The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19), by
Jules Michelet

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: June 1, 2012 [EBook #39876]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)






[Note au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.]




                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE





                           PAR

                       J. MICHELET




           NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                      TOME TREIZIME




                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, DITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1877

  Tout droits de traduction et de reproduction rservs.




                     HISTOIRE DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER

LIGUE DE LA COUR CONTRE GABRIELLE

1598


La chanson si populaire de _Charmante Gabrielle_, la plainte amoureuse
du roi sur sa cruelle _dpartie_, ne fut pas, comme on l'a dit, faite au
dpart pour la guerre, mais, au contraire, au retour, et quinze jours
aprs la paix. Il la fit et l'adressa dans une courte sparation
qu'amenrent les couches de son second fils. Il a la bonne foi d'avouer
qu'il n'est pas tout  fait l'auteur. J'ai dict, dit-il, mais non
arrang.

L'air tendre, mu, solennel, a quelque chose de religieux et semble d'un
ancien psaume. Les paroles, peu potiques, riment tant bien que mal un
sentiment vrai, l'aimable ressouvenir des maux qu'on ne souffrira plus.
C'est la premire et charmante motion de la paix. Parents, amis ou
amants, on se retrouve donc enfin, et pour ne plus se quitter. Plus de
cruelle _dpartie_, et chacun sr de ce qu'il aime. Ce sourire, ml
d'une larme, regarde encore vers le pass.

De toute l'ancienne monarchie, il reste  la France un nom, Henri IV,
plus, deux chansons. La premire est _Gabrielle_, ce doux rayon de la
paix aprs les horreurs de la Ligue. La seconde chanson, c'est
_Marlborough_, une drision de la guerre, une ironie innocente par
laquelle le pauvre peuple de Louis XIV se revengeait de ses revers.

Henri IV croyait  la paix, esprait soulager le peuple, rvait le
bonheur, l'abondance. Dans ses lettres, il est tout homme, tout nature,
et navement, dit la pense du moment. Il semble que le sobre Gascon
soit devenu un Gargantua! Envoyez-moi des oies grasses du Barn, les
plus grasses que vous pourrez, et qu'elles fassent honneur au pays.
C'est la premire lettre qu'Henri IV ait crite depuis le trait; la
paix fut signe le 2 mai, la lettre est du 5.

Il ne faut pas oublier que l'on avait faim depuis quarante ans. Si
longtemps alimente de mots et de controverses, la France voulait
quelque autre chose. Henri IV parlait ici pour elle et la reprsente.
Pour lui, ses gots taient autres; mais en cela et en tout, mme en
amour, malgr sa rputation populaire, il tait homme de paroles, bien
plus que de ralit.

Entre lui et Gabrielle, le contraste tait parfait. Lui, maigre et vif,
infiniment jeune d'esprit sous sa barbe grise, quoique trs-fatigu de
corps et trs-entam. Elle, extrmement positive, dj replte 
vingt-six ans. Dans le dessin qui doit tre son dernier portrait (dessin
de la Bibliothque), sa face s'panouit comme un triomphal bouquet de
lis et de roses. Adieu la svelte demoiselle (des dessins de
Sainte-Genevive). C'est une pouse, une mre, et la mre des gros
Vendme. Si ce n'est la reine encore, c'est bien la matresse du roi de
la paix, le type et le brillant augure des _sept annes grasses_ qui
devaient succder aux _maigres_, mais dont  peine on vit l'aurore.

Une rponse d'Henri IV  Gabrielle nous apprend qu'elle lui reprochait
alors d'aimer moins qu'elle n'aimait, en d'autres termes, d'ajourner,
d'luder le mariage. Elle poussait sa fortune et ne dsesprait point de
franchir le dernier pas.  chaque couche, elle gagnait du terrain. Le
roi s'attachait extrmement aux enfants. Il n'y eut jamais un pre si
faible, dit avec raison Richelieu. Le dernier trait de la Ligue avait
mis cela en lumire: Mercoeur tait aux abois, la Bretagne se livrait au
roi; mais les dames de cette famille captrent si bien Gabrielle, que le
roi donna  Mercoeur un trait inespr pour marier deux nourrissons,
son Vendme de trois ou quatre ans,  la fille de Mercoeur. Il en est
honteux lui-mme, et s'excuse au conntable: Vous tes pre, lui
dit-il, et vous ne me blmerez pas.

Le roi arrivait  l'ge o l'intrieur, l'entourage intime, les
affections d'habitude, dominent le caractre. Il voulait qu'on le crt
fort libre et fort absolu. Dans les deux heures qu'il donnait par jour
aux affaires, il tranchait et dcidait avec la vivacit brve du
commandement militaire. Mais on voyait dans mille choses que ce roi,
toujours capitaine, avait chez lui son gnral, et qu'il prononait
souvent au conseil les ordres de la chambre  coucher.

Il faisait grande illusion  l'Europe. Son triomphe sur l'Espagne, la
premire puissance du monde, le faisait clbrer, redouter jusqu'en
Orient. On croyait le voir toujours mont sur le cheval au grand
panache, qui enfona  Ivry les rangs espagnols. Son extrme activit le
maintenait dans l'opinion. Jamais les ambassadeurs ne pouvaient le voir
assis. Il les coutait en marchant, il tenait conseil en marchant. Puis
il montait  cheval, chassait jusqu'au soir. Il jouait alors, et avec
vivacit, emportement, jusqu' tricher, voler, dit-on (mais il rendait).
Couch tard, de trs-bonne heure il tait lev, aux jardins, faisant
planter, soigner ses arbres. Avec toute cette activit, aprs la paix,
il fut malade. Il en tait de lui comme de la France. Du jour que
l'esprit fut plus libre, on s'aperut tout  coup des maladies que l'on
avait. L'affaissement moral se traduisit par celui du corps. Six mois
aprs le trait, le roi eut une rtention d'urine dont il crut mourir,
puis la goutte, puis des diarrhes et de grands affaiblissements.

Les mdecins l'avertirent en 1603 que, pour l'amour, son temps tait
fini, et qu'il ferait bien de renoncer aux femmes. Le chancelier
Cheverny nous apprend qu'il lui tait survenu une excroissance fort
gnante, qui faisait croire que dsormais il n'aurait plus d'enfants.

Cet affaiblissement d'une sant devenue si variable ne parat pas dans
les mmoires, mais beaucoup dans ses lettres, et  chaque instant. On en
voit des signes dans ses vrais portraits, qui, il est vrai, sont fort
rares. Porbus mme s'est bien gard d'exprimer cette sensibilit
nerveuse d'une physionomie souriante, mais si prs des larmes, cette
facilit d'attendrissement d'un homme qui avait trop vu, trop fait et
souffert! Tout se mle en ce masque trange, trompeur par sa mobilit.
Elle semble crotre avec sa vie. Le seul point vraiment fixe en lui,
c'est qu'il fut toujours amoureux. Mais, en ses plus lgers caprices, le
coeur tait de la partie. Et voil pourquoi ce rgne ne tomba pas aussi
bas que les satires de l'poque pourraient le faire croire. Les femmes,
dit madame de Motteville, furent plus honores alors qu'au temps de la
Fronde. Pourquoi cela? Le roi aimait.

Avec ce coeur ouvert et facile, avec cette dpendance de l'intrieur et
ce besoin d'intimit, on tait sr que, quelque femme qu'poust le roi,
elle aurait un grand ascendant; que, fidle ou non, il mettrait en elle
une grande confiance, lui cacherait peu de choses, et qu'au moins
indirectement elle influerait sur les destines de l'tat.

Sous un tel roi, la grosse affaire tait certainement le mariage.

Et c'tait le point par lequel l'tranger esprait bien reprendre ses
avantages. Peu l'importait que le soldat espagnol et t chass, si une
reine espagnole (au moins espagnole d'esprit), entrait victorieusement,
en cartant Gabrielle, et mettait la main sur le roi et le royaume.

La paix ne fut pas une paix, mais une guerre intrieure o l'on se
disputa le roi.

La crise tait fort instante. Du jour mme o l'Espagne fut sre que
nous dsarmions, elle commena une guerre tout autrement vaste, et qui
ne lui cotait plus rien, non contre la Hollande seulement, mais en
Allemagne; les bandes dites espagnoles (des voleurs de toute nation) se
mirent  manger indiffremment protestants et catholiques. C'est le vrai
commencement de l'horrible demi-sicle qu'on appelle la Guerre de
Trente-Ans. Le roi de France, le seul roi qui porta l'pe, allait
devenir l'homme unique, le sauveur implor de tous. Chacun le voyait, le
sentait. S'en emparer ou s'en dfaire, c'tait l'ide des violents. Le
dilemme se posait pour eux: _Le tuer ou le marier._

Il les avait amuss par l'abjuration, amuss encore  la paix. Il avait
fait entendre  Rome que l'_dit_ de Nantes donn aux protestants ne
serait qu'une feuille de papier; mais on voyait qu'il voulait rellement
leur donner des garanties. Il avait fait esprer le rtablissement des
Jsuites; mais quand on le pressa, il dit: Si j'avais deux vies, j'en
donnerais volontiers une pour satisfaire Sa Saintet. N'en ayant qu'une,
je dois la garder pour son service et l'intrt de mes sujets.

Les Jsuites taient attraps. Ils avaient cru tellement rentrer,
gouverner, confesser le roi, que l-dessus ils btissaient le plan d'une
_Armada_ nouvelle contre l'Angleterre. Ce roi confess, ils l'eussent
alli avec l'Espagnol, et tous deux, bien attels, auraient t
conqurir le royaume d'lisabeth.

L'espoir tromp irrite fort. Deux partis, dans ce parti, travaillaient
diversement, mais d'une manire active.  Bruxelles, le lgat romain,
Malvezzi, organisait l'assassinat, qui tait son but depuis six annes
(De Thou).  Paris et en Toscane, on travaillait le mariage, un mariage
italien. C'est ce qu'et prfr le Pape; ce mariage, qui et amorti et
romanis le roi, dispensait de le tuer.

Le roi, dans ses grandes misres, avait emprunt de fortes sommes au
grand-duc de Toscane, qui spculait l-dessus de deux manires  la
fois. Il s'tait fait par ses agents, les Gondi et les Zamet, percepteur
des taxes en France, et il en tirait de grosses usures. Deuximement, il
esprait, avec cet argent et les sommes qu'il pourrait y ajouter, faire
sa nice reine de France. Il tenait  continuer par elle Catherine de
Mdicis, le gouvernement florentin, comme il continuait par ses
financiers l'exploitation pcuniaire du royaume. Il avait envoy depuis
plusieurs annes le portrait de cette nice, rayonnant de jeunesse et de
fracheur, un parfait soleil de sant bourgeoise. Gabrielle n'avait pas
peur du portrait, mais bien de la caisse, attrayante pour un roi ruin.
Elle craignait ces Italiens, les matres de nos finances et les agents
du mariage, secrets ministres du grand-duc. Elle leur porta un grand
coup en faisant mettre dans le conseil des finances un homme qu'elle
croyait  elle, le protestant Sully.

Quand je parle de Gabrielle, je parle de sa famille, des Sourdis et des
d'Estres. Cette belle idole n'avait pas beaucoup de tte et ne faisait
gure que suivre leurs avis. Mais la famille elle-mme, la tante de
Sourdis, qui menait tout, n'tait pas bien dcide sur la ligne 
suivre, et mnageait tout le monde. Elle travaillait  Rome,
non-seulement pour le divorce du roi, mais pour faire son fils cardinal.
D'autre part, personnellement, Gabrielle caressait les huguenots. Elle
les plaait dans sa maison comme serviteurs de confiance. tait-elle, au
fond, protestante, comme l'affirme d'Aubign? Non. Du moins, elle
accomplissait tous ses devoirs catholiques. Le roi chantant un jour des
psaumes, pendant qu'elle tait malade, elle lui mit la main sur la
bouche, au scandale des huguenots. Mais les catholiques croyaient que
par ce geste muet elle disait au roi: Pas encore.

Du reste, on la jugeait moins sur ses actes que sur ses amitis. Elle
tait aime, protge par deux grandes dames protestantes, l'une la
princesse Catherine, soeur du roi, dont elle avait le portrait
prcieusement mont sur une bote d'or. (Frville, _Inv. de Gabrielle_.)
L'autre la princesse d'Orange, fille de Coligny, veuve de Guillaume le
Taciturne, et belle-mre de Maurice, le grand capitaine. Cette dame,
aime, honore de tous, mme des catholiques, donnait une grande force
morale  la cause de Gabrielle. Elle jugeait videmment qu'un
attachement si long et si fidle se purifiait par sa dure, que
Gabrielle n'tait pas lie  son faux mari qu'elle ne vit peut-tre
jamais, pas plus que le roi ne l'tait de sa diffame Marguerite qu'il
ne voyait plus depuis vingt annes.

Gabrielle avait une chose en sa faveur qui pouvait rpondre  tout. _Il
fallait une reine franaise_, dans ce grand danger de l'Europe.
lisabeth mourait; le fils de Marie Stuart allait succder. Plus
d'appui pour la Hollande. Comment celle-ci, dlaisse des Anglais,
porterait-elle le poids immense de la guerre europenne?
Qu'arriverait-il si l'pe sur laquelle tous avaient les yeux, l'pe de
la France, tait lie par une reine trangre ou vole de son chevet?

Personne ne voyait cela, ou du moins ne le disait. On faisait cent
objections au mariage franais.

L'indignit de Gabrielle d'abord. Les dames de la noblesse, qui
crevaient de jalousie, se trouvrent toutes plus svres et plus
vertueuses que la princesse d'Orange. Elles demandaient quels taient
donc ces d'Estres pour donner une reine  la France. Les bourgeoises,
encore plus sottes, disaient qu'il serait bien plus beau, plus glorieux
pour le royaume, d'avoir une vraie reine de naissance et de sang.  la
tte de toutes les femmes se signalait Marguerite de Valois, qui,
l'autre anne (24 fvrier 1597), pour tirer quelque grce de Gabrielle,
descendait  l'appeler sa soeur et sa protectrice; mais qui, en 1598,
voyant cette grande ligue contre elle, l'injuriait, disait qu'elle ne
cderait jamais  cette dcrie bagasse.

D'autre part, les politiques, sans parler de sa personne, objectaient un
danger fort hypothtique, la crainte que le fils de Gabrielle, n'tant
pas suffisamment lgitim par le mariage, ne trouvt un comptiteur dans
un frre futur et possible, un autre fils qu'elle aurait peut-tre aprs
le mariage accompli. Ces fortes ttes voyaient ainsi le pril fort
incertain de l'avenir, et ils ne voyaient pas le pril prsent, celui du
mariage italien, qui mettrait l'ennemi dans la maison, l'invasion d'une
nouvelle cour, de tratres, et, qui sait? d'assassins....

Malgr cet aveuglement gnral et ces obstacles de tout genre, Gabrielle
aurait vaincu par la puissance de l'affection et des habitudes, si elle
n'avait eu contre elle un homme qui,  lui seul, pesait autant que tous,
Sully, qu'elle avait cr, puis mcontent maladroitement.

Nous parlerons ailleurs du ministre, de son aimable dictature des
finances, qui a sauv le royaume. Un mot ici sur l'homme mme.

Il tait n justement l'homme qui devait dplaire le plus  un roi comme
Henri IV. Celui-ci, si faible pour sa cour et son entourage, l'et
approuv dans ses rformes, mais il ne l'et pas dfendu, s'il ne l'et
trouv appuy par un entourage plus intime que la cour, par cette femme
aime, mre de ses enfants.

Maximilien de Bthune (Rosny par sa grand'mre, et Sully par don du roi)
tait originaire d'un pays qui a donn des ttes ardentes sous grande
apparence de froid, de roideur. Il tait de l'Artois, du pays de
Maximilien de Robespierre. On rattachait ces Bthune aux Beaton
d'cosse. Et, en effet, celui-ci avait un faux air britannique, par le
contraste dplaisant d'un teint blanc et ros d'enfant ( cinquante ans)
et d'un oeil du bleu le plus pur. Il portait la terreur partout, dit
Marbault; ses actes et ses yeux faisaient peur.

Il fit une chose vigoureuse et trs-agrable  sa protectrice. Les
notables que le roi assembla dans son pril de 1596, et  qui il dit
qu'il se remettait  eux en tutelle, l'avaient pris au mot. Mais leur
commission gouvernante, prside par un des Gondi, ne put rien et ne
fit rien. Sully prit l'affaire de leurs mains, renonce et dsespre,
et, pour premier acte, mit hors des finances les Gondi et les Zamet, les
partisans italiens, qui percevaient ici pour le grand-duc de Toscane et
lui faisaient ses affaires.

Tout va de soi o va l'argent. Le matriel de la guerre et bien d'autres
choses allrent se centralisant dans la main active, nergique, du grand
financier. Il avait fait la guerre toute sa vie. Il voulait tre grand
matre de l'artillerie. Les d'Estres firent la sottise de prendre la
place pour eux, pour le pre de Gabrielle, et ils donnrent  Sully ce
qu'il pouvait dsirer, une bonne occasion d'tre ingrat.

Disons ici que ce restaurateur admirable de la fortune publique avait
une attention extrme  la sienne. Non qu'il ait vol; mais il se fit
donner beaucoup; il perdait nulle occasion de gagner, se fondait surtout
et s'affermissait pour l'avenir. On le vit dans l'attention (non pas
dloyale, mais indlicate) qu'il eut de se rapprocher de la maison de
Guise et de s'allier  elle. Elle restait la plus riche, ayant reu 
elle seule la grosse part de tant de millions que Sully paya aux grands.

Cet homme, infiniment prudent, prvoyant, vit que Gabrielle n'irait pas
loin, qu'elle n'arriverait pas au but, et qu'il ne fallait pas lui
rester attach. Elle avait pour elle le roi. Mais qu'est-ce que cela?
Les rois vivent, sans le savoir, captifs, nullement matres d'eux-mmes.

Au conseil, aucun ministre ne parlait pour elle, que le vieux
chancelier Cheverny et M. de Fresne, rdacteur de l'dit de Nantes et
trs-subalterne. Villeroy tait contre elle; Espagnol d'inclination, il
aurait voulu une fille d'Espagne. De mme Jeannin, l'ex-ligueur,
l'ex-factotum de Mayenne. Ces vieux ministres tenaient  l'antique
tradition, qu'un roi poust une reine, croyant bien  tort que ces
mariages marient les tats.  dfaut de l'Espagnole, ils dsiraient
l'Italienne, qui apportait de l'argent. Sully, en ceci, tait avec eux.
Les quatre ou cinq cent mille cus qui pouvaient venir de Toscane
eussent agrablement figur dans le trsor qu'il mditait de faire dans
les caves de la Bastille. Ils eussent aid au besoin pour quelque coup
imprvu qu'on aurait eu  frapper sur le Rhin ou la Savoie.

Une question toute personnelle pour Sully, c'tait de savoir si, ayant
dj la chose, il aurait le titre, s'il serait dclar surintendant des
finances. Il lui fallait pour cela l'appui ou la connivence de ses
anciens ennemis. Quoique le roi et toujours l'air de trancher seul, il
tait trs-puissamment influenc et par ces vieux ministres d'exprience
et par les valet intrieurs. Sully avait brav les uns et les autres. Il
avait surtout ces derniers  craindre, s'il ne se ralliait  eux pour le
mariage italien et contre sa protectrice.

Le roi avait prs de lui trois rieurs en titre: d'abord le bouffon
Roquelaure, sans consquence et le meilleur de tous; puis l'entremetteur
Fouquet la Varenne; enfin un baragouineur italien, trs-factieux, M. le
financier Zamet, Toscan et agent du grand-duc.

Les rieurs! Classe dangereuse. Nous avons vu dans l'Orient le rle
sanglant de la _Rieuse_ (Roxelane), qui mena Soliman jusqu' trangler
son fils!

La Varenne, ex-cuisinier, et Zamet, ex-cordonnier, taient en ralit
des hommes considrables et dangereux de cette cour. Le roi les savait
des faquins et ne pouvait se passer d'eux. Quoique moins dsordonn qu'
un autre ge, il lui fallait toujours des gens avec qui il pt
s'baudir, parler comme au temps d'Henri III.

La Varenne, qu'Henri IV avait ramass dans la cuisine de sa soeur comme
un drle  toute sauce, tait gai, vif et hardi. Le roi le trouva
commode pour ses messages galants. Mais cela ne dure pas toujours. La
Varenne, sous un roi barbon, menac d'un long chmage, tourna aux
affaires, s'y insinua.  la rtention d'urine, il crut que le roi irait
baissant et se donna aux Jsuites; il se fit leur protecteur, les appuya
constamment, et par l, cra  un fils enfant, qu'il avait, une norme
fortune d'glise. Le second fils fut grand seigneur.

Zamet, de race mauresque, cordonnier de Lucques, fort adroit, seul de
tous les hommes avait russi  chausser le dlicieux pied d'Henri III.
Ce prince reconnaissant le fit valet de garde-robe, lui confiant les
petits cabinets o il nourrissait douze enfants de choeur; car il aimait
fort la musique. Zamet ne s'enorgueillit point de ces nobles fonctions;
il ne recevait pas un sou, pas une _buona mano_, qu'il ne plat 
l'instant; il tait n obligeant, il prtait  tout le monde et il
s'arrondit trs-vite. Dans la Ligue, il prta impartialement aux
ligueurs, aux Espagnols, au roi de Navarre; telle tait sa facilit, la
gnrosit de son coeur. Il devint un gros richard; Henri IV jouait
chez Zamet, et avec l'argent de Zamet, qui savait bien se faire payer.
Le dogue qui gardait le trsor n'avait pas de dents pour lui.

Sully connaissait son matre. Il crut que ces gens-l, qui avaient des
rois derrire eux, l'Espagne et le pape, finiraient par l'emporter. Il
brisa avec Gabrielle au baptme de son second fils.

Le roi avait hautement reconnu ses deux fils, exigeant pour eux des
titres princiers qui annonaient clairement leur lgitimation prochaine
par le mariage. Il les faisait appeler Csar _Monsieur_, Alexandre
_Monsieur_. Le secrtaire d'tat, de Fresne, protestant et ami de
Gabrielle, envoya  Sully la quittance des frais de la fte sous ce
titre: Baptme des _enfants de France_. Sully renvoya la quittance, en
disant rudement: Il n'y a pas d'_enfants de France_.

N'tait-ce pas une grande vaillance? On le croirait en lisant les
_OEconomies royales_. En ralit, cet homme pntrant avait vu ce que
personne ne voyait encore, et le roi pas plus qu'un autre: c'est qu'il
n'aimait pas Gabrielle autant qu'il le croyait lui-mme. Tranchons le
mot: il vit qu'elle tait vieillie dans l'affection du roi, et que lui,
l'homme d'argent et de ressources, il y tait jeune, neuf et dans sa
frache fleur.

Ce furent deux matresses en prsence, le roi fut mis en demeure de
choisir entre la femme et l'argent. Ajoutez que cet habile homme l'avait
encore aiguillonn en lui donnant  entendre qu'on le croyait sous le
joug, tout dpendant d'une femme; moyen sr de tirer de lui quelque
violente boutade, un essai d'affranchissement.

Gabrielle fut trs-maladroite. Elle se souvint beaucoup trop de ce que
Sully avait d'abord ramp sous elle, fait le bon valet (il le dit
lui-mme). Elle l'appela un valet. Et le roi ne se souvint plus qu'il
voult la faire femme et reine; il l'appela _une matresse_: J'aime
mieux un tel serviteur que dix _matresses_ comme vous.

Elle trembla, frissonna, se composa sur-le-champ et se remit 
discrtion. Elle comprit la situation, la force de Sully, et elle ne
songea plus qu' apaiser cet homme terrible. Elle flatta mme sa femme.
En vain.

Le mot fatal tait lanc. Les ennemis de Gabrielle crurent que cet amour
d'habitude ne tenait plus qu' un fil, qu'on pouvait tout oser contre
elle, que le roi la pleurerait, mais ne la vengerait pas.




CHAPITRE II

MORT DE GABRIELLE

1599


Le 12 aot 1598, Henri IV, chassant dans la fort de Fontainebleau, crut
entendre un bruit de meute, des cors, des cris de chasseurs. Il trouva
bien surprenant qu'on ost interrompre ainsi la chasse du roi, et
commanda au comte de Soissons d'aller voir quels taient ces tmraires.
Le comte alla et revint, rapportant qu'il avait toujours entendu le mme
bruit et vu un grand homme noir qui, dans l'paisseur des broussailles,
avait cri: M'entendez-vous? ou peut-tre: M'attendez-vous? et qui
disparut. Sur ce rapport, le roi rentra au chteau, craignant quelque
embche. La chose fut raconte partout, et les dvots de Paris ne
manqurent pas d'assurer que l'homme noir avait dit: Amendez-vous,
c'est--dire: Devenez sage et quittez votre matresse.

Dans cette paix nullement paisible, les esprits, tout mus encore,
accueillaient volontiers les bruits effrayants. Celui du jour tait la
mort de madame la conntable (de Montmorency). C'tait une jeune femme
trs-jolie et trs-sage, mais qui n'tait pas de naissance  pouser le
conntable de France. Elle avait fait, disait-on, un pacte pour y
parvenir. Un jour qu'elle sigeait  Chantilly au milieu de ses dames,
on lui dit qu'un gentilhomme demandait  lui parler. mue, elle demanda
comment il tait. D'assez bonne mine, lui dit-on, mais de teint et de
poil noir. Elle plit dit: Qu'il s'en aille, revienne une autre fois.
Mais l'homme noir insista, et dit: J'irai la chercher. Alors, les
larmes aux yeux, elle dit adieu  ses amies et s'en alla comme  la
mort. Peu aprs, effectivement, elle mourut, chose effroyable, le
visage sens devant derrire et le cou tordu.

En cadence avec ces rcits, des prdications terribles faisaient
trembler les glises; ces hardies chappes du diable annonaient, selon
les prdicateurs, de grands chtiments. Les pchs de la cour, du roi
(on le dsignait clairement) taient tels, qu'il fallait des
mortifications nouvelles, inoues, pour soutenir le ciel qui aurait
tomb, la foudre qui et tout cras. On appelait au secours un renfort
de moines, la grande arme monastique, de toute robe et de toute
couleur, qui vint d'Espagne et d'Italie, capuccini, rcollets,
feuillants, carmes et augustins, chausss, dchausss. Les carmlites
espagnoles, peu aprs, allaient prendre possession de leur couvent de
Paris en procession solennelle le jour de la Saint-Barthlemy. Les
capucines firent une entre saisissante et dramatique, portant chacune
une couronne d'pines, et conduites par les princesses de la maison de
Guise.

Mais, avant l'entre de ces saintes qui apportaient l'expiation, on
avait eu  Paris un autre spectacle. Pas moins que le diable en
personne, qui avait lu domicile dans le corps d'une certaine Marthe. Un
homme distingu (des la Rochefoucauld), fort dvot, ami des Jsuites, la
menait et la montrait, d'abord dans les villes du centre, sur la Loire,
enfin  Paris. Tout le monde allait la voir  Sainte-Genevive; on
assistait avec terreur  la lutte horrible qui se renouvelait chaque
jour entre le dmon et un capucin qui l'exorcisait, fort et ferme, en
tirant des cris, des gambades, des grimaces  faire frmir. Le roi, qui
avait la tte dure, avait peine  croire la chose; il y envoya ses
mdecins et les adjoignit aux prtres pour examiner.

Il n'tait que trop visible qu'on voulait du trouble, qu'on esprait
exploiter, exalter le mcontentement de Paris. Les taxes ne diminuaient
pas et ne pouvaient diminuer, quand Sully payait aux grands une centaine
de millions, quand la guerre menaait toujours. Des souffrances du pass
restait un cruel hritage, la peste, qui clatait de moment en moment.
Un peuple nouveau de mendiants se montrait, les gens de guerre qu'on
avait renvoys _chez eux_, mais qui n'avaient pas de _chez eux_. On en
voyait tous les jours des bandes dans la cour du Louvre. Capitaines
dchirs, matres de camp morfondus, chevau-lgers estropis,
canonniers jambes de bois, tout cela entre en troupes par les degrs de
la salle des Suisses, en dclamant contre madame l'Ingratitude.
L'officier portant la hotte et le soldat le hoyau, exaltent leur
fidlit, montrent plaies, racontent leurs combats et leurs campagnes
perdues, menacent de se faire _croquants_, et sur la monnaie de leur
rputation mendient quelque pauvre repas.

Henri II et Henri III les logeaient dans les monastres. Henri IV, plus
tard, leur cra l'hospice de la Charit, tard, bien tard, en 1606.
Jusque-l, ces ombres errantes, plaintives, mais redoutables, donnaient
espoir  l'tranger,  la Ligue, vivante en dessous. Le roi voyait,
sentait cela; l'agitation continuait, et il n'tait point aim.

Il tomba malade en octobre; il crut mourir. Ce n'tait qu'un accs assez
court de rtention d'urine; mais il en garda la fivre. Cet homme,
jusque-l si gai, devint trs-mlancolique. Tout me dplat,
disait-il. Aveu qui ne fut pas perdu et fit croire que Gabrielle ne
suffisait plus  le consoler.

Deux assassins taient encore venus pour tuer le roi, l'un dominicain,
de Flandre, l'autre capucin, de Lorraine.

Pourquoi plutt  ce moment? On le comprit quand on sut que les
Espagnols avaient fait le pas hardi de se jeter dans l'Empire,
fourrageant, mangeant amis et ennemis; qu'enfin vers Clves ils
saisissaient les passages du Rhin.

Rien ne les et favoriss plus que la mort d'Henri et celle de Maurice
d'Orange. Celui-ci avait aussi son homme qui devait le tuer. La
situation tait la mme qu'en 1584, quand le meurtre de Guillaume sembla
briser la Hollande et donna carrire aux victoires des Espagnols.

L'homme que le lgat Malvezzi dpcha pour tuer le roi tait, comme
Jacques Clment, un pauvre petit misrable, un Flamand de faible tte
qu'on grisait de la lgende de Clment. On le montra  un Jsuite, qui
haussa les paules, et dit seulement: Il est trop faible. La plus
grande difficult tait d'endurcir cet homme. Il tait en route dj 
l'poque de l'abjuration du roi, et, quand il l'apprit, il ne voulut
plus le tuer et jeta son couteau. Le lgat eut beaucoup de peine  lui
faire entendre que la conversion tait fausse. Il repartit en 1598, mais
fut arrt, amen  Paris. Le roi en eut piti ou craignit d'irriter
Rome, le gracia. Il ne retourna pas  Bruxelles, mais alla en Italie. L
on l'endoctrina encore et on le fit rentrer en France. Il fut arrt,
condamn  mort avec l'autre assassin, le capucin de Lorraine.

Sismondi croit que le Parlement procda avec acharnement. Singulier
anachronisme. Le Parlement d'alors tait ml de celui de la Ligue et
des royalistes. Mais les ligueurs dominaient encore, et si bien, qu'ils
modrrent la question, de peur que ces accuss ne parlassent trop pour
l'honneur de Rome.

La chose n'tait que trop claire. Elle fit voir  Henri IV qu'il ne
gagnait rien  tous ses mnagements. Jointe  l'affaire d'Allemagne,
elle le rveilla fortement. Il semble qu'elle l'ait guri; il fut tout 
coup un autre homme. La verte vigueur barnaise parut revenue. Il fit
oprer l'excroissance, comme pour monter  cheval. Il se moqua des
mdecins, et Gabrielle redevint enceinte en dcembre.

Tout ce qui tranait au conseil et tranait au Parlement se trouva
facile. Le roi simplifia tout, supprima les impossibilits.

Il tait impossible de marier Catherine, sa soeur, protestante, avec un
catholique, le duc de Bar. Les vques refusaient. Le roi fit venir son
frre btard, archevque de Rouen, et les maria d'autorit dans son
cabinet.

Il tait impossible de dcider Marguerite  consentir au divorce. On la
menaa d'un procs d'adultre, et elle devint docile.

Il tait impossible de faire enregistrer l'dit de Nantes. Le roi fit
venir le Parlement et lui lava la tte. Ce fut un discours trs-vif,
pour la France et pour l'Europe:

Avant que de vous parler de ce pour quoy je vous ai mands, je vous
conterai une histoire.--Aprs la Saint-Barthlemy, nous tions quatre 
jouer aux ds sur une table. Nous y vmes des gouttes de sang. Nous les
essuymes deux fois, et elles revenaient pour la troisime. Je dis que
je ne jouais plus, que c'tait un mauvais augure contre ceux qui
l'avaient rpandu. M. de Guise tait de la troupe....

Vous me voyez en mon cabinet, et non avec la cappe et l'pe, mais en
pourpoint, comme un pre pour parler  ses enfants.... Je sais qu'on
fait des brigues au Parlement, que l'on a suscit des prdicateurs
factieux; je donnerai ordre  ceux-l, et ne m'en attendrai  vous ...
Ne m'allguez pas la religion catholique, je l'aime plus que vous; vous
croyez tre bien avec le pape, et moi j'y suis mieux, et je vous ferai
dclarer hrtiques ... Est-ce que je ne suis pas le fils an de
l'glise? Pas un de vous ne peut l'tre.

 cette bouffonnerie, il ajoutait des choses fort graves sur les
criards catholiques, ecclsiastiques, qui, disait-il, taient  vendre;
sur les parlementaires eux-mmes et leur avidit d'argent. Il les pina
sensiblement, en disant qu'il multiplierait leurs charges (et par l les
ruinait). Enfin des menaces de mort, de combat, qui tonnrent: C'est
le chemin qu'on prit pour en venir aux Barricades,  l'assassinat du feu
roi; mais j'y donnerai bon ordre. Je couperai la racine aux factions et
prdications, en faisant _raccourcir_ ceux qui les suscitent ... Ah!
vous me voulez la guerre, et que je fasse la guerre  ceux de la
Religion! Mais je ne la leur ferai pas ... Vous irez tous avec vos
robes, comme les capucins de la Ligue, quand ils portaient le mousquet.
Il vous fera beau voir ... J'ai saut sur des murs de ville; je sauterai
bien sur des barricades.

Le Parlement enregistra.

Mais on comprenait trs-bien que cet clat, ces menaces de guerre, si
trangers aux robes longues, avaient une autre porte. Deux choses
visiblement l'animaient et lui remuaient son pe dans le fourreau: le
procs des moines assassins et la guerre de l'Empire, la fureur des
Espagnols. Ainsi, point de paix possible ni au dedans ni au dehors.
Toujours le couteau suspendu. Son refuge et t l'pe. Il et t
plus sr de sa vie en pleine guerre, et il se ft moins ennuy.
Gabrielle, la chasse et le jeu ne suffisaient pas. Cet accs de
mlancolie qu'il avait eu un moment, n'tait-ce pas l'effet de la paix?
Quand il dit si vivement qu'il sauterait _sur les barricades_, beaucoup
dj crurent le voir au grand poste de la France, sur la _barricade_ du
Rhin.

Il avait envoy le protestant Bongars au landgrave et aux princes pour
les encourager  se dfendre. Les mettre ainsi en avant, c'tait
s'engager tacitement  les soutenir. Maurice d'Orange portait seul le
poids de cette guerre terrible qui dbordait maintenant sur l'Allemagne
et devenait immense. Sa belle-mre, la princesse d'Orange, fille de
Coligny, sortit de sa solitude et vint  Paris. Elle se dclara
hautement pour le mariage de Gabrielle, craignant le mariage italien et
croyant rattacher le roi  l'intrt protestant.

Il faut savoir ce qu'tait madame la princesse d'Orange. Grce aux
mmoires de du Maurier (petit livre d'or), nous connaissons parfaitement
cette personne admirable, en qui une vertu accomplie apparaissait dans
la tragique aurole des martyrs.

L'amiral l'aimait, entre ses enfants, pour sa sagesse prcoce, sa
douceur et sa modestie. Il la maria  celui qui avait les mmes dons.
Quand elle demanda  son pre lequel de ses prtendants il lui
conseillait de choisir, il lui rpondit: Le plus pauvre. Et il lui
donna Tligny, ce jeune homme tant aim que pas un catholique ne put
tuer  la Saint-Barthlemy, et qui ne prit que par hasard.

Guillaume d'Orange se dcida de mme. Au dernier moment de sa vie, 
l'apoge de sa gloire, au lieu de prendre pour femme quelque princesse
d'Allemagne qu'il et aisment obtenue, il demanda, pousa la plus
pauvre, madame de Tligny, reste sans aucune fortune qu'un petit bien
dans la Beauce, o elle vivait. Ce grand homme, tout prs de la mort et
entour d'assassins, dans la fille de Coligny sembla appeler  lui
l'image d'un meilleur monde. Un an s'tait pass  peine, qu'il prit
presque sous ses yeux.

Elle avait de lui un fils, qui fit ses premires armes sous Maurice
d'Orange, fils aussi de Guillaume, mais du premier lit. Maurice, sombre
et sauvage politique, homme de combat, d'affaires et d'ambition, ne
voulait point de famille, point de femme et point d'enfant, de sorte que
son jeune frre devait tre son hritier. Il crut, pour cette raison,
que sa belle-mre l'aiderait dans ses projets. Dfenseur de la Hollande,
il aurait voulu l'asservir. L'obstacle tait Barneveldt, grand et
excellent citoyen, le vieil ami de Guillaume d'Orange, l'ami de Maurice,
son tuteur et son bienfaiteur. Maurice ne pouvait se faire matre qu'en
lui passant sur le corps. De quel ct pencherait la princesse d'Orange?
Elle fut pour Barneveldt, pour le droit et la libert, contre sa
famille, contre son beau-fils, contre les intrts de son jeune fils,
seul lien qu'elle et sur la terre et qu'elle aimait uniquement.

Cela seul en dit assez. Mais cette vertu si haute, sans faiblesse, n'en
n'tait pas moins adoucie et embellie d'un charme singulier. Notre
ambassadeur en Hollande, du Maurier, vieux politique, qui crit longues
annes aprs ces vnements, ne parle de cette dame qu'avec une motion
visible. Madame d'Orange tait, dit-il, une petite femme trs-bien
faite, d'un teint anim, qui avait les plus beaux yeux; une parole douce
et charmante, un raisonnement persuasif, un parfum d'honneur et d'estime
que l'on sentait autour d'elle, une anglique bont, la rendaient
irrsistible. Tout d'abord, elle allait au coeur.

Ajoutez son pre, son mari, ces grands morts tant regretts qui avaient
repos leur esprit en elle et l'environnaient de leur ombre aime; tout
cela en faisait comme une chose sainte et une espce d'oracle, une
autorit de respect, d'amour.

Elle n'apparut gure que deux fois  la cour de France, et dans deux
moments dcisifs pour l'intrt du royaume, la premire fois pour aider
au mariage franais.

Grand renfort pour Gabrielle, vritable rhabilitation, d'avoir pour soi
la vertu mme, de trouver que la plus pure tait en mme temps la plus
indulgente. Seulement madame d'Orange mettait l'affaire bien en lumire.
Elle constatait que ce mariage tait l'intrt protestant, elle
finissait l'incertitude. Le roi allait se fixer, dsesprer les
catholiques, qui probablement le tueraient. C'est ce qui faisait dsirer
 beaucoup d'amis du roi une solution contraire. S'il fallait que
quelqu'un prit, ils consentaient de grand coeur que ce quelqu'un ft
Gabrielle.

Tout le monde savait, prvoyait l'vnement, except le roi.

L'Espagne devait le savoir; un commis de Villeroy, comme on le dcouvrit
plus tard, tenait Madrid au courant de tous les secrets du conseil et
de la cour.

Le pape, si l'on en croit Dupleix, sut la mort de Gabrielle de faon
surnaturelle au jour et  l'heure o elle arriva.

Nul doute que le grand-duc n'ait t le mieux inform. Il y avait
intrt. C'tait l'homme de Gabrielle qui avait cart les Italiens de
nos finances. C'tait elle qui fermait le trne  sa nice. Ce prince
n'en tait pas  son premier assassinat. Encore moins l'empoisonnement,
plus discret, lui rpugnait-il.

Gabrielle parat avoir trs-bien senti elle-mme qu'il y avait trop de
gens intresss  sa mort, et qu'elle n'chapperait pas. Ses astrologues
lui disaient ce qu'on pouvait lire, du reste, sur la terre aussi bien
qu'aux astres: qu'elle mourrait jeune, ne serait point reine. Au milieu
des assurances les plus tendres que lui pouvait donner le roi, elle
restait pleine de crainte et inconsolable; elle pleurait toutes les
nuits.

Le roi lui avait donn des prsents tels qu'une reine pouvait seule les
recevoir, ceux qui lui avaient t offerts  lui-mme par nos villes, le
plat d'or o il reut les clefs de Calais, et les offrandes solennelles
de Lyon, de Bordeaux.

On lui avait fait ses habits de noces. Et ses robes cramoisies (couleurs
rserves aux reines) l'attendaient dj chez sa tante.

Le roi lui avait donn un don singulier, l'anneau mme dont il avait
pous la France  son sacre. (Frville, _Inventaire_.)

Elle avait de son htel avec le Louvre une communication. Elle eut la
fantaisie de coucher dans le Louvre mme, et le roi lui donna le grand
appartement que les reines seules avaient occup. Elle y coucha, mais
elle n'osa rester, soit qu'elle et peur de se nuire par le scandale de
cette audace, soit que la grande maison vide o le roi ne venait gure
que pour affaire officielle, palais dsert des Valois, l'effrayt de sa
solitude, et qu'elle ne dormt pas bien sur l'oreiller o Catherine
mdita la Saint-Barthlemy.

Pques approchait, moment critique pour la matresse du roi.
L'arrangement tait tel dans notre ancienne monarchie: cette semaine
tait la part du confesseur. La matresse devait s'loigner, les amants
se sparer, faire cette petite pnitence, pour se runir aprs. Le
confesseur d'Henri IV, l'ex-cur des Halles, bonhomme fort modr,
insistait cependant pour que Gabrielle partt de Fontainebleau, allt 
Paris. C'tait d'usage, et lui-mme, d'ailleurs, avait ses raisons pour
se montrer ferme. On le croyait protestant. Il avait publi une version
de l'Ancien Testament qu'on disait celle de Genve. Le roi voulait le
faire vque, mais Rome lui refusait les bulles. On lui fit croire
apparemment que ses bulles ne viendraient jamais s'il ne donnait cette
satisfaction  la religion,  la dcence, de les empcher de communier
en pch mortel, et d'obliger Gabrielle d'aller  Paris.

Elle rsista de son mieux. Paris l'effrayait. Elle allait y tre seule.
Sa tante n'y tait pas. La soeur du roi avait suivi son mari dans son
duch. La princesse d'Orange partait pour faire la cne au chteau de
Rosny et tcher de gagner Sully.

La ville tait fort mue. Le Parlement avait t forc d'enregistrer
l'dit de Nantes. Le roi avait menac de _raccourcir_ les prcheurs
d'assassinat. Le samedi 3 avril, veille des Rameaux, on avait excut
deux moines en Grve, les deux assassins du roi. Chose plus grave, s'il
est possible, dans l'affaire de Sainte-Genevive, o le roi avait mis en
face les mdecins contre les prtres, les mdecins avaient dcid
hardiment que l'affaire de la possde n'tait point surnaturelle. Bien
plus, ils l'avaient fait taire, l'avaient contenue, si bien dompt le
diable en elle, qu'elle n'osa plus remuer, devint un vritable agneau,
fit ses pques comme les autres. De l des rises, d'autre part, une
rage d'autant plus furieuse, qu'elle ne pouvait s'exhaler. Les choses en
resteraient-elles l? le diable se tiendrait-il pour battu? Il n'y avait
pas d'apparence. Il pouvait se revenger par quelque coup imprvu,
terrible, comme avait t la mort de madame de Montmorency!

Eh quoi? ne suis-je pas roi?... Qui oserait? C'est certainement ce
qu'Henri IV rpondait aux larmes, aux terreurs de Gabrielle. Dans un
autre temps, elle et oppos une invincible rsistance, et le roi et
tout brav pour lui viter le moindre chagrin; mais alors, quoique fort
aime, elle doutait, elle craignait. Elle obit, en pouse soumise, avec
un torrent de larmes. Le roi expliquait le tout par l'tat nerveux de
faiblesse o sa grossesse (de quatre mois) la mettait probablement. Elle
fit un adieu en rgle, lui recommandant ses enfants, ses serviteurs, sa
maison de Monceaux, et disant ce qu'elle voulait qu'on ft aprs sa
mort.

Le roi, attendri lui-mme, la quitta le plus tard possible. Il la suivit
jusqu' Melun avec toute la cour. Il se tenait  cheval  ct de la
litire o on la portait. Elle devait s'y mettre en bateau, pour
descendre doucement la Seine. Il y eut l un grand combat; ils
pleuraient, se sparaient, mais se rappelaient toujours. Enfin, il
s'affermit un peu, la confiant  son fidle la Varenne, et lui donnant
de plus Montbazon, son capitaine des gardes, qui devait la suivre
partout et en rpondre corps pour corps. Un jeune homme, Bassompierre,
rieur et quelque peu fou, par le droit de ses vingt ans, sauta aussi
dans le bateau, voulant l'amuser, la distraire. Moins lger toutefois
qu'il ne paraissait, il ne resta pas avec elle. Il la laissa  la
Varenne et revint auprs du roi.

C'tait le lundi 5 avril, premier jour de la semaine sainte. Elle
descendit prs l'Arsenal, et, sans traverser Paris, se trouva du premier
pas dans la maison de Zamet, qui tait sous la Bastille, dans la rue de
la Cerisaie. Logis quelque peu trange pour la petite pnitence qu'elle
tait cense faire dans ce moment srieux. Mais elle n'osait descendre 
son htel voisin du Louvre, d'o il et fallu communier en grande pompe
et  grand bruit au milieu des malveillants, dans la paroisse royale, 
Saint-Germain-l'Auxerrois. De chez Zamet, au contraire, la paroisse
tait Saint-Paul, prs la maison professe des Jsuites. L, elle pouvait
faire sa communion, en pleine tranquillit et hors de la foule,
toutefois au su du public et dans une notorit suffisante.

Sully raconte lui-mme qu'il alla la voir chez Zamet avant de partir
pour Rosny. Elle fut fort tendre pour lui, fort touchante, le priant de
croire qu'elle l'aimait et pour lui-mme et pour les grands services
qu'il rendait au roi et  l'tat, l'assurant qu'elle ne ferait rien
dsormais que par son conseil. Il fit semblant de la croire, et lui
envoya mme madame de Sully pour prendre cong d'elle, ce qui ne fit
qu'envenimer les choses. La pauvre crature, voulant plaire, lui dit
qu'elle serait sa meilleure amie et la verrait toujours volontiers  ses
_levers et couchers_. Mais la dame, toute gonfle de sa petite noblesse
et du grand crdit de Sully, arriva  son chteau de Rosny fort en
colre. Son mari la calma et la rassura, lui disant que les choses
n'iraient pas comme on croyait; qu'elle verrait un beau jeu, bien jou,
si la corde ne rompait. Il savait visiblement ce qui allait se passer.

Voyons le lieu de la scne, cette maison de confiance o Gabrielle est
descendue.

Ce que les grands seigneurs ont plus tard tant pratiqu, tant pris, la
_petite maison_ de plaisir, Zamet semble le premier l'avoir conu et
organis. Ce fut une spculation. Au milieu du Paris de la Ligue, devenu
rude et barbare, un logis  l'italienne, dans la tradition d'Henri III,
devait avoir une grande attraction sur son successeur. Luxurieux et
conome, Henri IV n'aurait jamais dpens ce qu'il fallait pour arranger
dans ce got de volupt raffine les grands appartements du Louvre et
ses galetas solennels. Il trouvait fort agrable et il croyait moins
coteux de s'tablir par moments dans ce joyeux htel Zamet, o il
jouait et faisait gratis toutes ses fantaisies; Zamet avait trop
d'esprit pour jamais demander rien.

Il avait bti, meubl, par exprs ce bijou, dans un beau quartier  la
mode, tendu et ar, celui que l'on commenait sur l'emplacement de
l'htel Saint-Pol, l'ancien Versailles des Valois. La _Cerisaie_, ou
verger de nos anciens rois, qui donna son nom  la rue, devint en partie
le jardin de l'htel Zamet.

Ceux qui entraient  Paris par la porte Saint-Antoine, splendidement
orne par Goujon, dans cette grande rue des tournois, des triomphes, des
_entres_ des rois, voyaient  droite se btir la place royale d'Henri
IV,  gauche un haut mur en contraste avec les faades brillantes des
htels voisins. Ce mur tait la discrte enceinte du jardin Zamet, dont
l'htel, assez recul, loin de s'ouvrir sur la belle rue, lui tournait
le dos. Ainsi les maisons d'Orient et certains palais d'Italie ne
montrent que leurs dfenses et cachent leurs charmes intrieurs. Il
fallait se dtourner, passer par une petite rue et entrer dans une
impasse. L, dans un lieu plein de silence et comme  cent lieues de la
ville, une vaste cour laissait voir les lgers portiques, les galeries
du joli palais, ses terrasses et promenades ariennes qui dominaient le
jardin.

Le tout, petit et sans emphase. Mais,  droite,  gauche, des cours et
des btiments secondaires donnaient l'ampleur et les aisances varies
d'une villa de Lombardie, tandis que l'exquise coquetterie des
appartements secrets rappelaient la recherche extrme des petits palais
de Venise. Tout ce que la vieille Italie a su des arts de volupt y
tait, le solide aussi des jouissances du Nord. Aux sensualits des
bains et des tuves parfumes, le matre ajoutait l'attrait d'une
savante cuisine; il s'en occupait, il la surveillait, il servait
lui-mme. Sa gloire tait de faire dire: On ne sait manger que chez
Zamet.

Tel fut ce lieu de pnitence o Gabrielle fit sa retraite. On peut
croire que l'hte empress n'oublia rien pour calmer, rassurer ce coeur
mu. Une princesse tait  Paris, une seule, mademoiselle de Guise, qui
avait cru quelque temps pouser le roi. Elle n'aimait gure Gabrielle,
et elle a plus tard crit un petit roman (_Alcandre_) trs-hostile  sa
mmoire. Mais alors elle esprait que la toute-puissante matresse lui
ferait trouver par le roi ce que sa conduite lgre paraissait rendre
introuvable: un mariage, un prince assez sot pour la couvrir de son nom.
Donc elle flattait fort Gabrielle, jusqu' porter des robes semblables
aux siennes, comme si elle et t sa soeur. Elle l'amusait de
mdisances. Elle vint vite  l'htel Zamet, s'empara d'elle pour la
conduire partout et se faire surintendante de ses dvotions. Elle
voulait tre la premire auprs de la future reine, ou peut-tre
surprendre contre elle quelque chose qui pt lui nuire de ses anciennes
galanteries.

Gabrielle, faible, triste, enceinte, se laissa faire, trouvant doux
d'tre entoure par une femme. Si flottante de croyance, elle allait
faire encore une profession solennelle de cette religion  laquelle elle
tait attache bien peu. Et d'autant plus faible tait-elle, plus
charme de cette compagnie galante et mondaine qui ne lui permettait pas
un seul moment srieux.

Elle se confessa le mercredi, trs-probablement, et dut communier le
jeudi, avec son difiante compagne. Elle dna  merveille, dans sa
satisfaction d'tre quitte de ce devoir. Zamet empress lui servit
toutes les friandises qu'il savait lui plaire. De l, on la prit en
litire, de peur qu'tant en carrosse elle ne sentit trop les secousses
du pav. Deux dames suivaient, mais en voiture.  ct de la litire
marchait le capitaine des gardes qui rpondait de sa sret.

Elle n'alla qu' deux pas, dans la rue voisine,  une chapelle de
chanoines rguliers de Saint-Augustin, qu'on appelait le
Petit-Saint-Antoine. Petite glise, en effet, mais qui attirait la foule
par une excellente musique. On lui avait arrang une tribune rserve,
pour qu'elle ne ft pas presse. Elle y entendit tnbres, et, sans
doute pour que ce chant sombre ne lui ft pas d'impression, mademoiselle
de Guise lui montra des lettres de Rome o l'on disait que le divorce
allait tre prononc. Elle avait mme eu l'adresse, pour mieux faire sa
cour, de prendre au passage deux billets fort tendres que le roi avait
crits  Gabrielle coup sur coup, dans un mme jour. Et ce fut dans
cette tribune qu'elle lui en donna l'aimable surprise.

Cependant Gabrielle se sentait un peu blouie. Elle sortit, revint chez
Zamet et fit quelques pas au jardin. Mais l, elle tomba frappe, perdit
connaissance.

Au bout d'une heure o rien n'indique qu'on ait essay de la secourir,
ni d'appeler les mdecins, elle ouvrit les yeux, et dit violemment:
Tirez-moi de cette maison.

Elle voulait se faire porter chez madame de Sourdis, et de l au Louvre
mme, se rfugier chez le roi,--apparemment pour y mourir, puisqu'elle
n'avait pas pu y vivre.

Zamet ne la suivit pas. Mademoiselle de Guise ne la suivit pas. Nulle
femme. La tante tait absente, et tout s'loignait de terreur. Le seul
qui resta, ayant promis au roi de ne pas la quitter, ce fut La Varenne.
Il se trouva constitu, dans cette maison dserte, seule dame et seule
garde-malade, femme de chambre et sage-femme.  chaque convulsion
violente, il la tenait dans ses bras.

Les crises furent frquentes, terribles. Il fit appeler La Rivire,
premier mdecin du roi, astrologue, homme d'esprit, qui aimait la
duchesse, ni protestant ni catholique. Il avait tudi chez les Maures,
vcu beaucoup en Espagne. On le tenait pour fort suspect. Il venait de
faire une chose hardie en dclarant, comme mdecin, que Marthe n'tait
pas possde. On aurait t charm de le perdre. Il le sentit, et n'osa
rien ordonner  la malade. On et tout rejet sur lui et dit qu'il
l'avait tue. Il s'excusa sur la grossesse, ne pouvant rien faire,
disait-il,  une femme enceinte, sans blesser ou elle ou son fruit. Il
laissa agir la nature et la regarda mourir.

Cela fut long. En pleine force, anime d'un dsir terrible et dsespr
de vivre, elle lutta quarante heures, avec des accs, des transports,
des mieux, des rechutes cruelles. Si peu soigne, si mal garde, elle
appelait son gardien naturel, son unique protecteur, le roi. Trois fois,
dans les intervalles, elle fit l'effort de lui crire. Et la premire
lettre parvint; mais on ne dit rien des deux autres. Comme elle avait
encore sa tte, pour porter cette premire lettre elle s'tait procur
un homme qu'elle croyait sr, un certain Puypeyroux. Elle priait le roi
de lui permettre de retourner  Fontainebleau, pensant qu'il viendrait
lui-mme.  ce mot, La Varenne en joignit un de sa main, mais
apparemment peu pressant, puisque le roi crut d'abord qu'il s'agissait
de quelque petit accident ordinaire aux femmes enceintes. Cependant il
monta  cheval, ayant dit  Puypeyroux de courir devant et de lui faire
tenir prt le bac des Tuileries, pour que, sans entrer dans Paris, il
passt du faubourg Saint-Germain au Louvre. Il parat que ce Puypeyroux,
entre le roi fort press et La Varenne peu pressant, commena 
rflchir; il craignait de dplaire  La Varenne, et alla si lentement,
que le roi, parti plus tard, le rejoignit bientt en route et le gronda
fort.

Le roi tait  quatre lieues; il allait tre  Paris en une heure de
galop ou une heure un quart, quand il reut  bout portant un billet qui
l'arrta court; autre billet de La Varenne ... Elle est morte, et tout
est fini.

Foudroy, on le fit entrer dans une abbaye qui tait voisine. Il se jeta
sur un lit.

Mais il se releva bientt, disant avec force qu'au moins il voulait la
voir morte et la serrer dans ses bras.

La chose avait t prvue. Il trouva  point M. Pomponne de Bellivre,
grave magistrat, qui, de sa parole infiniment froide et douce, l'arrta,
disant que la chose tait malheureusement inutile, qu'il ferait causer
le public, que le monde avait les yeux sur lui...

Non moins  point tait l un carrosse de Paris, envoy exprs. On y mit
le roi. Les bons serviteurs crirent:  Fontainebleau. Et il tourna le
dos  Paris, pleurant celle qui vivait encore.

Elle vivait. S'il et persist, il la revoyait, recueillait sa dernire
parole, lui promettait de faire justice.

D'o savez-vous qu'elle vct? dira-t-on. De La Varenne mme, lequel a
crit ces deux choses: 1 qu'il dit qu'elle tait morte; 2 qu'elle ne
l'tait pas.

Lui-mme les crit  Sully, donnant ce ridicule prtexte: La voyant
tellement dfigure, de crainte que cette vue ne l'en dgott pour
jamais, si elle en revenoit, je me suis hasard (pour lui viter trop
grand dplaisir) d'crire que je le suppliois de ne venir point
_d'autant qu'elle toit morte_.

Certes, les coupables, quels qu'ils fussent, eurent  remercier beaucoup
cette prudence de La Varenne.

Il ajoute: Et moi, je suis ici, tenant cette pauvre femme _comme_ morte
entre mes bras, _ne croyant pas qu'elle vive encore une heure_.

Ce qui est curieux, c'est que le drle, peu rassur toutefois sur le
succs de son audace, et craignant d'tre envelopp dans la punition de
Zamet, si l'on en vient  une enqute, prend dj ses prcautions pour
se sparer de son camarade. Il en parle mme assez mal, remarquant qu'
ce bon dner Zamet l'avait traite de viandes friandes et dlicates,
qu'il savait tre le plus de son got, _ce que vous remarquerez avec
votre prudence_, car la mienne n'est pas assez excellente pour prsumer
des choses dont il ne m'est point apparu. Cette parole le couvrait. Si
on le disait complice de Zamet, il pouvait rpondre: Au contraire, le
premier j'ai mis des doutes dans une lettre  M. de Sully.

Cependant, au milieu du trouble, dans cette maison sans matre, qui
voulait entrait, sortait. On voyait, non sans terreur et non sans signes
de croix, ce spectacle inattendu, la plus belle personne de France
devenue tout  coup hideuse, effroyable, les yeux tourns, le cou tors
et retourn sur l'paule. Personne n'avait l'ide que ce mal ft
naturel; beaucoup se disaient: C'est le diable! Explication qui venait
fort  point pour le mdecin,  point pour tous ceux qu'on et accuss.
Le mdecin ne manqua pas d'en profiter, et, s'en allant, jetant au
cadavre un dernier regard, il dit ce mot qui lavait tout: _Hic est
manus Dei._

Elle ne fut pas administre et mourut comme une chienne, mot cruel
qu'en pareil cas dit toujours le peuple dvot. Quelques-uns, des plus
charitables, hasardaient pourtant de dire que, comme elle avait communi
rcemment, son me tait en bon tat. Libre  ses ennemis de croire,
s'ils voulaient, que cette communion en pch mortel avait tourn  sa
condamnation et l'avait livre  la fureur meurtrire du malin esprit.

Elle avait t ouverte, et on lui avait trouv son enfant mort. Sa tante
de Sourdis, arrive trop tard, ne put que la rhabiller, la mettre sur un
lit de parade en velours rouge cramoisi  passements d'or (ornement
propre aux seules reines), avec un manteau de satin blanc.

Cruel contraste d'une si blouissante toilette avec cette face terrible
qu'on et cru morte d'un mois. Les portes taient ouvertes; vingt mille
personnes y vinrent et dfilrent prs du lit. Plusieurs furent touchs
et dirent des prires. Beaucoup rvaient sur cette nigme et faisaient
maintes conjectures. Les parents n'en firent pas une. Muets et
n'accusant personne, ils craignirent de se faire trop forte partie et
laissrent cette affaire  Dieu.

Ceux qui s'taient attachs  elle,  cette maison, taient fort tristes
et se voyaient tomber  plat. Le vieux Cheverny, qui, pour plaire, avait
fait le jeune et l'amant auprs de la tante, fut inconsolable, non pas
de la mort, mais de sa sottise et de son imprvoyance. Il en fait, dans
ses mmoires, une froide lamentation.

Grande joie au contraire  Rosny. Elle mourut vers le matin du samedi;
mais, ds le vendredi soir, La Varenne avait envoy  Sully un messager
qui arriva avant le jour. Sully embrassa sa femme, qui tait au lit, et
lui dit: Ma fille, vous n'irez point aux levers de la duchesse. La
corde a rompu ... Maintenant que la voil morte, Dieu lui donne bonne
vie et longue! Et sur cette belle plaisanterie, il partit pour
Fontainebleau.

Le roi, rentrant, vendredi soir, dans ce palais tout plein d'elle,
maintenant dsol et dsert, avait renvoy la cour et gard seulement
quelques familiers. Et encore par moments il s'enfermait seul. Cette
solitude inquitait. En attendant que Sully vint, on hasarda des
tentatives de consolation. D'abord un vieux camarade de guerre,
Fervacques, braque et cerveau brl, fit une pointe prs du roi et lana
ce mot hardi: Vous voil bien dbarrass!

Alors le duc de Retz (Gondi), fin et spirituel, sourit, soupira, dit
avec douceur qu'aprs tout, en songeant  ce que Sa Majest et fait
sans cela, on tait oblig de dire que Dieu lui avait fait l une grande
grce.

Le soir enfin (du samedi),  six heures, Sully arriva dans toute
l'austrit de sa figure huguenote, et, quand le roi l'eut embrass,
sans blesser de front sa douleur, il se mit  exalter les oeuvres
merveillables de Dieu, qui (dit le psaume), en sa sagesse, fait bien
mieux que nous ne voulons. Mais il n'acheva pas le psaume, se fiant  la
mmoire du roi.

Le roi coutait sans rien dire et le regardait fixement; et sans doute
il tait frapp de cet accord d'opinion, tout le monde, les sages et les
fous, le flicitant au lieu de le plaindre. Il fit quelques pas dans la
galerie, remercia Sully et dit qu'il lui savait gr de ses mnagements.
Ceux qui le virent sortir ensuite de la galerie le trouvrent beaucoup
moins triste. On jugea qu'une douleur si rsigne et si douce ne
tournerait pas  l'orage. Les intresss respirrent.

Il porta le deuil en noir, contre l'usage des rois, qui le portent en
violet. Il le garda trois mois entiers. Il envoya toute la cour au
service, qui se fit  Saint-Germain-l'Auxerrois. Il reut les
compliments de condolance des ambassadeurs, et, ce qui tonna le plus,
ceux du Parlement, qui envoya  Fontainebleau une dputation solennelle.

Mais de recherche, d'enqute sur la mort, pas le moindre mot. Soit
qu'il et peur de trouver plus qu'il ne voulait, de troubler son
entourage, et craignt l'branlement d'une si terrible affaire, il
reprit ses habitudes, s'entoura des mmes gens.

Il crivait peu aprs ce mot expressif: La racine de mon coeur est
morte et ne rejettera plus.

Mot vrai, quoique les habiles aient trouv moyen de le relancer bientt
dans de nouvelles galanteries. Il reprit la passion qui tait sa vie,
par ses pointes, ses agitations ou ses blouissements. Mais ce n'tait
plus Gabrielle, cette pleine saveur d'amour o son coeur s'tait repos.

On lui donna une matresse, on lui donna une femme, cette Marie de
Mdicis que les papes, l'Europe et la cour avaient voulu lui imposer.
Elle arriva belle d'argent et des cus de son oncle. Le roi (sa lettre 
la Chambre des comptes en tmoigne) lui donna, par conomie, les
diamants de Gabrielle, ce qui, dit-il judicieusement, nous a pargn
autant de dpense.

Que devint le joyeux Zamet? Plus que jamais en faveur, il engraissa
notablement, mais, par prudence, n'acheta jamais pour un sou de terre en
France. Il n'eut d'autre fief que sa caisse, qu'il intitulait hardiment
le _Mont-de-pit des rois_. Il resta toujours lger, mobile et le pied
lev.

La Varenne s'immortalisa par une fondation pieuse. Devenu, par la grce
du roi, seigneur de la Flche, il fit de cette petite ville une affaire
fort importante et fort lucrative par l'glise et le collge qu'il
obtint pour elle, tablissements qui y attirrent du monde et au bon
seigneur de gros revenus. Une telle cage voulait des oiseaux. La
Varenne veillait le moment. En l'anne 1603, le roi tant trs-affaibli,
malade au printemps, malade  l'automne, et quelques jours seul  Rouen,
il ne manqua pas son coup: il lui fit signer, entre deux diarrhes, le
rappel des Jsuites en France.




CHAPITRE III

HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MDICIS

1599-1600


Le grand flatteur de l'poque, dont le magique pinceau eut pour tche de
diviniser les reines et les rois, Rubens a succomb, il faut le dire,
devant Marie de Mdicis. Dans la galerie allgorique qu'elle lui fit
peindre  sa gloire, il a beau se dtourner vers ses rves favoris, les
jeunes et potiques beauts de desses ou de sirnes; il lui faut bien
retomber au pesant modle qui le poursuit de tableau en tableau. La
_Grosse Marchande_  Florence, comme nos Franaises l'appelaient, fait
un trange contraste  ces fes du monde inconnu.

La magnifique _Discorde_, palpitante sous ses cheveux noirs, dont le
corps mu, frmissant, est rest  jamais classique; la _Blonde_, le
rve du Nord, la charmante _Nride_, ptrie de tendresse et d'amour:
toute cette posie est bien tonne en face de la bonne dame. Assemblage
splendide et burlesque. La fiction y est anime, et d'une vie
tincelante; l'histoire et la ralit n'y sont que prose et platitude,
un carnaval d'histrions et de faux dieux ridicules, un empyre de
Scarron.

Marie de Mdicis, qui avait vingt-sept ans quand Henri IV l'pousa,
tait une grande et forte femme, fort blanche, qui, sauf de beaux bras,
une belle gorge, n'avait rien que de vulgaire. Sa taille leve ne
l'empchait pas d'tre fort bourgeoise et la digne fille des bons
marchands ses aeux. Mme son pre, son oncle qui la maria, tout princes
qu'ils taient (par diplme), n'en faisaient pas moins le commerce et
l'usure.

D'italien, elle n'avait que la langue; de got, de moeurs et
d'habitudes, elle tait Espagnole; de corps, Autrichienne et Flamande.
Autrichienne par sa mre, Jeanne d'Autriche; Flamande par son
grand-pre, l'empereur Ferdinand, frre de Charles-Quint. Donc, cousine
de Philippe II, de Philippe III, de ces rois blmes et blondasses, aux
yeux de faence, tristes personnages que Titien et Vlasquez gardent
encore sur leurs toiles dans toute la triste vrit.

Elle tait ne en pleine raction jsuitique. Sa mre, Jeanne
d'Autriche, fut une des filles de l'Empereur qui crrent et
patronnrent les Jsuites en Allemagne, fondrent leurs collges, leur
mirent en main les enfants des princes et de la noblesse. La premire et
la seule chose que Marie demanda au roi,  son dbarqu en France, fut
d'y faire rentrer les Jsuites.

Deux choses la rendaient dsirable, non au roi, qui s'en souciait peu,
mais dsirable aux ministres: c'tait l'argent, la grosse somme que son
oncle Ferdinand consacrait  cette affaire,  l'alliance de France; et
d'autre part, l'esprance que cet oncle donnait  nos politiques, de
leur faire un pape du parti franais. Les Mdicis, qui jadis avaient
fourni  l'glise Lon X et Clment VII, rcemment avaient fait deux
papes par leur influence, Grgoire XIII et Sixte-Quint. Le pape rgnant,
Clment VIII, s'il n'tait pas homme des Mdicis, tait du moins
Florentin, et dsignait comme son successeur probable un Mdicis, le
cardinal de Florence (Lon XI), qui, en effet, eut un moment la tiare.

Politique, au fond, assez pauvre, qui dj avait tromp Franois Ier
quand, pour acqurir l'alliance viagre de Clment VII, il prit sa nice
Catherine. Il n'y avait pas de loterie qui trompt plus que celle-l.
Qu'apportait le pape  nos rois? L'amiti d'un moribond qui leur
tournait dans la main. On fit faire la mme faute  Henri IV, lui
imposant cette nice du grand fabricateur de papes. On lui fit jeter un
argent immense dans la prparation coteuse de l'lection d'un Mdicis,
qui fut pape pendant vingt jours!

Je croirais, en conscience, que ce mariage italien fut une punition de
Dieu pour l'ingratitude du roi  l'gard de l'Italie.

Quelle puissance l'avait reconnu la premire  son avnement douteux?
Venise, qui manifesta pour lui tant d'enthousiasme et vint jusqu'en
France tmoigner par une solennelle ambassade l'estime et les voeux de
l'Europe. Il n'en tourna pas moins le dos  Venise, quand elle le priait
de soutenir Ferrare contre le pape, qui la runit au saint-sige.
Ferrare, petite puissance, mais fort militaire, renomme pour
l'artillerie. Ses ducs, clbrs par le Tasse, taient une des dernires
forces qui, la France aidant, pt soutenir l'Italie. Ce dernier souffle
italien, qui l'teignit? Hlas! la France. Henri IV paya ainsi son
absolution. Il n'avait pas encore, il est vrai, la paix avec les
Espagnols. Mais, quelles que fussent les vellits franaises de Clment
VIII, donner un tat  la papaut,  l'impuissance,  la mort, c'tait
en ralit fortifier les Espagnols, qui, bon gr mal gr, dominaient le
pape. Soutenir Venise, au contraire, au moins de parole et de
ngociations, lui sauver son allie, Ferrare, c'tait faire craindre aux
Espagnols les rsistances italiennes, et d'autant plus puissamment leur
faire dsirer la paix.

Comment fit-on croire au roi que, pour tre fort en Italie, il lui
fallait s'appuyer sur ce qui y change sans cesse, sur un souverain
viager, une puissance de vieillard, dont la volont personnelle tait
par moment franaise, mais dont la cour, le conseil tait et ne pouvait
tre que catholique, donc espagnol? Un pape franais d'inclination
tait un trs mauvais pape, domin par le temporel, et dispos 
s'arracher de la ferme base de la papaut, qui tait l'Espagne. Qui
brlait encore? L'Espagne. Qui perscutait les Maures, jusqu' en
chasser un million? L'Espagne. Nul pays n'et t alors assez fou pour
faire cela.

Cette sottise de jeter la France dans une politique papale russit par
l'ardent concert des parvenus de l'poque, des abbs gascons,
intrigants, menteurs, dont la cour tait infeste, qui rvaient les
prlatures, le chapeau, et tous travaillaient, d'accord avec la finance
italienne et les banquiers de Florence,  mettre dans la tte du roi
qu'il ferait pape un Florentin, et par lui mnerait l'Europe. Les du
Perron et les d'Ossat le faisait toujours regarder vers Florence et
Rome. tait-il dupe? Je ne sais. Mais cet homme de tant d'esprit, de
courage, qui ne craignit jamais les pes, craignait un couteau; il
voulait extrmement vivre, et s'imaginait qu'il serait plus en sret
s'il avait le pape pour ami, mieux encore, s'il faisait les papes.

Le mariage florentin l'acheminait vers ce but. Que le roi l'aimt ou
non, il devenait sr. C'tait une affaire de temps. Comment employer ce
temps? Il fallait une matresse qui fit gagner quelques mois, dtourna
la pense du roi et servit comme d'ponge  laver et faire disparatre
l'image de Gabrielle.

Fontainebleau, plein de celle-ci, et qui l'et rappele toujours,
n'tait pas tenable. Mais le Midi remuait.  la grande joie des
courtisans, le roi leur dit un matin: Messieurs montons  cheval; j'ai
envie de manger cet t des melons de Blois.

Dans le passage ennuyeux de la grande plaine de Beauce, quelqu'un lui
dit qu'il devrait bien s'arrter au joyeux chteau de Malesherbes, o M.
d'Entragues, qu'on appelait le roi d'Orlans (successeur de Charles IX,
comme poux de Marie Touchet), tenait sa petite cour.

Qui dit cela? Soyez-en sr, nul autre que Fouquet la Varenne. Ce
serviteur incomparable, unique comme chasseur de femmes et dnicheur de
beauts, avait trouv pour son matre la plus jolie fille de France.

La mre, la Marie Touchet, l'unique amour du roi tragique, qui, dit-on,
chercha en elle l'oubli de la Saint-Barthlemy, Marie Touchet tait
Flamande d'origine, mais trs-affine, trs-lettre; ne dans la ville
des disputes, Orlans, puis transporte  la cour italienne de Catherine
de Mdicis. Elle lisait (chose rare alors), non pas telle traduction
d'Amadis, mais le livre de Charles IX, les _Grands Hommes de Plutarque_,
dans la belle version d'Amyot.

Cette dame, fire de ce grand et sombre souvenir, quoique peu noble
elle-mme, non sans peine, tait descendue  pouser un seigneur, le
premier du pays, Entragues, gouverneur d'Orlans. Son fils, qu'elle
avait eu de Charles IX, et qui se trouvait neveu d'Henri III, la rendait
fort ambitieuse. Elle visait haut pour ses filles, les gardait
admirablement, mieux qu'elle ne fit pour elle-mme. Sa svrit
maternelle tait passe en lgende. On contait qu'un de ses pages
s'tant un peu mancip du ct des demoiselles, elle l'avait virilement
poignard de sa propre main.

Ses filles avaient besoin d'tre bien gardes. Elles avaient l'esprit
du diable. L'ane, Henriette, tait une flamme. Vive, hardie, un bec
acr. Des rencontres et des rpliques  faire taire tous les docteurs.
Elle ne lisait pas d'histoire; elle tait trop fine et trop disputeuse.
Il lui fallait de la thologie, mais aigu, subtile, les _concetti_
africains de saint Augustin. Cette dangereuse crature, avec cela, tait
trs-jeune, svelte et lgre, en parfait contraste avec la dfunte, avec
la beaut bonasse, ample dj, de Gabrielle.

Qu'elle ft belle, cela n'est pas sr; mais elle tait vive et jolie. Le
roi, qui croyait seulement s'amuser et rire, fut pris. La fine langue,
maligne et rieuse, ne mnageait rien, et pas plus le roi. Son coeur
malade, blas, et qui se croyait fini, revcut par les piqres. Il la
trouva amusante, puis charmante. En ralit, il n'avait rien vu, et ne
vit rien de plus franais.

La perle tait mal encadre. Le pre tait un brouillon, un homme perdu,
et le frre un sclrat. Le roi les connaissait si bien, qu'il avait
charg Sully de les chasser de Paris; mais, si telle tait la famille,
c'tait le malheur d'Henriette, non sa faute; elle tait mineure, et
n'avait que dix-huit ans. Tout le monde est tomb sur cette fille. On
verra les crimes rels o l'entrana sa famille. Mais les premires
noirceurs qu'on lui attribue ne sont gure attestes, comme les fautes
de Gabrielle, que par leur ex-rivale, mademoiselle de Guise, princesse
de Conti, et par son roman d'_Alcandre_.

Je m'en tiendrai uniquement aux lettres du roi, aux mmoires de Sully, 
la correspondance du cardinal d'Ossat.

D'Entragues exploita honteusement sa fille mineure, la vendit, le 11
aot 1599, pour le marquisat de Verneuil. Mais il ne la livra pas,
exigeant encore du roi une somme de cent mille cus. L'argent pay, le
marchand ne la livra pas encore, jusqu' ce qu'il et fait faire au roi
ce bel crit: M. d'Entragues nous donnant  compagne mademoiselle
Henriette, sa fille, en cas que, dans six mois, elle devienne grosse et
accouche d'un fils, alors et  l'instant nous la prendrons  femme. De
Malesherbes, 1er octobre 1599. Henry.

Nous avons l'acte authentiqu par deux secrtaires d'tat (_Lettres_, V,
p. 227). Pour le courage de Sully, qui prtend l'avoir dchir, je le
trouve bien douteux.

