Project Gutenberg's Les Phnomnes Psychiques Occultes, by Albert Coste

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Les Phnomnes Psychiques Occultes
       tat Actuel de la Question

Author: Albert Coste

Release Date: May 30, 2013 [EBook #42852]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PHNOMNES PSYCHIQUES OCCULTES ***




Produced by Hlne de Mink and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)







Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    LES PHNOMNES

    PSYCHIQUES OCCULTES

    TAT ACTUEL DE LA QUESTION




    LES PHNOMNES

    PSYCHIQUES OCCULTES

    TAT ACTUEL DE LA QUESTION

    PAR

    LE Dr ALBERT COSTE

    DEUXIME DITION

    REVUE, CORRIGE ET AUGMENTE


    Les possibilits de l'Univers sont
    infinies comme son tendue physique.

    O.-J. LODGE.

    Nous sommes si loigns de connatre
    tous les agents de la nature et leurs
    divers modes d'action, qu'il serait peu
    philosophique de nier l'existence de
    phnomnes, uniquement parce qu'ils
    sont inexplicables dans l'tat actuel de
    nos connaissances.

    LAPLACE.


    MONTPELLIER

    CAMILLE COULET, LIBRAIRE-DITEUR

    5, Grand' Rue, 5

    PARIS

    G. MASSON, LIBRAIRE-DITEUR

    Boulevard Saint-Germain, 120

    1895




PRAMBULE


_Qu'entend-on par Phnomnes psychiques occultes?_

_Ce sont des phnomnes contraires, en apparence,  toutes les lois
connues de la nature, inexplicables par les donnes actuelles de la
Science, et qui se produisent, tantt spontanment, tantt par
l'intermdiaire de certaines personnes._

_On le voit, ce terme de Phnomnes psychiques occultes n'est que la
dnomination scientifique de ce qui s'tait appel jusqu'ici le_
Merveilleux _et le_ Surnaturel.

_Or, ces phnomnes ont-ils une existence relle, objective, en dehors
de toute hallucination, de toute supercherie?_

_Nous n'hsitons pas  rpondre, avec M. le Professeur Charles
Richet_:

Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mles aux forces connues
et dcrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication
mcanique, simple, vulgaire, ne suffit pas  expliquer tout ce qui se
passe autour de nous; en un mot, qu'il y a des phnomnes psychiques
occultes, et si nous disons occultes, c'est un mot qui veut dire
simplement inconnus[1].

  [1] _Lettre  M. Dariex sur les Phnomnes psychiques_, in
  _Annales des Sciences psychiques_.--No 1.

_Et maintenant, nous allons tcher de prouver ce que nous venons
d'affirmer._




LES PHNOMNES PSYCHIQUES OCCULTES




INTRODUCTION


Il y a seulement une dizaine d'annes, la soutenance, devant une
Facult de mdecine, d'une thse sur les Phnomnes psychiques
occultes, autrement dit presque un Essai d'officialisation du
Merveilleux[2], aurait t une tentative impossible.

  [2] Il est entendu que, pour les facilits du discours, et _toute
  opinion sur la cause possible de ces Phnomnes mise  part_,
  nous comprenons sous les termes de _Merveilleux_ et de
  _Surnaturel_ l'ensemble des faits contraires, en apparence, 
  toutes les lois naturelles connues et inexplicables par les
  donnes actuelles de la Science. Donc, pas d'quivoque.

A cela, plusieurs causes:

D'abord, il faut bien l'avouer, la rpugnance singulire dont
tous--mme les meilleurs cerveaux--nous sommes plus ou moins dupes
envers ce qui drange nos habitudes mentales, ce que Lombroso a nomm
le _Misonisme_.

Ensuite, l'immense discrdit, la rputation plus que suspecte dont
jouissait, depuis la fin du sicle dernier, tout ce qui, de prs ou
de loin, touchait au Surnaturel.

Enfin, et c'est ici le motif principal--sa suppression devant
entraner celle de tous les autres--l'indigence o se trouvait la
doctrine occulte de ce qui peut susciter et justifier un intrt
scientifique srieux, c'est--dire des faits d'observation exacte,
mthodique, en nombre suffisant, tudis et garantis par des
exprimentateurs impartiaux, rompus  tous les secrets de la vritable
mthode scientifique.

L'histoire du Merveilleux offre cette particularit qu'aprs avoir,
sous des formes diverses, jou dans l'volution mentale de l'homme un
rle considrable, non seulement ses origines et son essence, mais
encore son existence elle-mme, ont t, jusqu' nos jours, l'objet de
dbats passionns: croyances fanatiques ou ngations irrductibles.

Et cela s'explique aisment par ce fait que, chez l'homme, la notion
du surnaturel affecte cette partie de son me qui est  la fois la
plus impressionnable et pour lui la plus chre: ses sentiments
qu'elle exalte ou qu'elle accable, ses croyances que, pour une bonne
part, elle dtermine.

Il est donc probable que nous saurions depuis longtemps  quoi nous en
tenir sur ce qu'il faut croire des phnomnes du Merveilleux, si les
considrations d'ordre politique, religieux, sentimental ou mme
simplement esthtique et littraire, ne s'taient opposes  leur
tude dsintresse.

Il est probable que, sans ces scrupules de divers genres, auxquels se
joint encore la crainte d'tre dupe, le Surnaturel sorti du domaine de
l'empirisme,  l'exemple des sciences positives, formerait maintenant
une branche de l'une de ces sciences: Physique ou Psycho-physiologie.

A moins que, affirmant d'clatante faon sa nature supraterrestre, il
n'ait--souhaitable et inespr bienfait--assur  l'me humaine
l'indestructible soutien d'une indiscutable Foi.

Or, de nos jours, grce  un mouvement spcial d'ides, de croyances
et de sentiments, sorte de raction  laquelle on a voulu donner le
nom de _Nouveau Mysticisme_[3], on peut, sans crainte de susciter trop
de colres ou des oppositions systmatiques, se pencher de nouveau
sur les mystres du Surnaturel, sur ces phnomnes tranges, dont on
parle depuis l'origine de l'homme, et qui, heurtant violemment nos
habitudes d'esprit, ont, par excellence, le don d'exciter, d'irriter
mme la curiosit.

  [3] Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_ (Alcan, 1891). Voir, sur ce
  qu'il faut penser de la sincrit de ce mysticisme, la hautaine
  et cinglante prface que J.-K. Huysmans a mise au prcieux livre
  de Rmy de Gourmont: _Le Latin mystique_ (Vanier, 1892).

On a d'autant plus de titres  le faire que la Science, arme de ses
instruments de prcision, s'est enfin dcide  s'occuper de ces faits
absurdes en apparence et contraires  toutes les lois qu'elle a
tablies jusqu'ici; elle a commenc,  leur sujet, une enqute qui,
esprons-le, va permettre de faire un peu de jour en cet obscur
fouillis du Merveilleux.

Comme le dit M. Paulhan dans la substantielle tude qu'il a consacre
aux hallucinations vridiques[4]: Faire entrer le Merveilleux dans la
science, ce serait satisfaire  la fois notre got, jamais dompt pour
le Merveilleux, et notre respect toujours croissant pour la Science.
C'est ce que l'on essaie de faire, et cette application des mthodes
exactes et prcises  des sujets qui paraissaient ne relever que de la
Foi est un des caractres importants et originaux de notre science
psychologique. Nous ne voulons plus nous contenter, pour nier ou pour
croire, d'impressions personnelles ou de raisons instinctives et
vagues.

  [4] Paulhan: _Les Hallucinations vridiques_, in _Revue des
  Deux-Mondes_, 1er nov. 1892.

Et cette hardiesse dans l'investigation de l'_Au-del_ est d'autant
plus lgitime qu'il serait du fait d'une troite prsomption de
regarder, comme dj connues et dsormais enfermes dans les
catgories de nos sciences, toutes les modalits de la Force et de la
Matire. Qui pourrait soutenir que, dans notre terrestre atmosphre,
n'agissent pas--dissimules et pourtant puissantes--des forces
chappant  tous nos concepts? Serait-il donc absurde de supposer des
tats de la matire diffrents de ceux dont nos sens ont la notion
familire?

Absurde au contraire serait la ngation _a priori_, en ce temps o
les applications des donnes de la Science ont possibilis
l'Invraisemblable.

N'est-ce pas ici ou jamais le lieu de se rappeler la prudence
intellectuelle de Montaigne: La raison m'a instruit que de condamner
ainsi rsolment une chose pour faulse et impossible, c'est se donner
l'advantage d'avoir dans la teste les bornes et limites de la volont
de Dieu et de la puissance de notre nature, et qu'il n'y a point de
plus notable folie au monde que de les ramener  la mesure de notre
capacit et suffisance.

Quelles seront maintenant les consquences de cette enqute
scientifique? Nul ne saurait le dire d'une faon certaine. Pour notre
compte, nous les prvoyons nombreuses et graves et capables de
provoquer d'inattendus et singuliers bouleversements dans l'Ame
contemporaine...

Quoi qu'il en soit, cette tardive mais louable curiosit de la Science
pour les inquitantes nigmes de l'Occulte aura peut-tre, entre
autres rsultats imprvus, celui de dissiper bien des erreurs, bien
des calomnies, dont furent victimes ces sciences d'un autre ge:
Magie, Alchimie, Kabbale, etc., qui, toutes, faisaient de l'existence
des forces occultes de l'homme et de la nature comme la base de leurs
enseignements.

Dans les pages suivantes, nous ngligerons ce ct de la question,
ainsi que tous ceux du mme genre, pour nous en tenir _exclusivement_
aux rsultats positifs que l'enqute, commence par des hommes d'une
intelligence aussi amplexive que courageuse, a donns jusqu'ici.

_Ce travail n'a d'autres prtentions que d'tre, pour ainsi dire, le
procs-verbal de l'tat actuel de la question_, car, on ne saurait
trop le rpter, il est dsormais acquis que la question du
Merveilleux existe et que son tude s'impose.

Par malheur pour nous, malgr une exprimentation de deux annes, nous
n'apportons en ces matires aucune lumire nouvelle. Les rsultats que
nous avons obtenus, quoique non ngligeables et mme encourageants, ne
nous ont pas sembl accompagns de suffisantes garanties de contrle
pour que nous les puissions admettre.

C'est qu'ici l'exprimentation est encore plus dlicate, plus pineuse
que partout ailleurs. Les causes d'erreur sont infiniment multiples
et elles ne sont pas seulement extrieures  l'observateur; il les
porte aussi en lui-mme: en tous ses sens que peuvent abuser de
multiples hallucinations, en son cerveau que des suggestions
puissantes ou simplement de sduisantes analogies peuvent entraner 
d'errones conclusions. On ne les compte plus ceux qui, en ces rgions
prilleuses, ont dj perdu pied. Aussi, ne saurait-on trop insister
sur l'absolue ncessit, en Psychologie occulte, d'une mthode
rigoureuse; ce n'est pas sur la seule production des Phnomnes que
doit s'exercer le contrle de l'observateur, c'est encore et surtout
sur le tmoignage de ses propres sens.

Et qui sait mme si les mthodes scientifiques normales sont
applicables  de pareilles recherches?

Comme se le demande M. le professeur Richet, si nous n'avanons pas
davantage dans cette tude hrisse de tant d'obstacles, qui sait si
ce n'est pas la mthode d'investigation elle-mme qui est 
trouver[5]?

  [5] _L'Avenir de la Psychologie_, in _Annales des Recherches
  psychiques_, no 6, 2e anne.

Une des objections que l'on entend le plus frquemment formuler contre
la ralit des faits de Psychologie occulte, c'est qu'il est
impossible de les reproduire  volont. Nous avouons qu'elle nous a
toujours paru un peu nave. En effet, est-ce que la moindre exprience
de physique ou de chimie n'exige pas, pour russir, toute une srie de
conditions spciales,  dfaut desquelles elle choue fatalement? Or,
notre ignorance des conditions ncessaires et suffisantes pour la
production des Phnomnes occultes est  peu prs complte; nous ne
savons qu'une chose: c'est qu'elles sont encore plus dlicates, plus
difficiles  raliser intgralement que celles de n'importe quels
autres phnomnes; un rien suffit  les contrarier. Ds lors, comment
pourrions-nous, en Psychologie occulte, reproduire,  volont et 
coup sr, telle ou telle exprience? Notre tche est justement la
recherche et la dtermination exacte des conditions des Phnomnes, de
l'atmosphre ncessaire  l'exprience, pour ainsi dire. Et pour
l'instant, elle est suffisante.

Ceci dit, nous allons exposer d'abord un rsum de l'histoire du
Merveilleux, histoire prcieuse pour nous, surtout en ce qu'elle
montre comment des faits, dont on faisait l'apanage du Surnaturel,
sont parvenus, sous le nom d'_Hypnotisme_,  se faire admettre par la
Science officielle, prparant ainsi la voie  d'autres....

Est-ce  dire en effet, ainsi que l'crit M. Charcot, que nous
connaissions tout dans ce domaine du Surnaturel qui voit, tous les
jours, ses frontires se rtrcir sous l'influence des acquisitions
scientifiques? Certainement non. Il faut, tout en cherchant toujours,
savoir attendre. Je suis le premier  reconnatre, avec Shakespeare,
qu'il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre qu'il n'y a de
rves dans votre philosophie[6].

  [6] Charcot: _La foi qui gurit_ (Revue hebdomadaire du 3 dc.
  1892).

Ensuite, nous examinerons sparment chaque classe de Phnomnes
psychiques occultes, en ayant soin de choisir les observations les
plus caractristiques, les plus propres  fournir les lments d'une
opinion raisonne.

Quant  ce qui est des thories explicatives, nous nous bornerons 
exposer brivement celles des autres. Pour nous, persuad que les
faits dont nous allons nous occuper ne peuvent encore comporter
l'ombre d'une thorie qui ne soit prmature, nous nous abstiendrons
sagement de toute tentative de ce genre.

Tchons de constater des faits. Les thories viendront plus tard, et,
hlas! elles ne feront pas dfaut[7].

  [7] Ch. Richet: _Lettre  M. Dariex_, etc.

Ne russirions-nous, par ce systme d'exactitude positive,  faire
natre chez nos lecteurs, non pas la conviction--nous ne visons pas si
haut,--mais seulement une sorte de doute, plutt contraire  la
ngation _a priori_, une sorte d'tat rceptif plutt favorable 
l'objet de nos tudes, que nous nous estimerions satisfait.

A cet gard, nous ne saurions mieux faire, en terminant ces quelques
lignes d'avant-propos, que de citer les paroles suivantes de M. de
Rochas:

Nous ne demandons certes pas une foi aveugle, mais seulement une foi
provisoire quivalente  celle qu'on accorde aux historiens, aux
voyageurs, aux naturalistes, pour les faits dont ils ont t les
tmoins et qu'ils peuvent, comme nous, avoir mal vus ou mal
interprts, ainsi que pour les rcits rapports d'aprs les
indignes, qui ont pu se tromper ou les tromper, comme nos sujets
peuvent s'halluciner ou nous induire en erreur.

Qu'on n'exige pas des preuves absolues, irrfutables; il ne saurait y
en avoir pour des phnomnes qui ne dpendent pas de nous ou qui ne se
produisent que dans des circonstances non encore dtermines.

Celui qui rejette _a priori_ nos observations ressemble  l'homme qui
nierait Csar parce qu'il ne l'a pas vu, l'lectricit parce qu'il n'a
pu tirer une tincelle de la machine par un temps humide, l'harmonie
parce que son oreille est incapable de discerner une consonance d'une
dissonance[8].

  [8] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, page 115
  (Chamuel, 1892).




COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DU MERVEILLEUX


Dans ce rsum historique, nous passerons rapidement sur le
Merveilleux dans l'Antiquit et au Moyen-Age, non pas que les
documents fassent dfaut, mais ils n'ont pas encore t soumis  une
critique suffisante pour que nous les puissions faire figurer dans ce
travail qui, rptons-le, ne doit et ne veut admettre que des faits
donnant prise le moins possible aux objections du doute.

Nous l'avons dit, le Merveilleux est aussi vieux que l'homme et il est
un aliment, si ncessaire  l'esprit humain que son intervention
figure dans les oeuvres initiales de toutes les littratures, depuis
les livres sacrs et les popes de l'Inde, jusqu'aux _Sagas_
scandinaves[9].

  [9] Voir Maury: _Croyances et lgendes de l'Antiquit_ (Didier,
  1863)

Cette intervention est essentiellement polymorphe: tantt ce sont des
tres d'essence suprieure  celle de l'homme, ou tout au moins
diffrente (dieux, anges, dmons, gnies de toute espce et en nombre
incalculable), qui interviennent de faon miraculeuse dans les
destines de l'humanit; tantt, au contraire, ce sont des cratures
humaines qu'une facult spciale et une initiation mystrieuse ont
doues de pouvoirs surhumains, dont elles usent pour le bien ou pour
le mal des hommes (mages, thaumaturges, sorciers, etc., etc.). C'est
ainsi que l'histoire du Merveilleux touche d'un ct  celle des
religions, de l'autre  l'histoire des occultes (Magie, Alchimie,
Kabbale, etc.).

Comme notre but n'est d'tudier que le Surnaturel qui se manifeste par
un agent humain, nous allons nous attacher uniquement aux personnages
que la tradition nous montre revtus de pouvoirs extraordinaires, et
nous citerons, de prfrence, les faits qui auront plus d'analogie
avec ceux que l'on peut observer de nos jours.

Notons encore ceci, qui, pour nous, offre un intrt spcial, c'est
que de tout temps, depuis les formules magiques des sanctuaires
d'Asclpios[10] jusqu'au _baquet_ de Mesmer, en passant par les
_onguents sympathiques_ de Paracelse et la _cure magntique_ des
plaies de Van Helmont, le Merveilleux a t considr comme un des
agents les plus actifs, les plus prcieux de l'art de gurir.

  [10] Voir, pour les prtres mdecins de la Grce: Decharme,
  _Mythologie de la Grce antique_,--et pour les gurisons du
  sanctuaire d'Epidaure: Reinach, _Trait d'pigraphie grecque_.

L'Inde a toujours t, et elle l'est encore de nos jours, la terre
d'lection du Surnaturel. C'est l que, d'aprs les travaux des
occultistes contemporains dont nous parlerons plus loin, aurait pris
naissance la _Science occulte_, c'est--dire un corps de doctrine qui,
entre autres enseignements, affirme l'existence d'une force spciale
et mystrieuse, inhrente au corps humain et aux autres corps de la
nature. Elle driverait d'une Force unique, sorte de fluide et de
vibration perptuelle,  la fois substance et mouvement; et c'est 
elle que seraient dus tous les phnomnes d'apparence surnaturelle.

Des sanctuaires indiens, o les thaumaturges la tenaient secrte,
cette Science _sotrique_, mre de toutes les sciences occultes,
serait passe d'abord en Chalde, dans les temples de Mithr, puis en
gypte, dans ceux d'Osiris et d'Isis; et l'on peut lire dans
Jamblique, Porphyre et Apule, le trs curieux rcit des preuves
physiques et morales auxquelles taient soumis les adeptes, lors de
leur initiation.

Tous les grands rformateurs religieux ou philosophes auraient t
initis[11]  la doctrine occulte, et Mose lui-mme en aurait enferm
l'essence dans la Gense. La Kabbale, avec ses deux livres
fondamentaux, le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_, ne serait que la cl
qui permettrait de dcouvrir, sous le sens ordinaire, sous le sens
littral de la Bible, la signification secrte[12].

  [11] Voir Schur: _Les grands initis_ (Didier).

  [12] Voir, sur la Kabbale: Munck, _Systme de la Kabbale_. Paris,
  1842. _Mlanges de philosophie juive et arabe._ Paris, 1859.

  Ad. Franck: _La Kabbale_. Paris, 1889.--Papus: _La Kabbale, rsum
  mthodique_ (Chamuel, 1891).

  Parmi les anciens: Reuchlin. _De Verbo mirifico._ Ble, 1494.--_De
  arte cabalistica._ Haguenau, 1517.--et les oeuvres de Pic de la
  Mirandole.

Toutefois, au point de vue exclusivement positif et scientifique qui
est le ntre, nous sommes mal renseigns sur les miracles que
pouvaient produire les thaumaturges de l'Inde, de la Chalde, de
l'gypte, etc. On n'a qu' lire les trs savants ouvrages d'Eusbe
Salverte et de M. de Rochas, pour voir que beaucoup de ces prtendus
miracles n'taient dus qu' la connaissance anticipe, et tenue
soigneusement cache, de quelques lois de nos sciences positives. Il
n'y aurait rien d'tonnant, cependant,  ce que des hommes qui
consacraient leur vie  l'tude des forces occultes de l'organisme
humain et de la nature ne fussent arrivs  des rsultats dont nous
commenons  peine  entrevoir la possibilit.

Dans l'Antiquit grecque et latine, on connat les prtres et les
devins qui prdisaient l'avenir, les _pythonisses_ qui rendaient des
oracles, en s'agitant sur leur trpied, les _sibylles_ qui, elles,
prophtisaient avec calme, sans convulsions.

En gnral, on ne sait pas assez  quel point les Grecs taient
superstitieux[13]; pour s'en convaincre, on n'a qu' lire les rcits
d'Hrodote: ce ne sont que prodiges plus merveilleux les uns que les
autres, si merveilleux mme que, quelquefois, l'auteur se refuse  les
croire.

  [13] Voir,  ce sujet, E. Havet: _Le Christianisme et ses
  origines_.

On lira aussi, dans _Thophraste_, le portrait, qui ne parat pas trop
charg, de l'_Athnien superstitieux_[14].

  [14] Socrate non seulement s'imaginait recevoir des influences,
  des inspirations divines, mais il croyait encore,  raison de ce
  privilge, possder  distance une influence semblable sur ses
  amis, sur ses disciples..., influence indpendante mme de la
  parole et du regard et qui s'exerait  travers les murailles et
  dans un rayon plus ou moins tendu. (Llut: _Le dmon de
  Socrate_, 1836, p. 121.)

Les plus clbres thaumaturges furent d'abord _Pythagore_, l'auteur
des _Vers Dors_; il avait t initi, dans l'Inde,  la doctrine
occulte; il tait, parat-il, visit par les dieux, il savait se faire
couter des btes, etc. Un jour, par la seule force de sa volont, il
aurait arrt le vol d'un aigle!... Puis viennent _Apollonius de
Thyane_ et _Simon le Magicien_, deux initis eux aussi.

Apollonius, comme le dit M. Chassang[15], a t, de son vivant mme,
non seulement honor comme un sage, mais redout par les uns comme un
magicien, ador par les autres comme un dieu, ou tout au moins vnr
comme un tre surnaturel.

  [15] Chassang: _Apollonius de Thyane_ (Didier, 1862).

Parmi bien d'autres faits miraculeux que raconte avec complaisance son
biographe Philostrate, on voit qu'il put prdire d'phse, en
Asie-Mineure, o il se trouvait, l'assassinat de l'empereur Domitien,
 Rome,  l'instant o cet assassinat se produisait. Une autre fois,
il fut transport subitement de Smyrne  Ephse, etc., etc.

Quant  Simon de Samarie, dit _le Magicien_, non seulement il fut
aussi ador comme un tre divin par le peuple et le Snat de Rome,
mais plusieurs Pres de l'Eglise, et saint Justin entre autres, ne
sont pas loigns de le considrer, eux aussi, comme un dieu.
Cependant, tous les Pres ne sont pas  ce point favorables au clbre
magicien, et l'on sait que ce fut, grce aux prires de saint Pierre,
que le thaumaturge fut prcipit du haut des airs, o il s'tait lev
par la puissance de deux dmons. Les miracles qu'on lui attribue
sont innombrables: il cre des statues qui ont la proprit de
marcher; il change les pierres en pain. Enfin, un jour, il dirige la
foudre sur le palais de Nron.

D'ailleurs, pendant le sicle o vcut cet homme et pendant ceux qui
suivirent,  cette poque si confuse qui vit l'agonie du Paganisme, le
triomphe du Christianisme, et o pullulrent les sectes
hrsiaques[16], toutes les sciences occultes, toutes les pratiques de
la superstition la plus vulgaire furent en grand honneur. Alors, dj,
on parlait des _tables tournantes_ et des _esprits frappeurs_.
Tertullien, au milieu du IIe sicle, affirmait, devant le Snat
romain, l'existence de la divination[17] par les tables, et il en
parlait comme d'une pratique courante. A la fin du IVe sicle, c'est
Ammien Marcellin qui nous conte l'histoire de deux paens, Patricius
et Hilarius, accuss de magie, pour avoir recouru  la divination par
les tables et par l'anneau suspendu, telle que la pratiquent encore
les modernes spirites.

  [16] Voy., pour les hrsies runies sous le terme gnrique de
  _gnosticisme_: Matter, _Histoire critique du gnosticisme_. Paris,
  1828-1843.--Ch. Baur: _la Gnose chrtienne_ (all.). Tubingue,
  1835.

  [17] Voir le _De Divinatione_, de Cicron.

Quant aux esprits frappeurs, c'est pour eux qu'a t faite la prire
suivante, qu'on lit dans les anciens rituels de l'Eglise: Mettez en
fuite, Seigneur, tous les esprits malins, tous les fantmes et tout
esprit qui frappe (_spiritum percutientem_)[18].

  [18] Voir _Histoire des sciences occultes_, par le comte de
  Rsie, 1857.

Pendant les premiers sicles de notre re, nous trouvons, comme
dpositaires de la doctrine occulte, et par consquent comme faiseurs
de miracles, les _Gnostiques_, les _No-Platoniciens_ de l'Ecole
d'Alexandrie, chez lesquels, depuis Plotin jusqu' Proclus, la
philosophie s'associait aux pratiques de la _thurgie_, de
_l'vocation des esprits_, etc.[19].

  [19] Voy. Jules Simon: _Histoire de l'Ecole d'Alexandrie_,
  1844-45.--Vacherot: _Histoire critique de l'Ecole d'Alexandrie_.

Porphyre raconte que Plotin, spar de lui, sentit cependant
l'intention o tait son disciple de se donner la mort.

Au Moyen-Age, les diverses sciences occultes, Magie, Alchimie,
Kabbale, ont, quoique mal vues par l'Eglise, de nombreux et brillants
reprsentants. Et ici, nous passerons plus rapidement encore sur les
thories et les pouvoirs surnaturels des _Albert le Grand_, des
_Raymond Lulle_, des _Nicolas Flamel_, des _Paracelse_, des _Van
Helmont_, etc., etc.

L'enqute commence sur eux par quelques esprits curieux et impartiaux
est de date encore trop rcente[20]. Contentons-nous de dire que,
lorsqu'on aura bien voulu vrifier, en les rapprochant des rsultats
obtenus par la science moderne, les enseignements de ces matres
d'autrefois, on sera forc de rendre justice, sur ce point comme sur
bien d'autres,  ce grand Moyen-Age, souvent mconnu par la pdante et
partiale incomprhension de notre poque.

  [20] Voir Berthelot: _Origines de l'Alchimie_ (Steinheil, 1885);
  _Collection des anciens Alchimistes_ (Steinheil).

  A travers les explications mystiques et les symboles dont
  s'enveloppent les alchimistes, nous pouvons entrevoir les thories
  essentielles de leur philosophie, lesquelles se rduisent, en
  somme,  un petit nombre d'ides claires, plausibles, et dont
  certaines offrent une analogie trange avec les conceptions de
  notre temps...

  Pourquoi ne pourrions-nous pas former le soufre avec l'oxygne,
  former le selenium et le tellure avec le soufre, par des procds
  de condensation convenables? Pourquoi le tellure, le selenium ne
  pourraient-ils pas tre changs inversement en soufre, et
  celui-ci,  son tour, mtamorphos en oxygne?

  Rien, en effet, ne s'y oppose _a priori_. Assurment, je le
  rpte, nul ne peut affirmer que la fabrication des corps simples
  soit impossible _a priori_. La pierre philosophale n'est donc pas
  impossible. (BERTHELOT.)

  Voici ce que, de son ct, pensait Dumas: Serait-il permis
  d'admettre des corps simples isomres? Cette question touche de
  prs  la transmutation des mtaux. Rsolue affirmativement, elle
  donnerait des chances de succs  la pierre philosophale; il faut
  donc consulter l'exprience, et l'exprience, il faut le dire,
  n'est point en contradiction, jusqu'ici, avec la possibilit de la
  transmutation des corps simples. Elle s'oppose mme  ce qu'on
  repousse cette ide comme une absurdit, qui serait dmontre par
  l'tat actuel de nos connaissances.

Au XVIe et au XVIIe sicle, la croyance au Surnaturel tait
universelle en Europe. Jamais temps ne comptrent plus de sorciers de
toute sorte, plus de possessions dmoniaques et d'exorcismes. Alors
les juges civils admettent la sorcellerie et la magie comme des faits
indubitables, qu'ils ne songent pas mme  expliquer autrement que par
l'action du dmon[21].

  [21] Figuier: _Histoire du Merveilleux_. Voir, sur cette priode:
  LA BIBLIOTHQUE DIABOLIQUE, collection Bourneville (Bab).

Citons seulement, pour mmoire, l'affaire des _Ursulines de Loudun_,
dont fut victime _Urbain Grandier_, celle des paysans du Labourd.
Ajoutons aussi,  titre de curiosit, que Descartes, le sceptique le
plus dtermin en apparence, tomba plusieurs fois en extase, alors
qu'il avait 24 ans; dans l'une d'elles, il entendit une explosion, il
vit _des tincelles briller par toute la chambre_; il perut une
voix du Ciel qui lui promettait de lui enseigner le vrai chemin de la
science, etc.

A la fin du XVIIe sicle et au dbut du XVIIIe, nous rencontrons un
grand nombre de thosophes, de visionnaires, de mystiques,
d'illumins, etc. C'est l'poque o les petits ptres protestants, en
proie  un alluminisme extatique, prophtisent dans les Cvennes; o
les Convulsionnaires jansnistes invoquent les prodiges accomplis sur
le tombeau du diacre Pris; o, d'un autre ct, _Jacques Aymar_, Mlle
_Olivet_, Mlle _Martin_, font des miracles au moyen de la _baguette
divinatoire_, tandis que l'abb Guibourt clbre la _messe noire_[22].

  [22] Le lecteur trouvera dans l'admirable roman de Huysmans:
  _L-Bas_, une des oeuvres littraires les plus fortes de ces
  dernires annes, les renseignements les plus prcis sur le
  Satanisme au Moyen-Age et dans les temps modernes.

Parmi les mystiques de cette poque, on distingue surtout Mlle
_Bourignon_ et Mme _Guyon_. Celle-ci, la malheureuse amie de
Fnelon[23], prtendait tre en communion avec les saints, avait des
visions, jouissait du _vol d'esprit_ et de l'extase, oprait des cures
merveilleuses, etc. Ainsi que le dit M. Matter[24], sa vie offre un
ensemble de phnomnes psychologiques d'un intrt infini et dignes
d'une tude srieuse. Ajoutons qu' notre connaissance, cette tude
n'a pas t faite et que Mme Guyon attend encore un historien
impartial.

  [23] Voir Matter: _Le Mysticisme en France au temps de Fnelon_
  (Didier).

  [24] Matter: _Swedenborg_ (Didier. 1863).

Le plus illustre des thosophes du XVIIIe sicle est le Sudois
_Swedenborg_ (1688-1772), savant, philosophe, crivain, qui, aprs une
brillante carrire scientifique, eut,  l'ge de 56 ans,  Londres,
une vision qui changea compltement l'orientation de ses ides et de
sa vie. Ds lors, il dit adieu  la science et, en proie  une sorte
d'illuminisme potique, fonda une religion nouvelle, qui s'loigne du
luthranisme, encore plus du catholicisme, et qui est du mysticisme
tout pur[25]. Cette doctrine du _Nouvel Avnement_ eut bientt
d'innombrables adeptes.

  [25] Comte de Rsie, _loc. cit._

Pour nous, nous n'avons qu' retenir que Swedenborg prtendait
confrer avec les patriarches, les prophtes, les philosophes de
l'Antiquit, que son me pouvait,  travers toute distance, se mettre
en contact avec celle de ses adeptes, que, de Gothembourg, il vit
l'incendie de Stockolm, qu'enfin il prdit le moment exact de sa mort,
etc.[26].

  [26] Voir Matter: _Swedenborg_ et les _Lettres de Kant  Mlle de
  Knobloch_.

Malgr son ducation scientifique--il s'tait notamment occup
d'anatomie et de minralogie,--Swedenborg, comme tous les thosophes
dont nous avons cit les noms, n'avait jamais song  rapporter aux
forces de la nature la cause des prodiges qu'il produisait ou dont il
tait tmoin.

Pour tous ces mystiques, ces miracles taient produits par des
puissances divines, par de bons ou de mauvais esprits, par les mes
des morts, etc.

Mesmer, le premier, quoique hant, lui aussi, de proccupations
mystiques, essaie de rapporter  une cause un peu plus naturelle la
production de ces phnomnes. Dans sa thse intitule: _De l'influence
des astres, des plantes, sur la gurison des maladies_, le mdecin
allemand prtendait que les corps clestes exercent, par la force qui
produit leurs attractions mutuelles, une influence sur les corps
anims, spcialement sur le systme nerveux, par l'intermdiaire d'un
fluide subtil qui pntre dans tous les corps et qui remplit tout
l'univers. C'est ainsi qu'il fonde la doctrine du _Magntisme
animal_, doctrine qui, en ralit, n'tait point nouvelle. Sans
remonter aux thories des anciens orientaux, dont nous avons parl
plus haut, on en trouve des traces trs nettes dans Paracelse,
Burgrave, le Pre Kircher, etc.[27].

  [27] Voir, pour l'histoire du Magntisme animal, les ouvrages de
  Dechambre, de Bersot et une excellente tude de Paul Richer, dans
  la _Nouvelle Revue_ du 1er aot 1882.--Voir aussi le _Magntisme
  animal_, de Binet et Fr (Alcan, 1890).

On connat l'existence accidente de l'inventeur du fameux baquet et
les pratiques charlatanesques auxquelles il eut recours pour attirer
la clientle; ce furent elles qui jetrent tant de discrdit sur les
thories du Magntisme animal. Pourtant, ainsi que le dit M.
Bernheim[28], tout n'tait pas nul dans les folles et orgueilleuses
conceptions du Mesmerisme. Pour en donner une ide, citons seulement
cette proposition de Mesmer:

On trouve, dit-il, dans le corps humain, des proprits analogues 
telles de l'aimant, on y distingue des _ples galement divers et
opposs_[29].

  [28] _De la Suggestion et de ses applications._

  [29] 9e des _27 Propositions_ de Mesmer.

Voil mentionne la _polarit humaine_, retrouve de nos jours par
Reichenbach[30], Durville, Chazarain, de Rochas, etc.

  [30] Voir le _Fluide des magntiseurs_, rdit et annot par M.
  de Rochas (Carr, 1892).

Nous avons dit, au dbut de cet aperu historique, que l'un des
caractres essentiels du Merveilleux tait son polymorphisme. C'est
cette grande varit dans ses modes de manifestation qui rend son
histoire confuse et difficile  exposer, surtout lorsqu'on arrive  la
fin du sicle dernier et au ntre. Alors, en effet, l'attention est
sollicite par une foule de noms divers qui la dconcertent:
_Occultisme_, _Magie_, _Magntisme_, _Somnambulisme_, _Hypnotisme_,
_Spiritisme_, etc., etc.

Disons donc, pour fixer les ides, qu'au XVIIIe sicle, Mesmer, ayant
fait connatre au grand public, sous le nom de _Magntisme animal_,
une partie des phnomnes que, seuls jusqu'alors, connaissaient et
revendiquaient les adeptes des sciences occultes, on peut distinguer,
dans l'histoire du Merveilleux, deux courants:

D'un ct, les diverses coles d'occultisme et les socits secrtes,
_Rose-Croix_, _Hermetistes_, continuent l'antique tradition.

De l'autre, le Magntisme animal volue,  travers bien des fortunes
diverses, du Mesmerisme jusqu'au moderne Hypnotisme.

Or, nous n'tudions ici que des phnomnes qui, tout en ayant
peut-tre quelque lien cach avec ceux de l'Hypnotisme, en sont
pourtant tout  fait diffrents.

C'est pourquoi nous rappellerons seulement que le Magntisme animal,
perfectionn en quelque sorte par le marquis _de Puysgur_, qui
dcouvre le somnambulisme provoqu par le baron _du Potet_,
l'inventeur du _miroir magique_, et par bien d'autres encore, ne put
cependant se concilier la faveur des corps savants. Bien au contraire,
aprs un nombre infini de recherches, de discussions, de rapports,
l'Acadmie de mdecine de Paris conclut, en 1837,  sa ngation
entire, absolue. Mais on sait comment son tude, reprise par
l'Anglais _Braid_, qui lui donna le nom d'_Hypnotisme_, continue par
_Azam_, par _Durand de Gros_[31] (un adepte de la premire heure, dont
on ne saurait trop rappeler l'active et courageuse propagande),
aboutit enfin aux beaux travaux des _Liebeault_, des _Charcot_, des
_Richet_, des _Grasset_, des _Bernheim_ et d'une foule d'autres
auteurs.

  [31] _Cours thorique et pratique de braidisme_, publi sous le
  pseudonyme de Philip's.

Ds lors, le Magntisme animal, sous son nom nouveau d'_Hypnotisme_,
est dfinitivement admis et triomphe avec clat.

On peut donc dire que des phnomnes que l'on attribuait en propre au
Merveilleux viennent de se faire reconnatre par la science
officielle.

Or, notre travail se propose de montrer qu' la suite d'autres
chercheurs qui, dans la rgion du Mystre, ont voulu pousser plus loin
que l'hypnotisme, cette mme science officielle va, sans doute, tre
force d'admettre aussi les autres modalits du Surnaturel, celles qui
formaient jusqu'ici l'apanage des Sciences occultes, Magie, Kabbale,
Alchimie, etc.

Mais, au pralable, un mot sur ces dernires.

Nous avons dit que, d'aprs les occultistes, l'initi Mose aurait
renferm, dans les deux livres fondamentaux de la Kabbale, le _Sepher
Iesirah_ et le _Zohar_, l'essence de l'antique doctrine sotrique de
l'Orient. Or, la transmission jusqu' nous de cette doctrine se serait
faite par les diverses coles d'occultisme qui, toutes, drivent de la
Kabbale, et, par consquent, de l'Esotrisme de l'antiquit.

Comme lui, en effet, toutes reposent sur un mme principe: l'existence
d'un Agent unique universel, d'une Force fluidique, origine de toutes
choses et  qui elles ont donn les noms les plus divers. C'est l'_Od_
des Hbreux, l'_Aour_ des Kabbalistes, le _Mercure universel_ de
l'Alchimie, la _Lumire astrale_ des Mages[32].

  [32] Cette force manerait d'un centre mystrieux et ineffable,
  o rside l'tre des tres.

De mme, tous les occultistes professent, et ceci nous intresse
spcialement, que l'une des modalits de cette Force unique est
inhrente  l'organisme humain et aux autres corps de la nature; elle
est mystrieuse, le plus souvent  l'tat latent, mais peut, dans
certains cas et sous certaines conditions, donner lieu  des
phnomnes inexplicables par les donnes ordinaires de la science,
tels que le soulvement spontan du corps au-dessus du sol ou
_Lvitation_, les mouvements d'objets matriels sans cause
apprciable, la transmission de la pense  distance, les apparitions,
etc.

Pour les Mages, cette force est le _Corps astral_, troisime principe
de l'homme, sorte d'intermdiaire entre l'me et le corps
organique[33].

  [33] Voir Plytoff: _La Magie_ (Baillire, 1892).

Pour Mesmer, c'est le _Fluide magntique_; nous verrons plus loin que,
pour la Science, c'est la _Force psychique_. Les personnes qui
l'mettent en quantit sont les _mdiums_.

Enfin, tous les occultistes, aprs avoir affirm la persistance du
_Moi_ conscient aprs la mort et mme la rincarnation, admettent
l'existence d'tres invisibles, d'essence trop subtile pour tre
perceptibles  nos sens, en un mot d'_Esprits_, qui sont de plusieurs
hirarchies. La Magie les distingue, suivant leur rang, en: 1
_lmentals_, forces inconscientes des lments; 2 _lmentaires_,
restes des dfunts; 3 _Larves_, vestiges vitaux des morts-ns, des
suicids, incessamment guids par des dsirs inassouvis.

Ajoutons que tous les initis, quels qu'ils soient, Mages,
Kabbalistes, Alchimistes, prtendent pouvoir, au moyen de leur volont
exalte par des pratiques crmonielles spciales, exercer une action
puissante sur toute cette population de l'Invisible et possder ainsi
des pouvoirs inconnus des autres hommes. Aussi, toutes les coles
accordent-elles, dans leur enseignement, la premire place au
dveloppement et, pour ainsi dire,  l'entranement de la volont[34].

  [34] Voir le beau livre de Josphin Pladan: _Comment on devient
  Mage_ (Dentu, 1892), sorte de catchisme intellectuel et moral
  que, par ce temps d'abject sensualisme, l'on devrait mettre entre
  les mains de tous les jeunes gens.

Nous n'avons fait que nommer les plus grands occultistes du Moyen-Age,
Albert le Grand, Raymond Lulle, Nicolas Flamel, etc., l'enqute
commence sur leurs thories et leurs pouvoirs extraordinaires tant
encore loin d'tre suffisante.

Au XVIIIe sicle, tandis que Mesmer jetait les pratiques du magntisme
en pture au public, l'occultisme eut pour adeptes les membres de
diverses socits secrtes: _Templiers_, _Rose-Croix_, _Hermetistes_;
puis le Mystrieux: _Comte de Saint-Germain_, _Louis-Claude de
Saint-Martin_, dit le _Philosophe inconnu_, fondateur de la secte des
Martinistes[35], _Cagliostro_, etc.

  [35] Voir Matter: _Saint-Martin. Le philosophe inconnu_ (Didier).
  Ad. Franck: _La philosophie mystique en France au XVIIIe sicle_.

Au commencement de ce sicle, aprs l'poque trouble de la Rvolution
et de l'Empire, vers 1820, la Science occulte renat partout, et l'on
doit reconnatre que les diverses Ecoles sont reprsentes par des
hommes de grande et originale valeur, quoique tenus  l'cart par les
Acadmies[36].

  [36] Donnons, pour fixer les ides  leur gard et faire cesser
  des quivoques souvent absurdes, une dfinition prcise des
  principales Ecoles:

  MAGIE.--Elle tudie la mise en pratique des forces occultes de la
  nature et de l'homme. Si ces forces sont actionnes en vue du mal
  ou dans un intrt goste, on donne naissance  la _Magie noire_;
  si, au contraire, elles sont mises en action pour le bien et dans
  l'intrt de tous, c'est la _Magie blanche_ qui se rvle.

  ALCHIMIE.--Branche de la science occulte qui s'occupe
  particulirement de l'application de la magie aux tres infrieurs
  de la nature, minraux et vgtaux.

  KABBALE.--Signifie _tradition_.--D'aprs certains auteurs, la
  Bible est incomprhensible sans une explication secrte. Cette
  explication aurait t donne par Mose  certains hommes choisis
  et transmise ainsi de gnration en gnration. Cependant,  une
  certaine poque, la peur de perdre la tradition aurait dtermin
  ses possesseurs  l'crire, le plus symboliquement possible, du
  reste. De l l'origine des deux livres fondamentaux de la Kabbale:
  le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_. (Ces dfinitions sont
  empruntes  Papus).

Ce sont le Polonais _Hoene Wronsky_, mathmaticien et kabbaliste,
_Fabre d'Olivet_[37], auquel nous devons la restitution presque
entire des Sciences enseignes dans les Sanctuaires de l'Inde et de
l'Egypte, _Eliphas Lvy_[38], le plus savant de tous les occultistes
contemporains, _Louis Lucas_[39], disciple des alchimistes, qui
bauche la premire synthse scientifique, en alliant la Science
occulte  nos Sciences exprimentales.

  [37] _La langue hbraque restitue._--_Histoire philosophique du
  genre humain._--_Les Vers Dors de Pythagore._ (Traduction et
  analyse.) Tous ces ouvrages chez Chamuel.

  [38] _Dogme et Rituel de la haute Magie_, _Histoire de la Magie_.
  _Clef des Grands Mystres_ (Chamuel).

  [39] _Chimie nouvelle_, _Histoire dogmatique des Sciences
  physiques_, _Le Roman alchimique_.

De nos jours enfin, surtout depuis 1880, l'Occultisme a pris un essor
extraordinaire. Toutes les coles comptent de nombreux et brillants
adeptes; parmi eux, citons le docteur _Encausse_, chef de clinique du
docteur Luys, qui applique avec succs aux sciences modernes la
mthode analogique de l'Occultisme, et qui, sous le pseudonyme de
_Papus_, a publi un _Trait de Science occulte_ trs document; il
dirige en outre la plus srieuse des Revues d'occultisme,
l'_Initiation_, qui est l'organe du _Groupe indpendant de recherches
sotriques_. Citons encore l'hermtiste _Stanislas de Guayta_[40],
successeur direct d'Eliphas Lvy; _Josphin Pladan_, qui soutient,
dans ses livres--avec le talent que l'on sait--les thories de la
Magie la plus transcendantale; puis le _marquis de Saint-Yves
d'Alveydre_[41], la _duchesse de Pomar_, etc...

  [40] _Le Serpent de la Gense_, _Le Temple de Satan_ (Chamuel).

  [41] _Mission des Juifs_ (Calmann-Lvy).

Terminons ces quelques mots sur l'Occultisme contemporain en disant
que ce qui le caractrise, c'est l'emploi qu'il fait, dans ses
recherches, de la mthode analogique et le but qu'il se propose de
ramener  un mme principe toutes les sciences, toutes les
philosophies et toutes les religions, de trouver le lien qui unit la
Mtaphysique  la Physique, la Science et la Foi.

Au point de vue pratique, il tudie une srie de forces encore mal
connues, en partant de ces deux principes: _le Hasard n'existe pas_,
_le Surnaturel n'existe pas_[42].

  [42] Papus.--Voici ce que dit M. Paulhan des Sciences occultes:
  M. Hricourt signalait rcemment,  propos des travaux de M.
  Charles Henry, sous le fatras des Sciences occultes, la vision de
  l'importance des nombres et de leurs rapports pour l'explication
  du monde. En effet, ramener le monde  des lois gnrales est un
  but des Sciences occultes, mais ce n'est pas le seul. Une fois
  connues les causes des phnomnes, il faut se servir de ces
  dcouvertes pour agir sur le monde. La Magie n'est pas autre
  chose que la science qui permet la mise en activit, par
  l'initi, de l'agent universel et des diffrentes forces
  invisibles manes de l'me humaine, pour obtenir certains
  rsultats pratiques.

  (Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_, page 112).

Or, ce sont ces forces mal connues, productrices de phnomnes
prodigieux, que quelques savants minents, diplms  souhait, les
Croockes, les Zoellner, les Richet, les Gibier, les Dariex, ont eu le
courage, plus grand qu'il ne semble, de soumettre  des investigations
rigoureusement scientifiques, et, comme nous le disions plus haut,
c'est grce  leurs travaux que la Science officielle sera peut-tre
force, dans un avenir plus ou moins prochain, d'admettre, aprs les
phnomnes de l'Hypnotisme, les autres modalits du Merveilleux.

Nous allons voir, maintenant,  la suite de quelles circonstances ces
chercheurs furent amens  aborder ce genre d'tudes jusque-l si
suspectes, et c'est ici que nous nommerons pour la premire fois le
_Spiritisme_, qui, s'il n'a pas d'autres mrites, a du moins celui
d'avoir attir sur les phnomnes qui avaient form jusqu' prsent
l'apanage exclusif des Sciences occultes l'attention de pareilles
autorits.

On peut dire de lui qu'il a rendu  la cause des Phnomnes psychiques
occultes le mme service que rendit le Mesmerisme  celle de
l'Hypnotisme. De mme que Mesmer, _Allan Kardec_ et ses adeptes ont,
 travers bien des rveries sans valeur, fait pourtant entrevoir 
quelques esprits pntrants la possibilit de recherches srieuses et
fcondes.

Racontons donc rapidement les origines du Spiritisme et ensuite de ce
que l'on peut nommer l'Occultisme scientifique ou officiel.

En 1847, on commena de signaler, dans le nord de l'Amrique, des
phnomnes tranges, mystrieux, qui se passaient  Hydesville, dans
l'Etat de New-York. Une famille de ce village, la famille Fox,
entendait des coups frapps dans les murs, sur le plancher de la
maison qu'elle habitait. Les meubles taient agits d'un mouvement
d'oscillation, comme s'ils avaient t balancs sur les flots; on
entendait marcher sur le parquet sans qu'on vt personne[43]. Des
recherches minutieuses et une surveillance svre ne firent dcouvrir
aucune fraude, aucune supercherie. Quant  une hallucination possible,
les faits taient constats par un trop grand nombre de tmoins et se
renouvelaient trop frquemment pour qu'on pt y penser. Bientt, les
bruits parurent produits par des forces _intelligentes_, qui
rpondaient, au moyen de coups frapps, quand on les interrogeait. Ds
lors, tous ces prodiges furent--comme de juste--attribus  des
_esprits_, qui, affirma-t-on, taient les mes des morts.

  [43] Gibier: _Le Spiritisme ou Fakirisme occidental_ (Doin,
  1889).

On le voit, l'explication n'tait pas prcisment neuve.

On ne tarda pas  s'apercevoir que certains sujets avaient
particulirement le don de communiquer avec ces esprits, et on leur
donna le nom de _mdiums_.

Ds lors, le moderne Spiritisme tait fond. Des mdiums
innombrables se rvlrent, les pratiques spirites se rpandirent
comme une trane de poudre, les diffrents clergs des mille sectes
amricaines s'en mlrent, et la confusion devint indescriptible...
Peu s'en fallut que le Spiritisme,  ses dbuts, ne comptt pour
martyrs ses premiers aptres[44].

  [44] Gibier, _loc. cit._

Bientt l'pidmie spirite svit en Europe. Partout on fait tourner,
parler, tables et guridons. On s'entretient avec l'me de tous les
grands personnages du pass, avec les puissances divines elles-mmes,
et Dieu sait ce qu'on leur fait dire[45]!

  [45] Voir De Mirville: _Pneumatologie.--Des esprits et de leurs
  manifestations diverses_, 4 vol., 1863.

_Allan Kardec_, de son vrai nom _Rivail_, crit des ouvrages qui sont,
comme l'vangile, des Spirites franais.

Sans plus nous occuper des destines du Spiritisme, disons que les
premiers chercheurs srieux qui essayrent, au moyen de procds
scientifiques, de faire un peu de jour sur les Mystres spirites,
furent:

En Amrique, _Mapes_, professeur de chimie, qui, aprs avoir repouss
ddaigneusement ces choses, fut oblig de convenir qu'elles n'ont
rien de commun avec le hasard, la supercherie ou l'illusion.

Puis le docteur _Hare_, qui institua une srie d'expriences trs
ingnieuses, ressemblant beaucoup  celles du professeur Croockes,
dont nous aurons  parler longuement.

Enfin, _M. Robert Dale Owen_ a publi, en Angleterre, un livre sur le
mme sujet, dont les conclusions sont identiques  celles de Mapes.

En France,  la mme poque, _Babinet_ dclare, dans un article de la
_Revue des Deux-Mondes_, de mai 1854, que les prodiges nouveaux qu'on
raconte, les phnomnes surnaturels, sont _d'impossibilit_ et
_d'absurdit_.

En 1859, _Jobert de Lamballe_, _Velpeau_, _Cloquet_, _Schiff_,
attribuent les _bruits_ spirites (coups, craquements, etc.) au
_dplacement ritr du tendon du muscle long pronier, de la gaine
dans laquelle il glisse en passant derrire la mallole interne_.

C'tait se satisfaire  bon compte.

Mentionnons pour mmoire l'article que _Dechambre_ fit paratre sur la
doctrine spirite, dans la _Gazette hebdomadaire de mdecine et de
chirurgie_ (1859), dans lequel il a la sagesse de ne point se
prononcer sur la ralit des phnomnes psychiques occultes[46].

  [46] On trouvera cet article cit tout au long dans le livre de
  M. Gibier.

Mais deux de ses collaborateurs au _Dictionnaire des Sciences
mdicales_, MM. _Han_ et _Thomas_, loin de suivre son exemple, ne
veulent voir, dans tous les faits spirites, que le rsultat de
l'_hallucination_ et surtout de l'_escroquerie_ (article
_Spiritisme_).

Nous arrivons enfin  la priode actuelle et  celle qui l'a prcde
immdiatement.

C'est en 1870 que le professeur _William Croockes_[47], qui, parmi
bien d'autres titres de gloire, a celui d'avoir dcouvert un nouveau
corps simple mtallode, le _Thallium_, et un nouvel tat de la
matire, la _matire radiante_, voulut savoir enfin  quoi s'en tenir
sur les phnomnes dont les spirites affirmaient la ralit avec une
bonne foi absolue et mme une conviction de fanatiques. Se dfiant du
tmoignage de ses propres sens, et pour qu'on ne pt prtendre qu'il
avait t dupe d'une hallucination, il eut recours aux instruments
enregistreurs dont il usait dans ses recherches scientifiques
ordinaires.

  [47] Dj vers 1868, la _Socit dialectique_ de Londres, sous la
  prsidence de sir Lubbock, avait tudi les Phnomnes occultes
  et conclu  la ralit de la Force psychique. (Voy. Gibier, _loc.
  cit._, page 250).

Les rsultats qu'il a obtenus et consigns dans son livre de la _Force
Psychique_ sont tels que, bien que l'on soit intimement persuad de la
haute valeur et de l'honorabilit absolue de l'observateur, l'esprit
hsite cependant  les admettre sans rserves.

Nous aurons  en parler longuement dans le courant de cette tude.

Disons seulement qu' la suite des travaux de Croockes, qui ne
trouvrent aucune crance auprs des Acadmies, il s'est form en
1822, en Angleterre, une _Socit des Recherches Psychiques_ (_Society
for psychical Researches_), qui se consacre  l'tude des phnomnes
de psychologie occulte. Elle a pour prsident _Henry Sydgwick_ et
compte parmi ses membres honoraires _Croockes_, _Gladstone_, _John
Ruskin_, _Alfred Russel Wallace_[48]. Ajoutons qu'au dernier Congrs
de l'Association britannique pour l'avancement des Sciences, M. Lodge,
prsident de la section des sciences mathmatiques et physiques,
vient, en un trs beau langage, de reconnatre officiellement la
ncessit de l'tude des Phnomnes psychiques occultes.

  [48] Voir son livre: _Miracle and modern spiritualism_.

Les expriences de Croockes sur la force psychique furent reprises en
Allemagne par l'astronome _Zoellner_, professeur  l'Universit de
Leipzig, assist de plusieurs de ses collgues: _Braune_, _Weber_,
_Scheibner_ et _Thiersch_. Le mdium avec lequel il exprimenta tait
l'Amricain _Slade_, et les conclusions du savant allemand[49] sont
aussi catgoriques que celles du savant anglais.

  [49] Voir son ouvrage: _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81.

