The Project Gutenberg EBook of Les franais au ple Nord, by Louis Boussenard

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Title: Les franais au ple Nord

Author: Louis Boussenard

Illustrator: Charles Clrice

Release Date: September 11, 2013 [EBook #43698]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANAIS AU PLE NORD ***




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  _LES GRANDES AVENTURES_

  LES FRANAIS

  AU POLE NORD

  PAR

  LOUIS BOUSSENARD

  _Illustr de dessins de CLRICE_

  [Illustration]

  PARIS

  E. FLAMMARION, EDITEUR

  _26, Rue Racine, prs l'Odon_

  Tous droits rservs.




LES FRANAIS

AU POLE NORD




  _LES GRANDES AVENTURES_

  LES FRANAIS

  AU POLE NORD

  PAR

  LOUIS BOUSSENARD

  [Illustration]

  _Illustr de dessins de CLRICE_

  PARIS

  E. FLAMMARION, EDITEUR

  26, RUE RACINE, PRS L'ODON

  _Tous droits rservs._




[Illustration]




PREMIRE PARTIE

LA ROUTE DU POLE




I

     Congrs international.--Entre gographes.--A propos des
     explorations polaires.--Russe, Anglais, Allemand et
     Franais.--Grands voyages et grands voyageurs.--Un
     patriote.--Dfi.--Lutte pacifique.--Pour la patrie!


Le congrs gographique international, tenu  Londres en 1886, avait
rassembl, dans la capitale du Royaume-Uni, nombre d'illustrations et de
notabilits scientifiques.

De tous les points du monde civilis, les dlgus taient accourus 
l'invitation de sir Henry C. Rawlinson, major gnral des armes de Sa
Majest la Reine et prsident du congrs.

Et dj, depuis prs de deux semaines, vieux messieurs  lunettes,
sdentaires endurcis, qui, du fond de leur cabinet franchissent monts et
forts, enjambent latitudes et longitudes, glent au cercle polaire ou
cuisent sous l'quateur, mais par procuration et sans quitter le
bienheureux fauteuil... officiers de marine, vaillants, discrets et
corrects... professeurs rudits comme des dictionnaires... ngociants
et armateurs pour qui la gographie n'est pas seulement une science
abstraite... et enfin explorateurs bronzs, fivreux, anmiques encore,
mal  l'aise sous le frac noir qui a remplac leur pique dbraill,
tourdis au milieu du va-et-vient incessant et du tumulte de la Cit...
bref, tous ceux qui, de prs ou mme de loin, touchent  la gographie,
l'aiment, l'tudient, l'enseignent, la cultivent  un titre quelconque,
en vivent et trop souvent, hlas! en meurent, se trouvaient runis
quotidiennement, de deux  quatre heures,  la _National Gallery_, o se
tenaient les assises du congrs.

De ce congrs en lui-mme, rien  dire. Ni meilleur ni pire que les
prcdents et sans doute que ceux qui suivront. Chaque jour les membres
arrivent avec l'implacable ponctualit de gens habitus  couper des
minutes en quatre et des secondes en huit, retirent leur pardessus,
apparaissent chamarrs de dcorations polychromes, se saluent,
s'installent, semblent prter l'oreille aux choses palpitantes qui
perdent sans doute  tre nasilles par un personnage quelconque, et
attendent patiemment le coup de quatre heures frapp par le marteau de
l'horloge monumentale.

La sance est finie. Et c'est alors seulement que l'assemble semble se
dgeler. Il y a un de ces petits brouhahas de fin de classe, bien connus
des coliers, puis des conversations s'engagent, des prsentations
s'oprent, des poignes de mains s'changent, et on cause un peu de
tout, mme de la question agite en sance.

Enfin, aprs un temps plus ou moins long subordonn  l'tat de
l'atmosphre,  l'intrt de la chose expose, au potin du jour, aux
affaires ou au plaisir, l'assemble dlibrante se dissout sans
dlibrer.

Les membres quittent Trafalgar-Square par petits groupes qui se forment
sous l'influence de la curiosit, de sympathies brusquement closes,
parfois aussi de contrastes entre personnes ou de rivalits entre
citoyens de nationalits diffrentes. Et chacun s'en va o bon lui
semble en attendant la prochaine runion.

Telle est, sauf lgres variantes, la faon dont se comportent les
congrs. On traite, au milieu de l'indiffrence gnrale--indiffrence
de bon ton, d'ailleurs--un certain nombre de questions qui demeurent
inconnues aux membres jusqu' la publication du compte rendu, et on se
spare aprs congratulations gnrales, interviews de reporters et
averses de mdailles et de dcorations.

Mais ces assises scientifiques ont du moins cela d'utile qu'elles
rapprochent des hommes qui s'ignoraient ou se mconnaissaient, crent
parfois des liaisons durables, excitent une nouvelle mulation et
produisent d'autre part des vnements tout  fait inattendus.

C'est positivement ce qui arriva le 13 mai--jour fatidique-- l'issue
d'une sance aussi incolore que les prcdentes.

Un gographe allemand--un gographe de profession appartenant 
l'honorable corporation des sdentaires--avait pendant deux heures
conscutives, parl des voies d'accs au ple Nord et si
consciencieusement assomm l'auditoire, que chacun semblait, au sortir
de la _National Gallery_, porter la banquise sur ses paules.

Quatre hommes heureux d'chapper aux frimas distills goutte  goutte
par l'implacable orateur, se rencontraient sous l'entre monumentale et
changeaient un shake-hand.

Ah! messieurs, quel rasoir que ce M. Ebermann avec son ple Nord! dit
en franais l'un d'eux avec une sorte d'effarement comique.

C'est  peine si la Nva est en dbcle depuis un mois... la moiti
des Etats du tzar mon matre est encore sous la neige, j'accours ici
comptant savourer ce petit rayon de soleil qui me fait risette, et votre
compatriote, mon cher Pregel, sans gard pour un malheureux qui mne
pendant six mois une existence d'ours blanc, parle... parle  me donner
des engelures.

Les trois autres se mettent  rire en entendant cette saillie, et le
personnage dsign sous le nom de Pregel rpond, galement en franais,
mais avec un lger accent allemand:

Oh! mon cher Sriakoff, prenez garde d'tre injuste  l'gard de mon
compatriote... Il a dit des choses parfaitement senses...

--Vous protestez contre l'expression de rasoir?... par gard pour vous
et par amour de la couleur locale, je la remplace par celle de scie 
glace... l!

Qu'en pensez-vous, monsieur d'Ambrieux?

--Mais, rpond vasivement ce dernier, je suis dsintress dans la
question.

--C'est--dire que vous voulez, avec votre courtoisie toute franaise,
viter jusqu' l'ombre d'une rcrimination  l'gard de ce monsieur qui
s'est appesanti si lourdement sur l'abstention de vos nationaux
relativement aux questions polaires.

Aprs tout, vous avez peut-tre raison... un silence mprisant...

--Sriakoff! interrompt brusquement l'Allemand Pregel en rougissant.

--Eh bien! messieurs, dit d'une voix calme le quatrime personnage, muet
jusqu'alors, n'allez-vous pas vous quereller pour une chose aussi
insignifiante!

Allez-vous prendre feu au contact de la banquise?

Songez plutt que ma voiture vous attend, que mon cuisinier franais
labore votre dner, que mon matre d'htel fait tidir mon vieux
_claret_ et glace mon meilleur champagne...

--Oh! cher sir Arthur, voil qui est parler d'or, et ce dernier mot me
raccommode avec les _icebergs_, les _hummocks_, les _packs_ et autres
varits de glaces, depuis la montagne jusqu' l'aiguille.

La glace a du moins cela de bon qu'elle sert  frapper le champagne.

... Le dner offert  ses trois invits par sir Arthur Leslie fut exquis
et superlativement arros. Il se prolongea mme fort longtemps et sembla
de prime abord avoir fait oublier le mot aigre-doux profr par
Sriakoff, quand un propos du Russe vint remettre incidemment sur le
tapis la question polaire.

Tenez, mon cher Pregel, dit-il en sablant lestement le verre o
ptillait la blonde liqueur, croyez-moi, un pays qui produit un
semblable nectar peut se dsintresser de bien des choses, ft-ce des
expditions arctiques.

--Quel enfant terrible vous faites, Sriakoff! interrompit avec une
sorte d'indulgence paternelle sir Arthur Leslie, de beaucoup plus g
que le Russe.

Ne dirait-on pas,  vous entendre, que la science des dcouvertes vous
est indiffrente... que depuis dix ans et plus vous n'avez pas conquis
une juste notorit parmi ces vaillants explorateurs qui sont la gloire
de notre fin de sicle!

--Trop aimable, en vrit, mon cher hte, pour mes modestes exploits de
_globe-trotter_.

Mais...

--Mais?

--Les apprciations de _meinherr_ Ebermann sur le rle de la France
m'ont laiss comme un arrire-got d'amertume.

Que voulez-vous, j'aime la France, moi!

Je l'aime pour sa gnrosit, pour son dsintressement, pour son
caractre chevaleresque... Je l'aime avec ses vertus et avec ses
vices... Je l'aime enfin parce que je l'aime, comme une seconde patrie,
et je ne suis pas le seul en Russie.

A ces paroles vibrantes d'motion et de sincrit, M. d'Ambrieux,
l'oeil brillant, les narines frmissantes, tendit silencieusement,
par-dessus la table, sa main au Russe qui la serra nergiquement.

Eh! mon cher, j'approuve d'autant plus votre sympathie pour la France,
qu' notre poque de fer et de triple alliance, il est un peu de mode de
la dcrier, reprit sir Arthur.

Elle a fort heureusement bec et ongles pour se dfendre...

Du reste, la question n'est pas l.

Voyons, nous sommes ici un petit comit d'esprits clairs, suprieurs
 toute mesquine susceptibilit... capables d'entendre et de proclamer
certaines vrits sans tre froisss.

--Il est bien entendu que l'on peut tout dire quand on n'a pas
d'intention blessante.

O voulez-vous en venir, cher sir Arthur?

--A ceci, mais je solliciterai pralablement de M. d'Ambrieux la faveur
de parler  mon point de vue:

Je connais, mon cher collgue, votre ardent patriotisme et je veux que
mon apprciation ne lui porte aucune atteinte, mme la plus lgre.

--Mais, mon cher hte, je ne suis pas un de ces chauvins ombrageux qui
ne peuvent souffrir la moindre contradiction.

Mon patriotisme n'est point aveugle, et le jugement, quel qu'il soit,
port par un homme comme vous sur mon pays, ne peut tre qu'impartial.

Parlez donc, je vous en prie.

--Je proclame volontiers que pendant prs d'un sicle, c'est--dire
depuis 1766 jusqu' 1840, la France surpassa, et de beaucoup, les autres
nations, y compris l'Angleterre, par le nombre et les rsultats des
voyages maritimes entrepris pour la dcouverte de pays inconnus.

Je rappellerai avec admiration Bougainville, Kerguelen de Tremarec, La
Prouse, Pags, Marchand, Labillardire, d'Entrecasteaux, Freycinet,
Duperr, Vaillant, Dupetit-Thouars, Laplace, Trehouart, Dumont
d'Urville, dont les noms illustres tiennent la place la plus glorieuse
dans les fastes gographiques.

Mais ne trouvez-vous pas, comme moi, que votre pays semble avoir,
depuis un demi-sicle, renonc  ces brillantes expditions?

--D'o vous concluez, sir Arthur?

--Que dans le fond, sinon dans la forme, blmable selon moi, en dpit de
son apparente correction, meinherr Ebermann ne s'est point trop cart
de la stricte vrit.

--Mais, vous faites erreur, interrompit avec vivacit M. d'Ambrieux, et
quelques noms pris au hasard dans l'intrpide phalange de nos
explorateurs contemporains vous convaincront du contraire.

Le marquis de Compigne et Alfred Marche au Gabon, de Brazza au Congo,
Jean Dupuis au Tonkin, Crevaux, Thouar, Coudreau et Wiener dans
l'Amrique du Sud, Soleillet au Sngal, Caron  Tombouctou, Giraud aux
grands lacs d'Afrique, Brau de Saint-Pol-Lias en Malaisie, Pinart dans
l'Alaska, Nes et Pavie en Indo-Chine, Bonvalot, Capus et Pepin en Asie
et tant d'autres, partis avec leurs seules ressources ou des subsides
insuffisants, presque drisoires...

--Eh! c'est positivement l o je trouve blmable l'inertie de votre
gouvernement, qui en somme est riche, comme aussi l'indiffrence des
simples particuliers qui, se trouvant en possession de fortunes
considrables, aiment mieux thsauriser que de sacrifier leurs gros sous
 une oeuvre glorieuse.

L'pargne franaise, goste et liardeuse, n'a mme pas su couvrir la
souscription de l'infortun Gustave Lambert, tandis que chez nous ou en
Amrique, le premier millionnaire venu se ft empress de subventionner
l'expdition.

Tenez, mon cher collgue, trouvez-moi donc chez vous des Mcne comme
notre Thomas Smith qui paya intgralement les frais des voyages de
Baffin, ou comme Booth qui offrit  Bass 18,000 livres (450,000 francs)!

Et l'Amricain Henry Grinnel qui commandita le docteur Kane; et le
Sudois Oscar Dickson qui, aprs avoir fait les frais de six
expditions polaires, quipa la _Vga_ pour Nordenskild; et cet autre
Amricain, Pierre Lorillard, qui dfraya votre compatriote Charnay au
Yucatan; et Gordon Bennett qui, aprs avoir envoy Stanley  la
recherche de Livingstone, paya de ses deniers la _Jeannette_...

Et quand l'Etat ou les millionnaires chmaient, l'humble obole des
petits ne manquait pas aux voyageurs.

N'est-ce pas une souscription nationale qui permit au capitaine
amricain Hall d'quiper le _Polaris_, comme aussi aux Allemands de
faire voguer sur les mers polaires la _Germania_ et la _Hansa_, et enfin
au lieutenant de l'arme amricaine Greely d'atteindre 83 23 et de
nous devancer glorieusement, nous autres Anglais, sur la route du ple!

Voyons, mon cher d'Ambrieux, qu'avez-vous  rpondre  cela?

[Illustration: Voyons, qu'avez-vous  rpondre  cela?]

--D'autant plus, ajouta loyalement Pregel, que l'intrpidit comme aussi
le dsintressement des explorateurs franais, ainsi rduits, comme vous
le disiez,  leurs seules ressources, n'en sont que plus mritoires.

Il ne nous en cote nullement de reconnatre leur vaillance et leurs
minentes facults.

Ainsi, mon cher Sriakoff, nous sommes d'accord ou  peu prs, et voici
l'incident soulev par vous au sujet de ce pauvre meinherr Ebermann,
rduit  ses proportions relles.

--Eh! donc, mon cher, si je me suis ainsi emball, c'est que ce vieux
gographe distillait mot  mot son venin avec une intention marque
d'tre dsagrable aux Franais.

Ma parole! s'il avait t plus jeune...

--Vous nous hassez donc bien! vous, nos amis d'hier?

Vraiment,  vous entendre, on dirait que vous tes Franais.

--Vous voudriez peut-tre que mes amis de l-bas vous portassent dans
leur coeur!

--Je ne demande pas l'impossible.

Je trouve seulement que les Franais ont la rancune tenace.

--Sacrebleu! Comme vous pratiquez gnreusement le pardon des injures
que vous avez commises, vous autres Allemands.

--Je ne comprends pas.

--Je m'explique.

L'Allemagne s'est battue contre la France... un duel entre nations...
comme entre gentlemen.

Rien de mieux.

Mais que diriez-vous du gentleman qui,  l'issue d'un combat singulier,
ranonnerait son adversaire vaincu et lui volerait sa montre ou son
portefeuille?

Vous, moi, sir Arthur Leslie, d'Ambrieux, tout le monde enfin, dirait
que c'est un... ma foi! je ne sais pas le mot allemand quivalent au mot
franais, trs nergique, qui me brle les lvres.

Je voudrais cependant le connatre pour qualifier le rle de
l'Allemagne vis--vis de la France, car l'Alsace-Lorraine est un bijou
de prix...

--Sriakoff!...

--Eh! mon cher, voici la seconde fois que vous criez mon nom d'une faon
toute bizarre...

On dirait l'ternuement d'un chat qui a une arte dans le gosier.

Si mes paroles vous sont dsagrables, dites-le.

L'Angleterre produit le meilleur acier du monde, et avec un peu de
bonne volont, nous pourrions trouver une jolie paire de lames pour nous
faire la barbe demain matin.

Trs ple, mais calme et rsolu, Pregel allait riposter par un mot
susceptible de rendre toute conciliation impossible.

Sir Arthur Leslie, en bon Anglais amateur de sport, flairant une
rencontre dont il serait le tmoin oblig, n'avait pas fait un geste
pour arrter la querelle naissante.

Du reste, le digne gentleman tait un peu gris, et cela l'amusait, de
voir ses convives s'asticoter. Fidle  la politique de son pays qui
consiste  faire battre les autres pour en tirer profit ou distraction,
il attendait l'intervention du Franais.

Elle ne se fit pas attendre.

Messieurs, dit-il en dveloppant lentement sa stature de gant,
permettez-moi de vous mettre d'accord, en ma qualit de principal
intress, ou tout au moins d'assumer les responsabilits d'une affaire
dont je suis la cause occasionnelle.

Pregel et Sriakoff voulurent l'interrompre et protester.

Je vous en prie, messieurs, laissez-moi parler; vous jugerez ensuite et
ferez ce que la raison commandera.

Si la France a de tout temps t, comme on le rpte encore, assez
riche pour payer sa gloire, elle ne l'tait pas moins pour payer sa
dfaite.

Elle a sold sans rcriminer les milliards conquis et n'et conserv
des jours sombres de l'anne maudite qu'un souvenir dont l'amertume se
ft bientt attnue, si on ne lui et impos une atroce mutilation.

Vous, Anglais, vous, Russes, lui avez-vous tenu rancune de ses
victoires et vous a-t-elle has pour ses dfaites?

Jamais! Car si elle a t magnanime aux jours de succs, vous lui avez
pargn, aprs ses revers, la suprme honte et l'affreuse douleur du
dmembrement.

Et vous semblez tonns, vous, Allemands, si aprs avoir si cruellement
pes sur elle de tout le poids de vos victoires, elle conserve un
souvenir amer de sa mutilation!

En prsence de ce lambeau de sa chair brutalement arrach, devant cette
plaie incurable qui saigne toujours  son flanc, vous vous dites: C'est
extraordinaire! on ne nous aime pas en France, et on pense toujours  la
revanche...

Mettez-vous  ma place, vous, monsieur Pregel, que je regarde comme un
patriote, et dites-moi ce que vous penseriez de nous, si nous
acceptions de gat de coeur cette clause lugubre impose par vos
plnipotentiaires.

Ne demandez donc pas notre amiti, parce que cette amiti serait
absurde; ne demandez pas davantage l'oubli, parce que cet oubli serait
monstrueux.

Et surtout, ne trouvez pas trange si l'on se recueille l-bas, 
l'occident des Vosges.

Aussi, avant de songer au superflu, nous devons prparer le ncessaire.
Ce superflu, c'est pour nous cette gloire que procurent les expditions
prilleuses dont nous nous abstenons, au grand regret de votre
compatriote meinherr Ebermann; le ncessaire, c'est le souci de notre
scurit.

En ces temps de triple alliance, o le vieux dicton: _si vis pacem para
bellum_ transforme l'Europe en un formidable camp retranch, notre
dfense nationale a besoin de tous ses moyens. Elle exige qu'aucune
unit, mme la plus infime, ne soit distraite au profit d'une oeuvre
trangre  notre rgnration.

Nous restons chez nous, monsieur! Et jusqu' nouvel ordre, notre ple
Nord, c'est l'Alsace-Lorraine.

--Bravo! s'crie le Russe enthousiasm, bravo! mon vaillant Franais.

--Mon cher d'Ambrieux, dit  son tour sir Arthur Leslie, vous parlez en
gentleman et en patriote.

Croyez  ma vive sympathie et  ma profonde estime.

Pregel, ne trouvant rien  rpondre, s'inclina courtoisement.

Cependant, continua d'Ambrieux de sa voix vibrante, ce que notre
gouvernement, sollicit par de si graves intrts, ne peut pas, ne doit
pas entreprendre, un simple particulier aurait peut-tre la facult de
le tenter.

Somme toute, il n'y a pas, que je sache, pril en la demeure, et en cas
de conflit immdiat, ce ne serait toujours qu'un volontaire de moins.

Monsieur Pregel, voulez-vous accepter un dfi?

--Monsieur d'Ambrieux, rpondit l'Allemand, sans entrer dans des
considrations d'ordre purement sentimental que j'admets et respecte
chez vos concitoyens, j'accepte votre dfi,  la condition toutefois
qu'il ne doive susciter aucun incident capable de mettre aux prises nos
gouvernements.

--Je l'entends bien ainsi.

Je possde une fortune considrable... Vous aussi, peut-tre.

Du reste, peu importe!

Vous pourrez, en invoquant le prcdent de la _Germania_ et de la
_Hansa_, trouver un appui que ne vous refuseront pas vos compatriotes,
surtout quand ils sauront qu'il s'agit de rpondre au dfi d'un
Franais.

--Que voulez-vous dire?

--Que je veux quiper  mes frais un navire et le conduire l-bas, sur
la route du Ple.

... Je vous propose d'en faire autant, et d'accepter un rendez-vous, au
milieu de l'_Enfer de Glace_.

Au lieu de faire, comme  la _National Gallery_, de la gographie en
chambre, nous nous lancerons,  travers l'inconnu, cherchant  devancer
ceux qui nous ont prcds sur la voie douloureuse, et luttant  armes
gales chacun pour la gloire de notre patrie.

Acceptez-vous?

--J'accepte, monsieur, rpondit gravement Pregel sans hsiter.

Votre proposition est trop belle pour que j'en dcline le prilleux
honneur, et ce ne sera pas de ma faute, je vous le jure, si l-bas le
drapeau allemand ne s'avance pas plus loin que le pavillon franais.

--Plus la lutte sera vive, plus l'honneur sera grand pour le vainqueur
et je vous assure que, de mon ct, je ferai tout au monde pour assurer
le triomphe de l'tendard aux trois couleurs.

--Monsieur, vous avez ma parole.

--Je vous engage la mienne.

--Quand voulez-vous partir?

--Mais, de suite, si vous ne voyez nul inconvnient  ce dpart
prcipit.

--Aucun.

--Eh bien! messieurs, au revoir.

Merci de votre aimable hospitalit, sir Arthur Leslie.

Merci  vous, mon cher Sriakoff, d'avoir provoqu cet incident.

--Et vous m'emmenez, hein! d'Ambrieux?...

En ma qualit de Russe, je suis un peu parent de la banquise.

--Impossible,  mon grand regret, cher ami.

L'expdition doit tre exclusivement franaise.

--Allons, tant pis!

J'eusse t pourtant bien heureux de vous accompagner, et de
contribuer, dans la limite de mes moyens,  la victoire que je vous
souhaite de tout coeur au pavillon franais.

--Encore une fois, messieurs, au revoir, termina d'Ambrieux en prenant
cong.

Nous sommes en mai et le temps presse.

--Celui-l, messieurs, ira loin! dit sir Arthur Leslie quand d'Ambrieux
fut sorti.

--Et il ne sera pas seul! riposta Pregel en se retirant  son tour.




II

     Avant l'appareillage.--Le capitaine d'Ambrieux.--Pour la
     patrie!--Un brave.--Descendant des Gaulois.--Construction de la
     _Gallia_.--Equipement d'un navire.--Matriel que comporte une
     expdition polaire.--Soins minutieux donns  l'approvisionnement
     et  l'habillement.--Equipage bigarr mais irrprochable.--Tous
     Franais.--Instant solennel.--Dpart.


                                        Le Havre, 1er mai 1887.

    Mes chers parents,

  Si je mets la main  la plume, c'est pour vous annoncer que nous
  appareillons aujourd'hui,  la mare du soir, c'est--dire dans deux
  heures, et  seule fin finale de vous donner de mes nouvelles, vu que
  d'ici  longtemps je ne trouverais pas de bote aux lettres ni de
  facteurs.

  Pour quant  vous dire que je suis content de mon engagement, je suis
  content. Mais je dois vous faire part d'abord que je ne navigue ni
  pour l'Etat, puisque j'ai achev mon temps, ni pour une compagnie
  maritime, comme qui dirait Transatlantique ou Chargeurs, ni pour le
  compte d'un armateur faisant pche ou ngoce.

  Je suis sur un navire appartenant  un homme riche qui voyage pour
  son agrment, et qui s'en va dans un endroit qu'on appelle ple
  Nord, peu connu des matelots et mme des amiraux.

  Mais a ne fait rien, car parat que nous partons en dcouverte. Une
  ide de particulier cal en monnaie, qu'a du temps  perdre et de
  l'argent  faire gagner  de fins matelots.

  Ainsi, moi qui vous parle, je suis engag pour trois ans, 
  quatre-vingts francs par mois pour la premire anne, cent francs pour
  la seconde et cent vingt francs pour la troisime.

  Pour tre une somme consquente, on pourra pas dire que a soit pas
  une somme consquente.

  Bien mieux que a encore. Parat que tout un chacun touchera un
  dixime de sa solde en plus,  partir du jour o que le navire aura
  franchi le cercle polaire.

  Vous devez connatre a, vous, mon ancien, qu'avez couru la borde du
  ct des mers glaciales.

  Parat que ce cercle polaire, c'est comme qui dirait la ligne pour
  les pays froids. Le matre nous a expliqu a, rapport  la chose de
  la haute paye; mais, pour tant qu' moi, je n'ai rien compris, sinon
  que a me rapporterait un bitord de vingt-cinq ou trente pices de
  cent sous par an.

  Mais, bien plus fort que tout le reste. Notre engagement,  tout un
  chacun, porte qu'au retour, il y aura pour chaque homme une prime de
  mille francs, si on monte  une certaine hauteur du ct de ce nomm
  Ple.

  Dans ces conditions-l, c'est un vrai beurre de bourlinguer. Une
  campagne vous enrichit un matelot et lui permet de s'tablir en
  rentrant.

  Faudra donc pas vous tonner si vous restez sans nouvelles, ni vous
  tourmenter sur mon compte.

  Pour lors, je vous annonce que je suis en bonne sant, et que je
  souhaite que la prsente vous trouve de mme, et je vous embrasse
  tous, le p, la m, les petits, en vous promettant que je ferai mon
  devoir de bon matelot normand.

                              Votre fils et frre pour la vie,

                                        CONSTANT GUIGNARD.

                               Matelot  bord du navire _Gallia_, pour
                               deux heures encore au bassin Bellot.

Aprs avoir labor avec de grands gestes d'colier malhabile cette
lettre dont la forme un peu fantaisiste est scrupuleusement respecte,
le marin plia le papier en quatre, l'insinua dans une enveloppe, cacheta
celle-ci en appuyant de toute la force de son gros poing sur la portion
gomme et se pencha au-dessus du bastingage.

H!... moussaillon... dit-il en hlant un gamin qui flnait en curieux
sur le quai de la premire darse du bassin.

--Voil, mon ancien.

--Prends ce bout de billet et c'te pice de dix sous.

Cours acheter un timbre, colle-le sur la lettre et mets-la dans le
pertuis d'une bote  poste.

Tu boiras une bole de cidre avec la monnaie.

--C'est inutile, mon garon, dit un homme de haute taille, de belle et
noble figure, qui, accoud sur la lisse, a entendu la recommandation du
matelot.

--A vos souhaits, capitaine, mais, pourtant, le bout de billet pour mes
vieux de l-bas...

--Le matre va tout  l'heure se rendre  la poste, il emportera ta
lettre avec les miennes et celles de tes camarades.

Puis il ajoute, en s'adressant  un marin qui inspecte minutieusement
les agrs du navire:

Gunic, rassemble l'quipage.

Ce dernier porte  ses lvres un sifflet d'argent, et en tire une srie
de sons stridents qui font surgir du panneau de la machine et de la
grande coutille les hommes occups  l'intrieur.

En moins d'une minute tout le monde est rang au pied du grand mt, en
face du capitaine.

Mes amis, dit-il sans prambule, quand vous vous tes engags pour la
campagne que nous allons entreprendre, on ne vous a pas cach les
dangers et les souffrances qui vous attendaient.

Vous avez sign en toute connaissance de cause, et pourtant, j'prouve
comme un dernier scrupule, avant de vous emmener l-bas, au pays inconnu
dont tant de vaillants matelots ne sont pas revenus.

Dans deux heures et demie, le navire aura quitt la France pour deux ou
trois annes... peut-tre pour toujours...

Voyons, mes amis, pas de fausse honte... pas d'hsitation, car
l'instant est grave... tes-vous toujours fermement rsolus  me suivre
quoi qu'il arrive?...

S'il en est quelques-uns parmi vous qui craignent les souffrances, les
privations, la maladie et la mort... qu'ils parlent sans apprhension
et demandent  dbarquer... je romprai de bon gr leur engagement et ne
conserverai nul grief contre eux.

Bien plus, je vais remettre  chacun de vous deux cents francs,  titre
de gratification pour votre excellente conduite  bord, pour les soins
exceptionnels que vous avez donns  l'armement du navire et 
l'arrimage de tout le matriel; cette somme est et demeure acquise 
quiconque manifesterait l'intention d'abandonner mon bord.

Quoique vos rsolutions doivent tre prises depuis longtemps,
rflchissez cinq minutes encore... Consultez vos forces, faites appel
 votre nergie, concertez-vous et donnez votre rponse dfinitive au
matre d'quipage Gunic, qui me la transmettra.

Il allait se retirer sur le gaillard d'arrire pour ne pas influencer
par sa prsence le groupe immobile des matelots, quand un jeune homme de
moyenne taille, plutt petit que grand, mais d'aspect singulirement
agile et vigoureux, quitte brusquement ses camarades, te son bonnet,
salue crnement son chef et s'crie:

Merci pour vos bonnes paroles et vos bonnes intentions, capitaine; mais
je vous dclare sans embardes, au nom de l'quipage, que nous vous
suivrons partout!... ft-ce au diable s'il vous plat d'y aller!

Tous, tant que nous sommes ici, Provenaux et Bretons, Normands et
Gascons, Flamands et Alsaciens, car il y a de tout, mme des Parisiens,
sur ce crne bateau, pas un ne flanchera...

Je vous le jure!... Pas vrai, les autres?...

--Nous le jurons! rpondent d'une seule voix les hommes en agitant
leurs bonnets.

Puis clate un immense cri: Vive le capitaine! qui se rpercute
jusqu'au fond du bassin.

A la bonne heure, mes braves! reprend l'officier dont l'oeil rayonne;
voil qui est parl en vaillants Franais.

... L'oeuvre  laquelle vous tes associs dsormais est prilleuse
autant que grandiose... J'ajouterai qu'elle est en quelque sorte
nationale, puisque, j'en ai le ferme espoir, nous planterons le drapeau
tricolore l o jamais humain n'a mis le pied, et que l'honneur de nos
dcouvertes rejaillira sur notre pays.

En avant!... matelots!... En avant et pour la patrie!

Vive la France!

--Vive la France! rugissent en trpignant d'enthousiasme les matelots
lectriss.

Un fier homme, en vrit, que cet officier vibrant de patriotisme et qui
domine de toute la tte son quipage frmissant.

Oui, un fier homme, que l'on a dj reconnu aux termes de son allocution
et surtout  sa physionomie entrevue au Congrs gographique de Londres,
car elle est de celles qu'on n'oublie pas.

Physionomie qui est essentiellement celle d'un Franais, comme aussi le
nom: d'Ambrieux.

Quarante-deux ou quarante-trois ans, mais paraissant plus jeune que son
ge, une taille de gant, des membres d'athlte. Ce qui frappe tout
d'abord  son aspect, c'est la coupe du visage aux traits nergiques et
pleins d'audace. Par une trange rtrogradation vers le prototype de
notre race, ce visage rappelle,  s'y mprendre, celui des anciens
Gaulois, nos anctres qui ne craignaient qu'une chose, la chute du ciel!

Mme front de statue antique, mme chevelure fauve, mmes yeux couleur
d'aigue-marine, mme nez  la fire courbure aquiline, rien ne manque 
ce masque d'une poque hroque, pas mme les longues moustaches, fauves
comme la chevelure, et qui retombent en deux pointes jusqu'au-dessous de
la mchoire.

Issu d'une opulente famille ardennaise, dont l'origine se perd dans la
nuit des sicles, puisqu'elle remonte, dit-on,  Ambiorix, dont le nom
se retrouve presque lettre pour lettre dans le sien[1], il venait d'tre
promu enseigne de vaisseau quand clata la guerre franco-allemande.

[Note 1: Ambiorix, roi des Gaulois Eburons, aprs avoir en plusieurs
rencontres dfait les lieutenants de Csar, Sabinus et Cotta, fut  son
tour vaincu par Csar. Aprs une rsistance dsespre, il se rfugia
dans la fort des Ardennes.]

Envoy  l'arme de la Loire, il fut, aprs des prodiges de valeur,
dcor  la bataille d'Arthenay. Bless grivement  la retraite du
Mans, le gouvernement de la Dfense nationale le nomma lieutenant de
vaisseau  titre auxiliaire.

Remis simple enseigne, alors qu'il mritait mieux, par la commission de
rvision des grades, il fut tellement exaspr de cette injustice, qu'il
fit un coup de tte et donna sa dmission, malgr les instances de
l'amiral Jaurguiberry qui, ayant pu apprcier ses hautes capacits,
l'affectionnait particulirement.

Rendu matre d'une fortune colossale par la mort prmature de ses
parents, il se garda bien de verser dans l'ornire o trop souvent
s'abattent les dsoeuvrs de notre poque.

Ayant conserv, fort heureusement, de son ancienne profession qu'il
regrettait toujours, le got de l'tude et des voyages, il se passionna
pour la gographie et devint un de nos plus vaillants explorateurs.

Dlgu par la Socit de Gographie de France au Congrs international
de Londres, on sait comment il brla la politesse  ses collgues,  la
suite du dner offert par sir Arthur Leslie.

Comme il l'avait dit en prenant cong, le temps pressait, car on tait
au 13 mai, et la future expdition polaire n'existait encore qu' l'tat
de projet, ou plutt de dfi.

Mais que ne peut l'argent, surtout quand il est mis en oeuvre par un
homme de la trempe de l'ancien officier de marine!

Il prit sans dsemparer le train de Southampton, puis le bateau du
Havre, dbarqua douze heures aprs et courut d'une haleine aux chantiers
de M. Normand.

Il lui fallait, cote que cote, un navire spcial, et dans le plus bref
dlai. Ainsi pris  l'improviste, mais jugeant aussitt de l'envergure
de l'homme  la grandeur de l'entreprise, l'minent constructeur se mit
 l'oeuvre sans perdre un instant.

Ayant reu carte blanche pour la dpense, il tudia minutieusement, avec
d'Ambrieux, les plans du btiment  improviser et fit telle diligence,
que trois semaines aprs, ces plans taient tablis, ainsi que le devis.

Le vingt-deuxime jour, on mettait en chantier la _Gallia_.

Sur ces entrefaites, l'ancien officier, qui s'occupait dj de recruter
des hommes pour son quipage, retrouva le capitaine au long cours
Berchou qu'il avait eu sous ses ordres, comme sergent d'armes,  l'arme
de la Loire.

Devenu capitaine de la marine marchande, Berchou, fin manoeuvrier,
homme de haute probit, d'action et de rsolution, accepta avec
enthousiasme la place de second.

Il entra aussitt en fonctions et fut d'un prcieux secours  son chef,
trs ferr sans doute en thorie nautique, mais ignorant maintes
questions pratiques familires  Berchou qui avait l'oeil  tout et ne
passait sur aucun dtail.

Quatre mois aprs sa mise en chantier, la _Gallia_ tait lance. On
tait alors  la mi-septembre. Aprs deux autres mois, elle tait
pourvue de sa machine, de ses mts, de ses agrs, et toute prte  tre
approvisionne en vue de sa destination.

C'est un superbe spcimen d'architecture navale, malgr ses dimensions
relativement restreintes, et son apparence un peu massive, sous laquelle
un observateur superficiel ne souponnerait pas des qualits de premier
ordre. Tout le superflu de l'lgance a t sacrifi  la solidit, car
la _Gallia_ doit, le cas chant, rsister comme un bloc plein aux
terribles pressions des glaces. Elle est gre en golette, jauge
seulement trois cents tonneaux, et porte une machine de deux cents
chevaux, qui a fourni aux essais une vitesse de dix noeuds  l'heure;
vitesse et capacit suffisantes, car s'il importe peu de possder une
rapidit plus ou moins grande, entre les chenaux encombrs de glaons,
il n'est pas besoin d'un emplacement bien considrable pour transporter,
sur le lieu de l'hivernage, les membres et le matriel de l'expdition.

Son avant renforc d'une faon extraordinaire au moyen de pices de bois
ingnieusement disposes, est recouvert en outre d'une plaque d'acier
qui se termine en un coin aigu formant l'trave. L'lancement de cette
trave est nul, en ce sens qu'elle forme un angle droit avec la quille,
de faon  permettre au navire de se frayer, sous l'impulsion de sa
machine, un chemin  travers les glaces.

L'hlice et le gouvernail ont t disposs de faon  pouvoir tre
facilement ramens  bord, au cas o une circonstance fortuite
menacerait de mettre hors d'usage ces organes si essentiels.

En plus d'une petite chaloupe  vapeur bien saisie sur ses dromes, la
_Gallia_ possde trois baleinires et un bateau plat, de sept mtres de
long sur un mtre quarante de large, pouvant contenir vingt hommes avec
quatre tonnes de vivres et que quatre matelots peuvent transporter sur
les paules.

Le navire avant t construit en vue de plusieurs hivernages conscutifs
sous des latitudes o la vie semble de prime abord impossible, les
prcautions les plus minutieuses ont t prises pour combattre le froid,
l'implacable et mortel ennemi.

Le logement de l'quipage, fractionn en trois chambres, est plac 
l'avant et reoit la chaleur d'un calorifre chauff  la houille. Entre
la paroi extrieure de ces chambres, garnies d'un pais revtement de
feutre, et la paroi intrieure de la coque, se trouve un espace libre
rempli de sciure de bois pour empcher l'invasion du froid et de
l'humidit. Et toutes les issues par o pourrait s'introduire le plus
lger souffle de la bise glace, sont hermtiquement closes.

Les soutes aux vivres, qui regorgent littralement, sont approvisionnes
pour quatre ans. Peu de viande et de poisson sal. Mais en revanche, de
vritables montagnes de conserves en botes, qui donnent presque
l'illusion des vivres frais et permettent de varier l'ordinaire; sans
omettre le pemmican, d'une conservation si facile, et particulirement
nutritif sous un petit volume. Les vins et les spiritueux, tous de
premier choix, surabondent, comme aussi le th et le caf, ces toniques
par excellence.

Notons en passant le jus de citron en tablettes, les pastilles de chaux
et de chlorate de potasse, des graines de cresson et de cochlaria, et
autres antiscorbutiques destins  combattre l'ventualit du scorbut,
cet autre ennemi des expditions polaires.

Puis le matriel scientifique, trs complet, ainsi que la pharmacie;
puis la bibliothque, un piano et divers instruments de musique; puis
encore un assortiment d'explosifs les plus nergiques, une puissante
batterie d'accumulateurs Plant, plusieurs centaines de mtres de fils
mtalliques enduits de gutta-percha, des scies  glace, des tarires
immenses, des haches normes, un appareil d'clairage lectrique, une
vaste poche en caoutchouc que l'on gonfle en insufflant de l'air, et qui
se transforme en radeau, bref, tout un monde.

Enfin, la sollicitude claire du chef n'a pas nglig l'importante
question de l'habillement qui, sous la zone hyperborenne, est affaire
de vie ou de mort.

Le magasin spcial renferme une collection rellement incomparable
d'toffes de laine et de fourrures. Epais gilets de tricots ouats et
doubls de flanelles, chemises, caleons et pantalons de laine douce,
pourvus de boutons en ivoire vgtal, et cousus avec du fil en poil de
chvre, parce que la soie ou le lin deviennent cassants sous l'influence
du froid. Bottes en toile  voile, bien prfrables au cuir qui se
racornit et se fendille dans la neige, bachelicks en fourrure couvrant
compltement la tte, le cou et les paules, gants en peau de loutre de
mer, montant jusqu'au coude, et assez amples pour recouvrir la main dj
munie d'un gant de laine, casaques, pelisses en peau de mouton, d'lan
et de bison, et pour finir, de grands sacs fourrs sur les deux faces,
dans lesquels trois hommes peuvent se blottir cte  cte, pour
bivouaquer en plein air.

Bref, le capitaine a su pourvoir  tout et procurer  son quipage un
ncessaire  un point surabondant, que des gens inexpriments
pourraient le regarder comme superflu.

Un exemple, entre cent, de cette sollicitude qui n'a omis aucun dtail:
toutes les cuillres sont en corne, de faon  viter aux matelots de la
_Gallia_, le contact de leur bouche avec le mtal!

... Tous ces prparatifs, malgr leur longueur, leur multiplicit, leur
minutie, n'avaient pas dur plus de onze mois, y compris l'tablissement
des plans, la construction du navire, son quipement, ses essais et
jusqu'au recrutement du personnel.

Cette dernire opration, dont le second Berchou s'tait tir  son
honneur, n'tait pas une petite affaire, tant donn que le capitaine
d'Ambrieux voulait des sujets d'lite, moralement et physiquement
irrprochables.

Tous Franais, d'ailleurs, c'tait l une condition indispensable, car
la _Gallia_ ne devait,  aucun prix, embarquer d'tranger  bord.

Donc, tous Franais, mais pris un peu de tous cts et offrant les
chantillons les plus divers des races composant notre population
maritime.

Tmoin la liste suivante, dresse par le matre d'quipage: 1 (A tout
seigneur tout honneur) Gunic Trgastel, 46 ans, Breton.--2 Fritz
Hermann, 40 ans, Alsacien, matre mcanicien.--3 Justin Henriot, 26
ans, Parisien, second matre mcanicien.--4 Jean Itourria, 27 ans,
charpentier, Basque.--5 Pierre Le Guern, 35 ans, matelot baleinier,
Breton.--6 Michel Elimberri, 35 ans, matelot baleinier, Basque.--7
Elise Pontac, 33 ans, matelot baleinier, Gascon.--8 Constant Guignard,
26 ans, matelot, Normand.--9 Joseph Courapied, dit Marche--Terre, 29
ans, matelot, Normand.--10 Julien Montbartier, 30 ans, matelot,
Gascon.--11 Chri Bdarrides, 27 ans, matelot, Provenal.--12 Isidore
Castelnau, 31 ans, armurier, Gascon.--13 Jean Nick, dit Bigorneau, 24
ans, chauffeur, Flamand.--14 Arthur Farin, dit Plume-au-Vent, 25 ans,
chauffeur, Parisien.--15 Abel Dumas, dit Tartarin, cuisinier,
Provenal.

De cette collection trs htrogne de braves gens, tous francs
matelots, avaient surgi, ds le premier jour, des types extraordinaires,
comiques volontaires ou inconscients, qui promettaient  leurs camarades
quelques bonnes heures de douce gaiet. Entre autres, Jean Nick, dit
Bigorneau, un ancien mineur ttu, naf, n'aimant rien au monde que sa
chaufferie, heureux de tripoter le charbon, et avalant par douzaines les
bourdes les plus insenses. Il y a encore Arthur Farin, dit
Plume-au-Vent, un ancien virtuose de caf-concert, coeur d'or et
caractre de fer, mais blagueur enrag, mystificateur  froid, et cet
pique Abel Dumas, dit Tartarin!... Mossieu Dumasse!... qui, comme le
hros de Tarascon, court d'abord les aventures par gloriole, croit, en
fin de compte, que c'est arriv, s'emballe et accomplit des prodiges.

On a pu voir prcdemment combien, en dpit de la diversit de leur
origine, ces hommes sont unis dj dans une mme pense d'abngation, et
prts, comme l'a dclar Farin, dit Plume-au-Vent, l'orateur de
l'quipage,  suivre toujours et quand mme leur capitaine.

Il est temps, pour finir ce rapide expos, de prsenter en deux mots le
second capitaine, M. Berchou, un Havrais de 41 ans, le lieutenant, M.
Vasseur, un Charentais de 32 ans, et le docteur Glin, petit homme sec,
grisonnant, vif comme un salptre, mdecin distingu, chasseur
intrpide, naturaliste minent et connaissant  fond les questions
polaires tudies sur nature, soit  Terre-Neuve soit au Groenland, o
il a longtemps stationn.

       *       *       *       *       *

Cependant, les dernires minutes s'coulent, et la _Gallia_, dont la
machine est en pression, frmit sur ses cbles d'amarrage. Gunic vient
d'arriver du bureau de poste et rapporte une volumineuse correspondance.
Il s'enlve  bord d'un seul lan par les tire-veilles et va prendre son
poste.

L'instant solennel est arriv, car la mer est tale.

Le capitaine fait hisser au mt de misaine le pavillon du Yacht-Club de
France, une flamme tricolore avec une toile blanche dans le bleu et le
pavillon national  la corne, puis remet le commandement au pilote qui
doit conduire le btiment en pleine mer.

Les amarres sont largues, un coup de sifflet strident retentit, la
machine pousse un long haltement et la _Gallia_ s'avance avec une
prudente lenteur vers l'cluse qui s'ouvre devant elle.

Elle traverse en biaisant le bassin de l'Eure, s'cluse de nouveau,
gagne l'avant-port, acclre son allure, franchit l'entre de la jete,
puis s'lance vers la haute mer, tranant  sa remorque le cotre du
pilote qui bondit derrire elle sur les lames.

[Illustration: La _Gallia_ franchit l'entre de la jete, puis s'lance
vers la haute mer.]




III

     Le premier iceberg.--Enthousiasme du docteur pour les terres
     borales.--Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le
     Ple.--Constant Guignard craint de ne pas trouver le cercle
     polaire.--A travers la brume.--Premire escale.--Un pilote comme on
     en voit peu.--Julianeshaab.


Ma parole! c'est un glaon... une vritable montagne de glace
flottante, ce qu'en terme de baleinier on appelle un _iceberg_... pas
vrai, Le Guern, toi qu'as pinc dans les temps de la grande pche.

--Foi de matelot! t'as raison, Parisien, c'est un iceberg!

Tonnerre de Brest! tu vois de loin, toi, pour un chauffeur... autant
dire un rat de cambuse ou un terrien.

--Moi! farceur, va!

A Paris, j'aperois l'heure de l'Observatoire au Luxembourg... en
tournant le dos  l'horloge.

Dis donc, le Matre a promis la goutte  celui qui signalerait la
premire glace... allons lui refiler la chose, hein!

Je t'invite  partager ma ration de tripoli.

--Plume-au-Vent, t'es un frre!

Qu malheur que tu sois dans la machinerie! En dix ans, tu ferais un
gabier de beaupr.

Puis, levant la voix, il crie  tue-tte:

Glace par l'avant!

Matre,  nous la goutte.

Le lieutenant, alors de quart, fait aussitt prvenir le capitaine qui
djeune avec le second et le docteur, et tous trois s'lancent sur le
pont, une lorgnette  la main, pour reconnatre le premier ennemi.

Heureux de cette apparition qui lui annonce la proximit du moins
relative de la terre groenlandaise, le capitaine tend  l'quipage la
largesse promise par Gunic et retourne au carr, terminer son repas.

--Eh bien! docteur, dit-il au mdecin qui vient de se hisser dans les
premires enflchures, vous laissez en souffrance le djeuner?

--Ma foi oui, capitaine, sauf toutefois votre bon plaisir.

Voyez-vous, je suis un hyperboren passionn, moi, et vous
l'avouerai-je, la vue de cet iceberg m'a positivement coup l'apptit.

Il faut que je l'examine  l'aise, que je le voie s'approcher, que je
le salue au passage, comme tant d'autres saluent la premire hirondelle.

--Faites donc comme vous l'entendrez.

Le capitaine tait redescendu depuis deux minutes  peine, qu'on
signalait, par tribord, une seconde masse flottante, mais infiniment
moins volumineuse que la premire. Puis une troisime, et bientt une
quatrime, galement de petites dimensions.

Allons, a va bien!... a va bien, murmurait le docteur tout radieux,
sans se proccuper de la bise aigre qui commenait  lui rougir le nez.

--Parat, dit  voix basse le Parisien, que le docteur a une passion
folle pour le pays des engelures.

--Mais oui, mon loustic, rpond celui-ci, en homme habitu  percevoir
les moindres bruits par l'auscultation, et possdant, de ce chef, une
oreille superlativement fine.

Et vous l'aimerez comme moi, aprs votre premire campagne, quand vous
en aurez admir la magnificence.

--Faites excuse, monsieur, reprit le chauffeur un peu gn malgr son
aplomb habituel, je ne croyais pas que vous m'entendiez.

--Il n'y a pas de mal, mon garon.

Tiens!... encore une autre l-bas... par tribord!

Ma parole! il en pleut!... est-ce que la dbcle serait commence?

Mais non, c'est impossible... nous ne sommes encore qu'au 15 mai.

--Pardon, excuse, monsieur le docteur, dit en hsitant le Parisien qui
n'ose interroger, mais voudrait bien savoir.

--Quoi? mon garon.

--C'est donc vritablement beau, un pays tout en glaces...

--Superbe! blouissant! stupfiant!

Vous trouvez l des collines, des montagnes, des prcipices, des
arches, des aiguilles, des clochers, un chaos de masses tourmentes, aux
formes tranges, des flamboiements incomparables de lumire, que sais-je
encore!...

--Sauf vot' respect, monsieur le docteur, ce sera bientt?

--Certainement avant peu, car nous allons tre, d'ici vingt-quatre
heures, en vue du cap Farewell, qui forme la pointe infrieure du
Groenland, par 60 environ de latitude Nord.

--C'est extraordinaire, continue le Parisien en s'enhardissant devant la
bienveillante bonhomie de son interlocuteur, je croyais, moi, que la
glace tait l-bas comme chez nous... comme partout, c'est--dire unie
comme la surface d'un tang gel.

Le docteur, aprs avoir quitt les haubans, s'est avanc, tout en
causant, vers le gaillard d'avant, et part d'un immense clat de rire
qui fait retourner les matelots de quart.

Plume-au-Vent a conscience d'avoir dit une normit, rougit, balbutie et
ne sait trop quelle contenance garder.

Mais, malheureux, reprit le docteur en riant de plus belle, si c'est l
l'ide que vous vous faites du Ple, il fallait rester  Paris et vous
mettre marchand de marrons.

Vous ne savez donc pas qu'il y a des glaciers tellement vastes qu'ils
mesurent jusqu' cent kilomtres de largeur, et jusqu' cent et cent
cinquante mtres de hauteur au-dessus de la surface des eaux.

Je dis: au-dessus de la surface des eaux, parce qu'ils descendent
jusqu' cinq et six cents mtres de profondeur.

--Tonnerre! s'cria le Parisien interloqu.

--Et c'est de l que viennent les blocs flottants aperus au large
depuis un moment.

Sous l'influence du ple soleil groenlandais et surtout sous l'effort
incessant de la mer, ils se dtachent par fragments plus ou moins gros,
et s'en vont en drive, jusqu' ce qu'ils se fondent.

Vous verrez quand vous aurez pass le cercle polaire... je ne vous dis
que a!

--Tenez, monsieur le docteur, puisque vous tes si complaisant, je me
permettrai... j'oserai vous adresser une prire.

--Allez-y, mon garon.

Nous sommes ici en famille... vous vous en apercevrez au cours de
l'expdition, lorsque nous aurons vcu cte  cte, de la mme vie,
pendant de longs mois.

Voyons, qu'y a-t-il?

--Eh bien! depuis que nous avons quitt les eaux franaises, l'entretien
a roul, vous pouvez m'en croire, presque chaque jour sur ce damn Ple!

Faut-il vous dire que pas un, parmi les camarades, mme les baleiniers,
n'a t fichu d'expliquer ce que c'est, et que moi, tout Parisien que je
suis, et pas plus bte qu'un autre, je n'en sais pas le premier mot.

--C'est bien simple.

Le mot: _ple_ vient d'un verbe grec, [Grec: polein], signifiant
tourner, parce que le ple est l'extrmit de l'axe autour duquel la
sphre terrestre semble tourner en vingt-quatre heures.

--Pas possible!

Moi qui croyais que c'tait un endroit trs loin, au Nord, o il n'y a
pas d'habitants, o il fait un froid de loup, et  l'entre duquel les
voyageurs se sont jusqu' prsent cass le nez.

Tandis que c'est... voyons... l'axe... la sphre...

--Tenez: un exemple.

Prenez une sphre quelconque... une boule en bois, une orange plutt:
percez-la compltement d'une brochette, et faites-la tourner.

La brochette autour de laquelle tourne l'orange, c'est l'axe,
comparativement  celui de la terre qui, lui, est imaginaire. Le Ple,
c'est le point o la tige de bois sort de l'orange.

--Mais il y en a deux!

--Sans doute, le ple Nord et le ple Sud.

C'est compris?

--Tant qu' peu prs, monsieur le docteur.

Mais, d'autre part, y a ce fameux cercle polaire qui fait loucher mon
camarade Constant Guignard, parce qu'il aime les pices de cent sous.

--Ah! oui, par rapport  la prime d'un dixime s'ajoutant aux
appointements de l'quipage quand la _Gallia_ l'aura franchi.

C'est tout simplement un parallle  l'quateur terrestre, men  23
27 57 du ple Nord et du ple Sud.

--Ce qui revient  dire que nous serons  vingt-trois degrs environ du
fameux ple.

--Quant  l'quateur?...

--C'est la ligne, avec son baptme... ce que j'ai t sauc,  mon
premier voyage  Rio!

--La ligne... la ligne de qui?... la ligne de quoi?... voyons un peu,
fichu tourneau.

--Dame! m'sieu le docteur, c'est comme qui dirait... une chose...
dont...

--C'est le cercle, toujours imaginaire, qui fait le tour de la terre et
se trouve perpendiculaire  l'axe.

--J'y suis!... j'ai pig la chose!

Si on coupait l'orange par son milieu,  gale distance des deux ples,
on en ferait deux calottes gales... deux hmisphres... vu que
l'angle form par la tige de bois et la base de chaque moiti formerait
un angle droit.

--C'est trs bien, et vous n'avez pas la tte dure.

Donc le Ple est  90 degrs et c'est l qu'il nous faut aller.

--Et o nous arriverons, sinon je perds mon nom de Farin, dit Parisien,
dit Plume-au-Vent.

Pendant cet entretien auquel s'est prt avec son habituelle bonhomie le
docteur Glin, les matelots de quart se sont approchs lentement des
deux interlocuteurs, et ont fait tous leurs efforts pour en comprendre
les termes.

Ont-ils russi? Peut-tre. Dans tous les cas ils demeurent silencieux,
se rservant probablement de trouver prs de Plume-au-Vent des
renseignements complmentaires.

Seul, Constant Guignard, le Normand conome, ronchonne, pendant que le
docteur, combl de remerciements, s'en va causer avec l'officier de
quart.

Constant Guignard est trs ennuy d'apprendre que toutes ces dfinitions
se rapportent  des lignes ou  des points imaginaires. Il se demande o
et quand on pourra les trouver, comprenant, en bon Normand, qu' dfaut
de bornes, de haies ou de fosss comme on en tablit sagement pour
sparer les champs, on devrait placer des jalons, des _amers_, en un
mot, baliser l'ocan ou les champs de glace pour ne pas commettre
d'erreur.

Cependant, le capitaine, remont sur le pont, a fait ralentir la vitesse
du navire car les glaces apparaissent de plus en plus nombreuses. Il a
envoy dans la hune un homme chaudement vtu et ordonn d'apprter, pour
la nuit, le fanal lectrique dont la lueur clatante permettra de
reconnatre les cueils mouvants.

Dans vingt-quatre heures, au plus tard, il pense, comme vient de le dire
le docteur, tre en vue du cap Farewell, et atterrir au chef-lieu des
tablissements danois au Groenland, Julianeshaab, sa premire escale.

Malgr son apparence un peu trapue, plutt que lourde, la _Gallia_ n'en
a pas moins fil gaillardement ses huit noeuds  l'heure, et toujours
 la voile, depuis quatorze jours. Il est vrai qu'elle a t favorise
constamment par une brise de S.-E. qui lui permit de marcher grand
largue sans avoir eu  changer d'amure.

Aprs avoir ainsi fourni une course d'environ 5,200 kilomtres, et
singulirement conomis son combustible, le capitaine a command de
carguer la voilure. Puis, il a fait allumer les feux, afin de gouverner
plus facilement et rester le matre du navire aux approches du grand
courant polaire et des glaces flottantes.

S'il est essentiel, en effet, de ne pas heurter un iceberg en drive, il
est urgent de ne pas tre saisi par ce courant, dont un bras contournant
le cap Farewell, pntre dans le dtroit de Davis et la mer de Baffin,
pour remonter vers le Nord.

Un voilier ainsi entran risquerait fort, surtout dans la brume, de
manquer l'entre du fiord sur lequel se trouve Julianeshaab, 
trente-cinq kilomtres de la cte. D'autant plus que la dbcle tant 
peine commence, le rivage est encombr de glaces, et l'embouchure du
fiord rduite  un simple chenal. Jusqu'alors tout a march  souhait;
le capitaine d'Ambrieux est au comble de ses voeux. Ayant fait ainsi
toute la diligence possible, et accompli ses prparatifs dans le plus
strict minimum de temps, il est en droit d'esprer avoir devanc son
adversaire, et tout porte  croire qu'il a raison.

De l'Allemand, pas de nouvelles depuis le dfi. En dpit des recherches
les plus actives, il est demeur introuvable.

Inquiet d'une disparition au moins singulire, cachant peut-tre un
pige ou tout au moins une ruse teutonne, d'Ambrieux a consult
patiemment, jour par jour, la liste des navires partis de tous les ports
d'Europe, et indiquant, avec leur destination, le nom de leur capitaine.

Il n'a rien trouv se rattachant de prs ou de loin  la personnalit de
Pregel ou  une expdition polaire. Du reste il est  supposer que
Pregel se trouvait dans des conditions identiques  celles de son
partenaire. Quelle raison, en effet, de penser qu'il aurait sous la main
un navire tout prt, tout agenc, avec son quipage, afin de profiter,
l'anne prcdente, de la saison chaude pour gagner les latitudes
hyperborennes.

Il y a l, semble-t-il, une impossibilit matrielle.

Donc, il parat certain, avr, que la _Gallia_ passera la premire le
cercle polaire, dont Julianeshaab, situe par 60 44 de latitude nord,
se trouve seulement  5 40 sud.

Cette escale, au chef-lieu des tablissements danois, a t juge de
prime abord indispensable et elle a contribu, en majeure partie, 
faire avancer de quinze jours le dpart de la _Gallia_.

En appareillant seulement deux semaines aprs, d'Ambrieux arrivait
encore bon premier sur les navires baleiniers qui attendent la grande
dbcle, c'est--dire la mi-juin, pour franchir le banc de glace et
pntrer dans les _eaux du Nord_ o se trouvent les ctacs.

Mais le capitaine voulait absolument se procurer des traneaux et des
quipages de chiens pour remonter l o la navigation est devenue
impossible, c'est--dire sur cette mer Palocrystique entrevue par le
capitaine Nares, lors de la mmorable expdition de l'_Alert_ et de la
_Discovery_.

Partisan absolu des ides de l'Amricain Hall, cet intrpide et
malheureux explorateur, qui dort, l-bas, l'ternel sommeil sous la
formidable banquise, le tranage par les chiens lui parat le seul
possible, le seul pratiquement admissible.

Les chiens esquimaux sont en effet des auxiliaires incomparables dont le
voyageur arctique ne saurait se passer.

Durs  la fatigue, d'une sobrit incroyable, insensibles  la
temprature au point de coucher dans la neige par des froids qui
solidifient le mercure, trs vigoureux en outre, ils sont les agents
essentiels de la traction  travers les glaces et les compagnons
indispensables de l'explorateur.

Rflchissez un moment aux difficults inoues de la traction opre par
des hommes, au surcrot crasant de fatigues ncessit par ce labeur
sans trve, alors que la marche seule ne s'effectue qu'avec une peine
infinie, au milieu du chaos sans limites et sous un ciel de fer!

Pensez aux chutes incessantes, aux immersions frquentes, aux heurts,
aux glissades ncessitant une recherche constante de l'quilibre. Tenez
compte du froid qui parchemine la peau et mortifie la chair, et surtout
de son action dprimante sur des organismes dbilits par deux et
quelquefois trois hivernages, et concluez aussi qu'il importe de
soustraire les hommes  cette manoeuvre de bte de somme, consistant 
pousser les traneaux emportant leurs vivres avec leurs effets de
campement.

Donc il fallait, par l'adjonction d'une trentaine de chiens, complter
le matriel de l'expdition. Et comme on ne pouvait se les procurer qu'
Julianeshaab, avec l'approvisionnement de poisson sch ncessaire 
leur alimentation, on allait mettre le cap sur le fiord aprs avoir
reconnu le cap Farewell.

       *       *       *       *       *

L'ordre donn par le capitaine de ralentir la marche du navire est on ne
peut plus sage. En effet,  mesure que la _Gallia_, marchant sous petite
vapeur, s'lve au Nord, les glaces deviennent de plus en plus
nombreuses et encombrent la mer. Elle se trouve en outre soudain
enveloppe d'une brume qui va en s'paississant, au point que du mt de
misaine on distingue  peine le beaupr.

Les heures se passent au milieu d'inquitudes que nul ne songe 
dissimuler, bien que l'aspect du capitaine, confiant dans la solidit de
son navire, soit rassurant.

De temps en temps, la golette heurte quelque masse vagabonde, un choc
sourd retentit et une trpidation la secoue de l'trave  l'tambot.
Puis l'iceberg glisse en grinant sur son flanc et l'on passe.

La nuit vient. Les feux de position sont allums pour la forme, et le
fanal lectrique remplace,  la misaine, le feu blanc habituel des
bateaux  vapeur.

[Illustration: Le fanal lectrique est mis  la misaine.]

Comme d'Ambrieux est certain de sa direction, on avance toujours. Les
heures s'coulent et l'aube blanchit  travers les bues impalpables qui
s'interposent comme une plaque de verre dpoli.

Six heures... huit heures... dix heures... Le cap a t doubl. Le
chenal ne doit pas tre loin. Le sifflet de la machine hurle sans
relche, les canons  signaux tonnent de cinq en cinq minutes.

Est-ce une illusion? Il semble qu'on entende briser la vague l-bas, sur
tribord.

Stop!

L'hlice, pour un instant, cesse de fonctionner, pendant que,  bord, le
charivari devient de plus en plus intense.

Le navire semble immobile, mais, en ralit drive au Nord. Le capitaine
fait sonder, on ne trouve pas le fond  deux cents brasses.

En avant!

La _Gallia_ se remet en marche pour un quart d'heure, et, tout  coup,
un hourra joyeux chappe  l'quipage.

Brusquement, le pan d'ouate se dchire et le soleil apparat clairant
la cte ourle de glaons dchiquets, stratifis, rods par les
vagues.

Stop!... captain... stop!... crie une voix aigu tout prs du navire,
mais au ras de l'eau.

--Tiens! dit tranquillement l'homme de bossoir, un animau amphibie.

--Stop!... master captain!... Stop!...

Moi, pilote... master... entrer navire Julianeshaab... reprend la
voix en anglais hyperboren.

--Un pilote... bravo! qu'il soit le bienvenu. On lui lance un bout
d'amarre qu'il attrape au vol.

Mais... sa pniche? reprend un matelot, voulant dsigner sans doute
le fin kayak dans lequel le pilote est enfoui jusqu' la ceinture.

On se dispose  crocher par les deux extrmits la lgre embarcation,
mais l'homme, sans lcher son amarre, crie de son organe glapissant:

Hisse l!

Et l'on hisse en vigueur, contenant et contenu, matire inerte et
anime, qui se ddouble, aussitt  bord, en une sorte de prissoire un
peu moins lourde qu'une valise de main, et un monstre marin, ruisselant
et aussi odorant que l'tal d'une harengre.

Un Esquimau pur sang, ou, comme on dit l-bas, un Groenlandais, et pas
plus beau pour cela, du moins d'aprs notre esthtique europenne. Un
nez de dimensions tellement rduites, que le possesseur de ce rudiment
d'organe peut  peine le trouver pour se moucher avec ses doigts, des
yeux obliques rappelant deux ppins de poire, mais en revanche des joues
en lune, balafres d'une bouche en tirelire, formant un ensemble o la
plastique n'a rien  voir. Ajoutez une longue crinire aux brins aussi
rigides que la moustache d'un phoque, un soupon de barbe en balai, et
vous avez le signalement trs sincre de matre Hans Igalliko, un des
plus fins lamaneurs de la cte.

Aprs avoir secou, comme un barbet mouill, l'odorante fourrure en peau
de loutre qui enveloppe son torse trapu, il tend familirement la main
au capitaine qu'il reconnat entre tous, tant la mle prestance de M.
d'Ambrieux le dsigne de prime abord comme le chef.

Il absorbe ensuite comme du petit lait un quart de rhum libralement
vers par le cambusier, puis, aussi  l'aise que chez lui, va
s'installer prs de l'homme de barre.

Le brave garon connat, ma foi, admirablement son mtier, et la
_Gallia_ ne pouvait trouver un meilleur guide pour pntrer dans le
canal anfractueux sillonnant l'embouchure du fiord glac.

Grce  la prcision des renseignements qu'il fournit avec une
incroyable surabondance de gestes et de paroles, la golette pouvait,
aprs deux heures de pilotage, mouiller ses ancres dans une petite rade,
parfaitement abrite des vents soufflant du large et de la terre.

Julianeshaab! dit le Groenlandais en tendant la main avec un geste de
suprme orgueil.

Et soudain apparaissent aux yeux des matelots tonns, une cinquantaine
de misrables cabanes que dominent une petite glise et un mt de
pavillon.

C'est le chef-lieu des tablissements danois.




IV

     Faux dgel.--A propos de bottes.--Course de chiens.--Superbe
     culbute.--Le fouet groenlandais.--Six lieues  l'heure.--Comment on
     coupe une oreille.--Matre  bord.--Le capitaine des
     chiens.--Glaces partout.--La gaiet ne se dment pas.--Pilote des
     glaces.--Pack.--Floe.--La _Glace du Milieu_ et les _Eaux du
     Nord_.--Le passage septentrional.--Alerte.


A mesure que la _Gallia_ s'approchait du continent si nergiquement
dnomm: _Terre de la Dsolation_, le froid, tout en devenant assez vif,
tait nanmoins trs supportable.

Le thermomtre, aprs tre descendu pendant deux jours  -24
centigrades, avait marqu -4, puis -7 et s'y tait maintenu.

Par suite d'une de ces variations si frquentes au Groenland, surtout 
la partie mridionale, il remonta brusquement  +12 le jour o la
golette entra dans le havre de Julianeshaab.

Il y eut fusion partielle de certaines parties des glaces dsagrges
antrieurement par les coups de mer, et une fausse dbcle qui faisait
hocher la tte aux baleiniers.

Sr que le froid va repiquer, disaient-ils  leurs camarades plus
inexpriments, qui, croyant l'hiver termin, pensaient bonnement
pouvoir gagner d'emble les latitudes hyperborennes.

Pendant quarante-huit heures, la temprature demeura stationnaire, et
sans transition le thermomtre accusa -10 en l'espace de quatre heures.
La neige se mit  tomber avec une surabondance inconnue sous notre zone
tempre, couvrant la terre de son blanc linceul, et le chenal disparut
instantanment sous un revtement de glace, pais de cinq centimtres.

S'il y avait l une vague apparence de contretemps, d'Ambrieux s'en
consola bien vite en songeant que cet abaissement de temprature pouvait
le surprendre au large de Julianeshaab et l'empcher de pntrer dans le
port. L du moins, son navire est  l'abri des glaces et surtout des
coups de vent terribles accompagnant la fin de l'hiver arctique.

Somme toute, quelques jours de perdus pour la navigation, mais trs
utilement employs  l'achat des traneaux et surtout des chiens qu'on
allait pouvoir essayer, comme les chevaux au champ de foire.

D'autre part, le capitaine voyant tous les habitants pourvus
d'excellentes bottes absolument impermables et inaltrables  l'eau de
mer comme  la neige, pensa qu'il serait utile d'en pourvoir tout son
monde, en prvision de l'usure devant atteindre forcment celles qu'il
avait fait confectionner en Norvge.

La botte groenlandaise est en effet une oeuvre d'art que les
_cordonnires_ du pays savent accommoder d'une faon merveilleuse  la
forme du pied, tout en lui donnant une faon superlativement lgante.

Elles sont en peau de phoque, cousues avec des fils tirs des tendons de
l'animal et prpares de telle sorte, qu'elles conservent toujours une
souplesse incomparable. Au moyen d'expositions alternatives au soleil et
 la gele compltes de frictions prolonges et d'onctions rptes,
elles acquirent, avec cette souplesse, une superbe couleur blanche, de
faon  pouvoir tre ensuite nuances de rouge, de jaune, de violet et
mme de bleu.

Sance tenante les bottires se mirent  l'oeuvre, pendant que leurs
poux, devenus maquignons, amenaient au capitaine les meutes
d'attelage dont ils vantaient  l'envi la vigueur et la sobrit.

Si Julianeshaab ne compte gure que deux cent cinquante citoyens, on y
trouve en revanche au moins un millier de chiens, rpartis, en nombre
plus ou moins grand, dans toutes les habitations.

D'Ambrieux n'avait que l'embarras du choix.

Toutes les btes qu'on lui prsentait offraient ce type bien connu,
depuis que les splendides publications du _Tour du Monde_ ont vulgaris,
par la gravure, les voyages aux rgions glaces. De moyenne taille, mais
singulirement trapus et rbls, l'oeil vif, le museau pointu,
l'oreille droite et mobile du chacal dont ils ont la physionomie
narquoise et veille, la queue longue, touffue, firement arque en
panache, ces braves chiens de course sont en outre envelopps d'une
longue fourrure bigarre, qui les protge efficacement contre les
morsures de la bise polaire.

Rien  dire prsentement de leur sobrit ni de leur endurance  la
fatigue. On les verra plus tard  l'oeuvre.

Ne sachant, en somme, auxquels donner la prfrence, le capitaine
imagina, tant pour distraire son quipage que pour apprcier les mrites
des concurrents, d'improviser une course en traneaux.

Le Groenlandais adore les luttes de vitesse, sur l'eau comme sur la
terre. Ses chiens ou son kayak lui procurent alternativement cette
enivrante volupt de se sentir emport sur les flots avec la vlocit
d'un squale ou de glisser sur la neige avec cette clrit qui donnerait
le vertige  un jockey.

La piste est toute prte et nivele comme un billard. Un champ de neige
qui s'tend, au nord, jusqu'au Ple;  l'est, jusqu' l'Atlantique.

Ce n'est pas, croyez-le bien, un spectacle banal et dnu d'intrt, que
la vue de six traneaux, attels chacun de douze chiens bien en voie,
parfaitement entrans, se chamaillant, se mordillant, et attentifs au
coup de fouet qui doit servir de signal.

Aussi, hommes, femmes et enfants ont-ils tous dsert les maisons. Les
hoquetons fourrs se pressent curieusement de chaque ct, pendant que
les bottes multicolores pitinent la neige.

Inutile de dire si le grand atelier de cordonnerie fait relche!

Le capitaine et le docteur, emmitoufls comme de vritables
Groenlandais, sont monts sur le traneau de matre Hans Igalliko, leur
pilote, aussi habile canotier que cocher incomparable.

Sur chacun des autres traneaux, une paire de matelots costums aussi en
ours polaires, fument avec entrain et s'entourent d'un nuage de tabac.

Le colonibestyrere[2] de Julianeshaab[3] remplit les importantes
fonctions de starter, et tient, au bout de son bras lev, un fouet
groenlandais en guise de drapeau.

[Note 2: Le _colonibestyrere_, dont le nom signifie  peu prs
_pilote de colonie_, est le gouverneur du district. De Julianeshaab
jusqu' Upernavik, le dernier point o l'on rencontre encore des
civiliss, on compte dix districts, administrs chacun par leur
colonibestyrere nomm par le gouvernement mtropolitain.]

[Note 3: Le nom de Julianeshaab, signifie: Julie-Esprance. La
triste bourgade, fonde il y a environ cent vingt-cinq ans, reut ce nom
en l'honneur de la reine de Danemarck, si bienfaisante  ses pauvres
colons d'Amrique.]

Etes-vous prt, capitaine? demande en mauvais anglais le starter
improvis.

--Go ahead! rpond le capitaine qui se courbe en avant pour viter le
choc du dpart.

La lanire dtonne comme un coup de pistolet, les chiens bondissent,
et... un clat de rire homrique s'chappe de toutes les fourrures
indignes qui se dandinent, se tordent, pendant que les bottes
trpignent et gigotent perdument.

Quatre marins viennent d'excuter en arrire une triomphante cabriole,
et sont rests affals, jambes et bras carts, au beau milieu de la
neige.

Bagasse!... Pcare!... Nom d'un d'l!... Ptard!...

Quatre jurons de provenance gasconne, provenale, normande et...
disons parisienne, retentissent avec un ensemble comparable  celui des
chutes, et se confondent avec les rires fous de la population, et les
claquements de fouet du starter qui vocifre  plein gosier.

Ce n'est qu'un faux dpart, dit le docteur qui partage l'hilarit
gnrale.

Pas de bobo! hein! les gars?

--Quatre pipes de casses, monsieur le docteur, rpond une voix penaude,
celle de Plume-au-Vent.

--Fractures qui ne sont pas de mon ressort, continue le docteur.

Allons, au temps!... remontez sur vos chars, et surtout, prenez garde
au coup dur du dpart.

Ces damns btes ont du salptre dans les veines, et avec a, un coup
de gigot!...

--Vous y tes? demande le capitaine.

--C'est par! commandant, rpondent les quatre mathurins aprs s'tre
secous comme des barbets.

Pour la seconde fois la lanire claque, et les conducteurs font entendre
un sifflement strident.

Les chiens qu'ils ne retenaient plus qu'avec peine, s'lancent au milieu
d'un tourbillon de neige et disparaissent accompagns d'un long cri
d'enthousiasme.

C'est, pardieu! une sensation mouvante que de se sentir ainsi emport
avec une vitesse de vingt-cinq kilomtres  l'heure, sans heurts, sans
cahots, avec ce glissement doux qui donne l'impression d'un capitonnage
de duvet. C'est tout au plus si la respiration ne manque pas, au milieu
de ce courant d'air, obscurci d'une impalpable poussire de neige
souleve par les pattes des enrags coureurs.

Ma foi, on ferme la bouche, on cligne des yeux, et on respire comme on
peut, par le nez que protge le gros gant fourr.

Parfois un chien fait un faux pas, culbute et se trouve emptr dans son
harnais. Croyez-vous que le conducteur se drange pour si peu? Allons
donc!

Clac! Un solide coup de fouet au maladroit qui hurle, se remet d'aplomb
on ne sait comment, et repart  fond de train.

Ah! le fouet! N'en dplaise aux membres de la Socit protectrice des
animaux, sans lui, pas d'obissance, pas de discipline, et, pourrait-on
ajouter: pas d'attelage.

Comment, en effet, maintenir l'ordre dans cette meute assez nombreuse
dj, et compose d'lments ou de tempraments si htrognes! Les uns
sont ou paresseux, ou rapides, ou courageux, les autres sont ou rageurs,
ou indociles, ou inintelligents, et tous aiment passionnment la chasse.

Qu'arriverait-il, si le conducteur ne possdait pas un moyen de
coercition d'autant plus efficace qu'il est plus cruel, alors que son
attelage, sans mors ni bride, et pourvu d'une simple bricole, serait
librement abandonn  ses fantaisies, ou s'aviserait au besoin de
chasser  vue un renard ou un livre polaire?

Le fouet esquimau, ce cousin germain du knout moscovite, rpond  toutes
les exigences.

Ce spectre du conducteur de chiens doit avoir au moins un mtre et demi
de plus que les traits, quelle que soit la longueur totale de
l'attelage. Le manche seul est immuable et ne dpasse pas soixante-dix
centimtres.

La lanire est une mince bande de peau de phoque non tanne, termine
par une mche en tendon dessch, avec laquelle un conducteur un peu
habile frappe exactement o bon lui semble, et peut faire couler 
volont le sang.

Un chien qui s'mancipe est rappel d'abord  l'ordre par la voix du
matre qui prononce le nom du dlinquant, et l'accompagne d'un
claquement.

S'il y a rcidive, la mche vient le frapper sur les reins, et lui
enlve, comme avec une paire de ciseaux, une mche de poils.

Enfin, en cas de mauvais vouloir absolu, et pour rprimer une faute
grave, le matre n'hsite pas  frapper sans piti l'piderme, d'o
jaillissent quelques gouttes vermeilles.

Cinq minutes aprs le dpart, le pilote, mcontent d'un de ses chiens
qui, plac au milieu de l'attelage, donnait pour la seconde fois des
signes d'insubordination, fournit au capitaine une singulire preuve de
cette adresse proverbiale  manier le fouet.

Ach!... Ach! criait-il en colre, dans son anglais de fantaisie, la
damne bte empche les autres de marcher.

Attendez un peu, capitaine, et je lui coupe le bout d'oreille.

Et profitant d'une faute nouvelle, il brandit la terrible lanire, la
projette en avant d'un mouvement brusque si merveilleusement calcul,
que la mche s'enroule exactement au petit bout de l'oreille du
dlinquant, et la tranche tout net comme l'et fait un rasoir.

Le chien poussa un long hurlement de douleur, bientt couvert par les
jappements de ses congnres et se tint pour averti.

Aprs avoir ainsi parcouru avec une vlocit rellement vertigineuse un
espace dsign pralablement, les traneaux obliqurent  gauche sur un
simple mot, dcrivirent un large cercle, et vinrent se ranger, de front,
devant le starter, et dans un ordre aussi parfait qu'au dpart.

Chose rellement prodigieuse, il n'y eut ni vainqueurs ni vaincus!

Aussi, d'Ambrieux ayant plus que jamais l'embarras du choix entre des
btes galement mritantes, prit le parti, ne voulant mcontenter aucun
propritaire, de leur acheter  chacun cinq chiens, pris au hasard dans
chaque attelage.

Total, trente chiens pays sans marchander cinquante francs chacun et
embarqus sance tenante, avec trois traneaux, sur la _Gallia_.

Sans tre aucunement dpayss, les braves toutous, sduits d'ailleurs
par une ample distribution de poisson sec, s'accommodrent fort bien du
petit local agenc  leur intention, par le charpentier sur le gaillard
d'avant.

Et ds lors, Plume-au-Vent, qui adore les btes, ne les quitte plus d'un
instant, s'improvise leur pourvoyeur et sollicite du capitaine le
plaisir d'tre prpos  leur garde.

Mais, mon garon, dit l'officier, tu vas te crer l un surcrot de
besogne.

--Capitaine, je vous en prie! voyez, ils me connaissent dj.

--Tu ne pourras mme pas te faire comprendre d'eux... ils n'entendent
que l'esquimau.

--Avant quinze jours je veux en avoir fait des chiens savants.

--Allons! comme tu voudras.

Te voici,  dater d'aujourd'hui, capitaine des chiens.

--Merci de tout mon coeur! et je vous jure, foi de Parisien, que
jamais btes n'auront t mieux soignes.

Deux jours aprs, chaque homme recevait sa paire de bottes
groenlandaises, les vivres supplmentaires pour l'usage des chiens
taient embarqus, et la _Gallia_, pilote de nouveau par son lamaneur
indigne, quittait Julianeshaab, malgr la persistance du froid.

L'escale avait dur dix jours, et l'on tait alors au 23 mai.

En vain matre Igalliko avait insist prs du capitaine pour lui faire
prolonger son sjour. Il allguait, non sans apparence de raison, la
subite reprise du froid qui allait entraver la marche de la golette.
Mme en attendant une semaine encore, elle devancerait les navires
baleiniers qui ne se montreraient pas avant la fin du mois.

D'Ambrieux fut inbranlable. Il voulait  tout prix faire de la route,
arriver le premier l-bas, se frayer, cote que cote, un passage, au
moins jusqu' la Glace du Milieu; dt-il pour cela entamer srieusement
son combustible. Ne savait-il pas pouvoir s'approvisionner  la mine de
lignite, dcouverte par la _Discovery_, et  celle trouve plus loin
encore par notre vaillant compatriote, le docteur Pavy, l'infortun
compagnon du lieutenant amricain Greely.

Vingt-quatre heures seulement aprs l'appareillage, les vnements
semblrent lgitimer les apprhensions du pilote.

Du jour o la premire glace flottante avait t signale, la
navigation, d'abord plus trange que prilleuse, plus accidente que
difficile, devint tout  coup dangereuse  l'excs.

Les matelots, ceux du moins qui n'ont jamais fait les rudes campagnes 
la baleine, s'aperoivent brusquement qu'ils viennent de pntrer dans
un monde entirement nouveau.

Glaces par l'avant et par l'arrire! glaces par tribord et par bbord,
glaces partout! C'est le rgne du chaos!... un mouvant chaos de glaces,
un compos indescriptible d'objets sans formes, sans couleur, presque
sans corps... une fantasmagorie de dcors  chaque instant modifis par
les courants ou les pressions sous-marines,  travers laquelle s'avance,
toute sombre, sous son panache de fume, la _Gallia_, dont la prsence,
en pareil lieu, semble un dfi audacieusement jet  la prudence
humaine.

Les blocs errants, sous l'irrsistible pousse du courant, s'approchent
en tournoyant avec leur impassible lenteur de masses brutales, se
heurtent, s'crasent et s'boulent avec des fracas qui se rpercutent
comme des tonnerres lointains et menacent  chaque instant d'craser le
petit navire, seule parcelle de matire intelligente, perdue au milieu
de l'innarrable tohu-bohu!

La _Gallia_ navigue le plus souvent  travers un brouillard plus ou
moins pais, que dchire parfois un coup de vent du Sud. Le soleil
surgit alors avec des flamboiements qui font ruisseler des torrents de
feu sur les millions de facettes et les font resplendir d'un clat
incomparable. Puis la ferique vision s'efface, les teintes s'estompent,
les images plissent au milieu des impalpables vapeurs, et le
merveilleux dcor disparat dans un anantissement de spectre, laissant
aux hommes blouis le regret des splendeurs passes, avec l'ide du
pril imminent.

Aussi, la vigilance est extrme sur le pont du navire. Tous ceux qui ne
sont pas de quart  la machine se tiennent en permanence  leur poste
respectif, brandissant de longs crocs avec lesquels ils repoussent les
glaons qui,  chaque instant, menacent l'avant.

En dpit d'efforts incessants et d'une attention qui ne se dment
jamais, l'peron heurte rudement un iceberg dont la base est cache sous
la vague et dont le sommet demeure invisible dans le brouillard.

Le navire frmit, s'arrte un moment et repart, sans autre inconvnient
que de secouer un peu trop rudement les chronomtres. Car tout ce qui
est,  bord, susceptible de dtrioration, a t soigneusement saisi et
arrim, de faon  permettre, plus tard,  la _Gallia_, de remplir sa
fonction de blier.

Quant au capitaine, confiant dans la solidit de son btiment dont il
prouve  chaque instant la rsistance, il conserve son impassibilit,
et n'a qu'une seule ide en tte: faire de la route.

Encourags par la prsence de leur chef qui prche vaillamment
d'exemple, les matelots supportent sans flchir les crasantes fatigues
de ce rude noviciat et trouvent encore moyen de plaisanter.

Jamais la gat gauloise ne se trouve  court, mme dans les
circonstances les plus difficiles; on pourrait dire qu'elle semble
s'accrotre avec elles.

Bon! crie une voix joyeuse, celle du Parisien qui vient de quitter sa
chaufferie, encore de la glace!

Il y a donc des gens qui passent ici leur vie  en fabriquer!

Ma parole! si c'est pas  leur faire payer patente!

Le soleil luit, par hasard. On aperoit l'ennemi arriver en colonnes
serres.

Empoigne un croc, bavard, et pique-moi cet oblisque, dont la pointe
menace la vergue...

Attention! Tonnerre!... interrompt le camarade, qui fait terriblement
vibrer les R, et qu' son accent on reconnat pour un Basque.

[Illustration:--Attention!--interrompit le camarade.]

C'est en effet le baleinier Michel Elimberri, lev depuis le dpart de
Julianeshaab  la dignit de pilote des glaces; ce que les Anglais
appellent: icemaster.

Silencieux jusqu' la taciturnit, le Basque, dont la vive intelligence
n'avait pas eu jusqu'alors occasion de se produire, s'est tout  coup
rvl au capitaine comme un homme absolument hors de pair pour tout ce
qui a trait  la navigation dans les mers arctiques.

Il a longtemps pratiqu la pche  la baleine, connat parfaitement les
parages au moins jusqu'au dtroit de Smith et la baie de Melville, o il
a hivern deux fois. Son instruction technique est bien suprieure 
celle de la moyenne des matelots,  ce point qu'il a t embarqu une
fois en qualit de second sur un baleinier.

Le capitaine le jugea un soir, en l'entendant expliquer,  ses
camarades, comment il comprenait l'expdition, et se convainquit de sa
valeur aprs un entretien sommaire.

L'oblisque! riposte Plume-au-Vent, toujours goguenard, tu me fais
penser  Paris, ma ville, o de bons licheurs toujours altrs, font en
ce moment les yeux doux  des carafes frappes!

Et ici!... oh!... l! l!... mince de frigorifique!

Faut croire que nous sommes  l'entrept gnral du grand magasin des
degrs au-dessous de zro.

Michel?

--Aprs? rpond brivement le Basque.

--Une ide! Si aprs la campagne nous frtions, avec nos parts, un joli
bateau pour venir ici chercher de la glace et en vendre aux gens qui
tirent la langue sous un Equateur quelconque?

--Enfonce, l'ide!

--Ah! bah,... a se fait.

--Oui! En Amrique... Dans la baie d'Hudson... des vapeurs... on
coupe la glace comme des pavs...  la scie... on l'emballe dans du
feutre et de la sciure de bois et on la porte aux Antilles... au
Mexique...  la Louisiane...  Cayenne...

--a doit coter cher la livre, hein!

--Quatre sous!

--Ptard! Sont-y malins, ces Amricains.

Michel!

--Quoi encore?

--Toi qui la connais dans les coins, la chose des glaces, tu devrais
bien m'expliquer...

--Pas le temps... faut ouvrir l'oeil.

--C'est pas une raison pour clore le bec et fermer les oreilles.

a m'empche pas de turbiner, quand je parle, moi.

Tiens, vois, a s'claircit un peu... y a relche... nous sommes dans
un chenal d'eau libre.

--Je vois bien... mais, l-bas... par tribord... _le floe_...

--Tu dis?...

--Floe... champ de glace marine... l'eau de mer gele sur place...
l!

La golette devra le contourner... impossible de passer.

--... Et l-bas... vois donc...  bbord...

Des collines, des dunes, des rochers de glace... a s'tend  perte de
vue.

On dirait que a rejoint le... le... floe, comme tu dis.

--C'est un _pack_.

Glaces venues du Nord... mles par les courants et les temptes...
entasses... superposes... geles et runies par le froid.

Le soleil fera tout craquer... partira en morceaux... icebergs qui
s'en iront en drive...

--Tonnerre!... y en a-t-y... mais y en a-t-y encore et toujours!

Et avec a un froid qui me coupe le nez... preuve que mon piton est
d'un cramoisi!

--Thermomtre  20 au-dessous de zro.

--Mais alors, tout va geler ici, et je ne m'explique pas comment le
navire flotte encore.

--Il y a le courant qui empche l'eau de se prendre.

--Mais, plus loin?

--Nous trouverons le _Pack du Milieu_, la grande banquise formant
barrire devant les eaux libres du Nord.

--Comment passerons-nous?

--Il y aura dbcle.

Et profitant de la loquacit insolite de son camarade auquel l'tat de
la mer donne un peu de rpit, le chauffeur se fait expliquer ce qu'il
ignore, s'tonnant de la forme et de la consonnance des mots servant 
dsigner la glace sous ses diffrents aspects, cherchant en vain leur
quivalent dans notre langue.

Les trangers... surtout les Anglais, sont venus les premiers, et ils
ont donn aux choses des noms de chez eux.

Et le Basque, poursuivant ainsi son entretien  btons rompus, continue
ses dfinitions, dont le Parisien, ennuy de ne pas savoir, se promet de
tirer bon profit.

Plume-au-Vent apprend ainsi du baleinier, que le _Pack du Milieu_, ou
comme il prfre l'appeler, _la banquise_, l'effroi des vaillants
pcheurs de ctacs, obstrue les dtroits de Smith, de Jones et de
Lancastre, mme pendant l't arctique, et qu'ils doivent, pour gagner
l'espace libre des _Eaux du Nord_, contourner vers l'Est la terrible
barrire afin de trouver le passage, trop heureux quand il n'est pas
intercept par la soudure de la banquise avec la glace des ctes qui,
presque en tout temps, obstrue la baie de Melville.

Que de fatigues, de peines et de dangers, pour atteindre cette portion
de mer ouverte qui ne s'tend gure au Sud du soixante-seizime
parallle, et doit souvent tre cherche plus haut! Etant donn surtout
que le redoutable pack, appel aussi: _Glace du Milieu_, s'tend du 76e
au cercle polaire! soit un espace d'environ huit degrs, prs de 900
kilomtres,  travers lequel il faut cheminer, Dieu sait comment!

Cet effroyable amas de glace n'est pas immobile comme le croyait le
chauffeur. Bien au contraire. Toujours plus ou moins en mouvement, il
semble obir  une impulsion continuelle produite par les courants venus
du Nord, comme d'ailleurs le prouvent certains faits indniables.
Notamment la drive extraordinaire du _Fox_, le petit vapeur mont en
1857 par Mac-Clintock, parti  la recherche de l'expdition Franklin. Le
_Fox_, soud  la banquise par le travers du cap York, descendit avec
les glaces pendant neuf mois et ne fut dlivr que sous le cercle
polaire.

Le _Pack du Milieu_, ou _banquise_, se forme donc, selon toute vidence,
 l'extrme Nord, par l'agrgation des _floes_ ou champs de glaces
dtachs, qui atteignent l-bas des hauteurs normes, quarante et
cinquante mtres, et viennent se souder  la barrire, aprs avoir
notablement fondu en route, mais de faon  merger encore de douze 
quinze mtres et plus. Chaque floe qui constitue un des lments de la
banquise, a une configuration  peu prs invariable. Il est profondment
entaill en plan horizontal au niveau des eaux, dont il subit
continuellement l'action dissolvante, mais  une certaine profondeur il
s'largit normment, de faon  possder une base trs considrable, et
n'merge jamais que du quart de sa hauteur totale.

Que l'on juge par l des dimensions d'un glaon qui se dresse  quinze
mtres seulement au-dessus du niveau de la mer!

Ainsi appel par les circonstances  enfourcher son dada favori, le
Basque devenait intarissable, peut-tre pour la premire fois.

Et le Parisien jubilait de cette condescendance, et enrichissait sa
prodigieuse mmoire de faits  ce point intressants, qu'il ne
s'apercevait pas du givre coll  ses sourcils, et des glaons formant
stalactites  chacun des poils de sa barbe.

L'entretien se ft peut-tre continu fort longtemps encore, s'il n'et
t brusquement interrompu par un cri bref du Basque, auquel succde une
longue clameur d'tonnement, peut-tre d'effroi.




V

     Chute d'une montagne de glace.--Broy ou submerg.--Un homme  la
     mer!--Hrosme joyeux.--La rcompense d'un brave.--Possessions
     danoises.--A travers la brume.--Dans le Nid de Pie.--Regrets d'un
     pcheur de baleines.--Toujours en avant!--Le comble de la misre
     humaine.--Prs de pntrer dans le _cimetire des navires_.


Malgr le froid intense, les matelots, tout chauds encore du soleil
natal, trouvent que cette monotonie, parfois si clatante et plus
souvent lugubre, est releve par le charme de la nouveaut.

Ils ont des tonnements nafs, des admirations bruyantes, des mtaphores
audacieuses  l'aspect du tableau mouvant, si extraordinairement
accident qui, bien que form d'un seul lment, et n'affectant qu'une
seule nuance, ne se ressemble jamais.

C'est au point que leur vigilance est parfois en dfaut, tant ce
ferique dcor, sans cesse modifi, surexcite leur curiosit jusqu'
leur enlever l'apprhension du danger.

Du reste, ils n'ont pas eu le temps de se familiariser avec la
configuration des icebergs ne montrant, comme on sait, au-dessus des
eaux, que le quart de leur masse entire, et cachant sournoisement, sous
les flots, une base trs large, d'autant plus redoutable qu'on en ignore
la forme et les dimensions.

Aussi, arrivera-t-il qu'un monticule errant, passant  une quinzaine de
mtres, et regard comme inoffensif, eu gard  son loignement relatif,
heurtera, par un de ses prolongements sous-marins, les oeuvres vives
du navire.

C'est ce qui se produit au moment o des cris violents interrompirent
l'entretien du Basque et du Parisien.

Le chenal o s'avanait la _Gallia_ rasait de prs un immense glacier
coll aux falaises de la cte, et le courant, assez rapide, en rodait
profondment l'invisible pidestal.

Il y avait l des bauches colossales d'une architecture fruste et
tourmente, o se confondaient, au milieu d'un ple-mle inou, des
piliers djets, des croupes de cathdrales, des tours balafres de
lzardes, des ogives rompues, des monolithes informes tombs on ne sait
d'o, des pans ruins, une cit de gants aprs un tremblement de terre.

Toutes ces masses, relies entre elles par le froid, et solidaires comme
si le meilleur ciment les unissait, prouvaient, par cela mme, des
trpidations violentes, quand l'effort incessant des eaux, sapant leur
base, en dtachait un fragment.

Des craquements sonores, produits par le travail de dsagrgation,
retentissaient sans relche, prcdant, puis accompagnant la chute du
bloc qui s'abmait dans une pluie diamante, puis soulevait une vague
qui s'en allait mourir en clapotant sous les anfractuosits.

En raison de cette solidarit, l'branlement se rpercutait sur la
totalit du glacier, produisant des dgringolades incessantes, et un
fracas rappelant celui d'un champ de bataille, mais avec une sonorit en
quelque sorte exaspre.

La golette venait de s'carter sur bbord pour viter l'approche d'un
iceberg colossal, haut de plus de vingt mtres, taill presque  pic, et
dont la configuration bizarre rappelait celle d'un gigantesque bonnet de
grenadier.

Le navire allait le laisser  trente mtres environ sur tribord, quand
tout  coup un pan tout entier se dtache de la falaise de glace, tombe
dans le chenal, s'enfonce, disparat, puis merge, en soulevant une
vague monstrueuse.

Celle-ci bondit et s'avance comme un mascaret, attaque le glaon
flottant, le fait osciller comme un ftu, et finalement le culbute sens
dessus dessous.

Cette scne, longue  raconter, n'a pas dur plus de quinze secondes, et
provoqua le cri d'angoisse chapp aux matelots.

Cependant, le navire n'et couru aucun pril, sans la prsence de
l'iceberg malencontreusement plac par son travers.

Mais la fatalit permit que, au moment prcis o il culbutait sous
l'irrsistible pousse de la lame, la portion immerge heurtt, dans son
mouvement de rotation, la coque...

La masse de bois gmit et semble prs de se dsarticuler. Les mts
oscillent, craquent jusque dans leur emplanture et menacent de venir en
bas.

Un faux mouvement, une seconde d'hsitation, un de ces incidents qui
droutent les prvisions humaines, et c'en est fait!

La _Gallia_ souleve, puis brusquement jete sur un de ses bords, va
chavirer sur place.

Un frisson rapide secoue les plus braves qui se cramponnent
machinalement au premier objet venu, et jettent sur leur chef un regard
angoiss.

Le capitaine a vu et pressenti le danger.

Impassible au milieu du cataclysme d'o surgit une effroyable menace
d'anantissement, il s'crie d'une voix qui domine le tonnerre des
glaces et le rugissement des flots:

Tiens bon, matelots!

La barre  bbord!... toute!...

Puis, il met la main sur le tlgraphe de la machine, et commande:

A toute vapeur!

Pour la seconde fois l'organisme de bois et de mtal frmit, et une
pousse furieuse le projette d'arrire en avant.

Pendant un instant bien court et qui parat affreusement long, chacun
entend la fausse quille racler la glace, et l'hlice tourbillonner 
vide.

Cela dure huit ou dix secondes  peine, mais quel moment terrible!

Et brusquement, la _Gallia_ qui, chose  peine croyable, a gliss sur
l'obstacle, comme sur le plan inclin d'un chantier, se trouve souleve
par l'arrire, pique de l'avant et menace de s'abmer.

Par bonheur, l'iceberg est franchi au moment o la lame s'abat sur le
gaillard d'avant.

En un clin d'oeil le spardeck se trouve submerg. Les matelots, qui
treignent les haubans, les tais, et tout ce qui peut leur donner
prise, enflent le dos sous cette formidable douche. Les chiens, par
bonheur attachs solidement, poussent un hurlement lugubre.

La golette, un moment alourdie, s'enfonce, puis se redresse  mesure
que l'eau embarque s'coule par les dallots. Le pont est si
parfaitement tanche que pas une goutte n'a pntr dans l'intrieur.

La tmraire mais admirable manoeuvre de son capitaine l'a sauve!

Pas de bobo! crie une voie joyeuse... la douche est seulement un peu
frache...

Mais un cri lugubre qui terrifie les plus braves interrompt soudain la
plaisanterie de Plume-au-Vent.

Un homme  la mer!

--Parat qu'y en a un qu'en a pas eu assez, reprend l'enrag loustic en
se dpouillant de sa veste fourre.

Il fait pourtant un peu frisquet, pour s'offrir un bain froid.

L'animal est capable de me faire piger un rhume de cerveau.

--Stop!

Pendant que la golette marche encore sur son erre, un canot est arm.

La boue de sauvetage a dj t lance  la mer.

A cinquante mtres, on aperoit un homme qui se dbat convulsivement,
prs d'tre englouti.

Mais il va y rester!...

Y barbotte comme quelqu'un ne sachant pas nager, reprend le Parisien...
un amateur, quoi!

A moi de faire le terre-neuve!

Et le voil, sans plus tarder, debout sur la lisse, piquant, par
principe, une tte superbe, sans paratre songer  ce froid atroce de
20.

Courage! Parisien... courage!... crient les camarades, pendant que le
vapeur s'loigne encore, et avant que le canot ait gliss sur ses
palans.

Et il va, l'intrpide sauveteur, filant comme un poisson sur les flots
glacs, se dressant parfois jusqu' mi-corps, pour chercher la place o
se dbat le malheureux.

Il l'aperoit enfin,  une trentaine de mtres, n'ayant plus la force de
se mouvoir, dj raidi par le froid, et pouvant  peine rler un appel
suprme.

Au... secours!

--Mais il a manqu la boue, grogne le Parisien.

Croche donc la boue!... cachalot en dtresse!

Bon le v'l qui coule!

En cinq ou six brasses Plume-au-Vent arrive au point o l'autre a
disparu. Il plonge  deux reprises et reparat enfin, nageant d'une main
et hlant de l'autre la fourrure dans laquelle s'agite faiblement le
pauvre diable.

Par bonheur, la boue a driv  porte de sa main.

Il s'y accroche,  bout de force et d'haleine, mais joyeux toujours,
joyeux par caractre, et plus encore du devoir accompli.

Et tu sais, faut pas faire des manires et essayer de me faire boire un
coup... sinon, je recommence  taper, comme tout  l'heure, l-dessous,
chez les phoques.

Puis un clat de rire s'chappe de ses lvres violaces.

Diable m'emporte! C'est Constant Guignard, dit-il en reconnaissant
l'homme qu'il vient d'arracher  la mort.

Guignard... le bien nomm... vrai!... quelle guigne!...

Oh! du canot!... oh!... par ici... s. v. p...! dpchez-vous... je
crois qu'on a oubli le robinet d'eau chaude.

L'embarcation, qui volait sur les flots, arrive en ce moment.

Le Parisien, transi jusqu'aux moelles, claquant des dents, raide comme
un glaon, mais blaguant quand mme, est hiss  bord en mme temps que
l'autre, cramponn  la boue avec l'inconsciente nergie des noys.

Le matre, Gunic, est  la barre.

Tiens, petit, dit-il au sauveteur en lui tendant une vaste et chaude
fourrure, entortille-toi l dedans.

--C'est pas de refus, matre, vu que... a doit tre un dplorable
mtier que celui de phoque dans ces parages.

--Et siffle-moi a, continue le matre en lui offrant une bouteille
pleine d'un liquide ambr.

C'est du vrai lait de tigre, mon gars, de la pure essence de vitriol...
a te rchauffera.

Et puis, tu sais, petit, ajoute le vieux marin d'une voix attendrie,
t'es un matelot... un vrai... je m'y connais.

Pendant ce temps, Constant Guignard, frictionn  tour de bras, ouvrait
lentement des yeux atones et demeurait incapable de prononcer un mot.

Allons, mon pauvre vieux, reprend le Parisien aprs une ample rasade,
sirote aussi une bonne goutte.

C'est souverain contre les pmoisons...

Ben oui! c'est nous... les copains... t'es pas noy... rassure-toi
donc... t'es pas encore  point pour faire un figurant  la Morgue.

Cinq minutes aprs, la baleinire accostait la _Gallia_.