Nos ministres laissaient le roi jouer au mariage avec sa matresse, mais
n'en persvraient pas moins dans l'ide du mariage politique et
financier, qui, selon eux, outre l'argent, allait nous crer par le pape
et le grand-duc une influence en Italie.

La grande affaire tait Saluces, cette porte de l'Italie, que le duc de
Savoie, dans la crise de la Ligue, avait enleve  la France: affaire
religieuse autant que politique, Saluces ayant t jadis un refuge des
Vaudois et des protestants italiens. Henri IV, puissant et vainqueur, ne
pouvait tolrer cette usurpation qu'avait d subir Henri III.

En dcembre 1599, le duc de Savoie fit la dmarche inattendue de venir 
Fontainebleau. Ce prince inquiet, brouillon, mal fait, malfaisant, avait
un dmon en lui. Sa personne tait trange, comme son singulier empire,
bossu de Savoie, ventru de Pimont. Et l'esprit: comme le corps il
semblait gonfl de malice, travaill dans sa petitesse d'un besoin
terrible de s'tendre, de grandir et de grossir. Il avait hypothqu sa
fortune sur son mariage, ayant eu l'insigne honneur d'pouser une fille
de Philippe II. Mais celui-ci, qu'on n'et cru aucunement factieux,
joua en mourant  son gendre le tour de ne lui laisser par testament
qu'un crucifix, tandis qu' son autre fille il lguait les Pays-Bas.

Donc il semblait bien pay pour har les Espagnols. Mais ils l'amusaient
toujours, lui disant que Philippe III n'avait pas de fils et qu'il tait
l'hritier, le leurrant d'une vice-royaut de Portugal, etc. Son favori,
un Provenal, tait tout Espagnol de coeur, plein de fiel contre la
France; homme noir, d'ailleurs,  jeter son matre dans les plus atroces
complots.

Le bossu tait venu pour observer, flairer, tter. Mais, comme il arrive
dans les grands dsirs, il vit ce qu'il dsirait. L'aspect de la France
tait encore pitoyable. La misre continuait, les villes regorgeaient de
mendiants, les routes taient pleines de soldats sans pain. D'autre
part, les grands seigneurs taient matres des meilleures places. Voil
ce qui tait vrai et qui se voyait. Mais ce qui tait non moins vrai et
qui ne se voyait pas, c'tait un besoin immense de paix, de repos, qui
rattachait le peuple au roi, et lui et fait mettre en pices de ses
ongles et de ses dents les auteurs d'une Ligue nouvelle. Le Savoyard se
crut fort, parce qu'il avait la parole de tel et tel des grands
seigneurs, spcialement celle de Biron. Il ne voulut plus traiter;
seulement il endormit le roi, lui promettant que dans trois mois il lui
rendrait Saluces ou bien lui donnerait la Bresse en change. Sorti de
France une fois, quand chut le terme indiqu, il dclara effrontment
qu'il gardait la Bresse et Saluces.

La guerre tait infaillible. Le grand mariage d'argent venait d'autant
plus  propos. Cette belle dot de Toscane allait faire les frais de la
campagne, permettre de frapper un grand coup, de battre les Espagnols
sur le dos du Savoyard. Cela tait spcieux. La pauvre Henriette
d'Entragues, et la promesse du roi, qui avait ce qu'il voulait, pesrent
peu contre ces raisons.

Le 9 mars 1600, le roi crivit au grand-duc; mais il voulait une dot de
1,500,000 cus.

Somme pouvantable, impossible. Le grand-duc brisa. On marchanda, on
baissa, et enfin on n'eut pas de honte de descendre  six cent mille.
Mais il fallait de l'argent sur-le-champ, la guerre pressait.

On sait si peu en ce monde ce qu'on doit vraiment redouter, que le roi,
au moment de se lancer dans cette guerre, ne craignait aucunement la
sourde conspiration catholique, et craignait extrmement la bruyante,
l'innocente conspiration des protestants, qui persistaient  rclamer
l'excution de l'dit de Nantes. Le roi tait parvenu  le faire
enregistrer, mais non pas excuter. On pariait insolemment qu'il ne
l'excuterait pas. Les protestants taient assembls chez _leur pape_,
Du Plessis Mornay. C'tait l'homme le plus estim de l'Europe,
tendrement dvou au roi,  qui il avait cent fois donn sa vie, mais
dvou  sa foi, dvou au parti des victimes qui venaient nagure
encore d'tre massacres prs de Nantes. Si le roi tait immortel,
disait-il, nous serions tranquilles; mais s'il meurt, que
deviendrons-nous?

Donc il insistait. L'assemble refusait de se sparer tant qu'on ne tint
pas parole. Grave refus au moment de la guerre.

Le roi prit un parti trange dans une affaire si srieuse: ce fut de
tuer la rsistance protestante par le ridicule. Un complot fut organis
par le factieux Du Perron, bouffon, vque et cardinal, que nous avons
vu vque pour les vers  Gabrielle, cardinal pour l'abjuration.

Le plus sr pour dconcerter les protestants, c'tait d'humilier _leur
pape_, de turlupiner, chansonner le plus honnte homme du temps. On
avait dj fait une tentative bien digne de la brutale insolence de la
noblesse ligueuse; un Saint-Phal, sans provocation, osa donner  ce
vieillard charg d'annes, d'honneurs et de blessures, des coups de
bton! Cela n'avait pas russi, le roi et tout le monde s'taient
indigns; mais, cette fois, on se contentait d'une bastonnade
spirituelle. Le roi entra de tout son coeur dans l'espiglerie.

Comme rien n'est parfait sur la terre, le bonhomme Du Plessis avait un
dfaut, celui du temps, la manie de la controverse. Mme jeune, au
milieu des guerres, des voyages prilleux et des aventures, sous la
tente ou sous le ciel, ds qu'il avait une heure  lui, il tirait plume
et papier et il crivait de la thologie. Vieux, il venait de publier ce
qu'il croyait son chef-d'oeuvre, l'_Eucharistie_. Du Perron annonce 
grand bruit que l'auteur est un faussaire, qu'il a fait cinq cents
faux, cinq cents citations controuves, estropies, etc. Il se charge de
le prouver.

La chose tait bien calcule.  ce dfi, le vieux gentilhomme, bouillant
de colre, oublie tout, quitte l'assemble, vole  la cour et demande le
combat thologique. On l'attendait l. Le roi donne des juges hostiles
ou suspects. Il assiste, encourageant l'un, riant et se moquant de
l'autre. D'abord, il dispense Du Perron de prouver que ce sont _des
faux_, lui ouvre la porte de retraite, puis il le dispense encore
d'indiquer d'avance quels passages il attaquera. Du Plessis ne sut que
le soir,  minuit, les huit textes qu'on voulait d'abord contester le
lendemain. Ces textes taient-ils dans les Pres de l'glise? n'y
taient-ils pas? Ils y taient, mais en substance. Du Plessis avait cit
en abrgeant et rsumant. Donc on le jugea coupable. Huit phrases
comptrent pour les cinq cents. Condamn, moqu, cras,--surtout
accabl de la joie du roi et de son dfaut de coeur et de l'amiti
trahie, il tomba malade et dut se faire reporter  Saumur. Le plus
triste pour l'humanit, ce fut une lettre du roi, o, pour flatter les
catholiques, il crivait amicalement  un homme (qu'il dtestait), 
d'pernon, leur victoire et la part qu'il y avait, comme il avait pes
sur les juges, emport la chose. La lettre fut colporte partout.
Extrme fut la douleur des protestants, qui le croyaient sans retour
livr  leurs ennemis.

Point du tout; c'tait le contraire. Ayant donn aux catholiques ce
triomphe d'amour-propre, il hasarda ce qu'autrement il n'aurait jamais
os. Il commena srieusement  donner aux protestants dcourags,
humilis, les garanties de l'dit de Nantes, villes d'asile, tribunaux 
eux, etc., etc.

Quitte ainsi des protestants, le roi ne l'tait nullement de l'intrigue
catholique; il lui venait des avis sur la trahison de Biron. Gouverneur
de Bourgogne, voisin de la Bresse, qui tait au Savoyard, Biron aurait
pu, le roi une fois entr en Savoie, faire entrer la Savoie chez nous.
Pour cela, il et fallu que celle-ci ft aide  temps par les
Espagnols. Mais un heureux hasard voulut que, justement  ce moment,
ceux-ci reussent  Newport de la main du prince Maurice un pouvantable
coup. L'arme protestante (hollandaise, allemande, anglaise et surtout
franaise) ne battit pas seulement l'arme espagnole, mais elle
l'anantit.

Ce fut le plus grand coup d'pe que le protestantisme et frapp depuis
cinquante ans. L'Espagne fut assomme. Il fut trop clair que, malgr
toutes les fureurs de Fuents, gouverneur de Milan, qui poussait la
Savoie, l'Espagne ne prendrait pas ce moment pour rentrer dans la grande
guerre de France.

Ds lors plus d'hsitation. Le 11 aot, le roi, de Lyon, lana son
manifeste de guerre.




CHAPITRE IV

GUERRE DE SAVOIE--MARIAGE

1601


Entre l'vnement de Newport et le manifeste, en un mois, Sully, avec
une activit et une nergie incroyables, avait transport de Paris 
Lyon l'norme matriel qu'il prparait depuis un an. L'artillerie tant
place dans la main qui tenait dj les finances, il y eut une
formidable unit d'action. Sully agit en dictateur; il suspendit les
payements pour toute la France, tourna tout l'argent  la guerre. Il
destitua en une fois tous les nobles fainants du corps de l'artillerie
et leur substitua des hommes capables. La France eut toujours le gnie
de cette arme, ds qu'on l'a laisse agir. Il suffit de rappeler ce
qu'on a dit dans cette histoire et de Jeanne d'Arc et de Jean Bureau, de
Genouillac  Marignan, enfin des premiers essais d'artillerie volante
dans les combats d'Arques.

Le Savoyard se trouva pris au dpourvu. Avec tout son esprit, il n'avait
pas prvu trois choses: d'abord cette rapidit; il croyait que l'on
tranerait jusqu' l'hiver, o ses neiges l'auraient dfendu. Ensuite il
ne devinait pas que la guerre serait pousse entirement par
l'artillerie, qui abrgerait  coups de foudre. Troisimement, il
pensait que Biron pourrait trahir. Cette destitution de tant de vieux
officiers paralysa entirement sa mauvaise volont. Il commanda; mais
entour, surveill par les hommes de Sully, il ne put que marcher droit,
et le malheureux fut contraint d'aller de victoire en victoire.

Le lendemain du manifeste, le corps de Biron entra dans la Bresse, celui
de Lesdiguires en Savoie. En vain Biron donna avis au gouverneur de
Bourg-en-Bresse de ses prochaines attaques, ses officiers
l'entranrent, firent sauter les portes, emportrent la place avant le
temps indiqu.

Ceci le 13 aot, deux jours aprs la dclaration. Le 17, Lesdiguires,
non moins rapide, enleva la forte place de Montmlian, qui couvrait
toute la Savoie; la citadelle tint seule, mais il l'assigea, la serra.
Le roi arrivait, et le 20, il fut devant Chambry, la capitale du pays,
qui se rendit sur-le-champ. L'pouvante tait extrme d'une telle
rapidit, mais non moins l'admiration pour l'humanit du roi, qui disait
qu'il ne faisait la guerre qu'au duc, point aux habitants. Voil une
guerre toute nouvelle, la premire guerre d'hommes. Avant, aprs Henri
IV (surtout dans celle de Trente-Ans), ce sont guerres de btes froces,
bien pis, des guerres de soldats tratres, qui se mnagent entre eux
pour manger  leur aise le pauvre habitant dsarm.

Le duc avait dit: Il faudra quarante ans. Il fallut quarante jours,
sinon pour terminer la guerre, au moins pour la dcider.

Ses petits forts de Savoie, sur des pics, sur des passes troites,
semblaient imprenables. Et il y avait prs du roi plus d'un personnage
douteux qui esprait qu'on chouerait. Mais Sully tait l en personne,
et autour de lui la terreur de son pntrant regard. Quels furent les
instruments habiles qu'il employa, les hommes de gnie obscurs qui
vainquirent ces difficults et menrent si bien l'intrpide financier
dans cette guerre inconnue des Alpes? On ne le sait. Ce qui est sr,
c'est qu'en un moment on pera la longue valle jusqu'au mont Cenis. Et,
un pas de plus, on descendait en Pimont.

Le roi avait pass en Bresse, pour voir de plus prs oprer Biron.
Celui-ci tait furieux d'avoir si bien russi au point que, devant un
fort, il voulut faire tuer le roi, et avertit les assigs pour qu'on le
tirt. Il n'tait gure moins en colre contre le duc de Savoie, qui
tait encore  Turin, attendant que Biron traht et qu'on lui ouvrt
Marseille, qu'on lui promettait. Il avait tout perdu de ce ct des
Alpes, moins la citadelle de Montmlian, que Sully tenait dans un cercle
de foudroyantes batteries, et qu'il allait bientt raser, s'il ne la
prenait. Biron fit dire au Savoyard que, s'il ne passait les monts, il
tait dshonor, et qu'on ne pourrait plus rien pour lui. Donc il passa,
mais  sa honte, le roi l'approchant et le provoquant, sans le faire
bouger.

La dot de la Florentine n'avait pas peu contribu  rendre ces succs
possibles. Le malheur, c'est qu'aprs la dot il fallait recevoir la
fille. Le roi y songeait si peu, qu'il envoya  Henriette les premiers
drapeaux pris sur la Savoie (septembre). Il voulait la consoler.
Par-dessus le parjure du roi et la perte de ses esprances, elle avait
eu un grand malheur. Le tonnerre tomba dans sa chambre, et elle
accoucha, mais d'un enfant mort. Elle se fit pourtant porter jusqu'
Lyon, jusqu' Chambry, o tait Henri. Il y vit l'tat misrable de
tristesse et de dsespoir o cette fille, si jeune encore, vendue des
siens, trahie par lui, tait tombe; la pauvre rieuse ne faisait plus
que pleurer. Il tait tendre, son coeur se souleva tout entier pour elle
et contre lui-mme. Il voulut du moins la tromper, la calmer. Il lui dit
que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui ferait
pouser un prince du sang, le duc de Nevers.

Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait t clbr  Florence
(Lettres du roi, V., 325), et fit ordonner aux villes de tout prparer
pour l'arrive de la reine. Mais, ce mme jour, le 19 (Lettres du
cardinal d'Ossat, IV, 280), il accorda  Henriette une lettre de crance
pour un agent spcial qu'il envoyait  Rome avec des pices capables
d'invalider le mariage toscan et d'tablir que le roi n'avait pu
canoniquement s'engager avec la Florentine, tant engag avec la
Franaise.

L'agent de l'trange ngociation lui-mme tait fort trange. C'tait un
homme de rien, nomm Travail, un protestant qui avait fait la guerre,
s'tait converti, comme le roi, et s'tait fait capucin. On l'appelait
le pre Hilaire. Il avait beaucoup d'audace, de langue (et plus que de
cervelle). Il tait bien auprs du roi, qui aimait les convertis, et
s'amusait des hardiesses cyniques et bouffonnes de ce capucin. C'tait
un second Roquelaure. De son droit de Mendiant et de va-nu-pieds, il se
faisait l'ami du roi, le tutoyait: Mon bon roi, tu dois faire ceci, tu
dois faire cela ... Toi, marquise de Verneuil, ceci, cela n'est pas
bien, etc.

Travail tait fort protg par le jeune cardinal de Sourdis, le parent
de Gabrielle, et sans doute il tait entr chez le roi, ds le temps de
Gabrielle, par cette porte du mariage franais. Il restait fidle 
cette cause, mais alors pour Henriette. Le roi lui donna une lettre de
crance pour le cardinal d'Ossat, qui devait le mener au pape. Cela
calma Henriette, qui rentra en France. C'est ce que voulait le roi. Il
garda le capucin, qui ne partit pas encore.

Cependant Marie de Mdicis, aprs de prodigieuses ftes qu'on fit 
Florence, s'embarqua avec sa tante et sa soeur, duchesse de Toscane et
de Mantoue, sur la galre grand-ducale toute incruste de pierreries.
Les Mdicis (on le voit  leur chapelle) eurent toujours ce luxe inepte
des pierres qui se passent d'art. Sa tante, Christine de Lorraine, ravie
d'tre dbarrasse, la remit aux Lorraines, aux Guises. Elle venait avec
trois flottes, de Toscane, du pape et de Malte, dix-sept galres, et
elle n'amenait pas moins de sept mille hommes. Si l'avnement d'Henri
IV fut une invasion de Gascons (comme dit le baron de Geneste),
l'avnement de Marie de Mdicis fut une invasion d'Italiens.

Elle alla de Marseille  Aix et  Avignon, avec une petite arme de deux
mille chevaux, se reposa en terre papale. Les Jsuites y avaient fait
faire d'immenses prparatifs de rception pour elle et le roi, qui ne
put venir: thtres, arcs de triomphe, partout des emblmes et des
devises. Selon le got de ces pres (si fins et si sots, admirables aux
choses puriles), tout tait bas sur le nombre sept. Le roi avait sept
fois sept ans. Il tait le neuf fois septime roi de France, depuis
Pharamond. Il avait vaincu  Arques en septembre, le 21, le trois fois
septime jour;  Ivry, en mars, au jour deux fois sept, et son arme y
tait divise en sept escadrons, etc., etc. Cela parut si joli que le P.
Valadier, pour en garder la mmoire, en fit un livre, que la reine
voulut elle-mme offrir au roi.

L'esprit de cette princesse clata ds Avignon. Le P. Suars, qui
parlait au nom du clerg, lui ayant dit galamment qu'on lui souhaitait
d'avoir un enfant avant l'anne rvolue, cette princesse, hors
d'elle-mme, en tmoigna une envie gale au dsir des peuples, et
demanda cette grce  Dieu. (De Thou.)

Comme elle tait fort dvote, elle avait fait en partant demander au
pape d'entrer en tout monastre. Pour les monastres de femmes, le pape
l'accorda sans difficult, mais refusa pour ceux d'hommes,  moins,
dit-il en riant fort, que le roi ne le permette. (D'Ossat.)

Elle dut attendre huit jours  Lyon, le roi s'arrtant encore en
Savoie. Enfin, le 9 dcembre, il se prsenta aux portes assez tard.
Elles taient fermes et on l'y fit attendre une heure par une gele
fort rude. Grand rfrigrant  ce peu d'amour qu'il avait pu apporter.

Ce premier refroidissement ne fut pas le seul. Le second et le plus
fort, ce fut la princesse elle-mme toute autre que son portrait, qui
datait de dix annes. Il vit une femme grande, grosse, avec des yeux
ronds et fixes, l'air triste et dur, Espagnole de mise, Autrichienne
d'aspect, de taille et de poids. Elle ne savait pas le franais, s'tant
toujours abstenue de cette langue d'hrtiques.

En venant, sur le vaisseau, on lui avait mis en main un mauvais roman
franais, _Clorinde_, imit du Tasse, et elle en disait quelques mots.

Ce qui ne dut pas tre non plus extrmement agrable au roi, c'est
qu'elle n'arriva pas seule, mais avec armes et bagages. Je veux dire,
avec la cour complte de cavaliers servants ou de sigisbes, que toute
dame italienne, selon la nouvelle mode qui fleurit tellement en ce
sicle, devait avoir autour d'elle.

Le premier, l'ancien, l'officiel, l'accept, le patent, tait son
cousin, Virginio Orsini, duc de Bracciano. C'tait lui qui avait, 
table, le soin de lui donner  laver, et d'offrir le bassin, la
serviette,  ses blanches mains. Le second, Paolo Orsini, moins avanc
et moins pos, n'en tait que plus en faveur peut-tre. Enfin, pour
charmer le roi, un jeune homme de la figure la plus sduisante, _il
signore_ de Concini, tait auprs de sa femme.  eux trois, Virginio,
Paolo et Concini, ils faisaient une histoire muette de ce coeur de
vingt-sept ans, reprsentaient son pass, son prsent et son avenir.

Le roi n'en fut pas moins galant. Il arrivait bott, arm, et s'il
brillait peu, devant ces beaux Italiens, avec sa taille mesquine et sa
barbe grise, il tait beau de sa conqute, de la foudre dont il venait
de renverser la Savoie. Peu sensible  tout cela, la princesse s'en tint
aux termes d'une parfaite obissance, se jeta  genoux, se dit sa
servante pour accomplir ses volonts. Le roi dit gaiement, en soldat,
qu'il tait venu  cheval, et sans apporter de lit, que, par ce grand
froid, il la priait de lui donner la moiti du sien.

Donc il entra dans la chambre.

Il faut savoir qu' la porte de cette chambre,  toute heure, si tard,
si matin qu'on y vnt, on trouvait une sorte de naine noire, avec des
yeux sinistres, comme des charbons d'enfer (Voir  la bibliothque de
Sainte-Genevive). Cette figure, peu rassurante, n'tait pourtant pas un
diable. C'tait, au fond, le personnage important de cette cour, la
soeur de lait de la reine, la signora Lonora Dosi, fille d'un
charpentier, qui se parait du noble nom emprunt de Galiga. Elle avait
beaucoup d'esprit, gouvernait la princesse comme elle le voulait,
remuait  droite ou  gauche cette pesante masse de chair.

Si Lonora faisait peur, elle tait encore plus peureuse; elle rvait en
plein jour. Triste hibou, asphyxi de bonne heure dans l'obscurit
malsaine des alcves et des cabinets, elle croyait que quiconque la
regardait lui jetait un sort. Elle portait toujours un voile, de crainte
du _mauvais oeil_. La France, maligne et rieuse, pays de lumire, lui
devait tre odieuse. Elle devait ici s'assombrir et se pervertir, et de
plus en plus devenir mchante.

Tel fut l'augure de la noce et l'agrable visage dont le roi fut salu 
la chambre nuptiale. Soit que cette noire vision l'y ait poursuivi, soit
que la marie ne rpondit pas  son idal, il fut trs-srieux le matin.

On vieillit vite en Italie, et surtout les Allemandes, comme celle-ci
l'tait par sa mre. Rubens mme, au charmant tableau o il la montre
accouche, au moment o toute femme est souverainement potique, n'a pu,
tout flatteur qu'il tait, dissimuler cette lourdeur mollasse. Un bec de
femme assez pointu (mademoiselle du Tillet) disait crment d'elle et du
fils: Une vache qui fit un veau.

Le roi fut oblig de rester prs de l'pouse quarante jours pour faire
la paix; paix surprenante. Il abandonna Saluces, rendit toute la Savoie.

Ce trait, agrable au peuple, dsesprait l'Italie, que le roi
abandonnait. Le pape y voyait l'avantage de pouvoir continuer dans
Saluces, l'ancien asile du protestantisme italien, la perscution que
les Jsuites y avaient organise par les bourreaux de la Savoie.

Chacun chez soi, chacun pour soi: c'est la politique bourgeoise que
Sully fit prvaloir et proclama par ce trait.

En change de Saluces, le roi acceptait la Bresse, province, il est
vrai, importante, qui fermait le royaume  l'est et protgeait Lyon.

Ce brusque trait effraya Biron. Il crut que le roi en savait beaucoup
et il crut prudent d'en avouer un peu. Il vint le trouver  Lyon, lui
dit que le Savoyard lui offrait sa fille btarde et une grosse dot. Le
roi, bon comme  l'ordinaire, pardonna. Biron, rassur, crivit au
Savoyard de ne pas ratifier le trait, de dire qu'il gardait la Bresse,
mais voulait rendre Saluces, _ condition que le roi y mettrait un
gouverneur catholique_, et non le protestant Lesdiguires. Si le roi et
accept et mis l un catholique, il mcontentait Lesdiguires; et, s'il
lui tenait parole, lui donnait Saluces, il mcontentait le pape. Il
trancha tout et sortit du filet o Biron voulait le mettre, en ne
prenant pas Saluces et se contentant de la Bresse.

Le roi tait bon pour tous. Il promit au lgat et  la reine le
rtablissement des Jsuites. D'autre part, il avait fait l'accueil le
plus affectueux aux envoys de Genve,  leur vnrable doyen Thodore
de Bze, et il permit  Sully, avant de signer le trait et de rendre
les places prises, de livrer aux Gnevois le fort de Sainte-Catherine 
la porte de leur ville; ils le dmolirent en un jour.

Sous un prtexte d'affaires, il prit enfin vacances de sa femme, la
laissa  Lyon. Mari le 17 janvier 1601 par le lgat, il partit le 18 en
poste. Le 20, il tait  Paris, rendu  son Henriette.

Le 4 fvrier, il revit la reine. Le 8, il crit au conntable _qu'elle
est enceinte_.

Louis XIII, qui fut cet enfant, n'eut aucun trait de son pre. Il ne fut
pas seulement diffrent, mais oppos en toute et chacune chose, n'ayant
rien des Bourbons (ct paternel d'Henri IV), et encore bien moins des
Valois, ct maternel d'Henri, qui si navement rappelait son joyeux
oncle Franois Ier et sa charmante grand'mre, Marguerite de Navarre. Ce
fils, nature sche et strile, vritable Arabie Dserte, n'avait rien
non plus de la France. On l'aurait cru bien plutt un Spinola, un
Orsini, un de ces princes ruins de la dcadence italienne, venu du
dsert des Maremmes ou des chauves Apennins.

Quoi qu'il en soit, le rsultat voulu tait obtenu.

Le roi tait mari de la main du pape. (D'Ossat.)

Le sang italo-autrichien tait dans le trne de France.

La volont du grand-duc, sa politique et son ordre positif avaient t
accomplis sur-le-champ et  la lettre. Ce prince, se souvenant de
Catherine de Mdicis et du danger o l'avait mise sa longue strilit,
n'avait dit qu'un mot  sa nice en la quittant: Soyez enceinte.




CHAPITRE V

CONSPIRATION DE BIRON

1601-1602


Peu de temps aprs cette guerre foudroyante de Savoie, qui avertit si
bien l'Europe de la rsurrection de la France, le roi montrait  Biron
une statue o on l'avait fait en dieu Mars et couronn de lauriers. Il
lui dit malignement: Cousin, que pensez-vous que dirait mon frre
d'Espagne s'il me voyait de la sorte?--Lui! il ne vous craindrait
gure!

Voil comme on le traitait. Sa puissance si bien prouve, sa renomme
militaire, tant de vigueur, tant d'esprit, tout cela n'empchait pas
qu'on ne le traitt lestement, sans mnagement, avec une lgret bien
prs du mpris. Lui-mme il en tait cause. Personne n'avait moins de
tenue. Sa camaraderie trange avec Bellegarde, Bassompierre, les jeunes
gens qui riaient de lui et qui lui soufflaient ses matresses, semblait
d'une dbonnairet plus qu'humaine. On le trompait, on s'en moquait, et
il n'en faisait pas plus mauvaise mine. Il se faisait lire les libelles,
allait voir les farces o on le jouait, et riait plus que personne. Sa
premire femme, Marguerite, avait illustr sa patience. La seconde,
Marie de Mdicis, fut matresse ds le premier jour, signifiant qu'elle
garderait et ses cavaliers servants et sa noire entremetteuse.

L'inconsistance du roi dans la vie prive tait excessive, il faut
l'avouer.

Pendant que la reine voyageait lentement de Lyon  Paris, il tait
auprs d'Henriette  Verneuil, o elle le reut dans son nouveau
marquisat. La vive et charmante Franaise, gagnant par la comparaison
avec la grosse sotte Allemande, le ressaisit  ce point, que le capucin,
agent d'Henriette, fut enfin envoy  Rome, avec la lettre de crance
que le roi lui avait donne. Il devait voir les cardinaux, montrer
l'engagement du roi avec elle et tter si l'on ne pourrait obtenir un
second divorce. Ce pauvre homme, qui n'tait autoris que du roi et non
des ministres, fut reu par notre agent, le cardinal d'Ossat, avec
mpris, avec haine et sans mnagement. Rome entire fut contre lui; 
grand'peine il put revenir en France. On voulait le retenir dans un
couvent de son ordre, le murer jusqu' la mort dans un _in pace_
d'Italie.

Le roi semble l'avoir oubli. On lui avait fait entendre qu'il ne
pouvait renvoyer Marie sans motif spcieux, ni surtout sans rendre la
dot. D'ailleurs, elle arrivait grosse. Les ministres taient pour elle,
pour un Dauphin qui allait simplifier la succession, assurer, la paix,
carter toute chance de guerre civile. Mais il fallait un Dauphin;
malheur  elle si elle et eu une fille. Henriette, qui un mois aprs
eut un fils, l'aurait emport.

Le roi accueillit le Dauphin avec la joie la plus touchante.

Cependant la reine ne faisait nul mystre de son fidle attachement pour
Virginio. Un manuscrit du fonds Bthune (qu'a copi M. Capefigue) nous
apprend que, six mois aprs ses couches, le roi allant au Midi avec
elle, elle s'arrta  Blois, dit qu'elle n'irait pas plus loin, rsolue
qu'elle tait de retourner  Fontainebleau, o Virginio l'attendait. Le
roi, perdant patience, eut encore l'ide de la renvoyer. Cela serait
bon, dit Sully, si elle n'avait pas un fils. Donc on la garda,
craignant d'embrouiller la succession si la lgitimit de ce fils
devenait douteuse. L'Espagne et saisi cette prise.

Voil bien des variations; mais elles ne semblaient pas moindres dans sa
conduite publique.

Au moment o son mariage italien faisait croire qu'il tenait fort  se
rattacher  l'Italie, brusquement il renonce, en rendant Saluces, et se
ferme l'Italie. Le Vnitien Contarini dit que ce trait trange et
inattendu releva l'Espagne (battue  Newport). Le parti espagnol  Rome
devint insolent. Ce mariage avec la nice d'un prince qui avait des
enfants, avec une princesse sans droit  la succession de Toscane, n'eut
pas mme l'effet de nous assurer l'alliance du grand-duc; il se refit
Espagnol.

Par l'abandon de Saluces, l'ancien et primitif asile du protestantisme
italien, le roi abdiquait le protectorat des pauvres Vaudois qui
s'taient offerts  lui de si grand coeur en 1594, et ne dcourageait
pas moins les Grisons  l'autre extrmit des Alpes. Le gouverneur de
Milan, Fuents, ne tarda pas  les murer dans leurs montagnes (octobre
1603), en btissant aux passages qui communiquent en Italie un fort qui
lui permettait de les affamer  son gr. Ils s'adressrent au roi de
France, qui leur conseilla de patienter. Il avait, comme on a vu,
abandonn Ferrare au pape, malgr les prires de Venise; et plus tard
Venise elle-mme, dans sa lutte avec le pape, n'eut d'autre secours de
lui que le conseil de s'arranger.

Je veux bien croire que, ds ce temps, il couvait l'intention de frapper
l'Espagne et l'Autriche. De bonne heure il y songea; mais toujours en
protestant _qu'il ne savait pas s'il serait avec ou contre l'Espagne_.
(V. Bassompierre, 1609.) Dissimulation utile qui pourtant eut
l'inconvnient de faire croire les Espagnols plus forts qu'ils
n'taient, lui plus faible, de rendre tout le monde incertain, dfiant,
et d'ter l'espoir qu'on aurait eu dans la France.

L'Espagne, use jusqu'aux os, et se sentant si peu de force, hasardait
les coups de loterie les plus criminels. Tout en tchant de soutenir la
grande guerre en Hollande, elle faisait ailleurs la guerre de _bravi_ et
de coupe-jarrets. Philippe III tait un pauvre homme, mais ses gens de
hardis coquins. Les Fuents, les d'Ossuna, les Bedmar, avaient repris
les moyens du XVe sicle, poison, meurtre et incendie. On ne tarda pas
 les voir conspirer avec des forats pour prendre, piller, brler
Venise.

Ds 1595, ils avaient vis en France un homme propre au crime. Biron, un
brave de peu de cervelle, sot glorieux, que l'on pouvait pousser par
l'orgueil et le mcontentement aux plus sinistres tentatives. Notez que
cet imbcile, le jouet des intrigants, tait un hros populaire. Sa
grande vigueur de poignet, sa forte encolure, lui comptaient dans
l'esprit des foules autant que ses trente blessures et tous ses grands
coups d'pe. Il semble que les bonnes gens aient confondu ce Biron fils
avec son illustre pre, aussi habile capitaine que le fils fut bon
soldat. Du pre, du fils, ainsi brouills, on avait fait une lgende;
c'tait un Achille, un Roland. Le roi, sans lui, n'aurait rien fait. Lui
seul avait tout accompli par la force de ses bras et de ses grosses
paules.

L'tranger avait trouv son affaire pour troubler tout, un mannequin et
un drapeau.

Biron tait un homme noir, gras, trapu, d'un visage trouble, avec des
yeux inquiets (figures de fous qui vont au crime). Sa fortune, comme sa
personne, trouble, mal range. On ne pouvait l'enrichir. Toujours aux
expdients. Si je ne meurs sur l'chafaud, disait-il, je mourrai 
l'hpital.

Le roi l'avait fait amiral, marchal, gnral en chef, duc et pair,
gouverneur du gouvernement qu'avait eu le chef de la Ligue, M. de
Mayenne, et qu'eurent les seuls princes du sang, la Bourgogne, poste de
confiance, contre la Franche-Comt et la Savoie. Mais tout cela n'est
rien. Biron se dsesprait.

Un danger trs-grand tait dans cet homme. Il avait en lui le divorce et
la discorde de la France, deux partis, deux religions. Mais, par cela
mme, il pouvait tre le trait d'union des deux partis. Pre catholique,
mre protestante. Par celle-ci, il tait parent de tout ce qu'il y avait
de noblesse prigourdine; par son pre, il tait cousin de tous les
barons de Gascogne.

Rangez autour tous les tratres, un d'pernon, qui tenait la Charente 
l'ouest, Metz  l'est, et l'entre des Allemands.  ct, un autre homme
double, M. de Bouillon, fort en Limousin, plus fort au nord, o, par
mariage, il tait prince de Sedan. Mme le compre du roi, M. de
Montmorency, son conntable, son ami personnel, le roi du Languedoc,
avait un trait secret avec le duc de Savoie.

Biron, en rapport direct avec Madrid et Milan, o il envoya plusieurs
fois, n'avait fait son aveu  Lyon, que pour inspirer confiance et se
faire donner Bourg-en-Bresse, par o il et fait entrer le Savoyard et
l'Espagnol. Le roi refusa. Et Biron, plus que jamais, renoua ses trames
par l'intermdiaire d'un La Fin, qu'on a prtendu l'auteur de toute
cette conspiration, commence bien avant qu'il s'en mlt.

En juillet 1601, le roi, comme toute l'Europe, tait attentif au sige
d'Ostende. Il tait  Calais, sur les murs, coutant tout le jour la
canonnade lointaine qui remplissait le dtroit. lisabeth vint 
Douvres, et elle et bien voulu, dans la peur du triomphe des Espagnols,
contracter avec le roi une alliance offensive. Il lui fit passer Sully,
qui lui dit la situation. Le sol lui tremblait sous les pieds. Les
mcontents se seraient levs derrire lui, s'il se ft engag aux
Pays-Bas. Soit pour les inquiter et leur rendre Biron suspect, soit par
un reste d'amiti et dans l'espoir que l'autorit de la grande lisabeth
le ferait rentrer dans la voie du bon sens et de l'honneur, il le lui
envoya comme ambassadeur. La reine le prcha fort, fit grand loge du
roi, ne blmant que sa clmence. Enfin, pour plus d'impression,
surmontant le grand chagrin qui, dit-on, hta sa mort, elle lui montra
de sa fentre un objet la tte d'Essex, du jeune homme qu'elle avait
aim, et qui, au bout d'un an, tait encore expose  la Tour: Son
orgueil l'a perdu, dit-elle. Il croyait qu'on ne pourrait se passer de
lui. Voil ce qu'il y a gagn. Si le roi mon frre m'en croit, il fera
chez lui ce qu'on a fait  Londres: il coupera la tte  ses tratres.

Vaines paroles. Biron, de retour, n'eut pas de repos qu'il ne se perdit.
Il reprit ses trames avec la Savoie, mais par un nouvel agent, s'tant
brouill avec La Fin, qui avait pourtant ses papiers. La Fin jasa, le
roi le fit venir et en tira tout. Effroyable dcouverte. Tout le monde
semblait compromis, et il ne savait plus  qui se fier. Il avana vers
le Midi pour tter Bouillon, d'pernon; mais ils n'taient pas dcids;
ils vinrent se remettre  lui. Montmorency restait tranquille, et non
moins les huguenots. Ils n'avaient garde de traiter avec Biron, au
moment o il devenait si bon Espagnol, si bon catholique, s'affichant
tout  coup dvot, lui qui ne savait son _Pater_.

Une dlibration secrte eut lieu. Le roi se voyait dans les mains
Bouillon, d'pernon; Biron seul manquait. Fallait-il arrter ceux-ci,
en attendant l'autre? Il posa cette question en petit conseil; quelqu'un
voulait qu'on arrtt les deux qu'on avait. Sully s'y opposa: Si vous
arrtez ces deux-ci sans preuves, vous effarouchez les vrais coupables,
et vous les avertissez.

Forte et courageuse parole qui sauva la France et trancha le noeud.

Les grands avaient une prise sur le peuple. Un pesant octroi aux portes
des villes enchrissait les vivres. Il s'tait rvolt contre. Le roi
punit la rvolte, mais il supprima l'octroi.

C'tait assurer le dedans. Mais, du dehors, l'tranger ne pouvait-il
arriver, tre introduit par Biron dans ses places de Bourgogne? On
trompa celui-ci, on le rassura, en lui faisant croire qu'on ne savait
que ce qu'il avait avou. On parvint  le dsarmer. Sully le pria
d'envoyer ses canons, qui taient vieux, pour les remplacer par des
neufs. Il n'osa les refuser.

Cela fait, le roi prouva le plus vif besoin de le voir. Il lui envoya
Jeannin, l'ex-ligueur. La Fin crivit  Biron. Le roi lui-mme crivit:
Qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'on disait contre lui, qu'il lui
remettrait ces accusations mensongres, qu'il l'aimait, l'aimerait
toujours (14 mai 1602).

Cette lettre tait-elle perfide? Je ne le crois pas. Il l'aimait. Mais
il voulait s'en assurer, le mettre hors d'tat de se perdre, claircir
tout, le gracier, l'annuler moralement, et avec lui tous les ligus.

Biron ne vint que parce qu'on lui dit que le roi voulait aller  lui
tte baisse, l'enlever. Il n'et pu tenir ses places dsarmes. Rien ne
lui restait  faire que de fuir, ruin, nu et mendiant. Il et mieux
aim mourir. Il s'emporta furieusement, jura de poignarder Sully, mais
toutefois obit et se mit en route.

Le duc de Savoie n'tait gure moins effray que Biron. Fuents aussi
devait tre inquiet d'avoir compromis son matre, au moment o le sige
d'Ostende absorbait les forces espagnoles. Ils avaient fort  souhaiter
que Biron ne les traht point, qu'il mentt pour eux fort et ferme,
soutnt prs du roi sa vertu, son innocence immacule. Tel il se montra,
en effet, menteur intrpide, et, jusque dans Fontainebleau, l'homme de
la Savoie, de l'Espagne, contre l'treinte du roi son ancien ami.

Ce qui le cuirassait si bien, c'est, d'une part, que le Savoyard gardait
en charte prive, pour assurer son silence, un garon nomm Renaz, qui
avait fait tous les messages. D'autre part, La Fin,  l'entre de
Fontainebleau, lui avait souffl ce mot: Courage, mon matre! courage,
et bon bec!... Ils ne savent rien.

Beaucoup de gens avaient gag que Biron ne viendrait point. Le roi mme,
le 13 juin, se promenant de bonne heure au jardin de Fontainebleau,
disait: Il ne viendra pas. Et il le voit arriver. Il va  lui, il
l'embrasse. Vous avez bien fait de venir, dit-il, j'allais vous
chercher. Puis il le prend par la main, lui montre ses btiments. Seul
 seul, enfin, il lui demande s'il n'a rien  dire: Moi! dit Biron, je
viens seulement pour connatre mes accusateurs et les faire chtier.

Le roi se croyait en pril, non sans cause, pour la raison que Biron
marquait lui-mme dans ses conseils au duc de Savoie,  savoir: Que le
roi avait mang la dot de sa femme, qu'il lui fallait du temps et de
l'argent pour lever des Suisses, que l'infanterie franaise du temps de
la Ligue avait pri de misre, que la noblesse appele se runirait
lentement. Et c'tait l le noeud mme de la question; le roi de
Navarre, le roi gentilhomme, avait disparu; la noblesse catholique ou
protestante regardait ailleurs, pouvait suivre Biron ou Bouillon.

Le roi avait bien Biron, mais il n'avait plus Bouillon. Il n'osait mme
lui crire de venir, sentant qu'il dsobirait. Sully lui crivit en
vain (6 juillet). Il resta chez lui. C'tait une raison d'hsiter pour
frapper Biron, ne pouvant frapper qu'un coup incomplet. Aussi le roi
dsirait trs-sincrement le sauver. Il y fit les plus grands efforts,
et par lui-mme, et par Sully. Le matin encore, au jardin ferm de
Fontainebleau (petit jardin et si grand par la terreur des souvenirs),
il le serra au plus prs, et ne gagna rien. On voyait Biron le suivre
avec force gestes, une pantomime hautaine de protestations d'innocence,
relevant firement la tte et se frappant la poitrine. Mme scne encore
aprs dner.

Alors le roi, perdant espoir, s'enferma avec Sully et la reine, tira le
verrou. Nul doute que tous deux n'aient tenu fortement contre Biron,
Sully pour la sret de l'tat, elle pour celle de son fils et la
tranquillit de sa rgence future.

La Force, beau-frre de Biron, nous apprend deux choses: 1 Que Sully
dcida la mort; 2 qu'elle tait trs-juste. La Force crit ce dernier
mot  sa femme dans une lettre confidentielle.

Sans Sully, jamais le roi n'aurait eu la force de faire justice. Et
encore, ce soir-l, il dcida seulement, comme on croyait que Biron
pouvait fuir, qu'il fallait bien le faire arrter.

On joua jusqu' minuit. Et, le monde s'tant coul, le roi lui parla de
nouveau, le pressa au nom de l'ancienne amiti. Il resta sec. Alors
Henri rentra dans son cabinet. Puis, saisi d'motion, il rouvrit la
porte, et lui dit d'un ton  fendre le coeur: Adieu, baron de Biron!

C'tait son nom de jeunesse; dans cet effort dsespr, le roi crut
ramener d'un mot tout le pass, la vie commune des dangers et des
souffrances, et vingt annes de souvenirs.

Et il ajouta encore: Vous savez ce que j'ai dit. Suprme appel! si
Biron et avou  cet instant, il pouvait sauver sa vie.

Mais non, il sort.  l'antichambre, le capitaine des gardes, Vitry, mit
la main sur son pe, la lui demanda: Tu railles!--Non, monsieur, le
roi le veut.--Ha! mon pe, s'cria-t-il, l'pe qui a fait tant de bons
services!

Le roi fit partir Sully pour prparer la Bastille et avertir le
Parlement. Biron et le comte d'Auvergne, son complice, y furent mens le
15 juin.

Le roi mme, le 15 au soir, vint  Paris et entra par la porte
Saint-Marceau. Il y trouva une grande foule de peuple accouru pour le
voir, pour s'assurer de sa vie, ce cher gage de la paix publique. Tous
se flicitaient de la dcouverte du complot et le couvraient
d'acclamations. (De Thou, liv. CXXVIII.)

M. Capefigue avance, sans preuves, que Paris tait dsol. Chose
vraisemblable, en effet, qu'on dplort l'avortement d'un complot qui
et ramen le bel ge de la Ligue, les douceurs du fameux sige, du
temps o un rat crev se vendait vingt-quatre livres, o les mres
mangeaient les enfants.

Les acclamations dont parle De Thou disaient, au contraire, que le
peuple avait horreur de revoir la guerre civile, la royaut des soldats,
et qu'il savait bon gr au roi de les rprimer vigoureusement. Sa
justice, rarement indulgente pour les brigandages des nobles, tait
populaire. En ce moment, le Parlement, presque en mme temps que Biron,
recevait le petit Fontenelles (des Beaumanoir de Bretagne) et parent
d'un marchal. Ce garon, d'environ vingt ans, avait fait dj mourir
dans les tortures des milliers de paysans. Par rcration, l'hiver, il
ouvrait des femmes vivantes pour chauffer ses pieds dans leurs
entrailles. Il fut, malgr tous ses parents, pris, jug et rompu en
Grve, au milieu de la joie du peuple, qui en bnissait le roi.

Les grands ne le bnissaient gure. Loin de l, pas un des pairs ne
voulut siger au procs de Biron. Tous allgurent des prtextes.

C'tait une raison plus forte de pousser la chose. Quand les parents de
Biron, tous considrables, vinrent trouver le roi, tout prs de Paris, 
Saint-Maur, o il restait pour surveiller l'affaire, il leur parla avec
douceur, mais s'enveloppa de justice, de ncessit.

L'Espagne, mise au courant de tout par un commis de Villeroy (qu'on
saisit plus tard), pouvait travailler les juges, le public, l'accus
mme. Et, en effet, celui-ci trouva  point, dans la Bastille, un Minime
scrupuleux qui lui dit qu'il ne pouvait pas rvler  la justice ce
qu'il avait promis de taire, c'est--dire qu'il devait couvrir la
Savoie, l'Espagne, d'une parfaite discrtion.

Pour mouvoir le public, on rpandit une lettre que Biron tait cens
crire au roi pour rappeler ses services, faire ressortir l'ingratitude,
soulever la piti et l'indignation.

La procs n'tait que trop clair. De Thou nous a conserv en substance,
mais avec dtail, les quatre feuilles crites de sa main qui furent la
pice principale. Elles tmoignent que, faible et crdule pour les
prdictions politiques dont les charlatans le leurraient, il n'en est
pas moins fort net, lucide, exact et clairvoyant pour les affaires
militaires. Les directions qu'il donna au duc de Savoie ne sont pas de
ces choses qu'on imaginerait d'avance pour des cas hypothtiques (comme
il prtendit le faire croire), mais des indications prcises pour telle
situation, tel cas. Il renseigne trs bien l'ennemi sur les forces
actuelles du roi, spcifiant les chiffres avec soin, et d'un jour 
l'autre. Il donne des conseils positifs sur un poste qu'il faut occuper,
une attaque qu'il faut essayer. De tels avis, qui purent tre 
l'instant traduits en boulets, ce ne sont pas, comme il le dit, des
paroles et des penses, ce sont des actes meurtriers, des massacres de
Franais et l'assassinat de la France.

On assura, sans le prouver, qu'il avait averti tel fort savoyard pour
que, le roi venant sous les murs, on tirt sur lui. Ce qui est sr et
avou de lui, c'est qu'il le tuait d'intention, par ces oprations
magiques o l'on croyait faire prir l'homme en dtruisant son effigie.
Il convient qu'avec La Fre il faisait des poupes de cire, auxquelles
on disait la formule: Roi impie, tu priras. Et la cire fondant, tu
fondras.

Il n'y avait qu'une circonstance attnuante, c'est qu'il avait crit,
huit mois avant son arrestation, lorsque le Dauphin naquit, en septembre
1601: Dieu a donn un fils au roi; oublions nos visions.--Ce mot
tait-il srieux, on avait sujet d'en douter, parce qu'il l'crivait 
La Fin, qu'il suspectait, et sans doute voulait tromper, tandis qu'il
continuait de traiter avec l'ennemi par son nouveau confident, le baron
de Luz, et par deux autres encore.

Les juges firent une chose agrable aux hautes puissances trangres qui
taient aussi en cause. Ils la firent, il est vrai, par la volont
expresse du roi. Ce fut de ne rappeler que des faits anciens, et
d'ignorer parfaitement les choses rcentes. Le roi ne voulait pas trop
approfondir contre l'Espagne et la Savoie.

Biron fut saisi d'un grand trouble quand on lui prsenta les pices
qu'il croyait brles, quand il vit devant ses yeux son messager Renaz,
qu'il croyait enfoui dans un chteau de Savoie. Il plit, dit les pices
fausses, controuves, puis les avoua, mais soutint que c'taient de
simples penses, qu'il crivait pour La Fin. Du reste, s'il y avait du
mal, le roi lui avait pardonn  Lyon.

Nombre de parlementaires (de la Ligue) auraient accept cela. Mais ils
taient sous les yeux du vrai Parlement franais, qui avait sig 
Tours.

Le Parlement avait  faire ce que hasarda Richelieu, ce que fit la
Convention, se compromettre sans retour et braver les futures vengeances
des rois trangers, et des grands, et des parents de Biron, de ses cent
cousins de Gascogne, d'un monde de gens d'pe brutal et froce.
Tellement que, peu de temps aprs, le rvlateur La Fin marchant dans
Paris, en plein midi, au milieu des gardes qui le protgeaient, vingt
sacripants tombrent sur lui, et s'en allrent au galop, sans qu'on les
ait arrts.

Ces vengeances, faciles  prvoir, faisaient songer les robes longues.
Le chancelier saignait du nez et feignait d'tre embarrass de l'absence
des pairs. Cela le 21 juillet, au dernier moment. Le roi se montra
immuable, soit que Sully le soutnt, soit que sa grande amie lisabeth
(une lettre de notre ambassadeur le prouve) l'exhortt  ne pas lcher.
La vieille reine tait une haute autorit, un docteur en conspirations,
en ayant eu tant contre elle et tant suscit ailleurs, rcemment encore
ayant frapp d'Essex, c'est--dire son propre coeur.

Donc le roi fut fort aussi. Il crivit  son blme chancelier que l'on
pouvait passer outre. (2 juillet 1602.)

Le chancelier, ainsi mis en demeure de ne pas s'garer, empcha aussi
les autres de chercher quelque chappatoire. Il les tint dans la voie
troite de justice et de vrit. Il demanda si  Lyon l'accus avait
confi au roi tous ses arrangements avec la Savoie.--Non.--Alors le roi
n'a pu pardonner ce qu'il ignorait. (Mm. de La Force.)

Ce mot conduisit Biron  la mort.

Le Parlement fut ds lors unanime (127 voix).

Dans tout le procs, le roi avait eu une crainte secrte, c'tait qu'on
n'enlevt Biron, que l'agitateur de la Ligue, l'Espagnol, l'ami des
moines, le distributeur des soupes en plein vent, n'essayt d'agir sur
le peuple. Il resta, non  Paris, mais  Saint-Maur ou Saint-Germain,
prt  monter  cheval et le pied dans l'trier. Il crivait  Sully
qu'il prt garde  lui, qu'on pensait, pendant qu'il ne s'occupait que
du prisonnier,  l'enlever, lui Sully, le mener en Franche-Comt. Il et
rpondu pour Biron.

La vie de celui-ci, au reste, importait moins aux trangers que son
silence. Et ce silence fut maintenu jusqu'au bout. Biron le dit le
dernier jour: Il ne saura pas mon secret. Comment obtint-on cette
persvrance? Par ce moine dont j'ai parl. Puis, il ne croyait pas
srieusement  sa mort, imaginant toujours qu'il serait sauv ou par un
coup de l'Espagne ou par la faiblesse du roi, qui finirait par avoir
peur. Il ne croyait pas mme que le Parlement aurait le courage de le
condamner. Dans sa prison, il amusait ses gardes leur raconter
l'audience et  contrefaire, ses juges.

Il ne fut pas peu tonn, le 31 juillet, de voir le chancelier, le
greffier, une grande suite, arriver  la Bastille en crmonie. On le
trouva occup d'astrologie judiciaire, de comparer quatre almanachs,
d'tudier la lune, les jours et les signes clestes, pour y pntrer
l'avenir. Le chancelier lui demanda de rendre l'ordre du roi, la croix
du Saint-Esprit, et l'engagea  faire preuve de son grand courage. Puis
on lui lut son arrt, et l'adoucissement qu'y mettait le roi, de rendre
ses biens  ses parents et de ne pas le faire excuter en Grve. Ce coup
venait frapper, non un homme faible, malade, amorti par la prison, mais
dans sa force, en pleine vie. La rpugnance de la nature se montra aussi
en plein; il laissa voir une furieuse volont de vivre. D'abord, des
cris contre le roi, si ingrat, qui laissait vivre d'pernon, cent fois
tratre, et qui lui, Biron, innocent le faisait mourir ... Car il se
disait innocent, soit que ces moines espagnols le lui eussent persuad,
soit que, dans les ides d'alors et l'habitude des rvoltes, ce ne ft
que peccadille.

Puis il retomba sur le chancelier, avec des rises terribles,
bouffonnant sur sa figure, l'appelant _grand nez_, idole sans coeur,
_figure de pltre_. Il se promenait en long et en large, le visage
horriblement boulevers, affreux, rptant toujours: _Ha! minim,
minim!_ (Non, non, encore non!)

On lui dit doucement: Monsieur pensez  votre conscience.

C'est fait, dit-il. Et sans s'en mettre autrement en peine, il se jeta
dans un torrent de discours, sur ses affaires, ses biens, ses dettes; on
lui devait ceci, cela; il laissait une fille grosse,  qui il faisait
tel don ... Une mer de paroles vagues qui n'auraient jamais fini. On
l'avertit, il revint un peu  lui, et dicta son testament clair et
ferme.

Il avait demand Sully pour le faire intercder. Sully fit dire qu'il
n'osait.

Il tait quatre heures, et Biron passait le temps aux choses de ce
monde, sans souci de l'ternit. On le mena  la chapelle, et, sa prire
faite, il sortit.  la porte un homme inconnu paraissait l'attendre:
Qui est celui-ci?--Modestement, l'homme avoua qu'il tait le bourreau:
Va-t'en, va-t'en! dit Biron. Ne me touche pas qu'il ne soit temps!...
Si tu approches, je t'trangle! Il jura aussi qu'on ne le lierait
point, qu'il n'irait pas comme un voleur. Aux soldats qui gardaient la
porte: Mes amis, pour m'obliger, cassez-moi la tte d'un coup de
mousquet.

Inutile de dire que les prtres du roi n'en tirrent rien, pas un mot
d'Espagne et de Savoie, nulle confession de sa faute. Il suivit le mot
des Jsuites, dont on a parl ailleurs: Dfense de rien rvler  la
mort, sous peine de damnation.

 tous, il disait: Messieurs, vous voyez un homme que le roi fait
mourir, parce qu'il est bon catholique.--Et, comme on lui rappelait sa
mre: Ne m'en parlez pas, elle est hrtique. (Lettres du roi, du 2 et
7 aot.)

Il mourut ainsi, en pleine fureur, en pleine vengeance, continuant
d'intention son complot, et, de l'chafaud, autant qu'il tait en lui,
attachant d'avance au roi la furie de Ravaillac.

Sur les planches, il chicana fort, voulant d'abord tre debout. On lui
dit que ce n'tait pas l'usage. Puis il se fcha de voir dans cette cour
une soixantaine d'assistants: Que font l ces marauds, ces gueux? Qui
les a mis l? Il ne voulut pas du mouchoir, prit le sien, qui tait
trop court, reprit l'autre. Trois fois il se dbanda les yeux. Tu
m'irrites, dit-il au bourreau. Prends garde! je pourrais trangler
moiti de ceux qui sont ici. Ils n'taient pas trs rassurs, voyant cet
homme non li, si fort et si furieux; plusieurs regardaient vers la
porte.

Le bourreau, vers cinq heures, pensant ne finir jamais, lui dit:
Monsieur, auparavant, ne faut-il pas que vous disiez votre _In manus
tuas, Domine?_ Biron se remit, et l'homme, profitant de ce moment et
prenant l'pe des mains du valet, par un vrai miracle de force et
d'adresse, lui trancha au vol son cou gras, la tte s'en alla bondissant
au pied de l'chafaud.

On voulait le mettre aux Clestins,  ct des vieux Valois. Mais ces
moines furent politiques; on vit dj l'effet du coup; ils refusrent.
Et on le mit  Saint-Paul, paroisse de la Bastille.

Pendant ce temps-l, une foule norme se morfondait  la Grve, o on
l'attendait. Des fentres y taient loues jusqu' dix cus.

La foule des amis de l'Espagne, cagots, bigots, ligueurs, Jsuites, et
aussi des gens de haut vol qui voulaient braver le roi, allaient jeter
de l'eau bnite, faire dire des messes  son tombeau.

Le roi, aprs l'excution, tait si dfait, dit l'ambassadeur d'Espagne,
qu'on l'et cru l'excut. Huit jours aprs, il fut pris d'un violent
flux de ventre qui le tint quelque temps trs-faible.

Il n'en eut pas moins conscience d'avoir fait justice. En conversation,
il disait souvent et comme un proverbe: Aussi vrai que Biron fut
tratre.

Il fut trs-reconnaissant pour l'homme inflexible qui l'avait soutenu
dans cette rude circonstance, il alla voir Sully, lui dit:
D'aujourd'hui, je n'aime que vous.

Grand tmoignage et mrit. L'un et l'autre, en ce coup svre qui
servit tellement la France, et qui lui donna huit mois de repos,
mritrent d'elle ce jour-l autant qu'aux jours d'Arques et d'Ivry.




CHAPITRE VI

LE RTABLISSEMENT DES JSUITES

1603-1604


La noire intrigue de Biron que le roi ne voulut pas percer jusqu'au fond
n'tait qu'un petit accident de la grande conjuration qui minait
l'Europe, qui dj avait accompli la partie la plus cache de son oeuvre
souterraine, et qui bientt procda  l'excution patente de cette
oeuvre, la _Guerre de Trente Ans_.

Henri IV tait l'obstacle, avec Maurice d'Orange, et secondairement le
roi d'Angleterre et d'cosse, Jacques VI, successeur d'lisabeth. Mais
celui-ci avait donn grand espoir aux catholiques. Il ne tarda gure 
faire un trait avec l'Espagne. Pour le roi de France, on comptait en
venir  bout. On voyait qu'il tait malade, atteint de cette cruelle
affaire de Biron. On pensait non sans vraisemblance, qu'il faiblirait de
plus en plus. Les zls qui dj avaient russi  le marier  leur
guise avec cette fausse Italienne, d'Espagne et d'Autriche, voulaient
pour deuxime point faire rentrer les Jsuites en France et leur faire
confesser le roi. Le troisime qu'on devait gagner sur le roi ou aprs
lui, c'tait un double mariage d'Espagne, pour espagnoliser la France,
la neutraliser, l'hbter. La France, cette tte de l'Europe, branlant,
caduque, imbcile, comme elle fut sous Louis le bgue (Louis XIII), dans
ses quinze premires annes, on pourrait alors s'attaquer au ventre, je
veux dire aux Allemagnes, ces profondes entrailles du monde europen.

Ce n'est pas qu'avant 1600 on n'ait travaill l'Allemagne, mais c'tait
en prparant les moyens de la grande guerre, surtout en disciplinant
l'arme ecclsiastique. Cette besogne pralable tait celle du Concile
de Trente, la _transformation du clerg_. Il fallait d'abord que ce
corps et l'unit automatique d'un collge disciplin par la frule et
le fouet. L'me du Concile de Trente, Lainez, ce cuistre de gnie, bien
plus fondateur qu'Ignace, avait mis l son empreinte. Toute la
hirarchie conue comme une chelle de classes, sixime, cinquime,
quatrime, o des coliers rapporteurs s'espionneraient les uns les
autres et se dnonceraient par trimestre.

Cet amortissement du clerg, plus facile que l'on n'et cru, encouragea
 entreprendre une oeuvre qui semblait plus hardie: la _transformation
de la noblesse_.

Nous devons  M. Ranke (_Papaut_, liv. V,  9) la connaissance d'une
pice inestimable, tire des manuscrits Barborini. C'est le plan que le
nonce Minuccio Minucci propose  la cour de Rome pour le remaniement
moral de l'Allemagne. Son principe dominant est celui-ci: _C'est de la
noblesse qu'il faut s'emparer._ Il ne se fie pas au peuple.

Il veut: 1 _qu'on traite les enfants nobles mieux_ que les petits
bourgeois, pour attirer la noblesse aux collges; 2 _qu'on donne les
vchs aux nobles_, qui seuls ont droit d'y arriver. Point de
bnfices aux bourgeois, qui pourraient devenir savants; il faut bien
quelques savants, mais peu, trs-peu de savants; 3 _on n'exigera pas de
ces nobles prlats qu'ils rsident_ dans leurs vchs; ils seront bien
plus utiles  l cour et prs des princes.

Ce plan tout aristocratique porte sur cette pense, trs-juste, que la
noblesse, plus qu'aucune autre classe, pouvait tre corrompue par les
places et par l'argent, par le plaisir, par son besoin absolu de vivre 
la cour.

Justement,  cette poque, se formaient autour des princes, ces grands
centres de vie galante et mondaine, les cours, et de moins en moins la
noblesse pouvait vivre chez elle. Dans plusieurs pays, les Jsuites
n'eurent besoin que d'une chose: il suffit que les protestants ne
fussent plus admis chez les princes. En Pologne, l'effet fut terrible;
les exclus furent dsesprs et se refirent catholiques. En France, il
en fut peu  peu de mme. Les protestants non chasss furent du moins
vus de mauvais oeil; il leur faillit s'loigner. Dans les chteaux
commencrent les lamentations des femmes, les querelles domestiques. Le
jour ne fut qu'un billement et la nuit qu'une dispute. Le mari y
chappait, tant qu'il pouvait, par la chasse; mais il y retombait le
soir. Hlas! malheureuse dame, exile, perdue au dsert! Loin du roi,
nouveau Dieu du monde, vous ne verrez donc plus que Dieu! Ce soleil
vivant vous aurait dore d'un rayon;  son aimable chaleur auraient
clos les amours. Or, dans le monde monarchique, les amours font les
affaires: le mari et fait fortune...

La noblesse fut vaincue. Tous les _honntes gens_ se firent catholiques.
Des collges magnifiques furent ouverts par les Jsuites  la jeune
noblesse; les enfants des princes eux-mmes s'y assirent avec les
nobles. Ces princes, lves des Jsuites, Bavarois et Autrichiens, vont
tre l'pe du parti.

Du jour o la France a faibli en abandonnant l'Italie, Ferdinand
d'Autriche excute chez lui l'opration violente de chasser tous les
protestants. Perscution que l'empereur Rodolphe commence en Hongrie, en
Bohme, et gnralement dans l'Empire, par la destruction des hauts
tribunaux qui maintenaient l'quilibre entre les deux religions.

Tous les princes sont tents par les domaines protestants, ou ceux mme
des catholiques. Le pape trouve bon que son favori le Bavarois
s'approprie les biens des couvents, et il le charge de corriger et de
stimuler les vques.

L'artre du monde est le Rhin. Bade, Mayence, Cologne et Trves, les
vchs peu loigns, Bamberg, Wurtzbourg et Paderborn, avaient chass
les protestants. Mais la grande affaire tait Clves, la porte de la
Hollande et de l'Allemagne, ce bas Rhin commun  tous, qui touche aux
trois nations.

Ds 1598, l'Espagne s'y tait jete, et elle n'en fut distraite que par
le long sige d'Ostende. La Hollande ne sauva pas cette place. Elle
s'puisa en efforts, et chacun prvit le moment o la France serait
oblige de se mettre de la partie, de soutenir les Hollandais, ou de les
laisser prir, ce qui livrait l'Allemagne, avec l'Allemagne l'Europe. De
sorte que l'Espagnol, ruin, sch jusqu' l'os, un squelette, une
ombre, se ft encore trouv le matre  la fin et le vainqueur des
vainqueurs.

Donc, on regardait Henri IV, et tout retombait sur lui. Sa tte tait,
au fond, l'enjeu du grand combat de l'Europe.

La mort de Biron lui avait caus un terrible branlement. L'on se
demandait deux choses:

_Mourrait-il naturellement?_ Ce n'tait pas impossible. Dyssenterie au
moment fatal, en juillet 1602. Mai 1603, seconde crise de rtention
d'urine. Dyssenterie en septembre, en dcembre encore. En janvier et en
avril 1604, premires atteintes de goutte.

_Mourrait-il moralement_, d'inquitude et de chagrin, de tiraillement
intrieur? La conjuration gnrale de btise et de bigotisme
vaincrait-elle cet esprit si vif et si rsistant?

Il semble qu'il ft alors trs-bas et trs-affaiss. J'en juge surtout
par une chose. Sully ne parvenait pas  lui faire comprendre qu'il
n'avait  craindre jamais une alliance du parti protestant avec
l'Espagne. Et cependant visiblement l'Espagne devait leur faire horreur.
L'avnement de l'infante Claire-Eugnie  Bruxelles avait t solennis
par une femme enterre vive. Le conseil d'Espagne songeait  chasser
tous les Morisques. La seule difficult tait que le frre du premier
ministre, grand inquisiteur, voulait, non qu'on les expulst, mais qu'on
les passt au fil de l'pe. Or, c'tait un million d'hommes.

L'Espagne faisait horreur. Le plus suspect des protestants, le plus
intrigant, Bouillon, n'osait traiter avec elle. (De Thou.) Il se ft
perdu chez les siens.

Ce qu'il faisait rellement, c'tait de calomnier le roi dans l'Europe
protestante, jusqu' dire qu'il mditait avec le pape une seconde
Saint-Barthlemy (Lettres, VI, p. 10). Il sollicitait le roi
d'Angleterre de prendre le protectorat de nos rforms. Cela troublait
fort le roi et le rapprochait des catholiques, le faisait mme faiblir
dans la question des Jsuites.

Moment d'obscurit profonde. Le roi ouvrait le bras  l'ennemi,
favorisait, sans le savoir, le grand complot fanatique organis contre
lui-mme. Et les protestants se dfiaient du roi, qui dj, dans la
Bastille, amassait l'argent, les armes, pour la grande guerre ncessaire
au salut des protestants.

On ne pouvait agir de face contre un homme de tant d'esprit, mais on le
pouvait de ct par des moyens indirects. L'Espagne trouvait  cela
d'admirables facilits; le conseil, la cour, taient espagnols. Ce
n'tait pas seulement des Villeroy, des Jeannin, qui discouraient en ce
sens, mais les gens les plus innocents, des mondains, des tourdis, par
exemple Bassompierre, le galant colonel des Suisses. La reine, au lit
mme du roi, grondait, pleurait pour l'Espagne, pour l'alliance
espagnole, pour le double mariage. Et si le roi se sauvait chez sa
Franaise, Henriette, il y retrouvait l'Espagne; Henriette voulait s'y
rfugier, si le roi venait  mourir. Donc, l'Espagne en tout et par
tout; on la sentait de tous cts, on la respirait. Ou, si ce n'tait
pas elle, c'tait la Savoie, plus adroite, une sorte d'Espagne franaise
par o le poison arrivait.

Au moment o, de la Savoie, partait un agent secret qui devait
travailler les Guises, un Savoyard trs-aimable, insinuant, le charmant
Franois de Salles, venait prcher devant le roi.

Celui-ci n'tait pas Jsuite. Son matre, le P. Possevino, le grand
diplomate de l'ordre, avait senti qu'il servirait bien mieux les
Jsuites en ne l'tant pas. Leur but alors tant, comme je l'ai dit, de
s'approprier la noblesse, il leur fallait des gentilshommes  eux, qui
eussent les grces et l'lgance mondaines. Tel tait Franois de
Salles, blond de barbe, de cheveux, d'un sourire d'enfant, avec un
charme fminin qui allait surtout aux dames, qui ravit la cour, le roi.
Le Crucifi, dans ses mains, perdant toutes ses terreurs, devenu gai et
aimable, n'aimant qu'oiselets, fleurettes des champs, avait pris la
gentillesse du rus petit Savoyard.

Ce n'tait pas Possevino, un pdant baroque ( en juger par ses livres),
qui avait pu faire ce charmant disciple. C'tait la cour, c'taient les
femmes, la douce conversation des Philothes et des Chantal. C'tait la
camaraderie de l'aimable auteur d'_Astre_, le sire d'Urf, ex-amant de
Marguerite, rfugi en Savoie, qui, d'aprs les Espagnols, faisait son
roman de bergers. Le confesseur de madame de Chantal, fort jaloux, dit
de saint Franois: Ce berger. Et, en effet, ses sermons, ses petits
livres dvots, sont des _Astres_ spirituelles, des bergeries
ecclsiastiques.

Le roi, enchant de voir une dvotion si gaie, si peu exigeante, en
contraste si parfait avec le sombre, la roideur des huguenots, inclina
fort de ce ct, et, sous cette sduction, se trouva tout prpar 
laisser rentrer en France les matres du doux prdicateur.

Au voyage qu'il fit  Metz, en 1603, la Varenne lui prsenta les
Jsuites de Verdun, qui le prirent de rtablir un ordre pauvre,
disaient-ils, modeste, et surtout point intrigant. Le roi dit avec bont
que, de retour  Paris, il aviserait. Tout solliciteur a besoin de
suivre son juge; ils obtinrent que deux seulement, deux humbles, deux
tout petits Jsuites, les pres Ignace et Cotton, suivraient l'affaire,
et par consquent accompagneraient le roi. Il consentit. Cotton
s'attacha  lui et ne le quitta plus jamais. Jamais, quand il l'et
voulu, il n'et pu arracher de lui ce lierre tenace, ce plat, froid,
indestructible lichen, qui semblait coll  lui. Il s'en moquait tout le
jour, mais ne le tranait pas moins. Controversiste ridicule et
prdicateur grotesque, il tait admirablement choisi pour un roi rieur.
C'tait un trait de gnie d'avoir mis chez lui pour espion un fourbe
sous la figure d'un sot.

Voil l'humble commencement de cette grande dynastie des confesseurs du
roi, qui, sous la Chaise et le Tellier, finiront par gouverner la
France.

Le roi, au retour de Metz, fut malade deux fois, coup sur coup, en un
mme t. En septembre, tant  Rouen, les hutres normandes lui
rendirent son flux de ventre. Il tait faible, et isol, la cour ne
l'ayant pas suivi. Mais Cotton et la Varenne ne le lchaient pas. Ils
tirrent de lui le rtablissement des Jsuites.

Sully assure qu'Henri IV lui avoua qu'il ne se dcidait  cela que pour
sortir des angoisses o le tenait constamment la peur de l'assassinat,
vie misrable et langoureuse ... telle qu'il me vaudrait mieux tre
dj mort.

Tels ils furent reus, tels ils se maintinrent. Et c'est, selon
Saint-Simon, la raison mme que le plus doux des Jsuites, le P. la
Chaise, donnait en mourant  Louis XIV, pour qu'aprs lui il prt
toujours un confesseur jsuite: Dans toutes les compagnies il y a de
mauvais sujets ... Un mauvais coup est bientt fait, etc.

Ce qui ne les aida pas peu, c'est qu'ils persuadrent au roi que
l'Espagne les perscutait, et qu'ils n'avaient que lui de protecteur au
monde. Cela le toucha. Il les reut  bras ouverts, et leur dit ce mot
tonnant: Aimez moi, car je vous aime.

Pour rentrer, ils s'taient faits sveltes, minces et bien petits. Il
leur suffisait d'une fente. D'abord, point de confession,  moins que
les vques ne les y forassent. C'tait assez que Cotton ft auprs du
roi.

Ils taient hommes de collge, vous tout  fait aux enfants, n'aimant
que l'enfance.  La Flche, ils se chargeaient de leur enseigner le
latin, laissant le roi y ajouter tout l'enseignement mondain du sicle,
quatre professeurs de droit et quatre de mdecine, deux d'anatomie. Les
Jsuites n'avaient aucun prjug. Les bnfices du collge devaient
s'employer  doter chaque anne douze pauvres filles, innocentes et
vertueuses.

Tout ce que leur reconnaissance, leur tendresse pour le roi, leur
faisait demander, exiger de lui, c'tait son coeur qu'ils voulaient voir
 jamais dans leur glise.

Aprs sa mort, bien entendu. Et celui des rois et des reines,  jamais,
voulant tre un ordre essentiellement royaliste.

Accord. Les gallicans mmes, des hommes du Parlement (par exemple, le
greffier Lestoile), se radoucirent un peu pour eux, trouvant les sermons
de Cotton doux, modestes, modrs, pacifiques et pas trop dvots, enfin
d'un homme du monde.

Ce qui toucha fort Paris pour ce pauvre pre Cotton, c'est que, revenant
le soir dans le carrosse de la Varenne, il y fut assassin. Par les
huguenots sans doute? Ce fut le cri gnral. Mais qu'y auraient-ils
gagn? Cotton mort, on n'aurait pas manqu de Jsuites aussi saints et
aussi savants. Quoi qu'il en fut, heureusement le ciel avait veill sur
lui; l'assassinat se rduisit  une invisible corchure, que ces
mchants huguenots crurent qu'il s'tait faite lui-mme.




CHAPITRE VII

LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS

1604-1606


Richelieu nous a trac de main de matre le portrait du crateur
originaire de sa fortune, qui fut son prdcesseur dans les affections
de Marie de Mdicis, du signore de Concini. Concini succdait lui-mme 
ces cousins de la reine, les Orsini, ses premiers _cavaliers servants_.
Il rendit au roi le service de les supplanter. Un homme de sa condition
tait moins embarrassant, et pouvait _servir_ la reine avec moins
d'clat et de bruit.

Concini tait n en pleine cour, fils du ministre dirigeant de Cme de
Mdicis, mais cadet, troisime cadet, d'une maison qui n'tait pas
riche. Il avait eu force aventures, prison, fuite et bannissement. Il
avait t domestique du cardinal de Lorraine; mais c'tait un homme
charmant, un rieur, un beau joueur, un lgant cavalier. La triste
Lonora, si disgracie de la nature, avait cependant os regarder le
brillant jeune homme.  leur dpart de Florence, elle l'aida de quelque
argent; et l'usage qu'il en fit, ce fut d'acheter un cheval de deux
mille ducats, qu'il eut l'impertinence de donner  Henri IV.

Ce petit fait peint l'homme de la tte aux pieds. Il n'tait que vanit,
folie, insolence. Il passait tout le jour au jeu comme un grand
seigneur. Il plut d'autant plus  la reine, qui le maria  sa Lonora,
afin de le pouvoir garder. Avec cet arrangement, Marie de Mdicis peut
tre svre  son aise, jalouse de son mari, inexorable et terrible pour
la rgularit de sa maison. Une de ses filles ayant, la nuit, reu un
amant qui se sauva en chemise, la reine exigea que le roi le ft
condamner  mort (par contumace heureusement).

Lonora, modeste et sage, n'aurait vis qu' l'argent. Mais Concini, un
fat, un fou, avec ses gots de grandeur, ne pouvait manquer de suivre le
vent de la cour, qui tait tout  l'Espagne. Le grand-duc de Florence,
son matre, s'tait refait Espagnol. Marie de Mdicis ne rvait que le
double mariage espagnol, qui tait aussi toute la politique de l'ancien
ligueur Villeroy.

Un commis de Villeroy, qui dchiffrait les dpches, en donnait copie 
Madrid. Concini communiquait par une voie plus dtourne, par
l'ambassadeur du grand-duc auprs de Philippe III, ses lettres passaient
par Florence, pour tre envoyes  Madrid.

Le roi avait ainsi l'Espagne tout autour de lui, chez lui. En avril
1605, il apprit l'affaire du commis, que Villeroy laissa fuir, et qu'on
trouva dans la rivire, non pas noy, mais trangl.

Et, au mme moment, un coup plus sensible lui tait port. Les Espagnols
avaient gagn Entragues; le pre d'Henriette, et son frre, le comte
d'Auvergne, dj ml  l'affaire de Biron.

Elle-mme tait-elle innocente? Son pre disait oui, son frre disait
non.

La faute en tait au roi, qui n'avait pas su prendre un parti avec elle,
et l'avait exaspre.

