The Project Gutenberg EBook of L'lite, by Georges Rodenbach

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Title: L'lite

Author: Georges Rodenbach

Release Date: July 18, 2012 [EBook #40272]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  GEORGES RODENBACH


  L'LITE

  CRIVAINS--ORATEURS SACRS
  PEINTRES--SCULPTEURS


  PARIS

  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1899

  [Illustration]




L'LITE




EUGNE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE


  OUVRAGES DU MME AUTEUR

  DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
   3 fr. 50 le volume.


  LE RGNE DU SILENCE (Pome)              1 vol.
  MUSE DE BGUINES                        1 vol.
  LES VIES ENCLOSES (Pome)                1 vol.
  LE CARILLONNEUR                          1 vol.
  LE MIROIR DU CIEL NATAL (Pome)          1 vol.


IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

_Dix exemplaires numrots  la presse, sur papier de Hollande._


PARIS.--IMP. FERD. IMBERT, 7, RUE DES CANETTES.




  GEORGES RODENBACH


  L'LITE


  CRIVAINS.--ORATEURS SACRS
  PEINTRES.--SCULPTEURS.


  PARIS

  BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

  EUGNE FASQUELLE, DITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1899




CRIVAINS




BAUDELAIRE


Il semble que Baudelaire ait prvu son propre cas quand il crivit: Les
nations sont comme les familles: elles n'ont de grands hommes que malgr
elles.

En effet, il est surprenant de penser qu'on le conteste encore, que les
critiques le dnaturent, que les anthologies le ngligent, qu'on le
tient tout au plus pour un pote trange, malsain, strile en tout cas.

Mais l'opinion finale sera de le mettre enfin au premier rang o rgnent
Lamartine et Victor Hugo, qu'on cite toujours, en l'omettant. L'oeuvre
de ceux-ci fut en horizon; le gnie de Baudelaire est en profondeur.

Le gnie de Baudelaire! Affirmation prmature et  laquelle on n'est
pas accoutum. De son vivant, il fut mconnu ou mal connu; des erreurs,
des interprtations fausses masqurent son oeuvre, et il mourut, ne
prvoyant pas lui-mme dans quelle lumire de gloire elle finirait un
jour par se dresser--pauvre vque dcdant au seuil de son sacre sans
avoir vu tomber les chafaudages de ses tours. Aujourd'hui, cette oeuvre
commence  apparatre comme une cathdrale catholique qu'elle est
vraiment.

Voil ce que n'ont pas souponn les crivains qui s'en sont occups
jusqu'ici: ni M. Brunetire; ni M. Huysmans en ses pages colores; ni M.
Paul Bourget, qui dclare Baudelaire un pessimiste, qu'il ne fut
qu'improprement, et un mystique qu'il ne fut pas du tout; ni mme
Thophile Gautier dans sa prface d'un style si merveilleux, sensuel,
odorant, niell, un style complexe comme une chimie, riche et faisand
comme une venaison, mais qui n'a dgag que les aspects plastiques, pour
ainsi dire externes de l'oeuvre. Gautier tait trop un artiste en
couleurs et en dcors, trop un paen, pour chercher le mystre intrieur
du pome, son ressort philosophique et religieux.

Il est vrai que n'avait point paru encore l'ouvrage posthume de M.
Crepet, contenant entre autres deux fragments indits d'une sorte de
confession, de journal intime: _Mon coeur mis  nu_ et _Fuses_, qui
nous permettent maintenant d'aller jusqu' l'me du pote, d'lucider
toute son me.

Baudelaire surgit ds lors un peu diffrent de ce qu'on l'a vu
d'ordinaire. Il apparat ce qu'il est essentiellement: un POTE
CATHOLIQUE. Certes, un homme de dcadence toujours, au seuil de la
vieillesse d'un monde, au seuil de ce qu'il appelle lui-mme l'automne
des ides. Mais cet homme de dcadence demeure aussi tout imprgn de
l'glise. Parmi les vices modernes et la corruption effrne dont il
subit la contagion, il continue  tre le dpositaire du dogme, le
dnonciateur du pch.

Dj, au physique, il avait, parat-il, une rserve sacerdotale, un air
de ple vque qui,  vrai dire, serait dpos de son diocse, mais
moins pour des pchs de chair que pour le pch d'orgueil.

Il s'est exprim d'ailleurs en un vocabulaire tout enrichi de liturgie,
de brviaires, de catchismes, emmiell de saint-chrme pour ainsi dire,
inocul mme de latinit, ce latin d'glise qu'il connut bien et aima
jusqu' en composer des strophes: _Francisc me laudes_, qu'il
intercala dans son livre.

Ici il ne s'agit plus d'une vague religiosit comme celle de
Chateaubriand et des romantiques, moins pris du dogme que du culte, de
la pompe des offices, du crmonial, du dcor, d'une sorte de
merveilleux chrtien.

Celui-ci tait n avec le renouveau de l'architecture, ce retour au
gothique et au style du moyen ge remis tout  coup en lumire par la
splendide restauration de Notre-Dame.

Cette Notre-Dame de Paris, aussitt accapare par Hugo, on peut dire
qu'elle fut l'arche d'alliance du romantisme. Mais Hugo, comme le roi
David, se contenta de danser devant l'arche, avec Esmeralda et les
bohmiennes du parvis.

Or la gnration qui suivit entra, elle, dans Notre-Dame, se signa d'eau
bnite, marcha vers le choeur, affirma son adhsion  la foi et aux
mystres: c'tait Barbey d'Aurevilly; c'tait Hello; c'tait Baudelaire.
A vrai dire, leurs faons de se comporter dans Notre-Dame ne furent pas
pour rassurer les officiants et les suisses, mme quand ils
s'approchaient de la Sainte Table: --Vous devez communier le poing sur
la hanche? demandait Baudelaire  d'Aurevilly.

Ceux qui vinrent aprs eux devaient pousser plus loin, rtrograder tout
 fait jusqu' ce moyen ge dont Hugo avait montr le chemin. Eux
taient retourns  Dieu; leurs disciples retournrent  Satan, qui est
son ple contraire. La magie se mla  la religion, le grimoire  la
prire. C'est ce qui explique ce recommencement actuel de l'occultisme,
de l'sotrisme, de la messe noire, de l'envotement, que nous voyons
reparatre dans les beaux livres de M. J.-K. Huysmans, les traits
spciaux de M. de Guaita, les imbroglios de M. Pladan,--dernier
avatar, suprme aboutissement du romantisme.

Ce sera une curieuse histoire  crire que celle de ces sortes de
catholiques: Barbey d'Aurevilly, Hello, Baudelaire, Villiers de
l'Isle-Adam et,--plus rcents,--MM. Huysmans, Verlaine, Lon Bloy, qui
auront revendiqu avec des blasphmes leur titre de croyants et eurent
toujours l'air, dans leurs pratiques les plus ferventes, de s'essayer au
sacrilge.

Quant  Baudelaire, il n'alla pas jusqu'au satanisme et  l'occultisme
par lesquels ses continuateurs seulement devaient clore aujourd'hui ce
cycle de l'ide catholique dans la littrature moderne.

Satan pourtant a une place dans son oeuvre, mais pas diffrente de celle
qu'il occupe dans l'ensemble du catholicisme lui-mme. Baudelaire
rdigea les _Litanies de Satan_, tandis que Barbey d'Aurevilly crivait
les _Diaboliques_. Il se contenta des postulations au Diable que connut
dj le moyen ge,--de quoi avoir aussi quelques visages de dmons en
gargouilles grimaantes  son oeuvre, ce qui n'empche pas celle-ci,
comme Notre-Dame elle-mme, d'tre une cathdrale, une glise
catholique,  l'image et  la ressemblance de son me!

Car son me est bien d'un pote catholique. Il dit quelque part dans son
journal: Ce qu'il importerait, c'est d'tre un hros, ou un saint,
pour soi-mme, parole de dfinitif renoncement, de pessimisme doux
comme celui de l'_Ecclsiaste_, qui implique la nostalgie et l'ambition
du ciel. Il croit au ciel, en effet, au ciel pur et simple des fidles,
au naf paradis de la ballade de Villon, o sont harpes et luths,
comme il le proclame dans la _Bndiction_ qui ouvre les _Fleurs du
mal_. Il croit aussi  l'enfer, aux flammes relles, au dam, aux
brlures ternelles; et, s'il en voulait tant  George Sand, c'est parce
qu'elle avait ni l'existence de l'enfer.

Baudelaire croit au dogme intgral de l'glise, non seulement quant aux
vrits de l'ternit, mais aussi quant aux vrits du temps. En mme
temps qu'il confesse ses mystres, il accepte ses doctrines politiques,
ses attitudes sociales, son intransigeance vis--vis des revendications
de la libert et de la libre-pense.

Lui aussi estime sans doute que la vrit est _une_ et que l'erreur n'a
pas de _droits_: que la tolrance est une faiblesse, si pas un
renoncement. Ds lors, le crucifix ne doit plus tre un arbre de paix,
mais une arme de menace et de chtiment. Il rpudie la thorie du pardon
des offenses, de l'oubli des injures, de l'abdication des valeurs devant
la masse sous prtexte d'galit, toute cette religion humanitaire et
molle qui fait arrter le bras de Pierre par Jsus dans le Jardin des
Oliviers et, ddaigneux de l'action, lui fait dire: Celui qui frappe
par le fer prira par le fer.

La preuve s'en trouve dans cette pice topique du _Reniement de saint
Pierre_ o il approuve le disciple d'avoir trahi, et o il condamne le
Matre de sa mansutude ou de sa peur:

  Certes, je sortirai, quant  moi, satisfait
  D'un monde o l'Action n'est pas la soeur du Rve;
  Puiss-je user du glaive et prir par le glaive!
  Saint Pierre a reni Jsus... il a bien fait!

_Il a bien fait!_ Il fallait frapper par le fer et s'imposer par la
force. Ainsi clate sa nature dogmatique, sa religion d'inquisiteur. Car
c'est bien un catholicisme politique du XVIe sicle que le sien, d'aprs
lequel il faut s'imposer de force au peuple, puisque celui-ci est
incapable de se gouverner et ne comprend que les coups, comme l'enfant
et comme l'animal. Ce catholicisme autoritaire d'une part et, d'autre
part, la doctrine librale de Jsus, qui pouvait vouloir mais n'a voulu
que pouvoir, sont mis en opposition de la mme manire dans une
admirable nouvelle de Dostoewsky intitule le _Grand Inquisiteur_, dont
le pome de Baudelaire est tout le germe.

C'est  Sville, devant la cathdrale. Le Grand Inquisiteur, Torquemada,
passe silencieux, avec un sourire nigmatique. Il a vu au coin de la
place le peuple rassembl faisant cortge  un homme qui vient de
ressusciter un enfant. Cet homme est videmment Jsus. L'Inquisiteur
ordonne aux hommes du saint-office de le saisir et de l'enfermer dans
les cachots. Le soir venu, il va visiter le prisonnier et lui faire son
procs: Pourquoi revient-il? Est-ce pour leur susciter des embarras,
maintenant que tout a t remis par eux en bon ordre? Car il avait eu le
tort de laisser aux hommes le choix et la facult de croire. Pour eux,
il n'y avait en vrit rien de plus insupportable que la libert. Et
Torquemada ajoute: Nous les avons dbarrasss du fardeau d'tre libres,
du tourment d'avoir le libre choix dans la connaissance du bien et du
mal. Nous avons _corrig ton oeuvre_, et c'est pourquoi nous seuls,
gardiens du mystre, nous serons malheureux.

C'est la thorie de Baudelaire; ce qu'il appelait lui-mme sa religion
travestie, car, dans le _Reniement de saint Pierre_ et ailleurs encore,
il se montre d'un pareil esprit autoritaire, avec une me sombre et
hautaine qui pourrait tre celle d'un prlat intransigeant d'Espagne du
XVIe sicle, une me qui ne s'gaye point aux choses fleuries et suaves
du rituel, pour qui mme la dvotion  la Vierge, potise ailleurs de
cierges, de guirlandes, d'toffes brodes et de joyaux, se transpose en
un culte barbare et tragique, comme il apparat en ce pome curieux, _A
une Madone, ex-voto dans le got espagnol_:

  ... Pour complter ton rle de Marie
  Et pour mler l'amour avec la barbarie,
  Volupt noire! des sept pchs capitaux,
  Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
  Bien affils, et, comme un jongleur insensible,
  Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
  Je les planterai tous dans ton Coeur pantelant,
  Dans ton Coeur sanglotant, dans ton Coeur ruisselant!

                                   *
                                 *   *

Baudelaire est un pote catholique. Son oeuvre n'est que la mise en
scne du drame originel de la Gense. Elle raconte la grande chute,
l'ternelle lutte qui est le fond de la religion, entre des comparants
pareils: Dieu, l'homme, le Tentateur, et la femme, ici aussi l'allie du
Tentateur.

Satan d'abord; pour le pote, il est toujours le Tentateur du Paradis
terrestre, le Dmon onduleux et menteur du commencement des temps. Mais,
en cette socit ge et dcadente, il a multipli et perfectionn ses
ingniosits--et quelles autres ressources maintenant pour nous induire
en pchs!

Les pchs modernes? Ce sont prcisment les Fleurs du mal. Baudelaire
en a dress la liste. Il les numre avec une libert que seul les mal
clairvoyants ont pu juger licencieuse,  la faon dont Mose numre,
dans le _Lvitique_, certaines abominations. Son oeuvre est un examen de
conscience de l'humanit prsente.

Lui-mme, certes, est un pcheur; il le confesse et avec componction. Il
se contemple dans sa faute comme en un miroir bris et s'y pleure.

Car son oeuvre n'est pas seulement objective, elle est subjective aussi;
et c'est ce qui la rend si pathtique: le pote confondu avec cette
foule, marchant parmi cette foule en proie au pch, apparaissant tout
couvert de son pch, en mme temps que du pch des autres.

Partout la thorie catholique de la perversit originelle. Mais partout
aussi la dtestation des vices. Il les poursuit, il les dnonce 
travers l'norme capitale, ce fivreux Paris qui est l'atmosphre chaude
 merveille pour leur pullulement.

Ainsi, occasionnellement, il apparat un pote parisien (on connat la
srie de pomes intituls: _Tableaux parisiens_), aprs dj
Sainte-Beuve qui ne voyait dans la ville pcheresse que motifs de
pittoresque et de mlancolie.

Baudelaire, lui, ausculte les passants, dchire leurs linges
d'hypocrisie, dcouvre en eux des ulcres mentaux, des rsidus de
mchancet, et aussi une flore de vices nouveaux, et tout le vin
antique des purs sentiments, des penses nobles, aigri, tourn en
vinaigre et en eau, avec un tatouage de moisissure dans les mes.

Il s'en afflige et il s'en pouvante, sans nulle complaisance pour le
vice. Le vice est sduisant, dit-il dans son _Art romantique_; il faut
le peindre sduisant. Mais il ajoute: Il trane avec lui des maladies
et des douleurs morales singulires; il faut les dcrire. C'est ce
qu'il a fait; partout on sent la dtestation du mal, l'horreur des
coupables ivresses. A la fin des _Femmes damnes_, il leur clame avec la
duret d'un Pre Bridaine laque, avec la menace indigne d'un prophte
biblique:

  Et votre chtiment natra de vos plaisirs.

                                   *
                                 *   *

Dans ce conflit redoutable de l'homme avec les pchs modernes, on peut
dire qu'auprs de Satan, qui est prsent partout, la femme apparat
toujours aussi, dans les _Fleurs du mal_, sans cesse l'allie du
Tentateur, comme dans le drame primordial de la Gense.

Or c'est prcisment par cette conception de la femme que Baudelaire se
prouve plus clairement encore un pote catholique, et continue de
suivre, pour la mise en scne de l'ternel drame humain, la version du
catholicisme.

Son opinion est conforme aux sculaires prjugs de la littrature
sacre, puisque les saints Pres estiment que la femme est un vase plein
de pch, et puisque Bossuet lui-mme a crit sur leur vanit cette
phrase de suprme ironie: Les femmes n'ont qu' se souvenir de leur
origine, et, sans trop vanter leur dlicatesse, songer aprs tout
qu'elles viennent d'un os surnumraire o il n'y avait de beaut que
celle que Dieu voulut y mettre.

La femme est avant tout, pour les thologiens, une occasion de pch, et
Baudelaire pense de mme. Elle est, maintenant encore, l'allie du
Tentateur. Elle est elle-mme le Tentateur. Et l'amour qu'elle nous
offre a un caractre satanique. Le pote en trouvait la preuve dans
l'habitude des amants--une habitude enfantine, inconsciente, mais
vrifie partout--de s'interpeller dans leurs jeux par des noms de bte:
Mon chat, mon loup, mon petit singe, grand singe, grand serpent... De
pareils caprices de langue, ces appellations bestiales tmoignent d'une
influence satanique dans l'amour. Est-ce que les dmons ne prennent pas
des formes de btes? demandait-il.

Et cela se voit, en effet, dans les tableaux des Primitifs et aussi dans
ceux des petits matres du Nord, qui, peignant frquemment des
Tentations, celle de saint Antoine ou d'autres saints, reprsentaient
toujours (Teniers et Breughel, par exemple) un vieil anachorte dans une
grotte, assig par des bestioles chaotiques, des grenouilles  face
humaine, d'inquitants oiseaux dont le bec s'effeuille en ptales,
formes fivreuses o s'incarnent les dmons.

Les femmes aussi semblaient  Baudelaire des incarnations de l'esprit du
mal, n'ayant d'autre empire qu' cause de notre originelle perversit,
puisque la joie en amour, dclarait-il, provient de la conscience de
faire le mal.

Pour le reste, il les trouvait mdiocres vraiment: J'ai toujours t
tonn, dit-il dans son journal, qu'on laisst les femmes entrer dans
les glises. Quelle conversation peuvent-elles avoir avec Dieu?

Cependant si la femme est amre et vaine, pourquoi l'aimer? Voici:
car toute l'oeuvre de Baudelaire est raisonne, logique,
philosophique--certes la femme est le mal; elle offre l'amour qui
est le pch; elle collabore donc  l'Enfer, mais qu'importe!

  Qu'importe! Si tu rends--fe aux yeux de velours,
  Rythme, parfum, lueur,  mon unique reine!--
  L'univers moins hideux et les instants moins lourds!

Qu'importe! puisque le pch est un moyen d'oubli, et de sortir de
soi-mme et de la vie! Prcieux oubli pour Baudelaire, et les natures
d'lite qui souffrent avec lui, exiles dans l'imparfait et qui
voudraient entrer ds ici-bas dans l'Idal.

Or comment entrer dans l'Idal? Comment chapper au spleen? _Spleen et
Idal_, c'est le titre d'une partie importante des _Fleurs du mal_;
c'est la devise mme de la vie du pote, et comme les deux rives entre
lesquelles sa pense a gmi.

C'est donc pour oublier que l'homme accueille avec ivresse la femme
quand elle lui apporte le fruit de sa chair:-- Arbre de la Tentation,
espalier des seins mrs, chevelure enroule en serpent clin au tronc de
son corps nu! Et, comme jadis au Paradis terrestre, elle nous murmure
aujourd'hui encore, de sa voix spcieuse: Mange, tu seras semblable 
Dieu!

                                   *
                                 *   *

Mais la chair de la femme n'est pas le seul fruit d'oubli que le
Tentateur nous offre. Il y a d'autres moyens dsormais d'chapper au
spleen, d'entrer de force dans l'Idal. Voici le Vin, d'abord, qui
promet d'blouir de ses prestiges mme les plus dshrits. Et plusieurs
morceaux se suivent: le _Vin de l'Assassin_, le _Vin du Solitaire_, le
_Vin des Chiffonniers_.

Puis les autres ivresses, les autres moyens d'chapper  soi-mme: le
Jeu, le Sommeil, le Voyage, le Voyage surtout qui a si merveilleusement
inspir Baudelaire, servi par ses souvenirs personnels d'embarquement
juvnile vers les Indes. En effet, il avait navigu trs jeune, vers
dix-huit ans, embarqu sur un vaisseau faisant voile pour Calcutta,
afin, pensait sa famille, que ses ides fussent modifies et sa vocation
littraire contrarie. Or ce voyage lui donna des impressions qui
devaient constituer une des caractristiques de son oeuvre. On peut dire
qu'il aura exprim de faon dfinitive la posie des ports, la
navigation, les vents du large, les voilures, ce qu'il appelle les
architectures fines et compliques des mts et des navires. C'est encore
dans ces pays d'Orient qu'il prit le got des parfums, dont ses strophes
sont pleines, et se fit une ducation esthtique de l'odorat,  un
moment o la littrature n'avait gure encore connu que l'esthtique de
la vue.

Cette ivresse du Voyage est brve comme les autres; elle doit  son
tour:

                      ... Nous avons vu des astres
  Et des flots? nous avons vu des sables aussi;
  Et, malgr bien des chocs et d'imprvus dsastres,
  Nous nous sommes souvent ennuys comme ici!

Alors, quoi? N'y a-t-il aucun moyen de se sauver du Spleen dans l'Idal,
de raliser ds ici-bas l'infini pressenti? Si! il y a vraiment des
Paradis artificiels. Et Baudelaire a consacr  les dcrire les deux
notices qu'on connat et qui sont parmi le plus profond et le plus neuf
de son oeuvre; celle du Haschisch et celle de l'Opium,  propos duquel
avaient paru en Angleterre les extraordinaires confessions d'un mangeur
d'opium par Thomas de Quincey, que Baudelaire traduisit en les analysant
et dveloppant.

Ces stupfiants, voil le moyen parfait et immdiat de fuir la vie, de
satisfaire le got naturel de l'infini, d'tre semblable  Dieu. C'est
la plus redoutable des offres du Tentateur moderne. Dans cette ivresse
trange, tout s'anoblit, s'idalise, s'emparadise. On ne perd pas la
conscience de soi. C'est une conscience dforme, sublime. C'est le
rel agrandi, divinis, exagr jusqu'aux confins du possible, jusqu'
la ligne d'horizon du ciel et de la mer. Est-ce encore l'eau, ou est-ce
dj le ciel? Est-ce encore la ralit, ou est-ce dj le rve?

Or c'tait tentant surtout pour le pote pauvre, pris de dandysme,
subtil esthte, qui tout de suite ainsi se trouvait transport dans le
luxe. Il y a un pome des _Fleurs du mal_: Rve parisien, qui raconte
cette ivresse en chambre.

La notation est unique dans les _Fleurs du mal_, o nulle part il n'est
fait une allusion directe au haschisch ou aux visions de l'opium. En
cela il faut admirer le got suprme du pote, uniquement proccup de
la construction philosophique de son pome, de le dpouiller des
contingences, en n'admettant des choses que leur portion d'ternit,
leur transposition en infini.

Mais indirectement il y a la trace et le profit de la frquentation de
ces paradis artificiels: les dformations de la sensation, interversion
des sens et ces fameuses correspondances, si souvent signales et
imites:

  Son haleine fait la musique,
  Comme sa voix fait le parfum!

Et ailleurs:

  Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
  Doux comme les hautbois, verts comme les prairies...
  Les parfums, les couleurs et les sons se rpondent.

Personne n'a dit que cela tait moins invent que _vu_, par Baudelaire
dans l'ivresse du haschisch, alors qu' la seconde priode, comme il l'a
crit lui-mme, arrivent les quivoques, les mprises et les
transpositions d'ides. Les sons se revtent de couleurs et les couleurs
contiennent une musique.

Un autre rsultat du haschisch, c'est un alliage de mathmatiques qu'on
n'a gure signal dans l'oeuvre, et qui se rencontre si curieusement 
et l:

Dans les _Petites Vieilles_:

  A moins que, mditant sur la gomtrie...

Dans _les Sept vieillards_:

                          ... Son chine
  Faisait avec sa jambe un parfait angle droit:

Ainsi les mathmatiques se lient  la posie comme elles se lient  la
musique, car l'ivresse du haschisch transpose, parat-il, toute musique
en chiffres, fait apparatre toute musique sur l'air nu comme une vaste
opration arithmtique o les nombres engendrent les nombres.

Quoi qu'il en soit du profit que ces drogues savantes apportrent 
l'oeuvre, elles n'en restent pas moins dfendues, comme les autres
moyens artificiels d'oublier la vie: le vin, le jeu, le voyage. Tous
sont des fleurs du mal, des fruits de tentation, des inventions de
Satan. Seule la Mort vient de Dieu. Elle est la conclusion logique de la
vie et sera celle galement du pome qui se termine par une srie de
sonnets, d'une analyse profonde: la _Mort des amants_, la _Mort des
artistes_, la _Mort des pauvres_.

C'est le seul idal  opposer au spleen, le seul remde qui ne trompe
pas, cette pense de la mort,--car le pote est croyant, et la mort
ouvre sur le ciel, ce lieu, dit-il, de toutes les transfigurations, le
ciel o, ds le premier pome de son livre, il entrevoyait le trne
rserv au pote:

  Je sais que vous gardez une place au Pote
  Dans les rangs bienheureux des saintes lgions.

Voil pourquoi le dernier pome des _Fleurs du mal_ doit se clore, en
toute logique, sur ce cri qui sonne enfin la dlivrance:

  O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
  Ce pays nous ennuie,  Mort! Appareillons!

                                   *
                                 *   *

Comme on le voit, toute cette oeuvre de Baudelaire est construite avec
la logique, l'harmonie, les proportions, la hirarchie de
l'architecture, car on peut dire surtout de lui qu'il fut un crbral,
un _gnie de volont_.

La plupart s'tonneront de cet accouplement de mots, imaginant le gnie
plutt inn, inconscient, un don, un jaillissement inlassable, une
puissance verbale allant jusqu' tre comme le vent, la mer, le feu,
faisant de l'homme une sorte d'lment.

Soit! mais, mme dans cette hypothse, n'est-ce pas un lment aussi,
la poudre toute rduite qui pourrait faire explosion, avoir la puissance
d'un cyclone? N'est-ce pas un lment, la fiole d'essence prestigieuse
dont les gouttes sobres sont distilles avec les fleurs de toutes les
latitudes? Baudelaire fut, en posie, le chimiste de l'Infini, et, dans
les cornues de ses vers, tout l'univers aussi se condense, aboutit.

Il est donc un homme de gnie, pour qui dmle le sens symbolique de ses
livres. Mais bien peu, aujourd'hui encore, peuvent oser un tel avis. Que
dire de l'opinion qu'il suscita de son vivant et de l'accueil fait  son
oeuvre? Succs d'tranget, presque de scandale. Des essais, comme
dclara la _Revue des Deux-Mondes_ dans une note restrictive, quand elle
publia quelques fragments en primeur.

En vain Baudelaire aurait-il voulu s'imposer, expliquer. Il est inutile
d'expliquer quoi que ce soit  qui que ce soit, disait-il avec
dcouragement, convaincu de la btise du monde, la _btise au front de
taureau_.

Or c'est prcisment le mpris de l'humanit qui le mena  ce got de la
mystification, un peu puril, au fond, et dont on lui fait tant grief,
mais qui s'explique dans son cas, et par lequel il se vengeait d'aller
incompris et seul dans la vie. Il faut dire,  sa dcharge, que presque
tous les crivains de sa gnration eurent, comme lui, cet amour du
mensonge. Ce fut une mode, comme l'affectation de costumes
ostentatoires. Balzac lui-mme, dans cette toute crbrale passion pour
l'trangre, ne faisait qu'aimer un mensonge, le concrtiser dans une
forme de femme inconnue, c'est--dire dans quelque chose qui tait comme
s'il n'existait pas. Dernier avatar du romantisme, pourrait-on dire, et
de la lycanthropie de Ptrus Borel, s'obstinant  des attitudes pour
tonner le vulgaire, et se survivant comme en un sport mental.

On peut considrer de la sorte telles mystifications laborieuses de
Baudelaire, qu'il exerait jusque vis--vis des humbles et des
inoffensifs. Par exemple, passant un soir devant la boutique d'un
charbonnier, il le vit, dans une pice du fond, assis avec sa famille
autour d'une table. Il semblait heureux; la nappe tait blanche; le vin
riait dans les flacons. Baudelaire entra. Le marchand vint vers lui,
obsquieux, joyeux d'un client, attendant la commande.

--C'est  vous, tout ce charbon? demanda-t-il.

L'homme fit signe que oui, ne comprenant pas.

--Et toutes ces bches alignes?

L'homme acquiesait encore, croyant l'acheteur indcis.

--Et cela, c'est du coke? c'est de la braise? Ils vous appartiennent
aussi?

Baudelaire examinait avec soin toutes les marchandises entasses; puis,
dvisageant le charbonnier:

--Comment? C'est  vous, tout cela! _Et vous ne vous asphyxiez pas?_

Des mystifications de ce genre (et on en raconte de nombreuses, plus ou
moins authentiques) taient sans doute le rsultat d'un entranement, un
jeu de solitaire et d'incompris. A l'origine, Baudelaire dut y trouver
un moyen de se mettre en garde contre la btise qui aurait pu rire de
lui, ne le comprenant pas. Il prit l'avance et, le premier, se moqua. Ce
fut une sorte de lgitime dfense.

Car, aprs avoir reconstitu l'me foncire de ce pote, on songe:
Comme il s'est trouv en exil dans la vie! Il a march vraiment parmi
des trangers. Il n'a pas parl la mme langue que les autres. Sa
conversation naturelle devait paratre  beaucoup inintelligible ou
ridicule, ses raffinements de pense et de langue ahurir autant que ses
mystifications.

C'est qu'il a considr la vie au point de vue de l'ternit. Il n'a pas
t pareil aux autres; il n'a pas t conforme, ce qui est le grand
crime, comme il disait lui-mme. De l son destin maudit, son gnie
insouponn, sa vie lamentable, en proie  l'affront,  l'ignorance, 
la pauvret.

Quel contraste avec l'existence ferique d'un Hugo qui, aprs soixante
annes d'acclamations, est port en triomphe dans la mort comme un hros
de Wagner! C'est que Hugo, Lamartine, presque tous les potes franais
du sicle, eurent une nature telle qu'ils ont pu vritablement _pouser
la foule_.

Ses passions, ses tristesses, ses joies, ses croyances,--politique,
patrie, amour, tous les grands lieux communs de l'humanit, ils les ont
partags. Chacun d'eux fut vraiment un cho sonore au centre de tout.

Quant  Baudelaire, il est exceptionnel: il reprsente l'lite en face
du nombre; en regard des faits, il est la loi; il conoit l'ordre de
l'Univers et mprise le dsordre des vnements. Lui est incapable 
jamais de pouvoir pouser la foule. Il est si diffrent d'elle, si
diffrent des autres,--et toujours gal  lui-mme! Il est l'tre
dpareill. Il est unique de son espce. Il est le grand clibataire,
ainsi qu'il est dit dans _Maldoror_ de l'Ocan. Mais n'est-ce pas la
gloire de l'Ocan de n'avoir point d'quivalent?--comme c'est aussi la
gloire de Dieu. Dieu est celui qui est le seul. Et l'on pourrait dire la
mme chose de l'homme de gnie.




LES GONCOURT


La collaboration des frres de Goncourt pour une seule oeuvre apparatra
dans l'histoire littraire un fait unique et, en mme temps,
extraordinaire, puisqu'ici le fait humain s'gala au fait divin: un
crivain en deux Personnes, le mystre de la Sainte Dualit. Leur
renomme ne s'tablit qu'avec peine. C'est le cas de tous les novateurs,
en art comme en religion. Ils n'ont autour d'eux,  l'origine, que les
douze disciples, qui conquerront le monde! Jules de Goncourt connut
seulement, lui, le Jardin des Oliviers, la sueur de sang, la mort
crucifie... La difficult du triomphe s'en augmenta. Pourtant on
reconnut que le mort tait un dieu. Quant au survivant, qu'allait-il
advenir? Certes, sa vie tait dpareille; mais il avait gard _leur me
une_. L'oeuvre continua.

Edmond de Goncourt se remit au travail, seul, menant plus haut une des
tours jumelles de cette cathdrale, tandis que l'autre demeurait
inacheve dans l'air. Il produisit alors une srie d'ouvrages
personnels. Ce fut le rcit mme de la mort de Jules, dans le _Journal_,
d'un pathtique qui tire les larmes, d'une vocation qui va jusqu'aux
nuances de l'agonie sur le visage, jusqu'aux reflets des cierges et des
roses mortuaires dans les miroirs. Ce fut encore ce livre exquis: _la
Maison d'un Artiste_, crit en un style qui se pique au jeu, s'exaspre,
lutte contre les modles, se colore en estampes japonaises, s'affine ou
se trame en bijoux et en tapisseries du XVIIIe sicle. Enfin ce furent
quatre admirables romans nouveaux: _La Faustin_, _Chrie_, _la Fille
lisa_, et surtout _les Frres Zemganno_, o se raconte allgoriquement
la vie des deux crivains. On peut dmler ainsi le mystre de leur
collaboration. Ces deux clowns, dont l'un rve un nouveau tour, que le
plus jeune excute jusqu' ce qu'il s'en tue, c'est eux-mmes. Pour
Nello il n'y avait rien de bien que ce que faisait Gianni. Car Nello,
l'an, avait la plus grande part dans la rflexion et l'action
intellectuelle. Le second se distinguait par un balancement plus grand
de la pense dans le bleu, plus bohmien de la lande et de la clairire
et, par cela, plus pote, mais plus paresseux d'esprit.

Prcieux renseignement. Nous avions le secret dsormais de cette
association de deux hommes, l'un plus rflchi, plus crbral; l'autre
plus primesautier, dont la mre,  son lit de mort, avait joint les
mains pour la vie sans se douter qu'elle les joignait pour l'oeuvre et
en faisait des jumeaux de la gloire.

Tout s'lucide maintenant: ils assemblaient de concert les matriaux,
les documents: puis crivaient tour  tour ou ensemble, gardant le
meilleur de la version de chacun, fondant les deux textes souvent qui
taient dj presque pareils. Cette similitude est toute naturelle quand
on s'aime,--et qui s'aima mieux que ces deux frres? La ressemblance est
le signe mme et le miracle quotidien de l'amour. On en vient  penser
ensemble,  penser la mme chose. Est-ce que, au surplus, il n'arrive
pas que, mme physiquement, les amants finissent par se ressembler?
C'est tout le secret de cette intime collaboration des Goncourt.
Eux-mmes le constataient dans leur _Journal_: Jamais me pareille n'a
t mise en deux corps. Ce n'taient mme plus deux mes ressemblantes,
mais une seule me en un double tre. Et les objets entraient et
vivaient dans chacun et dans tous les deux  la fois, comme les objets
qui sont entre deux miroirs face  face.


Nanmoins dans la vie des _Frres Zemganno_ il apparaissait que Gianni,
l'an, avait surtout des dispositions rflectives. C'est lui qui
sans cesse se trouva hant par l'invention d'un nouveau tour. Et il
n'est pas hardi d'affirmer que, dans la collaboration des Goncourt,
Edmond aussi fut principalement le novateur, celui qui toujours se
proccupa de trouver, de crer. N'en avons-nous pas une preuve
catgorique dans la prface qu'il signe seul en 1879, o il annonce le
projet d'un roman qui se passerait dans le grand monde et qui aborderait
enfin la ralit lgante? L est le succs pour les jeunes,
dclare-t-il, et non plus dans le _canaille littraire_. N'est-ce pas
une nouvelle voie ouverte, celle du roman mondain, qu'il inaugure
lui-mme ensuite, avec _Chrie_, et o devaient entrer,  son signe, M.
Paul Bourget et ses continuateurs.

Cette proccupation d'un nouveau tour, d'un genre indit, que Edmond
de Goncourt ralisait ainsi par son dernier livre, les deux frres
l'avaient eue ds le dbut et ds les premires oeuvres qu'ils signrent
ensemble.

Ils furent des inventeurs, et dans des domaines multiples. Nous ne
parlons mme pas de leur rsurrection du XVIIIe sicle; ni de leur got
d'art, subtil et sr, qui introduisit le japonisme en France. Nous
parlons surtout du roman dont ils apportrent une formule neuve et o
ils infusrent un lment nouveau: le _Moderne_. Dj dans _Manette
Salomon_, qui parat en 1867, Chassagnol s'crie: Oui! oui! le
moderne, tout est l!... Tous les grands artistes, est-ce que ce n'est
pas de leur temps qu'ils ont dgag le Beau?

Or les Goncourt avaient commenc par aimer le XVIIIe sicle.

Est-ce par aristocratie, amour d'une civilisation joliette, enrubanne
et poudre, piti pour celles dont le sang tacha les falbalas?

Est-ce par atavisme, affinit avec ce grand-pre de l'Assemble
nationale et les autres ascendants qui furent des gentilshommes de
l'ancien rgime?


Oui; mais ce fut aussi pour une autre raison, plus premptoire et qui
dcida de tout. Par elle s'explique leur oeuvre et la capitale
innovation qu'ils apportrent dans le roman: les Goncourt _taient ns
collectionneurs_. Or on n'est pas collectionneur par un penchant de
l'esprit, une aptitude mentale. Cette disposition est un phnomne
nerveux. Tous les collectionneurs sont ce que les physiologistes
appellent des tactiles, ayant l'esthtique du toucher, et rceptifs
d'impressions d'art par le bout des doigts. Les Goncourt, de plus,
avaient la vue aussi sensibilise que le toucher. Mme ils commencrent
par dessiner, faire de l'aquarelle, s'orienter vers une carrire de
peintres. Aujourd'hui encore ne comprend-on pas,  voir l'oeil
extraordinaire du survivant, cet oeil rond, vaste, comme taill 
facettes par la lumire changeante, qu'il est un oeil merveilleusement
impressionnable, un oeil qui subit comme un attouchement le reflet des
objets, un oeil contre lequel est blotti un cheveau de nerfs
transmettant vite, en une tlgraphie magique, l'impression de couleur
au cerveau, en mme temps que les nerfs du tactile transmettent
l'impression de la forme?


Donc ils taient ns collectionneurs. Et ils recherchrent avec volupt
les bibelots, les dessins, les chiffons, les tapisseries, toute la
babiole, toute la gloriole du sicle dfunt que leur aristocratie
aimait.

Aprs le dcor, ce fut le tour d'autres objets plus dcisifs: livres,
manuscrits, papiers. Ainsi toute la vie du XVIIIe sicle renaissait
entre leurs doigts fureteurs... On se penche sur l'eau pour ne cueillir
que des fleurs, puis on s'intresse aux crues,  la navigation, aux
herbes sous-marines. On entrevoit au fond, des barques sombres, des
Ophlies dont on reconstituera la vie sentimentale avec leurs cheveux et
ce que disent leurs bijoux.

Ainsi les collectionneurs furent amens  crire leurs _Portraits
intimes du XVIIIe sicle_,  en faire revivre toute l'histoire: l'amour,
la femme, l'art; non seulement Watteau, Latour, Chardin et les autres,
mais aussi les grandes dames, les actrices. Et tout cela, non pas
imagin, devin ou voqu par soubresauts lyriques,  la faon des
autres historiens souvent visionnaires, comme Michelet ou Lamartine;
tout cela prouv, document, tabli, au moyen de mille petits papiers,
notes, correspondances, actes, pices officielles, c'est--dire un
travail minutieux et colossal de deux peintres prodiges qui auraient
class et tu des millions de papillons pour faire avec la poussire des
ailes leurs vastes pastels.


Par un procd de collectionneurs, ils avaient t les historiens du
XVIIIe sicle.

Par le mme procd de collectionneurs, ils furent les grands romanciers
de la seconde moiti du XIXe sicle.

Et c'est en cela que consiste leur innovation dcisive, leur originalit
foncire. Ils sont les historiens de nos moeurs. Le roman, grce  eux,
n'est plus une fable, un agencement ingnieux d'aventures; c'est le
tableau mme du temps. C'est ce que les historiens du sicle prochain
auraient fait, si eux-mmes ne l'avaient pas tout de suite accompli.

Les collectionneurs qu'taient les Goncourt collectionnrent des
documents sur leur propre temps. Et il ne s'agit pas seulement du dcor
de ce qui n'est qu'un cadre: Paris, les boulevards, les ateliers, les
thtres, etc.; il s'agit surtout de la faon de sentir, d'aimer, de
penser, de mourir, en un sicle de chemin de fer, de Bourse,
d'inventions, d'art quintessenci, de dtraquements, d'lectricit
nerveuse. Voil le moment important de l'ternit qu'il fallait fixer et
qu'ils fixrent. Ils firent, dans la forme du roman, l'histoire
contemporaine des moeurs, des tres, des choses. C'est ce qu'ils
appelrent peindre le Moderne. Pour y russir, ils eurent la chance de
possder une ducation classique assez incolore. Homre et Virgile ne
les obsdent pas. Leur antiquit, c'est le XVIIIe sicle tout au plus.
Ils ne vivent pas avec les morts. Ils sont attentifs seulement  ce qui
les entoure.

Ils collectionnent des frissons, des gestes, des bruits, des nuances de
l'eau, des plis de vtements, des cris de passion, des expressions de
douleur, des maladies, tout ce qui est la vie et la mort de leur temps.
Est-il tonnant, ds lors, qu'une seule page d'eux, au hasard, donne la
sensation et pour ainsi dire l'odeur de l'air du sicle?


Un jour, ce curieux artiste qu'est M. Flicien Rops nous disait que sa
grande ambition avait t d'exprimer le nu moderne, le nu travaill
d'hrdit anmie, si diffrent des calmes torses d'un Corrge ou des
grasses chairs fleuries d'un Rubens, ce nu dcadent qui doit se
percevoir, pour ainsi dire, sur un centimtre carr, comme un bout de
l'toffe humaine raille par les sicles, non plus sensuel, ni sexuel,
mais plutt ravin de vices hrditaires, marbr de pchs anciens, un
nu douloureux et mystique, o se devinent l'ternel regret de l'Eden et
surtout les dtraquements de la nvrose, l'puisement du sang en de trop
chres dlices...

De mme, sur un centimtre carr de la littrature des Goncourt, on
pourrait reconnatre le nu du sicle. Or, cela tait inconnu dans le
roman, qu'on n'imaginait pas capable de ces rsultats o s'accrot son
propre domaine. C'est--dire qu'il est devenu, grce  eux, une sorte
d'oeuvre scientifique. L'affabulation consiste  arranger la ralit.
L'artiste dispose les acquts du collectionneur. Le roman est aussi de
l'histoire. C'est une clinique tenue par un pote. Est-ce que Charles
Demailly, Germinie Lacerteux, Mme Gervaisais, Chrie, Rene Mauperin, ne
sont pas des passants et des passantes de notre poque, malades de la
maladie qui nous tourmente tous plus ou moins? tres impressionnables,
sensitifs, que la musique fait pleurer, qui aiment les fleurs et les
baisers tristes! Tous ces personnages sont des nerveux; ils sentent
s'tirer en eux le terrible cheveau, et sont frres en Notre Mre la
Nvrose qui est la Madone de ce sicle. Des malades, dira-t-on! Mais ils
sont les malades d'un trop subtil idal, d'une dlicatesse trop docile
aux raffinements de l'art, de la musique, de l'amour, du clair de lune,
des fards et des piments. Les nerveux? Ils sont malades d'tre trop
exquis. Ils expient pour avoir voulu se hausser aussi loin de l'homme
primaire que celui-ci est loin des animaux.

