The Project Gutenberg EBook of Le Rhin. T. III, by Victor Hugo

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Title: Le Rhin. T. III

Author: Victor Hugo

Release Date: July 8, 2012 [EBook #40172]

Language: French

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.

Une inscription latine contient des macrons (barre horizontale) sur
certaines lettres qui sont indiques comme ceci: [=X], o X
reprsente les lettres sur lesquelles se trouve le macron.




     LE RHIN

     III




     TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
     Imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation
     rue de Vaugirard, 9




     VICTOR HUGO

     LE RHIN

     III

     COLLECTION HETZEL

     PARIS

     LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

     rue Pierre-Sarrazin, No 14

     1858

     Droit de traduction rserv




LETTRE XXIII

MAYENCE.

  L'auteur dfinit le chemin de fer.--Particularits du chemin de
    fer de Mayence  Francfort.--Dvastations sauvages et progrs
    hideux du bon got.--L'auteur compare entre elles Cologne,
    Francfort et Mayence.--La cathdrale de Mayence.--Edifice
     double abside.--Plan gomtral.--Les clochers.--Portes
    de bronze.--Fac-simile de l'inscription. Voyage attentif
    et curieux de l'auteur  travers les tombeaux des
    archevques-lecteurs.--Dnombrement.--Dtails.--Rapprochements.
    --Singulire histoire de l'astrologue Mabusius.--Monsieur Louis
    Colmar, pendant de monsieur Antoine Berdolet.--Jean et Adolphe de
    Nassau, pendants d'Adolphe et Antoine de Schauenbourg.--Il y a
    quarante-trois tombeaux.--Fastrada, femme de Charlemagne.--Son
    pitaphe.--Fac-simile.--792.--Le bon vieux Suisse qui raconte ces
    histoires.--Ameublements diffrents des deux absides.--Magnifique
    menuiserie rococo.--Salle capitulaire.--Clotre.--Le bas-relief
    nigmatique.--Frauenlob.--La fontaine de la place du
    March.--Inscriptions.--Mayence du haut de la citadelle.--De
    quelle faon les femmes sont curieuses 
    Mayence.--Adlerstein.--Ce que c'est que le point noir qu'on voit
    l-bas.


     Mayence, septembre.

Mayence et Francfort, comme Versailles et Paris, ne sont plus
aujourd'hui qu'une mme ville. Au moyen ge il y avait entre les deux
cits huit lieues, c'est--dire deux journes; aujourd'hui cinq quarts
d'heure les sparent, ou plutt les rapprochent. Entre la ville
impriale et la ville lectorale, notre civilisation a jet ce trait
d'union qu'on appelle un chemin de fer. Chemin de fer charmant, qui
ctoie le Mein par instants, qui traverse une verte, riche et vaste
plaine, sans viaducs, sans tunnels, sans dblais ni remblais, avec de
simples assemblages de bois sous les rails; chemin de fer que les
pommiers ombragent paternellement ainsi qu'un sentier de village; qui
est livr, sans fosss ni grilles, de plain-pied,  la bonhomie
saturnienne des gamins allemands, et tout le long duquel il semble
qu'une main invisible vous prsente l'un aprs l'autre les vergers,
les jardins et les champs cultivs, les retirant ensuite en hte et
les enfonant ple-mle au fond du paysage comme des toffes
ddaignes par l'acheteur.

Francfort et Mayence sont, comme Lige, d'admirables villes
dvastes par le bon got. Je ne sais quelle proprit corrosive
ont l'architecture blafarde, les colonnades de pltre, les
glises-thtres et les palais-guinguettes; mais il est certain que
toutes les pauvres vieilles cits fondent et se dissolvent rapidement
dans ces affreux tas de maisons blanches. J'esprais voir  Mayence le
Martinsburg, rsidence fodale des lecteurs-archevques jusqu'au
dix-septime sicle; les Franais en avaient fait un hpital, les
Hessois l'ont ras pour agrandir le port franc. Quant  l'htel des
marchands, bti en 1317 par la fameuse ligue des cent villes,
splendidement dcor des statues de pierre des sept lecteurs portant
leurs blasons, au-dessous desquels deux figures colossales soutenaient
l'cu de l'empire, on l'a dmoli pour faire une place. Je comptais me
loger vis--vis, dans cette htellerie des Trois-Couronnes ouverte ds
1360 par la famille Cleemann,  coup sr la plus ancienne auberge de
l'Europe; je m'attendais  une de ces htelleries comme en dcrit le
chevalier de Gramont, avec l'immense chemine, la grande salle 
piliers et  solives, dont le mur n'est qu'un vitrage maill de plomb,
et au dehors la borne  monter sur mule. Je n'y suis pas mme entr.
La vieille auberge Cleemann est  prsent une espce de faux htel
Meurice, avec des rosaces en carton pierre aux plafonds, et aux
fentres ce luxe de draperies et cette indigence de rideaux qui
caractrisent les htelleries allemandes.

Quelque jour Mayence fera de la maison de _Bona Monte_ et de la maison
_Zum Jungen_ ce que Paris a fait du vnrable logis du pilier des
halles. On dtruira, pour le remplacer par quelque mchante faade
orne d'un mchant buste, le toit natal de ce Jean Gensfleisch,
gentilhomme de la chambre de l'lecteur Adolphe de Nassau, que la
postrit connat sous le nom de _Guttemberg_, comme elle connat sous
le nom de _Molire_ Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi
Louis XIV.

Cependant les vieilles glises dfendent encore ce qui les entoure; et
c'est autour de sa cathdrale qu'il faut chercher Mayence, comme c'est
autour de sa collgiale qu'il faut chercher Francfort.

Cologne est une cit gothique encore attarde dans l'poque romane;
Francfort et Mayence sont deux cits gothiques dj plonges dans la
renaissance, et mme, par beaucoup de cts, dans le style rocaille et
chinois. De l, pour Mayence et Francfort, je ne sais quel air de
villes flamandes qui les distingue et les isole presque parmi les
villes du Rhin.

On sent  Cologne que les austres constructeurs du Dme, matre
Grard, matre Arnold et matre Jean, ont longtemps empli toute la
ville de leur souffle. Il semble que ces trois grandes ombres aient
veill pendant quatre sicles sur Cologne, protgeant l'glise de
Plectrude, l'glise d'Annon, le tombeau de Thophanie et la chambre
d'or des onze mille vierges, barrant la route au faux got, tolrant 
peine les imaginations presque classiques de la renaissance, gardant
la puret des ogives et des archivoltes, sarclant les chicores de
Louis XV partout o elles se hasardaient, maintenant dans toute la
vivacit de leurs profils et de leurs artes les pignons taills et
les svres htels du quatorzime sicle; et qu'elles ne se soient
retires, comme le lion devant l'ne, qu'en prsence de l'art bte et
abominable des architectes parisiens de l'Empire et de la
Restauration. A Mayence et  Francfort, l'architecture-Rubens, la
ligne gonfle et puissante, le riche caprice flamand, l'paisse et
inextricable vgtation des grillages de fer chargs de fleurs et
d'animaux, l'inpuisable varit des encoignures et des tourelles; la
couleur, le phnomne; le contour joufflu, pansu, opulent, ayant plus
de sant encore que de beaut; le mascaron, le triton, la naade, le
dauphin ruisselant, toute la sculpture paenne charnue et robuste,
l'ornementation norme, hyperbolique et exorbitante, le mauvais got
magnifique, ont envahi la ville depuis le commencement du dix-septime
sicle, et ont empanach et enguirland, selon leur potique
fantasque, la vieille et grave maonnerie allemande. Aussi, ce ne sont
partout que devantures histories, ouvres et guilloches; frontons
compliqus de pots  feu, de grenades, de pommes de pin, de cippes et
de rocailles, offrant des profils de buissons d'crevisses; et pignons
voluts  trois marteaux comme la perruque de crmonie de Louis XIV.

Vues  vol d'oiseau, Mayence et Francfort, ayant, l'une sur le Rhin,
l'autre sur le Mein, la mme position que Cologne, ont ncessairement
la mme forme. Sur la rive qui leur fait face, le pont de bateaux de
Mayence a produit Castel, et le pont de pierre de Francfort a produit
Sachshausen, comme le pont de Cologne a produit Deutz.

[Illustration]

Le dme de Mayence, de mme que les cathdrales de Worms et de Trves,
n'a pas de faade, et se termine  ses deux extrmits par deux
choeurs. Ce sont deux absides romanes, ayant chacune son transsept,
qui se regardent et que runit une grande nef. On dirait deux glises
soudes l'une  l'autre par leur faade. Les deux croix se touchent et
se mlent par le pied. Cette disposition gomtrale engendre en
lvation six campaniles, c'est--dire sur chaque abside un gros
clocher entre deux tourelles, ainsi que le prtre entre le diacre et
le sous-diacre, symbolisme que reproduit, comme je l'ai dit ailleurs,
la grande rosace de nos cathdrales entre ses deux ogives.

Les deux absides dont la runion compose la cathdrale de Mayence sont
de deux poques diffrentes, et, quoique presque identiques en dessin
gomtral, aux dimensions prs, prsentent, comme difices, un
contraste complet et frappant. La premire et la moins grande date du
dixime sicle. Commence en 978, elle a t termine en 1009. La
seconde, dont le gros clocher a deux cents pieds de haut, a t
commence peu aprs, mais elle a t incendie en 1190, et depuis lors
chaque sicle y a mis sa pierre. Il y a cent ans, le got rgnant a
envahi le dme; toute la flore de l'architecture Pompadour a ml ses
jets de pierre, ses falbalas et ses ramages aux dentelures byzantines,
aux losanges lombards et aux pleins cintres saxons, et aujourd'hui
cette vgtation bizarre et grimaante couvre la vieille abside. Le
gros clocher, cne large, trapu, ample  sa base, superbement charg
de trois riches diadmes fleuronns dont les diamtres dcroissent de
sa base  son sommet, taill partout  roses et  facettes, semble
plutt bti avec des pierreries qu'avec des pierres. Sur l'autre
grosse tour, grave, simple, byzantine et gothique, qui lui fait face,
des maons modernes ont rig, probablement par conomie, une coupole
galement pointue, appuye  sa base sur un cercle de pignons aigus
ressemblant  la couronne de fer des rois lombards, coupole en zinc,
parfaitement nue, sans dorure et sans ornement, d'un profil lgrement
renfl, qui rappelle l'ancienne coiffure pontificale des temps
primitifs. On dirait la svre tiare de Grgoire VII regardant la
tiare splendide de Boniface VIII. Haute pense, pose, construite et
sculpte l par le temps et le hasard, ces deux grands architectes.

Tout ce vnrable ensemble est badigeonn en rose; tout, du haut en
bas, les deux absides, la grande nef et les six clochers. La chose est
faite avec recherche et got. On a dcern le rose ple au clocher
byzantin, et le rose vif au clocher Pompadour.

Comme la chapelle d'Aix, la cathdrale de Mayence a ses portes de
bronze ornes de ttes de lions; celles d'Aix-la-Chapelle sont
romaines. Quand j'ai visit Aix et que j'ai vu ces portes, j'y ai,
vous vous en souvenez, vainement cherch la flure qu'y fit, dit-on,
et qu'y dut faire en effet le coup de pied du diable lorsqu'il s'en
alla furieux d'avoir aval l'me d'un loup au lieu de l'me d'un
bourgeois ayant pignon sur rue. Aucune histoire de ce genre ne
recommande les portes du dme de Mayence. Elles sont du onzime sicle
et ont t donnes par l'archevque Willigis  l'glise, aujourd'hui
dmolie, de Notre-Dame, o on les a prises pour les enclaver dans un
majestueux portail roman de la cathdrale. Sur les deux battants d'en
haut sont crits en caractres romains les privilges accords  la
ville en 1135 par l'archevque Adalbert, second lecteur de Cologne.
Au-dessous est grave sur une seule ligne cette lgende plus ancienne
(_sic_):

[Illustration:

  WILLIGISVS ARCHIEPSEX EX METALLI
SPECIE VALVAS EFFECERAT PRIMVS]

Si l'intrieur de Mayence rappelle les villes flamandes, l'intrieur
de sa cathdrale rappelle les glises belges. La nef, les chapelles,
les deux transsepts et les deux absides sont sans vitraux, sans
mystre, badigeonns en blanc du pav  la vote, mais somptueusement
meubls. De toutes parts surgissent  l'oeil les fresques, les
tableaux, les boiseries, les colonnes torses et dores; mais les vrais
joyaux de cet immense difice, ce sont les tombeaux des
archevques-lecteurs. L'glise en est pave, les autels en sont
faits, les piliers en sont tays, les murs en sont couverts; ce sont
de magnifiques lames de marbre et de pierre, plus prcieuses
quelquefois par la sculpture et le travail que les lames d'or du
temple de Salomon. J'ai constat, tant dans l'glise que dans la salle
capitulaire et le clotre, un tombeau du huitime sicle, deux du
treizime, six du quatorzime, six du quinzime, onze du seizime,
huit du dix-septime et neuf du dix-huitime; en tout quarante-trois
spulcres. Dans ce nombre je ne compte ni les tombeaux-autels,
difficiles  aborder et  explorer, ni les tombeaux-pavs, sombre et
confuse mosaque de la mort, de jour en jour plus efface sous les
pieds de ceux qui vont et viennent.

J'omets galement les quatre ou cinq tombeaux insignifiants du
dix-neuvime sicle.

Toutes ces tombes, cinq exceptes, sont des spultures d'archevques.
Sur ces trente-huit cnotaphes, disperss sans ordre chronologique et
comme au hasard sous une fort de colonnes byzantines  chapiteaux
nigmatiques, l'art de six sicles se dveloppe, vgte et croise
inextricablement ses rameaux, d'o tombent, comme un double fruit,
l'histoire de la pense en mme temps que l'histoire des faits. L,
Liebenstein, Hompurg, Gemmingen, Heufenstein, Brandebourg, Steinburg,
Ingelheim, Dalberg, Eltz, Stadion, Weinsberg, Ostein, Leyen,
Hennenberg, Tour-et-Taxis, presque tous les grands noms de l'Allemagne
rhnane, apparaissent  travers ce sombre rayonnement que les tombeaux
rpandent dans les tnbres des glises. Toutes les fantaisies
d'poque, d'artiste et de mourant se mlent  toutes les pitaphes.
Les mausoles du dix-huitime sicle s'entr'ouvrent et laissent
chapper leur squelette emportant dans ses longs doigts sans chair des
mitres d'archevques et des chapeaux d'lecteurs. Les archevques
contemporains de Richelieu et de Louis XIV rvent couchs au bas de
leurs sarcophages et appuys sur le coude. Les arabesques de la
renaissance accrochent leurs vrilles et perchent leurs chimres dans
les dlicats feuillages du quinzime sicle, et font entrevoir, sous
mille complications charmantes, des statuettes, des distiques latins
et des blasons coloris. Des noms svres, _Mathias Burhecg_, _Conradus
Rheingraf_ (Conrad, comte du Rhin), s'inscrivent, entre le moine
tonsur qui figure le clerg et l'homme d'armes morionn qui figure la
noblesse, sous la pure ogive  triangle quilatral du quatorzime
sicle; et sur la lame peinte et dore du treizime sicle, de
gigantesques archevques qui ont des monstres apocalyptiques sous les
pieds couronnent de leurs deux mains  la fois des rois et des
empereurs moindres qu'eux. C'est dans cette hautaine attitude que vous
regardent fixement avec leurs yeux de momie gyptienne Siegfried, qui
couronna deux empereurs: Henri de Thuringe et Wilhelm de Hollande; et
Pierre Aspeld, qui couronna deux empereurs et un roi: Louis de
Bavire, Henri VII et Jean de Bohme. Les armoiries, les manteaux
hraldiques, la mitre, la couronne, le chapeau lectoral, le chapeau
cardinal, les sceptres, les pes, les crosses, abondent, s'entassent
et s'amoncellent sur ces monuments, et s'efforcent de recomposer
devant l'oeil du passant cette grande et formidable figure qui
prsidait les neuf lecteurs de l'empire d'Allemagne et qu'on appelait
l'archevque de Mayence. Chaos, dj  demi submerg dans l'ombre, de
choses augustes ou illustres, d'emblmes vnrables ou redoutables,
d'o ces puissants princes voulaient faire sortir une ide de grandeur
et d'o sort une ide de nant.

Chose remarquable et qui prouve jusqu' quel point la Rvolution
franaise tait un fait providentiel et comme la rsultante
ncessaire, et pour ainsi dire algbrique, de tout l'antique ensemble
europen, c'est que tout ce qu'elle a dtruit a t dtruit pour
jamais. Elle est venue  l'heure dite, comme un bcheron press de
finir sa besogne, abattre en hte et ple-mle tous les vieux arbres
mystrieusement marqus par le Seigneur. On sent, ainsi que je crois
l'avoir dj indiqu quelque part, qu'elle avait en elle le _quid
divinum_. Rien de ce qu'elle a jet bas ne s'est relev, rien de ce
qu'elle a condamn n'a survcu, rien de ce qu'elle a dfait ne s'est
recompos. Et observons ici que la vie des tats n'est pas suspendue
au mme fil que celle des individus; il ne suffit pas de frapper un
empire pour le tuer; on ne tue les villes et les royaumes que
lorsqu'ils doivent mourir. La Rvolution franaise a touch Venise, et
Venise est tombe; elle a touch l'empire d'Allemagne, et l'empire
d'Allemagne est tomb; elle a touch les lecteurs, et les lecteurs
se sont vanouis. La mme anne, la grande anne-abme, a vu
s'engloutir le roi de France, cet homme presque dieu, et l'archevque
de Mayence, ce prtre presque roi.

La Rvolution n'a pas extirp ni dtruit Rome, parce que Rome n'a pas
de fondements, mais des racines; racines qui vont sans cesse croissant
dans l'ombre sous Rome et sous toutes les nations, qui traversent et
pntrent le globe entier de part en part, et qu'on voit reparatre 
l'heure qu'il est en Chine et au Japon, de l'autre ct de la terre.

Le Jean de Troyes de Cologne, Guillaume de Hagen, greffier de la ville
en 1270, raconte dans sa _Petite Chronique_ manuscrite, malheureusement
lacre pendant l'occupation franaise et dont il ne reste plus que
quelques feuillets dpareills  Darmstadt, qu'en 1247 sous le rgne
de ce mme archevque de Mayence Siegfried, dont le tombeau fait dans
la cathdrale une si redoutable figure, un vieux astrologue nomm
Mabusius fut condamn  la potence comme sorcier et devin, et conduit,
pour y mourir, au gibet de pierre de Lorchhausen, lequel marquait la
frontire de l'archevque de Mayence et faisait face  un autre gibet
qui marquait la frontire du comte palatin. Arriv l, comme
l'astrologue refusait le crucifix et s'obstinait  se dire prophte,
le moine qui l'accompagnait lui demanda en raillant en quelle anne
finiraient les archevques de Mayence. Le vieillard pria qu'on lui
dlit la main droite, ce qu'on fit; puis il ramassa un clou
patibulaire tomb  terre, et, aprs avoir rv un instant, il grava
avec ce clou sur la face du gibet qui regardait Mayence ce polygramme
singulier:

[Illustration: (IV.) (XX.) (XIII.)]

Aprs quoi il se livra au bourreau pendant que les assistants riaient
de sa folie et de son nigme. Aujourd'hui, en rapprochant l'un de
l'autre les trois nombres mystrieux crits par le vieillard, on
trouve ce chiffre formidable: _quatre-vingt-treize_.

Et, ceci est  noter aussi, ce gibet menaant, qui, ds le treizime
sicle, portait sur sa plinthe sinistre la date de la chute des
empires, portait en mme temps sa condamnation  lui-mme et la date
de son propre croulement. Le gibet faisait partie de l'ancien
pouvoir. La Rvolution franaise n'a pas plus respect la permanence
des gibets que la permanence des dynasties. Comme rien n'est plus de
marbre, rien n'est plus de pierre. Au dix-neuvime sicle, l'chafaud
aussi a perdu sa majest et sa grandeur; il est de sapin, comme le
trne.

Ainsi qu'Aix-la-Chapelle, Mayence a eu un vque, un seul, nomm par
Napolon, digne et respectable pasteur, dit-on, qui a sig de 1802 
1818, et qui est enterr, comme les autres, dans ce qui fut sa
cathdrale. Cependant, il faut en convenir, en prsence du majestueux
nant des lecteurs archipiscopaux de Mayence, c'est un nant bien
pauvre et bien petit que celui de M. Louis Colmar, vque du
dpartement du Mont-Tonnerre, dans sa tombe ogive en style troubadour,
laquelle serait un admirable modle de pendule gothique pour les
bourgeois riches de la rue Saint-Denis, si l'on y avait ajust un
cadran au lieu d'un vque. Du reste, ainsi que je le disais tout 
l'heure, ce chtif vque, qui avait en lui cela de grand qu'il tait
un fait rvolutionnaire, a tu l'archevque souverain. Depuis M. Louis
Colmar, il n'y a plus qu'un vque  Mayence, aujourd'hui capitale de
la Hesse rhnane.

J'ai trouv la aussi un couple arcadien d'archevques frres, enterrs
vis--vis l'un de l'autre, aprs avoir rgn sur le mme peuple et
gouvern les mmes mes, l'un en 1390, et l'autre en 1419. Jean et
Adolphe de Nassau se regardent dans la nef de Mayence comme Adolphe et
Antoine de Schauenbourg dans le choeur de Cologne.

J'ai dit que l'un des quarante-trois tombeaux tait du huitime
sicle. Ce monument, qui n'est pas d'un archevque, est celui que j'ai
cherch d'abord et qui m'a arrt le plus longtemps, car il
s'accouplait dans ma pense au grand spulcre d'Aix-la-Chapelle. C'est
la tombe de Fastrada, femme de Charlemagne. La tombe de Fastrada est
une simple lame de marbre blanc aujourd'hui enchsse dans un mur.
J'ai dchiffr cette pitaphe, crite en lettres romaines avec les
abrviations byzantines:

     FASTRADANA PIA CAROLI CONIVX VOCITATA
     CHRISTO DILECTA IACET HOC SVB MARMORE TECTA
     ANNO SEPTENGENTESIMO NONAGESIMO QVARTO.

Puis viennent ces trois vers mystrieux:

     QVEM NVMERVM METRO CLAVDERE MVSA NEGAT
     REX PIE QVEM GESSIT VIRGO LICET HIC CINERESCIT
     SPIRITVS HRES SIT PATRIE QV TRISTIA NESCIT.

Et au-dessous le millsime en chiffres arabes:

[Illustration]

C'est en 794, en effet, que Fastrada, dpose d'abord dans l'glise de
Saint-Alban, s'est endormie sous cette lame. Mille ans aprs, car
l'histoire mle quelquefois aux grandes choses une effrayante
prcision gomtrique, en 1794, la compagne de Charlemagne s'est
rveille. Sa vieille ville de Mayence tait bombarde, son glise de
Saint-Alban croulait dans l'incendie, sa tombe tait ouverte. On ne
sait ce que ses ossements sont devenus  cette poque. La pierre de
son tombeau a t transporte dans la cathdrale.

Aujourd'hui un pauvre bon vieux Suisse en perruque aventurine, vtu
d'une espce d'uniforme d'invalide, raconte cela aux passants.

Outre les tombeaux, les chssis  statuettes, les tableaux-volets 
fond d'or, les bas-reliefs d'autels, chacune des deux absides a son
ameublement spcial. La vieille abside de 978, orne de deux charmants
escaliers byzantins, s'arrondit autour d'une magnifique urne
baptismale en bronze du quatorzime sicle. Sur la face extrieure de
cette vaste piscine sont sculpts les douze aptres et saint Martin,
patron de l'glise. Le couvercle a t bris pendant le bombardement.
Sous l'Empire, poque de got, on a coiff la vasque gothique d'une
espce de casserole.

L'autre abside, la plus grande et la moins ancienne, est occupe et,
pour ainsi dire, encombre par une grosse boiserie de choeur en
chne noir o le style tourment et furieux du dix-huitime sicle se
dploie et s'insurge contre la ligne droite avec tant de violence,
qu'il atteint presque la beaut. Jamais on n'a mis au service du
mauvais got un ciseau plus dlicat, une fantaisie plus puissante, une
invention plus varie. Quatre statues, Crescentius, premier vque de
Mayence en 70; Boniface, premier archevque en 755; Willigis, premier
lecteur en 1011, et Bardo, fondateur du Dme en 1050, se tiennent
gravement debout sur le pourtour du choeur, domin au-dessus du dais
asiatique de l'archevque par le groupe questre de saint Martin et du
pauvre. A l'entre du choeur se dressent, dans toute la pompe
mystrieuse du grand prtre hbraque, Aaron, qui reprsente l'vque
du dedans, et Melchisdech, qui figure l'vque du dehors.

L'archevque de Mayence, comme les princes-vques de Worms et de
Lige, comme les archevques de Cologne et de Trves, comme le pape,
runissait dans sa personne le double pontife. Il tait  la fois
Aaron et Melchisdech.

C'est une sombre et superbe halle romane que la salle capitulaire qui
avoisine le choeur et qui rpte avec la splendide menuiserie
Pompadour l'antithse des deux gros clochers. L, rien qu'un grand mur
nu, un pav poudreux bossu par les reliefs des tombes, un reste de
vitrail  la fentre basse, un tympan colori figurant saint Martin,
non en cavalier romain, mais en vque de Tours; trois grandes
sculptures du seizime sicle, qui sont le Crucifiement, la Sortie du
tombeau et l'Ascension; autour de la salle un banc de pierre pour les
chanoines, et au fond, pour l'archevque-prsident, une large sellette
aussi en pierre, qui rappelle cette svre chaise de marbre des
premiers papes qu'on garde  Notre-Dame-des-Doms d'Avignon. Et, si
l'on soit de cette salle, on entre dans le clotre, clotre du
quatorzime sicle, qui de tout temps a t un lieu austre et qui est
aujourd'hui un lieu lugubre. Le bombardement de 94 est l crit
partout. De grandes herbes humides, parmi lesquelles moisissent des
pierres argentes par la bave des reptiles; des arcades-ogives aux
fenestrages briss; des tombes fles par les obus comme des carreaux
de vitre; des chevaliers de pierre arms de toutes pices, soufflets
 la face par des clats de bombe et n'ayant plus que cette balafre
pour visage; des haillons de vieille femme schant sur une corde; des
cloisons en planches rapiant  et l des murailles de granit; une
solitude morne, un accablement profond coup par le croassement
intermittent des corbeaux; voil aujourd'hui le clotre archipiscopal
de Mayence. Une des assises d'un contre-fort, frappe par un boulet, a
gliss tout entire dans son alvole sous le choc, mais n'est pas
tombe et apparat encore l aujourd'hui comme une touche de clavecin
sur laquelle se poserait un doigt invisible. Deux ou trois statues
tristes et terribles, debout dans un coin sous la pluie et le vent,
regardent en silence cette dsolation.

Il y a l, sous les galeries du clotre, un monument obscur, un
bas-relief du quatorzime sicle, dont j'ai cherch vainement 
deviner l'nigme. Ce sont, d'un ct, les hommes enchans dans toutes
les attitudes du dsespoir; de l'autre, un empereur accompagn d'un
vque et entour d'une foule de personnages triomphants. Est-ce
Barberousse? Est-ce Louis de Bavire? Est-ce la rvolte de 1160?
Est-ce la guerre de ceux de Mayence contre ceux de Francfort en 1332?
N'est-ce rien de tout cela?--Je ne sais. J'ai pass outre.

Comme j'allais sortir des galeries, j'ai distingu dans l'ombre une
tte de pierre sortant  demi du mur et ceinte d'une couronne  trois
fleurons d'ache comme les rois du onzime sicle. J'ai regard.
C'tait une figure douce et svre en mme temps, une de ces faces
empreintes de la beaut auguste que donne au visage de l'homme
l'habitude d'une grande pense. Au-dessous, la main d'un passant avait
charbonn ce nom: FRAUENLOB. Je me suis souvenu de ce Tasse de
Mayence, si calomni pendant sa vie, si vnr aprs sa mort. Quand
Henri Frauenlob fut mort, en 1318, je crois, les femmes de Mayence,
qui l'avaient raill et insult, voulurent porter son cercueil. Ces
femmes et ce cercueil charg de fleurs et de couronnes sont cisels
dans la lame un peu plus bas que la tte. J'ai regard encore cette
noble tte. Le sculpteur lui a laiss les yeux ouverts. Dans cette
glise pleine de spulcres, dans cette foule de princes et d'vques
gisants, dans ce clotre endormi et mort, il n'y a plus que le pote
qui soit rest debout et qui veille.

La place du March, qui entoure deux cts de la cathdrale, est d'un
ensemble copieux, fleuri et divertissant. Au milieu se dresse une
jolie fontaine trigone de la Renaissance allemande; ravissant petit
pome qui, d'un entassement d'armoiries, de mitres, de fleuves, de
naades, de crosses piscopales, de cornes d'abondance, d'anges, de
dauphins et de sirnes, fait un pidestal  la vierge Marie. Sur l'une
des faces on lit ce pentamtre:

     Albertus princeps, civibus ipse suis,

lequel rappelle, avec moins de bonhomie, la ddicace crite sur la
fontaine leve par le dernier lecteur de Trves, prs de son palais,
dans la ville neuve de Coblenz: CLEMENS VINCESLAUS, ELECTOR, VICINIS
SUIS. _A ses concitoyens_ est constitutionnel. _A ses voisins_ est
charmant.

La fontaine de Mayence a t btie par Albert de Brandebourg, qui
rgnait vers 1540 et dont je venais de lire l'pitaphe dans la
cathdrale: _Albert, cardinal-prtre de Saint-Pierre-aux-Liens,
archichancelier du Saint-Empire, marquis de Brandebourg, duc de
Stettin et de Pomranie, lecteur_. Il a rig ou plutt reconstruit
cette fontaine, en souvenir des prosprits de Charles-Quint et de la
captivit de Franois Ier, comme le constate cette inscription en
lettres d'or ravives rcemment:

     DIVO KAROLO V CSARE SEMP. AVG. POST VICTOR[=IA]
     GALLICAM REGE IPSO AD TICI[=NV] SVPERATO AC CAPTO
     TR[=IU]PHANTE FATALIQ. RVSTICOR[=VP]ER GER[=MN][=IA] CO[=SPI]
     RATIONE PROSTRATA ALBER. CARD. ET ARCHIEP. MOG.
     FON[=TE] HVNC VETVSTATE DILAP[=SV] AD CIV[=IV] SUORUM
     POSTERITATISQVE VSVM RESTITVI CVRAVIT.

Vue du haut de la citadelle, Mayence prsente seize fates vers
lesquels se tournent gracieusement les canons de la confdration
germanique: les six clochers de la cathdrale, deux beaux beffrois
militaires, une aiguille du douzime sicle, quatre clochetons
flamands, plus le dme des Carmes de la rue Cassette rpt trois
fois, ce qui est beaucoup. Sur la pente de la colline que couronne la
forteresse un de ces ignobles dmes coiffe une pauvre vieille glise
saxonne, la plus triste et la plus humilie du monde, accoste d'un
charmant clotre gothique  meneaux flamboyants o les kaiserlichs
font boire leurs chevaux dans des sarcophages romans.

La beaut des riveraines du Rhin ne se dment pas  Mayence; seulement
les femmes y sont tout  la fois curieuses  la faon des Flamandes et
 la faon des Alsaciennes. Mayence est le point de jonction de
l'espion-miroir d'Anvers et de l'espion-tourelle de Strasbourg.

La ville, si blanchie qu'elle soit, a gard en beaucoup d'endroits son
honorable aspect de cit marchande de la hanse rhnane. On lit encore
sur des portes PRO CELERI MERCATVR EXPEDITIONE. Dans deux ou trois
ans on y lira _Roulage acclr_.

Du reste, une vie profonde, qui sort du Rhin, anime cette ville. Elle
n'est pas moins hrisse de mts, pas moins encombre de ballots, pas
moins pleine de rumeur que Cologne. On marche, on parle, on pousse, on
trane, on arrive, on part, on vend, on achte, on crie, on chante, on
vit enfin dans tous les quartiers, dans toutes les maisons, dans
toutes les rues.--La nuit, cet immense bourdonnement se tait; et l'on
n'entend plus dans Mayence que le murmure du Rhin et le bruit ternel
des dix-sept moulins  eau amarrs aux piles englouties du pont de
Charlemagne.

Quoi qu'aient fait les congrs, ou pour mieux dire  cause de ce
qu'ont fait les congrs, le vide laiss  Mayence par la triple
domination des Romains, des archevques et des Franais n'est pas
combl. Personne n'y est chez soi. M. le grand-duc de Hesse n'y rgne
que de nom. Sur sa forteresse de Cassel il peut lire: CURA
CONFOEDERATIONIS CONDITUM; et il peut voir un soldat blanc et un
soldat bleu, c'est--dire l'Autriche et la Prusse, se promener nuit et
jour, l'arme au bras, devant sa forteresse de Mayence. La Prusse ni
l'Autriche n'y sont pas non plus chez elles; elles se gnent et se
coudoient. Evidemment ceci n'est qu'un tat provisoire. Il y a dans le
mur mme de la citadelle une ruine  demi engage dans le rempart
neuf,--une espce de pidestal tronqu qu'on appelle encore maintenant
la _pierre de l'Aigle_, Adlerstein. C'est le tombeau de Drusus. Une
aigle en effet, une aigle impriale, une aigle formidable et
toute-puissante, s'est pose l pendant seize cents ans puis s'est
clipse. En 1804, elle a reparu; en 1814, elle s'est envole de
nouveau.--Aujourd'hui,  l'heure mme o nous sommes, Mayence aperoit
 l'horizon, du ct de la France, un point noir qui grossit et qui
s'approche. C'est l'aigle qui revient.




LETTRE XXIV

FRANCFORT-SUR-LE-MEIN.

  Quel aspect prsente une certaine rue de Francfort un certain
    jour de la semaine.--Ce qui abonde  Francfort.--Quel est le
    plus grand danger que Francfort puisse courir.--L'auteur va 
    la boucherie.--Il pousse beaucoup de cris d'enthousiasme.--Le
    massacre des innocents.--L'auteur oublie tous ses devoirs au
    point de dsobir  une petite fille de quatre ans.--La place
    publique.--Les deux fontaines.--L'auteur dit des vrits  la
    justice.--Le Roemer.--Utilit d'une servante qui prend une
    clef  un clou dans sa cuisine.--Salle des
    lecteurs.--Dtails.--Salle des empereurs.--Les quarante-cinq
    niches.--Ce qui se passait dans la place quand les lecteurs
    avaient lu l'empereur.--Ce qui se passait  l'glise aprs ce
    qui s'tait pass dans la place.--L'glise collgiale de
    Francfort.--Ce qui pend aux murailles.--L'horloge.--Les
    tableaux.--Sainte Ccile telle qu'on l'a trouve dans son
    tombeau.--La couronne impriale.--Saint Barthlmy.--Gunther de
    Schwarzbourg.--L'auteur monte sur le
    clocher.--Francfort-sur-le-Mein  vol d'oiseau.--Les habitants
    du haut du clocher.--Philosophie.


     Mayence, septembre.

J'tais  Francfort un samedi. Il y avait longtemps dj que, marchant
au hasard, je cherchais mon vieux Francfort dans un labyrinthe de
maisons neuves fort laides et de jardins fort beaux, lorsque je suis
arriv tout  coup  l'entre d'une rue singulire. Deux longues
ranges parallles de maisons noires, sombres, hautes, sinistres,
presque pareilles, mais ayant cependant entre elles ces lgres
diffrences dans les choses semblables qui caractrisent les bonnes
poques d'architecture; entre ces maisons toutes contigus et
compactes et comme serres avec terreur les unes contre les autres,
une chausse troite, obscure, tire au cordeau; rien que des portes
btardes surmontes d'un treillis de fer bizarrement brouill; toutes
les portes fermes; au rez-de-chausse rien que des fentres garnies
d'pais volets de fer; tous ces volets ferms; aux tages suprieurs,
des devantures de bois presque partout armes de barreaux de fer; un
silence morne, aucun chant, aucune voix, aucun souffle, par
intervalles le bruit touff d'un pas dans l'intrieur des maisons; 
ct des portes un judas grill  demi entr'ouvert sur une alle
tnbreuse; partout la poussire, la cendre, les toiles d'araignes,
l'croulement vermoulu, la misre plutt affecte que relle; un air
d'angoisse et de crainte rpandu sur les faades des difices; un ou
deux passants dans la rue me regardant avec je ne sais quelle dfiance
effare: aux fentres des premiers tages, de belles jeunes filles
pares, au teint brun, au profil busqu, apparaissant furtivement, ou
des faces de vieilles femmes au nez de hibou, coiffes d'une mode
exorbitante, immobiles et blmes derrire la vitre trouble; dans les
alles des rez-de-chausse, des entassements de ballots et de
marchandises; des forteresses plutt que des maisons, des cavernes
plutt que des forteresses, des spectres plutt que des
passants.--J'tais dans la rue des Juifs, et j'y tais le jour du
sabbat.

A Francfort il y a encore des Juifs et des chrtiens; de vrais
chrtiens qui mprisent les juifs, de vrais juifs qui hassent les
chrtiens. Des deux parts on s'excre et l'on se fuit. Notre
civilisation, qui tient toutes les ides en quilibre et qui cherche
 ter de tout la colre, ne comprend plus rien  ces regards
d'abomination qu'on se jette rciproquement entre inconnus. Les juifs
de Francfort vivent dans leurs lugubres maisons, retirs dans des
arrire-cours pour viter l'haleine des chrtiens. Il y a douze ans,
cette rue des Juifs, rebtie et un peu largie en 1662, avait encore 
ses deux extrmits des portes de fer, garnies de barres et
d'armatures extrieurement et intrieurement. La nuit venue, les juifs
rentraient et les deux portes se fermaient. On les verrouillait en
dehors comme des pestifrs, et ils se barricadaient en dedans comme
des assigs.

La rue des Juifs n'est pas une rue, c'est une ville dans la ville.

En sortant de la rue des Juifs, j'ai trouv la vieille cit. Je venais
de faire mon entre dans Francfort.

Francfort est la ville des cariatides. Je n'ai vu nulle part autant de
colosses portefaix qu' Francfort. Il est impossible de faire
travailler, geindre et hurler le marbre, la pierre, le bronze et le
bois avec une invention plus riche et une cruaut plus varie. De
quelque ct qu'on se tourne, ce sont de pauvres figures de toutes les
poques, de tous les styles, de tous les sexes, de tous les ges, de
toutes les fantasmagories, qui se tordent et gmissent misrablement
sous des poids normes. Satyres cornus, nymphes  gorges flamandes,
nains, gants, sphinx, dragons, anges, diables, tout un infortun
peuple d'tres surnaturels, pris par quelque magicien qui pchait
effrontment dans toutes les mythologies  la fois, et enferm par lui
dans des enveloppes ptrifies, est l enchan sous les entablements,
les impostes et les architraves, et scell jusqu' mi-corps dans les
murailles. Les uns portent des balcons; les autres, des tourelles; les
plus accabls, des maisons. D'autres exhaussent sur leurs paules
quelque insolent ngre de bronze vtu d'une robe d'tain dor, ou un
immense empereur romain de pierre dans toute la pompe du costume de
Louis XIV, avec sa grande perruque, son ample manteau, son fauteuil,
son estrade, sa crdence o est sa couronne, son dais  pentes
dcoupes et  vastes draperies; colossale machine qui figure une
gravure d'Audran compltement reproduite en ronde-bosse dans un
monolithe de vingt pieds de haut. Ces prodigieux monuments sont des
enseignes d'auberges. Sous ces fardeaux titaniques les cariatides
flchissent dans toutes les postures de la rage, de la douleur et de
la fatigue. Celles-ci courbent la tte, celles-l se retournent 
demi; quelques-unes posent sur leurs hanches leurs deux mains crispes
ou compriment leur poitrine gonfle prte  clater; il y a des
Hercules ddaigneux qui soutiennent une maison  six tages d'une
seule paule et montrent le poing aux gens; il y a de tristes Vulcains
bossus qui s'aident de leurs genoux, ou de malheureuses sirnes dont
la queue caille s'crase affreusement entre les pierres de refend;
il y a des Chimres exaspres qui s'entre-mordent avec fureur;
d'autres pleurent, d'autres rient d'un air amer, d'autres font aux
passants des grimaces effroyables. J'ai remarqu que beaucoup de
salles de cabaret, retentissantes du choc des verres, sont poses en
surplomb sur des cariatides. Il parat que c'est un got des vieux
bourgeois libres de Francfort de faire porter leurs ripailles par des
statues souffrantes.

Le plus horrible cauchemar qu'on puisse avoir  Francfort, ce n'est ni
l'invasion des Russes, ni l'irruption des Franais, ni la guerre
europenne traversant le pays, ni les vieilles guerres civiles
dchirant de nouveau les quatorze quartiers de la ville, ni le typhus,
ni le cholra; c'est le rveil, le dchanement et la vengeance des
cariatides.

Une des curiosits de Francfort, qui disparatra bientt, j'en ai
peur, c'est la boucherie. Elle occupe deux anciennes rues. Il est
impossible de voir des maisons plus vieilles et plus noires se pencher
sur un plus splendide amas de chair frache. Je ne sais quel air de
jovialit gloutonne est empreint sur ces faades bizarrement ardoises
et sculptes, dont le rez-de-chausse semble dvorer, comme une gueule
profonde toute grande ouverte, d'innombrables quartiers de boeufs et
de moutons. Les bouchers sanglants et les bouchres roses causent avec
grce sous des guirlandes de gigots. Un ruisseau rouge, dont deux
fontaines jaillissantes modifient  peine la couleur, coule et fume au
milieu de la rue. Au moment o j'y passais, elle tait pleine de cris
effrayants. D'inexorables garons tueurs,  figures hrodiennes, y
commettaient un massacre de cochons de lait. Les servantes, leur
panier au bras, riaient  travers le vacarme. Il y a des motions
ridicules qu'il ne faut pas laisser voir; pourtant j'avoue que, si
j'avais su que faire d'un pauvre petit cochon de lait qu'un boucher
emportait devant moi par les deux pieds de derrire et qui ne criait
pas, ignorant ce qu'on lui voulait et ne comprenant rien  la chose,
je l'aurais achet et sauv. Une jolie petite fille de quatre ans, qui
comme moi le considrait avec compassion, semblait m'y encourager du
regard. Je n'ai pas fait ce que cet oeil charmant me disait, j'ai
dsobi  ce doux regard, et je me le reproche.--Une superbe et
grandiose enseigne dore, soutenue par une grille en potence, la plus
belle et la plus riche du monde, compose de tous les emblmes du
corps des bouchers et surmonte de la couronne impriale, domine et
complte cette magnifique corcherie digne de Paris au moyen ge,
devant laquelle,  coup sr, se fussent bahis Calatagirone au
quinzime sicle et Rabelais au seizime.

De l'corcherie on dbouche dans une place de grandeur mdiocre, digne
de la Flandre et qui mriterait d'tre clbre et admire, mme aprs
le Vieux-March de Bruxelles. C'est une de ces places-trapzes autour
desquelles tous les styles et tous les caprices de l'architecture
bourgeoise au moyen ge et  la renaissance se dressent reprsents
par des maisons modles o, selon l'poque et le got, l'ornementation
a tout employ avec un -propos prodigieux, l'ardoise comme la pierre,
le plomb comme le bois. Chaque devanture a sa valeur  part et
concourt en mme temps  la composition et  l'harmonie gnrale de la
place. A Francfort comme  Bruxelles, deux ou trois maisons neuves, de
l'aspect le plus bte et qui ont l'air de deux ou trois imbciles dans
une assemble de gens d'esprit, gtent l'ensemble de la place et
rehaussent la beaut des vieux difices voisins. Une merveilleuse
masure du quinzime sicle, compose, je ne sais pour quel usage,
d'une nef d'glise et d'un beffroi d'htel de ville, remplit de sa
superbe et lgante silhouette un des cts du trapze. Vers le milieu
de la place,  des endroits quelconques que n'a videmment dsigns
aucune symtrie, ont germ, comme deux buissons vivaces, deux
fontaines, l'une de la renaissance, l'autre du dix-huitime sicle.
Sur ces deux fontaines se rencontrent et s'affrontent, par un hasard
singulier, debout chacune au sommet de sa colonne, Minerve et Judith,
la virago homrique et la virago biblique, l'une avec la tte de
Mduse, l'autre avec la tte d'Holopherne.