En France, c'est le docteur _Gibier_, ancien interne des hpitaux de
Paris, et que ses recherches de Pathologie exprimentale avaient
familiaris avec les procds d'investigation des Sciences positives,
qui est le premier  aborder, en 1886, l'tude des phnomnes de
Psychologie occulte; il est, du moins, le premier qui ose en parler
ouvertement. Il exprimente avec le mdium Slade et obtient des
rsultats aussi positifs que ceux de ses devanciers trangers. Dans
son premier livre, le _Spiritisme_, il se borne  enregistrer des
faits et se garde sagement de tout essai de thorie explicative. Dans
le second, _Analyse des choses_, il est moins prudent.....

Puis, tandis que le docteur _Luys_ et M. _Ochorowicz_ tudient, l'un
l'_action des mdicaments  distance_ et le _transfert des maladies_,
l'autre la _Suggestion mentale_, le colonel de _Rochas d'Aiglun_,
administrateur de l'Ecole polytechnique, se livre  ses belles tudes
sur les _Forces non dfinies de la nature_ et les _Etats profonds de
l'Hypnose_[50].

  [50] De Rochas: _Les forces non dfinies_ (Masson, 1887).--_Les
  Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel, 1892).

Enfin, il tait rserv  l'homme, dont l'intelligence aussi largement
comprhensive que prudemment mthodique avait dj tant fait pour le
triomphe de l'Hypnotisme, d'tre encore le premier  reconnatre
_officiellement_ l'existence et l'intrt scientifique des phnomnes
psychiques occultes.

Aprs avoir accueilli, dans la grande Revue qu'il dirige, les
documents concernant l'Occultisme scientifique et publi sur ce sujet
de nombreuses tudes, M. le professeur _Charles Richet_ vient, en
1891, d'accepter, pour ainsi dire, la direction honoraire de la
premire publication srieuse consacre  ce genre d'tudes.

Les _Annales des Sciences Psychiques_, que dirige, avec un tact
scientifique bien rare en ces matires, M. le docteur _Dariex_, ont
pour but de rapporter, avec force, preuves  l'appui, toutes les
observations srieuses qui leur sont adresses relativement aux
faits soi-disant occultes de _tlpathie_, de _lucidit_, de
_pressentiment_, d'_apparitions objectives_.

Disons, en terminant, que la _Society for psychical Researches_ a
pour membres correspondants franais: MM. Beaunis, Bernheim, Fr,
Janet, Richet, Taine, Libeault, Ribot, et que la _Socit de
Psychologie Physiologique_ a nomm une commission, compose de MM.
Sully-Prudhomme, prsident, Ballet, Beaunis, Richet, de Rochas, etc.,
qui se propose l'tude des phnomnes de Psychologie occulte, et en
particulier des hallucinations tlpathiques.

Nous voici parvenu  la fin de ce long, quoique bien incomplet
historique.

Peut-tre aura-t-il paru un peu fastidieux. Il tait cependant
indispensable, ne ft-ce que pour poser les jalons de l'volution, 
travers les ges, des ides relatives au Merveilleux; ne ft-ce encore
que pour suggrer une opinion des Sciences occultes[51] plus exacte
et, partant, moins dfavorable que celle qui a cours en gnral.

  [51] Voyez, pour tout ce qui se rapporte  l'Occultisme, la
  _Bibliographie mthodique_, publie par la Librairie du
  Merveilleux (Chamuel, diteur).

Et puis, en mettant sous nos yeux l'histoire du Magntisme animal,
cette histoire qui aurait d nous gurir des ngations _a priori_, si
nous n'tions incorrigibles[52], les pages prcdentes ne nous
permettent-elles pas d'esprer pour la cause de la Psychologie occulte
le mme dfinitif triomphe?

  [52] Binet et Fr: _Le Magntisme animal_ (Alcan, 1890).




DIVISION DU SUJET


Nous avons dj dit que les expriences de Psychologie occulte, que
nous avions institues soit seul, soit avec le concours de quelques
chercheurs, ne nous avaient malheureusement pas donn des rsultats
assez positifs, assez probants, pour que nous les puissions prsenter
ici.

Aussi nous voyons-nous contraint d'emprunter aux divers
exprimentateurs qui se sont occups de ces phnomnes les
observations et les expriences qui nous paratront devoir satisfaire
 la plus rigoureuse critique.

Nous avons nomm tout  l'heure les _Annales des Sciences Psychiques_.
Comme cette publication est la seule vraiment scientifique qui
paraisse sur le sujet qui nous occupe, comme elle contient,
mthodiquement classes et rigoureusement analyses, un nombre
considrable d'observations, comme enfin nous ne saurions mieux faire
que de mettre notre travail sous la haute protection de deux
personnalits aussi srieuses que celles de MM. Richet et Dariex, nous
nous permettrons de faire,  cette Revue, les plus larges emprunts.

Nous puiserons aussi dans les savants ouvrages de MM. Croockes,
Gibier, Lepelletier, de Rochas, etc.

Dans la lettre-prface que M. Richet a mise en tte du premier numro
des _Annales_, nous trouvons une bonne classification des divers
Phnomnes occultes.

Nous ne saurions mieux faire que de l'adopter; nous allons diviser
donc notre tude en cinq groupes de faits distincts:

1 Les faits de _Tlpathie_; c'est--dire ceux dans lesquels un
phnomne a t ressenti par A, alors que B prouvait le mme
phnomne (ou un phnomne analogue) sans que A ait pu en tre averti.
Les hallucinations vridiques rentrent dans le groupe des phnomnes
tlpathiques;

2 Les faits de _Lucidit_; c'est--dire la connaissance par un
individu A d'un phnomne quelconque, non percevable et connaissable
par les sens normaux, en dehors de toute transmission mentale,
consciente ou inconsciente.--Par exemple, une somnambule A voit un
incendie qui se passe  25 kilom. de l, alors que, parmi les
assistants, personne ne connat l'incendie;

3 Les faits de _Pressentiment_; c'est--dire la prdication d'un
vnement plus ou moins improbable qui se ralisera dans quelque temps
et qu'aucun des faits actuels ne permet de prvoir;

4 Mouvements d'objets matriels, non explicables par la mcanique
normale, tels que: dplacement des objets sans contact, soulvement de
tables, etc.;

5 Fantmes et apparitions se manifestant objectivement, c'est--dire
de telle manire que l'on ne puisse les expliquer par la simple
hallucination du percipient. Dans ce groupe rentrent les photographies
de fantmes, les hallucinations collectives, etc.

Les trois premiers groupes, _Tlpathie_, _Lucidit_,
_Pressentiment_, ne sont au fond qu'un seul et mme phnomne,
c'est--dire une perception de faits, inaccessibles  nos sens normaux
par des procds psychiques, qui nous sont encore absolument
mystrieux.

       *       *       *       *       *

Ces phnomnes rvlent une facult profondment inconnue encore de
l'me humaine: celle de voir et de connatre des vnements lointains,
dans le temps comme dans l'espace, sous une forme plus ou moins
hallucinatoire[53].

  [53] Richet: _Lettre  M. Dariex_, in _Annales des sciences
  psychiques_, premier numro.

Le quatrime et le cinquime groupe comprennent, comme on l'a vu, les
Phnomnes physiques occultes. M. Richet dclare qu'il _n'y croit
pas_, tout en tant prt, ajoute-t-il,  se laisser convaincre, si on
lui apporte quelque bonne preuve.

Or, dans les derniers numros parus des _Annales_, M. Dariex rapporte
des faits  lui personnels qui ne laissent qu'une bien petite place au
doute.

De notre ct, nous citerons d'autres faits de ce genre, emprunts aux
diffrents auteurs, et l'on nous permettra de dire que s'il s'agissait
des phnomnes moins tranges, moins contraires  nos habitudes
mentales, on n'aurait aucune difficult  en admettre ds maintenant
la ralit absolue.




PREMIRE PARTIE

Ire CLASSE.--PHNOMNES PSYCHIQUES OCCULTES




PREMIER GENRE


Tlpathie

Qu'entend-on par _Tlpathie_?

Si nous nous reportons aux paroles de M. Richet, c'est la transmission
 distance, et sans aucun intermdiaire apprciable, d'une impression
ressentie par un organisme A  un autre organisme B, sans que cet
organisme B soit en rien averti.

De tous les phnomnes psychiques occultes, ce sont ceux de la
Tlpathie qui ont t jusqu'ici tudis avec le plus de soin; ils ont
donn lieu  de nombreux et srieux travaux.

Les premires tudes scientifiques sur ce sujet furent entreprises par
la _Society for psychical Researches_ de Londres, qui fit sur les
hallucinations tlpathiques une enqute dans le monde entier. Les
rsultats en ont t consigns dans deux gros volumes par MM. Gurney,
Myers et Podmore. Ce sont les _Phantasms of the Living_ dont M.
Marillier a donn une traduction abrge[54].

  [54] Marillier: _Hallucinations tlpathiques_ (Alcan, 1891).

Les faits de tlpathie ont ensuite t tudis par MM. Ochorowicz,
Richet, Hricourt, Beaunis, Janet, etc.

Le premier degr, et pour ainsi dire la base exprimentale de la
tlpathie, c'est la _Suggestion mentale_, la transmission de la
pense-- des distances variables et sans aucun intermdiaire--d'une
personne  une autre, toutes deux  l'tat de veille.

Or, cette suggestion mentale est-elle scientifiquement dmontre?

Non, la preuve rigoureusement scientifique de la transmission de la
pense n'a pas encore t faite. Mais cette transmission est
infiniment probable et, pour quelques-uns mme, elle est certaine.

Dans l'tude trs soigne et d'une critique magistrale qu'il en a
faite, le docteur _Ochorowicz_ conclut que, si elle n'est pas aussi
frquente qu'une exprimentation superficielle pourrait le faire
croire, la suggestion mentale existe cependant et peut mme
s'effectuer  des distances considrables[55].

  [55] En rsum, dit-il, je considre comme _probable_
  l'existence de deux sortes de suggestion mentale, l'une
  conditionne par une exaltation des sens, exaltation relative
  vis--vis des sensations provenant du magntiseur, ce qui
  constitue le _rapport_ commun; et une autre, conditionne par une
  paralysie complte des sens, avec l'exaltation tout  fait
  exceptionnelle du cerveau. (_La suggestion mentale_, Doin 1889,
  page 526.)

Telle est aussi l'opinion de M. _Pierre Janet_[56] et du docteur
_Gibert_ qui, en 1885-86, ont institu au Havre une srie
d'expriences fort importantes. Sans en faire le rcit, disons que ces
messieurs, aprs avoir pris les prcautions les plus minutieuses pour
se garantir de toute cause d'erreur, surtout de la suggestion
involontaire et de l'auto-suggestion, parvinrent  endormir de loin (
une distance de 500 mtres), par un ordre mental, une femme, Madame
B..., sujette  des accs de somnambulisme naturel. Le fait se
renouvela si souvent, que la supposition d'une concidence fortuite
dut tre compltement carte. Du reste, ces expriences furent
reprises, sur le mme sujet, par MM. Ochorowicz, Marillier, Richet,
etc., et donnrent des rsultats identiques[57].

  [56] Janet: _Note sur quelques phnomnes de somnambulisme_;
  _deuxime Note sur quelques phnomnes de somnambulisme_. In
  _Revue Philosophique_, 1886.

  [57] Voir aussi, pour le sommeil suggr  distance, les
  expriences de Dusart, Dufay, Claude Perronet.

Disons encore que, sur une srie de 2,997 expriences de transmission
de pense, M. Richet obtint 789 succs, alors que le chiffre fourni
par le calcul des probabilits tait de 732[58].

  [58] Richet: _La suggestion mentale et le calcul des
  probabilits_, in _Revue Philosophique_ (dcembre
  1884).--Quelques expriences sur la transmission d'une image ont
  t faites, en 1891, par MM. Desbeaux et Hennique. Les rsultats,
  quoique intressants, ne sont pas cependant assez satisfaisants
  pour que nous en parlions en dtail. (Voir _Annales des Sciences
  psych._, no 5).

Mais on ne tarda pas  dcouvrir que ce n'est pas seulement la pense
qui est transmissible; ce seraient aussi, toujours d'aprs MM. Janet
et Gibert et les travaux de la _Society for psychical Researches_, les
sentiments et les sensations qui pourraient se communiquer sans aucun
intermdiaire apparent. Ce fait avait t dj signal et revendiqu
par les magntiseurs, notamment par Lafontaine[59]; mais il tait
loin d'avoir reu une confirmation srieuse. Or, voici ce que raconte
 ce sujet M. Janet:

  [59] _Mmoires_, t. I, p. 157.

   Madame B... semble prouver la plupart des sensations ressenties
   par la personne qui l'a endormie. Elle croyait boire quand cette
   personne buvait. Elle reconnaissait toujours exactement la
   substance que je mettais dans ma bouche et distinguait
   parfaitement si je gotais du sel, du poivre ou du sucre... Le
   phnomne se passe encore, mme si je me trouve dans une autre
   chambre... Si mme, dans une autre chambre, on me pince fortement
   le bras ou la jambe, elle pousse des cris et s'indigne qu'on la
   pince ainsi au bras ou au mollet.

   Enfin, mon frre qui assistait  ces expriences et qui avait sur
   elle une singulire influence, car elle le confondait avec moi,
   essaya quelque chose de plus curieux. En se tenant dans une autre
   chambre, il se brla fortement le bras, pendant que Madame B...
   tait dans la phase de somnambulisme lthargique o elle ressent
   les suggestions mentales. Madame B... poussa des cris terribles,
   et j'eus de la peine  la maintenir. Elle tenait son bras droit
   au-dessus du poignet et se plaignait d'y souffrir beaucoup. Or je
   ne savais pas moi-mme o mon frre avait voulu se brler...

   Quand Madame B... fut rveille, je vis avec tonnement qu'elle
   serrait encore son poignet droit et se plaignait d'y souffrir
   beaucoup, sans savoir pourquoi. Le lendemain, elle soignait
   encore son bras avec des compresses d'eau froide.

Il faut, ce nous semble, rapprocher de ces faits certains cas o l'on
voit des somnambules prouver les douleurs, les souffrances physiques
ou morales d'une personne avec qui on les met en relation, en leur
faisant, par exemple, toucher de ses cheveux et en dduire un jugement
sur son tat[60]. De tout temps on a parl de faits semblables, et
les ouvrages des premiers magntiseurs sont pleins de rcits o des
somnambules voient l'intrieur du corps de certains malades, dcrivent
les lsions morbides et indiquent mme les remdes, etc.[61].

  [60] Paulhan, _loc. cit._

  [61] Voir les ouvrages de Puysgur, Clocquet et Ch. Bertrand:
  _Trait du somnambulisme_, page 229; du _Magntisme en France_,
  page 428-30.

On attribuait, autrefois, cette sorte de divination  la _lucidit_, 
la _seconde vue_,  la facult de voir dans l'intrieur de
l'organisme.

D'aprs les travaux contemporains, il est probable que l'on se trouve
plutt en prsence d'une transmission des sensations.

L'une des premires observations de ce genre, faite par des
exprimentateurs dignes de foi, est consigne dans le rapport que
Husson, assist de Bourdois de la Motte, Guneau de Mussy, etc.,
prsenta  l'Acadmie de mdecine de Paris, en juin 1831, et dans
lequel il concluait  l'existence du magntisme animal. Comme on le
sait, ce rapport n'influa en rien sur les opinions de l'Acadmie, qui
n'osa mme pas l'imprimer.

Or, on y lit ceci:

   Nous n'avons rencontr qu'une seule somnambule qui ait indiqu
   les symptmes de la maladie de trois personnes avec lesquelles on
   l'avait mise en rapport. Nous avions, cependant, fait des
   recherches sur un assez grand nombre.

   ..... La commission trouva parmi ses membres quelqu'un qui voulut
   bien se soumettre  l'exploration de la somnambule: ce fut M.
   Marc... Mlle Cline appliqua la main sur le front et la rgion du
   coeur, et au bout de trois minutes, elle dit que le sang se
   portait  la tte; qu'actuellement M. Marc avait mal dans le ct
   gauche de cette cavit; qu'il avait souvent de l'oppression,
   surtout aprs avoir mang; qu'il toussait frquemment, que la
   partie infrieure de la poitrine tait gorge de sang, que
   quelque chose gnait le passage des aliments, que cette partie
   (et elle dsignait la rgion de l'appendice xyphode) tait
   rtrcie; que, pour gurir M. Marc, il fallait qu'on le saignt
   largement, etc., etc., etc...

   M. Marc nous dit, en effet, qu'il avait de l'oppression lorsqu'il
   marchait en sortant de table; que souvent il avait de la toux et
   qu'avant l'exprience il avait mal dans le ct gauche de la
   tte, mais qu'il ne ressentait aucune gne dans le passage des
   aliments.

   Nous avons t frapps de cette analogie entre ce qu'prouve M.
   Marc et ce qu'annonce la somnambule; nous l'avons soigneusement
   annot et nous avons attendu une autre occasion pour constater de
   nouveau cette singulire facult.

D'autres auteurs relatent des faits analogues: nous les laisserons
de ct pour nous en tenir  ceux qu'a observs M. Richet dans
ses rcentes expriences avec une Somnambule habitue aux
consultations[62]. M. Paulhan les cite dans son article de la _Revue
des Deux-Mondes_, et c'est d'aprs lui que nous les rapportons:

Je suis avec Hlna, dit M. Richet, chez Mme de M..., qui l'interroge
sur divers malades. Il va de soi que je recommande  Mme de M... de ne
rien dire dans le cours de cet interrogatoire, et elle se conforme
rigoureusement  ma recommandation, de sorte que c'est moi seul qui
parle  Hlna et j'ignore absolument quels sont les malades dont il
est question.--Pour le premier malade, Hlna dit: J'ai mal aux
nerfs. Je suis trs agite. Je ne peux me soutenir. J'ai mal  la
tte et dans le derrire de la tte, mais moins qu' la poitrine, les
jambes faibles. Je suis presque sans connaissance. Le diagnostic est
relativement exact: il s'agissait d'une femme atteinte d'une grande
irritation bronchique chronique. Elle tousse depuis plusieurs annes;
en outre, elle a un peu d'hystrie et un tat de spleen et de
tristesse presque insurmontable, avec une grande irritation nerveuse.
La consultation continue. Pour le second malade, Hlna dit: Fivre,
mal dans les reins, j'ai chaud et je souffre dans les reins. En
disant les reins, elle montre uniquement le foie. Le diagnostic est
exact. Il s'agissait de M. B..., qui souffre, depuis deux ans, d'une
affection hpatique rebelle, avec un teint bilieux et des douleurs
vives dans la rgion hpatique. Enfin, pour un troisime malade,
Hlna dit: J'ai mal  la tte, je ne puis dfinir ma sensation. Je
suis  bout de forces, sur le point de m'vanouir, mine par la
fivre. Ce n'est pas un mal violent, c'est un mal languissant, un
malaise indescriptible; j'ai mal partout et mal nulle part. Ici
encore, d'aprs M. Richet, le diagnostic est exact. Il s'agit de M.
C..., jeune homme qui, aprs un sjour de quelques mois dans les pays
chauds, a un tat fbrile vague, sans localisation prcise, une
fatigue permanente et un affaiblissement gnral des forces[63].

  [62] Richet: _Relation de diverses expriences sur la
  transmission mentale, la lucidit et autres phnomnes non
  explicables par les donnes actuelles de la science_.

  [63] Paulhan: _Les Hallucinations vridiques_, in _Revue des
  Deux-Mondes_, 1er novembre 1892.

Cette observation prsente ceci de particulier que la somnambule _ne
se trouve pas en prsence des malades_: l'intermdiaire probable
serait donc Mme B...

Sans nous lancer dans aucune tentative de thorie, disons que le cas
prcdent se rapproche de ceux o des somnambules ont devin et
dcrit les symptmes morbides d'un sujet par le seul contact d'un
objet ayant appartenu  ce sujet.

Dans un ordre de faits connexes, le docteur Babinski a opr,  la
Salptrire,  l'aide d'un aimant, le transfert d'anesthsies, de
paralysies, d'une coxalgie, d'une hystrique  une autre, place  peu
de distance.

A la Charit, le docteur Luys, qui avait dj dcouvert l'action des
mdicaments  distance, a obtenu des rsultats fort singuliers: aprs
avoir pos quelques instants un aimant en fer  cheval sur la tte
d'un malade ordinaire, il le pose sur la tte d'un sujet lgrement
endormi, plac dans une pice voisine, et communique  celui-ci les
symptmes morbides--quels qu'ils soient--du premier[64].

  [64] Luys et Encausse: _Du transfert  distance  l'aide d'une
  couronne aimante_. (Communication faite  la Socit de
  Biologie, sance du 16 novembre 1890.)

De l'ensemble de ces faits et d'une foule d'autres, sur lesquels les
dimensions de ce travail ne nous permettent pas d'insister, il rsulte
que, si la preuve dernire, absolue, irrfutable, l'_experimentum
crucis_ des alchimistes reste encore  faire au sujet de la
possibilit des relations occultes d'un tre  un autre, on se trouve,
du moins, en prsence de phnomnes qui semblent ncessiter la
projection d'un lment sensible hors du corps, soit de l'individu qui
fait percevoir, soit de celui qui peroit.

Cette proposition recevrait une clatante confirmation si, comme tout
le fait esprer, la dcouverte que vient de faire M. de Rochas, de
l'_extriorisation de la sensibilit_, tait reconnue scientifiquement
exacte[65].

  [65] Voir de Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel
  et Carr, 1892).

De la tlpathie _exprimentale_, de celle o l'exprimentateur et le
sujet prennent part, consciemment et volontairement,  l'exprience,
passons  la tlpathie _spontane_; ici, l'agent n'exerce aucune
action consciente ni volontaire, et la personne qui prouve
l'impression ne s'attend pas d'avance  l'prouver[66].

  [66] Gurney, Myers et Podmore: _Hallucinations tlpathiques_;
  traduction Marillier.

Cette transition entre les deux genres de phnomnes est loin d'tre
rigoureusement lgitime par les faits. Dans la transmission de
penses, de sentiments, de sensations, etc., l'impression ressentie 
distance par le _sujet_ a t _voulue, imagine fortement_ par
l'agent. Dans les _hallucinations vridiques_, dont nous allons parler
et qui constituent la _tlpathie spontane_, l'objet qui apparat
n'est pas celui sur lequel s'tait concentre la pense de l'agent.

Ainsi, A meurt loin de B et son image apparat  B; il est fort peu
probable que A, au moment de mourir, ait pens fortement  sa propre
image et en mme temps  B.

Nanmoins, il existe quelques expriences dans lesquelles l'agent a
voulu apparatre au sujet, et, bien que l'aspect extrieur d'une
personne tienne relativement peu de place dans l'ide qu'elle se fait
d'elle-mme, ces expriences de ddoublement volontaire et de
projection du _double_ peuvent,  la rigueur, servir d'intermdiaire
entre les faits de tlpathie exprimentale et ceux de tlpathie
spontane.

Voici une de ces expriences, emprunte  la traduction du _Phantasms
of the Living_:

   IV (13). Le sujet de l'exprience est notre ami, le Rev. W.
   Stainton Moses; il croit possder un rcit contemporain de
   l'vnement, mais il n'a pu encore le retrouver au milieu de ses
   papiers. Nous connaissons un peu l'agent. Son rcit a t crit
   en fvrier 1879, et on n'y a fait, en 1883, que quelques
   changements de mots, aprs l'avoir soumis  M. Moses, qui l'a
   dclar exact.

     Un soir, au commencement de l'anne dernire, je rsolus
     d'essayer d'apparatre  Z..., qui se trouvait  quelques
     milles de distance. Je ne l'avais pas inform d'avance de
     l'exprience que j'allais tenter, et je me couchai un peu avant
     minuit, en concentrant ma pense sur Z. Je ne connaissais pas
     du tout sa chambre ni sa maison. Je m'endormis bientt et je me
     rveillai le lendemain matin, sans avoir eu conscience que rien
     se ft pass.

     Lorsque je vis Z.. quelques jours aprs, je lui demandai:
     N'est-il rien arriv chez vous, samedi soir?--Certes oui, me
     rpondit-il, il est arriv quelque chose. J'tais assis avec
     M... prs du feu, nous fumions en causant. Vers minuit et demi
     il se leva pour s'en aller et je le reconduisis moi-mme.
     Lorsque je retournai prs du feu,  ma place, pour finir ma
     pipe, je vous vis assis dans le fauteuil qu'il venait de
     quitter. Je fixai mes regards sur vous et je pris un journal
     pour m'assurer que je ne rvais point; mais lorsque je le posai,
     je vous vis encore  la mme place. Pendant que je vous
     regardais, sans parler, vous vous tes vanoui. Je vous voyais,
     dans mon imagination, couch dans votre lit, comme d'ordinaire 
     cette heure, mais cependant vous m'apparaissiez vtu des
     vtements que vous portiez tous les jours. C'est donc que mon
     exprience semble avoir russi, lui dis-je. La prochaine fois
     que je viendrai, demandez-moi ce que je veux; j'avais dans
     l'esprit certaines questions que je voulais vous poser, mais
     j'attendais probablement une invitation  parler.--Quelques
     semaines plus tard, je renouvelai l'exprience, avec le mme
     succs. Je n'informai pas, cette fois-l non plus, Z..., de ma
     tentative. Non seulement il me questionna sur un sujet qui tait
      ce moment une occasion de chaudes discussions entre nous, mais
     il me retint quelque temps par la puissance de sa volont, aprs
     que j'eus exprim le dsir de m'en aller. Lorsque le fait me fut
     communiqu, il me sembla expliquer le mal de tte violent et un
     peu trange que j'avais ressenti le lendemain de mon exprience.
     Je remarquai, du moins, alors, qu'il n'y avait pas de raison
     apparente  ce mal de tte inaccoutum. Comme la premire fois,
     je ne gardai pas de souvenir de ce qui s'tait pass la nuit
     prcdente, ou du moins de ce qui semblait s'tre pass.

Citons encore en ce cas de tlpathie exprimentale, remarquable en
ceci que deux personnes ont prouv l'hallucination:

   Le rcit a t copi sur un manuscrit de M. S. H. B.; il l'avait
   lui-mme transcrit d'un _journal_ qui a t perdu depuis.

     V (14). Un certain dimanche du mois de novembre 1881, vers le
     soir, je venais de lire un livre o l'on parlait de la grande
     puissance que la volont peut exercer et je rsolus, avec toute
     la force de mon tre, d'apparatre dans la chambre  coucher du
     devant, au second tage d'une maison situe, 22, Hogarth Road,
     Kewington. Dans cette chambre couchaient deux personnes de ma
     connaissance: Mlle L. S. V... et Mlle C. E. V..., ges de
     vingt-cinq et de onze ans. Je demeurais en ce moment, 23,
     Kildare Gardens,  une distance de trois milles  peu prs de
     Hogarth Road, et je n'avais pas parl de l'exprience que
     j'allais tenter  aucune de ces deux personnes, par la simple
     raison que l'ide de cette exprience me vint ce dimanche soir
     en allant me coucher. Je voulais apparatre  une heure du
     matin, trs dcid  manifester ma prsence.

     Le jeudi suivant, j'allai voir ces dames et, au cours de notre
     conversation (et sans que j'eusse fait aucune allusion  ce que
     j'avais tent), l'ane me raconta l'incident suivant:

     Le dimanche prcdent, dans la nuit, elle m'avait aperu
     debout, prs de son lit et en avait t trs effraye, et
     lorsque l'apparition s'avana vers elle, elle cria et veilla sa
     petite soeur, qui me vit aussi.

     Je lui demandai si elle tait bien veille  ce moment; elle
     m'affirma trs nettement qu'elle l'tait. Lorsque je lui
     demandai  quelle heure cela s'tait pass, elle me rpondit que
     c'tait vers une heure du matin.

     Sur ma demande, cette dame crivit un rcit de l'vnement et le
     signa.

     C'tait la premire fois que je tentais une exprience de ce
     genre, et son plein et entier succs me frappa beaucoup.

     Ce n'est pas seulement ma volont que j'avais fortement tendue;
     j'avais fait aussi un effort d'une nature spciale qu'il m'est
     impossible de dcrire. J'avais conscience d'une influence
     mystrieuse qui circulait dans mon corps et j'avais
     l'impression distincte d'exercer une force que je n'avais pas
     encore connue jusqu'ici, mais que je peux  prsent mettre en
     action  certains moments, lorsque je le veux.

     S. H. B.

   Voici maintenant comment Mlle _Verity_ raconte l'vnement:

     Le 18 janvier 1893.

     Il y a  peu prs un an qu' notre maison de Hogarth Road,
     Kewington, je vis distinctement M. B... dans ma chambre, vers
     une heure du matin. J'tais tout  fait rveille et fort
     effraye; mes cris rveillrent ma soeur, qui vit aussi
     l'apparition.

     Trois jours aprs, lorsque je vis M. B..., je lui racontai ce
     qui tait arriv. Je ne me remis qu'au bout de quelque temps du
     coup que j'avais reu, et j'en garde un souvenir si vif qu'il ne
     peut s'effacer de ma mmoire.

     L. S. VERITY.

   En rponse  nos questions, Mlle Verity ajoute:

     Je n'avais jamais eu aucune hallucination.

   Mlle E. C. Verity dit:

     Je me rappelle l'vnement que raconte ma soeur, son rcit est
     tout  fait exact. J'ai vu l'apparition qu'elle voyait au mme
     moment et dans les mmes circonstances.

     E. C. VERITY.

   Mlle A. S. Verity dit:

     Je me rappelle trs nettement qu'un soir ma soeur ane me
     rveilla en m'appelant d'une chambre voisine. J'allai prs du
     lit o elle couchait avec ma soeur cadette, et elles me
     racontrent toutes les deux qu'elles avaient vu S. H. B...
     debout dans la pice. C'tait vers une heure; S. H. B... tait
     en tenue de soire, me dirent-elles.

     A. S. VERITY.

   M. B.... ne se rappelle plus comment il tait habill cette
   nuit-l.

   Mlle E. C. Verity dormait quand sa soeur aperut l'apparition,
   elle fut rveille par l'exclamation de sa soeur: Voil S...
   Elle avait donc entendu le nom avant de voir l'apparition et son
   hallucination pourrait tre attribue  une suggestion. Mais il
   faut remarquer qu'elle n'avait jamais eu d'autre hallucination et
   qu'on ne pouvait, par consquent, la considrer comme prdispose
    prouver des impressions de ce genre. Les deux soeurs sont
   galement sres que l'apparition tait en habit de soire, elles
   s'accordent aussi sur l'endroit o elle se tenait. Le gaz tait
   baiss et l'on voyait plus nettement l'apparition que l'on n'et
   pu voir une figure relle.

   Nous avons examin contradictoirement les tmoins avec le plus
   grand soin. Il est certain que les demoiselles V... ont parl tout
    fait spontanment de l'vnement de M. B... Tout d'abord, elles
   n'avaient pas voulu en parler, mais quand elles le virent, la
   bizarrerie de l'affaire les poussa  le faire.

   Mlle Verity est un tmoin trs exact et trs consciencieux; elle
   n'aime nullement le merveilleux, et elle craint et dteste surtout
   cette forme particulire du merveilleux.

Sans plus nous arrter sur ces cas intermdiaires, dont on trouvera
d'autres exemples dans la traduction de M. Marillier, nous allons
aborder tout de suite ceux des phnomnes de tlpathie spontane qui
offrent le caractre le plus trange et l'intrt le plus profond,
puisqu'on a pu dire d'eux que les tudier, c'tait tudier le
_lendemain de la mort_.

C'est sur ces _Hallucinations vridiques_ qu'a surtout port l'enqute
de la _Society for psychical Researches_, enqute que poursuivent la
_Socit de Psychologie physiologique_ et les _Annales_ de M.
Dariex[67].

  [67] Voici les termes dans lesquels est faite cette enqute:
  Vous est-il arriv, alors que vous tiez compltement veill,
  d'prouver l'impression nette de voir un tre vivant ou un objet
  inanim, sans que vous puissiez rapporter cette impression 
  aucune cause extrieure? Vous est-il arriv, dans les mmes
  conditions, d'prouver l'impression nette d'tre touch par un
  tre vivant ou un objet inanim, ou bien d'entendre une voix
  humaine, etc., etc.?

  Il suffit de demander  M. Dariex, 6, rue Du Bellay,  Paris, des
  feuilles d'observation contenant ce questionnaire dtaill.

Tout le monde a plus ou moins entendu parler de ces apparitions, de
ces fantmes qui se manifestent, de ces voix qui se font entendre 
une personne, au moment mme ou, _sans qu'elle s'en doute le moins du
monde_, un tre qui lui est cher meurt loin d'elle ou court quelque
danger.

Jusqu'ici on croyait ces cas assez rares, et quand l'apparition et
l'vnement avaient concord d'indniable faon, on attribuait cela 
une hallucination concidant fortuitement avec le fait rel.

Mais les rcents travaux dont nous avons parl ont rvl que ces
hallucinations _vridiques_ sont bien moins rares qu'on ne pensait.

Certes, tous les documents que l'on a runis (plus de huit cents) sont
de valeur trs ingale, et l'on comprend qu'il ne puisse en tre
autrement en des matires aussi dlicates. Tantt le narrateur
n'exerce pas sur le tmoignage de ses sens une critique suffisamment
rigoureuse, l'imagination dforme le souvenir: on _soutient_ avoir vu
ce qu'on _dsire_ avoir vu; tantt l'hallucination n'a pas concid,
autant qu'on veut bien le dire, avec l'vnement.

Le malheur, en ces questions, est--on ne saurait trop le rpter--que
l'ignorance  peu prs absolue o nous sommes de la plupart des
conditions des phnomnes empche de les reproduire  volont. Et
mme--comme dit M. Hricourt--quand nous les connaissons, ces
conditions, nous voyons que ce sont prcisment celles qui chappent
le plus  l'exprimentation. Deux lments se retrouvent, en effet,
dans presque toutes les observations: d'une part, une sympathie
troite entre les personnes mises en communication, d'autre part, un
vnement de nature  faire vibrer  l'excs cette sympathie
pralable. Or, c'est prcisment ce second lment qui, naturellement,
chappe aux exprimentateurs. On n'installe pas un drame comme on fait
une dmonstration de physiologie[68].

  [68] Hricourt: _Annales des Sciences psychiques_ (no 5, 1re
  anne).

C'est ainsi que l'on ne peut dmontrer, par l'exprimentation, la
valeur des documents.

Le jour, et il ne peut tre lointain, dit M. Richet, o l'on aura
fourni une preuve exprimentale de la tlpathie, la tlpathie ne
sera plus discute et elle sera admise comme un phnomne naturel,
aussi vident que la rotation de la terre autour de son axe ou que la
contagion de la tuberculose[69].

  [69] Richet: Lettre-prface des _Hallucinations tlpathiques_.

Pour l'instant, nous en sommes rduits  soumettre: 1 chacun des cas
qu'on nous signale  la plus rigoureuse des analyses; 2 le total de
ces cas au calcul des probabilits, et, lorsque cette analyse et les
mathmatiques nous ont rvl, d'un ct la bonne foi et la sagacit
de l'observateur, de l'autre l'impossibilit d'invoquer constamment
une concidence fortuite, nous devons, sous peine de refuser toute
valeur au tmoignage humain, admettre sinon la ralit absolue, du
moins la probabilit trs grande des faits de tlpathie.

Voici les rsultats que le calcul des probabilits a fournis  M.
Dariex[70]:

1 L'hypothse de la ralit d'une _action tlpathique visuelle_
serait _quatre millions cent quatorze mille cinq cent quarante-cinq_
fois plus probable que celle de la concidence fortuite. 2
L'hypothse de la ralit d'une _action tlpathique auditive_
serait _un million quatre cent quatre vingt-treize mille cent
quatre-vingt-dix_ fois plus probable que celle de la concidence
fortuite.

  [70] Pour les lments de calcul, voir les _Annales des Sciences
  psychiques_ (no 3, 2e anne).

Evidemment, il ne faut pas exagrer la valeur de ces chiffres, car
rappelons-nous que les donnes du problme sont singulirement
multiples et dlicates.

Comme le dit sagement M. Paulhan, dans la substantielle tude qu'il a
consacre aux hallucinations tlpathiques: Les mathmatiques sont
une science trs belle et relativement trs sre; mais il faut se
mfier un peu des applications qu'on en veut faire[71].

  [71] Paulhan: _Les Hallucinations vridiques_, in _Revue des
  Deux-Mondes_, 1er nov. 92.

Quoi qu'il en soit, ces chiffres ont leur intrt, ne ft-ce que
pour  indiquer que l'action du hasard seul est tout  fait
invraisemblable.

Les hallucinations vridiques sont de plusieurs sortes, suivant
qu'elles impressionnent, sparment ou  la fois, les divers sens: la
vue, l'oue et mme le toucher; suivant que le sujet qui les peroit
est dans un sommeil plus ou moins profond ou en tat de veille;
suivant qu'elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins compltes,
etc.

Dans toute hallucination vridique, on distingue deux facteurs:
l'_agent_ dont l'image ou la voix se manifeste  distance, et le
_sujet_ qui peroit ces manifestations.

Au moment du phnomne, l'agent, on le sait, se trouve presque
toujours en danger de mort, si mme il ne meurt pas. Ce sont l les
cas les plus frquents. Mais il en existe d'autres o, lors de la
production du phnomne, l'tat de l'agent n'offre rien d'anormal. Il
_ne sait pas_ que le sujet a peru son image. Comment se rendre compte
alors que ce dernier n'a pas eu une simple hallucination subjective?
par certaines concidences: Ainsi, une personne peut prouver une
hallucination qui reprsente un de ses amis, _dans un costume_ avec
lequel elle ne l'a jamais vu et ne se l'est jamais imagin; et il
arrive qu'il portait rellement ce costume, au moment o il lui est
apparu... Il est clair que l'on pourrait difficilement considrer
comme accidentelles une srie de concidences de cette espce. Ce type
d'hallucinations pourrait servir  rsoudre la question de savoir si
c'est de l'tat mental de l'agent ou de celui du sujet que dpendent
les impressions tlpathiques, ou bien si ce n'est pas plutt (comme
il est probable) de tous les deux  la fois[72].

  [72] _Hallucinations tlpathiques_, traduction de Marillier,
  page 270.

C'est cette ncessit de la concidence d'un tat mental spcial, chez
le sujet et chez l'agent, qui expliquerait la faible proportion des
phnomnes tlpathiques, par rapport au nombre des morts.

Or, si l'on ignore,  peu prs absolument, quelle est la nature de cet
tat chez l'agent, on n'est gure plus renseign sur ce qui concerne
le sujet.

Tout ce que nous savons, c'est que l'on peut prouver des
hallucinations vridiques  tout ge, mme dans l'enfance, et dans _un
tat de sant parfaite_; que le temprament ni le sexe ne semblent
influer en rien sur leur production; qu'il est rare que le mme sujet
en ait plusieurs dans sa vie; qu'enfin, au moment o elles se
manifestent, on ressent presque toujours une sorte de souffle froid
sur le visage, en mme temps qu'une motion fort vive; on a le
sentiment qu'un vnement triste vient d'arriver: la mort d'un ami ou
d'un parent[73].

  [73] Pour plus de dtails, voir l'tude de M. Paulhan cite plus
  haut et les _Hallucinations tlpathiques_ de Gurney, Myers et
  Podmore.

Quant aux _apparitions_ elles-mmes, elles sont le plus souvent
rapides, se manifestent dans le moment mme de la crise ou de la mort
de l'agent, ou dans ceux qui suivent; elles sont, en gnral,
lumineuses, ne sont formes que d'une seule figure humaine, partielle
ou totale, et ne laissent aucune trace physique de leur passage, ce
qui les distingue des autres apparitions, des _matrialisations_, dont
nous aurons  parler plus loin.

On le voit, les hallucinations de nature tlpathique ont beaucoup de
points de ressemblance avec les hallucinations ordinaires[74].

  [74] Voir _Hallucinations tlpathiques_, page 165 et suivantes.

Ce qui les en diffrencie rellement (outre, bien entendu, leur
concidence avec un fait rel), c'est, d'une part, le fait que les
hallucinations _visuelles_ tlpathiques sont beaucoup plus frquentes
que les hallucinations _auditives_ (le contraire a lieu dans les
hallucinations ordinaires)[75]; c'est, d'autre part, la proportion
considrable d'apparitions non reconnues parmi les hallucinations
subjectives, apparitions que l'on ne rencontre que rarement dans les
cas de tlpathie[76].

  [75] Chez les alins, notamment, la proportion des
  hallucinations auditives aux visuelles est comme de 3  1
  (Esquirol). Dans son beau _Trait_, Brierre de Boismont attribue
  le 2e rang aux hallucinations visuelles. (_Des Hallucinations_,
  page 88, Baillire, 1852).

  [76] _Hallucinations tlpathiques_, page 207.

Laissant de ct les cas qui se produisent pendant le sommeil (_rves
vridiques_)[77] ou dans un tat intermdiaire au sommeil et  la
veille, nous allons nous occuper de celles de ces hallucinations
vridiques que le sujet peroit dans un tat de veille parfaite et qui
lui donnent l'illusion absolue de la ralit.

  [77] On a des exemples rels de ces rves o le dormeur a vu
  l'image d'une personne qui mourrait loin de l ou qui tait en
  pril. Mais ici l'observation est particulirement dlicate. En
  effet, les rves sont souvent confus et obscurs, et la
  connaissance du fait rel peut, aprs coup, donner au souvenir
  une prcision et une clart que n'avait point l'image apparue.
  Ensuite, des millions de personnes rvent toutes les nuits, et il
  n'est point tonnant que parmi ces millions et ces millions
  d'images qui traversent des millions d'esprits, il y en ait
  quelques-unes qui concident par hasard avec des faits rels.
  Cependant, malgr ces objections, on trouvera dans le livre de
  MM. Gurney, Myers, etc., des exemples indniables de _Rves
  vridiques_. (Voyez page 97 et suivantes).

Nous les diviserons en _visuelles_, _auditives_ et _tactiles_.

Dans un second groupe, nous tudierons les hallucinations
_rciproques_, celles, beaucoup plus rares, o deux personnes
s'apparaissent l'une  l'autre en mme temps.

Et enfin les hallucinations _collectives_ qui affectent plusieurs
sujets  la fois.


_A._--HALLUCINATIONS TLPATHIQUES VISUELLES

Comme nous l'avons dit, ce sont les plus nombreuses, contrairement 
ce qui arrive pour les hallucinations ordinaires. Elles prsentent
tous les degrs de nettet possibles, depuis celui o le sujet hsite
sur le degr d'extriorit qu'il convient d'attribuer  la vision,
jusqu' l'illusion de la ralit la plus complte, jusqu'
l'objectivation absolue.

Voici un cas o l'illusion semble avoir t complte. Nous
l'empruntons, comme tous ceux qui suivront,  l'excellente traduction
que M. Marillier a publie du _Phantasm of the Living_[78]:

  [78] Comme, en un sujet encore si discut, on ne saurait apporter
  trop de preuves, nous ferons suivre chaque observation de tous
  les documents qui la confirment.--Les chiffres romains indiquent
  le numro de l'observation dans la traduction franaise abrge,
  les chiffres arabes ce numro dans le livre anglais.

   LXXI (28). N. J. S., bien qu'on parle de lui  la troisime
   personne dans ce rcit, en est le vritable auteur; nous le
   connaissons personnellement. Il occupe une position qui fait
   souhaiter que son nom ne soit pas publi; mais nous sommes
   autoriss  le faire connatre aux personnes qui voudraient
   examiner le cas de plus prs. Ce rcit nous est parvenu peu de
   semaines aprs l'vnement.

     N. J. S. et F. L. taient employs dans le mme bureau; ils
     avaient nou des relations intimes qui continurent pendant
     environ huit ans. Ils s'estimaient l'un l'autre beaucoup. Le lundi
     19 mars 1883, lorsque F. L. vint au bureau, il se plaignit d'avoir
     souffert d'une indigestion. Il alla consulter un pharmacien, qui
     lui dit qu'il avait le foie un peu malade et qui lui donna un
     mdicament. Le jeudi, il semblait ne pas aller beaucoup mieux.
     Samedi, il ne vint pas et N. J. S. a appris que F. L. s'tait fait
     examiner par un mdecin qui lui avait conseill de se reposer deux
     ou trois jours, mais qui ne pensait pas qu'il et rien de srieux.

     Le samedi 24 mars, vers le soir, N. J. S., qui avait mal  la
     tte, tait assis dans sa chambre. Il dit  sa femme qu'il avait
     trop chaud, ce qui ne lui tait pas arriv depuis des mois. Aprs
     avoir fait cette remarque, il se renversa en arrire sur la chaise
     longue et,  la minute suivante, il vit son ami F. L. qui se
     tenait devant lui, habill comme d'habitude. N. J. S. remarqua les
     dtails de sa toilette: il avait un chapeau entour d'un ruban
     noir, son pardessus tait dboutonn, il avait une canne  la
     main. Il fixa son regard sur N. J. S., puis s'en alla. N. J. S. se
     cita  lui-mme les paroles de Job: Et un esprit passa devant moi
     et le poil de ma chair se hrissa. A ce moment, un froid glacial
     le traversa et ses cheveux se dressrent. Puis, il se tourna vers
     sa femme en lui demandant l'heure qu'il tait: 9 heures moins 12
     minutes, rpondit-elle. Sur quoi, il lui dit: Je vous demandais
     l'heure, parce que F. L. est mort. Je viens de le voir. Elle
     tcha de lui persuader que c'tait une imagination, mais il lui
     assura positivement qu'aucun argument ne pourrait changer son
     opinion.

     Le lendemain dimanche, vers 3 heures de l'aprs-midi, A. L., frre
     de F. L., vint chez N. J. S., qui lui ouvrit la porte. A. L. dit:
     Je suppose que vous savez ce que je viens de vous dire? N. J. S.
     rpliqua: Oui, votre frre est mort. A. L. dit: Je pensais que
     vous le saviez. Pourquoi? rpliqua N. J. S. A. L. rpondit:
     Parce que vous aviez une grande sympathie l'un pour l'autre.
     Plus tard, N. J. S. s'assura que A. L. tait venu voir son frre
     le samedi soir, et qu'en le quittant, il avait vu  l'horloge de
     l'escalier qu'il tait 9 heures moins 25 minutes. La soeur de F.
     L., qui vint le voir  9 heures, le trouva mort; il tait mort de
     la rupture d'un anvrisme.

     C'est un simple expos des faits, et la seule thorie que N. J. S.
     a sur le sujet est la suivante: Au moment suprme de sa mort, F.
     L. a prouv le vif dsir de communiquer avec lui; par la force de
     sa volont, il a donc imprim sa propre image dans le sens de N.
     J. S.


   En rponse  nos demandes, M. S. nous dit:

     11 mars 1883.

     Ma femme tait assise  une table, au milieu de la chambre,
     au-dessus d'un lustre  gaz. Elle lisait ou elle travaillait 
     quelque ouvrage de couture. J'tais assis sur une chaise longue,
     place contre le mur, dans l'ombre. Ma femme ne regardait pas
     dans la mme direction que moi. Je m'appliquai  parler
     tranquillement pour ne pas l'alarmer; elle ne remarqua rien de
     particulier en moi.

     Je n'ai jamais eu d'apparitions avant cette poque; je n'y
     croyais pas, parce que je ne voyais pas de raisons d'y croire.

     M. A. L... me raconta que, tandis qu'il tait en route pour
     m'annoncer la mort de son frre, il cherchait quelle serait la
     meilleure manire de m'apprendre la nouvelle. Mais, tout d'un
     coup, et sans autre raison que la connaissance de grande
     affection que nous avions l'un pour l'autre, l'ide lui vint que
     je pourrais le savoir.

     Il n'y avait pas d'exemple de transmission de pense entre nous.
     Il y a encore beaucoup de petits dtails qu'il est impossible de
     donner en crivant. Je suis donc tout  fait dispos  causer
     avec vous de tout cela et  rpondre  toutes les questions,
     lorsque vous viendrez  la ville.

     Il y a surtout un fait dont l'tranget me frappe, c'est la
     certitude profonde que j'ai qu'avant la mort de mon ami rien ne
     pouvait m'amener  cette ide. Je semblais cependant accepter
     tout ce qui se passait sans ressentir de surprise et comme si
     c'tait chose toute naturelle.

     N. J. S.

   Mme S... nous envoie la confirmation suivante:

    18 septembre 1883.

     Le 29 septembre dernier, au soir, j'tais assise  une table et
     je lisais, mon mari tait assis sur une chaise longue place
     contre le mur de la chambre; il me demanda l'heure, et, sur ma
     rponse qu'il tait 9 heures moins douze minutes, il me dit:
     La raison pour laquelle je vous demande cela, c'est que S...
     est mort. Je viens de le voir. Je lui rpondis: Quelle
     absurdit! Vous ne savez mme pas s'il est malade; j'affirme
     que vous le verrez tout  fait bien portant lorsque vous irez
     en ville mardi prochain. Cependant mon mari persista 
     dclarer qu'il avait vu S... et qu'il tait sr de sa mort; je
     remarquai alors qu'il avait l'air trs inquiet et qu'il tait
     fort ple.

     Maria S...

   Nous trouvons dans la ncrologie du _Times_ que la mort de M. F. L.
   eut lieu le 24 mars 1883.

   Dans une communication postrieure, M. S... dit:

    23 fvrier 1885.

     Comme vous me l'avez demand, j'ai pri M. A. L.. de vous
     crire ce qu'il sait relativement au moment de la mort de son
     frre.

     Depuis ce temps, j'ai souvent rflchi sur cet incident: je ne
     suis pas  mme de satisfaire mon propre esprit quant au
     _pourquoi_ de l'apparition, mais j'affirme encore l'exactitude
     de chaque dtail, je n'ai rien  ajouter ni  retrancher.

   Le frre de M. L... confirme le fait de la manire suivante:

     Banque d'Angleterre, 24 fvrier 1885.

     M. S.... m'a inform du dsir que vous aviez de voir confirmer
     par crit ce qu'il vous a racont de la mort subite de mon
     frre Frdric; je le prie en consquence de vous communiquer
     les dtails suivants: Mon frre n'tait pas venu  son bureau
     le 24 mars 1883; j'allai, vers 8 heures du soir, le voir et je
     le trouvai assis dans sa chambre  coucher. Lorsque je le
     quittai, il se trouvait en apparence beaucoup mieux et je
     descendis vers 8 heures 40  la salle  manger, o je restai
     avec ma soeur,  peu prs une demi-heure. Aussitt que je fus
     parti, elle monta  la chambre de mon frre, qu'elle trouva
     tendu sur le lit: il tait mort. Le moment exact de sa mort ne
     sera par consquent jamais connu. Lorsque je me rendis, le
     lendemain, chez M. S... pour lui apporter la nouvelle, l'ide
     me vint--je connaissais la forte sympathie qui existait entre
     eux--qu'il pourrait bien avoir eu un pressentiment de cette
     mort. Lorsqu'il vint  ma rencontre prs de la porte, son
     regard me prouva qu'il savait tout; je lui dis donc: Vous
     savez pourquoi je viens? Il me raconta alors que, dans la
     soire prcdente, il avait vu mon frre Frdric dans une
     vision, un peu avant 9 heures. Je dois vous dire que je ne
     crois pas aux visions et que je n'ai pas toujours vu les
     pressentiments se vrifier, mais je suis parfaitement convaincu
     de la vracit du rcit de M. S... On me demande de le
     confirmer: je le fais volontiers, quoique je sache que je
     fortifie ainsi une doctrine dont je ne suis pas le disciple.

     A. T. L.

Voici un second cas, encore plus typique. On remarquera la longue
dure de l'apparition, et aussi cette expression qui se retrouve dans
quelques autres observations: _Je marchai  travers l'apparition_.

     Capitaine G. F. Russell Calt, Cartltierrie, Coatbridge, N. B.

     Je passais mes vacances  la maison, je demeurais avec mon pre
     et ma mre, non pas ici, mais dans une autre vieille rsidence
     de famille, dans le Mid-Lothian, construite par un anctre au
     temps de Marie, reine d'Ecosse, et appele Inveresk House. Ma
     chambre  coucher tait une vieille pice curieuse, longue et
     troite, avec une fentre  un bout et une porte  l'autre. Mon
     lit tait  gauche de la fentre et regardait la porte. J'avais
     un frre qui m'tait bien cher (mon frre an), Oliver; il
     tait lieutenant dans le 7e Royal Fusiliers. Il avait  peu
     prs 19 ans et il se trouvait  cette poque, depuis quelques
     mois, devant Sbastopol. J'entretenais une correspondance
     suivie avec lui.

     Un jour, il m'crivit dans un moment d'abattement, tant
     indispos; je lui rpondis de reprendre courage, mais que, si
     quelque chose lui arrivait, il devait me le faire savoir en
     m'apparaissant dans ma chambre o, petits garons encore, nous
     nous tions si souvent assis, le soir, fumant et bavardant en
     cachette. Mon frre reut cette lettre (comme je l'appris plus
     tard) lorsqu'il sortait pour aller recevoir la sainte cne; le
     clergyman qui la lui a donne me l'a racont. Aprs avoir
     communi, il alla aux retranchements, d'o il ne revint pas;
     quelques heures plus tard, commena l'assaut du Redan. Lorsque
     le capitaine de sa compagnie fut tomb, mon frre prit sa
     place, et il conduisit bravement ses hommes. Bien qu'il et
     dj reu plusieurs blessures, il faisait franchir les remparts
      ses soldats, lorsqu'il fut frapp d'une balle  la tempe
     droite. Il tomba parmi les monceaux d'autres; il fut trouv
     dans une sorte de posture agenouille (il tait soutenu par
     d'autres cadavres), 36 heures plus tard. Sa mort eut lieu, ou
     plutt il tomba, peut-tre sans mourir immdiatement, le 8
     septembre 1855.

     Cette mme nuit, je me rveillai tout d'un coup. Je voyais en
     face de la fentre de ma chambre, prs de mon lit, mon frre 
     genoux, entour,  ce qu'il me semblait, d'un lger brouillard
     phosphorescent. Je tchai de parler, mais je ne pus y russir.
     J'enfonai ma tte dans les couvertures; je n'tais pas du tout
     effray (nous avons tous t levs  ne pas croire aux esprits
     et aux apparitions), mais je voulais simplement rassembler mes
     ides, parce que je n'avais pas pens  lui, ni rv de lui, et
     que j'avais oubli ce que je lui avais crit une quinzaine
     avant cette nuit-l. Je me dis que ce ne pouvait tre qu'une
     illusion, un reflet de la lune sur une serviette ou sur quelque
     autre objet hors de sa place. Mais lorsque je levai les yeux,
     il tait encore l, fixant sur moi un regard plein d'affection,
     de supplication et de tristesse. Je m'efforai encore une fois
     de parler, mais ma langue tait comme lie; je ne pus
     prononcer un son. Je sautai du lit, je regardai par la fentre
     et je m'aperus qu'il n'y avait pas de clair de lune: la nuit
     tait noire et il pleuvait serr,  en juger d'aprs le bruit
     qu'on entendait contre les carreaux; je me retournai, et je vis
     encore le pauvre Oliver: je fermai les yeux, _marchai  travers
     l'apparition_ et arrivai  la porte de la chambre. En tournant
     le bouton, avant de sortir, je regardai encore une fois en
     arrire. L'apparition tourna lentement la tte vers moi et me
     jeta encore un regard plein d'angoisse et d'amour. Pour la
     premire fois, je remarquai alors  la tempe droite une
     blessure d'o coulait un filet rouge. Le visage avait un teint
     ple comme de la cire, mais transparent; transparente tait
     aussi la marque rouge. Mais il est presque impossible de
     dcrire l'apparence de la vision. Je sais seulement que je ne
     l'oublierai jamais. Je quittai la chambre et j'allai dans celle
     d'un ami, o je m'installai sur le sofa pour le reste de la
     nuit; je lui dis pourquoi. Je parlai aussi de l'apparition 
     d'autres personnes de la maison; mais, lorsque j'en parlai 
     mon pre, celui-ci m'ordonna de ne pas rpter un tel non-sens,
     et surtout de n'en rien dire  ma mre.