La reine, pour faire digrer son nouveau cavalier servant, avait trouv
bon qu'Henriette et un logement dans le Louvre. Mais celle-ci croyait
qu'elle ne la souffrait l que pour la faire tuer un matin. Elle avait
pri le roi de la marier, ou de la laisser partir. Il ne faisait ni l'un
ni l'autre, lui disait qu'il la marierait, et se dpitait contre elle
quand elle cherchait un mari.

Il la relevait, il la rabaissait. Il reconnaissait son fils, qu'elle
appelait _mon Dauphin_. Il ne pouvait se passer d'elle, et il employait
l'homme le plus grave du royaume, Sully,  ngocier avec elle dans leurs
brouilleries. Une lettre d'Henriette  Sully indique que c'tait
justement alors qu'il tait plus amoureux et d'une impatiente exigence.
Elle tait fire et rvolte d'avoir  se soumettre ainsi. De plus en
plus, elle songeait  fuir en Espagne, et elle entra dans les projets de
son pre et de son frre.

Qu'elle ait eu ds 1604 l'ide de tuer le roi, qu'elle ait su le fond du
complot, je ne le crois pas. Mais certainement elle voulait enlever son
fils en Espagne, et le constituer Dauphin contre le Dauphin avec l'appui
des Espagnols.

Ceux-ci, qui n'en pouvaient finir avec le grand sige d'Ostende depuis
trois annes, avaient mont deux machines qui les auraient dbarrasss
des deux appuis de la Hollande, d'Henri IV et de Jacques VI.

Contre le premier, ils fomentrent _le complot d'Entragues_.

Contre le second, ils accueillirent, encouragrent l'infernale
_conjuration des poudres_, qui commena en mme temps.

Le roi, pour tre plus ferme contre Henriette, dans ce procs, avait
pris une autre matresse, plus belle, mademoiselle de Beuil, qu'il dota,
titra  grand bruit, et fit comtesse de Moret. Mais celle-ci n'tait
qu'un corps. L'autre tait une me, maligne et mchante, il est vrai,
mais une me enfin. Et elle sentait sa puissance. Son pre, son frre,
furent condamns; on menaait de l'enfermer et de lui ter ses enfants.
Elle ne s'effraya pas. Elle dit toujours bravement qu'elle avait
promesse du roi, et que ses enfants taient les seuls lgitimes; que, du
reste, n'ayant rien su, elle ne demandait que trois choses: pardon pour
son pre, une corde pour son frre, et justice pour elle.

Le roi gracia le pre, enferma le frre, et elle, l'loigna un moment.
Mais il la fit revenir. Insigne imprudence. Humilie, et subissant et
cette grce et cet amour, dsormais insupportable, elle devint tout 
fait perverse et trs-dangereuse.

Dans cette cruelle affaire, il avait senti au coeur la pointe du
poignard espagnol. On l'avait pris par sa matresse. On chercha une
autre ouverture, on entreprit de lui ter son grand serviteur Sully.

Celui-ci venait de prendre une grave initiative. Il se voyait au plus
haut dans l'amiti de son matre. Il avait reu de lui comme un nouveau
ministre, la surveillance des affaires trangres et du trs-suspect
Villeroy. (_Lettres_, VI, 253.) Il vit que le roi ne pouvait tarder  se
mler directement de la Hollande et du Rhin pour la succession de
Clves: donc qu'il serait oblig de revenir aux protestants. Lui-mme,
qui les avait fort mcontents, se rapprocha d'eux. La mort de la
Trmouille, celui de leurs chefs qu'aimait le moins Henri IV, permettait
le rapprochement. Sully maria une de ses filles  un protestant illustre
et le chef futur du parti, le jeune duc de Rohan. (13 fvrier 1605.)

Cela eut effet. Et un moine, charg d'espionner les gens qui se
rendaient au temple d'Ablon, d'espion se fit proslyte, jeta le froc, et
tout haut se dclara protestant.

De l un curieux duel entre Sully et Cotton.

Cotton tchait de le noircir, et toute la cour aidait  la calomnie. On
parvint  faire natre entre lui et le roi un petit nuage qui,
heureusement pour la France, se dissipa au moment mme. Lorsque dj on
croyait Sully disgraci sans remde, le roi lui ouvrit les bras. Il faut
lire dans les _OEconomies_ cette scne touchante dont on a tant parl et
qui a pass en lgende.

Par reprsailles, Sully surprit, montra et publia une pice secrte o
Cotton avait crit les questions qu'il devait adresser au diable qu'une
possde faisait parler. Pice qu'on trouva ridicule, mais que nous
trouvons tragique, en y voyant certains noms qui vont se reprsenter 
la mort du roi.

Sully, ds lors se constituant avocat des protestants, se rendit
lui-mme, comme gouverneur du Poitou,  leur assemble de Chtellerault.
La confiance se rtablit. Il leur dit que, s'ils tenaient  leurs
mchantes petites places qui n'auraient pu se dfendre, on les leur
laisserait quelque temps encore. D'autre part, les protestants le
reurent  la Rochelle. Les portes lui en furent ouvertes, quoiqu'il et
avec lui une petite arme, de douze cents chevaux. Ces excellents
citoyens, et les meilleurs de la France, qu'on disait amis de l'Espagne,
ne pensaient qu' lui faire la guerre. Ils rgalrent Sully d'un combat
naval o vingt vaisseaux fleurdeliss battaient vingt vaisseaux
espagnols.

Sully, dsormais bien sr qu'ils ne soutiendraient pas Bouillon, donna
au roi l'excellent conseil de venir lui-mme en Limousin et en Quercy.
Il y vint avec une arme (sept. 1605), mais elle fut inutile. Bouillon
avait donn ordre qu'on ouvrit les places au roi. Une enqute contre les
agents de l'Espagne, qui voulaient lui livrer des villes, Marseille,
entre autres, rvla des coupables, mais gnralement catholiques. La
grande masse protestante tait loyale et dvoue. Revoir leur roi de
Navarre aprs tant d'annes, retrouver vieillie, blanchie, la tte
chrie des anciens jours, le camarade des souffrances, des misres et
des combats, ce fut un attendrissement universel. Les Rochelois vinrent
lui dire qu'il ne passt pas si prs sans les visiter; qu'il vnt avec
son arme; que toutes les portes lui seraient ouvertes; que, si elles
n'taient assez larges, ils abattraient encore trois cents toises de
mur. Vous les entendez? dit le roi  toute la cour. Et alors il les
embrasse par trois fois en versant des larmes.

Second jour d'unanimit, dans ce pays si divis. Je compte pour le
premier jour, non moins mmorable, celui o l'arme d'Henri III et celle
d'Henri de Navarre, la rforme, la catholique, en juin 1589, s'taient
reconnues, embrasses.

Le roi avait pu reconnatre quels taient vritablement ses amis, ses
ennemis, et combien toutes ses faiblesses pour ceux-ci taient inutiles.
Il tait  peine revenu  Paris, qu'on apprit (novembre 1605)
l'explosion la plus terrible, le complot le plus sclrat, dont il y ait
eu jusque-l exemple, de mmoire d'homme.

Rien n'apaisait les fanatiques, nulle concession ne suffisait. Ils
taient diviss entre eux. Pendant que les doux, les patients, les
russ, vous caressaient, pendant qu'un Franois de Salles charmait et
touchait le coeur, un Parson, ou un Garnet, pouvait vous frapper par
derrire.

Les perces hardies, violentes, que faisaient les impatients,
trahissaient leurs souterrains. Leur Sigismond III (de Pologne), emport
par les Jsuites, perdit ainsi la Sude. Leur jeune Ferdinand d'Autriche
et les princes de sa famille poussaient les choses si vite, que, de
Bohme, de Hongrie, de Moravie, on regardait vers la France, et l'on
prparait un soulvement. Venise se plaignait d'avoir une inquisition
jsuitique, plus redoutable dj que l'Inquisition d'tat. De partout
un cri s'levait: L'Europe est mine en-dessous.

Ils protestaient. Plusieurs mme, comme Cotton, semblaient des simples,
des crdules. Pendant qu'on en rit, la nouvelle se rpand que ces
doucereux personnages ont voulu faire sauter le roi d'Angleterre, sa
cour, tout le parlement.

Les Jsuites jurrent que la conspiration tait puritaine. Il fallait,
pour croire cela, les puritains tant dj si nombreux au Parlement,
admettre que ces sectaires avaient conspir pour se faire sauter
eux-mmes.

Les puritains, grand parti, qui avaient pour arrire-garde tout le
royaume d'cosse, et qui se voyaient dsormais assurs dans le
Parlement, n'avaient que faire d'un tel crime. C'tait trop clairement
l'acte dsespr d'une minorit minime que le roi avait sottement
flatte et qui, trompe dans ses esprances, croyait couper d'un seul
coup la tte de l'Angleterre, puis rgner par les Espagnols.

Le chef rel de l'affaire, Garnet, suprieur des Jsuites, ne fut point
mis  la torture; le roi le fit bien traiter. Il nia, puis avoua; mais
l encore il se coupait, disant qu'il avait su la chose _en confession_;
et, plus tard, _hors de confession_.

Quiconque lira son procs (_State trials_, I, 247-310) dira, non qu'il
fut complice, mais qu'il fut l'me mme de la conspiration.

Le monde fut stupfi. On discutait, on attaquait Mariana, sa thorie
sur le droit de tuer les rois. Ici la pratique allait bien autrement
loin. Il s'agissait d'anantir indistinctement le roi, les princes, les
pairs, les communes, les assistants, tout ce qu'il y avait de
considrable dans le pays; enfin, pour ainsi parler, de faire sauter
tout un peuple.

Il y avait tant de poudre entasse sous la salle de Westminster, qu'avec
le palais, sans nul doute, toute cette partie de Londres et saut en
l'air.

Henri IV vit, je crois, ds lors, plus clair dans sa situation. En
janvier 1606, il dit toute sa pense  Sully: Prparer la grande guerre,
en divisant l'ennemi. Mais avant tout il fallait, en France mme,
arracher l'pine qui restait encore, rduire le duc de Bouillon.

Le roi alla  lui, avec une arme, mais les bras ouverts. Pas un
protestant ne le dfendit. En revanche, les ennemis de la France, les
bons amis de l'Espagne, la reine, Villeroy, tous les grands seigneurs
conseillaient de le mnager. Le roi le fit en effet, se contentant
d'occuper Sedan pour quatre ans, par un gouverneur huguenot.

Bouillon tait fini, perdu, surtout dans l'opinion, ayant dmenti sa
rputation de prvoyance, ayant misrablement livr ses amis. Il ne
restait aucun des grands qui pt srieusement rsister.

Mais d'autant plus violemment revenait-on aux moyens du fanatisme
populaire. Il se trouvait  chaque instant des fous pour tuer le roi.
Un, tout  fait alin, l'arrta sur le pont Neuf, le tira par son
manteau et le tint sous le poignard. Un autre, un fou barnais, se mit 
prcher sur les places contre les huguenots. Des batailles eurent lieu
dans Paris, et non sans mort d'homme. Un protestant fut attaqu et tu
sur le chemin d'Ablon.

Tout cela ne pouvait tonner, quand on entendait les sermons violents,
factieux, assassins, qu'on faisait contre le roi, tout comme au temps de
la Ligue. De nombreux couvents surgissaient, foyers ardents de
fanatisme, puissantes machines  faire des fous.

Toutes les formes de la pnitence furent tales, affiches. Les Picpus,
les Rcollets, les Augustins dchausss, les Frres de la charit (pour
la captation des malades), s'tablirent partout  Paris, sous la
protection des reines, de Marguerite et de Marie de Mdicis. Le 24 aot
1605, jour mme de la Saint-Barthlemy, les princesses, en grande pompe,
menrent les Carmlites  leur clbre couvent de la rue d'Enfer,
l'cole de l'extase espagnole, qui pullula tellement que cette maison
d'Enfer engendra soixante-deux maisons qui couvrirent toute la France.

En juillet 1606, autre scne, et plus dramatique. Les Capucines furent
menes par madame de Mercoeur et autres princesses de Guise,  travers
tout Paris, de la Roquette  la rue Saint-Honor (la future place
Vendme). Nu-pieds, couronnes d'pines, ces filles de la Passion,
murent vivement le public.

Ce spectacle de cinq ou six femmes voues  la vie la plus dure,  une
mort anticipe, faisait dire aux exalts:  quel degr est donc monte
l'abomination publique, qu'il faille une telle expiation?... Pourquoi
laisse-t-on si longtemps vivre l'anathme au milieu de nous? Ainsi la
piti tournait en colre, arrachait des larmes de rage; et ces larmes,
adresses au ciel, demandaient l'assassinat.

Le roi, devant ces fureurs asctiques et monastiques de gens qui se
frappaient eux-mmes dans l'espoir de le frapper, fit une chose
courageuse, que lui demandait Sully depuis prs d'un an. Il mit le
temple des rforms  _deux_ lieues de Paris, le transportant d'Ablon,
distant de cinq lieues,  Charenton, c'est--dire presque aux portes de
la grande ville.

On ne peut se figurer quelle fut la violence des rsistances. On fit
rclamer le seigneur du lieu, et il s'ensuivit un procs qui dura
soixante annes. Sans en attendre l'issue, on fit arriver au roi
d'aigres et menaantes plaintes; l'dit de Nantes, disait-on, n'avait
autoris le temple qu' quatre lieues de Paris. Eh bien, dit le roi
gaiement, qu'on sache que dsormais Charenton est  quatre lieues.

Alors on essaya de la violence populaire, des batteries, des coups de
bton. Mais le roi, sur le chemin, fit mettre une belle potence, qui
avertit suffisamment, et l'on n'eut besoin d'y pendre personne.

Ce simple rapprochement du Temple, mis si prs du centre, presque dans
Paris, le prche en ce lieu sonore, d'o tout retentit en France,
l'loquence austre des ministres, en face des chos de la Ligue, des
sermons en calembours, en rbus, en madrigaux, o brillait l'esprit des
Jsuites, ce fut un grand coup de parti.

Chacun se tint pour averti. Quoique le roi continut un simulacre de
bascule, on vit bien, dans les grandes choses, qu'il inclinait aux
protestants. Personne ne fut tonn lorsque, peu aprs, il entrana
l'Angleterre dans un trait o les deux puissances couvraient
dfinitivement la Hollande de leur garantie.

Les protestants, un  un, lui revinrent, et d'Aubign mme.

La guerre d'Espagne, l'affranchissement des consciences, la libert
religieuse de l'Europe que pouvait fonder Henri IV, c'tait l'ide
nouvelle du temps. C'est elle qui lui ramena l'intraitable d'Aubign, et
le jeta dans ses bras:

     Je me rendis  la cour, o le roi, sous prtexte de me
     charger de l'inspection des joutes, me tint deux mois sans
     me parler de ce qu'il avoit sur le coeur.  la fin, comme
     j'entrois avec lui dans un bois o il alloit chasser, il me
     dit: D'Aubign, je ne vous ai point parl de vos
     assembles, o vous avez pens tout gter, parce que vous
     tiez de bonne foi, et que j'tois sr qu'il ne se passeroit
     rien contre ma volont. Un des vtres, et des meilleures
     maisons, ne m'a cot que cinq cents cus. Que de fois j'ai
     dit, en vous voyant si rtif:

          Oh! que si ma gent et ma voix oui,
           J'eusse en moins de rien pu vaincre et dfaire, etc.

     Je rpliquai: Sire, je savois tout. Mais nomm par les
     glises, j'ai cru devoir les servir, d'autant plus qu'elles
     toient plus abaisses ... Le roi m'embrassa et suivit sa
     chasse. Mais courant aprs lui, je lui dis: Sire, en
     regardant votre visage, je reprends mes anciennes
     hardiesses. Dfaites trois boutons de votre pourpoint, et
     faites-moi la grce de me dire ce qui vous a m  me har
     ... Alors il plit, comme il faisoit quand il parloit
     d'affection, et dit: Vous avez trop aim la Trmouille;
     vous saviez que je le hassois ...

     Sire, repartis-je, j'ai t nourri aux pieds de Votre
     Majest, et j'y ai appris de bonne heure  ne pas dlaisser
     les personnes affliges et accables par une puissance
     suprieure. Approuvez en moi cet apprentissage de vertu que
     j'ai fait auprs de vous. Cette dernire rponse fut suivie
     d'une seconde embrassade que me fit mon matre, en me disant
     de me retirer.

     Sur quoi il faut que je dise ici que la France, en le
     perdant, perdit un des plus grands rois qu'elle et encore
     eus; il n'tait pas sans dfauts, mais en rcompense il
     avoit de sublimes vertus.




CHAPITRE VIII

GRANDEUR D'HENRI IV

1606


Les grands rsultats commenaient  apparatre. Toute l'Europe sentait
une chose, c'est qu'il n'y avait qu'un roi, et c'tait le roi de France.

Le voeu de tous ses voisins et t d'tre conquis. Les Flamands
crivaient aux ntres: Ah! si nous tions Franais! Et la Hollande
elle-mme, dans ses embarras, recevant son meilleur secours de nos
volontaires, se surprenait  dsirer de devenir France. Les revers du
prince Maurice, les craintes que faisait concevoir sa tragique ambition,
reportaient vers Henri IV, et plusieurs, dj fatigus d'une libert si
pnible, eussent voulu tre ses sujets (1607, Sully).

Voeu draisonnable pourtant. On en jugera ainsi, si l'on songe  la si
courte dure de ce rgne,  ses rsultats phmres, aux calamits si
longues qui suivirent ... Tel fut, tel est le caractre du gouvernement
viager. Marc-Aurle aujourd'hui, et demain Commode.

Est-ce  dire que la voix publique a eu tort de vanter ce rgne? La
lgende est-elle vaine? Non, le peuple a eu raison de consacrer la
mmoire du roi singulier, unique, qui fit dsirer  tous d'tre
Franais, qui paya ses dettes, prpara la guerre sans grever la paix et
laissa la caisse pleine.

Il n'y a aucune comparaison  faire entre lui et Louis XIV, entre ce
rgne rparateur et ce rgne exterminateur. Le bel accord, si heureux,
d'Henri IV et de Sully ne se retrouve point du tout entre Louis et
Colbert. Les dpenses d'Henri IV pour son jeu et ses matresses, que je
n'excuse nullement, ne sont rien en comparaison de la furieuse
prodigalit, de la Saint-Barthlemy d'argent qui signala le grand rgne.

Celui-ci est vraiment grand. Avec peu il fit beaucoup. Sully n'tait pas
ce que fut Colbert. Henri IV n'avait qu'un petit pouvoir, en comparaison
de l'pouvantable puissance de Louis XIV, qui trouva tout aplati.

La situation d'Henri IV, relativement, fut misrable. Il dut racheter la
royaut et combler ses ennemis.

Les Guises restrent grands et devinrent plus riches. Leur chef,
Mayenne, tait gouverneur de l'le-de-France, et il enserrait Paris. Son
neveu, Guise, avait la Provence, Marseille, la porte par o entra
Charles-Quint. M. de Montmorency tait roi de Languedoc. L'homme le plus
dangereux, d'pernon, gouverneur de la Saintonge, de l'Angoumois et du
Limousin, l'tait encore,  l'est des Trois vchs. Le duc de
Longueville avait la Picardie, c'est--dire nos frontires du Nord. Le
duc de Nevers avait la Champagne, Mzires et Sainte-Mnehould, la route
ordinaire des invasions allemandes.

Sous ces hauts tyrans subsistait la foule des petits tyrans, gouverneurs
de villes, commandants de places; enfin les seigneurs, moins forts comme
seigneurs alors, mais plus lourds peut-tre encore comme gros
propritaires de terres, que dis-je? comme propritaires d'hommes.
Malgr les rachats innombrables et les adoucissements de nos coutumes,
la servitude subsistait dans nombre de nos provinces.

Un des flaux de l'poque, c'est que les grands s'appropriaient et
tournaient  leur avantage la puissance du roi et des parlements qui
devaient les rprimer. Ils n'avaient plus besoin, comme autrefois, de
combattre; il leur suffisait de plaider. La lchet des hommes de robe
mettait la justice  leurs pieds. Les parlementaires, si gourms, si
gonfls dans leur robe rouge, tombaient  l'tat de valets quand un de
ces dieux de la cour leur faisait l'insigne honneur de les visiter.
Chapeau bas, courb jusqu' terre, reconduisant le grand seigneur
jusqu' la rue, jusqu'au carrosse; le magistrat promettait tout. _La
cour! un homme de cour!_  ce mot, la loi s'effaait, le droit
s'vanouissait. Le courage du prsident tombait, et, le plus souvent, la
vertu de madame la prsidente.

Les grands, alors aussi avares qu'autrefois ambitieux, visaient 
l'absorption de toutes les fortunes de France. Ils y marchaient par deux
voies, d'abord par leur toute-puissance sur les tribunaux, par des
procs toujours heureux; deuximement par des mariages, en s'adjugeant,
bon gr mal gr, toutes les riches hritires.

Le roi se mit en travers et les arrta. 1 Il rendit les magistrats plus
indpendants en leur permettant, pour un lger droit, de rendre leurs
charges hrditaires, et de n'avoir plus  compter  chaque vacance avec
les rois de province ou les influences de cour; 2 il interdit aux
familles trop puissantes, spcialement  celle des Guises, les grands
mariages, qui les auraient encore fortifies. C'est ce qu'ils ne
supportrent pas, et ce qui leur fit dsirer ardemment sa mort.

Ce rgne leur apparut comme une dure tyrannie, une cruelle rvolution.

C'tait l, en effet, son caractre profond, qu'entrav encore 
l'extrieur, il avait en lui la force vive d'une rvolution sociale qui
poussait la royaut, qui la trouvait trop timide, et qui lui disait
d'oser.

Sully, qui avait quelque chose des grands rvolutionnaires, semble avoir
senti cela. Rien de plus dramatique que l'intrpide perce de cet homme
de guerre, jusque-l tranger  ces choses, dans l'paisse fort des
abus, o il entre l'pe  la main. Mais ces abus, entrelacs comme un
chaos inextricable de ronces, pour les couper, il fallait avant tout les
dmler. L se place le travail prodigieux du grand homme, sa vie
sauvage au milieu de Paris, ses nuits d'criture et de chiffres, sa
rudesse implacable pour les courtisans.

Il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre l'attendrissante
plainte des abus qu'il fallait trancher.  chaque coup ils criaient
tous, comme ces arbres anims des forts du Tasse. Mais quoi! la hache
de rvolution ne respecte rien.

Rvolution contre l'hypothque sacre de nos cranciers trangers, et
nos impts dgags de l'exploitation florentine, des mains pures,
irrprochables, des Gondi et des Zamet.

Rvolution contre les offices achets ou si bien gagns, contre ces
honorables receveurs, contrleurs, comptables de toutes sortes, qui
trouvaient moyen de ne point compter, tous couverts du patronage des
grands de la cour.

Rvolution contre les gouverneurs de provinces, qui virent mettre  ct
d'eux un lieutenant gnral du roi.

Rvolution plus hardie contre la seigneurie, essai (non pas de raser
encore les chteaux), mais d'empcher qu'on n'y ft des fortifications
nouvelles.

Aprs ces rvolutions notons les tyrannies de cette administration.

Elle exigea que les seigneurs laques ou ecclsiastiques qui levaient
pages sur les routes et rivires  condition de les entretenir,
accomplissent cette condition, sous peine de dchance. Sully, comme
grand voyer, poussa contre eux cette guerre si vivement, qu'en peu
d'annes tous finirent par obir. Le commerce circula, et aussi la force
publique. Ces routes que refirent les seigneurs, elles servirent  les
visiter,  les surveiller.

Les forts et les cours d'eaux furent pour la premire fois gards et
administrs. Autre guerre immense. Guerre aux braconniers, aux soldats
devenus voleurs, aux rdeurs arms.

Les poissons furent protgs; des rivires furent repeuples, et dfense
de pcher au temps du frai. Sully fit ce que demande et attend encore la
pisciculture.

L'industrie date de ce rgne. Le roi mme l'encouragea; moins Sully,
tout proccup de l'agriculture. Le monde de l'ouvrier, tout autrement
mobile et libre que celui du cultivateur, surgit tout  coup. Les
soieries, les draps, les verreries, les manufactures de glaces, etc.,
furent cres ou immensment tendues par Henri IV. Il planta partout
des mriers. Il ordonna qu'en chaque diocse on en levt dix mille. Il
en mit dans les Tuileries,  Fontainebleau et partout. Cette disposition
si sage de mettre  profit les jardins publics pour les cultures
d'utilit a t tourne en ridicule par les royalistes du temps de la
Rvolution, mais elle remonte  Henri IV.

Sully ne gotait gure non plus les fondations de colonies. Le roi, plus
fidle en ceci aux traditions de Coligny, jugeait qu'un grand peuple
inquiet, tant d'esprits aventureux, ont besoin d'un tel dbouch. Il
encouragea les Champlain, les de Monts, fondateurs de cette France
amricaine qui n'embrassait pas seulement le Canada, mais un empire de
mille lieues de ctes. Regrettables colonies o la sociabilit de la
France adoptait les indignes et les assimilait. La France pousait
l'Amrique, au lieu de l'exterminer pour y substituer une Europe, comme
ont fait les colons anglais.

Ce rgne, si grand par ce qu'il fit, est plus grand par ce qu'il voulut,
commena ou projeta. Ainsi le canal de Briare, l'une de ses belles
crations, et qui fut un modle pour l'Europe, devait tre suivi du
canal des deux mers et d'un vaste rseau de voies analogues qui eussent
en tous sens ouvert  la France ses vives artres. Ce systme (si bien
expos par M. Poirson) avait jailli du gnie des Crappone, des Crosnier,
des Louis de Foix, des Vite. Ce dernier, immortel par l'application de
l'algbre  la gomtrie.

Henri IV s'occupa fort de la Seine et lui cra d'abord sa route d'_en
bas_. Il voulait en rectifier le cours et en assurer la navigation entre
Rouen et le Havre; ce qui en et fait la rivale de la Tamise et pos
Rouen comme mule et antagoniste de Londres.

Tout ce qu'on fit pour la guerre, en dix ans, est incroyable.
L'artillerie fut cre. Une ceinture de places fortes, chose norme, fut
improvise, surtout pour couvrir le Nord.

Le roi, qui, toute sa vie, avait fait le coup de pistolet avec sa
cavalerie de gentilshommes, et avait vu, pendant la Ligue, l'infanterie
faire pitre figure, se fiait peu  celle-ci. Il n'avait pas la patience
vertueuse de Coligny, ce martyr de la vie militaire, qui usa la
meilleure partie de la sienne  nous faire une infanterie. Cependant, 
sa dernire guerre, Henri IV voulait srieusement en essayer et peu 
peu se passer des mercenaires. Il ne louait que six mille Suisses et
levait vingt mille fantassins franais.

Infatigable chasseur, vrai gentilhomme de campagne, d'aspect,
d'habitudes et de gots, il n'en aima pas moins Paris, qui ne le lui
rendait pas trop. Les grands, le clerg, les corporations, la robe,
restaient chagrins et hostiles. Il n'en fut pas moins, on peut le dire,
un des crateurs de la ville. Un Paris immense se btit sous lui. Toutes
les rues du Marais, qu'il nomma du nom des provinces o il avait tant
voyag, souffert, combattu, les rues (de Berri, Touraine, Poitou,
Saintonge, Prigord, Bretagne, etc.) devaient aboutir  une grande place
qu'on et appele _Place de France_.

La _place Royale_, qu'il btit  l'instar des villes des Alpes, avec des
portiques commodes, et qui ne servit, aprs lui, qu'aux ftes, aux
tournois ridicules de Marie de Mdicis, devait, dans son ide premire,
recevoir une immense manufacture de soieries.

Dans le quartier Saint-Marceau, il forma l'autre grande manufacture,
celle des tapisseries des Gobelins, qui existe encore.

C'est lui qui relia Paris et en fit un tout. La ville centrale, l'le de
la Cit et du Palais-de-Justice, tenait  peine au Paris mridional de
l'Universit et au Paris septentrional du Commerce. Pour suite au vieux
pont Saint-Michel, il btit le _pont au Change_, et  la pointe de l'le
le vaste et magnifique _pont Neuf_, l'un des plus grands de l'Europe.
Celui-ci rendit ncessaire la _rue Dauphine_, par laquelle l'ancien
faubourg protestant, le faubourg Saint-Germain, est en rapport avec la
ville.

Les fines et spirituelles gravures de Callot nous montrent prcisment
le Paris d'alors, tel que le fit Henri IV, avec le pont Neuf, le beau
quai de la place Dauphine, le Louvre et sa superbe galerie, qui donne 
la Seine sa principale perspective et son aspect monumental; au centre
enfin, sur le pont Neuf, la figure aimable et aime, statue la plus
lgitime qu'on ait dresse  aucun roi, quand tous les peuples
l'appelaient comme arbitre ou comme matre.

Le Louvre fut sa passion: Ds qu'il entra  Paris, il y employa une
foule d'ouvriers qui mouraient de faim, et en trois ans (1594-1596) il
fit la partie admirable de la grande galerie qui va du Louvre au
pavillon de Lesdiguires. Catherine de Mdicis, il est vrai, avait fait
le rez-de-chausse. Cependant l'oeuvre est immense. Un entassement
gigantesque d'tages fut superpos: Ossa sur Plion, Olympe sur Ossa.
Les chiffres de Gabrielle que porte ce btiment, mls  ceux d'Henri
IV, disent assez l'lan de passion, d'espoir, o il fut cr.

Ce qui charme dans ce btiment, ce qui est bien d'Henri IV, ce qui est
tout diffrent du Louvre de Franois Ier, c'est l'attention d'y crer
beaucoup de petits logements, une hospitalit facile. Les premiers htes
devaient tre les arts et les sciences, dont les emblmes srieux ornent
les frontons, avec les jeux de la chasse, les amours de la renaissance.
Le Louvre continu et uni aux Tuileries et t en mme temps un palais
et un muse de toute activit humaine. En haut,  ct du logement du
roi et de son conseil, son long promenoir avec ses tableaux. Aux deux
tages intermdiaires, un vaste dpt de machines, l'histoire des
inventions (en petits modles). De plus, des logements pour les
artistes ou artisans suprieurs, pour les inventeurs qui, sortant de la
routine des corporations, eussent t entravs par elles.

Il n'avait pu dtruire les corporations de mtiers, si puissantes
encore. Mais quiconque tablissait devant un jury du roi qu'il tait
capable, tait dispens des preuves et des pines sans nombre dont ces
corporations fermaient l'entre de leurs arts. Entre ces ouvriers
libres, les plus inventifs eussent t logs chez le roi. Celui-ci, qui
ne rougissait d'aucune chose bonne et utile, leur ouvrait des boutiques
au rez-de-chausse, pour montrer leurs oeuvres au public.

Ce que j'admire le plus dans cette ide originale, ce qui est  mille
lieues des rois d'avant et d'aprs, c'est qu'il n'ait point spar
l'artiste de l'artisan, qui, dans tant de professions n'est pas moins
artiste.  la _Galerie des Antiques_, que Catherine avait cre et t
joint de plain-pied le _Conservatoire des arts et mtiers_.

Il ne voulait rien pour lui qu'il ne communiqut aux autres. Par lui, la
_Bibliothque royale_, mise  Paris, ouverte  tous, devint vraiment
celle du peuple, comme et t le _Muse des mtiers_ et le _Jardin des
plantes_ qu'il voulait crer.

Le roi, le peuple, logeant dsormais sous le mme toit, dans le Louvre,
cet homme curieux, bienveillant, avide du bien, du nouveau et des belles
choses, et descendu de son muse aux ateliers, et assist aux progrs
industriels, et caus avec l'ouvrier, comme il faisait avec le paysan,
et se ft incessamment inform du sort du peuple.

Quand parut la Maison rustique, le beau _Thtre d'agriculture_
d'Ollivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par
jour.

Pturage et labourage, deux mamelles de l'tat. Cet axiome de Sully
tait au coeur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu de
mendier  la cour, allassent vivre sur leur domaines, les vivifier.

On sent dans Ollivier de Serres (dit si bien M. Doniol, _Classes
rurales_, 332) l'idal qui animait Sully. C'est la tradition des
laboureurs de Bernard de Palissy qu'Ollivier transporte au domaine
seigneurial, et que Sully met dans l'tat. Une socit assise sur le
travail de la terre o l'homme aurait cette vigueur morale que donne la
vie rustique, o le travail, accept comme un devoir, fonderait seul la
richesse, o la richesse rurale dominerait l'conomie politique, c'est
la grande et sainte pense de ces trois grands huguenots.

Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingnieur
qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il
avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec
sollicitude des causes de la misre, interrogeait le paysan,
compatissait  son sort et cherchait les moyens de l'amliorer. Sous le
rgne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-mme. Notez
qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraill de
mille influences, et d'affaires et de passions; mais son coeur restait
tout entier. Aprs cette vie mle et d'efforts et de misres (j'y
comprends surtout ses vices), qui auraient blas, endurci tout autre, il
gardait la mme chaleur, le mme amour du bien public.

Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrtoit pour parler au
peuple, s'informoit des passants, d'o ils venoient, o ils alloient,
quelles denres ils portoient, quel toit le prix de chaque chose. Et,
remarquant qu'il sembloit  plusieurs que cette facilit populaire
offensoit la gravit royale, il disoit: Les rois tenoient  dshonneurs
de savoir combien valoit un cu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut
un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l'acqurir, afin
qu'ils ne fussent chargs que selon leur porte.




CHAPITRE IX

LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR

1606-1608


Deux conspirations commencent en 1606, qui marchent paralllement
pendant trois annes:

Celle du roi pour sauver l'Europe;

Celle de la cour pour tuer le roi.

La premire, celle du roi, se motivait, nous l'avons dit, par le succs
effrayant des catholiques en Allemagne, par la discorde et la faiblesse
des protestants, qui dj avaient perdu pied dans dix tats
considrables. La maison d'Autriche, malgr ses divisions intrieures,
la vieille Espagne ruine, se trouvaient releves par l, et on les
voyait venir pour s'emparer du bas Rhin (Clves, Juliers). Dj le haut
Rhin presque entirement tait redevenu catholique. Cette situation
effrayait les catholiques mmes, et tous, du fond mme du Nord ou de
l'Est (Hongrie, Moravie), regardaient du ct du prince qu'on croyait
impartial, non protestant, non catholique, mais _homme_ et bienveillant
pour tous. Sa victoire, qu'on le dt ou non, se serait trouve, par le
fait, l'avnement du droit nouveau, du droit _humain_, extrieur et
suprieur au principe religieux du Moyen ge.

Tous les opprims de la terre se tournaient vers lui, non-seulement les
chrtiens, mais les mahomtans mmes. Les Morisques d'Espagne, tenus
plusieurs annes sous le couteau, n'ignorant pas qu'on discutait leur
massacre gnral, s'adressaient  Henri IV ds 1603. Occasion admirable
qui le faisait pntrer aux entrailles de l'Espagne mme. Mais occasion
embarrassante, qui aurait mis en lumire l'impartialit relle du
nouveau principe politique, _humain_, et sa parfaite indiffrence 
l'ide religieuse. Elle l'aurait trop dmasqu, et lui et t le
pouvoir de diviser les catholiques. Il ne pouvait l'esprer qu'en
restant demi-catholique.

La fortune l'embarrassait ainsi,  force de le bien servir. La coalition
future qui se prparait pour lui tait vritablement immense, mais
htrogne, monstrueuse, se composant d'hommes de toutes religions.

Quelles que fussent ses rserves et ses dissimulations, cette
monstruosit ne laissait pas d'apparatre. Les zls la lui imputaient
et n'taient pas loin de l'envisager comme un perfide et un tratre, un
Janus  double face, un Judas. Un peuple immense de simples, de dvots
aveugles, sincres, dsiraient sa mort, et la demandaient  Dieu,
s'accordant trs-bien en cela avec l'Espagne et ce qui restait de la
Ligue, avec les grands et la cour, la famille mme du roi et son plus
intime intrieur. Mais qui excuterait, qui ferait le coup? Il fallait
un fanatique; c'est ce qui retarda la chose. Si nombreux dans l'autre
sicle, ils taient rares dans celui-ci, et l'on n'avait que des bigots.

Le danger rel du parti, c'est que les catholiques n'taient pas srs
eux-mmes de rester fixement fidles  l'intrt catholique. Le roi
pouvait les diviser. Le pape mme, Paul V, fort peu Franais
d'inclination, n'aurait pas t fch que son bon ami le Roi Catholique
ft reint en Italie par le mcrant Henri IV. Le bigot par excellence,
le Bavarois, gal ou surpass par son mule Ferdinand d'Autriche, et
laiss faire le roi en Allemagne pour l'abaissement de ces chers allis,
les Autrichiens. Le Savoyard, si Espagnol et mari d'une Espagnole,
n'esprant plus la succession d'Espagne quand Philippe III eut des
enfants, chercha  faire ses affaires d'un autre ct, et offrit de
tourner la France contre son beau-frre.

Le parti catholique, si peu sr de lui, et certain d'tre vaincu, avait
en revanche une chose pour lui et un avantage; c'est que le faisceau
terrible de forces qui le menaait n'avait encore qu'un lien
trs-fragile, la vie d'un individu.

L'espoir du parti de l'avenir (qui n'est point un parti, mais
l'_humanit_ elle-mme) tait alors un homme. Digne ou non, celui-ci
seul le reprsentait, et, lui mort, pour longtemps il restait dissous.
Un rhume suffisait pour trancher la question gnrale du monde, ou bien
un couteau de deux sous.

En l'anne 1606, le roi d'une part, et de l'autre les ennemis du roi,
mirent les fers au feu.

Le roi s'accorda avec Sully sur ce qu'il voulait et se mit ds lors en
lutte avec la reine et la cour qui voulaient la chose contraire.
Entamons par l'Allemagne, dit-il, offrons l'Empire  la Bavire; puis
au duc de Savoie la royaut de Lombardie, avec ma fille pour son fils
... Maintenant, comme la reine me fait un cas de conscience de m'carter
de Rome et de la maison d'Autriche d'o elle est sortie, comme elle veut
nous joindre  l'Espagne par un double mariage, _je la laisserai en
doute du ct vers lequel je penche_.

Voil ce qu'on peut appeler la conspiration du roi. Elle reposait sur
plusieurs ngociations, trs-caches, pour diviser les catholiques et
les armer contre eux-mmes. Elle impliquait une bascule peu glorieuse
pour le roi, force caresses aux Jsuites, etc. tat trouble qui durera
longtemps par l'hsitation de la Savoie et par la fatigue de la
Hollande, qui fit trve avec l'Espagne sans le roi, et le fora
d'ajourner les projets de guerre, de s'associer  ses ngociations, de
se faire au moins l'arbitre du trait qu'elle eut fait sans lui.

Dans cette mme anne 1606 o le roi,  l'Arsenal, arrtait avec Sully
sa grande pense,  l'glise de Saint-Jean en Grve, pendant un sermon,
deux personnes, qui semblaient venues par hasard, arrtrent une
alliance entre d'anciens ennemis, qui s'unirent et se ligurent pour
tramer la mort du roi.

Quoiqu'on ait brusqu, touff, le procs de Ravaillac, quoiqu'on ait
assassin le tmoin Lagarde et mur aux oubliettes la demoiselle
d'Escoman (autre tmoin plus terrible), la voix du sang a parl! Et il
est clair aujourd'hui que le complot partit du Louvre, que la reine en
eut connaissance, qu'on n'eut pas besoin de chercher, de payer un
assassin, parce que, trois annes durant, on en fit un, exalt par des
sermons meurtriers et chauff  blanc par les moines.

Les deux personnes qui se trouvrent au sermon de Saint-Jean, et qui
complotrent sous les yeux de la foule, taient un grand seigneur, une
grande dame: le duc d'pernon et Henriette d'Entragues. C'est la
dposition expresse de cette femme infortune qu'on mura, qui ne se
dmentit point et mourut pour la vrit.

D'pernon avait vu tomber Biron et Bouillon. Il sentait que son tour
venait. Le roi l'avait dj frapp dans son revenu, lui interdisant des
taxes arbitraires, et dans sa puissance, ayant mis sous sa main la place
de Metz.

Henriette voyait dans le roi l'obstacle  un grand mariage qu'elle
voulait se faire chez les Guises. Le roi l'avait tour  tour mise haut
et bas, fait presque reine, loigne. Cette ambition exalte, rabaisse,
tournait en fureur; elle subissait son amour avec dpit, avec injures.
Elle ne lui cachait point sa haine. Tout ce que les anecdotiers, les
Tallemant et autres, ont recueilli de dgotant sur les infirmits,
vraies ou fausses, d'Henri IV, ce sont les reproches mmes et les
drisions par lesquelles la petite furie se vengeait de ses caresses.
Lui, il la trouvait plus charmante, et peu gnreusement jouissait de ce
triste jeu avec une crature fline qui du chat passait au tigre.

Les Guises s'amusaient d'elle, s'en moquaient au fond, car toute leur
pense tait d'avarice. Ils auraient voulu que le roi mourt, non pour
pouser Henriette, mais, au contraire, pour avoir la grande et
trs-grande hritire, mademoiselle de Montpensier, et pour ne pas
donner au btard du roi une autre grosse fortune qui allait leur
chapper avec mademoiselle de Mercoeur.

D'pernon avait t le mortel ennemi des Guises, et c'est pour les
rapprocher et conclure une alliance qu'Henriette traita avec lui 
Saint-Jean en Grve.

Bientt  ses allis un autre s'unit, celui qui disposait absolument de
l'esprit de la reine, son chevalier, Concini.

Concini, non content d'avoir le rel de la faveur, en avait voulu
l'clat, le scandale. De ses petites pargnes, il allait acheter, pour
un million, une terre princire, la Fert. Le roi, si patient, eut peur
cependant, du bruit que cela ferait, et il prit la libert, non de dire
(il n'et os), mais de faire dire  la reine, par madame de Sully, que
cela lui ferait du tort et qu'on pourrait en jaser.

Cet avis timide, mnag par la dame autant qu'elle put, jeta le signore
Concini dans une pouvantable fureur. Une telle rvolte du mari contre
le cavalier servant tait dans les moeurs italiennes chose inoue,
intolrable. Le roi s'tait mconnu; on le lui fit voir. Non seulement
Concini lava la tte  la dame, mais dit qu'il se moquait du roi, qu'il
n'avait pas peur du roi, et que, si le roi bougeait, il lui arriverait
malheur.

Le roi n'aimait pas les disputes. Il craignait un peu la reine,
acaritre, ttue, qui, une fois qu'elle boudait, restait intraitable, et
des mois entiers. Il la mnageait aussi, parce qu'elle tait toujours
grosse. Sa fcondit tait admirable. De prime abord, en arrivant, elle
eut deux enfants en deux ans, et l'interruption fut courte:  partir de
1605, elle ne manqua jamais d'avoir un enfant par anne.

Une reine tellement fconde ne craignait aucun divorce. Aussi
n'avait-elle pour le roi aucun mnagement. Comme elle avait peu d'esprit
et qu'un fou la gouvernait, il en advint un scandale plus grand que
n'aurait t l'acquisition de la Fert.

Concini, dont le grand mrite, outre sa jolie figure, tait sa bonne
grce  cheval, voulut, exigea qu'on lui arranget une fte o il pt se
montrer solennellement. Il ne prit pas un lieu obscur, mais royalement
la place historique du fameux tournoi d'Henri II, les lices de la grande
rue Saint-Antoine devant la Bastille. Du moins, ce n'tait pas cette
fois un combat bien dangereux, mais tout bonnement une course de bague.
Du reste, la mme dpense, et gure moins d'motion. Les vives rivalits
des hommes, la faveur des dames pour celui-ci ou celui-l, leurs
palpitations, tout tait de mme,--et pour un jeu puril de sauteurs et
d'cuyers. L'heureux faquin, brillant d'audace, tint la partie contre
les princes et tous les grands de France, envi et admir, sous les yeux
de la reine, qui sigeait l comme juge et dame du tournoi, et qui, de
sa faveur visible, l'avouait pour son cavalier.

Il fut trs-amer au roi qu'on se gnt si peu pour lui; cela touchait 
l'outrage public. Il n'en parla qu' Sully, mais d'autres le devinrent,
et quelqu'un lui demanda s'il voulait qu'on tut Concini.

Il tait  cent lieues d'une telle chose, et cependant il croyait que
ces gens, pargns par lui, ne l'pargneraient pas lui-mme. Il en tait
convaincu et le disait  Sully. Cet homme-l me menace ... Il adviendra
quelque malheur ... Vous le verrez, ils me tueront.

Cette prvision qu'il avait de sa mort lui fit dsirer d'autant plus de
rgler les affaires des siens. Il insista auprs des Guises pour qu'on
accomplt enfin le trait de mariage qu'eux-mmes avaient sollicit,
obtenu par Gabrielle, entre Csar de Vendme et mademoiselle de
Mercoeur. Mais les temps taient changs; madame de Mercoeur voulait
luder; elle ne voulait donner ni la fille ni un ddit considrable
d'argent que le trait stipulait en cas de refus. On fit jouer  la
fille une grande comdie d'effet populaire, qui devait indigner les
simples et leur faire dtester le roi. Cette enfant, comme d'elle-mme,
se sauva aux Capucines, dit qu'elle aimait mieux cet ordre si dur,
jener et marcher pieds nus. Le roi tant fort mcontent de ce violent
coup de thtre, la mre aggravait en disant: Prenez mon bien, prenez
ma vie.

 tous ces lments de haine, de conjuration,  ces voeux de mort, un
centre manquait. Il vint. Un ambassadeur d'Espagne, superbe, grave et
rus, don Pdre, vint attiser le feu et jeter, surtout au Louvre, entre
le roi et la reine, la pomme de discorde, l'offre du double mariage
espagnol. La condition et t la chose impossible et funeste, l'abandon
de la Hollande que le roi venait de garantir par un solennel trait.

Ce don Pdre devint le hros du jour. Les dames n'avaient d'yeux que
pour lui. On rptait tous ses mots noblement espagnols et castillans.
La reine lui faisait la cour et se disait sa parente. Le roi, contre son
habitude, fut net et ferme, ne lui donna nul espoir et rabattit ses
bravades. Alors il changea de style et le flatta bassement. Un jour
qu'un valet, dans le Louvre, passait en portant l'pe d'Henri IV,
l'Espagnol l'arrte, la prend, la tourne et retourne, la regarde bien,
la baise: Heureux que je suis, dit-il, d'avoir tenu l'pe du plus
brave roi du monde!

Il resta huit mois ici, tranant et gagnant du temps, faisant le malade,
ttant nos plaies, les irritant, travaillant le vieux levain du
_Catholicon_, donnant courage  tous nos tratres, aux futurs assassins
du roi.




CHAPITRE X

LE DERNIER AMOUR D'HENRI IV

1609


La Hollande fatigue voulait, exigeait la paix, au moment o tout
annonait le rveil de la guerre. Le roi travaillait au trait qui
ajournait tous ses projets. En attendant, il s'ennuyait. Le Louvre
n'tait plus tenable. On et dit que la rgence avait dj commenc. La
cour, visiblement, tait d'un ct, et le roi de l'autre.  une entre
du Dauphin, tout le monde se prcipita au-devant de lui; le roi resta
seul.

Le jour, ses courses  l'Arsenal; au soir, le jeu, c'tait sa vie.
Ajoutez-y la lecture des romans de chevalerie. Le torrent des Amadis
(cinquante volumes in-folio!) continuait. Les Parisiens disaient que
toute sa Bible tait _l'Amadis de Gaule_.

Au printemps de 1609, on lui mit en main l'_Astre_, livre doux,
ennuyeux, o les chevaliers ne sont plus que de langoureux bergers. Le
tout faiblement imit des pastorales espagnoles.

Du moins la tendance tait pure, la raction de l'amour. Le nouveau
roman put tre lou de saint Franois de Sales. Et l'auteur lui-mme,
d'Urf, compare son innocente _Astre_  la dvote _Philothe_.

La grande rputation d'un livre si faible, tonne, mais elle tient  la
surprise qu'elle causa, tant en contraste avec l'impuret du temps.
Beaucoup paraissaient excds des femmes; ils les fuyaient, retournaient
aux moeurs d'Henri III. Ils hassaient la nature, la lumire, l'amour.
Il leur fallait l'obscurit, des plaisirs sauvages, gostes. Le jeune
Cond,  vingt ans, tait dj sombre et avare comme un vieux snateur
de Gnes, ou comme ces nobles de Venise, lucifuges et fils de la nuit.
Henri IV, qui avait prch d'exemple l'amour des femmes, tait indign
de voir son petit Vendme  quinze ans avoir tous les gots d'un page
italien.

Pour lui, on le voit dans ses lettres  Corisande,  Gabrielle, il
gardait sous l'homme d'affaires une tincelle potique. Il tait tendre
 la nature, sensible  toute beaut, et mme (chose rare alors) au
charme des lieux. Aprs une longue vie d'preuves et tant de misres
morales, dans cet homme indestructible, l'tincelle tait la mme, plus
vive encore, en finissant.

Le romanesque projet que lui attribue Sully[1], de vouloir fonder la
paix ternelle, de crer, par une guerre courte et vive, un tat nouveau
de tolrance universelle, d'amiti entre les tats, est-il d'un fou? Je
ne sais; sans nul doute il est d'un pote.

[Note 1: M. Poirson a trs-bien distingu qu'il y a l deux choses: 1
le systme positif des alliances d'Henri IV avec les ennemis de la
maison d'Autriche, systme qui se faisait de lui-mme sous l'impression
de terreur que cette maison inspirait; toute l'Europe se serrait du ct
de son dfenseur. 2 Un plan tout utopique de Sully pour la fdration
europenne. M. Poirson est trop indulgent pour ce plan ridicule. Cela a
t crit par les secrtaires de Sully (ils le disent eux-mmes), en
1627, pendant le sige de La Rochelle, et dj sous la royaut du
cardinal Richelieu, l'anne prcdente, avait t propos, comme type de
l'ordre financier, l'anne 1608, c'est--dire l'apoge de
l'administration de Sully. Celui-ci put en concevoir le vague espoir
d'tre rappel aux affaires par le cardinal. De l peut-tre ces ides
(si tranges chez un protestant) de faire une rpublique italienne
_vassale du pape_. Ce qu'il propose aussi pour les lections de Hongrie
et Bohme est ridicule et quasi-fou. On regrette de trouver cette tache
dans ce beau livre des _conomies_.]

Mais c'tait surtout par l'amour que ce sens devait clater en lui. Le
voil,  cinquante-huit ans, qui un matin se retrouve lanc, comme il ne
fut jamais, dans la posie et dans le rve.

En janvier 1609, la reine organisait un ballet des _Nymphes de Diane_.
Le roi et elle taient (comme toujours) en discorde; ils ne pouvaient
s'entendre sur le choix des dames qui feraient les nymphes. Et, comme
toujours aussi, la reine l'avait emport et en faisait  sa tte, de
sorte que le roi, de mauvaise humeur, pour ne pas devoir aller aux
rptitions, avait fait fermer sa porte. Une fois pourtant, en passant,
il jette un regard dans la salle. Il se trouve juste au moment o l'une
de ces nymphes armes levait son dard et semblait le lui adresser au
coeur. Le coup porta, et si bien, que le roi s'vanouit presque ...
C'tait mademoiselle de Montmorency.

Elle tait presque encore enfant; elle avait  peine quinze ans. Mais
elle avait le coeur haut, ambitieux; elle vit le roi, et sans doute se
plut  lui porter le coup.

Il explique trs-bien  Sully ce qu'il avait prouv. Cette enfant, qui
devait un jour tre mre du grand Cond, lui parut, dans ce regard, non
seulement unique en beaut, mais _en courage_, dit-il. Il y vit ce dont
rien encore ne lui avait donn l'ide, une lueur hroque, et d'avance
l'clair de Rocroy.

La figure du grand Cond, si triste dans les portraits, fait pourtant
conjecturer par son sauvage nez d'aigle et ses yeux d'oiseau de proie,
ce que put avoir de vainqueur le sourire, la menace enjoue de son
irrsistible mre.

Mademoiselle de Montmorency, ds sa naissance, avait t une merveille,
une lgende. Sa mre, plus belle que noble, s'tait, dit-on, donne au
diable. De l son grand mariage et deux enfants admirables; cette fille
de beaut fantastique, telle qu'on croyait que l'autre monde (ange ou
diable) y avait pass.

Le terrible pour le roi, c'tait l'ge: elle quinze ou seize ans; et lui
cinquante-huit. Un monde de faits, de batailles, d'motions, tait
lisible sur ce visage, o l'histoire du temps pouvait s'tudier. Ses
ruses y avaient laiss trace, et aussi ses larmes, sa sensibilit
facile; barbe grise; lui-mme disait: Le vent de mes adversits a
souffl dessus.

L'irrcusable document que nous avons de ce visage, c'est le pltre pris
sur lui en 93, quand on le trouva si bien conserv. Sauf une lgre
convulsion qui suivit le coup de couteau et qui a fait remonter un coin
de la bouche, rien n'est altr. La tte est forte pour un homme de sa
taille. Le profil ressemble  Franois Ier; mais il est bien plus arrt
et surtout plus spirituel, il est d'un homme, l'autre d'un grand enfant.
Le nez, moins long et tombant, semble ferme et courageux. Il incline un
peu  gauche, soit par l'effet de la convulsion, soit que dans la vie il
ait t tel. Le front est extrmement beau, non pas d'un vaste gnie,
mais d'un esprit vif, intelligent, rapide, sensible  toutes choses. Les
yeux sont dans une arcade marque, non profonde. Ils ne sont pas
trs-grands, mais doux, charmants, infiniment aimables.

L'incertain dans cette figure, c'est la bouche moins visible sous la
barbe, et un peu tire de ct. Autant qu'on peut entrevoir, elle ne
rassurerait pas trop; elle semble fuyante et flottante. Ajoutez ce nez
indirect qui semble d'un homme incertain.

Le masque, selon le jour et l'aspect, a des expressions trs-diverses.
Vu de haut, il est funbre. Face  face et de niveau, il est douloureux.
Vu d'au-dessus, il sourit et parat comique, sceptique; il dit: oui et
non.

Ce qui est sr et certain en cet homme, ce qui est visible, c'est
l'amour. Les yeux ferms couvent de tendres penses et continuent
toujours leur rve. La folie crot par les obstacles. D'une part, 
l'Arsenal, l'homme positif et sage, l'homme de la grande confiance,
montrait l'impossibilit, l'absurdit, le ridicule. D'autre part, au
Louvre, on disait qu'elle tait engage, promise; mais c'tait justement
ce qui piquait le roi, qu'un mariage de cette importance et t rgl
par son compre, le vieux conntable, sans qu'il n'en st rien.
D'pernon avait travaill le vieillard, lui avait persuad de la marier
brusquement  leur ami de jeu, le beau Bassompierre, colonel des
Suisses, issu des cadets de Clves, mais qui n'eut jamais aspir si
haut. Ce fat, qui, trente ans aprs, a crit ses Mmoires, ne manque pas
de faire croire que son mrite avait fait tout.

M. de Bouillon, parent de la demoiselle,  qui on n'avait rien dit du
mariage, s'en vengea en donnant au roi le conseil de la donner  son
neveu, le jeune prince de Cond. C'tait l'avis de Sully et de tous les
gens raisonnables. Le roi fut forc d'avouer que c'tait le meilleur
parti.

La passion est si ruse, que, dans son for intrieur, il calculait, il
esprait que ce mariage ne serait pas un mariage, Cond dtestant les
femmes.

Ce personnage sournois, taciturne alors (plus tard il devint beau
diseur), se tenait prs du roi, tout petit et fort servile. Il attendait
tout de lui. Il tait trs-pauvre, sa naissance mme tait conteste.
tait-il sr qu'il ft Cond? Les Conds, jusque-l rieurs,  partir de
celui-ci, ont tous des mines tragiques. Il tait n, il est vrai, dans
un moment fort srieux, sa mre tant en prison pour empoisonnement. Un
petit page gascon, son amant, avait pris la fuite, et le mari
brusquement tait mort. Les tribunaux huguenots la jugrent coupable et
la mirent pour toujours entre quatre murs. Mais elle se fit catholique;
d'autres tribunaux la lavrent, ce qui refit lgitime cet enfant n en
prison. Les Bourbons le renirent, protestrent. Le roi, par piti,
n'ayant point d'ailleurs d'autre hritier alors, le soutint Cond, le
maintint Cond. Il ne lui donna pas grand'chose, comptant l'enrichir par
un mariage. Lui, docile, modeste, attendait, et, en attendant se liait
sous main avec les parlementaires pour qu'ils le soutinssent si sa
naissance tait conteste, ou, aprs le roi, l'aidassent  bouleverser
le royaume.

Marie  cette face de pierre,  cet ennemi des femmes, mademoiselle de
Montmorency devait s'ennuyer, chercher des consolateurs. Et, comme elle
tait haute et fire, pour chevalier qui prendrait-elle? le plus haut
plac, le roi.

C'tait le calcul de celui-ci, peu moral, mais selon le temps. Il lui
fallait, au pralable, avaler l'amre mdecine du mariage. Il essaya de
la tourner en gaiet, en y menant Bassompierre et s'amusant de la figure
dsespre qu'il y fit. Mais, malgr cette malice, le rieur, qui avait
plutt envie de pleurer, rentra comme frapp au Louvre; la goutte le
prit et le mit au lit. Li l et immobile, d'autant plus imaginatif,
sous la griffe de sa passion, il n'avait plus la force de la cacher, la
disait  tout le monde. On se relayait jour et nuit pour lui lire
l'_Astre_.

Le mariage eut lieu le 3 mars, et Cond savait si bien pourquoi on
l'avait mari, qu'il se contenta de palper l'immense dot (deux cent
mille cus), mais se tint loin de sa femme, comme d'un objet sacr,
rserv et dfendu. La marie semblait dj veuve, et cela alla ainsi
jusqu' ce que des vnements politiques qui survinrent enhardirent
Cond, deux mois et demi aprs le mariage,  ne plus mnager le roi.

Le coup que l'on attendait depuis des annes clata  la fin de mars. Le
25, le duc de Clves mourut, et la question du Rhin fut pose, le duel
ouvert entre les maisons de France et d'Autriche.

Ds 1604, le roi avait dit: Je ne tolrerai pas  Clves l'Espagnol ni
l'Autrichien.

Cependant cette chose prvue fut comme un tonnerre: c'est le mot dont
Villeroy se servit.

Jeannin, qui ngociait, rendit  l'Espagne l'essentiel service de
brusquer la trve avec la Hollande, qui fut signe deux jours aprs
(mars 1609).

Le roi ne s'en dclara pas moins tout prt  agir. Il se dit guri, se
leva et se montra dans Paris d'abord. Il alla au Pr-aux-Clercs, et
s'amusa  une chasse de malade que les bourgeois aimaient fort, la
chasse  la pie.

Il ordonna qu'on lui ft une belle et riche cotte de mailles,
fleurdelise d'or, pour porter un jour de bataille, s'il pouvait avoir
l'honneur d'y amener Spinola, le gnral des Espagnols.

Du reste, dom Pdre avait dit qu'il avait le diable au corps. Il
semblait que le Barnais et, de race, apport, gard la verdeur de la
montagne, ce mystre de chaude vie que les Pyrnes versent dans leurs
eaux. Il garda cela au tombeau. Sa dpouille, pendant deux cents ans, y
resta telle qu'au premier jour. N'et-il pas eu cette vie forte,
l'Europe le priait  genoux de la prendre, de se refaire jeune.

Venise, dit un contemporain, adorait ce soleil levant; quand on voyait
un Franais, tous les Vnitiens couraient aprs lui, criant comme les
_Papimanes_ de Rabelais: L'avez-vous vu?

 la cour de l'Empereur, on disait: Qu'il ait l'Empire, qu'il soit vrai
roi des Romains, et rduise le pape  son vch!

L'lecteur de Saxe faisait prcher devant lui sur l'vidente analogie
entre Henri IV et David.

La Suisse avait imprim un livre, intitul: _Rsurrection de
Charlemagne._

L'affaissement de l'Espagne et de l'Angleterre elle-mme, depuis la mort
d'lisabeth, avait mis le roi si haut, que, si on le voyait agir, on
l'et salu de toutes parts pour chef de la chrtient.

Plus que de la chrtient mme. Les mahomtans d'Espagne voulaient tre
ses sujets.

Position unique, qu'il devait moins  sa puissance qu' sa renomme de
bont, de modration et de tolrance.




CHAPITRE XI

PROGRS DE LA CONSPIRATION.--FUITE DE COND

1609


On avait vendu, en 1607,  la grande foire de Francfort, plusieurs
livres d'astrologie o l'on disait que le roi de France prirait dans la
cinquante-neuvime anne de son ge, c'est--dire en 1610, qu'il ne
serait pas heureux dans son second mariage, qu'il mourrait de la main
des siens, ne laisserait pas d'enfants lgitimes, mais seulement des
btards. Ces livres vinrent  Paris, et chacun les lut. Le Parlement les
fit saisir.

Lestoile, qui les vit, raconte que, la mme anne 1607, un prieur de
Montargis trouva plusieurs fois sur l'autel des avis anonymes de la
prochaine mort du roi. Il fit passer ces avis au chancelier, qui n'en
tint compte. Le mme prieur le contait plus tard  Lestoile en pleurant.

En 1609, le docteur en thologie Olive, dans un livre imprim avec
privilge et ddi  Philippe III, annonait pour 1610 la mort du roi de
France. (_Mm. de Richelieu._)

On pouvait prdire qu'il serait tu. Chacun le croyait, le pensait et
s'arrangeait en consquence. La prdiction, en ralit, prparait
l'vnement; elle affermissait les fanatiques dans l'ide et l'espoir
d'accomplir la chose fatale qui tait crite l-haut.

 l'entre de D. Pdre  Paris, le roi, tant en voiture avec la reine,
se rappela qu'on lui avait prdit qu'il serait tu en voiture, et, le
carrosse ayant pench, il se jeta brusquement sur elle, si bien qu'il
lui enfona au front les pointes des diamants qu'elle avait dans ses
cheveux. (_Nevers._)

Ces craintes n'taient pas vaines. Au dpart de D. Pdre (fvrier 1609),
on put voir qu'il n'avait pas perdu son temps. Le vent d'Espagne, le
souffle de haine et de discorde, souffla de tous cts. D'abord au
Louvre; la reine trouvait impardonnable le refus des mariages espagnols.
Ces glorieux mariages, qui (dans ses petites ides de petite princesse
italienne) taient l'Olympe et l'Empyre, manqus, perdus par son mari!
et les basses ides d'Henri IV de marier ses enfants en Lorraine, en
Savoie! Cette fermet toute nouvelle dans un homme qui cdait toujours,
c'tait entre elle et lui un plein divorce. Le roi crut, ce mme mois
(fvrier 1609), l'apaiser et la regagner, lui offrant de renoncer 
toute femme, si elle renvoyait Concini. Sans s'arrter aux rebuffades,
il se rapprochait d'elle, et elle devint enceinte (d'une fille, la
reine d'Angleterre); mais le coeur resta le mme, la rancune plus grande
d'tre infidle  Concini.

Celui-ci, loin d'tre chass, tait si fort chez elle, si absolu  ce
moment, qu'un oncle de la reine, Juan de Mdicis, lui ayant dplu, il le
fit chasser, quoiqu'il ft fort aim du roi. Concini et Lonora, plus
tard accuss, non sans cause, de l'avoir ensorcele, l'avaient
certainement assotie au point de lui faire croire qu'il faisait jour la
nuit; ils lui persuadrent que son mari (et Henri IV!) au moment mme o
il se rapprochait d'elle, voulait l'empoisonner. Elle le crut si bien,
qu'elle ne voulut plus dner avec lui, affichant la dfiance, mangeant
chez elle ce que sa Lonora apprtait, refusant les mets de son got que
le roi choisissait de sa table et lui envoyait galamment.

Ces brouilleries publiques enhardirent tout le monde contre le roi. Les
jsuites jourent double rle, le flattant par Cotton, l'attaquant par
un P. Gauthier. On devinait fort bien que, tant que le roi n'entamerait
pas la grande guerre, il endurerait tout des catholiques. Ce Gauthier,
en pleine chaire, ouvre la croisade contre les huguenots, contre le roi
mme. Les sermons de la Ligue recommencent  grand bruit. On ne se tient
pas aux paroles, on les traduit en actes. En Picardie, un temple ras
par un prince du sang, le comte de Saint-Pol.  Orlans, un cimetire
des huguenots menac, viol, s'ils ne fussent accourus en armes. 
Paris, sous les yeux du roi, le chemin de Charenton infest par le
peuple, le _bon peuple_ des sacristies; les gens qui vont au prche
insults  coups de pierre, entre autres un malheureux infirme sur qui
on lchait les enfants; ils le tiraient, ils le battaient; n'y voyant
pas, il ne rsistait gure. La foule appelait ce pauvre homme l'_Aveugle
de la Charenton_.

La Rochelle se fortifia,  tout vnement.

Le roi ne faisait rien. Les Guises impunment tentrent plusieurs
assassinats. Le jour mme o le roi dfendit les duels, un des Guises en
cherche un. Ils se succdaient prs d'Henriette, moins par amour, ce
semble, que pour faire pice au roi. Toute sa vengeance fut de leur
faire excuter le trait de mariage; l'hritire de Mercoeur fut donne
enfin  Vendme. Larmes, fureur et rsistance. Les jeunes Guises s'en
allrent  Naples, au foyer des plus noirs complots, o le secrtaire de
Biron, o les assassins de la Ligue avaient pris domicile, et (d'accord
avec les jsuites) organisaient l'assassinat.

Le roi en eut nouvelle. Il lui arriva d'Italie un Lagarde, homme de
guerre normand, qui, revenant des guerres des Turcs, s'tait arrt 
Naples, et y avait vcu avec Hbert, secrtaire de Biron, et autres
Ligueurs rfugis. Lagarde raconta au roi qu'un jour, dnant chez
Hbert, il avait vu entrer un grand homme en violet, qui se mit  table
et dit qu'en rentrant en France il tuerait le roi. Lagarde en demanda le
nom; on lui dit: M. Ravaillac, qui appartient  M. le duc d'pernon, et
qui apporte ici ses lettres. Lagarde ajoute qu'on le mena chez un
jsuite, qui tait oncle du premier ministre d'Espagne, le Pre Alagon.
Ce Pre l'engagea fort  tuer le roi  la chasse, et dit: Ravaillac
frappera  pied, et vous  cheval. Lagarde n'objecta rien, mais il
partit, et revint en France. Sur la route, il reut une lettre de Naples
o on l'engageait encore  tuer le roi. Reu par lui  Paris, il lui
montra cette lettre. Le roi dit  Lagarde: Mon ami, tranquillise-toi;
garde bien ta lettre; j'en aurai besoin. Quant aux Espagnols, vois-tu?
je les rendrai si petits, qu'ils ne pourront nous faire du mal.

Il avait entrevu plus qu'il n'et voulu, que d'pernon n'tait pas seul
l dedans. Il ne devina pas Henriette, mais bien les entours de la
reine. Il sentit que Naples et Madrid taient au Louvre, prs de sa
femme, que la noire sorcire Lonora avec l'insolent Concini
pervertissait, endurcissait. Ils l'avaient dcide  faire venir une
dvote, la nonne Pasithe (c'tait son nom mystique), que dj on trouve
nomme dans les _Questions de Cotton au Diable_: Est-il bon que la mre
Pasithe soit appele? Cette mre avait des visions, et savait par ses
visions _qu'il tait urgent de sacrer la reine_, pour qu'on pt sans
doute se passer du roi et trouver au jour de sa mort une rgence dj
prpare.

Le roi fut boulevers de ces ides, n'en parla  personne. Il garda huit
jours ce cruel secret, quitta la cour, resta seul  Livry et dans une
petite maison de son capitaine de gardes. Puis, n'y tenant plus et ne
dormant plus, il vint  l'Arsenal tout dire  Sully (chap. 189, 180):
Que Concini ngociait avec l'Espagne, que la Pasithe, mise par Concini
auprs de la reine, la poussait  se faire sacrer, qu'il voyait
trs-bien que leurs projets ne pouvaient russir que par sa mort,
qu'enfin il avait un avis prcis qu'on devait l'assassiner.

Il se sentait si mal au Louvre, qu'il pria Sully de lui faire arranger 
l'Arsenal un tout petit logement; quatre chambres, c'tait assez. Ainsi
ce prince redout de toute l'Europe en tait  ne plus coucher dans sa
propre maison. Le signor Concini l'avait  peu prs mis dehors,  la
porte de chez lui.

Son malheur, son isolement, rendirent  sa passion une furieuse force.
Il avait cru devenir pre de la princesse et en faire la consolation de
sa vieillesse. Mais il se retrouva amant, amoureux fou. Elle en tait
un peu coupable; elle l'encourageait. Sans doute, elle en avait piti.
Un tel homme, un tel roi, celui dont l'Espagnol baisait l'pe  genoux,
et si perscut chez lui, entour de tratres et d'embches, c'tait
sans doute de quoi attendrir un jeune coeur. Sa vieillesse n'tait qu'un
malheur de plus. Elle le comparait  ce triste Cond, sournois, avare,
si press pour la dot, si peu pour la personne. Elle tait dans une
situation singulire, marie, toujours fille. Elle commena  se dire
que le roi pourrait divorcer encore. Et son pre, le conntable, peu
satisfait sans doute de voir ce mariage sans mariage, eut les mmes
penses.

Dans cette fermentation, la jeune fille fit un coup de tte. Elle fit
faire son portrait secrtement et l'envoya au roi. Coup suprme qui le
foudroya et le rendit tout  fait fou.

Il se trouve, pour rendre la situation plus tragique, que, justement 
ce moment (17 mai), Cond se ravise, revient. Au bout de dix semaines,
il se souvient qu'il a pous la princesse et fait valoir ses droits
d'poux. clair par sa mre, qui hassait le roi (son bienfaiteur),
Cond avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de l'aventure,
qu'elle allait le poser comme adversaire du roi et l'exhausser
normment, le rendre prcieux pour les ligueurs et pour les Espagnols.
Donc il vint, prit possession de sa jeune femme, justement irrite de
cet oubli de six semaines, et, d'autorit, l'enleva, la cacha 
Saint-Valry, bien sr qu'on viendrait l'y chercher.

Il est probable qu'elle avertit le roi. Il en perdit l'esprit. Son
dsespoir lui fit faire une folie prs de laquelle Don Quichote, sur la
_Roche pauvre_ jouant le _beau Tnbreux_ et faisant ses cabrioles,
aurait pass pour un sage.

Il part  peu prs seul et dguis.  mi-chemin, un prvt le prend pour
un voleur, l'arrte. Il lui faut dire: Je suis le roi. Il arrive.
Cond, averti, enlve encore sa femme, sr que le roi suivra et
s'avilira d'autant plus.

Le secret n'en tait pas un; les dames de la princesse l'avaient bien
reconnu. Mais le roi, perdu d'amour, ne leur demandait rien que de la
laisser voir. Son rve tait de la contempler  sa fentre, entre deux
flambeaux, chevele. Elle eut cette complaisance, et l'effet fut si
fort qu'il tomba presque  la renverse. Elle-mme dit: Jsus! qu'il est
fou!

Le lendemain, elle partant, il alla se mettre au passage, sous la
jaquette d'un postillon, s'tant appliqu, pour mieux s'embellir, un
empltre sur l'oeil. Elle souffrit de le voir si abaiss, laid et
ridicule  ce point. Soit colre, soit piti, pour lui donner une
parole, elle cria du carrosse: Je ne vous pardonnerai jamais ce
tour-l!

Grand succs pour Cond. La partie tait belle pour lui. Il en pouvait
tirer deux avantages: ou de l'argent, beaucoup d'argent, et il inclinait
 cela; ou bien (chose plus agrable  sa mre) une rupture avec le roi,
qui le constituerait candidat de l'Espagne au trne de France. Si les
Espagnols avaient dsir avoir en main le petit btard d'Entragues,
combien celui-ci valait mieux! La guerre venant, ils l'opposaient au
Barnais, faux converti, relaps, apostat, rengat. Et, mme, aprs la
mort du roi, ils lui offrirent, en effet, de dclarer Louis XIII
illgitime, btard adultrin, et de le porter au trne.

Cependant la petite femme, qui brlait d'tre reine, avait sign
secrtement une demande de divorce. Mais la mre et le fils l'enlvent.
Ayant pris de l'or espagnol qu'un mdecin leur apporta, malgr ses
pleurs, ses cris, ils la mnent d'un trait  Bruxelles.

Toute la situation tait change au profit de l'Espagne. Maintenant, si
le roi commenait la guerre prpare depuis dix ans, on allait rire;
vieux chevalier errant, il aurait l'air seulement de courir aprs sa
princesse.

Tout le monde serait contre lui. Sa cruaut  l'gard de son pouse
infortune, sa tyrannie dans sa famille, sa violence effrayante qui
forait son pauvre neveu de fuir, n'ayant nul autre moyen de soustraire
sa femme aux derniers affronts, tout cela clatait dans l'Europe, au
profit du roi catholique, protecteur des bonnes moeurs et dfenseur de
l'opprim.

L'Espagne, en si bonne cause, ne pouvait manquer d'assistance. Le ciel
devait se dclarer, et, ne ft-il plus de miracles, il en devait un
cette fois pour la punition du tyran et la vengeance de Dieu.




CHAPITRE XII

MORT D'HENRI IV

1610


Il y avait  Angoulme, place du duc d'pernon, un homme fort
exemplaire, qui nourrissait sa mre de son travail et vivait avec elle
en grande dvotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui,
il avait une mine sinistre qui mettait en dfiance, semblait dire sa
race maudite, celle des _Chicanous_ de Rabelais, ou celle des _Chats
fourrs_, hypocrites et assassins. Le pre tait une espce de
procureur, ou, comme on disait, _solliciteur de procs_. Le fils avait
t valet d'un conseiller au Parlement, et ensuite homme d'affaires.
Mais quand les procs manquaient, il avait des coliers qui le payaient
en denres. Bref, il vivait honntement.

Il avait eu de grands malheurs, son pre ruin, le pre et la mre
spars. Enfin, un meurtre s'tant fait dans la ville, on s'en prit 
lui, uniquement parce qu'il avait mauvaise mine. On le tint un an en
prison. Il en sortit honorablement acquitt, mais endett, ce qui le
remit en prison. L, seul et faisant maigre chre, il advint que son
cerveau creux commena  s'illuminer. Il faisait de mauvais vers plats,
ridicules, prtentieux. Du pote au fou, la distance est minime. Il eut
bientt des visions. Une fois qu'il allumait le feu, la tte penche, il
vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme. Le
sarment jouait un grand rle en affaires de sorcellerie; un plus modeste
aurait craint une illusion du diable. Mais celui-ci, orgueilleux, y vit
un miracle de Dieu. Ce sarment tait devenu une trompe sacre d'archange
qui lui sortait de la bouche et sonnait la guerre, la guerre sainte, car
de sa bouche,  droite et  gauche, s'chappaient des torrents
d'hosties.

Il vit bien qu'il tait destin  une grande chose. Il avait t
jusque-l tranger  la thologie. Il s'y mit, lut, tudia, mais une
seule et unique question, le droit que tout chrtien a de tuer un roi
ennemi du pape. Mariana et autres faisaient grand bruit alors. Qui les
lui prta? qui le dirigea? c'est ce qu'on n'a pas voulu trop claircir
au procs. Tout au moins il en avait bien profit, et tait ferr
l-dessus.

 sa sortie de prison, il confia ses visions, et le bruit s'en rpandit.
On fit savoir au duc d'pernon qu'il y avait dans sa ville d'Angoulme
un homme favoris du ciel, chose rare alors. Il l'apprcia, s'intressa
 Ravaillac, et le chargea d'aller _solliciter_ un procs qu'il avait 
Paris. Il devait, sur son chemin, passer d'abord prs d'Orlans, au
chteau de Malesherbes, o il eut des lettres du pre Entragues et
d'Henriette. Ils lui donnrent leur valet de chambre, qui le fit
descendre  Paris, chez la dame d'Escoman, confidente d'Henriette.

