The Project Gutenberg EBook of La Chvre d'Or, by Paul Arne

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Title: La Chvre d'Or

Author: Paul Arne

Release Date: September 19, 2013 [EBook #43767]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHVRE D'OR ***




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    Au lecteur.

    Ce livre lectronique reproduit intgralement le texte
    original. Seules quelques erreurs typographiques videntes
    ont t corriges.




La Chvre d'Or




_DU MME AUTEUR_


PETITE BIBLIOTHQUE LITTRAIRE

  JEAN DES FIGUES.--_Le Tor d'Entrays._--_Le
  Clos des Ames._--_La Mort de Pan._--_Le Canot
  des six capitaines._ 1 vol. avec portrait          6 fr.


dition in-18  3 fr. 50

  VINGT JOURS EN TUNISIE                            1 vol.


_Tous droits rservs._




  _PAUL ARNE_


  La Chvre d'Or


  [Vignette:
  FAC ET SPERA
  AL]


  _PARIS_
  ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
  23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

  M DCCC XCIII




  _AU DOCTEUR_

  _JEAN-MARTIN CHARCOT_


  _En souvenir de nos voyages au joyeux pays de Provence,
  permettez-moi, cher Matre et cher Ami, de vous ddier_ La
  Chvre d'Or. _Ce petit roman romanesque ne parle pas de
  nvrose. Peut-tre vous plaira-t-il  cause de cela._

  P. A.




La Chvre d'Or




I

LETTRE D'ENVOI


Ris, ne te gne point, ami trs cher,  philosophe!

Je te vois d'ici lisant ces lignes au fond du fastueux cabinet encombr
de la dpouille des ges o, parmi les tableaux anciens, les maux,
les tapisseries, pareil  un Faust qui serait bibelotier, tu passes
au creuset de la science moderne ce que l'humanit gardait encore de
mystres, et uses tes jours, pouss par je ne sais quel contradictoire
et douloureux besoin de vrit,  rduire en vaine fume les illusions
de ce pass dont le reflet pourtant reste ta seule joie; je te vois
d'ici, et je devine la compatissante ironie qui, durant une minute, va
clairer ton numismatique profil.

Tel que tu me connais, devenu douteur par raison, guri des beaux
enthousiasmes et dshabitu de l'esprance, je suis trs srieusement
occup  la recherche d'un trsor.

Oui! ici, en Provence, dans un pays tout de lumire et de belle
ralit, aux horizons jamais voils, aux nuits claires et sans
fantmes, je rve ainsi, veill, le plus merveilleux des rves.

Folie! vas-tu dire. Rassure-toi. Bientt ta sagesse reconnatra
qu'il me faudrait tre fou pour renoncer  ma folie. Car le trsor
en question est un trsor rel, palpable, depuis plus de mille ans
enfoui, un vrai trsor en or et qui n'a rien de chimrique. Bien que
comparable aux amoncellements de joyaux prcieux et de frissonnantes
pierreries dont l'imagination populaire s'blouissait au temps des
_Mille et Une Nuits_, aucun gnie, aucun monstre ne le garde et bientt
il m'appartiendra.

Comment?... Laisse-m'en le secret une semaine encore.

Du reste j'avais,  ton intention, jet sur le papier, d'abord pour
occuper mes loisirs, plus tard pour amuser mon impatience, le dtail
exactement not de mes sensations et de mes aventures depuis le jour de
nos adieux.

Tu recevras le paquet en mme temps que cette lettre. Tout un petit
roman dont les circonstances ont seules tiss la trame et o ma volont
ne fut pour rien. Il n'y est question de trsor qu'assez tard. Je
t'enverrai bientt la suite et tu pourras ainsi t'associer aux motions
que je traverse. En attendant, montre-toi indulgent  ma chimre.

Pour te prouver que je suis lucide et que la manie des grandeurs ne m'a
pas troubl le cerveau, je te jure qu'avant un mois,  Paris, je rirai
avec toi et plus fort que toi de mes dconvenues si, au rveil, sous
le dernier coup de pioche, je ne trouve, comme dans les contes,  la
place du Colchos et de la Golconde esprs qu'un coffre vermoulu, des
cailloux et des feuilles sches.




II

EN VOYAGE


Me voici loin, rsumons-nous!

Le bilan est simple: des amours ou soi-disant tels qui ne m'ont pas
donn le bonheur; des travaux impatients qui ne m'ont pas donn
la gloire; des amitis, la tienne excepte, qui m'ont toutes, en
s'vaporant, laiss ce froid au coeur ml de sourde colre que
provoque l'humiliation de se savoir dupe.

Bref! je me retrouve de mme qu'au dbut, avec en moins la foi dans
l'avenir et ce don prcieux d'tre tromp qui, seul, fait la vie
supportable. Je ne rappelle que pour mmoire une fortune fort brche
sans mme que je puisse me donner l'excuse de quelque honorable folie.

J'avais trs distinct le sentiment de cela, il y a un instant, dans
l'ternelle chambre d'htel banale et triste, en coutant l'horloge de
la ville sonner.

Par une rencontre qui n'a rien de singulier, cette horloge, au milieu
de la nuit, sonnait l'heure de ma naissance, cependant qu' dfaut de
calendrier, un bouquet d'anniversaire, envoi d'une trop peu oublieuse
amie, me disait avec une cruelle douceur le chiffre de mes quarante
ans... Ne serait-ce point la cloche d'argent du palais d'Avignon, au
mme tintement grle et clair, qui ne sonnait qu' la mort des papes?

Il me semble qu'en moi quelque chose vient de mourir.

A quoi me rsoudre? M'tablir pessimiste? Non pas, certes! J'aurais
trop peur de ta bien portante raillerie.

Aprs tout, je ne suis plus riche: mais il me reste de quoi vivre
libre. Je ne suis plus jeune: mais il y a encore une dizaine de belles
annes entre l'homme qui m'apparat dans cette glace et un vieillard.
Il est trop tard pour songer  la gloire: mais le travail, mme sans
gloire, a ses nobles joies.

Et, puisque je n'eus pas le gnie d'tre crateur, peut-tre qu'un
effort dans l'ordre scientifique, une srie de recherches, tablies
nettement et courageusement poursuivies, me dbarrasseront des
dsesprantes hsitations qui, si souvent, m'ont laiss tomber l'outil
des mains  mi-tche devant des entreprises trop purement imaginatives
pour ne pas,  certains moments douloureux, apparatre creuses et
vaines au raisonneur et au timide que le hasard a fait de moi.

Aprs avoir cherch, rflchi, je me suis donc fix une besogne selon
mon courage et mes gots.

Tu sais, s'il m'est permis d'employer une expression que tu
affectionnes et que as mme, je crois, un peu invente, quel enrag
_traditioniste_ je suis.

En exil au milieu du monde moderne, j'ai cette infirmit qu'aucune
chose ne m'intresse si je n'y retrouve le fil d'or qui la rattache
au pass. Mon sentiment, d'ailleurs, peut se dfendre; l'avenir nous
tant ferm, revivre le pass reste encore le seul moyen qui s'offre 
nous d'allonger intelligemment nos quelques annes d'existence.

Tu sais aussi, pour m'avoir souvent plaisant sur un vague atavisme
barbaresque que ton rudition moqueuse me prtait, tu sais quel faible
j'eus toujours pour les souvenirs de la civilisation arabe.

Dans ce beau pays o, par la langue et par la race, au-dessus du vieux
tuf ligure, tant de peuples, Phniciens, Phocens, Latins, ont laiss
leur marque, les derniers venus, les Arabes seuls m'intressent.

Plus que la Grecque qui, avec ses yeux gris-bleu s'encadrant de longs
sourcils noirs, voque la vision de quelque Cypris paysanne, plus que
la Romaine dont souvent tu admiras les fires pleurs patriciennes, me
plat, rencontre au dtour d'un sentier, la souple et fine Sarrasine,
aux lvres rouges, au teint d'ambre. Et tandis que d'autres sentent
leur coeur battre  la trouvaille d'un fragment d'urne antique ou d'une
main de desse que le soleil a dore, je ne fus jamais tant mu qu'un
jour, dans Nmes, prs des bains de Diane, dont les vieilles pierres
disparaissaient sous un croulement de rose, en foulant, parmi les
dbris, le plafond de marbre fouill et gaufr que les envahisseurs
venus d'Afrique par l'Espagne ajoutrent ingnument aux ornements
ioniens du temple des nymphes.