     Le lundi suivant, il reut une note de Sir Alexandre Milne
     annonant que le Redan avait t pris d'assaut, mais sans
     donner des dtails. Je dis  mon ami de me le faire savoir,
     s'il voyait avant moi le nom de mon frre parmi les tus et les
     blesss. Environ une quinzaine plus tard, il entra dans la
     chambre  coucher que j'occupais dans la maison de sa mre, 
     Athole Crescent, Edinburgh.

     Je lui dis, l'air trs grave: Je suppose que vous venez pour
     me communiquer la triste nouvelle que j'attends. Il rpondit:
     Oui. Le colonel du rgiment et un officier ou deux, qui
     avaient vu le cadavre, confirmaient le fait que l'apparence du
     corps s'accordait trs bien avec ma description. La blessure
     mortelle tait exactement l o je l'avais vue. Mais personne
     ne put dire s'il tait vraiment mort tout de suite. Son
     apparition, dans ce cas, devait avoir eu lieu quelques heures
     aprs sa mort, car je l'avais vue quelques minutes aprs 2
     heures du matin. Quelques mois plus tard, on renvoya  Inveresk
     un petit livre de prires _et la lettre que je lui avais
     crite_. Les deux objets avaient t trouvs dans la poche
     intrieure de la tunique qu'il portait au moment de sa mort; je
     les ai encore.

   Le rcit de la _London Gazette Extraordinary_, du 22 septembre
   1855, prouve que l'assaut du Redan commena dans l'aprs-midi du
   8 septembre et qu'il dura au moins une heure et demie. Le rapport
   de Bunell nous apprend que les morts, les moribonds et les non
   blesss taient empils ple-mle. L'heure exacte de la mort du
   lieutenant Oliver Calt n'est pas connue.

    Le capitaine Calt dit dans une autre communication:

    Mon pre reut la lettre de l'amiral Milne juste au moment o
    nous partions en voiture pour visiter des ruines situes  une
    distance de quelques milles. Mon pre conduisait, j'tais assis
     ct de lui, et il fit l'observation: J'ai bien fait de vous
    dire de ne pas parler  votre mre de l'apparition de votre
    frre Oliver. J'espre que vous dfendrez  toutes les personnes
    auxquelles vous en avez parl de mentionner cet incident, parce
    que,  prsent, depuis cette nouvelle, votre mre serait
    doublement tourmente.

    Le capitaine Calt nous a nomm plusieurs personnes qui
    pourraient confirmer son rcit. Sa soeur, Mme Halpe, de Fermey,
    nous a envoy la lettre suivante:

    Le 12 septembre 1882.

    Dans la matine du 8 septembre 1855, mon pre, M. Calt, nous a
    racont,  moi, au capitaine Ferguson, du 42e rgiment, qui est
    mort depuis, au major Dorwick, de la Rifle Brigade (qui vit
    encore), et  d'autres, qu'il s'tait rveill pendant la nuit
    et qu'il avait vu, lui avait-il sembl, mon frre an, le
    lieutenant Oliver Calt, des Royal Fusiliers (alors en Crime),
    qui se tenait debout entre le lit et la porte. Il avait vu que
    Oliver avait t bless de plusieurs balles; je me souviens
    qu'il nous a parl d'une blessure  la tempe. Mon frre s'tait
    lev; il s'tait prcipit, les yeux ferms, vers la porte et,
    en se retournant, il avait vu l'apparition, qui se tenait entre
    lui et le lit. Mon pre lui ordonna de ne plus parler de cela
    pour ne pas effrayer ma mre; mais, bientt aprs, arrive la
    nouvelle de la chute du Redan et de la mort de mon frre.

    Deux annes plus tard, mon mari, le colonel Hape, invita mon
    frre  diner. Mon mari n'tait alors encore que lieutenant aux
    Royal Fusiliers, et mon frre, enseigne aux Royal Welsh
    Fusiliers. Ils parlrent  diner de mon frre an. Mon mari
    indiquait quel tait l'aspect de son cadavre, quand on l'avait
    trouv, lorsque mon frre dcrivit, ce qu'il avait vu. A
    l'tonnement de toutes les personnes prsentes, la description
    des blessures correspondait aux faits.

    Mon mari tait l'ami le plus intime de mon frre an; il tait
    parmi ceux qui virent le cadavre immdiatement aprs qu'on l'eut
    retrouv.

   On remarquera que cette confirmation diffre du rcit prcdent
   en deux points qui, cependant, n'affectent pas grandement sa
   valeur. La date de l'apparition tait, en ralit, le 9 septembre
   et non le 8, mais il est trs naturel que la vision a t
   associe  la date _mmorable_, c'est--dire le 8 septembre, et
   la figure tait  genoux et non pas debout.

Citons maintenant un exemple d'hallucination vridique, o l'agent est
dans un tat parfaitement normal.

   XCIV (256) Mlle Hopkinson, 37, Wolcem place, WC, Londres.

    26 fvrier 1886.

     Dans le cours de ma vie, j'ai t accuse quatre fois
     d'apparatre aux gens. Je ne puis donner aucune explication de
     ces visites supposes.

     Nous avons demand  Mlle Hopkinson des dtails et la
     confirmation des faits qu'elle avanait: elle nous a rpondu:

     Vous seriez tout  fait excusable de ne pas croire un mot de
     mes rcits; je ne peux, en effet, vous donner aucun tmoignage
     extrieur pour les confirmer. La jeune femme qui a vu la
     premire apparition est morte peu de temps aprs; ses parents,
     eux aussi, sont morts. Lors de la seconde apparition, j'ai
     donn  entendre au monsieur  qui j'tais apparue qu'il
     s'tait tromp; je ne puis rien lui demander maintenant. Dans
     le troisime cas, bien que la dame qui m'a vue m'ait encore
     racont les faits, il y a un ou deux jours, elle se refuse
     absolument  m'en crire le rcit ou  me permettre de me
     servir de son nom. Elle pense, en effet, et c'est une ide
     assez rpandue, qu'il est contraire  la religion de s'occuper
     de ces sortes de choses. Le quatrime cas diffre des autres 
     certains gards, mais la jeune femme dont il s'agit, dans cette
     circonstance, mourut peu de temps aprs; je dois dire que, dans
     tous ces cas, ma pense tait fort occupe des personnes qui
     crurent me voir. Voici des dtails plus circonstancis:

     _Premier cas._--C'tait, il y a bien des annes dj: une jeune
     fille qui couchait dans une chambre contigu  la mienne,
     dclara que, pendant la nuit, j'tais alle la voir; elle
     tait rveille et je lui avais rendu, disait-elle, quelques
     lgers services. Elle maintint ses affirmations avec tant
     d'nergie que, malgr toutes mes dngations, ceux qui
     l'entouraient ne me crurent pas. J'tais absolument certaine de
     ne pas avoir quitt ma chambre, je n'aurais pu le faire sans
     qu'on s'en ft aperu. Je n'aurais pas confiance en ma mmoire
     pour d'autres dtails; aprs un si long laps de temps, je
     pourrais me tromper.

     _Deuxime cas._--Il y a sept ans, j'tais alle dans la cit
     (endroit que j'vite toujours), ayant  m'occuper d'une petite
     affaire qui concernait un de mes parents. Je tenais beaucoup 
     ce qu'il ne st rien de ma dmarche. Mes penses taient donc
     concentres sur lui. Je fus tire de ma rverie par l'horloge
     de _Bow Church_ qui sonnait 3 heures. Le soir, je vis mon
     parent, et la premire chose qu'il me dit fut: L..., o
     tes-vous alle aujourd'hui? Je vous ai vu venir chez moi, vous
     avez pass devant mon bureau, et je ne sais ce que vous tes
     devenue. Je lui rpondis: A quel moment avez-vous t assez
     ridicule pour penser que j'aurais pu aller vous voir?--Au
     moment o la pendule sonnait 3 heures, rpliqua-t-il.

     Je changeai de sujet, et depuis je ne suis pas revenue
     l-dessus. Ce monsieur me connaissait fort bien et savait
     comment je m'habillais d'ordinaire. Il va de soi que je
     n'allais pas le voir, si ce n'est pour affaires et lorsqu'il me
     donnait rendez-vous.

     _Troisime cas._--C'tait il y a environ 6 ans: j'habitais une
     maison de province  100 milles de Londres. On tait fort
     occup dans la maison et d'esprit fort positif. Il y avait
     aussi beaucoup de jeunes gens trs gais. Un matin, je descendis
     pour djeuner, comme presse par une sensation que je ne
     pouvais ni comprendre ni secouer. L'aprs-midi, cette sensation
     fut remplace par l'ide obsdante d'une de mes parentes de
     Londres. Je lui crivis pour lui demander ce qu'elle faisait,
     mais sa lettre se croisa avec la mienne; elle m'adressait la
     mme question. Quand je la vis, elle m'a dit ce qu'elle m'a
     encore rpt la semaine dernire: elle tait assise et
     travaillait tranquillement, lorsque la porte s'ouvrit et
     j'entrai, ayant mon air habituel. Bien qu'elle me st fort
     loin, elle conclut, en me voyant, que j'tais revenue. Elle ne
     s'aperut du contraire que lorsque je me fus retourne et que
     je fus sortie de la chambre.

     _Quatrime cas._--Il y a quatre ans, une jeune fille m'affirma
     que je m'tais tenue au pied de son lit (elle tait souffrante
      ce moment-l) et que je lui avais dit distinctement de se
     lever, de s'habiller, que je la croyais suffisamment bien pour
     le faire; elle obit. Je lui dis qu'elle s'tait tout  fait
     trompe et que je n'avais rien fait de pareil. Elle pensa
     videmment que je niais le fait pour un motif quelconque. A ce
     moment-l, j'tais  une distance de 20 minutes de marche de la
     chambre de cette jeune fille. Elle tait sre de ce qu'elle
     affirmait et je n'aurais pas voulu discuter la question avec
     elle.

     Sa maladie n'tait pas une maladie mentale.

     Louisa HOPKINSON.

Il semblerait que des cas semblables dussent aider  dcouvrir le
mcanisme de la production des hallucinations tlpathiques; en
ralit, on le voit, il n'en est rien. Bien mieux, des faits de ce
genre semblent obscurcir encore la gense du phnomne.

Le livre anglais contient plus de cent observations d'hallucinations
visuelles analogues  celles que nous venons de citer.


_B._--HALLUCINATIONS TLPATHIQUES AUDITIVES

Les hallucinations vridiques auditives sont moins nombreuses que les
visuelles.

Comme ces dernires, elles prsentent divers degrs d'intensit et de
nettet.

_Du ct du sujet_, tantt ce n'est qu'un son inarticul, un simple
bruit qu'il peroit, tantt (et c'est le cas le plus frquent) c'est
une voix humaine qui est _reconnue_ ou non. Cette voix pousse un
simple cri, ou bien prononce des paroles.

_Du ct de l'agent_, dans les cas qui n'ont pas t suivis de mort,
et o la vrification est possible, il arrive que les cris ou les mots
n'ont t qu' demi-mis, et mme simplement imagins.

Ces diverses classes d'hallucinations auditives indiques, voici
quelques observations empruntes toujours au livre de MM. Gurney,
Myers et Podmore.

Dans la suivante, il s'agit d'un cri terrible d'agonie pouss par
l'agent et entendu par le sujet qui ne reconnat pas la voix.

   CIX (34). Ce rcit est d  un homme fort honorable que nous
   dsignerons par les initiales de A. Z... Il nous a donn les noms
   vritables de toutes les personnes dont il est question dans son
   rcit, mais il dsire qu'ils ne soient pas publis, en raison du
   caractre douloureux des faits qui y sont rapports.

     Mai 1885.

     En 1876, je demeurais dans une petite paroisse agricole de
     l'est de l'Angleterre.

     J'avais pour voisin un jeune homme S. B... qui possdait,
     depuis peu, une des grandes fermes du pays. Pendant qu'on
     arrangeait sa maison, il logeait, avec son domestique, 
     l'autre bout du village. Son logement tait fort loign de ma
     maison; il en tait distant d'un demi-mille au moins, et il en
     tait spar par beaucoup de maisons et de jardins, par une
     plantation et des btiments de ferme. Il aimait les exercices
     du corps et la vie en plein air, et passait une bonne partie de
     son temps  chasser. Ce n'tait pas pour moi un ami personnel,
     mais une simple relation; je ne m'intressais  lui que comme 
     l'un des grands propritaires du pays. Par politesse, je l'ai
     invit  venir me voir, mais autant que je m'en souviens, je ne
     suis jamais all chez lui.

     Une aprs-midi du mois de mars 1876, comme je quittais la gare,
     avec ma femme, pour rentrer chez moi, S. B... nous aborda. Il
     nous accompagna jusqu' la porte d'entre; il resta encore
     quelques instants  causer avec nous, mais il n'y eut rien de
     particulier dans cette conversation. Il faut noter que la
     distance entre cette porte et les fentres des salles  manger
     est, par le chemin,  60 yards; mais les fentres de ces pices
     donnent au nord-est sur le chemin  voitures.

     Aprs que S. B... eut pris cong de nous, ma femme me dit:
     Evidemment, le jeune B... dsirait que nous lui disions
     d'entrer, mais j'ai pens que vous ne vous souciez pas de vous
     laisser dranger par lui. Une demi-heure plus tard environ,
     je le rencontrai de nouveau, et, comme je voulais jeter un coup
     d'oeil sur un travail que l'on faisait tout au bout du domaine,
     je lui demandai de faire la route avec moi. Sa conversation
     n'eut rien de particulier, ce jour-l; toutefois, il semblait
     tre un peu ennuy par le mauvais temps et le bas prix des
     produits agricoles. Je me rappelle qu'il me demanda des
     cordages en fil de fer, pour faire un treillage dans sa ferme,
     et que je lui promis de lui en donner. Au retour de notre
     promenade et  l'entre du village, je m'arrtai au chemin de
     traverse pour lui dire bonsoir; le chemin qui conduisait chez
     lui tombait  angle droit sur le mien. Et  ma grande surprise,
     je l'entendis dire: Venez fumer un cigare chez moi, ce soir.
     Je lui rpondis: Ce n'est gure possible, je suis engag ce
     soir. Venez donc! me dit-il. Non, lui rpliquai-je, je
     viendrai un autre soir. Sur ce mot, nous nous sparmes.

     Nous tions peut-tre  40 yards l'un de l'autre, lorsqu'il se
     retourna vers moi et me cria: Alors, puisque vous ne viendrez
     pas, bonsoir. Ce fut la dernire fois que je le vis vivant.

     Je passai la soire  crire dans ma salle  manger. Je puis
     dire que, pendant quelques heures, il est fort probable que la
     pense du jeune homme B... ne me vnt pas  l'esprit. La nuit
     tait brillante et claire, et la lune tait pleine ou peu s'en
     fallait; il ne faisait pas de vent. Depuis que j'tais rentr,
     il avait un peu neig, tout juste assez pour blanchir la terre.

     A 10 heures moins 5 environ, je me levai et je quittai la
     chambre; je pris une lampe sur la table du vestibule et je la
     mis sur un guridon plac dans l'embrasure de la fentre de la
     salle  djeuner. Les rideaux des fentres n'taient pas
     ferms. Je venais de prendre dans la bibliothque un volume de
     l'ouvrage de Macgillivray sur les _Oiseaux d'Angleterre_, pour
     y chercher un renseignement. J'tais en train de lire le
     passage, le livre approch tout prs de la lampe et mon paule
     appuye contre le volet; j'tais dans une position o je
     pouvais entendre le moindre bruit du dehors. Tout  coup,
     j'entendis distinctement qu'on avait ouvert la grande porte de
     devant et qu'on l'avait referme en la faisant claquer. Puis,
     j'entendis des pas prcipits qui s'avanaient sur le chemin.
     Les pas taient d'abord fort distincts et trs sonores; mais,
     quand ils arrivrent en face de la fentre, la pelouse qui
     tait au-dessous de la fentre en amortit le son, et, au mme
     moment, j'eus la conscience que quelque chose se tenait tout
     prs de moi, en dehors, spar seulement de moi par la mince
     jalousie et le carreau de verre. Je pus entendre la respiration
     courte, haletante, pnible du messager, ou de quoi que ce ft,
     qui s'efforait de reprendre haleine avant de parler. Avait-il
     t attir par la lumire qui filtrait  travers les volets?
     Mais, subitement, pareil  un coup de canon, retentit en
     dedans, en dehors, partout, le plus pouvantable cri, un
     gmissement, une plainte prolonge d'horreur qui glaa le sang
     dans mes veines. Ce ne fut pas un seul cri, mais un cri
     prolong, qui commena sur une note trs leve, puis qui
     s'abaissa et qui allait s'grenant, s'parpillant en
     gmissements vers le Nord; il devenait de plus en plus faible,
     comme s'il s'vanouissait dans les sanglots et les affres d'une
     horrible agonie. Impossible de dcrire mon pouvante et mon
     horreur, augmentes dix fois lorsque je retournai dans la salle
      manger et que j'y trouvai ma femme, tranquillement assise 
     son travail, prs de la fentre, situe sur la mme ligne que
     celle de la salle  djeuner, et qui tait loigne seulement
     de 10  12 pieds. _Elle n'avait rien entendu._ Je vis cela du
     premier coup d'oeil; d'aprs la position o je la trouvai
     assise, je pouvais conclure qu'elle aurait d entendre le
     moindre bruit qui se serait produit au dehors et surtout le
     bruit des pas sur le sable. S'apercevant que quelque chose
     m'avait alarm, elle me demanda: Qu'y-a-t-il? Il y a
     seulement quelqu'un dehors, lui dis-je. Alors, pourquoi ne
     sortez-vous pas pour aller voir? Vous le faites toujours, quand
     vous entendez quelque bruit extraordinaire. Je dis: Il y a
     quelque chose de si trange et de si terrible dans ce bruit,
     que je n'ose pas le braver. Ce doit tre la _banshee_ (la fe)
     qui a cri.

     Le jeune S. B..., aprs avoir pris cong de moi, tait rentr
     chez lui. Il avait pass la plus grande partie de la soire sur
     le sofa, lisant un roman de Whyle Melville. Il avait vu son
     domestique  9 heures et lui avait donn des ordres pour le
     lendemain. Le domestique et sa femme, qui habitaient seuls la
     maison avec S. B..., allrent se coucher. A l'enqute, le
     domestique dclara qu'au moment o il allait s'endormir, il
     avait t brusquement rveill par un cri. Il courut dans la
     chambre de son matre qu'il trouva expirant sur le sol. On
     constata que le jeune B... s'tait dshabill en haut et qu'il
     tait descendu dans son salon, vtu seulement de sa chemise de
     nuit et de son pantalon; il s'tait vers un demi-verre d'eau,
     dans lequel il avait vid un flacon d'acide prussique (il se
     l'tait procur le matin, sous prtexte d'empoisonner un chien;
     en ralit, il n'avait pas de chien). Il tait remont et,
     aprs tre rentr dans sa chambre, il avait vid le verre, en
     poussant un cri: il s'tait abattu mort par terre. Tout cela
     s'tait pass, autant du moins que je puis le savoir,
     exactement au mme moment o j'avais t si effray chez moi.
     Il est tout  fait impossible qu'aucun bruit, sauf peut-tre
     celui d'un coup de canon, ait pu arriver  mon oreille, depuis
     la maison de B... Les fentres et les portes taient fermes;
     il y avait entre sa maison et la mienne un grand nombre
     d'obstacles: des maisons, des jardins, des fermes, des
     plantations, etc.

     Forc de partir par le premier train, j'tais sorti le
     lendemain matin de bonne heure, et, examinant le terrain
     au-dessous de la fentre, je ne trouvai aucune trace de pas sur
     le sable ou le gazon: le sol tait encore couvert de la lgre
     couche de neige tombe le soir prcdent.

     Tout l'incident avait t un rve d'un moment, une imagination,
     appelez-le comme vous voudrez; je raconte simplement les faits
     comme ils se sont passs, sans essayer d'en fournir une
     explication, qu'en vrit je suis tout  fait incapable de
     donner. Tout l'incident est un mystre et restera toujours un
     mystre pour moi. Je n'appris les dtails de la tragdie que
     dans l'aprs-midi du lendemain, parce que j'tais parti par le
     premier train. On disait que le motif du suicide tait un
     chagrin d'amour.

   Dans une lettre ultrieure, date du 12 juin 1885, M. A. Z...
   nous dit:

    Le suicide a eu lieu dans cette paroisse, le jeudi 9 mars
    1876, vers 10 heures du soir. L'enqute a eu lieu le samedi 11;
    elle fut faite par.... alors coroner. Il y a quelques annes
    qu'il est mort, autrement j'aurais peut-tre obtenu de lui une
    copie des notes qu'il a prises alors; vous trouverez
    probablement quelques dtails de l'enqute, dans le.... du 17
    mars.

    Moi-mme, je n'appris les dtails de l'vnement qu' mon
    retour, dans l'aprs-midi du vendredi, c'est--dire dix-sept
    heures plus tard.

    La lgre couche de neige tomba vers 8 heures, _pas plus tard_.
    A partir de ce moment, la nuit fut claire et belle et trs
    silencieuse; il gela assez dur; j'ai des preuves de tout cela
    qui pourraient satisfaire n'importe quel magistrat.

    Le lendemain matin, de bonne heure, avant de quitter la maison
    pour toute la journe, j'allai voir sous la fentre s'il y avait
    des traces de pas. Peut-tre n'est-il pas tout  fait exact de
    dire qu'il avait neig. Il tait tomb plutt un peu de grle et
    de grsil, et l'on voyait  travers les brins d'herbe, mais cela
    suffisait pour que personne ne pt passer par l sans laisser de
    traces.

    Je n'assistai pas moi-mme  l'enqute, de sorte que je n'en
    sais que ce que j'ai entendu dire. Dans mon rcit, j'ai dit que
    le domestique avait t rveill par un cri. J'ai interrog cet
    homme (dont M. Z... donne le nom) et je l'ai serr de prs, en
    le contre-interrogeant sur ce dtail de sa dclaration: il est
    plus exact de dire qu'il fut rveill par une srie de bruits,
    qui se terminrent par un fracas ou une lourde chute. Cela est
    probablement plus exact, car le fils du fermier (suit le nom),
    qui demeurait dans la maison voisine, fut rveill par _la mme
    sorte de bruits_, qui arriva de la maison de B...  travers le
    mur, jusqu' la chambre o il couchait.

    Cependant, je ne veux pas que l'on pense que des bruits
    _matriels_ quelconques, entendus dans la maison de B... aussi
    bien que dans celle du voisin, aient pu avoir quelques relations
    avec le bruit et le cri particulier qui m'ont tant effray.
    Toute personne, connaissant la localit, doit admettre
    l'_impossibilit_ absolue que de pareils bruits puissent
    traverser tous les obstacles interposs. Je veux seulement dire
    que la scne qui se passa dans l'une des deux maisons concida
    avec mon alarme et avec les phnomnes qui se passaient dans
    l'autre maison.

    J'apprends par un renseignement, puis dans le livre de....
    (suit le nom), pharmacien de..., que le jeune S. B.. s'tait
    procur le poison le 8 mars. Ci-joint, en rponse  votre
    demande, une note de Mme A. Z...

   La note ci-jointe, signe par Mme A. Z... et aussi date du 12
   juin 1885, dit ce qui suit:

     Je puis attester que, dans la nuit du 9 mars 1876, vers dix
     heures, mon mari, qui tait all dans la chambre attenante,
     pour consulter un livre, fut fortement alarm par des bruits
     qu'il entendit. A ce qu'il me dit, il avait entendu la grande
     porte claquer, puis des pas sur le chemin et sur la pelouse,
     puis une respiration haletante prs de la fentre, et enfin un
     cri terrible.

     Je n'entendis rien du tout. Mon mari ne sortit pas pour
     regarder autour de la maison, comme il aurait fait en tout
     autre moment. Et lorsque je lui demandai _ensuite_ pourquoi il
     n'tait pas sorti, il me dit: Parce que j'ai senti que je ne
     pouvais pas. Lorsqu'il alla se coucher, il monta son fusil, et
     lorsque je lui demandai pourquoi, il me rpondit: Parce qu'il
     doit y avoir quelqu'un par ici.

     Le lendemain matin, il partit de bonne heure, et il n'entendit
     pas parler du miracle de M. S. B... avant l'aprs-midi du mme
     jour.

   M. A. Z... nous a dit qu'il n'avait jamais prouv d'impression
   semblable.

   Un article d'un journal local, que nous avons lu, donne une
   relation du miracle et de l'enqute qui confirme le rcit donn
   par M. A. Z...

Dans le cas suivant, le sujet a entendu une phrase tout entire, qui
probablement a t prononce par l'agent ou tout au moins fortement
imagine:

   CXI. (284). R. H. K. Killick Greatmeaton Rectory, Northalleston.
   C'est un extrait d'une lettre adresse au Rev. R. H. Davies de
   Chelson. Cette lettre ne porte pas de date.

   Le Rev. Davies nous a dit, le 15 novembre 1885, qu'il devait
   l'avoir reue il y a dix ou douze ans. M. Killick nous a envoy,
   le 23 avril 1884, un rcit presque identique; nous n'avons pu
   obtenir de sa femme qui est maintenant infirme, une confirmation
   directe du rcit, mais M. Killick nous a dit que les souvenirs de
   sa femme taient d'accord avec les siens. L'vnement s'est pass
   il y a plus de trente ans.

     Une de mes filles bien-aimes (maintenant marie) tait avec
     toute ma famille  notre presbytre, dans le Wiltshire:
     j'tais alors  Paris. Un dimanche aprs-midi, j'tais assis
     dans la cour de l'htel o je prenais mon caf, lorsqu'une
     pense traversa subitement mon esprit: Etta est tombe dans
     l'eau.

   Dans le rcit qu'il nous a envoy plus tard: le passage parallle
   est quand, tout  coup, je crus entendre une voix me dire: Etta
   est tombe dans l'tang.

    Je dois vous dire que nous avions une trs grande pelouse, une
    belle pice d'eau artificielle, avec une alle verte tout
    autour, une cascade, une grotte, etc. C'tait l'endroit
    prfr.

    J'essayai de chasser cette pense, mais en vain. Je me promenai
    durant des heures dans Paris, essayant d'effacer cette
    impression, mais en vain. Je marchai jusqu' ce que je ne pusse
    plus aller; je rentrai me coucher, mais sans pouvoir dormir. Le
    lendemain, j'allai au bureau de poste, dans l'espoir d'y trouver
    des lettres; il n'y en avait pas. Je ne pouvais plus rester 
    Paris; j'allai  l'ambassade et je pris un passeport pour
    Bruxelles.

    Je reus ensuite des lettres o l'on me disait que tout le monde
    se portait bien; j'achevai mon voyage, sans parler de mon
    inquitude absurde, comme je l'appelais.

    Quelques mois plus tard, je dnais chez des amis, lorsque la
    matresse de la maison dit: Qu'avez-vous pens d'Etta, quand
    vous l'avez appris?

    --Appris quoi? dis-je.

    --Oh! dit la dame, ai-je trahi un secret?

    --Je ne vous quitte pas avant de tout savoir.

    Elle me dit: Ne me faites pas arriver d'ennuis, mais je parlais
    de sa chute dans l'tang.

    --Quel tang?

    --Votre tang.

    --Mais quand?

    --Lorsque vous tiez sur le continent.

    Comme j'allais partir, je ne parlai plus de cela, mais je me
    htai de rentrer  la maison, je cherchai la gouvernante, et lui
    demandai ce que tout cela voulait dire.

    Elle me rpondit: Oh! que c'est cruel de vous le dire,
    maintenant que tout est pass. Eh bien! une aprs-midi de
    dimanche, nous nous promenions prs de l'tang, lorsque Thodore
    dit: Etta, c'est si drle de marcher les yeux ferms. Elle
    essaya, et tomba dans l'eau. J'entendis un cri, je regardai et
    je vis la tte d'Etta sortir de l'eau; je courus, la saisis et
    la tirai hors l'tang. Oh! c'est affreux! Alors je la portai 
    sa maman; nous la mmes au lit et elle se remit bien vite. Je
    lui demandai le jour: c'tait le dimanche mme o j'tais 
    Paris et o j'avais eu cette affreuse impression.

    Je demandai l'heure. C'tait vers quatre heures! le moment mme
    o cette pense pnible s'tait prsente  mon esprit.

    Je dis alors: Cela m'a t rvl  Paris, au moment mme de
    l'accident, et, pour la premire fois, je lui parlai de la
    triste impression que j'avais prouve  Paris, cette
    aprs-midi.

    R. Henry KILLICK.

   M. Killick nous crit, le 6 mai 1884:

     Vous me demandez si c'est la seule impression de ce genre que
     j'aie eue; je crois pouvoir rpondre que oui. Je ne me
     rappelle rien de semblable. Vous me demandez si l'tang tait
     dangereux, etc. On ne permettait _jamais_ aux enfants de s'en
     approcher, si ce n'est avec des personnes srieuses; l'accs
     en tait dfendu, et l'tang tait loin de leur terrain de
     jeu. Nous tions si svres et si attentifs qu'un accident
     tait impossible. Nous n'avions pas d'inquitude  ce
     sujet-l.

     A ce moment, dix enfants se trouvaient runis chez moi; et
     l'enfant qui faillit se noyer tait bien prsente  mon esprit
      ce moment, et non une autre. La voix semblait dire: Etta est
     tombe dans l'tang.

On trouve dans les _Phantasms of the Living_ le rcit de 36 autres cas
semblables.


_C._--HALLUCINATIONS TLPATHIQUES TACTILES

Les hallucinations _tactiles_, d'origine tlpathique, sont encore
plus rares que les auditives.

Il en est de mme, du reste, pour les hallucinations du toucher, qui
sont simplement subjectives. Dans ce dernier cas mme, on peut
supposer que, souvent, la sensation a eu pour origine une secousse
musculaire involontaire, ce qui rduit encore le nombre des
hallucinations tactiles ordinaires.

Rien d'tonnant donc  ce que celles qui sont de nature tlpathique
soient aussi rares.

Dans ces dernires, tantt le sens du toucher est seul impressionn,
tantt les autres sens participent aussi  l'impression.

Voici maintenant quelques observations.

--Dans celle-ci, l'hallucination affecte le toucher seul:

   CXV (292) M. J. C. Harris, Wellington, Nouvelle-Zlande,
   propritaire du _New Zealand Times_ et du _New Zealand Mail_.

     6 juillet 1887.

     Ma femme avait un oncle, capitaine dans la marine marchande,
     qui l'aimait beaucoup; lorsqu'elle tait enfant, et souvent,
     lorsqu'il tait chez lui,  Londres, il la prenait sur ses
     genoux, et lui caressait les cheveux. Elle partit avec ses
     parents pour Sydney, et son oncle continua son mtier dans
     d'autres parties du monde.

     Environ trois ou quatre ans plus tard, elle tait monte
     s'habiller pour dner: elle avait dfait ses cheveux; tout d'un
     coup, elle sentit une main se poser sur le sommet de sa tte et
     caresser rapidement ses cheveux, jusqu' ses paules. Effraye,
     elle se retourna et dit: Oh! mre, pourquoi me faire peur
     ainsi? Car elle croyait que sa mre voulait lui faire une
     niche. Il n'y avait personne dans la chambre. Lorsqu'elle
     raconta l'incident  table, un ami superstitieux leur conseilla
     de prendre note du jour et de la date.

     On le fit. Un peu plus tard, arriva la nouvelle que son oncle
     William tait mort ce jour-l; si l'on tient compte de la
     diffrence de longitude c'tait  peu prs l'heure  laquelle
     elle avait senti la main se poser sur sa tte.

   Voici le rcit de Mme Harris elle-mme:

     Hill Street, Wellington, Nouvelle-Zlande.

     5 dcembre 1855.

     Je regrette vivement qu'il ne soit pas en mon pouvoir, tout
     dsireux que nous soyons d'aider, si peu que ce soit, la cause
     de la science, de vous fournir une confirmation du rcit de mon
     mari. Des amies que j'avais alors, une seule vit encore et elle
     habite dans le Queensland. Nous n'avons pas considr les notes
     prises alors comme assez importantes pour tre gardes; et nous
     n'avons ni lettres de faire part, ni annonce de dcs. Par
     consquent, mon rcit ne peut, je le comprends, avoir une grande
     valeur, puisqu'aucun tmoignage ne vient le confirmer.
     Toutefois, pour vous tre agrable, je vous envoie mon rcit,
     bien assure que vous le considrerez comme authentique.

     Le fait a eu lieu, il y a si longtemps, que, bien que l'incident
     soit prsent  ma mmoire, la date prcise (qui n'a jamais t
     soigneusement prise) m'chappe.

     C'tait en 1860, au mois d'avril. J'tais alors jeune fille,
     j'tais debout devant ma toilette, dans ma chambre  coucher,
     arrangeant quelque dtail de ma toilette.

     Il tait  peu prs 6 heures du soir, et  cette poque de
     l'anne, c'est dj le crpuscule, lorsque, tout  coup, je
     sentis une main se poser sur ma tte, descendre le long de mes
     cheveux, et s'appuyer lourdement sur mon paule gauche. Effraye
     par cette caresse inattendue, je me retournais vivement pour
     reprocher  ma mre d'entrer sans bruit, quand,  ma grande
     surprise, je ne vis personne. Aussitt, je pensai 
     l'Angleterre, o mon pre tait parti au mois de janvier
     prcdent, et je pensai que quelque chose tait arriv, bien
     qu'il me ft impossible de rien dfinir.

     Je descendis, et je racontai ma peur  ma mre. Dans la soire,
     Mme et Mlle W... vinrent, et comme elles s'informaient des
     causes de ma pleur, on les mit au courant de l'affaire. Mme
     W... dit immdiatement: Notez la date, et nous verrons ce qui
     aura lieu. On le fit, et l'incident cessa de nous troubler,
     bien que ma famille attendit avec inquitude la premire lettre
     de mon pre. Dans la premire lettre que nous remes, il nous
     raconta qu' son arrive en Angleterre, il avait trouv son
     frre Henri gravement malade, mourant,  vrai dire. Dans mon
     enfance, j'tais sa prfre, et  sa mort, mon nom fut le
     dernier mot qu'il pronona.

     En comparant les dates et en tenant compte de la diffrence de
     longitude, nous trouvmes que l'poque de la mort de mon oncle
     concidait exactement avec celle de mon trange impression. Je
     me rappelai aussi que mon oncle avait l'habitude de me caresser
     les cheveux. Ma mre, qui demeure avec moi, est la seule
     personne qui puisse confirmer l'histoire, et elle signe avec moi
     ce rcit.

     Elisabeth HARRIS.
     Elisabeth BRADFORD.

   En rponse  nos questions, Mme Harris nous dit qu'elle n'a
   jamais eu d'autres hallucinations.

   Dans le _Thame Gazette_ et le _Oxford Chronicle_, nous voyons
   que l'oncle de Mme Harris mourut le 12 mai (et non avril) 1860,
    l'ge de 51 ans.

L'observation suivante nous prsente un cas d'hallucination tactile
accompagne d'hallucination visuelle:

   CXVIII.--Mme Randolph Lichfield, Cross Deeps Twickenham. Son mari
   n'a pu confirmer le rcit par crit parce que des douleurs dans
   la main l'empchent d'crire.

     1883.

     J'tais assise dans ma chambre, un soir avant mon mariage,
     prs d'une table de toilette, sur laquelle tait pos le livre
     que je lisais: la table tait dans un coin de la chambre, et le
     large miroir qui tait dessus touchait presque le plafond, de
     sorte que l'image de toute personne qui se trouvait dans la
     chambre pouvait s'y reflter tout entire. Le livre que je
     lisais ne pouvait nullement affecter mes nerfs, exciter mon
     imagination. Je me portais trs bien, j'tais de bonne humeur,
     et rien ne m'tait arriv, depuis l'heure o j'avais reu mes
     lettres, le matin, qui et pu me faire penser  la personne 
     laquelle se rapporte l'trange impression que vous me demandez
     de raconter. J'avais les yeux fixs sur mon livre; tout  coup
     je _sentis_, mais sans le _voir_, quelqu'un entrer dans ma
     chambre. Je regardai dans le miroir pour savoir qui c'tait,
     mais je ne vis personne. Je pensais naturellement que ma
     visite, me voyant plonge dans ma lecture, tait ressortie,
     quand,  mon vif tonnement, je ressentis un baiser sur mon
     front, un baiser long et tendre. Je levai la tte nullement
     effraye, et je vis mon fianc debout derrire ma chaise,
     pench sur moi, comme pour m'embrasser de nouveau. Sa figure
     tait trs ple et triste au-del de toute expression. Trs
     surprise, je me levai, et, avant que j'aie pu parler, il avait
     disparu, je ne sais comment. Je ne sais qu'une chose, c'est
     que, pendant un instant, je vis bien nettement tous les traits
     de sa figure, sa haute taille, ses larges paules, comme je les
     ai vus toujours, et le moment d'aprs, je ne vis plus rien de
     lui.

     D'abord, je ne fus que surprise, ou pour mieux dire, perplexe.
     Je n'prouvai aucune frayeur, je ne crus pas un instant que
     j'avais vu un esprit; la sensation qui s'ensuivit fut que
     j'avais quelque chose au cerveau, et j'tais reconnaissante que
     cela n'et pas amen une vision terrible, au lieu de celle que
     j'avais prouve, et qui m'avait t fort agrable. Je me
     rappelle avoir pri pour ne pas imaginer quelque chose de
     terrifiant.

     Le lendemain,  ma grande surprise, je ne reus pas ma lettre
     habituelle de mon fianc; quatre distributions eurent lieu, pas
     de lettre; le jour suivant, pas de lettre. Je me rvoltais
     naturellement  l'ide qu'on me ngligeait, mais je n'aurais
     pas eu la pense de le faire savoir au coupable, de sorte que
     je n'crivis pas pour connatre la cause de son silence. Le
     troisime soir,--je n'avais pas encore reu de lettre--comme je
     montais me coucher, ne pensant pas  R..., je sentis tout 
     coup et avec une grande intensit, ds que j'eus franchi la
     dernire marche, qu'il tait dans ma chambre et que je pourrais
     le voir comme prcdemment. Pour la premire fois, j'eus peur
     qu'il ne lui ft arriv quelque chose. Je savais fort bien
     combien serait grand, dans ce cas, son dsir de me voir, et je
     pensais: Serait-ce vraiment lui que j'ai vu l'autre nuit?
     J'entrai droit dans la chambre, sre de le voir; il n'y avait
     rien. Je m'assis pour attendre, et la sensation qu'il tait l,
     essayant de me parler et de se faire voir, devint de plus en
     plus forte. J'attendis jusqu' ce que je me sentisse si
     somnolente que je ne pouvais plus veiller; j'allai me coucher
     et je m'endormis. J'crivis par le premier courrier, le
     lendemain matin,  mon fianc, lui exprimant ma crainte qu'il
     ne ft malade, puisque je n'avais pas reu de lettre de lui
     depuis trois jours. Je ne lui dis rien de ce que je vous
     raconte. Deux jours aprs, je reus quelques lignes
     horriblement griffonnes, pour me dire qu'il s'tait abm la
     main  la chasse et qu'il n'avait pu tenir encore une plume,
     mais qu'il n'tait pas encore en danger. Ce ne fut que quelques
     jours plus tard, lorsqu'il put crire, que j'appris toute
     l'histoire.

     La voici: il montait un cheval de chasse irlandais, une bte
     superbe, mais trs vicieuse. Ce cheval tait habitu 
     dsaronner quiconque le montait, s'il lui dplaisait d'tre
     mont, et pour cela, il mettait en jeu une quantit de ruses,
     se dbarrassant des grooms, des chasseurs, de n'importe qui,
     lorsque l'envie lui en prenait. Lorsqu'il vit que ni ses
     ruades, ni ses sauts, ni ses carts ne pouvaient dmonter mon
     fianc, et qu'il avait trouv son matre, il devint furieux. Il
     resta calme un moment, puis il traversa la route  reculons, se
     redressa tout droit en arrire et pressa son cavalier contre le
     mur. La pression et la douleur furent telles que R... pensa
     mourir; il se rappelait d'avoir dit, au moment de perdre
     connaissance: May! ma petite May! que je ne meure pas sans te
     revoir! Ce fut cette nuit-l qu'il se pencha sur moi et
     m'embrassa. Il ne fut pas aussi gravement bless qu'il l'avait
     d'abord cru, quoiqu'il souffrit beaucoup et qu'il ne pt tenir
     une plume pendant longtemps. La nuit pendant laquelle je sentis
     si soudainement que j'allais le voir, et o ne le voyant pas,
     je sentis si bien qu'il tait l, essayant de me le faire
     savoir, cette nuit mme, il se tourmentait de ne pouvoir
     m'crire, et il dsirait ardemment que je puisse comprendre
     qu'il y avait un motif grave pour expliquer son silence.

     Je racontai tout  ma mre (qui est morte depuis), tel que je
     l'ai racont; et elle me conseilla de ne pas lui parler de son
     apparition jusqu' ce qu'il ft tout  fait rtabli et que je
     puisse le faire personnellement. Lorsqu'il vint me voir un peu
     plus tard, je me fis raconter toute l'histoire, avant de lui
     parler de l'impression trange que j'avais prouve pendant ces
     deux nuits.

     Je viens de lui lire ceci, et il affirme que j'ai racont
     exactement la part qu'il eut dans cette trange affaire.

Il est fcheux que les deux personnes en question n'aient pas fait
quelques tentatives de tlpathie exprimentale.

Le cas suivant est d'un type plus rare; les hallucinations de la vue
et de l'oue, au lieu de se combiner en un mme vnement, ont t
spares par un intervalle de plusieurs heures.

   CXXI (302). M. Garling, 12, Westbourne Gardens, Folkestone.

     Fvrier 1883.

     Un jeudi soir, vers le milieu d'aot, en 1849, j'allai, comme
     je le faisais souvent, passer la soire avec le Rev. Harrisson
     et sa famille, avec laquelle, depuis bien des annes, j'avais
     les rapports les plus intimes. Comme le temps tait trs beau,
     nous allmes passer, avec les voisins, la soire aux Surrey
     zoological Gardens. Je note ceci tout particulirement, parce
     que cela prouve que Harrisson tait incontestablement en bonne
     sant ce jour-l et que personne ne se doutait de ce qui allait
     arriver. Le lendemain, j'allai rendre visite  des parents,
     dans l'Hertfordshire, qui habitaient dans une maison appele
     Flamstead Lodge,  26 milles de Londres, sur la grand'route.
     Nous dnions d'habitude  2 heures, et le lundi, dans
     l'aprs-midi suivante, lorsqu'on eut dn, je laissai les dames
     au salon et je descendis,  travers l'enclos, jusqu' la
     grand'route. Remarquez bien que nous tions au milieu d'une
     journe du mois d'aot, avec un beau soleil, sur une
     grand'route fort large, o il passait beaucoup de monde,  cent
     mtres d'une auberge. J'tais moi-mme parfaitement gai,
     j'avais l'esprit  l'aise, il n'y avait rien autour de moi qui
     pt exciter mon imagination. Quelques paysans taient auprs de
     l,  ce moment. Tout  coup, un fantme se dressa devant
     moi, si prs, que si c'et t un tre humain, il m'et touch,
     m'empchant, pour un instant, de voir le paysage et les objets
     qui taient autour de moi; je ne distinguais pas compltement
     les contours de ce fantme, mais je voyais ses lvres remuer et
     murmurer quelque chose; ses yeux me fixaient et plongeaient
     dans mon regard, avec une expression si svre et si intense
     que je reculai et marchai  reculons. Je me dis instinctivement
     et probablement  haute voix: Dieu juste! c'est Harrisson!
     quoique je n'eusse pas pens  lui le moins du monde  ce
     moment-l. Aprs quelques secondes, qui me semblrent une
     ternit, le spectre disparut; je restai clou sur place
     pendant quelques instants, et l'trange sensation que
     j'prouvai fait que je ne puis douter de la ralit de la
     vision. Je sentais mon sang se glacer dans mes veines; mes
     nerfs taient calmes, mais j'prouvais une sensation de froid
     mortel, qui dura pendant une heure et qui me quitta peu  peu,
      mesure que la circulation se rtablissait. Je n'ai jamais
     ressenti pareille sensation, ni avant, ni aprs. Je n'en parlai
     pas aux dames,  mon retour, pour ne pas les effrayer, et
     l'impression dsagrable perdit de sa force graduellement.

     J'ai dit que la maison tait prs de la grand'route; elle tait
     situe au milieu de la proprit, le long d'un sentier qui mne
     au village,  200 ou 300 mtres de toute autre maison; il y
     avait une grille en fer, de sept pieds de haut devant la
     faade, pour protger la maison des vagabonds; les portes sont
     toujours fermes  la nuit tombante; une alle, longue de
     trente pieds, toute en gravier ou pave, menait de la porte
     d'entre au sentier. Ce jour-l, la soire tait trs belle et
     trs tranquille. Place comme elle tait, personne n'et pu
     approcher de la maison, dans le profond silence d'une soire
     d't, sans avoir t entendu de loin. En outre, il y avait un
     gros chien dans un chenil, plac de manire  garder la porte
     d'entre; et, destin surtout  avertir, ds que l'on entrait 
     l'intrieur de la maison, un petit terrier qui aboyait contre
     tout le monde et  chaque bruit. Nous allions nous retirer dans
     nos chambres, nous tions assis dans le salon, qui est au
     rez-de-chausse, prs de la porte d'entre, et nous avions avec
     nous le petit terrier. Les domestiques taient alls se coucher
     dans une chambre de derrire,  60 pieds plus loin. Ils nous
     dirent, lorsqu'ils descendirent, qu'ils taient endormis et
     qu'ils avaient t veills par le bruit.

     Tout  coup, il se fit,  la porte d'entre, un bruit si grand
     et si rpt (la porte semblait remuer dans son cadre et vibrer
     sous des coups formidables) que nous fmes tout de suite
     debout, tout remplis d'tonnement, et les domestiques
     entrrent, un moment aprs,  moiti habills, descendus  la
     hte de leur chambre, pour savoir ce qu'il y avait. Nous
     courmes  la poste, mais nous ne vmes rien et n'entendmes
     rien. Et les chiens restrent muets. Le terrier, contre son
     habitude, se cacha en tremblant sous le canap et ne voulut
     pas rester  la porte, ni sortir dans l'obscurit. Il n'y avait
     pas de marteau  la porte qui pt tomber, et il tait
     impossible  qui que ce ft d'approcher ou de quitter la
     maison, dans ce grand silence, sans tre entendu. Tout le monde
     tait effray, et j'eus beaucoup de peine  faire coucher nos
     htes et nos domestiques; moi-mme, j'tais si peu
     impressionnable que je ne rattachai pas ce fait  l'apparition
     du fantme que j'avais vu dans l'aprs-midi, mais que j'allai
     me coucher, mditant sur tout cela et cherchant quelque
     explication, bien qu'en vain, pour satisfaire mes htes.

     Je restai  la campagne jusqu'au mercredi matin, ne me doutant
     pas de ce qui tait arriv pendant mon absence. Ce matin-l, je
     rentrai en ville et je me rendis  mes bureaux, qui taient
     alors 11, Kings Road Gray's Inn. Mon employ vint  ma
     rencontre sur la porte et me dit: Monsieur, un monsieur est
     dj venu deux ou trois fois; il dsire vous voir de suite, il
     est sorti pour aller chercher un biscuit, mais il revient de
     suite. Quelques instants aprs, ce monsieur revint; je le
     reconnus pour un M. Chadwick, ami intime de la famille
     Harrisson. Il me dit alors,  ma grande surprise: Il y a eu
     une terrible pidmie de cholra dans Wandsworth Road, voulant
     dire chez M. Harrisson; _tous sont partis_. Mme Rosco est
     tombe malade le vendredi et est morte; sa bonne est tombe
     malade le mme soir et est morte; Mme Harrisson a t atteinte
     le samedi matin et est morte le mme soir. La femme de chambre
     est morte le dimanche. La cuisinire est aussi tombe malade;
     elle a t emmene hors de la maison, et il s'en est fallu de
     trs peu qu'elle ne mourt aussi. Le pauvre Harrisson a t
     pris le dimanche, il a t trs malade lundi et hier; on l'a
     amen du lazaret de Wandsworth Road  Jack Straws' Castle 
     Hampstead, pour avoir un meilleur air; il a suppli en grce
     son entourage, lundi et hier, de vous envoyer chercher, mais
     l'on ne savait o vous tiez. Prenons vite un cab et venez avec
     moi, ou vous ne le verrez pas vivant. Je partis avec Chadwick 
     l'instant, mais Harrisson tait mort avant que nous fussions
     arrivs.

     H.-B. GARLING.

   La ncrologie du Walchman du 15 aot 1849 indique que Mme Rosco
   est morte du cholra le 4 aot, Mme Harrisson le 8 aot, et le
   Rev. T. Harrisson le jeudi (non le mercredi) 9,  Hampstead.

   En rponse  quelques questions, M. Garling nous dit:

     Les dames taient ges et sont mortes, il y a quelque
     vingt-cinq ans. On a perdu la trace de tous les domestiques.

     M. Garling ajouta quelques dtails, dans la conversation que
     nous emes avec lui. L'apparition qu'il rencontra sur la
     grand'route tait si prs de lui qu'il n'observa, en dtail,
     que la figure. Il a eu une autre hallucination. Il a cru voir
     la figure de l'un de ses amis, au pied de son lit; mais il
     venait d'assister  l'enterrement de cet ami qui avait, de
     plus, l'habitude de s'asseoir  la place o apparut la
     vision, et M. Garling s'endormait  ce moment-l. Cette
     hallucination ne peut pas prouver une tendance aux
     hallucinations subjectives.

L'observation qui prcde est remarquable  plus d'un titre. Mais ce
qui la rend pour nous particulirement prcieuse, c'est qu'elle
contient une sorte de tmoignage assez rare, et dont il semble que
l'on n'ait pas jusqu'ici apprci toute l'importance: c'est le
tmoignage des animaux. Nous nous bornons  le signaler  l'attention
du lecteur, nous proposant de revenir plus loin sur ce sujet.


_D._--HALLUCINATIONS TLPATHIQUES RCIPROQUES

Voici une classe d'hallucinations vridiques, trs curieuses et trs
importantes, en ce qu'elles semblent restreindre encore la possibilit
d'une concidence fortuite, l'annuler presque, et aussi parce que
c'est par elles que l'on pourra probablement arriver  lucider les
conditions et le mcanisme de ces phnomnes. Mais, pour cela, il
faudra possder un nombre d'observations exactes, qui est loin encore
d'avoir t atteint.

Ici, le sens du courant, qui semblait nettement indiqu, de l'agent
au sujet, n'existe plus; chacune des deux parties est,  la fois,
sujet et agent: elles s'apparaissent mutuellement l'une  l'autre.

Comme les cas de cette nature sont trs rares, nous nous en tiendrons
au suivant, que nous empruntons toujours au mme ouvrage:

   CXXV (304). M. J. T. Milward Pierce Bow Ranche, Knox County,
   Nebraska (Etats-Unis).

     Frettons, Danbury, Chelmsford.

     5 janvier 1883.

     J'habite dans le Nebraska (Etats-Unis), o j'ai un levage de
     btail, etc. Je dois pouser une jeune personne qui habite
     Yankton, Dakota,  25 milles au nord.

     Vers la fin d'octobre 1884, pendant que j'essayais d'attraper
     un cheval, je reus un coup de sabot dans la figure, et il ne
     s'en fallut que d'un pouce ou deux que je n'eusse le crne
     bris; j'eus cependant deux dents casses et je reus un rude
     coup dans la poitrine. Plusieurs hommes se tenaient auprs de
     moi. Je ne perdis pas connaissance un seul instant, car il
     fallait se garder d'une seconde ruade. Il s'coula un moment,
     avant que quelqu'un ne parlt. Je m'appuyais contre le mur de
     l'curie, lorsque je vis,  ma gauche, la jeune personne dont
     j'ai parl. Elle tait ple. Je ne fis pas attention  son
     costume, mais je fus frapp de l'expression de ses yeux:
     c'tait une expression de trouble et d'anxit. Ce n'tait pas
     seulement son visage que je voyais, mais sa personne tout
     entire, une forme parfaitement matrielle, qui n'avait rien de
     surnaturel. A ce moment, mon fermier me demanda si je m'tais
     fait mal. Je tournai la tte pour lui rpondre, et lorsque je
     regardai de nouveau, l'ombre avait disparu. Le cheval ne
     m'avait pas fait grand mal, ma raison tait parfaitement saine,
     car, tout de suite aprs, je rentrai dans mon bureau et je
     dessinai le plan et j'tablis le devis d'une nouvelle maison,
     travail qui ncessite un esprit trs dgag et trs attentif.
     Je fus tellement obsd par le souvenir de cette apparition
     que, le lendemain matin, je partis pour Yankton. Les premires
     paroles que la jeune fille me dit, lorsque je la vis, furent:
     Mais je vous ai attendu, hier, toute l'aprs-midi. J'ai cru
     vous voir, vous tiez trs ple et votre figure tait toute en
     sang. (Je puis dire que mes contusions n'avaient pas laiss de
     traces visibles). Je fus trs frapp de cela et lui demandai
     quand elle avait cru me voir. Elle dit: Immdiatement aprs le
     djeuner. L'accident avait eu lieu juste aprs mon djeuner.
     Je notai les dtails. Je dois dire qu'avant d'arriver 
     Yankton, j'avais peur que quelque accident ne ft arriv  la
     jeune fille. Je serai heureux de vous envoyer de plus amples
     dtails, si vous le dsirez.

     Jno. T. Milward PIERCE.

   En rponse  quelques questions, M. Pierce nous dit:

     Je crois que la vision dura un quart de minute.

   Il n'a pas eu d'autre hallucination visuelle, sauf une fois o,
   tendu  terre d'un coup de feu qu'un Indien lui avait tir dans
   la mchoire, il crut voir un Indien se pencher sur lui; il pense
   que ce n'tait pas un Indien en chair et en os, parce que, dans
   ce cas, il et t scalp.