Pendant que le Parisien sautait allgrement sur le pont au milieu des
matelots qui ne lui mnageaient pas leur sympathie, le docteur faisait
transporter Guignard au poste des blesss, puis engageait le sauveteur 
l'y accompagner.

Pardon excuse, monsieur le docteur, mais, avec votre permission,
dit-il, je vais aller me faire un brin rissoler devant mon fourneau de
chauffe.

Voyez-vous, aprs une bonne sue, il n'y paratra plus.

--Ma foi, mon garon, c'est une ide.

Cependant, venez me voir quand vous serez rchauff.

Le brave Parisien allait enfiler l'escalier de la machine, quand il se
trouve en prsence du capitaine qui le regarde de ses yeux tranquilles
et lui tend la main.

Confus de cet honneur et certes bien plus intimid qu'au moment o il se
prcipitait dans les flots, Plume-au-Vent met respectueusement sa main
dans celle de son chef et demeure bouche bante, interloqu.

Farin, mon brave, dit le capitaine de sa voix chaude et sympathique, au
nom de l'quipage et du mien, merci!...

Et le chauffeur, de plus en plus troubl, ne trouvant pas un mot 
rpondre, mais tout fier de ce tmoignage d'estime, porte la main  son
bonnet, salue militairement et disparat dans l'coutille.

Que ne puis-je entreprendre avec de tels hommes! dit  part lui le
capitaine en se rendant lui-mme  l'infirmerie.

Oh! j'arriverai _l-bas_!... je le sens... je le veux.

La golette avait repris sa marche  travers le chenal o les obstacles
semblaient s'accumuler  plaisir. Mais du moins l'incident qui faillit
ds le dbut anantir l'expdition, ou tout au moins porter le deuil
dans l'quipage, eut cela de bon que chacun redoubla de vigilance.

Et certes, jamais on n'en a plus besoin en remontant le cercle polaire
qui semble fuir devant l'trave de la _Gallia_.

Le passage toujours obstru par les glaces flottantes se maintenait
libre, c'est--dire, que sa surface ne gelait pas. Du reste, la
temprature, tout en restant assez basse, tait moins rigoureuse depuis
que le soleil ne disparaissait presque plus  l'horizon. La srie des
interminables journes arctiques allait commencer. Tout faisait prvoir
une prochaine dsagrgation du colossal amas de glaons contre lequel on
allait bientt se heurter.

Depuis longtemps on avait dpass le fiord d'Arsuth, o se trouve la
fameuse mine de cryolithe, nomme Iviktutk. Puis, Friedricshaab,
Fiskernaes et enfin Godthaab, la seconde _ville_ de l'inspectorat du
Sud. Une triste bourgade plus froide, plus dsole que Julianeshaab. Le
65 tait franchi, mais aussi quelles fatigues crasantes, pour un
rsultat aussi modeste!

L'implacable brume persistait toujours et s'interposait obstinment
devant le soleil, qui, pendant trois mois, allait rayonner sur le dsert
de glaces.

Et toujours la lutte sans trve contre les cueils mouvants, aperus
vaguement  travers l'nervante opacit du brouillard! Les manoeuvres
incessantes qui courbaturaient l'quipage, les arrts interminables, les
retours prcipits, la vapeur instantanment renverse, tout cela pour
arriver  s'lever de quelques minutes!

Cependant cette brume, en dpit de son opacit, couvre la mer d'une
couche trs mince,  ce point que les matelots de vigie dans le
grement, se trouvent en plein soleil[4].

[Note 4: C'est du reste un fait observ frquemment sur les
paquebots faisant la traverse d'Amrique. Par le travers de
Terre-Neuve, les mts sortent  moiti du brouillard, pendant que la
partie infrieure du navire demeure invisible.]

L-haut, d'incomparables jeux de lumire sur les sommets des icebergs et
des falaises, en bas, une houle de vapeurs humides, tourbillonnant comme
un suaire de gaze, et se rsolvant en gouttelettes qui recouvrent d'un
enduit de givre les hommes et les choses.

Grce  cette particularit, le capitaine, toujours alerte comme un
gabier, put prendre des hauteurs astronomiques en se hissant dans le
tonneau fix au sommet du grand mt et auquel les baleiniers donnent le
nom de _nid-de-pie_.

C'est ainsi que, le 30 mai, son observation lui donna la certitude que
le cercle polaire tait enfin franchi.

Il y eut  bord une petite fte remplaant la crmonie classique et
dmode du passage de la ligne, un bon repas, double ration de vin et
de spiritueux et quelques chansons joyeuses o Plume-au-Vent dploya ses
talents de virtuose.

Puis le soleil, aprs la vue duquel on soupirait depuis longtemps,
apparut enfin, et pour ne plus disparatre de trois mois.

Les oiseaux, invisibles jusqu'alors, se montrent en essaims
innombrables, jacassant  tue-tte, familiers d'ailleurs, au point de
venir tourbillonner  travers le grement du navire. Mouettes, damiers,
ptrels, eiders, guillemots, zigzaguent et s'battent en pleine lumire,
piquent des ttes au milieu des eaux vertes, vont s'plucher sur les
blocs errants, et repartent pour recommencer, indfiniment.

Les monstres marins, sortis de l'hivernale torpeur, veills par cette
incandescence qui les met en belle humeur, foltrent lourdement dans les
eaux libres. On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec
dlices sur quelque fragment bien horizontal d'icefield en drive, et
venir plonger curieusement jusque sous l'trave du navire.

[Illustration: On voit des troupeaux entiers de phoques se vautrer avec
dlices.]

Une ourse mme se montra, flanque de ses deux oursons, humant de loin
les manations parties du vapeur, inquite du branle-bas occasionn par
sa prsence.

Le docteur Glin, grand chasseur, parlait mme de lui envoyer une balle
express, allguant la saveur exquise d'un jambon d'ours, ft-il polaire.

Mais le capitaine lui fit observer en souriant que le gibier se trouvait
au moins  mille mtres, et que la balle de sa bonne carabine Dougall
serait invitablement perdue.

Damne rfraction! dit le docteur en reconnaissant qu'il est victime
d'une illusion d'optique trs frquente l-bas.

Je m'y laisse pourtant prendre comme un conscrit.

--Baleine par l'avant! s'crie le matre d'quipage dont les yeux
luisants aperoivent une colonne de vapeur chasse par l'vent d'un
ctac.

--Une baleine! riposte une voix bien connue.

Plus que a de goujon!

--Ris tant que tu voudras, failli Pantinois, n'empche que a me
chavire, de ne pas seulement pouvoir lui loger quinze pouces de harpon
entre les ctes.

--Voyons, matre Gunic, il y a temps pour tout.

Que diable feriez-vous d'une pareille sardine?

Son huile!... demandez-voir  notre camarade, Monsieur Dumas, dit
Tartarin, ce qu'il en pense pour la cuisine.

Y aurait donc ses baleines qui pourraient vous tenter...

Est-ce que vous voudriez vous mettre marchand de parapluies?

--Gamin, va! dit le matre, incapable de tenir son srieux.

--C'est p't-te pour offrir  madame votre pouse une garniture pour son
corset.

--Oui!... oui!... tu trouves toujours autant de trous que de chevilles,
toi.

Mais si t'avais vu celui de pratiquer la grande pche, tu verrais
voir, comme a vous emballe un homme, de capturer un gibier de ce
gabarit!

Mais la _Gallia_ n'avait pas de temps  perdre, quelques pressantes que
fussent les occasions.

Oiseaux, plantigrades et ctacs ne furent point inquits.

Le surlendemain,  huit heures du matin, par trois degrs au-dessous de
zro, on se trouvait en vue de l'le Disco, dont la pointe est par 69
11 de latitude Nord.

C'est le chef-lieu de l'inspectorat septentrional du Groenland et le
lieu de rsidence du second colonibestyrere qui sjourne  Godhawn,
situ au Nord de la baie du mme nom, dfendu contre la haute mer par un
immense peron granitique dont le prolongement s'tend fort loin.

La golette, profitant de l'tat du chenal pour l'instant dbarrass des
icebergs, passa au large de l'le, continuant imperturbablement sa route
vers les rgions septentrionales.

Elle reconnut le dtroit de Wagatz, puis le vaste fiord Onemak, barr
en son milieu par l'le Oubekjend; ctoya les gigantesques falaises et
le hardi promontoire dcouvert en 1587 par le vieux John Davis. Cet amas
de rochers que domine un cne majestueux de treize cents mtres, le
Kresarsoak des Esquimaux, nomm par l'intrpide navigateur Hope
Sanderson, du nom d'un de ses commanditaires, faillit lui tre fatal,
alors qu'il courait  l'aventure, sur son petit navire de cinquante
hommes, le _Sunshine_ (clair de soleil). Il trouva par bonheur une large
ouverture conduisant au Nord, et put se rfugier l o se trouve
aujourd'hui la station danoise d'Upernavik.

La golette avait mieux  faire que de s'arrter au mouillage, sinon
dangereux du moins incommode et difficile, au fond duquel s'lvent
quelques huttes dsoles o vgtent les infortuns sujets de Sa Majest
Danoise. Si Julianeshaab est lugubre et Godhawn atroce, Upernavik est
pire; aussi l'Europen se demande avec un serrement de coeur comment
des tres humains peuvent exister au milieu d'une pareille abjection.
Passons sur la lpre qui les ronge, sur l'effroyable pourriture dans
laquelle ils se vautrent, l'odeur qui s'exhale de leurs tanires
transformes en charniers, sur les mangeailles en dcomposition dont ils
se gorgent...

Aussi, le capitaine s'empressa-t-il de laisser sur tribord le chef-lieu,
faisant autant que possible forcer de vapeur afin de s'lever  tout
prix, craignant, non sans raison, d'tre serr par la banquise, et de
perdre, comme le fait s'est souvent prsent, une anne entire.

Il est en effet une question urgente, essentielle, que le voyageur  la
recherche des eaux libres du Nord ne doit jamais oublier, c'est de se
trouver de bonne heure en prsence de la _banquise_ ou _Pack du Milieu_.
Si la saison navigable dure de juin  septembre, l'exprience chrement
acquise par les baleiniers dmontre que le moment le plus favorable pour
gagner la baie de Melville est le mois de juin. Car,  cette poque, on
peut toujours, en cas d'insuccs partiel, renouveler une ou plusieurs
fois la premire tentative, sans courir trop grand risque d'tre pris
dans les glaces. On se rappelle,  ce sujet, les checs prouvs en 1849
par l'_Etoile-du-Nord_, parce qu'elle n'atteignit la banquise qu'en
juillet, et en 1857 par le _Fox_ de Mac-Clintock arriv en aot, et
presque aussitt enserr.

Une fois  la baie de Melville en temps opportun, le navigateur n'a plus
alors qu' prendre corps  corps, et rsolument, le dernier obstacle,
mais le plus redoutable de tous, car aussitt ces colonnes d'Hercule
franchies, il vogue enfin dans les eaux libres.

C'est alors qu'il lui faut redoubler d'habilet, de vigilance et
d'nergie, car malgr l'norme supriorit des navires  vapeur sur les
anciens voiliers, la baie de Melville, autrefois la terreur des
baleiniers, ne vaut gure mieux aujourd'hui que sa rputation.

Encore, comme en font foi les annales de la navigation arctique,
arrive-t-il trop souvent que tous les efforts demeurent inutiles, en
prsence de catastrophes que la vaillance humaine est impuissante 
conjurer, notamment quand le vent du Sud souffle avec violence et pousse
les glaons en drive sur le pack. Alors, les navires, presss entre les
deux masses, sont crass comme des noix. C'est ainsi que prirent en
quelques minutes, quatorze baleiniers, pendant la campagne de 1819. En
1821, il y en eut onze de broys, et sept en 1822. Le dsastre de 1830
fut pouvantable. Le 19 juin, le vent se mit  souffler du
Sud-Sud-Ouest, chassa les glaces dans la baie, et serra la flotte
entire contre la banquise. Dans la soire, la tempte augmenta, et des
masses normes montrent les unes sur les autres. Pendant la nuit, une
vritable montagne de glace s'croula sur les navires et en fracassa
dix-neuf,  ce point que les fragments en taient mconnaissables. L'un
deux, le _Ratler_, compltement retourn, fut aplati, la quille en
l'air!

Quelle rsistance, en effet, peut opposer, aux forces infinies de la
nature, un bateau, quelle que soit sa solidit?

D'Ambrieux, qui connaissait ce douloureux martyrologe des baleiniers, se
prparait pourtant, avec son habituelle srnit,  affronter la
terrible baie, sans s'mouvoir de l'appellation sinistre sous laquelle
on la dsigne encore  notre poque: _Le Cimetire des Navires_.




VI

     Dans la passe.--Route barre.--En avant!--Premier
     assaut.--Victoire.--Dsespoir d'un Vatel arctique.--Un homme dans
     la sauce.--Pas de djeuner.--Plume-au-Vent voudrait faire baigner
     Dumas, dit Tartarin, dans la marmite de l'quipage.--Les deux
     principales routes du Ple.--Pourquoi la _Gallia_ a pris celle du
     dtroit de Smith.--Contradictions.


Tessuissak, cap Shackleton, le Pouce-du-Diable, un rocher qui ressemble,
si l'on veut,  un pouce, et n'a rien de diabolique; cap Wilcox,
archipel aux Canards, la golette a reconnu au passage tous ces points
qui jalonnent la voie, depuis Upernavik jusqu' la baie de Melville.
Elle passe en vue de la Tte-de-Cheval, franchit le 75 de latitude et
se trouve enfin non loin des les Sabine, en prsence du formidable
champ de glace, large de cinq cents kilomtres!

C'est aujourd'hui 3 juin que la lutte va commencer avec sa terrible
intensit!

Vers le milieu de l't, c'est--dire pendant la fin de juin et le
courant de juillet, la glace, dsagrge par le soleil, est devenue
friable, comme spongieuse. Elle est pourrie, selon le mot des
baleiniers. Les _floes_ sont profondment ravins, couverts de flaques
d'eau et de neige  moiti fondue. Un choc de moyenne intensit suffit
pour les disloquer et les rendre le jouet du courant. Mais, aux premiers
jours de juin, ils sont encore trs durs et notablement pais.

Jusqu' prsent la _Gallia_ ne s'est pas loigne beaucoup du rivage.
Maintenant il lui faut gagner un peu au large, car les ctes sont
franges de glaciers inaccessibles, de dimensions colossales, relis 
la banquise par des prolongements trs tendus.

La golette, sous son maximum de pression, ctoie latralement le vaste
champ aux tons bleutres, rappelant la nuance efface de montagnes
entrevues de loin, et cherche une voie qui donne accs vers le Nord.

Voici enfin, aprs de longs ttonnements, une vaste anfractuosit dans
laquelle dbouche un chenal d'eau libre, une _passe_, comme disent les
baleiniers. Du haut du nid-de-pie, le capitaine reconnat, en personne,
la direction et les sinuosits de la passe, et cde bientt la place 
Michel Elimberri, le pilote des glaces.

La barre  bbord!

Machine en avant!

La barre droite!

La golette a embouqu le chenal.

Les matelots, vtus simplement de la vareuse, qui remplace le vtement
arctique trop chaud pour une temprature de -2, contemplent curieusement
cette navigation sur un fleuve immobile entre deux berges plates, comme
coupes  la scie, et dont la nuance terne fait ressortir avec plus
d'intensit la couleur vert sombre de l'eau.

Peu  peu la passe, qui d'abord mesurait environ douze cents mtres, se
rtrcit. C'est bientt une simple rivire, puis un canal  peine large
trois fois comme la coque du navire.

A chaque instant le Basque, pelotonn dans la barrique, s'crie, suivant
les circonstances:

Bbord!... tribord!... la barre droite!

Et le capitaine rpte, d'une voix brve, les commandements au timonier,
attentif au moindre mot.

Tribord! capitaine... tribord toute! hurle bientt le pilote des
glaces.

--Pourquoi? demande l'officier.

--Les _floes_ sont en mouvement... ils chassent l'un sur l'autre... le
chenal se resserre... il va tre trop troit.

Il faut virer sur place.

--Virer!... mais tu vois bien que nous manquons d'espace.

--Alors, machine en arrire!

--Jamais!

La barre qui bouche le chenal... quelle largeur?

--Une encblure.

--Et aprs?

--Les eaux libres.

--Va bien!

Timonier, attention!

Gouverne droit!

Machine en avant!...  toute vapeur!

Soudain, la _Gallia_ pousse un long haltement, et l'hlice tourne avec
rage dans le chenal empli de houle.

Elle court de plus en plus rapide, son peron hors de l'eau, comme si
elle cherchait de loin la place o elle va se ruer.

Chacun s'accroche o il peut, en prvision du choc, et se demande avec
angoisse quelle va tre l'issue de cette lutte ingale.

Bientt l'obstacle apparat, fermant la passe qui n'est plus qu'un
cul-de-sac.

Quelques secondes encore... les secondes angoisses pendant lesquelles
on se sent rouler au bord d'un abme, puis un heurt brutal accompagn
d'un craquement terrible.

Le taille-mer en acier pntre dans l'corce rigide, l'clate, la broie,
l'entame en forme de coin, la dsarticule...

La force intelligente va-t-elle triompher d'emble de la matire inerte?

Peut-tre! Mais,  coup sr, pas sans une lutte mouvante.

Brusquement arrt dans sa course vertigineuse, le vaillant navire, qui
parat n'tre pas seulement branl, glisse par l'avant sur le floe,
comme pour s'y chouer. Mais la glace, incapable de supporter un pareil
poids, flchit, s'effondre et passe, de bout en bout, par fragments sous
la quille.

En arrire! crie le capitaine.

La _Gallia_ recule de trois cent cinquante  quatre cents mtres, prend
du champ et se rue de nouveau sur la barricade.

Le taille-mer pntre exactement au point qu'il vient d'entamer, puis la
force d'impulsion n'tant pas puise, le navire pour la seconde fois
s'lance sur le floe, le fait crouler sous sa masse, et gagne encore
prs de deux longueurs.

[Illustration: Le taille-mer en acier pntre dans l'corce rigide.]

Les matelots, qui s'chauffent  cette lutte, battent des mains et
trpignent d'enthousiasme. Le moins audacieux d'entre eux ne doute plus
du succs.

De nouveau retentit le commandement: En arrire! bientt suivi de:
Machine en avant!

Et la _Gallia_ qui, sous la puissante main du capitaine, semble
rellement doue de pense, court, frappe, bondit, avance, recule,
attaque avec des attitudes de ctac en fureur, souffle, rugit, et
semble prise de dlire  mesure que l'obstacle cde sous ses coups.

Au loin, la banquise craque et dtone sourdement. Les floes voisins sont
agits de trpidations qui se rpercutent  la masse totale. Puis, sous
les coups incessants du blier qui martle avec une rage toujours
nouvelle cette barre en principe infranchissable, la glace dsarticule
s'carte enfin  droite et  gauche.

La voix du pilote basque, dominant du haut de la mture le ronflement de
la machine et les crpitements des glaons en drive, crie avec un
accent de joie indicible:

La passe est libre, capitaine!

A tribord un peu!

La barre droite!...

Machine en avant!

D'Ambrieux est vainqueur, et de haute main.

Bravo! capitaine, dit le docteur enthousiasm, en lchant enfin la
manoeuvre  laquelle il est rest cramponn pendant la lutte.

Si, comme je n'en doute pas, la _Gallia_ est sans avarie, vous avez l
un fin navire.

--Je vous l'affirme avant tout examen, mon cher docteur, rpond
l'officier dont les yeux vert de mer semblent flamboyer.

Pas un boulon n'a saut, pas une cheville n'a boug, pas un cordage n'a
flchi.

Quant  la machine, Fritz rpond de tout, et je rponds de Fritz.

Allons djeuner.

La cloche piquait alors neuf heures. Les deux hommes descendaient au
carr o les repas de l'tat-major se prenaient en commun, quand des
clameurs effares se font entendre.

A la tonalit retentissante des mots expectors avec un accent de
terroir tout particulier, on reconnat une voix provenale, et du bon
cru.

Mill Diou d tron d l'air... d tonnerre... d cent mille
milliasses d dious!...

Z n'ai plus qu' m pendre... Z suis fiu... flammb...
dshnr...

Qu'on m flannnque  la fsse aux lonss... qu'on m donne la cale
sche...

Et un grand gaillard, barbu jusqu'aux yeux, s'lance du panneau en
gesticulant, menaant d'arracher de ses doigts crisps les touffes
noires qui se tordent  ses joues et  son menton.

L'irruption de cet homme hagard, tragique, affol, dont les habits
disparaissent sous un enduit poisseux d'o s'exhale une violente senteur
d'ail et de barigoule, est tellement baroque dans sa dramatique
exubrance, que le docteur ne peut comprimer un fou rire, et que le
capitaine, malgr son habituelle gravit, partage cette hilarit.

Eh bien! Dumas, qu'y a-t-il donc? mon garon, dit-il au dsespr.

--Capitaine... il y a... qu'il y a que vous allez me faire flanquer
aux fers.

--Il ne s'agit pas de cela, mais de djeuner.

--Eh!... bou Diou!... le dzeuner... c'est zustement la ose... dont
pour laquelle ze devrais me prir.

--Mais, pourquoi?

--Capitaine! il n'y a pas de dzeuner pour l'tat-major!

--Bah! et qu'est-il devenu?

--La sauce, il est dans ma barbe... sur ma vareuse... sur mon
pantalon... voyez!... la sauce, il pleut de mes vtements...

Il y en a partout dans la cuisine... avec les morceaux de boeuf en
dbe... de poisson... la mayonnaise il est dans le arbon... les
assiettes, ils se promnent en tessons... ma cuisine, il est comme s'il
y aurait eu tremblement de terre... la pvre!

C'est un fracas, une misre... un tremblement de damnation...

--Voyons, comment est survenue cette... catastrophe, interrompit enfin
le capitaine qui russit  endiguer ce torrent de lamentations.

--Capitaine, quand le navire il s'est lanc sur la glace, mes plats, mes
assiettes, mes casseroles, ils n'taient pas saisis...

Pour lors, la violence du oc il a tout jet en pagale dans la cuisine.

Tout est cass, dmoli, que c'est un ambardement o un calfat ne se
retrouverait pas!

--Ce n'est que cela! continue le capitaine en souriant, console-toi, mon
garon, et va changer de vtements.

Nous djeunerons avec des conserves sans sauce, et avec non moins
d'apptit.

Tu as un quart d'heure pour te nettoyer.

Le docteur et le capitaine venaient de descendre au carr, sans
s'arrter aux protestations du pauvre diable qui se croyait rellement
coupable de ngligence, quand matre Plume-au-Vent dont le quart
finissait  la machine, se trouva face  face avec le cuisinier dont le
dsespoir tait encore houleux.

T v!... mossieu Dumasse... qu'avez-vous donc?

--Rienne.

--... Et comme vous sentez bon la cuisine chic, mossieu Dumasse...

Ma parole, vous embaumez comme le soupirail d'un sous-sol de
restaurant.

--Qu que a te fait,  toi, mauvais plaisant!

--a me fait et beaucoup, mossieu Dumasse, car je suis trs gourmand et
j'aurais en consquence une proposition  vous faire.

--T! faudrait voir, dit le Provenal souponneux, flairant peut-tre
une mystification.

--Voici: Le capitaine t'a dit d'aller enlever ta tenue de travail
imbibe d'un dcalitre de bonne sauce.

--Aprs?

--Va donc tremper ta dfroque dans la marmite de l'quipage...

Ce que a corsera notre bouillon et lui donnera un montant!...

--Ah! Parisien de malheur!... ze te revaudrai a en bloc.

--Tu refuses?...  ton ide, mon vieux Vatel!

--Coquine de Diou!... tu m'appelles... attends un peu!

--Vatel!... un dfunt grand cuisinier,  ce qu'on dit.

C'est dcid: tu refuses la petite friandise aux camarades?

--Prends garde, moueron!

--Faut pourtant pas laisser perdre ce nanan...

Fais-en profiter au moins les chiens.

Viens avec moi, et laisse-toi licher par eux... qu rgal pour mon
personnel!

Tu verras ce coup de faubert, et aprs, tu seras aussi propre que les
cuivres de l'habitacle.

--Zut! pour toi et pour tes sales cabots!

--Mossieu Dumasse, vous n'aimez pas les btes et vous avez tort.

J'informerai, au retour, la Socit protectrice des animaux, et vous
n'aurez pas la mdaille.

Salut bien, coeur de banquise, de hummock, d'iceberg...

Je conterai l'histoire  mes toutous et je les aguicherai aprs vos
mollets.

Mais le cuisinier, furieux de la plaisanterie et des minutes perdues,
vient de s'enfuir en lui montrant le poing.

En attendant que leur matre-queux ait rpar le dsordre de sa
toilette, et improvis un djeuner de fortune, le capitaine et le
docteur, encore tout chauds de la lutte engage contre le _pack_, en
arrivent, par une succession bien naturelle d'ides,  parler de la
route qui doit les conduire au Ple.

Tout en partageant absolument les ides de l'officier, le docteur, avec
sa vieille exprience de voyageur au pays des glaces, avait peine 
comprendre une telle hte.

Et l'_autre_! ripostait nerveusement d'Ambrieux, croyez-vous qu'il
attende!

Voyez-vous, docteur, je connais la tnacit allemande, et je suis sr
que mon rival met  profit tous les instants.

--Sans doute, mais il ne peut pas faire l'impossible, et les obstacles
existent pour lui comme pour vous.

--C'est positivement pour cela que je veux, ds le dbut, essayer de le
distancer, pour arriver  le battre, non pas d'une quantit
drisoire... de quelques minutes... d'un quart de degr... mais haut la
main, en beau joueur!

--Si, par hasard, en sa qualit d'Allemand, il avait pris l'autre voie,
celle qu'a si longtemps recommande l'cole dont feu Peterman tait le
grand inspirateur?

--Ce serait un bonheur pour nous, car il irait  un chec certain.

--Le croyez-vous?

--Autant qu'il est possible de s'en rapporter aux rsultats obtenus par
cent annes d'une exprience chrement acquise.

Moi aussi j'avais devant moi deux routes,--je parle des mieux
connues--celle entre le Groenland et la Nouvelle-Zemble, appele route
du Spitzberg, et celle du dtroit de Smith,  l'extrmit de la mer de
Baffin.

J'ai consciencieusement tudi tout ce qui a t crit sur la matire,
et sans hsiter, j'ai choisi la seconde voie, celle que nous suivons.

Voici pourquoi: c'est que depuis 1595, depuis Barentz, toutes les
expditions qui ont tent de s'lever par la premire, et elles sont
nombreuses, ont t sans exception refoules par les masses de glaces
polaires drivant constamment au Sud.

A ce point que pas une seule n'a pu dpasser 80.

--C'est parfaitement exact, car dans les annes les plus favorables,
c'est  peine si l'on a pu gagner cent milles au Nord.

--Donc, en dpit de l'engouement des gographes et des voyageurs
allemands, dont mon patriotisme ne m'empche pas de proclamer les
mrites, cette route,  mon avis, doit tre abandonne.

D'autant plus qu'elle ne laisse aucun espoir d'explorer une aire
tendue, et que, en toutes circonstances, les dcouvertes accessoires en
gologie, en botanique, en ethnologie, en godsie ne sauraient tre
opres.

Voyez-vous, docteur, les faits sont l!

Pensez donc que depuis cent vingt ans, les Russes, les Sudois, les
Hollandais et les Anglais se sont heurts constamment  une difficult
matrielle ne laissant pour ainsi dire aucun espoir.

Jugez-en plutt.

En 1764, Vassili Tchitchakoff est brutalement arrt par les glaces par
80 26. En 1773, les Anglais Phipps et Lutwidge, ayant  bord un
volontaire qui devint notre ennemi acharn, Nelson, atteignirent 80
30. Puis, ce fut Buchan qui en 1818 arrive  80... Clavering et
Sabine, immobiliss comme Phipps et Lutwidge  80 30... Parry,
incapable, en 1829, de dpasser 79 33.

Exceptionnellement, les Sudois atteignent en 1868 la latitude 81 42.
Mais cette mme anne, l'Allemand Karl Koldeway, commandant la
_Germania_, s'arrte  81 5, et en 1870 est pris dans les glaces par
77 1.

Vous citerai-je enfin Leigh-Smith arrivant en 1871  81 24, alors que
Scoresby, en 1806, montait  81 30? Et l'chec du lieutenant sudois
Palander... et celui plus rcent de Leigh-Smith, qui par trois fois
lutte en dsespr pour revenir vaincu?... Et cette terrible campagne du
_Tgetthoff_ command par des hommes comme le capitaine autrichien
Weyprecht et l'intrpide lieutenant Payer! Un dsastre, docteur... un
dsastre qui se termine par la perte du navire, sans autre rsultat que
de pouvoir dresser un cairn par 79 61.

Donc, impossibilit reconnue, du moins jusqu' prsent, de s'lever
plus haut que les Sudois en 1871.

--Cet historique est singulirement loquent, rpond le docteur, et je
comprends que vous n'ayez pas hsit...

--A choisir l'autre voie.

Par le dtroit de Smith, on a du moins la presque assurance d'atteindre
les _Eaux du Nord_, impitoyablement barres du ct du Spitzberg.

C'est l un immense avantage, puisqu'on peut toujours ainsi s'lever de
plusieurs degrs au Nord.

Je ne vous ferai pas l'numration des expditions polaires entreprises
de ce ct.

Nous aurons occasion d'en parler au fur et  mesure que nous
avancerons.

Je vous dirai seulement comment je compte procder, sauf modifications,
suivant les exigences du moment.

Vous savez que l'Eau du Nord s'tend, depuis la baie de Pond sur la
cte occidentale, et s'en va vers le Nord-Ouest jusqu'au cap York.

--Parfaitement, capitaine, et les variations de ces eaux libres sont
insignifiantes.

--Vous savez galement qu'il y a, pour atteindre l'Eau du Nord, trois
routes  travers la _Glace du Milieu_ qui la borde au Midi.

La premire est celle que les baleiniers ont appele le _Passage du
Nord_. Il longe la cte du Groenland, et c'est, dit-on, le plus sr.

La seconde passe se trouve au centre de la baie, dans la masse en
drive. On l'appelle pour cette raison le _Passage du Milieu_. On ne
doit le tenter que plus tard, quand on peut raisonnablement croire que
les glaces de la baie de Melville sont brises. La troisime enfin,
appele _Passage du Sud_, est le long de la cte Ouest de la baie de
Baffin. On ne peut la franchir que plus tard encore, vers la fin de
l't, ou quand les vents du Sud ont longtemps souffl.

Puisque le _Passage du Nord_ est plus sr, je l'ai choisi, bien qu'il
semble plus long, pour des voiliers s'entend.

Chose indiffrente pour nous qui montons un vapeur.

Il fallait, autrefois, vingt-cinq jours pour franchir la baie de
Melville, ce que fit le premier, en 1616, le vieux Baffin dans un rafiot
de cinquante-cinq tonneaux.

En 1874, la flotte  vapeur des baleiniers anglais mit deux jours.

Comme la saison est peu avance, peut-tre serons-nous plus longtemps.

Peu importe, d'ailleurs... l'essentiel est de passer, et nous
passerons!... duss-je user sur les packs l'peron d'acier de la
_Gallia_.

--Parbleu! rpond le docteur qui, depuis la premire attaque, ne doute
plus de rien.

--Du reste, continue le capitaine, les glaces de la baie de Melville
sont moins redoutables que je ne le croyais.

Elles sont galement plus lgres que celles du Spitzberg o elles
atteignent jusqu' sept ou huit mtres d'paisseur.

Elles n'ont gure ici que deux mtres... Ce qui d'ailleurs suffit 
mon ambition.

--Mais, capitaine, il me vient une ide,  propos du _grand Pack_ du
Spitzberg qui empche les explorateurs de dpasser 80.

--Dites, mon cher docteur.

--La route que nous suivons est la meilleure, je n'en disconviens pas;
et pourtant, depuis prs de soixante ans, malgr les plus vaillants
efforts, on n'a mme pas russi  gagner un degr, c'est--dire, depuis
Edouard Parry qui fut contraint de s'arrter par 82 45.

--Sans doute; mais du moins les navires peuvent s'avancer beaucoup plus
loin, comme le _Polaris_ de l'Amricain Hall qui, en 1871, put hiverner
par 82 16, en un point que nul autre btiment n'avait jamais atteint.

On est en droit de se demander jusqu'o ft all, en traneau, un homme
de la trempe de Hall, quand la pusillanimit de son quipage et de son
second Sydney Buddington le forcrent  rtrograder.

La voie du Nord n'tait-elle pas ouverte aux traneaux dont Hall
apprciait si vivement les services?

Voyez-vous, docteur, il est essentiel d'hiverner le plus loin possible
dans la direction du Ple, comme le comprit si bien sir Georges Nares
qui put amener son navire, l'_Alert_ en face le cap Sheridan, et 8 plus
loin que Hall conduisit le _Polaris_, c'est--dire par 82 24.

De cette latitude leve, le second du capitaine G. Nares, l'intrpide
lieutenant Markham, put piquer en traneau droit au Nord et arriver, le
12 mai 1876, aprs une marche terrible de trente-neuf jours,  83 20,
l o jamais voyageur n'avait pos le pied.

C'est ce qu'avait galement senti le lieutenant amricain Greely dont
l'expdition, si fconde en rsultats de toute sorte, fut
malheureusement frappe de revers affreux.

N'ayant pas de navire  lui, Greely se fit conduire avec ses hommes et
son matriel, par le vapeur _Proteus_, jusqu' la baie de la
_Discovery_, ainsi nomme en souvenir de l'hivernage du second navire de
sir Georges Nares.

Puis Greely, s'installa bravement avec son personnel par 81 44
pendant que le _Proteus_ retournait en Amrique avec promesse de
revenir, au bout de trois ans, chercher l'expdition.

S'tant ainsi condamn  un exil volontaire de trente-six mois, le
vaillant officier fit btir Fort Conger, pour les besoins de
l'hivernage, et attendit patiemment la saison de 1881 pour commencer les
explorations.

Second par des hommes admirables, votre collgue, notre infortun
compatriote, le docteur Pavy, et surtout l'hroque lieutenant Lockwood,
et des sous-officiers de son rgiment, le _Signal-Corps_, on peut dire
qu'il accomplit des merveilles.

C'est ainsi, notamment, que Lockwood put arriver, en traneau, jusqu'
83 23, dpassant de 3 le lieutenant Markham, en enlevant aux Anglais
une victoire si chrement conquise sur tous leurs devanciers.

Par malheur, Lockwood, qui n'tait pas  bout de vivres et moins encore
d'nergie, fut arrt par les eaux libres.

L, o sir Georges Nares avait trouv les blocs informes et monstrueux,
s'tendant  perte de vue sur les flots invisibles d'une mer qu'il
croyait  jamais emprisonne, au point qu'il lui donna le nom d'ocan
Palocrystique, Lockwood rencontra des passes navigables... et il
n'avait que son traneau!

Qui peut prvoir jusqu'o il se ft avanc, s'il et seulement dispos
d'un misrable canot groenlandais!

--Il est vident qu'une pareille contradiction donne fort  penser.

Cette rgion mystrieuse est vritablement fconde en surprises.

On ne peut en effet taxer de lgret un observateur aussi expriment,
aussi consciencieux que le commodore anglais...

Il a rellement constat la prsence de glaces dont la structure, le
volume, la contexture indiquaient une formation trs ancienne... il a
cru de bonne foi qu'elles taient l depuis des sicles, et suppos,
selon toute vraisemblance, qu'elles y resteraient indfiniment...

--Et six ans aprs, elles n'existaient plus!

--De telle faon que Markham et Lockwood sont immobiliss presque au
mme point, le premier par d'infranchissables _hummocks_, alors qu'il
esprait trouver les eaux libres, le second par ces mmes eaux libres,
alors que, confiant dans l'affirmation de sir Georges Nares, il croyait
continuer son voyage sur le champ de glace!

--Que comptez-vous faire?

--Ce double chec renferme un enseignement que je n'oublierai pas.

J'aviserai en temps opportun, et je m'arrangerai, vous pouvez m'en
croire, de faon  passer l o l'Anglais et l'Amricain ont d
rtrograder.

Vous verrez cela, docteur, ou la glace polaire sera mon tombeau.




VII

     La golette arrte par les glaces.--Une ide du
     capitaine.--Beaucoup d'efforts et un peu de dynamite.--Formidable
     explosion.--Voie libre.--Est-ce un homme, est-ce un ours?--Trois
     ours et un homme.--Poursuite.--Manqu!--O le docteur trouve son
     matre et n'est pas jaloux.--Les exploits d'un cuisinier.--Digne de
     son illustre homonyme le grand Tartarin.--Montagne de viande
     frache.


Sapristi! la baie de Melville se dfend.

--Sr, qu'elle se dfend, monsieur le docteur, opine gravement le matre
d'quipage.

--Ma parole! nous sommes bloqus.

--Faudrait voir.

--Cela me semble vu... tout  fait vu.

Depuis vingt-quatre heures le froid a repris brusquement, les chenaux
sont referms, les floes sont souds les uns aux autres et pas moyen de
les attaquer  coups d'peron, puisque la golette, immobile comme une
boue, ne peut ni avancer ni reculer.

Le vieux baleinier, toujours trs calme se hausse au-dessus de la lisse,
regarde au loin le morne champ de glace, la main en avant, au-dessus des
sourcils, et semble humer l'air comme un chien de chasse.

Eh bien! matre Gunic, interrompt le docteur agac de ce long silence.

--Dame! monsieur le docteur, cela fait vingt-quatre heures de perdues,
et c'est tant pis pour le capitaine, vu qu'il est press.

--Voil tout ce que vous trouvez  dire?

--C'est-y la peine de se dralinguer la fressure pour une chose que ni
vent, ni mare, ni vapeur, ni soleil ne peuvent empcher.

Le capitaine a voulu passer un peu trop tt, c'est vrai.

Mais, il est le matre.

D'ailleurs, y avait chance.

--Et maintenant?

--Y a toujours chance.

Quelques heures de vent du sud, un peu de soleil, et tout ce mauvais
pavage s'en ira en drive.

--Et s'il n'y a ni vent du sud, ni soleil?

--M'est avis que faudra patienter.

A moins que le capitaine n'ait une ide.

Il est le capitaine.

--Mon brave Gunic vous tes exasprant, avec votre sang-froid.

--Vous savez bien, monsieur le docteur, que le sang-froid, c'est la
vertu du marin, vous qu'tes un fin matelot de la flotte de Terre-Neuve.

--Mais,  Terre-Neuve, il s'agit simplement de pices de cent sous
reprsentes par des morues.

Peu importe d'arriver un peu plus tt, un peu plus tard... le
chargement se complte toujours.

Tandis qu'ici, nous luttons pour la gloire... l'honneur du pavillon
est en jeu.

Une semaine de retard peut amener une catastrophe irrparable.

--Euh!... moi et les autres, nous sommes prts  risquer nos os pour les
couleurs.

Mais, voyez-vous, la glace est toujours la glace.

--Vous voulez dire qu'elle existe pour nous comme pour notre concurrent.

Et s'il trouve une passe libre, lui!

--a ne me parat gure possible.

Et puis, ce n'est jamais qu'un Allemand, et le capitaine doit avoir son
ide.

Voil!

... Tiens!... pas possible!...

Ah! malheur!

--Qu'y a-t-il encore, bon Dieu!

--Causons bas, monsieur le docteur.

Y a que nous drivons.

--Ah!... Nous avanons en arrire!

Eh bien! c'est du propre!

Je cours, avertir le capitaine.

--Pas besoin, allez!

Sr qu'y sait la chose, et qu'il a son ide.

--Tu as raison, mon vieux Gunic, interrompt une voix bien connue et je
vais la mettre, sans tarder,  excution.

--Je m'en doutais bien, allez, capitaine, dit avec une dfrence
affectueuse le matre en chavirant lestement, par-dessus bord, le paquet
de tabac dont il exprime le jus avec sensualit.

--Quant  vous, docteur, rpond l'officier, je vais vous faire assister
 un feu d'artifice comme vous n'en avez jamais vu.

Une brute d'obstacle matriel m'arrterait!...

Sangdieu! Je ne serais plus moi!

Allons, Gunic, en haut le monde, et leste!

Le matre porte aussitt  ses lvres son sifflet d'argent, en tire des
sons aigus, fignols de trilles et de roulades qui font accourir au pied
du mt de misaine l'quipage tout entier.

Le charpentier! dit brivement le capitaine.

--Prsent! rpond Jean Itourria le second Basque, compatriote du pilote
des glaces.

--Descends avec quatre hommes au magasin et apporte douze tarires...
les plus grandes.

C'est compris?

--Oui, capitaine.

--Gunic, un falot.

--Oui, capitaine.

--Va m'attendre au panneau de la soute aux poudres et emmne avec toi
l'armurier, Castelnau, et ton matelot Le Guern.

--Oui, capitaine.

L'officier rentre dans son appartement et revient presque aussitt
portant une clef, celle de la soute probablement.

Tous quatre enfilent l'escalier de l'arrire, s'arrtent devant une
petite porte que le capitaine ouvre lestement, et pntrent dans un
rduit assez vaste, o sont ranges symtriquement une infinit de
caisses fermes avec des boulons.

Le capitaine en choisit deux marqus d'un D majuscule, les fait enlever
aux matelots et ajouta:

Portez cela sur le pont et en douceur, garons.

Par les soins du charpentier, les tarires sont dj ranges au pied du
mt.

Avec une clef anglaise, l'armurier dboulonne les caisses qui
apparaissent doubles de cuivre  l'intrieur, avec une lame obturatrice
en caoutchouc entre le couvercle et les bords.

Chacune renferme une centaine de cylindres en gros papier verni, longs
de vingt-cinq centimtres et portant  peu prs cinq centimtres de
diamtre. Puis, une fine cordelette noirtre love sur elle-mme, comme
un brin de filin, et une petite bote contenant des toupilles analogues
 celles dont se servent les artilleurs.

C'est tout.

Le capitaine ajoute, s'adressant  l'armurier:

Ces cartouches renferment chacune cent cinquante grammes de dynamite.

La charge est suffisante pour briser la glace dont l'paisseur ne
dpasse pas deux mtres.

--Certainement, capitaine.

Les carriers de la fort de Fontainebleau font clater, avec des
cartouches de mme dimension, des blocs de grs non moins pais.

--Et tu sais la manire de les mettre en tat de faire explosion.

--Oui, capitaine.

Comme la dynamite ne produit son effet dtonant que si elle est
enflamme par une toupille, il suffit de percer, dans le sens de la
longueur, la cartouche avec un poinon, et de glisser dans le trou
l'toupille munie d'un bout de cordon Bickford.

--Bien!

Tu sais galement charger un trou de mine.

--Oui, capitaine.

Les fragments de glace pile amens par les tarires, fourniront
d'excellents matriaux.

Il est trs facile, d'autre part, de calculer la longueur que doit
avoir le cordon Bickford pour provoquer l'explosion dans un temps plus
ou moins long, et  volont.

--A merveille!

Et maintenant, que chacun se tienne par pour m'accompagner.

Gunic, fais descendre sur la glace les outils et les deux caisses.

Le capitaine se rendit  la machine et appela Fritz Hermann, le matre
mcanicien.

--Fritz, lui dit-il, tu vas chauffer et atteindre le maximum de
pression.

Tu as trois heures pour cela.

J'ai besoin de tout le monde, tu garderas avec toi un seul chauffeur.

--Bien, capitaine! je serai par dans trois heures.

D'Ambrieux remonta sur le pont, donna l'ordre au second de rester  bord
avec un timonier, puis commanda:

Tout le monde sur la glace!

Vous nous accompagnez, n'est-ce pas, docteur?

Puis, il descendit le dernier, prit la tte de la petite troupe compose
de quatorze hommes portant, les uns les tarires, les autres les caisses
de cartouches et se mit en marche vers le nord en comptant ses pas.

Quand il eut ainsi parcouru mille mtres il s'arrta et dit aux marins:

Espacez-vous de dix en dix mtres, dans la direction du navire, et
creusez dans la glace chacun un trou avec votre tarire.

Ne dpassez pas en profondeur cinquante centimtres.

Et du leste, garons! car le temps presse; il y aura double ration une
fois la besogne termine.

Sans plus tarder, les matelots s'alignent au pas gymnastique et
attaquent l'norme couche de glace avec tant d'adresse et de vigueur
qu'en douze minutes, montre en main, les dix trous sont creuss  la
profondeur voulue.

A ton tour, dit le capitaine  l'armurier qui, pendant ce temps, a
garni d'toupilles un certain nombre de cartouches.

--Je vous prierai, capitaine, de m'indiquer combien de temps doit
s'couler entre l'inflammation de la mche et l'explosion?

--Une demi-heure.

--Alors, il faut une brasse de cordon, rpond l'armurier, en droulant
la petite ficelle noirtre.

Puis il la trononne en longueurs gales, pendant que le capitaine
s'entretient  voix basse avec Gunic.

--C'est compris, n'est-ce pas?

--Compris, oui, capitaine.

C'est gal, vous avez l une crne ide, termine le matre avec la
respectueuse familiarit des vieux serviteurs.

Castelnau ayant ainsi fractionn le cordon Bickford, introduit dans le
premier trou une cartouche, le remplit avec de la glace pulvrise par
la tarire, la tasse du pied et allonge le mme cordon qui apparat,
comme un morceau de fil tlphonique.

C'est trs bien, observe le capitaine satisfait, tu n'as plus qu'
continuer.

Le forage est pouss activement, mais, au lieu d'oprer en suivant la
direction occupe par les dix premiers trous de mine s'tendant sur une
longueur de cent mtres, les matelots se sont ports  dix mtres sur la
gauche.

Puis, une nouvelle ligne de cent mtres tant ainsi mine, ils
reviennent sur la droite, dans le prolongement de la premire.

On comprend sans peine le but de cette disposition intelligente.

D'Ambrieux ne voulant rien laisser au hasard, s'est dit avec raison, que
l'explosion d'une srie de ptards exposs sur une seule ligne pourrait
disloquer un espace insuffisant.

Aussi a-t-il pris soin de l'interrompre tous les cent mtres et de la
doubler, en quelque sorte, en lui donnant la disposition d'un crneau.

Il est  supposer que tout en conomisant la main-d'oeuvre et la
substance explosive, il aura le mme rsultat que si les deux lignes
taient continues dans toute leur tendue.

Cependant le travail pouss avec une nergie fivreuse touche  sa fin.

Les derniers trous de mine, par consquent les plus rapprochs du
navire, sont chargs.

La _Gallia_, immobile comme dans un dock et flottant toujours, halte
sur place et dgage d'normes tourbillons de fume noire. Le sifflet de
la machine pousse un hurlement prolong, Fritz est prt.

Le capitaine envoie chercher  bord un long bout d'amarre goudronne, le
fait couper en dix morceaux. Chaque matelot reoit un de ces morceaux,
l'enflamme, et va se placer  chacune des sections de la ligne
reprsentant un groupe de dix trous de mine rpartis sur une longueur de
cent mtres.

Le second, attentif  cette volution, constate que tout le monde est 
son poste et transmet un ordre au mcanicien par le tlgraphe de la
machine.

Pour la seconde fois, le sifflet se met  mugir. Les hommes, dissmins
sur la glace, prvenus par ce signal, allument, avec un ensemble
parfait, et tout en courant, chacun dix bouts de cordon.

Dix minutes aprs, les plus loigns ont ralli le navire agit de
sourdes trpidations.

Puis, tous ces braves matelots un peu essouffls de cette course
succdant  un travail auquel ils ne sont pas habitus, savourent le
nectar vers par M. Dumas, et comptent les minutes.

Bien que nul ne doute parmi eux du succs, ils sont anxieux, nervs. Les
loustics eux-mmes ne songent gure  plaisanter. On sent, du reste,
qu'en pareil moment, une factie raterait comme un ptard mouill.

Un quart d'heure s'coule, et l'on n'entend d'autre bruit que celui de
la vapeur fusant sous les soupapes.

On compte presque les secondes! et quinze paires d'yeux rivs sur la
surface bleutre s'hypnotisent dans une fixit inquite.

Soudain,  un kilomtre de la _Gallia_, surgit un long jet de vapeur
blanchtre qui s'lve  plus de dix mtres, et brusquement s'arrondit
en coupole au sommet. Bien avant que le bruit de la dtonation soit
parvenu  la golette, un second faisceau de fume jaillit de la lourde
carapace qui recouvre les eaux, puis un troisime, et tout  coup,
l'explosion simultane de toutes les mines.

Un coup sourd, touff, pas trs intense retentit avec un tel ensemble,
que l'on dirait un feu de peloton excut par des soldats d'lite.

Puis, sous le nuage qui flotte  cinq ou six mtres, on peroit
l'irrsistible pousse de dbris informes, arrachs, broys, effondrs.
Tout craque, tout gmit, tout se disloque aussi loin que la vue peut
s'tendre. Des pans entiers, soulevs par une de leurs extrmits, se
dressent  pic, oscillent et retombent au milieu de cascades qui
roulent, grossissent, et accourent vers le navire.

Encore une fois vainqueurs de l'inerte rsistance des forces de la
nature, les matelots poussent un long cri d'enthousiasme auquel succde
un ronflement bien connu.

Au commandement du chef, l'hlice, captive depuis plus de trente-six
heures, se met  tourbillonner avec rage, et la _Gallia_, mettant le cap
sur la dchirure, s'lance au milieu des eaux libres, balayant comme des
ftus, sous sa puissante trave, les glaons en drive.

Trs fiers de leur exploit, heureux de cette victoire sur la banquise,
l'ennemi qu'ils dtestaient dj, les marins n'en peuvent croire leurs
yeux,  mesure qu'ils avancent, tant le spectacle de cette destruction
est complet, effrayant.

Eh quoi! un semblable anantissement est l'oeuvre de trente livres de
dynamite!

Mais ce n'est pas tout. Le capitaine comptait sur une passe de dix ou
douze mtres; et par endroits, elle en mesure cinquante. En outre, ce
choc effroyable, cette pousse qui,  l'inverse de celle produite par la
poudre, s'opre de haut en bas, s'est fait sentir on ne sait  quelle
profondeur.

La preuve, c'est qu'on aperoit,  droite et  gauche, des phoques
assomms, foudroys, immobiles, le ventre en l'air, avec une infinit de
poissons de toute grosseur, de toute espce.

Ne craignant plus d'tre emprisonns, confiant d'ailleurs dans les
ressources de son arsenal, le capitaine ordonne de stopper un moment,
afin de faire hisser  bord quelques-unes des victimes, et procurer 
ses hommes des vivres frais.

Dix minutes suffisent  une pche rellement miraculeuse, puis la
golette reprend son envole vers les eaux libres, et accompagne des
craquements retentissant de la glace disloque jusqu' une distance
qu'on ne peut apprcier.

C'est au point que, le choc se rpercutant ainsi de proche en proche, on
voit parfois les glaciers de la cte osciller, puis s'effondrer et
dtacher d'immenses glaons qui se mettent  driver en tournoyant.

Dj le chenal improvis par la seule volont de l'intrpide officier
tait franchi. Quelques heures encore de navigation sans entraves, et la
baie de Melville serait traverse.

Le capitaine allait donner l'ordre d'obliquer un peu  l'ouest, quand
les gestes et les cris d'un petit groupe de matelots debout  l'avant,
attirrent son attention.

Je te dis que c'est un ours.

--Je t'assure que c'est un homme.

--Peuh! dans ce pays cite! rpliqua un organe bas-normand, ils sont
habills pareil au mme.

--Mais, il y en a trois, d'ours... un gros et deux petits.

Preuve qu'y sont blancs... autant dire jaune-soufre.

--Et que l'homme est marron.

--Et qu'y s'ensauve comme un ququ'un qu'aurait le feu quelque part.

--Sr qu'y vont lui manger ses aloyaux!

--Il n'a qu' les faire monter  l'arbre, s'crie Plume-au-Vent.

--Tu blagues, toi, Parisien! reprend le Normand, t'as pourtant un bon
coeur,  preuve que t'as vu celui de me retirer de la grand'tasse, l
ousque je buvais mon dernier coup.

--Parlons pas de a, Guignard... d'abord t'es mon matelot.

--Eh!... eh!... s'crient les marins, pas bte, l'homme!

Y jette  l'ours son surot en fourrure.

--... Pour gagner du temps!

--Et l'ours batifole avec le paletot.

--Oui, mais a ne va pas durer longtemps.

Le fugitif--c'est bien rellement un homme auquel donne la chasse un
ours blanc monstrueux--dtale  fond de train, en semant sur la glace
quelques pices de son habillement.

Mais le froce plantigrade, talonn par la faim, ne se laisse plus
prendre  cette ruse. Il galope avec cette allure si lourde en
apparence, mais tellement rapide en fait, qu'elle peut galer la vitesse
d'un cheval.

L'homme auquel une terreur bien lgitime semble donner des ailes,
s'approche visiblement du navire. Mais il se trouve encore loign de
quatre cents mtres, et l'ours gagne de plus en plus.

--Il faut  tout prix sauver ce malheureux, dit le capitaine.

--Stop!

Parez la baleinire!

Cinq hommes de bonne volont!

Le docteur et le lieutenant sont accourus, arms chacun d'une carabine 
deux coups.

Les matelots se prsentent en groupe, rclamant tous le prilleux
honneur de combattre le monstre.

Un cri d'horreur chappe aux moins impressionnables. Le fugitif a
gliss, puis s'est abattu lourdement. L'ours n'est plus qu' deux pas de
lui.

Un coup de feu retentit, et la balle frappant  un mtre de l'animal,
fait voler un clat de glace.

L'ours, un moment effray par le choc et le sifflement du projectile,
s'arrte et regarde avec inquitude le navire.

Ce rpit, si court qu'il soit, permet  l'homme de se relever et de
reprendre sa course, mais en zigzag.

Un second coup de feu se fait entendre, mais sans plus de rsultat.

Maladroit! s'crie le docteur tout dpit, en glissant deux cartouches
mtalliques dans le tonnerre de son arme encore fumante.

Le lieutenant fait feu  son tour et manque la bte qui semble
invulnrable.

Cent francs  qui l'abat, dit le capitaine.

Castelnau arrivait portant de chaque main une carabine toute charge.

Dumas le cuisinier, son tablier blanc relev d'un bord, en triangle,
comme un foc, l'arrte au passage.

Donne-moi a, petit, dit-il  l'armurier, et je veux toute ma vie
manger de la cuisine au beurre si je ne gagne pas la prime.

Avec une aisance parfaite, il saisit une carabine, la porte  l'paule,
met en joue et s'adressant au docteur avec sa familiarit provenale:

Trois cents mtres... plein guidon, n'est-ce pas monsieur le dtur?

--Plein guidon! et tchez de faire mieux que moi.

--Eh!... zou!

Il ajuste trois secondes  peine et presse doucement la dtente.

Paf!... p... cth!... il semble qu'on suive le sillage de la
balle qui s'loigne en sifflant.

Et soudain, l'ours fait un bond norme, se dresse convulsivement sur les
pieds de derrire, oscille et s'croule sur le dos en gigotant.

[Illustration: Soudain, l'ours fait un bond norme...]

Tonnerre de Brest!... un mathurin de Lorient n'et pas mieux fait,
s'crie Gunic n'en pouvant croire ses yeux.

--Eh, mill dioux! il y en a encore deux autres, s'crie le Provenal.

Les petits... les mouerons...

Ce que ze vais t'eniller ces vermines!

M. Dumas, superbe comme un capitan, la barbe hirsute, l'oeil allum,
reoit une cartouche, charge le canon droit de sa carabine, et avec le
sang-froid d'un chasseur qui fusille des perdreaux, fait feu, deux fois
coup sur coup.

Les deux oursons qui se sont arrts prs du cadavre de leur mre,
tressautent brusquement, et chose  peine croyable qui stupfie
littralement l'quipage, tombent, foudroys!

Coup double! dit avec son large rire le cuisinier.

Ce n'tait pas plus difficile que a!

--Sacrebleu! mon garon, quel joli tireur vous faites!

--Oh! monsieur le dtur, rpond modestement Dumas, tout le monde
pourrait en faire autant  Beaucaire.

Seulement, on n'y trouve znralement pas d'ours.

--Trs bien, Dumas, trs bien! interrompt le capitaine.

Je ne te connaissais pas ce talent, et puisque tu aimes la chasse, tu
auras plus tard occasion de satisfaire ton got.

L'homme ainsi miraculeusement sauv s'tait avanc jusqu'au bord du
chenal o venait de stopper la _Gallia_.

La baleinire, arme au moment o l'habile tireur accomplissait son
exploit, abordait en deux coups de rame au glaon au milieu duquel les
trois ours frissonnaient leur agonie.

Sur un signe du patron, le malheureux  demi nu, tout grelottant,
prenait place dans l'embarcation, pendant que deux matelots munis de
grelins, allaient crocher les plantigrades pour les haler sur le pack.

Mais une difficult se prsente tout d'abord. L'ourse est tellement
pesante, qu'on ne peut la mouvoir. Il faut un palan!

Tron de l'air! monsieur le dtur, c'est donc une bestiole consquente?
demande  son interlocuteur le Provenal.

--Le diable soit de votre bestiole!

Mais, mon garon, a pse au moins cinq cents kilos!

--Bagasse! monsieur... et moi qui n'ai zamais ass que la grive et
l'ortolan.

--Eh bien! a vous a joliment fait la main.

Ma foi, vous tes digne de rivaliser avec le hros de Tarascon.

Le grand... l'illustre Tartarin, votre homonyme.

--Faites excuse, monsieur le dtur, mais je suis n natif de Beaucaire
et zamais ze n'ai mis le pied  Tarascon.

Ze ne sais pas qui est ce monsieur Tartaren, dont ce moueron de
Parisien m'a donn le surnom, et qu'il m'appelait chasseur de
casquettes...

--Je vous ferai connatre ce hros dont un de nos plus illustres
crivains, votre compatriote, M. Daudet, a crit les aventures
extraordinaires, mais _authentiques_!

Le livre est dans la bibliothque, vous le dgusterez pendant
l'hivernage.

Et maintenant, comme  un tireur de votre force il faut une arme digne
de lui, je suis heureux de vous offrir cette excellente carabine
anglaise de Dougall.

--Mais, monsieur... je ne veux pas vous priver de...

--J'en ai une autre toute pareille.

Allons ne faites pas la petite bouche... acceptez!...

Sur ce, mon brave, allons voir vos victimes que l'on hisse en ce moment
 bord.

Nous ferons l'autopsie ensemble.




VIII

     Histoire d'Ogiouk.--Comment on dshabille un ours
     polaire.--Capacit d'un estomac groenlandais.--Un amateur de
     tripes.--Symphonie de blanc et de bleu.--La tempte.--Dviations de
     la boussole.--A Port-Foulque.--Forts en miniature.--A
     terre.--Tentative malheureuse d'un cocher improvis.--Des effets
     d'une morue sche sur un attelage rcalcitrant.--Un ours bless.


Le docteur n'avait point exagr le poids rellement surprenant du
monstre si proprement dpch par Dumas dit Tartarin, cuisinier de la
_Gallia_.

La femelle pesait cinq cent cinquante kilogrammes, et les oursons chacun
trois cents.

Une vritable montagne de victuailles, et trois fourrures splendides qui
furent prpares ultrieurement d'aprs le procd groenlandais, par le
nouveau passager, dsormais en sret  bord, grce au tour d'adresse
excut par monsieur Dumas.

Le pauvre diable, fou de terreur, claquant des dents,  la pense du
danger auquel il a miraculeusement chapp, raconte son histoire.

Oh! trs sommairement. Car, en sa qualit d'Esquimau pur sang, de nomade
errant sur le dsert de glace, il possde un vocabulaire des plus
restreints. Une centaine de mots anglais ou danois, accrochs de bric et
de broc, en frquentant les baleiniers.

Quelques matelots de la _Gallia_ sont eux-mmes nantis d'un nombre gal
d'expressions groenlandaises.

Avec beaucoup de gestes et pas mal de bonne volont, on finit par
s'entendre.

L'homme tait le chef d'un petit clan ananti l'anne prcdente par la
variole. Ainsi rduit  une pouvantable solitude, il avait hivern sur
la cte, dans une hutte de neige. Manquant de provisions, rduit 
manger ses chiens, il cherchait  rallier Upernavik, au moment o la
golette franchissant la baie de Melville se trouvait arrte par les
glaces.

L'apparition du navire modifia aussitt ses intentions. Le prenant pour
un baleinier, il rsolut de venir offrir au capitaine ses services, ou
tout au moins de lui demander assistance. Il se mit en marche sur le
floe, mais, tout en cheminant, fut vent de loin par une famille d'ours
blancs qui lui donnrent la chasse.

Telle fut  peu prs la substance du rcit, ncessairement fort
incomplet, que fit  ses sauveurs le Groenlandais Ogiouk, c'est--dire
le Grand-Phoque, dont le nom revint  satit, pendant la narration.

Il termina en disant qu'il avait faim, qu'il avait soif, et ne savait
que devenir. Les capitaines blancs en gnral tant des pres pour les
Esquimaux, le capitaine de la golette tait son pre,  lui, Ogiouk.
Il ne pouvait, par consquent, le laisser dans la dtresse. Bref un
petit boniment point maladroit, et rendu intressant par la bonne figure
sympathique et la situation cruelle du postulant.

Bien que d'Ambrieux et rsolu en principe de n'adjoindre  son oeuvre
que des lments exclusivement franais, l'humanit lui faisait un
devoir de garder  bord le Grand-Phoque. Impossible, en effet, de le
rapatrier, puisque le temps manquait. Impossible galement de le
renvoyer  Upernavik avec un traneau, des vivres et des chiens, le
nombre de ces auxiliaires  quatre pattes tant  peine suffisant.

Donc, Ogiouk restera sur la golette en qualit de passager.

Enfin rassur sur les ventualits du lendemain, se croyant matelot
pour tout de bon, passablement excit par une rasade copieuse qui l'a
fortement allum en teignant sa soif, le Grand-Phoque devient
tonnamment prolixe. Il baragouine, interpelle un  un les marins, veut
savoir leur nom, court visiter les chiens et les fait aboyer avec
fureur, en leur jetant des syllabes gutturales, et finalement revient
prs des trois ours.

Cet amas de chair frache l'attire, le fascine d'autant plus qu'il est 
jeun, et que les provisions de la cambuse ne paraissent pas l'allcher
outre mesure.

Ses petits yeux brids scintillent comme des diamants noirs, sa bouche
palissade de dfenses  rendre jaloux un morse, s'entre-bille jusqu'
ses oreilles, et ses joues, de la nuance d'une vieille casserole
graisseuse, se gonflent comme deux outres, quand l'hiatus qui spare le
nez du menton se ferme, dans le mouvement rythmique d'une mastication
imaginaire.

Dumas s'est empar de l'ourse, et arm du grand couteau professionnel,
dtache par principes la peau du colosse.

Mais les principes du matre-coq ne sont pas ceux de l'homme des glaces
qui proteste avec vhmence, et finalement enlve des mains de son
sauveur le vaste tranche-lard.

Avec une adresse merveilleuse et une clrit inoue, ma foi, ce petit
homme rabougri, tontonnant, remuant, bavard, coupe, rogne, dissque,
corche, dcolle, arrache, tant et si bien, que l'animal est dshabill
en un tour de main.

A prsent, la cure.

C'est plus curieux encore. Un seul coup suffit  ouvrir l'abdomen et 
faire surgir de la cavit bante, un vritable monceau d'entrailles
fumantes.

Ogiouk saisit le foie, crache dessus et le lance par-dessus bord au
grand scandale du cuisinier.

Laissez-le faire, interrompt le docteur.

Il a parfaitement raison, car le foie de l'ours est trs malsain.

On peut mme tre empoisonn si on a l'imprudence d'en manger.

Je profite de l'occasion pour vous recommander de vous en abstenir en
toute circonstance, comme aussi du foie de phoque.

Les viscres de l'ours sont absolument vides. Preuve que depuis
longtemps l'animal tait soumis  un jene rigoureux.

La constatation de ce fait amne un vaste rire sur la face camuse du
Groenlandais. Sans perdre un moment, il tranche au niveau de l'orifice
infrieur l'intestin, encore tout chaud, l'introduit dans sa bouche, et
absorbe avec d'intraduisibles mouvements de tte et de cou.

La bouche est pleine et les bajoues gonfles comme celles d'un singe
dvalisant un verger.

Ne pouvant plus, sous peine d'asphyxie, introduire un atome de
substance, Ogiouk, d'un second coup de tranche-lard, abat, au ras de
ses lvres, le bout de boyau, fait un violent effort de dglutition, et
le paquet franchissant l'isthme du gosier, tombe dans les profondeurs
insondables d'un estomac polaire.

Puis il recommence, avec ce mouvement de va-et-vient familier aux
canards, entonne une bouche dont le volume ferait reculer un chien
d'quarrisseur, bleuit quand la masse filandreuse pntre dans le
pharynx... et continue de plus belle.

Tant et si bien que la tripaille entire, l'estomac compris, y passa
sans encombre. En tout, une dizaine de kilogrammes.

Souriant, heureux, panoui, le brave Esquimau se frotte avec une
batitude comique le ventre, puis, se ravisant tout  coup, semble se
dire:

Mais il y a encore de la place.

De quoi loger un dessert, une friandise, un rien.

L'pine dorsale de l'ourse est capitonne, au niveau des reins, d'une
couche de graisse jaune qui tire l'oeil d'Ogiouk.

Allons! les dernires bouches, les meilleures, celles qui font la
joie du gastronome, celles qu'on absorbe pour le divin plaisir de la
gourmandise.

Et le Grand-Phoque arrache une pleine poigne de graisse encore tide,
emplit sa bouche, couvillonne la charge avec ses doigts, et finit,
aprs un tassement laborieux, par introduire jusqu'aux derniers
vestiges.

Les matelots tmoins de ce festin qui et fait frmir le bon Gargantua,
le grand amateur de tripes, sont littralement confondus, sauf les
baleiniers, depuis longtemps difis sur les capacits d'une panse
groenlandaise.

Plume-au-Vent et Dumas n'en peuvent croire leurs yeux.

Le cuisinier, pendant cet engloutissement qui n'a pas dur plus de cinq
minutes, est pass par les phases de la surprise, de l'tonnement, puis
de la stupeur.

On l'entend murmurer:

C'est pas un hme... c'est un puits... un gouffre... un abme...

--N'est-ce pas, hein! Dumas.

Je ne connais, moi, que mon fourneau de chauffe pour tre aussi vorace.

Et encore!

--Et c'est du monde! pcare!

--a y ressemble, tout de mme.

Puis, s'adressant au bonhomme qui essuie ses mains  sa face, il ajoute:

Dites donc, monsieur Untel, si le coeur vous en dit, je vous
emmnerai aprs la campagne.

Je veux vous conduire aux restaurants  trente-deux sous, l o l'on
donne du pain  discrtion.

Fiche mon billet que vous aurez du succs, et que le patron fera une de
ces ttes!...

Le digne Ogiouk, comme s'il et compris et apprci l'offre du
Parisien, sourit en signe d'aquiescement, lui tend sa patte huileuse,
puis, avisant une place libre entre deux rouleaux de cordages,
s'allonge, ferme les yeux et se met  ronfler.

Pendant cet pisode rpugnant, mais authentique, la _Gallia_ qui s'est
avance vers le Nord-Ouest, a trouv les eaux libres et russi enfin 
franchir la baie de Melville.

Ce n'est pas  dire pour cela que la mer soit dbarrasse des glaces
flottantes. Mais, les floes en drive ne sont plus souds ensemble, leur
contexture n'est plus aussi rigide, ni leurs bords aussi vifs. La
dbcle est sans doute commence un peu plus haut, car la neige est
fondue en partie, et les _hummocks_, dont les croupes mergent des
plaques horizontales, laissent suinter de minces filets d'eau.

De loin en loin apparaissent de gros icebergs dont les pointes,
mousses sous l'action incessante du soleil qui ne descend jamais
au-dessous de l'horizon, se sont mamelonnes en grosses protubrances
d'aspect dbonnaire.

La glace n'a plus sa physionomie rechigne des jours froids. On la sent
mollir, s'adoucir, se faire moins inhospitalire, se laisser pntrer
par l'alanguissante senteur du renouveau qui plane sur le dsert
arctique.

La mer, d'un bleu turquoise, moutonne gaiement au pied des blocs en
drive, dont la base transparat comme un cristal sous le flot qui la
dsagrge. Au-dessus, le ciel, d'un azur intense, forme un fond sur
lequel se dtachent trangement, presque sans perspective, et avec une
singulire crudit, les masses bleutres,  et l plaques de blanc
mat.

Une vritable symphonie de bleu et de blanc  dsesprer un peintre et 
faire hurler notre public habitu  d'autres aspects, surtout  d'autres
conventions.

Rien qui puisse reposer l'oeil ou le distraire de cette nervante
monotonie qui n'est pas sans charmes, et de cette incessante mobilit
qui transforme,  chaque minute, le tableau invariablement compos des
mmes lments, et toujours semblable  lui-mme.

De temps en temps, cet trange paysage fait de taches nacres, mouvantes
sur un fond de saphir, prend un peu d'animation. C'est une masse qui
chavire brusquement dans un remous, oscille et continue  driver avec
sa lenteur immuable. C'est aussi une plaque de neige qui se dcolle et
glisse dans la mer avec un petit clapotement trs doux,  peine
perceptible. Puis l'apparition de phoques  la figure bonasse, qui
batifolent avec des gestes de nageurs savourant avec batitude leur
premire pleine eau. Puis encore des oiseaux qui, abandonnant rsolument
leurs hivernages du Sud, s'en vont  tire-d'aile vers le Septentrion, se
posent un moment sur la croupe d'un iceberg, et repartent effrays par
la toux saccade de la machine. Les canards, les oies, les eiders
accourent en bandes innombrables, puis des essaims bruyants de grives
d'eau, de tourne-pierres, de bruants des neiges et de canuts. Ces
derniers ont mme dj quitt leur livre grise d'hiver, pour la
rutilante parure des jours d't.

Et quand parfois,  la vue de gros nuages blancs produits par la
condensation des brumes du Nord, qui arrivent en flocons dtachs
glissant sur l'azur cleste, l'oeil se porte involontairement sur
l'azur des flots constell de glaces drivant languissamment, on se
demande si l'on se trouve en prsence d'images relles ou si l'on n'est
pas le jouet d'un mirage.

Le 8 juin, la _Gallia_ se trouvait enfin par le travers du cap York,
dont les falaises, revtues de glaces, coupaient  une grande hauteur la
ligne d'horizon.

Le soixante-quinzime parallle venait d'tre franchi, et la _Gallia_
naviguait dfinitivement dans les eaux du Nord qui s'tendent depuis le
cap jusqu' l'entre du dtroit de Smith.

Le capitaine, plein d'espoir, comptait arriver en trois jours au cap
Alexandre, clbre par l'hivernage du docteur Hayes qui donna au fiord,
o s'abrita en 1860 (par 78 15), son navire, le nom de _Port-Foulque_.

Trois degrs en trois jours, ce n'tait point tre exigeant, surtout si
la mer conservait son calme, l'atmosphre sa srnit. Mais, hlas! qui
peut rpondre non seulement du lendemain, mais encore de l'heure 
venir, sous une latitude o les variations les plus inattendues se
produisent instantanment.

A mesure qu'elle s'avance vers le Nord-Ouest, pour doubler le cap
Atholl, la _Gallia_ rencontre des glaces de plus en plus nombreuses. Une
dsagrable factie de la mer libre qui, loin de justifier son nom, est
aussi encombre que la baie de Melville.

Peu  peu, la temprature, jusque-l si clmente, s'abaisse de plusieurs
degrs, le vent qui soufflait du Sud tourne au Nord, et le baromtre
subit une dpression considrable.

Ne voulant pas risquer d'tre pris par un grain en vue des abruptes
falaises qui s'tendent jusqu'au petit dtroit de Wolstenholme, le
capitaine fit forcer de vapeur, quitte  heurter les icebergs, et mit
rsolument le cap sur les les Carry, o il esprait trouver la mer
entirement dbarrasse.

Il comptait de l se diriger vers le cap Sabine, couper le dtroit de
Hayes en vue des les Henry et Bache, puis s'abriter derrire les monts
Victoria et Albert, en attendant la dbcle dfinitive. La route
minutieusement releve, les corrections faites  la boussole pour viter
toute erreur au timonier, d'Ambrieux ayant pris toutes les prcautions
dictes par l'exprience, se reportait par la pense au temps o le
vieux Baffin s'en allait,  l'aventure, sur son petit navire de
cinquante tonneaux, stupfait, en approchant du dtroit auquel il allait
donner le nom de Smith, de voir son compas dvier de quantits
incroyables. Aussi crivait-il sur son journal: Ce dtroit, qui court
au Nord de 78, est remarquable en un point, parce que l est la plus
grande variation de la boussole connue dans le monde entier. Car, par de
bonnes observations, j'ai trouv qu'elle tait dvie de plus de cinq
quarts ou 56 vers l'Ouest, de sorte que le Nord-Est-quart-Est est lu
sur la boussole correspondant au Nord vrai du monde, et ainsi du
reste.

Et il y avait de cela plus de deux sicles et demi! (272 ans.)

Aussi, d'Ambrieux montant un navire dont il avait pu apprcier les
qualits, second par un excellent quipage, traitait-il de misres les
empchements auxquels il se heurtait, en comparaison des difficults
crasantes qui taient le lot de ces intrpides chercheurs.

Cependant le vent frachissait de plus en plus. La golette, force de
marcher debout  la lame et  la brise, tanguait rudement et embarquait
presque  chaque coup.

Le ciel se couvrit de nues paisses, et la neige se mit  tomber
abondamment.

Pour comble d'ennui, l'eau embarque se gelait presque instantanment
sur le pont bientt couvert d'une nappe unie comme un miroir, qu'il
fallut recouvrir d'escarbilles.

A peine si l'on put s'lever d'un demi-degr qu'il fallut changer la
route et abandonner le projet de rallier les les Carry. Il y et eu
plus que de la tmrit  continuer dans de telles conditions. Quoi
qu'il pt advenir, le pril tait moindre  naviguer prs des falaises,
hautes de quatre cents mtres, qui, du moins, abritaient en partie le
navire contre les rafales.

Brusquement le temps s'claircit. L'ouragan balaya les nues, et le
soleil apparut radieux, dardant ses flots de lumire sur les lments
dchans.

Mais la furie de la tempte ne dsarme pas. Le cap Parry se montre au
loin, par 77, comme l'arte monstrueuse d'un ctac battu par les flots
qui le criblent d'une averse de glaons. Sur le front des falaises o le
vent fait rage, s'lvent d'pais tourbillons de neige qui, saisis par
le mouvement giratoire des trombes, s'parpillent comme d'impalpables
duvets, avec des poudroiements diamants.

La mer est trange, formidable et sinistre. Tout craque, tout dtone,
tout mugit. Les icebergs, heurts comme des galets, s'crasent et
disparaissent, en quelque sorte volatiliss. L-bas, en avant du cap,
une barre de rochers noirs, dpouills de leur crote hivernale,
mergent de l'cume laiteuse qui rejaillit en colonnes de vapeurs.

La golette, aprs vingt heures de lutte sans merci, doubla enfin le
cap, et trouvant le dtroit de Murchison dbarrass, s'y engagea
lentement.

Elle passa ensuite entre les les Herbert et Northumberland, obliqua
vers le fiord de Peterhavick et continua sa navigation ctire jusqu'au
cap Sanmarez, au moment o la tempte s'apaisait enfin.

Le capitaine Georges Nares, favoris par un temps exceptionnel, avait
mis seulement deux jours--du 25 au 27 juillet 1875--pour aller du cap
York au cap Alexandre. Le commandant de la _Gallia_ fut trop heureux,
malgr un temps pouvantable, d'accomplir le mme trajet en quatre
jours.

Le lendemain, 12 juin, la golette laisse  deux milles et demi, par
tribord, l'le Sutherland, faite d'un grs trs grossier profondment
rod par l'action des glaces.

Enfin voici le cap Alexandre, un superbe promontoire dont l'altitude
atteint quatre cent vingt-sept mtres, et qui avec le cap Isabelle,
situ sur l'autre rive, forme l'entre du dfil connu de gographes
sous le nom de dtroit de Smith.

La _Gallia_ le contourne de prs, au point qu'on peut distinguer 
l'oeil nu la couleur fauve de ses assises, et la colonne basaltique
dont il est surmont. Elle pntre enfin, avec des difficults inoues,
dans le fiord de Port-Foulque o elle se trouve en sret.

Le navire solidement ancr sur un fond rocheux, le capitaine autorisa
l'quipage  dbarquer, sans oublier les chiens, qui, soustraits  la
claustration, manifestrent leur allgresse par des cabrioles et des
jappements perdus quand ils se trouvrent sur la glace.

On retrouva tout d'abord les paves du premier hivernage du _Polaris_,
mles sans doute  celles des _Etats-Unis_, le schooner du docteur
Hayes. Lambeaux d'toffes, ciseaux  glace, botes  conserve,
bouteilles, cordages, engins de pche, feuillets de livres, etc.

Puis un peu plus loin, en remontant la rive gauche du fiord toujours
encrot de glaces, trois _iglous_, ou cabanes indignes. C'est--dire
des tanires lamentables, difies  la diable avec des cailloux
ciments de terre et d'eau glace.

Preuve que des nomades frquentent parfois ces points dsols que l'on
croirait visits par les seuls reprsentants de la faune arctique.

Enfin, chose particulirement intressante au point de vue
anthropologique, on rencontra, un peu plus loin sous des glaons
peut-tre sculaires, arrachs par la dernire tempte, les vestiges
d'anciennes stations dont il est impossible de dterminer l'ge, mme
trs approximativement. Des quantits normes d'ossements de rennes, de
morses, de boeufs musqus, de phoques, de renards, d'ours, de livres,
montrent l'existence d'une faune trs abondante  cette poque. Tous les
crnes sont briss, tous les os longs sont clats, pour en extraire la
cervelle et la moelle, comme le faisaient nos anctres des stations
prhistoriques.

Il y a aussi des squelettes d'oiseaux, par milliers, surtout de
guillemots et de mouettes-bourgmestre.

Le docteur met de ct quelques-uns de ces vestiges des temps couls,
puis, s'cartant  l'aventure, vers un petit vallon bien abrit des
vents du Sud, pousse un cri de joie qui fait accourir ses compagnons.

Imaginez la plus mignonne, la plus exquise fort en miniature compose
de saules et de bouleaux nains, dont une futaie pourrait tenir  l'aise
dans la bote d'un botaniste. Des troncs gros comme des porte-plumes,
des branches aussi tnues que des brins de balai, des brindilles non
moins dlies que des crins, tout cela couvert de minuscules bourgeons
commenant  s'ouvrir sous la tide caresse du soleil de juin.

Pauvre petit taillis tiol! C'est  peine s'il trouve de quoi vgter
sur cette glbe de fer, et pourtant il gaye comme d'un sourire--ce
sourire rsign des dshrits--la martre qui lui mesure si
parcimonieusement l'atome indispensable  sa vie.

Puis,  l'entour de l'embryon de fort, des mousses vertes comme des
meraudes et quelques gramines: des _Poa arctica_, des _glyceria
arctica_, des _alopecurus alpinus_, des _pilobus roses_, des
_potentilles des neiges_, des _pavots_ aux ptales roses, des
_saxifrages_ bleus, rouges et jaunes, un vritable parterre, dont le
docteur s'appropria discrtement quelques spcimens.

Pendant ce temps, le capitaine, voulant dgourdir les chiens et les
soustraire  une immobilit si prjudiciable  leur sant, avait ordonn
qu'on les mt aux traneaux.

Il dsirait, en outre, juger des aptitudes de ses hommes  diriger ces
attelages fantaisistes.

Plume-au-Vent, lui, en sa qualit de grand matre de la vnerie, ou
plutt, comme il s'intitulait plaisamment, de capitaine des chiens, ne
doutait en aucune faon de ses propres mrites.

Ses subordonns, du reste, le connaissaient parfaitement, et lui
obissaient, jusqu'alors, au doigt et  l'oeil. Depuis leur
embarquement, il avait t leur pourvoyeur, et avait pour ainsi dire
vcu dans leur intimit; aussi se vantait-il, on s'en souvient, d'en
faire des chiens savants.

Eh bien, mon garon, lui dit avec bonhomie le capitaine, montre-nous le
savoir-faire de tes lves.

Choisis ceux auxquels tu as le plus confiance et fais-les galoper sur
cette belle glace unie.

L'attelage s'opre sans trop de difficults, le Parisien procdant par
insinuation, et offrant  chacun de ses toutous un morceau d'ours tout
cru qu'il sortait de ses poches.

Le traneau prt  partir, le conducteur improvis s'accroupit sur la
plate-forme et fait claquer son fouet comme il a vu faire aux gens de
Julianeshaab.

Aussitt, les chiens s'parpillent dans toutes les directions, tirent 
hue,  dia, en ventail, et communiquent au vhicule un mouvement en
zigzag d'un comique achev.

Allez!... mais allez donc, satans cabots! criait le Parisien vex des
rires fous de l'quipage.

Et les satans cabots allaient, couraient, chacun pour son compte
sans souci de l'inoffensive lanire qui claquait en pure perte.

Plume-au-Vent, trs malin, s'avise alors d'un stratagme pour sauver au
moins l'honneur, et clore, ne ft-ce qu'un moment, la bouche aux rieurs.

Il a encore dans sa poche une certaine quantit de viande. Vite il en
lance un morceau devant la meute indocile, aussi loin qu'il peut.
Naturellement, les chiens, mis d'accord par leur mutuelle avidit,
s'lancent  fond de train, galopent vingt mtres, puis s'arrtent, se
gourmandent jusqu' ce que le plus adroit ou le plus heureux ait gob,
comme une fraise, l'appt tentateur.

Puis, avec un ensemble surprenant, ils se retournent, s'assoient sur
leur derrire, tournent vers leur automdon des yeux chargs de muettes
prires et sollicitant une seconde ration.

Ptard! grogne le Parisien, sentant le ridicule de la position.

Allons, faut repiquer!

Un autre morceau de viande obtient le mme succs d'estime, et la course
progresse d'une gale quantit.

Mais c'est tout. Prires, menaces, coups de lanire, tout est inutile.

Au loin, c'est--dire  cinquante mtres, les lazzis pleuvent dru comme
grle sur le loustic dont chacun a essuy les brocards.

Plume-au-Vent, de plus en plus ennuy, ne sachant  quel saint se vouer,
crie, se dmne de plus belle et ne russit mme pas  faire lever ses
lves gravement accroupis sur leur arrire-train.

Fort heureusement Dumas, dont l'piderme provenal n'a pas t entam
par les plaisanteries d'antan, sauve la situation.

Dumas a une ide qu'il s'empresse de mettre au service de son camarade.

Trs simple comme les ides gniales, celle du cuisinier se manifeste
sous l'apparence d'une morue sche amarre  un bout de ligne.

Dumas accourt devant l'attelage rcalcitrant, dont l'odorat est
sollicit par les violents effluves de saumure qui s'exhalent de la
morue.

La tentation est irrsistible. Aussitt les chiens se dressent sur leurs
pattes, et Dumas, les jugeant suffisamment excits, se met  courir.
Tout naturellement ils se prcipitent comme une meute qui lance  vue un
sanglier. Dumas, voyant le succs de sa ruse, gagne au large en homme
capable de rivaliser avec le hros dont les pieds lgers ont t chants
par le divin Homre.

La morue tiraille par la ficelle, saute et rebondit sur la neige,
devant le nez des chiens de tte, leur chappant sans cesse, en raison
de l'irrgularit du mouvement de translation.

Et Dumas, toujours galopant, russit  entraner ainsi le peloton
indocile jusqu' cinq cents mtres.

L'quipage, qui s'amuse comme un clan de demi-dieux, applaudit
bruyamment.

De son ct, Plume-au-Vent ravi ne mnage  son camarade ni les loges,
ni les remerciements.

Allons, a va! Dumas, a va... et raide!

T'es un homme, toi, un vrai... ma parole!

Mais, tu vas t'poumonner!

Si tu montais avec moi,  prsent que la carriole va son train.

--A ton ide, mon er! Z crois en effet que a marera sans embardes.

Il s'installe prs du Parisien qui brandit son fouet, le fait claquer 
tour de bras, sans autre rsultat d'ailleurs, que de cingler son
compagnon et lui-mme avec la mche rebelle.

Allons, bon! v'l encore la mcanique dtraque!

Dcidment, faudra que je demande au Grand-Phoque des leons de fouet.

Vois-tu, le fouet, n'y a que a.

Sans lui, rien  refrire avec ces maudites btes.

--Mais, nous n'allons pas rester en panne, comme sur un ponton, hein?

--Dame, faut rappliquer.

Ptard! c'que les autres vont s'en payer  mes dpens!

--Eh! pcar!... qu'est-ce qui les prend donque... ces faillis cabots?

Vont-y s'emballer, autrement!...

Les chiens, subitement devenus inquiets, tournent le museau vers la
terre, pointent les oreilles, aspirent l'air par saccades, font entendre
un rauque aboi, et dtalent affols vers le navire.

Tiens-toi bien! crie le Parisien, en se cramponnant au traneau.

Dumas regarde en arrire et pousse un juron carabin  l'aspect d'un
ours se tranant sur trois pattes, retombant  chaque pas, et faisant
des efforts dsesprs pour avancer.

Troun de l'air!... un ours!... ah a! il en pleut, dans ce pays!

[Illustration: Troun de l'air! Un ours!.]

Eh!... il mare  cloe-pied!... ce qu'il a l'air claqu, le povre!

--Claqu ou pas claqu... je tiens pas  le frquenter, tant qu'y
n'sera pas devenu descente de lit.

Hardi! les chiens... hardi!

Les pauvres btes pouvantes n'ont pas besoin d'encouragement.
Rappeles au sentiment de l'unit par une mutuelle terreur, elles filent
d'une telle vitesse, que le traneau arrive en deux minutes au milieu
des marins qui dj se prparent  combattre l'intrus.




IX

     Plaie ancienne.--Le projectile.--Emotion du capitaine en
     reconnaissant une balle de fusil Mauser.--Fantaisie
     gastronomique.--Ingestion d'un gilet de flanelle.--Marque en
     caractres allemands.--Dpart prcipit.--Difficiles
     manoeuvres.--Fatigues surhumaines.--Les docks provisoires.--Les
     gaiets d'un quipage courbatur.--Venise est le pays des
     glaces.--Dans le canal de Kennedy.--Un pavillon flotte sur
     Fort-Conger!


Malgr l'tat d'puisement dans lequel se trouve l'ours polaire, le
capitaine fait prendre les prcautions exiges par la plus lmentaire
prudence.

En un clin d'oeil, hommes, chiens, vhicules sont hisss  bord.

L'ours, presque agonisant, se trane avec des difficults infinies. A
chaque pas il tombe lourdement, grogne, se relve  demi pour s'abattre
encore. Pouss par une faim atroce, il tourne vers le navire sa tte
busque, idiotement froce, et fait claquer ses dents.

Il s'approche nanmoins, jusqu' ce qu'une balle explosible envoye par
le docteur, qui veut prendre sa revanche de l'autre fois, lui fracasse
le crne.

La fuite des chiens, la retraite de l'quipage, l'excution du
perturbateur, tout cela n'a pas dur dix minutes.

Comme l'ours a t foudroy, chacun redescend sur la glace, pour le voir
de prs, et tirer, s'il y a lieu, parti de sa dpouille.

Chose facile  constater tout d'abord, c'est son pouvantable maigreur.
Il n'a littralement que la peau et les os qui font de lamentables
saillies  travers la fourrure.

Docteur, veuillez donc, je vous prie, examiner sa blessure, et me dire
 quoi vous l'attribuez, dit le capitaine tout pensif.

La cuisse droite est le sige d'une tumfaction intense qui occupe
l'articulation de la hanche, et se traduit par une grosse protubrance.
Au milieu de cette protubrance, un trou rond, du diamtre du petit
doigt, d'o suinte un pus ftide coll aux longs poils jaune paille.

C'est,  n'en pas douter, une plaie d'arme  feu, rpond le docteur
sans la moindre hsitation.

--Ancienne?

--Datant au plus de huit jours.

--La balle est-elle sortie?

--Pas que je sache, car je ne trouve point de contre-ouverture.

Etant donn la direction latrale du coup de feu, je doute qu'elle soit
ressortie par le trou d'entre.

--Vous pouvez l'extraire, n'est-ce pas?

--Rien de plus facile.

Ddaignant les instruments professionnels, ou les jugeant trop fragiles
pour une telle opration, le docteur s'arme d'un couteau de matelot,
dsarticule d'une main exerce la cuisse, trouve le trajet fistuleux du
projectile, le dbride et rencontre, engage au niveau des reins, dont
l'un a t broy, une balle trs longue, de petit calibre, qu'il
prsente au capitaine.

Celui-ci l'examine attentivement, et plit.

C'est bien!... merci, docteur, dit-il d'une voix qui cependant
n'indique pas trace d'motion.

Je sais... ce que je voulais savoir.

Intrigu, mais connaissant trop bien ses devoirs pour interroger son
chef, le docteur, machinalement, se met en devoir d'ouvrir l'estomac de
la bte; et tout en coupant la peau, les muscles et les cartilages,
monologue:

Vrai!... si je me laissais attendrir par la maigreur phnomnale de ce
pirate arctique, je serais capable de le plaindre.

En voil un qui a d faire carme!

Mais rengainons notre piti.

Le coquin ne vaut pas mieux que les lions, les tigres, les jaguars et
autres bandits _ejusdem farin_...

On croirait volontiers que le bain perptuel d'eau  zro dans lequel
il barbote, et les glaons lui servant de litire aient d rafrachir
son sang.

Erreur! Monsieur se complat au carnage, comme le tigre dont il a les
approches sournoises et les apptits insatiables.

Il lui faut des hcatombes de phoques, de veaux marins et de rennes
sauvages... et quand il a assassin dix fois, vingt fois sa suffisance,
monsieur gaspille!...

Tenez, capitaine, est-ce outill pour le massacre!

Voyez-moi ces crocs longs de quatre pouces, et ces griffes qui
dpassent la bonne mesure de dix centimtres.

Avec cela, nageant comme un requin, au point d'agripper, en plongeant,
les phoques eux-mmes...

Et grimpeur  damer le pion  la panthre dont il possde la souplesse
et l'agilit fline.

Il faut le voir quand il escalade, on ne sait comment, des glaciers 
pic pour dvaliser les nids des guillemots dont il gobe les oeufs avec
une sensualit gloutonne!

Rudement arm, le gredin, pour le struggle for life, avec sa fourrure
impermable, son blindage de graisse, sa vigueur de bison, ses ongles et
ses dents.

Sans quoi, la race en serait depuis longtemps anantie.

O diable pareille nergie vitale va-t-elle se nicher!

--Celui-ci, docteur, a d pourtant subir de rudes privations,  en juger
par sa maigreur qui ne saurait tre impute, je crois,  sa seule
blessure.

--Oh! capitaine, tout n'est pas roses, dans le mtier d'ours polaire.

S'il y a des jours de bombance, il y a aussi des semaines o le menu
fait dfaut.

Quelque struggle-for-lifeur qu'on soit, on n'en est pas moins
assujetti  de dures privations.

Trs souvent le gibier brille par son absence, aprs l'hiver, alors
qu'au sortir de l'engourdissement annuel on aurait besoin d'un ordinaire
soign pour se refaire.

Dans ce cas on vit de faim... on mange ce qu'on trouve... des
carcasses ddaignes autrefois, des herbes marines, de la terre... des
paves de toute sorte, parfois les plus incohrentes.

Il me souvient, entre autres, avoir trouv, aux pcheries d'Islande, un
ours qui avait absorb un soulier de matelot.

Quant  celui-ci... je doute que son estomac ne renferme...

Tiens!...

Mais c'est un faux affam... il avait mang...

Le docteur qui, pendant sa pittoresque monographie de l'ours blanc avait
interrompu sa dissection, vient de fendre la poche stomacale.

Il retire, du bout des doigts, une chose informe, triture, enroule sur
elle-mme, une sorte de loque assez consistante et dont il est d'abord
impossible de prciser la nature.

On dirait de l'toffe.

Trs intrigu, le docteur avise une flaque d'eau produite par la fonte
des neiges et remplissant une petite dpression du terrain glac.

Il dplie la loque, la met tremper, la lave soigneusement et part d'un
fou rire.

Quand je vous disais, capitaine, que la panse de ces mcrants est le
rceptacle des substances les plus baroques, je ne croyais pas avoir en
main la preuve de mon affirmation.

--Qu'y a-t-il, mon cher docteur?

--Capitaine, je vous le donne en mille.

--J'aime mieux jeter ma langue aux... ours, rpond l'officier intrigu.

--Eh bien! vous allez avoir un nouveau tmoignage de l'clectisme
profess par eux en matire d'alimentation.

Examinez plutt ce gilet de flanelle que je viens d'extraire, et par
devant tmoins, de l'appareil digestif du sire.

--Un gilet de flanelle! s'crie le capitaine abasourdi.

--En trs mauvais tat, sans doute, mais avec ses boutons, et si je ne
me trompe, une marque en fil rouge, trs visible... tenez... l!...

Quelque rebut abandonn par un baleinier.

Le capitaine examine attentivement le tissu, constate la prsence de
deux lettres brodes au petit point et dit au docteur:

Veuillez couper cette marque et me la donner.

Maintenant, rentrons  bord.

J'appareille aussitt la machine en pression.

Le docteur abandonne le haillon prs du cadavre de l'ours, et suit
l'officier qui regarde en marchant les initiales et hoche la tte.

Tenez, dit-il au moment de se hisser par les tire-veilles, je prfre
vous confier la vrit, car vous ne devez rien comprendre  ce brusque
dpart, quand j'avais manifest l'intention de sjourner ici
quarante-huit heures.

--Mais, capitaine, je ne vois gure en quoi la prsence de cette loque
puisse vous...

--M'mouvoir!... dites le mot, et vous n'exagrerez pas.

--Vous!... un homme comme vous!

--Parce que j'ai vou ma vie  une entreprise glorieuse...

--Je ne comprends plus quelle corrlation... entre l'incident qui nous
occupe, et le but grandiose poursuivi par vous.

--Docteur, savez-vous l'allemand?

--Peu, mais mal!... je le confesse  ma honte.

--Assez pour le lire, cependant.

--Sans doute.

--Voyez ces deux lettres.

--Tiens!... des caractres gothiques...

Un F et un S majuscules...

--Parfaitement.

Et vous pouvez ajouter, des capitales _allemandes_...

Vous entendez bien: _allemandes!_

--C'est indubitable.

Mais, qu'est-ce que cela prouve?

--Et la balle, retire par vous du flanc de l'ours?

--Une balle... quelconque.

--Une balle de fusil Mauser, docteur!

Une balle allemande!

--Ah! diable... il y aurait donc des Teutons dans le voisinage?

--Un ours nous arrive bless d'un coup de feu.

La plaie remonte  huit jours selon vous... Le projectile qui l'a
produite a t tir par une arme prussienne, au moment o l'ours,
mourant de faim, rdait autour d'un campement.

L'animal a saisi ce qu'il a pu trouver, un gilet de laine, et l'a
englouti avec sa voracit d'affam...

Sur le gilet, nous trouvons des lettres allemandes.

Calculez le chemin qu'a pu faire depuis ce temps l'animal grivement
bless...

Maintenant, concluez!

--Diable!

--Eh bien! voil pourquoi cet appareillage prcipit qui ressemble  une
fuite...

--Oh!...  une fuite... en avant!

--Je l'entends bien ainsi.

Tenez!... je n'ose pas aller jusqu'au fond de ma pense.

Pensez donc, s'il tait l!... _lui!_...

Si, contre toute prvision, il m'avait devanc par je ne sais quel
artifice diabolique...

       *       *       *       *       *

Une heure aprs, la _Gallia_ quittait l'abri protecteur de Port-Foulque
et s'lanait intrpidement  travers la mouvante arme des glaces
dsarticules par l'ouragan.

On n'aperoit plus l'eau dissimule sous les fragments de toute
grosseur. Il semble que le navire glisse sur un fleuve charriant des
pierres.

A chaque instant l'peron d'acier fracasse les blocs errants. On ne
compte plus les heurts qui produisent un roulement continu. Ou plutt
nul ne s'en proccupe. Qu'importe! aprs tout, puisqu'on va de l'avant.

De Port-Foulque au cap Sabine, situ sur la rive occidentale du dtroit
de Smith, on compte un demi-degr environ. Cette traverse de
cinquante-cinq kilomtres exige vingt heures. Un succs, pourtant, car
la mer est mauvaise. C'est le 13 juin. La golette ctoye l'le de Pim,
 jamais clbre dans les annales arctiques par le navrant pilogue de
la mission Greely. L fut le camp Clay o succombrent, aprs une
effroyable agonie, les _Affams du Ple Nord_, dont M. W. de Fonvielle a
racont les tortures.

Le 14, pour se tenir  l'abri des glaces qui suivent le courant, la
_Gallia_ pntre dans la baie de Buchanan, contourne l'le Bache, et
perd des heures  chercher une faille o se glisser. Quelques milles 
peine sont parcourus. En six heures il faut creuser deux docks  cinq
cents mtres l'un de l'autre, pour laisser passer deux icebergs qui
craseraient la _Gallia_ comme une noisette.

Voici en quoi consiste cette opration. Le chenal mesure, supposons,
cinquante mtres de largeur. A droite et  gauche, des glaces paisses
de trois ou quatre mtres. Un iceberg s'avance lentement. S'il est moins
large que le chenal, la golette peut continuer sa route en se rangeant
prs de la rive. S'il est d'gale dimension, il obstrue le passage tout
entier. Comme il vient droit sur la golette on ne peut ni ne doit
rtrograder, on entame rapidement  la scie,  la hache et  la mine, la
glace bordant le chenal. On pratique dans son paisseur une cavit assez
vaste pour permettre  la coque du vaisseau de s'y loger. Bref, un dock,
un bassin analogue aux formes  radoub, dans lequel le navire attend le
passage de l'iceberg.

Le 15, dix kilomtres! et l'quipage courbatur est satisfait, quelque
minime que soit ce rsultat.

Le 16, le petit dtroit de Hayes est franchi, et la golette se trouve
en vue de la partie mridionale de la terre de Grinnel. Des collines
encapuchonnes de neige apparaissent au loin. Le rivage trs abrupt se
compose de grs fauves aperus vaguement  travers les craquelures des
glaces qui les recouvrent.

La journe entire est employe  la recherche d'un chenal. La route
suivie douze ans avant par sir Georges Nares est totalement obstrue.

C'est l, en effet, le propre de cette navigation, d'tre modifie sans
cesse, non seulement d'anne en anne, mais souvent de mois en mois, par
le dgel, les courants, les mares ou les temptes qui bouleversent la
rgion de fond en comble.

Impossible, par consquent, de suivre la voie trace antrieurement et
releve sur la carte par de consciencieux explorateurs.

Aussi, que de marches et de contremarches! Que de retours dsesprants
aprs une rapide envole qui vient se briser  un cul-de-sac! Que de
virages sur place, que de charges  fond sur la maudite glace qui
parfois vole en clats, et plus souvent rsiste au choc de l'peron! Que
d'alles et venues de bte en cage  la recherche d'un trou pour
s'insinuer!

Le chenal enfin trouv--une vraie gorge d'enfer--la prsence d'icebergs,
venus on ne sait d'o, ncessite encore la dsesprante improvisation
des docks dans la glace fixe.

Le 17, aprs des labeurs crasants, des prils inous et la menace
perptuelle d'tre bloqu, la _Gallia_ contourne la petite baie
d'Allman, double le cap Hawks, formant la pointe Sud-Est de la baie de
Dobbin.

Le capitaine, qui vient de parcourir la relation de sir Georges Nares,
constate, comme le marin anglais, que la hauteur du promontoire est
rellement de quatre cent vingt-sept mtres. Mais, malgr toute sa
bonne volont, il ne peut, en aucune faon, partager l'opinion de son
devancier, quand celui-ci compare la lugubre pointe en vue au rocher de
Gibraltar.

On croirait volontiers que ces fatigues excessives et sans cesse
renaissantes affecteraient le moral de l'quipage.

Ce serait une erreur. Jamais gens n'ont t plus gais et n'ont tmoign
plus d'entrain. Chacun nargue la courbature, s'ingnie  trouver un mot
drle pour caractriser la situation, ou applique une comparaison
baroque  tel ou tel site,  tel ou tel incident.

On mange de bon apptit, comme il convient  des hommes qui ne
marchandent pas leur peine. On ingurgite avec dlices la double ration
offerte chaque jour par le cambusier. On rit comme de bons Franais dont
la proverbiale gat ne dsarme jamais et l'on chante  tout propos.

Plume-au-Vent, l'ancien virtuose de caf-concert, se montre
intarissable,  la grande joie de ses compagnons qui n'arrivent jamais 
puiser son rpertoire.

Chaque fois qu'il n'est pas de quart  la machine, le petit chauffeur
grimpe sur le pont, se mle aux matelots, prend vaillamment sa part de
leurs travaux--ce qu'il appelle turbiner pour son agrment--et les gaye
par ses refrains ou par ses farces.

Toujours un peu mystificateur, mais mystificateur bon enfant, il monte
aux plus nafs d'invraisemblables scies dont tout le monde rit, celui
qui en est l'objet prenant le premier la chose du bon ct.

Il a cess pourtant de plaisanter Mossieu Dumas dit Tartarin, du jour o
celui-ci est venu  son aide, quand il faisait si piteuse mine sur le
traneau. De mme pour Constant Guignard, depuis qu'il l'a repch.

