The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 3 (3/6), by Pierre Dufour

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Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 3 (3/6)

Author: Pierre Dufour

Release Date: September 16, 2013 [EBook #43752]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 3/6 ***




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  Note de transcription:

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  corriges. Il y a une note plus dtaille  la fin de ce livre.

  La translittration de texte en Grec est indique par +...+.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises et
    trangres.

    DITION ILLUSTRE
    Par 20 belles gravures sur acier,
    excutes par les Artistes les plus minents.

    TOME TROISIME

    PARIS.--1852.

    SER, DITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI;
    ET CHEZ MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONOR, 4.

    TYPOGRAPHIE PLON FRRES,
    RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises et
    trangres.

    TOME TROISIME.

    PARIS--1852

    SER, DITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
    ET
    P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONOR, 4.




    HISTOIRE
    DE
    LA PROSTITUTION.

    SECONDE PARTIE.

    RE CHRTIENNE.




CHAPITRE PREMIER.

  SOMMAIRE. --re chrtienne: introduction. --Le mariage chrtien.
  --ptres de saint Paul aux Romains sur leurs abominables
  vices. --La sentine de la population des faubourgs de Rome aux
  prdications de saint Paul. --Le mariage, conseill par saint
  Paul comme dernier prservatif contre les tentations de la
  chair. --_Fornicatio_, _immunditia_, _impudicitia_ et _luxuria_.
  --Prdications de saint Paul contre la Prostitution. --Les
  philosophes paens ne recommandaient la temprance qu'au point
  de vue de l'conomie physique. --La chastet religieuse chez
  les paens et le clibat chrtien. --Triomphe de la virginit
  chrtienne. --Guerre clatante de la morale vanglique contre la
  Prostitution. --Les poux dans le mariage chrtien. --Svrit de
  l'glise naissante  l'gard des infractions charnelles que la loi
  n'atteignait pas. --Pourquoi les paens infligrent de prfrence
  aux vierges chrtiennes le supplice de la Prostitution.


Tous les cultes du paganisme n'taient, pour ainsi dire, que des
symboles et des mystres de Prostitution: le christianisme, en se
proposant de les faire disparatre et de les remplacer par un seul
culte fond sur la morale humaine et divine, dut s'attaquer tout
d'abord  la Prostitution et rformer les moeurs avant de changer le
dogme religieux. Il est certain que les premiers aptres commencrent
leur mission au milieu d'un monde corrompu, en prchant la continence
et la chastet comme principes fondamentaux de la doctrine nouvelle.
Jsus-Christ avait vcu, en effet, sur la terre, chastement et
virginalement, quoiqu'il et absous la femme pcheresse et converti
la Madeleine, quoiqu'il et relev par le repentir les malheureuses
victimes du dmon de la chair. C'tait donc un fait inconnu dans la
socit paenne, que cet enseignement et cette pratique des vertus
qu'on peut appeler sensuelles, et ce pardon cleste qui avait toujours
le privilge d'effacer les souillures invtres. Ce fut aussi un
trange contraste avec les lois civiles et morales de l'antiquit, que
ce frein austre impos aux apptits charnels, et cette indulgente
piti pour les erreurs de la fragilit terrestre. En prsence de la
jurisprudence romaine, qui condamnait  mort l'adultre; malgr la
loi de Mose, qui n'tait pas moins rigoureuse et qui tait encore
plus scrupuleusement observe chez les Juifs; Jsus-Christ osa dire
aux scribes et aux pharisiens, qui lui amenaient une femme surprise
en adultre et qui voulaient la lapider devant lui: Que celui de vous
qui est sans pch jette la premire pierre contre elle! Puis, ayant
demand  cette criminelle, agenouille  ses pieds, quels taient les
accusateurs et les juges, il lui dit d'une voix douce et consolante:
Ce n'est pas moi qui vous condamnerai! Allez et ne pchez plus (_vade
et jam amplius noli peccare_). Et pourtant Jsus avait institu le
mariage chrtien, bien diffrent de ce qu'tait l'union conjugale
dans les moeurs grecques et romaines. La saintet de ce mariage
indissoluble, contract vis--vis de Dieu, clate dans ces paroles
qui renfermaient toute une lgislation, toute une moralit, toute une
philosophie: L'homme laissera son pre et sa mre et s'attachera  sa
femme, et les deux seront une seule chair; ainsi, ils ne seront plus
deux, mais une seule chair. Que l'homme donc ne spare pas ce que Dieu
a joint.

L'oeuvre du Christ devait tre de rgnrer le monde moral et
d'apprendre  l'humanit le respect qu'elle se doit  elle-mme; la
religion sortie de l'vangile fut comme une digue destine  contenir
les dbordements de la corruption antique, alors que ces dbordements
menaaient d'engloutir toutes les notions primitives du bien et
de l'honnte. Il ne fallut pas moins de trois sicles de lutte, de
prdication et surtout d'exemple, pour renverser les temples impurs
d'Isis, de Crs, de Vnus, de Flore et des autres divinits de la
Prostitution. Le christianisme, en dclarant la guerre, non-seulement
aux abus des jouissances physiques, mais encore  ces jouissances
mmes, eut beaucoup plus de peine  dtruire le paganisme, qui les
protgeait quand il ne les encourageait pas. On comprend les efforts
immenses des aptres et de leurs saints successeurs pour arriver  ce
prodigieux rsultat: l'tablissement de la loi morale et la rpression
religieuse de la sensualit. Mose avait pos en principe dans le
_Deutronome_: Il n'y aura point de prostitue dans Isral; mais ce
commandement n'avait jamais t mis  excution chez les Isralites,
qui ne se firent pas faute d'avoir des prostitues de leur nation et
souvent d'en fournir aux nations trangres. La Prostitution lgale
tait peut-tre plus active et plus rpandue dans la Jude, que dans
le reste de l'empire romain. Saint Paul, inspir par le Christ, avait
donc  faire ce que Mose n'avait pas fait, lorsqu'il se leva pour
chasser de l'glise naissante l'esprit malin de la Prostitution: Ne
vivez pas dans les festins et l'ivrognerie, disait-il en ses ptres
aux Romains, ni dans les impudicits, ni dans les dbauches (_cubilibus
et impudicitiis_), ni dans les contentions, ni dans les envies; mais
revtez-vous de notre Seigneur J.-C. et ne cherchez point  contenter
votre chair selon les plaisirs de votre sensualit (_et carnis curam
feceritis in desideriis_). Pendant tout le cours de son apostolat,
saint Paul poursuivit avec une inflexible rigueur le pch de la chair,
dans lequel il croyait combattre l'essence mme du paganisme.

Il est vrai que saint Paul connaissait bien ce dont les paens taient
capables en fait d'incontinence, et lui-mme avait vcu assez longtemps
dans les volupts, pour en apprcier la fatale influence. Aussi, ds
sa premire ptre aux Romains, il leur adresse d'nergiques reproches
sur leurs abominables vices, qu'il appelle les passions de l'ignominie
(_passiones ignomini_); il les reprsente comme tout souills de la
plus hideuse luxure (_masculi in masculos turpitudinem operantes_).
C'est  l'idoltrie qu'il attribue cette effrayante dmoralisation,
qui tait devenue une forme du culte des faux dieux. Ils ont chang
la gloire du Dieu incorruptible, s'crie-t-il avec une chaste horreur,
pour lui donner la figure de l'homme corruptible, des oiseaux, des
quadrupdes et des serpents. Voil pourquoi Dieu les a livrs aux
convoitises de leur coeur,  l'impuret, de sorte qu'ils prtent
leur corps l'un  l'autre en le dshonorant (_propter quod tradidit
illos Deus in desideria cordis eorum, in immunditiam, ut contumeliis
afficiant corpora sua in semetipsis_). Les Romains furent bien surpris
que l'aptre du _roi des Juifs_ s'avist de leur dfendre ce que les
plus rigides philosophes avaient pleinement autoris par leur exemple
autant que par leurs crits,  l'exception toutefois de Snque, qui
passait alors pour un chrtien dguis. Mais saint Paul n'tait pas
venu  Rome pour transiger avec son ennemi, le pch de la chair, que
Dieu avait condamn, disait-il, par cela mme que Dieu avait envoy sur
la terre son propre fils en forme de chair de pch (_in similitudinem
carnis peccati_), pour racheter le pch: L'affection de la chair est
inimiti contre Dieu, car elle ne se rend point sujette  la loi de
Dieu. C'est pourquoi ceux qui sont en la chair ne peuvent plaire  Dieu
(_qui autem in carne sunt, Deo placere non possunt_).

Ceux qui coutaient les prdications de saint Paul n'taient pas de
riches voluptueux, vivant dans les dlices et faisant contribuer
le monde entier  la satisfaction de leurs volupts; c'taient de
pauvres plbiens qui ne savaient rien de ces monstrueux raffinements
de la dbauche asiatique, apporte dans Rome avec les trophes des
peuples vaincus; c'taient des bateliers du Tibre, des mendiants
de carrefour, des fossoyeurs de la voie Appienne, des vendeuses de
poissons, des marchandes d'herbes, des esclaves fugitifs, de malheureux
affranchis. Mais, parmi cette sentine de la population des faubourgs
de la ville ternelle, il y avait la jeune gnration qu'on levait,
filles et garons, pour l'usage de la Prostitution mercenaire.
L'Aptre s'adressait surtout  ces tristes victimes de la corruption
de leurs parents, ou de leurs matres, ou de leurs camarades; il
n'essayait pas  les faire rougir de leur ignoble genre de vie, mais
il leur conseillait d'y renoncer pour se consacrer au service du vrai
Dieu qui ne voulait que des esprits et non des corps. Vous avez
prt vos membres au service de l'impuret et de l'iniquit, pour
commettre l'iniquit (_exhibuistis membra vestra servire immunditi
et iniquitati, ad iniquitatem_); maintenant appliquez vos membres
au service de la justice pour vous sanctifier. Plusieurs fois les
proslytes de saint Paul, tonns de la svrit de ses prceptes 
l'gard des rapports charnels entre les deux sexes, lui demandrent
comment imposer silence  leurs dsirs et  leurs apptits plus ou
moins imprieux; le vertueux saint leur conseillait la prire, le
jene, la mditation, la pnitence comme les plus efficaces remdes
 employer contre les soulvements de la chair; puis, ces remdes ne
suffisant pas  quelques natures rebelles, il laissait au mariage la
tche dlicate de dompter ces rbellions: S'ils sont faibles pour
garder la continence, disait-il aux Corinthiens, qu'ils se marient,
car il vaut mieux se marier que de brler (_quod si non se continent,
nubant. Melius est enim nubere quam uri_).

Le mariage chrtien tant le dernier prservatif que saint Paul
opposait aux tentations de la chair, il tablissait donc le vritable
caractre de ce mariage, qui fut la plus forte digue invente contre
la Prostitution par le christianisme, et pourtant il ne paraissait
pas trs-chaud partisan de l'union conjugale, quand il disait aux
Corinthiens en manire d'nigme: Celui qui marie sa fille fait bien,
mais celui qui ne la marie pas fait encore mieux. Il est vrai que,
peu de temps aprs, il revenait sur cette dlicate question,  propos
des femmes qui priaient sans avoir la tte couverte: La femme est la
gloire de l'homme! s'criait-il en inclinant  des sentiments plus
humains; elle est la gloire de l'homme, parce que l'homme n'est pas
sorti de la femme, mais bien la femme de l'homme; et aussi, l'homme
n'a pas t cr pour la femme, mais la femme pour l'homme. Saint
Paul n'en tait pas moins inflexible  l'gard de toute concession
faite  la chair: La volont de Dieu, dit-il aux Thessaloniciens,
est que vous soyez saints et purs, et que vous vous absteniez de la
fornication, et que chacun de vous sache possder le vase de son corps
saintement et honntement (_ut sciat unusquisque vestrum vas suum
possidere in sanctificatione et honore_), et non point en suivant les
mouvements de la concupiscence comme les paens qui ne connaissent
point Dieu, car Dieu ne nous a pas appels pour tre impurs, mais pour
tre saints. Ailleurs il numre les divers degrs d'impuret, par
lesquels le corps peut passer en se souillant aussi  divers degrs:
Les oeuvres de la chair sont la fornication, l'impuret, l'impudicit,
la luxure. Chacun de ces pchs a t dfini par les Pres de l'glise
et les thologiens: la fornication, _fornicatio_, c'est le commerce
d'un homme libre avec une femme libre, c'est l'acte charnel accompli
en dehors du mariage; l'impuret, _immunditia_, c'est l'habitude des
sales volupts, c'est la recherche des plaisirs obscnes; l'impudicit,
_impudicitia_, c'est la sodomie ou autre acte contre nature; enfin, la
luxure, _luxuria_, c'est la paillardise, c'est le dchanement de la
sensualit.

[Illustration:
  Racinet del.
  Drouart imp.
  E. Leguay Sc.

  RIBAUDE SUISSE (XVI Sicle)
]

A phse comme  Corinthe,  Colossis comme  Thessalonique, saint
Paul attaque, poursuit et terrasse le paganisme sous la forme du
sensualisme ou de la luxure; c'est la Prostitution qu'il combat
sans cesse, parce qu'il la retrouve partout et qu'il va la fltrir
jusque dans les mystres du culte des faux dieux. Saint Paul avait
t paen; il avait donc par lui-mme connu, apprci le vritable
caractre de la religion matrielle qu'il voulait remplacer par la
religion de l'esprit; voil pourquoi, dans toutes ses prdications,
il se posait comme rformateur des moeurs, au nom de Jsus-Christ,
qui, selon l'expression d'un Pre de l'glise, avait vcu chastement,
quoique n d'une femme, et ne s'tait jamais dpouill de sa robe
blanche de virginit. Voil pourquoi saint Paul disait littralement
aux Thessaloniciens: La volont de Dieu, c'est votre sanctification,
afin que vous vous absteniez de la fornication (_ut abstineatis vos
 fornicatione_) et que chacun de vous sache possder le vase de son
corps saintement et honorablement, sans cder aux mouvements de la
concupiscence,  l'instar des gentils qui ignorent Dieu. Il disait de
mme aux Colossiens: Mortifiez donc vos membres qui sont sur la terre,
c'est--dire la fornication, l'impuret, la luxure, la concupiscence.
Il disait aux Galates: Celui qui sme dans sa chair recueillera de
sa chair la corruption, et celui qui sme dans l'esprit recueillera
de l'esprit la vie ternelle. S'il crivait aux phsiens, c'tait
pour les conjurer de ne pas vivre comme les autres nations, qui, ayant
perdu tout remords et tout sentiment de pudeur, s'abandonnaient  la
dissolution pour se plonger avec une avidit insatiable dans toutes
sortes d'impurets. S'il osait prcher la chastet et la continence au
milieu des corruptions de la voluptueuse Corinthe et en prsence des
gens de mauvaise vie, des larrons et des dbauchs, que la curiosit
lui donnait pour auditeurs: Ne savez-vous pas, s'criait-il, que
celui qui se joint  une prostitue est un mme corps avec elle? Car
ceux qui taient deux ne sont plus qu'une chair, dit l'criture. Mais
celui qui demeure attach au Seigneur est un mme esprit avec lui.
Fuyez la fornication. Quelque autre pch que l'homme commette, il
est hors du corps; mais celui qui commet la fornication pche contre
son propre corps (_an nescitis quoniam qui adhret meretrici unum
corpus efficitur? Erunt enim, inquit, duo in carne una!... Fugite
fornicationem. Omne peccatum quodcumque fecerit homo, extra corpus est;
qui autem fornicatur, in corpus suum peccat_).

Tous les aptres taient, d'ailleurs, d'accord avec saint Paul,
pour condamner le paganisme dans ses oeuvres de Prostitution: ils ne
faisaient que se conformer aux sentiments des prophtes et  la lettre
de la Bible; mais les vanglistes s'taient prononcs avec moins
d'nergie contre les pchs de la chair. Saint Jean avait mme spar
en deux catgories distinctes les actes spirituels et corporels, de
manire qu'ils ne fussent pas confondus dans un mme jugement: Ce qui
est n de la chair est chair; ce qui est n de l'esprit est esprit.
C'tait peut-tre une excuse charitable offerte aux pcheurs charnels
qui voudraient se purifier par les eaux du baptme. Quoi qu'il en
soit, la doctrine de saint Paul, plus austre et moins quivoque, fut
adopte gnralement par les premiers Pres de l'glise et par les
conciles. Hassez comme un vtement souill, avait dit saint Jude,
tout ce qui tient de la corruption de la chair. De cette horreur pour
l'incontinence devait invitablement sortir le clibat chrtien.

La philosophie, il est vrai, avait enseign quelquefois la temprance
aux paens; mais cette temprance philosophique ne tirait sa raison
d'tre que de considrations purement humaines; elle n'tait que
relative et accidentelle, car Cicron prtendait que la nature devait
se faire obir et que ses lois parlaient aussi haut que celles d'un
dieu. Aristote, de son ct, ne proposait pas d'autre rgle dans
l'usage des plaisirs sensuels, que la connaissance de ses propres
forces, c'est--dire l'instinct de nature. Aussi, les philosophes
ne recommandaient-ils la temprance, qu'au point de vue de la sant
et de l'conomie physique; ils s'abandonnaient souvent eux-mmes
 leur convoitise, parce qu'ils regardaient les plaisirs des sens
comme trs-conformes  la nature (+hs physes ergon+), suivant le
tmoignage de saint Nil, disciple de saint Jean Chrysostome. La pudeur
n'tait une vertu que dans les chants des potes; et cette vertu
mme chez les anciens n'avait pas les attributions qu'on pourrait
lui supposer d'aprs son nom. La Pudicit, qui eut des temples et des
autels dans tout l'empire romain, ne reprsentait pas, de l'avis des
plus savants antiquaires, la virginit ou mme la continence; elle
figurait plutt la conscience, la voix intime de l'me, la honte du
mal et l'amour du bien. Cette Pudicit romaine avait pour simulacre
une femme assise, quelquefois voile, portant la main droite vers son
visage et le dsignant avec son index lev, pour exprimer que le signe
de la pudeur clate dans un regard qui s'abaisse et sur un front qui
rougit. Snque est peut-tre le seul philosophe paen qui ait compris
et enseign la chastet morale, que les chrtiens s'imposaient avec
une pieuse abngation de l'instinct de nature: Parmi eux, rapporte
Origne, les personnes les plus simples et les moins claires, et
mme celles qui appartiennent  la plus basse condition, font paratre
souvent dans leurs moeurs et dans leur conduite une gravit, une
puret, une chastet et une innocence admirables, tandis que ces grands
philosophes, qui se donnent pour sages, sont si loigns de ces vertus,
qu'ils se souillent ouvertement des crimes les plus infmes et les plus
abominables.

La chastet religieuse, nanmoins, n'tait pas absolument ddaigne
par les paens. Nous avons dj dit que les hommes et les femmes
s'abstenaient de tout rapport sexuel lorsqu'ils se proposaient d'offrir
un sacrifice aux dieux; les amants eux-mmes s'loignaient alors de
leurs matresses, et celles-ci vitaient un contact charnel qui les et
forces de se purifier avant la crmonie. L'acte vnrien n'tait pas
considr comme rprhensible en aucun cas, et il n'offensait jamais
la divinit, qui l'encourageait, au contraire, dans une acception
gnrale; mais c'tait dj commencer une offrande, agrable au dieu
qui en tait l'objet, que de se priver,  l'intention de ce dieu, d'une
jouissance qu'on estimait entre toutes. Il y avait l un sacrifice
de l'espce la plus dlicate, puisque le sacrificateur tait en mme
temps la victime. Cette continence de pure dvotion se trouvait donc
souvent dans la vie prive des Romains qui pratiquaient leur religion
avec quelque scrupule: la veille de certaines ftes, aux approches
de certains mystres, le lit conjugal ne runissait plus les deux
poux, qui avaient soin de se tenir  distance et de s'imposer une
rserve absolue sur les plaisirs du mariage. Ovide, dans ses Fastes
(liv. II), nous montre Hercule, Hercule lui-mme, se conformant 
l'usage, lorsqu'il se prparait avec Omphale  sacrifier  Bacchus:
ils couchaient dans deux lits spars, quoique voisins (_et positis
juxta succubuere toris_), et ils ne faisaient rien qui pt nuire
 la dcence du sacrifice. Les prtres, qui sacrifiaient tous les
jours, n'taient pas tenus sans doute d'tre chastes tous les jours;
cependant on pourrait infrer, de plusieurs passages des auteurs
latins, qu'un sacrifice n'tait reconnu bon et propice, qu'autant que
le sacrificateur avait les mains pures. La chastet plat aux dieux,
dit le pote Tibulle (_casta placent superis_), qui recommande aux
nophytes de ne s'approcher de l'autel qu'avec des habits immaculs
(_pura cum veste_) et de ne puiser l'eau sacre qu'avec des mains
chastes. Loin des autels, s'crie Tibulle, celui qui a donn une
partie de sa nuit  Vnus! (_Discedite ab aris, queis tulit hesterna
gaudia nocte Venus_). Quant au voeu de virginit, la religion paenne
l'autorisait ou le prescrivait dans diffrentes circonstances; mais ce
genre de virginit matrielle n'avait pas d'analogie avec la virginit
morale telle que la comprenaient et l'observaient les chrtiens. Les
vestales, par exemple, devaient conserver intacte leur fleur virginale,
sous peine d'tre enterres vives et livres au plus horrible supplice;
mais la ncessit de rester vierges cessait pour elles  l'ge o
finissait la pubert, et elles pouvaient alors entretenir le feu
de Vnus comme elles avaient fait le feu de Vesta. Les plus jeunes,
d'ailleurs, n'taient point astreintes  la chastet de l'esprit ni 
l'innocence du coeur: elles assistaient aux jeux publics, aux combats
de gladiateurs, aux mimes, aux atellanes, aux danses du thtre; elles
ne fermaient pas les yeux aux images voluptueuses, ni les oreilles aux
paroles obscnes, aux chants impudiques. Leur virginit ne dpassait
donc pas la ceinture, suivant l'expression d'un Pre de l'glise.

Opposera-t-on, dit saint Ambroise (_De virginitate_, lib. I),  nos
vierges chrtiennes les vierges de Vesta et les prtresses de Pallas?
Mais quelle espce de virginit est celle que l'on fait consister,
non pas dans la puret et la saintet des moeurs, mais dans le nombre
des annes, et qui n'est point perptuelle, mais prescrite seulement
jusqu' un certain ge? Cette intgrit prtendue se change bientt en
libertinage, quand on est ainsi rsolu de la perdre dans un ge plus
avanc (_petulantior est talis integritas, cujus corruptela seniori
servatur tati_). Ceux qui prescrivent un temps  la virginit,
apprennent ainsi  leurs vierges  ne pas persvrer dans cet tat.
Quelle religion, qui commande la pudicit aux jeunes et l'impudicit
aux vieilles!... Non, ces vestales ne sont point chastes, puisqu'elles
ne le sont que par contrainte, ni honntes, puisqu'on les achte ou
plutt qu'on les loue pour de l'argent, et l'on ne doit pas appeler
_pudor_ celle qui se donne en proie tous les jours aux regards
impudiques de tout un peuple corrompu et dbauch (_nec pudor ille est
qui intemperantium oculorum quotidiano expositus convitio, flagitiosis
aspectibus verberatur_)! Les Pres de l'glise ne se lassaient pas de
comparer les vierges chrtiennes aux vestales et aux vierges paennes,
pour mieux faire ressortir la diffrence profonde qui existait entre la
virginit des unes et des autres. Saint Ambroise revient sans cesse sur
le chapitre des vestales, pour rabaisser le mrite de leur virginit
intresse et imparfaite; il ne va pas aussi loin que Minutius Felix,
qui juge cette virginit fort suspecte et qui ose dire que toutes
les vestales seraient enterres vives, si l'impunit ne protgeait
pas leurs dsordres (_impunitatem fecerit non castitas tutior, sed
impudicitia felicior_): Qu'on ne nous vante donc pas les vestales,
s'crie saint Ambroise, car la chastet qui se vend  prix d'argent
et qui ne se conserve pas par amour de la vertu, n'est pas chastet;
ce n'est pas la virginit, celle qui, comme  un encan, s'achte ou
se loue pour un temps! Quant  cette virginit toute corporelle que
les paens exigeaient de leurs vestales, elle semblait si difficile 
garder et si dangereuse  promettre, qu'on ne trouvait pas aisment une
fille qui consentt  se vouer de son plein gr  la triste condition
de vestale. A peine avez-vous sept vestales, crivait saint Ambroise 
l'empereur Valentinien, et encore taient-elles en bas ge quand elles
furent consacres  Vesta! Voil tout ce que l'idoltrie peut avoir de
vierges  son service! Il y a sept malheureuses qui se laissent sduire
par des habits brods de pourpre, par des litires somptueuses, par un
nombreux cortge d'esclaves, par des privilges, des revenus normes,
et surtout par l'espoir de ne pas mourir vierges en dpit de leur
voeu!

Le clibat chrtien tait devenu, surtout chez les femmes, un des
plus puissants moyens de propagande pour la religion vanglique; la
doctrine formule par saint Paul  l'gard de la continence avait t
accepte avec fanatisme par les jeunes converties, qui se faisaient
une gloire de dompter les mouvements de la chair; car les ardeurs des
sens se trouvaient apaises, sinon teintes, par l'abstinence, la
sobrit, la prire et la solitude. Lorsque le clibat, que la loi
romaine proscrivait comme une honte, fut considr par les nouveaux
adeptes de Jsus-Christ, comme un honneur et comme une victoire,
on vit une sorte d'mulation parmi les vierges qui se vouaient  un
mariage mystique avec le Fils de Dieu. Tout  coup la Prostitution
antique s'arrta et recula devant le triomphe de la virginit. Que
les gentils, disait saint Ambroise, lvent les yeux du corps et en
mme temps ceux de l'me; qu'ils voient cette multitude illustre, cette
assemble vnrable, ce peuple entier de vierges qui honorent l'glise
(_plebem pudoris, populum integritatis, concilium virginitatis_): elles
ne portent point de bandelettes sur la tte, mais un voile modeste
qui ne se recommande que par un chaste usage; elles ne se permettent
pas ces recherches de toilette qui servent au honteux trafic de la
beaut (_lenocinia pulchritudinis_)! Prudence, dans son livre contre
Symmaque, exaltait aussi la virginit chrtienne: Les plus beaux
privilges de nos vierges, disait-il, c'est la pudeur, c'est leur
visage couvert d'un voile sacr, c'est leur vie honnte et dcente
loin des regards profanes, c'est leur nourriture frugale, c'est leur
esprit toujours sobre et chaste! Il faut pourtant l'avouer, ce qui
faisait ce concours, cette mulation de virginit, ce n'tait pas
tant le contentement de l'tat virginal, que le plaisir d'avoir une
supriorit sur les autres femmes et de se faire remarquer par une
vertu qui avait une espce d'apparat. Ainsi les vierges occupaient une
place spciale dans les crmonies du culte; elles portaient aussi un
attribut distinctif qui les signalait en public. trange concidence!
cet attribut tait la mitre que les courtisanes de Rome, principalement
les Syriennes, avaient prise pour insignes et qui dshonorait la femme
assez effronte ou assez imprudente pour adopter pareille coiffure.
La mitre des vierges, dont parle saint Optat (_Contra Donat._, lib.
VI) diffrait sans doute, en hauteur, en forme et en couleur, de la
mitre des courtisanes; elle ne souffrait pas, d'ailleurs, des cheveux
longs et flottants, ni une perruque blonde, ni une chevelure crpe
tincelante de poudre d'or, car une vierge chrtienne proclamait sa
vocation en se coupant les cheveux; en outre, cette mitre rhabilite
se cachait sous un voile violet, brun ou noir, qui couvrait le visage
et les paules, comme le _flammeum_ des vestales.

Pendant les trois premiers sicles qui furent ncessaires  la
fondation du dogme catholique, il y eut une guerre clatante de la
morale contre la Prostitution, et les docteurs de l'glise opposrent
sans cesse  la philosophie sensuelle des paens la chaste et austre
preuve de la vie chrtienne. Les saints Pres voulaient se rendre
matres du corps, pour mieux s'emparer des esprits. Les femmes
s'enthousiasmrent d'abord pour la virginit;  leur exemple, les
hommes se soumirent  la continence. Que peut-on imaginer de plus beau
que la vertu sublime de chastet? disait saint Bernard en s'inspirant,
au onzime sicle, des grandes penses de l'glise primitive. Elle
rend net un corps qui tait tir d'une masse souille et corrompue;
d'un ennemi, elle fait un ami, et d'un homme un ange! En opposition
aux dbauches religieuses du paganisme, le nouveau culte s'entourait
de pratiques simples et modestes; ses mystres se clbraient dans une
sainte contemplation, sans tumulte, sans clameurs, sans scandale. La
pudeur et la dcence prsidaient  toutes les crmonies chrtiennes.
Les deux sexes taient spars dans les glises; ils ne se voyaient
pas, quoiqu'ils fussent en prsence devant l'autel; ils ne se
rencontraient pas mme en allant prier, et ils vitaient ainsi les
prils d'un commerce familier qui et donn carrire aux faiblesses
de la chair. Les exhortations des prtres n'avaient pas de texte plus
favori que ces paroles de saint Paul, dans ses ptres aux Romains: Ne
livrez pas vos membres au pch pour lui servir d'armes d'iniquit!
L'loge, la glorification de la chastet servait de point de dpart
 tous les enseignements. La continence, disait saint Basile, est
la ruine du pch, le dpouillement des affections vicieuses, la
mortification des passions et des dsirs mme naturels de notre corps,
l'augmentation des mrites, l'oeuvre de Dieu, l'cole de la vertu et la
possession de tous les biens. (_Interrog._, 17 _resp._)

[Illustration:
  Castelli del.
  Drouart, imp., r. du Fouarre, 11, Paris.
  Foliet sc.

  SDUCTION ET CORRUPTION.
]

Comme les chrtiens taient fiers de la supriorit de leur morale et
de la puret de leurs moeurs, les paens employrent contre eux l'arme
de la calomnie et prtendirent que leur culte n'tait qu'un monstrueux
assemblage de prostitutions infmes. Les chrtiens, en effet, menacs
ou perscuts, ne s'assemblaient qu'en secret, loin des regards de
leurs ennemis, au fond des bois, dans les cavernes, et surtout dans
les profondeurs des catacombes. Nul profane ne pntrait dans leurs
sanctuaires cachs, et l'on ne savait, de leurs rites, de leurs
usages, de leurs dogmes, que ce qui en transpirait dans les rcits
mensongers de quelques rares apostats. Aussi, l'opinion du peuple,
travaille et accrdite par les prtres fanatiques des faux dieux,
fut-elle longtemps hostile  ces pieux catchumnes qui vivaient dans
la pratique des vertus les plus austres et qui prfraient la mort
 la moindre souillure de leur corps. On avait rpandu que les frres
et soeurs en Jsus-Christ professaient une religion si pouvantable,
qu'ils n'osaient pas en avouer les principes et les actes; on racontait
les horreurs inoues qui se commettaient dans leurs assembles
nocturnes, et l'on allait jusqu' dire que leur horrible luxure ne
respectait ni l'ge, ni le sexe, ni les liens du sang et de la famille.
Le christianisme, selon les uns, n'tait que le judasme dguis; selon
les autres, c'tait une excrable frnsie d'athisme et de dbauche,
qui avait essay plusieurs fois de s'introduire dans la religion de
l'empire romain, et qui se composait des plus odieuses inventions de la
perversit humaine. Voil comment la Prostitution antique tenta de se
dfendre et de se faire absoudre, en attribuant ses propres excs au
christianisme, qui pendant deux sicles mina la socit paenne avant
de se faire jour et de se dvoiler dans tout l'clat de sa puret.

Les philosophes platoniciens furent les premiers  connatre et 
justifier la doctrine vanglique; ds l'an 170 de l're nouvelle,
Athnagoras avait rfut victorieusement les calomnies indignes qui
attribuaient aux chrtiens toutes sortes d'incestes et d'infamies;
dans son Apologie de la religion chrtienne, adresse aux empereurs
Marc Aurle et Lucius Verus, il proclamait la chastet des chrtiens,
selon la diffrence des sexes, des ges et des degrs de parent:
Nous regardons les uns comme nos enfants, disait-il, les autres
comme nos frres et nos soeurs, et nous honorons les vieillards comme
nos pres et nos mres. Ainsi, nous avons grand soin de conserver
la puret de ceux que nous considrons comme nos parents. Quand nous
venons au baiser de paix, c'est avec une grande prcaution comme  un
acte de religion; puisque, s'il tait souill d'une pense impure, il
nous priverait de la vie ternelle. Chacun de nous, en prenant une
femme, ne se propose que d'avoir des enfants, et imite le laboureur
qui, ayant une fois confi son grain  la terre, attend la moisson en
patience. Dans un autre passage de son Apologie, Athnagoras revient
avec plus de force sur cette chastet qui caractrise surtout les
chrtiens au milieu de l'incontinence ordinaire et permanente des
gentils: Les chrtiens, dit-il, ne s'abstiennent pas seulement des
adultres, mais encore du commerce des femmes publiques; et la peur
qu'ils ont de tomber dans cet abme les empche de souffrir la pense
du moindre plaisir dshonnte, et leur fait viter soigneusement tous
ces regards lascifs qui peuvent transmettre les images de quelque
impuret. Ils bannissent les visites assidues, les enjouements, les
discours dshonntes, les longues conversations, les attouchements
inutiles, les ris immodrs. Ils se refusent les plus innocentes
liberts et ils ne montrent jamais les parties de leur corps que
l'honntet tient couvertes. Leurs habits les cachent au dehors et
leur pudeur les enferme au dedans, de sorte qu' la maison ils ont
honte de leurs parents et serviteurs; dans le bain, des femmes; et dans
le particulier, d'eux-mmes. Tous les Pres de l'glise naissante
protestent avec la mme nergie contre les imputations perfides et
calomnieuses qui tendaient  diffamer les chrtiens: L'amour de
la chastet a tant de force sur eux, disait saint Justin dans ses
Dialogues, que l'on en trouve beaucoup qui passent toute leur vie sans
aucune alliance charnelle et qui sont vierges  l'ge de soixante ans,
sans que le temprament ou le pays fasse leur continence.

Saint Cyprien, saint Clment d'Alexandrie, saint Grgoire de Nysse,
saint Basile, tous les Pres grecs et latins ont fait une peinture
difiante des moeurs chrtiennes, qui furent d'autant plus pures que
celles des paens taient plus dpraves. Saint Cyprien consacre son
Trait de la Pudicit,  l'exaltation de cette vertu des chrtiens:
Ils savent, dit-il, que les volupts charnelles commencent par
l'espoir de rencontrer des joies solides, et se terminent en de pures
illusions qui nous font rougir de nous-mmes. Elles nous prcipitent
avec fureur dans toute la brutalit de leurs mouvements; elles nous
induisent  toutes sortes de crimes, en nous menant dans l'horreur
et l'abomination de ces alliances monstrueuses qui passent, du sexe
o la nature nous allie,  notre propre sexe, et descendent  celui
des animaux, en inventant mille abominations voluptueuses auxquelles
l'imagination n'a pu s'arrter sans rougir. Saint Grgoire de Nysse
en appelle au tmoignage des paens eux-mmes, pour constater la
glorieuse chastet des chrtiens: Ils ne se contentent pas d'tre
chastes dans leur corps par la mortification de toutes les volupts
charnelles; ils se purifient encore dans leur esprit, sachant que la
vritable virginit doit se dfendre de l'adultre des pchs. C'est
par la crainte de souiller leur esprit, qu'ils taient de leur vue tout
spectacle honteux, toute image dshonnte; ils n'assistaient jamais
aux jeux du thtre, que saint Cyprien qualifie d'_coles d'impuret_;
ils bannissaient de leurs tables frugales ces mets diaboliques qui
soulvent les sens et les entranent  de grossires satisfactions;
ils ne se permettaient pas l'usage des parfums qui nourrissent ces
penses molles et lascives que la sensualit promne autour d'elle;
ils n'admettaient ni les chansons, ni les danses, ni les rires, ni
l'ivrognerie, ni la gourmandise,  leurs banquets, o se rvlait
toujours la prsence de l'Esprit saint.

Saint Clment d'Alexandrie (_Pedag._, lib. II) entre mme dans des
dtails intimes au sujet de cette chastet qui faisait l'orgueil des
fidles et la honte des gentils. Aprs avoir tabli, dans ses Stromates
(liv. II), la diffrence radicale qui existait entre les mariages
des uns et des autres, en disant que les paens ne cherchent que
leur convoitise et leur brutalit dans le fait conjugal, tandis que
les chrtiens ne demandent que cette union qui nous mne  celle de
Jsus-Christ: Les chrtiens, dit-il, veulent que les femmes plaisent
 leurs maris, par la puret de leurs moeurs et non par leur beaut;
ils veulent aussi que les maris ne se servent pas de leurs femmes comme
d'une prostitue, dont on ne cherche que les corruptions sensuelles;
car la nature ne nous a donn le mariage, ajoute-t-il dans son
_Pdagogue_, que comme les aliments dont l'usage, et non l'abus, est
autoris par elle dans une proportion utile  la sant du corps. Ce
mme Pre de l'glise nous prsente un curieux tableau de la dcence
du mariage chrtien: Les poux, dit-il, portent la pudeur dans leur
lit, de peur que, s'ils violaient dans les tnbres les prceptes de
cette pudeur qu'ils ont appris au grand jour, ils ne ressemblassent
 cette Pnlope qui dfaisait pendant la nuit ce qu'elle avait ourdi
dans la journe. Cette pudeur tant une preuve qu'ils savent rprimer
leur convoitise, l mme o elle a le droit de s'manciper; elle est
une preuve qu'en se donnant l'un  l'autre, ils sont chastes dans le
dehors. On ne voit pas dans leur lit tous ces emportements du pch,
que la seule volupt a invents; car si Jsus-Christ leur a permis de
se marier, il ne leur a pas dit d'tre voluptueux. Ailleurs, saint
Clment dfinit encore la chastet du mariage chrtien, auprs duquel
le mariage des paens n'tait qu'une Prostitution concubinaire ou
un trafic immoral: La seule fin de l'union des deux sexes, dit-il
(_Pedag._, lib. II, cap. 10), est d'avoir des enfants pour en faire des
gens de bien. C'est agir contre la raison et contre les lois, que de ne
rechercher, dans le mariage, que le plaisir, mais on ne doit pourtant
pas s'en abstenir par crainte d'avoir des enfants. La nature dfend
galement dans l'enfance et la vieillesse le commerce impudique des
deux sexes; ceux  qui le mariage permet ces rapports charnels doivent
tre continuellement attentifs  la prsence de Dieu et respecter leurs
corps qui sont ses membres, en s'abstenant de tous regards, de tous
attouchements sales ou illicites...

La conduite rserve des poux dans l'tat de mariage avait amen
naturellement certains docteurs de l'glise, tels qu'Origne,
 supprimer le sexe fminin dans l'autre vie, comme inutile et
dangereux. Origne, qui avait expriment sur lui-mme sa doctrine
du retranchement des sexes, voulait que le sexe masculin ressuscitt
seul. D'autres Pres, pour mieux assurer la continence des bienheureux,
furent d'avis que les lus n'avaient pas de sexe, mais que les damns
conservaient le leur avec leurs misrables passions. Le plus grand
nombre des docteurs, au contraire, se fondaient sur les paroles de
l'_Apocalypse_, pour croire et enseigner que dans le ciel les saints
seraient maris, engendreraient des enfants et jouiraient de tous les
plaisirs du corps. Tertullien, Lactance, Irne, Justin et Methodius se
prononcrent pour ce mariage cleste et ternel. Mais l'glise, par la
voix des conciles, devait redresser cette opinion hasarde et dclarer
que, si les deux sexes persistaient dans le ciel, il n'y aurait pas
mariage, encore moins jouissance terrestre et procration d'enfants.
Saint Augustin dit,  cet gard, dans sa _Cit de Dieu_, liv. II, ch.
17: Dieu tera ce qu'il y a de vicieux chez les lus, mais il laissera
subsister le sexe, qui n'est pas un mal, puisque Dieu en est crateur.
Les membres qui n'auront plus de passions et qui ne serviront plus aux
anciens usages, seront revtus d'une beaut nouvelle. Les casuistes
ne devaient pas s'en tenir l, car ils imaginrent que la rsurrection
rparerait l'intgrit virginale, dans les corps qui l'auraient perdue
sur la terre.

La chastet, cette vertu dont les chrtiens s'arrogeaient le monopole,
tait donc leur proccupation constante et le signe principal de
leur croyance; ils la gardaient comme un prcieux dpt que leur
avait remis le divin Sauveur, et ils s'en faisaient une arme de
provocation contre le sensualisme paen, qui se sentait incapable de
l'imiter. On comprend que les fondateurs du catholicisme, sachant la
puissance d'action que cette chastet avait sur les masses comme sur
l'individu, aient appel  son aide toutes les rigueurs de la pnalit
ecclsiastique, tant l'glise naissante avait intrt  protger les
moeurs et  prcher d'exemple. De l cette svrit du code chrtien
 l'gard des infractions charnelles que la loi humaine n'atteignait
pas. Pour la simple fornication, saint Grgoire de Nysse voulait que la
pnitence ft de neuf ans, diviss en trois catgories, en sorte que
les fornicateurs restaient pendant trois ans _exclus_ de la prire,
pendant trois ans _auditeurs_, et pendant trois ans _prosterns_.
Saint Basile tait plus indulgent: il se contentait d'une pnitence
de quatre ans pour la fornication,  savoir un an pass dans chaque
tat de la pnitence. En revanche, il n'pargnait pas l'adultre,
ni l'inceste, ni la sodomie, ni la bestialit, qu'il punissait d'une
pnitence de quinze ans, le coupable demeurant quatre ans _pleurant_,
cinq ans _auditeur_, quatre ans _prostern_ et deux ans _assistant_.
Cependant l'adultre de l'homme mari avec une femme non marie,
quivalait  une simple fornication. La polygamie, quoique considre
comme un tat de bestialit et indigne de l'homme, n'entranait qu'une
pnitence de quatre ans, un an _pleurant_ et trois ans _prostern_. Le
concubinage des personnes consacres  Dieu n'tait compt que comme
un cas de fornication, pourvu que ces conjonctions illicites fussent
rompues. Une fille qui s'tait prostitue avec le consentement de ses
parents ou de ses matres, faisait trois ans de pnitence; celle qui
n'avait cd qu' la violence, n'encourait aucune peine et n'tait pas
souille devant Dieu ni devant les hommes. Quant au diacre coupable
de fornication, il devait redescendre au rang des simples laques et
travailler  mortifier sa chair pcheresse.

Cette lgislation de l'glise primitive prouve assez le prix
inestimable que les chrtiens attachaient  la conservation de leur
puret corporelle et mentale; aussi, les paens se montrrent-ils
malicieusement acharns contre une vertu que leurs adversaires
opposaient sans cesse comme un dfi aux dsordres et aux impurets du
paganisme. Ils s'appliqurent  prouver jusqu'o cette vertu pouvait
aller, et ils essayrent de lui imprimer une souillure en la livrant
aux attentats de la violence et aux outrages de la dbauche. Mais
ce genre de supplice n'eut pas plus d'empire que les autres sur la
sainte rsignation des vierges et des martyres. Ces victimes faisaient
 Dieu le sacrifice de leur virginit et subissaient, sans cesser
d'tre pures et radieuses, le joug impur de la fornication. L'glise
les assistait dans cette agonie de perscution, et sa voix consolante
les encourageait  monter au ciel par la voie pnible et amre de
la Prostitution: La virginit, leur criait saint Augustin (_Contra
Jul._, lib. IV), est dans le corps; la pudicit dans l'esprit: celle-ci
y reste, lorsque la virginit est te au corps.--Ce n'est pas la
violence qui corrompt le corps des saintes femmes! ajoutait saint
Jrme.--Une vierge, disait saint Ambroise, peut tre prostitue et
non souille.--Tout ce qu'on peut faire, d'ailleurs, du corps et
dans le corps par la violence, reprenait saint Augustin, tout cela ne
souille point la personne qui a souffert cette violence sans pouvoir
s'y soustraire; car si la puret prissait de la sorte, ce ne serait
plus une vertu de l'esprit, mais une qualit du corps, ainsi que la
beaut, la sant et d'autres biens prissables.

Un prtre nomm Victorien avait crit  saint Augustin pour lui
annoncer douloureusement les horribles violences que les barbares
faisaient endurer aux vierges chrtiennes; le saint lui rpondit (_p.
122_) que si ces vierges enduraient ces violences sans y consentir et
sans s'y soumettre, elles ne seraient pas coupables vis--vis de Dieu:
Ce leur sera plutt, dit-il, une plaie honorable et glorieuse, qu'une
honteuse corruption; car la chastet, qui est dans l'me, a une si
grande force spirituelle, qu'elle demeure inviolable et qu'elle fait
que la puret mme du corps ne peut recevoir aucune atteinte, bien que
les corrupteurs aient os vaincre et violer les membres de ce corps
matriel. Saint Basile exprime,  peu prs dans les mmes termes, une
doctrine analogue, pour tranquilliser l'esprit des vierges menaces
du plus redoutable martyre: S'il y en a quelques-unes, dit-il, qui
aient endur la violence, leurs mes n'y ayant pas consenti, elles
n'ont pas laiss de prsenter  leur divin poux ces mes toutes
pures et sans corruption, mme avec plus d'honneur et de gloire.
C'tait un encouragement et une rparation  la fois pour les pauvres
vierges qu'on livrait au supplice de la Prostitution. L'ide de ce
cruel supplice avait t certainement inspir aux perscuteurs par
la singulire admiration que les chrtiens manifestaient pour leurs
vierges, et, en mme temps, par l'orgueil rayonnant que celles-ci
tiraient de leur tat de puret immacule. Voil pourquoi, pendant les
perscutions, il y eut tant de vierges chrtiennes outrages par leurs
bourreaux, qui ne faisaient qu'appliquer l'antique loi romaine, en
vertu de laquelle une vierge ne pouvait pas tre mise  mort. Quant
aux vierges, dit Sutone dans la Vie de Tibre, comme une ancienne
coutume dfendait de les trangler, le bourreau les violait d'abord
et les tranglait ensuite (_immaturat puell, quia more tradito
nefas esset virgines strangulari, vitiat prius a carnifice, dein
strangulat_). Le viol des vierges chrtiennes n'tait donc dans
l'origine qu'un prliminaire de la peine capitale, conformment 
l'usage de la pnalit romaine; plus tard, ce viol devint la partie
principale du supplice lui-mme, et les vierges n'avaient garde de
dcliner la responsabilit de leur tat virginal, devant les juges
paens qui prenaient un odieux plaisir  les frapper dans ce qu'elles
avaient de plus cher; mais leur virginit tait un sacrifice qu'elles
offraient chastement  Dieu en change de la couronne du martyre.

Il faut entendre le chant de victoire que saint Cyprien adresse  ces
martyres rsignes, que dvorait le monstre de la Prostitution paenne:
Les vierges, dit-il, sont comme les fleurs du jardin de l'glise, le
chef-d'oeuvre de la grce, l'ornement de la nature, un ouvrage parfait
et incorruptible, digne de toute louange, de tout honneur, l'image
de Dieu correspondante  la saintet de notre Seigneur, et la plus
illustre partie du troupeau de J.-C.! Le paganisme esprait dtruire
le germe de la religion nouvelle en s'attaquant au principe mme de la
virginit, mais les vierges furent plus fortes que les bourreaux.




CHAPITRE II.

  SOMMAIRE. --Raison de ncessit pour laquelle saint Paul et les
  aptres durent imposer aux chrtiens l'abstinence charnelle et la
  puret virginale. --Les _agapes_. --Les fossoyeurs des catacombes
  de Rome furent les premiers adorateurs du Christ. --Action
  rgnratrice et consolante de la religion chrtienne sur les tres
  dgrads vous au service de la Prostitution. --Les courtisanes
  martyres. --Histoire de Marie l'gyptienne raconte par elle-mme.
  --Lgende de sainte Thas. --Comment s'y prit saint Ephrem pour
  convertir une femme de mauvaise vie. --Les deux solitaires et
  la prostitue. --Saint Simon Stylite. --Conversion de Porphyre.
  --Sainte Plagie. --Sainte Thodote. --Conversion et supplice de
  sainte Afra. --Prire de sainte Afra sur le bcher, ou oraison des
  prostitues repentantes.


Il n'est pas difficile de se rendre compte des motifs de haute
prvoyance qui firent recommander la chastet entre toutes les vertus
chrtiennes. Cette vertu tait sans doute prescrite par la loi de
Mose, et l'on trouve,  chaque instant, dans les saintes critures,
la condamnation des excs de la chair. Salomon, qui devait avoir
sept cents concubines dans sa vieillesse, n'pargna pas ces coupables
dbordements auxquels il se laissa lui-mme entraner: Celui qui est
adultre perdra son me par la folie de son coeur, disait-il dans ses
_Proverbes_ (chap. VI); il s'attirera de plus en plus la turpitude et
l'ignominie, et son opprobre ne s'effacera jamais. Saint Paul et les
aptres ne firent donc que suivre la doctrine mosaque, en imposant
aux chrtiens l'abstinence charnelle et la puret virginale. Mais il
y avait une raison de ncessit qui venait se joindre  toutes celles
que conseillait la religion, dans l'intrt de la morale qui avait
dict son vangile: la vie commune des catchumnes des deux sexes les
exposait  des tentations,  des ardeurs et  des prils journaliers
qui avaient besoin d'un prservatif bien puissant pour ne pas aboutir
 des dsordres presque invitables. Ces dsordres, en rappelant les
mystres les plus honteux du paganisme, auraient confondu avec lui,
aux yeux des paens, la divine religion de Jsus-Christ, et le culte du
vrai Dieu n'et pas lutt avec avantage contre les cultes avilissants
de Vnus, de Bacchus, de Cyble et d'Isis; car, dans ces diffrentes
idoltries, la clbration des mystres ne souillait les temples et
les bois sacrs qu' certaines poques de l'anne, tandis que les
crmonies occultes de la foi catholique avaient lieu en tout temps,
tous les jours, ou plutt toutes les nuits, sous le nom d'_agapes_.

Dans ces agapes, dans ces repas fraternels o la parole du Seigneur
nourrissait l'me en mortifiant le corps, les deux sexes taient
runis, et la concupiscence se ft veille dans les coeurs les plus
chastes et les plus froids, si la loi du nouveau culte n'avait mis
un frein salutaire aux instincts de la nature et aux entranements
du vice. Voil pourquoi la continence tait la premire vertu qu'on
exigeait des chrtiens pour garantir et favoriser toutes les autres.
Si cette vertu n'avait t prche sans cesse et profondment enracine
dans les croyances de chacun, les agapes n'eussent servi qu' propager
la Prostitution. Rien ne peut donner une ide complte de l'exaltation
des fidles, qui n'aspiraient qu'au martyre et qui le souffraient
volontiers en eux-mmes, dans leurs dsirs et dans leurs passions,
avant de s'y abandonner tout entiers sur la place publique. Cette
exaltation, tourne  la dbauche, comme cela n'arriva que trop par le
fait des hrsies, et amen de monstrueux libertinages et discrdit
le christianisme en dvouant au mpris universel les aptres et les
proslytes. Qu'on imagine aussi les dangers que courait sans cesse,
dans cette existence contemplative, la pudeur des frres et des soeurs
rassembls par la prire et la pnitence! Les femmes taient toutes
voiles et couvertes d'amples vtements qui ne dessinaient aucune forme
du corps; ces vtements, de laine grossire et d'une couleur uniforme,
blancs, gris ou noirs, n'attiraient pas les regards et la curiosit par
des ornements mondains; l'odorat n'tait pas rveill par les molles
sollicitations des parfums. Ces femmes, dont le cothurne entirement
ferm n'apparaissait pas mme hors des plis de leur longue robe,
ressemblaient dans l'ombre  des statues immobiles ou  des pleureuses
de funrailles. Les hommes, de leur ct, n'taient pas vtus avec
moins de dcence,  cette diffrence prs qu'ils ne portaient pas de
voiles, mais de grands chapeaux, de larges capuchons sous lesquels leur
visage, ple et amaigri, avait l'aspect d'une tte de mort. Mais ce
n'tait point encore assez pour empcher la nature de parler plus haut
que la volont: il fallait que cette nature rebelle et fougueuse se
laisst enchaner par l'autorit du prcepte et par l'exemple.

Ainsi, hommes et femmes pouvaient impunment rester, pendant des
jours et des nuits, ple-mle et vis--vis les uns des autres, sans
actes coupables et mme sans mauvaises penses; ils respiraient le
mme air, ils couchaient cte  cte dans les catacombes, au milieu
des bois; ils s'endormaient et se rveillaient en priant. Bien plus,
lorsque les perscutions forcrent les chrtiens  se cacher et  vivre
entre eux au fond des solitudes, le dogme de la continence tait dj
bien fortement tabli parmi les fils et les pouses de Jsus-Christ,
puisqu'il avait dompt les plus violentes rvoltes de la chair,
malgr la menace continuelle du dcouragement et de l'oisivet. Il n'y
avait plus de sexe, pour ainsi dire, dans ce pieux mlange de saints
et de saintes qui habitaient ensemble ces retraites souterraines o
ils avaient eu souvent leur berceau et qui leur gardaient une tombe
inviolable. Il n'est donc pas surprenant que les paens, ignorant
la chastet de cette vie secrte, l'aient suppose telle qu'ils
l'auraient faite avec la licence de leurs moeurs et la sensualit de
leur religion: ils ne se persuadaient pas que les sens pussent accepter
un pareil esclavage; ils ne souponnaient pas quel pouvait tre
l'empire de la prire et ce que pouvait faire le fanatisme du devoir
religieux. De l, les odieuses calomnies qu'ils accrditaient contre
les chrtiens, avec lesquels ils confondaient d'impurs hrsiarques que
l'glise naissante repoussait avec horreur.

Ce fut dans les catacombes, dans ces vastes excavations o Rome avait
trouv les matriaux de ses temples et de ses difices, ce fut dans ces
sombres souterrains, qui servaient de cimetire aux esclaves et  la
population pauvre de la ville ternelle, que le Christ rencontra ses
premiers adorateurs; car son vangile s'adressait surtout aux tres
souffrants et malheureux. Les fossoyeurs (_fossores_), qui creusaient
les spultures et qui ne voyaient jamais le soleil, acceptrent tout
d'abord avec confiance une religion qui abaissait les superbes et
relevait les humbles; ils s'enrichirent ainsi de toutes les joies
du Paradis que leur promettait le Sauveur, et ils se sentirent
rhabilits, eux qui taient poursuivis par l'horreur et le mpris des
vivants qu'ils avaient le triste privilge d'enterrer. Une semblable
rhabilitation attendait les classes abjectes, qui avaient besoin de
retrouver leur propre estime sous la fltrissure dont les chargeait
l'opinion publique. Le christianisme effaait toute tache originelle,
par le repentir et le baptme: il crait dans le vieil homme un homme
nouveau; il rendait pur ce qui avait t impur jusque-l; il mettait
une aurole de pardon sur des fronts stigmatiss. On s'explique
naturellement son action rgnratrice et consolante parmi les tres
dgrads qui taient vous au service de la Prostitution.

Ces misrables, qui nagure n'avaient pas la conscience de leur
dgradation, furent tout  coup attrists et honteux; leurs yeux
s'taient ouverts  la lumire de la morale vanglique, et ils
comprenaient avec effroi toute la profondeur de l'abme o le vice
les avait jets. Les uns se convertirent et abjurrent leur vie
scandaleuse; les autres la continurent dans les larmes et la prire,
en s'y soumettant comme  une odieuse tyrannie et en offrant au ciel
l'holocauste de leurs souffrances. La religion du Christ se propagea
rapidement  travers ces mes pleines de remords et d'amertume, et la
prostitue la plus avilie releva la tte en regardant le ciel. Les
prdications des aptres et de leurs disciples avaient lieu d'abord
dans les carrefours,  l'entre des villes, sur les places et dans
les faubourgs, partout o une foule oisive et curieuse prtait un
auditoire complaisant  l'orateur. Les portefaix, les matelots, les
bateleurs, les esclaves errants, la plus vile populace en un mot,
se pressaient autour de l'homme de Dieu qui prchait la continence
et la mortification de la chair. Les prostitues taient les plus
ardentes  couter cette parole bienfaisante qui apaisait l'motion
de leurs coeurs, et qui leur donnait la force de marcher devant Dieu.
Ces malheureuses victimes de la dbauche avaient moins d'horreur
d'elles-mmes, quand elles croyaient avoir communiqu avec le
Rdempteur, et souvent elles renonaient  leur affreux mtier, pour
se consacrer  la divine mission que Jsus envoyait aux vierges et
aux martyres. Tel fut certainement l'imprieux motif qui prsida dans
les premiers sicles  l'institution du clibat chrtien. Jsus avait
absous Marie Madeleine, parce qu'elle avait beaucoup aim;  l'exemple
de Jsus, les saints confesseurs se montrrent indulgents pour les
femmes qui avaient vcu dans l'impuret, tant qu'elles furent paennes,
et qui, en devenant chrtiennes, entraient dans la glorieuse vie de la
pnitence.

La lgende est remplie de ces courtisanes qui sont touches de la main
du Seigneur et qui s'attachent  ses pas pour faire leur salut en
effaant la turpitude de leur vie passe. Toutes ces pauvres femmes
sont animes de l'Esprit saint, comme les trois Maries qui avaient
tout quitt pour suivre Jsus-Christ. Plus elles ont t souilles par
le pch, plus elles s'efforcent de s'purer aux flammes de la foi et
de l'expiation. Beaucoup d'entre elles, et des plus perverties, se
changent en saintes et obtiennent la couronne du martyre. Le nombre
des saintes de cette espce est assez considrable pour que le Pre
jsuite Thophile Raynaud en ait fait un martyrologe particulier 
la suite de l'histoire de Marie l'gyptienne, leur modle et leur
patronne. Nous n'avons pas le projet d'crire la lgende dore de
toutes ces mrtrices batifies, et nous ne leur contesterons pas la
place qu'elles occupent  tort ou  raison dans la batitude cleste;
mais nous emprunterons seulement certains passages aux crits des
anciens hagiographes, pour faire voir l'influence du christianisme sur
la Prostitution paenne, et pour tablir ce fait singulier, que les
prostitues eurent l'insigne honneur d'abjurer les premires le culte
des faux dieux, ces emblmes plus ou moins dshonntes de la sensualit
humaine.

Marie l'gyptienne, qui vivait sous le rgne de Claude et qui s'tait
cache dans le dsert pour y faire pnitence aprs sa conversion,
raconta elle-mme son histoire  l'abb Zosime qu'elle avait rencontr,
lorsqu'elle tait compltement nue, le corps noir et brl par le
soleil: Je suis ne en gypte, lui dit-elle en couvrant sa nudit
du manteau que Zosime lui avait donn; dans ma douzime anne, je
me rendis  Alexandrie, o pendant dix-sept ans je me soumis  la
dpravation publique et ne me refusai  aucun homme. Et comme des gens
de cette contre se disposaient  faire le voyage de Jrusalem pour
adorer la vraie Croix, je priai les mariniers, qui les conduisaient,
de me prendre avec eux. Quand ils me demandrent le prix du passage,
je leur dis: Frres, je n'ai rien  donner, mais prenez mon corps
pour le payement de mon passage. Ils me prirent ainsi et disposrent
de mon corps pour se payer. Nous arrivmes  Jrusalem ensemble, et
m'tant prsente avec les autres aux portes de l'glise pour adorer
la vraie Croix, je fus soudainement repousse par une force invisible;
je retournai plusieurs fois inutilement jusqu'aux portes de l'glise
et toujours je me sentais retenue, tandis que les autres entraient
sans difficult. Alors je fis un retour sur moi-mme et pensai que
mes nombreux et sales pchs taient la cause de cette rpulsion. Je
commenai  soupirer profondment,  verser des larmes amres et 
chtier mon corps avec mes mains. Elle fit voeu de chastet et se mit
sous la sauvegarde de la vierge Marie, qui lui permit d'entrer dans
l'glise et d'adorer la vraie Croix. Aprs quoi, elle passa le Jourdain
et s'enfona dans le dsert o elle resta quarante-sept ans sans voir
aucun homme, en vivant de trois pains qu'elle avait apports avec elle.
Pendant les dix-sept premires annes de ma vie solitaire, dit-elle,
j'ai eu  souffrir des tentations de la chair; mais, avec la grce de
Dieu, je les ai toutes vaincues... Voil les exemples  imiter que le
confesseur chrtien offrait aux femmes de mauvaise vie, qui accouraient
en foule pour l'entendre. La relation que nous avons emprunte 
Jacques de Voragine, le grand lgendaire du moyen ge, est plus dcente
que celle des Actes de la sainte, paraphrass et comments avec peu
de retenue par son historien Thophile Raynaud. Cette sainte tait la
patronne ordinaire des courtisanes, et l'abandon qu'elle fit de son
corps aux bateliers se voyait reprsent sur les vitraux des glises,
notamment  Sainte-Marie-de-la-Jussienne, chapelle situe autrefois
dans la rue qui a conserv ce nom  Paris, et affecte  la grande
confrrie des filles publiques.

Une autre courtisane, qui n'eut pas la rputation de Marie l'gyptienne
auprs de ses pareilles, figure aussi dans la Vie des Pres, o elle
fait amende honorable de ses pchs. Il serait possible nanmoins que
cette sainte n'ait jamais t qu'une personnification de la dbauche
pnitente et un touchant emblme de la purification d'un corps souill.
Elle se nommait Thas et habitait une ville d'gypte que la tradition
ne nomme pas; sa beaut tait telle, que beaucoup d'insenss vendaient
tout ce qu'ils possdaient pour acheter ses faveurs et se trouvaient,
au sortir de sa couche, rduits  une extrme pauvret; ses amants
en venaient souvent aux mains dans des querelles de jalousie, et
sa porte tait arrose de sang, raconte Jacques de Voragine. L'abb
Paphnuce eut la pense de la convertir. Il revtit un habit sculier,
prit une pice de monnaie et la lui prsenta comme rmunration du
pch qu'il semblait solliciter d'elle. Celle-ci accepta la pice de
monnaie, en disant: Allons dans ma chambre! Et quand Paphnuce fut
entr dans cette chambre et qu'elle l'invitait  monter sur le lit,
tout couvert de riches toffes, il lui dit: Allons dans un lieu plus
secret? Elle le mena successivement dans plusieurs autres chambres,
et il objectait toujours qu'il craignait d'tre vu: C'est une chambre
o personne n'entre, lui dit-elle tristement; mais, si c'est Dieu que
tu crains, il n'y a aucun endroit qui soit cach  ses regards. Le
vieillard, tonn de ce langage, lui demanda si elle savait qu'il y
et un Dieu rmunrateur et vengeur. Elle rpondit qu'elle le savait:
Puisque tu le sais, s'cria Paphnuce avec svrit, comment as-tu
perdu tant d'mes? Oui, pcheresse, il y a un Dieu, et tu lui rendras
compte, non-seulement de ton me, mais encore de toutes celles que tu
as induites au pch. A ces mots, Thas tomba aux pieds de Paphnuce,
en versant des larmes de contrition: Mon pre, lui dit-elle, j'espre
pouvoir obtenir par la prire la rmission de mes fautes; je te prie
de m'accorder trois heures pour me prparer  te suivre; je ferai
ensuite tout ce que tu ordonneras. L'abb, lui ayant indiqu le lieu
o il l'attendrait, sortit de cette maison d'impuret. Thas rassembla
tout ce qui tait le gain de ses pchs, vtements somptueux, riches
joyaux, meubles splendides, et en fit un feu de joie sur la place
publique, en prsence de tout le peuple. Venez tous, criait-elle,
venez, vous qui avez pch avec moi, et voyez comme je brle tout ce
que j'ai reu de vous! Ces objets montaient  la valeur de quarante
livres d'or. Lorsque tout fut consum, elle rejoignit Paphnuce, qui la
conduisit dans un monastre de vierges, et il l'enferma dans une petite
cellule, dont il ferma et scella la porte, en ne laissant subsister
qu'une troite fentre, par laquelle on faisait passer chaque jour 
la recluse une faible ration de pain et un peu d'eau. Au moment o le
vieillard prenait cong d'elle: Mon pre, lui cria Thas, o veux-tu
que je rpande l'eau que la nature chassera de mon corps?--Dans ta
cellule, comme tu le mrites, rpondit-il durement. Elle lui demanda
encore comment elle devait adorer Dieu: Tu n'es pas digne de nommer
Dieu, rpliqua-t-il avec mpris, ni de lever tes mains vers le ciel,
car tes lvres sont pleines d'iniquit et tes mains sont charges de
souillures. Prosterne-toi du ct de l'Orient en rptant souvent ces
mots: Toi qui m'as cre, aie piti de moi! Cette dure pnitence dura
trois ans, aprs lesquels Thas, dlivre par l'abb Paphnuce, malgr
elle, rentra dans le sicle; mais elle ne survcut que trois jours  la
rmission de ses pchs et mourut en paix comme une vierge.

Saint phrem fut moins heureux dans la conversion d'une autre femme de
mauvaise vie qui voulait l'induire  pcher avec elle. Pour se drober
 ses importunes provocations, le saint lui dit: Suis-moi! Elle le
suivit; mais, lui, au lieu de chercher un endroit cart, favorable
 une oeuvre illicite, mena cette femme au milieu d'un carrefour o
affluait une grande foule de peuple; puis, se tournant vers elle:
Arrtons-nous ici, lui dit-il brusquement, afin que j'aie commerce
avec toi!--Je ne le puis, rpondit-elle en rougissant: il y a trop
de monde ici!--Si tu rougis de la prsence des hommes, rpliqua saint
phrem avec indignation, ne dois-tu pas rougir davantage de la prsence
de ton Crateur, qui dcouvre les choses caches au fond des tnbres!
La courtisane, honteuse et confuse, s'enfuit la tte basse, mais ne se
retira pas dans un monastre et ne livra point au feu les produits de
son infme mtier. Souvent les Pres de l'glise ne craignaient pas de
se commettre avec ces cratures, pour essayer de les ramener  Dieu en
les forant  rougir de leur pch. Les Vies des Pres sont remplies
de ces aventures, qui tmoignent de la constance et de la charit de
ces vnrables confesseurs. Deux solitaires, qui se rendaient  la
ville d'Aige en Tharse, souffrent tellement de la chaleur du jour, en
route, qu'ils sont forcs de faire halte dans une htellerie, malgr
la rpugnance qu'ils avaient  entrer dans ce mauvais lieu. Il y avait
dans cette htellerie quelques jeunes dbauchs et une prostitue.
Celle-ci, inspire par le dmon, s'approche d'un des deux solitaires
et l'invite  commettre un acte d'incontinence. Le solitaire la
repousse avec dgot et se dtourne en priant Dieu de lui pardonner.
Cette effronte revient  la charge avec mille agaceries et conjure ce
pauvre solitaire de ne pas se refuser  ce qu'elle rclame de lui: elle
prononce alors le nom de la Madeleine, qui trouva grce devant Jsus,
dit-elle: En vrit! reprit le solitaire; mais quand Jsus eut adress
la parole  la pcheresse, elle cessa d'tre courtisane.--Et moi
aussi! s'cria cette femme, obissant  une inspiration de l'Esprit
saint. Elle se spara sur-le-champ de ses compagnons de dbauche et
elle suivit pieusement les deux solitaires, qui la prsentrent dans
un monastre de femmes, o elle vcut dans les macrations sous le nom
de Marie. Ses compagnes ne lui reprochrent jamais son ancien tat, et
toute souille qu'elle avait t avant sa conversion miraculeuse, elle
se regardait comme une des pouses les plus fidles de Jsus-Christ.

Un passage de la Vie de saint Simon Stylite, qui passa plus de
quarante ans sur le chapiteau d'une colonne, o il avait tabli sa
cellule d'anachorte (mort en 460), nous fait connatre l'empressement
que mettaient les courtisanes de tous les pays  venir repatre
leurs yeux du spectacle mouvant de ses austrits, et leurs oreilles
des encouragements de la parole divine. Saint Simon, du haut de sa
colonne, convertit une multitude d'hommes vicieux ou pervers, qui
accouraient de toutes parts  ses prdications. Les mrtrices, que
la renomme du saint attirait en foule, ne l'avaient pas plutt aperu
priant et bnissant sur sa colonne, qu'elles renonaient  leur genre
de vie,  leurs pompeux habits,  leurs parfums et  leurs volupts,
pour entrer dans un monastre, o elles devenaient des saintes, 
force de rpandre des larmes et de dtester leurs pchs: _Quid porro
de meretricibus dicam, qu, ex diversis procul terris, ad servi Dei
septum profect, postquam illum conspexere, patriam suam deseruere,
et severiorem ascetarum disciplinam in monasterio profess, sanctorum
honorem commeruerunt, posteaquam, Domino largiente, prteritorum
criminum chirographa suis lacrymis_ (_Acta Sanctorum_, t. II, p. 344).
On pourrait infrer de ce passage curieux, que les courtisanes, qui se
laissaient toucher par la grce, devaient faire une confession gnrale
de leurs pchs et en dresser un inventaire dtaill, qu'elles avaient
toujours prsent sous les yeux pendant leur longue pnitence, pour
ne pas oublier leurs anciens mfaits et les pleurer ternellement.
Au reste, les courtisanes pnitentes pouvaient tre catchumnes,
ds qu'elles avaient abjur leur tat de Prostitution; ainsi, dans la
Vie de sainte Plagie (Arnaud d'Andilly, t. I, p. 572), on voit cette
fameuse comdienne, qui n'avait pas encore renonc au sicle, assister
 une instruction religieuse dans l'glise d'Antioche, o elle n'tait
jamais entre auparavant; et pourtant, elle avait donn un terrible
scandale  l'vque et  ses suffragants, assis  la porte de l'glise
de Saint-Julien, lorsqu'elle passa auprs d'eux, toute tincelante de
pierres prcieuses, de perles et d'or, qui brillaient jusque sur ses
brodequins, toute parfume d'essences, toute fire de sa merveilleuse
beaut, devant laquelle le saint vque et ses assesseurs battirent
en retraite, les yeux baisss et l'me gmissante, pour ne pas voir
cette figure diabolique, ces paules, ce sein, ces bras nus, que la
tentatrice offrait  leurs chastes regards.

Cette sainte Plagie n'est pas celle qui se nommait Porphyre dans
sa vie de courtisane, et qui vcut  Tyr, deux ou trois sicles
plus tard. Un jour, celle-ci aperut dans la rue deux solitaires qui
venaient quter pour les pauvres et les malades. Porphyre reut tout
 coup un trait enflamm de la grce; elle courut  la rencontre
de ces bons pres, et s'adressant au plus vieux: Sauvez-moi, mon
pre, s'cria-t-elle avec un lan du coeur, sauvez-moi, ainsi que
Jsus-Christ sauva la pcheresse! Le solitaire,  qui elle parlait
ainsi, leva les yeux vers elle et la contempla d'un air doux et
mlancolique. Suivez-moi! lui dit-il. Elle le suivit  distance
avec humilit et respect; mais, lui, alla droit  elle, la prit
par la main et la conduisit publiquement  travers la ville. Quand
ils en furent dehors, ils entrrent dans une glise qui s'offrit 
eux, et Porphyre y trouva un enfant nouveau-n, qu'elle adopta. Le
solitaire et la courtisane s'en allrent donc avec l'enfant, mais on
les souponna d'avoir  se reprocher la naissance de cet enfant; et ce
fut un scandale que le solitaire fit cesser, en portant des charbons
ardents dans sa robe, pour prouver son innocence. Porphyre avait pris
le nom de Plagie et s'tait renferme dans un monastre. Son exemple
fit une telle impression sur l'esprit des courtisanes de Tyr, qu'elles
voulurent l'imiter et que plusieurs d'entre elles se consacrrent
 Dieu, pour laver leur robe d'innocence et devenir pouses de
Jsus-Christ.

La premire sainte Plagie prit  Antioche, pendant la perscution de
Licinius, en 308: elle se jeta du haut d'un toit, pour chapper aux
soldats qui venaient s'emparer d'elle et qui menaaient d'attenter
 son voeu de chastet. Pendant la mme perscution, il y eut des
courtisanes qui souffrirent le martyre, entre autres Thodote, Afra
et ses suivantes, qui exeraient galement la Prostitution. Le savant
Ruinart, qui a plac sous cette date les actes de sainte Thodote, fait
cette observation, qu'il aurait d appuyer de quelques autorits: On
ne voit pas, dit-il, qu'une courtisane ait t admise dans la communion
des fidles et reue  l'glise, avant les temps de la perscution
de Licinius, et l'on ne saurait nier que Thodote ait fait trafic de
son corps (_qustum corpore fecisse_). Le martyre de sainte Afra
fut mme plus remarquable que celui de Thodote, qui eut l'affront
d'tre condamne  reprendre son honteux mtier. Afra comparut devant
le juge Gaius, qui l'accueillit en souriant: Comme je l'apprends,
tu es mrtrix, lui dit-il. Sacrifie aux dieux! Tu le feras d'autant
plus volontiers, qu'une mrtrix n'a rien  dmler avec le Dieu
des chrtiens? Afra garde le silence et se recommande tout bas 
Jsus-Christ. Sacrifie, reprend le juge, sacrifie, pour que les dieux
t'accordent d'tre aime de tes amants comme ils t'ont aime jusqu'
prsent! Sacrifie, pour que tes amants t'apportent beaucoup d'argent!

Afra rougit de cette allusion  sa vie passe: Je n'accepterais pas
dsormais cet argent excrable, s'crie-t-elle avec un geste d'horreur,
car l'argent que j'avais amass ainsi, je l'ai rejet loin de moi,
parce qu'il n'tait pas de bonne conscience (_de bon conscienti_).
J'ai pri un de mes frres pauvres, qui ne voulait pas l'accepter, de
le purifier en l'acceptant et en priant pour moi. Si je me suis dfait
d'un bien mal acquis, qui me pesait sur le coeur, comment puis-je
songer  en acqurir de la mme manire?--Christ ne te trouve pas
digne, reprend Gaius. C'est donc sans raison que tu l'appelles ton
Dieu; quant  lui, il ne te reconnat pas pour sienne; car une femme
qui est mrtrix ne peut se dire chrtienne.--En effet, je ne mrite
pas le nom de chrtienne! Cependant la misricorde de Dieu, qui juge
non mes mrites mais ma foi, voudra bien me recevoir dans le paradis.
Le juge Gaius pronona alors son jugement: Nous ordonnons que la
courtisane Afra (_publicam meretricem_), qui s'est confesse chrtienne
et qui n'a pas voulu participer aux sacrifices, soit brle vive!

Afra marcha au supplice, tandis que ses deux suivantes, Eunomia et
Eutropia, qui avaient t baptises comme elle par l'vque Narcissus,
se tenaient, voiles et silencieuses, au bord du fleuve, en esprant
partager le martyre de leur matresse, ainsi qu'elles avaient partag
son pch (_simulque fuerant in peccato_). Afra, en montant sur le
bcher, fait cette prire, qu'on avait adopte au moyen ge comme
l'oraison des prostitues repentantes:

Seigneur Dieu tout-puissant, Jsus-Christ, qui n'es pas venu appeler
les justes, mais les pcheurs,  la pnitence; Jsus, dont la promesse
est vraie et manifeste, parce que tu as daign dire que ds qu'un
pcheur se sera converti de ses iniquits,  cette heure mme tu ne
te souviendras plus des pchs de ce pnitent; reois donc  cette
heure l'expiation de ma mort (_Accipe in hac hor passionis me
poenitentiam_)!

Une courtisane martyrise au nom du Christ arrachait toujours une foule
de victimes  la Prostitution et enfantait de nouveaux martyrs.




CHAPITRE III.

  SOMMAIRE. --Pourquoi les gentils infligeaient aux femmes
  chrtiennes le supplice de la Prostitution publique. --Lgende des
  _Sept vierges_ d'Ancyre. --Agonie d'une virginit voue  l'outrage
  de l'impudicit paenne, dpeinte par le pote Aurelius Prudentius.
  --Sainte Agns est dnonce comme chrtienne. --Jugement du prfet
  Symphronius. --Agns est conduite dans une maison de dbauche.
  --Mort miraculeuse du fils de Symphronius. --Particularits
  importantes pour l'histoire de la Prostitution. --Sainte Thodore,
  dnonce comme chrtienne, est condamne au supplice du lupanar.
  --Dvouement sublime de Didyme. --Dcapitation de Thodore et
  de Didyme. --Fait analogue rapport par Palladius. --Lgende de
  sainte Thodote. --Sainte Denise livre  deux libertins par ordre
  du proconsul Optimus. --Dlivrance miraculeuse de sainte Denise.
  --Lgende de sainte Euphmie.