     M. Pierce nous crivit le 27 mai 1885:

     J'ai envoy votre lettre  la personne en question, mais je
     n'ai pas reu de rponse avant de quitter l'Angleterre, et, 
     mon arrive, j'ai trouv la jeune fille trs malade, et ce
     n'est que rcemment que j'ai pu obtenir les dtails que vous
     dsirez. Elle dsire que je dise qu'elle se rappelle aussi
     m'avoir entendu, craignant que quelque chose ne me ft arriv;
     ce n'tait pas cependant le jour o j'allais la voir
     d'habitude; mais, bien qu' cette poque, elle m'et dit
     qu'elle m'avait vu avec la figure en sang, maintenant elle ne
     semble plus s'en souvenir, et je ne lui en ai rien dit, afin de
     ne pas l'influencer.

   Dans une lettre du 13 juillet 1885, M. Pierce nous dit:

     Je regrette de ne pouvoir faire mieux. Il semble que des
     vnements trs importants et la maladie aient fait oublier
     presque compltement l'incident  Mlle Mac Gregor, qui n'y
     attachait pas une grande importance au dbut. J'ai aid sa
     mmoire, mais elle dit que, sans doute, j'ai raison, mais
     qu'elle ne peut plus maintenant se souvenir de rien.

   Lettre de Mlle Mac Gregor:

    Yankton, D. T. 13 juillet 1885.

    J'ai lu la lettre que vous avez envoye  M. Pierce. J'ai peur
    de ne pouvoir me rappeler les choses assez clairement pour vous
    donner des dtails exacts. Je me rappelle que j'ai senti que
    quelque accident, tait survenu, mais je racontais  M. Pierce
    alors tout ce qui m'arrivait d'anormal, et les vnements qui
    sont survenus ont, je le crains, effac de mon esprit tout
    souvenir des faits.

    Annie Mac GREGOR.

Les restrictions de la jeune fille, bien que fcheuses, ne sauraient
cependant affaiblir le tmoignage d'un homme qui semble avoir un
esprit trs positif et beaucoup de sang-froid.

Les _Phantasms_ contiennent une douzaine de cas analoques
d'hallucinations rciproques.


_E._--HALLUCINATIONS TLPATHIQUES COLLECTIVES

Les images hallucinatoires _identiques_ qui affectent  la fois
plusieurs sujets, autrement dit les hallucinations collectives
_ordinaires_, sont relativement assez frquentes, et les illusions de
la vue et de l'oue se sont mme plusieurs fois montres sous la forme
pidmique; les histoires en contiennent un grand nombre de
faits[79].

  [79] Brierre de Boismont: _Hallucinations_, p. 124, 489, etc.

Mais les hallucinations _vridiques_, impressionnant  la fois deux ou
plusieurs sujets, sont trs rares.

Et ici deux interprtations du phnomne sont possibles.

On peut admettre que l'agent A impressionne,  distance, chacun des
deux sujets B et C, ou bien qu'il impressionne le seul B et que
celui-ci transmet l'action tlpathique  C; en d'autres termes, qu'il
y a _contagion de l'hallucination_. C'est cette contagion qui, dans
les cas ordinaires, produit les pidmies d'hallucinations dont parle
Brierre de Boismont. Ce qui semblerait indiquer que, dans les
hallucinations vridiques collectives, il y a rellement contagion,
c'est que, trs souvent, l'hallucination a t partage par une
personne _tout  fait trangre_  l'agent et que, d'autre part, il
est fort rare que des personnes, troitement lies avec l'agent les
unes et les autres, prouvent, au mme moment, la mme hallucination,
_si elles ne sont pas ensemble_[80].

  [80] _Hallucinations tlpathiques_, p. 344.

Pourtant, nous allons citer un cas choisi parmi ceux o les deux
sujets B et C ont t impressionns sparment.

   CXXXI (36). M. John Done, Stockley Cottage, Stretton.

     Ma belle-soeur, Sarah Eustance, de Stretton, tait  l'agonie
     et ma femme tait partie de Lowton Chapel, o nous demeurions
     ( 12 ou 13 milles de Stretton), pour la voir et l'assister 
     ses derniers moments. La nuit avant sa mort (environ 12 ou 14
     heures avant qu'elle mourt), je dormais seul dans ma chambre;
     je me rveillai, j'entendis distinctement une voix qui
     m'appelait. Je pensai que c'tait ma nice Rosanna, qui
     habitait seule avec moi la maison; je crus qu'elle tait
     effraye ou malade. J'allai donc  sa chambre, et je la
     trouvai rveille et agite. Je lui demandai si elle m'avait
     appel. Elle rpondit: Non, mais quelque chose m'a rveille;
     j'ai entendu quelqu'un appeler.

     Lorsque ma femme revint, aprs la mort de sa soeur, elle me dit
     combien elle avait dsir me voir. Elle demandait qu'on envoyt
     me chercher; elle disait: Oh! comme je dsire voir Done encore
     une fois! Bientt aprs, elle ne put plus parler. Ce qu'il y a
     d'trange, c'est qu'au moment mme o elle me demandait, moi et
     ma nice, nous l'avons entendue appeler.

     John DONE.

   M. Done s'exprime ainsi dans une lettre ultrieure:

     Pour rpondre aux questions que vous m'avez faites, sur la
     voix ou l'appel que j'ai entendu dans la nuit du 3 juillet
     1866, je dois vous expliquer qu'une sympathie et une affection
     puissantes existaient entre ma belle-soeur et moi; nous avions
     l'un pour l'autre les sentiments d'un frre et d'une soeur.
     Elle avait la coutume de m'appeler oncle Done comme un mari
     appelle sa femme mre quand il y a des enfants dans la
     famille, ce qui tait le cas. Or, comme je m'entendais appeler:
     oncle, oncle, oncle! je supposai que c'tait ma nice qui
     m'appelait; c'tait la seule personne qui ft, cette nuit-l, 
     la maison.

   Copie de la lettre de faire part (_funeral card_):

     En souvenir de feue Sarah Eustance, morte le 3 juillet 1866,
     ge de quarante-cinq ans, et enterre  l'glise de Stretton,
     le 6 juillet 1866.

     Ma femme, qui tait partie, le dimanche en question, de
     Lowton, pour voir sa soeur, peut attester que la nuit o elle
     tait auprs de Sarah (aprs le dpart du pasteur), Sarah
     dsirait me voir et me demandait avec insistance, rptant 
     plusieurs reprises: Oh! que je voudrais voir oncle Done et
     Rosie, encore une fois avant de m'en aller. Bientt aprs,
     elle perdit conscience ou du moins elle ne parla plus; elle
     mourut le lendemain. Je n'appris cela qu'au retour de ma femme,
     le soir du 4 juillet.

     J'espre que ma nice voudra bien tmoigner de l'exactitude des
     faits. Je puis, en tous cas, affirmer qu'elle m'a dit qu'elle
     croyait que je l'appelais et qu'elle allait venir auprs de
     moi, lorsqu'elle m'a rencontr dans le couloir; je puis
     affirmer aussi que je lui ai demand si elle m'avait appel.

     Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu une autre voix ou un
     autre appel.

   Le 7 aot 1885, M. Done nous a crit ce qui suit:

     Comme ma femme est malade et affaiblie, elle me dicte la
     dclaration suivante:

     Moi, Elisabeth Done, femme de John Done et tante de Rosanna
     Done ( prsent Sewil), je certifie que, le 3 juillet 1886,
     j'assistai ma soeur agonisante, Sarah Eustance,  Stretton, 
     douze milles de ma maison  Lowton Chapel, Newton-le-Willows.
     Pendant la nuit qui prcda sa mort, elle me sollicitait sans
     cesse d'envoyer chercher mon mari et ma nice, parce qu'elle
     dsirait les voir encore une fois avant de s'en aller pour
     toujours. Elle disait souvent: Oh! combien je voudrais que
     Done et Rosie fussent ici! oh! comme je voudrais voir l'oncle
     Done! Bientt aprs, elle perdit la parole et sembla rester
     sans conscience; elle mourut le lendemain.

     Elisabeth DONE.

   M. Done ajoute:

     En pensant, parlant et crivant sur cet trange incident, je
     me suis resouvenu de plusieurs dtails; en voici un: Le
     lendemain du jour o j'entendis la voix qui m'avait appel, je
     restai inquiet. J'avais le pressentiment que ma chre
     belle-soeur tait morte, et je sortis vers le soir pour voir
     arriver un train  Newton-Bridge, car il me semblait que ce
     train devait ramener ma femme, _si sa soeur tait morte, comme
     je m'y attendais_.

     N.-B.--Nous tions convenus qu'elle resterait  Stretton, pour
     soigner Mme Eustance, jusqu'au dnouement fatal ou jusqu' sa
     convalescence.

     Je rencontrai ma femme  quelques centaines de yards de la
     station, et je devinai, d'aprs l'expression de ses traits, que
     mes suppositions taient vraies. Elle me raconta les dtails de
     la mort de sa soeur. Elle me dit combien elle _avait dsir_
     voir Rosanna et moi. Je lui racontai alors que, _dans le
     courant de la nuit prcdente_, une voix nous avait appels,
     qui ressemblait  la sienne; en mme temps, ma femme me dit que
     Mme Eustance avait bien souvent rpt nos noms, dans la nuit
     prcdente, avant de perdre conscience.

   Voici de quelle manire la nice confirme ce rcit:

     11, Smithdown Lane, Paddington, Liverpool, 21 aot 1885.

     Sur la demande de mon oncle et la vtre, je vous cris pour
     confirmer l'assertion de mon oncle, au sujet de la voix que
     j'ai entendue. Sans cause apparente, je fus subitement
     rveille et j'entendis une voix qui m'appelait distinctement
     ainsi: Rosy, Rosy, Rosy! Je pensai que mon oncle m'appelait,
     je me levai et je sortis de la chambre, mais je rencontrai mon
     oncle qui venait voir si, moi, je l'appelais. Nous tions seuls
      la maison, cette nuit-l: ma tante tait partie pour soigner
     sa soeur. C'est dans la nuit du 2 au 3 juillet que je me suis
     entendu appeler; je ne peux pas dire  quelle heure, mais je
     sais que le jour commenait  poindre. Je ne me suis jamais
     entendu appeler auparavant, ni depuis.

     Rosanna SEWILL.

Citons  prsent un autre cas d'hallucination nettement tlpathique,
et o l'on peut croire qu'il y a eu contagion. Il s'agit d'une
hallucination auditive.

   CXLV (340). Ce rcit nous a t fourni par le Rev. W. Stainton
   Moses, ami intime de l'agent. Il a t revu par ses parents qui
   ont prouv l'hallucination. Ils l'ont dclar exact.

     1881.

     Il y a deux ans environ, W. L... quitta l'Angleterre pour
     l'Amrique. Neuf mois aprs, il se maria; il esprait amener sa
     femme dans son pays, pour la prsenter  sa mre qu'il aimait
     tendrement. Le 4 fvrier, il tomba malade subitement; il mourut
     le 12 du mme mois, vers 8 heures du soir. Cette nuit-l,
     environ trois quarts d'heure aprs que les parents taient
     alls se coucher, la mre entendit clairement la voix de son
     fils lui parler; son mari, qui entendit aussi cette voix,
     demanda  sa femme si c'tait elle qui parlait. Ni l'un ni
     l'autre ne s'taient endormis et elle rpondit: Non, reste
     tranquille! La voix continua: Comme je ne puis venir en
     Angleterre, mre, je suis venu te voir. Les deux parents
     croyaient, en ce moment, leur fils en bonne sant en Amrique,
     et attendaient chaque jour une lettre annonant son retour  la
     maison. Ils prirent note de cet incident qui les avait beaucoup
     frapps, et lorsqu'une quinzaine de jours plus tard, la
     nouvelle de la mort du fils arriva, ils virent qu'elle
     correspondait avec la date  laquelle la voix de l'esprit
     avait annonc sa prsence en Angleterre. La veuve dclara que
     les prparatifs de dpart taient presque termins  ce
     moment-l, et que son mari tait trs dsireux d'aller en
     Angleterre voir sa mre.

On pourrait faire rentrer dans les cas d'hallucinations collectives
ceux o figurent les animaux. A notre avis, le tmoignage de ces
derniers a t trop nglig jusqu'ici. Recueilli dans de bonnes
conditions de contrle, il pourrait tre de la plus haute importance.
Or, les observations o est dcrite la faon dont les animaux (chiens,
chevaux) ont ragi devant une apparition sont assez rares et ne
prsentent pas toutes les garanties dsirables d'exactitude.

Malgr le vif dsir que nous aurions de continuer ces citations,
persuad qu'en ces matires, o les preuves exprimentales font  peu
prs dfaut, le seul espoir de convaincre est d'accumuler les
documents, nous nous voyons forc de nous en tenir  ces quelques cas
des diverses hallucinations vridiques.

Et maintenant, comment interprter ces faits tranges?

Les Sciences Occultes, qui de tout temps en ont affirm la ralit,
expliquent les apparitions et les actions  distance par l'existence,
dans l'homme, d'un 3e principe, le _Corps astral_, sorte
d'intermdiaire entre l'Ame et le Corps organique. Ce Corps astral
pourrait revtir la forme du corps organique, en tre comme un _double
fluidique_, et c'est ce _double_ que l'Initi, par le seul fait de sa
volont exalte, pourrait projeter  distance. Aprs la mort, le Corps
astral survivrait quelque temps, avant d'tre dissous  son tour, et
c'est lui qui constituerait les diverses apparitions[81].

  [81] Voir Papus: _Trait de Science Occulte_.--Plytoff: _la
  Magie_.--Voir aussi Adolphe d'Assier: _Essai sur l'humanit
  posthume_.

Comme on a pu s'en apercevoir dans les pages prcdentes, la tendance
de la Science moderne est de refuser toute ralit objective au
fantme. Pour elle, il s'agit surtout de l'action  distance d'un
cerveau sur un autre cerveau, et non de la projection d'un _double_.
Si A voit l'image de B, c'est que B impressionne le cerveau de A, de
faon  ce que celui-ci _cre de toutes pices_ l'image de B.

C'est donc une suggestion mentale produisant une image
hallucinatoire[82].

  [82] Voir, pour le mcanisme possible de cette suggestion:
  Ochorowicz: _Suggestion mentale_, p. 521.

Nous n'insistons pas sur les objections trs fortes que l'on peut
faire  cette thorie.

S'il tait dmontr, par exemple, que les animaux peroivent
l'apparition, comment admettre la possibilit d'une suggestion
hallucinatoire chez ces tres, qui sont si difficilement influencs
magntiquement par l'homme?

Persuad qu'en ce moment tout essai de thorie explicative de ces
phnomnes ne saurait tre que de la spculation vague, chafaude sur
des hypothses, nous nous en tiendrons au simple rcit des faits que
nous venons d'exposer, heureux si nous avons pu convaincre de leur
ralit.

Pourtant, avant d'en finir avec la Tlpathie et la transmission de la
pense, nous voulons citer les paroles suivantes prononces, en 1891,
par le Professeur Lodge, au Congrs de l'Association britannique, pour
l'avancement des Sciences:

.... En tout cas, ne conviendrait-il pas d'attendre de nouveaux
faits, avant de nier la possibilit des phnomnes? La dcouverte d'un
nouveau mode de communication par une action plus immdiate, peut tre
 travers l'ther, n'est nullement incompatible, il faut le dire, avec
le principe de la conservation de l'nergie, ni avec aucune de nos
connaissances actuelles, et ce n'est pas faire preuve de sagesse que
se refuser  examiner des phnomnes, parce que nous croyons tre srs
de leur impossibilit. Comme si notre connaissance de l'univers tait
complte!

Tout le monde sait qu'une pense, close dans notre cerveau, peut
tre transmise au cerveau d'une autre personne, moyennant un
intermdiaire convenable, par une libration d'nergie, sous forme de
son par exemple, ou par l'accomplissement d'un acte mcanique,
l'criture, etc. Un code convenu d'avance, le langage et un
intermdiaire matriel de communication sont les modes connus de
transmission des penses. Ne peut-il donc exister aussi un
intermdiaire immatriel (thr peut-tre)? Est-il donc impossible
qu'une pense puisse tre transporte d'une personne  une autre, par
un processus auquel nous ne sommes pas accoutums et  l'gard duquel
nous ne savons rien encore? Ici, j'ai l'vidence pour moi. J'affirme
que j'ai vu et je suis parfaitement convaincu du fait. D'autres ont vu
aussi. Pourquoi alors parler de cela  voix basse, comme d'une chose
dont il faille rougir? De quel droit rougirions-nous donc de la
vrit[83]?

  [83] Lodge: _Les problmes actuels des Sciences physiques_, in
  _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1891, p. 327.




DEUXIME GENRE

Lucidit ou clairvoyance


Qu'est-ce qu'un fait de _lucidit_?

C'est la connaissance, par un individu A, d'un phnomne quelconque,
non percevable et connaissable par les sens normaux, en dehors de
toute transmission mentale, consciente ou inconsciente.

C'est ainsi que Apollonius de Thyane _voit_, de Smyrne, l'assassinat
de l'empereur Domitien  Rome, que Swedenborg _voit_, de Gothenbourg,
l'incendie de Stockolm, que la duchesse de Gueldre, devenue
religieuse, _voit_, dans son oratoire la bataille de Pavie et s'crie:
Mon fils de Lambesc est mort! Le roi de France est prisonnier!

Les faits de ce genre sont trs nombreux dans l'histoire;
malheureusement, on ne peut admettre leur exactitude qu'avec les plus
prudentes rserves.

Fidle  notre systme, nous ne parlerons ici que des rsultats
fournis, d'abord par une exprimentation aussi scientifique que
possible, ensuite par des observations accompagnes de srieuses
garanties.

En rapprochant les deux dfinitions de la tlpathie et de la
clairvoyance, on voit qu'en ralit elles ont entre elles fort peu de
diffrence.

La principale serait que, dans la _tlpathie_, c'est l'influence d'un
esprit qui semble impressionner un autre esprit semblable  lui,
tandis que, dans la _clairvoyance_, l'esprit du sujet prendrait, de
loin, _directement_, connaissance de certains faits qu'aucun autre
esprit ne reflterait. Autrement dit, dans la _lucidit_, l'agent
serait supprim, le _sujet_ existerait seul.

Et il doit arriver que l'on attribue  la tlpathie des faits qui ne
relvent que de la lucidit, et, bien plus frquemment, que l'on
regarde comme dus  la lucidit des phnomnes produits par la
tlpathie.

En outre, dans bien des cas de prtendue clairvoyance, la suggestion
involontaire de la part des assistants--qui connaissent, par exemple,
les lieux que dcrit le sujet, alors qu'il est cens ne les avoir
jamais vus,--cette suggestion, mentale ou autre, intervient et
dtermine plus ou moins les rponses du clairvoyant.

En ralit--l'on s'en convaincra, en lisant avec attention le travail
de Mme Sidgwick sur la lucidit,--la dmarcation entre ces divers
phnomnes est trs difficile  prciser.

Aussi, les cas de lucidit authentique sont-ils beaucoup plus rares
que ceux de tlpathie, et la certitude est-elle ici encore plus
malaise  acqurir.

Occupons-nous d'abord--comme de juste--des expriences.

Les plus srieuses sont celles de M. Richet; on en trouvera le dtail
dans la _Relation de diverses expriences sur la transmission
mentale, la lucidit et autres phnomnes non explicables par les
donnes scientifiques actuelles_.

M. Richet enferme des dessins dans une enveloppe opaque, et il les
fait ensuite dcrire ou mme reproduire par une somnambule. Dans
certains cas, les personnes prsentes n'avaient aucune notion des
dessins. Sur 180 expriences de ce genre, 30 ont plus ou moins russi.
D'aprs M. Richet, cela indique la moyenne des jours de lucidit soit
pour Alice, soit pour Eugnie. Ce n'est qu'un jour sur six qu'elles
ont des clairs de lucidit, et encore, ce jour-l mme, cette
lucidit est des plus variables et des plus incertaines.

On voit avec quelle rserve l'habile exprimentateur se prononce. Nous
citerons pourtant, tout  l'heure, des expriences connexes de
celles-ci et qui lui ont donn de bien singuliers rsultats: il s'agit
de la vision et de la description, par une somnambule, des tats
morbides d'une personne trangre.

Mme Sidgwick a repris les expriences de M. Richet sur la
clairvoyance, et elle est parvenue  dmontrer, d'une faon presque
certaine, la ralit de la lucidit. Comme ces expriences sont fort
importantes, nous les citons tout au long, d'aprs Mme Sidgwick[84].

  [84] Voir les _Annales des Sciences Psychiques_, no 3 (1re
  anne).

Expriences de Mme Sidgwick

   Je voudrais exposer brivement une srie d'expriences conduites
   par une de mes amies, qui sont assez encourageantes,  mon avis,
   pour engager d'autres personnes  essayer d'obtenir des
   rsultats identiques.

   Ces expriences consistent simplement  deviner des cartes
   extraites d'un paquet, sans qu'elles aient t vues par
   personne. Mon amie a fait environ 2,585 expriences de ce genre,
   et, dans 187 cas, elle a devin les cartes exactement,  la fois
   selon leur nom et leur nombre de points. Pourtant, dans 75 de
   ces cas, il a fallu faire deux essais (comme, par exemple, pour
   savoir si c'tait le trois de coeur ou le trois de pique). En
   comptant ces cas comme demi-succs, nous arrivons  un total de
   149 succs, trois fois plus grand que le nombre que le calcul
   des probabilits attribue au hasard.

   Toutes les expriences mentionnes plus haut ont t faites
   alors qu'elle tait entirement seule.

   Elle est si habitue  tre seule que toute compagnie la
   trouble, dans tous les genres de travaux qui exigent de la
   concentration mentale.

   C'est pourquoi il n'est pas surprenant que les expriences que
   nous avons faites ensemble, dans des conditions de grande
   agitation ou d'excitation relativement ordinaire, n'aient pas
   russi. Nous ne dsesprons pas, cependant, de russir dans
   l'avenir. Seulement, en attendant, nous souhaitons que d'autres
   se livrent  ces expriences et nous en fassent part, au cas o
   quelque clairvoyance aurait t constate: les expriences de ce
   genre semblent tre un moyen de prouver son existence.

   D'un autre ct, il est possible que les expriences d'autres
   personnes expliquent les rsultats obtenus par mon amie et les
   rattachent  des causes connues, ce que nous dclarons ne
   pouvoir faire.

   Par consquent, dans l'tat prsent de nos connaissances il est
   impossible de dterminer le rle que joue, dans la russite, le
   temprament de l'exprimentateur, mais si, comme certains le
   pensent, la transmission de la pense, ou plutt la lecture par
   l'esprit, est seulement une forme plus leve de la
   clairvoyance.

   Dans le but d'aider les personnes qui voudraient se livrer  ces
   expriences, je vais dcrire la manire d'oprer de mon amie.
   Elle extrait une carte d'un paquet, au hasard, et  mesure les
   installe devant elle sur la table et les met en un tas compact.
   Le jeu de cartes est toujours battu. Au dbut, elle avait
   continu de prendre chaque carte dans sa main et de la regarder
    l'envers, mais il lui vint  l'esprit qu'en oprant ainsi, il
   lui tait peut-tre possible, d'une faon inconsciente, de
   reconnatre les cartes par le revers, et c'est pour cette raison
   qu'elle substitue  la carte un morceau de carton blanc, comme
   un objet destin  fixer ses regards. De cette faon, elle
   voyait, non pas la vritable carte, mais quelque chose qui lui
   ressemblait et qui devait l'inspirer dans son exprience (de
   dnomination). Elle est d'avis qu'on doit viter de se servir
   deux fois de suite du mme morceau de carton blanc, en raison de
   la _persistance de l'image_. Cette faon de procder n'est pas
   indispensable  la bonne russite. Elle pense, en somme, que
   cela aide au succs; mais, si elle agit ainsi, c'est en raison
   de la trop grande fatigue qui se produit, quand les yeux fixent
   trop longtemps quelque chose. Elle a fait chaque fois environ 30
   expriences, tantt plus, tantt moins.

   Pour ce qui concerne les conditions dans lesquelles doivent se
   trouver l'esprit et le corps, au moment o l'on exprimente, mon
   amie a peu de choses  dire. Elle est incapable d'indiquer
   clairement le rapport qu'il y a entre les russites et certaines
   conditions de sant ou de dispositions au travail. Elle pense,
   cependant, qu'elle ne peut pas russir immdiatement aprs le
   repas. Un tat d'esprit, exempt de tout souci, semble la
   condition favorable; c'est ce qu'elle a remarqu dans ses
   expriences.

   Dans les nombres donns plus haut, nous avons compris toutes les
   expriences faites du 29 mai au 4 septembre 1889; mais le total
   de 2,585 est seulement approximatif, parce que le registre qui
   contenait un certain nombre d'expriences infructueuses a t
   dtruit au dbut. Ce n'est que plus tard que mon amie pensa
   qu'il tait important de les noter toutes. Elle a des raisons
   pour penser que 80 expriences au moins ont t ainsi perdues,
   et c'est ce nombre de 80 que nous avons suppos.

M. Dariex a raison de dire que si l'exprience avait t faite, non
pas avec les mmes jeux de cartes, mais avec des jeux neufs ou
renouvels, la clairvoyance serait absolument dmontre d'une manire
irrprochable.

Venons-en maintenant aux cas de lucidit spontane.

Sans remonter loin dans le pass, on trouve, dans les ouvrages des
premiers auteurs qui ont crit sur l'hypnotisme, des exemples de
somnambules _voyant_  distance dans le prsent, et mme dans le
pass, toutes sortes d'vnements: des scnes de meurtre, par
exemple, les reconstituant, aidant  trouver le coupable; d'autres
indiquent la place o l'on retrouvera des objets perdus, les trouvent
eux-mmes, sans aucune hsitation, etc., etc.

Actuellement mme, il existerait, parat-il, un mdecin de campagne
qui, par l'intermdiaire d'un sujet merveilleux, saurait, sans sortir
de chez lui, de quelles maladies sont atteints les clients qui
demandent son aide; il emporterait ainsi les remdes que, d'avance, il
saurait leur tre ncessaires...

Par malheur, toutes ces observations manquent de contrle. Il n'en est
pas ainsi de celles qu'a runies, dans sa consciencieuse tude, Mme
Henry Sidgwick[85]. Ici, les documents ont t soumis  une critique
claire et confirms par des tmoignages aussi prcis et aussi
nombreux que possible. Et de cette analyse vraiment scientifique, il
ressort, comme nous le disions plus haut, que les cas de lucidit ou
de clairvoyance vritable doivent tre infiniment rares. Dans un grand
nombre de circonstances, en effet, on attribue  la lucidit ce qui,
en ralit, est le fait soit de la tlpathie, soit de suggestions
involontaires de la part des assistants, soit enfin d'auto-suggestions
chez le sujet. Nous rptons d'ailleurs que le dpart  faire entre
ces diverses causes possibles est trs dlicat, trs malais.

  [85] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, 1re anne, no 5 et
  suivants.--Mme Henry Sidgwick: _Essai sur la preuve de la
  clairvoyance_.

Pour fixer les ides, disons encore une fois que le problme de la
vritable lucidit se pose ainsi:

Est-il possible  un sujet, dans l'tat de veille ou dans l'tat de
sommeil hypnotique, de dcrire exactement des lieux qu'il n'a jamais
vus, ou des vnements qui se passent loin de lui, alors qu'_aucune
des personnes_ qui l'entourent ne connat ni ces lieux ni ces
vnements?

Nous rpondrons en citant l'observation suivante, emprunte au travail
de Mme Sidgwick et qui nous parat raliser  peu prs les conditions
exiges[86]:

Un hypnotiseur, M. Hansen, possde un sujet, M. Balle, avec lequel il
tente des expriences de lucidit. Voici, d'aprs Mme Sidgwick, les
documents relatifs  deux de ces expriences.

  [86] Voir _Annales_ no 4, 2e anne. On trouvera dans ce numro
  plusieurs autres observations de ce genre.

     Notre mre, disent les frres Suhr, habitait,  cette poque,
     Roeskilde, en Seeland. Nous demandmes  Hansen d'envoyer
     Balle la visiter. Il tait tard, dans la soire, et, aprs
     avoir un peu hsit, M. Balle fit le voyage en quelques
     minutes. Il trouva notre mre souffrante et au lit; mais elle
     n'avait qu'un lger rhume qui devait passer au bout de peu de
     temps. Nous ne croyions pas que ceci ft vrai, et Hansen
     demanda  Balle de lire, au coin de la maison, le nom de la
     rue. Balle disait qu'il faisait trop sombre pour pouvoir lire;
     mais Hansen insista, et il lut: Skomagers traede. Nous
     pensions qu'il se trompait compltement, car nous savions que
     notre mre habitait dans une autre rue. Au bout de quelques
     jours, elle nous crivit une lettre dans laquelle elle nous
     disait qu'elle avait t souffrante et s'tait transporte
     dans Skomagers traede.

   La soussigne V. B..., femme de Suhr, alors Miss Clara Wilhelmine
   Chrristensen, fut tmoin d'une autre exprience.

     A cette poque, ma femme habitait,  Slora Goothaab, une
     grande ferme sur la route de Goothaab, prs de Copenhague;
     mais elle tait alle  Odense voir un parent et M. Hansen et
     sa femme qui, comme je l'ai dj dit, taient alors tablis 
     Odense. La sance eut lieu dans la pice ci-dessus mentionne.

     Ma femme dsira savoir ce qui se passait  Slora Goothaab, dans
     la maison de l'ingnieur des tlgraphes Schjotz, avec la
     famille duquel elle habitait, et elle pria donc M. Hansen de
     faire  M. Balle des questions  ce sujet. Elle savait trs
     bien qu'aucun d'eux n'tait jamais all  l'endroit en
     question. M. Hansen prit alors une lettre crite par ma femme
     et la plaa sur le front de M. Balle hypnotis, en disant:
     Essayez de trouver l'endroit o habite l'auteur de cette
     lettre. Balle: C'est inutile, puisqu'elle est dans cette
     pice. Alors M. Hansen insiste fortement pour que Balle
     trouvt la maison et aprs avoir hsit un peu, d'abord parce
     qu'il fallait traverser l'eau (le Hora Balt), puis parce que,
     comme il le dit, lorsqu'il atteignit la route de Goothaab, il
     fait si noir ici. Eclairez votre esprit et voyez, rpondit
     Hansen; et Balle continua  avancer: M'y voil, dit-il
     quelques instants aprs.

     Hansen: Que voyez-vous?--Balle: Cela ressemble  un
     chteau.--H...: Entrez dans la maison.--B...: Il y a de
     grands escaliers.--H...: Trs bien! Maintenant il faut aller
     dans la chambre de la dame.--B...: Il n'y a personne.--H...:
     Pas un tre vivant?--B...: Mais si! un serin dans une
     cage.--H...: O est-elle pose?--B...: Sur une commode.

     Ma femme fit la remarque que ceci n'tait pas exact, car la
     cage tait toujours sur la fentre; mais Balle persista 
     l'affirmer.

     Il y avait quatre enfants dans la famille, et ma femme voulut
     savoir comment ils allaient.

     --H...: Allez chez la famille, et voyez comment vont les
     enfants.--B...: En voici deux au lit.--H...: Il faut en
     trouver d'autres. Balle chercha beaucoup; enfin il s'cria:
     En voil encore un! Eh! non, c'est une poupe, dit-il avec
     indignation, et il agita la main comme s'il rejetait quelque
     chose. En dpit de l'insistance de M. Hansen, M. Balle ne put
     trouver plus de deux enfants, mais il vit dans son lit une dame
     trs malade, presque mourante. Ma femme savait que ceci tait
     exact, c'tait une Miss Mary Kruse... Elle tait trs malade
     quand ma femme avait quitt Copenhague, et le docteur ne
     croyait pas qu'elle pt vivre, car elle tait phtisique au
     dernier degr. H...: Comment va Miss Kruse?--B...: Trs
     mal.--H...: Mourra-t-elle?--B...: Elle se rtablira.

     Lorsque ma femme revint  Slora Goothaab, elle ne dit rien de
     ce qui tait arriv, mais demanda  une autre soeur de M.
     Schjotz, Miss Caroline Kruse, si son serin avait toujours t
     bien portant, pendant son absence, et s'il avait toujours t
      sa place accoutume, except un soir o elle l'avait mis sur
     la commode pour le prserver du froid. Quant aux enfants, elle
     dit que deux d'entre eux, prcisment le jour en question,
     taient alls voir le frre de leur pre, Schjotz, le
     manufacturier de tabacs, Kjohmagergade-street,  Copenhague. La
     dame malade vit toujours et est depuis plusieurs annes
     directrice d'une grande cole de filles, dont on dit beaucoup
     de bien  Iredriksbergs All, prs de Copenhague.

     Ont sign en tmoignage de la vrit du rcit ci-dessus:

     ANTON TILHELM SUHR, photographe.
     Ystad (Sude), 30 aot 1891.
     VALDEMAR BLOCH SUHR, artiste dramatique et peintre.

     En rponse  mes questions, M. Anton Suhr m'crit sur une carte
     postale, date du 9 octobre 1891: Les notes que vous avez sont
     un abrg du procs-verbal (mon frre l'a eu en sa possession,
     et il l'a crit pendant les expriences du clairvoyant) et
     exactement dans les mmes termes.

     Alfred BAIKMAN.

   Nous entendmes parler, pour la premire fois, de ce cas de
   clairvoyance, dit Mme Sidgwick, par M. Hansen, qui a eu
   l'amabilit, d'crire pour nous le rcit suivant de ses propres
   souvenirs de cette circonstance, et nous a adress  M. Anton
   Suhr, pour en avoir la confirmation. Il s'coula quelque temps
   avant que nous n'ayons eu l'occasion de communiquer avec M. Suhr,
   en Sude.

    13 mai 1889.

     En causant avec le docteur A. J. Neyers, il m'arriva de
     mentionner un exemple de ce que je considre comme la
     clairvoyance indpendante. Le docteur Neyers me demanda alors
     de le mettre par crit. C'est ce que je vais faire, et
     j'essaierai de raconter les faits avec autant de concision que
     possible, car je crois que ma mmoire les a fidlement retenus;
     si cependant je fais quelques erreurs, elles pourront tre
     rectifies par deux gentlemen prsents, dans la circonstance,
     et dont je donne les noms.

     En 1867, j'habitais Odense (Danemark), et je recevais souvent
     deux jeunes gentlemen, tablis dans la ville comme
     photographes; ils taient frres, fils d'un fameux jardinier
     paysagiste et neveux d'un prdicateur alors en vogue, le R.
     Bloch Suhr, d'Helligertor Thurch,  Copenhague. L'an
     s'appelait Valdemar Bloch Suhr, le plus jeune Anton Suhr. En
     outre, je voyais souvent chez moi un jeune homme nomm Valdemar
     Balle, maintenant avocat  Copenhague.

     A diffrentes reprises, j'avais hypnotis M. Balle, mais
     j'avais seulement essay de le mettre dans l'tat hypnotique
     caractris par la lthargie et l'anesthsie, ou encore de
     produire des illusions ou des hallucinations; au fait, les
     expriences avaient t plutt faites pour l'amusement de mes
     deux amis, les frres Suhr, que dans un but de recherche.
     Cependant, M. Balle qui,  cette poque, tudiait et
     travaillait beaucoup, se sentait trs repos et fortifi aprs
     chaque sommeil magntique, et me demandait parfois de
     l'endormir pendant peu de temps; aprs quoi il tait
     gnralement trs en train et prenait une part active  la
     conversation. Dans deux ou trois occasions, il donna, pendant
     son sommeil, des signes de clairvoyance; j'ai oubli les
     dtails: peut-tre M. Bloch Suhr, qui a une excellente mmoire,
     se les rappelle-t-il. Cependant, j'ai conserv un souvenir trs
     net de ce qui suit:

     Un soir, quand j'eus hypnotis M. Balle, et qu'il fut
     profondment endormi dans un fauteuil, l'an des frres Suhr
     me demanda d'essayer si Balle pourrait aller mentalement 
     Roskilde, ville de Seeland,  environ 75 ou 80 milles anglais,
     dont 16 milles de mer, et voir comment se portait la nice de
     Suhr. J'y consentis et j'ordonnai  Balle d'aller  Roskilde.
     Il y tait d'abord peu dispos, il dit ensuite: Me voil 
     Nyborg (ville  16 milles de distance); mais je n'aime pas 
     traverser l'eau: il fait si sombre! Je lui rpondis de n'y
     point faire attention, mais de continuer jusqu' Roskilde. Peu
     aprs il dit: Je suis  Roskilde. Ma rponse fut: Eh bien!
     alors, trouvez M. Suhr. Un instant aprs, il dit qu'il se
     trouvait prs du logis de Mrs. Suhr. Afin de vrifier si
     c'tait exact, je lui demandai: O demeure-t-elle? Il donna
     le nom de la rue et, si j'ai bonne mmoire, dit que la maison
     tait au coin.

     Comme je ne connaissais ni Mrs. Suhr, ni son adresse,
     j'interrogeai du regard M. Suhr, pour lui demander si c'tait
     exact, mais celui-ci hocha la tte et me fit signe que le
     clairvoyant se trompait. Je dis  Balle qu'il se trompait et
     qu'il fallait regarder de nouveau. Mais lui, d'un ton assez
     indign, rpliqua: Je ne peux pas lire peut-tre? Le nom de la
     rue est crit l, vous pouvez lire vous-mme. Je crois que ce
     nom tait Skomagerstraede, mais je n'en suis pas sr. Je me
     souviens, cependant, que les deux frres Suhr me dirent que ce
     n'tait pas l la rue o habitait leur mre. Mais, comme le
     clairvoyant paraissait bless que j'essayasse de le corriger,
     je n'insistai pas, et le priai d'entrer dans la maison et de
     voir si Mrs. Suhr se portait bien. Il y semblait d'abord peu
     dispos, et il donna pour excuse que la porte tait ferme. Je
     lui dis d'entrer quand mme. Je suis entr, rpondit-il
     ensuite, et alors je lui demandai: Comment va Mrs. Suhr?
     Elle est au lit un peu souffrante; mais sa maladie n'est pas
     grave; ce n'est qu'un lger rhume. Elle pense  Valdemar: elle
     lui crira une lettre dans laquelle elle lui parlera de trois
     choses. Il cita trois choses relatives  des affaires. J'ai
     oubli ce que c'tait. Je le rveillai alors, et les frres
     Suhr firent observer que les informations qu'il nous avait
     donnes n'avaient point de valeur, puisqu'elles contenaient une
     erreur complte, par rapport  l'adresse de leur mre, qui
     n'habitait pas l o Balle l'avait dit. Je crois que c'tait
     deux jours aprs que Valdemar reut de sa mre une lettre qui
     prouvait que M. Balle avait eu raison. Mrs. Suhr s'tait
     transporte dans la maison que Balle avait indique pendant son
     tat hypnotique, sans que ses fils en eussent aucune ide. Elle
     avait eu rellement un lger rhume et parlait de trois choses
     dont Balle avait fait mention, presque dans les mmes termes
     qu'il avait employs.

     Maintenant, je dois dire que ni M. Balle, ni moi, ne savions
     rien de Mrs. Suhr. Nous ne l'avions jamais vue; aucun de nous
     n'tait jamais all  Roskilde, et nous ne connaissions pas le
     nom des rues de cette ville. Il me semble donc que, dans ce
     cas, il ne pouvait y avoir de tlpathie, attendu que le
     clairvoyant ne pouvait lire une adresse dont nous n'avions
     aucune ide, et qui n'avait vraisemblablement pu entrer dans
     son cerveau par un souvenir inconscient. J'ai considr le cas
      tous les points de vue possibles, et il me semble que la
     dcouverte de la ville et de l'adresse sont de la clairvoyance
     pure, tandis que,  partir du moment o le clairvoyant est
     entr dans la chambre de Mrs. Suhr, il semble avoir lu dans sa
     pense.

    Carl. HANSEN.

   Le clairvoyant a mentionn, dans ce cas, dit Mme Sidgwick, trois
   faits dtermins, inconnus  tous ceux qui taient prsents et
   qu'il n'tait gure probable de deviner: la rue dans laquelle
   habitait Mrs. Suhr, l'endroit o tait le serin et l'absence des
   enfants. Et le dernier cas, tel qu'il est dcrit, ressemble plus
    de la clairvoyance indpendante qu' aucune sorte de lecture de
   la pense, car, si M. Balle avait reu son information de
   l'esprit d'une personne de Slora Guothaab, on supposera qu'il
   aurait dit immdiatement: Les autres enfants ne sont pas l!,
   au lieu de les chercher mentalement dans la maison sans les
   trouver.

Nous pourrions, maintenant, donner plusieurs belles histoires o des
somnambules lucides font des prodiges; cela nous serait ais, car ces
histoires sont nombreuses... Nous prfrons nous en tenir aux quelques
observations que nous venons de rapporter: si elles manquent de
pittoresque et d'intrt motionnel, elles ont, en revanche, de
srieuses garanties d'exactitude: cela suffit pour le but que nous
nous proposons.




TROISIME GENRE

Pressentiment


Que devons-nous entendre, en Psychologie occulte, par _Pressentiment_?

Suivant la dfinition de M. Richet, c'est la prdiction d'un
vnement plus ou moins improbable qui se ralisera dans quelque temps
et qu'aucun des faits actuels ne permet de prvoir.

On le voit, il ne s'agit plus ici de ces sensations internes, plus ou
moins vagues, que l'on dsigne vulgairement sous le nom de
_pressentiments_.

C'est, au contraire, le sentiment trs net, quelquefois la vision
mentale d'un vnement que le sujet affirme devoir se produire dans un
avenir plus ou moins lointain. Ces pressentiments se manifestent, soit
dans le sommeil somnambulique, soit, sous forme de _rves_, dans le
sommeil ordinaire. Ce sont alors des rves _vridiques_, se produisant
avant l'vnement.

Ce qui rend l'opinion  se faire de ces phnomnes particulirement
malaise, c'est qu'ici--on le comprend tout de suite--il ne saurait
plus tre question d'expriences.

Si,  la rigueur, on peut concevoir la possibilit d'une
exprimentation quelconque en fait de pressentiments, en ralit,
jusqu'ici, cette exprimentation n'a pas t institue, et l'on est
contraint, plus encore que pour les phnomnes prcdents, de s'en
tenir aux seules observations.

Or, si les histoires mirifiques de prdictions, de prophties
ralises, abondent dans l'histoire du Merveilleux, en revanche, les
cas accompagns de garanties, sinon rigoureusement scientifiques, du
moins srieuses, sont trs rares.

Il existe pourtant un curieux document, revtu de tous les caractres
d'authenticit dsirables, et qui, si l'on tait certain de l'absolue
bonne foi des signataires, relaterait un des cas les plus remarquables
d'hallucination collective prmonitoire.

C'est le rcit, arrang nagure par Mrime, sous la forme de conte
quasi fantastique, de la vision qu'eurent Charles XI, roi de Sude,
son chancelier, deux de ses conseillers et son vaguemestre.

On nous permettra de le citer ici, ne ft-ce qu' titre de curiosit:

   Moi, Charles XI, roi de Sude, dans la nuit du 16 au 17
   septembre, je fus tourment plus que de coutume par ma maladie
   mlancolique. Je me rveillai  onze heures et demie, quand,
   ayant dirig mes yeux par hasard vers ma fentre, je m'aperus
   qu'il faisait une grande lumire dans la salle des Etats. Je
   dis au chancelier Bjelke, qui se trouvait dans ma chambre:
   Qu'est-ce que cette lumire dans la salle des Etats? Je crois
   qu'il y a le feu. Mais, il me rpondit: Oh! non, sire, c'est
   l'clat de la lune qui brille contre les vitres des fentres.
   Je fus content de cette rponse et je me retournai contre le
   mur pour prendre quelque repos, mais il y avait une grande
   inquitude en moi; je me retournai de nouveau et j'aperus
   encore l'clat des vitres. Je dis alors: Il ne se peut pas
   que cela soit dans l'ordre. Mon bien-aim chancelier reprit:
   Oui, c'est bien la lune. Au mme instant entra le conseiller
   Bjelke, pour prendre de mes nouvelles. Je demandai  cet
   excellent homme s'il savait que quelque malheur, tel qu'un
   incendie, se ft produit dans la salle des Etats. Il me
   rpondit, aprs un silence: Dieu merci, il n'y a rien;
   seulement le clair de lune fait croire qu'il y a de la lumire
   dans la salle des Etats. Je me tranquillisai un peu, mais,
   comme je regardais de nouveau du ct de la salle, il me parut
   qu'il y avait l des gens. Je me levai et mis une robe de
   chambre; j'ouvris alors la fentre et je vis qu'il y avait
   dans la salle des Etats une quantit de lumires.

   Je dis alors:--Bons serviteurs, cela n'est pas dans l'ordre.
   Vous savez que celui qui craint Dieu ne craint rien autre au
   monde. Je veux aller voir l-dedans, pour savoir ce que cela
   peut tre.

   J'ordonnai donc aux assistants de descendre chez le
   vaguemestre pour lui dire de monter les clefs. Quand il fut
   venu, j'allai vers le passage secret qui est au-dessous de ma
   chambre,  droite de la chambre  coucher de Gustave Ericson.
   Quand nous y fmes, je dis au vaguemestre d'ouvrir la porte,
   mais par crainte, il me pria de lui faire la grce de ne point
   l'exiger; je priai alors le chancelier, mais lui aussi m'opposa
   un refus. Je priai alors le conseiller Oscenstiana, qui jamais
   n'eut peur de rien, d'ouvrir cette porte, mais il me
   rpondit:--J'ai, une fois, jur d'exposer pour Votre Majest
   mon corps et mon sang, mais non d'ouvrir cette porte.

   Alors, je commenai moi-mme  me sentir confondu, mais,
   reprenant courage, je pris les clefs, j'ouvris la porte, et je
   trouvai que tout, dans le passage, tait tendu de noir, mme le
   parquet. Moi et toute la compagnie nous tions tout tremblants.
   Nous allmes vers la porte des Etats. J'ordonnai de nouveau au
   vaguemestre d'ouvrir la porte, mais il me supplia de
   l'pargner; je priai alors les autres personnes qui
   m'accompagnaient, mais ils me demandrent la faveur de ne pas
   faire ce que je voulais. Je pris donc les clefs et ouvris la
   porte, et quand j'eus avanc le pied, je le retirai aussitt en
   grande confusion. J'hsitai un instant, puis je dis: Bons
   seigneurs, si vous voulez me suivre, nous verrons ce qui se
   passe ici, peut-tre que le bon Dieu veut nous rvler quelque
   chose. Ils me rpondirent tous  voix basse: Oui, et nous
   entrmes.

   Nous vmes une grande table, autour de laquelle taient assis
   seize hommes d'un ge mr et d'aspect digne, qui avaient devant
   eux chacun un grand livre et, au milieu d'eux, un jeune roi de
   seize, dix-sept ou dix-huit ans, la couronne sur la tte et le
   sceptre  la main.

   A sa droite tait assis un seigneur de haute taille, de belle
   mine, qui pouvait avoir quarante ans: son visage respirait
   l'honntet, et il avait  ses cts un homme de soixante-dix
   ans. Je remarquai que le jeune roi secouait plusieurs fois la
   tte, tandis que les hommes qui l'entouraient frappaient de la
   main sur les grands livres qui taient devant eux. Je dtournai
   les yeux, et je vis alors, prs de la table, des billots et des
   bourreaux qui, les manches retrousses, coupaient une tte
   aprs l'autre, si bien que le sang commena  couler sur le
   plancher. Dieu m'est tmoin que j'eus plus que peur. Je
   regardai  mes pantoufles si le sang venait jusque-l, mais il
   n'en tait rien. Ceux qu'on dcapitait taient, pour la
   plupart, des gentilshommes. Je dtournai les yeux, et je vis,
   dans un coin, un trne qui tait presque renvers, et  ct se
   tenait un homme qui paraissait tre le rgent. Il tait g
   d'environ quarante ans. Je tremblais et je frissonnais en me
   retirant vers la porte, et je criai: Quelle est la voix du
   Seigneur que je dois entendre? O Dieu! quand tout cela doit-il
   arriver? Il ne me fut pas rpondu, mais le jeune roi secoua
   plusieurs fois la tte, tandis que les hommes qui l'entouraient
   frappaient plus durement sur leurs livres. Je criai encore plus
   fort: O Dieu! quand cela doit-il arriver? Fais-nous,  Dieu,
   la grce de nous dire comment il faudra alors nous comporter.

   Alors, le jeune roi me rpondit:

   --Cela ne doit pas arriver de ton temps, mais seulement au
   sixime souverain depuis ton rgne, et il sera de l'ge et de
   la figure que tu me vois, et celui qui est l montre comment
   sera son tuteur, et le trne sera prt d'tre branl, dans les
   dernires annes de sa tutelle, par quelques jeunes nobles;
   mais alors, le tuteur, qui prcdemment avait perscut le
   jeune roi, prendra sa tche au srieux, il raffermira le trne,
   si bien qu'il n'y aura jamais eu de plus grand roi en Sude que
   celui-ci, et il n'y en aura pas non plus de plus grand aprs,
   et que le peuple sera heureux sous son sceptre, et ce roi
   atteindra un ge extraordinaire, il laissera le royaume sans
   dettes et plusieurs millions dans le trsor. Mais avant qu'il
   soit affermi sur le trne, il y aura des ruisseaux de sang
   rpandus, comme jamais auparavant en Sude, et jamais aprs.
   Laisse-lui, comme roi de Sude, de bons avis.

   Quand il eut dit cela, tout disparut et il n'y eut plus que
   nous dans la salle avec nos lumires. Nous nous retirmes dans
   le plus grand tonnement, comme tout le monde peut l'imaginer,
   et lorsque nous repassmes par la chambre garnie de noir, cela
   aussi tait parti et tout se trouvait dans l'ordre habituel.
   Nous retournmes dans ma chambre, et aussitt je m'assis pour
   consigner cet avertissement aussi bien que je le pus. Et tout
   ceci est vrai. Je l'affirme de mon serment, aussi vrai que Dieu
   me soit en aide.

   CHARLES, _roi prsent de Sude_.

   Comme tmoins prsents sur les lieux, nous avons tout vu,
   comme Sa Majest l'a crit, et nous confirmons le rcit de
   notre serment, aussi vrai que Dieu nous soit en aide.

   Charles BJELKE, _chancelier_; BJELKE, _conseiller_;
   A. OSCENSTIANA, _conseiller_;
   Pierre GRAUSLEN, _vaguemestre_.

Si, en bonne critique, il n'tait indiqu de supposer que des
considrations d'ordre politique ou autre ont influ sur la rdaction
de ce document, il constituerait,  coup sr, l'une des plus
remarquables observations que l'on connaisse d'hallucinations
collectives _prvisionnelles_. Malgr les rserves qui s'imposent 
son gard, nous avons voulu le citer tout au long, les cas de
pressentiments, tays de quelques garanties, tant fort peu nombreux.

Or, le hasard de nos relations a voulu que nous ayons, sur le cas de
_rve-pressentiment_ dont nous allons parler maintenant, des
renseignements trs prcis qui corroborent le rcit que nous trouvons
dans un article de M. Rambaud, intitul: _Le Champ de bataille de
Borodino_[87].

  [87] Voir: _Revue politique et littraire_ du 30 janvier 1875.

L'hrone de cette histoire est une dame russe qui vivait dans la
premire moiti de ce sicle, et qui tait marie  un officier de
l'arme russe, M. Toutchkof. Elle tait trs nerveuse, trs
impressionnable, encline  un certain mysticisme. C'est elle qui,
aprs la bataille de Borodino, o prit son mari, fonda le monastre
qui s'lve aujourd'hui sur l'ancien champ de bataille. Elle mourut,
en 1838, abbesse de ce couvent. Le souvenir du rve extraordinaire
qu'elle eut avant la mort de son mari s'est conserv soigneusement
dans sa famille, et c'est  une nice de Mme Toutchkof que nous avons
d la confirmation, dans tous ses dtails, du rcit suivant.

Il a t emprunt par M. Rambaud  la biographie de Mme Toutchkof.

   Quand arriva 1812 et que son mari se rendit  l'arme, elle
   dut se rsigner, cette fois, dans cette guerre srieuse contre
   un Napolon,  se sparer de lui et  se rendre chez ses
   parents  Moscou.

   Pourtant, comme les rgiments de Toutchkof taient cantonns 
   Minsk, les deux poux peuvent faire route quelque temps
   ensemble, avant de se sparer. Ils n'taient accompagns que
   d'une Franaise, Mme Bouvier, gouvernante de l'enfant; elle fut
   la meilleure amie de ceux que la guerre franaise allait rendre
   si malheureux. La dernire nuit, toute la compagnie coucha sur
   le plancher d'une cabane. Cette nuit-l, il arriva  Mme
   Toutchkof une chose trange.

   Margarita Mikhalowna, dit son biographe, fatigue d'une longue
   route, s'endormit promptement. Alors elle eut un songe. Elle
   vit, suspendu devant elle, un tableau sur lequel elle lut,
   tracs en lettres de sang et en langue franaise, ces six mots:
   Ton sort se dcidera  Borodino! De grosses gouttes de sang
   se dtachaient des lettres et ruisselaient sur le papier. La
   malheureuse femme poussa un cri et se leva en sursaut. Son mari
   et Mme Bouvier, rveills par ce cri, coururent  elle. Elle
   tait ple et tremblait comme une feuille. O est Borodino?
   dit-elle  son mari, quand elle put respirer; on te tuera 
   Borodino. Borodino? rpta Toutchkof, c'est la premire fois
   que j'entends ce nom. Et, en effet, le petit village de
   Borodino tait alors inconnu. Margarita Mikhalowna raconta son
   rve. Toutchkof et Mme Bouvier s'efforcrent de la rassurer.
   Borodino n'existait pas, n'avait jamais exist, et d'ailleurs
   le songe ne disait pas qu'Alexandre y serait tu.
   L'interprtation de Marguerite tait purement arbitraire. Tout
   le mal vient, ajouta enfin le mari, de ce que tu as les nerfs
   un peu surexcits. Recouche-toi, pour l'amour de Dieu, et tche
   de dormir. Son sang-froid la calma un peu. La fatigue triompha
   de ce qui lui restait de terreur; elle se recoucha et
   s'endormit. Mais le mme songe se renouvela; une seconde fois,
   elle revit la fatale inscription; elle revit ces gouttes de
   sang qui, lentement, l'une aprs l'autre, se dtachaient des
   lettres et ruisselaient sur le papier. De plus, elle vit, cette
   fois, debout autour du tableau, trois personnages: un prtre,
   son frre Cyrille Narychkine, et enfin son pre, qui tenait
   dans ses bras le petit Nicolas, son enfant. Elle s'veilla en
   proie  une telle agitation que, cette fois, Alexandre fut
   srieusement effray. A toutes ses paroles, elle ne rpondait
   que par des sanglots ou par cette question: O est Borodino?
   Il finit par lui proposer d'examiner les cartes de l'tat-major
   et de se convaincre par elle-mme qu'on n'y trouvait pas de
   Borodino. Il envoya aussitt rveiller un de ses officiers
   d'ordonnance et lui demanda la carte. L'officier, surpris d'une
   demande aussi extraordinaire  pareille heure, l'apporta
   lui-mme. Toutchkof la dploya, peut-tre non sans un sentiment
   secret d'apprhension, et l'tendit sur la table. Tout le monde
   se mit  rechercher le nom fatal; personne ne le trouva. Si
   Borodino existe rellement, dit Toutchkof en se tournant vers
   sa femme,  en juger par son nom il ne peut tre qu'en Italie.
   Or, il est bien peu probable que les hostilits soient
   transportes l-bas: tu peux donc te rassurer. Mais elle ne se
   rassura point. Le maudit songe la poursuivait; c'est dans un
   dsespoir affreux qu'elle se spara de son mari. Toutchkof
   l'embrassa, la bnit pour la dernire fois, elle et son fils,
   et, debout sur la grande route, contempla longuement la berline
   qui les emportait, jusqu' ce qu'elle et disparu  ses yeux.