Mais il a trouv deux nouveaux plastrons dans Courapied dit
Marche--Terre, et Nick dit Bigorneau, son collgue de la chaufferie.

Un chantillon de ses farces, trs inoffensives, mais parfois bien
amusantes, comme on va le voir.

La _Gallia_ flotte, par hasard, sur un petit lac d'eau libre. La vue
s'tend au loin sur la plaine hrisse de glaces dont les pointes
scintillent sous un soleil aveuglant.

Ouf! s'crie le Parisien flanqu de Nick et de Courapied; en place
repos!

Parat qu'on joue: Relche, ou repos des banquises.

--C'est encore de la grande-opra? demande Courapied qui adore la
musique.

--Parbleu!

--Et de Paris?... dans quel thtre!

--Dans tous les thtres!

Toutes fois t'et quand que tu vois colle  la porte une affiche avec
ce mot: _Relche_, a veut dire qu'on joue la fameuse pice intitule:
_Relche ou repos des banquettes_...

--Mais tu viens de dire: banquises!

--C'est que, vois-tu, ici, les banquettes, c'est censment les
banquises.

--Comprends pas, et toi, Nick?

--Moi, si! rpond imperturbablement Nick.

--La preuve, continue le Parisien, c'est qu'y en a tant et tant, qu'on
se croirait  Venise.

--Venise, interrompt Courapied; mais je me faisais l'ide que c'tait un
pays chaud, situ en Algre, ou  Constantinople, ou bien dans les
Amriques... sais pas au juste.

--Venise, mon vieux colon, v'l ce que c'est.

Puis il se met  chanter, d'une voix trs agrable, ma foi, et d'une
tendue remarquable:

    Ah! que Venise est belle
    Et ses accents joyeux;
    Son palais tincelle
    Le soir de mille feux...

a, Parisien, c'est tap! s'crie Nick.

La suite... la suite...

--Oui, c'est tap, riposte Courapied, ttu comme un Breton, quoique
Normand.

Mais a dit toujours pas ous qu'est Venise.

--Voyons, continue le Parisien, avec une bonhomie narquoise, o
sommes-nous, ici?

--Dans le plein pays des glaces, nom de d'l?

--Juste!

Eh bien! mon vieux lapin, nous sommes  Venise, puisque _Venise est
positivement le pays des glaces_!

L'intermde est brusquement coup par l'apparition d'un iceberg qui se
montre en vue du cap Louis-Napolon. La golette recule, une fois n'est
pas coutume, pour s'abriter derrire les collines de grs rouge, hautes
de trois cent cinquante mtres, qui bordent la cte.

L'iceberg, un colosse, drive lentement et vient s'arrter au milieu de
la baie de Dobbin, bouchant hermtiquement le passage suivi deux heures
auparavant par la _Gallia_.

Le 18, le cap John-Barrow est doubl, puis le cap Norton-Shaw, qui forme
la pointe mridionale de la baie de Scoresby.

La _Gallia_ franchit le quatre-vingtime parallle!

Elle oblique aussitt vers l'Est pour contourner la baie de Scoresby
encombre d'un chaos de glaces qui attendent la dbcle de juillet.

Le 19, elle passe en vue du cap Collinson, puis de la baie de
Richardson, et embouque rsolument le canal de Kennedy.

Ce canal, qui continue le dtroit de Smith, le relie, au Nord, au bassin
de Hall, au niveau de la baie de Lady-Franklin, mesure environ cent
kilomtres de longueur, et seulement trente  quarante mtres de
largeur. Il apparat aux yeux ravis des matelots, comme tant  peu prs
libre, du moins dans sa partie centrale.

Malgr l'exigut du canal, d'Ambrieux ne s'tonne point de cette
absence de glaces fixes. Le fait, constat jadis par Morton, le steward
du docteur Kane, puis par le capitaine Nares, et plus rcemment par le
lieutenant Greely, s'explique aisment. Le canal de Kennedy,
relativement troit, faisant communiquer deux bassins d'une vaste
tendue, est travers par un courant trs fort, o les mouvements des
mares possdent une grande intensit. On conoit ds lors que ces
mouvements de la masse totale des eaux suffisent  empcher la glace de
se prendre, sauf bien entendu aux priodes hivernales o le froid
atteint -50.

Aussi, la traverse du canal est-elle un jeu, en comparaison des
difficults terribles surmontes antrieurement par la _Gallia_.

A l'encontre de ses devanciers, le capitaine, jusqu'alors, n'a pas jug
 propos d'oprer, de loin en loin, sur la cte, des dpts de vivres.

Ces dpts, espacs sur la route probable du retour, sont destins 
subvenir aux besoins des explorateurs, au cas o, forcs d'abandonner
leur navire, ils tentent, suprme ressource, de revenir  pied, sur les
glaces, jusqu'aux tablissements danois.

Ils sont enfouis profondment dans le sol et recouverts de glace de
faon  chapper aux ours polaires. Mais on les surmonte gnralement
d'un _cairn_ ou signal de pierres amonceles rgulirement, pour bien en
reconnatre l'emplacement.

Le capitaine de la _Gallia_, ngligeant cette sage prvoyance, est-il si
absolument certain de l'avenir,  moins toutefois qu'il ne veuille
tenter un tour de force qui ferait reculer les plus audacieux et revenir
par une autre voie?

C'est ce que l'avenir pourra seul rvler.

Le 20 juin, la golette, voguant librement sur le canal, reconnat au
passage les tapes de Greely, alors qu'ayant abandonn son hivernage de
Fort-Conger, il ralliait Camp-Clay.

C'est d'abord le cap Lopold-de-Bush, puis la baie de Karl-Ritter o
s'abrita la chaloupe  vapeur Lady-Greely. Puis le cap Craycroft, que
doubla la petite flottille de canots remorque par la chaloupe.

Le 21, on est en vue du cap Baird,  l'extrmit du fiord Archer, qui
forme la rive mridionale de la baie Lady-Franklin.

En face, on aperoit la baie de la _Discovery_, ainsi nomme en souvenir
de l'hivernage du second btiment de sir Georges Nares, puis la
pninsule du Soleil, surmonte de pics neigeux, hauts de huit cents
mtres, puis l'le Bellot, qui merge, toute blanche,  une hauteur
prodigieuse.

Au fond du havre se trouve, par 81 44 de latitude Nord, et 64 45
Ouest de Greenwich, invisible encore  pareille distance, la
construction en bois leve par les Amricains, avec des madriers
apports de leur pays, et  laquelle Greely donna le nom de Fort-Conger.

D'Ambrieux fait stopper au cap Baird, descend avec quatre hommes et
recherche le cairn dans lequel Greely plaa une carte des rgions
explores par le lieutenant Lockwood et le docteur Pavy, ainsi que le
rcit abrg de leurs travaux.

Le signal de pierres est aussitt dcouvert  une faible distance de la
cte. Les documents, en trs bon tat, ne paraissent pas avoir t
touchs depuis le mois d'aot 1883.

[Illustration: Le signal de pierres est aussitt dcouvert.]

Le capitaine, avant de les replacer dans leur enveloppe, ajoute sa
carte, avec cette seule mention au crayon: marin franais et la date:
21 juin 1887.

Il reconnat ensuite la configuration de la baie, constate que, par un
hasard exceptionnel, le chenal Ouest, situ entre la pninsule du Soleil
et l'le Bellot se trouve libre, et soudain, l'ide de visiter
Fort-Conger traverse son esprit.

L'excellente carte de sir Georges Nares sous les yeux, il fait forcer la
vapeur, traverse en quelques heures la baie de Lady-Franklin, alors que
le _Proteus_, portant la mission Greely, avait mis sept jours  aborder!

La nature hyperborenne mnage de ces surprises  l'explorateur.

Bientt, apparat fort distinctement,  la lorgnette, le massif
btiment, tout noir de goudron.

Et comme jadis, quand le docteur lui remit la balle du fusil Mauser
extraite du flanc de l'ours, l'intrpide marin plit.

Il vient d'apercevoir, flottant au-dessus de Fort-Conger, un pavillon!




X

     L'expdition Greely.--Dplorable parcimonie.--Seuls.--Pavillon
     allemand.--Le salut.--Gaule et Germanie.--Le capitaine
     Vogel.--Pourquoi la _Germania_ est en avance d'une anne.--Savants
     et industriels.--Exploration et pche  la baleine.--En enfants
     perdus.--Toujours en avant!--Approvisionnement de charbon.--Traces
     du passage de Pregel.--Pourquoi la _Gallia_ oblique vers l'Est.--Le
     tombeau du capitaine Hall.


La mmorable expdition du lieutenant amricain Greely[5], trs bien
conue en thorie, offre cette particularit douloureuse, que ds le
dbut les ressources lui firent dfaut.

[Note 5: Le vaillant officier, aujourd'hui gnral, fut un des rares
survivants. Des dix-neuf hommes que comptait la mission au dpart,
treize prirent aprs d'effroyables privations.]

On ne reconnat plus les citoyens de l'Union, qui ont ordinairement le
dollar facile,  la parcimonie liardeuse montre en cette occasion par
le ministre Blaine.

C'est  grand'peine, en effet, que le snateur Conger put arracher, au
vote de ses collgues, un misrable crdit de 25,000 dollars pour faire
face aux frais d'une entreprise qui et exig cinq fois plus, au
minimum.

Aussi, Greely, moins heureux que sir Georges Nares et le capitaine Hall,
ne put-il disposer de deux navires comme le premier, ni mme d'un seul,
comme le second.

On dut se contenter de frter un baleinier pour transporter, avec la
plus stricte conomie, les explorateurs et leur matriel.

Si le Congrs fut parcimonieux, l'armateur se montra franchement rapace,
en exigeant, rien que pour conduire la mission de Saint-Jean de
Terre-Neuve  la baie de Franklin, la somme norme de 19,000 dollars!
rduisant ainsi  6,000 dollars les fonds ncessaires aux dpenses de
toute sorte.

Si bien que Greely dut engager sa fortune personnelle pour permettre
l'acquisition d'objets strictement indispensables, omettant, hlas! non
seulement le confort, mais encore l'essentiel.

C'est ainsi que la mission amricaine, ne possdant pas de navire pour
hiverner pendant les froids terribles de la nuit polaire, dut construire
le btiment auquel, par reconnaissance, on donna le nom du snateur
Conger.

Ainsi abandonns  eux-mmes en plein enfer de glace, n'ayant pas la
facult d'abrger leur exil, en cas de succs rapide ou de dsastre
immdiat, forcs d'attendre qu'on vnt les rapatrier aprs deux ou
peut-tre trois ans,  peine outills, insuffisamment approvisionns,
n'est-on pas en droit de se demander quel but grandiose ils eussent pu
atteindre, sans l'inconcevable incurie de leur gouvernement?

Peut-on concevoir, en effet, que ces martyrs, malgr leur pnurie,
firent plus encore que sir Georges Nares, quip comme ne le fut jamais
chef de mission arctique, et surent devancer les Anglais sur la
redoutable et mystrieuse voie polaire!

Quoi qu'il en soit, ils ne souffrirent pas trop, l'nergie aidant, lors
des deux hivers qu'ils passrent dans le baraquement de la baie de
Lady-Franklin.

Leurs infortunes commencrent seulement quand, confiants dans la parole
donne, incapables mme de souponner qu'on pt ngliger de leur porter
assistance, ils se mirent en route  travers les glaces, pour rallier
l'le de Littleton o rendez-vous avait t pris avec le steamer
_Proteus_.

Fort-Conger, difi avec un soin tout particulier, leur offrait, pour
une anne encore, un asile o ils eussent pu viter la catastrophe de
Camp-Clay.

Longue de vingt mtres, large de six, sur une hauteur de trois mtres et
demi, solide comme un bloc, la maison en bois, aprs avoir vaillamment
rsist aux assauts d'un climat implacable, pouvait tenir longtemps.

A tel point, que quand aprs cinq annes entires la _Gallia_ vient
s'amarrer  trois encblures, son capitaine tonn la trouve en
excellent tat.

Du reste, le pavillon qui flotte au mt toujours debout, montre
clairement que le fort vient de servir  un nouvel hivernage, car il est
matriellement impossible qu'un navire ait pu, cette anne, prcder la
golette  la baie Lady-Franklin.

Ce pavillon spar en trois bandes horizontales, une bande noire en
haut, une blanche au milieu, une rouge en bas, d'Ambrieux l'a reconnu de
loin.

Il porte les couleurs de la marine de commerce allemande!

Plus de doute! le capitaine de la _Gallia_ vient de perdre la premire
partie!...

Eh bien! soit... dit-il au moment o la golette reste immobile.

Mais  moi la revanche!... et puisse-t-elle annoncer l'autre... la
grande!...

Hissez les couleurs, et appuyez-les d'un coup de canon!

A peine la grande enseigne est-elle dploye  la corne, que par trois
fois, le pavillon allemand s'abaisse avec courtoisie.

Ils nous narguent, murmure l'officier franais, qui depuis longtemps
est difi sur la politesse teutonne.

N'importe!

Monsieur Vasseur, veillez  ce que le salut soit rendu conformment au
code international.

Et maintenant, meinherr Pregel,  nous deux!

Suivi de quatre hommes et accompagn du docteur, le capitaine descendant
sur la glace qui forme un quai improvis, se dirige sans plus tarder,
vers Fort-Conger.

La porte s'ouvre hospitalirement, et un grand jeune homme blond, le nez
harnach de lunettes, de figure calme, rgulire, fait quelques pas au
dehors, en saluant militairement.

Monsieur, dit-il, en excellent franais, mais avec l'accent
caractristique d'outre-Rhin, je suis heureux que ma situation de
premier occupant me permette de vous offrir l'hospitalit.

Soyez le bienvenu.

--Et moi, monsieur, rpond d'Ambrieux, je suis enchant de rencontrer
pareille cordialit chez un homme dans lequel je pressens un loyal
concurrent.

Vous faites partie, je le devine, de la mission arctique de M. Pregel.

--Je suis, en effet, second capitaine de la _Germania_, quipe pour
l'exploration dont M. Pregel est le chef.

Mon nom est Frdric Vogel.

--Je suis le capitaine d'Ambrieux, commandant la _Gallia_, partie de
France pour explorer les rgions hyperborennes.

Vous savez sans doute la cause dterminante de cette expdition 
laquelle je ne pensais gure il y a un peu plus d'un an.

--Notre chef ne nous en a point fait mystre.

Il a, ds le dbut, annonc que nous aurions l'honneur de nous mesurer
avec des Franais, sur ce redoutable champ de bataille, et vous
l'avouerai-je, capitaine, l'ide de cette lutte pacifique o la gloire
de nos patries respectives est en jeu, a t pour tous un stimulant
irrsistible.

--Au point que vous avez vaillamment employ le temps coul depuis
notre dfi.

Je vous en flicite, capitaine, et sans arrire-pense.

La lutte n'en sera que plus vive, et je ferai de mon mieux pour tre
digne de tels adversaires.

Pendant cet change de politesses, d'Ambrieux et ses hommes taient
rentrs  Fort-Conger, amnag comme au temps de Greely, mais encombr
de futailles exhalant l'odeur particulire  l'huile de baleine.

Puis la conversation continua entre les deux capitaines, toujours
courtoise, mais un peu alambique chez l'Allemand, concise et
parfaitement correcte chez le Franais.

[Illustration: Puis la conversation continua entre les deux capitaines.]

Comme le capitaine Vogel n'avait rien  cacher, il difia volontiers
d'Ambrieux sur les causes trs simples qui avaient permis  la
_Germania_ de gagner une anne entire.

Aprs avoir accept le dfi port par l'officier franais, Pregel,
sachant  quel homme il avait affaire, ne perdit pas de temps.

Jouissant d'une haute et lgitime considration dans le monde savant,
fort bien vu  la Grande-Chancellerie, il sut mettre en oeuvre et trs
 propos de puissantes influences, et russit  se faire accorder un
crdit considrable.

Bien muni d'argent, il se rendit sans dsemparer  Bremerhaven o il
savait trouver des navires baleiniers. A l'exemple de Greely, il affrta
l'un d'eux, dont le capitaine tait par hasard de ses amis. Ce btiment,
un vapeur de trois cent cinquante tonneaux, tait, vu la saison,
compltement approvisionn, avec son quipage tout prt. Circonstance
particulirement favorable qui permettait  Pregel d'conomiser un temps
si prcieux, au sortir de l'hiver.

Il s'adjoignit simplement deux compagnons, des hommes srs, aguerris
dj par plusieurs explorations, et connus par de remarquables travaux
gographiques.

Comme les baleines sont encore abondantes au bassin de Hall et au
dtroit de Smith, il convint, avec l'armateur, pour diminuer d'autant
les frais gnraux, que le vapeur, affrt pour trois ans, aurait toute
libert de faire la pche,  condition que le prix de chaque tonne
d'huile entrerait en dduction de ces frais.

Gographe et patriote, meinherr Pregel, mais aussi trs pratique!

Il fit enfin changer le nom du navire pour celui de _Germania_,
peut-tre en souvenir de l'expdition de Koldeway, peut-tre aussi,
parce qu'il symbolisait la patrie. Imitant sans le savoir son rival qui
avait personnifi dans sa golette la pense de la vieille Gaule.

Pregel dploya une telle activit, que tous ces prparatifs taient
achevs en trois semaines. Le 10 juin 1886, la _Germania_ appareillait 
la nuit, mystrieusement, et quittait les bouches du Weser pour une
destination inconnue.

A cette poque, d'Ambrieux venait seulement d'laborer avec les
ingnieurs de la maison Normand les plans de la future _Gallia_!

La traverse fut rude pour la _Germania_ qui mit prs de six semaines 
atteindre Fort-Conger aprs des difficults infinies.

Le btiment fut rpar en vue de l'hivernage et largement approvisionn.
Il avait t dcid, pour viter l'encombrement  bord du baleinier,
qu'une partie des matelots avec les membres de la mission et les trois
quipages de chiens, passeraient la nuit arctique  Fort-Conger, et que
le navire chercherait, non loin de l, une bonne station.

Pendant les mois d'aot et de septembre, Pregel fit en traneau, avec
ses compagnons, une longue excursion vers le Nord, et revint enchant
des rsultats.

Puis le terrible hiver boral immobilisa jusqu' la fin d'avril 1887 les
explorateurs qui, du reste, le supportrent  merveille.

Depuis le commencement de mai, Pregel tait reparti dans une chaloupe 
vapeur, avec six mois de vivres, et le baleinier, dgag des glaces,
avait commenc la pche.

Non sans succs, d'ailleurs, puisque en six semaines il avait dj plus
qu' moiti rempli Fort-Conger du produit de ses captures.

Et maintenant, termina le capitaine Vogel, j'attends le deuxime retour
de la _Germania_, qui doit, d'ici quinze jours, terminer pour cette
anne sa campagne de pche.

Elle nous prendra, moi, mes deux hommes, avec le dernier traneau, et
nous emmnera plus au Nord, aussi loin que nous pourrons atteindre.

Nous hivernerons l o notre chef aura dcid; afin de procder, par
chelons successifs, l'an prochain et plus tard s'il en est besoin.

Puis... au hasard des vnements!... avec le secours de Dieu et pour
la patrie!

Malgr son calme apparent, d'Ambrieux n'tait pas sans inquitude en
entrant  Fort-Conger. Mais ce rcit qui et pu mouvoir un homme moins
vigoureusement tremp, le rassrna tout  fait.

Il remercia le capitaine Vogel de son hospitalit, feignit de ne pas
remarquer qu'il avait peut-tre essay de le dcourager, et ne voulant
pas tre en reste de courtoisie, lui offrit une collection de journaux
apports d'Europe.

Vogel, priv de nouvelles depuis un an, accepta sans hsiter, et avec
les plus vifs tmoignages de gratitude, ce prsent dont il apprciait
toute la valeur. Et d'Ambrieux revint  bord tout rayonnant.

Eh bien! capitaine, quelles nouvelles? dit le docteur quand il fut seul
avec son chef.

Mauvaises, n'est-ce pas?

Mais qu'importe!

--Excellentes, au contraire; et vous me voyez enchant de la rencontre.

Pardieu? j'tais bien fou de me mettre ainsi martel en tte, et de
regarder la partie sinon comme perdue tout  fait, du moins comme
srieusement compromise.

--Ainsi, vos inductions fournies par la balle Mauser et le gilet de
provenance allemande taient relles.

--Absolument!

--Et vous avez revu votre rival?

--Un de ses lieutenants.

Meinherr Pregel est en route... vers le ple.

--Et cela ne vous inquite pas?

--En aucune faon, quoique mon adversaire ne soit pas  ddaigner, loin
de l.

--Oh! je connais, comme vous, la tnacit allemande.

--Reste  savoir comment elle sera employe.

Jusqu' prsent la mise en oeuvre des moyens d'action me rassure; car
j'ai affaire  des hommes nergiques sans doute, mais suivant
opinitrement les sentiers battus.

--Des hommes  systme et  formule...

Tant mieux! l'imprvu les droute.

--Et moins dsintresss que nous,  coup sr!

Ainsi, concevez-vous qu'ils pensent  capturer des baleines, pour
amoindrir leurs frais gnraux, au lieu d'employer  se traner l-bas
tous les atomes des forces dpenses!

Ils songent au retour, assurent leur retraite, conomisent l'argent,
hsitent  compromettre leur navire et mnagent leur peau!

En un mot, ils font de l'exploration arctique comme on en a fait jusqu'
ce jour.

Tandis que nous, docteur...

--Nous marchons sans regarder en arrire... en enfants perdus...  la
franaise!

--Et tant que subsistera une planche de la _Gallia_, tant qu'un homme
restera debout, tant qu'une pulsation battra au coeur du dernier
d'entre nous, il y aura encore une pense, un cri, un effort: en avant!

Quelle force invincible, docteur, si, comme vous venez de le dire, on
ne regarde pas en arrire, quoi qu'il advienne!... et quand on raye de
son vocabulaire ce mot dsesprant qui paralyse  demi les plus
puissantes individualits: en retraite!

--Pardieu! s'crie avec une entire conviction le docteur, ceux qui ne
possdent pas cette inbranlable rsolution, n'ont qu' rester les pieds
sur les chenets et  ne point s'intituler: voyageurs arctiques.

--Aussi n'hsiterai-je pas  sacrifier, le cas chant, ma chre
golette, que je veux conduire,  tout prix, l o jamais navire ne
s'est avanc.

--Sir Georges Nares s'est arrt, avec l'_Alert_, par 82 24, et nous
sommes dj par 81 44.

--Oh! si le commandant Nares, soucieux comme tout marin de la
conservation d'un vaisseau de l'Etat, et risqu seulement un de ses
navires, je ne doute pas qu'il n'et pouss beaucoup plus loin.

Et c'est ce que nous allons tenter, sans dsemparer.

Aprs avoir largu les amarres qui la maintenaient colle  l'immense
radeau de glace, la _Gallia_ suivit  peu prs la route de l'_Alert_,
cherchant la place o le commodore anglais a signal, par 82,
d'immenses dpts de charbon de terre.

Contre son attente, le capitaine trouve le dtroit de Robeson, qui fait
suite au bassin de Hall, dbarrass des glaces fixes, comme le canal de
Kennedy.

Aussi, la golette arrive-t-elle en moins de quinze heures aux couches
de lignite[6] places  fleur de terre, et mesurant une paisseur de
huit mtres.

[Note 6: Combustible fossile analogue  la houille, mais de
formation postrieure au terrain houiller.]

Cette particularit rend l'extraction du combustible trs facile, et le
capitaine peut de la sorte remplir ses soutes aux trois quarts vides
pendant la seconde partie du voyage accomplie exclusivement  la vapeur.

Ce n'est pas tout. Comme il devra lutter contre le froid terrible qui
svit l-bas pendant l'interminable nuit polaire, il fait accumuler 
bord une cargaison complte du prcieux combustible.

Qui sait si, plus tard, aprs avoir demand au charbon son calorique
pour combattre la bise glace, il ne l'emploiera pas pour se frayer un
chemin  travers les murailles de glace invioles jusqu'alors.

Pendant que les matelots, transforms en mineurs, dsagrgent  la
dynamite le banc fossile, et transportent lentement sur le navire les
plus gros morceaux, le docteur examine en botaniste et en gologue ce
gisement dont la vue semble un dfi lanc  la ralit des faits
actuels.

En effet, l o le regard interrogeant au loin l'horizon ne trouve que
la morne et dsesprante uniformit des glaces, le docteur reconnat, 
premire vue, dans la masse carbonifre, des prles, des fougres, des
cicades, des carex couchs de long et singulirement conservs.

Bien plus! il aperoit des dicotyldones et notamment des peupliers,
des sorbiers, des noisetiers, des plantes aquatiques, et dix espces de
conifres!

Cette trange accumulation de vgtaux, dans une rgion o l'herbe
elle-mme peut  peine sortir du sol, stupfie le digne savant et lui
montre quels durent tre, postrieurement  l'poque tertiaire, les
bouleversements dont cette rgion, elle aussi, a t l'objet.

Moins expert en sciences naturelles, et par consquent moins intress
par ce retour aux sicles vanouis, le capitaine surveille prosaquement
le travail de ses hommes et parfois s'carte comme s'il cherchait
quelque chose.

Au bout d'une heure  peine, il a trouv.

Un morceau de papier gris renfermant dans ses plis quelques bribes de
tabac, puis, plus loin, des empreintes de souliers ferrs, suivant un
petit sentier  peine fray, conduisant  la mer.

Pregel est venu, lui aussi, approvisionner sa chaloupe au banc
carbonifre...

La journe du 22 juin fut tout entire employe  l'arrimage du
combustible. Puis, la golette, charge comme un bateau charbonnier,
reprit son envole vers le Nord.

On sait que sir Georges Nares, mont un peu tardivement vers l'extrme
Nord, en suivant la rive occidentale du dtroit de Robeson, fut
dfinitivement pris dans les glaces le 1er septembre 1875.

Profitant de l'exprience acquise par le clbre navigateur anglais,
d'Ambrieux, pressentant l'existence d'un courant circulaire produit par
l'troitesse du dtroit de Robeson, obliqua franchement  l'Est, vers le
point o le _Polaris_ hiverna en 1872.

Voici pourquoi. On sait qu'il existe un courant ininterrompu portant
rgulirement du Nord au Sud,  travers les dtroits de Robeson, Kennedy
et Smith. D'autre part, les terres dcouvertes par Lockwood, le
lieutenant de Greely, affectent la direction du Nord-Ouest  l'Est du
canal de Robeson. Tandis que la ligne de ctes, appele Terre de Grant,
qui suit  peu prs le quatre-vingt-troisime parallle, en
s'inflchissant au point d'hivernage de l'_Alert_, se dirige d'Est en
Ouest, comme l'a dmontr le lieutenant Aldrich.

Or, il est  supposer que ce courant Nord et Sud, rencontrant les terres
obliques de Lockwood, aura des tendances  tre refoul vers la partie
septentrionale des Terres de Grant. Naturellement, les eaux, avant de
pntrer dans l'entonnoir du dtroit de Robeson, entraneront  l'Ouest
des glaces en drive, et les accumuleront au point si malencontreusement
choisi par sir Nares, l o il crut dcouvrir le fameux ocan
Palocrystique.

Ces glaces, qu'il regardait comme ternelles, ne seraient-elles pas
plutt arraches aux glaciers qu'entrevit Lockwood par 83 23 et
entranes dans ce mouvement oblique de drive, sur la dpression
Nord-Est des Terres de Grant?

Car enfin, il est un fait indniable: c'est que Markham, se dirigeant au
Nord, trouva des blocs monstrueux qui l'arrtrent par 83 20 23.
Tandis que Lockwood, marchant au Nord-Est,  deux cent cinquante
kilomtres de l, fut arrt, par les eaux, en gagnant sur Markham 3
vers le ple.

Le capitaine de la _Gallia_ esprait donc, et selon toute probabilit,
trouver la cte orientale du dtroit de Robeson, de plus en plus
dbarrasse des glaces,  mesure qu'il s'lverait vers le Nord.

Du reste, l'vnement ne tarda pas  justifier ses prvisions.

La golette aborda le 23 au lieu d'hivernage du _Polaris_, bien
reconnaissable aux dbris de toute sorte, et le capitaine se rendit,
avec l'tat-major, au Repos de Hall signal par un cairn  moiti
dtruit.

La tombe de l'intrpide et malheureux explorateur est en bon tat.
L'paisse planche de chne dans laquelle son lieutenant Tyson a fait
profondment graver quelques lignes n'a pas souffert.

Chose tonnante, un petit saule nain dont Tyson fait mention dans le
rcit des misres endures pendant la retraite, existe encore.

Il se trouve au bas d'une stle de pierre plate, derrire laquelle est
appuy le support qui maintient la planche.

L'inscription, trs lisible, est ainsi conue:

  A LA MMOIRE

  DE

  CHARLES FRANCIS HAAL

  _Commandant du steamer le_ Polaris _de la marine des Etats-Unis
  chef de l'expdition au Ple Nord_.

  MORT LE 8 NOVEMBRE 1871
  AG DE 50 ANS

  Je suis la rsurrection et la vie; celui qui croit en moi,
  Encore qu'il soit mort, vivra.

L'officier franais et ses hommes se dcouvrirent avec respect devant la
tombe de cette noble victime, tout mus, malgr leur fermet, de cette
mort si brusque, si inattendue, mais qui du moins pargna au vaillant
Amricain le spectacle de la lchet de son quipage, allemand, hlas!

Ce pieux plerinage accompli, le capitaine rallia la golette non sans
avoir constat, prs de la tombe solitaire, les vestiges du passage de
quelques hommes.

A n'en pas douter, Pregel et ses compagnons, difis aussi par les
travaux des Anglais et des Amricains, suivent la direction choisie par
d'Ambrieux.




XI

     Au point o jamais vaisseau n'est parvenu.--La mer Palocrystique
     de sir Georges Nares.--Conclusions prmatures.--Vrit
     aujourd'hui, erreur demain.--La mer des vieilles glaces n'existe
     plus.--Le second pack.--La golette arrte par la banquise.--En
     traneau.--Pour transporter les provisions, mais non les
     hommes.--Bain qui et pu tre mortel.--Quitte pour la
     peur.--Hygine arctique.


Capitaine! 83 8 6!... s'crie tout joyeux le second qui vient de
faire le point.

--Bravo! mon vieux Berchou; ton calcul est d'accord avec le mien, et la
golette se trouve effectivement par 83 8 6 de latitude.

--Et nous avons dpass sir Georges Nares, dit  son tour le docteur
accoud  la table du carr.

--Oh! de si peu!... pas mme d'un degr!

--C'est toujours cela!

Du moins pouvons-nous dire avec fiert que jamais navire n'est all si
loin vers le Ple.

--Vous oubliez, docteur, que selon toutes prsomptions, meinherr Pregel
doit, actuellement, possder sur nous une avance notable.

--Ah! diable!... encore ce personnage qui m'inspire de confiance la plus
franche antipathie.

--D'accord, mon ami.

Cependant, cette antipathie ne doit pas aller jusqu' mconnatre 
l'homme une relle valeur; car si sa chaloupe n'a pas les dimensions
d'un navire, son mrite est d'autant plus grand, pour s'tre avanc,
sur une pareille coquille de noix, au milieu d'un tel chaos!

--Vous supposez qu'il nous prcde, mais vous n'en tes pas certain.

Qui sait s'il n'est pas pinc au fond de quelque cul-de-sac, ou serr
entre deux blocs!

--Nous avons pass en dpit de tout, donc il a pu et d en faire autant.

Croyez-moi, docteur, il n'est pas homme  s'tre arrt en chemin,
quelque pouvantable que soit ce chemin.

... On est au 26 juin, et les membres de l'tat-major vont aprs
l'observation rigoureuse du soleil qui leur a donn la latitude,
savourer le menu labor par Monsieur Dumas.

Ils paraissent radieux en constatant que, en dpit des affirmations de
sir Georges Nares, la _Gallia_ est arrive l o le marin anglais
dclarait qu'il y avait impossibilit matrielle.

La conversation continue entre le capitaine, le docteur, le second et le
lieutenant.

Le docteur, habitu professionnellement  ne poser de conclusions
qu'aprs certitude absolue, critique vertement le commandant de
l'_Alert_ pour avoir affirm, avec tant d'autorit, des faits dmentis
peu aprs par l'vidence.

Peut-tre tes-vous un peu dur pour lui, docteur, hasarde le second
presque timidement.

Car enfin, sir Georges tait de bonne foi, et tout autre et pu se
tromper  sa place.

--Mais, du moins, on ne se pose pas en arbitre impeccable et...
dcourageant.

Avez-vous lu sa relation?

--J'attends l'hivernage pour l'tudier  loisir.

--Bon! laissez-moi donc vous en citer un passage, et vous jugerez
combien sont imprudentes ses apprciations.

Je cite textuellement, continue le docteur en tirant de la bibliothque
un volume qu'il ouvre  une page corne.

... Du haut de notre observatoire, dit sir Nares, l'interminable pack
semblait consister en petits floes circonscrits chacun par sa barrire
de dbris entasss; dans l'extrme loignement, il se confondait avec
l'horizon.

... C'est bien la _mer Palocrystique_, ou mer des vieilles glaces...

A ces mots, le lecteur s'interrompt.

--Moi, d'abord, je l'eusse appele: _Palocristallique_, en me
conformant  l'tymologie tire des deux mots grecs: [Grec: palaios],
ancien, et [Grec: krystallos], cristal.

--Voyons, docteur, dit le capitaine, soyez plus indulgent... c'est l
une vtille, que diable!

--Soit! je continue mon extrait qui condamne si bien son auteur.

... Pas une flaque libre, pas la moindre vapeur d'eau dans notre champ
de vision qui, cependant, pourrait embrasser un arc de cent vingt
degrs!

Nous sommes parfaitement convaincus qu'aucune terre leve ne peut
exister  une distance de quatre-vingts milles (cent quarante-quatre
kilomtres) au Nord du cap Joseph-Henri; aucune certainement ne
s'apercevait dans les cinquante milles qui formaient l'horizon de notre
chauguette.

--Cela, docteur, c'est de l'observation exacte, dit le second.

--Soit, mais la conclusion qui en dcoule est au moins prmature.

Ecoutez-la.

... Nous tenons donc pour sr, continue sir Georges, que depuis la cte
de Grinnel, par 83 de latitude, jusqu'au quatre-vingt-quatrime
parallle, s'tend le formidable pack qu'ont eu  combattre Markham et
ses compagnons.

Sir Georges aurait d ajouter:  l'heure prsente; puisque _rien ne
subsistait de ce pack_, auquel il accorde de confiance un degr, soit
111 kilomtres d'paisseur, alors que notre compatriote le docteur Pavy
contemplait cinq ans aprs ce mme horizon.

Mais, ceci n'est rien, et vous allez voir si le commodore ne continue
pas  se tromper tout comme un simple mortel.

... A la sortie du dtroit de Robeson, les rivages s'orientent 
l'Ouest d'un ct, au Nord-Est de l'autre--ce qui est vrai--forment les
bornes d'une tendue immense, dont toute la superficie connue jusqu'
prsent consiste en floes normes, dont l'paisseur varie entre
quatre-vingts et cent pieds (27 et 33 mtres). Ils s'exhaussent par
l'addition des neiges des hivers successifs, aux couches suprieures; le
poids surincombant s'accrot de plus en plus, et peu  peu change les
nvs en glaces.

Nombre de raisons nous portent  assigner  cette mer de _vieux
glaons_--il y tient, le commodore--une superficie considrable. On n'y
voit point d'oiseaux sauvages se diriger vers le Nord, comme ce serait
le cas s'il existait, dans cette rgion, une terre de quelque tendue.
En outre, un ocan compltement couvert de glaces, et o les courants
froids dtruisent les animalcules dont se nourrissent les baleines, ne
saurait servir d'habitation aux vertbrs amphibies ou marins... les
faucons qui font leur proie d'espces aquatiques ont disparu, etc.

Donc, au dire de notre auteur, une mer captive sous une vote paisse
de cent pieds... des eaux inhabites... une atmosphre dserte.

Et comme conclusion, le morceau que j'offre  vos mditations:

... Qu'il y ait d'ailleurs, ou n'y ait pas de terres dans l'espace
compris entre la limite de notre vue et l'axe septentrional du globe,
cela ne peut avoir aucune influence sur les voyages en traneaux.
Soixante milles (cent dix kilomtres) de ces glaces que nous savons
maintenant s'tendre au Nord du cap Joseph-Henri, _prsentent une
barrire qu'il sera impossible de traverser_ par les mthodes
actuellement employes: _aussi, je crois pouvoir affirmer, sans aucune
hsitation, que jamais on ne pourra atteindre le Ple Nord par la route
du dtroit de Smith!_...

De sorte, continue avec animation le docteur, que si notre capitaine
avait cru, comme article de foi, aux affirmations si catgoriques de sir
Georges, la _Gallia_, ici prsente, n'aurait eu qu' faire machine en
arrire, et rentrer au Havre, au lieu d'embouquer le dtroit de Robeson.

--Mais, reprend le second, ennuy de voir un marin se tromper, ce marin
ft-il anglais, sir Georges Nares parle seulement de l'espace compris 
l'Occident du 65e degr de longitude Ouest de Greenwich.

Si nous avons pu nous lever jusqu'ici, peut-tre les vieilles glaces
sont-elles toujours l-bas, pour empcher le passage entre 65 et 70
Ouest.

--J'ai prvu l'objection, et j'y rpondrai par l'extrait d'une relation
qui vaut bien celle du commandant de l'_Alert_.

Voici ce que vit, cinq ans aprs, un des lieutenants de Greely, le
docteur Pavy, un Franais, celui-l. Parti le 31 mars 1882, en traneau,
de Fort-Conger, par un froid de -34, Pavy arrive le 11 mars  la baie de
Floeberg o hiverna l'_Alert_ en 1876. Il examine du haut de la falaise
qui servit d'observatoire  sir Georges, le pack form de blocs rudes,
montagneux, mais ne _rencontre plus traces de ces banquises
palocrystiques_ paisses de 25 et 30 mtres au moins.

Vous entendez bien: plus traces de ces formidables amoncellements de
glaons sur lesquels Markham, aprs des fatigues inoues, s'leva d'un
degr vers le Nord.

--C'est prodigieux! murmure Berchou ne pouvant croire  une pareille
contradiction.

--L o sir Georges Nares concluait  l'impossibilit absolue de la vie
chez les animaux, Pavy trouve le passage d'un ptarmigan, d'un lemming,
d'un livre, d'un renard.

Bien plus, mon collgue voulant suivre la route de Markham en pointant
droit au ple, se dirige vers le cap Joseph-Henri. Mais  peine a-t-il
parcouru un kilomtre, que son compagnon, l'Esquimau Jens, s'crie: La
mer!... la mer!...

On voyait, en effet, distinctement, une rue d'eau qui partant du cap
Joseph-Henri, s'ouvre dans la direction du cap Hcla, en traversant la
baie de James-Ross. Sa largeur tait d'environ un mille  l'origine,
mais elle allait en s'largissant au del du cap o elle prenait une
direction borale. En mme temps, se montraient, vers le Nord, des
cumulus de forme particulire, qui, suivant l'opinion des Esquimaux,
bons juges en pareille matire, indiquaient la prsence de vastes
tendues d'eau libre.

La dislocation des glaces soi-disant ternelles tait si complte, que
la partie Est du dtroit de Robeson se trouvait dbarrasse  cette
poque encore si rude--18 avril!

--Voil qui est un peu fort, s'crie le second abasourdi.

Et pour un peu, ne ft-ce que par curiosit, je voudrais bien voir
cela.

--Ne t'entte pas, mon vieux Berchou, interrompt le capitaine, car c'est
absolument inutile.

L'erreur du commandant Nares est tablie d'une faon rigoureuse,
irrfutable.

De mme que la mer libre de Kane, la mer esclave de sir Georges est une
conception thorique appuye sur des observations incompltes. La vrit
semble tre une moyenne entre ces deux opinions extrmes.

J'ajouterai, pour terminer ce dbat instructif, soulev avec tant d'
propos par le docteur, que Pavy, qui atteignit 82 51, eut la chance de
relever un fait zoologique trs important. L'Esquimau Jens ayant
poursuivi un phoque de l'espce _hispidus_, nous pouvons conclure que
cette mer ne diffre pas sensiblement de celles qui se trouvent
au-dessous du dtroit de Robeson. Car, le _phoca hispida_ ne s'y
hasarderait pas, s'il n'y trouvait point des trous pour venir respirer,
et des poissons pour sa nourriture.

Mais notre situation n'en est pas moins difficile, car si nous avons pu
trouver la mer hospitalire pour atteindre 83 8, nous prouverons de
grandes difficults pour franchir la barrire qui se dresse devant nous.

--Vous avez raison, capitaine.

A dfaut de la mer Palocrystique heureusement disparue, nous sommes en
prsence d'une jolie banquise large de trois kilomtres.

Sacrebleu! l'peron de la golette, les scies, les haches et la
dynamite auront fort  faire, si nous ne trouvons pas une faille.

--C'est ce passage qu'il faut chercher sans dlai; et s'il n'existe
pas, eh bien!... nous le pratiquerons.

Les termes de cet entretien indiquent suffisamment les phases de la
traverse opre par la _Gallia_, depuis qu'elle a quitt le Repos de
Hall, pour qu'il soit utile d'en parler plus longuement.

Malgr les affirmations catgoriques du commandant de l'expdition
anglaise, la _Gallia_ s'est leve,  15 prs, au point le plus loign
atteint par l'homme sur la route polaire.

Malheureusement, elle vient d'tre arrte dans sa marche par le pack,
large de 3.000 mtres, aperu par Pavy, et qui a survcu  la dbcle de
la mer Palocrystique.

Ce pack, en dpit de la chaleur ambiante--trs relative en somme
puisqu'elle ne dpasse pas +4 centigrades--fond avec une lenteur
excessive. Il est du reste vident que ni la radiation solaire, ni la
temprature de l'eau ne pourront en amener la fusion. Donc, s'il n'est
pas et trs prochainement disloqu par la tempte, ou lzard par le
courant, le travail de l'homme sera ncessaire.

Le capitaine fait pralablement sonder et trouve le fond  quatre cent
cinquante brasses. Markham, en face du cap Joseph-Henri, l'avait
rencontr seulement  soixante-douze. Le chiffre accus par le sondage
de la _Gallia_, ralise les prvisions de Lockwood, qui n'ayant que
trois cent brasses de corde, ne put atteindre le fond.

L'paisseur de la glace fut en outre value  quatre mtres au niveau
de l'anse o s'abrite la golette.

Reste maintenant  examiner en dtail le pack pour chercher une fissure
transversale, ou, s'il y a lieu, un point o les glaces soient moins
paisses, dans le cas o le capitaine serait forc de creuser un canal.

Comme la golette est en sret dans son petit havre form par une
chancrure de la banquise, et comme il serait  peu prs impossible, en
prsence des dcoupures nombreuses qui frangent son bord mridional, de
la faire naviguer  travers toutes ces anfractuosits, le capitaine
dcide que l'inspection du pack aura lieu en traneau.

L'hygine des hommes et surtout celle des chiens exigeant de l'exercice,
d'Ambrieux saisit avec empressement cette occasion pour essayer ses
quipages, et s'assurer s'il peut compter, ultrieurement, sur ses
auxiliaires  quatre pattes.

Ne voulant pas faire de jaloux parmi les braves matelots qui tous
voudraient bien aller  terre, c'est--dire sur la glace, le
capitaine, bien qu'ayant le droit absolu d'ordonner, dcide que les lus
seront dsigns par le sort.

Sept hommes, plus Ogiouk, l'Esquimau, et lui, neuvime, feront partie
de l'expdition. Encore, le docteur demandant une autorisation de
faveur, six matelots seulement seront appels  bnficier du hasard.

Plume-au-Vent tire le premier dans le bonnet de Gunic un petit papier
pli en quatre, et fait une triomphante cabriole.

Ce veinard de Parisien! il vient de lire: oui, sur son papier, et la
cabriole s'accompagne d'une tyrolienne... je ne vous dis que a! Puis,
c'est Courapied, dit Marche--Terre, puis Nick dit Bigorneau, puis Le
Guern, puis Constant Guignard, et pour complter dignement ce groupe
que l'on dirait tri volontairement, Mossieu Dumasse, avec sa bonne
carabine, prsent du docteur.

Les traneaux sont approvisionns pour quinze jours. On y entasse en
outre les sacs de fourrures, pour camper sur la glace, et la tente. Les
vivres comprennent: biscuit, conserves de viande, caf, th, poisson sec
pour les chiens, et alcool pour alimenter les lampes spciales servant 
cuire les aliments, et  faire bouillir l'eau pour le th ou le caf.
Chaque homme est pourvu en outre d'un vtement complet de rechange, et
emporte ses bottes groenlandaises impermables  l'eau comme  la neige.

Tout ce matriel, qui serait encombrant pour d'autres voyageurs que des
matelots, ces matres en arrimage, est emball dans les prlarts
goudronns, puis solidement ficel sur les traneaux immobiles sur la
banquise.

Les chiens, heureux d'tre enfin soustraits  l'immobilit qui, depuis
si longtemps, leur pse, font entendre des jappements joyeux, et se
laissent atteler fort docilement  leur bricole en cuir de phoque.

Tout est prt. Le capitaine arbore sur le premier traneau un petit
pavillon tricolore et donne le signal du dpart.

Le capitaine, le docteur et Ogiouk marchent en tte; viennent ensuite
Le Guern, Nick dit Bigorneau, et Mossieu Dumasse; puis, le Parisien,
Constant Guignard et Courapied dit Marche--Terre, accompagnant, trois
par trois, chacun des traneaux.

Les chiens, dans le premier moment d'effervescence, donnent un furieux
coup de collier et menacent de s'emballer. Mais d'un seul coup de fouet
qui prend en charpe son attelage, Ogiouk a tt fait de modrer cette
ardeur intempestive. Le Guern et Plume-au-Vent, qui ont tudi la
manoeuvre du fouet, l'imitent sans plus tarder, et obtiennent un
succs analogue.

Du reste les lments se chargent bientt d'arrter toute vellit
d'mancipation, tant la vicinalit de l'endroit, comme le fait observer
plaisamment le Parisien, a montr de ngligence dans l'entretien des
voies de communication.

Oh! l... l...

J'aimerais mieux tre en enfer.

--A cause de quoi? demande navement Courapied, toujours prt  se
laisser mystifier.

--A cause des pavs, bta!

--Comprends pas!

--Suis bien mon raisonnement.

On dit et on rpte que l'enfer est pav de bonnes intentions...

Eh bien! est-ce que nos traneaux ne glisseraient pas mieux sur ce
macadam perfectionn que sur ces blocs ronds, aigus, obliques ou
coupants, entremls de flaques d'eau et de paquets de neige  demi
fondue?

--Allons! v'l que tu te moques encore de moi.

Le docteur qui a entendu cette plaisanterie monumentale, perd son
srieux et dit au capitaine qui, de son ct, rit de bon coeur:

Le drle a parfois de l'esprit, et ses saillies au gros sel avec ses
comparaisons baroques sont vraiment amusantes.

--C'est l, d'autre part, un tat moral bien prcieux pour les membres
d'une expdition comme la ntre.

--A qui le dites-vous, capitaine!

La gaiet  jet continu, l'entrain perptuel sont la meilleure hygine
pour combattre la morne dsesprance des nuits polaires.

Un loustic de cette trempe vaut  lui tout seul une pharmacie.

La voirie, pour employer l'expression du Parisien, devient absolument
dplorable. Sur les parties les plus leves o la glace est sche, on
trouve une couche d'efflorescences salines qui rendent le tranage
pnible. Par contre, les parties basses sont recouvertes d'eau, ou
plutt d'une paisse bouillie de neige  demi fondue dans laquelle on
enfonce, les hommes jusqu' mi-jambes, les chiens jusqu'au ventre.

N'tait l'impermabilit absolue des chaussures esquimaudes, chaque
piton voyagerait dans un bain de pied  zro.

Pour la premire fois le Parisien et ses camarades conoivent l'usage et
l'utilit du traneau. Ils avaient cru jusqu'alors que les quipages de
chiens, devant rencontrer des surfaces planes, serviraient  convoyer,
avec leur prodigieuse vitesse, les voyageurs arctiques. Mais, pas du
tout. Les hommes s'en vont  pied comme de simples mortels, et les
toutous emmnent seulement le matriel et les provisions.

Plume-au-Vent n'en revient pas! Le voil devenu tringlot... de la
flotte, mais tringlot  pied! Chose qui ne se voit pas, mme dans
l'arme de terre, pour laquelle il professe, en sa qualit de navigateur
endurci, un ddain plein de commisration.

Du reste, il n'est pas besoin de s'tre avanc bien loin sur le pack
pour comprendre qu'une excursion mme d'agrment serait impossible. Les
blocs, de plus en plus irrguliers, succdent aux blocs. Il y a des
roches, des collines, des ravins en miniature, mais dnivelant, comme 
plaisir, la carapace de glace. Un homme, ft-il mtin de clown et de
singe, ne pourrait jamais se maintenir sur le traneau sans dgringoler
 chaque pas.

Le vhicule, qui cependant n'est gure charg, monte pniblement une
pente  45, glisse  toute vitesse de l'autre ct, penche  droite sur
un morceau de glace, culbute  gauche dans une fondrire, se remet tant
bien que mal d'aplomb sur les patins, oscille de nouveau pour cahoter de
plus belle... bref, avance de bric et de broc sans tre jamais
horizontal.

Entre temps, les hommes doivent le pousser par derrire, quand les
chiens, roidissant leurs pattes, tirant la langue, ne peuvent le
dhaler. Ou bien il faut le maintenir sur une dclivit, pour
l'empcher de glisser trop vite, ou le soulager pour le mettre en
quilibre quand il rencontre une asprit.

Parfois, le conducteur novice prend mal ses mesures et s'tale de son
long  la grande joie des camarades, bientt victimes d'un accident
semblable.

Si ces chutes sont sans danger, il n'en est pas de mme des immersions
partielles qu'il importe d'viter  tout prix.

La glace est loin d'tre partout homogne et de possder une gale
rigidit. Celle qui provient de la conglation de l'eau de mer est
souvent couverte d'une sorte de _saumure_ trs paisse, trs riche en
sel et qui ne se solidifie jamais compltement.

Elle recouvre tratreusement les trous par lesquels viennent respirer
les phoques, et si le voyageur n'y prend pas garde, il pourra tre,  un
moment donn, tremp jusqu' la ceinture.

Ces fondrires glaces sont d'autant plus insidieuses, que rien ou
presque rien ne les signale aux yeux des novices qui doivent peu  peu
s'habituer  les reconnatre, comme les chasseurs de canards les vases
molles perfidement dissimules au milieu des marcages.

Pour ce motif surtout, les explorations en traneau sont plus pnibles
et mme plus dangereuses pendant l'automne qu'au printemps. De plus,
elles sont faites par des novices ignorant l'hygine arctique, et ne
sachant pas combien il importe d'viter la transpiration.

Fort heureusement la vieille exprience du docteur supple  tout, et
des prcautions, en apparence exagres, vitent ces petits mcomptes si
frquents au dbut.

Nanmoins, la caravane avanait toujours en ctoyant le bord mridional
du pack dont le capitaine relevait  chaque instant la configuration.

Jusqu' prsent, les accidents s'taient borns  des chutes et  des
immersions partielles insignifiantes.

Mais, Constant Guignard, l'homme n sous l'toile de la malchance, le
Normand au nom prdestin, devait bientt lgitimer l'influence de
l'toile et la prdestination du nom.

Le convoi s'en allait cahin-caha. Par prudence, le capitaine, sur les
indications d'Ogiouk, se retournait, et criait aux marins d'viter tel
ou tel point suspect.

Guignard, demeur quelques pas en arrire pour renouveler
l'indispensable paquet de tabac en carotte, courait sur une crte, en
homme qui se joue des faux pas, quand tout  coup le pied lui manque, il
glisse, et patatras! va s'asseoir au beau milieu d'une flaque.

Le bruit de la chute et le juron qui l'accompagne font retourner
Plume-au-Vent et Courapied.

Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain? s'crie le Parisien en
voyant son matelot barbotter en jurant.

[Illustration: Monsieur n'a pas besoin d'un fond de bain! s'crie le
Parisien.]

Ben voyons! faudrait pourtant voir  s'arracher de la limonade...

C'est donc une passion, chez toi, le bain  zro!

Allons, attrape ce bout de filin... et hisse-la!...

Constant Guignard, tremp jusqu'aux aisselles, se retire tout confus et
dj claquant des dents.

Dis voir, t'as pas cass le verre de ta montre?

--Mtin! balbutie l'autre, qu lessive!

J'ai froid jusqu' la moelle des os.

--Stop! commande le capitaine.

Tu es mouill, garon, il faut changer.

--Oh! merci, capitaine... c'est pas la peine.

En marchant, a schera.

Sauf vot'respect,  Terre-Neuve, j'ai t pas mal de fois sauc par la
lame, et en grand...

J'y ai pas... fait... attention.

Le docteur est arriv en courant.

Dshabillez-moi ce lascar-l, dit-il brivement, et frictionnez-le
ferme...  tour de bras!

Il tait en sueur au moment du plongeon, et il est dans le cas
d'attraper une congestion.

Vite!... une lampe  esprit-de-vin... un morceau de glace dans une
casserole.

En un tour de main, Guignard, qui dfaille pour tout de bon, est
dpouill de sa dfroque dj raide comme du carton.

Le capitaine, aid de Plume-au-Vent, le frotte  lui enlever
l'piderme, puis quand, aprs cinq minutes d'une gymnastique enrage, le
pauvre diable commence  respirer, on l'entonne dans un sac de fourrure.

Dj l'eau bout, tant la lampe  alcool dveloppe de calorique. Le
docteur fait infuser, pour la forme, une pince de th, puis additionne
le mlange d'une formidable dose de rhum.

Tiens, mon gars, sirote-moi a, dit-il au matelot dont les dents
crpitent toujours comme des castagnettes.

Tu n'en mourras pas, mais une autre fois, ne t'avise pas de faire le
plongeon quand tu seras en sueur... autrement, gare  ta peau.

Quant  vous, mes amis, coutez-moi.

Ne faites aucun effort violent susceptible de vous mettre en
transpiration.

Nous sommes dans une saison pire que l'hiver, surtout pour les novices
qui ont des tendances  trop se couvrir pendant la marche.

On s'chauffe sans mme s'en douter, puis on se refroidit brusquement,
et alors, gare aux rhumatismes et aux pleursies.

Et surtout, s'il vous arrive un accident comme celui-ci, pas de fausse
honte... faites ce que je viens d'ordonner pour votre pauvre camarade
qui pouvait trs bien mourir l... sous vos yeux, sans reprendre
connaissance.

--Ptard! murmure  part lui Plume-au-Vent, j'aurais jamais cru qu'un
homme aurait pu tre si vite nettoy.

C'est pire qu'un coup de soleil sous l'quateur, et pourtant, Guignard,
mon matelot, n'est pas une mauviette!

Cet accident n'eut d'autre suite qu'un arrt de deux heures, mis 
profit pour djeuner, mais il servit d'exemple aux matelots, imprudents
comme de grands enfants et plus insoucieux qu'on ne saurait le croire.

Constant Guignard nanti d'un vtement complet, bien sec, mangea de bon
apptit, et reprit sa place  l'arrire-garde, mais vita dornavant,
avec le plus grand soin, les fondrires tratresses.

La soir venu, c'est--dire l'heure  laquelle finit ordinairement la
journe, puisque le soleil ne quitte plus l'horizon, la tente fut
dresse sur le pack. Puis, aprs un solide repas auquel cette rude
marche servit d'apritif, les matelots se blottirent trois par trois
dans les sacs.

Le capitaine eut le docteur pour camarade de lit, et Ogiouk s'allongea
simplement sur la glace.

On avait parcouru dix milles marins (18 kilomtres 570 mtres).




XII

     Histoire du Normand qui fait porter  ses moutons des lunettes
     vertes.--Aprs six jours de marche.--Les traces du lieutenant
     Lockwood.--Document allemand.--Encore Pregel.--Pour une avance de
     deux cents mtres.--La voie du retour.--Pas de passage!--Aboiements
     dans le lointain.--_Halt!... wer-da!..._--La _Germania_.--La fte
     du 14 juillet sur la banquise.--Comment Plume-au-Vent perdit des
     illusions et gagna un sobriquet.


L'expdition, fort peu pnible d'ailleurs  cette poque, la moins
inclmente de l'anne arctique, se continue sans incidents remarquables.

Parfois la capture d'un phoque, subitement harponn au fond de son trou
par Ogiouk, vient rompre la monotonie de la marche et l'uniformit de
l'ordinaire.

Parfois aussi, Dumas qui cuisine et chemine l'arme en bandoulire,
fusille un ours allch par l'irrsistible parfum des victuailles
accommodes en plein vent.

Les chiens font une cure copieuse, les hommes se rgalent d'un morceau
de phoque  la tartare, ou savourent un gigot tellement imprgn d'ail,
que le gosier vous en fume, prtend le Parisien. La sant se maintient
excellente, sauf pourtant l'apparition d'ophtalmies lgres,
occasionnes par le rayonnement du soleil sur la glace.

Le docteur dcrte que chaque homme sera pourvu d'une paire de lunettes
vertes, et procde sance tenante  la distribution des instruments.

Plume-au-Vent, ravi, braque aussitt les bsicles sur son nez, va
s'admirer dans une flaque d'eau, en guise de miroir, et dclare que a
lui donne l'air d'un philosophe.

Dumas est superbe avec sa peau brune, sa barbe en ventail, et son vaste
nez. Le Parisien trouve qu'il ressemble  un marabout.

Mais Constant Guignard, qui est affreusement camus, ne peut arriver 
conserver les lunettes sur son rudiment de nez, ce qui amuse fort
Plume-au-Vent.

Mon pauv' vieux! tes lunettes ont besoin d'aller au mange.

--A cause?

--Pour apprendre l'quitation.

A peuvent pas rester en selle!... qu que a sera pendant la nuit!

--Hein?...

--Faut jamais les quitter!... mme pour dormir... surtout pour dormir...
le docteur l'a dit!

Tiens!... c'est rigolo tout plein, de regarder l dedans!

C'est joli comme tout!... on dirait des montagnes avec du gazon dessus.

J' m'tonne plus si le Normand... un de tes pays, et un malin, faisait
porter des lunettes vertes  des moutons.

--Des histoires!

--Que ma premire chique me serve de poison si je ne dis pas la vrit!

A preuve que mon Normand, ficelle comme pas un, donnait  manger des
copeaux de menuisier aux pauv' btes qui les prenaient pour de l'herbe!

Bref les bsicles dfrayrent pendant une journe la verve de
l'intarissable loustic, et, sauf bien entendu les chefs, chacun, y
compris Ogiouk, eut sa ration de brocards.

De fait, le brave Esquimau avec sa face rondelette, plisse,
grassouillette, prtait singulirement  la plaisanterie, quand les
disques de verre, aussi vastes que ceux dont s'affublent les lettrs
chinois, agrmentrent son physique.

Plume-au-Vent n'ayant jamais frquent les potiches incassables du
Cleste-Empire ne souponna pas l'analogie. Il prtendit simplement que
le Grand-Phoque ressemblait trait pour trait  sa concierge. Seulement
la dame du cordon tait infiniment plus barbue que le guide Esquimau.

Pendant que les matelots rient et plaisantent, le capitaine est
soucieux.

On marche depuis six jours et le pack orient vers le Nord-Est ne
prsente aucune solution de continuit. Pas un chenal, pas une faille,
pas une lzarde, rien!

Encore quarante-huit heures et il faudra songer  la retraite, car les
vivres sont mesurs pour deux semaines, et le retour exigera le mme
temps que l'aller.

D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir, bien vague, du reste.

C'est que la banquise ne soit pas soude au rivage des terres
dcouvertes par Lockwood, le lieutenant de Greely. Ces terres ne sont
plus loignes que de deux milles  deux milles et demi. Il faut s'en
rapprocher au plus vite. S'il y avait une fissure, un vague sentier
d'eau, comme il serait facile de lui donner les dimensions ncessaires
au passage de la golette!

Hlas! Plus on approche des falaises dont le gris jauntre apparat 
et l, sous le revtement de glace fondue ou dcolle par endroits, plus
la marche devient difficile.

Le pack se hrisse de monticules escarps que sparent des ravins sems
de blocs informes. Partout des couloirs anfractueux o l'on trouve 
peine place pour poser le pied, o les traneaux ne peuvent plus
avancer. Partout le mme chaos o s'accumulent de nouveaux obstacles.

Il faut dteler les chiens, hisser les traneaux  force de bras, les
pousser sur des crtes vertigineuses, les descendre dans les dclivits,
pour les hisser et les redescendre encore.

Comprenant bientt l'inutilit d'un pareil travail, le capitaine
commande la halte au milieu d'un vallon de glace. Ne voulant pas
astreindre ses compagnons  d'inutiles fatigues, il part en dcouverte
avec le docteur et le guide esquimau.

La marche des trois hommes n'tant plus entrave par le matriel
s'acclre d'autant, et devient un simple exercice d'alpinistes. Ils
s'aperoivent alors que les falaises terminant les terres du Nord-Est,
se prolongent dans la mer, en une srie d'lots circonscrits par la
banquise. Ces pointes granitiques ont arrt au passage les masses
errantes qui se sont accumules sur ce point en quantits innombrables,
et se sont soudes malgr le courant, grce  leur surabondance, et
surtout grce  cet arrt.

Dcidment il n'y a pas trace de chenal dans ce hrissement compact de
glaons ciments par le froid. L o Lockwood fut arrt par une rue
d'eau, en compagnie du sergent Brainard et du Groenlandais Christiansen,
s'allonge l'immuable pack. Preuve vidente qu'entre les deux opinions
extrmes du docteur Kane et du commandant Nares, la moyenne est seule
admissible.

En face du cap Wild, le docteur aperoit les trois pitons de la petite
le  laquelle Greely donna le nom de Lockwood, en souvenir de son
intrpide lieutenant qui dut interrompre en cet endroit son admirable
voyage.

On distingue  la lorgnette le _cairn_ difi par les trois hommes, et
comme jadis pour le tombeau de Hall, d'Ambrieux propose de visiter cet
humble monument qui marque la dernire tape sur la voie polaire.

En une heure ils atteignent la pointe Nord-Ouest de l'le, s'arrtent
pensifs, devant le cairn et sont tout stupfaits d'apercevoir, deux
cents mtres plus avant dans la direction du Nord, un petit monticule
lev de main d'homme.

Ils s'approchent, constatent que ce cairn qui est form de morceaux de
charbon superposs, a t construit  une poque trs rcente.

D'Ambrieux fronce le sourcil et murmure, dpit:

Pregel!... encore lui!... toujours lui!

Le docteur et Ogiouk cartent avec prcaution les blocs de charbon et
dcouvrent un pais bocal de verre parfaitement bouch.

Le rcipient renferme un parchemin couvert de caractres anglais,
franais et allemands.

Vous avez raison, capitaine, dit le docteur aprs avoir enlev le
bouchon, c'est sign: Pregel.

Dois-je lire ce document?

--Lisez, docteur; il n'y a aucune indiscrtion, bien au contraire, car
ces tmoignages matriels du passage d'un explorateur sont laisss pour
qu'on en prenne connaissance.

--Voici: Le soussign, commandant de l'expdition allemande au Ple
Nord, a lev ce cairn en souvenir de son arrive sur cet lot. Il
continue son voyage vers le Nord et difiera, s'il plat  Dieu, un
autre cairn  dix milles de celui-ci.

                                        _Sign_: JULIUS H. PREGEL.

                                        Le 18 mai de l'anne 1887.

C'est tout! grogne le docteur furieux.

Pauvre Lockwood!... infortun martyr du devoir!... battu d'une
demi-tte par ce Teuton balourd, prtentieux et mystique.

Voyez, capitaine, si ce n'est pas  faire suer par cinquante degrs
au-dessous de zro!

--Quoi?... mon cher docteur.

--Cette ide bien prussienne de venir s'installer deux cents mtres plus
loin que son vaillant prdcesseur, afin de pouvoir dire: Je suis le
premier!

Ne point concevoir qu'une victoire comme celle-l ne compte pas et que
le comble de la sottise est de faire entrer en ligne de compte un
certain nombre de centimtres!

--Que voulez-vous, mon ami, l'Allemand, peu prodigue de sa nature, ne
laisse rien perdre.

Ce fait le peint tout entier.

--Un Anglais, un Russe, un Italien, un Franais ft venu s'inscrire
modestement prs de Lockwood... il et laiss un mot d'admiration pour
le vaillant officier.

Le Julius Pregel, qui s'intitule modestement: commandant de
l'expdition au Ple Nord, comme s'il y tait dj, essaye, lui, de
dvaliser un mort!

Pouah!... Tenez, capitaine, allons-nous-en!

--Pas sans rintgrer le document dans le cairn.

--Parbleu! Nous sommes d'honntes gens, nous!

Et puis je ne voudrais pas priver les explorateurs futurs de ce
tmoignage de la bonne foi allemande.

--Bah! Ne vous occupez donc plus de cet incident.

Du reste, mon concurrent signait ce papier il y a plus de cinq
semaines: sa victoire doit tre complte  l'heure actuelle.

--Oh! mais nous rattraperons le temps perdu, n'est-ce pas, capitaine?

--A qui le dites-vous, mon cher?

Je n'en ai d'ailleurs jamais dout... vous entendez: jamais! Et nous
en lverons, nous aussi, de ces signaux de pierre... l-bas... plus
loin... et plus loin encore!

--Quel malheur, que ce pack maudit refuse le passage  notre _Gallia_!

--Nous allons en pratiquer un, docteur.

--Mais, que de retards!

--Vous oubliez que meinherr Pregel, parti une anne avant nous, n'a plus
que cinq semaines d'avance.

--Tiens, c'est juste!

--Que son navire est peut-tre encore  Fort-Conger  la recherche d'un
lieu d'hivernage, et consquemment distanc par la _Gallia_.

Que Pregel sera forc de le rallier avant les froids...

--De plus en plus juste.

--Supposez, chose fort possible, la _Germania_ incapable de s'lever
jusqu'ici, alors Pregel perdra l'an prochain son avance.

Mais assez d'hypothses! Si j'oublie un moment que je suis sur la terre
gele, le froid aux pieds me rappelle au sentiment de la ralit.

En route! Nous aurons fort  faire pour rejoindre nos compagnons qu'une
plus longue absence inquiterait.

       *       *       *       *       *

Cependant, le capitaine, voulant tre absolument certain que le pack
tait bien homogne sur ses deux bords, ne prit point, pour revenir au
btiment, la route prcdemment suivie.

Il fit descendre sa petite troupe paralllement aux terres de Lockwood,
sans quitter la banquise, mais en ctoyant toujours les falaises.

La marche tait plus rude, mais on avait toujours l'espoir d'une
compensation apporte par la dcouverte d'une faille.

C'est ainsi que les explorateurs franais, aprs avoir reconnu  la
lorgnette le cap Washington, aperu par le lieutenant de Greely, et le
cap Alexandre-Ramsay, contournrent l'le Murray, prirent connaissance
du Fiord-de-Long, auquel Greely donna le nom de l'infortun commandant
de la _Jeannette_, et se dirigrent sur la _Gallia_, en ctoyant le pack
 sa partie mridionale.

Malheureusement un brouillard intense les enveloppe brusquement, alors
que depuis cinq jours ils taient en marche pour rallier le navire,
qu'ils avaient quitt quatorze jours auparavant. La route devient
forcment plus pnible encore, et les recherches galement plus
difficiles.

Bah! peu importe! dans trente-six heures l'expdition sera termine. Si
elle n'a pas donn les rsultats qu'on tait en droit d'attendre, on
n'en travaillera que plus vaillamment  saper la banquise. Du moment
qu'elle reste ferme  l'trave de la _Gallia_ et qu'on est certain de
ne pouvoir triompher autrement de sa rsistance, en avant les grands
moyens! Malgr le brouillard et les obstacles qui hrissent  chaque pas
la voie du retour, on ne risque pas de s'garer, tant le capitaine est
sr de sa direction.

Allons, encore douze heures d'coules... puis encore douze heures!
c'est la dernire fois qu'on dploie la tente.

En avant! garons!... en avant et bon courage!... le but approche.

Le capitaine, ordinairement si impassible, manifeste une hte
singulire.

Le docteur, qui est dans le secret de cette prcipitation, car il y a un
secret, excite galement les matelots, prche d'exemple, allonge les
jambes et parat oublier qu'il commence  transpirer comme un simple
mortel.

C'est que voil! On est au 14 juillet et le commandant veut faire une
surprise  ses compagnons.

Berchou a reu des ordres, tout doit tre prt  bord pour clbrer
dignement la fte nationale: un festin de choix, du bon vin, des
liqueurs, puis des divertissements varis dont l'organisation a t
laisse  la riche imagination des matelots rests  bord.

Avec de pareils lments de gaiet folle, d'entrain intarissable, de
patriotisme ardent, cette fte, improvise  moins de sept degrs du
ple, sur un navire franais, sera complte, et unique dans son genre.

Aussi, le capitaine maugre contre la brume qui cache le navire tout
flamboyant de couleurs, sous le grand pavois.

On approche de plus en plus. Dj les chiens tournent leur museau pointu
vers le Sud-Est et aspirent bruyamment des manations presque
insaisissables.

L'un d'eux, Pompon, un des favoris du Parisien, pousse un hurlement
auquel rpondent, comme un cho lointain, des abois saccads.

Brusquement la meute se met  vocifrer en choeur,  la stupfaction
des hommes qui n'en peuvent croire leurs oreilles.

Bah! opine gravement le Parisien, c'est quque farceur, qui s'amuse
l-bas sur le navire,  imiter mes toutous, histoire de leur faire
entonner leur grand air.

Allons, silence! les cabots!... Vous devriez savoir que c'est pas des
animaux de votre espce.

Y a pourtant pas  s'y tromper!... moi, si je voulais faire le chien,
je m'y prendrais un peu mieux!

Quoi qu'en dise Plume-au-Vent, l'imitation est parfaite  ce point que
les chiens hrissent leur poil et grognent sourdement,  mesure qu'on
approche.

A coup sr, ce n'est point l une bienvenue dans le langage particulier
 l'espce canine.

Bientt apparat une masse noirtre qui se dtache vaguement au milieu
de l'opaline blancheur des bues. On dirait la coque d'un navire.

En mme temps une rauque exclamation retentit:

Halt!... wer-da?

--Et vous-mme: qui vive? riposte le capitaine d'une voix hautaine,
vibrante comme un froissement de mtal.

--Trois-mts allemand _Germania_ de Bremerhaven, capitaine Walther.

--Capitaine de la golette franaise _Gallia_, rpond d'Ambrieux.

L'inconnu, croyant sans doute  une visite de politesse dont rien ne
semble pourtant lgitimer l'urgence, continue:

Veuillez passer  tribord, capitaine, on va larguer l'chelle.

--Merci! j'arrive d'expdition et je rentre  mon bord... j'ai driv
dans le brouillard.

--Capitaine, la _Gallia_ est  trois encblures dans le Sud-Ouest.

--Merci! j'ai l'honneur de vous saluer.

Les hommes, stupfaits de l'incident, gardent un morne silence, pendant
que les chiens, grondant toujours, donnent un coup de collier pour
dhaler les traneaux.

Eh bien! docteur, que dites-vous de la rencontre?

--Mais, capitaine, je n'en suis ni tonn, ni alarm.

Ces gens-l ayant le mme objectif, il n'est pas extraordinaire de les
trouver sur notre route.

--Sans doute, puisque le second de la _Germania_ m'avait fait pressentir
la venue du navire.

--Eh bien?

--Ne trouvez-vous pas qu'il y a chez eux comme un parti pris de devancer
leurs concurrents de quantits infinitsimales... autant dire
ridicules?

--Oh! oui: l-bas, le cairn deux cents mtres plus avant que celui de
Lockwood.

--Et ici, leur btiment plus rapproch que le mien.

--Oh! douze cents mtres  peine!

Une misre!

Nous regagnerons cela et nous les battrons haut la main.

--J'en ai comme la ferme assurance.

Mais si nous sommes forcs d'hiverner ici, ne trouvez-vous pas qu'il
sera tout  fait assommant de voir  chaque instant nos vainqueurs se
goberger  notre nez, et se prvaloir de cette priorit drisoire.

--Bah! nous avons un excellent mouillage et ils ne peuvent probablement
pas en dire autant du leur.

Il y a compensation.

Un hourra joyeux accompagne ces derniers mots. La _Gallia_ est en vue.
Pour comble de bonheur, le soleil russit enfin  percer le rideau de
brume qui l'enveloppe, et le navire se montre soudain, aux yeux ravis
des voyageurs, avec son clatante floraison de pavillons.

[Illustration: Le navire se montre soudain...]

Un immense cri de Vive la France!... vive la Rpublique!... accueille
la petite troupe; d'nergiques poignes de mains s'changent avec de
chaudes et rconfortantes paroles de bienvenue.

Puis, un nouveau cri, aussi enthousiaste, aussi vibrant:

Vive le capitaine!...

En gens presss de s'amuser, les nouveaux arrivants, oublieux de leurs
fatigues, vont revtir leur tenue de gala, et la fte commence.

D'abord un festin auquel assiste l'tat-major, et qui, nonobstant le
respect des matelots pour leurs officiers, n'en est pas moins d'une
gat folle. Puis les toasts,  la France,  la Rpublique, au
capitaine,  la dcouverte du Ple!

Aprs le repas, un concert dans le carr o se trouve le piano. Il y a
une scne de deux mtres superficiels, avec un double rideau form de
deux bonnettes! Et chacun, sans plus de faons, y va carrment de sa
romance.

Par exemple, M. Vasseur, le lieutenant, qui tient le piano, a fort 
faire, et l'accompagnement est parfois d'un dur!... Il en est de mme
parmi les virtuoses qui s'arrtent bants, n'osant pas, par respect pour
la discipline, lever la voix quand leur suprieur fait de la musique.

Plume-au-Vent obtient un succs colossal. Il est vrai que le Parisien
chante son grand air, celui auquel il doit son pseudonyme et sa
clbrit.

Applaudi  tout rompre par dos mains endurcies au contact des amarres
goudronnes, il lui faut recommencer  trois fois le morceau fameux de
_Rigoletto_:

    Comme la plume au vent
    Femme est volage;
    Et bien peu sage
    Qui s'y fie un instant.

Bravo!... Parisien... Bravo!... c'est a qu'est tap!...

Mais, Plume-au-Vent, c'est toi... c'est ta chanson.

T'avais pas dit que tu figurais en nom dans la grande opra.

Ainsi mis en cause, le Parisien interrompt son chant pour s'exprimer en
langage vulgaire.

C'est que, voyez-vous, camarades, y avait pas de quoi s'en vanter.

Vous me rappelez un incident pnible qui a bris ma carrire
dramatique.

--Raconte voir!

--J'avais eu l'ide biscornue d'aller chanter l'opra dans la bonne
ville d'Orlans, et je remplissais, ce jour-l, le rle du duc de
Mantoue, celui qui chante: Comme la plume au vent...

Au moment o j'entonnais de ma plus belle voix ce morceau pour lequel
j'ai toujours eu une passion malheureuse, v'l tout le vinaigre de la
ville qui monte au nez du public et je suis assailli d'une borde de
sifflets!...

Ptard, quelle averse!

Vous pensez si du coup mon engagement fut rompu,  la grande joie des
copains jaloux de mes succs,  ce point qu'ils me bombardrent du nom
de Plume-au-Vent, en souvenir de mon four.

D'Orlans je ne fis qu'un saut jusqu' Buenos-Ayres o je russis... 
trouver un directeur qui oublia de me solder mes appointements.

Fallait vivre, pourtant. Je devins cuisinier. Mais je ne sais mme pas
saigner un hareng saur... et me voil encore sur le pav.

Je me mis perruquier. Mais j'corchais tout vifs les clients qui sous
mon rasoir voyaient leur nez et leurs oreilles s'en aller  chaque
sance. Fallut rendre les armes. Je revins en France comme chauffeur 
bord d'un transatlantique pour payer mon passage.

Ma foi, j'ai pris got au mtier, car y a de a huit ans, et je ne m'en
repens pas, puisque j'ai l'honneur aujourd'hui de collaborer humblement,
mais de tout coeur,  l'oeuvre de notre vaillant capitaine.

Voil mon histoire.

Inutile de dire si le narrateur obtint un succs gal  celui du
virtuose.

Le divertissement se continua par des chansons patriotiques ou
sentimentales, ou fortement pices, puis Dumas chanta, de sa voix
terrible, une romance provenale  laquelle on ne comprit rien, mais qui
fut applaudie de confiance.

Il y eut ensuite un tir  la cible, avec des prix susceptibles d'exciter
la convoitise des concurrents, notamment une superbe pipe en cume.

Dumas, pralablement mis hors concours, manqua la cible, tant il avait
la vue trouble, et le Parisien, qui n'avait jamais pu toucher un carton
aux baraques foraines, fit mouche  tout coup.

Il gagna la pipe et l'offrit gnreusement  son mcanicien, Fritz
Hermann, le bon Alsacien, qui de temps  autre montrait le poing au
navire allemand, immobile au bord de la banquise.

Ce prsent rassrna un peu le digne homme, et cicatrisa une plaie
rcente. La veille, en voyant arriver la _Germania_, il avait, de
colre, bris son calumet en porcelaine, et ne parlait rien moins, pour
terminer dignement la fte, que d'aller chambarder le vaisseau de
malheur.

Ne chambarde rien, mon vieux Fritz, interrompit doucement le capitaine,
et prends patience, en attendant la revanche.

--C'est long  venir, capitaine, et la vie est courte.

--La ntre commencera ds demain, et elle sera complte.

--Eh bien! alors, _revanche_!

[Illustration]




DEUXIME PARTIE

L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID




I

     Lumire sans chaleur.--Comment le capitaine veut couper la
     banquise.--La scie.--Une dcouverte franaise.--Transport des
     forces par l'lectricit.--La _rversibilit_ des machines
     dynamo-lectriques.--Organisation de l'appareil.--Les quinze
     premiers mtres.--En conseil.--Encore la dynamite.--Rudes
     labeurs.--Fureur d'un Alsacien.--Deux intrus.--Proposition des
     officiers de la _Germania_.--Refus formel.


Le jour polaire continue avec sa tnacit obsdante.

A minuit comme  midi, le soleil, que l'on dirait dtraqu, tant sa
permanence au milieu de l'azur cleste parat une absurdit, verse des
torrents d'blouissantes lueurs.

Aussi loin que la vue peut s'tendre, tout scintille et flamboie.

Et pourtant, malgr cette incessante projection de lumire,  peine
interrompue de loin en loin par la brume, le morne paysage conserve sa
lugubre physionomie.

Sous ces ruissellements de clart, on sent la douloureuse impression
d'une chose morte.

Point d'arbres couverts d'opulentes frondaisons, point de fleurs aux
dlicats effluves, point de quadrupdes foltres, point d'oiseaux
jaseurs, point d'insectes bourdonnants.

Partout des cristaux nus, frangs, dchiquets, se dcoupant rigides et
moroses sur le ciel d'un bleu cru. Et pour animer cet horizon d'o
surgit un immense et glacial frisson, la silhouette balourde d'un ours,
le soufflet d'un ctac ou le brusque plongeon d'un phoque.

C'est l't pourtant! mais l't arctique, fait de lumire et non de
chaleur.

En vain le soleil erre de longs mois au-dessus des rgions borales sur
lesquelles il verse sans relche des flots d'incandescence. Pareil
lui-mme  un astre gel, en voie d'extinction, sa clart ou rose, ou
blanchtre, anmique pour ainsi dire, blouit, mais ne vivifie pas.

Et l'on sent,  travers cet t pendant lequel un habitant de la zone
tempre n'abandonnerait gure son foyer, la menace prochaine des froids
mortels, des tnbres affolantes de l'pouvantable hiver polaire.

Dans un mois, du 15 au 20 aot, le pack,  peine dsagrg
superficiellement, va reprendre sa tnacit de roc. Une paisse couche
de neige nivellera les dpressions et les protubrances. Un peu plus
tard, avec l'apparition de la premire toile, s'teindra ce
faux-semblant d'existence.

Car le jour, mme sans chaleur, c'est encore la vie!

Cependant, d'intrpides matelots, conscients des prils et des
souffrances rservs par cet enfer aux audacieux qui l'osent affronter,
s'efforcent dj d'avancer plus loin encore: l o la bise est plus
pre, le froid plus dur, l'inconnu plus terrifiant.

En vain la banquise leur oppose la masse compacte de ses
stratifications. Ils se ruent  l'assaut de l'infranchissable barrire
avec cet lan farouche qui triomphe de l'obstacle ou brise l'instrument.

Hier la fte des patriotes, aujourd'hui le travail des explorateurs.

Les marins de la _Gallia_ sont  l'oeuvre, pendant que ceux de la
_Germania_, sa rivale, n'en pouvant croire leurs yeux, les regardent
stupfaits.

La chose est pourtant bien simple, du moins  ce que prtend le
capitaine d'Ambrieux. Le pack s'oppose au passage du navire. Eh bien!
profitons des derniers beaux jours pour pratiquer un chenal.
C'est--dire coupons d'une tranche large de douze mtres trois
kilomtres de glace.

C'est tout! Et c'est assez, n'est-ce pas?

Car ici, la glace n'offre plus, comme  la baie de Melville, une surface
unie, d'une paisseur assez faible, du moins relativement. C'est, au
contraire, un redoutable amoncellement d'anciens glaons amens par la
drive, comprims par le courant, souds par le froid, et superposs de
manire  mesurer, par places, trois et quatre fois l'paisseur du pack
proprement dit.

Qu'importe, d'ailleurs! En dpit de l'apparente insanit d'un tel projet
qui fait penser  des fourmis essayant de saper une montagne, chacun
s'est mis  la besogne, bravement.

Tout ce qui perce, coupe, rompt ou clate, a t mis en rquisition.
Haches, scies, couteaux  glace, tarires sont aux mains des matelots.
Il s'agit de pratiquer  la main l'amorce du canal o doit pntrer, au
fur et  mesure de son excution, la _Gallia_.

Quant  faire agir le taille-mer en acier, il n'y faut pas songer.
L'peron d'un cuirass lui-mme serait insuffisant.

La dynamite fournira d'excellents rsultats, mais son emploi doit tre
rserv pour certains cas. Sous peine d'puiser l'approvisionnement, il
faut viter le gaspillage, et ne recourir au prcieux explosif que
devant urgence absolue.

Mais, enfin, quel procd rapide, et surtout efficace, pense donc
employer le capitaine? Car en voyant les infimes parcelles enleves  la
main par les travailleurs, on ne peut supposer raisonnablement qu'il
espre venir  bout de l'ennemi par ce moyen primitif.

Le capitaine veut tout simplement couper la banquise _ la scie_.

Mais, entendons-nous bien. Il ne s'agit point ici du fragile instrument
dont se servent les menuisiers ou les charrons pour dcouper leurs
planches. La scie  glace, dont les dents vont bientt ronger le pack de
la base au sommet, est une norme bande d'acier, mesurant six mtres de
hauteur, sur quatre-vingts centimtres de largeur.

Trs bien! Voici l'instrument pourvu de dents formidables, longues de
dix centimtres. Mais, o trouver un moteur? Probablement la machine du
navire.

La machine, d'accord. Il ne faut pas oublier, pourtant, que la scie, ou
plutt les deux lames de la scie, doivent agir paralllement  quinze,
vingt, peut-tre quarante mtres du btiment.

Comment actionner,  pareille distance, un tel engin?

Au moyen de l'lectricit, parbleu!

L'lectricit?... sans doute: grce  la dcouverte d'un minent
ingnieur franais, Marcel Desprez, qui trouva en 1875 _la transmission
des forces par l'lectricit_.

A ce propos, une petite digression est ici ncessaire.

La dcouverte de Marcel Desprez part d'un principe qui peut se formuler
ainsi: Fournissez du mouvement  une machine dynamo-lectrique, et elle
vous donnera de l'lectricit; fournissez-lui de l'lectricit, et elle
vous donnera du mouvement.

On donne  cette proprit le nom de _rversibilit_, parce que les
machines magnto ou dynamo-lectriques, qui toutes la possdent, peuvent
transformer le travail mcanique en lectricit, ou inversement
l'lectricit en travail mcanique.

Supposons, maintenant, une machine dynamo actionne par un moteur
quelconque: gaz, chute d'eau, air comprim, vapeur, etc. Sous
l'influence du mouvement qu'elle reoit, elle produit une certaine
quantit d'lectricit; d'o son nom de _gnratrice_.

Mettons-la en communication par un fil de cuivre ou de fer avec une
autre machine de mme espce. Aussitt cette seconde machine, dite
_rceptrice_, s'empare de l'lectricit  elle transmise par le fil
conducteur, et, chose tonnante, fournit, au lieu d'lectricit, du
travail mcanique ou plutt restitue le travail mcanique dvelopp par
le moteur.

De faon que si ce moteur produit, par exemple, une force de cent
chevaux, cette force, transforme en lectricit par la _gnratrice_,
et transporte sous cet tat, jusqu' la _rceptrice_, redevient force,
ou mouvement, susceptible d'tre employ  un travail quelconque[7].

[Note 7: A la fonderie de Ruelle, on commande lectriquement 
distance des machines-outils, perceuses.]

Cependant, la transmission ne s'opre pas intgralement. Il se produit,
avec les machines actuellement employes, une perte qui atteint encore
trente  trente-deux pour cent.

Mais, n'est-ce point merveilleux, de pouvoir expdier ainsi une force,
quelque considrable qu'elle soit, par un simple fil, comme une dpche,
 une distance de cent, mille, dix mille mtres et plus!

En prparant son expdition polaire, le capitaine d'Ambrieux ne pouvait
manquer de prvoir le cas o il devrait attaquer corps  corps d'normes
barrires de glaons. Sachant combien sont limits et peu efficaces les
moyens habituels, il avait song, ds le principe,  mettre  profit la
dcouverte de notre minent compatriote.

Le travail de la machine, inutilis jusqu'alors, parce qu'elle ne
pouvait avoir d'action en dehors du navire, fournirait ainsi un appoint
considrable.

Il avait donc achet, jadis, deux dynamos du systme Desprez,
susceptibles de transporter, malgr leur peu de volume, une force de six
chevaux,  telle ou telle distance.

Le moment est venu de recourir  ces puissants et ingnieux auxiliaires.

Dj les charpentiers ont prpar les bigues devant supporter l'arbre de
couche portant la roue qu'actionnera la rceptrice. Celle-ci est
installe sur la glace. La gnratrice est  bord, prs du petit
cheval qui va lui fournir le mouvement. Un fil de cuivre isol sous une
couche de gutta-percha les fait communiquer.

En outre, comme  chaque morsure de la scie l'appareil doit progresser
d'autant, les bigues sont pourvues, infrieurement, de galets de bois
leur permettant de rouler au fur et  mesure,  la condition, toutefois,
que les protubrances de la banquise ne seront pas trop accentues. Il
faudra, dans ce cas, recourir, au pralable,  un nivellement sommaire.

Quant au mcanisme qui produira le mouvement de va-et-vient de la lame
ou des deux lames, selon qu'on pourra les faire ou non agir
simultanment, il est d'une extrme simplicit.

L'arbre de couche porte deux excentriques tournant chacun dans un cadre
d'acier, fix au sommet des deux scies.

Le mouvement de haut en bas et de bas en haut se produira ainsi
directement, sans organes intermdiaires, sans complications, presque
sans frottements.

Comme les lames, bien que notablement paisses, risqueraient de se plier
et peut-tre, vu leur longueur, de se rompre pendant que s'opre le
mouvement de haut en bas, le capitaine les a munies  la partie
infrieure d'un poids assez lourd pour viter les flexions latrales et
leur donner une rigidit suffisante.

Ce rapide expos de la situation indique suffisamment quels doivent
tre les tracas de l'organisateur et les fatigues des travailleurs.

L-bas,  bord de la _Germania_ toujours immobile et rogue comme un
factionnaire prussien, on braque sur la _Gallia_ une batterie de
lorgnettes.

Les Allemands en sont pour leurs frais et leur curiosit due, car la
premire journe--c'est--dire ce qu'on appelle journe l-bas pendant
l't o il n'y a pas de nuit--se passe en prparatifs accomplis avec
une hte fivreuse.

Aprs un repos vaillamment achet, les travaux proprement dits
commencent le 17 juillet, au quart de quatre heures.

Les bigues sont en place et leur mouvement de propulsion assur par des
poulies de renvoi. La gnratrice et la rceptrice, relies par le fil
conducteur, sont prtes  fonctionner. Une seule scie va tre actionne
 titre d'essai. La lame, bien verticale, repose, les dents en avant,
sur la surface qu'elle doit entamer. La partie infrieure, leste comme
il vient d'tre dit, plonge dans l'eau  environ deux mtres.

Un coup de sifflet retentit. Fritz, la main sur le levier de mise en
train, rgularise doucement la distribution de vapeur et soudain les
dynamos se mettent  tourner. En mme temps la scie monte avec un
raclement mtallique, puis descend et remonte, en entamant le banc avec
une singulire aisance.

Les matelots n'ont pas jusqu'alors bien compris l'intention du
capitaine. Mais la dmonstration pratique excute sous leurs yeux les
difie compltement.

Aussi, quelle joie, quand ils constatent l'incroyable puissance de
l'engin qu'ils viennent d'improviser!

Mtin de nom de d'l! comme a mord!... s'crie Constant Guignard.

--Qu'on dirait que c'te faillie glace est censment du beurre, opine
gravement son compatriote Courapied dit Marche--Terre.

Le va-et-vient de la scie s'opre avec une telle rapidit, qu'en moins
d'un quart d'heure l'norme bloc est sectionn sur une longueur de
quinze mtres.

Stop! commande le capitaine.

Tout s'arrte en mme temps, afin d'oprer un changement dans la
direction de l'appareil.

Les bigues sont orientes un peu sur la gauche, de faon  permettre 
la scie d'obliquer. Il faut, maintenant couper perpendiculairement  la
premire section pour dtacher de la banquise l'avant de ce premier
fragment. La lame obit  l'impulsion, trace un arc de cercle d'environ
douze mtres de diamtre, la largeur du futur chenal; et pour la seconde
fois le commandement de: Stop!

Deuxime changement de direction pour revenir paralllement au premier
trait de scie, et achever la section entire du bloc.

Pour leur coup d'essai, les matelots, bien novices pourtant, se sont
acquitts  merveille de cette tche dlicate, exigeant une attention de
tous les instants et une prcision absolue.

En effet, sous peine de laisser la scie fonctionner dans le vide, ils
doivent,  chaque coup, faire mouvoir la poulie de renvoi qui entrane
l'appareil tout entier, l'avancer d'une quantit absolument gale au
travail de la scie, ni trop, pour viter une rupture, ni trop peu pour
qu'elle morde efficacement.

Comme la rceptrice volue sur la glace en mme temps que les bigues, il
faut galement surveiller l'allongement progressif du fil conducteur, se
garder de toucher aux dynamos sous peine d'tre foudroy, bref un
apprentissage complet  improviser.

Enfin, un bloc de quinze mtres de long sur douze de large et quatre
d'paisseur est dtach.

Et maintenant, comment se dbarrasser d'une pareille masse, mesurant
plus de huit cents mtres cubes, en tenant compte des asprits.

Bah! disent entre eux les matelots, le capitaine doit avoir son ide.

Sans doute!... il en a mme trois, avec l'embarras du choix.

Bien qu'il ait, en outre, le droit absolu d'ordonner, quitte  se
tromper comme un simple mortel, il prfre, avant de rien entreprendre,
tenir conseil avec le second, le lieutenant et le docteur.

Ton avis, Berchou? dit le capitaine, sans prambule.

--Ma foi, capitaine, toute rflexion faite, je pense qu'il faut donner
au canal une largeur double.

--Vingt-cinq mtres au lieu de douze.

--De cette faon, la golette se rangeant contre un des bords pourra
laisser couler les glaons entrans par les hommes avec des haussires.

--J'y ai pens.

Mais il est  craindre que plus tard, quand le canal aura une certaine
longueur, ses bords ne se rapprochent sous la pression exerce
latralement par les deux tronons de la banquise.

Alors, les glaons ne pourront plus s'couler.

--Diable! Je n'avais pas song  cela.

--Et vous, docteur?

--Moi, je me rserve.

--Et vous, Vavasseur?

--Moi aussi, capitaine.

--Ce premier procd provisoirement limin, nous devrons, je crois,
recourir  la dynamite, pour dsarticuler chacun des blocs.

Les fragments s'enfonceront totalement ou en partie, et ne gneront
peut-tre pas trop la marche du navire.

Il faudra donc tenter ce moyen, bien que la proximit relative des
hommes et des appareils le rende prilleux.

--C'est vrai! ajoutent simultanment le second, le docteur et le
lieutenant.

--A moins que... ajoute le capitaine.

Eh! oui... c'est cela!

--Vous avez trouv?

--Je le crois, mais laissez-moi mrir ce projet qui fait face  toutes
les exigences.

Je veux vous en laisser la surprise.

Pour l'instant, essayons de la dynamite.

Afin de ne pas perdre de temps, cinq trous de mine furent fors et
chargs sur le premier glaon, pendant que la scie en dcoupait un
second d'gales dimensions. Puis la lame retire de la rainure, les
bigues furent loignes ainsi que la rceptrice.

L'explosion produisit bien moins d'effet que l-bas,  la baie de
Melville, sur de jeunes glaces, moiti moins paisses, et infiniment
moins compactes.

Le bloc fut seulement dsarticul en gros fragments que la golette dut
craser, pulvriser en dtail, pour avancer seulement de quinze mtres.

Cependant, le rsultat se trouvait acquis. Le procd n'tait pas
dfectueux,  la condition que la soute aux munitions renfermt un
approvisionnement suffisant.

Et d'Ambrieux calculait qu'il lui faudrait au moins un millier de
cartouches, en admettant, chose peu probable, que la banquise ne
s'paissirait pas, au centre.

Sinon, il faudrait augmenter le nombre des trous de mine.

Nanmoins, tout marcha trs convenablement le premier jour,  ce point
que le chenal mesurait soixante mtres de longueur, aprs un travail
acharn de seize heures.

Soixante mtres, c'est l sans doute un rsultat, tant donn surtout la
nature de l'obstacle, et la multiplicit des oprations que ncessite
l'entreprise.

Mais d'Ambrieux, pensant que le pack mesure environ trois kilomtres, il
ne faudra pas moins de cinquante jours pour le couper entirement.
Encore, est-on sr d'atteindre quotidiennement la moyenne de soixante
mtres?

Mme en l'atteignant, c'est un total de cinquante journes, pour arriver
 la bordure septentrionale, si toutefois il ne survient pas d'accident.

Or, dans cinquante jours on sera exactement au 7 septembre, alors que
les froids ont dj repris avec intensit. A cette poque, les glaons
se forment rapidement sur les eaux libres, ceux qui viennent d'tre
coups se ressoudent aussitt, immobilisant la scie. Donc le chenal sera
sans cesse obstru, le sciage deviendra presque impossible.

Il faut  tout prix gagner du temps.

En consquence, le capitaine dcide que les travaux continueront jusqu'
nouvel ordre, sans interruption.

Le docteur, consult sur la question d'hygine, dclare que les matelots
pourront supporter impunment ce surcrot de fatigue  la condition que
leur ordinaire sera augment d'une demi-ration, et qu'ils feront le
quart comme  bord.

C'est entendu.

Grce  cette mesure et au prodigieux entrain du vaillant quipage, le
chenal s'allonge, le 18, de cent mtres.

Le 19, on gagne cent dix mtres! La longueur totale est donc de deux
cent soixante-dix mtres!

Mais aussi, que de difficults, d'efforts et de fatigues!

Bah! on est Franais, aprs tout, et on triomphe des difficults par la
constance, on aide aux efforts par une chanson, on nargue la fatigue par
la gat.

Cependant, les Allemands, d'abord claquemurs comme des hiboux,
commencent peu  peu  donner signe de vie.

On les voit sortir de leur trois-mts, se promener sur la glace,
patiner, faire courir leur traneau, bref rompre insensiblement avec
leur immobilit des premiers jours.

Ils ont mme des tendances  s'approcher du chantier o les franais
travaillent  corps perdu.

Diable m'emporte! grogne Fritz, le digne Alsacien qui ne mche pas ses
mots, les faillis chiens sont capables de venir se fourrer jusqu'au
milieu de nous.

Ah! mais, minute!

--Allons, mon camarade, un peu de calme, dit le second qui surveille la
gnratrice, et n'allez pas nous faire des histoires.

--Peuh! des histoires... je n'en demande qu'une seule...

Fourrer cent kilos de dynamite dans les flancs  ce cachalot de malheur
et y mettre le feu... duss-je sauter avec lui.

--Diable! comme vous y allez!

--Que voulez-vous, moi, je me tourne les sangs, quand je vois ces
corbeaux de Prusse...

Et dire que je viens au ple Nord pour me rencontrer avec eux.

Tenez... quand je vous le disais...

--Ma parole! en voici deux qui se dirigent de ce ct.

--Eh bien! ils ont du toupet.

Tonnerre! si j'tais  la place du capitaine, ce que je te les
recevrais  coups de carabine!

--Mon vieux Fritz, encore une fois, du calme!

Nous ne sommes pas en guerre... malheureusement!... sans a...

--A la bonne heure!

Je sais bien que vous ne les aimez gure, vous qui leur avez si
rudement travaill le coeur, dans des temps.

--Ma foi! a y est!... les voici chez nous...

Ils abordent le capitaine.

Correctement vtus de flanelle bleu-marine, la tenue de bord adopte
gnralement par les officiers de la marine marchande, deux personnages
se sont approchs du commandant de la _Gallia_.

Celui-ci, qui n'est pas homme  autoriser des familiarits, ni  entamer
des relations de voisinage, rpond froidement  leur salut, et attend
silencieusement.

Herr capitaine, dit l'un d'eux, permettez-moi de venir vous rendre ici
la visite que vous aviez bien voulu me faire  Fort-Conger, et de vous
prsenter le commandant de la _Germania_, herr capitaine Walther.

--Heureux et trs honor de faire votre connaissance, dit ce dernier,
sans mme attendre un mot de politesse.

[Illustration: Heureux de faire votre connaissance...]

Et je suis trs oblig  mon second, meinherr Vogel, d'oprer ce
rapprochement entre des rivaux qui ne sauraient tre des ennemis.

Trs ennuy de l'incident, mais trop gentilhomme pour en laisser rien
paratre, d'Ambrieux rpond par une de ces banalits de bon ton qui
dressent une insurmontable barrire entre des indiffrents.

Puis il s'excuse de recevoir ainsi les visiteurs en plein air allguant
les travaux urgents qui exigent toute sa sollicitude.

Mais, trs honor herr capitaine, rpond Walther, nous serions dsols
de vous causer le plus petit drangement.

Vous accomplissez l une oeuvre de gant... une merveille d'audace
et de patience...

--J'essaye tout simplement de passer, interrompt d'Ambrieux.

--Votre modestie, Trs Honor herr capitaine, est  la hauteur de votre
mrite.

Car tenter un pareil tour de force avec si peu de monde n'est pas  la
porte de tous.

--Croyez-vous qu'en dpit du petit nombre de mes auxiliaires, je ne
russirai pas?

--Dites plutt que je le crains!

--Pas possible!

--Sans doute! car si, comme il est permis de le supposer ou mme de
l'admettre, je voulais bnficier, pour m'lever au Nord, de cette voie
si intrpidement ouverte...

--Ah! trs bien... je comprends alors l'intrt qui vous inspire
l'oeuvre de gant...

Je trace une route... je passe... suivez-moi si bon vous semble...
libre  vous de profiter de notre ouvrage.

--Cependant, trs honor herr capitaine, je reconnais volontiers qu'il y
aurait injustice  ne pas vous offrir une compensation.

--Monsieur, n'ayant jamais fait aucun ngoce, j'ignore ce que peut tre
un salaire.

--Veuillez m'excuser si l'expression dont je me suis servi a rendu
imparfaitement ma pense.

En ma qualit d'tranger, la langue franaise a des subtilits qui
m'chappent.

--O voulez-vous en venir?

--A vous faire une proposition.

--Une proposition?...  moi?... laquelle, s'il vous plat?

--Mon intention, aussitt le retour du chef de l'expdition, meinherr
Pregel, tant de m'avancer dans votre canal, comme il y aurait, je le
rpte, injustice pour nous  tre au profit, sans avoir t  la peine,
j'ai l'honneur de mettre  votre service mon quipage tout entier pour
aider le vtre  couper le pack.

--Vos hommes!... avec les miens!...

C'est impossible, monsieur.

--Ils vous obiraient comme  nous-mmes... du reste, nous serions l.

--Encore une fois, c'est impossible.

Mon oeuvre est et doit rester exclusivement franaise.

Pour cela, des Franais seuls doivent y collaborer!

--Cependant, trs honor herr capitaine, veuillez considrer que nous
passerons quand mme aprs vous.

--Je le rpte, vous tes libres.

--Un dernier mot: Veuillez vous mettre  ma place.

Si vous trouviez le chenal pratiqu dans la banquise par la _Germania_,
en profiteriez-vous?

--Non!




II

     L'quipage franais furieux de tirer les marrons du feu.--Sans-gne
     allemand.--Ruse de guerre.--Pris au pige.--Abaissement de la
     temprature.--Pronostics fcheux d'un hiver
     prcoce.--Engelures.--Remde primitif et infaillible.--Expdition
     de chasse.--Meute sauvage--Massacre.--Les boeufs
     musqus.--Moutons gants.--La cure chaude.--Abondance de vivres
     frais.--Heureux retour.