On accueillit en amis, chez nous, ces chevaleresques aventuriers qui,
au milieu du dur moyen-ge, nous apportaient, vtus de soie, la grce
et les arts d'Orient. Quand les Arabes vaincus se rembarqurent, la
Provence entire pleura comme pleurait Blanche de Simiane au dpart de
son bel mir.

J'avais entrepris autrefois sur ce sujet un travail, hlas! interrompu
trop vite, et retrouve mme fort  propos un carnet jauni dont bien des
pages sont restes blanches. Je ferai revivre, en les compltant, ces
notes longtemps oublies. Je recommencerai mes longues courses sous
ce ciel pareil au ciel d'Orient,  travers ces rocs mi-africains qui
portent le palmier et la figue de Barbarie, le long de ces _calanques_
bleues propices au dbarquement, de ces plages o, dans le sable
blond, s'enfonait la proue des tartanes.

Heureux le soir et n'ayant pas perdu ma journe, si je dcouvre quelque
nom de famille ou de lieu dont la consonance dise l'origine, si
j'aperois au soleil couchant, prs de la mer, sur une cime, quelque
village blanc, avec une vieille tour sarrasine gardant encore ses
crneaux et l'amorce de ses moucharabis.

Dans ce pays hospitalier, indulgent aux mauvais chasseurs, un fusil
jet sur l'paule me donnera l'accs auprs des paysans.

La mission, gratuite d'ailleurs et peu dtermine, que ton amiti, 
tout hasard, m'avait obtenue du ministre, me fera bien accueillir
des savants locaux, des curs, des instituteurs, et me permettra de
fouiller les vieux cahiers de tailles, les cadastres, les rsidus
d'archives.

Et, aprs un mois ou deux de cette rudition en plein air, j'espre te
rapporter sinon d'importantes dcouvertes, du moins un ami solide et
bronz  la place du Parisien ultra-nerveux que tu as envoy se refaire
l'esprit et le corps au soleil.




III

LA PETITE CAMARGUE


Mais avant d'entrer en campagne, avant de mettre  excution tous
ces beaux projets, j'aurais besoin de me recueillir quelques jours.
Si j'allais demander l'hospitalit  patron Ruf? Il vit sans doute
encore. Nous sommes lis depuis quatre ans, et voici comment je fis sa
connaissance.

Je voyageais, suivant la cte de Marseille  Nice, quand un soir, pas
bien loin d'ici, aux environs de l'Estrel, mon attention fut attire
par une demeure rustique dont la singularit m'intressa.

C'tait, au pied d'un rocher  pic, une de ces cabanes basses spciales
au delta du Rhne, faites de terre battue et de roseaux, et d'une
physionomie si caractristique avec leur toit blanc de chaux, relev en
corne.

Le rocher, videmment, plongeait autrefois dans la mer; mais
l'amoncellement de sables rejets l par les courants, l'alluvion
d'une petite rivire dont l'embouchure paresseuse s'tale en dormantes
lagunes avaient peu  peu fait de la baie primitive une tendue de
limon saumtre coupe  et l de flaques d'eau o poussent des herbes
marines, quelques joncs et des tamaris.

Trouver ainsi, en pleine Provence levantine, une minuscule Camargue
et sa cabane de gardien avait dj de quoi me surprendre; mais mon
tonnement fut au comble quand j'aperus, raccommodant des filets
devant la porte, une femme vtue du costume rhodanien.

A mon approche, l'homme sortit. Je le saluai d'un bien le bonjour! Au
bout d'un moment nous nous trouvions les meilleurs amis du monde.

Ruf Ganteaume, et plus usuellement patron Ruf, compromis en 1851 pour
avoir, avec son bateau, facilit la fuite de quelques soldats de la
rsistance, s'en tait tir, ma foi!  bon compte, vitant Cayenne et
Lambessa, par un internement aux environs d'Arles.

Plus heureux que d'autres, en sa qualit de pcheur, il put gagner sa
vie sur le fleuve, se maria et revint au pays aprs l'amnistie, avec
sa femme, ne Tardif, des Tardif de Fourques, et qu'il continuait 
appeler Tardive.

Ruf et Tardive avaient un fils qu'ils voulurent me prsenter.

On cria: Ganteaume! Ganteaume! Je m'attendais  quelque solide
gaillard dj tann par le soleil et la mer; je vis sortir d'une touffe
de tamaris un tard-venu de dix ans, les cheveux bouriffs, l'air
sauvage, tenant par les pattes une grenouille qu'il venait de capturer.
C'tait M. l'An, porteur du nom, c'tait Ganteaume.

Je parvins  apprivoiser Ganteaume, et vcus chez ces braves gens
toute une semaine. J'avais promis de leur donner de mes nouvelles. Je
ne l'ai point fait. Me reconnatront-ils aprs quatre ans?...

Ils m'ont reconnu, et j'ai trouv toutes choses en tat.

Une cabane toujours neuve; car Ruf,  chaque automne, en renouvelle la
toiture de roseaux, et Tardive, tous les samedis, Ganteaume tenant le
seau o flotte la chaux dlaye, rebadigeonne crte et murs, suivant la
coutume du pays d'Arles.

Comme changement, quelques rides sur la face incruste de sel du
patron, et quelques fils d'argent dans les bandeaux grecs de Tardive.

Ganteaume, pouss vite, est devenu un vaillant garonnet aux cheveux
frisottants de petit blond qui brunira. Ganteaume ne pche plus aux
grenouilles. Quand il ne va pas  la mer, il monte Arlatan, un talon
camarguais, blanc comme la craie, vif comme la poudre, que son pre,
avec le harnachement en crin tress, les triers pleins, la haute
selle, ramena de Fourques o l'avait appel un hritage.

Mon installation est bientt prte. Ganteaume, qui couchera  ct de
ses parents, me cde sa chambre; il me semble qu'elle m'attendait.

En l'honneur de mon arrive, on a dn d'une bouillabaisse pche par
patron Ruf lui-mme et servie, suivant l'usage, sur une corce de lige
oblongue creuse lgrement, pareille  un bouclier barbare. Nous
avions chacun pour assiette une moiti de nacre, moules gigantesques
aux reflets d'argent et d'acajou que les barques,  grand effort, d'un
cble nou en noeud coulant, arrachent dans les rcifs du golfe.

A part ce dtail tout local des assiettes et du plat, j'aurais pu,
avec cet horizon d'eaux miroitantes, de tamaris en dentelle sur l'or
du couchant, et le clairin d'Arlatan qui tintait, me croire au bord du
Vaccars, dans quelque coin perdu, entre la tour Saint-Louis et les
Saintes.

Derrire les dunes, la vague chantait.

Jusqu' minuit, Tardive, belle d'humble orgueil, me fit l'loge de son
bonheur. Ganteaume sommeillait. Patron Ruf fumait sans rien dire.
Et j'admirais cet inconscient pote qui, pour que sa femme se sentt
heureuse et l'aimt, sur un peu de terre amoncele par l'eau d'un
ruisseau, lui avait refait une patrie.




IV

PATRON RUF


Patron Ruf, en ralit, vit de sa pche que Tardive, monte sur
Arlatan, va deux ou trois fois par semaine vendre  la ville. Mais son
orgueil est d'tre corailleur.

Ne devient pas corailleur qui veut! Le titre se transmet de pre en
fils, et les membres de la corporation, une fois reus, jurent le
secret.

Un triste mtier, parat-il, que celui de mousse apprenti. Patron
Ruf a pass par l, restant des journes entires au fond du
bateau--pendant que l'quipage, avant de promener le filet-drague dans
les hauts-fonds, s'orientait, pour reconnatre les endroits propices,
sur quelque rocher remarqu, quelque _ensignadou_ de la cte--et ne
respirant gure que le soir, quand, la journe finie, le bateau amarr,
il s'agissait de chercher de l'eau, de ramasser du bois et de faire la
bouillabaisse.