   Il crivait souvent  sa femme, qui s'tait tablie dans une
   petite ville du district, Kineckma, afin d'tre plus  porte
   de recevoir ses lettres. Elle attendait les jours de poste avec
   une fivreuse anxit. Arriva le 1er septembre, c'tait le jour
   de sa fte. Elle entendit la messe et, revenue de l'glise, se
   mit  sa table de travail; toute pensive, elle appuya sa tte
   dans ses mains, rflchissant. Tout  coup, elle entendit son
   pre qui l'appelait. Elle pensa d'abord qu'il tait revenu de
   la campagne, pour passer ce jour avec sa fille; elle leva la
   tte... Devant elle, tait le prtre,  ct de lui son pre
   qui tenait le petit Nicolas dans ses bras. Tous les dtails
   terribles de son rve se reprsentent aussitt  sa mmoire; il
   ne manquait que son frre Narychkine pour achever le tableau:
   O est mon frre Cyrille? s'cria-t-elle d'une voix
   clatante. Il se montra sur le seuil. Tu! murmura-t-elle, et
   elle tomba sans connaissance. Quand elle revint  elle, son
   pre et son frre la soutenaient. On a donn la bataille prs
   de Borodino, lui dit Cyrille,  travers ses larmes.

Alexandre Toutchkof tait mort, en effet, et sa veuve ne put mme
retrouver son corps.

Nous avons tout lieu de croire, rptons-le, que les dtails de ce
rve n'ont pas t arrangs, aprs coup, pour le modeler exactement
sur l'vnement. Les choses ont d, en ralit, se passer ainsi, et
ce que cette observation prsente alors d'extraordinaire,
c'est--outre, bien entendu, la divination de ce mot inconnu de
_Borodino_--la persistance de l'image hallucinatoire qui se manifeste
 deux reprises diffrentes.

Nous l'avons dit, en fait de pressentiments, l'exprience n'existe
pas, et mme c'est  peine si l'on entrevoit la possibilit d'une
exprimentation quelconque; aussi en sommes-nous rduits  nous
contenter d'observations plus ou moins sres; celles que nous avons
dj cites offraient--malgr leur tranget (pour ne pas dire
plus)--des garanties sinon absolues, du moins suffisantes: nous allons
terminer par deux autres cas de pressentiment, en faisant remarquer
que le nom seul de l'auteur qui les rapporte en atteste la valeur.

Nous les trouvons dans l'intressant ouvrage du docteur Liebeault:
_Thrapeutique suggestive_, 1891, p. 282[88].

  [88] Ces deux observations sont aussi reproduites dans les
  _Annales des Sciences psychiques_, no 2.


PREMIRE OBSERVATION

   (Elle est extraite de l'un de mes registres,  son rang, no 339,
   7 janvier 1886).

     Est venu me consulter aujourd'hui,  4 heures de l'aprs-midi,
     M. S. de Ch... pour un tat nerveux sans gravit. M. de Ch...
     a des proccupations d'esprit,  propos d'un procs pendant,
     et des choses qui suivent: En 1879, le 24 dcembre, se
     promenant dans une rue de Paris, il vit crit sur une porte:
     Mme Lenormand, ncromancienne. Piqu par une curiosit
     irrflchie, il se fit ouvrir la maison et, introduit, il se
     laissa conduire dans une salle assez sombre. L, il attendit
     Mme Lenormand qui, prvenue presque aussitt, vint le trouver
     et le fit asseoir devant une table. Alors cette dame sortit,
     revint, se mit en face de lui, puis regardant la face palmaise
     de l'une de ses mains, lui dit: Vous perdrez votre pre dans
     un an, jour par jour. Bientt vous serez soldat (il avait
     alors dix-neuf ans), mais vous n'y resterez pas longtemps.
     Vous vous marierez jeune: il vous natra deux enfants et vous
     mourrez  vingt-six ans.

     Cette stupfiante prophtie, que M. de Ch... confia  des amis
     et  quelques-uns des siens, il ne la prit pas d'abord au
     srieux; mais son pre tant mort le 27 dcembre 1880, aprs
     une courte maladie et juste un an aprs l'entrevue avec la
     ncromancienne, ce malheur refroidit quelque peu son
     incrdulit. Et lorsqu'il devint soldat--seulement 7
     mois--lorsque, mari peu aprs, il fut devenu le pre de deux
     enfants et qu'il fut sur le point d'atteindre vingt-six ans,
     branl dfinitivement par la peur, il crut qu'il n'avait plus
     que quelques jours  vivre.

     Ce fut alors qu'il vint me trouver, pour me demander s'il ne me
     serait pas possible de conjurer le sort qui l'attendait. Car,
     pensait-il, les quatre premiers vnements de la prdiction
     s'tant accomplis, le cinquime devait fatalement se raliser.

     Le jour mme et les jours suivants, je tentai de mettre M. de
     Ch... dans le sommeil profond, afin de dissiper la noire
     obsession grave dans son esprit: celle de sa mort prochaine,
     mort qu'il s'imaginait devoir arriver le 4 fvrier, jour
     anniversaire de sa naissance, bien que Mme Lenormand ne lui et
     rien prcis sous ce rapport. Je ne pus produire sur ce jeune
     homme mme le sommeil le plus lger, tant il tait fortement
     agit. Cependant, comme il tait urgent de lui enlever la
     conviction qu'il devait bientt succomber, conviction
     dangereuse, car on a souvent vu des prvisions de ce genre
     s'accomplir  la lettre par auto-suggestion, je changeai de
     manire d'agir et je lui proposai de consulter l'un de mes
     somnambules, un vieillard de soixante-dix ans, appel le
     prophte, parce qu'ayant t endormi par moi, il avait, sans
     erreur, annonc l'poque prcise de sa gurison, pour des
     rhumatismes articulaires remontant  quatre annes, et l'poque
     mme de la gurison de sa fille, cette dernire cure due 
     l'affirmation de recouvrer la sant  une heure fixe d'avance,
     ce dont son pre l'avait pntre. M. de Ch... accepta ma
     proposition avec avidit et ne manqua pas de se rendre
     exactement au rendez-vous que je lui mnageai. Entr en rapport
     avec ce somnambule, ses premires paroles furent de lui dire:
     Quand mourrai-je? Le dormeur expriment, souponnant le
     trouble de ce jeune homme, lui rpondit, aprs l'avoir fait
     attendre: Vous mourrez... vous mourrez... dans quarante-un
     ans. L'effet caus par ces paroles fut merveilleux.
     Immdiatement, le consultant redevint gai, expansif et plein
     d'espoir; et quand il eut franchi le 4 fvrier, ce jour tant
     redout par lui, il se crut sauv.

     Ce fut alors que quelques-uns de ceux qui avaient entendu
     parler de cette poignante histoire s'accordrent pour conclure
     qu'il n'y avait eu rien l de vrai; que c'tait par une
     suggestion post-hypnotique que ce jeune homme avait conu ce
     rcit imaginaire. Paroles en l'air! le sort en tait jet, il
     devait mourir.

     Je ne pensais plus  rien de cela, lorsque, au commencement
     d'octobre, je reus une lettre de faire part, par laquelle
     j'appris que mon malheureux client venait de succomber, le 30
     septembre 1885, dans sa vingt-septime anne, c'est--dire 
     l'ge de vingt-six ans, ainsi que Mme Lenormand l'avait prdit.
     Et pour qu'il ne soit pas suppos que ce que je raconte peut
     tre une illusion extravagante de mon esprit, je garde toujours
     cette lettre, de mme que le registre d'o j'ai tir,  la
     suite, l'observation qui prcde. Ce sont l deux tmoignages
     crits, indniables. Depuis, j'ai appris que cet infortun,
     envoy par son mdecin aux eaux de Contrexeville, pour qu'il
     soit trait pour des calculs biliaires, fut oblig de s'y
     aliter,  la suite de la rupture d'une poche liquide (vsicule
     du fiel), rupture qui amena une pritonite.


DEUXIME OBSERVATION

   (Elle m'a t communique par un homme trs honorable. M. L...,
   banquier).

     Dans une famille des environs de Nancy, l'on endormait souvent
     une fille de dix-huit ans, nomme Julie. Cette fille, une fois
     mise en tat de somnambulisme, tait porte d'elle-mme, comme
     si elle en recevait l'inspiration,  rpter,  chaque
     nouvelle sance, qu'une proche parente de cette famille,
     qu'elle nommait, mourrait bientt et n'atteindrait pas le 1er
     janvier. On tait alors en novembre 1883. Une telle
     persistance dans les affirmations de la dormeuse conduisit le
     chef de cette famille, qui flairait l une bonne affaire, 
     contracter une assurance  vie de 10,000 fr. sur la tte de la
     dame en question, laquelle, n'tant nullement malade,
     obtiendrait facilement un certificat de mdecin. Pour trouver
     cette somme, il s'adressa  M. L..., lui crivit plusieurs
     lettres, dans l'une desquelles il racontait le motif qui le
     portait  emprunter. Et ces lettres, que M. L... m'a montres,
     il les garde comme des preuves irrfragables de l'vnement
     futur annonc. Bref, on finit par ne pas s'entendre sur la
     question des intrts, et l'affaire entame en resta l. Mais,
     quelque temps aprs, grande fut la dception de l'emprunteur.
     La dame X..., qui devait mourir avant le 1er janvier,
     succomba, en effet, et tout d'un coup, le 30 dcembre, ce dont
     fait foi une dernire lettre du 2 janvier, adresse  M. L...,
     lettre que ce Monsieur garde aussi avec celles qu'il avait
     reues prcdemment,  propos de la mme personne.

       *       *       *       *       *

Nous en avons fini avec la premire catgorie de Phnomnes psychiques
occultes, ceux qui, sous des modalits diffrentes, Tlpathie,
Lucidit, Pressentiments, semblent rvler une facult profondment
inconnue encore de l'me humaine, celle de voir et de connatre des
vnements lointains, dans le temps comme dans l'espace, sous une
forme plus ou moins hallucinatoire.

On sait dj ce que nous pensons des tentatives faites ou  faire pour
expliquer cette facult occulte de l'organisme; nous n'y reviendrons
pas.

Disons seulement que les plus rcentes dcouvertes de l'hypnotisme, la
variation des tats de conscience, le ddoublement de la personnalit,
l'extriorisation de la sensibilit (si elle est reconnue vraie),
etc., etc., ne sont peut-tre, au fond, que des modes d'activit de
cette facult.

M. de Rochas est plus affirmatif: Au point o est aujourd'hui la
science, dit-il[89], on est certainement autoris  rechercher, dans
des phnomnes de cet ordre, l'explication des mdiums, des voyants,
des envoteurs et des gurisseurs... L'hypnotisme, jusqu'ici seul
tudi officiellement, n'est que le vestibule d'un vaste et
merveilleux difice, dj explor en grande partie par les anciens
magntiseurs.

  [89] Voir: _tats profonds de l'Hypnose_, p. 102.

Nous comptons insister, plus loin--dans une tude comparative des
sujets et des mdiums,--sur ces rapports trs probables de
l'Hypnotisme avec la Psychologie occulte.

Terminons cette premire partie, o nous venons d'entrevoir les
facults de _connatre_ encore mystrieuses de l'me humaine, par ces
suggestives paroles de Laplace:

Une intelligence qui, pour un instant donn, connatrait toutes les
forces dont la nature est anime et la situation respective des tres
qui la composent, si, d'ailleurs, elle tait assez vaste pour
soumettre ces donnes  l'analyse, embrasserait, dans la mme formule,
les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus
lger atome; rien ne serait incertain pour elle et l'avenir comme le
pass serait prsent  ses yeux[90].

  [90] Chacune de nos penses, dit Balfourt-Stewart, est
  accompagne d'un dplacement et d'un mouvement de particules
  crbrales, et il est possible d'imaginer que, de faon ou
  d'autre, ces mouvements soient propags dans l'univers.

  M. Babbage a montr, dit Jevons, que si nous avions le pouvoir de
  dcouvrir et de suivre les effets les plus minutieux de toute
  agitation, chaque particule de matire deviendrait un registre de
  tout ce qui est arriv.




DEUXIME PARTIE

IIme CLASSE.--PHNOMNES PHYSIQUES OCCULTES[91]

  [91] Le titre exact de cette 2e partie de notre travail serait:
  _Phnomnes psychiques occultes  effets physiques_. Il s'agit
  toujours d'une force encore inconnue manant de l'organisme et
  agissant, non plus sur un autre organisme, mais sur des objets
  matriels. Le titre que nous avons choisi nous parat cependant
  suffisamment clair, et il a l'avantage d'tre court.


I. De la force psychique


Nous abordons maintenant l'tude d'une classe de phnomnes plus
extraordinaires, plus surnormaux encore, du moins en apparence, que
ceux que nous venons de passer en revue.

Il s'agit des effets mcaniques, plus ou moins contraires aux lois
naturelles, qui se produisent tantt spontanment, tantt par le fait
de certaines personnes paraissant doues de la facult d'mettre une
force spciale et nommes _Mdiums_.

Jusqu' ces dernires annes, ces phnomnes, mouvements d'objets sans
contact, coups, bruits, soulvement spontan du corps, etc., etc.,
taient dsigns sous le nom de _Phnomnes spiritiques_ et
revendiqus par les Spirites, qui en attribuaient la production aux
mes des morts, avec lesquelles les mdiums se mettent en rapport.

Les premires tentatives scientifiques, faites pour expliquer
quelques-uns de ces prodiges, furent celles de Babinet, de Faraday
et de Chevreul, qui, en substance, attribuaient aux mouvements
inconscients,  l'_automatisme_ des exprimentateurs et des mdiums,
les mouvements des objets avec lesquels ils taient en contact[92].

  [92] Voir aussi M. l'abb Moigno: _Cosmos_ du 8 janvier
  1854.--Comte de Gasparin: _Les Tables tournantes_.--Quant aux
  _bruits_ spirites, on connat dj la bizarre interprtation
  anatomique qu'on leur avait donne.

Cette thorie, complte par celle de l'Automatisme psychologique, de
la dualit crbrale, soutenue avec un grand talent par M. Pierre
Janet[93], peut videmment suffire pour l'immense majorit des faits
que l'on observe dans les sances de tables tournantes, d'criture
automatique, etc.

  [93] Voir son livre, l'_Automatisme psychologique_, p. 367 et
  suivantes. (Alcan, 1889).

Mais elle est en dfaut quand il s'agit d'expliquer, rationnellement,
les faits d'action  distance, les seuls dont nous voulions nous
occuper ici.

Si, comme le dit M. Janet, au point de vue _psychologique_, la pense
du mdium est de mme nature, qu'il la manifeste au moyen d'un crayon
qu'il tient  la main ou au moyen d'un crayon plac loin de lui, il
n'en est pas moins certain qu'au point de vue _physique_, cela est
tout diffrent.

Or, nous le rptons, c'est cette action physique  distance que nous
voulons principalement tudier.

Nous ne nions pas, pour cela, l'action possible du
mdium--indpendamment de tout mouvement musculaire--sur les objets
avec lesquels il est en contact. Mais comme, dans ces cas, le doute
est toujours lgitime, nous prfrons nous en tenir aux seuls
mouvements provoqus  distance.

Dans le fait, s'il est dmontr qu'une force, manant de l'organisme,
peut agir de loin sur des objets matriels, il est presque certain que
les Phnomnes physiques occultes reconnaissent une cause identique 
celle des Phnomnes psychiques: dans les deux cas, il s'agit de la
projection, volontaire ou non, hors du corps, d'un lment particulier
dont la nature est encore profondment inconnue.

Sans recourir aux vues des Sciences occultes sur cette force, il nous
faut dire un mot cependant des expriences de Reichenbach, reprises et
commentes, avec un sens critique trs sr, par M. le colonel de
Rochas[94].

  [94] Voir: le _Fluide des Magntiseurs_.

D'aprs Reichenbach, non seulement l'organisme humain, mais tous les
corps de la nature seraient pntrs d'un fluide spcial, driv de la
_Force-substance_ universelle des Occultistes. Ce fluide, cet _Od_,
comme il l'appelle, pourrait tre projet, volontairement ou non, hors
du corps, et, dans certains cas, deviendrait mme _visible_.

Des tres, dous d'une plus grande finesse de perception, que l'auteur
nomme des _Sensitifs_, auraient le don de _voir_ l'Od se dgager des
objets naturels, du corps de l'homme, et surtout des aimants[95].

  [95] .. Que les effluves de l'aimant soient sensibles  quelques
  organismes dlicats, nous ne voyons vraiment pas ce qu'il y a l
  de difficile  admettre; et, comme on l'a dit, ce qu'il y a de
  plus trange, c'est que, prcisment, dans la grande majorit des
  cas du moins, l'organisme humain soit insensible  l'action de
  plus forts aimants. De mme, il serait trange que le corps
  humain lui-mme chappt  cette condition physique de toute
  matire, d'tre le support de phnomnes lectriques et
  magntiques. (S. Hricourt, in _Ann. des Sc. psych._, 1892. no
  6).

Ces affirmations de Reichenbach ont t, nous l'avons dit, vrifies
par M. de Rochas, dont la comptence scientifique offre toutes les
garanties dsirables; cet exprimentateur serait mme parvenu 
photographier ce que l'on pourrait nommer l'_image astrale_ d'un
minral[96].

  [96] Dans un ordre de faits connexes, disons que l'on sait,
  maintenant, qu'il existe des courants lectriques dans les
  plantes; des expriences faites, il y a quelque temps, par M.
  Kunkel, l'avaient port  en attribuer l'origine au processus
  purement mcanique du mouvement de l'eau. M. Haake, qui a repris
  la question rcemment, en s'entourant de toutes sortes de
  prcautions, arrive  des conclusions qui se rsument ainsi:

  1 Il n'est pas douteux que la production des courants lectriques
  est due  des changements de matire de diverses natures,
  notamment  la respiration de l'oxygne et  l'assimilation de
  l'acide carbonique;

  2 Les mouvements de l'eau peuvent avoir une part  la production
  des courants lectriques, mais, certainement, cette part est
  faible. (_Revue Scientifique_ du 21 janvier 1893, p. 88.)

Voici maintenant, d'aprs M. Arnold Boscowitz, qui les a rsumes, les
recherches de Reichenbach sur l'Od:

Longtemps avant que le sensitif ait vu la lumire polaire se dgager
de l'aimant ou du cristal, il voit briller,  la place o se trouve
une personne quelconque, un nuage transparent et phosphorescent. C'est
 peine s'il peut distinguer une forme humaine dans l'intrieur du
voile lumineux; mais,  mesure que sa pupille se dilate, il voit se
dessiner de mieux en mieux les contours du corps auquel des manations
lumineuses donnent des proportions outres. Les lueurs odiques
s'lvent, bleutres et mobiles, au-dessus de la tte, prsentent
l'aspect d'un gant lumineux qui porterait un casque orn de longues
aigrettes. La couleur des flammes qui s'chappent est rouge  gauche,
bleue  droite.

C'est aux mains, surtout aux extrmits des doigts, que le phnomne
est le plus marqu. De mme, chez tous les animaux, tout le ct
gauche dgage la lumire odique rouge, le droit, la lumire bleue,
etc., etc.[97].

  [97] Voir Plytoff: _La Magie_. (Baillire, 1892).

Rappelons que le docteur Luys a communiqu  la Socit de biologie
des expriences qui, faites avec des sujets endormis par l'aimant, lui
ont donn des rsultats semblables  ceux que nous venons de dcrire.

Ajoutons encore que, dans son livre de l'_Analyse des choses_, le
docteur Gibier affirme l'existence de cette _force animique_. Il dit
l'avoir vu se dgager dans l'obscurit, sous forme de matire
vaporeuse et lumineuse, du corps de l'un de ses clients. Elle mane
principalement, au niveau de la rgion pigastrique ou des gros troncs
artriels[98]... J'ai eu maintes fois l'occasion de voir, chez des
sujets bien dous, le dgagement de cette force et sa condensation _en
plein jour_, sous une forme ou sous une autre. Je ne saurais mieux,
alors, caractriser son aspect qu'en le comparant  _l'tat
vsiculaire_ qui prcde l'tat liquide du gaz acide carbonique,
lorsqu'on le liqufie sous pression dans un tube de verre. A ce
propos, je dois dire (non que mon intention soit d'tablir aucune
comparaison, puisque le gaz s'chauffe par la compression) que, lors
du dgagement de cette force du corps des sujets, on prouve, surtout
en t ou dans une atmosphre tide, une vive impression de
fracheur[99].

  [98] Gibier: _Analyse des choses_, p. 157.

  [99] Gibier, _loc. cit._, p. 159.

Admettrons-nous que Reichenbach, de Rochas, Gibier et d'autres encore
ont t dupes d'hallucinations?

Mais cette force _odique_, _animique_, _neurique rayonnante_[100],
_psychique_ (qu'on l'appelle comme on voudra), ne se manifeste pas
seulement par des effets lumineux; elle peut aussi-- des distances
variables--provoquer des mouvements d'objets matriels, que la
mcanique est impuissante  expliquer.

  [100] Dr Barty: _Force neurique rayonnante, vulgairement
  magntisme animal_. (Paris, Doin, 1882).--Disons pourtant que la
  _force neurique_ du docteur Barty diffrerait, par certains
  caractres, de la _force psychique_ de Croockes.

Comme l'tude la plus srieuse et la plus dmonstrative de l'action
mcanique de la force psychique a t faite par le professeur William
Croockes, nous allons, sans plus tarder, parler de ses travaux.

En une sorte de profession de foi, mise en tte de son livre, le
savant anglais a soin d'indiquer l'esprit dans lequel il commence ses
tudes relatives aux Phnomnes spiritualistes[101].

  [101] Voir Croockes: _Nouvelles expriences sur la force
  psychique_. Traduction Alidel, Paris.

Le spiritualiste, dit-il, parle de corps pesant 50 ou 100 livres, qui
sont enlevs en l'air, sans l'intervention de force connue; mais le
savant chimiste est accoutum  faire usage d'une balance sensible 
un poids si petit qu'il en faudrait dix mille comme lui pour faire un
grain. Il est donc fond  demander que ce pouvoir, qui se dit guid
par une intelligence, qui lve jusqu'au plafond un corps pesant,
fasse mouvoir, sous des conditions dtermines, sa balance si
dlicatement quilibre.

Le spiritualiste parle de coups frapps qui se produisent dans les
diffrentes parties d'une chambre, lorsque deux personnes ou plus sont
tranquillement assises autour d'une table. L'exprimentateur
scientifique a le droit de demander que ces coups se produisent sur la
membrane tendue de son phonautographe.

Le spiritualiste parle de chambres et de maisons secoues, mme
jusqu' en tre endommages, par un pouvoir surhumain. L'homme de
science demande simplement qu'un pendule, plac sous une cloche de
verre et reposant sur une solide maonnerie, soit mis en vibration.

Le spiritualiste parle de lourds objets d'ameublement se mouvant
d'une chambre  l'autre, sans l'action de l'homme. Mais le savant a
construit les instruments qui diviseraient un pouce en un million de
parties: et il est fond  douter de l'exactitude des observations
effectues, si la mme force est impuissante  faire mouvoir, d'un
simple degr, l'indicateur de son instrument.

Le spiritualiste parle de fleurs mouilles de frache rose, de
fruits et mme d'tres vivants apports  travers les croises
fermes, et mme  travers les solides murailles en briques.
L'investigateur scientifique demande naturellement qu'un poids
additionnel (ne ft-il que la millime partie d'un grain) soit dpos
dans un des plateaux de sa balance, quand la bote est ferme  clef.
Et le chimiste demande qu'on introduise la millime partie d'un grain
d'arsenic  travers les parois d'un tube de verre dans lequel de l'eau
pure est hermtiquement scelle.

Le spiritualiste parle de manifestations d'une puissance quivalente
 des milliers de livres et qui se produit sans cause connue. L'homme
de science, qui croit fermement  la conservation de la force, et qui
pense qu'elle ne se produit jamais sans un puisement correspondant de
quelque chose pour la remplacer, demande que lesdites manifestations
se produisent dans son laboratoire, o il pourra les peser, les
mesurer, les soumettre  ses propres essais.

C'est pour ces raisons et avec ces sentiments que je commence
l'enqute dont l'ide m'a t suggre par des hommes minents qui
exercent une grande influence sur le mouvement intellectuel du pays.

Les premires expriences de M. Croockes furent faites avec le
concours du mdium amricain Home, qui, aprs une existence assez
accidente, est mort  Paris dans un tat voisin de la misre[102].

  [102] Voir son livre, Daniel Douglas Home: _Rvlations sur ma
  vie surnaturelle_. (Dentu, 1863).

Parmi les phnomnes que produisait Home, les plus singuliers et qui
se prtaient le mieux  l'examen scientifique taient:

1 L'altration du poids du corps.

2 L'excution d'airs sur des instruments de musique, gnralement sur
l'accordon, sans intervention humaine directe et sous des conditions
qui rendaient impossible tout contact ou tout maniement des clefs.

Ce furent ces phnomnes que M. Croockes tudia tout d'abord. Nous
laissons  penser avec quels soins et avec quelle mthode furent
conduites ces expriences: on nota mme la temprature. Elles se
faisaient chez le savant lui-mme, assist de quelques-uns de ses
collgues et de quelques personnes de sa famille.

Voici le rcit qu'en donne M. Croockes:

   Les runions eurent lieu le soir, dans une grande chambre
   claire au gaz. Les appareils prpars dans le but de constater
   les mouvements de l'accordon consistaient en une cage forme de
   deux cercles en bois, respectivement d'un diamtre de un pied dix
   pouces, et de deux pieds, runis ensemble par douze lattes
   troites, chacune d'un pied dix pouces de longueur, de manire 
   former la charpente d'une espce de tambour, ouvert en haut et en
   bas. Tout autour, cinquante mtres de fil de cuivre isols furent
   enrouls en vingt-quatre tours, chacun de ces tours se trouvant 
   moins d'un pouce de distance de son voisin. Ces fils de fer
   horizontaux furent alors solidement relis ensemble avec de la
   ficelle, de manire  former des mailles d'un peu moins de deux
   pouces de large sur un pouce de haut. La hauteur de cette cage
   tait telle qu'elle pouvait glisser sous la table de ma salle 
   manger, mais elle en tait trop prs par le haut pour permettre 
   une main de s'introduire dans l'intrieur, ou  un pied de s'y
   glisser par-dessous. Dans une autre chambre, il y avait deux
   piles de Grove, d'o partaient des fils qui se rendaient dans la
   salle  manger, pour tablir la communication, si on le dsirait,
   avec ceux qui entouraient la cage.

   L'accordon tait neuf: je l'avais, pour ces expriences, achet
   moi-mme chez Wheatstone, conduit-street, M. Home n'avait ni vu,
   ni touch l'instrument, avant le commencement de nos essais.

   Dans une autre partie de la chambre, un appareil tait dispos
   pour exprimenter l'altration du poids d'un corps. Il consistait
   en une planche d'acajou de trente-six pouces de long, sur neuf et
   demi de large, et un d'paisseur. A chaque bout, une bande
   d'acajou, d'un pouce et demi de large, tait visse et formait
   pied. L'un des bouts de la planche reposait sur une table solide,
   tandis que l'autre tait support par une balance  ressort,
   suspendue  un fort trpied. La balance tait munie d'un index
   enregistreur, auto-moteur, de manire  indiquer le maximum du
   poids marqu par l'aiguille. L'appareil tait ajust de telle
   sorte que la planche d'acajou tait horizontale, son pied
   reposant  plat sur le support. Dans cette position, son poids
   tait de trois livres; elles taient indiques par l'index de la
   balance.

   Avant que M. Home pntrt dans la chambre, l'appareil avait t
   mis en place, et, avant de s'asseoir, on ne lui avait mme pas
   expliqu la destination de quelques-unes de ses parties. Il sera
   peut-tre utile d'ajouter, dans le but de prvenir quelques
   remarques critiques qu'on pourrait peut-tre faire, que,
   l'aprs-midi, j'tais all chez M. Home, dans son appartement, et
   que, l, il me dit que, comme il avait  changer de vtements, je
   ne ferais sans doute pas de difficult  continuer notre
   conversation dans sa chambre  coucher. Je suis donc en mesure
   d'affirmer d'une manire positive que ni machine, ni artifice
   d'aucune sorte, ne fut en secret mis sur sa personne.

   Les investigateurs prsents,  l'occasion de cette exprience,
   taient un minent physicien, haut plac dans les rangs de la
   Socit Royale, que j'appellerai A B; un docteur en droit bien
   connu, que j'appellerai C D; mon frre et mon aide de chimie.

   M. Home s'assit  ct de la table, sur une chaise longue. En
   face de lui, sous la table, se trouvait la cage sus-mentionne,
   et une de ses jambes se trouvait de chaque ct. Je m'assis prs
   de lui,  sa gauche, un autre observateur fut plac prs de lui 
   sa droite; le reste des assistants s'assit autour de la table, 
   la distance qui lui convint.

   Pendant la plus grande partie de la soire, et particulirement
   lorsque quelque chose d'important avait lieu, les observateurs,
   qui taient de chaque ct de M. Home, tenaient respectivement
   leurs pieds sur les siens, de manire  pouvoir dcouvrir le plus
   lger mouvement.

   La temprature de la chambre variait de 68  70 Farenheit. M.
   Home prit l'accordon entre le pouce et le doigt du milieu d'une
   de ses mains, et par le bout oppos aux clefs. (Pour viter les
   rptitions, cette manire de le prendre sera appele, 
   l'avenir, de la manire ordinaire.)

   Aprs avoir pralablement ouvert moi-mme la clef de basse, la
   cage fut tire de dessous la table, juste assez pour permettre
   d'y introduire l'accordon avec ses clefs tournes en bas. Elle
   fut ensuite repousse dessous, autant que le bras de M. Home pt
   le permettre, mais sans cacher sa main  ceux qui taient prs de
   lui. Bientt ceux qui taient de chaque ct virent l'accordon
   se balancer d'une manire curieuse, puis des sons en sortirent,
   et enfin, plusieurs notes furent joues successivement.

   Pendant que ceci se passait, mon aide se glissa sous la table et
   nous dit que l'accordon s'allongeait et se fermait; on
   constatait en mme temps que la main de M. Home, qui tenait
   l'accordon, tait tout  fait immobile, et que l'autre reposait
   sur la table.

   Puis, ceux qui taient de chaque ct de M. Home virent
   l'accordon se mouvoir, osciller et tourner tout autour de la
   cage, et jouer en mme temps. Le docteur A B regarda alors sous
   la table et dit que la main de M. Home semblait compltement
   immobile, pendant que l'accordon se mouvait et faisait entendre
   des sons distincts.

   M. Home tint encore l'accordon dans la cage, de la manire
   ordinaire. Ses pieds tenus par ceux qui taient prs de lui, son
   autre main reposant sur la table, nous entendmes des notes
   distinctes et spares rsonner successivement, et ensuite un air
   simple fut jou. Comme un tel rsultat ne pouvait s'tre produit
   que par les diffrentes clefs de l'instrument, mises en action
   d'une manire harmonieuse, tous ceux qui taient prsents le
   considrrent comme une exprience dcisive. Mais ce qui suivit
   fut encore plus frappant: M. Home loigna entirement sa main de
   l'accordon, la sortit tout  fait de la cage et la mit dans la
   main de la personne qui se trouvait prs de lui. Alors
   l'instrument continua  jouer, personne ne le touchant et aucune
   main n'tant prs de lui.

   Je voulus ensuite essayer quel effet on produirait, en faisant
   passer le courant de la batterie autour du fil isol de la cage.
   En consquence, mon aide tablit la communication avec les fils
   qui venaient des piles de Grove. De nouveau, M. Home tint
   l'instrument dans la cage, de la mme faon que prcdemment, et
   immdiatement il rsonna, et s'agita de ct et d'autre avec
   vigueur. Mais il m'est impossible de dire si le courant
   lectrique qui passa autour de la cage vint en aide  la force
   qui se manifestait  l'intrieur.

   L'accordon fut alors repris sans aucun contact visible avec la
   main de M. Home. Il l'loigna compltement de l'instrument et la
   plaa sur la table, o elle fut saisie par la personne qui tait
   prs de lui; tous ceux qui taient prsents virent bien que ses
   deux mains taient l. Deux des assistants et moi nous apermes
   distinctement l'accordon flotter  et l dans l'intrieur de la
   cage, sans aucun support visible. Aprs un court intervalle, ce
   fait se rpta une seconde fois.

   Alors M. Home remit sa main dans la cage et prit de nouveau
   l'accordon, qui commena  jouer d'abord des accords et des
   arpges, et ensuite une douce et plaintive mlodie bien connue,
   qu'il excuta parfaitement et d'une manire trs belle. Pendant
   que cet air se jouait, je saisis le bras de M. Home au-dessous du
   coude et fis glisser doucement ma main jusqu' ce qu'elle toucht
   le haut de l'accordon. Pas un muscle ne bougeait. L'autre main
   de M. Home tait sur la table, visible  tous les yeux, et ses
   pieds taient sous les pieds de ceux qui taient  ct de lui.

Aprs avoir obtenu des rsultats aussi dcisifs avec l'accordon, M.
Croockes exprimenta avec l'appareil de la balance.

Malgr tout le dsir que nous aurions de reproduire tout au long ces
expriences, qui sont fondamentales, nous nous voyons forcs d'en
donner seulement les rsultats. Disons donc que M. Croockes constata,
au moyen d'appareils enregistreurs trs sensibles et construits _ad
hoc_, que Home pouvait, par simple imposition des doigts, _sans
pression et mme sans aucun contact_, augmenter de quantits normes
(le 300 p. 100) le poids de divers objets, etc.

En outre, il vit  plusieurs reprises des tables et des chaises
enleves de terre, sans l'attouchement de personne; Home lui-mme se
souleva,  trois reprises diffrentes, au-dessus du plancher; enfin,
plusieurs apparitions se manifestrent, mais nous parlerons de
celles-ci dans le chapitre suivant.

Rptons-le, le luxe des prcautions prises tait inou. Le pauvre
Home tait soumis  des preuves bien offensantes: on lui tenait les
pieds et les mains, il n'avait le droit de faire aucun mouvement, sans
que plusieurs paires d'yeux mfiants ne fussent braqus sur lui[103].

  [103] Gibier: _Spiritisme occidental_, p. 269.

Les conclusions que M. Croockes a tires de ces expriences et d'une
foule d'autres sont consignes dans son livre.

Elles sont trop importantes pour que nous ne les citions pas tout au
long[104]:

Ces expriences, dit le savant anglais, mettent _hors_ _de doute_
les conclusions auxquelles je suis arriv dans mon prcdent mmoire,
savoir: l'existence d'une force associe, d'une manire encore
inexplique,  l'organisme humain, force par laquelle un surcrot de
poids peut tre ajout  des corps solides, sans contact effectif.
Dans le cas de M. Home, le dveloppement de cette force varie
normment, non seulement de semaine  semaine, mais d'une heure 
l'autre; dans quelques occasions, cette force peut tre accuse par
mes appareils, pendant une heure ou mme davantage, et puis, tout 
coup, elle reparat avec une grande nergie. Elle est capable d'agir 
une certaine distance de M. Home (il n'est pas rare que ce soit
jusqu' deux ou trois pieds), mais toujours elle est plus puissante
auprs de lui.

  [104] Croockes: _Force psychique_, p. 66 et suivantes.

.... Je crois dcouvrir ce que cette force physique emploie pour se
dvelopper. En me servant des termes de _force vitale_, _nergie
nerveuse_, je sais que j'emploie des mots qui, pour bien des
investigateurs, prtent  des significations diffrentes; mais, aprs
avoir t tmoin de l'tat pnible de prostration nerveuse et
corporelle dans laquelle quelques-unes de ces expriences ont laiss
M. Home, aprs l'avoir vu dans un tat de dfaillance presque
complte, tendu sur le plancher, ple et sans voix, je puis  peine
douter que l'mission de la _force psychique_ ne soit accompagne d'un
puisement correspondant de la force vitale.

Je me suis hasard  donner  cette nouvelle force le nom de _force
psychique_,  cause de sa relation manifeste avec certaines
considrations psychologiques, et parce que j'tais trs dsireux
d'viter que les conclusions prcdentes ne fussent classes sous un
titre qui, jusqu'ici, a t considr comme dpendant d'un terrain
d'o les arguments et les expriences sont bannis. Mais, comme j'ai
trouv que c'tait du ressort de la recherche scientifique pure, j'ai
d le faire connatre par une appellation qui ft un nom scientifique,
et je ne pense pas qu'on pt en choisir un autre qui lui convnt
mieux.

Pour tre tmoin des manifestations de cette force, il n'est pas
ncessaire d'avoir accs auprs des psychistes en renom. Cette force
est probablement possde par tous les tres humains, quoique les
individus qui en sont dous avec une nergie extraordinaire soient
sans doute rares. Pendant l'anne qui vient de s'couler, j'ai
rencontr, dans l'intimit de quelques familles, cinq ou six personnes
qui possdent cette force d'une manire assez puissante pour
m'inspirer pleinement la confiance que, par leur moyen, on aurait pu
obtenir des rsultats semblables  ceux qui viennent d'tre dcrits,
pourvu que les exprimentateurs oprassent avec des appareils plus
dlicats et susceptibles de marquer une fraction de grain, au lieu
d'indiquer seulement des livres et des onces.... Qu'il soit bien
compris que, de mme que toutes les autres expriences scientifiques,
ces recherches doivent tre conduites en parfait accord avec les
conditions dans lesquelles la force se dveloppe.

De mme que, dans les expriences d'lectricit par frottement, c'est
une condition indispensable que l'atmosphre soit exempte d'un excs
d'humidit et qu'aucun corps conducteur ne doive toucher l'instrument,
pendant que cette force s'engendre, de mme on a trouv que certaines
conditions taient essentielles  la production et  l'action de la
force psychique; et si ces prcautions ne sont pas observes, les
expriences ne russissent pas.

C'est ainsi que cette force psychique tait dfavorablement
influence par une lumire trop vive, par le rayonnement du
regard[105], qu'elle se transmet  travers l'eau.

  [105] C'est pourquoi trs souvent les mdiums demandent
  l'obscurit et abritent leurs mains sous une table.

M. Croockes a essay sur elle l'influence de plusieurs lumires:
lumire du soleil diffuse, clair de lune, gaz, lampe, bougie, lumire
lectrique, etc. Les rayons les moins favorables aux manifestations
semblent tre ceux de l'extrmit du spectre.

Je dois rectifier, continue M. Croockes, une ou deux erreurs qui se
sont profondment implantes dans l'esprit du public. L'une, que
l'obscurit est essentielle  la production des phnomnes, cela n'est
pas le cas. Except en quelques circonstances, pour lesquelles
l'obscurit a t une condition indispensable, comme par exemple les
phnomnes d'apparitions lumineuses et quelques autres cas, _tout ce
que je rapporte a eu lieu  la lumire_... Lorsque quelque raison
particulire a exig l'exclusion de la lumire, les rsultats qui se
sont manifests l'ont t sous des conditions de contrle si parfait
que la suppression d'un de nos sens n'a rellement pas pu affaiblir la
preuve fournie.

Une autre erreur qui est commune consiste  croire que les
manifestations ne peuvent se produire qu' certaines heures et qu'en
certains lieux--chez le mdium, ou  des heures convenues d'avance--et
partant de cette supposition errone, on a tabli une analogie entre
les phnomnes appels spirituels et les tours d'adresse des
prestidigitateurs et des sorciers oprant sur leur propre thtre
et entours de tout ce qui concerne leur art... Les centaines de faits
que _je me prpare  attester_ ont tous eu lieu dans ma _propre
maison, aux poques dsignes par moi et dans des circonstances qui
excluaient absolument l'emploi et l'aide du plus simple instrument_.

Une troisime erreur est celle-ci: c'est que le mdium doit choisir
son cercle d'amis et de compagnons qui doivent assister  sa
sance.--Que ces amis doivent croire fermement  la vrit de
n'importe quelle doctrine qu'noncera le mdium.--Qu'on impose  toute
personne, dont l'esprit est investigateur, des conditions telles
qu'elles empchent compltement toute observation soigneuse. A cela je
puis rpondre qu' l'exception de quelques cas fort peu nombreux....
_j'ai compos moi-mme mon cercle d'amis, j'ai introduit tous les
incrdules qu'il m'a plu d'introduire, et j'ai gnralement impos mes
conditions choisies avec soin par moi-mme_, pour viter toute
possibilit de fraude.....[106].

  [106] Croockes, _loc. cit_, p. 147 et suivantes.

Voici maintenant une dclaration du mme exprimentateur dont le
lecteur apprciera--sans que nous ayons besoin d'insister--toute la
gravit:

Une question importante s'impose ici  notre attention: _Ces
mouvements et ces bruits sont-ils gouverns par une intelligence?_ Ds
le premier dbut de mes recherches, j'ai constat que le pouvoir qui
produisait ces phnomnes n'tait pas simplement une force aveugle,
mais qu'une intelligence le dirigeait ou du moins lui tait
associe... L'intelligence qui gouverne ces phnomnes est quelquefois
manifestement infrieure  celle du mdium, et elle est souvent en
opposition directe avec ses dsirs... Cette intelligence est
quelquefois d'un caractre tel qu'on est _forc de croire_ qu'elle
n'mane d'aucun de ceux qui sont prsents.

Telles sont les expriences et les opinions de l'habile physicien
anglais sur la Force psychique.

Ces expriences sont, en Psychologie occulte, devenues fondamentales,
classiques: et si, pour notre compte, nous n'acceptons qu'avec les
plus expresses rserves les expriences de matrialisations que fit
plus tard le mme M. Croockes avec Mlle Cook (nous en parlerons plus
loin), nous devons dire que nous considrons comme  peu prs
dcisives celles que nous venons d'exposer.

Et ici on ne peut pas invoquer le _testis unus testis nullus_, car des
faits semblables ou analogues ont t constats par divers
exprimentateurs, tous dignes de foi, Gibier, Zoellner, Lepelletier,
Lombroso, etc., etc.

Nous ne pouvons que consigner rapidement les rsultats de leurs
expriences, sans entrer dans les dtails des prcautions prises, des
appareils construits spcialement, etc.

_Zoellner_[107], qui tait professeur d'astronomie  l'Universit de
Leipzig, et qui est mort depuis, opra avec un amricain, Slade, qui
devait, dans la suite, servir aux expriences de M. Gibier.

  [107] Zoellner; _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81.
  Leipzig (4 vol. in-8).

Voici les phnomnes produits par ce mdium, dans la maison mme de
Zoellner[108]:

1 Mouvement, par la seule force de Slade, de l'aiguille aimante
renferme dans la bote d'une boussole[109];

2 Coups frapps dans une table; couteau projet, sans contact,  la
hauteur d'un pied;

3 Mouvements d'objets lourds, le lit de M. Zoellner, transport 
deux pieds du mur, Slade tant assis, le dos tourn au lit, les jambes
croises et bien en vue;

4 Un cran est bris avec fracas, sans contact avec le mdium, et les
morceaux sont projets  cinq pieds de lui;

5 Ecriture produite  plusieurs reprises entre deux ardoises
appartenant  Zoellner et tenues bien en vue;

6 Aimantation d'une aiguille d'acier;

7 Raction acide donne  des substances neutres, etc., etc.

  [108] Voir le _Spiritisme_, de M. Gibier, p. 307.

  [109] Louis Lucas avait dj observ que l'approche de certaines
  personnes faisait dvier l'aiguille d'un galvanomtre trs
  sensible. (_Chimie nouvelle_). Mais il resterait  dmontrer que
  ce ne sont pas les vibrations caloriques qui provoquent cette
  dviation.

En France, c'est le docteur Gibier, ancien interne des Hpitaux de
Paris, qui voulut, le premier, soumettre  l'exprimentation
scientifique les Phnomnes spirites. Il opra avec le mme Slade.

Nous avons eu, dit-il[110], trente-trois sances, dont trois dans
notre maison mme; sur ces trente-trois sances, plus de la moiti ont
t presque nulles, deux n'ont donn aucun rsultat ... Les personnes
qui ont assist  nos sances avec Slade nous sont connues: l'ide de
comprage doit donc tre limine; nous avons t parfois quatre et
mme cinq personnes, y compris le mdium, mais nous n'avons jamais t
moins de trois, dans toutes circonstances... Nous pouvons affirmer,
aprs examen, qu'aucun mcanisme n'existait dans les meubles qui nous
ont servi. Nous avons une certaine comptence sur ce point, et nous
pouvons garantir ce que nous avanons.

  [110] _Spiritisme_, p. 323.

M. Gibier constata plusieurs faits analogues  ceux observs par
Croockes et par Zoellner: mouvements de corps plus ou moins lourds,
sans contact avec le mdium, objets briss par simple contact, corps
transports, sans que Slade les toucht, etc., etc.

Citons les observations suivantes:

   Le 29 avril 1886, dans une sance de jour, Slade tait assis en
   face de la fentre, ses pieds tourns de notre ct; quand il
   faisait face  la table, nous tions  sa droite. Tout  coup,
   une chaise, place  un mtre vingt centimtres (nous avons
   mesur exactement  l'aide d'un mtre double en ruban), fit un
   demi-tour sur elle-mme et vint se jeter contre la table, comme
   attire par un aimant.

   Le 11 mai 1886, Slade, dans la position ordinaire (comme
   ci-dessus), en plein jour (3 heures et demie de l'aprs-midi), un
   bahut plac  75 centimtres de la chaise de Slade, se mit en
   mouvement assez lentement d'abord, en quittant le mur o il tait
   appuy, pour qu'on pt s'assurer qu'aucun contact n'existait
   entre ce meuble et les objets qui l'entouraient; puis il vint
   frapper violemment contre la table que nous entourions. Slade
   tournait le dos au bahut; M. A... et nous-mme lui faisions face.
   Nous ne pouvons dire l'effet produit par ce meuble massif,
   semblant s'animer, pour l'instant, d'une vie propre.

   Le mme jour, une chaise place  cot du meuble en question fut
   renverse, quelques instants plus tard,  prs de deux mtres du
   mdium.

   Le 12 mai, sur notre demande, une chaise fut comme mue par un
   ressort et s'lana  1 m. 50 de hauteur[111].

  [111] Gibier, _loc. cit._, p. 327, 328.

Mais le fait sur lequel porta plus spcialement l'enqute de M. Gibier
fut celui de l'_criture automatique_.

Et il ne s'agit plus ici des lignes que trace la main du mdium, alors
qu'il assure tre l'interprte d'une autre personnalit qui, pour un
instant, s'est _incarne_ en lui. M. Janet a fait de ce dernier
phnomne une analyse trs pntrante et il l'explique par la dualit
crbrale et l'automatisme psychologique[112]. L'_criture spontane_
dont nous parlons est celle qui est trace sans que les mains du
mdium paraissent en rien intervenir.

  [112] Voir son livre l'_Automatisme psychologique_, p. 397 et
  suiv.

Evidemment, dans les deux cas, la nature de la pense peut tre la
mme, mais sa manifestation physique est bien diffrente.

Nous avons vu plus de cent fois, dit M. Gibier, des caractres, des
dessins, des lignes et mme des phrases entires se produire,  l'aide
d'une petite touche, sur des ardoises que Slade tenait, et mme entre
deux ardoises avec lesquelles il _n'avait aucun contact_, et qui nous
appartenaient, que nous avions achetes nous-mme dans une papeterie
quelconque de Paris et que nous avions marques de notre signature...
En somme, il ne nous a manqu qu'une chose: voir l'criture se tracer
sous nos yeux.

Voici la relation de l'une des plus typiques expriences de ce genre:

   EXPRIENCE VIII[113]

   Nous appelons toute l'attention du lecteur sur cette exprience,
    laquelle nous laissons, comme aux prcdentes, sa rdaction
   primitive:

   30 juin 1886.--J'ai fait, aujourd'hui,  5 heures, chez Slade,
   une observation plus curieuse que les autres, dans ce sens que le
   phnomne de l'criture s'est produit dans deux ardoises
   m'appartenant et auxquelles _Slade n'a pas touch_.

   J'avais apport plusieurs ardoises, deux entre autres enveloppes
   dans du papier, ficeles ensemble, cachetes et visses. Je
   dsirais obtenir de l'criture dans ces ardoises et je demandai 
   Slade si cela tait possible. Je ne sais pas, me rpondit-il, je
   vais le demander. Je proposai alors d'avoir une rponse dans
   deux ardoises neuves que j'avais apportes dans ma serviette, ce
   qui me fut accord.

   Dans une sance antrieure, un visiteur est venu chez Slade et a
   obtenu, m'a-t-on dit, de l'criture dans deux ardoises qu'il
   tenait sous ses pieds. J'ai demand et obtenu la permission,
   aprs avoir mis la petite touche traditionnelle entre elles deux,
   de m'asseoir sur mes ardoises. Les ayant donc poses sur ma
   chaise, je m'assis dessus et ne les quittai de la main que
   lorsque tout le poids de mon corps porta sur elles. Je plaai
   alors mes mains sur la table avec celles de Slade et je _sentis
   et entendis_ alors, trs nettement, que de l'criture se traait
   sur l'ardoise avec laquelle j'tais en contact.

   Quand ce fut fini, je retirai _moi-mme_ mes deux ardoises, et je
   lus les douze mots suivants, fort mal crits, du reste, mais
   enfin _crits_ et lisibles quand mme: _Les ardoises sont
   difficiles  influencer, nous ferons ce que nous pourrons._

   Slade n'avait pas touch aux ardoises. Je ne pus en obtenir
   davantage.

  [113] Gibier, _loc. cit._, p. 366.

Dans une autre exprience (Exprience X), M. Gibier et plusieurs
autres personnes obtinrent, non seulement de l'criture sur des
ardoises, dans les mmes conditions, mais encore le transport de ces
mmes ardoises, sans contact apparent avec les mains d'aucune
personne.

Il y a des faits, dit M. Gibier en terminant son livre, ne nous
lassons pas de le dire, des faits positifs, inluctables.... Nous ne
pouvons plus reculer; les faits sont l qui nous pressent. Nous avons
beau nous dbattre et dire cela n'est pas possible, ils nous
rpondent cela est. Nous objectons un mais, on nous rplique par
un fait, et comme l'a dit Russel Vallace, les faits sont choses
opinitres.

Nous ne pouvons insister sur les expriences qu' son tour M. H.
Lepelletier a institues sur la Force psychique. On en trouvera les
dtails dans le livre de M. Plytoff sur _la Magie_[114].

  [114] Plytoff: _La Magie_, p. 37 et suiv. (Germer-Baillire,
  1892).

Depuis deux ans, cette question des phnomnes physiques occultes est
particulirement  l'tude, et nous allons avoir  citer des
observations publies par des hommes chez qui la haute situation
scientifique dont ils jouissent n'a diminu en rien l'indpendance
intellectuelle et l'esprit d'investigation. Si la ralit de ces
phnomnes devient de plus en plus probable, la certitude  leur gard
n'est pas encore faite: la preuve dernire, irrfutable, mathmatique,
manque encore; du reste, n'en est-il pas malheureusement ainsi,
presque partout en Psychologie occulte? Mais cette certitude, cette
preuve dernire, les documents qui suivent la font esprer
prochaine...

Voici d'abord la dclaration catgorique que M. Lombroso a publie en
1891, et par laquelle le chef de l'Ecole d'anthropologie criminelle
d'Italie reconnat l'existence des Phnomnes occultes et les juge
dignes d'un intrt scientifique srieux.

Il a recommenc ses investigations en septembre et octobre 1892, avec
le concours de MM. Richet, Aksakof, Du Prel, et de plusieurs autres
savants italiens. Nous donnerons,  la fin de cette deuxime partie de
notre travail, et comme une sorte de rsum synthtique des divers
phnomnes mdianimiques, le compte rendu de ces nouvelles
expriences--documents dont on saisit sans peine toute l'importance et
que l'on doit considrer comme le dernier mot dit, jusqu'ici, par la
science officielle sur ce troublant et mystrieux sujet.

On nous reprochera peut-tre d'avoir, en cette tude, multipli les
documents; on nous reprochera surtout, peut-tre, la longueur de
ceux-ci. Disons, une fois pour toutes, que nous n'crivons pas pour
aligner des phrases: nous voulons, sinon prouver l'absolue ralit des
faits dont nous parlons, du moins montrer qu'ils mritent une
attention scientifique srieuse, que des hommes minents en ont jug
ainsi, et que la Psychologie occulte sort enfin de l'empirisme
grossier o on l'avait relgue jusqu' prsent. Or, pour cela, la
seule mthode est de citer longuement les auteurs qui prsentent des
faits ou qui mettent des opinions, avec une autorit que nous ne
saurions possder nous-mme. Pareil systme peut paratre fastidieux;
en des matires encore si discutes, il n'en est pas moins le seul
valable.

Les premires expriences de M. Lombroso eurent lieu  Naples. Le
savant italien tait assist de plusieurs de ses collgues et
exprimentait avec le mdium Eusapia Paladino. Nous donnons ici le
second rapport que M. E. Ciolfi, le compagnon de Mme Eusapia, a crit
et prsent, aprs les expriences,  l'approbation de M. Lombroso. On
trouvera  la suite de ce rapport la dclaration de ce dernier[115].

  [115] Nous empruntons ces documents aux _Annales des Sciences
  Psychiques_, no 5, premire anne.

_Deuxime sance_

    Naples, 15 juin 1891.

    Cher Ami,

   Ainsi que je vous l'avais crit, le lundi 2 courant,  8 heures
   du soir, j'arrivais  l'htel de Genve, accompagn du mdium,
   _Mme Eusapia Paladino_. Nous avons t reus sous le pristyle
   par MM. Lombroso, Tamburini, Ascensi et plusieurs personnes
   qu'ils avaient invites, les professeurs Gigli, Limoncelli,
   Vizioli, Bianchi, directeur de l'hospice d'alins de Sales, le
   docteur Penta et un jeune neveu de M. Lombroso, qui habite
   Naples.

   Aprs les prsentations d'usage, on nous a pris de monter 
   l'tage le plus lev de l'htel, o l'on nous a fait entrer
   dans une grande pice  alcve.

   Dj, dans la matine, Mme Paladino avait t examine par M.
   Lombroso, qui invita nanmoins ses collgues et amis  procder
   avec lui  un nouvel examen psychiatrique du mdium.

