs quoi, ce
perscuteur des quakers se fait quaker lui-mme pour achever
l'expiation.

Qu'est devenue Eve, cependant? Eve, pour se mettre  l'abri des
poursuites de Kermar et se dfendre, contre son propre coeur, Eve s'est
confie  Caprice; alors la jalouse Caprice a si bien fait que, sous
prtexte de sauver Kermar d'un grand danger, elle a entran Eve dans
une dmarche qui, laissant au fond sa vertu intacte, la dshonore par
l'apparence. Caprice est venge: Eve lutte vainement contre cette
prvention de l'opinion publique. Elle s'enfuit pour se drober  cette
honte immrite, tandis que Kermar se met  la tte des insurgs
amricains, pour rendre utile une vie jusque-l nuisible, pour laver son
pass par un prsent et un avenir glorieux.

Plus tard, Eve et Kermar se retrouvent; Eve, devant le tribunal des
quakers ses frres, sous le poids d'une accusation d'impudicit; Kermar,
au contraire, victorieux et triomphant. Les Amricains le nomment leur
sauveur, et les quakers le choisissent pour leur suprme juge. Triste
mission! car c'est Eve que Kermar doit juger! Les faits attests par
Caprice; entraneront la condamnation de l'innocente Eve. Daniel se
dsespre; Kermar fait comme Daniel; mais, Dieu merci, Eve trouve enfin
le moyen de se justifier. Ce moyen lui est fourni par l'tourdi mme qui
l'a compromise, par un certain marquis de Rosemberg, que nous n'avons pu
pincer dans notre rcit, attendu qu'il joue, dans la dame de Gozlan, un
rle assez, considrable, il est vrai, mais tout  fait en dehors de
l'action principale.

Pour aller droit au fait, et c'est l un point difficile dans un drame
tellement compliqu de hors-d'oeuvre romanesques, il a donc fallu mettre
de ct ce Rosemberg, venu tout exprs de France, sur la rputation de
Kermar, pour lutter avec lui de folies, le provoquer en duel et lui
enlever ses matresses; il a fallu passer sous silence les compagnons de
dbauche de Kermar, leurs insolences, leurs orgies, leurs duels, mille
fantaisies cruelles et bizarres de Kermar lui-mme, mille rcits
merveilleux, mille incroyables aventures, les surprises, les mystres et
les reconnaissances dont le drame de M. Gozlan est surabondamment
pourvu.

Ce luxe de dtails infinis, qui se croisent et se dbattent dans les
tnbres, est le grand vice de l'ouvrage; il est plein d'inventions mais
d'inventions ple-mle accumules; l'esprit y abonde, mais il va jusqu'
l'excs, et dborde souvent en images prtentieuses, fausses et de
mauvais got. Que vous dirai-je? il y a l plus de richesses qu'il n'en
faut pour faire une pice; mais c'est l'ordre, le got, la clart, la
logique, l'ensemble, qui manquent  ces lments pais.

Le public n'a pas laiss M. Gozlan sans conseils et sans avertissements;
toujours prt  applaudir les scnes spirituelles et intressantes, il
s'est montr svre et juste aux fautes de railleur. Les deux derniers
actes se sont achevs au milieu de la tempte; mais c'est un de ces
naufrages qui n'engloutissent ni le vaisseau ni l'quipage: _Eve_, par
ses bizarreries mme, excita la curiosit, et la curiosit est
trs-proches parente, d'un succs.

Le thtre a fait de grands frais de costumes et de dcors. Tous les
acteurs ont jou loyalement et bravement; il faut citer entre les plus
habiles mademoiselle Plessis, M. Firmin et M. Ligier.

Quelques jours avant, madame Ancelot faisait aussi son petit roman, bien
que madame Ancelot ait certainement cru faire de l'histoire. C'est une
des plus nobles et des plus touchantes figures de la Rvolution
franaise que madame Ancelot a choisie pour sujet  son lucubration
romanesque; j'ai nomm madame Roland.

Nous voyons d'abord madame Roland, qui n'est encore que Manon Philipon,
chez le duc d'Oronne; dj Manon est possde de l'amour de la libert;
 cet amour srieux se mle un autre amour, un tendre penchant pour
Barbaroux. C'est au milieu de ces rves que la Rvolution les surprend
tous deux; et tous deux saluent du plus ardent de leur me cette grande
union: d'une re immense.

Plus lard, Manon Philipon devient madame Roland, et Barbaroux met, comme
membre de la Convention, son loquence au service de la cause nationale.
Femme du ministre de l'intrieur, madame Roland emploie son autorit,
d'une part  dfendre la patrie, de l'autre  adoucir le sort des
proscrits que frappe le malheur des temps.

Peu  peu la tempte rvolutionnaire menace toutes les ttes, et ne
respecte pas mme les plus dvoues et les plus patriotes; nous
retrouverons Barbaroux et madame Roland  l'Abbaye, marchant 
l'chafaud d'un pas hroque.

Ce sujet, simple en apparence, est noy dans une foule d'pisodes qui
l'alanguissent et lui donnent tous les caractres d'une oeuvre de
fantaisie, sous prtexte de la Rvolution.--Peut-tre serait-il mieux de
ne pas jouer ainsi avec de tels vnements et de tels hommes, et de ne
point les rapetisser jusqu'au vaudeville. Il y a cependant des mots
spirituels et quelque intrt dans cette pice, quoique, l'effet en soit
bien sombre pour un thtre habitu aux chansons. (Le Vaudeville a tort
de _toucher  la hache_.)



Misre Publique.

L'hiver approche: pour le riche c'est la saison du luxe et des plaisirs,
pour le pauvre c'est celle du dnment et des plus rudes souffrances.
Mais comme c'est le temps aussi o, de toutes parts, les magistrats
municipaux et les bureaux de bienfaisance font appel aux hommes heureux
pour qu'ils viennent en aide aux indigents, nous croyons que c'est le
moment de dresser une statistique de la misre.

D'aprs le recensement fait en 1841, le chiffre total des individus
recueillis en France par les hospices et hpitaux se montait  93,335.
Mais la division de ces malheureux entre les dpartements ne saurait
rien prouver quant  la misre proportionnelle, qui y rgne. En effet,
nous voyons dans ces tableaux qu'en gnral ce sont prcisment les
dpartements o il y a le plus d'aisance qui, ayant trouv le plus
facilement des ressources pour fonder de grands tablissements de
charit et pour secourir la misre sur une plus large chelle,
fournissent le chiffre le plus lev; tandis que les autres dpartements
qui n'ont pu recourir aux mmes moyens, quoique la misre y soit plus
grande, fournissent ncessairement et malheureusement un chiffre moins
considrable  la statistique ministrielle. Ce document ne prouve donc
pas plus que ces autres calculs qui tablissent que, dans le dpartement
du Nord, sur 6 habitants on en compte un qui a besoin d'tre secouru,
tandis que, dans la Creuse, il ne se trouve qu'un pauvre sur 58
personnes. Ces chiffres fussent-ils exacts, on aurait  se demander si
la situation des 57 habitants de la Creuse considrs comme non
indigents parce qu'ils ne sont pas secourus, leur permettrait, alors qu
ils y seraient ports, de venir aussi efficacement en aide  l'indigent
qui est  ct d'eux que la situation des 5 citoyens aiss du Nord leur
permet d'adoucir la position de leur concitoyen pauvre. Il est vident
que des associations de secours mutuels entre travailleurs, qu'une
meilleure rglementation du travail modifierait bien promptement la
proportion dans ce dernier dpartement. Mais quelles nombreuses et
quelles lentes amliorations ne faudra-t-il pas pour que la proportion
donne ne soit plus mensongre dans les dpartements pauvres du centre,
et de quelques autres parties de la France?

A Paris la situation est mieux constate, et les chiffres ont une
signification plus relle. Nous ne nous occuperons pas aujourd'hui de la
partie de la population qui est traite et recueillie dans les hpitaux
et les hospices. Il y a l tout un travail  part que nous nous
proposons bien d'entreprendre, mais quant  prsent nous ne supputerons
que la population indigente secourue  domicile par les bureaux de
bienfaisance.

En 1841, dernier exercice, sur lequel l'administration ait publi son
travail de compte-rendu, 29,282 mnages indigents ont t secourus. Ce
chiffre se dcompose ainsi:

        Mnages ayant reu des secours temporaires.        10,424
        --    --          des secours annuels ordinaires.  14,383
        --    --           Octognaires,      l,223   }
        --    --           Septuagnaires.    1,962   }
        --    --           Aveugles.          1,054   }     4,475
        --    --           Paralytiques.        236   }

                            Total gal.                    29,282

Ce nombre tait de 30,361 en 1829, de 31,723 en 1832, de 28,969 en
1935, et de 26,936 en 1838. Ainsi, malgr l'augmentation constante de la
population, le nombre des indigents avait constamment dcru depuis 1832,
poque  laquelle le commerce et l'industrie commencrent  prendre du
dveloppement, jusqu'en 1838, anne de leur apoge. C'est  la fin de
cette dernire anne qu'on vit commencer la crise  l'influence de
laquelle le commerce n'a pas chapp depuis, et dont l'un des effets a
t d'augmenter le nombre des indigents de prs d'un dixime.

Les 29,282 mnages secourus en 1841 comprenaient 66,487 individus. Ils
taient plus surchargs de famille que ceux de 1829, car  cette
dernire date, quoique le chiffre des mnages ft plus lev de. 1,079,
le nombre des individus secourus tait moindre de 3,782.

Les chefs de mnages indigents se classaient de la manire suivante:
maris, 11,917; veufs, 10,408; femmes abandonnes, l,898. On y ajoutait
ensuite: clibataires adultes, 4,496; clibataires orphelins, 563.

Sur les 29,282 chefs de mnage secourus, 15,250 ont moins de soixante
ans; 14,052 ont dpass cet ge. On y compte un seul centenaire.

Le loyer des lieux qu'occupent ces mnages secourus est, pour 5,399
d'entre eux de 50 fr. et au-dessous; il est de 51  100 fr. pour 12,680;
de 101  200 fr. pour 5,684; de 201  300 fr. pour 187; de 301  400 fr.
pour 13; au-dessus de 400 fr. pour 2 seulement. 3,003 sont logs  titre
gratuit, et 2,317 le sont comme portiers.

Dans les 29,282 mnages, 15,495 ont pour chefs des hommes. Nous ne
donnerons pas la rpartition du nombre entier entre les diverses
professions, mais nous indiquerons le chiffre pour lequel quelques-unes
y figurent. En le faisant, nous n'avons pas la prtention de fournir des
lments de calculs sur l'aisance et les ressources de telle profession
compare  telle autre; la statistique ne fait souvent que complaire 
la curiosit, elle tombe dans le ridicule quand elle a la prtention de
l'clairer toujours, et nous n'imiterons pas Parent-Duchatelet dans son
livre sur les femmes dgrades, qui, prenant  coup sr quelque
exception que nous voulons ignorer pour un des lments de ses calculs,
dit que, dans une priode de temps qu'il dtermine, sur tel nombre de
ces malheureuses qui finissent par se marier, il y en a une qui pouse
un membre du Conseil d'tat.

Nous remarquons d'abord sur le tableau gnral que cinq tats qui,
prcdemment, comptaient des indigents secourus, n'en ont point eu en
1841: ce sont les albtriers, les arroseurs, les ciriers, les lamineurs
et les cimentiers.--Les affineurs, apprteurs de draps, artificiers,
batteurs d'or, charcutiers, chocolatiers, dcatisseurs, gouttiers,
facteurs, machinistes, pdicures, satineurs, n'en ont compt qu'un seul
chacun.--Nous remarquons encore, dans les professions o il y a eu peu
d'indigents  secourir ou du moins secourus, les bandagistes, les
brodeurs en or, les dentistes, les estampeurs, les frangiers, les
interprtes, les lapidaires, les mouleurs en pltre, les parcheminiers,
les parfumeurs, les sertisseurs, qui n'y figurent chacun que pour
deux:--les artistes dramatiques, les chantres de paroisse, qui y sont
ports chacun pour trois.

Les dessinateurs fournissent quatre indigents; les libraires et
bouquinistes, six; les compositeurs d'imprimerie, pour lesquels le
travail est cependant fort ingal, mais qui ont eu le bon esprit
d'entrer largement dans la voie des caisses de secours mutuels, dix,
chiffre bien peu lev en raison de leur grand nombre; les graveurs,
quinze; les relieurs, vingt-quatre. Quant aux imprimeurs en caractres,
dont l'emploi des machines a diminu sensiblement les garanties
d'occupation, cent trente-neuf ont t dans la ncessit de recourir aux
secours.

Vingt-sept tambours se sont trouvs dans la mme situation.

Dans les chiffres dpassant la centaine, nous trouvons: les
charpentiers, 111; les tourneurs, 119; les chiffonniers, 122; les
fileurs de coton, laine et soie, 124; les tisserands, 129; les
terrassiers, 130; les savetiers, 131; les anciens domestiques, 132; les
charretiers, 140; les anciens employs et crivains, 140; les
manoeuvres, 140; les balayeurs, 149; les corroyeurs, tanneurs,
mgissiers et peaussiers, 156; les cochers, 171; les porteurs d'eau,
189; les bnistes, 192; les bonnetiers, 197; les peintres, vitriers et
colleurs, 278; les maons, 300; les serruriers, 333; les menuisiers,
406; les tailleurs d'habits, 477; les marchands revendeurs, 778; les
cordonniers, 880; les commissionnaires et hommes de peine, 1,429; les
portiers (hommes), 1,283; les journaliers, 1,805; les individus sans
tat, 1,982.

Le rapport de la population indigente  la population gnrale de Paris
a t, en 1841 (prenant pour cette dernire le rsultat du recensement
de 1836), de 1 sur 13 habitants 307 millimes. Voici le rapport dans les
arrondissements:

        Dans le 2e, 1 indigent sur 33 habitants  705 millimes.
        --      3e, 1    -         27    -       152
        --     10e, 1    -         19    -       172
        --     1er, 1    -         17    -       985
        --      5e, 1    -         17    -       951
        --      7e, 1    -         17    -       624
        --     11e, 1    -         16    -       180
        --      6e, 1    -         15    -       904
        --      4e, 1    -         13    -       756
        --      9e, 1    -          8    -       427
        --      8e, 1    -          6    -       597
        --     12e, 1    -          6    -       235

Les recettes faites par les bureaux de bienfaisance sont le produit
d'une subvention de l'administration des hospices, de legs et donations,
de dons, collectes et souscriptions (en 1841. 259.549 fr.); des troncs
et qutes dans les glises (27,692 fr.); de reprsentations thtrales,
bals et concerts (9,682 fr.), et d'autres fonds gnraux et spciaux.