A seize ans, patron Ruf avait t initi. Et maintenant encore, ds
que les mois d't arrivent, le diable ne l'empcherait pas d'aller
rejoindre la flottille des Confrres au cap d'Antibes. Expditions
mystrieuses o l'on emporte deux, trois jours de vivres, o l'on feint
d'embarquer pour Gnes, la Corse, la Sardaigne, bien qu'en somme on ne
perde gure la terre de vue.

Juin approchant, patron Ruf parle de partir, d'emmener cette fois
Ganteaume.

Mais Tardive gardera Ganteaume, et c'est l leur seule querelle.

En attendant, patron Ruf m'a pris pour second. Tous les matins nous
filons au large jeter le _gangui_ ou bien tendre les _palangrottes_.

Hier, la mer est devenue grosse subitement. Un peu de mistral
soufflait! nous avons d, au retour, tirer des bordes.

Patron Ruf tenait la barre et ne parlait pas. Ganteaume courait pieds
nus sur le plat-bord, tout entier  sa voile et  ses cordages. Et
tandis que les grandes lames, lentes et lourdes, se droulaient sous le
soleil pareilles  du plomb fondu, je m'amusais, passager inutile, 
regarder la cte aride, les collines chelonnes montant ou s'abaissant
les unes derrire les autres selon que la borde nous rapprochait de la
rive ou bien nous ramenait au large.

A la cime d'un pic, dans le soleil, une tache blanche brillait. Je
demandai:--Est-ce un village?--Le Puget..., rpondit patron Ruf sans
lcher sa pipe.--Le Puget-Maure! ajouta Ganteaume.

L'aspect du lieu, ce nom sarrasin, surexcitaient ma curiosit savante.
J'aurais voulu d'autres dtails. Mais patron Ruf, furieux d'un coup
de barre donn  faux, s'obstinait dans sa taciturnit; malgr mon
impatience, je dus me rsigner et attendre que la belle humeur lui
revnt avec le beau temps.

Aujourd'hui le vent a augment.

Au _cagnard_, entre deux buttes de sable tide o le vif soleil des
jours de mistral allume des paillettes, nous causons, patron Ruf et
moi, tandis que l-bas Tardive cuisine et que Ganteaume vagabonde
sur la plage ramassant, pour me les montrer, des coquilles, des os
de seiche, des pierres ponces, et les pis d'algue feutrs en boules
brunes que rejette au milieu de flocons d'cume la grande colre de la
mer.

Dans nos conversations, c'est gnralement de politique qu'il s'agit.

Grave, ras, l'air d'un Latin, patron Ruf, plus que jamais, maintient
la Rpublique. Paris le proccupe beaucoup. Il en admire les grands
hommes. Et, n'ayant gure pour lecture qu'un vieux Plutarque
dpareill, il se figure Paris comme Rome ou Athnes. Il possde dans
sa cabane un buste en pltre de Marianne qu'il appelle srieusement
la desse et qui fait pendant  une sainte Marthe domptant la
tarasque, que Tardive apporta de Tarascon. Les jours de fte, Tardive
partage ses fleurs entre sainte Marthe et Marianne. Parfois aussi
elle se rvolte:--Eh t! qu'est-ce qu'elle peut nous donner de
plus ta Rpublique? N'avons-nous pas une maison, un bon bateau, un
bel enfant?... A quoi patron Ruf rpond:--Tout le monde n'est pas
comme nous. Il y a des pauvres dans les grandes villes. Les femmes ne
comprennent pas a! La gloire de la Rpublique, c'est de songer au sort
des pauvres.

Pour une fois cependant nous laissons la politique tranquille. Encore
proccup de notre traverse d'hier, j'ai remis sur le tapis ce village
du Puget-Maure, entrevu de loin et si trangement perch.

--Drle d'ide de vouloir vous perdre dans ce paradis des couleuvres.
Le Puget n'est mme plus un village. Il y a cent ans, je ne dis
pas. Mais depuis, ce qu'il pouvait rester de bon l-haut, terre et
habitants, est descendu en plaine. Le roc seul persiste, avec une
vingtaine de familles qui font semblant de cultiver ce que la pluie
a laiss dans les creux. Et quelles familles! des gens  figure de
bohmiens qui ne se marient qu'entre eux, par fiert, disent-ils, mais
aussi par misre. Tout ce vilain monde n'aurait qu' mourir de sa
belle faim. Seulement les femmes, un peu sorcires, vont  la ville
les jours de march vendre des fromageons et des plantes de montagne.
Les hommes, eux, braconnent malgr les gendarmes, et la poudre ne leur
cote pas cher.

Patron Ruf ne se doute pas qu'en disant du mal du Puget-Maure, il ne
fait qu'augmenter mon dsir.

--Vous ne trouverez mme plus de route. Il en existait une autrefois.
L'orage l'a change en ravine, et les gens du Puget se croient trop
grands seigneurs pour faire mtier de cantonniers.

Mon obstination pourtant a fini par vaincre les rsistances de patron
Ruf, qui, Romain dans le sang, hait par instinct ces races bdouines,
et, vieil homme de mer, considre comme une aventureuse expdition
cette marche de quelques heures en montagne.

Patron Ruf s'est mme rappel fort  propos qu'il possdait l-haut un
ami.

--Un ancien capitaine caboteur, brave homme, mais  moiti fou, qui
s'est mis en tte d'aller vivre au Puget-Maure avec sa fille. Ils
habitent le chteau. Vous verrez ce chteau: je ne le changerais pas
pour le mien.

Que patron Ruf dverse  l'aise son mpris sur le Puget-Maure!

L'important c'est qu'aussitt le beau temps revenu, il doit me conduire
en barque jusqu' la calanque d'Aygues-Sches, o tombe le Riou qui
passe au Puget. Je pourrai de l, parat-il, en remontant le lit du
torrent, gagner le village sans trop de peine. Les torrents, ici comme
en Grce, sont encore, pendant l't, les plus praticables des chemins.




V

LA CALANQUE


Patron Ruf m'a mnag une surprise.

Pendant que nous irons par mer, Tardive, monte sur Arlatan avec
Ganteaume en croupe, portera, par le sentier ordinaire, il en existe un
dcidment, mes bagages jusqu'au Puget. Puis Tardive reviendra seule,
me laissant Ganteaume comme socit pour une quinzaine. C'est l'poque
o patron Ruf prouve le besoin d'aller pcher du corail, et Ganteaume,
ne l'accompagnant pas, lui devient inutile.

Patron Ruf, cependant, ne pardonne pas encore au Puget.

Il profite de ce que nous sommes seuls sur l'eau bleue pour recommencer
sa diatribe. Mais au lieu d'attaquer de face, il y arrive par un dtour.

Patron Ruf me raconte, pourquoi me raconte-t-il cela? que le coin de
golfe o nous naviguons recouvre une ville disparue, on ne sait quand,
du temps de la louve de marbre! Lorsque la mer, comme aujourd'hui,
est trs unie, on aperoit distinctement des murs de cirque, des
colonnes.--Tout un Arles, l-bas,  dix brasses. Regardez plutt! Je
regarde et n'arrive gure  distinguer, avec de gros oursins roulant
sur leurs piquants et des poissons aux reflets de mtal, qu'un fond
montueux noir d'algues flottantes.

Patron Ruf, plus heureux, dcouvre toute sorte de choses. Il s'exalte.
Il parle de coupes d'argent, de dieux en bronze, autrefois ramens dans
le filet des pcheurs, d'une jarre pareille  un bloc de rocher sous
sa couche de coquillages, mais pleine de pices d'or, qu'un enfant
trouva, roule dans le sable, un lendemain de tempte.--Ah! si tout
l'or cach qui dort inutile paraissait au jour! Et, vieux rpublicain
en qui revit l'me des Gracques, le voil ptrissant le monde  sa
fantaisie, un monde o chacun natrait riche, o les braves gens
seraient heureux.