Le capitaine de la _Gallia_ et son tat-major admirent l'quipage dont
la constance est magnifique. En vain chaque heure, chaque jour, chaque
semaine--car le temps fuit avec rapidit--amnent leur contingent de
fatigues; en vain les difficults croissent  chaque instant, pour
amener un rsultat plus que mdiocre; jamais une plainte, jamais un mot
de dcouragement, jamais un geste de lassitude. Chacun paie de sa
personne suivant son temprament et son caractre, mais avec une gale
vaillance. Les uns avec une gaiet communicative dont la source est
intarissable, les autres avec une sorte d'lan rageur ou avec une
tnacit froide, acharne.

Le quart fini, lorsque les matelots de la borde montante viennent
remplacer ceux pour qui a sonn l'heure du repos, ces braves gens
quittent  regret le chantier en criant: Dj!...

Et pourtant, jamais labeur ne fut plus inusit pour des matelots, et en
mme temps plus ingrat ni plus excessif. Lutte sans merci contre les
fragments rigides, contact incessant avec cette glace maudite en quelque
sorte devenue un lment nouveau, barbotage dans la neige  demi fondue,
chutes continuelles sur les surfaces glissantes, halage de blocs normes
 travers les sinuosits du chenal, rien ne manque  la srie qui, pour
tre complte, exigerait une interminable description.

Tout cela pour une ide peu ou pas comprise; pour arriver  s'lever de
quelques centaines de mtres vers le Nord, pour se rapprocher de ce
point gographique perdu sur une mer gele!

Mais, voil! on s'est librement engag  suivre le capitaine en quelque
lieu qu'il lui plaira d'aller, et on le suit de confiance, par sympathie
pour lui, par respect pour la promesse jure, par amour pour ce pavillon
qui ne descend jamais de la corne.

Car, on l'aime vraiment ce superbe officier, qui, tout gentilhomme qu'il
est, ne craint pas,  l'occasion, de haler sur l'haussire, de raidir
les jambes et de courber l'paule quand la glace rsiste. Et ce bon
docteur, et ce brave second, et ce gentil garon de lieutenant! Tous
vont de l'avant et bchent comme de simples matelots!

Mais, quel puissant encouragement, quand on voit l'tat-major ainsi
prcher par l'exemple!

Et puis, il y a l les Prussiens qui poursuivent le mme but.

Non seulement des trangers, mais des Prussiens. Vous comprenez!...

En consquence, que ce soit pour aller au ple ou au diable, ils
n'arriveront pas les premiers!

Quant  cela, jamais! Cette rivalit avec l'ennemi sculaire met
doublement en jeu l'honneur national.

Aussi, quelle explosion de colre, quand on les vit, avec leur habituel
sans-gne, venir un beau matin embouquer le canal pratiqu au prix de
pareils efforts!

N'et t le proverbial respect des matelots pour la discipline, cette
audacieuse prise de possession amenait un conflit.

Tonnerre! jure Plume-au-Vent exaspr, on appelle a tirer les marrons
du feu!...

Dans l'espce, les marrons sont des glaons, mais ptard de Brest! a
n'en est pas moins rasant.

--Pcar! rugit Dumas, que le capitaine dise un mot, et je les
chenille  coups de carabine!...

[Illustration: Que le capitaine dise un mot, et je les chenille  coups
de carabine!...]

--Cara! grondent les Basques,  l'abordage!...

--L'abordage!... eh ben! j'en sis, m, opinent les Normands.

--Malard'ou!... sabordons le cachalot, vocifrent les Bretons.

--Allons, tais ton bec, les hommes, dit froidement Gunic.

Fusillez rien!... abordez rien!... t'entends!...

--Voyons, matre, c'est-y pas bisquant, de voir des choses pareilles...

--Mme  travers des lunettes vertes!

--Tais ton bec encore une fois, car je veux que ce bout de bitord me
serve de cravate, si le capitaine n'a pas son ide.

--Ah! dame!... si le capitaine a son ide, c'est autre chose.

Cette affirmation, d'une autorit aussi comptente que celle du digne
Breton, calma, comme par enchantement, les susceptibilits de
l'quipage.

On tait alors au 12 aot, et le chenal, aprs des alternatives de
russite et d'insuccs, atteignait environ seize cents mtres. A mesure
que le soleil s'abaissait  l'horizon, le froid avait bien un peu
repris, mais pas de faon  encombrer cette voie si intrpidement
ouverte.

En consquence, la _Germania_ quitta son ancrage et put, en moins de
deux jours, s'approcher jusqu' cinq cent cinquante mtres  peine de sa
rivale.

Certes, si le procd n'est pas rigoureusement d'accord avec les
convenances, il est singulirement expditif et avantageux.

D'autant plus que la nuit suivante, une brise assez forte ayant souffl
du Sud-Ouest, la partie mridionale du pack se resserra au point de
combler entirement le chenal!

Vingt-quatre heures plus tard, l'accs en tait ferm  la _Germania_
sans doute pour tout l'hiver!

Comme herr capitaine Walther dut bnir son toile, et se moquer
intrieurement du Franais qui usait ainsi son charbon et courbaturait
ses hommes pour lui ouvrir un passage!

Car le chenal ferm  sa partie mridionale, par la pression latrale
des glaces, n'en restait pas moins libre au milieu, et herr capitaine
Walther, bnissant de plus en plus son toile, se promettait bien de
suivre pas  pas le Franais, au fur et  mesure que celui-ci
continuerait sa tche.

Mais, ce jour-l, c'est--dire quand la marche en arrire fut absolument
interdite  la _Germania_, le capitaine d'Ambrieux, travaill sans doute
par son ide, modifia tout  coup sa faon de procder.

Soit qu'il craignt d'puiser sa provision de dynamite, soit pour tout
autre motif entrevu par Gunic, il dfendit de broyer avec la mine les
bancs dcoups  la scie.

Puis, il fit pratiquer, dans la rive droite du canal, un dock
provisoire, dans lequel se rangea la _Gallia_, pour laisser passer le
premier bloc, hal comme les autres par une partie des hommes.

Ce bloc, taill un peu plus large que les prcdents, et en forme de
coin, vint boucher hermtiquement le canal, en raison de son videment
en biseau, de faon  interrompre toute communication.

Retenus par un reste de pudeur et bien loin de souponner cette
manoeuvre originale, les Allemands n'osrent, ou ne voulurent pas
aller jusqu'au chantier franais s'enqurir pourquoi on avait renonc 
la mine.

Ils attendirent douze heures.

Pendant ce temps, le capitaine d'Ambrieux et ses hommes firent tant et
si bien, que huit blocs entiers, mesurant chacun environ quinze mtres,
vinrent se buter au bouchon.

Prs de cent trente mtres de glace, paisse de douze  quinze pieds,
surajouts un  un au premier, puis souds pendant la nuit par la gele,
interceptrent dornavant la route entre les deux navires,  tel point
que si herr capitaine Walther n'est pas muni d'engins aussi puissants
que ceux de son rival, il est bel et bien prisonnier dans la banquise!

Pour tre un bon tour, c'est un bon tour; et le plus subtil casuiste n'y
pourrait, en aucune faon, trouver  redire, car, enfin, chacun est
libre de travailler comme bon lui semble, et tant pis pour les intrus
qui se trouvent pris au pige dress par leur sans-gne.

Aussi, quels lazzis, sur la _Gallia_, pendant que l-bas, sur la
_Germania_, on puise l'opulente srie des jurons d'outre-Rhin!

Pinces! mon vieux Fritz, pinces, les ttes carres! hurle
Plume-au-Vent qui excute un cavalier seul pique.

--Oh! les coquins, gronde l'Alsacien, qu'ils y restent donc jusqu'au
jugement dernier!

--Pour une fois, Parisien, interrompt Nick, c'est l une pice bien
mise, sais-tu?

--Diable et ta pice! Plus de six mille mtres cubes de glace!

--M'a Dou!... dit en riant Le Guern, y z'en ont pour jusqu' la fin de
l'hiver, ou je ne m'y connais plus.

--Morale de l'histoire: fallait pas qu'y y'aillent.

--Au moins,  prsent, on va pouvoir turbiner  son aise, en bons
Franais, et non pas pour le roi de Prusse.

--D'autant plus que les jours raccourcissent et que le temps passe.

--J'te crois!

Le nomm soleil n'est plus si flambard... le v'l rose ple comme une
guigne pas mre.

--Et y s'couche, comme pour nous jouer pice!

--Et puis les nuits allongent... y gle!...

--Sr qu' prsent l'air est frache!...

--Si on n'allait pas avoir le temps de finir le canal!

--Faudra voir.

--Bah! Fini ou pas, les autres sont toujours pincs.

Depuis prs d'un mois que cet ingrat travail de percement est commenc,
les conditions climatriques se sont modifies avec une rapidit pour
ainsi dire foudroyante.

Les nuits, qui d'abord n'taient qu'un simple crpuscule, s'allongent et
l'orbite du soleil s'abaisse visiblement chaque jour sur l'horizon.

Ce n'est dj plus qu'un astre rougetre, clignotant, au disque
prodigieusement largi, qui semble s'lever  regret sur les terres de
dsolation.

Dans un mois, il n'y aura plus que douze heures de jour, y compris les
crpuscules fort longs du matin et du soir, et quand, au 23 septembre,
c'est--dire dans cinq semaines, le soleil aura dpass l'quinoxe
d'automne, le terrible hiver fera sentir ses douloureuses morsures.

Car, il n'y a pas, l-bas, ces transitions automnales si douces, sous
notre zone tempre.

Le passage du jour sans fin  l'interminable nuit est brutal, violent,
sinistre.

La terre,  peine chauffe, se refroidit si vite, que d'pais
brouillards flottent lourdement sur la banquise, tant que le soleil
n'est pas mont  une certaine hauteur. Parfois il neige, et il gle
chaque nuit.

Tout cela depuis une dizaine de jours seulement, alors que la priode de
beau temps devrait durer prs de trois semaines.

Bref, tout annonce un hiver prcoce!

Une semaine se passe encore, et il devient impossible aux hommes de la
_Gallia_ de fournir une gale somme de travail.

Le capitaine, voulant lutter quand mme contre les lments, contre la
malchance, contre l'impossible, a fait monter deux lames de scie. Elles
fonctionnent d'une faon  peu prs satisfaisante, mme pendant la nuit,
grce au fanal lectrique remplaant le soleil.

Mais les matelots, en dpit de leur indomptable nergie, commencent 
tre puiss. Leurs mains et leurs pieds sont cribls d'engelures. Le
docteur craint de les voir s'envenimer. Il a d ordonner pour
quelques-uns le repos absolu.

C'est que si le petit oedme phlegmoneux, connu sous le nom
d'engelure, est ici un simple bobo, il n'en est pas de mme l-bas, o
il atteint des proportions normes, et produit d'horribles plaies
demeurant longtemps incurables.

Cinq hommes sont dj rduits  l'inaction.

Le pauvre Constant Guignard, qui semble collectionner les avaries, est
le plus maltrait de tous.

Un de ses pieds, devenu comme celui d'un lphantiasique, n'a plus
aucune forme. C'est une masse de chair tumfie, violette, couverte de
nodosits et d'ampoules d'o suinte une srosit jauntre.

Le docteur possde heureusement une panace souveraine dont la matire
premire n'est pas prs de faire dfaut. C'est la glace pile,
applique en compresses _loco dolenti_, et sans cesse renouvele jusqu'
rsolution de l'oedme.

Remde simple, peu coteux, d'emploi facile, et dont la prparation
n'exige pas des connaissances pharmaceutiques trs tendues.

Dans huit jours, les clops seront guris.

Huit jours, soit! C'est court pour des malades, et bien long pour des
gens presss.

Mais il n'y a pas  s'insurger contre une formelle ncessit. Le
capitaine le comprend tout le premier. Sous peine de compromettre
gravement,  l'entre de l'hiver, la sant de son quipage, il sent
qu'il faut enrayer.

Et pourtant, il n'y a plus gure qu'un kilomtre de banquise  couper,
pour que la _Gallia_ flotte sur les eaux libres!

D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir. C'est qu'il se produira dans l'tat de
l'atmosphre une de ces dtentes assez frquentes  la fin de l't.
Peut-tre alors pourra-t-on recommencer la section des glaces.

Peut-tre! Sinon la _Gallia_ restera, elle aussi, prisonnire jusqu' la
dbcle.

Ayant pris bravement son parti de ce contretemps, le capitaine pensa
qu'il serait utile de distraire les hommes valides par un service
modr. Depuis longtemps les chiens sont inactifs, et les vivres frais
font dfaut. Si l'on faisait une petite excursion en traneau? Une
excursion dont la chasse pourrait tre le prtexte.

Le docteur trouve excellente l'ide qui sera profitable aux gens, aux
btes, au garde-manger.

Aussitt dit, aussitt fait. Pour la seconde fois, les traneaux sont
approvisionns et attels. Le docteur, le lieutenant, Dumas, le
Parisien, les deux Basques, l'armurier, le deuxime mcanicien et le
Groenlandais sont de l'expdition. Le capitaine, le second, le matre
d'quipage, le matre mcanicien restent avec les clops.

Le temps, bien que brumeux, n'est pas dfavorable.

Surtout pas d'imprudence! Une dernire poigne de main, et bonne chance!

On part, on est parti!

La petite troupe se dirige, par le plus court, vers la partie
mridionale des terres entrevues par Lockwood. Il suffit d'une journe
pour les atteindre, si toutefois le tranage n'est pas trop difficile.

Allons, tout va bien! Les chiens ont du salptre dans les veines. Ils
galopent comme des fous, et font voler les traneaux sur lesquels, pour
cette fois, les hommes se sont installs, car on emporte seulement des
vivres pour quatre jours.

[Illustration: Les chiens galopent comme des fous...]

Grce  cette vitesse dsordonne, on fut en vue des ctes bien avant le
coucher du soleil, de faon  choisir sans peine, au milieu des roches,
une cavit bien abrite pour passer la nuit.

Le lendemain, ds l'aube, les traneaux escaladrent, non sans
difficults, des pentes assez abruptes, mais heureusement recouvertes
d'une couche de neige nouvelle suffisamment paisse.

On atteignit de la sorte un vaste plateau lev de cent vingt  cent
trente mtres, garanti des vents du Nord par une srie de montagnes qui
se dressent  perte de vue dans le lointain.

Cette disposition permet  quelques reprsentants du rgne vgtal de
crotre, par quel prodige! au milieu d'anfractuosits, o la terre se
compose de poussires  peine agglomres. Non seulement des mousses,
des lichens, noirs et jaunes, tapissent les roches du ct du Midi,
mais encore on voit surgir des pavots, des saxifrages, des renoncules,
qui jettent  et l quelques points d'or et de pourpre sur la blancheur
immacule de l'interminable tapis.

Bien plus, des forts vritables de bouleaux nains, au tronc gros comme
une allumette mlangs d'airelles, et de saules  peine aussi levs que
des tuyaux de pipes, s'talent en paisses futaies jusqu'aux montagnes.

Pendant que le docteur, charm de la trouvaille, examine avec la
jubilation d'un savant fru de botanique le parterre boral, le guide
esquimau se met prosaquement  quatre pattes, carte la neige avec ses
mains, colle son nez sur le sol, et fait entendre ces brusques
aspirations familires aux limiers.

Trs curieux de sa nature, Plume-au-Vent s'approche, regarde, fait un
geste comique de dgot, et s'crie:

En v'l une drle d'ide, par exemple.

--Quoi donque? interroge Dumas qui regarde  son tour.

Oh! le sale!...

Tien!... mais... a empoisonne le musc, continue le Provenal qui, en
sa qualit de cuisinier, abhorre la parfumerie.

--Le musc! interrompt le docteur en s'arrachant  la contemplation de la
flore arctique.

Alors, le gibier n'est pas loin!

--T v!... monsieur le dtur, lequel s'il vous plat, de gibier?

--Mais, celui dont les _laisses_, comme on dit en vnerie, exhalent
cette odeur.

Un gibier de taille et de choix, mon camarade!

--Aussi, voyez avec quelle jubilation matre Ogiouk se pourlche les
babines et se frotte la panse.

Les chiens, qui ont galement peru les manations, dressent la tte,
pointent les oreilles et font entendre un brusque aboi, auquel rpond un
hurlement lointain.

Eh! pcar!... on asse aussi, l-bas... on dirait les cris d'une
meute!

Les hurlements, couverts parfois de mugissements touffs, se
rapprochent. Puis, on peroit une sorte de roulement qui rappelle celui
d'un peloton de cavalerie.

Attention! commande le docteur en armant sa carabine.

Lieutenant, ouvrez l'oeil... Dumas, mon garon, il vous faut faire
coup double.

Visez au dfaut de l'paule.

D'abord trs excits, les chiens, soudain pris de peur, baissent la
queue, serrent les oreilles, se collent les uns contre les autres, se
font petits et tremblent de tous leurs membres.

Soudain, on voit accourir du fond du plateau un groupe compact d'animaux
de nuance bise, et galopant avec une vlocit prodigieuse.

Derrire, un autre groupe de quadrupdes beaucoup plus petits, mais
infiniment plus nombreux, de couleur gris clair, et bondissant comme des
lvriers, en hurlant  pleine gorge.

La premire troupe passe  peine  vingt mtres des chasseurs accroupis,
le genou en terre, l'arme  l'paule.

Feu! commande le docteur.

Une dizaine de dtonations clatent, puis une seconde salve qui jette un
dsordre inou au milieu du peloton.

Bravo! s'crie le lieutenant qui voit  travers la fume une
demi-douzaine au moins des animaux culbuter sur la neige.

--Mais, il y a des blesss! crie une voix.

Deux!... trois... quatre...

Un moment interdits par cette ptarade, les btes de meute regardent les
hommes et leurs chiens, puis s'lancent vers les blesss qu'elles
dvorent tout vifs, avec une incroyable furie d'affams.

Eh! pardieu! continue le lieutenant, ce sont des loups!

Des loups chassant  courre... des...

--Des boeufs musqus, mon cher! interrompt le docteur.

--Des boeufs musqus! mais ils sont normes.

Ma parole, ils atteignent les dimensions d'une vache d'Europe.

Les chasseurs s'approchent de leurs victimes et demeurent stupfaits.
Tromps plusieurs fois par le phnomne de rfraction qui leur faisait
voir les objets beaucoup plus grands que leur taille naturelle, ils
s'taient crus le jouet d'une illusion analogue, au moment o ils
dchargeaient leurs armes.

Mais la ralit ne leur laisse aucun doute sur l'opulence de leur
capture, vritable trsor pour des gens depuis si longtemps condamns 
l'usage exclusif des conserves ou des salaisons.

Chaque sujet pse approximativement cinq cents kilogrammes, et il y en a
sept qui se tordent en proie aux dernires convulsions, sur la neige
rougie de leur sang!

Et c'est l, monsieur le dtur, ce qu'on appelle boeufs musqus, sans
doute pour la chose de l'deur qu'il parfumait les substances que le
guide il mettait son nez dessus.

--Parfaitement vrai, mon brave!

--Eh! tron de l'air, qu'est-ce qu'il fait l, lui, ce cannibale
d'Esquimau?

Pendant que les chasseurs admirent et conversent, Ogiouk s'est avanc
vers un boeuf, lui a enfonc son couteau dans le cou, puis a coll 
la plaie ses lvres qui aspirent, avec une sensualit gloutonne, le sang
tout chaud de l'animal.

Fichue cuisine! murmure le lieutenant.

--Bah! conclut le docteur, affaire de climat et d'habitude.

--Mais, dites donc, docteur, voyez comme ces coquins de loups qui nous
ont rabattu ce beau gibier sont audacieux!

Ils dvorent nos blesss  cent et deux cents mtres  peine.

Si nous leur donnions la chasse!

--A quoi bon! Ne faut-il pas que tout le monde vive!

--Mais nos chiens!

--Nos chiens auront de quoi faire ici, avec les entrailles et les bas
morceaux, une cure qui les rassasiera pour trois jours.

Puisque, d'autre part, la chance, nous a si bien favoriss, il est, je
crois, utile de travailler ce tas de viande et le mettre en tat d'tre
transport au navire.

--Vous avez pleinement raison, docteur.

Sacrebleu! quelle aubaine! et quel rgal monstre pour nos amis, l-bas!

--Sans compter le rti que va nous accommoder, sance tenante, matre
Dumas.

--Si vous voulez, monsieur le dtur, je pourrai prparer un zoli plat de
foie saut pour tout le monde.

Le foie, saut,  dfaut d'huile, dans cette belle graisse blance, il
sera divin!

--Comme vous voudrez, mon brave.

Je connais et j'apprcie vos mrites, suivez votre inspiration.

De tous cts, les matelots, devenus bouchers, travaillent la viande,
selon l'expression du docteur.

Les boeufs sont ouverts, puis vids,  la grande joie des chiens qui
font ripaille, et du Groenlandais qui s'empiffre,  clater, de viscres
tout chauds.

Pendant ce temps, le docteur et le lieutenant causent  btons rompus,
et naturellement les boeufs musqus font les frais de l'entretien.

Je n'aurais jamais cru que des animaux de telle taille pussent vivre
sous un pareil climat, o l'existence parat, de prime abord,
impossible.

--Vous oubliez, mon ami, qu'il y a ici des vgtaux en quantit.

Ils sont microscopiques, j'en conviens, mais ils surabondent.

Aussi, un boeuf n'est-il pas embarrass pour djeuner d'une futaie,
et souper d'un taillis.

--Et pendant l'hiver?

--Ils cartent la neige avec leurs pieds et broutent les mousses et les
lichens.

--Ils peuvent supporter les terribles froids polaires?

--Comme les ours, les livres, les renards et les loups.

Voyez cette fourrure plus paisse, plus longue et plus fine encore que
celle des bisons d'Amrique.

Un pareil vtement n'est-il pas capable de les dfendre contre un froid
de -40 degrs?

--C'est possible et cela doit tre, puisqu'on en trouve jusqu'ici.

--Et mme plus loin vers le ple.

Bien plus: les grands froids arctiques semblent  ce point favorables 
leur reproduction, qu'ils se multiplient avec plus d'abondance au del
du soixante-dix-huitime degr!

--Ils doivent avoir pourtant des ennemis.

--A part les hommes, je ne vois gure que les loups.

--Les hommes! il y en a qui vivent dans cette rgion?

--Quelques nomades... au moins pendant l't.

--Quant aux loups, je m'tonne qu'ils osent poursuivre et sans doute
forcer des animaux aussi agiles, aussi vigoureux qui, s'ils voulaient
bien, craseraient comme des mouches ces pirates hyperborens.

--C'est que le boeuf musqu, malgr son aspect rbarbatif et sa figure
farouche, est le plus inoffensif des quadrupdes.

Du reste, son nom scientifique, admirablement trouv, le dpeint on ne
peut mieux: _ovibos moschatus_.

_Ovibos_: un mouton-boeuf!

--C'est juste; quoique l'pithte de _moschatus_, musqu, me semble un
peu exagre.

--Vous vous apercevrez du contraire en le mangeant.

Le guide esquimau ne s'y est pas tromp, lui.

--L'odeur, en tout cas, ne me parat pas,  beaucoup prs, aussi
prononce que chez certains crocodiles.

--Mais elle n'en est pas moins fort sensible et parfois trs
dsagrable, au printemps surtout, et chez les vieux mles.

J'en reviens  la structure un peu paradoxale.

Doit-on le comprendre dans cette espce de moutons  longs poils, 
queue trs courte, et de la grosseur d'un cheval, que l'on rencontre au
Nord du Mexique, sur les confins de l'Etat d'Arizona?

Je le croirais volontiers, car, malgr sa grosseur, il est plutt
mouton que boeuf.

Voyez, il n'a point,  proprement parler, de mufle, ou museau nu,
puisque ses naseaux sont couverts de poils jauntres, ainsi que les
lvres et le menton. Il n'a pas de fanon sous la gorge, il n'a que deux
mamelles, sa queue est imperceptible et ses pieds sont asymtriques,
puisque ceux de devant sont arrondis et ceux de derrire pointus.

Donc, il n'a aucun des caractres essentiels des bovids; car son
squelette lui-mme diffre essentiellement de celui du boeuf.

... Les bouchers amateurs avaient lestement accompli leur tche pendant
cette digression zoologique.

Les ovibos, dcapits, puis vids, taient arrivs dj sur les
traneaux, en prvision du dpart qui devait s'effectuer le lendemain
matin.

Les chiens repus, gonfls comme des outres, digraient, allongs au
milieu d'une paisse litire de saules nains, en compagnie d'Ogiouk,
gav  ne plus pouvoir respirer.

Le foie, accommod par matre Dumas, fut dclar succulent, malgr son
odeur assez accentue de musc, imparfaitement dissimule par celle de
l'ail libralement prodigu.

Mais des voyageurs polaires rduits  la portion congrue de salaisons
n'ont pas le droit de se montrer difficiles.

Et l'on fta comme il convient la bonne aubaine en attendant le retour
qui s'opra sans incident.




III

     Prisonniers dans les glaces.--Approches de l'hiver
     polaire.--Bombardement pacifique.--Falaise de glace.--Amnagement
     intrieur.--Programme d'existence.--L'ordinaire des
     hivernants.--Comment s'entretient la chaleur animale.--Faisons du
     carbone.--Aliments respiratoires.--Ne jamais absorber de
     neige.--Premire toile.--Que sera l'hiver 1887?--Menaces.--La
     tempte.--En pril.--Attente passive.


C'en est fait!

Le ple et fugitif sourire de la nature arctique s'est vanoui. Plus de
soleil, peu ou point de lumire. Plus de ciel bleu, plus de mer azure,
sur laquelle flamboient les icebergs. Pas une ombre, pas d'horizon. Tout
est gris, terne, brumeux. La distance et la hauteur n'existent plus.
L'atmosphre pre et glaciale est sature de vapeurs. De gros nuages bas
flottent lourdement au-dessus de la plaine blanche, et se rsolvent en
averses de neige. Au loin, des bruits bizarres, incessants,
retentissent. Saisie par le froid qui la pntre  travers les
crevasses, la banquise craque sans relche, emplissant l'air d'un
tumulte vague, ininterrompu. On est au 30 septembre, et le thermomtre
ne s'lve jamais au-dessus de -17 centigrades.

C'en est fait, l'hiver est commenc, la _Gallia_ est captive.

En dpit d'une lutte farouche, surhumaine, elle s'est rendue, la
vaillante, ou plutt, elle a t prise de vive force, en plein combat.

Vainement l'intrpide capitaine et son hroque quipage se sont
acharns avec l'nergie furieuse des dsesprs, vainement ils ont
livr  la banquise assaut sur assaut, bris leurs outils, fauss leurs
moteurs, presque puis leurs munitions et risqu cent fois leur vie. La
brutale inertie des choses les a vaincus.

Les forces de l'homme, fussent-elles aides par les engins les plus
puissants, sont ncessairement limites!

Et maintenant, les Franais rsigns, mais non abattus, se prparent 
subir sur place les rigueurs de l'hivernage.

La _Gallia_, scelle dans la jeune glace qui recouvre le chenal,
ressemble  un vaisseau de pierre. Agrs, manoeuvres, vergues, mts,
bastingages, tout disparat sous une paisse couche de verglas revtu de
givre. De longs stalactites pendent bizarrement en festons alourdis dont
les pointes denteles oscillent et claquent sous la pousse de la bise.
Les embarcations, bien saisies et retournes la quille en l'air, ont
perdu toute forme sous la neige et le verglas. L'hlice et la barre du
gouvernail, retires avant l'embcle, gisent sur le pont, semblable
lui-mme  un hummock. Et n'tait le filet de fume noire qui s'chappe
en pais tourbillons de la chemine du calorifre, on dirait le spectre
d'un navire chou l depuis des annes.

[Illustration: La _Gallia_ ressemble  un vaisseau de pierre.]

A moins de cent mtres, l'atmosphre est tellement paisse, que l'on ne
peut plus rien apercevoir. Pas mme la _Germania_, immobilise  deux
encblures de sa rivale, et dans une position identique. L'intervention
prmature de l'hiver, en arrtant ainsi les deux antagonistes, les a
rendus gaux devant un mme insuccs.

Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu,  moins toutefois que l'expdition du
chef, meinherr Pregel, n'ait t poursuivie beaucoup plus loin; ce qui
est possible. Il est rentr depuis le commencement du mois, avec des
traneaux presque vides. Les marins de la _Gallia_ l'ont vu passer un
matin avec ses compagnons et ses chiens paraissant extnus. Depuis ce
temps, il n'a pas donn signe de vie.

Tant mieux! car le capitaine d'Ambrieux a l'horreur des relations
forces.

On n'a pas aperu la chaloupe allemande, de l'autre ct de la banquise.
Pregel l'a-t-il cache dans quelque coin ignor pour la retrouver aprs
les grands froids!... Est-elle perdue?... C'est un mystre que nul ne se
donne la peine d'approfondir.

Il est neuf heures du matin et les travaux prparatoires accomplis en
vue de l'hivernage vont continuer.

Maintenant que la neige est assez abondante, il s'agit d'lever, au nord
de la _Gallia_, une falaise, pour l'abriter contre les rafales accourues
du ple. La glace fournit les moellons, et la neige additionne d'eau le
mortier.

Chausss de leurs bottes esquimaudes qui sont rellement incomparables,
vtus de fourrures lgres pour viter la transpiration, les marins,
lests d'un djeuner substantiel, se mettent joyeusement  l'ouvrage.

Soudain le pack s'anime: la morne solitude retentit du bruit des
instruments, des clats de voix des travailleurs.

On quarrit  la scie d'normes blocs, on les fait rouler sur des barres
d'anspect, et on les met en place aprs les avoir vivement ciments.

Gchez serr, les enfants, et du train! car le mortier prend vite.

Malgr les moufles de peau qui protgent les mains, l'ongle survient.

Branle-bas! commande le capitaine.

Heureux comme des coliers en rcration, les marins se dgantent,
ptrissent des pelotes de neige et se sparent en deux camps.

Chaque homme a bientt prs de lui sa rserve de projectiles entasss
comme des boulets dans un parc.

Feu  volont!

Alors commence une lutte pique. Les pelotes volent de tous cts,
rebondissent sur les fourrures et parfois s'aplatissent sur un visage
barbu drlement hriss de givre.

[Illustration: Alors commence une lutte pique...]

A toi, Bigorneau!

--Pan! dans l'oeil, mon vieux Marche--Terre.

--Gare  ton nez, Guignard.

--A moi... touch!

--Sans rancune, hein!

--Comment donc,  ton service... eh, zou!

Ce pacifique bombardement dure dix minutes, et tout le monde a chaud.

Cessez le feu!  l'ouvrage, mes amis.

Et chacun s'escrime soudain de la hache, de la scie, du pic, du ciseau.

Les cubes, quarris en un clin d'oeil, sont rouls sous les bigues
demeurs en place, puis hisss sur la muraille qui monte rapidement.

En deux jours elle atteint la hauteur de sept mtres, plus que
suffisante pour protger trs efficacement le navire contre les rafales
et les projections de neige.

Cette opration, dont l'avenir montrera l'extrme urgence, tant
termine, le capitaine fait mettre la dernire main  l'amnagement
intrieur du vaisseau.

Le pont, parfaitement tanche, a t pralablement recouvert de toiles
goudronnes qui assurent et compltent son impermabilit. La neige,
tombe en abondance, s'accumula sur ces toiles et forma le meilleur
isolant pour empcher la dperdition du calorique intrieur. Pour plus
de prcaution, le capitaine fit d'abord tasser cette neige, afin de lui
donner plus de corps. Elle fut ensuite poudre de cendres et
d'escarbilles, puis lgrement arrose avec la pompe  incendie.

Cette couche rigide, parfaitement plane et pourvue d'asprits destines
 empcher les glissades, devint par la suite un promenoir pour
l'quipage, quand la banquise fut devenue impraticable.

Il suffit, pour le conserver en tat, de le dbarrasser chaque jour de
la neige nouvellement tombe.

Cette condition essentielle rsolue, d'Ambrieux prit une autre mesure
galement urgente.

La cloison sparant le carr du poste amnag comme l'on sait[8] fut
abattue pour les besoins de la vie en commun de l'tat-major et de
l'quipage.

[Note 8: Voir la description au chapitre II de la premire partie.]

Egalit pour tous,  la table, au lit, et devant le calorifre.

Pour pntrer dans cette vaste cavit, claire  l'lectricit, grce
aux accumulateurs logs dans la cale, il n'y a plus qu'une seule entre,
celle du panneau de l'arrire qui conduit  l'ancien escalier de
l'tat-major.

Comme il doit y rgner une temprature constante d'environ 12 degrs
centigrades, il est absolument indispensable d'viter la brusque
transition d'une atmosphre relativement chaude,  un froid terrible, et
rciproquement.

En supposant  l'extrieur un froid de -45 ou de -50, l'homme sortant du
navire ou y rentrant subirait une variation instantane de 60  62,
susceptible de produire une congestion mortelle.

Pour parer  cette redoutable ventualit, le capitaine fit tablir
au-dessus de l'coutille fermant le panneau, une tente compose de deux
toiles superposes, dans laquelle tout homme devra sjourner quelques
minutes, avant d'entrer ou de sortir.

La temprature de la tente se trouvant sensiblement plus leve que
celle du dehors, l'homme pourra s'habituer progressivement  celle qu'il
va trouver, et n'aura plus  souffrir de la transition.

C'est ainsi, d'ailleurs, que procdent les plongeurs munis du
scaphandre. Ils s'immergent lentement afin de subir peu  peu les
pressions considrables qu'ils trouveront au fond de l'eau, et sortent
avec les mmes prcautions, pour viter une brusque dcompression.

Plume-au-Vent donne  ce retiro le nom fort bien appropri d'_cluse_.

Les inconvnients du froid tant ainsi attnus dans la limite du
possible, il fallut combattre prventivement l'humidit qui doit
rsulter de la runion d'hommes enferms dans un espace aussi restreint.
Une prise d'air  laquelle on ajusta une manche  vent fut pratique
dans le pont et  travers la couche de neige, de faon  obtenir
instantanment un courant, tamis par de l'toupe. En outre, des
rcipients emplis de potasse et de chaux caustique furent installs aux
encoignures pour absorber l'excs de vapeur d'eau et d'acide carbonique.
Chaque jour, le poste devait tre ouvert, si l'tat de l'atmosphre le
permettait, et les hamacs exposs  la gele.

Enfin, comme il tait impossible de garder les chiens  bord, il fut
dcid qu'on leur construirait un abri  la partie septentrionale du mur
de glace.

Bien que les chiens esquimaux possdent une incroyable force de
rsistance au froid, leur quartier d'hiver fut rigoureusement clos,
planchi de sapin, et pourvu d'une solide porte en chne, pour rsister
aux tentatives aux moins probables des ours en qute de gibier.

Restait  rglementer l'emploi du temps, l'hygine et l'alimentation.

Il importe, en effet, pour les hivernants, d'avoir une vie active, une
hygine svre et une alimentation spciale, sous peine de contracter de
graves maladies, notamment le scorbut.

Il est indispensable de ragir  tout prix contre la torpeur cause par
le froid, dont l'action dprimante est d'autant plus dangereuse, qu'il
faut une grande force de caractre pour la secouer.

D'abord et avant tout, la rgularisation des heures de repos. Le hamac
est l'ennemi de l'hivernant. D'accord avec le docteur, le capitaine
rduisit  sept heures le sommeil de chaque matelot, sauf, bien entendu,
en cas d'indisposition ou de fatigue.

En consquence, coucher  dix heures, branle-bas  six. Les hamacs et
leur literie rouls comme en route, en attendant l'exposition  l'air.
Puis, la toilette. Un copieux lessivage  l'_eau froide_, dans des
_tubs_ en caoutchouc disposs  la cuisine.

Une pompe fore dans la glace amne l'eau  bord en abondance. Cette
pompe se compose de deux tubes concentriques isols l'un de l'autre par
de l'toupe, de faon  viter la gele. Comme, cependant, elle
pourrait,  un moment donn, ne plus fournir de liquide, ce qui en cas
d'incendie serait dsastreux, le carr est pourvu de deux extincteurs
chargs d'acide carbonique.

Aprs la douche qui excite les vaso-moteurs, acclre la circulation et
produit une raction salutaire, le djeuner: cacao, pain ou biscuit,
jambon et beurre, th bouillant, trs sucr,  discrtion. A neuf
heures, deux pastilles de jus de citron absorbes militairement, devant
le docteur ou un officier.

A midi, soupe au riz; lard et boeuf conserv, choux au vinaigre ou
raifort comme hors-d'oeuvre. Vin, caf noir additionn de rhum ou
d'eau-de-vie.

Le soir, viande ou pemmican[9], lgumes secs ou poisson, beurre, un
verre de vin et th bouillant  discrtion.

[Note 9: Viande sche rduite en farine et incorpore  de la graisse.]

Une pareille abondance de victuailles semblerait peut-tre superflue,
surtout pour des gens habitus  un rgime frugal, et condamns par la
rigueur du climat  un sdentarisme complet.

Les matelots eux-mmes s'en tonnrent  ce point qu'ils en firent la
remarque au docteur, dclarant qu'ils ne sauraient absorber et digrer
un tel ordinaire.

Vous!... mais avant un mois vous demanderez un supplment de ration, et
on s'empressera de vous l'accorder.

--Pas possible! observa Plume-au-Vent, l'orateur en titre de l'quipage.

Mais alors, monsieur le docteur, faudrait admettre que nos boyaux
s'allongeraient comme ceux des Groenlandais.

--Non, mon garon.

Seulement, votre corps consommera le double, sous ce climat de fer,
comme une machine soumise au tirage forc.

--Faites excuse, monsieur, mais je ne comprends pas bien la chose... et
les camarades non plus.

--Je vais vous l'expliquer brivement, car il est essentiel que vous
soyez bien difis.

Voyons, Parisien, vous tes chauffeur, n'est-ce pas?

Que donnez-vous  votre machine, pour qu'elle produise de la chaleur et
par cela mme du mouvement?

--Du charbon, monsieur le docteur.

--Pour atteindre une gale pression, o consommera-t-elle une plus
grande quantit de charbon, au ple, o  l'quateur?

--Au ple, sans contredit,  cause de la dperdition plus considrable
de chaleur.

--Parfaitement raisonn! Vous avez en vous l'toffe d'un mcanicien
principal.

Eh bien! mon garon, le corps humain est, jusqu' un certain point,
comparable  une machine  vapeur.

Il lui faut, comme  elle, du charbon pour produire de la chaleur.

Non pas le grossier combustible que vous entonnez dans votre fourneau
de chauffe, mais une substance plus en rapport avec sa dlicatesse, et
chimiquement identique.

Quand vous absorbez, par exemple, un verre de rhum ou d'huile, une
bouche de lard ou un morceau de sucre, vous introduisez dans votre
estomac une substance riche en charbon, ou en carbone, ce qui est la
mme chose.

Ce carbone passe, au moyen de la digestion, dans votre sang qui le
charrie au poumon. L, il est mis en contact avec l'air, et se combine
avec un de ses lments, l'oxygne, qui le brle.

Bien que cette combustion s'opre sans feu, elle n'en donne pas moins
lieu  un dgagement de chaleur suffisant pour conserver au corps sa
temprature qui est de 377 diximes.

C'est compris, n'est-ce pas?

--C'est dit si clairement qu'il faudrait tre un calfat ou simplement un
terrien pour ne pas saisir.

--Alors, continue le docteur flatt dans son amour-propre de professeur,
de mme qu'il faut  votre machine une plus grande quantit de charbon
pour conserver sa pression sous les latitudes arctiques, de mme votre
corps a besoin d'un supplment de carbone pour se maintenir  sa
temprature.

Sinon...

--La machine s'teint et le mathurin largue son amarre.

--Parfaitement!

Tel est, mes braves camarades, le motif pour lequel on vous fait
absorber une ration abondante et surtout riche en carbone.

C'est pour vous permettre de porter en vous cette source constante de
chaleur, c'est mme pour l'exagrer, en vue des pertes normes causes
par le froid, que vous tes soumis au rgime du cacao, du sucre, du
beurre, du lard, des lgumes secs, du vin et de l'alcool.

Cette ncessit de l'existence polaire est mme si bien comprise ou
sentie par les Esquimaux, que vous les voyez se gorger  satit d'huile
ou de graisse.

--Sans compter, monsieur le docteur, que je prfre, et de beaucoup,
pour fabriquer le nomm carbone, votre procd  celui d'Ogiouk.

--Eh! mon garon, sait-on jamais  quelle ncessit on peut se trouver
rduit.

Quant aux condiments comme choux confits, raifort et radis noir, ils
doivent vous prmunir contre le scorbut, ainsi que les pastilles au
citron.

Nous en reparlerons plus tard, s'il en est besoin.

Un mot encore.

J'ai remarqu chez vous, pendant vos deux expditions en traneau, une
tendance fcheuse  vous dsaltrer avec de la neige.

Pardieu! je n'ignore pas que par les grands froids la soif est souvent
intolrable.

Alors buvez chaud; trs chaud!... autant que vous pourrez le supporter.

Le th est le meilleur breuvage, et vous l'avez  discrtion.

Quant  essayer d'tancher la soif avec de la neige, c'est un moyen
dplorable qui produit des ulcrations de la langue et de la bouche,
sans compter les maux de dents et les diarrhes rebelles.

Du reste, le remde est pire que le mal.

Par 35 ou 40 centigrades, la neige produit sur les muqueuses l'effet
d'un mtal brlant. Elle les chauffe outre mesure, et augmente peu
aprs le tourment de la soif.

C'est ainsi que, pour vous rchauffer les mains, vous les frottez avec
de la neige.

Aussi les Esquimaux, instruits par l'exprience, prfrent-ils
s'abstenir de neige, quitte  souffrir d'une soif atroce.

Tout cela est bien entendu, n'est-ce pas, mes enfants?

Suivez  la lettre mes prescriptions, et vous vous en trouverez 
merveille.

Comme la temprature, au dehors, bien que trs basse, est encore
supportable, comme les travaux ncessits par l'approche de l'hiver
fournissent aux marins une somme d'activit suffisante, ils ne sont pas
encore astreints aux exercices forcs.

Du reste, ils sortent trs volontiers, n'ayant pas subi l'action
dprimante du froid qui engourdit les sujets les plus robustes et les
immobilise prs du calorifre.

Pour ne point les rebuter, on alterne la tche quotidienne avec des
promenades hyginiques sur le pack et des parties de chasse auxquelles
sont convis les chiens.

Le 23 septembre, on salue la premire toile aperue  midi et demi,
pendant que le soleil clignote, l-bas, au-dessus des eaux libres
encore, du moins en partie.

Parvenus  la limite septentrionale de la banquise, les matelots voient
se former rapidement la glace nouvelle. C'est un phnomne curieux qui
les intresse vivement.

Malgr l'agitation des flots, des petites dentelures isoles
apparaissent a et l, se rapprochent, se juxtaposent en festons dlis,
mais sans aucune cohsion. Bientt, ils se prennent en une pte paisse,
une sorte de magma qui se solidifie en une crote. Et, chose
singulire, bien que la glace n'ait aucune souplesse, elle participe
sans se rompre  tous les mouvements de la houle, se creuse et monte
avec elle, suit toutes ses inflexions fugitives, se moule sur elle comme
une pellicule d'huile.

Mais la crote s'panouit encore. Les ondulations diminuent peu  peu,
la houle se calme, et demain la mer, la grande indompte, sera captive.

Cependant les jours s'coulent et deviennent de plus en plus courts.
Octobre est arriv avec des froids plus vifs, des rafales plus intenses,
et de violentes perturbations dans la rgion des vents. D'normes
parhlies, prcurseurs des temptes, apparaissent dans le ciel. Le
baromtre prouve de soudaines dpressions. On s'attend aux ouragans si
frquents parfois  l'poque des quinoxes.

Si d'aventure ils allaient disloquer le pack, arracher la _Gallia_ de
son socle de glace et lui permettre de s'avancer plus loin? Qui sait!
les eaux de l'extrme Nord ne sont peut-tre pas prises? C'est l une
hypothse en apparence absurde, et pourtant! Qui peut jamais prvoir les
surprises mnages aux explorateurs par cet trange et sinistre climat!

Il est des annes o tout l'ocan garde une immobilit de pierre. Tmoin
les deux hivernages du commandant Naves. Il en est d'autres o tout est
bruit, agitation et dbcle, comme l'observa deux hivers de suite le
lieutenant Greely.

L'hiver 1887 sera-t-il calme ou temptueux?

Pour tre prt  toute ventualit, le capitaine fait remettre en place
l'hlice et le gouvernail. Rude et difficile manoeuvre qui exige la
rupture de la jeune glace du chenal, paisse dj d'un mtre, et
l'enlvement  fond du verglas et des neiges encombrant tout l'arrire.

C'est fait! sans une plainte, sans une hsitation.

Les fourneaux sont ensuite allums de faon  pouvoir appareiller, ou,
tout au moins gouverner si le navire se trouve dgag.

Bientt la brise augmente. Les brumes disparaissent comme par
enchantement. Le ciel apparat avec ses tons de velours indigo et
opulent semis d'toiles.

De sourds craquements retentissent, la banquise tremble, oscille et
semble agite d'un imperceptible mouvement de houle. Sous l'effort de
pousses intenses, elle subit  et l des dnivellements, se creuse par
place ou s'lve en croupes mamelonnes qui surgissent inopinment.

Aprs une courte accalmie, l'immense plaine, un instant immobile,
tremblote, avec de vagues et lointains murmures qui vont crescendo. Les
glaons, secous de proche en proche, se dsarticulent, s'arrachent, se
chevauchent, grimpent  l'assaut les uns des autres, s'croulent avec
fracas, au milieu de failles aussitt fermes qu'ouvertes, au fond
desquelles clapote l'eau glauque de l'ocan.

C'est un tumulte infernal o se confondent les bruits les plus tranges
et les plus formidables qu'ait jamais enregistrs l'oreille humaine.
Roulements de tonnerre, sifflements de machines, hurlements de fauves,
dchirements stridents comme des coups de mitrailleuses, glissements de
cascades, tapage d'usines en travail, brouhaha de foule, hurlements de
tempte, tout cela forme un concert baroque et terrifiant qui assourdit
les hommes et semble pronostiquer un pouvantable effondrement.

Des blocs monstrueux, comprims avec une force irrsistible, jaillissent
comme sous la pousse d'une mine, roulent sur les dclivits,
rebondissent jusqu'au navire et menacent de le broyer. Il en est un qui,
pesant plusieurs centaines de tonnes, atteint presque aux huniers et
reste en quilibre,  la merci d'une secousse qui va le prcipiter sur
le pont et l'effondrer sous sa masse.

En dpit de sa solidit prouve, la _Gallia_ craque lugubrement. Les
planches et les madriers plient  se rompre, les cloisons gauchissent,
les bordages se bombent... Encore une pression et tout va voler en
clats.

Ce n'est pas tout. La machine est en pression, les fourneaux de chauffe
sont bourrs de houille incandescente, et le calorifre flambe.

La _Gallia_, charge de matires explosibles ou incendiaires, est comme
un brlot qu'une tincelle peut faire sauter. Qu'un crasement partiel,
qu'une rupture, mette en contact la cambuse ou la soute aux poudres avec
un de ces foyers de combustion, et la golette est pulvrise!

Que rsoudre, en de pareilles conjonctures? Il faudrait, sans doute,
descendre sur la glace des provisions, des armes, des embarcations, des
instruments astronomiques, des effets de campement, en prvision d'une
catastrophe.

Mais o trouver un lieu sr pour oprer ce prcieux dpt qui deviendra
peut-tre l'unique ressource de l'quipage, si cette suprme infortune
lui est rserve? Car la glace, manquant encore de cohsion, est l'objet
de transformations si brutales et si compltes, les remaniements qu'elle
subit sont si tranges et si instantans, qu'il est impossible
d'assigner un emplacement offrant un faux semblant de scurit.

L o s'levait un monticule, s'ouvre une lzarde profonde, bientt
comble par une convulsion nouvelle et remplace par des paquets qui
disparaissent pour se reformer de nouveau. Une surface plane se bombe en
une voussure qui clate avec un bruit de canon. Un rictus fugitif
balafre la couche rigide, et engloutit fort heureusement une masse
glissant sur la dclivit, comme une avalanche...

... Pendant vingt-quatre heures, la rgion si nergiquement nomme par
Hayes Terres de la Dsolation n'offre plus qu'un mouvant chaos
accompagn de l'infernale symphonie.

Toute dcision est impossible! Tout effort superflu! Toute mesure de
salut impraticable.

Encore une fois, que faire?... que rsoudre?

Contempler intrpidement le dsastre, opposer un coeur impassible aux
menaces de la matire en furie, attendre des lments et des fatales
influences qui les dchanent le salut ou l'anantissement...




IV

     Aprs la tempte.--Mystre.--Le pack drive.--Constant Guignard
     perd de l'argent.--Alarmes.--Il faut distraire les hivernants.--Un
     peu de mtorologie.--Halos, parhlies et paraslnes.--A propos de
     l'arc-en-ciel.--Meute en libert.--Promenade quotidienne.--Ce que
     le Parisien entend par faire: Iapp!... iapp!...--La
     patrouille.--Chiens savants.


L'ouragan polaire s'est enfin apais.

Aprs de chaudes alertes et de poignantes angoisses, le calme s'est peu
 peu rtabli. Mais, un calme trs relatif, car la morne solitude n'est
plus faite, comme jadis, de silence et d'immobilit.

Depuis huit jours, l'branlement transmis au colossal amas de glaons
par la tempte, continue  se manifester par des craquements plus
bruyants que dangereux, mais ininterrompus.

Le pack, soumis  une influence mystrieuse encore, semble travaill par
une force inconnue qui l'agite jusque dans ses assises, le fait
frissonner et gmir lugubrement  toute minute.

Chacun, parmi les matelots de la _Gallia_ sent qu'il y a un vague et
inexprimable quelque chose dont il ne se rend pas compte, et
renfermant peut-tre une menace plus vague et plus inexprimable encore.

Mais quoi?...

Les gens de mer sont, par bonheur, d'un caractre assez insouciant, sans
quoi l'exercice de leur profession deviendrait absolument impossible.

Alarms tout d'abord de cette incessante rvolte de la matire, ils ont
fini par en prendre leur parti et se sont accommods aux alertes
continuelles de l'hivernage, en se disant philosophiquement:

--C'est que ce qui est, doit tre ainsi.

Cependant, une chose les tonne, en dpit de leur habituelle
indiffrence pour ce qui ne concerne pas exclusivement la navigation.

Pourquoi, depuis la fin de la tempte, le soleil ne se lve-t-il plus 
la mme place?

Pourquoi l'orbite qu'il dcrit chaque jour parat-elle s'en aller de
plus en plus vers l'Est.

Sans doute elle s'abaisse sur l'horizon  mesure que l'hiver approche,
mais pourquoi se dplace-t-elle par rapport aux falaises de glace qui
jadis la limitaient  l'orient et  l'occident?

Le soleil n'ayant pas coutume de participer aux fantaisies erratiques
dvolues aux comtes, n'a pu changer de place. Il ne saurait y avoir
davantage d'illusion d'optique, pour colorer d'un vague prtexte de
vraisemblance, une pareille infraction aux lois jusqu'alors immuables de
la gravitation.

Mais, alors!...

--Eh! pardieu!... s'avise enfin une forte tte, si le soleil ne s'est
pas dtraqu depuis huit jours, c'est nous qui changeons de place.

Nul pourtant n'avait pens  cette chose si simple, pouvant se formuler
en trois mots: _Le pack drive!_

L'ouragan a-t-il rompu les adhrences qui attachaient la banquise aux
rivages?... Un fragment norme s'est-il dtach de la masse totale?...
Est-ce la barrire qui voyage tout entire ou simplement une partie?...

Toujours est-il que la portion o sont encastrs les deux navires se
dplace du Nord-Est au Sud-Ouest, avec une vitesse atteignant environ
quinze milles par vingt-quatre heures (prs de vingt-huit kilomtres).

Voici le fait qui, pendant plus de huit jours, s'est pos comme une
nigme indchiffrable aux raisonnements des marins de la _Gallia_.

Aujourd'hui le doute n'est plus permis, et les Franais, officiellement
informs par leurs chefs, commentent avec vivacit l'incident qui peut
avoir des suites dplorables pour le rsultat de l'expdition.

Passe encore si on marchait vers le Nord! Bien que ce ne soit pas l une
faon orthodoxe de naviguer pour de francs mangeurs d'coute, on serait
enchant.

Car enfin, qu'importe de s'avancer sur un cueil flottant avec la
vitesse d'une pniche, pourvu qu'on fasse de la route.

Mais, hlas! on s'loigne du but si ardemment convoit. Pour la premire
fois on recule, sans que rien au monde puisse faire prvoir o et quand
s'arrtera ce mouvement de retraite.

Les hommes d'abord dconcerts commentent, chacun selon sa manire
d'envisager les choses, l'vnement du jour.

Plume-au-Vent, lui, n'y voit qu'une occasion d'exercer sa verve.

--Ainsi, voil qui est entendu: le nomm Ple fait de plus en plus des
manires, et nous ne sommes pas prs d'y arriver.

Moi qu'avais envie d'y faire fortune en fondant une socit pour
l'exploitation d'une ligne de tramways, d'un bain turc et d'un opra!

Encore une occasion de fichue!

Qu que t'en dis, Guignard?

--Sr! opine gravement le matelot normand.

--Avec a, c'est bisquant  cause de la gloire...

Que ce Monsieur Ple ait ferm sa porte aux Anglais, aux Allemands, aux
Amricains ou autres citoyens de pays quelconque, je m'en bats
volontiers les paupires.

Mais faire une pareille sottise  de fins mathurins du pays de
France!...

Oh!... l!... l!... ce que c'est d'un mal lev.

--Et puis, continue Guignard tout pensif, du moment qu'on fait la route
 l'envers, y aura un dcompte de degrs.

--Tiens! c'est juste... rapport  la haute paye!

--Bien sr!

--Et a te chavire en pensant  ta bourse,  le plus conome de tous les
Normands!

--Dame! Parisien, tu sais, la bonne argent, c'est toujours la bonne
argent.

V'l mon opinion,  m, et j'la partage!

--Qu que tu veux, mon pauv' vieux, fais comme moi et laisse aller.

J'y perds encore plus que toi, puisque si toutefois on brasse toujours
 culer, je n'aurai ni mon tramway, ni mon bain turc, ni mon opra!...
et que je serai priv du bonheur de t'offrir  perptuit un fauteuil
d'orchestre!

--Blague tant que tu voudras!... c'est dans ton sang,  toi de blaguer,
mme quand y s'agit de l'argent.

--Te galipote donc pas la cervelle, faudra bien que a s'arrange, aprs
tout.

Au grand dsespoir de Constant Guignard qui craint pour sa haute paye,
a ne s'arrange en aucune faon.

A mesure que le temps s'coule, la drive continue sans relche, avec
l'implacable tnacit des choses inertes.

La seule modification survenue consiste en un changement assez notable
dans la direction suivie par les glaces.

Le pack, aprs tre descendu jusqu'alors dans le Sud-Ouest, oblique
franchement, depuis deux jours, vers l'Ouest.

En dix jours il a parcouru prs de trois cents kilomtres, entranant
les deux navires au-dessus de l'hivernage du commandant Nares, puis 
cinquante kilomtres environ du cap Colon dcouvert par Markham et
Aldrich.

Le capitaine a mme pu reconnatre de loin,  la lorgnette, la baie
Doidge et le cap Colombia.

Et la banquise avance toujours, l o sir Naves trouvait la mer
Palocrystique, ce glacier aux masses colossales qu'il croyait
ternelles!

Quoique trs inquiet, d'Ambrieux dissimule soigneusement ses impressions
et affecte une assurance qu'il est bien loin de ressentir.

Ah! si Pregel n'avait pas fait sa mystrieuse expdition vers le Nord,
alors que la _Gallia_ s'acharnait  briser les glaons du pack!

Comme il et vite pris son parti de ce mcompte, puisque la _Germania_,
bloque comme la golette, participait, elle aussi  cette drive
maudite!

Mais hlas!  n'en pas douter, Pregel est jusqu'alors vainqueur; et si
cet tat de chose continue, comment russir, au printemps prochain, 
s'lever plus haut que le gographe allemand?

D'autre part, les navires seront-ils dgags,  cette poque, et ne
sont-ils pas d'ores et dj condamns  errer ainsi pendant de longues
annes!

Mais l'intrpide marin n'est pas de ceux qui perdent leur temps en
regrets striles. Il accepte avec sa fermet ordinaire le fait accompli
et attend les vnements, quels qu'ils soient, avec une constance
inbranlable.

Du reste, tout va bien  bord, o la vie est dj organise en vue de
l'hivernage, avec autant de rgularit que si la golette n'avait pas
quitt le point gographique atteint primitivement.

D'autre part, ce phnomne trs inattendu offre du moins cette
particularit, qu'il procure, jusqu' prsent,  l'quipage une source
de distractions salutaires.

Dans quelques jours, le soleil va disparatre pour bien longtemps et les
nuits ont dj une interminable longueur.

Or, aprs le froid et le manque de provisions, le plus redoutable ennemi
du voyageur arctique est, sans contredit, la lugubre monotonie des
tnbres qui se continuent, sans autre rmission que de fugitives
aurores borales, jusqu' la lointaine apparition du soleil.

Aussi, le principal souci des chefs, aprs avoir assur  leur personnel
des subsistances et un abri contre les morsures du froid polaire, est-il
d'obvier  cette absence de lumire,  cette nuit des yeux que produit
la nuit des mes.

On sait l'tiolement caus aux vgtaux par l'obscurit prolonge. Ils
deviennent veules, blafards, incolores et succombent aprs un
dprissement rapide.

Toutes proportions gardes, il en est de mme pour l'homme chez qui
l'absence continuelle du jour produit une sorte de paralysie
intellectuelle se rpercutant sur le physique, au point de compromettre
gravement sa sant.

Aussi, l'imagination, la sagacit d'un commandant d'expdition arctique
sont-elles excites sans relche pour lutter contre cette atonie, qui
est une porte ouverte  toutes les maladies menaant les reclus.

Encore ne peut-on pas imposer aux gens la consigne de se distraire par
ordre, au commandement, comme on excute une manoeuvre. Il faut, sous
peine de les voir s'tioler, tomber en langueur et dprir, trouver
quelque chose qui frappe leur esprit, les intresse, les intrigue, les
pousse au travail intellectuel, les mette en gaiet, les meuve, bref,
leur fasse excuter, inconsciemment, une sorte de gymnastique crbrale.

C'est l une hygine morale qu'il ne faut pas plus ngliger que
l'hygine physique, car elle est pour le moins aussi indispensable  la
sant des hivernants.

Or le dplacement incessant de la banquise amne chaque jour un
contingent de distractions, en ce sens qu'il donne lieu  toutes sortes
d'incidents imprvus, sans compter que les glaons n'tant jamais en
repos, les hommes sont constamment en alerte, et comme on le verra dans
la suite, sur un perptuel qui-vive!

Donc, pour rsumer en un mot la situation,  quelque chose malheur est
bon. Car, n'tait le froid qui devient de plus en plus dur, la vie 
bord de la _Gallia_ serait une vie de cocagne, du moins autant que peut
l'tre celle d'hivernants au voisinage du ple.

Entre temps, le soleil, avant de quitter l'hmisphre, semble multiplier
comme  plaisir les anomalies les plus tranges et les plus inattendues.
Et tel ou tel phnomne dont l'apparition est lettre close pour les
marins, devient, pour les officiers, l'occasion d'une substantielle et
attrayante leon donne avec une simplicit pleine d'affectueuse
bonhomie.

Cette explication suscite alors une borde de commentaires parfois
extravagants, mais accueillis avec gaiet, de faon  loigner pour un
jour encore l'intolrable ennui.

Le plus frquent de ces phnomnes est sans contredit le _halo_.

[Illustration: Le plus frquent de ces phnomnes est le _halo_.]

Brusquement et sans raison apparente, on voit des cercles lumineux
apparatre autour du soleil.

Les marins, trs intrigus et incapables d'attribuer une cause  ce
mtore, sont ravis d'apprendre, en fumant leur pipe autour du
calorifre, qu'on lui donne le nom scientifique de halo, et qu'il se
forme de la faon suivante.

Il existe, dans les rgions froides et leves de l'atmosphre, des
vapeurs excessivement lgres que leur tnuit rend presque
imperceptibles et qui sont chargs de minuscules cristaux de glace.

Ces vapeurs glaces, de vritables nuages, en somme, s'appellent des
_cirrhus_.

Qu'y a-t-il donc de commun entre ces cirrhus et les cercles lumineux
dont la prsence constitue le halo?

C'est bien simple, du moins  ce que prtend le docteur auquel incombe,
ce jour-l, le soin de la dmonstration.

Il pleut et le soleil luit. Qu'arrive-t-il?

Rfracts dans chaque goutte d'eau,  leur entre comme  leur sortie,
les rayons du soleil rflchis en outre une ou deux fois dans
l'intrieur de la goutte, produisent un jeu de lumire bien connu. C'est
l'arc-en-ciel.

Eh bien! la thorie du halo est identique  celle de l'arc-en-ciel et
fonde sur le mme principe, quoique la cause en soit diffrente.

Le halo est d  la dispersion des rayons solaires rfracts  leur
entre dans les cristaux de glace tenus en suspension dans les cirrhus,
et  leur sortie de ces cristaux.

C'est cette rfraction qui donne lieu, sous forme de cercle,  un jeu de
lumire ou sont reprsentes toutes les couleurs du prisme, mais le
violet est en dehors et le rouge en dedans.

Enfin, la distance des cercles  l'axe est toujours constante. Le cercle
intrieur mesure 23 degrs de diamtre, et le second 46 degrs.

Quand le halo se forme prs de l'horizon, et c'est actuellement le cas,
car le soleil ne s'lve plus gure, on voit apparatre, sur le diamtre
horizontal et un peu en dehors de chaque cercle, des taches lumineuses
qui sont l'exacte reprsentation du soleil.

Ce phnomne splendide, qui fait apercevoir dans ces auroles clatantes
six astres comme une pliade radieuse, porte le nom de _parhlie_.

Du reste, cette trange et fugitive multiplication n'est pas seulement
particulire au soleil. Il y a aussi des halos lunaires ou _paraslnes_
qui sont la copie exacte des parhlies, du moins comme reproduction des
cercles et des taches, car les teintes et l'clat sont trs attnus.

Les matelots ont-ils bien saisi tous les termes de cette petite leon?
c'est peu probable. Mais, en dpit des lacunes rsultant ncessairement
de l'absence d'instruction premire, ils sont trs satisfaits.

Il y a pourtant des sceptiques. Mais ils n'osent pas formuler
d'observations, quoique le docteur les accueille toujours avec la plus
cordiale bienveillance.

Heureusement le Parisien est l, comme le choeur des tragdies
antiques, pour recevoir les dolances et servir de confident.

On lui objecte que c'est trs bien de prtendre que les choses se
passent ainsi, mais comment contrler les affirmations des savants?

Plume-au-Vent, trs ferr sur la riposte, prend l'interpellation pour
son compte, et dclare que le docteur a raison, puisqu'on peut former
des arcs-en-ciel artificiels.

--Des blagues! interrompt Nick, l'ancien mineur.

--Que t'es bte! mon pauvr' Bigorneau, pour un homme de la machine.

--Ben! comment que tu ferais... dis voir un peu.

--J'prtends pas que j'en fabriquerais un, d'artificiel, mais j'en ai
vu.

--Ben! ousque t'en as vu?

--A Paris... au parc Monceaux... en t, quand on arrose les pelouses.

Y a des trucs pour envoyer en pluie l'eau amene par les tuyaux.

Eh bien, quand le soleil tape sur la gerbe d'eau, a forme un
arc-en-ciel... un petit, comme qui dirait un arc-en-ciel de poche.

--C'est vrai!... c'est vrai!... ajoutent plusieurs voix,  preuve que a
se voit aussi, l'espace d'un moment, dans les embruns.

--Coll! l'homme qui fait saint Thomas, s'crie le Parisien triomphant.

--Bon pour l'arc-en-ciel, reprend Nick dit Bigorneau qui a le
scepticisme tenace.

Mais je donne ma prochaine ration de tabac  celui qui pourra me
fabriquer l'image des six soleils au milieu des cercles d'or.

--Vous perdriez, mon garon, ne pariez pas, interrompt le docteur.

Car, je me fais fort de vous reproduire, quand vous voudrez, le halo
tel que vous l'avez vu.

Il me suffira, pour cela, de placer devant la flamme d'une lampe une
plaque de verre couverte de cristaux d'alun...

Vous verrez.

--M'en rapporte  vous, monsieur le docteur, et faut me pardonner si
j'ai vu de la doutance.

C'est que ce mtin de Parisien nous en fait voir de si fortes!...

--Comment donc!... mais je suis enchant au contraire de vos rflexions.

Elles prouvent que vous approfondissez avant de conclure et je vous en
flicite.

Il est dix heures du matin et l'on entend japper les chiens dans leur
cabanon dont la porte est demeure close.

C'est le moment de la sortie quotidienne impatiemment attendue par les
bonnes btes.

--Allons, dit le Parisien, les hommes pour la corve des chiens...

A qui le tour?

Nul ne s'empresse de rpondre. On est si bien, dans le poste, et le
froid est si pre, l-haut, sur les glaons.

--C'est a! causez tous en mme temps, reprend le Parisien auquel, en sa
qualit de capitaine des chiens, la corve choit chaque jour.

Voyons la liste, puisque tout un chacun avale sa langue.

Tas de sans coeur, va! Si on les croyait, on laisserait claquer ces
pauv' toutous qui sont mignons et gentils comme des enfants.

Eh! Nick!... beau parleur... t'en es... pour une fois, sais-tu?

Et toi aussi, Courapied!

Houst! au trot...

Les trois hommes enfilent l'escalier, arrivent dans la tente
intrieurement capitonne de givre, revtent leurs fourrures, et
attendent quelques minutes en battant la semelle.

Les voici bientt dehors, frissonnant sous l'pre bise qui fouette et
bleuit leurs joues.

--Brrr!... Un temps qui fait songer aux marchandes de marrons, observe
Courapied toujours prosaque.

--Moi, rpond le Parisien, a me rappelle plutt les Antilles... par
contraste.

Ptard!... dire qu'y a quque part, sur la terre, des gens qui se
promnent habills de coutil, et s'ensauvent du soleil!

--Et des endroits ousqu'on trouve des manguiers, des orangers, des
bananiers et autres lgumes de choix...

--Avec des oiseaux de paradis et des perroquets que c'est comme un jour
de grands pavois.

Les chiens, entendant les hommes s'approcher, en causant, se mettent 
aboyer bruyamment.

Le Parisien ouvre toute grande la porte et se jette de ct pour n'tre
pas renvers par la pousse des btes folles de joie.

--Allons, les toutous, en ballade!...

Doucement, donc, tas de toqus, vous allez m'touffer!

Le brave garon, qui est ador de ses pensionnaires, se trouve
littralement assailli de caresses, assourdi de jappements, suffoqu
d'embrassades.

--Assez!... c'est entendu... vous tes gentils comme des amours, et
vous aurez du nanan.

Vous, les hommes, ayez l'obligeance de nettoyer la case pendant que je
vais mener les btes faire: iapp!... iapp!...

A ces mots, dont ils comprennent trs bien la signification, les chiens
s'lancent sur le navire, parcourent en un temps de galop le pont et
s'arrtent devant la tente. Une main discrte entre-bille l'entre,
puis tous se prcipitent en jappant dans le vestibule de toile.

Nanti de trois normes cuelles de bois, Mossieu Dumas les appelle d'un
mot aimable, et tous, la queue en trompette, lapent avec un entrain
prodigieux le contenu des rcipients.

Iapp!... iapp!... iapp!... iapp!...

Oh! la bonne soupe bien chaude embaumant la graisse et l'eau de
vaisselle! On s'en lche les babines jusqu'aux oreilles, et les plats
sont nettoys en un tour de langue... je ne vous dis que a.

Pas bte, le Parisien qui a trouv cette onomatope, rappelant le
clappement particulier au chien quand il boit. Aussi, l'expression:
Faire iapp!... iapp!... est-elle entre couramment dans le vocabulaire
de l'quipage, pour dsigner l'action de boire, non seulement pour les
toutous, mais encore pour les hommes.

Le chenil est bien propre. La porte en reste ouverte pour laisser
pntrer le grand air qui va balayer les miasmes. Les trois hommes
s'arment chacun d'une carabine, s'adjoignent Ogiouk dont les prunelles
avides reluquent les cuelles et le Parisien donne un coup de sifflet.

La meute bien repue quitte aussitt la tente et s'lance  corps perdu
sur le pack, au beau milieu de la neige.

Et c'est une sarabande folle, entremle de jappements perdus, de
cabrioles piques  travers la poussire blanche, de courses
dsordonnes, de frtillements convulsifs.

La premire frnsie passe, la meute se forme en groupe autour de son
capitaine, prte  se ruer  la poursuite d'un ptarmigan, d'un livre ou
d'un renard. Mais le capitaine, en homme avis, modre cette ardeur, au
cas o l'on venterait un ours.

Il faut de la prudence, car la rencontre pourrait tre tragique.

Parfois, cependant, il arrive qu'on s'mancipe. Le Parisien crie,
siffle, appelle, on feint de ne pas l'entendre. Alors Ogiouk fait
claquer la terrible lanire qui dtone avec fracas.

[Illustration: Alors Ogiouk fait claquer la terrible lanire.]

L'argument est sans rplique et manque rarement son effet.

S'il se trouve un dlinquant par trop dur d'oreille, le capitaine met en
mouvement sa garde d'honneur, ses fidles qui ne discutent jamais la
consigne.

--Ho!... Blisaire!... Cabo!... Pompon!... Ramonat!... Ho!... l!...
mes petits chiens!... allez chercher... en patrouille!...

L'escouade pousse un cri retentissant, prend la piste et s'lance. On
entend au loin le bruit d'une lutte bruyante, et bientt le retardataire
tiraill, pouss, mordu au besoin, revient piteux, la queue basse, entre
les quatre gendarmes, que le Parisien appelle plaisamment ses
brasss-carrs.

Depuis qu'ils sont confis  ses soins, le Parisien, avec une patience
et une ingniosit sans gale, a su les dresser au point d'en faire de
vritables chiens savants.

Chose singulire, l'intelligence de ces animaux  demi sauvages, rous
de coups avec une brutalit inoue,  peine nourris quand ils quittrent
Julianeshaab, s'est dveloppe avec une incroyable rapidit.

Le Parisien, il est vrai, s'est occup d'eux  tout moment, aprs les
avoir pris en affection ds le premier jour.

Non pas qu'ils soient plus beaux et plus intelligents que les autres, du
moins  premire vue.

Blisaire est un roquet poivre et sel qui a l'air aveugle, avec ses yeux
vairons. Pompon est tout blanc, et fris comme... un pompon, et Ramonat
est tout noir, naturellement. Quant  Cabo, c'est un grand mtin rageur
qui exerce sur ses congnres une autorit inconteste.

Leur ducation est presque termine. Leur matre attend l'occasion d'une
grande fte pour montrer  l'quipage leur savoir-faire. Il parat que
le spectacle des chiens _prsents en libert_ par M. Farin, artiste
lyrique, sera surprenant.

Quoique l'artiste en question s'entoure du plus profond mystre, le
secret a vaguement transpir. On s'attend  des merveilles.

... La promenade a dur une heure. Pas de mauvaise rencontre pour cette
fois.

Les chiens, avant de rintgrer leur domicile, viennent boire sous la
tente, une ample rasade d'eau bien claire produite par la fusion de la
glace, et les hommes regagnent le poste o ils arrivent fumants comme
des chaudires en bullition.




V

     Encore et toujours la drive.--Comment Plume-au-Vent interprte
     l'histoire.--Imprudence.--Congestion.--Constant Guignard perd son
     nez, mais retrouve sa prime.--Surveillez vos nez!--Effet du froid
     sur les verres de lunettes.--La corve de glace et le tonneau du
     porteur d'eau.--Le garde-manger en plein
     air.--Solitude.--Alertes.--Quitte pour la peur.--Nouvelles
     incartades du pack.


Avec novembre sont arrivs ces grands crpuscules produisant
d'indescriptibles effets de lumire et d'ombre, que l'on ne rencontre
que sous le ciel boral.

Le froid oscille entre -28 et -35. Il est encore supportable, dans les
conditions o se trouvent les hivernants, mais on commence  souffrir de
ses rigueurs, aprs une station prolonge au dehors.

Chose tonnante, le thermomtre s'abaisse ds que le vent souffle du
sud-ouest. Il remonte, au contraire, aussitt que la bise vient du nord.

Y aurait-il donc rellement l-bas de vastes tendues d'eau libre,
au-dessus desquelles flotterait une atmosphre moins dure, moins
inclmente?

La drive qui entrane le pack et les deux navires  travers les espaces
jusqu'alors inexplors, continue toujours. Mais ce phnomne de
translation, exasprant dans son irrsistible et tenace lenteur, s'est
peu  peu modifi sans cause apparente.

Aprs tre peu  peu descendue au quatre-vingt-troisime parallle,
jusqu' une faible distance du cap Colon, la banquise s'est leve en
coupant le soixante-dixime mridien de latitude ouest. Puis ce
mouvement ne s'est plus arrt. Les vaisseaux maintenant remontent vers
le nord nord-ouest, et atteignent enfin le quatre-vingt-quatrime
parallle, o jamais navire et traneau ne se sont avancs.

La latitude fournie au capitaine de la _Gallia_ par une hauteur d'toile
a donn 84 6 15. La longitude est exactement 72 20.

Ainsi la drive, aprs avoir fait perdre aux explorateurs une distance
assez considrable, leur procure, en fin de compte, le bnfice de 1
12 et une fraction infime. Bien qu'elle soit ininterrompue, sa vitesse
est essentiellement variable et soumise  la direction des vents. Ainsi
soufflent-ils du sud ou du sud-ouest, le pack se dplace d'environ dix
mille en vingt-quatre heures. Soufflent-ils du Nord, sa course
quotidienne est seulement de trois ou quatre milles.

Cela se comprend trs facilement du reste. L'norme radeau de glace
recevant du courant ocanique une impulsion dans un sens quelconque,
cette impulsion se trouve retarde ou acclre, selon que le vent
souffle de l'avant ou de l'arrire sur son norme masse.

Aussi les matelots franais qui jadis chargeaient de maldictions le
courant polaire, commencent  bnir son intervention.

Constant Guignard, surtout, ne se sent pas de joie. Pensez donc: le
quatre-vingt-quatrime degr de latitude est franchi, et la haute paye
du Normand parcimonieux s'lve d'autant.

Nul comme lui n'est proccup du point, de la vitesse de la drive, de
l'influence de la brise et en gnral des causes pouvant influencer en
marche de la banquise.

--Prends garde, matelot, ne cesse de lui rpter le Parisien, l'avarice
te perdra.

--A pas peur! riposte le Normand ravi d'apprendre qu'il gagne dix francs
par jour de boni, sans mme remuer le petit doigt.

Arrive qui plante, l'argent est toujours l'argent.

--J'te dis, moi, que tout va trop bien pour toi, et qu'il faut te dfier
de la chance.

Vois-tu, dans la vie, tout se paye.

--Tout se paye... ben sr... mme le tabac et la chandelle... mais
avec de l'argent.

Donc, faut de l'argent.

--Tu ne me comprends pas.

Je veux te dire que, dans l'existence, un malheur fait gnralement
contrepoids  un bonheur.

Tiens,  propos de gens trop riches ou trop heureux, coute une
histoire.

Il tait une fois un roi, un empereur, ou un pape, je ne sais plus au
juste; p'tt'e ben le grand Napolon ou un empereur d'Amrique, bref un
grand personnage de l'antiquit. Tout lui arrivait si tellement bien 
point, il tait si opulent et si veinard que a l'pouvantait, et qu'il
se disait: Gare  la guigne!

Tracass au point d'tre malheureux  force de prosprit, il pensa
qu'il faudrait faire un sacrifice  la fortune afin de conjurer par
avance le mauvais oeil. Pour lors, il jette dans les fins fonds de la
mer, par cent mille brasses de fond, sa bague d'empereur  laquelle il
tenait beaucoup, et qui valait au moins cinquante millions.

--Il aurait mieux fait de la donner  un gabier de la flotte.

--Possible!... mais coute la suite.

Or donc, mon particulier--je me souviens maintenant que c'tait le
grand Napolon--est toujours si tellement chanard, que la veine le
perscute... oh! mais  devenir fou.

Un beau matin, sa bonne lui apporte une sole frite qu'embaumait,
fallait voir!

Naturellement y s'met  manger comme un homme press de retourner  la
bataille, et crac!... se casse deux dents sur un quque chose que la
sole avait dans le ventre!

C'tait sa bague!... t'entends, sa bague avale par le poisson que des
pcheurs trouvent dans leur filet, et qui lui arrive tout frais pour
sauter dans la pole.

Ma foi! ce bonheur insolent lui tourne la bile et lui met la cervelle 
l'envers au point que rien ne lui russit plus.

A preuve que l'anne suivante il est pris par les Anglais pendant la
campagne de Russie, et jet  Sainte-Hlne, un rocher d'enfer o il
est rest amarr par une jambe  une chane pesant plus de cent livres,
pendant vingt-cinq ans!

Eh! ben, quque tu dis de a?

--J'dis rin! vu que j'suis pas empereur, que j'ai pas de bague de
cinquante millions, ni de cuisinire et point davantage de sole frite 
manger.

--C'est bon! qui vivra verra, riposte aigrement le Parisien vex dans
son amour-propre de narrateur et de moraliste.

Certes, il ne croyait pas si bien dire.

Pendant deux jours il y eut un lger brouillard blanchtre qui, malgr
son peu de densit, empcha nanmoins les observations astronomiques.
Dvor par la convoitise et craignant que le pack ne reprt sa marche
rtrograde, Constant Guignard multipliait les alles et venues du poste
au pont du navire et rciproquement.

--O que tu vas encore? lui demandait son camarade.

--Voir si le temps est clair, pour prvenir le capitaine qu'il peut
fusiller les toiles et calculer son point.

--Tu finiras par te faire geler...

Vois donc: y fait un temps  pas mettre un brass-carr dehors.

--As pas peur!... a me connat, la fraid!

La dernire absence fut plus longue que les autres. Le temps paraissant
vouloir s'claircir, Guignard demeura prs d'un quart d'heure immobile,
au pied du grand mt, le visage expos aux furieuses morsures de la bise
polaire.

Ayant enfin aperu quelques toiles, il rentre dans le poste sans avoir
la prcaution de sjourner dans la tente et s'crie, d'une voix
toute change:

--Capitaine, le ciel est clair... on voit des... des...

Et brusquement, saisi par la chaleur, il chancelle, et va s'abattre sur
un banc.

Le docteur s'lance vers lui, le soulve, examine sa figure et s'crie:

--Mais il a le nez gel!

Vite! deux hommes... un falot!

Portez-le sous la tente... bien!... maintenant de la neige...

Dshabill en un tour de main, le patient apparat livide, exsangue et
rigide comme un homme de pierre.

La face est tumfie, violette, sous le givre qui s'attache  la barbe,
aux cils et aux sourcils; mais le nez blafard pareil  du pltre, se
dtache singulirement, au milieu de ce masque hyprmi.

--Frictionnez le corps  tour de bras, avec de la neige, continue le
docteur.

Moi, je me charge de la figure.

Aprs un quart d'heure d'efforts, le pauvre diable astiqu comme un
morceau de mtal par les rudes mains de ses compagnons, se dbat
faiblement, et recouvre peu  peu la voix.

--O diable! que j'sis donc?...

Drle!... a!... j'me rappelle de rin?...

J'ai t foudroy par la fraid...

--Eh bien! a va? demande le docteur essouffl de l'exercice.

--Un miot (peu), monsieur... sauf que j'sens plus mon nez.

Nom d'un d'l... s'rait-t'y pas gel?

--Allons! silence... on va vous mettre au lit, et demain vous serez sur
pied.

Mais, une autre fois, ne commettez pas de pareilles imprudences, sans
quoi, mon cher garon, vous irez toucher votre boni sous la banquise.

--Et mon nez, monsieur le docteur?

--Nous en reparlerons plus tard, dit vasivement le mdecin.

Vingt-quatre heures aprs, le Normand pouvait en effet quitter son
hamac, mais son nez, jadis exigu, avait pris les dimensions et la
couleur d'une aubergine.

En raison de ce dveloppement, l'organe devint le sige de douleurs
alternant avec des dmangeaisons intenses, puis il entra en suppuration,
se fendilla, et finalement dsenfla sous l'influence des rvulsifs
appliqus par le docteur.

Au bout de quinze jours il tait  peu prs guri, mais se trouvait
hlas! diminu de moiti. La gelure trop intense avait mortifi tout le
bout de l'appendice, qui devait rester atrocement camard jusqu' la mort
de son propritaire.

Il fut en revanche nanti pour longtemps d'un superbe coloris violet qui
le faisait ressembler  un bigarreau plant dans un fromage  la crme.

Comme compensation, Constant Guignard apprit que la banquise allait
toujours vers le Nord et que sa haute paye s'augmentait d'autant.

Plus heureux que Polycrate, tyran de Samos, dont le Parisien avait si
drlement travesti la lgende, l'avaricieux Bas-Normand se consola en
pensant qu'il pouvait lui arriver pis encore, et que les cus
s'amassaient tout seuls.

Avant cet incident qui et pu plonger dans le deuil, l'quipage de la
_Gallia_, les matelots, avec leur lgret de grands enfants, taient
tents de crier  l'exagration, lorsque leurs officiers les entouraient
de prcautions pousses jusqu' la minutie.

Ils devinrent un peu plus soucieux de leur sant, tant ils furent
impressionns par cette congestion foudroyante.

Du reste, dfense formelle fut faite  chacun de sjourner au dehors et
de sortir seul, ne ft-ce qu'un moment. De cette faon, il fut facile
aux hommes de se surveiller mutuellement et de reconnatre sur le visage
des camarades les premiers symptmes de gelure, dont la victime ne
s'aperoit jamais que trop tard.

Le nez est toujours le premier atteint par la terrible morsure du froid.
Il devient blanchtre, exsangue, insensible, et sous peine d'tre
mortifi comme celui du pauvre Guignard, il faut, sans tarder, le
frictionner avec de la neige.

Aussi, la recommandation qui ne manquait jamais, au moment de partir en
corve, se formulait-elle invariablement par ces mots:

--Surveillez vos nez!

Les nez de l'quipage devinrent, en consquence, une sorte de proprit
indivise  laquelle chacune se trouva ds lors intress, et le dicton:
Gare  ton nez vint s'ajouter  celui de: Faisons du carbone.

Enfin, pour plus de prcaution, le docteur enduisit chaque appendice
d'une couche de collodion iod qui raffermit l'piderme gerc par des
commencements de conglation antrieure et agit comme isolant contre les
accidents  venir. Et rien n'tait bizarre comme cette collection de nez
luisants, corns, enlumins, rappelant une collection de masques de
mardi gras.

Les paupires devinrent galement le sige d'inflammations douloureuses
causes par les glaons qui se collaient aux cils et attaquaient  la
longue la conjonctive. Bien que le faible rayonnement des lueurs
crpusculaires et rendu l'usage des lunettes superflu, on les avait
conserves pour interposer entre le vent et le globe oculaire une sorte
d'cran protecteur. Il fallut bientt y renoncer, car l'vaporation de
l'oeil couvrait, en quelques instants, les verres d'une crote aussi
opaque que celle des fentres enduites de givre.

L encore il fallut redoubler d'attention et se prter mutuellement
assistance pour dbarrasser, en temps opportun, les paupires des
adhrences du givre.

La pompe fournit toujours de l'eau de mer pour la douche quotidienne 
laquelle on s'est  la longue habitu. Mais il faut de l'eau douce pour
la cuisine, les boissons et le lavage du linge de corps.

Cette eau est produite par l'vaporation de la glace.

Mais, de mme qu'il y a fagots et fagots, il y a galement glace douce
et glace sale.

Celle provenant de la mer et gele sur place est aussi sale que les
flots eux-mmes et consquemment inutilisable. Les Anglais, qui ont
presque exclusivement collabor au vocabulaire arctique, la nomment:
_floeberg_.

Par contre, celle qui vient des glaciers, produits comme on sait par les
nvs, est douce et d'une teinte plus franchement azure. Elle est
amene par la drive et compose exclusivement les _icebergs_.

Or le pack, aux environs de la _Gallia_, tant form de floebergs, il
faut aller chercher,  prs d'un mille, celle qui est ncessaire 
l'approvisionnement du navire. Il y a l un gisement inpuisable
d'icebergs.

On pourrait employer, il est vrai, la neige. Mais le capitaine voulant
tenir son monde et ses btes en haleine, a trouv, dans ce voyage
quotidien, le prtexte  un exercice corporel des plus salutaires.

En consquence, un traneau, dnomm pour ce motif la voiture du
porteur d'eau, est attel de dix chiens, et envoy  la Dhuys escort
de quatre hommes arms de carabines.

Les chiens, heureux de quitter l'abri o ils se morfondent aprs la
promenade, accomplissent leur tche avec un entrain magnifique. On
dirait qu'ils sentent rellement que cette corve les endurcit aux
fatigues  venir, d'autant plus rudes au dbut, que le farniente aurait
t plus complet pendant l'hivernage.

Les hommes de leur ct apprennent comment il faut les conduire, les
aider, les soigner. Ils savent comment dbute l'engrave des pattes et
les soins ncessits ds la premire heure par cette affection qui peut
devenir incurable, si elle n'est combattue en temps opportun. Des
lotions quotidiennes  l'alcool, suivies d'une application de collodion
et compltes par l'enveloppement de la partie malade avec de la
flanelle, sont  la fois le meilleur prventif et le curatif par
excellence.

Un chien se trouve-t-il pris de courbature ou de congestion, vite on lui
tire, selon la mthode esquimaude, un peu de sang par les oreilles ou la
queue.

La conduite du traneau, surtout quand il est charg, demande une
certaine exprience que seule peut confrer l'habitude.

Aujourd'hui, le chemin suivi par le tonneau du porteur d'eau pour se
rendre du navire  la Dhuys est  peu prs praticable. Mais, au
commencement, quelle incohrente succession de casse-cou!

A l'aller, il n'y avait que demi-mal. Et mme les hommes devaient
modrer l'allure des chiens qui s'emballaient comme des btes folles, et
faisaient voler derrire eux le traneau vide.

Mais, au retour, quand le porteur d'eau ramenait un quintal de glace! Un
conducteur se tenait en tte, et guidait l'attelage avec son fouet, 
travers les hummocks et les glaces raboteuses. Les autres hommes de
corve se tenaient  droite,  gauche et en arrire du traneau pour le
soulever d'un bord ou de l'autre, quand un bloc venait caler un des
patins. Le vhicule tiraill, pouss, arrach, s'avanait en basculant,
toujours prt  chavirer, jusqu' ce que, butant sur des hrissements de
pointes anguleuses, il s'arrtait, fig sur place.

Reconnaissant l'inutilit de leurs efforts, les chiens faisaient tte en
queue, s'asseyaient sur leur derrire et regardaient narquoisement les
marins, comme pour leur dire: Allons, souquez, vous, les hommes!

Et les hommes passaient  l'avant, empoignaient les courroies de halage
et tiraient comme des cabestans en criant  tue-tte:

--Hisse-la!... oh hisse!

On progressait ainsi par tapes de deux ou trois mtres, jusqu' ce
que l'obstacle ft franchi, et l'on recommenait, indfiniment.

A la longue, la voie s'est amliore, par l'usage incessant du pic et du
ciseau  glace, et le voyage s'accomplit avec assez de facilit.

Mais les ours, dont l'odorat est dou d'une incomparable subtilit, ont
fini par venter de trs loin les manations des matelots et de leurs
chiens. On les voit errer comme des spectres sur la plaine blanche, et
se rapprocher peu  peu, talonns par la fringale qui leur tord les
entrailles.

Au dbut, ils se tenaient  une distance respectueuse, mais, enhardis
par un faux semblant d'impunit, ils devinrent plus audacieux, et firent
mine d'attaquer.

Pardieu! on ne demandait pas autre chose, et il y eut de rudes batailles
invariablement termines par le meurtre de l'assaillant.

Aussi, quelle joie de revenir avec cinq ou six cents kilogrammes de
viande frache.

Vite! au plus press. On culbutait le bloc de glace. Le plantigrade
tait hiss sur le traneau et aussitt  bord, la cure commenait.

Le garde-manger fut ainsi renouvel de temps en temps,  la grande joie
des chiens qui faisaient une ripaille monstre, et des hommes dont
l'organisme avait besoin de vivres frais.

Quant au procd de conservation, il est des plus lmentaires. Le
gibier, dpouill de sa fourrure et dpec par quartiers, est tout
simplement accroch en plein air,  l'extrmit d'une vergue.

Les morceaux gels  fond, et devenus aussi durs que la pierre, se
balancent,  l'abri des griffes et des crocs des maraudeurs, et
prservs de la putrfaction par le froid, cet incomparable embaumeur.

Entre temps, Ogiouk, un peu relgu au second plan pendant cette
priode d'immobilit, ou plutt de claustration, harponne un phoque venu
pour respirer au fond d'une faille qui surgit inopinment dans la
banquise.

[Illustration: Ogiouk harponne un phoque...]

Le phoque est le bienvenu comme l'ours, auquel il va tenir compagnie,
dans le grement, jusqu'au jour o matre Dumas, arm d'une hache et
d'une scie vient enlever la quantit ncessaire au repas.

Et c'est ainsi qu'on vit  bord du navire franais, en faisant alterner,
avec des exercices varis, des lectures, des confrences, de
substantiels entretiens, des chansons, qui rompent la monotonie du rude
hiver et tiennent le personnel en haleine.

La sant est toujours bonne, grce  l'hygine rigoureuse observe par
chacun. Sauf des cas peu graves de gelure, tout va bien.

Des Allemands, pas de nouvelles. On aperoit, dans le lointain, quand la
lune est bien claire, l'ombre de leur navire. Mais on ne les rencontre
jamais. Ils voluent vers le sud, pendant que les Franais vaquent 
leurs affaires du ct du Nord. Il semble rsulter d'un accord tacite
qu'on doive s'viter soigneusement. C'est le meilleur moyen de ne pas
donner lieu  des conflits qui finiraient par s'lever entre les deux
quipages.

Somme toute, on vit  mille mtres de distance comme si l'on se trouvait
 mille lieues.

Nanmoins, on s'observe, car  mainte reprise, les Franais munis de
lorgnettes ont vu, quand le soleil clairait encore la rgion, leurs
voisins les examiner aussi.

Mais depuis que les tnbres ont remplac les crpuscules d'hiver,
l'obscurit a rendu cet loignement plus complet encore s'il est
possible.

Somme toute, on serait aussi heureux que peuvent l'tre des hivernants
auxquels rien ne manque, n'taient la continuit de la drive et surtout
l'incessant travail de la banquise.

On s'inquite, d'une part si le mouvement s'accentue au Nord, et l'on
apprhende toujours qu'il ne se modifie. D'autre part, le tapage
infernal des glaons agits par les courants excite de perptuelles
alarmes. Impossible de s'habituer  ces brusques trpidations qui
secouent le navire, comme un difice branl par un tremblement de
terre. Il y a souvent par jour trois ou quatre alertes, pendant
lesquelles on se demande si la golette ne sera pas crase par
l'entassement de blocs soulevs, puis comprims avec une force
irrsistible.

Une nuit, c'tait le 10 novembre, on crut rellement que la dernire
heure tait arrive. Un craquement terrible se fait entendre aprs une
srie de soubresauts qui agitent la mture et font dgringoler
bruyamment les stalactites. Puis des coups sourds, comme les pulsations
des vagues cherchant issue. Un ronflement analogue  celui que produit
une machine  vapeur surchauffe emplit le navire agit de brusques
saccades.

En un clin d'oeil, tout le monde accourt sur le pont, malgr les
officiers qui s'poumonnent  crier:

--Prenez garde aux congestions!

Un tumulte pouvantable, suivi de sifflements, couvre leur voix. Puis un
clapotis sinistre, suivi d'un bruit caractristique de ressac. La mer,
comprime sous la pesante enveloppe de glace, a fini par se faire jour
en un point o le pack est plus faible. Un pan tout entier se soulve
avec un fracas de tonnerre, se dresse  pic, se balance un moment au
sommet de la lame sourde qui surgit de l'ouverture bante, et s'croule
 vingt mtres de l'arrire.

Deux ou trois vagues cheveles, furieuses, se succdent et s'talent en
grondant au milieu des hummocks, et bientt, saisies par le froid, se
cristallisent en une couche unie qui luit comme un miroir, sous la ple
clart de la lune.

En moins d'une heure, la banquise est nivele  perte de vue par cet
trange ras de mare. A ce point que la couche de neige, les dpressions
et les protubrances ne dpassant pas un mtre se trouvaient submerges,
puis emprisonnes sous une jeune glace d'o mergent de loin en loin,
comme des lots, les blanches pointes des hummocks et des icebergs.

Et chacun frmit,  la pense que cet effondrement pouvait se produire
au point exact o le navire se trouve scell.

Fort heureusement les rvoltes de la mer captive n'ont pas souvent cette
violence et cette soudainet.

Ses protestations sont plus bruyantes que redoutables et se bornent  un
vacarme infernal. Mais les apprhensions qu'elles causent aux marins
difis sur leur irrsistible puissance, n'en sont pas moins vives.

Quelque vaillants qu'ils soient, ce fracas dont la sonorit s'exaspre
depuis la recrudescence du froid, les meut d'autant plus, qu'ils se
trouvent condamns  une immobilit complte, et  une impuissance dont
les tnbres augmentent encore l'nervante passivit.

L'alerte est passe. Les bruits s'apaisent peu  peu, comme ceux d'un
volcan qui a vomi sa lave et ses scories.

L'quipage transi retourne au poste, moins deux hommes demeurs en
faction sur le pont clair d'un falot. Les sentinelles fument leur pipe
et marchent  grandes enjambes au milieu d'une paisse vapeur.

Une heure se passe. Au moment o ils vont aller veiller doux camarades
pour prendre la garde  leur place, on voit dans le lointain des
silhouettes errantes.

--Eh! les hommes, des ours! crie l'un d'eux en heurtant du poing la
porte du dortoir.

--Le Diable les emporte! il fait si bon dormir!

--Allons! houst!...  la viande.

Si les rdeurs sont par trop affams, ils attaquent et paient de leur
vie leur tmrit. Sinon ils randonnent autour de la golette avec des
attitudes effares d'un comique achev.

Une autre fois, le calme est  peine rtabli, que la coque du vaisseau
se met  gmir. Les dormeurs, connaissant la signification de cette
plainte, s'veillent brusquement.

Au loin le pack ronronne en notes basses. La coque grince plus fort et
craque de bout en bout. Le ronron du pack va crescendo. Il se rapproche
et augmente d'intensit. C'est maintenant une sorte de mugissement sourd
de mare brisant sur les galets.

La pression devient plus forte et les glaces s'crasent autour du navire
avec des sifflements de vapeur fusant sous des soupapes.

Le formidable grondement jaillit en rafales et entoure les hivernants
d'un vritable ouragan o se confondent les bruits les plus incohrents.
On dirait des milliers de chariots pesamment chargs qui roulent sur des
routes mal paves, des cris d'animaux, des hurlements de vent dans des
ravins, des glapissements comparables  ceux des sirnes  vapeur...

Au moment o ce concert infernal emplit les airs de son pouvantable
vacarme, la pression est  son maximum.

Le vaillant btiment rsiste comme un bloc au milieu des flures
concentriques rayonnant autour de lui.

Les saccades se multiplient brusquement, par -coups. Puis un dernier et
plus terrible craquement. Quelques raies noires balafrent au hasard la
neige en lzardes au fond desquelles on entend le clapotis bien connu.
De nouveaux abmes s'ouvrent et se referment soudain, sous l'effort des
pressions latrales.

Toutes les stratifications accidentelles, tous les blocs chancelants
dresss en quilibre instable pendant le cataclysme s'croulent avec
fracas, comme des pans dmantels.

On entend, pendant deux ou trois minutes quelques murmures, dernires
protestations de la matire en rvolte, puis le calme renat.

Pour combien de temps?




VI

     Effets du froid.--Son action dprimante sur les hommes.--Debout au
     quart.--Clbration du jour de l'an.--Un programme
     sduisant.--Reprsentation de jour donne pendant la nuit.--Ne pas
     confondre midi avec minuit.--Assaut d'armes.--Guignard et son
     Sosie.--Chiens savants.--Boniment.--Les prouesses de Dumas.--_Les
     Deux Aveugles._--Succs inou.--La Vieille-Alsace.--Esprance.


Jusqu'au 23 dcembre, le soleil, bien qu'abaiss de quatorze degrs et
demi au-dessous de l'horizon, mettait encore, une fois en vingt-quatre
heures, et par rayonnement, une vague lueur verdtre aussitt vanouie
qu'apparue.

Cette aube fugitive,  peine entrevue pendant cinq minutes, comme une
ligne un peu moins sombre sur l'horizon noir, constituait pour les
hivernants le _jour polaire_.

Tout n'tait donc pas mort, puisque la nature essayait encore de
soulever l-bas un coin de son suaire, et d'attester un reste de
vitalit expirante.

Cette tache livide, cet atome de lumire, insaisissable comme le soupir
d'un moribond qui ternit  peine la face d'un miroir, c'tait encore la
vie.

Le 24,  midi, rien n'apparut! le soleil ayant atteint sa position la
plus mridionale.

Sur l'enfer des glaces plane dfinitivement l'enfer des tnbres.

Le froid, dj si rigoureux prcdemment, est devenu atroce.

Par bonheur, aucun souffle n'agite l'air qui est d'une srnit
merveilleuse. Si de pareilles tempratures s'accompagnaient de vent,
nulle crature humaine n'y rsisterait.

Depuis quatre jours, le thermomtre  alcool marque -46 centigrades.
A -42 ceux  mercure sont rests gels!

Et l'on s'attend  voir plus tard la dpression s'accentuer encore!

Que sera-ce?... grand Dieu!

Dj le feu semble avoir perdu sa chaleur, et les choses d'usage courant
sont l'objet de transformations inattendues.

Le calorifre chauff  blanc nuit et jour est impuissant  maintenir la
temprature dans le poste. N'tait la faon ingnieuse dont le navire a
t agenc, avec double cloison, revtement de feutre, interposition de
sciure de bois, les hommes,  la longue, gleraient sur place.

Ds que la porte s'entr'ouvre, un tourbillon de vapeur, qui se rsout en
lgers flocons de neige envahit la coursive. L'homme qui arrive du
dehors apparat comme dans un nuage, et si une goutte d'eau tombe sur
ses vtements, elle se change en une perle de glace.

Un livre quand on l'ouvre, un linge quand on le dplie, fument comme
s'ils brlaient.

La viande se dbite  la scie et  la hache. Elle a pris la consistance
du bois. De son ct, le bois, quand on le travaille au couteau, est
devenu aussi dur que l'os. Il brche les meilleures lames qui, du
reste, sont cassantes comme verre.

Le pain est aussi ferme que de la brique et rsiste aux efforts de
mastication les plus violents.

Fumeurs enrags, les hommes ont toutes les peines  satisfaire leur
passion. La scheresse de l'atmosphre est telle que le tabac tombe en
miettes et se rduit en poussire. Une pipe charge avec ces corpuscules
tire mal et s'teint comme une allumette de la dfunte rgie. Un cigare
grsille et meurt touff sous les glaons qui hrissent barbes et
moustaches.

Impossible de toucher, sans tre gant, les instruments et les outils en
mtal dont le contact produit sur la peau l'effet d'une brlure.

Le beurre et le saindoux, rduits  l'tat olagineux sous l'quateur,
sont durs comme du silex. L'huile a la consistance de la glace, et le
rhum s'paissit comme du sirop. L'acide azotique se prend en une
substance qui ressemble au lard et l'eau-de-vie ordinaire se solidifie
en moins d'une heure.

L'essence de trbenthine reste liquide, mais donne naissance  un
sdiment. L'ther et le chloroforme restent galement liquides, mais
tiennent en suspension, le premier des cristaux, le second de fines
aiguilles. Quatre parties d'alcool et une partie d'eau ne se conglent
pas, mais semblent s'paissir.

L'acide chlorhydrique et l'alcool rectifi sont les seuls  ne pas
manifester une modification quelconque dans leurs proprits physiques.

... On affirme volontiers que les chaleurs excessives amollissent
l'homme et le rendent paresseux, tandis que le froid l'excite et
l'aguerrit.

Peut-tre celui des rgions moins inclmentes que celles occupes par
nos hivernants, car ceux-ci peuvent, en raison de ce qu'ils ressentent,
formuler d'tranges rserves, au sujet du froid polaire.

S'il agit d'abord comme excitant sur la volont, il ne tarde pas 
produire une invincible atonie. Quand il a subi pendant un certain temps
l'action dprimante de ce climat terrible, l'homme se sent gagn par une
sorte d'ivresse morne. Ses mchoires tremblent et s'engourdissent, sa
langue s'empte; il n'articule plus les mots qu'avec difficult, ses
mouvements deviennent incertains, ses yeux se troublent, son oreille
devient dure, son corps est lourd, son esprit obtus et il vit dans une
sorte de torpeur intellectuelle et morale qui le rend incapable d'effort
et de pense.