Celle-ci fut un peu effraye de cette figure. C'tait un homme grand et
fort, charpent vigoureusement, de gros bras et de main pesante, fort
bilieux, roux de cheveux comme de barbe, mais d'un roux fonc et
noirtre qu'on ne voit qu'aux chvres. Cependant, il le fallait, elle le
logea, le nourrit, le trouva trs-doux, et, se repentant de son jugement
sur ce bon personnage, elle le chargea mme d'une petite affaire au
Palais.

Il resta deux mois  Paris; que fit-il ensuite? Lagarde nous l'apprend;
il alla  Naples pour le duc d'pernon; il y mangea chez Hbert, et lui
dit qu'il tuerait le roi. C'tait le moment, en effet, o le roi avait
garanti la Hollande et refus le double mariage d'Espagne. Il ne restait
qu' le tuer. Ravaillac, de retour  Paris, vit la d'Escoman, 
l'Ascension et  la Fte-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec
larmes; plus prs de l'excution, il sentait d'tranges doutes et ne
cachait pas ses perplexits.

Cette d'Escoman, jusque-l digne confidente d'Henriette, femme galante
et de vie lgre, tait pourtant un bon coeur, charitable, humain. Ds
ce jour, elle travailla  sauver le roi; pendant une anne entire,
elle y fit d'tonnants efforts, vraiment hroques, jusqu' se perdre
elle-mme.

Le roi pensait  toute autre chose. Sa grande affaire tait la fuite de
Cond. En ralit, et, toute passion  part, on ne pouvait laisser
tranquillement dans les mains des Espagnols un si dangereux instrument.
Le manifeste qu'il lana visait droit  la rvolte. Pas un mot de ses
griefs: il ne s'occupait que du peuple; il n'avait pu rester tmoin des
souffrances du peuple. C'tait dans l'intrt du peuple qu'il s'tait
rfugi chez nos ennemis, et qu'il donnait des prtextes pour la guerre
et la guerre civile.

Ce manifeste eut de l'cho. Cond avait fort caress les parlementaires,
spcialement M. De Thou. Dans la noblesse mcontente, quelques-uns se
mirent  dire que, pas un enfant du roi ne venant de lui, Cond lui
succderait. Au Louvre mme, on rpandait un quatrain prophtique qu'on
disait de Nostradamus, o le _lionceau fugitif_ devait trancher les
jours du _lion_.

L'Autriche prit du courage quand elle vit ainsi le roi tellement menac
par les siens. L'Empereur dcida hardiment la question du Rhin, dclara
Clves et Juliers en squestre, et les fit saisir par son cousin
Lopold. Il fallait de grands calmants et force opium pour faire avaler
cela. Cotton n'en dsesprait pas, le roi paraissant distrait, affol
par sa passion, et l'Espagne lui jetant l'appt de lui rendre la
princesse. Un homme dvou aux jsuites lui fut prsent par Cotton pour
tre envoy  Clves. Le roi leur en donna l'espoir, mais en envoya un
autre qui conclut (10 fvrier 1610) avec les princes protestants le
trait de guerre. Par trois armes  la fois et trois gnraux
protestants, Sully, Lesdiguires et La Force, il allait entrer en
Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses canons taient partis, une arme
dj en Champagne.

Les Jsuites taient jous. Leur homme, le duc d'pernon, colonel
gnral de l'infanterie, tait laiss  Paris. Nul doute que ce titre
mme ne lui chappt. Le roi le caressait fort, mais il venait de faire
couper la tte  un de ses protgs qui avait fait la bravade, au moment
de l'dit contre les duels, de se battre et de tuer un homme; d'pernon
pria en vain, supplia, le roi tint ferme.

Plus cruellement encore la reine fut humilie dans son chevalier
Concini. Ce fat, qui n'avait jamais guerroy que dans l'alcve, posait
comme un homme de guerre. Il affectait grand mpris pour les hommes de
robe longue. Dans un jour de crmonie, le Parlement dfilant en robes
rouges, seul des assistants Concini restait couvert. Le prsident
Sguier, sans autre faon, prend le chapeau, le met par terre. Cela ne
le corrigea pas. Peu aprs, affectant de ne pas savoir le privilge du
Parlement, o l'on n'entrait qu'en dposant ses armes  la porte, notre
homme, en bottes, perons dors, l'pe au ct, et sur la tte le
chapeau  panache, entre dans une chambre des enqutes. Les petits
clercs qui taient l courent  lui, abattent le chapeau. Concini avait
cru qu'on n'oserait, parce qu'il avait avec lui une dizaine de
domestiques. Grande bataille, un page de la reine vient  son secours.
Mais les clercs ne connaissent rien. Concini reoit force coups, est
tir, pouss, houspill. On le sauva  grand'peine en le fourrant dans
un trou, d'o on le tira le soir.

La reine avait le coeur crev, non le roi. Lorsque Concini se plaignit
d'une injure telle pour un homme d'pe comme lui, les parlementaires
taient l aussi pour se plaindre, et le roi toujours rieur: Prenez
garde, dit-il, leur plume a le fil plus que votre pe.

Cette fatale plaisanterie fut, sans nul doute, une des choses qui
endurcirent le plus la reine. Elle se crut avilie, voyant son cavalier
servant, son brillant vainqueur des joutes, qui avait clips les
princes, battu par les clercs, moqu par le roi. Elle avait le coeur
trs-haut, magnanime, dit Bassompierre; ce qui veut dire qu'elle tait
altire et vindicative. Pour la _vendetta_ italienne, ce n'et pas t
trop qu'une Saint-Barthlemy gnrale des clercs, des juges, etc. Mais
plus coupable tait le roi. La reine se bouchant les oreilles aux avis
que la d'Escoman s'efforait de faire arriver. Celle-ci avait t au
Louvre, lui avait fait dire, par une de ses femmes, qu'elle avait  lui
donner un avis essentiel au salut du roi; et pour assurer d'avance qu'il
ne s'agissait pas de choses en l'air, elle offrait, _pour le lendemain_,
de faire saisir certaines lettres envoyes en Espagne. La reine dit
qu'elle l'couterait, et la fit languir trois jours, puis partit pour la
campagne.

Bien tonn d'une si prodigieuse insouciance de la reine, la pauvre
femme pensa que le confesseur du roi peut-tre aurait plus de zle. Elle
alla demander Cotton aux jsuites de la rue Saint-Antoine. Elle fut
assez mal reue. On lui dit que le Pre n'y tait pas, rentrerait tard,
et partirait de grand matin pour Fontainebleau. Dsole, elle s'expliqua
avec le pre procureur, qui ne s'mut pas, fut de glace, ne promit pas
mme de prvenir Cotton, dit: Je demanderai au ciel ce que je dois
faire.... Allez en paix, et priez Dieu.--Mais, mon pre si l'on tue le
roi?...--Mlez-vous de vos affaires.

Alors elle menaa. Il se radoucit: J'irai, dit-il,  Fontainebleau.--Y
alla-t-il? on l'ignore. Ce qu'on sait, c'est que l'obstine rvlatrice
fut arrte le lendemain.

Incroyable coup d'audace! ceux qui donnrent l'ordre taient donc bien
appuys de la reine, ou bien srs que le roi mourrait avant que
l'affaire vnt  ses oreilles?

La d'Escoman tait si aveugle, que, du fond de sa prison, d'o elle ne
devait plus sortir que pour tre mise en terre, elle s'adressa encore 
la reine. Elle trouva moyen d'avertir un domestique intime, qui alors
n'tait qu'une espce de valet de garde-robe, mais approchait de bien
prs (l'apothicaire de la reine). Sans nul doute, l'avis pntra, mais
trouva ferme la porte du coeur.

Ravaillac a dit, dans ses interrogatoires, qu'il se serait fait scrupule
de frapper le roi, avant que la reine ft sacre et qu'une rgence
prpare et garanti la paix publique. C'tait la pense gnrale de
tous ceux qui machinaient, dsiraient la mort du roi. Le premier tait
Concini. Il mit toute son industrie  hter ce jour. Ni nuit, ni jour,
la reine ne laissa au roi de repos qu'il n'et consenti. Elle disait
que, s'il refusait, on verrait bien qu'il voulait lui prfrer la
princesse, divorcer pour l'pouser. Le roi objectait la dpense. Il lui
fallut pourtant cder. Elle fit une entre magnifique, fut sacre 
Saint-Denis.

Le roi, au fond assez triste, plaisantait plus qu' l'ordinaire. Quand
elle rentra dans le Louvre, couronne, en grande pompe, il s'amusa  lui
jeter, du balcon, quelques gouttes d'eau. Il l'appelait aussi, en
plaisantant, madame la rgente. Elle prenait tout cela fort mal.

En ralit il lui avait tmoign peu de confiance, la faisant, non pas
rgente, mais membre d'un conseil de rgence sans qui elle ne pouvait
rien, o elle n'avait qu'une voix qui ne devait peser pas plus que celle
de tout autre membre.

Sully dit expressment que le roi attendait de ce sacre les derniers
malheurs.

Il tait dans un abattement qui tonne quand on songe aux grandes forces
qu'il avait, aux grandes choses qu'il tait prs d'accomplir. La Savoie
l'avait retard, il est vrai. Le pape tournait contre lui et travaillait
pour l'Autriche. Cependant il tait si fort, il avait tant de voeux pour
lui, tant d'amis chez l'ennemi, qu'il ne risquait rien d'avancer.

Qui lui manqua? son propre coeur.

C'est un dur, mais un haut jugement de moralit, une instruction
profonde, que cet homme aimable, aim, invoqu de toute la terre, mais
faible et changeant, qui n'eut jamais l'ide du devoir, tomba  son
dernier moment, s'affaissa et dfaillit.

Il avait eu toujours besoin de plaire  ce qui l'entourait, de voir des
visages gais. Toute la cour tait sombre, manifestement contre lui.

Il avait eu besoin de croire qu'il tait aim du peuple. Il l'aimait: il
le dit souvent dans ses lettres les plus intimes. Malgr des dpenses
trop fortes de femmes et de jeux, l'administration tait sage, et au
total conome. L'agriculture avait pris un dveloppement immense. Le roi
croyait le peuple heureux. En ralit, tout cela ne profitait gure
encore qu'aux propritaires du sol, aux seigneurs laques,
ecclsiastiques. Ils vendaient leur bl  merveille, mais le pain
restait trs-cher, et le salaire augmentait peu. On vivait avec deux
sols en 1500; et en 1610, on ne vivait plus avec vingt qui font six
francs d'aujourd'hui; l'ambassadeur d'Espagne les donnait  chacun de
ses domestiques, et ils se plaignaient de mourir de faim.

Quand le roi, en 1609, aux approches de la guerre, ordonna quelques
impts, le prsident de Harlay, vnrable par son ge et par son courage
au temps de la Ligue, opposa la plus vive rsistance. Le roi
s'indignait, mais les mmes choses lui furent dites par le vieil Ornano,
gouverneur de Guienne, qui vint mourir  Paris; il lui assura que le
Midi ne pouvait payer, succombait sous le fardeau. Il fut touch, retira
deux de ses dits fiscaux. Mais en mme temps il faisait (toujours dans
sa triste bascule) une concession au clerg qui dsespra le Midi; pour
le Barn, tout protestant, le rtablissement forc des glises
catholiques et la rentre des jsuites; pour nos Basques, une commission
contre les sorciers, qui les jugeait tous sorciers et qui et voulu
brler le pays.

Sans savoir tout le dtail de ces maux, il entrevoyait cette chose
triste, que le peuple souffrait, gmissait, et qu'il n'tait pas aim.

Une scne lui fit impression. Un mendiant vient prendre le roi aux
jambes, lui dit que sa soeur, ruine par l'impt et dsespre, s'est
pendue avec ses enfants. Forte scne, et qui aurait mrit d'tre
claircie. Le roi venait au moment mme de retirer deux impts. On n'en
dit pas moins dans Paris qu'il tait dur et sans piti.

Un jour que le roi passait prs des Innocents, un homme en habit vert,
de sinistre et lugubre mine, lui cria lamentablement: Au nom de
Notre-Seigneur et de la trs-sainte Vierge, sire, que je parle  vous!
On le repoussa.

Cet homme tait Ravaillac. Il s'tait dit qu'il tait mal de tuer le roi
sans l'avertir, et il voulait lui confier son ide fixe, qui tait de
lui donner un coup de couteau.

De plus, il lui et demand si vraiment _il allait faire la guerre au
pape_. Les soldats le disaient partout, et, de plus, qu'ils ne feraient
jamais guerre dont ils fussent si aises.

Troisimement, Ravaillac voulait savoir du roi mme ce que lui
assuraient les moines, _que les huguenots prparaient le massacre des
bons catholiques_.

Tout cela faisait en lui une incroyable tempte. Une violente plaidoirie
se faisait dans son coeur, un dbat interminable. Il semblait que le
diable y tnt sa cour plnire. Souvent il n'en pouvait plus, tait aux
abois. Une fois, il quitta son cole, sa mre, s'alla rfugier dans son
couvent des Feuillants; mais ils n'osrent le garder. Il et voulu se
faire jsuite. Les Jsuites le refusrent, sous prtexte qu'il avait t
dans un couvent de Feuillants.

Il ne cachait gure sa pense, demandait conseil. Il parla  un
aumnier,  un Feuillant,  un Jsuite. Mais tous faisaient la sourde
oreille et ne voulaient pas comprendre. Au Feuillant, il avait demand:
_Un_ homme qui voudrait tuer _un_ roi, devrait-il s'en confesser? Un
Cordelier auquel il parla en confession de _cet homicide volontaire_
(sans rien expliquer) ne lui demanda pas mme ce que ce mot signifiait.
C'est une chose effrayante de voir que, sur la mort du roi, tous
entendaient  demi-mot, ne se compromettaient pas, mais laissaient aller
le fou.

Ainsi rejet, livr  lui-mme, il et fait le coup, sans une ide qui
lui vint et qu'il ajourna. Il songea que c'tait le temps de Pques, et
que c'tait le devoir de tout catholique de communier  sa paroisse. La
sienne tait  Angoulme. Il quitta Paris, et y retourna. Mais l,  la
communion, il sentit qu'un coeur tout plein d'homicide ne pouvait pas
recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dvote mre, bien plus agrable
au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit  elle de ce
devoir, laissa le ciel  sa mre et garda l'enfer pour lui.

Lui-mme a racont cela plus tard, avec d'abondantes larmes.

Au pied mme de l'autel, pendant la communion, sa rsolution lui rentra
au coeur, et il s'y sentit fortifi. Il revint droit  Paris. C'tait en
avril (1610). Dans son auberge, il empoigna un couteau, le cacha sur
lui. Mais, ds qu'il l'eut, il hsita. Il reprit machinalement le chemin
de son pays. Une charrette, sur la route, allait devant lui. Il y
pointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arriv ainsi 
tampes, un calvaire qui tait aux portes lui montrait un _Ecce Homo_,
dont la lamentable figure lui rappela que la religion tait crucifie
par le roi. Il revint plein de fureur, et ds lors n'hsita plus.

De peur pour lui-mme, aucune. Un chanoine d'Angoulme lui avait donn
un coeur de coton qui, disait-il, contenait un morceau de la vraie
croix. Il est probable qu'on voulait l'affermir, le rassurer. Un homme
arm de la vraie croix pouvait croire qu'invisible ou dfendu par le
ciel, il traverserait tout danger.

Ravaillac, si indiscret, tait fort connu, et, de mme qu'on avait su
fort longtemps que Maurevert, l'assassin gag des Guises, devait tirer
sur Coligny, on n'ignorait nullement que le tueur du roi ft dans Paris.
Le dimanche, un ancien prtre devenu soldat, rencontrant prs de
Charenton la veuve de son capitaine qui allait au prche, lui dit de
quitter Paris, qu'il y avait plusieurs bandits aposts par l'Espagne
pour tuer le roi, l'un entre autres habill de vert, qu'il y aurait
grand trouble dans la ville, et danger pour les huguenots.

Il parat que, mme en prison, ces bruits circulaient, et parvinrent 
la d'Escoman. Acharne  sauver le roi, elle dcida une dame  avertir
un ami de Sully  l'Arsenal; cette dame tait mademoiselle de Gournay,
fille adoptive de Montaigne. Sully, sa femme et l'ami, reurent l'avis,
mais dlibrrent, le transmirent au roi, en tant les noms (sans doute
de d'pernon, de Concini et de la reine): Si le roi en veut savoir
davantage, firent-ils, on le fera parler aux deux femmes, la Gournay et
la d'Escoman. L'avis devenait ds lors fort insignifiant. Le roi, qui
en avait reu tant d'autres, n'y fit aucune attention.

Il tait si incertain, si flottant, si troubl, qu'il ne distinguait
gure ses amis de ses ennemis. Il montra de la confiance  Henriette
d'Entragues, lui renvoyant  elle-mme un homme qui l'accusait; et il
montra de la dfiance  Sully, ne voulant pas qu'il fit d'avance un
trait avec une compagnie qui et assur les vivres.

Ce renversement d'esprit semblait d'un homme perdu qui va  la mort.
Tout en se moquant de l'astrologie, il craignait ce moment prdit, le
passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme
Coligny, quand il fut tu.

La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cet homme si indiffrent se
souvint de la prire, et il essaya de prier.

Le matin du vendredi 14, son fils Vendme lui dit que, d'aprs un
certain Labrosse, ce jour lui serait fatal, qu'il prt garde  lui. Le
roi affecta d'en rire. Vendme en parla  la reine, qui, plus branle
qu'on n'et cru, par une contradiction naturelle, supplia le roi de ne
pas sortir. Il dna, se promena, se jeta sur son lit, demanda l'heure.
Un garde dit: Quatre heures, et familirement, comme tous taient avec
le roi, lui dit qu'il devrait prendre l'air, que cela le
rjouirait.--Tu as raison ... Qu'on apprte mon carrosse.

Quand la voiture sortit du Louvre, il ne dit pas d'abord o il allait,
et il ne voulut pas de gardes, pour ne pas attirer l'attention. Il
allait  l'Arsenal, voir Sully malade. Mais selon une tradition, il et
eu l'ide de passer d'abord chez une beaut clbre, la fille du
financier Paulet, une rousse qu'on appelait la _Lionne_, pleine d'esprit
et de voix charmante. Un jour qu'elle chantait, trois rossignols,
disait-on, en moururent de jalousie. Le roi avait pens  elle pour en
faire la matresse de son fils Vendme, une matresse qui l'et relev,
qui en aurait fait un homme, un Franais, qui l'et retir de ses
vilains gots italiens.

Il faisait beau temps, le carrosse tait tout ouvert. Le roi tait au
fond, entre M. de Montbazon et le duc d'pernon. Celui-ci occupait le
roi  lire une lettre.  la rue de la Ferronnerie, il y eut un embarras,
une voiture de foin et une de vin. Ravaillac, qui suivait depuis le
Louvre, rejoignit, monta sur une borne, et frappa le roi...

Je suis bless! En jetant ce cri, le roi leva le bras, ce qui permit
le second coup, qui pera le coeur. Il mourut au moment mme. D'pernon
jeta dessus un manteau, et disant que le roi n'tait que bless, il
ramena le corps au Louvre.

Une tradition veut qu'au moment o le coup fut fait Concini ait
entr'ouvert la chambre de la reine, et lui ait jet ce mot par la porte:

_ ammazzato._

Nous n'aurions pas rappel cette tradition, si la reine elle-mme n'et
redit ce mot avec un accent de remords, de reproche, lorsque Concini fut
 son tour assassin.




CHAPITRE XIII

LOUIS XIII--RGENCE--RAVAILLAC ET LA D'ESCOMAN

1610-1614


La terrible instabilit du gouvernement monarchique clate  la mort
d'Henri IV. Ce qui succde, c'est l'envers de ce qu'il a voulu: la
France retourne comme un gant.

Au dehors, tout ce grand systme d'alliances, cette toile longuement
ourdie, emport d'un seul coup. Le double mariage espagnol (vraie cause
de la mort d'Henri IV) va se faire. La guerre de Trente ans redevient
possible, et la France espagnolise gravite en moins d'un sicle aux
grandes guerres du grand roi,  la Rvocation de l'dit de Nantes, 
l'expulsion de six cent mille hommes,  la sublime banqueroute de deux
milliards cinq cent millions.

Le trsor que Sully avait amass, dfendu, est gaspill en un moment. Le
domaine qu'il dgageait est rengag, les proprits de l'tat vendues.
Tous les tablissements de ce rgne abandonns, les btiments
interrompus, les canaux dlaisss. Les manufactures de soieries, de
glaces, la Savonnerie, les Gobelins, ferms et les ouvriers renvoys. Le
Louvre, qui allait s'encanailler en logeant les grands inventeurs, le
Louvre reste aux courtisans. Adieu le muse des mtiers et le Jardin des
Plantes; ces folies du roi, et mille autres, dorment aux cartons de
Sully.

Des Tuileries, de l'Arsenal, on arrache ses arbres chris, les mriers
d'Henri IV. On et volontiers jet bas ses monuments. Mais on eut peur
du peuple. Par un revirement inattendu, le peuple s'aperut qu'il aimait
Henri IV. La lgende commence le jour de la mort; elle va grandissant
par la comparaison de ce qui est et de ce qui fut.

Ce qui domina dans Paris, au moment, ce fut une terreur extraordinaire.
On se crut perdu. Les femmes s'arrachaient les cheveux, moins de deuil
encore que de peur. Il en fut de mme partout. L'horreur de la Ligue
revint  l'esprit, et on en frissonna. De l, un calme surprenant, je
dirai effrayant. Car cette grande sagesse tenait  une chose, c'est que
la France, n'ayant plus ni ide, ni passion, ni intrt moral, ne se
sentait plus vivre. Elle tait toute dans le roi, dans un homme qu'on
avait tu. Et il en restait, quoi? Un marmot de huit ans, qui, le 15,
remit le royaume  sa mre, et qui, le 29, eut le fouet. (Lestoile, p.
599.)

La royaut, nulle en 89,  la mort d'Henri III, devant la vie forte et
furieuse qu'avait alors la France, est tout ce qui reste  la mort
d'Henri IV. On se demande ce qu'est cet enfant, au physique, au moral.
Heureusement, son mdecin nous claire parfaitement: ne le quittant ni
nuit, ni jour, il a crit (en six normes volumes in-folio) le journal
de ses fonctions, tout le menu de ses dners, et chaque soir les
rsultats de sa digestion. Si le moral procde du physique, on peut
tudier l-dessus[2].

[Note 2: Dans un gouvernement idoltrique, fond sur la divinit de
l'individu, ce point est grave. Je n'y insiste pas. On rirait, et rien
n'est plus triste.--L'historien, le politique, le physiologiste et le
cuisinier tudieront avec profit ce monument immense, 6 vol. in-folio
d'une fine criture: _Ludovico-trophie_, par Hrouard, mdecin du roi,
seigneur de Vaugrineuse (_mss. Colbert_, 2601-2606). J'en cite une seule
journe, qui donne l'impression qu'eut l'enfant royal de la mort de son
pre:

M. le Dauphin, l'ayant sceu, en pleura, et dit: Ha! si je y eusse est
avec mon espe, je l'eusse tu. Chacun se vint offrir  lui de la
chambre de la royne.--Raisins de Corinthe et  l'eau de rose, asperges
et salade, potage, hachis de chapon ... deux cornets d'oublies, quatre
prunes de Brignolle, figues sches, du pain bu de la ptisane, drage de
fenouil, puis men, etc. Et chez lui  neuf heures: piss jaune-paille,
puis desvestu, mis au lit. Pouls solide, gal, paus. Chaleur douce.
Pri Dieu. Dit vouloir coucher avec M. de Souvr: Pour ce qu'il me
vient des songes. La royne l'envoie qurir pour le faire coucher dans
sa chambre...

Le XV, esveill  six heures et demie ...  sept heures un quart, lev,
bon visage, guay, piss jaune, peign. Vestu d'un habillement bleu. 
huit heures et demie, djeun, ne sceut mang, beu de la ptisane. Il
avoit du ressentiment, et si l'innocence de son asge lui donnoit par
intervalles quelque gaiet. Men  la messe.  neuf heures et demie,
disn; raisins de Corinthe, asperges, salade, potage, chapon bouilli;
pris un peu d'un gasteau feuillet, bu du vin blanc ... _Intrepidus_.

 ces notes curieuses sur le caractre de l'enfant royal, on peut
joindre les lettres du nonce, qui font trs-bien connatre la mre.
Elles racontent, entre autres choses, les violentes scnes qui eurent
lieu (en 1622), entre elle et le prlat Ruccella, un Italien qu'elle
avait favoris beaucoup, et qui avait t supplant dans sa faveur par
le jeune Richelieu. Pour obtenir de Louis XIII qu'il chasse Ruccella,
elle soutient qu'il a fait semblant d'tre amoureux d'elle; que, sous
prtexte d'admirer ses dentelles, il s'est mancip, etc. C'est la scne
de Tartufe et d'Elmire, mais plus comique, la reine tant d'ge
trs-mur, trs-lourde d'embonpoint. Tout cela est crit en chiffres,
comme le plus terrible mystre. (V. nos _Archives, extraits du Vatican,
Nonciatures_, carton _L_, 389.)]

La sagesse accomplie du peuple, son calme et son indiffrence,
l'aplatissement des factions, des anciennes fureurs, tonna bien
l'Espagne. On avait cru tout au moins qu'il y aurait un petit massacre
des huguenots, et ils furent avertis de fuir. Il se trouva un Jsuite
qui osa dire en chaire cette parole meurtrire: Nous n'en aurions pas
pour un djener. Mais rien ne bougea. Au contraire,  Paris et
partout, les catholiques disaient qu'ils protgeraient les huguenots.

Le roi fut tu  quatre heures. Jusqu' neuf, on fit dire partout qu'il
n'tait que bless. Mais,  six heures et demie, on avait proclam
l'trangre (qui parlait encore italien), l'Autrichienne, petite-nice
de Charles-Quint et cousine de Philippe II. Et l'ennemi gouvernait au
Louvre.

Les princes taient absents. Et on et peu gagn  leur prsence.
Soissons tait un sot; et son neveu Cond, que Soissons et tous les
Bourbons disaient adultrin et fils d'un page gascon, avait l'esprit
brouillon de la Garonne, la faim d'argent d'un cadet de Gascogne, tenu
trs-longtemps au pain sec. Il et suc la France  mort.

D'pernon, qui avait rapport le roi au Louvre, prit sa place en quelque
sorte, s'y logea militairement et donna tous les ordres, comme colonel
gnral de l'infanterie. Les gouverneurs de province taient  Paris, et
tous trs-aimables; la mort du roi les faisait rois. D'pernon prit avec
lui l'ombre de la Ligue, M. de Guise, fils du Balafr, et l'homme le
plus riche de France, du reste homme de peu, petit galant camus. Guise
saluait de toutes ses forces, mais personne n'y prenait garde, et les
femmes haussaient les paules. D'pernon piaffant  cheval, rajeuni de
dix ans, occupe par les gardes le Pont-Neuf et tous les abords du Palais
de Justice. Il entre au Parlement avec Guise. Mais celui-ci se tint
modestement debout. D'pernon s'assied, prend sance, et, furieux sans
cause, se met  menacer les magistrats. Quoique Cond y et quelques
amis, ces hommes de justice, trs-agrablement flatts qu'on leur
demandt la rgence, et d'ailleurs serfs des prcdents, n'avaient garde
de s'lever contre la reine. L'heureuse rgence de Catherine de Mdicis
frayait la voie  Marie de Mdicis. Une trangre? d'accord, mais c'est
l'essence mme du droit monarchique. Le roi tant l'tat, le salut
corporel du roi est toute l'affaire. Or, la mre et nourrice est la
meilleure gardienne de cet enfant qui contient tout.

 ces gens tout gagns, le furieux, frappant sur son pe (son
secrtaire l'assure lui-mme), dit: Elle est au fourreau ... Mais, si
la reine n'est dclare rgente  l'instant, il y aura carnage ce soir
... Cette loquence blouit le Parlement, qui dclara sur l'heure,
envoya  la reine. La chose alla si vite que les gardes non avertis
arrtrent honteusement ces envoys au passage, constatant la captivit
du corps qui donnait la rgence.

L'enfant royal ayant fort bien dn le jour de la mort de son pre, le
lendemain matin, s'tant lev gaiement, bien djen et bu un bon coup
de vin blanc; alors (dit son mdecin), _intrepidus_, il monta sur une
jolie petite haquene blanche, alla au Parlement, et donna  sa mre
l'autorit que le Parlement lui avait dj donn la veille. Il ordonna,
de sa petite voix, que sa mre serait _rgente pour avoir soin de son
ducation_; en d'autres termes, il commanda qu'elle lui commandt,
l'duqut, le chtit. Le 29, il disait: Du moins, ne frappez pas trop
fort.

Une chose, trs-indcente, dans la sance royale, et qui fit voir o on
tait tomb, c'est qu'aprs les premires harangues Concini, qui tait
l avec son plumet et son importance, oubliant les horions dont il avait
la marque, se met  dire d'une voix claire: La reine doit maintenant
descendre.  quoi le premier prsident, octognaire, Harlay, de sa voix
creuse et du fond de son deuil, lui dit: Ce n'est pas  vous de parler
ici.

Chacun fut accabl en voyant  qui une femme trangre et la moquerie de
la fortune venaient de jeter la France.

Le peuple, dans les rues, criait en pleurant: Vive le roi! Ce qui et
fait pleurer bien plus, ce fut de voir au Louvre Sully, qui, le 14,
s'tait tenu clos  l'Arsenal, mais qui, le 15, fut tran  la cour par
le duc de Guise, pour faire la rvrence aux assassins du roi. Chose
lamentable! pour sauver sa fortune, il lui fallut embrasser d'pernon.

Celui-ci fut miraculeux de sang-froid, d'impudence. Il avait empch
qu'on ne tut Ravaillac. Ce qui lui fit beaucoup d'honneur, et fort peu
de danger; car ce terrible fou n'avait pas eu d'incitation directe; avec
un homme si bien n pour la chose et si navement meurtrier, il
suffisait de l'entourer de personnes bien pensantes, intelligentes, et
de sermons indirectement provocants.

On l'avait tran au Louvre et mis d'abord  l'htel de Retz, qui tait
contigu. L, qui voulait venait le voir et lui parler. Cotton vint entre
autres, et lui dit: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiter les
gens de bien. Ravaillac en rit, s'en moqua. Il tait d'un calme
extraordinaire, comme un homme qui a peu  craindre et se sent bien
appuy.

Il semblerait pourtant que d'pernon s'inquitt et et peur qu'il ne
jast trop, et qu'il le mt chez lui,  l'htel d'pernon. C'est de l
qu'on le tira, le 17, pour le mener  la Conciergerie. (Lestoile, d.
Michaud, II, 593.)

Ds le 17, on put voir que personne n'avait envie de s'exposer pour
Henri IV, et qu'il n'y aurait pas de justice. Le comte de Soissons, qui
avait dit, jur qu'il le vengerait, arriva  Paris, accompagn de
beaucoup de gentilshommes. Mais quand il vit d'pernon si fort au
Louvre, quand il eut parl  la reine, qui lui ferma la bouche en lui
donnant la Normandie, il avoua en sortant que c'tait une grande
princesse, et d'pernon fut son meilleur ami.

Le Parlement fut plus embarrass. Le peuple tait furieux, insens de
fureur,  mesure qu'il se rassurait. On le voyait devant la
Conciergerie, o tait Ravaillac, qui jetait des pierres au prisonnier 
travers un mur pais de dix pieds. On examina d'abord  quelle torture
il serait mis, et l'on carta la plus dure. On ne chercha nul
claircissement ni  Angoulme, o l'on pouvait prendre les prtres qui
l'avaient arm de la vrai croix, ni  Paris, o on avait sous la main le
soldat qui, d'avance, avait tout dit, jusqu' la couleur de l'habit de
Ravaillac. Le vieux Harlay eut l'ide de faire venir les parents de
l'assassin, et il ne le fit pas, soit que le Parlement y ft contraire
ou que lui-mme ait pens qu'un trop grand clat amnerait la guerre
civile.

Les Jsuites, appels par le bonhomme Harlay, se tirrent d'affaire
lestement, disant qu'ils ne se souvenaient de rien, et que de pauvres
religieux comme eux ne se mlaient pas des grandes affaires. Leur unique
affaire, c'tait leur maison; le jour mme de la mort du roi, ils y
mirent cinquante ouvriers pour l'agrandir et l'embellir, comme on la
voit aujourd'hui (collge Charlemagne), avec un galant petit dme; et,
pour l'glise, la faade  la mode,  trois tages de colonnades, avec
consoles et pots de fleurs.

Ils ne tinrent pas quitte Henri IV. On lui tira son coeur, dont les
Jsuites s'emparrent. Dans je ne sais combien de carrosses, ils s'en
allrent le portant  la Flche, peu rassurs pourtant et craignant que
le peuple ne leur ft un mauvais parti. Pour cette crmonie, ils
prirent l'heure insolite de cinq heures du matin, et tous leurs bons
amis de la noblesse montrent  cheval pour les rassurer.

Cependant Ravaillac ne dnonait personne. Il voulait mourir seul, et
avait dit d'abord qu'il ne regrettait rien, ayant russi. Plus tard, il
parut branl et avoua que c'tait un mauvais acte; mais que cependant
il l'avait fait pour Dieu, et qu'il esprait dans sa grande misricorde.
Il montra une extrme douceur, quand le Jsuite auquel il s'tait
adress lui dit avec injures qu'il ne l'avait jamais vu. Au nom de sa
mre, il pleura. Il dit qu'il avait fait la dpense de trois voyages
pour avertir le roi, et que, s'il avait pu lui parler, il et chapp 
la tentation.

On lui dit qu'on lui refuserait la communion, et il rpondit: J'ai agi
d'un mouvement humain et contre Dieu. Je n'ai pu rsister (l'homme ne
peut s'empcher du mal), mais Dieu me pardonnera, et il me fera
participer aux communions que les religieux, religieuses, et tous bons
catholiques font par toute la terre.

Ce qui lui fut terrible, ce fut qu'on lui montra que ce petit reliquaire
dont les prtres l'avaient arm  Angoulme, en lui disant qu'il
contenait un fragment de la vraie croix, ne contenait rien du tout, et
qu'ils s'taient moqus de lui. Il dit vivement: L'imposture retombera
sur les imposteurs. (De Thou.)

Il nia toujours que personne lui et conseill le meurtre. Mais pour les
excitations indirectes, que devait-on croire? Il n'indiqua que les
sermons. Du reste, l'extrait du procs-verbal qu'on a publi porte: Ce
qui se passa  la question _est sous le secret_ de la cour.

La chose ainsi limite, circonscrite, resserre sur une mme tte, le
Parlement combina un supplice pour satisfaire le peuple et soler sa
vengeance. Pour le crime de lse-majest au premier chef on avait un
supplice horrible, l'cartlement, prcd et assaisonn du
tenaillement. On s'en ft tenu l. Mais M. de Guesle, procureur du roi,
un magistrat bavard et insupportable rudit, tint  orner ce jugement
des petits agrments qu'il avait lus dans les vieux livres, ajoutant aux
tenailles le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et un
ingnieux mlange de cire et de soufre. Le tout vot d'enthousiasme.

Si on et laiss faire la foule, l'homme aurait t mis en pices  la
porte de la prison. Ce fut une scne horrible, plus cuisante pour
Ravaillac que le fer et le feu. Il s'leva une si pouvantable tempte
de maldictions, que le pauvre misrable, qui avait cru le peuple pour
lui, tombant dans cette mer de rage, s'abandonna entirement. Il vit 
quel point on l'avait tromp. Sur l'chafaud encore, il se tourna
lamentablement vers le peuple, demandant en grce qu'on donnt  l'me
du patient qui allait tant souffrir la consolation d'une prire, un
_Salve Regina_; mais la Grve tout entire hurla: Judas,  la
damnation!

Les princes et tout ce qu'il y avait de grands personnages avaient des
fentres et se montraient fort curieux. Ils n'taient pas rassurs,
l'usage exigeant qu'entre les tortures on lui demandt des rvlations.

 l'un des entr'actes, ce spectre effroyable, qui n'tait plus qu'une
plaie, mais gardait une me, dclara qu'il parlerait. Le greffier, qui
tait l, fut bien oblig d'crire.

Quand on se remit de nouveau  carteler Ravaillac, la chose allant
lentement, un gentilhomme, envoy sans doute pour abrger, offrit un
cheval vigoureux qui, d'un lan, emporta une cuisse. Ds lors, le tronc
tiraill, promen de tous cts, allait battant contre les pieux.
Cependant il vivait encore. Le bourreau voulait l'achever, mais il n'y
eut pas moyen: les laquais sautrent la barrire, et, comme ils
portaient l'pe, ils plongrent cent fois ces nobles pes dans ce
tronc dfigur. La canaille prit les lambeaux; le bourreau resta,
n'ayant plus en main que la chemise. On brla la viande  tous les
carrefours. La reine put voir du Louvre les Suisses qui, sous son
balcon, en rtissaient une pice.

Le procs, que devint-il? Je l'avais cherch en vain aux registres du
Parlement. La place y est vide. Une note des papiers Fontanieu (Bibl.),
qu'a copie M. Capefigue, nous apprend que le rapporteur le mit dans une
cassette et le cacha chez lui dans l'paisseur d'un mur; que la feuille
crite sur l'chafaud fut garde par la famille Joly de Fleury, qui la
laissa voir  quelques savants, et que, quoiqu'elle ft peu lisible, on
y distinguait le nom du duc d'pernon et mme celui de la reine.

Les voil tous bien rassurs. Ravaillac en cendres vole dans l'air, et
pas un atome n'en reste. La cure peut commencer:

1 L'Espagne eut le pouvoir. L'ambassadeur d'Espagne avec le nonce,
Concini et d'pernon, forment le conseil secret qui dicte  la reine ce
qu'elle dira aux ministres; on garde les vieux ministres d'Henri IV,
Villeroy, Jeannin, Sillery;

2 Le trsor de la Bastille est partag entre la bande: Guise eut deux
cent mille cus; Cond, deux cent mille livres de rente, etc., etc.;

3 Le mariage qu'avait le plus craint Henri IV, celui de Guise avec la
grande hritire de France, mademoiselle de Montpensier, s'accomplit.
Henriette d'Entragues cria, rclama; mais la reine, devenue sa meilleure
amie, lui fit entendre raison;

4 Concini en prit de l'mulation. Il voulut donner sa fille au fils du
premier prince du sang. Pourquoi pas? Visiblement, il succdait  Henri
IV. Outre le marquisat d'Ancre, il s'tait fait donner les places du
Nord, les villes de la Somme, Pronne, Amiens, et il voulait au Midi
avoir Bourg-en-Bresse, la barrire contre la Savoie. Ainsi le royaume
n'avait rien perdu; sous l'pe de Concini, au dfaut de celle du roi,
il pouvait dormir en paix.

Concini ne couchait pas, il est vrai, dans le lit du roi, mais il
occupait un htel qui, par un pont jet sur les fosss du palais, l'y
faisait entrer  toute heure de nuit; les Parisiens, sans ambages,
l'appelaient le _pont d'amour_. La reine avait eu la faiblesse
d'accorder ce grand mariage qui et proclam sa honte et la royaut de
Concini. Mais elle ne tint pas parole, soit qu'alors le beau Bellegarde
et fait du tort  Concini, soit qu'elle et quelques remords et ft
plus froide pour lui, ne lui pardonnant pas sans doute de l'avoir trop
bien instruite du crime qu'on allait faire pour elle.

L'argent s'en allait si vite, que, pour ralentir un peu la dbcle,
Villeroy lui-mme proposa de rappeler le grand _refuseur_, Sully. 
peine y fut-il que personne ne le supporta, moins la reine que tout
autre. Elle voulait tirer de la caisse un million antidat, comme
dpens par Henri IV. Cette fraude tait habituelle. Et le chancelier
employa cinq annes durant le sceau du feu roi pour fausser les dates.
Sully refusa le million et se retira chez lui, ne voulant couvrir les
voleurs.

Pour endormir l'opinion, on avait laiss Rohan, gendre de Sully, mener
au Rhin quelques troupes. On avait confirm l'dit de Nantes, diminu la
gabelle et retir quelques dits. Ainsi le gouvernement, de trois
manires  la fois, fondait, s'vanouissait, recevant moins et donnant
plus; enfin, gaspillant sa rserve. On licencia les troupes,  la grande
joie de l'Espagne.

Tout le monde restait arm except l'tat. L'insolence des jeunes nobles
tait incroyable. Ils btonnaient les magistrats. La nuit, ils couraient
 grand bruit, rveillaient toute la ville. Les plus grands ennemis
d'Henri IV le regrettaient. Henriette elle-mme, disait de ces coureurs
de nuit: Oh! si notre petit homme pouvait revenir! comme il
empoignerait le fouet pour chasser ces petits galants et tous les
marchands du Temple!

La reine, pousse  bout, surmene par Concini, qui n'avait ni sens ni
mesure, fut maintes fois vue se retirant dans une embrasure de fentre
et le mouchoir  la main. Elle pleurait en pensant  _l'autre_, si bon,
qui la supportait tant!

Le mouvement emportait tout. L'Universit et le Parlement avaient accus
les Jsuites; d'pernon les appuya, allant  tous leurs sermons, et
finit par dire: Qui les attaque m'attaque. Le Parlement se rejeta sur
un livre du cardinal Bellarmin, qui faisait des rois les sujets de Rome.
Le prsident dit que cela revenait  canoniser Ravaillac. Mais le roi
fit dfense expresse  son Parlement de soutenir les droits de la
royaut et la sret des rois.

L'homme populaire du moment, c'tait ce Cond (vrai ou faux). Popularit
bien injuste. En caressant le Parlement et les huguenots, il n'en tait
pas moins le partisan avou des Jsuites, le serviteur de l'Espagne dans
l'affaire des deux mariages. On crut, fort  la lgre, que Cond ou
Soissons, son oncle, abandonnerait d'pernon, et on laissa chapper
contre celui-ci la voix du cachot, celle de cette dame d'Escoman qui
s'tait montre si hardie  vouloir sauver Henri IV. Notre chroniqueur
Lestoile est ici grand historien. On voit bien qu'il va mourir et qu'il
a plus que jamais le respect de la vrit.

Comme un de mes amis disait au prsident de Harlay que cette femme
parlait sans preuves, ce bon homme levant les yeux, et les deux bras au
ciel: Il n'y en a que trop, dit-il, il n'y en a que trop! Et plt 
Dieu que nous n'en vissions point tant!

D'pernon alla le voir et lui demander des nouvelles du procs: Je ne
suis pas votre rapporteur; je suis votre juge. Il insista effrontment
_comme ami_: Je n'ai point d'amis. D'pernon ne cachait point qu'il
voulait la _mort_ de la d'Escoman.

Ce mchant homme avait pour matresse la plus mchante femme de France,
une bourgeoise fort laide, d'un bec infernal, la Du Tillet. C'est celle
que Tallemant admire et dont il ramasse l'ordure. On jeta cette femme 
la d'Escoman, pour la dvorer de paroles. Moyen d'amuser le public, deux
filles qui se chantent pouille, se jettent au nez leurs scandales, se
gourment, se roulent. La d'Escoman, galante ou non, mais si dvoue, si
courageuse, n'en reste pas moins  jamais un martyr de l'humanit.

D'pernon se serait dfait de Harlay de manire ou d'autre. Mais il
avait quatre-vingts ans. On lui fit entendre qu'il devrait se retirer,
vendre sa charge, ce qui serait un beau denier pour sa famille. Ce qui
le dcida aussi, c'est qu'il rflchit que si on poussait la chose, si
on dshonorait la reine, toute autorit prissait. Le 3 mars 1612,
Harlay tant encore l, un trange arrt fut port, qui _ne dchargeait
personne_, mais qui, _vu la qualit des accuss_, ajournait tout,
largissait quelques subalternes, et ne retenait en prison que la
d'Escoman, dont l'accusation subsistait, et qui,  ce titre, et d tre
d'abord largie.

Harlay avait cru avoir pour successeur son ami de Thou, l'illustre
historien. Mais la reine s'cria: _Non faro maj._ Harlay fut oblig de
vendre  une me damne des Jsuites.

Paris jugea ce jugement. Lestoile dit tristement de la dame d'Escoman:
 se bander contre les grands _pour le bien public_, on ne gagne que
coups de bton.

Ce gouvernement ne descendait pas, il se prcipitait, tombait comme une
pierre au fond d'un puits. Il tait grand temps qu'il et l'appui de
l'Espagne. Le 30 avril 1612, Villeroy signa le double mariage et le
trait de secours; l'Espagnol y promettait d'entrer au besoin avec une
arme pour appuyer la reine. Le trne, isol de tous, n'avait d'ami que
l'ennemi.

Concini avait irrit  la fois les princes, les grands, les ministres
mmes. Un homme fort intrigant, ancien agent de Biron, le vieux de Luz,
lui conseillait d'ter la Bourgogne  Bellegarde. Les Guises, amis de
Bellegarde et de d'pernon, assassinrent ce de Luz aux portes du
Louvre. La reine se sentit insulte, eut l'ide de faire tuer les Guises
et d'pernon. Pour oser une telle chose, il fallait l'appui de Cond,
et, pour l'obtenir, Concini voulait qu'on lui donnt le chteau de
Bordeaux. Cela tourna la girouette. Elle s'emporta contre Cond, se
donna toute aux Guises, leur fit don de cent mille cus, et le chevalier
de Guise, qui avait tu de Luz, et tu encore son fils, et de cette
femme insense la lieutenance de Provence. Bellegarde, premire origine
du dbat, se fit donner les places des deux assassins.

Concini, jaloux de Bellegarde, complotait (contre la reine!) avec Cond
et Bouillon. Elle le calma en lui donnant le bton de marchal qu'il
avait si bien gagn.

La reine s'avilissant ainsi, les princes, Cond et Vendme, espraient
en profiter. Ils prennent les armes. La reine jette tout  leurs pieds,
promet tout. Ils se croient matres, mais personne ne les soutient. La
reine n'a qu' montrer son petit roi  cheval. Le peuple se rallie 
l'innocence de l'enfant. Elle se sent use cependant, et se retire
derrire son fils en le dclarant majeur.

Elle frmissait sous cet abri. Celui qu'elle craignait le plus, ce
n'tait aucun des vivants. Pour qui aurait t le peuple? pour le
signore Concini ou pour le prtendu Cond?

Le vrai vivant, c'tait le mort. Henri IV risquait de ressusciter. Par
la voix de la d'Escoman, il rclamait, accusait du fond de la
Conciergerie.

Et,  ct de cette femme, un tmoin terrible arrivait, un homme
assassin, Lagarde, assassin par d'pernon pour avoir averti le roi et
d'avance nomm Ravaillac. Lagarde venait montrer ses plaies devant la
France, mande aux tats gnraux.




CHAPITRE XIV

TATS GNRAUX

1614


Le contraste tait beau en 1614 entre la cour et la France. Si la
seconde tait dessche jusqu'aux os, l'autre au contraire, splendide,
clipsait les jours d'Henri IV, humiliait l'Espagne, notre amie,  qui
nous demandions l'infante.

Le grand coeur de la reine clatait aux tournois de la place Royale, o
tous, pour dpasser les folies espagnoles, se ruinaient en chevaux, en
costumes. Cette mascarade cota plus qu'une campagne. Bassompierre,
hros de la fte, n'y suffit qu'avec un cadeau de la reine, un office
de haute magistrature qu'elle lui donna  vendre.

Mareuil reproche  Henri IV d'avoir t conome en amour.  tort,
certainement. Mais c'est qu'apparemment il le compare  sa femme, qui
fut si gnreuse. Elle n'tait pas  elle-mme; son amour tait une
guerre o Concini ne la mnageait pas, et,  chaque trait, elle payait
les frais de la guerre, en femme de quarante ans.

Lui-mme, de fat  fat, raconte  Bassompierre tout ce qu'il a tir de
la grosse dame. Les vastes terres d'Ancre et de Lsigny, deux htels
dans Paris, le bton de marchal de France, la charge d'intendant de la
maison de la reine, les gouvernements d'Amiens, Pronne, etc. Un argent
fabuleux, cinq cent mille cus  Florence et  Rome, six cent mille
placs chez un financier, et un million ailleurs. Il tait en mesure
d'acheter pour sa vie la souverainet de Ferrare. J'oubliais le
meilleur, la boutique que tenait la Lonora, son trafic de places,
d'offices, d'ordonnances mme!

La reine lchant tout, qui se fut fait scrupule de demander, d'exiger et
de prendre? Mais, quoi qu'on tirt d'elle, on ne lui en savait nul gr.
Chacun volait firement, et restait mcontent. Qu'avaient eu les Cond?
Rien que cinq millions. Aussi leur mcontentement tait au comble. Et
les Guises? Rien que six millions, sans parler des gouvernements, des
places, du mariage norme de Montpensier. Les princes, Nevers, Vendme
et Longueville, les seigneurs, pernon, Bouillon, n'ayant gure eu
chacun qu'un petit million, voulaient extorquer d'avantage, grondaient
et menaaient. Toute la noblesse se faisait pensionner, et n'en criait
pas moins. Cependant le fameux trsor de la Bastille avait tari. La
France tarissait. L'argent d'alors valait, comme mtal, trois fois plus
qu'aujourd'hui, dix fois plus comme moyen d'acheter les denres. Il
fallait le tirer d'un peuple trois fois moins nombreux, autant qu'on
peut conjecturer, et peut-tre vingt fois plus pauvre.

Ce peuple, si on l'et protg, serait encore,  force de travail,
parvenu  payer. Mais lorsque tous les gens d'pe pillaient noblement
le pays, il tait difficile de lever pour eux en argent ce qu'ils
avaient dj pris ou dtruit en denres. Ces pensions qu'ils exigeaient,
d'o les et-on tires? De la terre dvaste par eux, des rcoltes
foules, manges par leurs chevaux?

Malheur aux gens du roi qui se fussent permis de rappeler son autorit!
Un trsorier de France fut assez fou pour vouloir empcher les taxes de
guerre que le duc de Nevers levait en Champagne contre le roi. Il fut
enlev, men chez le duc, condamn  mort par ses juges.

Le duc ne daigna le faire pendre, il l'habilla en fou, avec le bonnet 
grelots et la marotte en main, vous le mit sur un ne, et le promena
partout, pour qu'on vt bien le cas qu'il faisait du roi de France.

Ces princes, qui avaient exig les tats, ds qu'ils furent accords
n'en voulaient plus. Quand le bailli du roi en Nivernais hasarda de
faire crier la convocation, la duchesse fit arrter ses crieurs. Les
nobles trouvrent au-dessous d'eux d'aller aux lections, et n'y
figurrent que par leurs valets. En ralit, ces tats ne leur
semblaient qu'un trouble-fte, qui pouvait plucher de trop prs la
liste des pensions.

Le Tiers n'lut, n'envoya que des juges, avec des avocats et des
officiers de finances. Gens fort capables d'examiner de prs. Quand ils
se trouvrent runis, tous en robe noire et en bonnet carr, ils avaient
l'air d'un tribunal pour juger les nobles et la cour.

La passion ne leur manquait pas pour tenter de svres rformes.
L'hrdit des charges les constituait depuis dix ans une sorte de
noblesse hae et insulte de l'autre. Noblesse, il est vrai, achete et
sortie de l'argent, mais qui, dans ces familles, tait releve par des
habitudes graves, et encore plus par leur nouvelle indpendance. Ils
n'avaient plus  solliciter les grands  chaque vacance. Ils ne
sentaient plus trembler la balance dans leurs mains. La justice, devenue
un fief patrimonial, marchait forte devant le fief, et la robe galait
l'pe.

Ce qui malheureusement leur faisait tort, c'tait bien moins l'achat des
charges, bien moins le droit annuel qu'ils acquittaient pour les
perptuer dans leurs familles, que les moluments variables qu'ils
tiraient de la justice. Pays par les plaideurs, et sur chaque procs
prlevant des _pices_, ce misrable casuel les abaissait, les empchait
de prendre une grande attitude, ni de fortes racines dans la nation. Que
dis-je? quoique trs-vaniteux,  les prendre en eux-mmes et dans le
secret de leur coeur, ils n'taient pas bien fermes. Ces profits
variables, trop gnralement arbitraires, contests des plaideurs, leur
abaissaient le coeur. Leurs charges tant toute leur fortune, ils s'en
croyaient comptables  leur famille. Ils craignaient fort qu'on y
toucht. Ils taient, avant tout, pres et propritaires. Le nom le plus
illustre, le vieux Harlay, par faiblesse pour les siens, venait de
donner un triste exemple; il avait vendu (ce qui jusque-l ne se faisait
pas encore) une charge de premier prsident.

Nos vques, valets ou parents des matresses, de Gabrielle,
d'Henriette, fils de Zamet et de La Varenne, etc., n'en mprisaient pas
moins les magistrats, les appelant une espce mcanique et _picire_.
Plusieurs, comme Sourdis, nomm par Gabrielle archevque de Bordeaux et
cardinal, cumulaient l'insolence de la pourpre et de la noblesse,
piaffaient en matamores, marchaient sur les pieds  tout le monde. Ce
Sourdis alla un jour, avec ses estafiers, briser la porte des prisons de
Bordeaux, en tirer des hommes qui taient l sous arrt du Parlement,
sous la main de la Loi.

Callot a immortalis les nobles gueux de cour, ces capitans rps,
tranant leur inutile pe autour du Louvre, mendiant une aumne ou
flairant un repas aux cuisines de monseigneur d'Ancre. Celui-ci leur
crachait dessus, et les appelait _faquins  mille francs pice_. C'tait
le taux d'un gentilhomme.

Gibiers de recors et d'huissiers, ils n'en taient pas moins hardis
contre les juges, vaillants  bon march contre les hommes de plume,
parfois de main lgre et prompte aux voies de fait. Si l'on voulait
poursuivre, point de tmoins. Peu de gens se souciaient de se mettre
sur les bras tous ces ferrailleurs qui se soutenaient entre eux.

 ces insultes accidentelles, joignez-en une permanente. Les nobles de
robe taient soumis  la gabelle du sel. Les nobles d'pe s'en
moquaient. Les gabeleux, qui fouillaient les maisons pour constater le
sel achet illicitement, n'eussent pas os entrer chez eux. Ils
fouillaient chez les juges. En septembre 1613, la Cour des aides avait
eu la hardiesse d'ordonner qu'on irait _partout_, et que _tous_
payeraient, en proportion du nombre des personnes. Essai audacieux qui
n'allait pas moins qu' l'_galit en matire d'impts_. La chose fut
crite, non faite, resta sur le papier.

Voil donc deux noblesses qui arrivent, deux armes, front  front.
Toutes deux se caractrisent, la noblesse par sa ptulance (au point que
le vieux marchal La Chtre ne put la supporter et se retira). Le Tiers
marqua par son humilit; quoiqu'il et le coeur bien gros, il alla faire
compliment aux nobles et au clerg.  l'ouverture, il parla  genoux.

Ce n'tait point du tout le Tiers tat du XVIe sicle, comme il avait
paru si firement  Poissy, ml d'esprits divers et de classes
diverses, vrai reprsentant de la France. En 1614, ce n'tait qu'une
classe, tous juges et gens de loi. Et cependant plus de jurisconsultes.
Des praticiens, point d'administrateurs, si du moins l'on en juge par
l'informe chaos qu'offrent les cahiers des tats. Il est visible qu'
juger des procs, ces gens-l ne sont pas devenus de grands politiques.
Cependant il y avait quelques hommes de talent, le lieutenant civil de
Mesmes, loquent, vif, hardi; le prvt des marchands, Miron, frre du
Miron clbre qui changea tant Paris sous Henri IV. Dans les magistrats
de provinces, quelques-uns brillrent. Nommons par gratitude l'estimable
chroniqueur des tats, Florimond Rapine, avocat du roi au prsidial de
Saint-Pierre. Nommons surtout et dsignons  la reconnaissance du pays
le hros de l'assemble, Savaron, prsident au prsidial de Clermont.
Jeune, il avait port les armes; magistrat plus tard, rudit, il se
bornait  la petite gloire d'diter son compatriote, le vieux Sidoine
Appolinaire. La grandeur de la situation, l'amour de la justice et le
sentiment des misres du peuple tirrent de sa poitrine des paroles
inoues, qui alors purent tomber par terre, mais pour revenir
foudroyantes par Sieys et par Mirabeau.

Les voleurs avaient peur. Tout en faisant les fiers, au nom du roi
qu'ils avaient dans les mains, ils avaient vu l'agitation, la fureur de
Paris au procs de Ravaillac, et savaient par o on pouvait les prendre.
Celui qui et eu le courage de relever la chemise sanglante de Henri IV
l'et trouve chaude encore,  brler le Louvre.

On ne pouvait faire une rforme, mais bien une rvolution. C'tait au
Tiers tat  y regarder et savoir ce qu'il voulait. Il tait tout de
magistrats, li avec le Parlement. La rvolution se ft faite par la
voie judiciaire.

Le grand secret n'tait pas un secret. Le vieux Harlay, qui avait tout
touff quand la rgence donnait encore espoir, tait retir, mais non
mort. Le rapporteur de Ravaillac existait, et ses dpositions, _reues
sous le secret de la cour_, n'avaient pas encore t dtruites. Elles
existaient dans la cassette, mure  l'angle des rues Saint-Honor et
des Bons-Enfants, avec la feuille dicte par Ravaillac sur l'chafaud,
entre les tenailles et le plomb fondu, et l'on pouvait y lire les noms
d'pernon et de la reine.

Le tmoin Dujardin Lagarde, assassin par pernon, Lagarde vivait
pourtant; il tait  Paris, et demandait rparation. Pour rparation, il
eut la Bastille.

La dame d'Escoman, ajourne, non vraiment juge, tait  la
Conciergerie, toujours dans la main du Parlement, qui, par elle, avait
une hypothque terrible sur le Louvre. Si, par Lagarde, on mettait
pernon  jour, derrire lui, par la d'Escoman, on allait  la reine. Le
duc en trois jours et t en Grve, et elle ft partie pour Florence.

Le jugement d'pernon, qui et frapp les grands d'une impuissance
constate, aurait sauv cent millions d'hommes qui sont morts de misre
par la perptuit du rgime quasi fodal, que la monarchie n'a nullement
fini, mais continu par la noblesse jusqu'en 89.

Pour cela, il fallait tenir Paris et savoir s'en servir. Il fallait que
le Tiers tat, au lieu de venir avec toutes les petites jalousies de la
province, se jett de coeur dans la grande ville, o est la chaude vie
de la France, qui n'est que la France mme, incessamment filtre par un
brlant organe. Paris n'avait jamais t tant ligueur qu'on croyait. Et
d'ailleurs il ne l'tait plus. Au contraire, il saluait de ses voeux la
guerre d'Henri IV, qu'il croyait une guerre contre le pape. Paris
protgea Charenton.

La cour, tourdiment, avait assign au Tiers de siger  l'Htel de
Ville. Il y aurait trn et serait devenu un centre. Par sotte jalousie
de Paris, il aima mieux tre rayon, un rayon ple dans la gloire de la
noblesse et du clerg. Il alla se loger sous les pieds de ses ennemis.
Tandis que les deux ordres privilgis sigeaient pompeusement dans les
salles hautes et dcores du couvent des Grands-Augustins, le pauvre
Tiers vint se cacher au rfectoire humide des moines, dans un
rez-de-chausse sale et noir, o personne n'allait le chercher. Paris
n'et su o le trouver.

Ils se laissrent donner pour prsident un homme mixte, ni chair, ni
poisson, le prvt Miron, que la cour appuyait comme propre  donner des
paroles, en ludant les actes. On put le juger ds l'entre. Quand ce
malheureux trsorier, pilori, promen sur un ne par le duc de Nevers,
apporta sa requte, l'affaire ne fut pas mise en dlibration, sous ce
prtexte trange _que l'heure tait sonne_ (d'aller dner). L'homme, il
est vrai, s'tait prsent seul, les autres trsoriers n'ayant os le
soutenir, l'ayant dsavou de l'_injure_ qu'il avait faite au duc, en
faisant son devoir, et suivant les ordres du roi!

Je ne vois pas non plus dans le gros livre de Rapine que le prsident
ait saisi l'assemble de la rclamation de Lagarde. Pas un mot d'une
affaire si grave que Lagarde lui-mme dit avoir prsente aux tats.

Ce livre de Rapine est bien trange, quelquefois hardi dans la forme,
mais trs-timide au fond. Les choses capitales sont caches dans des
parenthses. On apprend en passant, et par occasion, en une ligne, que
tous les cahiers des dputs demandoient la _suppression des pensions_.
C'tait la guerre  la noblesse que le Tiers apportait. Rien n'indique
qu'il ait suivi ce mandat des provinces. Il procda obliquement,
demandant: 1 sursance, pendant la dure des tats, aux leves d'argent
extraordinaires; 2 suppression des trsoriers qui payaient les
pensions. La reine se rcria sur ce dernier article, disant que les
offices des trsoriers taient  elle, un don qu'elle avait reu du feu
roi. Le Tiers tat, non moins galant, maintint ces trsoriers des
pensions. Cela devait faire croire qu'il respecterait les pensions
elles-mmes.

Cependant ce seul mot de _pensions_ avait fait frmir la noblesse. Ce
mme jour, 13 novembre, un homme  elle, un dput du sauvage Forest,
sans consulter ses collgues de mme province, vint, comme de sa tte,
avec les semblants de sa libert montagnarde, proposer d'abolir le droit
annuel qui assurait aux magistrats l'hrdit des charges.

Guerre pour guerre. Si le Tiers touchait aux pensions des nobles, les
nobles leur jetaient cette pierre, les menaaient dans leurs fortunes.

Mais tout cela tait trop lent. Le duc d'pernon, qui sans doute
craignait que, dans cette dispute entre les ordres, l'aigreur ne donnt
du courage, et qu'on ne mt sur le tapis l'affaire de Lagarde et de
Ravaillac pour l'envoyer au Parlement, d'pernon rsolut de frapper un
coup de terreur sur celui-ci, qui effrayt le Tiers, bridt les langues
sur ce sujet sacr. Probablement il tait averti de ce qu'on voulait
faire par l'espion et le tratre qu'on avait mis pour successeur de
Harlay, le prsident Verdun, l'me damne de la reine, de d'pernon et
des Jsuites.

Le coup fut mont ainsi. Un soldat du duc dfia un homme et le tua, fut
emprisonn par le bailli de Saint-Germain. D'pernon, comme colonel
gnral de l'infanterie, rclame le prisonnier, prend des gardes au
Louvre et force la prison (14 dcembre).

Le 15, la noblesse, exalte, enhardie par l'outrage fait aux lois et aux
magistrats, dclare au Tiers qu'elle demandera au roi qu'il ne lve
point le droit annuel, c'est--dire _ne garantisse plus l'hrdit des
charges achetes_. Ces charges, non garanties, tombaient ds lors au
dixime de leur valeur. Les magistrats, qui y avaient mis tout leur
patrimoine, taient ruins.

Cette menace, apporte au Tiers, eut un effet inattendu. On vit alors
une chose qu'on ne voit gure qu'en France, o les hommes, mis en
demeure, s'lvent parfois tout  coup au-dessus d'eux-mmes. Un noble
clair passa sur l'assemble. Ces magistrats accueillirent avec
enthousiasme la proposition qui les ruinait. Plusieurs s'crirent qu'il
fallait abolir cette honteuse vnalit des charges, fermer la porte aux
richesses ignorantes, et ne l'ouvrir qu' la vertu.

La proposition fut formule par le lieutenant gnral du bailliage de
Saintes, prsident du gouvernement de Guyenne. Cette province si
misrable, rase, extermine par l'atrocit des impts, et qui n'avait
plus que des larmes, avait mu son coeur, et elle lui inspira de grandes
paroles, dignes de la _Nuit du 4 aot_.

Ce magistrat demande trois choses: 1 qu'on ne paye plus le droit qui
garantissait l'hrdit des charges; 2 que la taille soit rduite 
celle d'Henri III; 3 que le roi, s'il se trouve trop appauvri par les
demandes, sursoie au payement des pensions.

L'enthousiasme alla montant. Et la majorit adopta le sacrifice complet,
propos par M. de Mesmes, l'_abolition expresse de la vnalit des
charges_.

Deux dputs, au moment mme, s'chapprent et coururent aux chambres du
clerg et de la noblesse, qui, surpris de cette vigueur, essayrent de
gagner du temps, admirant, exaltant un si beau sacrifice, mais demandant
_qu'on l'ajournt avec l'affaire des pensions_, qu'on n'occupt le roi
que de l'affaire du sel et de la suspension du droit annuel. On ne fut
pas pris  ce pige, et on leur envoya l'homme le plus ferme de
l'assemble, Savaron, prsident de Clermont, qui leur dit: Laissons-l
le droit annuel; allons  la racine du mal. La noblesse dit que la
vnalit lui ferme l'entre aux charges ... Que la vnalit prisse!

Les pensions en sont  ce point que le peuple, dsespr, pourra bien
faire comme ses aeux les Francs, qui brisrent le joug des Romains ...
Dieu veuille que je sois faux prophte! Mais enfin c'est ce brisement
qui a fond la monarchie ...

Ceci  l'adresse des nobles. Et l'hypocrisie du clerg, sa secrte
entente avec la noblesse, il la nota d'un mot; Tous vos discours sucrs
ne russiront pas  nous faire avaler la chose ... Vous craignez pour
le roi s'il perd un million et demi que lui rapporte le droit des
magistrats. Et vous ne craignez pas de lui laisser la charge des
pensions, qui est de cinq millions!

Et au roi: Sire, soyez le roi trs-chrtien ... Ce ne sont pas des
insectes, des vermisseaux, qui rclament votre justice et votre
misricorde. C'est votre pauvre peuple, ce sont des cratures
raisonnables; ce sont les enfants dont vous tes le pre et le tuteur
... Prtez-leur votre main pour les relever de l'oppression!... Que
diriez-vous, Sire, si vous aviez vu en Guyenne et en Auvergne les hommes
patre l'herbe  la manire des btes?... Cela est tellement vritable,
que je confisque  Votre Majest mon bien et mes offices, si je suis
convaincu de mensonge!

Cette voix, sortie du coeur du peuple, donnait courage au Parlement. Ds
le premier discours, qui fut du 15, il avait procd contre le duc
d'pernon. Celui-ci joua le tout pour le tout. Le 19, le Parlement,  sa
sortie, trouva le duc avec ses bandes qui remplissaient la Grand'Salle
et la longue galerie des Merciers, fort obscure en cette saison. Ces
_bravi_, qui, sans nul scrupule, eussent fait un carnage de toute la
Justice de France, commencrent par des cris, des rises, des menaces.
Puis ils passrent aux gestes, et l'on ne sait si rellement il y eut
des coups. Ce qui est sr, c'est qu'ils ruaient des perons  travers
les robes, les accrochaient et les tiraient pour faire tomber les
magistrats. Ceux-ci retournrent sur leurs pas, s'enfermrent dans leurs
salles. Le duc resta matre du champ de bataille.

La Justice, cre pour donner la chasse aux brigands, fut chasse par
eux cette fois; les voleurs enfermrent leurs juges.

Que fit le Parlement le lendemain? Rien du tout. Et rien encore pendant
cinq jours. Ce corps certainement tait neutralis par la trahison de
son prsident.

La noblesse ne douta pas que le Tiers ne ft effray de l'aventure du
Parlement. Le 20, par le clerg et directement par un de ses membres,
elle demanda, exigea que Savaron lui ft excuse.  quoi il rpondit
firement: J'ai port les armes cinq ans, et j'ai moyen de rpondre 
tout le monde en l'une et l'autre profession.

Mais les nobles n'eussent daign croiser l'pe avec un homme de robe
longue. Un d'eux, Clermont d'Entragues, dit que Savaron devait tre
fouett par les pages, bern par les laquais.

Le clerg, _au nom de la paix_, voulait que le Tiers avalt ceci, et ft
excuse  la noblesse de l'injure qu'il n'avait pas faite. De Mesmes fut
envoy effectivement aux nobles, mais ce fut pour poser la question sur
un terrain plus haut: Les trois ordres sont trois frres, enfants de la
France. Au clerg, la bndiction de Jacob et le droit d'anesse.  la
noblesse, les fiefs et dignits. Au Tiers tat, la justice. Le Tiers,
dernier des frres, reconnat son an au-dessus de lui. Mais la
noblesse doit voir un frre en lui. Elle donne la paix  la France, nous
aux particuliers...

Au reste, n'a-t-on pas vu souvent dans les familles que les ans
ravalaient les maisons, que les cadets les relevaient?

Ce fut un coup de poignard pour la noblesse. Pour la premire fois,
l'galit timide avait rclam ce nom de frres, de cadets, de frres
infrieurs, mais dj en rappelant que les ans pouvaient dchoir, les
cadets sauver la famille...

Des fils de savetier nous appeler frres! Ce fut le cri des nobles.
Ils crirent en tumulte jusqu' neuf heures du soir. Et alors, quoiqu'il
ft si tard, ils allrent demander vengeance au roi. Ils trouvrent
porte close, les ponts levs, le roi couch.

Ce mme jour 24 dcembre, le Parlement, enfin rveill, s'tait souvenu
de l'injure du 19, et s'tait mis  procder. Le Tiers dclara, le 27,
que de Mesmes avait bien parl, et qu'on l'avouait de tout.

Au point o taient les choses, Cond avait la partie belle. Cette
popularit qu'il cherchait jusque-l par de mauvais moyens, il pouvait
la gagner par le salut de la France. S'il et t le 27 aux tats et au
Parlement, il et entran tout. Il n'osa, et resta chez lui.

La reine ne perdit plus de temps pour faire jouer la grande machine, le
roi,--pour comprimer par lui le Tiers, le Parlement, sauver d'pernon,
relever la noblesse.

Jour mmorable. Le roi fut pos, ce jour-l, roi des nobles contre le
peuple.

C'est le sens de tout ce qui suit pour deux cents ans. Nous attendons
89.

Le 28, ce petit garon de treize ans et demi, en son Louvre, rptant sa
leon apprise, ordonne au Tiers tat _de faire excuse  la noblesse_.

Et il ordonne au Parlement _de cesser les poursuites contre son cousin
le duc d'pernon_.

Le prince de Cond, lchement, fit semblant de croire que le Tiers avait
l'intention de s'excuser et lui conseilla de le faire.

Le Parlement, battu, bloqu chez lui par d'pernon, ne fut pas quitte
pour cela. Il lui fallut endurer sa prsence. Cet homme, qui portait le
meurtre au front et le sang d'Henri IV, au lieu de figurer sur la
sellette, comme il devait, vint trner comme duc et pair. Ceux qu'il
avait bafous et outrags le soir, il les brava de jour. Il n'excusa,
n'expliqua, ne regretta rien. La tte haute, en quelques mots brefs, il
assura la cour de sa protection.

Le Tiers fut trait de mme. Le petit roi ne daigna lire ses trois
propositions et les renvoya  ses gens. Il n'avait qu'un mot, et sa mre
un mot: Faites au plus tt votre cahier. C'est--dire: Partez au plus
vite.

On avait t jusqu' crire d'avance les excuses que devait faire le
Tiers. Celui-ci, exaspr, n'en tint compte, dit qu'il ne s'expliquerait
pas devant la noblesse, mais devant le roi. Il prit mme un rle
agressif. Il menaa d'_crire aux provinces_ si on ne donnait prompte
rponse  ses propositions. Enfin, il demanda _qu'on lui communiqut
l'tat des finances_.

Cette demande, si simple et si prvue, jeta un trouble extrme  la cour
et aux chambres du clerg et de la noblesse. On put juger alors de la
parfaite entente, de l'union de tous les voleurs. Le clerg envoya au
Tiers tat le doucereux vque de Belley, Camus, l'auteur fadasse de
tant de plats romans, de bergeries dvotes, mls de l'_Astre_ de
d'Urf et de la _Philothe_ mignarde de saint Franois de Sales. Les
finances, dit-il, sont l'Arche sainte de l'ancienne Loi ...
Gardons-nous d'y toucher ...-- quoi un membre du Tiers dit vivement:
Mais nous sommes sous la Loi nouvelle, qui veut le jour et la lumire.

Le ministre Jeannin, trs-fidle  l'ancienne Loi, voulut bien apporter
cette Arche, mais non l'ouvrir. On communiqua quelques chiffres
incomplets, inexacts et faux. Et encore on dfendit de les copier. Le
Tiers enfin fut oblig de dire qu'une telle communication lui tait
superflue, qu'il n'en prendrait pas connaissance.

Jeannin, pour rester au pouvoir, avait pris la tche honteuse de mentir
pour la cour et de couvrir ses vols. Il dit effrontment que le trsor
des quarante millions de la Bastille n'tait que de cinq; il supposa que
la dpense avait augment de neuf millions, et la recette diminu de
huit! Chiffre impossible et ridicule; car, alors, on n'et pas vcu.
Enfin, pour embrouiller compltement, et drouter tout examen, 
l'article des leves d'argent, il additionne ple-mle la recette avec
la dpense!

Malgr les dfenses expresses, le Tiers copia ce chaos, et l'envoya dans
les provinces.

Cependant on cherchait, on trouvait contre lui, on lui jetait aux jambes
des barres pour l'arrter et des pierres pour le faire tomber.

Les magistrats qui composaient le Tiers sortaient en grande partie de
familles de finances. La noblesse crut les embarrasser en proposant une
chambre de justice qui examinerait et poursuivrait les financiers (5
dcembre.)

Les nobles, dbiteurs de ceux-ci, se fussent acquitts  bon compte, en
les payant d'une corde. Le Tiers se montra ferme encore; malgr ses
rapports de famille, il dclara trouver trs-bon qu'on rechercht les
financiers.

La seconde pierre qu'on lui jeta fut une rforme de la Justice, dont on
le menaa, et la troisime (lance par le clerg), une rduction des
conseillers d'tat. Le Tiers, en vrai Romain, vota cette rduction, qui
fermait aux magistrats leur plus belle perspective.

La seule vengeance qu'il prit, ce fut d'crire en tte de son cahier,
comme premier article et _loi fondamentale_, la dfense du roi contre le
clerg, la condamnation des doctrines qui avaient arm Ravaillac,
l'indpendance du pouvoir civil, l'injonction  tous ceux qui auraient
des offices ou des bnfices de signer cette doctrine, enfin la
proscription des souteneurs de l'autorit trangre.

Les historiens, qui ne voient l qu'une bassesse, une flatterie, n'ont
aucun sentiment de la situation ni du moment. Le sang du roi fumait
encore.

Ces souteneurs du pape, qui taient-ils? Les bons amis de Ravaillac,
ceux qui l'avaient pouss, regard faire, et qui profitaient de son
crime. Qui? D'pernon et Concini, les Jsuites, les mauvais Franais,
nos Espagnols de France et les excrments de la Ligue.

L'article les marquait tous. On ne pouvait pas encore les mettre en
Grve; on les piloriait dans la Loi.

Quand Samson mit le feu  la queue des trois cents renards, qui s'en
allrent criant, brlant les bls des Philistins, ces animaux ne firent
pas plus de bruit que les dfenseurs des Jsuites et les prlats
ultramontains.