Ce sont ces cratures rares qui vivent et souffrent dans les romans des
Goncourt. En elles se rsume--puisqu'elles sont l'lite--l'histoire du
temps, ce temps fivreux, orageux, nostalgique, que les Goncourt ont
enclos dans leurs livres. Ceux-ci sont des monographies sur les milieux
parisiens (puisque c'est l que le moderne atteint sa plus significative
intensit), comme il y a les monographies de Le Play sur les ouvriers
europens. Ce sont des travaux documents qui voquent le monde des
peintres, celui des hommes de lettres, le peuple, les hpitaux, les
lupanars, les cirques, les salons. Sur chacun de ces milieux, les
crivains ont collectionn un  un des documents, comme s'ils
n'taient que les historiens des moeurs; voil pourquoi l'anecdote a
toujours t rduite au plus strict, puisqu'il s'agissait moins de
raconter des aventures que de peindre des cratures contemporaines et de
fixer la Vie Moderne.

Mais les Goncourt n'avaient pas seulement un temprament de
collectionneurs et d'historiens. Ils avaient avant tout une nature de
potes. Et c'est ainsi qu'ils n'ont jamais choisi que le _document
artiste_. Ceci est trs important et ne s'applique pas seulement aux
dtails mais  la conception mme de leurs romans. C'taient des
imaginatifs aussi, fconds et puissants, qui prirent soin d'agrandir le
sujet de chaque livre par des inventions personnelles. Le point de
dpart en est toujours minime: une simple anecdote d'hpital raconte
par Bouilhet est le germe d'o sortira l'admirable _Soeur Philomne_; la
vie d'une domestique, libertine et hystrique, leur fera imaginer le
type compliqu, la figure inoubliable de Germinie Lacerteux. Et ils ne
s'en tiennent pas au simple sujet; ils prirent soin galement de
l'ennoblir par quelque ide gnrale qui le grandit au-del de lui-mme;
non pas une ide sociale, ou religieuse, ou morale, laquelle n'est
d'ordinaire qu'un lieu commun et ne convient qu'aux romanciers
vulgaires, mais une _ide artiste_ couronnant l'oeuvre d'un nimbe de
pense souveraine, la surmontant d'une tour qui, au-dessus des
documents, des matriaux, des pierres touchant le sol, rgne dans l'au
del du ciel et y sonne des heures d'ternit  un cadran comme un clair
de lune qui chante!

En veut-on des exemples? Dans _Manette Salomon_, il ne s'agit pas
seulement d'une tude du monde des peintres, ni mme de la thse que la
femme nuit  l'art, dtourne  son profit les sources vives de
l'inspiration, les tarit contre son sein incertain comme le sable. Les
Goncourt dressent bien au-dessus du sujet le thme du Nu, extasiement
des yeux de peintres, caresse et lumires, brlure aussi, idole de chair
qui demande des coeurs saignants en ex-votos et des colliers de larmes.

Dans _Madame Gervaisais_, il y a aussi agrandissement au del de
l'histoire d'une vie. D'abord, l'influence d'une ville sur une me. Les
pierres _parlent_, les pierres de Rome o il y a de la poussire des
sicles, de l'encens invtr. Et puis, une autre ide dominante, qui
est admirable et d'un symbolisme latent: l'hrone meurt de trop de
beauts, de trop d'motions dlicieuses, du rve touch, d'avoir presque
lev le voile d'Isis.

Enfin, dans les _Frres Zemganno_, ne s'agit-il pas moins de la destine
de deux clowns, du curieux milieu des forains et gens de cirque, que de
deux crivains unis pour l'oeuvre de gloire et que la mort spare
derrire ce texte emblmatique?

                                   *
                                 *   *

Mais ce n'est pas uniquement leur conception neuve du roman qui assure
la grandeur des Goncourt. C'est en mme temps leur style, neuf aussi.
L'un et l'autre importent pour raliser un nouveau tour,  l'instar du
Gianni des _Frres Zemganno_. Il faut encore l'effort d'crire
personnellement, comme a trs bien dit Edmond de Goncourt lui-mme.
Oui! une criture artiste, et de plus une criture qu'on fasse sienne,
tout de suite reconnaissable et qui donne  notre art comme une
identit. C'est ce que Joubert, dans une lettre  Chateaubriand,
appelait avoir son propre ramage.

Or qui s'est cr un style plus personnel, unique, que les Goncourt?
C'est l-dessus qu'on les chicane. Dj Gautier disait en parlant de
maints critiques et de la foule: Le style _les_ gne. Et il ne faut
pas chercher d'autres raisons  certaines rsistances vis--vis des
Goncourt et  l'expansion lente de leur oeuvre, trop crite pour tre
jamais tout  fait populaire.

Dans leur style encore, se reconnat bien la marque du moderne. Est-ce
qu'il ne fallait pas, pour une humanit nouvelle, une nouvelle langue?
La leur est adquate; elle est bariole, capiteuse, aigu, retorse, une
langue avec des chiffons, du nu, des bijoux; une langue comme une foule;
une langue truffe d'argot, de termes d'ateliers et de coulisses, de
termes techniques (leur nature de collectionneurs devait les mener 
collectionner aussi des mots). Littrature de luxe, farde et maquille,
pourrait-on dire, dont le style est bien le visage de la vie moderne,
ajoutant du rouge, du noir, du bleu, des poudres et toute une chimie de
couleurs pour exasprer son charme de dcadence, sa pleur de nerveuse
qui exigea trop de la vie et d'elle-mme.

Ah! qu'il y a loin de la sant rose et calme des littratures
classiques! Mais est-ce que la littrature d'une civilisation avance ne
doit pas avoir, comme celle-ci, sa beaut de nuances et d'artifices, ce
qu'on pourrait appeler son charme de maladie, avec un rose fivreux aux
pommettes, qui a le ton du rose des couchants?

Qui prtendra la fort plus belle au printemps, quand toutes les
feuilles sont d'un vert unifi et, partant, monotone? Or, la langue est
une fort, disait dj Horace. Notre littrature, aujourd'hui, touche 
son automne; et n'en est-elle pas autrement somptueuse, avec ses
millions de feuilles multicolores, qui sont du bronze, du sang, de la
chair d'enfant, de la lie, de l'or, du fard,--palette prodigieuse avec
laquelle il nous faut exprimer la fin de sicle o nous vivons.

C'est ce qu'on fait les Goncourt. Ils ont crit--comme on peint:--
petites touches menues, accumules; les mots se superposent, les
pithtes se surajoutent, pour produire le ton, voquer l'objet, camper
le personnage, crer l'atmosphre.

Combien diffrente, l'ancienne manire d'crire! Ils ont rompu,
dclarait Banville, avec les pompeuses fadeurs de ce style soutenu qui,
ainsi que le disait Michelet, touffe, crase lourdement, depuis deux
sicles, la France de Rabelais, d'Agrippa d'Aubign, de Rgnier, de La
Fontaine. Et il ajoutait pittoresquement qu'ils pourraient s'installer
avec cette enseigne: _Au Magasin des Images neuves_.


Car ce sont surtout des crivains d'images, comme tous les grands
crivains, principalement dans notre sicle qui aura produit avant tout
une littrature de sensations. Or, une littrature de sensations est
naturellement une littrature d'images. Celle du XVIIIe sicle, et mme
de la premire moiti du ntre, avec Stendhal, Mrime, Benjamin
Constant, n'est qu'une littrature d'ides, une prose abstraite
appliquant ses plis raides et incolores sur des penses, des arguments
de raison ou de sentiment.

Tout  coup, Chateaubriand inaugure la littrature de sensation. Et tous
les grands crivains vont le suivre. Chateaubriand ici est prcurseur,
avec quelques phrases topiques, comme lorsqu'il dit,  propos de
bestioles vues en Amrique, dprissant parmi le soir tombant, dans une
mare tarie, qu'elles dgageaient une fine odeur d'ambre gris. Curieuse
sensation d'un odorat enfin aiguis et qui tablit des analogies
imprvues. Les sens dsormais sont ouverts. Prcieux lment de
nouveaut. Chaque sens sera une fentre qui laisse apercevoir un nouvel
Univers. Non seulement les sens sont ouverts, mais on dcouvre qu'ils
communiquent; et c'est Baudelaire, qui, par ses correspondances, dont
l'ivresse du haschisch lui fut la rvlation, nous initie  toute une
srie nouvelle de sensations, et par consquent d'images:

  Il est des parfums frais comme des chairs d'enfant,
  Doux comme les hautbois, verts comme les prairies...

Les Goncourt apportent leur contribution dans ce grand renouveau. Ils
ont crit: _Ides et Sensations_. Ce pourrait tre le titre de toute
leur oeuvre. Eux aussi possdent enfin _l'ducation esthtique des
sens_. Mais, chez eux, c'est l'oeil qui prdomine; littrairement, ils
apparaissent surtout un oeil, une rtine merveilleusement sensitive, un
perspicace oeil de peintre, qu'ils furent  l'origine, et ils vont
rendre avec des mots tout le plus tnu et le plus fugitif des nuances
d'tres, de ciels, de dcors, de passions. N'est-ce point comme un
tableau de Claude Monet, cette grande glise tnbreusement violace
sur l'argent blafard du couchant? Ils furent des crivains
impressionnistes, avant mme qu'il y et des peintres impressionnistes.

Et cette sensibilit de la vue ne leur attnuait point celle de l'oue.
La peinture de la phrase, chez eux, n'empchait point le sens de sa
musique. La soire frissonnante du friselis des feuilles, n'est-ce
point une subtile allitration, comme celles o se complurent de rcents
potes, proccups d'instrumentation, et que les Goncourt ralisaient
bien auparavant avec le got infaillible et l'instinct des grands
crivains?

Que de combats avec la phrase et le mot pour ces accomplissements
magnifiques! Ah! ils les ont connues, ces affres dont gmissait le grand
Flaubert! Et, de cette lutte, Jules de Goncourt tomba nerv, bris 
trente-neuf ans, tu, _mort  la peine du style_, comme l'a crit le
survivant.

Mais que de joies aussi! Ils les ont racontes, ces solitaires ivresses,
ce double et trouble transport crbral, cette joie nerveuse de
l'oeuvre en train qui leur coupait l'apptit comme un chagrin et leur
donnait, sur les pavs, l'impression de marcher sur un tapis. Admirables
et mouvants aveux! Qui aima plus la littrature? Ce fut vraiment pour
eux un amour. L'enivrement d'crire, pour les artistes de race, est
comme l'enivrement d'aimer.

O bonheur d'une telle passion pour les Lettres sur qui les annes ne
peuvent rien! Et c'est ainsi qu'Edmond de Goncourt apparut jusqu'au
bout, militant, inspir, fcond, faisant jouer des pices, poursuivant
son _Journal_, entreprenant une vaste histoire de l'Art japonais
commence par _Outamaro_, _Hokousa_, et qui devait se poursuivre par
l'tude d'autres peintres, de laqueurs, de sculpteurs, de brodeurs, de
potiers. On aurait dit qu'il tait dans le cas de cet Hokousa lui-mme,
dont il avait publi la vie et qui,  un ge pareil, faisait encore de
nouvelles conqutes d'art, pntrait dans le monde magique des oiseaux,
des plantes, signant ses dessins: Hokousa, _vieillard fou de
dessin_. Edmond de Goncourt fut, lui, le _vieillard fou de
littrature_, jusqu' cette heure suprme o la mort le runit enfin 
son frre Jules dans le mme tombeau et aussi dans la mme immortalit,
cette vie sans date o ils se survivront--jumeaux de la gloire!




STPHANE MALLARM


Il faut souvent recourir  des lments extrieurs: une maison, un
portrait, un bibelot, pour reconstituer, lucider tout  fait la
physionomie d'un grand homme, qu'il s'agisse d'un conqurant ou d'un
pote. L'iconographie surtout est prcieuse ici.

Est-ce que le _Napolon au Pont d'Arcole_ par Gros n'explique pas tout
le jeune chef d'arme, piaffant de gnie, ivre de gloire, comme le
_Sacre_ par David prcise l'ordonnateur qui classifie, discipline sa
cour comme un code, se hausse aux pompes emphatiques d'un nouvel Empire
romain?

Or de Mallarm nous avons aussi deux portraits significatifs, qui
portent chacun la signature d'un matre. L'un, plus ancien, par Manet,
qui nous montre le pote assez voisin de nous encore, les traits
vivement arrts, une moustache drue coupant le visage mditatif, et
l'embrouillamini d'une vaste chevelure. Quelque chose d'inquiet et
d'inquitant, le visage soufr d'un orage intrieur, l'air foudroy
d'un Lucifer en habit moderne, comme le Baudelaire jeune peint par de
Roy.

Puis voici l'autre portrait, rcent, par M. Whistler, o le visage s'est
estomp, ouat. Le bleu trs tide des yeux s'embrume. La moustache
are s'est fondue avec une barbe courte, en pointe, qui grisonne, et
met un floconnement d'hiver au bas de ce visage qu'on regarde comme un
reflet, qui semble tre vu dans un miroir, vu dans l'eau. C'est le pote
comme il subsiste dans la mmoire, dj en un recul, hors du temps, tel
qu'il apparatra  l'avenir. A peine un geste de la main plus achev et
qui le rattache encore un peu  la vie, ce geste contourn, d'une
inflexion qui lui est particulire pour tenir la cigarette ou le cigare,
fumeur continuel qui ne veut pas cesser une minute de mettre de la fume
entre la foule et lui. Ainsi il s'isole, s'loigne de la vie, appartient
tout au Rve.


Un homme au Rve habitu..., a-t-il dit de lui-mme au seuil de la
confrence--il faudrait dire l'oraison funbre--qu'il consacra a son
fidle ami Villiers de l'Isle-Adam.

C'est cet homme du Rve que M. Whistler a exprim, c'est l'auteur
visionnaire, nigmatique, de l'_Hrodiade_ et de l'_Aprs-midi d'un
faune_, tandis que le portrait de Manet concorde bien avec le sensitif,
tragique et exaspr coloriste des _Fentres_ et de l'_Azur_:

  Je suis hant! L'azur! L'azur! L'azur! L'azur!

Or, ici encore, ce sont les lments extrieurs qui vont nous faire
mieux comprendre l'oeuvre. Ce cri d'une cervelle prs d'clater sous la
cruaut d'un bleu implacable, c'est le pote jet en plein Midi, allant
vivre  Avignon durant des annes (envoy par l'Universit), au sortir
des brumes, des grises fantasmagories de Londres o il avait couru,
sitt adolescent et libre. L, de secrtes affinits, la loi de son
oeuvre encore muette, sa meilleure destine, l'avaient tout de suite
aimant. Il fallait qu'il se perfectionnt dans la langue anglaise,
parce qu'il tait vou  nous donner un jour ses admirables traductions
de Po, parce que surtout il devait allumer son me  cette me un peu
jumelle... Po avait donn la vraie formule pour le pome: Il faut une
quantit d'esprit suggestif, quelque chose comme un courant souterrain
de pense, non visible, indfini...

Cela quivaut  dire qu'il faut que le pome donne  rver sur un sens 
la fois prcis et multiple; ou encore qu'il ait en mme temps plusieurs
sens superposs. C'est peut-tre ce qui caractrise le plus srement les
grandes oeuvres. Ce signe se trouve dans Po. Il se trouve aussi dans
Ibsen dont les drames ont galement ce courant souterrain; et voil
pourquoi ils captivent  la fois le public ignorant et les artistes. Il
y a dans eux, en ralit, deux pices parallles: l'une qui semble un
drame ordinaire, un drame de la ralit et de la vie, se passe de
plain-pied avec les mes des spectateurs; l'autre, flottant dans les
limbes de l'inconscience, le clair-obscur du mystre, tnbres animes,
brumes o on discerne la vie sous-marine de l'oeuvre, o l'on voit comme
les _racines des actes_ et qui n'est visible que pour les initis et les
voyants.


Mallarm, lui aussi, dans ses pomes a tent de suggrer le mystre et
l'invisible. Or, pour suggrer une chose, il faut surtout ne pas la
nommer. Aussi Mallarm dit: Je n'ai jamais procd que par allusion.

Cela ne va pas toujours sans des obscurcissements, parfois volontaires.
Les excessifs raccourcis d'ides et d'images auxquels il se complait
crent une optique spciale. En tous cas, il est arriv ainsi  faire de
la posie sobre, aprs tant de dlayage et cette emphase dclamatoire,
cette loquence de strophes brandies qui est la mauvaise habitude
hrditaire de la posie franaise. Voici de la quintessence, le suc
essentiel, un sublim d'art, et, dans un flacon d'or pur, trs peu
d'essence--assez pour parfumer un sicle!--faite avec des millions de
fleurs tues. C'est une posie de rve, si diffrente de ces redondantes
mlopes qu'on appelle la posie lyrique, o, sans cesse, la tradition
se maintint.

C'est pourquoi il faut  ce pote-ci apporter des yeux neufs qui ont
laiss se dmoder en eux le souvenir de tous vers lus. Les mots chez lui
n'ont pas leur sens ordinaire. Est-ce que les mots ne sont pas fans
comme des visages? Mettons les mots en un tel clairage qu'ils aient
l'air fard; et nous crons ainsi l'apparence d'une nouvelle langue, qui
sera maquille, faisande, une vraie langue de dcadence, conforme aux
temps o nous sommes. Pauvres mots, qui ne disent plus rien, extnus du
mme sens profr. Donc que les mots se taisent; le pote ne les
considre plus que comme des signes qui, par la contexture, par la place
occupe, par leur mariage avec tel autre prcdemment ha, voquent des
sensations vierges, des sens imprvus. Tout est ellipse, tropes,
inversions, dductions spcieuses, gestes convexes, reflets, dans des
miroirs, de jardins qu'on ne voit pas. Parfois la condensation reste
claire:

  Mon me vers ton front o rve,  calme soeur,
  Un automne jonch de taches de rousseur...

Parfois le sens s'enchevtre, s'assombrit. Une srie de vocables rares,
d'une lumire inquitante et trouble, jonche de pierreries uniques dont
la signification n'est pas donne, pour laisser rver  quelque collier
dsenfil de morte ou  quelque couronne, victime d'un rapt ancien, dont
l'or s'est vapor pour des crimes...


Mais n'importe! Est-ce que le diamant n'a pas aussi des feux seulement
intermittents: goutte de lumire, bue a chaque instant; clart tournante
d'un petit phare dans la nuit; toile qui clignote...

Et les pomes de Mallarm sont aussi des nigmes de couleur, ce dont la
lgitimit se prouve, dit-il lui-mme, par ce fait que en crivant, on
met du noir sur du blanc, comme le mystre sur l'vidence.

Quelques-unes des causes qui font ces admirables pomes un peu rtracts
et hermtiques, c'est, par exemple, la suppression frquente de
l'article, de la ponctuation, de toute conjonction. La syntaxe aussi est
retorse, renverse, s'influence de la construction anglaise.

Car--nous le voyons de plus en plus--Mallarm doit beaucoup 
l'Angleterre: son got du rve, de l'au del, son esthtisme, sa syntaxe
enfin, sans compter son dsir d'introduire partout l'art dans la vie qui
provient de cette merveilleuse renaissance de l'art industriel en
Angleterre,  laquelle collaborrent Rosetti, Morris, Crane, tant
d'inventifs et prcieux artistes. Mallarm y devait songer pour la
France. Nagure il fonda et rdigea seul un journal qui s'appelait _La
Dernire Mode_, o taient promulgus les lois et vrais principes de la
vie tout esthtique, avec l'entente des moindres dtails: toilettes,
bijoux, mobiliers, et jusqu'aux spectacles et menus de dners. La posie
aussi, il rverait de la faire entrer dans la vie, qu'elle s'inscrivt
aux murs des appartements, aux vaisselles, aux bibelots; il lui arriva
d'en orner des ventails, l'ventail qu'il a si magnifiquement dnomm
l'unanime pli

  Dont le coup prisonnier recule
  L'horizon dlicatement.

Dans ces vers de grce suprme, nous retrouvons (toujours pour expliquer
l'oeuvre par les milieux et les lments extrieurs, selon la thorie de
Taine) l'esprit trs ataviquement et foncirement franais de Mallarm.
Hrdit de longue date, car ces lointains ascendants taient ici de
hauts fonctionnaires, et quelques-uns avaient dj commerce avec le
livre, tel celui qui fut syndic des libraires sous Louis XVI et dont le
nom se retrouve au bas du privilge du Roi, dans cette dition
originelle du _Vathek_ franais de Beckford, que le pote rimprima,
avec le portail d'une prface neuve. Lui-mme naquit  Paris en 1842,
dans une rue qui s'appelle aujourd'hui passage Laferrire; et il est
naturel, ds lors, qu'il apparaisse ainsi, par aboutissement, si tout 
fait vieille France. Il a gard la bonne grce, une politesse infinie
d'ancien Rgime, une lgret  manier la conversation, et quelle
conversation plus lumineuse et florissante que la sienne: cristal et
roses! Toute la jeune gnration littraire l'a cout comme un
prcurseur, comme un mage. Une voix savoureuse. Des gestes d'officiant.
Et une parole inpuisablement subtile, anoblissant tout sujet
d'ornementations rares: littrature, musique (il adore Wagner), art, et
la vie, et jusqu'aux faits-divers, dcouvrant entre les choses de
secrtes analogies, des portes de communication des couloirs cachs.
Ainsi l'Univers se recre dans le pote. L'Univers est simplifi
puisqu'il le rsume  du rve, comme la mer se rsume, dans un
coquillage,  une rumeur. Quelle ingniosit sans fin, quelles
trouvailles incessantes!


C'est surtout de la posie que Mallarm a discouru, avec exquisit et
autorit, orientant les esprits, dogmatisant, approuvant avec des
rserves ce que le jeune groupe des Dcadents et des Symbolistes allait
introniser dans la posie sculaire.

Il ne faut toucher que par moments au grand orgue de l'alexandrin,
reconnaissait-il  son tour.

Pourtant, pour sa propre oeuvre jusque dans ses plus rcents vers, il se
garda d'aucune innovation, maintint intacte toute la tradition quant aux
mtres, aux csures, aux rimes. Son vers est un vers classique, pour
ainsi dire.

C'est que la forme, en vrit, est question toute personnelle,
changeante et secondaire. Mais il comprit pour lui-mme, et enseigna,
que le propre du vers est d'enclore uniquement le Rve. De l sa grande
influence  un moment o la Posie en venait  rimer des contes, les
anecdotes de la vie, de l'histoire, de l'amour. Or la posie est la
langue d'un tat de crise, proclama Mallarm; elle ne doit pas vouloir
servir  tout, tre employe continuement.


Ces parfaits enseignements, une vie d'une noblesse, d'un
dsintressement admirables, ont valu  Mallarm--outre son
oeuvre--d'tre salu par les crivains nouveaux comme leur Matre et un
chef d'cole.

Influence glorieuse, encore qu'elle soit forcment passagre, car sans
cesse les esprits drivent, voluent, se dprennent, changent, vont
ailleurs, comme les vagues dans la mer!

En dehors de ce fait momentan, il y a un fait ternel: c'est la beaut,
que nul ge ne fanera, de quelques-uns de ses pomes: Les _Fleurs_,
l'_Apparition_, l'_Hrodiade_, l'_Aprs-midi d'un faune_, et aussi de
quelques pomes en prose, si miraculeusement parfaits: _Plaintes
d'automne_, _Frissons d'hiver_, _Le Phnomne futur_--c'est--dire
presque tout le volume qu'il a appel joliment _Florilge_, en triant et
publiant ainsi quelque chose comme la dfinitive Anthologie de lui-mme,
sa flore choisie. Et c'est une flore, en effet, d'un art souverain et
durable, faisant suite aux _Fleurs du mal_ de Baudelaire. Celles-ci
taient dj des fleurs de dcadence, germes du bitume parisien,
bouquet sentant le soufre et le sang, floraison satanique et cruelle,
fleurs nes la nuit, mais quand mme naturelles encore.

Les pomes de Mallarm sont des sensitives de serre, de la serre chaude
d'un cerveau en fivre, plantes  la croissance artificielle et
violente, fleurs de chimie, fleurs comme closes d'un miroir, rares
orchides qui contiennent tout le Rve en leur forme quivoque, aux
interprtations diverses, et dont on ne sait si elle est un sexe ou un
bijou.




LES ROSNY


Les Rosny ont renouvel le cas des Goncourt, une collaboration
fraternelle non moins fconde et dj glorieuse aussi.

Pour les Rosny, il parat que les romans du dbut appartiennent
uniquement  l'an; mais c'est l un triage que l'avenir ne fera pas et
qu'eux-mmes, par leur signature unique, nous convient  ngliger. Il
est donc permis de considrer leur oeuvre comme d'un seul crivain.
Disons alors que les Rosny sont _un_ romancier d'admirable talent.

En quoi furent-ils originaux et vraiment des apporteurs de neuf? Voici.

                                   *
                                 *   *

Au fond, dans beaucoup de romans, il s'agit simplement d'une anecdote.
C'est une pice que l'auteur joue, dont les personnages ont t taills,
habills par lui, sont des marionnettes o l'on entend sa voix. Guignol
pour grandes personnes! Tantt le drame ou la comdie est d'imagination
pure, tantt il est copi plus ou moins sur la ralit (roman romanesque
ou naturaliste); mais toujours le rectangle de la scne termine le jeu
gomtriquement.

Avec les Rosny, l'art s'largit. Le thtre est de plein air. Plus de
portants, de dcors peints, tout le mensonge et toute la machination. Et
plus ces fils simples faisant mouvoir les personnages, et qui
n'aboutissent qu'aux mains d'un metteur en scne plus ou moins adroit.
Les tres vivent, marionnettes quand mme, pauvres marionnettes
humaines, plus infimes encore, mais plus tragiques, tenus par des fils
toujours, mais des fils autrement mouvants, ceux des Forces et des
Lois, ceux qui relient les cratures  la prodigieuse tlgraphie
arienne, aux astres, aux semences de l'air, aux perles de la mer, aux
cyclones aveugles, aux infiniment petits, aux embches,  la mort
toujours en route... Ainsi ils vivent, les frles personnages du livre
(et nous avec eux), d'une vie englobe dans l'immense gravitation
cosmique. Chaque livre, ds lors, est plus qu'un roman; c'est en mme
temps le roman du rgne animal et vgtal; c'est un microcosme de
l'univers. Si telle femme sanglote  la lune, on sent bien qu'elle subit
la mme loi que l'Ocan dont la poitrine halte  l'unisson de la
sienne. La lune l'influence comme lui, et c'est d'elle que dpend la
mare rouge de son sang.

Tout est en communion dans la nature. Universel enchanement! Forces
surplombantes et inluctables! Molcules fraternelles! C'est ce que les
Rosny font sentir dans leurs oeuvres. L'imagination ici se limite par la
science, mais s'tend jusqu' elle, comme un continent jusqu' la mer.
Or mme dans l'intrieur des terres on sait, on devine, on entend, la
grande pulsation lointaine des mares inexorables. Chez les Rosny aussi,
autour des cratures il y a la cration. De cette faon, le roman
reprsente la vie intgrale, telle que peut la concevoir, telle que
_doit_ la concevoir un cerveau qui a reu une ducation scientifique...
Les personnages ne sont plus indpendants. Ils sont envelopps,
rattachs  la vie totale,  l'ensemble vertigineux de l'univers,
petites lumires frles dans un immense dploiement capricieux, vibrants
organismes en proie aux forces, aux combats, aux conflits de la faim et
de l'amour, aux ivresses du sang rafrachi par des proies et par
l'avril.

Drame ternel et monotone que ce drame de l'univers, soumis  la
fatalit... Aux deux bouts de leur oeuvre comme aux deux bouts de
l'histoire, les Rosny nous montrent le triomphe du fort, l'imagerie
lamentable de la thorie darwiniste et la socit non moins cruelle que
la nature. Car, aprs nous avoir voqu dans leurs tonnants paysages
et scnes prhistoriques le pauvre cerf laphe, poursuivi par le lion,
par le _felis spela_, puis broy et dvor, ils nous montrent, aussi
pouvante et apitoyante que le cerf laphe, la pauvre Nelly en fuite
dans ce Londres actuel o la traquent d'autres monstres, la faim, la
prostitution.

Toujours la mme angoisse dans l'ternelle gravitation: le vertige du
ciel, par-dessus soi; la terre finale, par-dessous; et, tout autour, les
tableaux naturels: l'eau, les herbes, les pollens d'amour, le poison
cach, la mort qui rde, mille embches parmi les fleurs, la
dsagrgation, un va-et-vient de molcules dont nous sommes, pour une
minute anxieuse, l'phmre colonie!

                                   *
                                 *   *

C'est dj beaucoup que cette conception scientifique du roman,
c'est--dire ne voir les tres--dans le livre comme dans la vie--que
lis  tout le tnbreux mcanisme du cosmos. Ceci, au fond, constituait
la dernire application de la mthode naturaliste. Voir scientifiquement
des types et des caractres n'est pas autre chose que les voir plus
juste et dans la vrit absolue. C'est du ralisme transcendantal,
poussant sa formule jusqu' l'vidence des mathmatiques et des
analyses intgrales.

Dj, auparavant, le ralisme en peinture, dsireux de faire vrai, de
voir juste, de fixer le ton exact, eut recours  la science aussi.
L'cole impressionniste et celle du pointill ont emprunt aux
expriences de Rood, aux tudes de Chevreul leur technique du ton
simple, du ton fragmentaire, pour viter tout acheminement vers le noir
et fixer mieux sur les toiles la lumire. Or vouloir rendre la lumire,
c'est vouloir faire vrai. C'est encore du ralisme. Et M. Claude Monet
avec Seurat drivent logiquement de Courbet par Manet.

La peinture en est reste l. Le roman, appuy sur la science, aurait pu
n'aboutir aussi qu' cette tape; la science, avec son surplus
d'enqute, et engendr simplement, dans ce cas, un ralisme suprieur.
Le roman, ainsi que la peinture, aurait dsormais prsent, non plus les
tres isols, mais aussi le milieu o ils s'agitent, _leur atmosphre_,
sans rien de plus cependant.

Or il s'est fait que les Rosny, en mme temps qu'un esprit de science et
de gnralisation, possdaient les dons du pote, et, du coup, ils
agrandirent cette conception scientifique de la vie aux proportions
d'une sorte de foi lyrique et de culte bloui.

On peut dire qu'ils ont cr dans la littrature un _merveilleux de la
science_.

Thodore de Banville avait coutume de dire qu'il n'y a pas de grande
oeuvre sans merveilleux, et il citait toujours, tel qu'un exemple
mmorable, l'_Atta Troll_ de Henri Heine.

Oui, mais comment inventer un merveilleux nouveau?

L'antiquit eut son admirable mythologie, fables enchanteresses, Olympe
radieux, ciel rose et or, o somnolaient les Immortels, ocans vierges
d'o mergeaient des desses de qui les chevelures gardaient
l'ondulement des vagues.

Le merveilleux chrtien, lui, est sublime, et Chateaubriand en dgagea,
dans le _Gnie du Christianisme_, l'ternel enchantement.

On trouve dans les oeuvres des Rosny, dans la _Lgende sceptique_, dans
les _Xiphuz_ et mme dans leurs romans de moeurs modernes, ce qu'on
pourrait appeler un merveilleux de la science: dcors quasi surnaturels,
ferie inaccessible, prestiges occultes, musique des sphres, conciles
d'astres, Forces de la nature, Lois d'airain aussi inexorables que les
anciens dieux, et qui sont comme les visages changs et sans nom du
Destin.

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                                 *   *

Renouveler le roman par une conception scientifique de la vie, en
mlant les thories de Darwin aux inventions de l'imagination, voil
pour la beaut littraire de l'oeuvre des Rosny. Celle-ci a aussi une
beaut philosophique. Elle ne conclut pas ncessairement  une
philosophie fataliste. Et nous allons voir comment il en sort une morale
ingnieuse et admirable.

Dans ces romans de la vie collective, une part est laisse  l'nergie
individuelle, toute rduite, il est vrai, circonscrite, en proie  des
lois mystrieuses,  des instincts,  la maladie,  la duplicit, aux
piges de l'ignorance.

N'importe, c'est prcisment parce que nous ne sommes plus en lutte
seulement avec nos semblables ou avec nous-mmes, comme en d'autres
romans, contraris uniquement dans nos amours, notre ambition, nos
apptits, mais livrs  des forces autrement redoutables, aveugles,
implacables,--c'est pour cela que les Rosny s'meuvent d'une telle piti
misricordieuse dont le halo accompagne tous leurs personnages... Avec
quel apitoiement ils disent: Le pauvre tre humain! Comme ils le
montrent disputant au sort quelques minutes d'ivresse, assis au bord de
sa courte joie  l'eau vite tarie o son image chavire...

De l cette bont qui est partout en leurs livres et y bat comme un
coeur cach. Bont qui va tre bientt contagieuse.

Dans _Nell Horn_, Juste s'embarrasse de Nelly pour ne pas laisser
derrire lui une victime, une pave dans cet ocan du Londres moderne
aux millions de lumires dardes sur elle comme des yeux de vice... Il
se souvient du cerf traqu dans les paysages de la prhistoire...

Ailleurs, c'est _Valgraive_, le mourant qui cherche  faire durer aprs
lui sa volont misricordieuse, et donne sa femme  l'ami qui l'aime, en
taisant par bont ses jalousies prventives, ses rvoltes, toutes les
suggestions du mal qui l'empchent de se raliser en la beaut du bien.

Dans l'_Imprieuse bont_, c'est l'amour du prochain sous toutes ses
formes. Dans _Marc Fane_, il ne s'agit plus de la bont individuelle,
mais d'un idal qui s'tend, cette fois, au del du cercle d'or de la
lampe et des tres familiers. Marc Fane, le tlgraphiste ambitieux, le
possibiliste fraternel et utopique, rve un dvouement lointain,
gnral, _socialiste_ (au sens tymologique du mot). C'est sur la
socit elle-mme qu'il s'apitoie, sur tout ce qui souffre, se dbat,
convoite, aptre illumin de la bont, cherchant  canaliser la mare
rvolutionnaire qui monte, pour ne pas qu'il y ait plus de bris, de
heurts et de douleur.

Et il ne s'agit pas ici de piti, cette piti russe de Tolsto et de
Dostoewsky, qui drive d'une morale admise _a priori_ et sur laquelle
les actes se modlent. De mme la charit et l'amour du prochain dans
toute religion chrtienne. Les Rosny ne partent pas d'une morale base
sur une foi; ils _aboutissent_  une morale... L'altruisme ne descend
pas d'un principe divin: il monte d'un constat humain. Leur philosophie
volutionniste et darwiniste engendre quand mme une morale, ce qu'on
pourrait appeler une _morale de l'espce_. Altruisme des naufrags de
_la Mduse_! Parmi cette vie incertaine, parmi cet univers dramatique,
il faut une expansion, un accord, la protection des petits, le secours
aux mal arms, dans une communion des tres o la force ne voudra plus
que collaborer avec la faiblesse pour la complter en une unit de
dfense efficace.

C'est ainsi qu'en face des Digui, des Lesclide, des ambitieux, des
hommes de proie de leur oeuvre, il y a Juste, Valgraive, Honor Fane,
Jacques, Gouria, ceux qui pratiquent cette fconde solidarit humaine,
afin de combattre l'aveugle et dure nature. Mais les Rosny ne cessent
jamais d'tre artistes; nullement prcheurs ni moralistes, ils n'ont
envisag la bont que comme un lment de beaut, quand ce sont les
forts qui sont bons, n'usant de leur force que pour les faibles, et
rtablissant ainsi un peu d'harmonie, c'est--dire un peu d'esthtique
parmi le brutal drame humain, puisque la beaut est dans l'ordre.

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                                 *   *

L'oeuvre des Rosny, comme celle de Flaubert et de presque tous les
grands crivains, a ceci de curieux qu'elle peut se diviser en deux
groupes trs distincts, deux voies parallles, quittes, reprises et
menes de front. D'un ct, des romans de moeurs, de documents, de
modernit: _Nell Horn_, le _Bilatral_, le _Termite_, sans compter ces
romans d'analyse aigu et mticuleuse, _situations_ d'amour o
l'crivain herborise dans les coeurs, depuis _Daniel Valgraive_ jusqu'
l'_Autre femme_ et _Double amour_; d'un autre ct, des livres tout en
dcors et en visions: la _Lgende sceptique_, _Eyrimah_, les _Origines_.

Les uns expriment l'air du sicle; les autres s'amplifient en des reculs
d'espace et de temps. Les uns sont en profondeur; les autres en
horizons.

Or chez Flaubert aussi, _Madame Bovary_ alterna avec _Salammb_ et
_Bouvard et Pcuchet_ avec la _Tentation de saint Antoine_.

N'est-ce pas un moyen pour l'crivain de satisfaire la nature double, le
got contradictoire qui se retrouve chez tout homme d'une crbralit un
peu haute: l'amour du rve et de l'action?

En des temps meilleurs, l'action fut hroque et philosophique; le rve
put se concilier avec elle: ainsi Vamireh, dans le roman prhistorique
des Rosny, est  la fois chasseur hardi, guerrier redout et graveur
attendri d'une fleur sur la dent d'un carnivore. David aussi, dans la
tribu, tenait en mme temps le sceptre et la lyre.

Mais aujourd'hui l'action est mdiocre, monotone, et ne peut plus tenter
les cerveaux nobles. Baudelaire a not l'antinomie:

  Certes, je sortirai, quant  moi, satisfait
  D'un monde o l'Action n'est pas la soeur du Rve!

Des romanciers comme Flaubert et les Rosny ont remdi au dsaccord.
Certaines oeuvres,  cause mme de leur modernit, semblent correspondre
 ce got secret de l'action. On pourrait dire que Flaubert a
vritablement aim Emma Bovary, s'est passionn pour elle comme si elle
avait t relle et l'et hant de sa prsence et de ses futiles
caresses. Les Rosny aussi ont agi, pourrait-on dire, dans l'_Imprieuse
bont_, dans _Marc Fane_ et le _Bilatral_, ces romans de moeurs
rvolutionnaires dont la matire tait neuve et restera marque de leur
empreinte. Ils s'y dpensrent, y vcurent de la vie mme de leurs
personnages; et d'imaginer les harangues enflammes de ceux-ci dans les
runions publiques, ils prouvrent sans doute la mme fivre, le mme
moi physique que s'ils les avaient prononces.

En regards de ces oeuvres qui correspondent au got insatisfait de
l'action, il y a de grandes popes conformes au rve: les _Xiphuz_, la
_Lgende sceptique_ au seuil de laquelle les Rosny donnent pour ainsi
dire leur propre dfinition: Luc vivait dans un rve du XXe sicle,
point d'intersection o peut-tre l'action aura rejoint le rve et o
l'crivain ne sera plus, comme aujourd'hui, la moiti d'une me qui
aspire  l'action en lutte contre la moiti d'une me qui aspire au
rve!

                                   *
                                 *   *

Quoi qu'il en soit, tous les livres des Rosny ont aussi cette marque des
grands crivains: un style personnel. Leur manire est tout de suite
reconnaissable par les tours, la couleur, par le vocabulaire surtout,
qui est vaste, inpuisable, imprvu, souvent technique et scientifique.
Ceci constituait prcisment son lment de nouveaut: des termes de
physique, de chimie, de botanique, d'anthropologie, fournissant des
images indites, des facettes troubles et inquitantes. On s'tonna de
ce style qui se parat de lueurs inconnues, se compliquait... L'auteur
avouait de lui-mme dans son _Termite_: Il rpugnait  Gervaise par
son style _encombr_. Dans leurs rcentes oeuvres, les Rosny ont
simplifi leur style, nagure si luxuriant. En tout cas, personne ne
possde comme eux une telle abondance avec une telle subtilit; et ce
n'est pas un des moindres charmes dans une oeuvre toute en synthses, en
ides gnrales, en mouvements de foule, de trouver ces notations de
demi-teintes, ces nuances d'me, ces clairs-obscurs d'ides, ces
sourdines de mots...

Ainsi la langue des Rosny est conforme  notre temps, nerveuse et
complexe comme lui, vibrante du frisson des hommes et de l'lectricit
des choses, pleine de trouvailles incessantes, d'une couleur de chimie
et d'orage, et bien celle qu'il fallait en cette fin d'un sicle o
fonctionnent les cornues laborieuses, o les rverbres des villes
s'aigrissent, o brlent tous les yeux, o se hissent les premiers
incendies sociaux en forme de drapeaux rouges dans le vent...

                                   *
                                 *   *

Donc par une conception scientifique de la vie introduite dans le roman,
par la cration d'une sorte de merveilleux de la science, par
l'tablissement d'une morale de l'espce, par un double aspect qui
regarde  la fois le rve et l'action, enfin et surtout par un style
artiste qui porte leur marque propre, les Rosny ont vraiment produit une
oeuvre grande. En rsum, elle aura ralis ceci: l'art et la science,
qu'on croyait inconciliables, n'y font plus qu'un.

De mme les toiles merveilleuses, extase des mystiques, blouissement
des songeurs, sont en mme temps des arithmtiques infaillibles et une
algbre qui brle  l'infini!




VERLAINE


Verlaine apparatra un irrgulier et un rvolt du Parnasse comme Musset
fut un rvolt du Romantisme. Celui-ci sacrifia,  ses dbuts, aux
disciplines du moment. Il publie les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il
rime avec une richesse soigneuse, parce qu'Hugo en a donn le prcepte,
mit l'exotisme  la mode par _Les Orientales_, exhuma de ses souvenirs
d'enfance le soleil et les cors historiques de l'Espagne.

Verlaine aussi dans ses _Pomes saturniens_ semble accepter l'idal
antique et barbare de Leconte de Lisle auquel tous, d'ailleurs, se
conforment. Ses vers sont hrisss de noms farouches, orthographis
bizarrement: Ragha, Valmiki, Kchatrya. On dirait des tessons de
bouteilles sur une grve de sable doux o dj approche une mer qui
chante. Car  et l apparat un vers d'intonation cline, musique et
frisson, germe de tout le futur:

  L'inflexion des voix chres qui se sont tues.

Musset ne se chercha pas longtemps. Il se trouva ds sa premire
souffrance. Et alors sa posie ruissela avec la spontanit du sang. On
sait sa passion pour George Sand, la trahison et les loquentes _Nuits_.
Verlaine rencontra  son tour le chevalier Malheur. Son drame fut
pire. Blessure d'amour aussi, mais plus grave et extraordinaire. C'est
Dieu qui le blessa d'amour. Coup de foudre de l'amour divin! Qu'tait-il
donc arriv? Lui-mme, ds son premier volume, prvoyait l'avenir en ce
vers sinistre et prophtique:

  Mon me pour d'affreux naufrages appareille!