Les chrtiens taient si fiers de leur chastet, ils y attachaient
tant de prix, ils craignaient tellement de perdre ou d'altrer ce
trsor, que leurs perscuteurs se firent un malin plaisir de les
tourmenter dans la possession d'un bien qu'on n'et jamais song 
leur enlever, s'ils n'avaient pas port, de la sorte, un dfi  la
religion et  la philosophie paennes. On s'explique ainsi cet trange
supplice, qui consistait  livrer une femme chrtienne, vierge ou
non, aux brutalits infmes de la Prostitution publique. Il est trop
souvent question d'un pareil supplice dans les Actes des saints, pour
qu'on puisse le rvoquer en doute et le regarder comme un emblme des
excs de l'idoltrie. Les hagiographes entrent  cet gard dans les
dtails les plus singuliers, et saint Ambroise, au liv. III de son
_Trait des Vierges_, o il raconte avec complaisance le martyre de
sainte Thodore, nous donne  entendre que cette pnible preuve tait
presque toujours rserve aux vierges qui refusaient de sacrifier aux
dieux. Au reste, comme nous l'avons dj dit, ce n'tait peut-tre
que l'application de la vieille loi romaine qui dfendait de mettre
 mort une vierge, et qui abandonnait celle-ci  une espce de
dgradation, que le bourreau avait le droit d'exercer sur sa victime
avant d'excuter l'arrt. Mais,  cet antique usage de la pnalit,
se joignait certainement l'intention de dshonorer la chrtienne  ses
propres yeux comme aux yeux de ses coreligionnaires.

Le sacrifice aux dieux qu'on imposait  toute femme accuse d'tre
chrtienne, n'tait pour celle-ci qu'un acheminement  la Prostitution,
car la plupart des dieux et des desses semblaient avoir t invents
pour difier les passions sensuelles et pour faire un appel permanent
 la dbauche: Les gentils, dit saint Clment d'Alexandrie, renonant
 tout sentiment de modestie et de pudeur, gardent dans leurs maisons
des tableaux o leurs dieux sont reprsents au milieu des plus infmes
transports que puisse causer la volupt; ils parent leurs chambres
 coucher de ces peintures dshonntes, et prennent pour une sorte
de pit la plus monstrueuse incontinence. Vous regardez de vos lits
l'image de Venus et l'oiseau qui vole vers Lda; plus un tableau est
impudique, plus il vous parat excellent: vous en faites graver le
dessin, et vous avez pour cachet les dbordements de Jupiter! Voil les
modles de votre mollesse, voil les ides infmes que vous avez de vos
dieux, voil la doctrine criminelle qu'ils vous enseignent et qu'ils
pratiquent avec vous!... Vous commettez la fornication et l'adultre
par les yeux et par les oreilles, avant que de les commettre en
ralit; vous faites outrage  la nature de l'homme et vous anantissez
la Divinit par vos indignes actions! Les chrtiennes auraient cru
donc commettre une fornication ou un adultre, en sacrifiant aux dieux
du paganisme, en s'approchant de leurs autels, en y jetant un grain
d'encens, en levant les yeux vers ces statues qui bravaient souvent
la pudeur et qui enseignaient le pch par leurs attributs et leurs
muettes provocations. Les vierges dtournaient la vue ou se voilaient
avec horreur en prsence de ces impures divinits, et le juge alors,
comme pour les prparer  sacrifier  Vnus,  Isis,  Bacchus ou 
quelque autre idole, les envoyait faire un rude apprentissage dans une
maison de Prostitution.

C'tait avec un profond dsespoir que les saintes femmes subissaient
ces horribles violences: elles demandaient  leur divin poux de les
appeler  lui, avant que leur chre puret ft la proie des impies;
elles s'abmaient dans la prire et la contrition, pour ne pas tre
tmoins de leur propre avilissement; elles auraient prfr mille
morts, mille tortures,  la perte de leur innocence. Il paratrait
que l'exposition des chrtiennes  la merci des libertins ne fut
point mise en pratique avant la terrible perscution de Marc-Aurle,
car Tertullien, dans son _Apologtique_, parle de ce genre de
supplice comme d'une invention rcente due  un raffinement de
cruaut (_exquisitior crudelitas_). En condamnant dernirement une
vierge au lnon plutt qu'au lion, dit-il avec un amer jeu de mots,
vous avez confess qu'un outrage  la pudeur tait rput chez les
chrtiens plus atroce que tous les supplices et tous les genres de
mort. (_Proxim ad lenonem damnando christianam, potiusquam ad leonem,
confessi estis labem pudiciti apud nos atrociorem omni poena et omni
morte reputari_). Mais Jsus-Christ eut souvent piti de ses chastes
pouses, et tantt il leur accordait la grce de mourir saines et
sauves, tantt il faisait descendre ses anges auprs d'elles pour
les dfendre et les exhorter, tantt il frappait d'impuissance les
bourreaux les plus formidables, ou bien il en faisait tout  coup des
chrtiens et des confesseurs. Lorsque l'implacable perscution tait
dans toute sa force, raconte saint Basile (_De ver virginitate_, no
52), des vierges choisies  cause de leur foi en leur divin poux,
ayant t livres comme des jouets aux regards des impies, gardrent
la puret de leurs corps, et cela n'arriva que par la grce de
Jsus-Christ, qui voulut montrer que tous les efforts des impies ne
parviendraient pas  souiller la chair de ces vierges, et que leurs
corps restaient inviolables, sous sa sauvegarde, par l'effet d'un
miracle. Il faudrait peut-tre, dans le texte latin de ce passage,
corriger un mot, et mettre _liminibus_ au lieu de _luminibus_, ce qui
donnerait un sens plus conforme aux usages de la perscution, dans
cette phrase: _Elect virgines propter Sponsi fidem, ad illudendum
impiis luminibus tradit, corporibus inviolat perdurarunt_. Il est
probable que saint Basile avait dsign les dictrions ou les lupanars,
qui recevaient ordinairement les vierges chrtiennes condamnes  la
Prostitution; mais le traducteur latin ayant remplac le mot grec
par une priphrase, _impiis liminibus_, qui caractrise assez bien
ces mauvais lieux, une faute de copiste a chang le sens, que nous
proposons de rtablir, sans sortir de notre sujet.

Nous n'avons pas l'espace ncessaire pour relater ici tous les martyres
qui ont commenc ou fini par la Prostitution violente. Il y aurait un
livre entier  faire sur la matire, en dpouillant,  ce point de vue
unique, l'immense recueil des Bollandistes et en tudiant les Actes
des saintes qui ont t plus ou moins perscutes dans leur virginit
ou leur chastet. Nous grouperons seulement quelques faits analogues,
pour faire apprcier dans quel but et dans quelle forme le paganisme
attentait  la pudeur chrtienne. On comprendra ainsi avec quel pur
amour les saintes femmes se donnaient  Jsus-Christ, en voyant le
gracieux portrait que saint Augustin a fait de la chastet chrtienne,
dans ses _Confessions_: La Chastet se prsentait  moi avec un visage
plein de majest et de douceur, et joignant  un gracieux souris des
caresses sans affterie, afin de me donner la hardiesse de m'approcher
d'elle, elle tendait, pour me recevoir et m'embrasser, ses bras
charitables, entre lesquels je voyais tant de personnes qui pouvaient
me servir d'exemples. Il y avait un grand nombre de jeunes garons
et de jeunes filles, des hommes et des femmes de tout ge, des veuves
vnrables et des vierges arrives presque  la vieillesse. Et cette
excellente vertu n'est pas strile, mais fconde dans ces bonnes mes,
puisqu'elle est mre de tant de clestes dsirs, qu'elle conoit de
vous,  mon Dieu, qui tes son vritable et son saint poux! Cette
chastet tait aussi jalouse de sa conservation dans la vieillesse
que dans l'enfance, et la perscution n'avait aucun gard  l'ge,
lorsqu'elle destinait une victime aux outrages de la Prostitution.
Sainte Agns n'avait pas treize ans, et les sept vierges d'Ancyre ne se
souvenaient plus d'avoir t jeunes.

Ces sept vierges, quoique ges de soixante-dix  quatre-vingts ans
chacune, furent condamnes, comme chrtiennes,  tre livres aux
dbauchs d'Ancyre. Ces dbauchs n'eurent pourtant pas le courage
de se faire les instruments de la cruaut des perscuteurs; un seul
d'entre eux osa tenter l'aventure, mais l'esprit de Dieu se mit entre
lui et les saintes vierges. Le prfet d'Ancyre, furieux de voir que
son jugement n'tait pas excut, les condamna, par malice,  cause
de leur invincible virginit, au service du temple de Diane. Par une
singularit que le lgendaire ne justifie pas, elles furent mises
toutes nues pour aller laver la statue de la desse dans un lac sacr,
voisin de la ville que traversa le cortge, dans lequel leur nudit
avait lieu de surprendre les spectateurs. Ce fut dans les eaux du lac
qu'elles trouvrent un refuge contre les regards curieux de la foule.
Cet trange martyre daterait du quatrime sicle, selon Nilus, qui nous
en a conserv l'incroyable rcit. Les autres saintes qui ont galement
t exposes  la brutalit paenne, sont presque toutes de la mme
poque. Thodore, Irne, Agns, Euphmie, furent prouves de la mme
faon, dans l'horrible perscution ordonne par Diocltien en 303,
perscution qui dura jusqu'en 311, et qui fit plus de martyrs que les
prcdentes. Jamais on n'avait imagin des supplices plus douloureux
pour la chastet chrtienne. Ainsi, en Thbade, on attachait les
femmes par un pied, et on les levait en l'air avec des machines, afin
qu'elles demeurassent suspendues, la tte en bas, entirement nues. Le
gnie de la Prostitution semblait inspirer aux juges et aux bourreaux
un luxe prodigieux de tortures infmes.

Le pote Aurlius Prudentius, qui crivait plus de soixante ans aprs
les horreurs de cette perscution, en avait recueilli sans doute
les souvenirs, lorsqu'il a dpeint l'agonie d'une virginit voue 
l'outrage de l'impudicit paenne. Si la vierge n'appuyait pas sa tte
contre l'autel de Minerve et ne demandait pas sa grce  la desse,
on l'insultait, ds qu'elle se mettait en marche pour se rendre au
lupanar. Alors toute une jeunesse ardente s'lanait sur les pas de
l'infortune et se disputait le droit de l'insulter (_novum ludibriorum
mancipium petat_). On lui criait de s'arrter, au dtour de chaque rue;
mais la vierge fuyait plus vite, en dtournant la tte et en cachant
son visage, poursuivie par une foule impatiente; elle craignait que
quelque libertin ne portt la main sur elle et ne ft un cruel affront
 son sexe (_ne petulantis quisquam verendum conspiceret locum_);
et sous la menace de ce pril, elle se htait de mettre  l'abri sa
virginit dans le lupanar, comme si elle devait y tre en sret, comme
si le lupanar ne pouvait qu'tre chaste et inviolable pour elle. Rien
n'est plus touchant que ce tableau de la pudeur chrtienne.

Sainte Agns, en effet, ne perdit pas sa virginit, pour avoir t
conduite dans un lupanar de Rome. Elle appartenait  une des premires
familles de cette ville, et quoique ge de treize ans  peine, elle
avait t dj recherche en mariage par plusieurs jeunes patriciens.
Sa grande beaut ne la dtourna pas de la vie austre qu'elle avait
embrasse. Elle fut dnonce comme chrtienne au prfet Symphronius
par le fils mme de ce prfet, qu'elle avait ddaign comme les autres
prtendants; elle proclama hautement sa croyance et dclara qu'elle
avait consacr sa virginit  Jsus-Christ. Choisis entre deux partis
 prendre, lui dit le juge: ou sacrifie  Vesta avec les Vestales,
ou prostitue-toi avec les courtisanes dans un lupanar de soldats,
o tu n'auras pas recours aux chrtiens qui t'ont sduite (_aut cum
meretricibus scortaberis in contubernio lupanari_). Agns rpondit 
Symphronius, en le bravant. Celui-ci, irrit de cette audace, ordonne
qu'elle soit dpouille de ses vtements et mene nue au lupanar,
prcde d'un hraut criant  son de trompe: Agns, vierge sacrilge,
ayant blasphm les dieux, est livre  la Prostitution publique
(_scortum lupanaribus datam_). On excute l'ordre du prfet. Mais 
peine Agns est-elle mise  nu, que ses cheveux poussent  l'instant
et forment un voile autour de son corps. Un ange marche  ses cts
et l'environne d'une splendeur divine. Elle entre au lupanar, toute
resplendissante de clart, mais dj sa pudeur est garantie par une
robe, de blancheur blouissante, qui la couvre de la tte aux pieds.
Les dbauchs, qui l'attendaient dans le mauvais lieu, n'osent pas
s'approcher d'elle et la contemplent avec terreur, jusqu' ce qu'ils se
jettent  ses pieds en implorant son pardon. Le fils du prfet accourt
avec ses compagnons de plaisir, pour s'emparer de la belle proie qu'il
s'est promise; mais ds qu'il tend la main vers Agns, il tombe mort,
comme frapp de la foudre.

Tel est le rcit de saint Ambroise, dans ses ptres (liv. IV, p.
34); mais les Actes de la sainte, publis par Ruinart, ajoutent
 ce rcit bien des particularits importantes pour l'histoire de
la Prostitution. Selon ces Actes, ds que la sainte fut arrive au
lupanar, on la revtit d'une chemise de gaze transparente, que les
filles de joie portaient dans l'intrieur des mauvais lieux, pour
mieux solliciter la luxure, en laissant entrevoir ou deviner tout ce
qui pouvait l'enflammer. Aussitt la populace envahit le lupanar,
et chacun s'empresse de faire valoir son droit de premier venu;
mais aussitt cette ardeur impudique s'teint et s'vanouit: les
libertins restent immobiles, tremblants, indcis, sans force et sans
volont; ils rougissent de honte et se retirent, sans avoir touch la
sainte, qui les regarde avec calme. Le lupanar ne se vide que pour se
remplir de nouveau; mais le miracle se renouvelle, et les affronteurs
demeurent interdits, avant d'avoir fait une tentative de violence
que la jeune Agns ne semble pas redouter. Tous s'loignent avec
terreur, avec respect, et personne n'ose plus pntrer dans le repaire
de Prostitution. Un seul se prsente encore: le bruit se rpand que
c'est le propre fils de Symphronius; il ne doute pas du succs de sa
honteuse entreprise; il s'lance seul derrire le rideau qui ferme
l'entre du lupanar; il s'avance imptueusement vers Agns, il tend
les bras pour la saisir, mais il tombe mort  ses pieds. Cependant ses
amis l'attendaient  la porte, curieux, inquiets de savoir si ce loup
ravissant s'tait empar de la brebis du Christ, selon les paroles
mmes de la lgende. Comme on ne le voit pas reparatre, comme on
n'entend rien dans la cellule d'Agns, quelqu'un se hasarde  y entrer:
 l'aspect du mort, il se trouble, il invoque la piti de la sainte, il
est converti. Nul ne sera dsormais assez hardi pour vouloir se faire
l'excuteur de l'arrt de Symphronius, devant qui l'on ramne Agns
encore munie de sa virginit. Agns consent  ressusciter le mort,
qu'elle avait sacrifi  la dfense de sa pudeur, et le ressuscit ne
se soucie plus de s'en prendre aux vierges chrtiennes; mais cette
rsurrection miraculeuse est attribue  des invocations magiques,
et Agns, condamne  tre brle vive, emporte avec elle sa fleur
virginale dans les flammes du bcher. Le savant diteur de cette
lgende mentionne la tradition qui plaait, sous les votes du Cirque
Agonal ou destin aux jeux publics, ce lupanar o la virginit d'Agns
avait remport la victoire sur ses impurs ennemis.

Le supplice du lupanar se reproduit souvent dans les Actes des saintes,
mais toujours avec des circonstances diffrentes, qui sembleraient
accuser des variantes de dtails sur un thme unique. Il n'est pas
probable que les mmes faits se soient reprsents si souvent avec
autant de similitude. Le plus clbre de tous les martyres de cette
espce est celui de sainte Thodore, qui doit sans doute la clbrit
de son nom  une mauvaise tragdie de Pierre Corneille, plutt qu'
la lgende paraphrase par saint Ambroise et  ses Actes publis
par Ruinart. C'tait une dame noble d'Alexandrie. Le juge la cita
devant lui et la somma de sacrifier aux dieux. D'aprs les ordres
de l'empereur, lui dit-il, vous autres vierges qui refusez d'offrir
de l'encens aux dieux, vous devez tre exposes dans les lieux
infmes. Mais j'ai piti de votre naissance et de votre beaut.--Vous
pouvez faire ce qui vous plaira, rpond Thodore. Ma volont n'aura
point de part aux violences que vous exercerez. On la soufflette,
par ordre du juge, qui s'efforce de dompter cette rebelle. Malgr
votre condition illustre, lui dit-il, vous me contraignez de vous
faire affront devant le peuple, qui attend votre jugement. Je vous
donne trois jours pour rflchir; aprs ce dlai, si vous refusez de
sacrifier, je vous exposerai dans un lupanar, afin que les personnes
de votre sexe voient votre dshonneur et s'amendent. Les trois jours
couls, Thodore resta aussi ferme dans sa rsolution. Thodore,
lui dit le juge, puisque vous persistez dans votre refus de sacrifier,
j'ordonne qu'on vous conduise au lupanar. Nous verrons si votre Christ
vous dlivrera.--Le Dieu qui m'a jusqu' prsent garde sans tache,
reprend Thodore avec douceur, connat ce qui en arrivera; il est assez
puissant pour me protger contre ceux qui voudraient me faire injure.
On la conduit dans une maison de Prostitution; en y entrant, elle
adresse une prire fervente  son poux cleste. Le peuple environne
la maison: il attend l'issue d'un martyre qui n'est pas chose nouvelle
pour lui, et qui se termine ordinairement par la conscration de la
virginit des patientes. Cette fois, il y a plus de spectateurs que
d'acteurs. Aucun ne se prsente pour faire affront  la chrtienne.
Enfin, un soldat fend la foule et pntre dans le lieu du supplice.
Thodore frissonne au bruit des pas; elle rassemble autour d'elle,
avec ses mains craintives, le peu de vtements qu'on lui a laisss, et
qui ne cachent pas tout ce qu'elle essaie de voiler. Ce soldat est un
chrtien, qui a pris ce dguisement pour arriver jusqu' elle et pour
la sauver; il la conjure de changer d'habillement avec lui, et finit
par la dcider, en lui faisant un hideux tableau du sort qui l'attend
dans cette vilaine maison. Thodore, dguise en soldat, couvrant son
visage avec sa cape et ses deux mains, sort heureusement de l'antre
du vice, sans rpondre aux questions qui l'assigent et aux clats de
rire qui la poursuivent. Une heure aprs, le chrtien conduit devant
le juge, tait condamn  tre dcapit pour avoir aid la dlivrance
de Thodore. Celle-ci reparat et dispute  son librateur la couronne
du martyre. C'est moi qui ai t condamn, lui dit Didyme.--Vous avez
bien voulu me sauver l'honneur, rpond Thodore, mais je ne consens
point que vous me sauviez la vie; car j'ai fui l'infamie et non la
mort. Ils furent dcapits ensemble, et Thodore mourut vierge.

Palladius, dans la Vie des Pres (_Vita Patrum_, cap. CXLVIII: _De
fmina nobilissima qu fuit semper virgo_), rapporte un fait  peu
prs semblable, qui se serait pass un sicle auparavant, mais dont
il ne nomme pas les hros, quoiqu'il emprunte son rcit  un ancien
livre, dit-il, crit par Hippolyte, qui fut l'ami des aptres. Une
fille noble et vertueuse vivait  Corinthe dans la pratique austre
du clibat chrtien. Elle fut dnonce au juge, dans un temps de
perscution. Ce juge impie avait un amour immodr pour les femmes,
et afin de satisfaire cet amour charnel, il recourait souvent aux bons
offices des lnons et des marchands de Prostitution (_cauponatores_).
Ceux-ci lui avaient vant la beaut merveilleuse de la vierge
chrtienne; il la trouva plus surprenante encore qu'il ne l'et
imagine, et il n'pargna rien pour sduire cette vierge, qui repoussa
ses prires aussi bien que ses menaces. Les tourments ne purent rien
obtenir de la pure et douce victime. Le juge alors, indign de cette
rsistance, eut l'ide, pour la vaincre, de condamner cette sainte  la
Prostitution publique. Il la place dans un lupanar et il recommande au
matre du lieu (_jussit ei qui eas possidebat_): Prends cette fille,
lui dit-il, et paye-moi tous les jours trois pices d'or (_nummos_).
Le lupanaire accepte le march et veut y faire honneur sur-le-champ.
La nouvelle prostitue est annonce aux libertins de la ville par un
criteau, qui lui assigne un nom et qui fixe son tarif. La dbauche
accourt, la bourse  la main; c'est  qui aura l'avantage de la
premire rencontre; ils se disputent, les indignes, le trsor de cette
virginit qui ne se dfend pas. coutez, leur dit la pauvre femme qui
ne peut se rsigner  souffrir le martyre; il faut que je vous rvle
ce que j'ai cach au lnon, et ce que je vous prie de tenir secret.
J'ai un ulcre (_ulcus_) aux parties honteuses; cet ulcre exhale une
mauvaise odeur; de plus, il est de nature contagieuse. Je ne veux pas
que vous me dtestiez..... Accordez-moi quelques jours de rpit, et je
me livrerai  vous, quand je serai gurie. Tous se retirrent, sans
demander leur reste. La vierge, se voyant dlivre de ces bourreaux
pour quelques jours du moins, priait Dieu de complter sa dlivrance en
la faisant mourir. Tout  coup entre dans le lupanar un jeune homme,
qui semblait trop anim pour que la fable de l'ulcre ft capable de
l'arrter dans ses desseins. La malheureuse vierge crut avec effroi que
le dernier moment de sa virginit tait venu; mais ce jeune homme tait
un chrtien, pieux et chaste, qui avait appris le pril que courait
sa soeur en Jsus-Christ. Il avait donc form le projet de la sauver,
et il s'tait fait admettre  prix d'argent dans ce lieu infme. Il
changea d'habits avec elle, et il demeura, le visage voil,  la place
obscne que la jeune fille venait de quitter. Ds que la substitution
de personne eut t reconnue et le changement de sexe constat, le
chrtien fut condamn  mort et livr aux btes, ou plutt, suivant un
commentateur,  toutes les horreurs de la Prostitution antiphysique.

Ce ne fut pas la seule chrtienne qui sortit vierge du lupanar; la
lgende en cite une autre qui, aprs avoir, en qualit de mrtrix,
prostitu son corps dans un lieu de dbauche, retrouva sa virginit en
allant  la mort. C'est la fameuse sainte Thodote, cette courtisane
dont nous avons dj parl et qui souffrit la perscution, vers 249,
du temps de l'empereur Philippe. Quand le prteur lui ordonna de
sacrifier aux dieux: C'est bien assez, s'cria-t-elle, que je sois
une prostitue pour tout le monde. Je n'ajouterai pas ce crime  mes
autres crimes, afin qu'au jour suprme du jugement, je puisse au moins
me dfendre d'avoir trahi le vrai Dieu! On l'envoie en prison, o
elle passe vingt et un jours, sans prendre aucune nourriture. Quand
elle reparat devant le juge, elle adresse publiquement une prire au
Christ: Je te conjure, dit-elle, de m'absoudre du crime dans lequel je
suis tombe,  l'instigation du diable, car on m'appelle avec raison
_meretrix_. Fortifie mon courage et regarde-moi avec clmence, afin
que les plus atroces tortures n'aient pas mme le pouvoir d'mouvoir
mon coeur. Le juge procde  l'interrogatoire: De mon tat, dit-elle
firement, je suis courtisane, mais de ma religion, chrtienne, si
toutefois je suis digne du Christ. Elle est condamne; la foule
l'exhorte  sacrifier aux dieux; ses anciens amants la supplient
d'pargner sa vie: Suspendez-la au gibet, dit le juge, et dchirez-lui
la peau avec des peignes de fer. Elle supporte tout, en chantant les
louanges du Seigneur. On verse du vinaigre et du plomb fondu dans ses
plaies; on lui arrache les dents: elle ne cesse pas de prier  haute
voix. Enfin, pour la faire taire, on la lapide. Les chrtiens qui
ensevelirent son corps constatrent, avec une surprise bien naturelle,
que cette courtisane tait vierge.

Quelquefois, au lieu d'envoyer la vierge dans un lupanar et de la
livrer ainsi  un outrage public, le juge l'abandonnait  quelque
libertin mrite qui s'engageait  ne la lui ramener que souille et
bonne pour le supplice capital. Ainsi en advint-il  sainte Denise,
qui comparut devant le proconsul Optimus avec trois chrtiens nomms
Pierre, Andr et Paul. Le proconsul la menaait d'tre brle vive
si elle ne sacrifiait pas aux idoles: Mon Dieu est plus grand que
toi, rpondit-elle; c'est pourquoi je ne crains pas tes menaces! Le
proconsul ne l'envoya pas au bcher, mais il l'abandonna au bon plaisir
de deux jeunes dbauchs (_ad corrumpendam_). Ceux-ci l'emmenrent
avec eux dans leur maison et runirent leurs efforts pour la faire
cder  leurs obsessions criminelles: cette lutte ingale dura
pourtant jusqu'au milieu de la nuit, sans qu'ils triomphassent d'une
si courageuse vertu (_ut ei vim turpitudinis inferrent_). Cependant
leur ardeur commenait  s'affaiblir et le dmon de l'impuret se
retirait d'eux (_marescebat eorum cupiditatis libido_). Enfin une
clart soudaine illumina toute la chambre, et un ange apparut, qui
prit sous sa protection la vierge aux abois. Les deux corrupteurs
effrays tombrent aux genoux de la chaste jeune fille, qui les releva
en souriant: Ne craignez rien, leur dit-elle; celui-ci est mon tuteur
et mon gardien; c'est pour lui que je me suis livre  vos impuissantes
insultes. Les deux paens la supplirent d'intercder pour eux auprs
de ce divin protecteur et promirent de se convertir, en jurant qu'ils
n'attenteraient plus jamais aux vierges du Seigneur.

On est autoris  croire que ces attentats contre les vierges
chrtiennes avaient lieu principalement  Alexandrie, pendant la grande
perscution de Diocltien. Le prfet de l'gypte, nomm Hirocls,
avait enjoint  tous les juges d'appliquer sans exception cette
pnalit  toutes les femmes qui se disaient vierges par amour du
Christ. Cet Hirocls, que les Actes des martyrs appellent souvent
Hraclius, s'acharnait surtout  la perscution des femmes, et il
les livrait impitoyablement aux agents de Prostitution (_sanctas Dei
virgines lenonibus tradentem_, disent les Actes publis par Ruinart,
t. II, p. 196). On n'a pas de peine  croire que, dans une foule de
cas, le juge ne ddaignait pas d'tre lui-mme l'excuteur de ses
arrts. Ainsi en agissait le juge Priscus, qui fit beaucoup de mal aux
chrtiens  la mme poque. La Lgende dore de Jacques de Voragine le
reprsente comme un homme inique et libidineux. Euphmie, fille d'un
snateur, alla s'accuser elle-mme devant Priscus et rclama la faveur
du martyre, en se plaignant de ce qu'on l'avait pargne jusqu'alors,
en dpit de sa profession de foi chrtienne. Priscus la fit battre
de verges et l'envoya en prison: il ne tarda pas  l'y suivre, et il
essaya de la violer; mais la sainte se dfendit fortement, et la grce
de Dieu paralysa la lubricit de ce paen. Lui, se crut ensorcel, et
il chargea son intendant d'aller sduire par des promesses ou vaincre
par des menaces l'intrpide prisonnire; mais l'intendant ne put
pas ouvrir la porte du cachot, contre laquelle les haches mmes ne
faisaient que s'mousser, et il fut saisi par le diable, qui le fora
de se dchirer de ses propres mains. Le juge exposa inutilement la
vierge  divers supplices, qui ne russirent pas  lui ter la vie,
encore moins sa virginit. Cependant il avait donn ordre de la livrer
 tous les jeunes libertins qui voudraient abuser d'elle jusqu' ce
qu'elle en mourt; mais ces libertins ne se souciaient pas de tenir
tte  une magicienne, et les plus audacieux ne dpassrent pas le
seuil de la cellule o la sainte tait renferme dans l'attente de son
dshonneur. Un d'eux pourtant,  qui la luxure donnait du coeur, osa
pntrer dans cette cellule; il fut bien surpris d'y trouver Euphmie
entoure de vierges qui priaient avec elle; il confessa timidement
sa mauvaise intention et se fit chrtien. Euphmie resta donc vierge,
malgr les dtestables projets de Priscus, qui voulut la voir dcapiter
et qui n'eut pas mme le temps de dvoiler les mystres de ce corps
sans tache; car, au moment o il allait profaner de ses regards
impudiques cette virginit que la mort lui avait drobe, il fut dvor
par un lion qui s'tait chapp de la fosse et qui ne laissa pas un
seul dbris du perscuteur des vierges. Sainte vierge triomphante,
s'crie saint Ambroise,  qui nous empruntons ce rcit, en recevant
la couronne de la virginit, tu mritas aussi la palme du martyre! De
pareils exemples gagnaient  la virginit et  la chastet chrtienne
toutes les mes qu'ils enlevaient  la Prostitution et  l'impuret du
paganisme.




CHAPITRE IV.

  SOMMAIRE. --Les faux docteurs et les sectes blasphmatrices. --Les
  _nicolates_. --Atroces prceptes attribus au diacre Nicolas,
  fondateur de cette secte. --Les _phibionites_, les _stratiotiques_,
  les _lvitiques_ et les _borborites_. --Abominations de ces sectes,
  dcrites par saint piphane. --Les hrsies du corps et celles de
  l'esprit. --Les _carpocratiens_ et les _valsiens_. --piphane.
  --Marcelline. --Les _canites_ et les _adamites_. --Impurets
  corporelles auxquelles se livraient les canites. --L'_Ascension
  de saint Paul au ciel_. --Hrsie de Quintillia. --Prodicus.
  --Drglements monstrueux du culte des adamites. --Rforme morale
  que subit cette secte aprs la mort de son fondateur. --Les
  _marcionites_. --Les _valentiniens_, etc.


Nous avons dit que si la continence et la chastet des premiers
chrtiens taient suspectes aux gentils, les hrtiques n'avaient que
trop justifi l'opinion des incrdules  cet gard. Ces hrtiques
semblaient surtout avoir pris  tche de souiller la morale vanglique
et d'touffer sous la matire le flambeau spirituel du christianisme.
Ce n'taient pourtant pas des paens dguiss, qui avaient pntr
dans le sanctuaire de l'glise du Christ, pour le dshonorer en y
introduisant les impurets du culte idoltre et en renchrissant sur
la doctrine d'picure et des anciens philosophes grecs. C'taient
des illumins chrtiens, si l'on peut se servir de cette expression
moderne; c'taient des novateurs fanatiques, qui voulaient faire
servir le puissant auxiliaire de la volupt au triomphe d'une religion
toute mtaphysique. Pendant trois sicles, le schisme ne cessa de
se reproduire et de se transformer dans le sein mme de l'glise
naissante, et la Prostitution fut presque toujours employe, comme un
moyen de propagande et de domination mystrieuses, par ces hrsies qui
dcoulaient souvent des croyances et des moeurs religieuses de l'Inde.

La premire hrsie qui ait fait irruption dans le christianisme,
remonte aux temps des aptres, et se rattache peut-tre aux antiques
traditions que le culte de Baal avait laisses dans la Jude. La
seconde ptre de saint Pierre, que la chronologie chrtienne date de
l'an 65, parat concerner cette hrsie, qui eut pour auteur un des
sept premiers diacres. Or, il y a eu de faux prophtes dans le peuple,
disait saint Pierre, comme il y aura parmi vous de faux docteurs qui
introduiront des sectes de perdition et qui renieront Dieu qui les a
rachets, en attirant bientt la perdition sur eux-mmes, et plusieurs
imiteront les dbauches de ces mchants, par qui sera blasphme la
voix de la vrit. Saint Pierre dit ensuite que Dieu, qui a dchan
le dluge sur l'ancien monde, en n'pargnant que No et sa famille;
qui a rduit en cendres les villes impies de Sodome et de Gomorrhe,
en arrachant Lot  l'impur contact des habitants de ces deux cits
(_ luxurios conversatione eripuit_); Dieu dlivrera de la tentation
ceux qui l'honorent, et se rservera de punir les pcheurs au jour
du jugement: parmi ces pcheurs, il distingue particulirement ceux
qui, entrans par la chair, marchent dans la passion de l'impudicit
(_qui post carnem in concupiscenti impudiciti ambulant_), mprisent
toute domination, audacieux qui se complaisent en eux-mmes et qui ne
craignent pas d'introduire des sectes blasphmatrices. Ces hommes,
semblables  des btes draisonnables qui courent naturellement 
leur perte, blasphmant contre ce qu'ils ignorent, priront dans
leur corruption et recevront la rcompense de leur iniquit: eux, qui
regardent la volupt comme les dlices du sicle, se jettent dans ces
dlices de souillure et d'infamie (_coinquinationis et macul delicis
affluentes_), et vous prostituent dans leurs festins impudiques;
eux, qui ont les yeux pleins d'adultre et toujours ardents au pch
(_oculos habentes plenos adulterii et incessabilis delicti_); eux, qui
sduisent les mes faibles et qui ont le coeur exerc  la convoitise;
fils de maldiction, ils vont errant, hors du droit chemin, comme
Balaam, qui aima le salaire d'iniquit. On voit, dans ce passage assez
confus, que ces hrtiques ne se piquaient pas de rester chastes et
purs, mais il est difficile de constater, d'aprs le texte mme de
la Vulgate, le genre d'impuret que saint Pierre leur reproche. Un
commentateur, donnant  cette comparaison des nicolates avec Balaam
une porte que nous n'apprcierons pas, suppose que leur hrsie avait
fait jouer  l'ne un rle infme, si l'on peut expliquer dans ce sens
un verset que nous ne traduisons pas, pour ne lui faire rien dire
de plus ni de moins: _Subjugale mutum animal, hominis voce loquens,
prohibuit prophet insipientiam_.

Cependant, s'il n'tait pas question de bestialit dans l'hrsie
des nicolates, on ne peut douter que la sodomie ne s'y trouvt mle
sous le manteau de la fraternit catholique. Les Pres de l'glise,
qui ont parl des nicolates avec autant d'horreur que d'indignation
(saint Ignace, _Epist. ad Trall. et ad Philadelph._; saint Clment
d'Alexandrie, _Strom._, l. III; saint Irne; saint piphane, etc.),
n'avaient pas vu les commencements de cette secte abominable, et n'en
savaient que ce qu'ils tenaient de la tradition orale. Selon plusieurs
d'entre eux, le diacre Nicolas, que saint Irne qualifie formellement
de _matre des nicolates_, aurait imagin son odieuse hrsie pour se
venger des aptres, notamment de saint Pierre, qui le blmaient d'avoir
repris sa femme avec lui, aprs qu'il se fut spar d'elle pour garder
la continence. Nicolas, afin d'excuser sa faiblesse, se mit  enseigner
effrontment que, pour acqurir le salut ternel, il tait ncessaire
de se souiller de toutes sortes d'impurets. Les raisonnements sur
lesquels il appuyait cette monstrueuse doctrine, n'taient pas de
nature  l'absoudre: il prtendait qu'une chair souille devait tre
plus agrable  Dieu, parce que les mrites du divin Rdempteur avaient
lieu de s'exercer davantage sur elle, pour la rendre digne du paradis.
D'autres Pres de l'glise essayrent de dfendre la mmoire de Nicolas
contre la honte de l'excrable hrsie qui s'tait rpandue sous son
nom parmi les chrtiens: ils dclarrent que ce Nicolas avait vcu
chastement sous le toit conjugal, sans autre commerce que celui de sa
femme lgitime, qui lui donna plusieurs filles et un fils: celui-ci fut
vque de Samarie et les filles moururent vierges. Quant aux atroces
prceptes qu'on lui attribuait, il n'tait coupable que d'avoir employ
une expression amphibologique, en disant _abuser de la chair_ dans le
sens de _mortifier la chair_. Ses disciples, dit-on, avaient pris  la
lettre cette locution vicieuse, et ne se privaient pas d'abuser de la
chair, sous la responsabilit du pieux diacre qui n'y avait pas entendu
malice.

Ce ne fut pas la seule exagration de la lgende, relativement  ce
Nicolas que l'glise dut souvent maudire,  cause des excs de ses
prtendus imitateurs. On racontait que sa femme tait fort belle,
et qu'il tait, lui, fort jaloux. Les aptres lui reprochaient sa
jalousie, tellement que, pour chapper  des sarcasmes perptuels, il
fit venir cette femme dans une assemble des chrtiens, et l'autorisa
hautement  prendre pour mari celui qu'elle voudrait. La lgende
ne dit rien de plus, et l'on ne sait pas si la femme de Nicolas
profita de cette autorisation. Quoi qu'il en ft, on vit, dans la
conduite de Nicolas, une excitation  la dbauche et une indulgence
plnire accorde aux dsirs sensuels. Les premiers nicolates ne
s'amusrent donc pas  rattacher aux dogmes leur hrsie licencieuse;
ils ne changrent rien  l'enseignement chrtien, si ce n'est qu'ils
prchrent d'exemple l'oubli de toute pudeur sexuelle. Plus tard, pour
justifier leur sparation de l'glise, ils s'attaqurent  la divinit
de Jsus-Christ et soutinrent que les plus illicites volupts taient
bonnes et saintes, attendu que le Fils de Dieu aurait pu les prouver
en habitant un corps terrestre et sensible. Bientt, sans abandonner
leurs pratiques obscnes, ils se rapprochrent des gnostiques et se
confondirent avec eux, en formant de nouvelles sectes sous les noms de
_phibionites_, de _stratiotiques_, de _lvitiques_ et de _barborites_.
Ces nouvelles sectes, dont saint piphane a dcrit les abominations
 la fin du quatrime sicle, avaient toutes le mme but, savoir
le contentement des apptits charnels et le retour aux instincts de
nature. Elles se sont perptues secrtement jusqu'au douzime sicle,
o elles essayrent de sortir de leur obscurit pour y rentrer 
jamais.

Les hrsies des premiers sicles se divisaient, pour ainsi dire, en
deux classes distinctes: celles du corps et celles de l'esprit. Ces
dernires, entre lesquelles il suffit de nommer celles de Sabellius,
d'Eutychs, de Symmache, de Jovinien, ne s'intressaient qu' des
questions de philosophie religieuse et de mtaphysique abstraite; ils
se perdaient gnralement en rveries relatives  la divinit et 
la mission de Jsus-Christ. Les hrsies du corps joignaient,  ces
imaginations plus ou moins ingnieuses ou extravagantes, comme but ou
comme moyen, un prodigieux dbordement de sensualit. Le gnosticisme,
man des religions asiatiques, tait venu s'attacher  tous les
rameaux de la religion chrtienne, et les touffait de ses branches
parasites souvent pleines de poison et de scandale. La doctrine la
plus frquente chez tous les hrtiques, c'tait la communaut des
femmes et la promiscuit des sexes. Les carpocratiens et les valsiens
professaient cette doctrine vers le commencement du deuxime sicle.
Carpocrate, qui avait tudi dans l'cole paenne d'Alexandrie, n'tait
rellement qu'un disciple d'picure, quoiqu'il s'intitult chrtien. Il
faisait, en effet, de Jsus-Christ un philosophe picurien, qui s'tait
mis, disait-il, en communication directe avec Dieu, et qui avait vaincu
les dmons crateurs du monde. Ces dmons ayant t renferms dans
l'enfer, le mal n'existait plus sur la terre, et tout ce qui pouvait
tre fait par les hommes suivant cette maxime de l'vangile: Ne faites
pas  autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous ft  vous-mme,
tout tait licite et autoris. On comprend qu'un pareil prcepte
ne laissait rien subsister de la continence chrtienne, et que les
carpocratiens abusaient d'eux-mmes et des autres, dans l'intrt de
leurs passions brutales. La pudeur, cette noble et touchante fiction
qui distingue les tres intelligents de la brute, fut supprime par
ces sectaires, qui la niaient et qui la regardaient comme injurieuse
 la divinit. Carpocrate n'emporta pas son hrsie avec lui dans la
tombe: son fils piphane, qui avait galement appris la philosophie
picurienne et platonicienne dans les coles d'Alexandrie, eut le temps
de complter le systme philosophique de son pre, quoiqu'il mourt 
dix-huit ans, en dcrtant que les femmes seraient communes parmi les
carpocratiens, et que nulle d'elles n'aurait le droit de refuser ses
faveurs  quiconque les lui demanderait en vertu du droit naturel.
piphane fut considr comme un dieu, et on lui leva une statue 
Sam, ville de Cphalonie. Une femme de sa secte, nomme Marcelline,
vint  Rome vers l'an 160, et y fit beaucoup de proslytes,  la
sueur de son corps. C'tait dans des agapes ou repas nocturnes, que
les carpocratiens et les piphaniens commettaient leurs infamies: ils
mangeaient et buvaient avec peu de sobrit; puis, le repas termin,
les grces dites, le roi du festin criait par trois fois: Loin de nous
les lumires et les profanes! Alors, on teignait les flambeaux, et
ce qui se passait dans les tnbres, sans distinction de sexe, d'ge
et de parent, ne devait pas mme laisser de traces dans le souvenir,
et reprsentait aux yeux des docteurs de la secte l'image confuse de la
nature avant la cration.

Les Pres de l'glise, saint piphane surtout (_Hr._, 27), ont tonn
contre les mystrieuses prostitutions de ces hrtiques, qui semblaient
avoir pris  tche de dshonorer le nom chrtien; mais les sectateurs
de Carpocrate et d'piphane taient des saints auprs des canites et
des adamites, que le deuxime sicle vit se multiplier dans le sein
de l'glise avec une effrayante mulation. Le nom de l'inventeur du
canisme n'est pas connu: on a lieu de supposer que c'tait un de ces
audacieux gnostiques qui ne craignaient pas de s'adresser aux penchants
les plus pervers de l'humanit, pour fonder leur impure domination
sur un crdule troupeau d'esclaves. Les canites avaient pour dogme
la rhabilitation du mal et le triomphe de la matire sur l'esprit.
Ils prenaient donc  rebours l'interprtation des livres saints, et
ils honoraient, comme des victimes injustement sacrifies, les plus
excrables types de la mchancet humaine, marqus au sceau de la
rprobation divine, depuis Can jusqu' Judas Iscariote. Can surtout
avait le triste honneur d'exciter au plus haut degr leur admiration
et leur estime; ils justifiaient ainsi le meurtre d'Abel. On reconnat
dans cette affreuse doctrine une inspiration de l'arimanisme persan,
appliqu  la lecture de la Bible et des vangiles. Ils se glorifiaient
d'imiter les hideux vices qu'ils attribuaient  Can, et qu'ils
retrouvaient avec amour chez les habitants de Sodome et de Gomorrhe;
ils protestaient contre la destruction de ces villes maudites, et ils
se flattaient de pouvoir les rebtir un jour sous la sauvegarde de
Can, qui personnifiait pour eux le principe du mal ou l'Arimane de
Zoroastre. Les Pres de l'glise se sont peut-tre abuss cependant
sur l'hrsie qu'ils combattaient et qu'ils ne connaissaient pas 
fond, car il est difficile de croire que de pareilles turpitudes aient
eu cours publiquement, et se soient produites sous l'empire d'une
croyance chrtienne; or les canites ne contestaient pas la divinit
de Jsus-Christ et son oeuvre de rdemption. Comment accorder cette
croyance avec le culte du mal et de l'abomination? Il n'y avoit
point d'impuret corporelle o ils ne se plongeassent, dit Bayle, qui
ne fait qu'analyser les rcits de Tertullien, de Thodoret, de saint
Irne et de saint piphane; point de crime o ils ne se crussent en
droit de participer; car, selon leurs abominables principes, la voie
du salut toit diamtralement oppose aux prceptes de l'criture. Ils
s'imaginoient que chaque volupt sensuelle toit prside par quelque
gnie: c'est pourquoi ils ne manquoient pas, quand ils se prparoient
 quelque action dshonnte, d'invoquer nommment le gnie qui avoit
l'intendance de la volupt qu'ils alloient goter. Cette dfinition
du culte des canites prouverait qu'ils n'taient pas dgags des
habitudes de l'idoltrie paenne, et qu'ils avaient seulement remplac
les dieux par des gnies. On n'a rien conserv de leurs livres, et l'on
doit regretter surtout leur fameuse _Ascension de saint Paul au ciel_,
sorte d'Apocalypse dans lequel la vision de saint Paul avait rvl
 ces hrtiques une incroyable thorie d'impurets. Quoi qu'il en
soit, on ne peut gure douter que les canites aient t plus ou moins
adonns aux honteux garements de l'amour antiphysique, et ce fut pour
entraner les femmes dans la secte des canites, qui les mprisaient,
qu'une jeune femme, nomme Quintillia, voulut tablir une hrsie dans
l'hrsie elle-mme, et prcha le canisme  l'usage des femmes: ce
canisme-l, moins infect que celui de Sodome, descendait de Sapho en
ligne directe, mais figurait sans doute aussi dans les merveilleux
rcits de la vision de saint Paul. Il eut, grce  Quintillia, qui
n'tait peut-tre qu'une courtisane, beaucoup de vogue en Afrique, o
il s'enracina, surtout  Carthage.

Les adamites avaient fait remonter leur doctrine au premier homme pour
n'avoir rien  dmler avec les canites; mais, du premier homme,
ils ne sparaient pas la femme, comme les hritiers de Can et de
Sapho. Le fondateur de leur secte fut un nomm Prodicus, qui avait
t carpocratien, et qui n'approuvait pas le mystre que Carpocrate
avait impos  l'opration charnelle. Selon lui, ce qui tait un bien
dans les tnbres ne pouvait tre un mal en plein jour. Il eut donc
l'audace de permettre et de prescrire des copulations publiques
entre les deux sexes. C'est ainsi que Bayle a traduit ce texte de
Thodoret: +prophans largeuein+ (_publice scortari_). Saint Clment
d'Alexandrie impute les mmes infamies  la secte de Carpocrate, qui,
dit-il, devait tablir ses lois pour des chiens, des boucs et des
pourceaux. L'initiation des adamites avait lieu dans une de ces agapes
o les hrtiques libidineux ouvraient le champ  leurs dtestables
mystres. Prodicus changea quelque chose  l'usage des accouplements
forms au hasard et rpts sans choix dans une nuit profonde qui
faisait l'galit des ges et des rangs. Thodoret (_Hret._, lib. I et
V) raconte que Prodicus, mcontent des dceptions de cette tnbreuse
orgie, invita ceux qui clbraient les agapes  se prcautionner
d'avance et  se concerter entre eux, de manire que le consentement et
l'accord des deux parties rglassent leur rencontre et leur union, au
moment o les lumires seraient teintes. Les conditions de la dbauche
se discutaient et se traitaient  l'amiable, avant que l'agape et
rassembl les convives autour de la table carpocratienne. Thodoret
s'appuie ici du tmoignage de saint Clment d'Alexandrie (_Strom._,
lib. III), qui parle, en effet, de ces conventions impudiques, imites,
d'ailleurs, des moeurs conviviales de Rome paenne; car Horace, dans
une de ses odes (lib. III, 6), signale les adultres qui s'excutaient
ainsi, d'intelligence avec le mari avin et presque sous ses yeux,
quand on avait emport les flambeaux et livr la place  la volupt.

  Mox juniores qurit adulteros
  Inter mariti vina: neque eligit
  Cui donet impermissa raptim
  Gaudia, luminibus remotis;
  Sed jussa coram non sine conscio
  Surgit marito: seu vocat institor,
  Seu navis Hispan magister,
  Dedecorum pretiosus emtor.

On voit par cette citation que les paens et Horace lui-mme taient de
vritables carpocratiens sans le savoir, d'o il rsulte que ceux-ci
n'taient que des paens mal convertis. Prodicus, pour motiver ces
drglements monstrueux, prtendait que les mes avaient t envoyes
dans les corps, non pas pour tre punies, mais afin que par toutes
sortes de volupts elles rendissent hommage aux anges ou aux gnies
qui avaient cr le monde. Il avait, en outre, par un sacrilge
dtestable, voulu reprsenter l'union mystique des frres et soeurs en
Jsus-Christ, par la conjonction charnelle de l'homme avec la femme. On
dut lui savoir gr pourtant de n'avoir point,  l'exemple des canites,
sanctifi les moeurs de Sodome et tent de dtruire l'humanit dans son
berceau.

Cependant, aprs Prodicus qui vivait en 120, les adamites subirent
une rforme morale dont l'auteur est rest inconnu: ils se vourent 
la continence et  la virginit, quoiqu'ils abusassent de l'imitation
de leur patron, au point de vouloir revenir  l'tat de nudit du
premier homme. Les Pres ne nous donnent pas la raison de cette bizarre
hrsie, et l'on est rduit  des conjectures qui nous amnent 
croire que les adamites, en adoptant ce costume indcent pour leurs
crmonies secrtes, sinon pour les rites publics du culte, avaient
eu l'intention de se rappeler mutuellement l'innocence de l'homme,
antrieurement au pch d'Adam. Ils s'assemblent, dit saint piphane,
tout aussi nus qu'ils taient au sortir du ventre de leur mre, et
en cet tat, ils font leurs lectures, leurs oraisons et leurs autres
exercices de religion. Saint Augustin ne fait que rpter presque
textuellement les paroles de saint piphane. Ainsi, hommes et femmes,
ils s'assemblent nus, ils coutent nus les lectures, ils prient nus,
et nus ils clbrent les sacrements (_nudi itaque mares feminque
conveniunt, nudi lectiones audiunt, nudi orant, nudi celebrant
sacramenta_). Malgr cette dlicate preuve de leur continence, ces
adamites restaient chastes ou du moins n'en venaient jamais aux actes
de la chair, mais ils ne conservaient pas la pudeur des yeux, et le
spectacle de toutes ces nudits salissait leur pense, en leur donnant
plus de peine  se dfendre des aiguillons de la concupiscence. Mais
saint piphane et saint Augustin disent expressment qu'ils rsistaient
 cette continuelle provocation de la luxure, et qu'ils finissaient
par se regarder comme des choses inertes. Nanmoins, saint Clment
d'Alexandrie, qui s'obstine  voir les imitateurs de Prodicus dans
les hritiers de son hrsie, les accuse toujours de s'accoupler dans
les tnbres,  la suite de leurs impures agapes: +to kataischynon
autn tn pornikn tautn dikaiosynn ekpodn poisamenous phs t
tou lychnou peritrop, mignysthai+. Nous n'oserons pas nous prononcer,
entre des avis si opposs, pour ou contre les faits et gestes des
adamites; nous pensons pourtant que ces sectaires, qui n'taient que
des gnostiques d'une espce particulire, se conduisaient dans leurs
assembles nocturnes aussi honntement que le leur permettait la nudit
dont ils faisaient parade en l'honneur d'Adam et d've.

Cette nudit allgorique devint mme, pour certains adamites des deux
sexes, une condition normale de la vie asctique. Ils demeuraient nus,
avec une ceinture qui leur couvrait les reins, et ils se cachaient,
soit par groupes, soit isols, dans le fond des bois et des dserts;
ils s'enfuyaient  l'approche de tout tre humain qui se distinguait
d'eux par ses vtements, et ils aspiraient  se croire revenus aux
premiers ges du monde, o l'homme menait la vie des animaux. Cette
vie bestiale devait souvent produire chez ces tres dgrads un oubli
complet de leur sexe et un amortissement absolu des sens. Aussi,
quand parfois ils rentraient dans la socit de leurs semblables, sans
consentir  se montrer vtus en public, ils affectaient de n'tre plus
d'aucun sexe, ils paraissaient insensibles  la vue et au toucher
de la chair. Ils sont hommes avec les hommes, dit saint Clment
d'Alexandrie, femmes avec les femmes; ils voulaient tre de tous les
deux sexes. Cette phrase complmentaire implique peut-tre un sens
bien diffrent de celui qu'vagrius a cru devoir adopter en rapportant
ce fait singulier (_Histor. eccles._, lib. I, cap. 21). Il faudrait
comprendre plutt, en effet, que ces espces de satyres se livraient
 tous les dportements de leur salacit, sans distinction de sexe ni
de personnes. C'est ainsi du moins que les adamites se perpturent
 travers les sicles jusqu'au seizime, o ils apparurent pour la
dernire fois,  moins qu'on ne veuille les reconnatre encore dans les
convulsionnaires du dix-huitime sicle.

Ces excs d'impudicit, que les hrsiarques enveloppaient du
manteau de la foi nouvelle, devaient invitablement produire, en sens
contraire, des excs de continence et d'asctisme. C'tait toujours
le gnosticisme qui empruntait une forme chrtienne et qui crait un
nouveau foyer d'hrsie. On vit natre successivement plusieurs sectes
gnostiques qui se condamnaient  d'tranges servitudes de chastet: les
unes, pour ressembler  Jsus-Christ, qui mourut vierge; les autres,
pour se rapprocher autant que possible de l'tat de l'homme dans le
paradis; ceux-ci, pour tuer le pch en ne perptuant pas l'humanit;
ceux-l, pour se soustraire  l'empire du dmon qui s'incarnait dans
la femme. Les encratites ou les continents, les marcionites et les
valentiniens, se firent connatre presque en mme temps, au milieu du
deuxime sicle, par leur exagration de chastet. Le fondateur de la
secte des marcionites, Marcion, fils d'un pieux vque de Sinope en
Paphlagonie, n'avait pas d'abord t un modle bien difiant de cette
continence, qu'il prcha plus tard avec autant d'autorit que saint
Paul, car il commena ses actes d'hrsiarque par une fornication
dont il ne put se faire absoudre par son pre; il se vengea de son
excommunication en jetant le trouble parmi les orthodoxes. Aprs avoir
dbauch une fille, il se lia de corps et d'esprit avec une femme
qui l'aida dans son apostolat d'hrsie. Il n'admettait que l'tat de
clibat et la continence absolue chez les chrtiens, et il ne baptisait
que ceux ou celles qui faisaient voeu de conserver leur puret
charnelle et spirituelle. Cependant il trouvait bon que les sodomites
eussent t dlivrs des enfers par les mrites du Rdempteur, et
il assurait que, les corps ne devant pas ressusciter, leur souillure
n'altrait pas les mes qui arrivaient seules devant Dieu purifies par
la mort. Les marcionites ne se tenaient pas  l'cart de la socit des
femmes, lorsqu'ils croyaient avoir dompt la chair; celles-ci pouvaient
administrer le baptme et dire la messe, pourvu qu'elles eussent
les mains pures et l'me candide. Marcion,  l'instar des principaux
gnostiques, reconnaissait dans la nature l'existence de deux principes,
l'un bon et l'autre mauvais, ternellement en guerre; il attribuait 
la continence le pouvoir de combattre et de vaincre toutes les embches
du dmon, qui avait son fort dans la tte de la femme. Cette hrsie,
en dpit des privations qu'elle imposait  ses adeptes, fit de tels
progrs dans tout l'empire, que Constantin le Grand publia un dit
contre les marcionites en 326, et que, prs d'un sicle plus tard,
Thodoret, vque de Tyr, en convertit plus de dix mille dans le cours
de son piscopat.

Valentin, qui vcut dans le mme temps que Marcion, fut plus vers que
lui dans les abstractions de la philosophie gnostique et platonicienne;
mais, comme lui, comme beaucoup de philosophes d'Alexandrie, il
jugea utile de ranger l'homme sous le joug de la continence. Ses
obscures thories religieuses ne s'adressaient, d'ailleurs, qu'aux
plus hautes aspirations de l'esprit, qui se dtachaient du corps
comme d'un poids inutile. Les valentiniens, qui vitaient avec soin
les aiguillons de la luxure, mortifiaient le corps de manire  ne
pas lui laisser le libre usage de ses facults; ils ne buvaient
pas de vin, jenaient, dormaient peu et sur la dure, ne fixaient
pas leurs regards sur les objets extrieurs et ne tendaient qu' se
perdre dans les nuages de la mtaphysique. On les accusa toutefois
de dsordres qui eussent t au-dessus de leurs forces, si ces
dsordres n'avaient pas t contraires  l'essence mme de leur
doctrine. Les marcionites devenaient presque des tres thrs et
des intelligences immatrielles, dans ce commerce habituel avec les
gnies ou les ons qu'ils avaient imagins comme intermdiaires entre
l'homme et la Divinit. Il est possible nanmoins que la mystique
Prostitution des incubes et des succubes, qui ont souill souvent
la couche la plus chaste au moyen ge, soit ne tout navement de
l'hrsie des marcionites. Les encratites ou les continents ne furent
pas moins svres que les marcionites  l'gard du pch de la chair.
Ils tiraient leur origine des ptres de saint Paul, expliques
par Tatien, disciple de saint Justin. Tatien avait fait un dogme
des rpugnances de saint Paul contre le mariage; il avait condamn
ce sacrement comme une conjonction dtestable, et il ordonnait le
clibat comme un acheminement  la vie anglique. C'tait l'abus d'une
foi vive et impatiente, car Tatien se proposait de transporter sur
la terre la perfection des lus du paradis. Les sectateurs de cet
hrsiarque poussrent jusqu' la folie cette passion de la puret
et de la continence; ils s'estimaient seuls purs et parfaits entre
les chrtiens, et ils faisaient un tel usage de l'eau, extrieurement
et intrieurement, comme symbole d'ablution, qu'ils furent surnomms
_hydroparastates_.

Les valsiens, qui n'eurent qu'une vogue de curiosit vers 240,
poussrent plus loin encore le culte de la puret corporelle, car leur
fondateur, l'Arabe Valsius, en s'inspirant du sacrifice qu'Origne
avait fait de son sexe aux mortifications de la chair, se persuada que
la vritable chastet ne pouvait rsider que dans une nature mutile;
il dclara que, pour anantir le pch de l'incontinence, il en fallait
dtruire la cause, et il n'eut aucun regret de se sparer de cette
prilleuse virilit qui l'avait induit  pcher et qui en avait fait
pcher d'autres. Ses disciples ne s'aperurent pas qu'ils ne faisaient
qu'entrer en concurrence avec les prtres de Cyble; et non contents de
se livrer eux-mmes  une castration qui ressemblait fort  un martyre,
ils se vouaient avec une sorte de frnsie  la propagation de leur
cruelle hrsie: ils ne sortaient qu'arms d'un petit couteau pointu
et tranchant, semblable  celui avec lequel les chirurgiens enlevaient
la verge ou les testicules aux esclaves destins  la condition
d'eunuques ou au mtier de _spadones_; on les voyait lancer  et l
des regards torves et cherchant une victime, sans interrompre le fil
de leurs oraisons mentales; ils ne trouvaient pas  faire beaucoup de
proslytes qui consentissent  se rendre eunuques, mais ils usaient
de violence pour conqurir des corps  la chastet valsienne, et ils
mutilaient impitoyablement tous les patients, chrtiens ou paens, qui
leur tombaient sous la main. Ce fut principalement dans la Jude, que
ces furieux hrtiques, qui suivaient d'ailleurs les sentiments des
gnostiques, s'attaqurent ainsi aux pauvres pcheurs, sous prtexte
d'en faire des anges de leur vivant.

Mais ces gnostiques n'taient pas tous aussi radicalement ennemis de
l'oeuvre de la chair. Sous le nom de manichens, au contraire, ils
proclamaient, avec la haine du mariage, le libre et immodr exercice
de toutes les facults sensuelles. Ces manichens, qui ont presque
balanc la prpondrance des vrais chrtiens dans le quatrime sicle,
et qui se sont glisss jusqu' nous  travers les rudes guerres que
l'glise leur a faites, avaient voulu, si l'on en croit les Pres
et les conciles, riger le culte des sens et fonder la Prostitution
religieuse  la place de l'vangile et du culte de l'esprit. L'auteur
de cette mystrieuse hrsie fut un Perse, nomm Mans, qui avait
dpos son trange doctrine dans des livres o ses disciples puisrent
le principe de toutes les impurets. On a peine  croire ce que saint
Augustin raconte de leur systme sur le salut des mes spares des
corps. Suivant ce systme, Dieu avait construit une grande machine
compose de douze vaisseaux ariens, qui taient continuellement
chargs d'mes et qui les transportaient  travers les espaces dans
la lune et dans le soleil, mais le voyage s'oprait sous de bizarres
auspices. Il y avait, dans les vaisseaux, des vierges divines qui
prenaient la forme masculine pour donner de l'amour aux femmes, et
la forme fminine pour exciter les ardeurs des hommes; en sorte que
les mes des deux sexes ne cessaient de s'purer dans cet immense
accouplement: car, disaient les manichens, pendant l'motion de la
luxure, la lumire se dgage des substances tnbreuses de la matire
et saillit vers la Divinit (_ut per hanc illecebram, commota eorum
concupiscentia, fugiat de illis lumen, quod membris suis permixtum
tenebant_). Si les manichens avaient mis la Prostitution dans les
sphres clestes, ils n'avaient garde de vouloir l'abolir sur la
terre; aussi, considraient-ils l'acte vnrien comme une oeuvre
sainte,  condition que la saintet de cet acte ne ft pas compromise
ou annihile par le mariage et par la conception. _Et si utuntur
conjugibus_, dit saint Augustin (_de Hresibus_, cap. 46), _conceptum
tamen generationemque devitant, ne divina substantia qu in eos per
alimenta ingreditur vinculis carneis ligetur in prole_. C'tait une
incroyable imagination que de voir dans la gnration des enfants
une diminution de la substance divine que chacun s'incorporait par la
nutrition! Avec des ides aussi monstrueuses, les manichens taient
convaincus d'avance de toutes les turpitudes qu'on leur imputait,
et ils furent perscuts par les chrtiens ainsi que les chrtiens
l'avaient t par les paens. Comme ils croyoient que l'esprit venoit
du bon principe, dit Maimbourg dans son _Histoire de saint Lon_, et
que la chair et le corps toient du mchant, ils enseignoient qu'on le
devoit har, lui faire honte et le dshonorer en toutes les manires
qu'on pourroit; et sur cet infme prcepte, il n'y a sorte d'excrables
impudicits dont ils ne se souillassent dans leurs assembles. Ce
n'est pourtant pas une raison suffisante pour ajouter foi  l'horrible
et dgotante pratique dont les accuse saint Augustin, en prtendant
qu'ils mlaient  leurs hosties et  leurs aliments de la semence
humaine: _Qua occasione vel potius execrabilis superstitionis quadam
necessitate coguntur electi eorum, velut eucharistiam conspersam
cum semine humano sumere, ut etiam inde, sicut de aliis libis quos
accipiunt, substantia illa divina purgetur... Ac per hoc sequitur eos,
ut sic eam et de semine humano, quam admodum de aliis seminibus, qu in
alimentis sumunt, debeant manducando purgare._ N'est-il pas vident
que la Prostitution tait partout o le christianisme de l'vangile
n'tait pas?




CHAPITRE V.

  SOMMAIRE. --La Prostitution sacre et la Prostitution hospitalire,
  dans le christianisme. --Les ermites, les vierges et les premiers
  moines. --Tableau des souffrances physiques auxquelles se soumirent
  les Pres du dsert. --Les filles et les femmes ermites. --Lgende
  de saint Arsne et de la patricienne romaine. --Le jeune solitaire
  et le patriarche. --L'ermite et sa mre. --Lgende populaire de
  saint Barlaam et du roi Josaphat. --Le dmon de la luxure et de
  la convoitise. --Lgende d'un vieil ermite qui eut ce dmon 
  combattre. --La Prostitution hospitalire dans les agapes nocturnes
  et  travers les solitudes catholiques. --Les moines errants. --Les
  _Sarabates_. --Conduite impudente de ces moines dissolus. --Moeurs
  relches de certaines abbayes de femmes. --La Prostitution sacre
  dans le culte des images. --Les saints apocryphes. --Culte obscne
  rendu en divers endroits jusqu' la rvolution franaise, par
  les femmes striles, les maris impuissants et les _malficis_,
  aux saints Paterne, Ren, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc.
  --Lgende de saint Guignolet. --L'oeil d'Isis et l'oie de Priape.
  --Statue indcente de saint Guignolet  Montreuil en Picardie.
  --Saint Paterne. --Saint Guerlichon. --Saint Gilles. --Saint Ren.
  --Saint Prix. --Saint Arnaud. --Vestiges du paganisme dans le culte
  chrtien.


Le christianisme, lorsqu'il tait en lutte avec la Prostitution
paenne, trouva donc, dans son propre sein, d'indignes adversaires
qui s'efforcrent de le souiller de tous les dsordres les plus
abominables. Ces adversaires taient quelquefois suscits par les
religions profanes, que la foi du Christ sapait dans leurs honteuses
racines attaches aux passions sensuelles de l'homme qui avait fait
ses dieux  son image. Quelquefois aussi, les hrsiarques les plus
redoutables n'taient que des catchumnes ignorants ou des diacres de
bonne volont, exalts et aveugls par les austrits, la prire et
la solitude. Voil comment la continence excessive pouvait produire
l'excessive impuret; voil comment des chrtiens, longtemps chastes
et vertueux, se laissaient emporter  des aberrations criminelles,
que les gentils eux-mmes ne se fussent pas permises. Le principe de
la chastet de l'me et du corps tait la plus grande force de cette
loi nouvelle, qui avait fait par l des esclaves soumis en faisant
des proslytes. Les docteurs et les Pres de l'glise ne cessrent
donc, en aucun temps, de poursuivre et de terrasser le paganisme dans
les oeuvres de la Prostitution sacre et lgale. Mais, chose trange!
pendant que le christianisme naissant livrait cette guerre infatigable
aux doctrines et aux actes de l'iniquit, il ne s'apercevait pas que
la Prostitution sacre, et mme la Prostitution hospitalire, ces deux
soeurs aussi vieilles que le monde, osaient dj reparatre sous un
dguisement chrtien, qui changeait compltement leur caractre et
dissimulait leur origine primitive. Grce  ce dguisement sous lequel
on ne les reconnaissait plus, quoiqu'elles se rvlassent assez par
leurs actes, elles occuprent une place parasite que l'hrsie leur
avait conquise, et que la morale religieuse ne parvint  leur enlever
que fort tard, en purifiant tout ce qui avait port trace de leur
passage.

Ce fut dans la vie asctique des ermites, des vierges et des premiers
moines, que la Prostitution hospitalire, cette forme nave de la
Prostitution sacre, sembla, sinon renatre, du moins essayer de
prouver qu'elle avait exist dans des circonstances analogues. Des
solitaires de l'un et de l'autre sexe avaient rompu violemment avec
le sicle, et s'taient retirs le long des rives du Jourdain et dans
les dserts de la Thbade, pour y vivre d'une vie contemplative et
pnitente, loin du pch, ce lion dvorant qu'ils redoutaient cent
fois plus que les lions de ces vastes solitudes. Il fallait des
annes de cette existence laborieuse et sauvage, pour que le dmon
de la chair ft dompt, pour que ses ardeurs fussent teintes, pour
que l'esprit ft dfinitivement matre du corps. Pendant ces annes
de lutte et d'preuve, o la rvolte des sens menaait souvent de
briser toutes les entraves de la continence, l'me avait des heures de
doute et de faiblesse, des intervalles de vertige et de folie. Alors,
de voluptueuses hallucinations erraient  l'entour de ces pauvres
victimes du Tentateur; le saint homme ou la sainte femme n'avait plus
conscience de son individualit ni de son tat; la cellule troite et
nue, la caverne sombre et froide, la hutte misrable et ouverte aux
intempries de l'air se transformait, dans les rves de celui ou de
celle qui l'occupait, en un palais embaum de parfums, resplendissant
d'toffes de soie, tout rempli de musique et de chants, tout encombr
de vases d'or et d'argent, de tapis et de coussins, de tables
charges de mets exquis et de vins dlicieux. Ordinairement, la prire
triomphait de ces piges de l'enfer, et le souffle de Dieu dissipait le
nuage fascinateur; mais, dans ces moments difficiles, dans ces nuits
d'insomnie brlantes, dans ces journes de retour involontaire vers
les choses de la terre, si tout  coup un voyageur gar pntrait
dans l'asile de la vierge aux abois, si une femme, une chrtienne,
avide des consolations de la parole de Dieu, apparaissait soudain aux
yeux du patriarche en dlire, le patriarche, la vierge, pouvaient se
croire encore aux anciens temps bibliques et s'incliner avec amour
devant l'hte divin que le ciel lui envoyait. Le diable y aidant, la
Prostitution hospitalire reprenait son empire, et laissait ensuite
dans les larmes et le repentir la fragile vertu qu'elle avait abuse,
avec les illusions de la science et les vanits du coeur humain.
tait-il mme besoin que les frres ou les soeurs, qui venaient ainsi
visiter des solitaires, passassent pour des anges, et le devoir de
l'hospitalit n'tait-il pas toujours un encouragement au pch que
l'occasion dterminait?

En lisant les vies des Pres du dsert, on voit  chaque page quelle
tait la puissance de la chair sur ces natures nergiques, puises
par les jenes, les macrations et les souffrances physiques, mais
exaltes aussi par la terreur du pch et l'impatience de la perfection
spirituelle. Hlas, mon Dieu! raconte saint Jrme, le modle des
anachortes; combien de fois, lorsque j'tais dans cette affreuse
solitude, toute brle par les ardeurs du soleil, croyais-je encore
me trouver au milieu des dlices et des divertissements de Rome!
Mes membres tout languissants faisaient horreur  voir par le sac
dont ils taient couverts; ma peau tait aussi noire que celle d'un
thiopien. Je ne faisais que pleurer et gmir; je ne dormais point, et
si le sommeil m'accablait quelquefois et me fermait les yeux malgr
moi, malgr toutes mes rsistances, je me jetais sur la terre nue
plutt pour y briser mes os que pour les reposer. Je ne parle point
de ma nourriture, puisque les solitaires, en quelque langueur qu'ils
soient, ne boivent jamais que de l'eau froide, et que ce serait une
sorte d'excs que de manger un aliment cuit. Et moi, qui me trouvais
dans cet tat et qui m'tais condamn  cette peine volontaire par la
crainte que j'avais de l'enfer; moi qui n'avais pour compagnie que les
scorpions et les btes froces, je m'imaginais nanmoins quelquefois
tre dans la compagnie des jeunes filles! Mon visage tait tout ple
 force de jenes; mon corps tait tout froid et tout dessch, et je
sentais nanmoins des chaleurs impures qui rendaient ma concupiscence
toute vivante et tout embrase dans une chair  demi morte. Combien de
fois me suis-je prostern aux pieds du Fils de Dieu, pour les arroser
de mes larmes et les essuyer de mes cheveux! Combien de fois passai-je
les semaines entires  dompter ma chair rebelle! Combien de fois ai-je
consum les jours et les nuits, criant continuellement et ne cessant de
me frapper la poitrine jusqu' ce que la tranquillit me ft rendue!
J'avais horreur de ma cellule, comme si elle et connu mes penses
impures, et j'allais, tout irrit contre moi-mme, me prcipiter,
m'enfoncer dans les dserts les plus sauvages. Si je voyais quelque
roche bien horrible, quelque caverne bien sombre, quelque montagne
bien escarpe, c'tait le lieu que je choisissais pour y offrir 
Dieu mes prires, et pour y faire retentir mes gmissements. Enfin,
Dieu, qui coutait mes soupirs et mes larmes, aprs avoir vu mes yeux
si longtemps attachs sur lui, me mettait dans une telle disposition
d'esprit, qu'il me semblait tout  coup que je fusse dans la compagnie
des anges, et que dans des transports de joie je m'criais: Je courrai
aprs vous, pour suivre l'odeur de vos parfums!

Ce passage, qui trouverait son analogue dans les confessions de chaque
Pre du dsert, suffit pour nous initier  la nature des tentations
diaboliques qui assigeaient ces saints personnages. On s'explique
assez l'influence provocatrice que devait avoir la vue d'une personne
d'un autre sexe sur un esprit tortur de concupiscence, sur un corps
irrit de privations. Nous avons dj vu l'abb Zosime poursuivant,
dans les sables de l'gypte, une crature toute nue au corps noir et
brl par le soleil, laquelle n'tait autre que la fameuse pcheresse
dite Marie l'gyptienne. Il y avait en Afrique et dans l'Asie-Mineure
une multitude de filles et de femmes ermites qui se consacraient 
la vie monastique, et qui n'chappaient pas sans combat aux terribles
motions de la chair; ce qui faisait dire  saint Jrme, tmoin, juge
et partie de ces entranements tyranniques: Je place la virginit
dans le ciel et ne me vante pas de l'avoir. L'histoire des Pres,
recueillie et crite par lui, est pleine de rcits singuliers qui nous
montrent les solitaires des deux sexes, en communication permanente
avec des tres qui leur viennent du ciel ou de l'enfer, pour les
tenter ou pour les encourager. On peut aussi, sans vouloir contester le
caractre religieux et touchant de ces rcits extraordinaires, supposer
que le voisinage et la frquentation des deux sexes, au fond de ces
solitudes peuples de cellules et de pnitences, devaient engendrer
bien des abus au point de vue des moeurs, si l'on se rend compte des
passions fougueuses que la retraite, le silence, le jene et l'insomnie
dveloppent dans une me ardente et fanatique. La soumission des sens
tait souvent au-dessus des forces humaines, et le dmon,  qui l'on
attribuait ces dchanements de luxure, venait en aide  tous les
troubles de l'esprit et  toutes les rbellions du corps.

Saint Arsne, qui vivait tout nu dans le dsert, et qui se nourrissait
d'herbes comme les btes en fuyant l'approche de ses semblables,
trouva un jour  la porte de sa cellule une femme noble et ge, que
la dvotion avait amene vers lui: Si tu veux voir mon visage, lui
dit-il avec indignation, regarde! Mais elle n'osa pas regarder et
elle resta prosterne devant le solitaire: Tu retourneras  Rome,
reprit-il tristement, et tu diras  d'autres femmes que tu as vu l'abb
Arsne, et elles viendront aussi pour me voir!--Avec la permission
de Dieu, rpliqua-t-elle en s'attristant de la tristesse du saint,
je ne souffrirai qu'aucune femme vienne ici!--Je demande  Dieu
d'effacer ton souvenir de mon coeur! murmura le pauvre abb. Cette
dame revint de sa visite au dsert, avec la fivre et une profonde
amertume; elle voulait mourir: Ne sais-tu pas, lui dit-un archevque
qui lui apporta des consolations, ne sais-tu pas que tu es une femme
et que le dmon emploie la femme pour attaquer les solitaires? C'est
ce qui fait qu'Arsne t'a parl ainsi, mais il prie sans cesse pour
ton me. Et cette dame consentit  vivre. Le lgendaire qui rapporte
cette mlancolique aventure, le naf Jacques de Voragine, y ajoute
deux autres exemples qui prouvent la fragilit humaine chez les plus
vnrables confesseurs. Un jeune solitaire disait  un patriarche
dont il tait le disciple: Tu as vieilli; rapprochons-nous un
peu du monde?--Allons l o il n'y a point de femmes! rpondit le
vieillard.--Ce n'est qu'au dsert, reprit le jeune homme, que l'on
n'est point expos  rencontrer des femmes.--Mne-moi donc au dsert!
Un autre Pre, pour porter sa vieille mre et l'aider  traverser une
rivire, se couvrit les mains avec son manteau: Pourquoi couvres-tu
ainsi tes mains, mon fils? lui demanda la bonne femme.--Le corps d'une
femme est du feu! rpondit-il en chassant le dmon avec des signes de
croix. Pendant que je te touchais, ma mre, le souvenir d'autres femmes
se rveillait dans mon coeur!