   L'examen termin, et avant de prendre place autour d'une lourde
   table qui se trouvait l, on baissa les grands rideaux d'toffe
   qui fermaient l'alcve, puis, derrire ces rideaux,  une
   distance de plus d'un mtre, mesure par MM. Lombroso et
   Tamburini, on plaa dans cette alcve un guridon avec une
   soucoupe de porcelaine remplie de farine, dans l'espoir d'y
   obtenir des empreintes, une trompette en fer-blanc, du papier,
   une enveloppe cachete contenant une feuille de papier blanc,
   pour voir si l'on ne trouverait pas de l'_criture directe_.

   Aprs quoi, tous les assistants, moi except, visitrent
   soigneusement l'alcve, afin de s'assurer qu'il ne s'y trouvait
   rien de prpar pour surprendre leur bonne foi.

   Mme Paladino s'assit  la table,  cinquante centimtres des
   rideaux de l'alcve, leur tournant le dos; puis, sur sa demande,
   elle eut le corps et les pieds lis  sa chaise, au moyen de
   bandes de toile, par trois professeurs, qui lui laissrent
   uniquement la libert des bras. Cela fait, on prit place  table
   dans l'ordre suivant:  gauche, Mme Eusapia, M. Lombroso; puis,
   en suivant, M. Vizioli, moi, le neveu de M. Lombroso, MM. Gigli,
   Limoncelli, Tamburini; enfin, le docteur Penta, qui compltait le
   cercle et se trouvait  gauche du mdium.

   Sur ma demande formelle, les personnes assises  table plaaient
   les mains dans celles de leurs voisins et se mettaient en contact
   avec eux par les pieds et par les genoux. De la sorte, plus
   d'quivoque, de doute, ni de malentendu possible.

   MM. Ascensi et Bianchi refusrent de faire partie du cercle et
   restrent debout, derrire MM. Tamburini et Penta.

   Je laissai faire, persuad que c'tait l une combinaison
   prmdite pour redoubler de vigilance. Je me bornai 
   recommander que, tout en observant avec le plus grand soin,
   chacun se tint tranquille. Les expriences commencrent  la
   lumire de bougies en nombre suffisant pour que la pice ft bien
   claire....

   Aprs une longue attente, la table se mit en branle, lentement
   d'abord, puis avec plus d'nergie; toutefois, les mouvements
   restrent intermittents, laborieux et beaucoup moins vigoureux
   qu' la sance de samedi. La table rclama spontanment, par des
   battements de pied reprsentant des lettres de l'alphabet, que
   MM. Limoncelli et Penta prissent la place l'un de l'autre. Cette
   mutation opre, la table indiqua de faire de l'obscurit. Il
   n'y eut pas d'opposition et chacun conserva la place qu'il
   occupait. Un moment aprs, et avec plus de force cette fois,
   reprirent les mouvements de la table, au milieu de laquelle des
   coups violents se firent entendre. Une chaise, place  la droite
   de M. Lombroso, tenta l'ascension de la table, puis se tint
   suspendue au bras du savant professeur. Tout d'un coup, les
   rideaux de l'alcve s'agitrent et furent projets sur la table,
   de faon  envelopper M. Lombroso, qui en fut trs mu, comme il
   l'a dclar lui-mme.

   Tous ces phnomnes, survenus  de longs intervalles, dans
   l'obscurit et au milieu des conversations, ne furent pas pris au
   srieux; on voulut n'y voir que des effets du hasard ou des
   plaisanteries de quelques-uns des assistants qui avaient voulu
   s'gayer aux dpens des autres.

   Pendant qu'on se tenait dans l'expectative, discutant sur la
   valeur des phnomnes et le plus ou moins de cas  en faire, on
   entendit le bruit de la chute d'un objet. La lumire allume, on
   trouva  nos pieds, sous la table, la trompette qu'on avait
   place sur le guridon, dans l'alcve, derrire les rideaux. Ce
   fait, qui fit beaucoup rire MM. Bianchi et Ascensi, surprit les
   exprimentateurs et eut pour consquence de fixer davantage leur
   attention. On refit l'obscurit et,  de longs intervalles, 
   force d'insistance, on vit paratre et disparatre quelques
   lueurs fugitives. Ce phnomne impressionna MM. Bianchi et
   Ascensi et mit un terme  leurs railleries incessantes, si bien
   qu'ils vinrent,  leur tour, prendre place dans le cercle. Au
   moment de l'apparition des lueurs, et mme quelque temps aprs
   qu'elles eurent cess de se montrer, MM. Limoncelli et Tamburini,
    la droite du mdium, dirent qu'ils taient touchs,  divers
   endroits, par une main. Le jeune neveu de M. Lombroso, absolument
   sceptique, qui tait venu s'asseoir  ct de M. Limoncelli,
   dclara qu'il sentait les attouchements d'une main de chair et
   demanda avec insistance qui faisait cela. Il oubliait-- la fois
   douteux et naf--que toutes les personnes prsentes, comme
   lui-mme, d'ailleurs, formaient la chane et se trouvaient en
   contact rciproque.

   Il se faisait tard, et, comme je l'ai dit, le peu d'homognit
   du cercle entravait les phnomnes. Dans ces conditions, je crus
   devoir lever la sance et faire rallumer les bougies.

   Pendant que MM. Limoncelli et Vizioli prenaient cong, le mdium
   encore assis et li, nous tous, debout autour de la table,
   causant de nos phnomnes lumineux, comparant les effets rares et
   faibles obtenus dans la soire avec ceux du samedi prcdent,
   cherchant la raison de cette diffrence, nous entendmes du bruit
   dans l'alcve, nous vmes les rideaux qui la fermaient agits
   fortement, et le _guridon_ _qui se trouvait derrire eux
   s'avancer lentement vers Mme Paladino_, toujours assise et lie.
   A l'aspect de ce phnomne trange, inattendu, et en pleine
   lumire, ce fut une stupeur et un bahissement gnral. M.
   Bianchi et le neveu de M. Lombroso se prcipitrent dans
   l'alcve, avec l'ide qu'une personne cache y produisait le
   mouvement des rideaux et du guridon. Leur tonnement n'eut plus
   de bornes aprs qu'ils eurent constat qu'il n'y avait personne
   et que, sous leurs yeux, le guridon continuait de glisser sur le
   parquet, dans la direction du mdium. Ce n'est pas tout: le
   professeur Lombroso fit remarquer que, sur le guridon en
   mouvement, la soucoupe tait retourne sens dessus dessous, sans
   que, de la farine qu'elle contenait, il se ft chapp une
   parcelle; et il ajouta qu'aucun prestidigitateur ne serait
   capable de faire un pareil tour.

   En prsence de ces phnomnes survenus aprs la rupture du
   cercle, de faon  carter toute hypothse de courant magntique,
   le professeur Bianchi, obissant  l'amour de la vrit et de la
   science, avoua que c'tait lui qui avait, par manire de
   plaisanterie, combin et excut la chute de la trompette; mais
   que, devant de pareils faits, il ne pouvait plus nier et allait
   se mettre  les tudier avec soin, pour en rechercher les causes.
   Le professeur Lombroso se plaignit du procd et fit observer 
   M. Bianchi qu'entre professeurs runis pour faire en commun des
   tudes et des recherches scientifiques, de semblables
   mystifications, de la part d'un professeur tel que lui, ne
   pouvaient porter atteinte qu'au respect d  la science. Le
   professeur Lombroso, en proie  la fois au doute et aux mille
   ides qui lui mettaient l'esprit  la torture, prit l'engagement
   d'assister  de nouvelles runions spirites,  son retour de
   Naples, l't prochain.

   J'ai, depuis, rencontr le professeur Bianchi; il a vivement
   insist pour avoir une autre sance de Mme Paladino et a
   manifest le dsir de la voir,  l'asile d'alins, pour
   l'examiner  loisir.

    Croyez-moi, etc.

    E. CIOLFI.

Enfin, voici la lettre dans laquelle le professeur Lombroso--avec une
bonne grce aussi courageuse que rare--proclame sa conversion et fait
amende honorable  l'Occulte.

   Cher Monsieur,

   Les deux rapports que vous m'adressez sont de la plus complte
   exactitude. J'ajoute qu'avant qu'on et vu la farine renverse,
   le mdium avait annonc qu'il en saupoudrerait le visage de ses
   voisins; et tout porte  croire que telle tait son intention,
   qu'il n'a pu raliser qu' moiti, preuve nouvelle, selon moi, de
   la parfaite honntet de ce sujet, jointe  son tat de
   semi-inconscience.

   Je suis tout confus et au regret d'avoir combattu avec tant de
   persistance la possibilit des faits dits spirites (spiritici);
   je dis des faits, parce que je reste encore oppos  la thorie.

   Veuillez saluer, en mon nom, M. E. Chiaja, et faire examiner, si
   c'est possible, par M. Albini, le champ visuel et le fond de
   l'oeil du mdium, sur lesquels je dsirerais me renseigner.

    Votre bien dvou,

    C. LOMBROSO[116].

    Turin, 25 juin 1891.

    A M. Ernesto Ciolfi,  Naples.

  [116] Nous verrons plus loin comment M. Lombroso essaie
  d'expliquer les faits dont il a t tmoin.

Rappelons que l'on trouvera plus loin--comme une sorte de finale
synthtique, rsumant et renforant cette seconde partie de notre
travail--le compte rendu des nouvelles expriences, entreprises avec
la mme Eusapia, par M. Lombroso, assist de M. Richet et de plusieurs
de ses collgues.

Et maintenant, qu'ajouterons-nous?

Nous venons d'exposer tout au long les recherches que des hommes,
d'une supriorit scientifique et d'une bonne foi universellement
reconnues, ont faites sur cette absurdit mcanique que constituent
les mouvements d'objets sans contact. Si, malgr leur autorit, il
serait irrationnel de vouloir les croire, les yeux ferms, ne
serait-il pas plus imprudent d'infirmer par des doutes systmatiques,
par une troite pusillanimit d'esprit, la valeur de leurs travaux et
surtout l'intrt qu'ils prsentent[117]?

  [117] Disons, du reste, que la question des mouvements d'objets
  sans contact est plus que jamais  l'ordre du jour des Recherches
  psychiques, et qu'en Angleterre comme en France, les rsultats
  obtenus sont des plus satisfaisants.

Pour nous--bien que n'ayant jamais pu constater, d'une faon
indubitable, l'action  distance d'un mdium,--aprs avoir
minutieusement analys les observations des autres et recueilli
d'assez nombreux tmoignages, nous regardons cette action  distance
comme tant, de tous les Phnomnes physiques occultes, celui dont la
ralit est la plus proche de l'vidence[118].

  [118] Voir, dans les _Annales des Sciences Psychiques_, une tude
  documente de M. Meyers, sur les _Mouvements d'objets sans
  contact_, no 4, 2e anne et numros suivants.

Et pour tayer en nous cette opinion, nous rapprochons des postulats
de cette Science de l'Occulte, qui ne fait que natre, les ultimes
rsultats atteints par la Science officielle, en la plus fconde
peut-tre de ses branches; nous essayons de lgitimer, dans notre
esprit, les plus dconcertants des prodiges mdianimiques, en nous
remmorant les tonnantes et si suggestives dcouvertes, faites
rcemment en Electricit, et ces paroles de M. Croockes nous
reviennent[119]:

Les phnomnes de l'lectrolyse ne sont pas encore bien connus et
bien coordonns; cependant, ce que nous en savons nous laisse
entrevoir que, suivant toute probabilit, l'lectricit est atomique
et qu'un atome d'lectricit est une quantit aussi exactement dfinie
qu'un atome chimique.... On a calcul que, dans un seul pied cube de
l'ther qui remplit les espaces, il y a,  l'tat latent, 10,000
tonnes d'nergie qui avaient jusque-l chapp  nos observations.
S'emparer de ce trsor et l'assujettir aux services de l'humanit,
telle est la tche qui s'offre aux lectriciens de l'avenir. Les
recherches les plus rcentes nous donnent l'espoir fond que ces
vastes rservoirs de puissance ne sont pas absolument hors de notre
porte.... Au moyen de courants alternatifs d'une extrme frquence,
le professeur Tesla est arriv  porter  l'incandescence le filament
d'une lampe, par induction,  travers le verre, _et sans le rallier
par des conducteurs  la source d'lectricit_. Il a fait plus, _il a
illumin une pice entire en y produisant des conditions telles qu'un
appareil, plac n'importe o, y tait mis en jeu sans tre reli
lectriquement avec quoi que ce soit_.... Les vibrations lentes
auxquelles nous faisons allusion nous rvlent encore un fait
surprenant: la possibilit d'tablir des tlgraphes sans fils, sans
poteaux, sans cbles, sans aucune des coteuses installations
actuelles.

  [119] Discours prononc le 15 novembre 1891, au dner offert par
  la Socit des Electriciens.

Et M. de Rochas, qui cite ces paroles du physicien anglais, ajoute:

Si l'on se rappelle encore les expriences de M. Elihu Thompson qui,
 l'aide des courants alternatifs dont il vient d'tre question, a pu
_produire  distance des mouvements considrables d'un corps
quelconque, suffisamment conducteur pour des courants induits de mme
nature_, on sera certainement tent de ne plus considrer comme
improbable l'explication naturelle, dans un avenir plus ou moins
lointain, de la _Tlpathie_, de la _Lvitation_ et des _Phnomnes
lumineux_ produits par les mdiums[120].

  [120] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, p. 111, note,
  (Chamuel, Carr, 1892.)


LVITATION

Avant de passer  l'tude de phnomnes occultes d'un autre genre,
nous dsirons dcrire un peu plus longuement l'un de ceux dont nous
venons de parler et qui prsente cet intrt particulier qu'ici la
Force psychique (si Force psychique il y a) semble produire ses effets
sur le corps de l'tre lui-mme qui l'met; et cela de faon telle que
les conditions physiologiques normales de cet tre en paraissent
absolument changes.

Nous voulons parler de la _Lvitation_, ou soulvement spontan du
corps. Le phnomne peut durer plusieurs minutes, pendant lesquelles
le corps du sujet flotte dans l'air  une hauteur plus ou moins
grande.

Le colonel de Rochas a publi une excellente tude de la Lvitation,
dans la _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1885,  une poque, on le
sait, o il y avait une certaine hardiesse  aborder de pareilles
questions. Nous ne saurions mieux faire que de le prendre pour guide,
en la description d'un phnomne que nous n'avons jamais pu constater.

De tous les faits merveilleux, dit M. de Rochas, il n'en est certes
aucun qui paraisse plus en contradiction avec ce que l'on considre
comme les lois de la nature; il n'en est aucun qui prte moins  la
supercherie.

L'auteur commence par citer rapidement les nombreux cas de lvitation
que l'on trouve dans les histoires religieuses de l'Orient et de
l'Occident.

Depuis un temps immmorial, dit-il, on a constat chez les Brahmanes
de l'Inde le phnomne de la lvitation.

Damis les a vu, dit Philostrate, s'lever en l'air,  la hauteur de
deux coudes, non pour tonner, mais parce que, selon eux, tout ce
qu'ils font en l'honneur du soleil,  quelque distance de la terre,
est plus digne de ce Dieu.

La proprit de rester suspendu en l'air tait un des caractres
distinctifs des dieux et des hros asctes.

Les histoires de lvitation sont assez nombreuses dans les livres
sacrs de l'Inde, mais elles s'y prsentent gnralement sous une
forme mystique qui permettrait  l'esprit de se mprendre sur le
vritable caractre du phnomne, si des faits contemporains ne
venaient en prciser la nature.

Voici ce que raconte  ce sujet M. Louis Jacolliot, qui a longtemps
rsid  Chandernagor, en qualit de prsident du Tribunal. Il avait
rencontr  Bnars un fakir charmeur, du nom de Covindassami, qui,
aprs s'tre livr au jene et  la prire, pendant une vingtaine de
jours, produisit, entre autres faits prodigieux, les deux
suivants[121]:

  [121] Jacolliot: _Voyage au pays des Fakirs charmeurs_.

   Ayant pris une canne en bois de fer que j'avais apporte de
   Ceylan, dit M. Jacolliot, il appuya la main sur la pomme, et, les
   yeux fixs en terre, il se mit  prononcer les conjurations
   magiques de circonstance et autres momeries dont il avait oubli
   de me gratifier les jours prcdents...

   Appuy d'une seule main sur la canne, le fakir s'leva
   graduellement  deux pieds environ au-dessus du sol, les jambes
   croises  l'orientale, et resta dans une position assez
   semblable  celle de ces boudhas en bronze, que tous les
   touristes des paquebots rapportent de l'Extrme-Orient... Pendant
   vingt minutes, je cherchai  comprendre comment Covindassami
   pouvait ainsi rompre avec toutes les lois de l'quilibre... Il me
   fut impossible d'y parvenir; aucun support apparent ne le liait
   au bton, qui n'tait en contact avec son corps que par la paume
   de sa main droite.

   Il faut remarquer, ajoute M. de Rochas, que la scne se passait
   sur la terrasse suprieure de la maison de M. Jacolliot, et que
   le fakir tait presque entirement nu. De mme pour cet autre
   phnomne:

   Au moment o il me quittait pour aller djeuner et faire
   quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant
   besoin, n'ayant rien pris et ne s'tant point repos depuis
   vingt-quatre heures, le fakir s'arrta  l'embrasure de la porte
   qui conduisait de la terrasse  l'escalier de sortie, et,
   croisant les bras sur la poitrine, il s'leva ou me parut
   s'lever peu  peu, sans soutien, sans support apparent,  une
   hauteur d'environ vingt-cinq ou trente centimtres. Je pus fixer
   exactement cette distance, grce  un point de repre dont je
   m'assurai pendant la dure rapide du phnomne. Derrire le
   fakir, se trouvait une tenture de soie servant de portire,
   rouge, or et blanc, par bandes gales, et je remarquai que les
   pieds du fakir taient  la hauteur de la sixime bande. En
   voyant commencer l'ascension j'avais saisi mon chronomtre. La
   production entire du phnomne, du moment o le charmeur
   commena  s'lever  celui o il toucha de nouveau le sol, ne
   dura pas plus de huit  dix minutes. Il resta,  peu prs cinq
   minutes immobile, dans son mouvement d'lvation. Aujourd'hui,
   que je rflchis  cette scne trange, il m'est impossible de
   l'expliquer autrement que je ne l'ai fait pour tous les
   phnomnes que ma raison s'tait dj refuse  admettre...
   c'est--dire par toute autre cause qu'un sommeil magntique me
   laissant lucide, tout en me faisant voir, par la pense du fakir,
   tout ce qui pouvait lui plaire...

M. de Rochas cite encore quelques cas de lvitation observs dans
l'Inde par d'autres contemporains[122]:

Si de l'Orient, dit-il ensuite, nous passons  l'Occident, nous
trouvons des exemples de lvitation, consigns par centaines, dans les
Annales du christianisme, depuis l'vangile de saint Mathieu (IV, 5,
6) qui nous montre Jsus port du dsert au pinacle du Temple et sur
la cime d'une montagne.

  [122] L'Inde est encore aujourd'hui, ainsi que nous l'avons dit,
  la terre d'lection du Merveilleux. Nous avions mme pens  lui
  consacrer un chapitre spcial, dans lequel nous aurions examin
  les divers miracles produits par les Fakirs: germination d'une
  graine en quelques heures, sommeil cataleptique sous terre
  pendant des mois, etc., etc. Malheureusement, toutes ces
  merveilles, que nous ont nergiquement affirmes nombre de
  personnes qui en avaient t tmoins, n'ont pas encore t
  soumises  un contrle scientifique srieux. Il y a, parat-il,
  dans la pninsule gangtique, d'extraordinaires
  prestidigitateurs, dont il faudrait cependant distinguer les
  Fakirs, faiseurs de miracles. Ceux-ci, en leur qualit de membres
  infrieurs de la caste sacerdotale, habitent en commun des
  retraites situes dans le haut Tibet, d'o ils descendent, 
  certaines poques de l'anne, pour se rpandre sur les ctes.
  C'est aussi dans ces retraites des montagnes qu'habiteraient les
  fameux _Mahatmas_, les mystrieux et puissants Initis dont on a
  tant parl, et, sur le compte desquels on ne sait en ralit rien
  qui vaille. Quoi qu'il en soit, et maintenant que la Science
  occidentale admet, dans l'Occulte, autre chose qu'une constante
  supercherie, il y aurait pour des Europens, et surtout pour les
  mdecins de la marine, d'intressantes recherches  faire sur le
  Merveilleux, en ces rgions.

Servi par une rudition trs tendue et trs sre, l'auteur signale
ensuite de nombreux cas de soulvements spontans du corps chez les
asctes et les mystiques du Moyen-Age et des temps modernes, et il
fait remarquer que le phnomne se produisait plus souvent quand ils
taient dans l'tat d'extase si clairement dcrit par sainte Thrse.

Il serait intressant, dit  ce sujet M. de Rochas, de savoir si ces
extases, paraissant former le premier degr de lvitation, produisent
une diminution dans le poids du sujet. N'ayant pas eu l'occasion, fort
difficile  saisir, de peser une extatique religieuse, j'ai, du moins,
tent l'exprience dans un cas d'extase hypnotique, provoque, et je
n'ai constat aucune variation de poids; mais je dois ajouter que le
sujet ne cherchait point  s'lever dans la pose qui lui tait
habituelle, pose qu'il n'a pas t possible de modifier par
suggestion.

Les phnomnes de lvitation sembleraient, d'aprs ce que nous venons
de dire, tre la spcialit des asctes de toutes les religions et se
produire plus frquemment dans certaines races, dans certaines
familles que dans d'autres; ainsi on a certainement remarqu que le
plus grand nombre des cas cits se sont produits (en Occident) chez
les Espagnols ou les Italiens, et que la maison royale de Hongrie en a
prsent cinq exemples. Cette singulire proprit a cependant t
attribue aussi  des personnes dont le genre de vie a t fort
diffrent de celui des religieux, car on doit considrer le transport
des sorcires au sabbat comme un fait de mme ordre que les transports
des saints....[123].

  [123] Voir, pour le dtail de ces voyages ariens: la _Mystique
  divine_ de l'abb Ribet, la _Mystique_ de Goerres, etc.

Ces tmoignages des temps passs, dont on peut, sans faire preuve
d'une trop craintive incrdulit, contester l'authenticit, prennent
tout de suite une valeur plus grande quand on les compare aux cas de
lvitation qu'ont observs scientifiquement quelques auteurs
contemporains.

Ici, comme partout ailleurs en Psychologie occulte, il faut en revenir
aux travaux de Croockes.

Voici les cas de lvitation qu'il a observs[124]:

  [124] Voir son livre: _De la Force psychique_, p. 156 et
  suivantes.

   _Enlvements de corps humains._--Ces faits se sont produits
   quatre fois en ma prsence, dans l'obscurit. Le contrle sous
   lequel ils eurent lieu fut tout  fait satisfaisant, autant du
   moins qu'on peut en juger; mais la dmonstration, par les yeux,
   d'un fait pareil est si ncessaire pour dtruire les ides
   prconues sur ce qui est naturellement possible ou ne l'est
   pas, que je ne mentionnerai ici que les cas o les dductions de
   la raison furent confirmes par le sens de la vue.

   En une occasion, je vis une chaise, sur laquelle une dame tait
   assise, s'lever  plusieurs pouces du sol. Une autre fois, pour
   carter tout soupon que cet enlvement tait produit par elle,
   cette dame s'agenouilla sur la chaise, de telle faon que les
   quatre pieds en taient visibles pour nous. Alors elle s'leva 
   environ trois pouces, demeura suspendue pendant dix secondes 
   peu prs et ensuite descendit lentement. Une autre fois encore
   deux enfants, en deux occasions diffrentes, s'levrent du sol
   avec leurs chaises, en plein jour et sous les conditions les plus
   satisfaisantes pour moi, car j'tais  genoux et je ne perdais
   pas de vue les pieds de la chaise, remarquant bien que personne
   ne pouvait y toucher.

   Les cas d'enlvement les plus frappants dont j'ai t tmoin ont
   eu lieu avec M. Home. En trois circonstances diffrentes, je l'ai
   vu s'lever compltement au-dessus du plancher de la chambre. La
   premire fois, il tait assis sur une chaise longue; la seconde
   fois, il tait  genoux sur la chaise, et la troisime, il tait
   debout. A chaque occasion, j'eus toute la latitude possible
   d'observer le fait au moment o il se produisait.

   Il y a au moins _cent cas bien constats_ de l'enlvement de M.
   Home, qui se sont produits en prsence de beaucoup de personnes
   diffrentes; et j'ai entendu, de la bouche mme de trois tmoins,
   le comte de Dunraven, lord Lindsay et le capitaine C. Wynne, le
   rcit des faits de ce genre les plus frappants, accompagns des
   moindres dtails de ce qui se passa. Rejeter l'vidence de ces
   manifestations quivaut  rejeter tout tmoignage humain, quel
   qu'il soit, car il n'est pas de fait, dans l'histoire sacre ou
   dans l'histoire profane, qui s'appuie sur des preuves plus
   imposantes.

Donnons maintenant, d'aprs Home lui-mme[125], la description des
tats intimes par lesquels passe le sujet, lors de la lvitation.

  [125] Dunglas Home: _Rvlations sur ma vie surnaturelle._ Paris,
  1864, p. 52-53.

   Durant ces lvations, dit-il, je n'prouve rien de particulier
   en moi, except cette sensation ordinaire dont je renvoie la
   cause  une grande abondance d'lectricit dans mes pieds; je ne
   sens aucune main me supporter et, depuis ma premire
   ascension..., je n'ai plus prouv de craintes, quoique, si je
   fusse tomb de certains plafonds o j'avais t lev, je n'eusse
   pu viter des blessures srieuses. Je suis, en gnral, soulev
   perpendiculairement, mes bras raides et soulevs par-dessus ma
   tte, comme s'ils voulaient saisir l'tre invisible qui me lve
   doucement du sol. Quand j'atteins le plafond, mes pieds sont
   amens au niveau de ma tte et je me trouve dans une position de
   repos. J'ai demeur souvent ainsi suspendu pendant quatre ou cinq
   minutes... Une seule fois, mon ascension se fit en plein jour,
   c'tait en Amrique... En quelques occasions, la rigidit de mes
   bras se relche, et j'ai fait avec un crayon des lettres et des
   signes sur le plafond, qui existent encore, pour la plupart, 
   Londres[126].

  [126] Il est regrettable que Home n'ait pas insist sur le rle
  de la volont en ces phnomnes.

Voil un petit fait qui, soigneusement constat, couperait court 
toute supposition d'hallucination provoque par le mdium.

M. de Rochas fait remarquer que Home est, comme les asctes, sujet
aux visions et aux anesthsies.

Quant  sa vracit, on peut videmment la suspecter, puisqu'on sait
qu'il a t pris plusieurs fois en flagrant dlit de supercherie;
mais, d'un ct, les faits dont il s'agit ont t constats par des
observateurs trs perspicaces, et de l'autre, on verra plus loin,
quand nous parlerons en dtail des mdiums, qu'il ne suffit nullement
qu'un mdium soit surpris une ou plusieurs fois la main dans le sac
pour conclure  une fraude constante de sa part.

Nous n'allongerons pas inutilement cette tude par la relation de
nouveaux cas de lvitation; les observations que nous avons rapportes
suffisent,  notre avis, pour fixer les ides au sujet de ce
phnomne.

Disons seulement, pour terminer, que dans une tude remarquable sur
les _Maladies et facults diverses des mystiques_, publie, en 1875,
par l'Acadmie royale de Belgique, M. Charbonnier-Debatty explique la
lvitation, en supposant qu'il se produit une rpulsion lectrique
entre le sol et le corps du sujet, dont la densit a t diminue par
le ballonnement hystrique.

Je ferai observer, dit avec raison M. de Rochas, que ce ballonnement
ne peut produire qu'une augmentation de volume trs faible, et, par
suite, une variation de poids absolument ngligeable, tant donne
surtout la nature des gaz internes.

On peut prsumer cependant que les phnomnes de lvitation sont bien
dus  une rpulsion dont la Force psychique serait l'un des agents.
Mais ici, comme malheureusement presque partout en Psychologie
occulte, on en est rduit aux plus vagues conjectures.


II. Phnomnes divers

Jusqu' prsent, les diffrents phnomnes que nous avons tudis,
bien que violentant nos concepts du Possible, ne les renversaient
pas pourtant absolument. A la rigueur, l'tranget des faits
n'excluait pas compltement l'ide de causes naturelles encore que
mystrieuses, et, dans la tlpathie, dans la lvitation et les autres
prodiges des mdiums, on entrevoyait l'action d'un agent, d'une
crature humaine doue de facults spciales...

Or, avec les faits que nous abordons maintenant, il semble que nous
pntrions dans l'Au-del des activits humaines, et l'on comprend que
la raison, dsorbite, ait cr, pour les expliquer, un monde spcial,
une sorte de _double_, invisible du monde rel, peupl d'tres
mystrieux, d'essence plus subtile que celle de l'homme, bienfaisants
ou terribles...

Ces faits de prodige et de mystre existent-ils autre part que dans
l'imagination humaine? La constatation de leur ralit objective
a-t-elle t faite scientifiquement?

Dire que nous allons retrouver, dans les pages suivantes, la plupart
des noms dont l'autorit inconteste nous a dj servi de garanties,
est une rponse suffisante.

Mais le trop fameux il y a des degrs en tout est ici plus vrai
peut-tre que partout ailleurs, et si le vieux bon sens routinier ne
rechigne pas encore trop  concevoir, par exemple, la transmission de
pense, il se rebiffe absolument lorsqu'on vient lui parler d'objets
traversant les murailles, ou mieux de la cration instantane, _ex
nihilo_, de cratures en chair et en os[127].

  [127] Combien de fois, cependant, cela lui a mal russi  ce bon
  sens si prn. Hlas! il n'est gure qu'une routine de
  l'intelligence. Le bon sens d'il y a deux mille ans tait de
  croire que le soleil tourne autour de la terre et se couche tous
  les soirs dans l'Ocan. Le bon sens d'il y a deux cents ans tait
  que l'on ne peut, dans la mme journe, donner de ses nouvelles 
  Pkin et en avoir une rponse, et cependant le bon sens
  d'aujourd'hui indique que l'on peut y envoyer un tlgramme,
  rponse paye. (Richet.--Prface de la _Suggestion mentale_
  d'Ochorowicz.)

Et pourtant, l'Anormal une fois admis, pourquoi s'arrter  ses
premires formes? Les possibilits de l'Univers ne sont-elles pas
infinies?

Pour nous, si la conviction en notre esprit est, ds maintenant,  peu
prs tablie  l'gard des phnomnes qui prcdent, nous devons
dclarer qu'en ce qui concerne les autres, les faits absurdes qui
vont suivre, nous sommes forcs d'tre moins affirmatif. Nous croyons
ces faits _possibles_ et mme _probables_, car les documents sur
lesquels nous nous appuyons ayant les mmes sources, et par consquent
la mme autorit que ceux qui nous ont dj servi, la ngation
absolue, dans ce second cas, serait de notre part illogique. Mais ces
phnomnes sont d'une nature telle, si graves les consquences qui en
peuvent rsulter, et surtout si incomplte encore l'exprimentation 
laquelle ils ont t soumis, qu'une rserve dans les conclusions
s'impose. La seule affirmation que l'on puisse ici hardiment mettre,
c'est que cet _Absurde_ mrite que l'on s'en occupe, c'est qu'enfin,
ne serait-ce que pour en montrer l'inanit, la science doit le
soumettre  de rationnelles et rigoureuses investigations. Il semble,
du reste, comme nous allons le voir, qu'elle ait fini par le
comprendre.

Nous croyons donc, rptons-le,  la probabilit des faits suivants,
pour si invraisemblables, pour si fantastiques qu'ils soient. Mais,
cette opinion, comment pouvons-nous esprer la faire partager? Cette
foi provisoire, dont parle M. de Rochas, cette foi quivalente 
celle qu'on accorde aux historiens, aux voyageurs, aux naturalistes,
comment esprer la faire natre en un sujet o l'esprit le moins
hostile se heurte,  chaque pas, au plus rebutant des _Inadmissibles_?

Nous n'aurons quelque espoir d'y parvenir, ce nous semble, qu'en
persistant plus que jamais dans notre systme d'exactitude positive,
dans notre mode d'argumentation par le fait.

Nous continuerons donc, simplement,  _raconter_,  prsenter les
procs-verbaux des expriences, en les appuyant de toutes les
garanties qu'il nous sera possible de trouver.

Aux lecteurs d'une crbralit amplexive et srieuse, et d'un sens
critique impartial,  ceux-l de se faire une opinion.

Quant  la ngation ironique et de parti-pris, elle n'existe pas pour
nous.


1 PHNOMNES SE PRODUISANT SANS L'INTERVENTION RECONNUE D'UN MDIUM

Dans les effets physiques de la Force psychique dont nous avons parl
jusqu' prsent, nous avons toujours constat la prsence d'un agent,
d'un _mdium_.

Or, il est certains autres de ces phnomnes qui semblent se produire
spontanment, sans que l'on puisse,  l'gard du mdium possible,
faire autre chose que des conjectures. On suppose, par exemple, que
telle ou telle personne est la cause inconsciente des faits produits,
et c'est tout:  moins que,  l'exemple des occultistes et des
spirites, on ne les attribue  l'intervention des tres du monde
invisible.

Nous n'insistons pas.

Et, pour demeurer autant que possible dans le domaine de
l'exprimentation rigoureusement scientifique, nous ngligerons toutes
les histoires plus ou moins fantaisistes de maisons hantes, d'objets
ensorcels, etc., pour nous en tenir aux observations suivantes que
nous trouvons dans les _Annales des Sciences Psychiques_.

Les faits qu'elles signalent ont t constats, on verra avec quel
luxe de prcautions, par M. Dariex lui-mme, dans son propre
appartement.

Voici ses paroles textuelles[128]:

   Pendant la seconde moiti de l'anne 1888, je m'occupais trs
   activement de l'tude des phnomnes psychiques et je ne manquais
   pas une occasion de les exprimenter. Nanmoins, durant les
   premiers mois, je n'observai rien d'anormal chez moi: aussi, je
   fus assez surpris de voir ma servante me soutenir, un matin, avec
   l'insistance dont paraissent seules capables les personnes
   absolument convaincues de ce qu'elles avancent, que pendant la
   nuit--c'tait la nuit du 30 novembre 1888--elle avait entendu
   dans mon cabinet de travail, voisin de la pice o elle couche,
   entre trois heures et demie et quatre heures du matin, des bruits
   de pas, touffs comme par un tapis, et de petits coups,
   paraissant frapps sur les meubles; ces coups, tantt au nombre
   de deux, tantt au nombre de trois, alternaient avec le bruit de
   pas. Durant cette demi-heure, l'alternance de ces bruits se
   produisit plusieurs fois.

   Je supposai qu'elle rapportait  mon cabinet de travail des
   bruits provenant d'autre part, ou bien qu'elle tait le jouet
   d'hallucinations, et encore, actuellement, je ne suis pas
   convaincu du contraire; mais, en prsence de son insistance et de
   l'nergie de ses affirmations au sujet de ces bruits qui, en
   raison de leur rptition  cette heure insolite, n'avaient pas
   tard  l'effrayer; eu gard, d'autre part,  ce que des
   phnomnes de cet ordre avaient t signals,  plusieurs
   reprises, par diffrents observateurs, je me livrai  une
   enqute.

  [128] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, no 4, 2e anne.

M. Dariex se rend compte, d'abord, que ces bruits ne pouvaient pas
provenir d'appartements voisins du sien, soit  l'tage suprieur,
soit  l'tage infrieur. En outre, les portes et les fentres tant
soigneusement fermes chaque soir, et ne portant aucune trace
d'effraction, il tait impossible que quelqu'un et pntr dans
l'appartement.

   Ne pouvant rien observer moi-mme, et ne pouvant pas accepter
   comme vridiques ces tranges bruits (dont parlait la bonne),
   j'eus le dsir qu'il se produisit un phnomne plus tangible, un
   phnomne dont il resterait des traces, et qu'il me serait ais
   de constater. Je dsirai que des chaises fussent renverses, et,
   pour rendre la chose plus facile, j'en appuyai une contre le
   secrtaire, dans une position incline, de manire que le moindre
   effort pt la faire tomber sur le dossier. Malgr cette position
   instable et les trpidations parfois assez fortes occasionnes
   par le pont Saint-Louis, aucune chaise ne se renversa, pendant
   une dizaine de jours.

Rien ne se produisit pendant plusieurs jours, pas mme le vendredi,
jour habituel des manifestations. Mais le matin du 13 janvier 1889,
M. Dariex trouvait renverse sur le parquet, non la chaise au trs
faible quilibre, mais celle sur laquelle il tait assis la veille au
soir, alors qu'il dessinait  sa table. Et, dans la nuit, la bonne
affirmait avoir entendu, dans le cabinet, un bruit violent, comme la
chute d'un corps pesant.

Pourtant notre auteur ne fut pas convaincu, quoique assez surpris. A
partir de ce moment-l, il ferma, pendant la nuit, son cabinet et
garda les clefs sur lui.

   Quatre jours plus tard, dans la nuit du mercredi 16 janvier, la
   chaise que j'avais continu  mettre en quilibre instable, se
   renversait  son tour, malgr que le cabinet ft ferm  clef et
   que les clefs ne m'eussent pas quitt; cette fois, la servante
   n'avait rien entendu.

Le lundi 21 janvier, en rentrant chez lui, un peu avant minuit, M.
Dariex trouve encore une chaise renverse contre la porte, qu'elle
empche d'ouvrir.

Mais le sens critique de M. Dariex n'est pas encore satisfait, et
avec raison, car, en un pareil sujet, on ne saurait tre trop
difficile en fait de tmoignages et de preuves.

   Il n'tait pas matriellement impossible, dit-il, de se procurer
   une fausse clef, et, pensant que la bonne foi d'une personne,
   malgr que l'on n'ait aucune raison de la suspecter, ne constitue
   pas une preuve scientifique suffisante, je songeai  prendre des
   prcautions plus rigoureuses. Le mercredi 23 janvier,  huit
   heures du soir, avant de sortir, non seulement je fermai le
   cabinet  clef, mais je mis toutes ses ouvertures, portes et
   fentres, _sous scells_.... Ils taient au nombre de huit ou
   neuf, rien que pour la porte donnant dans la salle  manger, dont
   le trou de la serrure tait obstru par une bande de papier;
   cette mme bande tait, en outre, scelle au mur et rendait
   impossibles l'ouverture de cette porte... et l'introduction dans
   la serrure d'un instrument quelconque, sans traces d'effraction.

Or, en rentrant  minuit dix minutes, M. Dariex trouve, aprs un
examen minutieux, _tous les scells parfaitement intacts_, aussi bien
ceux des fentres que ceux de la porte... et dans le cabinet _une
chaise tait tombe, renverse sur son dossier_. La servante n'avait
rien entendu; mais, plus tard, dans la mme nuit, un peu aprs 3
heures du matin, elle entendit trois coups trs secs, frapps avec une
extrme violence dans le panneau de la porte donnant dans le salon.

   Enfin, le jeudi 24 janvier,  minuit quarante-cinq minutes,
   malgr que mon cabinet et t ferm et mis sous scells comme la
   veille, et que, comme la veille, j'eusse trouv les scells
   parfaitement intacts, il y avait, dans la pice, non plus une,
   mais deux chaises renverses.

Ds lors, M. Dariex, pour donner plus de valeur encore  son
tmoignage, n'hsita plus  convier, au contrle du fait qu' cinq
reprises il avait constat, ceux de ses amis  qui, dit-il, je crus
pouvoir en parler, sans m'exposer  passer pour un hallucin, un
pauvre fou qu'il faudrait bientt enfermer. Il les pria de prendre
des prcautions plus rigoureuses encore, s'ils pouvaient en imaginer,
et voici le rapport, qu'aprs avoir expriment jusqu'au 5 fvrier,
ces Messieurs rdigrent:

_Procs-verbal des expriences collectives institues pour le contrle
des mouvements d'objets sans contact[129]._

  [129] _Annales_, mme numro.

   Les soussigns:

   Dr BARBILLION, de la Facult de Paris, ancien interne en mdecine
   des hpitaux, demeurant, 16, quai d'Orlans,  Paris;

   BESSOMBES (Paul), employ des ponts et chausses, demeurant 
   Paris, 7, rue Boutarel;

   Dr MNEAULT (Joanne), de la Facult de Paris, ancien interne de
   l'hpital maritime de Berck-sur-Mer, demeurant  Paris, rue
   Monge, 51;

   MORIN (Louis), pharmacien de 1re classe, demeurant rue du
   Pont-Louis-Philippe, 9;

   Certifient l'exactitude des faits suivants:

   Le Dr Dariex, demeurant  Paris, rue Du Bellay, no 6, ayant 
   plusieurs reprises, et notamment le 25 janvier 1889, cru
   constater que des phnomnes tranges se produisaient, la nuit,
   dans son cabinet de travail, pria les personnes ci-dessus
   dsignes de contrler les observations qu'il avait dj faites
   sur l'existence de ces phnomnes.

   Il s'agissait, au dire du Dr Dariex, de chaises qui avaient t
   trouv renverses dans son cabinet, et cela,  plusieurs
   reprises, alors que, d'aprs les prcautions prises en vue
   d'viter toute supercherie, il paraissait impossible qu'aucun
   tre vivant ait pu s'introduire dans le cabinet, dont les portes
   et les fentres avaient t mthodiquement closes et mises sous
   scells.

   Pendant 10 jours, du 27 janvier au 4 fvrier, les soussigns se
   sont rgulirement runis chez le Dr Dariex, le soir  8 heures,
   le matin  8 heures et demie; tantt ils taient tous prsents,
   tantt il manquait une ou plusieurs personnes. Le Dr Barbillion
   et le Dr Dariex n'ont pas manqu  un seul rendez-vous et ont pu
   assister  toute la srie des expriences.

   Le cabinet de travail du Dr Dariex occupe, au premier tage de
   la maison portant le no 6 de la rue Du Bellay, la partie de
   l'appartement qui forme le coin de cette rue et de la rue
   Saint-Louis-en-l'Ile. Il prend jour par deux fentres donnant sur
   cette rue et communique avec les autres pices de l'appartement
   par deux portes, l'une donnant sur le salon et s'ouvrant vers le
   salon; l'autre donnant sur la salle  manger et s'ouvrant vers le
   cabinet.

   Les meubles qui le garnissent sont: une bibliothque, un
   secrtaire, une table, un divan, un fauteuil, quatre chaises; il
   n'existe aucun placard. Aprs avoir scrupuleusement examin les
   fentres et les portes, ainsi que les diffrents meubles, les
   murs et le parquet, les soussigns, ayant acquis la conviction
   que rien ne pouvait amener la chute ou le dplacement d'aucun
   meuble ou d'aucun objet,  l'aide de mcanisme, de fils, etc., ou
   de tout autre moyen; qu'il tait galement impossible  quelqu'un
   de se cacher dans le cabinet ou de s'y introduire aprs la
   fermeture et la mise sous scells des fentres et des portes;
   dans ces conditions, chaque soir,  huit heures, les prcautions
   suivantes furent minutieusement prises: les volets en fer sont
   ferms, les fentres sont closes et des scells sont apposs sur
   les montants, prs de l'espagnolette. La porte de communication
   avec le salon est ferme  clef du ct du cabinet, la clef
   restant emprisonne dans la serrure, par une bande d'toffe
   scelle  ses deux extrmits.

   Des scells sont poss sur cette porte et une bande d'toffe est
   fixe par des cachets de cire, d'une part sur la porte elle-mme,
   et, d'autre part, sur le mur voisin. Pendant tout le cours de nos
   expriences, cette porte du salon est demeure condamne.

   Restait, comme unique ouverture, la porte faisant communiquer le
   cabinet avec la salle  manger. Les chaises du cabinet taient
   alors disposes suivant un ordre convenu, mais non toujours
   exactement  la mme place. On sortait du cabinet, le Dr Dariex
   le premier, et chacun, de _la salle  manger_, jetait un dernier
   regard dans le cabinet, afin de s'assurer, une dernire fois, que
   _les chaises taient debout_ et bien en place.

   Alors le Dr Barbillion fermait  clef la porte du cabinet et
   gardait sur lui cette clef; les scells taient poss et la bande
   d'toffe tait applique sur le trou de la serrure. Sept ou huit
   cachets taient poss,  l'aide d'un cachet appartenant  M.
   Morin, lequel le gardait et l'emportait chez lui. _La forme et la
   disposition des scells taient notes avec soin._

   Ces prcautions ayant t rgulirement et rigoureusement
   prises, chaque jour,  huit heures du soir, nous nous runissions
   le lendemain matin,  huit heures et demie, pour la leve des
   scells, laquelle tait toujours prcde d'un examen minutieux
   de la clef et de la serrure. Pendant les dix jours qu'a dur
   l'observation, voici ce qui a t constat:

   1re Nuit, du samedi 26 janvier au dimanche 27.--Nant.

   2e Nuit, du 27 au lundi 28 janvier.--Nant.

   3e Nuit, du 28 janvier au mardi 29 janvier.--Deux chaises sont
   renverses; l'une, place prs de la bibliothque, est tombe sur
   son ct gauche; l'autre, place prs du fauteuil, est renverse
   sur le dossier, dans la direction de la fentre et de la table.

   4e Nuit, du mardi 29 janvier au mercredi 30.--Nant.

   5e Nuit, du 30 janvier au jeudi 31 janvier.--Nant.

   6e Nuit, du 31 janvier au vendredi 1er fvrier.--Nant.

   7e Nuit, du 1er fvrier au samedi 2 fvrier.--Nant.

   8e Nuit, du 2 fvrier au dimanche 3 fvrier.--Nant.

   9e Nuit, du dimanche 3 fvrier au lundi 4 fvrier.--Nant.

   10e Nuit, du lundi 4 fvrier au mardi 5 fvrier.--Deux chaises
   sont renverses: l'une, place vers la table, a t renverse sur
   le ct gauche, vers le divan; l'autre, place prs du fauteuil,
   est tombe sur le dossier, dans la direction de la fentre.

   En prsence de ces faits, des prcautions prises par nous, pour
   viter toute supercherie, du soin que nous avons apport  la
   pose des scells et  l'examen des mmes scells, nous sommes
   convaincus:

   _1 Que personne n'a pu demeurer dans le cabinet, aprs que nous
   tions sortis;_

   _2 Que personne n'a pu s'y introduire pendant la nuit, avant
   notre arrive, le lendemain matin._

   Et nous sommes amens  conclure que, pendant la nuit,  deux
   reprises, dans l'espace de dix jours, au milieu d'une chambre
   parfaitement close et sans qu'aucun tre vivant ait pu s'y
   introduire, des chaises ont t renverses, contrairement  notre
   attente et  nos prvisions; que cette manifestation d'une force,
   en apparence mystrieuse se produisant en dehors des conditions
   habituelles, ne nous parat pas reconnatre une explication
   ordinaire, et que, sans vouloir prjuger en rien de la nature
   intime de cette force et tirer des conclusions positives, nous
   inclinons  penser qu'il s'agit de phnomnes d'ordre psychique,
   analogues  ceux qui ont t dcrits et contrls par un certain
   nombre d'observateurs.

    Dr BARBILLION; P. BESSOMBES; Dr MNEAULT;
    L. MORIN; Dr DARIEX.

   Toutes ces signatures sont lgalises par la mairie du IVe
   arrondissement et par celle de Pont-de-Vaux, dans l'Ain, o est
   all, peu aprs, se fixer le docteur Mneault.

   A partir du 5 fvrier, ajoute le docteur Dariex, mes amis ayant
   dclar que leur contrle tait suffisant et qu'il tait inutile
   de le prolonger, je me fis dresser, tous les soirs, un lit dans
   ce cabinet de travail, et j'y couchai jusqu'au 26 fvrier, date 
   laquelle je fus appel en province par un deuil de famille. Je
   n'entendis rien et aucune chaise ne fut plus renverse.

   Ces phnomnes ont-ils t absolument indpendants de la prsence
   ou du voisinage de quelque personne, de quelque mdium, pour
   employer le terme consacr? Je n'en sais rien, mais je prsume
   que si la prsence de quelqu'un a t ncessaire, si mdium il y
   a eu, ce doit tre ma servante, dont la sant et le systme
   nerveux taient alors trs dlicats. Elle n'a jamais eu d'accs
   de somnambulisme spontan; mais, il y a un an, j'ai t amen,
   par la force des choses,  me convaincre qu'elle tait
   hypnotisable, etc., etc...

Malgr le vif intrt que prsentent ces questions, il nous est
impossible d'insister plus longuement; on trouvera, du reste, dans les
_Annales_, tous les dtails complmentaires des expriences du docteur
Dariex.

On y pourra lire aussi le rcit de phnomnes du mme ordre, mais
incomparablement plus intenses, qui se seraient produits, en 1873, au
chteau du T..., en Normandie. Les documents qui les relatent semblent
possder toutes les garanties dsirables; par malheur, les
observations n'ont pas t faites dans un esprit aussi rigoureusement
scientifique que les prcdentes, et cela est d'autant plus
regrettable que les faits sont vraiment extraordinaires et
passablement troublants. Ce sont des coups formidables qui, la nuit,
branlent les murailles; des bruits de pas, et mme des cris
dchirants qui, pendant tout un mois, troublent le sommeil des htes
du chteau, sans que les recherches les plus minutieuses fassent rien
dcouvrir. Le propritaire du chteau, M. de X..., crit, chaque
jour, le rcit des phnomnes dont lui et les siens sont tmoins. Ce
journal a t publi par les _Annales_...[130]. La bonne foi de
l'auteur parat absolue; mais, nous le rptons, l'esprit
d'observation scientifique lui fait un peu dfaut.

  [130] Voir _Annales des Sc. Psych._, no 6, 2e anne: _Phnomnes
  tranges du chteau du T....._


2 MATRIALISATIONS

On nomme ainsi, en langage spirite, les apparitions, non plus
_fluidiques_, mais _matrielles_, qui se manifestaient par
l'intermdiaire de certains mdiums nomms, pour cette raison, mdiums
 _matrialisations_.

Autrement dit, il s'agirait de la cration extemporane de cratures
_en chair et en os_, de cratures qui _parlent_, dont on compte les
pulsations du pouls et que l'on ausculte, d'tres enfin qui semblent
possder tous les attributs de la vie...

Et ici, nous avouons franchement que, n'tait le dsir de prsenter un
travail complet, nous prfrerions remettre  plus tard cette partie
de notre sujet, non certes par une sotte pusillanimit intellectuelle,
mais parce que nous estimons que, dans l'volution des ides relatives
 l'Occulte et dans l'intrt mme de ces ides, le moment n'est pas
encore venu d'aborder publiquement les plus transcendantes d'entre
elles.

Nous le rptons: pour si extra-normaux, pour si absurdes que
paraissent les phnomnes dont nous allons nous occuper, nous les
croyons _possibles_ et mme _probables_, car,  notre sens, imaginer
que les hommes minents qui les affirment ont _tous_ t dupes de
fraudes grossires ou d'hallucinations, cela heurte la raison, plus
encore que les prodiges dont ils se portent garants.

_Nous croyons donc ces Phnomnes probables._

MAIS NOUS N'AFFIRMONS RIEN.

Comme bien l'on pense, ce n'est pas dans les livres spirites que nous
irons chercher des observations de _matrialisations_; non pas que
nous refusions systmatiquement toute valeur aux ouvrages de ce genre
et aux faits qu'ils contiennent, mais leur esprit et leurs tendances
diffrent absolument des ntres.

Aussi, nous adresserons-nous de nouveau aux exprimentateurs que nous
connaissons et parmi lesquels Croockes est encore celui qui a obtenu
les rsultats les plus complets, les plus surprenants, et, pour tout
dire, les plus invraisemblables.

C'est en exprimentant avec Home qu'il put constater, pour la premire
fois, des matrialisations; mais elles taient partielles: c'taient
des mains, en tout semblables  de vritables mains vivantes, qui
apparaissaient et disparaissaient subitement, tantt lumineuses dans
l'obscurit, tantt visibles  la lumire ordinaire.

Voici quelques-unes de ces apparitions:

   Une petite main, d'une forme trs belle, s'leva d'une table de
   salle  manger et me donna une fleur; elle apparut, puis disparut
    trois reprises diffrentes, en me donnant toute facilit de me
   convaincre que cette _apparition tait aussi relle que ma propre
   main_. Cela se passa  la lumire, dans ma propre chambre, les
   pieds et les mains du mdium tant tenus par moi pendant ce
   temps.

   Nombre de fois, moi-mme et d'_autres personnes_ avons vu une
   main pressant les touches d'un accordon, pendant qu'au mme
   moment, nous voyions les deux mains du mdium qui, quelquefois,
   taient tenues par ceux qui taient prs de lui.

   Les mains et les doigts ne m'ont pas toujours paru tre solides
   et comme vivants. Quelquefois, il faut le dire, ils offraient
   plutt l'apparence d'un nuage, condens en partie sous forme de
   main... J'ai vu, plus d'une fois, d'abord un objet (fleur, livre,
   etc.) se mouvoir, puis un nuage lumineux qui semblait se former
   autour de lui, et enfin le nuage se condenser, prendre une forme
   et se changer en une main parfaitement faite... Quelquefois, la
   chair semble tre aussi humaine que celle de toutes les personnes
   prsentes. Au poignet ou au bras, elle devient vaporeuse et se
   perd dans un nuage lumineux: au toucher, ces mains paraissent
   quelquefois froides comme de la glace et mortes; d'autres fois,
   elles m'ont sembl chaudes et vivantes, et ont serr la mienne
   avec la ferme treinte d'un vieil ami. J'ai retenu une de ces
   mains dans la mienne, bien rsolu  ne pas la laisser chapper.
   Aucune tentative ni aucun effort ne furent faits pour me faire
   lcher prise, mais peu  peu cette main sembla se rsoudre en
   vapeur, et ce fut ainsi qu'elle se dgagea de mon treinte[131].

  [131] Croockes: _Force psychique_, p. 161, 162, 163.--Ne nous
  rcrions pas trop: Oserait-on affirmer, demandons-nous encore,
  que toutes les modalits de la matire nous sont connues?

Mais ces merveilles devaient tre encore dpasses par les rsultats
que M. Croockes obtint, en 1874, avec un nouveau mdium. Celui-ci
tait une jeune fille anglaise de 15 ans et d'une sant chtive, Mlle
Florence Coock. Les expriences avaient lieu le plus souvent dans le
laboratoire mme de M. Croockes, et c'est l que furent faites les
fameuses photographies des apparitions.

L'tre qui se manifestait, par l'intermdiaire du mdium, tait une
jeune femme qui avait bien voulu rvler son nom: _Katie King_, et qui
prtendait avoir, pendant une existence antrieure, vcu dans l'Inde.
On savait, d'aprs ses propres paroles, qu'elle n'avait le pouvoir de
rester auprs de son mdium que pendant trois ans et qu'aprs ce
temps, elle lui ferait ses adieux, pour toujours[132].