Judith, belle, hautaine et charmante, entoure de quatre
Renommes-Sirnes qui soufflent  ses pieds dans des trompettes, est
une hroque fille de la renaissance. Elle n'a plus la tte
d'Holopherne qu'elle levait de la main gauche, mais elle tient encore
l'pe de sa main droite, et sa robe chasse par le vent se relve
au-dessus de son genou de marbre et dcouvre sa jambe fine et ferme
avec le pli le plus fier qu'on puisse voir.

Quelques explicateurs prtendent que cette statue reprsente la
Justice, et qu'elle tenait  la main, non la tte d'Holopherne, mais
une balance. Je n'en crois rien. Une Justice qui tiendrait la balance
de la main gauche et l'pe de la main droite serait l'Injustice.
D'ailleurs la Justice n'a le droit d'tre ni si jolie ni si
retrousse.

Vis--vis de cette figure s'lvent, avec leur cadran noir et leurs
cinq graves fentres de hauteur ingale, les trois pignons juxtaposs
du Roemer.

C'est dans le Roemer qu'on lisait les empereurs; c'est dans cette
place qu'on les proclamait.

C'est aussi dans cette place que se tenaient et que se tiennent encore
les deux fameuses foires de Francfort: la foire de septembre,
institue en 1240 par lettre de haut-conduit de Frdric II; et la
foire de Pques, tablie en 1330 par Louis de Bavire. Les foires ont
survcu aux empereurs et  l'empire.

Je suis entr dans le Roemer.

Aprs avoir err, sans rencontrer personne, dans une grande salle
basse et torte, vote en ogive et encombre des baraques de la foire,
puis dans un large escalier  rampe Louis XIII, tapiss de mauvais
tableaux sans cadres, puis dans une foule de corridors et de degrs
obscurs,  force de frapper  toutes les portes, j'ai fini par trouver
une servante qui, sur ce mot: _Kaisersaal_, a pris une clef  un clou
dans sa cuisine et m'a conduit  la Salle des Empereurs.

La brave fille souriante m'a fait passer d'abord par la Salle des
Electeurs, qui sert aujourd'hui, je crois, aux sances du haut-snat
de la ville de Francfort. C'est l que les lecteurs ou leurs dlgus
dclaraient entre eux l'empereur roi des Romains. Sur un fauteuil
entre les deux fentres, l'archevque de Mayence prsidait. Puis
venaient par ordre, assis autour d'une immense table couverte en cuir
fauve, chacun au-dessous de son blason peint au plafond,  la droite
de l'archevque de Mayence, Trves, Bohme et Saxe;  sa gauche,
Cologne, le Palatinat, Brandebourg; en face de lui, Brunswick et
Bavire. Le passant prouve l'impression que produisent les choses
simples qui contiennent de grandes choses, lorsqu'il voit et qu'il
touche le cuir roux et poudreux de cette table o l'on faisait
l'empereur d'Allemagne. Du reste,  part la table qu'on a transporte
dans une salle voisine, la Salle des Electeurs est aujourd'hui dans
l'tat o elle tait au dix-septime sicle. Les neuf blasons au
plafond encadrant une mauvaise fresque, une tenture de damas rouge,
des appliques-candlabres en cuivre argent figurant des Renommes,
une grande glace  baguettes contournes, en face de laquelle on a mis
pour pendant, au sicle dernier, un portrait en pied de Joseph II;
au-dessus de la porte, un trumeau, un portrait de ce dernier des
petits-fils de Charlemagne, qui mourut en 910 au moment de rgner et
que les Allemands appellent l'_Enfant_. Rien de plus.--L'ensemble est
austre, srieux, tranquille, et fait plus songer que regarder.

Aprs la Salle des Electeurs, j'ai vu la Salle des Empereurs.

Au quatorzime sicle, les marchands lombards qui ont laiss leur nom
au Roemer et qui y tenaient boutique eurent ide de faire entourer
la grande salle de niches, afin d'y taler leurs marchandises. Un
architecte, dont le nom s'est perdu, mesura le pourtour de la salle et
y construisit quarante-cinq niches. En 1564, Maximilien II fut lu 
Francfort et montr au peuple du balcon de cette salle qui,  partir
de Maximilien II, s'appela le Kaisersaal et servit  la proclamation
des empereurs. On songea alors  la dcorer, et la premire pense
qui vint, ce fut d'installer dans les niches dveloppes autour de la
halle impriale les portraits de tous les csars allemands lus et
couronns depuis l'extinction de la race de Charlemagne, en rservant
aux csars futurs les niches vacantes. Seulement, depuis Conrad Ier,
en 911, jusqu' Ferdinand Ier, en 1556, trente-six empereurs avaient
dj t sacrs  Aix-la-Chapelle. En y joignant le nouveau roi des
Romains, il ne restait plus que huit niches vides pour l'avenir.
C'tait bien peu. La chose fut pourtant excute, et l'on se promit
d'agrandir la salle quand besoin serait. Les cases se meublaient peu 
peu,  quatre empereurs environ par sicle. En 1764, quand Joseph II
monta sur le trne imprial sacro-csaren, il ne restait plus qu'une
place vide. On songea de nouveau srieusement  allonger le Kaisersaal
et  ajouter de nouvelles cases aux compartiments prpars cinq
sicles auparavant par l'architecte des marchands lombards. En 1794,
Franois II, le quarante-cinquime roi des Romains, vint occuper la
quarante-cinquime case. C'tait la dernire niche, ce fut le dernier
empereur. La salle remplie, l'empire germanique s'croula.

Cet architecte inconnu, c'tait la destine; cette salle mystrieuse
aux quarante-cinq cellules, c'est l'histoire mme d'Allemagne, qui, la
race de Charlemagne teinte, ne devait plus contenir que quarante-cinq
empereurs.

L, en effet, dans cette salle oblongue, vaste, froide, presque
obscure, encombre  l'un de ses angles de meubles de rebut, parmi
lesquels j'ai vu la table de cuir des lecteurs;  peine claire 
son extrmit orientale par les cinq troites fentres ingales qui
pyramident dans le sens du pignon extrieur; entre quatre hautes
murailles charges de fresques effaces, sous une vote en bois 
nervures jadis dores, seuls dans une espce de pnombre qui ressemble
au commencement de l'oubli, tous grossirement peints et figurs en
bustes d'airain dont le pidouche porte les deux dates qui ouvrent et
ferment chaque rgne, les uns coiffs de lauriers comme des csars
romains, les autres fleuronns du diadme germanique, l,
s'entre-regardent silencieusement, chacun dans sa sombre ogive, les
trois Conrad, les sept Henri, les quatre Othon, l'unique Lothaire, les
quatre Frdric, l'unique Philippe, les deux Rodolphe, l'unique
Adolphe, les deux Albert, l'unique Louis, les quatre Charles, l'unique
Wenceslas, l'unique Robert, l'unique Sigismond, les deux Maximilien,
les trois Ferdinand, l'unique Mathias, les deux Lopold, les deux
Joseph, les deux Franois, les quarante-cinq fantmes qui, pendant
neuf sicles, de 911  1806, ont travers l'histoire du monde, l'pe
de saint Pierre dans une main et le globe de Charlemagne dans l'autre.

A l'extrmit oppose aux cinq fentres, prs de la vote, noircit et
s'caille une peinture mdiocre qui reprsente le Jugement de Salomon.

Quand les lecteurs avaient enfin dsign l'empereur, le snat de
Francfort se runissait dans celle salle; les bourgeois, diviss en
quatorze sections, selon les quatorze quartiers de la ville, se
rassemblaient au dehors dans la place. Alors les cinq fentres du
Kaisersaal s'ouvraient faisant face au peuple. La grande fentre,
celle du milieu, tait surmonte d'un dais et restait vide. A la
moyenne fentre de droite, orne d'un balcon de fer noir o j'ai
remarqu la route de Mayence, l'empereur apparaissait, seul, en grand
costume, la couronne en tte. A sa droite il avait, runis dans la
petite fentre, les trois lecteurs-archevques de Mayence, de Trves
et de Cologne. Aux deux autres fentres,  gauche de la grande fentre
vide, se tenaient, dans la moyenne, Bohme, Bavire et le palatin du
Rhin; dans la petite, Saxe, Brunswick et Brandebourg. Dans la place,
devant la faade du Roemer, au milieu d'un vaste carr vide entour
de gardes, il y avait un grand monceau d'avoine, une urne pleine de
monnaies d'or et d'argent, une table portant un lavoir d'argent et un
bocal de vermeil, et une autre table charge d'un boeuf rti tout
entier. Au moment o paraissait l'empereur, les trompettes et les
cymbales clataient, et l'archimarchal du saint-empire,
l'archichancelier, l'archichanson, l'architrsorier et
l'architranchant entraient en cortge dans la place. Au milieu des
acclamations et des fanfares, l'archimarchal,  cheval, montait dans
le tas d'avoine jusqu' la sangle de la selle et y remplissait une
mesure d'argent; l'archichancelier prenait le lavoir sur la table;
l'archichanson remplissait de vin et d'eau le bocal de vermeil;
l'architrsorier puisait des monnaies dans l'urne et les jetait au
peuple  pleines mains; l'architranchant coupait un morceau du boeuf
rti. En ce moment-l surgissait le grand-rfrendaire de l'empire,
qui proclamait  haute voix le nouveau csar et lisait la formule du
serment. Quand il avait fini, le snat dans la salle et les bourgeois
dans la place rpondaient gravement: _Oui_. Pendant la prestation du
serment, le nouvel empereur, dj formidable, tait la couronne et
tenait le glaive.

De 1564  1794, cette place aujourd'hui ignore, cette salle
aujourd'hui dserte, ont vu neuf fois cette crmonie majestueuse.

Les grandes charges de l'empire, tant hrditairement acquises aux
lecteurs, taient remplies par des dlgus. Au moyen ge, les
monarchies secondaires tenaient  insigne honneur et  bonne politique
d'occuper les grands offices des deux empires qui avaient remplac
l'empire romain. Chaque prince gravitait vers le centre imprial le
plus voisin de lui. Le roi de Bohme tait archichanson de l'empire
d'Allemagne; le doge de Venise tait protospataire de l'empire
d'Orient.

Aprs la proclamation au Roemer venait le couronnement  la
collgiale.

J'ai suivi le crmonial. En sortant du Kaisersaal, je suis all 
l'glise.

L'glise collgiale de Francfort, ddie  saint Barthlmy, se
compose d'une double nef-croise du quatorzime sicle, surmonte
d'une belle tour du quinzime, malheureusement inacheve. L'glise et
la tour sont en beau grs rouge noirci et rouill par les annes.
L'intrieur seul est badigeonn.

Encore ici une glise belge. Des murs blancs; pas de vitraux; un riche
mobilier d'autels sculpts, de tombes colories, de tableaux et de
bas-reliefs. Dans les nefs, de svres chevaliers de marbre, des
vques moustachus du temps de Gustave-Adolphe qui ont des ttes de
lansquenets, d'admirables clochetons de pierre vids et fouills par
les fes, de magnifiques luminaires de cuivre qui rappellent la lampe
de l'alchimiste Grard Dow, un Christ au tombeau peint au quatorzime
sicle, une Vierge au lit de mort, sculpte au quinzime. Dans le
choeur, de curieuses fresques, horribles avec saint Barthlmy,
charmantes avec la Madeleine; une rude et sauvage boiserie menuise
vers 1400; boiseries et fresques donnes par le chevalier d'Ingelheim,
qui s'est fait peindre  genoux dans un coin et qui portait d'or aux
chevrons de gueules. Sur les murailles, une collection complte de ces
morions fantasques et de ces cimiers effrayants propres  la
chevalerie germanique, accrochs  des clous comme les polons et les
cumoires d'une batterie de cuisine. Prs de la porte, une de ces
normes horloges qui sont une maison  deux tages, un livre  trois
tomes, un pome en vingt chants, un monde. En haut, sur un large
fronton flamand, s'panouit le cadran de la journe; en bas, au fond
d'une espce de caverne o se meuvent ple-mle dans les tnbres une
foule de gros fils qu'on prendrait pour des antennes d'insectes
monstrueux, rayonne mystrieusement le cadran de l'anne. Les heures
tournent en haut, les saisons marchent en bas. Le soleil dans sa
gloire de rayons dors, la lune blanche et noire, les toiles sur fond
bleu, oprent des volutions compliques, lesquelles dplacent 
l'autre bout de l'horloge un systme de petits tableaux o des
coliers patinent, o des vieillards se chauffent, o des paysans
coupent le bl, o des bergres cueillent des fleurs. Des maximes et
des sentences un peu dvernies reluisent dans le ciel  la clart des
toiles un peu ddores. Chaque fois que l'aiguille atteint un
chiffre, des portes s'ouvrent et se ferment sur le fronton de
l'horloge, et des jaquemarts arms de marteaux, sortant ou rentrant
brusquement, frappent l'heure sur le timbre en excutant des
pyrrhiques bizarres. Tout cela vit, palpite et gronde dans la muraille
mme de l'glise, avec le bruit que ferait un cachalot enferm dans la
grosse tonne de Heidelberg.

Cette collgiale possde un admirable Crucifiement de Van Dyck. Albert
Durer et Rubens y ont chacun un tableau, un Christ sur les genoux de
la Vierge. Le sujet est le mme en apparence; les deux tableaux sont
bien diffrents. Rubens a pos sur les genoux de la divine mre un
Jsus enfant, Albert Durer y a jet un Christ crucifi. Rien n'gale
la grce du premier tableau, si ce n'est l'angoisse du second. Chacun
des deux peintres a suivi son gnie. Rubens a choisi la vie, Albert
Durer a choisi la mort.

Un autre tableau, o l'angoisse et la grce sont mles, c'est une
prcieuse peinture sur cuir, du seizime sicle, qui reprsente
l'intrieur du spulcre de sainte Ccile. L'encadrement est compos de
tous les principaux instants de la vie de la sainte. Au milieu, sous
une sombre crypte, la sainte est couche tout de son long sur la face,
dans sa robe d'or, avec l'entaille de la hache au cou, plaie rose et
dlicate qui ressemble  une bouche charmante et qu'on voudrait
baiser  genoux. Il semble qu'on va entendre la voix de la sainte
musicienne sortir et chanter _por la boca de su herida_. Au-dessous du
cercueil ouvert, ceci est crit en lettres d'or: _En tibi sanctissim
virginis Cecili in sepulchro jacentis imaginem, prorsus eodem
corporis situ expressam_. En effet, au seizime sicle, un pape, Lon
X, je crois, fit ouvrir la tombe de sainte Ccile, et cette ravissante
peinture n'est, dit-on, qu'un portrait exact du miraculeux cadavre.

C'est au centre de la collgiale,  l'entre du choeur, au point
d'intersection du transsept et de la nef, que, depuis Maximilien II,
on couronnait les empereurs. J'ai vu dans un coin du transsept,
enveloppe dans un sac de papier gris qui lui donne la forme d'un
bourrelet d'enfant, l'immense couronne impriale en charpente plaque
d'or qu'on suspendait au-dessus de leur tte pendant la crmonie, et
je me suis souvenu qu'il y a un an j'avais vu le tapis fleurdelis du
sacre de Charles X, roul, ficel et oubli sur une brouette dans les
combles de la cathdrale de Reims. A la droite mme de la porte du
choeur, prcisment  ct de l'endroit o l'on couronnait
l'empereur, la boiserie gothique tale complaisamment cette antithse
sculpte en chne: saint Barthlemy corch, portant sa peau sur son
bras, et regardant avec ddain  sa gauche le diable juch sur une
magnifique pyramide de mitres, de diadmes, de cimiers, de tiares, de
sceptres, d'pes et de couronnes. Un peu plus loin, le nouveau csar
pouvait, sous les tapisseries dont on le cachait sans doute, entrevoir
par instants debout dans l'ombre contre le mur, comme une apparition
sinistre, le spectre de pierre de cet infortun pseudo-empereur
Gunther de Schwarzburg, la fatalit et la haine dans les yeux, tenant
d'un bras son cu au lion rampant et de l'autre son morion imprial;
fier et terrible tombeau, qui pendant deux cent trente ans a assist
 l'intronisation des empereurs, et dont la tristesse de granit a
survcu  toutes ces ftes de carton peint et de bois dor.

J'ai voulu monter sur le clocher. Le glockner qui m'avait conduit dans
l'glise et qui ne sait pas un mot de franais m'a abandonn aux
premires marches de la vis, et je suis mont seul. Arriv en haut,
j'ai trouv l'escalier obstru par une barrire  pointes de fer; j'ai
appel, personne n'a rpondu; sur quoi j'ai pris le parti d'enjamber
la barrire. L'obstacle franchi, j'tais sur la plate-forme du
Pfarthurm. L, j'ai eu un charmant spectacle. Sur ma tte un beau
soleil,  mes pieds toute la ville;  ma gauche la place du Roemer,
 ma droite la rue des Juifs, pose comme une longue et inflexible
arte noire parmi les maisons blanches;  et l quelques chevets
d'antiques glises pas trop dfaites, deux ou trois hauts beffrois
flanqus de tourelles, sculpts  l'aigle de Francfort et rpts,
comme par des chos, au fond de l'horizon, par les trois ou quatre
vieilles tours-vigies qui marquaient autrefois les limites du petit
Etat libre; derrire moi le Mein, nappe d'argent raye d'or par le
sillage des bateaux; le vieux pont avec les toits de Sachshausen et
les murs rougetres de l'ancienne maison teutonique; autour de la
ville, une paisse ceinture d'arbres; au del des arbres, une grande
table ronde de plaines et de champs labours, termine par les croupes
bleues du Taunus. Pendant que je rvais je ne sais quelle rverie,
adoss au tronon du clocher tronqu de 1509, des nuages sont venus et
se sont mis  rouler dans le ciel, chasss par le vent, couvrant et
dcouvrant  chaque instant de larges dchirures d'azur et laissant
tomber partout sur la terre de grandes plaques d'ombre et de lumire.
Cette ville et cet horizon taient admirables ainsi. Le paysage n'est
jamais plus beau que quand il revt sa peau de tigre.--Je me croyais
seul sur la tour, et j'y serais rest toute la journe. Tout  coup un
petit bruit s'est fait entendre  ct de moi; j'ai tourn ta tte:
c'tait une toute jeune fille de quatorze ans environ,  demi sortie
d'une lucarne, qui me regardait avec un sourire. J'ai risqu quelques
pas, j'ai dpass un angle du Pfarthurm que je n'avais pas encore
franchi, et je me suis trouv au milieu des habitants du clocher. Il y
a l tout un petit monde doux et heureux. La jeune fille, qui tricote;
une vieille femme, sa mre sans doute, qui file son rouet; des
colombes qui roucoulent perches sur les gargouilles du clocher; un
singe hospitalier qui vous tend la main du fond de sa petite cabane;
les poids de la grosse horloge qui montent et descendent avec un bruit
sourd et s'amusent  faire mouvoir des marionnettes dans l'glise o
l'on a couronn des empereurs; ajoutez  cela cette paix profonde des
lieux levs, qui se compose du murmure du vent, des rayons du soleil
et de la beaut du paysage,--n'est-ce pas que c'est un ensemble pur et
charmant?--De la cage des anciennes cloches, la jeune fille a fait sa
chambre; elle y a mis son lit dans l'ombre, et elle y chante comme
chantaient les cloches, mais d'une voix plus douce, pour elle et pour
Dieu seulement. De l'un des clochetons inachevs, la mre a fait la
chemine du petit feu de veuve o cuit sa pauvre marmite. Voil le
haut du clocher de Francfort. Comment et pourquoi cette colonie
est-elle l, et qu'y fait-elle? Je l'ignore; mais j'ai admir cela.
Cette fire ville impriale, qui a soutenu tant de guerres, qui a reu
tant de boulets, qui a intronis tant de csars, dont les murailles
taient comme une armure, dont l'aigle tenait dans ses deux serres les
diadmes que l'aigle d'Autriche posait sur ses deux ttes, est
aujourd'hui domine et couronne par l'humble foyer d'une vieille
femme, d'o sort un peu de fume.




LETTRE XXV

LE RHIN.

  D'o il sort.--La Suisse, le Rhin.--Aspects.--Qu'un fleuve est un
    arbre.--Le trajet de Mayence  Cologne.--Dtails.--O commence
    l'encaissement du fleuve.--O il finit.--Tableaux.--Les
    vignes.--Les ruines.--Les hameaux.--Les villes.--Histoire et
    archologie mles.--Bingen.--Oberwesel.--Saint-Goar.--Neuwied.
    --Andernach.--Linz.--Sinzig.--Boppart.--Caub.--Braubach.--Coblenz.
    --Ce qui a effray l'auteur  Coblenz.--Muses.--Quels sont les
    peintres que possde chaque ville.--Curiosits et
    bric--brac.--Paysages du Rhin.--Ce qu'a t le Rhin. Ce qu'il
    est.--Remontez-le.--Le bateau-flche.--Le dampfschiff.--La
    barque  voile.--Le grand radeau.--Curieux dtails sur
    les anciennes grandes flottaisons du Rhin.--Vingt-cinq
    bateaux  vapeur en route chaque jour.--Parallle de
    l'ancienne navigation et de la nouvelle.--Quarante-neuf
    les.--Souvenirs--Une jovialit de Schinderhannes rencontrant
    une bande de juifs.--Ce que firent, en 1400, dans une glise de
    village, les quatre lecteurs du Rhin.--Dtails secrets et
    inconnus de la dposition de Wenceslas.--Le Koenigssthl.--L'auteur
    reconstruit le Koenigssthl aujourd'hui disparu.--De quelle manire
    et dans quelle forme s'y faisait l'lection des empereurs.--Ce
    que c'tait que les sept lecteurs du Saint-Empire.--L'lection
    dans le Roemer de Francfort compare avec l'lection sur le
    Koenigssthl.--Cts indits et ignors de l'histoire.--La
    bannire impriale.--Ce qu'elle tait avant Lothaire.--Ce que
    Lothaire y changea.--Ce qu'elle a t depuis.--L'aigle  deux
    ttes.--Sa premire apparition.--Ce que le peuple concluait
    de la faon dont la bannire flottait.--Chute de la
    bannire.--Vue de Caub.--Etrange aspect du Pfalz.--Ce que
    c'est.--Les chteaux du Rhin.--Dnombrement.--Combien il y en
    a.--Quels sont leurs noms.--Leurs dates.--Leur histoire.--Qui
    les a btis.--Qui les a ruins.--Destine de tous.--Dtail de
    chacun.--Coup d'oeil sur les valles.--Sept burgs dans le
    Wisperthal.--Une abbaye et six forteresses dans les
    Sept-Monts.--Trois citadelles dans la plaine de Mayence.--Le
    Godesberg dans la plaine de Cologne.--Hymne aux chteaux du
    Rhin.


     Mayence, 1er octobre.

Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du
Saint-Gothard; un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du mont
Lukmanierberg; un troisime ruisseau suinte d'un glacier et descend 
travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de
leurs sources, ces ruisseaux viennent aboutir au mme ravin prs
Reichenau. L, ils se mlent. N'admirez-vous pas, mon ami, de quelle
faon puissante et simple la Providence produit les grandes choses?
Trois ptres se rencontrent, c'est un peuple; trois ruisseaux se
rencontrent, c'est un fleuve.

Le peuple nat le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d'un lac o trois
pasteurs viennent de s'embrasser; il se lve, il atteste le grand Dieu
qui fait les paysans et les csars, puis il court aux flaux et aux
fourches. Gant rustique, il prend corps  corps le souverain gant,
l'empereur d'Allemagne. Il brise  Kussnacht le bailli Gessler, qui
faisait adorer son chapeau;  Sarnen le bailli Landenberg, qui crevait
les yeux aux vieillards;  Thalewyl le bailli Wolfenschiess, qui tuait
les femmes  coups de hache;  Morgarten le duc Lopold;  Morat
Charles le Tmraire. Il enterre sous la colline de Buttisholz les
trois mille Anglais d'Enguerrand de Coucy. Il tient en respect  la
fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points
cardinaux; il bat  Sempach le duc d'Autriche,  Granson le duc de
Bourgogne,  Chillon le duc de Savoie,  Novarre le duc de Milan; et
notons en passant qu' Novarre, en 1513, le duc de Milan tait duc par
le droit de l'pe et s'appelait Louis XII, roi de France. Il accroche
 un clou dans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan,  ct
des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides armures
ducales des princes vaincus; il a de grands citoyens, Guillaume Tell
d'abord, puis les trois librateurs, puis Pierre Collin et
Gundoldingen, qui ont laiss leur sang sur la bannire de leur ville,
et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal, et Winkelried qui se jetait
sur les piques comme Curtius dans le gouffre; il lutte  Bellinzona
pour l'inviolabilit du sol, et  Cappel pour l'inviolabilit de la
conscience; il perd Zwingli en 1531, mais il dlivre Bonnivard en
1536; et depuis lors il est debout. Il accomplit sa destine entre les
quatre colosses du continent, ferme, solide, impntrable, noeud de
civilisation, asile de science, refuge de la pense, obstacle aux
envahissements injustes, point d'appui aux rsistances lgitimes.
Depuis six cents ans, au centre de l'Europe, au milieu d'une nature
svre, sous l'oeil d'une providence bienveillante, ces grands
montagnards, dignes fils des grandes montagnes, graves, froids et
sereins comme elles, soumis  la ncessit, jaloux de leur
indpendance, en prsence des monarchies absolues, des aristocraties
oisives et des dmocraties envieuses, vivent de la forte vie
populaire, pratiquant  la fois le premier des droits, la libert, et
le premier des devoirs, le travail.

Le fleuve nat entre deux murailles de granit; il fait un pas, et il
rencontre  Andeer, village roman, le souvenir de Charlemagne; 
Coire, l'ancienne Curia, le souvenir de Drusus;  Feldkirck, le
Souvenir de Massna; puis, comme consacr pour les destines qui
l'attendent par ce triple baptme germanique, romain et franais,
laissant l'esprit indcis entre son tymologie grecque [Grec: Rheein],
et son tymologie allemande _Rinnen_, qui toutes deux signifient
_couler_, il coule en effet, franchit la fort et la montagne, gagne
le lac de Constance, bondit  Schaffouse, longe et contourne les
arrire-croupes du Jura, ctoie les Vosges, perce la chane des
volcans morts du Taunus, traverse les plaines de la Frise, inonde et
noie les bas-fonds de la Hollande, et aprs avoir creus dans les
rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux, un ravin
tortueux de deux cent soixante-dix-sept lieues, aprs avoir promen
dans la grande fourmilire europenne le bruit perptuel de ses vagues
qu'on dirait compos de la querelle ternelle du nord et du midi,
aprs avoir reu douze mille cours d'eau, arros cent quatorze villes,
spar, ou, pour mieux dire, divis onze nations, roulant dans son
cume et mlant  sa rumeur l'histoire de trente sicles et de trente
peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Prote; ceinture des empires,
frontire des ambitions, frein des conqurants; serpent de l'norme
caduce qu'tend sur l'Europe le dieu du Commerce; grce et parure du
globe; longue chevelure verte des Alpes qui trane jusque dans
l'Ocan.

Ainsi trois ptres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s'engendrent
de la mme faon dans les mmes montagnes.

Le Rhin a tous les aspects, il est tantt large, tantt joyeux. Il est
glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est
propre  tout ce qui est puissant. Il est torrent  Schaffouse,
gouffre  Laufen, rivire  Sickingen, fleuve  Mayence, lac 
Saint-Goar, marais  Leyde.

Il se calme, dit-on, et devient lent vers le soir comme s'il
s'endormait; phnomne plutt apparent que rel, visible sur tous les
grands cours d'eau.

Je l'ai dit quelque part, l'unit dans la varit, c'est le principe
de tout art complet. Sous ce rapport la nature est la plus grande
artiste qu'il y ait. Jamais elle n'abandonne une forme sans lui avoir
fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en
apparence qu'un arbre et un fleuve; au fond pourtant l'arbre et le
fleuve ont la mme ligne gnratrice. Examinez, l'hiver, un arbre
dpouill de ses feuilles, et couchez-le en esprit  plat sur le sol,
vous aurez l'aspect d'un fleuve vu par un gant  vol d'oiseau. Le
tronc de l'arbre, ce sera le fleuve; les grosses branches, ce seront
les rivires; les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents,
les ruisseaux et les sources; l'largissement de la racine, ce sera
l'embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carte gographique, sont
des arbres qui portent des villes tantt  l'extrmit des rameaux
comme des fruits, tantt dans l'entre-deux des branches comme des
nids; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent,
suivant l'inclinaison des versants et la nature des terrains, les
embranchements varis des diffrentes espces vgtales, qui toutes,
comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins carts de la tige
selon la force spciale de leur sve et la densit de leur bois. Il
est remarquable que, si l'on considre le Rhin de cette faon, l'ide
royale qui semble attache  ce robuste fleuve ne l'abandonne pas. L'Y
de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du Mein,
de la Nahe, de la Lahn, de la Moselle et de l'Aar a une ouverture
d'environ quatre-vingt-dix degrs. Bingen, Niederlahnstein, Coblenz
sont dans des angles droits. Si l'on redresse par la pense debout sur
le sol l'immense silhouette gomtrale du fleuve, le Rhin apparat
portant toutes ses rivires  bras tendu et prend la figure d'un
chne.

Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se divise avant d'arriver
 l'Ocan sont ses racines mises  nu.

La partie du fleuve la plus clbre et la plus admire, la plus riche
pour le gologue, la plus curieuse pour l'historien, la plus
importante pour le politique, la plus belle pour le pote, c'est ce
tronon du Rhin central qui, de Bingen  Koenigswinter, traverse du
levant au couchant le noir chaos de collines volcaniques que les
Romains nommaient les Alpes des Cattes.

C'est l ce fameux trajet de Mayence  Cologne que presque tous les
_tourists_ font en quatorze heures dans les longues journes d't. De
cette manire on a l'blouissement du Rhin, et rien de plus. Lorsqu'un
fleuve est rapide, pour le bien voir il faut le remonter et non le
descendre. Quant  moi, comme vous savez, j'ai fait le trajet de
Cologne  Mayence, et j'y ai mis un mois.

De Mayence  Bingen, comme de Koenigswinter  Cologne, il y a sept
ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes, avec de beaux
villages heureux au bord de l'eau. Mais, ainsi que je vous le disais
tout  l'heure, le grand encaissement du Rhin commence  Bingen par le
Rupertsberg et le Niederwald, deux montagnes de schiste et d'ardoise,
et finit  Koenigswinter, au pied des Sept-Monts.

L tout est beau. Les escarpements sombres des deux rives se mirent
dans les larges squammes de l'eau. La roideur des pentes fait que la
vigne est cultive sur le Rhin de la mme manire que l'olivier sur
les ctes de Provence. Partout o tombe le rayon du midi, si le rocher
fait une petite saillie, le paysan y porte  bras des sacs et des
paniers de terre, et, dans cette terre, en Provence il plante un
olivier et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-butte son
terrassement avec un mur de pierres sches qui retient la terre et
laisse fuir les eaux. Ici, par surcrot de prcaution, pour que les
pluies n'entranent pas la terre, le vigneron la couvre, comme un
toit, avec les ardoises brises de la montagne. De cette faon, au
flanc des roches les plus abruptes, la vigne du Rhin, comme l'olivier
de la Mditerrane, crot sur des espces de consoles poses au-dessus
de la tte du passant comme le pot de fleurs d'une mansarde. Toutes
les inclinaisons douces sont hrisses de ceps.

C'est du reste un travail ingrat. Depuis dix ans les riverains du Rhin
n'ont pas fait une bonne rcolte. Dans plusieurs endroits, et
notamment  Saint-Goarshausen, dans le pays de Nassau, j'ai vu des
vignobles abandonns.

D'en bas tous ces paulements en pierres sches qui suivent les mille
ondulations de la pente, et auxquels les cannelures du rocher donnent
ncessairement presque toujours la forme d'un croissant, surmonts de
la frange verte des vignes, rattachs et comme accrochs aux saillies
de la montagne par leurs deux bouts qui vont s'amincissant, figurent
d'innombrables guirlandes suspendues  la muraille austre du Rhin.

L'hiver, quand la vigne et le sol sont noirs, ces terrassements d'un
gris sale ressemblent  ces grandes toiles d'araignes tages et
superposes dans les angles des masures abandonnes, espces de hamacs
hideux o s'est amoncele la poussire.

A chaque tournant du fleuve se dveloppe un groupe de maisons, cit ou
bourgade. Au-dessus de chaque groupe de maisons se dresse un donjon en
ruine. Les villes et les villages, hrisss de pignons, de tourelles
et de clochers, font de loin comme une flche barbele  la pointe
basse de la montagne.

Souvent les hameaux s'allongent,  la lisire de la berge, en forme de
_queue_, gays de laveuses qui chantent et d'enfants qui jouent.  et
l une chvre broute les jeunes pousses des oseraies. Les maisons du
Rhin ressemblent  de grands casques d'ardoise poss au bord du
fleuve. L'enchevtrement exquis des solives peintes en rouge et en
bleu sur le pltre blanc fait l'ornement de la faade. Plusieurs de
ces villages, comme ceux de Bergheim et de Mondorf prs Cologne, sont
habits par des pcheurs de saumon et des faiseurs de corbeilles. Dans
les belles journes d't, cela compose des spectacles charmants; le
vannier tresse son panier sur le seuil de sa maison, le pcheur
raccommode ses filets dans sa barque; au-dessus de leurs ttes le
soleil mrit la vigne sur la colline. Tous font ce que Dieu leur donne
 faire, l'astre comme l'homme.

Les villes sont d'un aspect plus compliqu et plus tumultueux. Elles
abondent sur le Rhin. C'est Bingen, c'est Oberwesel, c'est Saint-Goar,
c'est Neuwied, c'est Andernach. C'est Linz, grosse commune  tours
carres, qui a t assige par Charles le Tmraire en 1476, et qui
regarde vis--vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, Sinzig, btie par
Sentius pour garder l'embouchure de l'Aar. C'est Boppart, l'ancienne
Bodobriga, fort de Drusus, cense royale de rois francs, ville
impriale proclame en mme temps qu'Oberwesel, bailliage de Trves,
vieille cit charmante qui conserve une idole dans son glise,
au-dessus de laquelle deux clochers romans accoupls par un pont
ressemblent  deux grands boeufs sous un joug. J'y ai remarqu prs
de la porte de la ville en amont une ravissante abside ruine. C'est
Caub, la ville des palatins. C'est Braubach, nomme dans une charte de
933, fief des comtes d'Arnstein du Lahngau, ville impriale sous
Rodolphe en 1279, domaine des comtes de Katzenellenbogen en 1283, qui
choit  la Hesse en 1473,  Darmstadt en 1632, et en 1802  Nassau.

Braubach, qui communique avec les bains du Taunus, est admirablement
situe au pied du haut rocher qui porte  sa cime le Markusburg. Le
vieux chteau de Saint-Marc est aujourd'hui une prison d'Etat. Tout
marquis veut avoir des pages. Il me parat que M. de Nassau se donne
les airs d'avoir des prisonniers d'Etat. C'est un beau luxe.

Douze mille six cents habitants dans onze cents maisons, un pont de
trente-six bateaux construit en 1819 sur le Rhin, un pont de quatorze
arches sur la Moselle bti en pierre de lave sur les fondations mmes
du pont difi vers 1311 par l'archevque Baudoin au moyen d'une large
dpense d'indulgences; le clbre fort Ehrenbreitstein, rendu aux
Franais le 27 janvier 1799 aprs un blocus o les assigs avaient
pay un chat trois francs et une livre de cheval trente sous; un puits
de cinq cent quatre-vingts pieds de profondeur, creus par le margrave
Jean de Bade; la place de l'arsenal, o l'on voyait jadis la fameuse
coulevrine le Griffon, laquelle portait cent soixante livres et pesait
vingt milliers; un bon vieux couvent de franciscains converti en
hpital en 1804; une Notre-Dame romane, restaure dans le got
pompadour et peinte en rose; une glise de Saint-Florin, convertie en
magasin de fourrages par les Franais, aujourd'hui glise vanglique,
ce qui est pire au point de vue de l'art, et peinte en rose; une
collgiale de Saint-Castor enrichie d'un portail de 1805 et peinte en
rose; point de bibliothque: voil Coblenz, que les Franais crivent
_Coblentz_, par politesse pour les Allemands et que les Allemands
crivent _Coblence_ par mnagement pour les Franais. D'abord castrum
romain dans l'Altehof, puis cour royale sous les Francs, rsidence
impriale jusqu' Louis de Bavire, ville patronne par les comtes
d'Arnstein jusqu'en 1250, et  dater d'Arnould II, par les archevques
de Trves, assige en vain en 1688 par Vauban et par Louis XIV en
personne, Coblenz a t prise par les Franais en 1794 et donne aux
Prussiens en 1815. Quant  moi, je n'y suis pas entr. Tant d'glises
roses m'ont effray.

Comme point militaire, Coblenz est un lieu important. Ses trois
forteresses font face de toutes parts. La Chartreuse domine la route
de Mayence, le Petersberg garde la route de Trves et de Cologne,
l'Ehrenbreistein surveille le Rhin et la route de Nassau.

Comme paysage, Coblenz est peut-tre trop vante, surtout si on la
compare  d'autres villes du Rhin que personne ne visite et dont
personne ne parle. Ehrenbreistein, jadis belle et colossale ruine, est
maintenant une glaciale et morne citadelle qui _couronne_ platement un
magnifique rocher. Les vraies couronnes des montagnes, c'taient les
anciennes forteresses. Chaque tour tait un fleuron.

Quelques-unes de ces villes ont d'inestimables richesses d'art et
d'archologie. Les plus vieux matres et les plus grands peintres
peuplent leurs muses. Le Dominiquin, les Carrache, le Guerchin,
Jordaens, Snyders, Laurent Sciarpelloni, sont  Mayence. Augustin
Braun, Guillaume de Cologne, Rubens, Albert Durer, Mesquida, sont 
Cologne. Holbein, Lucas de Leyde, Lucas Cranach, Scorel, Raphal, la
Vnus endormie de Titien, sont  Darmstadt. Coblenz a l'oeuvre
complet d'Albert Durer,  quatre feuilles prs. Mayence a le psautier
de 1459. Cologne avait le fameux missel du chteau de Drachenfels,
colori au douzime sicle; elle l'a laiss perdre; mais elle a
conserv et elle garde encore les prcieuses lettres de Leibnitz au
jsuite de Brosse.

Ces belles villes et ces charmants villages sont mls  la nature la
plus sauvage. Les vapeurs rampent dans les ravins; les nues
accroches aux collines semblent hsiter et choisir le vent; de
sombres forts druidiques s'enfoncent entre les montagnes dans les
lointains violets; de grands oiseaux de proie planent sous un ciel
fantasque qui tient des deux climats que le Rhin spare, tantt
blouissant de rayons comme un ciel d'Italie, tantt sali de brumes
rousses comme un ciel du Gronland. La rive est pre, les laves sont
bleues; les basaltes sont noires; partout le mica et le quartz en
poussire; partout des cassures violentes; les rochers ont des profils
de gants camards. Des croupes d'ardoises feuilletes et fines comme
des soies brillent au soleil et figurent des dos de sangliers normes.
L'aspect de tout le fleuve est extraordinaire.

Il est vident qu'en faisant le Rhin la nature avait prmdit un
dsert; l'homme en a fait une rue.

Du temps des Romains et des barbares, c'tait la rue des soldats.
Au moyen ge, comme le fleuve presque entier tait bord d'Etats
ecclsiastiques et tenu en quelque sorte, de sa source  son
embouchure, par l'abb de Saint-Gall, le prince-vque de
Constance, le prince-vque de Ble, le prince-vque de
Strasbourg, le prince-vque de Spire, le prince-vque de Worms,
l'archevque-lecteur de Mayence, l'archevque-lecteur de Trves et
l'archevque-lecteur de Cologne, on nommait le Rhin _la rue des
prtres_. Aujourd'hui c'est la rue des marchands.

Le voyageur qui remonte le fleuve le voit, pour ainsi dire, venir 
soi, et, de cette faon, le spectacle est plus beau. A chaque instant
on rencontre une chose qui passe: tantt un troit bateau-flche
effrayant  voir cheminer, tant il est charg de paysans, surtout si
c'est le dimanche, jour o ces braves riverains catholiques possds
par des huguenots vont quelquefois chercher leur messe bien loin;
tantt un bateau  vapeur pavois; tantt une longue embarcation 
deux voiles latines descendant le Rhin avec sa cargaison qui fait
bosse sous le grand mt, son pilote attentif et srieux, ses matelots
affairs, quelque femme assise sur la porte de la cabine, et au
milieu des ballots le coffre des marins colori  rosaces rouges,
vertes et bleues. Ou bien ce sont de longs attelages attachs  de
lourds navires qui remontent lentement; ou un petit cheval courageux
remorquant  lui seul une grosse barque ponte comme une fourmi qui
trane un scarabe mort. Tout  coup le fleuve se replie, et, au
tournant qui se prsente, un grand radeau de Namedy dbouche
majestueusement. Trois cents matelots manoeuvrent la monstrueuse
machine, les immenses avirons battent l'eau en cadence  l'arrire et
 l'avant, un boeuf tout entier ouvert et saignant pend accroch aux
bigues, un autre boeuf vivant tourne autour du poteau o il est li
et mugit en voyant les gnisses patre sur la rive, le patron monte et
descend l'escalier double de son estrade, le drapeau tricolore
horizontal flotte dploy au vent, le coque attise le feu sous la
grande chaudire, la fume sort de trois ou quatre cabanes o vont et
viennent les matelots, tout un village vit et flotte sur ce prodigieux
plancher de sapin.

Eh bien! ces gigantesques radeaux sont aux anciennes grandes
flottaisons du Rhin ce qu'une chaloupe est  un vaisseau  trois
ponts. Le train d'autrefois, compos comme aujourd'hui de sapins
destins  la mture, de chnes, de madriers et de menu bois, assembl
 ses extrmits par des chevrons nomms _bundsparren_, renou  ses
jointures avec des harts d'osier et des crampons de fer, portait
quinze ou dix-huit maisons, dix ou douze nacelles charges d'ancres,
de sondes et de cordages, mille rameurs, avait huit pieds de
profondeur dans l'eau, soixante-dix pieds de large et environ neuf
cents pieds de long, c'est--dire la longueur de dix matres-sapins de
la Murg, attachs bout  bout. Autour du train central et amarrs 
son bord au moyen d'un tronc d'arbre qui servait  la fois de pont et
de cble, flottaient, soit pour lui donner la direction, soit pour
amoindrir les prils de l'chouement, dix ou douze petits trains
d'environ quatre-vingts pieds de long, nomms les uns _kniee_, les
autres _anhnge_. Il y avait dans le grand radeau une rue qui
aboutissait d'un ct  une vaste tente, de l'autre  la maison du
patron, espce de palais de bois. La cuisine fumait sans cesse. Une
grosse chaudire de cuivre y bouillait jour et nuit. Soir et matin le
pilote criait le mot d'ordre et levait au-dessus du train un panier
suspendu  une perche; c'tait le signal du repas, et les mille
travailleurs accouraient avec leurs cuelles de bois. Ces trains
consommaient en un voyage huit foudres de vin, six cents muids de
bire, quarante sacs de lgumes secs, douze mille livres de fromage,
quinze cents livres de beurre, dix mille livres de viande fume, vingt
mille livres de viande frache et cinquante mille livres de pain. Ils
emmenaient un troupeau et des bouchers. Chacun de ces trains
reprsentait sept ou huit cent mille florins, c'est--dire environ
deux millions de francs.