Le vilain rle que jouait le dmon pour faire pcher les saints par
convoitise de la chair est nettement tabli dans la lgende populaire
de saint Barlaam et du roi Josaphat, lgende qui a souvent inspir
l'pope romanesque du moyen ge dans toutes les langues. Barlaam
convertit Josaphat, fils d'un roi idoltre, que la lgende nomme sans
doute par allgorie: le roi Avenir. Ce roi se dsole de voir son fils
devenu chrtien, et il s'efforce de le ramener  la religion des faux
dieux. Le magicien Thodas conseille au roi d'loigner de son fils tous
les hommes et de le faire servir par de belles femmes bien pares et
bien sduisantes: J'enverrai vers lui un des esprits que j'ai sous
mes ordres, afin de le porter  la luxure, dit-il; car rien n'est plus
propre que la figure des femmes  sduire les jeunes gens. D'aprs ce
conseil pervers, le jeune chrtien fut enferm au milieu d'un srail
de femmes qui le provoquaient sans cesse au pch, et le malin esprit,
envoy par le magicien, s'empara de Josaphat avec tant de puissance que
celui-ci et bientt succomb si le Dieu des chrtiens ne ft venu 
son aide. Il rsista donc  la tentation et soumit la chair  l'empire
de l'me. Mais on lui prsenta une fille de roi, qui tait parfaitement
belle, et qui produisit sur lui plus d'effet que toutes les autres
femmes; il essaya de la convertir, tout en admirant sa beaut
enchanteresse: Si tu veux que je renonce aux idoles, pouse-moi! lui
dit cette sirne. Les chrtiens n'ont pas le mariage en aversion; ils
le louent, au contraire; car les patriarches, les prophtes et saint
Pierre, le prince des aptres, ont t maris.--C'est en vain que tu me
perscutes, rpondit-il en se dtournant. Il est permis aux chrtiens
de se marier, mais cela n'est point permis  ceux qui ont fait voeu
de virginit. Elle fit semblant de pleurer, et elle le regarda plus
tendrement: Si tu veux contribuer  mon salut, murmura-t-elle d'une
voix tremblante, accorde-moi une demande qui est bien peu de chose:
couche cette nuit avec moi, et je te promets qu'au point du jour je
me ferai chrtienne. Josaphat n'tait pas prpar  cette trange
proposition: il savait quelle joie pour les anges que la conversion
d'un idoltre; il savait galement quelle tristesse leur cause le pch
de luxure; nanmoins il balanait, et il cherchait dans les regards
de la sductrice le honteux courage du pch. Alors le malin esprit,
qui avait mission de le faire pcher, dit  ses compagnons infernaux:
Voyez comme cette jeune fille branle la vertu de ce jeune homme que
nous n'avions pu vaincre? Venez donc et jetons-nous sur lui, car le
moment est opportun. Josaphat, en effet, se sentait embras des feux
de la concupiscence, tandis que le dmon lui suggrait la dtestable
pense de sauver au prix de son me l'me de cette jolie paenne. Mais,
avant de consentir  ce qu'on attendait de sa charit chrtienne, il
fit un signe de croix et se mit en oraison. Aussitt il s'endormit, et
fut transport en songe dans le sjour des bienheureux. A son rveil,
selon les paroles du naf compilateur de la _Lgende dore_ qui a suivi
pas  pas le rcit de Jean de Damascne: La beaut de cette fille
et de ses compagnes ne lui inspira plus que le dgot qu'on ressent 
l'aspect de la plus sale ordure.

Les Pres de l'glise croyaient  l'existence d'un dmon qui prsidait
particulirement  la luxure, et qui avait pour rle d'exciter la
concupiscence charnelle parmi les hommes idoltres ou chrtiens.
On trouve ce dmon  chaque page dans la vie des Pres et dans les
lgendes des saints; il emprunte les formes les plus attrayantes
pour entraner  mal les vierges et les confesseurs; il est souvent
repouss et mis en fuite, mais quelquefois il en arrive  ses fins,
et il invente les fourberies les plus singulires pour venir  bout
de la continence d'un anachorte. Nous serions en peine de dire si ce
dmon de la luxure et de la convoitise tait le mme que celui de la
Prostitution que nous rencontrons sous ce nom (_demon scortationis_)
dans l'Histoire ecclsiastique d'vagrius (chap. 26), mais qui n'y
fait rien pour justifier son nom. Un vieil ermite djouait depuis bien
des annes toutes les ruses de ce dmon, qui l'assigeait de mille
manires avec une ardeur infatigable. Cet ermite, il est vrai, avait sa
cellule sur le mont des Oliviers, o l'esprit de Dieu tait toujours
prsent: Quand me laisseras-tu donc tranquille? lui dit un jour le
pieux solitaire. Va-t'en, car tu as vieilli autant que moi. Le dmon
lui apparut alors, et lui promit de ne plus le tourmenter, pourvu que
le saint homme jurt de ne rien rvler  personne au monde de ce que
lui confierait le dmon. L'ermite s'empresse d'acheter son repos  ce
prix-l, et fait le serment qu'exige son tentateur; mais ensuite ce
dernier lui dit avec malice: Je te conseille de ne plus adorer cette
image qui reprsente une femme tenant entre ses bras un enfant. Le
dmon se retire l-dessus, et le vieillard reste tout inquiet d'un
semblable conseil que son serment l'empche de rvler mme  son
confesseur. Profondment troubl dans sa conscience, il se rend  la
ville voisine, nomme Pharan, et va se confesser  l'abb Thodore, qui
lui donne l'absolution de son parjure: Hte-toi seulement de sortir
de cette ville, qui n'est qu'un grand lupanar, lui dit-il, car tu ne
serais pas le plus fort contre le dmon de la Prostitution, mais adore
en partant Jsus-Christ et sa divine mre. Le vieillard, rentr dans
sa cellule, y retrouve le dmon qui l'accuse de s'tre parjur: Loin
de moi! s'crie le saint qui le chasse  grands signes de croix; je
suis trop vieux pour t'couter et pour te craindre!

La vie cnobitique tait donc assige de dsirs sensuels et de penses
mondaines: la victoire du Tentateur ne dpendait souvent que de sa
persvrance  tendre des piges aux solitaires, et les occasions
de pch ne se reproduisaient que trop souvent. La Prostitution
hospitalire parlait plus haut que les austres enseignements de
l'glise; elle ne pntrait pas seulement, avec les hrtiques, dans
les agapes nocturnes et dans la visitation des vierges et des veuves
chrtiennes; elle se promenait encore avec mystre  travers les
solitudes o se rassemblaient, pour prier et travailler en commun, les
frres et les soeurs de la nouvelle famille catholique. L'ignorance
et la crdulit prparaient les victimes que dvorait le monstre
de l'impudicit. Ce furent les hrsies qui amenrent avec elles ce
prodigieux relchement dans la chrtient, ds l'anne 230: Il n'y
avait plus de charit dans la vie des chrtiens, raconte saint Cyprien,
tmoin oculaire de cette triste poque, il n'y avait plus de discipline
dans les moeurs: les hommes peignaient leur barbe, les femmes fardaient
leur visage; on corrompait la puret des yeux en violant l'ouvrage des
mains de Dieu, et celle des cheveux mme en leur donnant une couleur
trangre. On usait de subtilits et d'artifices pour tromper les
simples; les chrtiens surprenaient leurs frres par des infidlits
et des fourberies. On se mariait avec les infidles; on prostituait
aux paens les membres de Jsus-Christ. Ce passage et bien d'autres
tmoigneraient au besoin de l'existence de la Prostitution hospitalire
dans la vie commune des chrtiens de l'un ou de l'autre sexe, malgr
les excommunications des conciles et les admonestations des docteurs.

Il faut attribuer ces mauvaises moeurs, qui rgnaient dans un si
grand nombre de communauts de femmes,  l'influence dmoralisatrice
d'une foule de moines errants et sculiers que la dbauche et la
paresse multipliaient partout. Ces hrtiques vivaient joyeusement
dans le sicle, sans rsidence fixe, sans occupation sdentaire, sans
moyens d'existence; ils se divisaient en une foule de sectes qui ne
se distinguaient entre elles que par des varits de libertinage; ils
menaient tous le mme genre de vie oisive et vagabonde, allant de ville
en ville, ou plutt de couvent en couvent; car, avant l'institution
rgulire des ordres monastiques, les vierges voues et consacres
vivaient ensemble dans la retraite et la prire, fuyant le contact
et la vue des paens, mais frquentant volontiers les prtres et les
fidles. Entre ces sectes de fainants et de dbauchs, on remarquait
celle des sarabates, qui sont nomms _remoboth_ par saint Jrme et
_gyrovagues_ par les historiens du cinquime sicle. Les sarabates,
dont le nom signifiait en langue gyptienne _indisciplins_, faisaient
remonter leur origine au Juif Ananias, que saint Pierre punit de
son mensonge en le frappant de mort subite avec sa jeune femme
Saphira. Quoique soi-disant chrtiens, ils ne renonaient pas  la
circoncision, qui favorisait leurs impures habitudes: Tout chez eux
respire l'affectation, crivait  Eustochie, en 384, saint Jrme,
qui n'a garde de les confondre avec les cnobites et les anachortes:
ils ont des manches et des chaussures larges, un vtement encore plus
grossier; ils poussent de frquents soupirs, sont exacts  visiter les
vierges, dchirent la rputation des clercs, et les jours de fte ils
se livrent aux excs de l'intemprance la plus effrne (_saturantur
ad vomitum_). Dans les commencements, ils formaient des associations
fraternelles, deux par deux ou trois par trois, et ils demandaient
au travail de leurs mains une nourriture frugale et commune; mais ils
avaient de frquentes disputes, qui provenaient, selon saint Jrme, de
ce que, vivant de leur chtive industrie, ils ne pouvaient souffrir de
matre: mais la cause de ces altercations, qui se terminaient souvent
par des voies de fait, rsultait plutt de leurs jalousies et de leurs
rivalits amoureuses. Ils ne tardrent pas  s'isoler et  chercher
fortune chacun de son ct. Cassien, dans ses Commentaires (_Collat._
XVIII, c. 8), reprsente sous les traits les plus hideux la conduite
impudente de ces moines dissolus qui se propagrent dans l'gypte et
jusqu'au fond des dserts de la Thbade, et qui n'avaient pas encore
disparu au neuvime sicle, puisque Charlemagne fit une loi pour les
dtruire (_Capitul. reg. Francor._, t. I, p. 370). Nous ne sommes
nullement ports  dfendre et  justifier les sarabates, comme a
essay de le faire, dans les Mmoires de l'Acadmie de Gottingue (t.
VI, 1775), le savant Franois Walch, qui veut distinguer d'eux les
_gyrovagues_, en appliquant  ces derniers tous les dbordements qu'on
impute aux sarabates. Cassien, que nous prfrons suivre dans nos
jugements sur ces hrtiques, les avait vus  l'oeuvre dans la haute
gypte, o la seule ville d'Oxiringue renfermait plus de dix mille
vierges, et o la population entire ne se composait que de cnobites
et de moines. Quatre sicles plus tard, alors que les ordres religieux
taient rpandus par tout le monde chrtien et que la rgle monastique
fermait la porte des clotres aux dangereux aptres de la Prostitution
hospitalire, saint Benot recommande  ses disciples de se dfier
de ces corrupteurs: Il y a une troisime et trs-mauvaise classe de
moines, dit-il; c'est celle des sarabates, qui, ne s'astreignant 
aucune rgle, sourds aux conseils de l'exprience, conservant toujours
les gots du sicle, osent mentir  Dieu, usurpant les ordres sacrs.
Runis par deux, par trois, quelquefois mme seuls, ils vivent sans
pasteur, renferms non dans le bercail du Seigneur, mais dans leur
propre bergerie. Leur dsir est leur loi; ils appellent saint tout
ce qui est de leur choix; ce qu'ils n'aiment point, ils le regardent
comme dfendu. La rgle de saint Benot parle aussi des gyrovagues qui
n'avaient ni feu ni lieu, et qui s'en allaient  l'aventure, mangeant,
buvant et logeant dans les couvents, o ils ne laissaient que trop de
souvenirs de leur intemprance, de leur irrligion et de leur impuret
(_per diversarum cellas hospitantur, semper vagi et nunquam stabiles et
propriis voluptatibus et gul illecebris servientes_).

Pour rechercher et dcouvrir les dernires traces de la Prostitution
hospitalire, il faudrait approfondir l'histoire monastique, et
constater les nombreux garements qui ont prouv la fragilit de la
vertu humaine et l'impuissance des voeux les plus sacrs. Nous verrions
que, dans les monastres de femmes, la rception des gens d'glise
et l'hospitalit octroye aux moines de passage entranaient parfois
des dsordres qui n'clataient pas toujours en scandales, et qui ne
sortaient gure du silence de la vie religieuse. L'glise, comme une
mre indulgente, touffait sous son manteau les infractions  la rgle
et les dportements de son jeune troupeau. Elle avait, d'ailleurs, les
yeux ouverts sur les excs qui se cachaient en vain dans l'ombre de
ces asiles de pnitence. C'est moins dans les Actes des conciles et
dans les chroniques monacales, que dans la tradition appuye sur le
tmoignage des romans et des posies populaires; c'est moins d'aprs
des faits nombreux et signals que d'aprs le vague murmure des chos
du pass, qu'il serait possible de dpeindre les moeurs relches de
certaines abbayes, o l'arrive d'un plerin ou d'un moine voquait
des rminiscences joyeuses de l'hrsie des sarabates. Le peuple,
qui avait des yeux et des oreilles, pour ainsi dire, dans l'intrieur
de ces asiles impntrables, en racontait la lgende scandaleuse, et
disait merveilles de l'hospitalit des couvents. Le fabliau du comte
Ory, qu'on retrouve sous diffrents noms dans presque toutes les
littratures du moyen ge, est une gracieuse indiscrtion qui nous en
apprend beaucoup plus sur cette hospitalit, que les actes authentiques
de la rformation de plusieurs couvents de femmes, dans lesquels le
dsordre s'tait introduit avec des htes aimables et audacieux. Nous
ne croyons pas devoir insister davantage sur la question dlicate du
relchement des moeurs claustrales et sur les dangers de l'hospitalit
monastique.

Quant  la Prostitution sacre, qui appartenait exclusivement aux
religions de l'idoltrie, et qui y avait imprim ses souillures
allgoriques, on s'tonnera, on s'indignera sans doute qu'elle ait
cherch  revivre ou du moins  ne pas mourir tout entire dans
une religion fonde sur la morale la plus pure et remplie des plus
nobles aspirations de l'me. On s'expliquera cependant que le culte
des images ait gard  et l quelques traces de cette affligeante
Prostitution: l'glise succdait au temple; les chastes statues du
Sauveur, de la Vierge et des saints remplaaient les statues effrontes
de Bacchus, de Vnus, d'Hercule et de Priape; mais le peuple avait de
la peine  changer  la fois de dieux et de culte: elle conserva donc
de l'ancien culte tout ce qu'elle pt mler grossirement au culte
du vrai Dieu. Les prtres, de leur ct, ne se firent pas scrupule
de s'approprier certaines formes de crmonies religieuses qu'ils
avaient revtues d'une signification chrtienne; mais ils n'empchrent
pas l'intrusion de certaines pratiques essentiellement idoltres,
outrageantes mme pour la foi nouvelle. Parmi ces premiers ordonnateurs
du culte, il y eut sans doute aussi des esprits pervers ou corrompus
qui abusrent de la candeur des nophytes. Ainsi voyons-nous, en ces
temps de fondation ecclsiastique, l'hrsie qui s'empare de toutes
les issues du christianisme, et qui ose y jeter encore les racines
de la Prostitution sacre: ici, ce sont les danses et la musique,
ces insidieux auxiliaires de la volupt; l, ce sont les agapes o
viennent se reflter les obscnits des Bacchanales; ailleurs, ce sont
les saints dguiss en divinits dont ils portent les attributs; bien
plus, les sacrements eux-mmes ne sont pas exempts de ces honteuses
imitations: au baptme, comme saint Jean Chrysostome l'crivait au
pape Innocent Ier, les femmes taient nues, sans qu'on leur permt
mme de voiler leur sexe;  la messe, les assistants s'entre-baisaient
sur la bouche; dans les processions, les vierges voiles portaient
des amulettes et des idoles qui auraient convenu au culte d'Isis ou de
Mythra; les gteaux obscnes des ftes du paganisme, les _coliphia_ et
les _siligines_, avaient  peine modifi leurs formes et leurs usages.
En un mot, la Prostitution sacre s'attachait de toutes parts, comme
un lierre parasite, non pas au dogme, mais  la liturgie. Il fallut que
les Pres de l'glise et les conciles amenassent par degrs les esprits
et les coeurs  subir le joug divin de la morale vanglique.

Mais si le culte catholique purait et rejetait l'ivraie paenne qui
avait germ dans son sein, le paganisme se perptuait dans certaines
croyances, dans certaines crmonies, qui touchaient de prs  la
vieille souche de la Prostitution sacre. Voil comment le culte secret
des dieux domestiques se retrancha dans le _lararium_ comme dans un
fort, et y resta inviolable pendant des sicles aprs l'tablissement
du christianisme; voil pourquoi Vnus, Priape, le dieu Terme, les
faunes et les sylvains eurent des autels et des sacrifices jusque dans
le moyen ge. Les amants et les vierges sont les derniers soutiens de
la thogonie qui avait difi les sens et les passions; mais ce ne sont
plus des adorateurs exclusifs et timors de l'idole qu'ils encensent au
pied d'un arbre sculaire, au bord d'une fontaine, dans le fond d'une
grotte, au sommet d'une montagne: ils rclament, d'un ton imprieux et
parfois avec des menaces, les secours et la protection de ces dieux
dchus, que l'esprance tolre encore sur leur pidestal, et qui
tomberont en morceaux  la premire preuve de leur impuissance. Les
filles qui veulent avoir des amants ou des maris vouent leur virginit
au gnie du fleuve, de la fort, d'un arbre ou d'une pierre, mais
elles n'offrent pas  ces gnies invisibles le tribut matriel de leur
virginit, qui s'immole elle-mme sur le gazon fleuri quand un ptre
aussi beau que Daphnis se trouve l pour recevoir la victime. C'est
toujours Vnus qui est l'me de l'univers, c'est Vnus qui conserve son
culte ternel en prsence de la nature.

Les nouveaux convertis ne se sparent pas aisment de ces divinits
avec lesquelles ils se sentent jeunes et pleins d'ardeur: ils sont
baptiss, ils vont dans les glises, ils participent aux agapes,
ils sentent avec une douce motion couler dans leur me la morale
de l'vangile, mais ils se rattachent, par quelque lien sensuel, par
quelque instinct physique, aux images divinises de leurs passions,
aux analogies divines de leur corps. Vnus avait t la premire
personnification de l'idoltrie sous les noms de Mylitta, d'Uranie
et d'Astart: elle en fut la dernire, sous son nom de Vnus, que ses
grossiers et rustiques desservants prononaient _Bnus_. On a dcouvert
 Pompi une curieuse inscription, qui montre bien que, ds le milieu
du premier sicle de Jsus-Christ, le culte de Vnus avait dj des
sacrilges. C'est un amant malheureux qui voudrait se venger de ses
peines de coeur sur la desse de l'amour elle-mme: Qu'il vienne
ici celui qui aime! je veux rompre les ctes de Vnus et lui casser
les reins  coups de bton. Elle a bien pu briser mon sensible coeur,
la cruelle desse: pourquoi, en revanche, ne lui briserais-je pas la
tte?

  Quisquis amat, veniat! Benere, vole frangere costas
      Fustibus et lumbos debilitare de.
  Si potest illa mihi tenerum pertundere pectus,
      Quin ergo non possim caput de frangere?

Cette idoltrie se glissa dans le culte de diffrents saints, qui
furent choisis par le caprice populaire pour remplacer des dieux
familiers qu'on invoquait dans les circonstances les plus ordinaires
de la vie. Nous n'avons pas  nous tendre, malgr le droit de la
science, sur un sujet qui ctoie les choses les plus respectables,
et qui leur prterait un reflet dshonnte; mais il est impossible
de ne pas constater que la Prostitution sacre s'tait rfugie sous
les auspices de ces saints, que le peuple avait crs  l'image de
divers faux dieux, et que tous les efforts de l'glise ne russirent
pas  faire tomber dans le mpris public, avant que le peuple et
appris  rougir de ses ignobles superstitions. Tels taient les saints
apocryphes, qui avaient le bienheureux privilge de gurir la strilit
chez les femmes et l'impuissance chez les hommes. On ne saurait douter
que ces saints-l ne soient issus en ligne directe de Priape et de
ses impudiques assesseurs, le dieu Terme, Mutinus, Tychon, etc. Jamais
l'autorit ecclsiastique n'a protg de pareils saints, qu'on laissait
comme des ftiches  l'adoration du vulgaire, et qui n'exeraient leur
influence rgnratrice, que dans un rayon trs-born,  la faveur de
la crdule confiance des pauvres gens qu'une tradition immmoriale
avait convaincus des mrites de ces tranges patrons. Ce n'taient
la plupart que des Priapes dguiss, et l'archologie a dmontr que,
dans tous les endroits o ce culte indcent a t tabli, il y avait eu
autrefois un temple ou une statue ou un emblme de Priape.

Nous ne passerons pas en revue les saints, qu'invoquaient nagure les
femmes striles, les maris impuissants et les _malficis_. Calvin
les a dnoncs  l'honntet publique, dans son fameux _Trait des
Reliques_; Henri Estienne, dans son _Apologie pour Hrodote_, les a
mis  l'index, et bien avant ces protestations satiriques, la religion
avait condamn comme superstitieux et scandaleux le culte de ces
impurets. Nous n'avons donc pas besoin de dire que le paganisme,
en ce qu'il avait de plus obscne, s'tait perptu dans le culte
particulier qu'on rendait en divers endroits aux saints Paterne, Ren,
Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc. Mais ce dernier, plus clbre que
les autres, doit fixer aussi plus curieusement notre attention, parce
qu'il avait hrit de tous les attributs de Priape, et qu'il tait
encore en France, avant la Rvolution de 1789, le dernier symbole de la
Prostitution sacre.

Au fond du port de Brest, raconte Harmand de la Meuse dans ses
_Anecdotes relatives  la Rvolution_, au del des fortifications, en
remontant la rivire, il existait une chapelle auprs d'une fontaine et
d'un petit bois qui couvre la colline, et dans cette chapelle tait une
statue de pierre honore du nom de saint. Si la dcence permettait de
dcrire Priape avec ses indcents attributs, je peindrais cette statue.
Lorsque je l'ai vue, la chapelle tait  moiti dmolie et dcouverte,
la statue en dehors tendue par terre et sans tre brise, de sorte
qu'elle subsistait en entier et mme avec des rparations qui me la
firent paratre encore plus scandaleuse. Les femmes striles ou qui
craignaient de l'tre allaient  cette statue, et, aprs avoir gratt
ou racl ce que je n'ose nommer, et bu cette poudre infuse dans un
verre d'eau de la fontaine, ces femmes s'en retournaient avec l'espoir
d'tre fertiles. Ainsi voil le culte de Priape en plein exercice, 
l'poque de la Rvolution, dans la province la plus religieuse de la
France.

La lgende de saint Guignolet n'a cependant pas d'analogie avec
la fable de Priape dans la mythologie hellnique. Ce saint, nomm
Winvaloeus, qu'on a traduit par _Guignolet_, _Guenol_, _Guingulois_
et _Wignevalay_, fut le premier abb de Landevenec, au milieu du
cinquime sicle, et vcut dans une grande austrit, sans communiquer
jamais avec les femmes. Sa lgende nous semble nanmoins entache de
symbolisme rotique, et plusieurs de ses miracles directs affectent une
spcialit que ses reliques et ses statues ont garde pendant prs de
treize sicles. On aura la clef de son culte  Brest, en tablissant
l'tymologie du nom de l'abbaye de Landevenec, situe  trois lieues
de cette ville: _Landevenec_ renferme videmment _landa Veneris_, et il
est certain que cette lande ou plaine, riveraine de la mer, possdait,
 une poque recule, un temple ou _fanum_ de Vnus, fort renomm
surtout chez les matelots bretons, qui, au retour de leurs courses
maritimes, ne manquaient pas d'aller sacrifier  la desse et de lui
recommander la fertilit de leurs femmes. A Landevenec comme dans
tous les lieux consacrs au culte de Vnus, le christianisme purifia
le temple paen et sanctifia l'idole; mais l'obstination populaire
attribua au saint les qualits du faux dieu, et Guignolet continua
Priape. Les reliques de ce saint breton taient honores ailleurs,
notamment  l'abbaye de Blandinberg prs de Gand et  Montreuil en
Picardie. Le nom de la ville de Montreuil se rapporte probablement 
la lgende de Guignolet et aux symboles de Priape. Selon la lgende,
une oie avait aval l'oeil de la soeur de Guignolet: celui-ci ouvrit le
ventre de l'oie, y reprit l'oeil et le remit intact  sa place. Or, on
sait ce que figurait l'oeil mystique dans les religions de l'antiquit,
spcialement dans le culte d'Isis, auquel s'tait ml celui de Vnus;
quant  l'oie, c'tait l'oiseau symbolique de Priape. Cambry raconte
le miracle dans son _Voyage au Finistre_, mais il n'en cherche point
le sens primitif et il ne parat pas se douter de ce que pouvaient
avoir de commun entre eux l'oie de Priape et l'oeil d'Isis. La statue
de saint Guignolet  Montreuil tait plus indcente encore que celle
que les marins adoraient  Brest. Dulaure, dont le tmoignage, il
est vrai, n'est pas trop recommandable dans une question de ce genre,
avait vu cette statue, encore vnre en 1789, et il n'hsite pas  la
dcrire dans sa _Description des principaux lieux de la France_. Elle
tait de pierre et reprsentait le saint, entirement nu, couch sur le
dos, avec un phallus monstrueux. Ce phallus formait une pice postiche
qu'on poussait par derrire,  mesure que la dvotion des femmes en
diminuait les proportions  force de le racler. Nous regardons cette
particularit comme une vilaine plaisanterie de Dulaure, qui ne perdait
aucune occasion de tourner en ridicule les pratiques superstitieuses.

Saint Guignolet, comme nous l'avons dit, n'tait pas le seul qui et
conserv quelque chose de la physionomie et du caractre de Priape. La
Bretagne avait surtout une dvotion spciale dans les saints de cette
famille: elle possdait un saint Paterne ou Paternel, qu'on invoquait
 Vannes et qui se mlait des mystres de la paternit. Henri Estienne
a recueilli l'hagiographie des autres successeurs de Priape  qui les
inscriptions ithyphalliques dcernent l'pithte de _paternus_ et de
_pantheus_: Quant au mal de strilit (auquel les mdecins se trouvent
si empeschez), dit l'auteur de l'_Apologie pour Hrodote_, il y a
force saints qui en guarissent, faisans avoir des enfans aux femmes,
voire par une seule apprehension devotieuse. Et premirement, saint
Guerlichon, qui est en une abbaye de la ville de Bourg-de-Dieu, en
tirant  Romorantin et en plusieurs autres lieux, se vante d'engrosser
autant de femmes qu'il en vient, pourveu que pendant le temps de leur
neuvaine ne faillent  s'estendre par dvotion sur la benoiste idole
qui est gisante de plat et non point debout comme les autres. Outre
cela, il est requis que chacun jour elles boivent un certain breuvage
mesl de la poudre racle de quelque endroit d'icelle et mesmement du
plus deshonneste  nommer. Henri Estienne, qui s'indigne avec raison
de trouver une si honteuse dvotion en usage chez des chrtiens, ajoute
que la partie de la statue qu'on raclait de prfrence tait bien use,
 l'poque o cette image priapique fut examine par une personne digne
de foi, qu'il ne nomme pas, mais qui lui certifia l'authenticit du
fait, vers 1550 environ.

Il y a aussi au pays de Constantin en Normandie (qu'on dit communment
Contantin), ajoute-t-il, un saint Gilles qui n'a pas eu moins de crdit
en ces affaires, quelque vieil et caduc qu'il fust, selon le commun
proverbe de ceux-l mesme qui s'amusent  tels abus et qui les vendent
aux autres, qu'il n'est miracle que de vieux saints. J'ay aussi ouy
parler d'un certain saint Ren, en Anjou, qui se mesle de ce mestier;
mais comment les femmes se gouvernent autour de luy (qui leur monstre
aussy ce que l'honnestet commande de cacher), comme j'aurois honte
de l'escrire, aussy les lecteurs auroyent honte de le lire. Il est
incontestable que la destination de ces saints de pierre tait la mme
que celle de l'idole de Mutinus (voyez ci-dessus, t. 1, page 383), que
nous retrouverons dans les religions de l'Inde, comme nous l'avons
dj reconnue dans celles de la Phnicie et de l'gypte. Il serait
facile de rattacher par l'tymologie saint Gilles et saint Guerlichon 
Priape et  ses auxiliaires. Quant  Ren ou Renaud, il fait allusion
aux _reins_, _rena_, et un pote du seizime sicle avait en vue ce
rapprochement tymologique dans un vers goguenard o il invoque

  Et saint Renaud pour les rognons.

On peut encore faire remonter  Priape la gnalogie de saint Prix,
en latin _Projectus_, qu'on avait traduit dans la langue vulgaire
par _Prey_ et _Priet_. Il serait ais de reconnatre _Priapus_ dans
_Projectus_, qu'on crivait _Proiectus_. Nanmoins, ce saint Projet
tait un vque de Clermont en Auvergne, martyris au septime sicle;
ses reliques furent trs-rpandues, ainsi que ses images, et les femmes
striles lui rendaient un culte scandaleux, dont le pieux vque
n'a jamais t responsable. Les Actes du saint sont imprims dans
le Recueil des Bollandistes; mais on n'y trouve rien, bien entendu,
qui puisse justifier les indcences de cette superstition populaire
 son gard; elle n'existait, d'ailleurs, que dans un petit nombre
de chapelles de campagne, tandis que plus de quatre cents glises
honoraient saint Projet ou saint Prix avec beaucoup de convenance.
Au village de Cormeil, prs Paris, on vit longtemps une image de
saint Prix, qui avait pu tre originairement une statue de Priape, et
qui, dans tous les cas, aurait t faite d'aprs le modle du dieu
paen. Il est tout simple que, dans l'origine du culte catholique,
les statues n'aient fait que changer de nom, de mme que les temples
devenaient des glises. Enfin, le savant le Duchat, dans ses remarques
sur l'_Apologie pour Hrodote_, ajoute  notre catalogue de saints
ithyphalliques un saint Arnaud qu'on adorait  Saint-Auban (nous ne
saurions dire en quelle province tait situe cette localit): La
statue de saint Arnaud, dit-il, portoit un tablier qui lui cachoit
les parties gnitales. Les femmes striles supposant qu' cause de
quelque ressemblance de nom, saint Arnaud devoit avoir la mme vertu
que le saint Renaud des Bourguignons, levoient le tablier de cette
statue, comme si la seule inspection d'un tel objet avoit d les rendre
fcondes. Nous trouverions peut-tre dans le culte antique de Priape
ou d'Horus quelque usage analogue, qui s'tait invtr parmi les
croyances du petit peuple, et qui avait persist de sicle en sicle,
dans l'intrt des unions striles.

Il y aurait un livre entier  crire sur les vestiges du paganisme
dans le culte chrtien; il y aurait surtout une curieuse tude de
la Prostitution sacre  travers les mtamorphoses religieuses et
liturgiques; nous nous bornons  indiquer ce sujet, aussi neuf que
bizarre, aux archologues et aux savants, qui trouveront dans les Pres
de l'glise, notamment dans Lactance et dans saint Augustin, une foule
de dtails relatifs  la tnacit des Prostitutions paennes, en dpit
de la prdication vanglique. L'empereur Constantin eut beau dtruire
de fond en comble les temples de Vnus  Hliopolis et  Aphaques:
il ne dtourna pas le courant des plerinages qui se portaient
toujours vers ces lieux, consacrs  la desse gnratrice depuis
tant de sicles, et les basiliques chrtiennes qu'il fit lever sur
l'emplacement mme des temples retinrent, pour ainsi dire, le cachet
de l'ancien culte; car il fut oblig de dfendre, par une loi crite
(_rursus scriptas misit institutiones_, lit-on dans la vie de cet
empereur, par Eusbe), la Prostitution des filles vierges et des femmes
maries,  Hliopolis en Phnicie, et ses dcrets furent sans force
contre la forme primitive du culte d'Astart. Cette Prostitution sacre
restait, en quelque sorte, attache aux lieux qui l'avaient fait natre
et aux dbris des temples qui en avaient t les tmoins. Les empereurs
chrtiens eurent besoin de toute leur autorit pour touffer le culte
public des divinits du paganisme; mais, en ruinant les temples, en
renversant les statues, en perscutant les prtres, ils n'atteignirent
pas les profondes racines que ce culte avait laisses dans les opinions
et dans les moeurs. Le peuple des champs, plus grossier que celui des
villes, mais aussi plus fidle aux leons de ses anctres, prit sous
sa garde les dieux qu'il aimait et que ne remplaait pas pour lui
le symbolisme moral du catholicisme; il protgea tant qu'il put les
chapelles, les autels rustiques, les images de ces dieux, dans les
forts paisses, au milieu des landes dsertes, sur les monts et auprs
des sources; puis, lorsque, cdant enfin aux excommunications des
conciles et  la police des vques, ils renoncrent  ces images, 
ces autels et  ces diculi, dont ils respectaient toujours les ruines,
ce fut avec un sentiment tout paen qu'ils s'attachrent au culte
particulier des saints, qu'ils revtirent des privilges de leurs dieux
abolis. Voil comment Vnus, Flore, Bacchus, Isis, Priape et les autres
divinits qui reprsentaient la nature et le principe gnrateur eurent
des fidles et presque des temples jusqu' nos jours.




CHAPITRE VI.

  SOMMAIRE. --Opinion de l'glise sur la Prostitution. --Sentiment
  de saint Augustin et de saint Jrme  l'gard des prostitues.
  --Dfinition de la Prostitution lgale par saint Jrme. --Les
  Canons des Aptres. --Constitutions apostoliques du pape Clment.
  --Avis de l'glise sur les ablutions corporelles. --Dfinition
  des principaux pchs de la chair. --Doctrine de l'glise sur le
  commerce illicite et criminel. --Le concile d'vire ou d'Elne.
  --Des mres qui prostituent leurs filles. --De ceux qui pratiquent
  le lnocinium. --De celles qui violent leur voeu de virginit. --De
  celles qui n'ont pas gard leur virginit aprs l'avoir voue.
  --Des femmes que les vques et les clercs peuvent avoir chez
  eux. --Des jeunes gens qui aprs le baptme sont tombs dans le
  pch d'impuret. --Des idoles domestiques. --Des prostitues qui
  contractent le mariage aprs avoir renonc  leur mtier. --Des
  femmes qui, grosses d'adultre, auront fait prir leur fruit. --Des
  femmes qui auront vcu dans l'adultre jusqu' la mort. --Des
  gens qu'il est dfendu de prendre  gages. --De ceux ou celles
  qui ne seront tombs qu'une seule fois dans l'adultre. --De la
  femme qui aura commis un adultre du consentement de son mari.
  --Des corrupteurs de l'enfance. --Le concile de Nocsare. --Les
  eunuques malgr eux. --L'entre du sanctuaire dfendue aux femmes
  par le concile de Laodice. --Le concile de Tyr. --Saint Athanase
  et la femme de mauvaise vie. --Le concile de Tolde. --Portrait
  miraculeux du patriarche Polmon. --Le concile de Carthage. --Le
  dix-septime canon du concile de Tolde. --Le douzime canon du
  concile de Rome. --Le concile de Ble. --Chapitre unique dans
  l'histoire des conciles.


Nous avons vu quelle tait la doctrine de l'glise primitive au sujet
de l'impuret et de l'incontinence; nous avons vu combien les Pres
taient unanimes pour exiger des fidles une vie chaste et dcente,
lorsque ceux-ci ne se sentaient pas capables de se vouer au clibat
chrtien. Il n'y avait donc, vis--vis de cette prescription de
chastet absolue adresse  tous les membres de Jsus-Christ, aucune
jurisprudence ecclsiastique spcialement applicable aux agents de
la Prostitution. L'glise, pour tre consquente avec l'essence mme
de sa morale, ne pouvait approuver ni reconnatre comme un fait lgal
cette Prostitution, qui s'exerait pourtant sous ses yeux,  la porte
de ses glises aussi bien que nagure aux abords des temples. Les
prostitues n'taient que des pcheresses ordinaires, que la grce
et le repentir pouvaient prendre au milieu de leur honteux mtier et
qui se trouvaient de la sorte toujours prtes  entrer dans la voie
du salut. Quant aux instigateurs et aux spculateurs de Prostitution,
ils se confondaient dans la foule des libertins et n'avaient pas mme
de rang spcial parmi les esclaves du pch. C'tait aux confesseurs
 rgler la pnitence suivant la faute et  n'accorder l'absolution
qu'aprs l'accomplissement de cette pnitence, qui devait tre
publique, comme si le pch l'avait t. Toute Prostitution tait
comprise, d'ailleurs, dans le terme gnrique de _fornication_, qu'on
distinguait pourtant, par degrs proportionnels, en fornication simple,
double, ventuelle, permanente ou redouble. Il est donc tout naturel
que, d'aprs ce principe fondamental qui voulait que chaque chrtien
ft un austre dfenseur de la puret de son corps, la Prostitution
lgale n'et pas raison d'tre aux yeux de l'glise, qui n'aurait os
ni l'autoriser, ni la proscrire, ni la tolrer. Les conciles ne font
pas mention de cette lpre morale des socits avant le quinzime
sicle, et ils se renferment dans des gnralits, pour condamner en
masse tous les genres de libertinage. Ils semblent viter, en esquivant
ce point dlicat, de se rencontrer en contradiction avec les lois
humaines, qui rglent la Prostitution et qui la reconnaissent comme une
impure servitude des passions du vulgaire. Les conciles ont l'air de se
souvenir toujours que la Madeleine fut une femme de mauvaise vie et que
les mrtrices ont fourni autant de martyres, que les princesses,  la
foi du Christ, qui a des misricordes infinies pour tous les pchs.

Cependant on a lieu de croire que l'glise, au point de vue de la
police humaine et de l'conomie des tats, admettait la Prostitution
lgale ou du moins fermait les yeux sur cette triste ncessit de la
vie des peuples. Cette opinion de l'glise se trouve clairement et
formellement nonce, non dans le texte d'un concile ou d'un synode,
mais dans les crits de saint Augustin: Supprimez les courtisanes,
dit-il dans son _Trait de l'ordre_ (lib. II, c. 12), vous allez tout
bouleverser par le caprice des passions. La loi ecclsiastique ne
s'immisait donc pas dans les attributions de la loi civile. Saint
Jrme (_Epist. ad Furiam_) a l'air de partager le sentiment de saint
Augustin  l'gard des malheureuses victimes de la Prostitution; il
ne les opprime pas sous le poids de leur ignominie; il les encourage
seulement  se dpouiller de leur infme livre: La courtisane de
l'vangile, baptise par ses larmes (_meretrix illa in Evangelio
baptizata lachrymis suis_), essuyant avec ses cheveux les pieds
du Seigneur, a t sauve; elle n'avait pas une mitre crpe, des
souliers qui crient; elle n'avait pas le tour des yeux noirci avec de
l'antimoine; elle n'tait pas d'autant plus belle qu'elle tait plus
impudique (_non habuit crispantes mitras, non stridentes calceolos, nec
orbes stibio fuliginatos: quanto foedior, tanto pulchrior_). Dans un
autre passage de la mme ptre, saint Jrme relve encore la femme
dgrade, en lui tendant la main de la pnitence. Nous ne demandons
pas aux chrtiens, dit-il, comment ils ont commenc, mais comment ils
finissent! Le baptme des larmes peut toujours laver d'anciennes
souillures et rgnrer une me dans un corps impur. Enfin, saint
Jrme, dans une autre circonstance (_Epist. ad Fabiolam_), dfinit
la Prostitution lgale comme l'avait fait le jurisconsulte Ulpien,
et dit avec la prcision d'un lgiste: La courtisane est celle qui
s'abandonne  la dbauche de plusieurs hommes (_meretrix est qu
multorum libidini patet_).

Nous avons recherch soigneusement ce qui pouvait concerner la
Prostitution, soit dans les Canons des aptres, soit dans les
Constitutions apostoliques, qui n'ont pas prcd les Actes des
conciles, malgr l'origine qu'on leur attribuait dans l'ancienne
glise, mais qui renferment pourtant l'expression sincre de la
doctrine canonique des premiers chrtiens. Il y est question une seule
fois de Prostitution proprement dite (_scortatio_); mais en plusieurs
endroits, de fornication simple ou double. Dans les Canons des aptres,
le sixime dfend  l'vque et aux prtres de chasser leurs femmes,
mme sous prtexte de religion, et frappe d'excommunication ceux qui se
droberaient de la sorte aux liens du mariage. Le dix-huitime canon
dfend d'admettre dans le clerg les _bigames_, c'est--dire ceux qui
auraient t maris deux fois, parce qu'il y a une espce d'indcence
attache aux secondes noces, qui tmoignent de l'incontinence de l'un
ou l'autre poux. Le vingt-troisime canon ordonne la dposition des
clercs qui se seraient privs de leur sexe par crainte de pcher ou
par toute autre cause. Le vingt-quatrime condamne les laques pour
le mme fait, et les loigne de la sainte table pendant trois ans.
Le soixante-unime canon empche d'admettre dans la clricature toute
personne convaincue d'adultre ou de fornication. Le soixante-septime
canon enfin prononce l'excommunication contre quiconque aura fait
violence  une vierge et oblige le coupable  pouser celle qu'il a
fltrie. Nous remarquerons que dans les Canons des aptres, qui sont
crits en grec de mme que les Constitutions apostoliques, l'acte de
Prostitution est compris sous les noms d'_adultre_ (+moicheia+) et de
_fornication_ (+kamarsis+). Le mot grec, comme le mot latin qui se
traduit par _fornication_, signifiait proprement une vote, un lieu
vot, et s'entendait, au figur, de l'acte mme qui s'accomplissait
dans ces lieux-l. On ne voit pas que ce mot ait t en usage dans le
sens figur, avant que les crivains ecclsiastiques l'aient employ
pour remplacer _meretricium_, _scortatio_ et d'autres mots plus
malhonntes encore.

Dans les Constitutions apostoliques, attribues au pape Clment,
lu l'an 67 de J.-C., mais rdiges certainement dans le troisime
sicle sur les traditions de l'glise primitive, on trouve indique
la rgle de conduite que les femmes chrtiennes doivent suivre pour
ne pas ressembler aux idoltres, qui n'avaient pas de moeurs, et qui
ne sentaient pas le besoin d'en avoir. Les chrtiennes devaient,
avant tout, viter de se montrer en public avec ces recherches de
toilette que le rdacteur de ce code sacr appelle les insignes de la
Prostitution (_quod sunt omnia meretrici consuetudinis indicia_, dit
la version latine littrale): chevelure peigne, artistement accommode
et ointe de parfums, habillement tudi et prcieux, chaussure large et
tranante aux pieds, anneaux d'or  tous les doigts. Si tu veux tre
fidle  ton divin poux, ajoute le lgislateur chrtien, et si tu veux
lui plaire, enveloppe ta tte, en paraissant dans les rues; voile ton
visage, pour en drober la vue aux indiscrets; ne farde pas la figure
que Dieu t'a faite, mais marche les yeux baisss, et reste toujours
voile, comme la dcence le commande aux femmes (Liv. I, ch. 8).
Il est dfendu aux deux sexes de se baigner ensemble dans les mmes
bains; c'est l surtout que le dmon tend ses filets, dit le texte:
une femme n'ira donc que dans le bain des femmes. Qu'elle se lave
modestement, pudiquement, modrment, jamais inutilement, jamais trop,
jamais  midi, et mme, s'il est possible, pas tous les jours (_lavet
modeste, verecunde et moderate, non autem supervacue, neque nimis,
neque spius, neque meridie, immo, si fieri potest, non quotidie_).
L'glise n'a pas vari d'avis sur les ablutions corporelles, dont elle
condamne l'abus sans en dfendre l'usage.

Dans le VIIe livre des Constitutions, le lgislateur dfinit
trs-clairement les principaux pchs de la chair: On distingue,
dit-il, l'abominable conjonction contre la nature, et la conjonction
contre la loi; la premire est celle des sodomites et l'ignoble
dbauche qui mle l'homme avec les btes, la seconde comprend
l'adultre et la Prostitution. Dans ces dsordres, il y a d'abord
impit, il y a ensuite iniquit, il y a enfin pch; car les premiers
mditent la fin du monde, lorsqu'ils s'efforcent de faire contre la
nature ce qui est fait par la nature; les seconds, au contraire, font
injure aux autres, lorsqu'ils violent les mariages d'autrui, et quand
ils divisent en deux ce qui a t fait un par le Seigneur, quand ils
rendent suspecte la naissance des enfants et qu'ils exposent le mari
lgitime  de telles embches; enfin la Prostitution est la corruption
de son propre corps, et cette corruption ne s'applique pas  l'oeuvre
de gnration pour avoir des fils, mais elle n'a pas d'autre objet
que la volupt, ce qui est un indice d'incontinence et non un signe
de force. Ce passage remarquable, qui rsume toute la doctrine de
l'glise sur le commerce illicite et criminel, nous le reproduisons
en entier dans la version latine littrale, o les obscurits du
texte grec sont un peu claircies: Contra naturam nefaria conjunctio
aut illa contra legem, illa Sodomitarum et cum bestiis miscentium
flagitiosa libido, contra legem vero adulterium et scortatio: ex quibus
libidinibus, in illis quidem impietas est, in iis vero injuria et
denique peccatum... Primi enim interitum mundi machinantur, qui quod
a natura est contra naturam facere conantur; secundi vero injuriam
aliis faciunt, cum aliena matrimonia violant et quod a Deo factum est
unum in duo dividunt et liberos faciunt suspectos et legitimum maritum
insidiis exponunt: ac scortatio corruptio est proprii corporis, qu
non adhibetur ad generationem filiorum, sed tota ad voluptatem spectat,
quod est indicium incontinenti non autem virtutis signum (lib. VIII,
c. 27).

Voil sans doute le premier texte canonique dans lequel la Prostitution
soit nettement signale comme une des formes les plus coupables de
l'impuret. Dans un autre passage des Constitutions apostoliques,
il est interdit aux chrtiens d'employer des mots obscnes, de jeter
 et l des regards effronts et de s'adonner au vin: C'est de l,
dit le texte, que naissent les adultres et les prostitutions (_non
eris turpiloquens neque injector oculorum neque vinolentus; hinc
enim scortationes et adulteria oriuntur_ (lib. VII, c. 7). Enfin,
ailleurs (lib. IV, c. 5), la loi ecclsiastique ordonne de fuir les
dbauchs; car, dit le Deutronome, tu n'offriras pas  Dieu le prix
de la Prostitution (_fugiendi prterea scortatores; non offeres,
inquit Deuteronomus, Deo mercedem prostibuli_). Les Constitutions
apostoliques, bien que rdiges aprs les premiers conciles, renferment
la doctrine originale du christianisme, mane de l'criture et de
l'vangile. Cette mme doctrine se retrouvera ensuite, dveloppe
et interprte, dans les dcisions des conciles. Ainsi, l'opinion de
l'glise n'a pas vari depuis  l'gard de la Prostitution, qu'on la
nomme _adultre_, ou _fornication_ ou _scortation_.

Le fameux concile d'Elvire ou d'Elne, en Roussillon, qui parat tre un
recueil tir de plusieurs conciles plutt qu'un concile particulier,
puisqu'on ignore en quel temps il a t tenu, et que les savants le
placent tantt en 250 et tantt en 324, ce concile _Eliberatanum_ ou
_Illiberitanum_ nous prsente un certain nombre de dcisions qui se
rapportent  notre sujet et qui ne s'cartent pas des Constitutions
apostoliques. Le douzime canon prive de la communion, mme  l'article
de la mort, les mres, les parents ou tous autres qui auront prostitu
leurs filles; il excommunie galement quiconque aura pratiqu le
lnocinium, en vendant le corps de son prochain ou le sien: _Si
lenocinium exercuerit eo quod alienum vendiderit corpus vel potius
suum_. Le treizime canon prononce la mme peine contre celles qui,
aprs s'tre consacres  Dieu, auraient viol leur voeu et vcu dans
le libertinage. Quatorzime canon: Les filles qui n'auront pas gard
leur virginit, sans l'avoir voue, seront rconcilies aprs un an
de pnitence, si elles pousent leurs corrupteurs; la pnitence est
fixe  cinq ans, si elles ont connu plusieurs hommes. Le concile,
dans cet article, qui a t rform, comme trop indulgent, par les
conciles suivants, considre la perte de la virginit, non consacre 
Dieu, comme une violation des _noces_ ou du mariage chrtien. D'aprs
le vingt-septime canon, un vque ou tout autre clerc pouvait avoir
chez lui sa soeur ou sa fille, pourvu qu'elle ft vierge, mais non une
femme trangre. Le canon trente et unime est trs-lastique et peut
embrasser tous les genres de Prostitution; ce canon dit que les jeunes
gens qui aprs le baptme sont tombs dans le pch d'impuret seront
reus  communion aprs pnitence et maris. Il y a loin, de ce canon,
 la rgle de saint Basile qui prononce quatre ans de pnitence pour la
simple fornication, et  celle de Grgoire de Nazianze qui porte cette
pnitence  neuf ans. La modration de la pnalit du concile d'Elvire
prouve suffisamment qu'il n'est pas postrieur au troisime sicle.

Le quarante et unime canon de ce concile a rapport indirectement
 des faits de Prostitution, car il exhorte les fidles  ne pas
souffrir d'idole en leurs maisons et  rester purs d'idoltrie dans
le cas o ils craindraient la violence de leurs esclaves en privant
ceux-ci de leurs idoles. Or, ces idoles domestiques taient celles
des petits dieux obscnes qui prsidaient aux mystres de l'amour et
de la gnration. Nous avons dcrit ailleurs, d'aprs saint Augustin
et d'autres Pres de l'glise, les impures divinits que les anciens
installaient dans leur chambre  coucher et adoraient au moment de
leurs travaux d'amant ou d'poux. Le dieu Subigus et la desse Prma
survcurent assurment  Jupiter Tonnant et  Vnus Victorieuse ou
Arme. Le quarante-quatrime canon du concile ordonne expressment de
recevoir dans la communion des fidles une femme qui a t prostitue
et qui s'est marie ensuite  un chrtien (_meretrix qu aliquando
fuerit et postea habuerit maritum_). Ainsi l'glise ne reconnaissait
pas la tache d'ignominie indlbile que la loi romaine attachait 
la Prostitution. Le soixante-troisime canon excommunie  toujours
une femme qui, grosse d'adultre, aura fait prir son fruit. Le
soixante-quatrime canon excommunie pareillement les femmes qui
auront vcu dans l'adultre jusqu' la mort. Le soixante-septime
canon dfend aux femmes, soit fidles, soit catchumnes, sous peine
d'excommunication, d'avoir  leurs gages, soit des comdiens, soit des
joueurs de musique. Selon le canon soixante-neuvime, ceux ou celles
qui seront tombs une seule fois dans l'adultre feront pnitence
pendant cinq ans, et ne pourront tre rconcilis auparavant, qu'en
cas de maladie mortelle. Le canon soixante-dixime fait une distinction
grave en fait d'adultre, et s'adresse  une des circonstances les plus
frquentes de la Prostitution: il ordonne que la femme qui aura commis
adultre, du consentement de son mari, soit excommunie, mme  son
lit de mort; mais il borne la pnitence  dix ans, si cette femme a
t rpudie par son mari. Enfin, le canon soixante-onzime excommunie
dfinitivement les corrupteurs de l'enfance (_stupratoribus puerorum_).

On peut dire que toute la doctrine de l'glise  l'gard de la
Prostitution se trouve renferme dans les canons du concile d'Elvire,
car aucun autre concile jusqu'au concile de Trente n'est entr dans
autant de questions relatives  cet tat de pch. Dans les conciles
suivants, on ne rencontre que des articles isols qui rptent ou
compltent les canons du concile d'Elvire, car la plupart de ces
conciles taient convoqus pour combattre et condamner des hrsies
spciales qui regardaient le dogme plutt que la morale. On remarque
nanmoins, dans les actes de ces conciles diffrents canons qui
contiennent de prcieux dtails de moeurs. Au concile de Nocsare,
tenu en 314, on dcida qu'un homme, qui, ayant eu le dsir de commettre
le pch avec une femme, ne l'aurait pas commis, devait avoir t
prserv par la grce de Dieu plutt que dfendu par sa propre
vertu. Au concile de Nice, en 325, contre l'hrsie des valsiens,
qui mettaient tout leur zle  faire des eunuques au nom de Dieu,
le premier canon dclare que celui qui a t fait eunuque, soit par
les chirurgiens en cas de maladie, soit par les _barbares_ ou les
hrtiques, peut demeurer dans le clerg, mais que celui qui s'est
mutil lui-mme ou a t mutil de son consentement ne doit pas rester
clerc. La plupart des clercs tant ainsi possesseurs et gardiens de
leur virilit, le huitime canon leur dfend gnralement d'avoir chez
eux aucune femme, except leur mre, leur soeur, leur tante ou quelque
vieille qui ne puisse tre suspecte de cohabitation. Le concile de
Laodice, en 364, qui traite principalement de la vie clricale, dfend
aux femmes, quelles qu'elles soient, d'entrer dans le sanctuaire,
sans s'expliquer sur le motif de cette dfense et sans y faire
d'exception. Un canon du concile de Nice, le vingt-neuvime, nous rend
compte trs-catgoriquement des motifs de cette dfense: _Ne mulier
menstruata ingrediatur ecclesiam neque sumat sacram communionem, donec
complentur dies illius mundationis et purificationis, quamvis sit in
regum mulieribus_. Ainsi, l'interdiction des lieux saints aux femmes,
pendant le temps plus ou moins long de leurs purgations naturelles,
n'tait pas mme leve en faveur des reines et des princesses: or, les
femmes tant seules juges des poques de cette interdiction, l'glise
trouvait plus simple de la rendre dfinitive et perptuelle, pour
pargner un sacrilge  des dvotions peu scrupuleuses. L'opinion des
Pres de l'glise  l'gard du sexe fminin ne justifiait que trop la
dfiance avec laquelle on l'loignait du sanctuaire: Les corps des
saintes femmes, avait dit un de leurs plus loquents avocats, sont de
vritables temples (_sanctarum feminarum corpora templa sunt_); mais
voici comment un concile caractrise la femme en gnral: La femme
est la porte de l'enfer, la voie de l'iniquit, la morsure du scorpion,
une espce nuisante (_femina janua diaboli, via iniquitatis, scorpionis
percussio, nocivum genus_).

La malice de la femme apparut dans toute sa noirceur, au concile de
Tyr, en 353, o les Ariens suscitrent plusieurs fausses dnonciations
contre saint Athanase, patriarche d'Alexandrie. Une femme de mauvaise
vie, connue par ses dbauches (_muliercula libidinosa ac petulans_,
dit le P. Labbe, en suivant les meilleures autorits), fut introduite
dans l'assemble des Pres du concile; elle dclara hautement qu'elle
avait fait voeu de virginit, et qu'Athanase, pour la rcompenser de
l'hospitalit qu'il avait reue chez elle, s'tait oubli jusqu' lui
faire violence. Athanase, accompagn d'un prtre nomm Timothe, fut
alors introduit. On l'interrogea sur le fait du viol qui lui tait
imput; il n'eut pas l'air d'entendre et ne rpondit pas, comme s'il
ft tranger aux questions qu'on lui adressait. Mais Timothe prit la
parole  sa place et dit avec douceur: Je ne suis jamais entr dans
ta maison, femme! Elle, plus impudente, se rcrie, se dispute avec
Timothe, tend la main, jure par un anneau qu'elle prtendait tenir
d'Athanase: Tu m'as t ma virginit! dit-elle avec emportement,
tu m'as dpouille de ma puret! Elle se sert des termes et des
injures que les mrtrices seules avaient l'habitude d'employer, sans
qu'Athanase daigne rfuter ces odieuses accusations. Enfin les Pres du
concile eurent honte de ce scandale et firent sortir cette malheureuse
qui outrageait leur pudeur. Athanase n'en fut pas moins condamn 
vingt ans d'exil. Le concile dcida ensuite que l'entre des maisons o
demeuraient les clercs serait absolument interdite aux femmes, quelles
qu'elles fussent. Le concile de Carthage, en 397, renchrit sur cette
mesure de prudence, en ordonnant que les clercs et ceux qui auraient
fait voeu de continence n'iraient pas voir les vierges ou les veuves,
sans la permission d'un vque ou d'un prtre, et que, dans tous les
cas, ils iraient, par prudence, dment accompagns.

La conversion des pcheresses tait la proccupation constante des
premiers chrtiens, et ils choisissaient, de prfrence, dans les rangs
de la Prostitution, les mes pnitentes qu'ils offraient  Dieu en
holocauste. Mais, dans cette prcipitation  faire des catchumnes,
les diacres admettaient trop souvent des femmes impures, qui n'avaient
pas abjur leur honteux genre de vie et qui retournaient au pch en
sortant de la communion. Les conciles exigrent donc des garanties de
repentir et d'expiation, avant de changer des courtisanes en pouses
de Jsus-Christ. Saint Augustin rsume,  cet gard, la doctrine
expresse des conciles, en disant (_Lib. de fide et oper._, c. XI)
qu'on ne saurait trouver aucune glise qui admette au baptme les
femmes publiques (_publicas meretrices_), avant qu'elles aient t
dlivres de la turpitude de leur mtier. Dans un autre endroit (_De
octo ad Dulcit. qust._), il dit la mme chose presque dans les mmes
termes (_nisi ab illa primitus prostitutione liberatas_). Mais, une
fois cette rconciliation faite dans la forme prescrite, le baptme
et la communion reus, une fille de joie pouvait tre, devant Dieu et
devant le chrtien qui l'pousait, aussi pure qu'une vierge, pourvu
qu'elle ne conservt aucune habitude de sa vie passe dans l'tat
du mariage. Telle est l'opinion du concile de Tolde en 750: _Licet
fuerit meretrix, licet prostituta, licet multis corruptoribus exposita,
si nuptiale incontaminatum foedus servaverit, prioris vit maculas
posterior munditia diluit_. Le mme concile ne reconnat pas d'adultre
antrieur au mariage, ni pour l'homme ni pour la femme absous par
la pnitence, attendu que tout commerce illicite qui aura prcd le
mariage doit tre considr comme un fait de luxure et non d'adultre
(_et quidem talis coitus luxuri, sed non adulterii_).

Les conversions des femmes de mauvaise vie taient plus frquentes
que toutes les autres, car la courtisane s'tonnait aisment d'une
rhabilitation qui la mettait tout  coup sur le pied des vierges et
qui lui promettait le refuge du mariage. Mais l'glise n'effaait que
les pchs d'impuret commis avant le baptme, et ceux qui auraient
suivi le sacrement laissaient une tache indlbile, puisque nul agent
de Prostitution ne pouvait tre reu dans les ordres de la clricature,
si sa souillure n'tait pas lave par le baptme. Tarisius, vque de
Constantinople, dans une lettre adresse au second concile de Nice
en 787, dit expressment qu'il a vu des courtisanes et des dbauchs
rconcilis par la pnitence (_meretrices et publicanos receptos per
poenitentiam_, dit la traduction de cette lettre crite en grec); mais
que si depuis le baptme quelqu'un, homme ou femme, avait t surpris
en flagrant dlit de Prostitution ou d'adultre (_in scortatione aut
adulterio_), il n'tait plus admissible aux fonctions sacerdotales.
Parmi les Pres et les docteurs qui travaillaient particulirement  la
rconciliation des femmes perdues, nous citerons un saint patriarche,
nomm Polmon, que les historiens ecclsiastiques ont eu le tort de
passer sous silence, et dont le portrait faisait encore de semblables
conversions aprs sa mort. (Voy. _la Collect. des conciles_, dit.
de Cossart, t. VII, p. 206 et suiv.) Saint Grgoire de Nazianze a
racont en beaux vers grecs un miracle de ce genre, qui eut beaucoup de
retentissement  la fin du quatrime sicle. Un jeune homme, tourment
du dmon de l'incontinence, appela une mrtrice devant une glise
dont la porte tait ouverte. Cette femme, en accourant  l'appel de la
dbauche, aperut dans l'glise un portrait du vnrable Polmon, qui
avait les yeux fixs sur elle. A l'aspect de ce portrait menaant, elle
se troubla et s'enfuit en baissant la tte: le lendemain elle s'tait
convertie, et elle mourut en odeur de saintet. Saint Basile, vque
d'Ancyre, glorifia en plein concile cet admirable portrait, qui avait
une telle vertu, que le libertin le plus endurci n'aurait pu voir cette
sainte figure sans rougir de honte et sans renoncer  l'incontinence:
_ex illa patrata est, nisi enim vidisset scortum iconem Polemonis,
nequaquam a stupro cessasset_. Dans le mme concile, saint Nicphore,
vque de Dyrrachium, dit que cette merveilleuse image devait tre
vnre par les fidles, puisqu'elle avait eu la puissance d'empcher
une fille de joie de vaquer  son excrable mtier (_quoniam potuit
mulierculam liberare ab execrabili et turpi operatione_).

On pourrait mme croire, d'aprs certains passages des Pres et des
conciles, que l'incontinence tait autrefois plus ardente, plus
irrsistible qu'elle ne l'est aujourd'hui. Peut-tre la licence
des moeurs dans l'antiquit avait-elle dvelopp chez les hommes la
facult de subvenir  ce prodigieux abus de virilit; peut-tre aussi
l'excs de la continence chrtienne produisait-il dans quelques natures
nergiques une terrible rvolte des sens. Saint Augustin, dans ses
_Confessions_, a dpeint avec loquence les formidables luttes qu'il
avait  soutenir contre le dmon de la chair: Mon coeur, dit-il,
tait tout brlant, tout bouillant et tout cumant d'impudicit; il se
rpandait, il se dbordait, il se fondait en dbauches (_et jactabar,
et effundebar, et ebulliebam per fornicationes meas_). Saint Jrme,
dans son ptre  Furia, dpeint nergiquement les temptes des sens
chez de jeunes libertins exalts par les fumes du vin et enflamms
par la bonne chre: Non tni ignes, dit-il, non Vulcania tellus, non
Vesuvius et Olympus tantis ardoribus stuant, ut juveniles medull vino
plen et dapibus inflammat; nihil hic inflammat corpora aut titillat
membra genitalia, sicut indigestus cibus ructusque convulsus. Il
rsulte, de ces autorits ecclsiastiques, que si l'on mangeait et
buvait avec fureur, on n'en tait que plus impatient  la dbauche.
L'glise cherchait donc  teindre les feux de la concupiscence en
la soumettant au rgime de la sobrit la plus frugale; car elle
n'ignorait pas combien il tait difficile de changer en quelque sorte
le temprament humain et les ides et les usages du monde paen, qui
ne regardait pas la fornication comme mauvaise en soi ni illicite
(_simplicem fornicationem non esse per se malam neque illicitam_,
dit saint Augustin, _Contra Faust._, II, c. 13). Les emportements de
la sensualit taient si violents chez les premiers chrtiens, que
quelquefois ils allaient de l'glise au lupanar, et se souillaient
au contact infme d'une courtisane aprs avoir reu le corps divin de
Jsus-Christ. C'tait l cet horrible adultre que l'glise exprimait
en ces termes: _Infame meretricis et Christi corpus uno et eodem
tempore contractare_.

Les vques, les diacres, les autres desservants de l'autel, n'avaient
pas toujours la force de se dfendre de ces souillures et, suivant
une belle expression d'un concile, ils osaient taler devant Dieu
l'impuret de leurs mains. Le concile de Carthage, en 390, recommande
 tous les prtres, ou autres qui administrent les sacrements, d'tre
austres gardiens de leur pudeur, et de s'abstenir de l'approche de
leurs femmes, en cas qu'ils fussent maris (_pudiciti custodes, etiam
ab uxoribus se abstineant, ut in omnibus et ab omnibus pudicitia
custodiatur, qui altari deserviunt_). Il est probable que cette
continence du lit conjugal n'tait prescrite aux prtres maris, que
pour certains temps o ils devaient administrer les sacrements et
toucher les vases sacrs; car l'glise ne prohibait pas l'exercice
honnte et modr des devoirs du mariage. Le concile de Gangre en
Paphlagonie prononce l'anathme contre quiconque blme le mariage,
en disant qu'une femme cohabitant avec un homme ne peut tre sauve.
Le mme concile, tout en reconnaissant l'excellence de la virginit
chrtienne, ne veut pas qu'une femme s'habille en homme, sous prtexte
de garder plus facilement la continence sous cet habit. L'glise ne
refusait pourtant pas  ses enfants les moyens d'chapper aux dangers
de l'occasion du pch; ainsi, dans les agapes, que les Constitutions
apostoliques appellent festins de charit ou d'amour (_caritas_), comme
les deux sexes se trouvaient runis et que ce rapprochement charnel
pouvait avoir de srieux inconvnients sous l'influence excitatrice
de la gourmandise, on invitait de pauvres vieilles et on les plaait,
comme de salutaires obstacles, entre les jeunes gens de l'un et de
l'autre sexe (_Const. apost._, l. II, c. 28). Cependant l'glise, si
svre qu'elle ft pour maintenir la chastet dans la communion des
fidles, parat avoir autoris, du moins jusqu'au cinquime sicle,
tout laque chrtien  prendre une concubine et  donner ainsi
satisfaction  sa chair, sans dpasser la mesure du mariage chrtien.
Le dix-septime canon du concile de Tolde, en 400, porte que celui qui
a femme et concubine  la fois sera excommuni, mais non celui qui se
contente, soit d'une femme de passage, soit d'une concubine sdentaire
pour les besoins de son temprament: _Qui non habet uxorem et pro
uxore concubinam habet, a communione non repellatur; tantum ut unius
mulieris aut uxoris aut concubin (ut ei placuerit) sit conjunctione
contentus_. Le concile de Rome, en 1059, voyait encore avec les mmes
yeux l'habitude des relations concubinaires chez les chrtiens, car le
douzime canon de ce concile ne condamne que la cohabitation simultane
d'une pouse et d'une concubine. L'glise tolrait donc jusqu' un
certain point les rapports illicites entre un homme et une femme non
maris, mais unis l'un  l'autre par ces liens de convention mutuelle
que le code romain avait presque approuvs comme lgitimes. Dans
l'esprit du catholicisme, l'adultre ou la fornication pour l'homme
commenait  l'usage de deux femmes, quels que fussent, d'ailleurs,
leurs droits et leurs qualits; la frquentation de plusieurs ou d'un
grand nombre d'hommes tablissait ensuite les degrs de la Prostitution
pour la femme, qui, suivant la bizarre doctrine d'un casuiste du
moyen ge, ne devait tre reconnue mrtrix qu'aprs avoir affront
vingt-trois mille corrupteurs diffrents. Selon d'autres docteurs plus
rservs sur les chiffres, le _meretricium_ n'exigeait que quarante 
soixante preuves de la mme nature, aprs lesquelles le cas d'impuret
publique se trouvait suffisamment constat chez une femme qui encourait
alors la pnitence des prostitues.

Quant  la Prostitution elle-mme, on ne voit pas que les conciles
aient rien tent pour la faire disparatre de la vie civile des
socits chrtiennes. Ils semblent plutt l'avoir accepte comme
un mal ncessaire destin  obvier  de plus grands maux; ils ont
vit nanmoins de formuler  cet gard une opinion qui et donn
un dmenti  la morale de l'vangile, tout en se conciliant avec les
lois organiques de la civilisation humaine. Saint Thomas avait touch
indirectement le point dlicat de la question, lorsqu'il disait que
l'homme cherchait en vain  raliser la perfection dans un monde o
le Crateur avait permis au mal d'avoir et de tenir une grande place.
C'tait admettre implicitement l'existence de la Prostitution lgale,
que de considrer l'existence du mal comme une condition invitable,
essentielle de l'humanit. (Voy. la _Collection des Conciles_, dit.
de Labbe, t. XII, col. 1165.) La ncessit de cette Prostitution tant
admise par l'autorit ecclsiastique, les conciles ne ddaignrent
donc pas de venir en aide  l'autorit sculire, et de lui suggrer
les rglements les plus propres  contenir le mal dans des limites
restreintes et  le dissimuler aux yeux des honntes gens. Un des
Pres du concile de Ble, dit le savant historien de la Prostitution
au moyen ge, M. Rabutaux, exposa, en 1431, devant les Pres de
cette assemble, dans un discours o il se proccupait des moyens de
corriger les moeurs de son temps, les principes qui avaient inspir
la lgislation du moyen ge et les reprsenta comme les gardiens les
moins impuissants de la dcence publique. Il est remarquable que
la prvoyance de la lgislation canonique n'ait pas ajout quelques
dispositions salutaires  la jurisprudence romaine, qui rglait encore
l'exercice de la Prostitution dans la plupart des pays de l'Europe. On
dirait que les conciles, mme en s'occupant d'une affaire de police
qui leur rpugnait, ont vit avec soin de se prononcer au point de
vue moral et religieux. Il faut donc descendre jusqu'au milieu du
seizime sicle, pour rencontrer dans les Actes des conciles une
pice qui mette en vidence le systme de tolrance que l'glise
avait adopt  l'gard de la Prostitution considre comme institution
d'utilit publique. Cette pice, malgr sa date assez rcente, peut
tablir le vritable caractre de neutralit que l'glise avait voulu
garder dans cette importante question sociale. Ce fut au concile de
Milan, sous l'piscopat de saint Charles Borrome, que les Pres du
concile introduisirent, dans le texte des Constitutions qu'ils avaient
sanctionnes, un titre spcial affect aux mrtrices et aux lnons
(tit. 65, _De meretricibus et lenonibus_). Voici la traduction de ce
chapitre o se reflte la jurisprudence de Thodose et de Justinien,
mise sous les auspices des vques, des princes et des magistrats de
chaque pays et de chaque ville de la chrtient.

Afin que les mrtrices soient tout  fait distinctes des femmes
honntes, les vques veilleront  ce qu'elles soient vtues, en
public, de quelque habit qui fasse connatre leur condition honteuse
et leur genre de vie. Il ne faut pas leur permettre, si elles sont
trangres  la localit, de passer la nuit ou de demeurer dans les
cabarets ou dans les auberges (_in meritoriis tabernis vel publicis
cauponis_),  moins que leur route ne les y autorise, et encore,
sera-ce pour un seul jour. Dans chaque ville, les vques auront soin
d'assigner  ces impures un lieu de sjour, loign des cathdrales
et des quartiers frquents, dans lequel lieu il leur sera permis
d'habiter toutes ensemble, sous cette rserve que si elles prennent
domicile hors des limites de ce lieu-l, et si elles rsident plus d'un
seul jour dans quelque autre maison de la ville, pour quelque cause
que ce soit, elles soient svrement punies, ainsi que les matres
ou locataires des maisons o elles auront sjourn. Cette mesure de
police est confie particulirement  la pit claire des princes et
des magistrats. C'est  eux aussi que nous nous adressons pour qu'ils
interdisent aux femmes de mauvaise vie l'usage des pierres prcieuses,
de l'or, de l'argent et de la soie dans leurs vtements. C'est  eux
que nous demandons surtout l'expulsion de tous les infmes qui exercent
le mtier de proxnte (_omnes qui lenocinio qustum faciunt_).

Nous avons rapport en entier ce chapitre des Constitutions du concile
de Milan, parce qu'il est unique dans l'histoire des conciles, et qu'il
nous montre le pouvoir ecclsiastique en parfaite intelligence avec
le pouvoir lgal, pour organiser, rgler et rprimer la Prostitution
publique, sans la dtruire et mme sans la frapper d'anathme.




CHAPITRE VII.

  SOMMAIRE. --Les vestibules du lupanar. --La tragdie hroque
  est remplace par la comdie libertine. --L'glise ne pouvait
  laisser subsister le thtre vis--vis de la chaire vanglique.
  --Son indulgence pour les auteurs et les complices des dsordres
  scniques. --Part de la Prostitution dans les habitudes du
  thtre. --Les _diclies_. --Les _magodies_. --Les _mimes_.
  --Les pantomimes. --Les atellanes. --Pantomime d'_Ariane et
  Bacchus_. --Les comdiennes. --Les danses rotiques de la
  Grce. --L'_epiphallos_. --L'_hdion_ et l'_heducomos_. --La
  _brydalica_. --La _lamptrotera_. --Le _strobilos_. --Le _kidaris_.
  --L'_apokinos_. --Le _sybaritik_. --Le _mothon_, etc. --Les danses
  romaines. --La _cordace_. --Les quilibristes et les funambules.
  --Immoralit thtrale.


L'autorit ecclsiastique, qui se prononait par la voix des
conciles et par les crits des Pres, si tolrante qu'elle ft pour
la Prostitution lgale, cette imprieuse infirmit du corps social
et politique, cherchait  en atteindre et  en dtruire les causes,
avec un zle et une svrit qui ne se ralentirent jamais. Parmi ces
causes plus ou moins immdiates, que le christianisme avait signales
 l'aversion des fidles, il faut citer au premier rang les jeux du
cirque et du thtre, qui comprenaient les danses, la pantomime et la
musique profane. Nous avons dj parl de l'obscnit de ces danses et
de ces pantomimes; nous avons dit que le cirque et le thtre n'taient
que les vestibules du lupanar (t. II, p. 9); nous avons indiqu quel
tait le vritable mtier des joueuses de flte, des cithardes, des
psaltrionistes, des danseuses et des saltatrices; mais le sujet a
t  peine effleur dans le petit nombre de passages o il n'offrait
qu'une de ses faces, et nous ne pouvons nous dispenser d'y revenir
ici avec plus de dtails, pour faire entrevoir le terrible foyer de
Prostitution, que l'glise chrtienne avait  touffer ou du moins 
restreindre. Il est incontestable que le thtre chez les Grecs et les
Romains avait une action funeste sur les moeurs publiques et ouvrait,
pour ainsi dire, une cole permanente de Prostitution. On s'expliquera
mieux l'acharnement des docteurs de l'glise contre le thtre et
contre tout ce qui en dpendait, lorsqu'on se rendra compte de la
dmoralisation profonde, engendre et dveloppe par la passion du
thtre dans la socit paenne, qui se prcipitait, sans rgle et sans
frein,  la poursuite des plaisirs sensuels.

Quoique le polythisme ait eu certainement une grande part dans la
cration du thtre antique, quoique la mythologie se ft incarne dans
les drames populaires de la Grce et de l'Italie, quoique la tragdie,
 son origine, n'ait t qu'une forme des mystres religieux, l'glise
aurait sans doute pardonn aux oeuvres tragiques et lyriques d'Eschyle,
de Sophocle et d'Euripide, et le thtre, que nous appellerons
hroque, et trouv grce devant la censure la plus rigoureuse; mais,
par suite du relchement des moeurs,  l'poque o le christianisme eut
besoin de se fonder sur la morale, la tragdie, cette vieille et chaste
muse qui enseignait jadis la vertu au peuple mu d'admiration et de
respect, la tragdie semblait descendue de son trpied et bannie de son
temple: la comdie l'avait remplace, la comdie, cette muse foltre
et libertine qui, sous prtexte de corriger les vices, s'amusait  les
peindre sous des couleurs engageantes, et qui mettait effrontment sur
la scne les turpitudes caches dans l'intrieur des familles et dans
le secret des coeurs. L'cole satirique d'Aristophane et d'Eupolis,
tout en se permettant de nombreuses indcences dans son langage, avait
surtout veill la malice des spectateurs plutt que leur libertinage;
l'cole joyeuse et plaisante de Mnandre et de Plaute avait donn 
rire et  rflchir en mme temps au public clair qui se plaisait 
la reprsentation de ces chefs-d'oeuvre comiques; mais ni Mnandre,
ni Philmon, ni Plaute, ni leurs mules et leurs imitateurs, ne
s'taient gure proccups de la dcence que la comdie ne paraissait
pas comporter alors, et ils s'abandonnrent, au contraire,  toute
la licence de leur imagination,  toute la ptulance de leur esprit,
sans craindre d'offenser les yeux et les oreilles de leurs auditeurs.
Leur but tait peut-tre, en exposant des tableaux pleins de hardiesse
et de crudit, de faire rougir, comme devant un miroir, les modles
de ces peintures cyniques et honteuses; ils ne mnageaient pas les
expressions, pour caractriser les amours ridicules des vieillards,
les passions et les folies de la jeunesse, la bassesse des parasites,
l'avidit des usuriers, la perfidie des valets, les infamies des
marchands d'esclaves et des lnons, les ruses et les artifices des
courtisanes. Ces gens-l, d'ailleurs, parlaient leur langue au thtre,
et jamais la crainte du scandale n'avait arrt un bon mot malhonnte
sous la plume du pote comique. Jamais aussi les applaudissements
frntiques du vulgaire n'avaient fait dfaut  ces impudiques
trivialits.

Et pourtant la rigidit chrtienne aurait sans doute flchi devant
l'estime littraire que les grands comiques grecs et latins avaient
acquise  travers tant d'images licencieuses et tant de prceptes
immoraux; mais cette haute comdie, qui n'admettait pourtant que des
scnes empruntes  la vie intime des courtisanes, s'tait encore
prostitue davantage, pour ainsi dire, et avait fini par tomber
dans les mimes et dans les atellanes. L'glise de Jsus-Christ ne
pouvait en mme temps prcher la chastet et laisser subsister le
thtre vis--vis de la chaire vanglique. La ruine du thtre fut
donc rsolue, ainsi que celle des temples paens, mais les temples
rsistrent moins longtemps que le thtre. La tragdie mme se trouva
enveloppe dans cette proscription, qui frappait indiffremment tous
les genres de spectacles, tous les genres d'acteurs, tous les genres de
divertissements profanes. La loi ecclsiastique tait d'accord avec la
loi romaine sur ce point, qu'elle notait d'infamie ceux qui prenaient
un rle dans les jeux de la scne; de plus, elle les dclarait exclus
de sa communion, et elle ne traitait pas avec moins de rigueur les
potes et les musiciens qui prtaient leur concours  l'_impudicit
thtrale_. Ce n'tait pas probablement  l'origine du thtre, que
les Pres de l'glise croyaient devoir adresser ces reprsailles;
c'tait plutt  ses oeuvres d'impit et de corruption, qu'ils
opposaient une barrire que rendit longtemps impuissante l'habitude
des divertissements de cette espce. Ainsi, dans les anathmes que
Tertullien, Lactance, saint Cyprien et d'autres Pres lancent contre
les thtres, ils ne font pas mme allusion  ces ftes de Bacchus,
qui furent le berceau de l'art dramatique, et dans lesquelles un
choeur de bacchantes et de faunes, barbouills de lie et enguirlands
de pampres, chantaient des chansons lascives et dansaient autour des
images obscnes qu'on portait en triomphe. Les anciens Grecs avaient
jug leur comdie aussi svrement que le firent plus tard les docteurs
de l'glise, car ils l'appelaient courtisane lgante et factieuse
(_meretricula elegans et faceta_, dit le jsuite Boullenger dans son
livre _De theatro_); saint Cyprien la nomme cole d'impuret; saint
Jrme, arsenal de Prostitution.