  [132] Croockes: _Force psychique_. Appendice. Extrait du
  _Spiritualiste_, 29 mai 1874.

A chaque instant, en racontant de pareilles histoires, et bien que
l'on soit convaincu, plus que quiconque, de l'infini des Possibilits
de l'Univers, on est oblig de se rappeler que celui qui les atteste
est l'homme qui a dcouvert le _thallium_ et la _matire radiante_;
devant un tel pass scientifique, la raison, mme rcalcitrante, est
oblige de s'incliner, et l'on continue.....

Voici, sous forme de lettre, le rcit que fait M. Croockes de ses
expriences avec Mlle Coock et Katie King:

   Dans une lettre que j'ai crite  ce journal, au commencement de
   fvrier dernier, je parlais des phnomnes de formes d'esprits
   qui s'taient manifestes par la mdiumnit de Mlle Coock, et je
   disais: Que ceux qui inclinent  juger durement Mlle Coock
   suspendent leur jugement jusqu' ce que j'apporte une preuve
   certaine qui, je le crois, sera suffisante pour rsoudre la
   question.

   En ce moment, Mlle Coock se consacre exclusivement  une srie de
   sances prives auxquelles n'assistent qu'un ou deux de mes amis
   et moi. J'en ai vu assez pour me convaincre pleinement de la
   sincrit et de l'honntet parfaites de Mlle Coock, et pour me
   donner tout lieu de croire que les promesses que Katie King m'a
   faites si librement seront tenues.

   Dans cette lettre, je dcrivais un incident qui, selon moi, tait
   trs propre  me convaincre que Katie et Mlle Coock taient deux
   tres _matriels_ distincts. Lorsque Katie tait hors du cabinet
   debout devant moi, j'entendis un son plaintif venant de Mlle
   Coock qui tait dans le cabinet. Je suis heureux de dire que j'ai
   enfin obtenu _la preuve absolue_ dont je parlais dans la lettre
   ci-dessus mentionne.

   Pour le moment, je ne parlerai pas de la plupart des preuves que
   Katie m'a donnes, dans les nombreuses occasions o Mlle Coock
   m'a favoris de sances chez moi, et je n'en dcrirai qu'une ou
   deux qui ont eu lieu tout rcemment. Depuis quelque temps,
   j'exprimentais avec une lampe  phosphore, consistant en une
   bouteille de 6  8 onces, qui contenait un peu d'huile phosphore
   et qui tait solidement bouche. J'avais des raisons pour esprer
   qu' la lumire de cette lampe, quelques-uns des phnomnes du
   cabinet pourraient se rendre visibles, et Katie esprait, elle
   aussi, obtenir le mme rsultat.

   Le 12 mars, pendant une sance chez moi, et aprs que Katie eut
   march au milieu de nous, qu'elle nous eut parl pendant quelque
   temps, elle se retira derrire le rideau qui sparait mon
   laboratoire, o l'assistance tait assise, de ma bibliothque
   qui, temporairement, faisait l'office de cabinet.

   Au bout d'un moment, elle revint au rideau et m'appela  elle en
   disant: Entrez dans la chambre et soulevez la tte de mon
   mdium; elle a gliss  terre. Katie tait alors debout devant
   moi, revtue de sa robe blanche habituelle et coiffe de son
   turban. Immdiatement, je me dirigeai vers la bibliothque pour
   relever Mlle Coock, et Katie fit quelques pas de ce ct pour me
   laisser passer. En effet, Mlle Coock avait gliss en partie de
   dessus le canap et sa tte penchait dans une position trs
   pnible. Je la remis sur le canap, et en faisant cela, j'eus,
   malgr l'obscurit, la satisfaction de constater que Mlle Coock
   n'tait pas revtue du costume de Katie, mais qu'elle portait,
   son vtement ordinaire de velours noir et se trouvait dans une
   profonde lthargie. Il ne s'tait pas coul plus de trois
   secondes entre le moment o je vis Katie en robe blanche, devant
   moi, et celui o je relevai Mlle Coock sur le canap, en la
   tirant de la position o elle se trouvait.

   En retournant  mon poste d'observation, Katie apparut de nouveau
   et dit qu'elle pensait qu'elle pourrait se montrer  moi en mme
   temps que son mdium. Le gaz fut baiss et elle me demanda ma
   lampe  phosphore. Aprs s'tre montre  sa lueur pendant
   quelques secondes, elle me la remit dans les mains en disant:
   Maintenant, entrez, et venez voir mon mdium. Je la suivis de
   prs dans ma bibliothque et,  la lueur de ma lampe, je vis Mlle
   Coock reposant sur le sofa, exactement comme je l'y avais
   laisse. Je regardai autour de moi pour voir Katie, mais elle
   avait disparu. Je l'appelai, mais je ne ne reus pas de rponse.

   Je repris ma place, et Katie rapparut bientt et me dit que,
   tout le temps, elle avait t debout auprs de Mlle Coock. Elle
   demanda alors si elle ne pourrait pas elle-mme essayer une
   exprience, et, prenant de mes mains la lampe  phosphore, elle
   passa derrire le rideau, me priant de ne pas regarder dans le
   cabinet pour le moment. Au bout de quelques minutes, elle me
   rendit la lampe en me disant qu'elle n'avait pas pu russir,
   qu'elle avait puis tout le fluide du mdium, mais qu'elle
   essaierait de nouveau une autre fois. Mon fils an, un garon
   de quatorze ans, qui tait assis en face de moi, dans une
   position telle qu'il pouvait voir derrire le rideau, me dit
   qu'il avait distinctement vu la lampe  phosphore paraissant
   flotter dans l'espace au-dessus de Mlle Coock et l'clairant,
   pendant qu'elle tait tendue sans mouvement sur le sofa, mais
   qu'il n'avait pu voir personne tenir la lampe.

   Je passe maintenant  la sance tenue hier soir  Hackner. Jamais
   Katie n'est apparue avec une aussi grande perfection; pendant
   prs de deux heures, elle s'est promene dans la chambre, en
   causant familirement avec ceux qui taient prsents. Plusieurs
   fois, elle me prit le bras en marchant, et l'impression ressentie
   par mon esprit que c'tait une femme vivante qui se trouvait 
   mon ct et non pas un visiteur de l'autre monde, cette
   impression, dis-je, fut si forte, que la tentation de rpter une
   intressante et curieuse exprience devint presque irrsistible.

   Pensant donc que si je n'avais pas un esprit prs de moi, il y
   avait tout au moins une dame, je lui demandai la permission de la
   prendre dans mes bras, afin de me permettre de vrifier les
   intressantes observations qu'un exprimentateur hardi avait
   rcemment fait connatre d'une manire tant soit peu prolixe.
   Cette permission me fut gracieusement donne, et, en consquence,
   j'en usai--convenablement, comme tout homme bien lev l'et fait
   dans ces circonstances. M. Volckman sera charm de savoir que je
   puis corroborer son assertion que le fantme (qui du reste ne
   fit aucune rsistance) tait un tre aussi matriel que Mlle
   Coock elle-mme. Mais la suite montrera combien un
   exprimentateur a tort, quelque soignes que ses observations
   puissent tre, de se hasarder  formuler une importante
   conclusion quand les preuves ne sont pas en quantit suffisante.

   Katie dit alors que, cette fois, elle se croyait capable de se
   montrer en mme temps que Mlle Coock. Je baissai le gaz, et
   ensuite, avec ma lampe  phosphore, je pntrai dans la chambre
   qui servait de cabinet. Mais, pralablement, j'avais pri un de
   mes amis, qui est habile stnographe, de noter toute observation
   que je pourrais faire pendant que je serais dans ce cabinet, car
   je connais l'importance qui s'attache aux premires impressions,
   et je ne voulais pas me confier  ma mmoire plus qu'il n'tait
   ncessaire. Ces notes sont en ce moment devant moi.

   J'entrai dans la chambre avec prcaution; il y faisait noir, et
   ce fut  ttons que je cherchai Mlle Coock. Je la trouvai
   accroupie sur le plancher.

   M'agenouillant, je laissai l'air entrer dans ma lampe, et,  sa
   lueur, je vis cette jeune dame vtue de velours noir, comme elle
   l'tait au dbut de la sance et ayant toute l'apparence d'tre
   compltement insensible. Elle ne bougea pas lorsque je pris sa
   main et tins la lampe tout  fait prs de son visage; mais elle
   continua  respirer paisiblement.

   Elevant la lampe, je regardai autour de moi, et je vis Katie qui
   se tenait debout tout prs de Mlle Coock et derrire elle. Elle
   tait vtue d'une draperie blanche et flottante, comme nous
   l'avions dj vue pendant la sance. Tenant une des mains de Mlle
   Coock dans la mienne, et m'agenouillant encore, j'levai et
   j'abaissai la lampe, tant pour clairer la figure entire de
   Katie que pour pleinement me convaincre que je voyais bien
   rellement la vraie Katie, que j'avais presse dans mes bras
   quelques minutes auparavant, et non pas le fantme d'un cerveau
   malade. Elle ne parla pas, mais elle remua la tte en signe de
   reconnaissance. Par trois fois diffrentes, j'examinai
   soigneusement Mlle Coock accroupie devant moi, pour m'assurer que
   la main que je tenais tait bien celle d'une femme vivante et, 
   trois reprises diffrentes, je tournai ma lampe vers Katie pour
   l'examiner avec une attention soutenue, jusqu' ce que je n'eusse
   plus le moindre doute qu'elle tait bien l, devant moi. A la
   fin, Mlle Coock fit un lger mouvement, et aussitt Katie me fit
   signe de m'en aller. Je me retirai dans une autre partie du
   cabinet et cessai alors de voir Katie; mais je ne quittai pas la
   chambre jusqu' ce que Mlle Coock se ft veille et que deux des
   assistants eussent pntr avec de la lumire.

   Avant de terminer cet article, je dsire faire connatre
   quelques-unes des diffrences que j'ai observes entre Mlle Coock
   et Katie. La taille de Katie est variable: chez moi, je l'ai vue
   plus grande de six pouces que Mlle Coock. Hier soir, Katie avait
   le cou dcouvert, la peau tait parfaitement douce au toucher et
    la vue, tandis que Mlle Coock a au cou une cicatrice qui, dans
   des circonstances semblables, se voit distinctement et est rude
   au toucher. Les oreilles de Katie ne sont pas perces, tandis que
   Mlle Coock porte ordinairement des boucles d'oreilles. Le teint
   de Katie est trs blanc, tandis que celui de Mlle Coock est trs
   brun. Les doigts de Katie sont beaucoup plus longs que ceux de
   Mlle Coock, et son visage est aussi plus grand. Dans les faons
   et manires de s'exprimer, il y a aussi bien des diffrences
   marques.

   La sant de Mlle Coock n'est pas assez bonne pour lui permettre
   de donner, avant quelques semaines, d'autres sances
   exprimentales comme celles-ci et nous l'avons, en consquence,
   fortement engage  prendre un repos complet, avant de
   recommencer la campagne d'expriences dont,  cause d'elle, j'ai
   donn un aperu, et dans un temps prochain, j'espre que je
   pourrai en faire connatre les rsultats.

On a vu que, dans toutes ses expriences sur les Phnomnes spirites,
M. Croockes, prouvant pour les tmoignages de ses sens, si exercs
fussent-ils, la mfiance du vrai savant, leur substituait autant que
possible d'inhallucinables instruments enregistreurs.

Donc, aprs avoir, dans la mesure de ses facults sensorielles,
constat, vrifi, affirm l'existence d'une crature en chair et en
os, diffrant du mdium, il voulut qu'un appareil de photographie,
avec son impartialit mcanique, appuyt son tmoignage, et c'est
ainsi que furent faites ces fameuses photographies spirites, qui ont
suscit de si passionns dbats, dans lesquels nous ne saurions
intervenir.

Aussi, tout en reconnaissant que ces photographies ont t prises dans
de srieuses conditions de contrle (nombre et habilet des
observateurs, rendant bien difficile la possibilit d'une
hallucination de leur part ou l'introduction subreptice d'une seconde
personne dans le laboratoire de M. Croockes, dure des expriences,
etc.), sans discuter davantage, nous allons laisser M. Croockes
raconter lui-mme comment, avant qu'elle ne dispart pour jamais, il
put prendre plusieurs images de la belle Katie King:

   Ayant pris une part active aux dernires sances de Mlle Coock et
   ayant trs bien russi  prendre de nombreuses photographies de
   Katie King,  l'aide de la lumire lectrique, j'ai pens que la
   publication de quelques dtails serait intressante pour les
   spiritualistes.

   Durant la semaine qui a prcd le dpart de Katie, elle a donn
   des sances chez moi, presque tous les soirs, afin de me
   permettre de la photographier  la lumire artificielle. Cinq
   appareils complets de photographie furent donc prpars  cet
   effet. Ils consistaient en cinq chambres noires, une de la
   grandeur de plaque entire, une de demi-plaque, une de quart, et
   de deux chambres stroscopiques binoculaires, qui devaient
   toutes tre diriges sur Katie en mme temps, chaque fois
   qu'elle poserait pour obtenir son portrait. Cinq bains
   sensibilisateurs et fixateurs furent employs et nombre de glaces
   furent nettoyes  l'avance, prtes  servir, afin qu'il n'y et
   ni hsitation, ni retard pendant les oprations photographiques,
   que j'excutai moi-mme, assist d'un aide.

   Ma bibliothque servit de cabinet noir: elle avait une porte 
   deux battants qui s'ouvrait sur le laboratoire; un de ces
   battants fut enlev de ses gonds et un rideau fut suspendu  sa
   place, pour permettre  Katie d'entrer et de sortir facilement.
   Ceux de nos amis qui taient prsents taient assis dans le
   laboratoire, en face du rideau, et les chambres noires taient
   places un peu derrire eux, prtes  photographier Katie quand
   elle sortirait, et  prendre galement l'intrieur du cabinet,
   chaque fois que le rideau serait soulev dans ce but. Chaque
   soir, il y avait trois ou quatre expositions de glaces dans les
   cinq chambres noires, ce qui donnait au moins quinze preuves par
   sance. Quelques-unes se gtrent au dveloppement, d'autres en
   rglant la lumire. Malgr tout, j'ai quarante-quatre ngatifs,
   quelques-uns mdiocres, quelques-uns ni bons ni mauvais, et
   d'autres excellents.

   Katie donna pour instruction  tous les assistants de rester
   assis et d'observer cette condition; seul, je ne fus pas compris
   dans cette mesure, car, depuis quelque temps, elle m'avait donn
   la permission de faire ce que je voudrais, de la toucher,
   d'entrer dans le cabinet et d'en sortir, presque chaque fois
   qu'il me plaisait. Je l'ai souvent suivie dans le cabinet et l'ai
   vue quelquefois, elle et son mdium, en mme temps; mais, le plus
   gnralement, je ne trouvais que le mdium en lthargie et
   reposant sur le parquet; Katie et son costume blanc avaient
   instantanment disparu.

   Durant ces dix derniers mois, Mlle Coock a fait chez moi de
   nombreuses visites et y est demeure quelquefois une semaine
   entire. Elle n'apportait avec elle qu'un petit sac de nuit, ne
   fermant pas  clef; pendant le jour, elle tait constamment en
   compagnie de Mme Croockes, de moi-mme ou de quelque autre membre
   de ma famille, et ne dormant pas seule; il y a eu manque absolu
   d'occasions de rien prparer, mme d'un caractre moins achev,
   qui ft apte  jouer le rle de Katie King. J'ai prpar et
   dispos moi-mme ma bibliothque ainsi que le cabinet noir, et
   d'habitude, aprs que Mlle Coock avait dn et caus avec nous,
   elle se dirigeait droit au cabinet et,  sa demande, je fermais 
   clef la seconde porte, gardant la clef sur moi pendant toute la
   sance; alors on abaissait le gaz et on laissait Mlle Coock dans
   l'obscurit.

   En entrant dans le cabinet, Mlle Coock s'tendait sur le
   plancher, sa tte sur un coussin, et bientt elle tait en
   lthargie. Pendant les sances photographiques, Katie
   enveloppait la tte de son mdium avec un chle, pour empcher
   que la lumire ne tombt sur son visage. Frquemment, j'ai
   soulev un ct du rideau, lorsque Katie tait debout tout
   auprs, et alors il n'tait pas rare que les sept ou huit
   personnes qui taient dans le laboratoire pussent voir en mme
   temps Mlle Coock et Katie, sous le plein clat de la lumire
   lectrique. Nous ne pouvions pas, alors, voir le visage du mdium
    cause du chle, mais nous apercevions ses mains et ses pieds;
   nous la voyions se remuer pniblement, sous l'influence de cette
   lumire intense, et, par moment, nous entendions ses plaintes.
   J'ai une preuve de Katie et de son mdium photographis
   ensemble; mais Katie est place devant la tte de Mlle Coock.

   Pendant que je prenais une part active  ces sances, la
   confiance qu'avait en moi Katie s'accroissait graduellement, au
   point qu'elle ne voulait plus donner de sance,  moins que je ne
   me chargeasse des dispositions  prendre, disant qu'elle voulait
   toujours m'avoir prs d'elle et prs du cabinet. Ds que cette
   confiance fut tablie et quand elle eut la satisfaction d'tre
   sre que je tiendrais les promesses que je pouvais lui faire, les
   phnomnes augmentrent beaucoup en puissance, et des preuves me
   furent donnes qu'il m'et t impossible d'obtenir, si je
   m'tais approch du sujet d'une manire diffrente.

   Elle m'interrogeait souvent au sujet des personnes prsentes aux
   sances et sur la manire dont elles seraient places, car, dans
   les derniers temps, elle tait devenue trs nerveuse,  la suite
   de certaines suggestions malavises, qui conseillaient d'employer
   la force pour aider  des modes de recherches plus scientifiques.
   Une des photographies les plus intressantes est celle o je suis
   debout  ct de Katie; elle a son pied nu sur un point
   particulier du plancher.

   J'habillai Mlle Coock comme Katie; elle et moi nous nous plames
   exactement dans la mme position, et nous fmes photographis par
   les mmes objectifs, placs absolument comme dans l'autre
   exprience et clairs par la mme lumire. Lorsque les deux
   dessins sont placs l'un sur l'autre, les deux photographies de
   moi concident parfaitement quant  la taille, etc.; mais Katie
   est plus grande d'une demi-tte que Mlle Coock, et, auprs
   d'elle, elle semble une grosse femme. Dans beaucoup d'preuves,
   la largeur de son visage et la grosseur de son corps diffrent
   essentiellement de son mdium, et les photographies font voir
   plusieurs points de dissemblance.

   J'ai si bien vu Katie rcemment, lorsqu'elle tait claire par
   la lumire lectrique, qu'il m'est possible d'ajouter quelques
   traits aux diffrences que, dans un prcdent article, j'ai
   tablies entre elle et son mdium. J'ai la certitude la plus
   absolue que Mlle Coock et Katie sont deux individualits
   distinctes, du moins en ce qui concerne leur corps. Plusieurs
   petites marques qui se trouvent sur le visage de Mlle Coock font
   dfaut sur celui de Katie. La chevelure de Mlle Coock est d'un
   brun si fonc qu'elle parat presque noire; une boucle de celle
   de Katie, qui est l sous mes yeux, et qu'elle m'avait permis de
   couper au milieu de ses tresses luxuriantes, aprs l'avoir suivie
   de mes propres doigts jusque sur le haut de sa tte, et m'tre
   assur qu'elle y avait bien pouss, est d'un riche chtain dor.

   Un soir, je comptai les pulsations de Katie: son pouls battait
   rgulirement 75, tandis que celui de Mlle Coock, peu d'instants
   aprs, atteignait 90, son chiffre habituel.

   En appuyant mon oreille sur la poitrine de Katie, je pouvais
   entendre un coeur battre  l'intrieur, et ses pulsations taient
   encore plus rgulires que celles du coeur de Mlle Coock,
   lorsque, aprs la sance, elle me permettait la mme exprience.
   Eprouvs de la mme manire, les poumons de Katie se montrrent
   plus sains que ceux de son mdium, car, au moment o je fis mon
   exprience, Mlle Coock suivait un traitement mdical pour un gros
   rhume.

   Nos lecteurs trouveront sans doute intressant qu' vos rcits et
    ceux de M. Ross Church, au sujet de la dernire apparition de
   Katie, viennent s'ajouter les miens, du moins ceux que je peux
   publier. Lorsque le moment de nous sparer fut venu pour Katie,
   je lui demandai la faveur d'tre le dernier  la voir. En
   consquence, quand elle eut appel  elle chaque personne de la
   socit et qu'elle leur eut dit quelques mots en particulier,
   elle donna des instructions gnrales pour notre direction future
   et la protection  donner  Mlle Coock; de ces instructions, qui
   furent stnographies, je cite la suivante: M. Croockes a trs
   bien agi constamment, et c'est avec la plus grande confiance que
   je laisse Florence entre ses mains, parfaitement sre que je suis
   qu'il ne trompera pas la foi que j'ai en lui. Dans toutes les
   circonstances imprvues, il pourra faire mieux que moi-mme, car
   il a plus de force.

   Ayant termin ses instructions, Katie m'engagea  entrer dans le
   cabinet avec elle, et me permit d'y demeurer jusqu' la fin.

   Aprs avoir ferm le rideau, elle causa avec moi pendant quelque
   temps, puis elle traversa la chambre pour aller  Mlle Coock, qui
   gisait, inanime, sur le plancher. Se penchant sur elle, Katie la
   toucha et lui dit:

   Eveillez-vous, Florence, veillez-vous! Il faut que je vous
   quitte maintenant.

   Mlle Coock s'veilla et, toute en larmes, elle supplia Katie de
   rester quelque temps encore. Ma chre, je ne le puis pas; ma
   mission est accomplie. Que Dieu vous bnisse! rpondit Katie,
   et elle continua  parler  Mlle Coock. Pendant quelques minutes,
   elles causrent ensemble, jusqu' ce qu'enfin les larmes de Mlle
   Coock l'empchrent de continuer. Suivant les instructions de
   Katie, je m'lanai pour soutenir Mlle Coock, qui allait tomber
   sur le plancher et qui sanglotait convulsivement. Je regardai
   autour de moi, mais Katie et sa robe blanche avaient disparu. Ds
   que Mlle Coock fut assez calme, on apporta une lumire, et je la
   conduisis hors du cabinet.

   Les sances presque journalires dont Mlle Coock m'a favoris
   dernirement ont beaucoup prouv ses forces, et je dsire faire
   connatre, le plus possible, les obligations que je lui dois,
   pour son empressement  m'assister dans mes expriences. Quelque
   preuve que j'ai propose, elle a accept de s'y soumettre avec
   la plus grande volont; sa parole est franche et va droit au but,
   et je n'ai jamais rien vu qui pt en rien ressembler  la plus
   lgre apparence du dsir de tromper. Vraiment, je ne crois pas
   qu'elle pt mener une fraude  bonne fin, si elle venait 
   l'essayer, et, si elle le tentait, elle serait trs promptement
   dcouverte, car une telle manire de faire est tout  fait
   trangre  sa nature. Et quant  imaginer qu'une innocente
   colire de quinze ans ait t capable de concevoir et de mener,
   pendant trois ans, avec un plein succs, une aussi gigantesque
   imposture que celle-ci, et que, pendant ce temps, elle se soit
   soumise  toutes les conditions qu'on a exiges d'elle, qu'elle
   ait support les recherches les plus minutieuses, qu'elle ait
   voulu tre inspecte  n'importe quel moment, soit avant, soit
   aprs les sances; qu'elle ait obtenu encore plus de succs dans
   ma propre maison que chez ses parents, sachant qu'elle y venait
   expressment pour se soumettre  de rigoureux essais
   scientifiques;--quant  imaginer, dis-je, que la Katie King des
   trois dernires annes est le rsultat d'une imposture, cela fait
   plus de violence  la raison et au bon sens que de croire qu'elle
   est ce qu'elle affirme elle-mme.

Telles sont les fameuses expriences de M. Croockes.

Si les rsultats en furent accueillis par les Spirites avec des
clameurs de triomphe, la Science officielle et le Bon Sens du moment
ne leur pargnrent pas--comme on peut le croire--des objections plus
ou moins courtoises. Le savant anglais rpondit aux plus srieux de
ses adversaires et ngligea le reste. On peut lire ses rponses dans
son livre.

Depuis cette poque, les ides relatives aux Phnomnes occultes ont
subi une sensible volution. Certes, la conviction  leur sujet est
loin d'tre faite (et il est mme  dsirer, dans l'intrt de notre
cause, que cette conviction ne s'tablisse qu'avec une mthodique
lenteur), mais les ngations _a priori_ se font, du moins, de plus en
plus rares.

Quant aux expriences de Croockes, elles demeurent, disons le mot,
tellement normes et tellement est irritant le dilemme qu'elles
posent, qu'il semble que l'on vite de formuler une opinion  leur
gard... On les abandonne aux Spirites, et l'on prfre n'en point
parler.

Et, cependant, des faits analogues, d'une gale transcendance dans le
Surnaturel, ont t observs et contrls par d'autres auteurs:
l'allemand Zoellner, le professeur russe Aksakof, d'autres
encore[133]...

  [133] On trouvera le dtail des expriences de ces auteurs dans
  un ouvrage tout rcemment paru et trs complet: _Le Phnomne
  spirite_, par Gabriel Delanne (Chamuel, 1893).

Pour nous, estimant que c'est prcisment leur transcendance qui doit
exclure de pareils faits d'un travail destin surtout  familiariser
peu  peu l'esprit avec la notion du _Surnormal_, nous les laisserons
de ct, car le vieil adage, sous sa forme vulgaire, n'est souvent que
trop vrai: Qui veut trop prouver, etc. Nous prfrerions mille fois
mettre sous les yeux de nos lecteurs les plus merveilleux phnomnes
d'une ralit seulement _probable_.

Pourtant, comme cette question des phnomnes physiques occultes est
trs importante et plus que jamais  l'ordre du jour, comme, d'autre
part, notre tude doit contenir les plus rcentes recherches faites 
leur endroit, nous allons terminer cette seconde partie de notre sujet
par le compte rendu paru, il y a quelques jours, des expriences
institues, en septembre dernier,  Milan, avec le concours du mdium
Eusapia Paladino, par MM. Richet, Aksakof, Lombroso et plusieurs
autres savants italiens.

Ce compte rendu constitue, dans les archives des Sciences psychiques,
un document de la plus prcieuse valeur. C'est, en effet, la premire
fois que l'on voit plusieurs hommes, d'une rputation scientifique
inconteste, se runir dans le but de soumettre  des investigations
mthodiques des phnomnes jusqu'ici suspects et rejets
impitoyablement par les Acadmies. Ce fait seul indique le progrs
accompli par les ides relatives  l'Occulte et  quel point ces ides
sont dans l'air. Ce document ne conclut pas, c'est vrai, mais cette
conclusion, il nous la fait entrevoir prochaine; de plus, en nous
mettant  mme d'apprcier leur mthode si rigoureuse et leurs
scrupules si tenaces, il nous montre que, lorsque ces mmes hommes
proclameront la ralit des merveilles de l'Occulte, on pourra et mme
il faudra les croire en toute sret d'esprit.

Que l'on veuille donc considrer ce qui va suivre comme le dernier mot
dit par la Science officielle sur les phnomnes qui nous occupent.
Que l'on veuille aussi le considrer comme une sorte de rsum
synthtique de la seconde partie de notre tude, et regarder les
opinions mises par les auteurs comme un expos de ce que nous pensons
nous-mme.

Comme ce rapport est passablement long, nous nous voyons forc de n'en
citer que les passages les plus caractristiques. Le lecteur trouvera
les autres dans le numro de fvrier 1893 des _Annales des Sciences
psychiques_.


RAPPORT DE LA COMMISSION

_Runie  Milan pour l'tude des Phnomnes psychiques_

Prenant en considration le tmoignage du professeur Cesare Lombroso,
au sujet des phnomnes mdianimiques qui se produisent par
l'intermdiaire de Mme Eusapia Paladino, les soussigns se sont runis
ici,  Milan, pour faire avec elle une srie d'tudes, en vue de
vrifier ces phnomnes, en la soumettant  des expriences et  des
observations aussi rigoureuses que possible. Il y a eu en tout
dix-sept sances, qui se sont tenues dans l'appartement de M. Finzi
(rue du Mont-de Pit), entre 9 heures du soir et minuit.

Le mdium invit  ces sances par M. Aksakof fut prsent par le
chevalier Chiaia, qui assista seulement  un tiers des sances, et
presque uniquement aux premires et aux moins importantes.

Vu l'motion produite dans le monde de la Presse par l'annonce de ces
sances et les diverses apprciations qui y furent mises  l'gard de
Mme Eusapia et du chevalier Chiaia, nous croyons devoir publier sans
retard ce court compte rendu de toutes nos observations et
expriences.

Avant d'entrer en matire, nous devons faire immdiatement remarquer
que les rsultats obtenus ne correspondent pas toujours  notre
attente. Non pas que nous n'ayons en grande quantit des faits, en
apparence ou rellement importants et merveilleux; mais, dans la
plupart des cas, nous n'avons pu appliquer les rgles de l'art
exprimental qui, dans d'autres champs d'observation, sont regardes
comme ncessaires pour arriver  des rsultats certains et
incontestables.

La plus importante de ces rgles consiste  changer l'un aprs l'autre
les modes d'exprimentation, de faon  dgager la vraie cause, ou au
moins les vraies conditions de tous les faits. Or, c'est prcisment 
ce point de vue que nos expriences nous semblent encore trop
incompltes.

Il est bien vrai que souvent le mdium, pour prouver sa bonne foi,
proposa spontanment de changer quelque particularit de l'une ou de
l'autre exprience et, bien des fois, prit lui-mme l'initiative de
ces changements. Mais cela se rapportait surtout  des circonstances
indiffrentes en apparence, d'aprs notre manire de voir. Les
changements, au contraire, qui nous semblaient ncessaires pour mettre
hors de doute le vrai caractre des rsultats, ou ne furent pas
accepts comme possibles par le mdium, ou, s'ils furent raliss,
russirent, la plupart du temps,  rendre l'exprience nulle ou au
moins aboutirent  des rsultats obscurs.

Nous ne nous croyons pas en droit d'expliquer ces faits,  l'aide de
ces suppositions injurieuses que beaucoup trouvent encore les plus
simples et dont les journaux se sont fait les champions.

Nous pensons, au contraire, qu'il s'agit ici de phnomnes d'une
nature inconnue, et nous avouons ne pas connatre les conditions
ncessaires pour qu'ils se produisent. Vouloir fixer ces conditions de
notre propre chef serait donc aussi extravagant que de prtendre faire
l'exprience du baromtre de Torricelli, avec un tube ferm en bas, ou
des expriences lectrostatiques, dans une atmosphre sature
d'humidit, ou encore de faire de la photographie en exposant la
plaque sensible  la pleine lumire, avant de la placer dans la
chambre obscure. Mais pourtant, en admettant tout cela (et pas un
homme raisonnable n'en peut douter), il n'en reste pas moins vrai que
l'impossibilit bien marque de varier les expriences,  notre guise,
a singulirement diminu la valeur et l'intrt des rsultats obtenus,
en leur enlevant, dans bien des cas, cette rigueur de dmonstration
qu'on est en droit d'exiger pour des faits de cette nature, ou plutt
 laquelle on doit aspirer.

Pour ces raisons, parmi les innombrables expriences effectues, nous
passerons sous silence ou nous mentionnerons rapidement celles qui
nous paratront peu probantes et  l'gard desquelles les conclusions
ont pu facilement varier chez les divers exprimentateurs. Nous
noterons, au contraire, avec plus de dtails, les circonstances dans
lesquelles, malgr l'obstacle que nous venons d'indiquer, il nous
semble avoir atteint un degr suffisant de probabilit.


I.--PHNOMNES OBSERVS A LA LUMIRE

....................................................................

_3 Mouvements d'objets  distance, sans aucun contact avec une des
personnes prsentes_

_a_) Mouvements spontans d'objets.

Ces phnomnes ont t observs  plusieurs reprises pendant nos
sances; frquemment, une chaise place, dans ce but, non loin de la
table, entre le mdium et un de ses voisins, se mit en mouvement et
quelquefois s'approcha de la table. Un exemple remarquable se
produisit dans la seconde sance, _toujours en pleine lumire_; une
lourde chaise (10 kilog.), qui se trouvait  1 mtre de la table et
derrire le mdium, s'approcha de M. Schiaparelli, qui se trouvait
assis prs du mdium; il se leva pour la remettre en place, mais 
peine s'tait-il rassis que la chaise s'avana une seconde fois vers
lui.

_b_) Mouvements de la table sans contact.

Il tait dsirable d'obtenir ce phnomne par voie d'exprience.

Pour cela, la table fut place sur des roulettes, les pieds du mdium
furent surveills et tous les assistants firent la chane avec les
mains, y compris celles du mdium. Quand la table se mit en mouvement,
nous soulevmes, tous, les mains, sans rompre la chane, et la table,
ainsi isole, fit plusieurs mouvements, comme dans la seconde
exprience. Cette exprience fut renouvele plusieurs fois.

_c_) Mouvement du levier de la balance  bascule.

Cette exprience fut faite, pour la premire fois, dans la sance du
21 septembre.

Aprs avoir constat l'influence que le corps du mdium exerait sur
la balance, pendant qu'il s'y tenait assis, il tait intressant de
voir si cette exprience pouvait russir  distance. Pour cela, la
balance fut place derrire le dos du mdium assis  la table, de
telle sorte que la plate-forme ft  10 centimtres de sa chaise. On
mit, en premier lieu, le bord de sa robe en contact avec la
plate-forme; le levier commena  se mouvoir. Alors, M. Brofferio se
mit  terre et tint le bord avec la main; il constata qu'il n'tait
pas tout  fait droit, puis il reprit sa place.

Les mouvements continuant avec assez de force, M. Aksakof se mit 
terre, derrire le mdium, isola compltement la plate-forme du bord
de sa robe, replia celui-ci sous la chaise et s'assura avec la main
que l'espace tait bien libre entre la plate-forme et la chaise, ce
qu'il nous fit connatre aussitt.

Pendant qu'il restait dans cette position, le levier continuait  se
mouvoir et  battre contre la barre d'arrt, ce que nous avons tous vu
et entendu. Une seconde fois, la mme exprience fut faite, dans la
sance du 27 septembre, devant le professeur Richet. Quand, aprs une
certaine attente, le mouvement du levier se produisit  la vue de
tous, battant contre l'arrt, M. Richet quitta aussitt sa place
auprs du mdium et s'assura, en passant la main en l'air et par
terre, entre le mdium et la plate-forme, que cet espace tait libre
de toute communication, de toute ficelle ou artifice.


_4 Coups et reproductions de sons dans la table_

Ces coups se sont toujours produits pendant nos sances, pour exprimer
_oui_ ou _non_; quelquefois ils taient forts et nets et semblaient
rsonner dans le bois de la table; mais, comme on l'a remarqu, la
localisation du son n'est pas chose facile, et nous n'avons pu
essayer, sur ce point, aucune exprience,  l'exception des coups
rythms ou des divers frottements que nous faisions sur la table et
qui semblaient se reproduire, ensuite, _dans l'intrieur de la table_,
mais faiblement.


II.--PHNOMNES OBSERVS DANS L'OBSCURIT

Les phnomnes observs dans l'obscurit complte se produisirent
pendant que nous tions tous assis autour de la table, faisant la
chane (au moins pendant les premires minutes). Les mains et les
pieds du mdium taient tenus par ses deux voisins. Invariablement,
les choses tant en cet tat, ne tardrent pas  se produire les faits
les plus varis et les plus singuliers que, dans la pleine lumire,
nous aurions en vain dsirs; l'obscurit augmentant videmment la
facilit de ces manifestations, que l'on peut classer comme il suit:

_1. Coups sur la table sensiblement plus forts que ceux que l'on
entendait en pleine lumire sous ou dans la table; fracas terrible,
comme celui d'un coup de poing ou d'un fort soufflet donn sur la
table._

_2. Chocs et coups frapps contre les chaises des voisins du mdium,
parfois assez forts pour faire tourner la chaise avec la personne.
Quelquefois cette personne se soulevant, sa chaise tait retire._

_3. Transport sur les tables d'objets divers, tels que des chaises,
des vtements et d'autres choses, quelquefois loigns de plusieurs
mtres et pesant plusieurs kilogrammes._

_4. Transport dans l'air d'objets divers, d'instruments de musique,
par exemple; percussions et sons produits par ces objets._

_5. Transport sur la table du mdium, avec la chaise sur laquelle il
tait assis._

_6. Apparitions de points phosphorescents de trs courte dure (une
fraction de seconde) et de lueurs, notamment de disques lumineux, qui
souvent se ddoublaient, d'une dure galement trs courte._

_7. Bruit de deux mains qui frappaient en l'air l'une contre l'autre._

_8. Souffles d'air sensibles, comme un lger vent limit  un petit
espace._

_9. Attouchements produits par une main mystrieuse, soit sur les
parties vtues de notre corps, soit sur les parties nues (visage et
mains), et, dans ce dernier cas, on prouve exactement cette sensation
de contact et de chaleur que produit une main humaine. Parfois, on
peroit rellement de ces attouchements, qui produisent un bruit
correspondant._

_10. Vision d'une ou deux mains projetes sur un papier phosphorescent
ou une fentre faiblement claire._

_11. Divers ouvrages effectus par ces mains: noeuds faits et dfaits,
traces de crayon (selon toute apparence) laisses sur une feuille de
papier ou autre part. Empreintes de ces mains sur une feuille de
papier noircie._

_12. Contact de nos mains avec une figure mystrieuse, qui n'est
certainement pas celle du mdium._

Tous ceux qui nient la possibilit des phnomnes mdianimiques
essaient d'expliquer ces faits, en supposant que le mdium a la
facult (dclare impossible par le professeur Richet) de voir dans
l'obscurit complte o se faisaient les expriences, et que celui-ci,
par un habile artifice, en s'agitant de mille manires dans
l'obscurit, finit par faire tenir la mme main par ses deux voisins,
en rendant l'autre libre, pour produire les attouchements. Ceux
d'entre nous qui ont eu l'occasion d'avoir en garde les mains
d'Eusapia sont obligs d'avouer que celle-ci ne se prtait assurment
pas  faciliter leur surveillance et  les rendre  tout instant srs
de leur fait.

Au moment o allait se produire quelque phnomne important, elle
commenait  s'agiter de tout son corps, se tordant et essayant de
dlivrer ses mains, surtout la droite, comme d'un contact gnant. Pour
rendre leur surveillance continue, ses voisins taient obligs de
suivre tous les mouvements de la main fugitive, opration pendant
laquelle il n'tait pas rare de perdre son contact pendant quelques
instants, juste au moment o il tait le plus dsirable de s'en bien
assurer. Il n'tait pas toujours facile de savoir si l'on tenait la
main droite ou la main gauche du mdium.

Pour cette raison, beaucoup des manifestations trs nombreuses,
observes dans l'obscurit, ont t considres comme d'une valeur
dmonstrative insuffisante, quoiqu'en ralit probable: aussi les
passerons-nous sous silence, exposant seulement quelques cas sur
lesquels on ne peut avoir aucun doute, soit  cause de la certitude du
contrle exerc, soit par _l'impossibilit manifeste_ qu'ils fussent
l'oeuvre du mdium.

_a_) Apports de diffrents objets, pendant que les mains du mdium
taient attaches  celles de ses voisins.

Pour nous assurer que nous n'tions pas victimes d'une illusion, nous
attachmes les mains du mdium  celles de ses deux voisins, au moyen
d'une simple ficelle de 3 millim. de diamtre, de faon que les
mouvements des quatre mains se contrlassent rciproquement...
L'attache fut faite de la faon suivante: autour de chaque poignet du
mdium, on fit trois tours de ficelle, sans laisser de jeu, serrs
presque au point de lui faire mal, et ensuite on fit deux fois un
noeud simple. Ceci fait, une sonnette fut place sur une chaise, 
droite du mdium. On fit la chane et les mains du mdium furent, en
outre, tenues comme d'habitude, ainsi que ses pieds. On fit
l'obscurit, en exprimant le dsir que la sonnette tintt
immdiatement, aprs quoi nous aurions dtach le mdium.
_Immdiatement_, nous entendmes la chaise se renverser, dcrire une
courbe sur le sol, s'approcher de la table et bientt se placer sur
celle-ci. La sonnette tinta, puis fut projete sur la table. Ayant
fait brusquement la lumire, on constata que les noeuds taient dans
un ordre parfait. Il est clair que l'apport de la chaise n'a pu tre
produit par l'action des mains du mdium, pendant cette exprience,
qui ne dura en tout que dix minutes.

_b_) Empreintes de doigts obtenues sur du papier enfum.

Pour nous assurer que nous avions vraiment affaire  une main humaine,
nous fixmes sur la table, du ct oppos  celui du mdium, une
feuille de papier noirci avec du noir de fume, en exprimant le dsir
que la main y laisst une empreinte, que la main du mdium restt
propre, et que le noir de fume ft transport sur l'une de nos mains.
Les mains du mdium taient tenues par celles de MM. Schiaparelli et
Du Prel. On fit la chane et l'obscurit; nous entendmes alors une
main frapper lgrement sur la table, et bientt M. Du Prel annona
que sa main gauche, qu'il tenait sur la main droite de M. Finzi, avait
senti des doigts qui la frottaient.

Ayant fait la lumire, nous trouvmes sur le papier plusieurs
empreintes de doigts et le dos de la main de M. Du Prel teint de noir
de fume; les mains du mdium, examines immdiatement, ne portaient
aucune trace. Cette exprience fut rpte trois fois, en insistant
pour avoir une empreinte complte: sur une seconde feuille, on obtint
cinq doigts et sur une troisime, l'empreinte d'une main gauche
presque entire. Aprs cela, le dos de la main de M. Du Prel tait
compltement noirci et les mains du mdium parfaitement nettes.

_c_) Apparition de mains sur un fond lgrement clair.

Nous plames sur la table un carton enduit d'une substance
phosphorescente (sulfure de calcium) et nous en plames d'autres sur
des chaises, en diffrents points de la chambre. Dans ces conditions,
nous vmes trs bien le profil d'une main qui se posait sur le carton
de la table et sur le fond form par les autres cartons; on vit
l'ombre de la main passer et repasser autour de nous.

Le soir du 21 septembre, l'un de nous vit,  plusieurs reprises, non
pas une, mais _deux mains  la fois_ se projeter sur la faible lumire
d'une fentre, ferme seulement par des carreaux (au dehors il faisait
nuit, mais ce n'tait pas l'obscurit absolue); les mains s'agitaient
rapidement, pas assez pourtant pour que nous n'en pussions distinguer
nettement le profil. Elles taient compltement opaques, et se
projetaient sur la fentre, en silhouettes absolument noires. Il ne
fut pas possible aux observateurs de porter un jugement sur les bras
auxquels ces mains taient attaches, parce qu'une petite partie
seulement de ces bras, voisine du poignet, s'interposait devant la
faible clart de la fentre, dans l'endroit o l'on pouvait
l'observer.

Ces phnomnes d'apparition simultane de deux mains sont trs
significatifs, parce que l'on ne peut les expliquer par l'hypothse
d'une supercherie du mdium qui n'aurait pu, en aucune faon, en
rendre libre plus d'une seule, grce  la surveillance de ses voisins.
La mme conclusion s'applique au battement des _deux mains_ l'une
contre l'autre, qui fut entendu plusieurs fois dans l'air, pendant le
cours de nos expriences.

_d_) Enlvement du mdium sur la table.

Nous plaons parmi les faits les plus importants et les plus
significatifs cet enlvement, qui s'est effectu deux fois, le 23
septembre et le 3 octobre: le mdium, qui tait assis  un bout de
table, faisant entendre de grands gmissements, fut soulev avec sa
chaise et plac avec elle sur la table, assis dans la mme position,
ayant toujours les mains tenues et accompagnes par ses voisins.

Le soir du 28 septembre, le mme mdium, tandis que ses deux mains
taient tenues par MM. Richet et Lombroso, se plaignit de mains qui le
saisissaient sous le bras, puis, dans un tat de transe, il dit d'une
voix change, qui est ordinaire dans cet tat: Maintenant, j'apporte
mon mdium sur la table. Au bout de deux ou trois secondes, la chaise
avec le mdium qui y tait assis fut, non pas jete, mais souleve
sans prcaution et dpose sur la table, tandis que MM. Richet et
Lombroso sont srs de n'avoir aid en rien  cette ascension par leurs
propres efforts. Aprs avoir parl, toujours en tat de _transe_, le
mdium annona sa descente, et M. Finzi s'tant substitu  M.
Lombroso, le mdium fut dpos  terre avec autant de sret et
de prcision, tandis que MM. Richet et Finzi accompagnaient, sans
les aider en rien, les mouvements des mains et du corps et
s'interrogeaient  chaque instant sur la position des mains.

En outre, pendant la descente, tous deux sentirent,  plusieurs
reprises, une main qui les touchait lgrement sur la tte. Le soir du
3 octobre, le mme phnomne se renouvela, dans des circonstances
assez analogues, MM. Du Prel et Finzi se tenant  ct du mdium.

_e_) Attouchements.

Quelques-uns mritent d'tre nots, particulirement,  cause d'une
circonstance capable de fournir quelque notion intressante sur leur
origine possible; et d'abord, il faut noter les attouchements qui
furent sentis par les personnes places hors de la porte des mains du
mdium.

Ainsi, le 6 octobre, M. Gerosa, qui se trouvait  la distance de trois
places du mdium (environ 1 mtre), ayant lev la main pour qu'elle
ft touche, sentit plusieurs fois une main qui frappait la sienne
pour l'abaisser, et comme il persistait, il fut frapp avec une
trompette, qui, un peu auparavant, avait rendu des sons en l'air...

En second lieu, il faut noter les attouchements qui constituent des
oprations dlicates, qu'on ne peut faire dans l'obscurit avec la
prcision que nous leur avons remarque.

Deux fois (16 et 21 septembre), M. Schiaparelli eut ses lunettes
enleves et places devant une autre personne sur la table. Ces
lunettes sont fixes aux oreilles au moyen de deux ressorts, et il
faut une certaine attention pour les enlever, mme pour celui qui
opre en pleine lumire. Elles furent pourtant enleves, dans
l'obscurit complte, avec tant de dlicatesse et de promptitude, que
le dit exprimentateur ne s'en aperut seulement qu'en ne sentant plus
le contact habituel de ses lunettes sur son nez, sur les tempes et sur
les oreilles, et il dut se tter avec les mains pour s'assurer
qu'elles ne se trouvaient plus  leur place habituelle.

Des effets analogues rsultrent de beaucoup d'autres attouchements,
excuts avec une excessive dlicatesse, par exemple, lorsqu'un des
assistants se sentit caresser les cheveux et la barbe. Dans toutes les
innombrables manoeuvres excutes par les mains mystrieuses, il n'y
eut jamais  noter une maladresse ou un choc, ce qui est ordinairement
invitable pour qui opre dans l'obscurit...........

_f_) Contacts avec une figure humaine.

L'un de nous, ayant exprim le dsir d'tre embrass, sentit devant sa
propre bouche le bruit rapide d'un baiser, mais non accompagn d'un
contact de lvres: cela se produisit deux fois (21 septembre et 1er
octobre). En trois occasions diffrentes, il arriva  l'un des
assistants de toucher une figure humaine ayant des cheveux et de la
barbe; le contact de la peau tait absolument celui de la figure d'un
homme vivant, les cheveux taient beaucoup plus rudes et hrisss que
ceux du mdium, et la barbe, au contraire, paraissait trs fine (1er,
5 et 6 octobre).....................

_h_) Expriences de Zoellner sur la pntration d'un solide  travers
un autre solide.

On connat les clbres expriences par lesquelles l'astronome
Zoellner a tent de prouver exprimentalement l'existence d'une
quatrime dimension de l'espace, laquelle, d'aprs sa manire de voir,
aurait pu servir de base  une thorie acceptable de beaucoup de
phnomnes mdianimiques.

Quoique nous sachions bien que, d'aprs une opinion trs rpandue,
Zoellner a pu tre victime d'une mystification fort habile[134], nous
avons cru trs important d'essayer une partie de ses expriences,
avec l'aide de Mme Eusapia. Une seule d'entre elles, qui aurait
russi, avec les prcautions voulues, nous aurait rcompens avec
usure de toutes nos peines et nous aurait donn une preuve vidente de
la ralit des faits mdianimiques, mme aux yeux des contradicteurs
les plus obstins. Nous avons essay successivement trois des
expriences de Zoellner, savoir:

1 L'entrecroisement de deux anneaux solides (de bois ou de carton),
auparavant spars;

2 La formation d'un noeud simple sur une corde sans fin;

3 La pntration d'un objet solide de l'extrieur  l'intrieur d'une
bote ferme, dont la clef tait garde en main sre[135].

  [134] Opinion qui a cours aussi en ce qui concerne Croockes....
  Elle est si commode! Grce  elle, on vite si aisment les
  courbatures crbrales que l'on attraperait,  vouloir rflchir
  srieusement sur ces histoires-l!

  [135] On trouvera, dans le livre de M. Croockes (pag. 172 et
  suiv.), un fait  peu prs analogue: en prsence de plusieurs
  personnes et de M. Croockes lui-mme, une tige d'herbe de Chine
  traversa une table...

Aucune de ces tentatives n'a russi. Il en fut de mme d'une autre
exprience qui aurait t non moins probante, celle du moulage de la
main mystrieuse dans de la paraffine fondue.....


III.--PHNOMNES PRCDEMMENT OBSERVS DANS L'OBSCURIT, OBTENUS ENFIN
A LA LUMIRE, AVEC LE MDIUM EN VUE.

Il restait, pour arriver  une entire conviction,  essayer d'obtenir
les phnomnes importants de l'obscurit, sans cependant perdre de vue
le mdium. Puisque l'obscurit est,  ce qu'il semble, assez favorable
 leur manifestation, il fallait laisser l'obscurit aux phnomnes et
maintenir la lumire pour nous et le mdium. Pour cela, voici comment
nous procdmes, dans la sance du 6 octobre: une portion d'une
chambre fut spare de l'autre par une tenture, pour qu'elle restt
dans l'obscurit, et le mdium fut plac, assis sur une chaise, devant
l'ouverture de la tenture, ayant le dos dans la partie obscure; les
bras, les mains, le visage et les pieds dans la partie claire de la
chambre.

Derrire la tenture, on plaa une petite chaise avec une sonnette, 
un demi-mtre  peu prs de la chaise du mdium, et sur une autre
chaise plus loigne, on plaa un vase plein d'argile humide,
parfaitement unie  la surface. Dans la partie claire, nous fmes
cercle autour de la table, qui fut place devant le mdium. Les mains
de celui-ci furent toujours tenues par ses voisins, MM. Schiaparelli
et Du Prel. La chambre tait claire par une lanterne  verres
rouges, place sur une autre table. _C'tait la premire fois que le
mdium tait soumis  ces conditions._

Bientt les phnomnes commencrent. Alors,  la lumire d'une bougie
sans verres rouges, nous vmes la tenture se gonfler vers nous; les
voisins du mdium, opposant leurs mains  la tenture, sentirent une
rsistance; la chaise de l'un d'eux fut tire avec violence, puis cinq
coups y furent frapps, ce qui signifiait que l'on demandait moins de
lumire. Alors nous allummes _ la place_ la lanterne rouge, en la
protgeant en outre, en partie, avec un cran; mais, peu aprs, nous
pmes enlever cet objet et, auparavant, la lanterne fut place sur
notre table, devant le mdium. Les bords de l'orifice de la tenture
furent fixs aux angles de la table et,  la demande du mdium,
replis au-dessous de sa tte et fixs avec des pingles: alors, sur
la tte du mdium, quelque chose commena  apparatre  plusieurs
reprises, M. Aksakof se leva, mit la main dans la fente de la tenture,
au-dessus de la tte du mdium, et annona bientt que des doigts le
touchaient  plusieurs reprises, puis sa main fut attire  travers la
tenture; enfin, il sentit que quelque chose venait lui repousser la
main; c'tait la petite chaise, il la tint, puis la chaise fut de
nouveau reprise, et tomba  terre. _Tous les assistants mirent la main
dans l'ouverture et sentirent le contact des mains._ Dans le fond noir
de cette ouverture, au-dessus de la tte du mdium, les lueurs
bleutres habituelles apparurent plusieurs fois; M. Schiaparelli fut
touch fortement,  travers la tenture, sur le dos et au ct; sa tte
fut recouverte et attire dans la partie obscure, tandis que, de la
main gauche, il tenait toujours la droite du mdium, et, de la main
droite, la gauche de Finzi.

Dans cette position, il se sentit toucher par des doigts nus et
chauds, vit des lueurs dcrivant des courbes dans l'air, et clairant
un peu la main ou le corps dont ils dpendaient. Puis il reprit sa
place, et alors une main commena  apparatre  l'ouverture, sans
tre retire aussi rapidement, et, par consquent, plus distinctement.
Le mdium, n'ayant encore jamais vu cela, leva la tte pour regarder,
et aussitt la main lui toucha le visage. M. Du Prel, sans lcher la
main du mdium, passa la tte dans l'ouverture, au-dessus de la tte
du mdium, et aussitt il se sentit touch fortement en diffrentes
parties et par plusieurs doigts. Entre les deux ttes, la main se
montra encore. M. Du Prel reprit sa place, et M. Aksakof prsenta un
crayon dans l'ouverture; le crayon fut attir par la main et ne tomba
pas; puis, un peu aprs, il fut lanc  travers la fente, sur la
table. Une fois apparut un poing ferm sur la tte du mdium; puis
aprs, la main ouverte se fit voir lentement, tenant les doigts
carts.

Il est impossible de compter le nombre de fois que cette main apparut
et fut touche par l'un de nous; il suffit de dire qu'aucun doute
n'tait plus possible: _c'tait vritablement une main humaine et
vivante que nous voyions et touchions, pendant qu'en mme temps, le
buste et les bras du mdium demeuraient visibles et que ses mains
taient tenues par ses deux voisins_. A la fin de la sance, M. Du
Prel passa le premier dans la partie obscure, et nous annona une
empreinte dans l'argile. En effet, nous constatmes que celle-ci tait
dforme par une profonde raflure de cinq doigts appartenant  la
main droite (ce qui expliqua ce fait, qu'un morceau d'argile avait t
jet sur la table,  travers l'orifice de la tenture, vers la fin de
la sance), preuve permanente que nous n'avions pas t hallucins.

Ces faits se rptrent plusieurs fois, sous la mme forme ou sous une
forme trs peu diffrente, dans les soires des 9, 13, 15, 17 et 18
octobre.

       *       *       *       *       *

CONCLUSION

Ainsi donc, tous les phnomnes merveilleux que nous avons observs,
dans l'obscurit complte ou presque complte, nous les avons obtenus
aussi sans perdre de vue le mdium, mme un instant. En cela, la
sance du 6 octobre fut pour nous la constatation vidente et absolue
de la justesse de nos observations antrieures dans l'obscurit; ce
fut la preuve incontestable que, pour expliquer les phnomnes de la
complte obscurit, il n'est pas absolument ncessaire de supposer une
supercherie du mdium, ni une illusion de notre part; ce fut pour nous
la preuve que ces phnomnes peuvent rsulter d'une cause identique 
celle qui les produit, quand le mdium est visible, avec une lumire
suffisante pour contrler la position et les mouvements.