On connat l'aventure. Verlaine lui-mme, avec sa folie de sincrit,
qui fait songer  la confession publique des premiers temps du
christianisme, la raconta dans _Mes Hpitaux_ et _Mes Prisons_. Car les
tribunaux s'en mirent comme il a dit lui-mme. Les chutes furent
profondes. Mais, dans la retraite, le repentir toucha son me.

Qu'on imagine cette scne incomparable: les quatre murs blancs de la
solitude; le silence, autour, des longs corridors; et le monde aussi,
d'o l'on fut retranch, silencieux d'tre lointain. Plus de parents,
d'amis; on est seul, avec sa faute. Et quel sentiment de sa dchance!
On se fait l'effet d'tre de l'autre ct de la vie. Seulement un peu
de ciel, le ciel qu'on voit. Or, sur le mur vide, il y a un crucifix.
Est-ce l'ami du malheur qui seul demeure? Lui du moins pardonne
toujours! On espre, on se souvient, on l'a pri jadis dans sa petite
enfance. Alors voici qu'un autre acteur entre en scne: l'aumnier, qui
a devin l'oeuvre de salut possible. Il parle; il donne  lire un
catchisme. Et l'homme rprouv qui est un grand pote, ds qu'il se
retrouve seul, se jette  genoux, ruisselle de larmes devant le Christ
du mur vide. Jsus lui parle... L'me rpond, s'lve, hsite. C'est une
lutte entre l'me et Jsus, une lutte entre Jsus et un Pascal enfant.
Et, dans cette crise sublime naissent pour l'ternit les posies de
_Sagesse_, le plus pathtique aveu de l'me de toute la littrature
moderne; des oraisons comme Dieu et les hommes n'en avaient jamais
entendu. L surtout fut la grande originalit du pote: il
crivit--comme on prie!

Sa posie a la simplesse d'une prire et, comme telle, elle fut
accessible  tous. Il appartient  ce qu'on pourrait appeler, parmi les
potes, la race des chanteurs, ceux dont l'art est spontan, jaillit en
source vive, ds qu'ils se frappent la poitrine. Un chant pareil a le
rythme mme de leur coeur. Tel Lamartine dont Sainte-Beuve crivait:
C'est un grand ignorant qui ne sait que son me.

On pourrait dire la mme chose de Verlaine.

Certes il avait la connaissance des pchs--et mme de tous les pchs;
mais avec de la candeur quand mme et de la navet surtout. Il pcha
mais comme un enfant vicieux prcocement.

Il y a ainsi des hommes  qui la vie n'apprend rien, qui vieillissent
sans avoir mri, des coeurs qui restent verts  l'arbre de la vie. Et ne
dirait-on pas de ce pote aux mystiques lans, alterns de fautes
avoues, qu'il a toujours une me d'adolescent, l'me d'un collgien, un
peu pervers et ple, dans une institution de prtres, entran  des
fautes par ennui et habitude, mais soudain effray des damnations,
implorant Dieu et la Vierge. Sa posie, mystique et charnelle, mle des
prires, le langage emmiell des Livres d'Heures avec des aveux du
sixime et du neuvime commandement. C'est comme une confession de
premier communiant!

A la fois, le dlice des pchs nouvellement rvls et la peur des
Enfers dcrits et possibles!

Aprs les alcves coupables, les penses mauvaises, les mains fautives,
voil ds l'aube venue, l'autel et le lys, entre les cierges, et les
lingeries du culte, et la dentelle en printemps de givre sur la Table
des Hosties!

L'me de Verlaine eut toujours l'ge de ces choses-l. Mr et mme
vieillissant, il garda une me de collgien, l'me divinement
impressionnable de l'enfance, trs purile quoique un peu ruse, trs
blanche quoique pcheresse, trs mystique quoique sensuelle...

Or ceci, le mysticisme dans la sensualit--c'est aussi le signe des
ultimes dcadences; c'est l'tat de conscience des villes qui vont
mourir, puisqu' Sodome, la veille du jour o le feu du ciel allait
pleuvoir, les habitants s'en vinrent vers la maison de Loth o les Anges
taient descendus, mais non seulement pour les adorer et les prier:
Fais-les sortir, afin que nous les connaissions, comme il est dit au
texte de la Gnse.

Or dans l'oeuvre de Verlaine aussi les Anges entendent gronder autour
d'eux les pchs des villes maudites...

Malgr tout, il ne cessa pas d'tre ingnu comme un enfant, qu'il resta
toujours. Ici encore Musset lui apparat parallle.

  Mes premiers vers sont d'un enfant,
  Les derniers  peine d'un homme.

Et la similitude continue jusqu'au bout. Tous deux aprs de grandes
douleurs,  vau-l'eau et en dsarroi, voulurent oublier. Musset pratiqua
les breuvages excrs, comme il dit. Quant  Verlaine, s'il garda un
peu l'ingnuit de l'enfant, on peut ajouter qu'il garda un peu aussi
l'ingnuit de l'ivrogne.

Mais ce qui les diffrencie et fait qu'en ralit, si leurs mes et
leurs vies se ressemblent, leurs oeuvres n'ont aucun point de contact,
c'est que Musset, n'tait qu'loquent tandis que Verlaine fut
extraordinairement artiste. Et c'est l'merveillement de son art que
d'offrir avec tant d'essor et de chant une telle ciselure. Le vent
_crisp_ du matin. Des mots si _spcieux_ tout bas. Les phrases
_sveltes_. Quelles miraculeuses pithtes! Toutes _Les Ftes Galantes_
sont de cette criture subtile encore que les rythmes s'envolent comme
des jupes et des nuages.

Et une forme qui n'a pas que d'heureux hasards, des bonnes fortunes
d'expression. Verlaine est trs expert et rou dans les choses de son
mtier. Il est all aux bonnes sources et a des sources peu connues...
Il tira grand profit de Marceline Valmore. On lui a fait grand mrite de
ses vers de cinq, sept, neuf, onze, treize syllabes, en oubliant un peu
qu'ils avaient t tous pratiqus par Valmore. Mais il faut convenir
qu'il leur donna un tour propre. Chez lui, le vers trbuche et boite
dans les mtres impairs, l'air extnu d'avoir fait le tour de tous les
rves. Le vers de treize syllabes s'allonge, comme tir dans un
billement. La forme est adquate au sujet. Le pote a dit: Je suis
l'Empire  la fin de la dcadence (et ce sonnet a suffi pour qu'on
reprit le mot de dcadents et qu'on en fit un moment une cole factice).
La dcadence est galement et surtout dans la forme potique elle-mme,
qui s'abandonne, tombe en langueur, dont le cristal se fle presque 
dessein pour que les fleurs, dans l'eau d'me dprissent plus
languissamment.

Or toute cette volution de forme, chez Verlaine, est trs voulue, trs
compte. Il est attentif  tout. Il bnficie de tout. Nous savons les
prcieux legs qu'il doit  Valmore. Une autre influence intervint, qui
fut plus dcisive encore. Il s'agit de Rimbaud. Celui-ci entra dans sa
vie pour la dsquilibrer. Il entra aussi dans son oeuvre. Rimbaud, 
qui Victor Hugo avait impos les mains en proclamant: Shakespeare
enfant, possdait en ralit un prodigieux instinct de pote qu'il
ddaigna et perdit en des exodes et des trafics lointains. A peine
avait-il jet, dans l'exaltation trange de ses vingt ans, quelques
bauches de gnie sur le papier. On connat les _Illuminations_, ses
proses qui ont la fivre, ses cantilnes impressionnables comme des
lustres.

Rimbaud qui tait un rvolt, ayant la haine de la vieille Europe, de
tout ce qui est rectiligne, et partant pour du nouveau dans son
_Bateau Ivre_, aurait t un rvolt aussi contre les vieilles
prosodies. C'est lui certainement qui influena dans ce sens la manire
de Verlaine, n'ayant gure l'envie de rien tenter lui-mme, lchant au
hasard quelque strophe de complainte et d' vau-l'eau.

  Par dlicatesse
  J'ai perdu ma vie
  .  .  .  .  .  .  .
  Elle est retrouve,
  Quoi? l'ternit,
  C'est la mer alle
  Avec le soleil.

N'est-ce pas tout  fait la prochaine manire de Verlaine, qui va
suivre? On peut, presque matriellement, indiquer le moment o celui-ci
reoit cet affluent, en demeure color d'une teinte nouvelle et dborde
de ses rives initiales. Sa prosodie se distend  mesure. Point de rimes
dj. Des singuliers et des pluriels rimant entre eux, des masculins et
des fminins, souvent de simples assonances comme dans les rondes
enfantines et les nols populaires; parfois des vers avec nulle rime
approchante qui y corresponde, se mlancolisant au milieu d'une strophe,
sans aucun cho. Or tout cela n'est pas livr au hasard, mais calcul,
arrang, dos avec ce sens et ce got d'artiste parfait que fut toujours
Verlaine. Si conscient qu'il alla jusqu' tirer, de ses licences, des
sortes de rgles, un _Art potique_ nouveau: la rime, ce bijou d'un
sou.--Prends l'loquence et tords-lui le cou.--Le mtre impair; la
nuance... N'est-ce pas curieux toutes ces thories,  la fois sur le
fond et sur la forme, chez celui dont l'art apparat si irrflchi et
spontan. Quoi! de la gomtrie autour de ses pomes! On s'tonne de
l'anomalie comme de voir l'oeil de Dieu dans un triangle, au
matre-autel de certaines glises.

Une glise; c'est l'impression que donnera dans l'avenir, l'oeuvre de
Verlaine. Non pas une cathdrale, amas de pierres normes, clochers qui
montent  l'assaut de l'air, vitraux comme des jardins de pierreries.
C'est Victor Hugo qui est cette Notre-Dame de la Posie. Verlaine aura
construit une Sainte-Chapelle, aux ciselures expertes, aux gargouilles
de dmons, avec des fresques clestes pour lesquelles des anges
authentiques sont venus servir de modles, avec un bnitier qu'il a
rempli de ses larmes.

Il y travailla d'une me simple et vaillante. Mais tant que l'homme vit,
il s'interpose et lui-mme empche la vue de son oeuvre. Et aussi
s'interposent les envies, les lgendes, les incomprhensions. Toutes ces
choses sont comme des chafaudages autour d'une construction qui
s'lve. Le btiment la porte tout entire en lui dj. Il y a peut-tre
une tour qui s'arrtera on ne sait quand. Les hommes regardent,
admirent ou raillent, ne savent pas, copient une sculpture qu'on rige,
crachent sur les pierres qui montent, aident ou nuisent  l'ascension
dans l'air.

Puis voici la mort. Tous les chafaudages tombent, toutes les
contingences humaines qui masquaient l'oeuvre. Et voici la tour de
Verlaine, sa Sainte-Chapelle de posie, au pur dessin, qui se dresse,
fine et dentele sur le ciel, et dont les cloches pieuses ont commenc
de sonner jusqu'au lointain avenir.




VILLIERS DE L'ISLE-ADAM


Villiers fut un inventeur et, comme tel, subit le sort de tous les
inventeurs. Sa destine aussi fut d'abord d'tonner. La foule se mfie
des inventeurs. Son premier mouvement est de ne pas croire, d'imaginer
une mystification, de s'irriter qu'on la drange dans ses habitudes
d'oeil et de pense. Sa mfiance, il est vrai, est souvent justifie; il
y a tant de faux inventeurs qui promnent leur trouvaille comme s'ils
portaient le tonnerre quand ce n'est qu'une fuse. Il n'est pas de
carrires o il y ait autant de mirages. C'est parmi les inventeurs
qu'on trouve le plus de rats. Parmi les inventeurs littraires aussi.
La foule n'a donc pas tout  fait tort. Mais elle se trompe souvent, ne
reconnat pas tout de suite les imposteurs des vrais apporteurs de neuf,
et cela en toutes matires. Les pauvres inventeurs! Il y a un cas
topique en ce sicle, tout  fait dans le got de Villiers, et qui
l'aurait rjoui, s'il avait vu en ce moment l'inou triomphe de la
bicyclette et song en mme temps  ce baron de Drais, (il l'aurait
appel son frre en destine) qui exprimenta la premire fois sa
_draisienne_ en 1818 au jardin du Luxembourg et n'obtint, en fait
d'attention, que les refrains de Desaugiers sur le vlocifre et la
critique du _Journal de Paris_ disant: Le vlocipde est bon tout au
plus pour faire jouer les enfants dans un jardin. Si on consultait les
apprciations mises  l'origine sur les drames et les contes de
Villiers, ce serait quelque chose d'analogue, tandis que maintenant la
draisienne et l'oeuvre de Villiers sont partout rpandues. En art, comme
dans la vie, une invention n'est admise que quand _tout le monde s'en
sert_.

Inventeur, Villiers le fut merveilleusement. Il comprit, le premier
parmi les crivains franais, ce que la science moderne allait raliser.
Il la bafoua, parce qu'elle tuerait l'Idal pour possder ensuite le
monde. Mais il la devina avec tous ses prochains miracles o elle irait
jusqu' vouloir prouver qu'elle suffit pour engendrer l'Univers et mme
des chefs-d'oeuvre. A quoi servirait Dieu dsormais? Et aussi le gnie?

La science allait les suppler, crer  son tour. Ne fallait-il pas
protester, un peu, discrtement, en ironies? Villiers crivit son
extraordinaire _ve future_, le plus original de son oeuvre, qui met en
scne Edison et raconte les prochaines magies de l'lectricit, du
tlphone, du phonographe, du microphone, s'unissant pour la
construction mcanique d'une femme, ve de rouages et de ressorts
savamment articuls. Ainsi Villiers voit jusqu'au bout. Il sait par
avance les sorcelleries de la science moderne, le point o elle
rejoindra les sciences occultes devenues des sciences positives. Cette
ve est la soeur de l'homoncule. Edison et les mages forment une
quation. L'sotrisme et la physique sont la mme chose.

Matire littraire toute neuve, dont Villiers fut l'inventeur. Il cra
une sorte de fantastique nouveau, le fantastique scientifique, en
sous-entendant tout le temps qu'il faut se hter, que le fantastique
d'aujourd'hui sera la ralit de demain. Et il devina mme le dtail:
dans cette _Claire Lenoir_ par exemple, dont les prunelles cadavriques
offrent la tte saignante de son amant, image qui s'ternise, ne sent-on
pas dj des imaginations qui prsagent et avoisinent les rayons
Roentgen, la photographie des rves et de l'me, toute la ferie qu'en
ce moment-ci, la science ralise?

Vraiment les potes sont toujours les visionnaires et les antiques
prophtes. Dj Gautier, par une rare divination, imaginait, ds 1847,
le phonographe futur, quand, ayant entendu Mlle Mars, il aspirait, dans
un de ses feuilletons, au moyen de conserver ses accents pathtiques et
rvait un daguerrotype de la voix. Villiers aussi, dans certain
morceau comme _l'Affichage cleste_, avait prvu, sous une forme
plaisante, telle application scientifique qui se ralisa en effet,
utilisa pour le commerce les inutiles nuages o des rclames furent
projetes et lisibles.

C'est que Villiers avait le sens de la science, tout en la mprisant,
et, avec elle, les inventions modernes, ce qu'on appelle le progrs,
l'amricanisme mercantile du sicle. Il les bafoua avec une ironie qu'on
pourrait dire miroitante: les phrases ont des lueurs, par moment, d'une
trousse terrifiante dans la main d'un mdecin qui plaisante, qui fait
remarquer l'clat des aciers, la dentelle des scies, la coquetterie des
spatules et des scalpels. Oh! les jolis joujoux! Et soudain, avec une
joie immense et un rire strident, il les enfonce dans les yeux et dans
les chairs.

                                   *
                                 *   *

Le don d'ironie, si puissant soit-il, n'est qu'une facult ngative.
C'est l'esprit de Satan. L'esprit de Dieu est une facult positive.
Seul, il cre. Il est le souffle qui anime l'argile, le don lyrique, la
voix qui atteint jusqu'au bout des horizons. Ce souffle, ce lyrisme,
cette voix, Villiers les possda aussi, parce que, outre un ironiste, il
tait un pote. Et c'est prcisment ce mlange imprvu qui constitua
son unique originalit, toute naturelle. Mme dans la conversation il
apparaissait sous ce double aspect et sa conversation tait topique,
parce que toute sa vie il ne causa que pour raconter un scnario, un
dnouement, une scne, d'un de ses contes, drames ou romans, non pas
dans le but d'blouir, mais afin de s'exciter lui-mme et de provoquer
ce qu'on pourrait appeler l'inspiration de la parole. D'autres ont
recours aux tabacs, aux alcools, lui, c'est en parlant, en se grisant de
sa propre verve, qu'il trouva des mots, des situations, des images,
rencontrant parfois, au tournant d'une phrase, une formule longtemps
cherche, compltant un canevas, prcisant un symbole--infatigable
araigne qui court toujours  travers sa toile pour l'agrandir et la
parfaire en soleil de dentelle.

On pouvait donc considrer ses conversations comme les brouillons de ses
oeuvres.

Eh! bien, il y apparaissait tour  tour et en mme temps ironique et
lyrique. Combien de fois il interprta et joua le Bonhomet, ce type de
transcendantale sottise qu'il avait cr et dont il tait si fier,
Bonhomet, c'est--dire le bourgeois, l'ternel ennemi, mais autrement
maniaque que Bouvard et Pcuchet, avec des manies non quotidiennes, des
manies rares et cruelles comme celle de Bonhomet docteur qui tue des
cygnes pour avoir le plaisir de les entendre chanter. Ces
abracadabrantes histoires taient mles ou suivies de brusques essors,
de grands coups d'ailes, et l'extraordinaire causeur qu'il fut se
rvlait double, incendiant l'air nu d'une loquence que son geste
frileux avait peine  suivre, accompagnait comme une aile blesse par la
vie, tandis que son rire sardonique narguait cet envolement inutile,
anticip en tous cas.

Son oeuvre aussi, dont sa conversation n'tait que comme le premier
tat, mlange  la raillerie la plus cruelle, la plus haute loquence.
Villiers crivain, comme Villiers causeur, est un grand orateur, et
certains discours, dans _Axel_, dans _Akdyssril_, sont comparables aux
plus belles harangues de Tacite ou d'Homre. Son style est toujours
nombreux, d'une allure presque _classique_, souvent il s'agrandit
encore, se sculpte en formes amples. On s'tonne alors que l'ironie,
cette grimace, s'encadre dans l'loquence, cette force souveraine. Cela
fait songer aux images grotesques que forment parfois les grands
rochers...

                                   *
                                 *   *

Donc deux qualits trs diffrentes et qui semblent contradictoires:
ironie et posie ou loquence, runies en lui, voil la haute
originalit de Villiers.

Son ironie, il l'avait trouve chez Edgar Po. Comme lui, il bafoua la
science moderne, le progrs, l'amricanisme utilitaire, en tant
qu'artiste et parce qu'il sentait bien que l'idal allait mourir dans
l'air d'un temps infest de la sorte. O trouva-t-il son loquence? Dans
le catholicisme. Villiers fut un croyant sincre, un croyant de cette
foi hrditaire de Bretagne. A tel point que, mme mourant, il
s'obstinait sur des preuves de son _Axel_ inachev, disant: je corrige
le dernier acte; il faut absolument que Dieu m'en laisse le temps; car
il y a l un suicide; ce dnouement n'est pas chrtien; il faut que je
le change. Et il rusait avec l'agonie, parlementait avec la mort, afin
de trouver une conclusion de drame orthodoxe.

Catholique sincre, il le fut. Et prcisment le catholique, le fils de
l'glise, devait penser sur la science et le sicle comme le disciple de
Po. L'glise aussi dnonce et dfie la science d'aujourd'hui qui s'est
donne comme l'antagoniste de la Foi et proclame que celle-ci a cess
son rgne. Ainsi Villiers, par deux influences, aboutissait au mme but,
au mme jugement sur la vie,  la mme attitude devant le temps et
l'ternit. A Po, il prit son ironie; au catholicisme, son loquence.
Tous deux, le tournrent contre la science, le progrs drisoire,
l'esprit du sicle, l'un pour en rire d'un rire qui serait glaant comme
celui des fous, l'autre pour les vituprer d'une voix qui serait
solennelle comme le sermon des chaires. Voil pourquoi Villiers semble,
si on peut dire, Edgar Po et Bossuet ne faisant qu'un!




HUGO

(L'OEUVRE POSTHUME)


Quand on descend aujourd'hui dans les caveaux du Panthon, ds que s'est
ouverte la lourde porte, on trouve tout de suite devant soi l'endroit o
le cercueil de Victor Hugo repose, tel qu'il fut apport l, le jour de
son inoubliable convoi. C'est--dire qu'on ne s'est point occup,
depuis, de lui btir un tombeau. Il est toujours dans une situation
provisoire; il s'attarde sur des trteaux.

Les yeux considrent  mme la bire nue, qui attend... Peut-on imaginer
pareil manquement, cette drliction dj, pour le mort qu'on amena l
en un triomphe de funrailles que semblait seule pouvoir accompagner la
musique du _Crpuscule des Dieux_! Aujourd'hui le silence, l'insouci,
l'ironie d'un flot banal de visiteurs exotiques devant le cercueil
brutal et apparent avec son velours noir aux toiles d'argent qui ont
l'air de larmes cailles.

Et, tout autour, les anciennes couronnes, les fleurs, les bouquets, tout
frips, recroquevills, schs, dteints; rubans plis, inscriptions aux
lettres en alles, lyres de cartons qui s'miettent, spectres de roses,
cadavres de fleurs qui aussi se dcomposent...

Comme tout cela est presque triste quand on songe au pote acclam
durant un demi-sicle!

Voil pour son corps.

                                   *
                                 *   *

Et son oeuvre? Elle est aussi un peu dlaisse dj, cependant qu'elle
se continue encore.

Un soir, comme Hugo allait faire une lecture, chez lui, aprs le dner,
il dclara au moment de communiquer ses pomes: Messieurs, j'ai
soixante-quatorze ans et je commence ma carrire.

Il aurait pu dire la mme chose au moment de sa mort. Car il laissa une
oeuvre posthume compacte, dj parue en partie. Ces pomes sont trs
divers de tons, d'attitudes, de latitudes, pourrait-on dire, et de
dates, allant de 1840  1880.

Hugo garda parfois trs longtemps des oeuvres par devers lui, donnant
cette impression de luxe d'une me qui a le temps. Ainsi son _Thtre en
Libert_ qui date sans doute de l'poque o, aprs les victoires
hasardeuses d'_Hernani_ et de _Ruy Blas_, il se livra ardemment au
thtre. Mais on sait les sifflets d'incomprhension accueillant ses
prodigieux _Burgraves_ en 1845; et le serment du pote, tenu jusqu'au
bout, de ne plus livrer aucune oeuvre dramatique au public. C'est
pourquoi le _Thtre en libert_ n'a paru qu'en oeuvre posthume, si
audacieux, si plein de claires visions rnovatrices et qui contient des
pisodes splendides comme la _Grand'Mre_ ou _l'Epe_, avec, comme
toujours, ces grands vers mis en mouvement par masses, des cataractes de
posie.

Mais entre les ouvrages posthumes, ce n'est pas celui-l qu'il faut
prfrer, ni mme _Choses vues_ d'un impressionnisme net et color; ni
_Toute la lyre_ o chantent depuis le fil de la Vierge de l'glogue
jusqu' la corde d'airain de l'pope; mais plutt et surtout et
au-dessus de tout: _La fin de Satan_. On l'ignore trop, ce vaste pome,
qui est sans doute le chef-d'oeuvre du pote. Toute la partie: _Jude_,
racontant la vie et la mort du Christ est clatante et suave. Il y a des
pisodes d'imagination dantesque: la rencontre de Barrabas et de Jsus
en croix: des chants lyriques qui font plir les choeurs d'_Athalie_,
celui des filles de Betphag saluant l'entre du Christ  Jrusalem.
Jamais Hugo ne trouva de tels chos de rimes, de telles volutes de
vers, de pareilles mares montantes d'alexandrins. De plus, il y fit
preuve d'un tact, d'un got, d'un sens des nuances qui sont bien
l'harmonie secrte du gnie. C'est--dire que sans cesse il ctoyait, de
par le sujet mme, le rcit du nouveau testament. Or il se contenta
d'imaginer dans le dcor, d'inventer  ct et comme en marge, de faire
oeuvre personnelle dans la description, les accessoires, le paysage,
l'archasme polychrom des dtails. Par contre, il n'attribua  Jsus,
aux disciples,  tous les personnages de l'histoire chrtienne que les
paroles authentiques des vangiles. Parfaite dlicatesse, et non pas
mme au point de vue de la religion, mais au point de vue de l'art.
C'est ce que n'ont pas compris tous ceux--et ils sont nombreux--qui, en
ces dernires annes, ont crit,  sa suite, des oeuvres vangliques,
drames ou pomes. Comment eurent-ils l'audace ou la candeur de prter 
Jsus des paroles? Quoi! Un crivain qui est un homme, un pcheur, un
pauvre manieur de mots, un penseur dont la pense ne va pas plus haut
vers l'infini qu'un jet d'eau vers le ciel, ose dcider: Ici Jsus doit
dire ceci; l, rpondre de cette faon. Et alors, crire une tirade,
parler soi-mme  la place de Jsus. _Remplacer Dieu!_

Hugo, lui, eut soin de maintenir les paroles de Jsus et des autres en
leur rigueur textuelle et, grce  l'aisance unique de sa prosodie, de
les intercaler, telles, dans la trame du rcit. Car les paroles de Jsus
sont divines. Et Hugo sentait qu'il n'avait pas le droit de mettre des
paroles, mmes gniales,  ct des paroles divines ou tenues pour
telles, par consquent de la clart  ct de la lumire. Mauvais got
d'ajouter une lampe au soleil. Ce qui fut dit fut dit. Tout avait t
prmdit ainsi ds l'ternit. Personne dans aucun temps n'eut et
n'aura le droit de rien superposer au texte.

La _Fin de Satan_ est le sommet, le point culminant, de cette admirable
oeuvre posthume qui va se continuer encore, chane de montagne
infinissable sur l'horizon du sicle...

Ultrieurement nous aurons un ouvrage philosophique: _Essai
d'explication_; d'autres volumes de correspondance et des miscellanes,
proses et vers, intitules _Ocan_, qui formeront le volume final.

Ce qu'il y a de particulier dans les ouvrages de cette srie posthume,
c'est que plusieurs sont trs anciens, par exemple cet _Ocan_, qui est
encore  paratre, intitul d'abord, _Tas de pierres_, carrire informe,
en effet, o tailler plus tard des visages, des paysages...

C'tait au moment de la Rvolution de 1848: ce manuscrit existait dj
et fut sauv par Hugo dans une grande malle, car il habitait alors la
place Royale, c'est--dire--entre le faubourg Saint-Antoine et
l'Htel-de-Ville--le coin de Paris le plus tumultueux, le plus menac.
Toujours il prit ainsi un soin farouche et mticuleux de ses manuscrits
gards chez lui, plus tard, dans une armoire de fer, prs de son lit, et
qu'il avait eu soin, ds l'origine, de vouloir en papier de fil pour en
assurer la dure.

La _Fin de Satan_ aussi, publie seulement il y a quelques annes, est
d'une date fort recule. N'est-ce pas curieux de penser qu'un tel
ouvrage ft gard indit durant plus de trente annes?

Du reste, on trouva  la mort du pote une quantit vraiment effarante
de papiers et de manuscrits. Ah! le prodigieux inventaire--qui dura dix
mois--plus d'un million de feuilles  coter et ranger dans des fardes
notariales!

Heureusement que, pour confier sans peur le soin grave d'une telle
publication, il possdait d'admirables amis, tel que M. Meurice, tel que
Vacquerie. Mais n'a-t-on pas toujours les amis qu'on mrite?

Grce  ces affectueux zles, les livres posthumes ont paru
successivement; et cela continuera ainsi quelques annes--derniers
chafaudages enlevs  mesure et dcouvrant quelques nouvelles tours,
portails, gargouilles dans le colossal amas de pierres entasses qu'est
la cathdrale du pote romantique.

Mais au moment mme o elle commence  apparatre termine, la pit
s'en dtourne; et ils vont diminuant, les fidles agenouills dans cette
oeuvre.

                                   *
                                 *   *

Il serait tentant, quoique dlicat, d'essayer de situer, vis--vis de la
gnration actuelle, la gloire de Victor Hugo. On ne peut nier un recul,
un loignement graduel, mais ceci est le rsultat d'une loi presque
physique. L'admiration a aussi ses reflux. D'ailleurs il y a satit. Il
lui faudra, comme lui-mme le disait un jour avec un naf orgueil,
_dsencombrer le sicle_. Mme pour l'oeuvre d'autrefois, on y retourne
moins; la plupart aiment mieux se souvenir de l'avoir lue.

Dans ce dlaissement, il faut,  vrai dire, faire la part de la mode. La
mode existe en matire d'art comme en toutes matires, aussi changeante
et sans fondement. On s'engoue ici; on se dprend l. L'oeil se
dshabitue vite. Et tout ce qui n'est plus la mode apparat aussitt
lourd ou laid.

Pourtant le changement vis--vis de Hugo n'est pas que de hasard et
d'impression. On prtend en donner des raisons. Les esprits trs
affins, trs crbraux, ont voulu contrler ces dchanements
lyriques, ces trop sibyllines proclamations. M. Jules Lematre, par
exemple, avec sa subtile nature de sensitive, ses indcisions frileuses
et scrupuleuses de pense ou de sentiment, a regimb. M. Maurice Barrs
aussi et d'autres ont t, croyons-nous, jusqu' s'apitoyer sur ce
qu'ils appelaient la pauvret de pense du pote et son manque vraiment
trop excessif d'ides. Mais ils n'ont pas vu peut-tre qu'il y a dans
Hugo (et c'est sa grandeur en mme temps que son infriorit) ce qu'il
peut y avoir d'ides dans une foule.

A dfaut de penses originales, il a eu du moins des images sur tout,
avec une abondance, un luxe prodigieux et ingal. Par consquent, comme
l'invention des images est le propre de la posie et l'essentiel devoir
des potes, on croirait qu'il a d, au moins, garder la fidlit de
ceux-ci. Eh bien! non! Il est loin le temps o Banville, trop dfrent,
s'criait: Nous sommes tous disciples d'Hugo ou nous ne sommes pas.

Non point qu'on se soit dsormais libr et que l'originalit totale
florisse dans la posie actuelle. Au contraire, jamais l'enrgimentement
n'a plus svi. Il y a des coles, des canons, des dogmes, des
excommunications. Malheur  qui marche seul! Mais on a chang de matre.
C'est Baudelaire d'abord qui, pour les mes actuelles, fut plus un
ducateur que Hugo: Tu aimeras ce que j'aime et qui m'aime...

C'est Po surtout; puis M. Mallarm, Verlaine; et les potes anglais:
Shelley, Swinburne, Rosetti, et l'Amricain Walt Withman, influenant
quelques-uns au point que leurs pomes, en vers libres, ont l'air de
n'en tre que des traductions. C'est Wagner aussi,  la suite duquel on
recommence mdiocrement des chevauches, des tristesses d'Iseult, pour
ne plus plagier celle d'Olympio. C'est enfin, pour ceux de la dernire
heure, les chansons populaires, les contes de fes; une affectation de
fausse candeur et simplicit o toute orfvrerie de style disparat.

Quant  Victor Hugo, il eut trop d'action sur son temps pour en avoir
sur les jours immdiats. Son oeuvre a  et l une odeur--rancie
aujourd'hui--d'actualit. Il fait des odes sur Napolon, la Colonne,
telle rvolution, un exil de roi, un fait divers, un incident politique.
Il s'emptre dans toutes sortes de proccupations historiques,
religieuses, sociales, trangres  la fonction du pote qu'il a si
faussement dfinie lui-mme dans un pome de ce titre. Et ailleurs, dans
_William Shakespeare_, n'numre-t-il pas cet trange programme qu'on
croirait plutt politique que potique: Amender les Codes, sonder le
salaire et le chmage, prcher la multiplication des abcdaires,
rclamer des solutions pour les problmes et des souliers pour les pieds
nus.

Mme dans la _Lgende des sicles_, en dpit de tels fragments superbes,
on dsirerait parfois plus de recul, un clairage lunaire, les tuniques
ples et mauves de la lgende... C'est trop de l'histoire, de la
peinture d'histoire; comme souvent ailleurs c'est trop d'loquence,
d'affaires contingentes et phmres.

                                   *
                                 *   *

Mais ce temprament potique est une force indomptable et inpuisable.
L'crivain a plus encore que du gnie. Il a la Puissance Verbale pousse
jusqu' devenir presque _un lment_. Son oeuvre est le vent, les nues;
elle est la mer, depuis la date de l'exil surtout, comme si elle devint
 l'image et  la ressemblance de cet ocan avec lequel il eut la chance
de devoir vivre seul  seul, se confronter et s'harmoniser.

N'est-ce, point en effet, pour l'avoir longtemps regard qu'il a pu dire
un jour magnifiquement: les flots qui _toujours se reforment_?

Or, ses vers aussi toujours se reforment, s'engendrent l'un de l'autre,
gonfls et creux parfois, mais ils ont la voix de l'abme.

Toute l'oeuvre rend le son de l'infini.

Voil pourquoi il est galement naturel de l'aimer ou de ne pas l'aimer,
comme on aime ou on n'aime pas la mer.




ALPHONSE DAUDET


On peut dfinir Alphonse Daudet, le pote du roman. Il eut, du pote, le
don d'imagination et, du romancier, l'esprit d'observation. L'une et
l'autre facult, qu'on dirait contradictoires, s'unirent en lui
merveilleusement. A l'origine, le pote prdomina un peu, puisque, dans
l'aube rose de l'adolescence, il est naturel que l'imagination surtout
fermente, flambe, fleurisse,--feu et fleurs! Si cet tat d'me et
persist, si Alphonse Daudet, au surplus, ft demeur dans son Midi
natal, il est possible que nous eussions compt un pote de plus,
crivant aussi en provenal, mule de Mistral et de Roumanille, fin
paysagiste des sites nmois et beaucairois, aux hros et aux amoureuses
vtus de soie et de claires toffes. On peut l'imaginer vivant l, rien
que pote, jonglant avec des olives, les doigts se levant ingalement
sur les trous d'un galoubet pour y faire des alternatives d'ombre et de
soleil.

Mais tout jeune il migra  Paris et devint du coup un crivain
franais, un romancier de moeurs o le pote de Provence survit et
transparat. Il se produisit, entre les deux, aprs ce dbut: les
_Amoureuses_, une transition: ce sont les dlicieuses _Lettres de mon
moulin_, cho des choses quittes, rythmes mal dnous, tape
intermdiaire, fantaisies qui voisinaient encore avec les pomes. Mais
il n'y avait pas que la posie. Il y avait la vie. Alphonse Daudet se
mit  regarder la vie.

L'observateur intervint dans le pote. Or l'observateur tait myope.
Petit fait, et qui semble insignifiant, mais fait dcisif. De tels
dtails suffisent parfois  marquer tout un talent. Ils en font partie.
C'est le cas pour Alphonse Daudet: de voir mal, il regarda mieux. Et
puis il y a ceci: lorsqu'un des sens est altr, les autres se
sensibilisent et s'affinent. On en juge chez les aveugles qui, eux, ont
les yeux nuls. Il s'tablit une compensation, un profit proportionnel
pour les autres sens. Ceux-ci rattrapent tout ce que la vue perd. Le
spectacle de l'univers peru seulement par quatre sens demeure aussi
vari, et mme color que s'il tait galement aperu par les yeux. Le
_total_ des jouissances sensorielles est le mme. C'est ici que se
prouvent les fameuses correspondances prcises par Baudelaire. Et
dans ces rciprocits, c'est l'oue surtout qui supple  la vue.

Les aveugles ont une oue spcialement aiguise, et aussi les trs
myopes, comme Alphonse Daudet. Prcieuse facult pour un romancier de
vie et de ralit. Il va couter, au lieu de voir. Les voix renseignent
plus peut-tre que les visages. Ceux-ci livrent leurs sourires ou leurs
grimaces, tout leur mobile clavier. Celles-l ont aussi des expressions
qui les trahissent, et davantage. On parle avec la _voix change_. On
parle avec une voix de la couleur de sa vie. Est-ce que les religieuses
n'ont pas une voix blanche comme leur cornette?

Le romancier coute; il voit aussi, mais il coute surtout; il prend des
notes sur ce qu'il entend, d'autant mieux qu'il voit moins bien; et
c'est alors le mot topique, les ridicules de pense saisis dans une
intonation, la hblerie perue par un grossissement qui chapperait 
d'autres, le mensonge reconnu  une nuance, quelque chose comme un
demi-ton trop haut, car la voix qui ment se hausse un peu, comme pour
s'enhardir, se donner raison  elle-mme.

Ainsi Alphonse Daudet se mit  couter la vie,  regarder la vie. Il
devint un observateur rceptif, sagace. Non seulement il peroit tout,
mais il peroit vite. Son observation est instantane. Il a le coup de
foudre en matire de documents. Je prenais dj des notes dans les
escaliers, disait-il un jour, au retour d'un dner acadmique dont les
manges lui avaient donn tout de suite l'ide de _l'Immortel_.

De ses observations quotidiennes et  l'infini, Alphonse Daudet forma
ces petits cahiers que tous ses amis de lettres lui connaissaient,
bourrs de notes, d'esquisses, de mots, de traits, de silhouettes,
cartons d'artiste, albums de dessinateur. Car il y a du grand
caricaturiste chez lui. Son _Tartarin_ est un type dfinitif autant que
le Joseph Prudhomme de Daumier. Et certaines de ses notations, comme
celle du comdien Delobelle, secou de sanglots  l'enterrement de sa
fille, disant: Il y a deux voitures de matre, sont aigus et un peu
froces comme les lgendes de M. Forain. En quelques mots, dans ses
livres, aussi dans sa conversation, qui fut merveilleuse, il dessine des
personnages, il les campe avec un tel relief qu'on les _voit_.

Mais le plus souvent, ils se forment en lui par infiltrations,
accumulations lentes, observations menues et disparates, portraits-types
de plusieurs individus d'un mme caractre, qui semblent avoir pos
devant un objectif. Et, en effet, la photographie donne raison  ce
procd du romancier; on a dcouvert qu'en superposant les clichs d'une
srie de visages appartenant  une famille ou mme  une race, on
obtenait le type essentiel de cette famille ou de cette race, les traits
qui leur sont communs et par quoi ils se ressemblent. De mme M.
Whistler, qui pour ses portraits exige des sances de pose nombreuses,
chaque fois recommence; mais le portrait en train qu'il efface demeure
en dessous, et le visage dfinitif n'est que le total de tous les
visages, le type essentiel du modle, son expression d'ternit faite
avec toutes les expressions quotidiennes.

M. Alphonse Daudet, lui aussi, a cr ainsi des types gnraux:
Tartarin, Sapho, Delobelle, le Nabab, Numa Roumestan, l'Immortel,
statues et bustes o l'observation consolida de supports de fer sa
souple argile du Midi et de Paris.

                                   *
                                 *   *

Car son oeuvre est faite du mlange de ces deux lments: Paris et le
Midi. Ce qu'il a peint surtout, c'est _le mridional hors du Midi_, et
spcialement dans Paris.

Dj, dans le Midi, le mridional est toute chaleur, gestes et mimique
de comdien, la conversation comme charge d'un maquillage o tout
apparat plus grand que nature; il est tout enthousiasme, exagration,
mensonge ingnu, vanit nave, hblerie provoquante, de faon  faire
souvenir que le pays de Don Quichotte n'est pas loin. Aussi est-ce par
ironie,  coup sr, et froid humour, que Stendhal, dans ses _Mmoires
d'un touriste_, prtendait reconnatre le Midi au naturel. C'est tout
le contraire qu'il faut entendre. Or si le mridional est, chez lui,
bavard, menteur, excessif, il le sera bien davantage ailleurs. L, dans
ce pays de chaleur, il vit dehors, et le soleil harmonise tout. Il est
un tre de _plein air_. Paris lui forme une atmosphre enclose o ses
gestes et sa voix paraissent plus exagrs encore. Il veut tre  la
hauteur du milieu, ne pas se laisser intimider, s'imposer et en
imposer--alors, il s'exagre lui-mme. Et c'est un provincial pire. Ses
lgers ridicules s'accentuent, deviennent normes.

Alphonse Daudet s'en rendit compte d'autant mieux qu'il tait naturalis
parisien et mme un peu boulevardier. La blague boulevardire se greffa
sur l'humeur dj narquoise du Nmois qu'il tait, sur ce don de la
_galjade_ qui est un des signes du Midi. Lui-mme l'a constat: Il y
a, dit-il, dans la langue de Mistral un mot qui rsume et dfinit bien
tout un instinct de la race: _galja_, railler, plaisanter. Chez lui,
le mlange, ici encore, du Midi et de Paris, de la _galjade_ provenale
et de la blague parisienne a compos un des aspects essentiels de son
talent, cette ironie spciale si alerte et incisive, si personnelle
aussi.

Il y a lieu d'admirer combien l'ironie, facult frquente en
littrature, est en mme temps une facult souple et nuance. Chez
Villiers de l'Isle-Adam, l'ironie fut froce. Nous la trouvons, chez M.
Anatole France, ddaigneuse. Et quant  Alphonse Daudet, son ironie est
attendrie, si on peut dire. C'est--dire que le premier mouvement de son
esprit est d'apercevoir le ridicule, le dfaut d'un tre, la faiblesse
d'une me, le manque d'quilibre et de justesse, et d'en rire, et d'en
faire rire; mais le second mouvement est de se reprendre, de s'mouvoir,
de voir--au del de la silhouette comique d'une minute, de la parole
sotte, du geste faux--l'tre humain, le pauvre tre humain, avec qui on
a des fonds communs de tendresse, de douleur, d'humanit, de solidarit
et, en somme, toute la mme destine. On riait aux larmes et voil qu'on
pleure un peu.

Ainsi, par exemple, il s'est souvent attaqu aux rats; ceux de _Jack_;
et Delobelle, le rat du thtre; d'autres encore. C'est qu'ils
apparaissent, entre tous, ridicules et, en mme temps, touchants.
L'ironie et l'motion, les deux qualits matresses du talent d'Alphonse
Daudet, sont prcisment celles qu'il faut pour les peindre. C'est
pourquoi il excelle dans ces portraits.

L'observateur, qui avait vu juste, s'tait gay; mais aussitt le
sentimental compatit. Nous nous rappelons, alors, que l'observateur est
myope et qu'ainsi, voyant moins bien, il entend mieux, il entend ce que
les autres hommes n'entendent pas. Peut-tre a-t-il entendu le bruit
des larmes dans les yeux...