Si pourtant, quelque matin, en jetant le gangui, il accrochait,
lui aussi, un bout de trsor? on saurait s'en servir tout comme un
autre.--Nous voyez-vous, moi en monsieur, Tardive en dame et Ganteaume
avec des escarpins vernis!

Attention: patron Ruf se raille lui-mme; et quand un Provenal se
raille, il n'est jamais long  railler quelqu'un autre.

Maintenant c'est aux gens du Puget-Maure qu'en a patron Ruf. Ils
possdent eux aussi un trsor, et c'est ce qui les rend si fiers, une
chvre en or qu'on rencontre la nuit broutant la mousse des montagnes.
Jamais personne n'a pu la prendre tant elle court vite. Mais l'espoir
fait vivre quoiqu'il engraisse peu; et si les Mouresq, comme on les
appelle, sont tous maigres, c'est que, depuis longtemps, pcare! ils
ne vivent gure que d'espoir.

Patron Ruf, ayant cette fois tout dit, se mit  rire silencieusement,
les dents serres sur son tuyau de pipe. Il riait encore en dbarquant
au bas des falaises d'Aygues-Sches. Il s'arrta seulement de rire
pour notre djeuner d'adieu prpar d'avance par Tardive, et que
nous augmentmes de quelques douzaines d'arapdes noblement moussus,
cueillis au couteau dans les roches.




VI

DANS LE VALLON


Patron Ruf m'a dit: Le vallon passe juste sous le village; en le
remontant tout droit, au bout de deux petites heures, vous serez rendu
au Puget.

Un berger de quinze ans qui, laissant son chien faire la garde,
s'amusait  tailler en figurines les nodosits baroques d'un bton de
caroubier, confirme ces renseignements.

Le voyage est charmant d'abord dans ce lit de torrent qui, au lieu
d'eau, roule sous la brise venue de la mer ses grandes fleurs et ses
herbes grises.

Par malheur, ni patron Ruf, ni le berger, ne m'ont averti d'un point
important. C'est qu'un peu plus haut, l'orage, mauvais ingnieur,
a laiss en route les trois quarts au moins des cailloux rouls et
des rochers que son flot boueux devait charrier  la grve. De sorte
que, maintenant, ma marche vers le Puget-Maure n'est plus qu'une
srie de prilleuses escalades  travers des cascades sches, amas de
pierrailles et de blocs tratreusement polis que rend plus glissants
encore un tapis d'aiguilles de pins.

Combien durrent les deux heures? je l'ignore! le temps passe vite
lorsqu'on fait ce ridicule mtier de s'accrocher, sans repos ni trve,
des pieds, aux asprits de la pierre, des mains,  quelque touffe de
ciste, de lentisque,  quelque branche de figuier sauvage, dont les
feuilles froisses m'enttaient de leur forte odeur.

Toujours est-il que le soleil, violent encore, baissait dj quand  un
dtour le Puget-Maure m'apparut. Il me semblait tout prs,  porte de
la main, derrire ce dernier promontoire. Mais le promontoire franchi,
un autre aussitt se dressait, puis disparaissait, laissant voir ce
fantastique petit village que je m'imaginais toujours tre sur le point
d'atteindre, et qui,  chaque fois, s'loignait.

Le paysage avait chang. Je m'en aperus seulement  l'heure o,  bout
d'nergie, je m'tendis, le dos dans l'herbe, sous un bloc.

Ce n'taient plus les blancheurs calcaires des falaises au bord
du golfe; mais--comme si un antique volcan et dvers l ses
coules--deux hautes murailles porphyriques dont les innombrables
paillettes s'allumaient aux reflets rouges du couchant. Sur ce terrain
de feu o les rayons se concentraient: une vgtation africaine, de
grands alos, des cactus, et,  et l, martyr corch, le tronc
saignant d'un chne-lige. La chaleur devenue intense,  la tombe du
jour, faisait partout craquer les corces, pleurer les rsines, et se
mourir dans un crescendo exaspr l'aride chanson des cigales.

Il faut croire que je m'endormis.

Je m'endormis, et fis tout de suite un rve trange, longtemps
continu, pendant lequel il me sembla vivre des annes et des annes.

En qute de trsors cachs, je parcourais des pays inconnus, des
royaumes chimriques; mais toujours le rve me ramenait dans une valle
ferme, aux parois couleur de braise, incrusts d'escarboucles, o,
souffrant d'une soif ardente, je poursuivais la Chvre d'Or.

J'tais mme sur le point de la saisir, j'apercevais distinctement, 
deux pas de moi, entre deux buissons, ses yeux malicieux, ses cornes et
son front ttu...

Mais un chevrotement rapproch, un lger tintement de clochettes me
rveillrent. J'ouvris les yeux et crus d'abord qu'une hallucination
prolongeait mon rve.

Non! Quoique s'assombrissant de minute en minute sous le crpuscule
survenu pendant ce long sommeil, je reconnaissais le paysage admir
tantt dans sa splendeur ensoleille; et c'tait bien une vraie chvre,
une chvre en chair et en os qui,  la cime d'une roche aigu, les
quatre pieds joints, me regardait. Ses cornes luisaient, ses sabots
luisaient, sa toison avait des tons fauves.

J'avanai doucement, ma familiarit l'offensa. Elle fit un bond,
disparut un instant, puis reparut sur une autre roche.

A la place qu'elle quittait, o ses sabots avaient pos, la pierre
rouge semblait frotte d'or. Et je me disais:

Voil qui semble donner tort aux railleries de patron Ruf! Si j'avais
cependant, pour mes dbuts dans ce pays, rencontr la Chvre d'Or de la
lgende?

Cependant, l'espigle chvre jaune, tout comme et fait la Chvre fe,
semblait m'attendre, me provoquer.

J'avanai encore; elle repartit, cornes en avant cette fois, dans un
pais fourr de lentisques o, d'abord, elle s'emptra. Je la tenais
dj, je caressais son poil rude et roux, quand d'un simple effort,
rompant l'obstacle des branchages, elle retomba, bondissante et libre,
de l'autre ct.

Quelque chose tinta, sa clochette sans doute qui s'tait dtache.
Car je trouvai, sous le buisson, une de ces clavettes en forme de
demi-croissant dont les bergers se servent pour boucler le collier
de bois que les chvres portent au cou. Je cherchai vainement la
clochette. Plus lourde, elle avait d rebondir et rouler dans un creux,
o, parmi les pierres, riait un peu d'eau.

La chvre tait loin, elle courait. Piqu au jeu, intress par le
mystre, je me mis  courir aussi, sans trop buter pourtant: maintenant
nous suivions une manire de chemin! Et j'tais dj tout prs d'elle,
quand, sous la lune se levant, d'un dernier saut, comme par miracle,
je la vis soudain disparatre dans la masse mme du roc qui semblait
barrer le vallon.

En mme temps, au-dessus de moi,  cinquante pieds, j'entendis un
bruit de voix, un son d'angelus; et, levant la tte, je m'aperus, au
dchiquetage des toits sur le ciel,  la silhouette des gens causant
accouds en haut d'une terrasse, que ce que j'avais pris pour un roc,
tait probablement un village.

--Hol! criai-je, est-ce ici le Puget?

--Ici mme, vous n'avez qu' suivre le sentier, monter l'escalier et
passer la porte.

Je suivis un troit sentier que continuaient, mauvais aux pieds, des
degrs taills dans la pierre. Je passai sous un portail bas, veuf de
ses battants, mais encore surmont de vagues armoiries. Une vieille
femme m'indiqua l'auberge.

Et, malgr les sinistres prdictions de patron Ruf, je pus, aprs un
souper que l'apptit me fit trouver dlicieux, dormir dans un lit blanc
dress au beau milieu d'une chambrette plus blanche encore, dont les
ogives bizarres, jusqu'au moment o la fatigue ferma mes paupires,
m'avaient donn l'illusion d'un accueillant et rustique Alhambra.




VII

LA CHVRE D'OR


J'avais oubli la chvre. Ganteaume, au matin, me la rappelle.