Ils vinrent, l'un aprs l'autre, dclamer, pleurer et crier au sein du
Tiers sur le malheureux sort de la Religion. Ils y jetrent l'incident
pathtique des catholiques cruellement perscuts, disaient-ils, en
Barn par les huguenots. Le prsident Miron, prenant rle dans la
comdie, appuya cette lamentation de ses sanglots et de ses larmes.

Le Tiers n'en fut pas dupe. Peu favorable aux protestants, il tint ferme
contre les Jsuites. Contre la cour, c'tait la mme chose. On put le
voir  la peur de celle-ci, qui se fit tout  coup bienveillante pour
les magistrats, leur fit dire que les charges non-seulement passeraient
aux fils, mais aux hritiers quelconques et aux veuves.

Ce miel intempestif, donn si lchement et par peur, n'adoucit rien. Les
magistrats en sentirent mieux leur force, et le Parlement, adoptant
l'article, en fit un arrt, et lui donna la force judiciaire (31
dcembre).

Il ne restait qu' mettre les noms dans cet arrt pour en faire la
condamnation de grands coupables qui bravaient la Justice.

Leur arme, leur ressource suprme, connue dans la premire dispute, ce
fut encore le roi. Avec le petit mannequin, ils pouvaient assommer la
raison et la loi. Cette fois encore le Tiers, le Parlement, furent
accabls par le roi mme, qui quivoqua l'article  lui, et leur
interdit de dfendre sa royaut, sa vie! prenant parti pour ceux qui
tuaient les rois, pour les assassins de son pre!

C'taient eux justement qui le liaient; il n'tait pas libre. La
complicit de la cour et de la reine mme dans la mort d'Henri IV
enhardissait tellement le parti jsuite, que le cardinal Du Perron, son
organe, dit au roi en personne que, s'il ne cassait l'arrt du
Parlement, le clerg en concile _excommunierait ceux qui refusent au
pape le droit de dposer les rois_.

Cent vingt membres du Tiers protestrent pour que l'article restt crit
au cahier, malgr l'ordre du roi. Ils protestrent de vive voix, mais
tous ne signrent pas la protestation. Ce qui permit au prsident Miron
de nier la majorit. En vain Savaron monta sur un banc. On touffa sa
voix. Le prsident cria que le roi le voulait ainsi, et l'avait dit
lui-mme, de sa bouche et sans interprte. On prit un moyen terme. On
effaa sans effacer, en crivant l'article pour dire qu'on ne l'crirait
pas.

Tout le dbat finit sur ce premier article, qui fut en mme temps le
dernier. La comdie honteuse finit comme ces arlequinades o le _Deus ex
machin_ qui fait le dnoment est tout simplement le bton.

Un sieur de Bonneval, membre de la noblesse, sans cause ni prtexte,
btonne un magistrat du Tiers. Et, d'autre part, Cond, furieux contre
la reine, qui lui fait intimer de ne point faire visite au Tiers, fait
btonner par un des siens un gentilhomme de la reine. De l, entre la
reine et lui, une basse et grossire dispute. Je n'ai pas peur de vous,
disait Cond. Que me ferez-vous? Le roi les spara. La reine avait
mand pour la dfendre toutes les bandes de M. de Guise.

Cond alla au Parlement, et dit froidement qu'il avouait son
gentilhomme d'avoir assomm l'homme de la reine, que ce n'tait que
reprsailles. MM. de Guise, dit-il, ont bien assassin de Luz. Et le
marchal d'Ancre a bien fait assassiner Rubempr. M. d'pernon a bien
... Cond acheva-t-il? dit-il que d'pernon avait assassin Lagarde, le
dnonciateur de Ravaillac? Nous savons seulement qu'il nomma d'pernon.
Cela suffit: la reine, tout  coup souple comme un gant, fit tout ce que
voulait Cond. Il eut pour son homme des lettres d'abolition, et l'homme
de la reine garda ses coups de bton. Le Tiers, plus ferme, fit
condamner, au moins par contumace, le dput de la noblesse qui avait
btonn un de ses membres, et il fut excut en effigie.

Voil un pas de fait. Concini, Guise et d'pernon ont t nomms
_assassins_. Le peuple ajoutait _d'Henri IV_. Que serait-il arriv si le
Parlement n'avait fait la sourde oreille? S'il et relev la chose, il
et eu Paris pour auxiliaire, et son glaive innocent, dont riaient les
bandits, aurait eu le fil et la pointe. La cour, devant un tel procs,
et t trop heureuse de recevoir les conditions du Tiers.

Une politique nouvelle et commenc, anti-clricale, anti-espagnole. Le
cahier du Tiers l'indiquait.

Le prsident y avait gliss une demande des mariages d'_Espagne_. On
effaa le mot _Espagne_.

Le cahier contenait une rvolution contre le clerg. Il demandait:

1 Qu'il y et une justice srieuse pour les prtres, qu'ils fussent
jugs, non par les leurs, intresss  les blanchir toujours, mais par
les juges laques;

2 Que la justice d'glise ft gratuite, qu'elle parlt franais,
qu'elle n'arrtt personne sans l'intervention de la justice laque;

3 Que le cur ne ft plus payer pour les baptmes, mariages et
spultures, et qu'il en remt les registres au greffe;

4 Que les villes reprissent l'administration des hpitaux, et que leurs
administrateurs reussent les aumnes dues par les vchs et couvents;
que tout ecclsiastique qui aurait plus de six cents livres par an en
payt un quart pour les pauvres; que chaque monastre nourrt un soldat
invalide; les autres invalides nourris aux Htels-Dieu, partie aux frais
des hpitaux et partie aux frais du clerg;

5 Que le clerg n'acqut plus d'immeubles (sauf un cas), et ne reprt
point par rachats forcs ses anciens immeubles alins qui avaient pass
de main en main.

Ces actes terribles qui peraient le coeur du clerg lui firent craindre
extrmement que le Parlement ne lant le grand procs qui et donn la
force au Tiers. Il se serra tremblant sous la cour et sous la noblesse.
Les trois puissances furent d'accord pour mettre le Tiers  la porte,
finir brusquement les tats. Le roi exigea le cahier et fit la clture
le 23 fvrier. Et quand, le lendemain, le Tiers crut pouvoir revenir
pour achever les affaires, comme il l'avait demand, il trouva porte
close, et dj les bancs enlevs, les tapisseries dtaches. Le
chroniqueur Rapine, dans sa douleur nave, s'crie qu'en effet les
voleurs avaient sujet de craindre une assemble nouvelle, o peut-tre
Dieu et notre mre, notre douce Patrie, l'innocence de notre roi,
auroient suscit quelqu'un pour nous tirer de ce sommeil qui nous
assoupit quatre mois.

Et que deviendrons-nous? Nous venons tous les jours battre le pav de
ce clotre, pour savoir ce qu'on veut faire de nous. L'un plaint l'tat,
l'autre s'en prend au chancelier. Tel frappe sa poitrine, accuse sa
lchet; un autre abhorre Paris, et dsire revoir sa maison, sa famille,
oublier la libert mourante...

Et pourtant, aprs tout, dit-il en se relevant avec force, sommes-nous
autres que ceux qui entrrent hier  la salle des Augustins?

Ce mot a attendu deux cents ans sa rponse. Nous sommes, a dit Sieys,
ce que nous tions hier.--Et nous jurons de l'tre. C'est le serment
du Jeu de Paume.




CHAPITRE XV

PRISON DE COND--MORT DE CONCINI

1615-1617


Plus d'assembles pendant deux sicles. Mais celles du clerg
continueront, poursuivant un but fixe, la _proscription progressive des
protestants_, dont il fait au roi l'expresse condition de ses secours
d'argent, et l'_extermination des libres penseurs_, sous le nom
d'athes.

Le Tiers restait cependant  Paris, et il fut tout un mois, du 24
fvrier au 24 mars. Tout dissous qu'il tait, sa prsence et donn une
grande force au Parlement. Il semble que l'un et l'autre se soient
attendus. Ils ne firent rien du tout. Et ce fut seulement le 28, lorsque
le Tiers tait parti, que le Parlement prit la parole, et par arrt
invita les princes et les pairs  venir siger. Arrt oppos du Conseil.
Le Parlement tient bon, et, le 22 mai, vient lire ses remontrances au
Louvre. C'taient celles des tats, sur la ruine des finances. Mais, de
plus, le Parlement, entrant dans la politique mme, priait le roi de
revenir _aux alliances de son pre_, donc, de ne point s'allier 
l'Espagne. Il censurait l'audace insolente du clerg et des amis du
pape. Il demandait qu'on ft rendre gorge  des gens sans mrite qui
avaient reu des dons immenses, et qu'on ne confit plus les grandes
charges aux trangers, qu'on ne peuplt plus le royaume de moines
italiens, espagnols, qu'on ft recherche des juifs, magiciens et
empoisonneurs, qui, depuis peu d'annes, se coulaient aux maisons des
grands. C'tait dsigner Concini et sa femme, qui s'entouraient de ces
gens. Et, si cette dsignation semblait obscure, le Parlement aurait
nomm.

Les ministres furent atterrs; mais Guise et d'pernon offrirent leur
pe  la reine. Il et fallu, pour soutenir le Parlement, que Cond ft
ici, mais il tait parti avec les princes, aimant mieux faire la guerre
de loin. Il s'adressa  la fois au pape et aux huguenots, et, en rponse
aux prires de la reine, qui l'invitait  aller avec le roi au-devant de
l'infante, il lana un manifeste o il nommait Concini, comme capital
auteur des maux publics.

On n'a pas rpondu au Tiers, dit-il. On a fait rayer de ses cahiers
l'article qui dfendait la vie des rois, _rayer celui qui demandait la
recherche du parricide commis sur le feu roi_. On a voulu tuer Cond et
les princes. On prcipite les mariages d'Espagne, ce qui fait croire aux
huguenots qu'on veut les exterminer. Le clerg, malgr le roi, a jur le
concile de Trente (la royaut du pape). Le roi est pri de ne pas partir
sans rpondre aux tats et sans chasser les Italiens.

Concini, mort de peur, aurait voulu cder. D'pernon ne le permit pas;
il fit entendre  la reine qu'il fallait faire sur l'heure le mariage
d'Espagne, et s'assurer par l du secours de l'tranger. Du moment qu'on
tenait le roi, on tenait tout. En le mariant, on le prcipitait vers
l'Espagne et vers Rome, et l'on tranchait tout l'avenir.

Les princes, trop faibles, n'empchrent rien. Cond, tout  la fois ami
des jsuites et des huguenots, n'eut aucune force populaire.
L'assistance que ses derniers lui prtrent ne fit que les compromettre.
La reine, malgr tout, mena le roi  la frontire.

L'infante Anne d'Autriche entra en France pour pouser Louis XIII;
lisabeth de France passa en Espagne pour pouser Philippe IV (9
novembre 1615). Ds lors, la reine avait vaincu. Cond ngocia,
s'arrangea pour un million et demi, et la position de chef du conseil.
Il traita pour lui seul, sans dire un mot des autres.

Le peuple, qui avait cru que son retour entranait le dpart du favori,
et qui le vit plus puissant que jamais crer un nouveau ministre, entra
en grande fureur. Elle clata. Concini avait fait btonner par deux
valets un certain cordonnier nomm Picard, qui, sergent de la garde
bourgeoise, avait refus de le laisser entrer  la porte Bucy sans
passe-port. La foule saisit les deux valets et les pendit  la porte du
cordonnier. Picard devint le hros du peuple.

Cond, rentrant, fut reu en triomphe (juillet 1616). Il n'y fut pas
longtemps sans dire  son nouvel ami, Concini, qu'il ne pouvait, le
protger contre la haine universelle. Lui parti, Cond restait matre,
et il ne manquait pas de gens autour de lui pour lui dire que, Louis
XIII tant btard adultrin, il tait le seul hritier lgitime du
trne. Il semblait avoir tout pour lui, la noblesse, Paris, le
Parlement. Il se trouva pourtant quelqu'un au Louvre (tait-ce le
nouveau ministre Barbin, ou la crature de Barbin, le jeune Richelieu?)
qui osa croire qu'ayant le roi, on pouvait braver tout, mme arrter
Cond. Cela s'excuta, sans coup frir. Le faux lion, pris comme un
agneau, descendit  cette bassesse d'offrir de dnoncer les siens (1er
sept. 1616).

Paris remua peu. Seulement la populace pilla l'htel de Concini; mais,
quand on vit le roi, la reine, aller au Parlement, avec les amis mmes
de Cond, quand on sut qu'il voulait s'emparer du trne, on rentra dans
l'indiffrence. Le jeune Richelieu, l'auteur probable de ce conseil
hardi, quoique vque, eut un ministre.

Une nouvelle prise d'armes des princes menaait Concini. Et l'on
parlait, de plus, d'une trange ligue o Sully, Lesdiguires, se
seraient arms avec d'pernon.

Le Louvre tait-il sr? Avant mme l'arrestation de Cond, Concini et la
reine avaient cru entrevoir que l'enfant-roi leur chappait. Il tait
triste et sombre. La reine, deux ou trois fois, lui offrit de lui
remettre le pouvoir. Timide au dernier point, il la pria de le garder.

Le changement du roi tenait  l'action secrte d'un certain Luynes qu'on
avait mis auprs de lui pour la volerie des faucons. Il avait des gots
fort sauvages, de combats d'animaux, d'escrime et de chasse, de petits
mtiers mcaniques. Nulle attention aux femmes, si bien que, trois ans
durant, ayant  ct de lui sa petite reine, fort jolie alors, il ne
songea pas seulement qu'il ft mari. Ce solitaire n'avait besoin que
d'un camarade.

Luynes tait Provenal, d'origine allemande, d'humeur douce, de parole
aimable. Son grand-oncle tait un Albert, joueur de luth allemand,
musicien de Franois Ier, dont il obtint pour son frre, qui tait
prtre, un canonicat de Marseille. Le chanoine eut deux btards; l'un
fut un trs-bon mdecin, attach  la mre d'Henri IV, et qui lui prta
dans ses malheurs tout ce qu'il avait, douze mille cus. L'autre suivit
les armes, fut archer du roi, et se battit devant Charles IX et toute la
cour en champ clos  Vincennes; il tua son adversaire. Montmorency se
l'attacha, et le fit gouverneur de Beaucaire.

Ce gouverneur, en considration des douze mille cus qu'Henri IV ne
rendit jamais, obtint de faire entrer son fils comme page d'curie chez
le roi. L'enfant, qui est notre Luynes, tait si joli, qu'on le fit page
de la chambre. Il arrivait sous d'excellents auspices, avec cette
charmante figure et la rputation d'une famille admirable en fidlit.

Luynes et ses frres, fort agrables aussi, n'imitrent point la cour,
qui ne voyait que le prsent, suivit Concini, oubliait le roi. Ils
visrent  l'avenir, et ils s'attachrent  l'enfant. Luynes se tint si
bas, si doux, parut si mdiocre, que la reine n'en prit aucune dfiance.

Ce ne fut qu'au voyage de Bayonne qu'on vit combien il tenait le roi.
Celui-ci, qui ne parlait gure, ne commandait jamais, dit qu'il voulait
que ce ft Luynes qui allt complimenter l'infante. Haute mission pour
un homme qui n'avait prs du roi d'autre charge que de lui siffler la
linotte. Concini fut jaloux. Trop tard. Luynes, qui se sentit en pril,
acheta la capitainerie du Louvre, afin de demeurer jour et nuit prs du
roi.

Il y avait dans le Louvre un autre ennemi de Concini, un homme qui
n'avait jamais voulu le saluer, le jeune Vitry, capitaine des gardes.
Vitry le pre, fort ami de Sully, fut le seul, au jour de la mort du
roi, qui n'adora pas le soleil levant. Quand il mourut lui-mme et que
son fils eut sa charge, Concini dit: _Per Dio!_ il ne me plat gure
que ce Vitry soit matre du Louvre. Cet homme-l peut faire un mauvais
coup!

Le jeune roi, par Luynes ou Vitry, dut savoir de bonne heure les tristes
misres de la mort de son pre. Si la reine avait laiss tuer son mari,
elle pouvait fort bien encore, obsde des mmes gens, les laisser
dtrner son fils. Il tait fort jaloux de son frre Monsieur, bien plus
aimable, n dans une heure plus gaie,  la premire aurore de Concini,
et qui avait toutes les grces fminines d'un jeune Italien. Ce frre,
aim de la mre et de tous, avait le mrite, d'ailleurs, d'tre fort
jeune, et, s'il et t roi, une seconde rgence et commenc. Tout cela
n'tait pas absurde. Et, quand on voyait, dans la chambre la plus
voisine de la reine,  peine spare par un mur, sa sorcire Lonora
entoure de mdecins juifs, de magiciens, trouble de plus en plus, et
comme agite des furies, n'y avait-il rien  craindre? Le roi ayant t
malade juste au moment o il avait sa petite femme, on le crut, il se
crut lui-mme peut-tre ensorcel. Il commenait  se dire comme Henri
IV: Ces gens ont besoin de ma mort.

Luynes, qui avait trente ans, avec ses frres, hommes d'pe, n'tait
pas seulement un camarade complaisant pour cet enfant seul et inquiet;
c'tait comme un garde du corps qui le rassurait. Mais Luynes mme tait
fort timide, dit Richelieu. Il pensa que le roi, si jeune, ne le
dfendrait pas, et il voulait traiter. Il fit demander  Concini de lui
donner une de ses nices en mariage. Concini l'aurait accorde, pour se
remettre bien avec le roi et pour en obtenir,  son prochain veuvage,
une fille naturelle d'Henri IV. Il agissait dj comme si sa femme
Lonora tait morte. Elle n'tait pas si folle qu'elle ne devint tout
cela. Elle y mit son _veto_ et empcha tout rapprochement avec Luynes.

Celui-ci, rebut, visa moins haut; il s'adressa aux ministres de
Concini. Il demanda la nice de l'un d'eux pour son frre, et Richelieu
conseillait fort ce mariage. Mais on refusa encore. Et Luynes, ayant
tout puis, et bien sr qu'on voulait le perdre, agit pour perdre
Concini.

La reine avait fait une chose ou coupable ou bien imprudente. Elle avait
envoy les gardes du roi  l'arme, et lui avait donn ses propres
gardes. Luynes montra au roi qu'il se trouvait prisonnier de sa mre.

Mais, que faire? L'enfant royal n'avait personne  lui. Deux
gentilshommes d'assez mauvais renom, qui soignaient ses oiseaux, un
commis, un soldat, un jardinier, ajoutez-y Travail ou le Pre Hilaire,
le huguenot capucin (V. plus haut), voil les conjurs illustres avec
qui le roi de France conspira pour sa libert. Il n'y avait pas, dans
tout cela, un homme d'excution. Le jeune Montpouillan, camarade du roi,
disait qu'il poignarderait bien Concini, mais dans le cabinet du roi.
C'tait mettre celui-ci en pril. On s'adressa  Vitry, capitaine des
gardes, _pour l'arrter_, ou _le tuer_, s'il faisait rsistance.

On avait bien _arrt_ le prince de Cond, dit Richelieu; on aurait pu
en faire autant pour Concini. trange oubli des circonstances: le roi
n'avait _personne_, et son homme, Vitry, capitaine des gardes, n'avait
point les gardes avec lui. Concini, au contraire, ne marchait qu'entour
d'une trentaine de gentilshommes.  grand'peine, Vitry en runit quinze,
les cacha, les arma de pistolets sous leurs habits.

Il le prit au moment o il venait le matin faire sa visite ordinaire 
la reine. Il tait sur le pont du Louvre avec cette grosse escorte.
Vitry tait si effar, qu'il le passa, sans le voir, l'ayant devant les
yeux. Averti, il retourne: Je vous arrte!...--_A mi!_ ( moi!)--Il
n'avait pas fini, que trois coups, quatre coups de pistolet partaient,
lui brlaient la cervelle...

C'est par ordre du roi, dit Vitry. Un seul des gens de Concini avait
mis l'pe  la main (24 avril 1617).

Le Corse Ornano prit le roi, le souleva dans ses bras, le montra aux
fentres. Le peuple ne comprenait pas. On avait dit d'abord que Concini
avait bless le roi. Mais, quand on sut, au contraire, que c'tait lui
qui tait tu, il y eut une explosion de joie dans toute la ville.

La reine mre tait trs-effraye. Son seul cri fut: _Poveretta di
me!_ Cependant qu'avait-elle  craindre? Quelque antipathie qu'et son
fils pour elle, il ne pouvait songer  la mettre en jugement. On se
contenta de lui ter ses gardes. On mura, moins une seule, les portes de
son appartement.

Elle ne montra nulle piti pour Concini ou sa veuve. Quelqu'un disant:
Madame, Votre Majest peut seule lui apprendre la mort de son
mari.--Ah! j'ai bien autre chose  faire!... Si on ne peut la lui dire,
qu'on la lui chante ... qu'on lui crie aux oreilles: L'_Hanno
ammazzato_.

Mot terrible, c'tait celui mme que Concini avait dit  la reine, au
jour de la mort d'Henri IV, en lui apprenant la nouvelle qu'elle ne
connaissait que trop bien!

Lonora tremblante lui demandait asile. Elle refusa. Alors cette femme,
chez qui la reine tenait les diamants de la couronne (comme ressource en
cas de malheur), se dshabilla et se mit au lit, en cachant les diamants
sous elle. On la tira du lit; on fouilla tout, on mit la chambre au
pillage, on la mena  la Conciergerie. Paris tait en fte. La foule
cherchait et dterrait le cadavre de son mari, qu'on brla
solennellement devant la statue d'Henri IV, en signe d'expiation. On dit
qu'un forcen lui mordit dans le coeur, et en dvora un morceau.

La vie de la reine mre ne tenait qu' un fil. Parmi les meurtriers,
plusieurs l'auraient voulu tuer, pensant qu'elle pourrait bien se
relever plus tard et venger son amant. Mais Luynes n'et os ni
conseiller un tel acte  l'enfant royal, ni le faire faire sans ordre.
Il la sauva en l'entourant des gardes du roi. Le capucin Travail, le P.
Hilaire, qui jadis avait intrigu contre le mariage de Marie de Mdicis,
et qui fut acteur et excuteur dans le meurtre de son favori, croyait
que rien n'tait fait si elle ne prissait. Il s'adressa  un homme qui
tait  elle et entrait chez elle  volont, son cuyer Bressieux,
l'engageant  la tuer. L'cuyer refusait:

N'importe, dit Travail; je ferai en sorte, que le roi aille 
Vincennes, et alors _je la ferai dchirer par le peuple_. (_Revue
rtrospective_, II, 305.)

De Luynes, qui avait promis au capucin l'archevch de Bourges s'il
aidait  tuer Concini, et qui, la chose faite, ne voulait pas tenir
parole, profita des mots sanguinaires que ce bavard avait jets par
folie et bravade, le fit juger et rompre vif.

Pour revenir, le roi avait fait dire au Parlement qu'il avait ordonn
d'arrter Concini, qui, ayant fait rsistance, avait t tu. Il ne
parlait de sa mre qu'avec respect, disant qu'il avait suppli sa dame
et mre de trouver bon qu'il prit le gouvernail de l'tat. Le Parlement
vint le fliciter.

Le procs si facile qu'on pouvait faire  Concini et  sa femme
(spcialement pour certaines intelligences avec l'ennemi, que la reine
avait pardonnes), ce procs fut habilement touff, dtourn. On en fit
un procs de sorcellerie. C'tait l'usage, au reste, de ce sicle.

Les tyrannies libidineuses des prtres dans les couvents de femmes,
quand par hasard elles clatent, tournent en sorcellerie, et le Diable
est charg de tout.

Lonora elle-mme se croyait le Diable au corps, et elle s'tait fait
exorciser par des prtres qu'elle fit venir d'Italie, dans l'glise des
Augustins. Comme elle souffrait cruellement de la tte, Montalte, son
mdecin juif, fit tuer un coq, et le lui appliqua tout chaud, ce qu'on
interprta comme un sacrifice  l'Enfer. On trouva aussi chez elle une
pice astrologique, la nativit de la reine et de ses enfants. Il n'est
nullement improbable qu'elle ait cherch, quand son crdit fut branl,
 retenir la reine par la sorcellerie. C'tait la folie gnrale du
temps.

Luynes y croyait aussi. Il avait fait venir, dit Richelieu, deux
magiciens pimontais pour lui trouver des poudres  mettre dans les
habits du roi et des herbes dans ses souliers.

Quoi qu'il en ft de la sorcellerie de Lonora, tout cela ne valait pas
la mort. Et ses vols mmes, ses ventes effrontes de places et
d'ordonnances, n'auraient mrit que le fouet.

La tradition de la cour, trs-favorable  ces gens-l, comme ennemis
d'Henri IV, n'a pas manqu d'inventer, de prter  Lonora des paroles
fires, insolemment hardies, par exemple: Mon charme fut celui de
l'esprit sur la btise. Elle fut dcapite en Grve, et puis brle.

La reine se retira quelque temps  Blois.

D'pernon, dont Luynes avait peur, ne fut pas inquit.

Seulement on garda contre lui le tmoin Dujardin Lagarde,  qui on donna
pension, en le priant toutefois de tenir prison, le roi n'tant pas sr
autrement de le sauver des assassins. Il y crivit, et fit imprimer,
publier son factum. (1619, _Archives curieuses_, XV, 145.)

L'infortune dame d'Escoman semblait devoir enfin triompher, dans de
telles circonstances.

Mais Luynes mnageait trop la reine; il craignait son retour. Il lui
accorda en 1619 une faveur signale. C'tait que la sentence de 1613,
qui arrtait tout, _vu la qualit des accuss!_ ft rforme, au
profit de la reine, l'accusation dclare calomnieuse, la reine et
d'pernon innocents, et la d'Escoman condamne.

Le Parlement se prta  cette volont de la cour, se payant de l'ide de
repos public, voulant relever l'autorit, rhabiliter la reine exile,
qu'on chansonnait par tout Paris.

La d'Escoman fut condamne  finir ses jours entre quatre murs, au pain
et  l'eau.

Il y avait un gout dans Paris, _les Filles repenties_, o l'on
entassait les coquines ramasses dans les mauvais lieux, lesquelles y
continuaient leur mtier avec des prtres. (Lestoile, 1610, dit.
Michaud, p. 561.) C'est l qu'on mit la pauvre d'Escoman. On lui btit
dans la cour du couvent une loge mure, sauf un petit trou grill. Elle
gisait l par terre et dans l'ordure, grelottante, affame, pleurant
pour le rebut des chiens.

Ce fut la rcompense de la personne humaine et intrpide qui s'tait
dvoue pour sauver Henri IV, et qui seule en France demanda justice de
sa mort.




CHAPITRE XVI

DES MOEURS--STRILIT PHYSIQUE, MORALE ET LITTRAIRE

1615-1617


Je ne pouvais interrompre le fil de l'histoire politique tant qu'Henri
IV n'tait pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a
sur la tte la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera
plus. La France est lie  la politique catholique. Elle fera la guerre
 l'Espagne, mais pour lui succder en marchant dans le mme esprit.

C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'poque, plus
importants qu'aucun fait politique.

Ils sont tous en trois mots: _sorcellerie_, _couvents_,
_casuistique_[3]. Et ses trois n'en font qu'un; ils signifient:
_strilit_...

[Note 3: Je reviendrai sur la _casuistique_ et les _couvents_; et, quant
 la _sorcellerie_, je donnerai mes sources et ma critique, quand le
Diable expire  Loudun sous l'horreur et le ridicule.--Sur le tabac, V.
la brochure de M. Larrieu et la lettre, si instructive que M. Ferdinand
Denis a jointe  l'opuscule de M. Demersey (1854). Ovido, Thvet,
Cartier, Lrit, sont les premiers qui en fassent mention. Le Portugais
Goes avait rapport le tabac  Lisbonne; il le donna  notre ambassadeur
Nicot, qui l'apporta en France comme une herbe propre  dterger et
calmer les blessures. Elle fut prsente  Catherine de Mdicis, qui
accepta d'en tre la marraine, et voulut bien qu'on l'appelt
_Catherinaire_, ou _Mdice_. On a vu sa vogue dj fatale en 1610. Le
fisc s'en empara bientt. Richelieu dit en 1625 (Lettres, II, 165) qu'on
en apporte deux millions de livres, qu'on en dclare moins de la moiti,
et que l'tat peut en tirer par an quatre cent mille livres. Il a
rapport jusqu' nous un milliard et demi. Mais qui calculerait ce qu'il
nous a fait perdre par la vaine rverie, l'inaction et l'nervation!
C'est un secours pour le travailleur en plein air dans les lieux
humides, pour le marin peut-tre; mais pour tous les autres un flau,
une source de nombreuses maladies du cerveau, de la moelle et de la
poitrine, d'une entre autres, la plus triste, de cracher toujours et
partout.]

On a surfait normment ce temps. Cette vaine agitation de cour,
d'intrigues, de duels, ces _raffins_ du point d'honneur, ces fondations
de couvents, tout cela, regard  la loupe, a paru important. Des
esprits fins, ingnieux et d'agrable rudition, des Ranke, des Cousin,
des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moindres curiosits de la vie
religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de clotres, les
conversions clbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles
pnitentes d'alors qui n'ait t note et clbre.

J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons une grande
partie des progrs rcents des sciences naturelles. En histoire, il a
ses dangers. C'est de faire croire que des mousses et des moisissures
sont de hautes forts, de voir le moindre insecte et l'imperceptible
infusoire  la grosseur des Alpes. Tous les petits personnages de ce
pauvre temps-l se sont amplifis dans nos micrographes historiques. Les
Borrome et les Possevin sont de grands hommes, l'oratorien Brulle est
un grand homme, et le gentil saint Franois de Salles, puis tout 
l'heure Jansnius et Saint-Cyran. Gens de mrite certainement, mais
trangement grandis par les coteries de leur temps et l'exagration du
ntre.

Eh bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors retirons ce titre 
Shakspeare et  Cervants (qui meurent ensemble alors, 23 avril 1616).
Fermons le XVIe sicle et laissons l sa forte et pre histoire, celle
de d'Aubign, pour l'honnte platitude de Matthieu. Nous avions un pote
de verve tincelante (par qui Rabelais tourne  Molire), le puissant
Mathurin Rgnier; touffons-le, et,  la place, intronisons sur le
Parnasse le vide incarn; c'est Malherbe.

Sobre, sage crivain, o vous ne risquez pas de trouver une ide. Du
rythme, et rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la littrature
reprsente la socit, je reconnais dans ce pote le grand homme d'un
temps de jene, o les bergers se mirent  brouter avec les moutons.

J'ai mdit du pdant Ronsard, capitan, matamore, mont sur son cothurne
grec. Je ne m'en ddis pas. Mais qui mconnatrait le grand effort qu'il
y eut en cette mauvaise cole? Quelle chaude passion dans le matre!
quelle flamme aux _Amours_ de Ronsard! Tout au moins le temprament, la
pointe et l'aiguillon du mle.

L'tincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV, si vives et si
charmantes. Mais tout est fini dans Malherbe. La brutalit sotte avec
laquelle il triomphe d'une femme qui, dit-il, l'a combl, montre assez
qu'il n'aima jamais. (Ode de 1596.)

Cette dfaillance en amour, en posie, tient  une chose,
l'aplatissement moral, l'avnement de la prose, du _positif_ et de
l'argent. Du moment qu'on perdit l'idal de libert qui avait apparu au
XVIe sicle, du moment o les sages, un Du Plessis-Mornay, dcouragrent
les hautes penses, chacun, protestants, catholiques, se rangea et se
fit petit; chacun commena  s'occuper de ses petites affaires. Le
charme d'Henri IV, sa sduction, sa corruption, n'y firent pas peu. Il
avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir. Il
n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes, plus  l'argent. On a
vu qu' la fin il se mfiait de Sully. D'Aubign raconte un fait triste.
Le roi, rvassant toujours son pouvantail, la rpublique calviniste,
voulait dcidment le mettre  la Bastille. Le huguenot, qui le
connaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la premire
fois rcompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Ds
lors, le roi est sr de lui; il le fait venir, il l'embrasse; les voil
bons amis. Le mme soir, d'Aubign soupait avec deux dames de noble
coeur. Tout  coup l'une d'elles, sans parler, se mit  pleurer et versa
d'abondantes larmes. Avec trop de raison! Le jour o d'Aubign avait
t forc de prendre pension et de demander de l'argent, le grand XVIe
sicle tait fini, et l'autre tait inaugur.

On a vu un homme hroque, le prsident Harlay,  son ge de
quatre-vingts ans, faire une triste affaire d'argent. On verra les
Arnauld, famille d'Auvergnats trs-honntes, de huguenots convertis, la
vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens quivoques pour
mettre deux abbayes dans leur famille.

Malgr l'effort sincre de dvotion qui les trompait eux-mmes, c'est,
en ralit, un temps trs-pauvre, de grande scheresse, o toutes choses
ont baiss, les moyens, le coeur et l'espoir, un temps serr, transi et
morfondu.

Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du
greffier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. Il n'aime gure les
protestants, et, d'autre part, il n'est gure catholique. Il croit que
Rome, c'est Sodome, et toutefois il veut se tenir _ ce trne pourri_ de
la papaut. Malade, il fait venir un moine, mais pour disputer avec lui.

Sa fortune a baiss, son me aussi. En 1606, il achetait; et, en 1610,
il vend. Son cabinet, ses livres, ses mdailles, ses chres petites
curiosits, il faut qu'il s'en spare. Cela ne suffit pas; il lui faut
emprunter. Vieux tout  coup, il tousse, il ressent l'ge qu'il avait
oubli; il entend mme un peu le lger bruit qui se fait  la porte ...
peu de chose, la mort qui frappe  petits coups. Mais il a des enfants,
et il s'aperoit qu'il est pauvre. Il a pour ses enfants de pauvres
ambitions; l'un, il veut le _fourrer_ dans la ferme des sels (une
caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait tre page, et o? dans la
maison de Guise! On voit que le coeur s'apetisse ... Nous cinglons 
pleines voiles dans les temps de la platitude.

Voil ce que c'est que d'avoir t imprvoyant, gnreux, charitable,
comme l'a t Lestoile. Voil ce que c'est que d'avoir des enfants. Un
suffirait, ou deux, et c'est beaucoup. Songez d'ailleurs que la bonne
bourgeoisie qui achte une terre noble ou une charge qui anoblit a grand
intrt  faire un an ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros
mariage.

On touche l aux penses secrtes qui vont dterminer les moeurs du
sicle.

Pendant que la terre devient strile et que la subsistance va toujours
tarissant, _l'homme aussi veut tre strile_.

Et je ne parle pas seulement du paysan affam et cras d'impts, mais
du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est
exempt, ou, comme _lu_, syndic, etc., rpartit l'impt sur les autres
de faon  ne rien payer.

Il est bien juste que l'on vienne au secours de tous ces pauvres riches,
de gens aiss, exempts de charges. Leur second fils sera d'glise, riche
de bnfices, lger d'enfants (du moins connus). Les filles mourront _en
religion_. L'oeuvre monumentale du sicle, c'est de btir partout ces
vastes abris mortuaires o l'ennui les tuera sans bruit.

Cependant, dit le pre, il est bien dur d'avoir des filles qu'il faut
doter pour les couvents. Pourquoi engendrer des enfants, s'il faut
ainsi les faire mourir? Rflexion judicieuse que l'on soumet  son pre
spirituel. C'est  celui-ci de chercher, d'imaginer. On ne le lchera
pas. Demain, aprs-demain, toujours, on lui demandera d'inventer quelque
moyen subtil de faire que la strilit volontaire ne soit plus pch.
C'est l'origine principale de la casuistique.

On ne veut pas pcher. Ou, s'il y a pch, on veut qu'il soit au
confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le lgitimer d'avance.
Qu'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas
dsert, reste  la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on
fraude le mariage en conscience.

Sinon, qu'arriverait-il? j'ose  peine le dire. Mais je crois qu'on
fuirait l'glise. Car ces gens-ci, au fond, sont moins dvots qu'ils ne
le croient eux-mmes.

Dans certaines contres, le noble commenait dj  frquenter l'glise
du Diable, l'assemble du sabbat, l'orgie strile o le peuple des
campagnes tait guid par les sorcires dans les arts de l'avortement.

C'est l, en ralit, la cause principale qui tend si prodigieusement
l'action des sorcires en ce sicle. Les vivres ont enchri
horriblement, et la rente pse infiniment plus qu'aux temps fodaux. On
ne peut plus nourrir d'enfants.

Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas
vrifi[4]. C'tait le _bon seigneur_ vivant sur ses terres, et
traitant paternellement son paysan, par intrt bien entendu. Ils
avaient suppos que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive.
Ce seigneur ne veut plus vivre qu' la cour; il trane l,  mendier une
pension, pendant que sa terre dprit et que ses gens jenent,
maigrissent. Le paysan se donne au diable. Et la paysanne encore plus.
crase de grossesse, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle
portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misre. J'ai dit
au XVe sicle le triste cri qui lui chappait dans l'amour: Le fruit en
soit au Diable! Et que lui servait, en effet, de faire des morts? ou,
s'ils vivaient, d'lever pour le seigneur un misrable, un maladif, qui
maudirait la vie et mourrait de faim  quarante ans?

[Note 4: Ce beau livre d'Ollivier, le _Thtre d'agriculture et mnage
des champs_, est beaucoup plus conomique que patriarcal et
philanthropique. Les journaliers n'y sont pas trop favoriss. Le seul
conseil de mettre les deux tiers du domaine en forts et prairies, s'il
et t suivi, et considrablement rduit le travail des cultivateurs
salaris.--Voir sur la condition des paysans le grand travail de M.
Bonnemre, qui donne tous les textes, l'ingnieux ouvrage de M. Doniol,
en les rapprochant de l'excellente histoire de l'administration de M.
Chruel, etc., etc. Ils font toucher au doigt comment la richesse, et la
subsistance mme, vont diminuant dans tout ce sicle. Quelle terrible
distance des OEconomies de Sully au livre de Vauban, si triste,  ceux
de Boisguillebert, si cruellement dsesprs.]

Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par
jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, o on ne vit plus avec vingt
sous! La mort devient un voeu dans cette misre. Mais il vaut mieux
encore ne pas natre; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut
plus qu'il vienne au monde. La strilit, qu'on pourrait appeler une
mort prventive avant la naissance, est toute la pense de ce temps.

Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discut, une force immense
d'expansion. Il est, avec les casuistes et les couvents, et en
concurrence avec eux, le matre de la strilit. Ce ne sont plus de
sauvages bergers, de misrables serfs, qui viennent  lui timidement.
C'est une foule mle, mme de nobles et de belles dames (aux Pyrnes
surtout) qui figurent  ses assembles. L'vque du sabbat est un
seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prtres
et femmes de prtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est
reprsente. Une de ces runions, prs Bayonne, compta douze mille mes.
Ds lors, plus de mystre. Tout le peuple tait au sabbat.




CHAPITRE XVII

DU SABBAT AU MOYEN GE ET DU SABBAT AU XVIIe SICLE--L'ALCOOL ET LE
TABAC

1615-1617


Je ne puis dire avec prcision ce que fut le sabbat abtardi du XVIIe
sicle sans poser d'abord, dans son caractre original, le sabbat du
Moyen ge, tel que je le vois en France. On sentira alors l'opposition,
et on pourra mesurer le changement.

J'ai dit ailleurs (_Renaissance_) ce que fut la sorcire, une cration
du dsespoir. L'assemble des sorcires, le sabbat, est la suite ou la
_reprise de l'orgie paenne_ par un peuple qui a dsespr du
christianisme. C'est une _rvolte nocturne de serfs_ contre le Dieu du
prtre et du seigneur.

Le Diable avait eu toujours une grande attraction, comme dieu des
morts, qui pouvait rendre  l'homme tout ce qu'il regrettait. De l
l'vocation magique, l'appel aux morts (qu'on voit dj dans la Bible).
Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins
pour un moment, pouvait rendre la flicit. La mre revoyait, entendait
le fils qu'elle avait tant pleur. La fiance perdue sortait de son
cercueil pour dire: Je t'aime encore, et pour tre heureuse une nuit.

Roi de la mort, Satan devint roi de la libert sous la grande Terreur
ecclsiastique, quand tout flamboya de bchers, quand un ciel de plomb
s'abaissa sur les populations tremblantes, et que le monde se sentit
abandonn de Dieu.

Je veux dire du Dieu de l'glise. Les dieux de la fort, de la lande ou
de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on
dtestait, ou de rpter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le
coeur serr et l'esprit contract se dtendaient vers la nature.

Mais ces mes de serfs, dformes de leurs chanes, mme alors restaient
fort bizarres. La nature leur semblait charme. Pourquoi, dit-on  un
berger, ton grand amour de la prairie?--Le diable prit la figure d'un
veau quand il voulut plaire  ma mre. Une femme possde retournait
toutes les pierres: Ces pauvres pierres, dit-elle, furent si longtemps
sur un ct, qu'elles prient de les tourner sur l'autre.

Cette femme donne aux pierres la vraie pense de l'homme. Comme
zchiel, qui coucha des annes sur le mme ct, le peuple, rendu de
lassitude, ne voulait que se retourner. La rgle du sabbat, c'est que
tout serait fait  rebours,  l'envers.

Mais dcrivons d'abord la scne.

On s'assemblait de prfrence autour d'une pierre druidique, sur quelque
grande lande. Une musique trange, surtout de certaines clochettes, y
chatouillait les nerfs, peut-tre  la manire des vibrations
pntrantes de l'harmonica. Nombre de torches rsineuses, qui couraient
 et l, jetaient une lumire jaune, en opposition aux brasiers de
flamme rouge. Ajoutez une lumire bleue qui ne semblait pas de ce monde.
Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, transfiguraient la mouvante
ralit, les ombres qui allaient et venaient, les dmons dans leurs
peaux de boucs. Les hommes y devenaient des btes et les btes y
parlaient.

Une colonne de vapeur fantastique divisait la scne, et faisait un
demi-rideau. Derrire trnait le Diable, en figure tnbreuse qui ne
veut tre vue clairement. Ce qu'on y distinguait le mieux, c'taient les
attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu,
tant couvert d'une peau de bouc noir. Il faisait grand'peur aux
nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait.  cela prs, le Diable (en
France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espigle, on le voyait
sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Priape antique
dont son chef tait dcor, on en ajoutait volontiers une troisime, qui
tait une lanterne ple. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cdt en
rien aux autres seigneurs, pour qu'il ft aussi un _monsieur_, ses
cornes honorablement taient surmontes d'un chapeau.

L'esprit des vieux nols et la gaiet rustique taient dans tout cela.
Ce peuple, dans ce court moment de libert, jouait ses tyrans, se jouait
lui-mme. Le sabbat tait une farce violente, en quatre ou cinq actes,
o il se rgalait de la contrefaon hardie de son cruel tyran, l'glise,
et de son vampire fodal.

Tout tait-il critique? y avait-il un culte positif? et le Diable, en
effet, tait-il vraiment Dieu, pre et roi de cette foule? Je ne vois
pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien
plus apparente que relle. Il semble moins une divinit vivante qu'un
symbole mancipateur. Un mannequin, un arbre, un tronc sans branche,
faisait souvent ce rle, et il suffisait d'un Satan de bois.

On avait si cruellement abus de l'ide de _paternit_ et de divinit,
que le serf n'avait nulle tendance  la reproduire au sabbat. La
_fraternit_ seule y dominait visiblement. Une fraternit, il est vrai,
barbare et sensuelle, un grossier communisme.

Ce communisme, du reste, n'tait gure plus au sabbat qu'ailleurs; il
tait partout. Les serviteurs mmes du chteau vivaient ple-mle
entasss dans les galetas. Les _communs_ succdrent, o tout tait ml
encore. Le logis  part ne commence que fort tard, et par la _mansarde_,
c'est--dire sous Louis XIV.

Pour les serfs ruraux, l'intrt du matre n'tait pas de les isoler par
familles, mais de les tenir runis en une _villa_ ou vaste mtairie o
un seul toit abritait, avec les btes, une tribu de mme sang, un
cousinage ou parentage d'une centaine de personnes. Quoique parents, le
matre les considrait comme simples associs, et pouvait  chaque dcs
reprendre les profits de tous. De famille ou mariage qui et autoris
l'hrdit, il ne daignait s'en informer. La famille pour lui, c'tait
cette masse de gens qui mangeaient  un pain et  un pot, qui levaient
et couchaient ensemble.

L'glise cependant exigeait le mariage. Mais c'tait une drision.
Pendant que le prtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les
empchements et les difficults de parent, il absolvait, faisait
communier le baron, dont le premier droit tait le mpris du sacrement.
Je parle du Droit du seigneur (si impudemment ni de nos jours).
L'exigeait-il lui-mme? Qu'importe? Force de monter au chteau pour
offrir le denier ou le plat de noces (_V._ Grimm et toutes les
coutumes), la marie, ddaigne du seigneur, tait le jouet des pages.

Faut-il s'tonner, aprs cela, de cette drision universelle du mariage,
qui est le fond de nos vieilles moeurs? L'glise n'en tenait compte, ne
le faisant pas respecter. La noblesse n'avait d'autre roman que
l'adultre, ni les bourgeois d'autre sujet de fabliau. Le serf n'y
songeait mme pas, mais il tenait beaucoup  la famille,  cette grande
famille ou cousinage o tout tait  peu prs commun. Il n'tait jaloux
que de l'tranger.

Le sabbat du Moyen ge, runion peu nombreuse, n'tait souvent que
l'assemble d'un _parentage_. On ne se fiait gure aux voisins, et on ne
les et pas admis  la complication de ces orgies de rvolte. Cela aide
 comprendre l'extrme libert qui y rgnait. Tout semblait permis en
famille.

_Premier acte._ Drision du mariage et contrefaon du Droit du seigneur,
tout  fait semblable, du reste, au dbut des orgies de Bacchus et de
Priape. La nouvelle marie s'offrait au Diable, qui l'pousait pour
l'assemble. On la faisait reine du sabbat.

Autre comdie. Les enfants, les simples, qu'on amenait pour la premire
fois, et qui taient fort effrays, rendaient hommage au seigneur
Diable. Mais tout, au sabbat, devait se faire  rebours,  l'envers.
Donc on les contraignait  faire hommage la tte en bas, les pieds en
l'air et en tournant le dos.

L'osclage, le baiser du vassal au seigneur, ou du novice au suprieur,
qui symbolisait l'offrande de la personne, devait se faire aussi 
rebours, au dos du Diable, lequel, en retour, tonnait parfois le
tremblant rcipiendiaire en lui soufflant l'esprit par une drision
indcente dont on riait beaucoup. Puis il lui remettait une gaule pour
bton pastoral, et lui disait: Pais mes ouailles. Et l'ouaille tait
un crapaud proprement habill de vert.

_Deuxime acte._ Tout ceci n'tait que pour rire. Mais voici le solide.
Ce peuple famlique, jenant presque toujours, chose rare, ce jour-l,
il mangeait. Ceci n'tait pas le moindre des miracles du Diable. Il n'y
avait aucun couteau sur la table, de peur que le repas ne ft
ensanglant. Avant les danses, on avait soin de renvoyer les enfants, en
leur enjoignant d'aller patre les crapauds au ruisseau voisin.

Ces danses, vives, violentes, taient le prlude de la fameuse ronde du
sabbat, qui, de tous ces couples, emports dans un tourbillon, faisait
un lment, une force aveugle. Ils tournaient dos  dos, les bras en
arrire, sans se voir, ne regardant que la nuit, la fume, le brouillard
de la prairie fuyante. Bientt personne ne connaissait plus son voisin,
ni soi-mme. Par moments, les dos se touchaient, se heurtaient de faon
rustique. On ne se sentait que dans l'ensemble, et comme membre du grand
corps, confus, haletant, qui tourbillonnait.

_Troisime acte._ Cette unit brutale, confuse et de vertige, en
prparait une autre. La socit communiait. Et de quoi? Non pas de Dieu,
mais d'elle-mme. Elle se mangeait, et tait son hostie. C'est la donne
de toutes les socits secrtes du Moyen ge, fondes sur la fraternit,
en haine de la paternit.

Mais comment se _mangeait-elle_? Les juges font semblant de croire que
c'tait au sens propre. Il est trop vident que des runions si
frquentes, qui se renouvelrent pendant des sicles, ne mangeaient pas
de chair humaine.

La chair dont on communiait tait (_fictivement_) celle d'un enfant de
la socit et de son dernier mort.

La crmonie, du reste, tait gaie et combine pour faire rire la foule,
pour venger le peuple du prodigieux ennui des offices dont on
l'assommait. C'tait la messe  l'envers, la messe noire. Le clbrant,
 l'lvation, se tenait la tte en bas, les pieds en l'air, avec une
hostie de drision, une rave noire, qu'il mangeait lui-mme.

Il y avait l beaucoup de jongleries. Des diables agiles sautaient 
travers les flammes, montrant aux nouveaux venus stupfis comment il
fallait mpriser les feux d'enfer.

Les sorcires de profession effrayaient les simples. Elles baptisaient
un crapaud, l'habillaient comme un enfant, et, aprs cette espce
d'adoption, ces tendres mres simulaient l'infanticide, en attaquant,
dmembrant l'animal avec les dents. Elles lui coupaient la tte avec un
couteau, en roulant les yeux effroyablement, dfiant le ciel, et lui
disant: Ah! Philippe, si je te tenais!...

_Quatrime acte._ Dieu ne rpondant pas au dfi par la foudre, on le
croyait vaincu, ananti. Toutes les lois que l'glise imposait en son
nom semblaient avoir pri, spcialement celles qui troublaient le plus
la famille rustique, les empchements canoniques de mariages entre
parents. Le paysan n'aime que les siens, point du tout l'trangre. Sous
ce rapport, il garde l'esprit des tribus primitives. Il prfre sa
parente, et s'il y a quelque bien, il dsire qu'il reste en famille. Ds
l'enfance, la petite femme qu'il a en vue, c'est la compagne des
premiers jeux, la cousine, la nice, parfois la jeune tante. L'glise,
qui interdisait la cousine au sixime degr, tait directement hostile
aux attractions naturelles. Dans la libert du sabbat, on y revenait
violemment, avec fureur. Le cousinage quivalait au mariage, et la
petite socit, dans un mlange aveugle, cherchait sa communion
dernire, son rve absolu d'unit.

Est-il vrai que le frre s'unit mme  la soeur, comme en gypte, 
Sparte et  Athnes? Il est difficile de savoir si le fait est rel, ou
une de ces fables rptes tant de fois pour donner l'horreur des
socits secrtes.

_Cinquime acte._ Au dpart de la foule, la clture du sabbat se faisait
par la mort du Diable. Lui, aussi, il devait prir. Habilement, il
s'escamotait, laissait tomber au feu sa peau de bouc, et semblait
s'vanouir aux flammes.

La foule s'coulait, les lumires s'teignaient. Sur la lande redevenue
solitaire, tout semblant dtruit, et Satan et Dieu, la sorcire restait
victorieuse, et seule se faisait son sabbat rserv.

Seule? Elle l'tait toujours, sans poux, sans famille. Objet d'horreur
pour tous, et faisant peur  tous, mme aux affilis du sabbat, qui et
voulu en approcher? Et elle-mme  qui se ft-elle confie?  qui
et-elle voulu transmettre ses dangereux secrets? Son fils, enfant sans
pre, tait le seul  qui elle se livrt. Contre la haine universelle du
monde et cet accablement de maldiction monstrueuse, elle opposait un
monstrueux amour. C'tait celui du mage d'Orient; il ne se renouvelait
qu'en pousant sa mre. De mme, disait-on, pour perptuer la sorcire,
il fallait ce mystre impie.  ce moment douteux o plissent les
dernires toiles, la mre et son jeune hibou, lixir de malice,
accomplissaient leur triste fte. La lune fuyait ou se cachait.

Ces sauvages horreurs, si elles furent relles, semblaient avoir disparu
au XVIe sicle. Je vois, au XVIIe, des familles rgulires de sorciers,
pres, mres, fils, filles. Ils rentrent dans la classe des hommes. Le
Diable n'y perd rien. Et l'impit peut-tre augmente. Si le fils n'est
plus un monstre d'amour, il l'est souvent de haine, d'horrible
ingratitude et de perfidie. Il n'est pas rare, dans les procs, de voir
l'enfant, gagn, corrompu par les juges, leur servir d'instrument contre
les siens, et parfois faire brler sa mre.

Au sabbat, comme ailleurs, l'intrt domine tout. C'est l'avnement de
l'argent. Satan ne se contente plus de sa rude pierre druidique, il
prend un trne dor. Les sorcires, sous leurs haillons, apportent au
banquet de la vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'aux crapauds qui ne
deviennent lgants; j'en vois qui, comme de petits seigneurs, sont
vtus de velours vert.

Le sabbat, pour les sorcires, devenait vraiment une _affaire_. Elles
faisaient payer un droit de prsence; elles tiraient amende des absents.
Elles vendaient leurs drogues ce qu'elles voulaient  tous ceux qui
avaient peur d'elles.

Ce que la crmonie avait perdu en terreur, en attrait d'imagination,
elle le regagnait en plaisanterie. Le burlesque dominait. Au dbut du
premier acte, la personne qui ouvrait le sabbat subissait une ablution
trs-froide, saisissante, qui devait faire faire mainte amusante
grimace. C'tait un divertissement dans le genre de Pourceaugnac. On ne
peut en douter, d'aprs l'instrument du supplice, qui est long
d'environ deux pieds, en partie de mtal, puis tortill et sinueux.
L'emploi d'une telle machine est un trait tout moderne. Du reste, ce
divertissement tait grossier, indcent, mais non impudique. Les
enfants y assistaient et n'taient renvoys qu'aux danses.

Un point plus grave, c'est le quatrime acte. Les femmes disent
unanimement que l'amour des dmons leur tait pnible, dsagrable et
douloureux, et qu'elles n'y taient que victimes. La question capitale
de savoir que l'amour diabolique est fcond avait fort occup le Moyen
ge. Peu d'auteurs croient  la fcondit. Nos Franais, spcialement
Boguet au Jura, Lancre au pays basque, qui ont la plus vaste exprience
dans ces contres o tous allaient au sabbat, affirme que l'amour y
tait strile, et que jamais femme n'en revint enceinte.

Cela jette un jour triste sur le sabbat de ce temps. Froide, goste
orgie! L'amour non partag!... Cela seul aurait d, ce semble, convertir
toutes les femmes, les loigner. Et, au contraire, elles s'y prcipitent
toutes.

Pourquoi? Il faut le dire, dans ces grandes misres, hlas! c'est que
l'on y mangeait. Les veuves, charges d'enfants, trouvaient, en les
offrant au Diable, un patron large et gnreux qui rgalait les pauvres
avec l'argent des riches.

Les filles y cherchaient les danses. Elles taient folles surtout des
danses moresques, dramatiques, amoureuses.

Si la foi au Diable tait faible, si l'imagination tarissait, on y
supplait par d'autres moyens. La pharmacie venait au secours. De tout
temps, les sorcires avaient employ les breuvages du trouble et de la
folie, les sucs de la belladone, et peut-tre du datura, rapport de
l'Asie mineure. Le roi du vertige, l'herbe terrible dont le Vieux de la
Montagne tirait le haschich de ses Hassassins, ce fameux Pantagrulion
de Rabelais ou, pour dire simplement, le chanvre, fut certainement de
bonne heure un puissant agent du sabbat.

 l'poque o nous sommes, l'appt du gain avait conduit les
apothicaires  prparer toutes ces drogues. Nous l'apprenons par
Leloyer. Ce bonhomme est terrifi de voir que l'on vend maintenant le
Diable en bouteilles: Et plt au ciel, dit-il, qu'il ne ft pas si
commun dans le commerce!

Mot instructif et triste.  partir de cet poque, on recourut de plus en
plus  cette brutalit de prendre l'illusion en breuvages, la rverie en
fumigation. Deux nouveaux dmons taient ns: l'alcool et le tabac.

L'alcool arabe, l'eau-de-vie distille chez nous au XIIIe sicle, et
qui, au XVIe, est encore un remde assez cher pour les malades, va se
rpandre, offrir  tous les tentations de la fausse nergie, la
surexcitation barbare, un court moment de furie, la flamme suivie du
froid mortel, du vide, de l'aplatissement.

D'autre part, les narcotiques; le ptun ou nicotiane (on l'appelle
maintenant le tabac) substitue  la pense soucieuse l'indiffrente
rverie, fait oublier les maux, mais oublier les remdes. Il fait
onduler la vie, comme la fume lgre dont la spirale monte et
s'vanouit au hasard. Vaine vapeur o se fond l'homme, insouciant de
lui-mme, des autres, de toute affection.

Deux ennemis de l'amour, deux dmons de la solitude, antipathiques aux
rapprochements sociaux, funestes  la gnration. L'homme qui fume n'a
que faire de la femme; son amour, c'est cette fume o le meilleur de
lui s'en va. Veuf dans le mariage mme, qu'il le fuie, il fera mieux.

Cet isolement fatal commence prcisment avec le XVIIe sicle, 
l'apparition du tabac. Nos marins de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz,
qui l'apportaient  bon march, se mirent  fumer sans mesure, trois et
quatre fois par jour. Leur insouciance naturelle en fut trangement
augmente. Ils restaient  part des femmes, et elles s'loignaient
encore plus. Ds le dbut de cette drogue, on put prvoir son effet.
Elle a supprim le baiser.

Les jolies femmes de Bayonne, fires, hardies, cyniques, dclaraient au
juge Lancre que cette infme habitude des hommes leur faisait quitter la
famille et les rejetait vers le sabbat, disant, en femmes de marins:
Mieux vaut le derrire du Diable que la bouche de nos maris.

Ceci en 1610. Date fatale qui ouvre les routes o l'homme et la femme
iront divergents.

Si celle-ci est solitaire, dpourvue du soutien de l'homme, je crains
pour elle un amant. C'est ce consolateur sauvage, ce mari de feu et de
glace, le dmon des spiritueux. C'est lui qui, de plus en plus, sera le
vrai roi du sabbat.

Cela rendra, dans quelque temps, le sabbat mme inutile. La sorcire, en
son grenier, seule avec le diable liquide qui la brle et qui la
trouble, se fera la folle orgie, toutes les hontes du sabbat.

Les femmes, dans tout le Nord, ont cd aux spiritueux. Et les hommes
partout au tabac. Deux dserts et deux solitudes. Des nations, des
races entires, se sont dj affaisses, perdues dans ce gouffre muet,
dont le fond est l'indiffrence au plaisir gnrateur et
l'anantissement de l'amour.

En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener
l'homme  elles. Elles ont subi le tabac et endur le fumeur, qui leur
est antipathique. Lche faiblesse et inutile. Ne voient-elles donc pas
que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne
peut, ne veut gure? Le Turc a ferm son harem. Laissez que celui-ci de
mme s'en aille par le sentier o nos ans d'Orient nous ont prcds
dans la mort.




CHAPITRE XVIII

GOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE, PAR NATIONS ET PROVINCES--LES SORCIRES
BASQUES

1615-1617


Nous sommes loin du XVe sicle; on ne voit plus au XVIIe le cas terrible
avou au livre du Marteau des sorcires, quand le juge, tenant la
sorcire lie  ses pieds, se sentait pris par son regard, ensorcel au
tribunal, dfaillait sur son sige. Nos juges maintenant, il est vrai,
sont d'une autre classe, non plus moines, mais juristes. Le Diable est
n juriste et ceux-ci le combattent avec ses propres armes, de procureur
 procureur.

Le brouillard uniforme qui couvrait ces procs et les rendait presque
semblables, tant que le juge fut un moine (un homme sans patrie),
s'claircit quelque peu avec les juges laques, et l'on commence 
entrevoir les diffrences nationales, provinciales, qu'offraient la
sorcellerie.

Il y eut peu de sorciers en Italie, beaucoup d'astrologues et de
magiciens. On ne s'arrtait pas  ce semblant du culte diabolique. On
tait tout d'abord athe.

En Allemagne, au contraire (_V._ Mythologie de Grimm), la sorcellerie
reste charge d'un vaste et sombre paganisme. Par l'amour de la nature
propre  l'me allemande, dguisant en fes ou dmons les antiques dieux
de la contre, elle leur garde un amour fidle.

L'Espagne, en cela et en tout, offre un trange combat. Les Juifs, les
Maures, s'y mlaient de magie, et avaient leurs pratiques propres. Le
centre et la capitale de la magie europenne, en 1596 (_V._ Lancre,
_Incrd._, 781), aurait t Tolde. C'tait une grande cole de
magiciens, sous les yeux de l'Inquisition.

Magie blanche, si on veut les croire, innocente, comme celle du clbre
mdecin Torralba (1500), guid par un esprit tout bienfaisant, le blanc,
blond, rose Zoquiel, qui sauva la vie  un pape (Llorente, II, 62).
L'Inquisition lui fit son procs trente annes et eut  peine la force
de le condamner. L'cole de Tolde avait un chapitre de treize docteurs
et soixante-treize lves. Ils obtenaient, disaient-ils, puissance sur
le Diable par les oeuvres de Dieu, jenes, plerinages, offrandes 
Notre-Dame.

Mais,  ct de cette magie btarde qui mariait l'enfer et le ciel, se
propageait dans les campagnes la magie diabolique ou sorcellerie.
L'Espagne devient alors une solitude, et,  mesure que le dsert gagne
par l'puisement de la terre, par l'migration, par la ruineuse libert
des troupeaux, le peuple se rduit au berger. Si ce ptre ne chausse la
sandale et ne se fait moine mendiant, il n'en reste pas moins sans femme
ni famille. La femme, en ce pays, nat veuve et de bonne heure sorcire
(on en voit de vingt ans). Sur la lande sauvage, la _lane du bouc_,
comme ils disent, la sorcire, le berger, se retrouvent. Voil le
sabbat.

Mais la grande puissance d'imagination pour cela et pour tout se trouve
aux montagnes,  la cte, au pays mme de l'excentricit, chez les
Basques de Navarre et Biscaye. Ces fous hardis, amoureux des temptes,
du mme lan qui les poussait au mers du nouveau monde, se plongent dans
le monde outre-tombe et dcouvrent des terres nouvelles au royaume du
Diable. Leur supriorit est si bien reconnue que, des deux cts des
monts, ils font des conqutes. La sorcellerie basque envahit la
Castille, et, tandis qu'elle pousse ses colonies en Aragon jusqu'aux
portes de Sarragosse, d'autre part,  travers les Landes, elle va faire
le sabbat  Bordeaux, au nez du Parlement, dans le palais Gallien.

Dans nos autres provinces, la sorcellerie semble indigne, un triste
fruit du sol. Elle devient une maladie contagieuse dans les pays
misrables surtout o les hommes n'attendent plus de secours du ciel. En
Lorraine, par exemple, deux dmons svissaient, une cruelle fodalit
militaire, et, par-dessus, un passage continuel de soldats, de bandits
et d'aventuriers. On ne priait plus que le Diable. Les sorciers
entranaient le peuple. Maints villages, effrays, entre deux terreurs,
celle des sorciers et celle des juges, avaient envie de laisser l leurs
terres et de s'enfuir, si l'on en croit Remy, le juge de Nancy. Dans son
livre ddi au cardinal de Lorraine (1596), il assure avoir brl en
seize annes huit cents sorcires. Ma justice est si bonne, dit-il,
que, l'an dernier, il y en a eu seize qui se sont tues pour ne pas
passer par mes mains.

Les prtres taient humilis. Auraient-ils pu faire mieux que ce laque?
Aussi les moines seigneurs de Saint-Claude, contre leurs sujets, adonns
 la sorcellerie, prirent pour juge un laque, l'honnte Boguet. Dans ce
triste Jura, pays pauvre de maigres pturages et de sapins, le serf sans
espoir se donnait au Diable. Tous adoraient le chat noir.

Le livre de Boguet (1602) eut une autorit immense. Messieurs des
Parlements tudirent, comme un manuel, ce livre d'or du petit juge de
Saint-Claude. Boguet, en ralit, est un vrai lgiste, scrupuleux mme,
 sa manire. Il blme la perfidie dont on usait dans ces procs; il ne
veut pas que l'avocat trahisse son client ni que le juge promette grce
 l'accus pour le faire mourir. Il blme les preuves si peu sres
auxquelles on soumettait encore les sorcires. La torture, dit-il, est
superflue; elles n'y cdent jamais. Enfin il a l'humanit de les faire
trangler avant qu'on les jette au feu, sauf toutefois les loups-garous,
qu'il faut avoir soin de brler vifs. Il ne croit pas que Satan
veuille faire pacte avec les enfants: Satan est fin; il sait trop bien
qu'au-dessous de quatorze ans ce march avec un mineur pourrait tre
cass pour dfaut d'ge et de discrtion. Voil donc les enfants
sauvs? Point du tout; il se contredit; ailleurs, il croit qu'on ne
purgera cette lpre qu'en brlant tout jusqu'aux berceaux. Il en ft
venu l s'il et vcu. Il fit du pays un dsert. Il n'y eut jamais un
juge plus consciencieusement exterminateur.

Tous les juges maintenant crivent, et l'on peut croire que dj ils
prouvent le besoin de s'expliquer devant le public. Ils sont, en effet,
en prsence de deux sortes d'adversaires: les prtres et les mdecins.

Ceux-ci disent, comme Agrippa, Wyer, comme le ministre Lavatier, que, si
ces misrables sorcires sont le jouet du Diable, il faut s'en prendre
au Diable plus qu' elles, et ne pas les brler. Quelques mdecins de
Paris, sous Henri IV, poussent l'incrdulit (V. plus haut) jusqu'
prtendre que les possdes sont des fourbes, ou des folles pousses par
les fourbes.

Les prtres disent qu'eux seuls ont droit de procder contre le Diable,
dont ils sont les ennemis naturels et la partie contraire.  quoi les
lgistes rpondent: Ne soyez pas juges et partie. En ralit, la
connivence du prtre avec les filles possdes, surprise frquemment,
brise son tribunal et rend victorieuse la juridiction des laques, gens
maris, qui risquent moins d'tre ensorcels par les femmes.

Nos lgistes d'Angers, le clbre Bodin (1578), le savant Leloyer
(1605), sont tout entiers dans cette polmique. Ils ne se fient pas aux
prtres pour lutter contre l'immense sorcellerie de l'Ouest, qui en
semble le pays classique. N'est-ce pas l, aux portes du Poitou et de
la Bretagne, que Gilles de Retz (Barbe-Bleue) fit ses horribles
sacrifices?

Les mendiants incendiaires, les bergers quivoques, les sorcires
obstines, c'tait tout un peuple aux Marches de Maine et d'Anjou, au
Marais, au Bocage. La diablerie y svissait avec l'pret vendenne.

Mais c'est au Parlement de Bordeaux qu'est pouss le cri de victoire de
la juridiction laque dans le livre de Lancre: _Inconstance des dmons_
(1610 et 1613). L'auteur, homme d'esprit, conseiller de ce Parlement,
raconte en triomphateur sa bataille contre le Diable au pays basque, o,
en moins de trois mois, il a expdi je ne sais combien de sorcires,
et, ce qui est plus fort, trois prtres. Il regarde en piti
l'Inquisition d'Espagne, qui, prs de l,  Logrono (frontire de
Navarre et Castille), a tran deux ans un procs et fini maigrement par
un petit auto-da-f en relchant tout un peuple de femmes.

Cette vigoureuse excution de prtres indique assez que M. de Lancre est
un esprit indpendant. Il l'est en politique. Dans son livre _Du Prince_
(1617), il dclare sans ambages que la Loi est au-dessus du roi.

Jamais les Basques ne furent mieux caractriss que dans le livre de
l'_Inconstance_. Chez nous, comme en Espagne, leurs privilges les
mettaient quasi en rpublique. Les ntres ne devaient au roi que de le
servir en armes; au premier coup de tambour, ils devaient armer deux
mille hommes, sous leurs capitaines basques. Le clerg ne pesait gure;
il poursuivait peu les sorciers, l'tant lui-mme. Le prtre dansait,
portait l'pe, menait sa matresse au sabbat. Cette matresse tait sa
sacristine ou _bndicte_, qui arrangeait l'glise. Le cur ne se
brouillait avec personne, disait  Dieu sa messe blanche le jour, la
nuit au Diable la messe noire, et parfois dans la mme glise (Lancre).

Les Basques de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, ttes hasardeuses et
excentriques, d'une fabuleuse audace, qui s'en allaient en barque aux
mers les plus sauvages harponner la baleine, faisaient nombre de veuves.
Ils se jetrent en masse dans les colonies d'Henri IV, l'empire du
Canada, laissant leurs femmes  Dieu ou au Diable. Quant aux enfants,
ces marins, fort honntes et probes, y auraient song d'avantage, s'ils
en eussent t srs. Mais, au retour de leurs absences, ils calculaient,
comptaient les mois, et ne trouvaient jamais leur compte.

Les femmes, trs-jolies, trs-hardies, imaginatives, passaient le jour,
assises aux cimetires sur les tombes,  jaser du sabbat, en attendant
qu'elles y allassent le soir. C'tait leur rage et leur furie.

Nature les fait sorcires: ce sont les filles de la mer et de
l'illusion. Elles nagent comme des poissons, jouent dans les flots. Leur
matre naturel est le Prince de l'air, roi des vents et des rves, celui
qui gonflait la sybille et lui soufflait l'avenir.

Leur juge qui les brle est pourtant charm d'elles: Quand on les voit,
dit-il, passer les cheveux au vent et sur les paules, elles vont, dans
cette belle chevelure, si pares et si bien armes, que, le soleil y
passant comme  travers une nue, l'clat en est violent et forme
d'ardents clairs ... De l, la fascination de leurs yeux, dangereux en
amour, autant qu'en sortilge.

Ce Bordelais, aimable magistrat, le premier type de ces juges mondains
qui ont gay la robe au XVIIe sicle, joue du luth dans les entr'actes,
et fait mme danser les sorcires avant de les faires brler. Il crit
bien; il est beaucoup plus clair que tous les autres. Et cependant on
dmle chez lui une cause nouvelle d'obscurit, inhrente  l'poque.
C'est que, dans un si grand nombre de sorcires, que le juge ne peut
brler toutes, la plupart sentent finement qu'il sera indulgent pour
celles qui entreront le mieux dans sa pense et dans sa passion. Quelle
passion? D'abord, une passion populaire, l'amour du merveilleux
horrible, le plaisir d'avoir peur, et aussi, s'il faut le dire,
l'amusement des choses indcentes. Ajoutez une affaire de vanit: plus
ces femmes habiles montrent le Diable terrible et furieux, plus le juge
est flatt de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa victoire,
trne dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage.

La plus belle pice, en ce genre, est le procs-verbal espagnol de
l'auto-da-f de Logrono (9 novembre 1610), qu'on lit dans Llorente.
Lancre, qui le cite avec jalousie et voudrait le dprcier, avoue le
charme infini de la fte, la splendeur du spectacle, l'effet profond de
la musique. Sur un chafaud taient les brles, en petit nombre, et sur
un autre, la foule des relches. L'hrone repentante, dont on lut la
confession, a tout os. Rien de plus fou. Au sabbat, on mange des
enfants en hachis, et, pour second plat, des corps de sorcires
dterrs. Les crapauds dansent, parlent, se plaignent amoureusement de
leurs matresses, les font gronder par le Diable. Celui-ci reconduit
poliment les sorcires, en les clairant avec le bras d'un enfant mort
sans baptme, etc.

La sorcellerie, chez nos Basques, avait l'aspect moins fantastique. Il
semble que le sabbat n'y ft qu'une grande fte o tous, les nobles
mmes, allaient pour l'amusement. Au premier rang y figuraient des
personnes voiles, masques, que quelques-uns croyaient des princes. On
n'y voyait autrefois, dit Lancre, que des idiots des Landes.
Aujourd'hui, on y voit des gens de qualit. Satan, pour fter ces
notabilits locales, crait parfois en ce cas un _vque du sabbat_.
C'est le titre que reut de lui le jeune seigneur Lancinena, avec qui le
Diable en personne voulut bien ouvrir la danse.

Si bien appuyes, les sorcires rgnaient. Elles exeraient sur le pays
une terreur d'imagination incroyable. Nombre de personnes se croyaient
leurs victimes, et rellement devenaient gravement malades. Beaucoup
taient frapps d'pilepsie et aboyaient comme des chiens. La seule
petite ville d'Acqs comptait jusqu' quarante de ces malheureux
aboyeurs. Une dpendance effrayante les liait  la sorcire, si bien
qu'une dame appele comme tmoin aux approches de la sorcire, qu'elle
ne voyait mme pas, se mit  aboyer furieusement, et sans pouvoir
s'arrter.

Ceux  qui l'on attribuait une si terrible puissance taient matres.
Personne n'et os leur fermer sa porte. Un magistrat mme, l'assesseur
criminel de Bayonne, laissa faire le sabbat chez lui. Le seigneur de
Saint-P, Urtubi, fut oblig de faire la fte dans son chteau. Mais sa
tte en fut branle au point qu'il s'imagina qu'une sorcire lui suait
le sang. La peur lui donnant du courage, avec un autre seigneur, il se
rendit  Bordeaux, s'adressa au Parlement, qui obtint du roi que deux de
ses membres, MM. d'Espagnet et Lancre, seraient commis pour juger les
sorciers du pays basque. Commission absolue, sans appel, qui procda
avec une vigueur inoue, jugea en quatre mois soixante ou quatre-vingts
sorcires, et en examina cinq cents, galement marques du signe du
Diable, mais qui ne figurrent au procs que comme tmoins (mai-aot
1609).

Ce n'tait pas une chose sans pril pour deux hommes et quelques soldats
d'aller procder ainsi au milieu d'une population violente, de tte fort
exalte, d'une foule de femmes de marins, hardies et sauvages. L'autre
danger c'taient les prtres, dont plusieurs taient sorciers, et que
les commissaires laques devaient juger, malgr la vive opposition du
clerg.

Quand les juges arrivrent, beaucoup de gens se sauvrent aux montagnes.
D'autres hardiment restrent, disant que c'taient les juges qui
seraient brls. Les sorcires s'effrayaient si peu, qu' l'audience
elles s'endormaient du sommeil sabbatique, et assuraient au rveil avoir
joui, au tribunal mme, des batitudes de Satan. Plusieurs disent: Nous
ne souffrons que de ne pouvoir lui tmoigner que nous brlons de
souffrir pour lui.

Celles que l'on interrogeait disaient ne pouvoir parler. Satan
obstruait leur gosier, et leur montait  la gorge.

Le plus jeune des commissaires, Lancre, qui crit cette histoire, tait
un homme du monde. Les sorcires entrevirent qu'avec un pareil homme il
y avait des moyens de salut. La ligue fut rompue. Une mendiante de
dix-sept ans, la Murgui (Margarita) qui avait trouv lucratif de se
faire sorcire, et qui, presque enfant, menait et offrait des enfants au
Diable, se mit avec sa compagne (une Lisalda de mme ge)  dnoncer
toutes les autres. Elle dit tout, dcrivit tout, avec la vivacit, la
violence, l'emphase espagnole, avec cent dtails impudiques, vrais ou
faux. Elle effraya, amusa, empauma les juges, les mena comme des idiots.
Ils confirent  cette fille corrompue, lgre, enrage, la charge
terrible de chercher sur le corps des filles et garons l'endroit o
Satan aurait mis sa marque. Cet endroit se reconnaissait  ce qu'il
tait insensible, et qu'on pouvait impunment y enfoncer des aiguilles.
Un chirurgien martyrisait les vieilles, elle les jeunes, qu'on appelait
comme tmoins, mais qui, si elle les disait marques, pouvaient tre
accuses. Chose odieuse que cette fille effronte, devenue matresse
absolue du sort de ces infortuns, allt leur enfonant l'aiguille, et
pt  volont dsigner ces corps sanglants  la mort!