Mais il ne s'agit pas de runir ici toutes les accusations, tous
les griefs de l'glise contre les jeux scniques, de quelque nature
qu'ils fussent; nous voulons seulement montrer quels taient les excs
de scandale et d'obscnit, qui dcidrent les vques chrtiens 
condamner sans distinction tout ce qui appartenait au thtre paen.
Lorsque commena cette perscution canonique, qui avait pour objet
de poursuivre l'impuret dans les oeuvres du dmon thtral, le got
blas du public ne sentait plus autant de plaisir aux reprsentations
de la bonne comdie: Aristophane, Mnandre, Eupolis, Plaute et les
principaux comiques d'Athnes et de Rome figuraient moins souvent
sur la scne que dans les bibliothques. C'est l que les rigueurs de
l'anathme catholique allrent les chercher, et il y eut un dplorable
zle religieux pour la destruction de tous ces chefs-d'oeuvre de posie
et de gaiet, que les moeurs grecques et romaines avaient entachs
d'un vernis licencieux. Ce furent les courtisanes, les proxntes,
les cindes, les dbauchs, qui causrent la perte de tant de belles
pices que ces malhonntes personnages remplissaient de leurs sales
portraits et de leurs crapuleuses doctrines. Voil comment il ne nous
est parvenu que des fragments informes de Mnandre qui avait fait cent
dix comdies et qui s'tait surpass dans la peinture des choses de la
Prostitution. Il nous en est rest encore moins de Philmon, d'Eupolis
et des comiques grecs, que l'trange libert de leurs plaisanteries et
l'audace de leurs pinceaux avaient condamns au feu sans absolution.
Plaute aurait pri comme Mnandre qu'il a imit, si un heureux hasard
n'et conserv vingt de ses comdies, qui nous donnent une ide de
ce qu'tait la comdie grecque consacre  l'histoire des courtisanes
et de leurs amours, comme la tragdie l'tait  l'histoire des dieux
et des hros. Quant  Aristophane, on serait bien en peine de dire
pourquoi il a survcu presqu'en entier  l'anantissement systmatique
des oeuvres de thtre: s'il a t pargn, en dpit des abominables
salets qui hrissent le dialogue de ses pices, on peut supposer,
avec quelque apparence de probabilit, que les Pres de l'glise
n'taient pas fchs de prouver qu'un pote paen avait tran sur
la scne les dieux et les desses du paganisme, en les fustigeant du
fouet de la satire, et en les couvrant de boue et de crachats. Lucien
dut  un motif analogue l'entire conservation de ses ouvrages, malgr
les obscnits qui les eussent fait mettre  l'index de l'glise
chrtienne.

Cette glise, qui ne pardonnait pas aux monuments crits de la licence
thtrale, tait plus indulgente pour les auteurs ou les complices
de ces dsordres scniques. Quiconque avait mont sur un thtre en
gardait une tache indlbile suivant la loi romaine; mais cette tache
s'effaait dans la communion des chrtiens, si le repentant histrion
abjurait son tat ignominieux. Si quelque comdien, disent les
Constitutions apostoliques (liv. VIII, ch. 32), est reu dans le sein
de l'glise, que ce soit un homme ou une femme, un cocher du cirque,
un gladiateur, un coureur, un directeur de thtre, un athlte, un
choriste, un joueur de harpe ou de lyre, un quilibriste ou un matre
de bateleurs, il faut qu'il renonce  son mtier ou qu'il soit exclu
de la communion des fidles. L'excommunication pesait galement,
comme nous l'avons dj dit, sur tous les pcheurs qui vivaient du
thtre, et qui n'taient pas tous aussi coupables; mais, aux yeux des
Pres, le thtre, quel qu'il ft, tait le domaine de la luxure et
de l'obscnit: _Theatra luxuriant_, disait saint Jrme (_Epist. ad
Marcel._): Les thtres engendrent la luxure. Tertullien, dans son
livre sur l'hrsie de Marcion, dnonait les criminelles volupts du
cirque en fureur, de l'orchestre en vertige et du thtre en licence
(_voluptates circi furentis, cave insanientis, scen lascivientis_).
Nous avons vu ce qui se passait dans le grand cirque de Rome,  la
fte des Florales o la prsence de Caton empcha le peuple de donner
le signal de ce hideux spectacle. Malgr Caton, malgr les admonitions
des philosophes, malgr les dits des consuls, les Florales se
clbraient encore de la mme manire; et Lactance, qui les dcrit
(liv. I, ch. 20), nous prouve assez quelles difficults rencontrait le
christianisme pour enlever  la populace paenne ses ignobles plaisirs.
Outre la licence des paroles qui dbordent en torrent d'obscnit,
dit le saint auteur des _Divines institutions_, les mrtrices, aux
cris impatients des spectateurs, sont dpouilles de leurs vtements.
Ce sont elles qui ce jour-l sont charges de l'office des mimes, et
sous les yeux de tout le peuple, jusqu' ce que ses regards impudiques
soient assouvis, elles excutent des mouvements infmes (_cum pudendis
motibus detinentur_). Arnobe, en racontant aussi ces incroyables
scandales, pense que la courtisane Flora ferait elle-mme une retraite
honorable, comme celle de Caton, si elle pouvait voir les abominations
qu'on clbrait en son honneur, et qui transportaient les lupanars
dans les thtres (_si suis in ludis flagitiosas conspexerit res
agi et migratum ab lupanaribus in theatra_). Si les Florales avaient
encore lieu  la face des Romains, dans le cours du troisime sicle
de l're chrtienne, on peut juger par l quelle tait l'obscnit des
reprsentations scniques, auxquelles l'glise catholique opposait dj
victorieusement ses prdications et ses abstinences.

La comdie en toge, _togata_, ne s'adressait qu'aux esprits cultivs,
et, par consquent, au petit nombre; saint Cyprien, dans son ptre
103, n'en condamne pas moins les lments de la comdie grecque et
latine, les intrigues des personnages, les tromperies des adultres,
les impudicits des femmes, et les bouffons ridicules, et ces honteux
parasites, et ces pres de famille, ces patriciens, tantt niais et
tantt obscnes: tous ces acteurs, dit-il avec indignation, qu'ils
jouent un sujet sacr ou profane, remuent les fanges du thtre,
non-seulement parce que les pices qu'ils reprsentent sont indcentes,
mais parce que leurs mouvements et leurs gestes sont impudiques, parce
que souvent les actes de la Prostitution sont traduits sur la scne,
et que la Prostitution s'exerce en mme temps sous la scne (_actores
omnes, cum sacri tum profani, spurcitiam scen exagitant, non modo
quod fabul obscen in scena agerentur, sed etiam quod motus, gestusque
essent impudici, atque adeo prostibula ipsa in scenam spe venirent et
sub scena prostarent_). Nous avons, en effet, d'aprs le tmoignage
des potes rotiques, dpeint la Prostitution qui se trafiquait dans
les thtres et dans les cirques et qui accomplissait ensuite ses
marchs impurs aux portes, aux environs de ces lieux publics, et jusque
sous les votes (_fornices_) de l'difice o l'on clbrait les jeux.
Ce seul fait dmontre assez quelle part avait la Prostitution dans les
habitudes du thtre. Il est vrai que les femmes honntes, les mres
et les matrones, n'assistaient que rarement aux reprsentations; mais
les lnes et les lnons, les courtisanes fameuses et les mrtrices
populaires, les cindes et les spadons, avaient le champ libre, et
chacun d'eux profitait des entranements sensuels insparables de ces
jeux scniques, pour vaquer  son mprisable mtier. Le proscnium
ou l'avant-scne du thtre tait spcialement rserv aux jeunes et
imberbes courtisans de la dbauche la plus dgotante. Plaute cependant
veut les expulser du proscnium, dans le prologue du _Poenulus_:
_Scortum exoletum ne quis in proscenio sedeat_. Sur les gradins
les plus apparents, on voyait triompher les trangres  la mode,
les porteuses de mitre, qui envoyaient leurs missaires attendre,
recueillir ou solliciter  et l une offre ou une proposition. Les
gradins les plus levs taient occups par la lie de la Prostitution,
qui se rpandait dans les vomitoires et qui souillait de ses impurets
les vastes et sombres substructions du thtre ou de l'amphithtre. Ce
n'taient pas seulement des mrtrices, mais encore des enfants vendus
 la dbauche, qui se prostituaient dans ces mauvais lieux, dpendant
de tous les spectacles, pour ainsi dire. Le jsuite Boullenger le dit
expressment, dans son trait _De Circo romano_, et il ne cherche
pas  dissimuler l'excrable destination des votes d'un thtre:
_Cert ad omnia pene gymnasia_, dit-il, _et spectacula, erant popin
et gane utrique veneri mascul et femine_. On suppose d'aprs deux
passages du livre des Machabes, que ces ignobles sanctuaires de la
Vnus mle s'appelaient en grec +ephbia+, et en latin _ephebia_.
Le christianisme, pour arriver  la fermeture des _phbes_ et 
l'anantissement de ces moeurs dtestables, ne voulait pas laisser un
seul thtre debout.

Les spectateurs et les acteurs faisaient donc assaut d'impudeur,
mais la comdie la plus effronte tait chaste auprs des pantomimes
et des mimes, qui semblaient n'avoir t invents que pour servir
d'auxiliaires  la Prostitution. Chez les Grecs, les actions scniques,
tantt muettes et traduites en gestes, tantt dialogues et parles,
tantt chantes et danses, drivaient des ftes champtres qui furent
institues en l'honneur de Bacchus, de Pan, de Flore et des divinits
rurales. Ce n'taient plus des hymnes phalliques, que rptaient en
choeur des paysans ivres, en sautant autour de leurs amphores  moiti
vides, tandis que d'autres agitaient avec des cordes certaines images
obscnes (_oscilla_) suspendues  des pins et recevant, du mouvement
qu'on leur communiquait, les formes et les aspects les plus licencieux.
Les chants phalliques s'taient perptus sans doute dans les villages
de l'Attique, o se promenait encore le joyeux chariot de Thespis
 l'poque des Bacchanales. Mais ce spectacle grossier avait pris
dans les villes un caractre plus scnique, sans rien perdre de son
obscnit primitive. Telle fut l'origine des _diclies_, des _magodies_
et des _mimes_. Les diclistes, que les Sicyoniens appelaient
_phallophores_, ne montaient sur le thtre que pars des attributs
de Priape, du dieu Terme, de Pan et des satyres qui prsidaient  ces
dbauches de gaiet populaire: toutes leurs bouffonneries ne sortaient
pas de l. Quant aux magodies, les acteurs, qu'Athne dsigne sous
le nom de _magodes_, s'habillaient en femmes ou en dbauchs, dont
l'insigne emblmatique tait un bton droit, nomm +areskos+, jouaient
des rles d'ivrognes et de villageois grotesques, et s'exprimaient par
gestes et par grimaces. Dans les mimes, au contraire, les baladins
ajoutaient,  ces grimaces et  ces gestes dshonntes, d'infmes
chansons et des dialogues non moins indcents. Les mimes passrent
 Rome et y furent accompagns de tous les accessoires voluptueux
de la danse et de la musique. Les bouffons, qui jouaient dans ces
comdies de carrefour, avaient la tte rase et portaient, avec des
souliers plats, un habit bariol comme celui des prostitues de bas
tage. Les pantomimes, qui n'avaient pas recours  la ptulante
vivacit du dialogue, employaient les prodigieuses ressources de
l'art mimique pour mettre en scne les pisodes les plus obscnes de
la mythologie. Enfin les atellanes, qui rappelaient souvent la verve
satirique d'Aristophane, et qui s'attaquaient aux personnes en accusant
hautement leurs vices et leurs dfauts, ne ddaignaient pas de ramasser
leurs bons mots dans le bourbier de la Prostitution. Ces atellanes,
originaires d'Atella, ville des Orques, taient la comdie nationale
de l'Italie, et conservaient plus d'une tradition des faunes et des
luperques.

Les pantomimes mythologiques furent toujours celles qui parlaient le
plus aux sens du spectateur. Longtemps avant qu'elles osassent se
montrer sur la scne, elles faisaient les dlices des comessations
et des veilles en Grce ainsi qu' Rome. Xnophon, dans le livre du
_Banquet_, a dcrit une de ces pantomimes, qui, quoique assez libre,
ne donnera pas mme une ide de ce que devint par la suite ce genre de
spectacle, quand il eut pass du mystre des salles du festin au grand
jour de la reprsentation publique. Un Syracusain, matre de pantomime,
annonce en ces termes celle qu'il va offrir aux convives: Citoyens,
voici Ariane qui va entrer dans la chambre nuptiale; Bacchus, qui a
fait un peu la dbauche avec les dieux, viendra la trouver, et tous
deux se plongeront dans l'ivresse de la volupt. On voit entrer
Ariane, vtue de ses habits d'pouse; elle s'assied, pensive et
tremblante. Bacchus parat, en costume de dieu, marchant sur le rhythme
des airs de triomphe qui sont consacrs  ses ftes solennelles. Ariane
tmoigne par ses gestes combien elle est charme de l'arrive de son
poux, mais elle se garde bien d'aller au-devant de lui; elle ne quitte
mme pas sa position; mais son sein qui bat, ses joues qui rougissent,
tout son corps qui frissonne, ont trahi son motion. Bacchus l'aperoit
tout  coup et s'avance vers elle avec des mouvements passionns. La
pantomime exprimait clairement, sinon chastement, ce que la parole
n'aurait pas su rendre, et elle supplait, en quelque sorte,  la
langue des dieux. On se figure sans peine ce que pouvait tre la
fable de Pasipha, celle de Lda, celle d'Ixion et tant d'autres aussi
monstrueuses, interprtes par cette pantomime, qui s'tudiait  tre
aussi fidle qu'loquente. Ordinairement, les rles de femmes taient
remplis par des jeunes gens qui, suivant l'nergique expression de
saint Jrme, avaient t rompus ds l'enfance  ce mange fminin:
_In scenis theatralibus_, dit saint Jrme, _unus atque idem histrio
nunc mollis in Venerem frangitur, nunc tremulus in Cybelem_. On
comprend qu' la vue de ces impures gesticulations (_impuris motibus
scenicorum_), comme dit saint Augustin dans sa _Cit de Dieu_, ceux qui
conservaient un reste de pudeur se dtournaient en rougissant; mais ils
n'en apprenaient pas moins,  cette cole de lubricit, les dbauches
hideuses qu'ils s'efforaient ensuite d'imiter, sinon de surpasser.

Il y avait pourtant des comdiennes, quoique la plupart des rles
de femmes fussent confis  des hommes, pour exciter davantage les
passions les plus dpraves. Ces comdiennes, quel que ft leur
emploi sur la scne, taient encore plus mprises que les histrions,
et  leur note d'infamie venait s'adjoindre la marque d'impudicit,
si honntes qu'elles fussent peut-tre d'ailleurs. Elles avaient
besoin, en effet, d'oublier la pudeur de leur sexe, pour se prter aux
honteuses servitudes de leur profession. Procope, dans son histoire,
a fait le portrait d'une courtisane de thtre, que son art indcent
avait rendue aussi fameuse que sa beaut; ce portrait, trac d'aprs
nature au sixime sicle, nous montrera qu' cette poque, malgr les
constants efforts de l'glise chrtienne, le thtre ne s'tait pas
encore soumis  une rforme morale rclame par tous les docteurs et
les vques: Ds qu'elle eut atteint l'ge de pubert, bien que ne
de condition libre, elle voulut se faire inscrire sur la liste des
femmes qui se prostituaient sur la scne. Elle fut donc mrtrix au
thtre, comme ces malheureuses qu'on appelle pdestres ou pdanes,
parce qu'elles vont chercher fortune dans les festins sans y apporter
d'instruments de musique ou plutt parce qu'elles se couchent par
terre pour se livrer  leurs grossiers assaillants (_quia ad terram se
subigendas moechis substernerent_, traduction du jsuite Boullenger);
car elle n'avait ni flte ni harpe; elle n'avait point appris  danser
dans l'orchestre; mais elle vendait sa personne  tous ceux qu'elle
rencontrait, faisant trafic de toutes les parties de son corps.
Ensuite, elle offrit son concours aux mimes, pour tout ce qui concerne
le thtre, et devenue la compagne des bouffons et des grotesques,
elle prit part  leurs travaux scniques et joua son rle dans les
reprsentations. Souvent elle tait mise toute nue sous les yeux du
peuple, et elle restait dans cet tat de nudit, au milieu de la scne,
sans autre vtement qu'un voile lger autour des reins (+boubnas
diazma echousa monon+).

Ces nudits impudentes, ces gestes obscnes, ces pantomimes dgotantes
ne confirment que trop le jugement rigoureux que portait Tertullien
sur le thtre, en gnral, et sur les tristes victimes du libertinage
public, en particulier (_public libidinis hosti_): Ces bourreaux
de leur propre pudeur, disait-il, rougissent au moins une fois dans
l'anne, de leurs horribles prostitutions qu'ils osent taler au grand
jour, et dont le peuple est souvent pouvant! Saint Basile ajoute
un dernier coup de pinceau  l'effrayante peinture que les Pres de
l'glise ont faite de l'impuret thtrale, en nous initiant  la
contenance des spectateurs pendant la reprsentation des pantomimes:
L'orchestre, qui abonde en spectacles impudiques, dit-il dans sa
quatrime homlie _ad Examer._, est une cole publique et commune
d'impudicit pour tous ceux qui vont s'y asseoir, et les sons des
fltes et les chants dissolus, qui s'emparent de l'me des auditeurs,
n'aboutissent pas  d'autre rsultat qu' saisir de folie tous ces
insenss qui s'adonnent  la turpitude, et qui battent la mesure
avec les cithardes et les joueurs de flte. Le grec est tellement
expressif dans ce passage singulier, que nous n'avons pas russi  le
traduire en franais aussi littralement que le jsuite Boullenger
l'a traduit en latin: _Orchestra_, dit-il, _qu abundat spectaculis
impudicis publica et communis schola impudiciti iis qui assident, et
tibiarum cantus et cantica meretricia insidentia audientium animis,
nihil aliud persuadent, quam ut omnes foeditati studeant et imitentur
citharistarum aut tibicinum pulsus_. Au reste, les Pres, en condamnant
les turpitudes du thtre, ne se font pas scrupule de les dpeindre ou
de les caractriser sans rticence; Arnobe parle de ces crispations
de reins (_clunibus crispatis_), qu'on ne pouvait voir avec calme;
saint Cyprien dit que la pantomime est l'art d'exprimer avec les
mains tout ce qu'il y a d'obscnit dans les fables de la mythologie;
Lactance affirme que cette pantomime thtrale se composait surtout
des gestes et des poses, par lesquels on imite en dansant toutes les
nuances du plaisir (_impudici gestus, quibus infames femin imitantur
libidines quas saltando exprimunt_); Salvien dclare qu'il serait trop
long d'numrer toutes les imitations de choses honteuses, toutes
les obscnits des mots et des consonnances, toutes les turpitudes
des mouvements, toutes les salets des gestes. Les Pres, quoique
chrtiens, s'indignent de voir les dieux et les desses du paganisme
livrs aux ignobles mascarades et aux atroces profanations des
pantomimes; Arnobe s'tonne qu'on ait os faire de Vnus une vile
courtisane et une affreuse bacchante,  Rome o Vnus avait tant de
temples et de statues comme aeule divine du peuple romain (_saltatur
Venus et per affectus omnes meretrici vilitatis impudica exprimitur
imitatione bacchari_).

Le christianisme, en proscrivant tous les jeux scniques, avait
moins en vue la comdie que la danse  laquelle se rattachaient tous
les genres de Prostitution. La danse, comme le dit Lucien dans son
dialogue sur cet art voluptueux, remonte au berceau du monde et naquit
avec l'amour. Lucien rapporte,  ce sujet, une fable bithynienne
qui voulait que Priape, charg de l'ducation de Mars enfant, l'et
form  la danse plutt qu' l'exercice des armes, pour dvelopper
 la fois les forces physiques et le caractre belliqueux de son
lve. Voil pourquoi, disait la morale de cette fable allgorique, la
dixime partie du butin fait par Mars  la guerre retourne toujours
au profit de Priape. Les Pres de l'glise ne trouvrent pas que
cette origine guerrire pt absoudre la danse rotique. En effet,
depuis longtemps, on ne dansait plus la pyrrhique et les autres danses
martiales, qui avaient jadis exalt le courage de Lacdmone, et enivr
la Grce aux sons des boucliers; les danses religieuses elles-mmes
semblaient froides et muettes. Mais partout, dans les thtres, dans
les gymnases, dans les festins, on avait introduit la danse lascive
et la pantomime mythologique. C'tait une fureur chez les vieillards
ainsi que chez les jeunes gens: on ne se lassait pas de voir danser
des baladins depuis le lever jusqu'au coucher du soleil (_ab orto
sole ad occasum_, dit la traduction de saint Basile, Hom. IV, _ad
Examer._). Ces danses excitaient une sorte de dlire dans les rangs
des spectateurs, qui, fussent-ils chauves et portassent-ils une longue
barbe blanche, s'agitaient en cadence sur leurs siges et poussaient
de honteuses acclamations, en applaudissant les danseurs, ces vils
histrions d'impudicit, ces hommes dgrads et ces femmes perdues,
marqus du sceau de l'infamie par la loi romaine. C'est ainsi que
Lucien nous reprsente un vieux philosophe au milieu des courtisanes
et des dbauchs, secouant sa tte blanchie et se pmant de plaisir
vis--vis d'un misrable effmin, indigne du nom d'homme: Vous
allez vous asseoir  l'orchestre, dit Craton  Lucien qu'il gourmande,
pour enivrer vos oreilles et du chant, et des sons de la flte, pour
charmer vos yeux au spectacle d'un infme, qui, revtu des habits de la
mollesse et obissant  des cantilnes lascives, imite, dans tous leurs
excs, les passions de quelques femmes hontes telles que Phdre,
Parthnope, Rhodope, et gesticule aux sons mourants de la lyre, au
bruit des pieds qui marquent la cadence! Lucien qui prend parti pour
l'art de la danse, et qui le proclame utile autant qu'agrable, ne peut
cependant se dispenser de parler des gymnopdies et d'autres danses
grecques, dans lesquelles figuraient nus des vierges et des enfants:
La danse, dit-il, doit peindre au vif les moeurs et les passions...
La danse n'a point de limites: elle embrasse tous les objets; c'est un
spectacle qui runit tous les autres, les instruments, le rhythme, la
mesure, les voix et les choeurs. On s'explique alors l'empire suprme
qu'exerait un pareil art sur des sens toujours prpars  la volupt;
on s'explique, en mme temps, pourquoi les vques chrtiens avaient
tant  coeur d'touffer les sductions irrsistibles de la danse.

Il serait trop long de citer ici tous les genres de danses thtrales
ou conviviales, qui avaient sollicit la svre vigilance de l'glise,
et qui lui semblaient surtout entaches de Prostitution, nous avons
dj indiqu plus particulirement celles qui rappelaient quelque fait
mythologique des amours de l'Olympe. Les plus connues et les moins
dcentes taient les danses de Vnus, +aphrodit+, sorte d'pope
licencieuse qui se composait d'une foule de scnes de pantomime
accompagnes de chants obscnes et de musique nervante. L'histoire
entire de Vnus et ses innombrables adultres taient reproduits
avec une impure vrit, tellement que le pote de la _Mtamorphose_
et de l'_Art d'aimer_, le voluptueux Ovide, rougissait de retrouver
ses vers traduits en mouvements, en gestes et en postures rotiques:
_Scribere si fas est imitantes turpia mimos_, disait-il tonn de la
licence de pareils tableaux. Athne nous donne les noms d'un certain
nombre de danses de la mme espce, qu'il ne dcrit pas, mais dont il
caractrise plus ou moins l'indcence. Telles taient l'_epiphallos_,
qui descendait directement des ftes et des jeux phalliques; l'_hdion_
et l'_heducomos_, danses mles de chansons lubriques; la _brydalica_,
originaire de Laconie, danse par des femmes qui avaient des masques
ridicules d'une monstrueuse indcence; la _lamptrotera_, dont les
danseuses entirement nues, se provoquaient par des propos libertins;
le _strobilos_ ou l'ouragan, qui soulevait les robes des acteurs
par-dessus leurs ttes; le _kidaris_ ou le chapeau, danse immodeste
des Arcadiens; l'_apokinos_, qui consistait dans un prodigieux
frmissement des hanches; le _sybaritik_, qui justifiait compltement
son nom; le _mothon_ ou l'esclave, qui se permettait bien des liberts;
le _ricnoustai_ et _diaricnoustai_, qui avaient  leur service une
quantit de titillements et de tressaillements du corps, etc. Le savant
Meursius a fait un volume de dissertations sur les danses des Grecs,
et il est loin d'avoir puis ce sujet dlicat, en ce qui concerne les
danses de l'amour.

Les Romains avaient encore renchri sur la mollesse et sur l'impudence
de ces danses qui se produisaient sans voile sur les thtres, et qui
favorisaient journellement la corruption des moeurs. Chaque danseur,
chaque danseuse, en vogue, inventait la sienne et lui appliquait son
nom: c'est ainsi que Bathylle, Pylade, Phabaton et d'autres clbres
pantomimes furent des crateurs de diverses danses qui ne le cdaient
pas en lascivet aux danses de l'gypte et de la Grce. Mais la danse
la plus estime  Rome, celle dont raffolaient les Romains, c'tait la
cordace, qui devait ses succs  un merveilleux remuement des reins et
des cuisses. Snque se plaint de ce que cette danse libidineuse avait
t introduite sur la scne (_Nat. Qust._ l. I, c. 16). Il paratrait,
d'aprs l'tymologie du nom de cette danse grecque, que les premiers
danseurs se suspendaient  un cble et se balanaient dans l'air
avec mille postures bouffonnes et malhonntes: c'tait un souvenir
traditionnel de ces _oscilla_, qu'on faisait brimbaler dans les ftes
de Bacchus, et qui affectaient parfois de si singulires formes.

Presque toutes les danses scniques d'ailleurs demandaient une
incroyable agilit du corps et une souplesse extraordinaire des
membres. Les danseurs taient tous plus ou moins quilibristes et
funambules. Dans le _Banquet_ de Xnophon, nous voyons une petite
danseuse qui fait la roue en arrire rapprochant sa tte des talons,
tandis qu'un bouffon fait la roue en avant, aux sons de la double
flte. Les danseurs font une telle dpense de mouvements dsordonns,
en tournant sur eux-mmes, qu'ils tombent puiss de lassitude 
force de se remuer en tous sens. Ds la plus haute antiquit, ces
danseurs taient nus, les uns chargs d'amulettes indcentes, les
autres barbouills de cumin ou de safran, les uns simulant le sexe
fminin, les autres augmentant les proportions de leur sexe, tous la
tte et le menton rass, beaucoup coiffs du ptase, en signe de moeurs
effmines. Cette nudit ordinaire des coryphes de la danse ajoutait
particulirement  son caractre honteux. Une fresque d'Herculanum
reprsente une danseuse enfantine, tout  fait nue, qui danse dans la
main d'un flteur, assis au pied d'un lit de festin o deux convives
s'animent mutuellement  ce spectacle lubrique. Suidas mentionne une
autre danse nue, dans laquelle les acteurs appendaient autour de leurs
reins ou bien  leur cou, d'normes vessies colores en rouge, ayant
l'aspect des _oscilla_ et prenant  chaque mouvement de la danse une
physionomie impudique. (Voy. le passage de Suidas, dans le trait du
_Thtre_, par Boullenger, l. I, c. 52.)

Il est tout naturel que les mercenaires qui se prtaient  de pareils
jeux de Prostitution fussent nots d'infamie, et compris dans la
classe des mrtrices et des cindes. Aussi, dans les premiers sicles
du thtre latin, les acteurs qui s'exposrent de la sorte au mpris
public, furent non-seulement exclus du rang des citoyens, mais encore
purent tre chasss de Rome par ordre des censeurs. A cette poque de
pudeur censoriale, on n'admettait pas sur la scne un homme en habit
de femme, et la diffrence des sexes ne s'tablissait aux yeux du
spectateur que par le caractre spcial du masque de thtre. Mais,
nonobstant les dcisions des magistrats, l'immoralit thtrale avait
bientt rompu toutes les digues, et la Prostitution s'tait installe
en reine dans ces impures assembles. Hormis certaines exceptions
que le talent de l'acteur et le caractre de l'homme pouvaient seuls
dterminer, tout ce qui figurait sur la scne tait infme et diffam.
Les applaudissements du peuple ne faisaient que consacrer cette
infamie. Parmi les acteurs, il n'y eut que des eunuques, des cindes,
des _patients_, des spadons et d'autres complices de la dbauche
contre nature; parmi les actrices, ce n'taient que prostitues de
tous les genres. Arnobe s'exprime,  cet gard, avec une nergie que
la traduction la plus exacte ne saurait galer; il parle des effets
corrupteurs de la musique et de la pantomime: Ces femmes, dit-il,
deviennent mrtrices, joueuses de harpe et d'instruments, pour livrer
leur corps  un ignoble trafic, pour afficher leur ignominie devant
un peuple qui leur appartient, promptes  se jeter dans les lupanars,
cherchant aventure sous les votes du thtre, ne se refusant  aucune
impuret et offrant leur bouche  la dbauche: _In feminis fierent
meretrices, sambucistri, psaltri, venalia ut prosternerent corpora,
vilitatem sui populo publicarent, in lupanaribus prompt, in fornicibus
obvi, nihil pati renuentes, ad oris stuprum parat_. Et pourtant
ce fut parmi ces femmes dshonores, que le christianisme recruta des
martyres et des saintes.

Les fondateurs du christianisme avaient senti la ncessit de
s'attaquer en face au thtre paen, pour arriver  la rforme des
moeurs; ils runirent toutes leurs forces, toute leur autorit, toute
leur loquence contre cet ennemi formidable qui se dfendait avec les
armes puissantes de la sensualit, du plaisir et de la Prostitution;
mais, pendant plus de six sicles, le thtre soutint ces assauts,
et il ne s'croula qu'aprs les derniers autels du polythisme. La
Prostitution ne fut pas crase nanmoins sous les dbris de la scne.




CHAPITRE VIII.

  SOMMAIRE. --But du christianisme dans la rforme des moeurs
  publiques. --Du _vectigal_, ou _impt lustral_, que payaient les
  prostitues dans l'empire romain. --Les _travaux de jour_ et les
  _travaux de nuit_. --Le vectigal obscne. --La taxe mrtricienne
  sous Hliogabale. --L'_aurum lustrale_. --Les percepteurs du
  vectigal de la prostitution. --pitaphe d'un agent de cette
  espce. --Alexandre Svre dcide que l'_or lustral_ sera employ
   des fondations d'utilit publique. --Suppression du droit
  d'exercice pour la prostitution masculine. --Le _chrysargyre_. --La
  capitation lustrale limite  cinq annes. --Les collecteurs du
  _chrysargyre_. --pitaphe du premier _lustral_ de l'empire. --Sa
  fille _Verecundina_, ou _Pudibonde_. --Dissertation sur l'origine
  du mot _lustral_. --Constantin-le-Grand n'est pas le crateur du
  chrysargyre. --dits de cet empereur sur la _collation lustrale_.
  --Protestation des philosophes contre le tribut de la Prostitution.
  --Thodose II supprime la taxe des lnons dans la collation
  lustrale. --Les prolgomnes de sa novelle _De lenonibus_.
  --Les courtisanes restent tributaires du fisc. --Recensement des
  prostitues. --Explication de la constitution du chrysargyre,
  par Cdrnus. --Rigueurs des collecteurs des deniers du vectigal
  impur. --Comment s'y prenaient ces agents pour tablir les rles
  de la Prostitution. --L'empereur Anastase abolit le chrysargyre.
  --Projets des percepteurs et des fermiers de cet impt pour
  en obtenir le rtablissement. --Comment Anastase s'y prit pour
  djouer leurs esprances. --Le chrysargyre reparat sous Justinien.
  --Indulgence de cet empereur pour les prostitues. --L'impratrice
  Thodora. --Maison de retraite et de pnitence pour les femmes
  publiques. --Les cinq cents recluses de l'impratrice.


Il nous reste  examiner l'influence que le christianisme exera sur la
jurisprudence romaine et sur les dcrets des empereurs, au point de vue
de la Prostitution. Cette influence notable, qui manait des conciles,
ne s'cartait pas de leur doctrine, et tous les empereurs chrtiens,
depuis Constantin jusqu' Justinien, se sont appliqus  renfermer la
Prostitution dans des limites plus troites, sous une surveillance
plus svre, sans compromettre, en essayant de la supprimer tout 
fait, la scurit de la vie sociale. On ne saurait donc douter que
les empereurs, n'aient t dirigs, en cette occasion, par la raison
claire des Pres de l'glise, qui admettaient l'existence de la
Prostitution dans un tat, comme un mal ncessaire et incurable, comme
une plaie qu'il ne faut pas cicatriser, mais seulement restreindre et
dissimuler. Mais, en revanche, par le mme systme, ils cherchaient
 dtruire le mal dans son principe, en opposant la pnalit la plus
rigoureuse  tous les actes du _lenocinium_. On peut donc rsumer ainsi
le but du christianisme dans la rforme des moeurs publiques, par la
lgislation impriale: arrter les progrs de la Prostitution, diminuer
et circonscrire son domaine, en carter tous ses parasites impurs,
la laisser subsister dans l'ombre du mpris pour l'usage de quelques
pervers, la rendre, s'il tait possible, plus honteuse, plus dgradante
encore, et mettre entre elle et la vie honnte une ligne de dmarcation
plus profonde et plus marque.

Mais avant d'aborder ce que nous nommerons la Police chrtienne de la
Prostitution sous Constantin et ses successeurs, nous devons traiter
un sujet qui s'y rattache et qui mrite d'tre tudi  part. Nous
voulons parler du vectigal ou de l'impt lustral que payaient les
prostitues dans tout l'empire romain, depuis le rgne de Caligula,
qui avait tabli cet impt. Il est remarquable que ce scandaleux
vectigal, prlev sur la dpravation sociale, ait subsist jusqu'
Anastase Ier, et que les empereurs chrtiens antrieurs  ce prince
aient consenti  souiller leurs mains, en puisant l'or  cette source
immorale. Il est vrai qu'ils semblent avoir voulu purer cet or
infme, par des fondations pieuses et utiles, entre lesquelles nous
trouvons l'tablissement d'une maison de refuge ou de pnitence pour
les prostitues. La taxe de la Prostitution, dans l'antiquit, est
un fait d'autant plus intressant, que nous la verrons reparatre
plus rgulire et moins arbitraire dans les temps modernes, sous le
rgime d'une administration qui se prtend fonde sur la morale et la
religion.

Les Romains donnaient le nom de _vectigal_  toute espce d'impt
tir (_vectus_) de la substance du peuple qui y contribuait: tout
tait matire  vectigal dans les choses et les habitudes de la vie
sociale; mais il ne parat pas que la Prostitution ait t taxe
avant Caligula, qui ordonna que chaque prostitue payerait au fisc
la huitime partie de ses gains journaliers (_ex capturis_), ce
qui produisait un impt proportionnel qui suivait le cours de la
Prostitution et qui montait ou descendait avec elle. Nous n'acceptons
pas cependant la distinction que le savant commentateur de Sutone,
Torrentius, croit devoir tablir entre les travaux de nuit et ceux
de jour des prostitues, en disant que ces derniers seuls taient
assimils aux travaux des portefaix et soumis  la fiscalit impriale.
Le mot _captura_ ne porte pas cette distinction beaucoup trop subtile,
et Caligula n'tait pas assez innocent pour se priver de la meilleure
part de ses revenus pornoboliques. Ce n'est pas tout; Caligula, pour
augmenter encore les produits du vectigal obscne, y fit contribuer
aussi tous ceux qui, hommes ou femmes, avaient exerc le mrtricium ou
le lnocinium; mais Sutone ne nous apprend pas quel tait ce droit,
qui, sans doute, n'avait rien de fixe ni de permanent, puisque les
mariages taient galement frapps d'un droit du mme genre (_nec non
et matrimonia obnoxia essent_). Ce vectigal n'avait certainement pas
pour objet de modrer les abus de la Prostitution en la rendant plus
onreuse. C'tait, au contraire, une prime de garantie de tolrance
que l'autorit exigeait de tous les agents de la dpravation publique.
Il y avait loin de l aux lois prohibitives de Tibre, qui exilait ou
dportait les prostitues patriciennes et les dbauchs de l'ordre
questre, pour punir les premires de s'tre fait inscrire sur les
listes des courtisanes, et les seconds, d'avoir os paratre sur le
thtre ou dans l'arne. L'impt cr par Caligula ne fut pas aboli
sous les rgnes suivants, mais on en changea plusieurs fois l'assiette
et la forme, de manire  lui faire produire davantage et  y soumettre
le plus grand nombre possible de contribuables.

Nous avons vu (t. II, ch. 29) que l'excrable Hliogabale avait
imagin, pour accrotre les produits de la Prostitution, d'ouvrir des
lupanars dans son palais mme et d'lever arbitrairement les tarifs de
ces lupanars impriaux, dans lesquels accouraient les matrones, et les
chevaliers romains, jaloux de grossir les revenus de Csar. Mais la
taxe mrtricienne n'avait plus alors aucune mesure, et les percepteurs
chargs de la prlever la fixaient suivant leur caprice ou selon la
fortune des individus. Xiphilin emploie un mot grec analogue au mot
latin _captura_, de Sutone, en dcrivant les institutions lupanaires
d'Hliogabale: +chrmata te par' autn synelege, kai egaurounto tais
empolais+. Le vectigal de la Prostitution, _meretricium_, comprenait
les droits de tous genres, qu'on percevait sur quiconque faisait
profession de dbauche, quel que ft son sexe, ou son ge, ou son rang:
les lnons et les lnes n'taient pas mnags dans cette contribution
arbitraire, et les enfants rapportaient de plus fortes sommes que
les femmes, parce qu'ils taient plus nombreux. Cet impt honteux,
pour n'tre pas confondu avec les autres _vectigalia_ de toute nature
qui crasaient la population honnte, se dguisa ds lors sous la
dnomination d'_aurum lustrale_, soit qu'on entendt par l que la
taxe avait un caractre d'expiation ou quivalait  la purification
du fait obscne, soit plutt qu'on ft allusion  la provenance mme
de l'impt, qui sortait surtout des lupanars appels _lustra_. La
perception de cet impt devait tre trs-difficile, et les receveurs
qui avaient mission de le toucher se trouvaient sans doute arms d'une
sorte d'autorit,  l'aide de laquelle ils pouvaient venir  bout du
mauvais vouloir des cratures dgrades qu'on avait mises sous leur
surveillance. Au reste, il est certain que les fonctions de collecteur
de l'or lustral n'entranaient pas la note d'ignominie, pour ceux qui
remplissaient cette pnible charge publique; car on trouve, dans les
Inscriptions de Gruter, no 347, l'pitaphe d'un agent de cette espce,
qui est qualifi ainsi: P. AELIO T. F. AVRI LVSTRALIS COACTORI.

L'impt de l'or lustral rendait de trop grandes sommes au trsor
public, pour qu'on y renont aisment. Aussi, Alexandre Svre, qui
avait horreur de cet or entach d'infamie, dcida qu'on le purifierait
en l'employant  des fondations d'utilit publique: il l'appliqua
donc  la restauration du Thtre, du Cirque, de l'Amphithtre et
du Stade, afin que ces monuments, consacrs aux plaisirs du peuple,
fussent entretenus aux frais de la Prostitution. (_Lenonum vectigal_,
dit Sutone, _et meretricum et exoletorum, in sacrum rarium inferri
vetuit_.) Lampride, en racontant cette honnte rforme qui signala le
rgne d'Alexandre Svre, ajoute que ce prince austre et vertueux
avait eu la pense de faire disparatre entirement les jeunes
auxiliaires de la dbauche publique (_habuit in animo ut exoletos
vetaret_); mais l'empereur craignit que cette mesure ne convertt un
opprobre public en un dbordement de passions particulires, parce
que, dit l'historien des Csars, les hommes dsirent plus vivement
ce qui leur est interdit et s'y portent avec une sorte de fureur. Au
reste, comme Alexandre Svre diminua tous les impts (_vectigalia_)
et les rduisit  la trentime partie de ce qu'ils taient sous
Hliogabale, on doit croire qu'il laissa subsister  l'ancien
taux celui de l'or lustral. Cet impt subit pourtant diffrentes
modifications, auxquelles il est impossible d'assigner une poque. Sous
l'empereur Philippe, qui ne cachait pas ses proccupations chrtiennes,
la Prostitution masculine cessa de payer un droit d'exercice, car
elle fut entirement abolie en principe, sinon en fait, par un dit
imprial. (Voy. Lampride, ch. 23 de la Vie d'Alexandre Svre.)
Plus tard, le vectigal impudique ne se paya plus que tous les cinq
ans, comme d'autres taxes rsultant du mtier et de la condition des
personnes. Il fut appel alors _chrysargyrum_, mot form du grec et
qui comprend les deux mots +chrysos+ et +argyrion+, _or_ et _argent_,
pour exprimer sans doute que les uns rachetaient leur infme industrie
au poids de l'or, les autres au poids de l'argent, et que la taxe
tait ingale pour tous, quoique le motif en ft homogne et que la
diffrence de la Prostitution ne rglt pas la diffrence du tarif
lgal.

On n'a pas, d'ailleurs, de notions prcises sur la quotit de la
capitation lustrale, qui tait exigible au commencement de la cinquime
anne de cette espce de bail contract entre l'tat et les agents
directs ou indirects de la Prostitution. Le payement de l'impt tait,
en quelque sorte, une autorisation acquise d'exercer le scandaleux
mtier pour lequel il fallait avoir un privilge et une patente, s'il
est possible de caractriser par ces expressions modernes un fait
ancien qu'elles reprsentent exactement. Le privilge lustral tait
ainsi limit  cinq annes, afin que les trafiquants de Prostitution
pussent toujours, avant l'expiration du dlai de rigueur, dclarer
qu'ils abandonnaient l'exercice de leur mtier ignoble et rentraient
dans la vie honnte. La collation des deniers du chrysargyre tait
confie  des officiers de bonnes moeurs, chargs d'tablir les
taxes et de les faire tomber dans les caisses du trsor public. Ces
officiers avaient le titre de _lustralis_, comme on le voit dans une
inscription du recueil de Fabricius: PRIMIGENIO LVSTRALI AVGG. N. N.
ALFIA VERECVNDINA PATRI PIENTISSIMO. Cette inscription, qui doit tre
du quatrime sicle, nous montre le principal gouverneur de la recette
lustrale ou plutt le premier _lustral_ de l'Empire; mais elle ne le
nomme pas, en le qualifiant, au nom de sa fille, de pre trs-tendre
pour ses enfants, _patri pientissimo_. Le nom de la fille de ce
fermier de Prostitution mrite d'tre remarqu: _Verecundina_ quivaut
 _pudibonde_, et un pareil nom n'est pas de trop, pour justifier
la position quivoque d'une fille qui avait t leve au milieu des
impures attributions de la maison paternelle. Nous ne croyons pas qu'il
faille rapporter l'origine du mot _lustralis_  la priode de cinq ans,
pendant laquelle la Prostitution n'avait rien  payer au fisc; Ulpien
a pu employer _lustralis_ dans le sens de _quinquennal_ (de _lustrum_,
lustre), sans ter  ce mot sa signification primitive qui comportait
une espce de pnalit expiatoire.

Zosime, historien grec trs-partial contre les chrtiens, reproche
amrement  Constantin le Grand d'avoir frapp d'un nouvel impt le
mrtricium, parce que le mot _chrysargyre_ semble n'avoir t employ
que vers cette poque; mais Zosime ne fournit aucune preuve  l'appui
de l'accusation qu'il dirige contre la morale mme de l'vangile,
en attribuant au premier empereur chrtien la cration d'un impt
scandaleux et corrupteur. Il est certain que cet impt existait depuis
Caligula et n'avait jamais t aboli, mais circonscrit et rglement.
Constantin avait eu le projet de supprimer  la fois l'impt et la
tolrance impure qui en tait le prtexte: il publia de nouveaux dits
sur la _collation lustrale_, qui comprenait tous les genres de taxe,
exige de toute nature de commerce, et il laissa subsister les lnons
et les courtisanes parmi les trafiquants qui devaient au fisc une part
de leurs bnfices. C'tait fermer les yeux sur un abus contraire 
l'esprit du christianisme et mme  la simple philosophie, mais ce
n'tait pas crer ni approuver cet abus, qui ne fut rform en partie
que sous Thodose le Jeune. Au reste, ds le deuxime sicle, les
philosophes avaient dj protest de toute leur indignation contre
l'odieux impt qui assurait l'impunit de la dbauche, et qui plaait
ses actes les plus avilissants sous la garantie du gouvernement.
Justin, dans son _Apologie pour les chrtiens_, crite au milieu du
deuxime sicle, accuse nergiquement les empereurs de recevoir le
tribut de la Prostitution: Comme les anciens, dit-il, nourrissaient
de grands troupeaux de boeufs et de chvres, de mme aujourd'hui
on lve des enfants destins  l'infamie et des femmes de bonne
volont (_muliebrem patientiam_, selon la traduction latine), et cette
multitude de femmes, de cindes et de fellateurs  la bouche impure
(_apicorum spurco ore_) payent des redevances que vous n'avez pas honte
d'accepter!

Ce fut Thodose II qui excuta en partie ce que Constantin avait
projet, et qui supprima la taxe des lnons dans la collation lustrale;
il n'aurait pu conserver cette taxe et dfendre le lnocinium. En
mettant fin  ce hideux commerce et en le proscrivant, sous les peines
les plus svres, il ne pardonna pas  l'incurie de ses prdcesseurs,
et il la leur reprocha hautement dans les prolgomnes de la novelle
_De lenonibus_, promulgue en 439: L'insouciance de nos aeux
s'tait laiss circonvenir, dit-il, par la damnable habilet des
lnons, qui, sous prtexte de certaine prestation lustrale, taient
autoriss  faire commerce de corruption et de dbauche (_ut, sub
cujusdam lustralis prestationis obtentu, corrumpendi pudoris liceret
exercere commercium_). Dans cette mme novelle, l'empereur se demande
s'il pouvait tre permis aux lnons d'habiter dans la capitale de
l'empire d'Orient, et si le trsor devait s'enrichir de leur infme
industrie (_aut eorum turpissimo qustu rarium videretur augeri_).
Thodose retrancha donc les lnons de la collation lustrale; mais
il n'en exempta pas les courtisanes, qui restrent tributaires du
fisc. Le chrysargyre continua d'tre peru avec beaucoup de svrit
sur tous ceux qui s'occupaient de ngoce  quelque titre que ce ft:
les lnons et les jeunes artisans de dbauche ne furent plus compris
dans le recensement qui avait lieu tous les quatre ans et non, comme
avant le rgne de Constantin, tous les cinq ans. Ce recensement se
faisait trs-scrupuleusement dans tous les quartiers et dans toutes les
maisons, en sorte que chaque habitant avait  justifier de ses moyens
d'existence et  faire la part de l'empereur. Ceux qui ne pouvaient
payer la taxe,  cause de leur extrme pauvret, n'chappaient pas aux
mauvais traitements que leur faisait souffrir l'exacteur. Zosime nous
apprend que la leve des deniers tait faite, sous Constantin, avec
tant de rigueur, que les mres vendaient leurs enfants et que les pres
prostituaient leurs filles, pour acquitter l'impt du chrysargyre,
le plus onreux et le plus injuste de tous les impts. On voit que le
vectigal impur n'avait pas cess de s'tendre et d'envelopper dans ses
filets toute la population mercenaire des cits.

Les historiens ne sont pas d'accord entre eux sur l'application
de cette taxe, qui n'atteignait pas seulement les agents de la
Prostitution urbaine, et qui avait fini par devenir annuelle, au lieu
d'tre exigible de quatre ans en quatre ans. Cependant Cdrnus, qui
compilait au onzime sicle son _Histoire universelle_ d'aprs des
chroniqueurs aujourd'hui perdus, a pris soin d'expliquer,  son point
de vue, la constitution du chrysargyre tel qu'il existait  la fin du
cinquime sicle. Tout mendiant, dit-il, toute prostitue (+porn+),
toute femme rpudie, tout esclave, tout affranchi, payaient certaine
redevance au trsor. On avait impos aussi les mulets, les singes, les
juments et les chiens, fussent-ils en ville ou  la campagne. Homme
ou femme, chaque individu soumis  la taxe payait une pice d'argent;
on en exigeait autant de chaque cheval, de chaque boeuf et de chaque
mulet, mais l'ne et le chien n'taient taxs qu' six oboles par
tte. Cdrnus semble oublier, dans cette nomenclature, les ngociants
de toute espce (_negociatores_) qui participaient plus ou moins
au chrysargyre, et qui sont dsigns collectivement par les dcrets
relatifs  la taxe lustrale. Tous les historiens sont unanimes en ce
qui concerne la duret des exacteurs, qu'ils reprsentent, d'ailleurs,
comme de hauts personnages honors de la confiance particulire de
l'empereur. Cdrnus dit,  ce sujet, qu'un immense gmissement
s'levait de la ville, des faubourgs et des campagnes voisines,
au moment o le fisc envoyait  la cure une implacable arme de
collecteurs, semblables  une nue de sauterelles. Il parat nanmoins
que les prostitues et leur vile escorte avaient plus  souffrir
que tous les autres contribuables, probablement parce que l'exaction
s'exerait sur ces malheureuses sans aucun contrle et  la merci des
officiers du fisc. vagrius, dans son _Histoire ecclsiastique_ (Liv.
III, ch. 39), raconte qu'on allait  la recherche des courtisanes et
des dbauchs dans les lupanars et dans les cabarets; qu'on employait
la ruse et la violence pour les convaincre du fait de Prostitution,
et qu'on ne leur donnait la libert d'user de leur corps qu'aprs leur
avoir dlivr un brevet (_charta_) qui constatait  la fois leur vilain
mtier et le solde de l'impt lustral.

Il tait rserv  l'empereur Anastase d'accomplir une rforme que
rclamait depuis des sicles l'glise chrtienne, et que Constantin
le Grand n'avait pu effectuer malgr le dsir qu'il en eut. Tel
est le tmoignage d'un crivain anonyme, auteur d'une relation _de
Synodis_, que cite Ducange dans son _Glossarium ad scriptores medi et
infim grcitatis_. vagrius fait un rcit curieux de l'abolition du
chrysargyre par Anastase, au commencement du sixime sicle. Cette
excrable taxe, dit-il, tait un outrage  Dieu, une honte pour les
gentils eux-mmes et un affront pour l'empire chrtien, puisqu'elle
autorisait les infamies dont elle partageait le lucre honteux. Les
collecteurs qui prsidaient  la perception du chrysargyre taient
pourtant des hommes honorables, qui, aprs s'tre enrichis aux dpens
du vice, remplissaient dans l'tat les fonctions les plus imposantes,
et ne rougissaient pas des turpitudes que leurs secrtaires et leurs
agents avaient faites en leur nom et sous leur autorit. Anastase
fut instruit de toutes les horreurs qui se commettaient dans la
collation lustrale, et il rsolut aussitt de mettre fin  ce scandale.
Vainement, un habile homme, appel Thucydide, essaya de prendre la
dfense du chrysargyre et de prouver qu'il tait aussi juste que
ncessaire, Anastase le dnona comme immoral et inique devant le
snat et l'abolit par une loi, en ordonnant de brler les registres
des percepteurs et des fermiers de l'impt. Ceux-ci se promirent bien
d'obtenir le rtablissement du chrysargyre, qui leur avait procur
de si beaux bnfices, et ils n'attendaient qu'un nouveau rgne pour
reconstituer l'assiette de cet impt  l'aide des chartes originales
qu'ils avaient conserves ou qu'ils savaient pouvoir retrouver au
besoin. Mais Anastase, averti de leurs esprances et de leurs projets,
voulut leur porter un dernier coup.

Il feignit de regretter la prcipitation avec laquelle il avait agi, en
se privant d'une source si productive de revenus publics; il s'accusa
tout haut d'imprudence et il se plaignit de n'avoir point cout les
conseils de Thucydide, qui le suppliait de respecter un impt que les
empereurs, depuis Caligula, avaient considr comme la richesse du
trsor imprial. Est-ce que cet or n'tait pas purifi par l'usage
qu'on en faisait, lorsqu'on l'appliquait aux dpenses de l'arme et du
culte? L-dessus, Anastase tmoigne l'intention de rtablir l'impt.
Il mande auprs de lui les percepteurs du chrysargyre et leur dclare
qu'il se repent d'avoir appauvri l'tat par la suppression de la taxe
lustrale. Tous les assistants se rjouissent de voir l'empereur dans
de telles dispositions, et ils ne lui cachent pas qu'on peut encore
rassembler les chartes et les titres originaux d'aprs lesquels
on rtablira les registres du fisc. Anastase les flicite de leur
zle et les encourage  n'pargner ni soins, ni peines pour runir
tous les titres qui existent encore. Les fermiers du chrysargyre
s'empressent d'obir et vont  la recherche de ces titres, pendant
que la dsolation s'empare de la gent mrtricienne, qui s'tait
vue dlivre d'une odieuse servitude. On ne se rendait pas compte du
motif qui avait dtermin l'empereur  revenir sur un acte approuv
et applaudi par tous les vrais chrtiens. On savait que les moines de
Jrusalem avaient envoy  Constantinople une dputation charge de
solliciter, au nom de l'glise, l'abolition du chrysargyre; or les
envoys monastiques avaient t reus avec beaucoup d'gards chez
l'empereur, qui s'tait mme beaucoup intress  la reprsentation
d'une tragdie grecque, dans laquelle Timothe de Gaza, non moins
recommandable par sa rputation de sagesse que par son talent de pote,
avait caractris les abominations de cet impt, digne de Caligula,
son crateur. Anastase dissimula, jusqu' ce que les chartes originales
lui eussent t livres,  la diligence des receveurs, qui parvinrent
 les dcouvrir dans les archives et chez les particuliers. Est-ce l
tout? demanda-t-il au premier _lustral_ de l'empire. Sur la rponse
affirmative de cet officier, il fit publier, au son des trompettes, que
le peuple tait invit  se rendre au cirque pour y voir un spectacle
qu'on n'avait jamais vu et qu'on ne reverrait jamais. Le peuple ne
manqua point  l'appel: toutes les chartes de l'impt avaient t
amasses au milieu du cirque; un hraut annona aux assistants que
le chrysargyre tait condamn au feu, comme impie et infme. Tout fut
brl, en effet, aux acclamations de la multitude, et les cendres de
cet amas de papyrus retombrent sur la tte des courtisanes et des
lnons, qui n'avaient pas t les derniers  envahir les gradins du
cirque.

Il paratrait cependant que le chrysargyre ne fut pas compltement
ananti dans les flammes, et qu'il ressuscita sous une autre forme, de
manire  fournir encore des sommes considrables au trsor public.
Il existait sous le rgne de Justinien, qui vita pourtant de le
spcifier dans le rglement des collecteurs d'impts (_De exactoribus
tributorum_, C. Just., lib. X, tit. 19). Justinien ne le mentionne
pas davantage dans sa novelle contre les lnons, qui avaient relev
la tte et qui s'adonnaient ouvertement  leur horrible commerce. On
doit supposer que les femmes seules taient admises aux oeuvres et
 la taxe de la Prostitution lgale, o ne figuraient plus, du moins
ostensiblement, les courtiers et les agents passibles de la dbauche.
Nous remarquerons que Justinien est plus indulgent que Thodose,
pour la Prostitution et pour les malheureuses qui l'exercent: il a
rvoqu les lois romaines, en vertu desquelles il n'tait pas permis
aux citoyens d'pouser des femmes de thtre notes d'infamie; il a
pous Thodora, nagure fameuse entre les prostitues, fille d'une
courtisane de bas tage, et digne des leons de sa mre; Justinien
a couvert du manteau imprial les souillures de cette baladine, qui
avait promen sa honte de ville en ville, avant de monter sur le trne
des impratrices; mais Justinien se souvient toujours que sa femme
avait servi sur la scne aux plaisirs de la populace, et s'tait vue
expulse par les magistrats, qui l'accusaient de corrompre la jeunesse.
Thodora ne l'avait peut-tre pas oubli elle-mme, et ce fut pour
expier les dbordements de sa jeunesse, qu'elle fonda une maison de
retraite et de pnitence pour ses anciennes compagnes d'impuret. Il
est probable que cette fondation pieuse, que lui avaient conseille les
rminiscences de son premier tat, fut faite des deniers de l'impt
lustral. Procope n'en dit rien, lorsqu'il parle de ce couvent d'un
nouveau genre, dans son Trait des difices construits sous le rgne
de Justinien; mais on a tout lieu de supposer que, depuis Alexandre
Svre, le produit du vectigal impur s'appliquait spcialement  des
travaux d'utilit publique. Il tait dans l'esprit du christianisme
d'employer l'argent de la Prostitution,  la combattre et  rparer ses
funestes effets. Mais Thodora choua dans l'excution de son ide, qui
devait produire d'heureux rsultats dans d'autres tentatives analogues
que nous verrons se reproduire souvent au moyen ge. Cette courtisane
couronne eut l'imprudence de recourir  la violence plutt qu' la
persuasion. Cinq cents femmes publiques furent enleves dans les rues
de Constantinople et transportes dans un ancien palais situ sur la
rive asiatique du Bosphore. Ce palais avait t magnifiquement dispos
pour recevoir les recluses; on y avait rassembl tout ce qui pouvait
les consoler de la perte de leur libert et de leur tat; l'impratrice
n'avait rien nglig pour que les pnitentes trouvassent l de quoi
se distraire d'une manire difiante; mais ces malheureuses, spares
de leurs amants et de leurs orgies, prfrrent une prompte mort  une
vie solitaire, prive des joies sensuelles; la plupart se prcipitrent
dans la mer, ds la premire nuit, et celles qui restrent dans leur
prison dore moururent de langueur ou de dsespoir. Procope ne nous
apprend point si Thodora persista dans un essai de moralisation force
qui lui avait si mal russi. Les pauvres victimes, qu'elle faisait
enfermer ainsi de vive force, seraient retournes joyeusement  la
Prostitution, si on les et laisses libres de sortir du triste refuge
que Thodora leur avait donn.




CHAPITRE IX.

  SOMMAIRE. --Lgislation des empereurs chrtiens concernant la
  Prostitution. --Le mrtricium est considr comme un commerce
  lgal. --La note d'infamie impose aux filles des lnons et des
  lupanaires. --Le mrtricium antiphysique est retranch de l'impt
  lustral. --Loi concernant l'enlvement des filles nubiles. --Les
  matresses et servantes de cabaret sont exemptes des peines de
  l'adultre. --Prohibition de la vente des esclaves chrtiennes
  pour l'usage de la dbauche. --Les pchs contre nature punis
  de mort. --Thodose le Jeune se fait le dfenseur des victimes
  du lnocinium. --Le vectigal impur est aboli  l'instigation de
  Florentius, prteur de Constantinople. --L'empereur Justinien.
  --Sa novelle contre le lnocinium. --Tableau effrayant du commerce
  occulte des lnons  Constantinople. --Loi concernant les bains
  publics. --Les successeurs de Justinien.


La lgislation des empereurs chrtiens ne changea presque rien 
l'ancienne jurisprudence romaine concernant la Prostitution: cette
plaie attache  l'existence du corps social ne pouvait tre gurie
par des lois de rpression et de prohibition rigoureuses; il fallait,
au contraire, la laisser ouverte et saignante dans l'ombre, comme
un exutoire des mauvaises passions et des vices impurs, car elle
tait ncessaire pour empcher le viol, l'adultre, et la sduction
des femmes de bien (_ad vitandum_, dit Lactance, _matronarum
sollicitationes, stupra et adulteria_, lib. VI, c. 23). Tel fut, de
tout temps, le sentiment de l'glise primitive; tel devait tre aussi
le sage temprament adopt par la puissance temporelle, qui se rglait
presque toujours sur les conseils de la puissance spirituelle. Nous
avons expliqu comment les conciles s'taient abstenus, avec beaucoup
de prudence, d'abolir en fait la Prostitution, qu'ils condamnaient
en principe; nous avons montr la marche indirecte qu'ils avaient
suivie pour arriver graduellement  la rforme des moeurs. Les
empereurs, depuis Constantin, ne suivirent pas une marche diffrente
et attaqurent la Prostitution dans ses causes et ses excs. Voil
pourquoi, dans les codes de Thodose et de Justinien, on ne trouve
aucune loi particulire  la Prostitution en gnral, mais on rencontre
 et l un grand nombre de titres qui s'y rapportent et qui la
rglementent, en lui imposant des limites de plus en plus restreintes.
La tolrance est complte pour le mrtricium proprement dit, qui est
assimil  un ngoce et qui paye tribut au trsor; puis, on exclut du
mrtricium, sous les peines les plus svres, la dbauche masculine,
qui en avait toujours fait partie, et enfin on renferme la Prostitution
dans ses bornes naturelles, en lui dfendant de se rpandre dsormais
sur le terrain vague du lnocinium. C'est le lnocinium, que les
successeurs de Constantin s'acharnent  poursuivre et  combattre
sous toutes les formes; c'est le lnocinium, que l'glise dnonce
aux rigueurs implacables de la loi, comme la source principale de la
Prostitution, comme le foyer permanent de ce flau public.

Ainsi, sous l'influence du christianisme, le droit romain ne se
modifie pas en ce qui concerne l'exercice lgal de la Prostitution,
et la courtisane, en tant que courtisane, peut encore invoquer la
protection des magistrats. Ulpien dcide, comme un paen, et non
comme un chrtien, qu'une mrtrix est  l'abri de toute rptition
pour les sommes qu'elle a reues en qualit de mrtrix, attendu que,
si elle a fait une chose honteuse en travaillant de son vil mtier,
elle n'a pas reu honteusement son salaire de mrtrix. (_Illam enim
turpiter facere, quod sit meretrix, non turpiter accipere, cum sit
meretrix_, Digest., XII, tit. 5.) Ce commentaire subtil sur la nature
d'un don ou d'un salaire prouve que le mrtricium tait considr
lgalement comme un commerce soumis  certaines rgles de police et
ayant sa jurisprudence spciale, ainsi que tout autre commerce. En
poussant plus loin l'investigation du commentaire sur ce texte de
loi, _De condictione ob turpem vel injustam causam_, le jurisconsulte
dclare que la mrtrix ne saurait rclamer en justice l'excution
d'une promesse qui lui aurait t faite dans son rle de mrtrix,
parce qu'une pareille promesse ne pouvait avoir qu'une cause honteuse.
Enfin, on arrive de la sorte  conclure que la mrtrix use de son
droit de mrtrix en recevant un salaire, et qu'elle reoit mme ce
salaire honntement, quoiqu'elle le demande et le gagne d'une manire
dshonnte (_Cod. Justin._, tit. _De legib._ L. _Non dubium_; tit.
_De cond. ob turpem_; tit. _De donat. ante nupt._). On ne s'tonnera
donc pas que les jurisconsultes, d'accord sans doute avec les docteurs
catholiques, aient effac en faveur des courtisanes la note d'infamie
qui fltrissait tous les agents de la Prostitution lgale et se soient
arrts  cette bizarre distinction qui rhabilitait la femme dans
la mrtrix. La femme de mauvaise vie est une personne dshonnte,
mais pourtant elle n'est pas infme,  moins qu'elle ne soit prise en
flagrant dlit d'adultre (_Meretrix est turpis persona, non tamen est
infamis, nisi in adulterio esset deprehensa._ L. _Si quis  parente_).

La note d'infamie avait subsist pour les courtisanes jusqu'
l'avnement des empereurs chrtiens. Avant Constantin, les anciennes
lois relatives  cette note d'infamie avaient t remises en vigueur
par Diocltien et Maximien, qui voulurent opposer une digue au
dbordement des moeurs publiques. Ces lois dfendaient aux citoyens
de condition libre d'pouser des affranchies qui auraient vcu ou non
dans la dbauche; elles dfendaient aux snateurs et  leurs fils de
contracter mariage avec des femmes patriciennes qui se seraient livres
 la Prostitution (_Corp. Jur. Ulp._, tit. 13; _Cod. Justin._, tit. 9,
lib. IX,  20, ad leg. Jul. _de adult._). Plus tard, la note d'infamie
fut impose aux filles des lnons et des lupanaires, pour mettre
obstacle aux mariages scandaleux qui unissaient  des snateurs ces
filles enrichies par la Prostitution et le lnocinium (_Cod. Just._,
lib. 5, tit. 5, l. 7). Au reste, cette note d'infamie ne faisait
que descendre des pres aux filles; car les lnons et les matres de
maisons de dbauche n'avaient pas encore d'autre punition que d'tre
nots d'infamie par le prteur (l. 1 et l. 4,  _Ut prtor_, D. _de
not. infam._). La loi Julia les avait d'ailleurs pargns,  moins
qu'ils ne fussent complices d'un adultre, mme  leur insu. Depuis
Constantin ils furent recherchs et punis avec une rigidit qui ne les
rendait que plus adroits dans leurs ngociations et qui ne leur tait
pas l'envie de cesser leur horrible mtier, plus lucratif que celui de
leurs malheureuses victimes.

Constantin retrancha d'un seul coup la moiti de la Prostitution,
en faisant rentrer dans les tnbres le crime de la pdrastie, qui
s'tait jusque-l produit au grand jour et qui promenait partout ses
troupeaux de cindes et de patients impudiques. Ds lors, ce qui
n'avait t regard que comme une intemprance des sens devint un
acte honteux et coupable, dtest des honntes gens et justiciable des
lois humaines. Cette grande rforme, qu'Alexandre Svre avait tente
dj pour l'honneur de la morale et de la philosophie, fut appuye et
soutenue par le christianisme, qui frappait de son anathme ceux que
le prteur chtiait avec des peines corporelles et pcuniaires. Sans
doute, la prison, l'amende et le dshonneur n'taient pas un remde
immdiat et radical pour un vice affreux, qui, depuis tant de sicles,
avait corrompu toutes les classes de la socit; mais, du moins, le
gouvernement n'autorisait plus par son silence les infmes habitudes
de la dpravation la plus effronte, et le scandale n'aidait plus 
la propagande du mal. Comme nous l'avons dmontr dans le chapitre
prcdent, Constantin ne supprima pas entirement l'impt lustral, mais
il le purifia, en dfendant de l'appliquer dsormais au mrtricium
antiphysique et au lnocinium patent ou cach. Ce n'est pas tout; il
aggrava la pnalit du snatus-consulte Claudien, rendu contre les
femmes ingnues ou libres qui s'abandonnaient  des esclaves ou  des
affranchis: il voulait aussi atteindre une des prostitutions les plus
ordinaires chez les patriciennes hontes qui allaient choisir leurs
robustes amants parmi les cochers du cirque et les gladiateurs de
l'amphithtre, quand elles ne les prenaient plus discrtement dans
leur escorte d'eunuques spadons ou de bouffons contrefaits.

Constantin n'avait pas attendu sa conversion  la foi catholique,
pour combattre le relchement des moeurs par des lois qui, quoique
trs-rigoureuses, taient  peine suffisantes contre les excs de la
corruption publique. Parmi ces excs, l'enlvement des filles nubiles
avait pris d'autant plus de violence et d'audace, que les couvents de
femmes s'taient multiplis par tout l'empire, et que ces asiles de la
virginit chrtienne offraient une proie permanente  la cupidit du
libertinage. Il arrivait aussi que les jeunes et belles nophytes, qui
faisaient voeu de chastet et qui se consacraient  la vie cellulaire,
trouvaient souvent, parmi leurs parents et les amis de leur famille,
des instigateurs et des complices du rapt qui devait les dshonorer
en les rendant  la vie mondaine. La loi _Si quis_, publie le 1er
avril 320, portait que celui qui enlverait une fille, soit malgr
elle, soit de son consentement, serait grivement puni, et que la
fille qui aurait consenti subirait la mme peine que son ravisseur
(_Cod. Thod._, _De rapt. virg. vel vid._). Cette loi ne disait pas
quelle serait la grave peine inflige au ravisseur, pour laisser 
cet gard toute latitude  la svrit ou  la clmence du juge. Ce
fut l'empereur Constance qui fixa l'incertitude de la loi, au sujet
de la pnalit, et qui, par une nouvelle loi du mois de novembre
349, ordonna que les coupables seraient dcapits. Le reste de la loi
primitive ne demandait pas de corollaire explicatif: tout tait prvu
et arrt avec une terrible prcision. Il y est dit que, si quelque
ami de la famille, si les nourrices de la fille ou quelques autres
personnes ont conseill l'enlvement, on leur versera du plomb fondu
dans la bouche, afin que cette partie du corps, qui aura conseill un
si grand crime, soit ferme pour toujours. Quant aux filles enleves
malgr elles, qui n'auront pas cri  l'aide, elles seront prives de
la succession paternelle et maternelle. Dans le cas o le ravisseur
s'accorderait avec les parents de la fille enleve pour obtenir le
silence et l'impunit, chacun aurait le droit de l'accuser et de le
poursuivre en justice. Le dnonciateur recevrait alors une rcompense,
et les parents, convaincus d'avoir essay d'touffer la plainte et de
cacher le mfait, seraient bannis et envoys dans une le dserte. Les
complices du ravisseur devaient encourir la mme peine que lui; mais
s'ils taient de condition servile, ils devaient tre condamns au feu.

On peut juger que cette loi ne concernait que les filles _ingnues_,
car l'enlvement des affranchies ou des esclaves n'entranait pas
d'autres peines que les dommages et intrts que pouvait rclamer le
matre ou le patron de la fille enleve. Malgr l'galit humaine
formule dans l'vangile, une femme de naissance servile n'avait
pas mme le droit de faire respecter sa pudeur. Ainsi, une loi de
Constantin exempte des peines de l'adultre les matresses et servantes
de cabaret comme indignes d'tre rgies par les mmes lois que les
citoyens libres. Le christianisme n'avait garde de vouloir diminuer
l'infamie qui s'attachait au service des tavernes, dans lesquelles
la Prostitution avait plus de place que l'ivrognerie. Prter son
ministre aux buveurs (_Si ver potantibus ministerium prbuit_, dit
la loi _Qu adulterium_), c'tait pour une femme le comble de la honte
et le synonyme de la Prostitution. Un commentateur s'est demand,
 ce propos, si le latin _prbere ministerium_ ne signifiait pas
autre chose que verser  boire, et si les ivrognes, qui ordinairement
remplissent leurs verres eux-mmes, n'avaient pas besoin, dans une
circonstance plus dlicate, de la bonne volont des cabaretires:
par exemple, quand ils faisaient craquer leurs doigts pour demander
le bassin et qu'ils invoquaient Bacchus ou Hercule _urinator_. Quoi
qu'il en ft, toute servante d'auberge ou de cabaret, marie ou non,
n'tait nullement tenue d'observer les lois de la pudeur,  cause de
l'abjection de son tat (_vit vilitas_). La loi de Constantin sur
le divorce atteignait aussi la Prostitution, en faisant figurer parmi
les causes de rpudiation le lnocinium postrieur au mariage, et en
privant la femme qui l'aurait exerc et de sa dot et de tous gains
nuptiaux (_Cod. Thod._, lib. III, tit. 16, _De repud._). Mais, quels
que fussent les efforts de Constantin pour favoriser l'tablissement de
la police chrtienne dans l'empire, la dmoralisation tait gnrale
dans toutes les classes de cette socit o vivait toujours l'esprit
du polythisme, c'est--dire la Prostitution, et Constantinople avait
des lupanars dans chaque rue, des femmes et des hommes de dbauche
dans chaque maison, et la courtisane rdait le soir autour des glises,
comme autrefois  Rome aux abords des thtres.

Les deux fils de Constantin le Grand, Constantius et Constans, ne se
montrrent pas moins impatients de mettre un frein lgal aux abus de la
Prostitution, mais ils ne russirent pas mieux que leur pre  gurir
cette lpre qui survivait au paganisme. Ils prohibrent la vente des
esclaves chrtiennes pour l'usage de la dbauche publique; et, par la
loi du mois de juillet 343, ils dclarrent que ces esclaves, nes
de parents chrtiens ou nouvellement baptises, ne pourraient tre
achetes que par des ecclsiastiques ou par des fidles, qui auraient
 justifier de leur religion. Cette loi prsente pourtant quelque
obscurit: car on ne sait pas si le premier possesseur de ces esclaves
pouvait les soumettre aux outrages du lupanar, quand son droit de
proprit tait antrieur au dcret de l'empereur. _Si quis feminas,
qu se dedicasse venerationi christian legis sanctissim dignoscuntur,
ludibriis quibusdam subjicere voluerit ac lupanaribus venditas faciat
vile ministerium prostituti pudoris explere, nemo alter easdem coemendi
habeat facultatem...._ Il est clair que la proprit des lnons et
des lupanaires, sur des esclaves rputes chrtiennes, reste intacte
jusqu'au moment o il est question de les vendre; alors seulement le
matre d'une esclave qui se dit appartenant  la religion du Christ,
n'est plus libre d'exposer en vente sur le march public cette esclave,
dont il ne pourra plus se dfaire,  moins de trouver pour acqureur
un ecclsiastique ou un chrtien. Le savant Godefroy, dans ses
commentaires sur le code Thodosien, explique ainsi cette loi, qu'il
regarde comme un moyen ingnieux d'entraver le commerce des esclaves
et d'abolir peu  peu la Prostitution; car si des paens obstins se
faisaient une joie perverse de jeter dans les mauvais lieux ces pauvres
esclaves chrtiennes qu'ils avaient achetes dans ce but infme;
celles-ci n'avaient qu' se recommander  la charit de leurs frres
en Jsus-Christ, pour trouver quelque bonne me qui payait leur ranon
et qui leur rendait avec la libert le droit de rester pures. C'tait
une pieuse mulation chez les chrtiens, que de sacrifier ses biens
terrestres au rachat des esclaves que la loi de l'esclavage vouait  la
Prostitution. Saint Ambroise (_Offic._ II, 15) dit que l'glise avait
plus  coeur de sauver les femmes du dshonneur que d'arracher les
hommes  la mort. On comprend donc pourquoi les empereurs Constantius
et Constans avaient voulu encourager le rachat des filles chrtiennes,
que leur condition servile aurait condamnes au service dtestable de
la Prostitution lgale.

Les mmes empereurs firent plus: ils prononcrent la peine de mort
contre tout homme qui commettrait, sous quelque forme que ce ft,
l'odieux pch contre nature. C'tait le christianisme qui remettait en
vigueur l'antique loi Scantinia, qu'on n'avait point applique depuis
six ou sept sicles. La loi nouvelle ne spcifiait pas d'une manire
nette et prcise la nature du crime qui pouvait se produire de tant de
faons diffrentes, elle ne caractrisait pas davantage les degrs de
la pnalit qui devait tre applique en ces diffrents cas; mais elle
s'levait avec une grande force d'indignation contre tous les actes
de cette espce, et elle en laissait le chtiment  la discrtion du
juge. Quand un homme, dit le texte de cette loi, change de rle et
devient une femme qui s'abandonne  d'autres hommes (_cum vir nubit in
femina viris paritura_), que faut-il faire l o le sexe a perdu ses
droits; l o commence un forfait qu'on voudrait ignorer; l o Vnus
subit une trange mtamorphose; l enfin o l'on cherche l'amour et o
l'on ne trouve que l'infamie? Nous ordonnons d'voquer toutes les lois
humaines et d'armer la justice du glaive vengeur, afin que les infmes
qui sont coupables ou qui ont essay de le devenir (_qui sunt infames
vel qui futuri sunt rei_) soient livrs aux plus affreux supplices
(_exquisitis poenis subdantur_). Une pareille loi dans le code romain
tait un clatant dsaveu de tous les vices abjects que la civilisation
paenne avait accepts et mme encourags, mais que le christianisme
rejetait avec horreur dans le culte des faux dieux. Le texte de la loi
(_Cod. Just._, lib. IX, tit. 9, ad leg. Jul. _de adult._) ne parat
pas, d'ailleurs, trs-correct, puisque Alciat propose de lire _in
feminam viris porrecturam_ au lieu de _in femina viris paritura_, et
que la dfinition du crime avait besoin de quelques commentaires qui
rempliraient une lacune laisse  dessein par le jurisconsulte. Cette
dfinition existe tout entire dans le mot _nubit_, qui s'employait
dans la langue judiciaire comme dans la potique pour exprimer
gnralement toute espce de turpitude contraire aux lois naturelles et
aux rapports lgitimes des sexes entre eux.