Or les larmes sont contagieuses. Et Alphonse Daudet, aprs avoir raill,
s'meut. La facult des larmes est aussi naturelle chez lui que la
facult du rire. Cela rsulte peut-tre d'une adolescence inquite dans
un foyer o le malheur frappait aux vitres: sa mre avec de grands yeux
tristes a-t-il crit.

En tous cas, c'est un don prcieux pour quiconque prend la parole devant
la foule: orateur, crivain, que ce don d'mouvoir, mouiller les yeux,
faire jaillir la source divine et sale de ce rocher des coeurs qu'on
croyait mort. Alphonse Daudet le possdait et lui dut pour une part le
grand succs de ses romans;  l'apparition de _Jack_, George Sand lui
crivait: Votre livre m'a tellement serr le coeur que j'ai t trois
jours sans pouvoir travailler.

Ce sentimental, cte  cte avec l'observateur, c'est le pote qui vit
dans le romancier et toujours intervient. Parfois mme, aprs l'poque
des dbuts, et tout le long de l'oeuvre, le pote recommena  parler
seul: L'_Arlsienne_ est plutt, et restera, un pome de Provence, comme
_Mireille_; Le _Trsor d'Arlatan_, tout rcent, avec ses paysages
camarguais, sa sorte de sorcellerie paysanne et son merveilleux du Midi,
fait songer  une idylle tragique d'un pote du flibrige, comme si
Alphonse Daudet avait voulu se prouver  lui-mme, pour une fois et par
jeu, le pote provenal qu'il aurait pu tre.

Subtil moyen de leurrer sa nostalgie!

                                   *
                                 *   *

Mais n'a-t-il pas emport le Midi avec lui, surtout le soleil, qui fait
la vie de son style? Quand on le lit, on lui applique la jolie phrase de
Sainte-Beuve qu'on dirait trouve pour lui: Il a le style gai et qui
laisse passer des rayons. Cette manire claire n'est pas obtenue sans
peine. La journe, quand elle est la plus lumineuse, est sortie d'un
matin de brouillard. Alphonse Daudet, comme Balzac, comme tous les
crateurs de vie, est attir d'abord aux pripties, au mouvement du
drame et des tres. Surtout que lui n'a pas de sang-froid et court d'une
haleine jusqu'au bout du roman. Mais, ensuite, il revient sur ses pas.
Souvent il a rcrit un livre plusieurs fois, les feuillets du manuscrit
tant diviss par moiti ou par tiers. Les phrases alors s'enjolivent,
se concentrent. Il y a, dans sa manire, quelque chose d'gratign,
d'incisif, les hachures de l'eau-forte, les coups de crayon saccads, o
se continue la nervosit de la main. Et puis des grces ajoutes, des
roses piques, des bijoux silencieux qu'une main de femme y entremla.
Collaboration amicale et avoue: Notre collaboration, un ventail
japonais: d'un ct, le sujet, personnages, atmosphre; de l'autre, des
brindilles, des ptales de fleurs, la mince continuation d'une
branchette, ce qui reste de couleurs et de piqres d'or au pinceau du
peintre, a crit Mme Alphonse Daudet qui fut ainsi compagne de sa vie
et compagnon de ses ides, comme observa Valls dans _Jacques
Vingtras_,  propos du mnage Michelet (sans compter que Mme Alphonse
Daudet produisit, en outre, toute une oeuvre personnelle: _Enfants et
Mres_, _Fragments d'un livre indit_, etc., d'intimit subtile,
mouvante et bien fminine).

Quant  l'oeuvre d'Alphonse Daudet, on peut dire pour la rsumer,
qu'elle offre un fcond mlange d'imagination et de documents, oeuvre de
pote et d'observateur, qui enveloppa dans son style chatoyant la
ralit indispensable. Ainsi les chsses dont tout l'or et les
pierreries ne seraient rien pour blouir les fidles sans, au fond,
quelque ossement qui les transfigure.




MARCELINE DESBORDES-VALMORE


Marceline Valmore est la plus grande des femmes franaises. A ceux qui
insistent, aujourd'hui, sur l'infriorit des femmes, sur leur
incapacit foncire et pour ainsi dire organique, il suffit de rpondre
par ce nom-l, une femme tout uniquement de gnie, mieux que Georges
Sand, trop consacre, et qui, vraiment, ne fut, elle, qu'un homme de
lettres.

Le signe de sa gloire, une gloire trs tendre et trs auguste, c'est que
tous les potes en ce sicle l'ont aime galement: Hugo, Baudelaire,
Lamartine, assez chiche d'loges, qui lui ddie des strophes d'encens;
Vigny, qui l'appelle le plus grand esprit fminin de notre poque;
Michelet, qui crit: Le sublime est votre nature; Sainte-Beuve, qui
trace d'elle un subtil pastel, poussire d'immortalit!--puis lui
consacre tout un livre; et d'autres encore: Barbey d'Aurevilly,
Banville, Verlaine,--garde d'honneur autour de sa vie, autour de son
tombeau, o sans cesse des mains pieuses arrachent les herbes d'oubli,
restaurent ce nom qui doit durer.

Qu'est-ce qui lui vaut ce culte ininterrompu des potes? C'est que, en
la lisant, on se prend  l'aimer comme une mre. Elle attendrit comme si
elle tait notre mre. C'est notre mre en double, dirait-on. Et comment
chercher des dfauts  une mre? Oui! sa posie n'est pas prcisment
l'art que nous gotions le plus. Pas de dessous, d'infini de rve, de
style subtil et rare. Mais c'est notre mre; c'est une femme et exquise.
Elle, surtout, a fait de la posie vraiment fminine. Elle a un _sexe
littraire_. Elle a le cri des entrailles, la couve silencieuse, les
larmes promptes, les soubresauts de la passion, les dchirements, les
troues lumineuses, les jets de sang, comme a dit Barbier, les jets de
sang de ses paumes, de ses pieds, de son front couronn d'pines, de son
flanc perc, de toutes les blessures divines de cette Crucifie de
l'art.

                                   *
                                 *   *

Quelle existence fut plus cahote, instable, douloureuse, assombrie sans
cesse par les mcomptes, la mort, la pauvret? Comme par un signe de
prdestination, elle tait ne devant un cimetire et joua, enfant, dans
l'herbe des tombes. A quinze ans, la ruine. Son pre tait peintre
d'armoiries d'quipages et d'ornements d'glises. Or la Rvolution avait
clat, ne voulant plus ni carosses, ni culte. La mre meurt. Marceline
doit aider  vivre le pre pauvre et sept enfants plus jeunes. Elle se
rsout au thtre. Vers l'anne 1804, elle est en reprsentations 
Paris. C'est Grtry qui, l'ayant entendue par hasard, lui fit chanter sa
_Lisbeth_. Elle avait dj un air si bris, si triste! Le musicien
l'appelait: Mon petit roi dtrn. Dix ans de cette vie-l en
province,  l'tranger, jouant  la fois les jeunes premires dans la
comdie et les dugazons dans l'opra. Puis elle cesse de chanter. Elle
en donna plus tard  Sainte-Beuve l'adorable raison: Ma voix me faisait
pleurer moi-mme.

Qu'tait-il arriv? Une peine profonde, un amour non pay de retour, un
de ces misrables essais de bonheur d'o on sort plus morne et plus
seul, et aprs lequel certaines femmes d'lite jettent pour jamais la
cl de leur coeur dans l'ternit. Quel fut cet amour? Marceline en
parla partout, sans cesse dans tous ses vers, et ne l'a nulle part
nomm. Quelques-uns, aujourd'hui, ont voulu lucider le mystre, banale
curiosit! L'important pour son oeuvre, c'est que jamais elle ne se
consola. Grand chagrin d'amour qui devait, jusqu'au bout, se lamenter au
travers de sa vie, blessure d'eau ruisselant parmi les roches, accrue
par l'obstacle des roches, sans qu'on sache de quelles hautes et
lointaines collines la source a commenc de jaillir!

Mme trs tard, dans l'apaisement de l'ge, elle voque encore cet amour
dont elle est reste ple, comme soufre  jamais de cet orage du matin.
Elle crit  Pauline Duchambge: La _seule_ me que j'eusse demande 
Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de coeur 
porter jusqu' la mort!

Pourtant elle avait uni sa vie  un autre homme, le comdien Valmore,
qui fut probe et bon.

Mais le malheur, toujours acharn, s'obstina aprs son foyer: elle
perdit successivement ses deux filles dont les doux visages s'encadrent
si souvent dans ses strophes: Ondine, puis cette frle et frileuse Ins,
qui mourut en plein printemps, comme une rose phtisique.

Avec cela, sans cesse une vie trique, incertaine, besogneuse. Ses
chants divins ne lui rapportaient rien. Une gne permanente, qui allait
parfois jusqu' la misre, aux crises noires.

Et pas mme la piti de la mort! Elle vcut vieille, jusqu'
soixante-treize ans, avec l'horrible malchance finale d'une maladie
cruelle qui la tint deux annes dans son lit, impotente, dj comme de
l'autre ct de la vie, o elle s'occupa jusqu' sa dernire heure de
corriger de nouveaux vers, ceux qui ont constitu les posies posthumes
et contiennent ses chefs-d'oeuvre: _Jours d'Orient_, _la Couronne
effeuille_, _les Roses de Saadi_.

Et n'est-il pas naturel, aprs une telle vie, qu'il semble en la
lisant--comme elle a dit d'un autre--qu'on sente souffrir le livre dans
ses mains?

                                   *
                                 *   *

D'ailleurs mme avec une destine clmente, elle et t malheureuse.
Elle fut de ces sensitives se tourmentant elles-mmes, souffrant pour
des riens, pour des nuances. Elle fut de ces inquites qui peuvent dire
comme Lamennais: Mon me est ne avec une plaie.

Or cette plaie native s'largt et saigna par l'amour. Valmore a surtout
aim. Toute femme qui crit peut se dfinir d'un mot, celui
qu'elle-mme,  son insu, emploie le plus frquemment. Ainsi le mot
treindre pour George Sand. Quant  Valmore, son verbe serait aimer.
Toute sa souffrance vient de l'amour, et aussi son gnie. Celui-ci, est
tout amour. Sapho moderne, elle a trouv, pour exalter et regretter son
premier amour mort, des accents frmissants--flammes et roses!--qui
dpassent de loin les potes, mme illustres, dont les _Nuits_
paraissent, en regard, bien dclamatoires et fausses. D'ailleurs, elle a
exprim toutes les amours: amour de jeune fille, d'amante heureuse ou
dlaisse, d'pouse, de mre. Elle a dit toutes les nuances du grand
cri. Et avec des trouvailles d'une intensit inoue. Tu ne sauras
jamais  quel point je _t'atteins_, dit-elle  l'homme qu'elle aime.
Puis vient cette notation, si spciale  la femme en amour, de songer 
la mre de l'amant qu'elle adore, par qui il fut aussi aim d'un amour
de femme illimit. C'est presque une jalousie, mais trs douce,  cause
des souvenirs communs. Et elle a ce cri virginal pour s'affirmer plus
aimante: Plus grand que son amour, mon amour se donna. A propos de ses
enfants, elle note: Cet amour-l fait souffrir aussi, comme l'autre.

Cent choses d'une psychologie, d'une pntration, d'une divination qui
va jusqu'au plus secret de la tendresse, jusqu'au plus tenu des fibres
intrieures, jusqu'au plus infinitsimal des contacts du coeur avec les
autres coeurs; et tout cela vu comme aux lueurs d'un clair, tout cela
pathtique, attendrissant, comme si, chaque fois, elle avait pleur sur
son vers au moment o il se traait sur le papier, et qu'il ft n moins
dans l'encre que dans une larme.

Car tout aboutit invariablement  des dsespoirs, pour cette me
nostalgique et trop sensible. Fragile me blanchie, d'un blanc frileux
et qui vite s'croule en pleurs, comme la gele, en hiver, sur les
vitres. Pourtant Valmore fut plus forte que la douleur et le malheur.
Elle avait adopt une sre dfense, ce mot cleste, pour sa devise et
son cachet: _Credo_, je crois. Ce que Sainte-Beuve toujours un peu
malicieux traduisait ainsi: je suis crdule.

Eh bien! non! Elle crut vraiment. L'amante devint chrtienne. Dans la
Sapho se leva une sainte Thrse. Celle qui avait eu des cris de passion
trouva des hymnes de foi. Elle reporta  Dieu tout l'amour qu'elle avait
gar sur les cratures et les choses d'ici-bas, dont plus aucune
dornavant ne l'attirait et ne la valait. Tous mes tonnements sont
finis sur la terre, soupire-t-elle avec mlancolie.

Encore un temps, elle reste imprgne de l'ancien amour profane. Due
dans ses affections terrestres, elle s'en retourne  Dieu avec les mmes
lvres et les mmes incantations amoureuses. On la dirait maintenant
l'amante de Dieu. Est-ce que Sainte Thrse aussi ne parlait pas  Jsus
comme  un bien-aim? On connat ses mystiques effusions si passionnes:
L'amour que je t'ai vou me meut tellement que, n'y et-il pas de ciel,
je t'aimerais et n'y et-il pas d'enfer, je te craindrais. Je me donne
 toi sans rien te demander; mme sans esprer ce que j'espre, je
t'aimerais encore autant.

Quant  Valmore elle s'pure bientt, pacifie, purifie. La passion
vhmente se cargue. Ses pomes prennent quelque chose de chuchot, de
confidentiel. C'est la prire avec la naturelle confiance et aussi le
naturel effroi, cette nuance caractristique de l'adoration chrtienne.
Elle parle  son Pre, lui raconte ses peines anciennes et les glorifie
quand mme. Elle a des hymnes, des oraisons, des litanies, revenues du
fond de la petite enfance. Les strophes se dplient comme les
mousselines retrouves de sa toilette de premire communiante... Ah! les
uniques paroles de prires qu'elle a su trouver, aprs les uniques
paroles d'amour. Baudelaire, frocement misogyne, se demandait quelle
conversation les femmes peuvent bien avoir avec Dieu et pourquoi on les
laissait entrer dans les glises. Il n'avait pas song  Valmore, qu'il
aimait pourtant, ni aux prires que sont tels de ses pomes, des prires
clines, abandonnes, immatrielles pour ainsi dire, paraissant ne plus
appartenir  la terre et tre le bruit d'une me qui est dj plus prs
de Dieu que de la vie.

                                   *
                                 *   *

D'ailleurs, toujours elle donna cette impression de planer. Elle plana
mme, et surtout, au-dessus de la littrature. Les modes n'eurent aucune
prise sur cet art inn, qui, dans sa sincrit, trouva une note, un
accent, un style, un vers  peine condens au fur et  mesure, mais
demeur presque invariablement le mme  travers une production de
cinquante annes. Mme la formidable rvolution romantique n'et point
de prise sur elle et ne l'influena en rien. Or d'tre instinctif, son
gnie prcisment fut novateur. Elle a presque autant invent que Victor
Hugo quant  la prosodie, et aux dtails du vers. La premire, elle
remploya avec frquence les mtres impairs; vers de cinq, de sept, de
neuf, de onze, de treize syllabes. Et comme elle y russit!

  D'un ruban signe
  Cette chaise est l
  Toute rsigne
  Comme me voil!

_Comme me voil!_ N'est-ce pas dj tout le ton, toute la simplicit
mouvante de Verlaine, Verlaine qui fut un fils d'elle, n de sa divine
maternit potique, filialement en aveu du reste, et aux aguets dans ses
_Potes maudits_ pour qu'on lui rende honneur,  celle d'o il sort.
Quel honneur pour elle d'tre son initiatrice et la mre d'un tel fils!

Comme lui, elle avait dj tout ceci: exquis abandon, simplicit de
l'me, nglig des mots, adorable dshabill de la phrase--comme au saut
du lit--faisant sa prire du matin. Et aussi ce quelque chose de
susurr, de gmi, d' peine convalescent, d'inquiet et cependant de
confiant, chambre de malade  la fentre ouverte sur un commencement
d'avril.

Et dj les familiarits charmantes, ce sans-faon presque _parl_ qui
enlve au vers toute allure dclamatoire et du Midi, son grand geste.
Elle aussi, comme Verlaine, revendiqua le Nord, son Nord, cette ville de
Douai avec un beffroi et des demeures  pignon, o elle demandait
d'aller mourir, qu'elle appelait si joliment ma natale et dont les
souvenirs, la Notre-Dame, la valle de la Scarpe, les tours, les jardins
ponctus d'abeilles, emplissent son oeuvre, influencrent son art.
(Celui-ci, en prit ce qui caractrise tout art du Nord: la nuance).

Souvent galement les rptitions, les allitrations, affectes dans la
suite par Verlaine et les plus rcents potes:

  Une autre, une autre, et puis une autre l'entendra!

Enfin maints mots transposs, invents ou composs, mais avec quelle
dlicate prudence toujours heureuse: _angliser_, _entr'aler_.

Mais pourquoi s'ingnier aux nuances de toutes les plumes et de tous les
duvets quand le cygne sanglotant s'est envol si haut et pour toujours
dans des ciels d'ternit!




M. J. K. HUYSMANS


M. Huysmans qui,  ses dbuts, collabora aux _Soires de Mdan_, eut
l'air d'acquiescer  la manire naturaliste, n'y trouva en ralit qu'un
moyen de satisfaire son naturel pessimisme. Peindre la laideur, les
vices, les misres, la chair triste, les coeurs pourris, les linges
sales, c'tait l'occasion d'exprimer son dgot de la bassesse
contemporaine. Vite il chercha  s'en vader. Comme Baudelaire, aprs sa
moisson de fleurs du mal, il eut ses paradis artificiels, c'est _A
Rebours_. Mais ceci n'tait qu'une tape et, dans _En Route_, il raconta
ensuite, nous ne voulons pas dire une conversion, mais une crise
religieuse singulirement pathtique.

Il s'agit d'un homme, las des tres et des livres, qui se met 
frquenter les glises, les offices, se lie avec un prtre clair, va
passer un temps de retraite dans une abbaye de Trappistes et, confess,
communi, rendu  Dieu, rentre dans la vie et dans Paris en concluant:
Ah! vivre, vivre  l'ombre des prires de l'humble Simon, Seigneur!

Y a-t-il l une simple affabulation de roman? Est-ce uniquement pour se
documenter que M. Huysmans, depuis ces dernires annes,  la surprise
de ceux qui le connaissaient, devint peu  peu l'assidu des messes, des
saluts, plerina de Saint-Sulpice et de Saint-Sverin aux chapelles
prives et singulires de Paris, celle, par exemple, si curieuse, des
Bndictines du Saint-Sacrement, rue de Monsieur, o il alla lotionner
ses yeux las  la fracheur des cantiques, se dsaltrer  l'orgue, aux
affluents dbiles que sont les voix des nonnes chantant au jub, tandis
que le fleuve de l'orgue dferle...

Nous savions aussi qu'il s'tait instruit dans toute la Mystique,
familier avec sainte Thrse, Catherine de Gnes, Emmerich, Ruysbroeck
l'Admirable.

Enfin, n'alla-t-il pas lui-mme s'interner un moment dans le silence
d'un clotre champtre de la Trappe? Ce Durtal qu'il nous y montre, en
proie  Dieu, est-ce lui-mme et subit-il de son ct la crise de foi
qu'il nous dcrit? S'agit-il d'une autobiographie, et fait-il allusion 
son cas quand il s'crie: Je suis all  l'hpital des mes, 
l'Eglise? On pourrait le croire, tant l'analyse est aigu, minutieuse,
d'autant plus que souvent, au lieu d'objectiver, de crer des
personnages fictifs, M. Huysmans, dans ses romans, en revient toujours 
lui-mme, et que ce type de Durtal, apparu dj en un prcdent livre,
semble raconter ses propres tats d'esprit et se transposer en une
personnelle et successive vivisection d'me.

Il y a lieu de le supposer d'autant plus que, parmi les causes de ce
ralliement  Dieu, le romancier signale, chez Durtal, l'ennui de vivre
et le dgot du monde.

Or M. Huysmans aussi nous offre encore une fois les mmes symptmes
personnels depuis ces dernires annes. Il a avr une misanthropie
sincre. Aprs avoir frquent des artistes, des crivains, nagure, il
s'est soudain repli sur lui-mme, comme le converti du roman, lui aussi
solitaire, aigri, malade, dpris, n'allant nulle part, ayant renonc aux
milieux littraires et mondains o sa noble nature franche ne pouvait
s'accommoder des mensonges, vilenies, abdications, promiscuits.
Isolement logique! Subtil et magnifique dans son art, il devait se
trouver, en s'levant, de plus en plus isol. Qui ressemble aux grandes
mes? L'ocan gmit parce qu'il est dpareill. Tous les traits et les
mobiles qu'il prte  Durtal, sa vie elle-mme nous en offre l'exemple.
N'est-il donc pas permis d'imaginer que cette crise religieuse qu'il
peint avec tant d'intensit fut la sienne? Voyez alors l'avertissement
singulier de la destine et les correspondances mystrieuses entre les
choses: M. Huysmans habite depuis longtemps un calme logis de la rue de
Svres faisant partie d'un ancien couvent de Prmontrs aux toits de
tuiles fanes, comme s'il avait fallu d'abord que cette me fut investie
en silence, cerne par tout ce qu'il y a de foi, d'encens indur, de
prires survcues dans les vieilles pierres qui furent une abbaye.

                                   *
                                 *   *

Dans le cas o la crise religieuse que _En Route_ raconte lui serait
personnelle, on peut dire que l'crivain s'en est venu de loin vers
Dieu. On connat ses oeuvres de dbut, oses, charnelles: _En Mnage_,
les _Soeurs Vatard_, le _Drageoir  pices_. Littrairement, il fut,
entre autres, _un odorat_,  preuve ce nez busqu et embusqu sur son
profil maigre, un nez de proie, un nez qui lui donne une tte d'oiseau
de proie, de grand vautour chauve. Or, il aima l'odeur du pch, nota
les relents coupables de la femme, tout ce qui monte, faisand et blet,
de la grande ville. Car le pch est surtout odeur. Eprouva-t-il une
sensualit nouvelle  subodorer la senteur maladive des glises: nappes
d'autel dfrachies, encens fan et cires--mortes de se pleurer?

Dj dans _A Rebours_ on pouvait prvoir la crise religieuse. Il y fit
le tour des ides et des vices, perversits extrmes des dcadences,
pchs contre l'Esprit et contre nature, aprs quoi sembla s'annoncer
l'approche de Dieu. A la fin, Des Esseintes, courbatur de trop de
coupables dlices, tombait  genoux; et, au-dessus des fards, des
tableaux pervers, des lits dfaits, une prire clturait l'oeuvre et
s'envolait, oiseau blanc, dans le blanc de la page finale. C'est que, 
la suite de ce livre, il ne restait plus  prendre qu'un des deux partis
indiqus par Barbey d'Aurevilly  Baudelaire aprs les _Fleurs du mal_:
Ou se brler la cervelle, ou se faire chrtien.

                                   *
                                 *   *

Nous ne savons pas si M. Huysmans s'est fait chrtien, mais il a crit
en tout cas une oeuvre chrtienne. Nous voyons chez Durtal
l'acheminement, les tapes de la foi, les voies de la grce, la
manigance cleste, le minime et quotidien accroissement, le lger vent
qui vient des plages du ciel et accumule, sable  sable, ces dunes d'or
dont une me d'lite va s'ourler et qui la spareront de la vie
mauvaise. Nous assistons  cette cure svre qu'est un sjour  la
Trappe: efforts, prires, tentations dernires de la volupt, embches
de l'esprit, blasphmes, rires, objections, ngations.--Mais si
c'tait intelligible, ce ne serait pas divin! Et enfin la victoire
cleste! Lutte pathtique o renaissent les orages de Pascal. Sans
compter que cette langue de M. Huysmans, toute admirable, ajoute le
frisson de ses teintes lectriques, vnneuses, d'un ciel pourri o se
lvent soudain des mots qui sont un lys de Memling, une cl ouvrant sur
le mystre, la plaie de Jsus qui ne saigne plus, mais s'effeuille,
dirait-on. Intensit de psychologie inoue,  croire que M. Huysmans ne
dcrit que ce qu'il a ressenti, vcu, et que lui-mme, aujourd'hui, est
une grande me de plus vaincue par ce que Chateaubriand appelait le
gnie du christianisme.

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                                 *   *

Car Chateaubriand marche en tte de cette troupe sacre qui aura
appartenu  l'Eglise. N'est-ce pas merveilleux, en un temps o on disait
la foi morte, de constater combien de grands crivains de notre sicle
ne l'auront pas quitte ou y seront revenus? La religion peut en
revendiquer beaucoup: outre Chateaubriand, Lamartine aussi, et Barbey
d'Aurevilly, d'un catholicisme absolu quoique ostentatoire; Baudelaire
qui fut lui-mme un pote, un peu satanique aussi, mais seulement en
tant qu'il y a des gargouilles de dmons aux flancs d'une cathdrale.
Puis Veuillot, spadassin de Dieu, et Hello, d'une foi si lyrique et qui
s'exaltait en effusions de grands arbres.

Et Villiers de l'Isle-Adam, qui, sur son lit de mort, tenait dans ses
mains, dj de la couleur de la terre, les preuves d'_Axel_, pour avoir
le temps de les corriger selon la Foi.

Et Verlaine, enfin, qui lui-mme a racont sa conversion dans un lieu de
retraite o le chevalier Malheur l'avait men. Et l'closion, dans cet
abandon, de ce livre _Sagesse_ o le pote inventa des litanies
nouvelles. Fils soumis de l'Eglise, le dernier en mrites, mais plein
de bonne volont, dclara-t-il dans la prface.

M. Huysmans est-il en route pour le mme aveu et la mme conclusion?
Il n'y aurait qu' s'en rjouir, et de ce qu'il entre  son tour dans
cette ligne o dj son grand talent lui assignait une place, royaux
esprits qui, durant tout le sicle, se passrent de main en main, comme
les coureurs antiques, le flambeau de la Foi allum  l'toile de
Bethlem.

                                   *
                                 *   *

Littrairement on peut conclure que M. Huysmans avec: _A Rebours_,
_L-Bas_, _En Route_, aura termin un triptyque comme ceux que
peignaient les peintres de sa race--il est originaire de Brda--ces
matres hollandais et flamands dont il a l'imagination fivreuse, le
coloris massif et violent.

On songe surtout devant ces trois livres au triptyque de Quentin Metzys
qui est au Muse d'Anvers, un des chefs-d'oeuvre de tous les sicles et
de toutes les coles.

Dans le volet de gauche, Hrodiade est assise  ct du Ttrarque  la
table du festin o, parmi les roses, les cristaux, les argenteries,
songe le chef dcapit de Jean-Baptiste que la favorite taquine du bout
de son couteau d'or comme un fruit de plus parmi les autres fruits du
dessert. Salom vient de danser. L'odeur du sang se mle  l'odeur du
sexe. Volupt, cruaut, complication des vieillesses de l'ge et des
vieillesses du temps, raffinement des dcadences. Ce volet-l c'est _A
Rebours_.

Dans le volet de droite un bcher mauvais s'allume. Des hommes aux
visages dforms, aux yeux de concupiscence, y jettent des sortilges et
des malfices, cherchent dans les flammes des formes qui s'enlacent, se
pment, dfaillent. Le feu a l'air de sortir par un soupirail de l'Enfer
soudain ouvert. Ce volet-l c'est _L-Bas_.

Et voici le panneau central: la figure lamentablement douloureuse, mais
tendre, de Jsus, victime expiatoire, Christ dpendu, dont la plaie au
flanc coule, intarissable, offre sa fiole rouge, lixir de gurison,
dans cette grande pleur sculaire... Salut permanent et immanquable!
C'est _En Route_, livre principal au travers duquel Jsus repose...

Triptyque littraire, admirable et qui a dj un air d'ternit, la
patine des oeuvres qui sont dans les muses.




LAMARTINE


Aprs cent ans couls, la parole de Humbold reste vraie: Lamartine est
une comte dont on n'a pas encore calcul l'orbite. Car, mme
aujourd'hui, il est difficile de prciser la parabole de cet errant du
gnie qui a laiss un peu de lui dans toutes les mes.

Lamartine! ah! le doux nom! et quel coup d'archet sur nos souvenirs!
N'est-ce pas lui, quand nous le lisions  quinze ans, au collge, qui
nous fut la premire rvlation de la Posie? Au mme moment, il nous
fut aussi la premire rvlation de la Femme, car ses vers  Elvire et 
Graziella donnaient comme un visage aux rves encore informuls en nous.

Lamartine nous a suscit jadis toutes ces motions-l. Nous l'avons plus
qu'admir; nous l'avons aim. Voil pourquoi la lecture, plus tard, en
parat fade et dcolore.

Il en est de ses pomes comme de ses lettres d'amour, qu'on ne doit
jamais relire; ce n'est pas qu'elles soient autres, mais nous-mmes
nous avons chang; nous n'avons plus l'me qu'il faut, l'me ancienne
toute neuve et impressionnable.

Pour Lamartine aussi il vaut mieux _se souvenir de l'avoir lu_--lui qui
nous demeure,  travers les annes, comme la douceur d'un ancien amour!

                                   *
                                 *   *

Et pourtant, qui fut jamais plus pote, dans le sens originel et
foncier? Chez lui, la posie tait un acte spontan de la nature, comme
la respiration ou la circulation du sang. Il tait lyrique de la tte
aux pieds, a-t-on dit.

Il a chant sans savoir comment ni pourquoi, comme la mer, et comme la
fort--frre lui-mme de ces infinis qui rendent tous un son pareil!

Car il n'avait rien appris. C'est un ignorant qui ne sait que son me,
observa un jour Sainte-Beuve. Tout au plus connaissait-il l'irrmdiable
mlancolie de son prcurseur Chateaubriand, me orageuse  l'image et 
la ressemblance de ses horizons maritimes de Bretagne, et les sublimits
de la Bible dont prcisment, dans son entourage, on s'occupait beaucoup
 cette poque. Deux de ses amis, M. de Genoude et M. Dargaud, avaient
traduit les _Psaumes_ et les _Livres_. Lui-mme apparut comme un jeune
roi David, ayant song d'abord  intituler ses Mditations _Psaumes
modernes_, comme l'atteste le premier manuscrit retrouv. Et il avait
vraiment l'loquence douloureuse du psalmiste et des prophtes, celui
que George Sand appela le Jrmie de la Restauration.

Son succs fut immdiat et prodigieux: en un soir, ayant dit ses
premiers vers dans le salon de Mme de Saint-Aulaire, o venaient Guizot,
Decazes, Villemain, toutes les jeunes gloires du moment, il tait devenu
clbre.

Son premier livre, accueilli avec tremblement par l'diteur Nicolle, fut
tir en peu de temps  quarante-cinq mille exemplaires. Tout le monde le
lut, s'enthousiasma, pleura. Dans les promenades publiques, dans les
jardins, on s'isolait pour lire sous les arbres les vers des
_Mditations_.

C'est que, par un miracle unique, son me s'tait trouve en communion
avec tous. Il avait t l'me de la foule. Il avait t les eaux de sa
soif, la parole de son attente. Aprs tant de ruines, de secousses et de
rvolutions, aprs tant de ngations, le pote tait apparu disant
l'ternit et la certitude de Dieu, parlant d'idal et d'infini. A cette
foule qui avait travers la nuit et cru mourir, dont on avait conduit
les pres en troupeaux  la guillotine, puis aux boucheries plus
sanglantes encore de la guerre, il venait dire: L'homme est un _dieu_
tomb!...

Et puis, il y a autre chose: ce commencement de sicle qui marquait une
renaissance tait comme une pubert qui s'labore; il avait les
troubles, l'incertitude, l'angoisse sans cause, la mlancolie de la
vierge qui devient nubile et sent dj l'avenir lui tourmenter le sein.

La posie de Lamartine rpondit  tous ces vagues lans, elle qui, non
contente de diviniser la vie, divinisa l'amour. Ah! ce fut mme son plus
suave enchantement! Le dieu tomb retrouvait ds ici-bas un ciel dans
l'amour, l'amour plus fort que la mort elle-mme, puisque l'amante
soupirait  l'amant: Je ne comprends pas le ciel mme sans toi!

Le _Lac_, les stances  Elvire, l'lgie du _Premier regret_ donnaient
un avant-got d'infini: O temps! suspends ton vol! et promettaient des
minutes divines o, vivant--grce  l'amour--on vit dj d'ternit!

Et cela n'apparut pas comme une imagination impossible, un leurre
consolant de pote. Il prchait d'exemple. On voulut aimer  sa faon;
il avait cr une nuance nouvelle d'aimer et d'tre aim, car on savait
que lui-mme avait vcu de telles amours. Ses aventures italiennes, la
mort de la pcheuse de Procida faisaient autour de sa jeune tte de
hros un nimbe de lgende et de mlancolie. On ne l'en aima que
davantage--et d'avoir l'air si triste, tant si beau.

Il disait: Nulle part le bonheur ne m'attend! ds la premire pice de
son premier livre; et plus tard, dans le pome sur la mort de sa fille,
il se nommait encore un homme de dsespoir.

D'un bout  l'autre la mme attitude et la mme parole: Voyez s'il est
une douleur comparable  la mienne! Lamentation prodigieusement habile,
si elle n'et pas t sincre. Certes ce n'est pas un mot de dieu, de
gnie ployant sous la croix de son art. C'est le mot de la mre; d'une
femme. Jsus lui disait: Ne pleurez pas sur moi! Voil le mot vrai; la
posture qu'il fallait. Mais si le pote y et gagn  nos yeux, la foule
aime mieux ceux qui demandent sa piti.

Et elle donna tout  Lamartine: sa piti, son admiration, son temps, ses
larmes, son or, son dlire. Il fut vraiment, selon l'image de
Shakespeare, port en triomphe sur tous les coeurs.

Ce triomphe dura vingt ans, vingt ans d'une existence comme une ferie.
Vous auriez d tre roi, lui disait un jour un de ses flatteurs. Il
vcut tel: aim, acclam, dans un luxe qu'aucun pote n'avait jamais
connu, semant les secours et les dons, voyageant avec une suite,
partant sur un navire achet par lui pour cet Orient mystrieux qu'il a
dcrit et o les Arabes du dsert eux-mmes, frapps de sa royale
prestance, l'appelaient l'_mir frangi_.

Si habitu  ces hommages unanimes,  ce culte et  cette frnsie de
respect qu'un jour,  propos d'un jeune crivain qu'on le priait de
protger, il dclara avec une fatuit touchante: Il ne fera jamais
rien. Il n'a pas t mu en me voyant.

                                   *
                                 *   *

Malheureusement, la Posie, qui lui avait donn tant d'annes de gloire
et d'une existence sans pareille, ne sut pas le retenir exclusivement.
Dj, en 1831, il avait publi sa _Politique rationnelle_ et brigu un
mandat lgislatif. On prtend mme qu'il n'entreprit son lointain voyage
en Orient que par dpit de cet insuccs. Or ce voyage devait, par un
hasard inou, le pousser,  son retour, plus dcidment encore du ct
de la politique. Il avait rencontr dans les solitudes perdues du Liban
cette bizarre lady Esther Stanhope, qui lui avait dit, aprs avoir
consult les toiles et lu les signes de sa main--gographie mystrieuse
des passions et des destines: L'Europe est finie; la France seule a
une grande mission  accomplir encore. Vous y participerez.

Le superstitieux pote crut  l'horoscope de cette magicienne en
cachemire jaune et turban blanc, qui fumait devant lui une longue pipe
orientale; et ds son retour, sans doute, il rvait dj de raliser son
oracle, tandis que le navire, en route pour la France, marchait d'toile
en toile...

Bientt il se fit lire  la Chambre:

--O allez-vous vous asseoir dans l'Assemble? lui demanda un de ses
amis.

--Au plafond!

Ceci marquait chez Lamartine lui-mme la sensation qu'il se trouverait
peu  sa place parmi les intrigues et les roueries d'un Parlement.

Comment! le mlancolique pote allait s'occuper de politique et tenter
de diriger l'opinion? Mais est-ce que le clair de lune ne gouverne pas
la mare et n'attire pas avec ses yeux la souffrance de la mer?

Lamartine, lui aussi, rvait d'attirer le peuple  lui. Il avait mis
Dieu dans la posie et dans l'amour. Il voulut mettre Dieu dans la
politique--le mot est de lui--crer une Rpublique vanglique o on
gouvernerait la nation par ses vertus.

Il faillit presque y parvenir dans cette extraordinaire aventure de la
Rvolution de 1848 qu'il prpara avec les _Girondins_ et dont il fut le
promoteur et le hros. On ne peut pas lire aujourd'hui sans
stupfaction les dtails du rle qu'il joua  ce moment: sa lucidit
d'esprit, son audace, son courage durant ces jours o, grce  ce
magntisme,  ce _fluide charmeur_ qui furent toujours en lui, vingt
fois il arrta l'anarchie; o vingt fois il prit la parole, tte nue,
sous les fusils braqus, bravant la mort, nouvel Orphe qui apprivoisa
le lion populaire et l'entrana avec des chanes de fleurs. On connat
sa phrase clbre sur le drapeau tricolore qui n'tait qu'une sublime
inspiration de plus aprs tant d'autres, o son patriotisme, pendant ces
journes de fvrier, se multiplia.

Dans l'hagiographie, on apprend que certains saints vcurent toute leur
vie en tat de grce.

On peut dire de Lamartine qu'il a t toujours en tat de gnie.

                                   *
                                 *   *

Mais le gnie ne va pas sans la couronne d'pines. Lamartine porta la
sienne. Que n'tait-il rest  la porte de la Rpublique! Platon l'et
couronn de roses. Des plus hauts sommets de la popularit il tomba,
selon la parole de Milton, dans les mauvais jours et dans les mauvaises
langues. La Rvolution avait achev de le ruiner. Quelques semaines
avant les vnements de fvrier, un trait lui achetait ses oeuvres
littraires pour 540,000 francs. Par honntet et pour sauver de la
faillite son libraire, il dchira le trait. Depuis longtemps, il semait
l'or et les charits avec une prodigalit inpuisable. A un ami dans la
gne il crivait: Je ferai couper mes plus beaux arbres. Alors, devant
ce gouffre de dettes (plus de deux millions), Lamartine empoigna sa
plume comme un outil et pendant vingt ans remplit de sa fire criture
du papier blanc accumul, qu'il jetait  ce gouffre.

Cela ne suffit mme pas; et vinrent alors les grands dboires, les
humiliations publiques: la vente de Milly, la loterie, la souscription
nationale--toute la lie, toutes les feuilles mortes de l'automne de la
vie.

Et aucune piti! Louis Veuillot, qui a la triste gloire d'avoir trouv
tous les mots cruels sur son temps, proclama: M. de Lamartine n'a plus
une lyre; c'est une tirelire.

Et si, pourtant! il la possdait encore, cette lyre ancienne! et malgr
l'horreur des quotidiennes besognes, encore et toujours--dans ses pages
obliges, tout au long des _Confidences_, de ses livres d'histoire, de
son _Cours familier de littrature_,--des vibrations clatantes, des
coups d'ailes soudains, des ruissellements d'me et de pierreries, tout
un trsor intrieur que sa longue vie orageuse n'avait pas suffi 
dilapider.

Mais plus de pomes, hlas!  cet ge pourtant o Victor Hugo, lui
aussi frapp par la politique, allait commencer ses chefs-d'oeuvre.

Lamartine maintenant aurait pu crire son _Livre de Job_; mais, lui,
manqua de loisirs parce qu'il manqua d'argent. Il fallait de la prose
solide et marchande. Plus d'pisode nouveau pour faire suite  _Jocelyn_
et  la _Chute d'un ange_, ni les _Pcheurs_ annoncs, ni l'autre
fragment sur la vie religieuse dans le cadre de la Jude.

Et pas non plus ce retour sur les oeuvres anciennes qu'il avait appel
lui-mme des improvisations potiques et promis de polir  froid.

Vain espoir! l'homme, pas plus que l'Ocan ne peut revenir sur ses
traces et retoucher ce qu'il a laiss derrire lui.

C'est tout polis que la mer jette au rivage ses galets aprs les avoir
longtemps rouls dans ses mares.

Au contraire toute l'oeuvre de Lamartine fut htive, d'une forme lche.
Aussi, dans ses prfaces, redoutait-il lui-mme le ddain des dlicats.
Il n'ignorait pas non plus les caprices fantasques de la vogue,
l'effrayante mobilit des gots littraires qui dmodent vite les
oeuvres. Surtout pour celles qui appartiennent plus au pass qu'a
l'avenir. Il y a des potes qui ouvrent une poque et une posie, tel
Victor Hugo. Au contraire Lamartine ferma une poque. Il rsume Piron,
Millevoye, Lebrun, Soumet, tous ces potes intermdiaires, non sans
talent, qu'il continue en somme, mais absorba dans son rayonnement.
C'est en ce sens que Rivarol a dit: Le gnie gorge ceux qu'il pille.

Mais tout en craignant pour l'avenir, il se consolait en affirmant: Il
y a des anniversaires d'ides dans la vie des sicles. Et, en effet, on
a pu assister, ces dernires annes,  un renouveau de sa gloire, qui
sans cesse recommencera par intervalles. Car la forme de sa posie est
sans date. Elle est classique et elle est moderne. La langue est large,
peu raffine et vaut moins par le choix des mots que par un rythme
gnral. Or c'est par le vocabulaire d'abord qu'une posie se dmode.
Celle-ci est toute de musique. Elle se borne  de grands _planements_.

Quant au fond, elle s'en tient  ce qu'on peut appeler les lieux communs
de l'humanit: la nation, l'amour, la religion, la douleur, mais on peut
dire aussi que ces thmes sont ceux de l'me elle-mme, l'me ternelle,
la Psych nostalgique et vagabonde, et qu'un pote se haussant jusque-l
mouvra davantage et avec plus de dure qu'un pote exprimant seulement
les sensations personnelles et fugitives de sa seule me ou de ses
nerfs.

Qu'importe d'ailleurs pour Lamartine si, des thmes choisis, il sut
faire vritablement des _concerts_, selon l'expression qui lui tait
familire, aujourd'hui vieillie, mais si juste.

Chaque fois qu'il a pris la parole: soit sur la page blanche o
tombaient ses pomes spontans; soit  la tribune; dans les rues, les
jours de rvolution;  l'Acadmie, o son discours de rception souleva
d'un lan toutes les questions du temps et de l'ternit, chaque fois ce
fut vraiment un concert, une voix plus qu'humaine, une vaste musique
rebelle aux subtilits, mais qui enveloppait toutes les mes dans ses
grands plis.

Et c'est ainsi qu'il semble devoir s'terniser pour l'avenir: Lamartine
est l'Orgue de la posie du sicle.