Elle avait pris un tel empire sur Lancre, qu'elle lui fait croire que,
pendant qu'il dort  Saint-P, dans son htel, entour de ses serviteurs
et de son escorte, le Diable est entr la nuit dans sa chambre, qu'il y
a dit la messe noire, que les sorcires ont t jusque sous ses rideaux
pour l'empoisonner, mais qu'elles l'ont trouv bien gard de Dieu. La
messe noire a t servie par la dame de Lancinena,  qui Satan a fait
l'amour dans la chambre mme du juge. On entrevoit le but probable de ce
misrable conte: la mendiante en veut  la dame, qui tait jolie, et qui
et pu, sans cette calomnie, prendre aussi quelque ascendant sur le
galant commissaire.

Lancre et son confrre, effrays, avancrent, n'osant reculer. Ils
firent planter leurs potences royales sur les places mme o Satan avait
tenu le sabbat. Cela effraya, on les sentit forts et arms du bras du
roi. Les dnonciations plurent comme grle. Toutes les femmes,  la
queue, vinrent s'accuser l'une l'autre. Puis on fit venir les enfants,
pour leur faire dnoncer les mres. Lancre juge, dans sa gravit, qu'un
tmoin de huit ans est bon, suffisant et respectable.

M. d'Espagnet ne pouvait donner qu'un moment  cette affaire, devant se
rendre bientt aux tats de Barn.

Lancre, pouss  son insu par la violence des jeunes rvlatrices qui
seraient restes en pril si elles n'eussent fait brler les vieilles,
mena le procs au galop, bride abattue. Un nombre suffisant de sorcires
furent adjuges au bcher. Se voyant perdues, elles avaient fini par
parler aussi, dnoncer. Quand on mena les premires au feu, il y eut une
scne horrible. Le bourreau, l'huissier, les sergents, se crurent  leur
dernier jour. La foule s'acharna aux charrettes, pour forcer ces
malheureuses de rtracter leurs accusations. Des hommes leur mirent le
poignard  la gorge; elles faillirent prir sous les ongles de leurs
compagnes furieuses.

La justice s'en tira pourtant  son honneur. Et alors les commissaires
passrent au plus difficile, au jugement de huit prtres qu'ils avaient
en main. Les rvlations des filles avaient mis ceux-ci  jour. Lancre
parle de leurs moeurs comme un homme qui sait tout d'original. Il leur
reproche non-seulement leurs galants exercices aux nuits du sabbat, mais
surtout leurs sacristines, bndictes ou marguillires. Il rpte mme
des contes: que les prtres ont envoy les maris  Terre-Neuve, et
rapport du Japon les diables qui leur livrent les femmes.

Le clerg tait fort mu. L'vque de Bayonne aurait voulu rsister. Ne
l'osant, il s'absenta, et dsigna son vicaire gnral pour assister au
jugement. Heureusement le Diable secourut les accuss mieux que
l'vque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva, un matin, que
cinq des huit chapprent. Les commissaires, sans perdre de temps,
brlrent les trois qui restaient.

Cela vers aot 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient  Logrono
leur procs n'arrivrent  l'auto-da-f qu'au 8 novembre 1610. Ils
avaient eu bien plus d'embarras que les ntres, vu le nombre immense,
pouvantable, des accuss. Comment brler tout un peuple? Ils
consultrent le pape et les plus grands docteurs d'Espagne. La reculade
fut dcide. Il fut entendu qu'on ne brlerait que les obstins, ceux
qui persisteraient  nier, et que ceux qui avoueraient seraient
relchs. C'est la mthode qui dj sauvait tous les prtres dans les
procs de libertinage. On se contentait de leur aveu, et d'une petite
pnitence. (_V._ Llorente.)

L'inquisition, exterminatrice pour les hrtiques, cruelle pour les
Maures et les juifs, l'tait bien moins pour les sorciers. Ceux-ci,
bergers en grand nombre, n'taient nullement en lutte avec l'glise. Les
jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de chvres,
inquitaient peu les ennemis de la libert de penser.

Le livre de Lancre a t crit surtout en vue de montrer combien la
justice de France, laque et parlementaire, est meilleure que la justice
de prtres. Il est crit lgrement et au courant de la plume, fort gai.
On y sent la joie d'un homme qui s'est tir  son honneur d'un grand
danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte orgueilleusement qu'au
sabbat qui suivit la premire excution des sorcires, leurs enfants
vinrent en faire des plaintes  Satan. Il rpondit que leurs mres
n'taient pas brles, mais vivantes, heureuses. Du fond de la nue, les
enfants crurent en effet entendre les voix des mres, qui se disaient en
pleine batitude. Cependant Satan avait peur. Il s'absenta quatre
sabbats, se substituant un diablotin de nulle importance. Il ne reparut
qu'au 22 juillet. Lorsque les sorcires lui demandrent la cause de son
absence, il dit: J'ai t plaider votre cause contre Janicot
(Petit-Jean, il nomme ainsi Jsus). J'ai gagn l'affaire. Et celles qui
sont encore en prison ne seront pas brles.

Le grand menteur fut dmenti. Et le magistrat vainqueur assure qu' la
dernire qu'on brla on vit une nue de crapauds sortir de sa tte. Le
peuple se rua sur eux  coups de pierres, si bien qu'elle fut plus
lapide que brle. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas 
bout d'un crapaud noir, qui chappa aux flammes, aux btons, aux
pierres, et se sauva, comme un dmon qu'il tait, en lieu o on ne sut
jamais le trouver.




CHAPITRE XIX

LES COUVENTS.--LA SORCELLERIE DANS LES COUVENTS.--LE PRINCE DES
MAGICIENS

1610-1611


Le Parlement de Provence n'eut rien  envier aux succs du Parlement de
Bordeaux. La juridiction laque saisit de nouveau l'occasion d'un procs
de sorcellerie pour se faire la rformatrice des moeurs ecclsiastiques.
Elle jeta un regard svre dans le monde ferm des couvents. Rare
occasion. Il y fallut un concours singulier de circonstances, des
jalousies furieuses, des vengeances de prtre  prtre. Sans ces
passions indiscrtes, que nous verrons plus tard encore clater de
moments en moments, nous n'aurions nulle connaissance de la destine
relle de ce grand peuple de femmes qui meurt dans ces tristes maisons,
pas un mot de ce qui se passe derrire ces grilles et ces grands murs
que le confesseur franchit seul.

Le prtre basque que Lancre montre si lger, si mondain, allant l'pe
au ct, danser la nuit au sabbat, o il conduit sa sacristine, n'tait
pas un exemple  craindre. Ce n'tait pas celui-l que l'Inquisition
d'Espagne prenait tant de peine  couvrir, et pour qui ce corps si
svre se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien chez Lancre, au
milieu de ses rticences, qu'il y a encore _autre chose_. Et les tats
gnraux de 1614, quand ils disent qu'il ne faut pas que le prtre juge
le prtre, pensent aussi  _autre chose_. C'est prcisment ce mystre
qui se trouva dchir par le Parlement de Provence. Le directeur de
religieuses, matre d'elles, et disposant de leur corps et de leur me,
les ensorcelant: voil ce qui apparut au procs de Gauffridi, plus tard
aux affaires terribles de Loudun et de Louviers, dans celles que
Llorente, que Ricci et autres nous ont fait connatre.

La tactique fut la mme pour attnuer le scandale, dsorienter le
public, l'occuper de la forme en cachant le fond. Au procs d'un prtre
sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l'on escamota le prtre, de
manire  tout rejeter sur les arts magiques et faire oublier la
fascination naturelle d'un homme matre d'un troupeau de femmes qui lui
sont abandonnes.

Il n'y avait aucun moyen d'touffer la premire affaire. Elle avait
clat en pleine Provence, dans ce pays de lumire o le soleil perce
tout  jour. Le thtre principal fut non-seulement Aix et Marseille,
mais le lieu clbre de la Sainte-Baume, plerinage frquent o une
foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel  mort de
deux religieuses possdes et de leurs dmons. Les Dominicains, qui
entamrent la chose comme inquisiteurs, s'y compromirent fort par
l'clat qu'ils lui donnrent et par leur partialit pour telle de ces
religieuses. Quelque soin que le Parlement mt ensuite  brusquer la
conclusion, ces moines eurent grand besoin de s'expliquer et de
s'excuser. De l le livre important du moine Michalis, ml de vrits,
de fables, o il rige Gauffridi, le prtre qu'il fit brler, en _Prince
des magiciens_ non-seulement de France, mais d'Espagne, d'Allemagne,
d'Angleterre et de Turquie, de toute la terre habite.

Gauffridi semble avoir t un homme agrable et de mrite. N aux
montagnes de Provence, il avait beaucoup voyag dans les Pays-Bas et
dans l'Orient. Il avait la meilleure rputation  Marseille, o il tait
prtre  l'glise des Acoules. Son vque en faisait cas, et les dames
les plus dvotes le prfraient pour confesseur. Il avait, dit-on, un
don singulier pour se faire aimer de toutes. Nanmoins il aurait gard
une bonne rputation si une dame noble de Provence, aveugle et
passionne, n'eut pouss l'infatuation jusqu' lui confier (peut-tre
pour son ducation religieuse) une charmante enfant de douze ans,
Madeleine de la Palud, blonde et d'un caractre doux. Gauffridi y perdit
l'esprit, et ne respecta pas l'ge ni la sainte ignorance, l'abandon de
son lve.

Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s'aperut de son
malheur, de cet amour infrieur et sans espoir de mariage. Gauffridi,
pour la retenir, dit qu'il pouvait l'pouser devant le Diable, s'il ne
le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu'il
tait le _Prince des magiciens_, et qu'elle en deviendrait la reine. Il
lui mit au doigt un anneau d'argent, marqu de caractres magiques. La
mena-t-il au sabbat ou lui fit-il croire qu'elle y avait t, en la
troublant par des breuvages, des fascinations magntiques? Ce qui est
sr, c'est que l'enfant, tiraille entre deux croyances, pleine
d'agitation et de peur, fut ds lors par moment folle, et certains accs
la jetaient dans l'pilepsie. Sa peur tait d'tre enleve vivante par
le Diable. Elle n'osa plus rester dans la maison de son pre, et se
rfugia au couvent des Ursulines de Marseille.

C'tait le plus calme des ordres et le moins draisonnable. Elles
n'taient pas oisives, s'occupant un peu  lever des petites filles. La
raction catholique, qui avait commenc avec une haute ambition
espagnole d'extase, impossible alors, qui avait follement bti force
couvents de carmlites, feuillantines et capucines, s'tait vue bientt
au bout de ses forces. Les filles qu'on murait l si durement pour s'en
dlivrer mouraient tout de suite, et, par ces morts si promptes,
accusaient horriblement l'inhumanit des familles. Ce qui les tuait, ce
n'taient pas les mortifications, mais l'ennui et le dsespoir. Aprs le
premier moment de ferveur, la terrible maladie des clotres (dcrite ds
le Ve sicle par Cassien), l'ennui pesant, l'ennui mlancolique des
_aprs-midi_, l'ennui tendre qui gare en d'indfinissables langueurs,
les minait rapidement. D'autres taient comme furieuses; le sang trop
fort les touffait.

Une religieuse, pour mourir dcemment sans laisser trop de remords 
ses proches, doit y mettre environ dix ans (c'est la vie moyenne des
clotres). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bons sens et
d'exprience sentirent que, pour les prolonger, il fallait les occuper
quelque peu, ne pas les tenir trop seules. Saint Franois de Sales fonda
les Visitandines, qui devaient, deux  deux, visiter les malades. Csar
de Bus et Romillion, qui avaient cr les Prtres de la doctrine (en
rapport avec l'Oratoire), fondrent ce qu'on et pu appeler les filles
de la Doctrine, les Ursulines, religieuses enseignantes, que ces prtres
dirigeaient. Le tout sous la haute inspection des vques, et peu,
trs-peu monastique; elles n'taient pas clotres encore. Les
Visitandines sortaient; les Ursulines recevaient (au moins les parents
des lves). Les unes et les autres taient en rapport avec le monde,
sous des directeurs estims. L'cueil de tout cela, c'tait la
mdiocrit. Quoique les Oratoriens et Doctrinaires aient eu des gens de
grand mrite, l'esprit gnral de l'ordre tait systmatiquement moyen,
modr, attentif  ne pas prendre un vol trop haut. Le fondateur des
Ursulines, Romillion, tait un homme d'ge, un protestant converti, qui
avait tout travers, et tait revenu de tout. Il croyait ses jeunes
Provenales dj aussi sages, et comptait tenir ses petites ouailles
dans les maigres pturages d'une religion oratorienne, monotone et
raisonnable. C'est par l que l'ennui rentrait. Un matin, tout chappa.

Le montagnard provenal, le voyageur, le mystique, l'homme de trouble et
de passion, Gauffridi, qui venait l comme directeur de Madeleine, eut
une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans doute
par les chappes de la jeune folle amoureuse, elles surent que ce
n'tait rien moins qu'une puissance diabolique. Toutes sont saisies de
peur, et plus d'une aussi d'amour. Les imaginations s'exaltent; les
ttes tournent. En voil cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui
hurlent, qui se sentent saisies du dmon.

Si les Ursulines eussent t clotres, mures, Gauffridi, leur seul
directeur, et pu les mettre d'accord de manire ou d'autre. Il aurait
pu arriver, comme en un clotre du Quesnoy en 1490, que le Diable, qui
prend volontiers la figure de celui qu'on aime, se fut constitu, sous
la figure de Gauffridi, l'amant commun des religieuses. Ou bien, comme
dans ces clotres espagnols dont parle Llorente, il leur et persuad
que le prtre sacre de prtrise celles  qui il fait l'amour, et que le
pch avec lui est une sanctification. Opinion rpandue en France, et 
Paris mme, o ces matresses de prtres taient dites les consacres
(Lestoile, dit. Mich., 561).

Gauffridi, matre de toutes, s'en tint-il  Madeleine? Ne passa-t-il pas
de l'amour au libertinage? On ne sait. L'arrt indique une religieuse
qu'on ne montra pas au procs, mais qui reparat  la fin, comme s'tant
donne au Diable et  lui.

Les Ursulines taient une maison toute  jour, o chacun venait, voyait.
Elles taient sous la garde de leurs Doctrinaires, honntes, et
d'ailleurs jaloux. Le fondateur mme tait l, indign et dsespr.
Quel malheur pour l'ordre naissant, qui,  ce moment mme, prosprait,
s'tendait partout en France! Sa prtention tait la sagesse, le bon
sens, le calme. Et tout  coup il dlire! Romillion et voulu touffer
la chose. Il fit secrtement exorciser ces filles par un de ses prtres.
Mais les diables ne tenaient compte d'exorcistes doctrinaires. Celui de
la petite blonde, Diable noble, qui tait Belzbuth, dmon de l'orgueil,
ne daigna desserrer les dents.

Il y avait, parmi ces possdes, une fille particulirement adopte de
Romillion, fille de vingt  vingt-cinq ans, fort cultive et nourrie
dans la controverse, ne protestante, mais qui, n'ayant pre ni mre,
tait tombe aux mains du Pre, comme elle, protestant converti. Son nom
de Louise Capeau semble roturier. C'tait, comme il parut trop, une
fille d'un prodigieux esprit, d'une passion enrage. Ajoutez-y une
pouvantable force. Elle soutint trois mois, outre son orage infernal,
une lutte dsespre qui et tu l'homme le plus fort en huit jours.

Elle dit qu'elle avait trois diables: Verrine, bon diable catholique,
lger, un des dmons de l'air; Lviathan, mauvais diable, raisonneur et
protestant; enfin un autre qu'elle avoue tre celui de l'impuret. Mais
elle en oublie un, le dmon de la jalousie.

Elle hassait cruellement la petite, la blonde, la prfre,
l'orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accs, avait dit
qu'elle avait t au sabbat, et qu'elle y avait t reine, et qu'on l'y
avait adore, et qu'elle s'y tait livre, mais au Prince ...--Quel
prince?--Louis Gauffridi, le Prince des magiciens.

Cette Louise,  qui une telle rvlation avait enfonc un poignard,
tait trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de
la perdre. Son dmon fut soutenu de tous les dmons des jalouses. Toutes
crirent que Gauffridi tait bien le roi des sorciers. Le bruit se
rpandit partout qu'on avait fait une grande capture, un prtre roi des
magiciens, le Prince de la magie, pour tous les pays. Tel fut l'affreux
diadme de fer et de feu que ses dmons femelles lui enfoncrent au
front.

Tout le monde perdit la tte, et le vieux Romillion mme. Soit haine de
Gauffridi, soit peur de l'Inquisition, il sortit l'affaire des mains de
l'vque, et mena ses deux possdes, Louise et Madeleine, au couvent de
la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain tait le Pre Michalis,
propre inquisiteur du Pape en terre papale d'Avignon et qui prtendait
l'tre pour toute la Provence. Il s'agissait uniquement d'exorcismes.
Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi, celui-ci allait
par le fait tomber aux mains de l'Inquisition.

Michalis devait prcher l'Advent  Aix, devant le Parlement. Il sentit
combien cette affaire dramatique le relverait. Il la saisit avec
l'empressement de nos avocats de Cour d'assises quand il leur vient un
meurtre dramatique ou quelques cas curieux de conversation criminelle.

Le beau, dans ce genre d'affaires, c'tait de mener le drame pendant
l'Advent, Nol et le Carme, et de ne brler qu' la Semaine sainte, la
veille du grand moment de Pques. Michalis se rserva pour le dernier
acte, et confia le gros de la besogne  un Dominicain flamand qu'il
avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait dj
exorcis, tait ferr en ces sottises.

Ce que le Flamand d'ailleurs avait  faire de mieux, c'tait de ne rien
faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois fois plus
zl que l'Inquisition, d'une inextinguible fureur, d'une brlante
loquence, bizarre, baroque parfois, mais  faire frmir, une vraie
torche infernale.

La chose fut rduite  un duel entre les deux diables, entre Louise et
Madeleine, par-devant le peuple. Des simples qui venaient l au
plerinage de la Sainte-Baume, un bon orfvre par exemple et un drapier,
gens de Troyes en Champagne, taient ravis de voir le dmon de Louise
battre si cruellement les dmons et fustiger les magiciens. Ils en
pleuraient de joie, et s'en allaient en remerciant Dieu.

Spectacle bien terrible cependant (mme dans la lourde rdaction des
procs-verbaux du Flamand) de voir ce combat ingal; cette fille, plus
ge et si forte, robuste Provenale, vraie race des cailloux de la
Crau, chaque jour lapider, assommer, craser cette victime, jeune et
presque enfant, dj supplicie par son mal, perdue d'amour et de honte,
dans les crises de l'pilepsie...

Le volume du Flamand, avec l'addition de Michalis, en tout quatre cents
pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces que cette
fille vomit Cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle prchait sur
toutes choses, sur les sacrements, sur la venue prochaine de
l'Antchrist, sur la fragilit des femmes, etc., etc. De l, au nom de
ses Diables, elle revenait  la fureur, et deux fois par jour reprenait
l'excution de la petite, sans respirer, sans suspendre une minute
l'affreux torrent,  moins que l'autre, perdue, un pied en enfer,
dit-elle elle-mme, ne tombt en convulsion, et ne frappt les dalles de
ses genoux, de son corps, de sa tte vanouie.

Louise est bien au quart folle, il faut l'avouer; nulle fourberie n'et
suffi  tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne, sur
chaque endroit o elle peut crever le coeur  la patiente et y faire
entre l'aiguille, une horrible lucidit.

C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possde du Diable,
communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la plus
haute autorit. La vnrable Catherine de France, la premire des
Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la
surprend en flagrant dlit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente, en
est quitte pour dire, au nom de son diable: Le Diable est le pre du
mensonge.

Un minime, homme de sens, qui est l, relve ce mot, et lui dit: Alors,
tu mens. Et aux exorcistes: Que ne faites-vous taire cette femme? Il
leur cite l'histoire de Marthe, la fausse possde de Paris. Pour
rponse, on la fait communier devant lui. Le Diable communiant, le
Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme est stupfait ...
Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte partie, ne dit plus
un mot.

Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: Je
vois des magiciens ... Chacun tremble pour soi-mme.

Victorieuse de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu' Marseille. Son
exorciste flamand, rduit  l'trange rle de secrtaire et confident du
Diable, crit sous sa dicte cinq lettres:

Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se
convertir;--aux mmes Capucins pour qu'ils arrtent Gauffridi, le
garrottent avec une tole et le tiennent prisonnier dans telle maison
qu'elle indique;--plusieurs lettres aux modrs,  Catherine de France,
aux prtres de la Doctrine, qui eux-mmes se dclaraient contre
elle.--Enfin, cette femme effrne, dborde, insulte sa propre
suprieure: Vous m'avez dit au dpart d'tre humble et obissante ...
Je vous rends votre conseil.

Verrine, le Diable de Louise, dmon de l'air et du vent, lui soufflait
des paroles folles, lgres et d'orgueil insens, blessant amis et
ennemis, l'Inquisition mme. Un jour, elle se mit  rire de Michalis,
qui se morfondait  Aix  prcher dans le dsert, tandis que tout le
monde venait l'couter  la Sainte-Baume. Tu prches,  Michalis! tu
dis vrai, mais avances, peu ... Et Louise, sans tudier, a atteint,
compris le sommaire de la perfection.

Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir bris Madeleine. Un mot y
avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: Tu seras brle (17
dcembre). La petite fille, perdue, dit ds lors tout ce qu'elle
voulait et la soutint bassement.

Elle s'humilia devant tous, demanda pardon  sa mre,  son suprieur
Romillion,  l'assistance,  Louise. Si nous en croyons celle-ci, la
peureuse la prit  part, la pria d'avoir piti d'elle, de ne pas trop
la chtier.

L'autre, tendre comme un roc, clmente comme un cueil, sentit qu'elle
tait  elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit,
l'enveloppa, l'tourdit et lui ta le peu qui lui restait d'me. Second
ensorcellement, mais  l'envers de Gauffridi, une _possession_ par la
terreur. La crature anantie marchant sous la verge et le fouet, on la
poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur d'accuser,
d'assassiner celui qu'elle aimait encore.

Si Madeleine avait rsist, Gauffridi et chapp. Tout le monde tait
contre Louise.

Michalis mme,  Aix, clips par elle dans ses prdications, trait
d'elle si lgrement, et tout arrt plutt que d'en laisser l'honneur
 cette fille.

Marseille dfendait Gauffridi, tant effraye de voir l'inquisition
d'Avignon pousser jusqu' elle, et chez elle prendre un Marseillais.

L'vque surtout et le chapitre dfendaient leur prtre. Ils soutenaient
qu'il n'y avait rien en tout cela qu'une jalousie de confesseurs, la
haine ordinaire des moines contre les prtres sculiers.

Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils taient dsols du
bruit. Plusieurs en eurent tant de chagrin, qu'ils taient prs de tout
laisser et de quitter leur maison. Les dames taient indignes, surtout
madame Libertat, la dame du chef des royalistes, qui avait rendu
Marseille au roi. Toutes pleuraient pour Gauffridi et disaient que le
dmon seul pouvait attaquer cet agneau de Dieu.

Les Capucins,  qui Louise si imprieusement ordonnait de le prendre au
corps, taient (comme tous les ordres de Saint-Franois) ennemis des
Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de leur
possde. La vie errante d'ailleurs qui mettait les Capucins en rapport
continuel avec les femmes leur faisait souvent des affaires de moeurs.
Ils n'aimaient pas qu'on se mt  regarder de si prs la vie des
ecclsiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les possds
n'taient pas chose si rare qu'on ne pt s'en procurer; ils en eurent un
 point nomm. Son Diable, sous l'influence du cordon de Saint-Franois,
dit tout le contraire du Diable de Saint-Dominique. Il dit et ils
crivirent en son nom: Que Gauffridi n'tait nullement magicien, qu'on
ne pouvait l'arrter.

On ne s'attendait pas  cela,  la Sainte-Baume. Louise parut interdite.
Elle trouva  dire seulement qu'apparemment les Capucins n'avaient pas
fait jurer  leur Diable de dire vrai Pauvre rponse, qui fut pourtant
appuye par la tremblante Madeleine.

Comme un chien qu'on a battu et qui craint de l'tre encore, elle tait
capable de tout, mme de mordre et de dchirer. C'est par elle qu'en
cette crise Louise horriblement mordit.

Elle-mme dit seulement que l'vque, sans le savoir, offensait Dieu.
Elle cria contre les sorciers de Marseille, sans nommer personne. Mais
le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme qui
depuis deux ans avait perdu son enfant fut dsigne par celle-ci comme
l'ayant trangl. La femme, craignant les tortures, s'enfuit ou se tint
cache. Son mari, son pre, en larmes, vinrent  la Sainte-Baume, sans
doute pour flchir les inquisiteurs. Mais Madeleine n'et jamais os se
ddire; elle rpta l'accusation.

Qui tait en sret? Personne. Du moment que le Diable tait pris pour
vengeur de Dieu, du moment qu'on crivait sous sa dicte les noms de
ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de jour
le cauchemar affreux du bcher.

Marseille, contre une telle audace de l'Inquisition papale, et d
s'appuyer du Parlement d'Aix. Malheureusement, elle savait qu'elle
n'tait pas aime  Aix.

Celle-ci, petite ville officielle de magistrature et de noblesse, a
toujours t jalouse de l'opulente splendeur de Marseille, cette reine
du Midi. Ce fut tout au contraire l'adversaire de Marseille,
l'inquisiteur papal, qui, pour prvenir l'appel de Gauffridi au
Parlement, y eut recours le premier. C'tait un corps trs-fanatique
dont les grosses ttes taient des nobles enrichis dans l'autre sicle
au massacre des Vaudois. Comme juges laques, d'ailleurs, ils furent
ravis de voir un inquisiteur du pape crer un tel prcdent, avouer que,
dans l'affaire d'un prtre, dans une affaire de sortilge, l'Inquisition
ne pouvait procder que pour l'instruction prparatoire. C'tait comme
une dmission que donnaient les inquisiteurs de toutes leurs vieilles
prtentions. Un ct flatteur aussi o mordirent ceux d'Aix, comme
avaient fait ceux de Bordeaux, c'tait qu'eux laques, ils fussent
rigs par l'glise elle-mme en censeurs et rformateurs des moeurs
ecclsiastiques.

Dans cette affaire, o tout devait tre trange et miraculeux, ce ne fut
pas la moindre merveille de voir un dmon si furieux devenir tout  coup
flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise charma les
gens du roi par un loge du feu roi. Henri IV (qui l'aurait cru?) fut
canonis par le Diable. Un matin, sans -propos, il clata en loges de
ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel.

Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l'Inquisition,
celle-ci dsormais sre du bras sculier, des soldats et du bourreau,
une commission parlementaire envoye  la Sainte-Baume pour examiner les
possdes, couter leurs dpositions, leurs accusations, et dresser des
listes, c'tait chose vraiment effrayante. Louise, sans mnagement,
dsigna les Capucins, dfenseurs de Gauffridi, et annona qu'ils
seraient punis _temporellement_ dans leurs corps et dans leur chair.

Les pauvres Pres furent briss. Leur Diable ne souffla plus mot. Ils
allrent trouver l'vque, et lui dirent qu'en effet on ne pouvait gure
refuser de reprsenter Gauffridi  la Sainte-Baume, et de faire acte
d'obissance; mais qu'aprs cela l'vque et le chapitre le
rclameraient, le replaceraient sous la protection de la justice
piscopale.

On avait calcul aussi, sans doute, que la vue de cet homme aim allait
fort troubler les deux filles, que la terrible Louise elle-mme serait
branle des rclamations de son coeur.

Ce coeur, en effet, s'veilla  l'approche du coupable; la furieuse
semble avoir eu un moment d'attendrissement. Je ne connais rien de plus
brlant que sa prire pour que Dieu sauve celui qu'elle a pouss  la
mort: Grand Dieu, je vous offre tous les sacrifices qui ont t offerts
depuis l'origine du monde et le seront jusqu' la fin ... le tout pour
Louis!... Je vous offre tous les pleurs des saints, toutes les extases
des anges ... le tout pour Louis! Je voudrais qu'il y et plus d'mes
encore pour que l'oblation ft plus grande ... le tout pour Louis! Pater
de coelis Deus, miserere Ludovici! Fili redemptor mundi Deus, miserere
Ludovici!... etc.

Vaine piti! funeste d'ailleurs!... Ce qu'elle et voulu, c'tait que
l'accus _ne s'endurct pas_, qu'il s'avout coupable. Auquel cas il
tait sr d'tre brl, dans notre jurisprudence.

Elle-mme, du reste, tait finie, elle ne pouvait plus rien.
L'inquisiteur Michalis, humili de n'avoir vaincu que par elle, irrit
contre son exorciste flamand, qui s'tait tellement subordonn  elle et
avait laiss voir  tous les secrets ressorts de la tragdie, Michalis,
venait justement pour briser Louise, sauver Madeleine et la lui
substituer, s'il se pouvait, dans ce drame populaire. Ceci n'tait pas
maladroit et tmoigne d'une certaine entente de la scne. L'hiver et
l'Advent avaient t remplis par la terrible sibylle, la bacchante
furieuse. Dans une saison plus douce, dans un printemps de Provence, au
Carme, aurait figur un personnage plus touchant, un dmon tout fminin
dans une enfant malade et dans une blonde timide. La petite demoiselle
appartenant  une famille distingue, la noblesse s'y intressait, et
le Parlement de Provence.

Michalis, loin d'couter son Flamand, l'homme de Louise, lorsqu'il
voulut entrer au petit conseil des Parlementaires, lui ferma la porte.
Un Capucin, venu aussi, au premier mot de Louise, cria: Silence, Diable
maudit!

Gauffridi cependant tait arriv  la Sainte-Baume, o il faisait triste
figure. Homme d'esprit, mais faible et coupable, il ne pressentait que
trop la fin d'une pareille tragdie populaire, et, dans sa plus cruelle
catastrophe, il se voyait abandonn, trahi de l'enfant qu'il aimait. Il
s'abandonna lui-mme, et, quand on le mit en face de Louise, elle
apparut comme un juge, un de ces vieux juges d'glise, cruels et subtils
scolastiques. Elle lui posa les questions de doctrine, et  tout il
rpondait _oui_, lui accordant mme les choses les plus contestables,
par exemple, que le Diable peut tre cru en justice sur sa parole et
son serment.

Cela ne dura que huit jours (du 1er au 8 janvier). Le clerg de
Marseille le rclama. Ses amis, les Capucins, dirent avoir visit sa
chambre et n'avoir rien trouv de magique. Quatre chanoines de Marseille
vinrent d'autorit le prendre et le ramenrent chez lui.

Gauffridi tait bien bas. Mais ses adversaires n'taient pas bien haut.
Mme les deux inquisiteurs, Michalis et le Flamand, taient
honteusement en discorde. La partialit du second pour Louise, du
premier pour Madeleine, dpassa les paroles mmes, et l'on en vint aux
voies de fait. Ce chaos d'accusations, de sermons, de rvlations, que
le Diable avait dict par la bouche de Louise, le Flamand, qui l'avait
crit, soutenait que tout cela tait parole de Dieu, et craignait qu'on
n'y toucht. Il avouait une grande dfiance de son chef Michalis,
craignant que, dans l'intrt de Madeleine, il n'altrt ces papiers de
manire  perdre Louise, il les dfendit tant qu'il put, s'enferma dans
sa chambre, et soutint un sige. Michalis, qui avait les parlementaires
pour lui, ne put prendre le manuscrit qu'au nom du roi et en enfonant
la porte.

Louise, qui n'avait peur de rien, voulait au roi opposer le pape. Le
Flamand porta appel contre son chef Michalis  Avignon, au lgat. Mais
la prudente cour papale fut effraye du scandale de voir un inquisiteur
accuser un inquisiteur. Elle n'appuya pas le Flamand, qui n'eut plus
qu' se soumettre. Michalis, pour le faire taire, lui restitua les
papiers.

Ceux de Michalis, qui forment un second procs-verbal assez plat et
nullement comparable  l'autre, ne sont remplis que de Madeleine. On lui
fait de la musique pour essayer de la calmer. On note trs-soigneusement
si elle mange ou ne mange pas. On s'occupe trop d'elle en vrit, et
souvent de faon peu difiante. On lui adresse des questions tranges
sur le magicien, sur les places de son corps qui pouvaient avoir la
marque du Diable. Elle-mme fut examine. Quoique elle dt l'tre  Aix
par les mdecins et chirurgiens du Parlement (p. 70), Michalis, par
excs de zle, la visita  la Sainte-Baume, et il spcifie ses
observations (p. 69). Point de matrone appele. Les juges, laques et
moines, ici rconcilis et n'ayant pas  craindre leur surveillance
mutuelle, se passrent apparemment ce mpris des formalits.

Ils avaient un juge en Louise. Cette fille hardie stigmatisa ces
indcences au fer chaud: Ceux qu'engloutit le Dluge n'avaient pas tant
fait que ceux-ci!... Sodome, rien de pareil n'a jamais t dit de
toi!...

Elle dit aussi: Madeleine est livre  l'impuret! C'tait, en effet,
le plus triste. La pauvre folle, par une joie aveugle de vivre, de
n'tre pas brle, ou par un sentiment confus que c'tait elle
maintenant qui avait action sur les juges, chanta, dansa par moments
avec une libert honteuse, impudique et provocante. Le prtre de la
Doctrine, le vieux Romillion, en rougit pour son Ursuline. Choqu de
voir ces hommes admirer ses longs cheveux, il dit qu'il fallait les
couper, lui ter cette vanit.

Elle tait obissante et douce dans ses bons moments. Et on aurait bien
voulu en faire une Louise. Mais ses Diables taient vaniteux, amoureux,
non loquents et furieux, comme ceux de l'autre. Quand on voulut les
faire prcher, ils ne dirent que des pauvrets. Michalis fut oblig de
jouer la pice tout seul. Comme inquisiteur en chef, tenant  dpasser
de loin son subordonn Flamand, il assura avoir dj tir de ce petit
corps une arme de six mille six cent soixante diables; il n'en restait
qu'une centaine. Pour mieux convaincre le public, il lui fit rejeter le
charme ou sortilge qu'elle avait aval, disait-il, et le lui tira de la
bouche dans une matire gluante. Qui et refus de se rendre  cela?
L'assistance demeura stupfaite et convaincue.

Madeleine tait en bonne voie de salut. L'obstacle tait elle-mme. Elle
disait  chaque instant des choses imprudentes qui pouvaient irriter la
jalousie de ses juges et leur faire perdre patience. Elle avouait que
tout objet lui reprsentait Gauffridi, qu'elle le voyait toujours. Elle
ne cachait pas ses songes rotiques. Cette nuit, disait-elle, j'tais
au sabbat. Les magiciens adoraient ma statue toute dore. Chacun d'eux,
pour l'honorer, lui offrait du sang, qu'ils tiraient de leurs mains avec
des lancettes. _Lui_, il tait l,  genoux, la corde au cou, me priant
de revenir  lui et de ne pas le trahir ... Je rsistais ... Alors il
dit: Y a-t-il quelqu'un ici qui veuille mourir pour elle?--Moi, dit un
jeune homme, et le magicien l'immola.

Dans un autre moment, elle le voyait qui lui demandait seulement un seul
de ses beaux cheveux blonds. Et comme je refusais, il dit: La moiti
au moins d'un cheveu.

Elle assurait cependant qu'elle rsistait toujours. Mais un jour, la
porte se trouvant ouverte, voil notre convertie qui courait  toutes
jambes pour rejoindre Gauffridi.

On la reprit, au moins le corps. Mais l'me? Michalis ne savait comment
la reprendre. Il avisa heureusement son anneau magique. Il le tira, le
coupa, le dtruisit, le brla. Supposant aussi que l'obstination de
cette personne si douce venait des sorciers invisibles qui
s'introduisaient dans la chambre, il y mit un homme d'armes, bien
solide, avec une pe qui frappait de tous les cts, et taillait les
invisibles en pices.

Mais la meilleure mdecine pour convertir Madeleine, c'tait la mort de
Gauffridi. Le 5 fvrier, l'inquisiteur alla prcher le carme  Aix, vit
les juges et les anima. Le Parlement, docile  son impulsion, envoya
prendre  Marseille l'imprudent, qui, se voyant si bien appuy de
l'vque, du chapitre, des Capucins, de tout le monde, avait cru qu'on
n'oserait.

Madeleine d'un ct, Gauffridi de l'autre, arrivrent  Aix. Elle tait
si agite, qu'on fut contraint de la lier. Son trouble tait
pouvantable, et l'on n'tait plus sr de rien. On avisa un moyen bien
hardi avec cette enfant si malade, une de ces peurs qui jettent une
femme dans les convulsions et parfois donnent la mort. Un vicaire
gnral de l'archevch dit qu'il y avait en ce palais un noir et troit
charnier, ce qu'on appelle en Espagne un _pourrissoir_ (comme on en voit
 l'Escurial). Anciennement on y avait mis se consommer d'anciens
ossements de morts inconnus. Dans cet antre spulcral, on introduisit la
fille tremblante. On l'exorcisa en lui appliquant au visage ces froids
ossements. Elle ne mourut pas d'horreur, mais elle fut ds lors 
discrtion, et l'on eut ce qu'on voulait, la mort de la conscience,
l'extermination de ce qui restait de sens moral et de volont.

Elle devint un instrument souple,  faire tout ce qu'on voulait,
flatteuse, cherchant  deviner ce qui plairait  ses matres. On lui
montra des huguenots, et elle les injuria. On la mit devant Gauffridi,
et elle lui dit par coeur les griefs d'accusation, mieux que n'eussent
fait les gens du roi. Cela ne l'empchait pas de japper en furieuse
quand on la menait  l'glise, d'ameuter le peuple contre Gauffridi en
faisant blasphmer son Diable au nom du magicien. Belzbub disait par sa
bouche: Je renonce  Dieu au nom de Gauffridi, je renonce au Fils de
Dieu. etc. Et au moment de l'lvation: Retombe sur moi le sang du
Juste, de la part de Gauffridi!

Horrible communaut. Ce Diable  deux damnait l'un par les paroles de
l'autre; tout ce qu'il disait par Madeleine, on l'imputait  Gauffridi.
Et la foule pouvante avait hte de voir brler le blasphmateur muet
dont l'impit rugissait par la voix de cette fille.

Les exorcistes lui firent cette cruelle question,  laquelle ils eussent
eux-mmes pu rpondre bien mieux qu'elle: Pourquoi, Belzbub, parles-tu
si mal de ton grand ami?--Elle rpondit ces mots affreux: S'il y a des
tratres entre les hommes, pourquoi pas entre les dmons? Quand je me
sens avec Gauffridi, je suis  lui pour faire tout ce qu'il voudra. Et
quand vous me contraignez, je le trahis et je m'en moque!

Elle ne soutint pas pourtant cette excrable rise. Quoique le dmon de
la peur et de la servilit semblt l'avoir toute envahie, il y eut place
encore pour le dsespoir. Elle ne pouvait plus prendre le moindre
aliment. Et ces gens qui depuis cinq mois l'exterminaient d'exorcismes
et prtendaient l'avoir allge de six mille ou sept mille diables, sont
obligs de convenir qu'elle ne voulait plus que mourir et cherchait
avidement tous les moyens de suicide. Le courage seul lui manquait. Une
fois, elle se piqua avec une lancette, mais n'eut pas la force
d'appuyer. Une fois, elle saisit un couteau, et, quand on le lui ta,
elle tcha de s'trangler. Elle s'enfonait des aiguilles, enfin essaya
follement de se faire entrer dans la tte une longue pingle par
l'oreille.

Que devenait Gauffridi? L'inquisiteur, si long sur les deux filles, n'en
dit presque rien. Il passe comme sur le feu. Le peu qu'il dit est bien
trange. Il conte qu'on lui banda les yeux, pendant qu'avec des
aiguilles on cherchait sur tout son corps la place insensible qui devait
tre la marque du Diable. Quand on lui ta le bandeau, il apprit avec
tonnement et horreur que, par trois fois, on avait enfonc l'aiguille
sans qu'il la sentit? donc il tait trois fois marqu du signe d'Enfer.
Et l'inquisiteur ajouta: Si nous tions en Avignon, cet homme serait
brl demain.

Alors Gauffridi se sentit perdu et ne se dfendit plus. Il regarda
seulement si quelques ennemis des Dominicains ne pourraient lui sauver
la vie. Il dit vouloir se confesser aux Oratoriens. Mais ce nouvel
ordre, qu'on aurait pu appeler le juste milieu du catholicisme, tait
trop froid et trop sage pour prendre en main une telle affaire, si
avance d'ailleurs et dsespre.

Alors il se retourna vers les moines Mendiants, se confessa aux
Capucins, avoua tout et plus que la vrit, pour acheter la vie par la
honte. En Espagne, il aurait t _relax_ certainement, sauf une petite
pnitence dans quelque couvent. Mais nos parlements taient plus
svres; ils tenaient  constater la puret suprieure de la juridiction
laque. Les Capucins, eux-mmes peu rassurs sur l'article des moeurs,
n'taient pas gens  attirer la foudre sur eux. Ils enveloppaient
Gauffridi, le gardaient, le consolaient jour et nuit, mais seulement
pour qu'il s'avout magicien, et que, la magie restant le chef
d'accusation, on pt laisser au second plan la sduction d'un directeur,
qui compromettait le clerg.

Donc ses amis, les Capucins, par obsession, caresses et tendresses,
tirent de lui l'aveu mortel, qui, disaient-ils, sauvait son me, mais
qui bien certainement livrait son corps au bcher.

L'homme tant perdu, fini, on en finit avec les filles, qu'on ne devait
pas brler. Ce fut une factie. Dans une grande assemble du Clerg et
du Parlement, on fit venir Madeleine, et, parlant  elle, on somma son
Diable, Belzbub, de vider les lieux, sinon de donner ses oppositions.
Il n'eut garde de le faire, et partit honteusement.

Puis, on fit venir Louise, avec son Diable Verrine, mais avant de
chasser un esprit si ami de l'glise, les moines rgalrent les
parlementaires, novices en ces choses, du savoir-faire de ce Diable, en
lui faisant excuter une curieuse pantomime. Comment font les
Spharins, les Chrubins, les Trnes, devant Dieu?--Chose difficile, dit
Louise, ils n'ont pas de corps. Mais, comme on rpta l'ordre, elle fit
effort pour obir, imitant le vol des uns, le brlant dsir des autres,
et enfin l'adoration, en se courbant devant les juges, prosterne et la
tte en bas. On vit cette fameuse Louise, si fire et si indompte,
s'humilier, baiser le pav, et, les bras tendus, s'y appliquer de tout
son long.

Singulire exhibition, frivole, indcente, par laquelle on lui fit
expier son terrible succs populaire. Elle gagna encore l'assemble par
un cruel coup de poignard qu'elle frappa sur Gauffridi, qui tait l
garrott: Maintenant, lui dit-on, o est Belzbub, le Diable sorti de
Madeleine?--Je le vois distinctement  l'oreille de Gauffridi.

Est-ce assez de honte et d'horreurs? Resterait  savoir ce que cet
infortun dit  la question. On lui donna l'ordinaire et
l'extraordinaire. Tout ce qu'il y dut rvler clairerait sans nul doute
la curieuse histoire des couvents de femmes. Les parlementaires
recueillaient avidement ces choses-l, comme armes qui pouvaient servir,
mais ils les tenaient sous le secret de la cour.

L'inquisiteur Michalis, fort attaqu dans le public pour tant
d'animosit qui ressemblait fort  la jalousie, fut appel par son
ordre, qui s'assemblait  Paris, et ne vit pas le supplice de Gauffridi,
brl vif  Aix quatre jours aprs (30 avril 1611).

La rputation des Dominicains, entame par ce procs, ne fut pas fort
releve par une autre affaire de _possession_ qu'ils arrangrent 
Beauvais (novembre) de manire  se donner tous les honneurs de la
guerre, et qu'ils imprimrent  Paris. Comme on avait reproch surtout
au Diable de Louise de ne pas parler latin, la nouvelle possde, Denise
Lacaille, en jargonnait quelques mots. Ils en firent grand bruit, la
montrrent souvent en procession, la promenrent mme de Beauvais 
Notre-Dame-de-Liesse. Mais l'affaire resta assez froide. Ce plerinage
picard n'et pas l'effet dramatique, les terreurs de la Sainte-Baume.
Cette Lacaille, avec son latin, n'et pas la brlante loquence de la
Provenale, ni sa fougue, ni sa fureur. Le tout n'aboutit  rien qu'
amuser les huguenots.

Qu'advint-il des deux rivales, de Madeleine et de Louise? La premire,
du moins son ombre, fut tenue en terre papale, de peur qu'on ne la ft
parler sur cette funbre affaire. On ne la montrait en public que comme
exemple de pnitence. On la menait couper avec de pauvres femmes du bois
qu'on vendait pour aumnes. Ses parents, humilis d'elle, l'avaient
rpudie et abandonne.

Pour Louise, elle avait dit pendant le procs: Je ne m'en glorifierai
pas ... Le procs fini, j'en mourrai! Mais cela n'arriva point. Elle ne
mourut pas; elle tua encore. Le Diable meurtrier qui tait en elle tait
plus furieux que jamais. Elle se mit  dclarer aux inquisiteurs par
noms, prnoms et surnoms, tous ceux qu'elle imaginait affilis  la
magie, entres autres une pauvre fille, nomme Honore, aveugle des deux
yeux, qui fut brle vive.

Prions Dieu, dit en finissant le bon P. Michalis, que le tout soit 
sa gloire et  celle de son glise.




CHAPITRE XX

LUYNES ET LE P. ARNOUX.--PERSCUTION DES PROTESTANTS

1618-1620


N'avons-nous pas outre mesure appuy sur une anecdote, sur un fait
individuel? Nous ne le croyons nullement. Nous regardons ce procs comme
jetant une grande lumire sur un fait collectif immense, sur l'existence
intrieure des ordres religieux tellement multiplis  cette poque. Ce
qui se passa dans un ordre modr et raisonnable, soumis  la discipline
Oratorienne et Doctrinaire, aidera  faire comprendre le drame que
recelaient les autres, et qui, pendant tout le sicle, par de tragiques
lueurs, continue de se rvler.

L'attention trs-mrite qu'on a donne de nos jours  Port-Royal,
porte exclusivement sur cette rare exception, a fait oublier un peu
trop la gnralit des faits. Malgr l'effort incroyable avec lequel les
divers partis religieux ont travaill  touffer ce qui transpirait de
la vie des clotres, elle s'est montre suffisamment, et l'on peut fort
bien y suivre l'_Histoire de la Direction_.

On vit aussi dans cette affaire la puissance terrible de publicit dont
disposaient les ordres religieux. Les rvlations de l'Ursuline Louise,
acceptes des Dominicains, se rpandirent avec l'autorit d'un livre de
prophties. Mme de trs-libres esprits, non influencs par les moines,
Jansnius et Saint-Cyran, longtemps aprs, admettaient que Gauffridi
avait t le Prince des magiciens, et, d'aprs Louise, en auguraient la
prochaine venue de l'Antchrist.

Maintenant il faut savoir qu'en un sicle ( peu prs de 1620  1720)
les couvents, ces puissantes machines d'intrigues, multiplirent 
l'infini. Prcisons les chiffres, au moins pour deux ordres nouveaux.

Les Ursulines formrent _trois cent cinquante_ congrgations
enseignantes, divises chacune en plusieurs maisons d'ducation ou
pensionnats (peut-tre _mille maisons_ en tout).

Les Visitandines, en trente annes seulement, avaient dj _cent
couvents_. J'ignore le nombre ultrieur. Mais l'on sait qu' la fin du
sicle _une seule branche_ des Visitandines, celle du Sacr-Coeur,
_fonda en vingt annes plus de quatre cents couvents_.

Ursulines et Visitandines, diriges d'abord par les prtres
doctrinaires et par les vques, le furent bientt par les Jsuites, et
devinrent, sous leur main habile, un vaste clavier qu'on put faire
rsonner d'ensemble quand on voulut obtenir de grands effets d'opinion.

L'influence de la Presse, ses voix divergentes, son froid papier, o la
foule pelle le noir sur du blanc, tout cela en vrit est faible  ct
des vives paroles, des chaudes, tendres et caressantes insistances de
toutes ces religieuses sur les dames, et mme les hommes, qui
frquentaient leurs parloirs. Ces dames, mres de leurs lves, ou
parentes et amies des religieuses, ou amenes par la dvotion,
recevaient d'elles le mot d'ordre, venu des Jsuites, et s'en faisaient
 la cour,  la ville, les zles propagatrices. Ce mot, parti du
Louvre, du P. Cotton, du P. Arnoux, ou de la maison professe des
Jsuites (rue Saint-Antoine), tomb dans ce monde inflammable de femmes
ardentes et dociles, courait comme une trane de poudre, et en un
moment il tait partout. Moins rapides les effets du tlgraphe
lectrique.

Notez qu'avec ces religieuses sdentaires travaillaient, d'ensemble,
tout un monde de prtres et de moines. Les ordres anciens, jaloux des
Jsuites, comme les Mendiants, dans les grandes occasions n'agissaient
pas moins dans le mme sens. S'il s'agissait, par exemple, d'un coup
dcisif  frapper sur les protestants ou les jansnistes, la machine
pouvantable de deux ou trois mille parloirs rptant la chose et la
faisant rpter par leurs visiteuses innombrables, tait appuye en
dessous jusqu'aux derniers rangs du peuple par les religieux infimes,
spcialement par _quatre cents_ bandes errantes de Capucins.

Soit qu'il s'agt de peser en haut sur la cour par une force d'opinion
qu'on faisait monter d'en bas, soit qu'il s'agt de rpandre un faux
bruit, une panique, une peur qui soulevt la foule et la rendt
furieuse, on jouait de la machine. Si l'on ne disposait pas d'un peuple
aussi inflammable qu'au temps de la Saint-Barthlemy, en revanche, un
art nouveau et un nouvel instrument tait crs dont on pouvait tirer
autant de rsultats. C'est ce qui explique pourquoi, et dans l'Allemagne
catholique, et en France, un parti tomb du grand fanatisme aux
platitudes de la dvotion intrigante, n'en eut pas moins l'action norme
de la guerre de Trente ans, put faire la France complice de l'Autriche
contre l'Europe, contre elle-mme, et fit ici en petit l'essai des
futures Dragonnades.

Le changement de favoris ne changea absolument rien au grand courant des
choses. Concini appartenait aux Espagnols et voulait les appeler  son
secours (Richelieu). Luynes ne fut pas moins Espagnol. Au moment de la
crise, il s'offrait  l'Espagne pour une modique pension (_Arch. de
Simancas_, ap. Capefigue).

Tout ce qu'il voulait, c'tait de l'argent. Il prit pour lui l'norme
fortune de Concini, et bientt impudemment se fit conntable. Ses
frres, Brantes et Cadenet, se dguisent en M. de Luxembourg et M. le
duc de Chaulnes. Tous deux marchaux de France.

Rien au dedans, rien au dehors.  grand'peine Lesdiguires, alarm dans
son Dauphin par l'Espagne, qui guerroie contre la Savoie, obtient de
faire une lgre dmonstration en faveur du Savoyard. Au dedans, Luynes
promit des rformes, n'en fit point, et, tout au contraire, cra pour
argent nombre d'offices nouveaux (avec exemption d'impts et droit de
vexer le peuple). La langue ne suffit plus aux titres ridicules que le
fisc inventa: auneurs de drap, vendeurs de poisson, lves de
l'critoire, etc.

Le vrai changement au Louvre fut celui du Confesseur. Luynes osa prier
le P. Cotton de se retirer. Mais ce fut pour demander aux Jsuites un
autre confesseur du roi. Ils lui fournirent le P. Arnoux, bien plus
propre que Cotton  les servir dans les circonstances nouvelles. Cotton
avait t l'homme des temps d'Henri IV, ces temps de ruse et de
transaction. Il avait connu saint Charles Borrome et il tait aim de
saint Franois de Sales. Sa fortune fut singulire. La fille de
Lesdiguires l'avait employ d'abord pour tourmenter doucement son pre
et l'amener  la conversion. Le vieux soldat, qui voulait se faire
marchander plus longtemps, ajourna, mais il appuya le Jsuite auprs
d'Henri IV: Si vous voulez un bon Jsuite, dit-il, prenez le P.
Cotton.

On a vu comment Cotton se ligua avec la cour pour faire sauter Sully. Il
choua, et cependant se maintint par le parti espagnol, par la reine et
par Concini. Mais il fallait un Jsuite plus hardi, plus violent, au
moment o clatait la grande guerre d'Allemagne, pour occuper le roi, la
France, d'une petite guerre intrieure contre nos protestants. Ce
guerrier fut le P. Arnoux.

La perscution protestante, c'est le point o s'accordaient tous les
rivaux d'influence. Concini l'avait commence, et Luynes la continua. Le
clerg la demandait, le P. Arnoux l'imposait  son pnitent; le favori
esprait y occuper son jeune roi  une petite guerre sans pril. Il
n'tait pas jusqu'aux exils, aux gens de la reine mre, tels que
Richelieu, qui ne poussassent en ce sens.

Il est fort intressant de voir l'art persvrant, ingnieux et vari,
dont ces Pres, depuis 1610, travaillaient les protestants. Ils n'y
employaient plus la pointe, comme en l'autre sicle, mais plutt le
tranchant du fer, un tranchant mal affil qu'ils promenrent, douze ans
durant,  la gorge des victimes, voulant pralablement terrifier,
dmoraliser, abtir et dsesprer, mais lentement gorgills, saigns
d'un petit coutelet. Et les excellents bouchers ne mirent le fer dans le
coeur que quand le patient, dj affaibli, dfaillait et tournait les
yeux.

Les protestants taient l'objet d'une antipathie croissante. Ils
faisaient tache en ce temps dans une France toute nouvelle. Ils avaient
l'air d'une ombre arrire du XVIe sicle. Ils taient tristes et peu
galants, faisant exception  la loi gnrale du XVIIe: _l'universalit
de l'adultre_, aux moeurs loyales o chacun se pique de tromper son
intime ami.

Autre dfaut. Seuls, ils gardaient quelque esprit public, un reste
d'attachement pour le gouvernement collectif, le gouvernement _de soi
par soi_ (self government). La France, qui avait abdiqu, s'ennuyait de
les voir encore attachs  ces vieilleries. Elle ne voulait plus qu'un
bon matre.

Troisime dfaut. Les protestants avaient le tort de voir clair, de voir
que l'Espagne gouvernait la France, que Marie, Concini, Luynes,
n'taient qu'une crmonie. Ils distinguaient trs-bien derrire ces
ombres changeantes un petit nombre d'trangers, de vieux ligueurs et de
Jsuites; pour me, le confesseur du roi.

Le jour de la mort d'Henri IV, chacun croyait qu'il y aurait massacre 
Paris. Un Jsuite mme, en chaire, le conseilla ou regretta qu'il n'et
pas eu lieu. Ds l'anne suivante (1611), on commena  organiser dans
les villes catholiques du Poitou et du Limousin, et aussi  Saintes, 
Orlans,  Chartres, de vives paniques, en criant: Voil les huguenots
qui arment et qui vont vous massacrer! Furieux de peur, les catholiques
armaient et voulaient tuer tout. Toujours le mme moyen qui avait russi
dans toutes les Saint-Barthlemy du XVIe sicle.

En celui-ci, on n'allait pas si vite. Cependant les protestants auraient
t fous s'ils n'avaient pris des prcautions. Ils n'avaient nulle
protection  attendre d'un gouvernement domin par l'Espagnol qui et
voulu le massacre. Ils recoururent  eux-mmes, rtablirent les
institutions de dfense qui seules les avaient sauvs autrefois. La
principale, c'tait que, dans l'intervalle entre leurs assembles
gnrales, dans ces entr'actes assez longs o on pouvait les surprendre,
il restt quelqu'un pour faire sentinelle. Dans chaque province, un
conseil permanent devait rester runi pour recevoir les avis et faire
convoquer, s'il le fallait, une assemble de _province_, qui, au besoin
s'adjoindrait plusieurs provinces voisines pour former une assemble de
_cercle_, ou qui mme provoquerait une assemble _gnrale_.

Cette organisation de dfense, quoique fort mal excute, imposa au
parti massacreur. Mais elle lui donna une bien belle occasion de
calomnier les protestants et de les faire prendre en haine. Ils
voulaient une _rpublique_, ils faisaient un _tat dans l'tat_, etc.,
etc. C'est ce qu'on rpte encore, sans aucune rflexion sur la
ncessit terrible qui fit et exigea cela. Chose monstrueuse, en effet,
coupable, horriblement coupable! Ils voulaient vivre, ils voulaient
sauver leurs femmes et leurs enfants.

Les voyant en garde, on essaya de moyens de ruse. La reine mre (1612)
tcha d'avoir un maire  elle dans leurs places qui pt les trahir, par
exemple  Saint-Jean-d'Angly, mme  la Rochelle. N'y parvenant, elle
envoya, pour soumettre cette dernire ville au Parlement de Paris, un
conseiller protestant sous le titre nouveau d'_intendant de justice_.
Cet escamotage, contraire  tous les traits, aux serments des rois, ne
russit pas. Le peuple prit les armes et faillit faire justice  cet
_intendant_, qui pourtant sortit en vie.

Dans le petit pays de Gex, on essaya d'une chose o la main jsuite
clate admirablement. On leur ta leurs temples et leurs revenus, en
leur permettant de se rebtir des temples _avec les dmolitions des
couvents_ et avec l'argent _que les catholiques payaient pour rparer
les glises catholiques_. Moyen excellent de les faire excrer et
massacrer.

Comme leurs chefs les trahissaient, comme Lesdiguires et Bouillon les
vendaient tout le jour, comme le petit-fils de Coligny, Chtillon,
marchandait sous main son trait avec la cour, la lutte, si elle avait
lieu, devait tre leur ruine. Il fallait les y amener, leur rendre la
vie tellement impossible et intolrable, qu'ils aimassent mieux en
finir, se jetassent sur l'pe en aveugles, en dsesprs. Pour en venir
l, il fallait chaque jour les piquer, leur planter  la peau mille
pingles et mille aiguilles. Les Jsuites y russissaient, en les
faisant destituer mortifier de toutes manires, en leur tant leurs
domestiques, prcepteurs, etc., et faisant par la terreur, comme un
dsert autour d'eux. Mais mieux encore, on le faisait par les Gallicans!
Ceux-ci, dans leurs petites audaces contre les Jsuites et Rome, ne se
rassuraient eux-mmes et ne se croyaient catholiques qu'en pourchassant
les huguenots, c'est--dire se faisant bourreaux pour Rome et pour les
Jsuites. Misrable cercle vicieux o tourna la magistrature, et qui la
poussa ridicule sous le pied de la papaut et le fouet de Louis XIV.

Les fameuses chambres, mi-parties de protestants et de catholiques, ne
protgeaient pas les premiers. On ludait de cent manires leur
juridiction.

Dans les cas prvtaux, accusations de violences, de crimes, un petit
tribunal dcidait de la comptence et renvoyait au prvt, qui pendait
provisoirement.

Au moindre dlit qui pouvait toucher une glise catholique, le huguenot
tait frapp par un petit juge, puis le Parlement empoignait l'affaire.
Elle se jugeait uniquement par les catholiques, non par les tribunaux
mixtes.

Ceux-ci, tribunaux martyrs, vivaient sous la tyrannie des plus furieux
conseillers catholiques, que le Parlement ne manquait pas de dlguer
pour y siger. Et ce corps, par une contradiction monstrueuse, tout en
consentant  y dlguer ses membres, ne consentait pas que les notaires,
huissiers ou sergents agissent pour les chambres mixtes.

Malheur au nouveau protestant! Pendant les six mois qui suivaient sa
conversion, il restait justiciable des tribunaux catholiques. On lui
faisait un procs, o il tait sr d'tre condamn. Pour passer au
protestantisme, il fallait d'avance faire son testament, tre rsign au
martyre.

Enfin, les conflits ternels de juridictions, les lenteurs, les
chappatoires, les opinitres dnis de justice, immortalisaient les
procs et faisaient du protestant un misrable plaideur, nourri de
dceptions, d'espoir trompeur, de vaine attente, usant au Palais son
argent, sa vie, faisant  jamais pied de grue dans la salle des
Pas-Perdus.

Je ne doute pas que, ds cette poque, le clerg, intimement uni avec la
noblesse qui y mettait ses cadets et s'y nourrissait en grande partie,
n'ait projet, calcul la grande _affaire_ territoriale de la
Rvocation, qui refit les fortunes nobles par la confiscation norme du
bien patrimonial d'un demi-million de protestants. Terrible appt pour
la noblesse, et qui la rendit en ce sicle nergiquement catholique.

Le premier pas, c'tait que le clerg reprt, dans les pays devenus
protestants, les terres que la rvolution religieuse avait affectes au
culte calviniste. Cela datait de soixante ans (1562), C'tait la mme
opration qu'on ferait en France aujourd'hui si l'on dpossdait les
acqureurs des biens nationaux pour les restituer au clerg. Notez, pour
achever la similitude, qu'en ces pays, spcialement dans le Barn, le
clerg avait reu une indemnit en pensions annuelles qui le
ddommageait des terres.

Ce grand procs territorial constituait le clerg la partie des
protestants. Pouvait-il tre leur juge? C'est cependant le moment (1614)
o les prlats demandent  redevenir hauts justiciers,  pouvoir
_condamner aux galres_!

Une demande non moins grave qu'ils font aux tats de 1614, c'est qu'on
poursuive les parents qui empcheraient _leurs enfants de se faire
catholiques_. Premier mot qui ouvrit la voie aux enlvements d'enfants.
Ceux qu'on enlevait, on assura _qu'ils voulaient_ se faire catholiques.
Ce fut _pour les affranchir_ de la tyrannie des familles qu'on les
emprisonna au fond des couvents. Bientt  Lectoure, le Jsuite Regourd
vola un enfant de dix ans.  Royan,  Embrun,  Milhaud, autres rapts
semblables.  Paris, sous les yeux du roi; un matre des comptes, appel
Le Matre, tant mort, on prit ses enfants pour en faire des catholiques
(lie Benot, II, 277). Un protestant de Normandie ayant eu l'imprudence
de mettre un de ses deux fils au collge des Jsuites  Paris, et
voulant le leur retirer, on enlve l'enfant avec son frre; on les
cache aux Jsuites de Pont--Mousson. Procs. On fait comparatre les
enfants (de treize et onze ans), on leur fait dclarer qu'ils veulent
tre catholiques et parler contre leur pre. (_Ibidem_, 365.)

La mort n'tait pas un asile. Les enterrements des calvinistes taient
poursuivis, hus, siffls par des femmes, des enfants qu'on excitait. On
avait fait des chansons que ces enfants chantaient en drision des
psaumes et des pleurs des protestants. Cela donna lieu,  Tours,  une
scne pouvantable. Au convoi d'un certain Martin, ceux qui
accompagnaient son corps perdirent patience, et appliqurent un soufflet
 l'un de ces petits chanteurs. On cria par toute la ville: Ils ont tu
un enfant!

Alors tout le peuple accourt, on brle le Temple, on bouleverse le
cimetire, on arrache le corps  peine enterr, on le trane, on le
dchire. Le dsordre s'apaisa au bout de trois jours. Il fut puni. Mais
 Poitiers on rpta la mme scne, puis  Mauz, puis au Croisic. Les
cimetires protestants furent indignement bouleverss.

 Paris mme, des garons de pieux marchands et de dvotes boutiques,
lapidrent le cercueil d'un petit enfant que le pre, un huguenot,
conduisait au cimetire. Ds lors, les enterrements ne se firent plus en
plein jour. Et il en rsulta un autre malheur pour les protestants. La
populace (du Midi surtout) les appela _parpaillots_, papillons de nuit,
les comparant aux sinistres et misrables phalnes qui se cachent tout
le jour et ne paraissent que la nuit. Chose fatale, dans les cas de
perscutions populaires, d'endosser un sobriquet! d'tre dsign,
poursuivi par un mot proverbial que la masse inepte rpte au hasard, y
attachant d'autant plus de haine et d'horreur, qu'elle en oublie
l'origine et ne comprend plus bientt l'injure qu'elle a invente!

Jusqu' ce qu'un Anglais, le pote Young, se soit plaint de ces choses
lamentables, la France les voyait, les supportait depuis deux cents ans.
Young, pour soustraire le corps de sa fille, Narcissa, aux insultes, aux
curiosits impies, l'emporte de nuit furtivement, la met lui-mme en
terre dans une place inconnue. Tout le monde s'est rcri. Mais cela
arrivait tous les jours. La terre ne gardait plus les morts; nul respect
pour le mystre et la pudeur du tombeau.

Quel remde? Les plaintes des assembles? On les touffait. On disait
qu'elles ne devaient se runir que pour nommer des dputs au roi. Et,
en mme temps, on donnait pleine carrire  leurs ennemis. Les
solennelles assembles du clerg demandaient, tous les deux ans, leur
ruine. On faisait jurer au roi,  son sacre, l'extermination de
l'hrsie.  son mariage avec l'infante, les Jsuites prchrent que
cette union avec l'Espagne n'avait d'autre but que l'extirpation de
l'hrsie.

Avec tout cela, nulle sdition, sauf un mouvement  Milhaud. Loin de l.
En 1614, ils s'empressrent d'ouvrir leurs places aux troupes du roi qui
allaient dans le Midi.

Quarante ans martyrs, quarante ans hros, les protestants,
trs-fatigus, refroidis, et gnralement paisibles, auraient dsir le
repos. Ils taient chrtiens, donc obissants. Et cela nervait toutes
leurs rsistances. Quand une ncessit terrible les fora d'armer, ils
rsistaient sans rsister, allguant quelque prtexte, comme que le roi
tait jeune, qu'on le trompait, etc. C'taient des rvoltes  genoux.
Et, au milieu, survenait le plus honnte de tous et le plus fatal, Du
Plessis-Mornay, pour dtremper tous les courages.

Cet tat d'indcision et de froideur les livrait aux politiques, qui
leur conseillaient de prendre tel misrable appui humain, Cond, par
exemple, ami des Jsuites, la reine mre, leur ennemie!

Le seul de leurs chefs qui ne trahit point, Rohan, gendre de Sully, un
politique, un capitaine, un caractre pre et austre, d'indomptable
rsistance, eut cependant le tort de croire qu'il fallait chercher  la
cour des patrons pour les huguenots. Ils taient un parti nombreux et
trs-fort encore. Quand ils arrtrent le roi tout court et lui firent
lever le sige de Montauban, _un huitime seulement_ de leurs forces
avait pris les armes. Ils devaient rester  part, n'entrer dans aucune
intrigue. Les politiques les ramenrent  la routine de l'autre sicle,
de s'appuyer sur un Cond. Le Cond gascon les exploite, en tire un
trait qui le rend redoutable, et fait que la cour compte avec lui.
Alors il les plante l (1616).

Ils ne connaissaient pas leurs forces, et, comme des gens qui croient
toujours se noyer, ils empoignaient au hasard la moindre planche
pourrie. Leur hroque Rohan, amoureux des causes perdues, s'attache 
la reine mre au moment o elle tait non-seulement exile, mais si
compromise d'honneur, force de s'avilir par une de ces dmarches qu'on
ne fait point si l'on n'a contre soi sa propre conscience. Il suffit que
Luynes ft arrter la Du Tillet, l'ex-matresse de d'pernon, en rapport
avec Ravaillac, pour que la reine mre, aux abois, crivt un honteux
serment de _dnoncer ses conseillers_ s'ils voulaient la tirer de sa
rclusion de Blois (novembre 1618). Est-ce  de telles gens que les
protestants devaient s'allier, eux qui, dans toutes leurs plaintes,
demandaient qu'on ft justice de la mort d'Henri IV?

La reine mre n'tait pas encore rassure. On pouvait toujours lui faire
son procs. Elle se sauva de Blois, en descendant  grand pril d'une
tour haute de cent pieds (fvrier 1619). La voil  la tte d'un parti
trangement htrogne. D'pernon, le plus mortel ennemi des
protestants, en est le chef avou. Et les protestants se prparent 
l'aider, lui prtant d'abord leur appui moral, venant complimenter la
reine mre et se recommander  elle.

Conclusion. La mre est battue par le fils aux portes d'Angers. On
s'arrange, l'on s'embrasse. Toute la guerre retombe sur les protestants.

Ils n'avaient pas encore pris les armes, et ne craignaient rien. Leur
assemble gnrale, qui se tenait  Loudun avait parole du roi qu'on
redresserait ses griefs si elle se sparait. Promesse, il est vrai,
_verbale_, non crite, mais garantie par Cond, Lesdiguires et
Chtillon, reue par Du Plessis-Mornay.

Ce fut justement leur Cond qui alla au nom du roi les dclarer au
Parlement criminels de lse-majest. L'arme, dont le roi n'avait plus
besoin contre sa mre, il la mne droit en Barn. Les protestants, sur
le chemin, humblement lui font observer qu'il leur a donn six mois pour
plaider l'affaire de Barn. Le roi avance toujours. Les protestants se
contentent de prendre le ciel  tmoin. Ils assemblent un synode de
Languedoc, qui craint pour lui-mme, et laisse passer par-dessus sa tte
l'orage qui va aux Pyrnes. La saison tait avance. La moindre
rsistance et forc le roi de faire en hiver une guerre de montagne.
Les Barnais disposaient d'une redoutable milice de trente mille
paysans, bons soldats. Mais leur gouverneur, La Force, n'osa rien; les
chefs populaires, les ministres, n'osrent rien. Le roi et le P. Arnoux,
vainqueurs sans combat, entrent  Pau. Le roi jure les privilges du
pays et les viole le mme jour. Tous les vieux traits sont biffs. La
langue mme du Barn proscrite; ce grand changement, qui n'et d se
faire qu' la longue, est impos  l'heure mme. La justice ne se rendra
pas en deux langues, mais seulement en franais.

Depuis soixante ans, un tiers des biens ecclsiastiques tait employ 
l'entretien du culte des protestants. Il y avait dix protestants en
Barn contre un catholique. Et ceux-ci, si peu nombreux, gardaient les
deux tiers des biens.

La rvolution ne s'en fit pas moins et avec des violences furieuses que
ce pays si soumis ne provoquait nullement. Le jeune roi, dur et sans
piti, ferma les yeux sur les barbares gaiets du soldat. Elles
consistaient  mener les gens  la messe  coups de bton,  faire jurer
aux femmes enceintes de faire leurs enfants catholiques. Plus d'une n'en
fut pas quitte pour si peu. Ces pieux soldats n'en taient pas moins
galants, et tiraient l'pe contre les maris qui ne prtaient pas leurs
femmes. Dieu! piti! justice! saintet de la parole! Tout cela rise. Le
roi _assura n'avoir rien promis_. Alors Mornay, qui avait reu la
promesse, mentait donc? Le beau-pre de Luynes, qui avait transmis 
Mornay la parole du roi, avoua lui-mme que ce n'tait pas le vieux
protestant qui mentait.

Une assemble gnrale des huguenots se fit  la Rochelle, et elle
ordonna d'armer. Mais tous les grands du parti disaient le contraire.
Mornay mme voulait qu'on se soumt. Quelques paroles de la cour, une
petite justice qu'on fit de l'excs de Tours, dsarma la rsistance. Le
Barn, qui se relevait, fut cras par d'pernon. On acheta Chtillon,
et enfin La Force. On escamota Saumur au pauvre Mornay, qui, du reste,
le mritait bien par le tort que ses conseils avaient fait  son parti.

Chose remarquable! la reine et Cond, ces bons patrons des protestants,
insistaient vivement pour qu'on les accablt. Et ils taient en cela
appuys des Espagnols. Nos grands historiens politiques, qui disent que
l'anantissement du parti qui gardait un peu de vie morale fut le salut
de la France, devraient considrer pourtant que nos ennemis les
Espagnols ne demandaient pas autre chose. L'crasement des protestants
franais tait un ct du plan gnral qu'on tendait sur l'Europe, et
qui et rendu la suprmatie  l'Espagne et  l'Autriche.

 quoi s'amuse donc l'histoire de nous donner la runion de
l'imperceptible Barn, et la petite guerre protestante qu'on pouvait
apaiser d'un mot, pour compensation de l'Europe entire que la France,
occupe  ces misres, livrait  ses ennemis?

Il est vrai qu'avec le Barn on gagnait encore autre chose. De Luynes
fondait sa maison, non-seulement en France, mais en Flandre, chez le roi
d'Espagne. Son frre Cadenet, en 1619, tait  Bruxelles, et recevait de
l'infante le prix de la trahison. De la comtesse de Chaulnes, _unique
hritire_ de sa famille, et du baron de Pquigny, tait ne une fille
qui runit tout et resta encore _unique hritire_. L'Espagne la tenait,
relevait dans le palais de l'infante, qui la donna, avec cette fortune
immense,  l'heureux petit Cadenet.

Luynes, que donna-t-il en change? bien peu de chose et peu coteuse,
mais d'inapprciable rsultat: une ambassade pacifique qui, visitant les
protestants d'Allemagne, avec l'vangile de la paix, leur montrant
qu'ils n'auraient secours ni des Franais ni des Anglais, les jeta dans
l'inertie et dans un dsespoir stupide, de sorte qu'ils laissrent
craser le Palatin, leur chef, par les armes de l'Autriche. Alors la
mme ambassade leur moyenna un bon trait avec l'Autrichien, mais qui ne
liait nullement les allis de celui-ci, l'Espagnol et le Bavarois, qui
les crasrent  leur aise. L'Allemagne, engourdie par la France, tendit
doucement la gorge au couteau (1620).




CHAPITRE XXI

RICHELIEU ET BRULLE

1621-1624


Un peintre, minemment fidle, consciencieux dans l'art et dans la vie,
le Flamand Philippe de Champagne, nous a mis sur la toile, au vrai, la
fine, forte et sche figure du cardinal de Richelieu (galerie du
Louvre).

Ce peintre jansniste se serait fait scrupule d'gayer, d'enrichir la
grise image d'un rayon de lumire, comme auraient fait Rubens ou
Murillo. Le sujet, triste, ingrat, et chang de nature. L'oeil et t
flatt et l'art plus satisfait, mais il et menti  l'histoire.

Songez que c'est l'poque o la grisaille commence  se rpandre, o la
vitre incolore, remplace les vitraux du XVIe sicle. En France,
spcialement, le got de la couleur s'teint.

Grisaille en tout. Grisaille littraire en Malherbe. Grisaille
religieuse dans Brulle et dans l'Oratoire. Port-Royal naissant vise au
sec, et j'allais dire au mdiocre. Pascal paratra dans trente ans.

La couleur est ici trs-bonne, mais mesure dans la vrit vraie. Rien
de plus, rien de moins. Matre savant entre les matres, le bon Philippe
s'est cependant tenu tellement  la nature et y est entr si avant,
qu'il rpond  la fois aux penses de l'histoire et aux impressions
populaires. L'histoire, en ce fantme  barbe grise,  l'oeil gris
terne, aux fines mains maigres, reconnat le petit-fils du prvt
d'Henri III qui brla Guise, le fourbe de gnie, qui fit notre vaine
balance europenne et l'quilibre entre les morts.

Il vient  vous. On n'est pas rassur. Ce personnage-l a bien les
allures de la vie. Mais, vraiment, est-ce un homme? Un esprit? Oui, une
intelligence  coup sr, ferme, nette, dirai-je lumineuse? ou de lueur
sinistre. S'il faisait quelques pas de plus, nous serions face  face.
Je ne m'en soucie point. J'ai peur que cette forte tte n'ait rien du
tout dans la poitrine, point de coeur, point d'entrailles. J'en ai trop
vu, dans mes procs de sorcellerie, de ces esprits mauvais qui ne
veulent point se tenir l-bas, mais reviennent, et remuent le monde.