On se figure difficilement cette grande le de bois cheminant de
Namedy  Dordrecht, et tranant tortueusement son archipel d'lots 
travers les coudes, les entonnoirs, les chutes, les tourbillons et les
serpentines du Rhin. Les naufrages taient frquents. Aussi disait-on
proverbialement et dit-on encore qu'un entrepreneur de train doit
avoir trois capitaux: le premier sur le Rhin, le deuxime  terre et
le troisime en poche. L'art de conduire parmi tant d'cueils ces
effrayants assemblages n'appartenait d'ordinaire qu' un seul homme
par gnration. A la fin du sicle dernier c'tait le secret d'un
matre-flotteur de Rudesheim appel le vieux Jung. Jung mort, les
grandes flottaisons ont disparu.

A l'instant o nous sommes, vingt-cinq bateaux  vapeur montent et
descendent le Rhin chaque jour. Les dix-neuf bateaux de la compagnie
de Cologne, reconnaissables  leur chemine blanche et noire, vont de
Strasbourg  Dusseldorf; les six bateaux de la compagnie de
Dusseldorf, qui ont la chemine tricolore, vont de Mayence 
Rotterdam. Cette immense navigation se rattache  la Suisse par le
dampfschiff de Strasbourg  Ble, et  l'Angleterre par les steamboats
de Rotterdam  Londres.

L'ancienne navigation rhnane, que perptuent les bateaux  voiles,
contraste avec la navigation nouvelle que reprsentent les bateaux 
vapeur. Les bateaux  vapeur, riants, coquets, lgants, confortables,
rapides, enrubans et harnachs des couleurs de dix nations,
Angleterre, Prusse, Nassau, Hesse, Bade, tricolore hollandais, ont
pour invocation des noms de princes et de villes: _Ludwig II_, _Gross
herzog von Hessen_, _Koenigin Victoria_, _Herzog von Nassau_,
_Prinzessinn Mariann_, _Gross herzog von Baden_, _Stadt Manheim_, _Stadt
Coblentz_; les bateaux  voiles passent lentement, portant  leur proue
des noms graves et doux: _Pius_, _Columbus_, _Amor_, _Sancta Maria_,
_Gratia Dei_. Les bateaux  vapeur sont vernis et dors, les bateaux
 voiles sont goudronns. Le bateau  vapeur c'est la spculation;
le bateau  voiles c'est bien la vieille navigation austre et croyante.
Les uns cheminent en faisant une rclame, les autres en faisant une
prire. Les uns comptent sur les hommes, les autres sur Dieu.

Cette vivace et frappante antithse se croise et s'affronte  chaque
instant sur le Rhin.

Dans ce contraste respire avec une singulire puissance de ralit le
double esprit de notre poque, qui est fille d'un pass religieux et
qui se croit mre d'un avenir industriel.

Quarante-neuf les, couvertes d'une paisse verdure, cachant des toits
qui fument dans des touffes de fleurs, abritant des barques dans des
havres charmants, se dispersent sur le Rhin de Cologne  Mayence.
Toutes ont quelque souvenir: c'est Graupenwerth, o les Hollandais
construisirent un fort qu'ils appelrent _bonnet de prtre_;
Pfaffenmth, fort que les Espagnols scandaliss reprirent et
baptisrent du nom d'_Isabelle_. C'est Graswerth, l'_le de l'herbe_, o
Jean-Philippe de Reichenberg crivit ses _Antiquitates Saynenses_.
C'est Niederwerth, jadis si riche des dotations du margrave-archevque
Jean II. C'est Urmitzer Insel, qui a vu Csar; c'est Nonnenswerth, qui
a vu Roland.

Les souvenirs des rives semblent rpondre aux souvenirs des les.
Permettez-moi d'en effleurer ici quelques-uns; je reviendrai tout 
l'heure avec plus de dtail sur ce sujet intressant. Toute ombre qui
se dresse sur un bord du fleuve en fait dresser une autre sur l'autre
bord. Le cercueil de sainte Nizza, petite fille de Louis le
Dbonnaire, est  Coblenz; le tombeau de sainte Ida, cousine de
Charles Martel, est  Cologne. Sainte Hildegarde a laiss  Eubengen
l'anneau que lui donna saint Bernard, avec cette devise: _e 
souffrir_. Sigebert est le dernier roi d'Austrasie qui ait habit
Andernach. Sainte Genevive vivait  Frauenkirch, dans les bois, prs
d'une source minrale qui avoisine aujourd'hui une chapelle
commmorative. Son mari rsidait  Altsimmern. Schinderhannes a dsol
la valle de la Nahe. C'est l qu'un jour il s'amusa, le pistolet au
poing,  faire dchausser une bande de juifs; puis il les fora
ensuite  se rechausser prcipitamment aprs avoir ml leurs
souliers. Les juifs s'enfuirent clopin-clopant, ce qui fit rire Jean
l'corcheur. Avant Schinderhannes, cette douce valle avait eu Louis
le Noir, duc des Deux-Ponts.

Quand le voyageur qui remonte a pass Coblenz et laiss derrire
lui la gracieuse le d'Oberwerth, o je ne sais quelle btisse
blanche a remplac la vieille abbaye des dames nobles de
Sainte-Madeleine-sur-l'Ile, l'embouchure de la Lahn lui apparat. Le
lieu est admirable. Au bord de l'eau, derrire un encombrement
d'embarcations amarres, montent les deux clochers croulants du
Johanniskirch, qui rappellent vaguement Jumiges. A droite, au-dessus
du bourg de Cappellen, sur une croupe de rochers, se dresse
Stolzenfels, la vaste et magnifique forteresse archipiscopale o
l'lecteur Werner tudiait l'Almuchabala; et  gauche, sur la Lahn, au
fond de l'horizon, les nuages et le soleil se mlent aux sombres
ruines de Lahneck, pleines d'nigmes pour l'historien et de tnbres
pour l'antiquaire. Des deux cts de la Lahn deux jolies villes,
Niederlahnstein et Oberlahnstein, rattaches l'une  l'autre par une
alle d'arbres, se regardent et semblent se sourire. A quelques jets
de pierre de la porte orientale d'Oberlahnstein, qui a encore sa noire
ceinture de douves et de mchicoulis, les arbres d'un verger laissent
voir et cachent en mme temps une petite chapelle du quatorzime
sicle, recrpie et pltre, surmonte d'un chtif clocheton. Cette
chapelle a vu dposer l'empereur Wenceslas.

C'est dans cette glise de village que, l'an du Christ 1400, les
quatre lecteurs du Rhin, Jean de Nassau, archevque de Mayence,
Frdric de Saarwerden, archevque de Cologne, Werner de
Koenigstein, archevque de Trves, et Rupert III, comte palatin,
proclamrent solennellement du haut du portail la dchance de Wenzel,
empereur d'Allemagne. Wenceslas tait un homme mou et mchant, ivrogne
et froce quand il avait bu. Il faisait noyer les prtres qui
refusaient de lui livrer le secret du confessionnal. Tout en
souponnant la fidlit de sa femme, il avait confiance dans son
esprit et subissait l'influence de ses ides. Or, cela inquitait
Rome. Wenceslas avait pour femme Sophie de Bavire, qui avait pour
confesseur Jean Huss. Jean Huss, propageant Wiclef, sapait dj le
pape; le pape frappa l'empereur. Ce fut  l'instigation du
saint-sige que les trois archevques convoqurent le comte palatin.
Le Rhin ds lors dominait l'Allemagne. A eux quatre ils dfirent
l'empereur; puis ils nommrent  sa place celui d'entre eux qui
n'tait pas ecclsiastique, le compte Rupert. Rupert,  qui cette
rcompense avait sans doute t secrtement promise, fut du reste un
digne et noble empereur. Vous voyez que, dans sa haute tutelle des
royaumes et des rois, l'action de Rome, tantt publique, tantt
occulte, tait quelquefois bienfaisante. L'arrt rendu contre
Wenceslas reposait sur six chefs, les quatre griefs principaux
taient: premirement, la dilapidation du domaine; deuximement, le
schisme de l'glise; troisimement, les guerres civiles de l'empire;
quatrimement, avoir fait coucher des chiens dans sa chambre.

Jean Huss continua et Rome aussi.--_Plutt que de plier_, disait Jean
Huss, _j'aimerais mieux qu'on me jett  la mer avec une meule d'ne
au cou_. Il prit l'_pe de l'esprit_, et lutta corps  corps avec
Rome. Puis, quand le concile le manda, il vint hardiment _sans
sauf-conduit_. _Venimus sine salvo conductu._ Vous savez la fin. Le
dnoment s'accomplit le 6 juillet 1415. Les annes, qui rongent tout
ce qui est chair et surface, rduisent aussi les faits  l'tat de
cadavre et mettent les fibres de l'histoire  nu. Aujourd'hui, pour
qui considre, grce  cette dnudation, la construction
providentielle des vnements de celle sombre poque, la dposition de
Wenceslas est le prologue d'une tragdie dont le bcher de Constance
est la catastrophe.

En face de cette chapelle, sur la rive oppose, au bord du fleuve, on
voyait encore il n'y a pas un demi-sicle le sige royal, cet antique
Koenigssthl dont je vous ai dj parl. Le Koenigssthl, pris
dans son ensemble, avait dix-sept pieds allemands d'lvation et
vingt-quatre de diamtre. Voici quelle en tait la figure: sept
piliers de pierre portaient une large plate-forme octogone de pierre,
soutenue  son centre par un huitime pilier plus gros que les autres,
figurant l'empereur au milieu des sept lecteurs. Sept chaises de
pierre, correspondant aux sept piliers au-dessus desquels chacune
d'elles tait place, occupaient, dispose en cercle et se regardant,
sept des pans de la plate-forme. Le huitime pan, qui regardait le
midi, tait rempli par l'escalier, massif degr de pierre compos de
quatorze marches, deux marches par lecteur. Tout avait un sens dans
ce grave et vnrable difice. Derrire chaque chaise, sur la face de
chaque pan de la plate-forme octogone, taient sculptes et peintes
les armoiries des sept lecteurs: le lion de Bohme, les pes
croises de Brandebourg; Saxe, qui portait d'argent  l'aigle de
gueules; le Palatinat, qui portait de gueules au lion d'argent;
Trves, qui portait d'argent  la croix de gueules; Cologne, qui
portait d'argent  la croix de sable; et Mayence, qui portait de
gueules  la roue d'argent. Ces blasons, dont les maux, les couleurs
et les dorures se rouillaient au soleil et  la pluie, taient le seul
ornement de ce vieux trne de granit.

C'tait l qu'en plein air, sous les souffles et les rayons du ciel,
assis dans ces rigides fauteuils de pierre sur lesquels
s'effeuillaient les arbres et courait l'ombre des nuages, rudes et
simples, nafs et augustes comme des rois d'Homre, les antiques
lecteurs d'Allemagne choisissaient entre eux l'empereur. Plus tard,
ces grandes moeurs s'effacrent, une civilisation moins pique
convia autour de la table de cuir de Francfort les sept princes,
ports vers la fin du dix-septime sicle au nombre de neuf par
l'accession de Bavire et de Brunswick  l'lectorat.

Les sept princes, qui s'asseyaient sur ces pierres au moyen ge
taient puissants et considrables. Les lecteurs occupaient le
sommet du Saint-Empire. Ils prcdaient, dans la marche impriale, les
quatre ducs, les quatre archi-marchaux, les quatre landgraves, les
quatre burgraves, les quatre comtes chefs de guerre, les quatre abbs,
les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les
quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre
comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons,
les quatre possessions, les quatre veneurs, les quatre offices de
Souabes et les quatre serviteurs. Chacun d'eux faisait porter devant
lui, par son marchal particulier, une pe  fourreau dor. Ils
appelaient les autres princes _les ttes couronnes_, et se nommaient
_les mains couronnantes_. La bulle d'or les comparait aux sept dons du
Saint-Esprit, aux sept collines de Rome, aux sept branches du
chandelier de Salomon. Parmi eux la qualit lectorale passait avant
la qualit royale; l'archevque de Mayence marchait  la droite de
l'empereur, et le roi de Bohme  la droite de l'archevque. Ils
taient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils
dominaient les nations de si haut, que les paysans de Wesen, en
Suisse, appelaient et appellent encore les sept aiguilles de leur lac
_Sieben Churfrsten_, les Sept-lecteurs.

Le Koenigssthl a disparu, les lecteurs aussi. Quatre pierres
aujourd'hui marquent la place du Koenigssthl; rien ne marque la
place des lecteurs.

Au seizime sicle, quand la mode arriva de nommer l'empereur 
Francfort, tantt dans la salle du Roemer, tantt dans la
chapelle-conclave de Saint-Barthlemy, l'lection devint une crmonie
complique. L'tiquette espagnole s'y reflta. Le formulaire fut
minutieux; l'appareil svre, souponneux, parfois terrible. Ds le
matin du jour fix pour l'lection, on fermait les portes de la ville,
les bourgeois prenaient les armes, les tambours de camp sonnaient, la
cloche d'alarme tintait; les lecteurs, vtus de drap d'or et revtus
de la robe rouge double d'hermine, coiffs, les sculiers du bonnet
lectoral, les archevques de la mitre carlate, recevaient
solennellement le serment du magistrat de la ville qui s'engageait 
les garantir de la _surprise l'un de l'autre_; cela fait, ils se
prtaient eux-mmes serment les uns aux autres entre les mains de
l'archevque de Mayence; puis on leur disait la messe; il s'asseyaient
sur des chaires de velours noir, le marchal du saint-empire _fermait
les huis_ et ils procdaient  l'lection. Si bien closes que fussent
les portes, les chanceliers et les notaires allaient et venaient.
Enfin les _trs-rvrends_ tombaient d'accord avec les _trs-illustres_,
le roi des Romains tait nomm, les princes se levaient de leurs
chaires, et pendant que la prsentation du peuple se faisait aux
fentres du Roemer, un des suffragants de Mayence chantait 
Saint-Barthlemy un _Te Deum_ Deum  trois choeurs sur les orgues de
l'glise, sur les trompettes des lecteurs et sur les trompettes de
l'empereur.

Le tout, au bruit _des grosses cloches sonnes sur les tours et des
gros canons qu'on laschoit de joye_, dit, dans son curieux manuscrit,
le narrateur anonyme de l'lection de Mathias II.

Sur le Koenigssthl, la chose se faisait plus simplement et plus
grandement,  mon sens. Les lecteurs montaient processionnellement
sur la plate-forme par les quatorze degrs qui avaient chacun un pied
de haut, et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple
de Rhens, contenu par les hacquebutiers, entourait le sige royal.
L'archevque de Mayence debout disait: _Trs-gnreux princes, le
Saint-Empire est vacant_. Puis il entonnait l'antiphone _Veni, Sancte
Spiritus_, et les archevques de Cologne et Trves chantaient les
autres collectes qui en dpendent. Le chant termin, tous les sept
prtaient serment, les sculiers la main sur l'vangile, les
ecclsiastiques la main sur le coeur. Distinction belle et
touchante, qui veut dire que le coeur de tout prtre doit tre un
exemplaire de l'vangile. Aprs le serment, on les voyait assis en
cercle se parler  voix basse; tout  coup l'archevque de Mayence se
levait, tendait ses mains vers le ciel, et jetait au peuple dispers
au loin dans les haies, les broussailles et les prairies, le nom du
nouveau chef temporel de la chrtient. Alors le marchal de l'empire
plantait la bannire impriale au bord du Rhin, et le peuple criait:
_Vivat rex!_

Avant Lothaire II, qui fut lu le 11 septembre 1125, le mme aigle,
l'aigle d'or, se dployait sur la bannire de l'empire d'Orient et sur
la bannire de l'empire d'Occident; mais le ciel vermeil de l'aurore
se refltait dans l'une, et le ciel froid du Septentrion dans l'autre.
La bannire d'Orient tait rouge; la bannire d'Occident tait bleue.
Lothaire substitua  ces couleurs la couleur de sa maison, or et
sable. L'aigle d'or dans un ciel bleu fut remplac sur la bannire
impriale par l'aigle noire dans un ciel d'or. Tant qu'il y eut deux
empires, il y eut deux aigles, et ces deux aigles n'eurent qu'une
tte. Mais,  la fin du quinzime sicle, quand l'empire grec eut
croul, l'aigle germanique, reste seule, voulut reprsenter les deux
empires, regarda  la fois l'Occident et l'Orient, et prit deux ttes.

Ce n'est pas d'ailleurs la premire apparition de l'aigle  deux
ttes. On la voit sculpte sur le bouclier de l'un des soldats de la
colonne Trajane, et, s'il faut en croire le moine d'Attaich et le
recueil d'Urstisius, Rodolphe de Habsbourg la portait brode sur sa
poitrine le 26 aot 1278,  la bataille de Marchefeld.

Quand la bannire tait plante au bord du Rhin en l'honneur du
nouvel empereur, le vent en agitait les plis, et de la faon dont elle
flottait, le peuple concluait des prsages. En 1346, quand les
lecteurs, pousss par le pape Clment VI, proclamrent du haut du
Koenigssthl Charles, margrave de Moravie, roi des Romains, quoique
Louis V vct encore, au cri de _vivat rex!_ la bannire impriale tomba
dans le Rhin et s'y perdit. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1400,
le fatal prsage s'accomplit: Wenceslas, fils de Charles, fut dpos.

Et cette chute de la bannire fut aussi la chute de la maison de
Luxembourg, qui, aprs Charles IV et Wenceslas, ne donna plus qu'un
empereur, Sigismond, et s'effaa  jamais devant la maison d'Autriche.

Aprs avoir laiss derrire soi le lieu o fut le Koenigssthl, jet
bas, comme chose fodale, par la Rvolution franaise, on monte vers
Braubach, on franchit Boppart, Welmich, Saint-Goar, Oberwesel, et tout
 coup  gauche, sur la rive droite, apparat, semblable au toit d'une
maison de gants, un grand rocher d'ardoise surmont d'un tour norme
qui semble dgorger comme une chemine colossale la froide fume des
nues. Au pied du rocher, le long de la rive, une jolie ville, groupe
autour d'une glise romane  flche, tale toutes ses faades au midi.
Au milieu du Rhin, devant la ville, souvent  demi voil par les
brumes du fleuve, se dresse sur un rocher  fleur d'eau un difice
oblong, troit, de haut bord, dont l'avant et l'arrire coupent le
flot comme une proue et une poupe, dont les fentres larges et basses
imitent des coutilles et des sabords, et sur la paroi infrieure
duquel mille crampons de fer dessinent vaguement des ancres et des
grappins. Des bossages capricieux et de petites logettes hors
d'oeuvre se suspendent, ainsi que des barques et des chaloupes, aux
flancs de cette trange construction qui livre au vent, comme les
banderoles de ses mts, les cent girouettes de ses clochetons aigus.

Cette tour, c'est le Gutenfels; cette ville, c'est Caub; ce navire de
pierre, ternellement  flot sur le Rhin et ternellement  l'ancre
devant la ville palatine, c'est le palais, c'est le Pfalz.

Je vous ai dj parl du Pfalz. On n'entrait dans cette rsidence
symbolique, btie sur un banc de marbre appel le _Rocher des comtes
palatins_, qu'au moyen d'une chelle, laquelle aboutissait  un
pont-levis qu'on voit encore. Il y avait l des cachots pour les
prisonniers d'tat, et une petite chambre o les comtesses palatines
taient forces d'attendre l'heure de leur accouchement, sans autre
distraction que d'aller voir dans les caves du palais un puits creus
dans le roc plus bas que le lit du Rhin et plein d'une eau qui n'tait
pas l'eau du Rhin. Aujourd'hui le Pfalz a chang de matre. M. de
Nassau possde le Louvre palatin; le palais est dsert, aucun berceau
princier ne se balance sur ces dalles, aucun vagissement souverain ne
trouble ces votes noires. Il n'y a plus que le puits mystrieux qui
se remplit toujours. Hlas! une goutte d'eau qui filtre  travers un
rocher se tarit moins vite que les races royales.

Sur la grande tendue du fleuve, le Pfalz est voisin du
Koenigssthl. Le Rhin voyait, presque au mme point, une femme
enfanter le comte palatin, et l'empire enfanter l'empereur.

Du Taunus aux Sept-Monts, des deux cts du magnifique escarpement qui
encaisse le fleuve, quatorze chteaux sur la rive droite: Ehrenfels,
Fursteneck, Gutenfels, Rineck, le Chat, la Souris, Liebenstein et
Sternberg qu'on nomme les Frres, Markusburg, Philipsburg, Lahneck,
Sayn, Hammerstein et Okenfels; quinze chteaux sur la rive gauche:
Vogtsberg, Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Sonneck, Heimburg,
Furstemberg, Stahleck, Schoenberg, Rheinfels, Rheinberg,
Stolzenfels, Rheineck et Rolandseck, en tout, vingt-neuf forteresses 
demi croules superposent le souvenir des rhingraves au souvenir des
volcans, la trace des guerres  la trace des laves, et compltent
d'une faon formidable la figure svre des collines. Quatre de ces
chteaux ont t btis au onzime sicle: Ehrenfels par l'archevque
Siegfried, Stahleck par les comtes palatins, Sayn par Frdric,
premier comte de Sayn, vainqueur des Maures d'Espagne; Hammerstein par
Othon, comte de Vtravie. Deux ont t construits au douzime sicle:
Gutenfels par les comtes de Nuringen, Rolandseck par l'archevque
Arnould II, en 1149; deux au treizime; Furstemberg par les palatins,
et Rheinfels, en 1219, par Thierry III, comte de Katzenellenbogen;
quatre au quatorzime: Vogtsberg, en 1340, par un Falkenstein;
Fursteneck, en 1348, par l'archevque Henri III; le Chat, en 1383, par
le comte de Katzenellenbogen; et la Souris, dix ans aprs, par un
Falkenstein. Un seulement date du seizime sicle: Philipsburg, bti,
de 1568  1571, par le landgrave Philippe le Jeune. Quatre de ces
citadelles, toutes les quatre sur la rive gauche, chose remarquable,
Brichenstein, Rheinstein, Falkenburg et Sonneck, ont t dtruites en
1282 par Rodolphe de Habsbourg; une, le Rolandseck, par l'empereur
Henri V; cinq par Louis XIV, en 1689, Fursteneck, Stahleck,
Schoenberg, Stolzenfels et Hammerstein; une par Napolon, le
Rheinfels; une par un incendie, Rheineck; et une par la bande-noire,
Gutenfels. On ne sait qui a construit Reichenstein, Rheinstein,
Falkenburg, Stolzenfels, Rheineck et Markusburg, restaur en 1644 par
Jean le Batailleur, landgrave de Hesse-Darmstadt. On ne sait qui a
dmoli Vogtsberg, ancienne demeure d'un seigneur vou, comme le nom
l'indique, Ehrenfels, Fursteneck, Sayn, le Chat et la Souris. Une
nuit plus profonde encore couvre six de ces manoirs: Heinburg,
Rheinberg, Liebenstein, Sternberg, Lahneck et Okenfels. Ils sont
sortis de l'ombre et ils y sont rentrs. On ne sait ni qui les a btis
ni qui les a dtruits. Rien n'est plus trange, au milieu de
l'histoire, que cette paisse obscurit o l'on aperoit confusment,
vers 1400, le fourmillement tumultueux de la hanse rhnane, guerroyant
les seigneurs, et o l'on distingue, plus loin encore, dans les
tnbres grossissantes du douzime sicle, le fantme formidable de
Barberousse exterminant les burgraves. Plusieurs de ces antiques
forteresses, dont l'histoire est perdue, sont  demi romaines et 
demi carlovingiennes. Des figures plus nettement claires
apparaissent dans les autres ruines. On peut en retrouver la chronique
parse  et l dans les vieux chartriers. Stahleck, qui domine
Bacharach et qu'on dit fond par les Huns, a vu mourir Herman au
douzime sicle; les Hohenstaufen, les Guelfes et les Wittelsbach
l'ont habit, et il a t assig et pris huit fois de 1620  1640.
Schoenberg, d'o sont sorties la famille des Belmont et la lgende
des Sept Soeurs, a vu natre le grand gnral Frdric de
Schoenberg, dont la singulire destine fut d'affermir les Bragance
et de prcipiter les Stuart. Le Rheinfels a rsist aux villes du Rhin
en 1225, au marchal de Tallard en 1692, et s'est rendu  la
Rpublique franaise en 1794. Le Stolzenfels tait la rsidence des
archevques de Trves. Rheineck a vu s'teindre le dernier comte de
Rheineck, mort en 1544 chanoine-custode de la cathdrale de Trves.
Hammerstein a subi la querelle des comtes de Vtravie et des
archevques de Mayence, le choc de l'empereur Henri II en 1017, la
fuite de l'empereur Henri IV en 1105, la guerre de trente ans, le
passage des Sudois et des Espagnols, la dvastation des Franais en
1689 et la honte d'tre vendu cent cus en 1823. Gutenfels, la fire
gurite de Gustave-Adolphe, le doux asile de la belle comtesse Guda et
de l'amoureux empereur Richard, quatre fois assig, en 1504 et en
1631 par les Messois, en 1620 et en 1642 par les impriaux, vendu en
1289 par Garnier de Munzenberg  l'lecteur palatin Louis le Svre,
moyennant deux mille cent marcs d'argent, a t dgrad en 1807 pour
un bnfice de six cents francs. Cette longue et double srie
d'difices  la fois potiques et militaires, qui portent sur leur
front toutes les poques du Rhin et qui en racontent toutes les
lgendes, commence devant Bingen, par le chteau d'Ehrenfels  droite
et la tour des Rats  gauche, et finit  Koenigswinter par le
Rolandseck  gauche et le Drachenfels  droite. Symbolisme frappant et
digne d'tre not chemin faisant, l'immense arcade couverte de lierre
du Rolandseck faisant face  la caverne du dragon qu'assomma Sigefroi
le Cornu, la tour des Rats faisant face  l'Ehrenfels, c'est la fable
et l'histoire qui se regardent.

Je n'enregistre ici que les chteaux qui se mirent dans le Rhin et que
tout voyageur aperoit en passant. Mais pour peu qu'on pntre dans
les valles et dans les montagnes, on rencontre une ruine  chaque
pas. Dans la seule valle de la Wisper, sur la rive droite, en une
promenade de quelques lieues j'en ai constat sept: le Rheinberg,
chteau des comtes du Rhingau, cuyers-tranchants hrditaires du
Saint-Empire, teints au dix-septime sicle; redoutable forteresse
qui inquitait jadis la grosse commune de Lorch; dans les
broussailles, Waldeck; sur la montagne,  la crte d'un rocher de
schiste, prs d'une source d'eau minrale qui arrose quelques chtives
cabanes, le Sauerburg, bti en 1356 par Robert, comte palatin, et
vendu mille florins pendant la guerre de Bavire, par l'lecteur
Philippe  Philippe de Kronberg, son marchal; Heppeneff, dtruit on
ne sait quand; Kammerberg, bien domanial de Mayence; Nollig, ancien
castrum dont il reste une tour; Sareck, qui s'encadre dans la fort
vis--vis du couvent de Winsbach comme le chevalier vis--vis du
prtre dans l'ancienne socit. Aujourd'hui le chteau et le couvent,
le noble et le prtre, deux ruines. La fort seule et la socit,
renouveles chaque anne, ont survcu.

Si l'on explore les Sept-Monts, on y trouve,  l'tat de tronons
enfouis sous le lierre, une abbaye, Schomberg, et six chteaux: le
Drachenfels, ruin par Henri V; le Wolkenburg cach dans les nues,
comme le dit son nom, ruin par Henri V; le Lowenberg, o se sont
rfugis Bucer et Mlanchton, o se sont enfuis aprs leur mariage,
qui glorifiait l'hrsie, Agns de Mansfeld et l'archevque Guebhard;
le Nonnenstromberg et l'Oelberg, btis par Valentinien en 368; et le
Hemmerich, manoir de ces hardis chevaliers de Heinsberg qui faisaient
la guerre aux lecteurs de Cologne.

Dans la plaine, du ct de Mayence, c'est Frauenstein, qui date du
douzime sicle; Scharfenstein, fief archipiscopal; Greifenklau, bti
en 1350. Du ct de Cologne, c'est l'admirable Godesberg. D'o vient
ce nom, Godesberg? Est-ce du tribunal de canton, _Goding_, qui s'y
tenait au moyen ge? est-ce de _Wodan_, le monstre  dix mains, que les
Ubiens ont ador l? Aucun antiquaire tymologiste n'a dcid cette
question. Quoi qu'il en soit, la nature, avant les temps historiques,
avait fait de Godesberg un volcan; l'empereur Julien, en 362, en avait
fait un camp; l'archevque Thodoric, en 1210, un chteau; l'lecteur
Frdric II, en 1375, une forteresse; l'lecteur de Bavire, en 1593,
une ruine; le dernier lecteur de Cologne, Maximilien-Franois, en a
fait une vigne.

Les antiques chteaux des bords du Rhin, bornes colossales poses par
la fodalit sur son fleuve, remplissent le paysage de rverie. Muets
tmoins des temps vanouis, ils ont assist aux actions, ils ont
encadr les scnes, ils ont cout les paroles. Ils sont l comme les
coulisses ternelles du sombre drame qui depuis dix sicles se joue
sur le Rhin. Ils ont vu, les plus vieux du moins, entrer et sortir au
milieu des pripties providentielles, tous ces acteurs si hauts, si
tranges ou si redoutables: Ppin, qui donnait des villes au pape;
Charlemagne vtu d'une chemise de laine et d'une veste de loutre,
s'appuyant sur le vieux diacre Pierre de Pise, et caressant de sa
forte main l'lphant Abulabaz; Othon le Lion secouant sa crinire
blonde; le margrave d'Italie, Azzo, portant la bannire orne d'anges,
victorieuse  la bataille de Mersebourg; Henri le Boiteux; Conrad le
Vieux et Conrad le Jeune; Henri le Noir, qui imposa  Rome quatre
papes allemands; Rodolphe de Saxe, portant sur sa couronne l'hexamtre
papal: _Petra dedit Petro, Petrus diadema Rudolpho_; Godefroi de
Bouillon, qui enfonait la pique du drapeau imprial dans le ventre
des ennemis de l'empire; Henri V, qui escaladait  cheval les degrs
de marbre de Saint-Pierre de Rome. Pas une grande figure de l'histoire
d'Allemagne dont le profil ne soit dessin sur leurs vnrables
pierres; le vieux duc Welf, Albert l'Ours; saint Bernard; Barberousse,
qui se trompait de main en tenant l'trier du pape; l'archevque de
Cologne Rainald, qui arrachait les franges du carrocium de Milan;
Richard Coeur-de-Lion; Guillaume de Hollande; Frdric II, le doux
empereur au visage grec, ami des potes comme Auguste, ami des califes
comme Charlemagne, tudiant dans sa tente-horloge, o un soleil d'or
et une lune d'argent marquaient les saisons et les heures. Ils ont
contempl,  leur rapide apparition, le moine Christian prchant
l'Evangile aux paysans de Prusse; Herman Salza, premier grand matre
de l'ordre teutonique, grand btisseur de villes; Ottocar, roi de
Bohme; Frdric de Bade et Conradin de Souabe, dcapits  seize ans;
Louis V, landgrave de Thuringe et mari de sainte Elisabeth; Frdric
le Mordu, qui portait sur sa joue la marque du dsespoir de sa mre;
et Rodolphe de Habsbourg, qui raccommodait lui-mme son pourpoint
gris. Ils ont retenti de la devise d'Eberhard, comte de Wurtemberg:
_Gloire  Dieu! guerre au monde!_ Ils ont log Sigismond, cet empereur
dont la justice pesait bien et frappait mal; Louis V, le dernier
empereur qui ait t excommuni; Frdric III, le dernier empereur qui
ait t couronn  Rome. Ils ont cout Ptrarque gourmandant Charles
IV pour n'tre rest  Rome qu'un jour et lui criant: _Que diraient
vos aeux les Csars s'ils vous rencontraient  cette heure dans les
Alpes, la tte baisse et le dos tourn  l'Italie?_ Ils ont regard
passer, humilis et furieux, l'Achille allemand, Albert de
Brandebourg, aprs la leon de Nuremberg, et l'Achille bourguignon,
Charles le Tmraire, aprs les cinquante-six assauts de Neuss. Ils
ont regard passer, hautains et superbes, sur leurs mules et dans
leurs litires, ctoyant le Rhin en longues files, les vques
occidentaux allant, en 1415, au concile de Constance pour juger Jean
Huss; en 1431, au concile de Ble pour dposer Eugne IV; et en 1519 
la dite de Worms pour interroger Luther. Ils ont vu surnager,
remontant sinistrement le fleuve d'Oberwesel  Bacharach, sa blonde
chevelure mle au flot, le cadavre blanc et ruisselant de saint
Werner, pauvre petit enfant martyris par les juifs et jet au Rhin en
1287. Ils ont vu rapporter de Vienne  Bruges, dans un cercueil de
velours, sous un pole d'or, Marie de Bourgogne, morte d'une chute de
cheval  la chasse au hron. La horde hideuse des Magyares, la rumeur
des Mogols arrts par Henri le Pieux au treizime sicle, le cri des
Hussites qui voulaient rduire  cinq toutes les villes de la terre,
les menaces de Procope le Gros et de Procope le Petit, le bruit
tumultueux des Turcs remontant le Danube aprs la prise de
Constantinople, la cage de fer o la vengeance des rois promena Jean
de Leyde, enchan entre son chancelier Krechting et son bourreau
Knipperdolling, le jeune Charles-Quint faisant tinceler en toiles de
diamants sur son bouclier le mot _nondum_, Wallenstein servi par
soixante pages gentilshommes, Tilly en habit de satin vert sur son
petit cheval gris, Gustave-Adolphe traversant la fort thuringienne,
la colre de Louis XIV, la colre de Frdric II, la colre de
Napolon, toutes ces choses terribles qui tour  tour branlrent ou
effrayrent l'Europe, ont frapp comme des clairs ces vieilles
murailles. Ces glorieux manoirs ont reu le contre-coup des Suisses
dtruisant l'antique cavalerie  Sempach, et du grand Cond dtruisant
l'antique infanterie  Rocroy. Ils ont entendu craquer les chelles,
glapir la poix bouillante, rugir les canons. Les lansquenets, valets
de la lance, l'ordre-hrisson si fatal aux escadrons, les brusques
voies de fait de Sickingen, le grand chevalier, les savants assauts de
Burtenbach, le grand capitaine, ils ont tout vu, tout brav, tout
subi. Aujourd'hui, mlancoliques la nuit quand la lune revt leur
spectre d'un linceul blanc, plus mlancoliques encore en plein soleil,
remplis de gloire, de renomme, de nant et d'ennui, rongs par le
temps, saps par les hommes, versant aux vignobles de la cte une
ombre qui va s'amoindrissant d'anne en anne, ils laissent tomber le
pass pierre  pierre dans le Rhin, et date  date dans l'oubli.

O nobles donjons!  pauvres vieux gants paralytiques!  chevaliers
affronts! un bateau  vapeur, plein de marchands et de bourgeois,
vous jette en passant sa fume  la face!




LETTRE XXVI

WORMS.--MANNHEIM.

  Nuit tombante.--Dissertation profonde et hautement philosophique
    sur les appellations sonores.--Le voyageur croit tre un moment
    Micromgas se baissant et cherchant une ville  terre dans
    l'herbe--A quoi bon avoir t une grande chose!--Les quatorze
    glises de Worms.--Le pauvre hre et le gros
    gaillard.--Dialogues.--Un monosyllabe accompagn de son
    commentaire.--Dans quel cas un aubergiste est majestueux.--O
    ingale nature!--Le voyageur a un peu peur des fes et des
    revenants.--Il prend le parti d'adresser de plates flatteries 
    la lune.--Un spectre.--A quel genre d'exercice se livrait ce
    spectre.--Autre monosyllabe accompagn d'un autre
    commentaire.--O le lecteur apprend dans quels endroits se
    mettent les vieux numros d'un vieux journal.--Le spectre
    devient de plus en plus aimable et caressant.--Entre 
    Worms.--Par malheur, le voyageur connat si bien le Worms
    d'autrefois, qu'il ne reconnat plus le Worms d' prsent.--Ce
    qu'on s'expose  voir quand on regarde par le trou des
    serrures.--Saint Ruprecht.--Mlancolie  propos d'un garon
    tonnelier.--L'auberge du _Faisan_ (qui est peut-tre l'auberge du
    _Cygne_,  moins que ce ne soit l'auberge du _Paon_. Lecteur,
    dfiez-vous de l'auteur sur ce point.)--A quoi taient occups
    deux hommes dans la salle  manger, et ce que faisait un
    troisime.--Eloquence d'un sot.--Le voyageur continue  dcrire
    le gte.--La chambre  coucher.--Le tableau du chevet du
    lit.--Deux amants s'enfuyant  travers une pouvantable
    orthographe.--L'auteur se promne dans Worms.--Allocution aux
    Parisiens.--L'agonie d'une ville.--Ce que Perse et Horace ont
    dit de la Petite-Provence qui est aux Tuileries.--Conseils
    indirects aux jeunes niais qui gtent le costume des hommes en
    France  l'heure qu'il est.--La cathdrale de Worms.--Le
    dehors.--L'intrieur.--Le temple
    luthrien.--Mannheim.--L'unique mrite de Mannheim.--Par quels
    gens Mannheim serait admir.--Encore la figure de rhtorique
    que le bon Dieu prodigue.--Intressante inscription recueillie
     Mannheim.


     Bords du Neckar, octobre.

La nuit tombait. Ce je ne sais quel ennui qui saisit l'me  la
disparition du jour se rpandait sur tout l'horizon autour de nous.
Qui est triste  ces heures-l? est-ce la nature? est-ce nous-mmes?
Un crpe blanc montait des profondeurs de cette immense valle des
Vosges, les roseaux du fleuve bruissaient lugubrement, le dampfschiff
battait l'eau comme un gros chien fatigu; tous les voyageurs,
appesantis ou assoupis, taient descendus dans la cabine, encombre de
paquets, de sacs de nuit, de tables en dsordre et de gens endormis;
le pont tait dsert; trois tudiants allemands y taient seuls
rests, immobiles, silencieux, fumant, sans faire un geste et sans
dire un mot, leurs pipes de faence peinte; trois statues; je faisais
la quatrime, et je regardais vaguement dans l'tendue. Je me disais:
Je n'aperois rien  l'horizon. Nous ne serons pas  Worms avant la
nuit noire. C'est trange. Je ne croyais pas que Worms ft si loin de
Mayence.--Tout  coup le dampfschiff s'arrta.--Bon, me dis-je, l'eau
est trs-basse dans cette plaine, le lit du Rhin est obstru de bancs
de sable; nous voil engravs.

Le patron du bateau sortait de sa cellule. Eh bien! capitaine, lui
dis-je,--car vous savez qu'aujourd'hui on met sur toute chose un mot
sonore: un comdien s'appelle artiste; un chanteur virtuose; un patron
s'appelle capitaine;--eh bien! capitaine, voil un petit contretemps.
Du coup nous n'arriverons pas avant minuit. Le patron me regarda avec
ses larges yeux bleus de Teuton stupfait, et me dit: Vous tes
arrivs! Je le regarde  mon tour, non moins stupfait que lui. En ce
moment, nous dmes faire admirablement les deux figures de
l'tonnement franais et de l'tonnement allemand.

Arrivs, capitaine?

--Oui, arrivs.

--O?

--Mais  Worms!

Je m'exclame, et je promne mes yeux autour de moi. A Worms!
rvais-je tout veill? Etais-je le jouet de quelque vision
crpusculaire? Le patron raillait-il le voyageur? L'Allemand en
donnait-il  garder au Parisien? Le Germain se gaussait-il du Gaulois?
A Worms! Mais o tait donc cette haute et magnifique ceinture de
murailles flanques de tours carres qui venait jusqu'au bord du
fleuve prendre firement le Rhin pour foss? Je ne voyais qu'une
immense plaine dont de grandes brumes me cachaient le fond, de ples
rideaux de peupliers, une berge  peine distincte, tant elle tait
mle aux roseaux, et sur la rive mme, tout prs de nous, une belle
pelouse verte o quelques femmes tendaient leur linge pour le faire
blanchir  la rose.

Cependant le patron, le bras tendu vers l'avant du bateau, me montrait
une faon de maison neuve, carre, pltre,  contrevents verts, fort
laide, espce de gros pav blanchtre que je n'avais pas aperu
d'abord.

Monsieur, voil Worms.

--Worms! repris-je; Worms cela! cette maison blanche! Mais c'est tout
au plus une auberge!

--C'est une auberge en effet. Vous y serez  merveille.

--Mais la ville?

--Ah! la ville! c'est la ville que vous voulez?

--Mais sans doute.

--Fort bien. Vous la trouverez l-bas, dans la plaine; mais il faut
marcher! il y a un bon bout de chemin. Ah! monsieur vient pour la
ville? En gnral, il est fort rare qu'on s'arrte ici; mais messieurs
les voyageurs se contentent de l'auberge. On y est trs-bien. Ah!
monsieur tient  voir la ville? c'est diffrent. Quant  moi, je passe
ici toujours assez tard le soir, ou de trs-bonne heure le matin, et
je ne l'ai jamais vue.

Ayez donc t ville impriale! ayez eu des gaugraves, des
archevques-souverains, des vques-princes, une pfalz, quatre
forteresses, trois ponts sur le Rhin, trois couvents  clocher,
quatorze glises, trente mille habitants! ayez t l'une des quatre
cits matresses dans la formidable hanse des cent villes! soyez pour
celui qui s'prend des traditions fantastiques, comme pour celui qui
tudie et critique les faits rels, un lieu trange, potique et
clbre autant qu'aucun autre coin de l'Europe! ayez dans votre
merveilleux pass tout ce que le pass peut contenir, la fable et
l'histoire, ces deux arbres, plus semblables qu'on ne pense, dont les
racines et les rameaux sont parfois si inextricablement mls dans la
mmoire des hommes! soyez la ville qui a vu vaincre Csar, passer
Attila, rver Brunehaut, marier Charlemagne! soyez la ville qui a vu
dans le Jardin des Roses le combat de Sigefroi le Cornu et du dragon,
et devant la faade de sa cathdrale cette contestation de Chrimhilde
d'o est sortie une pope, et sur les bancs de la dite cette
contestation de Luther d'o est sortie une religion! soyez la Vormatia
des Vangions, le Bormitomagus de Drusus, le Wonnegau des potes, le
chef-lieu des hros dans les Niebelungen, la capitale des rois francs,
la cour judiciaire des empereurs! soyez Worms, en un mot, pour qu'un
rustre, ivre de tabac, qui ne sait mme plus s'il est Vangion ou
Nmte, dise en parlant de vous: _Ah! Worms! cette ville! c'est
l-bas! je ne l'ai jamais vue!_

Oui, mon ami, Worms est tout cela. Une ville illustre, comme vous le
voyez. Rsidence impriale et royale, trente mille habitants, quatorze
glises, dont voici les noms, aujourd'hui compltement oublis. C'est
pour cela que je les enregistre:

     Le Munster.
     Sancta-Ccilia.
     Saint-Vesvin.
     Saint-Andr.
     Saint-Mang.
     Saint-Johann.
     Notre-Dame.
     Saint-Paul.
     Saint-Ruprecht.
     Predicatores.
     Saint-Lamprecht.
     Saint-Sixt.
     Saint-Martin.
     Saint-Amandus.

Cependant je m'tais fait descendre  terre,  la grande surprise de
mes compagnons de voyage, qui semblaient ne rien comprendre  ma
fantaisie. Le dampfschiff avait repris sa route vers Mannheim, me
laissant seul avec mon bagage dans une troite barque que secouait
violemment le remous du fleuve, agit par les roues de la machine.
J'avais abord le dbarcadre sans trop remarquer deux hommes qui
taient l debout pendant que la barque s'approchait et que le bateau
 vapeur s'loignait. L'un de ces hommes, espce d'hercule joufflu aux
manches retrousses,  l'air le plus insolent qu'on pt voir,
s'accoudait, en fumant sa pipe, sur une assez grande charrette 
bras. L'autre, maigre et chtif, se tenait, sans pipe et sans
insolence, prs d'une petite brouette, la plus humble et la plus
piteuse du monde. C'tait un de ces visages pales et fltris qui n'ont
pas d'ge, et qui laissent hsiter l'esprit entre un adolescent tardif
et un vieillard prcoce.