Thodose le Jeune, en codifiant les lois de l'empire romain, n'eut pas
le courage de complter cette jurisprudence relative  un des faits
les plus honteux de la Prostitution; mais il se dclara le dfenseur
suprme de toutes les victimes du lnocinium, qu'il poursuivit avec
plus de vigueur encore que ses prdcesseurs n'avaient os faire:
car le lnocinium n'tait pas une industrie exerce au profit du
peuple, mais, au contraire, excite et soutenue par les passions des
grands et des riches. Thodose ne remonta pas toutefois  la source
du lnocinium, qu'il condamnait, et il ne songea point  punir ceux
qui l'auraient provoqu. Il dclara dchus de leur pouvoir lgal les
pres ou les matres qui voudraient contraindre leurs esclaves ou
leurs filles  se prostituer. Les malheureuses qui seraient en butte 
cette violence, ou mme  des sollicitations impures, n'avaient qu'
rclamer l'appui des vques, des juges et des gouverneurs, lesquels
auraient alors  faire cesser la criminelle oppression de ces pres
ou de ces matres indignes; en cas o ceux-ci persisteraient dans
leurs sentiments criminels, ils devaient tre condamns  l'exil et
aux travaux des mines (_Cod. Thod._, lib. XV, tit. 8, _De lenonib._).
La loi ajoute que c'tait la moindre peine qu'on appliqut, en ces
temps-l, aux proxntes de profession. Mais, peu d'annes aprs,
le mme empereur et son collgue Valentinien portrent un coup plus
dcisif  la Prostitution, en abolissant le vectigal des lnons.
L'initiative de cette mesure honorable appartenait  l'administrateur
de la prture de Constantinople, l'illustre Florentius, qui, voyant
que le lnocinium ne connaissait plus de bornes et multipliait sans
cesse le nombre de ses victimes, proposa aux deux empereurs l'abolition
de l'infme impt peru par le trsor public, et consacra sa fortune
prive  suppler aux revenus de cet impt excrable. Les deux
empereurs, en acceptant l'offre gnreuse de Florentius, voulurent en
faire mention dans la novelle qu'ils dcrtrent, pour ne pas rester
en arrire des nobles et pieuses inspirations du prteur. Cette novelle
(18, _De lenon._) n'abolissait pas seulement le vectigal lnonin; elle
avait pour but de dtruire indirectement la Prostitution, en frappant
ceux et celles qui en tiraient profit et qui en avaient le monopole:
Si dornavant, disait le texte de la loi, quelqu'un, dans son audace
sacrilge, essaie de prostituer des esclaves appartenant soit  autrui,
soit  lui-mme, ou des femmes libres qui auraient mis leur corps 
gages (_ingenua corpora qualibet taxatione conducta_), les malheureuses
esclaves seront d'abord rendues  la libert, les _ingnues_ seront
libres de leur contrat impie, et l'auteur du scandale sera battu
de verges et chass hors de la ville qui aura t le thtre de ce
dlit. En consquence, les magistrats taient somms de tenir la main
 la rigoureuse excution du dcret imprial, sous peine d'une amende
de vingt livres d'or. Mais ce dcret, dirig contre les entrepreneurs
et les ngociants de dbauche, ne s'adressait pas  la Prostitution
individuelle, qui conservait le privilge de sa honteuse impunit, et
qui n'avait  redouter que des tracasseries de police prtorienne ou
ecclsiastique. Ainsi, quand une femme de mauvaise vie venait se loger
dans le voisinage des gens d'honneur, la loi autorisait son expulsion,
de peur que le voisinage de cette prostitue ne corrompt les moeurs
autour d'elle. (_Cod. Just._ L. _Mim_, _De episc. obed._). Cette
expulsion arbitraire, sans aucune peine afflictive, prouve seulement
que la Prostitution tait toujours relgue dans des endroits carts,
aux faubourgs des villes et au del des portes.

Le code Thodosien, qui fut en vigueur pendant prs d'un sicle, ne
semble pas s'tre modifi, sous le rapport de la Prostitution, jusqu'au
rgne de Justinien, qui ne fit que confirmer la plupart des lois
de ses prdcesseurs, et qui les complta dans le sens catholique.
Comme Thodose, il svit contre les lnons, et il s'effora de les
pouvanter par un surcrot de rigueurs implacables. Il continuait
ainsi la guerre indirecte que les empereurs chrtiens faisaient  la
Prostitution depuis plus de deux sicles. Sa premire novelle contre
le lnocinium est d'autant plus remarquable, qu'elle prsente dans
l'expos des motifs un tableau effrayant du commerce occulte des lnons
 Constantinople, en 535, date de la promulgation de la loi (Nov.
14, authent. col. 2, tit. 1, _De lenon._). Cette loi rsume toute la
jurisprudence impriale et chrtienne sur la Prostitution, qui fut
rgie par elle jusqu' la fin du moyen ge. Elle est donc utile 
connatre en son ensemble, et nous croyons devoir la traduire tout
entire, comme base de la lgislation pornographique. La voici, avec
quelques lgers retranchements:

Les anciennes lois ont eu en horreur l'tat et le nom de ceux
qui font commerce de femmes publiques (_lenonum causam et nomen_);
plusieurs de ces lois renferment des dispositions svres contre
eux; nous-mme avons depuis longtemps aggrav les supplices qui
attendent ces misrables; nous avons, de plus, suppl par d'autres
lois  ce que nos prdcesseurs avaient pu omettre, et rcemment
encore, quand on nous a dnonc les dsordres scandaleux qu'un trafic
de cette espce occasionnait dans notre capitale, nous n'avons pas
ddaign de nous en occuper. Nous avons appris que certains individus
vivaient illicitement, employaient des moyens cruels et odieux pour
s'enrichir de lucres abominables, parcouraient les provinces et les
pays lointains, afin de tromper de misrables filles (_juvenculas
miserandas_), en leur promettant des chaussures et des vtements,
et qu'aprs les avoir prises  cette amorce (_et his venari eas_)
ils les amenaient dans cette bienheureuse cit, les tablissaient
 demeure dans des maisons qu'ils possdent, leur donnaient une
chtive nourriture et des habits, les livraient ensuite  la lubricit
publique, et prlevaient pour leur propre compte le produit de cette
dplorable Prostitution; nous avons su, en outre, qu'ils faisaient
souscrire  ces tristes victimes certains engagements, d'aprs
lesquels, pendant tout le temps qu'ils jugent  propos de fixer,
elles sont tenues de remplir leurs fonctions impies et criminelles;
il y en a mme qui exigent des cautions de leurs victimes; et les
crimes de ce genre se multiplient de telle sorte, qu'on les commet
presque partout, tant dans cette cit impriale que dans les pays au
del du Bosphore, et, ce qui est plus horrible encore, ces habitacles
d'impurets (_tales habitationes_) sont ouverts auprs des glises
et des maisons les plus respectables. Enfin, de nos jours, les choses
sont alles  ce point d'impit et d'iniquit, que les honntes gens
qui, plaignant ces infortunes, voudraient les arracher  leur vil
mtier et les conduire  l'tat lgitime du mariage, ne sauraient y
parvenir. Il existe mme quelques sclrats qui exposent de jeunes
filles au pril de la corruption, avant qu'elles aient atteint leur
dixime anne, et les personnes charitables peuvent  peine racheter au
poids de l'or ces pauvres enfants, et leur faire contracter de chastes
unions. Les corrupteurs ont dix mille ruses, qu'aucune expression ne
pourrait rendre; et le mal est mont  un tel degr d'abomination, que
les lieux de dbauche, qui se cachaient nagure dans les quartiers les
plus reculs de Constantinople, se rpandent maintenant par tous les
quartiers et  l'entour de la ville. Il y a longtemps que quelqu'un
nous avait averti secrtement de ces turpitudes. Dernirement encore,
les magnifiques prteurs, chargs par nous de s'enqurir  ce sujet,
nous ont fait de semblables rapports; et aussitt aprs les avoir
entendus, nous avons pens qu'il fallait implorer le secours de Dieu
pour dlivrer promptement notre capitale d'une telle souillure.

En consquence, nous enjoignons  tous nos sujets d'tre chastes
autant qu'ils le peuvent; car la chastet, jointe  la confiance en
Dieu, peut seule lever l'me humaine; mais comme il est beaucoup
d'esprits fragiles, qui se laissent entraner au pch de la luxure
par artifice, par tromperie ou par besoin, nous dfendons absolument
d'entretenir un commerce de Prostitution (_nulli fiduciam esse pascere
meretricem_, ce qui est trs-obscur), d'avoir des femmes chez soi,
de les livrer publiquement  la dbauche (_publice prostituere ad
luxuriam_) ou de les acheter pour quelque autre trafic. Nous dfendons
aussi de faire souscrire des contrats de dbauche, d'exiger des
cautions et de faire toute autre chose qui oblige ces imprudentes
filles  perdre malgr elles leur chastet. Il ne sera pas plus
longtemps permis de les tromper par l'appt des vtements ou des
parures ou de la simple alimentation, afin de le contraindre  se
dshonorer. Nous ne souffrirons  l'avenir rien de pareil, et nous
avons statu  cet gard avec le soin ncessaire, pour que toute
caution, qui aurait t fournie en garantie de tels engagements, soit
dclare nulle et mise  nant. Nous ne permettons pas que d'indignes
lnons puissent ter aux filles ce qu'ils leur auraient donn, mais
nous ordonnons, de plus, qu'ils soient eux-mmes expulss de cette
bienheureuse cit, comme des pestifrs, comme des destructeurs de la
chastet publique, comme corrompant les esclaves et les femmes libres,
comme les rduisant  la ncessit de se vendre, comme les trompant
et les levant pour l'impudicit de tous. Nous ordonnons donc que si
quelqu'un dornavant se hasarde  emmener une fille malgr elle, 
la garder chez lui sous prtexte de la nourrir, et  s'approprier le
fruit des prostitutions de cette fille, il soit saisi, par ordre des
honorables prteurs du peuple de cette bienheureuse cit, et condamn
aux derniers supplices. Car, si nous avons dlgu aux prteurs le
soin de punir les assassinats et les vols d'argent,  plus forte
raison les avons-nous chargs de poursuivre le meurtre et le vol de
la chastet! Si quelqu'un loge dans sa maison un de ces lnons, et
souffre qu'il y exerce son ignoble mtier, et ne le chasse pas, ds
qu'il en aura connaissance, il doit tre condamn lui-mme  une amende
de cent livres d'or, et  la confiscation de sa maison. Dans le cas o
dornavant quelque corrupteur, recueillant une fille chez lui, ferait
avec elle une convention crite, pour sret de laquelle cette fille
lui donnerait un rpondant (_fideijussor_): que le corrupteur sache
bien qu'il ne pourra tirer avantage ni de l'obligation principale de
la fille, ni de celle du rpondant, car l'obligation de la fille tant
nulle dans toutes ses parties, le rpondant ne se trouve aucunement
oblig envers le lnon. Celui-ci encourra d'ailleurs, comme nous venons
de le dire, une peine corporelle et sera expuls de cette grande cit.

Or donc, nous voulons que les femmes (et nous les en supplions)
vivent chastement, ne se laissent point entraner malgr elles  la
vie licencieuse, ni contraindre  faire le mal, car nous prohibons
et punissons le lnocinium, non-seulement dans cette ville et lieux
circonvoisins, mais encore dans les provinces qui appartenaient
prcdemment  la rpublique, et surtout dans celles que Dieu a jointes
 notre empire, d'autant que nous voulons conserver purs et immaculs
les dons que nous tenons de lui. Nous avons foi en Dieu Notre-Seigneur
et nous croyons que notre zle pour la chastet fera la gloire et la
force de notre gouvernement, parce que Dieu nous rcompensera selon
nos oeuvres. Honorables citoyens de Constantinople, jouissez donc
des bnfices de cette chaste loi; plus tard nous aurons recours 
la sainte voix de l'glise, afin que vous sachiez notre sollicitude
pour vous, et nos efforts pour faire rgner la chastet et la pit,
 l'aide desquelles nous esprons voir la rpublique en pleine
prosprit.

Cette belle loi, date du consulat de Blisaire, calendes de dcembre
535, fut adresse  tous les magistrats de l'empire d'Occident, avec
ordre de la publier et de la porter  la connaissance de tous les
citoyens par des proclamations successives, afin que personne n'et
 prtexter son ignorance  l'gard des prescriptions de la loi.
Cependant elle fut encore lude, et les lnons continurent  faire
commerce de Prostitution en prenant des srets contre les filles qui
passaient un contrat avec eux. Non-seulement ils exigeaient toujours
des cautions solidaires; mais encore ils engageaient leurs dupes dans
les liens d'un serment terrible, que celles-ci n'osaient enfreindre,
en sorte que, pour n'tre pas parjures, elles subissaient en silence
l'infamie de leur mtier. En outre, les magistrats ne faisaient
pas de diffrence dans la nature et l'objet des cautions; et, pour
rester fidles  la lettre de l'ancien droit romain, ils condamnaient
tout rpondant  tenir son obligation, sans s'inquiter qu'elle ft
impure ou non. Justinien se vit forc d'ajouter une nouvelle loi 
la premire, peu d'annes aprs la promulgation de celle-ci. Cette
novelle (_Authent. collat._ V, tit. 6, nov. 51), provoque par les
plaintes de Jean, prfet du prtoire, deux fois consul et patrice,
signalait l'indigne fourberie que les lnons avaient imagine pour
abuser leurs malheureuses pensionnaires, qui, se considrant comme
lies par un serment, pensaient agir pieusement en le gardant au
prix de leur chastet, comme si la transgression d'un pareil serment
n'tait pas plus agrable  Dieu que son observation: En effet, dit
le prliminaire de la loi, si quelqu'un avait reu d'un autre, par
exemple, le serment de commettre un meurtre ou un adultre, ou quelque
autre mauvaise action, il ne faudrait pas que ce serment-l ft gard,
puisqu'il est honteux, illicite, et qu'il mnerait  la perdition.
En consquence, celui qui exigerait un serment de cette nature serait
condamn  dix livres d'or d'amende; et le juge qui aurait autoris ce
serment odieux subirait la mme peine, quels que fussent ses motifs et
ses intentions. Cette amende devait tre dlivre  la femme qui aurait
prt le serment, pour la mettre en tat de mener une vie plus honnte
(_ad aliquem bon figur vitam_), et la malheureuse se trouverait ainsi
releve de son sacrilge devant Dieu et devant les hommes.

Ce ne fut pas la dernire mesure lgislative, prise par l'empereur
Justinien, pour rformer les moeurs de l'empire, et arriver autant que
possible  gurir les plaies de la Prostitution. Il ne manqua pas, par
exemple, de faire observer rigoureusement l'ancienne lgislation sur
les bains publics, et il y ajouta certaines prescriptions morales qui
avaient pour but d'loigner toute occasion de dbauche. Ainsi, quoique
les bains publics des hommes fussent spars de ceux des femmes, il
voulut que la mme sparation existt dans les bains particuliers, et
il dfendit expressment aux deux sexes de se baigner ensemble,  moins
que le mari ne se mt au bain avec sa femme. Mais celle-ci ne pouvait
se baigner avec d'autres hommes, ni mme avec des enfants, sous peine
de se voir rpudie et prive de son douaire. Quant aux maris qui se
baignaient avec des femmes trangres, ils taient punis par la perte
de toutes les donations qu'ils pouvaient attendre de leurs femmes
lgitimes (_Cod. Just._, _De repud._, l. 1, et nov. 22, _De nupt._).
On pourrait extraire du _Code Justinien_ plusieurs autres dispositions
qui s'adressaient plus ou moins aux actes du libertinage public, et
qui atteignaient indirectement ces faits rprhensibles aux yeux de
la morale plutt que vis--vis de la loi. L'influence de l'impratrice
Thodora ne fut nullement pernicieuse  la police des moeurs; mais on
reconnat partout l'indulgence du lgislateur pour les tristes victimes
de la Prostitution, lorsqu'il recherche et poursuit avec svrit
l'instigation  la dbauche.

Les successeurs de Justinien ne firent que peu d'additions  sa
jurisprudence: on augmenta seulement la pnalit  l'gard du
lnocinium, qui se cachait toujours derrire le mrtricium, et qui
risquait mme le supplice pour s'enrichir; quant aux mrtrices, elles
taient rellement protges, quoique surveilles et soumises  de
rigoureuses conditions de police, surtout  Constantinople et dans
les grandes villes. La Prostitution lgale fut rgie  peu prs de
la mme manire dans le monde chrtien, qui allait changer de face
sans changer de vice, suivant l'expression du savant M. Rabutaux, le
premier historien de la Prostitution en Europe.


FIN DE L'INTRODUCTION.




    HISTOIRE
    DE
    LA PROSTITUTION.

    RE CHRTIENNE.

    FRANCE.




CHAPITRE PREMIER.

  SOMMAIRE. --Les Galls et les Kimris avant la conqute de Jules
  Csar. --La Prostitution ne pouvait avoir chez eux une existence
  rgulire et permanente. --De quelle manire les Germains
  traitaient les femmes convaincues de s'tre prostitues. --Le
  mariage chez les Celtes. --Snat fminin. --Supriorit accorde
  au sexe fminin par les Gaulois. --preuve de la paternit
  suspecte. --Le Rhin juge et vengeur du mariage. --Vie prive des
  femmes gauloises. --Principes rgulateurs de leur conduite. --La
  vertueuse Chiomara. --Tribunal de femmes charg de juger les causes
  d'honneur et de prononcer sur les dlits d'injures. --Horreur
  des Germains et des Gaulois pour les prostitues. --L'hospitalit
  chez les Gaulois. --Druidisme, druides et druidesses. --Les femmes
  de l'le de Mona. --Les divinits secondaires des Gaulois. --Les
  _fes_. --Les _ogres_, les _gnomes_, les _ondins_, etc. --Thogonie
  gauloise. --La desse Onouava. --L'_oeuf de serpent_. --Le dieu
  Gourm. --La desse de l'amour physique. --Le dieu Maroun. --Les
  mairs ou nornes. --Moeurs des dieux gaulois. --Les _Gaurics_. --Les
  _Sulves_. --Les _Thusses_ et les _Dusiens_. --Les incubes et les
  succubes. --Histoire de la belle Camma. --Dvouement d'ponine
   son mari Sabinus. --Moeurs dissolues des Gaulois. --Conqute
  de la Gaule par Jules Csar. --Destruction du druidisme et des
  druides. --Le paganisme dans les Gaules. --La Prostitution chez les
  Gallo-Romains. --Divinits du paganisme que les Gaulois choisirent
  de prfrence pour remplacer Teutats. --Corruption sociale des
  races celtiques. --La courtisane Crispa. --Invasion des Francs.
  --Puret de moeurs de la nation franque. --La loi salique.


Il est presque impossible d'tablir, d'aprs des inductions
historiques, le caractre moral des Galls et des Kimris, qui avaient
peupl la Gaule quinze ou seize sicles avant l're chrtienne; nous
ne savons pas mme d'une manire certaine l'origine de ces peuplades
sauvages que les plus doctes investigateurs de notre histoire
s'accordent pourtant  faire venir du Nord plutt que de l'Orient;
nous ne pouvons pas remonter  leur berceau, pour y dcouvrir leurs
instincts et leurs habitudes, au point de vue social. Il faut donc
recourir  des hypothses, peut-tre hasardes, pour retrouver, 
des poques si obscures, quelques vestiges fugitifs et indcis de la
Prostitution, dans la vie prive des Gaulois, antrieurement  la
conqute de Jules Csar. C'est aprs avoir pass en revue le petit
nombre d'autorits grecques et latines qui ont conserv la tradition
des premiers habitants de la Gaule, que nous prtendons mettre hors de
doute que chez eux la Prostitution n'existait pas et ne pouvait exister
 l'tat lgal; mais nous avons cru rencontrer, dans la religion
druidique, la trace vidente de la Prostitution sacre: quant  la
Prostitution hospitalire, elle ne parat pas s'tre mle aux ides
nobles et gnreuses que ces peuples fiers attachaient au culte de
l'hospitalit. Nanmoins, les moeurs des Gaulois entre eux taient loin
d'tre toujours austres et irrprochables.

La Prostitution proprement dite pouvait-elle avoir une existence
rgulire et permanente parmi une nation qui avait fait de la femme
un tre privilgi, une sorte de divinit terrestre, un lien vivant
entre la terre et le ciel? Dans cette condition tout exceptionnelle,
la femme n'avait pas mme le droit de se donner ou de se vendre  tout
venant, sous peine de perdre son aurole divine; l'homme qui aurait
t le complice de cette espce d'attentat  la dignit fminine,
et pass pour sacrilge. La Prostitution ne fut donc jamais qu'un
fait isol, fort rare, et entour toujours d'un mystre que la sret
des coupables rendait impntrable. Sans doute, il y avait, chez les
Galls et les Kimris, des femmes vicieuses par emportement des sens
ou par cupidit; il y avait aussi des hommes d'une nature ardente
et libertine, auxquels ne suffisait pas le genre de compensations
sensuelles que les vieux et les jeunes ne rougissaient pas de prendre
en se dshonorant l'un l'autre par respect pour le sexe fminin. Mais
les actes de Prostitution ne s'accomplissaient que loin de l'enceinte
du camp ou de la cit, dans la profondeur des forts,  la faveur de
la nuit. Il n'y eut jamais de prostitues en titre, qui exerassent
ce honteux mtier ouvertement ou qui avouassent l'exercer, car on
et chass avec ignominie la femme dgrade qui se serait dpouille
ainsi de son caractre divin et voue elle-mme au mpris public. Les
Germains, qui n'taient autres que les frres des Gaulois, malgr leurs
inimitis et leurs guerres mutuelles, n'en agissaient pas d'une faon
diffrente avec les femmes surprises en flagrant dlit de Prostitution
ou convaincues de n'y tre pas trangres: on les faisait sortir du
village qu'elles souillaient de leur prsence, et chaque habitant de
la tribu s'armait d'une pierre pour la leur jeter. Ordinairement on
laissait s'enfuir ces misrables, qui n'osaient plus reparatre et
qui ensevelissaient leur honte au fond des bois; mais quelquefois la
malheureuse, renverse d'un coup de pierre au moment o elle obissait
 la sentence d'expulsion, se trouvait lapide en un instant, au bruit
des hues et des clats de rire de tout le peuple. Dans la pense
des Germains, ce chtiment tait analogue au mfait; de manire que
la courtisane, qui avait vcu des dons de tous, mourait crase sous
les pierres que tous lui jetaient avec fureur, anims qu'ils taient
par les cris de leurs femmes, qui ne se pardonnaient pas entre elles
l'oubli de leurs devoirs.

Les Celtes avaient pour les femmes, en gnral, un respect qui excluait
toute ide de Prostitution. Dans la plupart de leurs tribus, suivant
Athne (l. XIII, c. 4), les jeunes filles choisissaient librement
leurs maris. C'tait dans un festin offert aux jeunes hommes qui
taient en ge de se marier, que les parents d'une fille nubile
la mettaient  mme de faire son choix parmi ces prtendants qui
racontaient leurs hauts faits de guerre ou de chasse et qui buvaient
le cidre et l'hydromel en chantant de vieux bardits nationaux. A la
fin du repas, la fille proclamait l'poux qu'elle avait choisi comme
le plus beau ou comme le plus brave, en allant porter de l'eau  un
des convives et en lui donnant  laver, pour employer l'expression que
la chevalerie avait adopte avec cet usage antique. Il est probable
que cette ablution manuelle figurait, dans le langage emblmatique des
Celtes, l'oubli du pass et la puret de la vie conjugale. La femme
marie exerait une espce de sacerdoce dans la tribu, d'autant plus
qu'on attribuait le gnie prophtique  la nature fminine et qu'on
tait toujours prt  voir une desse dans la femme la plus vulgaire:
c'tait elle qui faisait prvaloir son avis dans toutes les assembles
o l'on discutait les questions de paix ou de guerre; c'tait elle
qui s'interposait dans les querelles et les combats ns au milieu des
orgies: c'tait elle, enfin, que tout le monde coutait ou consultait
comme un oracle. Il y eut mme un snat de femmes, compos de soixante
membres reprsentant les soixante principales tribus des Gaules; et
ce snat, dont l'existence semble remonter au douzime sicle avant
J.-C., gouvernait souverainement les confdrations galliques. Cette
supriorit accorde au sexe fminin ne permet pas d'admettre la
possibilit d'une Prostitution organise, tolre en secret ou avoue
et reconnue. Les femmes ne pouvaient tre considres comme des
instruments de plaisir ni affectes  des besoins de dbauche.

Cependant le mari avait droit de vie et de mort sur son pouse,
ainsi que sur ses enfants; et l'on doit supposer qu'en certaines
circonstances dlicates il faisait une cruelle application de ce
droit suprme. Ainsi, quand il avait conu des doutes au sujet de sa
paternit, il recevait le nouveau-n au moment o la mre lui donnait
le jour et il l'exposait nu sur un grand bouclier d'osier qu'il
abandonnait au courant du fleuve voisin. Si le courant poussait le
bouclier avec l'enfant sur la rive o la mre lui tendait les bras,
celle-ci n'avait rien  craindre de la jalousie de son poux: car
le gnie du fleuve venait de proclamer la lgitimit de l'enfant et
l'innocence de sa mre. Au contraire, lorsque l'enfant tait submerg
sous les eaux, comme si le fleuve n'et pas voulu porter le fruit
de l'adultre, la mre devait mourir  son tour, convaincue d'avoir
trahi la foi conjugale, et le mari outrag la tuait de sa propre main
ou la plongeait dans le gouffre qui avait dvor son enfant. Cette
terrible preuve d'une paternit suspecte prouverait pourtant que les
femmes gauloises n'taient pas  l'abri des erreurs du coeur ni de
l'entranement des sens. Entre tous les fleuves, le Rhin fut le plus
renomm pour son aversion contre les btards; jamais un mari n'et
os revenir sur un des arrts que ce fleuve sacr avait prononcs
en sauvant un berceau. L'empereur Julien rapporte, dans une de ses
lettres, cette antique superstition attache au cours du Rhin, que
les Celtes avaient divinis: C'est le Rhin, dit une pigramme de
l'_Anthologie_, c'est ce fleuve au cours imptueux, qui prouve
chez les Gaulois la saintet du lit conjugal. A peine le nouveau-n,
descendu du sein maternel, a-t-il pouss le premier cri, que l'poux
s'en empare; il le couche sur un bouclier, il court l'exposer aux
caprices des flots, car il ne sentira point dans sa poitrine battre
un coeur de pre avant que le fleuve, juge et vengeur du mariage,
ait prononc le fatal arrt. Les adultres devaient tre extrmement
rares chez les Gaulois, de mme que chez les Germains: _Severa illic
matrimonia_, dit Tacite; et le mari n'avait pas besoin de demander
justice  un tribunal, car il tait  la fois le juge et l'excuteur
dans sa propre cause.

Les Gaulois n'avaient gnralement qu'une seule femme; nanmoins,
les chefs et les hommes les plus minents de la tribu se donnaient
plusieurs femmes, non par libertinage, mais comme marque de suprmatie
(_non libidine, sed ob nobilitatem_, dit Tacite). En effet, le climat
de la Gaule, couvert alors de marcages et de forts, tant froid et
humide en toutes saisons, le temprament des peuplades qui l'habitaient
se ressentait de cette atmosphre brumeuse et ne s'chauffait qu'aux
intemprances de la table. Les femmes, d'ailleurs, vivaient retires
et caches, loin du regard des hommes, except dans les crmonies
publiques, religieuses ou militaires, qui les faisaient sortir de leur
retraite de mres de famille. Ces femmes, occupes de leurs enfants
et de leur mnage, n'entrevoyaient pas d'horizon au del et restaient
fidlement enchanes  l'obissance de leurs svres poux. _Nec ulla
cogitatio ultra_, dit Tacite, _nec longior cupiditas_. Elles avaient,
d'ailleurs, l'me fire et indpendante; elles eussent prfr la
mort  la honte, et c'et t trop que d'avoir  rougir vis--vis
d'elles-mmes. On comprendra qu'elles fussent bonnes gardiennes, les
unes, de leur virginit, les autres, de la fidlit conjugale, en
rappelant ce principe qui servait de base  leur moralit: Une femme
qui s'est donne  un homme ne peut passer dans les bras d'un autre.
D'aprs ce principe rgulateur de leur conduite, elles ne se croyaient
pas mme autorises  convoler en secondes noces. La loi pourtant ne
les empchait pas de se remarier, notamment dans quelques tribus o
l'usage tait constat par cette formule proverbiale: Une femme qui a
couch avec deux hommes est coupable s'ils sont tous les deux debout 
la fois. La vertueuse Chiomara, cite par Plutarque dans son _Trait
des femmes illustres_, prfra manquer  la saintet du droit des gens,
plutt que de laisser vivre l'auteur et le tmoin de son dshonneur.
Chiomara tait la femme d'Ortiagonte, chef des Galates, ou Gaulois
d'Asie, qui furent dfaits et soumis par les Romains l'an de Rome
565. Plutarque ne nous dit pas si Chiomara tait belle; mais il nous
apprend qu'elle fut viole par le centurion romain qui l'avait faite
prisonnire. Elle eut l'air de se rsigner  cet affront, et quand les
envoys de son mari apportrent sa ranon, elle leur dit, en langue
gauloise, qu'elle avait aussi une ranon  exiger. Elle eut l'adresse
d'attirer dans un pige le centurion qui l'avait outrage, et l elle
lui fit couper la tte par les Galates, qui la ramenrent  Ortiagonte.
Celui-ci,  qui elle offrit la tte sanglante du pauvre centurion,
s'indigna d'un meurtre commis au mpris de la foi jure: Je suis
parjure, en effet, dit-elle, mais il ne devait y avoir debout sur la
terre qu'un seul homme qui pt se vanter de m'avoir possde.

Si l'adultre tait presque inconnu chez les Gaulois, on est fond 
croire que la Prostitution y tait plus rare encore; car l'adultre
outrageait un seul mari, tandis que la Prostitution tendait
l'outrage  toutes les femmes, qui se sentaient offenses galement
par l'inconduite d'une personne de leur sexe. Or, la loi des druides
attribuait aux femmes la permission de juger les affaires particulires
pour le fait d'injure. Duclos, qui relate cette singularit dans un
mmoire sur les Druides, ajoute que, dans un trait conclu entre les
Gaulois et les Carthaginois, du temps d'Annibal, il tait dit que si
un Gaulois se plaignait d'un Carthaginois pour des injures, la cause
serait porte devant le magistrat de Carthage; mais que si c'tait un
Carthaginois qui se plaignt, les femmes gauloises seraient juges du
diffrend. Il existait donc un tribunal de femmes, charg de juger les
causes d'honneur et de prononcer sur les dlits d'injures. Les peuples
barbares n'taient pas moins susceptibles que les Grecs et les Romains
 cet gard, et de toutes les injures qu'on pt adresser  une femme,
celle de _prostitue_ passait pour la plus grave. Nous verrons plus
tard que Rotharis, roi des Lombards, frappa d'une forte amende cette
injure, qui parat avoir t d'autant plus frquente qu'elle tait
moins mrite. Les femmes gauloises furent donc naturellement les juges
de tout ce qui avait un caractre injurieux pour les personnes, et
elles eurent ainsi  connatre des faits de Prostitution. Par exemple,
lorsqu'un Gaulois, noble ou plbien, avait pous,  son insu ou bien
avec connaissance de cause, une femme de mauvaise vie, les femmes
s'assemblaient pour aviser et faire une enqute sur l'indignit de
l'pouse. Tacite avait remarqu chez les Germains cette horreur pour
les prostitues, horreur que partageaient les Gaulois: _Non solum
senatoribus_, dit-il, _sed et plebeis hominibus meretrices uxores
ducendi jus denegabatur; cum virgines solum duci posse_. Les femmes
runies taient sans doute appeles quelquefois  se prononcer sur des
questions de galanterie et de sentiment, qui reparurent au moyen ge
avec les Cours d'amour.

L'hospitalit, comme nous l'avons dit plus haut, tait mieux tablie
chez les Gaulois que chez tous les peuples, car ils regardaient comme
un crime, digne de la foudre, de fermer sa porte  un tranger ou de
faire tort  un hte aprs l'avoir reu. L'hte devenait un frre,
un ami, un dpt sacr; mais son premier devoir tait de respecter
le lit de l'homme qui l'accueillait avec cordialit. Le Gaulois se
montrait trop jaloux de son honneur de mari, pour se prter jamais
aux lches concessions de la Prostitution hospitalire. Quant  la
Prostitution sacre, elle n'avait pas de place certainement dans
la religion des druides, religion toute mtaphysique qui renfermait
les dogmes les plus levs des religions de l'gypte et de l'Inde,
culte mystrieux qui s'entourait de tnbres et de terreur, sans
chercher  offrir des sductions matrielles  ses prtres et  ses
desservants. Les druides taient des philosophes, la plupart prouvs
par l'ge, vivant en communaut, au fond de solitudes impntrables:
ils ne communiquaient avec les profanes, que dans un petit nombre de
circonstances,  l'poque des ftes solennelles, qui n'avaient rien
d'attrayant ni de voluptueux, et qui souvent s'achevaient au milieu des
sacrifices humains. Les druides, d'ailleurs, n'taient pas seulement
les ministres du culte:  eux seuls appartenaient la lgislation,
le gouvernement, l'ducation publique; ils enseignaient les sciences
exactes et les sciences sacres ou philosophiques. Leur vie ne pouvait
qu'tre austre comme leur doctrine, et ils se gardaient bien de faire
dchoir la vnration dont ils taient l'objet, en mlant aux choses
du culte la dbauche ou le plaisir. Ils avaient, d'ailleurs, dans
leurs collges, des prophtesses, des vierges, qui ne se bornaient
peut-tre pas  servir aux crmonies du druidisme. Ces druidesses, que
l'on voit  et l passer dans l'histoire des Gaules comme de sombres
apparitions, se cachaient dans des grottes et dans les creux des chnes
sculaires: elles fuyaient l'approche des hommes et ne rendaient leurs
oracles que la nuit,  la lueur des clairs, au fracas du tonnerre
et au bruit de l'orage. Malgr le prestige dont l'pope a revtu
la belle et touchante Vellda, on pourrait avancer que ces _vacies_
taient ordinairement vieilles et hideuses,  l'instar des sibylles
du paganisme romain. Elles semblaient avoir oubli leur sexe avec tout
sentiment de pudeur, car dans certaines crmonies druidiques, elles se
montraient entirement nues, le corps frott d'huile et teint en noir,
comme pour imiter la couleur de la peau thiopienne. (_Tota corpore
oblit_, dit Pline dans le livre XXII de son _Histoire naturelle_,
_quibusdam in sacris et nud incedunt, thiopum colorem imitantes_.)
Quand les Romains, aprs la rvolte des Iceni en Angleterre,
voulurent s'emparer de l'le de Mona (Anglesey), qui tait un des
foyers du druidisme, les femmes de l'le, noires comme des furies, se
prcipitrent, nues, le flambeau  la main, au milieu des combattants.
Les Romains furent plus effrays de cette apparition, que des cris et
de la furieuse rsistance de leurs ennemis.

Si la Prostitution sacre n'avait aucune raison d'tre dans le culte
suprieur des druides, soit parmi leurs leons de philosophie et leur
enseignement mtaphysique, soit vis--vis de leurs augures, tirs des
entrailles palpitantes d'un homme corch, soit  travers la fume qui
s'levait du bcher des victimes humaines enfermes dans des colosses
d'osier; on peut supposer, avec beaucoup de probabilit, qu'elle
existait en fait ou en principe dans le culte infrieur, c'est--dire
autour des autels sauvages de certaines divinits secondaires qui
avaient t cres par la superstition du peuple, et que les druides
ne jugeaient pas hostiles  leur religion transcendante. Chez les
Gaulois, il y avait sans doute des esprits dpravs, des natures
hystriques, des instincts charnels, comme chez tout autre peuple,
bien qu'ils fussent plus rares et moins effronts. Ceux qui, par
exception, prouvaient cet apptit des sens et cette vague curiosit
de libertinage, voqurent, pour les satisfaire, le honteux prtexte
de la Prostitution. Ils inventrent des dieux  qui le sacrifice de la
virginit tait une offrande agrable; ils encouragrent la luxure, en
lui crant des sanctuaires et en l'autorisant  titre de conscration
divine. Il est permis de supposer que, parmi les _vacies_, que la
tradition populaire rendit clbres sous le nom de _fes_, il y en
eut qui exigeaient, quand on venait les consulter au fond de leurs
repaires, une preuve de complaisance et de bonne volont, que leur
vieillesse, leur laideur et leur caractre redoutable ne favorisaient
pas trop. Toutes les lgendes merveilleuses du moyen ge font foi
de ces tranges marchs, que les druidesses concluaient avec leurs
audacieux visiteurs, qui ne croyaient jamais avoir assez pay leurs
oracles. Ce que faisaient ces vieilles sibylles gauloises, certains
eubages, certains simnothes, certains membres dgnrs des collges
druidiques, le faisaient  leur profit et s'instituaient, de leur
plein pouvoir, dieux ou gardiens des fleuves, des sources, des bois,
des montagnes et des pierres. Ils avaient lu rsidence dans le lieu
mme o leur culte tait tabli, et ils prlevaient un tribut obscne
sur les imprudents, hommes ou femmes, qui traversaient leur domaine ou
s'approchaient de leur fort. C'taient eux qui guidaient le voyageur
attard ou perdu  travers la lande dserte, sur le morne escarp, dans
le dfil dangereux; c'taient eux qui avaient des barques sur les
lacs les plus sombres et qui gardaient les ponts jets au-dessus des
prcipices. Malheur  la jeune fille que son mauvais sort livrait  la
merci de ces froces mangeurs de chair frache! Nos contes de fes sont
encore remplis de l'cho lointain et dguis des violences inoues, que
se permettaient les ogres, les gnomes, les ondins et les autres gnies
de la solitude celtique. Mais il n'y a rien de prcis ni d'authentique
dans ces anciennes et bizarres lgendes de la Prostitution sacre,
qui se sont conserves dans la mmoire du vulgaire, aprs tant de
gnrations teintes. Un vaste champ est ouvert aux suppositions et aux
conjectures, au sujet des fes et des ogres, qui furent certainement,
 des poques inapprciables, les acteurs ou les intermdiaires de la
Prostitution sacre.

On ne possde que des notions incertaines sur la thogonie gauloise,
et l'on ne saurait, par consquent, faire ressortir les attributions
rotiques des divinits qui ne nous sont connues que de nom. Cependant
on peut prsumer, d'aprs la dcouverte de certains monuments, que
ces divinits n'taient souvent pas plus dcentes dans leurs images et
dans leurs privilges, que celles de l'Italie et de la Grce. Ainsi,
la desse Onouava, que les archologues du dix-septime sicle avaient
confondue avec la Mithra des Perses, tait figure par une tte de
femme, accompagne de deux grandes ailes dployes, de deux larges
cailles en guise d'oreilles, et de deux serpents qui la couronnaient
avec leurs queues entrelaces. Cette image reprsentait allgoriquement
la volupt, qui voltige  et l, qui a toujours les yeux ouverts
et les oreilles fermes, et qui se glisse partout pour enlacer et
dvorer sa proie. Quelquefois, on la reprsentait par une tte de
femme, sortant d'une pierre brute sur laquelle tait sculpte une
couleuvre qui se dresse. Le serpent emblmatique jouait, d'ailleurs,
un rle important dans la religion des druides, et l'on attachait
une ide de bonheur  la dcouverte et  la possession d'une pierre
fossile, ovale, de couleur brune ou blanche, qu'on appelait _oeuf de
serpent_. Cet oeuf-l passait pour communiquer aux personnes qui le
portaient sur elle une singulire puissance prolifique. Le dieu Gourm
tait reprsent sous les traits d'un hermaphrodite nu,  tte de
chien. La desse de l'amour physique, dont les Romains dfigurrent
le nom gaulois en _Murcia_, lorsqu'ils relirent son culte  celui
de Vnus, n'avait pas d'autre reprsentation figure, que des pierres
noires ou des rochers de granit taills en forme de cne et debout au
bord des chemins. Le dieu Maroun (_Marunus_), que les Romains avaient
aussi travesti en Mercure, prsidait aux voyages dans les montagnes,
surtout dans les Alpes: il avait la figure d'un paysan gaulois couvert
du bardocuculle, grosse cape sans manches, avec cagoule ou capuce:
ce bardocuculle s'enlevait et mettait en vidence un phallus mont
sur deux jambes chausses et lies de courroies. C'tait une idole de
la race domestique, de mme que les _mairs_ ou _nornes_, qui avaient
mission de veiller  la naissance des enfants et de les douer dans leur
berceau.

Quant aux moeurs des dieux gaulois, on ne les connat point assez
pour pouvoir apprcier si elles taient plus ou moins entaches de
Prostitution. Seulement on sait que les gaurics, monstrueux gants
qu'on rencontrait la nuit auprs des dolmens et des pulvans, surtout en
Bretagne, se livraient entre eux  d'excrables dpravations. On sait
que les sulves (_sulvi_ ou _sulfi_) taient des gnies imberbes,  la
voix douce et persuasive, qui guettaient le soir les voyageurs pour en
obtenir de honteuses caresses, moiti par force, moiti par peur. On
sait enfin que les thusses et les dusiens (_dusii_) venaient visiter la
vierge dans son sommeil et lui enlever sa virginit, ou bien offrir 
l'ardent jeune homme le rve d'une nuit d'amour, ou mme essayer leur
puissance corruptrice sur de vils animaux. C'est une opinion rpandue
partout, dit saint Augustin dans sa _Cit de Dieu_, que certains
dmons, que les Gaulois nomment _dusiens_, exercent d'impurs attentats
sur les personnes endormies (_hanc assidue immunditiam et tentare et
efficere_). Saint Augustin ajoute que tant de gens tmoigneraient
de l'existence de ces dmons libertins, qu'on n'a pas le droit de la
rvoquer en doute. L'glise, en effet, admit, au nombre des oeuvres
du diable, les surprises nocturnes des incubes et des succubes, qui
avaient une origine toute gauloise. Il est probable que, malgr la
rigide vertu des femmes de la Gaule, les dmons de la convoitise leur
tendaient des piges auxquels ces vertueuses matrones n'chappaient pas
toujours. Ainsi, Strabon (lib. IV) nous parle de leur passion pour les
joyaux, passion que partageaient galement les hommes, car les uns et
les autres se paraient de chanes, de colliers, de bracelets, de bagues
et de ceintures d'or. Les plus levs en dignit et les plus illustres
de naissance portaient mme des diadmes, des couronnes et des mitres
d'or, enrichis de pierreries. On peut dire que, de tout temps et dans
tous les pays, l'orfvrerie a t une des plus puissantes armes de la
Prostitution.

Nous avons vu par l'exemple de Chiomara, que la fidlit conjugale
tait une des vertus ordinaires chez les femmes gauloises. Plutarque
raconte encore l'histoire d'une autre Galate, nomme Camma, une des
plus belles de sa nation. Le Gaulois Sinorix en devint amoureux, et
sachant qu'il ne la ferait cder ni de gr, ni de force, tant que son
mari vivrait, il tua ce mari, qui tait Romain et se nommait Sinatus.
Camma se rfugia dans le temple de Diane. Ce fut l que Sinorix vint
la poursuivre d'un amour qu'elle repoussait avec horreur. Elle se fit
violence pourtant et feignit de consentir  pouser le meurtrier de
Sinatus. Mais, le jour du mariage, elle lui prsenta la coupe nuptiale
qu'elle avait empoisonne, et elle acheva de vider cette coupe qu'il
lui rendit  moiti pleine: Grande desse, s'cria-t-elle en se
tournant vers l'autel de Diane, vous savez combien la mort de Sinatus
m'a t sensible; vous m'tes tmoin que le dsir de le venger m'a seul
fait survivre; je meurs contente. Et toi, lche, dit-elle  Sinorix,
toi qui as voulu triompher de sa mort et de ma fidlit, ne cherche
plus un lit, mais un tombeau! Le dvouement d'ponine  son mari
Sabinus est encore plus sublime que celui de Camma, parce qu'il se
prolongea pendant dix ans. Et pourtant ces Gaulois, qui inspiraient 
leurs femmes une tendresse si dvoue et si incorruptible, n'taient
pas aussi rservs pour leur propre compte, et n'entendaient pas
la fidlit dans sa plus scrupuleuse acception. Le grand historien
Michelet nous les peint, dans son _Histoire de France_, dissolus
par lgret, se roulant  l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs
infmes. En effet, si les Gaulois respectaient leurs femmes, ils
ne se respectaient pas eux-mmes, et  l'instar des peuples osques
de l'Italie, ils s'abandonnaient aux plus horribles dsordres contre
nature, principalement  la suite des festins, o ils avaient fait un
usage immodr de boissons fermentes. Ces dsordres n'taient pas,
comme chez les Romains et les Grecs, le produit d'une civilisation
exagre, et le vice de l'imagination plutt que des sens: ils
rpondaient  un grossier besoin d'incontinence qui s'veillait sous
l'influence de l'ivrognerie, et qui ressemblait  un excs de dmence
furieuse. Le festin, longtemps prolong au bruit des dfis bachiques
et des clats de rire obscnes, se terminait en une confuse orgie o
rgnait dans les tnbres l'galit de la Prostitution. Diodore de
Sicile prtend mme que les Gaulois associaient leurs concubines  ces
nuits d'aveugle dbauche; voici la traduction latine du texte grec,
qui constate une aberration trange du sens moral chez ces barbares:
_Femin licet elegantes habebant, nimium tamen illorum consuetudine
afficiuntur, quin potius nefariis masculorum stupris, et humi ferarum
pellibus incubantes, ab utroque latere cum concubinis volutantur. Et
quod omnium indignissimum est, proprii decoris ratione posthabit,
corporis venustatem aliis levissim prostituunt, nec in vitio illud
ponunt, sed potius cum quis oblatam ab ipsis gratiam non acceperit,
inhonestum sibi id esse dicunt._ Le lendemain, au retour de la lumire,
chacun oubliait ce qui s'tait pass, pour n'avoir pas  rougir de soi.
Enfin, la bestialit la plus immonde ne prenait pas mme la peine de se
cacher au jour, et les Celtes de bonne race (_ingenui_) aimaient leurs
juments et leurs chiennes comme des compagnes de leur vie aventureuse
et guerrire.

Telle tait la situation morale de la Gaule, lorsque Jules Csar
y fonda la domination romaine. Les Gaulois, d'un naturel lger et
impressionnable, se modelrent si vite sur leurs vainqueurs, qu'ils
devinrent Romains, en conservant leurs dfauts et leurs qualits sous
cette brillante servitude. Dj ils taient un peu Grecs, au voisinage
de Marseille et des villes phocennes; mais l'influence de Rome se fit
encore mieux sentir jusqu'au fond de la Gaule Belgique, et toutes les
principales villes, Lyon, Autun, Bordeaux, Vienne, Lutce, n'eurent
bientt plus rien de gaulois, surtout aprs la destruction du druidisme
et des druides. Il resta, pendant plus de deux sicles, quelques
traces gares des institutions druidiques; on trouvait encore des
prophtesses au fond des bois; les nornes dansaient toujours, au clair
de lune, dans les clairires; mais la religion des Grecs et des Romains
tait pratique dans les Gaules avec plus de ferveur que dans le reste
de l'empire; la lgislation avait suivi la religion, et tout, dans les
habitudes gauloises, se faonnait  la grecque et  la romaine. Nous
n'avons aucun renseignement spcial sur cet tat de la Prostitution
chez les Gallo-Romains, mais nous pouvons prsumer avec certitude que
cet tat ne diffrait nullement de ce qu'il tait  Rome et dans les
provinces asiatiques. Seulement, les femmes gauloises avaient gard ce
respect d'elles-mmes, cette fiert hautaine qui les caractrise dans
l'histoire, et elles ne devaient pas fournir beaucoup d'lments  la
dbauche publique. Mais les trangres ne manquaient pas plus au del
des Alpes qu'en de, et les gouverneurs, les magistrats, les chefs
militaires, que Rome envoyait dans les Gaules, amenaient avec eux tous
les raffinements de luxe auxquels ils taient accoutums. Ils ne se
fussent pas privs volontiers de leurs cindes, de leurs eunuques,
de leurs danseuses, de leurs cithardes et de tout leur personnel
de libertinage. Bientt, l'humeur gauloise y aidant, il y eut une
recrudescence de luxe convivial dans la Gaule en toge (_Togata_), comme
dans la Gaule chevelue (_Comata_), et les repas de Julius Sabinus 
Langres n'eurent pas  envier ceux de Lucullus  Rome.

Sans doute, la mtamorphose, que l'occupation romaine avait fait subir
 la Gaule, fut moins sensible dans les campagnes que dans les villes;
mais les dieux et les desses de Rome furent accueillis partout avec
le mme empressement. Quelques-uns de ces dieux et desses eurent la
prfrence, comme plus sympathiques au caractre des habitants et aux
moeurs du pays. Hercule, Bacchus, Vnus, Isis, Priape, avaient des
temples et des statues qui attiraient une multitude d'offrandes. Le
Gaulois avait choisi, par similitude de got, les divinits les moins
svres, et celles qui parlaient le mieux  ses sens: il tait las des
mystres terribles de Teutats, et il ne demandait qu' se divertir en
l'honneur des nouveaux dieux que Rome lui avait envoys. Ce fut pour
la Prostitution lgale une poque brillante de prosprit, et, ainsi
que tous les peuples qui sont initis tout  coup aux dlices de la
civilisation, les races celtiques arrivrent promptement au dernier
degr de la corruption sociale. Il faut lire les posies d'Ausone,
ce vnrable professeur de Bordeaux, qui fut le matre de l'empereur
Gratien, pour se rendre compte de la profonde dmoralisation qui
s'tait empare de la socit gauloise: Ausone n'approuve pas, bien
entendu, les horreurs de lubricit qu'il tale devant les yeux de son
lecteur, mais il les dcrit en homme qui les comprend, pour les avoir
exprimentes. La manire mme dont il les fltrit est plus obscne
encore que les plus nergiques passages de Juvnal et d'Horace. Ce ne
sont que volupts ftides et monstrueuses qui outragent la nature:
tout ce que peut inventer la perversit des sens, tout, hormis la
bestialit, est numr et retrac dans quelques pigrammes du pote
gallo-romain, qui adressait des prires en vers au Christ, la vrit de
la vrit, la lumire de la lumire (_ex vero verus, de lumine lumen_)!
On s'tonne, aprs avoir lu ces pieuses oraisons chrtiennes, qu'Ausone
se soit sali l'esprit  peindre les contorsions lubriques de la fameuse
courtisane Crispa.

Quand les Sicambres se prcipitrent de la Germanie sur la Gaule
romaine, quand les Barbares du Nord descendirent dans les provinces
les plus florissantes de l'Empire avec leurs chariots, qui portaient
leurs dieux, leurs femmes et leurs enfants, ils ne se mlrent pas
 cette civilisation, que leur passage pouvantait, et qui semblait
se desscher  leur approche comme une rivire dont la source est
tarie. Ces hordes innombrables se renouvelaient sans cesse,  mesure
qu'elles se rpandaient dans les Gaules, en menaant d'engloutir la
population gallo-romaine. La tribu salienne s'tait mise en marche la
dernire, mais elle voulait se fixer sur le sol dj ravag par tant
d'invasions successives. Les Salisques ou Saliens, cette redoutable
famille des Francs, qui avait fait une halte vers les bouches de
l'Yssel, commencrent leur tablissement dans la Gaule-Belgique, au
milieu du cinquime sicle, et s'avancrent de ville en ville vers
Lutce. Ils taient beaux et nobles, de haute taille, avec les yeux
bleus et les cheveux blonds; ils avaient l'air doux et intelligent;
cependant ils dvastaient, ils pillaient, ils tuaient, mais ils ne
violaient pas. C'tait de leur part ddain plutt que piti pour les
populations vaincues. Les moeurs des Francs demeurrent quelque temps
intactes, sous la sauvegarde de leur religion et de leurs lois; ils
eussent ddaign de se faire Romains ou Gaulois: ils se prservrent
ainsi de la souillure de la Prostitution, qui n'avait jamais pntr,
ni dans leurs temples d'Irmensul, ni sous leur tente hospitalire, ni
dans leurs villages fortifis. La loi salique ne reconnaissait pas de
courtisane parmi la nation franque.




CHAPITRE II.

  SOMMAIRE. --Les Francs. --Les femmes libres et les _serves_.
  --Condition des _ingnues_ ou femmes libres franques. --Condition
  des femmes serves. --La Prostitution lgale n'existait pas chez
  les Francs. --Les concubines. --Vie prive des femmes libres.
  --La Prostitution sacre tait inconnue des Francs. --Dbauches
  religieuses du mois de fvrier. --Origine de la fte des Fous.
  --Les _stries_ ou sorcires. --L'hospitalit franque. --Condition
  des femmes veuves. --Prix de la virginit d'une Burgonde libre.
  --La pice de mariage. --Loi protectrice de la pudeur des femmes.
  --_Sorcire_ et _mrtrice_. --_Valet de sorcire_ et _faussaire_.
  --Le code de Rotharis. --_Chouette_ et _corneille_. --L'attentat
  capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques.
  --Le _march de Prostitution_. --Rigueur de la loi des Ripuaires
  contre les auteurs de violences impures envers les femmes. --Les
  deux degrs du supplice de la castration. --Lois des barbares
  contre l'adultre. --Loi du Sleswig concernant l'inceste.
  --Jurisprudence des barbares, en matire de Prostitution. --Dcret
  de Rcarde, roi des Wisigoths.


Les Francs, dont le nom ne signifie pas _libre_ dans la langue
teutonique, mais _fier_ et _indomptable_, comme le mot latin _ferox_
correspond  _frek_ ou _frenck_, n'avaient point accept, ainsi
que les Germains et les Gaulois leurs anctres, la domination des
femmes, et n'accordaient aucune suprmatie  ce sexe qu'ils jugeaient
infrieur au leur. C'est l un des traits distinctifs de la tribu
franque, qui faisait consister la noblesse dans la force de corps
et dans l'nergie de l'me. La femme, chez ces barbares impatients
de guerre et insouciants de la mort, ne s'entourait pas du prestige
et du respect religieux qu'on lui attribuait chez les Gaulois et les
Germains depuis les temps les plus reculs; elle avait conscience
de sa faiblesse et elle se tenait  l'cart du gouvernement des
affaires publiques, sous la sujtion paternelle et conjugale. La
Prostitution, de quelque nature qu'elle ft, n'aurait donc pas eu de
raison d'tre dans une socit rgie par des lois brutales et cruelles,
remplie d'habitudes guerrires, ignorante des arts corrupteurs de la
civilisation, indiffrente aux plaisirs de la mollesse, et ddaigneuse
de toute msalliance charnelle. Nous verrons tout  l'heure que, si
la Prostitution existait quelquefois, elle se cachait toujours et ne
s'avouait pas  elle-mme.

La race franque se divisait en deux catgories d'individus: les
personnes de condition libre, les _ingenui_ des Latins, et les
esclaves ou serfs, _servi_. Ces derniers descendaient probablement
d'une population saxonne ou teutonique, que les Sicambres ou Saliens
avaient rduite en servitude, et qui s'tait mle avec ses vainqueurs,
aprs plusieurs gnrations. Quoi qu'il en ft, la sparation tait
profondment tranche entre les femmes libres et les serves. Celles-ci
appartenaient  un matre, les autres n'appartenaient qu' leurs
parents ou  leurs maris. Une femme, fille, marie ou veuve, n'avait
jamais la libert de disposer d'elle-mme; elle tait, pour ainsi dire,
en tutelle ou en esclavage. La tribu tout entire pouvait lui demander
compte de sa conduite, lorsqu'elle n'avait plus  en rpondre devant
un mari ou devant un pre. Dans cet tat de soumission permanent,
les _ingnues_ franques n'eussent point os se livrer  des actes de
Prostitution, qui les auraient fait descendre au rang des esclaves,
et celles-ci, ayant chacune son matre et seigneur, ne pouvaient se
prostituer  tout venant, sans s'exposer  des peines corporelles,
et sans faire peser gravement sur leurs complices la responsabilit
de leurs dsordres. D'ailleurs, en tous les temps, comme en tous
les pays, les femmes ne sont que ce que les font les hommes, et les
Francs, malgr leur courage froce, leur ardeur belliqueuse et leur
ptulante vivacit, n'taient pas trs-ports, par temprament, pour
la satisfaction des sens. Ils avaient des unions indissolubles, dont le
but unique tait la production des enfants mles; on comprend que, dans
ce but, ils eussent volontiers plusieurs concubines  ct de leurs
femmes; ces concubines, comme le dit expressment le savant dom Bouquet
(_Histoire des Gaules_, t. II, p. 422, note), n'taient ordinairement
que des serves, qui arrivaient par degrs  tre honores  titre
d'pouse, en passant par les nobles fonctions de mre de famille. Les
femmes franques vivaient fort retires dans l'intrieur de leur mnage,
nourrissant, levant leurs nombreux enfants, filant le lin et la laine,
fabriquant les tissus et cousant les vtements, prparant le lit et la
table de leurs poux, qu'elles ne suivaient pas  la guerre, ni  la
chasse, ni dans les assembles juridiques, ni dans les jeux questres.
Elles osaient  peine entr'ouvrir leurs tentes ou regarder de loin,
entre les palissades de leur fort, pour connatre l'issue du combat, ou
des joutes, ou de la chasse. Elles vivaient entre elles, s'observant
et se gardant mutuellement, de telle sorte que la pense mme de
l'incontinence ne pntrait pas jusqu' leur esprit.

Rien non plus dans la religion des Francs ne favorisait la Prostitution
sacre. Cette religion tait un grossier paganisme qui avait
prt des formes horribles et monstrueuses  la reprsentation des
lments naturels, l'eau, le feu, la terre, la tempte, la lune et
le soleil. Ils n'adoraient pas d'autres dieux et ils leur rendaient
un culte extravagant, accompagn de chants, de danses, de grimaces,
de contorsions et de mascarades. On ne sait pas, d'ailleurs, en
quoi consistait ce culte, que Grgoire de Tours qualifie d'insens
(_fanaticis cultibus_), et qui avait laiss diverses superstitions
dans le christianisme. Par exemple, dans un inventaire des pratiques
paennes, dress  la suite du synode de Leptines en Hainaut, l'an
743, on remarque des dbauches du mois de fvrier (_De spurcalibus
in februario_), dans lesquelles on pourrait reconnatre l'origine
du carnaval; on lit aussi dans le mme inventaire: _De pagano cursu
quem yrias nominant_. Aux calendes de janvier, dit l'abb Desroches,
dans les _Mmoires de l'Acadmie de Bruxelles_, les femmes se
travestissaient en hommes, et les hommes en femmes; d'autres, prenant
des peaux et des cornes, se transformaient en btes: tous couraient
par les rues, hurlant, sautant et commettant mille extravagances. Tel
fut le point de dpart de la fameuse fte des Fous, qui subsista dans
l'glise chrtienne jusqu'au dix-huitime sicle. Enfin, l'_Indiculus_
des superstitions, qui nous paraissent franques plutt que gauloises,
parle des femmes qui commandaient  la lune, et qui dvoraient le
coeur des hommes. C'taient les stries ou sorcires, que les Francs
regardaient comme si redoutables, et qu'ils accusaient d'tre
d'intelligence avec les puissances du mal. Nous prouverons bientt que
ces stries, qui habitaient dans les repaires les plus impntrables
des forts, y exeraient, sous le bnfice de la terreur qu'elles
inspiraient, une espce de Prostitution qu'elles se vantaient de
pratiquer aussi avec les gnies malfaisants.

Les Francs n'avaient pas de respect pour la foi jure (_familiare
est ridendo fidem frangere_, dit Flavius Vopiscus), et cependant
ils taient fidles gardiens de l'hospitalit, suivant Salvien.
Cette hospitalit n'entranait nullement le commerce de l'hte, avec
l'pouse, ou la concubine, ou la servante du lieu; celles-ci vitaient
mme de se montrer, pendant que les deux htes buvaient dans la mme
coupe, changeaient leur poignard ou leurs bracelets, s'animaient 
des jeux de hasard, et finissaient par dormir dans le mme lit. Le
voyageur qui s'arrtait dans un camp ou dans un village salien, n'avait
pas d'autre prtention que de se reposer et d'apaiser sa faim ou sa
soif, pour tre en tat de reprendre sa route le lendemain. Ce voyageur
n'avait donc pas besoin de trouver sur son chemin une rcration
sensuelle, qui n'et t qu'une nouvelle fatigue pour lui et qui ne
figurait pas, d'ailleurs, dans le programme de l'hospitalit franque.
Il ne demandait rien de plus que d'chapper  la pesante frame et au
lourd cimeterre de l'ennemi, qu'il avait pu rencontrer sur le champ
de bataille et qui l'accueillait avec gnrosit dans ses foyers.
Non-seulement, le Franc n'exigeait pas la Prostitution de sa femme,
ou de sa fille, ou de son esclave, au profit de l'hte qu'il recevait
comme un frre et un ami; mais encore, il les tenait  distance, et il
ne leur permettait pas la vue d'un tranger dans la crainte de troubler
leur pudeur. Les lois des barbares nous prouvent qu'ils taient
trs-jaloux de la vertu de leurs femmes et qu'ils n'y souffraient pas
la plus lgre atteinte. Le mari, le pre et le matre avaient droit
de vie et de mort sur l'esclave, la fille et l'pouse; on punissait 
peine les excs d'autorit; par exemple, un mari qui tuait sa femme
pour en pouser une autre, n'encourait pas d'autre peine, selon les
anciens capitulaires, que d'tre priv de porter ses armes (_armis
depositis_). Une femme tue pour crime d'adultre, c'tait la loi
gnrale, et cette loi n'entranait ni lenteurs ni hsitations; souvent
le mari n'attendait pas que le crime et t commis, et il donnait
d'abord satisfaction  sa jalousie, avant de savoir si elle tait
fonde ou non. Le capitulaire se contente de dsarmer un Franc qui a
tu sa femme sans raison valable (_sine causa_).

Nous ne saurions trop insister sur un obstacle, qui s'opposait 
l'exercice de la Prostitution. Une femme ne s'appartenait jamais, pas
mme en devenant veuve; si elle n'avait plus  rpondre d'elle-mme
devant ses parents, son mari ou ses enfants, elle restait, en quelque
sorte, soumise  une servitude commune, attache  la glbe du fisc,
et chacun avait, pour ainsi dire, la surveillance de ses moeurs. Cette
veuve voulait-elle se remarier en secondes noces, elle devait payer
une espce de vectigal ou de ranon au plus proche parent du dfunt
ou au trsor du prince ou roi qu'elle reconnaissait pour seigneur.
Cette redevance n'tait que de trois sous d'or et un denier (_Lex
sal._, tit. 46, _Reipus_). La loi des Burgondes dit qu'une veuve qui
aura entretenu volontairement une liaison criminelle avec un homme
(_quod si mulier vidua cuicumque se non invita sed libidine victa
sponte miscuerit_) ne pourra rclamer aucuns dommages ni contraindre
son complice  l'pouser, parce que la Prostitution l'a rendue indigne
d'avoir, soit un mari, soit un ddommagement pcuniaire. La mme loi
accordait pourtant  la fille d'un Burgonde libre, qui aurait t
sduite par un barbare ou par un Romain, le droit de rclamer quinze
sous d'or  son sducteur, comme pour payer sa virginit dflore;
mais, ensuite, cette fille demeurait charge de l'infamie que lui
infligeait la perte de l'honneur (_illa vero facinoris sui deshonestata
flagitio, amissi pudoris sustinebit infamiam_). Ces quinze sols d'or,
que le sducteur dlivrait en justice  sa victime ou  sa complice,
reprsentaient le prix du mrtricium, et la fille qui osait le
revendiquer tait assimile  une courtisane. Il paratrait cependant
que la lgislation des barbares, tout en constatant l'esclavage du
sexe fminin, reconnaissait que la fille, qui n'avait pas encore connu
d'homme, tait intresse pour une petite part dans l'abandon qu'elle
faisait de son corps  un mari; car celui-ci, selon les vieux usages
de la loi salique, ne contractait mariage avec elle, qu'aprs lui
avoir prsent un sol et un denier, comme pour lui payer sa virginit
d'aprs un tarif gnral. Cette pratique nuptiale s'est conserve
jusqu' nous, quoiqu'on lui ait donn une interprtation chrtienne,
dans la crmonie de la pice de mariage que les poux font bnir par
le prtre avec l'anneau. Ce sol et ce denier, que la femme recevait en
se mariant, constituaient le prix du seul bien (_prmium_) qu'elle pt
revendiquer en propre, et dont la cession, quoique souvent contrainte,
intressait sa volont: elle ne possdait, d'ailleurs, ni terres, ni
rentes, ni droit de succession. La dot, que le mari devait  la femme
qu'il pousait, n'tait que l'engagement de la nourrir, et cette dot
revenait  la famille de la femme dans le cas o celle-ci mourait.
Ordinairement, les prsents que cette famille acceptait de l'poux
futur qu'elle agrait, reprsentaient une espce de march dans lequel
la femme n'tait qu'une marchandise passive. Le mariage, ainsi fait par
des parents ou des matres avides, avait un caractre de lnocinium
sauvage o la part de la femme (un sol et un denier) se trouvait
garantie par la loi.

Le code des barbares protgeait les femmes dans tous les cas o leur
pudeur pouvait recevoir une atteinte; mais les femmes, pour avoir
droit  cette protection permanente, devaient la mriter par leur
conduite dcente et honorable. Nous avons tout lieu de supposer que
les sorcires et les dbauches ne jouissaient pas du bnfice de la
loi protectrice et n'avaient aucun titre pour prtendre au respect
de chacun. Il rsulte d'un article de la loi salique, qu'on tait
admis  faire la preuve de l'indignit de toute femme qui se disait
offense, et qui venait invoquer l'appui du juge. Cette enqute sur
la moralit des parties entranait certainement la jurisprudence
pour le fait d'injures, et la plainte tait quelquefois arrte par
la peur des informations et des tmoignages. Voici le texte de la
loi salique, dans lequel nous croyons voir que le dlit d'injures 
l'gard d'une femme tait subordonn  la condition et aux moeurs de
cette femme, en sorte qu'elle ft toujours prte  justifier de son
genre de vie: Si quelqu'un a trait de _strie_ ou de _mrtrice_ une
femme de race noble, et qu'il ne puisse la convaincre du fait (_si quis
mulierem ingenuam striam clamaverit aut meretricem et convincere non
poterit_), il sera condamn  payer 7,500 deniers ou 187 sous d'or.
Il est clair, d'aprs cet article, que quiconque tait accus d'avoir
injuri et outrag une femme, de quelque manire que ce ft, pouvait
se dfendre, en prtendant que cette femme se trouvait, comme sorcire
ou mrtrice, indigne de profiter des avantages de la loi, attendu
qu'une femme exerant un mtier dshonnte et criminel ne pouvait
tre outrage en aucun cas. Il faut aussi remarquer que les injures
les plus graves qu'on pt adresser  une femme libre taient celles
de _sorcire_ et de _courtisane_. L'normit de l'amende que devait
payer l'auteur de l'outrage, sans doute  la femme qui l'avait reu,
prouve que les Francs ne mprisaient rien tant que les sorcires et les
femmes dbauches. Quant  la manire dont se faisait la preuve, nous
ne pouvons que fonder nos hypothses sur les habitudes judiciaires de
la race franque, qui admettait le serment, le combat singulier et les
tmoins, pour tablir un fait vis--vis du magistrat.

Il y a plusieurs versions de la loi salique rdiges  diverses poques
et chez diffrentes tribus; dans toutes ces rdactions, le titre _De
heburgio_ (XXXIII), qui renferme des dispositions si svres au sujet
des deux plus cruelles injures qu'une femme et  redouter, prsente
certaines variantes dans la quotit de l'amende, qui parat avoir
diminu  mesure qu'on attacha moins d'horreur  la qualification
de _sorcire_ et  celle de _courtisane_. Ainsi, dans la loi salique
modifie par Charlemagne, l'amende de 7,500 deniers est rduite  800,
et mme  600 dans un autre code de cette mme loi. Ce n'est donc
plus que 45 sous d'or, suivant un ancien manuscrit et mme 15 sous
d'or, suivant un autre, que valait l'injure de _courtisane_, adresse
 une femme ingnue, soit par une femme, soit par un homme. Mais nous
renonons  donner une apprciation exacte de l'importance de cette
amende,  cause des variations continuelles de la valeur montaire.
Tout ce qu'il nous est possible de faire, c'est de constater, par un
rapprochement, qu'une amende de 7,500 deniers, formant 187 sous d'or
tait considrable; car une sorcire ou strie, convaincue d'avoir
mang de la chair humaine (_si stria hominem comederit_), n'avait 
payer qu'une amende de 800 deniers ou 20 sous d'or. La loi salique ne
reconnaissait, pour les hommes, que deux injures quivalant  celles
de _strie_ et de _mrtrice_ pour les femmes; mais la pnalit de ces
injures n'tait pas si forte, sans doute, parce qu'elles taient plus
frquentes: la premire, _chervioburgus_ ou _strioportius_, signifiait
_valet de sorcire_, elle encourait une amende de 2,500 deniers ou
62 sous et demi; la seconde, que nous rencontrons seulement dans la
loi salique corrige par Charlemagne, parat tre analogue  notre
mot _faussaire_, car _falsator_ s'entendait surtout d'un parjure qui
faisait un faux serment. Un article de la loi salique carlovingienne
met presque au mme tarif l'injure de _falsator_ et celle de
_meretrix_, en taxant la premire  600 deniers ou 15 sous d'or: _Si
quis alterum falsatorem et mulier alteram meretricem clamaverit_. Quant
au _strioportius_, qui jouait un rle horrible dans les mystres de
la Prostitution magique: on ne l'accusait pas seulement de porter le
chaudron au sabbat des sorcires et  leur infernale cuisine (_illum
qui inium dicitur portasseubit strias cocinant_, selon un texte de
la loi salique); on lui attribuait le pouvoir de servir de monture
 ces infmes, pour les transporter  leurs assembles nocturnes 
travers l'espace. La sorcire n'tait pas toujours juche sur les
paules de son valet complaisant; elle le tenait parfois embrass, et
parfois encore elle se suspendait  la queue du personnage chang en
chien ou en pourceau. Enfin, on avait vu dans les airs passer comme
une flche un _chervioburgus_ portant deux ou trois stries, qui le
chevauchaient en guise de manche  balai. Ces diverses sortes d'injures
taient d'une nature si atroce, qu'on ne les avait pas ranges dans la
catgorie des convices ordinaires (_convicia_), et qu'on les comprenait
sous la dnomination d'_heburgium_, qui voulait dire un vritable
empoisonnement et qui ne serait pas suffisamment rendue par le mot
_calomnie_.

Tous les lgislateurs barbares taient, d'ailleurs, absolument d'accord
sur le caractre de l'injure qu'on faisait  une femme libre en la
traitant de courtisane, mais tous aussi reconnaissaient  l'insulteur
le droit de prouver la vrit de son allgation. Le texte de la loi
salique est trs-bref et trs-obscur cependant sur ce point; et, pour
l'interprter, en lui donnant quelques dveloppements ncessaires,
nous avons dans les lois lombardes de Rotharis un chapitre qui
renferme assurment toute la lgislation des Francs  l'gard du
_heburgium_. Rotharis, qui publia son code en 643, l'avait puis dans
les lois barbares et notamment dans la loi salique, qu'il n'a fait
souvent qu'claircir et commenter. Suivant le code de Rotharis, si
quelqu'un avait appel  haute voix une fille ou femme libre _strie
ou prostitue_ (_fornicariam aut strigam_) il devait faire amende
honorable ou prouver son dire. Dans le premier cas, assist de douze
tmoins qui se portaient garants de son serment, il jurait n'avoir
profr cette horrible injure (_nefandum crimen_), que dans un accs
d'emportement et sans tre autoris  en soutenir la justice; en
consquence, pour se punir lui-mme de son incontinence de langue, il
payait une amende de 20 sous d'or, et il s'engageait  ne pas ritrer
une semblable calomnie. Mais, au contraire, si l'auteur de l'outrage
persistait dans son accusation et prtendait qu'il pourrait la prouver,
alors il tait admis au jugement de Dieu et il devait combattre le
champion que lui opposait la femme injurie. Le combat prouvait-il,
par son issue, que la malheureuse tait digne du nom de _strie_ ou
de _prostitue_, c'tait elle qui payait une amende de 20 sous d'or.
Autrement, si le champion de cette femme remportait la victoire,
le vaincu, pour racheter sa vie, avait  fournir une composition
pcuniaire qui variait suivant la naissance et la condition de la femme
qu'il avait insulte  tort. (Voy. le _Recueil des lois des barbares_,
publi par Paul Canciani, t. I, p. 79.) Dans la loi salique, cette
injure (_meretrix_), dirige contre une femme libre, s'appelait dans la
langue rustique _extrabo_, que les scholiastes ont essay de traduire
en saxon par _entroga_, qui n'a pas de sens.

Les autres injures qu'on pouvait profrer contre une femme de bien
et qui n'avaient pas besoin de preuve, ne sont pas spcifies dans
la loi salique: celle de _chouette_ ou _corneille_, qui y est seule
prcise, correspond  l'injure de _strie_, parce que les sorcires
ne vaquaient que la nuit  leurs oeuvres de malfice. Quant 
l'expression de _strie_, comme ayant rapport  celle de _prostitue_,
elle s'appliquait surtout aux vieilles femmes qu'on souponnait d'aller
au sabbat, o se pratiquaient, sous l'invocation des puissances du
mal, mille dbauches immondes, que nous verrons se perptuer dans
les dbauches de la magie. Mais ce n'tait pas tant des injures
verbales que des injures matrielles, que la loi salique s'tait
occupe dans l'intrt du sexe fminin. Ces injures se rattachent 
trois catgories principales, qu'on peut dsigner ainsi: l'attentat
capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques. On
sait que la chevelure, chez une femme aussi bien que chez un homme de
race franque, avait un caractre sacr et inviolable. Il en cotait
moins cher de tuer une femme grosse, d'un coup de pied ou d'un coup
de poing, que de la dcoiffer. En effet, si la femme enceinte mourait
des suites d'un coup qu'on lui aurait donn dans le ventre, l'auteur
du meurtre n'tait tax qu' 22 sous d'or, tandis qu'on avait 30 sous
 payer pour avoir drang la coiffure d'une femme et fait tomber ses
cheveux pars sur ses paules (_si vitta sua solverit aut capilli ad
scapula sua tangant_); mais on en tait quitte pour 15 sous, quand
on avait simplement dcoiff cette femme, de faon que sa coiffe ft
tombe  terre. Les attouchements taient soumis  des amendes trs-peu
encourageantes. Un homme libre qui serrait (_instrinxerit_) la main ou
le doigt d'une femme libre, tait tax  600 deniers ou 15 sous d'or;
s'il l'arrtait par le bras (_destrinxerit_), 1,200 deniers ou 30 sous;
s'il lui pressait (_strinxerit_) le bras au-dessus du coude, 1,400
deniers ou 35 sous; si, enfin, il lui touchait la gorge (_mamillas
capulaverit_), 1,800 deniers ou 45 sous d'or. C'tait l une fantaisie
qui cotait deux fois autant que la mort d'une femme grosse, et celui
qui n'avait pas la somme exige par la loi perdait le nez, ou les
oreilles, ou davantage. Cependant il y a de telles diffrences dans
les tarifs des amendes indiques par les textes de la loi salique,
qu'il faut constater l'impossibilit de les accorder ensemble ou de les
expliquer d'une manire satisfaisante. Ainsi, dans une rdaction qui
pourrait bien tre la plus ancienne, le meurtre d'une femme grosse,
qui succombe aux mauvais traitements qu'on lui a fait souffrir en la
battant (_trabattit_), entrane une composition de 28,000 deniers,
estims 700 sous d'or. Si l'enfant seul mourait dans le ventre de sa
mre, l'amende tait encore de 8,000 deniers ou 200 sous.