Seuls, Ogiouk, l'homme  demi sauvage des glaciers hyperborens, et les
chiens, ses compagnons habituels, supportent sans dfaillance les
implacables rigueurs de cet enfer.

Le digne Groenlandais boit et mange comme un gouffre et volue au milieu
des frimas, comme son compatriote, l'ours arctique.

Les chiens conservent toute leur vivacit. Ils cabriolent et frtillent
dans la neige avec un entrain magnifique, et semblent s'apercevoir
seulement du froid quand ils sont immobiles sur leurs pattes. On les
voit alors lever alternativement les pieds, comme si le contact du sol
leur faisait prouver la sensation de brlure provenant de ce froid
intense.

Aussi, pour combattre cette action dbilitante qui, parfois, menace
d'abattre les plus nergiques, le capitaine multiplie les exercices
physiques et les distractions morales. Pour compenser les pertes subies
par les organismes, il fait augmenter les rations, et veille  la
rigoureuse observance des prescriptions hyginiques.

Quand un homme parat cder  la torpeur et demande comme une grce 
tre exempt d'une corve, le capitaine lui cite  titre d'exemple le
cuisinier Dumas, de beaucoup plus occup depuis l'hivernage. Dumas, qui
n'a pas un instant de trve, se porte comme un charme et dclare
volontiers que ce saut de la Cannebire au voisinage du Ple ne
l'incommode pas.

Toujours le premier debout, toujours le dernier couch, il va, il vient,
il tripote autour de son fourneau, coupe la viande, fait fondre la
glace, prpare le th, fait bouillir sa marmite, surveille son rata,
fume comme un Suisse, siffle comme un loriot et trouve encore le temps
de combattre les ours.

[Illustration: Dumas surveille son rata, fume comme un Suisse]

Lev ds cinq heures, il allume sa lampe  alcool, apprte le repas du
matin, et au coup de six heures pntre dans le dortoir.

--Capitaine, il est six heures, dit-il de sa voix retentissante.

Allons, les hommes, debout au quart!... debout!... debout!...
debouttt!...

On entend un concert de billements, et chaque dormeur semble
s'incruster sous sa fourrure.

--Deboutt!... reprend le cuisinier d'un ton qui ne souffre pas de
rplique.

Debouttt!... ou je largue les hamacs.

Comme on le sait homme  excuter cette menace, et  culbuter les
rcalcitrants, on s'arrache en grommelant du nid bien tide et, bon gr
mal gr, on procde aux ablutions.

Les factionnaires du pont arrivent  demi gels et chacun absorbe la
bouillante infusion largement additionne de rhum.

Aprs quoi on s'ingnie de toutes faons pour aider  l'interminable
dfil des heures.

Cahin-caha le 1er janvier 1888 arrive enfin. Un beau jour mme l-bas,
au milieu des tnbres, sous la sombre coupole du firmament pique
d'toiles aux scintillements aigus.

On se la souhaite bonne et heureuse accompagne de plusieurs autres,
et Plume-au-Vent rcite au capitaine un compliment fort bien tourn, se
terminant par une promesse de dvouement absolu, et l'engagement
d'honneur de faire tout au monde pour assurer le succs de l'expdition.

Le capitaine, touch de cette protestation, serre la main  tous les
hommes, les remercie par quelques mots du coeur et ajoute, pour finir:

--Maintenant, divertissez-vous!

La rjouissance commena naturellement par une double distribution de
vieux rhum, absorb comme du petit lait, tant la rigueur du climat
facilite l'ingestion des liquides les plus capiteux.

Puis, Plume-au-Vent, trs mystrieux depuis une quinzaine, tire de son
coffre deux feuilles de papier couvertes de superbes caractres
calligraphiques, et les colle gravement  chaque extrmit du poste.

Les camarades intrigus, sauf bien entendu ceux qui doivent collaborer
au divertissement, s'approchent et lisent:

  GRAND THTRE NATIONAL POLAIRE

  _Salle des glaces, rue de l'Ours-Blanc, numro 48 au-dessous de zro._


  GRANDE REPRSENTATION

  Offerte  MIDI TRS PRCIS, par une troupe d'artistes et d'amateurs.


  PREMIRE PARTIE

  1 Assaut de contrepointe par MM. PONTAC ET BDARRIDES, prvts
  brevets de l'Acadmie de Rochefort-sur-Mer.

  2 Imitations varies, par M. FARIN, dit PLUME-AU-VENT.

  3 Exercices de force par M. PONTAC qui a eu l'honneur de travailler
  devant plusieurs ttes couronnes et autres.

  4 =Pompon, Cabo, Blisaire et Ramonat=, chiens savants, prsents
  en libert par leur patron.


  DEUXIME PARTIE

  1 =Les Cerises=, romance chante _sans accent_, par M. Dumas.

  2 =Les deux Aveugles=, opra comique en un acte.

  GIRAFFIER, M. Farin dit Plume-au-Vent | PATACHON, M. Dumas dit Tartarin.
  UN PASSANT, un amateur.

  3 =La Vieille Alsace.= Chant patriotique par M. Farin.

  N. B. _Comme le spectacle est une reprsentation de jour donne
  pendant la nuit pour cause d'absence momentane du soleil, ne pas
  confondre midi avec minuit!..._

  C'est pour =midi! midi! midi!!!=

  Qu'on se le dise.

Quiconque n'a pas vu le peuple de Paris faire queue, un jour de 14
juillet, devant l'Acadmie nationale de musique, la Comdie-Franaise,
l'Opra-Comique ou mme l'Odon, concevra difficilement l'enthousiasme
et l'impatience des marins de la _Gallia_, quand le programme labor
par Plume-au-Vent annona ces merveilles inattendues.

Encore, ce brave public, trs gobeur et dj emball avant l'ouverture
de nos grandes scnes, accessibles  tout venant, ce jour-l, n'est-il
pas sevr de distractions comme les malheureux hivernants polaires,
grelottants sous un ciel de fer, et submergs dans un ocan de tnbres.

Aussi, quelle attente nerveuse, aprs les applaudissements soulevs par
la seule lecture de l'affiche! Quel dploiement d'imagination pour tuer
les heures, avant que les chronomtres, entts  marcher, contre toute
vraisemblance, ne marquent midi!

Enfin, la scne est installe, comme jadis, avec sa bonnette en guise de
rideau... la toile! sans mtaphore, derrire laquelle se dissimulent au
dernier moment les artistes.

Les trois coups sacramentels retentissent: Pan!... Pan!... Pan!...

Et soudain apparaissent, au milieu d'un dcor de pavillons, les deux
champions, Pontac et Bdarrides, appuys chacun sur un sabre de bois.

--A vous l'honneur!...

--Je n'en ferai rien!...

--Par obissance!...

Bdarrides, agile comme un singe, se met  asticoter Pontac, qui, solide
et trapu comme un bloc, s'entoure de moulinets vertigineux.

Coups de tte et coups de banderole, coups de flanc et coups de
manchette se succdent avec une rapidit inoue qui n'a d'gale que
celle des parades.

Les deux adversaires sont dignes l'un de l'autre, et ils y vont bon jeu
bon argent, en hommes qui ne pensent gure  se mnager.

Et les espadons claquent, ronflent, tourbillonnent,  la grande joie du
public, trs connaisseur, qui n'pargne ni les encouragements ni les
bravos.

Bdarrides est fantaisiste, mais Pontac est classique. Le premier
s'excite, mais le second demeure imperturbable. Ce que l'un gagne en
vitesse, l'autre le rcupre en sang-froid.

En somme, de vaillants escrimeurs,  ce point qu'aprs un rude assaut de
quinze minutes, il n'y a ni vainqueur ni vaincu.

Allons, tant mieux! Et cette lutte pacifique n'aura mme pas occasionn
une blessure d'amour-propre.

--Bravo! camarades!... Bravo!... et encore bravo!

Aprs un entr'acte assez long, car il faut faire durer le plaisir, la
toile s'ouvre de nouveau, et on voit apparatre en scne... Constant
Guignard!

Mais le programme n'annonce pas la collaboration du Normand; du reste,
il est parmi les spectateurs...

Son Sosie, alors. Parbleu! Plume-au-Vent, qui inaugure ses imitations
par celle de son matelot. Plume-au-Vent grim, dhanch, camard comme
nature, et aussi Constant Guignard que Constant Guignard lui-mme.

Il parle, c'est Guignard et son accent de terroir. Il marche, essaie de
mettre ses lunettes, raconte ses transes au sujet du boni, c'est
toujours et de plus en plus Guignard.

Tant et si bien que le docteur qui rit  en tre malade, propose de
mettre en prsence les deux Guignard sur la scne.

Alors, un fou rire qui gagne le Normand et sa doublure s'empare de
l'assistance, car la charge est si bien russie, qu'on ne peut plus les
distinguer au milieu du dialogue incohrent qu'ils improvisent.

On peut juger si les imitations si bien commences obtiennent un succs
complet.

C'est fini pour Guignard,  un autre. L'endiabl Parisien se grime en un
tour de main, se costume en un clin d'oeil, et apparat sous l'aspect
formidable de Dumas, vtu en cuisinier, le coutelas professionnel au
flanc, la carabine sur l'paule, et faisant ronfler les _r_ avec son
exubrance provenale.

C'est ensuite le camarade Nick, dit Bigorneau, puis Courapied, dit
Marche--Terre, et, pour terminer, Ogiouk! Le Grand-Phoque lui-mme,
qui, tout ahuri, croit  la prsence d'un esquimau vritable et
l'interpelle dans sa langue!

Aprs celle-l, il faut tirer l'chelle, et le Parisien est dcidment
un grand artiste.

Vinrent ensuite les exercices de force, par Pontac, le prvt herculen,
galement trs gots, puis un des clous de la soire, les chiens
savants.

Plume-au-Vent, muni d'un falot, s'en alla au chenil chercher les
artistes, et les amena, fumants comme des tisons, au milieu du poste o
ils pntraient pour la premire fois.

Eblouis  la vue de la lumire lectrique et la prenant pour celle du
soleil, stupfaits et ravis de cette bonne chaleur qui les enveloppe,
ils se mettent  japper perdument,  cabrioler, et tendent des narines
avides vers les succulents reliefs du festin.

--Ne leur donnez pas  manger! s'crie Plume-au-Vent, ou j' pourrais
plus rien en faire.

Dus dans leur convoitise, les toutous avisent le calorifre dont la
brlante haleine sollicite violemment leur piderme arctique.

--Sapristi! murmure Plume-au-Vent, y sont habitus  travailler en plein
air, y aura du tirage, car ils m'ont l'air tout dcontenancs.

Faut un boniment... Allons-y!

Mesdames et Messieurs, avant de vous prsenter mes lves, je
rclamerai toute votre indulgence. C'est la premire fois qu'ils
affrontent le feu de la rampe qui dans l'espce est le feu du
calorifre, et ils ressentent l'motion insparable d'un premier dbut.
J'aurai, en outre, l'honneur de vous faire observer qu'ils ont tudi 
temps perdu, qu'ils taient encore, il y a six mois, sauvages comme des
phoques, et que par consquent leur instruction est fort incomplte.

Je ferai nanmoins tout mon possible pour vous tre agrable.

Encore une fois, Mesdames et Messieurs, soyez indulgents.

Et vous, mes chers toutous, montrez votre savoir-faire  honorable
assemble.

Amens  grand'peine sur la scne, les quatre artistes qui tmoignent
au calorifre une tendresse excessive, restent la tte et la queue
basse, trs piteux.

--Allons, assis! commande le professeur d'une voix brve.

Et l'on s'assied gravement, avec des billements alanguis.

--Vous avez faim?

--Ouap!... ouap!... glapit d'une seule voix le quatuor.

--Trs bien! Voici pour vous mettre sous la dent, continue le Parisien
en distribuant quitablement quatre morceaux de sucre.

Dites-moi, Monsieur Pompon, o allons-nous?...

En France?...

Pas de rponse.

--Est-ce en Amrique?... en Chine?...  Constantinople?...

Rien encore.

--Au Ple Nord?...

--Ouap!... o... ouap!...

--C'est parfait! vous tes en gographie de la force de douze
chevaux-vapeur.

Et vous, Monsieur Cabo, qu'aimez-vous le mieux?

La moutarde?... le verre pil?... les coups de bton!...

--...

--Le sucre?

--Ouap!... ouap!...

--A merveille, puisque vous prfrez le sucre, grignotez  loisir ce
morceau que vous offre ma blanche main.

Quant  vous, Monsieur Blisaire, vous allez nous dire quel est notre
chef.

Voyons, rflchissez bien et ne faites pas de gaffe!...

Est-ce Constant Guignard?... Non, n'est-ce pas?

Est-ce votre ami Monsieur Dumas qui vous confectionne de si bonne
soupe? Pas davantage, hein!

Ne serait-ce pas le capitaine?...

--Ouap!... ouap!...

Bravo! mon fils!... vous avez le sentiment de la hirarchie...

Vous, monsieur Ramonat, je me suis laiss dire que vous tiez patriote,
est-ce vrai?...

Voyons cela. Criez: Vive l'Angleterre!...

Parat que vous n'aimez pas les Anglais.

Eh bien, criez: Vive l'Autriche!

Ce n'est pas encore cela?... criez donc: Vive l'Allemagne.

Vous grognez et vous montrez les dents... tous mes compliments.

Criez alors: Vive la France!...

Et soudain, Ramonat se met  clamer d'une si belle voix que ses trois
camarades, par sympathie, font chorus,  s'railler la gorge.

Un ouragan de bravos accueille cette dmonstration patriotique d'autant
plus mritoire, que les artistes sont seulement Franais d'adoption, et
depuis si peu de temps!

Plume-au-Vent, trs fier de voir que tout marche sans embardes, salue,
la main sur son coeur, attend la fin des applaudissements et ajoute:

--Mesdames et Messieurs, je vous remercie au nom de mes lves qui, pour
vous tmoigner leur gratitude, vont avoir l'honneur de vous montrer le
fond et le trfond de leur savoir-faire.

Ils ont rpondu jusqu' prsent avec une prcision parfaite  mes
questions, maintenant ils vont faire plus fort.

Je prtends qu'ils savent leur alphabet, et je vais vous le prouver.

--Attention!

A ce mot, les chiens qui se sont levs, s'accroupissent de nouveau sur
leur derrire et demeurent immobiles.

Plume-au-Vent leur met  chacun un morceau de sucre sur le bout du nez
et commande:

--Bougeons pas!... A... B... C... D... E... F... G... Pompon, ton
nez remue... H... Cabo!... I... ne nous pressons pas... J... K...
L... M!...

En mme temps, les quatre chiens donnent avec leur museau une brusque
saccade, le morceau de sucre jusqu'alors d'aplomb sur leur nez jaillit
en l'air, et retombe dans chaque gueule bante.

--Ceci, Mesdames et Messieurs, est pour avoir l'honneur de vous
remercier, termine le professeur, dont la voix est couverte par des
bravos retentissants.

Nouvel intermde pendant lequel on ne mnage ni les applaudissements, ni
les commentaires, ni les toasts varis qui allument encore un peu
l'assistance et la rendent singulirement loquace.

Une fois n'est pas coutume.

Le programme annonce _Les Cerises_, chantes _sans accent_ par M. Dumas.

Certes le Provenal est dou d'un organe superbe et il expectore la
romance avec une magistrale ampleur. Mais ses efforts pour attnuer ce
diable d'accent donnent lieu  des effets tellement inattendus, que la
langoureuse cantilne devient d'un comique achev.

On dirait un Auvergnat qui veut singer le Provenal, ou un provenal
imitant l'auvergnat.

C'est d'un cocasse inou, et M. Dumas, qui est de trs bonne foi, ne
peut s'expliquer son formidable succs d'hilarit.

Maintenant, les DEUX AVEUGLES dont l'audition est impatiemment attendue.

Dumas-Patachon, pauvre aveugle atteint de ccit et mme priv de la
lumire, apparat, et entonne le couplet:

    Dans sa pau...vre vi' malhreuse,
    Pour l'aveugle pas de bonheur...

et soudain l'auditoire est pris d'un rire colossal, tordant,
inextinguible!

Les chiens, demeurs prs du calorifre, font chorus, et le poste est
empli d'un vacarme tellement intense, que la reprsentation est
interrompue.

Non! vraiment, c'est trop... Le rire, atteignant de telles proportions,
est presque douloureux.

Et cette nouvelle explosion, quand Giraffier-Plume-au-Vent fait son
entre, avec sa pancarte: _Aveugle par axidans..._ et ce dialogue
pique entre les deux sycophantes, et cette romance de Blisario, hurle
du nez par le Parisien:

    Justinien, ce monstre odieux,
    Aprs m'tre couvert de gloire,
    Il m'a dpouill de mes yeux,
    Plaignez-moi, je n'y peux plus voir...

Ah! le bon moment d'oubli, aprs tant de fatigues!... la puissante
diversion aux horreurs de l'hivernage!... la dlirante gaiet, peut-tre
sans lendemain, hlas!

Amusez-vous, braves matelots que guette l'enfer de glaces!... soyez
enfants pour quelques heures encore!... Fermez les yeux aux tortures de
l'avenir, et faites en sorte de ne pas apercevoir le pli soucieux qui
parfois assombrit le front de votre vaillant chef.

Oubliez et soyez tout entiers  cet instant de bonheur furtif!

Et maintenant que vous vous tes griss de gaiet, recueillez-vous avant
d'entendre ce chant plein de colre et de regrets, qui va terminer votre
fte.

LA VIEILLE ALSACE! Cette protestation indigne d'une infortune
immrite, cette fire bravade au vainqueur qui a vol le sol, mais n'a
pas courb les fronts.

Le Parisien, dbarrass de son grimage et de ses oripeaux, commence
d'une voix sourde, un peu voile, presque tremblante, et qui n'en est
que plus sympathique:

    Dis-moi quel est ton pays,
    Est ce la France ou l'Allemagne?
    C'est un pays de plaine et de montagne,
    Une terre o les blonds pis
    En t couvrent la campagne;
    O l'tranger voit, tout surpris,
    Les grands houblons en longues lignes,
    Pousser joyeux au pied des vignes
    Que couvrent les vieux coteaux gris;
    La terre o vit la forte race
    Qui regarde toujours les gens en face!...
    C'est la vieille et loyale Alsace!

[Illustration:--Dis-moi quel est ton pays.

--Est-ce la France ou l'Allemagne?]

La voix du chanteur s'est bientt affermie. Elle clate avec une chaleur
qui se communique aux matelots, les treint, les fait frissonner et
prcipite les battements de leurs coeurs.

    Dis-moi quel est ton pays,
    Est-ce la France ou l'Allemagne?
    C'est un pays de plaine et de montagne,
    Que les vieux Gaulois ont conquis
    Deux mille ans avant Charlemagne...
    Et que l'tranger nous a pris!
    C'est la vieille terre Franaise.
    De Klber, de la Marseillaise!...
    La terre des soldats hardis,
    A l'intrpide et froide audace,
    Qui regardent toujours la mort en face!...
    C'est la vieille et loyale Alsace!

L'motion grandit, et se traduit par un silence plein de recueillement.
Nul ne songe  troubler d'un applaudissement cette hroque protestation
que sa simplicit rend plus poignante encore.

On croit entendre gronder l'me d'un peuple vaincu, mais non asservi,
tant la voix de cet enfant de Paris, tout  l'heure dbordante de verve
comique, se fait digne, mue, passionne, tragique!

    Dis-moi quel est ton pays,
    Est-ce la France ou l'Allemagne?
    C'est un pays de plaine et de montagne,
    O poussent avec les pis,
    Sur les monts et dans la campagne,
    La haine de tes ennemis
    Et l'amour profond et vivace,
    O France, de ta noble race!...
    Allemands, voil mon pays!...
    Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,
    On changera plutt le coeur de place
    Que de changer la vieille Alsace!...

Une sourde rumeur accompagne la fin de cette strophe. Puis le bruit d'un
rauque sanglot chapp au mcanicien Fritz Hermann, le brave Alsacien.

Il se lve, sans chercher  dissimuler les larmes qui coulent sur son
mle visage, et serrant,  les briser, les mains du jeune homme, s'cria
d'une voix entrecoupe:

--Merci, matelot!

Tu as bien dit!... La France... Voil notre patrie...

Et l'Alsace... vois-tu... se reprendra!...

Et nous _les_ battrons l-bas, aprs _les_ avoir vaincus ici.




VII

     Inaction force.--Brlure par conglation.--Le plus grand froid de
     l'anne.--Souffrances des chiens.--La maladie
     groenlandaise.--Premires victimes.--Courant circulaire.--La
     golette revenue  son point de dpart.--Aurores
     borales.--Observations tires de leur apparition.--Les crpuscules
     polaires.--Retour du soleil.--Phnomne de rfraction.--Premires
     temptes.--Nouveaux prils.--Situation critique de la _Gallia_.


Quoique la chose part en principe impossible, le thermomtre descendit
encore pendant le mois de janvier et la premire quinzaine de fvrier.

Le commandant Nares et le lieutenant Greely avaient observ, pendant
leur hivernage, un abaissement de 58 au-dessous de zro. Les marins de
la _Gallia_ prouvrent, durant une semaine entire, un froid de -59!...

Malgr toute leur nergie et leur formelle intention de ragir, ils
demeurrent claquemurs dans le poste, ne sortant qu'en cas de besoin
absolu, pour recueillir la quantit de neige indispensable  la
consommation quotidienne.

On avait d renoncer provisoirement  aller chercher de la glace tant
cette pouvantable temprature rendait difficile le travail des hommes
et des chiens. Du reste, la fusion de la neige supplait parfaitement 
celle de la glace, tant pour la cuisine que pour la toilette. Malgr
toutes les prcautions et en dpit d'une active surveillance, la pompe
gele  fond ne fonctionnait plus. Mais comme il y avait surabondance de
neige, cet inconvnient se trouvait en partie compens.

La temprature du poste s'tait lgrement abaisse. Grce pourtant 
la couche de neige sous laquelle disparaissait entirement le navire et
qui agissait comme isolant, grce aussi au feu d'enfer entretenu sans
relche, elle ne fut pas infrieure  3 au-dessus de zro.

Inquiets pour la premire fois d'une telle rigueur des lments
attribue par eux  une sorte d'aberration de la nature, abrutis par
leur claustration et la permanence des tnbres, les matelots se
sentaient devenir de jour en jour plus sombres.

--Allons, mes enfants, ne cessait de rpter le docteur, du nerf!...
ragissons, morbleu!

Un peu de patience et vous reverrez bientt le soleil.

--Pas de refus, allez, Monsieur, gmissait une voix sortant d'un paquet
de fourrures, car, y s'fait rudement esprer.

--Et dire qu'il y a des gens qui meurent en ce moment d'insolation.

--C'est gal, je ne peux pas croire que la chaleur puisse tre aussi
dure  supporter que ce froid noir.

--C'est ce qui vous trompe, mon garon.

On observe en Syrie, ou dans les steppes de l'Asie centrale, et en
certains points de l'Afrique quatoriale, des chaleurs de 60 et 65
au-dessus de zro.

C'est une fournaise, un bain de vapeur qui congestionnent les gens et
vous les assomment tout net.

--Ma foi, congestion pour congestion, j'aimerais encore mieux celle-l.

Et puis, enfin l-bas, on voit du moins clair  son ouvrage...

--Plaignez-vous donc!

Est-ce que vous n'avez pas dj deux heures de crpuscule  midi. Les
toiles disparaissent pendant ce temps et vous apercevez un homme  plus
de deux cents mtres!

Et vous n'tes pas contents!

--Faites excuse, monsieur le docteur, mais le mathurin quand il n'a rien
 fiche de ses dix doigts pendant des semaines entires, y d'vient
ronchonneur.

--C'est un tort!

Car, enfin, vous tes ici comme des coqs en pte, et vous avez subi,
sans l'ombre de maladie, les rigueurs d'un hivernage terrible.

A peine quelques cas de gelure bnigne qui vous a bleui le bout du
nez, tandis que vos prdcesseurs ne s'en sont jamais tirs sans
ophtalmies graves, et sans scorbut.

Allons! le plus dur est pass. Dans peu de temps le thermomtre va
remonter et vous pourrez vaquer  vos occupations, en attendant le jour
bienheureux de la dbcle.

Malgr les encouragements du digne homme qui rsiste moralement et
physiquement  la dpression du froid avec un courage surhumain, la
situation n'en est pas moins cruelle.

Pouvons-nous bien, en effet, imaginer des tempratures si effroyables,
nous qu'un simple abaissement de 12 ou 15 embobeline de fourrures ou
consigne devant le foyer.

59 au-dessous de zro! Mais c'est  croire que la terre a cd par
rayonnement tout son calorique aux espaces clestes; que la masse
atmosphrique accumule  l'quateur par la force centrifuge n'est plus
assez paisse, au ple, pour empcher cette effroyable dperdition, et
qu'il y a, l-haut, comme une dchirure  ce revtement protecteur, une
fuite par o s'en va la chaleur de notre plante. C'est  penser que
toute source de calorique est  jamais tarie, et que la terre va
prochainement se transformer en un colossal glaon que le soleil
n'chauffera plus.

Du reste, tout semble concourir,  chaque instant de leur triste vie,
pour rappeler aux matelots l'implacable ennemi. La morsure tenace du
froid qui les pntre jusqu'aux os ds qu'ils s'aventurent au dehors,
l'aspect dsol de l'espace environnant, la neige sous laquelle la
golette a cess de faire saillie, la fine poussire qui tombe sans
relche, mme par les nuits les plus sereines, et laisse apercevoir les
astres comme  travers une gaze, la sonorit exaspre des glaons qui
craquent sans trve, les conglations partielles qu'on ne compte plus et
jusqu'aux surprises occasionnes par le contact d'objets en apparence
inoffensifs.

Un exemple entre cent. Un jour, Constant Guignard, aprs sa faction,
voulut au moment de rentrer au poste, consulter le grand thermomtre 
mercure, suspendu au-dessous du falot clairant le pont.

Il marquait seulement -43, tandis que le thermomtre  alcool plac 
ct marquait -47.

--Tiens! y radote, c'ui-l, dit le Normand  son camarade.

--P't't'e qu'il est gel.

--J'vas y souffler dessus, a le fera monter.

Et voila mon Normand qui s'poumonne  entourer des vapeurs de son
haleine la boule de verre, sans autre rsultat, d'ailleurs que de la
couvrir d'une crote de givre.

--T'as raison? il est gel... mtin!... mme du mtail qui sert 
mesurer la fraid!...

Si j'l'entonnais dans mon gant!

L'enveloppement avec la fourrure n'ayant pas plus russi, Guignard
continue  tripoter l'appareil, tant et si bien qu'il lui glisse des
mains et se brise sur la glace couvrant le pont.

O surprise! il s'chappe du tube un petit lingot mtallique, solide et
aussi luisant que de l'argent.

Comme un enfant qui veut esquiver les suites de sa maladresse, le
premier soin du matelot est de saisir le lingot et de le rintgrer dans
les fragments du tube.

A peine l'a-t-il serr entre le pouce et l'index, qu'il pousse un cri de
stupeur.

--Quoi donc qu'y a? demande le camarade.

--Vingt-cinq noms d'un d'l!... c'est comme si que je tenais un fer
rouge.

[Illustration: C'est comme si que je tenais un fer rouge]

--T'es bte!...

--Ou! l! l!... ou! l! l!... a me brle jusqu'aux os... Il laisse
enfin tomber le lingot, mais trop tard pour viter une cruelle brlure
par conglation.

Arriv tout penaud au poste, il cache sa main qui bientt se gonfle et
devient de plus en plus douloureuse.

--Qu'est-ce que vous avez encore, vous? demande le docteur auquel rien
n'chappe.

--Rin! monsieur le docteur.

--Mais vous vous tes brl! il faut panser cela!...

--Faites excuse, Monsieur, c'est pas une brlure, c'est une chose
arrive censment par rapport  la fraid.

--Pas tant d'histoires!... la vrit!... sinon je serai forc de vous
abattre plus tard deux doigts.

Ma parole, vous avez envie de vous en aller par morceaux et c'est 
croire que vous collectionnez les avaries.

Dcidment, votre nom vous prdestine.

Le matelot trs effray confessa enfin sa maladresse et reut des soins
en consquence.

Il jura, mais un peu tard qu'on ne le reprendrait plus  toucher avec
ses mains nues tout ce qui est _mtail_, et se vit condamn  une
incapacit absolue de travail pendant plus de quinze jours.

Enfin, si les hommes souffrent si durement des rigueurs de l'hivernage,
il n'est pas jusqu'aux chiens qui ne leur payent aussi un terrible
tribut.

Pendant la cruelle semaine qui amena la dpression de -59, les pauvres
btes, jusqu'alors indemnes, sont tout  coup dcimes par les ravages
de la _maladie groenlandaise_.

En moins de trois jours, dix d'entre eux, aprs avoir refus de boire et
de manger, sont pris de convulsions terribles. Crisps, la langue
pendante et injecte, la gueule souill d'cume, le poil hriss,
l'oeil fou, ils poussent de rauques et sinistres aboiements.

Bien que la maladie ne se communique pas, dit-on, par la morsure, elle
offre tous les symptmes de l'hydrophobie, et dbute spontanment chez
les chiens soumis  un froid exceptionnel.

Malheureusement elle est incurable comme la rage.

En dpit des soins les plus attentifs et les plus clairs, les pauvres
animaux succombrent en moins de huit jours.

Par bonheur, les vingt qui restaient et parmi eux les favoris du
Parisien, demeurrent compltement  l'abri du flau.

Si tous ces faits contribuent  assombrir les marins de la _Gallia_, il
est un autre sujet de proccupation bien autrement grave qui inquite
les officiers.

C'est la drive du pack. L'implacable drive dont la direction assez
longtemps favorable aux explorateurs, se modifie pour la troisime fois.

Aprs tre descendue franchement du nord-est au sud-ouest, et tre
remonte vers le nord, la banquise resta immobile pendant trois semaines
environ, quand elle eut atteint le point le plus septentrional.

Dj le capitaine esprait qu'elle tait fixe enfin jusqu' la dbcle,
et qu'il pourrait, aux beaux jours, prendre de l son audacieuse envole
vers le ple.

La golette se trouvait alors  peu prs par 86 de latitude nord. Par
consquent  4 seulement de l'axe terrestre! C'est--dire  quatre cent
quarante-quatre kilomtres... un peu plus de cent dix lieues.

Malheureusement elle abandonna peu  peu ce point mort o l'influence du
courant tait contre-balance par une cause inconnue, et reprit son
mouvement circulaire qui l'entrana vers le nord-est.

Le capitaine, attentif  toutes les variations de latitudes, est difi
dsormais.

Le courant ocanique accomplit un cycle rgulier dans le sens des
aiguilles d'une montre et emporte avec lui, dans cette colossale
circonfrence, la barrire de glace.

Il n'y a plus de doute possible, le navire oblique maintenant vers le
nord-est. Etant donne sa vitesse de translation, il se trouvera, dans
un mois, c'est--dire au 10 mars,  peu de chose prs o il tait avant
l'hivernage. Avec cette diffrence toutefois que le vaisseau allemand
sera plac au nord, et la _Gallia_ au sud, son avant dirig vers le
dtroit de Robeson, puisque l'volution aura t complte.

Oh! les dsesprantes surprises mnages aux tmraires qui l'osent
braver par l'implacable rgion hyperborenne!

Eh! quoi, tant de constance, tant d'efforts, tant de labeurs pour
arriver, en fin de compte,  perdre un kilomtre! Ces travaux de gants
accomplis sans murmure, cette lutte fivreuse contre le pack, ce chenal,
une merveille de patience et d'nergie, bref, tout ce que peut
entreprendre et raliser la vaillance humaine dcuple par l'esprance,
tout cela se chiffre, comme rsultat, par une quantit ngative: -un
kilomtre!...

Comment informer de ce lugubre incident les matelots nervs moralement
par l'interminable hivernage, et dprims physiquement par ce froid
mortel!

Comment leur dire: Nous combattons depuis dix mois et nous sommes
vaincus  la fois par les hommes et les lments!

Toutes rflexions faites, il vaut mieux attendre le retour du soleil qui
va succder aux longs crpuscules. A ce moment, les hommes, soustraits 
l'influence nfaste des tnbres et de la claustration, auront
partiellement rcupr leur nergie, et l'effet de la mauvaise nouvelle
se trouvera notablement attnu.

Entre temps, les matelots toujours en qute de distractions, se
complaisent au spectacle ferique des aurores borales qui surabondent 
cette poque de l'anne.

Ces incomparables mtores qui constituent l'unique manifestation
extrieure de la vie, deviennent de plus en plus nombreux de janvier 
mars, et se montrent souvent plusieurs fois en une seule nuit.

Bien que ces mystrieuses clarts soient trop faibles et trop passagres
pour rompre d'une faon apprciable la triste monotonie des tnbres
polaires, elles n'en excitent pas moins une admiration toujours
nouvelle, exempte de satit.

Du reste, le capitaine sait tirer parti de leur apparition pour imposer
 ses hommes une tche qui les occupe. Tel est charg de les signaler.
Tel autre doit observer leur dure. Tel tudie les variations de
l'aiguille aimante. Les plus intelligents s'ingnient  les dcrire, et
tous de trs bonne foi s'imaginent collaborer ainsi au grand oeuvre.

Gnralement le phnomne a pour lieu d'lection la partie
septentrionale de l'azur cleste.

On voit d'abord apparatre, dit le lieutenant Payer, un des plus
consciencieux observateurs, sur l'horizon, un arc ple qui s'lve peu 
peu vers le znith. Il est parfaitement rgulier. Ses deux extrmits
touchent presque l'horizon et s'allongent du ct de l'Est et de
l'Ouest,  mesure que monte le mtore.

L'ensemble prsente une belle couleur tendre  peu prs uniforme, d'un
blanc diaphane lgrement teint de vert, assez analogue  celui d'une
jeune plante qui aurait pouss  l'ombre loin des regards du soleil. La
clart de la lune parat jaune  ct de cette nuance dlicate, trs
douce  l'oeil, et dont les mots ne sauraient donner une ide.

La largeur de cet arc peut atteindre le triple de celui de
l'arc-en-ciel, et le scintillement des toiles la traverse sans tre
affaibli.

Il s'lve de plus en plus dans une majest tranquille; de temps en
temps seulement, une onde lumineuse se meut lentement d'un ct 
l'autre, et laisse apercevoir distinctement les hummocks.

Bien avant que la ligne cintre ait atteint le znith, un second arc
nat, au Sud, du sombre segment primitif, puis est suivi aprs de
plusieurs autres qui cerclent ensemble ou tour  tour le firmament, puis
plissent et s'teignent.

D'autres fois, ce sont des rubans lumineux de mme couleur que les arcs,
qui se dploient et se meurent en spires ondoyantes de droite  gauche
ou de gauche  droite, pareils aux plis retombants d'un rideau. Souvent
ces bandes de lumire se runissent en un point commun du ciel.

La bizarre fantasmagorie peut enfin se complter d'un jeu vigoureux de
rayons qui convergent dans le sens de l'inclinaison de l'aiguille
aimante et embrasent littralement de leurs trpidations et de leurs
voltiges la vote cleste.

C'est alors un vritable feu d'artifice, tel que l'imagination la plus
hardie ne saurait s'en figurer. Involontairement l'on prte l'oreille
comme pour saisir un ptillement, une dtonation. Mais le plus profond
silence ne cesse d'accompagner ces mouvantes illuminations dont un
pinceau ne saurait jamais rendre la dcevante beaut.

Les formes sous lesquelles se prsentent gnralement les aurores
borales sont trop fugitives et trop multiples, pour qu'on essaye de les
caractriser. Gnralement, elles affectent, soit des arcs lumineux,
avec de beaux globes tincelants, soit l'aspect d'une sorte de voie
lacte, ou de festons multicolores agits de frissons qui les font
onduler sur l'cran bleu du firmament.

La plupart du temps, d'ailleurs, ces formes s'engendrent mutuellement et
se confondent dans une radieuse ferie.

Trs intrigus  l'aspect de ces fulgurations silencieuses, les matelots
s'ingniaient  en chercher la cause, et pour la premire fois ne
trouvaient pas chez le docteur leur impeccable Mentor, un parce que
catgorique  leurs interminables pourquoi?

Bien qu'on leur attribue, en effet, une origine lectrique, les aurores
borales sont influences trs notablement dans leur formation et leur
dveloppement par les vapeurs atmosphriques. Et il est tel ou tel
observateur qui se trompe rarement  l'aspect d'une bue qui favorise ou
non la formation du mtore.

Elles ont galement sur les variations de l'aiguille aimante une action
trs variable. Cette influence presque nulle quand les arcs lumineux
sont immobiles et peu clatants, s'accrot avec l'intensit des couleurs
et des vibrations. Les perturbations manifestes par l'aiguille aimante
se produisent toujours  l'Est.

Enfin, remarque trs importante confirme par des observations
nombreuses, les aurores borales sont presque infailliblement suivies de
mauvais temps quand elles se dveloppent avec leur merveillante
splendeur. Si au contraire leur clat est modr, si elles sont peu
leves sur l'horizon et si leurs vibrations sont peu accentues, elles
pronostiquent le calme.

       *       *       *       *       *

Cependant les heures s'coulent et la dure des crpuscules va
croissant. Il fait grand jour  midi, au point que les hommes venant du
poste sur le pont du navire ont les yeux affects par le changement de
lumire.

Au 2 mars on doit apercevoir pour la premire fois la rfraction du
soleil, et il y a fte  bord pour clbrer la rsurrection du Dieu
Lumire.

La temprature est pouvantable: -41! Mais qu'importe! On est heureux
quand mme, tant ce retour est impatiemment attendu.

Le soleil devrait rellement merger au-dessus de l'horizon  la date du
5 mars. Mais, par un effet de rfraction d  cette basse temprature,
il est donn aux hivernants de l'apercevoir trois jours plus tt.

A quelque chose malheur est bon, et pour la premire fois on est tent
de bnir l'austre frimas.

Silencieux, attentifs, recueillis, officiers et matelots, cramponns aux
agrs capitonns de givre, attendent la premire onde lumineuse qui va
enfin animer la morne solitude.

Jamais naufrags ballotts  demi morts sur une pave, n'ont interrog
plus anxieusement l'horizon, au moment o retentit ce mot magique de:
Terre! qui renferme  la fois l'esprance et le salut!

Enfin une bande cramoisie s'allume sur le fond ros du ciel, baigne les
crtes des hummocks, flamboie  la cime des mts et soudain apparat,
immense, dmesur, le soleil rouge comme un disque de mtal.

[Illustration: Le soleil rouge comme un disque de mtal leur apparat]

Il monte lentement et en quelque sorte  regret, au-dessus de la plaine
dsole, s'arrte un moment et commence  dcliner.

A peine si les observateurs ont pu, de la place leve qu'ils occupent,
l'apercevoir en son entier...

Les ombres opaques des glaons s'allongent sur le rose tendre qui
colorent trangement le champ de glace... L'or, le pourpre et le violet
qui s'talent sur le ciel en une merveilleuse teinte dgrade
plissent... L'embrasement de la mture et des manoeuvres s'teint et la
radieuse apparition s'enfonce derrire la muraille dentele qui forme
l'horizon polaire.

Contre toute prvision, les marins gardent un silence absolu. Pas un
vivat, pas un cri, pas un mot!

Est-ce le regret de la vision trop vite vanouie?... Est-ce la
dsillusion qui succde au bonheur trop longtemps attendu et trouv
infrieur  l'esprance?... Ont-ils constat pendant cette fugitive
incandescence qui leur montre sous leur aspect rel les hommes et les
choses, les ravages occasionns par le tnbreux hiver?...

Peut-tre!

Habitus  se voir sous la lumire artificielle qui pendant si longtemps
fut leur soleil, ils n'avaient pas constat cette lividit qui tendait
sur leurs visages ses teintes blafardes; et ils se trouvaient tout 
coup ressembler  autant de spectres, ou du moins de prisonniers en
rupture de cachot.

Du reste, l'influence du jour qui, ds le lendemain, s'accrut
notablement, fit disparatre cette premire et nfaste impression. La
joie revint et l'esprance avec elle.

D'autre part, quelque courtes que fussent pendant les premiers temps les
apparitions du soleil, elles n'en produisirent pas moins une lvation
assez notable de temprature.

       *       *       *       *       *

... Allons, c'est fini. Si le thermomtre s'oublie parfois jusqu' -35
pendant la nuit, il remonte pendant le jour  -28.

Ma foi! il semble qu'on a chaud, mme en plein air, du moins prtendent
les optimistes.

Entre temps, les ours, veills aussi par le soleil, font leur
apparition. Magnifiques aubaines pour les chasseurs et rgal savoureux
pour les estomacs.

Ah! si la damne banquise n'tait pas revenue  son point de dpart,
comme la joie serait complte!

Mais voici qu'aprs les tnbres sans fin de l'hiver, on commence 
pressentir les interminables clarts, qui dans deux mois vont rayonner
sur le dsert de glace.

A partir du 18 mars, les reflets roses du crpuscule se maintiennent
longtemps sur l'horizon,  tel point qu' onze heures du soir et  deux
heures du matin, les lueurs sont comparables  celles de dcembre.

Il n'y a plus gure que trois heures de nuit relle.

Malheureusement cette lvation trop subite et beaucoup trop prmature
de la temprature est bientt suivie de violentes perturbations
atmosphriques.

Des vents terribles, singulirement inconstants, soufflent avec rage et
sautent brusquement d'un point  un autre. De grosses nues grises, trs
basses, courent et tournoyent avec une vlocit prodigieuse, et se
rsolvent on colossales averses de neige.

Un jour terne, blafard succde aux premiers ensoleillements, et fait
presque regretter aux marins des nuits d'antan, glaces, mais splendides
sous leur scintillement d'toiles.

En outre, le pack n'tant plus comme autrefois maintenu par l'implacable
froid, s'agite en proie  des convulsions de mauvais augure. Sourdement
travaill par les vents et le courant sous-marin, il craque, dtone, et
semble repris de ses anciennes colres.

A ces trpidations caractristiques rappelant  s'y mprendre celles des
tremblements de terre, se joignent des pressions latrales amenant de
brusques dnivellations auxquelles succdent des ruptures.

Les glaons, comprims avec une violence inoue, se soulvent, sautent
sur place et dcouvrent un abme.

La golette n'est jamais immobile. Secoue  chaque instant, elle gmit
lugubrement, et suit passivement les capricieuses fluctuations du pack.
Il arrive parfois qu'elle est souleve de deux ou trois mtres sur une
sorte de pidestal qui l'isole tout entire. Parfois aussi, elle
s'abaisse comme sollicite de haut en bas par une attraction mystrieuse
qui menace de l'engloutir.

Le capitaine, de plus en plus inquiet, en arrive  craindre qu'elle ne
soit ou disloque, ou submerge sur place, tant ces rvoltes de la
barrire flottante sont rapides et irrsistibles.

Un jour, pendant que la moiti de l'quipage tait  la chasse avec les
chiens et les traneaux, la muraille de glace leve  l'avant du navire
disparut soudain, comme escamote, dans une faille instantanment
creuse.

Deux heures plus tt ou plus tard, les vingt chiens chapps  la
maladie groenlandaise coulaient  pic dans leur chenil, adoss, l'on
s'en souvient,  la massive construction.

La _Gallia_ souleve par l'arrire piqua de l'avant, et demeura incline
 25 environ!

Malgr son intrpidit, le capitaine frmit en pensant que, si ce
mouvement se continue, son navire va sombrer par l'avant.

Un cri d'angoisse chappe aux marins qui voient le pril, abandonnent
prcipitamment le pont et se pressent perdus autour de leur chef.




VIII

     Fractionnement des vivres.--Trois dpts sur le pack.--En prvision
     d'un dsastre.--Abngation.--Temps affreux.--A propos d'un ours
     bless.--Allemands et Franais.--Collision vite.--La
     retraite!--Bredouilles.--Encore l'ouragan.--Transes
     mortelles.--Agonie d'un navire.--Chute d'un mt.--Sauve!--Signal
     involontaire.--Dsastre.--Commencement de dbcle.--Perte de la
     _Germania_.


L'effroi grandit encore  l'aspect de la golette qui s'incline de plus
en plus.

--Courage, enfants! dit le capitaine dont l'admirable sang-froid ne se
dment pas en prsence d'un tel pril.

Courage!... et je rponds de tout.

Aux provisions!

Devant la menace d'une catastrophe subite, il faut,  tout prix, et au
plus vite, assurer la subsistance du lendemain.

Aura-t-on le temps matriel d'arracher quelques paves  ce dsastre,
dont chacun prvoit l'pouvantable horreur!

Le premier en tte, l'intrpide officier s'lance vers la cale o sont
emmagasins les vivres, et, prchant d'exemple, essaye d'enlever les
tonneaux et les caisses.

Malheureusement, la temprature est trs basse dans cette partie du
navire. D'paisses crotes de glace formes depuis l'hiver aux dpens de
l'humidit ambiante, tapissent la muraille de bois, encastrent les
rcipients et les soudent les uns aux autres.

Il faut la hache, la scie, le couteau  glace pour les dgager!

Aussi, que de temps perdu, que d'efforts crasants pour arriver 
sortir et  hisser un millier de rations!... de quoi ne pas mourir de
faim pendant une vingtaine de jours.

Ce n'est pas tout. Ces rations, qui reprsentent peut-tre l'unique
ressource du lendemain, il est urgent de les dposer sur la glace.

Mais, comment? Par quel moyen?... Les cordages, encore encrots de
glace, sont gros comme la jambe. Les poulies sont larges et paisses
comme des meules.

Impossible, en consquence, de frapper un palan.

Les chasseurs arrivent enfin, apportant le secours de leur vigueur et de
leur nergie.

La besogne est distribue mthodiquement, et le navire, menac de
perdition, offre bientt le spectacle d'une ruche en travail.

Travail convulsif, presque dsespr, ncessitant des efforts terribles
sous lesquels succomberait l'organisme humain, si le devoir et la
poignante ncessit n'en dcuplaient la rsistance.

La couche de neige tasse recouvrant le pont est attaque  grands coups
de pic, au niveau des panneaux de charge. Cordages et poulies sont
dbarrasses de leur enduit. On dgage, au prix de quelles peines! la
chaloupe prise la quille en l'air, sous deux mtres de glaons.

Fritz a reu l'ordre de chauffer, afin de fournir assez de vapeur pour
actionner le petit cheval.

Mais les chaudires ont t vides avant les grands froids, on manque
d'eau douce pour les remplir et les alimenter.

Le mcanicien fait installer une manche  air en toile partant du pont
et dbouchant dans la chambre. Ses hommes la remplissent de neige
entonne  pleines pelletes. On la fera fondre en bas, comme on pourra.

Chose  peine croyable, le brave Alsacien russit en moins de trois
heures  obtenir de la pression. Mais il est puis ainsi que son
collgue et les deux chauffeurs qui ont d rompre, avec des pics, le
charbon des soutes gel  fond et formant un bloc aussi compact, que le
granit.

Enfin le petit cheval fonctionne et les lingues peuvent aller chercher,
au fond des cales, ces mille et un objets disparates composant tout un
monde.

Un premier dpt est install provisoirement  cent mtres du navire,
en un point o la glace parat n'avoir pas travaill. Les traneaux
reoivent directement les barils et les caisses, puis les transportent
rapidement sous la tente.

Vingt-quatre heures s'coulent ainsi au milieu d'angoisses mortelles, et
sans que nul ait song  prendre un moment de repos, car la situation,
au lieu de s'amliorer, semble encore empirer s'il est possible.

L'quipage est divis en deux bordes. L'une restera sous la tente, avec
des sentinelles releves d'heure en heure, pour signaler l'apparition
trs probable d'ours attirs par l'odeur des vivres et les manations
des hommes ou des chiens. L'autre couchera au poste, mais prte 
vacuer le bord en cas de pril absolu. Malgr le fracas des vents et
des glaons, chacun s'endort d'un sommeil agit, peupl de cauchemars.

Par prudence, le capitaine a fait teindre le calorifre. Il gle
maintenant dans le dortoir, mais les hommes, blottis trois par trois
dans les sacs de fourrures, n'ont pas  souffrir du froid. Du reste,
leurs camarades, camps sous la tente, sont encore plus mal partags.

Cette sage prcaution de l'officier n'est point superflue. A une heure
du matin, une secousse plus violente que les autres, et suivie d'un
craquement sinistre, se fait entendre.

La golette roule bord sur bord, prise cette fois d'un mouvement de
roulis que rien ne faisait prvoir. Le globe de l'appareil lectrique
vole en clats, et le calorifre dsarticul s'abme sur le plancher.

Nul doute que, s'il et t bourr de charbons incandescents, un
terrible incendie se ft aussitt dclar.

Les hommes perdus s'arrachent de leurs couches, empoignent leur
carabine, le sac renfermant leur bagage et enfilent en titubant
l'escalier.

[Illustration: Les hommes enfilent en titubant, l'escalier]

La houle de glaons oscille encore, mais plus faiblement. Allons! ce
n'est qu'une alerte. Pas la dernire, hlas!

A quatre heures, les travaux reprennent avec la mme ardeur. Les
hommes, lests d'un bon djeuner additionn de copieuses rasades,
envisagent plus froidement l'ventualit d'une catastrophe.

Ils ont lu, pendant l'hivernage, maintes relations de voyages arctiques
et savent que souvent des marins, privs de leur navire, n'en ont pas
moins termin favorablement leur exploration.

De son ct, le capitaine, aprs mres rflexions, s'est arrt  un
plan fort sage qui semble rpondre  toutes les exigences.

Dans son esprit, la _Gallia_ est trs gravement compromise, si elle
n'est pas irrvocablement perdue. Si les pressions n'ont pas dtermin
de voies d'eau dans sa coque, pourra-t-elle jamais se relever ou se
dgager au moment de la dbcle!

Comme elle est approvisionne pour trois ans et quelques mois, voici ce
qu'il a rsolu.

Trois dpts de vivres, reprsentant chacun la ration de l'quipage
pendant une anne, seront installs en querre sur le pack, autour de la
golette, et sur des points paraissant le moins menacs.

Chaque dpt doit renfermer tout un approvisionnement en aliments,
spiritueux, th, caf, mdicaments, habillements, appareils de
navigation, armes, outils, munitions, plus un traneau et une
embarcation. Bref, un matriel complet.

De cette faon, quand bien mme la fatalit permettrait que non
seulement le navire, mais encore, chose peu admissible, deux dpts
soient anantis, il en resterait au moins un troisime, o les
explorateurs trouveraient les moyens de se rapatrier.

En outre, comme il faut tout prvoir, mme l'invraisemblable, le
capitaine dcide que la _Gallia_ conservera deux mois de vivres, au cas
bien improbable o, contre toute prcision, elle survivrait seule  un
dsastre complet.

Un approvisionnement de deux mois serait alors plus que suffisant pour
permettre d'atteindre les tablissements danois.

Enfin, au fractionnement de la cargaison doit correspondre un
fractionnement de l'quipage. Quatre hommes commands par un officier
seront commis, avec six chiens,  la garde de chaque dpt, du moins
pendant la nuit.

Le capitaine, lui, reste  bord avec son vieux matre d'quipage Gunic
Trgastel, Fritz Hermann le mcanicien, et deux chiens, sentinelles
vigilantes dont le flair infaillible doit signaler les rdeurs
nocturnes.

Du reste, on est  porte de la voix, et il est impossible que l'alarme
donne par un coup de feu ne soit point entendue. Dans ce cas, ordre
formel  tous les postes de se replier sur celui qui est en alerte, et
de lui prter sans retard main forte.

Ces diffrents travaux s'accomplissent dans un ordre parfait, et avec
cette admirable discipline dont les marins offrent de si magnifiques
exemples dans les situations les plus dsespres.

Le temps est toujours affreux. Le vent ne cesse de souffler en tempte,
poussant les glaons  l'assaut les uns des autres, prenant le pack en
enfilade, le tordant sur les flots qui rsistent et menacent  chaque
moment de produire un gigantesque effondrement.

La neige tombe en flocons serrs, intenses, aveuglants. On ne voit rien
 vingt mtres. Si parfois les nuages gris de plomb sont balays par
l'ouragan, la tempte redouble de rage, tant ces innombrables
corpuscules paraissent, en dpit de leur tnuit, faire obstacle  sa
fureur.

Alors on aperoit brusquement un soleil aux lueurs crues, blouissantes,
qui affectent douloureusement les yeux et occasionnent des migraines
atroces.

Chose bizarre, bien que cette incandescence n'lve pas sensiblement la
temprature ambiante, elle produit sur la peau une sensation de chaleur
trs vive, presque pnible.

Aussi, arrive-t-il qu'un homme, immobile en plein soleil, se trouve gel
d'un ct et lgrement chaud de l'autre.

Pendant la nuit, le thermomtre descend gnralement  -30, mais il
marque pendant le jour, environ -20. Ce qui, en somme, est supportable.

Du reste, les hommes, tenus en haleine par leurs travaux mens
fivreusement, n'ont point trop  souffrir. Le soir venu, ils
s'endorment harasss, et s'veillent avec cette sensation dsagrable
bien connue de ceux qui ont bivouaqu dans la neige. Il semble que les
yeux sont gels sous les paupires cercles de glace, comme aussi les
gencives qui demandent des frictions nergiques pour rcuprer leur
temprature.

Ils ont d'ailleurs construit des maisons de neige  la faon des
Esquimaux, grce aux conseils d'Ogiouk pass architecte, et se trouvent
aussi bien que possible sous ces abris primitifs.

Quand le temps est trs clair, il arrive parfois qu'on regarde, d'une
manire en quelque sorte inconsciente, du ct des Allemands dont, par
un accord tacite, on ne parle jamais.

A peine si deux camarades, pendant une pause, se font un lger signe,
accompagn d'un clignement d'yeux dans la direction de la _Germania_.

--C'qui est mauvais pour l'un, n'est pas bon pour l'autre, hein!

--Ils ne doivent pas s'amuser plus que nous.

C'est tout.

Un incident futile allait pourtant mettre en communication, avec eux, et
pour un temps trs court, les marins de la _Gallia_.

Le dchargement de la golette, commenc depuis huit jours, tait
presque achev. Restait  complter l'agencement de chaque dpt, de
faon  empcher les rapines des ours que la faim rendait de plus en
plus audacieux.

Le Parisien et son insparable Dumas se trouvaient occups  ranger les
caisses, quand ce dernier, se retournant brusquement se trouve en tte 
tte avec un ours.

--Qusaco? s'cria le Provenal.

--Une visite!... ousqu'est mon fusil?

Plume-au-Vent, plus tt prt que son camarade, met en joue l'intrus qui
dtale, pris de peur, et lui envoie au bas des reins une balle qui le
fait hurler de douleur.

Dumas fait feu  son tour. Mais l'animal, prsentant aux tireurs une
surface peu vulnrable, n'est point arrt.

--Coquine de Diou!... il s'ensauve...

Allons, Parisien! en asse, mon bon... nous ne pouvons pas laisser
perdre ainsi cinq cents kilos de viande.

Et les voil partis, toujours tiraillant sur l'ours qui trane la patte
et semble de plus en plus mal en point.

Par hasard, cette fuite perdue le conduit vers la _Germania_, prs de
laquelle il s'en va tomber en beuglant comme un taureau musqu.

Trs fiers de leur exploit, et croyant navement que nul ne saurait leur
contester la proprit du gibier, les deux chasseurs, pressent le pas et
arrivent poumonns, au moment o cinq matelots allemands ont dj opr
une prise de possession.

L'ours, gorg d'un coup de couteau, est attach,  leur nez,  leur
barbe, avec un grelin, et va tre hal vers le navire, distant de cent
mtres  peine.

Plume-au-Vent, trs calme, salue poliment, et dit:

--Pardon! Messieurs, vous semblez ignorer que ce gibier nous appartient.

Feignant non seulement de ne pas comprendre, mais encore de ne pas
entendre l'observation du jeune homme, les Allemands s'attellent au
grelin et tirent de toutes leurs forces.

Le Parisien, de son ct, empoigne une patte de la bte, et tire en sens
inverse, pour bien montrer qu'il n'abandonne rien de ses prtentions.

Alors, un grand diable  tignasse rousse, une sorte d'hercule mal
quarri, pousse un juron et lchant le cordage, se rue sur le jeune
homme, le couteau lev.

Prompt comme l'clair, Dumas le met en joue et s'crie d'une voix que la
fureur fait trembler.

--Bas le couteau, coquin! ou je te fais sauter la face.

[Illustration: Bas le couteau coquin! ou je te fais sauter la face]

Le rustre intimid crache une imprcation allemande et semble appeler 
l'aide.

--Ah!... ah!... parat que vous n'tes pas assez nombreux encore...

Pourtant, cinq contre deux!...

Eh bien!... venez-y donc tous et nous allons rire.

--Parisien, mon bon, tu parles comme un livre!

Le diable m'emporte si nous ne chambardons pas la sacre cambuse.

--Malheur que mon pauvre Fritz soit pas l!

Qu ptard!

Une terrible collision va se produire, car le Parisien et le Provenal,
suprieurement arms d'ailleurs de carabines  rptition, ne sont pas
hommes  lcher prise.

Trois hommes brandissant des fusils accourent de la _Germania_. Dumas
pour la seconde fois met en joue, quand une forte dtonation partie de
la _Gallia_ retentit et se rpercute avec fracas sur les collines de la
banquise.

--Un coup de canon, s'crie Plume-au-Vent.

--Pcare!... signal d'alarme.

--Matelot, rappliquons l-bas!

C'est l'ordre...

--Allons, partie remise et rentrons bredouilles.

Mais, nous nous reverrons, tas de...

Furieux de ce contretemps, mais esclaves de la consigne, les deux
Franais font volte-face et regagnent en courant leur bord, poursuivis
par les hues des pillards.

Cependant le capitaine, averti par les coups de feu tirs sur l'ours, a
suivi, avec sa lorgnette, les pripties de la chasse. Ennuy d'abord en
voyant la direction prise par l'animal bless, trop loign pour crier 
ses deux hommes d'abandonner la poursuite, il attend impatiemment la fin
de l'quipe, ne pouvant pas croire, dans sa loyaut,  un pareil
manque de courtoisie, de la part des Allemands.

Mais les affaires se gtent. Le Parisien et son camarade ont la tte
prs du bonnet. Un conflit est imminent.

Sans perdre une seconde, le capitaine se prcipite vers un des canons 
signaux toujours chargs, fait agir le cordon tire-feu et provoque
l'explosion.

Dix minutes aprs, Dumas et Plume-au-Vent, trs penauds, se trouvaient
devant leur chef.

Celui-ci, ne pouvant en bonne justice les rprimander, leur enjoint
formellement,  l'avenir, d'viter tout contact, mme indirect avec ces
gens de l-bas, dont il n'y a rien de bon  esprer.

--Ainsi, c'est entendu, n'est-ce pas, matelots: sous aucun prtexte.

--Mais, capitaine, s'ils nous attaquent!

--Dans ce cas, c'est moi-mme qui commanderai le branle-bas.

Car je suis le gardien de votre honneur et de votre scurit.

Je ne permettrai donc pas qu'il y soit fait la plus lgre atteinte.

Mais, ne provoquez jamais!

--Foi de matelots, capitaine, nous vous le jurons!

Nous ne sommes pas gens  chercher ces querelles idiotes si bien
nommes querelles d'Allemands.

Aprs tout, ils nous ont vol un ours, grand bien leur fasse.

--Parfaitement raisonn, mon ami.

--Et puis, pour chaparder ainsi notre gibier, faut croire que leur
cambuse n'est pas garnie comme la ntre.

Ils vous ont des figures de vent debout!

Malgr a, on a l'air de travailler ferme chez eux.

--A propos, puisqu'ils se posent d'eux-mmes en ennemis, je puis
utiliser les renseignements que vous avez recueillis pendant votre
reconnaissance involontaire.

O en sont-ils?

--Ma foi, capitaine, ils ne sont gure mieux traits que nous par la
banquise.

Leur navire, au lieu de s'enfoncer par l'avant comme notre _Gallia_,
se trouve droit perch sur un pidestal haut de plus de cinq mtres, ce
qui lui donne un air tout drle de champignon.

Sr qu'ils ont dmnag aussi, car il y a sur la glace quatre ou cinq
maisons de neige qui m'ont l'air de magasins.

--C'est tout?

--Oui, capitaine.

--Trs bien! Retournez  votre poste, et n'oubliez pas mes
recommandations.

... Les jours s'coulent avec des alternatives de beau et de mauvais
temps, plutt mauvais que beau, et la situation gnrale ne s'amliore
pas. Si la tempte semble s'apaiser pendant quelques heures, elle
reprend avec une nouvelle rage aprs un calme subit, de mauvais augure.

On vit dans des transes continuelles, car le pack, n'tant plus soud
par les froids terribles de l'hiver, a perdu en grande partie sa
rigidit.

Nanmoins, le service est fait avec une rigoureuse ponctualit, malgr
les alertes, les craquements, les ruptures partielles, les
enfouissements dans la neige, les attaques des fauves, et les
difficults de toutes sortes surgissant inopinment.

Sauf cinq cas d'ophtalmies lgres produites par la rverbration du
soleil sur la neige, la sant se maintient bonne.

On arrive  la date du 21 mars. Le jour bni o, malgr les giboules,
le doux mot de printemps est ici dans toutes les bouches, avec son
exquise et bienfaisante saveur de renouveau.

L-bas, sur la lugubre banquise, l'ouragan se dchane avec une
pouvantable furie.

Jamais peut-tre le fracas de la matire en rvolte n'atteignit pareille
intensit. Le pack tremble et oscille jusqu' sa base, comme s'il allait
tre pulvris. On dirait qu'un volcan gronde sous l'norme
agglomration qu'il secoue et disloque, avec des grondements qui
rappellent ceux du tonnerre de l'quateur.

En cinq minutes, des fractures balafrent en tout sens la glace qui
s'carte, se resserre, s'ouvre de nouveau, s'effondre et s'engloutit.

Aussi loin que la vue peut s'tendre, le spectacle est terrifiant.

Une houle de glaons monstrueux, souleve par les flots invisibles,
monte, comme la vague d'un ocan de pierres, et se rue, avec une force
irrsistible, sur les collines qu'elle rase d'un seul coup.

Jusqu' prsent, la golette, aprs avoir failli tre dix fois submerge
ou broye, tient bon, par miracle.

Le capitaine, rest  bord avec ses deux hommes, ne perd pas de l'oeil
les dpts de vivres, prs desquels se tiennent les marins impassibles.
Jusqu' prsent les fractures les ont pargns. Mais combien va durer
cette immunit. A chaque minute le brave officier craint de les voir
s'engloutir et son coeur prouve d'atroces battements, quand il les
voit isols par un abme d'o jaillit un nuage d'cume. Comme il gle
toujours, ces blessures se cicatrisent bientt. Du reste, l'effort qui
les a ouvertes, tente aussitt  les rapprocher.

Mais si elles allaient se produire au niveau mme d'un dpt!

Le capitaine a dj hsit s'il ne ferait signe de rallier le bord. Mais
les instants du navire semblent compts au milieu d'un tel
bouleversement, et le danger n'est-il pas plus grand ici, que l-bas!

... Brusquement, la golette, incline par l'avant sous un angle
d'environ 28, reoit par la poupe un choc effroyable. Les blocs qui la
soulvent, disloqus par une convulsion plus intense, s'effondrent 
pic. N'tant plus maintenue par l'arrire, elle retombe lourdement dans
une flaque d'eau vive. L'avant, sollicit par une raction gale au
poids de l'arrire augment dans d'normes proportions par la chute
verticale, se soulve  son tour en rompant les jeunes glaces qui
l'emprisonnent.

Le capitaine et les deux marins roulent ple-mle sur le pont.

En mme temps un craquement sinistre retentit. Mais celui-l n'est pas
occasionn par la glace. C'est le grincement particulier du bois qui
cde et se brise.

Le capitaine, aussitt debout, voit le mt de misaine osciller, puis
s'abattre, fracass comme une allumette, en entranant dans sa chute un
fouillis de haubans, d'tais et de manoeuvres.

Par un hasard inou, la golette se trouve remise dans son aplomb! Elle
flotte entre deux glaons, deux murailles, qui lui forment comme un
dock.

Si la coque n'a pas t enfonce par le choc, elle est sauve, du moins
pour l'instant, et sans autre dommage que la perte du mt.

Cette rflexion traverse en une seconde la pense de l'officier, qui
regarde ses hommes et les voit lever les bras, en signe d'pouvante.

La dislocation s'tend de proche en proche et broie en capricieux
zigzags le pack, aux alentours du navire. L'eau surgit de toutes parts
en cascades cumantes...

Les malheureux vont tre engloutis!

Le capitaine s'lance sur le bastingage, leur fait des signes dsesprs
et s'crie:

--Revenez  bord!... Mais revenez donc!

Ses signes ne sont pas compris, sa voix est couverte par le fracas des
glaces, et le pril mortel grandit encore, sans que les matelots rivs
par le devoir, pensent  quitter leur poste.

En proie  une affreuse angoisse, le capitaine s'apprte  quitter le
navire pour courir vers eux, essayer de les sauver ou prir avec eux...

Mais une flamme ardente surgit  deux pas de lui. Un nuage de vapeur
l'environne et le fracas assourdissant d'une dtonation lui brise le
tympan.

--Tonnerre de Brest! crie une voix effare, je me suis emptr dans le
cordon!

C'est Gunic, le matre d'quipage, qui, chavir par le choc, est all
jaillir,  demi assomm, prs d'un canon  signaux. Le vieux Breton,
enfoui sous une avalanche de cordages provenant de la chute du mt,
s'est dgag au hasard, en cartant convulsivement les obstacles; le
cordon tire-feu s'est trouv sous sa main, au milieu d'autres objets, et
l'effort inconscient du bonhomme a suffi pour actionner l'toupille.

A ce signal involontaire, mais envoy avec tant d'-propos, les marins
relevs de leur consigne s'enfuient  toutes jambes, trbuchant sur les
glaons, pataugeant dans les flaques et prcds par les chiens qui font
voler derrire eux les traneaux.

Cinq minutes aprs, tout le monde est  bord avec les sacs empils  la
hte sur les traneaux, ainsi que les armes et les objets les plus
prcieux.

Il est temps, car l'oeuvre de dsorganisation s'accomplit dans toute
sa sinistre horreur.

Une dbcle partielle s'opre autour du navire sauv miraculeusement par
ce qui devait amener sa perte. Les glaons, disloqus en mille points
diffrents, se brisent en se choquant avec une force inoue. Tout
croule, tout s'effondre au milieu de trombes d'eau qui balayent et
submergent les clats.

Les dpts de vivres, constituant la suprme ressource de l'expdition,
l'lment indispensable d'une lutte  peine commence, s'engloutissent
un  un, aux yeux des matelots qui protestent par des cris de rage
impuissante!...

Mais la furie des lments, calme sur un point, se dchane ailleurs
avec une nouvelle et plus terrible violence.

L-bas, vers le Nord, la banquise parat s'enfler sous l'effort d'une
pousse irrsistible...

Un dchirement pouvantable branle les couches d'air. Une immense
rupture se produit, et le navire allemand, parfaitement visible sur le
champ de neige, s'incline sur tribord, se couche, perd son point
d'appui, et, ouvert sans doute par le choc, s'emplit, puis coule  pic.

En moins de dix minutes ses perroquets disparaissent.

La _Germania_ a vcu!




IX

     Sombres pronostics.--Premiers oiseaux.--Constant Guignard la perle
     des factionnaires.--Eptre  la pointe d'une baonnette.--Poulet
     non comestible.--Entrevue.--Les deux rivaux en
     prsence.--Proposition inattendue.--Meinherr Pregel ne dgle
     pas.--O l'Allemand parle d'affaires et le Franais
     d'honneur.--Entre gens qui ne se comprennent pas.--Le bout de
     l'oreille.--Moment psychologique.--Les marins ont une
     tradition.--Fire rplique.


Ainsi la fatalit a djou les mesures du commandant franais. Bien
plus, ces prcautions si sages qui devaient parer  toutes les
ventualits d'un dsastre, se sont retournes contre le prvoyant
organisateur.

Pour une fois, la prudence n'a pas t mre de la sret.

Etant donne la situation prcaire, autant dire dsespre de la
golette, il ne pouvait cependant pas agir autrement. Car sur cent
navires, dans une position identique, plus de quatre-vingt-dix eussent
infailliblement pri.

La preuve, c'est que le chef de l'expdition allemande ayant perdu son
btiment, a sauv ses dpts de vivres demeurs intacts sur la banquise.

Si des deux cts la catastrophe est cruelle, on peut dire que pour les
Franais elle est plus terrible encore. Que faire, que tenter avec deux
mois seulement de vivres? Sans parler du voyage au ple irrvocablement
arrt, la _Gallia_ circonscrite par le pack, pourra-t-elle tre dgage
avant l'puisement complet des subsistances?

A quelle poque incertaine la dbcle lui ouvrira-t-elle la voie du
retour? Se produira-t-elle mme cet t, cette dbcle attendue parfois
deux et mme trois ans par certains explorateurs?

Faut-il battre en retraite avec les traneaux, tenter de se replier au
milieu d'obstacles infranchissables vers les tablissements danois?...
se rsoudre au sacrifice le plus poignant pour des marins, l'abandon du
navire?

Ces rflexions hantent depuis deux jours l'esprit des matelots, dont
l'exaltation a fait place  cette rsignation douloureuse qui succde
aux grandes infortunes.

Le capitaine, toujours calme, silencieux, presque sombre, s'abstient de
tout commentaire. Il a repris sa place habituelle dans le poste, comme
si rien d'extraordinaire ne s'tait pass, employant presque tout son
temps  tudier une grande carte des rgions arctiques.

Le second, charg du dtail, a dress un minutieux inventaire des
ressources dont dispose l'expdition et le prsente au chef qui approuve
d'un signe.

A bord, le service a repris avec sa rgularit habituelle. Toutefois,
les rations sont mesures plus parcimonieusement que jadis.

Cela se conoit, et nul n'y trouve  redire. Chacun s'efforce mme, dans
la limite de ses moyens, d'augmenter l'ordinaire par la chasse et la
pche.

Ogiouk cherche les trous  phoque et se met  l'afft avec sa patience
de sauvage.

Dumas, le docteur et le lieutenant s'en vont en traneau  la poursuite
des ours.

A la furie de l'ouragan a succd un calme trange. Une sorte de
courbature envahit les lments nagure dchans. Le pack a repris son
immobilit premire, le vent s'est apais, le soleil flamboie sur les
neiges qui tranchent crment sous l'azur intense du ciel.

Le thermomtre marque -26 le 23 mars, mais malgr ce froid encore trs
vif, on sent arriver peu  peu la saison intermdiaire si favorable aux
voyages en traneau.

Bien qu'il faille s'attendre  de rapides et trs considrables reprises
du froid, on sent que la nature commence  sortir enfin de sa longue
torpeur.

En effet, il n'est pas rare de voir, en avril, le thermomtre retomber
 -30 et mme -35, parfois plus bas encore, comme le constatrent les
compagnons de Greely, Lockwood et le docteur Pavy.

Pour l'instant, la vue de mouettes qui tourbillonnent avec des cris
aigus au-dessus du navire, produit  l'quipage l'effet de la premire
hirondelle aperue chez nous.

Furtive apparition qui, en d'autres circonstances, n'et pas manqu de
soulever des clats de folle gaiet, ou de provoquer une de ces ftes
qui gayrent les rigueurs de l'hivernage.

Les mouettes disparaissent et retournent vers le Sud. Sans doute une
avant-garde d'claireurs qui, aprs une pointe audacieuse, reviennent 
des latitudes moins inclmentes.

Chasseurs et pcheurs rentrent bredouille. Les phoques ne se montrent
pas et les ours ont migr.

Pronostic certain de froid, corrobor par la fausse sortie des oiseaux
migrateurs.

24 mars. Rien de nouveau.

Mme impassibilit chez le capitaine qui vient d'avoir un long entretien
avec les officiers.

Conclusion de l'entretien: on verra demain.

A midi, on entend le bruit d'un colloque anim, sur le pont, o Constant
Guignard est de faction avec un Basque.

Les deux marins ont vu arriver  pas lourds, sur la neige, un homme
envelopp de fourrures et se dirigeant vers la _Gallia_.

Le Normand s'assure que tout le monde est  bord, et que par consquent
l'homme dont la figure est dissimule sous un capuchon n'est pas de
l'quipage.

Comme il s'approche encore, Guignard, esclave de la consigne, met
baonnette au canon et interpelle rudement l'intrus de son organe
camard.

--Halte-l!

Qui que t'es, toi?

--Ami! rpond l'inconnu, qui du reste ne porte pas d'arme apparente.

--Avance au mot de boniment.

Comme on n'est pas en guerre, il n'y a ni mot d'ordre, ni mot de
ralliement. Mais Guignard monte la garde, et pour lui, cette fonction
est accompagne d'une formule invariable.

L'autre, un peu interloqu, s'arrte, semble mditer la signification du
mot de boniment, puis ajoute:

--J'apporte une lettre pour son Excellence Herr commandant de votre
navire.

--Ah!... t'es comme qui dirait vaguemestre...

Eh ben, pique ton papier au bout de ma baonnette, fais demi-tour, et
attends  quinze pas la rponse... si y a une rponse.

[Illustration: Eh ben, pique ton papier au bout de ma baonnette...]

Toi, Michel, surveille-moi ce cachalot pendant que je vais porter la
chose au capitaine.

L'tranger, stupfait du procd, pique sans observation sa lettre 
l'extrmit de l'arme tendue par-dessus bord, et Guignard, trs fier de
sa faon de comprendre la paix arme, se dirige vers la porte.

--Capitaine! c'est censment un particulier de l-bas qui vous apporte
un mot de billet.

--Une lettre?... donne!

D'Ambrieux fait lestement sauter l'enveloppe et en tire un papier
couvert de quelques lignes d'une longue criture.

Puis, il lit d'un seul coup d'oeil, sans manifester le moindre
tonnement  l'aspect de cette communication inattendue.

  Le soussign, commandant de l'expdition allemande au ple Nord, a
  l'honneur de solliciter du capitaine commandant la _Gallia_ la faveur
  d'un entretien.

  Dans l'intrt des deux quipages et de leurs chefs, le soussign
  prie instamment le capitaine d'Ambrieux de lui accorder cette
  entrevue.

  Avec l'expression de sa plus haute considration, le soussign
  prsente au capitaine d'Ambrieux ses hommages les plus empresss.

                                        _Sign_: JULIUS-A. PREGEL.

--Tiens, Berchou, dit-il au second, lis-moi donc ce fatras
amphigourique.

Et vous aussi, Vasseur... et aprs, vous le docteur.

Tu es l, Guignard?

--Prsent! capitaine.

--Attends!... une minute.

Il prend une feuille de papier, crit simplement ce qui suit:

  Le capitaine de la _Gallia_ recevra M. Pregel  deux heures.

                                        D'AMBRIEUX.

Puis, il ajoute:

--Tiens, Guignard, donne ce mot  l'homme.

Arriv sur le pont, Guignard toujours trs rogue, enfile sur sa
baonnette la rponse, en hlant le marin allemand.

--H!... t... vaguemestre, v'l ton poulet... dbroche-le...

Et puis, bon vent!...

En principe, le capitaine avait pens que l'entrevue pourrait avoir lieu
en prsence de l'quipage, ou tout au moins de l'tat-major. Mais,
ignorant les intentions de son comptiteur, craignant qu'un mot mal
interprt par ses hommes n'occasionnt un conflit, ou une manifestation
hostile, il jugea plus prudent, toutes rflexions faites, de recevoir en
tte  tte le visiteur inattendu.

Il fit,  cet effet, isoler avec une cloison mobile un coin de
l'appartement commun et runit son personnel au moment o les
chronomtres marquaient une heure et demie.

--Mes amis, dit-il en s'adressant aux matelots, le chef de l'expdition
allemande prouve aujourd'hui le besoin d'entrer en communication avec
moi.

Le motif qui le fait sortir de sa... discrte rserve devant tre
imprieux, j'ai accept sa proposition. En prsence des vnements
douloureux dont il est, comme nous, victime, j'ai pens qu'il pouvait
tre utile de nous concerter en vue de l'avenir.

Dans une demi-heure il sera ici. Je n'ai pas besoin de vous recommander
le calme absolu, la dignit silencieuse qu'il convient d'observer
vis--vis d'un homme dont les circonstances font momentanment notre
hte.

Ainsi, pas un mot, pas un signe! Demeurez impassibles, comme si vous
tiez de service,  la rception d'un visiteur tranger auquel on ne
rend pas les honneurs, ou, si vous aimez mieux, d'un parlementaire.

Voil qui est compris, et je compte sur vous, n'est-ce pas.

... A deux heures moins cinq minutes, la vigie signalait un traneau
arrivant  toute vitesse, mont par trois hommes.

Meinherr Pregel, emmitoufl de fourrures, descendait gravement du
vhicule et disait  ses compagnons, de ce ton rogue de l'allemand quand
il parle  des subalternes:

--Demeurez ici, et attendez mon retour!

Le commandant de la _Gallia_ le recevait sur le pont, conformment aux
usages, et rpondait  son salut crmonieux avec son exquise et un peu
hautaine politesse de grand seigneur.

L'Allemand rompt le premier le silence au moment d'enfiler l'escalier
que le capitaine lui dsigne de la main.

--Avant d'entrer en matire, dit-il en s'inclinant de nouveau,
permettez-moi de vous remercier pour votre bienveillant accueil  ma
demande.

En vrit, je craignais presque un refus.

--Et pourquoi, Monsieur?

Sommes-nous ennemis, quoique rivaux?

Du reste, il est mention, dans votre lettre, d'_intrts communs_...

A dfaut de motifs d'ordre purement moral, ou si vous aimez mieux,
sentimental, cela mrite considration.

--Vos manires d'apprcier ma dmarche et d'envisager la question me met
 l'aise, tout en me permettant d'abrger les prliminaires.

--J'allais vous en prier.

Aprs cet change de phrases rappelant les premiers froissements de fer
de deux adversaires qui se ttent, l'Allemand et le Franais descendent
dans le poste et s'assoient face  face.

Le gographe reprend, en scandant ses paroles, comme s'il voulait
liminer tout dtail superflu.

--Les circonstances, vous le savez, capitaine, m'ont t d'abord trs
favorables, depuis le jour o vous me propostes cette lutte courtoise,
dont l'enjeu est la conqute du Ple.

J'ai trouv, ds le premier jour, un quipage, un navire approvisionn
de braves compagnons prts  m'accompagner...  tel point que j'ai pu,
grce au concours d'incidents fortuits, gagner sur vous une anne
entire.

--Je vous en flicite, Monsieur, et sans arrire-pense.

Pregel s'incline et continue:

--Ce n'est pas tout: le printemps exceptionnel de 1887 me permit en
outre d'effectuer en chaloupe et en traneau un voyage sans prcdent
jusqu'alors.

C'est ainsi que, reprenant l'itinraire de Lockwood, j'ai pu devancer
de beaucoup l'officier du _Signal-Corps_, et remonter jusqu' 86 20,
comme le prouvent les cairns levs pendant ce voyage.

--Vous avez obtenu l, Monsieur, un rsultat magnifique.

Trois degrs de plus que les expditions amricaine et anglaise!...
c'est admirable!... et je suis heureux, vraiment, d'avoir  combattre un
adversaire tel que vous.

Je suis loin, quant  moi, de possder,  mon actif, un tel chiffre de
latitudes...

--Cependant la drive...

--Voudriez-vous que je fisse entrer en ligne de compte cette translation
fortuite et force sur un radeau de glace?

--Ce serait votre droit, et alors nous serions dead-heat, comme disent
les Anglais, puisque le mouvement de rotation du pack nous a entrans
au-dessus du 86e parallle.

--Je me contenterais  peu de frais, si j'assimilais  un voyage de
dcouvertes, cette course absolument strile, qui ne m'a demand ni
risques, ni travail, ni fatigue.

Je suis en quelque sorte rest immobile et la banquise a volu pour
moi...

Donc,  vous, la gloire inconteste d'avoir parcouru et rellement
trouv des rgions inconnues, jusqu' prsent inaccessibles.

Ceci admis sans conteste, je vous coute.

--Deux mots encore, je vous prie, sur ce voyage: ils se rattachent au
sujet de ma visite.

La chance, jusqu'alors si favorable, tourna bientt contre moi.

Mon compagnon tomba gravement malade et je fus atteint moi-mme
srieusement; je perdis en outre ma chaloupe  vapeur qui fut broye
dans les glaces, et je revins  grand'peine, puis, mourant, au
rendez-vous o je trouvai, par bonheur, la _Germania_.

Vint l'hivernage.

Mes hommes, bien que trs vigoureux et professionnellement endurcis au
froid, le supportrent mal.

Le navire, suffisamment amnag pour une campagne de pche, mme trs
longue et trs pnible, n'offrait pas les ressources d'un btiment
construit et agenc en vue d'un sjour prolong aux rgions
circumpolaires.

Bref, nous souffrmes rudement, au point qu'il y eut chez nous
plusieurs cas de conglation et de scorbut.

--Mais, interrompt gnreusement d'Ambrieux, il fallait si vous manquiez
de mdicaments, de vivres ou d'effets d'habillement, vous adresser 
moi.

Je me fusse fait un devoir de mettre au service de vos malades les
ressources dont je disposais.

--Je n'y ai pas pens! rpond navement Pregel, indiquant ainsi que, le
cas chant, il et t incapable d'un tel sentiment d'humanit.

Maintenant, capitaine, veuillez me continuer, quelques minutes encore,
votre bienveillante attention.

Nous venons d'prouver tous deux, un terrible dsastre.

Je suis sans navire... vous tes sans provisions.

--Qu'en savez-vous?

--N'ai-je point assist  l'engloutissement de vos dpts?

--Du moins ignorez-vous si je n'ai point  bord de quoi continuer la
lutte.

--Je suis certain du contraire.

C'est  peine s'il vous reste pour attendre la dbcle et gagner les
tablissements danois.

--Peu vous importe, Monsieur.

Ceci est affaire  moi et me regarde seul.

--J'y suis pourtant intress... plus peut-tre que vous ne l'imaginez.

--Expliquez-vous.

--Il est bien certain que vous ne pouvez songer, dans de pareilles
circonstances,  continuer votre voyage au Ple, et que vous comprenez
l'urgence d'un prompt retour en Europe, n'est-ce pas?...

--Veuillez continuer, ajoute froidement le capitaine refusant de
s'expliquer.

--Dans ce cas, reprend l'Allemand, j'ose esprer que vous voudrez bien
nous rapatrier.

--C'est l une obligation  laquelle je n'aurai garde de manquer.

--Capitaine, je suis heureux de vous trouver si bien dispos...
veuillez croire  toute ma gratitude.

Il est bien entendu que je ferai embarquer  votre bord la quantit de
vivres largement ncessaire  vos hommes et aux miens, ds que la
temprature sera devenue propice  ce retour.

--Cela me parat quitable.

Reste  fixer maintenant l'poque de l'appareillage.

--Mais... aussitt la dbcle arrive.

--Permettez: j'ai souscrit jusqu' prsent  toutes vos conditions,
laissez-moi introduire dans la transaction une clause  laquelle je
tiens essentiellement.

La saison favorable aux explorations polaires commence  peine.

Or vous devez penser que je ne suis pas venu jusqu'ici pour m'en
retourner... bredouille.

--Je ne comprends pas.

--C'est pourtant bien simple.

Etant privs, vous de navire, moi de provisions, je ne puis pas
continuer mon exploration sans vous, mais vous ne pouvez pas rentrer en
Europe sans moi.

Je viens de m'engager  vous rapatrier;  votre tour fournissez-moi des
provisions en quantit suffisante pour me permettre de pousser une
reconnaissance vers l'extrme nord.

Ces provisions vous seront payes ce que vous voudrez.

--De cette faon, nous serions condamns  un second hivernage.

--... Que nous passerions ensemble sur la golette et parfaitement 
l'abri des intempries.

Quant  moi, je partirais sans dlai pour le Ple, avec la moiti de
mon quipage, l'autre moiti resterait sur la _Gallia_ dont le second
prendrait le commandement, et vous seriez libre de vous installer de
suite.

--Mais, capitaine, mes hommes sont affaiblis... j'ai des malades...
sous des huttes de neige... sans mdicaments, sans mdecin.

--Faites-les transporter ici; le docteur Glin leur donnera ses soins et
l't achvera bientt leur gurison.

--C'est que leur tat est bien grave, et j'apprhende qu'un sjour plus
long en pareil lieu ne les fasse infailliblement succomber.

Capitaine, au nom de l'humanit, modifiez vos intentions... renoncez,
je vous on prie,  votre voyage, et consentez  appareiller aux premiers
beaux jours.

--Je ne puis, Monsieur, m'expliquer une pareille insistance.

Vos hommes ne sont pas des femmelettes, que diable! et je ne comprends
gure qu'ils soient ainsi dprims aprs une seule excursion.

N'auriez-vous pas un motif beaucoup plus personnel pour me pousser de
la sorte  quitter les rgions arctiques?

--Mais...

--Par exemple, la crainte de perdre le bnfice de votre victoire...
reprsente par une marche en avant de trois degrs.

--La question d'humanit... prime... vous pouvez m'en croire... les
autres... celles de... mon intrt particulier, balbutie Pregel
embarrass de se voir si parfaitement devin.

--Eh bien, qu' cela ne tienne! rplique d'Ambrieux en s'animant tout 
coup.

Oui, je le rpte, ma situation est prcaire, mais la vtre l'est
encore plus... car, si vous avez le gain de la premire campagne, il
vous est interdit de profiter de votre triomphe.

Au lieu d'terniser un dbat strile et de chercher les petits cts
d'une grande chose avec une tnacit indigne de gens comme nous, faisons
mieux.

Renonons loyalement  nos mutuels avantages, ou plutt, mettons en
commun les lments dont nous disposons.

L'entreprise que nous poursuivons isolment est grandiose; sa russite
peut suffire  la gloire de deux hommes et de deux pays!

Puisque les circonstances paraissent en ordonner ainsi, faisons taire
nos rivalits, unissons nos forces, associons nos courages, cherchons en
nous tayant l'un de l'autre la voie mystrieuse jusqu'alors
inaccessible...

En un mot, qu'une expdition franco-allemande s'en aille  la conqute
du Ple, et quand aura sonn l'heure du succs, offrons  nos patries
respectives cette gloire issue d'preuves redoutables, de prils
mortels.

On croirait volontiers que ces gnreuses paroles, toutes vibrantes
d'enthousiasme et de sincrit, pourraient vaguement dgeler le
gographe d'outre-Rhin.

Ce serait une grave erreur.

L'Allemand laisse tranquillement passer la tirade, et fixant sur son
interlocuteur un regard aigu, ajoute, aprs une pause:

--Capitaine, en l'tat prsent des choses, je suis venu pour traiter une
affaire dont je crois vous avoir dmontr l'urgence.

Je m'en tiens l!... quelque honorable que puisse tre votre
proposition.

En consquence, j'ai l'honneur de vous demander si je puis compter sur
un arrangement conclu dans les termes que vous savez.

--C'est--dire?...

--Rapatriement immdiat de l'expdition allemande, sans autre condition
que de pourvoir aux besoins de votre personnel jusqu' la dbcle, et si
les circonstances le demandent, jusqu'au retour en Europe.

--Ah! Monsieur, prenez garde!

Votre insistance aprs mes loyales dclarations pourrait devenir
injurieuse.

--Loin de moi la pense de vous manquer d'gards.

Mais, voyez-vous, en affaires, il est des occasions dont il faut savoir
profiter.

Je cherche, moi,  tirer d'une situation le parti le plus avantageux.

--Alors, brisons l!

Je n'ai pas l'intention de me laisser exploiter, ni ranonner.

--C'est votre dernier mot?

--Oui!

--C'est bien!... j'attendrai.

--Quoi?

--Que, la ncessit aidant, vous deveniez de meilleure composition.

--Vous pourrez attendre longtemps!

--Moins peut-tre que vous ne pensez...

Voyez-vous, il n'est rien de tel que la faim pour amener les gens 
une plus saine apprciation des exigences de la vie...

Vous tes menac  courte chance de la famine... Je saisirai le
moment...

[Illustration: Vous tes menac  courte chance de la famine...]

--... Psychologique!

Nous connaissons cela, et vous n'avez pas le bnfice de l'invention.

Ah! vous comptez, pour me rduire, sur la famine... cette mauvaise
conseillre des dfaillances honteuses... des compromis
dshonorants...

Le moyen! monsieur l'Allemand, ne russit pas toujours, et vous vous en
apercevrez.

--Capitaine! vous serez seul responsable devant l'humanit des
souffrances qui vont s'abattre, par votre faute, sur les deux quipages.

--Par ma faute!... Vraiment!

Quelle trange logique vous enseignent donc vos philosophes!

Mais, trve de discussion!

Vous prtendez employer vis--vis de moi le procd national cher  vos
tacticiens et qui pourrait se formuler ainsi: J'exige de vous telles,
telles et telles choses, parce que je crois tre le plus fort... Je ne
donne rien en retour, parce que mon intrt passe avant tout, et qu'il
serait absurde d'changer quand on peut prendre... Allons, cdez de bon
gr... sinon le moment psychologique vous contraindra tt ou tard et
l'humanit vous reprochera les malheurs occasionns par votre
rsistance...

Eh bien, non! Monsieur.

Ici le procd n'est pas de mise...

Un navire n'est pas comme une ville qu'on affame... car il n'abrite
pas des bouches inutiles et des tres dbiles qui ne trouvent pas grce
devant votre hypocrite frocit.

La ville capitule quand les mres voient agoniser leurs enfants.

Le navire porte des hommes qui savent souffrir et mourir quand
l'honneur le commande.

Et puis, nous autres marins, nous avons une tradition.

On ne se rend pas!

Adieu! et souvenez-vous de mes dernires paroles.




X

     Logique allemande.--Quelques petits mensonges
     diplomatiques.--Indignation gnreuse du matre
     d'quipage.--Energique rsolution.--Derniers prparatifs.--Suprme
     ressource.--La flottille hale sur les glaces.--Devant les eaux
     libres.--Pillards.--Lugubre besogne.--Occlusion des
     panneaux.--Dernier salut.--Pavillon clou au grand mt.--Encore un
     regard.--L'explosion.


Meinherr Pregel s'tait retir trs mortifi, sans doute, mais nullement
dcourag.

Certes, il n'avait pas compt que le capitaine d'Ambrieux se rendrait de
prime abord  ses raisons, bonnes ou mauvaises, plutt mauvaises que
bonnes. Et s'il avait accompli cette dmarche aussitt aprs le
dsastre, c'tait plutt par acquit de conscience, pour informer
l'officier de ses intentions et lui faire ainsi pressentir la conduite
qu'il pensait dornavant tenir  son gard.

Ce dernier, press par la disette, n'et pas manqu, croyait-il, de lui
demander, aprs un temps plus ou moins long, des vivres et Pregel tait
bien aise qu'il connt pralablement la condition sine qu non d'un
approvisionnement.

Sans doute, il avait regimb. Mais quel homme, dans sa position n'et
pas protest de toutes ses forces,  l'ide d'abandonner une lutte 
peine commence, pour devenir l'humble convoyeur du rival victorieux.

L'essentiel tait donc de poser les prliminaires d'une transaction, et
ces prliminaires une fois tablis, attendre patiemment que la famine
rendit l'adversaire plus maniable.

--Bah! se disait-il pendant que son traneau l'emmenait  toute vitesse,
il capitulera!

Ces belles dclarations, ces phrases sonores, ces ripostes indignes...
tout cela, c'est de la fanfaronnade.

Un homme, plac devant cette alternative: manger ou crever de faim,
vivre ou mourir, n'hsitera jamais.

Et je verrai, au moment de la dbcle, mon rodomont de Franais, venir
piteusement solliciter ce qu'il vient de refuser.

Pardieu! je sais attendre, et j'attendrai!...

Je serai, d'ailleurs, bon prince et je n'abuserai pas de la
situation... ce sera bien assez d'en user.

Et meinherr Pregel, rassrn par cette agrable perspective, rallia son
campement o l'attendait, sous les maisons de neige, son personnel 
demi gel.

Du reste, malgr la rigueur des lments, on chercherait en vain ces
malades impudemment signals  la commisration de l'officier franais.

On trouverait bien un certain nombre de nez enlumins par d'anciennes
gelures, des mains gonfles par d'normes abcs; mais les marins de la
_Gallia_ sont dans le mme cas.

Pour les conglations graves et le scorbut, nant.

Donc le gographe a sciemment empir la situation, pour colorer d'un
prtexte humanitaire son ultimatum de voyageur goste autant
qu'exigeant.

Pendant ce temps, l'officier franais, voyant qu'il ne peut rien esprer
d'un tel personnage qui rprouve  plaisir les gnreuses traditions des
marins de tous pays, a rassembl ses gens.

Il va leur communiquer les termes de l'entretien, leur expliquer les
motifs de son refus, quand le matre d'quipage, Gunic Trgastel, se
lve, retire son bonnet et pousse deux ou trois: hum!... hum!... sonores
pour aider  l'closion des paroles.

Ses camarades, trs graves, recueillis, l'coutent, fraternellement
mls aux membres de l'tat-major qui semblent approuver d'avance.

--Or donc, pardon excuse, capitaine, si je me prends comme a de filer
mon loch sans que le chef de quart ait command la manoeuvre.

Mais, je parle censment au nom de l'quipage pour vous affirmer que
c't' Allemand de malheur est un rat de cambuse, un gredin de la pus
pire... un pirate toil, indigne du nom de matelot.

--C'est un simple gographe, mon cher Gunic, interrompt en souriant le
capitaine.

--Comme qui dirait un terrien de la mauvaise espce...

J'en suis heureux pour ceux de la flotte.

La fin finale de la chose, capitaine, c'est que nous avons entendu,
sans le vouloir, tout ce que vous a racont ce failli gabier de
poulaine, rapport  la chose de le ramener en Europe lui et toute sa
sacre squelle de cancrelats...

Dont qu'y faudrait renoncer  planter les couleurs l-bas, au pivot du
monde, ousque personne n'a pu arriver.

Bon sang!... bon Dieu!... ce que a nous dralinguait la fressure de ne
pas pouvoir lui suiffer ses manoeuvres dormantes.

Mais, bref l-dessus! Vous lui avez parl en vrai matelot du pays de
France, et, dame! vos paroles nous ont rchauff le coeur.

Foi d'homme et de Breton, capitaine, a m'a saut dans la poitrine,
quand vous lui avez dit: Et puis, nous autres marins, nous avons une
tradition: on ne se rend pas!

--Non!... jamais!... rugissent d'une seule voix les matelots
enthousiasms.

--C'est pour a, capitaine, que moi, le plus ancien du bord, je viens
vous dire au nom de tout un chacun: Ponantais, Mokos, ou Parisiens:
comptez sur nous.

Qu'y s'agisse d'endurer le froid, la faim, la maladie et tout le
tremblement des misres... de faire sauter ce fier navire que nous
aimons comme la patrie, ou de laisser nos os dans le pays des glaces,
nous vous suivrons partout!...

Dans une croisire comme celle-ci, il faut plus que de la
discipline... il faut du dvouement.

Capitaine! le ntre ne vous manquera jamais...

Pas vrai, les autres... c'est  la vie,  la mort!...

--A la vie!  la mort! crient les marins en levant la main, comme pour
attester par un serment ce solennel engagement.

Emu de cette rude et vaillante profession de foi, le capitaine serre la
main du vieux matre et ajoute.

--Merci, Gunic!... merci, matelots... mes camarades... mes amis.

J'allais vous consulter en vue des mesures  prendre, car l'avenir est
sombre.

Mais, puisque vous m'offrez spontanment votre concours... puisque
vous repoussez avec indignation tout compromis avec ces gens qui nous
traitent en ennemis, je n'ai qu'un mot  dire:

J'accepte vos dvouements au nom de la patrie.

En avant, matelots! En avant pour la France!

Et maintenant,  l'oeuvre!

... Il est  peine trois heures aprs midi. En homme connaissant la
valeur du temps, le capitaine s'empresse de mettre en mouvement
l'quipage dont chaque homme reoit une tche bien dfinie.

Pour commencer, la chaloupe est enleve de dessus le pont, et place sur
la banquise. L'hlice et le gouvernail tant retirs, huit hommes
s'attellent aux bricoles croches par son avant et tirent de toutes
leurs forces. L'embarcation obit sans peine et glisse avec facilit sur
la couche de neige.

--Bravo! dit le second qui surveille la manoeuvre.

Capitaine! j'avais raison.

Nous pourrons la traner avec l'aide des chiens quand elle sera
approvisionne et pourvue de son moteur.

Le moteur, c'est la batterie d'accumulateurs enferme dans la cale et
qui a servi jusqu'alors au transport des forces, et fourni l'clairage.

Les appareils sont transports dans la chaloupe et soigneusement arrims
sous le pont mobile recouvrant la partie basse de la coque.

Les armes, la pharmacie, les instruments de navigation, les cartes,
quelques volumes traitant des rgions polaires, la tente, les fourrures,
le tabac, des outils, deux lampes, de l'alcool et quelques provisions de
rserve compltent le chargement de la chaloupe.

Comme elle doit transporter, en outre, l'quipage tout entier, sauf
incidents ou modifications ultrieures, on a mnag l'emplacement de
faon  viter l'encombrement.

Pendant que s'accomplissent, avec une hte fivreuse tous ces
prparatifs, le capitaine a inspect, du haut du grand mt rest seul
debout, l'espace environnant.

Satisfait de cet examen, il part avec deux hommes sur la banquise,
parcourt presque en droite ligne douze  quinze cents mtres, et revient
enchant.

--Docteur, dit-il  voix basse, tout nous favorise aujourd'hui.

[Illustration: Docteur, dit-il, tout nous favorise aujourd'hui]

Il y a l-bas les eaux libres!

--Pas possible!

--Je vous l'affirme.

Le courant est assez fort, mais grce  lui la glace ne se forme plus.

--Bravo!

--En outre, l'ancien chenal pratiqu jadis dans le pack, est couvert
d'une glace unie qui va nous faciliter singulirement le tranage.

--C'est fort heureux, car je me demande s'il et t possible de haler
la chaloupe aussi pesamment charge.

--Je suis rassur sur la facilit relative de cette opration.

Que font nos hommes?

--Ils travaillent avec acharnement au fractionnement des vivres qui vont
tre rpartis dans les embarcations.

--A merveille!

Il faut que tout soit prt d'ici vingt-quatre heures.

--Oh! nous serons pars avant.

La _Gallia_ dispose, on s'en souvient, d'embarcations nombreuses,
notamment trois vastes baleinires et un grand bateau plat, long de sept
mtres, lger au point de pouvoir tre port par six hommes, et d'une
stabilit parfaite.

Les baleinires numro 1 et numro 2 reoivent les provisions chappes
au dsastre. C'est--dire environ quatre mille rations. A peine de quoi
vivre soixante-dix jours, tant donn que l'expdition compte vingt
hommes, y compris Ogiouk.

La baleinire numro 3 transportera les traneaux et l'approvisionnement
de la meute. Du poisson sec apport de Julianeshaab. La nourriture
habituelle des chiens groenlandais.

Ces derniers prendront place avec le Grand-Phoque dans le bateau plat,
que sa forme rend  peu prs insubmersible. Ces passagers un peu
turbulents n'incommoderont pas les hommes d'un voisinage parfois
encombrant, et ne risqueront pas de faire chavirer un des bateaux
contenant la suprme ressource des voyageurs.

Comme l'a fait observer le docteur au capitaine, les marins s'emploient
de si bon coeur, que l'arrimage est termin au bout de six heures.

--Une conomie de vingt rations! pense d'Ambrieux dont l'unique et
poignante proccupation est d'assurer la vie matrielle de chacun, et de
mnager avec une parcimonie d'avare ces ressources devenues si
prcaires.

Enfin, tout est prt, en prvision d'un dpart mystrieux vers l'Ocan
libre que l'on entend briser, l-bas, sur les flancs abrupts de la
banquise.

Nul ne souponne encore le plan du capitaine, toujours correct et
profondment affable, mais plus grave, plus pensif, presque triste.

On pressent vaguement une rsolution dsespre, un de ces terribles
coups de tte habituels  nos marins, quand ils sont acculs  ces
cruelles ncessits si frquentes dans la carrire des gens de mer.

L'officier erre comme une me en peine sur le navire offrant le
spectacle d'un dsordre inou. On dirait qu'une horde de forbans s'est
abattue sur la pauvre golette, jonche, de la cale au pont de choses
disparates, abandonnes ple-mle comme inutiles aux voyageurs, ou trop
encombrantes pour la flottille.

Que de trsors, rassembls jadis avec tant de prvoyance et de
sollicitude! que d'engins prcieux qui furent parfois de si puissants
auxiliaires! que d'objets essentiels dont la privation va devenir si
rude, pars lugubrement dans une promiscuit navrante et dsole.

Les hommes, debout sur la glace, prs des embarcations, gardent un
silence attrist, se demandent quelle scne poignante et grandiose ils
vont contempler.

Le capitaine est descendu dans l'intrieur du navire, comme s'il ne
pouvait se rsoudre  rejoindre l'quipage, peut-tre pour cacher son
motion.

Il remonte au bout de dix minutes en murmurant:

--Non!... pas encore!

Il enfile l'chelle, largue pour faciliter le va-et-vient, et s'adresse
au second:

--C'est par, Berchou?

--Oui, capitaine.

--Eh bien!  votre poste pour le halage de la chaloupe.

Quinze hommes passent la bricole sur leur paule et portent tout leur
effort sur une autre amarre croche prs de la premire.