Leur dpense a t, en 1841, de 1,361,635 fr. Le douzime arrondissement,
le plus charg d'indigents, est entr dans ce chiffre pour 244,323 fr.
C'est presque toujours en objets d'habillement et de coucher, en pain,
en viande, en bouillon et comestibles, en mdicaments, en combustibles,
que ce budget de bienfaisance est dpens. Les secours en nature sont
dmontrs par l'exprience tre bien prfrables aux recours en argent.
Cependant, ceux-ci tant parfois indispensables, 95,811 fr. ont t
distribus en espces.

Que les caisses de secours mutuels se multiplient, car il est plus digne
de s'assurer contre le besoin que de demander aide  la bienfaisance
publique; que l'ouvrier soit prvoyant quand il est occup; que les
matres, comprennent que si la Socit regarde leurs coalitions comme
moins dangereuses que celles des travailleurs, la morale ne les
considre pas comme moins coupables; que le gouvernement, par des
traites de commerce bien entendus, imprime  l'industrie, une active
impulsion; enfin, que la chant s'accroisse, car la misre n'a pas
diminu, et les bureaux de bienfaisance, outre qu'ils ont eu  secourir,
dans l'anne qui vient de servir de base  nos calculs, 66,487
individus, auraient eu besoin d'autres ressource encore pour vaincre la
rserve souvent suicide de pauvres honteux qu'on D'estime pas  moins de
15,000.



Une Bouteille de Champagne.

Nouvelle.

Par une sereine matine de printemps, le bandit Shinderhannes tait
couch sur l'herbe, aux pieds de Julie Blasius, le long de cette
magnifique sapinire qui couronne le monastre d'Eberbach, au-dessus de
Kiedrich, dans le duch de Nassau. De ce belvdre, on voyait le
Rhingau, festonn de vignobles, se perdre au sein d'un horizon de
chteaux, et le soleil levant dorer  la fois Johannisberg et Mayence.
Dans les clairires de la fort, non loin du chef, sommeillaient  et
l, par groupes rares et pittoresques, ses plus braves compagnons,
Mose, Picard, Jik-Jak, Crevelt, Zaghetto, Pierre le Noir, tous fameux
dans la chronique du mont Taunus, tous redouts depuis les bords de la
Moselle jusqu'aux landes de Hanovre. Shinderhannes lisait _Werther_,
dont la rputation tait encore naissante, et Julie Blasius, jeune fille
de Zerbst, prisonnire de la bande, dont le capitaine voulait faire sa
matresse, coutait la voix du bandit, tout en effeuillant avec
distraction une branche de saule.

Julie, dit le jeune homme en interrompant sa lecture, vous avez bien
tort d'exiger que je vous lise ce roman jusqu' la dernire page; il ne
peut se terminer que par une catastrophe. Je vous le conseille
franchement, arrtons-nous l. Ce sera comme un amour o le dbut est
toujours si beau...

--Qu'on presse toujours le dnouement, n'est-ce pas? Mon cher capitaine,
lisez, je vous prie. Un roman ne m'pouvante gure.

--C'est un peu bien volontaire pour une captive, madame.

--Vous trouvez?

Mais elle lcha la branche de saule, se mit  boucler les blonds cheveux
du bandit, et Shinderhannes, mu, reprit son livre en rougissant de
plaisir.

Du reste, peu m'importe, dit-il  voix basse; vos yeux ne seront que
plus beaux s'ils viennent  pleurer. O donc en tais-je?

--Vous me disiez qu'au plus beau moment du succs de _Werther_, ayant un
jour rencontr sur le Hundsruck la jeune femme de Brunswick qui servit
de modle  la Charlotte de Goethe, un accs de fureur vous prit, et
qu'en mmoire de tout ce que son amant avait souffert pour elle, vous
etes un instant la singulire envie de la tuer.

--C'est vrai, reprit Shinderhannes en laissant rouler le livre jusqu'au
fond du prcipice; mais cette envie, je me la suis passe, ajouta-t-il
avec un regard sombre que Julie soutint sans motion apparente. Comme ce
livre immortel vient de rouler dans l'abme, de mme Charlotte y
disparut elle-mme. Je saisis la malheureuse femme par les cheveux,
qu'elle avait longs et noirs comme vous, je lui ordonnai de recommander
son me  Dieu, et je la tranai sur le revers de la montagne; l, je
soulevai son corps frle et dlicat, je murmurai le nom de son amant, je
balanai longtemps au-dessus du gouffre ses membres dj glacs
d'pouvante, puis tout m'chappa...

--Et Charlotte roula dans le prcipice? dit Julie.

--Oui, ma belle; et si j'avais pu rendre en mme temps la vie  Werther,
j'eusse retir sa matresse du gouffre, car il tait affreux de la voir
dchire par les ronces, tendant ses bras nus, criant et luttant contre
la cascade qui l'emportait dans le Rhin.

--Et qu'ont-ils dit, vos hommes?

--Je les ai conduits au sige d'un monastre, nous avons battu la porte
en brche avec un crucifix, les nonnes leur ont verse  grands verres du
Beste-Grog, et ils n'ont rien dit.

--Ce sont des lches! Moi, je vous eusse appel homicide; moi, j'eusse
arrach le poignard qui dort  votre ceinture, et il y aurait eu deux
victimes pour le succs d'un roman.

Le bandit Shinderhannes se mit  rire, et prenant la branche de saule,
l'effeuilla tranquillement  son tour.

Picard! s'cria-t-il bientt en voyant un de ses lieutenants grimper
vers lui  travers les sapins, veillez aux franais et faites relever
les sentinelles. Je vais fumer une pipe.

Les gendarmes de Mayence,  cette poque poursuivaient la horde du
bandit jusque sur le territoire hanovrien; Napolon et la Prusse
(C'tait en 1802) s'entendaient parfaitement  cet gard. L'association
des brigands de Hundsruck avait t en partie le rsultat des guerres
entreprises par les Franais pour l'occupation de la Hollande, de la
Belgique et des tats qui forment aujourd'hui le grand-duch du
Bas-Rhin. Fonde d'abord par une famille isralite de Windshoot, prs de
Groningue en Hollande, elle profitait des guerres de la Rvolution pour
tendre dans le nord de l'Allemagne sa formidable et mystrieuse
puissance. On n'entendait parler depuis Bruxelles jusqu'au Hartz que de
Juifs trangls, de chtelains ranonns, mme de villes emportes
d'assaut; les paysannes du mont Joie ne descendaient plus sur la Ror
pour vendre leurs oeufs au march d'Aix-la-Chapelle, sans pril de mort,
et les amateurs qui voyagent  pied pour tter le crne de Charlemagne 
Cologne ou croquer sur leurs albums le vaisseau de la cathdrale de
Mayence, hsitaient longtemps  franchir les Ardennes, dont le _hibou_
Shinderhannes gardait le dfil.

C'est en visitant le _Dos du Chien_ (Hundsruck), chane o maintenant
errait sa bande, que Shinderhannes rencontra Julie Blasius. Vertueuse et
dvote, cette femme rsolut de dompter le brigand, et, comme il en tait
fou, de convertir l'homme par l'amour. Elle rsistait  sa passion, elle
voulait un mariage, elle exigeait surtout que son amant renont 
braver la potence, et en quelque sorte prit une retraite. Mais, en
attendant, Julie ne partageait pas moins la dangereuse vie de
Shinderhannes; elle s'habillait en homme, galopait dans les forts, se
battait mme avec les gendarmes. Tantt, sous les titres et avec les
grces d'une comtesse, elle donnait le ton aux habitus des eaux de
Wiesbaden, jetait l'argent par la fentre, et prsentait le bandit dans
les salons sous l'incognito d'un baron sudois; tantt, coiffe de la
toque  la hussarde et la carabine sur l'paule, elle remontait
lestement  pied les sentiers du Taunus, et jonchait la route, avec sa
blanche main, de ces branches d'arbre qui taient le doigt indicateur et
les pierres miliaires des brigands.

.... Et Charlotte roula dans le prcipice! rptait Julie en se
promenant sous les sapins. Peu  peu elle devint pensive, ses regards se
fixrent sur l'herbe, son visage plit, et elle resta longtemps dans
cette absorbante immobilit du corps si complte et si lourde qu'on
dirait que l'me a doucement quitt son tui et que la chair, au lieu
d'un tre vivant, n'est plus qu'une chose, que nant ou rien; seulement,
par intervalles, de la bouche de marbre de Julie, tombaient encore ces
paroles sinistres:

Et Charlotte roula dans le prcipice!

Cette rverie dura prs d'une heure. En relevant la tte. Julie vit
debout, en face d'elle et dans une attitude mlancolique, le lieutenant
Picard. Franais d'origine, ancien soldat de Frdric, un de ces
aventuriers cosmopolites qui n'ont ni fortune, ni famille, ni patrie,
mais auxquels l'audace tient ordinairement lieu de tout, Picard aimait
secrtement Blasius. Elle s'en tait aperue; elle lui dit:

Picard, j'ai soif; je voudrais bien boire un verre de ces vins de
France dont vous nous parlez si souvent.

--Du bordeaux, madame:

--Non, lieutenant Picard. Lorsque j'tais femme de chambre de la
princesse d'Anhalt, je ne buvais que ce vin-l. Je voudrais un verre de
Champagne.

--Les dernires bouteilles, par malheur, ont t bues hier.

--Par malheur, dites-vous, lieutenant? rien n'est plus vrai, car
j'changerais tous mes cachemires contre un verre de vin de Champagne;
cherchez, je vous prie.

La belle Allemande accompagna cet ordre d'un regard si doux, que Picard
disparut comme un chat sauvage entre les sapins; mais, au bout ce dix
inimits, il revint  pas lents et aussi morne que s'il et manqu de
tuer un riche abb du Rhin.

J'ai cherch, madame; il ne reste pas une seule bouteille de Champagne.
Madame veut-elle du tokai?

--Madame veut du vin de France, et elle veut du Champagne, rpondit la
compatriote de Catherine II avec un geste imprieux et un regard
tincelant; m'entendez-vous.

Le lieutenant fut interdit. Au bruit de la querelle, Shinderhannes
sortit de sa tente, la pipe  la bouche. C'tait moins un brigand qu'un
dandy, lui brigand, il avait l'oeil dur et le visage mobile, la
moustache dmesure, la veste de hulan, le poignard classique et la
paire convenue de pistolets  la ceinture; rien du dandy, il avait les
cheveux blonds et boucls, les mains charmantes, des bottines rouges, un
esprit sduisant, la plus jolie voix de tnor, et cette beaut mle qui
ameutait sur ses pas les jeunes filles de l'Eifel et du Lousberg comme
au spectacle de quelque dieu terrestre du meurtre et de la volupt.
C'tait la plus potique ralisation du hros de Schiller. D'ailleurs,
l'amant de Julie n'avait pas vingt-deux ans. N en 1779,  Nastatten,
d'une famille obscure et misrable, Shinderhannes fut publiquement
fouett dans son enfance, et ce chtiment ignoble, qui fit de
Jean-Jacques Rousseau un grand homme, exaspra tellement le jeune Belge,
qu'il rsolut de se venger jusqu' son dernier soupir, et par une guerre
implacable, de l'affront qu'il avait reu de la socit. Les plus grands
crimes, souvent, n'ont pas d'autre prtexte.

Quel est ce bruit? demanda Shinderhannes en regardant Julie et Picard.

--C'est monsieur, dit Blasius, qui m'offre du tokai, quand je lui
demande du champagne.

--Capitaine, s'cria Picard, mu de l'accusation, vous savez mieux que
moi si j'ai tort. Vous avez bu vous-mme hier la dernire bouteille
d'pernai.

--Eh bien! reprit firement la jeune femme, qu'on aille en chercher dans
la plaine!

--O donc? fit le brigand avec un sourire.

--A Mayence, parbleu! Ne sommes-nous pas  deux lieues de Mayence?

--On me les enverrait dboucher  la potence, vos bouteille? de
Champagne. Belle Julie, est-ce votre dsir?

--Mon dsir est de boire du Champagne; je n'en si pas d'autre.

--Vos dsirs, madame, reprit svrement le bandit, ne sont pas plus
raisonnables que votre mmoire. Ne vous rappelez-vous dj plus
l'histoire de Charlotte? Je sais punir mme les jolies femmes qui ont
des caprices. Dans le _Dos du Chien_, je suis le seul matre aprs Dieu.

--Aprs Dieu et avant le crime, dit hardiment Blasius. Picard recula
pouvant: la lame du poignard brillait dans la main droite du
capitaine. Shinderhannes, de la main gauche, saisissant Julie par les
cheveux, la courba jusqu'au ras de l'herbe aussi facilement que si c'et
t une tige de coudrier.

Demande grce, fille du dmon!

--Non, rpondit-elle.

Aussitt le cachemire qui couvrait ses paules vola dans l'air, et
l'acier du stylet sillonna comme un clair la peau satine de son
admirable poitrine.

Capitaine! s'cria Picard en tombant  genoux.

--Monsieur, lui dit rudement le chef, pour un soldat blanchi sous le
harnais du grand Frdric, vous tes bien dlicat! Je n'aime pas les
mes sentimentales sur le Hundsruck; en littrature et dans les romans
de Goethe, c'est diffrent. A la prochaine course en plaine, vous
resterez  Mayence. Si Bonaparte vous fait pendre, tant pis pour vous.

A ces mots, Shinderhannes remit la lame dans le fourreau, et tira un
coup de pistolet en l'air. Les camarades de Picard,  ce signal, s'tant
approchs du chef, reurent l'ordre de dsarmer le vieux Franais, de ne
plus lui parler, de ne rien lui offrir de sa part du butin de la veille,
et, pour tout dire enfin, de le traiter aussi ridiculement que possible,
en honnte homme. Alors le bandit tourna le dos  sa bien-aime, reprit
tranquillement sa pipe, et on n'entendit plus dans les sapins que le
froissement de la fougre sous le talon des bottines des sentinelles.