M. OCTAVE MIRBEAU


On pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu'il est le don Juan de l'Idal.

Don Juan est le grand incontent. Il a une curiosit inquite, des
aspirations infinies et peut-tre aussi un got des expriences. Il
appartient  cette famille des lunatiques dont il est parl dans
Baudelaire: Tu aimeras le lieu o tu ne seras pas, l'amant que tu ne
connatras pas... Toujours changer, se quitter, chercher ailleurs,
versatile plerin de l'amour! Tirso de Molina le vit passer dans les
oratoires de Sville, guettant quelque infante aux yeux tristes,
lui-mme ple comme la cire du chandelier, Molire aussi le rencontra,
et Mozart qui nota l'harmonie de ses plaintes, et Byron et Musset.
Personnage fuyant, inassouvi, nigmatique surtout. Il a sur la face un
sourire, car le sourire seul est nigmatique. Mais son sourire est plus
proche des larmes que du rire. Il apparat le plus triste d'entre les
hommes pour avoir voulu l'absolu. Pourtant son obsession tait
restreinte; elle fut purement fminine. Don Juan ne chercha l'absolu
que sous une seule forme: l'Amour.

Que dire de celui qui serait le Don Juan de tout l'Idal? M. Octave
Mirbeau y fait songer. Il n'y a pas que l'absolu de la beaut. Il y a
l'absolu de la bont, du bonheur, de l'art, de la justice. L'amour du
coeur va  d'autres choses qu' la femme: on veut aimer des tableaux,
des livres, les malheureux, les pauvres, les fleurs, les morts, les
nuages--on veut pouvoir s'aimer soi-mme. Comment faire avec un seul
coeur, si exigu, et qui contient si peu? Pourtant il faut aimer encore.
On n'a pas assez aim. On s'est tromp en aimant. Alors on vide son
coeur--pour le remplir de nouveau. On se dprend, parfois, mais c'est
afin de se passionner autre part.

C'est la nature de don Juan... Or M. Octave Mirbeau lui ressemble comme
un frre, plus souffrant, plus inassouvi, puisqu'il aime davantage et
que son idal est sans limites.

Lui aussi a un sourire: son ironie, une ironie spciale, hautaine et
grinante, d'une originalit unique et qui constitue une de ses plus
fortes vertus littraires. Encore un peu, ceux qui ne voient pas assez
le fond des choses l'auraient pris pour un pamphltaire,  cause de
cette ironie, parce qu'il publia les _Grimaces_, qui furent parfois de
cruelle satire, et parce qu'il crivit de mmorables reintements,
des portraits justiciers, eaux-fortes o la plaque avait reu
d'indlbiles morsures. Mais ceci encore, n'est-ce pas la logique mme
de don Juan? M. Mirbeau veut l'absolu dans la beaut, dans l'art, dans
la justice, comme don Juan voulait l'absolu dans l'amour. C'est pourquoi
il accable de sa puissante raillerie, de ses invectives aux vols
d'aigles et d'ouragans, de sa haine loyale, les mauvais crivains, les
mauvais riches, les _Mauvais Bergers_, comme il dit dans son drame.

Mais har est la mme chose qu'aimer. La haine ne provient que de trop
d'amour. On le croyait cruel et inexorable. Ah! comme il est diffrent,
et tout le contraire mme, pour ceux qui le connaissent bien, ont
approch tout prs de ce coeur ombrageux et orageux. Contradiction de
l'apparence! Mme au physique, si son allure dcide, sa rousse
moustache militaire disent l'audace, la bravoure, le got du combat, il
y a l, dans ce visage, des yeux bleus si ingnus, si tendres, si jeunes
encore dans la figure plus ge, des yeux comme ceux des enfants, des
yeux comme les sources dans la campagne, des yeux qui croient  la
bont,  la loyaut, des yeux qui tout de suite s'apitoient, des yeux
mouills et comme faits avec des larmes qui attendent...

Ainsi pour l'me... On croyait M. Octave Mirbeau uniquement belliqueux,
voire un peu froce. En ralit, habitant loin des villes et en pleine
Nature, il tait toute douceur et vivait avec les fleurs. Sainte
Thrse, qui fut aussi une passionne, a dit qu'elle se clarifiait les
yeux chaque matin avec des roses. M. Octave Mirbeau aima toutes les
fleurs qu'il a nommes des amies violentes et silencieuses. Dans son
jardin de Poissy, o il a des collections admirables d'iris, de roses,
de penses, il faut le voir, comptent comme un horticulteur de Harlem,
qui les veille, les caresse, les appelle par leur nom...

Certes, il les aima pour leur beaut, mais sans doute aussi et
principalement pour leur fragilit. Car il est, avant tout, un grand
coeur misricordieux. Toute son ironie provient de toute son
indignation, toute sa colre de toute sa piti. Ses larmes deviennent
des projectiles... C'est un sentimental sanguin.

Et, en effet, aprs ses combats, voici tout aussitt de lyriques
effusions, des dithyrambes sonores et dont l'clat de trompettes va
atteindre les quatre points cardinaux de l'Art. On se souvient de
certaines de ses pages, dfinitives comme un sacre, sur M. Rodin, sur M.
Lon Bloy, tous ceux en lesquels il croit voir luire--enfin!--un peu de
l'Absolu. Alors, ce sont moins des portraits qu'il trace, que des
chants de joie, de triomphe et d'amour. Oui! il aime, il le dit, il le
crie, avec des troubles et des frissons, des mots comme des baisers, des
phrases qui s'agenouillent. Du journalisme disent les sots. Mais M.
Octave Mirbeau ne fait pas des articles; il n'a jamais crit un seul
article de sa vie... Ces pages courtes, qui disent ses amours et ses
haines, n'est-ce pas comme la correspondance de ce don Juan de l'Idal,
trop-plein d'une me, expansion d'une heure, confidences sur le papier,
extases changeantes et que lui-mme bientt ddaigne, lettres
frmissantes de la passion d'une heure et qu'il garde au fond d'un
tiroir--sans mme daigner les publier. Est-ce qu'on publie jamais ses
lettres d'amour, puisque leur encre, vite plie, semble vouloir
d'elle-mme retourner au nant?

                                   *
                                 *   *

Dans ses romans aussi, M. Octave Mirbeau apparat la mme me, assoiffe
d'absolu. Il va  ceux qui souffrent le plus.

Il y a dans un de ses romans un personnage bien curieux, une cration
bien tonnante, c'est ce Pre Pamphile des Rdemptoristes, exil
volontaire parmi la solitude et des ruines, qui veut rtablir son Ordre
fond jadis pour dlivrer les chrtiens en terre barbaresque. Or il est
convaincu qu'il y a toujours des captifs, qu'ils sont un ncessaire et
permanent produit de la nature, qu'il y a toujours des captifs comme il
y a des arbres, du bl, des oiseaux: Et non seulement il y a des
captifs, se disait-il tout haut; mais il y en a dix fois plus, depuis
que nous avons cess de les racheter... M. Octave Mirbeau aussi pense
qu'il y a partout des captifs, et son oeuvre de haute piti, de
fraternit humaine, ne va qu' apitoyer en leur faveur,  les faire
dlivrer.

Ainsi, dans le _Calvaire_, il s'agit de l'homme emprisonn dans une
passion; dans _l'Abb Jules_, c'est le prtre emprisonn dans le
clibat; dans _Sbastien Roch_, c'est l'enfant--oh! la plus dsolante
misre--emprisonn dans le collge.

Mais les personnages de ces romans qui, au fond, se ressemblent, sont
encore et surtout emprisonns dans la vie. Ils n'ont pas, de celle-ci,
la mme conception que les autres hommes. Pareils  l'crivain qui les
conut et vraiment ses frres en destine et en souffrance, ils sont
aussi des incontents, des nostalgiques (c'est--dire galement de la
famille de Don Juan). Ils ne se rsignent pas  ce qu'est l'existence
dans l'tat actuel des socits. Ils se refusent  tre des cratures de
civilisation et veulent tre quand mme, malgr tous et tout, des tres
de nature. Cela ne va pas sans d'amres luttes. Ils n'ont aucune
condescendance aux usages, aux conventions,  l'esprit de caste ou de
race, aux faons ordinaires de penser ou d'agir. Ils visent  l'absolu
et souffrent de ne pas pouvoir s'y conformer assez. Tout le drame nat
de ce conflit, du dsaccord entre ce que le monde les voudrait et ce
qu'ils se veulent. La vie de l'individu, en nos civilisations codifies,
est un perptuel sacrifice de ses gots et de ses instincts,  on ne
sait quelles lois d'intrt gnral et  des moeurs hypocrites auquel
tout le monde collabore et dont tout le monde souffre.

Les personnages des romans de M. Mirbeau racontent une lutte de
l'instinct contre la socit, leur volont de l'absolu. Ces romans, ns
en mme temps que les drames d'Ibsen, mais sans que ceux-ci fussent dj
connus en France, aboutissaient  la mme revendication de
l'individualisme.

Pour tre soi-mme, pour n'tre pas prisonnier de la masse, le hros du
_Calvaire_ pousse jusqu'o il lui plat sa dramatique passion. Mais
c'est _l'abb Jules_ qui affirme avec le plus d'clat cette attitude
d'indomptable gosme qui n'est, aprs tout, que la totale sincrit.
_L'abb Jules_ est, d'ailleurs, le chef-d'oeuvre de M. Octave Mirbeau et
un chef-d'oeuvre, il faut le dire. C'est  mettre  ct des plus
pathtiques et fulgurantes crations de Barbey d'Aurevilly, mais
uniquement quant  la hauteur d'art. Car ce livre est d'une personnalit
entire. M. Octave Mirbeau se trouva une voie bien  lui, une voie
intermdiaire qui est loin de l'impassibilit souveraine d'un Flaubert,
loin aussi de l'impartialit documente de M. Zola ou des analyses
psychologiques de M. Bourget. Ce romancier-ci exprimera une conception
qui lui est propre: _la vie frntique_. C'est sa marque, son frisson,
pour ainsi dire, ce mme frisson tourment qu'on trouve aussi dans les
sculptures de M. Rodin, qu'il n'a si bien et si souvent lou que parce
qu'il sentait leurs arts parallles. Et on y pense surtout  propos de
_l'abb Jules_ qu'on voit une figure tragique, aux models puissants,
une gargouille retenue  mi-corps dans la pierre irrvocable de l'glise
et dont la face grimace et ricane  l'Univers entier qui ne pouvait pas
le comprendre. Qu'est-ce qu'il voulait? Lui-mme l'a dit entre des
pchs et des colres: J'ai des penses, des aspirations qui ne
demandent qu' prendre des ailes et  s'envoler, loin, loin... Me
battre, chanter, conqurir des peuples enfants  la foi chrtienne... je
ne sais pas... mais cur de village!

Peut-tre qu'il ne se vautre dans l'ordure, les vices immondes, la
grossiret, le mpris des autres et de lui-mme que pour salir et
bafouer ce trop bel idal qu'il porte en lui, sans le pouvoir raliser.
Il y a dsaccord, manque d'quilibre. Il a trop d'idal pour vivre avec
la vie, et alors il se bat contre elle. C'est toujours le cas de Don
Juan qui a trop d'idal pour jouir uniquement de ses amantes et ne leur
demander que du plaisir. Sa souffrance en rsulte. Et la _vie
frntique_ commence. Mais s'il avait eu plus d'idal, il aurait domin
la vie; il aurait t jusqu' l'absolu en soi, il aurait ralis le
bonheur dans sa propre conscience et atteint l'amour de l'amour. De mme
_l'abb Jules_, avec plus d'idal, n'aurait pas entam ses farouches
luttes contre ses proches, ses collgues, son vque, les curs,--tous,
des imbciles, comme il dit si drlement--ni ses luttes contre la vie
entire, ni ses luttes contre lui-mme. M. Octave Mirbeau, observateur
aigu mais visionnaire aussi, le sait bien; et c'est pourquoi il dressa
vis--vis de l'abb Jules, sa merveilleuse figure de l'abb Pamphile.
Celui-ci a t jusqu'au bout de son idal, en face duquel il s'est enfin
trouv lui-mme, et seul. Sa pioche n'a fouill que les nues.
Cration unique, et si en avance sur tout ce qu'on crivait  ce moment!
Ah! cette cathdrale idale, qui est pour le solitaire comme si elle
existait puisque le plan en est termin en lui, et la tour toute
allonge dans son me. Voil comment on peut s'vader de la vie,
atteindre le plus haut sommet de l'individualisme et intensifier si fort
son dsir que la ralisation en devient inutile. On devient rellement
ainsi matre des choses et de tout l'Univers. Et c'est la meilleure
faon sans doute--la seule, disons mme--de raliser l'absolu.

Cette volont intransigeante de l'absolu que nos extrmes civilisations
empchent et qui ne sirait que dans une socit toute proche de la
Nature, est la caractristique des romans de M. Mirbeau, et de ne
pouvoir la raliser, nat prcisment le drame et une vie qui est
frntique de luttes pour un impossible idal: le personnage du
_Calvaire_ veut l'absolu de l'amour; l'abb Jules, l'absolu de la
libert; Sbastien Roch, l'absolu de la puret; Jean Roule des _Mauvais
Bergers_ l'absolu de la justice et de la bont sociale. Or cet absolu,
toujours conforme  la Nature,  l'instinct, est souvent contraire aux
ides admises,  nos moeurs de politesse, de rticences, d'acceptations,
d'hypocrisies,  tout ce qui est convenu, correct, solennel, officiel.
N'importe! M. Octave Mirbeau n'est pas seulement un grand crivain; il
est un crivain courageux. Il dit tout ce qu'il faut dire, en dpit des
prudences, des sourdines et des fards, des prjugs, abus,
compromis,--choses temporaires et contingentes! Et alors, quelles
criailleries! Que veut-il, cet audacieux, qui demande l'infini dans la
vie et cherche l'ternit sur les cadrans? C'est chercher midi 
quatorze heures.

On le vit bien quand il dressa dans le _Calvaire_ (au grand scandale
universel), une scne de guerre admirable; c'est l'ennemi regard, le
uhlan prussien qu'on vient d'abattre, solitaire et jonchant la route,
parmi la Nature ternellement en fte et impassible. Alors le sens
humain s'veille. Au-dessus de l'ide de la Patrie, il y a l'ide de
l'Humanit. Autre solidarit, plus vaste, plus foncire. Et le hros du
_Calvaire_ s'meut, s'agrandit aux penses magnifiques; et il baise au
front l'Ennemi mort.

Vaste coeur de Don Juan, que trois mille noms de femmes n'avaient point
rempli, coeur inpuisable, coeur inassouvi, coeur qui sans cesse
recommenait des expriences, voici un baiser dont il n'avait pas
souponn la beaut et le funbre enivrement! Et comme l'amour des
femmes apparat mdiocre et restreint auprs de cet amour qui baise, sur
le visage de l'Ennemi, toute la douleur, toute l'humanit, toute la
beaut morale, toute la mort.

Car M. Octave Mirbeau aboutit souvent  la mort... On en sent la
prsence, rdeuse et terrifiante, partout dans son oeuvre. Il y souffle
comme le vent du bord des abmes. C'est l'arrire-got d'amertume de
tous les fruits cueillis, la frnsie des fins de fte, un bruit de
dparts incessants. Vie instable! Destines phmres! Fantmes
avant-coureurs et pires que la mort! Il y a des pages que baigne une
sueur moite. On prouve une terreur d'on ne sait quoi. M. Octave Mirbeau
excelle  ouvrir ainsi des portes sur le mystre,  susciter des ombres
suspectes dans les miroirs,  amasser des soirs livides o des clochers
chavirent, o des passants s'extnuent. C'est une des faces inquitantes
de son talent qui, dress haut dans la vie, en arbre fougueux, aux
branches nombreuses, laisse entrevoir que ses racines plongent dans des
terres de poison et d'croulement, aboutissent  des eaux o flottent
les cadavres d'Ophlie et des fous.

Ce sentiment de la mort est permanent chez lui... Ainsi dans le
_Calvaire_, mme en pleine sensualit, tandis que Juliette dort, il se
met  l'imaginer morte. La vision s'accomplit jusqu'au bout... Dans la
frache haleine de la femme, pointe une imperceptible odeur de
pourriture; autour du lit, s'allument dj, et vacillent les cierges
funraires... des glas s'entendent...

Union de l'amour et de la mort. Qui peut les dsassocier? Par quel
mystre, les amants, au paroxysme de la volupt, ont-ils la nostalgie de
mourir.

Il est naturel que cette nostalgie se retrouve chez un crivain toujours
en peine d'aimer, et qu'aucun amour ne contente... Il aime l'amour, il
aime la gloire; il aime les fleurs; il aime les pauvres, il aime les
livres; il aime l'art, avec une passion exalte et militante; peut-tre
aussi qu'il aime la mort... Et ceci encore est bien conforme  sa
destine d'un Don Juan de l'Idal... La mort est le dernier amour de Don
Juan.




BRIZEUX


Pour bien comprendre l'oeuvre de Brizeux, il faut voyager en Bretagne o
partout on est hant par son souvenir, lui qui a si bien dit sa race,
qu' chaque pas on retrouve un dtail not par lui et qu'on croit
reconnatre au passage les hros de ses pomes.

Cette jeune fille dans un coin du wagon, qui s'installe, avec sa coiffe
blanche et son col tuyaut de Bannalec, avec sa peau de fruit, n'est-ce
point la brune fille du Scorff, n'est-ce point Marie elle-mme qui va
 la foire de Quimper acheter des rubans et des croix? Nous lui parlons
de Brizeux: oui! elle le connat.--C'est un pote, n'est-ce pas?
fait-elle en risquant d'un air timide ce mot qu'elle ne comprend pas
bien, mais qui est vnr dans le pays comme celui de quelqu'un de grand
qui est mort il y a trs longtemps, au temps de Merlin l'enchanteur, du
roi Arthur et des menhirs devant lesquels on se signe dans la lande.

Et comme nous l'interrogions sur l'endroit o devait reposer le pote,
elle ajouta avec un air d'ignorance et de vnration: C'est au
cimetire de Lorient, sans doute, qu'on aura rapport ses _reliques_...

Cependant le nom de Brizeux avait rveill toutes les mmoires: chacun
se met  en parler, tandis que le train file  travers les champs de bl
noir et de bruyres roses; un vieux paysan assure qu'il l'a vu dans sa
jeunesse--Brizeux n'est mort qu'en 1858;--un cur en cause  son tour:
lui connat toutes ses oeuvres et, du reste, l'a rencontr autrefois, du
temps o il arrivait jeune vicaire  Pont-l'Abb; mme le pote entra un
jour en grande colre parce qu'on avait jet bas un vieux Calvaire qui
menaait ruine, au bord d'une route, au lieu de le restaurer et de le
conserver avec soin, tant Brizeux avait sincrement le culte de la
tradition armoricaine et de la dfense de son pays contre les
nivellements modernes.

Chose touchante que la survie unanime de ce nom dont la lumire grandit
pour avoir fait plus que travailler au bien matriel et immdiat de son
pays--pour l'avoir immortalis dans son oeuvre,  ce point que si la
Bretagne tout entire mourait, elle serait conserve  jamais,
imprissable momie, dans les bandelettes enroules de ses vers.

                                   *
                                 *   *

Gagn  notre tour par la dvotion ambiante pour celui dj entr dans
la lgende et qui fut d'ici le chanteur et le barde, nous avons t,
comme en plerinage, partout o sa vie nagure a march et rv. 'a t
quelque chose d'un peu triste, mais d'une tristesse bonne et qu'on
alimente--comme de rentrer dans la maison d'un mort aim, aprs
l'enterrement, de toucher aux choses familires  ses doigts, de se
mirer dans les miroirs o son visage erre encore, de s'illusionner d'un
mensonge de vie  voir pendre aux patres ses habits vids de gestes!

Ainsi nous avons revu les bruyres et les landes, les mlancoliques
remparts de Lorient, au long desquels il allait jadis avec sa mre, les
vives et chuchoteuses rivires de l'Ell et du Ltha; surtout nous avons
revu la paroisse d'Arzanno, tout en haut de la route ascendante qui part
de Quimperl--oh! le sauvage et lointain village qui abrita
l'adolescence de Brizeux et son adorable idylle avec Marie. L'ancien
presbytre o habitait le vieux cur qui fut son matre est aujourd'hui
une ferme, mais les btiments subsistent  peu prs intacts: une faade
de pierre perce de fentres ingales; ici la grande cuisine brunie et
fume aux solives apparentes, o glisse comme un rayon du soleil noir de
Rembrandt; en face, la salle  manger qui dut servir de rfectoire  la
petite cole du cur d'Arzanno; au fond, un vaste escalier tournant, en
chne solide, mne  une suite de chambrettes,  l'tage--les anciens
dortoirs o pour jamais les voix d'enfants sont mortes et aussi celle du
vieux matre qui y rpandait en eux son me virgilienne.

A l'entre du village, la mme glise est l, avec son clocher de pierre
octogone, ses deux tourelles, sa balustrade ajoure et, par-dessus, le
lgendaire coq d'or. Voici la chapelle bariole o Brizeux venait au
catchisme, entendait l'orgue avec ravissement et souriait  la petite
amoureuse du Moustoir, comme si elle et t la Vierge et la Madone.
L'office se passait  nous bien regarder, comme il l'a crit plus
tard.

Autour de l'glise, un lamentable cimetire de tombes abandonnes dont
les calvaires et les croix naufragent dans les hautes herbes. C'est ici
mme, sur les murs circulaires, il y a trois quarts de sicle, que Marie
et Brizeux ont d s'asseoir, les doigts tresss, si heureux dans leur
naf bonheur que la Mort elle-mme ne les attristait pas! O suavit
d'une telle glogue! Oh! les amours de la quinzime anne!

Voil ce que Brizeux a dit dans tous ses pomes, le charme des amours
enfantines: le sien, d'abord, pour Marie; puis, dans son second livre,
_Les Bretons_, celui du clerc Loc Daulas pour Anna, la fille du vieux
fermier Hol. Les noms changent; le sujet du pome demeure; c'est la
mme analyse mue de ce qu'on pourrait appeler la _pubert du coeur_,
qui souvent devance l'autre et, pour cela mme, est sans dsirs. Chaste
aurore de l'amour! veil des tendresses partages! Premires floraisons
dans le verger de l'me! Rames apparies dans le port avant que la mare
du sexe afflue et entrane l'amour dans la pleine mer et les orages!

Cet amour-ci, tumultueux, exaspr par les sens, Musset en est
l'loquent pote--le pote des vingt ans!--tandis que Brizeux restera le
virginal notateur des amours de la quinzime anne; et, comme s'il en
devait annoncer physiquement la vocation, voil-- en croire les
portraits gards de lui--qu'il avait lui-mme comme une mince et
mystique tte de premier communiant!

                                   *
                                 *   *

Certes, les idylles de _Marie_ demeurent le plus durable de son oeuvre,
mais son originalit lui vint aussi de son zle  transposer dans ses
pomes toutes les choses de sa Bretagne natale: les noms, lgendes,
traditions, coutumes, jeux et croyances. Depuis, combien de potes ont
essay de dire leur pays; mais la plupart n'ont fait que de la posie
rustique monotone, et nul n'gale l'art de Brizeux qui en inventa le
genre. Au reste, quelle autre contre pouvait prsenter une telle
abondance de posie, parse dans ses paysages? Les costumes d'abord, si
originaux, conservs intacts, avec des broderies d'or et d'argent--chez
les femmes--des toffes vives, des dentelles, des bijoux, et surtout ces
coiffes de lin, de tulle, varies de forme  l'infini, d'aprs chaque
canton, mais toujours mettant sur la tte comme un frisson blanc de deux
antennes ou de deux ailes.

Et quant aux hommes, ils taient beaux au temps de Brizeux--beaucoup le
sont encore aujourd'hui--avec leurs immenses cheveux qui les faisaient
ressembler  des arbres.

La nature aussi tait propice: des rivires, des bois, des rochers, des
menhirs, des landes, des gents d'or, des bruyres roses, des sapins et
des chnes, mlancoliques horizons qui ondulent sous un soleil dans des
brumes, comme un soleil d'argent.

Et, tout en cercle, la mer, le grand Ocan qui imprgne sa posie et
qui, autour de ses vers semble aussi flotter, dans le blanc des pages!

Sans compter les traditions et les lgendes, si curieuses qu'il n'avait
qu' les transcrire pour donner la sensation d'une odeur et d'une
couleur de terre qui n'est pas semblable aux autres. Dans _Les
Bretons_, il en a recueilli un grand nombre: les ruches d'abeilles qu'on
habille de crpe pour un enterrement et de rouge pour une noce; les
seaux et les bassins qu'on vide durant l'agonie pour que l'me
dfaillante ne s'y noie pas; les pingles de la marie que les jeunes
filles se disputent.

Ajoutez  cela le Merveilleux, cet lment surnaturel qui parat
indispensable  un pome, si logiquement trouv par Brizeux dans la
croyance populaire aux dmons, aux mauvais gnies, aux nains, aux mes
des Trpasss revenant, les nuits d'automne, inspecter leur maison et
s'y chauffer devant la braise; dans la croyance aussi aux saints
catholiques qui, comme saint Corentin et sainte Anne d'Auray, sont
honors dans les Pardons et protgent avec des scapulaires et des
mdailles bnites.

Toute cette vie lgendaire et naturellement potique d'un peuple et
d'une nature si  peine viols, Brizeux n'avait qu' la dire avec
simplicit et motion, comme il l'a dite, pour faire oeuvre d'art
originale--lui qui avait vu et avait senti ce que nul autre n'avait su
voir ni sentir. Or tout l'art personnel est l; et c'est pourquoi
Sainte-Beuve avec raison a dit de lui que, si la critique voulait
marquer d'un nom ce fruit nouveau, elle serait contrainte d'y rattacher
simplement le nom du pote.

                                   *
                                 *   *

Seulement, Brizeux a fait plus que de la posie rustique, de l'art de
son terroir, comme on a dit depuis. Son oeuvre vaut surtout par son
caractre gnral, son sentiment toujours mu, son frisson d'humanit et
d'me qui sont le fond ternel de toute posie. Et de ceci, la preuve
s'en trouve non seulement dans les si naturelles et vives peintures des
jeunes amours, mais encore dans le sentiment familial qui est entre ses
pages comme une triste rose conserve du jardin maternel.

Il a dit cette douleur qui est une des plus vraies de la vie des
lettres: le pote quittant la maison o il joua enfant, dlaissant pour
la grande ville la ville morte o il sait bien que son me s'tiolerait;
le pote abandonnant sa mre vieillie qui comptait sur lui pour qu'il
l'aidt  cheminer,  petits pas--comme elle-mme, nagure, l'avait aid
 marcher, tout petit!

Oh! cette dernire promenade de Brizeux avec sa mre au long des
mlancoliques remparts de Lorient, nous l'avons tous faite et, rien que
d'y penser, il nous vient des larmes--tandis que la vieille femme, notre
mre, est seule l-bas qui, elle aussi, nous cherche encore de chambre
en chambre...

                                   *
                                 *   *

Mais il faudra toujours que les potes s'vadent de la vie de province;
car, souvent, c'est pour avoir quitt leur pays, qu'il leur apparat, 
distance, doux et beau dans le mirage des souvenirs. Quant  Brizeux,
l'absence et le regret de ce qui n'est plus sont le fond et la condition
mme de sa posie. Il y a ainsi des coeurs qui vivent toujours en
arrire et qu'on pourrait appeler des coeurs rtrospectifs. C'est le cas
de Brizeux. Il n'est si pathtique que parce qu'il voque sans cesse le
pass: ses amours enfantines, sa mre reste seule, le pays dlaiss
surtout (il est le pote du mal du pays), tous ces souvenirs qu'il passa
sa vie  commmorer,  lui, le nostalgique barde qui a si bien exprim
ceci: La douceur des choses quittes.




M. ANATOLE FRANCE


M. Anatole France, quand il fut candidat  l'Acadmie, se prsenta en
mme temps  deux fauteuils vacants, non point par insistance ou esprit
d'accaparement, mais par subtile discrtion. C'tait une faon de dire 
l'Acadmie qu'il s'en remettait  elle, prononcerait l'loge de l'un ou
de l'autre dfunt, au meilleur gr de la noble Compagnie. Ceci encore
tait bien de sa manire, ondoyante et polie.

Au physique dj, il a un visage asymtrique, et des yeux de rve qui
contredisent doucement un menton de volont, une bouche voluptueuse
cachant son piment dans une barbe indcise. Tte de moine savant qui
aurait compuls des in-folio et des incunables en la bibliothque de
quelque couvent d'Italie, et en mme temps, ds qu'il parle, bonne grce
et raffine urbanit d'un grand seigneur de salon franais qui doit
enchanter les belles personnes. Pour comprendre ces mlanges, il suffit
de songer  une chose: M. France est n au quai Voltaire, le lieu le
plus illustre et le plus beau du monde, dit-il. Mais il y a plus: M.
France--et ceci va nous expliquer tout--y est n chez un libraire, qui
l'a fait inscrire  l'tat civil, sous le nom patronymique d'Anatole
Thibaut. Le nom sous lequel il est clbre n'est donc qu'un pseudonyme?
Pas tout  fait peut-tre, et il est possible qu'il dsignait dj aussi
son pre, car nous avons trouv une curieuse indication dans
l'_Anglique_ de Grard de Nerval, lequel, vers 1851, parti  la
dcouverte d'un rare manuscrit sur l'histoire du sire abb comte de
Bucquoy, aprs avoir inventori toutes les bibliothques, la Mazarine,
l'Arsenal, les autres, raconte ceci: Nous avions encore  visiter les
vieux libraires. Il y a _France_, Merlin, Techener. M. France me dit:
Je connais bien le livre. Vous pouvez le trouver par hasard sur les
quais. Je l'y ai trouv pour dix sous.

C'est sans doute par des renseignements et enseignements pareils que le
docte libraire qui fut son pre forma l'esprit de M. Anatole France, de
complicit, bien entendu, avec le quai Voltaire, o s'coulrent ses
jeunes annes. Le talent d'un crivain, quant  la sensibilit et 
l'orientation, se fait surtout de ses souvenirs d'enfance. Ds vingt
ans, on n'emmagasine plus d'impressions fortes. Imaginez donc les yeux
d'un enfant, qui sera un artiste, s'ouvrant sur ce tableau incomparable:
les royales architectures du Louvre et des Tuileries, Notre-Dame en
dentelle noire, les plans svres du Palais de Justice, les tours
lointaines pleines de masques, de gargouilles, de visages sculaires.
Ici vraiment toutes les pierres _parlent_. Et elles parlent de
l'ancienne France; elles content des histoires du temps de saint Louis,
des Valois, d'Henri IV et de Louis XIV. Ajoutez-y la Seine, ce cher
ruisseau de la rue du Bac aprs lequel soupirait Madame de Stal, le
fleuve de grce souveraine qui apporte l toute la fracheur des
campagnes, le reflet des arbres, des ciels, des plaines florissantes, et
qui are, ventile les monuments accumuls de Paris. Maintenant voici,
tout autour, sur le quai Voltaire mme, les antiquaires et les
libraires.

Songez maintenant au talent de M. Anatole France. N'est-il pas le rsum
de tout cela? Il a la fiert indolente de la Seine; il mle Notre-Dame
et le Louvre; il est religieux et vieille France, passionnel et
architectural, toujours composite; il apparat un assemblage de meubles
rares, de tapisseries, de bijoux, de vieux portraits, de chasubles, de
bibelots du culte. Il a bouquin adroitement dans la grave librairie
paternelle et dans les autres; il a aussi bouquin dans les botes d'en
face o s'acquiert une rudition plus facile, dans de menus manuels, des
brochures curieuses et parfois uniques.

Et ainsi l'crivain lui-mme aura vcu dans cette cit des livres, o
il nous a peint une des plus originales figures de ses romans, ce
Sylvestre Bonnard auquel il ressembla davantage encore, quand lui aussi
fut membre de l'Institut, comme il eut soin de l'ajouter, mme dans le
titre,  la dsignation de son personnage. Mais gageons que si M.
Anatole France y a tenu, c'est encore  cause du quai Voltaire--et pour
tout lui devoir!

                                   *
                                 *   *

Donc M. France, sans tre normalien, est instruit de tout, parce qu'il
fut curieux de tout. Il a un fonds classique solide. Nul n'est plus
hellniste, latiniste, romaniste. Brusquement il intercale dans une
conversation des passages compacts d'Homre ou de Sophocle qu'il rcite
de mmoire avec enthousiasme.

Mais la connaissance de toute l'histoire, humaine, littraire, et mme
de toutes les anecdotes, y compris et surtout celles de l'glise, ne
suffit pas  faire de beaux livres. Le mathmaticien Mlanthe l'a dit:
Je ne pourrais pas sans l'aide de Vnus dmontrer les proprits d'un
triangle. M. France n'a pas nglig l'aide de Vnus qu'on sent partout
prsente et agissante dans ses oeuvres. En celles-ci flotte sans cesse
la subtile chaleur de l'amour, une sensualit ardente en mme temps
qu'ingnieuse. Et ceci constitue la principale originalit de
l'crivain; une science gale des livres et des caresses, une rudition
qui cumule la bibliothque et l'alcve. Charme imprvu d'un savant qui
est voluptueux.

C'est l'impression que donnent tous ses romans. Voyez _Thas_, cette
oeuvre de savoureux archasme o nous vivons en des paysages d'ancienne
gypte, sur les rives du Nil, ou dans la brlante Alexandrie, parmi des
anachortes, de riches oisifs, des philosophes, des courtisanes, une
oeuvre qui apparat polychrome comme un vase peint de muse, comme un
authentique papyrus. Certes, pour l'crire, M. France songea 
Hroswitha, la jeune Saxonne qui fut dramaturge au temps de l'empereur
Othon, et aussi aux _Moines gyptiens_, de M. Amelineau. Mais par-dessus
toutes ces alluvions de l'rudition, se lve quelque chose qui lui est
propre: Vnus dans le triangle, dont parlait le mathmaticien Mlanthe;
le clair de lune d'une sensualit exquise; Thas! la lune du ciel
alexandrin, comme M. France lui-mme l'appelle. Et l'enchantement opre,
du secret qui constitue son talent: le corps de la courtisane s'tire
dans la grotte des Nymphes; et les phrases harmonieuses l'entourent
comme des toffes et comme des fontaines.

Dans le _Lys rouge_, un charme de la mme sorte existe; il s'agit, cette
fois, d'un roman moderne, presque un roman mondain, si ce terme n'tait
justement dconsidr par trop de rcits d'adultres et de flirts sans
signifiance. M. France, pour une fois qu'il s'y essaie, montre ce qu'on
peut faire du genre et prouve une matrise. C'est que, ici, encore une
fois, rgne la sensualit. Oh! une sensualit discrte, assurment,
prudente, presque nonchalante, mais raffine, crbrale surtout, et par
cela mme excitante et extasie. Cette belle Thrse, ce Decharte qu'il
nous analyse, sont des mondains qui ont ensemble une liaison. Mais avec
quelles nuances! M. France veut qu'ils s'aiment  Florence, dans la cit
de la toute-beaut; et qu'ils aient le raffinement de choisir un
pavillon de rendez-vous ouvrant sur un cimetire pour goter cette
volupt profonde de sentir que l'Amour est frre de la Mort. Et, tout
autour, cette molle Florence que M. France peint en traits de grce
noble et attendrie, un dcor digne de la subtile glogue qui s'y joue:
jardins en tages, pins bruissants, air lger, villas multicolores,
clotres cisels, fresques aux gestes d'ternit.

Et l'amour humain s'anoblit ici pour avoir approch des chefs-d'oeuvre.

                                   *
                                 *   *

Cette sensualit est prcisment ce qui le distingue des Renanistes,
avec lesquels,  cause de son ironie, on l'a parfois confondu. Ceux-ci
sont surtout intelligents. M. France est, certes, trs intelligent, mais
il est pote aussi, ce qui est autre chose et vaut mieux. Il a crit les
_Pomes dors_, les _Noces corinthiennes_, qui apparaissent de nobles
mlopes pathtiques. Les vrais Renanistes, eux, sont peu des mes; ce
sont surtout des intelligences. Et encore sont-ils des intelligences
ngatives, c'est--dire dont la force est moins pour construire que pour
dtruire, nier, amoindrir, critiquer, plaisanter. De l le scepticisme
souriant qui est leur marque. Ces crivains veulent mnager l'eau et le
feu, se placent  tous les points de vue avec un talent gal, toujours
exquis, font la navette entre les ples, n'ont ni avis ni passion, se
servent de la plume comme d'un balancier... Au fond, ils appartiennent
surtout  l'cole de Ponce-Pilate et se lavent les mains de la vie--dans
leur encrier!

Philosophie commode, mais qui n'est gure fconde. A force d'envisager
le pour et le contre, de dcouvrir toutes les objections, de mettre
l'ironie au terme de tous ses actes, on aboutit  l'abstention. La
production suppose un lan, donc de l'inconscience. Trop d'intelligence
nuit, car elle fait voir  l'avance les dfauts, les inconvnients, les
rsultats. On pourrait dire, en parlant comme les Renanistes, que si
Dieu n'avait t qu'intelligent, il n'aurait pas cr le monde!

                                   *
                                 *   *

M. France, lui, a cr, quoique critique; car il fut critique aussi, et
ses jugements littraires du _Temps_ forment plusieurs volumes. Et il a
fait de la critique, comme il fit des romans. La sensualit est aussi ce
qui la caractrise, puisqu'il lisait et louait les oeuvres selon _son
meilleur plaisir_. Il y a un vers ancien de M. Bourget, d'indication
curieuse:

  Ton charme adolescent me plat comme un beau livre.

M. France, au lieu de dire ainsi  une femme: Tu me plais comme un beau
livre, semble plutt, quand il parle d'un livre, sous-entendre: Tu me
plais comme une belle femme. C'est que M. Bourget est un crbral; M.
France, un sensuel. Sa critique en porte le caractre, qui est son
originalit, comme tout le reste de son oeuvre. Aussi M. Brunetire,
lequel est un cerveau austre, n'aime pas qu'on aime, mais qu'on pense,
au risque de verser dans les lieux communs, lui fit un jour l-dessus
une grande querelle. Ce fut une joute o M. France trouva ses plus
dlicieux accents. Il demanda grce pour son plaisir, sa sensualit
d'aimer certains livres comme on aime certaines femmes, sans pouvoir
dire pourquoi, et sans autre raison avouable que d'avoir t troubl,
charm, sduit, en prsence d'eux, et d'avoir alors lui-mme song  la
Beaut.

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                                 *   *

Mais il n'y a pas que la beaut des formes. Il y a la beaut morale. M.
Anatole France s'est tourn vers celle-ci et son talent vient d'y
trouver une force nouvelle et profonde. Dans l'ironiste clot un
philosophe. Le voluptueux de _Thas_ et du _Lys Rouge_, le dilettante de
la _Vie Littraire_, devient une sorte d'historien des moeurs. Il a
commenc une srie de livres: _L'Orme du Mail_, le _Mannequin d'osier_,
rattachs par un titre commun: Histoire contemporaine. Et, en effet,
c'est moins du roman que l'tude des sentiments et des ides actuels.
L'crivain a pris le cadre vague de la vie de province. Cadre dlicieux,
d'ailleurs, que la petite ville. Ah! la petite ville de mon coeur!
soupirait ironiquement, et en mme temps tendrement, Jules Laforgue. On
est un peu lass des romans parisiens. Toujours le mme dcor
emphatique et tumultueux. La petite ville vaut mieux. Quoi de plus
charmeur et quelle douce rsonnance rien qu'en ces mots: Le mail... Les
ormes... L'orme du mail...? C'est toute la province, plus intime et
combien plus intense. Sur les pavs nets, dans les rues vides, les pas
sonnent, les voix rsonnent. C'est un signe. Les ides aussi, les
passions sont plus vives de natre en ce silence. Elles atteignent dans
la vie de province leur maximum d'exaltation. La plupart des cerveaux,
l, somnolent. Ils sont  l'image de la ville. Ils sont la ville
elle-mme. Et les quelques-uns qui pensent, vivent d'une vie
intellectuelle ou passionnelle, y font un bruit de rares passants dans
une cit muette.

C'est le cas du prfet Worms-Clavelin, de M. Bergeret, de M. de
Terremondre, de l'abb Guitrel, et des autres qui s'agitent pour de
minimes intrigues, de banales passions. Qu'il s'agisse des ambitions de
l'abb Guitrel au sujet de l'piscopat, ou des misres conjugales de M.
Bergeret, tout cela prend son importance et son acuit de la vie de
province, de la vacuit qui est autour. Nulle ville n'est nomme. Et
tant mieux. Il ne s'agit pas de roman. Ceci est vraiment de l'histoire,
l'histoire contemporaine des moeurs en province. Partout il y a un abb
Guitrel, un M. Bergeret. Ceux-ci, n'apparaissent pas seulement des
caractres, creuss par une analyse sagace; ils sont pousss jusqu'aux
types. Ils sont sans tat civil dtermin. Ils sont de partout en
province; et c'est si vrai que partout on croira trouver, en eux, des
portraits, des allusions locales.

Mais, le meilleur dlice des livres o ils vivent n'est pas encore
l'ingniosit, l'illusion de vie, l'observation profonde; c'est aussi de
reconnatre l'esprit mme de M. Anatole France qui s'intercale. Il
semble mme parfois qu'il n'ait choisi ce simulacre que pour s'exprimer
lui-mme. Or, dans cette volution dernire, quel changement! Ce n'est
plus qu' peine et par intervalles l'ironiste de nagure, qui avait des
hypocrisies de style, des coquetteries de volte-face. Encore moins le
penseur sceptique que Renan un moment eut l'air de faonner. Maintenant
M. Anatole France est un philosophe os et franc, presque un
rvolutionnaire d'ides qui rompt avec les morales convenues, fait la
satire des moeurs, juge la justice, dnonce l'argent au tyrannique
pouvoir; et, en regard de toutes les choses viles, fausses, sottes, il
_sous-entend_ la Beaut morale, qui seule vaut notre culte. Car tout est
profr  demi-mot, encore que hardiment, avec des rechutes d'ironie
pour temprer la svrit en l'alternant d'un sourire, et aussi avec
une urbanit raffine, cette condescendance mondaine habitue  ne pas
insister. Mais l'audace des ides ne diminue pas pour s'envelopper. Et
il y a bien des arguments pour une rvolution sociale dans ces livres de
grce noble et souriante.

                                   *
                                 *   *

Quoi qu'il en soit, M. Anatole France partout et sans cesse garde son
style de calme lumire. Il trouve des inflexions clines qui lui
permettent de tout dire, de savants plis, des tours retors. Peut-tre
a-t-il peur, parfois, de trop de couleurs et de vocabulaire. Mais Racine
crit seulement avec deux mille mots ples et lui-mme (n'est-il pas un
classique aussi?) possde comme Racine un rythme mystrieux, un charme
mol et indfinissable, une force de _style en marbre blanc_.