Que de contrastes en lui! Si dur, si souple, si entier, si bris! Par
combien de tortures doit-il avoir t ptri, form et dform, disons
mieux, dsarticul, pour tre devenu cette chose minemment artificielle
qui marche sans marcher, qui avance sans qu'il y paraisse et sans faire
bruit, comme glissant sur un tapis sourd ..., puis, arriv, renverse
tout.

Il vous regarde du fond de son mystre, le sphinx  robe rouge. Je n'ose
dire du fond de sa fourberie. Car, au rebours du sphinx antique, qui
meurt si on le devine, celui-ci semble dire: Quiconque me devine en
mourra.

Si l'on veut ignorer solidement et  fond Richelieu, il faut lire ses
Mmoires[5]. Tous les gens de cette race, Sylla, Tibre et d'autres, on
fait ou fait faire des Mmoires ou des Mmoriaux pour rendre l'histoire
difficile, pour paissir les ombres et pour dsorienter le public,
surtout pour arranger le commencement de leur vie avec la fin, et
dguiser un peu les fcheuses contradictions de leurs diffrents ges.

[Note 5: Cela est dur et peut paratre exagr. Mais, en ralit, ils
sont frquemment contredits par ses lettres, par les crits
contemporains, par les faits mme. C'est en ralit un trs-long factum
marqu souvent d'une grande hauteur de vues et de raison, mais calcul,
pnible, artificieux, qui veut harmoniser pour la postrit une vie fort
peu d'accord avec elle-mme. On dit qu'au sige de la Rochelle, dans ce
long blocus d'hiver o il se consumait, il commena  vouloir qu'on
crivt ses actes, c'est--dire qu'on les expliqut. C'est l sans doute
l'origine des Mmoires, qu'il a inspirs, presque dicts, revus avec
soin. Le premier point, c'tait de faire croire qu' son premier
ministre, sous Concini, il tait dj anti-espagnol. Chose absolument
impossible; les pices de Simamar, cites par Capefigue, montrent que
Concini et sa femme taient intimes avec l'Espagne, ils venaient de
faire le double mariage espagnol; la dpche de Richelieu  Schomberg
n'est qu'un leurre pour amuser les Allemands. Le second point, c'tait
d'reinter la Vieuville, celui qui rappela Richelieu au ministre et que
Richelieu fit chasser; c'tait de lui ter l'honneur d'avoir eu
l'initiative d'une politique franaise. Le troisime point, c'est celui
o il se donne l'honneur d'avoir voulu le sige de la Rochelle. Sans
doute comme prtre, comme controversiste, il hassait les protestants;
cela est sr. Et il est sr encore que ses instincts de gentilhomme et
d'homme d'pe lui auraient fait dsirer d'imiter les fameuses croisades
de Ximens, la conqute de Grenade, les exploits de Lpante. Tel fut le
fond de sa nature. Mais son trs-lumineux esprit (et dirai-je, son me
franaise) le firent vouloir, contre sa nature, l'alliance avec
l'Angleterre, la Hollande, le Danemark et les protestants d'Allemagne,
ce qui impliquait des mnagements pour les protestants de France. Les
papiers de Brulle, extraits par Tabaraud, montrent trs-bien (et les
offres continuelles de Richelieu aux protestants montrent encore mieux)
qu'il leur fit, malgr lui, cette guerre demande par Brulle et tous
nos Franais espagnols, guerre qui dtruisait ses projets, irritait
l'Angleterre, la Hollande, ses allis naturels. Tabaraud est prcieux
ici. Pangyriste de Brulle, il prouve innocemment, mais prouve, que
Brulle eut l'honneur principal de cette norme sottise, d'avoir
travaill, prpar la destruction de la Rochelle, l'amortissement des
protestants qui eussent si bien servi contre l'Espagne. Le duc de Rohan
put tirer quelque argent des Espagnols, et mme en 1628, quand on le
traqua avec ses armes, il fit un misrable et coupable trait avec
l'Espagne. Mais, dans cette grande faute, il tait seul ou presque seul,
nullement suivi de son parti. Je parlerai plus tard de tout cela. Je
dois l'ajourner, n'ayant pas encore le troisime volume des _Lettres de
Richelieu_ que publie M. Avenel. Excellent et rare diteur. Son
introduction est crite dans une sage mesure que les biographes ne
gardent presque jamais pour leur hros. Il dit trs-bien que Richelieu,
si actif au dehors, ne put faire rellement que peu de choses 
l'intrieur, qu'il n'avait point d'entrailles, qu'il n'aimait point le
peuple. Les notes, non moins judicieuses, par lesquelles M. Avenel
claire et interprte les pices, contiennent, outre les renseignements,
de prcieuses marques de critique. En 1626, par exemple, il observe sur
la forme mme des lettres de Richelieu, _qu'alors il n'tait pas matre
encore, mais le premier entre les ministres_, ce qui confirme ce que les
papiers de Brulle nous apprennent de l'importance qu'avait celui-ci et
de la sourde lutte qu'il soutenait contre Richelieu  la cour, au
conseil (par Marillac et autres).]

Richelieu est Espagnol jusqu' quarante ans, et, depuis, anti-Espagnol.
Faut-il croire que, dans la premire priode, il ait obstinment menti?
ou bien qu'ayant t sincre il changea tout  coup si tard et fut
dcidment Franais?

Sa mauvaise fortune le fora de bonne heure d'avoir du mrite. Il tait
le dernier de trois frres. Sa famille n'tait pas riche, et elle
s'allia en roture. Le frre an, qui tait  la cour, dpensait tout.
Le second, qui avait l'vch de Luon se fit Chartreux. Et, pour que
cet vch ne sortt pas de la famille, il fallut que le troisime,
notre Richelieu, se ft homme d'glise, malgr ses gots d'homme d'pe.
L'an fut tu en duel, trop tard pour son cadet, qui aurait pris sa
place, et n'aurait jamais t prtre.

Il n'tait peut-tre pas n enrag, mais le devint. La contradiction de
son caractre et de sa robe lui donna ce riche fonds de mauvaise humeur
d'o sort le grand effort, l'cret dans le sang, qui seule fait gagner
les batailles.

Ses batailles de prtre ne pouvaient tre que thologiques. De bonne
heure, il passa ses thses,  grand bruit, en Sorbonne, les ddia 
Henri IV, s'offrant au roi pour les grandes affaires. Puis il alla 
Rome se faire sacrer, s'offrir au pape. Ni le roi ni le pape ne
rpondirent  l'impatience du jeune et ardent politique.

Alors il retomba tristement sur l'vch de Luon, assez pauvre, et dans
un pays de dispute,  deux pas de la Rochelle et des huguenots. Ce
voisinage lui mettait martel en tte. Malgr de violentes migraines, il
crivait contre eux.

Il n'est pas sans talent. Sa plume est une pe, courte et vive,  bien
ferrailler. Il ne pse pas lourdement sur l'absurde. S'il crit des
sottises, il ne le fait pas comme un sot. Il a des insolences
heureuses, des pointes hardies, des reculades altires, o il fait fort
bonne mine.

Avec tout cela, il ft rest bien obscur  Luon s'il n'et eu que sa
controverse. Mais il tait joli garon, une fine crature de porcelaine.
Concini tait de faence. Le beau Bellegarde, beau depuis Henri III, se
faisait mr. Ces considrations agirent sur la reine mre, et elle le
prit pour aumnier (1616).

Il avait vingt ans de moins qu'elle. Sa fortune eut des ailes. 
l'instant conseiller d'tat (mars), secrtaire des commandements
(juillet), ambassadeur en Espagne (il n'eut garde d'y aller). Dj, au
30 novembre, il a saisi deux portefeuilles, la guerre, les affaires
trangres; celles-ci de moiti avec le vieux Villeroy, qui va mourir.
Enfin, si violente est la partialit de la reine mre, qu'elle lui
donne, sans cause ni prtexte, la prsance dans le conseil des
ministres, o sigeait encore Villeroy, si g, un sicle d'affaires et
d'exprience.

Pendant ce premier ministre, qu'il tche d'excuser dans ses Mmoires,
n'ayant d'appui que de la reine mre, il ne put tre qu'Espagnol. Sa
dpche  Schomberg, crite pour amadouer les protestants d'Allemagne,
ne peut faire illusion. C'tait chose probablement autorise par
l'ambassadeur d'Espagne pour empcher que ces Allemands n'appuyassent
les princes en rvolte.

Richelieu assure que, sans lui, Concini, qui se sentait prir, et
appel les Espagnols. Grand service qu'il rendit  Luynes. Concini s'en
dfiait fort, et l'aurait perdu s'il ne ft tomb. Il fut le seul de ce
ministre qu'pargna Luynes. L, il donna un exemple de fidlit, rare
 la cour, si rare, qu'on n'y crut pas. Il demanda, obtint de s'exiler,
de suivre la reine mre  Blois pour la conseiller (l'observer?). Mais
Luynes ne se reposait pas sur un homme si double. Il l'obligea de
s'exiler plus loin,  Avignon.

L, il ne perd pas de temps. Il s'enferme avec un docteur de Louvain,
fait labourer ce boeuf, et, sur ses notes, crit de sa prose vive un
livre qui surgit  point pour secourir le confesseur du roi en guerre
contre les huguenots. Le P. Arnoux, cr par Luynes, travaillait sous
terre contre Luynes  faire un autre ministre. Richelieu, sans
servilit, s'offrait. Mis  la porte, il revenait par la fentre. Le
Jsuite reconnaissant ne pouvait moins que de refaire ministre l'homme
qui, de bonne grce, en ce duel, tirait l'pe pour lui.

Une influence encore aida  le faire revenir. Ce fut celle du P. de
Brulle, ami de Luynes, ami de la reine mre et de tout le monde. Quand,
dlivre par d'pernon, elle commena la guerre civile, Luynes, inquiet,
lui dpcha Brulle, qui avait t confesseur de d'pernon, ou du moins
son ami, tant, par sa mre, des Sguier, clients du duc  la cour, et
ses soutiens au Parlement.

Brulle fut charm de s'entremettre. Et il n'a fait autre chose toute sa
vie, toujours courant de l'un  l'autre. Les mauvaises langues du temps
l'appellent un trigaud rus; nous dirions un intrigant niais.

Cela est dur. Il fonda l'Oratoire. Il avait beaucoup de mrite, et
reprsente mme un des meilleurs cts catholiques avant Port-Royal.
Mais, comme de pre et de mre il procdait de juges et d'avocats, il
excellait dans le moyen, dans le parlage, n'ayant ni dans les thories,
ni plus bas sur le terrain des affaires, la vigueur de justesse, le
tact, le point prcis.

Sa mre Sguier, toute jsuite, le fit saint au maillot, et il fit 
sept ans le voeu de virginit. Un autre ft rest imbcile. Mais lui ne
le fut point. Ce fut un homme intelligent, laborieux, actif (et beaucoup
trop), d'un certain bon sens relatif. Fort ami des Jsuites, dans leur
exil, il leur joua un tour avec trs-bonne intention. Il leur fit des
rivaux. Il prit un mot de l'Italie, _Oratorio_, un peu d'art, de belle
musique, innocent appt des mondains; tout cela pour un institut
anti-italien, qui ne serait point serf de Rome, mais travaillerait pour
les vques, leur formerait des prtres et ne dpendrait que d'eux.
Point de voeux. De petites confrences, quelque peu libres, sur la
religion. Des doctrines peu systmatiques, saint Augustin tout pur, ce
qui rendit plus tard l'Oratoire suspect de jansnisme, de calvinisme,
etc.

Cela russit fort. C'tait chose sortie d'une tte parlementaire et  la
mesure des parlementaires. Cinquante maisons s'lvent en peu d'annes.

Les Jsuites, furieux contre leur ami, le pincrent bientt  l'endroit
faible. Cet homme de modration n'tait pas tel en tout. Sa maladie
tait d'tre un ardent, violent, passionn convertisseur et directeur de
femmes. Et cela avec un emportement de zle qu'on pouvait mal
interprter. Tout jeune encore (1604), il avait t en Espagne enlever
les Carmlites aux Carmes, leurs directeurs, voulant les diriger par
lui, ou ses Oratoriens, qu'il fonda bientt  Paris, d'abord en face
des Carmlites (rue Saint-Jacques). Ces religieuses espagnoles n'taient
pas trop dociles. Elles se divisrent. Plusieurs,  Bordeaux,  Bourges,
 Saintes restrent fidles aux Carmes, et se barricadrent contre
Brulle, qui invoqua la force arme pour les confesser malgr elles. Les
Jsuites exploitrent cette situation ridicule. Brulle disgraci ou
mort, ils mirent d'accord les Carmes et les Oratoriens, donnrent aux
plaideurs les cailles de l'hutre, s'adjugrent la proie dispute.

Autre dfaut de Brulle. Il se croyait grand politique. Mais, comme son
humilit lui dfendait de s'avouer qu'il et tant de gnie, il
rapportait ses grandes vues  quelque inspiration cleste.

En 1604, ce fut sainte Thrse qui lui dit, dans une vision, d'aller en
Espagne chercher les Carmlites, mais aussi de prparer le double
mariage espagnol, seul moyen d'amener l'extermination de l'hrsie.

De mme, en 1619, quand il rconcilia la mre et le fils, il agit avec
le Jsuite Arnoux pour envoyer l'arme contre les protestants, et, comme
il passait par la Rochelle, priant dans une petite glise, la seule qui
y ft catholique, une rvlation lui apprit que toute la ville le
deviendrait. En foi de quoi, depuis ce temps, il poussa de toute manire
pour qu'on s'allit  l'Espagne et qu'on assiget la Rochelle.

Ce fut comme auxiliaire dans cette oeuvre et comme ami des Espagnols que
ce sagace et pntrant Brulle fit rappeler Richelieu. Il n'en avait
nulle dfiance. Richelieu tait maladif, tout occup de controverse, et
il venait d'crire  son glise bien-aime de Luon sur le bonheur
qu'il aurait de se runir  elle. Mais Brulle lui fit violence, le
trana  la cour, pensant, avec son aide, rtablir le pouvoir de la
reine mre,  mesure que Luynes s'userait.

Celui-ci allait vite. Sans porte et sans prvoyance, il entassait sur
lui tout ce qui pouvait l'craser: en une fois, il prit l'pe de
conntable et les sceaux, c'est--dire la paix et la guerre.

Il triomphait de ce que, dans une campagne contre les protestants, il
enleva une cinquantaine de bicoques qui ne se dfendaient pas. Il amena
ainsi le roi tourdiment devant Montauban, qui l'arrta court, et se
dfendit. Le roi ne le pardonna pas  Luynes. Assigs, assigeants,
tous se moquaient de lui. Les pluies, les maladies aggravrent sa
situation. Il leva le sige et s'en alla malade  une petite ville qui
l'arrta aussi bien que la grande. Mourant, il eut encore le temps de
chasser le P. Arnoux, sa crature ingrate, et il avait bonne envie de se
dfaire de Richelieu, qui minait aussi le sol sous ses pieds.

Celui-ci tait pouss au ministre par la reine mre; mais auparavant,
il avait voulu se munir d'un paratonnerre, du chapeau de cardinal, qui
d'ailleurs lui donnerait la prsence au conseil. L'affaire trana deux
ans. En septembre 1622, Richelieu tant  Lyon, elle se fit. Un
gentilhomme, qui l'avait dsoblig et dsirait se rapprocher de lui,
apprend le premier,  Paris, la bonne nouvelle, saute  cheval, d'un
trait court  Lyon. Il force l'htel de l'vque, sa chambre, tombe 
ses pieds: Votre minence est cardinal!

Cet homme si contenu ne tint pas  ce coup de foudre. Comme tous les
mlancoliques, il avait, en ces occasions, des accs de joie folle,
sauvage, furieuse (il avait un frre fou). Le voil qui se met  danser
dans la chambre devant le gentilhomme pouvant. Puis, cette folie
donne  la nature, le nouveau cardinal, rassis, froid autant que
jamais, lui fit promettre, sur sa tte, de ne rien dire de ce qu'il
avait vu.

Le favori qui succda  Luynes, Puisieux, aussi bon Espagnol, nous mit
encore plus bas. Le roi s'puisait  deux siges, Montpellier, la
Rochelle, et ne s'en tira que par une fausse paix, o l'on trompa ceux
qu'on ne pouvait vaincre. Et pendant ce temps-l les plus grands
vnements avaient lieu en Europe, sans qu'on et l'air d'en savoir
rien.

La France semblait avoir donn sa dmission des affaires humaines.
Clotre dans sa petite guerre protestante, elle avait laiss consommer
la ruine de son alli le Palatin, transfrer le Palatinat  la Bavire.
Les Bavarois, les Espagnols, taient matres du Rhin sur toute la rive
qui nous touche, de Strasbourg jusqu' la Hollande. Et nous tions
cerns  l'Est.

D'autre part, la valle des Alpes, qui mne du Milanais au Tyrol, la
Valteline, jusque-l soumise  nos allis protestants les Grisons, avait
pass, sous ombre d'une rvolution populaire, aux Espagnols du Milanais,
et ceux-ci dsormais communiquaient  volont avec leurs cousins
autrichiens. Petit lieu, petit fait, mais d'importance immense qui
serrait le carcan de l'Italie. Dj Venise n'en respirait plus. Un pas
encore, elle touffait.

L'Italie cria  la France, qui commena  ouvrir les yeux. Le 21 janvier
1623, nos Espagnols du Louvre, les Puisieux, les Brulle, furent obligs
de laisser entrer au conseil un militaire breton, la Vieuville, qui prit
les finances, et apporta au ministre ce qu'on a appel la _politique de
Richelieu_. C'tait celle du bon sens, celle du pril, de la situation.
Depuis treize ans on trahissait la France. Il n'y avait pas une minute 
perdre, pour s'arrter dans cette fatale carrire, pour tourner bride et
la sauver.

Le 7 fvrier, la Vieuville traita avec la Savoie et Venise contre
l'Espagne, leur promit vingt mille hommes; chacune d'elles en donnait
douze mille. L'Espagne recula  l'instant. Cette grande et terrible
maison d'Autriche, qui,  ce moment mme, bouleversait l'empire de fond
en comble, voici qu'elle se cache derrire le pape. Le pape, son
compre, dclare qu'il prend en garde les forts de la Valteline.
L'Espagne, au fond, avait tout ce qu'elle voulait, le passage commode de
Milan en Autriche.

La chose n'en reste pas moins glorieuse pour la Vieuville, malgr tous
les soins de Richelieu pour nous tromper l-dessus. C'est lui, c'est ce
Breton, qui montra le premier combien on avait tort d'avoir peur de
l'Espagne. Les succs de celle-ci aux Pays-Bas avaient tenu  ce qu'elle
n'y guerroyait pas elle-mme, mais par le Gnois Spinola, entrepreneur
de guerre, qui oprait avec des troupes  lui et des finances  lui, et
de plus avec son gnie d'pre _bravo_ de Gnes, fin, froid, rus,
s'affranchissant de la pesanteur impuissante de l'administration
espagnole. Partout o celle-ci agissait directement, tout allait mal,
tout manquait, maigrissait, et dprissait.

La Vieuville et voulu reprendre la politique d'Henri IV, donner
Henriette au prince de Galles, aider le roi d'Angleterre  rtablir le
Palatin, son gendre. Comment le savons-nous? par Richelieu, son ennemi,
qui nous apprend que la Vieuville, ayant tout le monde contre lui,
abandonna  la fin ces projets et rassura les Espagnols.

La concession essentielle qu'il fit  leur parti, ce fut d'appeler au
conseil l'homme de la reine mre, l'ami de Brulle, Richelieu mme (24
avril 1624). Celui-ci, qui n'tait connu que par son premier ministre,
et comme ex-aumnier de notre jeune reine espagnole, en gardait la
rputation d'un bon sujet qui ne contrarierait en rien Madrid et
mriterait toujours l'loge qu'en avait fait l'ambassadeur d'Espagne:
Il n'y en a pas deux en France aussi zls pour le service de Dieu,
pour notre couronne et le bien public.

Appel par la Vieuville, il ne perdit pas de temps pour le mettre  la
porte. Ce ft fait en trois mois (12 aot).

La Vieuville n'avait eu ni la tte forte, ni la suite, ni le caractre
qui pouvaient soutenir l'audace de sa premire dmarche, ce changement
radical dans la politique de la France, Richelieu en avait la force et
le gnie. Mais, en revanche, tous ses prcdents lui rendaient une telle
rvolution plus difficile qu' personne. S'il y entrait, il allait faire
une chose surprenante, tourdissante, monstrueuse. Car de quoi
procdait-il, avec son ministre et son chapeau, et tout son tre,
sinon primitivement de Concini et de la reine mre, c'est--dire de
l'Espagne? Et il fallait maintenant se tourner contre l'Espagne! Mais
celle-ci disposait de Rome. Il faudrait donc aussi se tourner contre
Rome, dont on recevait le chapeau?

Que diraient alors la reine mre et Brulle? Agirait-on contre eux?...
Terrible scandale d'ingratitude! Renier ses auteurs, et mfaire  ses
crateurs, et faire passer son char sur le corps de son pre!

Un homme qui drivait de la reine mre, et qui allait s'en dtacher,
devait trouver en elle un point o elle-mme flottt et ft, pour ainsi
dire, contre elle-mme. Et il fallait encore qu'en cela on n'et point
contre soi l'homme qu'elle consultait, Brulle. Ce point fut le mariage
de sa fille Henriette. Le seul grand mariage qu'on pt lui faire en
Europe, c'tait celui du fils de Jacques Ier. L'orgueil royal et
maternel tait pris l. Et quant  Brulle, la chose lui allait aussi.
Avec toutes ses petites prudences et ses petites ruses, il perdait terre
ds qu'on le lanait dans la vision donquichottique d'une grande
conqute religieuse de l'Angleterre.

Les Jsuite y avaient chou! Mais les Oratoriens, si modrs, si
sages!... ils ne pouvaient manquer de russir. Quelle gloire pour
l'institution nouvelle.

Voil Brulle pour l'alliance anglaise.

Mais il ne fallait pas s'y tromper. On ne pouvait pouser l'Angleterre
qu'en se brouillant (au moins pour quelque temps) avec l'Espagne, qui
avait dsir ce mariage pour elle-mme. On ne pouvait gagner le roi
Jacques qu'en aidant au rtablissement de son gendre le Palatin. Et,
pour cela, il fallait deux choses, aider d'argent l'arme que Jacques
envoyait en Allemagne, et subventionner la Hollande, qui devait agir de
concert. Pour crer une diversion, on emprunterait des vaisseaux
hollandais qui aideraient le duc de Savoie  s'emparer de Gnes.

La reine mre et Brulle, pour l'amour du grand mariage, et le salut des
mes anglaises, avalaient assez bien cela. Mais l'affaire de la
Valteline tait plus complique. L, devant l'Espagne, on trouvait le
pape, qui la masquait, la dfendait, et ne permettait de rien faire.

Heureusement Richelieu trouva une belle prise dans la passion mme de
Brulle. Au moment o la France allait rendre  la religion un tel
service, la conversion de l'Angleterre, tait-il possible que le Pre
des fidles conservt pour l'Espagne une odieuse partialit?... Non, le
bon Brulle tait sr qu'Urbain VIII serait aisment clair. Il se
chargea d'aller  Rome et de faire d'une pierre deux coups, en obtenant
du pape la dispense ncessaire au mariage, et un arrangement raisonnable
de l'affaire de la Valteline. Il rpondit de finir dans un mois.

Le roi Jacques, fils de Marie Stuart, avait toujours eu un certain
faible pour les catholiques, et il tait en termes de grande politesse
avec le pape. La forte preuve de la Conspiration des poudres, o il
faillit sauter avec le parlement et Westminster, avait quelque peu
ralenti, non arrt ce doux penchant vers Rome. Non sans cause. Une ide
fort juste frappait Jacques, c'est que le catholicisme est la religion
du despotisme. Son fils Charles Ier, quoique bon anglican, tait dans
cette ide. Le pre, le fils, contraris par le parlement, qui les
tenait affams d'argent, regardaient avec envie, avec admiration, la
monarchie espagnole. pouser une infante, s'attacher fortement les
catholiques anglais et s'en faire une arme contre la constitution,
c'tait leur rve. Mais l'affaire tait dangereuse. Le favori de
Jacques, l'tourdi Buckingham, la fait clater. Il part pour l'Espagne
avec le jeune Charles. Ces chevaliers errants vont  Madrid demander la
princesse. Ils accordent tout  l'Espagne qui, ravie, annonce partout le
mariage, en fait les ftes, lorsqu'un matin les oiseaux voyageurs, le
prince et Buckingham, se trouvent brusquement envols.

Ce dernier, pour une affaire de galanterie, s'tait piqu, avait rompu.
C'est ce qui rejeta Jacques vers la France, et amena Brulle  Rome.
Mais le pauvre homme y trouva des difficults imprvues, au lieu d'un
mois, y resta cinq, et n'arriva  rien. Soit par mnagement pour
l'Espagne, soit par ignorance de l'tat de l'Angleterre, la cour papale
trouva mille et mille chicanes pour la dispense. Pour la Valteline
c'tait encore pis. L le pape n'entendait plus rien, il tait
compltement sourd. En ralit, son neveu Barberini (le plus gras des
neveux, et qui tira de l'oncle la somme invraisemblable et constate de
cent millions d'cus!) ce Barberini, dis-je, trouvait fort bon de rester
garni de ce gage, et ne dsesprait pas de se faire l quelque jolie
principaut.

Brulle priait, pressait, pleurait. Mais le pape allait _prendre l'air_
 Frescati. Il cherchait, en novembre, la fracheur et l'ombre des bois.
L'Oratorien invoquait tous les saints, courait dans Rome d'glise en
glise.

La conduite du pape tait inexcusable. D'abord, il avait pris le gage
pour trois mois, et le gardait depuis deux ans. Ensuite, il refusait
mme de le remettre aux Espagnols. Bien plus, il refusait de restituer
la Valteline aux Valtelins. Cette paralysie extraordinaire, qui
l'empchait de rien faire, de rien dire, ds qu'on le sommait de rendre
un dpt, tait _chose honteuse_. On l'crivit de France  Rome. Et l'on
ajoutait _chose impie_, quand la France rouvrait l'Angleterre au
catholicisme, quand la situation pressait, devait donner des ailes! Le
pape apparaissait le mortel ennemi de la papaut.

Le fond n'tait que trop visible. Ses neveux, les Barberini, banquiers
de Florence, n'y voyaient qu'une affaire. Outre la Valteline, ils
couvaient de l'oeil Urbino, o s'teignait la famille rgnante. Ils
voulaient reprendre le fief du Saint-Sige, et avaient grand besoin de
la faveur des Espagnols.

D'o leur venait tant de scurit, et, tranchons le mot, d'impudence? De
la position extraordinaire que les maisons d'Autriche et de Bavire
faisaient au pape dans l'Empire. En Bohme, en Allemagne, rgnait le
lgat Caraffa. Entour d'une arme de moines, il commenait dans Prague
la terrible perscution qui a fait du pays le dsert que l'on voit
encore.

Le cardinal de Richelieu semble avoir prvu qu'il aurait fort  faire
contre le pape. Outre l'influence que, de longue date, il avait prise
dans les assembles du clerg de France, il se fit faire proviseur de
Sorbonne. Ds qu'il entra au ministre, il ngocia avec les Turcs, et
obtint d'eux de relever l'glise de Bethlem. Le culte Franc obtint par
lui  Jrusalem des liberts, un clat tout nouveau. Enfin, il se lia
avec les catholiques anglais, leur crivant que, pour leur cause, il
donnerait jusqu' sa vie.

Tout cela lui crait une force religieuse. Et il en avait une,
politique, dans la colre du roi, furieux du mpris que le pape faisait
de lui. Louis XIII tait capable de tout ds qu'il s'agissait de
_l'honneur_ de la couronne. C'est sur ce mot d'_honneur_ que Richelieu
concentra la dlibration, sr de vaincre par l; il n'y et pas eu de
sret  contredire. Maintenant le roi, l'enfant colre, ne
changerait-il pas le lendemain? Cela pouvait bien tre, Richelieu brava
ce danger. Il montra, ce jour-l, infiniment d'audace et de prvoyance,
devinant que le pape ne ferait rien et les Espagnols rien.

D'abord il envoya en Suisse, non pas Bassompierre, colonel des Suisses,
l'homme de la reine mre, qui et fait manquer tout, mais son side 
lui, Coeuvres ou d'Estres, frre de Gabrielle. D'Estres emporta prs
d'un million, ce qui attendrit tout de suite et les Bernois protestants,
et le Valais catholique, qui s'offrirent  marcher. Zurich donna des
armes. La prsence de l'ambassadeur rendit du courage aux Grisons. Ds
qu'il eut plant son drapeau  Coire, tous les bannis des valles
accourent, demandent  combattre. Une explosion morale se fit d'abord
dans le coin des Grisons dont les Autrichiens s'taient empars. Le
peuple les chassa. D'Estres n'eut plus qu' y entrer et leur fermer la
porte sur le dos en fortifiant le pont du Rhin du ct du Tyrol.

Restait la Valteline mme, et ce grand pouvantail des clefs de saint
Pierre qui flottaient sur les Alpes avec le drapeau romain. L, il
fallait prendre un parti. Dernires sommations. En vain. L'ambassadeur
change d'habit; le voil gnral. Une petite arme franaise, trois
mille hommes et cinq cents chevaux se trouvaient l, sans qu'on ait su
comment, pour appuyer les Suisses. Il ne manquait que des canons.

Les soldats du pape, dans leurs nids d'aigles, contre un ennemi sans
artillerie, n'avaient qu'une chose  faire: tre tranquilles, n'avoir
pas peur. C'est ce qu'ils ne firent pas. La peur dispensa de canon.
Quoiqu'ils eussent avec eux nombre d'Espagnols, ils n'attendirent pas de
voir, il leur suffit de savoir que le drapeau de la France venait  eux
par la valle.  la grande surprise des Suisses, qui ne pouvaient le
croire, ils abandonnrent le premier fort et le brlrent. Tel fut
gnralement l'adieu qu'ils laissrent au pays, brlant ce qu'ils
pouvaient, et faisant main basse sur cette population catholique qui les
avait appels.

Cela donna la meilleure grce  l'entre des Franais, qui semblaient
n'arriver que pour empcher l'incendie. Le gnral pontifical, le
marquis de Bagni, pouss jusqu' Tirano, reut les ordres
d'accommodement qu'on voulait bien lui faire encore. Il esprait gagner
du temps, avoir quelque secours. Mais rien ne vint alors. Il tira sur
nous en pleine ngociation. Cela fora d'Estres  l'attaquer et le
battre, avec tout le respect possible. La ville fut emporte sans
peine, voulant l'tre et tout le peuple tant pour nous. Bagni, rfugi
au chteau, se rendit deux jours aprs et fut honorablement renvoy avec
ses drapeaux. On ne lui garda que les blesss pour les soigner et les
nus pour les habiller; tous auraient voulu se faire prendre (dcembre
1624).




CHAPITRE XXII

L'EUROPE EN DCOMPOSITION--RICHELIEU FORC DE RTROGRADER

1625-1626


Galile, en 1610, avait eu sur le ciel son coup d'oeil de gnie.
Richelieu eut le sien sur la terre en 1624.

Que vit ce Galile de la situation politique? Des toiles nouvelles? Non
pas, mais une toile qui filait.

Il comprit le nant de Rome.

Et cela au moment o les vnements donnaient au pape une norme
importance dans l'opinion, au moment o les vainqueurs de la Bohme et
de l'Allemagne dressaient le trne du lgat romain, le constituant
matre et des mes et des biens, le dictateur de la victoire.

Le beau neveu de Grgoire XV, monsignor Ludovisio, prince lgant,
favoris des dames, venait d'lever le _Ges_ et la _Propagande_. Sous
Urbain VIII, pote agrable et anacrontique, ces deux maisons
fleurirent de plus en plus et furent le double Capitole de la Rome
d'Ignace. Dans l'une, on organisa la police du globe; dans l'autre, ses
conqutes. Le grand mensonge des missions aux terres paennes commena
l. Voyez les gasconnades du Tite-Live de la Gascogne, le grand
Florimond de Raemond. Tendres pour les Chinois, terribles pour l'Europe,
sortirent de l tous ces prcheurs qui allaient derrire les armes de
Waldstein avec les loups et les vautours.

Ce qu'il y eut d'habilet dans tout cela ne doit pourtant pas faire
oublier ce qui facilitait les choses. Je veux dire le grand ct
financier de l'affaire. Si ces charmants Jsuites furent si persuasifs,
gagnrent les rois, les cours, les belles dames, jusqu'aux laquais,
c'est qu'ils s'adressaient  des gens qui comprenaient trs-bien qu'il
s'agissait d'une translation de la proprit. Arrtez donc une
rvolution qui marche par la furie des lois agraires!

Maintenant je laisse nos critiques apprcier la littrature des
Jsuites. Elle est forte en rbus, incomparable en acrostiches, sublime
en calembours. J'admire Cotton, j'admire l'_Imago primi sculi_. Mais
l'loquence de ces Pres bien autrement clate dans l'_dit de
restitution_, qui ruine moiti de l'Allemagne au profit de l'autre, dans
la _Rvocation de l'dit de Nantes_, qui fit pleuvoir la manne des
confiscations protestantes dans les poches troues de la noblesse
catholique.

En conscience, Tilly, Waldstein, etc., avaient bon temps, quand tous les
princes protestants avaient peur du protestantisme, voyant la rpublique
au fond. L'Angleterre ne fit rien. Pourquoi? Parce que son roi
protestant adorait les Espagnols, estimait les Autrichiens. Les princes
luthriens d'Allemagne se gardrent de s'associer  la Hollande, ce qui
les et sauvs, craignant que leurs sujets ne se fissent Hollandais,
qu'ils ne fussent tents par la grandeur subite et l'enrichissement
prodigieux de la nouvelle rpublique.

Tout cela, en ralit, rendait ces intrigues et ces carnages assez
difficiles, et la papaut n'eut pas beaucoup  suer. Le curieux, c'est
qu'elle fut trs-souvent l'obstacle de ce qu'on faisait pour elle. 
travers toute cette fantasmagorie de Propagande et de Ges, de conqute
universelle, etc., on voit au fond du Vatican, quoi? Un petit vieillard
chagrin, Italien avant tout, prince avant tout, oncle avant tout, qui
emploie vite le peu de temps qu'il a  acqurir un morceau de terre pour
le Saint-Sige ou ses neveux. Les trois papes florentins n'ont pas fait
autre chose. Paul IV appelait jusqu'aux Turcs pour sa petite affaire de
Parme. Sixte-Quint tourne le dos  la grande _Armada_,  la Ligue; il ne
regarde que l'_Agro romano_. Clment VIII veut Ferrare; Urbain VIII,
Urbino. L'Europe est pour eux secondaire.

Richelieu vit ces misres  fond, de part en part.

Il vit cette politique tremblotante, qui ne tirait plus de force de la
religion, mais d'un reflet de la royaut. L'Autrichien, l'Espagnol,
exhaussaient et surexhaussaient, pour leur intrt propre, la casuelle
idole qui ne se sentait pas bien en sret sur leurs paules et
s'effrayait de la hauteur.

Il vit qu'on pouvait aller  eux, et qu'ils reculeraient.

Il vit qu'on pouvait donner ce coup au pape, et qu'il le garderait.

Que la France pouvait risquer contre l'Espagnol ce qu'avait risqu la
Savoie. Le petit prince des marmottes avait par deux fois embarrass ce
fastueux empire, o ne se couchait jamais le soleil.

L'Espagne d'alors, avec ses grands mots, ses grands airs, tait un
gouvernement de loterie, d'aventure et d'aventuriers. Une fois, ils
s'entendent avec des voleurs pour brler Venise. Leur bonheur, en
Hollande, c'est Spinola, un aventurier Italien. Et, s'il leur faut un
diplomate dans la plus grande affaire, ils vont chercher un peintre, le
Flamand Rubens.

Richelieu n'opinait pas mieux de l'Autrichien, Ferdinand II, qui tombait
tout  plat si on dtachait la Bavire.

Richelieu y travaillait, et, d'autre part, regardait quel secours la
France pouvait tirer des princes protestants contre la maison
d'Autriche. Lui, leur ennemi, qui crivait contre eux, il voyait bien
que, sans eux, on tait perdu.

Malheureusement la Hollande tait toute dsoriente, divise contre
elle-mme. Le chef des modrs, le continuateur du tolrant esprit de
Guillaume, Barneveldt, ami de la libert, de la paix et protecteur des
catholiques, avait adouci l'esprit public, trop tt, en plein pril. Le
parti de la guerre s'tait rfugi dans une doctrine de guerre, le
sombre calvinisme, qui jadis l'avait fait vaincre. C'est tout  lait
l'histoire de la Gironde et de la Montagne. Barneveldt ne trahissait
point (pas plus que la Gironde), mais ses molles doctrines livraient le
pays. Il se trouvait  la tte du parti que nous dirions fdraliste, du
parti des provinces qui n'obissait point aux tats gnraux, qui
soutenait la division, la non-centralisation, la faiblesse devant
l'ennemi, Barneveldt meurt, comme hrtique et tratre. Mais l'auteur de
sa mort, Maurice, n'en russit pas mieux. Les provinces repoussent
l'unit. Ceux qui l'aidrent  perdre Barneveldt le regrettent
maintenant, dtestent le _tyran_. Maurice, qui avait sauv dix fois la
Hollande, ne pouvait croire qu'il ft ha. Un jour qu'il passait 
Gorcum,  midi et en plein march, il salue, et personne ne met la main
au chapeau; tous le regardaient de travers. On vit alors une chose
grande, morale, terrible. Cet homme, immuable aux fatigues, aux prils,
avait eu toujours le sommeil profond; il tait gras (Spinola maigre).
Tout  coup il changea. Il n'avait vcu que d'honneur, de popularit. Il
maigrit et mourut (avril 1635). La Hollande en fut-elle releve? Point
du tout. Elle avait eu deux ttes, et les avait coupes. Elle resta un
moment trs-faible.

L'Angleterre n'tait gure moins malade. Lisez les sonnets de
Shakspeare, si beaux et si bizarres. Vous y entrevoyez la dcomposition
d'un monde. Et il y en a aussi quelque chose dans ses comdies. Ses
hommes femmes et ses femmes hommes, ce dvergondage d'esprit montre un
pays bien fatigu. Tristes quivoques d'imaginations maladives
(historiques pourtant, voyez le beau Cinq-Mars et le beau Buckingham,
etc.), elles disent la fin d'une socit qui ne veut plus de la nature.
O est dans tout cela la tradition pure de la _Merry England_, cette
joyeuse Angleterre de Drake, qui se moqua de l'_Armada_? Une autre nat,
je le sais, sombre et forte, qui donnera Cromwell et les tats-Unis.
Mais elle nat lentement, sous le poids crasant de l'_glise tablie_.
Richelieu s'aidera peu l-bas des Puritains, contre lesquels il lui
faudra combattre en France.

L'Angleterre enrichie tait devenue prodigieusement conome pour l'tat.
Elle s'en excusait en disant que ni Jacques ni Buckingham ne lui
inspiraient confiance. Buckingham, il est vrai, sorti d'une famille de
fous enferms, mrita plusieurs fois de l'tre. Dans son tonnant voyage
en Espagne o il mne le jeune Charles Ier aux pieds de l'infante, lui
il prend pour infante la femme du premier ministre, Olivars. Celui-ci
avait dit: L'Espagne ne refusera _rien_  l'Angleterre. L'Anglais le
prit au mot, et crut que sa femme en tait. Mais l'altire dona,
indigne de cette sottise insolente qui croyait vaincre en un quart
d'heure, mt une fille  elle au rendez-vous. Cette fille-l sauva
l'Europe d'un extrme danger. Buckingham, conspu, n'eut qu' s'enfuir.
L'Angleterre, qui allait s'unir  l'Espagne se tourna ds lors vers la
France.

vnement heureux pour Richelieu, s'il avait pu en profiter, comme et
fait Henri IV. Mais il n'tait pas roi, il n'tait mme pas encore le
Richelieu qu'il fut plus tard. Le pape et les Brulle l'obligrent de
faire aux Stuarts des conditions terribles de mariage qui branlaient
leur dynastie, rendaient l'alliance franaise odieuse, partant strile.
Un vque, qui revenait d'Angleterre, avait donn  nos dvots des
esprances exagres. Jacques l'avait laiss officier en plein Londres,
confirmer en un jour dix-huit mille catholiques devant la foule
curieuse, irrite, mais muette.

Les ntres, qui ne connaissaient pas la profondeur de haine que
l'Angleterre garde au papisme, crurent, d'aprs cela, qu'on pouvait tout
oser. On exigea que les enfants, _mme catholiques_, succderaient, et
que la mre les lverait jusqu' treize ans. On exigea que la jeune
reine ament un vque, que cet vque et son clerg _parussent dans les
rues sous leur costume_. Mme, pour triompher des rsistances trop
raisonnables du prince de Galles, on fit cette chose inconvenante de lui
faire demander _par Henriette_ de dispenser les catholiques du
serment, serment modr, politique, dont Jacques avait dj cart tout
ce qui pouvait alarmer les consciences. Henriette arrivait l de faon
bien sinistre! Avant de s'embarquer, elle exigeait que Charles prpart
son procs, jett la premire pierre de son chafaud de Whitehall!

Comment voulait-on que Jacques et Charles fissent digrer cela au
Parlement? Il et fallu du moins que Richelieu pt leur accorder un
signe qui honort le mariage devant l'Angleterre et ft esprer un
secours puissant pour le gendre de Jacques et les protestants
d'Allemagne. Il ne le pouvait pas. Nos dvots ne l'eussent pas permis.
Il se serait perdu prs du clerg de France, qu'il opposait au pape. Il
n'et pu continuer ses ngociations pour sparer la Bavire de
l'Autriche. N'osant donner des hommes, il donna de l'argent. Il promit
pour six mois un subside au partisan Mansfeld, que Jacques envoyait en
Allemagne, et encore  condition que Mansfeld ne passerait pas par la
France. Enfin, il subventionna le roi de Danemark, que les protestants
d'Allemagne se donnrent pour chef (mars 1625).

Qu'il ait os tout cela dans les tremblants commencements d'un pouvoir
disput, cela tonne, et surtout au moment o le vent du midi lui
apportait de Rome une tempte  le draciner. Aprs l'affaire de
Valteline, le pape avait eu peur d'abord. Il crut voir monter aux
murailles Bourbon, Frondsberg. Et il pria Brulle d'aller vite apaiser
le roi. Puis, ne voyant rien venir, la peur fit place  la colre. Ses
Barberini ne parlaient que d'excommunier, foudroyer, craser. Le neveu
rgnant supposa que le bonhomme Brulle ne parlerait pas assez haut.
Lui-mme, de sa personne, se mit en route; arm des pouvoirs de
l'glise, les poches pleines de bulles, il s'achemina vers la France,
curieux de voir si Richelieu l'attendrait de pied ferme, ou plutt sr
de le trouver  la frontire, repentant et la corde au cou.

Celui-ci, en ralit, avait  soutenir d'tranges assauts. Louis XIII ne
s'habituait pas  cette situation nouvelle de faire la guerre au pape.
La reine mre lui en faisait honte, et Brulle, sans doute, de ses
soupirs et de ses larmes, remuait sa conscience. Un matin, le roi,
brusquement, dit  Richelieu: Il faut en finir. (Mars 1625.)

Mais bien loin d'en finir, celui-ci s'endurcissait tellement, que, le 25
encore, il signa le trait du Nord avec les ennemis du pape, le Danois
et les Allemands.

Quel tait donc cet homme qui violentait ainsi la conscience de son roi?
Grand problme qui m'a souvent absorb, et je n'en serais jamais sorti,
si je n'avais lu dans la belle publication de M. Avenel (t. II, p. 207)
une pice crite un peu plus tard, mais qui explique tout. On voit que
Richelieu avait ensorcel le roi.

Par talisman, philtre ou breuvage? par l'anneau enchant qui, dit-on,
troubla Charlemagne? Non, par la caisse des finances.

Louis XIII n'avait jamais vu d'argent, et Richelieu lui en fit voir.

Ce fut un coup de thtre analogue  celui de Sully, cet autre magicien,
quand du pied il frappa la terre, et que l'argent jaillit pour Henri IV
merveill.

Le revenu, qui diminuait tous les ans, augmenta tout  coup.
Indpendamment d'une enqute contre les financiers, ressource passagre,
Richelieu alla droit aux sources rgulires, aux comptables, aux
receveurs, et il se mit  compter avec eux. Ils furent bien tonns.
Quand on leur demandait de l'argent, ils prtendaient toujours avoir
fait des avances, disaient qu'on leur devait plutt, offraient de prter
et prtaient au roi  usure l'argent mme du roi.

Ce jeu cessa avec un homme srieux, qui ne plaisantait pas, qui tira
tout  clair lui-mme. Homme net, avant tout, et, bien plus, d'une
gnrosit altire, qui, par exemple, en prenant la marine, gagna un
profit de cent mille cus et en fit cadeau  l'tat.

Louis XIII n'aimait pas ce visage pointu, mais il restait persuad que
le disgracier, c'tait rentrer dans l'indigence o Concini l'avait tenu,
dans la honte o le mit de Luynes, sous les sifflets de Montauban.

Donc, ferme sur sa caisse, Richelieu attendit le lgat et la foudre.

Cette scurit stocienne allait si loin, qu'il s'obstinait  ne pas
vouloir armer contre nos protestants, qui avaient fait une prise d'armes
maladroite et malencontreuse au moment mme o Richelieu faisait la
guerre au pape.

Leur conduite,  ce moment, a indign la France. Voici pourtant comment
la chose se passa.

Les deux frres, Soubise et Rohan, ne pouvaient pas savoir, le 17
janvier, dans la Charente, que du 1er au 10 janvier on et chass des
Alpes les garnisons pontificales. Ils ne voyaient point cela. Ce qu'ils
voyaient, croyaient, c'taient les mensonges politiques de Richelieu,
qui, voulant se faire pardonner ses alliances protestantes, disait
partout qu'il soudoyait Anglais et Hollandais pour isoler la Rochelle,
que tt ou tard il attaquerait. Et, pour mieux le faire croire, il avait
dans la Charente quelques petits vaisseaux.

Si tous nos catholiques du Louvre, Brulle, la reine mre, qui vivaient
avec Richelieu, se trompaient  cela, combien plus nos huguenots!
Lui-mme, en ses Mmoires, avec colre, il se demande comment ils purent
l'attaquer dans un tel moment. Il est facile de le lui dire. Parce que
la fausse paix de 1622 avait t une guerre; parce qu'on en avait
profit pour btir une citadelle  Montpellier; parce qu'aux portes de
la Rochelle, dans l'le de R, on levait un fort pour la tenir sous le
canon; parce qu'on avait mis l, un homme altr de leur sang,
l'ex-protestant Arnaud; parce qu'en R on avait brl vif un pauvre
tisserand; parce qu'on avait lanc le peuple pour les massacrer  Lyon,
et pour brler ici leur temple de Charenton; parce que le magistrat
allait chez les mourants les sommer de se confesser; enfin, parce qu'en
toute la France la grande chose qui tait leur joie, leur force et,
disons mieux, leur me, leur avait t retire: _la libert du chant_,
et la consolation des psaumes!

Les raisons, certes, d'armer ne manquaient pas. Le moment tait mal
choisi. Richelieu le fit dire  Rohan par Lesdiguires. Mais celui-ci,
qui tant de fois avait tromp, ne fut pas cru le jour qu'il disait vrai.
Rohan et Soubise persistrent, malgr la majorit des protestants, qui
ne voulaient pas bouger, malgr la Rochelle, qui, touffe, ruine dans
son commerce, s'obstina pourtant dans la paix.  grand'peine, Rohan
souleva un coin du Languedoc.

Ce qui devait l'affermir dans la guerre, c'est que le mariage
d'Angleterre, loin de favoriser les protestants, fut fastueusement
arrang comme une invasion catholique. Buckingham, qui tait venu 
Paris, y recommenait ses folies espagnoles. Il faisait l'amour  Anne
d'Autriche, qui, n'ayant que les restes de madame d'Olivars, et d se
trouver peu flatte; mais point: elle fut trs-attendrie. Tout le monde
sait comment le fat se mit  la mode; histoire qui cote la cour  sa
valeur, et la bassesse du temps. Il parut en habit brod de perles mal
cousues, qui se semaient sur les chemins pour tenter l'assistance. 
Madrid, on se serait cru insult! Ici, on le trouva trs-bon; les plus
hupps ramassaient dans la crotte.

Retz dit que Buckingham brusqua son succs prs de la reine, qu' peine
arriv, il vainquit. Aux adieux,  Amiens, ce fou furieux se porta
publiquement sur elle aux dernires entreprises. Il outragea la France,
et il trahissait l'Angleterre, livrant ses vaisseaux protestants pour
faire la guerre aux protestants.

Ce fut un Guise, pour bien renouveler l-bas le fatal souvenir de la
parent des Guises avec les Stuarts, qui pousa la petite reine
Henriette  Notre-Dame de Paris et la mena  Londres. Superbe cavalcade
de prtres et moines, et religieuses sur leurs mules, toute une _Armada_
ecclsiastique.

La reine trouva triste et sauvage le pays et le peuple, odieuse la
simplicit grave des insulaires. Son srieux poux, Charles Ier, figure
roide et altire, o respirait le froid du Nord (par sa mre, il tait
Danois), lui plut trs-mdiocrement. Et elle commena tout de suite la
petite guerre. Elle tait bien style d'avance, et Brulle ne la
quittait pas. Charles se trouva avoir dans son lit une zle catchiste,
triste, sche, disputeuse, qui ne donnait rien pour rien, et mettait
l'amour aux jenes de la controverse.

Elle n'avait nul gard au temps, au danger de son mari, qui n'achetait
les subsides du Parlement que par des svrits religieuses. Elle avait
droit d'avoir vingt-huit chapelles dans les chteaux. Mais le plus
scabreux tait celle de Londres. Elle exigea d'y runir les
catholiques. Ils vinrent en foule. Alors elle voulut une glise.

Cependant, c'tait elle qui se plaignait et se faisait plaindre. Tout
retombait sur Richelieu. Le lgat Barberini tait  Paris, et le
ministre dans un extrme pril. Il parut l dans sa grandeur, mit bas
l'habit de fourbe sous lequel il avait grandi.  chaque demande du
lgat, il opposa un _non_ respectueux, mais ferme, fort clair et sans
ambages.

Barberini avait commenc par une demande navement espagnole: Une
suspension d'armes, pour que l'Espagne pt runir ses forces. Et
Richelieu rpondit: _Non_.

Barberini se retira sur la simple demande de la libert du passage pour
les troupes espagnoles, avec satisfaction au pape pour la forme impolie
avec laquelle ses hommes avaient t mis  la porte. Mais Richelieu dit
encore: _Non._

Alors Barberini jeta sa barrette et pleura.

Ce qui l'humiliait le plus, c'est qu'il ne trouvait aucune prise dans le
public. Tout le monde paraissait ravi de ce coup reu par le pape. Par
cette seule petite affaire (qui ne cota pas un million, ni, je crois,
un seul homme), Richelieu avait conquis une grande position nationale.
On a vu, en 1620, que les soldats disaient  Ravaillac qu'ils croyaient
faire bientt la guerre au pape, et en taient charms. Cela permet
d'apprcier ce qu'on veut nous faire croire de la grande dvotion du
temps. Quand Henri IV mourut, le peuple de Paris dit qu'il dfendrait
Charenton, protgerait les huguenots. M. de Guise, ce jour-l, avait
beau saluer la foule; personne n'y faisait attention. Puis, dix annes
aprs, quand on lana sur Charenton une bande de laquais et de
mendiants, quand les Jsuites de la rue Saint-Antoine se tenaient sur
leur porte pour passer la bande en revue et lui mettre du coeur au
ventre, l'histoire nous assure gravement que ces drles taient _tout
Paris_, que la ville de Paris tait encore ligueuse  cette poque, et
que ce grand bruit eut lieu pour l'amour de je ne sais quel Guise tu
dans la guerre des protestants  deux cents lieues de l. S'il en est
ainsi, qu'on m'explique comment, trois ans aprs, ce lgat,  Paris,
n'en reste pas moins seul. Ce bon peuple dvot qui vient de brler
Charenton, o donc est-il? Et ne devrait-il pas faire tous les jours des
feux de joie devant l'htel de M. le lgat? Mais c'est tout le
contraire. S'il y a joie, c'est pour le soufflet que vient de recevoir
le pape. Richelieu s'en soucie si peu et croit tenir si bien le roi et
tout, qu'il prend le temps d'tre malade, s'en va  la campagne. Le
lgat solitaire n'a de consolateur qu'un autre solitaire, oubli dans
Paris, l'ambassadeur d'Espagne, M. de Mirabel.

L'homme de Rome tait aux abois. La reine mre ne soufflait plus, ayant
son me  Londres. On la rappela en hte, cette me saintement
intrigante. Brulle saute le dtroit. Ni Buckingham l-bas, ni Richelieu
ici, n'avaient prvu ce coup. Le saint homme, pour piquer le roi, prit
justement la pointe dont usait si bien Richelieu, _l'honneur de la
couronne_. Il lui montra l'Anglais qui se moquait de lui, maltraitant
Henriette, perscutant les catholiques. Pourquoi les mnagerait-il
lorsque, chez le roi trs-chrtien, un cardinal perscute le pape?...
Cela agit. Le roi jura que son beau-frre s'en repentirait, et, pour
l'affaire du pape que tranait Richelieu, il dit  Brulle d'en finir.

Avec celui-ci, la chose alla vite. Pendant que Richelieu se met en route
pour revenir, dj tout est fini. Brulle a bcl un trait, plein
d'quivoques. Les Grisons restent souverains, _sauf le cas_ o les
Valtelins se croiraient lss comme catholiques. Le roi de France aura
seul les passages, _sauf le cas_ d'une guerre des Turcs, o l'Espagnol
voudrait aller secourir l'Autrichien. Or, ce cas tait tout trouv,
l'Autriche tant alors aux prises avec le Transylvain, alli des Turcs.
Les Espagnols, sous ce prtexte, eussent  l'instant mme repris les
passages.

Guri par la colre, Richelieu revient, dchire le trait, en appelle 
la France (il demande une assemble de notables) et au clerg mme de
France. Sa prise sur le clerg, c'tait une victoire qu'il venait de
gagner sur le protestant Soubise avec les vaisseaux d'Angleterre et de
Hollande (15 septembre 1625.)

Les Notables, princes, ducs et pairs, cardinaux, marchaux, dlgus des
Parlements, membres de l'Assemble du clerg (qui sigeait dj 
Paris), votrent comme un seul homme pour Richelieu.

La reine mre, Brulle et le lgat faisaient triste figure, restant
seuls pour la paix, seuls bons et fidles Espagnols, devant une
assemble toute franaise. L'abandon du clerg surtout outrait le lgat.
Et toi aussi, mon fils! Il fit un coup dsespr. Sans dire adieu, il
part (23 septembre), tirant dcidment l'pe, et rsolu de faire des
leves de troupes, pour qu'on vt qui l'emporterait de la maison de
France ou de celle des Barberini.

Richelieu fit courir aprs par politesse; mais il ne s'en souciait
gure, ayant la France avec lui. Il amusait alors les Notables d'un
projet superbe de rforme utopique, de ces choses agrables et vaines
dont se rgalent volontiers ces grandes assembles. Il est curieux de
voir l'idal de Richelieu.

Cela commence d'abord de faon pastorale, le roi veut imiter saint Louis
jugeant sous un chne; chaque dimanche et fte,  l'issue de la messe,
il donnera audience  tout venant, et recevra toute requte, que
reprendra le demandeur, avec rponse au pied, le dimanche suivant.

La gnralit des affaires se traitera par quatre hauts conseils. Mais 
tout seigneur tout honneur: au plus haut conseil, trne le clerg;
quatre prlats et deux laques seulement le forment pour aider le roi 
nommer aux bnfices, et, en gnral, pour tout ce qui peut intresser
sa conscience. Voil la conscience du roi administre en rpublique, et
en rpublique d'glise.

Le mme esprit rpublicain perce dans l'organisation rgulire qu'il
veut donner aux conciles provinciaux. Ils deviendront les juges du
clerg en dernier ressort.

 tout cur au moins trois cents livres par an, quivalant aux douze
cents que leur donne la Constituante de 89.--Moins d'ordres mendiants,
moins de Capucins.--Clotrer les monastres de filles.

Le roi rduit tellement sa maison, qu'il reviendra  la dpense d'Henri
III.--Plus de vnalit d'offices.--Plus d'acquits au comptant; le roi se
ferme le Trsor.--Plus de vagabondage, taxes des pauvres.--Moins de
collges, moins de lettrs pauvres (d'abbs faiseurs de vers, de
prestolets solliciteurs, etc.)--Moins de luxe. Chacun, rduisant sa
dpense, supprimant les clinquants italiens et passements de Milan,
n'aura plus  chercher de _mauvaises voies_ pour se refaire. Quelles
voies? Le bon roi Jacques dit haut ce que Richelieu pense: que le
gentilhomme ruin venait en cour spculer sur sa femme.

Cet ge d'or sur le papier charma tellement le public, que trois corps 
la fois, l'Assemble du clerg, la Sorbonne et le Parlement,
poursuivirent vivement les pamphlets papistes, espagnols, qu'on lanait
contre Richelieu. Et le Parlement avec tant de violence, que Richelieu
n'eut qu' le contenir.

Il n'avait pris tant d'ascendant sur le clerg qu'en le leurrant d'une
chose qu'il ne voulait pas faire, d'une guerre contre la Rochelle.
Qu'aurait fait cette guerre? Elle aurait forc l'Angleterre  se
dclarer contre lui; elle et disloqu sa ligue du Nord (Hollande,
Sude, Danemark, Allemagne). Les amis de l'Espagne, Brulle, la reine
mre, ne dsiraient pas autre chose. Ils le poussaient  la victoire
fatale qui brisait tous ses plans, le brouillait avec les Anglais,
Richelieu tremblait de vaincre. Et lui-mme, en novembre, il offrit la
paix aux huguenots, ce qui mcontenta le clerg et lui fit retirer en
partie l'adhsion tourdie qu'il lui avait donne contre le pape.

Il dsirait avoir la main force par les Anglais, pouvoir dire qu'il
n'avait pu leur refuser de traiter avec les huguenots. Il fit venir en
dcembre des ambassadeurs d'Angleterre, qui prirent l'affaire en main et
avancrent la chose. Mais d'autant plus Brulle, la parti espagnol,
voulait brusquer la paix avec l'Espagne. Ils remuaient le roi par le
scrupule de pousser cette guerre d'Espagne que le pape maintenant
faisait sienne et voulait reprendre en son nom. Ils crurent le roi pour
eux sur quelques mots d'aigreur qui lui chapprent contre Richelieu, et
ils en prirent l'audace de faire la paix sans pouvoir. La reine mre dit
 la femme de notre ambassadeur, Fargis de Rochepot (ennemi de
Richelieu), qu'il pouvait signer le trait _in ogni modo_. Le trait que
signa Fargis, c'est justement cet amas d'quivoques que Brulle avait
minut trois mois avant, et que Richelieu avait dchir, Les Grisons
restaient souverains, _ moins que_ les Valtelins ne se disent lss
dans leur religion. Et ils l'auraient dit  coup sr.

Ce beau trait, conclu (disons plutt complot, conspir) entre Olivars
et Fargis, vient en janvier au Louvre. On s'est pass du roi, on s'est
pass de Richelieu. Celui-ci tombe  la renverse. Il se trouvait que nos
amis et allis, les Anglais, alors  Paris, sans lesquels on traitait
ainsi avec l'Espagne, allaient passer pour tratres  Londres. Quelle
force donne au procs que dj les Communes commenaient contre
Buckingham? Charles Ier tait forc de devenir le mortel ennemi de la
France. Le but de Rome tait atteint.

Qu'allait dire tout le Nord? Qu'allait dire l'Italie? Venise ne s'tait
compromise que pour avoir quelque sret contre l'Autriche, et la Savoie
ruine, que pour s'indemniser sur Gnes. Et tous taient sacrifis. La
France traitait pour elle seule.

Le pangyriste de Brulle, l'abb Tabaraud (d'aprs d'autres plus
anciens, et non plus sages), assure que c'tait Richelieu mme qui avait
pouss Fargis, sauf  le dmentir, que lui-mme voulait ce trait qui
lui troublait tous ses plans. Heureusement ses lettres sont l, et son
trs-srieux diteur, M. Avenel, d'aprs les pices, a remis l'affaire
en lumire (t. II, p. 90).

On lava la tte  Fargis. On raccommoda le trait, mais comment? On en
laissa tout le venin, les Grisons ne gardant de leur souverainet qu'un
petit souvenir, un cens de vingt-cinq mille livres par an que leur
payerait la Valteline. Celle-ci, petite rpublique catholique, et
laiss,  coup sr, passer et repasser les Espagnols tant qu'ils
auraient voulu.

Deux choses dcidrent Richelieu  accepter cette oeuvre de ses ennemis.

D'abord, il avait su faire consacrer le droit des Grisons par les
Suisses, qui se firent fort de les mettre en possession de la Valteline.

Deuximement, le pape armait contre la France. Son drapeau, avec
l'Espagnol, reparaissait aux Alpes. Et, quelque ridicule que cela ft,
Richelieu en tait embarrass. Qu'et dit le confesseur du roi? et
comment la conscience de Louis XIII se ft-elle arrange de cette guerre
obstine contre le pape?

Donc, il cda, et endossa l'indignation et le mpris de l'Europe,
proclam tratre par tous ses allis.

La chose aujourd'hui est plus claire. En cette singulire affaire, il y
avait un fourbe et un saint. Le fourbe, Richelieu ( juger par les
prcdents); le saint, Brulle. Mais ce fut le saint qui mentit.




CHAPITRE XXIII

LIGUE DES REINES CONTRE RICHELIEU--COMPLOT DE CHALAIS

1626


Dans la terrible solitude o cette paix tratresse mit Richelieu,
brouill avec tous ses amis (Angleterre et Hollande, Savoie, Venise et
Grisons mme), ha du pape, qui gardait son soufflet, amorti en Europe,
affaibli  la cour, mystifi par un sot (Brulle), il commena 
regarder inquitement sur quoi il s'appuierait, et il eut une ide
lche, dont il se confesse lui-mme.

Ce fut de s'adresser  la Bavire,  la ligue catholique d'Allemagne,
d'obtenir du Bavarois mme, du vainqueur, le rtablissement du vaincu,
le Palatin. Mais quel rtablissement!  quelles conditions! Il
demanderait pardon  l'Empereur, il payerait trois millions, il
laisserait son titre d'lecteur au Bavarois,  moins que lui Palatin, le
chef des calvinistes, ne se ft catholique. Et, tout cela fait, quel en
serait le fruit? Le Palatinat garderait-il la libert de religion? Point
du tout. Dans ce pays tout calviniste, le calvinisme _ne serait que
tolr_, et encore _dans une ville_, rsidence du Palatin!

Ce bel arrangement ne dplut pas au Bavarois. Seulement il et voulu un
article de plus: c'tait que Richelieu dsarmt le Danois et la ligue
protestante, que le lion se fit arracher dents et ongles pralablement,
aprs quoi on et pu l'assommer  coups de bton.

Richelieu conte lui-mme la honteuse ngociation, et parat se fliciter
d'avoir trouv ce vain expdient. Ce qui fait bien sentir que ce
mcanicien, qui rvait la balance, les poids et contre-poids, enfin
toute la pauvre machine, de la politique moderne, eut peu le sentiment
des forces vives, des passions dont vit l'humanit.

Qui ne voyait la raction catholique, cette terrible arme en marche,
qui allait engloutir le Nord, avanant comme un lment, avec les forces
aveugles non-seulement du fanatisme, mais, ce qui est bien pis, d'un
changement gnral de la proprit? Contre un tel phnomne, contre la
cration d'une arme de cent mille voleurs qu' ce moment l'Autriche
oprait par Waldstein, on se ft amus  btir cette petite digue!...
Triste conception! Le Bavarois, vainqueur parce qu'il avait servi
jusque-l la rvolution, et t impuissant le jour qu'il lui et fait
obstacle.

Lui-mme, Richelieu, personnellement, n'avait nul arrangement possible,
ha du parti espagnol comme apostat et rengat, et du parti
anti-espagnol pour sa rcente trahison.

En 1626, il tait arriv au point o parvint Henri IV en 1606. De toutes
parts, on conspirait sa mort. Ses livres contre les protestants, ses
tendresses pour les Jsuites, ses mnagements pour les demi-jsuites
(Oratoriens), ne lui regagnaient personne. Toutes les cours taient
travailles contre lui. Le grand parti dvot, cette anne 1626, pour le
faire sauter, opra une ligue universelle des reines.

La reine de France entra directement dans un complot pour le tuer.

La reine d'Angleterre lui brisa l'alliance anglaise.

La reine mre, Marie de Mdicis, sa fille la reine d'Espagne, et
l'infante des Pays-Bas, voulaient lui faire faire, malgr lui,
l'entreprise insense d'une descente en Angleterre.

Commenons par Anne d'Autriche. Elle tait arrive  treize ans. Et
pendant trois ans son mari avait oubli qu'elle existt. En 1619, on
avait  grand bruit imprim dans le _Mercure_, pour la joie de la
France, que le roi commenait enfin  faire l'amour  la reine.
L'ambassadeur d'Espagne crivait  Madrid leurs moindres rapprochements.
Tout le monde s'en tait entremis, Espagnols et Franais. C'est un
spectacle trange de voir deux monarchies suer, travailler  cela,
pousser ces amants l'un vers l'autre ... Hlas! avec peu de succs.

Anne tait pourtant assez jolie. Quoiqu'elle n'et que de petits traits,
un mchant petit nez sans caractre, la blanche peau de cette blonde
dynastie lui donnait alors de l'clat. Altire et colrique, elle ne
faisait rien qu' sa tte, riait de tout. Et c'est surtout ce rire qui
faisait peur au triste Louis XIII. La rieuse s'tait donne  une autre,
plus lgre encore, mais perverse et dvergonde, le type des coureuses
de la Fronde, la duchesse de Chevreuse. Sous cette bonne direction, elle
eut deux ou trois fausses couches. L'Espagne tait dsespre. Elle
voyait bien que le mariage ne mettrait pas la France sous son influence.
Mais, s'il n'y avait gure  attendre, de Louis XIII, on pouvait tre
plus heureux avec son frre Gaston. L'ambassade espagnole y songea et
poussa la reine. Un matin, de sa part, quelqu'un dit  Gaston qu'elle
ne veut pas qu'il se marie.

Le roi et Richelieu songeaient  lui faire pouser une Guise pour
reprendre  cette famille une part de l'hritage de Montpensier qu'ils
avaient escamot  la mort d'Henri IV. Mais le mot de la reine, d'une
reine de vingt-quatre ans,  un prince de dix-huit, tait bien sr
d'tre obi. Pour affermir Gaston, on prit son gouverneur Ornano par la
princesse de Cond qu'il aimait. Le roi tait dj mort, au moins dans
leur pense; la reine se croyait veuve. Richelieu en fut averti. Par
qui? Par le roi mme, dont on arrangeait la succession (Lettres de
Richelieu, II, 232).

Voil nos tourdis qui commencent  crire de toutes parts et  chercher
des allis. Ils signifient leur prochain avnement aux Espagnols, au
Savoyard. Ils ttent le fils de d'pernon pour avoir Metz, et le pre
mme; mais le vieux coquin voulut voir venir les choses.

Gaston avait exig qu'on l'admt au conseil, et il voulait encore y
faire entrer Ornano. Le roi fait arrter celui-ci le 5 mai. Grand
tonnement de Monsieur, cris, fureur. Devant les ministres, il demande
d'une voix hautaine qui a os donner un tel conseil. Moi, monseigneur,
dit Richelieu.

Gaston, vraie poule mouille, et aval cela. Mais le piqua l-dessus.
Pouvait-il bien devant sa belle-soeur qui voulait le traiter en homme,
se laisser traiter en enfant? L'affaire fut ainsi envenime par la
Chevreuse, par son amant Chalais (Talleyrand), qui dit que, puisqu'on ne
pouvait se battre avec un prtre, on pouvait bien l'assassiner.

Les faiseurs de Mmoires, qui crivent trente ans aprs, pour rendre
plus joyeuse cette sanglante affaire, ont suppos que Richelieu lui-mme
tait amoureux d'Anne d'Autriche, jaloux de Buckingham et de Monsieur,
qu'il avait eu l'impudence de proposer  la reine de suppler Louis
XIII, que la reine avait exig qu'il danst devant elle, etc., etc.
Histoire stupide. Anne d'Autriche, si douce pour les autres, ne l'aurait
pas t pour lui; elle l'et fait jeter par les fentres. Il le savait
et n'tait pas si sot. Notez qu'il avait quarante-cinq ans, tait
trs-maladif, enfin avait chez lui sa nice, qu'il aimait sans trop de
mystre.

L'assassinat en question, qu'on a trait comme un hasard, un coup de
tte de cette folle jeunesse, fut, je crois, autre chose. Il est
impossible d'y mconnatre la continuation des entreprises de ce genre
que l'Espagne faisait, ou faisait faire, depuis environ soixante ans.
Assassinats  point, et toujours quand il fallait simplifier une
situation difficile par la mort de l'homme influent. Ainsi Colligny,
ainsi Guillaume, ainsi Henri III, ainsi Henri IV. Procd monotone.
Mais, quoique peu vari, il avait toujours son effet.

Le plan, fort simple, tait que Gaston, avec son Chalais et toute sa
maison irait dner chez Richelieu au chteau de Fleury, et que l,  sa
table, profitant de sa confiance et de son hospitalit, les gens d'pe,
commodment tueraient l'homme sans armes. Les _dames_ (Anne d'Autriche
et madame de Chevreuse) gotaient ce plan chevaleresque, et tout se ft
ralis si Chalais n'et confi son secret  un ami de cour, qui lui
dit: Si tu ne dnonces, je le ferai moi-mme. Chalais a peur, dit tout
au cardinal, au roi. Cependant, dans la nuit, ds trois heures, arrivent
 Fleury les officiers du prince pour lui apprter son dner.
Richelieu leur cde la place, et le matin vient chez Gaston lui
reprocher avec douceur de ne pas l'avoir prvenu de l'honneur qu'il
voulait lui faire.

Cependant il supplie le roi de le laisser se retirer. Le roi dit: Je
vous dfendrai et vous avertirai de ce qu'on dira contre vous.

L'affaire tait immense, pouvantable, le pendant de l'affaire Biron.
Les deux fils d'Henri IV, le gouverneur de Bretagne, Vendme, et le
grand prieur, en taient, et le duc de Longueville. Mme le comte de
Soissons,  qui l'on se fiait,  qui Richelieu laissa Paris pendant
qu'il menait le roi en Bretagne; Soissons et enlev la grande hritire
qu'on voulait donner  Monsieur. Dcouvert, il s'enfuit et quitta le
royaume.

Richelieu attira et arrta les deux Vendme. Il fit signer  Monsieur
une sorte de confession o il abandonnait ses amis, et le maria de sa
main. Il l'touffa dans l'or. Avec ce riche mariage et l'apanage
d'Orlans qu'on lui donna, il eut de rente un million d'alors (cinq ou
six d'aujourd'hui, un capital de cent millions).

Monsieur se laissa marier, le 5 aot; mais cela ne sauva pas Chalais,
qu'on dcapita le 19, comme ayant conspir la mort du roi, ce qui tait
faux. Mais son vrai crime, le complot contre l'tat, et contre la vie de
Richelieu, aurait paru bien peu de chose. Une seule tte paya pour
toutes. On pria, on supplia; mais le roi resta ferme.

L'Espagne dut renoncer  faire de la reine un centre d'intrigues. On la
mit presque en charte prive. Humilie, pardonne, spare de la
Chevreuse, qu'on exila, elle ne reut que des femmes. Le roi dfendit de
laisser entrer les hommes, que quand il y serait.

Mesures trs-vigoureuses. Cette affaire de Chalais commenait la grande
oeuvre de Richelieu, le nettoiement de la cour et le balayage des
princes. Il avait frapp sur eux en mme temps de trois cts: sur les
btards royaux (Vendme), sur les Cond (Soissons en fuite), sur les
Guise (exil de la Chevreuse). L'hritier mme enfin d trne, Monsieur,
humili, mari, enrichi et dshonor. Chacun sentait que celui qui
frappait de tel coups donnait sa tte pour enjeu. La vie de Richelieu
tenait  ce fil sec, qui pouvait tous les jours casser, un roi fivreux
et valtudinaire.

Il n'tait pas sorti d'affaire, qu'en ce mme mois d'aot 1626, deux
coups viennent le frapper.

1 La grande dfaite du Danois, notre alli, chef des protestants
d'Allemagne (27 aot), que Richelieu aidait d'argent, et qui se fait
battre  Lutter. Loin de protger les autres maintenant, il va tre
lui-mme envahi par l'Autriche.

2 L'autre coup, en apparence minime, est en ralit terrible, c'est la
brouille complte d'Henriette et de Charles Ier. Celui-ci en moins de
six mois, sera forc d'armer contre la France.

Henriette tait une petite brunette, vive, agrable. Elle tait d'Henri
IV et non de Concini. Elle naquit du raccommodement de 1608, vrai du
ct d'Henri, trs-faux du ct de Marie. L'enfant ne rappela que trop
cet trange moment. Sensuelle et galante, violemment brouillonne et
ttue. Quand elle passa en Angleterre, elle se fit dvote, prit ce
mariage comme pnitence. Brulle lui propose pour modle la pcheresse
Madeleine. Qu'une princesse de dix-sept ans et dj tant  expier,
c'tait de quoi faire rflchir Charles Ier et le refroidir. Mais il n'y
parut pas. Le roi tait triste, grondeur, violent, mais honnte homme et
rgulier; il revenait toujours. C'est ce qui donna tant d'audace  la
jeune femme.

Par une belle matine de printemps, d'une chaleur rare en Angleterre, la
reine, emmenant tout son monde, son vque et ses aumniers, ses
religieuses, tout cela en costume et en grande pompe papiste,  travers
Londres merveille, se rend au gibet de Tyburn, o furent pendus les
saints Jsuites de la _Conspiration des poudres_, et l, agenouille,
elle fait sa prire  ces clbres assassins.

Outrage solennel, non-seulement  la religion de l'Angleterre mais  la
morale,  la conscience de l'humanit.

Charles Ier, qui dj prissait, qui en tait rduit  dissoudre son
parlement,  tenter des emprunts forcs, dans sa terrible misre, reut
de la main de sa femme cette pierre pesante pour l'enfoncer dans sa
noyade. La scne fut violente contre les prtres et les femmes de la
reine. Chassons-les, crit-il, comme des btes sauvages. Le 9 aot,
lui-mme lui pronona cette sentence. Elle pria, pleura, cria. Des cris
lui rpondirent, ceux de ses femmes qu'on emmenait. Elle se jette aux
barreaux des fentres pour les voir encore et leur dire adieu. Sanglots,
clameurs, etc., une scne publique surprenante dans les moeurs
anglaises, o tout se passe sans bruit. Le roi tait mal  son aise, se
sentant pos dans ce drame comme l'indigne et barbare tyran.

Pour abrger, il arracha des barreaux les mains de la reine, qui
s'vanouit furieuse, et fit crire partout que ses mains taient
dchires.