Arrivs tard avec Arlatan, il a couch, Tardive aussitt repartie, chez
cet ancien capitaine dont patron Ruf hier me parlait.

Ganteaume m'apporte ma valise.

En la posant sur la table, il dcouvre un fragment de rocher rouge,
brillant de paillettes, ramass par moi machinalement  l'endroit o
la chvre m'tait apparue. Il s'extasie, il me demande si toutes ces
paillettes sont du vrai or.

La clavette aussi l'intresse. Gnralement les clavettes sont en buis
taill au couteau, et Ganteaume me fait remarquer que celle-ci est en
ivoire.

Puis il me quitte pour aller chercher mes livres. Demeur seul, je
rflchis.

Bien avant les rcits de patron Ruf, je la connaissais sa lgende, et
dans tous les coins de Provence j'avais rencontr la Chvre d'Or.

Aux Baux, pendant les nuits de lune,  travers les palais abandonns,
le long des abmes; non loin d'Arles,  Cordes, autour du mystrieux
souterrain taill dans le roc, en forme d'pe; et prs de Vallauris,
du val d'or, sur ce plateau sem d'tranges ruines, qu'on appelle
galement Cordes ou Cordoue, et d'o la vue s'tend si belle, par del
les bois d'orangers qui font ceinture au golfe Juan, jusqu'aux les de
Lrins: Sainte-Marguerite, Saint-Honorat, blanches au milieu de la mer.

Partout la lgende se rattachait aux souvenirs de l'occupation
sarrasine; partout il s'agissait de cette chvre  la toison d'or,
habitant une grotte pleine d'incalculables richesses, et menant  la
mort l'homme assez audacieux pour essayer de la suivre ou de s'emparer
d'elle.

Ainsi ma demi-hallucination s'explique de la faon la plus naturelle du
monde.

La chaleur tait accablante sous les pins; et, la tte encore lourde
des bavardages de patron Ruf, il n'est pas tonnant que, m'tant
endormi, j'aie rv trsors et qu'au rveil j'aie un instant pris pour
la Chvre d'Or la premire chvre venue.

Les chvres rousses ne sont pas rares. A Naples, je me souviens d'en
avoir vu tout un troupeau au pied du tombeau de Virgile.

Si les sabots de ma chvre luisaient avec des reflets de diamant, c'est
que, sans doute, elle les avait polis  galoper dans l'herbe sche et
les pierrailles. Si ses cornes luisaient aussi, c'est qu'elle aimait
fourrager, tte en avant, au milieu du feuillage dur des myrtes et des
lentisques. Quant aux traces laisses par ses sabots, j'tais assez
gologue pour constater, au seul examen du peu prcieux caillou admir
de Ganteaume, qu'il s'agissait simplement d'un fragment de porphyre
rouge o s'incrustaient des grains de mica.

La clavette pourtant m'intriguait. Je la montrai  l'aubergiste.

--Ceci, me dit-il, en prenant un air grave, est une clavette de
sonnaille; mais bien qu'ayant, dans le temps, gard les troupeaux,
je n'en vis jamais de pareille. D'abord, si je ne me trompe, on la
croirait en fin ivoire. Et puis remarquez ces dessins: les bergers
d'aujourd'hui ne savent plus travailler ainsi. a m'a l'air vieux
comme les chemins. L'homme qui fit la clavette doit tre mort depuis
longtemps, et aussi la bte qui la portait au cou.

Je jugeai inutile de dtromper l'htelier en lui racontant que la
chvre qui avait perdu la clavette se trouvait vivante, et bien vivante.

--Que la clavette soit ou non ancienne, un morceau d'ivoire aura
toujours pu tomber par hasard entre les mains d'un ptre qui se serait
amus  le sculpter.

Il n'en est pas moins vrai que si le ptre en question, un ptre
quelconque, ou Ganteaume, en faisant la mme trouvaille, avait vu,
comme moi, fuir dans les braises du couchant une chvre aux poils
rutilants et fauves, si comme moi il avait remarqu, sur les pierres
que ses sabots effleuraient, des taches d'un clat mtallique, aucun
raisonnement ne l'et empch de croire que rellement la Chvre d'Or
lui tait apparue.

J'aurais voulu tre ce ptre.

Je serais retourn au vallon chaque soir, mu de terreur et
d'esprance, pour la guetter, pour la traquer, malgr prils et
prcipices, par les lieux sauvages qu'elle hante, jusqu'au trsor,
jusqu' la grotte. Et cette nave illusion aurait, du moins pendant
quelques heures, quelques mois, illumin ma vie.




VIII

AU BACCHUS NAVIGATEUR


Ganteaume ne revenant pas, je pris le parti de visiter le village.

Vrai nid  pirates, ce Puget, haut perch sur son roc d'o l'on
voit la mer au lointain  travers les lances aigus des vgtations
barbaresques.

Pas de remparts: les maisons en tenaient lieu, s'alignant au ras de
l'abme et perces de rares et troites fentres qui pouvaient, au
besoin, servir de meurtrires.

J'ai voulu faire tout le tour, descendre au vallon parcouru hier; j'ai
reconnu la vieille porte par laquelle j'tais entr.

Au dedans, des ruelles en escalier, de longs couverts sombres et frais,
puis, avec la fontaine et le lavoir, une placette entoure d'arcades
blanches. Beaucoup de maisons vides, ouvertes  tous les vents.
L'herbe y crot, la marjolaine y embaume dans les dbris des plafonds
effondrs; et c'est, entre les fentres sans volets ni vitres, les
toits dont les trous laissent voir le bleu du ciel, un chass-crois
d'hirondelles.

Si je m'aventurais dans ce ddale? j'essaye, attir par le pittoresque,
mais je dois bientt battre en retraite.

Hommes et femmes, assis sur les seuils, me regardent, oh! sans
malveillance, mais avec un tonnement marqu. Voil bien les
demi-sauvages que m'avait annoncs patron Ruf. Ils me saluent pourtant
lorsque je les salue. Mais la rue leur appartient et je me sens intrus
chez eux. Vite, retournons  la placette!

Ganteaume tait l. Il me cherchait. Depuis plus de deux heures!
ajoute-t-il en bon Mridional amplificateur qu'il est dj.

Quelqu'un me demande, parat-il, M. Honnorat Gazan, le capitaine ami de
patron Ruf.

Tardive lui a parl de moi, et il a tenu  me faire le premier sa
visite.

Je gagne donc l'auberge, et gravis, toujours prcd de Ganteaume, son
beau perron en pierre froide,  qui les chaussures paysannes et les
glissades des gamins ont donne le poli du marbre vert, aprs avoir
admir, dtail qui m'chappa ce matin, l'tonnante enseigne:--_Au
Bacchus navigateur_,--reprsentant un enfant joufflu, coiff de
raisins,  cheval sur un tonneau qu'assigent les flots en furie.

En effet, M. Honnorat m'attendait, tranquillement d'ailleurs, auprs
d'une bouteille de muscat, dans la grande salle du _Bacchus_ aussi
obscure qu'un caf arabe, les volets en tant ferms par crainte du
soleil et des mouches.

On se serre la main  ttons; mais les yeux peu  peu s'habituent au
demi-jour, et la connaissance, grce au muscat, se trouve, au bout d'un
moment, faite et parfaite.

M. Honnorat, Gazan Honnorat, est justement le maire du Puget. En cette
qualit, il a la garde des archives, c'est--dire qu'il dtient la
clef d'un vieux coffre relgu dans un galetas.

--Si vous n'avez peur ni de la poussire ni des rats, votre visite
arrive  point. En fouillant dans nos paperasses vous leur rendrez un
vrai service. Saladine, ma gouvernante, vieillit et les nglige. Elles
doivent avoir grand besoin d'tre poussetes.

Au fond, M. Honnorat est plus savant qu'il ne voudrait le paratre.
Comme j'expose mes projets, il m'avoue avoir lui-mme, dans le temps,
entrepris, puis abandonn un travail analogue  celui que je rve: la
monographie du Puget-Maure, ainsi nomm, m'assure-t-il, parce que grce
 une situation naturellement fortifie, des Sarrasins s'y maintinrent
mme aprs la suprme dfaite et la destruction du Fraxinet.