Comme je venais de prendre terre, et pendant que je considrais le
pauvre diable  la brouette, je ne m'tais pas aperu que mon sac de
nuit, laiss sur l'herbe  mes pieds par le batelier, avait subitement
disparu. Cependant un bruit de roues en mouvement me fit tourner la
tte: c'tait mon sac de nuit qui s'en allait sur la charrette  bras,
gaillardement trane par l'homme  la pipe. L'autre me regardait
tristement, sans faire un pas, sans risquer un geste, sans dire un
mot, avec un air d'opprim qui se rsigne auquel je ne comprenais rien
du tout. Je courus aprs mon sac de nuit.

H, l'ami! criai-je  l'homme, o allez-vous comme cela?

Le bruit de sa charrette, la fume de sa pipe, et peut-tre aussi la
conscience de son importance, l'empchaient de m'entendre. J'arrive
essouffl prs de lui, et je rpte ma question.

O nous allons? dit-il en franais et sans s'arrter.

--Oui, repris-je.

--Pardieu, fit-il, l!

Et il montrait d'un hochement de tte la maison blanche, qui n'tait
plus qu' un jet de pierre.

H! qu'est cela? lui dis-je.

--H! c'est l'htel.

--Ce n'est pas l que je vais.

Il s'arrta court. Il me regarda, comme le patron du dampfschiff, de
l'air le plus stupfait; puis, aprs un moment de silence, il ajouta
avec cette fatuit propre aux aubergistes qui se sentent seuls dans
un lieu dsert, et qui se donnent le luxe d'tre insolents parce
qu'ils se croient indispensables:

Monsieur couche dans les champs?

Je ne crus pas devoir m'mouvoir.

Non, lui dis-je; je vais  la ville.

--O a, la ville?

--A Worms.

--Comment,  Worms?

--A Worms!

--A Worms?

--A Worms!

--Ah! reprit l'homme.

Que de choses il peut y avoir dans un _ah!_ Je n'oublierai jamais
celui-l. Il y avait de la surprise, de la colre, du mpris, de
l'indignation, de la raillerie, de l'ironie, de la piti, un regret
profond et lgitime de mes thalers et de mes silbergrossen, et, en
somme, une certaine nuance de haine. Ce _ah!_ voulait dire: Qu'est-ce
que c'est que cet homme-l? Avec quel sac de nuit me suis-je fourvoy?
Cela va  Worms! Qu'est-ce que cela va faire  Worms? Quelque
intrigant! quelque banqueroutier qui se cache! Donnez-vous donc la
peine de btir une auberge sur les bords du Rhin pour de pareils
voyageurs! Cet homme me frustre. Aller  Worms, c'est stupide! Il et
bien dpens chez moi dix francs de France; il me les doit! c'est un
voleur. Est-il bien sr qu'il a le droit d'aller ailleurs? Mais c'est
abominable cela! Et dire que je me suis commis jusqu' lui porter ses
effets! un mauvais sac de nuit! Voil un beau voyageur, qui n'a qu'un
sac de nuit! Quelles guenilles y a-t-il l dedans? A-t-il une chemise
seulement? Au fait, il est visible que ce Franais n'a pas le sou. Il
s'en serait probablement all sans payer. Quels aventuriers on peut
rencontrer cependant! A quoi est-on expos! Je devrais peut-tre
offrir celui-ci  la marchausse. Mais, bah! il faut en avoir piti.
Qu'il aille o il voudra,  Worms, au diable! Je fais aussi bien de le
planter l, au beau milieu de la route, avec sa sacoche!

O mon ami, avez-vous remarqu comme il y a de grands discours qui sont
vides et des monosyllabes qui sont pleins?

Tout cela dit dans cet _ah!_ il saisit ma sacoche et la jeta  terre.

Puis il s'loigna majestueusement avec sa charrette. Je crus devoir
faire quelques remontrances.

Eh bien! lui dis-je, vous vous en allez ainsi? vous me laissez l
avec mon sac de nuit? Mais, que diable, prenez au moins la peine de le
reporter o vous l'avez pris.

Il continuait de s'loigner.

Eh! rustre! lui criai-je.

Mais il n'entendait plus le franais; il poursuivit son chemin en
sifflant.

Il fallait bien en prendre mon parti. J'aurais pu courir aprs lui, me
fcher, m'emporter; mais que faire d'un rustre,  moins qu'on ne
l'assomme? Et, pour tout dire, en me comparant  cet homme, je doute
que de nous deux l'assomm et t lui. La nature, qui ne veut pas
l'galit, ne l'avait pas voulue entre ce Teuton et moi. Evidemment,
l, au crpuscule, en plein air, sur la grande route, j'tais
l'infrieur et lui le suprieur.

O loi souveraine du coup de poing, devant laquelle tous les passants
sont parfaitement ingaux! _Dura lex, sed lex!_

Je me rsignai donc.

Je ramassai mon sac de nuit et le pris sous mon bras; puis je
m'orientai. La nuit tait pleinement tombe, l'horizon tait noir, je
n'apercevais rien autour de moi que la masse blanchtre et indistincte
de la maison  laquelle il m'avait plu de tourner le dos. Je
n'entendais que le bruit vague et doux du Rhin dans les roseaux.

_Vous trouverez Worms l-bas_, avait dit le capitaine du bateau en me
montrant le fond de la plaine. _L-bas!_ rien de plus. O aller avec ce
_l-bas_? Etait-ce  deux pas? Etait-ce  deux lieues? Worms, la ville
des lgendes, que j'tais venu chercher de si loin, commenait  me
faire l'effet d'une de ces villes-fes qui reculent  mesure que le
voyageur avance.

Et ces terribles et ironiques paroles de l'homme  la charrette me
revenaient  l'esprit: _Monsieur veut coucher dans les champs?_ Il me
semblait entendre les gnies familiers du Rhin, les duendes et les
gnomes me les rpter  l'oreille avec des rires goguenards. C'tait
prcisment l'heure o ils sortent, mls aux sylphes, aux masques,
aux magiciennes et aux brucolaques, et o ils vont  ces danses
mystrieuses qui laissent de grandes traces circulaires sur les
pelouses foules, traces que les vaches, le lendemain matin, regardent
en rvant.

La lune allait se lever.

Que faire? assister  ces danses? Cela serait curieux. Mais coucher
dans les champs, cela est dur. Revenir sur mes pas? demander
l'hospitalit  cette auberge que j'avais ddaigne? affronter un
nouveau _ah!_ du rustre  la charrette? qui sait? me faire peut-tre
fermer la porte au nez et entendre derrire moi, autour de moi, dans
les roseaux, dans les brouillards, dans les feuillages agits des
trembles, redoubler les clats de rire des gnomes  l'oeil
d'escarboucle et des duendes aux faces vertes?

Etre ainsi humili devant les fes! faire sourire d'un sourire de
piti moqueuse le doux et lumineux visage de Titania! jamais.

Plutt coucher  la belle toile! plutt marcher toute la nuit!

Aprs avoir tenu conseil avec moi-mme, je me dcidai  retourner au
dbarcadre. L, je trouverais sans doute quelque sentier qui me
mnerait  Worms.

La lune se levait.

Je lui adressai une invocation mentale o je fis un abominable mlange
de tous les potes qui ont parl de la lune, depuis Virgile jusqu'
Lemierre. Je l'appelai _ple courrire_ et _reine des nuits_, et je la
priai de m'clairer un peu, en lui dclarant effrontment que je
sentais que _Diane est la soeur d'Apollon_, et, me l'tant ainsi
rendue favorable suivant le rite classique, je me remis bravement 
marcher, ma sacoche au bras, dans la direction du Rhin.

J'avais  peine fait quelques pas, plong dans une profonde rverie,
lorsqu'un lger bruit m'en tira. Je levai la tte. On a raison
d'invoquer les desses. La lune me permit de voir. Grce  un rayon
horizontal qui commenait  argenter la pointe des folles avoines, je
distinguai parfaitement devant moi,  quelques pas,  ct d'un vieux
saule dont le tronc rid faisait une horrible grimace, je distinguai,
dis-je, une figure blme et livide, un spectre qui me regardait d'un
air effar.

Ce spectre poussait une brouette.

Ah! fis-je, voil une apparition.

Puis, mes yeux tombant sur la brouette, et le second mouvement
succdant au premier:

Tiens! dis-je, c'est un portefaix.

Ce n'tait ni un fantme ni un portefaix; je reconnus le deuxime
tmoin de mon dbarquement sur cette rive jusque-l peu hospitalire,
l'homme au visage ple.

Lui-mme, en m'apercevant, avait fait un pas en arrire et paraissait
mdiocrement rassur. Je crus  propos de prendre la parole:

Mon ami, lui dis-je, notre rencontre tait videmment prvue de toute
ternit. J'ai un sac de nuit que je trouve en ce moment beaucoup
trop plein, vous avez une brouette tout  fait vide; si je mettais mon
sac sur votre brouette? hein? qu'en dites-vous?

Sur cette rive gauche du Rhin, tout parle et comprend le franais, y
compris les fantmes.

L'apparition me rpondit:

O va monsieur?

--Je vais  Worms.

--A Worms?

--A Worms.

--Est-ce que monsieur voudrait descendre au _Faisan_?

--Pourquoi pas?

--Comment! monsieur va  Worms?

--A Worms.

--Oh! fit l'homme  la brouette.

Je voudrais bien viter ici un paralllisme qui a tout l'air d'une
combinaison symtrique; mais je ne suis qu'historien, et je ne puis me
refuser  constater que ce _oh!_ tait prcisment la contre-partie et
le contraire du _ah!_ de l'homme  la charrette.

Ce _oh!_ exprimait l'tonnement ml de joie, l'orgueil satisfait,
l'extase, la tendresse, l'amour, l'admiration lgitime pour ma
personne et l'enthousiasme sincre pour mes pfennings et mes
kreutzers.

Ce _oh!_ voulait dire: Oh! que voil un voyageur admirable et un
magnifique passant! Ce monsieur va  Worms! il descendra au _Faisan_!
Comme on reconnat bien l un Franais! Ce gentilhomme dpensera au
moins trois thalers  mon auberge! Il me donnera un bon pourboire.
C'est un gnreux seigneur et  coup sr un particulier intelligent.
Il va  Worms! il a l'esprit d'aller  Worms, celui-l! A la bonne
heure! Pourquoi les passants de cette espce sont-ils si rares? Hlas!
c'est pourtant une situation lgiaque et intressante que d'tre
htelier dans cette ville de Worms, o il y a trois auberges ouvertes
tous les jours pour un voyageur qui vient tous les trois ans! Soyez le
bienvenu, illustre tranger, spirituel Franais, aimable monsieur!
Comment! vous venez  Worms! il vient  Worms noblement, simplement,
la casquette sur la tte, son sac de nuit sous le bras, sans pompe,
sans fracas, sans chercher  faire de l'effet, comme quelqu'un qui est
chez lui! Cela est beau! Quelle grande nation que cette nation
franaise! Vive l'empereur Napolon!

Aprs ce beau monologue en une syllabe, il prit ma sacoche et la mit
sur sa brouette en me regardant avec un air aimable et un ineffable
sourire qui voulait dire: Un sac de nuit! rien qu'un sac de nuit! que
cela est noble et lgant de n'avoir qu'un sac de nuit! On voit que ce
recommandable seigneur se sent grand par lui-mme, qu'il se trouve
avec raison assez blouissant comme il est, et qu'il ne cherche pas 
effacer le pauvre aubergiste par des semblants d'opulence, par des
talages de paquets, par des encombrements de valises, de
portemanteaux, de cartons  chapeau et d'tuis  parapluie, et par de
fallacieuses grosses malles, qu'on laisse dans les auberges pour
rpondre de la dpense, et qui ne contiennent le plus souvent que des
copeaux et des pavs, du foin et de vieux numros du _Constitutionnel_!
Rien qu'un sac de nuit! c'est quelque prince.

Aprs cette harangue et un sourire, il souleva joyeusement les bras de
sa brouette enfin charge, et se mit en marche en me disant d'un son
de voix doux et caressant: Monsieur, par ici!

Chemin faisant il me parla; le bonheur l'avait fait loquace. Le pauvre
diable vient tous les jours au dbarcadre attendre les voyageurs. La
plupart du temps, le bateau passe sans s'arrter. A peine y a-t-il un
voyageur hors de l'entre-pont pour regarder la silhouette mlancolique
que font sur l'horizon splendide du couchant les quatre clochers et
les deux aubergistes de Worms. Quelquefois cependant le bateau
s'arrte, le signal se fait, le batelier du dbarcadre se dtache, va
au dampfschiff, et en vient avec un, deux, trois voyageurs. On en a vu
jusqu' six  la fois! Oh! l'admirable aubaine! Les nouveaux
arrivants dbarquent avec cet air ouvert, tonn et bte qui est la
joie de l'aubergiste; mais, hlas! l'aubergiste du bord de l'eau les
happe et les avale immdiatement. Qui est-ce qui va  Worms? qui
est-ce qui se doute que Worms existe? Si bien que mon pauvre homme
voit la grande charrette de l'htel riverain s'enfoncer sous les
arbres toute cahotante et criant sous le poids des malles et des
valises, tandis que lui, philosophe pensif, s'en retourne  la lueur
des toiles avec sa brouette vide. De pareilles motions l'ont maigri;
mais il n'en vient pas moins l chaque jour, avec la conscience du
devoir accompli,  ce dbarcadre ironique,  cette station drisoire,
regarder l'eau du Rhin couler, les voyageurs passer et l'auberge
voisine s'emplir. Il ne lutte pas, il ne s'irrite pas, il ne fait
aucune guerre, il ne prononce aucune parole; il se rsigne, il amne
sa brouette, et il proteste, autant qu'une petite brouette peut
protester contre une grande charrette. Il a en lui et il porte sur sa
physionomie, devenue impassible  force d'humiliations subies et de
mcomptes soufferts, ce sentiment de force et de grandeur que donne au
faible et au petit la rsignation mle  la persvrance. A ct du
superbe, et bouffi, et triomphant aubergiste du bord de l'eau, lequel
ne daigne mme pas s'apercevoir qu'il existe, il a, lui, l'opprim
obstin, patient et tenace, cette attitude srieuse et inexprimable de
l'eunuque devant le pacha, du pcheur  la ligne en prsence du
pcheur  l'pervier.

Cependant nous traversions des plaines, des prairies, des luzernes;
nous avions franchi,  l'aide de je ne sais quel informe assemblage
de vieilles poutres et de vieux pilotis orns d'un chancelant tablier
de planches  claire-voie, le petit bras du Rhin sur lequel on voyait
encore, il y a deux sicles, le beau pont de bois couvert aboutissant
 la grande et fire tour carre orne de tourelles  cul-de-lampe,
btie par Maximilien. La lune avait emport toutes les brumes qui s'en
allaient au znith en blanches nues; le fond du paysage s'tait
nettoy, et le magnifique profil de la cathdrale de Worms, avec ses
tours et ses clochers, ses pignons, ses nefs et ses contre-nefs,
apparaissait  l'horizon, immense masse d'ombre qui se dtachait
lugubrement sur le ciel plein de constellations et qui semblait un
grand vaisseau de la nuit  l'ancre au milieu des toiles.

Le petit bras du Rhin pass, il nous restait  traverser le grand
bras. Nous prmes  gauche, et j'en conclus que le beau pont de pierre
qui aboutissait  la porte-forteresse prs Frauwenbruder n'existait
plus. Aprs quelques minutes de marche dans de charmantes verdures,
nous arrivmes  un vieux pont dlabr, probablement construit sur
l'emplacement de l'ancien pont de bois de la porte Saint-Mang. Ce pont
franchi, j'entrevis dans son dveloppement cette superbe muraille de
Worms, laquelle dressait dix-huit tours carres sur le seul ct de
l'enceinte qui regardait le Rhin. Hlas! qu'en restait-il? quelques
pans de murs dcrpits et percs de fentres, quelques vieux tronons
de tours affaisss sous le lierre ou transforms en logis bourgeois,
avec croises  rideaux blancs, contrevents verts et tonnelles 
treilles, au lieu de crneaux et de mchicoulis. Un dbris informe de
tour ronde qui se profilait  l'extrmit orientale de la muraille me
parut devoir tre la tour Nideck; mais j'eus beau chercher du regard,
je ne retrouvai  ct de cette pauvre tour Nideck ni la flche aigu
du Munster, ni le joli clocher bas de Sainte-Ccilia. Quant  la
Frauwenthurm, la tour carre la plus voisine de la tour Nideck, elle
est remplace,  ce qu'il m'a paru, par un jardin de maracher. Du
reste, l'antique Worms tait dj endormie; tout s'y taisait
profondment; partout le silence, pas une lumire aux vitres. Prs du
sentier que nous suivions  travers les champs de betteraves et de
tabac qui entourent la ville, une vieille femme, courbe dans les
broussailles, cherchait des herbes au clair de lune.

Nous entrmes dans la ville: aucune chane ne cria, aucun pont-levis
ne tomba, aucune herse ne se leva; nous entrmes dans la vieille cit
fodale et militaire des gaugraves et des princes-vques par une baie
qui avait t une porte-forteresse et qui n'tait plus qu'une brche.
Deux peupliers  droite, un tas de fumier  gauche. Il y a des fermes
installes dans d'anciens chteaux qui ont de ces entres-l.

Puis nous prmes  droite, mon compagnon sifflant et poussant gaiement
sa brouette, moi songeant. Nous suivmes quelque temps la vieille
muraille  l'intrieur, puis nous nous engagemes dans un ddale de
ruelles dsertes. L'aspect de la ville tait toujours le mme. Une
tombe plutt qu'une ville. Pas une chandelle aux fentres, pas un
passant dans les rues.

Il tait environ huit heures du soir.

Cependant nous parvnmes  une place assez large,  laquelle
aboutissait le trac de ce qui,  la clart de la lune, me parut tre
une grande rue. Un des cts de cette place tait occup par la ruine
ou pour mieux dire par le spectre d'une vieille glise.

Quelle est cette glise? dis-je  mon guide, qui s'tait arrt pour
reprendre haleine.

Il me rpondit par cet expressif haussement d'paules, qui signifie:
_Je ne sais pas._

L'glise, au contraire de la ville, n'tait ni dserte ni silencieuse,
un bruit en sortait, une lueur s'en chappait  travers la porte.
J'allai  cette porte. Quelle porte! Reprsentez-vous quelques ais
grossirement rattachs les uns aux autres par des traverses informes
constelles de gros clous, laissant entre eux de larges espaces
ingaux par le bas, brchs par le haut, et barricadant, avec cette
sorte d'insolence du manant qui serait matre chez le seigneur, un
magnifique et royal portail du quatorzime sicle.

Je regardai par les claires-voies, et j'entrevis confusment
l'intrieur de l'glise. Les svres archivoltes du temps de Charles
IV s'y dgageaient pniblement dans les tnbres au milieu d'un
inexprimable encombrement de tonnes, de fts cercls et de barriques
vides. Au fond,  la clart d'une chandelle de suif pose sur une
excroissance de pierre qui avait d tre le matre-autel, un
tonnelier,  manches retrousses et en tablier de cuir, chevillait un
gros tonneau. Les douves retentissaient sous le maillet avec ce bruit
de bois creux, si lugubre pour quiconque a entendu le marteau des
fossoyeurs rsonner sur un cercueil.

Qu'tait-ce que cette glise? Au-dessus du portail s'levait une
puissante tour carre qui avait d porter une haute flche. Nous
venions de laisser  gauche, un peu en arrire, les quatre clochers de
la cathdrale. J'apercevais  quelque distance en avant, vers le
sud-ouest, une abside qui devait tre l'glise des Prdicateurs, il
est vrai que je ne retrouvais pas  gauche le clocher de Saint-Paul
engag entre ses deux tours basses; mais nous n'tions pas assez
avancs dans la ville ni assez prs de la porte Saint-Martin pour que
ce ft Saint-Lamprecht; d'ailleurs je ne voyais pas la petite flche
de Saint-Sixte, qui aurait d tre  droite, ni l'aiguille plus leve
de Saint-Martin, qui aurait d tre  gauche. J'en conclus que cette
aiguille devait tre Saint-Ruprecht.

Une fois ces conjectures fixes et cette dcouverte faite, je me remis
 regarder l'intrieur misrable de ce vnrable difice, cette
chandelle luisant dans cette ombre qu'avaient toile les lampes
impriales des couronnements, ce tablier de cuir s'talant o avait
flott la pourpre, ce tonnelier seul veill dans la ville accable et
endormie, martelant une futaille sur le matre-autel! et tout le pass
de l'illustre glise m'apparaissait. Les rflexions se pressaient dans
mon esprit. Hlas! cette mme nef de Saint-Ruprecht avait vu venir 
elle en grande pompe, par la grande rue de Worms, des entres
solennelles de papes et d'empereurs, quelquefois tous les deux
ensemble sous le mme dais, le pape  droite sur sa mule blanche,
l'empereur  gauche sur son cheval noir comme le jais, clairons et
tibicines en tte, aigles et gonfalons au vent, et tous les princes et
tous les cardinaux  cheval en avant du pape et de l'empereur, le
marquis de Montferrat tenant l'pe, le duc d'Urbin tenant le sceptre,
le comte palatin portant le globe, le duc de Savoie portant la
couronne!

Hlas! comme tout ce qui s'en va s'en va!

Un quart d'heure aprs, j'tais install dans l'auberge du _Faisan_,
qui, je dois le dire, avait le meilleur aspect du monde. Je mangeais
un excellent souper dans une salle meuble d'une longue table, et de
deux hommes occups  deux pipes. Malheureusement la salle  manger
tait un peu claire, ce qui m'attrista. En y entrant on n'apercevait
qu'une chandelle dans un nuage. Ces deux hommes dgageaient plus de
fume que dix hros.

Comme je commenais  souper, un troisime hte entra. Celui-l ne
fumait pas; il parlait. Il parlait franais avec un accent
d'aventurier; on ne pouvait distinguer en l'coutant s'il tait
Allemand ou Italien, ou Anglais ou Auvergnat; il tait peut-tre tout
cela  la fois. Du reste, un grand aplomb sur un petit esprit, et, 
ce qu'il me parut, quelques prtentions de belltre; trop de cravate,
trop de col de chemise; des oeillades aux servantes; c'tait un
homme de cinquante-huit ans mal conserv.

Il entama un dialogue  lui tout seul et le soutint; personne ne lui
rpondait. Les deux Allemands fumaient, je mangeais.

Monsieur vient de France! beau pays! noble pays! le sol classique! la
terre du got! patrie de Racine! Par exemple, je n'aime pas votre
Bonaparte! l'empereur me gte le gnral. Je suis rpublicain,
monsieur. Je le dis tout haut, votre Napolon est un faux grand homme:
on en reviendra. Mais que les tragdies de Racine sont belles! (Il
prononait _pelles_.) Voil la vraie gloire de la France. On n'apprcie
pas Racine en Allemagne; c'est une terre barbare; on y aime Napolon
presque autant qu'en France. Ces bons Allemands sont bien nomms les
bons Allemands. Cela fait piti; ne le pensez-vous pas, monsieur?

Comme la fin de mon perdreau concidait avec la fin de sa phrase, je
rpondis en me tournant vers le garon: _Une autre assiette_.

Cette rponse lui parut suffisante pour lier conversation, et il
continua.

Monsieur a raison de venir  Worms. On a tort de ddaigner Worms.
Savez-vous bien, monsieur, que Worms est la quatrime ville du
grand-duch de Hesse? que Worms est chef-lieu de canton? que Worms
possde une garnison permanente, monsieur, et un gymnase, monsieur? On
y fait du tabac, du sucre de saturne; on y fait du vin, du bl, de
l'huile. Il y a dans l'glise luthrienne une belle fresque de
Seekatz, ouvrage du bon temps; 1701 ou 1712. Voyez-la, monsieur,
Worms a de belles routes bien perces, la route neuve, la gaustrasse,
qui va  Mayence par Hessloch; la route du Mont-Tonnerre, par le val
de Zell. L'ancienne voie romaine qui ctoie le Rhin n'est plus qu'une
curiosit. Et quant  moi, monsieur,--tes-vous comme moi?--je n'aime
pas les curiosits. Antiquits, niaiseries. Depuis que je suis 
Worms, je n'ai pas encore t voir ce fameux Rosengarten, leur jardin
des roses, o leur Sigefroi,  ce qu'ils disent, a tu leur dragon.
Folies! amres btises! Qui est-ce qui croit  ces contes de vieilles
femmes aprs Voltaire? invention de la prtraille. Oh! triste
humanit! jusqu' quand te laisseras-tu mener par des sottises? est-ce
que Sigefroi a exist? est-ce que le dragon a exist? Avez-vous de
votre vie vu un dragon, mon cher monsieur? Cuvier, le savant Cuvier,
avait-il vu des dragons? D'ailleurs, est-ce que cela est possible?
est-ce qu'une bte, voyons, parlons srieusement, est-ce qu'une bte
peut jeter du feu par le nez et par la gueule? Le feu dsorganise
tout; il commencerait par rduire en cendres, monsieur, l'infortun
animal. Ne le pensez-vous pas? ce sont de grossires erreurs. L'esprit
n'est point mu de ce qu'il ne croit pas. Ceci est du Boileau.
Faites-y attention. C'est du Boileau! (Il prononait _tu poilu_.) C'est
comme leur arbre de Luther! Je n'ai pas beaucoup plus de respect pour
leur arbre de Luther, qu'on voit en allant  Alzey par la
Pfalzerstrasse, l'ancienne route palatine. Luther! que me fait Luther?
un voltairien a piti d'un luthrien. Et quant  leur glise de
Notre-Dame, qui est hors de la porte de Mayence, avec son portail des
cinq vierges sages et des cinq vierges folles, je ne l'estime qu'
cause de son vignoble, qui donne le vin liebfrauenmilch. Buvez-en,
monsieur, il y en a d'excellent dans cette auberge! Ah! Franais! vous
tes de bons vivants, vous autres! et gotez aussi, croyez-moi, du
vin de Katterloch et du vin de Luginsland. Ma foi, rien que pour trois
verres de ces trois vins, je viendrais  Worms.

Il s'arrta pour respirer, et l'un des fumeurs profita de la pause
pour dire  son voisin: Mon digne monsieur, je ne clos jamais mon
inventaire de fin d'anne  moins de sept chiffres.

Ceci rpondait sans doute  une question que l'autre fumeur lui avait
faite avant mon arrive; mais deux fumeurs, et deux fumeurs allemands,
n'ont jamais souci de presser le dialogue; la pipe les absorbe: la
conversation va  ttons, comme elle peut, dans la fume.

Cette fume me servit; mon souper tait fini, et, grce au brouillard
des deux pipes, je pus disparatre sans tre aperu, laissant le
proreur aux prises avec les fumeurs, et le dialogue continuer entre
les bouffes de paroles et les bouffes de tabac.

On m'installa dans une assez jolie chambre allemande, propre, lave et
froide; rideaux blancs aux fentres, serviettes blanches au lit. Je
dis serviettes, vous savez pourquoi; ce que nous nommons une paire de
draps n'existe pas sur les bords du Rhin. Avec cela les lits sont fort
grands. Le rsultat est le plus bizarre du monde; ceux qui ont
construit les matelas ont prvu des Patagons, ceux qui ont coup le
linge ont prvu des Lapons. Occasion de philosophie. Le voyageur
mdiocre et fatigu accepte le temps comme Dieu le lui donne, et le
lit comme la servante le lui fait.

Ma chambre tait du reste meuble un peu au hasard, comme sont en
gnral les chambres d'auberges. Il y a certains voyageurs qui
emportent et d'autres voyageurs qui oublient; cela fait je ne sais
quel flux et reflux dont se ressent le mobilier des chambres
d'htellerie. Ainsi, entre les deux fentres, un canap tait remplac
par deux coussins poss sur une grosse malle de bois videmment
laisse l par un voyageur. D'un ct de la chemine,  un clou, tait
accroch un petit baromtre portatif en bronze; de l'autre ct il ne
restait que l'autre clou, auquel avait d jadis figurer le _pendant_
naturel, quelque thermomtre portatif et commode, probablement emport
par un voyageur peu scrupuleux. Sur cette mme chemine, entre deux
bouquets de fleurs artificielles sous verre, comme on en fait rue
Saint-Denis, il y avait un vritable vase antique, en terre grossire,
trouv sans doute dans quelque fouille des environs, une sorte de
buire romaine  large panse comme on en dterre en Sologne, sur les
bords de la Sauldre; vase assez prcieux d'ailleurs, quoiqu'il n'et
ni la pte des vases de Nola, ni la forme des vases de Bari.

Au chevet du lit, dans un cadre de bois noir, pendait une de ces
gravures troubadour, style empire, dont notre rue Saint-Jacques a
inond toute l'Europe il y a quarante ans. Au bas de l'image tait
grave cette inscription, dont je conserve mme l'orthographe: BIANCA
ET SON AMANT FUYANT VERS FLORENCE A TRAVERS LES APENINS. La crinte
detre poursuivis leur a fait choisir un chemin peu frquent, o ils
s'garent plusieurs jours. La jeune Bianca, ayant les pieds dchirs
par les ronses et les pierres, s'est fait une chaussure avec des
plantes.

Le lendemain, je me promenai dans la ville.

Vous autres Parisiens, vous tes tellement accoutums au spectacle
d'une ville en crue perptuelle, que vous avez fini par n'y plus
prendre garde. Il se fait autour de vous comme une continuelle
vgtation de charpente et de pierre. La ville pousse comme une fort.
On dirait que les fondations de vos demeures ne sont pas des
fondations, mais des racines, de vivantes racines o la sve coule. La
petite maison devient grande maison aussi naturellement, ce semble,
que le jeune chne devient grand arbre. Vous entendez presque nuit et
jour le marteau et la scie, la grue qu'on dresse, l'chelle qu'on
porte, l'chafaud qu'on pose, la poulie et le treuil, le cble qui
crie, la pierre qui monte, le bruit de la rue qu'on pave, le bruit de
l'difice qu'on btit. Chaque semaine, c'est un essai nouveau; grs
taill, lave de Volvic, macadamisage, dallage de bitume, pavage de
bois. Vous vous absentez deux mois,  votre retour vous trouvez tout
chang. Devant votre porte il y avait un jardin; il y a une rue; une
rue toute neuve, mais complte, avec des maisons de huit tages, des
boutiques au rez-de-chausse, des habitants du haut en bas, des femmes
aux balcons, des encombrements sur la chausse, la foule sur les
trottoirs. Vous ne vous frottez pas les yeux, vous ne criez pas au
miracle, vous ne croyez pas rver tout veills. Non, vous trouvez
cela tout simple. Eh bien, qu'est-ce que c'est? une rue nouvelle,
voil tout. Une chose seulement vous tonne: le locataire du jardin
avait un bail, comment cela s'est-il arrang? Un voisin vous
l'explique. Le locataire avait quinze cents francs de loyer; on lui a
donn cent mille francs pour s'en aller, il s'en est all. Cela
redevient tout simple. O s'arrtera cette croissance de Paris? qui
peut le dire? Paris a dj dbord cinq enceintes fortifies, on parle
de lui en faire une sixime; avant un demi-sicle il l'aura emplie,
puis il passera outre. Chaque anne, chaque jour, chaque heure, par
une sorte de lente et irrsistible infiltration, la ville se rpand
dans les faubourgs, et les faubourgs deviennent des villes, et les
faubourgs deviennent la ville. Et, je le rpte, cela ne vous
merveille en rien, vous autres Parisiens. Mon Dieu! la population
augmente, il faut bien que la ville s'accroisse; que vous importe!
vous tes  vos affaires. Et quelles affaires! les affaires du monde.
Avant-hier une rvolution, hier une meute, aujourd'hui le grand et
saint travail de la civilisation, de la paix et de la pense. Que vous
importe le mouvement des pierres dans votre banlieue,  vous,
Parisiens, qui faites le mouvement des esprits dans l'Europe et dans
l'univers! Les abeilles ne regardent pas la ruche, elles regardent les
fleurs; vous ne regardez pas votre ville, vous regardez les ides.

Et vous ne songez mme pas, au milieu de ce formidable et vivant
Paris, qui tait la grande ville, et qui devient la ville gante,
qu'ailleurs il y a des cits qui dcroissent et qui meurent.

Worms est une de ces villes.

Hlas! Rome est la premire de toutes; Rome qui vous ressemble, Rome
qui vous a prcds, Rome qui a t le Paris du monde paen.

Une ville qui meurt! chose triste et solennelle! Les rues se dfont.
O il y avait une range de maisons, il n'y a plus qu'une muraille; o
il y avait une muraille, il n'y a plus rien. L'herbe remplace le pav.
La vie se retire vers le centre, vers le coeur, comme dans l'homme
agonisant. Ce sont les extrmits qui meurent les premires, les
membres chez l'homme, les faubourgs dans les villes. Les endroits
dserts perdent les maisons, les endroits habits perdent les tages.
Les glises s'effondrent, se dforment et s'en vont en poussire, non
faute de croyances comme dans nos fourmilires industrielles, mais
faute de croyants. Des quartiers tout entiers tombent en dsutude. Il
est presque trange d'y passer; des espces de peuplades sauvages s'y
installent. Ici ce n'est plus la ville qui se rpand dans la campagne,
c'est la campagne qui rentre dans la ville. On dfriche la rue, on
cultive le carrefour, on laboure le seuil des maisons; l'ornire
profonde des chariots  fumier creuse et bouleverse les anciens
dallages; les pluies font des mares devant les portes; le caquetage
discordant des basses-cours remplace les rumeurs de la foule. D'une
place rserve aux crmonies impriales on fait un carr de laitues.
L'glise devient une grange, le palais devient une ferme, la tour
devient un pigeonnier, la maison devient une baraque, la boutique
devient une chope, le bassin devient un tang, le citadin devient un
paysan; la cit est morte. Partout la solitude, l'ennui, la poussire,
la ruine, l'oubli. Partout, sur les places dsertes, sur les passants
envelopps et mornes, sur les visages tristes, sur les pans de murs
crouls, sur les maisons basses, muettes et rares, l'oeil de la
pense croit voir se projeter les longues et mlancoliques ombres d'un
soleil couchant.

Malgr tout cela,  cause de tout cela peut-tre, Worms, encadre par
le double horizon des Vosges et du Taunus, baigne par son beau
fleuve, assise parmi les innombrables les du Rhin, entoure de son
enceinte dcrpite de murailles et de sa frache ceinture de verdure,
Worms est une belle, curieuse et intressante cit. J'ai vainement
cherch la partie de la ville btie en dehors de cette ligne de murs
et de tours carres, qui, de la porte de Saint-Martin, allait couper
le Rhin  angle droit. Ce faubourg n'existe plus. Je n'ai trouv aucun
vestige de la New-Thurm, qui en terminait l'extrmit orientale avec
sa flche aigu et ses huit tourelles. Il ne reste pas pierre sur
pierre de cette magnifique porte de Mayence, qui avoisinait la
New-Thurm, et qui, avec ses deux hauts beffrois, vue du Rhin parmi les
clochers, ressemblait  une glise, et, vue de la plaine parmi les
tours, ressemblait  une forteresse. La petite nef de Saint-Amandus a
disparu; et, quant  Notre-Dame, jadis si troitement serre par les
maisons et les toits, elle est aujourd'hui au milieu des champs.
Devant le portail des vierges sages et des vierges folles, des jeunes
filles qui sont belles comme les sages et gaies comme les folles,
tendent sur le pr leur linge lav au Rhin. Entre les contre-forts
extrieurs de la nef, des vieillards assis sur des ruines se chauffent
au soleil. _Aprici senes_, dit Perse; _solibus apti_, dit Horace.

Comme j'errais par les rues, un lgant du pays, passant  quelques
pas de moi, m'a bloui tout  coup. Ce brave jeune homme portait
hroquement un petit chapeau tromblon, bas et  longs poils, et un
pantalon large, sans sous-pieds, qui ne descendait que jusqu' la
cheville. En revanche, le col de sa chemise, droit et empes, lui
montait jusqu'au milieu des oreilles; et le collet de son habit,
ample, lourd et doubl de bougran, lui montait jusqu' l'occiput. Si
j'en juge d'aprs cet chantillon, voil o en est l'lgance  Worms.
Un vrai maon endimanch, moins l'oeil spirituel et satisfait, moins
la joie parfaite et nave. Je me suis souvenu que c'tait l
l'accoutrement des lgants sous la Restauration. Vous savez que je ne
ddaigne aucun dtail, et que pour moi tout ce qui touche  l'homme
rvle l'homme. J'examine l'habit comme j'tudie l'difice. Le costume
est le premier vtement de l'homme, la maison est le second. L'lgant
de Worms, anachronisme vivant, m'a remis sous les yeux tous les
progrs que le costume a faits en France, et par consquent en Europe,
depuis vingt ans, grce aux femmes, aux artistes et aux potes.
L'habillement des femmes, si risiblement laid sous l'Empire, est
devenu tout  fait charmant. L'habillement des hommes s'est amlior.
Le chapeau a pris une forme plus haute et des bords plus larges.
L'habit a repris les grandes basques et les collets bas, ce qui
profite aux hommes bien faits en dveloppant les hanches et en
dgageant les paules, et aux hommes mal faits en dissimulant la
maigreur et la tnuit des membres. On a ouvert et baiss le gilet; on
a rabattu le col de la chemise; on a rendu par le sous-pied quelque
forme au pantalon, cette chose hideuse. Tout cela est bien et pourrait
tre mieux encore. Nous sommes loin, pour la grce et pour
l'invention du vtement, de ces exquises lgances de Franois Ier, de
Louis XIII, et mme de Louis XV. Il nous reste  faire encore bien des
pas vers le beau et vers l'art, dont le costume fait partie; et cela
est d'autant plus chanceux, que la mode, qui est la fantaisie dans la
pense, marche indiffremment en avant ou en arrire. Il suffit, pour
tout gter, d'un niais riche et jeune frachement arriv de Londres.
Rien ne nous dit que nous ne verrons pas reparatre les petits
chapeaux velus, les grands cols droits, les manches  gigot, les
queues de morue, les hautes cravates, les gilets courts et les
pantalons  la cheville, et que mon grotesque lgant de Worms ne
reviendra pas un lgant de Paris. _Di! talem avertite_ vestem!

La cathdrale de Worms, comme les dmes de Bonn, de Mayence et de
Spire, appartient  la famille romane des cathdrales  double abside,
magnifiques fleurs de la premire architecture du moyen ge, qui sont
rares dans toute l'Europe, et qui semblent s'panouir de prfrence
aux bords du Rhin. Cette double abside engendre ncessairement quatre
clochers, supprime les portails de faade, et ne laisse subsister que
les portails latraux. La parabole des vierges sages et des vierges
folles, dj sculpte  Worms sur l'un des tympans de Notre-Dame, est
reproduite sur le portail mridional du dme. Sujet charmant et
profond, souvent choisi par ces sculpteurs des poques naves, qui
taient tous des potes.

Quand on pntre dans l'intrieur de l'glise, l'impression est  la
fois varie et forte. Les fresques byzantines, les peintures
flamandes, les bas-reliefs du treizime sicle, les chapelles exquises
du gothique fleuri, les tombeaux no-paens de la renaissance, les
consoles dlicates sculptes aux retombes des arcs-doubleaux, les
armoiries colories et dores, les entre-colonnements peupls de
statuettes et de figurines, composent un de ces ensembles
extraordinaires o tous les styles, toutes les poques, toutes les
fantaisies, toutes les modes, tous les arts, vous apparaissent  la
fois. Les rocailles exagres et violentes des derniers
princes-vques, qui taient en mme temps archevques de Mayence,
font dans les coins de gigantesques coquetteries.  et l de larges
pans de muraille, autrefois peinte et orne, aujourd'hui nue,
attristent le regard. Ces murailles nues sont des progrs du got.
Cela s'appelle simplicit, sobrit, que sais-je? Oh! que le got a
mauvais got! Heureusement la fort d'arabesques et d'ornements qui
emplissait la cathdrale de Worms tait trop touffue pour que le got
ait pu la dtruire entirement. On en retrouve  chaque pas de
magnifiques restes. Dans une grande chapelle basse, qui sert, je
crois, de sacristie, j'ai admir plusieurs merveilles du quinzime
sicle: une piscine baptismale, urne immense sur le pourtour de
laquelle est figur Jsus entour des aptres, les aptres petits
comme des enfants, Jsus grand comme un gant; plusieurs pages
sculpturales tires des deux Testaments, vastes pomes de pierre
composs plus encore comme des tableaux que comme des bas-reliefs;
enfin un Christ en croix presque de grandeur naturelle, oeuvre qui
fait qu'on se rcrie et qu'on rve, tant la dlicatesse curieuse et
parfaite des dtails s'allie, sans la troubler,  la fiert sublime de
l'expression.

Dans une place troite, assez sombre et fort laide,  quelques pas de
la cathdrale de Worms,  ct de ce merveilleux difice qui se permet
d'avoir la hauteur, la profondeur, le mystre, la couleur et la forme,
qui revt une pense imprissable et ternelle de tout ce prodigieux
luxe d'images et de mtaphores de granit; tout  ct, dis-je,--comme
la critique  ct de la posie,--une pauvre petite glise
luthrienne, coiffe d'un chtif dme romain, affuble d'un mchant
fronton grec, blanche, carre, anguleuse, nue, froide, triste, morose,
ennuyeuse, basse, envieuse,--proteste.

Je relis ces lignes que je viens d'crire, et je serais presque tent
de les effacer. Ne vous y mprenez pas, mon ami, et n'y voyez pas ce
que je n'ai point voulu y mettre. C'est une opinion d'artiste sur deux
ouvrages d'art, rien de plus. Gardez-vous d'y voir un jugement entre
deux religions. Toute religion m'est vnrable. Le catholicisme est
ncessaire  la socit, le protestantisme est utile  la
civilisation. Et puis, insulter Luther  Worms, ce serait une double
profanation. C'est  Worms surtout que le grand homme a t grand.
Non, jamais l'ironie ne sortira de ma bouche en prsence de ces
penseurs et de ces sages qui ont souffert pour ce qu'ils ont cru le
bien et le vrai, et qui ont gnreusement dpens leur gnie pour
accrotre, ceux-ci la foi divine, ceux-l la raison humaine. Leur
oeuvre est sainte pour l'univers et sacre pour moi. Heureux et
bnis ceux qui aiment et qui croient, soit qu'ils fassent, comme les
catholiques, de toute philosophie une religion, soit qu'ils fassent,
comme les protestants, de toute religion une philosophie.

Mannheim n'est qu' quelques lieues de Worms, sur l'autre rive du
Rhin. Mannheim n'a gure,  mes yeux, d'autre mrite que d'tre ne la
mme anne que Corneille, en 1606. Deux cents ans, pour une ville,
c'est l'adolescence. Aussi Mannheim est-elle toute neuve. Les braves
bourgeois, qui prennent le rgulier pour le beau et le monotone pour
l'harmonieux, et qui admirent de tout leur coeur la tragdie
franaise et le ct en pierre de la rue de Rivoli, admireraient fort
Mannheim. Cela est assommant. Il y a trente rues, et il n'y a qu'une
rue; il y a mille maisons, et il n'y a qu'une maison. Toutes les
faades sont identiquement pareilles, toutes les rues se coupent 
angle droit. Du reste, propret, simplicit, blancheur, alignement au
cordeau: c'est cette beaut du damier dont j'ai parl quelque part.