Aussi M. France pourrait bien avoir fait oeuvre durable et aller  la
Postrit, mieux que d'autres romanciers modernes, de rputation plus
universelle et plus rapide. Ceux-ci ont pris des convois pour arriver 
la Gloire--et en revenir. M. France s'y achemine en une chaise 
porteurs, trouve au quai Voltaire, et il y restera.




MISTRAL


Le Midi a appel Mistral magnifiquement l'Empereur du soleil. C'est que,
en effet, il rgne sur cette Provence  qui il a donn conscience
d'elle-mme. Son oeuvre est un miroir o elle se reconnat. C'est en
cela qu'il est un grand pote, ce qui ne veut pas dire seulement, quant
 lui, un grand crivain de vers. Il apparat une figure presque unique
en Europe, aujourd'hui, non seulement par son oeuvre, mais par sa vie,
ses attitudes, tous les gestes de sa pense, son influence sur une race
entire, ce je ne sais quoi, ce fluide, ce halo dont sa tte et son nom
s'aurolent. C'est--dire que Mistral est plus qu'un pote. Il est la
posie mme, avec son caractre d'ternit. Tout de suite,  son propos,
Lamartine nomma Homre, dans ce grand article qui fit clbre, d'emble,
l'auteur de _Mireille_. Un Homre chrtien, pourrait-on mieux dire.

Car, avec toutes les traditions de la Provence, il a gard celle de sa
Foi. C'est un pisode exquis, dans sa calme et noble vie, que ce voyage
 Paris, sitt aprs l'article de Lamartine. Ne fallait-il pas s'en
aller remercier le matre des _Mditations_ pour sa louange qui fut
comme un sacre? Mais il fallait aussi,  Paris, remercier Dieu, et au
pralable. Donc, il se rendit  Notre-Dame o le P. Flix tait alors
prdicateur en vogue, se confessa  lui, communia avec des gars de
l-bas qui l'accompagnaient, avaient quitt, pour lui, leurs mas qui
sont dans des jardins...

C'est alors que Barbey d'Aurevilly le rencontra, avec ce franc port de
tte qu'il a gard, les cheveux souples et un peu longs, sa moustache de
mousquetaire dont l'air dsinvolte se corrige par des yeux d'horizon o
court une lumire claire--et une tenue sobre, de parfaite correction.

En le voyant ainsi, Barbey d'Aurevilly, dsappoint, s'cria: Comment,
monsieur, vous n'tes donc point un ptre? S'il n'en avait pas le
costume, il en avait l'me, et il l'a garde. Prcieux trsor sauv en
lui, conserv jalousement, loin du contact des villes. Le beau et le
touchant de sa vie, c'est qu'il soit rest dans son village; que malgr
la gloire tout de suite conquise--et on sait ce que cela implique dans
Paris: adulations, faveurs, argent, femmes,--il n'ait pas quitt ce doux
Maillane, proche d'Avignon, assez content de promener son ombre sur
cette Place o, comme il dit, des gamins jetteront un jour des pierres
aprs son buste.

C'est pour cela qu'il est _pastoral_. Dans son oeuvre aboutissent toutes
les voix de la Nature, parce qu'il n'a pas quitt la Nature. Est-ce que
dj son nom, qui est le vent du Midi, n'indique pas une force
naturelle, quelque chose qui est moins d'un individu que d'un climat et
d'une race? Signe de la Destine! Il porte en lui l'me mme du peuple.
Et c'est cette me qui cre en lui. Ainsi les vnements, les
personnages, les paysages, sont regards par lui comme le peuple les
regarde. Nous y songions, un soir que nous lui entendions rciter son
admirable _Tambour d'Arcole_. Ce n'tait pas ainsi qu'un crivain doit
se reprsenter logiquement l'aventure hroque; mais c'est ainsi sans
doute que le peuple l'imagine, colorie et confuse comme une image
d'pinal dans des fumes...

Ce soir-l, Mistral nous rcita aussi son pome de Saint Trophime,
d'autres morceaux. Curiosit et dlice de l'entendre! C'tait chez M.
Alphonse Daudet, l't, dans ce joli castel de Champrosay, dans ce
milieu d'art unique, avec les fentres ouvertes, aprs le dner, sur le
parc blanc de lune. Mistral dclama  voix ample,  grands gestes. Mais
sa voix de soleil s'accordait mal avec les lampes; ses gestes largis,
avec le salon.

Du coup nous comprmes toute la nature de son gnie: les autres font de
la posie de chambre, comme il y a de la musique de chambre, Mistral
fait de la posie de plein air.

                                   *
                                 *   *

Ainsi est _Mireille_; ainsi _Nerto_, les _Isclo d'or_, le _Rhne_; si
beaux, qu'ils rsistent mme  la traduction. Mais quel arome, quel
souffle ils ont, dans ce mle et harmonieux provenal que Mistral
reprit, ennoblit de nouveau jusqu' l'art! Langue qu'on
ddaignait--comme les hardes des sicles morts,--indignes de vtir les
rves et les images. Tout au plus fallait-il la laisser au peuple pour
ses associations d'ides, brves ou nulles. Mistral en fit une langue
littraire, coordonne et fixe.

Non seulement par ses pomes. Il publia, au surplus, le _Trsor du
Flibrige_, un grand ouvrage de linguistique o il s'est montr un
philologue admirable, le codificateur sr de cette langue dont il a
retrouv tous les chemins et les sentiers de traverse jusqu'au bout de
l'histoire, jusqu'aux carrefours de forts o les idiomes se
rencontrrent et se quittrent.

Mais le provenal, objecte-t-on, est un sentier qui n'aboutit pas, se
perdit; ce fut une langue vaincue. Pourtant le provenal est _une_
langue franaise, disait finement Jules Simon. Il n'y a pas, en effet,
que le franais, langue de l'unit, idiome classique; il y a aussi les
parlers de France, qu'on retrouve partout, anciens ferments, gisements
indissolubles, fondations tenaces, mles au fond du sol  la poussire
des aeux. Et il est utile qu'il en demeure ainsi. A ct des grandes
langues littraires qui sont des ocans, rduites aussi a quelques-unes
comme les mers dont se baignent leurs pays mmes, il est bon que
survivent des patois, ces nombreux petits ruisseaux intrieurs o se
mirent l'originalit des villages et la vieillesse intacte de chaque
clocher.

C'est--dire qu'avec l'ancien parler de la race, subsiste aussi l'ancien
esprit de cette race. C'est ce qu' voulu Mistral pour sa Provence. Tout
suit la langue: les us, les lgendes, les antiques moeurs, les filons et
les chansons, les costumes et les coutumes. On va revivre l'autrefois et
aimer encore les champs. Est-ce que Mistral ne prcha pas d'exemple, en
restant dans son _mas_ de Maillane, au seuil o l'on jouait jadis,
comme disait Brizeux qui, lui, fut infidle un peu, _pousa_ Paris, tout
en continuant cependant  aimer sa Bretagne comme une mre... Lui aussi
crivit des chants dans le vieux langage celtique, rima en ce parler de
France, populaire et si vieux, pour tre entendu du peuple, toucher ses
chers Bretons aux immenses cheveux.

Mistral  son tour, parla  sa race dans la langue que les plus
simples--c'est--dire les plus intacts--entendaient. Ainsi il la toucha,
l'enivra du vin de ses propres treilles, la reconduisit jusqu' ses
origines, et dans tous les chemins de son histoire. La Provence, qui
s'tait perdue, se retrouva. N'est-ce pas la langue qui constitue la
nationalit? Le provenal renaissait et la Provence aussi. La petite
patrie s'affirma dans la grande. Persistance de l'esprit rgional! Ame
de la province! Charme indlbile du lieu natal! Moeurs et paysages
devenus des livres!

Ce fut vraiment la dcentralisation littraire, dans ce qu'elle peut
avoir de plus dcisif. Faut-il s'en plaindre, puisque la
dcentralisation est le secret des renaissantes originalits. Les
crivains ns  Paris voient moins de l'Univers que les autres. Ils n'en
voient que ce qu'on voit du ciel entre les hautes faades. Et alors ils
font leurs livres, souvent, moins d'aprs la vie que d'aprs leur
bibliothque. Au contraire, il faut crire d'aprs une race dont on est
l'aboutissement. C'est le moyen pour que les livres soient originaux; et
ils le seront d'autant plus que la race est demeure elle-mme plus
impollue, personnelle, abrite contre l'influence de la centralisation
et du cosmopolitisme.

Heureux les crivains qui ont une province dans le coeur!

Ils en seront, dans la littrature, l'quivalent. Ils feront leur oeuvre
 son image et  sa ressemblance. Chaque livre aura la couleur de son
air et sera comme le visage mme de la race.

C'est le cas de Mistral dont la posie fait partie de la Provence comme
en fait partie le chant de la Cigale, la Cigale dont Monselet disait:
C'est une grosse mouche, songeant  certains Flibres, dont Mistral a
dit: un bestiari divin, pensant  lui-mme. Car sur ses lvres une
Cigale a vraiment chant qui avait dj chant sur les lvres des
Troubadours de la Langue d'oc, auxquels Mistral a donn la
main--par-dessus les sicles.




M. PIERRE LOTI


Aprs bien des expditions lointaines, M. Pierre Loti fit escale, un
aprs-midi, au pont des Arts, pour visiter la pagode aux Quarante
Bouddahs, baigne de lumire glauque, d'aspect svre moins
impressionnante nanmoins, pour le vaillant officier de marine que pour
d'autres, ce bon Labiche, par exemple, qui ne pouvait s'empcher de
dire, le jour de sa rception: C'est la premire fois que je porte une
pe et je n'ai jamais eu si peur.

M. Pierre Loti ne fut pas dans ce cas; mais gageons que, au sortir de la
sance, pris de cette mlancolie des fins de fte, parmi le remous
mondain des toilettes et des carrosses, devant le crpuscule d'avril
rose et gris, il songea: Je ne me suis jamais senti si triste!

Que pouvait faire le titre d'acadmicien  cette me? Peut-tre y a-t-il
tenu seulement  cause du costume, avec son got spcial pour les
dguisements qui tantt le conduisit en Pharaon hiratique  un bal
costum chez Mme Adam; une autre fois lui donna l'ide de cette fte
Louis XI en sa maison de Rochefort, et lui fit toujours, partout, 
Stamboul,  Tahiti, au Japon, dans toutes les tapes de ses voyages,
revtir la tunique et les couleurs du lieu--comme pour se changer,
chapper  lui-mme, se fuir, oublier son identit vraie en ds contres
sans miroirs...

Qu'importe! il a sans cesse gard son me, telle qu'une chose intrieure
dans des crpes? inalinable et en deuil d'on ne sait quoi...

                                   *
                                 *   *

Ce qui suffit  lucider le cas de cette me, et qui explique en mme
temps la vogue immdiate de l'crivain, c'est le Voyage.

Nous raffolons de plus en plus d'exotisme; celui-ci a envahi nos tables:
gourmandise pour les plats trangers, les fruits lointains; et aussi
l'ameublement: abandon des styles franais pour le turc, l'orientalisme,
le japonisme aux grimaants bibelots, le style anglais.

L'art aussi en est tout intoxiqu.

En littrature, le roman s'absorba longtemps dans la vie ambiante et
quotidienne. Le grand nombre s'approvisionnait auprs de Balzac, cette
immense carrire de pierre o chacun a pris des matriaux pour difier,
ajourer, ciseler des monuments jolis, des maisons de rapport o vivent
un grand nombre de personnages.

Voici que M. Pierre Loti n'eut pour matre que le Voyage.

Engag  dix-sept ans sur le _Borda_, tour  tour aspirant, enseigne,
lieutenant et capitaine aujourd'hui, il driva, durant vingt-cinq ans,
dans les mers recules, vcut parmi les terres calcines, les vgtaux
hostiles, les cultes sans ge. Un peu d'action parfois, d'odeur de
poudre, de taches de sang, comme intermde  l'opium nervant d'une
telle vie: le combat de Hu, les engagements du Tonkin. Puis un
recommencement de longs mouillages, les ocans vides, de courtes idylles
tranges avec telle femme un peu animal, un peu idole.

On comprend vite que, rien qu' raconter ces choses, il tait facile
d'intresser et d'mouvoir.

C'est dj ce qui fit le charme et le succs rapide de Bernardin de
Saint-Pierre, l'inventeur du genre. Il crivait dans l'avant-propos de
_Paul et Virginie_: J'ai tch d'y peindre un sol et des vgtaux
diffrents de ceux de l'Europe. Nos potes ont assez repos leurs amants
sur le bord des ruisseaux. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la
mer, au pied des rochers,  l'ombre des cocotiers, des bananiers et des
citronniers en fleurs.

Or on rapporte, au sujet de Bernardin de Saint-Pierre, que Napolon Ier
lui demanda un jour: Quand crirez-vous un nouveau livre comme _Paul et
Virginie_?

M. Pierre Loti l'a crit, ce livre--en passant par Chateaubriand, dont
l'_Atala_ appartient au mme art.

Mais, chez ceux-l, on sent toujours l'Europen dans une nature
exotique; au lieu que M. Pierre Loti suggre vritablement: nous croyons
tre en Annam,  Stamboul; il s'efface; il en arrive  se faire oublier
lui-mme,  se perdre,  se fondre dans cette foule bariole dont il
porte le costume et dont _il fait partie_.

L'exotisme de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand est donc
superficiel; il rapporte tout au plus une terminologie et de vagues
dcors. Tandis que celui de M. Pierre Loti est intgral, inocul,
imprgn, ne bnficiant plus seulement de ce que l'intelligence a pu
percevoir et dcalquer. Ici apparaissent les acquts de la littrature
moderne, plutt de sensations que d'ides, qui s'aide merveilleusement
des sens, qui emmagasine dans l'oue, dans l'odorat, le got, le toucher
et la vue.

Car la littrature moderne a ralis ceci: _l'ducation artistique des
sens_.

Ce n'est plus surtout le cerveau notant des aspects gnraux, des
divergences de races ou de paysages. L'enqute, devenue charnelle et
physique, descend aux dtails,  l'esthtique de la peau, aux
titillations des nerfs. M. Pierre Loti, dans ses vocations
d'Extrme-Orient, a clich ainsi, par ses sens bien braqus, des
notations qui nous en apportent la couleur, l'odeur, le got, le son
d'atmosphre.

Il suffit d'ailleurs de le voir pour juger combien il doit tre en
littrature un instrument de sensations, celles de la vue surtout et
encore plus celles de l'odorat.

Il a de grands yeux vagues, humides, ces yeux, influencs par l'eau, des
hommes qui ont beaucoup navigu ou naissent en des ports, des yeux qui
refltent tous nuages et tous reflets avec prcision et en profondeur,
comme les armures des soldats dans les tableaux des Primitifs.

Mais son nez est encore plus caractristique: un nez busqu et embusqu,
un nez de proie qui hume, devine, attire toute senteur parse, la
capture, la diffrencie. Et c'est ainsi, en ce joli livre, _le Mariage
de Loti_, quand il nous promne avec Rarahu, dans les nuits voluptueuses
de Tahiti, que nous percevons vraiment l'odeur de sexe et de plantes en
route vers les toiles. Et la terre des tropiques aromatisant sous la
pluie tide! Et cette foule chinoise dont la pouillerie exaspre un
unanime relent de musc dans les effluves des orangers et des gardnias.
Et jusqu' la senteur de la poussire, cendre morte des annes, qui
nous picote les narines quand nous entrons dans les pagodes
souterraines, dont le parfum d'ternit, devant l'immuabilit des
Bouddahs, tisse sa trame omnicolore de cette poussire prcisment
tresse avec des essences d'arbres, des fientes et un encens millnaire?

                                   *
                                 *   *

Ainsi M. Pierre Loti nous donne vraiment une impression intense des pays
lointains. Il a bien observ. Il voque avec acuit. Son exotisme n'est
pas de pacotille. Et le vritable intrt de ses livres est l.

On lui voudrait parfois de plus grandes trouvailles de style, encore
qu'il ait d'mouvantes sourdines, des mots qui soudain se voilent et se
brouillent, des fins de phrases entrant dans du brouillard. C'est un de
ses grands charmes mystrieux que cet inachev de certaines phrases qui
semblent s'en aller et se continuer dans le blanc des pages.

On lui voudrait aussi un peu moins de vrit, d'aspects rels, pour une
transposition en art, ces dformations, ces dviations dans le songe et
la ferie o, parmi les paysages exotiques, les lanternes peintes
auraient l'air d'toiles dans des robes  fleurs.

Et surtout en ces contres d'Extrme-Orient! C'est ce qu'ont si bien
compris les artistes japonais,  la fois ralistes et fantastiques: le
rve juxtapos au rel, le chimrique ctoyant la vie et la prolongeant.

M. Pierre Loti n'a vu que les choses formelles et dans leur ralit
tangible. N'importe! il les a bien vues et les suggre avec couleur.
Cela suffit pour le mrite de ses ouvrages, plus que les histoires qu'il
conte, et son _narcissisme_  se mettre en scne dans des idylles
douteuses, de petits collages polynsiens et japonais qui ne sont qu'un
recommencement de _Graziella_.

--Je ne comprends pas le ciel mme sans toi, disait la pcheuse de
Procida  Lamartine.

--J'ai peur que ce ne soit pas le mme dieu qui nous ait crs, dit
Rarahu  ce mlancolique Loti, qu'elle a elle-mme nomm de ce doux nom
d'une fleur de son pays.

Mais la notation dans ce sens est unique, et nulle part ailleurs
l'crivain n'indique les mes distantes, quand les corps sont proches,
cette psychologie qui aurait t si curieuse de l'amour entre deux
races, ces penses parallles dont aucune n'est soluble dans l'autre,
ces amours tristes comme le mariage d'un aveugle avec une muette.

Il y avait l toute une srie de subtilits qu'un amant et perues.
Mais, malgr ses confidences souvent peu discrtes, M. Pierre Loti
a-t-il eu les bonnes fortunes dont il se vante! Les gentilles
amoureuses, jaunes ou tatoues, en chapeaux de fleurs, ont-elles exist
plus ou moins? On en pourrait douter, car leur humanit est bien lgre
pour avoir t vcue.

Est-ce le mme cas pour les petites Rarahu et les Mmes Chrysanthme,
gracieuses fictions, semble-t-il plutt, d'un romancier romanesque qui
invente des silhouettes colores sur des crans de papier. Cela n'a
d'importance qu'au point de vue de la sincrit de l'crivain, difficile
 ausculter, car il se recroqueville vite, parle bas et peu, parat
contraint dans notre civilisation rectiligne et cache une foncire
timidit par un dsir d'tonner, comme lorsqu'il rpondit un soir, 
dner, chez son ami M. Alph. Daudet lui demandant s'il tait d'une
famille de marins: Oui, j'ai eu un oncle mang sur le radeau de la
_Mduse_.

                                   *
                                 *   *

Mieux que l'hrdit, c'est le voyage qui l'a form, et c'est de lui
qu'il a tir aussi l'ide dominante qui enveloppe son oeuvre: la pense
de la mort. Avec plus de raison que les autres hommes, les marins
peuvent dire: Nous vivons dans la mort! Leur vie est faite de prils,
d'adieux enivrants, de dparts, de gestes toujours s'vertuant 
traverser les distances. Tout dfile, s'coule en panorama rapide
d'tres et de choses. Escales momentanes! Embarquements! Drives! On a
beau changer de pays, de costumes, d'amours. Changer d'Ocan, mme!
Partout, que ce soit la face grise de la mer de Bretagne, la face bleue
du Pacifique, la mer a le visage de l'ternit.

Et les heures brves se brisent et se reforment comme les vagues.

M. Pierre Loti--comme dj Baudelaire, dans le _Voyage_--a exprim ce
sentiment de l'instabilit, de la vie sans cesse dprise, des dparts
imminents, des continuels adieux qui sont dj de petites morts--et de
la fin proche, au bout de l'ennui!

C'est cette mlancolie, issue de la mer et du voyage, qui baigne toute
son oeuvre. Celle-ci est aussi un navire,  la poupe tatoue, dont le
pont mle des cocotiers alanguis, des idoles poussireuses, des parfums
forts, des fleurs comme de la chair, et des femmes  la peau de fruit,
habilles d'toffes aussi belles que des nuages.

Mais toute la mer, incessamment gmissante et qui a la voix de la mort,
flotte dans le blanc des pages.




ORATEURS SACRS




LE P. MONSABR


Les prdicateurs de haute envergure se font rares. L'loquence
religieuse subit une crise. Il y a un certain affadissement, une
sourdine sur tous les violons de Dieu.

Certes le zle ne fait pas dfaut, mais c'est le gnie qui manque.
L'loquence sacre n'invente plus. Qui la rajeunira? C'est un genre 
renouveler, car dans le mouvement gnral de l'esprit moderne, elle
s'attarde, s'immobilise en des redites, s'obstine dans l'archasme,
redore les textes dlabrs, continue  empailler la colombe du
Saint-Esprit. On dirait maintenant un art d'hypoge. C'est bien de
sculpter sculairement ce tombeau du Christ; c'est mieux de btir une
citadelle de Foi dans l'air du sicle.

Le P. Monsabr le comprit et y trouva, du coup, sa force et sa gloire.
Oui! il fallait prendre contact avec la vie. Il tait temps de
moderniser le sermon. Encore un peu ce genre oratoire s'puisait. Il
n'avait voulu s'allier qu'avec lui-mme et il prissait d'un sang trop
noble. Il lui faudrait se msallier avec la littrature moderne. Plus
ces lieux communs de l'loquence religieuse, sculaire et qui a l'air de
parler une langue  soi. Une langue inanime, presque une langue morte.
Mme les images font penser  ces fleurs de papier sous des globes de
verre, en de suranns parloirs. Quant au P. Monsabr, il se fit une
culture d'esprit toute moderne. Il avouait avoir lu Flaubert, M.
Bourget, admirer M. Zola, aimer les potes. Il leur dut de pouvoir
traduire pour les fidles la thologie et les dmonstrations abstraites
dans une langue qu'ils comprenaient enfin, capable de les mouvoir, o
les mots vivent vraiment, ont un visage... Ce fut dj ainsi au milieu
du sicle, lors du beau temps de l'loquence religieuse, qui n'eut un
tel renouveau que pour avoir marqu le pas avec la littrature--dont
elle fait partie en somme.

Elle eut aussi son illumination romantique.

C'est Lacordaire dont le coeur piaffait de gnie vers Dieu; c'est
Ravignan presque Lamartinien, tout d'onction et de saint-chrme, qui
parlait de la bont cleste de faon  arracher des larmes aux
assistants sur leur ingratitude; Lacordaire qui fut de la lumire;
Ravignan qui fut de la chaleur; Lacordaire qui convoqua les mes 
Notre-Dame  coups de clairon et de tonnerre; Ravignan qui sut les y
retenir... Aprs eux, le P. Flix parla du progrs et de l'art en
harangues harmonieuses, orateur fleuri et surcharg, car les Jsuites
ont leur style comme ils ont leur architecture, tous pareils.

Quant au P. Monsabr, il demeura digne de ces grands prdcesseurs dans
cette illustre chaire. Lacordaire disait ds le dbut: La chaire de
Notre-Dame est fonde. Oui! fonde vraiment,  la faon d'une
monarchie, o ne se sont succds que des esprits royaux.

                                   *
                                 *   *

L'loquence du P. Monsabr a un cachet personnel. C'est le pote de la
thologie. Tel il apparat, soit qu'on l'entende, soit qu'on lise son
oeuvre complte de prdication  Notre-Dame, durant prs de vingt
annes: _Expos du dogme catholique_, qui comprend trente volumes.
OEuvre immense, contenant toute la dmonstration de la Foi. Avec la
_Somme_ de Saint-Thomas, son point de dpart et point d'appui, il a bti
un monument sur les colonnes de dur marbre de son matre, son monument
original aux hardis contrastes: des nefs profondes, des dmes de pierre
massive et inexorable, avec, autour, d'expertes ciselures, les flammes
fleuries de grands vitraux. Une loquence presque  l'image et  la
ressemblance de Notre-Dame elle-mme. Ses sermons sont construits avec
une science d'architecte qui a rassembl des matriaux de choix et les
ordonne selon un plan qui met tout en valeur et en hirarchie. C'est un
grand plaisir crbral que d'apercevoir un discours s'lever ainsi avec
des proportions calcules et une logique qui permet de le songer
jusqu'au bout de lui-mme avant mme son achvement. Il faut pour cela
que l'orateur ait une dialectique infaillible. Alors l'loquence qui est
musique, est aussi mathmatique, puisqu'elle est philosophie. Or c'est
le moment suprme du gnie musical--Beethoven y atteint souvent--celui
o la symphonie n'est plus qu'une algbre qui chante, comme les
constellations dans le ciel.

L'loquence aussi donne parfois cette sensation. Et le P. Monsabr y
fait songer avec sa manire tour  tour didactique et lyrique; ici une
page de thologie, de mtaphysique, voire de physiologie; puis un
envolement, un chant sacr qui a les ailes de l'ode. Et une voix souple
qui est un merveilleux truchement; une voix que le temps n'a pas
affaiblie, mais qui en a pris, au contraire, une sonorit stridente, une
sorte de _fureur dmonstrative_, qu'appuie un geste court, saccad,
ayant l'air d'enfoncer l'argument comme un clou. Ces sermons, solides et
fleuris, qui apparatront dans l'avenir comme nous apparaissent ceux de
Bourdaloue, ne sont pas tout de prparation soigneuse. Certes durant
l'hiver, dans ce couvent du Havre dont il est le prieur, il laborait
minutieusement l'Avent ou le Carme qu'il irait prcher Paris, et
d'aprs le plan bien tabli, crivait ses confrences, les rcrivait,
les corrigeait, cherchait des images nouvelles, jouait des mots comme
d'un clavier en nuances. Souvent les mots, chez lui, ont un trange
relief, un emploi habile qui leur donne un aspect nouveau et l'air neuf.
L'homme s'est spar de Dieu. Dieu se reprend et se _cantonne_. Il a
de ces belles surprises, toutes modernes, de mots... Puis le travail de
prparation achev, il arrivait  Paris, avant le dimanche de la
Quadragsime, dans le petit couvent des Dominicains, faubourg
Saint-Honor o s'installent les prdicateurs de l'Ordre. Et, au fur et
 mesure, de semaine en semaine, il apprenait par coeur, le discours du
dimanche suivant, un peu d'accord avec Massillon qui disait: Mon
meilleur sermon est celui que je sais le mieux.

Cependant tout n'tait pas conforme, dans ses sermons de Notre-Dame, au
texte crit et appris. Il eut parfois des cris, des illuminations
soudaines, un de ces bondissements de phrase imprvus. Trouvailles
frmissantes d'une parole sre, qui se mettait  improviser, se
suscitait d'elle-mme. Il avait bien vite fait, alors, de rejeter tous
les lments d'une prparation laborieuse; et les feuillets blancs du
discours crit n'taient plus, dans la mmoire, qu'une frle certitude
de papier o il prenait pied par moment pour s'lancer plus loin dans
des gouffres de lumire qui sont en haut et attirent.

C'est alors qu'il obtint ses plus grands succs, parce que chaque fois,
il entra,  ces minutes, en contact avec la vie. Il redevenait lui-mme,
celui qui restaura l'loquence sacre en unissant la ralit  la
thologie. Parole enfin moderne, adquate aux vnements, qui mlait le
temps et l'ternit. Jamais il n'atteignit davantage l'me de la foule
que ces jours-l. Un jour surtout... C'tait dans la cathdrale de Metz,
en 1871:

Aprs la reddition et l'occupation allemande, il venait d'y prcher le
carme. Le jour de Pques, le temple tait envahi; au pied de la chaire
se pressait une assistance qui, pour pleurer les malheurs de la France,
avait pris le deuil et tait toute vtue de noir. Le P. Monsabr, sur le
point de finir, sentit lui monter de cet auditoire afflig comme une
mare de larmes, et soudain, mu lui-mme dans le coeur de son coeur et
le sang de son pays, il prit texte de la fte du jour et de la
Rsurrection pascale pour parler d'esprance... Les peuples aussi
ressuscitent, s'cria-t-il dans un admirable lan, on change leur nom,
mais non pas leur sang... Vous n'tes pas morts pour moi... mes
frres... mes amis... mes compatriotes... Partout o j'irai, je vous le
jure, je parlerai de vos patriotiques douleurs... jusqu'au jour du
sermon de la dlivrance que je chanterai sous ces votes... Et il
continua l'image magnifique, montrant les provinces mises au tombeau et
qu'on croyait mortes, les provinces aussi gardes par des soldats, avec
une plaie au flanc, dans le spulcre; mais un jour galement la pierre
volerait en clats et la patrie se lverait d'entre les morts!...

On juge de l'immense motion: toutes les femmes pleuraient; les hommes
taient debout hors d'eux-mmes, les bras tendus vers lui comme pour
retenir et terniser cette minute d'hrosme qui avait pass sur tant de
deuils.

                                   *
                                 *   *

Mais ces accents magnifiques nous demeurent  peine comme des chos. Ils
suffisent pourtant  nous mouvoir encore. Quelle motion alors pour
ceux qui les entendirent, avec la voix, le geste, l'clat des regards,
tout ce que l'orateur ajoute de son frisson humain au frisson divin des
paroles nes en lui et dont lui-mme s'tonne. Le malheur de
l'loquence, c'est qu'elle meure  la minute mme o elle nat. Les
discours lus sont incolores souvent. Le P. Monsabr le savait bien sans
doute, le jour o, aprs sa longue prdication, il descendit, d'un pas
lent et ferme, et pour jamais, les marches de cette chaire illustre de
Notre-Dame, tout de suite vide de lui et bante comme un tombeau. Il ne
se fit point illusion. Il se rendit compte que son _Expos du dogme_ aux
nombreux tomes, n'tait vraiment qu'un plan de cathdrale sur le papier,
une chose inanime, et que quelques-uns  peine consulteraient dans
l'avenir. Au contraire, sa parole entendue avait t la cathdrale
debout, et qui chante, pleine d'orgue, pleine de fleurs.

Ce jour-l, aprs vingt annes de travaux, elle allait donc cesser
d'tre, en s'achevant. Sans faiblesse, tremblement de mains ou de voix,
il en posa la dernire pierre, le commentaire final de _l'amen_ du
Credo, simplement, comme il avait accumul toutes les autres pierres.
Aprs cela, il irait s'occuper ailleurs ou se tournerait du ct du
silence. Mais aucune mlancolie! N'est-ce pas la marque d'une me forte
que de quitter les choses, c'est--dire se quitter soi-mme, avec
srnit? Ces grands moines, qui seront calmes devant la mort, sont dj
calmes devant l'adieu, devant l'absence, qui est la moiti de la mort.

Le P. Monsabr termina, sans orgueil, sans regret, sans un regard
d'ensemble, mu et suprme, sur la tche accomplie. Comme le btisseur
de gnie qui acheva Notre-Dame, il semble qu'il ait jug aussi son
oeuvre quelque chose _d'impersonnel_, fait avec la foule et la foi des
sicles, et qu'il ne fallait mme pas signer!




Mgr D'HULST


Mgr d'Hulst fut une figure. Il avait un talent mdiocre, mais un
caractre saisissant, une physionomie morale d'un relief trange.

On ne pouvait pas rver un contraste plus formel avec le P. Monsabr,
qu'il remplaa comme prdicateur du Carme  Notre-Dame. Leurs deux
genres d'loquence taient aussi dissemblables que ces deux hommes
furent eux-mmes contradictoires.

Il suffisait pour s'en convaincre de surprendre un moment le P. Monsabr
dans cette claire et riante chambre du petit couvent des Dominicains,
faubourg Saint-Honor, o il venait s'installer chaque anne vers la
Quadragsime. La figure tait rjouie, saine, dodue; il tait en
pantoufles et laissait voir des bas blancs comme une bguine. Ses mains
s'carquillaient devant les bches flambantes, joyeuses du bon feu. Il
tait bonhomme, familier; il vous appelait: Mon fils, et vite se
racontait. Il semblait optimiste, avait beaucoup lu et vu. C'tait un
homme content, un homme de son temps, dcelant des origines plutt
plbiennes.

Un homme venu  son heure.

Et la chambre, tout autour, s'gayait aussi, sans luxe, mais propre et
blanche avec ses fentres aux rideaux de mousseline nafs--on aurait dit
des premires communiantes, aprs la messe, qui rient...

Chez Mgr d'Hulst, dans son grand salon svre,  l'Institut catholique
de la rue de Vaugirard, dont il tait le recteur, on avait le sentiment
d'un exil: un bureau-ministre, des meubles d'un ancien luxe, des
portraits qui semblaient d'amis dtrns.

Lui-mme apparaissait austre, puritain, triste, froid. Il vous appelait
toujours Monsieur. Aucune familiarit. Pourtant on le jugeait sage. On
le savait de conseil sr. Combien dfilrent l pour avoir ses avis!

Certes c'tait le gardien des Tables, l'talon du devoir strict avec
lequel on se confronte. C'tait l'homme de loi des procs de la
conscience, lucidant les arcanes, triant les scrupules, qu'on consulta
comme le jurisconsulte de Dieu. Mais les conseils, les avis dont il
n'tait pas chiche, il avait l'air de les distribuer comme une aumne
spirituelle, comme un secours  d'anciens serviteurs dans la dtresse.
Ministre tomb qui donne des consultations gratuites  ses gens.

Ah! ce n'est pas ainsi qu'on rvait la vie de cet homme et qu'il la rva
lui-mme, prtre dont les jours se passrent  ter l'ivraie de quelques
mes, lui qu'on se reprsentait plutt en gesticulateur aux horizons,
joignant tous les clochers d'un diocse ou d'un royaume par des
guirlandes de commandements!

                                   *
                                 *   *

Mgr d'Hulst, lui, n'tait pas venu  son heure. Ce fut un homme
d'autrefois. Maurice Lesage d'Hauteroche d'Hulst--tel tait son
nom--alli aux Grimoard du Roure, aux d'Harcourt, au pape Urbain V,
appartenait  l'ancienne France.

Quelle misre d'arriver trop tard dans la vie! On est contemporain d'un
temps disparu. Il y a ainsi des familles dont l'aboutissement retarde.
On est alors comme un hritier qui veut acquitter une dette de sa race
vis--vis d'un crancier qui est mort.

Souffrance d'avoir une me qui n'est plus adquate et de sentir en soi
des facults inemployes!

Or Mgr d'Hulst voquait le souvenir d'un cardinal-ministre dans la
France ou les Espagnes du pass: conduite des grandes affaires,
ambassades dlicates, gouvernement de provinces nouvelles, pacification
d'une primatie trouble--voil son rle sous une ancienne monarchie.
Beaucoup plus organisateur et administrateur que prdicateur du Roi,
homme d'action plutt que de littrature et de paroles,  la main
prompte et autoritaire, qui--comme le Grand Inquisiteur dans la nouvelle
de Dostoewski--ne juge pas que le peuple doive tre libre, entend le
dbarrasser du fardeau de choisir et, quoi qu'on en puisse dire, reste
ferme dans son ide.

Par une spciale ironie des destines, son enfance prcisment lui cra
l'illusion d'un temps encore pareil et d'un avenir tel: il fut lev 
la Cour; sa grand'mre, et sa mre ensuite, taient dames d'honneur de
la reine Marie-Amlie; lui-mme, ainsi que son frre Raoul, les
compagnons de jeux du comte de Paris et du duc de Chartres, levs en
mme temps que ceux-ci aux Tuileries,  Saint-Cloud et  Neuilly.

Mgr d'Hulst se rappelait, de ce temps, l'arrive  la Cour des comdiens
du Thtre-Franais qui vinrent y jouer _Monsieur de Pourceaugnac_.
C'est la seule fois, observait-il, que j'ai t au spectacle.

On voit que son intimit auprs des princes, dont presque tout le monde
ignora l'origine, remontait loin; il avait pass ses jeunes annes avec
eux. Et il leur resta d'une fidlit intgrale dans les mauvais jours,
quoi qu'il pt lui en coter. Car s'il tait d'avis, comme le disciple
Pierre, qu'il faut tirer le glaive et couper l'oreille de Malchus, lui,
du moins, ne trahit pas avant que le coq et chant trois fois...

                                   *
                                 *   *

On sentait,  le voir, un religieux renoncement. Nulle transaction avec
les faits accomplis. Aucun optimisme. Rien qu'un pli de ddain au coin
de la bouche. Mme le lger flchissement dj, par l'ge, de sa trs
haute taille ne semblait qu'un vain effort pour descendre jusqu' son
interlocuteur. Une allure imposante, mais qui loignait la sympathie.
Des yeux aigus et froids vous gelant les mots sur les lvres.

Que lui faisaient les paroles,  lui qui se jugeait parmi des trangers?

Il fut vraiment dtach de tout dsir d'tre ou de paratre: est-ce
qu'au lieu d'arborer son nom sonore, il ne signa pas tout simplement M.
d'Hulst ses lettres et mme ses ouvrages, comme on peut le constater
dans ses volumes de _Mlanges oratoires_? Est-ce qu'amen  l'lection
du nouveau Pape par Mgr Guibert et gratifi d'une prlature comme
conclaviste, selon les coutumes canoniques, il ne ngligea pas d'en
prendre le titre et les insignes? J'ai laiss cela dans ma malle,
disait-il  son retour de Rome.

Ce n'est que plus tard qu'il porta le titre de monseigneur et, sur sa
soutane, les ornements violets, quasi-piscopaux, quand, dnonc pour sa
premire leon de philosophie  l'Institut, il se disculpa au point
d'obtenir du Pape une nouvelle prlature, plus leve.

C'est l'unique fois peut-tre qu'il prit garde  la malveillance.

Que pouvaient contre son dtachement telles attaques, par exemple, de
l'_Univers_, acharn aprs lui, durant vingt ans? Taxs de fanatisme par
les uns, d'orthodoxie suspecte par les autres, c'est le lot de ces
hommes-l, hermtiques et peu conformes, d'tre incompris de la plupart.
Mais qu'importe? ils ne tiennent mme pas  la vie. Pendant la guerre,
Mgr d'Hulst affronta mille morts, comme aumnier des Ambulances de la
Presse,  Bazeilles,  Sedan o il fut fait prisonnier, puis--vad et
revenu  Paris pour le sige-- Champigny, o il assista les mourants
sous des pluies de balles.

Si vraiment dpris de toutes choses terrestres et voyant dj si loin 
la drive sur les eaux rapides de la vie ses premires ambitions, qu'il
tait sincre  coup sr en disant  voix mlancolique: J'ai cent
cinquante ans!

                                   *
                                 *   *

Il est naturel ds lors qu'il n'ait pas cherch  montrer des talents.
Il en avait peut-tre, mais il savait la grande parole du Psalmiste:
_Quoniam non cognovi litteraturam, introbo in potentias Dei_. Pourvu
d'une thologie sre, d'une rudition vaste et diverse, il se multiplia
en mille discours, homlies, pangyriques, mais tout cela pens dans un
esprit trop positif et moyen, crit surtout dans une langue terne, un
_style primaire_, pour ainsi dire. Il est vrai que pour des esprits
tels, les jeux de l'loquence sont vains et vains aussi les fragiles
dentelles de la posie du discours qui attirent et sduisent.

Mgr d'Hulst ne chercha pas  plaire aux hommes. Il les aimait peu. Mais
il aimait Dieu; il voulut le faire entendre. Il fut le combattant de
Dieu _contre_ les mes. Durant des annes, il mena ce combat oratoire,
ne voulant qu'agir pour Dieu, traduire la parole ternelle, ne rien
donner de soi, ne rien demander pour soi, nulle gloire futile, surtout.

Idal svre!

On songe  ces tours dans certaines villes mortes, tout au nord;  ces
Dom dans les vieilles cits allemandes--architectures ingayes, qui
ne veulent tre que de la Foi, sans jardins de vitraux ni sourires de
sculptures.




PEINTRES




PUVIS DE CHAVANNES


Un matre admirable, d'une personnalit dcisive, d'une inlassable
fcondit. Nagure, lorsque beaucoup mconnaissaient encore son art
souverain, Gautier, souvent clairvoyant, crivait: Dans un temps de
prose et de ralisme, il est naturellement hroque, pique et
monumental. Pour ses vastes compositions, il peint d'abord une petite
esquisse qui est l'expos de son ide, pour ainsi dire _la rduction_ de
l'oeuvre, dj totale en lui. Puis il l'excute dans les proportions
d'un grand tableau de chevalet. Une minutie inexorable de dessin: sans
cesse l'artiste calcule, compare, mesure, trace avec la rgle ou le
fusain des angles visuels. On dirait d'un ingnieur, d'un gomtre qui
arpente de l'oeil le modle et la toile. Quand ce travail est dfinitif,
il agrandit le tableau tout simplement au carreau, comme font les
praticiens dans le marbre pour la maquette des statuaire. De l son
dessin qui a un air gomtrique. Or c'est prcisment cette prcision
infaillible mle  une indfinissable posie qui assigne  ses oeuvres
une beaut d'absolu en mme temps qu'un charme de suggestion.

Il sait tout de son mtier, et il a tout invent de son art.
C'est--dire qu'il a ressuscit dans notre sicle la peinture
dcorative. Il a trouv pour elle un nouveau style, une coloration
nouvelle. Son gnie a t de comprendre qu'il fallait aux difices
modernes des fresques qui leur fussent appropries. Il a cr une
peinture conforme pour les architectures actuelles, pour les monuments
de France, construits en pierre de France, cette pierre un peu gristre,
un peu jauntre, en tous cas ple et mate. Donc il n'a voulu qu'une
peinture mate aussi, se servant pour y arriver, de toiles spcialement
prpares, de couleurs en demi-teintes et en nuances, avec des mauves,
des roses doux, des jaunes qui s'acidulent  peine, des bleus qui ne
chantent qu'en sourdine. Ainsi, au Panthon, les autres peintures
trouent les murs; la sienne s'accorde  leur tonalit neutre,
s'identifie avec eux. On dirait vraiment le _rve que les pierres font_.

Et quel rve! Celui d'une humanit suprieure, l'humanit telle qu'elle
aurait d tre, ou telle qu'elle sera. Humanit mystique et mythique,
qui ne va jamais jusqu' tre mythologique. Ses femmes ne sont pas des
desses; ce sont encore des femmes, mais les femmes d'un den o la
faute originelle n'a pas exist ou n'existe plus et qui enfantent sans
douleurs. Les hommes aussi ont l'air de vivre dans un continent
meilleur. L'oubli des sexes et de l'heure est parmi eux. Ils ne
s'occupent qu' de nobles travaux,  tre d'accord avec la Nature, 
faire de l'ternel avec de l'phmre, mais sans jamais cesser d'tre
humains. La posie a sa source dans la ralit, disait Goethe. L'art
galement, pensa Puvis de Chavannes. On a cru que son domaine tait
celui du rve et de la lgende. Au contraire, il n'est jamais sorti de
la Nature. Toutes les figures de ses tableaux agissent, plutt qu'elles
ne songent. Chacun y fait directement ce qu'il doit faire, comme l'a
bien observ, un jour, M. Besnard dans un de ses subtils Salons.