--C'est fort curieux, et vous auriez d...

--Oui! j'aurais d continuer. Mais que voulez-vous? Les Provenaux,
ceux d'ici en particulier, sont tous les mmes. Jusqu' cinquante ans,
de la poudre! et puis la paresse vous gagne, on engraisse et on devient
Turc.

M. Honnorat me donne des dtails.

Trop loigns de la mer pour fuir, les habitants du Puget-Maure
avaient d se faire respecter. Assez tard, vers le XVe sicle, ils
s'taient convertis tant bien que mal et mls aux gens du voisinage.
Mais la race subsistait ainsi que certaines coutumes caractristiques.
M. Honnorat citait des familles: les Quitran, les Goiran, les Roustan,
les Autran.--Tous ces noms en _an_, disait-il, sentent leur origine
arabe. Nous en tenons aussi, nous autres les Gazan; et, si vous avez
de bons yeux, vous pourrez distinguer, sur notre porte, un restant
d'cusson de tournure assez maugrabine.

Je n'ai pas eu le temps de vrifier la valeur des thories
ethnographiques et linguistiques du brave M. Honnorat.

En tout cas, ces maigres et bruns paysans, d'une distinction si sauvage
sous leurs habits de laine couleur de la bte, reprsenteraient
aisment des pirates fort convenables. Et M. Honnorat lui-mme, avec
son grand nez, son air calme et digne, les sentences fatalistes qui,
lorsqu'il retire sa pipe pour parler, roulent le long de sa forte
barbe, plus rare prs des oreilles et autour des lvres, me fait par
moment tout l'effet d'un vieux serviteur du Prophte.

Mais le muscat est termin, M. Honnorat,  toute force, veut me montrer
son chteau, me prsenter sa fille. Il est veuf, parat-il, et possde
une fille charmante. Nous voil donc nous dirigeant vers le chteau
plant au coin de la placette, chteau qui ressemblerait  toutes les
maisons sans un assez beau portail d'aspect fodal et rustique et sans
une tour  terrasse, jadis forteresse, aujourd'hui colombier, dont les
murs, revtus sur trois faces, par le soleil, d'une crote couleur de
brioche, s'effritent rongs par l'air salin du ct qui regarde la mer.




IX

LES PAPILLONS BLANCS


--Norette! Norette! criait, de son creux d'ancien caboteur, M.
Honnorat debout au pied de la tour.--Norette!... Mais Norette ne
rpondait point.

--Ah! vous pouvez bien l'appeler jusqu' demain, interrompit une voix
irrite, mademoiselle a quitt le four, me laissant seule, avec tout
le souci, aussitt la fougasse faite. Maintenant Mademoiselle est sous
les toits,  son grainage; et quand Mademoiselle est  son grainage, le
Pre ternel pourrait tonner qu'elle ne se drangerait pas.

La personne qui, sans qu'on l'en prit, se mlait ainsi  la
conversation, suivant le patriarcal usage de Provence, tait une
grande femme maigre et sche en qui tout de suite et mme avant que M.
Honnorat ne lui et dit: Posez donc nos pains pour vous fcher plus
 l'aise, Saladine! j'avais devin, aussi dvoue que tyrannique, la
gouvernante du chteau des Gazan.

Sur sa tte, classiquement couronne du petit coussin rond des
cariatides, elle portait en quilibre une large planche couverte de
pains fumants et tenait sous le bras, dans une serviette, un de ces
gteaux minces, faits avec la pte du pain que les mnagres talent,
le picotant du bout des doigts et l'arrosant d'huile, devant la gueule
ouverte du four.

--Voil! soupirait M. Honnorat, voil ce qu'il nous aurait fallu pour
faire passer le muscat. On y pensera une autre fois; gotons-y tout de
mme en attendant.

Je rompis un angle et dclarai, sans avoir besoin de mentir, la
fougasse dlicieuse. M. Honnorat, lui, ne se prononait pas:

--On y a peut-tre pargn l'huile?... Mot imprudent qui aussitt
redchana les fureurs de Saladine.

--pargn l'huile? si vous pouvez dire! La bouteille entire y a
pass, une bouteille d'huile vierge dont chaque goutte vaut son
pesant d'or. Seulement nous avons trouv l cinq ou six femmes qui
_cuisaient_, et Mlle Norette, comme toujours, a voulu arroser leur
fougasse. C'est un gaspillage, un massacre. Ah! quand la pauvre Madame
Gazan vivait!...

M. Honnorat m'avait pris par le bras:

--Je connais Saladine. Elle en a encore pour une bonne petite heure
 tempter: sauvons-nous sous les toits, vous verrez grainer, c'est
intressant.

Un escalier noir, un palier noir; puis une porte qui s'ouvre, et, dans
le carr clair de la porte, un fourmillement d'argent et d'or.

--Mademoiselle Gazan... l'ami de patron Ruf...

Instinctivement, je salue; et, la premire surprise des yeux passe, je
regarde autour de moi et me rends compte.

Nous sommes au grenier, un grenier o de toutes parts le soleil entre
comme chez lui.

L'or, c'est des chapelets de cocons suspendus  des barres
transversales et si serrs qu'ils forment tenture; l'argent, des
papillons blancs accrochs le long des cocons.

Prudemment, baissant la tte pour ne rien heurter, nous pntrons dans
le sanctuaire  la suite de Mlle Norette et de Ganteaume qui, depuis
hier, s'est constitu son page.

M. Honnorat me raconte que Mlle Norette, la soie tant  vil prix et
la graine au contraire se vendant trs cher, a eu l'ide de faire
exclusivement du grainage. Elle y russit, parat-il. L'argent
qu'elle gagne est pour elle. De tout temps, dans les familles de
bonne bourgeoisie, l'levage du ver  soie a t considr comme
occupation noble  laquelle on peut se livrer sans dchoir. La graine
du Puget-Maure est recherche, car on ne fabrique pas de bonne graine
partout. C'est un travail d'attention et de conscience. Il faut trier
les cocons avec grand soin; il faut examiner au microscope, suivant la
mthode Pasteur, les papillons douteux ou malades...

Et le voil qui m'explique tout en dtail: les cocons de choix mis en
chapelets, en _filanes_, dlicatement, l'aiguille dans la bourre,
sans qu'elle offense le cocon; les papillons qui sortent, mles et
femelles, la femelle immobile, attendant, le mle frissonnant du corps
et des ailes; comme quoi les uns s'accouplent d'eux-mmes, comme quoi
il faut marier les autres et aprs cela les _dmarier_, noyant les
mles inutiles dsormais, tandis que les femelles, sur un cadre garni
de toile, pondent leurs oeufs, la graine! pareils  un semis serr de
petites perles incolores d'abord, puis jaune paille, puis violettes,
puis gris de plomb. D'autres ont des procds compliqus, des sacs en
mousseline, des casiers o chaque cocon est isol. Lui s'en tient aux
procds simples...

Mais je ne l'coute que vaguement.

Je regarde Mlle Norette, brune, frle, presque une enfant, sauf la
prcocit orientale du corsage, Mlle Norette qui s'est remise au
travail, et, souriante, sans penser  mal, avec une ingnue chastet,
une cruaut ingnue, de ses fins doigts ambrs, marie et dmarie les
papillons femelles dont visiblement le coeur s'ouvre, les mles tout
vibrants d'une palpitation de dsir.




X

INSTALLATION DANS LA TOUR


Oui! une enfant, cette Mlle Norette. Tout  fait une enfant: ses yeux
le disent, que rien ne semble inquiter, trs noirs, malicieux et doux,
innocemment ouverts sur la vie.

Elle est femme par la volont.

Ayant perdu sa mre  douze ans, entre un pre ami du repos et la
rugueuse Saladine, depuis c'est elle qui gouverne. Oh! sans paratre
commander. Seulement, avec ses airs de bon tyran, M. Honnorat ne fait
que ce qu'elle a bien voulu approuver d'avance, et, malgr ses colres
et ses cris d'aigle, Saladine elle-mme lui obit.