Le viol devait tre fort rare chez les peuples teutoniques, qui
n'taient pas trop sujets aux emportements des sens. Il ne laisse
pas que d'avoir sa place dans les lois barbares et de menacer d'une
pnalit redoutable les libertins qui ne se sentiraient pas retenus
par le respect de la femme d'autrui. Si une fiance (_druthe_, en
saxon), allant rejoindre son mari, tait rencontre en route par un
homme, et que celui-ci la connt par force, l'auteur de cet attentat
ne pouvait tre reu  composition que moyennant 8,000 deniers ou 200
sous. (_Si quis puellam sponsatam ducentem ad maritum et eam in vi
aliquis adsalierit et cum ips violenter moechatus fuerit._) Cette
composition s'appelait dans la langue rustique _changichaldo_, qui veut
dire _march de prostitution_. S'il tait reconnu que cette fiance
avait cd de bonne volont, elle perdait son _ingnuit_, quand elle
appartenait  une condition libre. L'amende ne s'levait pas plus
haut, lorsqu'un homme, voyageant de compagnie avec une femme libre,
avait tent de lui faire violence (_adsalierit et vim ille inferre
prsumpserit_). Malheur au coupable, s'il n'tait pas libre et si le
titre d'_ingnu_ ne parlait pas en sa faveur: esclave ou affranchi,
il tait chtr ou mis  mort. La loi des Ripuaires est encore plus
rigoureuse que la loi salique contre les auteurs de violences impures
envers les femmes. L'enlvement d'une femme libre par un esclave
n'admettait pas de composition pcuniaire. Le ravisseur noble payait
200 sous. Un esclave qui avait sduit la servante d'autrui et qui
causait sa mort (la loi ripuaire ne dit pas comment), subissait la
castration ou se rachetait avec 6 sous d'or; si la servante n'tait
pas morte des suites de la sduction, l'esclave recevait 120 coups de
fouet, ou payait 120 deniers au propritaire de cette servante qu'il
s'tait indment approprie. Le supplice de la castration, qui reparat
si souvent dans les codes des barbares, se pratiquait  deux degrs
constituant deux natures de pnalit: ici, ablation des testicules;
l, enlvement complet du membre viril. On ne doit pas croire que
le patient, dans l'un ou l'autre cas, succombt frquemment  cette
affreuse mutilation, qui serait aujourd'hui presque constamment suivie
de mort. Les oprateurs taient si habiles et les victimes si robustes,
que la castration n'entranait aucun accident et que la gurison ne se
faisait pas mme longtemps attendre.

Quant  l'adultre, il tait puni chez les barbares avec une
impitoyable svrit; mais il ne faudrait pas induire de cette
svrit, que les peuples qui l'appliquaient eussent une ide bien
juste de ce crime au point de vue moral et social. Le barbare,
Wisigoth, Burgonde, Ripuaire ou Franc, ne voyait dans l'adultre qu'un
vol charnel et un attentat  la possession d'un objet lgitimement
acquis. Le vol de 40 deniers, d'aprs la loi salique, infligeait  un
homme libre la castration ou une amende de 6 sous d'or; le vol d'une
femme  son mari, dans la loi des Ripuaires, exigeait une composition
de 220 sous d'or. Si une femme, pendant l'absence de son mari, qu'elle
pouvait supposer mort, formait une liaison concubinaire avec un autre
homme, et que le premier mari revnt tout  coup, il avait le droit,
selon le code des Wisigoths, de disposer  son gr de sa femme et du
successeur qu'elle lui avait donn: il tait matre de les vendre, ou
de les tuer, ou de leur faire grce. La loi des Ripuaires, au titre
_De forbattudo_, fait un tableau effrayant de la vengeance qu'un
mari pouvait exercer contre son heureux rival, en prtextant le cas
de lgitime dfense. S'il avait surpris sa femme en flagrant dlit
d'adultre, et si l'auteur du crime faisait mine de rsister, l'poux
insult avait le droit de tuer cet homme qui lui volait son honneur:
aprs quoi, appelant des tmoins, il mettait le cadavre sur une claie
et le tranait dans un carrefour de la cit, o il s'tablissait
pendant quarante jours  ct de sa victime. Il racontait,  tous ceux
qui l'interrogeaient, dans quelles circonstances il avait commis ce
meurtre, et il en proclamait la justice. Au bout de quarante jours
rvolus, il rendait le cadavre  la famille du mort, et il allait jurer
devant le juge, qu'il avait tu  son corps dfendant un homme qui
l'et tu lui-mme, et qui dj le frappait au lieu de tomber  ses
pieds pour lui demander grce. Le pre avait galement le droit d'ter
la vie  un homme qu'il surprenait dshonorant sa fille. S'il ne le
tuait pas sur la place, la loi salique appelait _theoctidia_ la prise
de possession d'une fille _ingnue_, sans le consentement de ses pre
et mre: l'homme qui s'tait content d'obtenir l'agrment de cette
fille, payait  ses parents une amende de 1,800 deniers ou 45 sous
d'or. Mais la loi ne dit pas si, l'amende solde, il avait achet par
l l'autorisation de continuer ses rapports illgitimes avec la fille,
ou bien s'il tait forc d'pouser celle-ci et de la prendre avec lui.
La loi des Burgondes parat suppler au silence de la loi salique 
cet gard, en disant qu'une femme qui sera entre librement et de son
propre mouvement dans la demeure d'un homme (_ad viri cortem_), et
qui aura cohabit de son plein gr avec cet homme, ne le retiendra
pas malgr lui dans cette espce d'adultre (_is cui adulterii
dicitur societate permixta_): il n'aura qu' payer aux parents de la
femme l'impt nuptial (_nuptiale pretium_), et il sera libre ensuite
d'pouser qui bon lui semblera, sans avoir rien  craindre.

On ne trouve dans la loi salique aucune rgle spciale qui concerne
la Prostitution proprement dite; mais, d'aprs la lgislation des
barbares, on peut affirmer qu'elle n'tait nulle part tolre, aux
poques recules de notre histoire, et qu'elle n'avait qu' se cacher
ou  s'enfuir aussitt qu'elle avait t signale dans un camp ou
dans un village de ces peuples austres et sauvages. L'ancien droit
du Sleswig, dans lequel celui des Francs Sicambres et Saliens semble
s'tre conserv, nous apprend que l'inceste n'tait plus atteint par
la loi, lorsqu'il avait t commis avec une femme dbauche. Celle-l
seule qui n'tait pas infme et qui n'avait point vendu son corps
(_qu prius scortum non fecerit, nec infamis fuerit_), appartenait 
la famille et devait garder intacts ses liens de parent; celle, au
contraire, qui s'tait livre  tous, avait t, par cela mme, mise
hors la loi. (Voy. l'_Histoire du droit danois_, par Peter Kofodancher,
1776, in-4o, tom. II, p. 5.) L'ancien droit des Goths, qui se rattache
aussi  la loi salique, constate que la femme convaincue du fait de
Prostitution tait expulse de la cit, comme indigne de faire partie
d'une ghilde, et cette expulsion honteuse, dit le commentateur (J.-O.
Stiernook, dans son livre _De jure Sueonum et Gothorum vetusto_,
1672, pag. 321), tait une peine suffisante pour faire expier  une
courtisane la turpitude de sa profession et l'infamie de sa vie.
La loi des Ripuaires ne prononce pas le bannissement de la fille
_ingnue_ qui s'abandonnait  plusieurs hommes; mais celui qui tait
surpris avec elle (_si quis cum ingenu puell moechatus fuerit_)
payait pour les autres et n'en tait pas quitte  moins de l'amende
norme de cinquante sous d'or; cette amende revenait videmment au
chef de la tribu ou _roi_. Nous pensons que la jurisprudence des
barbares en matire de Prostitution est formelle dans la loi des
Wisigoths, o un dcret du roi Rcarde, qui monta sur le trne en
586, interdit d'une faon absolue la Prostitution sous des peines
svres. Rcarde tait catholique, et ses dcrets furent sans doute
soumis aux vques qui avaient immisc la puissance ecclsiastique dans
tous les pouvoirs temporels et qui tenaient en tutelle les souverains
qu'ils avaient convertis; mais nous avons vu, par les conciles, que
l'glise catholique se conformait  la lgislation romaine sur beaucoup
de points moraux et fermait les yeux notamment sur la Prostitution
publique. Les lois des barbares, au contraire, n'admettaient pas cette
tolrance corruptrice et poursuivaient impitoyablement les femmes de
mauvaise vie qui dshonoraient toute une cit o elles avaient leur
rsidence et leurs ignobles habitudes.

Le dcret de Rcarde est trs-dvelopp et trs-explicite; on peut le
considrer comme le code gnral de la Prostitution chez les barbares,
chez les Francs de Belgique, ainsi que chez les Wisigoths d'Espagne.
Si une fille ou une femme de condition libre, exerant publiquement
la Prostitution dans la cit, tait reconnue prostitue (_meretrix
agnoscatur_) et avait t prise souvent en flagrant dlit d'adultre;
si cette malheureuse, sans aucune pudeur, entretenait des relations
illicites avec plusieurs hommes, suivant la coutume de son vil mtier,
elle devait tre arrte par ordre du conseil de ville et chasse de
la cit, en prsence de tout le peuple, aprs avoir reu publiquement
trois cents coups de fouet. Il lui tait enjoint de ne plus se laisser
prendre  l'avenir dans l'exercice de la Prostitution, et l'entre
de la cit lui tait  jamais ferme. Osait-elle y reparatre et y
recommencer son genre de vie, le conseil de ville lui faisait donner
de nouveau trois cents coups de fouet et la mettait en servage chez
quelque pauvre homme, qui la tenait sous une rigide surveillance et
qui l'empchait de se promener par la ville. Arrivait-il que cette
impudique s'adonnt  la dbauche, de l'aveu de son pre ou de sa
mre, tellement que ses vnales amours procurassent  ses parents les
moyens de vivre, ce pre ou cette mre infme, qui se nourrissait du
dshonneur de sa fille (_pro hac iniqu conscienti_), avait cent coups
de fouet  recevoir.

Toute servante qui avait des moeurs dissolues recevait trois cents
coups de fouet, et, aprs avoir t rase, par ordre du juge, tait
rendue  son matre, qui se voyait forc de l'loigner de la cit et
de la tenir en lieu sr pour l'empcher de revenir jamais. Dans le cas
o ce matre ne voudrait pas vendre cette servante et lui permettrait
de rentrer dans la cit, il serait condamn lui-mme  recevoir
publiquement trois cents coups de fouet; puis, son esclave deviendrait
la proprit de quelque pauvre citoyen, au choix du roi ou du juge ou
du comte, et le nouveau matre de cette femme vagabonde aurait soin de
l'empcher de reparatre sur le thtre de ses prostitutions. Mais,
dans le cas o il serait arriv que cette servante se prostituerait
au profit de son matre (_adquirens per fornicationem pecuniam domino
suo_), le matre partagerait la honte et la peine de son esclave, en
recevant trois cents coups de fouet. On devait traiter avec la mme
rigueur les femmes communes qui seraient arrtes dans les villages et
les bourgs et qu'on pourrait convaincre d'habitude de libertinage.

Le juge qui, par ngligence ou par corruption, se dispensait de
faire excuter le dcret de Rcarde, encourait lui-mme, outre sa
destitution, un rigoureux chtiment, et se voyait condamn par le
conseil de ville  recevoir cent coups de fouet et  payer 30 sous
d'amende  son successeur.




CHAPITRE III.

  SOMMAIRE. --Les Francs, vainqueurs des Gaules, ne subirent pas
  l'influence de la corruption gallo-romaine. --Conversion de Clovis.
  --Formation de la socit franaise. --tat de la Prostitution sous
  les Mrovingiens. --Les Gynces. --La Prostitution concubinaire.
  --Portrait physique et moral des Francs. --Divinits gnratrices
  des Francs. --_Fra_ ou _Frigga_, femme de Wodan. --_Liber_
  et _Libera_. --tat moral des Francs aprs leur conversion au
  christianisme. --Les nobles. --Les plbiens. --Efforts du clerg
  gaulois pour moraliser les Francs. --Condition des femmes franques.
  --Les mariages saliques. --Le _prsent du matin_. --Abaissement
  volontaire des Franques vis--vis de leurs maris. --La _quenouille_
  et l'_pe_. --Multiplicit des alliances concubinaires sous les
  rois de la premire race. --Tolrance force de l'glise au sujet
  des servantes concubines. --Les diffrents degrs d'association
  conjugale. --Le _demi-mariage_ et le _mariage de la main gauche_.
  --tat de la famille en France. --Les _btards de la maison_.
  --Description d'un _gynce_ franc. --Origine des srails du
  mahomtisme. --Les gynces des Romains de l'empire d'Orient.
  --Gynces des rois mrovingiens et carlovingiens. --Capitulaires
  de Charlemagne. --Des diffrentes catgories de gynces.


Les Francs, qui s'avanaient pas  pas dans les Gaules depuis le
milieu du cinquime sicle, ne se confondirent pas d'abord avec les
Gallo-Romains qu'ils soumettaient  leur domination; ils conservrent
leurs moeurs, leur religion et leurs usages, sans se laisser influencer
par le contact de la civilisation brillante et voluptueuse qu'ils
rencontraient dans les cits conquises; ils ddaignaient tout ce qui
ne leur venait pas de leurs anctres, et ils paraissaient vouloir
garder leur sauvage individualit, parmi les diffrentes races,
les diffrentes religions et les diffrents tats politiques qui
s'taient agglomrs sur le territoire des Gaules. Mais, en mme
temps, ils n'essayrent pas de changer rien au genre de vie et au
caractre des premiers possesseurs du sol; ils ne leur imposrent
aucune contrainte d'imitation; ils ne daignrent seulement pas leur
faire subir l'influence du voisinage et de l'exemple. La dmarcation
restait si nettement tranche entre les Gallo-Romains et les Barbares,
que, dans tous les pays o s'tait tablie la domination franque,
on avait mis en usage la loi salique vis--vis du code thodosien,
qui fut en usage dans les Gaules aussi longtemps que dans les restes
de l'empire romain. Les deux lgislations, qui avaient force de loi
rciproquement sur les vainqueurs et les vaincus, formaient un code
spcial de _lois mondaines_ (_lex mundana_), dans lequel chacun
trouvait son droit, suivant son origine. Plus tard, le code de Thodose
fut remplac par celui d'Alaric II, roi des Wisigoths, et ensuite par
celui de l'empereur Justinien pour la jurisprudence romaine; quant 
la jurisprudence barbare, on ne fit qu'ajouter  la loi salique les
lois des Allemands, des Bavarois et des Ripuaires. Ce rapprochement
de deux jurisprudences si diverses et si opposes tmoigne assez que
les Francs n'avaient nullement prtendu soumettre  leur code national
les populations avec lesquelles ils vitaient de se mler; on voit
aussi, par l, qu'ils n'acceptaient pas davantage pour leur compte
l'autorit des lois usuelles de leurs esclaves ou serfs. Il est donc
certain que la Prostitution, qui avait un rgime lgal dans les villes
gallo-romaines, continua d'y subsister avec les mmes conditions, aprs
la conqute des Francs, sans arriver  corrompre l'austrit rude et
fire de ces conqurants.

Les principaux chefs des tribus franques avaient t appels dans
les Gaules par les vques catholiques, qui prfraient garder
leur autorit sous les barbares, que de cder leur sige piscopal
 l'arianisme protg par les municipes romains. Ces chefs francs
ne firent que se conformer  un trait secret, contract avec les
membres influents du clerg gaulois, en respectant les glises, les
monastres et le culte chrtien. Ils ne sjournaient pas avec leurs
hordes guerrires dans l'intrieur des cits qu'ils avaient prises de
vive force ou qui leur avaient ouvert les portes: ils se logeaient
autour de ces cits, dans des villages, dans des fermes, dans des
camps fortifis, dans l'enceinte de leurs chariots chargs de butin;
ils taient toujours prts  se mettre en campagne et  recommencer
la guerre; ils vivaient isols et fuyaient toute relation d'habitude
avec les indignes gaulois et les colons romains. La fusion des races
et des moeurs ne fut dtermine que par la conversion de Clovis et
de ses Sicambres au christianisme. Alors, les Francs songrent  se
fixer dans la Neustrie et l'Austrasie; alors le partage des terres
et des hommes de corps, au profit des chefs de la nation franque,
cra une socit nouvelle, qui ne tarda pas  envelopper la socit
gallo-romaine et  l'absorber tout entire. Les Francs, en devenant
chrtiens, devinrent aussi Gaulois et Romains, sans perdre toutefois
le cachet de leur naissance et sans cesser d'tre barbares. Pendant
plus de deux sicles, se dveloppa lentement, sous les auspices des
institutions mrovingiennes, cette socit franaise, compose de tant
d'lments divers et portant avec soi les germes de la civilisation
chrtienne. Depuis Clovis jusqu' Charlemagne, les vques furent les
vritables lgislateurs, et le code ecclsiastique domina le code de
Justinien et les lois teutoniques. La Prostitution, condamne par
l'glise, n'avait pas de cours rgulier et lgal; les dsordres de
l'incontinence n'en taient que plus indomptables et plus audacieux.
Il n'y avait point,  proprement parler, de courtisanes, de prostitues
exerant ce honteux mtier, dans les villes gouvernes par les vques,
mais il y eut partout, dans chaque fief (_feudum_), dans chaque demeure
rurale (_mansio_), une espce de srail, un gynce, dans lequel les
femmes libres ou serves travaillaient au fuseau ou  l'aiguille, et
o le matre trouvait des plaisirs faciles et une mulation toujours
complaisante  les servir. Ce fut la Prostitution concubinaire qui
remplaa toute autre Prostitution, jusqu' ce que le mariage se ft
dlivr des scandales parasites qui le dshonoraient.

Les Francs, nous l'avons dj dit, ne savaient ce que c'tait que la
sensualit, quand ils descendirent dans les Gaules; ils n'usaient de
leurs femmes que pour avoir des enfants, et c'tait pour eux accomplir
un pieux devoir que de donner beaucoup de combattants  leur tribu;
car, suivant les paroles du sophiste Libanius dans son discours 
l'empereur Constantin, ils mettent tout leur bonheur dans la guerre,
qui semble leur vritable lment: le repos leur est insupportable;
jamais leurs voisins n'ont pu les dcider ni les contraindre  vivre
tranquilles. Ces barbares sont occups jour et nuit  mditer des
invasions. Ils n'avaient donc pas le loisir de penser aux nervantes
rcrations de la volupt, eux dont les moeurs, au dire d'Eusbe (_Vie
de Constantin_, liv. I, ch. 25), ressemblaient  celles des btes
froces. Sidoine Apollinaire ne les peint pas sous des couleurs moins
terribles: Leur amour pour la guerre devance les annes. S'ils sont
accabls par le nombre ou par le dsavantage de la position, ils cdent
 la mort et non  la crainte. Ils semblent invincibles, mme dans
leur dfaite, et leur vie s'teint avant leur courage. Ils n'avaient
aucune propension naturelle aux molles distractions de l'amour; ils
ne se souciaient pas d'aimer ni d'tre aims par leurs femmes, dit
Tacite en parlant des Germains, qui ne diffraient pas des Francs du
cinquime sicle; ils se piquaient seulement de se rendre redoutables
et de paratre plus grands, plus hideux, plus tranges, aux yeux de
leurs ennemis. Voil pourquoi ils teignaient en rouge leurs cheveux
blonds, qui, rass derrire la nuque et ramens du sommet de la tte
au front, tombaient par-devant en longues tresses ou se retroussaient
en panache au-dessus du crne. Cette abondance de cheveux tait un
emblme de leur force physique et un privilge de leur race; ils
s'intitulaient _guerriers chevelus_ et ils ne gardaient de leur
barbe que des moustaches effiles qui descendaient souvent en pleine
poitrine. Quant  leur costume ordinaire, il n'tait pas fait pour
une vie oisive et voluptueuse: d'troits habits en cuir de cerf ou de
daim serraient leurs membres vigoureux, et se prtaient  tous leurs
mouvements souples et agiles; un large baudrier soutenait une pe
recourbe qu'on nommait _scramasax_, et une hache  deux tranchants
pendait  leur ceinture; ils ne quittaient pas mme leurs armes, dans
les festins nocturnes o la bire remplissait leurs coupes en terre
noire ou rouge, chaque fois qu'ils rptaient le refrain d'un de leurs
chants de guerre. Ils arrivaient toujours ivres dans le lit d'une de
leurs pouses ou de leurs servantes, et ils ne manquaient pas d'en
sortir, avant qu'il ft jour, comme s'ils avaient honte de voir un
ariman (_heere man_, homme de guerre) dans les bras d'une femme.

Cependant les Francs avaient une divinit qui prsidait aux mariages ou
plutt  la gnration: c'tait Fra ou Frigga, femme de Wodan, l'Odin
des Scandinaves, le dieu de la guerre et du carnage. Elle rparait
les maux causs par son farouche poux; elle donnait la vie, aprs que
celui-ci avait donn la mort; elle dpartait aux braves le repos et la
volupt (_pacem voluptatemque largiens mortalibus_, dit Adam de Brme,
dans son _Histoire ecclsiastique_). Adam de Brme ajoute que les
adorateurs de cette Vnus du Nord la reprsentaient sous la forme d'un
monstrueux phallus (_cujus etiam simulacrum ingenti Priapo_), mais on
ne cite aucun autre tmoignage  l'appui de cette bizarre configuration
de la desse Fra, et nous serions fort embarrass de justifier par des
autorits anciennes la prsence du phallus dans la religion des Francs.
Quoi qu'il en soit, ce phallus n'tait pas le symbole du libertinage
et des passions obscnes: il ne figurait pas autre chose que l'acte
divin de la gnration, et il caractrisait la nature cratrice. On
doit peut-tre rapporter au culte de Fra, plutt qu' celui de Priape,
la plupart des traditions phalliques qui taient fort rpandues dans
les contres o les Francs ont sjourn, et il faudrait voir ainsi
la Vnus du Nord, dans les idoles, dans les pierres leves, dans les
troncs d'arbre taills  la serpe, dans les attributs de Priape, que
les villageois respectrent et adorrent jusqu'au neuvime sicle. On
a dcouvert, dans les ruines de plusieurs stations franques au bord du
Rhin, un grand nombre de phallus en bronze et en ivoire qui devaient
tre des offrandes commmoratives prsentes  Fra par les femmes
plutt que par les hommes. Ce n'est que dans l'idoltrie des Phniciens
qu'on trouve Vnus ou la nature femelle symbolise par un phallus. A
la fin du quatrime sicle, lorsque la desse Fra, honore par les
Francs de l'Yssel, pouvait avoir introduit une nouvelle espce de
Vnus dans le paganisme romain, on ddia des chapelles  deux divinits
qui taient peut-tre d'origine franque, et que saint Augustin, dans
sa _Cit de Dieu_, nous montre comme concourant l'une et l'autre 
l'acte le plus secret de la gnration. C'taient Liber et Libera qui
occupaient le mme temple, o la partie sexuelle de l'homme se voyait
place  ct de celle de la femme, en guise de simulacre de ces
divinits qu'on nommait le _pre_ et la _mre_. Saint Augustin cite un
singulier passage de Varron au sujet des attributions de Liber et de
Libera, que nous n'hsitons pas  reconnatre dans la Fra des Francs:
_Liberum a Liberamento appellatum volunt, quod mares in coeundo, per
ejus beneficium, emissis seminibus, liberentur. Hoc idem in feminis
agere Liberam, quam etiam Venerem putant, quod et ipsas perhibeant
semina emittere, et ob hoc Libero eamdem virilem corporis partem in
templo poni, femineam Liber._

Mais Clovis, baptis par saint Remy, renversa les idoles qu'il avait
adores, et les Francs,  son exemple, se firent baptiser  l'envi, en
renonant aux dieux de leurs anctres. Leur catholicisme fut longtemps
aussi grossier que l'avait t leur idoltrie; ils ne comprenaient ni
le dogme, ni la morale de la religion, qu'ils avaient embrasse, et
qui se bornait pour eux  certaines pratiques,  certaines crmonies.
Toutefois, les vques se servirent avec succs de l'autorit
ecclsiastique, pour adoucir et corriger les moeurs des farouches
Sicambres: ils taient sans cesse en lutte contre ces barbares qui
ne connaissaient d'autre loi que leurs instincts et leurs passions
brutales; ils procdaient par l'excommunication, et ils s'exposaient 
des injures,  de mauvais traitements, mme  la mort, en tenant tte 
leurs nophytes, qui s'abandonnaient avec une fougue sauvage  tous les
excs, et qui se jouaient surtout du sacrement du mariage. Les rois,
comme les leudes et les ltes, avaient une quantit de concubines qui
se succdaient l'une  l'autre, et qui quelquefois avaient un rgne
simultan. Or, l'glise, en se fondant sur le sentiment unanime des
conciles, permettait  tout laque une seule pouse lgitime ou une
seule concubine, suivant l'usage de la loi romaine qui survivait au
polythisme. Les clercs eux-mmes jouissaient des mmes privilges, et
rien n'tait plus frquent que de voir un vque mari et un prtre
ayant une concubine. Mais les Francs ne se contentrent pas de la
tolrance catholique qui permettait  chacun, soit une concubine,
soit une pouse; ils ne se bornaient point  en changer aussi souvent
que l'envie leur prenait de former une nouvelle union lgitime ou
autorise; ils entretenaient,  ct de l'pouse en titre, plusieurs
concubines qui partageaient simultanment la couche du matre; ils
avaient, dans la partie la plus retire de la maison, un gynce de
femmes ou de servantes (_ancill_) qui leur donnaient des enfants, et
qui passaient tour  tour dans leur lit. C'tait la coutume de tous
les barbares, qui manifestaient leur noblesse et leur richesse, par
le nombre de leurs femmes, de leurs chevaux et de leurs chiens. Chez
les pauvres et dans la plbe, le mariage tait monogame, parce que le
mari n'aurait pas eu les moyens de nourrir plusieurs femmes; mais cette
pouse ou cette concubine cdait souvent la place  une autre, car le
divorce n'offrait pas plus de formalits que le mariage.

On comprend  quel point le clerg gaulois avait  combattre les moeurs
dsordonnes de ces barbares, qui s'indignaient de toute contrainte
et qui voyaient une servitude intolrable dans chaque prescription
de la loi divine et humaine. Les Francs ne souffraient pas que le
prtre se permt de voir, de juger et de condamner ce qui se cachait
dans le sanctuaire du foyer domestique: ils contribuaient volontiers
 toutes les dpenses du culte; ils faisaient gnreusement l'aumne;
ils donnaient  pleines mains pour la construction et l'embellissement
des glises, pour l'entretien des monastres, pour les chsses, les
reliquaires, les tombeaux des saints, mais ils devenaient indociles et
rebelles, ds que leur conduite prive tait en butte aux rprimandes
et aux anathmes des vques et des clercs. Ils ne se conformaient pas,
d'ailleurs, aux prceptes de l'vangile, qui veut que la femme soit
l'gale de l'homme, et qu'ils ne fassent qu'une seule chair: la femme,
dans leurs ides, tait moins la compagne de l'homme que son esclave ou
sa servante, et cette servante, cette esclave, loin d'tre affranchie
par le mariage, n'y trouvait qu'un joug plus pesant et un matre moins
facile. Au reste, toutes les femmes, chez les Francs, avaient accept
cette condition de servage et d'infriorit, que leur attribuait
leur sexe, et elles ne savaient pas mme bon gr au clerg de la
protection qu'il s'efforait d'tendre sur elles; car l'excommunication
qui frappait leurs maris ou leurs matres les atteignait aussi dans
ses consquences, et les exposait  des reprsailles trop souvent
sanglantes. Un Franc, qui avait rpudi son pouse ou chass sa
concubine, n'hsitait pas  la tuer plutt que de la reprendre en
obissant aux injonctions de son vque et en ayant l'air de flchir
devant les menaces de l'glise. Ces mariages, ces concubinages, il est
vrai, n'taient pas la plupart consacrs par la bndiction religieuse;
ils s'accomplissaient devant la loi salique, par le sou et le denier,
que la femme recevait comme symbole du contrat nuptial; ce contrat,
consenti devant tmoins, n'tait crit et sign que dans le cas, peu
ordinaire, o l'poux, le lendemain de la nuit des noces, assignait
un douaire  son pouse, en lui jetant un brin de paille sur le sein,
et en lui serrant le petit doigt de la main gauche. Le prsent du
matin (_morghen gabe_) composait, presque  lui seul, le lien d'une
union, commence la veille par l'octroi d'un sou d'or et d'un denier
d'argent que l'poux avait mis dans la main de sa femme. Ce sou et
ce denier semblent avoir t la taxe (_prmium_) gnrale et uniforme
qu'une femme, quel que ft son rang, devait rclamer pour prix de sa
virginit.

Aprs avoir accept d'un homme le sou et le denier, la femme se
considrait comme vendue  cet homme, et elle ne s'appartenait plus 
elle-mme, tant que les chanes de ce servage n'taient pas rompues par
le divorce ou par la mort. On peut juger de la soumission d'une pouse
envers son mari, par les termes qu'elle employait en lui adressant
la parole: Mon seigneur et mon poux, lui disait-elle; moi, votre
humble servante (_Domini et jugalis mei, ego ancilla tua_). C'est
ainsi que, dans les _Formules de Marculphe_ (lib. II, c. 27), la femme
parle  son seigneur et matre. Il n'y avait qu'une seule circonstance
o une femme marie pt chapper  l'esclavage de sa position et se
relever de son abaissement. Quand une fille ne de parents libres avait
associ son sort  celui d'un serf et s'tait donne  lui par amour
ou par imprudence, elle suivait la condition de cet poux indigne
d'elle et devenait serve comme lui; mais la loi des Ripuaires lui
offrait toujours, pour l'honneur de sa famille, le moyen de reconqurir
sa libert. A la requte d'un parent ou d'un ami, elle se faisait
citer devant le roi ou le comte, qui l'interrogeait sur son mariage
dshonorant; elle avouait le fait et s'en remettait  la justice
du roi ou du comte. Celui-ci mandait le mari serf et le confrontait
avec sa femme,  laquelle il prsentait en silence une quenouille et
une pe. Si cette femme optait pour la quenouille, elle demeurait
esclave  toujours et  la merci de l'homme qu'elle avait aim assez
pour lui sacrifier tout; si, au contraire, elle prenait l'pe, elle
redevenait libre, en tuant cet homme qui l'avait faite esclave. Elle
effaait ainsi la honte de sa Prostitution dans le sang de celui qui
en tait coupable, peut-tre malgr lui. La quenouille (_conucula_)
tait l'emblme de la condition servile que le mariage faisait aux
femmes. Elles ne paraissaient plus en public; elles ne frquentaient
pas la compagnie des hommes; elles ne sortaient que voiles et
couvertes d'amples vtements, dans lesquels leurs pieds et leurs mains
restaient toujours ensevelis; elles passaient leur vie  filer le
chanvre et la laine,  fabriquer et  teindre des toffes,  mettre au
monde et  lever des enfants. Toutes les fois que les historiens des
temps mrovingiens nous introduisent dans l'appartement des femmes,
fussent-elles reines, ils nous les reprsentent occupes  des soins
de mnage et  des travaux d'aiguille, loin des regards curieux et des
convoitises profanes.

Les alliances concubinaires, qui convenaient aux moeurs des Francs,
s'taient multiplies de telle sorte, sous les rois de la premire
race, qu'il fallait qu'un Franc ft bien pauvre pour n'avoir qu'une
femme et deux servantes dans sa maison. L'glise fermait les yeux sur
ces dsordres, tant qu'elle pouvait paratre les ignorer et tant qu'on
ne s'adressait point  elle pour les faire cesser. Elle poussait la
condescendance  l'gard des matres du pays, jusqu' leur permettre un
commerce permanent avec leurs servantes, pourvu qu'ils se dispensassent
de toute formalit matrimoniale; mais Salvien, qui tait Gaulois et qui
crivait au milieu du cinquime sicle, nous apprend que la tolrance
ecclsiastique au sujet des concubines avait t si mal interprte,
que la plupart de ceux qui vivaient en concubinage se regardaient
comme lgitimement maris et ne prenaient pas d'autres pouses que
leurs servantes, avec lesquelles ils cohabitaient en leur rendant des
devoirs de mari (_ad tantam res imprudentiam venit, ut ancillas suas
multi uxores putent, atque utinam sicut putantur esse quasi conjuges,
ita sol haberentur uxores_). Salvien, dans ce passage remarquable (_De
gubern. Dei_, l. IV, c. _De concubinis_), dit que l'glise estimait le
concubinage et le tenait pour chaste, en comparaison de la Prostitution
indcise et vagabonde; car l'homme qui se contentait de ses concubines
imposait une espce de frein  ses dsirs et les renfermait dans le
cercle plus ou moins restreint des amours ancillaires. Ces amours,
quoique illicites, trouvrent grce devant le tribunal canonique,
parce qu'ils empchaient de plus grands dsordres et qu'ils assuraient
le repos de la socit chrtienne. Le pape saint Lon, vers la fin
du cinquime sicle, tendait son manteau pontifical sur les abus du
concubinat, lorsqu'il disait, dans une lettre  l'vque de Narbonne:
Les filles qui sont maries avec l'autorit de leurs parents n'ont
rien  se reprocher, si les femmes qu'avaient leurs maris auparavant
n'taient pas vritablement maries, parce que autre chose est une
femme marie, autre chose est une concubine. Nous croyons que le
mot _concubine_,  ces poques o il tait si frquemment employ
et presque toujours en bonne part, s'appliquait  diffrents degrs
d'association conjugale; mais si ce mot, au singulier, n'avait
d'ordinaire qu'une signification honnte, le mme mot, au pluriel,
prenait un sens injurieux et indcent.

Jusqu'au rgne de Charlemagne, selon l'abb de Cordemoy, dans son
_Histoire de France_: La qualit de _concubine_, rduite aux termes
de l'honntet, dsignoit une femme marie avec honneur et de laquelle
le mariage, quoique fait avec moins de formalits que celui qu'on
appeloit _solennel_, ne laissoit pas d'tre valable. Le plus instruit
de nos jurisconsultes (Cujas) dit que le concubinage toit un lien si
lgitime, que la concubine pouvoit tre accuse d'adultre aussi bien
que la femme; que la loi permettoit d'pouser,  titre de concubines,
certaines personnes que l'on considroit comme ingales par le dfaut
de quelques qualits qu'il falloit pour soutenir le plein honneur du
mariage; et que, encore que le mariage ft au-dessus du concubinage
pour la dignit et pour les effets civils, le nom de _concubine_ toit
pourtant un nom d'honneur bien diffrent de celui de _matresse_; mais
qu'enfin le vulgaire en France avoit confondu ces deux mots, faute
d'entendre ce que c'toit que le concubinage, quoiqu'il soit fort en
usage dans quelques endroits, o il s'appelle _demi-mariage_, et en
d'autres termes, _mariage de la main gauche_. L'abb de Cordemoy,
en s'appuyant sur l'autorit de Cujas, ne s'est pas souvenu que ce
savant jurisconsulte avait tudi le droit romain plutt que le droit
barbare. Le concubinage, chez les Francs et les Gallo-Romains, qui
ne tardrent pas  imiter leurs matres, n'avait pas toujours ce
caractre de demi-mariage que lui assigna la jurisprudence romaine.
Il s'cartait d'autant plus de ce demi-mariage, qu'il se renouvelait
sans cesse et qu'il comprenait quelquefois un certain nombre de femmes
sous le mme rgime concubinaire. Dans quelques circonstances, il est
vrai, un roi, un magnat, un noble, qui pousait une femme de condition
infrieure, ne lui accordait pas le titre d'pouse, mais celui de
concubine, qui n'impliquait point avec lui la clbration du mariage
chrtien. Ordinairement la concubine tait une servante, une esclave,
qui entrait dans le lit de son matre et seigneur. Cette concubine
pouvait se prvaloir d'une sorte de lgitimit nuptiale, tant qu'elle
ne partageait pas ses attributions les plus dlicates avec une autre
femme. Les Francs, surtout leurs chefs, prenaient des concubines
qu'ils pousaient  la manire franque, par le sou et le denier, afin
de n'tre pas, en cas de divorce ou de rpudiation, arrts par les
entraves du mariage religieux. L'glise n'avait rien  voir dans les
unions qu'elle n'avait pas faites, et si elle s'en mlait parfois
 contre-coeur, quand un scandale clatant l'empchait de garder
la neutralit, elle ne se heurtait pas  de terribles questions de
sacrilge et de bigamie chrtienne: elle ne se prononait alors,
entre les parties, que sur le chef d'incontinence et de fornication.
Nous persistons  croire que, sous la premire et mme la seconde
race de nos rois, on appelait _pouse_ la femme marie suivant le
rite de l'glise, et _concubine_, la femme marie seulement selon
la loi salique: _Secundum legem salicam et antiquam consuetudinem_,
disent les _Formules de Marculphe_, au sujet du sou et du denier, qui
constituaient le mariage civil des Francs.

Les concubinages, tant de leur nature trangers  la sanction
ecclsiastique, ne dpendaient que du caprice des personnes qui les
contractaient  leur fantaisie, et qui les rompaient sans plus de
scrupule. Tel fut pendant plus de trois sicles l'tat de la famille
en France:  ct de la femme lgitime, seule reconnue par l'glise,
il y avait une ou plusieurs concubines,  qui le matre de la maison
accordait plus ou moins d'gards, en raison de leur naissance, de
leur conduite ou de l'affection qu'il avait pour elles. Quelquefois
ces concubines taient si nombreuses sous le mme toit, que l'homme
qui les nourrissait et les entretenait  ses dpens, se voyait forc
d'en congdier quelques-unes pour qu'elles ne mourussent pas toutes
de faim. Le mariage salique ne fut en usage que pour les filles
d'origine franque, qui pousaient concubinairement des hommes de leur
race. Ces concubines, en gnral, se rendaient compte de leur position
infrieure vis--vis de la femme lgitime marie catholiquement, et
celle-ci, satisfaite de son rang et de sa part d'pouse, les laissait
sous ses yeux remplir leur rle concubinaire. Les enfants issus de ces
concubinages n'taient pas admis aux mmes droits que les enfants ns
de l'pouse lgitime; mais ils avaient pourtant une demi-lgitimit, et
leur btardise ne leur imprimait aucune tache de honte, puisqu'ils s'en
faisaient honneur et s'intitulaient btards de la maison; ils restaient
toutefois dans un tat d'infriorit et de respectueuse soumission
vis--vis de leurs frres ns de l'pouse vritable, lesquels
reprsentaient seuls la branche hrditaire et se partageaient entre
eux les biens de leur pre. Les concubines semblaient n'avoir d'autre
destination que de suppler aux insuffisances et aux empchements de
l'pouse, lorsque celle-ci tait loigne du lit conjugal par son
indisposition mensuelle, par la maladie ou par la nourriture d'un
nouveau-n. Il y avait aussi bien des degrs entre les concubines:
les unes, de condition libre et de race franque, s'estimaient aussi
bien maries que si l'glise et sanctionn le contrat du sou et
du denier; les autres, de condition serve et de race trangre, ne
pouvaient jamais prendre des airs de femme lgitime. Une servante,
qui n'avait fait que passer dans la couche du matre, conservait
seulement une sorte d'autorit sur ses compagnes, qui lui accordaient
quelque dfrence: cette autorit augmentait  mesure que le temps lui
donnait plus de poids et que le matre (_dominus_) la confirmait par la
bienveillance dont il honorait une vieille matresse.

Toutes les femmes attaches  une maison, en qualit d'pouses, de
concubines et de servantes, vivaient ensemble dans l'intrieur du
logis, o nul homme ne pntrait sans la permission du matre. Le
local rserv aux femmes se nommait _gynce_, chez les Francs comme
chez les Gallo-Romains (en latin _gynceum_, en grec +gynaikeon+).
Le mot _gynceum_ s'tait corrompu de plusieurs manires, selon les
dialectes barbares qui l'avaient adopt, et nous le voyons crit
_genecium_, _genicium_, _genecum_ et _genizeum_, dans les auteurs de
la basse latinit. Ce local tait plus ou moins spacieux, en raison de
l'importance de la maison. Il se composait de plusieurs chambres ou de
plusieurs corps de btiment; il renfermait souvent diffrents ateliers
et un grand dortoir, qui rapprochait toutes les conditions et tous
les ges. La matresse de la maison, soit l'pouse, soit la principale
concubine, avait sous sa direction les travaux du gynce. Ces travaux
comprenaient plus particulirement ceux qui regardent l'industrie
de la fabrique des toffes et de la confection des vtements. En ce
temps-l, de mme que dans toute l'antiquit, les hommes auraient
rougi de mettre la main  ces ouvrages de femme (_muliebre opus_),
et, dans les arts domestiques, ils ne s'appliquaient qu' des oeuvres
de cogne et de marteau. Les anciens glossaires sont d'accord sur ce
point, que l'apprt des laines appartenait surtout au gynce du Nord;
le filage de la soie au gynce du Midi. Papias dit que le gynce
s'appelle _textrinum_ (atelier), parce que les femmes qui y sont
runies travaillent  la laine (_quod ibi conventus feminarum ad opus
lanificii exercendum conveniat_). Pollux dit que le gynce peut tre
appel _sayrie_, parce que c'est l que les femmes travaillent  la
soie. Ces gynces existaient, avec destination analogue, chez les
Romains de l'empire d'Orient; ils taient mme tablis sur une plus
vaste chelle  Constantinople, et l'on ne peut plus douter qu'ils
n'aient donn naissance aux srails, que le mahomtisme ne fit pas
aussi laborieux, en les consacrant exclusivement au mariage. Chez les
Romains d'Orient, il y avait des gynces pour les deux sexes, qui
y travaillaient sparment ou collectivement, selon le bon plaisir
du matre; mais, dans ces gynces considrables, on ne recevait que
des esclaves qui subissaient la contrainte la plus rigoureuse et qui
s'inclinaient sous le fouet et le bton. Aussi, les gynces des
empereurs, des magistrats et des officiers impriaux, taient-ils
des ateliers pnitentiaires o l'on envoyait, pendant un temps fix
par l'arrt de condamnation, les pauvres et les vagabonds qui avaient
commis un dlit et qui ne pouvaient payer l'amende. Il est dit dans
la Passion de saint Romain que le saint fut revtu d'une chemise de
laine et enferm dans un gynce, en signe de mpris (_ad injuriam_).
Lactance, dans son livre _De la mort des perscuteurs_, dit que les
mres de famille et les dames patriciennes qu'on souponnait de s'tre
converties  la foi des chrtiens taient jetes honteusement dans un
gynce (_in gynceum rapiebantur_).

A l'instar des empereurs de Byzance, les rois mrovingiens et
carlovingiens eurent des gynces dans leurs habitations rurales,
et ces gynces renfermaient toute une population de femmes, parmi
lesquelles ces souverains ne ddaignaient pas de choisir les plaisirs
capricieux de leur lit royal. Le capitulaire _de Villis_ numre les
diffrents ouvrages qui s'excutaient dans ces vastes ateliers o
travaillaient aussi des esclaves et des eunuques: Qu'en nos gynces,
dit Charlemagne, se trouve tout ce qu'il faut pour travailler,
c'est--dire le lin, la laine, la gaude, la cochenille, la garance,
les peignes, les laminoirs, les cardes, le savon, l'huile, les
vases et toutes les choses qui sont ncessaires dans ce lieu-l.
Un autre capitulaire, de l'anne 813, ajoute: Que nos femmes, qui
sont employes  notre service (_femin nostr qu ad opus nostrum
servientes sunt_), tirent de nos magasins la laine et le chanvre,
avec lesquels elles fabriqueront des capes et des chemises. On voit,
dans le livre des Miracles de saint Bertin (_Act. SS. Bened._, t. I,
p. 131), que les jeunes enfants taient mis en apprentissage dans les
gynces des grands, o ils apprenaient  filer,  tisser,  coudre,
 faire toutes sortes d'ouvrages de femme (_in genecio ipsius, nendi,
cusandi, texendi, omnique artificio muliebris operis edoctus_), Un
matre, quel qu'il ft, tait fort jaloux de ses gynciaires, et il
ne permettait  personne l'entre de son gynce, que protgeait,
comme un sanctuaire, la lgislation des barbares. Si quelqu'un, dit
la loi des Allemands, a couch avec une fille d'un gynce qui ne
lui appartient pas, et cela contre la volont de cette fille, qu'il
soit tax  6 sous d'or (_si cum puell de genecio priore concubuerit
aliquis contra voluntatem ejus_). Le texte de la loi diffre dans les
manuscrits, mais le sens ne varie pas beaucoup; seulement, Charlemagne,
dans une nouvelle rdaction de cette loi, jointe  ses capitulaires,
en punissant le viol accompli et non les tentatives de sduction
(_si quis alterius puellam de genicio violaverit_) a fait disparatre
l'incertitude qui s'attachait  l'espce de violence que la gynciaire
pouvait dire avoir t exerce _contre sa volont_.

Il est certain que les gynces n'taient pas tous du mme ordre,
ou du moins qu'ils avaient diffrentes catgories que rglait la
nature des travaux plus pnibles ou moins dsagrables les uns que
les autres. Ainsi, les plus rudes devaient tre attribus  des
esclaves subalternes ou  des ateliers de discipline. Ce n'est pas 
dire cependant, comme Ducange essaie de le prouver dans son Glossaire
(au mot _Gynceum_), que la plupart des gynces supplaient aux
lupanars, et n'taient que des foyers de Prostitution. Le texte, que
Ducange emprunte  la loi des Lombards, ne conclut pas  l'induction
qu'il veut en tirer: Nous avons statu que si une femme, sous un
dguisement quelconque, est saisie en flagrant dlit de dbauche
(_si femina, qu vestem habet mutatam, moecha deprehensa fuerit_),
elle ne soit pas mise au gynce, comme 'a t la coutume jusqu'ici,
attendu qu'aprs s'tre prostitue  un seul homme, elle ne perdrait
pas l'occasion de se prostituer  plusieurs. Ce texte prouverait, au
contraire, que la loi veillait  la puret des moeurs gynciaires.
Cependant les gynces, ceux des particuliers comme ceux des rois,
mritrent souvent leur mauvaise rputation et mme, au dixime sicle,
leur nom devint synonyme de lieu de dbauche. Le matre de maison
n'avait que faire d'un pacte concubinaire avec ses servantes et ses
ouvrires, qui se disputaient l'honneur de partager sa couche: Si
quelqu'un, dit Rginon (_De Eccles. discip._, l. II, c. 5), consent 
commettre un adultre dans sa propre maison avec ses servantes ou ses
gynciaires... Ce passage parat indiquer que les gynces, outre
les servantes, admettaient des femmes pensionnaires qui se louaient
 certaines conditions. L'entretien d'un gynce cotait donc fort
cher: le chapitre 75 d'un synode de Meaux, cit par Ducange, parle de
laques qui avaient des chapelles  eux, et qui s'autorisaient de cela
pour lever des dmes qui leur servaient  nourrir des chiens et des
gynciaires (_inde canes et gyneciarias suas pascant_). Les gynces
se restreignirent  des proportions moins ambitieuses,  mesure que
les manufactures s'tablirent et que le commerce, en distribuant
partout ses produits, rendit inutile la fabrication d'une foule de
tissus et d'objets dans le domicile des particuliers. Mais la vie des
femmes ne cessa pas d'tre commune, et, malgr l'mancipation que la
chevalerie leur avait apporte en certaines circonstances solennelles,
la vie prive resta mure; alors il n'y avait plus de concubines dans
ces sanctuaires de la famille, o la femme lgitime, entoure de ses
servantes et de ses enfants, leur donnait l'exemple du travail, de la
dcence et de la vertu.




CHAPITRE IV.

  SOMMAIRE. --Dbordements concubinaires des rois francs. --Clotaire
  Ier. --Ingonde et Aregonde. --Incontinence adultre de Caribert,
  roi de Paris. --Marcovive et Mroflde. --Caribert rpudie
  sa femme Ingoberge. --Theudechilde. --Les frres de Caribert.
  --Gontran, roi d'Orlans et de Bourgogne. --Chilpric, roi de
  Soissons. --Audowre. --Frdgonde. --Galeswinde. --Dagobert Ier.
  --Ppin et sa concubine Alpas. --Meurtre de saint Lambert par
  Dodon, frre d'Alpas. --Moeurs dissolues de Bertchram, vque de
  Bordeaux. --Brunehaut. --Charlemagne. --Ses concubines Maltegarde,
  Gersuinde, Rgina et Adallinde. --Ses filles. --Le cartulaire de
  l'abbaye de Lorsch. --Lgende des amours d'ginhard et d'Imma,
  fille de Charlemagne. --Capitulaire de Charlemagne concernant les
  complices de la Prostitution. --Origine des fonctions du prvt de
  l'htel du roi et de l'office du _roi des ribauds_. --Recherches
  minutieuses des individus suspects et des prostitues ordonnes par
  Charlemagne. --Chtiment inflig aux femmes de mauvaise vie et 
  leurs complices. --Les juifs, courtiers de Prostitution. --Le _pied
  de roi_. --Dissertation sur la stature de Charlemagne. --Lgende de
  _la femme morte et la pierre constelle_. --Le capitulaire de l'an
  805. --Les hommes _nus_. --Les _mangones_ et les _cociones_. --Les
  _maquignons_. --Lgende de saint Lenogsilus. --Les successeurs
  de Charlemagne. --Louis-le-Dbonnaire. --L'_preuve de la croix_.
  --L'preuve du _congrs_. --L'impratrice Judith. --Theutberge,
  femme de Lothaire, roi de Lorraine, accuse d'inceste. --Le
  champion ou _vicaire_ de Theutberge sort triomphant de l'_preuve
  de l'eau chaude_. --Theutberge, justifie, est traduite devant un
  consistoire prsid par Lothaire. --Elle s'accuse, puis rtracte
  ses aveux. --Le concile de Metz. --Lothaire est excommuni.
  --Sacrilge de Lothaire. --Sa mort.


Les rois de la premire race furent sans cesse en lutte avec l'glise,
 cause de leurs concubines, qu'ils prenaient et rpudiaient tour 
tour, sans consulter les vques, et ceux-ci, malgr leurs menaces
et leurs anathmes, ne parvenaient pas  faire respecter aux Francs
l'institution religieuse du mariage, car les nouveaux convertis
restaient paens dans leurs moeurs et supportaient avec peine le joug
vanglique. L'histoire de ces rois est remplie de leurs guerres,
de leurs crimes et de leurs excs; mais c'est surtout dans leurs
amours qu'ils ont  se plaindre de l'importune police du pouvoir
ecclsiastique, qui ne leur accorde ni paix ni trve, et qui ne tolre
pas chez eux l'exemple de la Prostitution. Pourtant, le scandale
demeure ordinairement enclos dans le sein du gynce, et la rumeur
publique rvle  peine ce qui s'y passe. Ds qu'un cho de ces
dsordres avait transpir aux oreilles du confesseur, celui-ci s'armait
de ses foudres excommunicatoires et tenait le pcheur loign de la
sainte table, jusqu' ce qu'il et purifi son lit et rompu avec le
dmon fminin. On ne comprendra bien les dbordements concubinaires des
rois francs, qu'en lisant, dans Grgoire de Tours, le rcit naf d'un
des mariages du roi Clotaire, fils de Clovis, lequel eut sept femmes
ou concubines avoues. Il avait dj pour pouse Ingonde, et l'aimait
uniquement, lorsqu'elle lui fit cette demande: Mon seigneur a fait
de moi ce qu'il a voulu; il m'a reue dans son lit; maintenant, pour
mettre le comble  ses faveurs, que mon seigneur roi daigne couter
ce que sa servante lui demande. Je vous prie de vouloir bien chercher
pour ma soeur, votre esclave, un homme capable et riche qui m'lve
au lieu de m'abaisser, et qui me donne les moyens de vous servir avec
plus d'attachement encore? A ces mots, Clotaire, dj trop enclin 
la volupt, s'enflamme d'amour pour Aregonde, se rend  la campagne o
elle rsidait, et se l'attache par le mariage. Quand elle fut  lui, il
retourna vers Ingonde, et lui dit: J'ai travaill  te procurer cette
suprme faveur que m'a demande ta douce personne, et en cherchant un
homme riche et sage qui mritt d'tre uni  ta soeur, je n'ai trouv
rien de mieux que moi-mme; sache donc que je l'ai prise pour pouse;
je ne crois pas que cela te dplaise?--Ce qui parat bien aux yeux de
mon matre, rpondit-elle, qu'il le fasse; seulement, que sa servante
vive toujours en grce avec le roi! Ce curieux tableau de moeurs nous
montre comment allaient les choses dans les gynces des rois.

Les fils de Clotaire Ier furent comme lui polygames, et plus que lui
adonns  leur incontinence adultre. L'an, Caribert, roi de Paris,
tait mari  Ingoberge, que sa naissance illustre levait au-dessus
de ses rivales: Elle avait  son service deux jeunes filles nes d'un
pauvre artisan; l'une, nomme Marcovive, portait l'habit religieux; la
seconde s'appelait Mroflde, et le roi en tait perdument amoureux.
Ingoberge, jalouse de l'intrt qu'elles inspiraient au roi, eut la
fcheuse ide de vouloir dprcier ces deux soeurs, en mettant sous
les yeux de Caribert la condition servile de leur pre, qui cardait
de la laine dans le prau du palais; mais Caribert, irrit contre sa
femme, qui s'tait propos de le faire rougir, la rpudia, et prit
successivement Mroflde et Marcovive; mais il ne s'en contenta pas;
bientt, il leur prfra une autre servante, nomme Theudechilde,
dont le pre tait berger. Celle-ci, quoique concubine de dernier
ordre, s'empara du trsor de Caribert, quand ce prince mourut, sans
laisser d'hritier, entre les bras de Theudechilde, de Marcovive et
de Mroflde, qui s'taient partag ses dernires caresses. Les frres
de Caribert avaient aussi au mme degr le vice de l'incontinence.
Gontran, roi d'Orlans et de Bourgogne, tout dvot qu'il tait,
changea de femmes autant de fois que Caribert, et eut des concubines
de basse extraction, sans que les vques, qui l'appelaient le _bon_
Gontran (_bonus_) le troublassent dans ses amours. Chilpric, roi de
Soissons, est celui auquel les chroniqueurs contemporains attribuent
le plus grand nombre de femmes, pouses d'aprs la loi des Francs,
par l'anneau, le sou et le denier. Une de ces femmes, nomme Audowre,
avait  son service Frdgonde, jeune fille d'origine franque, aussi
remarquable par sa beaut que par son astuce. Chilpric ne l'eut pas
plutt vue, qu'il en fut pris; mais Frdgonde avait trop d'ambition
pour tre satisfaite du rle de concubine subalterne. Audowre tant
accouche en l'absence du roi son mari, Frdgonde, de concert avec
un vque qu'elle avait mis dans ses intrts, abusa de la simplicit
de la reine au point de la dterminer  tenir elle-mme sur les
fonts baptismaux son propre enfant. Or la qualit de marraine tait
incompatible avec celle d'pouse, selon la doctrine de l'glise.
Lorsque Chilpric revint de la guerre, toutes les filles de son
domaine royal allrent  sa rencontre, portant des fleurs et chantant
ses louanges. Frdgonde se prsenta la premire: Avec qui mon
seigneur couchera-t-il cette nuit? lui dit-elle effrontment (_Cum qu
dominus meus rex dormiet hac nocte?_); car la reine, ma matresse,
est aujourd'hui sa commre, tant marraine de sa fille.--Eh bien!
rpondit Chilpric d'un ton jovial, si je ne puis coucher avec elle,
je coucherai avec toi. Audowre arrivait  lui, son enfant entre les
bras: Femme, lui dit le roi, tu as commis un crime par simplicit
d'esprit, tu es ma commre et ne peux plus tre mon pouse. Il la
rpudia sur-le-champ et lui fit prendre le voile dans un couvent.
Frdgonde n'occupa la place d'Audowre, que pendant quelques mois.
Chilpric demanda en mariage Galeswinde, fille du roi des Goths, et,
pour obtenir la main de cette princesse, il rpudia ses femmes et
congdia ses matresses, mme Frdgonde, qu'il n'avait pas cess
d'aimer. Mais il ne tarda pas  se rapprocher de cette belle concubine,
et  lui sacrifier la reine, qu'il fit trangler pendant qu'elle
dormait. Frdgonde, qu'il pousa ensuite, l'enveloppa dans un rseau
de volupts, qui le rduisit  la merci de sa criminelle compagne.

Telle est l'histoire de presque tous les rois mrovingiens, qui ne
reculaient ni devant des meurtres, ni devant des guerres sanglantes,
pour servir leurs amours et prendre ou garder une concubine. Ils
vivaient dans leurs domaines royaux, loin des yeux de leurs sujets, qui
entendaient  peine le bruit des orgies de ces rois fainants, livrs
 la dbauche, et retombant sans cesse de l'ivrognerie  la luxure.
La vie intrieure du palais n'tait qu'un bourbier de Prostitution
o s'enfonait de plus en plus la royaut franque. Dagobert Ier, qui
eut pourtant quelques qualits d'un roi, ne fut pas plus continent
que ses prdcesseurs, et son ministre saint loi ne parat pas
s'tre proccup des moeurs prives de ce prince, qui btissait des
glises, fondait des monastres, couvrait d'or les reliques et les
tombeaux des saints, mais qui, en mme temps, avait une foule de
concubines,  l'instar du roi Salomon (_luxuri supramodum deditus,
tres habebat instar Salomonis reginas maxime et plurimas concubinas_,
dit Frdgaire dans sa chronique). Les vques ne se lassaient
pourtant pas d'anathmatiser les dsordres des rois et des princes; ils
s'exposaient courageusement  la colre de ces libertins, trop souvent
incorrigibles; ils ne craignaient pas mme la mort ou le martyre,
quand il s'agissait de dfendre la saintet du mariage catholique
contre les audacieuses entreprises du concubinat paen: Prtextat,
vque de Rouen, fut ainsi massacr par un missaire de Frdgonde;
Didier, vque de Vienne, fut lapid par ordre de Brunehaut; saint
Lambert fut assassin par un nomm Dodon, qui ne lui pardonnait pas
d'avoir voulu dtacher le prince Ppin de sa concubine Alpas: Saint
Lambert, racontent les _Chroniques de saint Denis_ (en 708), reprist le
prince Ppin, pour ce qu'il maintenoit Alpas, une dame qui n'estoit
pas son espouse, par dessus Plectrude sa propre femme. Le frre
de cette Alpas, qui avoit nom Dodon, occist saint Lambert, pour ce
tant seulement qu'il eust repris Ppin de son pchi. Les vques
et les prtres, que la Prostitution ou plutt le scandale rencontrait
toujours sur son chemin comme des adversaires implacables, n'taient
pas tous  l'abri des reproches qu'ils adressaient  leur prochain et
qui retombaient sur eux-mmes. Grgoire de Tours nous reprsente, sous
les couleurs les plus odieuses (liv. VIII et IX), Bertchram, vque
de Bordeaux, qui corrompait des servantes, des femmes maries, et qui
dshonora mme la couche royale. Au moment o saint Colomban, abb
de Luxeuil, se rendait  la cour de Thodoric II, roi de Bourgogne,
pour le faire rougir de ses adultres, et pour l'inviter  chasser ses
concubines, le pape Grgoire Ier crivait  la reine Brunehaut, et lui
enjoignait de punir les prtres impudiques et pervers (_sacerdotes
impudici ac nequiter conversantes_). C'tait Brunehaut qui avait
perverti la jeunesse de son petit fils Thodoric II, en l'entourant
de concubines, et en lui donnant l'exemple de la dbauche la plus
infme. Les deux reines, Brunehaut et Frdgonde, rivalisrent l'une
et l'autre de vices et de crimes jusque dans un ge o les feux de la
concupiscence sont teints: elles semblaient se dfier  qui aurait
le plus d'amants,  qui leur tiendrait tte avec plus d'ardeur, 
qui sortirait le plus tard de la lice amoureuse. Ce fut Brunehaut qui
mourut la premire, attache  la queue d'un cheval fougueux, emporte
 travers champs, et mise en pices aprs avoir t promene nue sur
un chameau pendant trois jours, en butte aux outrages des soldats de
Clotaire II, fils de Frdgonde.

Nous ne suivrons pas tous les rois et les reines de la premire
et de la deuxime race dans la longue et monotone nomenclature de
leurs adultres et de leurs dportements; mais, pour montrer combien
l'habitude du concubinage avait relch le lien conjugal, nous
rappellerons que Charlemagne, ce sage et glorieux monarque, qui fut
le soutien et l'honneur de l'glise, eut quatre femmes lgitimes
et cinq ou six concubines, sans compter une multitude de matresses
passagres. Ses concubines, qu'ginhard ne nous fait pas connatre
toutes, n'taient pas, comme ses femmes, d'origine noble et princire;
ginhard nomme seulement Maltgarde, Gersuinde, Rgina et Adallinde,
qui lui donnrent plusieurs enfants qu'il fit lever avec soin sous
ses yeux: Ses filles taient fort belles, dit ginhard, et tendrement
chries de leur pre. On est donc fort tonn qu'il n'ait jamais voulu
en marier aucune, soit  quelqu'un des siens, soit  des trangers.
Jusqu' sa mort, il les garda toutes auprs de lui dans son palais,
disant qu'il ne pouvait se passer de leur socit. Aussi, quoiqu'il
ft heureux sous les autres rapports, prouva-t-il,  l'occasion
de ses filles, la malignit de la fortune. Mais il dissimula ses
chagrins, comme s'il ne se ft jamais lev contre elles aucun soupon
injurieux, et que le bruit ne s'en ft pas rpandu. Ce passage
singulier, dans lequel l'historien parat videmment embarrass, n'est
pas sans doute suffisant pour soutenir que Charlemagne entretenait
des relations incestueuses avec ses filles; mais il ouvre carrire
aux interprtations les moins favorables  la moralit de ce grand
empereur. La tradition voulait cependant qu'une des filles de Charles,
nomme Imma, et pous ginhard, qui n'aurait pas manqu de s'en
glorifier, s'il ft devenu le gendre de son redoutable matre. C'est
dans le cartulaire de l'abbaye de Lorsch, crit au douzime sicle,
que cette lgende est raconte comme un fait authentique. ginhard
aimait Imma, qui avait t fiance au roi des Grecs; Imma l'aimait
aussi avec une passion qui ne faisait que s'accrotre. Un soir, il va
frapper doucement  la porte de la chambre d'Imma; elle ouvre, elle le
reoit, elle oublie l'heure dans de longs entretiens; elle s'abandonne
aux baisers de son amant (_statim versa vice solus cum sol secretis
usus colloquiis, et datis amplexibus, cupito satisfecit amori_). Mais
le jour n'est pas loin; ginhard s'arrache des bras de sa matresse et
va partir, lorsqu'il s'aperoit que toutes les issues sont fermes: il
a neig pendant la nuit, et la trace des pieds d'un homme sur la neige
serait une preuve accusatrice de son sjour nocturne dans l'appartement
d'Imma. La jeune fille, que l'amour rendait audacieuse, imagina un
expdient; elle offrit  ginhard de le porter sur ses paules jusqu'
l'endroit du palais o il avait son logement. Elle se promettait de
revenir chez elle par le mme chemin en suivant l'empreinte de ses pas.
Charlemagne, qui n'avait pas dormi cette nuit-l, s'tait lev avant
le jour et regardait dans la cour du palais. Tout  coup il vit sa
fille s'avancer en chancelant sous le poids d'un fardeau qu'elle dposa
tout mue, pour reprendre en toute hte la route de son appartement.
Ce fardeau, c'tait ginhard; mais la neige ne conservait pas d'autre
empreinte que celle des pas d'Imma. Charlemagne, saisi  la fois
d'tonnement et de douleur, garda le silence sur ce qu'il avait vu.
Imma refusait d'pouser le roi des Grecs, et ginhard demandait 
l'empereur une mission lointaine en rcompense de ses anciens services.
Charlemagne ne se contint plus et le traduisit devant le tribunal
des comtes et des barons; mais il avait rsolu de lui pardonner: Je
n'infligerai pas  mon serviteur, dit-il, une peine qui serait bien
plus propre  augmenter qu' pallier le dshonneur de ma fille! Je
crois plus digne de nous, et plus convenable  la gloire de notre
empire, de leur pardonner en faveur de leur jeunesse et de les unir
en lgitime mariage, en couvrant ainsi sous un voile d'honntet
la honte de leur faute. ginhard est introduit; il s'approche, en
tremblant, sous les regards de l'empereur: Il est temps de reconnatre
vos services passs, lui dit Charlemagne, et de rcompenser votre
dvouement  ma personne par le don le plus magnifique qui soit  votre
convenance. Je vous accorde ma fille, votre porteuse (_vestram scilicet
portatricem_), qui, ceignant sa robe autour des reins, a mis tant de
complaisance  vous servir de monture (_qu quandoque alte succincta
vestr subvectioni satis se morigeram exhibuit_).

Cette gracieuse lgende, qui s'appuie sur une tradition presque
contemporaine du fait qu'elle perptue, nous parat avoir certaine
analogie avec le capitulaire dans lequel Charlemagne, en bannissant de
ses domaines les femmes de mauvaise vie, inflige  l'imprudent ou au
libertin qui donnerait asile  une d'elles, la honte de la porter sur
son dos jusqu' la place du march o elle devait tre fustige. Le
rcit recueilli dans le cartulaire de Lorsch nous permet de supposer
que Charlemagne faisait allusion  la peine encourue par l'homme qui
ouvrait sa maison  une prostitue, lorsqu'il ordonnait  ginhard
d'pouser sa _porteuse_. L'aventure d'Imma et d'ginhard, selon
la tradition, aurait eu lieu au palais d'Aix-la-Chapelle, et c'est
justement dans cette rsidence qu'a t dcrt en 800 le capitulaire
qui assigne aux complices de la Prostitution un chtiment dans lequel
on trouve une rminiscence de la conduite d'Imma portant ginhard.
Ne pourrait-on pas supposer que Charlemagne n'a fait son capitulaire
qu'aprs avoir t tmoin du bizarre spectacle qui l'attendait par
une nuit de neige o il vit un jeune homme port par une jeune femme?
Peut-tre ne reconnut-il pas les acteurs de cet pisode amoureux;
peut-tre ne s'expliqua-t-il pas d'abord les desseins des deux
personnages mystrieux qui s'acheminaient lentement  travers la
neige. La conjecture est permise en vue d'un rapprochement historique
qui nous est suggr par le capitulaire adress aux officiers chargs
de la garde du palais, capitulaire o nous trouvons aussi l'origine
des fonctions du prvt de l'htel du roi et celle de l'office du
_roi des ribauds_. Charlemagne ordonne  chaque officier du palais
(_ministerialis palatinus_) de faire un svre recensement de ses
agents et de ses collgues, pour savoir si quelque homme inconnu
ou quelque femme dissolue (_meretricem_) ne se cache pas parmi les
commensaux de la maison. Dans le cas o l'on viendrait  dcouvrir
une femme ou un homme de cette espce, il faudrait l'empcher de
s'enfuir et tenir sous bonne garde cette personne suspecte, jusqu'
ce que l'empereur ft averti. Quant  celui dans la compagnie duquel
on trouverait un tel homme ou une telle femme, s'il ne voulait pas
faire amende honorable, il serait chass du palais imprial. L'empereur
adresse les mmes injonctions aux officiers de sa bien-aime femme et
de ses enfants. Ce capitulaire, dans lequel il est question d'un homme
inconnu et d'une prostitue qui logent dans le palais et qui n'ont
pas le droit d'y tre, ce capitulaire doit avoir t provoqu par une
circonstance spciale qui concide assez bien avec l'histoire d'Imma et
d'ginhard. Cet homme inconnu, c'est lui; cette prostitue, c'est elle.

La suite du capitulaire a un caractre plus gnral, quoiqu'il se
rapporte aussi  cette minutieuse enqute pour constater l'tat des
personnes qui habitent le domaine royal et la ville d'Aix-la-Chapelle.
Il est enjoint  Radbert, collecteur des deniers royaux (_actor_)
de faire une minutieuse perquisition dans les maisons des serfs de
l'empereur, tant  Aix que dans les fermes qui dpendent de cette
rsidence. Pierre et Gunzo sont chargs de faire une visite semblable
dans les _escraignes_ (_scruas_) et les cabanes des serfs; Ernaldus
visitera galement les boutiques des marchands, soit chrtiens, soit
juifs, en choisissant le temps o ces derniers ne seront pas chez eux.
Il est certain que cette recherche minutieuse dans le palais d'Aix et
dans ses dpendances avait pour objet de dcouvrir un ou plusieurs
individus suspects. En consquence, Charlemagne dfend  tous ceux
qui ont une charge dans le palais de recueillir ou de cacher aucun
homme qui aurait commis un vol, un homicide, un adultre ou quelque
autre crime, ou qui serait venu pour le commettre. Quiconque oserait
enfreindre  cet gard l'ordre de l'empereur devait, s'il tait homme
libre, porter sur son dos le malfaiteur jusqu' la place du march,
o ce patient serait mis au pilori. Mais, dans le cas o un serf
aurait dsobi aux prescriptions impriales, ce serf, ainsi que le
noble, porterait le malfaiteur jusqu'au pilori, et de l il serait
amen sur la place du march pour y tre fustig comme il le mrite.
Pareillement, en ce qui concerne les dbauchs et les prostitues
(_de gadalibus et meretricibus_), ajoute le capitulaire, nous voulons
qu'elles soient portes, par ceux qui leur auraient donn gte, jusqu'
la place du march, o elles doivent tre fustiges. Si le coupable
refuse de porter la femme de mauvaise vie qu'on aura trouve chez lui,
nous ordonnons qu'il soit battu de verges avec elle et sur le mme
lieu. Ce capitulaire, qui tablit la police intrieure du palais,
constate la rpugnance que Charlemagne avait pour les femmes de moeurs
dpraves, puisqu'il les loigne non-seulement de sa rsidence et de
ses domaines, mais encore du toit de ses plus humbles serfs et mme du
domicile des juifs, dsigns ici comme des courtiers de Prostitution.

Charlemagne, ainsi que nous l'avons dj dit, n'tait pas toujours
d'une svrit exemplaire pour son propre compte, et il avait de grands
besoins sensuels  satisfaire. On sait que cet empereur, que les romans
et les _chansons de geste_ nous reprsentent comme un gant _ la
barbe grifaigne_ (menaante), dpassait de la tte la taille de ses
preux, et n'avait pas moins de sept pieds de hauteur; sa force tait
 l'avenant; et nous pouvons juger, d'aprs le _pied de roi_, quelle
tait la longueur de son pied, qui avait fix une mesure que le systme
mtrique a dtrne depuis peu; mais il nous est impossible,  propos
de cette mesure (_pedale, mensura pedis_), d'aborder une controverse
dlicate ayant pour but de rechercher la vritable origine du pied
de roi. Bornons-nous  dire que, dans le moyen ge, on cherchait des
rapports de proportion entre diverses parties du corps, et que le pied,
ds la plus haute antiquit, tmoignait de la virilit d'un homme,
tandis que, chez une femme, il avait une signification plus indiscrte
encore: c'est dans ce sens qu'Horace a parl d'un vilain pied fminin
dans sa premire satire: _Depygis, nasuta, brevi latere ac pede longo
est_. Nous renverrons les curieux  ce qui a t dit de la stature de
Charlemagne et de ses accessoires dans le +Philoponma+ de Marquard
Freher, rimprim par Duchesne, dom Bouquet et Pertz. Cette monstrueuse
stature justifie ce que la tradition raconte de ses amours. Une lgende
fort originale, recueillie par Ptrarque  Aix-la-Chapelle, o tout est
plein des souvenirs du grand empereur, nous fait voir que ce monarque,
qui fut d'ailleurs canonis, eut sa tentation comme saint Antoine et
tomba plus d'une fois dans le pch par la malice du dmon. Charles,
devenu perdument amoureux d'une certaine femme que Ptrarque ne
dsigne pas autrement, oublia tout  coup auprs d'elle les intrts
de ses peuples et la gloire de son rgne. Il n'avait plus d'autre souci
que de vivre pour sa matresse. Elle mourut subitement. Il se livra ds
lors  un dsespoir que rien ne pouvait calmer et qui le tenait attach
jour et nuit aux dpouilles mortelles qu'il ne voulait pas rendre
 la terre. Il ne cessait d'embrasser ce cadavre dont la corruption
s'tait dj empare. L'archevque de Cologne, vnrable prlat  qui
l'empereur accordait d'ordinaire une confiance aveugle, ne russit pas
 le consoler et  lui ter sa morte adore: il se mit en prires, et
Dieu lui rvla ce qui faisait l'amour obstin de Charles. On avait mis
dans la bouche de cette femme une pierre constelle enchsse dans un
anneau, et ce talisman liait invinciblement l'empereur au corps mort
ou vivant qui possdait l'anneau. A peine le talisman fut-il hors de
la bouche du cadavre, que Charlemagne sentit son amour s'vanouir,
et demanda pourquoi on avait laiss si longtemps sous ses yeux cette
pourriture. Mais tout  coup Charles s'prit d'une tendresse toute
diffrente, il est vrai, pour le prlat porteur du talisman: il ne
pouvait plus le quitter et il l'empchait de bouger d'auprs de lui.
L'archevque, pour se dlivrer de la servitude de ce talisman, le
jeta dans un lac voisin d'Aix-la-Chapelle. L'anneau, englouti au
fond du lac, ne perdit rien de sa puissance et continua d'inspirer
 Charlemagne la mme passion, qui ne faisait que changer d'objet.
Charles tait alors amoureux du lac; il ne voulait plus s'en loigner;
il y fixa sa rsidence, il y tablit le sige de son empire et il
ordonna, par testament, que sa spulture y ft place, pour que, du
fond de son tombeau, il entendt le lac murmurer d'amour aux chos de
son nom immortel.

Charlemagne tait en trop bonne intelligence avec l'glise, pour
avoir rien  craindre de ses admonitions; il vitait, d'ailleurs,
avec beaucoup de prudence, les occasions de scandale, et tout ce qui
avait rapport  ses concubines et  ses matresses restait cel au
fond des gynces de ses palais. Il ne tolrait pas chez ses sujets
le relchement des moeurs, que l'autorit piscopale lui dnonait
en s'avouant impuissante  les corriger. Ce fut pour fortifier cette
autorit qu'il fit, en 805, un capitulaire qui dfendait aux personnes
de l'un et de l'autre sexe, sous peine de sacrilge, de commettre des
adultres, des fornications, des sodomies, des incestes ou d'autres
pchs contre le mariage. L'empereur motivait ces dfenses sur cette
observation que les pays dont la population s'adonnait aux volupts
illicites, aux adultres, aux turpitudes de Sodome et au commerce des
prostitues (_mult regiones, qu jam dicta inlicita et adulteria vel
sodomicam luxuriam vel commixtionem meretricum sectat_), n'avaient
ni constance dans la foi, ni courage dans la guerre. En consquence,
quiconque serait convaincu de ces excs perdrait son rang et ses droits
pour aller en prison attendre le jour de la pnitence publique. Nous
sommes surpris de ne trouver dans les capitulaires de Charlemagne
aucune mesure de prcaution ou de rigueur contre le lnocinium, qu'on
appelait _lenonia_, et qui avait survcu aux perscutions des codes
thodosien et justinien. Il y a pourtant un capitulaire, de date
incertaine, qui semble concerner la _lnonie_, quoique ce honteux
mtier n'y soit pas clairement signal  la svrit des magistrats.
Dans ce capitulaire (Baluz., t. I, p. 515), o les prtres, les
diacres et les autres clercs sont somms de ne recevoir aucune
femme trangre (_extraneam_) dans leur domicile; o les moines et
les clercs sont invits  ne pas entrer dans les htelleries pour
y manger ou y boire; on remarque l'article suivant: _Ut mangones et
cociones et nudi homines qui cum ferro vadunt, non sinantur vagari et
deceptiones hominibus agere_. Nous ne savons pas trop ce que peuvent
tre ces hommes _nus_ qui portent une pe, et nous ne serions pas
loign de croire  l'altration du texte, pour le mot _nudi_, qui
n'a pas de sens, et qui pourrait tre remplac par celui de _nundi_,
que nous traduisons avec doute en _forains_. Cet article signifierait
ainsi: Que les maquignons, les courtiers et les marchands forains,
qui marchent avec des armes, ne puissent plus aller  et l et
faire des dupes. Il serait ais de dmontrer, dans une dissertation
philologique, que la basse latinit employait le mot _mangones_ dans
le sens de _maquignons_, de _fourbes_, de _proxntes_, plutt que
dans celui de _laquais_ et de _voleurs_: _mango_ avait succd au
_leno_. Quant au _cociones_, qu'on devrait traduire littralement par
_coyons_, c'taient des courtiers de la plus vile espce. Un crivain
du dixime sicle (Nic. Specialis, _De reb. sicul._), cit par Ducange,
dit que les larrons ne furent dsigns par le terme gnrique de
_mangones_, que vers cette poque. Ducange dit aussi que les _cociones_
sont synonymes de maquignons, de regrattiers, de revendeurs, qui
parcouraient les foires et ne s'occupaient que de honteux trafics.