Ainsi, quant aux gestes: on peut dire qu'un geste utile est toujours
beau. Tous les gestes des figures de Puvis de Chavannes sont utiles.
Geste du travail, de la lutte ou des jeux, dans _Ludus pro patria_,
_Inter artes et naturam_; geste pacifique de l'attente dans _Pauvre
pcheur_, gestes si justes et instinctifs chez les hommes, comme sont
instinctifs, chez les femmes qu'il a peintes, les gestes de cueillir des
fleurs, de caresser des enfants, de couronner des fontaines.

Tout cela est encore, et tout simplement, de la vie--_de la vie
transpose_, si on veut. C'est pourquoi Puvis de Chavannes, venu
chronologiquement entre les ralistes et les symbolistes, a pu les
rallier en mme temps; les ralistes disant: Il n'y a qu' copier la
Nature; les symbolistes proclamant: La Nature n'existe pas.

Lui, autant que Courbet ou Manet, s'acharna aprs la forme stricte, la
vrit du modle; mais, d'autre part, en occupant seulement les tres 
de nobles travaux, en ne les plaant qu'en des contres florissantes, il
se rapprocha des symbolistes qui s'en tiennent  des attitudes de
lgende ou de beaut. Ainsi il demeure un peintre de nature en mme
temps qu'un peintre d'idal--ce qui n'est pas la mme chose qu'tre le
peintre de l'Idalisme, comme on a dit de lui, en confondant les termes.
L'idalisme, au contraire, est une convention acadmique, avec des
thories du Beau et des gestes enseigns. M. Puvis de Chavannes ne
s'inquita que des gestes humains et conut le Beau  sa faon,
c'est--dire sans archologie surtout, ce qui est bien aussi une
tradition officielle. Il retourna  la Nature tout uniment, et trouva,
du coup, la simplicit populaire, celle de la Chanson de Geste, celle
qui tient  la race. Car celui en qui on voulut voir un descendant des
matres d'Italie, est un artiste de souche trs nationale et qui se
rattache directement  l'cole franaise... Ce n'est pas devant les
Botticelli ou les Primitifs de Venise et de Florence qu'on songe  lui.
C'est en regardant les Poussin, par exemple L'_Automne_ ou la _Grappe de
la Terre Promise_ et l'_t_ ou _Ruth et Booz_. L aussi les figures
qu'on dirait d'une humanit suprieure ont nanmoins l'attitude si juste
de leur besogne, fauchent, ploient un peu sous le fardeau du raisin de
Chanaan.

Tout de suite on tablit un parallle avec les calmes scnes de Puvis de
Chavannes, drivant d'un mme idal, mais amplifi et ralis avec des
moyens nouveaux, une originalit absolue.

Surtout qu'il fut galement comme Poussin--et on ne le dit pas assez--un
merveilleux paysagiste: dans l'_t_; dans la fresque de la Sorbonne aux
collines circulaires, d'un bleu-paon si doux; dans _Pauvre pcheur_ o
s'illimite un site d'eau, d'une eau glauque et nue qui extriorise pour
ainsi dire le cerveau sans pense du pcheur calme; dans le _Bois
sacr_, symphonie savante des verts multiples de la fort. Ici encore il
a bien sa manire propre qui n'est celle ni des ralistes ni des
symbolistes. Il ne peint pas, comme les symbolistes, des paysages de
rve, aux arbres dforms, aux terrains d'une coloration comme ceux
qu'on voit en songe ou dans la fivre. Il reproduit vraiment la nature,
des sites rels, des horizons dfinis, les bords de la Seine, les
simples campagnes de l'Ile-de-France, ce qu'il avait tout contigu et
familier. Mais d'autre part, il ne s'en tient pas, comme les ralistes,
 la seule copie. Ses paysages rels sont baigns d'on ne sait quelle
atmosphre irrelle. Il semble qu'il y tombe une lumire d'au del.
C'est l'idal dans la ralit et l'ternit dans le temps.

Ainsi on dirait d'une plante meilleure (trs ressemblante  la ntre)
mais o la terre ne servirait plus  cacher les morts, ne serait que la
bonne argile o l'on modle des statues. Jardins de calme joie, de
nobles labeurs, de srnit...

Un jour, dans un de ses pomes en prose, Baudelaire,  l'aspect d'un
port, demandait: Quand partons-nous pour le bonheur?

En regardant les oeuvres de M. Puvis de Chavannes, il semble qu'elles
soient ce pays du Bonheur, vers lequel tous les navires humains
appareillent et o son seul rve a pu atterrir.




BESNARD


Malgr l'apparente varit infinie des visages humains, il semble que
ceux-ci se rduisent en fin de compte  quelques types essentiels. On
pourrait dire la mme chose des mes, surtout s'il s'agit des mes
d'artistes. C'est  croire en la mtempsycose, tant on retrouve tout au
plus quelques espces d'mes, rincarnes sans cesse au long des sicles
et des races. Chaque peintre, chaque pote a son Sosie de talent ou de
gnie dans le pass. Il ne lui doit rien assurment; il n'en est pas
moins trs moderne, trs original; il a ses moyens d'art personnels, une
vision neuve. Il pense, il conoit, il excute selon son rve propre. Il
ne refait en rien l'oeuvre du prdcesseur qu'il voque; mais on sent
que ce prdcesseur, s'il revivait, ferait aujourd'hui la _sienne_.
Ressemblance d'me allant jusqu' l'identit! Et les vies alors sont
parallles aussi. Il y a des exemples singuliers de ce cas, dans
l'histoire de l'art et des lettres. Est-ce que Paul Verlaine n'est pas
Villon revenu?

De mme, il est curieux de constater combien M. Albert Besnard, si
diffrent de Delacroix, fait cependant songer despotiquement  lui.
Malgr une imagination et une technique tout autres, il est de la mme
sorte d'esprit, il a une identique comprhension de l'art. C'est si vrai
que ces lignes de l'admirable tude de Baudelaire sur Delacroix
pourraient s'appliquer  lui textuellement:

Il tait, en mme temps qu'un peintre pris de son mtier, un homme
d'ducation gnrale, au contraire des autres artistes modernes qui,
pour la plupart, ne sont gure que d'illustres ou d'obscurs rapins, de
tristes spcialistes, vieux ou jeunes, de purs ouvriers, les uns sachant
fabriquer des figures acadmiques, les autres des fruits, les autres des
bestiaux. Lui aimait tout, savait tout peindre.

Est-ce que ce jugement ne dfinit pas M. Besnard lui-mme, et tout
entier? Lui surtout ne fut pas de ces spcialistes condamns  bon droit
par Baudelaire. Il sait tout peindre. Il a tout peint. C'est que, en
effet, tout impressionne cette rtine si sensitive, cette crbralit
nerveuse. Et que, d'autre part, il possde une telle sret de mtier
que vite l'impression reue est traduite et fixe. Il faut qu'il n'y ait
pas de dsaccord entre l'esprit et la main. M. Besnard se vante  bon
droit de son excution agile. Il a crit un jour: Je crois qu'il ne
peut y avoir d'artiste sans le don de se souvenir et sans facilit.

Or voyez comme, ici encore,  son insu, il est en concordance avec
l'opinion de Delacroix. Celui-ci disait  un jeune peintre; Si vous
n'tes pas assez habile pour faire le croquis d'un homme qui se jette
par la fentre, pendant le temps qu'il met  tomber du quatrime tage
sur le sol, vous ne pourrez jamais produire de grandes machines.

Thories pareilles, oeuvres pareilles. Aussi M. Besnard a-t-il produit 
son tour ce que Delacroix, dans son argot d'atelier, appelait de
grandes machines, c'est--dire des peintures monumentales; et, comme
Delacroix avait dcor le Salon du Roi  la Chambre des dputs, la
galerie d'Apollon au Louvre, etc., lui compte dj aussi dans son oeuvre
toute une srie de dcorations:  l'Htel de ville,  l'cole de
pharmacie,  la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois, et enfin  la
Sorbonne.

Pour des peintres de ce temprament, la peinture dcorative est ce qui
les excite et les sduit surtout. N'est-ce pas le plus difficile? Et
pour un vrai artiste, le plaisir commence avec la difficult. Aussi
l'cole franaise, depuis Delacroix, n'aura possd que deux peintres,
M. Besnard et Puvis de Chavannes, faisant vritablement de la peinture
dcorative, qu'il ne faut pas confondre avec telles vastes toiles o ne
sont que faits divers, anecdotes; des tableaux de genre obtenu par
_agrandissement_ (comme en photographie). Le vrai peintre de peinture
dcorative voit et conoit son oeuvre tout acheve, comme les btisseurs
de cathdrales contemplaient, en l'imaginant, la tour entire qu'ils
allaient conduire dans l'air et dont le plan, sur le papier, n'tait
dj que le _rsum_, la rduction de cette tour immense, termine en
eux.

Ainsi pour la peinture dcorative. C'est--dire que le procd est
inverse: les artistes mdiocres agrandissent un tableau aux proportions
d'une peinture murale; les artistes qui sont des dcorateurs de race
rduisent aux proportions d'une esquisse la peinture monumentale dj
ne en eux, et ne avec, d'emble, toute son amplitude.

C'est l'impression qu'on prouvait  considrer, par exemple, la
magistrale esquisse de M. Besnard pour sa dcoration de la salle de
chimie  la Sorbonne. Tout y tait dj; et de vagues indications, de
simples frottis  et l, laissaient sous-entendre le dtail, qui
n'abdiquait ici que pour faire dominer,  cause de l'exiguit du format,
les lignes essentielles de la composition, sa synthse de formes et
d'ides, son symbolisme aussi clair que profond: au centre, un cadavre
de femme sous le soleil, principe de la vie, qui la dcompose, mais ne
la dcompose que pour activer l'closion de ce merveilleux jardin de
fleurs, n de sa putrfaction. Fcondit chimique de la mort qui
engendre la vie! Et voici que,  droite, le Couple ternel descend et va
s'embarquer sur le fleuve de l'existence, embouchure bleue, qui de
l'autre ct, aprs le tour circulaire, dbouche en dtritus, charniers,
fumes, tout le bourbier terrestre qui, lui aussi, va alimenter
l'ternelle efflorescence de la Nature.

N'est-ce pas une magnifique conception? Un autre et peint quelque
anecdote, une exprience de chimie, un laboratoire. M. Besnard agrandit
son thme jusqu'aux proportions de la Matire universelle; et il
s'atteste en mme temps un peintre extraordinairement moderne par la
conception scientifique de ses sujets et de la vie. C'est en cela qu'il
est surtout original et unique. Il est un peintre touch par la Science.
Delacroix avait des points de vue littraires, un idal religieux et
historique. M. Besnard a un point de vue scientifique, une philosophie
volutive... Et il est le seul  exprimer l'Univers en images selon la
Science, sans qu'elles cessent d'tre selon la Beaut.

Est-ce que son plafond de l'Htel de ville n'est pas l'apothose de la
Science? On voit la Vrit entranant la Science  sa suite, et qui
rpand sa lumire sur les hommes. Or M. Besnard croit au bienfait de
cette lumire. O sont les ironies de Po et de Villiers de L'Isle-Adam
bafouant la Science? Dans la composition de M. Besnard on voit les
hommes, en troupes transies, venir se rchauffer au feu nouveau. Tout
est trait dans un esprit scientifique: les groupes voluent comme des
plantes; autour de la figure principale, tel corps gravite; toutes les
lignes ont des courbes plantaires. On dirait un firmament de visages.
Et ce sont des rayons que la Vrit rpand d'elle, comme un Astre.

Dans ce plafond, comme dans les dcorations de l'cole de pharmacie,
racontant la physique, l'anthropologie, la botanique, comme dans presque
toutes ses oeuvres d'ailleurs, M. Besnard apparat le dcorateur, le
metteur en scne de la vie moderne.

Et non seulement en tant que peintre influenc par la science. Outre
qu'il voit l'Univers selon la philosophie du transformisme, il est aussi
moderne par la nature de ses sensations. Il apparat tout imprgn de
l'air du sicle, exprimant l'air du sicle. Il en saisit le dcor, le
principe cach, les correspondances subtiles. Ses sens sont duqus,
affins, au point de fixer ce que les vieux peintres ne pouvaient pas
apercevoir ni mme souponner, des nuances comme les mandres de l'eau,
les mouvements de la flamme, les inflexions des plantes, et d'en tirer
parti pour l'attitude de l'tre humain, pour les lignes d'un tableau.
Que de notations encore, nerveuses et neuves: la splendeur intime d'un
intrieur clair, le vritable effet d'un clair de lune qui ennoblit un
paysage jusqu' en faire un tat d'me... Voil des sensations bien
modernes par le raffinement. Et aussi, par exemple, tout en peignant la
joie, comme M. Besnard s'y complat, de faire sentir que, au fond, elle
est aussi potique que la douleur, plus varie et non moins
mlancolique! Quel drame tout  coup si le peintre montre combien une
femme farde peut tre sinistre!

Ce n'est pas seulement par son idal scientifique, ni par ses
trouvailles compliques de sensations, mais par sa couleur elle-mme,
que M. Besnard se prouve le peintre sensitif de l'esprit moderne.

Est-ce que sa couleur, en effet, ne participe pas de cette clart
soufre, de cet lectricit nerveuse qui est aussi dans l'air du temps?
Elle semble une chimie en fivre.

On la dirait influence par des lueurs de laboratoire, par le voisinage
des bocaux pharmaceutiques. Il semble qu'elle ait pass  travers des
cornues, des prouvettes, qu'elle soit faite de fleurs classes, de
minraux, d'arcs-en-ciel en fusion, tant soudain un ton est violent
comme un poison, un autre lotionne dlicieusement l'oeil. Recherches
incessantes! Trouvailles merveilleuses! D'autres, comme M. Claude Monet,
M. Pissarro, ont simplement tch  peindre la lumire, toutes les
dcompositions du prisme, les tapes quotidiennes de l'air. M. Besnard a
voulu fixer des tonalits plus compliques. En cerveau scientifique
qu'il est, _il a fait des expriences_. Il a rv des mlanges:
c'est--dire la combinaison de l'artificiel avec le naturel, d'o ces
figures claires par le gaz ou des lampes, en mme temps que par la
lumire du jour. Et rien n'est aussi trange et troublant. Imaginez des
cierges brlant au soleil... Tristesse plus intense de leurs clarts,
rconcilies sur le pole d'un convoi de vierge! M. Besnard a ainsi
invent des clairages. Il a trouv des dsaccords de tons qui sont  la
peinture ce que les dissonances de Wagner sont  la musique.

D'autre part, il voulut galement fixer des tonalits plus
exceptionnelles: au lieu des seules phases diurnes ou crpusculaires, il
y a aussi, dans la Nature, les aspects de trouble, des nuances
momentanes, des minutes chimiques, pourrait-on dire, des accidents de
la lumire: par exemple, le soufre d'un clair, la lividit de
l'clipse, les phosphorescences de la mer et de la pourriture, les
pleurs de la maladie, les rouges de la fivre ou du fard.

Il semble que M. Besnard ait retenu toutes ces couleurs artificielles,
exceptionnelles, nvroses, exaspres, raffines, et qu'il les retrouve
sans cesse, dociles et impressionnables au moindre effort de son
inspiration. De l le dlice un peu physique qu'on prouve devant cette
peinture, forte au point d'en tre presque _sensualise_. La vue n'est
pas affecte seule. Outre l'motion du cerveau qu'on doit  la rare et
puissante imagination du peintre, il semble que des correspondances
s'tablissent. Le got, l'odorat, les autres sens s'meuvent, jouissent
de quiproquos subtils, comme si la couleur, chez lui,  force
d'intensit, avait aussi un arome et un suc pour nous remplir non plus
seulement les yeux, mais, en mme temps, la bouche et les narines.

Cette impression s'prouve entre autres devant les toiles si intenses
qu'il a rapportes d'Algrie; car lui aussi fut attir aux haillons
superbes, aux pltres multicolores, de la brlante Afrique. Dj
Delacroix y tait all, poussant jusqu'au Maroc--vous voyez le
paralllisme qui se continue entre eux--mais il avait t plus sduit
par les mystrieux et capiteux logis o de belles femmes mi-voiles
entretiennent les charbons ternels de leurs yeux et de leurs lvres.
Delacroix est surtout attentif  l'tre humain, au menu drame de sa vie
personnelle. C'est pourquoi, en ce voyage, il a surtout peint des
intrieurs. M. Besnard est plus proccup par le drame gnral de la
Nature. L'tre humain est une parcelle de la matire, une tache de
couleur sur l'horizon. Aussi M. Besnard a-t-il plutt excut des scnes
de plein air. Mais avec quel clat prestigieux, quelle pntration des
formes et des couleurs! Il en a rapport des figures qui sont des
morceaux uniques: femmes au pervers maquillage,  la chair verdie par
des gazes, au front pavois de rouges graniums, d'une pte compacte et
vibrante, d'une finesse et d'une intensit de tons non pareilles.

En ces interprtations de l'Orient, il a aussi, et surtout,
admirablement compris le cheval. A preuve, entre autres, ce _March de
chevaux_, croupes brunes, blanches, rouges, contrastant avec l'toffe
crue des burnous d'Arabes, sous un ciel or et bleu. Personne ne connat
comme lui l'architecture svelte et complique, la ligne souple du
cheval, et non seulement du cheval, mais de toutes les btes. Il a
merveilleusement le sens dcoratif de l'animal, depuis les volatiles,
ces coqs vernisss et bariols dont il blasonne ses cartons de vitraux,
jusqu'aux grands quadrupdes comme l'lphant, qui inspira dj les
artistes de Ceylan et de l'Extrme-Orient. M. Besnard en a souvent fix
la silhouette norme et pourtant harmonieuse: ainsi, dans ses panneaux
de l'cole de pharmacie o il cra ces paysages prhistoriques d'une
puissante vision; on y voit des lphants--masse rocheuse, montagne qui
se dandine--sur des couchants d'un mauve suave. Ailleurs, dans une
aquarelle, des lphants enlvent des femmes nues dans leur trompe, ce
qui est une imagination bien trange et bien troublante--et les
balancent en ce hamac de chair rugueuse, parmi des arbres voluptueux.

Mais c'est encore le cheval que M. Besnard prfre, pour ses lignes
frmissantes, sa robe qui est une palette. Il aime faire des portraits
questres. Souvent il peignit des chevaux, sauvages et en pleine nature,
ou se cabrant devant la mer, ou bien encore lgendaires, d'allure
apocalyptique, dans des sites de rve.

Mieux que les animaux, les femmes seront un admirable motif dcoratif
pour l'artiste, qui ramne ainsi toutes les formes  une signification
synthtique de lignes et toutes les couleurs  des accidents du grand
Prisme qui sans cesse se dforme et se rforme.

Logiquement donc, M. Besnard devait tre un peintre de la femme. Ici
encore s'accuse son sens du moderne. Il l'arme d'une parure qu'on sent
terrible! Et toute la stratgie des volants, des dentelles, o le dsir
s'lance, souffre, meurt! Et les bijoux qui sont des feux o on se
brle! Et les lvres qui sont fausses de trop de fard! Charme de
l'artificiel! Savant maquillage, cher comme un beau mensonge! Les voil,
les femmes du sicle, cratures de jeu et de proie. C'est le peintre qui
les habille. Certes, il sent la mode; souvent, il la devine; mais il ne
s'y conforme pas. Il ne peint jamais un ajustement sans le dformer,
mettre d'accord les plis avec des mouvements de nature. La robe ici
dferle comme la mer. Telle jupe qui s'enfle est copie sur les volutes
de la flamme qui monte, sur les arabesques d'un nuage. Les voil donc,
tantt textuelles dans de prestigieux portraits comme ceux de Mme
Jourdain, de Mme Lemaire, tantt un peu imaginaires,  la fois blondes
somptueusement, finement brunes, rousses surtout, ces rousses dont il
nous a laiss des nus inoubliables: leur chair toute moderne, chair un
peu verte comme est la chair des rousses, d'un vert de linge sous le
feuillage; leur nuque tentante, fouille par un pinceau sensuel; puis
encore et surtout leurs cheveux, d'un roux spcial. Un roux o il y a de
l'or, du sang, une patine; un roux qui mixture les rouilles de l'automne
et celles de la chimie; un roux qui est de la lumire et de la teinture,
qui ajoute  la beaut de la nature le raffinement de l'artifice. Ne
retrouve-t-on pas ici encore, et  son insu, le peintre aux influences
scientifiques?

Mais M. Besnard n'a pas besoin, pour tre coloriste, de ces motifs
clatants. Il l'est autant avec du blanc et du noir,  preuve qu'il
commence ses portraits par une grisaille;  preuve aussi ses eaux-fortes
qui forment une collection admirable, d'une imagination neuve, d'une
lumire aigu, d'une facture subtile et large; telle sa srie
d'illustrations pour le livre intitul _La Force psychique_.

Car il fait de l'illustration comme il fait de la peinture monumentale,
du portrait, des paysages, des animaux, des vitraux, des eaux-fortes.
Sans doute qu'il aurait mme fait de la sculpture, sans un scrupule de
dlicatesse et pour ne pas entrer en jote avec Mme Besnard, qui est un
statuaire subtil et puissant. Toutes ces formes alternatives sont
indiffrentes et familires  ce peintre qui est aussi un grand artiste,
c'est--dire un homme d'ides gnrales, de sensations crbrales et
nerveuses, d'imagination universelle, et qui entend se servir de tous
les moyens d'art pour exprimer sa pense ou son rve.

N'avions-nous pas raison de dire, par consquent, qu'il tait le
contraire de ces spcialistes, dnoncs par Baudelaire, et de lui
appliquer le jugement prononc sur Delacroix: Lui aimait tout, savait
tout peindre.

Cette aptitude  tout, cette fcondit inlassable sont un des signes de
la matrise. M. Besnard le possde et, en outre, toutes les autres
qualits d'un matre: franchise d'un dessin sr de lui-mme,
combinaisons indites de lignes, audace et science d'un coloris qui
clate en harmonies neuves. Mais il y a plus: la peinture, chez lui, ne
cesse pas d'tre elle-mme pour exprimer des ides; et c'est ainsi qu'il
y apporta un lment d'absolue nouveaut: la _reprsentation d'un Idal
selon la Science par des moyens plastiques_. La Science est jalouse,
exclusive. Le grand rve du sicle, 'aura t de russir quelque
alliance avec elle: tantt l'accord de la Science et de la Foi; puis
celui de la Science et de la Littrature; or, M. Besnard a vraiment
ralis l'accord de la Science et de l'Art. Il eut vite fait de
renoncer, lui, aux dieux et aux hros de Delacroix, lequel ne voyait
dans la vie que l'ternel conflit de l'humain et du divin, de la
Religion et de l'Histoire. Mais leurs calmes ou tumultueuses tuniques
sont un peu le vestiaire des sicles; l'Art s'y est trop souvent
habill. M. Besnard est autrement novateur et moderne: avec une vision
positiviste de la vie, il nous voque le drame unique de la Nature o
les Forces voluent en des Formes et des Couleurs changeantes, selon une
Loi incommutable.

De sorte que s'il fallait offrir un emblme allgorique de son art, on
le trouverait dans un Thyrse, orn de fleurs: le Thyrse inexorable comme
une figure de gomtrie, les fleurs qui sont toute la posie de la
Matire.




M. CARRIRE


M. Carrire a une conception d'art trs spciale et trs grandiose.
Seule, la signification des tres et des choses l'intressant, il
inventa et ralisa une peinture o tout l'accessoire, ce qui est
contingent, temporel, ce qui est de race, d'poque et de caste, se
trouve volontairement nglig, ddaign, pour n'aboutir qu' l'essentiel
et dgager, des formes variables, ce que la vie et la nature ont
d'absolu. On devine d'emble la majest svre d'une oeuvre selon une
telle esthtique. Dj Corot avait dit: La lune anoblit tout, parce
qu'elle efface les dtails et ne laisse plus subsister que les
ensembles. M. Carrire, qui efface aussi les dtails, ralise le mme
anoblissement. Ses toiles en prennent galement un air lunaire. Il y
flotte une fume argentine, une brume de rve, la cendre grise envole
du sablier des Heures. Il _fait soir_ dans ses tableaux, commencement de
soir, crpuscule intermdiaire. Or tout se simplifie, l o rgne le
soir. Et voici, en effet, sur les fonds de crpe, des figures
mergeant...

Ces figures des tableaux de M. Carrire, il semble qu'on ne les
contemple pas elles-mmes, mais seulement leur reflet. Elles sont comme
aperues dans un miroir, comme aperues dans l'eau, dont c'est le propre
de se prolonger au del d'elle-mme, d'ajouter de l'infini aux mirages
qu'elle absorbe. Elles apparaissent dans un recul--est-ce d'espace ou de
temps? Sont-elles en exil ou dj posthumes? Le peintre les voit comme
on voit les tres dans l'absence, comme on les voit dans la mort. Je
n'aime que ce que garde le souvenir, dit-il. Et c'est cela seulement
qu'il peint: ce qui reste des tres dans la mmoire, c'est--dire le
songe d'eux-mmes, moins ce qu'ils sont que ce que nous les voulions,
avec des traits purs, et comme situs  la ligne d'horizon du temps et
de l'ternit.

C'est pourquoi mme ses nus, des nus d'une beaut souveraine, n'ont
plus rien de charnel, encore moins de sexuel. Ces femmes, dont le geste
abdique jusqu' leur dernier linge, ont l'air simplement de se
dshabiller de la vie et de rentrer dans la Nature.

La Nature ternelle, voil la bonne conseillre o M. Carrire
s'inspire. Il n'a fait que regarder autour de lui. C'est son propre
foyer qu'il a transsubstanti en art. Il a tout simplement utilis la
compagne de sa vie, aux nobles traits, et ses enfants eux-mmes, pour
composer, en cent toiles pensives, cet ensemble qu'on pourrait appeler
le Pome de la Maternit. Il a peint la Sainte Famille laque.

Grce naturelle des enfants! Tendresse attentive des mres! Mais ce ne
sont pas seulement des mres qu'il a voulu rendre; en gnralisant le
modle, il a reprsent _la_ mre: fonction auguste, caractre sacr,
sacerdoce humain. Il a men son art jusqu'au type, dans ce qu'il a
d'immuable. La mre qu'il peint incarne le total de l'amour maternel.
Elle a des gestes rsumatoires. Quelles admirables treintes, tendres et
passionnes, le peintre a trouves! Quels contournements des mains pour
entourer et presser! Les mains des mres, chez lui, sur les visages des
enfants, sont des fermoirs qui ont l'air de serrer un trsor. Ces mains
sont des ailes aussi, avec des allongements, des appuiements qui
couvent...

Les mains! c'est ce qu'il y a de plus trange et vocateur, dans les
oeuvres de M. Carrire. Nul, peut-tre, parmi les peintres de tous les
ges, n'aura compris, comme lui, l'importance des mains, leur
signifiance, les mystres de l'me qu'elles lucident en mme temps que
le visage; les mains qui sont les chos du visage, trahissent,
renseignent par leur pleur, leurs formes, leurs lignes.

Est-ce qu'il n'y a pas des signes nigmatiques dans les mains, qu'on
dchiffre, qu'on interprte, grimoire de nos destines, gographie
mystrieuse des passions. M. Carrire a senti cette importance des mains
pour la caractrisation de l'tre. Aussi a-t-il fait des tudes de
mains, par centaines, analyses, tudies, lues, en une sorte de
chiromancie de la peinture.

M. Carrire, parmi ces attitudes de mains, toujours neuves et
significatives, a trouv, entre autres, un si joli geste, une si
caressante bifurcation au poignet, comme d'une branche qui se contourne.
C'est dans les plantes qu'il a vu ce geste. Car, pour lui, les plantes
sont des tres. Les tres sont des plantes. Nous tenons aussi  la
terre, mais nos racines, nous les portons, dit-il, avec ce lyrisme
panthiste dont on sent en lui la source infinie et qu'il panche en
paroles courtes, saisissantes, brusques, la bouche ouverte et l'air
dtach, comme ces grands monts receleurs de fleuves, qu'ils distribuent
en petits ruisseaux intermittents.

Panthiste, il l'est vraiment, au point que ce sont des tudes de
nature, prises en Bretagne, qui lui ont surtout servi pour son
magnifique tableau: _Le Thtre de Belleville_. La salle non plus n'est
pas close, pas plus que ses esquisses de paysages dont les chemins
continuent, _vont ailleurs_. Et ces marines du Finistre, les voici
transposes pour peindre le peuple en remous au spectacle.

Est-ce que la foule n'est pas la houle? Et le peintre lui donne aussi un
mouvement de flux et de reflux, des obscurcissements ici, avec des
accents sans visages, et plus loin des lumires brusques sur certains
groupes qui sont l'cume au soleil de cette masse.

Or le drame se droule dans le clair-obscur, la bue trouble... Le
peuple, avec son me ingnue, se passionne, se donne tout entier. Il n'y
a plus un public. Il y a une foule qui n'est plus qu'une seule pense,
une seule volont, une seule me. Unification merveilleuse! Lombroso a
parl du crime des foules. Voil pour l'action. Mais comment raliser la
conscience des foules? M. Carrire y a russi; il a peint une foule (et
cela n'tait possible qu'avec le peuple) rentre dans la Nature, devenue
pour ainsi dire un lment, et qui se meut sous le drame, comme la mer
sous la lune.

M. Carrire a peint aussi des portraits. De la foule, il chercha 
dgager la sensibilit; des individus, l'intellectualit. C'est pourquoi
il ne s'attacha  rendre--soit dans des portraits  l'huile, soit dans
une srie de lithographies--que quelques artistes d'lite, des
crivains, des potes: Daudet, Verlaine, Edmond de Goncourt qui s'y
reconnaissait comme model dans du clair de lune, disait-il. Effigies
qui racontent toute la vie crbrale du modle, tonnantes biographies,
qui sont en mme temps des synthses, pour ainsi dire, de la condition
humaine et de la condition de l'art, en ce crpuscule d'un ge orageux.

Ainsi Carrire largit la signification de chacune de ses oeuvres, qui
n'est plus isole par son cadre. Elle communique avec toute la vie
morale et sociale. Chez lui, un portrait d'artiste fait penser aux
oeuvres,  l'anxit de la production, aux luttes,  la gloire. Une
scne de maternit voque l'amour, les craintes tendres, les maladies
infantiles, la rapidit du temps qui va bientt tout changer, qui fait
grandir les uns et mourir les autres. Les tableaux de foule et de
passants, en grisaille, racontent le labeur, la marche aveugle dans la
brume du destin o chacun se sent seul...

Ainsi toujours l'art de M. Carrire simplifie jusqu'aux ides gnrales,
et c'est le miracle de son haut talent de se projeter au del de
lui-mme en restant soi, d'enfermer tant de philosophie dans des formes
qui ont dj leur fin en elles-mmes.




M. JULES CHRET


Celui-ci est un apporteur de neuf. Il a conquis  l'art une province
nouvelle. Il cra l'affiche artistique; et toute la pliade
d'aujourd'hui: les Grasset, les Toulouse-Lautrec, les autres--n'a fait
que le suivre dans la voie ou il est un matre. C'est en Angleterre,
pays de la rclame et de l'imagerie, o il habita longtemps, que l'ide
lui en vint. Mais cette ide anglaise, il l'exprima avec le got suprme
et l'esprit endiabl du Parisien qu'il est.

Le mlange en demeure apparent.

M. Chret veut faire un art gai: papillons et falbalas! Il a mme, dans
son atelier, une collection de papillons, qu'il dclare les plus beaux
modles. Son idal de la joie (le peintre de la joie, a-t-on dit de
lui), et aussi son idal du mouvement, sont des apports bien parisiens.
La femme qu'il a invente, la femme de Chret, dira l'avenir, trophe
de nerfs et de chiffons, avec sa grce inne, son corps onduleux, sa
bouche en oeillet, ses cheveux d'un blond de vin qui mousse, est
exclusivement parisienne. C'est pour cela sans doute que si souvent, 
l'tranger, nous avons trouv chez les esthtes, les personnes de got,
telle affiche de lui, tel pastel. Villiers de l'Isle-Adam, dans un de
ses contes d'extraordinaire imagination, proposait l'Etna chez soi.
Possder une oeuvre de M. Chret, c'est avoir, chez soi, Paris.

Mais si son idal de la joie est tout franais, ce qui vient de Londres
c'est la qualit de cette joie, souvent dtermine par le souvenir des
Edens et concerts londonniens, c'est--dire alors une gat plutt
britannique, cette gat maquille, dsarticule, qui rit comme
chatouille jusqu' en devoir mourir, et qu'on craint obligatoire  la
faon de celles des clowns.

Il y a mme dans son oeuvre un point de jonction des deux influences,
qui est curieux: un jour, pour l'illustration du _Pierrot Sceptique_ de
MM. Huysmans et Hennique, M. Chret inventa le Pierrot en habit noir, le
Pierrot que rien ne rjouit plus. Ce Pierrot en demi-deuil n'est autre
que le Gilles franais de Watteau qui a pris,  Londres, le frac macabre
des Hanlon-Lee.

N'importe! il faut amuser. Le gaz s'allume aux faades de plaisir.
L'orchestre chante. L'affiche aussi sonne sa fanfare de couleurs pour la
parade de la porte. Et quel cuivre sonore que ce joli jaune si aigu, si
spcial dans toutes les affiches de M. Chret.

  Il existe un bleu dont je meurs,
  Parce qu'il est dans les prunelles.

a dit finement M. Sully-Prudhomme. Il est un jaune dont je ris parce
qu'il est dans ses affiches--un jaune ravigotant comme la pelure des
citrons.

Sur la pierre lithographique que l'artiste prpare pour le tirage de ses
affiches, il met toujours ce jaune, avec du rouge, avec du bleu. Trois
couleurs seulement, primordiales, sont possibles. Il les pose en trois
motifs principaux qu'il gradue, nuance, augmente, dgrade--sur la
maquette d'abord, traite en gouache, avec des frottis de pastel, puis
sur la pierre o il transporte cette maquette.

Mais l'oeuvre de M. Chret ne se compose pas seulement de ses admirables
affiches. Par elles, il se devinait dj un dcorateur de race,
puisqu'il en orna les murs avec un sens dcoratif large, dli, expert
aux lignes harmonieuses.

Depuis, son talent s'est agrandi extraordinairement. Aprs ses affiches,
fantaisies  un seul personnage, il se mit  faire de la peinture 
l'huile, des dcorations proprement dites, comdies shakespeariennes
avec de multiples acteurs, des mouvements de foule: une pour le muse
Grvin, seulement  l'tat d'esquisse, qui formera une alle de
danseuses, les bras levs en vote; une pour l'Htel-de-Ville qui
ornera toute une salle d'un dploiement d'enfants et de figures
heureuses; une autre encore, termine, pour la dcoration d'une villa 
Evian, qui constitue un dlicieux ensemble: plafond, panneaux de salle 
manger, portes, et trumeaux--sans compter une srie de merveilleuses
sanguines par quoi M. Chret s'affirme directement en filiation avec les
matres du XVIIIe sicle.

Toujours des Ftes Galantes, des jubils de joie, o des groupes
d'apothose s'enlacent et se dsenlacent.

Le Gilles de Watteau se croyait perdu en ce sicle morose, et en exil
puisqu'il n'tait pas comme les autres... Il n'est plus seul. Il en a
retrouv qui lui ressemblent. Un autre Watteau s'occupe de lui. Et il y
a encore des pts succulents, des feux blancs qui ne sont plus ceux du
clair de lune, mais s'en rapprochent... Lumires lectriques, douces
quand mme, et qui lui laissent sa pleur un peu verte,  laquelle il
tient... Les Colombines l'aiment ainsi... Car les Colombines aussi sont
revenues, innombrables maintenant. Elles dansent des sarabandes autour
de lui. Elles l'attachent avec des chanes de roses. Tout tourne. Est-ce
 cause du vin trop blond?... Ou des cheveux blonds aussi? Est-ce de
suivre la ronde infinissable en ce plafond qui feint d'tre ovale mais
l'entrane quand mme, et entrane les Colombines et les entrane tous,
en un cercle probablement vicieux. Pierrot est ivre un peu. Il fait des
calembourgs.

Et la ronde continue au plafond--Olympe de joie, dans un recul et comme
au del de notre atteinte.

Car M. Chret, aprs un dessin minutieux de chaque figure, a soin
d'estomper, d'effacer, afin que l'impression soit plus vaporeuse et
ferique--Il s'agit bien, en effet, d'un spectacle vu comme un rve,
quelque chose d'lectrique, de lunaire, de phosphorescent; les formes
qu'on entrevoit parfois dans les flammes bleues du punch; les jeux fous
de la couleur sous des clairages artificiels.

Tout cela, M. Chret s'y vertua. Il l'avait dj indiqu en quelque
pastels, ses premires dcorations.

Or, un jour, voici que surgit une imprvue danseuse; cette Loe Fuller
(dont il fit d'ailleurs maintes affiches et peintures) qui, moins femme
qu'oeuvre d'art, montra soudain, ralises, toutes ses recherches. Qui
oubliera l'extraordinaire spectacle? Miracle d'incessantes
mtamorphoses! La Danseuse prouva que la femme peut, quand elle le veut,
rsumer tout l'Univers: elle fut une fleur, un arbre au vent, une nue
changeante, un papillon gant, un jardin avec les plis dans l'toffe
pour chemins. Elle naissait de l'air rose, puis soudain y rentrait. Elle
s'offrait, se drobait. Elle allait, soi-mme se crant. Elle
s'habillait de l'arc-en-ciel. Prodige d'irrel! Remous de tissus! Robe
en feu, pareille aux flammes o se cache Brunehilde et qu'il faut
traverser pour la conqurir.

M. Chret s'en enthousiasma: _elle lui donnait raison_. Est-ce que
lui-mme ne faisait pas, bien auparavant, du Loe Fuller peint?

Or, de son ct, il avait rendu dj la posie des couleurs en
mouvement, ce qui se dcolore et qui se recolore sous des clairages
factices, des feux de Bengale, des projections de lumires fondantes.

Ses oeuvres aussi sont de la danse: des feries, des pantomimes, des
ballets.

Tantt, dans les affiches, ils se jouent en plein air,  la clart crue
du jour; tantt, dans les pastels et les peintures dcoratives, o rgne
un jour de thtre, ils semblent corrobors par des feux de rampes.
Figures en rve, sarabandes de lettres, carnaval qui se dhanche, rit,
s'excite, mais dont on sent--et c'est la philosophie suprieure de cet
art--qu'il va s'achever dans une aube livide comme la mort.




M. CLAUDE MONET


Un des grands peintres actuels, pour ceux qui estiment que la peinture
se suffit  elle-mme, n'a pas pour objet d'exprimer des ides, des
sensations littraires, mais possde une volupt propre, dgage une
posie qui est sienne, avec le seul prestige des lignes heureuses, des
couleurs subtiles et accordes. La Nature entire est nature morte
pour un peintre d'une telle esthtique, qui, alors, est surtout un oeil,
une rtine merveilleusement sensible, un oeil contre lequel, dans la
tempe, est blotti un cheveau de nerfs, comme une tlgraphie magique
qui communique avec toutes les nuances de l'air. Mme au physique, M.
Claude Monet se caractrise par un oeil extraordinairement mobile qui,
dans son vaste visage de srnit, luit, vrille, s'broue, est rinc de
rayons, fourmille, miroite, semble taill  facettes et avoir aussi les
spasmes de lumire du diamant.


C'est peut-tre la premire fois, dans l'histoire de l'art, qu'un tel
oeil s'est pos sur le paysage. Et voil pourquoi M. Claude Monet a
renouvel la peinture de paysage. C'est ainsi chaque fois que parat un
artiste original. Quand Banville parlait de la rose, c'tait comme s'il
et t le premier pote ayant vu la premire rose. Pour M. Claude
Monet, chaque paysage qu'il peint a l'air d'avoir t regard pour la
premire fois par un peintre. Et la sensation de nature est pour nous
aussi, dans ses toiles, tout insouponne et toute vierge.

C'est  cause de cette nouveaut de vision que le peintre fut longtemps
mconnu. On refusa ses envois aux Salons. Son _Djeuner sur l'herbe_,
admis  celui de 1864, y provoqua des colres ou des rires. On sait le
mot fameux de Cabanel sur cet exquis Corot: Les Corot? ah! oui... a se
fait avec le grattage de nos palettes. A plus forte raison, lui et ses
pareils durent juger ainsi les premires oeuvres de M. Claude Monet.
Seuls Gautier et Daubigny furent bienveillants, et surtout Manet qui,
lui, se montra enthousiaste.


Cette amiti de Manet s'explique d'autant plus, que son propre art en
bnficia. Si, au dbut, M. Claude Monet subit un peu l'influence de
Manet, il est plus vrai de dire que Manet subit l'influence de M. Claude
Monet, pour toute la seconde partie de son oeuvre. On voit presque le
moment prcis o l'affluent se mla au fleuve en marche.

C'est que M. Claude Monet surtout,  son insu et de par son instinct,
fut un grand novateur. C'est lui qui cassa les vitres des ateliers,
ralisa dans sa totalit ce que le plein air pouvait ajouter de
frmissement et de vibration lumineuse  la peinture. C'est lui qui
clarifia la palette, la nettoya des ocres, des obscurcissements
sculaires, et fixa enfin sur la toile toute la lumire, grce  sa
technique du ton simple, du ton fragmentaire, pos par touches brves et
successives.

La peinture a suivi ainsi paralllement la science, les expriences de
Rood, les tudes de Chevreul. Toutes les couleurs associes donnent le
noir. Par consquent, le mlange des tons sur la palette est un
acheminement vers le noir. Il fallait donc ne pas mlanger les tons,
pour obtenir toute la lumire.