Mlle Norette a d vouloir que je m'installe au chteau, car M.
Honnorat,  force d'instances, m'y a dcid; ce matin, Saladine me
dmnage.

Il parat que le _Bacchus navigateur_, avec ma chambre attenante  la
salle commune, et toujours pleine, par les trous de la cloison, du
bruit des joueurs et du bourdonnement des mouches, n'tait pas un logis
convenable pour moi.

--Et puis, me dit M. Honnorat, que penseraient les gens s'ils savaient
que je laisse  l'auberge, comme des colporteurs ou bien des comdiens,
le fils et l'ami de patron Ruf?

J'ai donc quitt le _Bacchus navigateur_ o je continuerai pourtant 
prendre mes repas avec Ganteaume.

M. Honnorat nous offre,  Ganteaume et  moi, toute une tranche de sa
tour.

La chose au Puget n'a rien qui choque. Habiter sous le mme toit, mme
quand sous ce toit est une jeune fille, n'implique pas l'intimit. Les
maisons ont souvent trois, quatre propritaires; chacun occupe son coin
sans s'inquiter du voisin, et, en cas de procs, on ne se reconnat
pas toujours aisment dans l'enchevtrement des tages.

Un peu haut peut-tre le retrait qui m'est destin, mais charmant,
comme fait pour moi.

Les archives sont au-dessus, dans une manire de galetas, ce qui rendra
commodes mes recherches.

Et, pour ne pas perdre de temps, tandis que j'coute,  travers le
plancher, Saladine et Norette, l'une grondant, l'autre riant, remuer
des meubles, j'ai pass toute une aprs-midi dlicieuse  secouer ces
papiers jaunis, ces parchemins recroquevills d'o monte le parfum
des ges. Plusieurs chartes que je me rserve d'tudier. Un _terrier_
de 1400 o les noms de lieux sacrilgement travestis par nos employs
au cadastre, les noms de famille disparus, apparaissent dans leur
originelle vrit sous l'corce d'un rude provenal paysan ou d'un
latin navement barbare.

Aprs le galetas, il y a la terrasse: terrasse  la mode du pays,
borde d'un haut parapet en btisse qui va diminuant, suivant la
pente du toit dall, de faon qu' l'extrmit de la pente on puisse
s'accouder pour voir le paysage et que, sur les trois autres faces, on
trouve toujours un coin d'ombre frache en t, un coin de soleil en
hiver.

Perch comme un guetteur, je pourrais au loin voir passer patron Ruf et
sa voile blanche.

Un ruisseau chante sous la tour. Des sources invisibles, filtrant au
pied du rocher, l'alimentent. Mais  cent mtres, le ruisseau cesse
de luire dans le lit pierreux du vallon, tari tout de suite qu'il est
par les saignes qu'y pratiquent les propritaires d'une infinit de
jardinets dont les muraillettes en pierre sche vont dgringolant la
montagne.

Ici on se rend trs bien compte, topographiquement, de l'histoire du
Puget-Maure.

Au temps jadis, avant les dfrichements et les cultures, l'eau des
sources devait descendre abondante jusqu' la mer; et l'aride calanque
d'Aygues-Sches servait alors d'aiguade aux marins.

Peut-tre les Phniciens et puis les Grecs eurent-ils l un petit port?
Mais  coup sr les Sarrasins connurent la plage et y abritrent leurs
barques lgres. Plus tard seulement ils montrent et s'tablirent au
Puget demeur tel qu'ils l'ont bti, avec ses rues en escaliers o les
maisons penchantes s'entre-baiseraient si, de loin en loin, une vote,
un arceau n'y mettaient bon ordre.

Gardent-ils quelque vague souvenir de leur origine, ces hommes
qui, l-bas, leur travail fini, devant la vieille maison commune,
contemplent obstinment, dans l'esprance de je ne sais quoi qui doit
venir, la mer, le chemin bleu de l'antique patrie oublie?

Un Monsieur! h! Monsieur! interrompt mes rflexions archologiques.

C'est Saladine inquite, affaire, qui s'avance vers moi, se retournant
pour voir si quelqu'un ne la suit pas.

Pourquoi ces airs mystrieux, et que peut bien me vouloir Saladine?




XI

CLAVETTE ET CLOCHETTE


Il parat qu'en rangeant le lger bagage rapport du _Bacchus
navigateur_ par Ganteaume, Mlle Norette s'est montre fort surprise
de dcouvrir, au milieu de mes livres et de mes papiers, la fameuse
clavette en ivoire.

Elle a interrog Ganteaume qui ne lui a rien appris sinon que la
clavette m'appartenait. Maintenant elle voudrait savoir comment cette
clavette est arrive dans mes mains.

Je raconte alors trs simplement  Saladine la rencontre que j'eus
de l'tonnante chvre jaune qui me fit tant courir tout le long du
vallon, il y a trois jours, le soir mme de mon arrive.

--Mais c'est Jeanne que vous avez rencontre!

--Jeanne?

--Oui, _Mis Jano_, la chvre de Mlle Norette, notre chvre, qui
prcisment, ce jour-l, aprs avoir, tant elle est malicieuse, arrach
avec ses cornes le piquet qui l'attache au pr, rentra, son collier de
travers, prt  tomber, la lanire pendante, ayant perdu clavette et
clochette. Voil bien maintenant la clavette, mais c'est la clochette
qu'il faudrait. Mlle Norette a pleur, et M. Honnorat, s'il apprend
cela, risque d'en faire une maladie... Une clochette en argent,
monsieur, que, depuis des cents et cents ans, les Gazan ont dans leur
famille? Si vous vous rappeliez l'endroit? on pourrait, des fois, la
retrouver...

Alors,  son tour, timidement, Mlle Norette, qui attendait dans
l'escalier le rsultat de l'ambassade, s'est approche.

--Surtout, monsieur, je vous en prie, que mon pre n'en sache rien.

La nuit tombait. J'ai promis de retourner au vallon ds l'aube premire
pour essayer de reconnatre le buisson que traversait la chvre, quand,
dans la nuit, il me sembla entendre quelque chose tinter.

Et ce matin je suis retourn au vallon. Singulier prlude  mes travaux
savants que cette recherche d'une clochette gare!

Heureusement le bloc de porphyre rouge sur lequel s'est un instant
pose la chvre pourra servir  me guider.

Voici bien le buisson, l'endroit o tomba la clavette, et, en bas d'une
pente rocheuse, polie au passage des paysans et de leurs btes, le trou
d'eau o la clavette a d rouler.

Quelque chose de blanc tremblait au fond: c'tait la clochette.

Je l'ai retire ruisselante, et tout de suite j'ai compris l'importance
que M. Honnorat et Mlle Norette attachaient  sa possession.

Cette clochette, curieusement ouvrage dans le got sarrasin, portait,
en ourlet sur l'extrme bord, une manire d'arabesque que je pris
d'abord pour un pur caprice ornemental, mais qui, plus attentivement
examine, me parut constituer une trange inscription en grec trs
ancien ml de caractres coufiques.

Le tout me parut rentrer avec un singulier  propos dans le cadre de
mes tudes.

Je songeais donc  transcrire l'inscription, me rservant, car je
m'entends un peu en cryptographie, de la dchiffrer  loisir, quand
Mlle Norette est arrive. Sa chvre jaune la suivait, pareille
d'ailleurs  toutes les chvres et nullement fantastique au grand jour.

Mlle Norette m'a repris la clochette, riant et me remerciant; elle l'a
suspendue au cou de _Mis Jano_ qui aussitt s'est mise  courir devant
sa matresse vers le village.

M. Honnorat grondait lorsque nous rentrmes.

--Est-ce raisonnable, Norette, de fier ainsi cette clochette d'argent
 la chvre? Un jour ou l'autre tu peux la perdre!

--Tu vois bien, pre, qu'elle n'est pas perdue.

--Sans doute! mais des gens l'ont vue. Cela fait toujours parler les
gens.

Et, de sa voix doucement entte:

--J'aime assez faire parler les gens! disait Norette.




XII

PANIER DE SOUHAITS


Cette aventure a tabli tout de suite une sorte de complicit entre
Mlle Norette et moi.