Vous savez que le bon Dieu est pour moi le grand faiseur d'antithses.
Il en a fait une, et des plus compltes, en faisant Mannheim  ct de
Worms. Ici la cit qui meurt, l la ville qui nat; ici le moyen ge
avec son unit si harmonieuse et si profonde, l le got classique
avec tout son ennui. Mannheim arrive, Worms s'en va; le pass est 
Worms, l'avenir est  Mannheim. (Ici j'ouvre une parenthse: ne
concluez pas de ceci pourtant que l'avenir soit au got classique.)
Worms a les restes d'une voie romaine, Mannheim est entre un pont de
bateaux et un chemin de fer. Maintenant il est inutile que je vous
dise o est ma prfrence, vous ne l'ignorez pas. En fait de villes,
j'aime les vieilles.

Je n'en admire pas moins cette riche plaine o Mannheim est assise, et
qui a une largeur de dix lieues entre les montagnes du Neckar et les
collines de l'Isenach. On fait les cinq premires lieues, de
Heidelberg  Mannheim, en chemin de fer; et les cinq autres, de
Mannheim  Durckheim, en voiturin. Ici encore le pass et l'avenir se
donnent la main.

Du reste, dans Mannheim mme, je n'ai rien remarqu que de magnifiques
arbres dans le parc du chteau, un excellent htel, le _Palatinat_, une
belle fontaine rococo, en bronze, sur la place, et cette inscription
en lettres d'or sur la vitre d'un coiffeur: CABINET OU L'ON COUPE LES
CHEVEUX A L'INSTAR DE MONSIEUR CHIRARD, DE PARIS.




LETTRE XXVII

SPIRE.

  tymologie et histoire.--Le bl.--Le vin pied-d'oison.--La
    cathdrale.--Quelle pense y saisit le voyageur.--Dtail des
    empereurs enterrs  Spire.--Lueurs qui traversent les tnbres
    de l'histoire.--1693.--1793.--SOUVIENS-TOI DE CONRAD.


     Bords du Nectar, octobre.

Que vous dirai-je de Spire, ou _Speyer_, comme la nomment les Allemands,
ou _Spira_, comme la nommaient les Romains? _Neomagus_, dit la lgende.
_Augusta Nemetum_, dit l'histoire. C'est une ville illustre. Csar y a
camp, Drusus l'a fortifie, Tacite en a parl, les Huns l'ont brle,
Constantin l'a rebtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a fait d'un
temple de Mercure un couvent de Saint-Germain, Othon Ier y a donn 
la chrtient le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la
capitale de l'empire, Conrad II en a fait le spulcre des empereurs.
Les templiers, qui y ont laiss une belle ruine, ont rempli l leur
fonction de sentinelles aux Frontires. Tous les torrents d'hommes qui
ont dvast et fcond l'Europe ont travers Spire: pendant les
premiers sicles, les Vandales et les Alemans (_tous les hommes_,
hommes de toutes races, dit l'tymologie); pendant les derniers, les
Franais. Durant le moyen ge, de 1125  1422, en trois cents ans,
Spire a essuy onze siges. Aussi la vieille ville carlovingienne
est-elle profondment frappe. Ses privilges sont tombs, son sang et
sa population ont coul de toutes parts. Elle a eu la chambre
impriale dont Wetzlar a hrit, les dites dont le fantme est
maintenant  Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a
plus que huit mille.

Qui se souvient aujourd'hui du saint vque Rudiger? O coule le
ruisseau Spira? O est le village Spira? Qu'a-t-on fait de l'glise
haute de Saint-Jean? Dans quel tat est cette chapelle d'Olivet que
les anciens registres appellent l'_incomparable_? Qu'est devenue
l'admirable tour carre  tourelles angulaires qui dominait la porte
de la route du Bac? Quels vestiges reste-t-il de Saint-Vildnberg? O
est la maison de la chambre impriale? O est l'htel des
assesseurs-avocats, _lesquels_, dit une vieille charte, _sont faisans et
administrans justice au nom de la majest impriale, des lecteurs et
autres princes de l'Empire, au consistoire publiq de tout l'Empire
tabli par Charles-le-Quint_? de cette haute juridiction,  laquelle
toutes les autres taient _dvolues et ressortissantes en dernier
ressort_, que reste-t-il? Rien, pas mme le gibet de pierre  quatre
piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de
traiter Spire avec autant de magnificence que si elle tait encore la
reine des villes impriales. Le bl proverbial de Spire est toujours
aussi beau et aussi dor que du temps de Charles-Quint, et l'excellent
vin rouge pied-d'oison est toujours digne d'tre bu par des
princes-vques en bas carlates et des lecteurs  chapeau d'hermine.

La cathdrale, commence par Conrad Ier, continue par Conrad II et
Henri III, termine par Henri IV en 1097, est un des plus superbes
difices qu'ait faits le onzime sicle. Conrad Ier l'avait ddie,
disent les chartes,  la benote Vierge Marie. Elle est encore
aujourd'hui d'une majest incomparable. Elle a rsist au temps, aux
hommes, aux guerres, aux assauts, aux incendies, aux meutes, aux
rvolutions, et mme aux embellissements des princes-vques de Spire
et Bruchsal. Je l'ai visite; je ne vous la dtaillerai pas pourtant.
Ici, comme dans la maison Ybach, je ne peux pas dire que j'aie vu
l'glise, tant j'tais absorb par la pense qui pour moi la
remplissait. Non, je n'ai pas vu l'difice, j'ai vu cette pense.
Laissez-moi vous la dire. Je ne sais plus rien du reste; tout a pass
devant mes yeux comme une ombre. Cherchez, si vous le voulez, dans les
itinraires et les monographies, la description de la cathdrale de
Spire; vous ne l'aurez pas de moi. Quelque chose de plus haut et de
plus magnifique encore m'a saisi au milieu de la contemplation de
cette sombre architecture. Jusqu'ici j'ai eu bien souvent dj j'aurai
bien souvent encore l'occasion de vous montrer des glises; cette fois
laissez-moi vous montrer Dieu.

De 1024  1308, trois sicles durant, la pense de Conrad II s'est
excute. Sur dix-huit empereurs qui ont rgn dans cet intervalle,
neuf ont t enterrs dans la crypte qui est sous la cathdrale de
Spire. Quant aux neuf autres, Lothaire II, Frdric Barberousse, Henri
VI, Othon IV, Frdric II, Conrad IV, Guillaume, Richard de
Cornouailles et Alphonse de Castille, la destine ne leur a pas
accord cette auguste spulture. Le vent qui souffle sur les hommes 
l'heure de leur mort les a ports ailleurs.

De ceux-l, deux seulement, qui n'taient pas Allemands, ont eu leur
tombeau dans leur pays natal: Richard de Cornouailles en Angleterre,
Alphonse de Castille en Espagne. Les autres ont t jets aux quatre
points cardinaux: Lothaire II au monastre de Koenigslutter, Othon
IV  Brunswick, Guillaume  Middelbourg, Henri VI et Frdric II 
Palerme, Conrad IV  Poggi, Barberousse au Cydnus.

Barberousse en particulier, ce grand Barberousse, o est-il? dans le
Cydnus, dit l'histoire;  Antioche, dit la chronique; dans la caverne
de Kiffhoeser, dit la lgende de Wurtemberg; dans la grotte de
Kaiserslautern, dit la lgende du Rhin.

Les neuf csars couchs sous les dalles de l'abside de Spire taient
presque tous de glorieux empereurs. C'tait le fondateur de la
cathdrale, le contemporain de Canut le Grand, Conrad II, celui qui
divisa la vieille Teutonie en six classes, dites Boucliers Militaires,
_Clypei Militares_, hirarchie que bouleversa la Bulle d'Or, mais que la
Pologne adopta et reflta: si bien que, mme dans ces derniers
sicles, la constitution rpublicaine de la Pologne, reproduisant la
vieille constitution fodale de l'Allemagne, tait comme un miroir qui
garderait l'image aprs que l'objet aurait disparu. C'taient Henri
III, qui proclama et maintint trois ans la paix universelle, prfrant
 une guerre de peuple  peuple ce duel de roi  roi qu'il offrait 
Henri Ier de France; puis Henri IV, le vainqueur des Saxons et le
vaincu de Grgoire VII; Henri V, l'alli de Venise; Conrad III, l'ami
des dites, qui se qualifiait _empereur des Romains_; Philippe de
Souabe, le redoutable adversaire d'Innocent III. C'tait le
triomphateur d'Ottocar, l'exterminateur des burgraves, le fondateur de
dynasties, le comte pre des empereurs, Rodolphe de Habsbourg. C'tait
Adolphe de Nassau, le vaillant homme tu d'un coup de hache sur le
champ de bataille. C'tait enfin son ennemi, son comptiteur, son
meurtrier, Albert d'Autriche, qui se faisait servir  table par le roi
de Bohme, la couronne en tte, qui supprimait les pages, et
domptait, la chtaigne de fer au poing, les quatre formidables
lecteurs du Rhin; prince dmesur en tout, dans son ambition comme
dans sa puissance, auquel Boniface VIII donnait un matin le royaume de
France: si bien que, devant un pareil prsent, on ne sait qui l'on
doit admirer le plus, du pape qui avait l'audace d'offrir ou de
l'empereur qui avait l'audace d'accepter.

Hlas! quoi de plus pareil  des rves que ces grandeurs? et comme
elles se ressemblent toutes par les misres qui sont au bout! Albert
d'Autriche,  Gellheim, prs Mayence, avait tu de sa main son cousin
et son empereur, Adolphe de Nassau; dix ans plus tard, Jean de
Habsbourg tue,  Vindisch-sur-la-Reuss, son oncle et son empereur,
Albert d'Autriche. Albert, qui tait borgne et laid, et conseill,
disait Boniface VIII, par une femme au sang de vipre, _sanguine
viperali_, avait t surnomm le _Rgicide_; Jean fut surnomm le
_Parricide_.

Quoi qu'il en soit, tous ces princes, les bons, les mdiocres et les
mauvais, enterrs cte  cte, confondaient, pour ainsi dire, la
diversit de leurs destines dans la gloire des armes, propre 
quelques-uns, et dans la splendeur de l'empire, commune  tous, et
gisaient dans le caveau de Spire, envelopps del mystrieuse majest
de la mort. Pour toute l'Allemagne, une sorte de superstition
nationale environnait ces empereurs endormis. Les peuples, qui ont
tous les instincts querelleurs et mutins des enfants, hassent
volontiers la puissance debout et vivante, parce qu'elle est la
puissance, parce qu'elle est debout, parce qu'elle est vivante. _Ceux
de Flandres_, dit Philippe de Commines, _aiment toujours le fils de
leur prince; leur prince, jamais_. L'vque d'Olmtz crivait au pape
Grgoire X: _Volunt imperatorem, sed potentiam abhorrent_. Mais, ds
que la puissance est tombe, on l'aime; ds qu'elle est vaincue, on
l'admire; ds qu'elle est morte, on la respecte. Rien n'tait donc
plus grand, plus auguste et plus sacr en Allemagne et en Europe que
ces neuf tombes impriales couvertes, comme d'un triple voile, de
silence, de nuit et de vnration.

Qui rompit ce silence? qui troubla cette nuit? qui profana cette
vnration? Ecoutez.

En 1693, Louis XIV envoya brusquement dans le Palatinat une arme
commande par des hommes dont on peut lire encore les noms dans
la Gazette des entresols du Louvre: ARME D'ALLEMAGNE, 11
avril.--Marchal de Boufflers, marchal duc de Lorges, marchal de
Choiseul.--_Lieutenants gnraux_: marquis de Chamilly, marquis de la
Feuille, marquis d'Uxelles, mylord Mountcassel, marquis de Revel,
sieur de la Bretesche, marquis de Villars, sieur de Mlac.--_Marchaux
de camp_: duc de la Fert, sieur de Barbezires, comte de Bourg,
marquis d'Algre, marquis de Vaubecourt, comte de Saint-Fremont.

La civilisation alors commenait  couvrir partout la barbarie; mais
la couche tait peu paisse encore. A la moindre secousse,  la
premire guerre, elle se brisait, et la barbarie, trouvant un passage,
se rpandait de toutes parts. C'est ce qui arriva dans la guerre du
Palatinat.

L'arme du grand roi entra dans Spire. Tout y tait ferm, les
maisons, l'glise, les tombeaux. Les soldats ouvrirent les portes des
maisons, ouvrirent les portes de l'glise, et brisrent la pierre des
tombeaux.

Ils violrent la famille, ils violrent la religion, ils violrent la
mort.

Les deux premiers crimes taient presque des crimes ordinaires. La
guerre, dans ces temps que nous admirons trop quelquefois, y
accoutumait les hommes. Le dernier tait un attentat monstrueux.

La mort fut viole, et avec la mort, chose qu'on n'avait pas vue
encore, la majest royale, et avec la majest royale toute l'histoire
d'un grand peuple, tout le pass d'un grand empire. Les soldats
fouillrent les cercueils, arrachrent les suaires, volrent  des
squelettes, majests endormies, leurs sceptres d'or, leurs couronnes
de pierreries, leurs anneaux qui avaient scell la paix et la guerre,
leurs bannires d'investiture, _hastas vexilliferas_. Ils vendirent 
des juifs ce que des papes avaient bni. Ils brocantrent cette
pourpre en haillons et ces grandeurs couvertes de cendre. Ils trirent
avec soin l'or, les diamants et les perles; et, quand il n'y eut plus
rien de prcieux dans ces spulcres, quand il n'y eut plus que de la
poussire, ils balayrent ple-mle dans un trou ces ossements qui
avaient t des empereurs. Des caporaux ivres roulrent avec le pied
dans une fosse commune les crnes de neuf csars.

Voil ce que fit Louis XIV en 1693. Juste cent ans aprs, en 1793,
voici ce que fit Dieu:

Il y avait en France un tombeau royal comme il y avait un ossuaire
imprial en Allemagne. Un jour, jour fatal o toute la barbarie de dix
sicles reparut  la surface de la civilisation et la submergea, des
hordes hideuses, horribles, armes, qui apportaient la guerre, non
plus  un roi, mais  tous les rois, non plus  une cathdrale, mais 
toute religion, non plus  une ville ou  tout un Etat, mais  tout le
pass du genre humain: des hordes effrayantes, dis-je, sanglantes,
dguenilles, froces, se rurent sur l'antique spulture des rois de
France. Ces hommes, que rien n'arrta dans leur oeuvre redoutable,
venaient aussi pour briser des tombes, dchirer des linceuls et
profaner des ossements. Etranges et mystrieux ouvriers, ils venaient
mettre de la poussire en poussire. Ecoutez ceci:--le premier spectre
qu'ils veillrent, le premier roi qu'ils arrachrent brutalement du
cercueil, comme on secoue un valet qui a trop longtemps dormi, le
premier squelette qu'ils saisirent dans sa robe de pourpre pour le
jeter au charnier, ce fut Louis XIV.

O reprsailles de la destine! 1693, 1793! quation sinistre! admirez
cette prcision formidable! Au bout d'un sicle pour nous, au bout
d'une heure pour l'Eternel, ce que Louis XIV avait fait  Spire aux
empereurs d'Allemagne, Dieu le lui rend  Saint-Denis.

Chose qu'il faut noter encore, le fondateur de la cathdrale de Spire,
le plus ancien de ces vieux princes germaniques, Conrad II, avant
d'tre empereur d'Allemagne, avait t duc de la France rhnane. Ce
duc de France fut outrag par un roi de France. Chtiment! chtiment!
Si Louis XIV, dans ses campagnes d'Allemagne, avait pass  Otterberg,
o j'tais il y a un mois, il aurait vu l, comme  Spire, une
admirable cathdrale btie aussi par Conrad II, et cela peut-tre
n'et pas t inutile au grand roi, car sur le portail principal de la
sombre glise il aurait pu lire cet avertissement mlancolique et
svre qu'on y lit encore aujourd'hui:

     MEMENTO CONRADI.




LETTRE XXVIII

HEIDELBERG.

  L'auteur se fait des ennemis de tous les habitants de
    Mannheim.--Heidelberg.--L'auteur donne beaucoup d'explications
    sur lui-mme.--La maison du chevalier de Saint-Georges.--Un
    verset de la Bible protge mieux une maison contre l'incendie
    que la plaque de fer-blanc M. A. C. L.--Dtails peu connus sur
    le sige de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L'auteur
    dans la fort.--Rverie.--Enigme sculpte dans la muraille
    d'une masure.--Le _Chemin des philosophes_.--Soleil
    couchant.--Paysage.--Choses crpusculaires et mystrieuses qui
    commencent.--Nuit.--L'auteur au haut de la montagne.--Horrible
    fosse entrevue.--Aventure surnaturelle du buisson qui
    marche.--_Heidenloch!_--Traces des paens partout sur les bords
    du Rhin.--Quelques-unes des visions du soir dans ces
    valles.--Neckarsteinach.--Les quatre chteaux.--Le
    Schwalbennest.--Lgende de Bligger le Flau.--L'auteur laisse
    clater sa profonde admiration pour les contes de bonnes
    femmes.--Passage curieux de Buchanan sur Macbeth.--Ce que
    l'auteur crit sur la porte Schwalbennest.--Intrieur de la
    ruine.--Magnificences que l'auteur y trouve.--Le burg sans
    nom.--L'auteur y pntre.--Le dedans d'une grosse
    tour.--Mystres.--Ce que l'auteur y voit et y entend
    d'effrayant  la nuit tombe.--Il se hte de sortir du burg
    sans nom.--Le Neckar au crpuscule.--Le
    Petit-Geissberg.--Paysage qui raconte l'histoire.--Regard jet
    sur les choses et sur les ombres.--Le chteau de
    Heidelberg.--Ce que c'tait que le comte palatin.--Sens guelfe
    et factieux des inscriptions du palais d'Othon-Henri.--Les
    lecteurs palatins avaient le got des arts et des
    lettres.--Frdric le Victorieux.--Le chteau de Heidelberg 
    vol d'oiseau.--Tous les genres de beaut y sont.--Traces des
    guerres.--Ce que faisait madame la palatine afin de devenir
    homme.--L'auteur regrette de n'avoir pas t l en 1693 pour
    diriger un peu la dvastation.--La cour intrieure.--La faade
    de Frdric IV.--La faade d'Othon-Henri.--La faade de Louis
    le Barbu.--Les colonnes de Charlemagne.--Comparaisons de ces
    faades.--Tristesse.--Une remarque singulire.--Les rois et les
    dieux.--L'auteur se figure le chteau  la clart du
    bombardement.--De quelle faon chaque statue de prince et
    d'empereur a t mutile.--Statue de Frdric V.--Statue de
    Louis V.--La tour de Frdric le Victorieux.--Palais
    d'Othon-Henri.--L'intrieur.--Enumration de tous les difices
    et de tous les palais que contenait le chteau de
    Heidelberg.--Les tours.--Le gros tonneau.--Dtails inconnus et
    curieux.--Combien le gros tonneau tient de bouteilles de
    vin.--Ce que le vin y devient.--Les petits tonneaux.--Un des
    petits tonneaux a vaincu les grenadiers franais.--Ce qu'on
    aperoit dans l'obscurit.--PERKEO.--Moralit de toutes ces
    sombres histoires.--Les fantmes et les revenants de
    Heidelberg.--Jutha.--Les deux francs-juges.--Les musiciens
    bossus.--La dame blanche.--Irrvrence de la dame blanche pour
    la signature de M. de Cobentzel.--Les deux diables que l'auteur
    voit en plein midi.--Dtail des petites dvastations.--Les
    architectes.--Les invalides.--Les Anglais.--La grille du perron
    a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu
    ses vandales.--Sinistre aspect de la tour Fendue au clair de
    lune.--Visite nocturne  la ruine de Heidelberg.--Effets
    vertigineux des rayons lunaires.--Serrement de coeur dans les
    chambres dsertes.--Incident.--A quel hideux fantme l'auteur
    est contraint de songer.--L'incident se comporte d'une faon
    lugubre et inexplicable.--Colre des cariatides et des statues
    contre l'auteur.--Il s'enfuit dans la cour.--La lune sur les
    deux faades.--Retour  la ville.--POST-SCRIPTUM.--Imprcation
    contre les poles.




LETTRE XXVIII


     Heidelberg, octobre.

Cher Louis, prenez garde  vous, je suis en humeur de vous crire une
lettre interminable. Vous me demandez quatre pages; _je t'en veux
donner cent_, comme dit Orosmane. Ma foi! tant pis, tirez-vous-en comme
vous pourrez; les vieilles amitis sont bavardes.

Je suis arriv dans celle ville depuis dix jours, cher ami, et je ne
puis m'en arracher. Dans votre excursion en Allemagne, il y a douze
ans, tes-vous venu  Heidelberg? surtout vous y tes-vous arrt? car
il ne faut pas passer  Heidelberg, il faut y sjourner, il faudrait y
vivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espce de faux
Versailles badois qu'on appelle Mannheim, insipide ville, dont les
rues semblent coupes  l'querre dans un bloc de pltre, et dont les
clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des
bilboquets _russis_. En descendant du bateau  vapeur du Rhin, je suis
rest  Mannheim le temps de faire atteler ma voiture, et je me suis
enfui en hte  Heidelberg. Faites-en autant si jamais vous venez ici.

Heidelberg, situe et comme rfugie an milieu des arbres,  l'entre
de la valle du Neckar, entre deux croupes boises plus fires que des
collines et moins pres que des montagnes, a ses admirables ruines,
ses deux glises du quinzime sicle, sa charmante maison de 1595, 
faade rouge et  statues dores, dite l'auberge du Chevalier de
Saint-Georges, ses vieilles tours sur l'eau, son pont et surtout sa
rivire, sa rivire limpide, tranquille et sauvage, o foisonnent les
truites, o abondent les lgendes, o se hrissent les rochers, o le
flot, compliqu d'cueils, n'est qu'un inextricable rseau de
tourbillons et de courants; ravissant fleuve-torrent o l'on peut tre
sr que jamais un bateau  vapeur ne viendra patauger.

Je mne ici une vie occupe, occupe un peu au hasard, il est vrai,
mais je ne perds pas un instant, je vous assure; je hante la fort et
la bibliothque, cette autre fort; et le soir, rentr dans ma chambre
d'auberge, comme votre ami Benvenuto Cellini, j'cris sur des
feuilles, qui s'en iront je ne sais o, mes aventures de la journe.

     Questa mia vita travagliata io scrivo.

Seulement les travaux de Benvenuto, c'taient des coups d'pe ou de
stylet, des vasions du chteau Saint-Ange, des combats  fer moulu
pour le Rosso contre les disciples de Raphal, des villes fortifies,
des colosses entrepris, des insolences au pape ou  la duchesse
d'Etampes, des voyages de bohmien, avec ses deux lves Paul et
Ascagne, l'htel de Nesle pris d'assaut et vid par les fentres,
meubles et gens; et puis,  et l, quelque chef-d'oeuvre, _qualch
bell' opera_, comme il le dit lui-mme, une Junon, une Lda, un
Jupiter d'argent haut comme Franois Ier, ou une aiguire d'or pour
laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de
sept mille cus de rente.

Mes aventures et mes travaux,  moi, laborieux fainant que vous
connaissez bien, cher Louis, vous les savez par coeur, vous les avez
assez longtemps partags; c'est une promenade solitaire dans un
sentier perdu, la contemplation d'un rayon de soleil sur la mousse, la
visite d'une cathdrale ou d'une glise de village, un vieux livre
feuillet  l'ombre d'un vieux arbre, un petit paysan que je
questionne, un beau scarabe enterreur cuirass d'or violet, qui est
tomb par malheur sur le dos, qui se dbat, et que je retourne en
passant avec le bout de mon pied; des vers quelconques mls  tout
cela; et puis, des rveries de plusieurs heures devant la Roche-More
sur le Rhne, le Chteau-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le
Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui
se passe, ou, spectacle  mon sens non moins touchant, devant ce qui
fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue
sur un ruisseau d'eau vive.

Voil ce que je fais, ou, pour mieux dire, voil ce que je suis: car,
pour moi, _faire_ drive fatalement et immdiatement d'_tre_. Comme on
est, on fait.

Ici,  Heidelberg, dans cette ville, dans cette valle, dans ces
dcombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en
irais pas de ce pays si vous y tiez, cher Louis, si j'y avais tous
les miens, et si l't durait un peu plus longtemps.

Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez-moi une expression
effrontment risque, mais qui rend ma pense), je passe, pour faire
djeuner mon esprit, devant la maison du chevalier de Saint-Georges.
C'est vraiment un ravissant difice. Figurez-vous trois tages 
croises troites supportant un fronton triangulaire  grosses volutes
boucles  jour; tout au travers de ces trois tages, deux
tourelles-espions  fatages fantasques, faisant saillie sur la rue;
enfin, toute cette faade en grs rouge, sculpte, cisele, fouille,
tantt goguenarde, tantt svre, et couverte du haut en bas
d'arabesques, de mdaillons et de bustes dors. Quand le pote qui
btissait cette maison l'eut termine, il crivit en lettres d'or, au
milieu du frontispice, ce verset obissant et religieux: _Si Jehova
non dificet domum, frustra laborant dificantes eam_.

C'tait en 1595. Vingt-cinq ans aprs, en 1620, la guerre de
Trente-Ans commena par la bataille du Mont-Blanc, prs de Prague, et
se continua jusqu' la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette
longue iliade, dont Gustave-Adolphe fut l'Achille, Heidelberg, quatre
fois assige, prise et reprise, deux fois bombarde, fut incendie en
1635.

Une seule maison chappa  l'embrasement, celle de 1595.

Toutes les autres, qui avaient t bties sans le Seigneur, brlrent
de fond en comble.

A la paix, l'lecteur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnomm le
Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A
Salomon succda Hliogabale, au comte Charles-Louis, le comte Charles;
puis,  la branche palatine de Wittelsbach-Simmern, la branche
palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin  la guerre de Trente-Ans la
guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilis
aujourd'hui  Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mlac,
lieutenant gnral des armes du roi de France, mit  sac la ville
palatine et n'en fit qu'un tas de dcombres.

Une seule maison survcut, la maison de 1595.

On se hta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans plus tard, en
1693[1], les Franais revinrent; les soldats de Louis XIV violrent 
Spire les spultures impriales, et  Heidelberg les tombeaux
palatins. Le marchal de Lorges mit le feu aux quatre coins de la
rsidence lectorale, l'incendie fut horrible, tout Heidelberg brla.
Quand le tourbillon de flamme et de fume qui enveloppait la ville
fut dissip, on vit une maison, une seule debout, dans ce monceau de
cendres.

  [1] A l'occasion de ce sige, o la ville fut enleve en douze
  heures de tranche ouverte, et qui a laiss en Allemagne un fatal
  souvenir que dix sicles peut-tre n'effaceront pas, il n'est pas
  sans intrt de transcrire ici quelques dtails inconnus et
  quelques pages curieuses extraites de la Gazette des entresols du
  Louvre, dj cite dans la lettre XVII. Il va sans dire que ces
  extraits sont textuels, et que, quant aux rapprochements qu'ils
  peuvent faire natre dans l'esprit du lecteur, l'auteur de ce
  livre n'a eu l'intention ni de les chercher, ni de les viter.

  _Gazette_ du 28 may.

  Le sieur de Mlac, lieutenant gnral, occupe les hauteurs
  au-dessus du chasteau avec douze bataillons et cinquante dragons.
  Il a chass les ennemis d'une redoute d'o l'on peut battre 
  revers les ouvrages de la place.

  On a fait une batterie de six pices de canon de l'autre cost du
  Nekre. La tranche doit tre ouverte ce soir par le marquis de
  Chamilly, lieutenant gnral: du cost du front des ouvrages de
  terre du fauxbourg, par la brigade de Picardie.

  (Du camp devant Heidelberg, le 21 may 1693.)

  Six cents hommes des troupes de Hesse-Cassel vinrent pour
  ravitailler la place.

  Le sieur de Mlac les fit attaquer de la manire suivante:

  Cent hommes du rgiment de Picardie, commandez par les sieurs de
  Coste et Despic, marchrent par les vignes dans la montagne. Ils
  estoient suivis par cent trente du rgiment de la Reyne, et
  cinquante cavaliers du rgiment colonel gnral de Mlac, et de
  Lalande, qui portoient des grenadiers en croupes. La seconde
  compagnie des grenadiers de la Reyne s'avana par un grand chemin
  entre la montagne et la rivire, avec une pice de canon  leur
  teste, pour attaquer une traverse que les ennemis avoient faite
  dans le mme chemin. Cent cinquante hommes du rgiment de la Reyne
  soutenoient la compagnie de grenadiers: la cavalerie et les
  dragons soutenoient toute l'infanterie. Et on attaqua les ennemis
  de toutes parts. Ils abandonnrent d'abord la premire et la
  seconde traverse. Mais ils firent ferme  la dernire. Le sieur de
  Mlac alors fit avancer les grenadiers, qui attaqurent les
  ennemis en flanc, en sorte qu'ils commencrent  lascher pi. Ils
  firent encore ferme quelque temps derrire des hayes et des
  vignes: mais la cavalerie les contraignit enfin  prendre la
  fite. Les uns taschrent  remonter le costeau par dedans les
  vignes, et les autres se sauvrent dans le village de Vebelingen
  qui est au pi de la montagne. Nantmoins, ayant est renforcs
  par un nombre de pasans arms, ils se mirent en devoir de revenir
   la charge, mais les grenadiers les poussrent si vivement,
  qu'ils les obligrent  prendre derechef la fite aprs leur avoir
  tu plus de cent cinquante hommes et fait plusieurs prisonniers.
  Les Franois n'ont eu dans cette affaire que trois hommes
  blesss,--qui sont un grenadier du rgiment de la Reyne, un soldat
  de Picardie et un cavalier du rgiment de Mlac.

  _Gazette_ du 1er juin.

  22 au matin. Les ennemis, se voyant presss et envelopps par les
  batteries, voulurent abandonner le reste du fauxbourg en plein
  jour. On les poussa jusqu  la porte de la ville, qu'ils
  fermrent; les grenadiers de Picardie l'enfoncrent  coups de
  hache, et, nonobstant leur grand feu, les poussrent jusqu' la
  porte du chasteau, que les assigs fermrent, et laissrent
  dehors plus de cinq cents des leurs qui furent tus ou pris.

  ... Les troupes entrrent de toutes parts dans la ville, qu'ils
  pillrent, sans que les officiers gnraux pussent l'empescher. Le
  chasteau demanda  capituler. Le marchal duc de Lorges ne voulut
  pas accorder de condition. Ils se rendirent  discrtion, et
  sortirent le 23, au nombre de dix-huit cents hommes. Trois cents
  soldats prisonniers qui avoient est mis dans la grande glise,
  mirent le feu aux deux clochers, qui se communiqua  la ville, et
  quoi qu'on pt faire pour l'teindre, en brla la grande partie.
  On a trouv quarante milliers de poudre, quantit de grenades, de
  bombes, douze pices de canons en fonte et dix de fer. Ou s'est
  aussi rendu matre du pont de bateaux qu'ont fait les ennemis.

  Paris, 30 may 1693. Le roi partit de Compigne le 22 du mois pour
  aller coucher  Roye: le 23 il coucha  Pronne, le 24  Cambray,
  et le 25 au Quesnoy.

  Le roy et la reyne de la Grande-Bretagne vinrent ici le 27 voir
  Leurs Altesses Royales, et ils entendirent le salut au monastre
  des Capucines.

  _Gazette_ du 6 juin.

  ... La ville estoit prise, les soldats, les cavaliers et les
  dragons y entrrent de toutes parts et commencrent  la
  piller.... Les soldats ne purent estre arrests, quelque peine que
  se donnassent les officiers pour empescher les sites du dsordre
  et l'embrasement de la ville; quoy qu'ayant est prise d'assaut,
  elle eust pu n'tre pas pargne. Le marquis de Chamilly avoit
  fait d'abord mettre les prisonniers et plusieurs bourgeois avec
  leurs femmes et leurs enfants dans la grande glise, comme en un
  lieu de seurt. Mais ces prisonniers mirent le feu aux deux
  clochers, d'o il se communiqua aux maisons de la ville et des
  fauxbourgs: o il avoit est encore mis par hasard en quelques
  endroits, et s'estoit rpandu presque partout, quelque soin qu'on
  prist pour l'teindre. Le sieur de Heidersdorf, qui commandoit
  dans le chasteau, envoya cependant demander  capituler. Un
  capucin alla plusieurs fois de part et d'autre, accompagn d'un
  lieutenant-colonel et d'un magistrat. La capitulation fut conclue.
  On a trouv dix milliers de plomb en saumon, sept en balles, cinq
  mille grenades charges, cent bombes, un grand nombre d'outils.
  Les troupes ont commenc depuis  dmolir les fortifications du
  chasteau.

  _Mme numro._

     Du Quesnoy, le 2 juin 1693.

  Le 28 du mois dernier, un courrier dpesch par le marchal duc
  de Lorges apporta au roy la nouvelle de la prise de Heidelberg. Le
  31, le roy fit ses dvotions et toucha les malades. Sa Majest
  nomma l'abb de la Luzerne  l'vesch du Cahors, et l'abb de
  Denonville  l'vesch de Comminges. Sa Majest a donn un
  canonicat de la Sainte-Chapelle au sieur Boileau, doyen de
  l'glise de Sens, et un autre au sieur Basire.

     De Paris, le 6 may 1693.

     (_Sic._ Erreur, le 6 juin.)

  Le premier de ce mois, on chanta en l'glise de Notre-Dame, par
  l'ordre du roy, le _Te Deum_ en actions de grces de la rduction de
  Heidelberg. Les Compagnies y assistrent avec les crmonies
  accoutumes, et le soir, il y eut des feux dans toutes les rues.

  Outre le sac de la ville, cette prise de Heidelberg eut un lugubre
  rsultat. En arrivant au camp des Impriaux  Heilbron, le gnral
  Heidersdorf, qui avait capitul avec le marchal de Lorges, fut
  traduit devant des juges militaires et condamn  mort. Il eut la
  tte tranche. Un capitaine et un lieutenant furent envelopps
  dans le procs qu'on lui fit, et partagrent son sort.

C'tait encore, c'tait toujours la maison de 1595.

Aujourd'hui, la charmante faade vermeille, damasquine d'or, toujours
vierge, intacte et fire, et seule digne de se rattacher au chteau
dans cet insignifiant entassement de maisons blanches qui compose 
prsent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville et fait
tinceler au soleil la triomphante inscription o je lis tous les
matins en passant que Jhova a t l'ouvrier et que Jhova a t le
sauveur.

Il est vrai, car il faut tout dire, et la dvotion de la renaissance
s'assaisonnait de fantaisies paennes, il est vrai que l'effet de ce
grave psaume est un peu modifi par cette ligne profane que
l'architecte a grave au-dessus: _Prstat invicta Venus_, laquelle doit
elle-mme se sentir un peu gne par cette troisime lgende dont se
couronne le fronton: _Soli. Deo. Gloria._

La miraculeuse maison salue, je passe le pont et je m'en vais dans la
montagne.

L, je m'enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le
chemin qui se prsente; je regarde, chapiteau par chapiteau, les
arbres, ces piliers de la grande cathdrale mystrieuse; et, plong
dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la
mditation de la Bible, je cherche Dieu.

Ami, chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l'Evangile comme dans le
paysage, la mme main a crit les mmes choses. Quant  moi, je pense
que toutes les faces de Jhova veulent et doivent tre contemples, et
cette ide rgle et remplit toutes mes rveries depuis vingt ans; vous
le savez, vous, Louis, qui m'aimez et que j'aime. Je pense aussi que
l'tude de la nature ne nuit en aucune faon  la pratique de la vie,
et que l'esprit qui sait tre libre et ail parmi les oiseaux, parfum
parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les flots et les arbres,
haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient
l'heure, et mieux peut-tre que personne, tre intelligent et loquent
parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon
rien avec un petit morceau de tout.

Je vais ainsi toute la journe sans trop savoir o je suis, l'oeil
le plus souvent fix  terre, la tte courbe vers le sentier, les
bras derrire le dos, laissant tomber les heures et ramassant les
penses quand j'en trouve. Je m'assieds dans ces excellents fauteuils
revtus de mousse, c'est--dire de velours vert, que l'antique Pals
creuse au pied de tous les vieux chnes pour le voyageur fatigu; je
mets en libert, pour ma bienvenue, comme un souverain dbonnaire,
toutes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans des
filets auteur de moi; petite amnistie obscure, qui, comme toutes les
amnisties, ne fche que les araignes. Et puis je regarde couler
au-dessous de mon trne, dans le ravin, quelque admirable ruisseau
sem de roches pointues o se fronce  mille plis la tunique d'argent
de la naade; ou bien, si le mont n'a pas de torrent, si le vent, les
feuilles et l'herbe se taisent, si le lieu est bien calme, bien
dsert, bien loign de toute ville, de toute maison, de toute cabane
mme, je fais faire silence en moi-mme  tout ce qui murmure sans
cesse en nous, et j'ouvre l'oreille aux chansons de quelque jeune
montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chvres,
l-bas, bien loin, au-dessus ou au-dessous de moi. Rien n'est
mlancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chante dans l'ombre
par un pauvre petit chevrier invisible, pour la solitude qui l'coute.
Quelquefois, dans toute une grande montagne, il n'y a que la voix d'un
enfant.

Les montagnards de ces forts voisines de la fort Noire ont une
espce de chant clair-obscur qui est charmant.

Comme je me promne tous les jours, je commence  tre connu et
accept dans les villages. Les enfants qui jouent aux soldats se
drangent pour me laisser passer; le roulier de la valle du Neckar me
sourit sous son feutre orn de galons d'argent  franges pendantes et
de roses artificielles; les paysans me saluent gravement avec leur
grand chapeau  la Henri IV, les jeunes filles et les vieilles femmes
me considrent comme un passant familier, et me disent: Goodtag. A
propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je
traverse une rue de bourg ou de hameau, comment d'aussi jolies jeunes
filles peuvent faire d'aussi laides vieilles femmes.--Je dessine a et
l les baraques qui ont du style. Dans ce pays dvast par les guerres
fodales, les guerres monarchiques et les guerres rvolutionnaires,
les cabanes sont construites avec des ruines de chteaux; cela fait
d'tranges difices. L'autre jour j'ai rencontr une masure de paysan
ainsi compose: quatre murs de torchis, blanchis  la chaux, une porte
et une fentre sur la faade;  droite de la porte, le lion de Bavire
couronn, portant le globe et le sceptre, sculpt presque en ronde
bosse sur une large dalle de grs rouge. A gauche de la fentre, une
autre lame de grs rouge, grand bas-relief reprsentant un poing
crisp sur un billot et  demi entaill par une hache. Au-dessus de la
hache, cette date efface, 16..; au-dessous du billot, cette autre
date, 1731; entre les deux dates, ce mot RENOVATUM. Rien de plus
mystrieux et de plus sinistre que ce bas-relief. On ne voit pas
l'homme dont on voit le poing; on ne voit pas le bourreau dont on voit
la hache. Cette affreuse chose semble sortir d'un nuage. Les deux
bas-reliefs sont incrusts dans le mur un peu au-dessous de vieilles
lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrit et furieux vers
ce poing  moiti coup. Maintenant, qui a apport l ce lion? que
signifie ce hideux bas-relief? quel crime y a-t-il sous ce supplice?
Quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de complter une
chaumire avec ce lion rugissant et cette main sanglante? Un cep de
vigne, charg de raisins, grimpe joyeusement  travers cette sombre
nigme.

A force de regarder, j'ai trouv quelques caractres gravs sur le
haut du bas-relief au poing coup; et, en drangeant les grappes et
les feuilles, j'ai dchiffr le mot _Burg Freyheit_.

Le mme jour, c'tait vers le soir, j'avais quitt  midi la ville par
le chemin dit des _Philosophes_, lequel chemin s'en va je ne sais o,
comme il sied  un chemin de philosophes, et j'tais dans un vallon
quelconque. Je me mis  gravir l'escarpement d'une haute colline par
un de ces sentiers antiques qu'on trouve souvent dans ce pays,
sentiers-escaliers, pavs de grosses roches brutes, qui ont l'air d'un
mur cyclopen pos  plat sur le sol, attribus d'ailleurs par les
ignorants aux gants et par les savants aux Romains, c'est--dire
toujours aux gants.

Le jour s'teignait derrire moi dans la plaine du Rhin.

C'tait un de ces sinistres soleils couchants o le soleil semble
s'abmer pour jamais dans l'ombre, cras sous des nuages de granit,
informe et nageant dans une immense mare de sang.

Je montais lentement  cette lueur.

Peu  peu elle blmit, puis s'effaa. Quand je fus  mi-cte je me
retournai.

Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands paysages
crpusculaires o les montagnes se tranent sur l'horizon comme
d'normes colimaons dont les rivires et les fleuves, ples et vagues
sous la brume, semblent tre la trace argente.

Le mont devenait trs-pre, l'escalier de rochers s'allongeait
indfiniment; mais les bruyres et les jeunes chtaigniers nains
s'agitaient autour de moi avec ce murmure amical et hospitalier qui
invite le voyageur  continuer.

Je repris donc mon ascension.

Comme j'atteignais le sommet d'un des bas-cts du mont, la lune, la
pleine lune, ronde et clatante, qui se lve de cuivre dans les
plaines et d'or dans les montagnes, apparut tout  coup devant moi;
et, gravissant elle-mme le long de la colline voisine, se mit 
glisser  fleur de terre dans les broussailles noires comme un disque
splendide pouss par des gnies invisibles. Toute cette chane de
sommets et de valles, vue  cette clart, des marches de ce sentier
des gants, avait je ne sais quelle figure surnaturelle.

Je commenais  avoir besoin d'aide. La lune clairait ma route, ce
qui me convenait fort. En mme temps mon ombre se mit  marcher  ct
de moi comme pour me tenir compagnie. Dix minutes aprs j'tais au
haut de la montagne. D'en bas je ne la croyais pas si haute. Soit dit
en passant, c'est un peu l'histoire de toutes les grandes choses vues
d'en bas. De l les jugements diminuants et troits des petits hommes
sur les grands hommes.

Il n'y avait dans le ciel que la lune. Ni un nuage, ni une toile.
C'tait ce grand jour de la nuit qui arrive une fois par mois. Au
sommet du mont, vaste croupe couverte de bruyres et rase par le
vent, ce que j'avais sous les yeux n'tait pas un paysage, mais une
grande carte gographique presque circulaire, estompe par la
distance et la vapeur, comme celle que dut voir Jsus-Christ quand
Satan le transporta sur la montagne pour lui offrir les royaumes de la
terre. Par parenthse, faire une pareille proposition  celui qui se
sait Dieu et qu'on sait Dieu, offrir les royaumes de la terre  celui
qui a les royaumes du ciel c'est l un trait de stupidit, disons-le
entre nous, que j'ai peine  comprendre de la part de cette espce de
Voltaire antdiluvien que nous appelons le diable.

Vers le nord, la bruyre aboutissait  une fort. Pas une chaumire,
pas une hutte de bcheron. Une solitude profonde.

Comme je me promenais sur cette croupe, j'aperus  quelques pas d'un
sentier  peine distinct, sous des buissons hrisss ( propos de
buissons, le mot _horridus_ manque dans notre langue: il dit moins
qu'_horrible_ et plus que _hriss_), j'aperus, dis-je, une espce de
trou vers lequel je me dirigeai.

C'tait une assez grande fosse carre, profonde de dix ou douze pieds,
large de huit ou neuf, dans laquelle s'affaissaient des ronces
rougetres, et o les rayons de la lune entraient par les crevasses de
la broussaille. Je distinguais vaguement au fond un pavage  larges
dalles min par les pluies, et sur les quatre parois une puissante
maonnerie de pierres normes, devenue informe et hideuse sous les
herbes et les mousses. Il me semblait voir sur le pav quelques
sculptures frustes mles  des dcombres, et parmi ces dcombres un
gros bloc arrondi, grossirement vas, perc  son milieu d'un petit
trou carr, qui pouvait tre un autel celtique ou un chapiteau du
sixime sicle.

Du reste aucun degr pour descendre dans l'excavation.

Ce n'tait peut-tre qu'une simple citerne, mais je vous assure que
l'heure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues
au fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage  cette
mystrieuse chambre sans escalier, enfonce dans la terre, avec le
ciel pour plafond.