Cependant la pointe de l'arme, en courant avec adresse sur le cou de
Julie, y avait trac comme le cercle d'un collier rouge qu'on aurait, 
distance, jur de corail. Elle remit son cachemire en frissonnant de
douleur et de rage. A ce moment il tait midi. La masse irrgulire et
confuse des difices du couvent d'Eberbach, avec leurs flches lances,
leurs votes lgres, leurs aiguilles gothiques et leurs toits en
tages, dont la plus grande partie remonte au douzime sicle, se
dressait  l'ombre du feuillage dans le silence de la fort et dans la
chaleur du jour. Le dernier et le plus considrable des six monastres
fonds en 1431 par saint Bernard (Tiefenthal, Gollersthal, Eberbach,
Erbinges, Nothgottes et Marienhausen), cette sainte maison, compose
d'un palais et d'une glise lis par des colonnades du style byzantin,
n'offre partout, dans ses bas-reliefs comme dans ses lignes
d'architecture les plus saillantes, pour type unique du symbole de ses
origines, que la figure multiplie du cochon, qui signala, dit la
chronique,  saint Bernard lui-mme les endroits de la plaine o le
fondateur trouverait de la pierre. Cette image burlesque, toutefois,
n'ajoutait rien  la gaiet sombre du clotre dont quelques moines
grossiers, respects encore mme en 1805 par le duc de Nassau, ouvraient
humblement la retraite aux condottieri de Shinderhannes. Transform
aujourd'hui en hospice pour les fous, Eberbach prludait  cette
destine bizarre en abritant ple-mle des religieux et des bandits. Ce
qui achevait ce tableau digne de Salvador Rosa, c'tait la pesanteur de
l'atmosphre, o l'oiseau ne chantait plus, o l'air se parfumait
d'armes rsineux, o la magnifique ardeur du soleil ne rappelait
qu'avec plus d'effroi, vis--vis du monastre, le meurtre sacrilge de
Charlotte. Les murmures de la cascade, rendus plus imposants par l'cho
de la cloche des moines, semblaient lutter encore contre les plaintes de
son agonie. Blasius laissa lentement glisser ses pieds sur la mousse et
descendit ainsi prs du torrent, comme pour mieux prter l'oreille aux
derniers cris de la jeune fille.

Tristement appuy contre le mur du portail, au-dessous de la statue
colossale de saint Bernard, et les regards tourns vers le Rhin, Picard
attendait l, sous la surveillance d'un poste avanc, que l'heure la
plus favorable de la nuit et ramen pour la bande celle du combat et
naturellement aussi l'heure de son dpart. A la vue de Julie, ses yeux
se mouillrent de larmes.

Picard, lui dit la prisonnire en se penchant au-dessus du prcipice,
n'entendez-vous pas comme moi gmir l'me de Charlotte au fond de
l'abme?

--Hlas! madame, le crime tait trop grand pour que cet trange tombeau
restt muet! La jeune fille tue par le capitaine Shinderhannes n'tait
pas la Charlotte de _Werther_.

--Vous m'pouvantez!

--Il avait connu  l'universit, de Goettingen l'abb J..., hros de
l'aventure dont Goethe a racont les principales circonstances dans son
livre. L'abb J... fut le seul ami de Shinderhannes. Quand il se brla
la cervelle, notre capitaine, exalt, jura que la premire femme qui
s'offrirait  sa rencontre dans le _Dos du Chien_ paierait pour la
mmoire de son ami. Par bonheur vous ne ftes, madame, que la seconde;
mais Shinderhannes avait dj tenu son serment, et la premire, une
pauvre laitire de Kiedrich, y a pass...

--De quoi parlez-vous donc ensemble? demanda  cet instant une voix
rauque dont les intonations semblaient tomber du ciel.

Julie et Picard se retournrent avec surprise... Le capitaine, sortant
de la grande cour du monastre, s'tait avanc doucement et il les
regardait causer, du haut d'un tertre, avec cette tranquillit sinistre
qui, dans une me jalouse comme tait la sienne, laissait pressentir de
terribles orages.

Nous parlons, dit Blasius avec son intrpidit ordinaire, des
gmissements qui s'lvent, comme des lamentations funbres, comme des
accusations solennelles, du fond du prcipice.

--Il parat, reprit Shinderhannes d'un ton ironique, que votre
interlocuteur aime singulirement les beauts de la nature. Voici deux
fois que je le surprends aujourd'hui au pch d'admiration trop
exclusive pour le paysage et pour la femme. Moi, j'ai peur des gens
sensibles, et je les prie de rejoindre les camarades qui font des
cartouches avec les moines dans la grotte; ce sera plus utile.

Picard s'loigna, Julie se coucha sur l'herbe, o elle reprit la branche
de saule, et le bandit continua sa promenade avec une lgret
apparente; mais le remords grondait enfin dans sa poitrine; il avait
mme reconnu l'horreur de son action. Ses yeux s'taient presque
mouills, comme ceux de Picard, en apercevant du sang  la pointe de son
poignard. Julie Blasius n'tait-elle pas sa prisonnire, et,  ce titre,
comme femme, n'avait-elle pas droit, mme dans ses plus grandes
inconsquences,  la piti, au respect du bandit? Peut-tre d'ailleurs
la belle Allemande, jusqu'alors insensible aux prires de Shinderhannes,
allait-elle enfin l'accepter pour poux, et changer son repaire en lit
nuptial, en temple secret de bonheur! Un mouvement de colre froce
avait tout dtruit.

Cette charmante Julie! murmurait Shinderhannes.

En en disant ces paroles, il embrassait d'un regard enflamm le corps de
la jolie femme, mollement ramass sur le gazon comme un cygne tapi dans
un bouquet de fleurs. Le bandit vint tomber plutt que s'asseoir aux
genoux de la captive.

Ma chre, lui dit-il, j'ai envie, comme Werther, de me tuer.

--Pour moi, sans doute? rpondit Julie avec ddain.

--Peut-tre, reprit le bandit les yeux baisss.

--Non, non, vous vous trompez, mon beau capitaine; il y a quelque chose
de plus grossier dans vos passions. Si vous m'aimez, monsieur, c'est que
le monastre d'Eberbach ne renferme qu'une femme, et cette femme, c'est
moi.

--Tu as raison, dit Shinderhannes en lui baisant la main; je donnerais
Mayence, et Cologne, et Francfort, et la lgende du comte Kuno, et
_Werther_ mme, pour que ta bouche me rendt ce baiser. Sans la femme, 
Julie! le dsert de l'homme est insupportable.

--Vous avez raison, monsieur, dit  son tour Blasius. Je donnerais aussi
et Mayence, et Francfort, et Cologne, et la lgende du comte Kuno, et
_Werther_, et vous-mme, capitaine, par-dessus le march, pour une
bouteille de vin de Champagne. L'amour de l'homme est un dsert, et Dieu
a fait le vin de Champagne pour qu'il ft supportable  la femme.

--Oh! ces filles d'Eve! s'cria le bandit, toujours semblables  leur
mre! quand ce n'est pas la pomme, c'est la grappe.

--Et notre volont, monsieur?

--Elle est accomplie.

A ces mots, Shinderhannes sonna d'un cor qu'il portait suspendu  sa
ceinture; la fort rpta en longs chus cet appel sinistre, auquel on
vit bientt rpondre les brigands et les moines, qui se montrrent
ple-mle aux croises de l'difice.

ANDR DELRIEU.

_(La fin  un prochain numro.)_



La Saint-Hubert

Voici la fte du bienheureux patron des chasseurs; aucun saint du
paradis n'est ft chaque anne avec plus d'exactitude. En son honneur,
tout homme qui sait manier un fusil, ou sonner de la trompe, se met en
campagne, ce jour solennel, sans s'informer s'il pleut ou s'il fait beau
temps. Le chasseur millionnaire rassemble ses parasites habitus pour
cette solennit; s'il existe dans ses buis un superbe cerf dix cors, un
sanglier-monstre, on le rserve pour tre chass le jour de saint Hubert.
Le petit propritaire invite quelques amis  l'ouverture d'un bois
taillis o viennent des faisans du voisinage; il n'a pas voulu le
visiter encore, car il aurait pu les effaroucher, et le jour de la
_Saint-Hubert_ ne peut pas se passer comme les autres jours. Le garde,
vivant joui dans sa maisonnette, au milieu des bois, braconne un peu
plus que de coutume sur les terres de son matre, car il lui faut un
livre pour son dner.

Ainsi, dans toutes les classes de chasseurs, on fait ce jour-l ce qu'on
n'a pas fait la veille, ce qu'un ne fera pas le lendemain. La
_Saint-Hubert_ ne se sonne que le jour de saint Hubert; un chasseur se
ferait siffler en la sonnant tout autre jour de l'anne. La chasse
finie, quels dners! Le vin de. Champagne coulant  flots, et les
chansons, et les histoires, je n'en finirais pas si je voulais vous dire
tout ce qu'on fait le jour de saint Hubert; j'en finirais encore moins
si je racontais tout ce qu'on dit.

Le 3 novembre il arrive des coups fabuleusement extraordinaires: on tue
des livres  deux cents pas, on roule des sangliers comme des lapins,
on assomme des ours avec la crosse du fusil; au besoin, on gorgerait
des rhinocros, on rapporterait un lphant dans le carnier. Si, parmi
les convives, il se trouve un chasseur voyageur qui soit all dans
l'Inde, il aura fait coup double sur le tigre royal, et vous en
entendrez, de toutes les faons. Les voyageurs mentent, les chasseurs
mentent; jugez  quelle sublimit de hblerie doit se monter l'homme
runissant ces deux titres. Qu'importe! riez, et ripostez, mais surtout
ne vous montrez jamais incrdule; d'abord ce n'est pas poli, et puis
vous refroidiriez la verve du conteur, et la causerie n'aurait plus
d'entrain. Il vaut mieux renvoyer la balle du moment qu'elle est lance,
et tout le monde y gagne. Toutes les fois que je me trouve en face d'un
chasseur  histoires excentriques, je lui rponds par des histoires plus
excentriques encore; c'est le meilleur moyen de le faire taire. Depuis
longtemps Corneille nous a donn cette recette:

        J'aime  braver ainsi ces conteurs de nouvelles;
        Et sitt j'en vois quelqu'un s'imaginer
        Que ce qu'il vient m'apprendre a de quoi m'tonner,
        Je le sers aussitt d'un conte imaginaire
        Qui l'tonne lui-mme et le force  se taire.
        Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors
        De les faire rentrer leurs nouvelles au corps!

[Illustration: La Messe de Saint-Hubert.--Bndiction des chiens.]

Quand, arrive le 3 novembre, le gibier a dj vu le feu de trs-prs,
les perdrix surtout mettent  se laisser approcher une mauvaise volont
dsesprante. Alors, au lieu d'aller les chercher, on les fait venir 
soi au moyen de rabatteurs; c'est un moyen certain pour brler de la
poudre. Les chasses en battue commencent ordinairement le jour de saint
Hubert. Ce jour-l, les endroits rservs ne le sont plus; on tire de
tous les cts, on fait un tapage infernal; et notre glorieux patron
doit tre content du massacre et surtout du tapage qui se fait en son
honneur.

Bien des chasseurs clbrent la Saint-Hubert sans savoir la vie de leur
protecteur ici-bas et dans le ciel. Si vous leur disiez: Monsieur,
qu'est-ce que saint Hubert? ils vous rpondraient; C'est un saint dont
la fte arrive le 3 novembre.--Mais  quelle, poque vivait-il?
pourquoi, comment a-t-il gagn le paradis? Ils resteraient bouche
bante. Eh bien, je vais leur donner ici un petit abrg de la vie de ce
grand saint, pour qu'ils ne soient plus embarrasss quand on les
interrogera.

[Illustration: Vision de Saint-Hubert.]

Hubert tait fils de Bertrand, duc d'Aquitaine; il naquit en l'an de
grce 656. Bertrand, fort brave homme, fatigu de la tyrannie d'Ebroin,
maire du palais sous Clotaire III, secoua le joug et proclama son
indpendance. Ebroin, fort sournois de sa nature, au lieu de combattre
Bertrand en brave chevalier, aima mieux le vaincre par des sortilges;
il fit jeter un sort sur ce pauvre duc et le rendit imbcile. Il croyait
ainsi envahir l'Aquitaine; mais Hubert tait l pour parer le coup; ses
prires au ciel rendirent la raison  Bertrand, qui livra bataille, et
fut vainqueur. Hubert vint  Paris  la cour de Thierri 1er, roi de
Neustrie et de Bourgogne; celui-ci, charm de sa bonne mine, le nomma
comte du palais. Mais Ebroin tait plus matre que le roi; gardant
rancune au jeune Hubert, qui avait dsensorcel son pre, il lui chercha
tant de noises qu'il fut oblig de quitter la cour. Il se retira chez
Pepin d'Hristal, duc d'Austrasie, ennemi d'Ebroin. Une guerre clata
entre eux; Hubert y rendit son nom illustre, et il fut proclam le plus
brave, Thierri fut vaincu; Ebroin mourut assassin; Ppin voulut garder
Hubert, grand chasseur; il reconnaissait la mme passion chez le fils de
Bertrand, et vous savez le proverbe: Qui se ressemble s'assemble.

Hubert se fit  la chasse une aussi belle rputation qu' la guerre.
Pour dmler les ruses d'un cerf, il n'avait point son gal. Pepin le
nomma grand-matre de sa maison, et lui fit pouser mademoiselle
Florihane, fille de Dagobert, comte de Louvain. Les anciens chroniqueurs
disent que la chasse lui faisait souvent oublier le service divin: il
courait sans cesse  cheval dans les bois; dimanche ou fte, Pques ou
Nol, rien ne pouvait l'arrter. Un sanglier lui faisait manquer la
messe, un chevreuil l'empchait d'aller  vpres. Un jour, c'tait le
vendredi-saint, Hubert, dans la fort des Ardennes, vit le cerf qu'il
chassait venir droit  lui.  prodige! le cerf portait un crucifix entre
ses deux bois. Effray, il tombe  genoux et entend ces paroles; 
Hubert! jusqu' quand poursuivras-tu les btes des forts? jusqu' quand
cette vaine passion te fera-t-elle ngliger ton salut? Si tu ne te
convertis pas promptement, tu seras prcipit dans l'enfer. Hubert
rpondit: Seigneur, me voici prt  faire votre volont. Le cerf lui
dit: Va chez mon serviteur Lambert  Maestricht, il te dira ce que tu
dois faire. Ainsi, dit la lgende, Hubert, qui voulait chasser et
prendre, fut lui-mme chass et pris. Saint-Lambert, vque de
Maestricht, lui donna de bons conseils, et surtout de bons exemples pour
gagner le ciel. Demeur veuf, Hubert se retira dans la fort des
Ardennes, l o se trouve aujourd'hui le village de Saint-Hubert. Il y
vcut longtemps de la vie contemplative, ne chassant plus que les loups,
lorsqu'ils venaient l'attaquer.