Texte excellent. C'tait celui mme de la terrible Marie Stuart, si
heureusement exploit par les papes. Urbain VIII,  l'instant, saisit la
lgende d'Henriette, pouse infortune de ce Barbe-Bleue britannique.
Sur la donne un peu maigre, il est vrai, de l'corchure douteuse, il
rebtit le grand roman pontifical de l'autre sicle, la conqute de
l'Angleterre par l'Espagne et la France. Il dit expressment 
l'ambassadeur espagnol: En conscience, votre matre, comme bon
chevalier, est tenu de tirer l'pe pour une princesse afflige.

La jeune reine d'Espagne, soeur d'Henriette et fille de Marie de
Mdicis, crivit de sa main au cardinal de Richelieu, invoquant son
secours et sa galanterie pour soutenir les reines opprimes.

Autant en crivait l'infante de Bruxelles. Autant en disait au Louvre la
reine mre. Brulle s'adressait au coeur du cardinal,  sa pit, bien
sr qu'en cette grande occasion il agirait comme prince de l'glise.

Ces instances touchantes, unanimes, eurent un grand effet sur le roi,
qui regardait l'expulsion de ces Franais comme un outrage  sa
couronne. De sorte que Richelieu, n'tant plus mme soutenu par le roi,
et se trouvant tout seul, dit qu'il gotait l'entreprise, mais qu'il
fallait d'abord, pour mettre Charles Ier dans son tort, lui envoyer une
ambassade.

On envoya  Londres le beau Bassompierre, l'homme de la reine mre, et
avec lui celui de tous les prtres renvoys que les Anglais dtestaient
le plus, le P. Harlay de Sancy. Bon moyen de brouiller encore.
Bassompierre cependant crut accommoder tout. Mais il y avait une
condition: c'tait que Buckingham reviendrait ici faire sa cour  la
reine. Refus du roi. La guerre va clater.

Du reste,  part cette folie, la fatalit emportait  la guerre le roi
et le ministre. Le Parlement poursuivait Buckingham avec une colre
mrite, mais aveugle pourtant, avec la tnacit du bouledogue, qui ne
voit plus, n'entend plus, ne sent plus. L'Angleterre ne s'informait plus
des grands intrts de l'Europe. Elle voulait la peau de Buckingham, et
rien de plus. Celui-ci n'avait chance d'chapper que par cette diversion
de la guerre.

Richelieu et eu grand besoin de ne pas rompre avec l'Angleterre.
L'espoir qu'il tmoignait au roi (juin 1626) de relever nos finances
tait dj tromp et ses ressources insuffisantes. La grande dfaite du
Danois et de l'Allemagne protestante (en aot) rendait l'Autriche et la
Bavire matresses de la situation. Les Espagnols tenaient le Rhin. Dans
le conflit maritime des tats de l'ouest, devant les grandes puissances
navales de l'Angleterre, Hollande et Espagne, nous seuls nous n'tions
pas en garde. Il fallait sans retard organiser l'arme, crer la flotte.
Et cela, avec une France ruine, charge d'un dficit annuel de dix
millions, d'une dette exigible de cinquante-deux millions, avec un
pauvre peuple qui (il le dit lui-mme) ne contribuait plus de sa sueur,
mais de son sang.

Il n'avait pas fait cette situation. Il n'aurait os mme la
caractriser nettement. Il et fallu dresser l'accusation de la reine
mre, de tous les favoris, Concini, Luynes, etc., cette perptuit des
dsordres et de vols si soutenue, et j'allais dire si rgulire, qu'une
telle accusation et t celle de la royaut, du gouvernement
monarchique.

Qu'et-ce t si une assemble srieuse et regard au fond? si la voix
nationale de 1614 se ft leve? Le pouvoir et t frapp de faiblesse,
au moment o il devait ramasser sa force contre le grand orage
d'Allemagne. Richelieu s'en tint  une comdie de Notables, une petite
assemble en famille de fonctionnaires et de magistrats.

Devant des gens si bien appris, tout dcids d'avance  approuver, il y
fallait peu de faon. Il et pu s'pargner des frais d'hypocrisie,
qu'il fit pourtant (par habitude), _rduisant l'impt_ de six cent mille
livres, _pendant qu'il l'augmentait_ de plusieurs millions.

L'assemble vota d'un lan la dpense colossale d'une cration immdiate
de l'arme et de la flotte, dpense ainsi rpartie: un tiers sur le
trsor, _deux tiers sur les provinces_.  elles d'y pourvoir par les
moyens qui leur seront plus agrables et par des impts  leur choix.
Avec cela, la rduction de six cent mille francs semblait une
plaisanterie. On les tait, il est vrai, sur la taille, impt des
roturiers, des pauvres. Mais les riches, les nobles et les prtres, qui
allaient, en chaque province, tablir le nouvel impt, sur qui le
mettraient-ils? Sur le roturier  coup sr, sur le pauvre, non point sur
eux, sur les riches et privilgis.

L se rvle la situation relle de Richelieu. _Il ne pouvait demander
aux deux classes riches._ Prtre, il ne pouvait prendre aux prtres. 
peine, sur l'espoir d'exterminer les protestants, put-il tirer trois
millions du clerg. Il osa, en 1631, lui demander les titres de ses
biens, et n'eut qu'un refus sec. Il n'et pu davantage faire contribuer
la noblesse. Loin de donner, elle mendiait, mais mendiait avec fiert,
menaces, presque l'pe au poing. Elle signifiait, en 1626, que l'tat
et l'glise devaient la nourrir, l'tat lever ses enfants, l'glise lui
rserver le tiers des bnfices et faire les frais d'un ordre militaire
de Saint-Louis qui apanagerait ses nobles membres.  ces mendiants
riches et arms, l'tat rpondit par la voix du roi qu'on aurait bien
soin d'eux, et l'glise leur remplit la bouche dans le courant du
sicle avec les biens des protestants.

Donc, Richelieu ne pouvait prendre l'argent o il tait, et devait le
chercher o il n'tait pas. O? chez les pauvres, dans les entrailles du
peuple, dans sa substance mme; de sorte que le pauvre irait toujours
s'appauvrissant et maigrissant. Il rduisit la taille de six cent mille
livres en 1626, et l'augmenta de dix-neuf millions en quatre ans.
Pourquoi? parce qu'il ne pouvait prendre qu'aux taillables, aux
roturiers, aux pauvres.

 la premire proposition srieuse, Richelieu recula. Un magistrat, qui
n'avait pas le mot de cette comdie, s'avisa de dire qu'on devrait
rendre la taille _relle_, non _personnelle_, faire payer tous les
biens, _y compris les biens nobles_. Richelieu n'aurait pas t ministre
vingt-quatre heures s'il et appuy ce mot. Il le laissa tomber. Il n'y
eut que trois membres pour appuyer la vaine proposition.

Mais lui, que disait-il? Il feignait un espoir qu'un esprit aussi
positif ne pouvait avoir nullement: Qu'on ferait face  tout, si on
faisait une rduction sur la maison du roi, et si l'on pouvait racheter
le domaine qui, en six ans, augmenterait le revenu de vingt millions.
Ressource hypothtique, qui supposait la paix, quand la guerre furieuse
allait grandissant par l'Europe.

Ajoutez une autre esprance, le futur _rtablissement du commerce_! Le
roi _voulait_ qu'on honort le marchand, au moins le marchand en gros
(comme si le roi pouvait dans une chose d'opinion). Il _voulait_ que les
nobles pussent commercer sans droger. Ils le demandaient, il est vrai,
par envie, ignorance, mais ils ne le dsiraient pas au fond, tant si
impropres au commerce; au vol,  la bonne heure, et  la piraterie.

Si Richelieu et pris aux privilgis, il tombait. Et, s'il et rduit
les dpenses, s'il n'et ruin la France pour faire l'arme et la
flotte, le monstre double qui mangeait l'Allemagne (l'arme jsuite et
l'arme mercenaire) nous aurait dvors comme elle.

Il dut tomber sur l'un et l'autre cueil. Sorti de la ruine et d'une
situation gte et insoluble, il ne put nous sauver que de la ruine. Il
m'apparat ds le premier jour ce qu'il fut et resta, ce que dit sa
figure lugubre: le dictateur du dsespoir.

En toute chose, il ne pouvait faire le bien que par le mal, souvent en
employant les plus mauvaises passions de son temps. Celle du clerg,
c'tait la mutilation de la France, la destruction ou l'expulsion de la
France protestante,  l'imitation de ce que l'Espagne faisait des
Moresques, l'Autriche des Bohmiens et de tant d'autres. Beaucoup de
catholiques pensaient de mme, par l'impatience franaise qui brise les
obstacles, reinte et btes et gens, ne sachant les conduire; enfin, par
une autre passion nationale, le got de l'unit matrielle, brutale et
mcanique, insoucieuse des liberts morales qui diversifient la nature.

La France, en se coupant son meilleur bras, allait de plus compromettre
le corps, parce qu'elle se brouillait avec ses amis, se livrait  ses
ennemis, Autrichiens, Espagnols.

Richelieu le savait, il lui fallait pourtant leurrer cette passion
mauvaise, et parfois il en tirait parti. Elle l'aida dans une chose
excellente qu'il prsenta aux Notables: _le rasement des forteresses
inutiles_, et leur dmolition confie aux communes mmes. Dans la liste
qu'il donna des forteresses  dmolir, la grande majorit tait
protestante, celles du Dauphin, du Languedoc et du Poitou. Cela fut
salu avec enthousiasme des parlements, des communes, qui y gagnaient en
tout sens, de la petite noblesse, envieuse de la grande, et bien plus
encore du clerg.

Si deux provinces catholiques, deux gouverneurs, Guise et d'pernon,
taient frapps aussi et se plaignaient, Richelieu avait  leur dire
que, comme bons catholiques, ils devaient accepter une ordonnance si
favorable  la religion, qui, mettant bas les forts de Poitou, de
Saintonge, faisait tomber les ouvrages avancs, les bastions de la
Rochelle.




CHAPITRE XXIV

SIGE DE LA ROCHELLE

1627-1628


Les dfections de la France sont les agonies de l'Europe. La paix
tratresse, entre Olivars et Brulle, que signa Richelieu (mars 1626),
suivie bientt de la droute des Danois (aot 1626), a commenc le grand
dbordement des perscutions catholiques. Le massacre gnral de Bohme
(onze mille communes extermines sur trente mille) s'ouvre le jour de
Saint-Ignace, en 1627. L'ordre d'abjurer ou de mourir court l'Autriche,
les terres autrichiennes. Pendant que l'arme sainte, bandits, moines et
bourreaux, pse vers l'Adriatique, elle dborde, au nord, sur la Saxe,
s'extravase en Brandebourg, jusqu'en Pomranie, de faon que les sables
mme et les cueils de la Baltique ne pourront cacher les proscrits.

La France pouvait entendre la dsolation du Rhin, la clameur du
Palatinat, ruin, saccag, viol, un jour par les Croates et un jour par
les Espagnols. La Lorraine suivait ce mouvement; elle allait armer
contre nous, bien plus, donner passage  la grande arme des brigands
organiss par l'Empereur.

La France le souffrait, pourquoi? Pour une raison que Richelieu se garde
bien de dire. Il tait encore serf; il ne se maintenait qu'en suivant la
reine mre et Brulle et les Espagnols. Ils l'obligeaient de faire un
trait avec Madrid pour l'invasion de l'Angleterre, c'est--dire pour le
renversement de la politique de Richelieu. Le pape avait le mrite de
l'ide premire, et Brulle celui de la foi. Brulle dictait, Richelieu
crivait, Olivars corrigeait le trait. Ce qui occupait le plus
Brulle, c'tait de savoir s'il valait mieux prendre la flotte anglaise,
ou bien la brler dans le port.

Les Espagnols tirrent de nous cette pice (20 avril 1627), et, sans
perdre un moment, la communiqurent aux Anglais, afin qu'ils nous
prvinssent, envahissent la France et descendissent  la Rochelle.

Les lettres de Richelieu prouvent qu'il tait dupe. Ce trait impos et
contraire  ses plans, il l'avait adopt pourtant. Le 6 octobre encore,
il croyait que les Espagnols lui donneraient une flotte et qu'il
pourrait les occuper  ce vain projet de descente.

Ils le jourent toute l'anne. Ces friponneries misrables peuvent
parfois tromper le gnie qui ne peut croire qu'on tombe si bas.

C'tait la catholique Espagne qui mlait contre nous, dans une coalition
trange, nos allis l'Angleterre, la Savoie et Venise; d'autre part, la
Lorraine, l'Empereur, tout ple-mle, protestants, catholiques.

Elle nous jetait l'Anglais au visage, et bientt l'Empereur dans le dos!

Tout cela fut connu enfin, lu, rvl dans les papiers qu'on saisit en
novembre.

Buckingham n'avait nul principe, mais beaucoup d'imagination. En 1625,
il avait prt des vaisseaux contre la Rochelle. (V. sa lettre,
Lingard.) En 1627, le voil dfenseur, protecteur de la Rochelle, de
tous nos protestants, il tire l'pe pour Dieu.

En ralit il voulait prendre la Rochelle ou au moins R. C'et t un
nouveau Calais, entre Nantes et Bordeaux,  cinq heures de l'Espagne.
Les flottes anglaises n'taient plus prisonnires au dtroit. Libres des
servitudes du vent, elles se tenaient l, comme l'aigle de mer sur son
roc, tombant sur les vaisseaux franais ou sur les galions espagnols, et
pillant sur deux monarchies.

Tous les protestants de France allaient refaire  Buckingham l'ancien
empire aquitanique d'douard III. Ce vainqueur et ce conqurant, qui
donc alors pourrait parler de lui faire son procs? Merveilleux coup
qui, du fond de l'abme, le faisait remonter au ciel! Vainqueur en
France, despote en Angleterre, et ador au Louvre! Le roi embarrass,
et t trop heureux que la reine intervnt. Lui, Buckingham, alors son
chevalier fidle, mettait tout  ses pieds. Elle s'attendrissait, et les
voeux de la France taient combls, il naissait un Dauphin.

Dans cet emportement de passion, il crivit, en France, au duc de Rohan
qu'il allait arriver avec trois flottes et trois armes, trente mille
hommes. Triple attaque, par la Rochelle au centre, aux ailes par
Bordeaux et par la Normandie. Pendant ce temps le duc de Savoie et agi
sur le Rhne, le comte de Soissons en Dauphin.

De tout ce merveilleux pome de guerre, on n'eut qu'un pisode, la
descente de dix mille Anglais  l'le de R. C'tait assez pour prendre
la Rochelle, si la Rochelle voulait tre prise. Mais elle ne le voulut
pas.

On avait tant reproch aux huguenots d'aimer l'Angleterre, que celle-ci
se croyait sre d'tre reue  bras ouverts. Mais point. Les huguenots
furent avant tout franais.

La Rochelle, d'ailleurs, notre Amsterdam, forte de commerce et de
guerre, un petit monde complet, original, qui avait son pavillon  elle,
renomm sur toutes les mers, que serait-elle devenue dans les mains
anglaises? Un triste port militaire, comme notre Rochefort
d'aujourd'hui. Ces marins avaient horreur d'une pareille transformation.
Et ses ministres ne redoutaient gure moins le joug des
demi-catholiques, piscopaux et anglicans.

La mauvaise foi de Buckingham tait frappante. S'il et voulu dlivrer
la Rochelle, il et descendu sur terre ferme et l'et aide  prendre et
dmolir son entrave, le fort Louis. Mais il resta en mer pour prendre
l'le de R, o il se ft tabli, que les Rochelois le voulussent ou
non, devant eux,  leur porte. Captifs d'un ct par la France, de
l'autre ils l'eussent t par l'Angleterre.

Il n'couta en rien les conseils de Soubise, qui venait avec lui, et
pendant que Soubise tait all  la Rochelle, contre leurs conventions,
il descendit dans R. Non sans perte. Le gouverneur Thoiras, avec le
rgiment de Champagne et force noblesse, lui fit un tel accueil 
l'arrive, le cribla tellement, qu'il resta inactif cinq jours  se
refaire, au lieu de marcher droit au fort.

Soubise, voulant entrer  la Rochelle, avec un secrtaire anglais, fut
arrt tout court, et ne serait pas entr si sa vieille mre, femme
d'antique vigueur, ne ft venue et ne l'et fait passer. On couta
l'Anglais, mais on resta trs-froid.

Ce scrupule de nos huguenots fut ce qui sauva Richelieu, et qui sauva la
France. Si Buckingham et mis seulement cent hommes  la Rochelle,
l'effet moral tait produit et Richelieu sautait. L'Angleterre se
retournait violemment vers la guerre, sa rvolution tait ajourne; les
cent ans de la guerre anglaise recommenaient pour nous.

Richelieu, loin d'avoir des vaisseaux, n'avait pas d'argent pour en
faire. Il esprait dans la flotte d'Espagne!

En cette dtresse, il imagina de se servir de son ennemi Brulle. Il le
fit agir pour obtenir  Rome un secours d'argent  prendre sur le
clerg. Lenteur, mauvaise volont. Richelieu prie le clerg mme, lui
extorque quelques millions.

Que serait-il devenu, sans la lenteur de Buckingham? Mais celui-ci
attendit, pour assiger le fort, qu'il ft bien approvisionn. Il garda
mal la mer. Nos Basques de Bayonne, habitus  faire l'improbable,
russirent  passer; le fort, qui n'avait des vivres que pour cinq
jours, fut ravitaill pour deux mois.

Heureusement, car le roi qui venait, tomba malade, son frre le
remplaa, avec le ferme dsir de ne rien faire. L'arme qu'il
commandait, pillant, ravageant et coupant les arbres, faisait ce qu'il
fallait pour que la ville se donnt aux Anglais. Outre le fort Louis, on
en commena d'autres videmment pour l'assiger.

Grande dispute dans la ville. Les juges sont pour le roi _quand mme_,
s'en vont, passent au camp royal. Les ministres et le corps de ville
prennent la rsolution hardie de se dfendre, mais seuls, et sans
recevoir Buckingham.

Loin de l, dans leur manifeste ils rappellent, comme leur plus beau
titre, d'avoir jadis chass l'Anglais. Ils offrent, si le roi veut
mettre le fort Louis entre les mains de la Trmouille ou de la Force, de
s'unir  lui pour chasser de R leur dfenseur suspect.

Pour rponse on mit des canons en batterie devant leurs portes. Il
fallait ouvrir ou combattre (10 septembre). Ils combattirent, mais ce ne
fut que cinq semaines encore aprs (15 octobre) qu'ils se dcidrent 
traiter avec Buckingham.

Sans cette extrme rpugnance de la Rochelle pour l'Anglais, l'ardeur,
l'activit de Richelieu n'aurait servi de rien. Thoiras tait malade,
dcourag; la noblesse du fort perdait patience; on parlait de se
rendre. Comment leur envoyer secours? Il fallait un miracle. Les
Bayonnais et Olonnais le firent par un coup tel que ceux qu'ont faits
leurs flibustiers. Le mot fut: Passer ou mourir. On y serait mort, si
on avait suivi le plan ordonn. Buckingham tait averti, et ses
chaloupes en mer pour couler ces coques de noix.  mi-chemin, celui qui
menait l'avant-garde, le jeune la Richardire, dit le capitaine Maupas,
dit aux autres: Ils n'imaginent pas qu'on traverse leur flotte. Et
c'est par l qu'il faut passer. Nous sommes trs-petits et trs-bas;
nous passerons sous les boulets. Cela se fit ainsi. De trente-cinq
barques, vingt-neuf passrent, le reste fut coul. Le fort reut des
vivres en abondance. Buckingham, avec qui Thoiras parlementait, et qui
croyait dj le tenir, vit, le matin du 9 octobre, les soldats qui, du
haut des murs, lui montraient au bout de leurs piques des jambons,
chapons et coqs d'Inde. Ds lors, sa perspective tait de rester l
l'hiver, de prir dans l'eau sous les pluies.

Les Rochelois, qui jusque-l avaient peur de lui autant que de l'arme
royale, le crurent ds lors moins redoutable, et ne refusrent plus de
traiter. Ils le trouvrent moins haut, et il signa ce qu'ils voulurent
(15 octobre). Celui qui fit l'arrangement, Guiton, un de leurs grands
marins, y rserva, non-seulement les liberts de la ville, mais les
droits de la province mme, stipulant que, si l'Anglais prenait l'le de
R, il ne la dmembrerait pas du pays pour la faire anglaise, qu'il ne
profiterait pas des forts btis depuis huit ans sur la cte, mais les
dmolirait. Admirable trait, d'un patriotisme obstin, mais qui dut
refroidir entirement les Anglais, leur faire peu dsirer de vaincre,
puisque d'avance on exigeait qu'ils ne profitassent point de la
victoire.

Le roi, enfin guri, tait arriv le 12 octobre. Toutes les forces
militaires dont le royaume pouvait disposer taient devant la Rochelle,
trente mille hommes d'lite et un matriel immense. Tous nos ports, du
Havre  Bayonne, avaient fourni des hommes et des embarcations.
Richelieu, en trois mois, par un mortel effort de volont, d'activit,
avait prcipit la France entire sur cet unique point. Le succs
n'tait gure douteux. La Rochelle avait vingt-huit mille mes, donc
quatorze mille mles, donc au plus sept mille hommes arms. Des dix
mille de Buckingham, il n'en restait que quatre mille. Ni l'Angleterre
ni la Hollande ne bougeaient. L'Espagne seule eut quelque envie
d'employer ses vaisseaux, promis  Richelieu, pour lui dtruire ses
barques et sauver la Rochelle. C'tait l'avis de Spinola; il conseillait
nettement de trahir. Madrid n'y rpugnait pas; mais trahir pour les
hrtiques, combattre dans les rangs protestants, c'et t pour
l'Espagne une solennelle abdication du rle qu'elle jouait depuis cent
ans, l'aveu le plus cynique de sa perfide hypocrisie.

Si Buckingham et bien gard la mer, la France manquant de vaisseaux, il
tait matre encore de la situation. Mais on fit l'imprudence heureuse
de mettre six mille hommes d'lite dans des barques. Ils passrent, et
il fut perdu.

Perdu en France, perdu en Angleterre. Le 6 novembre, avant de
s'embarquer, il joua sa dernire carte, donna au fort un assaut
dsespr. Il y perdit beaucoup de monde. Il en perdit encore plus 
l'embarquement. Il n'avait rien prvu. Il lui fallut faire dfiler ce
qui lui restait de troupes sur une troite chausse; on le coupa, 
moiti pass, et on lui tua deux mille hommes (7 novembre 1627).

Il n'en avait plus que deux mille, mais sa flotte tait toute entire,
et il tait encore matre de la mer. Les Rochelois le supplirent de
rester l. Plus il y avait d'hommes dans l'le, plus vite ils seraient
affams. Le roi aurait vu du rivage ses meilleures troupes forces de se
livrer, de se rendre  discrtion. Mais Buckingham avait perdu la tte.
Il avait l'oreille pleine du grondement terrible de l'Angleterre; il
avait hte d'tre  Londres pour rpondre aux accusations.

Il part, ayant mang les vivres de la Rochelle, ayant rendu aux
assigeants le service de l'affamer. Cette misrable ville, abandonne
de celui qui l'a compromise, la voil en prsence d'une monarchie. Six
mille hommes sans secours et  peu prs sans vivres, vont se dfendre un
an encore contre une grande arme qui a tout le royaume pour
arrire-garde, qui y puise indfiniment, rpare  volont ses pertes.

La France est admirable dans ces occasions o il s'agit de couper un
membre, de pratiquer sur soi quelque cruelle opration. Ds qu'il lui
faut se mutiler, se tronquer, se dcapiter, elle est forte, elle est
riche. Elle n'avait pas eu d'argent pour payer exactement le Danois en
1626, lorsqu'il combattait pour elle, pour les liberts de l'Europe.
Elle eut normment d'argent en 1627 pour dtruire son premier port, la
terreur de l'Espagne, l'envie de la Hollande. On jeta les millions dans
des constructions immenses qui devaient servir un moment. Tels de ces
forts, btis uniquement pour prendre la ville, taient aussi importants
que la ville mme. Ils taient relis entre eux par une prodigieuse
circonvallation de trois ou quatre lieues qui enveloppait le pays. On
avait fait une Rochelle monstrueuse pour touffer la petite! pour une
occasion d'une anne, des murs babyloniens et des monuments de Ninive!

Tout cela n'tait rien si on ne fermait la mer. On l'avait essay en
vain en 1622. Un Italien clbre n'y pouvait russir. L'architecte
franais Mtzeau, et Tiriot, maon de Paris, en indiqurent les vrais
moyens, et avec tant de simplicit, qu'on crut qu'on le ferait sans eux.
On les paya, et on les renvoya. M. de Marillac, un courtisan suspect,
grand ami de Brulle, se chargea de construire la digue. Dsirait-il
russir? Brulle, qui avait tant demand le sige pour bouleverser les
plans de Richelieu, en craignait maintenant le succs dont Richelieu et
eu l'honneur. On voulait  tout prix sa chute, un politique nous dit
pourquoi? _Parce qu'on savait qu'une fois la ville prise, les huguenots
n'tant plus dangereux, Richelieu s'abstiendrait de les perscuter._ Or,
les saints de l'poque, copistes de l'Espagne, voulaient absolument
qu'on en ft comme des Moresques, _qu'on les chasst ou les extermint_
(Fontaine-Mareuil).

Marillac, substituant son gnie  celui des inventeurs, ne fit pas la
digue en talus, comme ils l'avaient prescrit; il la fit droite. Si bien
que le travail fut emport au bout de trois mois. Mais la puissante
volont de Richelieu vainquit tous les mauvais vouloirs  force
d'argent. L'arme entire voulait travailler  la digue; on payait aux
soldats chaque hotte de pierres qu'ils apportaient. La solde en outre
fut normment augmente. De bons et chauds habillements distribus,
des vivres abondants. L'argent ne passait plus par les mains infidles
des capitaines, mais par des agents srs, tout droit de la caisse au
soldat.

Il y avait cent  parier contre un qu'on ne pourrait achever.

Richelieu, qui, le 6 octobre encore, comptait sur la flotte espagnole,
apprit en novembre par des papiers de Buckingham, et par ceux d'un agent
anglais qu'on saisit en Lorraine, que l'Espagne tait contre lui, que
depuis un an elle organisait une coalition pour envahir la France.
Dcouverte et bien mise  jour, l'Espagne persvra dans une hypocrisie
ridicule, nous envoyant  la Rochelle sa flotte (qu'on remercia), tandis
qu'elle nous assigeait dans Casal, o nous soutenions un Franais,
Nevers, hritier de Mantoue (27 dcembre 1627).

L'Italie appelait la France, cloue  la Rochelle. L'Allemagne et le
Nord l'appelaient. Notre envoy en Sude, M. de Charnac, nous fut
renvoy par Gustave-Adolphe pour dire  Richelieu que, si la France ne
venait au secours par hommes ou par argent, c'tait fait de l'Europe, et
que la France prirait la premire. Effectivement, on prparait chez
l'Empereur le terrible _dit de restitution_ qui allait dpossder
l'Allemagne protestante, transfrer la proprit aux catholiques, offrir
des primes monstrueuses aux bandes des assassins  vendre, donner des
ailes  la guerre,  la mort. Que pouvait Richelieu? rien du tout. S'il
lchait le sige, il perdait son crdit et prissait. Il devait rester
l, et tous les millions de la France, si ncessaires ailleurs, il
devait les jeter en pltras dans la boue de ce port. Ces marins
Rochelois qui eussent si utilement aid contre les Espagnols, il devait
les faire mourir de faim. Les flottes anglaises, ses allies naturelles,
et celles de Gustave et des protestants d'Allemagne, Richelieu devait
les combattre et les dtruire, s'il se pouvait!

En fvrier, le roi brusquement lui chappe. Il s'ennuie, retourne 
Paris. Coup mont trs-probablement. On supposait que Richelieu
suivrait, ou que, si le roi partait seul, il s'manciperait de son
ministre. Brulle et la reine y comptaient bien; les Guises y
travaillaient, fort mcontents de ce que Richelieu, surintendant de la
navigation, avait subordonn leur amiraut de Provence. Au bout de
quinze jours passs  Paris (Fontaine-Mareuil), _le roi avait oubli_ et
la Rochelle, et Richelieu. Celui-ci ne le ramena qu'en donnant une place
 un petit ami du roi qui lui sonnait du cor, le chevalier de
Saint-Simon.

Ce grand homme, si mal appuy, tait rest l indomptable sur cette
triste cte, pouvant chaque matin apprendre son naufrage, soit qu'une
tempte emportt sa digue et dlivrt la ville, soit qu'un vent
capricieux soufflt de la cour sur le faible esprit de ce roi qui le
soutenait seul contre la haine universelle.

Nul en ralit n'aidait bien Richelieu que la Rochelle elle mme,
l'intraitable vigueur qu'elle opposait aux Anglais. Qui empcha ceux-ci
de la ravitailler? (F.-Mareuil.) Le refus que les Rochelois, qui
demandaient secours, leur firent pourtant d'ouvrir la ville.
Qu'offrez-vous! disait Buckingham. Quels ddommagements pour nos
dpenses?--Nous n'offrons que nos coeurs, dirent obstinment ces
hros.

Cette rsistance immortelle est garantie par un catholique, par un
Oratorien, Arcre, qui avait tous les manuscrits, depuis dtruits ou
disperss.

Qui ne pleurerait en voyant la France anantir ce qu'elle eut de
meilleur? L'imperceptible rpublique se maintenait contre deux rois. Ses
marins traversaient la digue; ses cavaliers dfiaient l'arme royale.
Vingt-huit bourgeois de la Rochelle attaquent un jour cinquante
gentilshommes. En tte des vingt-huit tait le tisserand La Fort, qui
se fit tuer et  qui on fit des funrailles triomphales. Un autre sortit
seul des portes pour demander un combat singulier. Accept par la
Meilleraie, cousin de Richelieu, qui eut son cheval tu et fut bless.
Mais on courut  son secours.

 Pques (1628), les marins l'emportrent sur les bourgeois proprement
dits; le parti violent gouverna, et la mairie devint une dictature. Le
capitaine Guiton fut lu, malgr lui. Vous ne savez ce que vous faites
en me nommant, dit-il; songez bien qu'avec moi il n'y a pas  parler de
se rendre. Qui en dit un mot, je le tue. Il posa son poignard sur la
table de l'Htel de Ville, et le laissa en permanence.

Guiton tait petit, mais je fus ravi de voir un homme si grand de
courage. Il tait meubl magnifiquement, et son htel plein de drapeaux
qu'il aimait  montrer, disant quand il les avait pris, sur quels rois,
dans quelles mers. (Mm. de Pontis.)

Il fallait un Guiton pour soutenir la ville contre l'horrible coup
qu'elle reut, en voyant les Anglais, tant attendus, paratre et
disparatre, sans rien tenter pour elle. Le 11 mai, on les vit en mer;
le 18, ils taient partis. Denbigh, beau-frre de Buckingham, press par
les rfugis qui taient avec lui de forcer le passage (la digue tant
encore inacheve), dit qu'il leur en laissait l'honneur; qu'il avait
ordre seulement de croiser, de faciliter l'entre des secours, mais de
bien mnager sa flotte.

Dans un tel dsespoir, le fanatisme de la patrie mourante poussa un
homme  se dvouer pour tuer Richelieu. Il voulait seulement qu'on lui
dt que ce n'tait pas un pch. Guiton, qu'il consulta, rpondit
froidement: On ne conseille pas dans ces sortes d'affaires. Les
ministres, auxquels il alla aussi, lui dfendirent cet acte, disant: Si
Dieu nous sauve, ce ne sera pas par un forfait. (Arcre, II, 295.)

La famine pressait. On avait mang tout, jusqu'aux cuirs qu'on faisait
bouillir. Un chat se vendit quarante-cinq livres. Il fallut faire une
chose barbare qu'on avait toujours diffre: chasser les pauvres, les
vieux, les infirmes, les femmes veuves et sans secours, les envoyer aux
assigeants, c'est--dire  la mort. Quiconque voulait passer les lignes
tait pendu. Cette misrable foule, s'y prsentait, fut reue  coups de
fusil. Elle revint suppliante  la Rochelle et y trouva visage de
pierre, les portes closes et mornes, inexorables. Il leur fallut mourir
de faim dans l'entre-deux; dont les soldats du cardinal profitaient
honteusement; les femmes agonisantes se livraient pour un peu de pain.

trange arme franaise! employe ainsi, sans combattre,  cette
fonction de bourreaux, d'touffer lentement une ville. Du reste,
rgulire, bien ordonne, silencieuse. Richelieu dit avec orgueil:
C'tait comme un couvent. Le soldat gagnait gros et engraissait. Sauf
le jour qu'il tait maon, portait la hotte, il n'avait rien  faire
qu' entendre la messe des Minimes et des Capucins, se confesser,
communier.

Sur la ligne,  cheval, voltigeaient les vques. Ceux de Maillerais, de
Nmes, de Mende, taient les lieutenants du cardinal. Les marchaux en
sous-ordre. Tous allaient prendre le mot dans une petite maison o
Richelieu s'tait log sur le rivage. C'tait l la vraie cour; l'glise
et l'pe affluaient, mais avec cette diffrence: les prlats le poing
sur la hanche, enfonant leurs chapeaux, les officiers courbs et
faisant le gros dos.

Que devenait cependant l'honneur de l'Angleterre? On dit que Charles Ier
en laissait parfois tomber de grosses larmes. Mais deux choses le
ralentissaient. Des protestants mmes, la Hollande et le Danemark, lui
reprochaient cette protection de la Rochelle, cette guerre avec la
France qui empchait celle-ci de les secourir. D'autre part, sa jeune
femme, vive, ardente et jolie, gagnait de plus en plus sur lui; elle le
priait jour et nuit de ne pas faire la guerre  son frre Louis XIII et
 sa famille. Aux heures o l'homme est faible, elle lui disait sur
l'oreiller les propres mots de chaque lettre qu'elle avait reue de la
France.

Le Parlement anglais avait pourtant rougi  la longue, et s'tait
rveill. Il vota un trs-fort subside pour sauver la Rochelle.
Buckingham mit la flotte en mer. Mais lentement; car on assure que sa
divinit, Anne d'Autriche, lui avait crit de trahir. Du moins, les
puritains le crurent; un d'eux, Felton, l'assassina.

Nouveau retard. Cette troisime flotte ne partit qu'en septembre, trop
tard pour dlivrer la ville, assez tt pour la voir prir.

Richelieu avait fait offres sur offres aux assigs, jusqu' se rduire
 faire entrer seulement le roi avec deux cents hommes, pour dire qu'il
y tait entr; on et, pour la forme, abattu l'angle extrieur d'un
bastion. Mais les choses taient  ce point qu'on ne pouvait plus se
rendre. Le magistrat qui et sign, et t tu comme tratre. Ils se
tranaient, ne soutenaient plus leurs armes, ne marchaient qu'avec un
bton; on trouvait le matin des sentinelles mortes de faim  leur poste.
Et, avec tout cela, on ne se rendait point. Guiton disait: Nous y
passerons bientt, nous aussi. Il suffit qu'il en reste un vivant pour
fermer la porte.

Le 28 septembre, devant cette ville morte, quatre-vingts vaisseaux
anglais apparaissent, plusieurs trs-forts. Les Franais n'en avaient
que quarante-cinq petits, il est vrai, dfendus par toutes les batteries
du rivage.

Ce fut un grand spectacle. Tous  leur poste, le cardinal  la digue, le
roi partout. Des dames en carrosses regardaient du haut des chausses.
Les Anglais envoys en avant, la sonde  la main, s'arrtent bientt,
trouvant peu d'eau. Les gros vaisseaux n'arriveraient pas, disent-ils,
et les petits ne serviraient  rien. Les rfugis franais qui taient
sur la flotte anglaise, demandent alors  conduire les brlots,  aller
de leur main les attacher  l'estacade. Ils voyaient de la mer les
pauvres gens de la Rochelle qui avaient bravement ouvert le petit port
intrieur, et qui, de leur ct, malgr la mare et le vent, poussaient
un brlot sur la digue. L'Anglais ne donna pas  nos Franais l'honneur
qu'ils demandaient. Il poussa ses brlots lui-mme, trs-mal et de
travers. Tout avorta honteusement.

Que venait donc faire cette flotte? ngocier. Milord Montaigu, en
partant, avait dit  Londres aux Franais de faire ses compliments au
cardinal. Celui-ci, le voyant en mer  la Rochelle, lui renvoya des
compliments. Tant on complimenta, que Montaigu se chargea d'aller dire 
Londres que la digue dcidment tait infranchissable et qu'il fallait
traiter.

Cela tua la Rochelle et finit tout. Le coup moral en fut si fort, qu'on
courut se jeter aux genoux de Richelieu. Si les Anglais n'taient pas
venus mettre le comble au dcouragement, si l'on et tenu huit jours de
plus, la digue tait dtruite, emporte par une tempte, la ville  mme
de se ravitailler et de tenir longtemps encore.

Richelieu, qui voulait ramener nos protestants de France, calmer les
protestants d'Europe, ne fut point dur pour la Rochelle. Aprs tout, que
lui et-il fait, en comparaison de ce qu'elle s'tait fait elle-mme?
Nos soldats, en entrant, donnrent leur pain  tout ce qui se prsenta,
et le roi en fit distribuer douze mille. C'tait le nombre mme du
peuple qui restait; tous les autres taient morts de faim.

Le cardinal de Richelieu entra, pour faire enlever les cadavres,
nettoyer les rues, et, le temple tant redevenu la cathdrale, il y dit
la messe le matin du jour de la Toussaint (1er nov. 1628). Le roi entra
le soir, avec quelques troupes dans le plus grand ordre. Le pre
Suffren, Jsuite, confesseur du roi, y fit la fte des Morts.

Les Oratoriens, les Minimes, force moines, y entrrent, s'emparrent de
diffrents lieux pour faire chapelle. Les habitants perdirent leurs
temples et n'eurent de culte que dans un lieu dtermin plus tard.

L'hroque Guiton, qu'un ennemi gnreux et accueilli, ne fut pas reu
du roi. Le cardinal le regarda de travers et le fit _interner_ dans je
ne sais quel village.

Les villes innocentes de Saintes, Niort, Fontenay, qui n'avaient pas
boug, toutes les vieilles places de Poitou, de Saintonge, perdirent
leurs murs, et bientt peu  peu tous ceux de leurs habitants qui purent
passer en Suisse et en Hollande.

Le Poitou, alors l'un des pays les plus avancs de la France, devint le
plus barbare; plus sauvage et plus superstitieux que la Bretagne. Les
Poitevins, derrire leurs haies, toujours seuls  la queue des boeufs,
sans rapport social qu'avec des curs rustres, restrent trangers 
tous les progrs du temps, et gardrent au vieux fanatisme cette
prcieuse rserve de Vende, qui, en 92, quand nous emes l'Europe 
combattre, nous assassina par derrire.

Le petit pays d'Aulnis, si riche jusque-l, et si maigre aujourd'hui,
fut comme ananti. Plus de la Rochelle. Tous se firent Hollandais. Cette
ville aujourd'hui est une espce d'Herculanum ou de Pomp. Chose
bizarre! les insectes, qui ont le sens trs-vif des choses condamnes 
la mort, s'en sont empars en dessous. Les termites rongent les
charpentes. Telles maisons, jusqu'ici solides en apparence,
s'affaisseront un matin.

Image trop nave de cette France du XVIIe sicle, souvent brillante et
luisante en dessus, et dessous chaque jour plus vide.

Un vieux secrtaire de Sully, qui s'tait enferm au sige et vit cette
dsolation, dit ce mot prophtique: Voici les huguenots  la merci des
puissances qui les dtruiront. On en fera autant des peuples qui ne sont
pas huguenots. La richesse, en effet, la subsistance mme, iront
toujours diminuant en ce sicle. La France, sous Richelieu, maigrira de
sa gloire, et n'engraissera pas sous Colbert. En 1709 je la cherche, et
ne vois plus qu'un os rong.

Est-ce  dire qu'il n'y aura aucun progrs? On aurait tort de le croire.
En ce pays de violence, le progrs s'accomplit par des voies
d'extermination. Une France meurt avec la Rochelle et l'migration de
l'Ouest. Une France meurt par les dragonnades et la banqueroute. Une en
93. Une en 1815. Et il y a toujours des Frances  dvorer.

Puis, toujours des sophistes pour la complimenter  chaque destruction.
Quelle belle chose que ce pays, au moment de lutter contre l'Autriche et
l'Espagne, se soit retranch son meilleur membre et dtruit ses
meilleurs marins! Cela s'appelle se couper une jambe, afin de mieux
courir. Ou bien le mot de Molire (s'il est permis de citer la comdie
en chose si triste): Croyez-m'en, crevez-vous un oeil; vous y verrez
bien mieux de l'autre.

Du reste, j'accuse moins Richelieu que son temps, sa fatalit
monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux
_Testament_), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut
pouss, tran. L'Espagne-Autriche lui fit commencer en France l'oeuvre
de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fait le dsert
d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce moment le
dsert de Bohme (sur trente mille villages onze mille gorgs). Elle
allait faire bientt les dserts de Lorraine et du Rhin (o disparurent
six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut forc de faire
le dsert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle, le premier
branlement des migrations qui continuent dans tout le sicle.

Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, revenir aux tats de 1608
( Henri IV et  Sully). Pour y revenir en finances, il et fallu y
revenir en politique.

Quoique un si lumineux esprit dt gnralement prfrer le bien, il ne
l'aimait pas de coeur. Il n'tait pas bon. Il eut un sentiment lev de
l'honneur de la France, mais, comme prtre et noble, un grand mpris du
peuple. Il rpte dans son Testament la vieille maxime qu'un peuple qui
s'enrichirait deviendrait indocile. _Le peuple est un mulet_ qui doit
porter la charge; seulement, pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne faut
trop le maltraiter.

Richelieu fut ha et de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de
l'Europe dont il aida la dlivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de
rien faire, fut ador de tous. La charmante aurole de la France en ce
temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe dans les bras,
hlas! que devient-elle alors? Qui dsirait sous Henri IV de devenir
Franais? Tout le monde. Et qui sous Richelieu? Personne.

Comment s'tait-il fait qu'Henri IV, sans tirer l'pe, et tant retard
la guerre de Trente ans? Contre la rvolution jsuitique du Midi et de
l'Allemagne, il avait dans la main la rvolution protestante, affaiblie,
mais vivante encore, dont il restait arm.  sa mort, en 1610, il
attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois gnraux
protestants, Rohan, la Force et Lesdiguires. Ses armes taient mixtes
des deux religions. Les catholiques eux-mmes gardaient le souffle du
grand sicle, son me formidable.

Trois choses allaient en rsulter: 1 les huguenots, sous un roi
catholique, tant mens  la guerre des liberts du monde, se seraient
de plus en plus fondus dans le tout. Ni protestants, ni catholiques,
mais des citoyens, des Franais;

2 Contre des passions, on envoyait des passions, et non des automates.
La guerre et t vive, mais courte, la France ayant pour elle les
sympathies des nations;

3 Et elle aurait t relativement conomique. On n'et pas fait ce tour
de force d'inventer des armes ou d'aller en acheter au poids de l'or
jusque sous le ple, lorsqu'on avait chez soi des hommes tout aussi
militaires qui eussent servi mme pour rien et remerci en versant tout
leur sang.

La France, sous Richelieu, Mazarin et Louvois, avance dans la voie
mcanique. La machine est intronise, et la personne extermine.
L'homme, de fortune et d'me, arrivera au dernier aplatissement. Et le
XVIIIe sicle, qui doit tout recommencer, ne trouve, en 1700, que des
laquais spirituels.

Le mot m'est chapp, et je ne l'effacerai pas, mais je m'arrterai.
Bien des fois, j'ai rougi en crivant ce volume, mais je rougirais
encore davantage si je mettais ici en face la France tique de Louis
XIII, et la riche, la grasse, la triomphante Hollande, l'heureuse
condition de ses citoyens devant la misre des sujets franais. La
rpublique nouvelle couvre alors les mers de son pavillon tricolore,
elle apparat sur tous les points du globe. Son malheur de 1619 lui fait
dtester les factions, et bientt commence l'ge de sagesse et de
tolrance o elle fut l'exemple du monde. Elle devient l'asile universel
des perscuts de la terre, des penseurs, des grands inventeurs. Elle
abrite les malheurs, les liberts, les arts, bien plus, le sentiment
moral; et la grande exile, l'me, elle la garde, afin qu'on la retrouve
un jour.

Allez  la Bibliothque, prenez Callot, prenez Rembrandt. Rapprochement
ridicule, direz-vous, et vous aurez raison, c'est mettre le sable et le
caillou d'un petit torrent sec, en prsence d'un ocan. N'importe,
regardez, tudiez, interrogez.

Le Franais, que dit-il de sa fine pointe, de son burin microscopique?
Il dit ce qu'il a vu dans sa vie de bohme: la cour, les ftes et la
famine, les estropis, les bossus et les gueux, les ruses de la misre,
l'universelle hypocrisie, des engagements de soldats, des tueries et des
scnes mornes de pillage, des supplices surtout, la potence et la corde,
les grces du pendu, ce sujet ternel o ne tarit pas la gaiet
franaise.

Ah! pauvre peuple gai, que je te voudrais donc un peu de l'intrieur, du
doux foyer aux chaudes lueurs que j'aperois chez l'autre, les deux
bonheurs de la Hollande, la famille, la libre pense. Je ne te souhaite
pas mme la chaumire hollandaise, si confortable, ni le beau moulin de
Rembrandt. Non, la grosse lourde barque de commerce o vogue
incessamment la famine amphibie, d'Amsterdam dans les mers du Nord,
cette arche de No o vous voyez ensemble femmes, enfants, chiens et
chats, oiseaux qui naviguent en si grande paix: c'est un abri o je
voudrais rfugier mon pauvre Franais, au mauvais temps qui va venir.

Le marin tait libre, le bourgeois tait libre; bien plus, le paysan, ce
malheureux souffre-douleur, sur qui partout alors on marche et on
trpigne. Le paysan, comme en Hollande il se sentait fort sous la loi!
quelle noble fiert d'homme! et quels gards il exigeait des autres! Un
tout petit fait le dira. Je le tire des Mmoires de Du Maurier, le fils
de notre ambassadeur.

Mon pre nous ayant lou une petite maison de noblesse prs de la Haye,
et nous y ayant placs mon frre et moi avec notre prcepteur et deux
valets, un jour le roi de Bohme, rfugi en Hollande, tant  la
chasse, et par hasard ayant entr, suivant un livre, avec des chiens et
des chevaux dans un petit champ joignant cette maison qu'on avait sem
de quenolles (navets), le fermier du lieu, en son habit de fte de drap
d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence,  gros boutons
d'argent massif, courant avec un grand valet qu'il avait,  la rencontre
du prince, ayant chacun une grand fourche ferre  la main, et sans le
saluer, lui dit en grondant: _Konig van Behemen! Konig van Behemen!_
(roi de Bohme! roi de Bohme!) pourquoi viens-tu perdre mon champ de
quenolles, que j'ai eu tant de peine  semer?

Ce qui fit retirer le roi tout court, lui faisant des excuses, et lui
disant: Que ses chiens l'avaient men l malgr lui.

Vous auriez couru loin en Europe pour trouver pareille chose, cette
libert, cette audace  dfendre le fruit du travail. Partout ailleurs
elle et t punie. Ce paysan, en France, et t aux galres. Et le roi
en Allemagne, l'et fait dvorer de ses chiens.

Hlas! pauvre homme de la guerre de Trente ans, qui te protgera et
quelle fourche de fer te dfendra contre Wallenstein et ses cent mille
voleurs?

La France n'y suffirait pas, mutile, comme elle est, puise par les
grands efforts qu'en doit exiger Richelieu. Et l'on dsesprerait de
l'Europe mme si l'on ne voyait  l'horizon une aurore borale, le
drapeau de Gustave-Adolphe.




NOTES


NOTE I.--LE SENS DU VOLUME

Les trente annes que contient ce volume me sont venues obscures,
profondment nigmatiques. Y ai-je introduit la clart?

Nulle oeuvre de critique ne m'a cot davantage. Je ne trouvais plus l
la nettet et la franchise de mes hommes du XVIe sicle (que je
regretterai toujours). Les figures dominantes qui ouvrent le XVIIe le
_roi-homme_ et le _grand ministre_, sont des caractres infiniment
mixtes, qui demandent constamment  tre examins de prs, discuts et
interprts. Les situations aussi sont compliques et troubles. Ni les
hommes, ni les choses, ne se prtent aux solutions absolues et
systmatiques que l'on a donnes jusqu'ici.

Il faut, dans cette poque, plus que dans aucune autre, distinguer,
spcifier, marcher la sonde  la main. L'histoire, de la place publique,
du grand jour des rvolutions, tombe aux _cabinets des princes_ ou des
ministres-rois. Elle doit aller doucement et tter dans l'obscurit.

Mais cela fait, et cet objet obscur une fois bien saisi et serr, il
faut le mettre en pleine lumire et sans tergiversation.

Trois questions dominantes,  la fin de cette enqute, se sont poses
d'elles-mmes, et les rponses sont sorties des faits, sans que je m'en
mlasse, par la force de la vrit.

I. Henri IV resta-t-il flottant jusqu' la mort? S'arrta-t-il au
systme de balance et d'quilibre, qui fut rellement l'ide de
Richelieu, et que les Mmoires de Sully, crits sous Richelieu, nous
donnent comme l'ide d'Henri IV?

 quoi, je rponds: _Non._  partir de 1606, sous une apparente
fluctuation, Henri IV est fix, les faits disent assez dans quel sens.
Au dpart de 1610, ses trois armes en marche ont trois gnraux
protestants.

II. La seconde question, le mystre de sa mort, par ceci mme est
rsolue.  partir de 1606, dans ses quatre dernires annes, ses
ennemis, de leur ct, ne flottrent plus; ils virent trs-bien en lui,
sous son masque indcis, leur ruine certaine si on le laissait vivre, et
ils ne perdirent pas un jour pour conspirer sa mort. Le Louvre y
travailla, autant que l'Escurial.

III. La politique d'Henri IV fut-elle reprise en France et continue?

Nullement. La cour du Louvre, principale ennemie d'Henri IV, dj toute
espagnole de son vivant, fut de plus en plus cliente de l'Espagne aprs
sa mort. Richelieu, qui heureusement nous arrta sur cette pente,
trouvant la situation gte et la France rive, dans cette fatalit
d'intolrance qui la menait  la catastrophe de la fin du sicle, ne
lutta contre l'Espagne qu'en l'imitant, en crasant les dissidents, au
lieu de les employer contre elle.

Enfin, pour rsumer, Henri IV et Richelieu allaient tous deux  l'unit
nationale (suprme condition de salut), mais par des moyens diffrents,
le premier par l'emploi, le second par la destruction des forces vives.

Je sais la diffrence qu'on tablit, il les crasa politiquement, les
mnagea religieusement. Belle distinction, bonne pour les esprits qui
ignorent que la vie est une, et qui en sparent idalement les
manifestations. De quelque faon que ce fut, les protestants prirent
moralement; l'migration commena, et ceux qui n'migraient pas furent
tranquilles, il est vrai, ne contrarirent point Richelieu, Mazarin,
personne. Pourquoi? ils taient morts.

Est-ce  dire qu'il fallait laisser en France une rpublique
protestante? Non, on pouvait l'teindre, mais par d'autres moyens. Si
Richelieu et t libre, quoiqu'il hat les protestants, il les et
mnags, calms et rassurs. Il les aurait tourns vers la mer, la
guerre maritime, la guerre d'Espagne-Autriche. Enrgiments sur le Rhin,
disperss sur les mers  la poursuite des galions, revenant chargs de
dpouilles, ou fondant une France l'pe  la main dans l'Amrique
espagnole, ils ne se seraient gure souvenus de leurs assembles
inutiles, ni des mesures qu'ils appelaient places de sret.

Richelieu ne put rien faire de tout cela. Aprs un moment d'audace
contre le pape, ses ennemis le ramenrent par sa chane, l'obligrent de
ruiner la Rochelle, les marins qu'il et employs contre eux, les
finances qu'il commenait  rtablir. Ils le tinrent l prs de deux
ans, pendant qu'ils faisaient tout ce qu'ils voulaient en Allemagne.

Il se garde bien d'avouer que ces fautes lui furent imposes. Il les dit
siennes, et veut avoir toujours rgn, fait tout et men tout. Les
historiens docilement l'ont pris au mot, et accept la glorification
testamentaire qu'il fait de sa politique. Il convient  ces grands
acteurs de faire ainsi leur portrait hroque, de se couronner de
lauriers, de ramener, s'ils peuvent, toutes leurs courbes  une droite
idale. Mais c'est  l'histoire de retrouver leur marche sinueuse, leurs
tours et leurs dtours sous la pression des vnements, sans tenir grand
compte des systmes arrangs aprs coup par lesquels ils voudraient
dominer encore l'opinion et duper la postrit.


NOTE II.--MES CONTRADICTIONS

En voici encore une que je livre  la critique. J'ai dit du bien et du
mal d'Henri IV dans le volume prcdent et dans celui-ci. Je maintiens
l'un et l'autre; le mal, le bien, sont vrais et mrits. Ce caractre
est tel, ml, vari, inconsistant et double, double de nature et de
volont. Il a cela mme de curieux que c'est quand il se fixe au bien
qu'il se masque le plus, et sa meilleure poque est toute enveloppe de
mensonge.

Beaucoup de gens y taient pris, ses amis surtout (bien moins ses
ennemis, qui ne furent pas dupes et le turent). En 1600, lorsqu'il veut
agir srieusement en faveur des huguenots, il les mystifie et les
humilie dans la dispute de Mornay et Du Perron, flatte le clerg
catholique. De mme, lorsqu'il vient de leur accorder le temple de
Charenton (1606) et d'arrter avec Sully sa guerre pour secourir les
protestants d'Allemagne, il caresse les Jsuites plus que jamais, et
fait au ministre Charnier une rception sche et dure, qui dut charmer
Cotton et tous les catholiques. La brochure de M. Read (sur Chamier)
peint au vif Henri IV. Elle fait comprendre comment les protestants
durent mconnatre, tant qu'il vcut, un ami qui craignait tant de
paratre tel. Dans le fond, il tait pour eux (surtout dans les
dernires annes). C'est le tmoignage que lui rend un grand historien,
non suspect: Les Rforms avoient vu mourir avec lui deux choses: l'une
l'_affection_ qu'il toit certain qu'il avoit pour eux; l'autre toit la
_bonne foy_ dont il se piquoit plus que nul autre prince, et qui le
rendoit si exact observateur de sa parole, qu'on trouvoit plus de faveur
dans l'effet qu'il n'en avoit fait esprer par la promesse. (lie
Benot. _Histoire de l'dit de Nantes._ II, p. 4.)

La critique peut continuer d'imputer  mon _injustice_,  ma _lgret_,
les inconsistances et les variations de la nature humaine.

J'ai dit et j'ai d dire que Louis XII fut en France bon et honnte,
perfide en Italie; qu'Henri III, infme  vingt ans, mais puis 
trente, tait alors probablement moins libertin qu'on ne l'a dit. Quelle
contradiction y a-t-il en cela?


NOTE III.--LES SOURCES DE L'HISTOIRE D'HENRI IV

Le livre de M. Poirson a paru en janvier 1857; le mien arrive en mai.
J'ai admir plus que personne ce livre rare, si consciencieusement
labor, en contraste parfait avec tant d'oeuvres de lgre
improvisation. J'en ai peu profit. Pourquoi? Parce que le grave
historien, en racontant si bien le roi, a presque partout cach l'homme,
cet homme ondoyant et fuyant, comme aurait dit Montaigne. L'ostologie
d'Henri IV, et ses muscles aussi sont au complet; j'y voudrais encore
son sang, les battements de son coeur, sa vie nerveuse et ses saillies.
Il fut homme autant que personne, et les faiblesses humaines ont influ
sur lui, comme sur tous. Une ligne sur Gabrielle, c'est peu, trop peu,
en vrit.

Pch d'omission. Mais de commission, je crois qu'il n'y en a gure.
C'est un livre bti en quinze ans  chaux et  ciment qui restera et ne
bougera point.

Le titre est bien modeste. Il ne promet que l'_Histoire d'un rgne_,
mais il donne en ralit un immense tableau de l'poque. Sciences,
lettres, arts, inventions, tout le dveloppement de la civilisation y
est tudi, creus, fouill  fond, autant que la politique,
l'administration, les finances, la diplomatie. C'est l'encyclopdie du
temps (environ un quart de sicle). L'auteur est gallican, partisan de
la tolrance et de la libert religieuse. Je ne partage ni son
admiration sans limites pour Henri IV, ni ses svrits pour les
protestants. Mais je n'en fais pas moins un cas infini de son livre.
Tout le monde sera frapp de l'excellente critique et de la vigueur
d'esprit avec laquelle il a jug l'Espagne et le parti espagnol, la
Ligue. Il a montr parfaitement tout ce que celle-ci avait
d'artificiel.--La construction fantasque de M. Capefique est rase, et
il n'en reste pas une pierre.

 ces lignes, que je publiais en janvier mme, une tude attentive me
ferait ajouter beaucoup. Chacun de ces chapitres (sur les btiments, par
exemple, sur les canaux, etc.) est un travail soign, plus complet et
plus instructif que les grands ouvrages spciaux qu'on a crits sur les
mmes matires.

La France d'alors y est sous tous les aspects. Ce qui y manque un peu,
c'est Henri IV, l'Henri IV que nous connaissons. Quoi! Henri IV a t ce
grave politique, ce roi accompli, presque un saint? Quoi! Il faudrait
biffer toute la tradition? Il faudrait effacer, entre autres
tmoignages, le plus beau livre du temps, les Mmoires de d'Aubign? M.
Poirson n'y voit qu'une satire. Et sans doute le vieillard chagrin, dans
son triste exil de Genve, sous la bise du Rhne, a t aigre. Il aura,
je le crois, exagr, dfigur, sans s'en apercevoir, quelques dtails;
mais sciemment menti? jamais. Ce livre reste, comme un jugement hroque
du noble XVIe sicle sur son successeur le XVIIe, diplomatiquement
aplati.

M. Poirson, honnte, austre et dcid  tre juste, n'a nullement
nglig les sources protestantes, telles que du Plessis-Mornay et la
Force. Je voudrais seulement que, dans les ditions subsquentes, il mit
en meilleur jour les griefs des protestants, griefs si graves et qui
excusent entirement l'_esprit inquiet_ et l'incessante agitation qu'on
leur a tant reproche. S'ils se montrrent si difficiles au moment de
l'dit de Nantes, on le comprend fort bien quand on voit qu'ils venaient
d'avoir encore un massacre en Bretagne. Manqurent-ils au sige
d'Amiens, comme on l'a dit? Point du tout. D'Aubign (Histoire, p. 453)
assure qu'on y vit 1,500 gentilshommes huguenots. Il faut lire leurs
griefs dans les procs-verbaux de leurs assembles, soigneusement
extraits par lie Benot. _Histoire de l'dit de Nantes_ (6 vol. in-4).
Ce grand et important ouvrage est de la fin du sicle, mais il est tir
entirement des pices originales.

Encore un point de dissidence. Je ne vois nullement que Villeroy et
Jeannin aient suivi constamment une politique anti-espagnole.

 cela prs, nos tudes communes sur les mmes sources nous conduisent
aux mmes jugements. Sur les lettres d'Henri IV, sur Angoulme, de Thou,
Nevers, Cheverny, Lestoile, etc., j'adopte et signerais ses judicieuses
notices.

Je le remercie surtout pour ce qu'il dit de Sully. Il a senti 
merveille que les _conomies royales_ ne sont pas seulement un des bons
livres du temps, mais l'ouvrage capital et, d'un seul mot, le, _livre_.
C'est un vrai fleuve de vie historique, qui donne tout, et le matriel,
et le moral, la politique et les finances, les caractres et les
passions, les choses et les hommes, enfin l'me. Persistance admirable
du XVIe sicle, qui, si tard, dans une poque ingrate, dure, vit,
palpite encore, en ce livre naf et fort, jeune de verve et vieux de
sagesse, admirable de plnitude.

Par d'Aubign et par Sully, je sors du grand XVIe sicle, que j'tudiai
et enseignai tant d'annes. Le profond changement qui se fait au passage
est marqu bien navement par d'Aubign. Rude cascade! Sous Henri IV, il
rve les martyrs et Coligny, mdit du roi hbleur. Mais Henri IV frapp,
il l'est lui-mme, il tombe de la chute  la chute!... Cela ne
s'arrtera pas. Les temps mmes de Richelieu, tant glorieux qu'on les
veuille faire politiquement, seront encore une chute morale.

C'est le 12 dcembre dernier (1856) que j'crivais ceci, par un temps
doux et maladif, en prsence des notes nombreuses que mon pre m'avait
copies de d'Aubign, avant sa mort (1840). Ces notes, d'une criture
forte et pesante de vieillard, consciencieusement exacte, monumentale et
pourtant trs-vivante, plus digne des penses qu'aucune impression ne
sera jamais, m'ont fait entrer bien loin dans le coeur le XVIe sicle. 
grand'peine, je leur dis adieu.

Chaque lettre de cette criture, accentue de l'amour et de la religion
de mon livre futur (qu'il ne devait pas lire), me frappait d'un double
regret de laisser cette histoire, et de laisser ces manuscrits.

Je ne vois plus l-bas,  cette table prs de la fentre, ce vnrable
auxiliaire si ardemment zl pour l'oeuvre qui m'chappe aujourd'hui.
Nous passmes ensemble trente annes de travail entre l'tude solitaire
et les penses de la patrie, parmi les bruits publics de la tribune et
de la presse, toutes ces voix de la France qui parlaient et se
rpondaient. Ce temps n'est plus, et aprs l'avoir quitt, quitt cette
personne qui tait moi, je dois quitter ce qui en reste, ces papiers,
les mettre sous la clef,--avec un fragment de mon coeur.


NOTE IV.--SUR LE MARIAGE ET LA MORT D'HENRI IV

Tous louent Sully et peu le suivent. Moi, j'ai os le suivre dans ses
assertions les plus graves, dans celles o il s'est montr un courageux
historien, un homme et un Franais. En prsence des montagnes de
mensonges que btissaient tant d'autres  la gloire de Marie de Mdicis,
Sully a peint fidlement le dplorable intrieur du roi, l'insolence de
Concini, les offres frquentes d'Henri IV de renoncer  ses matresses
si on renvoyait cet homme, l'attente o il tait de sa mort et sa
conviction que la mort lui viendrait de l.

Est-ce clair? On peut dire ce mot  chaque ligne.

Ou le mot de Harlay, levant les mains au ciel: Des preuves? des
preuves?... Il n'y a que trop de preuves.

Sur la lutte du mariage franais et du mariage tranger (V. p. 49), j'ai
suivi uniquement Sully, les lettres du roi et celles du cardinal
d'Ossat. Sur les _cavaliers servants_ (p. 54, 56), je suis Sully encore,
avec le mss. du fonds Bthune qu'a copi M. Capefigue. Tout cela
extrmement cohrent, de cette vraisemblance frappante et saisissante
qui fait qu'on crie: C'est vrai!

L'tonnante fluctuation o le roi se trouvait alors, entre ses deux
mariages et ses deux religions, l'envoi du capucin Travail (le P.
Hilaire)  Rome pour dfaire le mariage florentin au moment o il se
faisait, tout cela est fort clair, mme  travers la mauvaise volont,
l'obscurit calcule de d'Ossat.

La Conspiration des poudres et autres petites affaires de ce genre
durent faire douter Henri IV de l'avantage qu'il y avait  tant caresser
ses ennemis. Le nonce romain de Bruxelles se trouva compromis dans cette
affaire anglaise, comme il l'avait t dans le complot de 1599 pour
assassiner Henri IV. Lui-mme, allant en Poitou, vit s'vanouir tout ce
que le clerg lui faisait croire de l'opposition. Le roi et la Rochelle
s'embrassrent en 1605 (p. 85). Et le roi (aot 1606, p. 88) accorda aux
huguenots le _temple de Charenton_. La belle histoire que M. Read nous a
donne de ce temple indique toute l'importance d'un tel fait, qui,  lui
seul, tait une rvolution. Il disait assez haut ce que le roi voulait
faire en Europe.

C'est  cette anne 1606 que la dame d'Escoman, dans sa dposition,
rapporte le pacte conclu pour tuer le roi entre sa furieuse matresse et
d'pernon, seigneur d'Angoulme et patron de Ravaillac, qu'il employait
 Paris  solliciter ses procs.

Quoi de plus vraisemblable? C'est cette anne que l'on sut
dfinitivement que le mariage italien ne retiendrait pas Henri IV, comme
on l'avait cru d'abord. _Le tuer ou le marier_, tel avait t le dilemme
en 1600. Le mariage tant inutile, on rsolut de le tuer.

Il faut tre sourd, aveugle et se crever les yeux pour ne pas voir,
entendre cela.

Le recueil de mensonges qu'on appelle _Mercure franais_ part du procs
de Ravaillac, qu'on voulait mutiler et fausser, et de la dposition de
la d'Escoman, qu'on voulait touffer en la dfigurant.

La rfutation que ce _Mercure_ fait de la d'Escoman est bien plaisante.
On ne doit pas la croire, _car elle est bossue et boteuse_. On ne doit
pas la croire, _car elle est pauvre_, et elle a un enfant 
l'Htel-Dieu. _Elle a t condamne pour adultre_, le crime universel
alors. _Elle a pris pour Ravaillac un autre homme._ Qui l'affirme? On ne
le dit pas; apparemment ce sont les gens que la reine envoya pour voir
la d'Escoman et la dconcerter chez la reine Marguerite. Le _Mercure_
est pourtant forc d'avouer que Marguerite tait frappe de la
dposition de cette femme, qui ne se dmentait pas, ne variait pas,
rptait de mot en mot.

Peu m'importe que la d'Escoman ait t boteuse, pauvre, etc. Elle n'en
est pas moins un tmoin grave quand elle se concilie si bien avec Sully.
Elle s'accorde galement avec le factotum de Dujardin-Lagarde, qui fut
pensionn par le roi pour l'avis vridique donn  Henri IV (Archives
curieuses, XV, 150).

Le peuple crut la d'Escoman et Lagarde. Il crut que d'pernon, Guise,
Concini (Henriette, et la reine mme), avaient tremp dans le complot,
ou du moins en avaient connaissance. On put savoir dans tout Paris la
profonde douleur qu'exprima le prsident Harlay devant les amis de
Lestoile quand il vit que la premire personne du royaume, l'autorit
elle-mme, tait tellement compromise. La confiance qu'exprime Lestoile
dans la dposition de la d'Escoman, c'tait le sentiment populaire. J'en
juge par un mot foudroyant du capucin Travail, le P. Hilaire, l'un des
meurtriers de Concini, qui crut qu'en ralit rien ne changerait si l'on
ne tuait aussi la reine mre, et qui en fit la proposition  Bressieux,
cuyer de Marie de Mdicis. Celui-ci refusant: N'importe, dit Travail,
je ferai en sorte que le roi ira  Vincennes, et, pendant ce temps-l,
_je la ferai dchirer par le peuple_. Le peuple la croyait donc
complice de la mort d'Henri IV. (_Revue rtrospective_, II, 505.)

Cela fait comprendre les craintes de d'pernon et sa tentative pour
terroriser les tats et le Parlement en 1614, quand le tmoin Lagarde se
prsenta aux tats (p. 152, 154),--et les craintes de la reine mre, sa
fuite de Blois en novembre 1618 (p. 239), quand elle apprit que de
Luynes avait fait arrter la Du Tillet, matresse de d'pernon,
compromise dans l'affaire de Ravaillac (V. les Mmoires de Richelieu).
Elle crut certainement que de Luynes, instruit de ses menes secrtes,
allait lui faire faire son procs.


FIN DU TOME TREIZIME




TABLE DES MATIRES


CHAPITRE PREMIER

    LIGUE DE LA COUR CONTRE GABRIELLE. 1598,........................ 1
    Faiblesse d'Henri IV dans son intrieur,........................ 3
    Le dilemme du temps: _Le tuer ou le marier_,.................... 6
    Gabrielle craint le mariage florentin,.......................... 8
    Sully, cr par elle, travaille contre elle,................... 10


CHAPITRE II

    MORT DE GABRIELLE. 1599,....................................... 16
    Le diable et les possds,..................................... 17
    Maladie du roi; assassin,...................................... 19
    Le roi dcid pour Gabrielle,.................................. 21
    Les protestants dsirent le mariage franais,.................. 23
    La mort violente,.............................................. 32


CHAPITRE III

    HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MDICIS. 1599-1600,.......... 42
    La galerie de Rubens,.......................................... 43
    Politique papale et florentine de la France,................... 44
    Double ngociation de mariage,................................. 49


CHAPITRE IV

    GUERRE DE SAVOIE.--MARIAGE. 1601,.............................. 55
    Conqute de la Savoie,......................................... 57
    Marie dplat au roi, il prpare son divorce  Rome,........... 64


CHAPITRE V

    CONSPIRATION DE BIRON. 1601-1602,.............................. 66
    Les amants de la reine,........................................ 67
    Biron traite avec l'ennemi,.................................... 71
    Son procs, 15 juin-31 juillet,................................ 79


CHAPITRE VI

    LE RTABLISSEMENT DES JSUITES. 1603-1604,..................... 86
    Raction. Transformation du clerg et de la noblesse,.......... 87
    Franois de Sales, Cotton,..................................... 92


CHAPITRE VII

    LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS. 1604-1606,................ 96
    Concini, favori de la reine,................................... 97
    Conspiration d'Entragues,...................................... 99
    Conspiration des poudres,..................................... 102
    Le roi donne aux protestants le temple de Charenton,.......... 106


CHAPITRE VIII

    GRANDEUR D'HENRI IV,.......................................... 109
    Difficults qu'il rencontrait,................................ 110
    Rformes de Sully,............................................ 112
    Ce que le roi fit malgr Sully,............................... 114
    Le Paris d'Henri IV,.......................................... 116


CHAPITRE IX

    LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR.
      1606-1608,.................................................. 121
    L'Europe se prcipitait dans les bras de la France,........... 122
    La cour conspire la mort du roi,.............................. 125
    Insolence et haine de Concini,................................ 127


CHAPITRE X

    LE DERNIER AMOUR D'HENRI IV. 1609,............................ 130
    L'_Astre_ de d'Urf,......................................... 131
    Mademoiselle de Montmorency,.................................. 133
    Masque d'Henri IV,............................................ 134
    Mariage du prince de Cond,................................... 135


CHAPITRE XI

    PROGRS DE LA CONSPIRATION.--FUITE DE COND. 1609,............ 139


CHAPITRE XII

    MORT D'HENRI IV. 1610,........................................ 148
    Ravaillac,.................................................... 148
    Avis de la d'Escoman, nglig de la reine,.................... 153
    Abattement d'Henri IV,........................................ 155
    Il est tu, 14 mai 1610,...................................... 161


CHAPITRE XIII

    LOUIS XIII.--RGENCE.--RAVAILLAC ET LA D'ESCOMAN. 1610-1614,.. 163
    Changement complet. Terreur du peuple,........................ 164
    Violence de d'pernon,........................................ 167
    On prcipite le procs de Ravaillac,.......................... 169
    La cure,..................................................... 174
    On touffe la voix de la d'Escoman,........................... 176
    Mpris et rvolte des grands,................................. 178


CHAPITRE XIV

    TATS GNRAUX. 1614,......................................... 180
    Les magistrats reprsentent le Tiers tat,.................... 183
    D'pernon terrorise le parlement et les tats,................ 189
    Noble sacrifice du Tiers,..................................... 191
    Le roi se dclare contre le Tiers,............................ 194
    Comment on cache les vols de la cour,......................... 196
    Le roi accable encore le Tiers,............................... 198
    Rforme que le Tiers demande dans l'glise,................... 200
    Le Tiers btonn et renvoy,.................................. 201


CHAPITRE XV

    PRISON DE COND.--MORT DE CONCINI. 1615-1617,................. 203
    Fortune de Luynes. Il est pouss  tuer Concini, mais
      mnage la reine mre et lui accorde l'emprisonnement
      de la d'Escoman,............................................ 207


CHAPITRE XVI

    DES MOEURS.--STRILIT PHYSIQUE, MORALE ET LITTRAIRE,........ 216
    Abaissement des esprits. Casuistique, couvents, sorcellerie,.. 217


CHAPITRE XVII

    DU SABBAT AU MOYEN GE ET DU SABBAT AU XVIIe SICLE--L'ALCOOL
      ET LE TABAC,................................................ 225


CHAPITRE XVIII

    GOGRAPHIE DE LA SORCELLERIE PAR NATIONS ET PROVINCES.--LES
      SORCIRES BASQUES,.......................................... 238
    Le livre de M. de Lancre, 1610,............................... 244


CHAPITRE XIX

    LES COUVENTS.--LA SORCELLERIE DANS LES COUVENTS.--LE
      PRINCE DES MAGICIENS,....................................... 254
    Procs de Gauffridi. 1610-1611,............................... 256


CHAPITRE XX

    LUYNES ET LE P. ARNOUX.--PERSCUTION DES PROTESTANTS.
      1618-1620,.................................................. 281
    Statistique des couvents,..................................... 281
    On prpare la rvolution territoriale du sicle,.............. 289
    Catastrophe du Barn,......................................... 295
    La France trahit les protestants d'Allemagne,................. 297


CHAPITRE XXI

    RICHELIEU ET BRULLE. 1621-1624,.............................. 298
    Richelieu jusqu' quarante ans fut dans le parti espagnol,.... 301
    Politique nationale de la Vieuville,.......................... 309
    Il lve Richelieu qui le chasse,............................. 310
    Partialit du pape pour les Espagnols qu'il couvre en
      Valteline,.................................................. 314
    Richelieu en chasse le pape. Dc. 1624,....................... 316


CHAPITRE XXII

    L'EUROPE EN DCOMPOSITION.--RICHELIEU FORC DE
      RTROGRADER. 1625-1626,..................................... 318
    La rvolution territoriale en Allemagne,...................... 319
    Rvolutions de Hollande et d'Angleterre,...................... 321
    Richelieu essaye de rtablir les finances,.................... 323
    Mariage d'Angleterre,......................................... 324
    Fermet de Richelieu contre le lgat,......................... 330
    Il s'appuie sur les notables,................................. 332
    On le force de traiter avec l'Espagne,........................ 335


CHAPITRE XXIII

    LIGUE DES REINES CONTRE RICHELIEU.--COMPLOT DE CHALAIS.
      1626,....................................................... 338
    On pousse l'Angleterre  rompre avec nous,.................... 345
    Embarras financiers de Richelieu, irrmdiables,.............. 349


CHAPITRE XXIV

    SIGE DE LA ROCHELLE. 1627-1628,.............................. 353
    L'Espagne nous trahit et appelle l'invasion anglaise.......... 354
    La Rochelle refuse de recevoir l'Anglais...................... 356
    Buckingham choue dans l'le de R, juillet-novembre 1627..... 357
    Richelieu bloque la Rochelle, sa digue........................ 362
    La Rochelle refuse encore de se livrer aux Anglais............ 364
    Elle ouvre ses portes  Richelieu, novembre 1628.............. 369
    Ruine du pays; migrations protestantes....................... 370
    Richelieu, ayant touff la rvolution religieuse, ne
      fera la guerre  la maison d'Autriche qu' force
      d'argent,................................................... 373
    Callot et Rembrandt, la France et la Hollande................. 374


NOTES

    NOTE I.--Le sens du volume,................................... 377
    NOTE II.--Mes contradictions,................................. 379
    NOTE III.--Sources de l'histoire d'Henri IV,.................. 380
    NOTE IV.--Mariage et mort d'Henri IV,......................... 383


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE, Barthier, directeur, rue J.-J. Rousseau, 61.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume
13/19), by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 ***

***** This file should be named 39876-8.txt or 39876-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/9/8/7/39876/

Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