Qu'tait-ce que cette fosse singulire? Vous me connaissez: je
m'obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la
lune et le dsert ne m'en disent; j'carte les ronces avec ma canne,
je m'accroche  des sarments que je prends  poignes, et je me penche
sur cette ombre.

En ce moment-l j'entends une voix grave et casse prononcer
distinctement derrire moi ce mot: _Heidenloch_.

Dans le peu d'allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie: _trou
des Paens_.

Je me retourne.

Personne dans la bruyre; le vent qui souffle et la lune qui claire.
Rien de plus.

Seulement il me semble qu'il y a l, du ct de la fort,  une
trentaine de pas, entre la lune et moi, une masse d'ombre, une haute
broussaille que je n'ai pas encore remarque.

Je crois m'tre tromp, et que, comme tous ceux qui se promnent dans
les solitudes, je deviens un peu visionnaire, et je me remets 
explorer le bord de la fosse.

Ici la voix s'lve une seconde fois, et j'entends de nouveau derrire
moi les trois syllabes tranges: _Heidenloch_.

Pour le coup, je me retourne vivement, et  mon tour je dis  haute
voix: _Qui est l?_

En cet instant je crois remarquer, non sans quelque frisson
involontaire, je vous l'avoue, que la haute broussaille s'est
rapproche de quelques pas.

Je rpte: _Qui est l?_ et, au moment o j'allais marcher rsolment 
elle, je la vois qui vient  moi, et j'en entends sortir pour la
troisime fois la voix dcrpite qui dit: _Heidenloch_.

Dans ces lieux dserts,  ces heures bizarres de la nuit, on est
tendre aux superstitions, et je vous dclare que toutes les lgendes
du Rhin et du Neckar commenaient  me revenir  l'esprit et me
montaient au cerveau comme une fume, lorsque le buisson surnaturel se
retourna. Alors ce qui tait dans l'ombre fit face  la lune, et
j'aperus une petite vieille courbe jusqu'au menton sur un bton 
gros noeuds, presque enfouie sous un grand tas de branchages qui la
dbordait de tous cts, balayant la terre derrire elle et se
balanant au-dessus de sa tte de la manire la plus fantastique. Elle
me regardait avec ses yeux gris en rptant: _Heidenloch! Heidenloch!_

On et dit une vieille dryade chasse par les bcherons, emportant son
arbre sur son dos.

C'tait tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper
des broussailles dans la fort, qui avait aperu un tranger et qui
lui avait donn un renseignement, et qui maintenant regagnait sa
chaumire au clair de la lune, tranant son fagot par le sentier des
gants.

Je l'ai remercie par quelques kreutzers, tout en la considrant avec
admiration. Je n'ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus
norme fagot.

Elle m'adressa, avec un grognement reconnaissant, une affreuse grimace
gracieuse, qui tait il y a cinquante ans un frais et charmant
sourire. Puis elle me tourna le dos, c'est--dire la broussaille; et,
au bout de quelques minutes, arrive  la pente du mont, elle
s'enfona dans la terre, et s'vanouit comme une apparition. Son
explication, du reste, n'expliquait rien. C'tait un mot lugubre
ajout  une chose lugubre. Voil tout.

Je vous avoue que je suis rest longtemps  cette place, regardant le
_trou des Paens_, qui est peut-tre la tombe ouverte et vide d'un
gant, peut-tre une chambre druidique, peut-tre le puisard d'un camp
romain ou le rservoir pluvial de quelque couvent byzantin disparu, ou
la hideuse cave spulcrale d'un gibet dmoli, dont les parois
silencieuses ont peut-tre t arroses de sang humain, ou combles de
squelettes, ou assourdies par la danse du sabbat tournant autour de
l'ossuaire; fosse pleine de tnbres, dans laquelle la lune jette
aujourd'hui un rayon livide, et une vieille femme un mot sinistre.

Quand je redescendis de la montagne, j'aperus dans les arbres, sur un
sommet voisin, une tour en ruine  laquelle se rattache sans doute
l'excavation dont la signification est perdue aujourd'hui.

Au reste, les paens, c'est--dire les Sicambres, selon les uns, et
les Romains, selon les autres, ont laiss des traces profondes dans
les traditions populaires qui se mlent ici partout  l'histoire et
l'encombrent. A Lorch,  l'entre du Wisperthal, il y a un autre _trou
des Paens_ aussi nomm Heidenloch. A Winkel, sur le Rhin, l'ancienne
Vinicella, il y a la _rue des Paens_, Heidengass; et  Wiesbade,
l'ancien Visibadum, il y a le _mur des Paens_, Heidenmauer.

Je ne compte pas dans ces vestiges paens une espce d'arche dont le
tronon, couvert de lierre, croule dans la montagne derrire Caub, 
une lieue environ de Gutenfels, et que les paysans appellent le _pont
des Paens_, Heidenbrukke, parce qu'il me parat vident que c'est la
ruine d'un pont bti l par les Sudois pendant la guerre de trente
ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C'est presque
un Scipion que ce Gustave-Adolphe; et ce qu'il vient faire sur le Rhin
au dix-septime sicle, c'est la grande guerre classique, la guerre
romaine. Les mmes stratgies que Polybe raconte dans la guerre
punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de trente
ans.

Voil, cher Louis, les aventures de mes promenades, et je ne m'tonne
pas vraiment que les contes et les lgendes aient germ de toutes
parts dans un pays o les buissons se promnent la nuit et adressent
la parole aux passants.

L'autre soir, au crpuscule, j'avais devant moi une haute croupe noire
et pele, emplissant tout l'horizon et surmonte  son sommet d'une
grosse tour en ruine, isole comme les tours maximiliennes de la
valle de Luiz. Quatre grands crneaux, uss, brchs et changs en
triangles par le temps, compltaient la sombre silhouette de la tour,
et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans,
habitants actuels de cette masure, y avaient allum dans l'intrieur
un immense feu de fagots dont le flamboiement apparaissait au dehors
aux trois seules ouvertures qu'et la ruine: une porte cintre en bas,
deux fentres en haut. Ainsi claire, ce n'tait plus une tour,
c'tait la tte noire et monstrueuse d'un effrayant Pluton ouvrant sa
gueule pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses yeux
de braise.

A ces heures-l, quand le soleil est couch, quand la lune n'est pas
leve encore, on rencontre des valles qui semblent encombres
d'croulements tranges; c'est le moment o les rochers ressemblent 
des ruines et les ruines  des rochers.

Quelquefois l'espce de pote qui est en moi triomphe de l'espce
d'antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.

Quelquefois je reviens le lendemain, au jour; j'explore la masure pas
 pas, et je tche d'en constater l'ge par la saillie des
mchicoulis, la forme des denticules ou l'cartement des ogives.

Il y a dans ce genre,  deux milles de Heidelberg, une ravissante
valle, valle d'archologue et valle de rveur. Quatre vieux
chteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se
regardent; entre ces quatre donjons une pauvre vieille ville semble
s'tre rfugie avec pouvante au sommet d'une montagne conique, o
elle se pelotonne dans ses murailles et d'o elle observe depuis six
cents ans l'attitude formidable des chteaux. Le Neckar semble avoir
pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des
bourgeois de son bras d'acier. De vieilles forts,  cette heure
chamarres de toutes les dorures de l'automne, se penchent de toutes
parts sur cette valle comme dans l'attente d'un combat. Il y a l,
parmi les chnaies et les chtaigneraies, de ces grands bois de pins
habits par les hiboux et les cureuils. A de certaines heures cet
ensemble n'est pas un paysage, c'est une scne, et l'on attend l'heure
o les acteurs, cette ville et ces chteaux, cette fourmilire de
nains et ces quatre gants ptrifis, vont reprendre vie et commencer.

Cet admirable lieu s'appelle Neckarsteinach.

De l'un de ces quatre donjons on a fait une mtairie, d'un deuxime
une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont compltement
ruins, dvasts et dserts, m'ont surtout intress et fait revenir
plusieurs fois.

L'un s'appelait au douzime sicle et s'appelle encore aujourd'hui
_Schwalbennest_, ce qui veut dire le _nid d'hirondelle_. Il est en effet
pos en saillie et maonn, comme par une hirondelle gigantesque, sur
une console de rocher, dans la voussure d'un norme mont de grs
rouge.

C'tait, du temps de Rodolphe de Habsbourg, le manoir d'un effroyable
gentilhomme-bandit qu'on nommait Bligger le Flau. Toute la valle, de
Heilbronn  Heidelberg, tait la proie de cet pervier  face humaine.

Comme tous ses pareils, la dite le manda. Bligger n'y alla point.

L'empereur le mit au ban de l'empire. Bligger n'en fit que rire.

La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur
capitaine assiger le Nid-d'Hirondelle. En trois sorties le Flau
extermina les assigeants.

Ce Bligger tait un combattant de stature colossale et qui frappait
avec un bras de forgeron.

Enfin le pape l'excommunia, lui et tous ses adhrents.

Quand Bligger entendit lire au pied de sa muraille, par un des
bannerets du saint-empire, la sentence d'excommunication, il haussa
les paules.

Le lendemain,  son rveil, il trouva son burg dsert et la porte et
la poterne mures. Tous ses hommes d'armes avaient quitt pendant la
nuit la citadelle maudite et en avaient mur les issues.

Alors l'un d'eux, qui s'tait cach dans la montagne, sur un rocher
d'o le regard plongeait dans l'intrieur du chteau, vit Bligger le
Flau baisser la tte et marcher  pas lents dans sa cour. Il ne
rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir,
seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier.

Au moment o le soleil se couchait derrire les collines de
Neckargemund, le formidable burgrave tomba tout de son long sur le
pav.

Il tait mort.

Son fils ne put relever sa famille de l'excommunication qu'en se
croisant et en rapportant de la terre sainte la tte du sultan,
laquelle figure encore aujourd'hui au milieu de l'cu d'un chevalier
de pierre, qui s'appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui
dort tendu sur un tombeau dans l'glise de Steinach.

Cette famille est aujourd'hui teinte.

Est-ce que ce n'est pas une belle histoire, Louis, et qui vaut tout
aussi bien la peine d'tre raconte que les grandes batailles et les
mariages des rois? Il faut pourtant ramasser cela dans la mmoire du
peuple. Les historiens ddaignent ces dtails. Ils disent que c'est
petit: moi, je dclare que c'est grand. Ce sont des contes de bonnes
femmes, ajoutent-ils; mais est-ce que vous connaissez rien de plus
magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes? Quant
 moi, Homre me parat si sublime, que je range l'_Iliade_ parmi les
contes de bonnes femmes.

A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jours-ci dans la
bibliothque de Heidelberg, fait un aveu naf. Voici ce qu'il crit 
propos de Macbeth: _Multa hic fabulose affingunt; sed, quia theatris
aut fabulis milesiis sunt aptiora quam histori, ea omitto._ Ce que
Buchanan met ainsi entre deux parenthses, c'est Shakspeare.

Le peuple d'ailleurs ne s'y mprend pas. Il aime le grand, et il aime
les contes. Il exagre mme volontiers les personnages de ses
lgendes, et les place, par le grossissement auguste des dtails, au
niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gne pas plus
que l'histoire pour bouleverser toute la nature quand il s'agit de
solenniser un de ses hros. Lorsque le laird cossais Dunwald
assassina, dans le chteau de Fores, le roi Duff, il y eut des
prodiges, et le soleil se voila comme  la mort de Csar.

Tant que les narrateurs de ces grandes choses s'appellent Hector Boce
ou Hailes's, ce n'est pas de l'histoire, ce sont des contes. Le jour
o ils se nomment Homre, Virgile ou Shakspeare, c'est plus que de
l'histoire, c'est de l'pope.

Le Schwalbennest a encore aujourd'hui une fire et sombre mine. C'est
un donjon carr dont les deux angles tourns vers la valle
disparaissent et s'absorbent sous des tourelles rondes  mchicoulis;
une double circonvallation couverte de lierre l'enveloppe, et tout ce
bloc pend, comme je vous l'ai dit, accroch au flanc d'une montagne
presque en surplomb sur le Neckar.

J'ai escalad le sentier, jadis si redoutable, o ont ruissel l'huile
bouillante, la poix allume et le plomb fondu des mchicoulis. Je suis
entr par cette poterne et par cette porte qui ont t mures,
aujourd'hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et
avec un clou j'ai grav ces trois lignes sur une pierre du chambranle
de la porte: _Quand la porte du tombeau s'est ferme sur une famille
pour ne plus s'ouvrir, la porte de la maison s'ouvre pour ne plus se
fermer._

L'intrieur du burg est d'un aspect lugubre. Des racines d'arbres
soulvent  et l ce vieux dallage du douzime sicle, o a rsonn
la colossale armure de Bligger quand le burgrave tomba roide mort sur
le pav. La montagne, pleine de sources, continue de suinter goutte 
goutte dans la citerne  demi comble. Les fraisiers en fleurs
s'panouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettes par
la pluie et ronges par la lune, sont piques de mille trous o des
larves de papillons-spectres filent dans l'ombre leur cocon. Aucun pas
humain dans cette demeure. Aux fentres inaccessibles du donjon
apparaissent des chtelaines sauvages, les fougres, qui y agitent
leur ventail, et les cigus, qui y penchent leur parasol. La grande
salle, dont le toit et les plafonds se sont effondrs, est encore
royalement dcore par treize croises toutes grandes ouvertes sur la
valle. Au moment o j'y tais, le soleil couchant encadrait dans
l'une d'elles un Claude Lorrain magnifique.

L'autre donjon n'a pas de nom, n'a pas d'histoire, n'a pas de date
pour ainsi dire, n'a presque plus de forme, et est beaucoup plus
formidable encore que le Nid-d'Hirondelle.

Si l'on oublie un instant la tour carre qui le domine encore, ce
n'est plus un donjon, ce n'est plus une ruine, ce n'est plus une
masure, ce n'est plus un difice ayant forme humaine (car l'homme
imprime la forme  l'difice); c'est un bloc, une masse caverneuse, un
rocher perc comme un poumon de trous et de coecums; c'est un norme
madrpore que pntre et que remplit inextricablement de toutes ses
antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de
toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses trompes, de
toutes ses chevelures, la vgtation, ce polype effrayant.

Je suis entre l avec beaucoup de peine, en faisant dans les
broussailles un bruit de bte fauve.

Ce burg est plus ancien de deux sicles que le Schwalbennest. La tour
carre n'a qu'une baie, une porte du neuvime sicle, au-dessous de
laquelle sortent encore des murs,  une hauteur d'environ quarante
pieds, les deux consoles  ourlet diamant qui soutenaient le
pont-levis. L'archivolte pleine d'ombre de cette entre inaccessible
est aussi pure que si la pierre tait coupe d'hier.

La seule chose, avec la tour carre, qui ait encore une forme, c'est
une grosse tour ronde, aux trois quarts rase, qui flanquait un des
angles du mur, et que j'ai aperue en montant. Une fois engag dans
les antres ddalens du chteau croul, j'ai eu quelque peine  la
retrouver. Enfin j'ai avis entre deux touffes de ronces l'embouchure
troite d'un couloir. Je m'y suis gliss, et je suis parvenu ainsi
dans un petit carrefour singulier: c'taient quatre cellules
oblongues, votes, basses, rayonnant vers quatre points diffrents de
la valle, termines chacune par une meurtrire, et partant toutes les
quatre de l'extrmit du corridor o j'tais entr. Figurez-vous le
dedans du moule o l'on aurait fondu le pied d'un aigle colossal. Ces
quatre cellules taient des embrasures d'onagres on de fauconneaux. Du
point o j'tais, le burgrave pouvait voir  la fois, par la premire
meurtrire,  sa droite, le revers de la montagne; par la seconde, en
face de lui, le Schwalbennest; par la troisime, la ville groupe sur
la colline; et, par la quatrime,  sa gauche, les deux autres
chteaux de la valle. Cette serre d'aigle, qui avait pour ongles
quatre machines de guerre, tait l'intrieur de la tour ronde.

Entre les quatre embrasures, tout tait granit ciment et maonnerie
massive. J'ai dessin le Schwalbennest vu par la meurtrire.

Au printemps, cette ruine, change en un prodigieux bouquet de fleurs,
doit tre charmante.

Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n'a pas mme sa
lgende et son spectre. Les gnrations d'hommes qui l'ont habit y
sont entres tour  tour comme dans une caverne sans fond, et l'ombre
d'aucun n'en est ressortie.

Comme j'y tais arriv au coucher du soleil, la nuit est venue pendant
que j'y tais encore. Alors cette masure-broussaille s'est remplie peu
 peu d'un bruit trange. Cher Louis, si jamais on vous parle du
silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom
de Neckarsteinach. Je n'ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous
savez cet adorable tumulte qui clate dans une futaie, en avril, au
soleil levant; de chaque feuille jaillit une note, de chaque arbre une
mlodie; la fauvette gazouille, le ramier roucoule, le chardonneret
fredonne, le moineau, ce joyeux fifre, siffle gaiement  travers le
tutti. Le bois est un orchestre. Toutes ces voix qui ont des ailes
chantent  la fois et rpandent sur les collines et les prairies la
symphonie mystrieuse du grand musicien invisible. Dans le burg sans
nom, au crpuscule, c'est la mme chose, devenue horrible. Tous les
monstres de l'ombre se rveillent et commencent  fourmiller. Le
vespertilio bat de l'aile, l'araigne cogne le mur avec son marteau,
le crapaud agite sa hideuse crcelle. Je ne sais quelle vie venimeuse
et funbre rampe entre les pierres, entre les herbes, entre les
branches. Et puis, des grondements sourds, des frappements bizarres,
des glapissements, des crpitations sous les feuilles, des soupirs
faibles qu'on entend tout prs de soi, des gmissements inconnus, les
tres difformes exhalant les bruits lugubres, ce qu'on n'entend jamais
hurl ou murmur par ce qu'on ne voit jamais. Par moments des cris
affreux sortent tout  coup des chambres dmanteles et dsertes; ce
sont les chats-huants qui se plaignent comme des mourants. Dans
d'autres instants, on croit entendre marcher dans le taillis 
quelques pas de soi; ce sont des branchages fatigus qui se dplacent
d'eux-mmes. Deux charbons ardents, tombs on ne sait de quelle
fournaise, brillent dans l'ombre au milieu des ronces; c'est une
chouette qui vous regarde.

Je me suis ht de m'en aller, assez mal  mon aise, ne sachant o
poser mes mains dans les tnbres et ttonnant  travers les pierres
du bout de ma canne. Je vous assure que j'ai eu un mouvement de joie
lorsqu'au sortir de la sombre et impntrable vote de vgtation qui
ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, toil et splendide,
m'est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli paillet d'or,
dans un cartement de montagnes.

Il me semblait que je sortais d'une tombe et que je revoyais la vie.

Le soir, aprs ces expditions, je regagne la ville. Je rencontre en
chemin des groupes d'tudiants de cette grande universit de
Heidelberg, nobles et graves jeunes hommes dont le visage pense dj.
La route longe le Neckar. La cloche de l'abbaye de Neubourg tinte par
intervalles dans le lointain. Les collines jettent leurs grandes
ombres sur la rivire; l'eau tincelle au clair de lune avec le
frissonnement du paillon d'argent; de longues barques sombres passent
dans les rapides comme des flches, ou bien il n'y a ni bateaux, ni
passants, ni maisons, la valle est muette, la rivire est dserte, et
les rochers surgissent ple-mle au milieu des courants avec des
formes de crocodiles et de grenouilles gantes qui viennent respirer
le soir  fleur d'eau.

Puisque je suis en train de soleils couchants, de crpuscules et de
clairs de lune, il faut que je vous raconte ma soire d'avant-hier.
Pour moi, vous le savez, ces grands aspects ne sont jamais la mme
chose, et je ne me crois pas dispens de regarder le ciel aujourd'hui
parce que je l'ai vu hier. Je continue donc ma causerie.

Comme le jour dclinait, j'tais mont, par une belle chtaigneraie
qui domine le chteau de Heidelberg, sur une haute colline que l'on
appelle le petit Geissberg. Il y avait l, au douzime sicle, une
forteresse btie par Conrad de Hohenstauffen, comte du Saint-Empire,
duc des Francs et beau-frre de l'empereur Barberousse. Des dbris de
cette forteresse, incendie en 1278 en mme temps que la ville de
Heidelberg, les Sudois firent en 1633 un retranchement en pierres
sches; et, de nos jours, du retranchement de Gustave-Adolphe, un
paysan a fait la clture de son champ de pommes de terre.

La plaine du Rhin, vue du petit Geissberg, est comme l'Ocan vu de la
falaise de Boisros. L'horizon est immense. Mannheim, Philippsburg,
les hauts clochers de Spire, une foule de villages, des forts, des
plaines sans fin, le Rhin, le Neckar, d'innombrables les, au fond les
Vosges.

A droite, sur le Heiligenberg, coupe boise qu'on appelait il y a deux
mille ans le _mont Pirus_, et il y a mille ans le _mons Abrah_, des
ruines qu'on aperoit racontent la mme histoire que les ruines du
donjon de Conrad sur le Geissberg. Les Romains avaient rig l un
temple  Jupiter et un temple  Mercure; des dbris de ces deux
temples, Clovis, aprs la bataille de Tolbiac, en 495, btit un palais
que les rois francs habitrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis
le Germanique, Thodroch, abb de Lorges, difia une glise avec la
dmolition du palais de Clovis. En 1622, les impriaux, commands par
le comte de Tilli, s'emparrent du Heiligenberg, jetrent bas l'abbaye
romane de Thodroch, et construisirent avec les dcombres des
batteries et des paulements sur la crte de la montagne. Aujourd'hui,
avec ces pierres qui ont t un temple  Jupiter, un palais des rois
francs, une glise catholique, une batterie impriale, les paysans des
villages voisins font des cabanes.

Je m'tais assis au haut du Geissberg,  ct d'un chvrefeuille
sauvage encore en fleurs, sur une pierre pose l pendant la guerre de
Trente Ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magnifique
paysage. Quelques nues fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur
les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du
spectre solaire. Une toile brillait au plus clair du ciel.

Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantmes, toutes ces
ombres qui avaient pass depuis deux mille ans dans ces montagnes,
Attila, Clovis, Conrad, Barberousse, Frdric le Victorieux,
Gustave-Adolphe, Turenne, Custines, s'y dressaient encore derrire moi
et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds
les Hohenstauffen en ruine,  ma droite les Romains en ruine;
au-dessous de moi, penchant sur le prcipice, les Palatins en ruine;
au fond, dans la brume, une pauvre glise btie par les catholiques au
quinzime sicle, envahie par les protestants au seizime, aujourd'hui
partage par une cloison entre les protestants et les catholiques,
c'est--dire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d'enfer,
profane, dtruite; autour de cette glise, une chtive ville quatre
fois incendie, trois fois bombarde, saccage, releve, dvaste et
rebtie; hier rsidence princire, aujourd'hui universit et
manufacture, cole et atelier, cit de bacheliers et d'ouvriers,
c'est--dire fourmilire d'enfants tudiant les tnbres et d'hommes
travaillant le nant; devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves
toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de
pourpre, les astres toujours de diamant;  ct de moi les fleurs
toujours parfumes, le vent toujours joyeux, les arbres toujours
frissonnants et jeunes. En ce moment-l, j'ai senti dans toute leur
immensit la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu, et il m'est
venu un de ces blouissements de la nature que doivent avoir, dans
leur contemplation profonde, ces aigles qu'on aperoit le soir
immobiles au sommet des Alpes ou de l'Atlas.

Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il
y a une mare montante d'ides qui vous envahit peu  peu et qui
submerge presque l'intelligence. Vous dire tout ce qui a pass et
repass dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rverie
sur le Geissberg, ce serait impossible.

Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu'on voit du sommet du
Geissberg s'ouvrir comme une mer, tait un lac en effet, un immense
lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre,
le Taunus, le Mlibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme
le Niagara, descendait de lac en lac  l'Ocan. Une ancienne tradition
raconte qu'un ncroman, pris par un roi, desscha ce lac pour obtenir
sa libert. Ce magicien prisonnier, c'tait le Rhin captif, qui rongea
la barrire occidentale du lac afin de pouvoir s'engouffrer plus
largement entre la double chane de volcans teints qui commence au
Taunus et finit aux Sept-Monts. Depuis lors, le lac s'est chang en
plaine, les hommes ont succd aux flots et les donjons aux cueils.

Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantmes historiques qui
ont travers cette plaine depuis vingt sicles. Csar a t le
premier, Bonaparte le dernier.

Il y a des villes sur lesquelles,  de certaines poques presque
priodiques, par une sorte de fatalit locale qui est dans l'air
ambiant, par la combinaison de leur situation gographique avec leur
valeur politique, il se forme des noeuds d'vnements comme il se
forme des noeuds de nuages sur les hautes montagnes.

Heidelberg est une de ces villes.

Pour ne vous parler que de son chteau (car il faut bien que je vienne
 vous en entretenir, et j'aurais d commencer par l), que
d'aventures n'a-t-il pas eues! Pendant cinq cents ans il a reu le
contre-coup de tout ce qui a branl l'Europe, et il a fini par en
crouler. Cela tient, il est vrai,  ce que le chteau de Heidelberg,
rsidence du comte palatin, lequel n'avait au-dessus de lui que les
rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courb
sous leurs pieds, ne pouvait relever la tte qu'en les heurtant; cela
tient, dis-je,  ce que le chteau de Heidelberg a toujours eu je ne
sais quelle attitude d'opposition aux puissances. Ds 1300, poque de
sa fondation, il commence par une Thbade; il a dans le palatin
Rodolphe et l'empereur Louis, ces deux frres dnaturs, son Etocle
et son Polynice. Puis l'lecteur va grandissant. En 1400, le palatin
Rupert II, assist des trois lecteurs du Rhin, dpose l'empereur
Wenceslas et prend sa place; cent vingt ans plus tard, en 1519, le
palatin Frdric II fera du jeune roi Charles Ier d'Espagne l'empereur
Charles-Quint. En 1415, le comte Louis le Barbu se dclare protecteur
du concile de Constance, et emprisonne dans son chteau de Heidelberg
un pape, Jean XXIII, qu'il appelle, dans une lettre  l'empereur,
_votre simoniaque Balthazar Kossa_. Un sicle aprs, Luther se rfugie
 Mannheim, prs de ce mme Heidelberg,  l'ombre du palatin Frdric.
J'omets ici  dessein, pour vous en parler plus au long dans un
instant, Frdric le Victorieux, le grand Titan de Heidelberg. En
1619, Frdric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohme
malgr l'empereur, et en 1687 le palatin Philippe-Guillaume, un
vieillard, prend le chapeau d'lecteur malgr le roi de France. De l,
pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin,
la guerre de Trente Ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe; la
guerre du Palatinat, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses
formidables ont frapp ce chteau. Trois empereurs, Louis de Bavire,
Adolphe de Nassau et Lopold d'Autriche, l'ont assig; Pie II y a
lanc l'excommunication; Louis XIV y a lanc la foudre.

On pourrait mme dire que le ciel s'en est ml. Le 23 juin 1764, la
veille du jour o Charles-Thodore devait venir habiter le chteau et
y fixer sa rsidence (ce qui, soit dit en passant, et t un grand
malheur; car, si Charles-Thodore avait pass l sa trentaine
d'annes, la svre ruine que nous admirons aujourd'hui serait, sans
aucun doute, incruste d'un affreux damasquinage pompadour); la veille
de ce jour donc, comme les meubles du prince taient dj dposs  la
porte, dans l'glise du Saint-Esprit, le feu du ciel tomba sur la tour
octogone, incendia la toiture, et acheva de dtruire en quelques
heures ce chteau de cinq sicles. Dj deux cents ans auparavant, en
1537, l'ancien palais bti par Conrad sur le Geissberg et converti par
Frdric II en magasin  poudre avait t touch par un clair et
avait saut. Chose remarquable, le mme dnoment a frapp les deux
chteaux de Heidelberg, le donjon des Hohenstauffen et le manoir des
palatins. Ils ont fini l'un et l'autre comme le songe de la tragdie,
_par un coup de tonnerre_.

Cette jalousie sourde et voile, dont je vous parlais tout  l'heure,
de l'lecteur contre l'empereur, du comte souverain contre le csar,
se traduit et clate visiblement jusque sur les faades du chteau.
Sur le palais d'Othon-Henri, l'artiste, plein de l'esprit du prince, a
mis des mdaillons d'empereurs romains. Parmi ces csars il a tal
Nron et gliss Brutus. Il a subordonn la composition de ses trois
tages  quatre statues poses firement au rez-de-chausse. Ces
quatre statues sont des symboles; ce sont des demi-dieux et des
demi-rois. C'est Josu, c'est Samson, c'est Hercule, c'est David. Dans
David il n'a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a
au-dessous d'elle son inscription, qui achve d'expliquer la pense
hautaine du palatin. Sous les pieds de Josu on lit:

     LE DUC JOSU (HERZOG JOSHUA)
        PAR L'AIDE DE DIEU
          A FAIT PERIR
        TRENTE ET UN ROIS

Samson, dans sa lgende, devient presque un lecteur palatin:

          SAMSON LE FORT
     TAIT LE LIEUTENANT DE DIEU
         ET GOUVERNA ISRAEL
          DURANT VINGT ANS

Hercule, c'est Frdric II, qui dit, aprs avoir sauv deux fois
l'Allemagne et battu les Turcs  la tte de l'arme de la
confdration germanique:

           JE SUIS HERCULE
           FILS DE JUPITER
     CONNU PAR MES NOBLES TRAVAUX
             BIEN CONNU

David enfin, le berger David, qui tient sa fronde d'une main et la
tte du gant de l'autre, c'est l'usurpateur lgitim par la gloire,
Frdric le Victorieux, qui semble dire  l'empereur Adolphe:

     DAVID TAIT UN JEUNE GARON
         COURAGEUX ET PRUDENT
         A L'INSOLENT GOLIATH
         IL A TRANCH LA TTE

Goliath n'avait qu' se tenir pour averti.

C'tait, en effet, un grand et formidable prince que l'lecteur
palatin. Il tenait parmi les lecteurs-ducs le mme rang que
l'archevque de Mayence parmi les lecteurs-vques. Il portait le
globe du Saint-Empire dans les solennits germaniques. Depuis
Charles-Quint il le joignait  ses armes.

Les comtes palatins taient volontiers lettrs, ce qui est l'ornement
et la coquetterie des vrais princes. Au quatorzime sicle Rupert
l'Ancien fondait l'Universit de Heidelberg; au dix-septime le
palatin Charles tait docteur de l'Universit d'Oxford. Othon le
Magnanime dessinait et sculptait. Il est vrai que Othon-Henri
appartient  cet admirable seizime sicle, qui confondait dans une
vie commune le prince et l'artiste sur ses sommets blouissants.
Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. Franois Ier, comme plus
tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. _Molte volte_,
dit Paul Lamozzo, _si dilettava di prendere lo stilo in mano e
esercitarsi nel disegnare e dipingere_.

C'tait aussi un prince lettr, grce  son vieux matre Mathias
Kemnat, que ce Frdric le Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au
quinzime sicle, le jumeau de Charles le Tmraire et dont le
vaillant duc de Bourgogne prfra l'amiti au titre de roi. L'histoire
n'a pas de figure plus fire. Il dbute par l'usurpation, car son
pays avait besoin d'un homme et non d'un enfant. Il dfend le
Palatinat contre l'empereur et l'archevque de Mayence contre le pape;
il se fait excommunier trois fois; il bat la ligue des treize princes;
il prte main-forte  la hanse rhnane; il tient tte  toute
l'Allemagne; il gagne les batailles de Pfeddersheim et de Seckenheim;
il donne au margrave Charles de Bade,  l'vque Georges de Metz, au
comte Ulrich de Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses
prisonniers le fameux _repas sans pain_; il dclare la guerre aux
burgraves-bandits et en purge le Neckar comme Barberousse et Rodolphe
de Habsburg en avaient purg le Rhin; enfin, aprs avoir vcu dans un
camp, il meurt dans un clotre. Vie qui sera plus tard celle du grand
Frdric, mort qui sera plus tard celle de Charles-Quint.

Hros  double profil dans lequel la Providence bauchait d'avance ces
deux grands hommes.

Vu  vol d'oiseau, le chteau de Heidelberg prsente  peu prs la
forme d'un F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique
manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frdric, son plus
illustre habitant.

Le grand jambage de l'F est parallle au Neckar et regarde la ville,
que le chteau domine  mi-cte. Le grand bras, qui part  angle droit
de l'extrmit suprieure du jambage, s'tend au-dessus d'un vallon
qui le spare des montagnes de l'est. Le petit bras du milieu,
raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le chteau 
l'ouest du ct des plaines du Rhin, et tournait vers le mont
Geissberg les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet bris.

Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C'est un de ces difices
o s'accumulent et se mlent les beauts parses ailleurs. Il y a des
tours entailles comme  Pierrefonds, des faades-bijoux comme  Anet,
des moitis de douves tombes d'un seul morceau dans le foss comme
au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus, comme 
la villa Pamfili, des chemines de rois pleines de ronces comme 
Meung-sur-Loire, de la grandeur comme  Tancarville, de la grce comme
 Chambord, de la terreur comme  Chillon.

Les traces des assauts et de la guerre sont l partout. Vous ne pouvez
vous figurer avec quelle furie les Franais en particulier ont ravag
ce chteau de 1689  1693. Ils y sont revenus  trois ou quatre
reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les
entrailles des matresses tours; ils ont mis le feu aux toitures; ils
ont fait clater des bombes  travers les Dianes et les Vnus des plus
dlicates faades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles
de ces ravissantes fentres du rez-de-chausse et de la salle des
Chevaliers par o sautait la palatine afin de tcher de _devenir homme_.
Cette mme palatine, si spirituelle, si mchante et si dsespre
d'tre fille, a t plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il
y a des villes qui ont t perdues par des femmes qui taient des
merveilles de beaut; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.

Pourtant, quelle que soit la dvastation, lorsqu'on monte au chteau
par les rampes, les votes et les terrasses qui y conduisent, on
regrette que le grand ct tourn vers la ville, bien qu'admirablement
compos,  son extrmit ouest, d'une tour ventre qui a t la
grosse tour;  son extrmit orientale, d'une belle tour octogone qui
a t la tour de la cloche; et,  son centre, d'un htel  deux
pignons, dans le style de 1600, qui a t le palais de Frdric IV; on
regrette, dis-je, que tout ce grand ct ait quelque monotonie.
J'avoue que j'y dsirerais une ou deux brches. Si j'avais eu
l'honneur d'accompagner M. le marchal de Lorges dans sa sauvage
excution de 1693, je lui aurais conseill quelques voles de canon
qui eussent donn plus de mouvement  la ligne de la grande faade.
Quand on fait une ruine, il faut la bien faire.

Vous vous rappelez cet admirable chteau de Blois, si stupidement
_utilis_ en caserne, dont la cour intrieure a quatre faades qui
racontent chacune l'histoire d'une grande architecture. Eh bien,
lorsqu'on entre dans la cour intrieure des palatins, l'impression
n'est pas moins profonde ni moins complique. On est bloui. On est
tent de fermer les yeux comme on est tent de se boucher les oreilles
devant les Noces de Paul Vronse. Il semble qu'il y a dans cette cour
un immense rayonnement qui vient de tous les cts  la fois. Tout
vous sollicite et vous rclame. Si l'on est tourn vers le palais de
Frdric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de
cette faade touffue et sombre,  entablements largement projets, o
se dressent, entre quatre rangs de fentres, taills du ciseau le plus
fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs[2]. A sa droite on a
l'exquise devanture italienne d'Othon-Henri avec ses divinits, ses
chimres et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutes par de
molles ombres poudreuses, avec ses csars romains, ses demi-dieux
grecs, ses hros hbreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpt.
A sa gauche on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis le
Barbu, furieusement trou et crevass comme par les coups de cornes
d'un taureau gigantesque. Derrire soi, sous les ogives d'un porche o
s'abrite un puits  demi combl, on a les quatre colonnes de granit
gris donnes par le pape au grand empereur d'Aix-la-Chapelle, qui
vinrent au huitime sicle de Ravenne aux bords du Rhin et au
quinzime des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, aprs avoir
vu tomber le palais de Charlemagne  Ingelheim, regardent crouler le
chteau des palatins  Heidelberg.

  [2] Premier rang  partir du haut du palais: Charlemagne,
  empereur; Othon de Wittelsbach, palatin de Bavire; Louis, duc de
  Bavire et premier comte palatin du Rhin; Rodolphe Ier, palatin.
  Deuxime rang: Louis de Bavire, empereur; Rupert II, empereur;
  Othon, roi de Hongrie; Christophe, roi de Danemark. Troisime
  rang: Rupert l'Ancien, palatin; Frdric le Victorieux, palatin;
  Frdric II, palatin; Othon-Henri, palatin. Quatrime rang:
  quatre palatins: Frdric le Pieux, Louis, Jean-Casimir, et
  Frdric IV, constructeur du palais.

  La maison palatine remontait par les femmes  Charlemagne.

Tout le pav de la cour est obstru de perrons en ruine, de fontaines
taries, de vasques brches. Partout la pierre se fend et l'ortie se
fait jour.

Les deux faades de la Renaissance qui donnent tant de splendeur 
cette cour sont en grs rouge et les statues qui les couvrent sont en
grs blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs
taient aussi de grands coloristes. Avec le temps, le grs rouge s'est
rouill et le grs blanc s'est dor. De ces deux faades, l'une, celle
de Frdric IV, est toute svre; l'autre, celle d'Othon-Henri, est
toute charmante. La premire est historique, la seconde est fabuleuse.
Charlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre.

Plus on contemple ces deux palais juxtaposs, plus on pntre dans
leurs merveilleux dtails, plus la tristesse vous gagne. Etrange
destine des chefs-d'oeuvre de marbre et de pierre; un stupide
passant les dfigure, un absurde boulet les anantit; et ce ne sont
pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms.
Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes
qui ont bti et sculpt la muraille de Heidelberg. Il y a l de la
renomme pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette
illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador
inconnu a invent le palais de Frdric IV, un Primatice ignor a
compos la faade d'Othon-Henri; un Csar Csariano, perdu dans
l'ombre, a dessin les pures ogives  triangle quilatral du manoir
de Louis V. Voici des arabesques de Raphal, voici des figurines de
Benvenuto. Les tnbres couvrent tout cela. Bientt ces pomes de
marbre mourront, les potes sont dj morts. Ne le pensez-vous pas,
Louis? le plus amer des dnis de justice, c'est le dni de gloire,
c'est l'oubli.

Pour qui ont-ils donc travaill, ces admirables hommes? Hlas! pour le
vent qui souffle, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient
comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle qui passe, pour
la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend.

Une chose singulire, c'est que les trois ou quatre bombardements qui
ont labour ces deux faades ne les ont pas ravages toutes les deux
de la mme manire. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont gure
bris que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels
qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hb,
n'ont t touchs. Les boulets et les pots--feu se sont croiss sans
les atteindre autour de ces statues invulnrables. Tout au contraire,
les seize chevaliers couronns qui ont des ttes de lions pour
genouillres et qui font si vaillante contenance sur le palais de
Frdric IV ont t traits par les bombes en gens de guerre. Presque
tous ont t blesss. Othon, l'empereur, a t balafr au visage;
Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracasse; Othon-Henri,
le palatin, a eu la main emporte. Une balle a dfigur Frdric le
Pieux. Un clat de bombe a coup en deux Frdric II, et a cass les
reins  Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut,
prs du ciel, cette royale srie de statues, Charlemagne, a perdu son
globe, et celui qui la termine en bas, Frdric IV, a perdu son
sceptre.

Du reste, rien de plus superbe que cette lgion de princes, tous
mutils, et tous debout. La colre de Lopold Ier et de Louis XIV, le
tonnerre, cette colre du ciel, la Rvolution franaise, cette colre
des peuples, ont eu beau les assaillir; tous sont l encore, dfendant
leur faade, le point sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide,
la tte haute. Le lion de Bavire fait sous leurs pieds sa fire
grimace de lion. Au second tage, au-dessous d'un rameau vert qui a
perc l'architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre
de son casque, Frdric le Victorieux tire  demi son pe. Le
sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Ajax offrant le
combat  Jupiter, ou de Nemrod lanant sa flche  Jehovah.

Ce dut tre un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri
et de Frdric IV vus  la lueur du bombardement dans la fatale nuit
du 21 mai 1693. M. de Lorges avait pos une batterie dans la plaine,
devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, une
troisime sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrime sur le petit
Geissberg. De ces quatre points opposs, les mortiers entourant
Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans
relche et de tous les cts  la fois leurs longs cous de flamme dans
la cour du chteau; les obus fouillaient le pav de leur crne de fer;
les boulets rams et les boulets rouges passaient parmi des tranes
de feu, et  cette clart se dessinaient sur la faade de Frdric IV,
dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des
empereurs, cuirasss comme des scarabes, l'pe  la main, tumultueux
et terribles; tandis qu' ct d'eux, sur l'autre faade, nus, sereins
et tranquilles, vaguement clairs par le reflet des grenades, les
dieux rayonnants et les desses rougissantes souriaient sous cette
pluie de bombes.

Parmi ces figures royales, qui semblent tre plutt des mes
ptrifies que des statues, deux seulement m'ont paru avoir perdu
quelque chose de leur fiert; c'est Louis V et Frdric V. Il est vrai
qu'ils ne font pas partie de l'clatante constellation de princes
seme sur le palais de Frdric IV. Ils sont adosss dans l'ombre 
cette ruine qui a t la Grosse-Tour.

Frdric V est profondment accabl; il semble qu'il songe  la faute
qui a fait sa destine. La couronne de Bohme, retire par les
Bohmiens du front de Ferdinand d'Autriche, avait t propose par eux
 l'lecteur de Saxe, qui la refusa; puis  Charles-Emmanuel, duc de
Savoie, qui la refusa; puis  Christian IV, roi de Danemark, qui la
refusa; ils l'offrirent enfin au palatin Frdric V, qui, conseill
par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronner
 Prague en 1619; puis la guerre clata, et il alla mourir, errant et
banni par les vnements qu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme
tait Elisabeth d'Angleterre, petite-fille de Marie Smart. Elle avait
apport en dot  son mari la fatalit de sa famille. Ce n'tait pas
Elisabeth qui pousait un trne, c'tait Frdric V qui pousait
l'exil.

Frdric V, dans la niche obscure o une broussaille le cache presque
entirement, a encore sur la tte cette couronne de Bohme, d'o la
guerre de Trente Ans est sortie; mais il n'a plus les deux mains qui
l'avaient saisie. Chose trange, une bombe sudoise les lui a coupes.

Louis V, qui l'avoisine, n'est pas moins sombre. On dirait qu'il sait
qu'il n'y a plus de gardes dans la place d'armes, que la _tour jamais
vide_ est vide, qu'il n'y a plus de prtres dans la chapelle, qu'il n'y
a plus de lions dans la Tour du Gant, qu'il n'y a plus d'lecteurs en
Allemagne, qu'il n'y a plus de palatins  Heidelberg, et que sa
_Grosse-Tour_, qu'il avait faite, aprs le donjon de Bourges, la plus
haute tour de l'Europe, pend croule derrire lui. Il regarde
tristement le lierre qui avance peu  peu sur son visage.

Cette grosse tour avait un pendant  l'autre extrmit de ce
palais-forteresse. C'tait la _Tour de Frdric le Victorieux_.

Vers 1455, Frdric Ier, voulant rendre son chteau inexpugnable, fit
lever une forte tour au-dessus du petit vallon qui le spare des
montagnes au levant. Cette tour tait haute de quatre-vingts pieds,
btie en granit et ferme de portes de fer. Le ct de sa muraille qui
regardait l'ennemi avait vingt pieds de large. Frdric fit dresser
dans l'intrieur trois formidables batteries superposes, et scella
dans les votes, pour la manoeuvre des engins, d'normes anneaux de
fer qui y pendent encore. En 1610, son arrire petit-neveu Frdric IV
exhaussa encore cette immense tour d'un grand tage octogone.--Quand
cette prodigieuse construction fut termine et complte, le pouce du
roi de France irrit se posa dessus et la fit clater comme une noix.