[Illustration: La Saint-Hubert du garde.]

[Illustration: La Saint-Hubert au chteau]

[Illustration:]

[Illustration:]

Saint Lambert mourut assassin, et Hubert le remplaa. Le jour de son
sacre, un ange apporta du ciel une tole brode par la vierge Marie;
saint Pierre lui apparut et lui remit une des deux clefs avec lesquelles
on le reprsente toujours. Cette clef sert encore aujourd'hui  gurir
les enrags, hommes et btes; on la fait rougir au feu et puis on
l'applique lgrement sur le front du chien de manire  lui brler
seulement le poil. Autrefois on avait la coutume, en entreprenant un
voyage, de clouer un fer de cheval  la porte d'une glise ou d'une
chapelle sous l'invocation de saint Martin. On faisait aussi rougir au
feu la clef de cette glise ou de cette chapelle, et ou en marquait le
front de la bte qui devait porter le voyageur. Je ne raconterai pas
tous les miracles oprs par Hubert; il me faudrait trois numros de
_l'Illustration_. Depuis que saint Hubert est mort, les miracles
continuent: un morceau de la sainte tole gurit les individus atteints
de la rage, et l'tole est toujours entire. Le 3 novembre, la chapelle
de Saint-Hubert ne dsemplit pas: ds trois heures du matin, les trompes
sonnent le rveil;  l'instant, chasseurs et piqueurs, gardes et
braconniers se mettent en route avec leurs chiens, aprs s'tre lests
de la classique soupe  l'oignon. Tous arrivent  la chapelle de
Saint-Hubert, aujourd'hui dlabre, mais conservant toujours son antique
clbrit. Un prtre dit la messe aux flambeaux, les trompes sonnent
lors de la conscration et pendant la bndiction toute spciale pour
les chiens. Le plus jeune chasseur fait la qute, et ordinairement un
nid de grive plac dans le pavillon de sa trompe lui sert de plateau.

Les chasseurs scrupuleux ne se contentent pas, pour leurs chiens, de
cette bndiction gnrale, il leur en faut une autre plus directe. Ils
retournent le lendemain chez un monsieur descendant de saint Hubert, 
ce qu'il dit, et qui applique  leurs chiens la clef rougie que son
aeul reut directement de saint Pierre. Lorsqu'il s'agit d'un homme, si
l'on se servait de la clef rougie, le remde serait peut-tre pire que
le mal; alors ce monsieur gurit ou prserve de la rage en imposant les
mains et en prononant certaines paroles que lui seul connat; mais en
cela comme en beaucoup d'autres choses il faut avoir la foi. Ce qui est
fort singulier, c'est que les protestants et les rforms vont en
plerinage  Saint-Hubert aussi bien que les catholiques; on y voit mme
des juifs. Tous amnent leurs chiens et leurs bestiaux, soit pour les
gurir de la rage, soit pour les empcher de l'avoir.

Ceux qui chassaient dans les Ardennes devaient aux moines de
Saint-Hubert la premire pice de gibier qu'ils tuaient, et la dme de
toutes les autres. Un comte Thodoric, aprs avoir fait voeu d'observer
cette rgle, tua un superbe sanglier. Il le trouva si beau, qu'il voulut
le garder. N'ayant point de charrette pour transporter une bte si
lourde, il le fit dpecer, afin que ses gens pussent se charger chacun
d'un morceau; mais,  prodige! les gigots, les filets, la hure, ne
furent pas plutt dtachs, qu'ils partaient comme des fuses  travers
les airs, et dcrivant une parabole, ils tombrent sur l'abbaye, o les
moines les mangrent. Un certain Josbert fut bien autrement puni:
atteint de la rage, il promit aux moines le tiers de ses terres s'ils le
gurissaient. Mais, comme dit le proverbe italien:

        Passato il pericolo,
        Gabbato il santo.

Une fois bien portant, il envoya les moines au diable, qui n'en voulut
pas, et entra dans le corps de Josbert. Vous dire tout ce que fit notre
possd quand il eut le diable au corps, demanderait trop de temps et
trop de place Li, garrott, il fut port devant l'abb de Saint-Hubert.
Celui-ci le fit mettre dans une cuve d'eau bnite, et lui couvrit la
tte avec la sainte tole. Qui fut penaud! Je vous le demande. Le
diable ne pouvait plus sortir par la bouche, car l'tole tait l; d'un
autre ct la chose paraissait peu commode, car on pouvait prendre un
bain d'eau bnite, et pour un diable c'est fort dangereux. Cependant 
tout prix il fallait fuir l'tole, et le diable partit par les voies
intrieures, ce qui produisit une telle dtonation que les douves de la
cuve en furent brises(1). La morale de tout cela, c'est qu'il faut
toujours tenir les promesses que l'on fait aux moines.

[Note 1: Sensit inimicus pondus virtutis divin et coactus per
posteriora egredi, talem dedit crepitum, ut omne dolium a compage sua
resolveretur. Sic Deus superbissimum spiritum ludibrio exponebat.
(Historia sancti Huberti principis Aquitani ultimi Tungrensis primi
Leodiensis episcopi. Luxemburgi, 1621. In 4, pag. 102.)]

[Illustration: Une chasse dans un htel de la rue Saint-Honor.]

Hubert mourut en 727. Seize ans plus tard, on ouvrit son cercueil en
prsence: du roi Carloman, et on trouva son corps frais et vermeil. _Ses
habits taient plus entiers et plus beaux que de son vivant_. Ds lors
on le nomma saint Hubert. Ce titre lui fut confirm par Lon X un
septembre 1515. Le roi fit mettre la dpouille mortelle du saint dans
une belle chsse, devant le matre-autel Cette premire translation eut
lieu le 3 novembre 743; et voil pourquoi nous chassons tant et nous
dnons si bien le jour de la Saint-Hubert.

Je connais des chasseurs qui, le 3 novembre, ngligeraient les plus
srieuses affaires pour courir les champs; j'en connais qui, malades, au
lit, se sont levs, ont fait un tour dans leur parc et se sont recouchs
ensuite, aprs avoir accompli ce devoir, cet acquit de conscience; j'en
ai vu qui, ne pouvant pas sortir, ont revtu l'habit de chasse et sont
rests ainsi quips toute la journe dans leur fauteuil.

Lord Egerton, propritaire d'un fort bel htel rue Saint-Honor, avait
t grand chasseur. Devenu vieux et goutteux, il ne pouvait plus monter
 cheval ni courir  pied: l'inexorable maladie le clouait dans son
large, fauteuil. En temps ordinaire il prenait patience avec assez de
philosophie; ses livres et ses amis lui faisaient quelquefois oublier
l'ge heureux o il pouvait chasser depuis le matin jusqu'au soir; mais
lorsque venait la Saint-Hubert, toute diversion tait impossible. Alors
il se sentait intrieurement travaill par le dmon cyngtique, dmon
cent fois plus tenace que ceux de l'amour, de l'ambition et autres
passions  l'eau rose. La veille du jour o les chasseurs ftent leur
saint patron, l'imagination de milord, s'garant en folle sur sa vie
passe, lui retraait avec les plus vives couleurs d'anciennes
jouissances dont la privation augmentait encore son mal prsent; les
crises redoublaient alors d'intensit, les douleurs devenaient plus
agus, plus poignantes: le pauvre homme faisait piti. Lorsque le mois
de novembre approchait, les domestiques du noble lord disaient entre
eux: La maladie de notre matre augmente, ou voit bien que la
Saint-Hubert n'est pas loin.

Un jour, c'tait le 3 novembre 1831, lord Egerton, en s'veillant,
entendit les sons harmonieux de la trompe.

Pourquoi ce bruit? demanda-t-il  son valet de chambre; cela me fait
mal; ces fanfares me dchirent le coeur.

--Je pensais, au contraire, que cela vous ferait du bien.

--Allez dire  nos voisins que je les prie en grce de me laisser dormir
en paix. Dieu me pardonne, ils sonnent la Saint-Hubert, le rveil, le
dpart; j'entends les cris d'une meute, et je suis forc du rester au
lit! Les malheureux! ils ne se doutent pas des angoisses qu'ils me
causent!

--Vos voisins ne sont pour rien dans tout cela, milord; cette musique
joyeuse n'a d'autres excutants que vos piqueurs; ces cris sont ceux de
vos chiens; milord doit savoir que c'est aujourd'hui la Saint-Hubert.

--Tu veux donc augmenter mes regrets, tu veux me tuer! Ah! mon ami, au
lieu de me dchirer l'me, au lieu de me retourner le poignard dans le
coeur, fais-moi plutt oublier ce jour, qui me rappelle d'aussi
dlicieux souvenirs.

--Il ne s'agit pas du souvenirs, mais de ralits; nous chassons
aujourd'hui.

--Bah!

--Vos piqueurs sont  cheval avec leurs habits de fte; vos valets de
limier font le bois; je vais vous habiller, et bientt vous entendrez
leur rapport.

--Ah , mais on dirait que tu parles srieusement?

--Milord sait bien que je suis incapable de me permettre une
plaisanterie dplace.

--Hlas! il m'est impossible de sortir de Paris; si tu m'emmenais
vivant, tu me ramnerais mort.

--Dieu et votre grce me sont tmoins que je n'ai pas dit un mot de
cela.

--Et o chasserons-nous?

--Ici.

--Ici!

--Le gibier du parc se multiplie beaucoup trop, il faut ncessairement
le dtruire.

--Le gibier!!

--Les chevreuils surtout font un dgt terrible en broutant les jeunes
arbres.

--Les chevreuils!!!

--Vos massif, de dahlias, vos plates-bandes de graniums, vos carrs de
tulipes sont labours, dtruits, anantis par les sangliers.

--Les sangliers!!!!

Cette dernire exclamation fut pousse avec une force inaccoutume; on
aurait cru entendre Mithridate prononant son fameux les Romains! Les
yeux de milord brillrent du feu de la jeunesse, les douleurs de la
goutte cessrent, une vie nouvelle circulait en lui; le valet de chambre
continua:

Entendez-vous ces fanfares, qui vous promettent une heureuse journe?
allons, milord, habillez-vous, et  cheval.

--A cheval! est-ce que tu rves?

--A cheval, vous dis-je, ou en voiture, si vous l'aimez mieux; vous
chasserez, aujourd'hui toutes les btes possibles, depuis le lapin
jusqu'au sanglier, depuis le livre jusqu'au cerf.

--Allons, je me fie  toi, mon ami; ceci commence  m'intresser. Fais
en sorte que je ne me rveille pas; ce serait vraiment dommage.

Aussitt que milord fut insr dans le molleton et la flanelle, quand
une vaste robe de chambre fourre tout hermtiquement envelopp, deux
domestiques l'emportrent dans son fauteuil et le descendirent au
vestibule, chauff par un bon pole. Comme il n'avait la goutte qu' la
jambe droite, il voulut que sa jambe gauche fut couverte par la gutre
classique. La porte du jardin s'ouvrit, et deux valets, tenant leur
limier en main, se prsentrent pour rendre compte de leur tourne
matinale.

Eh bien, Dick, as-tu de belles choses  m'apprendre? Je ne m'attendais
gure  me trouver aujourd'hui en face de toi; et, je te le dis sans
compliment, ta figure et celle de ton camarade Tom me sont mille fois
plus agrables  voir que celle de tous mes mdecins.

--Milord, la chasse sera belle, mais nous aurons bien des difficults 
vaincre.

--Tant mieux, mon ami, tant mieux! Voyons, dis-moi quels obstacles notre
courage devra surmonter.

--Milord, je crois avoir rencontr un sanglier tiers-an, qui se fait
accompagner d'un cuyer plus jeune; et si mon chien ne me trompe, il est
rembuch dans un fort de lilas et de chvrefeuille, qui se trouve au
bout du massif de graniums.

--Par saint Hubert, voil certainement le premier animal de cette espce
qui, de mmoire de chasseur, se soit avis de choisir un pareil fort.

--Quant  moi, je n'en avais jamais vu en semblable lieu.

--Et toi, Tom, qu'as-tu dtourn?

--Trois chevreuils.

--O sont-ils?

--A la repose, derrire le kiosque.

--J'avais cru entendre parler d'un cerf?

--Il y est.

--Tu n'en parlais pas.

--Impossible de le dtourner, il court toujours; il ressemble aux
chevaux de Franconi, faisant beaucoup de chemin dans un petit espace.

--Oui, milord, ajouta Dick; et quelque bte que nous chassions, nos
chiens ne pourront, pas suivre le droit. Nous aurons souvent du change,
les voies se mlent, se croisent en tous sens; derrire chaque arbuste
il y a un livre au gte; tous les dahlias courbs par la gele cachent
trois ou quatre lapins. J'ajouterai mme que, malgr nos prcautions
pour dtruire les animaux nuisibles, je souponne un renard d'tre 
l'afft dans la plate-bande de chrysentemums.

--Un renard, Dick?

--Un renard, milord.

--Et... il n'y a point de loup?

--Je ne le pense pas.

--C'est dommage.

--Si votre honneur veut nous dire quelle bte on doit chasser la
premire, nous lancerons.

--Il faut tout lancer.

--C'est l'avis que j'aurais donn  milord s'il m'avait consult.

--Allons, parlez, courez, criez, sonnez, je vous verrai d'ici; j'espre
que cela fera diversion  mes douleurs.

--Comment, milord! mais vous suivrez la chasse, vous tirerez des coups
du fusil; vous n'avez, pas la goutte aux mains.

--Oui; mais je l'ai aux pieds.

--Fort bien, voici votre voiture.