M. Claude Monet y a russi. Il a saisi jusqu'aux plus fines sensibilits
de l'atmosphre, par sa dcomposition des tons. On peut dire qu'il
apprivoisa la lumire, sans que ce ferique oiseau, aux ailes couleur du
prisme, ait perdu une plume ou un duvet entre ses doigts. Dlicat et
puissant, l'artiste a accumul une oeuvre norme, peignant  Giverny,
dans le Midi,  Antibes,  Argenteuil, dans la Creuse, dans les neiges
du Nord, les prs de Hollande; mais ce ne sont pas seulement des marines
qu'il a peintes, des dbcles de fleuves gels, des rives de la Seine,
des jardins de tulipes, des aspects de gares nocturnes, des rues livides
de banlieue parisienne, des brumes londoniennes, des sries de
peupliers, de meules, de cathdrales, de falaises, sans compter ses
merveilleux paysages d'eau, avec tout le maquillage, le tatouage
enfivr des reflets. Outre cela, ce qu'il a peint, et principalement
peint, c'est ce qu'il y avait entre le motif de chaque tableau et
lui-mme, c'est--dire l'atmosphre. Il a peint surtout ce que les
peintres avaient  peine vu: l'air, ce qui entoure les objets et qui
nous en spare, ce qui les modle, ce qui les caractrise. Les sites et
la vie elle-mme varient selon l'tat du ciel, le caprice des nuages, la
journe ascendante ou au dclin. Or M. Claude Monet, en mme temps que
tel paysage, peint aussi _l'heure qu'il est_, l'heure o il le voit; il
exprime donc sa vrit ternelle et sa vrit phmre, comme d'une
figure dont on fixerait les lignes, et, de plus, le mouvement.
L'aprs-midi, le paysage est dj diffrent de ce qu'il tait le matin.
Tout l'clairage atmosphrique a chang. Aussi, le peintre ne travaille
que quelques heures au mme effet. Le lendemain, il reprend la toile 
un moment identique et de caractre analogue. Il chelonne parfois
plusieurs tableaux, qui racontent ainsi les volutions de la journe. Il
faudrait craindre que cette conception d'art ne se condamnt elle-mme 
l'improvisation, s'il n'y avait pas la mmoire, qui emmagasine et vient
guider, corriger, les jours suivants, par le souvenir de la premire
perception.


Art tout spontan, et par consquent inpuisable que celui de M. Claude
Monet, qui, avec son pinceau prestigieux comme un archet, tira, des sept
couleurs, d'infinies variations. M. Claude Monet est le Paganini de
l'arc-en-ciel.




M. RAFFAELLI


M. Raffaelli est un exemple topique  l'appui de la thorie sur
l'influence des milieux que Taine prconisa. Pour avoir habit longtemps
Asnires, pour avoir vcu dans cette zone intermdiaire qui spare les
grandes villes de la pleine campagne, il se mit  peindre la banlieue et
y trouva une voie fconde, neuve, indfinie. Surtout que la banlieue
parisienne est spcialement significative, mouvante, avec ses terrains
nus, pels, ravags, comme si une bataille s'y tait livre. Et n'est-ce
pas la frontire, en effet, o la Nature et la ville se joignent, se
heurtent, luttent, se dciment l'une l'autre, au point qu'on ne sait, en
fin de compte, laquelle des deux l'emporte? Est-elle urbaine, cette
rgion contamine o les maisons se dbandent, ou les rues meurent
inacheves? Est-elle rurale, cette terre dont l'herbe est rase, les
arbres malingres, les champs jonchs de dtritus et habills de la fume
noire des usines?

Mais, pour un peintre, quel caractre dans cette banlieue! Or M.
Raffaelli, de par son talent raisonneur, logique, devait surtout aimer
les aspects dont il serait possible de formuler avec prcision le
caractre. Il a l'esprit trop formel pour aboutir  des synthses ou des
symboles. Ce serait un peintre plutt raliste, encore qu'il ait expos,
nagure, avec les impressionnistes, dans le groupe desquels on le
confondit. Mais, en ralit, il n'est d'aucune cole. Sa personnalit
est unique; ce domaine d'art de la banlieue lui est propre, et son
esthtique aussi, qui le lui a fait exploiter avec acuit et avec
quelque chose de la main dcide des chirurgiens. C'est que cette terre
suburbaine a pour lui un visage, un corps pour ainsi dire. Terre malade,
que des anmies, des cancers, des arthrites rongent. Le peintre suit les
lignes du terrain comme des muscles. Son pinceau a des rigueurs qui
dissquent. Il dtaille l'anatomie du sol. Il va jusqu' l'ossature. Et
mme dans la couleur, voici des bleus de misre et de froid, des rouges
de dartre...

Et les plis des terrains s'accordent avec les plis des vtements. Car
ces contres suspectes sont occupes par quelques figures: un rdeur, un
chiffonnier, un terrassier (parfois aussi un vieux cheval). Or, ceux-ci
ne sont-ils pas,  leur tour, comme une banlieue d'humanit? Epaves de
la grande ville, vaincus par elle, et incapables, d'autre part, de
rentrer dans la simple vie des champs, qui commence plus loin.

Ces corps en ruine, aussi ravags que les terrains, ces haillons aussi
dcolors que les cultures, M. Raffaelli excelle mmement  les
exprimer, mais sans apitoiement pour ces existences vagabondes, toujours
avec la mme rigueur d'me et de dessin, qui ne se proccupe que de
dgager leur caractre avec sincrit.

La sincrit, voil la qualit dominante de ce bel artiste. Et
l'orientation de son oeuvre mme nous en fournit une preuve curieuse. Il
peignit la banlieue tant qu'il vcut  Asnires. Or, depuis ces
dernires annes, il est revenu habiter Paris.

Eh bien! rentr ici, il eut des yeux neufs--ce Parisien de Paris,
pourtant--ou, du moins, des yeux renouvels par l'absence, pour regarder
la ville, les rues, les boulevards, les passants. Et le peintre de la
banlieue est devenu le peintre de Paris. Intressant avatar o son
esthtique foncire subsista; car il chercha encore  peindre les divers
quartiers en exprimant surtout leur caractre distinctif: une toile est
le quartier Saint-Sulpice, discret et ecclsiastique; une autre, les
Champs-Elyses, d'lgance mondaine, mouvemente, avec de riches
nourrices pavoises comme des golettes; une autre encore, la place de
la Rpublique, d'aspect marchand et populaire. Et toute une srie
s'enchanera.

Cette volution prouve combien M. Raffaelli est sincre et combien aussi
il est chercheur. Il rentre moins que personne--quoiqu'on le suppose le
peintre attitr et exclusif de la banlieue--dans le cas de ces peintres
spcialistes que Baudelaire dnonait avec raison. Lui, au contraire,
s'est achemin dans tous les sens: outre des paysages de ville et de
faubourgs, il a peint les petites gens, des fleurs, le monde des
cafs-concerts, des portraits, celui de de Goncourt qui est au Muse de
Nancy, ceux de mondaines dont il a russi les luxueuses parures avec le
mme pinceau qui peignait des haillons. Et toutes les matires: huile,
aquarelle, pastel, crayon, sans compter le burin, car il fait des
eaux-fortes, entre autres des eaux-fortes en couleur dont il opre
lui-mme le tirage. Et de la sculpture aussi, o il essaya d'innover, de
crer en bronze des sortes de bas-reliefs ajours qu'on pourrait
suspendre au mur des appartements comme des tableaux. Qu'est-ce qu'il
n'aborda pas encore? Il essaya de la ferronnerie, des bijoux qui taient
de vastes fleurs, d'inquitants animaux. Enfin il manie la plume, ami
des crivains, crivant lui-mme. Il consigna de nombreuses notes et
penses sur l'art, qu'il publiera peut-tre un jour.

Il suit en cela la tradition de maints grands artistes: est-ce que
Michel-Ange, Quentin-Metzys et, de nos jours, Fromentin, n'ont pas
pratiqu ces cumuls? Les formes d'art sont les moyens d'expression d'une
me artiste. Mais cette me surtout importe, et l'oeuvre d'art
n'intresse mme que parce que une oeuvre d'art est un tat d'me,
selon la dfinition que M. Raffaelli en a trouve, et dont toute son
oeuvre, aigu et pittoresque, est la confirmation, puisqu'il s'y raconte
lui-mme sous la forme de sites et de passants qui n'avaient de joie ou
de tristesse que la sienne.




M. JAMES M. N. WHISTLER


Peintre amricain, habitant Londres, il fut aussi naturalis parisien,
surtout depuis qu'il apporta comme don de Joyeuse-Entre, pour le muse
du Luxembourg, ce chef-d'oeuvre: _Portrait de la mre de Whistler_.
Quelle ligne hardie et neuve que celle de ce long corps  peine entrevu
dans la robe noire! Et quelle pntration psychologique: l'me mme
remonte au visage, car c'est elle qui claire de son rose de couchant
les joues que l'ge a faites ples. Et ces blancs si chastes: celui du
bonnet de dentelle, celui du mouchoir tenu en main avec ce geste, on
dirait, d'une premire communiante! Est-ce que la vieillesse ne ramne
pas  la puret initiale? Et le noir profond, mouchet de fleurettes, de
la tenture, cette tenture significative derrire laquelle on sent que
toute la vie de la femme frissonne encore, mais s'loigne, s'oublie!...
Et pour raccorder ces blancs et ces noirs, le gris d'ensemble qui adhre
aux murs, flotte en bue, propage ses sourdines, unifie sa cendre
morte, comme s'il tait au dehors, la cendre des annes envole du coeur
maternel!

Dans ce portrait d'une beaut sans date et qui porte dj comme un air
d'ternit, la patine anticipe des sicles, M. Whistler s'exprima avec
une sincrit, une motion, qui, du coup, le menrent jusqu' la
grandeur, lui qu'on imaginait seulement compliqu, arrangeur de got
suprme, et d'un subtil dandysme d'art et d'esprit. Dandy, certes, il le
fut toujours. Et par ses attitudes, son mpris du naturel, ses ddains,
son esprit cruel, on ne sait quoi de thtral et d'artificiel, il fait
penser  Barbey-d'Aurvilly, exgte du dandysme. Il y fait penser aussi
par sa combativit toujours en veil. Ses dmls furent mmorables. Il
vcut en guerre contre Burne-Jones et les prraphalites, dont l'art, 
son avis, est trop littraire, peu original, et ne fait que recommencer
les primitifs. On sait aussi son procs contre Ruskin, l'illustre
critique. De tout cela, est rsult un livre: _Le doux art de se faire
des ennemis_, dit avec un luxe unique et cette recherche esthtique
que M. Whistler apporte  tout. Il y a l, entr'autres, le _Ten
o'clock_, causerie faite  Londres et  Oxford.

Oui, nous observait-il, j'ai voulu, aprs que tout le monde avait dit
ce qu'il pensait de cet homme, que cet homme vint dire ce qu'il pensait
de tout ce monde.

Ce dut tre un spectacle piquant que d'assister  la lecture de ce fin
et mordant brviaire d'art, accentu par toute la mimique savante de
l'auteur et son physique trange: l'oeil luit derrire un monocle, la
bouche se retrousse en rose chiffonne, une lgendaire petite mche
blanche, unique, s'insurge en aigrette dans la chevelure plus fonce; il
rit par saccades, et une malice ptille sur tout son visage, ce visage
tourment, ouvrag comme un ivoire japonais.

N'est-il pas bizarre, ce got du bruit et des algarades avec la foule,
chez un peintre dont l'art est si aristocratique? C'est peut-tre qu'il
aime la bataille  la faon d'un sport, et s'amuse de ses ennemis comme
d'un tir aux pigeons.

Aprs quoi il rentre dans le rve. Ses tableaux sont des rves de la
couleur. D'abord  cause de son gris unique: on dira un jour le gris de
Whistler, comme le roux de Rembrandt, le rose de Fragonard.

Ce gris indfinissable est fait de toutes les nuances. Un peu blanc, un
peu bleu, un peu vert. Quand on regarde un de ses tableaux, c'est comme
si on entrait au dedans d'une perle. Gris de brume et de lointains,
moins invent pourtant qu'observ et copi. C'est le gris tendre des
ctes d'Angleterre, la couleur de la mer du Nord et du ciel qui, l't,
est au-dessus, ce gris d'horizon o le bleu ple du ciel et le vert ple
de la mer s'unissent et ne font plus qu'un. Nuance subtile et bien
d'accord avec les sourdines et les pnombres auxquelles le peintre se
complait. Il est le symphoniste des demi-teintes, le musicien de
l'arc-en-ciel. Nul n'a mieux compris les rapports mystrieux de la
peinture et de la musique: sept couleurs comme il y a sept notes, et la
faon d'en jouer, avec ce qu'on pourrait appeler les dises et les
bmols du prisme. Et comme telle symphonie est en _r_, telle sonate en
_la_, ses tableaux aussi sont orchestrs selon un ton, par exemple la
_Dame  l'iris_, fleur mauve pose dans la main de la femme comme une
note et signifiant que tout le portrait sera une polyphonie colore des
lilas et des violets.

Ce qui prcise mieux encore cette curieuse esthtique, ce sont les
titres de certaines petites toiles, figurant des crpuscules de Venise
ou de Londres, qu'il intitula lui-mme des Nocturnes, paralllement 
ceux de Chopin, mais d'un Chopin serein et qui rve au lieu du Chopin
malade et qui pleure; titres significatifs: Nocturne en bleu et argent;
nocturne en bleu et or. C'est toujours le ton des horizons maritimes
d'Angleterre, ici devenu plus bleu, comme il deviendra plus gris dans
des tableaux d'intrieur o les personnages voluent parmi le clair
obscur du crpuscule en cendre.

En cela il est bien du pays o il se fixa et dont il porte partout le
ciel dans ses yeux.

De mme, dans ses admirables portraits, ceux de Carlyle, de miss
Alexander, de Sarasate, son portrait par lui-mme, et les autres, et
tous, il se rvle de son pays d'origine, de cette inquitante Amrique,
de la race qui a produit Edgar Po. Les modles en sont obsdants.
Surtout les femmes, qui, toutes modernes et mme en toilettes de bal,
hantent aussi comme des Ligeia et des Morella, mergeant, en
apparitions, du crpuscule des fonds. Il y a de l'nigme dans tous les
personnages de ses portraits. On ne sait s'ils rentrent dans la vie ou
s'ils en sortent presque. Ils sont  la ligne d'horizon o tombe le jour
de l'ternit. Ils ont l'air anoblis par l'absence, dj dans le recul
du temps, presque posthumes  eux-mmes. Ils sont ce qu'ils auraient d
tre, ou ce qu'ils deviendront.

Et c'est sans doute pour ne point dranger cette atmosphre hallucine,
un peu somnambulique, de ses oeuvres, que M. Whistler, souvent, se garde
d'y introduire la ralit trop formelle de son nom. Comme sa manire est
tout de suite vidente et son originalit unique, il signe d'un emblme
qui est, pour lui, une signature suffisante: une sorte de papillon
immobile, petit vol fantomatique--comme s'il signait de son me.




SCULPTEURS




M. RODIN


M. Rodin est un des rares hommes de gnie actuels. Nul n'aura davantage
rvolutionn son art, si ce n'est, quant  la posie, Victor Hugo auquel
il fait songer.

Grce  lui, la sculpture est devenue le drame, c'est--dire quelque
chose de vivant et d'humain, au lieu de la tragdie compasse, de l'art
d'hypoge, qu'elle tait. La sculpture antrieure en tait arrive 
quelques attitudes conventionnelles,  un crmonial restreint de gestes
nobles. M. Rodin se renoua  la sculpture du moyen ge, qui sortait du
peuple et en tenait son grand accent humain. Ainsi il offrit  son tour
des gestes, des attitudes de corps d'une nouveaut qui dconcerte.

Gestes et attitudes moins trouvs que _retrouvs_; non plus acadmiques,
mais humains, enfin! Il lui avait suffi de regarder directement les
hommes, les pauvres et tragiques hommes, sans plus le souvenir des
dieux, des hros, des figures allgoriques, tout l'Olympe surann,
toute l'humanit factice des coles. Alors il vit qu'il y avait, non
plus quelques gestes, quelques attitudes uniquement beaux; mais des
milliers de gestes, des milliers d'attitudes, qui tous taient beaux...
L'humanit est divine comme la vie. Chaque tre, et chaque minute de
chaque tre, est de l'art. Varit infinie! Est-ce que les corps
s'allongent ou se tordent de la mme manire pour souffrir, aimer,
dormir, songer, mourir?

Du coup, M. Rodin avait trouv le moyen de renouveler la sculpture. Il
libra les gestes et les attitudes. Ainsi Hugo libra les vers et les
hmistiches, prouvant que, dans le moule de l'alexandrin, qui semblait
strict, on pouvait diversifier le rythme  l'infini. Ainsi M. Rodin, de
son ct, diversifia les lignes avec une varit sans fin qui ne drive
que de sa lucide observation et de son visionnaire amour de la Nature.

Car il ne s'agit jamais chez lui d'intentions littraires ou de
symbolismes, comme les mal clairvoyants, l'ont pu croire. Il ne
s'inquite que de la Nature. Il affirme  bon droit ne s'inspirer que
d'elle, et prtendre uniquement  l'interprter, voire  la copier. On
s'tonne... Mais c'est par l prcisment qu'il est un grand artiste.
L'art, c'est cette toile; je la vois, et vous ne la voyez pas! disait
dj Prault. M. Rodin a, pour voir la Nature, des yeux que nous
n'avons pas, et que les artistes ordinaires n'ont pas non plus. C'est le
propre des matres d'apercevoir des analogies qui chappent aux autres.

Le pote, lui, dcouvre les rapports mystrieux des ides, les analogies
dans les images et il les exprime par le rythme. Ce rythme est le mme
dans tout l'Univers. Le vent dans les arbres, la mer sur les grves, le
battement d'un sein de femme, vont _selon le mme rythme_.

L'art, de son ct, a pour objet les analogies dans les formes et les
exprime par le model. Or M. Rodin dcouvrit cette loi que--comme le
rythme est le mme dans tout l'Univers,--il y a aussi dans la Nature
intime _le mme model_. C'est--dire une semblable alternance de creux
et de bosses, qu'il s'agisse du rocher, du caillou, de l'arbre, de
l'animal, de l'homme. La lumire y est intermittente, joue, se distribue
pareillement. Et ce model uniforme de la Nature n'est jamais gal. Si
on prend un fruit, par exemple et qu'on le fasse tourner sur lui-mme,
comme la terre tourne, on remarque que chaque profil diffre. Cette
grande loi de la Nature, M. Rodin l'a applique  toutes ses figures,
qui en tirent leur suprme accent de vie. On comprend ainsi certains de
ses torses humains, pareils  des ceps noueux,  des corces d'arbres.
Et cette figure extraordinaire, qui doit servir pour son monument de
Victor Hugo au Panthon, et sera une Muse surplombant, au vol
horizontal: un buste et un ventre de femme, rien que cela; mais c'est
assez pour suggrer tout le paysage de la chair, comme un site choisi
par un peintre suggre tout un pays et toute la nature. Etonnant morceau
qui offre, lui aussi, cette loi du mme model de toute la Nature.
Model violent que celui-ci, tumultueux et minutieux, chair ravine
comme une grve, corps bossu comme une roche, avec des creux et des
reliefs accumuls. Le model des autres sculpteurs, auprs de celui-l
apparat un _model primaire_, se contentant, avec ses surfaces presque
lisses, de donner l'aspect approximatif des corps, et plutt la
musculature gnrale que la vrit de la chair, impressionnable comme
une eau qui sans cesse se crispe et change de place en place.

Si M. Rodin a pu dcouvrir cette grande loi de la Nature (inaperue des
autres hommes, mme des artistes plus infrieurs) qu'elle offre partout
le mme model, c'est qu'on peut dire d'un artiste comme lui qu'il vit
de plain-pied avec la Nature. Il s'gale  elle. Il est lui-mme _une
force de la Nature_; et ceci pourrait bien tre la dfinition la plus
exacte de tout homme de gnie. Dans ce cas, le gnie de M. Rodin est
vident. Il cr comme la Nature. D'abord il agit selon ses procds
puisqu'il est d'accord avec son model--(de mme qu'un crivain de
gnie est d'accord avec son rythme, toute belle phrase, tout beau vers,
ayant le mme rythme que la mer, la fort, la respiration humaine
suspendue  des seins de femme). Ensuite, il a, comme la Nature, une
varit infinie. La Nature jamais ne se recommence. Ni non plus l'homme
de gnie qu'est M. Rodin. Lui galement cre depuis la fleur jusqu'
l'lment, c'est--dire depuis une petite figure de nymphe, au corps
comme une tige, jusqu' son Balzac aussi tumultueux que la mer... Mais
la varit n'est pas suffisante sans la fcondit, autre trait de la
Nature, autre signe du gnie. Or M. Rodin a produit avec une abondance
inlassable et vraiment dconcertante. On se demande comment un seul
homme y a pu suffire. Et c'est bien vraiment, et plutt, une force
cosmique qui cre ainsi. Des centaines d'oeuvres, dj produites et
clbres; et des centaines encore, qui demanderaient  tre excutes en
grand, quoique toutes dfinitives dans leurs proportions rduites. Mme
les notes de l'artiste, c'est--dire d'innombrables figures, esquisses,
maquettes, ces notes, qui, d'ordinaire, lorsqu'il s'agit d'autres
sculpteurs, sont incompltes et ne servent que pour eux-mmes,
apparaissent, quant  lui, dfinitives et ralises, mme pour tous.
Ainsi encore fait la Nature, dont les bauches, mme incompltes, sont
parfaites.

Un autre caractre de la Nature, c'est que, chez elle, la puissance est
en mme temps de la douceur. Un paysage vaste de plaine ou de fort est
grand. Il est doux aussi. C'est pourquoi il est reposant. On retrouve ce
caractre dans les figures de M. Rodin o la vigueur s'allie  de molles
flexions de lignes,  un model qui frmit comme d'un souvenir de
caresse. C'est dans ce cas-l que son art se recueille, oblige  parler
bas, devient en quelque sorte sacr. Telle cette figure de l'homme qui
baise son enfant; ou celle du rveil d'Adonis, dont une nymphe coute le
coeur battre, si grave!

Ses oeuvres ont encore cette autre ressemblance avec les crations de la
Nature, c'est d'apparatre _sans date_. L'histoire, la lgende, des
nymphes, des monstres marins, des corps humains, tout ce qui est, tout
ce qu'on rva et qui, par consquent, est aussi, tout l'Univers physique
et crbral, constitue la matire de son art; et, comme la Nature, il
est contemporain de tous les temps... Il y a une figure de lui bien
tonnante  cet gard; une tte d'homme, borgne, une oreille dchire,
accourant vers celui qui le regarde, juif-errant des sicles, la bouche
ouverte dans une clameur de fou qui semble crier depuis deux mille ans
et criera encore dans deux mille ans.

Un jour, nous avons senti, par une sorte de minute rsumatoire, combien
il est vrai de dire que M. Rodin s'gale  la Nature et en fait partie,
pour ainsi dire... Pour mettre en vidence un fragile groupe: trois
petites femmes nues enlaces et dansant comme au tournoiement d'une
toile, il les posa sur un vieux vase gallo-romain (elles taient
censes reprsenter l'esprit du vase). Pour quilibrer celui-ci,
l'artiste l'entoura,  la base, de fruits qui se trouvaient l, par
hasard, des coings sur leurs branches encore feuilles; il tanonna le
vase de terre rose, avec les belles pommes d'un jaune de couchant. Le
frle groupe de pltre, au-dessus, dansait. Des fils de toiles
d'araigne rejoignaient les bras, comme des fils de la vierge les trois
roses blanches d'un mme rosier. Un papillon s'y tait pris, on ne sait
quand et, mort, gisait... Agencement merveilleux... Tout cela
constituait un pome de nature, comme _n ainsi_. L'oeuvre de sculpture
n'tait que la partie d'un tout, un fragment de ce pome de nature,
semblable au reste... Et les mains craintives de M. Rodin entouraient le
fragile accord de tout cela, le prolongeaient, avaient l'air d'en faire
partie encore un peu, de commencer seulement  s'en sparer, comme un
crateur de sa cration.

                                   *
                                 *   *

Puisque M. Rodin est si conforme  la Nature, il devait ncessairement
accorder  l'amour dans son oeuvre la mme importance capitale qu'il a
dans la Nature elle-mme. Parce que son art est humain, parce qu'il a
introduit la passion dans la sculpture (devenue drame au lieu de
tragdie) il choisira plutt les paroxysmes de l'amour et de la volupt.
Mais il connat et exprime tout l'immense clavier, depuis l'idylle
ingnue jusqu'aux frnsies de la pire luxure. Dans le _Baiser_, hymen
auguste, groupe admirable du couple ternel qui s'enlace, il mne
l'amour jusqu' l'attitude sacre... Fonction de la Nature. Loi des
espces... Tout fait silence autour... L'amour se hausse  une
majest... L'amour, ici, est religieux. L'homme enlace si tendrement. La
femme s'abandonne si chastement... Toutes les lignes du groupe se
fondent... On ne distingue plus l'homme de la femme. Unit du couple...
Mystre de la Sainte Dualit...

A l'oppos de cette conception de l'Amour, selon la Nature elle-mme,
toujours chaste et noble, M. Rodin exprima l'amour selon les hommes,
c'est--dire tel que l'ont dform les passions, les fivres,
l'hrdit, l'alcool, la maladie, la tristesse, l'ennui, la cruaut, la
curiosit. Il a rendu l'amour ternel, mais aussi l'amour actuel.
Haillons humains tremblant et claquant comme des drapeaux dans le vent
de la concupiscence! Ah! comme il les fixe, cet extraordinaire
sculpteur, les affres du dsir! C'est l'immortelle douleur du couple de
la Gnse, uni, spar, et qui se cherche, se perd, se retrouve, se
runit, se hait entre des baisers ayant le got des larmes. Les voil,
les amants innombrables: torses, croupes, seins et lvres mls--et si
voraces l'un de l'autre! Cent scnes inventes par le sculpteur o la
sensualit terrible, crie, treint, jouit, en des contorsions qu'on
dirait plutt celles du dsespoir ou de l'agonie. Ici surtout s'atteste
la prodigieuse observation de l'artiste qui a l'air d'inventer des
gestes indits, des attitudes varies et sans fin, mais en ralit,
aurait pu les voir et ne fit qu'en deviner la quotidienne ralit. La
mimique de la volupt est infinie. Et elle est toujours belle
puisqu'elle est conforme  la Nature. M. Rodin en fixa quelques aspects,
assez pour rompre avec les poncifs sentimentaux en cette matire et
apprendre aux sculpteurs futurs qu'il y avait l  trouver des figures
sans fin, rien qu'en suivant docilement l'exemple humain.

Ici, un couple heureux sur un monstre marin, absorb dans son bonheur,
insoucieux du pril et de la mort qui est toujours de l'autre ct de
l'amour; l, une figure qui est une femme aux gestes crisps,  l'pine
dorsale comme un arc dtendu, prostre par quelque brusque adieu; l
encore, une vieille, le ventre bossu, qui attend, lubrique encore.
Voil un groupe effrayant: la _Tentation de saint Antoine_; le moine est
couch tout de son long; la tte est souveraine, elle regarde la terre.
Toute l'importance est dans la partie basse du corps, norme et qui
bombe sous le froc; par-dessus, une femme, nue et serpentine, se
prlasse ainsi que sur une bte vaincue; et le saint, en effet, est
accroupi, comme dans un commencement, dj, d'animalit. Voici surtout,
plus terrible encore, une autre oeuvre: le groupe d'un amant acharn 
l'amante et qui se trane aprs elle, cramponn  ses seins comme  des
clous, martyr, en rut de sa croix! Obstination aveugle! Supplice d'un
couple dsappari, o l'un des deux cessa d'aimer! Spectacle tragique...
Oh! ces ples marbres, ces nocturnes bronzes, tmoignage de nos passions
fix par le sculpteur, et qui attestent  l'humanit effare que
l'amour, au fond, est tragique et ressemble surtout au malheur.

Il y a loin de ces figures  celles du _Baiser_. Celle-ci, c'est l'hymen
des premiers jours du monde, des aubes o la nature et l'humanit
taient jeunes. Ivresse d'Adam et ve! Couple en accord parfait, que
tout couple, aujourd'hui, n'est plus qu'une seule minute dans le cours
de son amour. Aprs, viennent les tourments que les amants se crent 
eux-mmes, ou que leur suscitent l'appauvrissement du sang, les nerfs,
les vices, la frnsie de leur dsir mme. Alors ce sont les treintes
fivreuses, les corps cabrs par le fouet des excitants, vins et
drogues, les enlacements jaloux et fous, les caresses qui s'vertuent
aprs un nouveau pch, les passions quivoques. M. Rodin, notateur de
la volupt, est all jusqu'au bout. Il a suivi l'humanit jusqu'en les
pires erreurs et dlires des sens, l o on aboutit aux treintes dans
le vide, aux coupables dlices d'Onan ou de Lesbos. Les artistes
japonais, les sculpteurs des cathdrales taient, ici, pour lui servir
de prcdents et de caution.

Il y a surtout, de lui, dans ce sens, une rcente et merveilleuse
collection de dessins qui sont des dconcertantes synthses, des nus
enlevs d'un trait instantan o la gouache a prcipit le ton nuanc de
la chair, toute une humanit fminine, avec des afflux obses, des
maigreurs extrmes de dcadence, seins boursouffls, gorges comme des
grappes de raisins sus, cuisses aux ampleurs d'animaux, hiratismes
comme d'idoles, accroupissements comme de sphynx. Toute la beaut du
corps, ici; et, l, tout le ridicule frileux du nu. Mille attitudes
encore une fois, depuis la pose ingnue d'une vierge sans voiles qui
songe, jusqu'au cabrement d'une femme damne que son plaisir solitaire
tord sur la blancheur du papier comme sur un lit.

Dans la notation de ces tranges aspects de la passion, M. Rodin ne
cesse pas d'tre selon la Nature, laquelle connat aussi les
dformations. Et la preuve c'est qu'ici encore son art est sans date,
caractre qui marque les oeuvres de la Nature et marque aussi les
siennes, mme celles de cet ordre. Si peu dates, qu'on pourrait croire,
quant  ces dessins, gouachs,  des peintures venues de quelque temple
d'Assyrie ou d'une cellule libidineuse de Pomp... Peinture murale,
vieille de sicles, et reporte par on ne sait quel miracle gal au
rentoilement, sur un bristol d'aujourd'hui.

                                   *
                                 *   *

M. Rodin n'a pas seulement exprim l'amour; mais toutes les passions.
Son art va plus loin que les cas. Il s'agrandit  la beaut de l'ide
gnrale,  une philosophie de la vie, dans son admirable _Porte de
l'Enfer_, qui, elle aussi et encore une fois, n'a rien de contemporain
et de contingent, droule la permanente Humanit. C'est un tableau des
Passions, toutes les passions, regard par la grande figure qui est au
sommet et reprsente, non pas mme Dante, mais le pote ternel, pensif
et nu, en communion avec ce que Baudelaire appelait le spectacle
ennuyeux de l'immortel pch. C'est, en effet, du Baudelaire sculpt.
Porte d'entre du Jardin des Fleurs du Mal autant que Porte de l'Enfer.
Ici roulent ple-mle, comme des pentes mmes de la vie, les inquiets du
dsir, les maudits de la luxure, les dchus de l'orgueil, les damns de
l'avarice, les repus de la gourmandise, les congestionns de la colre,
les amaigris de l'envie, toutes les victimes des vices capitaux. Porte
pleine de pchs! Porte qui est une treille satanique, le rpertoire des
passions, l'examen de conscience de l'Humanit.

                                   *
                                 *   *

Mais l'art de M. Rodin n'a pas connu que les passions et leurs
paroxysmes. Il eut ses heures de crbralit, de srnit auguste. A
ct de Baudelaire, il y a un Michelet. Ce sculpteur fut aussi un
historien. Et prcisment un historien  la Michelet. Mme son model,
dans ce cas, procde par raccourcis fulgurants, par bonds fivreux, avec
de grandes sautes comme celles du vent sur une eau. Ainsi il prsenta
avec une loquence pathtique, l'pisode grandiose des _Bourgeois de
Calais_, emprunt  Froissart, groupe admirable o l'on voit les six
hommes, nu-tte et pieds nus, aller vers Edouard, roi d'Angleterre, sur
un plan uniforme, sans le mlodrame des gestes, dans la grandeur de la
douleur humaine. Il fut encore historien en son monument de Victor Hugo
qui est une biographie suprieure du pote. Est-ce que le visage qu'il
nous donne n'est pas plus explicatif que les plus longs tomes de
critique? C'est le visage d'un lment, le visage de quelqu'un qui a
l'air plus grand que l'humanit, offre un aspect minral ou vgtal,
semble plutt appartenir  l'ternit de la nature. Visage sourcilleux
que celui du pote avec son front de pierre, ses sourcils de gramen, sa
barbe d'herbe sauvage. Et la magnifique ligne hardie de la jambe, qui
s'allonge et se prolonge comme la racine d'un arbre! Il est figur
devant la mer, ce propice Ocan au bord duquel il vcut dans l'exil et
qui agrandit le gnie du pote jusqu' la proportion de lui-mme. Autour
les Muses diverses. Mais non pas  l'tat de Muses allgoriques; des
femmes plutt; non des apparitions, mais des prsences, toujours
fidles, toujours chuchotantes... L'une, surtout, est d'une beaut,
d'une nouveaut uniques: celle qui dtient le secret des Voix
intrieures, discrte, pudique, vtue des mousselines du brouillard,
recroqueville, comme ayant l'air de couver des vers qui n'ont pas
encore d'ailes... Les autres sont la Muse tragique, la Muse lyrique. On
dirait une scne de lgende. Mais ce qui y domine, c'est quand mme
l'humanit de Victor Hugo, ressemblant et textuel, tel que l'artiste
nous l'avait dj fix, auparavant, dans deux tonnantes pointes
sches.

Car M. Rodin fut portraitiste aussi, si on peut dire. Il a fait
d'expressifs bustes: de Puvis de Chavannes, de M. Octave Mirbeau, de
quelques femmes, dont l'une, au Muse du Luxembourg, s'offre dans le
marbre blanc avec une grce si royale et si calme.

Mais o il fut surtout historien, c'est dans sa statue de Balzac. On
n'oubliera pas de longtemps les clameurs que cette oeuvre hardie
suscita. On peut dire cependant qu'elle ne faisait que continuer toute
l'oeuvre antrieure du sculpteur, ce progressif acheminement  plus de
synthses et qu'elle n'en est, en somme, que l'aboutissement et la
tumultueuse conclusion. Ici surtout il s'est montr un historien  la
Michelet, c'est--dire un historien visionnaire, se proccupant moins de
vrit littrale et de ressemblance que d'vocation et de suggestion.
C'tait le seul moyen pour susciter devant les foules  venir le
dconcertant gnie qu'est Balzac. Lui aussi, autant que Victor Hugo, il
fallait le reprsenter avec un visage comme un lment. Oui, s'est dit
le sculpteur, tel est le visage qu'il convient de faire! Le corps,
ngligeons-le; c'est la masse quelconque, la part commune avec
l'humanit. Il suffit de le sous-entendre, de l'indiquer. Tous les
statuaires pourraient le faire, et moi aussi. Le visage seul importe,
_non pas_ un visage humain, ni le mien, ni le vtre, ni mme celui de
Balzac; mais celui qu'il eut _quand il a regard tout ce qu'il a vu_.
Pensez donc: avoir vu la comdie humaine! Avoir vu les personnages de
tant de romans qu'il a crits, et les personnages de tant d'autres qu'il
aurait crits s'il n'tait pas mort  cinquante ans, car il en avait vu,
de la vie, pour crire encore, jusqu'au bout, pendant des sicles, comme
Delacroix mourant, qui disait avoir des projets pour peindre pendant
quatre cents ans. Il avait vu toute la vie, toutes les passions, toutes
les mes, tout l'Univers. La terreur d'avoir vu tout cela,--et
l'angoisse aussi! Car ce n'tait que pour un moment; il fallait tout
dire, vite. La mort prmature tait l... Elle tait dj sur son
visage. Voil le visage qu'il faut rendre, n'est-ce pas? Voil ce que
doit tre la statue d'un homme comme Balzac, dans l'ternit de
Paris--sinon il y a le daguerrotype de Nadar: Balzac avec des
bretelles!...

Ce point de vue, conscient ou non, du sculpteur, peu s'en sont rendu
compte. Et cependant il tait le seul qui fut d'accord et _logique_ avec
le sujet impos. Etait-il possible de concevoir l'effigie de Balzac
comme d'un crivain ordinaire? M. Rodin l'a vu norme et effrayant comme
il est en ralit. Et c'est la tte seule qui exprime dans ce cas, avec
clat, le dmon intrieur. En elle, il fallait, ici, tout concentrer. Le
corps, quoique juste, fut volontairement sous-entendu et noy aux plis
de la vaste robe de bure dont il s'enveloppait comme des vagues d'une
mare. La tte en sort, effare de voir ce qu'elle voit, effare surtout
d'affleurer la vie pour un temps bref, visage du gnie sorti de la
matire et qui va rentrer dans la matire,--il lui en roule cette poire
d'angoisse  la gorge!--lui-mme un masque phmre rsumant tous les
masques de la comdie humaine.

Qu'on ne cherche donc pas ici la ressemblance, mais une dramatique
vocation. La face est formidable, les yeux clignent, se crispent,
vrillent parmi les graisses du visage, parfois ont l'air de chavirer
comme sous le poids de trop de spectacles. Et ce nez embusqu! et cette
moustache qui se hrisse comme d'un fauve, d'un chat sauvage, d'un tigre
qui cherche des proies... Et cela n'est-il pas conforme  toutes les
images suscites en nous, ds qu'on prononce seulement le nom de Balzac,
 plus forte raison quand nous rflchissons sur son oeuvre
extraordinaire, sa vie, son immortalit sans fin? Un homme comme lui
dpasse si effrayamment la norme et le cadre habituel de l'humanit. Les
gnies sont moins des hommes que des monstres. Voil ce que M. Rodin a
compris et rendu si magnifiquement. C'est pourquoi il a voulu que son
oeuvre aussi ft moins une statue qu'une sorte d'trange monolithe, un
menhir millnaire, un de ces rochers o le caprice des explosions
volcaniques de la prhistoire figea par hasard un visage humain. On
montre ainsi, en des montagnes des bords du Rhin et d'ailleurs, tels
profils clbres de l'humanit, celui de Napolon, par exemple, immense
et trs ressemblant, tout dcoup sur l'horizon, prexistant ainsi avant
sa venue et de toute ternit. trange phnomne, comme si les gnies
taient vraiment des aspects de la Nature et les visages immanquables de
la Destine. Ainsi M. Rodin, en concevant de cette faon son Balzac,
concordait avec l'ordre ternel et la logique mme de la fatalit du
gnie. Sa statue aussi fait penser aux visages qui sont dans les
rochers.

                                   *
                                 *   *

Et ceci, une fois de plus, prouve que M. Rodin cre comme la Nature.
Mme dans la prsentation de ses oeuvres, on retrouve les procds de la
Nature. Ses marbres sont frustes, taills seulement d'un ct, et il en
sort des figures, tantt une face ruine par la douleur, une autre
s'brouant vers l'amour, une autre encore, qui n'est pas dcide 
vivre. Ses bronzes ralisent le mme effet, par des coules sans
accent, alternes avec des formes dcisives qui en margent; d'tranges
patines, vertes et noires, donnent l'air  ces bronzes d'avoir sjourn
durant des sicles parmi la houille et les poisons... Tout est vague,
inquitant, complexe, fuyant ou formel, dans le marbre ou le bronze,
comme des penses dans le cerveau ou les tres et les objets dans la
Nature.

Et c'est la dernire preuve qu'un tel artiste de gnie opre vraiment
d'un bout  l'autre, conformment aux procds de la Nature, qu'il
s'gale  elle, qu'il est aussi une force de la Nature. On en trouve le
symbole, fix par lui-mme, dans cette esquisse de la naissance d've,
selon la version de la Gense. ve est reprsente naissant comme la
Nature fait natre, les bras replis, recroqueville, dans la position
d'avant la vie, celle prise par l'enfant dans le sein de la mre... M.
Rodin l'a fait sortir telle du nant, parce que, inconsciemment, il n'a
jamais agi que suivant les formes de la Nature, parce qu'il n'a jamais
cr que comme le symbolique Crateur--avec de l'argile aussi!




TABLE


                                    Pages.

  CRIVAINS

  Baudelaire                             3

  Les Goncourt                          27

  Stphane Mallarm                     45

  Les Rosny                             55

  Verlaine                              67

  Villiers de l'Isle-Adam               79

  Hugo                                  87

  Alph. Daudet                          99

  Valmore                              109

  M. J. K. Huysmans                    121

  Lamartine                            131

  M. Octave Mirbeau                    143

  Brizeux                              158

  M. Anatole France                    167

  M. Mistral                           179

  M. Pierre Loti                       187


  ORATEURS SACRS

  P. Monsabr                          199

  Mgr d'Hulst                          209


  PEINTRES

  M. Puvis de Chavannes                219

  M. Albert Besnard                    225

  M. Eugne Carrire                   241

  M. Jules Cheret                      247

  M. Claude Monet                      253

  M. J.-P. Raffalli                   259

  M. James Whistler                    265


  SCULPTEURS

  M. Rodin                             273




Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
 3 fr. 50 le volume

EUGENE FASQUELLE, DITEUR, 11, RUE DE GRENELLE


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    Paysages et Paysans                               1 vol.

  EDMOND ROSTAND
    Cyrano de Bergerac                                1 vol.

  EMILE ZOLA
    Paris                                             1 vol.


ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT


13681.--L.-Imprimeries runies, rue Saint-Benot, 7, Paris.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:


  Page 17: ivressse remplac par ivresse (Cette ivresse du Voyage
             est brve)
  Page 50: clignotte par clignote (toile qui clignote...)
  Page 52: communition par communication (des portes de
             communication)
  Page 71: ruiselle par ruisselle (se jette  genoux, ruisselle
             de larmes)
  Page 82: scientique par scientifique (telle application
             scientifique qui se ralisa)
  Page 112: Ponrtant par Pourtant (Pourtant elle avait uni sa vie)
  Page 116: chuchott par chuchot (quelque chose de chuchot)
  Page 123: les les par les (et les correspondances mystrieuses)
  Page 125: acccroissement par accroissement (le minime et quotidien
              accroissement)
  Page 126: Chateaubriant par Chateaubriand (Chateaubriand appelait
              le gnie du christianisme.)
  Page 138: toujour par toujours ( ce fluide charmeur qui furent
              toujours en lui)
  Page 139: honnt par honntet (Par honntet et pour sauver de
              la faillite)
  Page 161: idylle par idylles (Certes, les idylles de _Marie_)
  Page 172: qu'il par qu'ils (M. France veut qu'ils s'aiment 
              Florence)
  Page 179: appell par appel (Le Midi a appel Mistral)
  Page 191: ce ce par ce (en ce joli livre,)
  Page 215: le par la (mais il savait la grande parole du Psalmiste)
  Page 236: l'automme par l'automne (un roux qui mixture les
              rouilles de l'automne)
  Page 256: londonniennes par londoniennes (des brumes londoniennes)
  Page 262: le le par le (dont il opre lui-mme le tirage)
  Page 268: dizes par dises (qu'on pourrait appeler les dises et
              les bmols)
  Page 276: surplomblant par surplombant (et sera une Muse
              surplombant)





End of the Project Gutenberg EBook of L'lite, by Georges Rodenbach

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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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