Le second, le lieutenant et le docteur, arms de pics et de barres,
partent pour dbarrasser la voie; le capitaine surveille la manoeuvre.

--Attention!

Hisse!... oh!... hisse l!...

Le fouet d'Ogiouk dtone comme une carabine, les chiens tendent le cou
et roidissent les pattes, les hommes se cambrent en avant, contractent
leurs muscles et rptent avec un sifflement convulsif:

--Hisse!... oh!... hisse l!...

La chaloupe subitement dhale, glisse lentement sur les patins de bois
dont sa quille est sagement garnie, et s'avance avec un froissement doux
sur la neige tasse.

En dpit de sa masse norme, elle se dplace avec une vitesse
relativement considrable, grce  la vigueur de son moteur anim, grce
aussi  l'tat de l'ancien chenal heureusement exempt d'asprits.

Au bout de cinq minutes, elle a parcouru cent mtres.

--Halte! Reposez-vous un instant, mes amis.

Allons, cela va mieux qu'on ne l'avait craint au premier abord.

Maintenant, chacun est sr de russir. Les pipes sont allumes. Un nuage
odorant enveloppe la petite troupe et fait tousser les chiens, quand
retentit pour la seconde fois le commandement de: Hisse!

Cela va si bien que l'on chantonne entre les dents qui serrent le tuyau,
un de ces petits airs guillerets dont s'accompagnent les marins quand
ils virent au cabestan.

Cinq minutes aprs, nouvelle halte et ainsi de suite, pendant
soixante-quinze minutes, exactement.

La chaloupe est  quinze cents mtres du navire, et  dix brasses de la
cassure verticale terminant le pack. Au loin,  perte de vue s'tendent
les flots verdtres, sur lesquels errent comme des fantmes, des
milliers d'icebergs.

Ah! si la golette n'tait pas scelle l-bas, peut-tre pour de longs
mois, et qui sait! peut-tre pour toujours, comme autrefois le
_Tgetthoff_!...

Mais, pas de rcrimination! au travail!

Quatre hommes sont dsigns pour garder la chaloupe, en cas d'une
rupture sans doute improbable de la glace, mais enfin, on ne saurait
jamais avoir trop de prcautions.

Les autres se dbarrassent de la bricole, et retournent au navire,
suivis des chiens qui, mis en haleine par cette course, gambadent avec
des jappements perdus.

Aprs le halage de la chaloupe, celui des baleinires n'est plus qu'un
jeu. A tel point qu'il est trs facile d'en transporter deux en mme
temps; une trane par les matelots, et l'autre par les chiens.

En outre, ce second voyage ne dure que quarante minutes, au grand
contentement du capitaine, qui semble maintenant avoir hte de partir.

Deux heures se sont coules depuis le premier commandement de hisse!

Au troisime voyage, les matelots arrivs  cinq cents mtres  peine de
la _Gallia_ ne peuvent retenir une exclamation de fureur,  l'aspect de
formes noires, vaguant sur le pont laiss dsert.

--Gredins!... pillards!... voleurs!... sales corbeaux de Prusse!... et
autres amnits du mme got chappent aux Franais qui bondissent le
revolver au poing.

--Halte! s'crie d'une voix retentissante le capitaine.

Telle est la force et la discipline chez les gens de mer, que chacun
s'arrte soudain, sans un mot, sans un geste.

Et pourtant, la tentation est vive de traiter comme ils le mritent ces
intrus qui, se croyant dj en pays conquis, profitent de son abandon
momentan pour violer le fier navire.

Du reste, ils n'attendent pas le chtiment mrit par leur impudence,
car on les voit dtaler,  toutes jambes,  l'aspect du peloton dont ils
entendent les maldictions.

Il ne reste plus  haler que le grand canot et la baleinire.

Les hommes vont s'atteler une dernire fois quand d'un geste le
capitaine les arrte.

--Tout le monde  bord, dit-il sourdement et en devenant trs ple.

Puis il ajoute, quand chacun fut rang au pied du grand mt:

--Viens avec moi, Gunic.

Suivi du matre, il disparat pendant cinq minutes, et remonte, suivi du
vieux marin portant un marteau et des pointes.

--Maintenant, cloue le panneau... solidement.

Gunic enfonce  tour de bras les tiges de fer dans un lourd madrier qui
bouche compltement l'ouverture.

Interdits malgr leur vaillance prouve, les marins frissonnent en
entendant ces coups sourds se rpercuter au loin, comme si le matre
fermait pour jamais un immense cercueil.

Quand il eut achev cette trange et sinistre besogne, le capitaine lui
dit encore:

--Amne le pavillon.

La grande enseigne avait t hisse le matin mme, et tait reste
ferle  la corne.

Le matre saisit la drisse, la frappe d'un coup sec, et soudain
l'tendard national flamboie dans les airs, et se dtache sur le ciel
comme une opulente floraison de couleurs.

Subitement les matelots se dcouvrent avec un respect attendri, fixent
des yeux ardents sur l'emblme sacr, le contemplent avec une motion
qui contracte leurs mles figures, et le suivent du regard pendant qu'il
glisse lentement... lentement... comme un oiseau gigantesque frapp 
mort.

Gunic sur la joue hle duquel roule une grosse larme, tend
silencieusement un couteau  son chef.

Celui-ci tranche la drisse de deux coups prcipits, fbriles, saisit le
pavillon, l'enroule au grand mt, le cloue, se dcouvre  son tour et le
contemple un instant avec un indicible regard d'amour et de regret.

Puis, incapable de prononcer un mot, craignant de laisser apercevoir
l'angoisse qui l'treint, il fait un signe rapide aussitt compris.

Les matelots vacuent tristement le bord, puis Gunic, puis le docteur,
puis le lieutenant, puis le second, et enfin, le capitaine, suivant la
noble et touchante coutume qui veut que le commandant quitte le dernier
son navire.

Les chiens sont attels au grand canot, les hommes s'amarrent  la
baleinire et les deux embarcations, vigoureusement tires, glissent
avec vlocit sur la piste.

--A prsent, venez le prendre! gronde Gunic en tendant le poing vers le
campement ennemi.

Comme s'ils avaient hte maintenant de s'loigner au plus tt, les
marins prcipitent leur marche. Ils allongent le pas... ils en arrivent
 courir.

Chose  peine croyable, les quinze cents mtres les sparant de la
flottille sont franchis en quinze minutes.

Haletants, hors d'haleine, ils rejoignent leurs compagnons demeurs en
sentinelle, et se retournent brusquement vers la _Gallia_ dont l'unique
mt se profile au loin, sous l'enchevtrement de ses agrs.

Soudain, la glace oscille sous leurs pieds, comme jadis, quand les
convulsions de l'ouragan la dsarticulaient, pendant les premiers et les
derniers jours de l'hivernage.

Un nuage immense enveloppe le navire d'o surgit un long jet de
flamme... une pouvantable dtonation retentit.

[Illustration: Une pouvantable dtonation retentit]

Et quand la masse blanchtre de vapeurs se fut peu  peu fondue dans
l'atmosphre, on ne vit plus, l-bas, sur le blanc suaire de neige,
qu'une tache glauque, indiquant la place o s'taient engloutis les
dbris de la _Gallia_.




[Illustration]




TROISIME PARTIE

L'ENFER DE GLACE




I

     Ce que devient une goutte de rose.--Rupture d'un glacier.--Comment
     se forment les icebergs.--Le cap vers le Nord.--La route quand
     mme!--Une rue d'eau  travers la banquise.--Par 84 de
     latitude.--Tout va bien, trs bien, trop bien.--Terre en vue.--Les
     ples du froid.--Pourquoi l'hypothse d'une temprature moins rude
     et peut-tre d'une mer libre.--Gunic, trs intrigu d'apprendre
     qu'il y a quatre ples dans l'hmisphre Nord.


L-bas, sous l'quateur, une goutte de rose tremblote et scintille 
l'extrmit d'un ptale d'ixora.

Ivre du nectar subtil et capiteux que l'odorante corolle a distill
pendant la nuit, un oiseau-mouche heurte le ptale de son aile
diapre...

La goutte de rose tombe et se mle aux eaux du ruisselet qui serpente
au pied des gants de la fort vierge. Elle suit le cours de l'humble
igarap, d'abord simple sentier de camans, puis rivire, puis fleuve,
et se perd avec lui dans l'Ocan.

Un jour, l'ardente flamme du soleil la transforme en un atome de vapeur,
une parcelle de nuage bientt pousse irrsistiblement par le vent du
Sud vers les terres du Septentrion.

L, le froid la saisit en pleine course arienne et elle devient un de
ces gracieux flocons de neige qui couvrent pendant de longs mois les
rgions circumpolaires.

Plus tard, aprs l'interminable nuit arctique, un ple et furtif rayon
la liqufie  grand'peine et en fait un globule d'eau qui roule sur un
glacier...

Mais l'pre bise va souffler de nouveau, changer la perle liquide en un
cristal et l'incorporer  la masse du glacier, qui lui-mme retournera
peu  peu vers l'Ocan.

Cette nouvelle migration de la molcule qui, dans sa course incessante
recherche encore la mer, ne s'accomplira qu'avec une extrme lenteur.
Peut-tre sera-t-elle captive des centaines, des milliers d'annes.

Car le glacier qui, somme toute, n'est qu'un immense fleuve sans eau,
gel  fond, dans le lit duquel se meut un chaos de glaons, descend si
lentement vers les eaux profondes, qu'il conserve, du moins en
apparence, l'immuable stabilit du roc. Il progresse pourtant, mais de
quantits presque infinitsimales. Large de vingt, trente, et mme
quarante kilomtres,  son embouchure forme de monstrueux amas de
glaons, il chemine avec sa rigidit de pierre, jusque sous les eaux de
la mer qui, de longtemps encore, ne l'entameront pas.

De densit moindre que cette eau, par consquent plus lgre, sa masse
tend nanmoins  flotter. Mais telle est l'nergie de sa cohsion, et
l'normit de son volume, que la portion immerge rsiste longtemps. Il
faut la continuelle pousse des glaces d'amont pour allonger cette base,
augmenter sa force d'mersion et provoquer une rupture.

Incapable de rsister plus longtemps au formidable effort qui la
sollicite de bas en haut, la glace sous-marine clate et cesse de faire
corps avec le glacier. De sourds grondements, analogues  ceux qui
accompagnent les ruptions volcaniques, retentissent sous les eaux. Au
loin, le fleuve de glace, disloqu jusqu'au plus profond de son lit,
craque, dtone, mugit.

Brusquement la mer bouillonne, s'enfle, monte, et du milieu des vagues
surgissent des pans, des blocs, des collines de glace. Tout cela
oscille, roule, se heurte dans un remous cumeux.

La houle chasse au loin s'pand en ras-de-mare...

Peu aprs le tumulte s'apaise, les blocs[10] prennent de la stabilit,
puis s'abandonnent doucement  la drive et gagnent lentement la haute
mer.

[Note 10: Il n'est pas rare de voir des cubes atteignant parfois
mille, quinze cents et deux mille mtres de ct.]

Ce sont maintenant des _icebergs_, des monticules errants de glace douce
qui s'en vont accomplir au loin le rle que la grande loi de circulation
assigne au glacier dans les rgions polaires.

       *       *       *       *       *

Vingt-quatre heures s'taient coules depuis que le capitaine
d'Ambrieux, obissant  une implacable ncessit, avait, sans
hsitation, mais non sans un cruel serrement de coeur, sacrifi son
navire.

La flottille portant l'quipage, les chiens et les provisions, ctoyait,
remorque par la chaloupe, le bord mridional de la banquise.

Au Sud, et aussi loin que la vue peut s'tendre, s'enfle et moutonne la
mer libre, couverte de glaces errantes qui drivent dans la direction du
dtroit de Robeson.

Nul obstacle ne s'oppose, du moins prsentement,  une tentative de
retour vers des rgions moins inclmentes, et cependant la flottille, au
lieu de mettre le cap au Midi, semble s'obstiner  chercher une autre
direction.

Il y a pourtant l-bas,  moins de soixante lieues, l'tablissement du
lieutenant Greely, Fort-Conger, o les marins de la dfunte _Gallia_,
trouveraient un excellent abri pour supporter les dernires rigueurs de
l'hivernage. Et quand serait venue la saison chaude, ils pourraient
tenter, avec succs, de rejoindre les postes danois, aprs s'tre
approvisionns aux rserves du Fort.

Mais, qui a jamais parl de retour?... Qui mme a song  la possibilit
de battre en retraite?...

Personne  coup sr. Puisque chacun, officiers et matelots, s'vertue 
chercher un passage, une faille, une fissure, un rien, pour s'insinuer 
tout hasard dans la banquise et remonter... oui, pardieu! remonter vers
le Nord, et cote que cote!...

Eh! quoi... tenter la conqute du Ple avec soixante jours de vivres,
alors que l'hiver est  peine fini, et qu'une subite recrudescence de
froid peut immobiliser, en plein enfer de glace, l'hroque mais
imprudent quipage.

Non seulement il y a pnurie de vivres, mais encore on manque de
combustible, on n'a pour braver la rigueur de ces froids ventuels
qu'une toile de tente.

Bien d'autres choses font encore dfaut, et l'on pourrait ajouter  une
longue liste une srie d'et coetera... ce qui, du reste, n'avancerait
 rien et n'empcherait pas la vaillante petite chaloupe de pointer
audacieusement au nord-est, au-dessus de ce cap Northumberland, jadis
entrevu par Lockwood.

Mais, dira-t-on, une pareille entreprise est insense!... c'est un
vritable suicide  chance plus ou moins longue... c'est en un mot
courir de gat de coeur au-devant de souffrances atroces, pour
succomber infailliblement  une mort pouvantable.

Car, russt-on mme  atteindre le Ple... et le retour?

Il parat, comme prtendent les matelots, que le capitaine a son ide.

Sans cela, autant et fallu accepter les propositions de l'Allemand et
ne pas anantir cette pauvre chre _Gallia_ dont chacun porte le deuil
dans son coeur.

La chaloupe marche toujours, tranant  la remorque son train, sans
que rien annonce une modification dans la configuration de la banquise.

[Illustration: La chaloupe marche toujours, tranant  la remorque son
train]

Est-ce parce que la saison n'est point assez avance, bien que la
temprature -9 centigrades soit singulirement leve,  pareille poque
et en tel lieu?

Mais, Lockwood a trouv l, par un froid beaucoup plus intense, la mer
libre s'talant  perte de vue...

Il est d'ailleurs facile de constater que ce sont de jeunes glaces qui
recouvrent les flots au bas des falaises. Elles n'ont gure que quarante
centimtres d'paisseur, sont trs lisses et revtues d'une lgre
couche de neige.

Donc il est prsumable qu'elles sont de formation rcente et datent
seulement du dernier hiver.

Jeunes ou vieilles, paisses ou non, elles n'en obstruent pas moins la
route du Nord, en s'amorant  un immense glacier, dont les masses
chaotiques emplissent l-bas,  quinze ou vingt kilomtres, une faille
colossale.

Ah! comme la dfunte _Gallia_ qui triompha si vaillamment du pack de la
baie de Melville, et fracass ce mince revtement, et pntr d'emble
dans cette rgion mystrieuse, o le capitaine d'Ambrieux pressent la
mer libre!

Toute frle et toute petite, la nouvelle _Gallia_, qui jauge  peine dix
tonneaux, doit attendre du hasard, ce matre aveugle et omnipotent, une
assistance ou dangereuse, ou problmatique.

... Mais que signifient ces grondements qui vibrent au loin dans la
direction du glacier?... Quel est ce tonnerre sans clairs et sans
nues?

Brusquement la mer s'agite et secoue la flottille. La glace, presse de
bas en haut, craque, se bombe, puis clate, pendant que l-bas le
tumulte va crescendo.

La houle augmente. Baleinires et chaloupe dansent perdument, comme
des bouchons, au grand effroi des chiens qui protestent par des
hurlements lugubres.

Pendant un quart d'heure le bruit est tel, que les moins
impressionnables parmi les matelots sentent peser sur eux une terrible
menace d'anantissement.

Et soudain la couche de glace disloque, effondre par une pousse
irrsistible, s'abme  proximit de la falaise, laissant compltement
libre une rue d'eau large d'un kilomtre.

--Je savais bien que nous finirions par passer! crie une voix vibrante,
celle du capitaine.

--Grce  ce glacier trop engorg, autant dire plthorique, dit  son
tour le docteur qui affectionne les mtaphores professionnelles.

--Et qui dgorge dans la mer un joli chapelet d'icebergs, opine le
second qui gote la mtaphore.

--En avant, et droit au Nord! reprend le commandant.

Profitons de l'aubaine et gare aux cueils flottants!

Fritz!...

--Capitaine? rpond le mcanicien.

--La machine fonctionne  ton gr?

--A merveille, capitaine!

C'est rgl comme un mouvement d'horlogerie... c'est propre... pas
encombrant et a n'use point de charbon.

Je la connais depuis seulement vingt-quatre heures, et je rponds
d'elle...

--Bon!...

En douceur!...

Timonier... veille  la barre.

Suivie des embarcations qu'elle entrane  la remorque, la chaloupe
embouque le chenal, et s'avance en vitant avec autant d'adresse que de
bonheur les icebergs librateurs.

On est alors  la date du 28 mars. La latitude est d'environ 84 et la
longitude de 40  l'ouest de Paris.

Ainsi, le brave officier, loin de renoncer  son audacieux projet, dont
le succs tait si problmatique alors que l'expdition tait
suprieurement outille, s'en va intrpidement  son but, sans base
d'opration, presque sans espoir de retour.

Qui sait du reste s'il ne vaut pas mieux qu'il en soit ainsi.

Qui sait si la proximit relative d'un navire abondamment pourvu, n'et
pas amolli parfois les courages et fait flchir les rsolutions.

Dans tous les cas, le souci de sa conservation et immobilis une partie
notable de l'quipage et priv de l'appoint total des forces actives
l'expdition proprement dite.

Tandis qu'en partant ainsi, pour ainsi dire en enfants perdus, sans un
regard en arrire, mme sans un regret, car les pusillanimes seuls
rcriminent contre le fait accompli, il y a encore possibilit de mater
cette fortune qui sourit aux audacieux.

Quoi qu'il en soit, la flottille portant le capitaine d'Ambrieux et son
quipage se trouve exactement  6 du ple, soit six cent soixante-six
kilomtres, c'est--dire cent soixante-six lieues terrestres, plus une
fraction.

Pareille distance  parcourir sur une de nos bonnes routes nationales,
serait, pour un piton ordinaire, l'affaire de quinze  seize jours.

Mais autre chose est de marcher jambes libres et bras ballants sur ces
voies de communications, et se traner l-bas  travers glaces, neiges,
prcipices, avec l'encombrant _vademecum_ d'explorateur arctique.

Car il arrive parfois que l'on progresse, en une journe, de quelques
centaines de mtres, trop heureux quand on n'est pas absolument
immobilis par des failles infranchissables, ou des minences qui
feraient reculer nos plus intrpides alpinistes...

Tel n'est pas cependant, du moins prsentement, le cas des marins
franais, qui trouvent, chose trange, une voie compltement libre
d'obstacles.

Depuis une heure la chaloupe fend de son trave les eaux trs calmes
d'un chenal traversant cette banquise maudite que les vaillants efforts
n'ont pu couper avant l'hiver. Cette passe ouverte par la dbcle
partielle du glacier, contourne des falaises jauntres qui, d'abord
orientes vers le nord-est remontent franchement vers le nord.

Ces terres, se rattachant  celles qu'entrevit Lockwood, semblent se
continuer fort loin, car, grce  l'extrme puret de l'atmosphre, le
capitaine peut en reconnatre,  la lunette, les profils sinueux.

[Illustration: Le capitaine peut en reconnatre les profils sinueux]

--On dirait, ma foi, un continent, observe  demi-voix le docteur auquel
le capitaine vient de passer l'instrument.

--Pourquoi pas! dit ce dernier.

Qui sait!... peut-tre un prolongement du Groenland.

--Il n'y a rien d'impossible  ce que la colonie de Sa Majest Danoise
s'tende jusqu'au ple, ce qui serait un grand honneur pour ladite
Majest...

Et un grand avantage pour nous.

--Comment cela, capitaine?

--Parce que si, aprs ces eaux libres o nous voguons si bien en ce
moment, nous rencontrons une nouvelle banquise, nous pourrons poursuivre
sur terre notre voyage en traneau.

L, peu ou pas d'obstacles sur la neige qui facilite singulirement le
tranage des chiens.

Quant aux hommes, ils apprendront  se servir des souliers  neige et
marcheront comme de vritables trappeurs canadiens.

--Eh! quoi, capitaine, dit de sa voix tranquille Berchou, le second,
vous craignez de trouver encore de nouvelles banquises!

--Il faut tout prvoir, mme le pire... surtout le pire!

Quoique,  vrai dire, cette apprhension ait contre elle des hypothses
que j'ai tout lieu de supposer admissibles.

--A la bonne heure! car, sans cela, nous serions jolis garons, avec nos
soixante jours de vivres!

--Si les eaux de l'extrme nord, sur lesquelles nous voguons
actuellement, demeuraient libres de tout obstacle, nous atteindrions le
ple dans huit jours, mon ami.

--Oh! capitaine, ce serait trop beau!

Malheureusement la saison n'est pas assez avance... nous touchons
encore  l'hiver... et nous allons subir une temprature pouvantable
en nous rapprochant du ple.

--Pardieu! mon cher, voici une erreur profre de la meilleure foi du
monde.

Comme, Berchou, toi, un navigateur endurci, tu confonds le ple
gomtrique de notre sphrode, avec son ple, ou plutt, ses ples du
froid.

Voyons, rappelle-toi que l'tude approfondie des isothermes et certains
faits gographiques, depuis longtemps observs, prouvent que le point le
plus froid de notre hmisphre n'est pas le ple proprement dit.

--C'est juste, capitaine, et j'oubliais que le ple magntique s'en
carte notablement, lui aussi.

--En consquence, il y aurait, pour notre hmisphre, deux ples du
froid, placs, l'un en Sibrie l'autre en Amrique.

--Je me souviens, maintenant!

--Des physiciens ont mme prtendu, au moyen de calculs plus ou moins
ardus et plus ou moins probants, placer le premier, celui de l'Asie
sibrienne, par 79 30 de latitude nord, et 120 de longitude est.

--Bigre!  neuf degrs et demi du ple gomtrique.

--L'autre, celui qui nous intresse, se trouverait par 78 de latitude
nord, 97 de longitude ouest.

--Ah! diable!... et nous l'avions dj dpass de six degrs, puisque
nous sommes prsentement par 84 de latitude, plus une fraction.

--C'est--dire d'une distance gale,  peu prs  celle de Paris aux
Pyrnes.

Est-ce pour cela que nous trouvons une temprature un peu plus
leve?...

--Mais, alors, au ple gomtrique, il y aurait une diffrence de douze
degrs!...

--Douze degrs, c'est norme!

Pourquoi, dans ce cas, la mer ne serait-elle pas dgage de glaces
comme au soixante-huitime parallle...

Pourquoi la temprature dpasserait-elle celle de Reikiawick,
d'Uleaborg ou Arkhangel...

--Berchou s'emballe, interrompt le docteur doucement ironique.

--Un peu  froid! sans jeu de mot, toutefois, reprend le capitaine
souriant  l'enthousiasme de son brave second.

--Laisse-moi t'expliquer, mon cher Berchou, que ces chiffres de 79 30
et 78 de latitude sont quelque peu arbitraires.

Quoiqu'ils ne se confondent jamais entre eux, les deux ples du froid
sont bien loin d'tre fixes.

Ainsi, celui du plus grand froid oscille entre Yakoutsk et
Nijni-Kolymsk, c'est--dire entre quinze degrs et demi de longitude, et
environ huit de latitude.

Il y a, tu le vois, de la marge.

Il aurait donn les effroyables tempratures de -61  -63!

Celui d'Amrique se trouve  peu prs sur le milieu de la ligne
imaginaire qui relie le ple gomtrique au ple magntique...

Nares, Kane, Mac Clure et Greely ont hivern sous une latitude se
rapprochant de ce point. Ils ont observ les minima de -542, -539, -527
notablement infrieurs, tu le vois,  ceux du ple asiatique.

--D'o vous concluez, capitaine?...

--Que, sans prtendre faire un Eldorado de cette tendue comprise entre
les deux points les plus froids du globe, il y a tout lieu de penser
qu'on trouve l des rgions maritimes o sont peut-tre les eaux libres,
et o du moins le rayonnement n'exerce pas la mme action de
refroidissement que dans l'intrieur des terres.

--Mais, enfin, capitaine, ces eaux libres... Vous esprez bien les
rencontrer... Sans cela...

--Nous ne serions pas ici, sur ce canal analogue  celui qui arrta le
traneau de Lockwood par 30 centigrades au-dessous de zro.

D'autre part, souviens-toi que pendant notre hivernage la banquise a
dcrit un cercle immense qui nous porta jusqu'au quatre-vingt-sixime
degr.

Pour accomplir ce mouvement giratoire, il fallait qu'elle flottt sur
les eaux libres, et cela par un froid de -45!...

Or, notre temprature est aujourd'hui de -9!

A fortiori nous devons trouver les alentours du ple plus abordables
que les environs mme de notre lieu d'hivernage.

... Comme pour donner raison au capitaine, le thermomtre demeure
stationnaire, le chenal reste ouvert, et sans la prsence d'icebergs
assez nombreux, la flottille pourrait s'avancer de toute la vitesse du
moteur lectrique.

La plus lmentaire prudence ordonne de modrer son allure, sous peine
de provoquer une irrparable catastrophe, par le heurt des prolongements
sous-marins des montagnes flottantes.

Cependant le mouvement de translation, bien que trs lent, n'en produit
pas moins, par sa continuit, une progression fort apprciable. A tel
point qu'aprs trois jours de navigation, la latitude observe par le
capitaine fut de 85!

On tait alors au 1er avril.

Ainsi, l'expdition franaise avait dj dpass d'un degr quarante
minutes l'Anglais Markham qui s'arrta, l'on s'en souvient, par 83 20
sur la mer Palocrystique, et d'un degr trente-sept minutes, le
lieutenant de Greely, Lockwood, qui dut rtrograder par 83 23.

Malgr la cruelle perte du navire, malgr les misres endures
jusqu'alors, et surtout malgr l'effrayante pnurie de vivres, tous,
officiers et matelots, sont pleins d'espoir et de gat.

A l'exception pourtant de Gunic, le matre d'quipage que les thories
du capitaine laissent tout rveur.

Le vieux Breton est parti sans hsiter  la conqute du ple Nord. Il a
endur jusqu' prsent fatigues, privations et intempries sans un
murmure. Il est prt  tous les sacrifices possibles pour assurer le
succs de l'expdition  laquelle il collabore de tout coeur, en franc
matelot. , c'est entendu, et on peut compter sur lui.

Mais une chose le taquine, l'agace, l'inquite mme. C'est de savoir
maintenant qu'il y a, dans le voisinage, trois autres ples, plus ou
moins Nord... des contrefaons du vritable, sans aucun doute.

Malar' D'ou!... comment se reconnatre, au milieu de ces quatre
titulaires dont on ne sait pas au juste la position! D'autant plus que
le compas bat la breloque, ou le Nord n'est plus au Nord, positivement.

A preuve que l'aiguille se tourne vers l'Est, et qu'il fait moins froid
 mesure qu'on s'lve en latitude.

Sr et certain que le capitaine doit avoir son ide... Mais l,
franchement, y a-t'y pas de quoi galipoter la cervelle d'un honnte
mathurin, ft-il Breton et matre d'quipage!




II

     Complexit de la question polaire.--A travers les canaux.--Ni
     entirement libre, ni tout  fait captive.--Douceur de la
     temprature.--Conqute d'un degr.--Par 84 3 Nord.--Ecueil par
     l'avant!--Abordage.--L'cueil est de chair et d'os.--Bataille
     contre une troupe de morses.--Pril imminent.--Plus de peur que de
     mal.--Capture.--Deux grands chefs.


S'il est au monde une question complexe, exigeant de ceux qu'elle
intresse une bonne dose d'clectisme, c'est  coup sr celle du ple
Nord.

Nulle n'a peut-tre, en effet, soulev autant de discussions, suscit
autant d'hrosmes, fait clore autant d'hypothses, et dconcert
autant d'esprits judicieux.

Tantt  l'ordre du jour de l'actualit, tantt relgue dans le
pandoemonium des choses dmodes, tantt rpute vaine, folle,
absurde, et tantt prsente comme rsoluble  courte chance,
permettant tour  tour d'affirmer et de dmentir le mme fait,
passionnante au point de faire des martyrs, s'imposant  des croyants,
et rencontrant des sceptiques; vieille comme la navigation et  peine
plus avance qu'il y a un sicle; rsistant opinitrement aux procds
de la science contemporaine, impntrable aujourd'hui comme jadis, alors
que notre plante n'a pour ainsi dire plus de secrets pour les
explorateurs modernes, sa solution est peut-tre  la merci d'un
audacieux doubl d'un chanard!

Exemple: en 1608, Hudson, commandant le _Hopewell_, un frle et tout
petit navire de quatre-vingts tonneaux, mont par douze hommes et un
mousse, atteint la latitude de 81 30 Nord.

Deux cent soixante-huit ans aprs, c'est--dire en 1876, le capitaine
anglais sir Georges Nares, disposant de deux puissants navires  vapeur
monts chacun par soixante hommes, s'arrte par 82 20, ne pouvant mme
pas dpasser d'un degr le vieil Hudson!

Cinq ans auparavant, l'Amricain Hall avait men le _Polaris_ jusqu'
82 16, c'est--dire  quatre minutes seulement de l'hivernage de
l'_Alert_, un des navires de sir Georges Nares.

Nul pourtant, parmi les explorateurs arctiques, ne fut outill comme ce
dernier qui dut  l'nergie de son second, le capitaine Markham, de ne
pas revenir bredouille. Au prix de grandes fatigues, Markham put
s'lever en traneau d'un degr, le point le plus loign qui ait t
atteint jusqu'alors.

L'Angleterre tressaillit d'enthousiasme et considra ce fait comme une
victoire mmorable. Il n'y avait rellement pas de quoi.

Sir Georges Nares avait non seulement conquis un degr, mais encore il
rapportait une thorie.

En 1860, le docteur Hayes--un Amricain--avait fait sur un petit bateau
de cent trente-trois tonneaux, une brillante expdition, complte par
une superbe course en traneau.

Esprit trs suprieur et peut-tre un peu trop primesautier, Hayes au
moyen de dductions ingnieuses, appuyes sur des expriences
personnelles, avait affirm catgoriquement l'hypothse de la mer libre
autour du ple.

Le capitaine Nares ayant en somme chou piteusement, arrt par les
glaces de la fameuse mer Palocrystique, avait conclu, au moins
prmaturment,  l'impossibilit d'atteindre le ple par le dtroit de
Smith. Comme la vertu dominante des Anglais n'est pas la modestie, sir
Nares prtendait que la mer Palocrystique, vieille de plusieurs
sicles, vivrait encore des sicles, et affirmait qu'il n'y avait plus
rien  tenter de ce ct.

Donc Hayes avait mal vu ou s'tait tromp. Peut-tre l'un et l'autre.

En consquence la thorie de la mer libre fut absolument ruine par
celle de la mer captive; Hayes fut trait de rveur, Nares triompha et
avec lui John Bull, heureux de cet chec inflig au frre Jonathan.

Mais voil: le frre Jonathan prit en 1882, 1883 et 1884 sa revanche en
la personne du lieutenant Greely.

Ainsi qu'il a t dit, et comme il n'est pas oiseux de le rpter, car
c'est l le joint de la question polaire, Greely ne retrouva rien des
barrires sculaires auxquelles se heurta sir Georges Nares.

L'ocan Palocrystique n'existait plus, et en maint endroit les eaux
libres sillonnaient les glaces qui n'avaient pas l'aspect rbarbatif que
leur prta le commandant anglais.

Donc si Nares avait eu raison subsquemment, Hayes n'avait pas eu tort
quinze ans auparavant!...

Donc John Bull et Jonathan taient _dead-heat_, la mer polaire pouvait
tre alternativement libre ou esclave, et la question demeurait
stationnaire avec ses embches, ses prils, ses caprices et sa
dconcertante complexit.

Un peu de mthode et surtout l'entente des nations civilises entre
elles et certainement amen depuis longtemps une solution qui est
rserve peut-tre  nos hros.

Et de fait si leur voyage se continue avec autant de rapidit, la
conqute du ple sera opre  brve chance.

Ce n'est pas  dire pour cela que leur vie soit une simple sincure et
qu'ils n'aient qu' se laisser glisser, emports par le moteur
lectrique. La translation de la flottille est au contraire une chose
trs complique, ncessitant une attention minutieuse, exigeant une
vigilance de tous les instants et souvent des manoeuvres de force
excessivement dures.

Il faut viter les icebergs, gros ou petits, et toujours nombreux, les
loigner avec des crocs et empcher tout contact avec l'une ou l'autre
embarcation. Les canaux gnralement libres sont parfois tellement
sinueux, qu'il est essentiel d'en rectifier les bords  la scie,  la
hache et au couteau  glace. Il arrive aussi qu'aprs mainte fatigue la
chaloupe vienne buter  un cul-de-sac. Si la voie ainsi interrompue est
assez large, on vire sur place, sinon il faut creuser des docks, comme
jadis quand la _Gallia_ progressait  travers le chenal de la banquise.

Il y a ensuite sur la chaloupe un encombrement relatif. Dix-neuf hommes
y sont empils avec le matriel, quelques provisions et les objets les
plus prcieux. Bien que l'excellente embarcation n'ait pas de chaudires
et de soute  charbon, la place n'en est pas moins parcimonieusement
mesure au vaillant quipage.

Le soir venu, la navigation est forcment interrompue. La flottille est
amarre bord  quai, c'est--dire  la glace de la rive. La tente est
dresse, les hommes, officiers et matelots, absorbent une demi-ration;
et s'inspirant du proverbe: Qui dort dne tchent de remplacer par un
bon somme la ration ainsi diminue. Ils s'insinuent dans les sacs en
fourrures, tandis que les sentinelles attentives  l'invasion des ours
ou des loups, font les cent pas, la carabine sous le bras. Les chiens se
sont installs cte  cte, en boule, au milieu de la neige, aprs
absorption de quelques bribes de poisson sec, et avec eux, Ogiouk.

--Tout a, c'est des roses, disent les baleiniers qui en ont vu bien
d'autres, lors de leurs rudes campagnes  la poursuite des ctacs.

D'autant plus que la temprature, chose incroyable  pareille poque se
maintient trs douce, et ne descend pas au-dessous de -8 centigrades
pendant la journe. Pendant la nuit, excessivement courte du reste, le
thermomtre tombe  -12 ou -13, mais seulement pour quelques heures, ce
qui, en somme pour des explorateurs arctiques, est pour ainsi dire
printanier.

N'tait l'apprhension cause par la pnurie de vivres, on serait
parfaitement heureux.

Le plus franchement panoui de tout l'quipage, le seul qui pour le
moment voit ses voeux combls, c'est Constant Guignard, le Normand
conome. L'expdition vient encore de gagner un degr, et le matelot ne
peut cacher la joie qui illumine sa face camuse.

En vain ses deux insparables, Farin dit Plume-au-Vent, et Dumas dit
Tartarin, le blaguent, le premier avec sa faconde parisienne, le second
avec son exubrance provenale.

Le gars normand rpond en pinant les lvres que la bonne argent, c'est
toujours la bonne argent, et que les degrs au-dessus du cercle polaire
sont la plus belle de toutes les inventions.

On est au 5 avril, et la latitude est de 86 3 Nord.

Observation du soleil  midi, repas, puis mise en marche.

Les plus fins tireurs montent la garde depuis trois jours, piant le
passage d'un gibier dont la capture augmenterait l'approvisionnement
gnral et empcherait le rationnement du soir.

Le lieutenant, le docteur et le cuisinier Dumas en sont pour leurs
frais. Pas le moindre quadrupde en vue. C'est  croire que la race des
boeufs musqus, des rennes sauvages et des ours blancs est anantie.

--Ouvrons l'oeil quand mme! observe le docteur qui espre toujours.

Notre salut est peut-tre sous forme de lingot cylindro-conique dans la
culasse de nos armes.

Et chacun ouvre l'oeil  tribord comme  bbord, ngligeant peut-tre
un peu l'avant, ce qui est un tort. Mais on aperoit, dans le lointain,
un renard donnant la chasse  un livre et...

--Tonnerre! s'crie d'une voix rauque le matre, Gunic, cueil par
l'avant!...

--En arrire! commande aussitt le capitaine qui n'a rien vu, bien
qu'il se trouvt debout prs de la barre, et l'oeil fix sur le
chenal,  une encblure de la chaloupe.

Avant que le mcanicien ait eu le temps, bien court cependant de faire
agir le commutateur qui, dans les embarcations mues par l'lectricit
doit produire presque instantanment le changement de marche, l'avant de
la chaloupe touchait.

La vitesse tant mdiocre, le choc n'est pas trs violent. Il suffit
nanmoins  faire crouler comme des capucins de carte, ceux qui sont
debout ou en quilibre instable.

Une borde de jurons patoiss dans tous nos idiomes nautiques s'chappe,
et chacun se remet d'aplomb, trs inquiet, s'attendant  couler.

L'trave de la chaloupe n'a pas donn contre un corps dur et rsistant
comme une roche. Sans quoi la coque en tle d'acier et cd et les
rivets eussent saut comme des chevilles en bois.

Non, l'objet heurt a une consistance demi-flasque, demi-rigide assez
difficile  dfinir et qui intrigue plutt qu'elle n'alarme les
matelots, aussitt rassurs quand ils voient que la chaloupe tient bon.

--Qu'saco?... l'cueil, demande M. Dumas qui s'est rudement affal sur
sa barre d'arcasse.

En mme temps un hurlement prolong semble jaillir du fond des eaux, qui
s'agitent rageusement et se teignent en ronge sur un espace de plusieurs
mtres.

--Cr mtin! s'crie Guignard un animau froce...

--Pcar!... une bestiole, rugit Dumas avec des gestes
d'anthropophage... de la viande!...

--Vivadiou! renchrit un Basque, dix tonnes d'huile, de lard et de
chair...

--Faut voir a, ajoute Plume-au-Vent, curieux comme un vrai badaud
parisien qui ne peut s'empcher de rester bant devant un chien cras,
un cheval abattu, un serin envol.

Le Groenlandais Ogiouk, l'oeil merillonn, la face dilate par un
vaste rictus, pousse une clameur retentissante, qui est l'exacte
rptition de la premire.

Un long hurlement d'une tonalit trs basse, termin par une sorte
d'aboiement saccad.

--Ao... o... o... ack!...

--Mille carcasses de cachalot!... c'est la musique d'un morse, dit le
baleinier basque Elimberri.

--Sr! opine Gunic revenu de son moi, en reconnaissant que l'cueil
est de chair et d'os... un morse qui dormait  fleur d'eau et dont la
sieste a t brusquement interrompue par le taille-mer en tle d'acier.

--Mme qu'y va y avoir du chambardement, si la bestiole n'est pas seule,
observe Dumas en brandissant sa carabine.

De tous cts, se fait entendre une musique barbare, expectore par
d'invisibles virtuoses.

--Y a quque part une fuite de tuyau d'orgue, dit Plume-au-Vent,
toujours en passe de goguenarder.

--Pare ton flingot, ouvre l'oeil et fais une double clef  ta langue,
failli perroquet, grogne le matre en s'armant d'une hache.

A peine si trente secondes se sont coules depuis le choc et le cri
d'angoisse pouss par le monstre mutil.

De droite et de gauche, on avant comme en arrire du convoi, qui vient
de stopper, l'eau bouillonne, et l'on voit apparatre une srie de
points noirs d'o s'chappent des reniflements bruyants, saccads.

Puis, d'normes ttes busques, rbarbatives, ornes de moustaches
longues et grosses comme des aiguilles  tricoter, surmontant une vaste
gueule formidablement arme.

Deux crocs blancs et lisses, d'un ivoire solide comme de l'acier tremp,
s'implantent dans le maxillaire suprieur, se prolongent de haut en bas
sur une longueur de soixante-quinze  quatre-vingt-dix centimtres,
relvent un peu le mufle, psent sur la mchoire infrieure, et donnent
au masque du monstre arctique une expression stupide et froce.

Ainsi places, ces dfenses servent aux morses  draguer le fond de la
mer pour arracher les coquillages et les herbes. Elles leur servent
galement, aides des nageoires pectorales,  se hisser sur les glaons
o ils s'endorment lourdement, vautrs cte  cte, comme de
gigantesques pourceaux noirs. Ce sont aussi des armes redoutables dont
ils se servent avec autant de force que d'adresse, contre leurs ennemis,
et, dans leurs luttes entre congnres.

Trs lourd  terre ou sur la glace, se tranant comme une limace
colossale, la morse, l'aouak, comme l'appellent les Esquimaux, est, au
milieu des eaux, d'une agilit prodigieuse.

Trs brave, extrmement vigoureux, acharn  la bataille, ne lchant
prise que mortellement bless, c'est un adversaire particulirement
terrible pour quiconque a eu la malchance de l'arracher  sa quitude
d'animal polaire.

Les marins de la _Gallia_ vont en faire bientt l'exprience.

Attirs par l'appel dsespr de leur congnre, ils sont accourus
inquiets et mugissants, se ruent dans l'eau vermillonne  plus de vingt
mtres, et rendus furieux par ces effluves de sang, se prcipitent 
l'abordage.

Leurs corps noirs trapus, longs de quatre ou cinq mtres, gros comme des
barriques, s'agitent avec une vlocit singulire.

Ils sont une trentaine, tous sujets adultes, terriblement endents, et
pesant chacun,  premire vue, plusieurs milliers de kilogrammes. Ils
mergent jusqu' mi-corps, battent rageusement l'eau de leurs robustes
nageoires pectorales, et poussent tous ensemble leur cri.

Ce cri, trs trange quand il retentit sous les flots, est rellement
effrayant, lorsqu'il est lanc avec sa tonalit exaspre, par l'animal
attaquant hors de son lment prfr.

Nulle description, nulle onomatope, ne sauraient rendre cette rauque
explosion de beuglements prolongs, que coupent brusquement des abois
saccads, auxquels succdent des rugissements grondant sans cesse comme
un tonnerre lointain.

Les matelots, en les voyant ainsi se ruer, les reoivent par une salve
qui, chose inconcevable, ne leur produit que trs peu d'effet.

A peine effrays par les dtonations, insensibles en apparence aux
projectiles qui leur arrivent en plein corps, ils cherchent  crocher de
leurs dfenses le bordage de la chaloupe, ou  le saisir entre leurs
nageoires pectorales, termines en une sorte de main grossirement
bauche.

--A la hache, sangdiou! crie de sa voix mtallique le basque Elimberri.

Abattez ces grappins d'enfer...

--Et toi, les autres, vocifre Gunic, t'as pas fini de fusiller ces
cachalots en plein corps.

Avec sa coque borde de six pouces de lard...

Brules-z'y la gueule, bon Dieu!... rognes-z'y les abatis.

Va bien, Michel, mon fi!... dit-il au Basque qui vient d'amputer, d'un
seul coup, l'paule du plus audacieux.

--Et! toi, Guignard... t' laisse pas amurer.

Dumas!... mon vieux...  l'aide!... c' pauvre Guignard...

C'est la voix de Plume-au-Vent aux prises avec un morse qui vient, d'un
coup de dfense, d'ouvrir, de la hanche au genou le pantalon en fourrure
du Normand.

Guignard a perdu l'quilibre, Plume-au-Vent a dcharg sans succs sa
carabine... leur situation  tous deux est critique et le monstre
branle dj la chaloupe qui roule.

Dumas, sans se troubler une seconde, introduit simplement les deux
canons de sa bonne carabine Dougall dans la gueule de l'assaillant, et
presse coup sur coup les deux dtentes.

Pan!... pan!...

--Eh! zou!... Tiens doncque gourmand!

Pardieu! il n'y a que a de vrai.

Comme vient de le dire Gunic, ces btes cuirasses de vingt centimtres
de lard sont presque invulnrables. Les balles se perdent au milieu de
cette couche de graisse, ou la traversent d'un ston inoffensif. Il faut
les frapper  l'oeil, au mufle, ou comme l'a fait Dumas, tirer au beau
milieu de la gueule grande ouverte.

Celui que le cuisinier vient d'accommoder si proprement, avale fume,
flamme et projectiles, tout. Il lche prise, excute en arrire une
cabriole convulsive, renifle bruyamment, laisse chapper un flot d'cume
rouge et coule  pic.

--Et autrement, Guignard, la doublure de ton pantalon, elle n'est pas
endommage? ajoute Dumas en rechargeant sa carabine.

--Guignard a pas cop! rpond aux lieu et place du Normand vert
d'pouvante, Plume-au-Vent.

Veinard pour la premire fois, et moi comme toujours.

Merci, Dumas!... La bbte tait mchante.

--Eh!... pcar!... ils rappliquent.

Les morses qui, jusqu'alors, ont simplement escarmouch, semblent se
concerter en vue d'une attaque en masse.

Par bonheur, ils ont nglig les embarcations o se trouvent les chiens
et les provisions. Excits par la prsence des hommes, rendus furieux
par les coups de feu, ils se sont acharns contre la chaloupe dfendue
par l'quipage tout entier.

Ils reculent brusquement comme pour prendre du champ, se forment en un
cercle rgulier dont la chaloupe est le centre, puis s'avancent en
manoeuvrant avec un ensemble parfait. Ils vocifrent de plus belle,
font claquer leurs dfenses, battent rageusement l'eau de leurs
nageoires et s'approchent de plus en plus.

Le capitaine, inquiet des suites d'une agression combine par des
tacticiens aussi vaillants que redoutables, jette un coup d'oeil sur
son personnel qu'il voit parfaitement rsolu et conservant un sang-froid
magnifique.

Il recommande aux hommes de ne faire feu qu' bout portant, et sitt les
carabines dcharges, de frapper de la hache.

Un vacarme de cris confus, de hurlements sauvages, d'brouements furieux
couvre sa voix. Le cercle s'est rompu et transform en un ovale trs
allong, faisant face aux deux bords de la chaloupe.

Les morses, colls presque cte  cte, leur grosse tte moustachue
mergeant seule, forment comme deux barricades mouvantes, flanques de
chevaux de frise, leurs dfenses se heurtant bruyamment.

A bord, chacun se tait, attendant le choc imminent des brutes
exaspres.

Brusquement, les assaillants se dressent et sortent de l'eau jusqu'
mi-corps, projetant sur le bordage les deux crocs recourbs qui
s'cartent en divergeant un peu. Quelques-uns manquent la paroi
mtallique qui grince et rsonne. D'autres y vont de si bon coeur
qu'ils fracassent avec un bruit sec les rudes appendices d'ivoire.

Sans se troubler devant la proximit de ces gueules bantes d'o
sortent, avec de chaudes vapeurs des hurlements assourdissants, ni des
regards froces dards par les gros yeux ronds brids, luisants, les
marins font feu  volont, suivant leur inspiration.

Et rien de terrible et de grotesque  la fois, comme ces gueules
gloutonnes qui se referment sur l'extrmit du tube de fer, puis se
rouvrent convulsivement, aprs la dtonation, en laissant chapper
d'pais flocons de fume... comme aussi, cette expression d'hbtement
aprs cet effroyable choc interne qui, pourtant ne foudroye pas toujours
la bte, tant ces grands mammifres possdent de vitalit.

Il en est qui,  demi morts, la tte craque comme un pot, ne lchent
pas prise, et se laissent pendre inerte, par leurs crocs passs
au-dessus du bordage, au risque de faire chavirer la chaloupe qui roule
affreusement.

Il faut, pour s'en dbarrasser, briser avec le dos de la hache les
dfenses, qui clatent en tirant des tincelles de l'acier.

La lutte est courte, mais effrayante. Les matelots, sentant qu'ils
combattent pour leur existence, qu'il faut absolument vaincre ou mourir,
dploient une vigueur surhumaine.

[Illustration: La lutte est courte, mais effrayante]

A deux reprises conscutives, et  moins de trois minutes d'intervalle,
on put croire que la chaloupe allait tre culbute. Un dernier effort,
une grle de coups de hache dbarrassent enfin la pauvre petite _Gallia_
tiraille des deux bords par les amphibies dmoraliss.

Avec une soudainet comparable seulement  celle de l'attaque, et comme
s'ils taient pris d'une inexplicable panique, les survivants du drame
polaire abandonnent le combat, et plongent  pic au milieu des eaux
rouges comme les dalles d'un abattoir.

Ils filent ainsi  une cinquantaine de mtres, reparaissent en soufflant
rageusement, se retournent, beuglent  plein gosier, puis disparaissent
compltement aprs cette vaine et inoffensive protestation.

Il n'y a, fort heureusement, personne de bless grivement. De-ci de-l,
quelques corchures, quelques contusions sans gravit.

Comme le fait observer plaisamment le Parisien, c'est le pantalon de
Guignard qui est le plus avari.

Malheureusement, ce combat dcisif pour le salut de l'existence prsente
est strile au point de vue des ressources  venir.

Il y a eu peut-tre de tus quinze morses pesant ensemble cinquante
mille kilogrammes. Mais tous ont coul,  pic!...

Rsultat: Nant pour la soute aux vivres!...

A moins que...

Quelle diable de manoeuvre opre donc Ogiouk, rest avec ses chiens
dans le bateau plat. Le Groenlandais vocifre perdument, cramponn 
une ligne; le bateau oscille bord sur bord; les chiens, secous
rudement, hurlent  tue-tte.

Plus de doute, Ogiouk appelle  l'aide.

L'extrmit du cordage disparat dans l'eau, et on le voit distinctement
monter et descendre par saccades.

Gunic se penche sur l'arrire, regarde attentivement dans la direction
o s'agite le cble, et rit de son rire silencieux.

--Qu'y a-t-il, mon vieux? demande le capitaine.

--Pas bte, le gars esquimau, allez, capitaine.

Pendant que nous nous battions pour notre scurit, lui, le mtin,
pensait  son ventre...

--Tu crois alors?...

--Qu'il a harponn un morse, et que l'animal amphibie gigote au bout de
la ligne...

Preuve qu'il va montrer le bout de son nez pour respirer, et que Dumas
va lui casser le museau.

Pas vrai, mon camarade.

A vos souhaits, matre Gunic, rpond le Provenal, cherchant de
l'oeil l'organe annonc.

T le voil!...

Avec une aisance qui ferait envie aux chasseurs canadiens, ces virtuoses
du fusil, Dumas porte son arme  l'paule, cherche pendant une seconde
le guidon et presse la dtente.

Un point noir vaguement aperu  cinquante mtres au milieu d'une srie
de petites vagues circulaires, s'enfonce, pour ainsi dire sous la
pousse de la balle, et Ogiouk, de plus en plus affair, laisse
chapper un long hurlement de triomphe.

Le monstre, frapp  son endroit le plus sensible par l'infaillible
tireur, a t foudroy. Il s'abme dans un grand remous et disparat.

Mais le harpon, solidement fich dans son flanc le maintient  une
profondeur de vingt-cinq brasses, d'o il est bientt hiss,  force de
bras, sur la glace heureusement assez paisse pour le porter.

L'Esquimau, trs fier, procde  la cure, se gonfle de bas morceaux
qu'il dispute aux chiens, puis tend  Dumas, pour le remercier, sa patte
ruisselante de graisse et ajoute dans son baragouin:

--Ogiouk est un grand chef et il avait faim.

--Pcar! moi aussi, je suis un grand chef, rpond l'illustre homonyme
du grand Tartarin, et je vais faire la cuisine.




III

     Vers la mystrieuse Polynnie.--Signes de printemps.--Les oiseaux
     arctiques font leur apparition.--Soupe au lait!--Par 87 de
     latitude Nord!--Quelques nuages dans un beau ciel.--Fcheux
     pronostics.--En qute d'un abri.--Le halo.--Tempte.--Vent du Sud,
     vent de glace.--Pourquoi les oiseaux remontaient vers le
     Nord.--Bloqus sous la neige.--Reprise de l'hiver.--Froids
     terribles.--Aprs quatre heures d'angoisses.--La mer gele 
     l'horizon.


Contre toute prsomption, contre toute vraisemblance, la temprature qui
logiquement devrait tre de -25  -30  cette poque de l'anne se
maintient invariablement  -10 et -12.

Les baleiniers, subissant des froids incomparablement moins vifs qu' la
mer de Baffin, s'tonnent de cette clmence inusite des lments, et
prtendent qu'on a singulirement exagr les difficults de l'accs du
ple.

Quelques-uns ont lu pendant l'hivernage diffrentes relations de voyages
hyperborens que leur intelligence primitive a peu ou mal digres.
Prenant les hypothses pour la ralit, ils ne sont pas loin d'admettre
l'existence de cette mystrieuse Polynnie, l'Eldorado arctique toujours
rv, mais jamais entrevu par les plus audacieux.

Pourquoi pas, aprs tout. A mesure que le chapelet d'embarcations se
dirige vers le Nord, l'horizon maritime s'largit de plus en plus.

D'abord enserrs entre les glaces fixes rencontres par 84 et 85, les
canaux vont grandissant et prennent les dimensions de vritable fleuves.
Ils sont invariablement orients vers le Nord-Est, et, phnomne assez
extraordinaire, semblent avoir du courant.

Les terres se profilent toujours au Nord-Est, avec les hautes falaises
couvertes de glaces bleutres qui, parfois, se dtachent avec fracas, et
viennent flotter sur les eaux libres.

Puisque les routes liquides restent praticables et que leur courant,
quelque faible qu'il soit, parat porter vers le ple, puisque les
icebergs deviennent plus rares, et que la mer s'tale maintenant  perte
de vue, couverte seulement de plaques de glace sale, n'y a-t-il pas
lieu d'admettre l-bas, la probabilit d'une rgion plus tempre.

En outre, l'atmosphre, jusqu' prsent morose et dserte, s'est
peuple, depuis vingt-quatre heures. De grands vols d'eiders et de
canards _venant du Sud_, passent  tire-d'aile en remontant vers le
ple. Des mouettes viennent foltrer jusque dans le sillage de la
flottille.

Les bruants des neiges, les linots et les canuts s'abattent par troupes
innombrables autour de la tente et cherchent familirement, sur la
glace, les miettes du repas absorb avant et aprs la halte nocturne,
puis s'lancent vers l'Eden mystrieux, aprs avoir charm les voyageurs
de leur aimable gazouillis.

La prsence de ces gracieux habitants de l'air voluant tous du Sud au
Nord, comme s'ils subissaient, eux aussi, la fascination qui attire le
vaillant quipage, n'est-elle pas encore une preuve, non seulement d'un
printemps htif, mais encore de l'existence d'un lieu o ils peuvent
vivre  l'abri des froids mortels.

Dumas seul regarde de travers la troupe d'oisillons. Massacreur comme un
vrai Nemord provenal pour qui tout fait nombre, il regrette de ne pas
avoir un fusil de chasse et quelques cartouches de cendre.

--Ces bestioles, ils seraient divines en brochette, avec un peu de gros
sel et de poivre...

Des ortolans, mon bon... de vrais ortolans, dit-il  Plume-au-Vent
qui mord d'excellent apptit un morceau de langue de morse.

--Monsieur Dumas, rpond ce dernier  son ami, laissez les roses aux
rosiers, comme dit la chanson, et par consquent ces mignonnes btes si
heureuses de vivre.

--Mais, mon er ami, pense donque!... une brochette!...

--Monsieur Dumas, vous me rappelez l'ogre flairant la chair frache.

--Ah! Parisien!... mon bon!... ce que j'en dis et ce que j'en pense,
c'est pour tout un chacun de l'quipage.

--Monsieur Dumas, nous proclamons vos mrites et nous professons la
reconnaissance de l'estomac.

Vous tes un grand artiste! et votre soupe au lait d'hier tait, comme
qui dirait une vraie crme.

Mais encore une fois, laissons vivre les aimables messagers du
printemps, et boulottons de l'animau froce, comme dit mon matelot
Constant Guignard.

Le Parisien vient de dire: Une soupe au lait! Comment, et grce a quel
procd? Le lait par 86 de latitude Nord tant une substance rare.

Ce tour de force fut excut de la faon la plus simple. Le morse
harponn par Ogiouk tait une femelle. Dumas avisa ses mamelles
gonfles de lait, les dtacha fort habilement, et en versa le contenu
dans deux seaux contenant chacun dix litres.

Il confectionna ensuite une soupe monumentale  laquelle il incorpora, 
dfaut de pain frais, une bonne dose de biscuit, et le docteur qui s'y
connat, dclara que c'tait parfaitement dlectable.

Puis, la majeure partie de l'norme animal fut arrime en prvision des
disettes futures, ce qui ne contribua pas peu  rassrner l'quipage et
 lui faire voir l'avenir comme  travers un prisme.

Et c'est ainsi que, chose absolument invraisemblable, on atteignit au 7
avril le quatre-vingt-septime parallle Nord.

Le ple n'est plus qu' trois cent trente-trois kilomtres!...

Quatre-vingt-six lieues terrestre!...

Il n'y a pas  dire: le docteur Hayes avait seul raison contre tous. Une
fois franchies, les formidables barrires qui dfendent l'approche des
eaux de l'extrme Nord, on doit trouver la mer libre.

La preuve c'est qu'on avance lentement, mais srement vers le but si
ardemment poursuivi.

Ainsi, l'allgresse est-elle gnrale,  bord de la chaloupe o, malgr
l'encombrement et une promiscuit souvent bien gnante, on trouve un
certain confort trs relatif d'ailleurs, mais dont furent privs maints
explorateurs des rgions hyperborennes.

Pensez donc, la temprature est tout juste assez basse pour permettre
l'usage des fourrures. La manoeuvre des embarcations ncessite un
exercice modr, suffisant  chasser l'ennui qui rsulterait d'une
oisivet force, le moteur lectrique fonctionne  merveille, sans
fume, sans escarbilles, sans odeur de graisse!...

--Une vraie machinerie de passagers de premire classe  bord des
transatlantiques, observe Gunic en mastiquant son ternel paquet de
tabac.

Avec a que la route se tire... se tire... que c'est une bndiction.

Cependant le capitaine semble soucieux. Il examine attentivement le
Nord, d'o montent de petits cumulus, tout serrs, tout blancs, de
vritables balles de coton, comme disent les marins. Son regard se
tourne ensuite vers le Sud, o se forment de longs filaments blancs,
dlis, qui s'talent trs vite et embrument l'horizon. Ces derniers,
appels nuages du vent, sont des cirrhus, dont l'apparition prcde
gnralement les bourrasques.

Le capitaine consulte le baromtre pour la dixime fois au moins depuis
deux heures et s'aperoit que la baisse constate  ce moment s'accentue
encore.

L-bas, au Nord, les cumulus semblent immobiles. Mais au Sud, les
cirrhus grandissent, montent, s'paisissent  vue d'oeil.

Le vent du Nord est gnralement tempr. Celui du Sud qui, depuis le
cap Farewell, court sur prs de trois mille kilomtres de glace, est
plus pre et plus dur. C'est la bise d'hiver, celle qui apporte les
frimas dont elle s'imprgne sur le dsert d'icebergs et d'icefields,
cimente les banquises, obstrue les rues d'eau, et roule des averses de
neige.

Le capitaine se demande avec inquitude lequel de ces deux grands
courants atmosphriques va prdominer.

Dans tous les cas, cette prdominance ne saurait s'tablir sans une
lutte  laquelle il importe de soustraire au plus vite la flottille.

Qu'elle vienne d'ailleurs du Midi ou du Septentrion, la tempte,
annonce par la dpression baromtrique et l'apparition des cirrhus, ne
saurait manquer d'tre fatale au chapelet.

Donc, il faut au plus vite chercher un abri.

C'est alors que l'officier s'applaudit d'avoir rsist  l'ide de
piquer droit au Ple, et prudemment obliqu, depuis la veille, au
Nord-Nord-Est,  six milles environ des ctes.

La flottille se trouverait alors en pleine mer, plus rapproche
peut-tre d'un demi-degr de l'axe terrestre, mais expose aux coups de
la tempte, et au choc des glaons en drive.

Il fit en consquence changer de direction et mettre le cap sur la
falaise. Trs tonns, les matelots obissent sans la moindre
observation, et se disant apart que le capitaine a son ide, sans quoi
il ne serait pas le capitaine. Du reste, dans la marine, on n'a pas
l'habitude de raisonner. Une consigne, quelle qu'elle soit, s'excute
sans discussion.

Suivie de son train, la chaloupe dont le mcanicien acclre l'allure,
franchit en deux heures la distance qui la spare de l'abrupt rivage,
malgr le courant qui la prend par le travers, et les glaces planes en
drive.

Comme la mer est libre jusqu'au pied de l'escarpement, le capitaine peut
choisir un endroit  sa convenance, et fait stopper enfin dans une anse
minuscule,  peu prs dfendue contre le vent du Sud, mais non contre
les lames venues du large.

Dsesprant de se maintenir  flot, il donne l'ordre de haler au plus
vite les bateaux sur les glaons obstruant l'embouchure d'un ruisseau
qui pntre dans la mer par cette cassure de la falaise.

La manoeuvre est rondement opre par les hommes tirant cte  cte 
la bricole avec les chiens, et les quatre embarcations, bien cales par
les glaons, se trouvent momentanment  l'abri des intempries.

Il est grand temps. C'est  peine si trois heures se sont coules
depuis le changement de cap, et dj les cirrhus, aprs avoir comme
repouss les cumulus, couvrent le ciel entier.

Une brise aigre, piquante cingle les flots, les fait moutonner et
entre-choque, avec un bruit croissant, les floebergs qu'elle amne on ne
sait d'o.

Les matelots, enfin difis par la prsence d'un halo gigantesque
circonscrivant le soleil, s'empressent de monter la tente et de la
pourvoir des effets du campement. Ils sentent maintenant que le temps
presse, et que la tempte arctique, dont les signes avant-coureurs 
peine reconnaissables leur ont d'abord chapp, va se ruer sur eux.

Par surcrot de prcaution, les baleinires et le bateau plat sont
retourns la quille en l'air, la chaloupe est abattue sur le flanc et
recouverte avec la voilure et les prlarts.

De cette faon, rien ou peu de chose  craindre de la neige et des
rafales.

Enfin, tout est par. Les provisions sont en sret. Sous la tente
solidement taye, le mnage est fait. C'est--dire la batterie de
cuisine installe, les sacs en fourrure symtriquement rangs, et, 
dfaut d'autre combustible, une lampe  alcool est allume.

Trs ingnieusement agences, ces lampes sont susceptibles de fournir
presque instantanment une chaleur trs considrable. De forme
cylindrique, elles se prsentent sous l'aspect d'une bote mtallique
d'environ trente centimtres de diamtre, sur autant de hauteur. A la
base, le rservoir  alcool d'o sortent les mches par cinq becs
coiffs d'un obturateur, pour empcher la volatilisation du liquide
quand l'appareil ne fonctionne pas. La bote, perce latralement
d'ouvertures circulaires pour le tirage, contient, en outre, trois
segments concentriques, d'gale dimension, s'allongeant comme les tubes
d'une lorgnette et se maintenant debout au moyen de crochets spciaux.

Ces trois segments donnent  la lampe une hauteur totale de
quatre-vingt-dix centimtres, et en font une sorte de calorifre servant
 la cuisine et au chauffage du lieu o il est allum.

C'est l'ustensile par excellence des voyageurs polaires auxquels il rend
les plus grands services, soit qu'il s'agisse de fondre instantanment
la glace ou la neige pour le th, la soupe ou le caf, de cuire les
aliments, et de rendre  peu prs supportable l'atmosphre si inclmente
aux hivernants.

... Ce n'est plus seulement le baromtre qui descend, depuis que le vent
souffle du Sud. Le thermomtre, immobile depuis une semaine, subit une
brusque dgringolade et pour son coup d'essai, comme le fait observer
Gunic, tombe  -20 en moins de deux heures.

--Espre un peu, et attends venir demain, et j' te promets,  tous ceux
qui craint les engelures, un froid  enrhumer les phoques.

--Pauv' petites btes! gmit Plume-au-Vent apitoy.

--Qui a?... les phoques...

--Non pas, matre Gunic.

Votre rflexion me fait songer  ces amours d'oiseaux qui nous
faisaient fte si gentiment hier, et qui s'abattaient autour de nous
qu'on aurait dit ceux des Tuileries ou du Luxembourg.

Cette maudite neige va les tuer!

--A preuve, interrompt Dumas qu'il aurait mieux valu en faire des
brettes.

--Cannibale, va!

Tu ne peux pas me comprendre... j'aime les btes, quoi!...

--Et moi doncque! s'crie le Provenal avec son large rire qui dcouvre
une vraie denture d'ogre.

Je les aime peut-tre plusse que toi!

Seulement, je les aime avec mon estomac... c'est affaire de got et de
sentiment.

--Voyons, Parisien, t'apitoye pas trop sur les moignots qu'a son
instinct, qui les pousse, reprend Gunic.

--C'est justement que pour une fois, cet instinct les a fichus dedans!

Ils ont cru  la fin de l'hiver et se sont patins l-bas...

C'est comme qui dirait chez nous une fausse arrive d'hirondelles.

--Tout de mme, riposte le matre avec une sorte de commisration
affectueuse, c'est rudement bte un homme de la machine!

On voit bien que t'as jamais vu celui de te paumoyer par grand frais
sur un marchepied de perroquet...

Enfin, suffit!

--Comprends pas, matre Gunic!

--Mais, failli mangeur d'escarbilles, songe donc un peu que de ce
ct-ci de la terre, le Nord, a n'est plus censment le Nord par
rapport au froid.

Le ple du froid est tantt  neuf degrs derrire nous, preuve que
l'hiver se trouve au Midi, comme a se pratique chez les gens de
l'hmisphre austral.

T'as saisi?

--Heu!... dame!... c'est que vraiment...

--Laisse aller, t'es pire qu'un calfat!

D'ousque viennent les oiseaux?... du Midi ousqu'il fait un froid d'ours
blanc...

Ousqu'ils vont? au Nord!... ousque la temprature est plus douce...

Donc leur instinct, loin de les avoir tromps, les a avertis qu'y
fallait virer.

--a pourrait bien tre vrai tout de mme ce que vous dites l!

Il est seulement regrettable que nous ne puissions en faire autant.

... La nuit est venue, et les marins, abrits sous la tente, s'ingnient
 caser en ses lieu et place chaque objet, en vue d'un sjour qui pourra
se prolonger peut-tre plus qu'on ne l'avait suppos tout d'abord.

Et ce n'est pas une petite besogne, croyez-le bien, que l'arrimage des
provisions, des effets de rechange, des armes, des sacs fourrs o les
marins s'entonnent trois par trois. L'espace est parcimonieusement
mesur, et, quand tout est rang, on s'aperoit qu'il n'y a plus de
place pour les hommes. A moins de s'accroupir en tailleurs, sur les sacs
qui forment un sige excellent.

Au milieu, entre les deux ranges de sacs-lits-divans-tapis, trne
devant la lampe sur laquelle frissonne un plat embaumant l'huile de
morse, matre Dumas, prparant le souper.

L'clairage laisse fortement  dsirer. Dans la premire hte, le temps
a manqu pour l'installation d'un appareil lectrique. Force est de se
contenter de la lueur blafarde de la lampe.

Le matre coq, ayant besoin d'un supplment de calorique, une seconde
lampe est allume. On n'y voit pas beaucoup plus clair, mais la
temprature s'lve notablement.

Les deux sentinelles prposes  la garde des embarcations viennent
d'tre releves. Les pauvres diables rentrent blancs de givre et raides
comme des btons. Le thermomtre extrieur marque -26!

Au dehors, le vent du Sud fait rage et la neige commence  tomber. Les
glaons se heurtent avec fracas et la mer dferle rudement sur la
falaise.

De temps en temps on peroit le hurlement trangl d'un loup ou le cri
rauque d'un ours en qute. Les damnes btes, toujours en proie  la
fringale, ont vent le campement, et viennent dj rder autour des
baleinires renverses sur le pemmican et le biscuit de rserve.

Il faut littralement leur roussir la moustache  coups de carabine pour
les faire dguerpir.

La neige couvre bientt la toile de tente et empche la dperdition de
chaleur. Mais la prsence de dix-sept hommes--abstraction faite de deux
sentinelles--entasss sur cet troit espace, vicie promptement
l'atmosphre et la rend presque irrespirable. Il faut ventiler,
c'est--dire soulever de temps en temps un pan de la tente pour laisser
pntrer, sous peine d'asphyxie, l'air pur du dehors.

O est le grand carr si vaste, si commode, si parfaitement impermable
de la pauvre _Gallia_! O est le fanal lectrique, le calorifre, les
agents chimiques absorbant l'humidit, les hamacs si chauds, et tant de
bonnes choses que l'absence fait plus regretter encore!

Aprs dner, il fallut ncessairement improviser un luminaire, tant pour
faciliter l'entre et la sortie des sentinelles, que pour repousser les
attaques des fauves.

Une bote  conserve, un demi-litre d'huile de morse bien dgele sur la
lampe  alcool, une mche tire des torons d'un bout de filin, et en
voil assez pour y voir  peu prs clair. L'appareil, trs primitif, est
croch  un bout de fil de cuivre et hiss au sommet de la tente.

C'est alors qu'on peut se rendre compte de l'opacit de l'atmosphre. Il
y a, sous le retiro de toile, une telle quantit de vapeur d'eau, que
les hommes s'aperoivent  peine, comme des ombres se mouvant dans le
plus pais brouillard.

La veilleuse clignote et fait l'effet de la lune entoure d'un halo. Les
parois intrieures de la tente, trempes comme par la pluie, laissent
suinter une bruine qui se condense en une crote de givre.

Chacun ayant fait sa toilette de nuit, c'est--dire remplac par des bas
bien secs, ceux que la transpiration a mouills, s'insinue dans les
sacs. On est trois dans le mme lit, ce qui ne veut pas dire qu'on soit
mieux pour cela.

On s'arrange nanmoins pour dormir sans trop s'craser mutuellement. Le
sommeil vient quand mme, avec ses cauchemars, ses visions arctiques,
ses alertes incessantes.

Le froid augmente toujours comme aussi le vent qui gronde avec un bruit
formidable.

A minuit, Guignard qui monte la garde avec Plume-au-Vent, rentre 
moiti gel en disant:

--Mtin de chien!... j' sens pus mon nez!

--Poseur, va! riposte le Parisien.

Tu voudrais me faire croire qu'il t'en reste assez pour attraper une
gelure!

Tiens! pardieu!... c'est ma foi vrai!...

Le fragment blanchit... qu'on dirait une amande ou une graine de
potiron.

--Attrape  me le frotter avec une poigne de neige, reprend Constant
Guignard, trs fier de savoir qu'il est encore pourvu d'un rudiment
d'organe.

La circulation enfin rtablie, Plume-au-Vent, avant de s'insinuer avec
son matelot dans le sac o Dumas se prlasse tout seul et ronfle comme
un bienheureux, s'en va veiller Gunic et Le Guern qui doivent prendre
la garde.

Mais le gars normand, transi comme un glaon, claquant des dents,
titubant, ahuri de ce brusque passage d'un froid noir  une temprature
suffocante, s'emptre dans un sac, pique une tte et vint s'affaler 
plat ventre sur la face du Matre et celle de Le Guern.

Le vieux Breton, dont la vertu dominante n'est certes pas la patience,
s'veille furieux  ce contact brutal.

--Que le tonnerre de Dieu chambarde le mauvais hale-bouline qui
m'arrive...

--C'est m, mat' Gunic, rapport qu'il faut prendre le quart.

--Eh ben! qu que tu f...iches, failli gabier de poulaine, de saborder
comme a la coque  ton ancien.

--Faites excuse, mat' Gunic, j'avais le nez gel.

--Bougre d'imbcile! et c'est a qui t'empche de voir clair?

Allons, amarre ta langue au taquet, et houst! au hamac.

Le lendemain matin le vent soufflait en tempte. La neige ne tombait
plus, et le thermomtre marquait -30!

Au loin, sur la terre  perte de vue, s'tendait une couche blanche
paisse, de quarante centimtres, qui se confondait avec l'horizon. Sur
la mer, des glaons de toute forme, de toute provenance, poudrs
uniformment de neige, s'entre-choquaient, sous la pousse de l'ouragan
avec un bruit confus, assourdissant.

Les rues d'eau vive, nagure vastes comme des fleuves, se resserraient
au point de se transformer en simples chenaux, dont les berges
devenaient de plus en plus anfractueuses, dchiquetes, sous l'apport
des floebergs venus du large, et souds par le froid.

L'ocan, jadis presque libre, s'encombrait d'heure en heure de
monticules blancs qui semblaient venir  l'assaut de la falaise, et
devoir intercepter toute communication avec la haute mer.

En un mot, c'tait le dur hiver arctique revenu, aprs quelques jours
d'une absence inattendue, prmature jusqu' l'invraisemblance.

Plus d'essaims joyeux d'oiseaux migrateurs, plus d'bats de phoques
voluant en foltrant sous le soleil prcoce, mais des hordes affames
de loups et d'ours, errant le ventre vide aprs l'hivernal sommeil.

... Ainsi s'coulrent les 8, 9, 10 et 11 avril, sans que cette
effroyable tempte s'apaist un seul instant, sans que les hommes,
tapis anxieux sous leur prcaire abri de toile, pussent sortir autrement
qu' quatre pattes, sous peine d'tre renverss ou projets au loin.

Nul doute que sans la prsence de la neige amoncele en talus, puis
presse contre la paroi oppose  l'ouragan, de faon  l'enfouir, la
tente et t balay comme un ftu, et les ressources dernires de
l'expdition parpilles de tous cts.

Parmi les appareils scientifiques dont le capitaine avait jadis
approvisionn son navire avec une minutieuse prvoyance, se trouvait un
anmomtre enregistreur, conserv  bord de la chaloupe  cause de son
petit volume, un vritable jouet qui amusait comme de grands enfants,
les matelots.

Il fut mis en place sur le devant de la tente et surveill comme le
thermomtre, par des hommes de service. Un moyen de rompre l'angoissante
monotonie de ces heures maudites.

Le 8 et le 9, la vitesse du vent atteignit quatre-vingt-seize kilomtres
 l'heure, et grandit le 10, au point que l'instrument enregistra la
somme norme de cent dix-huit kilomtres!

Pendant ces deux derniers jours, le ciel resta parfaitement clair, la
neige ayant cess de tomber au bout de vingt-quatre heures.

Le 10, le ciel se couvrit de petits nuages filant  toute vitesse, et
une aurore borale d'une splendeur inoue, presque terrifiante, flamboya
dans le crpuscule qui,  pareil lieu et  cette poque, est la nuit.

[Illustration: Une aurore borale flamboya dans le crpuscule]

L'apparition du mtore prcda de vingt-quatre heures la fin de
l'ouragan. Elle concorda avec une hausse baromtrique assez accentue,
mais, par contre, le thermomtre baissa encore. Le 11,  six heures du
matin, il tait  -32.

Le 12,  midi, il ne s'leva pas au-dessus de -29, et l'on constata que
la mer, aussi loin que la vue pouvait s'tendre, tait captive sous les
glaces.

Cette journe fut, avec celle du 13, employe  dblayer les
embarcations et  remettre en tat toutes choses, comme si la navigation
allait tre reprise.

Seulement, les baleinires et le bateau plat, qui jadis transportaient
les traneaux, furent dresses et solidement amarres sur ces mmes
traneaux.

Quant  la chaloupe, elle fut pourvue d'une fausse quille, s'appuyant
sur des arcs-boutants latraux, fixs eux-mmes  deux semelles de bois
parallles et imitant assez bien les patins sur lesquels glissent les
traneaux.

On sait ce que signifient de tels prparatifs.

Les hommes, au lieu d'tre ports par leur matriel, devront le traner
derrire eux, au prix de quelles fatigues, et par quels chemins!

Au lieu de fendre en conqurants les flots de mers inconnues, ils
haleront  la bricole, cte  cte avec les chiens, et devenus btes de
somme eux-mmes...

Et pourtant, devant cette mer gele  perte de vue, devant ce formidable
encombrement de glaons de toute forme, de toute grosseur, les marins
prs de partir  la recherche des eaux vives, n'ont pas un mot, pas un
geste d'hsitation, bien que la vue du sinistre dsert polaire, soit
capable,  elle seule, de faire reculer les intrpides.

Mais le chef aim, qui toujours paye vaillamment de sa personne, a
command: En avant!... c'est pour la patrie!...

Tous ont rpt d'une seule voix: En avant!... Vive la France.




IV

     A propos des traneaux.--Remorquage par les hommes ou par les
     chiens.--Avantages et inconvnients.--Costume de travail.--Le
     Parisien se compare  un hanneton englu dans du goudron.--Traction
     mixte.--Hommes et chiens attels simultanment.--Et la
     chaloupe?--Dpart des numros 1, 2 et 3.--Comment on se sert d'une
     ancre  jet.--Qui veut aller loin mnage sa monture.


Pendant les longues heures de l'hivernage, le capitaine et les membres
de l'tat-major avaient tudi, avec une srieuse attention, les
procds les plus favorables  l'exploration de l'extrme Nord.

Ayant lu tout ce qui a t crit  ce sujet par ses devanciers,
notamment par Kane, Hayes, Mac-Clintock, Nares, Hall, Payer, Greely,
pour ne citer que les plus rcents, d'Ambrieux avait admis comme eux que
le traneau est l'organe essentiel, indispensable.

Mais, n'tant pas un homme  ides prconues, comme le docteur Hayes et
le commandant Nares et professant l'opinion du juste milieu mise par
Greely, il avait song ds le dbut  modifier l'application du principe
universellement reconnu.

Tout d'abord, il devait chercher  gagner le ple avec son navire. N'y
russissant pas, il hivernerait le plus prs possible de l'axe
terrestre, et sitt la saison propice au tranage arrive, il pousserait
des pointes audacieuses dans cette direction.

Mais, fort de l'exprience si chrement acquise par les lieutenants de
Greely, Lockwood et le docteur Pavy, qui se trouvrent arrts par les
eaux vives, d'Ambrieux s'tait dit, et c'tait l le ct rellement
original et pratique de son ide: il faut joindre le tranage  la
navigation; pour cela, emmenons traneaux et bateaux.

Quand nous trouverons les eaux vives, les embarcations du navire
transporteront les traneaux avec les hommes et les chiens. Et
inversement, quand nous serons arrts par les glaces, on chargera, sur
les traneaux, les baleinires avec les provisions que les hommes et les
chiens, devenus moteurs  leur tour, haleront  force de corps.

C'tait l sans doute un norme surcrot de poids mort, mais le
capitaine, disposant d'un personnel robuste et vaillant, ne dsesprait
pas, bien au contraire, du succs.

Malheureusement la maladie groenlandaise avait creus des vides nombreux
dans les rangs de la meute, et les chiens sont, comme on le sait dj,
d'une utilit rellement absolue.

Quelques explorateurs ont cependant prconis le remorquage au moyen de
l'homme exclusivement, et cela dans le but d'viter les risques
d'accidents imprvus. Il est certain que l'intelligence humaine peut,
dans nombre de cas, obvier  maint ou maint inconvnient, aider  la
rparation de maint et maint dommage. Mais, d'autre part, le prodigieux
instinct des chiens sur la glace est un facteur d'une telle importance,
qu'il compense et au del tout ce que peut produire l'ingniosit de
l'homme. Et cela sans compter la vigueur musculaire comme aussi
l'endurance  la fatigue des intrpides animaux.

Car il faut savoir qu'un chien tranera toujours un fardeau sensiblement
plus lourd que l'homme et cheminera aussi plus vite.

Ainsi, un traneau remorqu par un nombre d'hommes quelconque, mettons
six, parcourra avec des peines infinies huit  dix milles marins,
c'est--dire de quatorze kilomtres et demi,  dix-huit environ. Encore
la glace devra-t-elle tre autant que possible exempte d'asprits, de
cristaux aigus et de dpressions remplies de neige pulvrulente dans
laquelle on enfonce jusqu' mi-corps.

Tandis que les chiens, attels en nombre gal, pourront traner un poids
suprieur, et faire, sur une glace mme mauvaise, de quinze  seize
milles, soit de vingt-huit  trente kilomtres.

En outre, les hommes n'arrivent pas extnus au campement, ce qui permet
d'allonger jusqu' la limite du possible la dure de la marche.

Il va de soi qu'avec des attelages composs mi-partie d'hommes et de
chiens, on gagne sur le premier cas, mais on perd sur le second.
Cependant, la fatigue est infiniment moindre qu'avec le remorquage par
l'homme seul, car les chiens ont toujours une tendance  vouloir
dpasser l'homme dont la prsence les excite. Ils sont francs du
collier, et laissent  peine tirer leurs compagnons  deux pieds, dont
l'intervention est surtout utile devant les obstacles ou dans les
mauvais pas.

L'impossibilit dans laquelle se trouvait le capitaine de renouveler sa
meute l'aurait dcid  adopter ce dernier procd, quand bien mme il
n'et pas t forc de sacrifier son navire dans les circonstances
douloureuses que l'on sait.

Priv dsormais de son lieu d'hivernage, n'ayant plus de vivres que pour
deux mois, rduit aux embarcations pour tout matriel, oblig de pointer
en avant, sans espoir de retour, il devait forcer les tapes sous peine
de prir infailliblement de faim.

On a vu comment la premire partie de ce plan si sage s'tait accomplie
avec un bonheur exceptionnel, puisque l'officier franais avait pu
parcourir en bateau, sans fatigue et sans perte de temps, trois degrs
et demi, prs de quatre cents kilomtres en dix jours.

La tempte, le retour du froid, la mer gele, l'interruption momentane
du voyage par eau, tout cela n'tait que de simples incidents sur
lesquels, ou plutt avec lesquels il avait compt.

Maintenant, on allait cheminer  pied en remorquant pniblement le
lourd matriel, jusqu'au jour o une dbcle se produisant, il serait
possible de restituer les engins de navigation  leur lment naturel.

La question de subsistance tait rsolue pour un certain temps, grce 
la capture du morse qui permettait d'alimenter quinze jours de plus la
colonne entire, hommes et chiens, et d'conomiser l'alcool en lui
substituant de temps en temps l'huile.

Donc les deux mois de vivres du dpart se trouvaient par le fait
intacts. En admettant que pendant soixante jours, les eaux vives, chose
totalement invraisemblable, ne rapparatraient pas, on pouvait tabler
sur une moyenne de douze milles par marche, on arrivait au total de
treize cents kilomtres, plus une fraction.

On serait alors en plein t, avec la dbcle. Les embarcations rendues
 leur destination, et approvisionnes par la chasse et la pche, on
verrait  se rapatrier.

Avant de donner le signal du dpart, le capitaine fit endosser  ses
hommes le costume de marche, diffrent du costume de nuit, en ce qu'il
est plus lger, de faon  permettre l'vaporation du corps, sans quoi
l'homme, astreint  un exercice violent, se trouverait dans un bain de
sueur, et glac  la premire halte.

Que ce qualificatif de: plus lger ne fasse pas croire, cependant, que
cet habillement soit comparable  ceux dont se couvrent, pendant les
hivers les plus froids, les habitants des zones tempres.

La nomenclature seule des pices qui le composent nous ferait
transpirer, sous notre latitude parisienne de 48 50.

D'abord, un pais gilet de flanelle, puis une ou deux chemises de laine
selon la temprature et l'impressionnabilit de l'homme au froid, un
long gilet de tricot ou jersey doubl de flanelle, plus une bonne
casaque de laine, un ou deux caleons, un solide pantalon de laine, deux
paires de bas montant jusqu'au genou, et pour chaussure, des bottes
norwgiennes en toile  voile doubles de flanelle et semeles de
feutre, avec une tige assez large pour permettre d'y introduire le
pantalon. Pour coiffure, une toque  oreillettes, et un capuchon ou
bachelick avec une muserolle mobile qui peut tre abaisse devant la
bouche et le nez. Les mains sont protges par une premire paire de
gants, recouvertes, quand le froid est trs intense, par les mouffles
en loutre de mer, montant jusqu'aux coudes.

Les bottes groenlandaises sont rserves pour la nuit ou le temps de
dgel. De mme les pelisses fourres en peau d'lan qui servent pour
monter la garde ou toute autre occupation exigeant peu de travail
musculaire.

Enfin, ce costume est complt par un surtout en toile  voile quand la
neige tombe. C'est le meilleur tissu pour la repousser et l'empcher de
se coller aux effets de laine.

On s'imaginerait volontiers que l'homme ainsi accoutr est presque
incapable de mouvement, et que le moindre effort va le faire fondre en
eau.

Telle parat tre l'opinion des marins qui, chauffs pralablement par
ce rude labeur d arrimage, excut avec une hte fivreuse, se trouvent
lourds comme des phoques et se blaguent avec un entrain indiquant un
tat moral excellent.

Le docteur costum  l'avenant, car chacun, quel que soit son grade, va
s'atteler comme un simple mortel, entend les objections et riposte:

--Mais, sacrs mathurins, rflchissez donc  la temprature de 30
au-dessous de zro, qui, tout  l'heure, vous mordra d'autant plus que
vous ne serez plus abrits par la falaise.

Vous savez pourtant que le moindre souffle d'air suffit  rendre
presque insupportable un froid qui n'a rien d'excessif.

--Faites excuse, monsieur le docteur, rpond le Parisien qui s'en va les
bras en anse de cruche, les jambes en manches de veste et en exagrant
encore son attitude grotesque, mais je me sens si empot, l-dessous,
que je m'imagine tre un gros hanneton englu dans une baille de
goudron.

--Va toujours, failli bavard, et surveille ton nez!

--Merci du conseil, monsieur le docteur, mais je crois, sauf vot'
respect, que mon nez et son heureux propritaire se trouvent
prsentement acclimats au point de ne plus rien craindre.

Un peu plus, je me sentirais en veine de travailler en bras de chemise
et de haler  moi tout seul un traneau!

--Et surtout, mnage tes forces, car tu en auras besoin plus tard.

--Merci encore, monsieur le docteur, mais il me semble qu'aprs un si
long repos, elles ont encore augment si c'est possible et que, d'autre
part, je supporte le froid comme un vritable Esquimau!

--Allons, tant mieux!... quoique rationnellement la vigueur et
l'aptitude  supporter le froid...

Un commandement profr d'une voix forte lui coupe la parole.

--En haut le monde! s'crie, comme  bord, le matre d'quipage.

--J'allais dire une btise, en apprenant  ce garon que vigueur et
rsistance au froid diminuent au lieu d'augmenter  la longue.

Ce brave Gunic vient de me l'pargner.

Officiers et matelots se groupent autour du matre et du capitaine qui
viennent de confrer depuis quelques minutes.

Gunic, sur un signe de son chef, transmet d'une voix rauque, son organe
de commandement, l'ordre de service communiqu par l'officier.

Cet ordre comprend la dsignation des traneaux par numro d'ordre et
celle des hommes qui doivent tre attachs--sans jeu de mot-- chacun
d'eux.

Le traneau numro 1 comprend un officier, le second, Berchou, six
hommes et huit chiens.

Les hommes sont: Ogiouk, marchant le premier en tte, comme pilote des
glaces, puis Gunic Trgastel, Le Guern, Jean Itourria, Michel
Elimberri, Elise Pontac.

En tout, sept hommes, plus huit chiens.

Le numro 2 comprend Vasseur, lieutenant, Constant Guignard, Courapied
dit Marche--Terre, Julien Montbartier, Chri Bdarrides, Isidore
Castelnau, Nick dit Bigorneau.

Sept hommes, aussi, avec huit chiens.

Le numro 3, infiniment plus lger, est command par le docteur, avec
Plume-au-Vent et Dumas comme auxiliaires, plus quatre chiens.

Chaque homme,  l'appel de son nom, rallie son traneau qui se trouve
plac, d'aprs son numro d'ordre, sur une ligne, l'avant tourn vers le
ple. Officiers et matelots fraternellement mls, passent la bricole
sur leur paule,  ct des chiens qui se crispent sur leurs pattes,
tout heureux de partir.

Tout est par. On n'attend plus qu'un signal.

Mais,  propos, et la chaloupe! Malgr son volume, le vaisseau amiral,
comme le dnomment parfois les marins, est en arrire de la ligne des
traneaux. Tout seul, dans une sorte d'isolement mystrieux. Trois
hommes seulement sont  bord: le capitaine et les deux mcaniciens,
Fritz Hermann et Justin Henriot.

Bien d'aplomb sur ses patins de bois, le gracieux btiment parat ne
plus attendre que son personnel de remorque. Mais o est-il, ce
personnel, et quel sera-t-il? Le capitaine pense-t-il, quand les
traneaux auront parcouru une certaine distance,  faire revenir les
quipes et  les atteler  la chaloupe pour faire progresser celle-ci
d'une gale quantit? Mais une manoeuvre ainsi complique aurait pour
rsultat de faire doubler aux hommes et aux btes l'tape, et leur
occasionnerait une fatigue crasante, susceptible de briser,  courte
chance, leur vigueur et leur nergie.

Du reste, il semble impossible,  priori, que l'effort combin des vingt
hommes et des vingt chiens puisse mme dplacer une telle masse.

Les matelots restent songeurs devant cette nigme, et naturellement n'en
trouvent pas la solution.

Baste! aprs tout, pourquoi se galipoter la cervelle. Qui vivra
verra...

Est-ce que le capitaine n'a pas son ide! A quoi lui servirait, sans
cela, d'tre capitaine.

Tout ce qu'on sait, pour l'instant, c'est que la barre du gouvernail a
t retire, comme aussi l'hlice de bronze, avant que la gracieuse
petite _Gallia_ ait t ainsi capele sur cette espce de charrette, et
transforme, elle si fine, si coquette, en une sorte de patachon d'eau
sale, qu'un matelot ne la reconnatrait plus.

Enfin, de sa voix vibrante, le capitaine vient de profrer le
sacramentel: En avant!

--Hisse l!... garons! commande  son tour le second Berchou, en se
cambrant sur la bricole dans laquelle est passe son paule.

Ogiouk fait claquer son fouet, anime ses chiens d'une vibration de la
langue contre le palais et donne un solide coup d'paule.

Btes et gens tirent  l'envi, et le lourd fardeau se dplace avec une
facilit qui arrache aux derniers un cri de triomphe.

[Illustration: Btes et gens tirent  l'envi]

--Ma Dou!... Vivadiou!... Nom d'un d'l!...

Bretons, Basques et Normands trouvent la chose toute simple, presque
amusante, et allongent le pas, au point que Berchou doit les modrer.

Le second traneau s'branle aussi lestement et suit le premier, 
distance rglementaire, puis le bateau plat que tranent le docteur,
Dumas le Parisien et ses chiens savants!

Les hommes des deux premiers traneaux, toujours excits par la
curiosit, tournent la tte, croyant voir la chaloupe dmarrer  son
tour.

Pourquoi pas, aprs tout. Du moment qu'elle marche bien dans l'eau sans
chaudire et sans charbon, avec une machinerie toujours en pression,
toujours pare  faire tourner le tourne-broche!

Y a de si drles de choses, dans le monde d' prsent, des inventions si
tellement pas ordinaires, qu'y a de quoi dralinguer l'entendement d'un
franc matelot, vieux de la cale ou gabier de beaupr.

La chaloupe, avec ses trois hommes  bord, demeure comme fige sur les
bmes transformes en patins par le charpentier Jean Itourria.

Seulement, le bateau qui glisse, remorqu par le docteur et ses deux
compagnons, file une amarre dont l'extrmit est fixe  l'avant de la
chaloupe.

--Par exemple! c'est un peu plus fort que de jouer au bouchon avec des
pices de six liards dans la neige!

--Quoi?

--Dirait-on pas qu' eux trois et leurs quatre cabots, y vont remorquer
l'_amiral_.

--C'est pas faute que j'aie bourlingu sur terre et sur mer pour voir
des choses... des choses que la tte vous en claque et que la couenne
vous en fume, dit un sceptique.

Foi de matelot, je voudrais tre tmoin de a!

--Des lascars de ce poil-l!

--Le Parisien qu'est de Paris!...

--Dumas qu'est moko!...

--Les chiens qu'est savants!...

--Le docteur qu'est pus malin  lui tout seul que tous les grads  cinq
ou six galons de la sirugerie de l'Etat...

--Eh! cape de Diou!... s'crie un Basque, est-ce que tu ne vois pas, les
hommes qu'ils s'en vont simplement mouiller une ancre  jet[11].

[Note 11: Ce sont des ancres de moindres dimensions que celles de
bossoir ou de veille. On les transporte dans des chaloupes et on les
mouille au lieu indiqu pour procurer un point fixe sur lequel un navire
peut se haler, se touer ou viter.]

--C'est pardieu! vrai.

L'amarre file par le bateau mesure environ une encblure, soit  peu
prs deux cents mtres. Donc l'avant de l'_Amiral_ est  pareille
distance de l'arrire du bateau.

Dumas et le Parisien qui ont leurs instructions s'arrtent, soulvent un
solide grappin croch  l'extrmit de l'amarre, engagent ses pattes
dans un trou de glace et disent au docteur.

--C'est par.

Celui-ci porte  sa bouche un sifflet de corne et en tire un son aigu.
Sage prcaution, car la peau de ses lvres resterait colle  un sifflet
mtallique.

A ce signal, le cble, couch dans la neige comme un ver gigantesque,
frissonne, s'allonge, se tend sous l'effort d'une traction nergique.

Il tient bon, cependant, comme aussi le grappin d'acier.

Et soudain, la chaloupe glissant d'un mouvement trs doux, sans heurts,
sans -coups, s'approche  vue d'oeil en se halant sur l'amarre qui
s'enroule sans bruit sur un treuil.

C'est tout simple!... et cependant, les hommes, enthousiasms  la vue
de cette jolie manoeuvre, lancent un hourra! prolong.

Cinq minutes  peine ont suffi  oprer cette traction qui fait
progresser la chaloupe de deux cents mtres et  l'approcher bord  bord
du bateau.

L'essai est concluant et la russite assure.

La petite _Gallia_, malgr son poids et son volume, suivra les autres
traneaux et ne sera pas un impedimentum qu'il aurait fallu abandonner
ds la premire heure.

Aprs un mot de flicitation chang entre le docteur et le capitaine,
Dumas et le Parisien dgagent le grappin et le chargent  l'arrire du
bateau.

Ce dernier se remet en marche en filant toujours son cble, puis arriv
au bout de la toue, s'arrte de nouveau. Le grappin est engag dans un
trou que le docteur creuse avec le couteau  glace.

Puis derechef la chaloupe se met en marche et ainsi de suite,
progressant toujours d'encblure en encblure, c'est--dire de deux
cents en deux cents mtres.

Les autres traneaux, le numro 1 et le numro 2 ont pris de l'avance,
naturellement. Mais pas autant qu'on le pourrait croire tout d'abord.

Vingt minutes viennent de s'couler, et ils ont parcouru environ un
kilomtre, ce qui est une allure un peu trop rapide, surtout au dbut.
Une halte est ordonne, car les hommes soufflent dj.

La chaloupe, elle, force de s'arrter pendant le transport de l'ancre 
jet, n'a progress que de quatre cents mtres ainsi que le bateau dont
les haltes concordent avec les siennes.

Mais le docteur, Dumas et le Parisien, bien que chargs d'un surcrot de
besogne, sont aussi frais qu'au dpart grce  la frquence de ces
haltes rparatrices.

C'est l un enseignement dont il faudra tenir compte afin d'viter la
courbature si frquente au commencement des marches sur la glace.

En consquence, de nouveaux ordres seront donns  la grande halte, afin
que chacun puisse se pntrer de la vrit de ce dicton ainsi formul ou
 peu prs par la sagesse des nations:

Qui veut aller loin mnage sa monture.




V

     Le mercure encore gel!--Imprudence.--Tourment de la
     soif.--Ingestion de neige.--Fureur du second.--L'existence d'un
     cuisinier polaire.--Prparation du dner.--La halte.--Un pot trop
     guett ne bout jamais.--Mlanges incohrents.--Au pays des
     rves.--Sous la tente.--Rveil.--Maux de gorge.--Ophtalmies
     lgres.--Encore les lunettes vertes.--A 87 30 du ple.


Le tranage avait commenc le 12 avril, par 87 de latitude Nord, et 22
20 de longitude Ouest.

Cette premire journe s'coula sans encombre, mais non sans fatigue.
Les marins qui le matin eussent volontiers hal au trot, taient, le
soir, absolument harasss.

Encore la glace resta-t-elle constamment plane et  peu prs dpourvue
d'asprits ou de protubrances. Disposition qui facilita beaucoup le
noviciat des hommes et le rendit infiniment moins dur.

La distance parcourue fut exactement de douze kilomtres. Rsultat
pouvant sembler prcaire  des gens presss d'arriver et qui ont en
perspective le spectre de la famine, mais encore honorable pour des
dbutants.

La chaloupe s'est merveilleusement comporte, son moteur lectrique est
parfait. La transformation d'une partie du mcanisme, trs
intelligemment opre par Fritz en quelques heures ne l'a aucunement
drang. De ce ct tout va bien.

Par exemple, le capitaine et ses deux auxiliaires demeurs tout le temps
 bord, ont pass une journe bien rude. L'immobilit relative 
laquelle ils restrent astreints, leur a rendu encore plus sensible
l'pre morsure du froid. A ce point qu' plusieurs reprises ils
sentirent au visage, notamment au nez, des commencements de conglation.

Ce poste, qui exige peu ou point d'activit musculaire, est d'autant
plus pnible  garder, que la temprature s'est encore abaisse. La
brise vient du Sud et le thermomtre est  -33 pendant le jour.

Pendant le crpuscule figurant la nuit du 12 au 13, le mercure a gel!

L'hiver arctique a trop souvent, hlas! de ces retours inattendus, de
ces tratrises cruelles.

La moyenne parcourue est encore de six milles: onze kilomtres et une
petite fraction.

La glace devient ingale, raboteuse, difficile pour le tranage. Les
chiens tirent la langue, haltent comme par les temps chauds et boivent
avidement l'eau fournie par le digesteur.

Les hommes souffrent de la soif, et moins rservs que les chiens, se
hasardent furtivement, malgr de formelles dfenses  manger de la
neige.

Pour la premire fois, Berchou, le second, se met rellement en colre
et menace de svir.

Svir!... de quelle faon?... Quelle pnalit imposer  ces braves dont
la vaillance ne recule devant aucun sacrifice.

En somme, des hros de modestie et d'abngation que ne rebutent ni les
corves, ni les fatigues, ni les souffrances, mais inconscients comme de
grands enfants.

Berchou s'y est mal pris. Il vaut mieux les raisonner, essayer de leur
dmontrer que non seulement il y a pril  s'abreuver ainsi, mais encore
que le remde est pire que le mal.

Les pauvres altrs en conviennent volontiers, mais telles sont les
tortures causes par cette soif atroce, qu'ils restent insensibles 
toute considration.

Le soir, les imprudents, qui n'ont pas su vaincre cette redoutable
dfaillance, paient un moment d'oubli par des inflammations
douloureuses de la gorge, des gencives et de la base de la langue.

--Ma Dou!... ma Dou!... grogne un Breton, c'est comme si que je
m'aurais entonn dans le gargousier une pleine bole de verre pil.

--Eh! vivadioux! renchrit un Basque, il me semble avaler de la braise
allume.

--Et moi! gmit douloureusement Guignard, c'que a me flambe au fond du
panneau de la soute  biscuit!

--T'en as pas encore assez, tas de sacrs hale-boulines, s'crie Gunic
furieux.

Comment! t'es pas pus raisonnable que a!... des hommes d'lite
censment, et qu'est pas fichu de rsister  l'envie de licher ta
saloperie de neige...

Mais vois donc les chiens!... Vois donc le sauvage!...

T'es moins raisonnable qu'eusses!...

Et puis, enfin, c'est la consigne!... chose sacre pour des
matelots...

Ben oui!... c'que t'as l'air de t'en f...iche, de la consigne, cre
borde de cordonniers!

La tente enfin dresse sur la glace pendant cette admonestation que
Gunic prolongea notablement, les traneaux partiellement dchargs, les
sacs installs, le docteur passa une visite attentive et formula son
impression par cette phrase raliste:

--Bougres d'animaux!...

Alors, c'est entendu... vous avez envie de vous faire claquer!

Vous ne serez pas contents avant d'avoir empoign le scorbut.

Le scorbut! les pauvres diables ne peuvent s'empcher de frmir  ce mot
redout du marin.

--Heureusement, ajoute le docteur, qu'il y a encore du remde.

Mais, si vous tenez  votre peau, ne recommencez pas.

Et puis, enfin, vous n'avez pas le droit d'tre malades... du moins
par votre faute!

N'oubliez pas que vous vous devez les uns aux autres, et que la
conservation de tous tient peut-tre  la vie ou  la sant d'un seul.

Il continue mentalement:

--Assez prch pour l'instant, et en avant la caisse aux drogues.

Il avise Dumas qui passe au trot, portant deux seaux en toile pleins de
neige.

--Eh! camarade!

--Prsent! monsieur le dtur, rpond de sa voix retentissante le
Provenal frais et gaillard  miracle.

--a va toujours, vous?

--A merveille, monsieur!... et vous tes bien bon.

--Vous avez du mal, pourtant.

--Ah! baste!... de l'occupation, oui bien...

Et le travail il tient chaud.

Ce que le brave cuisinier, toujours content de son sort, appelle
euphmiquement de l'occupation est tout simplement un vritable mtier
de galrien.