A l'instant on amena un char  trois roues, chef-d'oeuvre de mcanique;
il pouvait tourner en tous sens,  la moindre pression d'une manivelle;
un domestique assis derrire le dirigeait comme un pilote. Ou porta lord
Egerton dans ce vhicule rembourr de fourrures; un soleil superbe
rchauffait les membres du noble goutteux. Arm d'un fusil double, suivi
de ses valets portant d'autres fusils chargs, il donna le signal, et la
chasse commena. Je ne vous en ferai pas la description: ce serait aussi
difficile que de raconter tous les coups de sabre donns, ou reus  la
bataille de Wagram. Vous saurez seulement que ce brave Anglais fit  lui
seul un carnage horrible; il tirait sur un fleuve du gibier qui coulait
toujours; s'il manquait un chevreuil, il tuait six lapins; tout y passa;
le sanglier ne fit point le mchant, car une bouteille de cirage n'a
jamais aigri le caractre du cochon.

Cette chasse fut un curieux spectacle pour les locataires des maisons
voisines; placs  leurs fentres, perchs sur les toits, ils
regardaient le massacre avec, des yeux stupfis; il semblait qu'ils
assistassent  une reprsentation du Cirque-Olympique; la scne tait
dans un ardin; les fentres et les mansardes servaient de loges.

Le soir il y eut cure pour la meute et grand dner pour les chasseurs,
avec accompagnement de fanfares. En se couchant, le noble lord disait 
son valet de chambre: Mon ami, c'est aujourd'hui le plus beau jour de
ma vie; le plaisir que j'ai prouv tait d'autant plus grand, que je
l'esprais moins. Ce matin j'aurais pu croire tout possible, except de
chasser aujourd'hui. Mais si l'homme peut rsister  la souffrance, il
succombe quelquefois  l'excs de bonheur; on dirait vraiment que, cr
pour souffrir, il n'a point la force ncessaire pour supporter la joie.
Le lendemain Lord Egerton n'existait plus. Avouez qu'il tait difficile
de mieux finir; sa mort peut se comparer au boulet de Turenne,  la
balle de Charles XII. Son cercueil fut entour des trophes de sa
victoire; tel Louis XV, aprs la bataille de Fontenon, dormit sur un
matelas fait avec des drapeaux ennemis.

Pour transmettre son effigie et son nom  la postrit, lord Egerton a
fait frapper une mdaille. J'en conserve un exemplaire qu'il m'a donn.
Elle porte en exergue: _Francis Henry Egerton, Earl of Bridgewater_.
S'il avait vcu plus longtemps, il en aurait sans doute fait fabriquer
une autre avec cette lgende; _Il chassa le jour de saint Hubert 
courre, rue Saint-Honor, n, 335,  Paris_. Le fait est assez
extraordinaire pour mriter d'tre transmis  tous les chasseurs 
venir.

ELZAR BLAZE.



MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XVII.

TRAHISON.

Pedrocco, dans les premiers jours du mois de juillet de 1381, remit 
Luchino un billet de Ramengo ainsi conu:

Magnifique seigneur Luchino,

Je suis arriv, suivant votre ordre, dans la ville d'Avignon, et j'ai
russi  trouver le rebelle Franciscolo Pusterla avec son fils. Ne
dsirant rien plus vivement que de servir notre prince, que le seigneur
Dieu tienne en joie, je me suis conduit de telle sorte que je l'ai
dtermin  se diriger vers le port de Pise. Nous partirons par Niza de
Provence la semaine suivante; avec l'aide de Dieu, nous nous
embarquerons sur le navire appel le Caspio. C'est pourquoi je supplie
Votre magnificence de prendre les mesures ncessaires pour s'emparer
dudit Pusterla et de son fils. Alors je mettrai de plus longs
renseignements aux pieds de votre altesse, qu'aujourd'hui je baise en
toute humilit.

RAMENGO DE CASALE.

[Illustration.]

Ainsi qu'il l'annonait, ds que la mer fut favorable, Ramengo sortit du
port de Nice, conduisant son ennemi sans dfiance. La fortune le servit
au del de ses esprances, elle lui offrit immdiatement l'occasion
qu'il pensait devoir attendre: les Pisans consentirent pour des causes
qu'il est mutile d'numrer ici,  livrer Pusterla  Luchino.

Dans les premiers jours, le vaisseau qui portait Pusterla eut  lutter
contre les lments: des pluies violentes, des coups de vent, des
bourrasques, paraissaient vouloir repousser les exils de la terre
qu'ils dsiraient revoir et o ils devaient trouver la mort. Venturino
disait:  mon pre! pourquoi avons-nous quitt ce pays? L nous tions
ay moins sur la terre et solides sur nos pieds. Et Pusterla rpondait:

Nous l'avons quitt parce qu'il n'tait pas notre patrie.

--Et o allons-nous maintenant?

--Ne le sais-tu pas? en Italie.

--En Italie! oh! dans notre cher pays, n'est-ce pas? L nous entendrons
encore parler notre langue, n'est-il pas vrai? L nous verrons des gens
que nous connatrons tous. Et ma mre, la trouverons-nous aussi bientt?

--Pauvre mre! rpliquait Francesco en soupirant et en caressant les
blonds cheveux de son enfant. Oui, nous la reverrons, si Dieu le permet.
Maintenant prie pour elle.

--Prier? oh! il ne se passe pas de jour que je ne prie, pas de moment o
je ne me la rappelle. Encore cette nuit, j'ai rv d'elle. Nous tions
l-bas, dans notre villa de Montebello; elle et moi nous nous tenions
dans la salle, et tu entrais  cheval avec une arme... Je ne me
souviens plus. Je sais bien que je ne l'avais jamais vue plus belle ni
plus tendre. Oh! si j'tais grand, si j'avais le bras fort, fort comme
le tien, comme celui d'Alpinolo, je courrais bien la dlivrer.

Pusterla l'embrassa attendri, et levant les yeux vers Ramengo, qui
tenait les siens fixs sur eux comme la vipre sur le rossignol fascin.
 mon ami, lui dit-il, quelle consolation dans l'isolement, dans
l'infortune, de trouver un fils  ses cts!

C'tait jeter de l'huile sur le feu. Ramengo clata au fond de son me,
en entendant ces paroles qui lui rappelaient qu'il aurait pu jouir de la
mme consolation, et qu'elle ne lui avait t ravie que par ce mme
Franciscolo qui lui vantait son propre bonheur. Mais ce sera pour peu
de temps! s'cria-t-il en levant le poing vers le ciel; et il se
prcipita dans le navire pour y pancher sa fureur, au grand tonnement
de ses compagnons de voyage.

Un matin, Venturino tenant le bras de son pre, de sa petite main lui
indiquait les montagnes de la terre ferme couronnes de nuages
fantastiques, tout  coup il s'cria: Vois, vois ce vaisseau qui
s'approche. Il porte sur sa voile la vipre de Milan.

A cette vue son pre ne put s'empcher de frissonner. Lorsque le
vaisseau s'approcha, chacun reconnut qu'il portait les armes de Pise
carteles de celles des Visconti. On sut bientt  bord que Pise
s'tait allie aux Visconti de Milan.

[Illustration.]

Chacun commenta cette nouvelle  sa manire; mais Francisco en fut
vivement pouvant, son fils et lui taient perdus s'ils abordaient un
port de Pise. Ple colonie les voiles de son btiment, il commena 
supplier le capitaine de retourner en France, s'offrant  lui payer
non-seulement les frais de la traverse, mais tout le dommage qui
pourrait en rsulter pour lui et pour les passagers, et  lui donner en
outre une forte rcompense. Il lui avoua tout; mais cet homme levant les
paules, lui rpondit: Je dois tre aux ordres de ce seigneur.

Et il indiqua Ramengo, qui lui dit brusquement:

Votre devoir est de continuer votre route.

Quel voile ces paroles firent tomber des yeux de Pusterla! Raisons,
supplications, larmes, que ne tenta-t-il pas pour attendrir ce
misrable! Il se jeta mme  ses pieds avec son fils; il lui embrassa
les genoux, lui rappelant les antiques bienfaits de sa famille, le nom
de Rosalia: Vous aussi, lui dit-il, vous devez comprendre l'amour
paternel, car un instant au moins vous avez t pre.

Le rire satanique qui errait sur les lvres de Ramengo en contemplant
l'humiliation, en entendant les prires de son ennemi, se changea en un
rugissement froce  ces dernires paroles, Et je serais encore pre et
poux si tu n'avais pas exist, maudit! s'cria-t-il en repoussant le
pre suppliant, avec un geste brutal. Puis il ajoutait: Mais rends
grces  Dieu, qui m'a donn la consolation de te voir torturer dans ces
affections dont tu m'as priv.

Pusterla ne pouvait comprendre tout le gens de ces paroles; mais il
avait reconquis le sentiment de sa dignit. Se relevant vivement, il
s'loigna de Ramengo avec indignation, sans ajouter un seul mot; puis il
embrassa son enfant, assis sur ses genoux, avec le calme du dsespoir.

Cependant le navire, avait t signal; et de derrire la Capraja
dbouchrent deux galres faisant force de rames, qui vinrent  sa
rencontre. La vipre des Visconti, peinte sur le pavillon, ne laissait
point de doute sur leur matre, Pusterla les regarda s'approcher et
ferma les yeux dans l'attente d'un malheur invitable.

[Illustration.]

A peine les deux vaisseaux furent-ils proches du _Caspio_, qu'ils le
sommrent d'amener les voiles et de laisser aborder. Le capitaine
Samminiato requit les noms des passagers, et Ramengo se prsenta devant
lui, et, montrant le triste groupe du pre et de son enfant, il s'cria:
Celui-ci est Francesco Pusterla. On le chargea de chanes et on le mit
 fond de cale, o il eut du moins la consolation de n'avoir plus sous
les yeux l'infme Ramengo.

Celui-ci le fit conduire  Gnes, et de l, aprs une quarantaine qu'on
lui imposa  cause de la peste qui rgnait alors en Toscane, il entra
dans Milan par cette mme porte du Tesin qui s'tait ouverte pour lui
lorsqu'il faisait partie de la marche triomphale, et il se prsenta  la
cour de Luchino.

Le bouffon Grillincervello se tenait dans l'antichambre, au milieu des
camriers et des pages. Il courut aussitt trouver Luchino. Combien
voulez-vous me payer, si moi, avec ma poudre de perlimpinpin, je vous
fais comparatre en personne Ramengo de Casale?

Luchino ne montra ni tonnement ni plaisir. Il l'attendait, et rpondit
schement: Qu'il entre.

--Qu'il entre ici ou dans la gele? demanda Grillincervello surpris.

--Ici, ici, rpliqua Luchino.

--Et faut-il que j'aille avertir matre Picci d'apprter les instruments
de son mtier?

--Moins de folies, interrompit Luchino, sombre comme un _dies ir_;
Grillincervello, qui se sentait encore des coups qu'il avait attraps dans
la citadelle de la Porte Romaine, ne se le fit pas dire deux fois. Il
introduisit Ramengo, et dit aux dsoeuvrs de l'antichambre: Je n'avais
jamais vu les grives souper avec le chasseur.

Lorsque le vil courtisan fut en prsence du prince, il lui raconta
toutes les trames qu'il avait ourdies, lui rappela et lui fit
contresigner de sa main le bref d'impunit qu'il lui avait demand pour
lui et pour son fils, et faisait sonner bien haut ses services, il lui
demanda des honneurs pour rparer les brches que son dvouement
n'aurait pas manqu de faire  sa rputation. Luchino ne le laissa pas
finir, et le toisant d'un air ironique, d'un geste furieux et mprisant
il jeta  ses pieds une bourse pleine d'argent. Tiens, lui dit-il, tes
pareils se paient avec de l'argent et non avec des honneurs! et il ne
voulut pas en entendre parler.

[Illustration.]

Quant au malheureux Pusterla, il ne larda pas non plus  arriver, et le
peuple courut voir ce fameux chef de rebelles qui voulait bouleverser
Milan, dfaire la Seigneurie, en renouveler la religion. Il lut renferm
dans la tour de la porte Romaine, o la triste Marguerite l'aperut
prcisment entrer, et nous l'avons laisse vanouie  cette vue.
L'infortune s'efforait de ne pas en croire ses propres yeux. Mais
toute son incertitude cessa un jour que le gelier Macaruffo entra dans
son cachot avec des manires affectes et un visage rechign, s'criant:
Quelle puanteur en cet endroit! quelle odeur de renferm! Pourquoi ne
donnez-vous pas de l'air  cet appartement? Et il s'ventait avec un
morceau de soie. Marguerite reconnut promptement le tissu o elle avait
commenc  broder une marguerite qu'elle n'avait pas finie. Ce tissu
avait t pris par Buonvicino dans le salon, le dernier jour qu'il y
entra, et on se rappelle qu'il avait remis ce prcieux don  Pusterla,
qui le porta toujours depuis sur lui. En le revoyant, Marguerite fut
vivement mue:

Qui vous a donn cette broderie? demanda-t-elle avec anxit au
gelier.

--Quoi? plat-il? rpondit le rustre en la dployant malicieusement
devant ses yeux. Un autre camarade me l'a donne, log l auprs, et que
vous connaissez.

--Franciscolo?

--Bien devin. Le seigneur seigneurissime Pusterla.

--C'est vraiment lui! s'cria-t-elle, plutt en se parlant  elle-mme
qu'en interrogeant le gelier, qui continuait:

--Lui-mme; en doutez-vous? Croyez-vous donc qu'il ne nous arrive ici
que des habits de futaine? Regardez, il est sous la clef que Voici.

--Et son fils?

--Oh! il y est aussi, bien entendu. Ce serait une barbarie de sparer le
fils de son pre.

Bien qu'elle s'effort de se tromper elle-mme, Marguerite tait
convaincue que son mari et son fils taient ses voisins de captivit; et
son cachot dsol le savait bien, qui retentissait nuit et jour de
gmissements sans consolation. Mais se l'entendre assurer  cette heure,
mais se voir, par les ironiques discours de ce bandit, arracher le
dernier fil de ses esprances, faisait sur elle l'effet que produit sur
le condamn la lecture de la sentence de mort, lors mme qu'il en
connat d'avance la teneur.

Et, continuait Macaruffo, il m'a donn cette fleur, voyez comme elle
est belle, pour que je vous salue et que je vous la fasse voir.

--Il sait donc aussi que je suis ici? demanda Marguerite.

--Oui, il m'a dit que je vous salue et que...

--Et quelle autre chose me fait-il dire?

--Oh! il vous fait dire beaucoup d'autres niaiseries, mais je ne m'en
souviens plus.