Les lnons existaient certainement, si bien qu'ils se cachassent sous
des noms et des tats emprunts: on peut prouver, par exemple, que
dans tout le moyen ge les maquignons ne se bornaient pas  vendre
et acheter des chevaux, des mulets et des nes; ils trafiquaient plus
lucrativement de Prostitution. Mais il est assez remarquable que les
expressions de _lenocinium_ et _lenonia_, _leno_ et _lenarius_, _lena_
et _lenaria_ sont trs-rarement usites dans les crivains catholiques
de la France mrovingienne et carlovingienne. De l'absence du mot,
nous ne croyons pourtant pas devoir induire l'absence du fait. Ainsi,
en appliquant la critique historique  une lgende du septime sicle,
nous y avons dcouvert un lnon mis au nombre des saints sous le nom
de Lenogsilus. Il nous parat incontestable que ce nom a t form de
_leno_ et de _Gesilus_, qui aurait t le nom du personnage, tandis que
_leno_ ne serait que sa qualit. Ce Lenogsilus, qui vivait du temps
de Clotaire II (619), attira (_traduxit_) dans sa cellule une vierge
nomme Agneflde, et lui fit prendre le voile: ils demeuraient ensemble
et militaient vaillamment dans les voies du Seigneur (_strenue Domino
militant_). Le diable fut jaloux du bonheur des deux ouailles, et il
souffla aux oreilles du roi qu'un certain Lenogsilus, ayant sduit
une vierge par magie, vivait avec elle dans l'impit et le libertinage
(_modo legitima conjugia violantes, inter se invicem nefandis studiis
commiscentur_). Clotaire fit venir les deux prtendus complices, mais
il fut tout  fait difi par un miracle qui manifesta l'innocence
de Lenogsilus. Ce saint homme, en arrivant au palais du roi, qui
tait absent, se plaignit du froid; il envoya demander du feu  des
fourniers qui chauffaient le four au pain; mais Agneflde n'avait pas
de quoi emporter ce feu: Prends ton manteau! lui dit en riant un
des boulangers. Agneflde prsenta le pan de sa robe, et y reut des
charbons allums, sans que sa robe ft brle ni roussie. Ceux qui
avaient t tmoins du miracle le rapportrent au roi, qui combla de
prsents Lenogsilus et Agneflde, et les renvoya tous deux  leur
cellule. C'est ainsi que le lnon Gsilus devint saint Lenogsilus
dans la lgende conserve par les Bollandistes; quant  sa compagne
Agneflde, elle n'eut pas comme lui l'honneur d'tre canonise.

Les successeurs de Charlemagne firent probablement contre la
Prostitution plusieurs capitulaires que nous ne possdons pas; car J.
Dutillet, qui avait  sa disposition le _Trsor des chartes_ et qui
n'a rdig son _Recueil des rois de France_ que d'aprs les pices
originales, dit que le premier soin de Louis-le-Dbonnaire, aprs la
mort de son auguste pre, fut de nettoyer et rformer ladicte cour
de cette ordure, cognoissant qu'elle infecte communment l'empire
ou royaume. Un capitulaire que nous avons encore (Baluz., t. II,
col. 1198 et 1563) ajoute une coutume bizarre  la pnalit que
comportait le libertinage. Toute femme convaincue d'avoir men une
vie scandaleuse, tait condamne  parcourir les campagnes, quarante
jours durant, nue de la tte  la ceinture, avec un criteau sur le
front nonant les motifs de la condamnation. Tout le monde avait le
droit d'accuser une femme, de Prostitution, d'adultre ou de toute
autre forfaiture. Le juge recevait l'accusation et y donnait suite;
mais le rle d'accusateur entranait certains inconvnients qui en
dgotaient les plus enclins  ce genre de vengeance. L'accusateur
avait  prouver ce qu'il avanait, par une preuve judiciaire, par la
croix, ou par l'eau bouillante, ou par le fer chaud, ou par le combat.
La femme accuse se faisait reprsenter aux preuves, par un champion
qu'elle payait conditionnellement. Ce champion, si assur qu'il ft
du bon droit de sa cliente, ne subissait pas sans inquitude les
preuves, desquelles ressortait la justification ou la condamnation
d'une des parties. Parmi ces preuves, celle de la croix tait la moins
dangereuse et dpendait moins du hasard que de la force corporelle
du patient. Celui des deux adversaires qui, adoss au bois d'une
croix, s'y tenait le plus longtemps dans l'attitude de Jsus crucifi,
gagnait sa cause; l'autre payait une amende et subissait la peine du
crime qui faisait le chef de l'accusation. Souvent la femme accuse,
ne trouvant pas de champion qui voult s'exposer aux preuves en
son lieu et place, tait oblige de les subir elle-mme, et l'on ne
tenait compte ni de son sexe ni de sa faiblesse. C'tait surtout dans
l'preuve de la croix, qu'une femme, si faible qu'elle ft, avait
souvent l'avantage. Ainsi, cette preuve s'employait de prfrence,
lorsqu'un mari, accus d'impuissance par son pouse, devait prouver
qu'il lui avait rendu le devoir conjugal. L'preuve du _congrs_
n'existait pas encore,  l'poque o le concile de Verberie (757)
formulait ce canon, dans lequel la sparation de l'poux impuissant
est prononce: _Si qua mulier proclamaverit quod vir suus nunquam cum
e coisset; exeant inde ad crucem, et si verum fuit, separentur_.
L'impratrice Judith elle-mme, se voyant accuse d'adultre avec
Bernard, comte de Barcelone, offrit de se justifier par le feu ou par
le combat; mais ses ennemis, qui n'taient autres que les fils de son
mari, Louis-le-Dbonnaire, reculrent devant un mode de justification
possible et forcrent leur pre et leur belle-mre  se retirer chacun
dans un couvent. Souvent, une femme qu'on accusait de dbauche aimait
mieux, quoique innocente, se soumettre  la pnalit du fait qu'on lui
avait imput, plutt que de s'exposer aux terribles preuves du duel
judiciaire.

Un des exemples les plus remarquables de ces preuves en matire de
Prostitution eut lieu vers ce temps-l (858),  l'occasion du divorce
de Lothaire, roi de Lorraine. Ce prince, second fils de l'empereur
Lothaire, avait aim une jeune fille, nomme Waldrade, leve dans le
gynce imprial d'Aix-la-Chapelle, avant qu'il et pous Theutberge,
fille du comte Boson; mais il ne pouvait s'accoutumer  vivre spar
de son ancienne matresse: il retourna donc auprs d'elle dans un de
ses domaines d'Alsace, et, quand Waldrade lui eut donn un fils, il
voulut rompre son mariage lgitime. Des tmoins se prsentrent, qui
accusaient Theutberge d'avoir entretenu des relations incestueuses
avec son frre Hucbert, d'tre devenue grosse et d'avoir fait prir
son fruit. Ces tmoins, suscits videmment par Lothaire et Waldrade,
se dclaraient si bien instruits des particularits secrtes de
cet inceste, qu'ils attribuaient  Hucbert les plus abominables
impurets, et qu'ils n'expliquaient pas comment Theutberge, qui s'y
tait abandonne, en avait pu concevoir un germe criminel. Voici
les dtails tranges dans lesquels le vnrable Hincmar ne craint
pas d'entrer (_Opera_, t. I, p. 568): _Frater suus cum e masculino
concubitu inter femora, sicut solent masculi in masculos turpitudinem
operari, scelus fuerit operatum, et inde ipsa conceperit. Quapropter,
ut celaretur flagitium, potum hausit et partum abortivit._ Les Annales
de Saint-Bertin confirment le mme fait, sans laisser entendre qu'un
accouplement contre nature avait port fruit: _Fratrem suum Hucbertum
sodomitico scelere sibi commixtum_. La reine Theutberge choisit un
champion, ou _vicaire_, qui se soumit pour elle au jugement de l'eau
chaude. Le vicaire entendit la messe, communia, changea ses habits
contre une tunique de diacre, but une gorge d'eau bnite, et attendit
que l'eau ft bouillante dans la chaudire: une pierre y ayant t
dpose, il plongea son bras nu dans l'eau chaude et en retira la
pierre; son bras fut immdiatement envelopp d'un sac sur lequel le
juge apposa son cachet; au bout de trois jours, on ouvrit le sac, et,
comme le bras fut trouv intact, Theutberge, justifie, rentra dans le
lit royal.

Mais Lothaire, mais Waldrade, voulaient faire proclamer le divorce.
On essaya de revenir sur la validit de l'preuve, et on en rclama
une nouvelle plus dcisive. Enfin, pour couper court  ces lenteurs,
Lothaire, au mois de janvier 860, convoqua soixante hommes dvous,
en un consistoire solennel, qu'il prsida lui-mme dans son palais
d'Aix-la-Chapelle. Theutberge comparut devant cette assemble, et
confessa que son frre Hucbert avait, en effet, abus d'elle en usant
de violence (_non tamen sua sponte, sed violenter sibi inlatum_,
disent les Actes du concile d'Aix, _Conc._ de Labbe, t. VIII, col.
696). Dans un second consistoire assembl le mois suivant, Theutberge
y comparut encore et renouvela ses aveux: J'avoue donc, dit-elle,
que mon frre le clerc Hucbert m'a corrompue ds ma plus tendre
enfance, et a commis sur ma personne des actes impudiques contre nature
(_profiteor quia germanus meus Hucbertus clericus me adolescentulam
corrupit et in meo corpore, contra naturalem usum, fornicationem
exercuit et perpetravit_). Theutberge fut condamne  quitter son mari
et  faire pnitence dans un monastre; mais elle rtracta bientt ses
aveux, et elle s'adressa au pape Nicolas Ier pour protester contre la
condamnation qui l'avait frappe injustement. Le pape chargea deux
vques d'empcher le roi Lothaire de pourrir dans le fumier de la
luxure (_in luxuri stercore putrefieri_, dit la lettre de Nicolas
Ier), et de diriger les oprations d'un concile qui se runissait 
Metz pour juger cette affaire en dernier ressort. Le concile confirma
la sentence des premiers juges. Alors le pape fulmina un anathme
contre le roi Lothaire: Si toutefois, disait-il, on peut nommer _roi_
celui qui, loin de dompter ses apptits par un rgime salutaire, cde
aux mouvements illicites d'une lubricit qui l'nerve. Il cassa la
dcision du concile de Metz en dclarant que c'est moins un concile
qu'un lieu de Prostitution, puisqu'on y a favoris l'adultre (_tanquam
adulteris faventem prostibulum appellari decernimus_). Lothaire n'eut
aucun gard  l'anathme du saint-pre et garda Waldrade; mais le pape
fit appel  tous les souverains et  tous les vques, pour combattre
le roi Lothaire avec les armes temporelles et spirituelles. Le
laque qui a en mme temps une pouse et une concubine est excommuni,
crivaient Nicolas et ses partisans dans des circulaires qui remuaient
la chrtient. On ne peut congdier sa femme lgitime pour en prendre
une autre ou pour la remplacer par une concubine. Il n'est permis
de rpudier sa femme sous aucun prtexte, except pour cause de
fornication. A ces formules du droit canonique, Lothaire faisait
rpondre que sa femme s'tait prostitue avant le mariage. Adon,
archevque de Vienne, rpliquait alors: Un mari n'est pas recevable 
demander le divorce, lorsqu'aprs avoir pous une femme dj dflore,
il a vcu longtemps avec elle sans la moindre rclamation.

Lothaire persistait dans son concubinage avec Waldrade; mais il se
vit menac par les armes de ses voisins, et cet Hucbert,  qui l'on
avait prt de si vilaines habitudes, tait sorti de son abbaye
de Saint-Maurice et Saint-Martin pour venir demander raison  son
beau-frre des atroces calomnies qu'on avait provoques contre sa
soeur et lui. Hucbert fut tu au moment o la victoire se fixait de
son ct, et un envoy du pape vint sommer Lothaire de se rconcilier
avec sa lgitime pouse et de chasser sa concubine. Lothaire cda;
mais il n'eut pas plutt repris Theutberge, qu'elle s'enfuit une
seconde fois auprs de Charles-le-Chauve pour mettre sa vie en sret.
Nicolas Ier excommunia solennellement Lothaire, qui tenta un dernier
effort de rsistance en accusant sa femme d'adultre et en offrant de
prouver son accusation par le duel. Ce moyen extrme ne lui russit
pas, et il relgua sa chre Waldrade  l'abbaye de Remiremont. Nicolas
l'avait appel  Rome pour y tre relev de son excommunication;
Lothaire apprit en route que Nicolas tait mort et qu'Adrien II lui
avait succd. Ce nouveau pape ne fut pas moins inflexible que son
prdcesseur: il attendait le roi Lothaire au couvent du mont Cassin,
et il lui fit jurer, avant de l'admettre  la sainte table, qu'il
n'avait eu avec Waldrade excommunie ni cohabitation, ni commerce
charnel, ni aucune espce d'entretien. Lothaire, quoiqu'il et trois
enfants de sa concubine, jura, l'impudeur sur le front, tout ce que le
pape voulut. Celui-ci, en prsentant le pain et le vin au roi parjure,
lui dit encore: Si tu te reconnais innocent du crime d'adultre, si tu
as la ferme rsolution de ne plus cohabiter avec ta concubine Waldrade,
approche avec confiance, et reois le gage de salut ternel pour servir
 la rmission de tes pchs; mais, si tu te proposes de te vautrer
encore dans le bourbier de la Prostitution (_ut ad mech volutabrum
redeas_, disent les Annales de Metz), garde-toi de prendre part au
sacrement, de peur que ce remde de l'me ne soit ta condamnation.
Lothaire acheva son sacrilge et se hta de repartir pour aller
retrouver Waldrade; mais il ne la revit pas, et fut arrt en route
par une mort subite qui l'empcha de retomber dans les dsordres de sa
vie passe (6 aot 869). Le concubinage, autoris par la loi salique
et les autres codes des barbares, avait rsist pendant plus de trois
sicles  la discipline de l'glise catholique, et l'galit de la
femme vis--vis de l'homme, proclame par l'vangile, se trouvait enfin
tablie dans l'institution du mariage chrtien.




CHAPITRE V.

  SOMMAIRE. --Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur
  l'tat moral des couvents dans les temps mrovingiens. --Rgle
  de saint Colomban. --Les _vchesses_. --Principale cause des
  excs de la vie monastique. --Influence des moeurs clricales
  sur celles des laques. --Le clerg sculier. --Les _enfants de
  Goliath_. --Testament de Turpio, vque de Limoges. --Les moines
  de Moyen-Moutier et de Senones. --L'eunuque Nictas. --Mission
  dlicate de l'abb Humbert, abb de Moyen-Moutier. --L'_me_
  de Gobuin, vque de Chlons. --Efforts du pape Grgoire VII
  pour ramener l'glise de France au respect des moeurs. --Sa
  lettre aux vques. --Les turpitudes de la vie clricale sont le
  thme favori de tous les artistes et des littrateurs de cette
  poque. --Dpravation gnrale. --L'an 1000. --Unanimit des
  crivains d'alors sur la dpravation profonde de l'tat social.
  --La sodomie fut le vice le plus rpandu dans toutes les classes
  de la population. --L'anachorte allemand. --Le petit-fils de
  Robert-le-Diable. --Les Normands. --Influence de leurs moeurs
  sur les peuples qu'ils conquraient. --Comment Emma, femme de
  Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de
  sa rivale, la vicomtesse de Thouars. --De quelle manire Ebles,
  hritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et
  tuteur Bernard. --Les Pnitentiels. --Faits concernant les actes
  du mariage. --Faits relatifs  l'inceste, -- l'infanticide et aux
  avortements, --aux pchs contre nature, --au crime de bestialit.
  --Procs criminel intent  Simon, par Mathilde sa concubine.
  --_Fornicatio inter femora._ --Reproches du pote Abbon  la
  France, sur ses vices. --Reproches de Pierre, abb de Celles, 
  Paris, sur sa corruption.


Il faut descendre jusqu'au rgne de Louis VIII pour trouver une
ordonnance de roi relative  la Prostitution; mais on ne doit pas
conclure de l'absence de rglements spciaux sur la matire pendant
prs de trois sicles, que l'tat des moeurs rendt inutiles ces
rglements, et que la Prostitution publique et disparu en France
sous l'influence moralisatrice de l'glise. A dfaut de ces monuments
d'ancienne jurisprudence, qui ont peut-tre exist, mais qui ne se
trouvent plus dans les collections de diplmes royaux, nous pouvons
constater, par le tmoignage des contemporains, que jamais les moeurs
ne furent plus corrompues, et n'eurent un plus grand besoin de rforme,
de rpression et d'amendement. Pendant cette priode de guerres,
d'invasions et de bouleversement social, les oeuvres de lgislation
sont fort rares, et se distinguent par un caractre transitoire qui
les empche de survivre  la circonstance o elles prennent naissance:
il n'y a pas de code gnral qui tmoigne de la volont de faire
une fondation stable, comme les Capitulaires de Charlemagne et les
tablissements de saint Louis. Les rois se succdent trop rapidement
l'un  l'autre, et se sentent trop mal assis sur leur trne pour
songer  organiser,  moraliser,  amliorer,  administrer, dans leurs
tats; ils n'ont ni le temps, ni le souci de modifier les institutions
de leurs prdcesseurs; on peut donc dire, avec toute apparence de
certitude, que, depuis Charlemagne jusqu' saint Louis, la police de
la Prostitution resta tout  fait stationnaire, et ne subit aucune
mtamorphose, tandis que la Prostitution elle-mme, encourage par
l'indiffrence des magistrats, ne cessa de s'tendre et de s'enraciner
dans le peuple. Nous ne chercherons pas  dcouvrir quelques traces
de prcautions lgales, de mesures coercitives et de prohibitions
rgulires dans l'intrt des moeurs publiques, mais nous n'aurons pas
de peine  prouver que ces moeurs taient dtestables,  cette poque
de barbarie, d'ignorance, d'abrutissement et de dsordre universel.

La corruption la plus honteuse avait pntr dans la plupart des
couvents ds les temps mrovingiens. En 742, saint Boniface, vque
de Mayence, crivait au pape Zacharie (_Act. SS. ord. L. Bened._, t.
II, p. 54): Les vchs sont presque toujours donns  des laques
avides de richesses ou  des clercs dbauchs et prvaricateurs, qui
en jouissent selon le monde. J'ai trouv, parmi ceux qui s'intitulent
diacres, des hommes habitus ds l'enfance  la dbauche,  l'adultre,
aux vices les plus infmes: ils ont la nuit dans leur lit quatre ou
cinq concubines, et mme davantage (_inveni inter illos diaconos quos
nominant, qui a pueritia sua semper in stupris, semper in adulteriis
et in omnibus semper spurcitiis viam ducentes, sub tali testimonio
venerunt ad diaconatum_; et _modo in diaconatu, concubinas quatuor,
vel quinque, vel plures noctu in lecto habentes_). Les rformateurs
des ordres religieux ne firent qu'arrter le mal sans le dtruire
dans son principe. Saint Colomban, qui promulguait sa rgle vers
ce temps-l, y avait introduit cette clause svre: Celui qui aura
convers familirement avec une femme, en tte--tte et sans tmoins,
sera mis au pain et  l'eau pendant deux jours ou recevra deux cents
coups de fouet. La rgle la plus rigoureuse se relchait promptement,
dans le sein d'une communaut o couvait sans cesse le feu des passions
sensuelles. C'tait toujours par l'incontinence, que commenait le
scandale de la vie monastique. Les conciles et les synodes, avec leurs
sages prescriptions, ne pouvaient imposer un frein aux passions des
moines, passions d'autant plus irrsistibles qu'elles taient plus
contenues: ils savaient, comme le dit nergiquement saint Jrme, que
la puissance du diable est cache dans les reins (_diaboli virtus in
lumbis_); ils s'efforaient d'loigner la femme, des yeux et de la
pense de l'homme; ils avaient compris que les femmes lgitimes des
vques et des prtres, acceptes par la primitive glise, n'taient
que des occasions de pch: Peut-on souffrir, s'criait Vranus,
vque de Lyon, dans une de ces assembles (en 585), peut-on souffrir
que le desservant des autels, l'homme appel  l'honneur d'approcher
du Saint des saints, soit souill des indignes dlices des volupts
charnelles, et qu'un clerc, allguant les droits du mariage, remplisse
 la fois les devoirs de prtre et le rle d'poux? Les _vchesses_
(_episcop_) disparurent par degrs, et ne furent plus tolres; le
clibat absolu devint la condition indispensable des ecclsiastiques,
et l'entre des monastres d'hommes fut interdite aux femmes, aussi
bien que l'entre des monastres de femmes aux hommes.

Mais ce n'tait l qu'une lettre morte: l'autorit de l'glise envers
ses ministres ne dpassait pas la loi, qu'elle avait toujours le droit
de faire, et qu'elle n'avait jamais la force de mettre  excution;
les couvents, par une consquence naturelle des passions humaines,
taient la plupart des rceptacles d'impurets, et il fallait, deux
ou trois fois par sicle, y introduire une rforme partielle ou
complte. Telle est l'histoire de presque tous les monastres, o le
scandale n'clatait pas aussi souvent que la dbauche s'emparait de
la communaut. On ne connaissait ordinairement au dehors ce qui se
passait dans l'intrieur du clotre, que par des bruits vagues et de
sourdes rumeurs. Lorsque l'vque jugeait  propos de s'enqurir du mal
et d'y porter remde, l'enqute lui rvlait de graves dportements,
sur lesquels la pudeur chrtienne lui faisait tendre son manteau. La
principale cause de ces excs de la vie monastique tait le voisinage
et la frquentation des maisons de l'un et de l'autre sexe: ici, l'abb
ou le prieur avait la direction des religieuses; l, au contraire,
l'abbesse exerait une sorte de souverainet sur les religieux.
Ces rapports continuels des deux sexes dans l'enceinte des abbayes
entranaient une foule d'abus que la prvoyance piscopale et t
fort en peine de prvenir, puisqu'ils se renouvelaient incessamment.
Les moeurs des gens clotrs avaient une influence dplorable sur
les laques, qui ne se piquaient pas d'tre plus vertueux que leurs
confesseurs. Le clerg sculier ne donnait pas meilleur exemple  ses
paroissiens. Martinien, moine de Rabais, au dixime sicle, disait aux
prtres de son temps: Est-ce votre loi de prendre femme ou d'avoir des
relations avec des femmes? de polluer, par diffrents genres de luxure,
votre corps qui a t fait pour recevoir la nourriture des anges? Ce
Martinien, dans son trait indit qu'il a malicieusement intitul _De
laude monachorum_, reprochait  ses compagnons de robe de vivre comme
des soudards dissolus, au lieu de s'armer du glaive incorruptible de la
chastet et d'orner leurs mains de bonnes oeuvres. Le pre Berthollet,
dans sa grande _Histoire du Luxembourg_, est forc d'avouer, tout
jsuite qu'il tait, que les clercs, au onzime sicle, avaient oubli
la saintet de leur profession, et ne se souvenaient plus que la
continence avait fait la gloire de l'glise: Vivant comme les peuples,
ils croyaient qu'il n'y avait aucune distinction entre eux, et ils
se persuadrent aisment qu'ils devaient avoir des femmes. C'taient
l ces clercs dpravs, qu'on appelait les enfants de Goliath (_cleri
ribaldi, qui vulgo dicuntur de familia Goli_, dans les _Constitutions_
de Gautier de Sens, en 923). La partie saine du clerg se dsolait
de voir les progrs de cette gangrne morale que rien ne pouvait
arrter. Le pieux vque de Limoges, Turpio, mort en 944, consignait
avec amertume, dans son testament (_Biblioth. Cluniacensis_), cet
aveu dpouill d'artifice: Nous-mmes qui devrions donner l'exemple,
nous sommes l'instrument de la perte d'autrui, et au lieu d'tre les
pasteurs des peuples, nous nous conduisons comme des loups dvorants!

Ce n'est point ici le lieu de mettre en vidence les vices grossiers
des gens d'glise, qui se croyaient tout permis parce qu'ils avaient
entre les mains le droit d'absoudre les pcheurs; nous n'essaierons
pas de pntrer dans les archives des couvents et de relever la longue
liste de ceux qui furent rforms, excommunis, supprims,  cause
des monstrueux dbordements de leurs htes: il suffit de dire qu'on ne
trouverait peut-tre pas une abbaye clbre o les moeurs claustrales
n'aient pas prouv  diverses reprises, la contagion de l'impudicit.
Pour citer quelques exemples entre mille du mme genre, les moines
de Moyen-Moutier et de Senones en Lorraine menaient une existence si
pouvantable, au dixime sicle, qu'ils furent expulss par ordre de
l'empereur d'Allemagne; mais les successeurs qu'on leur donna ne firent
que les surpasser dans la science du libertinage. Dans la chronique
manuscrite de Jean de Bayon, que possde M. Nol, dans sa bibliothque
 Nancy, on voit que les moines de Moyen-Moutier s'murent de l'hrsie
d'un eunuque grec, nomm Nictas, qui avait,  Constantinople,
conseill la castration de tous les novices destins  la vie monacale.
Ces moines corrupteurs, qui entretenaient un commerce infme avec les
jeunes gens du pays, qu'ils attiraient la nuit dans leurs cellules,
s'imaginrent que l'hrsie de Nictas aurait pour rsultat de leur
ter la source de leurs plaisirs: ils chargrent donc leur abb Humbert
d'aller  Constantinople combattre une hrsie qu'ils craignaient de
voir s'armer contre eux, et l'abb remplit sa mission dlicate  la
satisfaction gnrale, car il sauva la virilit des moines en crasant
l'hrsiarque dans un dialogue o il le convainquit d'avoir voulu
changer les serviteurs de Dieu en prtres de Cyble. A son retour, il
trouva que son abbaye avait profit de son absence pour faire un pas de
plus dans la perdition; il crut frapper les esprits de ces pervers, en
les menaant des peines de l'enfer: Lorsque je traversais les Alpes,
leur raconta-t-il, j'ai rencontr une troupe de dmons flamboyants,
monts sur des chevaux enflamms. Ils escortaient l'me de Gobuin,
vque de Chlons, qui venait d'tre surpris par la mort au moment
mme o il commettait le pch de fornication avec une religieuse.
J'ai demand au chef des dmons s'il ne serait pas possible de racheter
cette pauvre me par des prires; mais l'esprit malin auquel je parlais
rpondit par un terrible clat de rire en me tournant le dos, et tous
les diables de l'escorte me montrrent alors leur derrire avec des
gestes indcents. Les moines  qui s'adressait ce rcit imitrent
la vilaine pantomime des dmons, et remercirent toutefois leur abb
d'avoir triomph de l'hrsie de Nictas, en lui disant: C'est  nous
de prouver maintenant qu'un bon moine peut se dispenser de faire un bon
eunuque, et qu'un bon eunuque ne saurait faire un bon moine.

Nous ne promnerons pas nos lecteurs, de couvent en couvent, pour
les initier aux coupables dsordres qui s'y passaient, il suffit
de reprsenter tous les clotres comme des antres de Prostitution
(_scortationis fornices_, dit un crivain monastique du onzime
sicle). Grgoire VII, qui s'effora de ramener l'glise de France au
respect des moeurs, crivait  tous les vques, en 1074: Chez vous
toute justice est foule aux pieds. On s'est accoutum  commettre
impunment les actions les plus honteuses, les plus cruelles, les plus
sales, les plus intolrables:  force de licence, elles sont devenues
des habitudes. On s'explique l'indignation de ce pape lgislateur,
en voyant un Mauger, archevque de Rouen, commettre des crimes qui
exhalaient autour de lui, selon l'expression de Guillaume de Poitiers,
une fcheuse odeur de honte; un Enguerrand, vque de Laon, tourner
en ridicule la temprance et la puret, avec des expressions, dit
Guibert de Nogent, dignes du jongleur le plus licencieux; un Manasss,
archevque de Reims, qui fut, au dire d'un de ses contemporains, une
bte immonde, un monstre dont aucune vertu ne rachetait les vices; un
Hugues, vque de Langres, qui se souilla d'adultres et de sodomie
(_sodomitico etiam flagitio pollutum esse_, lit-on dans les Actes
du synode de Reims, o il fut mis en jugement). Tous ces indignes
prlats reurent un chtiment clatant, mais leur fatal exemple
n'en tait pas moins suivi par le plus grand nombre des clercs, qui
s'tonnaient de la svrit des dcrtales de Grgoire VII: C'est
un hrtique et un insens! s'criaient ceux du diocse de Mayence
(dans la Chronique de Lambert Schaffn). Veut-il obliger les hommes 
vivre comme des cratures clestes, et, en contrariant la nature, 
lcher la bride  la crapule et  la fornication? Nous aimons mieux
renoncer au sacerdoce, qu'au mariage. Presque tous taient maris
ou bien avaient des concubines, des matresses, des amies et des
servantes. Yves de Chartres, dans ses lettres (_Epist. 85_), cite un
certain prlat qui cohabitait publiquement avec deux femmes, et qui
se prparait  en prendre une troisime (_qui publice sibi duo scorta
copulavit et tertiam pellicem jam sibi prparavit_). Malgr les dcrets
pontificaux, le clerg persista longtemps dans son concubinage, et
refusa opinitrement de renoncer  ses plaisirs (_se pellicibus ad hoc
nolunt abstinere nec pudiciti inhrere_, dit Orderic Vital). Le mme
historien raconte que l'archevque de Rouen, ayant excommuni ceux qui
vivaient dans l'incontinence, fut poursuivi par eux  coups de pierres.
Les btards des prtres et des moines se multipliaient  l'infini, et
leurs pres ne rougissaient pas de les doter, de les marier et de les
enrichir aux dpens de l'glise. Il n'y avait pas un chapitre dont
les chanoines ne fussent brls des ardeurs de la luxure (_Gall.
Christ._, t. I, append., p. 6); il n'y avait pas un diocse o l'on
comptt dix prtres sobres, chastes, amis de la paix et de la charit,
exempts de tout crime, de toute infamie, de toute souillure (Fulb.
Carnot., _epist. 17_); il n'y avait pas un couvent, o la rgle de
l'ordre ft scrupuleusement observe, o les pres, revtus de l'habit
monastique, fussent vraiment des moines: _O miseri_, disait le moine
Martinien, _nos monachiali habitu induti, videmur monachi et non
sumus!_

La conduite dprave des prtres et des moines n'tait que trop imite
par les laques qui la livraient  leurs mprisantes railleries;
mais le clerg ne cherchait pas mme  conserver les apparences de
l'honntet, et il faisait lui-mme bon march de ses vices, avec
les jongleurs qui s'en moquaient dans leurs chansons satiriques,
avec les peintres qui en composaient des tableaux et des miniatures,
avec les imagiers ou statuaires qui en ornaient leurs ouvrages, en
pierre, en bois, en ivoire. C'tait le sujet favori de la littrature
et de l'art. L'intemprance de la gent monacale, sa sensualit, son
effronterie servaient de thme permanent aux fantaisies des artistes
et aux pigrammes des potes. On ne voit nulle part que les hommes
d'glise se soient offenss, irrits, scandaliss des portraits crits
ou figurs de leurs turpitudes. Ils se divertissaient eux-mmes 
leurs propres dpens, en faisant reproduire l'pope joyeuse de la vie
clricale, dans les peintures de leurs missels, dans les sculptures
de leurs glises, dans les images de leurs diptyques, dans les
ornements de leur mobilier. La verve caustique des tailleurs d'images
s'exerait sans paix ni trve sur le drglement des clercs: de l
tant de grossires allgories, tant d'indcentes caricatures, tant
de sales drleries, qui se cachent dans les chapiteaux, les frises et
les arabesques de l'architecture religieuse. Ici, ce sont des moines
changs en pourceaux; l, des chiens habills en moines; ailleurs,
le phallus antique sort du froc d'un religieux; tantt ce sont des
nonnes en dbauche avec des diables; tantt ce sont des singes qui
poursuivent des femmes nues et qui leur mordent les fesses. L'emblme
ordinaire du vice d'impuret, c'est un crapaud ou une tte de Chimre
couvrant les parties sexuelles de l'homme ou de la femme. Dans tous
ces groupes obscnes, la robe et le capuchon du moine caractrisent
l'intention maligne de l'auteur, qui s'amuse  immortaliser les
vices et la honte de ses patrons. Ceux-ci en riaient les premiers,
puisqu'ils avaient laiss subsister ces scandaleux reliefs, qui
furent dtruits la plupart dans les temps modernes par la pruderie
des ecclsiastiques,  qui la singularit du monument demandait en
vain grce. Voil pourquoi les plus tranges de ces chapiteaux, ceux
qu'on avait dcors de tous les genres du crime de bestialit, ne nous
sont plus connus que par le tmoignage des archologues et des savants
qui en ont recueilli la tradition. Ainsi, nous ne croyons pas qu'on
ait gard mme le dessin d'une sculpture assez inconvenante qu'on
voyait  Saint-Germain-des-Prs, et qui reprsentait une religieuse se
prostituant en mme temps  un moine et  un animal qui ressemblait 
un loup. Il y avait aussi  Saint-Georges-de-Bocheville en Normandie un
ft de colonne, couronn par une affreuse mle d'hommes et de singes
luttant d'incontinence et d'audace.

Les laques, en prsence de ces modles de luxure clricale, n'avaient
pas la prtention de rester purs et vertueux: ils ne se piquaient, au
contraire, que d'une sorte d'mulation libidineuse qui les poussait 
rivaliser de dbauche avec les prtres et les moines. Les historiens du
temps nous les reprsentent aussi comme des scorpions et des serpents
 face humaine (_Hist. des comtes de Poitou_, par J. Besly, p. 264).
On comprend que cette dpravation gnrale ait fait croire  la fin du
monde et au rgne de l'Antechrist. Cette croyance superstitieuse, qui
s'tait attache  l'an 1000, ne servit pas  rendre la socit moins
corrompue. Chacun, en dpit des terreurs qu'inspirait l'approche du
jugement dernier, s'acharnait  jouir de la vie et  s'tourdir dans
les dlices de la chair (_carnales illecebr_). Le monde devenait pire,
et l'on s'attendait gnralement  recevoir le baptme d'un nouveau
dluge (_videbatur sane mundus declinare ad vesperam_, dit Guillaume
de Tyr, au livre I de son Histoire). Les potes taient d'accord
avec les prdicateurs, pour annoncer que l'espce humaine avait fait
d'effrayants progrs dans le crime du mal, et que tous les jours la
dcadence morale s'aggravait; un troubadour du dixime sicle, cit par
Raynouard (_Posies orig. des Troub._, t. II, p. 16), disait, dans un
pome en langue romane:

  Enfans en dies foren ome fello,
  Mal ome foren, aora sunt peior.

Tous les crivains de ce temps-l sont d'accord sur cette dgradation
profonde de l'tat social, et tous en attribuent la principale
cause au pch de l'incontinence, qui avait pris des proportions
gigantesques. Quelques-uns, en donnant leurs biens aux glises et aux
monastres, dans l'attente de l'Antechrist, motivaient leurs donations
sur la mchancet croissante des hommes: _iniquitas quotidiana
maliti incrementa sumit_, lit-on dans une donation faite  l'glise
de Saint-Jean-d'Angely. Les donateurs se sentaient si chargs de
souillures, qu'ils se ruinaient pour acheter une absolution et qu'ils
la recevaient souvent des mains d'un clerc plus souilles que les
leurs. On vit alors, dit Raoul Glaber dans sa Chronique (liv. IV,
ch. 9), rgner partout, dans les glises comme dans le sicle, le
mpris de la justice et des lois. On se laissait emporter aux brusques
transports de ses passions..... On peut appliquer justement  notre
nation cette parole de l'aptre: Il y a parmi vous de telles impurets,
qu'on n'entend point dire qu'il s'en commette de semblable parmi les
paens. Orderic Vital, dans son _Histoire ecclsiastique_ (liv. VIII,
anne 1090), accuse la gnration contemporaine de faire ses dlices de
ce qu'il y avait de plus honteux et de plus infect dans l'opinion des
personnages honorables du temps pass. Il est vrai de dire que, la fin
du monde et l'Antechrist ayant manqu au rendez-vous de l'an 1000, ceux
qui survivaient  cette poque fatale se crurent autoriss  ne plus
craindre aucune vengeance cleste, et s'enfoncrent davantage dans le
fumier de leurs immondes volupts.

On trouve  et l quelques dtails prcis relativement  la nature
de ces volupts, qui sont d'ordinaire dguises sous de vagues
gnralits, et qui ne diffrent pas des autres oeuvres du dmon,
dans les lamentations qu'elles inspirent aux rares honntes gens de
ces sicles pervers: Maintenant, s'crie un pote anonyme dans une
complainte en vers lonins sur le malheur des temps (_Histor. des
Gaules_, t. XI, p. 445), maintenant les hommes qui mnent une vie
scandaleuse, dbauchs, sodomites, et qui nous volent, et qui nous
injurient, mprisent les honntes gens, dont les moeurs sont bien
rgles. La dbauche et la sodomie (_moechi_, _sodomit_) sont donc
les vices les plus rpandus dans toutes les classes de la population,
chez les comtes et les barons comme dans l'humble _borde_ du serf,
 l'ombre des clotres comme sous les courtines de l'abb ou de
l'vque. Le diacre Pierre pronona, au nom du pape Lon IX, dans le
concile de Reims, en 1049, un discours o prtres et laques sont
vivement rprimands,  cause de leurs abominables habitudes. Ces
habitudes s'taient invtres de telle sorte en France, que l'abb de
Clairvaux, Henri, crivait au pape Alexandre III, en 1177: L'antique
Sodome renait de sa cendre! (Voy. l'_Hist. de Paris_, par Dulaure,
dit. de 1837, t. II, p. 40). Orderic Vital, en plusieurs endroits
de son Histoire, signale la contagion de ce vice odieux, qui devait
sa recrudescence  l'tablissement des races normandes dans les
provinces gallo-franques: Alors, dit-il au livre VIII, les effmins
dominaient dans tous les pays et se livraient sans frein  leurs sales
dbauches; les chattemites, dignes des flammes du bcher, abusaient
impudemment des horribles inventions de Sodome (_tunc effeminati passim
in orbe dominabantur, indisciplinate debacchabantur, sodomiticisque
spurcitiis foedi catamit, flammis urendi, turpiter abutebantur_).
Le mme historien fait prophtiser cette invasion de la sodomie,
par un anachorte fameux, que la reine Mathilde, femme de Guillaume
d'Angleterre, envoya consulter au fond de l'Allemagne. L'anachorte
prdit les maux qui menaaient la Normandie sous le rgne de Robert,
fils de Guillaume et petit-fils de Robert le Diable: Ce prince,
dit-il, semblable  une vache lascive, s'abandonnera aux volupts et
 la paresse, s'emparera des biens ecclsiastiques et les distribuera
entre ses lnons et ses flatteurs infmes (_spurcisque lenonibus
aliisque lecatoribus distribuet_)..... Dans le duch de Robert, les
chattemites et les effmins (_catamit et effeminati_) domineront,
et sous leur domination la perversit, la misre, ne feront que
s'accrotre. Il est donc incontestable que la turpitude sodomitique,
qui fut ravive par les croisades, avait t introduite en France par
les Normands, qui la laissrent comme un indice de leur passage dans
tous les lieux o ils sjournrent, soit pour hiverner, soit pour
attendre le retour de leurs hordes dvastatrices.

Abbon, dans son pome du Sige de Paris par les Normands, impute aux
seigneurs franais le vice ignominieux que nous voulons attribuer
plus exclusivement  leurs ennemis. Ces hommes du Nord, ainsi que la
plupart des barbares, n'avaient pas honte de se prter mutuellement 
une abominable Prostitution; ils ne faisaient qu'un usage trs-modr
de leurs femmes, qui taient constamment grosses ou nourrices, et qui
n'avaient pas d'autre destination que celle de la maternit; car la
tribu, dont la force dpendait du nombre de ses enfants, en demandait
une production exubrante, que n'aurait pas favorise l'habitude
des rapports voluptueux entre l'poux et ses pouses. Telles furent
certainement l'origine et la raison de ces dgradantes erreurs du
sexe masculin. Les Normands n'en taient pas moins ardents  l'gard
des femmes, et ils ne les pargnrent pas plus que les hommes, dans
les villages qu'ils occupaient de vive force  l'improviste. Ils
ne respectaient que les vieilles et les vieillards, c'est--dire
qu'ils les tuaient sans piti; mais quant aux jeunes, ils en avaient
grand soin, ils se les partageaient, et ils les emmenaient avec eux,
aprs les avoir employs  leurs plaisirs, sous les yeux de leurs
pouses, qui ne s'en offensaient pas et qui n'eussent point os s'y
opposer. Le moine Richer, racontant une expdition des Normands qui
dvastrent la Bretagne au neuvime sicle, nous les montre enlevant
les hommes, les femmes et les enfants: Ils dcapitent les vieillards
des deux sexes, dit-il, mettent en servitude les enfants et violent
les femmes qui leur paraissent belles (_feminas vero, qu formos
videbantur, prostituunt_). On peut se rendre compte de la terreur qui
s'attacha au nom des Normands, et qui devanait leurs excursions: ils
dpeuplrent des provinces entires; les villes florissantes avant
leur apparition, restrent sans habitants, aprs qu'ils en furent
sortis; les bords des fleuves, qu'ils avaient remonts avec leurs
bateaux plats, furent changs en dserts; mais ils avaient sem sur
leurs traces l'impur enseignement de leurs moeurs, et les vaincus
gardrent la hideuse marque d'esclavage que leur avaient imprime les
vainqueurs. Les Normands, en se fixant sur le sol de l'Angleterre,
ne traitrent pas la population indigne avec plus d'gards qu'ils
n'avaient fait autrefois dans les pays conquis par Rollon: ils ne
massacraient plus les vieillards, mais ils abusaient des jeunes gens
et outrageaient les filles, dont les plus nobles servaient de jouet 
la soldatesque la plus immonde (_nobiles puell despicabilium ludibrio
armigerorum patebant et ab immundis nebulonibus oppress dedecus suum
deplorabant_, dit Orderic Vital). On doit prsumer que les moeurs
normandes ne s'taient pas beaucoup amliores depuis deux sicles,
et que ces farouches libertins savaient toujours se passer de leurs
femmes, car celles-ci, pendant la longue absence de leurs maris, se
sentirent embrases de concupiscence (_sva libidinis face urebantur_,
dit le latin, plus nergique encore que le franais), et envoyrent
aux absents plus d'un message, en 1068, pour leur annoncer qu'elles
aviseraient  prendre d'autres maris, s'ils tardaient  revenir. La
crainte de voir des btards sortir de leur lit conjugal dcida quelques
Normands  retourner prs de leurs impatientes pouses (_lascivis
dominabus suis_); mais le plus grand nombre demeura en Angleterre, o
ils trouvaient de quoi se distraire et se consoler. Si leurs femmes
ne se remarirent pas toutes, elles ne se firent pas faute de donner
des btards  leurs maris. Un pote de cette poque (voy. _Hist. Norm.
script._, p. 683) gmissait de voir que la lampe des vertus tait
teinte en Normandie.

Les autres provinces qui composaient la France fodale n'taient pas
alors dans une situation plus satisfaisante au point de vue des moeurs.
Les seigneurs faisaient montre de tous les vices et ne conservaient
aucun ressouvenir de pudeur. M. Emile de la Bdollire, dans sa savante
_Histoire des moeurs et de la vie prive des Franais_, rapporte deux
pisodes remarquables de l'impudicit sauvage, qui caractrisait l'un
et l'autre sexe chez les nobles comme chez les serfs. En 990, le bruit
courait que Guillaume IV, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, avait
eu un commerce adultre avec la femme du vicomte de Thouars, chez
lequel il avait reu l'hospitalit. Emma, femme de Guillaume, guettait
une occasion de se venger de sa rivale. Un jour, elle l'aperoit qui
se promenait  cheval, peu accompagne, aux environs du chteau de
Talmont. Emma accourt avec une grosse troupe d'cuyers et de valets:
elle renverse  terre la vicomtesse, l'accable d'injures et la livre
 ses gens. Ceux-ci se saisissent de la malheureuse, la violent 
tour de rle pendant une nuit entire, pour obir aux ordres d'Emma
qui les excite et les contemple (_comitantes se quatenus libidinose
nocte qu imminebat, tota ea abuterentur, incitat_). Le lendemain, ils
la mettent dehors,  moiti nue, mourante de lassitude et de faim.
Le vicomte de Thouars ne put ni se plaindre ni se venger; il reprit
sa femme dshonore, tandis que Guillaume exilait la sienne dans le
chteau de Chinon. Nous voyons, en 1086, un viol moins affreux dans
ses circonstances, mais accompli de mme en prsence de tmoins. Ebles,
hritier du comte de Comborn en Aquitaine, tant devenu majeur, rclama
son chteau et ses terres que dtenait son oncle et tuteur Bernard.
Celui-ci refusait de s'en dessaisir. Ebles rassemble des gens de guerre
et vient assiger le chteau, que Bernard essaie en vain de dfendre.
Ebles pntre dans la place que son oncle venait d'abandonner: il y
rencontra sa tante, nomme _Garcilla_, et aussitt, sans se dsarmer,
devant tous ses compagnons qui l'applaudissent, il assouvit sur elle
la plus rvoltante lubricit (_patrui uxorem coram multis foedavit_).
(Voy. l'_Hist. des moeurs et de la vie prive des Francs_, t. II,
p. 343, et t. III, p. 83, d'aprs deux chroniques publies dans la
_Bibliotheca nova manuscriptorum_, de Labbe.)

On ne s'tonne plus de ces faits monstrueux et on en souponne de
plus pouvantables, s'il est possible, quand on promne avec dgot
sa pense  travers les anciens Pnitentiels: c'est l qu'il faut
chercher les faits occultes de la Prostitution au moyen ge; c'est l
que se produit avec toutes ses audaces le pch de la chair, qui ne se
bornait pas  des conjonctions illicites entre les deux sexes et qui se
complaisait dans les caprices de la plus excrable dpravation. Certes,
comme le dit M. de la Bdollire, on aimerait  croire pour l'honneur
de l'humanit, que les horreurs signales par les Pnitentiels
sont purement accidentelles et n'avaient que bien rarement un cho
dans le tribunal de la pnitence, mais elles reparaissent  chaque
page dans ces Pnitentiels qui les classent  diffrents degrs de
culpabilit et de pnalit. Il est donc certain qu'elles taient
frquentes et qu'elles rpandaient de proche en proche une corruption
latente dans toutes les parties du corps social. Nous ne pouvons
nous dispenser d'enregistrer ces horreurs de la Prostitution, mais
nous ne les dpouillerons pas de leur voile latin et nous n'irons pas
mme emprunter une traduction, prudemment attnue, aux Pnitentiels
modernes qui ont d respecter la doctrine pnitentiaire de l'glise. Il
faut distinguer dans ce code primitif de la confession les faits qui
concernent les actes les plus secrets du mariage, ceux qui touchent 
l'inceste, ceux qui sont relatifs  des dbauches contre nature et ceux
enfin qui renferment le crime de bestialit.

Tout ce que l'glise avait fait pour protger la puret du mariage
n'tait qu'un tmoignage vident de tout ce qui se faisait, dans le
sanctuaire des poux, contre le but moral de cette institution. Ce
n'taient que pchs vniels, si les maris n'avaient pas consacr
la premire nuit des noces  des pratiques de dvotion (_eadem nocte
pro reverenti ipsius benedictionis in virginitate permaneant_, dit
Reginon, liv. II); si le mari qui avait couch avec sa femme, ne
s'tait pas lav, avant d'entrer dans une glise (_maritus qui cum
uxore su dormierit, lavet se antequam intret in ecclesi._ Pnitentiel
de Fleury); si la femme tait entre dans l'glise,  l'poque de ses
rgles (_mulieres menstruo tempore non mirent ecclesiam_); si le lit
conjugal,  cette mme poque, avait rapproch les deux poux (_in
tempore menstrui sanguinis qui tunc nupserit; 30 dies poeniteat._
Pnitentiel d'Angers); s'ils n'avaient pas gard une continence
absolue les dimanches, les jours de grandes ftes, trois jours avant la
communion et durant les quatre semaines qui prcdent Pques et Nol.
Mais le pch devenait plus grave, la pnitence plus longue, quand les
poux avaient donn carrire  des fantaisies obscnes, que n'absolvait
pas le privilge de l'union des sexes (_si quis cum uxore su retro
nupserit, 40 dies poeniteat; si in tergo, tres annos, quia sodomiticum
scelus est._ Pnitentiel d'Angers). Les copulations charnelles dans
le mariage ne devaient tre qu'une oeuvre chaste et sainte, destine
 procrer des enfants et non  satisfaire les sens. Ce sont les
expressions de Jonas, vque d'Orlans, dans son Institut des laques:
_Oportet ut legitima carnis copula causa sit prolis non voluptatis, et
carnis commixtio procreandorum liberorum sit gratia, non satisfactio
vitiorum_.

L'inceste se multipliait sous les formes les plus hideuses: le fils
ne faisait pas grce  sa mre; la mre elle-mme ne respectait pas
l'innocence de son jeune enfant; le frre attaquait sa soeur; le
pre polluait sa fille! Mais il y avait, pour ces abominations, des
pnitences de dix, de quinze ans, pendant lesquels le coupable se
faonnait au jene et  la continence. (_Qui cum matre fornicaverit,
15 annis; si cum filia et sorore, 12--Si adolescens sororem, 5 annos,
et si matrem, 7, et quamdiu vixerit, numquam sine poenitentia, vel
continentia.--Si mater cum filio parvulo fornicationem imitatur, si
mater cum filio suo fornicaverit, tribus annis poeniteat._ Pnitentiels
de Fleury et d'Angers.)

Les infanticides, les avortements n'taient pas moins nombreux que chez
les paens qui les tolraient toujours et les approuvaient quelquefois.
Tantt on touffait l'enfant  sa naissance, tantt on l'tranglait,
tantt on le faisait prir en l'empoisonnant ou en le saignant. Il y
avait des hommes et des femmes qui vendaient des drogues pour faire
avorter (_herbarii viri, mulieres interfectores infantum_). D'autres
drogues rendaient les femmes striles et les hommes impuissants. Pour
exalter l'amour ou plutt l'ardeur sensuelle d'un homme ou d'une femme,
on ajoutait d'affreux mlanges  la potion qu'on lui faisait prendre
(_Interrogasti de ill femin qu menstruum sanguinem suum miscuit
cibo vel potui et dedit vire suo ut comederet? et qu semen viri sui
in potu bibit? Tali sententi feriend sunt sicut magi._ Pnitentiel de
Raban Maur.--_Illa qu semen viri sui in cibo miscet, ut inde plus ejus
amorem accipiat, annos tres poeniteat._ Pnitentiel de Fleury).

Les pchs contre nature avaient d'innombrables varits aux yeux du
confesseur qui leur appliquait aussi des pnitences trs-varies.
La sodomie simple (_si quis fornicaverit sicut sodomit_, dit le
Pnitentiel romain) entranait quatre ans de pnitence; mais l'ge
des pcheurs tablissait bien des diffrences entre eux. L'enfant,
l'adolescent, l'homme fait, n'taient pas punis de mme, lorsqu'ils
pchaient de la mme faon. Les souillures de l'extrme jeunesse
ressemblaient souvent  celles de la vieillesse la plus dprave; mais
elles s'effaaient plus aisment et se corrigeaient avec les annes
(_Pueri sese invicem manibus inquinantes, dies 40 poeniteat. Si vero
pueri sese inter femora sordidant, dies centum; majores ver, tribus
quadragesimis._ Pnitentiel d'Angers). Les erreurs antiphysiques
des femmes taient punies aussi svrement que celles des hommes,
comme si la chastet ft plus ncessaire chez le sexe qui a en soi un
charme irrsistible pour attirer l'autre sexe. Les femmes, mme les
religieuses, se livraient entre elles  des orgies, o reparaissait le
_fascinum_ romain et o l'art fellatoire n'avait rien oubli des leons
impudiques de l'antiquit (_Mulier cum alter fornicans, tres annos.
Sanctimonialis femina cum sanctimoniali per machinatum polluta, annos
septem._ Pnitentiel d'Angers.--_Mulier qualicumque molimine aut per
ipsam aut cum altera fornicans._ Pnitentiel de Fleury.--_Si quis semen
in os miserit, septem annos poeniteat._ Ibid.). Quelquefois l'inceste
venait se mler au crime contre nature et en aggraver l'infamie et
le chtiment: la sodomie entre frres ne pouvait tre rachete que
par quinze ans d'abstinence (_qui cum fratre naturali fornicaverit
per commixtionem carnis, ab omni carne se abstineat quindecim annis._
Pnitentiel de Fleury).

Tous les genres de bestialit, on ose  peine le croire, figurent dans
les Pnitentiels et ne donnent lieu qu' une pnitence temporaire,
quoique la loi civile condamnt le criminel  prir avec la bte qu'il
avait choisie pour complice. Toutes les btes semblaient propres
 cette dtestable msalliance (_cum jumento, cum quadrupede, cum
animalibus_, dit le Pnitentiel romain; _cum jumento, cum pecude_, dit
le Pnitentiel d'Angers; _cum pecoribus_, dit le Recueil de Reginon).
Rien ne fut plus commun au moyen ge, que ce crime qu'on punissait de
mort, quand il tait patent et confirm par une sentence du tribunal.
Les Registres du Parlement sont remplis de ces malheureux qu'on brlait
avec leur chien, avec leur chvre, avec leur vache, avec leur pourceau,
avec leur oie! Mais nous ne voyons, que dans la lettre de Raban Maur
 Regimbold, archevque de Mayence, la discussion canonique de ces
normits qui alors n'tonnaient personne (_Tertia qustio de eo fuit,
qui cani femin inrationabiliter se miscuit, et quarta de illo, qui cum
vaccis spius fornicatus est? Qui cum jumento vel pecore coierit, morte
moriatur. Mulier qu succubuerit cuilibet jumento, simul interficiatur
cum eo._ Capitul. de Baluze, t. II, append., col. 1378). Dans les
capitulaires d'Ansegise, les vques et les prtres sont invits
particulirement  combattre cette dpravation qu'on regardait comme un
reste du paganisme et qui se perptua plus longtemps dans les campagnes
que dans les villes; mais tous les lgislateurs reconnaissent qu'un
pareil crime, qui ravale l'homme au niveau de la bte, mrite la mort.
On aurait volontiers pardonn  la bte plutt qu' l'homme, mais on
la tuait et l'on jetait sa chair  la voirie, de peur qu'elle ne vnt 
engendrer, par l'artifice du dmon, un monstrueux assemblage de la bte
et de l'homme.

Enfin, pour donner une ide plus complte encore de l'obstination des
dbauchs dans leurs dtestables habitudes, nous rappellerons ici un
procs criminel qui se rapporte  une dbauche contre nature, qu'on
appelait _fornicatio inter femora_. C'est Ducange qui nous fournit ce
singulier document tir d'une charte d'douard Ier, roi d'Angleterre.
Cette charte est date probablement des premires annes du dixime
sicle. Un nomm Simon entretenait une concubine, nomme Mathilde, avec
qui jamais il n'avait eu de rapports complets. Un jour, il fut surpris
en flagrant dlit de commerce illicite par les amis de cette concubine
qui voulait se venger de lui en se faisant pouser. Elle dclara devant
les juges qu'elle avait longtemps vcu conjugalement avec lui, mais
qu'il ne l'avait pas encore pouse (_Juratores dicunt quod prdictus
Simon semper tenuit dictam Matildam ut uxorem suam, et dicunt quod
numquam dictam Matildam desponsavit_). Alors, Simon eut  choisir
entre trois sortes de chtiment ou de rparation: donner sa foi 
Mathilde, ou perdre la vie, ou rendre  Mathilde les devoirs qu'un mari
rend  sa femme (_vel ipsam Matildam retro osculare_). Simon fit son
choix aussitt: il donna sa foi  Mathilde, mais il ne voulut jamais
l'pouser autrement qu'il n'avait fait jusqu'alors (_inter femora_).
Ducange a extrait cette curieuse anecdote du Dictionnaire des lois de
l'Angleterre (_Nomolex anglicana_), par Thomas Blount.

A l'poque d'Edouard Ier et de Charles le Simple, son gendre, les
moeurs de la France et de l'Angleterre offraient une triste analogie,
et quelque pote de la cour saxonne d'douard aurait pu dire de
l'Angleterre ce que le pote Abbon disait alors de la France dans son
pome fameux sur le Sige de Paris: O France, pourquoi te caches-tu?
o sont ces forces antiques qui ont assur ton triomphe sur de plus
puissants ennemis? Tu expies trois vices principaux: l'orgueil, les
honteuses dlices de Vnus, et la recherche de tes habits. Tu n'cartes
pas mme de ton lit les femmes maries, les nonnes consacres au
Seigneur. Bien plus, tu as des femmes  satit, et tu outrages la
nature! Deux sicles plus tard, Pierre, abb de Celles, dans ses
lettres (liv. IV, p. 10), adressait  la ville de Paris les mmes
reproches qu'Abbon avait adresss  la France, et il l'accusait de
pervertir les moeurs de ses habitants: O Paris, que tu es sduisant
et corrupteur! disait-il. Que de piges tes propres vices tendent  la
jeunesse imprudente! Que de crimes tu fais commettre! La Prostitution
fut,  toutes les poques, la conseillre et la provocatrice des autres
vices qui ne marchent pas sans elle et qui s'attachent  ses flancs,
comme des louveteaux pendus aux mamelles de leur dvorante mre.




CHAPITRE VI.

  SOMMAIRE. --Situation des femmes de mauvaise vie avant le rgne de
  Louis VIII. --Vocabulaire de la Prostitution au onzime sicle.
  --Le _putagium_. --_Putus_ et _puta_. --Les puits communaux.
  --Le _Puits d'Amour_. --La _Cour d'Amour_ ou _Cour cleste_ de
  Soissons. --_Putage_, _putinage_ et _putasserie_. --_Lenoine._
  --_Maquerellagium_, _maquerellus_ et _maquerella_. --De l'origine
  du mot _maquereau_. --_Borde_, _bordel_ et _bordeau_. --Les
  femmes _bordellires_. --Les _femmes sant aux haies_. --Les
  _cloistrires_. --_Garcio_ et _garcia_. --_Ribaldus_ et _ribalda_.
  --_Meschines_ et _meschinage_. --_Ruffians._ --_Clapiers._


Si la dpravation des moeurs,  cette poque du moyen ge, avait
dpass tout ce que des poques plus barbares s'taient permis en
fait de dbauche et de crime, la Prostitution lgale, celle qui
s'exerce comme une industrie et qui fait la sauvegarde des honntes
femmes en offrant aux apptits sensuels une satisfaction toujours
prte et facile, cette Prostitution rgulire et organise n'existait
pas encore, du moins sous l'oeil et la main de la police fodale.
Elle n'tait point admise en principe ni en droit; elle ne pouvait
s'exercer qu'en fraude et en secret, aux risques et prils des femmes
que la misre ou le libertinage encourageait  ce vil mtier; elle ne
rencontrait nulle part appui et protection dans la magistrature des
villes riges en communes, ni auprs des justices seigneuriales. On
ne la jugeait point ncessaire ni mme utile, et on la regardait comme
un outrage public  l'honntet de chacun. Cependant, il fallait bien
la tolrer et fermer les yeux sur un fait brutal, qui se reproduisait
sans cesse et partout, en se cachant, ou plutt en se dguisant, malgr
les plus svres prohibitions, malgr la pnalit la plus rigoureuse.
Nous sommes convaincu que cette Prostitution lgale dut conqurir sa
place honteuse dans la socit, par sa persvrance  braver les lois
et les chtiments, par son adresse  prendre tous les masques, par
sa force et sa tnacit, par son caractre vivace et envahisseur. On
peut comparer la situation des femmes de mauvaise vie, au milieu de
cette socit qui leur tait hostile et qui ne pouvait toutefois s'en
passer, qui les perscutait continuellement et qui ne parvenait jamais
 les faire disparatre; on peut comparer cette situation anormale 
celle des juifs, qui avaient aussi contre eux la lgislation civile et
ecclsiastique, qui se voyaient tous les jours emprisonns, dpouills,
chasss, et qui pourtant revenaient sans cesse  leurs banques, 
leurs usures et  leurs gains normes. La Prostitution n'eut pas une
existence avoue dans l'tat et reconnue, sinon autorise, avant le
rgne de Louis VIII, ou celui de Philippe-Auguste peut-tre, car le
roi des ribauds (_rex ribaldorum_), qui tait videmment le gouverneur
suprme des agents de la Prostitution, fut cr par Philippe-Auguste,
comme nous le verrons plus tard.

Il est bien difficile de retrouver quelles taient les habitudes et la
physionomie de la Prostitution mercenaire, dans ces temps de corruption
gnrale, qui ne permettaient pourtant pas de pratiquer librement
cette mprisable industrie. L'abb, l'vque, le baron, le seigneur
feudataire, pouvaient avoir dans leur maison une espce de srail ou
de lupanar, entretenu aux dpens de leurs vassaux; selon l'expression
d'un crivain du onzime sicle, chaque possesseur de fief nourrissait
dans son gynce autant de ribaudes que de chiens dans son chenil;
mais le lupanar public, ouvert  tout venant, sous la direction d'un
homme ou d'une femme exploitant cet impur commerce, ne subsistait que
dans un petit nombre de localits, o l'administration seigneuriale
et municipale se relchait de ses anciennes coutumes et feignait
d'tre aveugle pour se montrer tolrante. C'tait donc  Paris et en
quelques grandes villes, que l'tablissement des mauvais lieux, dans
les faubourgs et dans certains quartiers dsigns, ne souffrait pas
trop d'obstacles, jusqu'au jour o le scandale rendait  la loi sa
vigueur et amenait la suppression plus ou moins radicale de ces centres
de dbauche. Il y avait aussi des prostitues, qui n'appartenaient pas
 l'exploitation d'un fermier lupanaire, et qui se rservaient tous
les profits de la vente de leur corps: elles se mlaient d'ordinaire
 la population honnte, et, quoique vivant de leur impur trafic,
elles avaient soin de n'en laisser rien transpirer, sous peine de
tomber aussitt dans la disgrce de leurs voisins et d'tre obliges
de se faire justice elles-mmes en disparaissant. On comprend donc
que la vie intrieure des mauvais lieux et la vie prive des femmes
publiques aient eu bien peu d'chos dans les monuments crits de ces
poques obscures. La Prostitution, du huitime au douzime sicle,
n'a pas mme de traits qui la caractrisent d'une manire saillante,
quoiqu'elle diffre absolument de la Prostitution du Bas-Empire. Il
faut se contenter, pour la peindre, de quelques faits isols, qui
n'ont pas de liens entre eux et qui tmoignent de la varit des usages
locaux. Encore, ces faits, que nous fournissent des chartes de commune
et des ordonnances de police urbaine, sont-ils trop rares, pour qu'on
puisse en former un vaste tableau d'ensemble. Ainsi, ce n'est pas
d'aprs cette runion de faits pars et dtachs, qu'il est possible
de constater les moeurs secrtes de la Prostitution dans la France
fodale.

Mais la langue populaire du onzime sicle, la basse latinit, qui
allait crer la langue franaise, sous l'empire des dialectes du Nord
et du Midi, cette langue appliquant de nouveaux mots  des choses
et  des ides nouvelles, nous prsente, dans la formation de ces
mots eux-mmes, une foule de renseignements prcieux, parmi lesquels
nous trouverons bien des notions relatives  notre sujet. A partir
du neuvime sicle, le vocabulaire de la Prostitution a compltement
chang; il est singulirement restreint, mais il se compose de
locutions, tout  fait neuves, qui semblent sorties de la bouche du
peuple, plutt que de la plume des crivains; ces locutions, empreintes
de l'esprit gallo-franc, et parfois frappes au coin de l'idiome
tudesque, sont faites pour exprimer ce que nous nommerons le _matriel_
de la Prostitution. Il est clair que les mots latins n'avaient plus de
sens vis--vis de circonstances et de particularits qui n'existaient
pas au moment o ils furent crs; le peuple, dans son langage
usuel, ne voulut point accepter ces mots qu'on employait toujours
dans la langue littraire, mais qui ne reprsentaient plus rien dans
l'habitude de la vie; le peuple, avec le gnie qui lui est propre,
fit les expressions qui lui manquaient et leur donna le cachet spcial
qu'elles devaient avoir. Ainsi, nous voyons apparatre dans le latin
vulgaire la plupart des mots, qui reurent plus tard une transformation
franaise, et qui se sont depuis conservs dans la langue du peuple,
car la Prostitution ne peut aspirer  faire admettre par la langue
noble les grossires et impudentes formules de son idiome. Remarquons,
une fois pour toutes, que les crivains srieux, les potes et les
historiens continuent  se servir des termes gnraux que le latin
classique leur offrait pour dsigner les actes et les individus de la
Prostitution; mais, dans les documents mans d'une main illettre ou
destins  la connaissance du populaire, on n'emploie que des termes
prcis et techniques, qui taient  la porte de tout le monde et qui
n'exigeaient pas, pour tre entendus, la moindre notion de l'antiquit
classique. Sans doute, cette langue de la Prostitution est sordide et
digne des choses qu'elle exprime et des personnes qu'elle qualifie,
mais on ne doit pas oublier qu'au moyen ge tous les mots de la langue
usuelle avaient droit  une gale estime, et se produisaient, sans
aucune rserve, dans les crits comme dans les discours. On n'avait
pas encore not d'infamie certaines expressions qui se rapportent 
des objets infmes, et on n'attachait pas d'importance  la modestie
du langage parl ou crit. Voil pourquoi notre vieux franais est si
riche en mots ingnieux ou piquants, qui forment le vocabulaire de la
Prostitution, et qui ont t,  partir du sicle de Louis XIV, bannis
de la langue des gens d'honneur, comme on disait autrefois.

La Prostitution, que les lettrs appelaient toujours _meretricium_,
dont les novateurs avaient fait _meretricatio_ et _meretricatus_, se
nommait, dans le peuple et en langage vulgaire, _putagium_, et, par
extension, _puteum_ et _putaria_. Ce mot-l nous parat avoir une
origine toute moderne, et nous ne croyons pas, malgr l'autorit du
docte Scaliger, dans une de ses notes sur les _Catalecta_ de Virgile,
qu'on doive faire remonter _putagium_ au mot latin _putus_, qui se
trouve, dans les auteurs de la haute latinit, avec le sens de _petit_.
Chez les anciens, il est vrai, _putus_, surtout, tait donn comme
nom d'affection, comme qualification flatteuse adresse  un jeune
enfant. Le matre n'appelait pas autrement son mignon: tait-ce une
fille au lieu d'un garon, on disait _puta_. Les diminutifs _putillus_
et _putilla_ s'taient forms naturellement, et Plaute, dans son
_Asinaria_ (act. III, sc. 3), met _mon petit_, _putillus_, sur le mme
pied que _ma colombe_, _mon chat_, _mon hirondelle_, _mon moineau_,
dans le langage des amoureux. Cependant, on usait plutt, comme le
fait Horace (_Sat._, l. II, 3), de _pusus_ et de _pusa_, qui avaient
aussi leur _pusillus_ et leur _pusilla_. Nanmoins, nous ferons venir
_putagium_ de _puteus_, puits, parce que cette tymologie s'entend
et se justifie galement au propre et au figur. Si, d'une part, la
Prostitution publique peut se comparer  un puits banal o chacun est
libre d'aller puiser de l'eau, d'autre part, dans chaque ville, dans
chaque quartier, le puits communal ou seigneurial tait le rendez-vous
de toutes les filles qui cherchaient aventure. Il y avait toujours un
puits, aux endroits frquents par les prostitues, dans les _Cours des
miracles_ o elles logeaient, dans les carrefours qui leur servaient
de champ de foire. Elles se souvenaient peut-tre que Jsus-Christ
avait rencontr la Madeleine auprs d'un puits. Ces puits, dont l'usage
appartenait  tous les habitants du lieu, runissaient tous les soirs
autour de leur margelle un nombreux aropage de femmes qui parlaient
entre elles de leurs amours et qui les avanaient en chemin sous
prtexte de faire provision d'eau. On savait ce que c'tait que d'aller
au puits: les amants y arrivaient de tous cts, pour se rejoindre.
Ce puits-l tait le tmoin de bien des soupirs et de bien des larmes.
Piganiol, en parlant du Puits d'Amour qui avait donn son nom  une rue
de Paris, situe prs de la rue de la Truanderie, o la Prostitution
avait son sige principal, dit que ce puits fameux devait son nom 
une raison qui lui est commune avec tous les puits qui sont dans des
villes ou dans des lieux habits, c'est qu'il servoit de rendez-vous
aux valets et aux servantes, qui, sous prtexte d'y venir puiser de
l'eau, y venoient faire l'amour. Ce puits, qui n'a t combl qu'
la fin du dix-septime sicle, avait vu se dnouer plus d'un drame
amoureux, et la tradition racontait de diverses faons l'histoire d'une
demoiselle noble, de la famille Hallebic, qui s'y tait noye sous
le rgne de Philippe-Auguste. On citait aussi plusieurs amants qui
s'y taient jets par dpit ou par jalousie, sans y trouver la mort.
D'autres amants, par reconnaissance, avaient voulu attribuer au Puits
d'Amour une part dans leur bonheur: l'un renouvelait les seaux, l'autre
la corde; celui-ci y fit poser une balustrade en fer; celui-l y mit
une margelle neuve, sur laquelle on lisait en lettres gothiques: _Amour
m'a refait en 525 tout  fait_.

On ferait un curieux relev de tous les puits qui ont jou un rle dans
l'histoire de la Prostitution, et l'on en trouverait un dans chaque
ville, pour dmontrer que le _putagium_, au moyen ge, tait presque
insparable des puits banaux qui ont disparu la plupart aujourd'hui.
On prouverait sans peine, que des puits de cette espce ont exist,
 Paris, dans les rues ou prs des rues o demeuraient les femmes de
mauvaise vie. Bornons-nous  rapporter que les _ribaudes de Soissons_,
qui avaient une clbrit proverbiale au douzime sicle (_Dictons
populaires_ publis par Crapelet, page 64), tenaient leurs assises
autour d'un puits qui a survcu  la _ribauderie_ soissonnaise. La
_Cour d'Amour_ ou _Cour cleste_ de Soissons (disent MM. P. Lacroix
et Henri Martin, dans leur _Hist. de Soissons_) est situe  l'entre
de la rue du Pont: c'est une cour troite, entoure de btiments peu
levs, o l'on monte par des escaliers de pierre extrieurs. Cette
cour, dans laquelle on pntre par une alle obscure, descendait
autrefois jusqu' la rivire: au milieu, est un puits d'une
construction singulire, la margelle dbordant carrment l'orifice
rond et troit que surmonte une vote conique. Nous ne chercherons
pas d'autres arguments, pour dmontrer que _putagium_, _puteum_ et
_putaria_ impliquaient l'action d'aller le soir au Puits d'Amour.
_Putaria_ se disait de prfrence, dans les provinces mridionales. On
lit dans les statuts de la ville d'Asti (_Collat. 12_, cap. 7): _Si
uxor alicujus civis Astensis olim aufugit pro putaria cum aliquo_...
_Puteum_ tait plus usit dans la langue potique, qui, prenant la
cause pour l'effet, faisait de _puteum_ le synonyme de _putagium_.
Quant  ce mot-l, qui doit tre le premier en date, il s'tait
consacr en s'introduisant dans la langue lgale. Ainsi, on le trouve
souvent employ par les jurisconsultes, et il figure dans plus d'une
ordonnance de nos rois de la troisime race: il suffit de mentionner
une de ces ordonnances, dans laquelle il est dit que le _putagium_ de
la mre n'enlve pas au fils ses droits d'hritier, attendu que le fils
n dans l'tat de mariage est toujours lgitime (_quod generaliter dici
solet, quod putagium hreditatem non adimit, intelligitur de putagio
matris_). Le mot _putagium_ ne s'entendait que de la prostitution
d'une femme. La langue franaise n'eut pas plutt bgay quelques
mots, qu'elle traduisit _putagium_ en _putage_, _puta_ en _pute_
et _putena_ en _putain_. Ces deux derniers mots sont contemporains,
puisque la Chronique d'Orderic Vital fait mention, au livre XII, de la
fondation d'une ville qui fut nomme _Mataputena_ (_id est devincens
meretricem_), en drision de la comtesse Hedwige.

_Putage_ revient sans cesse, avec le sens de _putagium_, dans la
vieille langue franaise, surtout dans les romans et les fabliaux
des trouvres. Les citations, choisies par Ducange, donnent la
valeur exacte de cette expression, qui n'est pas mme reste dans
la langue triviale et qui ne saurait pourtant tre remplace par les
mots _putinage_ et _putasserie_, que le vocabulaire du bas peuple a
conservs, sans se rendre compte des nuances de leur signification
relative. Ces deux vers du roman de _Vacces_ tablissent la vritable
acception de putage:

  Maint homme a essilli et torn  servage,
  Et mis par povret mainte feme au putage.

Le roman du _Renard_ prte  _putage_ un sens qui se rapproche du
_putanisme_ de la langue moderne:

  Grant deshonnour et grant hontage
  Fistes-vous et grant putage.

Le roman d'_Amile et Amy_ se sert du mme mot pour exprimer la mme
chose:

  A mal putaige doit li siens cors livrez!

Enfin, le roman d'_Athis_, en usant de ce mot, dsigne l'tat ou la
condition d'une femme qui se prostitue:

  Et sa femme estoit marie,
  Benoite ne espouse
  Qui puis la trairoit  putage,
  A mauvaisti ne  hontage
  Qu'on le fesist mourir  honte,
  Sans en faire nul autre conte.

Nous ne multiplierons pas les citations pour le mot _pute_, qui a
maintenu son emploi et son sens originaire dans le bas langage. Ce mot
avait toujours une acception injurieuse, comme on le voit dans ces vers
du roman de Garin le Loherain.

  Or, m'avez-vos lesdengie vilment,
  Et clam pute, oyant toute la gent.

Nous dirons plus tard comment cette injure adresse  toutes les femmes
en gnral, faillit coter cher au pote Jean de Meung.

Le _lenocinium_, ce fidle et insparable compagnon du _meretricium_,
eut plus de peine  changer de nom; comme il tait ordinairement
exerc par des femmes, on le transforma d'abord en _lenonia_, qui
passa dans la langue du douzime sicle en se francisant et en devenant
_lenoine_. Mais le peuple, qui rgne en souverain dans les bas-fonds
de la langue, inventa bientt un autre mot, qu'il tira des habitudes
mmes des courtiers de Prostitution. Ce mot tait _maquerellagium_,
dont le vieux franais a fait _maquerellage_, qui subsiste encore
dans le langage des halles, et qui a pourtant place au dictionnaire
de l'Acadmie. Avant _maquerellagium_, on avait cr _maquerellus_ et
_maquerella_, _maquereau_ et _maquerelle_. Les plus doctes abstracteurs
d'tymologie s'en sont donn  coeur joie pour dcouvrir l'origine
de ces mots qui n'avaient de latin que leur terminaison. Nicot et
Mnage, en recherchant les analogies qui pouvaient se prsenter entre
le poisson nomm _maquereau_ et l'homme ou la femme qui spcule sur
la Prostitution d'autrui, ont suppos que _maquereau_ avait t form
de _macul_, parce que le poisson est bariol de taches noirtres et
bleues transversales, et parce que chez les anciens le costume thtral
du lnon ou de la lne offrait aussi un bariolage de diffrentes
couleurs. Tripaut, se souvenant que l'_aquariolus_ ou porteur d'eau
romain avait  Rome le privilge du _lenocinium_, a pens que la
simple addition d'une lettre initiale, forme par la prononciation
gutturale des Francs, avait produit _maquariolus_, qui se rapprochait
assez bien de _maquerellus_. D'autres enfin, avec plus de navet, ont
mis en avant le verbe hbreu _machar_, qui signifie _vendre_ et qui
ne convient pas trop mal au mtier de vendeur de chair humaine. Ces
derniers tymologistes auraient d,  l'appui de leur systme, faire
valoir cette induction que leur fournissaient certains documents du
moyen ge, dans lesquels on attribue aux juifs le courtage des chevaux
et des femmes.

Nous nous tonnons qu'on se soit proccup de l'tymologie du mot
appliqu  l'homme, avant d'avoir trouv celle qui convient au
poisson; car il est tout naturel que le poisson ait t d'abord nomm
_maquerellus_ et que l'homme, par quelque similitude, se soit vu
qualifi du nom de ce poisson. Quelle est la premire tymologie qui
s'offre  nous, sans efforts d'imagination et de linguistique? La
pche du maquereau tait plus abondante autrefois sur les ctes de
l'Ocan, qu'elle ne l'est aujourd'hui: ce scombre arrivait  la suite
des bancs de harengs et partageait leur sort aprs avoir vcu  leurs
dpens. Son nom danois ou normand, qui s'est maintenu dans la langue
hollandaise, nous ramne  l'poque o il a t latinis: _mackereel_
est certainement bien antrieur  _maquerellus_ et  _makarellus_. Les
savants, peu satisfaits de la consonnance barbare de ce mot, l'avaient
corrompu pour le rendre moins sauvage  l'oreille: on ne s'explique pas
autrement la formation de _magarellus_, qui apparat dans plusieurs
chartes des rois d'Angleterre. Sur les ctes du Nord, on disait
_makevus_, ou plutt _makerus_, s'il nous est permis de souponner
une erreur dans Ducange. Quant  prter le nom du poisson  l'espce
d'homme qui en imitait les moeurs, ce fut d'abord un jeu de mots, une
pigramme qui entra profondment dans l'esprit de la langue populaire
et qui perdit par degrs son sens figur. On finit par ne plus savoir
quel point de ressemblance avait fait confondre l'homme avec le
poisson. Il est ais pourtant de comprendre que le lnon, errant autour
des femmes pour en tirer profit et les poussant en quelque sorte dans
la nasse du corrupteur, joue un rle analogue  celui du maquereau qui
escorte les harengs et s'engraisse avec eux. Quoi qu'il en soit, cette
expression figure, dsignant les proxntes de l'un et de l'autre
sexe, tait admise dans tous les genres de style et ne semblait pas
mme dplace dans les ordonnances des rois de France. Elle a reu
dsormais son stigmate dshonnte, mais elle est invtre dans la
langue nergique de la populace. Ce n'est cependant qu'un nom de
poisson qui se montre sur toutes les tables et qui payait jadis quatre
deniers par mille  l'vque ou au comte dans la suzerainet duquel
il arrivait. Si ce poisson n'et pas reu son nom des peuples du Nord,
nous ne serions pas loign de faire bon accueil  une tymologie, plus
ingnieuse que plausible, qui forgerait avec le verbe _moechari_ le
substantif _moecharellus_, pour qualifier l'instigateur de la dbauche
(_moechi conciliator_).