En publiant ce court et incomplet compte rendu de nos expriences,
nous avons aussi le devoir de dire que nos convictions sont les
suivantes:

1 Que, dans les circonstances donnes, aucun des phnomnes obtenus 
la lumire plus ou moins intense n'aurait pu tre produit  l'aide
d'un artifice quelconque;

2 Que la mme opinion peut tre affirme en grande partie pour les
phnomnes de l'obscurit complte. Pour un certain nombre de ceux-ci,
nous pouvons bien reconnatre, _ l'extrme rigueur_, la possibilit
de les imiter, au moyen de quelque adroit artifice du mdium:
toutefois, d'aprs ce que nous avons dit, il est vident que cette
hypothse serait, non seulement _improbable_, mais encore _inutile_
dans le cas actuel, puisque, mme en l'admettant, l'ensemble des faits
nettement prouvs ne s'en trouverait nullement atteint.

Nous reconnaissons d'ailleurs que, au point de vue de la science
exacte, nos expriences laissent encore  dsirer; elles ont t
entreprises sans que nous pussions savoir ce dont nous avions besoin,
et les divers appareils que nous avons employs ont d tre prpars
et improviss par les soins de MM. Finzi, Gerosa et Ermacora.

Toutefois, ce que nous avons vu et constat suffit,  nos yeux, pour
prouver que ces phnomnes sont bien dignes de l'attention des
savants.

Nous considrons comme notre devoir d'exprimer publiquement notre
reconnaissance pour M. D. Ercole Chiaia, qui a poursuivi pendant de
longues annes, avec tant de zle et de patience, en dpit des
clameurs et des dnigrements, le dveloppement de la facult
mdianimique de ce sujet remarquable, en appelant sur lui l'attention
des hommes d'tude, et n'ayant en vue qu'un seul but: le triomphe
d'une vrit impopulaire.

   ALEXANDRE AKSAKOF, directeur du journal les _Etudes psychiques_,
    Leipzig; conseiller d'Etat de S. M. l'Empereur de Russie.

   GIOVANNI SCHIAPARELLI, directeur de l'Observatoire astronomique
   de Milan.

   CARL DU PREL, docteur en philosophie, de Munich.

   ANGELO BROFFERIO, professeur de philosophie.

   GIUSEPPE GEROSA, professeur de physique  l'Ecole royale
   suprieure d'agriculture de Portici.

   G.-B. ERMACORA, docteur en physique.

   GIORGIO FINZI, docteur en physique.

A une partie de nos sances ont assist quelques autres personnes,
parmi lesquelles nous mentionnerons:

   MM. CHARLES RICHET, professeur  la Facult de mdecine de Paris,
   directeur de la _Revue Scientifique_ (5 sances).

   CESARE LOMBROSO, professeur  la Facult de mdecine de Turin (2
   sances).

Dans le numro des _Annales_ qui contient ce procs-verbal, figure
aussi une tude de ces mmes phnomnes, par M. Richet.

Nous allons donner quelques extraits de ses apprciations et de ses
conclusions personnelles:

   Et maintenant, que peut-on conclure? dit le savant professeur,
   aprs avoir racont minutieusement les principales
   expriences.--Car il ne suffit pas d'numrer des expriences; il
   faut dgager ou essayer de dgager le rsultat final qu'elles
   apportent.

   Si, comme ce n'est pas tout  fait le cas, nous avions obtenu un
   rsultat tout absolument dcisif, je n'aurais pas hsit un
   instant  dire hautement mon opinion. La dfaveur publique ne
   m'inquite gure et ce ne serait pas la premire fois que je me
   serais trouv en dsaccord avec la majorit, voire mme la
   presque unanimit de mes confrres; les doutes que je ne crains
   pas d'avouer sont donc des doutes rels, non des doutes de
   timidit ou d'hsitation dans ma pense.

   Certes, s'il s'agissait de prouver quelque fait simple et
   naturel,  peu prs vident _a priori_, ou ne contredisant pas
   les donnes scientifiques vulgaires, je m'estimerais pleinement
   satisfait: les preuves seraient largement suffisantes et il me
   paratrait presque inutile de continuer, tant les faits accumuls
   dans ces sances paraissent clatants et conclusifs; mais il
   s'agit de dmontrer des phnomnes vraiment absurdes, contraires
    tout ce que les hommes, le vulgaire ou les savants, ont admis
   depuis quelques milliers d'annes. C'est un bouleversement
   radical de toute la pense humaine, de toute l'exprience
   humaine; c'est un monde nouveau ouvert  nous, et, par
   consquent, il n'est pas possible d'tre trop rserv dans
   l'affirmation de ces tranges et stupfiants
   phnomnes......................

       *       *       *       *       *

   Pour ma part, je n'admets pas du tout qu'Eusapia trompe de propos
   dlibr; et je crois que, si elle trompe, c'est sans le savoir
   elle-mme... car il y a, dans la production de ces phnomnes,
   mme s'ils ne sont pas sincres, une part d'inconscience qui est
   certainement trs grande...

   Quant  l'opinion des personnes qui ont suivi Eusapia pendant
   longtemps, elle serait d'un grand poids s'il s'agissait de
   phnomnes vulgaires et ordinaires; mais les faits dont il s'agit
   sont trop surprenants pour que la croyance d'une personne, non
   habitue  l'exprimentation, dtermine ma propre croyance. Je
   suis bien certain de la bonne foi de M. Chiaia et des autres
   hommes distingus qui ont, pendant des mois et des annes,
   observ Eusapia: mais leur perspicacit ne m'est pas dmontre,
   et je puis parler ainsi sans les froisser, car je me dfie de ma
   propre perspicacit...

Pour ce qui est des expriences elles-mmes:

   Il faut, avant tout, carter l'hypothse d'un compre... et s'il
   y a une supercherie, c'est Eusapia seule qui la commet, sans tre
   aide par personne et sans que personne s'en doute. De plus, si
   cette supercherie existe, elle se fait sans appareil, par des
   moyens trs simples presque enfantins. Eusapia.... n'a aucun
   objet dans sa poche ou ses vtements.

   Reste alors la seule hypothse possible, c'est qu'Eusapia trompe,
   en remuant les objets avec ses pieds ou avec ses mains, aprs
   avoir russi  dgager ses mains ou ses pieds des mains et des
   pieds de ceux qui sont chargs de la surveiller.

   Si ce n'est pas cela qui est l'explication, la ralit des
   phnomnes donns par elle me parat tout  fait certaine. Eh
   bien, je l'avoue, cette explication par des mouvements de ses
   pieds et de ses mains est peu satisfaisante. Dans quelques
   expriences....., celle, par exemple, de la chaise qui est venue
   derrire le rideau se placer sur le bras de M. Finzi, en
   demi-lumire..., je ne vois pas du tout comment la main d'Eusapia
   a pu se dgager, et comment, s'tant dgage, cette main a pu
   accomplir le mouvement en question. Je me dclare donc incapable
   de comprendre.

   Mais, d'autre part, il s'agit de faits si absurdes qu'il ne faut
   pas se satisfaire  trop bon compte[136]. Les preuves que je
   donne seraient bien suffisantes pour une exprience de chimie.
   Elles ne suffisent pas pour une exprience de spiritisme.......
   ...............................................................

  [136] Voil un reproche que--nos lecteurs en conviendront--l'on
  ne saurait adresser au scrupuleux directeur de la _Revue
  Scientifique_.

En dfinitive: _Quelque absurdes et ineptes que soient les expriences
faites par Eusapia, il me parat bien difficile d'attribuer les
phnomnes produits  une supercherie soit consciente, soit
inconsciente, ou  une srie de supercheries. Toutefois, la preuve
formelle,_ _irrcusable, que ce n'est pas une fraude de la part
d'Eusapia et une illusion de notre part, cette preuve formelle fait
dfaut._

_Il faut donc chercher de nouveau une preuve irrcusable._

    Charles RICHET.

On a pu s'en convaincre, il serait difficile d'tre, plus que M.
Richet, pntr du vritable esprit scientifique, de se montrer d'une
exigence plus scrupuleuse en fait de mthode et de preuves. Pareilles
qualits intellectuelles, jointes  un _philonisme_ aussi clair
qu'ardent, nous sont de sres garanties que la cause de la Psychologie
occulte ne saurait tre en de meilleures mains. Avec une telle
intellectualit, l'cueil,--s'il pouvait y en avoir un--serait
prcisment, par un ironique retour, une suspicion trop tenace, une
exigence pousse trop loin en fait de preuves....

Nous voici parvenu  la fin de cette tude des Phnomnes physiques
occultes, et cette progression  travers l'Absurde vient d'atteindre 
son plus haut sommet, celui o le vertige est proche...

Pas plus ici que prcdemment, l'on ne doit nous demander des
considrations plus ou moins dveloppes, plus ou moins subtiles sur
ces obscurs et inquitants mystres, car, partout, dans l'Occulte, nos
habitudes mentales, nos procds de raisonnement et d'apprciation se
trouvent en dfaut. De quelque ct qu'il se tourne, l'esprit se
heurte  des difficults presque insurmontables et surtout irritantes.
La seule attitude qui lui convienne donc, la seule rationnelle est une
expectative impartiale et attentive.

Certes, nous en avons assez dit pour exciter  d'exhilarantes joies ou
 d'apitoys haussements d'paules les dlectables exemplaires humains
tiquets Beaux-Esprits. Et c'est dj un rsultat...

Aurons-nous russi de mme  susciter chez les mes srieuses, dans
les cerveaux sagement rceptifs, non pas un entranement passager, non
pas une conviction htive, mais la notion raisonne de l'_Anormal
possible_, mais un intrt rflchi pour les Phnomnes de l'Occulte?

Que cet espoir nous soit permis.


III. Des Mdiums

Nous ne pouvons terminer ce que nous avions  dire des Phnomnes
occultes, c'est--dire des Phnomnes dus, selon toute probabilit, 
une facult encore mystrieuse de l'organisme, sans dire un mot des
sujets qui prsentent un dveloppement plus ou moins remarquable de
cette facult.

Or, malgr l'importance vidente d'une pareille tude pour la solution
des divers problmes que nous venons de passer en revue, il semble
que, jusqu'ici, elle ait t un peu nglige; on s'est attach surtout
 la constatation aussi exacte que possible des faits--ce qui tait
rationnel, du reste--et l'on s'est content d'observations plus ou
moins superficielles sur les tats somatiques et psychiques des sujets
qui les produisaient. Il en rsulte que le type du mdium reste
encore  tablir.

Mais d'abord, il conviendrait de prciser o commence et o finit la
vritable mdiumnit.

A notre sens, on a trop souvent donn ce titre de mdium  des
personnes qui rentrent simplement dans la catgorie des sujets
hypnotiques: tels sont les mdiums  _incarnations_, _ criture
directe_, etc. Nous ne nions pas absolument que les phnomnes qu'ils
produisent puissent reconnatre d'autres causes, plus ou moins
occultes; mais comme, par l'automatisme psychologique, la dualit
crbrale, les variations de la personnalit, on les interprte d'une
faon satisfaisante, mme dans les cas les plus compliqus, nous
estimons que, dans le doute, on doit refuser  de tels sujets le don
de la vritable mdiumnit.

Qu'est-ce donc qui caractrise le mdium authentique? C'est, suivant
nous, la possession de ce _quelque chose_ de particulier comme dit
Croockes, de cette force spciale, encore si mal connue, que la
Science nomme Force psychique et qui produit des phnomnes absolument
distincts de ceux de l'Hypnotisme: mouvements d'objets sans contact,
matrialisations, etc.

Tel est pour nous le _seul Mdium_.

Est-ce  dire qu'il n'existe aucun point de ressemblance entre lui et
le _sujet_, aucun rapport entre les phnomnes de l'Hypnotisme et ceux
de la Mdiumnit transcendante?

Nous ne le pensons pas, et, pour ne citer qu'un fait, nous
rappellerons que si les grands mdiums produisent certains de leurs
prodiges  l'tat de veille, la production de certains autres exige
qu'ils soient tantt en lthargie, tantt en somnambulisme, ou tout au
moins dans un tat particulier encore mal dfini, et qui parat tre
intermdiaire  la veille et au sommeil: l'tat de _transe_, comme on
dit entre Spirites. Mais ici, plus que partout ailleurs, il faut se
mfier des analogies apparentes, et ce simple fait ne saurait suffire
 tablir entre le sujet et le mdium une tendance  la similitude,
tendance que nous souponnons depuis longtemps, sans que nous ayons
encore pu, faute de possder de rels mdiums, la vrifier d'une faon
certaine.

Or, on saisit sans peine les consquences d'un rapprochement entre la
Psychologie occulte et l'Hypnotisme. Si l'on pouvait dmontrer, en
effet, que les Phnomnes occultes ne sont en quelque sorte que les
phnomnes _transcendantaliss_ de l'Hypnotisme, il est presque
certain que la Psychologie occulte, dsormais moins suspecte, aurait
moins de prventions  vaincre et pourrait esprer, dans un avenir
plus proche, une solution satisfaisante de ses inquitants
problmes[137].

  [137] Ce rapprochement, M. de Rochas en lgitime plus que
  personne la supposition et l'espoir, lorsqu'il nous rvle, dans
  ses _Etats profonds de l'Hypnose_, quelques-uns des tonnants et
  nombreux mystres que recle encore l'Hypnotisme; il nous donne
  mme la quasi-certitude que celui-ci n'est, comme il le dit, que
  le vestibule d'un vaste et merveilleux difice.

Les affinits probables entre mdiums et sujets ont t depuis
longtemps pressenties. C'est ainsi que Perrier crivait, en 1854: Les
mdiums sont des somnambules incomplets[138], et qu'aprs lui,
Chevillard disait que c'est le mme phnomne qui produit le
somnambulisme et le spiritisme[139]. Mais ces auteurs, et d'autres
encore, n'avaient surtout en vue que les mdiums  incarnations, 
criture directe, etc., bref, ceux que l'on peut nommer les mdiums
_douteux_, en sorte que leurs conclusions ne sauraient tre probantes.

  [138] _Journal du Magntisme._ 1851, 79.

  [139] Chevillard: _Etudes exprimentales sur certains phnomnes
  nerveux, et solution rationnelle du problme spirite_. 1875.

Plus rcemment, M. Janet et le docteur Encausse (_Papus_) ont repris
cette tude comparative. Par malheur, ces auteurs, eux aussi,
s'occupent surtout de cette classe de mdiums chez lesquels
l'existence de la Force psychique n'est nullement dmontre, et M.
Janet n'a pas de peine  prouver qu'ici mdium et sujet ne font
qu'un[140].

  [140] Voy. son livre: l'_Automatisme psychologique_, p. 404 et
  suiv.

Suivant nous, le problme  rsoudre se pose ainsi: rechercher et
tablir les similitudes qui--soit pendant la veille, soit pendant le
sommeil--peuvent exister entre les sujets hypnotiques et _les
personnes qui, paraissant doues d'une Force spciale, produisent des
Phnomnes diffrant absolument de ceux de l'Hypnose_[141], tels que
mouvements d'objets sans contact, matrialisations, etc.

  [141] Cela revient  chercher si, dj, dans les phnomnes de
  l'Hypnose, ce quelque chose d'inconnu, que l'on a nomm Force
  psychique, n'intervient pas.

M. Encausse, dans son _Trait de Science occulte_, a consacr
plusieurs pages d'un intrt particulier  cette tude comparative; il
tablit un parallle entre le sujet et le mdium, d'abord  l'tat de
veille, puis dans le sommeil, et il parvient  tablir chez le second
l'existence de _phases_ analogues  celles que traverse le sujet. Ce
qui affaiblit un peu, du moins  notre avis, les conclusions de
l'auteur, c'est qu'il ne fait pas de diffrence, quant  leur origine,
entre les phnomnes mdianimiques qui peuvent s'interprter
scientifiquement (_typtologie_, mouvements de la table avec contact,
criture directe, incarnation, etc.) et les autres, ceux qui rvlent
seuls une mdiumnit relle. Il semble que, pour M. Encausse, un
mdium  incarnations soit aussi srement mdium que celui qui produit
des matrialisations ou des effets  distance[142]. Nous sommes
persuads que le savant chef de clinique du Dr Luys possde de solides
raisons pour penser ainsi; quant  nous, nous ne voulons pas affirmer,
encore un coup, que les incarnations et l'criture directe ne puissent
reconnatre une cause rellement mdianimique; mais comme ces faits
sont passibles d'une interprtation rationnelle--du moins dans tous
les cas que nous connaissons,--nous ne pouvons pas les considrer
comme dus srement  une facult,  une force occulte de l'organisme.

  [142] Voy. Papus: _Trait mthodique de Science occulte_, p. 867
  et suiv.

Que si l'on nous objecte que le mme mdium peut produire--ce qui est
vrai--des incarnations et des matrialisations, l'criture directe et
des effets  distance, nous rpondrons que cela ne saurait nullement
prouver l'identit de cause des phnomnes. Les thories de
l'automatisme psychologique et des variations de la personnalit
expliquent suffisamment les premiers de ces faits et, pour le moment,
restent impuissantes devant les seconds: simplement.

En rsum, disons donc que si certains mdiums, les mdiums 
incarnations,  criture directe, etc.--les plus nombreux--peuvent
tre et ont t justement assimils aux sujets hypnotiques, pareille
assimilation, bien que probable, reste encore  tablir entre ces
mmes sujets et les grands, les vritables mdiums, c'est--dire ceux
qui, dous d'une force spciale, produisent des phnomnes que nulle
donne de l'Hypnotisme ne peut plus interprter.

Et maintenant, rappelons en substance que les mdiums sont, le plus
souvent, des tres trs nerveux, trs impressionnables, enclins 
l'envie,  la dissimulation et d'une susceptibilit qui rend leur
commerce difficile. La plupart du temps, ils prsentent des tares
nerveuses plus ou moins graves, et les cas ne sont pas rares de
mdiums morts fous[143].

  [143] Voir plus bas l'opinion de M. Lombroso  ce sujet.

Nous le rptons, les examens dtaills et complets, tant, au point
de vue anatomo-physiologique que psycho-pathologique, font presque
entirement dfaut. On en est donc rduit, jusqu' maintenant,  des
notions trs vagues sur ces tres tranges.

La force qu'ils possdent leur est-elle particulire? et ne saurait-on
en trouver le rudiment chez les autres tres?

Nous n'en savons rien pour le moment; il est bon toutefois de se
rappeler que, lors des premiers travaux sur l'hypnotisme, on croyait
trs restreint le nombre des personnes hypnotisables, et que, depuis,
ce nombre s'est singulirement accru.

Un des caractres psychiques dominant chez les mdiums, c'est la
tendance au mensonge,  la tricherie. On peut mme dire que c'est 
leurs nombreuses fraudes qu'est d le discrdit qui, aujourd'hui
encore, entrave d'une faon si fcheuse les progrs de la Psychologie
occulte. Ici, comme partout ailleurs, on conclut trop vite du
particulier au gnral, et l'on s'imagine que, parce qu'un mdium a
t surpris la main dans le sac, il ne saurait partout et toujours
que tricher. Or, il n'en est pas du tout ainsi. Certes, nous ne
saurions trop dnoncer et trop mettre en garde contre les nombreux
jongleurs qui se donnent effrontment pour mdiums; mais il n'en est
pas moins vrai que, d'aprs le peu que nous en savons, la facult
mdianimique parat tre trs capricieuse, trs variable chez le mme
individu, d'un jour  l'autre, d'une heure  l'autre; il en rsulte
qu'un bon mdium, dsesprant d'obtenir par son seul fluide certains
phnomnes qu'on lui demande, peut se laisser entraner--parfois
inconsciemment-- simuler la production de ces phnomnes. Du reste,
voici ce que dit M. Dariex, au sujet des fraudes des mdiums et des
prcautions  prendre dans l'exprimentation des phnomnes
psychiques[144]:

Il ne faudrait pas conclure que tout est supercherie et que les faits
n'existent pas; nous avons la ferme conviction que des faits d'ordre
psychique ou, si l'on veut, spiritiques, existent, et il ne nous est
plus permis de repousser la tlpathie, ni la lucidit; quant aux
mouvements d'objets sans contact, nous avons de puissantes raisons
pour en admettre la ralit, mais nous tenions  dmontrer que
l'exprimentation de ces phnomnes est dlicate et difficile, et que,
pour la mener  bien, il est utile, comme d'ailleurs pour la plupart
des choses, d'en avoir une longue pratique.

  [144] Dariex: _De l'exprimentation dans les Phnomnes
  psychiques_, Annales des Sciences psychiques, no 6, 1re anne.
  L'un des plus clbres mdiums-imposteurs que l'on connaisse est
  celui qui, sous les noms de _Cagliostro_ et de _Joseph Balsamo_,
  fit tant de bruit  la fin du XVIIIe sicle. Voy. le curieux
  passage que, dans ses _Mmoires_, Goethe consacre  cet
  aventurier sicilien et  sa famille, qui valait mieux que lui.
  (Goethe: _Mmoires_, tome II, page 140 et suiv. Charpentier,
  1885).

Les mdiums sont habiles et trs enclins  la supercherie, mme quand
ils ne sont pas gags et n'ont aucun intrt matriel  tromper.
Beaucoup d'entre eux... simulent le phnomne attendu, s'il ne se
produit pas naturellement, ou s'il tarde  se produire; tantt ils
agissent inconsciemment, tantt ils sont plus ou moins conscients,
mais sont mus par une impulsion  laquelle ils ne peuvent rsister.
Cette impulsion  simuler le phnomne, dj longtemps attendu, n'est
pas exclusive aux mdiums, beaucoup de personnes l'prouvent, mais,
plus nergiques ou moins impressionnables que ces derniers, elles y
rsistent d'habitude...

Les spirites prtendent que les esprits aiment la musique, qu'elle
aide aux phnomnes.

Beaucoup de mdiums ont, en effet, l'habitude de demander que l'on
chante ou que l'on joue de quelque instrument de musique;  les
entendre, on serait plus mlomane dans l'autre monde que dans
celui-ci... Ces bons esprits auraient-ils aussi une grande
prdilection pour les odeurs, spcialement pour l'ther, dont l'odeur
pntrante se rpand immdiatement dans toute la pice? Les phnomnes
augmenteraient beaucoup en intensit, disent les spirites et les
occultistes.

Nous ne croyons pas que ces deux affirmations aient jamais t
prouves, tandis que nous savons que les mdiums profitent souvent de
ce que le chant masque le bruit de leurs mouvements et dtourne
l'attention des assistants, pour tricher plus  leur aise; ils sont
aussi plus  leur aise pour produire des phnomnes lumineux, quand
l'odeur de l'ther masque celle du phosphore.

D'o la ncessit grande, quand on se livre  l'exprimentation des
phnomnes psychiques, de se mfier de la musique, des odeurs et des
mdiums.

Au reste, disons, en finissant, que, d'une faon gnrale, nous
dconseillons la pratique des Phnomnes occultes. Certes, leur seule
pense pourrait, par les problmes levs qu'elle suggre, secouer
peut-tre l'apathique adisme qui, en ces jours de matrialit
triomphante, n'a que de trop nombreux et de trop fervents adeptes;
mais les dangers que prsentent des recherches de ce genre, pour un
parfait quilibre mental, doivent les faire interdire aux esprits
qu'une ducation intellectuelle solide n'a pas prmunis l-contre.

Seuls, les mdecins, dont le concours pourrait tre si prcieux, ne
devraient ngliger aucune occasion de faire des expriences
mdianimiques. Leurs efforts n'auraient-ils que des rsultats
mdiocres, la Psychologie occulte--nous le rptons--touche  des
questions d'une telle transcendance, que son seul commerce pourrait
les arracher  cette incuriosit intellectuelle, dans laquelle la
pratique exclusive et terre--terre de leur art n'a que trop de
tendance  les enliser.


IV. Thories mises pour expliquer les divers Phnomnes occultes

Nous avons dj dit,  plusieurs reprises, que la partie thorique de
notre tude serait brve et que nous aurions garde de nous lancer dans
la discussion des thories diverses, mises pour l'interprtation des
Phnomnes occultes. On connat les raisons de prudence intellectuelle
qui motivent cette rserve. Mais nous jugerions notre travail
incomplet si nous n'y faisions figurer au moins un expos de ces
tentatives d'explication.

Voici donc, d'aprs MM. Croockes et Gibier, le rsum de ces
thories[145]:

1re THORIE.--Les phnomnes sont tous le rsultat de fraudes,
d'habiles arrangements mcaniques ou de prestidigitation; les mdiums
sont des imposteurs et les assistants des imbciles.

  [145] Voyez: Croockes: _Force psychique_, p. 174 et
  suiv.--Gibier: _Spiritisme_, p. 310 et suiv.

Il est vident que cette thorie ne peut expliquer qu'un trs petit
nombre de faits srieusement observs.

2me THORIE.--Les personnes qui assistent  une sance sont victimes
d'une espce de folie ou d'illusion, et s'imaginent qu'il se produit
des phnomnes qui n'existent rellement pas.

Les expriences faites avec le secours d'instruments enregistreurs
rfutent aisment cette thorie.

3me THORIE.--Tout est produit par le diable ou ses suppts. C'tait
la thorie de de Mirville, c'est celle de toutes les glises
chrtiennes.--_Thorie dmoniaque._

4me THORIE.--Il existe une catgorie d'tres, un monde immatriel,
vivant  ct de nous et manifestant sa prsence dans certaines
conditions. Ce sont ces tres qu'on a connus de tout temps sous le nom
de _gnies_, _fes_, _sylvains_, _lutins_, _gnmes_, _farfadets_, etc.
A cette thorie se rattache celle des boudhistes de l'Inde et d'Europe
(thosophes) qui mettent les phnomnes sur le compte d'esprits vitaux
incomplets, d'tres non finis appels _Elmentals_.--_Thorie
gnmique._

5me THORIE.--Toutes ces manifestations sont dues aux esprits ou mes
des morts, qui se mettent en rapport avec les vivants, en manifestant
leurs qualits ou leurs dfauts, leur supriorit ou, au contraire,
leur infriorit, tout comme s'ils vivaient encore.--_Thorie
spirite._

6me THORIE.--Un fluide spcial se dgage de la personne du mdium, se
combine avec le fluide des personnes prsentes, pour constituer un
personnage nouveau, temporaire, indpendant dans une certaine mesure,
et produisant les phnomnes connus.--Cette thorie pourrait
s'appeler: _Thorie de l'tre collectif_.

On pourrait la nommer aussi _Thorie de la Force psychique_.

Le professeur Lombroso vient de la reprendre  propos des expriences
de Naples et d'en prsenter une variante. Comme ces expriences ont
fait grand bruit, nous allons citer les principaux passages de
l'interprtation qu'a voulu en donner l'minent anthropologiste.

   Aucun de ces faits, dit-il (qu'il faut pourtant admettre, parce
   qu'on ne peut nier des faits qu'on a vus), n'est de nature  faire
   supposer, pour les expliquer, un monde diffrent de celui admis
   par les neuro-pathologistes. Avant tout, il ne faut pas perdre de
   vue que Mme Eusapia est nvropathe, qu'elle reut dans son enfance
   un coup au parital gauche, ayant produit un trou assez profond
   pour qu'on puisse y enfoncer un doigt, qu'elle resta sujette
   ensuite  des accs d'pilepsie, de catalepsie, d'hystrie, qui se
   produisent surtout pendant les phnomnes mdianimiques; qu'elle
   prsente enfin une remarquable obtusit du tact. C'taient des
   nvropathes aussi, ces mdiums admirables, tels que Home, Slade,
   etc... Eh bien! je ne vois rien d'inadmissible  ce que, chez les
   hystriques et les hypnotiques, l'excitation de certains centres,
   qui devient puissante par suite de la paralysie de tous les autres
   et provoque alors une transposition et une transmission des forces
   psychiques, puisse aussi amener une transformation en force
   lumineuse ou en force motrice. On comprend ainsi comment la force,
   que j'appellerai cordiale ou crbrale, d'un mdium, peut, par
   exemple, soulever une table, tirer la barbe de quelqu'un, le
   battre, le caresser, phnomnes assez frquents dans ces cas.

   Pendant la transposition des sens due  l'hystrisme, quand, par
   exemple, le nez et le menton voient (et c'est un fait que j'ai vu
   de mes yeux), alors que pendant quelques instants tous les autres
   sens sont paralyss, le centre cortical de la vision, qui a son
   sige dans le cerveau, acquiert une telle nergie qu'il se
   substitue  l'oeil.......

        *       *       *       *       *

   Examinons maintenant ce qui arrive quand il y a transmission de
   pense. Dans certaines conditions, trs rares, le mouvement
   crbral, que nous appelons pense, se transmet  une distance
   petite ou grande. Or, de la mme manire que cette force se
   transmet, elle peut aussi se transformer, et la force psychique
   devient force motrice: il y a, dans l'corce crbrale, des amas
   de substance nerveuse (centres moteurs) qui prsident prcisment
   aux mouvements et qui, tant irrits, comme chez les pileptiques,
   provoquent des mouvements trs violents dans les organes moteurs.
   On m'objectera que ces mouvements spiritiques n'ont pas comme
   intermdiaire le muscle, qui est le moyen le plus commun de
   transmission des mouvements; mais la pense, non plus, dans les
   cas de transmission, ne se sert plus de ses voies ordinaires de
   communication, qui sont la main et le larynx. Dans ce cas,
   pourtant, le moyen de communication est celui qui sert  toutes
   les nergies et qu'on peut nommer, en se servant d'une hypothse
   constamment admise, l'ther, par lequel se transmettent la
   lumire, l'lectricit. Ne voyons-nous pas l'aimant faire mouvoir
   le fer, sans aucun intermdiaire visible? Dans les faits spirites,
   le mouvement prend une forme se rapprochant davantage de la
   volitive, parce qu'il part d'un moteur qui est en mme temps un
   centre psychique: l'corce crbrale. La grande difficult
   consiste  admettre que le cerveau est l'organe de la pense et
   que la pense est un mouvement; car, du reste, en physique, il n'y
   a pas de difficult  admettre que les nergies se transforment et
   que telle nergie motrice devient lumineuse ou calorique.

   Aprs l'ouvrage de M. Janet sur l'automatisme inconscient, il n'y
   a plus  chercher  expliquer les cas des mdiums crivains....
   Lorsque la table donne rponse exacte (par exemple, quand elle dit
   l'ge d'une personne que celle-ci est seule  connatre),
   lorsqu'elle cite un vers dans une langue inconnue au mdium, ce
   qui tonne trangement les profanes, cela arrive parce qu'un des
   assistants connat cet ge, ce nom, ce vers et y fixe sa pense
   vivement concentre,  l'occasion de la sance, et qu'il transmet
   ensuite sa pense au mdium qui l'exprime par ses actes, et la
   reflte quelquefois chez un des assistants: justement parce que la
   pense est un mouvement; non seulement elle se transmet, mais
   encore elle se reflte. J'ai observ des cas d'hypnotisme o la
   pense, non seulement se transmettait, mais se refltait en
   bondissant chez une troisime personne, qui n'tait ni l'agent ni
   le sujet, et n'avait pas t hypnotise. C'est ce qui arrive pour
   la lumire et l'onde sonore....

   L'objection faite par la plupart des gens est celle-ci:

   Pourquoi le mdium, Mme Eusapia, par exemple, a-t-il un pouvoir
   qui manque aux autres?--De cette diffrence avec tout le monde
   surgit le soupon d'une duperie, soupon naturel, surtout chez les
   mes vulgaires, et qui est l'explication plus simple, plus dans le
   got de la multitude qui vite de rflchir, d'tudier[146]. Mais
   ce soupon disparat dans l'esprit du psychologue, vieilli dans
   l'examen des hystriques et des simulateurs. Il s'agit,
   d'ailleurs, de faits trs simples et assez vulgaires (tirer la
   barbe, soulever la table)  peu prs toujours les mmes, et qui se
   rptent avec une invariable monotonie, tandis qu'un simulateur
   saurait les changer, en inventer de plus amusants et plus
   merveilleux.

  [146] Disons mieux, cette multitude dont parle M. Lombroso--_et
  non toujours la plus vulgaire_--a non seulement de
  l'indiffrence, mais encore, souvent, de la haine pour l'ide.

   En outre, les charlatans sont trs nombreux, et les mdiums trs
   rares.... Si les faits spcifiques taient toujours simuls, ils
   devraient tre trs nombreux et non des exceptions.--Je le rpte,
   on doit chercher la cause des phnomnes dans les conditions
   pathologiques du mdium mme... Et la grande erreur de la majorit
   des observateurs est d'tudier le phnomne hypnotique et non pas
   le terrain o il nat. Or, le mdium, Mme Eusapia, prsente des
   anomalies crbrales trs graves, d'o vient sans doute
   l'interruption des fonctions de quelques centres crbraux, tandis
   que s'accrot l'activit d'autres centres, notamment des centres
   moteurs. Voil la cause des singuliers phnomnes mdianimiques.
   Quelquefois, les phnomnes spciaux aux hypnotiss et aux mdiums
   arrivent, il est vrai, chez des individus normaux, mais au moment
   d'une profonde motion, chez les mourants, par exemple, qui
   pensent  la personne chrie avec toute l'nergie de la priode
   pragonique. La pense se transmet alors, sous forme d'image, et
   nous avons le fantme qu'on appelle aujourd'hui hallucination
   vridique ou tlpathique[147].

  [147] Et lorsque l'image de l'agent se manifeste alors que
  celui-ci ne court aucun danger et ne pense pas du tout au sujet?

   Et justement parce que le phnomne est pathologique et
   extraordinaire, on le rencontre seulement dans des circonstances
   graves et chez des individus qui ne prsentent pas une grande
   intelligence, du moins  l'instant de l'accs mdianimique. Il est
   probable que dans les temps trs reculs, quand le langage tait 
   l'tat embryonnaire, la transmission de la pense tait beaucoup
   plus frquente et que beaucoup plus frquents aussi taient les
   phnomnes mdianimiques, qu'on appelait alors magie,
   prophtie[148]. Mais, avec le progrs, avec le perfectionnement de
   l'criture et du langage, le moyen de la transmission directe de
   pense fut destin  disparatre compltement, tant devenu
   inutile et mme nuisible(?) et peu commode, parce qu'il
   trahissait les secrets et communiquait les ides avec une
   exactitude insuffisante. Quand l'on eut enfin compris que ces
   formes ncropathiques n'avaient pas l'importance qu'on leur
   attribuait et qu'elles taient pathologiques et non divines, on
   vit diminuer et disparatre les magies, les fantmes, soi-disant
   miracles, qui taient presque tous des phnomnes rels, mais
   mdianimiques. Chez les peuples civiliss on ne rencontra plus
   toutes ces manifestations qu'en des cas trs rares, tandis
   qu'elles continuent sur une vaste chelle chez les peuples
   sauvages(?) et les individus nvropathiques.

  [148] Avancer que lorsque la Magie tait florissante, le langage
  tait encore  l'_tat embryonnaire_, nous semble un peu hasard.

   Etudions, observons donc, comme dans la nvrose, les convulsions,
   l'hypnotisme, le sujet plus que le phnomne, et nous trouverons
   l'explication de celui-ci plus complte et moins merveilleuse
   qu'elle ne semblait tout d'abord. Pour le moment, dfions-nous de
   cette prtendue finesse d'esprit qui consiste  voir partout des
   simulateurs et  nous croire seuls les savants, tandis que
   prcisment cette prtention pourrait nous plonger dans l'erreur.

    LOMBROSO.

    Turin, 12 mars 1892.

Voil qui est parfait. Mais s'il est prudent de se dfier d'une
finesse d'esprit trop aigu, l'on doit, ce nous semble, agir de mme
envers certaines hypothses trs brillantes, trs sduisantes sans
doute, mais un peu prilleuses...

La thorie du savant italien explique suffisamment certains cas; mais,
sans que nous ayons besoin de les prciser, elle reste insuffisante
devant d'autres...

Comme le sujet qui nous occupe semble, de par son irritant mystre,
possder, plus que tout autre, le don de susciter des thories et des
hypothses, le lecteur nous permettra de citer, en terminant, pour le
bien de sa discipline intellectuelle et de la ntre propre, les
passages suivants du livre admirable et naturellement peu connu de
Stallo: _la Matire et la Physique moderne_. En des tudes o les faux
pas de l'esprit peuvent tre si frquents, on ne saurait trop insister
sur les vritables procds logiques.

   Quand un nouveau phnomne se prsente  l'homme de science ou 
   l'observateur ordinaire, cette question se pose  l'esprit de
   l'un comme de l'autre: Qu'est-ce?--et cette question signifie
   simplement: De quel fait connu, familier, ce fait trange en
   apparence, inconnu jusqu'ici, est-il une nouvelle forme?--de quel
   fait connu, familier, est-il un dguisement ou une explication?
   Ou, en tant que l'identit partielle ou totale de plusieurs
   phnomnes est la base de la classification (une classe tant un
   certain nombre d'objets ayant une ou plusieurs proprits en
   commun), on peut dire aussi que toute explication, y compris
   l'explication par hypothse, est, au fond, une classification.
   Telle tant la nature essentielle de l'explication scientifique,
   dont l'hypothse est une forme  titre d'essai, il en rsulte
   qu'aucune hypothse ne peut tre valide, si elle n'identifie tout
   ou partie du phnomne qu'elle est destine  expliquer, avec un
   ou plusieurs autres phnomnes pralablement observs. La
   premire rgle, la rgle fondamentale de tout raisonnement
   hypothtique dans la science, peut formellement se rsoudre en
   deux propositions:--la premire est que toute hypothse valide
   doit tre une identification de deux termes: le fait  expliquer
   et un fait par lequel on l'explique;--et la seconde, que ce
   dernier fait doit tre connu par l'exprience.

   D'aprs la premire de ces propositions, toute hypothse est
   frivole quand elle substitue une supposition  un fait. C'est ce
   qu'on appelle, dans le langage scolastique, expliquer _obscurum
   per obscurius_, ou bien--la supposition tant l'expression du
   fait lui-mme sous une autre forme, le fait rpt--expliquer
   _idem per idem_. La frivolit de ces hypothses confine  une
   purilit dplorable quand elles remplacent un fait simple par
   plusieurs suppositions arbitraires, parmi lesquelles est le fait
   lui-mme... Pour remplir la premire condition de sa validit,
   une hypothse doit mettre le fait  expliquer en relation avec un
   ou plusieurs autres faits, en identifiant une partie ou la
   totalit du premier avec une partie ou la totalit du second.
   Dans ce sens, on a dit, avec raison, qu'une hypothse valide
   rduit le nombre des lments non compris d'un phnomne.

Quant  la seconde condition de validit des hypothses:

   Le phnomne explicatif (c'est--dire celui avec lequel est
   identifi le phnomne  expliquer) doit tre une donne de
   l'exprience, elle quivaut en substance  la partie de la
   premire _regula philoso-phandi_ de Newton, dans laquelle il
   insiste sur ce point que la cause choisie pour l'explication des
   choses de la nature doit tre une _vera causa_, terme qu'il ne
   dfinit pas expressment dans les _Principia_, mais dont le sens
   peut tre extrait du passage suivant de son _Optique_: Dire que
   chaque espce de choses est doue d'une qualit spcifique
   occulte, par laquelle elle agit et produit des effets manifestes,
   c'est ne rien dire. Mais exprimer deux ou trois principes
   gnraux du mouvement, tirs des _phnomnes_, et ensuite montrer
   comment les proprits et actions de toutes les choses
   matrielles dcoulent de ces principes manifestes, ce serait
   faire un grand pas en philosophie, quand mme les oeuvres de ces
   principes ne seraient pas encore dcouvertes[149]....

  [149] Stallo: _La Matire et la Physique moderne_. (Alcan, 1884),
  p. 77 et suiv.

Telles sont les rgles d'intellect, qu'en Psychologie occulte, plus
encore que partout ailleurs, on devrait avoir constamment prsentes,
lorsqu'on aborde l'interprtation des phnomnes[150].

  [150] Deux essais d'explication scientifique des Phnomnes
  psychiques occultes viennent d'tre rcemment tents, l'un par M.
  Durand (de Gros), dans son _Merveilleux scientifique_ (Paris,
  Alcan, 1894), l'autre par le docteur Fugairon, dans son Essai sur
  les _Phnomnes lectriques des tres vivants_ (Paris, Chamuel.
  1894). Nous ne saurions trop recommander  nos lecteurs l'tude
  attentive de ces deux savants ouvrages.




CONCLUSIONS


Il est certains sujets qui portent en eux-mmes leurs conclusions: ce
sont ceux qui, exempts de toute intervention, de toute opinion
personnelle de l'auteur qui les traite, ne comprennent que le simple
nonc des faits. Nous avons tenu--tout le long de ces pages--
conserver rigoureusement  notre tude ce caractre d'argumentation,
pour ainsi dire impersonnelle, d'argumentation par les Faits et rien
que par les Faits. Nous effaant constamment devant eux, nous les
avons laiss parler  notre place. En un sujet encore aussi obscur,
aussi discut et dont les consquences peuvent tre si graves, ce
systme d'exactitude positive s'imposait.

Mais les documents que nous avons voulu donner comme unique soutien 
notre thse ont-ils toutes les garanties qui forment l'loquence des
Faits? S'ils ne les possdent, s'ils ne peuvent pas les possder
toutes (en une science encore si neuve), ils en prsentent du moins de
suffisantes et,  notre avis, de dcisives: d'une part le nombre, de
l'autre la qualit des tmoignages.--Et c'est sur ce dernier argument
qu'il convient surtout d'insister.

Le savant directeur de la _Revue scientifique_ le dit lui-mme: Il
n'est pas possible que tant d'hommes distingus d'Angleterre,
d'Amrique, de France, d'Allemagne, d'Italie, se soient grossirement
et lourdement tromps. Toutes les objections qu'on leur a faites, ils
les avaient peses et discutes: on ne leur a rien appris, en leur
opposant soit le hasard possible, soit la fraude, et ils y avaient
song bien avant qu'on le leur ait reproch; de sorte que j'ai peine 
croire que tout leur travail ait t strile et qu'ils aient
expriment, mdit, rflchi sur de dcevantes illusions[151].

  [151] Richet: L'Avenir de la Psychologie, in _Annales des
  Sciences psychiques_, no 6, 2me anne.

Si donc les Phnomnes occultes ont tant de peine  se faire admettre
de l'Ide contemporaine, ce n'est point surtout parce que les
tmoignages qui les affirment sont en quantit ou de valeur
insuffisantes. Au fond--est-il besoin de le dire?--ce qui prvient les
esprits contre l'Occulte, ce qui le leur rend suspect et intolrable,
c'est uniquement son inconcevabilit. La question se ramne donc, en
dernire analyse,  celle-ci: La concevabilit est-elle--et dans
quelle mesure--une preuve de ralit possible?

On sait quels vifs dbats cette question a suscits dans la
philosophie contemporaine; on connat les rponses opposes que lui
ont faites Stuart Mill et ses lves d'un ct, Whewel et Herbert
Spencer de l'autre. Tandis que les premiers soutiennent que notre
incapacit de concevoir une chose n'implique pas forcment son
impossibilit, Whewel et Spencer affirment que ce qui est inconcevable
ne peut pas tre rel ou vrai. Nous n'avons pas  entrer ici dans le
dtail de cette discussion philosophique, d'autant que l'on n'ignore
pas notre opinion  cet gard; bornons-nous donc  citer les paroles
suivantes de Stallo, qui la rsument exactement:

Gnralement parlant, l'inconcevabilit d'un fait physique, par suite
de son dsaccord avec des notions prconues, n'est pas une preuve de
son impossibilit ou de sa non-existence. Le progrs intellectuel
consiste presque toujours  rectifier ou renverser de vieilles ides,
dont un grand nombre ont t considres comme videntes, pendant de
longues priodes intellectuelles... On pourrait en accumuler des
exemples indfiniment. Jusqu' la dcouverte de la dcomposition de
l'eau, de la vritable combustion et des affinits relatives du
potassium et de l'hydrogne pour l'oxygne, il tait impossible de
concevoir une substance qui brlt au contact de l'eau; un des
attributs reconnus de l'eau--en d'autres termes, une partie du concept
d'eau--tait qu'elle est le contraire du feu. Ce concept pralablement
tait faux, et quand il fut dtruit, l'inconcevabilit d'une substance
telle que le potassium disparut[152].

  [152] Stallo, _loc. cit._, p. 109 et suiv.

  Nous l'avons dit: la seule notion des Phnomnes que nous venons
  d'tudier confine aux questions les plus leves, suggre les plus
  transcendants problmes. C'est ainsi que l'on se demande si de la
  solution de cette nouvelle et si grave Inconnue ne pourra pas
  rsulter--entre autres consquences--la dfaite ou le triomphe
  dfinitifs de l'un ou de l'autre des deux grands systmes en
  prsence: le Matrialisme et le Spiritualisme.

  L'on doit affirmer que la matire, quelle qu'elle soit, est
  munie, pourvue et forme de telle sorte que toute vertu, toute
  essence, tout acte et tout mouvement peuvent en tre des
  consquences ou des manations naturelles[152-a].

  Cette affirmation de Bacon, la Psychologie occulte la
  confirmera-t-elle? ou bien en sera-t-elle la rfutation aussi
  dcisive qu'imprvue? La fameuse dclaration de Tyndall ne saurait
  suffire  dcider notre opinion:

  Mettant bas tout dguisement, dit-il, voici l'aveu que je crois
  de voir faire devant vous: quand je jette un regard en arrire sur
  les limites de l'exprience exprimentale, je discerne au sein de
  cette matire--que, dans notre ignorance et tout en proclamant
  notre respect pour son Crateur, nous avons jusqu'ici couverte
  d'opprobre,--la promesse et la puissance de toutes les formes et
  de toutes les qualits de la vie[152-b].

  Disons-le encore une fois: Nul ne peut affirmer ds maintenant
  connues toutes les modalits de la Matire et de la Force; nul,
  non plus, ne peut certifier que ces deux concepts (en ralit ce
  n'est pas autre chose) suffisent et suffiront toujours  tout
  expliquer....

    [152-a] Discours inaugural prononc, en aot 1874, au Congrs de
    l'Association britannique,  Belfast.

    [152-b] Bacon: _De Princ. atque Orig._ Opp. d. Bohn, vol. II, p.
    691.

Donc, puisque, d'une part, l'observation positive,--nous pensons
l'avoir suffisamment montr,--de l'autre, l'analyse philosophique,
loin d'infirmer la proposition mise en tte de ces pages, semblent au
contraire la lgitimer, nous n'hsitons pas  la prendre pour
conclusion de notre travail.

Et nous rptons avec M. Richet:

_Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mles aux forces connues
et dcrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication
mcanique, simple, vulgaire, ne suffit pas  expliquer tout ce qui se
passe autour de nous; en un mot qu'_IL Y A DES PHNOMNES PSYCHIQUES
OCCULTES[153].

  [153] Ch. Richet: _Lettre de M. Dariex, Ann. des Sciences
  Psychiques_, no 1, 1re anne.

On s'en souvient, nous avons jug ncessaire--non par une sotte
pusillanimit intellectuelle, mais parce que l'tat actuel de la
question l'exigeait--d'tablir des degrs, des nuances dans
l'admissibilit de ces divers Phnomnes; ces rserves ne sauraient
pourtant infirmer en rien la conclusion ci-dessus, la seule  retenir,
et qui peut se rsumer en ces quelques mots vulgaires, mais
significatifs: IL Y A SUREMENT QUELQUE CHOSE.

Maintenant, et pour dire un mot des causes possibles de tout cet
Absurde, parviendrons-nous  mieux connatre la plus probable[154]
d'entre elles, cette Force psychique  peine entrevue jusqu'ici?
Russirons-nous--comme nous fmes pour le fluide lectrique--
pntrer les modes de sa production et de son activit,  la manier
selon nos dsirs, en un mot,  nous l'asservir?

  [154] Au moins, pour une partie des Phnomnes psychiques, sinon
  pour tous.

Un jour viendra, dit Humboldt, o les forces qui s'exercent
paisiblement dans la nature lmentaire, comme dans les cellules
dlicates des tissus organiques, sans que nos sens aient encore pu les
dcouvrir, reconnues enfin, mises  profit et portes  un haut degr
d'activit, prendront place dans la srie indfinie des moyens 
l'aide desquels, en nous rendant matres de chaque domaine particulier
dans l'empire de la nature, nous nous lverons  une connaissance
plus intelligente et plus anime de l'empire du monde.

La Force psychique est-elle au nombre de ces forces, et la prdiction
d'Humboldt se ralisera-t-elle  son sujet? Il serait peu
philosophique de le nier, tmraire de l'affirmer.

Assurment, les effets qu'elle a produits jusqu' prsent sont
relativement faibles; mais quand Galvani s'amusait  faire danser des
grenouilles, prvoyait-il qu'un sicle aprs, cette force,  peine
perceptible qu'il venait de dcouvrir, clairerait Paris?[155]

  [155] De Rochas.

Quel que soit son sort dans l'avenir, maintenant que l'existence de ce
nouveau mode de l'Energie est  peu prs dmontre, en dehors de
toute erreur, en dehors de toute fraude, il faut, sans plus hsiter,
le soumettre aux ordinaires procds d'investigation scientifique,
car, Sir William Thomson l'a dclar: La Science est tenue, par
l'ternelle loi de l'honneur,  regarder en face et sans crainte tout
problme qui peut franchement se prsenter  elle[156].

  [156] Discours prononc, en 1871, devant l'_Association
  britannique_,  Edimbourg.

Or--que l'on nous permette de revenir encore sur ce point--croire que
parce que certains de ces problmes affectent des donnes absolument
contraires  celles qui nous sont familires, ils ne sauraient
exister, c'est se faire fort par une tmraire prsumption de savoir
jusques o va la possibilit[157], c'est, du mme coup, interdire
toute investigation scientifique, en dehors des rgions dj connues,
c'est arrter net l'volution progressive de la Science. Pareilles
affirmations ne peuvent tre le fait que d'un imprudent oubli des
leons infliges  l'esprit de l'homme par l'histoire des sciences...

  [157] Montaigne: ESSAIS.--_C'est folie de rapporter le vray et le
  faulx au jugement de notre suffisance._

Certes, nous ne nous dissimulons pas que ces tudes si nouvelles nous
rservent peut-tre bien des dceptions. Qu'importe, s'il nous reste
une chance, une seule d'atteindre  des rsultats dont on peut dire
que les entrevoir seulement effare l'imagination!

Non pas, cependant, que, dans leur essence, les Phnomnes occultes
soient plus merveilleux que n'importe lequel des faits qui se
passent journellement sous nos yeux. Pour tout esprit tant soit peu
philosophique, les mouvements d'un objet sans contact ne constituent
pas un incomprhensible plus profond, un prodige plus tonnant que
la germination d'une simple graine. L'absurde n'est-il pas, suivant le
mot de Goethe, la vritable me de notre monde? Seulement, les
Phnomnes de l'Occulte sont en dehors de notre exprience
journalire, ils bouleversent notre routine mentale; de plus--et c'est
ce qui achve de dsorbiter l'esprit--ils nous rvlent l'existence
probable de nouveaux, d'inesprs lments dans la srie des Forces,
ils projettent de rvlatrices et aveuglantes lueurs dans les tnbres
de ces mystrieux Au-del que la pense humaine a toujours
souponns et jamais pntrs...

Donc, encore un coup, et c'est ici notre seconde
conclusion--corollaire logique de la premire,--il est temps d'entrer
et d'entrer hardiment dans ces rgions de l'Occulte, trop longtemps
l'apanage de la Superstition et de la Fraude; il est temps de
reconnatre ce nouveau et peut-tre si fertile domaine, auquel M.
Lodge assigne les limites suivantes:

Limitrophe  la fois, dit-il,  la physique et  la psychologie,
cette rgion intermdiaire entre l'nergie et la vie, entre l'esprit
et la matire, est borne au nord par la psychologie, au sud par la
physique,  l'est par la physiologie, et  l'ouest par la pathologie
et la mdecine..... Jusqu' prsent, nous avons trop hsit  pntrer
dans ce nouveau domaine, mais bientt nous l'envahirons.

Et il continue par ces paroles, qui seront les dernires de notre
tude:

Ce que nous savons n'est rien auprs de ce qui nous reste 
apprendre, dit-on souvent, quoique parfois sans conviction. Pour moi,
c'est la vrit la plus littrale, et vouloir restreindre notre examen
aux territoires dj  demi-conquis, c'est tromper la foi des hommes
qui ont lutt pour le droit de libre examen, c'est trahir les
esprances les plus lgitimes de la Science.




TABLE DES MATIRES


                                                          Pages
    PRAMBULE                                                 v

    INTRODUCTION                                            vii

    HISTORIQUE                                               17

    DIVISION DU SUJET                                        41


    PREMIRE PARTIE

    PREMIRE CLASSE--PHNOMNES PSYCHIQUES OCCULTES

    PREMIER GENRE.--_Tlpathie_                             45

          A.--Hallucinations tlpathiques visuelles         63

          B.--Hallucinations tlpathiques auditives         73

          C.--Hallucinations tlpathiques tactiles          81

          D.--Hallucinations tlpathiques rciproques       89

          E.--Hallucinations tlpathiques collectives       92

    DEUXIME GENRE.--_Lucidit ou clairvoyance_             100

    TROISIME GENRE.--_Pressentiment_                       112


    DEUXIME PARTIE

    DEUXIME CLASSE--PHNOMNES PHYSIQUES OCCULTES

    I. _De la force psychique_                              125

        Lvitation                                          154

    II. _Phnomnes divers_                                 161

        1 Phnomnes se produisant sans l'intervention reconnue
            d'un mdium                                     164

        2 Matrialisations                                 172

        3 Expriences de Milan                             186

    III. _Des mdiums_                                      202

    IV. _Thories mises pour expliquer les divers phnomnes
        occultes_                                           210

    CONCLUSIONS                                             218




LIBRAIRIE CAMILLE COULET, DITEUR.


    VIENT DE PARAITRE

    TRAIT PRATIQUE

    DES

    MALADIES DU SYSTME NERVEUX

    PAR

    J. GRASSET

    Correspondant de l'Acadmie
    de Mdecine
    Professeur de clinique mdicale

    G. RAUZIER

    Professeur agrg
    Charg du cours de pathologie
    interne

     la Facult de Mdecine de Montpellier

    QUATRIME DITION

    Revue et considrablement augmente

    AVEC 122 FIGURES DANS LE TEXTE ET 33 PLANCHES
    DONT 15 EN CHROMO ET 10 EN HLIOGRAVURE

    _Ouvrage couronn par l'Institut (prix Lallemand)_

    2 vol. grand in-8 raisin de 1987 pages

    Prix: 45 francs





End of Project Gutenberg's Les Phnomnes Psychiques Occultes, by Albert Coste

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PHNOMNES PSYCHIQUES OCCULTES ***

***** This file should be named 42852-8.txt or 42852-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/2/8/5/42852/

Produced by Hlne de Mink and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