--Hlas! cherchez  vous les rappeler, disait Marguerite; mais ce
misrable, incapable d'aucun noble sentiment, rpondait:

Me les rappeler? N'aurait-elle point, votre seigneurie, quelque chose
dans sa poche pour me rafrachir la mmoire?

--Rien. Bon Dieu! vous le savez, tout le peu qui m'tait rest, je vous
l'ai donn tout entier. Quelle chose me reste-t-il que ce vtement us?
Hlas! veuillez me faire cette grce par charit. Qui sait si un jour je
ne redeviendrai pas en tat de vous rcompenser? sinon, Dieu vous en
rcompensera.

Et douce, suppliante, appuyant ses belles mains sur les paules du
gelier, elle tentait de flchir son impassible cupidit. Mais ses
prires ne faisaient pas plus sur lui que le souffle d'un vent d'avril
sur une montagne de marbre. Et:

Que Dieu! que diable! quelle charit? quelle rcompense? disait-il. La
charit, je suis homme  la recevoir et non pas  la faire. H! _qui
sait_, les promesses pour l'avenir, l'ivrogne ne les crit point.
Parlons bref: ou vous avez quelque chose  me donner, et je parle; ou
vous n'avez rien, et alors renfermez votre curiosit en vous-mme, parce
que je me tais.

[Illustration.]

Et comme elle n'avait rien pu soustraire  la rapacit de Macaruffo,
elle ne pouvait lui donner que ses larmes, ses supplications amres, et
se jeter  genoux et prier le Seigneur. Mais le gelier s'en alla,
toujours impitoyable, faisant sonner ses clefs plus rudement en fermant
les portes, et s'loigna en chantant. Bientt Marguerite n'entendit plus
que les pas de la sentinelle qui passait nuit et jour devant la prison,
et dont les pieds, retombant alternativement, ressemblaient  deux poids
mtalliques frappant en mesure le pav.



CHAPITRE XVIII

LE SOLDAT.

[S]UR le pav de la prison, dans le corridor, Macaruffo, tendu tout du
son long, dvorait avec apptit un morceau de pain bis et une tranche de
lard. De temps en temps il avalait quelques gorges d'un broc de vin
qu'avec une affectueuse dvotion il tenait entre ses jambes. Il faisait
nuit. Un profond silence rgnait partout. Pour toute lumire, un lampion
vacillant suspendu  la vote, et  droite de Macaruffo une lanterne
sourde dont les rayons, l'clairant  demi, se rflchissaient sur le
paquet de clefs qui pendaient  sa ceinture. Une sentinelle silencieuse
se promenait de long en large, faisant rsonner du bruit monotone de ses
pas les votes du corridor. Ce soldat s'arrta enfin  ct du gelier,
et s'appuyant sur le bois de sa lance, il se courba un peu vers le
Bergamasque et lui adressa la parole: Compre, ton souper est frugal.

--Pain d'un jour et vin d'un an, rpondit l'autre.--C'est toujours
ainsi. Et avalant une gorge de vin, puis s'essuyant la bouche avec le
dos de la main gauche, il ajoutait en branlant la tte:

Si ce n'et t, si ce n'et t...

--Mais si ce mtier maudit te pse si fort, pourquoi ne pas le quitter?

--Le quitter! bon Dieu, tu me fais lire, quoique je n'en aie gure
envie. Tu as beau jeu  parler, toi qui portes toute ta maison dans ta
valise. Mais, dis-moi: comment faire alors pour nourrir une femme et une
niche d'enfants?

Cependant, si tu trouvais  vivre autrement, le ferais-tu, hein?

--Si je le feras? et de bon coeur! Je ne sais pas quelle vie je
n'accepterais pas pour chapper aux clefs, aux nerfs de boeuf, aux
menottes et aux chanes; pourvu pourtant qu'il ne fallt pas travailler
de mes mains. Il me conviendrait de me promener tout le jour  faire la
ronde comme toi.

--Mais, dis-moi, si ton mtier t'offrait l'occasion de gagner?

--De gagner? demanda Macaruffo avec anxit, de gagner de l'argent?

--Par exemple, une cinquantaine de florins d'or.

--Oui, oui, la chatte les couve. Prends, prends-moi ce broc, mon
camarade. Je vois que ton cerveau commence  battre la chamade, et je
veux lui porter le dernier coup.

--Je ne perds nullement la tte, et je parle trs-srieusement...

Et il tira de sa poche une bourse dont les mailles laissaient voir une
belle somme d'or.

Toi! s'criait, toi, pauvre soldat, tu as reu une si belle grce de
Dieu! oh! le gras mlier que la guerre! qui vole le plus est le plus
brave!

--Ces florins rpliqua le soldat avec une colre mal rprime, ne sont
pas vols, mais bien acquis. Et... et s'ils taient  toi?

--S'ils taient  moi, rpondit l'autre d'un ton de stupeur, s'ils
taient  moi, je demanderais si Bergame est  vendre.

--Eh bien! ils peuvent tre  toi avant demain matin, et sans qu'il t'en
cote la moindre peine..

--Est-ce que tu plaisantes? Mais pour les gagner, dis vite, que
faudrait-il faire?

--Rien autre chose, rpondit le soldat en baissant la voix, que de tirer
un verrou et de laisser sortir deux oiseaux de la cage.

--Pst! fit le gelier en mettant la main sur la bouche de la sentinelle.
Puis, d'un ton srieux et profond:

Quoi! comment, deux prisonniers? Bon Dieu! mon camarade, je sais que tu
te moques de moi.

Il se tut, puis reprit quelques instants aprs d'une voix qui indiquait
plus de regret que de colre:

Cela te parat peu de chose, laisser fuir deux prisonniers... Demain on
les cherche, ils n'y sont plus. Eh! Lasagnone, qu'est-ce que cela veut
dire?--Illustrissime seigneur, je n'en sais rien, moi, proprement rien,
en conscience. Et lui: Hors la camisole. Qu'on lui mette la corde au
cou, et de la corde  la potence... J'aurai fait la panade au diable.
L'argent me va bien, mais la potence!

--Certainement, certainement. Mais il me semblait qu'avec cinquante de
ses petits frres dans la sacoche, il y avait mieux  faire que ce
mtier. Rflchis! en quatre heures tu es aux frontires. Tu passes
l'Adda, et te voil dans ta maison, sur les montagnes, o j'appellerai
braves ceux qui viendront t'y chercher. Tu revois ta femme, tes enfants;
tu relves ta maison, tu deviens riche.

--Mais quels sont ces prisonniers? dit Macaruffo en faisant un effort
visible.

--Bon, pour que tu ailles les nommer.

--Quoi, moi un espion? non, pas pour le double de l'or que tu m'as
offert. Parle donc, qui sont-ils?

--Ce seigneur et cette dame, dit le soldat en montrant les cachots qui
renfermaient Pusterla et Marguerite.

--Capperi! de gros oiseaux.

--Gros ou non, qu'est-ce que cela te fait?

--Cela me convient, dit Macaruffo; mais, d'honneur! ce n'est pas
l'arpent qui me dcide. A propos, le seigneur n'a-t-il pas un enfant
avec lui?

[Illustration.]

--Qui, son fils, leur enfant  tous deux.

--Mais, je veux dire, ils vont donc le laisser ici?

--Non, non, il s'en ira avec eux.

--Mas tu n'as parl que de deux personnes.

--Oh! l'autre, c'est sous-entendu. C'est la bonne mesure par-dessus le
march.

--Que parles-tu de bonne mesure, de par-dessus le march? Trois
personnes pour cinquante florins d'or! Tu n'es pas raisonnable, et nous
n'en parlerons plus, si tu ne le deviens pas davantage.

Le soldat lui montra un diamant qu'il avait au doigt, et lui remettant
les florins d'or, lui promit le diamant aussitt que les trois
prisonniers seraient sortis de leur cachot. Le march fut conclu, et
Macaruffo, joyeux, se mit  compter ses florins d'or.

[Illustration.]

Ce soldat tait Alpinolo, que nous avons laiss, dans cette funeste
soire du 20 juin 1310, sur la route de Brera, o il remit  Buonvicino
le jeune fils de Pusterla. Certain d'tre inscrit sur les listes de
proscription, dsespr surtout de l'imprudence qui, en livrant 
Ramengo le secret d'une conspiration imaginaire, avait fait prendre et
traiter des mcontents comme des rvolts, il se mit d'abord  fuir au
gr de son cheval, plutt par un mystrieux instinct de conservation que
par un acte bien rflchi de sa volont. Puis lorsque sa pense parvint
 se dgager des tnbres qui l'obscurcissaient, et qu'il put voir
clairement sa situation, dgot de la vie, rsolu d'en finir avec les
angoisses de ses remords, il tourna brusquement son cheval et reprit au
galop la route de Milan. Il en tait  peu de distance, lorsqu'il
rencontra une troupe de proscrits dont il connaissait les principaux
membres, qui lui firent rebrousser chemin, combattirent sa rsolution et
l'emmenrent avec eux. Il demeura quelque temps avec ses frres
d'infortune; mais les maldictions, dont ils accablaient l'auteur
inconnu de la perscution qui tait venue les atteindre, la pense
poignante qui torturait Alpinolo, que c'tait lui, lui-mme qui en tait
le vritable auteur, lui rendirent leur compagnie insupportable, et un
jour, n'coutant que son dsespoir, il les quitta brusquement.

Il se rendit  la cabane des bons meuniers qui avaient pris soin de son
enfance. On a vu, par le rcit de Maso  Ramengo, comment il y arriva,
et comment il avait laiss en partant son cheval, son argent et les
lettres de sa mre; mais ces braves gens, lorsqu'il partit, n'avaient
point pntr les funbres penses qui l'agitaient. Las de cette vie et
des hommes, il rsolut de mettre fin  ses jours. Aprs avoir jet un
dernier regard sur la maison des meuniers, qu'il apercevait encore dans
le lointain, il se prcipita dans le fleuve, et les flots se refermrent
sur lui; mais port au fond de l'eau par l'effet de son propre poids,
augment par la vitesse de sa chute, un mouvement de raction le ramena
bientt  la surface, pendant que le courant l'emportait toujours en
avant. A ce moment, l'instinct animal se rveilla en lui; presque  son
insu, et sans qu'il eut aucune conscience raisonne de ce qu'il faisait,
ses mains s'tendirent pour fendre les flots, et comme il tait
excellent nageur, il russit promptement  gagner la rive, o, puis de
fatigue, il tomba dans une torpeur semblable au sommeil. Revenu  lui,
il se repentit de sa tentative de suicide. Je dois vivre, dit-il; je
vivrai pour mon tourment et pour punir ce tratre infme.

Lorsqu'il eut sch au soleil ses habits, dsormais sa seule fortune, il
se mit au service des paysans pour gagner sa vie. Parvenu en travaillant
jusqu' Pise, il y retrouva tous ses anciens amis de Milan, et reprit
avec eux cette vie des bannis si pleine d'esprances, de projets,
d'exagrations, qui, pour la plupart, se rsolvent en fume.

Un jour qu'ils cherchaient de concert les moyens les plus prompts de
recouvrer leur patrie, un des plus passionns eut l'ide d'attenter aux
jours de Luchino. Exalt par les discours qu'il avait entendus, entran
d'ailleurs par sa propre haine, Alpinolo proposa de se charger de
l'excution de ce crime.

[Illustration.]

Une acclamation unanime le confirma dans sa rsolution. Milan est une
grande et populeuse cit; la barbe qui ornait son jeune visage et qui
tait taille  la mode des soldats, ses cheveux arrangs d'une faon
nouvelle, un costume diffrent, lui donnaient l'assurance de n'tre
point reconnu. On parlait prcisment,  cette poque, des recrutements
que faisait Luchino parmi les brigands qui, aprs avoir dsol la
contre, las des profits incertains et irrguliers de leur vie errante,
s'enrlaient avec plaisir sous un drapeau mercenaire, et sous le
commandement de Sfolcada Melik, et devenaient les gardiens des lieux
qu'ils avaient d'abord infests.

Alpinolo se dtermina  s'enrler dans ces bandes. Il partit donc,
encourag par tous ses compagnons.

Il se rendit d'abord chez Maso,  qui il demanda le cher dpt qu'il lui
avait confi, l'anneau et les lettres de sa mre. Quelles imprcations
il lana contre le ravisseur de ces gages sacrs, lorsqu'il apprit que
la faiblesse de Nena avait livr  un tranger les lettres de Rosalie.
Mais quand on lui apporta le diamant, comme un pre qui retrouve un fils
longtemps perdu, il s'apaisa, le pressa contre ses lvres, et plus d'une
grosse larme tomba de ses yeux sur cet unique souvenir de ses parents.
Il alla se prosterner sur le monticule qui recouvrait la dpouille
mortelle de sa mre, raviva les fleurs qui poussaient  l'entour, et
prit cong des bons meuniers.

Maintenant, tu seras de retour Dieu sait quand, lui disait la Nena. Je
suis vieille, une autre fois tu ne me trouveras plus; souviens-toi
toujours de moi dans tes prires.

[Illustration.]

[Illustration.]

--Point d'ides tristes, ajoutait Maso. Nous nous reverrons, n'est-il
pas vrai, seigneur Alpinolo?

--Oui, rpondait-il, peut-tre plus tt que vous ne le pensez.

--Et d'une humeur plus gaie, reprenait la Nena.

--Et charg d'honneurs et de richesses, ajoutait Maso, qui, ayant vu le
monde, savait en quoi consistent les flicits.

[Illustration.]

Alpinolo partit; il joignit une troupe de ces recrues, et entra avec
elles dans la Lombardie. Tristes compagnons! ils taient tous couverts
de haillons, la plupart taient en outre borgnes mi manchots, parce
qu'ils avaient subi, comme voleurs, la peine impose par les statuts de
Milan, qui infligeaient la perte d'un oeil pour le premier vol, et celle
d'une main pour la rcidive; pour la troisime, la potence.

Il est facile d'imaginer ce que soutirait Alpinolo lorsqu'il vit la
tranquillit publique tromper les rves qu'il avait forms dans l'exil,
et lorsque tout dans Milan lui rappelait les joies de sa jeunesse, les
matres bienfaisants qui les lui avaient procures, et qu'il devait
s'accuser de les avoir plongs dans un abme de malheurs. Il souffrait
d'autant plus qu'il ne pouvait s'abandonner  ses chagrins que dans la
solitude o il se rfugiait souvent pour songer  l'engagement qu'il
avait pris.--L'occasion favorable de tuer Luchino s'tait plus d'une
fois offerte  lui, mais au moment de frapper il sentait son murage
l'abandonner. Il s'excitait  marcher en avant, mais il reculait
pouvant devant l'imprieuse voix de sa conscience.