De mme que le lnocinium et le mrtricium, le _lupanar_ n'avait
plus droit de cit, que dans la langue des crivains; la langue
vulgaire le repoussait comme une tradition gallo-romaine qui n'avait
pas de raison d'tre. Rien ne ressemblait moins aux lupanars de Rome
que les repaires de la Prostitution dans les villes de France. On
caractrisa ces bouges infmes, en leur donnant sans distinction les
noms de _borda_ et _bordellum_, qui jetrent _borde_, _bordel_ et
_bordeau_, dans le nouveau dialecte du douzime sicle. Ce mot latin
n'est que le mot saxon _bord_ latinis; ce mot saxon ne voulait rien
dire de plus que le franais, qui est tout  fait identique: c'est
donc imaginer une tymologie purement gratuite, que de voir dans
_bordel_ les mots _bord_ et _el_, parce que, dit-on, les lieux de
dbauche taient alors situs au bord de l'eau! La situation de ces
mauvais lieux n'tait pas invitablement voisine d'une rivire; ce qui
n'aurait eu aucun but moral ni sanitaire; ce qui ne s'expliquerait,
d'ailleurs, d'aucune faon satisfaisante; mais aussi, dans bien
des circonstances, la Prostitution s'tait loge au bord de l'eau,
surtout quand la navigation du fleuve amenait un grand concours de
marchands, de passagers et de bateliers qui faisaient les chalands
ordinaires des femmes _bordellires_ (_bordellari_). On appelait plus
particulirement _borda_ une cabane isole, un gte de nuit, situ de
prfrence au bord d'un chemin ou d'une rivire, hors de l'enceinte
d'une ville, dans un faubourg ou dans la campagne. La _borde_ tait
distincte de la _maison_, comme on le voit dans ce vers du roman
d'_Aubery_:

  Ne trouvissiez ni borde ne maison;

et dans cet autre vers du roman de _Garin_:

  Ni a meson ne borde ne mesnil.

Gnralement, cette _borde_ se trouvait annexe  un petit clos ou 
un champ: car, dans un contrat de l'an 1292, que cite Ducange dans
son Glossaire, il est dit que l'abb et le couvent sont tenus de
concder sur leurs domaines un arpent de terre  tout habitant de la
ville qui voudrait y faire une borde (_ad faciendum ibi bordam_). La
Prostitution, chasse des villes, se rfugia dans ces bordes, qui se
trouvaient loin des yeux de la police urbaine, et qui ne laissaient
pas percer le scandale. Ces rsidences rurales n'taient habites qu'en
certaines saisons et  certains jours par les tenanciers ou locataires;
mais la Prostitution y avait, pour tous les temps, un abri assur;
voil pourquoi les femmes publiques prirent  bail les bordes o elles
rsidaient, quand elles ne se contentaient pas d'y venir au crpuscule
pour y faire un sjour de quelques heures. Les dbauchs, qui allaient
l les rejoindre, sortaient de la ville, sous prtexte d'une promenade,
et arrivaient  leur honteuse destination par un chemin dtourn. La
_borde_ se changea de la sorte en _bordel_, son diminutif, qui devint
insensiblement le nom gnrique de tous les asiles de dbauche, qu'ils
fussent, ou non, dans la campagne ou dans l'intrieur des villes. On
doit attribuer  des variations de patois les diffrentes formes que
prit ce nom, qu'on prononait _bordeel_ et qui dgnra en _bordiau_ et
_bourdeau_, _bordelet_ et _bordeliau_.

Tant que les bordels furent hors des villes, la Prostitution errante
compta dans son arme secrte une foule de pauvres recrues, qui
n'avaient pas mme le moyen de prendre une borde  loyer et qui, 
l'instar des _lup_ et des _suburran_ de Rome, arrtaient les passants
le long des chemins, derrire les haies, dans les vignes et les bls:
on les nommait _femmes sant aux haies, s issues des villages, filles
de chemin, femmes de champs_. (Voy. Carpentier, dans son supplment 
Ducange, aux mots BORDA et CHEMINUS.) Celles qui ne sortaient pas de
leurs tanires et qui tendaient leurs lacs  la fentre, s'appelaient
_claustrari_, _cloistrires_. (Voy. Carpentier, au mot CLAUSUR.)
Leurs clotres, _claustra_, pourraient bien tre les hritiers des
_lustra_ de l'antiquit, d'autant plus que ces _claustra montium_ ne
furent tablis que dans des lieux carts, au fond des bois et dans les
gorges des montagnes.

Les femmes perdues qui taient  demeure dans les _bordes_ ou _bordels_
furent dsignes par l'pithte de _bordelires_ ou _bourdelires_.
Mais ce ne fut pas leur unique dnomination; nous avons vu plus haut
qu'on les nommait _putes_ et _putains_, en signe de mpris. On ne
leur pargnait pas les noms injurieux, et on ne les distinguait pas,
comme dans l'antiquit, par des qualifications qui rvlaient souvent
leurs habitudes impudiques, leur genre de vie, leur origine et leur
costume. Ds la fin du douzime sicle, on leur appliquait en mauvaise
part le nom collectif de _garzia_ ou _gartia_, en franais _garce_
ou _garse_, qui est rest jusqu' nos jours dans le vocabulaire des
gens de campagne pour dsigner toute espce de fille non marie. On
lit, dans les preuves de l'Histoire de Bresse par Guichenon (p. 203):
_Si leno vel meretrix, si gartio vel gartia alicui burgensi convitium
dixerit_; et dans la charte des privilges de la ville de Seissel
en 1285: _Si gartia dicat aliquid probo homini et mulieri_. Cette
expression, qui reparat  chaque page dans la prose et les vers du
treizime au dix-septime sicle, n'est dtourne que par exception
de son sens primitif, et ne devient une injure que dans certains cas
o elle est accompagne d'une pithte malsonnante; au reste, on voit,
d'aprs l'extrait de Guichenon cit plus haut, que la qualification de
_garce_ (_gartia_), mme employe en mauvaise part, diffrait de celle
de prostitue (_meretrix_), en ce qu'elle s'entendait plutt d'une
fille vagabonde, d'une coureuse, d'une servante. t. Guichard, qui
voulait prouver que toutes les langues sont descendues de l'hbraque,
avait imagin de rapprocher du mot _garce_ un verbe hbreu analogue de
consonnance et signifiant _se prostituer_; il ne remarquait pas que les
mots _garce_ et _garzia_ sont bien plus anciens que la signification
obscne qu'on leur a donne. Ainsi, dans le procs-verbal de la vie
et des miracles de saint Yves, au treizime sicle, _garcia_ se trouve
avoir le sens de _servante_, _ancilla_. (Voy. les Bollandistes, _Sanct.
maii_, t. IV, 553.) Il est bien plus simple de dire que _garce_ est
le fminin de _gars_, qui, malgr les plus belles tymologies, parat
tre un mot gaulois, _wars_, et avoir signifi tout d'abord un jeune
guerrier, un mle nubile. De _gars_, on fit, en bas latin, _garsio_
et _garzio_, qui fut appliqu aux valets, aux voleurs, aux gens de
nant, aux goujats d'arme, aux libertins. On ne peut pas mieux montrer
comment un mot, originairement honnte et dcent, s'est perverti
graduellement et a pris dans la langue une attribution honteuse, qu'en
rappelant une phrase o Montaigne l'emploie avec l'acception qu'il
avait de son temps: Il s'est trouv une nation o on prostituoit des
garces  la porte des temples, pour assouvir la concupiscence.

Ce n'tait pas la seule expression injurieuse qui ft en usage au
moyen ge, pour dsigner les prostitues: on les appelait _fornicari_
et _fornicatrices_, _prostibulari_, _prostantes_, _gyneciari_,
_lupanari_, _ganeari_, dans la basse latinit. Ces trois derniers
noms taient synonymes; ils indiquaient les lieux o se tenaient
les femmes de mauvaise vie: _ganea_, _lupanar_ et _gynecium_. Les
_prostantes_ se vendaient (du verbe _prostare_), les _prostibulari_
se prostituaient, les _fornicari_ forniquaient, les _fornicatrices_
faisaient forniquer. Ces diffrents termes ne passrent pas dans la
langue franaise, mais on y fit entrer ceux qui avaient une tournure
moins latine: de l, _ribaude_, _meschine_, _femme folle_, _femme de
vie_. La _femme de vie_, _femina vit_, nous semble, en dpit de son
dguisement latin, avoir pour racine une obscnit gauloise. La _femme
folle_ ou _folieuse_, _mulier follis_ ou _fatua_, devait son nom 
cette fameuse fte des Fous, que nous dcrirons ailleurs comme un
dernier reflet des mystres de la Prostitution antique. La _meschine_
tait, dans le principe, une petite servante, une esclave; la _ribaude_
une suivante d'arme, une fille de soudard, une femme de goujat.
Nous dirons, dans un autre chapitre, ce qu'taient les _ribauds_ de
Philippe-Auguste; en tablissant la vritable origine de leur _roi_.
Nous ne rapporterons pas les nombreuses tymologies qu'on a doctement
accumules pour rechercher la racine du mot _ribaud_, qui existe dans
toutes les langues de l'Europe. Nous serions assez dispos  voir cette
racine dans le mot gaulois _baux_ ou _baud_, qui signifiait _joyeux_ et
qui a laiss dans notre vieille langue, que Borel appelait _gauloise_,
le substantif _baude_, joie, et le verbe _baudir_, rjouir. Le nom
de la famille des _Baux_ ou _joyeux_, que la tradition languedocienne
faisait remonter au sixime sicle, donnerait un ge assez respectable
au mot celtique _baux_ ou _baud_. Ce mot a chang de signification,
sans changer de forme, en passant dans la langue anglaise, o _baud_
est synonyme de _lnon_. Le nom de _baldo_, en italien, n'a pas t
autant altr, car ce mot, driv de _baux_, se prenait pour _hardi_
ou _impudent_. _Rebaldus_ a traduit en latin _rebaux_, compos de
la prposition emphatique _re_ et du mot original _baux_, _baud_ ou
_bauld_. _Ribaud_ et _ribaldus_ se sont latiniss et franciss en
mme temps. Ces mots-l taient employs en bonne part avant le rgne
de Philippe-Auguste, o ils tombrent dans le mpris, par suite des
excs d'une sorte de gens qui avaient voulu tre les _ribauds_ par
excellence. Prcdemment, l'pithte de _ribaud_ impliquait la force
physique et la constitution robuste d'un homme gaillard et dispos.
Depuis, ce fut la dsignation spciale des vauriens et des dbauchs.
Toutes les langues adoptrent  la fois la dgradation du _ribaux_
et de ses composs. _Ribaudie_, en franais, devint synonyme de
_Prostitution_, ainsi que _ribaldaglia_, que Mathieu Villani emploie
dans ce sens (_Chron._, lib. IV, cap. 91). _Ribaud_ produisit alors
_ribaude_, _ribalda_, qui n'eut jamais une signification honorable.
Selon la coutume de Bergerac, c'tait une insulte pouvantable, quand
elle s'adressait  une personne de naissance ou de condition noble;
mais c'tait peu de chose, si cette personne-l usait de cette injure
 l'gard d'une femme de bas tage, en n'accompagnant pas l'injure
de voies de fait. Ce singulier passage de la Coutume de Bergerac est
rapport par les bndictins continuateurs de Ducange. _Ribaude_, qui
amena trs-naturellement _ribaudaille_ et _ribauderie_, continue de
personnifier avec nergie toute femme dont les moeurs sont drgles ou
dpraves.

Le mot _meschine_, qui fut trs-habituellement appliqu aux _femmes
folles de leur corps_, avait d'ordinaire un caractre plus bienveillant
qu'injurieux; meschine ne fut en usage qu'aprs _meschin_. Ce mot,
essentiellement gaulois ou franc, que notre langue conserve encore dans
le mot _mesquin_, dont le sens ne s'est pas trop loign de sa racine,
voulait dire d'abord _petit esclave_, _jeune serviteur_. _Meschinus_
et _mischinus_ se trouvent, ds le dixime sicle, dans les cartulaires
monastiques, comme Ducange en fournit plusieurs preuves: ils signifient
_jeunes serfs_ et par extension _valets_. C'est ce dernier sens que le
mot _meschin_ affecte plus particulirement dans la langue du douzime
sicle; mais alors il ne se prend qu'en bonne part et il quivaut
 _jeune gars_,  _jouvenceau_. Il revient souvent dans le roman de
_Garin_ et toujours honorablement; comme dans ce vers:

  Vous estes jones jovenciaux et meschins.

Le fminin _meschine_, _meschina_, n'eut pas d'abord un emploi moins
honorable; tmoin ce vers du mme roman de _Garin_:

  Au matin lievent meschines et pucelles.

Mais dj, vers le treizime sicle, les _meschines_ taient bien
dchues de leur bonne renomme, car Guillaume Guiart, dans sa _Branche
des royaux lignages_, les reprsente sous des couleurs peu flatteuses:
voici quatre vers qui font d'elles de vritables femmes perdues,
puisque ce sont les compagnes des _Cottereaux_, en 1183:

  Des sains corporaux des yglises
  Fesoient volez et chemises
  Communment  leurs meschines,
  En dpit des oeuvres divines.

Ds lors, _meschine_, dans le langage usuel comme dans la posie, ne
dsigne plus qu'une servante. Ducange cite un vieux pote, d'aprs
un Ms. de la bibliothque de Coislin, pour prouver qu'on opposait
volontiers _dame_ et _meschine_; ce mme pote, dans un autre endroit,
dfinit ainsi le rle de la _meschine_:

  En la chambre ot une meschine
  Qui moult est de gentille orine.

Dans une ordonnance relative  l'abb de Bonne-Esprance, on assigne
 cet abb une somme de 20 livres pour son gouvernement, pour un
serviteur et une _meschine_. Le mot _meschine_ se plie simultanment
 deux acceptions bien diffrentes: ici c'est une simple servante,
exerant les devoirs de son tat et, comme le dit Louis XI dans ses
_Cent nouvelles nouvelles_: Elle estoit meschine, fesant le mnage
commun, comme les lits, le pain et autres tels affaires; l, c'est une
femme dbauche, qui se met au service du premier venu et qui se vend
en dtail. On comprend que le _meschinage_, qui est d'abord synonyme
de _service_, arrive successivement  spcifier le service le plus
malhonnte. Au reste, le _meschinage_ des tavernes et des tripots tait
rput infme dans les _tablissements_ de saint Louis, comme dans la
loi romaine; nanmoins, saint Louis veut que la fille folle qui s'en
est alle en _meschinage_ ou en autre lieu ailleurs, pour soy louer
soit admise par droit, aussi bien que ses frres et soeurs, au partage
de la succession paternelle. (Liv. I, ch. 138.)

Compltons cette nomenclature franco-latine de la Prostitution au
moyen ge, par l'examen d'un terme trs-usit, qui passe pour tre n
en Italie et qui avait t import en France par les troubadours, ds
le onzime sicle. La consonnance du mot _ruffian_ indique au premier
coup d'oeil une origine mridionale et non barbare. Mnage le fait
driver du nom d'un fameux lnon italien, qui s'appelait _Rufo_, sans
s'apercevoir que ce Rufo est assurment bien postrieur  l'usage du
mot qu'on rapporte  lui. D'autres tymologistes, ne se contentant pas
du _Rufo_ problmatique, ont trouv dans Trence un Rufus qui faisait
le mme mtier. On a mme, par abus d'rudition, rapproch ce mot de
_fornicator_, en le tirant de l'allemand _ruef_, qui signifie _vote_
et qui ferait ainsi la traduction de _fornix_. Mais Ducange est plus
prs de la vrit, en faisant remarquer que les prostitues romaines,
portant des perruques blondes ou rousses, taient appeles _ruff_,
suivant l'observation de Franois Pithou et de Woverenus sur Ptrone.
Nous complterons la remarque judicieuse de Ducange, en disant que,
sans aucun doute, le mot _ruffianus_ a t form, dans les bas sicles,
de _rufi_ et de _anus_, deux mots runis en un sans aucune ellipse,
ou de _rufia_ et _ans_, deux autres mots galement accoupls  l'aide
d'une ellipse. Quant  chercher une analogie entre _ruffian_ et _fien_,
_foenum_ ou _fimum_, fumier, il faut ignorer qu'on ne peut soumettre la
syllabe _ruf_  l'interprtation tymologique invente par je ne sais
quel rveur, qui voit dans _ruffian_ un valet d'table, _quod eruit
fimum_.

L'accouplement de _rufi_ et d'_anus_ ou bien de _rufia_ et d'_ans_
conviendrait beaucoup mieux au vrai sens du mot _ruffian_, _ruffianus_,
qui n'est pas seulement un lnon, un proxnte, mais plutt un
dbauch, un habitu de mauvais lieu, un souteneur de filles. Nous
n'avons pas, comme Mnage et surtout Le Duchat, l'effronterie ou la
candeur de l'tymologie; nous n'essayerons pas de dmontrer pourquoi,
_rufia_ signifiant une peau tanne, et _anus_ une vieille; _anus_
signifiant aussi le rectum, et _rufus_ un _roux_, un bardache; ces
mots nous mnent droit  la profession du _ruffian_, profession
qui s'tendait  la _ruffiane_. Quoi qu'il en soit, les vocables
_ruffianus_ et _ruffiana_ ne figurent gure, au moyen ge, que dans
les crivains italiques, qui nous prsentent partout, de compagnie,
ruffians et prostitues (_ruffiani_ et _meretrices_). Ducange et
Carpentier citent plusieurs passages intressants de ces crivains;
dans un de ces passages, il est dit positivement que _ruffian_ est
synonyme de _lnon_ (_quilibet et qulibet leno, qui et qu vulgariter
ruffiani dicuntur_). _Ruffian_ ne semble pas s'tre introduit en France
avant le treizime sicle, et, encore, n'a-t-il t trs en vogue qu'
la fin du quinzime sicle, quand l'italianisme dborda de toutes parts
dans l'idiome gaulois. Ce mot, qui s'employait avec diverses nuances
d'application, n'a jamais envahi la langue oratoire et ne s'est pas
relev de son abjection.

Enfin, mentionnons encore un mot que nous avons oubli  sa place et
qui tmoigne des habitudes mystrieuses de la Prostitution. Les lieux
de dbauche, les _bordels_, se nommaient, au figur, des _clapiers_,
_claperii_, parce que les filles de joie s'y cachaient comme des
lapins, _cuniculi_ (en vieux franais _conins_), dans leurs terriers.
_Clapier_, selon Mnage, viendrait de _lepus_, transform en _lapus_
et _lapinus_, qu'on a pu prononcer _clapinus_; de l, _lapiarium_ et
_clapiarium_. Selon Ducange, le pige  prendre les lapins tait appel
_clapa_, et, comme il se plaait  l'entre des terriers, ceux-ci
usurprent son nom, qui reprsentait sans doute par une onomatope le
bruit ou _clappement_ de la machine, au moment o le lapin tait pris.
Selon d'autres savants, _clapier_ drivait du grec +kleptein+, qui
signifie _se cacher_; du latin _lapis_, parce que les gtes de lapins
ne sont souvent que des tas de pierres ou des terrains pierreux, etc.
L'tymologie nous importe peu; signalons toutefois, avec beaucoup de
rserve, la similitude obscne que la gaiet franaise avait entrevue
dans les mots _cunnus_ et _cunniculus_ ou _cuniculus_, dont Martial n'a
pas souponn l'indcente quivoque. Il est certain que nos anctres
goguenards trouvaient une image lubrique dans cette comparaison d'un
repaire de prostitues avec un clapier de lapins.




CHAPITRE VII.

  SOMMAIRE. --Les moeurs publiques sous les rois antrieurs  Louis
  IX. --Hideux progrs de la sodomie. --Tableau des moeurs de Paris
   la fin du douzime sicle. --Les coliers. --Le Pr-aux-Clercs.
  --Les Thermes de Julien. --Le cimetire des Saints-Innocents.
  --Les libertins et les prostitues de la _Croix-Benoiste_. --Les
  premires religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs. --La
  _patronne_ des filles publiques. --Les statuts de la corporation
  des _filles amoureuses_. --Le _baiser de paix_ de la prostitue
  royale. --La chapelle de la rue de la Jussienne. --Efforts de saint
  Louis pour combattre et diminuer la Prostitution. --La maison des
  _Filles-Dieu_. --Comment saint Louis punit un chevalier qui avait
  t surpris dans une maison de dbauche. --Suppression des lieux de
  dbauche et bannissement des femmes de mauvaise vie.


Dans le recueil des ordonnances des rois de France de la troisime
race, il ne s'en trouve aucune, avant saint Louis, relative  la
Prostitution; mais on ne doit pas croire cependant, d'aprs cette
lacune, que la Prostitution et presque disparu en France ou bien que
l'autorit lgale la laisst absolument matresse de ses actes, sans
l'entourer d'une surveillance prventive et rpressive  la fois. Nous
croyons, au contraire, que le dsordre des moeurs n'avait fait que
s'aggraver,  la faveur des guerres fodales qui avaient dsol le
pays et entrav la marche de la civilisation; nous croyons aussi que
l'ancienne lgislation  l'gard des prostitues et de leurs scandales
n'avait pas cess d'tre en vigueur; mais, au milieu des agitations
permanentes qui troublaient la socit, on s'tait sans doute fort
relch de l'excution de ces lois de police et l'on s'occupait plutt
d'assurer la dfense des villes exposes  des siges continuels et 
toutes les consquences d'une invasion arme. Une sorte de tolrance
indulgente avait donc permis  la Prostitution de gagner du terrain
dans les cits, et surtout  Paris, o elle s'tait organise comme
les autres corps d'tat, avec des statuts qui la rgissaient, soit que
l'administration municipale approuvt cette espce de confrrie impure
ou fermt les yeux sur son existence organise. Nous n'aurons pas de
peine  prouver que, sous les rois antrieurs  Louis IX, les moeurs
publiques taient plus dpraves qu'au neuvime sicle et que cette
corruption avait un caractre plus odieux que jamais; nous trouverons,
en outre, plus d'un tmoignage contemporain qui atteste combien
l'exercice de la Prostitution rgulire s'tait multipli et acclimat,
pour ainsi dire, dans les habitudes de la population parisienne.

Cette Prostitution, il faut bien le reconnatre, avait alors une
heureuse influence sur les moeurs; car, depuis que les hommes du
Nord s'taient mls de gr ou de force aux indignes francs et
gallo-romains, le vice contre nature pntrait, comme une contagion
dvorante, dans toutes les classes de la nation et imprimait sa
turpitude aux ordres religieux comme aux familles princires et
royales. Guillaume de Nangis, en racontant, dans sa chronique,
la mort tragique des deux fils et d'une fille de Henri Ier, roi
d'Angleterre, qui furent engloutis dans la mer avec une foule de
seigneurs anglais embarqus sur le mme navire, prsente ce naufrage
comme une punition du ciel et ne craint pas de dire que les victimes
taient la plupart sodomites (_omnes fere sodomitica labe dicebantur
et erant irretiti_). Cette horrible dgradation morale, nous l'avons
constat plus haut, se rencontrait partout, chez les moines de
prfrence; et l'glise, afflige de ces excs qu'elle s'efforait
de cacher dans son sein, ne pouvait s'empcher de frapper d'anathme
ses membres indignes. Nous verrons plus tard que la condamnation des
Templiers ne fut, de la part de Boniface VIII et de Philippe le Bel,
qu'une terrible mesure de justice contre la sodomie dguise sous
l'habit de l'ordre du Temple. La sodomie tait galement le lien
secret de diffrentes sectes hrtiques qui cherchrent  s'tablir,
en faisant une rapide propagande  l'aide de ces impurets et qui
chourent devant l'attitude ferme et rigide du haut clerg, que
le pouvoir temporel seconda par des bourreaux et des supplices. Cet
abominable vice s'tait invtr de telle sorte dans le peuple, que les
tentatives manichennes, qui se renouvelrent sous divers noms jusqu'au
quatorzime sicle, lui durent leur succs momentan et en mme
temps leur implacable rpression. En prsence des hideux progrs d'un
pareil flau, on comprend que la Prostitution naturelle pouvait tre
considre comme un remde au mal ou du moins comme une digue oppose
 ses dbordements. Jacques de Vitry, dans son _Histoire occidentale_
(ch. VII), a enregistr ce fait curieux et significatif, que les filles
publiques, qui arrtaient effrontment dans la rue les ecclsiastiques,
les appelaient _sodomites_, lorsque ceux-ci refusaient de suivre ces
dangereuses sirnes: Ce vice honteux et dtestable, ajoute-t-il, est
tellement rpandu dans cette ville; ce venin, cette peste y sont si
incurables, que celui qui entretient une ou plusieurs concubines est
regard comme un homme de moeurs exemplaires.

Jacques de Vitry, qui nous fournit cette prcieuse observation au
sujet des moeurs de Paris  la fin du douzime sicle, parat avoir
voulu dpeindre plus particulirement la Prostitution qui s'tait
empare du quartier de l'Universit et qui y rgnait en souveraine:
Dans la mme maison, dit-il, on trouve des coles en haut, des
lieux de dbauche en bas; au premier tage, les professeurs donnent
leurs leons; au-dessous, les femmes dbauches exercent leur
honteux mtier, et tandis que, d'un ct, celles-ci se querellent
entre elles ou avec leurs amants, de l'autre ct, retentissent les
savantes disputes et les argumentations des coliers. Le quartier
des collges et des coles n'tait peupl,  cette poque, que de
matres s arts et d'coliers; ces derniers, gs la plupart de vingt
 vingt-cinq ans, et appartenant  toutes les nations, formaient une
sorte d'arme indiscipline de 150,000 individus, qui se moquaient
des sergents du guet et qui ne permettaient pas  la prvt de Paris
de s'immiscer dans leurs affaires: ils protgeaient donc les femmes
de vie, installes dans leur quartier, et ils les couvraient d'un
voile d'impunit, tant qu'elles ne dpassaient point les limites de
ce _lieu de franchise_. Le recteur et les suppts de l'Universit,
sachant que la jeunesse a besoin de dpenser l'exubrance de son ardeur
et de ses forces au profit de ses passions, ne la gnaient nullement
dans ses plaisirs et ne lui demandaient pas de vivre en anachorte.
On s'explique ainsi le tableau d'intrieur, que Jacques de Vitry
a trac d'aprs nature et qui nous reprsente fidlement l'tat de
la Prostitution dans le voisinage des coles de la rue du Fouarre.
Il est probable nanmoins que cette Prostitution  domicile n'tait
pas la seule qui se ft place sous la sauvegarde des coliers: la
Prostitution errante, qui rpondait aux ides et aux instincts de
ce temps-l, devait se donner carrire dans le Pr-aux-Clercs, cette
promenade champtre des enfants prodigues de l'Universit, cette vaste
plaine, traverse par de jolis ruisseaux bords de saussaies, ombrage
par des massifs d'arbres et coupe par des haies vives. C'tait l
certainement le rendez-vous des _filles de champs_ et _de haies_, qui
n'avaient rien  redouter, dans ce frais asile, des austres poursuites
de la justice abbatiale de Saint-Germain-des-Prs. L'Universit faisait
respecter ses privilges, mme  l'gard de ses compagnes de dbauche.

Le Pr-aux-Clercs n'tait pas le seul refuge de la Prostitution
errante; elle avait une retraite non moins inviolable et plus commode
dans la saison froide et pluvieuse. Le palais des Thermes de Julien,
dans lequel les rois de la premire race avaient fix leur sjour,
n'tait plus habit depuis des sicles, et les ruines de cette
vaste habitation gallo-romaine, environnes de vignes et de jardins,
offraient alors, suivant l'expression d'un pote contemporain, une
infinit de rduits sinueux toujours favorables aux actes secrets,
mystrieuses cachettes complices du crime, puisqu'elles pargnent la
honte  qui le commet. Jean de Hauteville, qui nous fait connatre
l'usage obscne de l'antique palais des Thermes sous les rgnes de
Louis VII et de Philippe-Auguste, expose ce qu'il avait vu de ses
propres yeux, dans son pome misanthropique intitul _Archithrenius_:
C'est l, dit-il avec moins d'indignation que de piti, c'est l que
l'paisseur des arbres, usurpant les fonctions de la nuit, protge
incessamment les amours furtifs et drobe souvent au regard svre de
la surveillance les derniers symptmes de la pudeur mourante; car celui
qui veut faire une mauvaise action cherche les tnbres, et sa honte,
qui se sent plus  l'aise dans les lieux obscurs, aime  s'envelopper
des voiles de la nuit. Philippe-Auguste, en 1218, fit donation de ces
ruines romaines  son chambellan Henri, concierge du Palais de la Cit,
probablement  la charge de les enclore de murs et d'en chasser la
Prostitution. Telle tait aussi l'intention de Philippe-Auguste, quand
il fit entourer d'une bonne muraille le cimetire des Saints-Innocents,
dans lequel la Prostitution nocturne prenait ses bats, sans respect
pour les morts qu'elle en rendait tmoins. Guillaume le Breton, en
parlant de ce cimetire dans le pome pique de la _Philippide_,
s'indigne de cette profanation insolente: _Et quod pejus erat,
meretricabatur in illo_ (lib. I, vers. 441).

Il en tait de mme de tous les endroits voisins de la muraille
d'enceinte: la Prostitution y venait planter son camp ds la tombe
du jour, et les viles cratures qui l'exeraient  la drobe, se
postaient, pour attendre leur proie, aux abords des routes les plus
frquentes. On lit, dans les _Grandes Chroniques de Saint-Denis_,
cette particularit qui se rapporte au rgne de Philippe-Auguste: Et
aussi les folles femmes qui se mettoient aux bordeaux et aux carrefours
des voyes et s'abandonnoient, pour petis prix,  tous, sans avoir honte
ne vergogne. C'est le seul passage d'un crivain du treizime sicle
dans lequel il soit question du salaire de la dbauche; et, quoique
le prix des faveurs d'une prostitue de carrefour ne s'y trouve pas
fix, on ne peut douter qu'il ne ft trs-minime, sans doute  cause
de l'extrme concurrence. La Prostitution avait encore un autre champ
de foire hors de la ville, sur le chemin de Vincennes, dans un lieu
sem de buissons et de bocages, au del de la porte Saint-Antoine.
Dubreul rapporte, dans ses _Antiquits de Paris_, que ce lieu-l
tait le thtre ordinaire des attentats  la pudeur, que les coliers
commettaient impunment sur les femmes, les filles et chambrires des
bourgeois de Paris. On rigea d'abord une croix de pierre, nomme la
_Croix Benoiste_, au centre de ce bois mal fam; mais la fondation de
cette croix ne servit qu' y attirer un plus grand nombre d'_hommes et
femmes de dissolution_, qui se livraient, sous prtexte de dvotion et
de plerinage,  la plus criminelle promiscuit. Un prdicateur, fameux
par les conversions qu'il avait faites, Foulques de Neuilly, abb de
Saint-Denis, apparut tout  coup au milieu de cette bande de libertins
et de prostitues; debout sur le socle de la Croix Benoiste, il les
somma de renoncer  leurs damnables habitudes et de faire pnitence en
se consacrant  Dieu. Les femmes qui l'coutaient, et qui appartenaient
 la lie du peuple, se sentirent aussitt mues de repentir, abjurrent
leur infme mtier, se couprent les cheveux et devinrent les premires
religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs, qui recruta sa
communaut dans tous les rangs de la Prostitution. Les malheureuses
que la Croix Benoiste avait vues s'abandonner _pour vil et petit prix_,
firent des processions autour de cette croix, nu-pieds et en chemise;
quelques-unes se marirent honorablement; d'autres se vourent  la vie
contemplative; mais, dans l'origine, vers 1190, cet trange couvent
runissait sous le mme toit autant d'hommes que de femmes, et l'on
peut supposer que, malgr les loquentes prdications de Foulques de
Neuilly et de son successeur Pierre de Roissy, ce mlange des deux
sexes n'tait pas fait pour inspirer la vertu  d'anciennes prostitues
et  des dbauchs convertis. Ce fut l'illustre vque de Paris Maurice
de Sully, qui, en 1196, loigna les hommes et retint les femmes sous
la rgle de Cteaux, en menaant de les chasser toutes si elles ne
s'amendaient pas.

Outre ces misrables vagabondes qui exploitaient les alentours de la
ville et qui s'abattaient le soir comme des oiseaux de proie sur les
voyageurs attards, il y avait ds lors dans certains quartiers et
dans certaines rues des _bordeaux_ et des _clapiers_, qui recevaient
de nombreux visiteurs avant l'heure du couvre-feu, et qui payaient au
fisc un impt imit du _vectigal_ romain. Les preuves de ces faits
manquent  cette poque, mais comme nous les rencontrons plus tard
en abondance, nous devons croire qu'elles ont disparu pour les rgnes
antrieurs  ceux de saint Louis. La tradition, qu'il ne faut jamais
ddaigner, surtout si elle concerne des circonstances qui eussent t
difficilement mentionnes par crit  l'heure mme o elles avaient
lieu, la tradition, recueillie par Sauval, au dix-septime sicle
(_Recherch. et antiq. de Paris_, t. II, p. 638), nous apprend que,
bien avant Louis IX, les femmes scandaleuses avoient des statuts,
certains habits, afin de les reconnotre, et mme des juges  part.
Cette tradition s'tait perptue chez les femmes de mauvaise vie, qui
prtendaient encore, du temps de Sauval, que le jour de la Madeleine
a t ft  la poursuite de leurs devancires, du temps qu'elles
composoient un corps et avoient leurs rues et leurs coutumes, et mme
avant que saint Louis les et obliges  porter certains habits pour
les distinguer des honntes femmes. Malheureusement, les dtails
que Sauval promettait sur ce sujet singulier ne figurent pas dans
son ouvrage imprim, dont ils auront t retranchs, avec le clbre
trait des _Bordels de Paris_, par la pudeur de ses diteurs; mais il
est impossible de ne pas supposer que Sauval n'ait eu sous les yeux
la preuve de l'existence de ces statuts de la Prostitution, sinon ces
statuts eux-mmes, qui devaient avoir force de loi, antrieurement 
la rdaction du _Livre des Mtiers_ d'tienne Boileau. Ce _prud'homme_
eut honte d'admettre dans son recueil des privilges et coutumes des
arts et mtiers, o il professe tant de haine pour la Prostitution,
un chapitre spcial destin  rgler l'exercice d'un scandale public
qu'il avait l'intention de faire disparatre, en ne lui donnant pas
de place dans la jurisprudence municipale. Ces Statuts du _putage_,
qu'on dcouvre  et l, encore apparents, dans l'histoire des moeurs,
ont t invitablement tablis et maintenus par force d'usage, mais
non, peut-tre, approuvs et confirms par les rois. On est autoris 
penser que si, dans un temps o tous les _mtiers_ et _marchandises_
avaient leur code spcial, la Prostitution tolre n'et pas eu le
sien, les femmes bordelires n'auraient pas form une corporation 
part, comme elles en faisaient une sous la juridiction du _roi des
ribauds_. Le titre de _roi_, attribu au chef ou matre principal
d'une corporation, tait toujours insparable des statuts de cette
corporation: la _ribaudie_ avait son _roi des ribauds_, ainsi que la
_mercerie_, son _roi des merciers_, et la _menestrandie_, son _roi des
mntriers_.

Nous verrons plus loin que rien ne manquait aux filles de
Paris, except des statuts, pour dmontrer qu'elles avaient t
trs-anciennement institues en corps de mtier. On ne saurait sans
doute suppler  la perte de ces statuts, en ce qui concerne le mode
de rception dans la communaut, les degrs d'apprentissage, la taxe
du public, les redevances au fisc, les aumnes et les amendes, en un
mot toute l'organisation intrieure du _mtier_; mais nous avons des
renseignements prcis sur les quartiers et les rues assigns  la
dbauche, sur la marque distinctive des femmes voues  cette honteuse
industrie, sur les heures affectes  leur travail, sur les lois
somptuaires  leur usage. Une anecdote, relative  la Prostitution,
nous semble trs-importante  ce point de vue, d'autant plus qu'elle
n'a pas encore t bien comprise par ceux qui l'ont tire de la
Chronique de Geoffroy, prieur de Vigeois (_Nova biblioth. manusc._ du
P. Labbe, t. I, p. 309): La reine Marguerite, tant  l'glise pendant
que le baiser de paix se donnait entre les assistants, voyant une femme
pare de vtements magnifiques et la prenant pour une pouse, lui
donna le baiser de paix. Cette femme tait une ribaude suivant la cour
(_meretricem regiam_). Cette princesse, instruite de la mprise, s'en
plaignit au roi, qui dfendit aux filles publiques de porter dans Paris
(_Parisiis_) le surcot ou la cape (_chlamyde seu capp uti_), afin
qu'elles fussent distingues ainsi de celles qui taient lgitimement
maries. Cette curieuse anecdote, qui figure dans une Chronique
finissant  l'anne 1184, ne saurait en aucune faon se rapporter au
rgne de saint Louis et concerner la reine Marguerite, femme de ce
roi, puisque l'auteur de la Chronique tait mort plus de soixante ans
avant le mariage de saint Louis avec Marguerite de Provence. Le fait,
que le prieur de Vigeois avait ou raconter au fond de son monastre
limousin, porte avec soi une date incontestable, celle de 1172, lorsque
la princesse Marguerite, fille de Louis VII et de la reine Constance,
eut t fiance avec Henri _au Courtmantel_, fils du roi d'Angleterre,
et couronne reine par l'archevque de Rouen. On peut nanmoins laisser
 ce fait la date de 1158 que lui assigne le chroniqueur, en supposant
que, dans sa Chronique, crite aprs 1172, il a qualifi de _reine_
Marguerite, qui n'tait pas encore couronne et qui n'avait gure que
six ans  l'poque o son innocence enfantine aurait reu la souillure
du baiser d'une prostitue.

Il est extraordinaire que le fait en question ne soit racont que
dans la Chronique du prieur de Vigeois, que plusieurs historiens ont
confondu avec Geoffroi de Beaulieu, pour dater du rgne de Louis IX
une particularit qui appartient assurment au rgne de Louis VII et
qui prouve que ce roi avait fait contre les femmes de mauvaise vie une
ordonnance qu'on n'a pas conserve. On peut tirer de ce fait plus d'une
induction intressante pour notre sujet. D'abord, cette prostitue,
que le chroniqueur nomme _royale_, faisait-elle partie des filles de
joie _suivant la cour_, que nous rencontrerons jusque sous le rgne de
Franois Ier avec cette mme qualification, ou bien tait-ce seulement
une des sujettes ordinaires du roi des ribauds, une des femmes de
sa corporation royale? En outre, il est certain que Louis VII, en
soumettant le mtier des filles publiques  certaines conditions de
costume, reconnaissait implicitement leur existence lgale et les
autorisait  pratiquer leur coupable commerce dans l'enceinte de Paris
(_Parisiis_). Enfin, le surnom de l'poux de la princesse Marguerite,
Henri _au Court mantel_, n'a-t-il pas quelque analogie indirecte
avec l'aventure de sa femme, qui fut cause que les filles d'amour ne
portrent plus de cape ou manteau long? Il est piquant de remarquer,
dans tous les cas, que, depuis cette poque, les prostitues de Paris,
faisant partie de la corporation des ribaudes, s'habillrent _de
court_, ainsi que les mrtrices de Rome, vtues de la toge et non de
la stole.

La corporation des filles _amoureuses_ tait donc videmment, du
temps de Louis VII, dans un tat de prosprit qui se manifestait
assez par le luxe de ses _livres_ ou habits de mtier. Sauval, dans
un autre passage de sa prcieuse compilation (t. II, p. 450), dclare
positivement que les statuts de cette corporation dshonnte ont eu
cours, pour son gouvernement occulte, jusqu'aux tats d'Orlans en
1560. A dfaut de ces statuts, nous n'avons pas mme dcouvert les
preuves de la confrrie de la Madeleine, que Sauval assure pourtant
avoir exist, sans dire  quelle paroisse elle tait attache et
quels furent ses privilges, ses indulgences et ses ftes. Ce n'est
qu'en recourant  une conjecture assez plausible, que nous donnerons
pour sige principal  cette impure confrrie une petite glise de
la Madeleine, qui existait, avec ce vocable, ds le onzime sicle,
et qui prit plus tard le nom de Saint-Nicolas. L'emplacement occup
par cette vieille glise, que la rvolution de 89 a fait disparatre,
est rempli maintenant par des maisons particulires. Nous n'oserons
toutefois soutenir que ce fut l le lieu de la scne du baiser de paix
donn par une princesse  une courtisane. Le cur de cette paroisse
avait le titre d'archiprtre, et malgr le peu d'importance de la
paroisse et de l'glise, il ne laissait pas que d'tre fier de son
titre,  cause de la confrrie de Notre-Dame-aux-Bourgeois, qui parat
avoir succd  celle de la Madeleine, quand saint Louis essaya de
supprimer radicalement la Prostitution. C'est  cette circonstance que
nous rapporterons le changement de nom de l'glise, qui, quoique ddie
toujours  la Madeleine, eut l'air de se purifier, en ne s'appelant
plus que Saint-Nicolas. Cependant l'image de la Madeleine figurait
encore sur le matre-autel et ses reliques taient exposes dans une
chsse d'argent dor. Presque tous les historiens de Paris, y compris
Dubreul, qui ont parl de cette ancienne glise de la Cit, veulent que
saint Nicolas en ait t le patron primitif; Dubreul et Sauval placent
dans une de ses chapelles, qui s'agrandit aux dpens d'une juiverie
confisque lors de l'expulsion des juifs sous Philippe-Auguste, la
confrrie des _Poissonniers_ et des Bateliers, que n'effarouchait
pas sans doute le voisinage de la confrrie des ribaudes. Cette
glise tait la seule qui possdt des reliques de la sainte qu'on y
vnrait, et il ne faut pas croire, comme le donnerait  entendre un
passage obscur de Dubreul, que ces reliques n'y eussent t dposes
qu'en 1491, par Louis de Beaumont, vque de Paris. Cet vque ne fit
que changer le reliquaire. C'taient non-seulement des cheveux (_de
capillis_) de la Madeleine, mais encore un morceau de la peau de sa
tte, dtach de l'endroit que Notre-Seigneur avait effleur de la
main, en disant: Garde-toi de me toucher!

Toutes les femmes dissolues s'accordaient  honorer la Madeleine
comme leur patronne, sans s'inquiter de faire un choix entre les
diffrentes saintes que la lgende leur offrait sous ce nom. Il parat
qu'elles rendaient aussi un culte  sainte Marie l'gyptienne, qui
fut, avant sa conversion, une clbre prostitue. Une tradition presque
contemporaine nous permet de certifier que la chapelle ddie  cette
sainte, dans la rue qui est devenue celle de la Jussienne, au lieu
de l'_gyptienne_ ou de la _Gippecienne_, tait la paroisse attitre
des femmes publiques, depuis sa fondation au douzime sicle: elles
frquentaient cette chapelle, elles y faisaient dire des messes, elles
y brlaient des cierges, elles y apportaient leurs offrandes, la dme
de leur honteux mtier; c'tait l qu'elles venaient en plerinage, de
tous les points de la ville, et rien n'tait plus trange que leurs
ex-voto et leurs bouquets artificiels suspendus autour de l'image de
leur patronne. En 1660, le cur de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait
cette chapelle dans sa dpendance, en fit enlever une verrire qu'on y
voyait depuis plus de trois sicles et qui tait un objet de scandale
pour les personnes pieuses. Cette verrire reprsentait la sainte
sur un bateau, relevant sa robe et se prparant  payer son passage
au batelier, avec cette inscription, qui est sans doute rajeunie de
langage: Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son
passage. On devine, d'aprs cette anecdote, pourquoi les bateliers de
la Seine avaient adopt la mme patronne que les prostitues. Il est
probable que la confrrie des ribaudes fut transfre de l'glise de
la Madeleine dans la chapelle de Sainte-Marie l'gyptienne, quand la
grande confrrie de la vierge Marie _Notre-Dame aux seigneurs, prtres,
bourgeois et bourgeoises de la ville de Paris_ fut tablie en 1168 dans
cette glise, peut-tre  l'occasion de l'outrage qu'une fille de joie
avait imprim sur le front d'une fille de France en lui donnant le
baiser de paix ou en le recevant d'elle. Le roi et la reine taient,
de fondation, membres de cette confrrie de Notre-Dame, qu'on est
surpris de voir place sous les auspices de la Madeleine. Quant  la
chapelle de Sainte-Marie l'gyptienne, elle fut rige hors des murs,
aux environs du cimetire des Saints-Innocents, qui tait alors un des
centres les plus mal fams de la Prostitution errante.

Quand Louis IX monta sur le trne, sa premire pense ne fut pas de
proscrire absolument dans son royaume la Prostitution lgale qui y
tait tolre, sinon permise; mais il essaya de la combattre et de
la diminuer avec les armes de la religion et les ressources de la
charit. Jamais, dit Sauval, il n'y a eu tant de femmes de mauvaise
vie, qu'au commencement du treizime sicle dans le royaume, et jamais
nanmoins on ne les a punies avec plus de rigueur. Guillaume de
Seligny, vque de Paris, convoqua celles de Paris et les fit rougir
de leur ignoble mtier; les unes y renoncrent, pour embrasser une vie
honnte et pour se marier; les autres demandrent  se clotrer pour
expier leurs pchs. Guillaume alla trouver le jeune roi qui venait
de succder  son pre Louis VIII et qui avait l'me toute pleine des
pieux enseignements de sa mre, la vertueuse reine Blanche. Ce prince
fut merveill des belles conversions que l'vque avait faites, et,
pour n'en pas laisser perdre le fruit, il s'empressa de fonder une
maison de refuge destine aux pcheresses que la grce avait touches.
Il faillit ouvrir cette maison dans un clos situ rue Saint-Jacques et
appartenant  son confesseur et chapelain Robert Sorbon, qu'il voulait
mettre  la tte de cette communaut de pnitentes; mais il se ravisa,
en pensant que les coles de la rue du Fouarre donneraient des voisins
menaants  ces nouvelles converties. Il les mit donc  distance des
coliers, dans la campagne, de l'autre ct de la ville, et il leur
concda un vaste terrain o il fit lever pour elles une glise, des
clotres, des dortoirs et divers btiments enferms dans une enceinte
de bons murs. Ce monastre, qui fut plus tard un hpital, occupait tout
l'espace o le quartier du Caire a t construit depuis la rvolution.
Il y avait des jardins et des vergers dans cette espce de forteresse
qu'on appelait, dit Joinville, la _maison des Chartriers_. On ne sait
pas d'o lui vient le nom de _maison des Filles-Dieu_, qui lui resta,
et l'on doit croire que ce fut une malice du peuple, qui baptisa ainsi
ces religieuses que le dmon avait soumises  un apprentissage peu
difiant. Quoi qu'il en soit, ce nom des _Filles-Dieu_, qui n'avait t
d'abord qu'une pigramme, fut pris au srieux, mme par celles qui le
portaient.

Un pote satirique de ce temps-l, Rutebeuf, se moque des Filles-Dieu
et de leur nom assez mal appropri  leurs antcdents; mais on
pourrait induire de ces vers de Rutebeuf, que les pnitentes de
Guillaume de Seligny avaient t d'abord nommes _Femmes-Dieu_:

  Diex a non de filles avoir,
  Ms je ne poy oncques savoir
  Que Diex eust fame en sa vie!...

Rutebeuf comprend sous la dnomination de _lignage de Marie_, en
sous-entendant _Madeleine_, tout le personnel de la Prostitution,
parmi lequel saint Louis avait trouv ses Filles-Dieu: Et fist
mettre, raconte Joinville, grant multitude de femmes en l'hostel, qui
par povret estoient mises en pechi de luxure, et leur donna quatre
cens livres de rente pour elles soustenir. Cette dotation de quatre
cents cus de rente tait considrable, en raison de la valeur norme
de l'argent, et tout le monde s'tonna que les Filles-Dieu eussent
t mieux traites que les Quinze-Vingts, qui n'avaient que trois
cents livres de revenu. Les Filles-Dieu n'taient que deux cents dans
l'origine, mais elles recueillaient dans leur maison hospitalire les
femmes perdues que le repentir arrachait  la dbauche. Ce monastre
avait pour _matre proviseur et gouverneur_ un prtre que l'vque de
Paris appelait son _bien-aim en Jsus-Christ_ et que les religieuses
nommaient leur _pre en Dieu_. Ce ne fut pas la seule fondation du mme
genre que le saint roi encouragea de ses conseils et de ses deniers:
Et fist mettre, rapporte Joinville, en plusieurs liex de son royaume
mesons de beguines, et leur donna rentes pour elles vivre, et commanda
l'en que en y receust celles qui voudroient fere contenance  vivre
chastement.

Louis IX avait beau dtourner ainsi le torrent de la Prostitution,
il ne parvenait pas  rformer les moeurs, que les croisades avaient
encore perverties davantage, car les croiss imitaient les musulmans et
entretenaient de vritables harems, remplis d'esclaves achetes dans
les bazars de l'Asie. Le commun peuple se prist aux foles femmes,
dit Joinville, avouant ainsi la principale cause des dsastres de la
croisade o le roi fut fait prisonnier par les infidles. Ce sage
prince savait  quoi attribuer ses dsastres; aussi, en recouvrant
sa libert, congdia-t-il plusieurs des officiers de sa maison, parce
qu'il avait t averti que ces libertins _tenoient leur bordiau_  un
jet de pierre de sa tente. Vainement il s'effora de bannir de son camp
la dbauche et la paillardise; ses arrts les plus svres ne firent
que mieux ressortir l'impuissance de ses chastes efforts contre le
dchanement de la luxure. Pendant qu'il tait  Csare, il jugea,
selon les lois du pays, un chevalier qui avait t surpris _au bordel_.
Le coupable avait  opter entre deux partis galement dshonorants:
la ribaude, avec laquelle on l'avait trouv en flagrant dlit, devait
le mener en chemise, une corde lie aux _genetaires_ (gnitoires),
par tout le camp; sinon, il abandonnerait son cheval et son armure
au bon plaisir du roi et se verrait chass de l'arme. Le chevalier
prfra ce dernier chtiment et s'en alla. Louis IX, quoi qu'il ft
pour inspirer  ses serviteurs la noble passion du devoir, gmissait
d'tre tmoin des progrs de la dmoralisation sociale. Enfin, aprs
son retour de Palestine, comme pour rendre un hommage solennel  la
mmoire de sa pieuse mre qu'il pleurait encore, il voulut dtruire la
Prostitution, en la prohibant, sans aucune exception ni rserve, par
tout son royaume, dans les provinces du nord comme dans celles du midi
(le _Languedoc_ et le _Languedoil_).

C'est dans une ordonnance du mois de dcembre 1254, qu'il introduisit
cet article mmorable qui, cach parmi d'autres moins importants,
prononait d'une manire dfinitive la suppression des lieux de
dbauche et le bannissement des femmes de mauvaise vie: Item soient
boutes hors communes ribaudes, tant de champs comme de villes; et,
faites les monitions ou dfenses, leurs biens soient pris par les juges
des lieux ou par leur autorit, et si soient dpouilles jusqu' la
cote ou au plicon; et qui louera maison  ribaude ou recevra ribaude
en sa maison, il soit tenu de payer au bailly du lieu, ou au prevost,
ou au juge, autant comme la pension (le loyer) vaut en un an. Mais
saint Louis ne tarda pas  s'apercevoir que la Prostitution tait un
flau ncessaire pour arrter de plus grands maux dans l'ordre social.


FIN DU TOME TROISIME.




    TABLE DES MATIRES
    DU TROISIME VOLUME.


    _SECONDE PARTIE._


  RE CHRTIENNE.--INTRODUCTION.


  CHAPITRE PREMIER.                                             Page 7

  SOMMAIRE. --Le mariage chrtien. --ptres de saint Paul aux
  Romains sur leurs abominables vices. --La sentine de la population
  des faubourgs de Rome aux prdications de saint Paul. --Le mariage
  conseill par saint Paul comme dernier prservatif contre les
  tentations de la chair. --_Fornicatio_, _immunditia_, _impudicitia_
  et _luxuria_. --Prdications de saint Paul contre la Prostitution.
  --Les philosophes paens ne recommandaient la temprance qu'au
  point de vue de l'conomie physique. --La chastet religieuse
  chez les paens et le clibat chrtien. --Triomphe de la virginit
  chrtienne. --Guerre clatante de la morale vanglique contre la
  Prostitution. --Les poux dans le mariage chrtien. --Svrit de
  l'glise naissante  l'gard des infractions charnelles que la loi
  n'atteignait pas. --Pourquoi les paens infligrent de prfrence
  aux vierges chrtiennes le supplice de la Prostitution.


  CHAPITRE II.                                                 Page 39

  SOMMAIRE. --Raison de ncessit pour laquelle saint Paul et les
  aptres durent imposer aux chrtiens l'abstinence charnelle et la
  puret virginale. --Les _agapes_. --Les fossoyeurs des catacombes
  de Rome furent les premiers adorateurs du Christ. --Action
  rgnratrice et consolante de la religion chrtienne sur les tres
  dgrads vous au service de la Prostitution. --Les courtisanes
  martyres. --Histoire de Marie l'gyptienne raconte par elle-mme.
  --Lgende de sainte Thas. --Comment s'y prit saint Ephrem pour
  convertir une femme de mauvaise vie. --Les deux solitaires et
  la prostitue. --Saint Simon Stylite. --Conversion de Porphyre.
  --Sainte Plagie. --Sainte Thodote. --Conversion et supplice de
  sainte Afra. --Prire de sainte Afra sur le bcher, ou oraison des
  prostitues repentantes.


  CHAPITRE III.                                                Page 59

  SOMMAIRE. --Pourquoi les gentils infligeaient aux femmes
  chrtiennes le supplice de la Prostitution publique. --Lgende des
  _Sept vierges_ d'Ancyre. --Agonie d'une virginit voue  l'outrage
  de l'impudicit paenne, dpeinte par le pote Aurelius Prudentius.
  --Sainte Agns est dnonce comme chrtienne. --Jugement du prfet
  Symphronius. --Agns est conduite dans une maison de dbauche.
  --Mort miraculeuse du fils de Symphronius. --Particularits
  importantes pour l'histoire de la Prostitution. --Sainte Thodore,
  dnonce comme chrtienne, est condamne au supplice du lupanar.
  --Dvouement sublime de Didyme. --Dcapitation de Thodore et
  de Didyme. --Fait analogue rapport par Palladius. --Lgende de
  sainte Thodote. --Sainte Denise livre  deux libertins par ordre
  du proconsul Optimus. --Dlivrance miraculeuse de sainte Denise.
  --Lgende de sainte Euphmie.


  CHAPITRE IV.                                                 Page 79

  SOMMAIRE. --Les faux docteurs et les sectes blasphmatrices. --Les
  _nicolates_. --Atroces prceptes attribus au diacre Nicolas,
  fondateur de cette secte. --Les _phibionites_, les _stratiotiques_,
  les _lvitiques_ et les _borborites_. --Abominations de ces sectes,
  dcrites par saint piphane. --Les hrsies du corps et celles de
  l'esprit. --Les _carpocratiens_ et les _valsiens_. --piphane.
  --Marcelline. --Les _canites_ et les _adamites_. --Impurets
  corporelles auxquelles se livraient les canites. --L'_Ascension
  de saint Paul au ciel_. --Hrsie de Quintillia. --Prodicus.
  --Drglements monstrueux du culte des adamites. --Rforme morale
  que subit cette secte aprs la mort de son fondateur. --Les
  _marcionites_. --Les _valentiniens_, etc.


  CHAPITRE V.                                                 Page 103

  SOMMAIRE. --La Prostitution sacre et la Prostitution hospitalire,
  dans le christianisme. --Les ermites, les vierges et les premiers
  moines. --Tableau des souffrances physiques auxquelles se soumirent
  les Pres du dsert. --Les filles et les femmes ermites. --Lgende
  de saint Arsne et de la patricienne romaine. --Le jeune solitaire
  et le patriarche. --L'ermite et sa mre. --Lgende populaire de
  saint Barlaam et du roi Josaphat. --Le dmon de la luxure et de
  la convoitise. --Lgende d'un vieil ermite qui eut ce dmon 
  combattre. --La Prostitution hospitalire dans les agapes nocturnes
  et  travers les solitudes catholiques. --Les moines errants. --Les
  _sarabates_. --Conduite impudente de ces moines dissolus. --Moeurs
  relches de certaines abbayes de femmes. --La Prostitution sacre
  dans le culte des images. --Les saints apocryphes. --Culte obscne
  rendu en divers endroits jusqu' la rvolution franaise, par
  les femmes striles, les maris impuissants et les _malficis_,
  aux saints Paterne, Ren, Prix, Gilles, Renaud, Guignolet, etc.
  --Lgende de saint Guignolet. --L'oeil d'Isis et l'oie de Priape.
  --Statue indcente de saint Guignolet  Montreuil en Picardie.
  --Saint Paterne. --Saint Guerlichon. --Saint Gilles. --Saint Ren.
  --Saint Prix. --Saint Arnaud. --Les vestiges du paganisme dans le
  culte chrtien.


  CHAPITRE VI.                                                Page 135

  SOMMAIRE. --Opinion de l'glise sur la Prostitution. --Sentiment
  de saint Augustin et de saint Jrme  l'gard des prostitues.
  --Dfinition de la Prostitution lgale par saint Jrme. --Les
  Canons des Aptres. --Constitutions apostoliques du pape Clment.
  --Avis de l'glise sur les ablutions corporelles. --Dfinition
  des principaux pchs de la chair. --Doctrine de l'glise sur le
  commerce illicite et criminel. --Le concile d'vire ou d'Elne.
  --Des mres qui prostituent leurs filles. --De ceux qui pratiquent
  le lnocinium. --De celles qui violent leur voeu de virginit. --De
  celles qui n'ont pas gard leur virginit aprs l'avoir voue.
  --Des femmes que les vques et les clercs peuvent avoir chez
  eux. --Des jeunes gens qui aprs le baptme sont tombs dans le
  pch d'impuret. --Des idoles domestiques. --Des prostitues qui
  contractent le mariage aprs avoir renonc  leur mtier. --Des
  femmes qui, grosses d'adultre, auront fait prir leur fruit. --Des
  femmes qui auront vcu dans l'adultre jusqu' la mort. --Des
  gens qu'il est dfendu de prendre  gages. --De ceux ou celles
  qui ne seront tombs qu'une seule fois dans l'adultre. --De la
  femme qui aura commis un adultre du consentement de son mari.
  --Des corrupteurs de l'enfance. --Le concile de Nocsare. --Les
  eunuques malgr eux. --L'entre du sanctuaire dfendue aux femmes
  par le concile de Laodice. --Le concile de Tyr. --Saint Athanase
  et la femme de mauvaise vie. --Le concile de Tolde. --Portrait
  miraculeux du patriarche Polmon. --Le concile de Carthage. --Le
  dix-septime canon du concile de Tolde. --Le douzime canon du
  concile de Rome. --Le concile de Ble. --Chapitre unique dans
  l'histoire des conciles.


  CHAPITRE VII.                                               Page 161

  SOMMAIRE. --Les vestibules du lupanar. --La tragdie hroque
  est remplace par la comdie libertine. --L'glise ne pouvait
  laisser subsister le thtre vis--vis de la chaire vanglique.
  --Son indulgence pour les auteurs et les complices des dsordres
  scniques. --Part de la Prostitution dans les habitudes du
  thtre. --Les _diclies_. --Les _magodies_. --Les _mimes_.
  --Les pantomimes. --Les atellanes. --Pantomime d'_Ariane et
  Bacchus_. --Les comdiennes. --Les danses rotiques de la
  Grce. --L'_piphallos_. --L'_hdion_ et l'_heducomos_. --La
  _brydalica_. --La _lamptrotera_. --Le _strobilos_. --Le _kidaris_.
  --L'_apokinos_. --Le _sybaritik_. --Le _mothon_, etc. --Les danses
  romaines. --La _cordace_. --Les quilibristes et les funambules.
  --Immoralit thtrale.


  CHAPITRE VIII.                                              Page 187

  SOMMAIRE. --But du christianisme dans la rforme des moeurs
  publiques. --Du _vectigal_, ou _impt lustral_, que payaient les
  prostitues dans l'empire romain. --Les _travaux de jour_ et les
  _travaux de nuit_. --Le vectigal obscne. --La taxe mrtricienne
  sous Hliogabale. --L'_aurum lustrale_. --Les percepteurs du
  vectigal de la Prostitution. --pitaphe d'un agent de cette
  espce. --Alexandre Svre dcide que l'_or lustral_ sera employ
   des fondations d'utilit publique. --Suppression du droit
  d'exercice pour la Prostitution masculine. --Le _chrysargyre_. --La
  capitation lustrale limite  cinq annes. --Les collecteurs du
  _chrysargyre_. --pitaphe du premier _lustral_ de l'empire. --Sa
  fille _Verecundina_, ou _Pudibonde_. --Dissertation sur l'origine
  du mot _lustral_. --Constantin le Grand n'est pas le crateur du
  chrysargyre. --dits de cet empereur sur la _collation lustrale_.
  --Protestation des philosophes contre le tribut de la Prostitution.
  --Thodose II supprime la taxe des lnons dans la collation
  lustrale. --Les prolgomnes de sa novelle _De lenonibus_.
  --Les courtisanes restent tributaires du fisc. --Recensement des
  prostitues. --Explication de la constitution du chrysargyre,
  par Cdrnus. --Rigueurs des collecteurs des deniers du vectigal
  impur. --Comment s'y prenaient ces agents pour tablir les rles
  de la Prostitution. --L'empereur Anastase abolit le chrysargyre.
  --Projets des percepteurs et des fermiers de cet impt pour
  en obtenir le rtablissement. --Comment Anastase s'y prit pour
  djouer leurs esprances. --Le chrysargyre reparat sous Justinien.
  --Indulgence de cet empereur pour les prostitues. --L'impratrice
  Thodora. --Maison de retraite et de pnitence pour les femmes
  publiques. --Les cinq cents recluses de l'impratrice.


  CHAPITRE IX.                                                Page 207

  SOMMAIRE. --Lgislation des empereurs chrtiens concernant la
  Prostitution. --Le mrtricium est considr comme un commerce
  lgal. --La note d'infamie impose aux filles des lnons et des
  lupanaires. --Le mrtricium antiphysique est retranch de l'impt
  lustral. --Loi concernant l'enlvement des filles nubiles. --Les
  matresses et servantes de cabaret sont exemptes des peines de
  l'adultre. --Prohibition de la vente des esclaves chrtiennes
  pour l'usage de la dbauche. --Les pchs contre nature punis
  de mort. --Thodose le Jeune se fait le dfenseur des victimes
  du lnocinium. --Le vectigal impur est aboli  l'instigation de
  Florentius, prteur de Constantinople. --L'empereur Justinien.
  --Sa novelle contre le lnocinium. --Tableau effrayant du commerce
  occulte des lnons  Constantinople. --Loi concernant les bains
  publics. --Les successeurs de Justinien. --Fin de l'introduction.


  RE CHRTIENNE.--FRANCE.


  CHAPITRE PREMIER.                                           Page 233

  SOMMAIRE. --Les Galls et les Kimris avant la conqute de Jules
  Csar. --La Prostitution ne pouvait avoir chez eux une existence
  rgulire et permanente. --De quelle manire les Germains
  traitaient les femmes convaincues de s'tre prostitues. --Le
  mariage chez les Celtes. --Snat fminin. --Supriorit accorde
  au sexe fminin par les Gaulois. --preuve de la paternit
  suspecte. --Le Rhin juge et vengeur du mariage. --Vie prive des
  femmes gauloises. --Principes rgulateurs de leur conduite. --La
  vertueuse Chiomara. --Tribunal de femmes charg de juger les causes
  d'honneur et de prononcer sur les dlits d'injures. --Horreur
  des Germains et des Gaulois pour les prostitues. --L'hospitalit
  chez les Gaulois. --Druidisme, druides et druidesses. --Les femmes
  de l'le de Mona. --Les divinits secondaires des Gaulois. --Les
  _fes_. --Les _ogres_, les _gnomes_, les _ondins_, etc. --Thogonie
  gauloise. --La desse Onouava. --L'_oeuf de serpent_. --Le dieu
  Gourm. --La desse de l'amour physique. --Le dieu Maroun. --Les
  mairs ou nornes. --Moeurs des dieux gaulois. --Les _Gaurics_. --Les
  _Sulves_. --Les _Thusses_ et les _Dusiens_. --Les incubes et les
  succubes. --Histoire de la belle Camma. --Dvouement d'ponine
   son mari Sabinus. --Moeurs dissolues des Gaulois. --Conqute
  de la Gaule par Jules Csar. --Destruction du druidisme et des
  druides. --Le paganisme dans les Gaules. --La Prostitution chez les
  Gallo-Romains. --Divinits du paganisme que les Gaulois choisirent
  de prfrence pour remplacer Teutats. --Corruption sociale des
  races celtiques. --La courtisane Crispa. --Invasion des Francs.
  --Puret de moeurs de la nation franque. --La loi salique.


  CHAPITRE II.                                                Page 257

  SOMMAIRE. --Les Francs. --Les femmes libres et les _serves_.
  --Condition des _ingnues_ ou femmes libres franques. --Condition
  des femmes serves. --La Prostitution lgale n'existait pas chez
  les Francs. --Les concubines. --Vie prive des femmes libres.
  --La Prostitution sacre tait inconnue des Francs. --Dbauches
  religieuses du mois de fvrier. --Origine de la fte des Fous.
  --Les _stries_ ou sorcires. --L'hospitalit franque. --Condition
  des femmes veuves. --Prix de la virginit d'une Burgonde libre.
  --La pice de mariage. --Loi protectrice de la pudeur des femmes.
  --_Sorcire_ et _mrtrice_. --_Valet de sorcire_ et _faussaire_.
  --Le code de Rotharis. --_Chouette_ et _corneille_. --L'attentat
  capillaire, l'attouchement libertin et les violences impudiques.
  --Le _march de Prostitution_. --Rigueur de la loi des Ripuaires
  contre les auteurs de violences impures envers les femmes. --Les
  deux degrs du supplice de la castration. --Lois des barbares
  contre l'adultre. --Loi du Sleswig concernant l'inceste.
  --Jurisprudence des barbares, en matire de Prostitution. --Dcret
  de Rcarde, roi des Wisigoths.


  CHAPITRE III.                                               Page 281

  SOMMAIRE. --Les Francs, vainqueurs des Gaules, ne subirent pas
  l'influence de la corruption gallo-romaine. --Conversion de Clovis.
  --Formation de la socit franaise. --tat de la Prostitution sous
  les Mrovingiens. --Les gynces. --La Prostitution concubinaire.
  --Portrait physique et moral des Francs. --Divinits gnratrices
  des Francs. --_Fra_ ou _Frigga_, femme de Wodan. --_Liber_
  et _Libera_. --tat moral des Francs aprs leur conversion au
  christianisme. --Les nobles. --Les plbiens. --Efforts du clerg
  gaulois pour moraliser les Francs. --Condition des femmes franques.
  --Les mariages saliques. --Le _prsent du matin_. --Abaissement
  volontaire des Franques vis--vis de leurs maris. --La _quenouille_
  et l'_pe_. --Multiplicit des alliances concubinaires sous les
  rois de la premire race. --Tolrance force de l'glise au sujet
  des servantes concubines. --Les diffrents degrs d'association
  conjugale. --Le _demi-mariage_ et le _mariage de la main gauche_.
  --tat de la famille en France. --Les _btards de la maison_.
  --Description d'un _gynce_ franc. --Origine des srails du
  mahomtisme. --Les gynces des Romains de l'empire d'Orient.
  --Gynces des rois mrovingiens et carlovingiens. --Capitulaires
  de Charlemagne. --Des diffrentes catgories de gynces.


  CHAPITRE IV.                                                Page 307

  SOMMAIRE. --Dbordements concubinaires des rois francs. --Clotaire
  Ier. --Ingonde et Aregonde. --Incontinence adultre de Caribert,
  roi de Paris. --Marcovive et Mroflde. --Caribert rpudie
  sa femme Ingoberge. --Theudechilde. --Les frres de Caribert.
  --Gontran, roi d'Orlans et de Bourgogne. --Chilpric, roi de
  Soissons. --Audowre. --Frdgonde. --Galeswinde. --Dagobert Ier.
  --Ppin et sa concubine Alpas. --Meurtre de saint Lambert par
  Dodon, frre d'Alpas. --Moeurs dissolues de Bertchram, vque de
  Bordeaux. --Brunehaut. --Charlemagne. --Ses concubines Maltegarde,
  Gersuinde, Rgina et Adallinde. --Ses filles. --Le cartulaire de
  l'abbaye de Lorsch. --Lgende des amours d'ginhard et d'Imma,
  fille de Charlemagne. --Capitulaire de Charlemagne concernant les
  complices de la Prostitution. --Origine des fonctions du prvt de
  l'htel du roi et de l'office du _roi des ribauds_. --Recherches
  minutieuses des individus suspects et des prostitues ordonnes par
  Charlemagne. --Chtiment inflig aux femmes de mauvaise vie et 
  leurs complices. --Les juifs, courtiers de Prostitution. --Le _pied
  de roi_. --Dissertation sur la stature de Charlemagne. --Lgende de
  _la femme morte et la pierre constelle_. --Le capitulaire de l'an
  805. --Les hommes _nus_. --Les _mangones_ et les _cociones_. --Les
  _maquignons_. --Lgende de saint Lenogsilus. --Les successeurs
  de Charlemagne. --Louis-le-Dbonnaire. --L'_preuve de la croix_.
  --L'preuve du _congrs_. --L'impratrice Judith. --Theutberge,
  femme de Lothaire, roi de Lorraine, accuse d'inceste. --Le
  champion ou _vicaire_ de Theutberge sort triomphant de l'_preuve
  de l'eau chaude_. --Theutberge, justifie, est traduite devant un
  consistoire prsid par Lothaire. --Elle s'accuse, puis rtracte
  ses aveux. --Le concile de Metz. --Lothaire est excommuni.
  --Sacrilge de Lothaire. --Sa mort.


  CHAPITRE V.                                                 Page 337

  SOMMAIRE. --Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur
  l'tat moral des couvents dans les temps mrovingiens. --Rgle
  de saint Colomban. --Les _vchesses_. --Principale cause des
  excs de la vie monastique. --Influence des moeurs clricales
  sur celles des laques. --Le clerg sculier. --Les _enfants de
  Goliath_. --Testament de Turpio, vque de Limoges. --Les moines
  de Moyen-Moutier et de Senones. --L'eunuque Nictas. --Mission
  dlicate de l'abb Humbert, abb de Moyen-Moutier. --L'_me_
  de Gobuin, vque de Chlons. --Efforts du pape Grgoire VII
  pour ramener l'glise de France au respect des moeurs. --Sa
  lettre aux vques. --Les turpitudes de la vie clricale sont le
  thme favori de tous les artistes et des littrateurs de cette
  poque. --Dpravation gnrale. --L'an 1000. --Unanimit des
  crivains d'alors sur la dpravation profonde de l'tat social.
  --La sodomie fut le vice le plus rpandu dans toutes les classes
  de la population. --L'anachorte allemand. --Le petit-fils de
  Robert-le-Diable. --Les Normands. --Influence de leurs moeurs
  sur les peuples qu'ils conquraient. --Comment Emma, femme de
  Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de
  sa rivale, la vicomtesse de Thouars. --De quelle manire Ebles,
  hritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et
  tuteur Bernard. --Les Pnitentiels. --Faits concernant les actes
  du mariage. --Faits relatifs  l'inceste, -- l'infanticide et aux
  avortements, --aux pchs contre nature, --au crime de bestialit.
  --Procs criminel intent  Simon par Mathilde sa concubine.
  --_Fornicatio inter femora._ --Reproches du pote Abbon  la
  France, sur ses vices. --Reproches de Pierre, abb de Celles, 
  Paris, sur sa corruption.


  CHAPITRE VI.                                                Page 367

  SOMMAIRE. --Situation des femmes de mauvaise vie avant le rgne de
  Louis VIII. --Vocabulaire de la Prostitution au onzime sicle.
  --Le _putagium_. --_Putus_ et _puta_. --Les puits communaux.
  --Le _Puits d'Amour_. --La _Cour d'amour_ ou _Cour cleste_ de
  Soissons. --_Putage_, _putinage_ et _putasserie_. --_Lenoine._
  --_Maquerellagium_, _maquerellus_ et _maquerella_. --De l'origine
  du mot _maquereau_. --_Borde_, _bordel_ et _bordeau_. --Les
  femmes _bordellires_. --Les _femmes sant aux haies_. --Les
  _cloistrires_. --_Garcio_ et _garcia_. --_Ribaldus_ et _ribalda_.
  --_Meschines_ et _meschinage_. --_Ruffians._ --_Clapiers._


  CHAPITRE VII.                                               Page 395

  SOMMAIRE. --Les moeurs publiques sous les rois antrieurs  Louis
  IX. --Hideux progrs de la sodomie. --Tableau des moeurs de Paris
   la fin du douzime sicle. --Les coliers. --Le Pr-aux-Clercs.
  --Les Thermes de Julien. --Le cimetire des Saints-Innocents.
  --Les libertins et les prostitues de la _Croix-Benoiste_. --Les
  premires religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs. --La
  _patronne_ des filles publiques. --Les statuts de la corporation
  des _filles amoureuses_. --Le _baiser de paix_ de la prostitue
  royale. --La chapelle de la rue de la Jussienne. --Efforts de saint
  Louis pour combattre et diminuer la Prostitution. --La maison des
  _Filles-Dieu_. --Comment saint Louis punit un chevalier qui avait
  t surpris dans une maison de dbauche. --Suppression des lieux de
  dbauche et bannissement des femmes de mauvaise vie.


  FIN DE LA TABLE.


Note de transcription dtaille:

En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le
typographe, les erreurs suivantes ont t corriges:

  p. 10, contensions corrig en contentions
         (ni dans les contentions),
  p. 10, ajout d'un guillemet fermant aprs sua in semetipsis_).,
  p. 39, Egyptienne harmonis en gyptienne (Marie l'gyptienne),
  p. 39, Porphire harmonis en Porphyre (Conversion de Porphyre),
  p. 62, ajout d'un guillemet ouvrant avant _Elect virgines propter,
  p. 67, ajout d'un guillemet ouvrant aprs
         in contubernio lupanari_).,
  p. 79, canistes corrig en canites
         (se livraient les canites),
  p. 88, canistes corrig en canites
          (les canites ne contestaient pas),
  p. 113, Legende corrig en Lgende (Lgende dore),
  p. 114, Evagrius harmonis en vagrius,
  p. 149, ajout d'un guillemet fermant aprs
          percussio, nocivum genus_).,
  p. 188, empeurs corrig en empereurs
          (tous les empereurs chrtiens),
  p. 188 et 421, Verecundia corrig en Verecundina,
  p. 241, ajout de de dans au mpris de la foi jure,
  p. 283, jusisprudence corrig en jurisprudence
          (quant  la jurisprudence barbare),
  p. 303, ajout d'une virgule aprs Si quelqu'un,
  p. 303, ajout d'un guillemet fermant aprs
          contra voluntatem ejus_).,
  p. 307 et 424, Eginhard harmonis en ginhard,
  p. 318, ajout d'un guillemet fermant aprs
          satis se morigeram exhibuit_).,
  p. 332, ajout d'un guillemet fermant aprs
          exercuit et perpetravit_).,
  p. 332, ajout d'un guillemet fermant aprs le fumier de la luxure,
  p. 364, Malthilde corrig en Mathilde
          (donner sa foi  Mathilde),
  p. 376, vile corrig en ville (les statuts de la ville d'Asti),
  p. 395, patrone corrig en patronne
          (La patronne des filles publiques),
  p. 401, posraient corrig en postaient
          (se postaient, pour attendre),
  p. 401, toutes corrig en routes (aux abords des routes),
  p. 411, Egyptienne harmonis en gyptienne
          (chapelle de Sainte-Marie l'gyptienne)

Quand il subsistait un doute sur l'orthographe ou l'accentuation de
l'poque, celle-ci n'a pas t corrige (phrem/Ephrem,
vchesses/vchesses, bordelires/bordellires, ...).

En page 93, le passage en grec de saint Clment (+to kataischynon autn
tn ...+) a t corrig. Dans plusieurs citations en grec, les accents
manquants ont t ajouts.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 3 (3/6), by Pierre Dufour

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