Aujourd'hui la _Tour de Frdric le Victorieux_ s'appelle la _Tour
Fendue_.

Une moiti de ce colossal cylindre de maonnerie gt dans le foss.
D'autres blocs lzards se dtachent du sommet et auraient croul
depuis longtemps, mais des arbres monstrueux les ont saisis dans leurs
griffes puissantes et les retiennent suspendus au-dessus de l'abme.

A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jet une ruine
ravissante; c'est l'intrieur de ce palais d'Othon-Henri, dont
jusqu'ici, cher Louis, je ne vous ai montr que la faade. Il y a l,
debout, ouvertes, livres au premier venu, sous le soleil et sous la
pluie, sous la neige et sous le vent, sans vote, sans lambris, sans
toit, perces comme au hasard dans des murs dmantels, douze portes
de la renaissance, douze joyaux d'orfvrerie, douze chefs-d'oeuvre,
douze idylles de pierre, auxquelles se mle, comme sortie des mmes
racines, une admirable et charmante fort de fleurs sauvages dignes
des palatins, _cousule dign_. Je ne saurais vous dire ce qu'il y a
d'inexprimable dans ce mlange de l'art et de la ralit; c'est  la
fois une lutte et une harmonie, La nature, qui rivalise avec
Beethoven, rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des
broussailles, les broussailles font des arabesques. On ne sait
laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de la feuille vivante ou
de la feuille sculpte.

Quant  moi, cette ruine m'a paru pleine d'un ordre divin. Il me
semble que ce palais, bti par les fes de la renaissance, est
maintenant dans son tat naturel. Toutes ces merveilleuses fantaisies
de l'art libre et farouche devaient tre mal  l'aise dans ces salles
quand on y signait la paix ou la guerre, quand de sombres princes y
rvaient, quand on y mariait des reines, quand on y bauchait des
empereurs d'Allemagne. Est-ce que ces Vertumnes, ces Pomones et ces
Ganymdes pouvaient comprendre quelque chose aux ides qu'ils voyaient
sortir de la tte de Frdric IV ou V, par la grce de Dieu, comte
palatin du Rhin, vicaire du Saint-Empire romain, lecteur, duc de
Haute et Basse-Bavire? Un grand seigneur couchait dans cette chambre
avec une fille de roi sous un baldaquin ducal; maintenant il n y a
plus ni seigneur, ni fille de roi, ni baldaquin, ni plafond dans cette
chambre; le liseron l'habite et la menthe sauvage la parfume. C'est
bien. C'est mieux. Ces adorables sculptures ont t faites pour tre
baises par les fleurs et regardes par les toiles.

La nature, juste et sainte, fait fte  cette oeuvre, dont les
hommes ont oubli l'ouvrier.

Outre une quantit innombrable de bassins, de grottes et de fontaines,
de pavillons et d'arcs de triomphe, outre la chapelle consacre 
saint Udalrich, et rige par Jules III en premire chapelle de
l'Allemagne;

     Outre la grande Place d'Armes,
     Les deux arsenaux,
     Le Jeu de balle de l'lecteur Charles,
     La Mnagerie des lions,
     La Volire,
     La Maison des oiseaux,
     La Maison du plumage,
     La grande Chancellerie,
     L'Htel des Monnaies, flanqu de quatre tourelles.

Le chteau de Heidelberg contenait et soudait, dans sa magnifique
unit, huit palais de huit princes et de huit poques diffrentes:

Un du quatorzime sicle, le palais du pfalzgraf Rodolphe Ier;

Un du quinzime sicle, le palais de l'empereur Rupert;

Trois du seizime: le palais de Louis V, le palais de Frdric II, et
le palais d'Othon-Henri;

Trois du dix-septime: le palais de Frdric IV, le palais de Frdric
V, et le palais d'Elisabeth.

Sa ruine se compose aujourd'hui de toutes ces ruines.

Sans compter les tourelles, les gloriettes et les lanternes-escaliers
du dedans, il y avait neuf tours extrieures:

     La tour Charles,
     La Rondelle,
     La Grosse Tour,
     La tour de Frdric le Victorieux,
     La tour Jamais-Vide,
     La tour de Communication,
     La tour du Gant,
     La Tour Octogone,

et cette tour de la Librairie, qui a renferm la _Bibliothque
palatine_ du Vatican, et dont, en 1622, les manuscrits grecs et les
missels byzantins servirent de litire, faute de paille, aux chevaux
de l'arme impriale.

Cinq de ces tours subsistent encore:

     La tour de la Librairie,
     La Tour Octogone,
     La Grosse Tour,
     La Tour Fendue,
     Et la tour du Gant, la seule qui soit carre.

Bizarre destine! ce prodigieux palais, qui a t le thtre des ftes
et des guerres, qui a t la demeure des comtes du Rhin et des ducs de
Bavire, des rois de Bohme et des empereurs d'Allemagne, n'est plus
aujourd'hui que l'enveloppe complique d'un tonneau.

Le souterrain de Tournus est une glise, le souterrain de Saint-Denis
est un spulcre, le souterrain de Heidelberg est une cave.

Quand on a travers ces dcombres grandioses, cet croulement pique,
ces salles d'armes dmolies, ces palais pleins de mousses, de ronces,
d'ombre et d'oubli, ces tours qui ont chancel comme des hommes ivres
et qui sont tombes comme des hommes morts, ces vastes cours o, il y
a deux cents ans  peine, le lansquenet se tenait debout sur le
perron, la pique haute, tout ce grand difice et toute cette grande
histoire, un homme vient  vous avec une lanterne, vous ouvre une
porte basse, vous montre un escalier sombre, et vous fait signe de
descendre. On descend, la vote est obscure, la crypte est recueillie,
les soupiraux jettent un demi-jour religieux, on s'attend aux tombeaux
des palatins, on trouve une grosse tonne, une fantaisie
pantagrulique, un trne pour un Ramponneau colossal. Quand on
aperoit cette chose trange, on croit entendre dans les tnbres de
cette ruine l'immense clat de rire de Gargantua.

Le Gros Tonneau dans le manoir de Heidelberg, c'est Rabelais log chez
Homre.

Le Gros Tonneau, couch sur le ventre dans la vaste cave qui l'abrite,
prsente l'aspect d'un navire sous la cale. Il a vingt-quatre pieds de
diamtre et trente-trois pieds de long. Il porte  sa face antrieure
un cusson rocaille o est sculpt le chiffre de l'lecteur
Charles-Thodore. Deux escaliers  deux tages serpentent  l'entour
et montent jusqu' une plate-forme pose sur son dos. Il contient deux
cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles
bouteilles; d'o il suit qu'il y a dans la grosse tonne de Heidelberg
cinq cent soixante-six mille quatre cents bouteilles ordinaires. On la
remplissait par un trou perc dans la vote au-dessus de la bonde, et
on la vidait avec une pompe qui est encore l suspendue au mur. Celte
futaille-monstre a t pleine trois fois de vin du Rhin. La premire
fois qu'elle fut remplie, l'lecteur dansa avec sa cour sur la
plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide.

Le vin s'y amliorait.

Au reste, cette tonne n'est pas l'ancien Gros Tonneau de Heidelberg,
couvert de si curieuses sculptures et construit en 1595 par l'lecteur
Jean-Casimir, pour solenniser je ne sais quelle rconciliation de
luthriens et de calvinistes. Charles-Thodore l'a fait dmolir vers
1750 pour btir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orn.

Outre le gros tonneau, les caveaux du chteau palatin, dont les
profondeurs s'ouvrent de toutes parts comme des antres, renfermaient
ce qu'on appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n'avaient
gure que la hauteur d'un premier tage. Il y en avait dix ou douze.
Il n'en reste plus qu'un, qu'on m'a montr dans sa cellule, 
quelques pas de la grande tonne. Il ne contenait que le cinquime du
Gros Tonneau. C'est un fort bel assemblage de douves en bois de chne,
fabriqu au temps de Louis XIII, orn par les lecteurs palatins de
l'cusson de Bavire et de trois ttes de lions sur chacune de ses
faces, et par les soldats franais de quelques coups de hache. C'tait
en 1799. Le tonneau tait plein de vin du Rhin, nos soldats voulurent
l'enfoncer. Le tonneau tint bon. Ils avaient bris les murailles de la
citadelle, ils ne purent faire brche au tonneau.

Ce petit tonneau est vide depuis 1800.

En se promenant dans l'ombre que jette la grosse tonne, on aperoit
tout  coup, derrire des madriers qui l'tanonnent, une singulire
statue de bois sur laquelle un soupirail jette un rayon blafard. C'est
une espce de petit vieillard jovial, grotesquement accoutr,  ct
duquel une grossire horloge pend accroche  un clou. Une ficelle
sort de dessous cette horloge, vous la tirez, l'horloge s'ouvre
brusquement, et laisse chapper une queue de renard qui vient vous
frapper le visage. Ce petit vieillard, c'est un bouffon de cour; cette
horloge, c'est sa bouffonnerie.

Voil la seule chose qui palpite et remue encore dans le chteau de
Heidelberg, la farce d'un bouffon de roi. L-haut, dans les dcombres,
Charlemagne n'a plus de sceptre, Frdric le Victorieux n'a plus de
tour, le roi de Bohme n'a plus de bras, Frdric II n'a plus de tte,
le royal globe de Frdric V a t bris dans sa main par un boulet,
cet autre globe royal; tout est tomb, tout a fini, tout s'est teint,
hormis ce bouffon. Il est encore l, lui, il est debout, il respire,
il dit: Me voici! Il a son habit bleu, son gilet extravagant, sa
perruque de fou mi-partie verte et rouge; il vous regarde, il vous
arrte, il vous tire par la manche, il vous fait sa grosse pasquinade
stupide, et il vous rit au nez. A mon sens, ce qu'il y a de plus
lugubre et de plus amer dans cette ruine de Heidelberg, ce ne sont pas
tous ces princes et tous ces rois morts, c'est ce bouffon vivant.

C'tait le fou du palatin Charles-Philippe. Il s'appelait PERKEO. Il
tait haut de trois pieds six pouces, comme sa statue, au-dessous de
laquelle son nom est grav. Il buvait quinze doubles bouteilles de vin
du Rhin par jour. C'tait l son talent. Il faisait beaucoup rire,
vers 1710, l'lecteur palatin de Bavire et l'empereur d'Allemagne,
ces ombres qui passaient alors.

Un jour que plusieurs princes trangers taient chez le palatin, on
mesura Perkeo  l'un de ces grands grenadiers de Frdric Ier, roi de
Prusse, lesquels, botts  talons hauts et coiffs de leurs immenses
bonnets  poil, taient obligs de descendre les escaliers des palais
 reculons. Le fou dpassait  peine la botte du grenadier. _Cela fit
trs-fort rire_, dit un narrateur du temps. Pauvres princes d'une
poque dcrpite, occups de nains et de gants, et oubliant les
hommes!

Quand Perkeo n'avait pas bu ses quinze bouteilles, on le fouettait.

Au fond, dans la gaiet grimaante de ce misrable, il y avait
ncessairement du sarcasme et du ddain. Les princes, dans leur
tourbillon, ne s'en apercevaient pas. Le rayonnement splendide de la
cour palatine couvrait les lueurs de haine qui clairaient par
instants ce visage; mais aujourd'hui, dans l'ombre de ces ruines,
elles reparaissent; elles font lire distinctement la pense secrte du
bouffon. La mort, qui a pass sur ce rire, en a t la factie et n'y
a laiss que l'ironie.

Il semble que la statue de Perkeo raille celle de Charlemagne.

Il ne faut pas retourner voir Perkeo. La premire fois il attriste,
la seconde fois il effraye. Rien de plus sinistre que le rire
immobile. Dans ce palais dsert, prs de ce tonneau vide, on songe 
ce pauvre fou battu par ses matres quand il n'tait pas ivre, et ce
masque hideusement joyeux fait peur. Ce n'est mme plus le rire d'un
bouffon qui se moque, c'est le ricanement d'un dmon qui se venge.
Dans cette ruine pleine de fantmes, Perkeo aussi est un spectre.

Pardon, cher Louis, si je profite de la transition; mais,  propos de
fantmes, je puis bien vous parler de revenants. Il y en a, dit-on, et
beaucoup, dans le manoir de Heidelberg. Ils s'y promnent dans les
nuits de pleine lune et dans les nuits d'orage. Tantt c'est Jutha, la
femme d'Anthyse, duc des Francs, qui s'assied, ple et couronne, sous
les petites ogives de la gloriette de Louis le Barbu. Tantt ce sont
les deux francs-juges, deux chevaliers noirs qu'on voit marcher  ct
de la statue de Jupiter, sur la frise inaccessible du palais
d'Othon-Henri. Tantt ce sont les musiciens bossus, dmons familiers
qui sifflent des airs sataniques dans les combles de la chapelle.
Tantt c'est la Dame Blanche qui passe sous les votes, et dont on
entend la voix. C'est cette dame blanche qui apparut, dit-on, en 1655,
dans le rittersaal d'Othon-Henri au comte Frdric de Deux-Ponts et
lui prdit la chute du Palatinat. Du temps des palatins, elle se
montrait chaque fois qu'un des souverains du pays devait mourir. Elle
ne revient pas pour les grands-ducs de Bade. Il parat qu'elle ne
reconnat point le trait de Lunville.

Voil, cher Louis, les diables que les touristes cherchent dans ce
vieux palais. Quant  moi, je dois en convenir, je n'y ai vu d'autres
diables, et mme d'autres touristes, qu'un jour, vers midi, deux de
ces immenses ramoneurs de la fort Noire, lesquels taient venus
visiter en artistes et en connaisseurs la phnomnale chemine des
palatins, et s'extasiaient dessous, et qui, tout noirs, avec leurs
dents blanches, agitant de leurs deux bras ce vaste manteau qu'ils
portent en chle, avaient l'air de deux grandes chauves-souris de
l'Odon mettant en scne Robin des Bois dans les ruines de Heidelberg.

Aucun genre de dvastation n'a manqu  ce chteau. Jusqu'ici je vous
ai parl de M. de Tilli, du comte de Birkenfeld, du marchal de
Lorges, de l'empereur d'Allemagne et du roi de France, des grands
dmolisseurs. Je ne vous ai rien dit des petits. Quand on regarde la
trace des lions, on n'aperoit pas celle des rats. Heidelberg a eu
pourtant ses rats. Les ravageurs infimes, les architectes officiels,
se sont rus sur ce monument comme s'il tait en France, comme s'il
tait  Paris. Des invalides qu'on y avait logs ont mutil le vieil
difice avec une haine de ruine  ruine. Ils ont compltement dmoli
deux frontons sur quatre dans la chambre  coucher d'Othon-Henri. Des
Anglais ont bris  coups de marteau, pour les emporter, les
cariatides-pilastres de la salle  manger. Un architecte, charg de
construire un conduit d'eau de Heidelberg  Mannheim, a jet bas les
votes de la salle des chevaliers, afin de faire avec les briques du
ciment pour ses aqueducs. Vous vous souvenez que notre grille de la
Place-Royale, monument rare et complet de la serrurerie du
dix-septime sicle, cette bonne vieille grille dont parle madame de
Svign, qui avait vu passer les _oiseaux des Tournelles_, qu'avaient
coudoye Corneille allant chez Marion de Lorme et Molire allant chez
Ninon de Lenclos, a t vendue cette anne, devant ma porte, _cinq
sous la livre_. Eh bien, cher Louis, les niais quelconques qui ont
fait cette btise ne l'ont pas mme invente. Les niais crateurs de
la chose taient de Heidelberg; eux ne sont que les niais plagiaires.
Il y avait autour du perron d'Othon-Henri une admirable rampe de fer
de la Renaissance. Les architectes de la ville l'ont fait vendre _au
poids et  moins de six liards la livre_. Je cite le texte mme du
march. Qu'en dites-vous? Ces six liards-l valent bien nos cinq sous.

      *       *       *       *       *

Vous m'avez oubli sans doute sur la colline du petit Geissberg, o
j'tais quand je me suis mis  vous parler du chteau de Heidelberg;
et je m'y suis oubli moi-mme, tant j'y avais t saisi d'une rverie
profonde. La nuit tait venue, des nues s'taient rpandues sur le
ciel, la lune tait monte presque au znith, que j'tais encore assis
sur la mme pierre, regardant les tnbres que j'avais autour de moi
et les ombres que j'avais en moi. Tout  coup le clocher de la ville a
sonn l'heure sous mes pieds, c'tait minuit: je me suis lev et je
suis redescendu. Le chemin qui mne  Heidelberg passe devant les
ruines. Au moment ou j'y arrivais, la lune, voile par des nuages
diffus et entoure d'un immense halo, jetait une clart lugubre sur ce
magnifique amas d'croulements. Au del du foss,  trente pas de moi,
au milieu d'une vaste broussaille, la Tour Fendue, dont je voyais
l'intrieur, m'apparaissait comme une norme tte de mort. Je
distinguais les fosses nasales, la vote du palais, la double arcade
sourcilire, le creux profond et terrible des yeux teints. Le gros
pilier central avec son chapiteau tait la racine du nez. Des cloisons
dchires faisaient les cartilages. En bas, sur la pente du ravin, les
saillies du pan de mur tomb figuraient affreusement la mchoire. Je
n'ai de ma vie rien vu de plus mlancolique que cette grande tte de
mort pose sur ce grand nant qui s'appelle le Chteau des Palatins.

La ruine, toujours ouverte, est dserte  cette heure. L'ide m'a pris
d'y entrer. Les deux gants de pierre qui gardent la Tour Carre m'ont
laiss passer. J'ai franchi le porche noir sous lequel pend encore la
vieille herse de fer, et j'ai pntr dans la cour. La lune avait
presque disparu sous les nues. Il ne venait du ciel qu'une clart
blme.

Louis, rien n'est plus grand que ce qui est tomb. Cette ruine,
claire de cette faon, vue  cette heure, avait une tristesse, une
douceur et une majest inexprimables. Je croyais sentir dans le
frissonnement  peine distinct des arbres et des ronces le ne sais
quoi de grave et de respectueux. Je n'entendais aucun pas, aucune
voix, aucun souffle. Il n'y avait dans la cour ni ombres ni lumires;
une sorte de demi-jour rveur modrait tout, clairait tout et voilait
tout. L'enchevtrement des brches et des crevasses laissait arriver
jusqu'aux recoins les plus obscurs de faibles rayons de lune; et dans
les profondeurs noires, sous des votes et des corridors
inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvoir lentement.

C'tait l'heure o les faades des vieux difices abandonns ne sont
plus des faades, mais des visages.

Je m'avanais sur le pav ingal et montueux sans oser faire de bruit,
et j'prouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gne
trange, ce sentiment indfinissable que les anciens appelaient
l'_horreur des bois sacrs_. Il y a une sorte de terreur insurmontable
dans le sinistre ml au superbe.

Cependant j'ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron
sans rampe et je suis entr dans le vieux palais sans toit
d'Othon-Henri. Vous allez rire peut-tre; mais je vous assure que
marcher la nuit dans des chambres qui ont t habites par des
hommes, dont les portes sont dcores, dont les compartiments ont
encore leur signification distincte; se dire: Voici la salle 
manger, voici la chambre  coucher, voici l'alcve, voici la
chemine, et de sentir l'herbe sous ses pieds, et voir le ciel
au-dessus de sa tte, c'est effrayant. Une chambre qui a encore la
figure d'une chambre, et dont le plafond a t enlev par une main
invisible comme le couvercle d'une bote, devient une chose lugubre et
sans nom. Ce n'est plus une maison, ce n'est pas une tombe. Dans un
tombeau on sent l'me de l'homme; dans ceci on sent son ombre.

Au moment o j'allais passer du vestibule dans la salle des
chevaliers, je me suis arrt. Il y avait l un bruit singulier
d'autant plus distinct, qu'un silence spulcral remplissait le reste
de la ruine. C'tait une sorte de rlement faible, strident, continu,
ml par instants d'un petit martellement sec et rapide, qui tantt
paraissait venir du fond des tnbres, d'un point loign du taillis
ou de l'difice, tantt semblait sortir de dessous mes pieds, d'entre
les fentes du pav. D'o venait ce bruit? de quel tre nocturne
tait-ce le cri ou le frappement? je l'ignore, mais cela ressemblait
au grincement d'un mtier, et je ne pouvais m'empcher de songer, en
l'coutant,  ce hideux fileur de lgendes qui file la nuit dans les
ruines de la corde pour les gibets.

Du reste, rien, personne, aucun tre vivant. La salle tait dserte
comme tout le palais. J'ai heurt le pav de ma canne, le bruit a
cess, puis a recommenc un moment aprs. J'ai heurt encore, il a
cess, puis il a recommenc. D'ailleurs je n'ai rien vu qu'une grande
chauve-souris effraye, que le choc de ma canne sur la dalle avait
fait sortir d'une des consoles sculptes de la muraille, et qui
promenait au-dessus de ma tte ce funbre vol circulaire qui semble
fait pour l'intrieur des tours effondres.

Vous dirai-je tout? pourquoi non? n'tes-vous pas l'homme qui
comprenez tous les rves de l'esprit? Il me semblait que je gnais
quelqu'un dans cette ruine. Qui? Je l'ignore. Mais il est certain que
je troublais un mystre. La nuit tait l, seule; je l'avais drange.
Tons les habitants surnaturels de cette royale masure fixaient  la
fois sur moi leur prunelle vague et effare. Les tritons, les satyres,
les sirnes  double queue, l'Amour ail qui joue depuis trois sicles
avec une guirlande sur le seuil de la salle des chevaliers, les deux
Victoires nues que les invalides ont mutiles, les cariatides caches
sous des arbustes de pourpre, les chimres qui tiennent des anneaux
dans leurs dents, les naades qui coutent tomber l'eau de pierre de
leur urne, avaient je ne sais quoi d'irrit et de triste; le rictus
des mascarons prenait une expression trange; une lueur faisait
saillir lugubrement dans l'ombre cette sombre Isis du vestibule 
laquelle les pluies qui la rongent et l'estompent ont donn le sourire
indfinissable des figures de Prudhon; deux sphinx casqus,  mamelles
de femme et  oreilles de faune, paraissaient chuchoter  voix basse
en me regardant, _transversa tuentes_; et je croyais entendre respirer
les lions de la chemine sous la broussaille o ils se sont tapis
depuis que le pied du palatin pensif ne se pose plus sur leur crinire
de marbre. Quelque chose d'immobile et de terrible palpitait autour de
moi sur toutes ces murailles, et chaque fois que je m'approchais d'une
porte tnbreuse ou d'un coin brumeux, j'y voyais vivre un regard
mystrieux.

Etes-vous visionnaire comme moi? avez-vous prouv cela? Les statues
dorment le jour, mais la nuit elles se rveillent et deviennent
fantmes.

Je suis sorti du palais d'Othon et je suis rentr dans la cour,
toujours poursuivi par le petit bruit bizarre que faisait un veilleur
quelconque dans la salle des chevaliers.

Au moment o je venais de redescendre le perron, la lune a surgi tout
 coup pure et brillante dans une large dchirure des nuages; le
palais  double fronton de Frdric IV m'est apparu subitement,
magnifique, clair comme en plein jour, avec ses seize gants ples
et formidables; tandis qu' ma droite la faade d'Othon, dresse toute
noire sur le ciel lumineux, laissait chapper d'blouissants rayons de
lune par ses vingt-quatre fentres  la fois.

Je vous ai dit _clair comme en plein jour_; j'ai tort, c'tait tout
ensemble plus et moins. La lune dans les ruines est mieux qu'une
lumire, c'est une harmonie. Elle ne cache aucun dtail et elle
n'exagre aucune cicatrice; elle jette un voile sur les choses brises
et ajoute je ne sais quelle aurole brumeuse  la majest des vieux
difices. Il vaut mieux voir un palais ou un clotre croul la nuit
que le jour. La dure clart du soleil fatigue les ruines et importune
la tristesse des statues.

A leur tour, ces ombres des empereurs et des palatins m'ont regard;
_simulacra_. Chose singulire, il m'avait sembl, l'instant
d'auparavant, que les sirnes, les nymphes et les chimres me
regardaient avec colre; il me semblait maintenant que tous ces vieux
princes redoutables attachaient sur moi, chtif passant, un oeil bon
et hospitalier. Quelques-uns paraissaient encore plus grands sous le
rayonnement fantastique de la lune. L'un d'eux, qui a t atteint et 
demi renvers par une bombe, Jean-Casimir, adoss  la muraille, avec
sa face blme, son nez aquilin et sa longue barbe, avait l'air de
Henri IV exhum.

Je suis sorti du palais par le jardin, et en redescendant je me suis
encore arrt un instant sur une des terrasses infrieures. Derrire
moi, la ruine, cachant la lune, faisait  mi-cte un gros buisson
d'ombre d'o jaillissaient dans toutes les directions  la fois de
longues lignes sombres et lumineuses rayant le fond vague et vaporeux
du paysage. Au-dessous de moi gisait Heidelberg assoupie, tendue au
fond de la valle le long de la montagne, toutes lumires teintes,
toutes portes fermes; sous Heidelberg j'entendais passer le Neckar,
qui semblait parler  demi-voix  la colline et  la plaine; et les
penses qui m'avaient rempli toute la soire, le nant de l'homme dans
le pass, l'infirmit de l'homme dans le prsent, la grandeur de la
nature et l'ternit de Dieu, me revenaient toutes ensemble, comme
reprsentes par une triple figure, tandis que je descendais  pas
lents dans les tnbres, entre cette rivire toujours veille et
vivante, cette ville endormie et ce palais mort.


_POST-SCRIPTUM_

     Carlsrhe, novembre.

Cher Louis, voil cette lettre interminable finie. Louez Dieu et
pardonnez-moi. Ne lisez pas l'in-folio que je vous envoie, mais venez
voir Heidelberg.

Je viens de faire une magnifique tourne dans la Berg-Strasse. J'ai eu
de la boue et de la neige, mais vous savez que je suis un peu
montagnard. J'ai seulement beaucoup souffert, non du froid, mais des
poles. Figurez-vous que, depuis que je suis en Allemagne, je n'ai pas
encore pu russir  me procurer un feu de chemine, un tison allum,
un fagot flambant. Ils n'ont que d'affreux poles dont tes tuyaux se
tordent dans les chambres comme des serpents. Il sort de l une
vilaine chaleur tratre qui vous fait bouillir la tte et vous glace
les pieds. Ici on ne se chauffe pas, on s'asphyxie.

A ce petit inconvnient prs,--l'asphyxie soir et matin,--le pays est
vraiment admirable. Il pleut toute la nuit; j'entends, tout en
dormant, les averses faire rage contre mes vitres; je m'attends 
d'horribles journes mouilles; mais, je ne sais comment cela se fait,
le matin les nues se dchirent, les brumes s'envolent, et je vois
les plus belles choses du monde.

     Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane.

Adieu, cher ami. A bientt. Dans quelques semaines je serrerai votre
bonne main. Aimez-moi.




1839




LETTRE XXIX

STRASBOURG.

  Ce qu'on voit d'une fentre de la _Maison-Rouge_.--Parallle entre
    le postillon badois et le postillon franais, o l'auteur ne se
    montre pas aveugl par l'amour-propre national.--Une nuit
    horrible.--Nouvelle manire d'tre tir  quatre
    chevaux.--Description complte et dtaille de la ville de
    Szanne.--Peinture approfondie et minutieuse de
    Phalsbourg.--Vitry-sur-Marne.--Bar-le-Duc.--L'auteur fait des
    platitudes aux naades.--Tout tre a l'odeur de ce qu'il
    mange.--Thorie de l'architecture et du climat.--Haute
    statistique  propos des confitures de Bar.--L'auteur songe 
    une chose qui faisait la joie d'un
    enfant.--Paysages.--Ligny.--Toul.--La cathdrale.--L'auteur dit
    son fait  la cathdrale d'Orlans.--Nancy.--Croquis galant de
    la place de l'Htel-de-Ville.--Thorie et apologie du
    rococo.--Rveil en malle-poste au point du jour.--Vision
    magnifique.--La cte de Saverne.--Paragraphe qui commence dans
    le ciel et qui finit dans un plat  barbe.--Les paysans.--Les
    routiers.--Wasselonne.--La route tourne.--Apparition du
    Munster.


     Strasbourg, aot.

Me voil  Strasbourg, mon ami. J'ai ma fentre ouverte sur la place
d'Armes. J'ai  ma droite un bouquet d'arbres,  ma gauche le Munster,
dont les cloches sonnent  toute vole en ce moment; devant moi, au
fond de la place, une maison du seizime sicle, fort belle, quoique
badigeonne en jaune avec contrevents verts; derrire cette maison,
les hauts pignons d'une vieille nef, o est la bibliothque de la
ville; au milieu de la place, une baraque en bois d'o sortira,
dit-on, un monument pour Klber; tout autour, un cordon de vieux
toits assez pittoresques;  quelques pas de ma fentre, une
lanterne-potence, au pied de laquelle baragouinent quelques gamins
allemands, blonds et ventrus. De temps en temps, une svelte chaise de
poste anglaise, calche ou landau, s'arrte devant la porte de la
_Maison-Rouge_,--que j'habite,--avec son postillon badois. Le postillon
badois est charmant; il a une veste jaune vif, un chapeau noir verni 
large galon d'argent, et porte en bandoulire un petit cor de chasse
avec une norme touffe de glands rouges au milieu du dos. Nos
postillons,  nous, sont hideux; le postillon de Longjumeau est un
mythe; une vieille blouse crotte avec un affreux bonnet de coton,
voil le postillon franais. Maintenant, sur le tout, postillon
badois, chaise de poste, gamins allemands, vieilles maisons, arbres,
baraques et clocher, posez un joli ciel ml de bleu et de nuages, et
vous aurez une ide du tableau.

J'ai eu, du reste, peu d'aventures; j'ai pass deux nuits en
malle-poste, ce qui m'a laiss une haute ide de la solidit de notre
machine humaine. C'est une horrible chose qu'une nuit en malle-poste.
Au moment du dpart, tout va bien, le postillon fait claquer son
fouet, les grelots des chevaux babillent joyeusement, on se sent dans
une situation trange et douce, le mouvement de la voiture donne 
l'esprit de la gaiet et le crpuscule de la mlancolie. Peu  peu la
nuit tombe, la conversation des voisins languit, on sent ses paupires
s'alourdir, les lanternes de la malle s'allument, elle relaye, puis
repart comme le vent, il fait tout  fait nuit, on s'endort, c'est
prcisment ce moment-l que la route choisit pour devenir affreuse;
les bosses et les fondrires s'enchevtrent; la malle se met  danser.
Ce n'est plus une route, c'est une chane de montagnes avec ses lacs
et ses crtes, qui doit faire des horizons magnifiques aux fourmis.
Alors deux mouvements contraires s'emparent de la voiture et la
secouent avec rage comme deux normes mains qui l'auraient empoigne
en passant: un mouvement d'avant en arrire et d'arrire en avant, et
un mouvement de gauche  droite et de droite  gauche,--le tangage et
le roulis. Il rsulte de cette heureuse complication que toute
secousse se multiplie par elle-mme  la hauteur des essieux, et
qu'elle monte  la troisime puissance dans l'intrieur de la voiture;
si bien qu'un caillou gros comme le poing vous fait cogner huit fois
de suite la tte au mme endroit, comme s'il s'agissait d'y enfoncer
un clou. C'est charmant. A dater de ce moment-l, on n'est plus dans
une voiture, on est dans un tourbillon. Il semble que la malle soit
entre en fureur. La confortable malle invente par M. Conte se
mtamorphose en une abominable patache, le fauteuil-Voltaire n'est
plus qu'un infme tape-cul. On saute, on danse, on rebondit, on
rejaillit contre son voisin,--tout en dormant. Car c'est l le beau de
la chose, on dort. Le sommeil vous tient d'un ct, l'infernale
voiture de l'autre. De l un cauchemar sans pareil. Rien n'est
comparable aux rves d'un sommeil cahot. On dort et l'on ne dort pas,
on est tout  la fois dans la ralit et dans la chimre. C'est le
rve amphibie. De temps en temps on entr'ouvre la paupire. Tout a un
aspect difforme, surtout s'il pleut, comme il faisait l'autre nuit. Le
ciel est noir, ou plutt il n'y a pas de ciel, il semble qu'on aille
perdument  travers un gouffre; les lanternes de la voiture jettent
une lueur blafarde qui rend monstrueuse la croupe des chevaux; par
intervalles, de farouches tignasses d'ormeaux apparaissent
brusquement dans la clart, et s'vanouissent; les flaques d'eau
petillent et frmissent sous la pluie comme une friture dans la pole;
les buissons prennent des airs accroupis et hostiles; les tas de
pierres ont des tournures de cadavres gisants; on regarde vaguement;
les arbres de la plaine ne sont plus des arbres, ce sont des gants
hideux qu'on croit voir s'avancer lentement vers le bord de la route;
tout vieux mur ressemble  une norme mchoire dente. Tout  coup un
spectre passe en tendant les bras. Le jour, ce serait tout bonnement
le poteau du chemin, et il vous dirait honntement: _Route de
Coulommiers  Szanne._ La nuit, c'est une larve horrible qui semble
jeter une maldiction au voyageur. Et puis, je ne sais pourquoi on a
l'esprit plein d'images de serpents; c'est  croire que des couleuvres
vous rampent dans le cerveau; la ronce siffle au bord du talus comme
une poigne d'aspics; le fouet du postillon est une vipre volante qui
suit la voiture et cherche  vous mordre  travers la vitre; au loin,
dans la brume, la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa
qui digre, et prend dans les grossissements du sommeil la figure d'un
dragon prodigieux qui entourerait l'horizon. Le vent rle comme un
cyclope fatigu, et vous fait rver  quelque ouvrier effrayant qui
travaille avec douleur dans les tnbres.--Tout vit dans cette vie
affreuse que les nuits d'orage donnent aux choses.

Les villes qu'on traverse se mettent aussi  danser, les rues montent
et descendent perpendiculairement, les maisons se penchent ple-mle
sur la voiture, et quelques-unes y regardent avec des yeux de braise.
Ce sont celles qui ont encore des fentres claires.

Vers cinq heures du matin, on se croit bris; le soleil se lve, on
n'y pense plus.

Voil ce que c'est qu'une nuit en malle-poste, et je vous parle ici
des nouvelles malles, qui sont d'ailleurs d'excellentes voitures le
jour, quand la route est bonne,--ce qui est rare en France.

Vous pensez bien, cher ami, qu'il me serait difficile de vous donner
ide d'un pays parcouru de cette manire. J'ai travers Szanne, et
voici ce qui m'en reste: une longue rue dlabre, des maisons basses,
une place avec une fontaine, une boutique ouverte o un homme clair
d'une chandelle rabote une planche. J'ai travers Phalsbourg, et voici
ce que j'en ai gard: un bruit de chanes et de ponts-levis, des
soldats regardant avec des lanternes, et de noires portes fortifies
sous lesquelles s'engouffrait la voiture.

De Vitry-sur-Marne  Nancy, j'ai voyag au jour. Je n'ai rien vu de
bien remarquable. Il est vrai que la malle-poste ne laisse rien voir.

Vitry-sur-Marne est une place de guerre rococo. Saint-Dizier est une
longue et large rue borde  et l de belles maisons Louis XV en
pierres de taille. Bar-le-Duc est assez pittoresque; une jolie rivire
y passe. Je suppose que c'est l'Ornain; mais je n'affirme rien en fait
de rivire, depuis qu'il m'est arriv de soulever toute la Bretagne
pour avoir confondu la Vilaine avec le Couasnon. Les naades sont
susceptibles, et je ne me soucie pas de me colleter avec des fleuves
aux cheveux verts. Mettez donc que je n'ai rien dit.

A propos, j'ai fait tout ce voyage accost d'un brave notaire de
province qui a son officine dans je ne sais plus quelle petite ville
du Midi et qui va passer ses vacances  Bade, _parce que_, dit-il, _tout
le monde va  Bade_. Aucune conversation possible, bien entendu. Ce
digne tabellion sent le papier timbr comme le lapin de clapier sent
le chou.

Du reste, comme le voyage rend causeur, j'ai essay de l'entamer de
cent faons, pour voir si je le trouverais _mangeable_, comme parle
Diderot. Je l'ai brch de tous les cts, mais je n'ai rien pu
casser qui ne ft stupide. Il y a beaucoup de gens comme cela. J'tais
comme ces enfants qui veulent  toute force mordre dans un faux
bonbon; ils cherchent du sucre, ils trouvent du pltre.

La ville de Bar est domine par un immense coteau vignoble qui est
tout vert en aot et qui, au moment o j'y passais, s'appuyait sur un
ciel tout bleu. Rien de cru dans ce bleu et dans ce vert,
qu'enveloppait chaudement un rayon de soleil. Aux environs de
Bar-le-Duc, la mode est que les maisons de quelque prtention aient,
au lieu de porte btarde, un petit porche en pierre de taille, 
plafond carr, lev sur perron. C'est assez joli. Vous savez que
j'aime  noter les originalits des architectures locales, je vous ai
dit cela cent fois, quand l'architecture est naturelle et non frelate
par les architectes. Le climat s'crit dans l'architecture. Pointu, un
toit prouve la pluie; plat, le soleil; charg de pierres, le vent.

Du reste, je n'ai rien remarqu  Bar-le-Duc, si ce n'est que le
courrier de la malle y a command quatre cents pots de confitures pour
sa vente de l'anne, et qu'au moment o je sortais de la ville il y
entrait un vieux cheval clop, qui s'en allait sans doute chez
l'quarrisseur. Vous souvient-il de ce fameux _saval_ de notre douce
enfant, de notre chre petite D..., lequel est rest si longtemps
expos  tous les ouragans et fondant sous toutes les pluies dans un
coin du balcon de la Place-Royale, avec un nez en papier gris, ni
oreilles ni queue, et plus rien que trois roulettes? c'est mon pauvre
cheval de Bar-le-Duc.

De Vitry  Saint-Dizier, le paysage est mdiocre. Ce sont de grosses
croupes  bl, tondues, rousses, d'un aspect maussade en cette saison.
Plus de laboureurs, plus de moissonneurs, plus de glaneuses marchant
pieds nus, tte baisse, avec une maigre gerbe sous le bras. Tout est
dsert. De temps en temps un chasseur et un chien d'arrt, immobiles
au haut d'une colline, se dessinent en silhouette sur le clair du
ciel.

On ne voit pas les villages; ils sont blottis entre les collines, dans
de petites valles vertes au fond desquelles coule presque toujours un
petit ruisseau. Par instants on aperoit le bout d'un clocher.

Une fois ce bout de clocher m'a prsent un aspect singulier. La
colline tait verte; c'tait du gazon. Au-dessus de cette colline on
ne voyait absolument rien que le chapeau d'tain d'une tour d'glise,
lequel semblait pos exactement sur le haut du coteau. Ce chapeau
tait de forme flamande. (En Flandre, dans les glises de village, le
clocher a la forme de la cloche.) Vous voyez cela d'ici: un immense
tapis vert sur lequel on et dit que Gargantua avait oubli sa
sonnette.

Aprs Saint-Dizier, la route est agrable. Une frache chevelure
d'arbres se rpand de tous les cts, les vallons se creusent, les
collines s'efflanquent et prennent par moments un faux air de
montagnes. Ce qui aide  l'illusion, c'est que parfois, et malgr le
joli aspect, la terre est maigre, le haut des collines est malade et
pel. On sent que la terre n'a pas la force de pousser sa sve
jusque-l. Cela ne grandit les collines qu'en apparence, mais enfin
cela les grandit.

Une jolie ville, c'est Ligny. Trois ou quatre collines en se
rencontrant ont fait une valle en toile. Les maisons de Ligny sont
toutes entasses au fond de cette valle, comme si elles avaient
gliss du haut des collines. Cela fait une petite ville ravissante 
voir; et puis il y a une jolie rivire et deux belles tours en ruine.
Ces collines sont charmantes, elles ont l'obligeance de forcer la
malle-poste  monter au pas, si bien que j'ai pu descendre, suivre la
voiture  pied et voir la ville.

J'ai des doutes  l'endroit de la cathdrale de Toul. Je la souponne
d'avoir quelque affinit avec la cathdrale d'Orlans, cette odieuse
glise qui de loin vous fait tant de promesses, et qui de prs n'en
tient aucune. Cependant j'ai moins mauvaise ide de l'glise de Toul;
il est vrai que je ne l'ai pas vue de prs. Toul est dans une valle,
la malle y descend au galop, le soleil se couchait, il jetait un
admirable rayon horizontal sur la faade de la cathdrale; l'difice a
un aspect de vtust singulire, il a de la masse, c'tait trs-beau.
En approchant, j'ai cru voir qu'il y avait au moins autant de
dlabrement que de vieillesse, que les tours taient octogones, ce qui
m'a dplu, et qu'elles taient surmontes d'une balustrade pareille au
couronnement des tours d'Orlans, ce qui m'a choqu. Cependant je ne
condamne pas la cathdrale de Toul. Vue par l'abside, elle est assez
belle. Au moment o nous passions le pont de Toul, mon compagnon de
voyage m'a demand si la maison de Lorraine n'tait pas la mme chose
que la maison de Mdicis.

Nancy, comme Toul, est dans une valle, mais dans une belle, large et
opulente valle. La ville a peu d'aspect; les clochers de la
cathdrale sont des poivrires pompadour. Cependant je me suis
rconcili avec Nancy, d'abord parce que j'y ai dn, et j'avais
grand'faim; ensuite parce que la place de l'Htel-de-Ville est une des
places rococo les plus jolies, les plus gaies et les plus compltes
que j'aie vues. C'est une dcoration fort bien faite et
merveilleusement ajuste, avec toutes sortes de choses qui sont bien
ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet: des fontaines en rocaille,
des bosquets d'arbres taills et faonns, des grilles de fer
paisses, dores et ouvrages, une statue du roi Stanislas, un arc de
triomphe d'un style tourment et amusant, des faades nobles,
lgantes, bien lies entre elles et disposes selon des angles
intelligents. Le pav lui-mme, fait de cailloux pointus, est 
compartiments comme une mosaque. C'est une place marquise.

J'ai vraiment regrett que le temps me manqut pour voir en dtail et
 mon aise cette ville toute dans le style de Louis XV. L'architecture
du dix-huitime sicle, quand elle est riche, finit par racheter son
mauvais got. Sa fantaisie vgte et s'panouit au sommet des difices
en buissons de fleurs si extravagantes et si touffues, que toute
colre s'en va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, 
Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que
le soleil ait agi sur cette vgtation de pierre comme sur l'autre
vgtation. On dirait qu'une sve a circul dans le granit; elle s'y
est gonfle, s'y est fait jour et jette de toutes parts de
prodigieuses branches d'arabesques qui se dressent enfles vers le
ciel. Sur les couvents, sur les palais, sur les glises, l'ornement
jaillit de partout,  tout propos, avec ou sans prtexte. Il n'y a pas
 Lisbonne un seul fronton dont la ligne soit reste tranquille.

Ce qui est remarquable, et ce qui achve d'assimiler l'architecture du
dix-huitime sicle  une vgtation, j'en faisais encore
l'observation  Nancy en ctoyant la cathdrale, c'est que, de mme
que le tronc des arbres est noir et triste, la partie infrieure des
difices pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de
vilains pieds.

J'arrivais  Nancy dimanche  sept heures du soir;  huit heures la
malle repartait. Cette nuit a t moins mauvaise que la premire.
Etais-je plus fatigu? la route tait-elle meilleure? Le fait est que
je me suis cramponn aux brassires de la voiture et que j'ai dormi.
C'est ainsi que j'ai vu Phalsbourg.

Vers quatre heures du matin, je me suis rveill. Un vent frais me
frappait le visage, la voiture, lance au grand galop, penchait en
avant, nous descendions la fameuse cte de Saverne.