[Illustration.]

Il tait un jour,  midi, appuy dans ce coin du Broletto Normand o il
s'tait laiss trahir par Ramengo. Pendant des heures et des heures il
tenait les yeux fixs sur la porte des Pusterla, par o il avait vu
entrer Marguerite. Il alla  la Madone de San-Celso, qui, prcisment 
cette poque, avait commenc  devenir clbre par ses miracles, et avec
une ferveur brlante, mais inquite et tourmente, bien diffrente de
celle de l'homme qui demande la justice et obtient la paix, il supplia
Notre-Dame. Donnez-moi la force ncessaire pour tuer votre ennemi,
l'ennemi du bien public, l'ennemi de cette sainte qui savait si bien
vous imiter. Si vous me faites cette grce, je fais voeu d'aller 
Nazareth, comme un plerin arm, et de n'en pas revenir que je n'aie mis
 mort mille de ces infidles qui refusent d'adorer votre saint nom.

Dans cette prire insense, dans ce voeu de vengeance fait  la Mre des
misricordes, il crut avoir puis une nouvelle fermet, et peu de jours
aprs il lui parut se prsenter une occasion favorable. Il tait de
garde prs d'un pavillon de plaisance situ au milieu d'un bois
artificiel, dans le parc de Belgiojoso, dlices des Visconti. En
regardant  travers les barreaux de la jalousie, qui laissait librement
circuler l'air, il vit Luchino qui, envelopp dans un manteau, s'tait
endormi seul avec ses deux mtins  ses pieds et qui dormaient aussi.
Alpinolo renouvela son voeu, s'approcha, brandit le poignard, le leva
sur la tte du tyran, et s'cria au dedans de son coeur: Chien! tu ne
le rveilleras plus qu'au jour du ingnient!

[Illustration.]

Le jour du jugement! Cette ide arrta son bras. Le jour du jugement!
lui et moi nous nous trouverons un jour en prsence d'un commun juge! 
ce tribunal, Luchino paratra avec le cortge de ses crimes--Et moi!
devrai-je me montrer la main charge d'un assassinat? Il rsolut de
renoncer  son projet et s'effora de sortir sans bruit; mais il n'en
put faire si peu qu'il ne rveillt les chiens. Ils se levrent en
aboyant. Luchino se rveilla, et se leva en portant la main  son pe.
Le hasard voulut qu' l'instant mme le capitaine Lucio entrait d'un air
de triomphe rapporter comment on avait conduit dans la citadelle de la
porte Romaine Francesco Pusterla et son fils.

La prsence du soldat fut interprte comme un acte de zle et pour
avertir le prince de l'approche du nouvel arrivant, et Alpinolo fut
sauv. Mais le plus horrible des supplices, mais tre dchir, lambeau
par lambeau et  peine gal pour lui la torture qu'il prouva en
entendant l'atroce nouvelle, en voyant l'impitoyable joie de Luchino et
du capitaine de justice, qui se disaient entre eux: Maintenant, nous
allons les faire marcher rapidement. Demain  Milan, et la chose sera
bientt faite.

Son imprudence, lui avait donc encore rserv ce supplice. Aussi qui
dpeindra ses pouvantables fureurs? A partir de cette heure, toute
autre pense fit place dans son esprit  celle de dlivrer ces
infortuns.

Il lui fut facile de se faire charger de la garde des prisons de la
porte Romaine. Nos lecteurs savent dj comment il gagna le gelier, et
 quel prix Macaruffo lui promit de laisser chapper ses trois
prisonniers.



Bulletin bibliographique

_La Recherche de l'Inconnue_; par A. DE LAVERGNE (2).--_Voyage o il
vous plaira_; par TONY JOHANNOT, ALFRED DE MUSSET ET P.-J. STAHL
(3).--_Les Fastes de Versailles_; par H. FORTOUL.(4).

(2) Deux vol. in-8, Dumont 15 fr.

(3) Un vol. in-8, Herzel, 12 fr.

(4) Un vol. in-8, Houdaille. 16 fr.

Le nouveau roman que vient de publier le fcond auteur de _la Duchesse
de Mazarin_ devrait s'appeler _la Blonde et la Brune_, ou _Laquelle des
Deux_, ou les _Deux Matresses_. Au lieu d'une inconnue qu'il nous
promet, M. A. de Lavergne nous en donne deux, et encore ses deux
hrones ne restent-elles pas longtemps ce qu'elles devraient tre. Ds
les premiers chapitres son hros les connat; il les trouve mme sans
les chercher, et il ne les reperd plus srieusement. La premire qualit
d'un titre, ce n'est pas seulement de piquer la curiosit, c'est d'tre
vrai.--Quels que soient d'ailleurs l'intrt et le mrite d'un livre, le
lecteur garde toujours une certaine rancune secrte contre lui s'il n'a
pas ralis les rves de son imagination.--La _recherche de
l'inconnue_...  l'annonce d'une semblable expdition, qui ne se
reprsente... Mais  quoi bon, en vrit, inventer ici le roman que M.
A. de Lavergne aurait du faire? racontons plutt en quelques mots celui
qu'il a fait.

M. Arthur d'Escorailles, le hros de ladite histoire, est un vritable
matre Jacques littraire, courtisant toutes les Muses, couronn par
toutes les gloires, tour  tour, et, suivant l'occasion, romancier,
feuilletoniste, auteur dramatique, critique au besoin, pote mme...,
beau d'ailleurs et blond, et fils de l'Auvergne. Il a eu de grands
succs littraires, tous ses amis envient son sort et les trangers sont
fiers de le connatre, etc. Inutile d'ajouter qu'il habite Paris. Un
jour, en revenant de ses montagnes, o il tait all retremper son
imagination fatigue, il fit, dans le coup de la diligence, la
rencontre d'une jeune fille de dix-sept ans, la plus ravissante
crature qu'il fut possible d'imaginer: de grands yeux bleus, un visage
plein de candeur et d'ingnuit, harmonieusement encadr dans de beaux
cheveux d'un blond cendr retombant en grappes, le long de ses joues,
jusqu' la naissance du cou le plus souple et le plus lgant qui se
puisse voir. A cet aspect, le jeune lion littraire tressaillit et
demeura la bouche bante, en proie  une telle stupfaction, que celle
qui en avait t l'objet ne put rprimer un sourire, sourire plein de
charmes et qui laissa entrevoir  demi cache dans des lvres de corail
une double range de dents blanches et fines comme des perles. Ce
premier regard avait,--cela se voit ailleurs que dans les
livres,--transperc deux coeurs des flches de Cupidon.--Mais quelle
tait cette jeune fille inconnue? Bien qu'il et fait des romans, Arthur
d'Escorailles ne sut ni le deviner ni l'apprendre. Il ne put mme pas
lui parler, car il en tait spare par un obstacle insurmontable, un
gros pre bourru qu'il avait offens en le priant poliment de ne pas
dormir sur son paule.--Mais tant que la lune brilla au ciel, il resta
les yeux amoureusement fixs sur cette jeune fille, et elle ne ferma
pas les siens.

A peine de retour  Paris, Arthur d'Escorailles raconta cette aventure 
quelques-uns de ses amis avec lesquels il avait dn. Le soir mme, en
rentrant chez lui, _dans sa chartreuse_, pour faire une toilette de bal,
son ngre lui remit un petit paquet d'une forme toute particulire et
soigneusement cachet. C'tait un charmant bouquet de marguerites avec
le billet suivant: Voici mon nom, et je vous aime.

Ici donc, c'est--dire ds les premires pages du roman, commence la
recherche des inconnues. Arthur d'Escorailles aime une jeune fille qu'il
a vue, mais dont il ignore mme le nom; il est aim d'une femme qu'il
n'a jamais vue peut-tre, mais dont il connat le nom. Comment les
retrouver? Il nous parat, quant  nous, avoir une trop grande confiance
dans son bon gnie, et ne pas s'inquiter assez du rsultat de cette
aventure. Il s'habille tout simplement, et bien qu'il soit invit  la
soire du duc d'Orlans, il accompagne  un bal bourgeois un de ses amis
qui veut  toute force le prsenter  sa future.

Arthur d'Escorailles est, en vrit, plus heureux qu'il ne mrite de
l'tre. Ce soir-la mme un hasard providentiel lui fait retrouver ses
deux inconnues, qu'il ne cherche pas: il revoit celle qu'il aime dans le
bas de la rue des Lombards. Elle se nomme Laure; elle est la fille d'un
ngociant et la future de son malheureux ami. Celle dont il est aim lui
apparat une heure aprs aux Tuileries dans les salons du duc d'Orlans.
C'tait une jeune marie, d'environ vingt-deux ans, grande, brune,
lance, belle de cette beaut toute plastique et toute sensuelle que la
statuaire antique a prte  _Diane Chasseresse_. Elle avait les cheveux
coiffs en bandeaux avec une couronne de marguerites entremles de
diamants; sa robe de satin blanc tait recouverte d'une robe de dentelle
en forme de tunique, attache sur les paules par des agrafes de
diamants, et releve par des bouquets de marguerites; enfin, elle tenait
 la main un bouquet exactement semblable  celui qu'Arthur
d'Escorailles avait reu lu soir mme. En passant devant lui, elle se
retourna avec beaucoup de vivacit et lui lana un tendre regard, un de
ces regards dont l'un des matres de la lyre, Ronsard, disait si
potiquement au seizime sicle:

        J'ai vu ses yeux, j'en ai bu le poison;

puis elle disparut, et Arthur, arrt par le duc d'Orlans, ne put ni la
suivre ni la retrouver.

Comme on le voit par cette rapide analyse, le sujet du roman se dessine
nettement. Il ne s'agit plus de savoir dsormais si le hros retrouvera
les deux hrones, mais laquelle des deux il prfrera, ou plutt s'il
ne les aimera pas toutes les deux en mme temps. Arthur d'Escorailles
est longtemps indcis: pendant plusieurs mois il lutte entre son coeur
et ses sens, entre un bonheur lgitime et une passion coupable; se
dcide-t-il un jour  pouser Laure, le lendemain il renonce au mariage
pour l'amour adultre; bien qu'elle lui ait avou qu'elle ne l'aimait
pas qu'elle ne l'avait jamais aim, que sa dclaration tait une
mystification, il poursuit Marguerite et se bal en duel avec son mari,
le marquis de Saint-Fare. Grivement bless, il est soign et sauv par
Laure, mais il ne pense qu' Marguerite, qu'il a aperue un instant au
chevet de son lit. Une seconde fois il se rsout  se marier avec la
jeune fille dvoue. La femme passionne devient veuve... Que fera-t-il
alors? C'est l le secret de M. A. de Lavergne, et nous sommes incapable
de le trahir.

Ce nouveau roman n'ajoutera rien, nous le craignons,  la rputation si
bien tablie de l'auteur de _la Duchesse de Mazarin_. Il est tout  la
fois trop long et trop court. Certains tableaux sont surchargs de
dtails inutiles, et les caractres des personnages principaux ne nous
semblent pas toujours ni suffisamment originaux, ni assez dvelopps.
Mais le sujet, fort intressant d'ailleurs, est trait avec une grande
habilet de mise en scne. On sent, en lisant _la Recherche de
l'Inconnue_, que M. A. de Lavergne a dj fait beaucoup de drames et de
romans. Nous avons une trop haute opinion de son talent pour ne pas lui
donner le conseil de songer un peu plus  l'avenir qu'au prsent, et de
prfrer des succs vraiment littraires  des triomphes de feuilletons.

Abandonnons donc _la Recherche de l'Inconnue_, et tentons pour un moment
une autre entreprise: c'est un _Voyage o il vous plaira_, crit  la
plume et au crayon. Qui de vous,  lecteurs de _l'Illustration_, ne se
laisserait sduire par les trop irrsistibles attraits d'un si beau
titre? Comme tous vos semblables en gnral, vous aimez, j'en suis
convaincu,  faire ce qui vous plat; mais mieux que beaucoup d'entre
eux qui sont privs du bonheur dont vous jouissez, vous savez apprcier
ce genre d'ouvrages, o la plume et le crayon prennent plaisir, tantt 
expliquer les curieux mystres de leurs plus ravissants caprices; tantt
 vous reprsenter simplement tels qu'ils ont eu lieu ou tels qu'ils
sont, les objets et les vnements que vous pouvez regretter de n'avoir
pas vus. D'ailleurs, admirez-vous beaucoup de dessinateurs plus
gracieux, plus originaux et plus habiles que Tony Johannot? Existe-t-il,
 votre connaissance, un grand nombre d'crivains qui aient autant
d'imagination, d'esprit et de finesse, et qui sachent profiter avec
autant de bonheur de toutes les ressources de notre langue, que MM.
Alfred de Musset et P. J. Stahl? Pourriez-vous rsister aux sductions
runies de ce titre piquant et de ces noms si justement aims? Ouvrez,
ce magnifique volume, l'Avant-Propos mettra fin  votre irrsolution.
Que ne vous promet-il pas, en effet?--et je me rendrais, au besoin, son
garant,--il tiendra toutes ses promesses.

Ce n'est pas qu'il vous dise pourquoi vous partez ni o vous allez. Une
pareille confidence pourrait avoir ses dangers. Pourquoi voyage-t-on?
N'est-ce pas, en outre de l'avantage incontestable que chacun ne peut
manquer de trouver  changer de lieu ici-bas? n'est-ce pas surtout pour
courir aprs l'imprvu, par exemple, et faire (en tout bien tout
honneur) les yeux doux au hasard?...

Mais si les auteurs du _Voyage o il vous plaira_ ne vous confient pas
leur projet, pour ne pas gter par avance ce qu'il y a de meilleur dans
tout voyage, le petit bonheur des surprises, le bnfice des rencontres,
etc., ils s'engagent  vous conduire sans encombres, sans accidents,
sans culbutes, sans trop de paroles et sans trop de frais,  l'abri du
froid lui-mme--pour peu que vos portes soient bien closes et vos
chemines bien garnies--tout au bout de ce monde d'abord et mme un peu
dans l'autre, pour peu que vous y soyez dispos; tout cela, songez-y
bien, sans qu'il vous soit besoin de rien quitter, ni vos enfants, qui
sont les plus aimables enfants du monde et qui ne sont de trop nulle
part;--ni vos amis qui vous aiment, ni le coin de votre feu que vous
aimez; rien, enfin, de ce qui vous plat ou de ce qui vous retient...