Le capitaine a dj voulu que les fonctions si rudes et si essentielles
de cuisinier fussent remplies  tour de rle toutes les vingt-quatre
heures. Mais Dumas s'est formellement refus  rendre son tablier,
allguant que la cuisine il tait sa sant, son bonheur, sa gloire, sa
vie. Qu'il avait t engag comme matelot cuisinier, et qu'il resterait
cuisinier, tant qu'il aurait assez de force pour soulever une casserole.
Et que, enfin, il tait le seul capable de faire manger convenablement
l'tat-major et les camarades.

Dumas tait donc rest prpos au fourneau professionnel qui, dans
l'espce, est une vaste lampe  esprit-de-vin.

Ce matin, il s'est lev une heure avant les autres. Il se couchera une
heure aprs eux et aura travaill pendant la journe autant que le plus
robuste.

En ce moment, il attend patiemment que le digesteur lui fournisse de
l'eau de neige pour prparer le th qui servira de boisson pendant le
dner. Une partie de cette eau sera employe  la cuisson du lard et du
pemmican.

Dumas est toujours couvert de son vtement de travail.

Les camarades ont dj chang et se trouvent au sec. Le docteur a
examin les mains et surtout les pieds enfin retirs de dessous l'amas
de laine et de feutre qui les fait ressembler  des pattes d'lphant.

Il y a, de-ci de-l, quelques points attaqus de gelure et plus ou moins
excoris. La circulation est rtablie par une friction  la neige, et le
bobo pans  la glycrine. On enfile des bas secs, et par-dessus, les
bottes esquimaudes.

Les bas et les bottes en toile, qui ont servi pendant la marche, sont
bientt, ainsi que les pantalons, raides comme de la tle.

Tout cela est mis  scher tant bien que mal, plutt mal que bien dans
la tente,  l'exception toutefois des bas, que chaque homme introduit
dans son sac  dormir, afin que la chaleur du corps les conserve  peu
prs souples.

C'est tout un drame pour arriver  sortir du surtout en toile  voile
qui a pris la rigidit du bois. Il faut se mettre  trois pour extraire
aprs une pantomime risible pour qui en est tmoin, l'homme de cette
armure glace.

--Vrai, foi de matelot! c'est pus pire que de dpiauter un phoque gel.

Cependant le cuisinier volue toujours, surveillant le digesteur,
cassant du pemmican  coups de hache, ou sciant du lard comme si c'tait
du bois.

--Est-ce que l'eau bout? demande un Breton.

--Le bre est-il chaud? ajoute comme variante un Normand.

Et tous l'oeil anxieusement, amoureusement, aussi, fixe sur le vase
qui commence  frissonner, attendent le premier bouillon.

--T! v!... rpond sentencieusement Dumas, ne regardez pas la marmite,
a l'empche de bouillir; paraphrasant ainsi le vieux dicton qui prtend
qu'un pot trop guett ne bout jamais.

Chacun s'en va grelottant se rentonner dans les sacs en attendant le
moment psychologique.

Enfin, l'odorante infusion embaume le rduit obscurci par la fume des
pipes et les vapeurs exhales des corps et des appareils culinaires. Le
lard est cuit. Oh! trs vaguement. Le pemmican aussi. Cela fume, et se
refroidit trs vite. Tellement vite que pour ne pas avoir bientt 
l'tat de glaons les deux plats de fondation, chacun est forc
d'incorporer  son th bouillant l'un et l'autre aliment.

Jugez de la consistance et de la saveur barbare d'un tel mlange.

Les hommes quittent leur lit, s'accroupissent tout frissonnants, tirent
leur cuillre de corne, oprent la translation de la mixture du plat 
leur bouche, avalent avec une grimace, ceux-l du moins dont la gorge
est inflamme par les ingestions de neige, et attendent la ration de
spiritueux qu'on va siroter tout  l'heure en fumant.

Enfin cet aliment bizarre, mais singulirement rconfortant, est en
puissance de digestion.

Alors seulement, l'infatigable Dumas, qui a rang tout son attirail et
fait son fourbi, requiert l'assistance d'un camarade pour l'aider 
sortir de son vtement de travail.

Son matelot Plume-au-Vent s'arrache du nid moelleux o il se pelotonne
prs de Constant Guignard, et essaye, mais en vain, de sparer Dumas de
son surtout accroch  son cou comme une cangue.

--Allons, houst! Guignard, mets dehors ce qui te reste de nez et viens
souquer avec moi.

Guignard prte le secours de ses deux bras, et le cuisinier peut enfin,
aprs une lutte homrique, pendant laquelle rsonne son large rire,
s'allonger  son tour prs de ses deux amis.

Les pipes sont allumes derechef, on cause, et l'on absorbe la ration
hlas! parcimonieusement verse de spiritueux.

C'est le moment le plus gai de la journe. Malgr sa fatigue et les
souffrances que lui font endurer ses pieds endoloris et sa gorge
congestionne, le pauvre tireur de traneau trouve encore un moment de
joyeuse humeur.

La conversation se gnralise au milieu d'un nuage opaque, et l'on se
reconnat seulement  la voix. On parle un peu de tout: de l'expdition,
naturellement, du pays, de la vieille France, o les cerisiers vont
bientt fleurir, du beau soleil d'avril...

Le Parisien dit qu'il y a des primeurs  Paris, et Dumas rappelle que
tout a vient de son pays, la belle et chaude Provence.

Puis, par une juste association d'ides, sans doute aussi par contraste,
on parle des rgions intertropicales...

Et ces pauvres matelots gels, perclus, cribls d'engelures, enfouis
sous des fourrures hrisses de glaons, grelottants comme si toute
source de chaleur se trouvait tarie sous ce ciel de fer, ont des visions
radieuses de fleurs, de verdures, de soleil flamboyant sur des palmistes
ou des manguiers!... Insectes et oiseaux semblent se lutiner en
foltrant dans les bandes lumineuses qui filtrent  travers les opaques
feuillages des grands arbres toujours verts... Les hommes,  demi nus,
s'talent nonchalamment  l'ombre, sucent une orange, plent une banane
ou grignotent une mangue... La brise du large amne une fracheur
exquise, et les rois de cet Eden fleuri s'endorment sous l'enivrement
des fleurs dont les effluves grisent comme le plus capiteux des
breuvages.

Le rve est chatoyant mais court. Les lourdes bottes des hommes de
quart qui font les cent pas sur la glace rsonnent et craquent sur la
neige. La ferique vision de l'ternel printemps s'vanouit, pour faire
place  la farouche ralit: l'enfer de glace.

Au loin, le vent mugit en se brisant sur les crtes des hummocks aperus
au moment de la halte. L'interminable banc de glace oscille par
instants et fait entendre ses bruits continuels d'une nervante
multiplicit. La vapeur d'eau contenue sous la tente se rsout en une
fine averse de neige qui poudre  frimas les visages vaguement entrevus,
au ras du sol, et mergeant des sacs, comme des ttes de dcapits.

Les sentinelles rentrent un moment, tendent sur les sept lits allongs
pied  pied toutes les fourrures disponibles et retournent  leur
faction.

Enfin, le sommeil abaisse toutes ces paupires endolories par
l'implacable rayonnement de la neige, les corps courbaturs
s'immobilisent. La petite troupe est enfin endormie.

Il est neuf heures du soir.

S'il n'y a pas d'alerte cause par l'invasion des loups ou des ours, si
le vent n'arrache pas les pieux de la tente, plants en pleine glace, si
la neige n'aplatit pas la toile sur le nez des dormeurs, ce repos dure
jusqu' sept heures.

D'heure en heure les sentinelles se relvent autant que possible sans
bruit. Celles dont la faction se termine  six heures veillent une
heure avant tout le monde le malheureux cuisinier.

A pareil moment il fait gnralement une temprature abominable. Esclave
du devoir, matre Dumas s'arrache aux fourrures sous lesquelles il
dormait de si bon coeur, s'tire, jure, grogne--il faudrait plus que
de l'abngation pour demeurer calme en pareille circonstance,--et allume
son sempiternel fourneau.

Une bonne chaleur se rpand sous la tente, au bas de laquelle a t
lev un rempart de neige destin  empcher la dperdition de ce
calorique bni, puis les dormeurs se pelotonnent et se tassent avec
cette espce de hte qui pressent les dernires minutes de farniente,
semble vouloir les savourer mieux et plus vite...

En attendant que l'appareil en tle, dsign sous le nom de digesteur,
ait liqufi la neige dont il est bourr, Dumas fait tomber avec une
pelle de bois les cristaux de glace dont la tente s'est couverte
intrieurement pendant la nuit.

Le capitaine, sorti sans bruit ds l'aube, vient de rentrer aprs avoir
consult le thermomtre, le baromtre et reconnu la direction et
l'intensit du vent.

Il trouve Dumas trottinant sur les camarades qui forment  la tente un
plancher naturel et anim.

Les cristaux dgringolent en averse; les copains, aplatis sans la
moindre vergogne, se mettent  vocifrer...

Tout s'veille.

--Est-ce que l'ieau bout?...

--Est-ce que le bre est chaud?...

Mme formule que la veille, mmes regards pleins de convoitise, et
manoeuvre inverse quant  l'habillement.

Mais les hommes un peu malades ne demandent qu' paresser... Oh! en
tout bien tout honneur, seulement en attendant le djeuner.

L'infatigable Dumas se multiplie. Les deux hommes rentrant de faction
reoivent un quart de caf bouillant additionn d'une petite goutte, que
le brave garon leur sert avec son bon rire si amical et si contagieux.

Allons, pour ce matin, les clops d'hier djeuneront au lit. Les plus
solides les serviront volontairement et par amiti.

S'il le faut, on les laissera se dorloter jusqu'au paquetage et ils ne
se lveront qu'au dernier moment.

Mais voici que l'amour-propre s'en mle. Nul ne veut plus tre malade.

Eh! bien, quoi?... pour un mchant mal de gorge... une affaire qui
vous gratte un peu le cou au passage... Allons donc!... on est matelot,
sacr tonnerre!...

Mais, il y a encore autre chose. La plupart ont les yeux rouges et
clignotants rien qu' regarder la flamme pourtant peu lumineuse de la
lampe  esprit-de-vin.

Le docteur craint un commencement d'ophtalmie.

Pour constater l'impressionnabilit de la rtine, il fait sortir un
homme, et l'engage  regarder la plaine blanche.

L'homme pousse un petit cri et met sur ses yeux ses gants fourrs.

[Illustration: L'homme met sur ses yeux ses gants fourrs]

--Eh bien?

--a m'a travers la cervelle comme si que j'aurais regard le soleil en
face.

A prsent, je vois des histoires bleues, roses, vertes...

--a ne sera rien... Seulement, ne quittez jamais vos lunettes sous
aucun prtexte.

Cinq matelots prsentent le mme symptme, et le docteur malgr son
habituel sang-froid, reste soucieux.

Il rpte en quelque sorte machinalement:

--Les lunettes... toujours les lunettes... et un petit collyre ad
hoc.

Pendant ce temps, on change de chaussures, on roule les fourrures, on
s'habille pour la marche, la tente est abattue et plie. Manoeuvre
difficile et complique, car elle est imprgne d'humidit, se glace
aussitt tale sur la neige, et rsiste  toutes les tentatives opres
pour rduire son volume. Il faut la pitiner, la casser par laize, la
superposer comme des planches, et l'amarrer telle quelle sur un
traneau.

Depuis une heure et plus, les chiens qui ont dormi en plein air, rouls
en boule dans la neige, comme nos chiens dans la paille, jouent comme
des fous et se poursuivent en jappant aprs l'absorption matinale de
poisson sec.

L'heure est venue de se mettre en route. Ils accourent au sifflet, se
prtent docilement  la bricole et attendent le signal.

Les hommes dont le nez est uniformment harnach de lunettes s'attellent
prs d'eux.

Le capitaine passe une inspection minutieuse des traneaux, cause un
moment avec le docteur, demande  chaque homme s'il ne se sent pas
souffrant, s'il a besoin de quelque chose, insiste et constatant que
tout marche  peu prs, regagne sa chaloupe avec les deux mcaniciens.

Le commandement: en avant! rsonne dans l'air froid avec une sonorit
qu'exagre encore la scheresse absolue de l'atmosphre.

La manoeuvre excute prcdemment recommence avec ses heurts, ses
glissades, ses fatigues.

La petite caravane avance nanmoins, malgr la neige amasse en certains
points par le vent. La glace fort heureusement est toujours  peu prs
plane, sans quoi le tranage deviendrait sinon impossible, du moins trs
lent.

Il arrive parfois que l'on rencontre des dpressions o les hommes
enfoncent jusqu'au ventre et o les chiens disparaissent tout  fait. Il
faut alors frayer un chemin avec les pelles, ce qui amne une perte de
temps considrable.

On fait de la route malgr tout, puisque la journe du 14 se chiffre par
une distance effectivement parcourue de douze kilomtres.

Le froid est toujours abominable,  tel point que les hommes rests sur
la chaloupe prouvent de cruelles tortures. En dpit de son endurance et
de son nergie, le capitaine a t gel deux fois. Les mcaniciens ne
sont pas en meilleur tat, malgr la prsence  bord d'une lampe
alimente par l'huile de morse et  la flamme de laquelle ils viennent
se griller les doigts.

Une pareille situation n'est plus tenable et prsente en outre de rels
dangers. Il est convenu, en consquence, que les mcaniciens se
relayeront de trois heures en trois heures, et s'en iront,  tour de
rle, s'atteler  la bricole.

Le capitaine galement. Il sera suppl par le second et le lieutenant
qui prendront  chacun leur tour sa place.

C'est que l'immobilit un peu prolonge est horriblement pnible pour
l'homme,  moins qu'il ne soit abrit contre le vent, soit par une hutte
de neige, soit mme par une tente, et littralement enfoui sous des
fourrures. Alors seulement son organisme peut rsister  une telle
dperdition de calorique, ou plutt empcher suffisamment cette
dperdition.

Les marins le sentent si bien, qu'ils demandent toujours  marcher, et
prient pour que les haltes de jour soient abrges.

Quand le vent est un tant soit peu violent, les souffrances deviennent
intolrables, mme  temprature gale. Ainsi un froid de -35 que l'on
supporte bien par temps calme, est atroce quand souffle la brise.

C'est ainsi qu'au moment du goter, par exemple, les matelots  peine
immobiles se sentent gels jusqu'aux moelles. Alors commence une
gymnastique enrage qui fait rire en dpit de tout et que le Parisien a
dnomme: la danse des ours.

Et de fait, les attitudes, les contorsions de ces hommes velus, dont le
visage est presque invisible, rappellent  s'y mprendre les mouvements
balourds de matre Martin.

Le froid courte ncessairement la halte, la marche est reprise aprs
une htive absorption. On se repose en marchant moins vite!

Le 15, marche force. Le froid de -35 acclre l'allure et la glace est
excellente pour le tranage. Rsultat: seize kilomtres!

Le 17, Dumas tue un livre polaire dont la familiarit cause la perte.

Beaucoup plus grand que le ntre, et dpassant mme parfois la taille de
celui d'Allemagne, le livre polaire est, pendant l'hiver, d'un blanc
d'ouate qui le fait confondre avec la neige. Les sens de la vue et de
l'oue paraissent peu dvelopps chez lui, et il se laisse parfois
littralement marcher dessus sans pouvoir se dcider a dguerpir.

Tel celui qui dtala devant le cuisinier, s'assit gravement  vingt-cinq
pas sur son derrire et se mit  lisser son museau avec ses pattes.

Peu touch de cette confiance, Dumas le fusilla impitoyablement, le
dshabilla de sa fourrure en un tour de main, et l'incorpora tout chaud
au mlange de lard et de pemmican.

Il suffit d'une heure de cuisson pendant laquelle on battit rageusement
la semelle; mais, aussi, quel rgal!

Ce jour-l, on parcourut douze kilomtres.

Ce qui donne depuis l'tablissement du tranage environ cinquante
kilomtres.

Presque un demi-degr. Encore une marche, et l'on sera par 87 30,
c'est--dire  deux degrs et demi du ple, soit une simple distance de
deux cent soixante-dix-sept kilomtres, ou soixante-neuf lieues
terrestres.




VI

     Fatale imprudence.--Consquences trs alarmantes.--Nouvelle et plus
     grave maladie du mcanicien Fritz.--Le scorbut!--Terribles
     pronostics.--Emotion.--Malades d'ophtalmie.--Energie.--Encore une
     victime du scorbut.--Nick prdispos.--Nouvel ouragan de neige.--La
     configuration des glaces.--Modifications importantes.--Nouvelles
     chanes de hummocks.--Horizon menaant.


--Fritz, mon vieux camarade, encore une fois, mange donc pas de la
neige.

--Impossible de m'en empcher, Gunic.

--T'as pourtant bien entendu: le docteur qu'a parl de scorbut...

--Je suis fou! La bouche me brle comme si j'entonnais ma tte dans un
fourneau de chauffe.

--T'as vu aussi les hommes malades... leurs gencives saignent parce
qu'ils ont fait la mme btise que toi...

--Gunic, si tu savais quel rgal... quel soulagement!...

Vois-tu, nous autres de la machine, nous avons le sang cuit et
recuit...

La soif est notre tourment, notre damnation!...

Et puis... le docteur exagre peut-tre un peu... La neige a n'est
jamais que de l'eau... un peu plus froide... c'est vrai...

--Mauvaises raisons, Fritz!

T'es un homme, pas vrai, eh bien! sois-le pour tout de bon.

T'es grad... Faut donner l'exemple!

--Ah! Gunic, tu n'as donc jamais eu soif!

--Par exemple! s'crie le matre scandalis, prt  se fcher d'une
telle injure.

Moi!... un vieux de la cale!... J' m'en voudrais si y en avait un dans
la flotte qui pourrait se vanter d'avoir le bec plus sal que le mien!

--Je veux te parler de cette soif maladive... atroce, que produit la
fivre, et qui fait qu'on a envie de se mordre pour boire son propre
sang... qu'on ne voit plus... qu'on n'entend plus... qu'on tuerait
pour une goutte d'eau...

--Du sang, je t'en donnerai du mien... c'est la moindre des choses...
ou plutt, faisons mieux... je te fais cadeau de ma ration
d'eau-de-vie... mais encore une fois, sois raisonnable.

--Non, mon vieux camarade, rpond l'Alsacien mu de ce dvouement si
simple dans sa rude cordialit.

--Dame!  ton service!...

Un matelot, quand il a donn son sang, ne peut plus offrir que son
quart de trois-six...

Encore!... s'crie le matre tout chagrin en voyant que ses avis, ses
offres, ses prires sont inutiles.

Fritz vient d'avaler coup sur coup, rageusement, deux pleines poignes
de neige.

--Ah! que c'est bon, dit-il extasi...

--T'en claqueras... sr!

--Est-ce qu'une chose qui fait tant de bien peut tre nuisible!...

La preuve... tiens... je puis bien te l'avouer, c'est que hier, 
trois reprises diffrentes, j'ai senti ce besoin irrsistible et...

--T'as aval de la neige.

--Oui!

--A ton ide, matelot.

T'es le matre de toi, aprs tout... sache seulement que si tu largues
ton amarre, a sera ta faute.

Le pauvre mcanicien n'a donc pas pu, malgr les instances les plus
vives, rsister  cette souffrance plus terrible encore que celle qui
torture les voyageurs perdus au milieu des solitudes calcines du
Sahara.

Ces derniers sont en effet totalement privs d'eau, tandis que les
voyageurs polaires en sont environns sous forme solide. Ils n'ont qu'
tendre la main, qu' ouvrir la bouche pour tancher cette soif qui leur
corrode les muqueuses.

Il leur faut donc une relle force d'me pour endurer la souffrance
elle-mme, et rsister  l'envie furieuse de la faire cesser, du moins
passagrement.

Comme il a t dit prcdemment, celui qui cde  la tentation de manger
de la neige est condamn  d'pouvantables souffrances.

Aprs un soulagement immdiat, quelques instants d'apaisement dlicieux,
un frisson rapide saisit l'homme qui se sent gel, claque des dents,
s'immobilise comme si ses artres et ses veines charriaient des glaons.

En mme temps, ses gencives, sa gorge et sa langue s'enflamment, se
gonflent au point qu'il est menac de suffocation.

Le pauvre Fritz cherche encore  s'excuser prs de son ami.

--Vois-tu, matelot, j'ai vingt ans d'escarbilles dans le torse... et je
ne peux pas m'empcher d'y revenir...

--Tonnerre de Dieu! Je te sauverai malgr toi, car je vais avertir le
capitaine.

--Tu ne feras pas a, Gunic!

--Tu vois donc bien que t'as conscience de mal agir.

Au bout de cinq  six cents mtres, Fritz d'abord surexcit, ralentit
soudain le pas.

Ses mouvements deviennent lourds, pnibles, mal coordonns. Sa face
rougit, ses yeux s'injectent; sa respiration s'acclre et sort avec un
bruit rauque de ses lvres gonfles.

Il avance encore d'une centaine de pas, soutenu par une volont de fer.

Puis, il titube et manque de s'abattre. Gunic qui tire  ct de lui,
en tte de l'attelage, se tourne vers Berchou, et lui dit:

--Sauf vot' respect, capitaine, vous devriez bien commander de
stopper...

--Pourquoi, Gunic?

--C'est le camarade qu'est censment en train de s'affaler.

--Stop!... crie l'officier.

Il est temps, car le malheureux mcanicien saisi par le froid qui
paralyse ses extrmits, balbutie des mots sans suite, et tombe entre
les bras du matre d'quipage.

[Illustration: Le malheureux mcanicien balbutie des mots sans suite]

--Eh! toi, Courapied, qui trottes comme un pousse-cailloux de cabillot,
 courir grand largue droit  l'embarcation du docteur.

--Oui, matre.

--Dis-y que le mcanicien est comme qui dirait sans connaissance et
qu'il a besoin de lui et de toute sa pharmacie.

Le matelot, voyant qu'il y a urgence absolue, s'lance vers le bateau
que le docteur, aid du Parisien et de Dumas, remorque, comme s'il avait
toute sa vie hal sur la bricole.

Courapied, essouffl, l'informe en deux mots de la catastrophe.

--J'y vais, dit-il en saisissant un petit coffre  mdicaments plac 
porte.

Vous, Dumas, allez prvenir le capitaine qu'il y a un malade au numro
1.

Et nous, garon, en avant!

En dpit du sang-froid professionnel, le docteur ne peut s'empcher de
frmir  l'aspect du malheureux Fritz.

Vingt minutes se sont  peine coules depuis sa dernire imprudence.
Dj ses lvres fendilles noircissent. Le sang qui transsude par les
gerures se coagule aussitt. La langue ronde, grosse, courte, bombe,
noirtre, rappelle cette forme particulire aux individus atteints de
typhus, et nomme: langue de perroquet. La face est dprime, fripe,
terreuse, les yeux vitreux et sans regard. Les membres sont agits de
tremblements convulsifs.

Le malade ne peut plus profrer que des sons entrecoups,  peine
intelligibles.

Le capitaine, inform par Dumas, abandonne la chaloupe et accourt.

A l'aspect lamentable du mcanicien pour lequel il prouve une sympathie
toute particulire, le brave officier plit et interroge le docteur d'un
regard angoiss.

Le docteur a entre les deux sourcils son pli vertical des mauvais jours.
Il hausse imperceptiblement les paules, et dit, en manire de rponse 
cette muette interrogation:

--Si vous m'en croyez, capitaine, vous commanderez la halte et ferez
dresser la tente.

--A l'instant, docteur.

Les hommes, voyant leur camarade ainsi foudroy, sentent que les minutes
sont prcieuses et installent avec une hte fivreuse le campement.

Deux lampes sont allumes et places de chaque ct du patient
pralablement dshabill et entonn dans un sac fourr. Comme il ne se
rchauffe pas et que le docteur hsite a employer les frictions de
neige, Dumas et le Parisien, munis d'une ceinture de laine, le frottent
 tour de bras.

Une douleur aigu subitement provoque lui arrache un cri sourd.

Le docteur se penche, constate que Dumas frotte une jambe, et que cette
jambe est enfle modrment au genou et  la cheville.

--Faut-il continuer, monsieur? demande le cuisinier.

--Continuez, mon garon, vitez seulement d'appuyer aux points
douloureux.

Puis il ajoute, s'adressant  l'officier:

--Capitaine, si nous sortions un moment, pendant que ces deux bons
garons font office d'infirmier.

--Volontiers, rpond le capitaine, comprenant que le mdecin a une
communication importante  lui faire.

Eh bien? dit-il une fois dehors.

--Savez-vous ce que signifie cette enflure que notre pauvre mcanicien
porte au genou et  la mallole?

--Peut-tre un commencement de rhumatisme articulaire.

--Si ce n'tait que cela!

--Vous m'effrayez?...

--A vous, notre chef, il faut la vrit, quelque cruelle et redoutable
qu'elle soit.

Fritz est attaqu du scorbut!

--Que me dites-vous l, cher ami?

Le scorbut! aprs les prcautions les plus minutieuses... avec
l'alimentation telle que nous l'avons maintenue jusqu' ce jour... avec
notre hygine et nos prservatifs!...

--Je voudrais me tromper, mais le doute, hlas! ne m'est plus permis.

--C'est une maldiction!

Je frmis en pensant que tous mes hommes peuvent tre maintenant
victimes de la contagion!

--Le mal est grand, c'est vident, mais il n'est pas irrparable.

--Fritz gurira, n'est-ce pas?

--Tant qu'il y a de la vie, il y a de la ressource, rpond vasivement
le docteur.

D'autre part, il ne faudrait pas confondre pidmie et contagion.

Le scorbut, en lui-mme, n'est pas contagieux, en ce sens qu'il ne se
communique pas, comme par exemple le cholra ou le typhus, d'individu 
individu.

Il est pidmique, c'est--dire que les hommes soumis aux mmes causes
peuvent le contracter comme aussi l'viter.

Il y a, vous le voyez, une nuance essentielle, puisque la maladie ne
rsulte pas du contact entre individu sain et individu contamin, mais
de causes prdisposantes et dterminantes, comme par exemple le froid,
l'alimentation, l'humidit, l'ingestion de neige, etc.

Enfin, notre pauvre malade est, par son temprament lymphatique,
destin  prendre le mal.

Il est et devait tre la premire victime.

--Encore une fois, vous pensez pouvoir le gurir, n'est-ce pas?

--Je ferai, vous le savez bien, l'impossible...

Pour l'instant, Fritz est devenu une non-valeur.

Il va lui falloir des soins tout particuliers, cessation absolue de
travail, quelques marches  pied pour activer la circulation, et en
temps ordinaire, il sera essentiel de le transporter sur un des
traneaux.

Mais je vous parle de l'avenir, comme si la crise prsente tait
conjure.

Voyons donc ce qu'il devient.

Grce aux frictions nergiques pratiques par Dumas et Plume-au-Vent,
grce aussi au voisinage immdiat des lampes  esprit-de-vin qui ont
trs notablement lev la temprature, le mcanicien a repris
connaissance. La circulation se rtablit.

Le docteur, aprs lui avoir administr une bonne ration de caf
bouillant additionn de rhum, chercha  ranimer la sensibilit
musculaire et nerveuse. Il lui injecta, dans cette intention, par la
mthode hypodermique, une dose de cafine et attendit.

Les hommes interdits coutent sans mot dire Gunic, qui leur raconte 
sa manire les causes de la catastrophe, et les engage  la prudence.

Puis, comme c'est l'heure du goter, comme l'eau bout sur les lampes, le
repas est apprt sance tenante, et absorb avec force commentaires.

Aprs une heure de halte, pendant laquelle il est l'objet de soins
assidus et expriments, Fritz, soumis en outre  une mdication
nergique, se trouve un peu mieux, mais il est toujours horriblement
faible.

On l'installe  bord de la chaloupe, aprs l'avoir embobelin de
fourrures et entonn dans le sac prservateur.

Puis, en route! C'est Justin Henriot, le second mcanicien, qui tout
naturellement remplace le malade. Et quand Henriot  demi gel s'en ira
tirer sur la bricole pour s'chauffer et se dgourdir, le capitaine,
familiaris depuis longtemps avec le moteur lectrique, le fera
fonctionner.

Jusqu' prsent, il n'y a pas eu de temps de perdu. Le 18 avril, jour o
Fritz est si gravement frapp, on parcourt douze kilomtres.

Malheureusement deux hommes du premier traneau, Pontac et Le Guern sont
srieusement atteints d'ophtalmie. Ce sont les deux plus vigoureux de
l'quipage. A peine s'ils voient  marcher, mais vaillants quand mme,
ils ne veulent pas abandonner la bricole et prtendent qu'il n'est pas
essentiel d'y voir pour tirer. Tmoins les chevaux attels aux manges.

Le 19, on parcourt dix kilomtres en dpit de la persistance d'un froid
atroce. Le capitaine, srieusement inquiet, se demande si cette
temprature si basse n'indiquerait pas l'absence de l'eau vive aux
abords du ple.

L'tat de Fritz est stationnaire. Il n'est ni mieux ni plus mal, ni plus
fort ni plus faible, mais un nouveau symptme, infaillible, celui-l,
est venu confirmer le diagnostic du docteur. Le corps du mcanicien
s'est couvert de ces taches rouges caractristiques, en forme de
lentilles et rsultant d'hmorragies sous-cutanes. Les gencives
saignent, son haleine devient ftide.

C'est bien le scorbut. Les matelots en sont informs, tant pour leur
faire viter les imprudences, que pour les engager  redoubler de
prcautions.

Les hommes frapps d'ophtalmie sont presque aveugles!

Ils veulent marcher quand mme, en dpit de violentes douleurs de tte
et de vertiges continuels.

Le 20, une nouvelle tempte, que rien ne faisait prvoir, se dchane
pendant la nuit, aprs une marche de treize kilomtres.

La neige tombe avec une telle surabondance, le vent est si glac, qu'il
est impossible de quitter la tente.

Pendant trente heures, les pauvres matelots sont prisonniers dans leurs
sacs avec un froid de 36! Ce repos forc est trs favorable aux hommes
atteints d'ophtalmie qui commencent  se rtablir.

Fritz va plus mal. Ses gencives sont ulcres, fongueuses, et ses dents
commencent  se dchausser. Sa faiblesse et son abattement sont
extrmes.

Le docteur ne le quitte pas d'un instant et s'efforce de combattre ces
symptmes alarmants.

Pour comble de malheur, le pauvre Nick dit Bigorneau, le brave
Dunkerquois un peu naf, mais si bon, se plaint  son tour de douleurs
articulaires.

C'est  peine s'il peut se lever pour aider au dblaiement de la tente
dont l'entre est obstrue  chaque instant par des rafales de neige.

Sance tenante, le docteur l'exempte formellement de tout travail,
malgr sa rsistance.

Encore un qui est prdispos par sa profession  l'horrible maladie.

Nick, ancien mineur, puis chauffeur, est plus dprim corporellement que
ses camarades.

Le docteur lui administre  haute dose le jus de citron, et le soumet au
rgime des pommes de terre crues. Il en reste encore, mais elles sont
geles  fond et dures comme des boulets. C'est tout un travail pour les
rendre comestibles sans les cuire.

La chaloupe qui peu  peu se transforme en hpital ambulant reoit Nick
 bord. Il s'installe prs du mcanicien, et puis: En route!

La tourmente est finie. Malheureusement la neige rend le tranage plus
difficile. Il faut longtemps dblayer  la pelle, d'o perte de temps
notable.

Pour la compenser et suppler  l'absence des deux malades, on marche
pendant douze heures.

C'est le 22 avril, et on parcourt douze kilomtres!

Si demain l'tape est bonne, on aura franchi le quatre-vingt-huitime
parallle!

Le ple ne sera plus qu' deux degrs!... deux cent vingt-deux
kilomtres!... cinquante-quatre lieues et demi!...

Somme toute, la situation est telle que le plus optimiste n'et os
l'esprer. S'il est prodigieux d'tre parvenu a une distance aussi
faible du Ple, il n'est pas moins extraordinaire de n'avoir que deux
malades.

Sans doute, c'est trop, beaucoup trop. Mais combien, dans des
circonstances bien moins dfavorables, furent infiniment plus prouvs.
Non seulement les anciens navigateurs, comme Barentz, qui en souffrit
cruellement, comme Behring qui, sur soixante-seize hommes, eut
quarante-deux malades et trente morts, et comme Rossmyloff qui perdit la
moiti de son quipage, mais encore le lieutenant Weyprecht et le
commandant Nares, chez lesquels svit cruellement le scorbut.

Le capitaine rflchit  tout cela, pse le pour et le contre, songe 
la distance parcourue,  la pnurie de vivres,  la proximit du Ple,
aux difficults du retour, aux empchements qui depuis quelque temps
s'accumulent, et semble mditer quelque chose.

Cependant, pour la premire fois peut-tre, cet homme rsolu entre tous
parat hsiter. Non pas que sa foi en lui et en ses compagnons soit
diminue, mais l'objet de ses rflexions est tellement grave, qu'il est
bien permis de tergiverser, ou tout au moins de rflchir, avant que la
rsolution soit irrvocable.

Nanmoins, comme il n'y a pas urgence absolue, et comme le tranage
s'opre jusqu' prsent d'une faon satisfaisante, il est temps encore
d'atermoyer.

Cahin caha, l'expdition se remet en marche sur la glace encombre de
neige.

Jusqu' prsent, le tranage s'est opr avec de grandes difficults.
Mais, en somme, ces difficults pouvaient tre surmontes  force
d'adresse, de patience et de vigueur. Sans tre toujours plane comme
celle d'un tang, la glace, a-t-il t dit, n'est pas anfractueuse,
tourmente, bossue d'normes protubrances, et creve d'abrupts
prcipices comme celle de la grande banquise.

Les pressions opres par les courants et les vents en ont frquemment
modifi la surface, au point de lui donner la configuration d'une terre
modrment accidente. Comme l'a fort judicieusement crit Greely, la
surface de cette nappe de glace rappelle celle d'une contre onduleuse,
elle a ses collines et ses valles, ses ruisseaux et ses lacs; c'est une
contre o la glace a pris la place du sol.

A travers ces ondulations rsultant d'entassements, de chevauchements de
blocs amoncels les uns sur les autres par les pressions latrales, il y
avait toujours de vastes chenaux  peu prs plans, et toujours largement
ouverts aux traneaux.

Et voil que brusquement, dans la journe du 23 avril, alors que pour
ces audacieux et vaillants Franais, la question polaire va devenir une
affaire de jours, presque d'heures, la glace se modifie d'une faon
trange et alarmante.

Avez-vous vu comme, aux abords des Alpes et des Pyrnes, le sol se
boursoufle et se dchire, se mamelonne et se ravine, bref, se transforme
assez rapidement de faon  faire pressentir la proximit des artes
puissantes qui ont jadis trou l'corce du globe.

Ce n'est plus la plaine, et ce n'est pas encore la montagne. C'est une
sorte d'tat transitoire participant de l'un et de l'autre, et o l'on
trouve simultanment: collines, vallons, surfaces planes, roches dans un
ple-mle dj plein d'imprvu, mais sans rien de grandiose ni de
tourment.

Un peu plus loin, dominant tout, absorbant tout et escaladant les nues,
les monts gants.

Telle, toutes proportions gardes, se prsente devant l'expdition
franaise la glace, dont la mtamorphose devient de plus en plus rapide
et complte.

Les hummocks se multiplient et augmentent de volume au point que les
chenaux qui les sparent, souvent de simples sentiers perdus, ne font
plus que zigzaguer pour arriver parfois  un cul-de-sac.

Ces sentiers, encombrs de neige, doivent tre dblays pour livrer
passage aux traneaux. Il faut en outre en niveler les dclivits, sous
peine de voir l'appareil tout entier reculer ou se ruer en avant, avec
son attelage d'hommes et d'animaux.

Il y a de vritables chanes de montagne en miniature avec leurs
prcipices, leurs paliers, leurs versants, leurs dfils,  travers
lesquels on ne trouve que de plus en plus difficilement une voie.

Bref, les alles et venues sont telles, et les dtours si nombreux,
qu'aprs quatorze heures d'efforts surhumains, et une marche de seize
kilomtres, la distance effective dans la direction du Ple est
seulement de sept kilomtres.

[Illustration: Que d'efforts surhumains]

Les hommes totalement hors d'tat d'avancer sont puiss. Les chiens
sont fourbus avec leurs pattes enfles et sanglantes.

Chose plus grave, car le repos a raison de la fatigue, si les traneaux,
surtout la chaloupe, ont pu tre remorqus jusque-l, c'est chose
invraisemblable, impossible en apparence, et prouve par la ralit du
fait; mais demain!

Il est vident que les vaillants et dvous matelots feront leur devoir
comme hier, comme toujours. Ils ne reculeront pas d'une semelle, ne
marchanderont pas leurs efforts, et tous valides comme malades
essayeront l'pre conqute du Ple.

Mais ne vont-ils pas trouver devant eux quelque chose de plus fort que
l'nergie humaine... c'est--dire l'obstacle matriel absolu,
infranchissable.

Au loin, dans la brume blanchtre, estompe de tons d'outre-mer, se
profile une ligne dchiquete, anfractueuse qui fait hocher la tte aux
plus intrpides.

Cette ligne aperue jadis  la baie de Melville, et contemple
longuement pendant l'hivernage, c'est celle que forment les crtes des
hummocks sur l'horizon polaire. Une sorte de profil montueux, dont on
devine infrieurement les lourdes assises.

Peut-tre une nouvelle banquise, un dernier et plus formidable obstacle
lev par la jalousie de l'Isis polaire autour de l'axe terrestre.




VII

     A l'afft.--Mort d'un phoque.--Saigne.--Remde au scorbut.--Deux
     nouveaux malades.--Hypothse au sujet des glaces polaires.--Voie
     presque impraticable.--L'tat de Fritz empire.--Agonie et mort d'un
     patriote.--Funrailles.--Suprme rsolution.--Il faut se
     sparer.--Matriel plus lger.--l'expdition dfinitive.--Choix de
     ceux qui doivent y participer.--Dpart.


Le 24 avril, journe abominable. Froid un peu moins vif, car le
thermomtre ne descend pas  -30, mais averses de neige incessantes.

L'accs des glaces devient de plus en plus difficile et la marche en
avant  peu prs impraticable.

La chaloupe est reste en arrire faute de trouver un passage. Deux
cents mtres plus loin, les traneaux baleinires, aprs avoir failli
vingt fois tre culbuts dans les ravins, sont contraints de stopper.

Le capitaine part en dcouverte accompagn de deux hommes et d'Ogiouk.
Tous trois sont munis de longs crocs pour assurer leur marche et sonder
les dpressions remplies de neige.

Ils avancent d'un kilomtre environ et constatent que la voie est
absolument interdite aux traneaux. Seuls les pitons peuvent avancer,
quoique difficilement, et au prix de rudes efforts.

[Illustration: Seuls les pitons peuvent avancer]

Un peu avant de rejoindre le campement, un des matelots manque de
disparatre dans un trou plein d'eau vive et dissimul sous une paisse
couche de neige.

C'est un trou  phoque, une de ces ouvertures par lesquelles viennent
respirer les mammifres prisonniers sous la banquise, et qui, sans ces
prises d'air qui ne glent pas, priraient d'asphyxie.

--C'est bon, dit en son baragouin franco-groenlandais le sauvage
polaire, Ogiouk va rester l, et il tuera la bte.

Sans plus de faon il s'installe au bord du trou, pendant que l'homme
mouill rallie bien vite le campement.

Malgr le froid, le capitaine et l'autre marin demeurent avec Ogiouk
pour l'aider, en cas de capture,  retirer le phoque.

La faction dure depuis une demi-heure et les deux Franais, gels
jusqu'aux moelles, n'y peuvent plus tenir.

L'Esquimau, trs  l'aise, en apparence insensible  cette atroce
temprature, fixe sur l'orifice ses petits yeux brids, o luit un
regard ardent de convoitise. Un vritable regard de chasseur et de
gourmand.

Le phoque tarde toujours. Ce que voyant, Ogiouk se met  entonner, sur
un rythme trs doux et trs lent, une complainte aux mots baroques,
comme s'il esprait charmer l'amphibie et l'amener, ivre de mlodie, 
venir se faire massacrer.

Comme l'ont affirm certains voyageurs arctiques et non des moins
autoriss, notamment le lieutenant Tyson[12], du _Polaris_, les phoques
seraient-ils rellement sensibles  la musique?...

[Note 12: Le lieutenant Tyson crit textuellement: J'affirme que
les phoques aiment la musique et restent volontiers sans bouger pour
entendre une voix ou un son qui leur plat...]

A peine si Ogiouk ronronne depuis cinq minutes sa mlope barbare,
qu'un clapotement insaisissable, mais cependant peru par son oreille de
primitif, se fait entendre  la base de l'orifice.

D'un geste pressant il fait signe au capitaine de demeurer immobile. Il
brandit dans sa main droite son croc et se cambre dans une attitude de
gladiateur, prt  frapper.

Le chant continue, plus vif, pour s'interrompre brusquement  l'instant
prcis o le clapotement est remplac par un souffle assez fort.

Le bras d'Ogiouk se dtend comme un ressort, et le croc disparat aux
trois quarts au fond du trou.

--A moi!...  l'aide!... il est pris!... baragouine le chasseur.

Heureux de ce dnouement, le capitaine et le matelot, que l'immobilit a
rendus rigides comme des glaons, empoignent le manche de bois au bout
duquel se dbat, avec une grande force, un animal encore invisible.

Le fer a pntr sans doute profondment dans la chair, car en dpit
d'efforts ncessitant la vigueur des trois hommes, la bte ne peut
s'chapper.

La lutte dure prs d'un quart d'heure, au bout duquel un superbe phoque
barbu, de la grande espce, est hal, non sans peine.

Il se dbat faiblement encore, contre le croc qui s'est implant jusque
dans sa gorge, et beugle plaintivement.

Aux hurlements de joie pousss par Ogiouk, une partie de l'quipage est
accourue.

Le pauvre animal est croch tout palpitant au bout d'une amarre et
tran jusqu' la tente, par une dizaine d'hommes ravis de l'aubaine.

Mais les plus heureux sont certainement le docteur et Ogiouk. L'homme
de science et le sauvage se rencontrant et non pour la premire fois,
sur le domaine de l'exprience, savent tous deux que la prise du phoque
peut et doit amliorer l'tat des scorbutiques.

Ogiouk a trs bon estomac, on s'en souvient, ce qui ne l'empche pas
d'avoir bon coeur. D'ordinaire, il s'empresse d'aspirer le sang tout
chaud des animaux capturs. Pour cette fois, il renonce gnreusement 
ce rgal de haut got et moiti par signes, moiti par gestes, engage
vivement Fritz et Nick  coller leurs lvres  la veine qu'il vient
d'ouvrir et d'o jaillit une coule de sang tide et vermeil.

Le docteur insiste galement, allguant que ce sang tout chaud est un
remde souverain, infaillible, bien connu des nomades arctiques, et
souvent expriment par les baleiniers.

Puis il ajoute:

--Htez-vous, car l'animal agonise.

Fritz essaye et aussitt coeur gmit plaintivement.

--Jamais je ne pourrai... boire du sang!... tout mon tre se
rvolte...

--Allons!... faites vite!... c'est la sant... la vie!...

--Impossible!... j'aimerais mieux mourir...

Toi, Nick... essaye!

Le Flamand a moins de prjugs, ou peut-tre plus d'indiffrence.

--M'est bien gal,  moi, dit-il de sa voix sourde...

Donnez-moi  boire eine boutelle ed' verre pil, ou mme pus pire et
j'avale tout, pourvu que j'a'lle!

Sance tenante, il empoigne  deux bras, comme un enfant sa nourrice, le
phoque expirant, colle avec une avidit gloutonne ses lvres  la
jugulaire bante, et aspire  longs traits le liquide vivifiant qui
ruisselle en gouttes vermillonnes jusque dans sa barbe.

--Que je voudrais donc pouvoir en faire autant! murmure le pauvre Fritz
pris de syncope.

Et ses camarades, qui s'empressent autour de lui affectueusement,
fraternellement, effrays de l'atonie incroyable de l'Alsacien nagure
si vigoureux, ne peuvent se dfendre d'un pressentiment sinistre.

Le soir venu, l'tat de Nick, chose incroyable, s'est subitement
amlior, comme si le malade avait t gorg de cochlaria ou de
cresson.

Fritz allait plus mal, et pour comble de malheur, Constant Guignard et
le lieutenant Vasseur taient pris  leur tour du scorbut!

Tous deux, aprs avoir vaillamment lutt, s'affalent au dernier moment,
n'en pouvant plus, les membres rompus, le corps couvert de taches
hmorragiques.

Ce n'est pas impunment qu'on accomplit des efforts comme ceux des jours
passs, o chacun a fait plus que son devoir.

L'expdition comptant trois malades, et un moribond, car hlas! nul ne
peut plus gure s'illusionner sur le sort du pauvre Fritz, et plusieurs
cas d'ophtalmie en voie de gurison, le capitaine fait stopper
d'urgence, et cesser tous les travaux, pour donner du repos  son monde.

La situation est grave.

Ainsi qu'il a t dit et rpt plusieurs fois pendant ce rcit,
l'existence d'une mer libre autour du Ple est trs problmatique[13];
mais, d'autre part, l'exprience de plusieurs expditions arctiques nous
a appris que, sous certaines influences, la mer polaire s'ouvre parfois,
mme en hiver.

[Note 13: J'emprunte  M. Charles Rabot, l'minent explorateur des
rgions arctiques, cette citation qui affirme l'opinion que j'ai
exprime jadis aprs le dsastre de la _Jeannette_. Je suis heureux de
m'tre rencontr avec notre vaillant compatriote, dont les beaux travaux
et la haute comptence sont justement admirs et apprcis. L. B.]

Vraisemblablement il n'existe pas une carapace de glace continue autour
du Ple;  et l des vides s'y trouvent. Sous l'action des vents, les
banquises doivent driver, remplissant les eaux libres et en laissant
ensuite derrire elle.

Leur mouvement ressemble  celui d'une nappe d'huile se promenant sur
une couche d'eau plus large. Il en rsulte qu' certains moments
quelques parties du bassin polaire sont dbarrasses des glaces...

... Donc, ni mer libre, ni mer captive. Mais un ocan encombr de glaces
errantes, susceptibles de rester  peu prs stationnaires pendant un
temps plus on moins long, pour reprendre cette prgrination lente 
travers les espaces liquides enserrs par les continents.

Ces glaces, qui s'ouvraient jadis devant l'intrpide Franais,
vont-elles se dresser dsormais en barrires infranchissables entre lui
et l'axe terrestre.

Il y a urgence d'agir et une prompte dtermination s'impose.

Il faut au plus vite explorer la rgion, savoir comment sont rparties
ces alternances de glace et d'eau vive sur l'espace relativement trs
faible qui spare l'expdition du Ple.

Car, enfin, le but de tant d'efforts n'est plus loign que de cinquante
lieues terrestres!

Cinquante lieues! pour un piton mdiocre, ce serait l'affaire de cinq
jours sur une bonne route. Autant pour revenir, soit dix jours.

Mais l'ide seule d'essayer d'avancer  travers un pareil chaos
n'est-elle pas la plus insigne de toutes les folies!

Le capitaine Markham a mis jadis plus d'un mois  parcourir, dans des
circonstances analogues, quatre-vingts kilomtres! Au retour, son
quipage tait  moiti mort d'puisement, et le scorbut terrassait les
plus vigoureux parmi ses hommes.

Encore ses marins trouvrent-ils au retour, sur leur navire _l'Alert_,
une abondance, un confort et des soins qui les rappelrent  la vie.

Le commandant de l'expdition franaise n'a aucun lieu de refuge. Il
possde pour tout viatique six semaines de vivres, pour tout matriel
une tente en toile  voile et quatre embarcations. Pour auxiliaires, des
malades et des dbilits.

Que faire?...

Rester l et attendre?... attendre quoi?... la dbcle?...

L'norme banquise est entrevue  moins d'un mille, et l'amoncellement
chaotique de glaces verdtres, opaques, dures comme du cristal n'est pas
de ceux que fondent les obliques rayons du soleil polaire. L'ouragan et
les courants peuvent dplacer ces montagnes flottantes, vieilles de
plusieurs sicles, mais non les disloquer.

Donc l'attente serait vaine.

Ne vaut-il pas mieux affronter rsolument cet obstacle qui se dresse
comme une dernire impossibilit, pousser une pointe audacieuse, avec
les plus robustes et le minimum de bagages et de provisions?...

Sans doute. Mais, la banquise drive toujours. Lentement, mais sans
relche. Qu'arrivera-t-il, si derrire ce rempart palocrystique on
trouve l'eau vive! Et si de glaon flottant en glaon flottant la
petite troupe toujours pointant vers le Ple, ne retrouve plus au retour
les hommes qui seront demeurs avec les embarcations et le matriel!

L est en effet le grand danger. Ne plus se rencontrer, aprs une
sparation qui ne peut tre infrieure  quinze jours.

D'Ambrieux est cruellement perplexe. Ne voulant pas prendre une
rsolution prmature dont il sent pourtant l'urgence, il va dcider
d'attendre vingt-quatre heures encore.

Du reste, une catastrophe qui frappe d'pouvante ses hommes, jusqu'
prsent trangers  la pense de la mort, suspend jusqu' nouvel ordre
sa dtermination.

Le pauvre Fritz agonise. Les points rouges qui, ds le second jour,
apparaissaient sous sa peau, se sont tals en larges ecchymoses
bleutres. Des tumeurs dures bossuent l'piderme, et les membres
possdent par place la rigidit du marbre.

Des douleurs lancinantes, qu'exaspre le moindre contact, courent le
long de ses os, redoublent aux jointures toutes dformes et lui
arrachent des cris dchirants.

Incapable de mouvement, faible au del de toute expression, perdant
toutes ses dents qui se dchaussent et tombent des gencives dcomposes,
devenues molles comme de l'ponge, encore puis par une salivation
abondante, et pouvant  peine respirer, le mcanicien se sent mourir au
milieu de ses compagnons dsesprs.

Le savoir du docteur, son dvouement ont t impuissants  conjurer
l'atroce maladie.

Les minutes sont  prsent comptes.

Contrairement  ce qui se passe d'ordinaire, l'intelligence est reste
nette. Mais les paroles peuvent  peine sortir de la bouche du
malheureux, car sa langue gonfle remplit presque entirement la cavit
ftide, d'o s'chappe,  chaque effort, une srosit sanguinolente.

Groups autour de lui, tout ples et les yeux humides, les marins
dsols ont peine  croire  une dsorganisation aussi rapide. Comment,
Fritz Hermann, ce colosse blond, ce gant si fort et si bon, est devenu
en quelques jours ce moribond sans vigueur, sans voix, presque sans
regard!...

Quelque intrpides qu'ils soient, ils ne peuvent se dfendre d'un vague
sentiment d'effroi, bien lgitim par l'aspect navrant de l'agonisant.

Autre chose est, en effet, de mourir en pleine vigueur, soit dans le
tourbillon de la tempte ou l'enivrement de la bataille, et d'assister 
sa propre dcomposition, sentir son organisme s'en aller en lambeaux
putrides, et fluer en liquides purulents!...

Fritz pourtant est calme, en homme qui a suivi tout droit le chemin de
la vie, et n'a rien  se reprocher au moment o le voyage s'interrompt.

Il murmure  grand'peine des paroles sans suite, et fixe sur son
capitaine qui lui tient la main un inexprimable regard d'affection et de
regret.

Les mots d'Alsace et de France reviennent perptuellement, avec celui de
Wasselonne, la charmante petite ville d'Alsace o il naquit, et o sont
rests ses vieux parents, fidles au sol natal et  la mre patrie.

A cette vision d'enfance,  ce souvenir du foyer perdu s'ajoutent les
mots de bataille, de revanche, profrs d'une voix rauque, vibrante,
malgr tout, comme une dernire et plus indigne protestation contre
l'attentat.

Puis, aprs une crise qui menace brusquement de l'emporter, le malade
recouvre un moment la parole, grce peut-tre  une dose de vieille
eau-de-vie que le docteur vient de lui faire absorber.

--Capitaine, dit-il, adieu... et vous aussi... matelots...

Je n'assisterai pas...  votre gloire... et je... ne pourrai pas...
aider  votre... succs... avec mes... camarades...

J'ai fait tout ce que je... pouvais... n'est-ce pas...

--Oui, mon ami, rpond l'officier dont la voix tremble, et dont la
paupire bat; tu as fait aussi pour moi plus que tu ne devais et je t'en
serai toujours reconnaissant.

--Merci!... capitaine... et en travaillant de... tout coeur... pour
vous... je travaillais aussi... pour la France...

Camarades... matelots... si j'ai offens quelqu'un de vous... qu'il...
me... pardonne...

Je vais mourir... fidle  mon drapeau... en vrai fils d'Alsace...
eu luttant contre l'autre... celui qui l'a vole... mon Alsace...

Capitaine... je veux le voir encore... mon cher pavillon...

Et toi, Parisien... chante la vieille Alsace!...

Je mourrai heureux...

Epuis par cet effort, le moribond retombe lourdement sur son sac, mais
l'aspect des couleurs franaises aussitt arbores  l'entre de la
tente, et se dtachant en vigueur sur la neige, le galvanise.

Tenant toujours la main du capitaine, il tend l'autre au Parisien qui a
toutes les peines  retenir ses larmes.

[Illustration: Le Parisien peut  peine retenir ses larmes]

Les marins, mus, frissonnants, treints jusqu'aux moelles par cette
scne tragique, se pressent en cercle autour du groupe qu'claire un
soleil radieux. En dpit d'un froid toujours vif, la tente s'entr'ouvre
sur l'horizon de glace, et laisse pntrer une lumire crue, encore
avive par la neige et les facettes qui la rflchissent.

--Chante!... ami, reprend le mourant.

Si je n'ai pas t... toujours... un chrtien fervent... le bon
Dieu... me pardonnera... parce que j'ai aim ma patrie... et il me
tiendra... compte... des larmes... et du sang... que j'ai verss... pour
elle.

Chante!... l'Alsace  l'Alsacien qui meurt!

Surmontant d'un nergique effort l'motion qui le serre  la gorge, le
jeune homme entonne d'une voix sourde, voile, la fire protestation.

    Dis-moi quel est ton pays,
    Est-ce la France ou l'Allemagne?...

Et Fritz, les yeux fixs avec un indicible regard d'amour et de regret
au pavillon qui flamboie sous le grand soleil, semble pour un instant
renatre  la vie.

Le Parisien continue d'une voix plus ferme qui retentit,  travers les
amoncellements de glace, et se perd l o nul accent humain n'a encore
vibr.

    ... C'est la vieille et loyale Alsace...

A la seconde strophe, on voit Fritz haleter. De grosses gouttes de sueur
coulent sur son front, et ses yeux, hypnotiss par les couleurs
nationales, s'emplissent de larmes.

Le Parisien entonne la troisime strophe.

    Dis-moi quel est ton pays,
    Est-ce la France ou l'Allemagne?
    --C'est un pays de plaine et de montagne,
    O poussent avec les pis,
    Sur les monts et dans la campagne,
    La haine de tes ennemis
    Et l'amour profond et vivace,
    O France, de la noble race!...

... Par un effort dont on l'et cru incapable, Fritz, cramponn  la
main du capitaine et  celle du chanteur, se lve  demi, au moment o
son camarade s'crie  pleine voix:

    Allemands, voil mon pays!...
    Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse,
    On changerait plutt le coeur de place
    Que de changer la vieille Alsace!...

A ce dernier mot: Alsace! le mcanicien crie: Prsent!... comme si une
voix mystrieuse l'appelait au del de cet horizon lointain, vers cet
infini o il ne doit plus y avoir ni haines ni regrets, et retombe mort
sur sa couche.

--C'en est fait! dit le capitaine sans chercher  dissimuler une larme
qui roule jusque sur sa grosse moustache de guerrier gaulois.

--Pauvre Fritz! murmure le Parisien en sanglotant brusquement,  pleine
gorge.

Et tous les marins se dcouvrent avec un respect attendri, pendant que
le capitaine, dtachant le pavillon, en couvre, comme d'un linceul, la
dpouille de cette premire victime du devoir!

       *       *       *       *       *

Bien que le temps presst, en raison de la pnurie de vivres, le
capitaine rsolut d'attendre au lendemain avant de rien entreprendre.

Il voulait prsider aux funrailles de son matelot, veiller prs de lui,
et l'ensevelir de ses mains, comme s'il et t un membre de sa famille.

Ce pieux devoir accompli, il s'en irait o l'appelaient les hasards et
les prils de sa destine.

La mort de Fritz Hermann constate lgalement par le docteur, il fut
revtu de sa tenue de bord avec sa mdaille militaire attache au ct
gauche de la poitrine. Il resta ainsi expos pendant six heures, clair
par tout le luminaire dont on put disposer, puis, ce temps coul, il
fut envelopp dans un vaste carr de toile  voile.

Le capitaine avait fait choix,  quelques centaines de mtres, d'un
emplacement, au milieu de blocs normes disposs de telle faon que
l'effort de plusieurs hommes suffirait  les faire crouler.

On creusa dans la glace une fosse profonde au milieu de cet
amoncellement, et les travailleurs retournrent  la tente pour procder
aux funrailles.

Le cadavre fut hiss sur le plus petit traneau, celui qui sert en temps
ordinaire  porter le bateau plat. Le pavillon national recouvrit la
dpouille du dfunt, et deux hommes s'offrirent pour traner le fardeau
funbre. On se mit en marche au petit jour, le capitaine conduisant le
deuil, et l'on atteignit la fosse, au milieu d'un silence plein de
tristesse.

Selon la coutume des gens de mer, le capitaine lut l'office des morts.
Puis la fosse de glace, aprs avoir reu le cadavre du brave marin, fut
comble de menus morceaux, sur lesquels on fit crouler avec fracas les
blocs, dont la masse et le poids devaient rendre cette spulture
inviolable aux ours et aux loups arctiques.

Sur la plus haute pointe, fut plante une modeste croix, faite de deux
tronons d'espars, sur laquelle le charpentier avait, pendant la veille
funbre, grav ces simples mots:

  FRITZ HERMANN
  FRANAIS D'ALSACE
  _26 avril 1888_

--Adieu, Fritz Hermann, dit le capitaine d'une voix trangle, adieu,
matelot!

Tu as vcu en homme d'honneur, tu as souffert et tu es mort sans
reproche; repose en paix et que Dieu te reoive en sa misricorde!

Le retour  la tente fut lugubre. Et chacun des survivants qui avait 
se reprocher quelques imprudences comparables  celles que le mcanicien
payait de sa vie, faisait  part lui de cruelles rflexions, se
promettant bien de ne plus jamais sacrifier la scurit du lendemain 
la satisfaction du prsent.

Promesses sincres autant qu'intresses, auxquelles donnait un triste
regain d'actualit la prsence des trois malades immobiles sous la
tente.

Ceux-l, du reste, ne vont ni mieux ni plus mal, sauf toutefois Nick,
dont la maladie a t arrte net par l'absorption du sang de phoque
aval tout chaud.

Encore une autre dose et il serait guri. Mais quand pareille aubaine se
renouvellera-t-elle?

Qui sait si une rechute grave, peut-tre mortelle ne se produira pas,
avant que le sauvage pourvoyeur russisse  oprer d'autres captures.

Cependant le capitaine a un long entretien avec le second Berchou, le
docteur, et Gunic remplaant momentanment le lieutenant Vasseur,
atteint de scorbut.

La maladie d'une partie de l'quipage, la mort de Fritz, l'tat de la
banquise, l'impossibilit absolue de faire franchir  la chaloupe et aux
baleinires un tel obstacle, tout concourt  la modification du projet
primitif, consistant  ne quitter, sous aucun prtexte, ses matelots.

Mais, comme dit le proverbe: Ncessit n'a pas de loi.

Ce qu'un plus grand nombre ne peut tenter, un petit groupe a plus de
facilits pour l'oprer.

Il partira donc seul de l'tat-major, accompagn de quatre hommes au
plus, et une demi-douzaine de chiens.

Il emmnera le bateau plat avec vingt-cinq jours de vivres, deux sacs
pour dormir, quelques mdicaments, un sextant, un horizon artificiel, un
chronomtre, une lunette astronomique, des armes, des munitions, des
pelles et des pioches, en un mot le minimum d'objets strictement
indispensables.

Eu gard  la lgret de ce matriel que les chiens pourraient seuls et
trs facilement traner sur une glace plane, les hommes pourront
conserver leur vigueur pour agir dans les endroits difficiles et se
mnager, quand il n'y aura pas urgence absolue de donner le coup de
collier.

Pour ne pas faire de jaloux, le capitaine et bien dsign par le sort
ceux qui doivent l'accompagner. Mais il y a pas mal d'clops parmi
l'quipage, et il lui faut choisir ceux qui, jusqu'alors, sont rests
indemnes de toute maladie.

Chose assez singulire, ce sont positivement des hommes du Midi, du
moins sauf un, qui ont victorieusement brav les rigueurs polaires. Jean
Itourria et Michel Elimberri, les deux Basques, plus Dumas le Provenal
et le Parisien Farin dit Plume-au-Vent.

Ces quatre homme sont en consquence dsigns par le capitaine pour
marcher avec lui, sans qu'il leur en soit fait pour cela une obligation
formelle. Ce n'est plus une affaire de service pour laquelle il n'y a
pas de refus possible, mais une sorte d'enrlement volontaire qu'ils
peuvent dcliner pour un motif ou pour un autre.

Bien loin d'ailleurs d'hsiter au moment d'affronter cet inconnu plus
redoutable encore, les quatre matelots tmoignent leur joie par un cri
retentissant de: Vive le capitaine! comme si ce choix qui va encore
aggraver leurs misres tait la plus envie des faveurs.

Pour la premire fois, Dumas rend son tablier et offre l'insigne
professionnel  Courapied dit Marche--Terre, qui a, parat-il, en
maintes circonstances, montr de relles dispositions culinaires.

Le choix de Dumas dont nul ne songe mme  discuter la comptence est
ratifi  l'unanimit.

Courapied est promu matre coq intrimaire et entre en fonctions 
l'instant mme, pour prparer le repas d'adieu qui fut du reste
parfaitement excrable.

Le lendemain, la petite troupe escorte des hommes valides se mettait
rsolument en marche et pointait vers le Nord  travers les escarpements
de la banquise.




VIII

     Recommandations dernires, puis sparation.--Rude
     voyage.--Splendeurs inutiles.--Toujours la ligne courbe.--Tours de
     force d'acrobates.--Submergs dans la neige.--Une pave au
     loin.--Un _cairn_ par 89.--Angoisses.--Document allemand.--Traces
     de l'expdition anglaise du commandant Nares.--L'crit du
     lieutenant Markham.--La drive de la mer Palocrystique.--Subite
     lvation de temprature.


Le 27 avril de bon matin, la petite troupe s'tait mise en marche aprs
un relvement trs exact de la position. Le capitaine avait remis le
commandement  son second, Berchou, qui agirait, en ses lieu et place,
pendant son absence et le garderait au cas o lui d'Ambrieux, ne
reviendrait pas.

Il lui avait remis en outre, ses dernires volonts, sous pli cachet,
avec ordre d'ouvrir l'enveloppe aprs une absence d'un mois.

Les hommes s'taient serr la main en se souhaitant bonne chance, et le
Parisien avait eu toutes les peines  consoler Guignard, immobilis sous
la tente par une attaque de scorbut.

Guignard, malade, mais toujours avaricieux, maudissait le scorbut qui
l'empchait de gagner la prime rserve  ceux qui atteindraient le
Ple.

Le capitaine entendant ses dolances, le rassura. La prime serait
touche par tout le monde, ce qui fit grand plaisir  chacun, mme aux
plus dsintresss.

En outre, le capitaine recommanda essentiellement de chasser avec le
plus grand zle les morses, les phoques ou tous autres reprsentants de
la faune arctique, leur capture devant fournir les lments
indispensable au retour. Ogiouk, pourvoyeur n de l'expdition, promit
de faire merveilles et d'emmagasiner de vritables montagnes de
victuailles.

Enfin, aprs un dernier serrement de main, on se spara aux confins des
glaces dites mauvaises, du moins ceux qui parmi les plus valides avaient
fait la conduite au capitaine et  ses compagnons, notamment le docteur,
dsol de ne pouvoir aller plus loin.

Un dernier cri de: Vive la France!... vive le capitaine!... et le
traneau, hal par les chiens et maintenu par les hommes, s'engage dans
les dfils de l'_Enfer de Glace_.

La journe est belle et le ciel ensoleill. Mais le froid est toujours
d'une pret cruelle. C'est au point que,  certains moments, la
respiration qui s'lve dans l'air en un jet blanc trs dense, produit
un crpitement trs apprciable  l'oreille. C'est l'effet de la
condensation de la vapeur sortie du poumon, en glaons d'une excessive
tnuit!

Les cinq hommes, les six chiens et le traneau secou, culbut se
trouvent au milieu du chaos. Partout des montagnes, des collines, des
blocs, des ravins, des trous, des anfractuosits  donner le vertige, 
courbaturer par leur vue seule,  dsesprer par leurs escarpements.

Il faut, ds le dbut, et comme pour se mettre en haleine, manoeuvrer
la pioche et la pelle, dblayer le passage, s'atteler ensuite prs des
chiens, et faire monter le traneau sur une pente o il est presque
impossible de se tenir debout.

L'accs de la crte glace est enfin obtenu, grce  un escalier
grossier taill en plein bloc. Il s'agit maintenant de descendre. C'est
encore pis, car le traneau, sollicit par son poids, menace d'craser
les pauvres toutous qui geignent et tirent la langue.

Il faut l'allger, transformer son contenu en ballots que chaque homme
transporte sur son dos jusqu'au bas de la colline. Le traneau vide et
dtel s'en ira tout seul.

[Illustration: Le traneau vide et dtel s'en va tout seul]

--Et va comme je te pousse! dit le Parisien en voyant l'appareil, d'une
solidit fort heureusement prouve, glisser comme une flche et
s'arrter au bas d'un nouvel et plus terrible escarpement.

Mince de Montagnes Russes!

Cette chane franchie au prix de rudes efforts, une autre surgit, plus
haute, plus abrupte, plus dure  escalader.

Le contenu du traneau est dcharg et recharg jusqu' cinq fois
pendant la matine!

A un certain endroit plus particulirement dangereux, le bateau, suprme
espoir si les eaux libres apparaissent, doit tre transport  dos
d'homme!

On ne compte plus les chutes heureusement amorties par la neige. La soif
est intense, la faim commence  se faire sentir...

--Stop!

A dfaut de tente, on campe dans une anfractuosit--ce n'est pas cela
qui manque--et Dumas installe,  l'abri du prlart couvrant le traneau,
sa lampe  esprit-de-vin et son digesteur  neige.

Les intrpides explorateurs sont colls au flanc d'une colline mesurant
au moins quarante-cinq  cinquante mtres de hauteur, et contemplent,
malgr le froid, malgr la faim, malgr la fatigue, un spectacle
ferique.

Au loin, la neige s'irise des couleurs les plus vives et les plus
varies, sur les dclivits des hummocks. Les glaces dnudes par
endroits, se montrent sous les rayons obliques du soleil, en un semis de
pierres prcieuses qui scintillent, comme si la main prodigue d'un Titan
les et lances  profusion sur un incommensurable crin de satin blanc.

Diamants, meraudes, turquoises, rubis, saphirs, topazes, flamboient de
tous cts avec un clat aveuglant. Tout est lumire, tout est couleur,
tout est splendeur aussi, sous ce ciel d'azur intense. L'homme seul est
sordide sous sa dpouille d'animaux arctiques, avec ses yeux clignotants
sous les lunettes, son nez bleui par de successives conglations, ses
lvres scarifies par la gelure, son piderme enfum, crasseux mme, son
allure de bte fourbue, ses membres endoloris.

A voir les compagnons du capitaine d'Ambrieux et l'officier lui-mme, on
les prendrait, sous leur dfroque, pour des Esquimaux pur sang, gorgs
d'huile et de tripes de phoque.

Mais la dgradation n'est qu'apparente. De ces enveloppes grossires
s'chappent des exclamations, des mots, des phrases d'admiration,
montrant que ceux-l sont des civiliss, et que chez eux le sentiment du
beau survit quand mme  la souffrance.

Un djeuner sommaire, compos de th bouillant dans lequel est incorpor
un morceau de pemmican empoisonnant le suif et un peu de biscuit, est
lestement absorb. Ce mlange incohrent, de consistance gluante, et
rappelant la formule de Mme Gibou, semble dlicieux aux hivernants, chez
qui l'usage d'aliments de plus en plus grossiers et de moins en moins
abondants a peu  peu perverti le got.

La lampe teinte et le grog aval, nul n'a envie de faire la sieste en
pareil lieu. Les chiens ont gob leur ration de poisson sec, lapp leur
eau de neige et repris la bricole.

--En avant!

Et chacun, pour obir  ce commandement, oblique  droite ou  gauche, 
la recherche de la ligne courbe qui l-bas,  travers l'interminable
tohu-bohu de hummocks, d'icebergs et de floebergs, semble sinon le
chemin le plus court d'un point  un autre, du moins, le seul
praticable.

En avant! cela veut dire obliquez sur l'un ou l'autre flanc, tournez,
virez, cherchez le passage, escaladez, glissez, allez parfois en
arrire!...

Cependant, comme le fait observer le Parisien dont l'entrain et la
gaiet ne dsarment pas, la route se tire.

A tel point que, malgr un chemin d'enfer, le capitaine peut, le premier
soir, pointer sur sa carte, treize milles dans la direction du Nord,
soit vingt-quatre kilomtres, soixante-seize mtres.

C'est un succs inou, stupfiant, inespr, d exclusivement  la
vigueur des hommes,  leur endurance,  leur indomptable nergie.

Les deux Basques, ns en pleine montagne, font merveille. Le Parisien,
en vritable faubourien mtin de singe, passe partout. Chez Dumas, la
vigueur musculaire supple au manque d'habitude. Quant au capitaine, sa
qualit d'ascensionniste, membre du club alpin franais, dispense de
tout commentaire.

Pour coucher, on improvise, d'aprs les conseils donns par Ogiouk,
avant le dpart, une maison de neige, un simple trou sous lequel sont
enfourns les lits et le matriel.

Les chiens, attachs au traneau, demeurent prposs  sa garde, au cas
bien improbable de rencontre avec des maraudeurs  quatre pattes.

Il semble en effet qu'il n'y a aucune terre  proximit, car on ne
rencontre ni mammifres, ni oiseaux. C'est la solitude absolue, trouble
seulement par les craquements de la glace, craquements qu'on ne remarque
mme plus, tant ils sont devenus une habitude, comme l'acte de la
respiration auquel on assiste sans y prendre garde.

Le lendemain matin, chacun s'veille au signal donn par Dumas, qui
repose fraternellement enfoui prs du capitaine, dans le sac  fourrure.

La veille au soir, les places ont t tires au sort, et le sort a
dcid que le digne cuisinier serait le camarade de lit du capitaine.

Dumas a bien object le respect, le grade, la hirarchie, et dclar
qu'il n'oserait jamais gigoter, ronfler!... si prs de son chef.

A quoi le chef a rpliqu que c'tait l'ordre, et que par consquent
Dumas ronflerait et gigoterait par ordre, cte  cte avec le capitaine,
au cas o ces deux habitudes seraient invtres chez lui.

Et le cuisinier, esclave du devoir et de la discipline, obtempra.

Le 28 avril, nouvelles difficults.

--Toujours de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet! observe le
Parisien qui est frott de littrature.

Le temps est superbe, trs sec, et un peu moins froid. 25 seulement
au-dessous de zro.

Malheureusement il faut batailler plus que jamais et  chaque instant
contre le floe dont les craquelures tratreusement dissimules sous la
neige ne se comptent plus.

Tantt les hommes, tantt les chiens, tantt le traneau s'enfoncent 
tour de rle, ou simultanment, selon que la dpression est plus ou
moins grande.

Les Basques, stoques, jurent: capdidiou! et s'arrachent, blancs du
neige en cherchant leur capuchon et leurs lunettes.

Dumas puise la srie des jurons provenaux et dclare que, compar 
son pays, le ple est un endroit idiot.

Le Parisien nargue les chutes et chante, quand cela va trs mal, le
refrain d'une chansonnette bbte qui fit jadis les dlices des petits
cafs-concerts:

    Par les sentiers remplis d'ivresse
    Allons ensemble  petits pas...

Insensible  tout, n'ayant en vue que l'objectif dont il se rapproche 
chaque enjambe, domin par l'unique pense qui est sa vie, le capitaine
en dehors du bien-tre--oh! trs relatif--de ses hommes, et de l'aide
qu'il leur prodigue  chaque instant, marche comme un illumin.

Un choc un peu plus violent, une chute plus rude, un propos ou plus
drle ou plus sal l'arrachent un moment  cette sorte d'hypnotisme.

Il donne un coup d'paule pour dhaler le traneau, tend la main 
l'homme aux trois quarts assomm, ou sourit complaisamment  quelque
bonne bourde bien paisse, puis de nouveau se creuse entre ses sourcils
le pli longitudinal indiquant la pense intense, tenace, implacable.

A mesure qu'on avance, cette proccupation semble plus vive.

Le 28, on a parcouru vingt-cinq kilomtres, et le 30 vingt-neuf!...
Total, depuis le dpart, quatre-vingts kilomtres!...

Celui qui verrait l'tat du chemin parcouru crierait  l'impossibilit,
tant ce tour de force parat incompatible avec la faiblesse des moyens
humains.

Et pourtant, cela est!... Pourquoi?... Pardieu! parce que cela est!

Donc, malgr ce rsultat stupfiant, le capitaine est visiblement
proccup, inquiet, mme.

Chose trange, bien faite pour lgitimer cette inquitude, des traces
d'abord presque invisibles viennent de lui apparatre  plusieurs
reprises.

Des rosions profondes, qui, semble-t-il, ne peuvent avoir t faites
que de main d'homme, se montrent  et l, comme pour attester le
passage de voyageurs venus antrieurement.

A cette pense d'Ambrieux se sent frmir.

Eh! quoi, tant de travaux, de misres, de souffrances deviendraient
inutiles. Le pauvre Fritz serait mort  la peine, ses compagnons
endureraient l-bas les angoisses de l'attente aujourd'hui, et demain
les tortures de la faim... Les quatre enfants perdus qui s'avancent, au
prix de quelles fatigues crasantes, seraient frustrs, au dernier
moment, de l'espoir d'une dcouverte dont ils n'envisagent peut-tre pas
toutes les consquences, mais  laquelle ils concourent intrpidement,
de confiance... Cette gloire unique dans les fastes de la civilisation
serait enleve au chef qui a conu et mis en oeuvre ce plan grandiose,
et en touche du doigt la ralisation!...

Car, il n'y a pas  en douter d'autres hommes sont passs par l, avant
les marins de la _Gallia_.

L'poque de ce passage est indcise, car la glace peut rester inaltre
pendant de longues annes, comme aussi subir des modifications rsultant
d'crasements ou de pressions qui la dforment instantanment.

C'est miracle, vraiment, que les hommes n'aient point aperu jusqu'alors
ces vestiges qui, comme on dit vulgairement, crvent les yeux, tant ils
portent l'empreinte non seulement du passage brutal, mais encore et
surtout de l'industrie humaine.

Une pente abrupte se prsente tout  coup en face de la petite troupe
reinte.

--Va rien falloir turbiner! dit de sa voix railleuse le Parisien.

--Pcar! encore tailler l dedans une escalier...

--Y s'passera quques heures avant de pouvoir chanter:

    Madame  sa tour monte...

Cr ptard?

--Qusaco?...

--Mais, y en a une d'escalier... proprement ficele, encore, et par
des lascars qui n'avaient pas les mains en beurre...

Le traneau s'arrte et le capitaine plus proccup que jamais examine
un escalier  larges marches, tailles hardiment, de faible hauteur, en
plan trs inclin, sur lequel il n'est pas trop difficile de haler un
traneau.

--Vivadioux! s'crie Michel Elimberri, c'est  croire qu'on rve.

--Ou que de bonnes fes sont venues travailler pour nous, dit le
Parisien avec sa navet goguenarde qui ne demande pas mieux que de
croire au surnaturel.

--A moins que y en ait parmi nous de somnambules, dit  son tour
Dumas...

J'ai connu sur le _Colbert_ un cuisinier qui se relevait la nuit pour
mettre cuire des fayots au lard, et se fiait dans une colre bleue
quand il trouvait, au branle-bas, sa cuisine pare, avec sa camelote en
train de mizter!...

Jean Itourria met  son tour une opinion qui amne sur le visage du
capitaine une brusque et passagre contraction.

--Eh!... Caramba... si cet Allemand de malheur tait venu dans ces
parages...

Si c'tait lui qui a taill cette montagne de glace...

Demande pardon, excuse, capitaine, de supposer que ce monsieur Pregel
ait pu arriver jusqu'ici, par la raison qu'il n'est pas de la flotte...

--Tout est possible! interrompt brusquement le capitaine en passant la
bricole du traneau sur son paule.

En avant! mes enfants... qui vivra verra!

Grce  ce plan inclin suprieurement coup de marches rgulires, dont
l'arte se trouve  peine rode, le passage du monticule s'opre en un
quart d'heure, alors qu'il et exig au moins deux heures d'efforts et
de travail.

Les dernires paroles du charpentier ont fait froncer le sourcil au
capitaine, tant elles rpondent bien  l'ide secrte et tenace qui
obsde sa pense, depuis l'apparition des premiers vestiges.

Contre toute possibilit, contre toute vraisemblance, Pregel aurait-il
russi  pousser jusque-l!

Et qui sait, plus loin encore peut-tre, puisque les traces, au lieu de
disparatre et de s'attnuer, augmentent encore,  mesure que
s'accroissent les difficults!

La voie suivie devient de plus en plus affreuse. Elle serait franchement
impraticable, sans la prsence de ces tranges travaux d'accs qui en
facilitent singulirement le parcours.

Enfin, chose plus extraordinaire encore, le chemin ainsi prpar se
dirige imperturbablement vers le Nord, dont le ple se rapproche de plus
en plus.

La journe du 29 accuse ainsi une distance parcourue de vingt-six
kilomtres, en dpit d'obstacles effrayants.

Le 30 avril,  9 heures, par un froid toujours trs vif, le capitaine
constate que, aprs les circonvolutions opres  la recherche de la
ligne droite, cette ligne droite prolonge depuis le campement, atteint
cent onze kilomtres, soit un degr.

L'expdition franaise est par 89 de latitude Nord, c'est--dire 
vingt-cinq lieues terrestres seulement du Ple!

Cette bonne nouvelle redonne du nerf  chacun et l'tape, aprs une
nuit glaciale, est commence avec un entrain superbe.

Ah! si la damne trace qui monte inflexiblement vers le Nord n'accusait
pas le passage antrieur d'inconnus venus on ne sait d'o, quelle joie
exubrante, pour ces pauvres marins, qui, malgr leur vaillance, n'en
peuvent plus, et ne marchent que soutenus par l'ide du devoir
accompli, et par l'affection qu'ils portent  leur chef.

D'Ambrieux, de plus en plus sombre, garde un silence farouche et cherche
si cette voie qui pourtant facilite singulirement sa marche, cessera
enfin.

Ce qu'il lui faut, c'est l'inviole solitude avec ses glaces
inaccessibles, son grand silence de rgion inexplore, o ne se
rencontrent mme ni quadrupdes ni oiseaux.

Mais,  propos, quels sont ces ossements pars sur la glace d'o la
neige a t balaye par la tourmente! Cette tte busque, ces mchoires
plantes de dents aigus, ces pattes de plantigrades ont appartenu  un
ours. Les os creux ont t clats  la chaleur, comme faisaient jadis
les primitifs pour en extraire la moelle.

Mais ce ne sont pas des sauvages qui ont fait cette cure, car un peu
plus loin se trouvent deux cartouches vides, en laiton, avec ces deux
mots estamps sur le fond: Maxwell Birmingham.

L'ours a t tu, puis dvor par des hommes portant des armes
approvisionnes de cartouches anglaises.

Renseignement bien vague et n'apprenant pas grand'chose.

L'expdition allemande est munie de fusils Mauser. Mais qui sait si
parmi ses membres ne se trouve pas quelqu'un arm d'une carabine
anglaise.

D'Ambrieux n'a point d'autre ide en tte que celle de l'expdition
allemande et de son chef le devanant  travers la sinistre tendue de
floes et de hummocks,  travers l'pouvantable _Enfer de Glaces_.

Et qui donc aurait pu s'avancer aussi loin, puisque depuis des annes,
nulle campagne polaire n'a t entreprise, sauf celles de la _Jeannette_
et de Greely, si dplorablement termines!

Les traces laisses sur les glaces, les dbris abandonns semblent du
reste contemporains...

... A deux heures, le capitaine, de plus en plus obsd, va commander la
halte pour le goter, quand Dumas, dont l'oeil de chasseur voit juste
et loin, lui fait apercevoir quelque chose de long et de mince, implant
en plein banc de glace,  une distance assez notable.

--On dirait, capitaine, sauf votre respect, un manche  balai, si dans
la marine il y avait des balais, ou si les fauberts ils auraient des
manches.

Incapable de subordonner son allure  la marche lente du traneau, le
capitaine s'lance en courant vers la mystrieuse pave, et se trouve en
effet devant un morceau de bois qui parat,  premire vue, tre la
hampe d'un croc.

[Illustration: Le capitaine s'lance vers la mystrieuse pave...]

Il est dans un tat de conservation parfaite, grce peut-tre  des
onctions d'huile de lin qui l'ont satur. Sa pointe disparat dans un
monticule de la grosseur d'une barrique, form de glaons agglomrs
avec des botes  conserves runies entre elles et attaches au morceau
de bois par un fil de fer.

Il y a donc, dans cette disposition, l'ide manifeste d'attirer
l'attention. C'est bien l un _cairn_ ou signal difi non pas avec des
pierres, puisque la matire premire fait dfaut, mais avec les lments
dont disposaient les mystrieux visiteurs.

Il doit y avoir l-dessous quelque document dont il importe de prendre
au plus tt connaissance.

Dans sa prcipitation, le capitaine est accouru les mains vides, sans
mme apporter un couteau  neige.

Il essaye nanmoins d'arracher le morceau de bois et d'branler  coup
de pieds le grossier difice.

Vains efforts! La glace, quand le froid est trs vif, est le meilleur de
tous les ciments.

Il faut,  d'Ambrieux, modrer son impatience, retourner au traneau et
revenir avec un homme et deux pioches pour dmolir le signal.

Sous leurs coups, la glace vole en clats et les botes  conserve
s'parpillent avec un grand bruit de ferraille.

L'amoncellement destin  attirer l'attention des voyageurs tant
dispers, le capitaine d'Ambrieux aperoit, profondment implant dans
la glace, un gros ballot de toile qu'il extrait avec prcautions, et
droule avec des peines infinies.

Au milieu du ballot, il trouve enfin un flacon de verre solidement
bouch et cachet avec du brai.

Dans son impatience il va briser le flacon dans lequel il distingue
parfaitement un rouleau de papier. Mais, honteux de cette prcipitation,
il commande  ses nerfs, arrte le tremblement qui agite ses mains et
dbouche posment le rcipient.

Plusieurs feuilles s'en chappent. Il saisit la premire venue et la
parcourt d'un avide regard.

Elle est couverte de caractres allemands.

--Pardieu! J'en tais presque sr, s'crie amrement l'officier.

Il relit une seconde fois et plus attentivement, et ne peut retenir un
geste d'tonnement,  la vue d'un nom, d'une date, d'une latitude et
d'une longitude: Markham... 12 mai 1876... 83 20 26 lat. N... 65
24 22 long. O.

Un long soupir de soulagement lui chappe alors, puis un bruyant clat
de rire.

L'homme qui l'accompagne et le regarde interdit, est Michel Elimberri,
le matelot basque, l'ancien baleinier-pilote des glaces, fort
intelligent, et capable de comprendre.

--Tu te demandes si j'ai perdu la tte, n'est-ce pas, Michel? dit le
capitaine dont la voix est lgrement altre.

--Mais, capitaine, vous tes bien libre d'avoir l'air chavir, puis de
rire dans la mme minute, si bon vous semble...

Vous tes le matre...

--C'est que, vois-tu, je viens d'avoir une fire peur.

--Pas possible!...

Un autre que vous me le dirait que je rpondrais que c'est pas vrai.

--C'est pourtant l'exacte vrit, va, matelot.

J'ai eu peur d'avoir t devanc, et de ne pas arriver le premier
l-bas... o nous serons dans quatre ou cinq jours, et o nul n'est
jamais all...

Michel esquisse une pantomime qui dans tous les pays du monde signifie:
Je ne comprends pas, et que son accoutrement d'ours polaire rend
singulirement expressive et caricaturale.

--Je vais te traduire ce document, et tu sauras...

... Mais il en a un second, en anglais...

... Et un troisime en franais.

Ecoute plutt la lecture de ce dernier:

  Aujourd'hui, 12 mai 1876, s'est arrte ici, par 83 20 26 de
  latitude Nord, et 65 24 12 de longitude ouest, l'expdition  la
  mer polaire, commande par le capitaine G. Nares, de la marine
  britannique, et comprenant les deux navires: _Alert_ et _Discovery_.

  De l'hivernage de l'_Alert_, par 82 24, sont partis deux traneaux
  sous les ordres du lieutenant Markham, qui a pu les conduire  travers
  les floebergs de la mer Palocrystique jusqu' ce point, le plus lev
  vers le ple o l'homme ait atteint.

                               _Sign_: Capitaine ALBERT H. MARKHAM.

                                        Lieutenant de l'_Alert_.

--Mais, capitaine, s'empresse de dire le Basque, aprs la lecture de ce
papier dont les caractres sont  peine altrs, le capitaine Markham,
dont j'ai lu l'expdition pendant l'hivernage, parle de sa latitude qui
est de 83 20 26...

Nous sommes, nous, par 89!... c'est--dire 6 plus au nord... et
notre latitude est la bonne, puisque c'est vous qui l'avez prise...

--Celle de Markham tait bonne galement, mon brave Michel, ajoute en
souriant le capitaine.

--Caramba! je ne comprends plus...

--C'est bien simple pourtant, continue l'officier en rintgrant, du
bout de ses doigts gourds, les trois papiers dans leur enveloppe de
verre.

Tu te rappelles ce que le commandant Nares disait de la mer
Palocrystique?

--Oui, capitaine.

Une mer couverte de glaces censment ternelles, qui ne fondaient
point, ne bougeaient pas de place, et empchaient,  tout jamais,
d'approcher du Ple ceux qui auraient voulu tenter l'aventure.

A preuve que, six ans plus tard, M. Pavy, le docteur franais attach 
l'expdition Greely, ne trouve plus les soi-disant glaces ternelles, et
manque de se noyer l o le commandant Nares croyait la mer prisonnire
pour toujours.

--Le commandant Nares avait eu  la fois tort et raison, continue le
capitaine en ralliant le campement son flacon de verre  la main.

Tort en jugeant immobile ce redoutable amas de glaons; raison, en
pensant qu'il tait extrmement vieux, et  peu prs indestructible.

Il y a, vois-tu, quelque chose de plus fort que le poids et les
adhrences de ces montagnes de glaces...

C'est l'action combine des vents et des courants.

Un beau jour, la banquise palocrystique a quitt les rives o l'a
rencontre le commandant Nares, et s'est mise  driver au caprice de
l'ouragan et suivant l'orientation des courants...

--Mais, capitaine, il y a onze ans de cela!...

--Qui nous dit qu'elle n'a pas tourn plusieurs fois autour de l'axe
terrestre, qu'elle ne s'est pas promene d'un ple du froid  l'autre...
qu'elle n'a pas t accroche des mois, des annes peut-tre 
quelque cte ignore, pour repartir  travers les espaces
circumpolaires?

--Vous devez avoir raison, capitaine.

Car de telles masses une fois prises ne dglent plus, du moins sous
pareille latitude, o l't n'a mme pas la chaleur de nos hivers.

Les deux hommes ralliaient  ces mots le campement o Dumas, Itourria et
le Parisien attendaient, avec impatience, le rsultat de la dcouverte.

On devine sans peine les exclamations et les commentaires qui suivirent
cette trange aventure, les rflexions que suggrrent la longue
existence de ces monstrueux amas de glaces errantes, et la surprise
qu'prouverait le brave officier anglais, en apprenant  quel
vagabondage effrn s'tait livr son document.

A propos de ce document, le capitaine d'Ambrieux le rintgra dans son
enveloppe, et y ajouta un papier avec ces mots:

Trouv le 30 avril 1888 par le capitaine d'Ambrieux, chef d'une mission
franaise partie en 1887 pour explorer les rgions arctiques. Longitude
observe: 9 12 ouest de Paris, latitude 89. A cette date du 30 avril
1888, le commandant de la mission franaise, aprs avoir perdu son
navire, n'avait plus que pour un mois  peine de vivres et se proposait,
aprs tre pass au Ple, de rallier les terres moscovites. Quelques cas
de scorbut se sont dclars dans l'quipage frapp d'une perte cruelle,
en la personne du mcanicien Fritz Hermann, qui succomba le 26 avril de
la prsente anne.

Ont sign: Jean Itourria, Dumas, Michel Elimberri, matelots; Farin,
chauffeur; d'Ambrieux, capitaine.

Le flacon fut rebouch, puis cachet avec du brai, et replac dans le
cairn, qui fut rdifi avec soin et surmont de sa hampe de bois.




IX

     Le froid diminue.--Encore un obstacle vaincu.--Nouveau souvenir au
     pays du soleil.--La mer!... La mer!...--Le traneau est  son tour
     port.--En bateau.--A quinze heures du Ple.--Entrain
     magnifique.--Coup de sonde.--Stupfaction.--Un fond de vingt-cinq
     mtres.--Brusquement le fond tombe  deux cents mtres.--Les ides
     du Basque Michel.--Tout drive, le bateau, les glaces, la mer
     elle-mme.


Cette journe du 30 avril devait tre fertile en vnements.

Les cinq hommes aprs avoir rdifi le cairn du capitaine Markham
retrouv de si trange faon, et si loin de la latitude observe par
l'officier anglais, avaient repris leur marche vers le ple.

Marche terrible, seme de heurts et de chutes, puisante par la
continuit d'efforts surhumains et de privations dont rien ne faisait
prsager la fin.

La petite troupe halant intrpidement avec les chiens sur le traneau
venait, aprs avoir atteint, puis franchi une srie d'escarpements
vertigineux, s'chouer sur une plate-forme dpourvue de neige, et
constitue par un glaon colossal.

Chose trange, plus on monte, plus la temprature parat augmenter. Au
lieu d'tre saisis comme le matin par un froid plus vif,  mesure qu'ils
s'lvent, les marins transpirent avec une abondance incroyable,  tel
point que le capitaine fait enlever les surtouts de toile, quitte  les
remettre si le froid reprend brusquement.

Mais non. Le thermomtre, d'accord avec eux, indique _seulement_ une
temprature de -17, et cela, sur une colline de glace compltement nue,
et bien qu'il soit sept heures et demie du soir.

Aussi, dclare le Parisien, quelle joie, quelle sensation dlicieuse de
sentir qu'on a encore des pieds! et ne plus marcher, sur des espces de
patins qu'on ne sait plus si c'est des pilons d'invalides, ou des
paquets de n'importe quoi.

Les sacs  dormir sont installs sans aucun abri, en plein vent, et la
modeste cuisine prpare, puis absorbe d'excellent apptit, comme par
de bons bourgeois qui, pour la premire fois de l'anne, dnent sous
leur tonnelle dj garnie de bourgeons et de fleurettes.

Par exemple, il faut redescendre chercher de la neige pour faire le th
et abreuver les chiens. La neige, qui jusqu' prsent a surabond,
manque absolument sur le plateau, et la glace est toujours sale.

Sur ce point lev le vent l'a balaye dans les dclivits, comme il est
d'ailleurs facile de le voir en contemplant le morne paysage.

Cette subite lvation de la temprature a drid tout le monde et
ramen l'espoir descendu, lui aussi,  quelques degrs au-dessous de
zro, au thermomtre des illusions.

Il y a en vue une nouvelle crte montagneuse, plus escarpe, plus haute
que toutes celles rencontres jusqu'alors, mais le Ple s'est rapproch
encore et ce qui reste  parcourir n'est plus qu'une misre, un rien...
d'autant plus que le froid atroce des jours passs semble vouloir faire
relche!

Les quatre marins et leur chef entreprennent courageusement l'escalade.
Il faudrait galement dire: et les chiens, car les braves btes, malgr
le mauvais tat de leurs pattes, donnent des coups de collier tels
qu'ils font monter, par instant, le traneau, sans le secours des
hommes.

Il est du reste  remarquer que pour ces quadrupdes si singulirement
transforms en btes de trait, plus rude est l'obstacle, plus grand est
l'effort. Il est pour ainsi dire sans exemple que, sauf bien entendu en
cas d'impossibilit absolue, les chiens groenlandais, toujours disposs
 tirer un fardeau suprieur  leurs forces, soient demeurs en
dtresse.

Le versant mridional de cette vritable chane de montagnes de glace
arrte pendant prs de quatre heures le petit quipage, tant l'ascension
est rude et les haltes frquentes.

Pour la premire fois depuis longtemps, la sueur ruisselle franchement
sur les visages et ne se prend plus en glaons, ds qu'elle est expose
au coup de fouet cinglant de la bise.

Le thermomtre n'est plus qu' -14!

Les hommes n'en reviennent pas et s'gayent comme de grands fous.

--Mais qu'est-ce qu'on va donc trouver derrire cette montagne qu'on
dirait que c'est la toile de fond de notre sempiternel dcor? demande
Plume-au-Vent toujours hant par les comparaisons tires de son ancienne
profession.

--Peut-tre des terrains couverts de beaux sapins, rpondent les
Basques, croyant avoir dj un avant-got des landes.

--Eh! mill dioux, vous pourriez bien dire: d'orangers, riposte Dumas,
d'orangers et d'oliviers,  preuve que ze sucerais bien une oranze et
que ze serais heureux d'apprter, aux olives, notre premier filet de
phoque.

--Pourquoi pas des bananiers, des cocotiers ou des arbres  pain, avec
des coups de soleil, renchrit Plume-au-Vent, dont la face violette a un
superbe ton d'engelure.

--Ou simplement la mer libre, termine le capitaine.

--La mer libre, sur laquelle glisserait sans entraves et  toute vitesse
notre canot...

On arrive en ce moment au sommet de la crte glace, et le Parisien, qui
se trouve en tte de l'attelage d'hommes et de chiens, s'arrte sur un
petit plateau et s'crie d'une voix retentissante:

--La mer!... La mer!...

Certes, jamais les dix mille conduits par Xnophon ne poussrent de
meilleur coeur,  l'aspect des flots du Pont-Euxin, le cri suprme de
joie et de dlivrance renferm dans ce mot rsumant toutes les angoisses
d'hier, toutes les esprances de demain:

--Thalassa!... Thalassa!...

Le capitaine qui vient aprs, et avec lui Dumas, Elimberri et Itourria,
s'arrtent et s'crient aussi:

--La mer!... La mer!...

De ce poste lev, ils aperoivent une magnifique tendue d'eau,
s'talant  perte de vue et sur laquelle flottent, en petit nombre, des
glaons probablement dtachs de la vieille banquise palocrystique
finissant brusquement l, sous leurs pieds.

[Illustration: Ils aperoivent une magnifique tendue d'eau...]

A droite et  gauche, les monticules bleutres, les collines poudres de
neige s'allongent en une ligne dchiquete formant le rivage de cette
mer intrieure, d'o n'merge, du moins  premire vue, nulle terre, nul
lot, pas mme un roc, rien.

C'est la solitude absolue que n'animent ni les bats bruyants des
mammifres arctiques, ni les randonnes capricieuses des oiseaux
polaires sans doute retenus l-bas par les rigueurs d'un tardif hiver.

C'est aussi le silence, car les flots sont immobiles, et frissonnent 
peine au pied des floebergs qui se dressent comme des spectres sur les
eaux glauques.

Au-dessus de cette portion d'ocan libre, qui partout ailleurs se
montrerait sphrique, s'incurve en coupole un firmament d'un bleu
intense, o flamboie l'aveuglant soleil dont nulle vapeur n'attnue
l'incomparable clat.

Une profusion de lumire, un immense lac d'eau vive, quelques glaces
flottantes, c'est tout!

Rien qui frappe le cerveau, enthousiasme l'esprit, fasse battre le
coeur, treigne l'me! Rien qu'un paysage polaire plus silencieux que
ceux aperus jusqu'alors! Rien qu'une tendue banale o la nature ne
s'est donne la peine d'tre ni imposante, ni terrible, ni gracieuse, ni
surabondante.

Les matelots qui se sont fait une tout autre ide de cette abstraction,
jusqu' lui donner un aspect en rapport avec leur ducation ou mme
leurs superstitions,  la matrialiser selon leurs aptitudes et leur
comprhension, paraissent un moment interdits.

Mais, comme aprs tout ils sont matelots, que la mer est faite pour
naviguer, et non pas pour excuter un mtier d'acrobates sur les
montagnes de glace qui la recouvrent, ils se disent non sans raison, par
l'organe de Dumas qui rsume leur pense:

--Voici de l'eau, de la belle eau dont que la Mditerrane elle en
serait zalouse!

Assez de glaces, Pcar!

Et vive la mer, Tron d l'air!...

Nous sommes tous francs chaloupiers, et nous quitterons volontiers
cette mauvaise rosse de glace, pour cette belle eau sale!...

Pas vrai, camarades!...

--Eh! zou!... tu as bien dit, matre coq, rpondent les autres, et ce
qu'on va se paumoyer en bas, si toutefois c'est l'ide du capitaine!...

--Certainement, matelots, c'est mon ide.

Mais vous prendrez bien le temps de manger, puis de boire la double
ration que je vous offre.

--Oh! oui, capitaine, et surtout de la boire  votre sant et  la
russite de votre affaire.

Ce qui fut fait, et religieusement! Puis, selon l'nergique et
pittoresque expression des marins, on se paumoya jusqu'au ras de l'eau,
aprs avoir eu toutefois le soin d'accrocher  un des pics les plus
levs un vaste lambeau de fourrure. Ce signal devait servir d'amer,
c'est--dire de point de repre pour indiquer la route du retour, dans
le cas o la banquise palocrystique, en apparence immobile depuis le
commencement du voyage, viendrait  se dplacer, sous l'influence
possible d'un ouragan et des courants.

La descente fut rude, mais l'adresse et le courage des cinq hommes
suppla au manque presque absolu de moyens. Le chargement fut encore une
fois fractionn en fardeaux proportionns  la vigueur humaine, et
dpos au bord de l'eau. Bateau et traneau suivirent le mme chemin,
et vinrent s'accumuler prs du monceau d'objets composant le vade
mecum des voyageurs.

Le bateau fut enfin dmarr du traneau. Un divorce! dit le Parisien qui
aime toujours  rire.

Il ferait mieux de dire: un changement d'tat et de position, car le
traneau de porteur devient port. Il est install  l'avant, sur le
fond plat de l'embarcation btie d'aprs le modle des _oumiaks_
esquimaux, lger comme eux et comme eux aussi  peu prs insubmersible,
malgr son excessive mobilit.

Le chargement complet des bagages le fit  peine entrer de quelques
centimtres, mais le poids des hommes et celui des chiens l'alourdit
sensiblement, tout en lui donnant plus de stabilit.

La journe du 30 avril ayant t employe  l'ascension du dernier
rempart de glace et  l'arrimage du bateau, le petit quipage cuisina,
dna et campa encore une fois sur la glace.

Chose singulire ou tout au moins inusite, ces hommes reints, fourbus
par cette srie de manoeuvres, dormirent  peine dans leurs sacs de
fourrures.

L'attente du grand vnement dont la ralisation est si proche les tint
veills pendant cette nuit sans tnbres, et toute conventionnelle,
l-bas, o le grand jour de six mois est depuis longtemps commenc.

Le lendemain, le canot fut mis  flot sans peine. Les chiens, heureux et
stupfaits de ne plus sentir la glace sous leurs pauvres pattes geles
et engourdies, se blottirent sans perdre de temps sur les sacs et
semblrent vouloir incruster tout leur corps  cette substance si tide
et si moelleuse.

Chaque homme saisit un aviron et se mit  son poste de nage, le
capitaine prit place  la barre, orienta le petit btiment, et les yeux
fixs  la boussole commanda:

--Nage partout!

[Illustration: Le capitaine commanda: Nage partout!]

Le bateau dborde aussitt et s'avance sur les flots unis comme un
miroir, avec une vitesse de bon augure.

Il pouvait tre  ce moment quatre heures du matin.

Trs satisfait de cette vitesse apparente, le capitaine voulut se rendre
compte de ce qu'elle pouvait tre en ralit. Il improvisa avec une
ligne et un morceau de cuir amarr en parachute une sorte de loch
grossier, mais suffisant. Il calcula la longueur de la ligne, la pourvut
de noeuds rgulirement espacs; puis, sa montre  secondes remplaant
le sablier, il mouilla le petit appareil en recommandant aux nageurs de
conserver leur vitesse.

L'exprience marcha le mieux du monde et le rsultat montra que la nage
atteignait une vitesse de quatre milles environ  l'heure, c'est--dire
prs de sept kilomtres et demi (exactement 7 kil. 408 m).

Si le temps se maintient au beau, si la mer continue  tre favorable,
si enfin il ne survient aucun accident de navigation susceptible de
ralentir cette allure, il est possible d'atteindre le ple en quinze
heures.

Quinze heures!... Les matelots n'en peuvent croire leurs oreilles.

Comment! il suffirait de quinze fois soixante minutes pour chapper 
l'obsdante tnacit de cette ide qui, depuis un an, travaille toutes
les cervelles.