C'est l une des belles impressions de ma vie. La pluie avait cess,
les brumes se dispersaient aux quatre vents, le croissant traversait
rapidement les nues et par moments voguait librement dans un trapze
d'azur comme une barque dans un petit lac. Une brise, qui venait du
Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route. De temps en
temps ils s'cartaient et me laissaient voir un abme vague et
blouissant: au premier plan, une futaie sous laquelle se drobait la
montagne; en bas, d'immenses plaines avec des mandres d'eau reluisant
comme des clairs; au fond une ligne sombre, confuse et paisse,--la
fort Noire,--tout un panorama magique entrevu au clair de lune. Ces
spectacles inachevs ont peut-tre plus de prestige encore que les
autres. Ce sont des rves qu'on touche et qu'on regarde. Je savais que
j'avais sous les yeux la France, l'Allemagne et la Suisse, Strasbourg
avec sa flche, la fort Noire avec ses montagnes, le Rhin avec ses
dtours; je cherchais tout, je supposais tout et je ne voyais rien. Je
n'ai jamais prouv de sensation plus extraordinaire. Mlez  cela
l'heure, la course, les chevaux emports par la pente, le bruit
violent des roues, le frmissement des vitres abaisses, le passage
frquent des ombres des arbres, les souffles qui sortent le matin des
montagnes, une sorte de murmure que faisait dj la plaine, la beaut
du ciel, et vous comprendrez ce que je sentais. Le jour, cette valle
merveille; la nuit, elle fascine.

La descente se fait en un quart d'heure. Elle a cinq quarts de
lieue.--Une demi-heure plus tard, c'tait le crpuscule; l'aube  ma
gauche tamait le bas du ciel, un groupe de maisons blanches couvertes
de tuiles noires se dcoupait au sommet d'une colline, le vritable
azur du jour commenait  dborder l'horizon, quelques paysans
passaient dj allant  leurs vignes, une lumire claire, froide et
violette luttait avec la lueur cendre de la lune, les constellations
plissaient, deux des pliades avaient disparu, les trois chevaux du
Chariot descendaient rapidement vers leur curie aux portes bleues, il
faisait froid, j'tais gel, il a fallu lever les vitres. Un moment
aprs le soleil se levait, et la premire chose qu'il me montrait,
c'tait un notaire de village faisant sa barbe  sa fentre, le nez
dans un miroir cass, sous un rideau de calicot rouge.

Une lieue plus loin, les paysans devenaient pittoresques, les rouliers
devenaient magnifiques; j'ai compt  l'un d'eux treize mulets attels
de chanes largement espaces. On sentait l'approche de Strasbourg, la
vieille ville allemande.

Tout en galopant nous traversions Wasselonne, long boyau de maisons
trangl dans la dernire gorge des Vosges du ct de Strasbourg. L,
je n'ai pu qu'entrevoir une singulire faade d'glise surmonte de
trois clochers ronds et pointus, juxtaposs, que le mouvement de la
voiture a brusquement apporte devant ma vitre et tout de suite
remporte en la cahotant comme une dcoration de thtre.

Tout  coup,  un tournant de la route, une brume s'est enleve, et
j'ai aperu le Munster. Il tait six heures du matin. L'norme
cathdrale, le sommet le plus haut qu'ait bti la main de l'homme
aprs la grande pyramide, se dessinait nettement sur un fond de
montagnes sombres d'une forme magnifique, dans lesquelles le soleil
baignait  et l de larges valles. L'oeuvre de Dieu faite pour
les hommes, l'oeuvre des hommes faite pour Dieu, la montagne et la
cathdrale, luttaient de grandeur.

Je n'ai jamais rien vu de plus imposant.




LETTRE XXX

STRASBOURG.

  La cathdrale.--La faade.--L'abside.--L'auteur s'exprime avec
    une extrme rserve sur le compte de Son Eminence monseigneur
    le cardinal de Rohan, vque de Strasbourg.--Les vitraux.--La
    chaire.--Les fonts baptismaux.--Deux tombeaux.--Quelques
    neries  propos d'un Anglais.--Le bras gauche de la croix.--Le
    bras droit.--Le suisse mal venu et mal men.--Le Munster.--Qui
    l'auteur rencontre en y montant.--L'auteur sur le
    Munster.--Strasbourg  vol d'oiseau.--Panorama.--Statues des
    deux architectes du clocher de Strasbourg.--Saint-Thomas. Le
    tombeau du marchal de Saxe.--Autres tombeaux.--Au-dessus du
    prtre, le cur; au-dessus du cur, l'vque; au-dessus de
    l'vque, le cardinal; au-dessus du cardinal, le pape;
    au-dessus du pape, le sacristain.--Le gros bedeau joufflu offre
     l'auteur de le conduire dans une cachette.--Un comte de
    Nassau et une comtesse de Nassau sous verre.--Quelle est la
    dernire humiliation rserve  l'homme.


     Septembre.

Hier j'ai visit l'glise. Le Munster est vritablement une merveille.
Les portails de l'glise sont beaux, particulirement le portail
roman; il y a sur la faade de trs-superbes figures  cheval, la
rosace est noble et bien coupe, toute la face de l'glise est un
pome savamment compos. Mais le vritable triomphe de cette
cathdrale, c'est la flche. C'est une vraie tiare de pierre avec sa
couronne et sa croix. C'est le prodige du gigantesque et du dlicat.
J'ai vu Chartres, j'ai vu Anvers, il me fallait Strasbourg.

L'glise n'a pas t termine. L'abside, misrablement tronque, a t
arrange au got du cardinal de Rohan, cet imbcile, l'homme du
collier. Elle est hideuse. Le vitrail qu'on y a adapt a un dessin de
tapis courant. C'est ignoble. Les autres vitraux sont beaux, except
quelques verrires refaites, notamment celle de la grande rose. Toute
l'glise est honteusement badigeonne; quelques parties de sculpture
ont t restaures avec quelque got. Cette cathdrale a t touche
par toutes mains. La chaire est un petit difice du quinzime sicle,
gothique fleuri, d'un dessin et d'un style ravissants. Malheureusement
on l'a dore d'une faon stupide. Les fonts baptismaux sont de la mme
poque et suprieurement restaurs. C'est un vase entour d'une
broussaille de sculpture la plus merveilleuse du monde. A ct, dans
une chapelle sombre, il y a deux tombeaux. L'un, celui d'un vque du
temps de Louis V, est cette pense redoutable que l'art gothique a
exprime sous toutes les formes: un lit sous lequel est un tombeau, le
sommeil superpos  la mort, l'homme au cadavre, la mort  l'ternit.
Le spulcre a deux tages. L'vque, dans ses habits pontificaux et
mitre en tte, est couch dans son lit, sous un dais; il dort.
Au-dessous, dans l'ombre, sous les pieds du lit, on entrevoit une
norme pierre dans laquelle sont scells deux normes anneaux de fer;
c'est le couvercle du tombeau. On n'en voit pas davantage. Les
architectes du seizime sicle montraient le cadavre (vous vous
souvenez des tombeaux de Brou), ceux du quatorzime le cachaient;
c'est encore plus effrayant. Rien de plus sinistre que ces deux
anneaux.

Au plus profond de ma rverie, j'ai t distrait par un Anglais qui
faisait des questions sur l'affaire du collier et sur madame de
Lamotte, croyant voir l le tombeau du cardinal de Rohan. Dans tout
autre lieu je n'aurais pu m'empcher de rire. Aprs tout, j'aurais eu
tort. Qui n'a pas son coin d'ignorance grossire? Je connais et vous
connaissez comme moi un savant mdecin qui dit _poudre_ DENTIFRICE, ce
qui prouve qu'il ne sait ni le latin ni le franais. Je ne sais plus
quel avocat, adversaire de la proprit littraire  la Chambre des
dputs, dit: _monsieur Raumur_, _monsieur Fahrenheit_, _monsieur
Centigrade_. Un philosophe infaillible, notre contemporain, a imagin
le prtrit _recollexit_. Raulin, trs-docte recteur de l'Universit de
Paris au quinzime sicle, s'indignait que les coliers crivissent:
_mater tuus, pater tua_, et il disait: _Marmouseti_. Le barbarisme
faisait la morale au solcisme.

Je reviens  ma cathdrale. Le tombeau dont je viens de vous parler
est dans le bras gauche de la croix. Dans le bras droit il y a une
chapelle qu'un chafaudage m'a empch de voir. A ct de cette
chapelle court une balustrade du quinzime sicle applique sur le
mur. Une figure peinte et sculpte s'appuie sur cette balustrade, et
semble admirer un pilier entour de statues superposes qui est
vis--vis d'elle, et qui est d'un effet merveilleux. La tradition veut
que cette figure reprsente le premier architecte du Munster, Herwyn
de Steinbach.

Les statues me disent beaucoup de choses; aussi j'ai toujours la manie
de les questionner, et, quand j'en rencontre une qui me plat, je
reste longtemps avec elle. J'tais donc tte  tte avec le grand
Herwyn et profondment pensif depuis plus d'une grosse heure,
lorsqu'un bltre est venu me dranger. C'tait le suisse de l'glise,
qui, pour gagner trente sous, m'offrait de m'expliquer sa cathdrale.
Figurez-vous un horrible suisse, mi-parti d'Allemand et d'Alsacien, et
me proposant ses _explications_:--_Monsir, fous afre pas fu l
champelle?_--J'ai congdi assez durement ce marchand de baragouin.

Je n'ai pu voir l'horloge astronomique qui est dans la nef, et qui est
un charmant petit difice fantastique du seizime sicle. On est en
train de la restaurer et elle est recouverte d'une chemise en
planches.

L'glise vue, je suis mont sur le clocher. Vous connaissez mon got
pour le voyage perpendiculaire. Je n'aurais eu garde de manquer la
plus haute flche du monde. Le Munster de Strasbourg a prs de cinq
cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accosts
d'escaliers  jour. C'est une chose admirable de circuler dans cette
monstrueuse masse de pierre toute pntre d'air et de lumire, vide
comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre
et qui palpite  tous les souffles du vent. Je suis mont jusqu'au
haut des escaliers verticaux. J'ai rencontr en montant un visiteur
qui descendait tout ple et tout tremblant,  demi port par son
guide. Il n'y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au
point o je me suis arrt,  la naissance de la flche proprement
dite. Quatre escaliers  jour en spirale, correspondant aux quatre
tourelles verticales, enrouls dans un enchevtrement dlicat de
pierre amenuise et ouvrage, s'appuie sur la flche, dont ils suivent
l'angle, et rampent jusqu' ce qu'on appelle la couronne,  environ
trente pieds de distance de la lanterne surmonte d'une croix qui fait
le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont trs-hautes et
trs-troites, et vont se rtrcissant  mesure qu'on monte. Si bien
qu'en haut elles ont  peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi
une centaine de pieds, et l'on est  quatre cents pieds du pav.
Point de garde-fous, ou si peu, qu'il n'est pas la peine d'en parler.
L'entre de cet escalier est ferme par une grille de fer. On n'ouvre
cette grille que sur une permission spciale du maire de Strasbourg,
et l'on ne peut monter qu'accompagn de deux ouvriers couvreurs, qui
vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de
distance en distance,  mesure que vous montez, aux barres de fer qui
relient les meneaux. Il y a huit jours trois femmes, trois Allemandes,
une mre et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste
personne, except les couvreurs qui ont  restaurer le clocher, ne
monte jusqu' la lanterne. L, il n'y a plus d'escalier, mais de
simples barres de fer disposes en chelons.

D'o j'tais, la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds,
vieille ville  pignons dentels et  grands toits chargs de
lucarnes, coupe de tours et d'glises aussi pittoresque qu'aucune
ville de Flandre. L'Ill et le Rhne, deux jolies rivires, gayent ce
sombre amas d'difices de leurs flaques d'eau claires et vertes. Tout
autour des murailles s'tend  perte de vue une immense campagne
pleine d'arbres et seme de villages. Le Rhin, qui s'approche  une
lieue de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur
lui-mme. En faisant le tour du clocher, on voit trois chanes de
montagnes, les croupes de la fort Noire au nord, les Vosges 
l'ouest, au midi les Alpes.

On est si haut que le paysage n'est plus un paysage; c'est, comme ce
que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de gographie,
mais une carte de gographie vivante, avec des brumes, des fumes, des
ombres et des lueurs, des frmissements d'eaux et de feuilles, des
nues, des pluies et des rayons de soleil.

Le soleil fait volontiers fte  ceux qui sont sur de grands sommets.
Au moment o j'tais sur le Munster, il a tout  coup drang les
nuages dont le ciel avait t couvert toute la journe, et il a mis
le feu  toutes les fumes de la ville,  toutes les vapeurs de la
plaine, tout en versant une pluie d'or sur Saverne, dont je revoyais
la cte magnifique  douze lieues au fond de l'horizon  travers une
gaze resplendissante. Derrire moi un gros nuage pleuvait sur le Rhin;
 mes pieds la ville jasait doucement, et ses paroles m'arrivaient 
travers des bouffes de vent; les cloches de cent villages sonnaient;
des pucerons roux et blancs, qui taient un troupeau de boeufs,
mugissaient dans une prairie  droite; d'autres pucerons bleus et
rouges, qui taient des canonniers, faisaient l'exercice  feu dans le
polygone  gauche; un scarabe noir, qui tait une diligence, courait
sur la route de Metz; et au nord, sur la croupe d'une colline, le
chteau du grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumire comme
une pierre prcieuse. Moi, j'allais d'une tourelle  l'autre,
regardant ainsi tour  tour la France, la Suisse et l'Allemagne dans
un seul rayon de soleil.

Chaque tourelle fait face  une nation diffrente.

En redescendant, je me suis arrt quelques instants  l'une des
portes hautes de la tourelle-escalier. Des deux cts de cette porte
sont les figures en pierre des deux architectes du Munster. Ces deux
grands potes sont reprsents accroupis, le dos et la face renverss
en arrire, comme s'ils s'merveillaient de la hauteur de leur
oeuvre. Je me suis mis  faire comme eux, et je suis rest aussi
statue qu'eux-mmes pendant plusieurs minutes. Sur la plate-forme, on
m'a fait crire mon nom dans un livre; aprs quoi je m'en suis all.
Les cloches et l'horloge n'offrent aucun intrt.

Du Munster je suis all  Saint-Thomas, qui est la plus ancienne
glise de la ville, et o est le tombeau du marchal de Saxe. Ce
tombeau est  Strasbourg ce que l'Assomption de Bridan est  Chartres,
une chose fort clbre, fort vante et fort mdiocre. C'est une
grande machine d'opra en marbre, dans le maigre style de Pigalle, et
sur laquelle Louis XV se vante en style lapidaire d'tre l'auteur et
le guide--_auctor et dux_--des victoires du marchal de Saxe. On vous
ouvre une armoire dans laquelle il y a une tte  perruque en pltre;
c'est le buste de Pigalle.--Heureusement il y a autre chose  voir 
Saint-Thomas: d'abord l'glise elle-mme, qui est romane, et dont les
clochers trapus et sombres ont un grand caractre; puis les vitraux,
qui sont beaux, quoiqu'on les ait stupidement blanchis dans leur
partie infrieure; puis les tombeaux et les sarcophages, qui abondent
dans cette glise. L'un de ces tombeaux est du quatorzime sicle;
c'est une lame de pierre incruste droite dans le mur, sur laquelle
est sculpt un chevalier allemand de la plus superbe tournure. Le
coeur du chevalier, dans une bote en vermeil, avait t dpos dans
un petit trou carr creus au ventre de la figure. En 93, des Brutus
locaux, par haine des chevaliers et par amour des botes en vermeil,
ont arrach le coeur  la statue. Il ne reste plus que le trou carr
parfaitement vide. Sur une autre lame de pierre est sculpt un colonel
polonais, casque et panache en tte, dans cette belle armure que les
gens de guerre portaient encore au dix-septime sicle. On croit que
c'est un chevalier; point, c'est un colonel. Il y a en outre deux
merveilleux sarcophages en pierre; l'un, qui est gigantesque et tout
charg de blasons dans le style opulent du seizime sicle, est le
cercueil d'un gentilhomme danois qui dort, je ne sais pourquoi, dans
cette glise; l'autre, plus curieux encore, sinon plus beau, est cach
dans une armoire, comme le buste de Pigalle. Rgle gnrale: les
sacristains cachent tout ce qu'ils peuvent cacher parce qu'ils se font
payer pour laisser voir. De cette faon on fait suer des pices de
cinquante centimes  de pauvres sarcophages de granit qui n'en
peuvent mais. Celui-ci est du neuvime sicle; grande raret. C'est le
cercueil d'un vque qui ne devait pas avoir plus de quatre pieds de
haut,  en juger par son tui. Magnifique sarcophage du reste, couvert
de sculptures byzantines, figures et fleurs, et port par trois lions
de pierre, un sous la tte, deux sous les pieds. Comme il est dans une
armoire adosse au mur, on n'en peut voir qu'une face. Cela est
fcheux pour l'art; il vaudrait mieux que le cercueil ft en plein air
dans une chapelle. L'glise, le sarcophage et le voyageur y
gagneraient; mais que deviendrait le sacristain? Les sacristains avant
tout; c'est la rgle des glises.

Il va sans dire que la nef romane de Saint-Thomas est badigeonne en
jaune vif.

J'allais sortir, quand mon sacristain protestant, gros suisse ronge et
joufflu, d'une trentaine d'annes, m'a arrt par le bras:
Voulez-vous voir des momies?--J'accepte. Autre cachette, autre
serrure. J'entre dans un caveau. Ces momies n'ont rien d'gyptien.
C'est un comte de Nassau et sa fille qu'on a trouvs embaums en
fouillant les caves de l'glise, et qu'on a mis dans ce coin sous
verre. Ces deux pauvres morts dorment l au grand jour, couchs dans
leurs cercueils, dont on a enlev le couvercle. Le cercueil du comte
de Nassau est orn d'armoiries peintes. Le vieux prince est vtu d'un
costume simple coup  la mode de Henri IV. Il a de grands gants de
peau jaune, des souliers noirs  hauts talons, un collet de guipure et
un bonnet de linge bord de dentelle. Le visage est de couleur bistre.
Les yeux sont ferms. On voit encore quelques poils de la moustache.
Sa fille porte le splendide costume d'Elisabeth. La tte a perdu forme
humaine; c'est une tte de mort; il n'y a plus de cheveux; un bouquet
de rubans roses est seul rest sur le crne nu. La morte a un collier
au cou, des bagues aux mains, des mules aux pieds, une foule de
rubans, de bijoux et de dentelles sur les manches, et une petite croix
de chanoinesse richement maille sur la poitrine. Elle croise ses
petites mains grises et dcharnes et elle dort sur un lit de linge
comme les enfants en font pour leurs poupes. Il m'a sembl en effet
voir la hideuse poupe de la Mort. On recommande de ne pas remuer le
cercueil. Si l'on touchait  ce qui a t la princesse de Nassau, cela
tomberait en poussire.

En me retournant pour voir le comte, j'ai t frapp de je
ne sais quelle couche luisante beurre sur son visage. Le
sacristain,--toujours le sacristain,--m'a expliqu qu'il y a huit ans,
lorsqu'on avait trouv cette momie, on avait cru devoir la vernir. Que
dites-vous de cela? A quoi bon avoir t comte de Nassau pour tre,
deux cents ans aprs sa mort, verni par des badigeonneurs franais? La
Bible avait promis au cadavre de l'homme toutes les mtamorphoses,
toutes les humiliations, toutes les destines, except celle-ci. Elle
avait dit: Les vivants te disperseront comme la poussire, te
fouleront aux pieds comme la boue, te brleront comme le fumier; mais
elle n'avait pas dit: _Ils finiront par te cirer comme une paire de
bottes!_




LETTRE XXXI

FREIBURG EN BRISGAW.

  Profil pittoresque d'une malle-poste badoise.--Quelle clart les
    lanternes de cette malle jettent sur le pays de M. de
    Bade.--Encore un rveil au point du jour.--L'auteur est outr
    des insolences d'un petit nain gros comme une noix qui s'entend
    avec un crou mal graiss pour se moquer de lui.--Ciel du
    matin.--Vnus.--Ce qui se dresse tout  coup sur le
    ciel.--Entre  Freiburg.--Commencement d'une aventure
    trange.--Le voyageur, n'ayant plus le sou et ne sachant que
    devenir, regarde une fontaine.--Suite de l'aventure
    trange.--Mystres de la maison o il y avait une lanterne
    allume.--Les spectres  table.--Le voyageur se livre  divers
    exorcismes.--Il a la bonne ide de prononcer un mot
    magique.--Effets de ce mot.--La fille ple.--Dialogue effrayant
    et laconique du voyageur et de la fille ple.--Dernier
    prodige.--Le voyageur sauv miraculeusement rend tmoignage 
    la grandeur de Dieu.--N'est-il pas vident que baragouiner le
    latin et estropier l'espagnol, c'est savoir
    l'allemand?--L'_htel de la Cour de Zhringen_.--Ce que le
    voyageur avait fait la veille.--Histoire attendrissante de la
    jolie comdienne et des douaniers qui lui font payer dix-sept
    sous.--Le Munster de Freiburg compar au Munster de
    Strasbourg.--Un peu d'archologie.--La maison qui est prs de
    l'glise.--Parallle srieux et impartial au point de vue du
    got, de l'art et de la science, entre les membres des conseils
    municipaux de France et d'Allemagne et les sauvages de la mer
    du Sud.--Quel est le badigeonnage qui russit et qui prospre
    sur les bords du Rhin.--L'glise de Freiburg.--Les
    verrires.--La chaire.--L'auteur btonne les architectes sur
    l'chine des marguilliers.--Tombeau du duc Bertholdus.--Si
    jamais ce duc se prsente chez l'auteur, le portier a ordre de
    ne point le laisser monter.--Sarcophages.--Le choeur.--Les
    chapelles de l'abside.--Tombeaux des ducs de
    Zhringen.--L'auteur droge  toutes ses habitudes et ne monte
    pas au clocher.--Pourquoi.--Il monte plus haut.--Freiburg  vol
    d'oiseau.--Grand aspect de la nature.--L'autre valle.--Quatre
    lignes qui sont d'un gourmand.


     6 septembre.

Voici mon entre  Freiburg:--il tait prs de quatre heures du matin;
j'avais roul toute la nuit dans le coup d'une malle-poste badoise,
armorie d'or  la tranche de gueules, et conduite par ces beaux
postillons jaunes dont je vous ai parl; tout en traversant une foule
de jolis villages propres, sains, heureux, sems de jardinets panouis
autour des maisons, arross de petites rivires vives dont les ponts
sont orns de statues rustiques que j'entrevoyais aux lueurs de nos
lanternes, j'avais caus jusqu' onze heures du soir avec mon
compagnon de coup, jeune homme fort modeste et fort intelligent,
architecte de la ville de Haguenau; puis, comme la route est bonne,
comme les postes de M. de Bade vont fort doucement, je m'tais
endormi. Donc, vers quatre heures du matin, le souffle gai et froid de
l'aube entra par la vitre abaisse et me frappa au visage; je
m'veillai  demi, ayant dj l'impression confuse des objets rels,
et conservant encore assez du sommeil et du rve pour suivre de
l'oeil un petit nain fantastique vtu d'une chape d'or, coiff d'une
perruque rouge, haut comme mon pouce, qui dansait allgrement derrire
le postillon, sur la croupe du cheval porteur, faisant force
contorsions bizarres, gambadant comme un saltimbanque, parodiant
toutes les postures du postillon, et esquivant le fouet avec des
soubresauts comiques quand par hasard il passait prs de lui. De temps
en temps ce nain se retournait vers moi, et il me semblait qu'il me
saluait ironiquement avec de grands clats de rire. Il y avait dans
l'avant-train de la voiture un crou mal graiss qui chantait une
chanson dont le mchant petit drle paraissait s'amuser beaucoup. Par
moments, ses espigleries et ses insolences me mettaient presque en
colre, et j'tais tent d'avertir le postillon. Quand il y eut plus
de jour dans l'air et moins de sommeil dans ma tte, je reconnus que
ce nain sautant dans sa chape d'or tait un petit bouton de cuivre 
houppe carlate viss dans la croupire du cheval. Tous les mouvements
du cheval se communiquaient  la croupire en s'exagrant, et
faisaient prendre au bouton de cuivre mille folles attitudes.--Je me
rveillai tout  fait.--Il avait plu toute la nuit, mais le vent
dispersait les nues; des brumes laineuses et diffuses salissaient 
et l le ciel comme les pluchures d'une fourrure noire;  ma droite
s'tendait une vaste plaine brune  peine effleure par le crpuscule;
 ma gauche, derrire une colline sombre au sommet de laquelle se
dessinaient de vives silhouettes d'arbres, l'orient bleuissait
vaguement. Dans ce bleu, au-dessus des arbres, au-dessous des nuages,
Vnus rayonnait.--Vous savez comme j'aime Vnus.--Je la regardais sans
pouvoir en dtacher mes yeux, quand tout  coup,  un tournant de la
route, une immense flche noire dcoupe  jour se dressa au milieu de
l'horizon. Nous tions  Freiburg.

Quelques instants aprs, la voiture s'arrta dans une large rue neuve
et blanche, et dposa son contenu ple-mle, paquets, valises et
voyageurs, sous une grande porte cochre claire d'une chtive
lanterne. Mon compagnon franais me salua et me quitta. Je n'tais pas
fch d'arriver, j'tais assez fatigu. J'allais entrer bravement dans
la maison, quand un homme me prit le bras et me barra le passage avec
quelques vives paroles en allemand, parfaitement inintelligibles pour
moi. Je me rcriai en bon franais, et je m'adressai aux personnes qui
m'entouraient; mais il n'y avait plus l que des voyageurs prussiens,
autrichiens, badois, emportant l'un sa malle, l'autre son
portemanteau, tous fort Allemands et fort endormis. Mes rclamations
les veillrent pourtant un peu, et ils me rpondirent. Mais pas un
mot de franais chez eux, pas un mot d'allemand chez moi. Nous
baragouinions de part et d'autre  qui mieux mieux. Je finis cependant
par comprendre que cette porte cochre n'tait pas un htel: c'tait
la maison de la poste, et rien de plus. Comment faire? o aller? Ici
on ne me comprenait plus. Je les aurais bien suivis; mais la plupart
taient des Fribourgeois qui rentraient chez eux, et ils s'en allaient
tous de diffrents cts. J'eus le dboire de les voir partir ainsi
les uns aprs les autres jusqu'au dernier, et au bout de cinq minutes
je restais seul sous la porte cochre. La voiture tait repartie. Ici,
je m'aperus que mon sac de nuit, qui contenait non-seulement mes
hardes, mais encore mon argent, avait disparu. Cela commenait 
devenir tragique. Je reconnus que c'tait l un cas providentiel; et
me trouvant ainsi tout  coup sans habits, sans argent et sans gte,
perdu chez les Sarmates, qui plus est, je pris  droite, et je me mis
 marcher devant moi. J'tais assez rveur. Cependant le soleil, qui
n'abandonne personne, avait continu sa route. Il faisait petit jour;
je regardais l'une aprs l'autre toutes les maisons, comme un homme
qui aurait bonne envie d'entrer dans une; mais elles taient toutes
badigeonnes en jaune et en gris et parfaitement closes. Pour toute
consolation, dans mon exploration fort perplexe, je rencontrai une
exquise fontaine du quinzime sicle, qui jetait joyeusement son eau
dans un large bassin de pierre par quatre robinets de cuivre luisant.
Il y avait assez de jour pour que je pusse distinguer les trois tages
de statuettes groupes autour de la colonne centrale, et je remarquai
avec peine qu'on avait remplac la figure en grs de Heilbron, qui
devait couronner ce charmant petit difice, par une mchante
Renomme-girouette de fer-blanc peint. Aprs avoir tourn autour de la
fontaine pour bien voir toutes les figurines, je me remis en marche.

A deux ou trois maisons au del de la fontaine, une lanterne allume
brillait au-dessus d'une porte ouverte. Ma foi, j'entrai.

Personne sous la porte cochre.

J'appelle, on ne me rpond pas.

Devant moi, un escalier;  ma gauche, une porte btarde.

Je pousse la porte au hasard; elle tait tout contre, elle s'ouvre.
J'entre, je me trouve dans une chambre absolument noire, avec une
vague fentre  ma gauche.

J'appelle.

_H! quelqu'un!_

Pas de rponse.

Je tte le mur, je trouve une porte; je la pousse, elle s'ouvre.

Ici, une autre chambre sombre, avec une lueur au fond et une porte
entre-bille.

Je vais  cette porte et je regarde.

Voici l'effrayant qui commence.

Dans une salle oblongue, soutenue  son milieu par deux piliers, et
trs-vaste, autour d'une longue table faiblement claire par des
chandelles poses de distance en distance, des formes singulires
taient assises.

C'taient des tres ples, graves, assoupis.

Au haut bout de la table, le plus proche de moi, se tenait une grande
femme blme, coiffe d'un bret surmont d'un norme panache noir. A
ct d'elle, un jeune homme de dix-sept ans, livide et srieux,
envelopp d'une immense robe de chambre  ramages, avec un bonnet de
soie noire sur les yeux. A ct du jeune homme, un vieillard  visage
vert dont la tte portait trois tages de coiffures: premier tage, un
bonnet de coton; deuxime tage, un foulard; troisime tage, un
chapeau.

Puis s'chelonnaient de chaise en chaise cinq ou six casse-noisettes
de Nuremberg vivants, grotesquement accoutrs, et engloutis sous
d'immenses feutres; faces bistres avec des yeux d'mail.

Le reste de la longue table tait dsert, et la nappe, blanche et nue
comme un linceul, se perdait dans l'ombre, au fond de la salle.

Chacun de ces singuliers convives avait devant lui une tasse blanche
et quelques vases de forme inusite sur un petit plateau.

Aucun d'eux ne disait mot.

De temps en temps, et dans le plus profond silence, ils portaient 
leurs lvres la tasse blanche o fumait une liqueur noire qu'ils
buvaient gravement.

Je compris que ces spectres prenaient du caf.

Toute rflexion faite, et jugeant que le moment tait venu de produire
un effet quelconque, je poussai la porte entr'ouverte et j'entrai
vaillamment dans la salle.

Point; aucun effet.

La grande femme, coiffe en hraut d'armes, tourne seule la tte, me
regarde fixement, avec des yeux blancs, et se remet  boire son
philtre.

Du reste, pas une parole.

Les autres fantmes ne me regardaient mme pas.

Un peu dconcert, ma casquette  la main, je fais trois pas vers la
table, et je dis, tout en craignant fort de manquer de respect  ce
chteau d'Udolphe:

--Messieurs, n'est-ce pas ici une auberge?

Ici le vieillard triplement coiff produisit une espce de grognement
inarticul qui tomba pesamment dans sa cravate. Les autres ne
bougrent pas.

Je vous avoue qu'alors je perdis patience, et me voil criant 
tue-tte:--Hol! h! l'aubergiste! le tavernier! de par tous les
diables! l'htelier! le garon! quelqu'un! _Kellner!_

J'avais saisi au vol, dans mes alles et venues sur le Rhin, ce mot:
_Kellner_, sans en savoir le sens, et je l'avais soigneusement serr
dans un coin de ma mmoire avec une vague ide qu'il pourrait m'tre
bon.

En effet,  ce cri magique: _Kellner!_ une porte s'ouvrit dans la partie
tnbreuse de la caverne.

_Ssame, ouvre-toi!_ n'aurait pas mieux russi.

Cette porte se referma aprs avoir donn passage  une apparition qui
vint droit  moi:

Une jeune fille, jolie, ple, les yeux battus, vtue de noir, portant
sur la tte une coiffure trange, qui avait l'air d'un norme papillon
noir pos  plat sur le front, les ailes ouvertes.

Elle avait, en outre, une large pice de soie noire roule autour du
cou, comme si ce gracieux spectre et eu  cacher la ligne rouge et
circulaire de Marie Stuart et de Marie-Antoinette.

--Kellner? me dit-elle.

Je rpondis avec intrpidit:--Kellner!

Elle prit un flambeau et me fit signe de la suivre.

Nous rentrmes dans les chambres par o j'tais venu, et, au beau
milieu de la premire, sur un banc de bois, elle me montra avec un
sourire un homme dormant du sommeil profond des justes, la tte sur un
sac de nuit.

Fort surpris de ce dernier prodige, je secouai l'homme; il s'veilla;
la jeune fille et lui changrent quelques paroles  voix basse, et
deux minutes aprs nous nous retrouvions, mon sac de nuit et moi, fort
confortablement installs dans une chambre excellente,  rideaux
blancs comme neige.

Or, j'tais  l'_htel de la Cour de Zhringen_.

Voici maintenant l'explication de ce conte d'Anne Radcliffe:

A la douane de Kehl, le conducteur de la malle badoise m'ayant entendu
parler latin (non sans barbarismes) avec un digne pasteur qui s'en
retournait  Zurich, et espagnol avec un colonel Duarte, qui va par la
Savoie rejoindre don Carlos, en avait conclu que je savais l'allemand,
et ne s'tait plus autrement inquit de moi. A Freiburg, le kellner,
c'est--dire le factotum de l'htel de Zhringen, attendait la
malle-poste  son arrive, et le courrier, en dbarquant, m'avait
montr  lui  mon insu, en lui disant: _Voil un voyageur pour vous_,
puis lui avait remis mon sac de nuit pendant que je me dmenais au
milieu des Allemands. Le kellner, me croyant averti, avait pris les
devants avec mon sac et tait all m'attendre  l'htel, o il dormait
dans la salle basse. Vous devinez le reste.

Il y a pourtant dans l'aventure un hasard d'une grande beaut: c'est
qu'en sortant de la poste j'ai pris  droite, et non  gauche. Dieu
est grand.

Les spectres impassibles qui buvaient du caf taient tout bonnement
les voyageurs de la diligence de Francfort  Genve, qui mettaient 
profit l'heure de rpit que la voiture leur accorde au point du jour;
braves gens un peu affubls  l'allemande, qui me paraissaient
tranges et auxquels je devais paratre absurde. La jeune fille,
c'tait une jolie servante de l'htel de Zhringen. Le grand papillon
noir, c'est la coiffure du pays. Coiffure gracieuse. De larges rubans
de soie noire ajusts en cocarde sur le front, cousus  une calotte
galement noire, quelquefois brode d'or  son sommet, derrire
laquelle les cheveux tombent sur le dos en deux longues nattes. Les
deux bouts de l'paisse cravate noire, qui est aussi une mode locale,
tombent galement derrire le dos.

Il tait sept heures du soir, la veille, quand je quittais Strasbourg.
La nuit tombait quand j'ai pass le Rhin,  Kehl, sur le pont de
bateaux. En touchant l'autre rive, la malle s'est arrte, et les
douaniers badois ont commenc leur travail. J'ai livr mes clefs et je
suis all regarder le Rhin au crpuscule. Cette contemplation m'a fait
passer le temps de la douane et m'a pargn le dplaisir de voir ce
que mon compagnon l'architecte m'a racont ensuite d'une pauvre
comdienne allant  Carlsruhe; assez jolie bohmienne, que les
douaniers se sont divertis  tourmenter, lui faisant payer dix-sept
sous pour une _tournure_ en calicot non ourle, et lui tirant de sa
valise tous ses clinquants et toutes ses perruques,  la grande
confusion de la pauvre fille.

Le munster de Freiburg,  la hauteur prs, vaut le munster de
Strasbourg. C'est, avec un dessin diffrent, la mme lgance, la mme
hardiesse, la mme verve, la mme masse de pierre rouille et sombre,
pique  et l de trous lumineux de toute forme et de toute grandeur.
L'architecte du nouveau clocher de fer  Rouen a eu, dit-on, le
clocher de Freiburg en vue. Hlas!

Il y a deux autres clochers  la cathdrale de Freiburg. Ceux-l sont
romans, petits, bas, svres,  pleins cintres et  dentelures
byzantines, et poss, non comme d'ordinaire aux extrmits du
transsept, mais dans les angles que fait l'intersection de la petite
nef avec la grande nef. Le munster est galement, en quelque sorte,
indpendant de l'glise, quoiqu'il y adhre. Il est bti  l'entre de
la grande nef, sur un porche presque roman, plein de statues peintes
et dores, du plus grand intrt. Sur la place de l'glise, il y a
une jolie fontaine du seizime sicle, et en avant du porche, trois
colonnes du mme temps, qui portent la statue de la Vierge entre les
deux figures de saint Pierre et de saint Paul. Au pied de ces colonnes
le pav dessine un labyrinthe.

A droite, l'ombre de l'glise abrite, sur la mme place, une maison du
quinzime sicle,  toit immense en tuiles de couleur,  pignons en
escaliers, flanque de deux tourelles pointues, porte sur quatre
arcades, perce de baies charmantes, charge de blasons coloris, avec
balcon ouvrag au premier tage, et, entre les fentres-croises de ce
balcon, quatre statues peintes et dores, qui sont Maximilien Ier,
empereur; Philippe Ier, roi de Castille; Charles-Quint, empereur;
Ferdinand Ier, empereur. Cet admirable difice sert  je ne sais quel
plat usage municipal et bourgeois, et on l'a badigeonn en rouge. De
ce ct-ci du Rhin, on badigeonne en rouge. Ils arrangent leurs
glises comme les sauvages de la mer du Sud arrangent leurs visages.

Le munster, par bonheur, n'est pas badigeonn. L'glise est enduite
d'une couche de gris, ce qui est presque tolrable quand on songe
qu'elle aurait pu tre accommode en couleur de betterave. Les
vitraux,  peu prs tous conservs, sont d'une merveilleuse beaut.
Comme la flche occupe sur la faade la place de la grande rosace, les
bas-cts aboutissent  deux moyennes rosaces inscrites dans des
triangles de l'effet le plus mystrieux et le plus charmant. La
chaire, gothique flamboyant, est superbe, la coiffe qu'on y a ajoute
est misrable. Ces sortes de chaires n'avaient pas de chef. Voil ce
que les marguilliers devraient savoir, avant de tripoter  leur
fantaisie ces beaux difices. Toute la partie basse de l'glise est
romane, ainsi que les deux portails latraux, dont l'un, celui de
droite, est masqu par un porche de la Renaissance. Rien de plus
curieux, selon moi, que ces rencontres du style roman et du style de
la Renaissance; l'archivolte byzantine, si austre, l'archivolte
no-romaine, si lgante, s'accostent et s'accouplent, et, comme elles
sont toutes deux fantastiques, cette base commune les met en harmonie
et fait qu'elles se touchent sans se heurter.

Un cordon d'arcades romanes engages ourle des deux cts le bas de la
grande nef. Chacun des chapiteaux voudrait tre dessin  part. Le
style roman est plus riche en chapiteaux que le style gothique.

Au pied de l'une de ces arcades gt un duc Bertholdus, mort en 1218,
sans postrit, et enterr sous sa statue: _sub hc statu_, dit
l'pitaphe. _Hc statua_ est un gant de pierre  long corsage, adoss
au mur, debout sur le pav, sculpt dans la manire sinistre du
douzime sicle, qui regarde les passants d'un air formidable. Ce
serait un effrayant commandeur. Je ne me soucierais pas de l'entendre
monter un soir mon escalier.

Cette grande nef, assombrie par les vitraux, est toute pave de
pierres tumulaires verdies de mousse; on use avec les talons les
blasons cisels et les faces svres des chevaliers du Brisgaw, fiers
gentilshommes qui jadis n'auraient pas endur sur leurs visages la
main d'un prince, et qui maintenant y souffrent le pied d'un bouvier.

Avant d'entrer au choeur, il faut admirer deux portiques exquis de
la Renaissance, situs, l'un  droite, l'autre  gauche, dans les bras
de la croise; puis, dans une chapelle grille, au fond d'une petite
caverne dore, on entrevoit un affreux squelette vtu de brocart d'or
et de perles, qui est saint Alexandre, martyr; puis deux lugubres
chapelles, galement grilles et qui se regardent, vous arrtent:
l'une est pleine de statues, c'est la Cne, Jsus, tous les aptres,
le tratre Judas; l'autre ne contient qu'une figure, c'est le Christ
au tombeau; deux funbres pages, dont l'une achve l'autre, le verso
et le recto de ce merveilleux pome qu'on appelle la Passion. Des
soldats endormis sont sculpts sur le sarcophage du Christ.

Le sacristain s'est rserv le choeur et les chapelles de l'abside.
On entre, mais on paye. Du reste, on ne regrette pas son argent. Cette
abside, comme celles de Flandre, est un muse, et un muse vari. Il y
a de l'orfvrerie byzantine, il y a de la menuiserie flamboyante, il y
a des toffes de Venise, il y a des tapisseries de Perse, il y a des
tableaux qui sont de Holbein, il y a de la serrurerie-bijou qui
pourrait tre de Biscornette. Les tombeaux des ducs de Zhringen, qui
sont dans le choeur, sont de trs-belles lames noblement sculptes;
les deux portes romanes des petits clochers, dont l'une  dentelures,
sont fort curieuses; mais ce que j'ai admir surtout, c'est, dans une
chapelle du fond, un Christ byzantin, d'environ cinq pieds de haut,
rapport de Palestine par un vque de Freiburg. Le Christ et la croix
sont en cuivre dor rehauss de pierres brillantes. Le Christ, faonn
d'un style barbare, mais puissant, est vtu d'une tunique richement
ouvrage. Un gros rubis non taill figure la plate du ct. La statue
en pierre de l'vque, adosse au mur voisin, le contemple avec
adoration. L'vque est debout; il a une fire figure barbue, la mitre
en tte, la crosse au poing, la cuirasse sur le ventre, l'pe au
ct, l'cu au coude, les bottes de fer aux jambes et le pied pos sur
un lion. C'est trs-beau.

Je ne suis pas mont au clocher. Freiburg est domin par une grande
colline, presque montagne, plus haute que le clocher. J'ai mieux aim
monter sur la colline. J'ai d'ailleurs t pay de ma peine par un
ravissant paysage. Au centre,  mes pieds, la noire glise avec son
aiguille de deux cent cinquante pieds de haut; tout autour les pignons
taills de la ville, les toits  girouettes, sur lesquels les tuiles
de couleur dessinent des arabesques;  et l, parmi les maisons,
quelques vieilles tours carres de l'ancienne enceinte; au del de la
ville une immense plaine de velours vert frange de haies vives sur
laquelle le soleil fait reluire les vitres des chaumires comme des
sequins d'or; des arbres, des vignes, des routes qui s'enfuient; 
gauche, une hauteur boise dont la forme rappelle la corne du duc de
Venise; pour horizon, quinze lieues de montagnes. Il avait plu toute
la journe, mais quand j'ai t au haut de la colline, le ciel s'est
clairci, et une immense arche de nuages s'est arrondie au-dessus de
la sombre flche toute pntre des rayons du soleil.

Au moment o j'allais redescendre j'ai aperu un sentier qui
s'enfonait entre deux murailles de rochers  pic. J'ai suivi ce
sentier, et au bout de quelques pas je me suis trouv brusquement
comme  la fentre sur une autre valle toute diffrente de celle de
Freiburg. On s'en croirait  cent lieues. C'est un vallon sombre,
troit, morose, avec quelques maisons  peine parmi les arbres,
resserr de toutes parts entre de hautes collines. Un lourd plafond de
nues s'appuyait sur les croupes espaces des montagnes comme un toit
sur des crneaux; et, par les intervalles des collines, comme par les
lucarnes d'une tour norme, je voyais le ciel bleu.

A propos,  Freiburg j'ai mang des truites du Haut-Rhin, qui sont
d'excellents petits poissons,--et fort jolis, bleus, tachs de rouge.




TABLE.


     LETTRE XXIII. Mayence      1

     LETTRE XXIV. Francfort-sur-le-Mein      19

     LETTRE XXV. Le Rhin      35

     LETTRE XXVI. Worms.--Mannheim      65

     LETTRE XXVII. Spire      94

     LETTRE XXVIII. Heidelberg      102

     LETTRE XXIX. Strasbourg      163

     LETTRE XXX. Strasbourg      175

     LETTRE XXXI. Freiburg en Brisgaw      184


     Ch. Lahure, imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation,
     rue de Vaugirard, 9, prs de l'Odon.




     TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
     Imprimeur du Snat et de la Cour de Cassation
     rue de Vaugirard, 9





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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