A ce compte-l, qui ne partirait pas? Parlons-nous?... Quant  moi,
dussiez-vous rester ou m'abandonner en route, je pars; je suis parti.

Il tait une fois un brave et bon jeune homme qui ne pouvait rester en
place; c'tait son seul dfaut (j'ai un ami intime qui lui ressemble).
On n'est bien, disait-il, que l o l'on n'est pas, et l dessus il
parlait. Bref, il avait la passion des voyages et il la satisfaisait
constamment. Cependant, aprs avoir fait quatre ou cinq fois le tour du
monde, il revint un jour dans son pays natal, bien dcid  ne plus
jamais repartir. Ce brave et bon jeune homme tait amoureux; plus en
outre rsolu que M. d'Escorailles, il allait pouser la belle
Marguerite, qu'il aimait. La veille du jour fix pour la clbration de
son mariage, il rentra chez lui un peu tard, tourmente par certains
regards trop svres que lui avait jets durant la soire son futur
beau-pre. Il alluma sa pipe et brla tous livres de voyages, qu'il ne
regardait plus que comme d'absurdes mensonges. Mais cet effort l'avait
ananti: il retomba sans forces dans son fauteuil, s'endormit et rva.
Tout  coup on frappa  la porte. Entrez! s'cria-t-il. C'tait Jean,
son bon, son cher Jean, son meilleur ami, son fidle compagnon de
voyage. Viens avec moi. lui dit Jean. Il hsita un instant  la pense
de sa Marguerite, puis il partit. Est-il besoin de vous rappeler qu'il
avait la passion des voyages?

Quant  moi, bien que j'aime beaucoup  voyager, je ne les suivrai
point. Qu'il me suffise de vous apprendre que Franz, c'est le nom du
fianc, a laiss une relation manuscrite de ce voyage,  laquelle MM. A.
de Musset et Stahl ont emprunt les pisodes suivants:

        Les fleurs des bois;
        L'histoire d'un berger;
        Les amours du petit Job et de la belle Claudine;
        La vie et la mort;
        Les toiles;
        L'histoire de l'homme au grand chapeau;
        Un jour  Londres.

En quittant l'Angleterre, nos deux voyageurs firent le tour de l'Europe
(ils avaient dj fait celui des quatre autres parties du monde); bref,
en revenant dans je ne sais quels pays, le navire qui les portait fut
assailli d'une violente tempte et sombra. Franz perdit un instant
connaissance. Quand il rouvrit les yeux, il lui sembla entendre trois
petits coups frapps  sa porte. Entrez, s'cria-t-il. C'tait M.
Kolb, son tailleur, qui lui apportait son habit de noces. A sa grande
surprise. Il se trouvait dans sa chambre,--sa chre petite chambre
bleue.--pareille en tout  celle de sa fiance;--c'tait dans son
fauteuil qu'il s'tait endormi, qu'il avait couru les aventures, qu'il
tait parti enfin et revenu; mais de coursiers ails et de navires, de
voyages et de naufrages et de morts, il n'tait pas question; il n'avait
fait qu'un rve. Le lendemain il pousa sa fiance. Sa noce fut superbe:
elle dura trois longs jours; on y dansa, on y valsa, on y tira un grand
nombre de coups de fusil, on y fit tout le bruit qu' tort ou  raison
on a coutume de faire autour des gens qui se marient; mais enfin. Dieu
merci, chacun rentra chez soi.

Tel est le cadre ingnieux qui a fourni  MM. Alfred de Musset et P.-J.
Stahl l'occasion d'crire 170 pages fort agrables  lire, et  M. Tony
Johannot celle de composer 63 de ses plus charmants dessins gravs sur
bois. Comme livre d'trennes et de salon, le _Voyage o il tous plaira_
sera un des plus grands et des plus lgitimes succs de l'anne 1843.

Les _Fastes de Versailles_ ont dj plusieurs annes d'existence; mais
l'dition que nous annonons (la troisime ou la quatrime) est  peine
termine. D'ailleurs, qui n'prouverait toujours un nouveau plaisir 
revoir les splendides merveilles de ce magnifique palais, surtout
lorsqu'on a pour guide et pour cicrone uni crivain aussi aimable et
aussi intelligent que M. H. Fortoul? Autant Versailles est suprieur aux
autres rsidences royales, autant le livre de M. H, Fortoul s'lve
au-dessus des autres ouvrages dont Versailles a fourni le sujet.
Personne ne l'avait jamais mieux compris et mieux expliqu que l'auteur
de ses _Fastes_; il ne se contente pas de nous dcrire, dans un style
tout  la fois grave et anim, les magnificences inoues que
reprsentent d'admirables gravures sur acier, il sait en dcouvrir, il
en rvle le vritable sens. Il raconte entirement cette belle _pope
de pierre_, il nous donne l'analyse la plus complte et la plus exacte
qui se puisse dsirer de ce vaste pome royal que tant de gens avaient
vu, avant la publication de cet ouvrage, sans le comprendre.

Versailles, dit M. H. Fortoul, est l'expression de la monarchie, telle
que Louis XIV l'a conue. C'est le rsum fidle de l'oeuvre du grand
roi. On s'tonne quelquefois que son rgne, si fertile en beaux gnies,
n'ait pas produit de pome pique. En effet, la posie revtit alors
toutes les formes hormis celle-l; mais l'pope du dix-septime sicle,
c'est Versailles. En quel livre raconta jamais la destine d'une poque
d'une manire plus brillante et plus complte? quelle gloire n'est pas
crite dans ce palais? quel mystre n'y est pas rvle? La vie hroque
et la vie familire s'y mlent  chaque pas: derrire ces grandes
murailles, au bout de ces grandes galeries, au coin de ces grands
appartements, qui sont pleins de la majest royale, il y a des petits
rduits et des passages ignors qui vous apprennent mille histoires
secrtes. Ce palais a deux voix: il parle des choses les plus graves et
des choses les plus frivoles; il est  la fois profond comme Tacite et
indiscret comme Sutone. Il a des contes de toute espce  vous faire,
et des vrits de toute nature  vous dire. Il possde l'art de vous
mouvoir et de vous gayer tour  tour; et comme s'il joignait le gnie
de Molire  celui de Corneille, il fait succder les scnes comiques
aux tragdies avec une rapidit merveilleuse. Il a tout vu passer sur
ses dalles de marbre: les rois, les potes, les ministres, les
courtisans, les confesseurs, les matresses en titre ou autrement, les
reines sans pouvoir et celles qui en avaient trop, les ambassadeurs, les
gnraux vainqueurs ou vaincus, les petits abbs, les grandes dames,
l'pe et la robe, la noblesse, le clerg, mme le tiers, mme le
peuple... Et maintenant que tout cela n'est plus, il en fait
d'admirables rcits  qui veut l'interroger.

Mais de tous les crivains qui ont interroge Versailles, aucun n'a reu
des confidences aussi curieuses que M. H Fortoul, aucun surtout ne les
avait rvles avec plus de rserve, d'esprit et de bonheur. Ce
remarquable ouvrage de l'auteur de _l'Art en Allemagne_ est un vritable
monument littraire qui vivra aussi longtemps--nous l'esprons--que le
palais de Louis XIV.



Modes.

Quelques objets d'art sont offerts cette anne aux chasseurs du grand
monde,  l'occasion de la Saint-Hubert, par deux de ces tablissements
de luxe que l'lgance a depuis longtemps pris sous son patronage.

[Illustration.]

Voici d'abord un couteau et un fouet de chasse dont Verdier a confi
l'excution  l'un de nos plus habiles sculpteurs d'animaux: ils sont
sortis si parfaits des mains du l'artiste, qu'ils peuvent soutenir la
comparaison avec les plus dlicates orfvreries de la Renaissance. Ces
prcieuses armes de chasse tiendront la place, la plus distingue dans
les panoplies groupes  grands frais sur les panneaux du cabinet ou
armeria, qui, chez nos jeunes amateurs de sport, a remplac l'ancien et
classique boudoir.

Comme complment de ce trophe, les frres Susse ont ddi aux chasseurs
une statuette de saint Hubert, due  l'lgant ciseau de M. Mlingue,
que la sculpture repose des fatigues de l'Art dramatique.

[Illustration.]



Amusements des Sciences.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE DERNIER NUMRO

I. La disposition des trente personnes se tirera de ce vers latin:

        Populeam virgam mater regina ferebat.

Pour s'en servir, il faut faire attention aux voyelles A, E, I, O, U,
qui se trouvent dans les syllabes de ce vers, en observant que A vaut 1,
E vaut 2, I vaut 3, O vaut 4 et U vaut 5. On commencera donc par mettre
les chrtiens,  cause de l'ode la premire syllabe; puis 5 Turcs, 
cause de l'U de la seconde: et ainsi de suite jusqu' la fin; on
trouvera que, prenant toujours le neuvime circulairement, c'est--dire
en recommenant par le premier, aprs avoir achev le rang, le sort ne
tombera absolument que sur des Turcs.

Ou peut aisment tendre davantage la solution de ce problme. Qu'il
faille, par exemple, faire tomber le sort sur 10 personnes de 10, en
comptant de 12 en 12, on rangera  part 40 zros, et, en commenant par
le premier, on marquera le douzime d'une croix; l'on continuera en
comptant jusqu' 12, et l'on marquera pareillement d'une croix le zro
sur lequel on tombera en comptant 12, et ainsi de suite en tournant et
en faisant attention de passer les places dj croises, attendu que
ceux qui les occupaient sont censs retranch du nombre. On continuera
ainsi jusqu' ce qu'un ait le nombre requis de places marques; et
alors, en comptant le rang qu'elles occupent, en commenant par la
premire, on connatra facilement celles sur lesquelles doit
ncessairement tomber le sort de 12 en 12. On trouve, dans l'exemple
propos, que ce sont la septime, la huitime, la onzime, la douzime,
la vingt-unime, la vingt-deuxime, la vingt-quatrime, la
trente-quatrime, la trente-sixime et la trente-septime.

Un capitaine, oblig de faire dcimer sa compagnie, a pu user de cet
expdient pour faire tomber le sort sur les sujets les plus coupables,
en les plaant sans affectation dans les places ou le sort tombait
immanquablement.

On raconte que ce fut par ce moyen que l'historien Josphe sauta sa vie.
Il s'tait rfugi avec quarante autres Juifs dans une caverne, aprs la
prise de Jolapat par les Romains. Ses compagnons rsolurent de
s'entre-tuer plutt que de se rendre. Josphe essaya en vain de les
dissuader de cette horrible rsolution. Enfin, n'en pouvant venir  bout
il feignit d'adhrer  leur volont, et, se conservant l'autorit qu'il
avait sur eux comme leur chef, il leur persuada, pour viter le
dsordre; qui suivrait cette cruelle excution s'ils s'entre-tuaient 
la foule, de se ranger par ordre, et, en commenant  compter par un
bout jusqu' un certain nombre, de massacrer celui sur qui tomberait ce
nombre, jusqu' ce qu'il n'en demeurt qu'un seul, qui se tuerait
lui-mme.

Tous en tant demeurs d'accord, Josphe les disposa de telle sorte, et
choisit pour lui-mme une telle place, que, la tuerie tant continue
jusqu' la fin, il demeura seul avec un autre, auquel il persuada de
vivre, ou qu'il tua s'il ne voulut pas y consentir.

Telle est l'histoire, qu'Hgsippe raconte du Josphe, et que nous
sommes bien loigns de garantir. Quoi qu'il en soit, en appliquant  ce
cas le moyen enseign ci-dessus et un supposant que chaque troisime dt
tre tu, on trouve que les deux dernires places sur lesquelles le sort
devait tomber taient les treizime et vingt-huitime; en sorte que
Josphe dut se mettre  l'une des deux, et placer  l'autre celui qu'il
voulait sauver, s'il et eu un complice de son artifice.

[Illustration.]

II. Si le fardeau peut tre port par quatre hommes, aprs l'avoir
attach au milieu d'un grand levier AB, faites porter les extrmits de
ce levier sur deux autres plus courts, CD, EF, et  chacun des points C,
D, E, F, appliquez un homme: il est vident que le poids sera distribu
galement entre les quatre hommes

S'il faut huit hommes, faites  l'gard de chacun des leviers C, D, E,
F, ce que vous avez fait  l'gard du premier, c'est--dire que les
extrmits du levier CD soient portes par les levier plus courts a, b,
c, d, et celles du levier EF par les leviers e, f, g, h; enfin, mettez
un homme  chacun des points a, b, c, d, e, f, g, h, vous aurez huit
hommes galement chargs.

On peut de mme porter les extrmits des leviers ou barres a, b, c, d,
e, f, g, h, par de nouvelles barres disposes  angles droits avec
celles-l, et au moyen de cet artifice le poids sera distribu entre
seize hommes, et ainsi de suite.

On prtend qu' Constantinople on emploie cet artifice pour enlever les
plus grands fardeaux, comme des canons, des mortiers, des pierres
normes, etc. On conte que la vitesse avec laquelle les porte-faix
transportent ces fardeaux d'un lieu  un autre est une chose vraiment
remarquable.

NOTA. C'est par erreur que l'on a donn, dans le dernier numro de
_l'Illustration_,  la page 160, une figure qui ne convient pas au
problme IV. Voici la figure qu'il fallait mettre:


[Illustration.]

NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Trouver le centre de gravit de plusieurs poids fixs  une barre
rigide.

II. On demandait  Pythagore combien d'lves frquentaient son cole;
le philosophe rpondit: Une moiti tudie les mathmatiques, un quart
la physique, un septime garde le silence, et il y a de plus trois
femmes. Combien Pythagore avait-il d'lves.

III. On demande quelle heure il est; l'on rpond que ce qui reste du
jour est les quatre tiers des heures dj coules. Trouver cette heure.



Rbus

EXPLICATION DES DERNIERS RBUS.

1- Une Soubrette.

2- Si l'argent est prcieux, il entrane souvent les hommes au vice.

[Illustration: Nouveau rbus.]











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1843, by Various

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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