Dans quinze heures les matelots de la _Gallia_ auraient accompli ce que
nul n'a jamais pu raliser depuis que le monde existe!

Ils seraient riches des largesses de leur capitaine, et clbres 
jamais. Enfin, on commencerait  quitter cet atroce pays des glaces
ternelles, pour revenir au pays natal, cette belle France aujourd'hui
couverte de feuilles et de fleurs, avec ses ports o le matelot est roi,
et o la borde franche attend celui qu'une longue campagne a enrichi et
affam.

Ah! pardieu! on va souquer dur...  s'en faire clater le fil des
reins.

D'abord, pour faire plaisir au capitaine... le roi des hommes... et
puis pour savoir en fin le compte ce que c'est, en ralit, que ce ple
Nord, pour lequel on a drang tant de braves mathurins, fait sauter un
fier navire comme la _Gallia_, failli se manger le nez avec les
Allemands, et finalement turbin comme jamais morutiers et baleiniers ne
l'ont fait!

Quelque dsireux qu'il soit, lui aussi, d'en finir, le capitaine modre
cette ardeur, et dclare qu'il sera impossible de conserver pareille
vitesse pendant quinze heures. Que l'on devra compter sur un temps
presque double, pour permettre  deux hommes sur quatre de se reposer.

Tiens! c'est juste... nul n'avait pens  cela. Il faudra bien avoir
quelques moments de relche...

A moins que... dame! si on trouvait le fond  une profondeur
raisonnable. Il y a deux grappins  bord, avec un bout de drisse. Alors,
on verrait  s'ancrer tant bien que mal, de faon  se reposer deux ou
trois heures, tout le monde ensemble, aprs quoi on nagerait de plus
belle, jusqu' ce que la peau des mains vous en ple!

C'est trs juste et le capitaine s'empresse de transformer en sonde, sa
ligne de loch, avec un simple morceau de plomb amarr au bout de la
ligne.

Il mouille par-dessus bord, aprs avoir fait stopper, le petit appareil,
et constate, avec stupfaction, que le plomb s'arrte  vingt brasses!
exactement trente-deux mtres quarante centimtres, la brasse mesurant
un mtre soixante-deux.

Il fait avancer d'une centaine de mtres, et ne trouve plus que dix-sept
brasses, vingt-sept mtres cinquante centimtres.

Deux cents mtres plus loin, le fond est par vingt-deux brasses ou
trente-cinq mtres soixante-quatre!

Il voudrait bien connatre la nature de ce fond rencontr, contre toute
prvision,  une aussi faible profondeur. Mais le bloc de plomb n'est
pas creus infrieurement comme les sondes, pour recevoir un morceau de
suif qui ramne des chantillons de vase, de sable ou de grve
composant ces fonds.

Plume-au-Vent, un peu mcanicien, se charge d'vider  la halte du soir
le grossier instrument, et de le mettre  mme de fonctionner.

Le bateau reprend sa marche avec une vitesse trs satisfaisante, une
absence de brise qui rend la nage facile, et une temprature autorisant
la simple vareuse de laine en usage  bord.

A onze heures, on stoppe pour djeuner, aprs avoir vaillamment parcouru
environ cinquante et un kilomtres. Comme il n'y a ni brise ni courant,
on se contente de dborder les avirons, et de rester tout naturellement
en panne.

L'eau sur laquelle flotte le bateau est d'une salure atroce. Bien a pris
 Dumas de remplir  tout hasard de neige le digesteur lors de
l'appareillage. C'est une trentaine de litres d'eau douce  peine
suffisante pour deux jours aux besoins des hommes et des chiens.

Une glace flottante, grosse comme une barrique, passe  porte.

Elle est happe avec un croc et dguste sans retard. Chose encore plus
tonnante que toutes les contradictions auxquelles on se heurte depuis
deux jours, cette glace est absolument douce.

La glace douce tant toujours fournie par les glaciers, il y aurait donc
 proximit un glacier, c'est--dire une terre...  moins que ce
morceau perdu au milieu des floebergs, ou glaces de mer sales par
consquent, n'erre depuis de longs mois...

Dumas,  coups de pic, en casse quelques volumineux morceaux, en
prvision de la soif et des futurs besoins culinaires.

La profondeur est toujours identique,  quelques brasses prs.

A midi, le petit quipage reprend vaillamment sa nage en dpit des
ampoules qui font saigner les mains copieusement frottes de graisse de
phoque, un remde souverain, parat-il.

Tout  coup, le capitaine, auquel ses fonctions de timonier donnent
quelques loisirs, laisse tomber encore une fois son plomb de sonde et
commande de stopper.

--Sacrebleu! voil qui est trange, dit-il tonn.

La sonde descend toujours...

Matelots! nage un peu  culer! la ligne a du biais et s'engage.

Arrivs  pic, les marins, non moins surpris que leur chef, voient la
ligne se drouler encore, presque indfiniment...

A tel point que la longueur totale disparat, c'est--dire deux cents
mtres, et le fond n'est pas encore atteint.

Force est  l'officier de remonter l'engin, sans pouvoir approfondir, du
moins pour l'instant, cette singulire et nouvelle contradiction.

La ligne remonte et enroule, le capitaine commande:

--Nage partout!

A vingt mtres  peine de l'endroit qu'il vient de sonder, il trouve le
fond par trente mtres!

De plus en plus stupfaits, les deux Basques changent un regard effar
comme s'il y avait l quelque malfice.

Heureusement que Plume-au-Vent et Dumas, deux fortes ttes, les
rassurent par leur aspect imperturbable.

--C'est le trou par o passe l'axe de la terre, s'crie le Parisien.

--T'es bte! observe Dumas.

Si nous tions au Ple, je ne dis pas.

--Alors, c'est un faux coup de tarire, ou bien un des vents du grand
puits artsien par ousque les ingnieurs du commencement du monde ont
pouss leurs travaux.

--Moi, dit enfin Michel Elimberri le baleinier, rassrn par les
plaisanteries de ses copains, il me vient une autre ide, mais je ne la
dirai que ce soir, parce qu'il faut que je la mdite afin de ne pas me
faire fiche de moi.

--Dis tout de mme, mon brave Michel, interrompt le capitaine de sa voix
chaude et sympathique.

Tu es baleinier depuis longtemps, tu connais bien les glaces, tu es
enfin homme d'exprience, parle, mon ami, et sois certain que nul ne se
moquera de toi.

--Vous tes bien bon, capitaine, et voici donc la chose telle qu'elle
m'apparat comme , en vrai!

D'abord, y a une chose pas naturelle, c'est de n'apercevoir aucun
poisson, gros ou petit, ni aucun autre habitant des eaux ou des airs.

Donc, pas d'animaux marins, et pas d'oiseaux pour les manger.

Donc, en fin finale de manire de dire, y a l, je ritre, une chose
pas naturelle et que la mer ousque nous bourlinguons n'est pas la
vieille amie du matelot, celle qu'est un monde plus grand, plus beau,
plus vari, plus peupl que n'importe pas quel monde de dessus la terre.

Comprenez, c'pas, capitaine?

--Parfaitement, Michel, et ce que tu dis m'a dj beaucoup frapp.

Continue.

--Or donc, capitaine, voici l'opinion que je me fais depuis que les
camarades ont parl, aprs votre coup de sonde extraordinaire.

C'est que la mer ousque flotte le canot n'est pas une mer, mais une
espce d'eau sale qu'a un double fond.

--Bravo! Michel... Je crois, mon ami, que tu as dcouvert du premier
coup le mystre.

--Or donc, reprend avec son expression favorite le matelot encourag par
l'approbation de son chef, voici la chose qui me fait penser  un double
fond.

Toute montagne de glace flottante cache sous les eaux deux fois la
hauteur qu'elle laisse apercevoir au-dessus.

De telle sorte qu'un iceberg qui sort de vingt mtres s'enfonce de
quarante... Y a pas un mousse de baleinier pour ignorer a.

--C'est parfaitement juste.

--Or donc, la banquise que nous venons de quitter, nous a offert 
franchir des versants, notamment le dernier, qui s'levait d'au moins
cent mtres au-dessus du niveau de la mer.

Par consquent, ce tiers de glace escalad par nous se prolonge au
moins de deux cents mtres dans l'eau.

--Trs bien!

--Je n'apprendrai rien de neuf aux camarades en leur disant que les
banquises, surtout celles d'un pareil calibre, se prolongent non
seulement  pic, de haut en bas, mais encore et surtout
horizontalement.

Eh bien, je veux perdre ma part de haute paye, si cette portion de mer
dserte n'est pas une espce de lac enferm au milieu des glaces, et
rsultant soit de la fonte partielle des vieilles glaces, soit de leur
affaissement galement partiel.

Voil pourquoi,  mon avis, le capitaine trouvait le fond entre
vingt-cinq et trente brasses.

--Mais, objecte Plume-au-Vent, tu oublies le coup de sonde de cent
quarante brasses.

--Au contraire!

L'endroit par o est passe la sonde qui s'est brusquement enfonce de
deux cents mtres communique directement avec la mer, la vraie,
celle-l, et qui alimente notre lac.

--Je veux bien! mais, qui l'a creus?

--C'est peut-tre un ancien trou  phoque largi au contact d'eaux plus
chaudes qui en ont rong les bords...

Peut-tre un clatement du banc de glace sur une roche de fond... je
ne sais pas au juste.

Le malheur est que nous n'ayons pas une vraie sonde avec seulement cinq
cents brasses de ligne...

Alors on verrait voir le vritable fond et trfond de cette vieille
mtine de mer qui nous monte le coup, avec ce firelin d'ocan qui se
donne des airs de baie d'Arcachon!

C'est tout!... sauf vot' respect, et le devoir de vous obir,
capitaine.

--Bien parl, Michel!

Je crois que tu as de plus en plus raison.

Reste  savoir si ce lac dans les glaces va se prolonger longtemps.

L'horizon est si born, grce  notre faible lvation, que nous n'en
pouvons rien voir.

... On avait recommenc  souquer dur, malgr la fatigue. Mais le
capitaine, ayant doubl la ration de vieux rhum, avait par ce moyen
augment le rendement en calorique des machines humaines.

A six heures nanmoins il fallut stopper, sans avoir pu maintenir au
bateau la vitesse considrable conserve pendant la journe.

Le chiffre de kilomtres parcourus s'leva nanmoins  quarante, ce qui,
avec les cinquante et un enlevs le matin, donne le total de
quatre-vingt-onze!

L'expdition franaise n'est plus qu' vingt kilomtres du ple Nord!

Le capitaine fait prendre sans plus tarder les dispositions pour la
nuit. Les chiens, ankyloss par une marche de douze heures, sont
dbarqus ainsi que trois hommes sur un glaon flottant, o ils peuvent
s'battre, cabrioler et se livrer aux exercices familiers aux toutous
aprs rclusion.

Les hommes reviennent au bateau prendre la place de leurs camarades qui
aspirent aussi  quelques minutes d'exercice et de... solitude, puis
chacun rintgre le bord.

Les deux grappins sont facilement mouills sur le fond que chacun,
depuis la dmonstration du Basque, pense tre de la glace. Puis, le
bateau immobilis, la cuisine de Dumas absorbe, le grog au rhum dgust
bouillant, quatre sur cinq des membres de l'expdition se glissent dans
leurs sacs et s'endorment  poings ferms, pendant que le cinquime
veille  la scurit de l'esquif, ventuellement menac par la rencontre
des glaons flottants.

Tout va bien; la sentinelle releve d'heure en heure ne constate rien
d'anormal. Rveil gnral  quatre heures... du matin pour ne pas
oublier que le jour se compose de deux fois douze heures.

Cependant, le capitaine qui pendant son heure de veille avait pris sa
latitude et calcul minutieusement son observation semble tout inquiet.

Rien d'anormal, pourtant.

Rien... du moins pour les matelots qui ne connaissent point l'usage des
instruments nautiques dont la prcision les tonne toujours.

Cette prcision vient de rvler au capitaine que, pendant ce court
espace de temps coul entre les deux dernires observations
astronomiques, les montagnes de glaces entrevues au midi, le bateau, la
mer elle-mme ont driv de trois minutes vers l'Est.




X

     1er mai 1888.--Ecueil.--Au ple Nord.--L'unique manifestation de la
     vie organique est un cadavre de baleine.--Vaines recherches.--O
     dposer le procs-verbal de dcouverte?--Quelle preuve donner, plus
     tard!--La nuit au Ple.--Immobilit des tres et des choses.--A
     propos de la rotation terrestre.--Le jour et la nuit de six
     mois.--La voie du retour.


La drive de trois minutes, observe par le capitaine, est en somme
d'une importance relative. La boussole va lui permettre de corriger
l'cart avec le Ple, et de rectifier la route.

Il suffira, du reste, de trois heures, pour parcourir la distance trs
minime sparant le bateau du point o passe l'axe terrestre, si
toutefois la mer et les glaces demeurent en l'tat.

Mais si les difficults semblent s'aplanir au moment o l'intrpide
marin va toucher au but poursuivi avec tant de vaillance, il n'en sera
pas de mme au retour, quand il faudra retrouver l'ancienne trace et le
campement o sont rests, avec le matriel, les quatorze compagnons
malades et  bout de vivres. Surtout si la banquise qui vient de se
mettre en mouvement est l'objet de ruptures partielles, et si certaines
parties plus ou moins considrables ont driv plus ou moins vite, aprs
sparation de la masse totale.

Mais, qui parle de retraite!

N'y a-t-il pas l, tout prs,  porte de la main, ce point mystrieux 
la recherche duquel tant et de si belles existences furent sacrifies,
vainement, hlas!

Dans quelques heures, l'axe du monde que ni Anglais, ni Russes, ni
Allemands, ni Danois, ni Sudois, ni Amricains n'ont pu atteindre, ne
sera-t-il pas surmont des couleurs franaises, en signe de prise de
possession, et pour affirmer cette conqute pacifique opre avec des
moyens si infimes par des Franais, rien que des Franais!

A cette pense, les marins sentent se dcupler leur nergie, et tout
vibrants d'enthousiasme en songeant que la patrie en sera plus grande et
plus glorieuse, reprennent leur nage.

Le temps est clair, la mer calme, le soleil splendide. Le thermomtre
est  -12.

C'est le 1er mai 1888.

Cependant le capitaine, en dpit de son calme habituel, demeure
soucieux, presque sombre,  mesure que le mouvement rythmique des rames
le rapproche du point dont la direction lui est indique par les
instruments de navigation.

Et pourtant le bateau se comporte admirablement, aussi bien que la
meilleure des chaloupes. Les glaces flottantes se font de plus en plus
rares et laissent  peu prs libre tout l'espace visible. Enfin, les
flots sont unis comme un miroir, au point que l'embarcation semble
glisser sur un tang.

Les matelots, voyant la proccupation inquite de leur chef, gardent le
silence et n'ont plus de ces bonnes plaisanteries parfois un peu
grasses, qui rompaient la monotonie du voyage.

Seul, leur haltement de geindre ptrissant le pain marque, d'un bruit
de hoquet, l'effort qui produit la propulsion de l'esquif par les rames.

Les chiens tapis en rond, vautrs dans une bate paresse, dorment au
soleil de -12; une vraie temprature de printemps qui, pour un peu, les
ferait souffler et tirer la langue, tant leur organisme boral est
habitu aux froids terribles de la rgion.

Une heure s'coule, puis deux.

L'instant solennel approche. Le capitaine se lve debout, monte parfois
sur son banc, et regarde avidement l'horizon.

Puis il se rassied en fronant le sourcil.

Mais cet horizon est si born, grce  la faible lvation du bateau,
que l'officier espre encore apercevoir ce mystrieux quelque chose qui
semble lui tenir si fort  coeur.

Un quart d'heure se passe.

Le capitaine se lve encore et pousse un soupir de soulagement 
l'aspect d'une masse brune qui merge, au loin, des eaux glauques.

--Enfin! murmure-t-il  voix basse.

La destine est donc pour moi, et peut-tre restera-t-il quelque chose
de mon oeuvre!

Et vous, matelots, souquez ferme!

La vitesse de l'embarcation augmente encore s'il est possible, et le
capitaine gouverne droit  ce qui lui semble tre un cueil.

Tout en maintenant la barre droite, il crit  la hte quelques lignes
sur une feuille blanche, l'enroule et l'introduit dans un flacon de
verre qu'il bouche et cachtte hermtiquement avec du brai.

A mesure qu'on avance, son impatience grandit. Ses yeux brillent, ses
gestes deviennent fbriles.

Son regard ne quitte plus le point noir qui grossit  chaque coup de
rame et dont il vient de calculer la distance exacte.

Encore un quart d'heure de nage prcipite, puis quelques minutes...

--Stop!...

Le canot glisse sur son erre et s'arrte.

Les quatre hommes interrogent du regard leur chef dont le mle visage
reflte une vive et passagre motion.

--Matelots, mes braves camarades, leur dit-il d'une voix lgrement
altre, si mes calculs sont exacts, si une de ces erreurs minimes qui
chappent en dpit de tout aux moyens humains ne s'est glisse dans mes
oprations, tous les empchements sont vaincus et vous venez d'accomplir
un fait gographique jusqu'alors sans prcdents.

Au point prcis o flotte en ce moment notre bateau se confondent tous
les mridiens... il n'y a plus ni latitude ni longitude... Nous sommes
au point mort autour duquel tourne la terre...

Nous sommes au ple Nord!

Offrons  la patrie absente la part de gloire qui vous attend, et
consacrons notre dcouverte par un triple cri de: Vive la France!

--Vive la France! crient  pleine voix les quatre matelots en levant
leurs avirons, pendant que le capitaine agite par trois fois le pavillon
tricolore hiss au bout d'une gaffe.

[Illustration: Vive la France! crient  pleine voix les matelots]

--Je supposais qu'il devait y avoir ici, ou tout au moins dans le
voisinage, une terre, un continent, une le o nous pussions aborder...

Il parat que non. Car, sauf cet cueil que vous voyez  trois
encblures, nous n'apercevons rien.

Ce roc ainsi plac, d'une faon providentielle,  une distance
insignifiante du Ple va du moins recevoir ce document qui attestera
tout  la fois notre passage, notre priorit, notre prise de possession.

Nul dsormais ne pourra rvoquer en doute notre dcouverte, devant
cette preuve crite, signe de moi, et scelle dans ce rcif.

En avant, matelots!... c'est notre dernier effort avant de songer au
retour dfinitif.

Il est trop juste de dire que les matelots semblent modrment
enthousiasms. Cette dcouverte d'une chose qu'on ne voit pas, cette
course aprs une chose--il n'y a pas d'autre mot--qu'on trouve et qui
demeure intangible, cette absence de mise en scne, tout cela suscite en
eux un sentiment voisin de la dsillusion.

Mais leur chef semble si heureux, qu'ils participent comme toujours de
bon coeur et de confiance  sa joie.

Du reste, en thse gnrale, le matelot n'est pas l pour se gaudir ou
s'attrister, pour approuver ou improuver. C'est un lment de force et
de travail, une machine humaine qui fonctionne par ordre, la plupart du
temps sans comprendre, et parce que la discipline le veut ainsi.

Il est vrai qu'une anne de vie commune, de souffrances intrpidement
supportes, d'espoirs longuement caresss, de privations mutuellement
endures, ont depuis longtemps solidaris tous les hommes composant
l'quipage d'lite de la dfunte _Gallia_.

De cette solidarit est ne une sorte de camaraderie, qui, sans jamais
faire tort  la discipline ou abaisser la dignit du commandement, a
rendu les rapports plus intimes, plus cordiaux, plus affectueux.

Chacun reste  sa place, mais on s'aime davantage, on s'estime plus, on
s'apprcie mieux.

Donc, les quatre marins sont heureux du bonheur de leur chef.

... L'cueil grandit  vue d'oeil. Il est de forme allonge, sans
apparente dpression, assez lisse, sans protubrances, et de couleur
brune. Il mesure  peine vingt-cinq mtres de long.

Peu importe, d'ailleurs. Quelque dure que soit la substance qui le
compose, elle n'en sera pas moins entame de faon  recevoir le
document prpar par le capitaine.

A cent mtres environ, le Basque Elimberri ne peut retenir, avec un
geste de surprise, un cri de stupeur.

--Eh!... vivadioux!... le diable m'emporte...

--Qu'y a-t-il, Michel? demande le capitaine.

--... Et que la drisse du pavillon allemand me serve de cravate...

--Mais quoi?...

--Capitaine, nous sommes vols...

L'cueil n'est pas un cueil... c'est...

--Achve!

--Une baleine franche, immobile et morte sans doute!...

Rien de plus rel, et chacun peut vrifier bientt l'assertion du marin.

L'avant de l'embarcation qui file plus lentement, vient heurter une
masse dure comme de la glace et presque aussi sonore.

Plus de doute! c'est bien une baleine. Voici ses yeux entr'ouverts et
gels dans l'orbite, sa gueule avec les fanons en forme de peigne, dont
les dents colossales sont soudes par une crote de glace. L'chine
immense qui merge comme la quille d'un bateau retourn rsonne sous un
coup d'aviron lanc par un matelot, comme si l'homme frappait un madrier
de bois tendre.

D'o vient ce monstre immobile sur la mer intrieure circonscrite par
les glaces polaires. Par quelle brche a-t-il pntr jusqu' ces eaux
d'o les animaux aquatiques, petits ou grands, semblent bannis! Aprs
quelle agonie, ce gant captif a-t-il succomb au milieu des flots
striles et dserts!

Machinalement, le baleinier saisit un croc et, sans penser davantage, en
porte un coup violent, dans le flanc du ctac, un peu au-dessus de la
ligne de flottaison.

Contre son attente, le fer pntre profondment dans la masse dont la
priphrie est gele  une profondeur moins considrable qu'on ne
l'avait suppos tout d'abord.

Etonn, le baleinier retire vivement son croc dont le fer recourb a
fait dans le tgument brun une large brche.

Par cette ouverture surgit aussitt, avec un sifflement aigu, un jet de
gaz ftide qui enveloppe l'embarcation et suffoque les hommes
coeurs.

[Illustration: Un jet de gaz ftide enveloppe l'embarcation]

--Nage  culer! crie le capitaine, qui depuis la rencontre de la lugubre
pave n'a pas dit un mot.

Les matelots, en hommes dsireux de se soustraire  ces infectes et
peut-tre mortelles manations, excutent la manoeuvre et se trouvent
en un clin d'oeil  distance convenable.

Les gaz sortent toujours avec ce bruit caractristique de vapeur fusant
sans des soupapes. La baleine, morte sans doute pendant l't, saisie en
pleine dcomposition par les premiers froids qui ont emprisonn ces gaz
putrides, et ainsi flott probablement jusqu'au prochain dgel sans le
coup de croc du Basque.

Peu  peu elle oscille et commence  tanguer comme un navire que l'eau
gagne. Bientt dgonfle, devenue trop lourde pour flotter, elle
s'enfonce peu  peu et disparat dans un grand remous de vagues et
d'cume.

Et rien ne subsiste dsormais de la vie organique sur cette mer morte,
circonscrite par des falaises de glaces, et o la prsence des cinq
Franais semble un dfi jet  la ralit, comme  l'impossible!

Les matelots immobiles attendent, l'aviron bord, les ordres de leur
capitaine.

Celui-ci ne peut se rsoudre encore  ordonner la retraite.

Un coup de sonde lui donne le fond par quarante brasses.

Il commande de nager. Un nouveau coup accuse une profondeur de cent
brasses. Cinq cents mtres plus loin, il en trouve vingt-cinq. Plus loin
encore, l'instrument n'atteint plus le fond  deux cents brasses!

Le bateau va, vient, vire, louvoye, explore la rgion pour trouver dans
le voisinage un point fixe o le capitaine puisse dposer le document
qui donnera seul  sa dcouverte toute garantie d'authenticit.

Et rien!... rien que ce double fond de glace dont la sonde lui accuse
toujours la prsence! Rien que ces valles sous-marines avec leurs
escarpements, leurs dpressions, leurs bas-fonds cribls d'ouvertures
communiquant avec l'ocan polaire. Rien que la vieille banquise
palocrystique oscillant de-ci de-l, aux environs du Ple, accroche
peut-tre  quelques pics rocheux, ou sonde d'un bord  une terre que
l'expdition franaise ne peut apercevoir.

Si le ple Nord est manifestement dcouvert par le capitaine d'Ambrieux,
cet exploit unique dans les fastes des voyages n'en restera pas moins
sujet  contestation, faute d'un point fixe! Parce qu'il manquera l
quelques milliers de tonnes de solide, les intresss pourront rvoquer
en doute l'affirmation du vaillant officier, faute d'un lieu o reste
le procs-verbal de dcouverte!...

Il est bien vident que son journal de bord, contenant la mention exacte
des latitudes et des longitudes fera foi, ainsi que la carte de
l'itinraire mise  jour avec un soin scrupuleux.

Mais son adversaire, si prodigue de _cairns_ et de documents, se
contentera-t-il de ces preuves que les socits savantes admettent
gnralement sans observation, surtout quand l'homme qui les prsente
offre toutes les garanties d'honorabilit.

Ne lui cherchera-t-il pas, au dernier moment, une de ces chicanes
mesquines et absurdes trop connues sous le nom de: querelles
d'Allemand!...

De son ct, le capitaine d'Ambrieux n'exagre-t-il pas ses scrupules,
en voulant affirmer, avec preuves matrielles  l'appui, un fait qui
probablement ne pourra pas tre de si tt contrl!

--Ma parole ne doit-elle pas suffire! se dit le brave officier, qui
vient de faire en un moment ces rflexions longues  formuler.

Et elle suffira, n'en doutez pas, capitaine, car cette affirmation d'un
homme tel que vous vaut toutes preuves crites, et s'impose  tous,
amis, ennemis ou simplement rivaux.

       *       *       *       *       *

Aprs un repas qu'il et voulu offrir plus substantiel  ses auxiliaires
et qui se termina par une double ration--la petite fte du matelot--le
capitaine s'orienta, puis commanda le retour.

Le soir venu, bien que chacun ft harass, nul ne songeait  dormir, y
compris les chiens dont la promiscuit devenait parfois bien gnante,
quand on ne rencontrait pas quelque glaon pour permettre aux pauvres
btes de s'isoler un moment.

Le grappin mordit comme la veille dans le fond de glace et le bateau
s'immobilisa.

Que cette expression: le soir n'implique pas, dans la pense du
lecteur, l'ide de tnbres tombant lentement sur l'enfer de glaces pour
ajouter encore  l'horreur de son silence. Il n'y a plus de nuit, car
l'interminable journe polaire luit depuis longtemps sur ce point dsol
de notre globe. Tellement dsol, tellement silencieux et morne, qu'il
semble appartenir  un autre monde,  une plante en voie de
dcomposition.

Mais comme la vigueur humaine est limite, comme les efforts des
matelots pendant cette journe ont t considrables, le petit quipage
s'installe pour prendre un repos mrit. Il fait grand jour, mais,
d'aprs les conventions de notre chronologie, et l'habitude vicieuse
d'ailleurs que nous avons de couper notre journe civile en deux fois
douze heures, c'est la nuit.

Le dner, plus que mdiocre, une fois absorb, on cause, et les marins
qui ne peuvent, malgr tout, concevoir l'importance du voyage ainsi
termin en pleine mer, sur un point que rien ne dtermine du moins 
leurs yeux, restent mornes et dconcerts.

N'tait la verve du Parisien, auquel Dumas donne la rplique,
l'entretien tomberait bientt au niveau du thermomtre qui marque en ce
moment -12.

--Enfin, conclut gravement le premier, nous voici en route pour les
grands boulevards, aprs avoir vu un certain nombre de pays
particulirement quelconques, notamment celui des engelures, des bombes
glaces, ou autres sorbets comestibles ou non.

--Et puis, reprend Dumas, nous sommes alls au ple Nord qui est un
endroit lointain, peu frquent des mathurins de tous pays, mme des
Marseillais...

T!... mon bon... a nous posera!

--L'embtement sera que nous ne pourrons pas dire comment que la chose
est faite, vu que le plus malin d'entre nous, sauf le capitaine, n'a t
fichu de rien apercevoir...

--Mais, rpond l'officier avec sa condescendance habituelle, la question
n'a-t-elle pas t assez souvent agite, pour que vous ne sachiez qu'il
n'y a en effet rien  voir.

Pas plus que vous je n'ai _vu_, dans l'acception banale du mot...

J'ai simplement trouv, puis atteint, avec votre concours, un point
jusqu'alors inaccessible  tout autre...

C'est l votre mrite et le mien.

Il y aurait maintenant des expriences fort intressantes  faire sur
la pesanteur, la pression atmosphrique, les mouvements de l'aiguille
aimante, etc...

Mais je manque de tout pour cela!

D'autres viendront aprs nous et rsoudront ces problmes.

--Faites excuse, capitaine, observe respectueusement le Parisien, vous
venez de parler de pesanteur; est-ce que les mmes corps n'auraient pas
le mme poids sur toute la terre?

--Comme la terre est plus renfle  l'quateur et plus aplatie au Ple,
un corps quelconque, le tien par exemple, doit tre plus lourd ici qu'
l'quateur.

--Faites excuse, je ne saisis pas bien...

--Grce  l'aplatissement fort notable du Ple, nous nous trouvons, par
le fait, plus prs du centre de la terre qui nous attire davantage.

Or, cette attraction, c'est la pesanteur.

Comme les corps s'attirent en raison inverse du carr des distances et
en raison directe des masses, tu pses d'autant plus que tu es plus prs
du centre d'attraction...

Tout cela est bien sec, bien abstrait, enferm dans une formule...
mais il n'y a pas d'autre moyen de l'noncer.

Enfin, une autre cause tendrait encore  augmenter notre poids...

Ici nous sommes immobiles, tandis qu' l'quateur nous participerions 
la vitesse de rotation trs considrable de la terre.

La force centrifuge combattant, bien que dans de faibles proportions,
la force d'attraction, notre poids devrait se trouver diminu d'autant.

--Excusez toujours, capitaine.

Mais, alors, sauf vot' respect, nous ne bougeons plus, ici, mme en
marchant, tandis que les gens de l'quateur se dplacent en restant
couchs.

--Par rapport  la terre, oui.

Tu sais que la terre accomplit sa rotation en vingt-quatre heures.

En pirouettant ainsi sur elle-mme, comme une toupie, elle communique 
ses diffrentes latitudes une vitesse galement diffrente, suivant la
position qu'elles occupent pour rapport  l'axe de rotation.

A l'quateur, la vitesse atteint  son maximum. Or, la terre ayant 
l'quateur quarante millions de mtres de circonfrence, un point
quelconque parcourra cette distance vertigineuse de quarante millions de
mtres, en vingt-quatre heures, c'est--dire avec une vitesse de quatre
cent soixante-quatre mtres par seconde.

Sous la latitude de Paris, c'est--dire par 48 50 13, le cercle
tant sensiblement moins grand, la distance parcourue diminue d'autant.
Elle n'est plus que de trois cent cinq mtres par seconde.

Au Ple mme, elle devient nulle.

Donc nous sommes immobiles par rapport aux habitants des zones
comprises entre l'quateur et le ple.

Tu as saisi, n'est-ce pas?

--Tant qu' peu prs, capitaine, et je vous remercie bien.

--Tu n'as plus rien  me demander.

--Oh! si, capitaine, bien des choses qui m'intresseraient d'autant plus
qu'elles seraient exprimes par vous.

Mais les camarades sont las!... archi-las!... Et je vois bien qu'ils
commencent  dormir, malgr ce failli soleil qui ne nous a pas lchs
d'une minute,  mesure que nous nous sommes avancs jusqu'ici.

--Rien d'tonnant  cela.

Tu sais pourtant qu'au Ple mme, le soleil se montre le jour de
l'quinoxe du printemps, c'est--dire le 23 mars.

Il apparat alors--sans tenir, bien entendu, compte de la
rfraction--coup en deux par l'horizon.

Il monte peu  peu en suivant des courbes allonges, et ne se couche
plus de six mois.

A l'quinoxe d'automne, c'est--dire le 22 septembre, son disque vient
de nouveau affleurer  l'horizon, puis il disparat pour six mois,
laissant la rgion plonge dans les tnbres affreuses de la nuit
polaire.

Mais,  ton tour, essaye de dormir.

Le temps nous presse... Je voudrais tre dj l-bas...

--Soyez tranquille, capitaine.

On va dormir ferme afin de souquer double.

Pas vrai, les autres.

Mais les autres, la fourrure rabattue sur le nez, font entendre un trio
de ronflements dont l'intensit montre que leur sommeil est profond et
en raison des fatigues endures.

Le capitaine lui, semble de fer. Accoud sur le petit appontement qui
termine le bateau  l'arrire, il assiste au lent dfil des heures,
rvant  la patrie absente, aux camarades perdus sur la banquise,  sa
victoire, aux formidables difficults du retour...




XI

     Aprs le retour.--La joie de Constant Guignard.--Du pain et point
     de dents.--Bientt on pourra dire des rentes et pas de
     pain.--Sinistres apprhensions.--Encore la tempte.--Sous les
     _iglous_.--Provisions voles.--Dsastres.--Punition exemplaire des
     larrons--Egorgement en masse.--Fuite de Pompon.--Famine.--Aprs
     avoir mang les chiens et leurs peaux, on attaque les harnais.--Au
     moment de mourir de faim.


Contre toute vraisemblance, et mme contre toute possibilit, le retour
du capitaine, de ses quatre hommes et de ses chiens s'opra sans
incidents notables.

La route fut horriblement pnible, naturellement, et les fatigues
crasantes.

Mais le temps aidant, et surtout l'infinie bonne volont des auxiliaires
 deux et quatre pieds, les difficults furent vaincues.

Du reste, malgr une parcimonie que le besoin rendait plus cruelle
encore, le stock de vivres allait s'affaiblissant  chaque repas. Et la
ration prleve pour l'alimentation des gens et des btes allgeait
d'autant le poids de l'embarcation redevenue traneau.

La petite expdition polaire avait mis un peu plus de cinq jours, soit
environ cent vingt  cent trente heures, pour atteindre le point o
thoriquement se trouve l'axe de la rotation de la terre. Elle effectua
son retour en six fois vingt-quatre heures, soit cent quarante-quatre
heures.

Elle rallia donc, le 7 mai,  quatre heures aprs-midi, le
quatre-vingt-huitime parallle, et le campement o se trouvait
l'quipage, aprs avoir travers la terrible banquise palocrystique une
seconde fois.

On devine la rception enthousiaste qui fut faite aux nouveaux
arrivants, comme si eux seuls s'taient couverts de gloire, avaient bien
mrit de la patrie et du monde savant; comme si la victoire
dfinitivement remporte tait leur oeuvre exclusivement.

En quelques mots mus, le capitaine remercia son brave quipage de cet
accueil rconfortant, rendit  chacun la justice qui lui tait due,
affirma qu'il n'tait ni plus ni moins difficile de pousser cinquante
lieues plus loin la marche en avant, que tous avaient galement
collabor  la dcouverte du Ple, et que tous par consquent devaient
participer aux honneurs et aux profits.

Un vivat retentissant accueille celle petite improvisation que tous ont
coute avec une dfrence affectueuse et une joie non dissimule.

Invalides et bien portants ont quitt la tente pour souhaiter la
bienvenue au chef qui, n'ayant pas vu ces pauvres camarades depuis onze
jours, est frapp des ravages occasionns par les privations et la
maladie.

Mais la joie est un puissant palliatif  bien des maux; et si les
figures sont blmes, les torses efflanqus et les chines courbes, les
yeux luisent, les bouches sourient, les coeurs battent.

En outre, comme vient de le dire incidemment le capitaine, il y aura
dornavant honneur et profits pour les membres de l'expdition franaise
au ple Nord.

Si un franc matelot du pays de France est sensible  l'honneur, il ne
ddaigne pas non plus la rtribution des services qu'il rend de tout
coeur, sans marchander.

Le capitaine de la _Gallia_ a promis jadis une haute paye  ceux qui
atteindraient d'abord le cercle polaire, puis le ple Nord lui-mme.
Cette rcompense, comme il vient d'tre dit, sera compte  tous,
indistinctement.

Et dame! les pauvres mathurins si durement prouvs sont dans
l'allgresse.

Constant Guignard  peine remis du scorbut, trane la patte, cligne des
yeux, et frotte ses mains pleines de nodosits.

--Cr matin... a me fait bnaise, de m' savoure un gentil morcieau
d'pain pour mes vieux jours, dit-il au Parisien qui, la bienvenue
souhaite, tourmente dj le gars normand.

--Du pain!... mais, malheureux... le scorbut t'a enlev au moins deux
douzaines de dents!...

--Voui!... voui!... blague donc, t, Parisien... si mon pain est trop
dur, j' l'mietterai dans du bre...

--Et tu licheras  anne faite  la sant du Ple, vieux poivrot.

--P'utt deux fois qu'eine!... le Ple... a sera mon ami...

Et... comme a... tu l'as vu, t...

--Comme je te vois.

--Et sa physolomie... dis voir un peu comment qu'all' est.

--Figure-toi une baleine qui ne bouge ni pieds ni pattes et sort 
mi-corps de l'eau...

--Bon!... aprs?

--Michel arrive... lui emmanche un coup de croc dans le flanc, a fait
p'ch!... ch!... ch!... et a corne que a empoisonne  cent brasses...

--Et pis aprs?...

--La baleine ou le Ple, comme tu voudras, s'emplit d'eau, coule et puis
plus rien... fini...

--Qu que tu m'dis l, t?... Michel a tu le ple Nord?...

--Paratrait, puisque t'hrites de lui...

--Du Ple?...

--Dame!... ta haute paye... ta retraite... ta solde de rentier... ton
pain... ton bre...

Tout a, mon vieux lascar, c'est l'hritage de ce pauvre dfunt Ple
expropri par nous de son domaine, et sabord comme un vieux patachon
d'eau sale.

D'mande plutt  Michel s'il ne l'a pas embroch, et raide!

... Pendant ce colloque raliste qui peut  peine drider les malades
retombs dj dans leur atonie, le second, Berchou, aprs avoir remis le
commandement au capitaine, lui rend compte de la situation.

Cette situation, dj bien prcaire lors du dpart de l'officier pour le
Ple, s'est encore empire. Aujourd'hui elle est absolument dplorable.

Bien qu'il et pris ds le dbut l'initiative d'un rationnement
rigoureux, surtout pour des hommes puiss, le stock de vivres a diminu
d'une faon alarmante.

Aujourd'hui qu'il faut continuer  servir aux malades la ration entire,
la famine se dresse menaante  trs courte chance.

--Mais la chasse... la pche... observe le capitaine horriblement
inquiet.

--Nulle!... compltement nulle, rpond Berchou.

Nous avons cru, sur la foi de relations offrant toutes les garanties
d'authenticit, que les abords de la rgion polaire fourmillaient de
gibiers aquatiques ou ariens.

C'est le dsert, capitaine!...

Le dsert, ou plutt l'enfer de glaces.

Malgr sa patience et son habilet de sauvage, Ogiouk n'a rien
captur.

Les chasseurs, notamment le docteur, n'ont relev aucune trace, et rien
ne nous arrive des rgions mridionales, malgr l'lvation de la
temprature.

Capitaine, je suis inquiet... bien inquiet.

Non pas pour moi, vous le savez; ni mme pour nos pauvres marins dont
la rsignation est sublime...

Mais songez donc, si aprs une russite aussi splendide, vous alliez ne
pas pouvoir profiter de la victoire!

Si nous allions mourir ici... btement... faute de quelques milliers
de rations, sans qu'on sache l-bas que vous avez vaincu l'Allemand...
que les couleurs ont flott au Ple!...

--Nous n'en sommes pas encore l, mon brave Berchou, rpond le capitaine
mu de cette hroque abngation.

L'essentiel est de tenir jusqu'au dgel qui ne peut tarder et alors
avec les premires chaleurs afflueront les gibiers de toute sorte.

Pense donc, nous sommes dans six heures au 8 mai!

--Le ciel vous entende, et nous prenne en piti, capitaine!

       *       *       *       *       *

Ds le lendemain, les esprances du commandant de la _Gallia_ reurent
un dmenti formel.

Pour la premire fois depuis longtemps le baromtre subit une lente et
continuelle dpression. Le vent du Sud commence  s'lever; le vent
maudit des neiges et des frimas, et le ciel peu  peu se couvre de gros
nuages bas, gris, floconneux.

Pendant vingt heures la baisse baromtrique est telle, que la pression
n'est plus que de 72!

Bientt le vent souffle avec une furie sans gale et la neige tombe en
tourbillons pais, serrs, aveuglants. Subitement, le jour est devenu
terne, blafard.

Du reste la neige s'abat avec une telle surabondance, qu'on ne voit plus
 quatre mtres de soi.

Ds le premier moment, la tente, emporte par une rafale, disparat
derrire cette espce de plaque en verre dpoli qui entoure les
malheureux explorateurs.

Les voil sans abri pour les malades qui frissonnent sous l'averse
glace, et se blottissent dans leurs sacs.

Le traneau sur lequel est rest amarr le bateau qui a port les cinq
hommes au Ple est culbut, puis mis en pices sur les roches de glace.

Il faut au plus vite, sous les ordres et d'aprs les plans d'Ogiouk,
lever  la hte une hutte de neige, un _iglou_, comme disent les
sauvages groenlandais.

C'est une sorte de hutte hmisphrique, trs surabaisse, perce d'un
trou par lequel on se glisse  quatre pattes dans l'intrieur.

Que de peines, de travaux, de fatigues et de mcomptes pour lever
seulement deux iglous dans lesquels s'engouffrent ple-mle, harasss,
courbaturs, mourant de soif et de faim, les hommes et les chiens.

Dumas a repris ses fonctions de chef de cuisine, au grand regret de
Courapied, dit Marche--Terre, fortement souponn de s'engraisser aux
dpens de l'ordinaire.

Le brave Provenal se multiplie, installe une lampe  alcool
heureusement chappe au dsastre, emplit de neige le digesteur, prpare
le caf, popote un rata soign pour les malades, songe ensuite aux
hommes valides, puis  lui-mme.

On est trs mal sous l'abri tutlaire de l'iglou. La lampe,
l'entassement des gens et des btes y dveloppe une temprature chaude,
nauseuse, presque irrespirable.

Mais nul ne se plaint. Trop heureux d'tre  couvert.

On ramasse les provisions enfouies sous la neige par le cyclone. Les
chiens, guids par leur odorat, en ont malheureusement trouv la majeure
partie, et dvor le plus clair de la rserve avec leur avidit
gloutonne de btes toujours inassouvies.

Il est trop tard pour rcriminer, mais les matelots furieux jettent des
regards de cannibales sur leurs camarades  quatre pattes jadis choys,
caresss, dorlots comme des enfants.

Au dehors, l'ouragan fait rage sans qu'on puisse en prsager la fin.

La rgion polaire mnage aux explorateurs de ces transformations
d'autant plus cruelles qu'elles sont inattendues, et ramnent
brutalement l'hiver arctique avec ses rigueurs, alors que l'poque de
l'anne, la clmence relative de la temprature semblent faire prsager
le printemps.

Cette troisime tempte de neige infiniment plus violente que celles
dont ils ont prcdemment subi l'assaut, dure huit jours entiers, sans
un moment de rmission, c'est--dire jusqu'au 18 mai.

Le jour anniversaire de leur dpart de France devait, dans la pense de
chacun, donner lieu  une petite fte en rapport avec la modicit de
leurs moyens. Ce jour,--le 13 mai--amena une fatale dcouverte.

Les chiens, mis en got par leur premier larcin, se sont ingnis,
depuis ce moment, avec leur flair et leur adresse d'animaux aux trois
quarts sauvages,  renouveler leur bombance.

Ils ont merveilleusement russi, en ce sens qu'aprs avoir trouv le
stock aux provisions, ils ont rong les caisses, ventr les ballots,
gaspill autant qu'ils ont consomm, mais avec une telle ruse, une telle
entente du pillage, une telle sournoiserie, qu'on se demande s'ils n'ont
pas t aids ou guids par quelqu'un.

Mais non! chacun parmi les membres du vaillant quipage est incapable
d'une telle flonie. On meurt de faim bravement, dignement, sans une
plainte, mais nul ne songe  prolonger sa vie aux dpens de celle du
camarade.

Cependant,... et Ogiouk!... lui qui en sa qualit de sauvage n'a pas les
mmes motifs d'abngation que les Franais.

Ogiouk est gras, luisant, bouffi de bien-tre et de sant. En outre, le
jour de la dcouverte du pillage il empoisonne l'alcool.

On lui demande s'il a faim. Pour la premire fois peut-tre il rpond
que non. S'il a soif, il rpond:

--Tout  l'heure, j'aurais _encore_ soif!

Plus de doute! Il s'empiffre de solide et de liquide aux dpens des
malheureux qui mnagent avec une douloureuse parcimonie les dernires
bribes de leur approvisionnement.

Sans penser  mal, Ogiouk avoue qu'il a bu et mang  sa soif comme 
sa faim, et, sans avoir aucunement conscience de sa mauvaise action,
dclare qu'il n'a jamais si bien vcu.

En dix jours, son estomac groenlandais, et les dix-neuf estomacs non
moins groenlandais des chiens ont absorb le plus clair des vivres!

Une preuve cependant qu'Ogiouk est moins inconscient qu'il ne voudrait
peut-tre le faire croire, c'est que les ballots et les caisses
rgulirement empils sous une des chaloupes, n'ont pas t en apparence
drangs. Les ouvertures faites par la dent des chiens se trouvent
habilement dissimules par des lambeaux de fourrures et de prlarts, des
effets hors d'usage, des botes  munitions, de faon  ce que l'amas
conserve  peu prs son aspect extrieur habituel.

Il devient presque vident que l'homme et les chiens sont complices.

Qu'il y ait ou non connivence, la catastrophe n'en est pas moins
irrparable.

Aussi, quel triste anniversaire, au lieu du petit et bien maigre
festival attendu.

En consquence, comme il devenait impossible de nourrir les chiens, il
fallut se rsoudre  un pnible sacrifice, auquel les services qu'on
tait en droit d'attendre pour l'avenir des pauvres btes et l'amiti
qu'on leur portait, malgr tout, enlevait toute ide de reprsailles.

Les vingt chiens furent condamns  mort et excuts par Dumas qui les
saigna  blanc avec le coutelas professionnel.

Non pas tous, pourtant, car un seul chappa provisoirement au massacre
ordonn par la plus cruelle ncessit.

On se demande sans doute pourquoi l'homonyme du grand Tartarin se servit
de son tranche-lard et non pas de la carabine, et pourquoi on gorgeait
comme des porcs et des moutons ces bons serviteurs, au lieu de les
fusiller.

L'ordre du docteur tait formel.

Comme on manquait de sang de phoque tout frais pour les scorbutiques et
comme la condamnation des chiens allait faire couler une grande quantit
de ce liquide plus prcieux que la plupart des remdes, il fut convenu
que tous les malades sans exception, convalescents, gravement ou
lgrement atteints, se gorgeraient de sang tout chaud.

Nul ne fit d'ailleurs d'observation, tant la fin terrible du pauvre
Fritz, prsente  tous les esprits, suffit  triompher des rpugnances.

Plume-au-Vent, ancien capitaine des chiens, n'avait pu assister au
massacre de ses subordonns et amis, dont quelques-uns, on s'en
souvient, taient devenus de vritables chiens savants  une poque plus
heureuse.

Il s'enfuit  travers la neige pour ne pas entendre les hurlements
pouvantables des pauvres btes, et assister  l'agonie de ses favoris:
Blisaire, Cabos, Ramonat et Pompon.

Quand il revint, Dumas rouge comme un des excuteurs de la Villette,
venait de saisir Pompon qui, au lieu de rsister, vagissait
plaintivement, comme un enfant.

Le Parisien  cette vue ne put retenir une grosse larme et s'cria:

--Tonnerre de Dieu! je croyais le carnage fini!...

Dumas... matelot... laisse-le aller... un moment... veux-tu?

--Eh!... Pcar! je ne demande pas mieux...

Si tu savais comme a me avire de ouriner ces pauvres innocents...

Pompon chappe  son bourreau, s'lance dans les bras du Parisien qui
s'enfuit de nouveau, emportant l'animal pouvant par le meurtre de ses
congnres, et poursuivi par l'odeur de leur sang coagul  sa fourrure.

Arriv  une centaine de mtres du campement, Plume-au-Vent s'arrte au
milieu de tourbillons de neige, dpose le chien sur le blanc tapis qui
va s'paississant, et dit  l'animal, comme s'il pouvait le comprendre:

--Tu sais, mon pauv' vieux, y a pus d'amis...

T'as chapard avec tes copains les vivres de campagne, et c'est un
crime puni de mort.

Y z'ont dj saut le pas... Si tu veux viter qu'y t'en arrive
autant, faut te cavaler, et raide!

T'es malin comme un singe, dbrouillard comme personne, la glace est
ton pays... file!...

Et surtout ne reviens jamais du ct de chez nous, si tu tiens pas 
tre boulott.

Il dit, embrasse Pompon sur son museau noir et luisant comme une truffe,
tend le bras, et lui montrant d'un grand geste l'horizon satur de
neige, s'crie:

--Allez!... Pompon... allez!...

[Illustration: Il dit: Allez!... Pompon... allez!]

Contre toute prvision, l'animal, parti en hurlant lugubrement, n'tait
pas revenu  la date du 18 mai.

En revanche, ses congnres, dpouills, vids et exposs  la gele,
servaient  l'alimentation gnrale. Il n'est pas jusqu' leurs
intestins qui n'eussent t mis de ct, en prvision de disettes plus
cruelles encore, o tout fait ventre, o l'homme abruti par la faim se
repat des substances les plus rpugnantes et les plus incohrentes.

Ce moment est bien prs d'arriver, car, en dpit du rationnement le plus
svre, de la parcimonie la plus minutieuse, les vivres touchent  leur
fin.

Voici quel est d'ailleurs l'ordinaire des matelots tenus blottis sous
l'abri ftide et suffoquant des iglous, ou huttes de neige.

Le matin, th ou caf sans sucre. Ogiouk et les chiens s'en sont gavs
et il n'en reste plus. Deux cents grammes par homme de viande de chien 
moiti crue, et cinq centilitres d'eau-de-vie ou de rhum dans un quart
d'eau chaude.

Ni biscuit, ni pemmican. Tout a t goulument dvor.

A midi, deux cents grammes de chien bouilli pour donner l'illusion d'un
potage, et un peu de graisse de phoque avale toute chaude, avec une
pince de sel. C'est pour faire du carbone, comme on disait jadis en
plaisantant, et mnager la provision de spiritueux.

Le soir, deux cents grammes de chien--pour varier--caf, plus cinq
centilitres de rhum ou d'eau-de-vie, dans un quart de litre d'eau
chaude.

On se couche aprs ce misrable repas et on dort comme l'on peut, la
faim au ventre, avec un dmenti formel au proverbe: Qui dort dne.

Les chiens, affreusement maigres depuis le rationnement, ne pesaient
plus qu'un poids drisoire,  peine vingt kilogrammes avec la peau et
les os. Tout au plus si l'on trouvait sur leur pauvre carcasse dix
kilogrammes de chair nette.

Malgr toute l'conomie possible, il en tait dvor plus d'un par jour.

Les plus affams parmi les matelots, o il y avait de gros mangeurs,
s'offraient un supplment de ration en avalant les boyaux dont l'odeur
soulevait le coeur aux plus dlicats.

Ajoutez la promiscuit avec des malades, l'entassement sous des huttes
trop troites, l'impossibilit presque absolue de renouveler l'air, et
vous aurez  peine l'ide du sort des malheureux qui se tordent, la faim
au ventre, sous la rafale.

Le 18 mai la tempte s'apaisa peu  peu. Mais l'ouragan a sem sur les
vieilles glaces une telle quantit de neige, que les infortuns Franais
se trouvent bloqus sous leurs iglous sans savoir de quel ct se
diriger, ni comment sortir de l'amoncellement sous lequel tout
disparat.

Du reste, o aller, que tenter, alors que la famine assige le ftide
logis, que les provisions sont puises, que les moyens de transport
font absolument dfaut.

Le 19, le 20, le 21 et le 22 mai se passent dans un tat d'angoisse
morne, de rsignation hbte qui des malades gagne les plus valides.

En dpit de tout, le capitaine espre encore. Non pas l'intervention
d'un secours tranger, car il est impossible que des Esquimaux viennent
en pareil lieu. Mais il compte sur l'arrive prochaine, formelle, de la
saison chaude qui permettra une rapide envole des hommes en bonne
sant vers les lieux o doivent se rencontrer les gibiers polaires.

Alors le ravitaillement sera possible, ainsi que la mise en marche de la
chaloupe reste en dtresse  une distance minime, on s'en souvient.

Le 23 mai, la temprature est encore  -10, et la neige reste
pulvrulente s'envole au moindre souffle d'air.

Le 24, trois hommes, chauffs par l'usage exclusif de la viande de
chien, sont atteints de dysenterie.

Les scorbutiques ne vont ni mieux ni plus mal. Mais leur faiblesse est
extrme.

Le 25, on partage le dernier chien! Le 26, on furte partout  la
recherche des bribes qui tranent sur le sol des iglous. Rogatons de
tripes, morceaux de tendons avals sans mcher, raclures d'os, etc...

Le 27, la temprature augmente brusquement. Le thermomtre est  -3. La
glace craque partout, la neige se prend et mollit. On boit des grogs et
les plus affams commencent  attaquer les peaux de chiens. Le poil est
racl avec un couteau, et la peau est mise dans le digesteur avec de
l'eau. Le cuir,  peine ramolli par deux heures d'bullition, est
grignot en lanires. Pour mnager l'alcool, on se rsout bientt  les
manger crues.

Le 28 mai, temprature  0. Mais il n'y a plus ni th ni caf.

Le docteur distribue  chaque homme une cuillere de glycrine aprs
chaque repas!...

Le 29, on voit passer une mouette, et l'on entend ppier un vol de
bruants des neiges.

Les peaux de chiens sont dvores... Il y a encore les attelages en
cuir de phoque...

Les hommes, puiss par cette lutte sans merci contre l'atroce famine,
peuvent  peine se mouvoir.

Ples, hagards, les yeux flambants de fivre, les lvres violettes,
fendilles, suintant le sang, on dirait autant de spectres... de damns
errant sur l'enfer de glaces.

Dsespr, le capitaine interroge l'horizon, cherchant de l'oeil un
vol de canards, la silhouette balourde d'un ours, la masse fruste d'un
phoque s'battant sur la glace.

Le dgel continue. L'eau ruisselle de tous cts. Les iglous vont tre
inhabitables.

Dumas, Plume-au-Vent et Itourria, les plus robustes de tous, partent en
dcouverte et reviennent bredouille aprs une course de six heures.

Ils se restaurent avec la moiti d'un harnais!... une tige de botte, et
deux cuilleres de glycrine.

--Bah! dit le Parisien, qui se tient  peine debout, on repiquera
demain.

Le 30, au lieu de repiquer, le pauvre garon a la fivre, Dumas aussi,
et le camarade galement.

Il n'y a plus un homme valide! Le docteur, par devoir professionnel, se
trane prs des malades... Le capitaine se prodigue  tous, distribuant
les derniers dbris de choses sans nom qu'on avale machinalement, avec
la gloutonnerie de la brute, et qu'il a eu l'hrosme de mnager, au
dtriment de sa sant, peut-tre de sa vie.

Le 31 mai, ceux qui ont encore conserv une lueur d'espoir perdent toute
confiance. Les outranciers de cette lutte suprme sentent que tout est
fini.

Ils se couchent avec une rsignation farouche, et attendent
intrpidement la mort, sans un mot de rcrimination, sans une plainte.




XII

     Bruit trange.--Manqu!--Pompon.--Chien gras et matelots
     maigres.--Dcouverte stupfiante.--Ce que le Parisien appelle une
     carrire  viande.--A quoi Pompon a employ ses loisirs.--Le
     premier pot-au-feu.--Enfouis dans les stratifications
     palocrystiques.--Les stellres.--Espce teinte.--La drive.--En
     vue du cap Tchliouskine.--Ovations.--_Gallia victrix!_


Le 31 mai, le dgel continue avec intensit. Le thermomtre est  +2. Le
soleil est radieux, l'azur du ciel splendide. Les hommes, prostrs
douloureusement sous les iglous suintants et prs de s'effondrer,
mchonnent leurs fourrures et apparaissent tout hves, la peau noirtre,
charbonne, laissant deviner les os du squelette.

Les malades ne font plus que haleter, rongs de fivre, et occups
machinalement  recueillir, avec leurs lvres tumfies, l'eau douce qui
suinte le long de la paroi de l'iglou.

Leurs souffrances paraissent infiniment moins vives que celles des plus
valides terrasss en pleine vigueur par la famine.

Un souffle rauque, multiple, entrecoup comme celui qu'on entend dans
les ambulances ou les salles d'hpital, et qu'un gmissement traverse
parfois, emplit les huttes croulantes.

Pour quelques-uns, l'agonie va commencer.

... Est-ce une illusion, un de ces bruits factices produits par la
fivre?... Il semble au capitaine allong la tte au soleil, au dehors
de l'iglou, qu'il entend, au loin, comme un hurlement affaibli par
l'loignement.

Un fauve... peut-tre un ours!

Il n'y a pas d'erreur possible. Le bruit se rapproche, accompagn d'un
galop rendu perceptible par la sonorit de la glace.

Le capitaine affaibli, se soutenant  peine, se lve en trbuchant et
crie d'une voix rauque:

--Alerte!... aux armes!...

Le hurlement retentit plus prs encore et frappe l'oreille de Dumas, qui
saisit sa carabine.

Le lieutenant Vasseur et le Parisien avec un des Basques s'arment aussi,
galvaniss par l'approche de cet animal, qui vient s'offrir  leurs
coups.

Et chose, tonnante, montrant quels prodigieux ressorts possde la
machine humaine, combien aussi est puissante la raction du moral sur le
physique, ces hommes, qui tout  l'heure pouvaient  peine se tenir
debout, s'lancent hors de l'iglou, l'arme en arrt, prts  faire feu.

Au lieu d'un ours, ils aperoivent, courant perdument, un quadrupde de
moyenne taille, plutt petit que gros, singulirement agile, et d'une
couleur brune qui tranche fortement sur la neige aux trois quarts
fondue.

L'animal se dirige vers les iglous en continuant ses cris, comparables 
ceux d'un chien courant qui donne de la voix sur une piste.

A deux cents mtres environ, Dumas ajuste et fait feu.

Pour la premire fois l'infaillible tireur, extnu par l'effroyable
jene et bris par la fivre, manque son but.

La balle frappe non loin de l'animal et fait voler un clat de glace.

Le lieutenant met en joue  son tour et manque galement la bte qui
pousse un long hurlement, et accourt de plus belle, en dpit des balles
qui sifflent prs d'elle et des coups de feu qui retentissent.

Dumas recharge son arme en un clin d'oeil et jure, furieux de sa
maladresse.

Mais le Parisien, dont la figure prend en un moment une expression
d'tonnement et de joie indicibles, relve la carabine et s'crie:

--Pompon!... mon pauvre chien...

A ce mot profr, par une voix bien connue, l'animal qui n'est plus qu'
une centaine de mtres s'lance, franchit en quelques bonds flaques et
fondrires, accourt, jappant, perdu, la langue pendante, fou de joie et
se jette sur son ancien matre qu'il touffe de caresses.

--Pompon!... mon toutou!... ma bonne bte, c'est donc toi, dit le jeune
homme qui rit et pleure tout  la fois, pendant que le chien, jappant
toujours, sautille de l'un  l'autre, puis retourne  son matre.

--Pcar! grogne Dumas attendri, quelle fichue ide il a eue de
revenir, le pauvre...

J'aurais mieux aim un ours... Parce qu'un ours, il pse huit cents
kilos... et que ce moueron... il ne pse pas cinquante livres...

Et puis, a va me avirer de le tuer...

--Tuer Pompon!... jamais de la vie, s'crie Plume-au-Vent indign en
saisissant le chien qui se blottit dans ses bras et lui lche la figure.

--Il y a des malades qui agonisent, reprend doucement Dumas...

--Mais tu ne vois donc pas que Pompon est gras  lard...

--Oh! si... reprend le cuisinier d'un ton plein, de commisration.

Trop gras, le pauvret!...

--S'il est si gras que a, aprs nous avoir quitts depuis tantt
dix-sept jours, c'est qu'il a mang.

--Cela me parat juste, interrompt le lieutenant.

--Et s'il a mang plus qu' sa faim pour tre en pareil tat, reprend le
Parisien, c'est qu'il a trouv des vivres, ou qu'on lui en a donn.

Le capitaine s'est approch pendant ce rapide colloque, aussi vite que
le lui permettaient ses jambes dbilites par un jene atroce.

--Tu as raison, garon, dit-il  Plume-au-Vent.

Et ton chien, guid par son instinct et son amiti, n'est certainement
pas revenu sans motif.

Qui sait s'il ne nous apporte pas le salut!

Cependant, le chien aprs avoir quitablement rparti ses caresses entre
ses amis, pntre dans les iglous, flaire les sacs, cherche, furette
partout et ressort aussitt.

--Il s'assure que personne ne manque  l'appel, continue Plume-au-Vent.

Sa ronde finie, le chien semble rflchir, puis voyant que son matre ne
lui donne pas une de ces petites friandises dont il tait si gnreux,
mme au temps de la plus dure dtresse, prend son parti.

Il s'assied gravement sur son derrire, et pousse les deux ou trois cris
qu'il lanait quand on lui demandait s'il avait faim.

--Ouap!... ouap!...

Puis aprs cette pantomime que le Parisien croit comprendre,
l'intelligent animal enfile rsolument la piste suivie pour venir aux
iglous, et se retourne frquemment pour voir si on l'accompagne.

--Lieutenant Vasseur, prenez avec vous Jean Itourria, Dumas et le
Parisien, et suivez le chien...

--A vos ordres, capitaine, et puissions-nous revenir avec des secours.

En route, camarades!

--Attendez encore un moment, reprend le capitaine qui, malgr sa
prostration, conserve un sang-froid surprenant.

Emmenez le dernier traneau, et chargez-le avec une fourrure, un sac 
dormir, vos armes, le digesteur qui nous est inutile faute de
combustible, une hache, une scie et un couteau  glace.

Chaussez vos bottes esquimaudes indispensables par ce temps de dgel,
et partagez ce qui reste de tabac.

Maintenant, une bonne poigne de main.

Partez, mes amis, et n'oubliez pas que vous avez notre vie entre vos
mains.

Le chien qui prcde la petite troupe, gambade et tient la tte. Il
s'avance vers le Nord-Est, sans dvier d'une ligne et en suivant
imperturbablement sa piste qui apparat par place sur la neige  demi
fondue.

Alors surtout les quatre compagnons constatent combien le capitaine a eu
raison de leur faire emmener le traneau qui ne pse rien, ne retarde en
aucune faon leur marche et transporte un matriel indispensable, sous
le fardeau duquel et succomb leur faiblesse.

La plus lgre impulsion suffit  le faire avancer, car la voie est
presque horizontale et assez praticable. Bien plus, quand l'un d'eux est
fatigu, il peut, sans ajouter une surcharge notable, monter sur le
traneau, se reposer  l'aise, et rcuprer de nouvelles forces.

Du Nord-Est, leur direction se modifie bientt pour obliquer vers le
Nord. Puis le chien, de plus en plus joyeux  mesure que le chemin
parcouru augmente, se dirige franchement vers des collines de glace
marquant le rebord occidental de la banquise palocrystique.

Du reste, il n'y a pas d'erreur possible, tant les floebergs vert clair
de la vieille muraille de glace tranchent avec les hummocks de formation
plus rcente, et presque incolores.

Les quatre compagnons marchent depuis six heures et n'avancent plus
qu'au prix d'efforts surhumains.

--Courage! semble leur crier le chien qui hte le pas, va en avant,
revient en galopant et aboie comme pour les stimuler.

--O diable! nous mne-t-il? ne cessent de rpter le lieutenant, le
Basque et le Provenal.

--L o il y a de quoi boulotter, soyez-en certains, rpond
invariablement le Parisien.

Rappelez-vous comme il a eu tt fait le tour de nos cabanes de neige,
puis repiqu vers son mystrieux garde-manger, en voyant qu'il n'y avait
rien  regratter chez nous.

C'est un malin, que mon camarade Pompon.

Brusquement le chien qui vient de s'engager dans un sentier abrupt,
impraticable au traneau, disparat entre des amas rocheux de glace
bizarrement superposs.

Il revient bientt tenant dans sa gueule un morceau d'une substance
bruntre, irrgulire, compacte, semblable  un copeau et dans laquelle
sont profondment implants ses crocs.

Plume-au-Vent s'empare de l'objet, en casse un fragment, sans
difficult, le porte  sa bouche, le croque, et s'crie avec un
intraduisible mouvement de stupeur comique:

--Mais cent douzaines de ptards de Brest... c'est de la viande
gele!...

--Pas possible!

--Gotez plutt, lieutenant, et toi aussi, cuisinier, et dis-moi si
c'est pas l de la vraie bidoche, comme celle que nous conservions
l'hiver.

--Ma parole, c'est vrai! s'crie le lieutenant tout joyeux.

--Bon pour la marmite! opine gravement Dumas.

--Et mme tout cru!... apprt  la glace, renchrit le Basque, la joue
dilate par un morceau qu'il broie avec dlices.

--Brave toutou! qui nous conduit  sa soute aux vivres! reprend
Plume-au-Vent attendri.

Pompon, voyant le bon accueil fait par ses amis  ce premier morceau,
est retourn. Ceux-ci lui embotent le pas et arrivent bientt  une
fissure profonde qui lzarde la base d'un floeberg colossal.

Le chien, occup  gratter avec ses pattes la neige  demi fondue mle
 la glace, retrouve une ouverture circulaire, large comme un tonneau,
s'y engage, gratte de plus belle, et revient avec un nouveau bloc
tellement gros qu'il peut  peine le traner.

--Diable m'emporte! s'crie joyeusement le Parisien, c'est une mine de
viande, une carrire de Liebig... un Frigorifique  l'tat de nature.

Le lieutenant, arm d'un couteau  glace, et Dumas d'une hache,
dcouvrent le bord de la fissure, reconnaissent qu'elle s'tend sur un
espace de plus de cent mtres, et que la mme substance brune, cassante,
 contexture de fibre musculaire, et surtout  saveur exquise de viande
l'emplit sur une profondeur considrable.

Tout en travaillant, ils croquent  belles dents cette chair durcie par
le froid, mais qui se ramollit trs vite  la chaleur de la bouche et
n'est pas coriace comme on pourrait le croire.

--Si nous faisions cuire un pot-au-feu, propose le Parisien la bouche
pleine.

--Pas d'alcool! interrompit Dumas qui mastique avec fureur.

--Mais il y a l des tonnes de graisse! qui empche d'alimenter la lampe
avec cette graisse dans laquelle il n'y a qu' planter, en guise de
mche, quelques pinces du poil de nos fourrures?

--Faites bouillir le pot-au-feu si bon vous semble, dit le lieutenant,
mais chargeons au plus vite le traneau, et retournons en hte l-bas,
prs des camarades qui meurent de faim.

--Une ide, lieutenant, propose le Parisien.

Comme nous voici dj retaps  peu prs, surtout quand nous aurons
sirot chacun un quart de cette belle huile qui commence  couler, si
nous mettions le pot-au-feu sur le traneau, de faon  procurer en
arrivant aux camarades la soupe et la bidoche toutes chaudes et prtes 
tre boulottes.

--Adopt! rpond l'officier qui empile sur le traneau des blocs de
viande et de suif concrts.

La restauration des hommes, le chargement du vhicule n'ont pas dur une
heure.

Le lieutenant demande aux marins s'ils se sentent assez forts pour
retourner au campement sans prendre de repos.

Fatigus!... Allons donc!... ils sont bien repus, la _carrire de
viande_ leur semble inpuisable, la joie d'une semblable trouvaille,
l'intervention merveilleuse de Pompon, tout cela, comme le dit le
Parisien, leur a si bien remis le coeur  l'paule qu'ils ne demandent
qu' partir.

Les voici bientt en route, poussant vivement le traneau charg  en
craquer de viande glace, et sur lequel trne, comme une divinit, le
digesteur chauff  la graisse et embaumant le pot-au-feu.

[Illustration: Les voici en route poussant le traneau...]

Tout en cheminant, ils cassent un morceau de chair, le sucent et le
grignotent avec la sensualit de gens qui vivent depuis si longtemps
avec la fringale au ventre, et se livrent aux commentaires les plus
extravagants sur l'origine de cette trouvaille en elle-mme
invraisemblable.

Ils arrivent aux iglous aprs une course ininterrompue de douze heures,
poumonns, tremps de sueur,  bout de force, mais radieux comme il
convient  des hommes apportant le salut  des frres d'infortune.

Il est temps, d'ailleurs, grand temps. Quelques heures plus tard, de
nouveaux et cruels vides creusaient les rangs de l'quipage.

Les malades n'ont plus que le souffle, et quelques-uns, parmi ceux que
le scorbut n'a pas atteints, dlirent.

La faim est une maladie qui, fort heureusement, gurit trs vite, et son
unique remde opre instantanment.

Le Parisien a mis une ide vraiment triomphante, en profitant du retour
pour faire bouillir le digesteur plein de viande et de neige.

Le potage n'a ni sel ni condiments, mais il embaume l'osmazme, comme
l'affirme le docteur en humant le bouillon dont la saveur dlicieuse
emplit les huttes.

Ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, les affams rclament les
aliments avec une avidit qui leur serait fatale si on leur obissait.

Mais le docteur, qui, lui aussi, renat  la vie, rglemente la
distribution, afin de ne pas surcharger ces estomacs dbilits par un
long jene, et empcher des congestions mortelles.

Au potage dos convenablement, succde la viande administre par rations
successives; puis un sommeil bienfaisant, accompagn d'un peu de
moiteur, engourdit pour quelques heures et les affams et leur
pourvoyeurs reints.

Quelques abois retentissants veillent l'quipage. Pompon est l,
triomphateur modeste et affectueux, rclamant pour le service rendu 
ses matres une simple caresse, un mot d'amiti.

Jusqu'alors, nul n'a compris, dans l'incohrence de la fivre et la
souffrance atroce de la faim, comment et pourquoi le lieutenant Vasseur,
Jean Itourria, Dumas et Plume-au-Vent, partis aux trois quarts morts,
avec Pompon pour guide, revenaient avec vingt-cinq litres de bouillon,
dix livres de viande cuite, et cent cinquante kilos de chair conserve
par le froid.

On a aval comme des animaux qui se repaissent, sans mme entendre les
explications de Plume-au-Vent, l'incorrigible bavard qui parle de viande
fossile, de mine de viande, et embrouille la question au point de la
rendre absolument incomprhensible.

Le lieutenant, plus ferr en manoeuvre qu'en histoire naturelle,
constate simplement le rsultat, et affirme qu'il y a l-bas, dans
l'paisseur de la banquise, de la viande glace pour nourrir un millier
d'hommes pendant un an.

Le capitaine et le docteur, trop faibles encore pour examiner les
chantillons rapports, se contentent de sourire aux propos inous tenus
par le Parisien aux matelots, notamment  Nick dit Bigorneau, Courapied
dit Marche--Terre et Constant Guignard.

Grce  l'instinct et  l'attachement de Pompon, l'abondance est revenue
au misrable logis. L'expdition est abondamment pourvue de viande et de
graisse; avec cela, on vit confortablement.

Quant au pourquoi et au comment de ce prodige, peut-tre pourra-t-on
l'expliquer scientifiquement aussitt qu'on aura ralli la mine de
viande.

Trente-six heures aprs, tout le monde tait sur pied, mme les
scorbutiques.

Par un temps superbe, une temprature de +2 qui semble un printemps 
des gens ayant support -50, il fait bon cheminer sur une glace  peu
prs unie, vers la mystrieuse rserve que les propos des quatre
visiteurs reprsentent comme inpuisable.

Les iglous, ou plutt les ruines croulantes et ruisselantes indiquant 
peine la place o fut le campement, sont dfinitivement abandonns et,
l'quipage tout entier s'avance, prcd de Pompon, tout fier de ses
attributions de guide.

Les moins vigoureux sont couchs dans l'embarcation hisse sur le
traneau. Les plus solides poussent le vhicule qui glisse au milieu des
flaques et sur les rsidus de neige en fusion.

Un peu de gat semble revenue aux pauvres matelots si rudement
prouvs, car la famine est vaincue et l'esprance d'un lendemain assur
fait clore comme un vague sourire sur ces visages que l'horrible
scorbut et les tortures de la faim ont rendus mconnaissables.

De vrais squelettes ambulants, avec leur peau jauntre, parchemine,
colle aux os, leurs nez pincs, exsangues, et leurs bouches encore
contractes par un rictus d'agonie.

N'taient leurs yeux aux paupires fltries, charbonnes, luisant comme
des escarboucles au fond des orbites, on dirait une procession macabre
de fantmes d'explorateurs polaires, de damns errant sans trve 
travers l'enfer de glace.

Le traneau pouss d'une part, tiraill de l'autre avec des ceintures de
flanelle en guise de bricole,--les harnais en cuir de phoque ont t
dvors--avance cahin-caha, sans trop d'embardes, avec son chargement.

Une halte rparatrice de deux heures, un morceau de viande  moiti
cuite, un quart de bouillon, et, friandise fort apprcie, une vaste
lampe de graisse  l'tat d'huile, amnent sur toutes ces faces de
carme une expression de joyeuse humeur.

Il suffit de dix heures pour conduire, avec le traneau, le matriel et
les malades au colossal et mystrieux garde-manger dnomm par le
Parisien la carrire  viande.

Une nouvelle et plus complte inspection prouve que non seulement les
premiers visiteurs n'ont pas exagr la richesse de cet trange
gisement, mais encore que leur valuation est bien au-dessous de la
vrit. Deux ou trois lzardes, longues de cent mtres au moins,
s'tendent  la base de plusieurs collines palocrystiques, et
s'enfoncent,  des profondeurs insondables, comme certains filons de tel
ou tel minerai.

Il y a l de quoi subvenir au besoin d'une arme, tant est
prodigieusement innombrable cet entassement de cadavres d'animaux
empils et gels  fond, depuis une poque impossible  dterminer.

L'essentiel est qu'ils sont, grce au froid, cet incomparable embaumeur,
dans un tat de conservation absolue, et qu'ils possdent, comme au
premier jour, toutes leurs qualits nutritives, toute leur saveur.

La tente ayant t emporte par la tempte, le capitaine fait creuser, 
l'abri du vent du midi, et en pleine glace, une caverne spacieuse o les
hommes, grce  leurs fourrures et  leurs sacs  dormir, seront 
merveille.

La mine de viande est  deux pas, il suffit de se baisser et d'en
prendre  satit.

Le docteur, de plus en plus intrigu  mesure que les forces lui
reviennent grce  l'ingestion de cette chair savoureuse, cherche avec
la curiosit d'un savant, et la tnacit d'un homme obsd bientt de
loisirs, le mot de cette nigme, et trouve enfin une solution  peu prs
satisfaisante.

D'abord, la dtermination des animaux. Ils appartiennent tous  la mme
espce, et, chose curieuse,  une espce disparue depuis plus de
soixante-dix ans.

Leur systme dentaire fournit de prime abord une indication trs
prcieuse, en ce sens qu'il est particulier  un animal trs bien tudi
en 1751 par le fameux naturaliste allemand Steller.

Les mchoires, examines par le docteur, portent seulement quatre dents,
d'normes molaires disposes deux en bas et deux en haut, avec une
couronne trs large, aplatie, sillonne sur la table, de lames d'mail
formant zigzags et chevrons briss, comme les rainures d'une meule.

Ce systme dentaire et l'piderme rellement extraordinaire de ces btes
lui font reconnatre le _Stellre_, appel aussi _Rhytina borealis_,
_Manatus Stellerii_, _Stellerus borealis_, etc., mammifre de l'ordre
des ctacs, famille des herbivores.

L'piderme est une sorte d'corce rugueuse, paisse de trois
centimtres, compose de fibres et de tubes perpendiculaires  la peau
et d'une extrme duret.

Les stellres, dont les dimensions atteignent de trois mtres et demi 
quatre mtres, psent environ trois mille kilogrammes, et portent des
moustaches blanches de poils rigides longs de quinze  vingt
centimtres.

Steller, qui les dcouvrit aux environs du Kamtchatka, assure qu'ils
sont absolument inoffensifs, que leur chair est savoureuse et leur
capture facile. Toutes choses suffisantes pour les rendre l'objet d'une
poursuite acharne, et produire leur anantissement. De telle faon que,
comme il a t dit ci-dessus, il n'en a pas t rencontr un seul depuis
soixante-dix ans.

... D'o viennent ces centaines, ces milliers de cadavres de ctacs,
empils en un banc compact sous les assises de la vieille banquise
palocrystique! Quel cataclysme les a pris en pleine vie pour les rouler
ainsi en troupe innombrable, les asphyxier en masse, les geler  fond
dans leur fosse gigantesque et les ensevelir sous des milliers de
quintaux de glace!

Pendant combien d'annes, peut-tre de sicles, l'indestructible
banquise a-t-elle ainsi entran dans sa masse et fait errer au hasard
des vents ou des courants ces gisements prodigieux, jusqu'au jour o la
tempte les mit partiellement  dcouvert, et o l'instinct d'un chien
famlique sut en tirer parti!

Autant demander comment et depuis combien de temps est mort le mammouth
dcouvert en 1804 aux bouches de la Lna, et dont les Yakoutes, avec
leurs chiens, dvorrent les dbris pendant deux ans!

Bien abrits dans la caverne de glace qui leur procure une habitation
convenable, bien repus de viande et de graisse qui leur fournissent un
aliment complet, satisfaits des explications et des hypothses par
lesquelles le docteur s'emploie  satisfaire leur curiosit, heureux de
renatre chaque jour  la vie, quoique privs cependant de choses bien
indispensables, les membres de l'expdition franaise voient l't venir
et attendent avec lui une dbcle possible.

Du reste, la perspective d'un second hivernage ne les effraierait pas
outre mesure, puisque avec le couvert ils possdent une surabondance de
vivres telle qu'une ville entire pourrait s'alimenter au gisement des
stellres.

Mais la vieille Isis polaire, aprs leur avoir fait payer assez cher la
violation de son empire, en a dcid autrement.

La tempte qui a lzard les collines de glace ou sont enfouis et
conservs les ctacs, a dtach probablement de la banquise un fragment
norme sur lequel se trouvent les matelots et leur colossal
approvisionnement.

Le capitaine s'en aperoit  une particularit qui le comble de joie. La
lourde carapace de glace, qui jadis dcrivait un lent mouvement
giratoire autour du Ple, se met  driver infiniment plus vite dans une
direction presque rectiligne.

Elle descend vers les terres moscovites avec une rapidit atteignant et
dpassant parfois celle de douze et quinze kilomtres par vingt-quatre
heures.

... Trois lieues  trois lieues et demi, c'est peu sans doute. Mais
cette singulire translation ayant dur pendant les mois de juin,
juillet, aot et septembre sans interruption, des terres apparurent
enfin aux yeux des Franais qui, sans se mouvoir, avaient ainsi parcouru
environ treize  quatorze cents kilomtres.

Ces terres taient celles du cap Tchliouskine, situ par 77 30 de
latitude Nord, et 102 30 de longitude Est.

Mais ce n'tait pas tout de voir et mme de toucher le sol russe. Le cap
Tchliouskine est loign,  vol d'oiseau, d'environ quatre-vingt-dix
degrs de Ptersbourg, soit dix mille kilomtres ou deux mille cinq
cents lieues! vingt-quatre degrs au moins, c'est--dire deux mille six
cents kilomtres le sparent d'Irkoustk, chef-lieu du gouvernement de la
Sibrie orientale.

Et l'hiver, en octobre, arrive  grands pas, sous cette latitude.

Seront-ils forcs de passer encore de longs mois sur le sol glac de la
toundra sibrienne, en attendant le printemps prochain. Devront-ils
endurer un froid non moins rigoureux que celui du Ple sur ces terres
aussi dsertes et dsoles que celles o agonisrent les compagnons de
Greely, et succombrent, hlas! ceux du capitaine de Long!

Leur bonne toile leur fit apercevoir de loin une troupe d'hommes
occups  pcher les phoques, assez nombreux dans une petite anse bien
abrite contre les vents du large.

Ils abandonnrent aussitt l'immense glaon flottant qu'une course aussi
longue, sous le ple soleil boral, n'avait pas sensiblement diminu.
Ils s'embarqurent dans la chaloupe conserve prcieusement sous un abri
de glace, et abordrent prs des hommes stupfaits.

C'taient des pcheurs Toungouses qui s'approvisionnaient pour la saison
froide, et se prparaient  aller hiverner dans l'intrieur des terres,
au village ou ostrog de Tagaska, distant de quelque cinq cents
kilomtres.

Les Toungouses leur offrirent la plus gnreuse hospitalit, les
pourvurent abondamment et, quand la saison du tranage fut arrive, les
emmenrent avec eux  l'Ostrog.

A Tagaska, situ au centre de la presqu'le de Tamyr, le capitaine
d'Ambrieux trouva, malgr l'effroyable dsolation du lieu, des
traneaux, des chiens et des conducteurs.

Il put faire conduire son quipage  Schdanowski, sur la rivire
Katanga, o il y a, jusqu' l'hiver, un petit poste de cosaques command
par un officier.

L'officier tait  la veille de partir avec ses hommes pour la _ville_
de Touroukansk, une misrable bourgade comptant  peine cinq cents
habitants, et situe sur l'Yenisse,  neuf cents kilomtres environ de
Schdanowski.

A Touroukansk commence la civilisation. Il y a quelques employs chargs
d'administrer un district trois fois grand comme la France et peupl de
deux mille cinq cents habitants, la plupart Toungouses, Samoydes,
Ostiaks et Yakoutes.

Mais la ville est du moins relie tant bien que mal, plutt mal que
bien,  Yenisse et  Krasnoarsk par une route, ou plutt une vague
piste ctoyant la rive gauche du fleuve.

Ils s'arrtrent  peine  Touroukansk et arrivrent, fin novembre, et
par un froid terrible,  Krasnoarsk qui communique tlgraphiquement
avec Ptersbourg et o passe la grande route, on pourrait dire l'unique
route sibrienne, la Vladimirka.

Inform de leur arrive, le gouvernement moscovite s'empressa de mettre
 la disposition du capitaine un crdit considrable et les moyens de
transport les plus rapides et les plus confortables.

Le 5 janvier 1889, l'quipage de la _Gallia_ et son commandant
arrivaient  Ptersbourg au milieu d'un enthousiasme indescriptible.

On tait alors en pleine raction anti-allemande; des bruits de guerre
circulaient, et chacun parmi les sujets du Tzar tait heureux de cette
premire et pacifique victoire d'un Franais sur l'ennemi commun.

Aussi, les ftes donnes aux conqurants du ple Nord eurent-elles un
clat d'autant plus vif, que les Russes, ces incomparables metteurs en
scne, faisaient de ce grand vnement scientifique une affaire de
nationalit. Ils trouvaient l une occasion de manifester leurs
sentiments et certes, jamais depuis longtemps, dmonstration ne fut plus
flatteuse ni plus spontane, ni plus complte.

On se souvient,  ce propos, de Sriakoff, ce voyageur russe, qui, au
dbut de ce rcit, fut jusqu' un certain point la cause occasionnelle
de l'expdition polaire.

Apprenant par les journaux l'arrive des explorateurs franais 
Ptersbourg, il accourt, saute au cou du capitaine avec l'exubrance de
son temprament slave et s'crie, tout d'une haleine:

--Victoire, mon cher d'Ambrieux!... Victoire sur toute la ligne.

[Illustration: Victoire sur toute la ligne!... s'crie Sriakoff]

J'arrive de Londres... votre succs inou, renversant, inespr, a mis
les cervelles  l'envers.

Les Anglais sont enthousiasms, et Dieu sait si John Bull a
l'enthousiasme facile, pour ce qui n'est pas anglais.

Mais, voil! on se souvient que le projet de dcouvrir le Ple est
clos l-bas, et on s'en fait gloire...

Du reste, vous y avez des amis... de vrais gentlemen qui sont ravis
sans la moindre arrire-pense.

... Bref! vous tes le hros du jour... tant et si bien que la Socit
royale vous dsigne d'emble pour son laurat!

Oui, mon cher, il faut vous rsoudre au rle de triomphateur... en
Angleterre, sans compter les ovations que vous recevrez dans votre
patrie.

J'ajouterai mme, en homme bien inform, que par une attention, ma foi
trs dlicate, la Socit doit vous offrir une mdaille commmorative
dont l'excution est dj confie au plus habile artiste du royaume...

Et c'est trs bien... Mais ce qui est mieux encore, ce sont les deux
mots qu'elle portera en exergue... deux mots qui, tout en consacrant
la victoire d'aujourd'hui, sont, je le souhaite ardemment, un pronostic
pour l'avenir...

--Et ces mots sont?... demande enfin le capitaine qui jusqu'alors n'a pu
placer une parole.

--... GALLIA VICTRIX!...




TABLE DES MATIRES


PREMIRE PARTIE

LA ROUTE DU POLE

I

Congrs international.--Entre gographes.--A propos des explorations
polaires.--Russe, Anglais, Allemand et Franais.--Grands voyages et
grands voyageurs.--Un patriote.--Dfi.--Lutte pacifique.--Pour la
patrie!                                                                 1

II

Avant l'appareillage.--Le capitaine d'Ambrieux.--Pour la
patrie!--Un brave.--Descendant des Gaulois.--Construction de la
_Gallia_.--Equipement d'un navire.--Matriel que comporte une expdition
polaire.--Soins minutieux donns  l'approvisionnement et 
l'habillement.--Equipage bigarr mais irrprochable.--Tous
Franais.--Instant solennel.--Dpart                                   15

III

Le premier iceberg.--Enthousiasme du docteur pour les terres
borales.--Plume-au-Vent apprend ce que c'est que le Ple.--Constant
Guignard craint de ne pas trouver le cercle polaire.--A travers
la brume.--Premire escale.--Un pilote comme on en voit
peu.--Julianeshaab                                                     28

IV

Faux dgel.--A propos de bottes.--Course de chiens.--Superbe
culbute.--Le fouet groenlandais.--Six lieues  l'heure.--Comment
on coupe une oreille.--Matre  bord.--Le capitaine des
chiens.--Glaces partout.--La gaiet ne se dment pas.--Pilote des
glaces.--Pack.--Floe.--La _Glace du Milieu_ et les _Eaux du Nord_.--Le
passage septentrional.--Alerte                                         41

V

Chute d'une montagne de glace.--Broy ou submerg.--Un homme  la
mer!--Hrosme joyeux.--La rcompense d'un brave.--Possessions
danoises.--A travers la brume.--Dans le Nid de Pie.--Regrets d'un
pcheur de baleines.--Toujours en avant!--Le comble de la misre
humaine.--Prs de pntrer dans le _cimetire des navires_             57

VI

Dans la passe.--Route barre.--En avant!--Premier
assaut.--Victoire.--Dsespoir d'un Vatel arctique.--Un homme dans la
sauce.--Pas de djeuner.--Plume-au-Vent voudrait faire baigner
Dumas, dit Tartarin, dans la marmite de l'quipage.--Les deux
principales routes du Ple.--Pourquoi la _Gallia_ a pris celle du
dtroit de Smith.--Contradictions                                      71

VII

La golette arrte par les glaces.--Une ide du capitaine.--Beaucoup
d'efforts et un peu de dynamite.--Formidable explosion.--Voie
libre.--Est-ce un homme, est-ce un ours?--Trois ours et un
homme.--Poursuite.--Manqu!--O le docteur trouve son matre et n'est
pas jaloux.--Les exploits d'un cuisinier.--Digne de son illustre
homonyme le grand Tartarin.--Montagne de viande frache                86

VIII

Histoire d'Ogiouk.--Comment on dshabille un ours polaire.--Capacit
d'un estomac groenlandais.--Un amateur de tripes.--Symphonie de
blanc et de bleu.--La tempte.--Dviations de la boussole.--A
Port-Foulque.--Forts en miniature.--A terre.--Tentative malheureuse
d'un cocher improvis.--Des effets d'une morue sche sur un attelage
rcalcitrant.--Un ours bless                                         101

IX

Plaie ancienne.--Le projectile.--Emotion du capitaine en reconnaissant
une balle de fusil Mauser.--Fantaisie gastronomique.--Ingestion d'un
gilet de flanelle.--Marque en caractres allemands.--Dpart
prcipit.--Difficiles manoeuvres.--Fatigues surhumaines.--Les docks
provisoires.--Les gaiets d'un quipage courbatur.--Venise est le pays
des glaces.--Dans le canal de Kennedy.--Un pavillon flotte sur
Fort-Conger!                                                          117

X

L'expdition Greely.--Dplorable parcimonie.--Seuls.--Pavillon
allemand.--Le salut.--Gaule et Germanie.--Le capitaine Vogel.--Pourquoi
la _Germania_ est en avance d'une anne.--Savants et
industriels.--Exploration et pche  la baleine.--En enfants
perdus.--Toujours en avant!--Approvisionnement de charbon.--Traces du
passage de Pregel.--Pourquoi la _Gallia_ oblique vers l'Est.--Le tombeau
du capitaine Hall                                                     132

XI

Au point o jamais vaisseau n'est parvenu.--La mer Palocrystique de sir
Georges Nares.--Conclusions prmatures.--Vrit aujourd'hui, erreur
demain.--La mer des vieilles glaces n'existe plus.--Le second pack.--La
golette arrte par la banquise.--En traneau.--Pour transporter les
provisions, mais non les hommes.--Bain qui et pu tre mortel.--Quitte
pour la peur.--Hygine arctique                                       146

XII

Histoire du Normand qui fait porter  ses moutons des lunettes
vertes.--Aprs six jours de marche.--Les traces du lieutenant
Lockwood.--Document allemand.--Encore Pregel.--Pour une avance de deux
cents mtres.--La voie du retour.--Pas de passage!--Aboiements dans le
lointain.--_Halt!... wer-da!..._--La _Germania_.--La fte du 14 juillet
sur la banquise.--Comment Plume-au-Vent perdit des illusions et gagna un
sobriquet                                                             162


DEUXIME PARTIE

L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID

I

Lumire sans chaleur.--Comment le capitaine veut couper la
banquise.--La scie.--Une dcouverte franaise.--Transport des
forces par l'lectricit.--La _rversibilit_ des machines
dynamo-lectriques.--Organisation de l'appareil.--Les quinze premiers
mtres.--En conseil.--Encore la dynamite.--Rudes labeurs.--Fureur d'un
Alsacien.--Deux intrus.--Proposition des officiers de la
_Germania_.--Refus formel                                             177

II

L'quipage franais furieux de tirer les marrons du feu.--Sans-gne
allemand.--Ruse de guerre.--Pris au pige.--Abaissement de la
temprature.--Pronostics fcheux d'un hiver prcoce.--Engelures,--Remde
primitif et infaillible.--Expdition de chasse.--Meute
sauvage.--Massacre.--Les boeufs musqus.--Moutons gants.--La cure
chaude.--Abondance de vivres frais.--Heureux retour                   192

III

Prisonniers dans les glaces.--Approches de l'hiver
polaire.--Bombardement pacifique.--Falaise de glace.--Amnagement
intrieur.--Programme d'existence.--L'ordinaire des hivernants.--Comment
s'entretient la chaleur animale.--Faisons du carbone.--Aliments
respiratoires.--Ne jamais absorber de neige.--Premire toile.--Que sera
l'hiver 1887?--Menaces.--La tempte.--En pril.--Attente passive      208

IV

Aprs la tempte.--Mystre.--Le pack drive.--Constant Guignard perd de
l'argent.--Alarmes.--Il faut distraire les hivernants.--Un peu de
mtorologie.--Halos, parhlies et paraslnes.--A propos de
l'arc-en-ciel.--Meute en libert.--Promenade quotidienne.--Ce que le
Parisien entend par faire: Iapp!... iapp!...--La patrouille.--Chiens
savants                                                               224

V

Encore et toujours la drive.--Comment Plume-au-Vent interprte
l'histoire.--Imprudence.--Congestion.--Constant Guignard perd son nez,
mais retrouve sa prime.--Surveillez vos nez!--Effet du froid sur les
verres de lunettes.--La corve de glace et le tonneau du porteur
d'eau.--Le garde-manger en plein air.--Solitude.--Alertes.--Quitte pour
la peur.--Nouvelles incartades du pack                                239

VI

Effets du froid.--Son action dprimante sur les hommes.--Debout
au quart.--Clbration du jour de l'an.--Un programme
sduisant.--Reprsentation de jour donne pendant la nuit.--Ne pas
confondre midi avec minuit.--Assaut d'armes.--Guignard et son
Sosie.--Chiens savants.--Boniment.--Les prouesses de Dumas.--_Les Deux
Aveugles_.--Succs inou.--La Vieille-Alsace.--Esprance              255

VII

Inaction force.--Brlure par conglation.--Le plus grand froid de
l'anne.--Souffrances des chiens.--La maladie groenlandaise.--Premires
victimes.--Courant circulaire.--La golette revenue  son point de
dpart.--Aurores borales.--Observations tires de leur
apparition.--Les crpuscules polaires.--Retour du soleil.--Phnomne de
rfraction.--Premires temptes.--Nouveaux prils.--Situation critique
de la _Gallia_                                                        272

VIII

Fractionnement des vivres. Trois dpts sur le pack.--En
prvision d'un dsastre.--Abngation.--Temps affreux.--A
propos d'un ours bless.--Allemands et Franais.--Collision
vite.--La retraite!--Bredouilles.--Encore l'ouragan.--Transes
mortelles.--Agonie d'un navire.--Chute d'un mt.--Sauve!--Signal
involontaire.--Dsastre.--Commencement de dbcle.--Perte de la
_Germania_                                                            287

IX

Sombres pronostics.--Premiers oiseaux.--Constant Guignard la perle des
factionnaires.--Eptre,  la pointe d'une baonnette.--Poulet non
comestible.--Entrevue.--Les deux rivaux en prsence.--Proposition
inattendue.--Meinherr Pregel ne dgle pas.--O l'Allemand parle
d'affaires et le Franais d'honneur.--Entre gens qui ne se comprennent
pas.--Le bout de l'oreille.--Moment psychologique.--Les marins ont une
tradition.--Fire rplique                                            302

X

Logique allemande.--Quelques petits mensonges
diplomatiques.--Indignation gnreuse du matre d'quipage.--Energique
rsolution.--Derniers prparatifs.--Suprme ressource.--La flottille
hale sur les glaces.--Devant les eaux libres.--Pillards.--Lugubre
besogne.--Occlusion des panneaux.--Dernier salut.--Pavillon clou au
grand mt.--Encore un regard.--L'explosion                            318


TROISIME PARTIE

L'ENFER DE GLACE

I

Ce que devient une goutte de rose.--Rupture d'un glacier.--Comment se
forment les icebergs.--Le cap vers le Nord.--La route quand mme!--Une
rue d'eau  travers la banquise.--Par 84 de latitude.--Tout va bien,
trs bien, trop bien.--Terre en vue.--Les ples du froid.--Pourquoi
l'hypothse d'une temprature moins rude et peut-tre d'une mer
libre.--Gunic, trs intrigu d'apprendre qu'il y a quatre ples dans
l'hmisphre Nord                                                     331

II

Complexit de la question polaire.--A travers les canaux.--Ni
entirement libre, ni tout  fait captive.--Douceur de la
temprature.--Conqute d'un degr.--Par 84 3 Nord.--Ecueil par
l'avant!--Abordage.--L'cueil est de chair et d'os.--Bataille contre une
troupe de morses.--Pril imminent.--Plus de peur que de
mal.--Capture.--Deux grands chefs                                     345

III

Vers la mystrieuse Polynnie.--Signes de printemps.--Les oiseaux
arctiques font leur apparition.--Soupe au lait!--Par 87 de latitude
Nord!--Quelques nuages dans un beau ciel.--Fcheux pronostics.--En qute
d'un abri.--Le halo.--Tempte.--Vent du Sud, vent de glace.--Pourquoi
les oiseaux remontaient vers le Nord.--Bloqus sous la neige.--Reprise
de l'hiver.--Froids terribles.--Aprs quatre heures d'angoisses.--La mer
gele  l'horizon                                                     359

IV

A propos des traneaux.--Remorquage par les hommes ou par les
chiens.--Avantages et inconvnients.--Costume de travail.--Le Parisien
se compare  un hanneton englu dans du goudron.--Traction
mixte.--Hommes et chiens attels simultanment.--Et la chaloupe?--Dpart
des numros 1, 2 et 3.--Comment on se sert d'une ancre  jet.--Qui veut
aller loin mnage sa monture.                                        371

V

Le mercure encore gel!--Imprudence.--Tourment de la soif.--Ingestion
de neige.--Fureur du second.--L'existence d'un cuisinier
polaire.--Prparation du dner.--La halte.--Un pot trop guett ne bout
jamais.--Mlanges incohrents.--Au pays des rves.--Sous la
tente.--Rveil.--Maux de gorge.--Ophtalmies lgres.--Encore les
lunettes vertes.--A 87 30 du ple                                   386

VI

Fatale imprudence.--Consquences trs alarmantes.--Nouvelle et plus
grave maladie du mcanicien Fritz.--Le scorbut!--Terribles pronostics.
--Emotion.--Malades d'ophtalmie.--Energie.--Encore une victime de
scorbut.--Nick prdispos.--Nouvel ouragan de neige.--La configuration
des glaces.--Modifications importantes.--Nouvelles chanes de
hummocks.--Horizon menaant                                           400

VII

A l'afft.--Mort d'un phoque.--Saigne.--Remde au scorbut.--Deux
nouveaux malades.--Hypothse au sujet des glaces polaires.--Voie presque
impraticable.--L'tat de Fritz empire.--Agonie et mort d'un
patriote.--Funrailles.--Suprme rsolution.--Il faut se
sparer.--Matriel plus lger.--L'expdition dfinitive.--Choix de ceux
qui doivent y participer.--Dpart                                     415

VIII

Recommandations dernires, puis sparation.--Rude voyage.--Splendeurs
inutiles.--Toujours la ligne courbe.--Tours de force
d'acrobates.--Submergs dans la neige.--Une pave au loin.--Un _cairn_
par 89.--Angoisses.--Document allemand.--Traces de l'expdition
anglaise du commandant Nares.--L'crit du lieutenant Markham.--La drive
de la mer Palocrystique.--Subite lvation de temprature            431

IX

Le froid diminue.--Encore un obstacle vaincu.--Nouveau souvenir au pays
du soleil.--La mer!... La mer!...--Le traneau est  son tour port.--En
bateau.--A quinze heures du Ple.--Entrain magnifique.--Coup de
sonde.--Stupfaction.--Un fond de vingt-cinq mtres.--Brusquement le
fond tombe  deux cents mtres.--Les ides du Basque Michel.--Tout
drive, le bateau, les glaces, la mer elle-mme                       448

X

1er mai 1888.--Ecueil.--Au ple Nord.--L'unique manifestation de la vie
organique est un cadavre de baleine.--Vaines recherches.--O dposer le
procs-verbal de dcouverte?--Quelle preuve donner, plus tard!--La
nuit au Ple.--Immobilit des tres et des choses.--A propos de la
rotation terrestre.--Le jour et la nuit de six mois.--La voie du
retour                                                                464

XI

Aprs le retour.--La joie de Constant Guignard.--Du pain et point de
dents.--Bientt on pourra dire des rentes et pas de pain.--Sinistres
apprhensions.--Encore la tempte.--Sous les _iglous_.--Provisions
voles.--Dsastres.--Punition exemplaire des larrons.--Egorgement en
masse.--Fuite de Pompon.--Famine.--Aprs avoir mang les chiens et leurs
peaux, on attaque les harnais.--Au moment de mourir de faim           478

XII

Bruit trange.--Manqu!--Pompon.--Chiens gras et matelots
maigres.--Dcouverte stupfiante.--Ce que le Parisien appelle une
carrire  viande.--A quoi Pompon a employ ses loisirs.--Le
premier pot-au-feu.--Enfouis dans les stratifications
palocrystiques.--Les stellres.--Espce teinte.--La drive.--En vue
du cap Tchliouskine.--Ovations.--_Gallia victrix!_                   492


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Note sur la transcription:

  *  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont
     t corriges. L'orthographe et la ponctuation d'origine
     ont t conserves sauf dans les cas suivants:

     Pak -----> Pack (les packs ou la banquise de glace)

     paloeocrystique et palocrystique -----> palocrystique
        (forme dominante dans le texte)

     Cape Schacktleton -----> Cape Shackleton (p.71)

     glyceria arctaca -----> glyceria arctica (p. 112)

     Greeley -----> Greely

     Lockvood et Lockwod -----> Lockwood

     Port-Foulk et Port-Foulke -----> Port-Foulque

     Prgel -----> Pregel

     Upernavick et Upernawick -----> Upernavik

     Wogel -----> Vogel

  *  Autres corrections:

     mal sain -----> malsain (p. 103, le foie de l'ours est
        trs malsain)

     avoir la prcaution -----> avoir pris la prcaution
        (p. 243)

     tyran Samos -----> tyran de Samos (p. 245).

     Guignard -----> Plume-au-Vent (p. 370, Guignard est le
        matelot de Plume-au-Vent. Voir pp. 95, 160, 263, 361)

     l'opinion juste milieu -----> l'opinion du juste milieu
        (p. 374)

     exprimable -----> inexprimable (p. 423, un inexprimable
        regard d'affection et de regret)





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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