Mlle Norette veut, accompagne de Ganteaume qui ne la quitte plus d'un
pas, me faire visiter de fond en comble, d'abord ma tour, dcidment
bien sarrasine, puis le chteau proprement dit, curieux encore quoique
moins ancien.

Un petit logis Renaissance, mais bti sur le plan des maisons arabes.
De sorte que l'on s'tonne comme d'un anachronisme, en dcouvrant au
plafond de l'escalier, presque mconnaissables dj sous les couches de
chaux superposes, quelques nafs bas-reliefs inspirs de l'_Iliade_:
un Agamemnon portant la toque du roi Franois, une dame que, sans le
nom de Brisis inscrit sur une banderole, je prendrais pour Diane de
Poitiers.

En revanche la cour a gard un caractre oriental des plus purs, avec
son puits  margelle basse, ses niches creuses dans le mur pour
servir d'tagres, le double rang de galeries par o s'clairent les
chambres sans ouvertures sur la rue, et l'norme vigne centenaire qui,
jaillissant d'un angle du sol carrel, la recouvre presque tout entire
de ses bras tortueux et noirs, de ses pampres chargs de grappes dans
lesquels  midi des pigeons roucoulent.

L'intrieur est un vrai muse.

Sans compter quelques portraits d'anctres suffisamment rbarbatifs;
partout, des tentures aux vives couleurs provenant de Smyrne et d'Alep,
des armes damasquines, des lampes de forme bizarre, des tabourets, des
tables, des miroirs  incrustations de nacre font au milieu de meubles
d'il y a cent ans le fouillis le plus bizarre du monde.

Rien d'ailleurs qui sente le culte du bibelot, inconnu, Dieu merci!
sur ces hauteurs; mais quelque chose de patriarcal, la trace reste de
plusieurs gnrations.

Mlle Norette m'explique qu'en effet on a de tous temps beaucoup voyag
dans la famille.

Puis elle ouvre un petit coffre en chne cercl de bandes de fer, et
me montre des colliers en perles, en corail, ayant gnralement pour
agrafe une monnaie grecque ou bien une pierre grave antique, des
chapelets de sequins, de lourds bracelets d'argent, des gorgerins d'un
style raffin et barbare, toutes sortes de joyaux rapports de trs
loin  des aeules, des bisaeules dont elle se rappelle les noms.

Je demande  voir la clochette. Alors Mlle Norette se trouble; Mlle
Norette, parat-il, ne l'a plus. Elle l'a rendue  son pre qui y tient
beaucoup, comme souvenir.

--Mais ne lui racontez pas ce qui est arriv, ne lui dites jamais que
vous l'avez eue entre les mains.

Et pour rompre une conversation qui la gne, tout au fond du
coffre elle dcouvre un corbillon d'osier tress. Quelles richesses
nouvelles renferme-t-il sous le carr de vieux satin qui prcieusement
l'enveloppe?

Un oeuf, un grain de sel, un morceau de pain bis et un petit bton
portant un brin de laine au bout.

--Ce sont les souhaits! dit Norette.

--Les souhaits?

--Oui! les souhaits et les prsents que l'on m'apporta dans mon berceau
lorsque j'tais ge d'un jour.

--Comme au temps des fes?

--Prcisment. Mais depuis longtemps les fes tant mortes, quatre
vieilles femmes, gnralement, les remplacent, voisines ou amies,
respectueuses des usages, qui se donnent, quand il y a quelque part
une fillette nouveau-ne, cette importante mission. L'ide leur en
vient tout  coup, au four, au lavoir, en causant du beau temps et de
la pluie. La chose dcide, elles mettent leur robe de grand'messe, un
bonnet repass de neuf, et se prsentent. Le petit bton, qui symbolise
une quenouille, est pour que la fillette, en grandissant, devienne
active et laborieuse; le sel, pour qu'elle reste pure; le pain, pour
qu'elle soit bonne comme le bon pain...

--Et l'oeuf, demande Ganteaume,  quoi sert l'oeuf?

--L'oeuf, rpond Norette avec le plus grand srieux, est pour qu'elle
fasse un heureux mariage et pour qu'elle ait beaucoup d'enfants!




XIII

LE TURBAN DU GRAND-ONCLE IMBERT


Mais le dner doit tre prt et M. Honnorat nous appelle.

On me prsente au cur, l'abb Sbe, un petit homme noir comme une
taupe qu'on a invit en mon honneur.

Il ne parle pas beaucoup, l'abb Sbe! par timidit peut-tre,
peut-tre aussi parce que toute l'attention dont le saint homme est
capable se trouve accapare par un civet qui vraiment donne haute ide
des talents culinaires de Saladine.

Au contraire, M. Honnorat est fort expansif. La serviette au cou, il
nous fait l'histoire des Gazan ses aeux, tous marins ou bien mdecins.
Et je me les figure, je les vois: les uns savants comme Averros
et Avicenne, les autres dpensant sur mer, en caravanes, l'ardeur
aventureuse reste dans leur sang.

M. Honnorat, lui, serait plutt du genre mixte. On le destinait d'abord
 la mdecine, mais le voyage l'a tent.

Il me raconte ses navigations dans le Levant; il m'numre les
chelles: Corfou, Ngrepont, Famagouste, toutes sortes de noms qui,
prononcs par lui, voquent aussitt des visions de villes  dmes et
 minarets, avec des quais encombrs de ballots, peupls de ngres
mangeurs de pastques, au milieu des odeurs du goudron fondu et des
pices.

Mlle Norette l'interrompt parfois d'un est-ce bien vrai, pre? qui
soudain fait entrer le bonhomme dans de comiques colres feintes 
moiti.

Que ceci n'tonne point! De tout temps, les Orientaux furent grands
conteurs, et c'est peut-tre un reflet des _Mille et Une Nuits_ qui
colore si pittoresquement les imaginations mridionales.

Il s'agit maintenant de l'arrire-grand-oncle Imbert, Imbert-Pacha,
comme on disait, qui, parti mousse sur ses douze ans, avait  peu prs
parcouru toutes les mers dans un temps o les marins ne connaissaient
que la voile et o il y avait quelque mrite  naviguer.

Aprs un certain nombre de fortunes vivement faites et aussitt
manges, grand-oncle Imbert, le futur Imbert-Pacha, se trouvait un
jour, en qualit de simple matelot, dans un riche port d'Arabie.

Le bateau amarr compltait son chargement, l'quipage courait les
cafs de la ville. Et grand-oncle Imbert, dont la bourse tait vide,
essayait de tuer le temps en se promenant sur le quai.

Un quai superbe, et long, et large, avec des dalles de marbre blanc
dont la rverbration brlait les yeux!

Quelqu'un vint  passer, un gros personnage du pays sans doute, vtu de
soie, couvert de bijoux, tranant un manteau tout en perles, et flanqu
de deux belles esclaves qui l'abritaient d'un parasol et l'ventaient
d'un ventail.

Machinalement, grand-oncle Imbert se mit  le suivre, marchant dans
son ombre, la seule ombre qui ft sur le quai, et, en lui-mme il se
disait: Mon pauvre Imbert, que tu t'ennuies! mais en voil un, par
exemple, qui n'a pas l'air de s'ennuyer.

Tout  coup, l'homme aux deux esclaves sortit un mouchoir brod de sa
poche, se le passa sur le visage et s'cria:

--_Couquin de Diou, qunto calour!_

tonn d'entendre un Turc se plaindre de la chaleur en marseillais,
grand-oncle Imbert lui tape sur l'paule:

--_Quant voles juga que sies Prouvenu?_

S'il tait Provenal? Jugez: un cousin, un Gazan de la branche ane
dont la famille avait perdu la trace et qui tait l-bas quelque chose
comme prince ou roi.

--C'est mme  cette occasion, concluait M. Honnorat, que grand-oncle
Imbert prit le turban pour quelques annes.

--Il prit le turban? interrompt l'abb.

--Oui! il prit le turban, il se fit Turc. L'homme a besoin de religion
et toutes les religions sont bonnes. D'ailleurs, son turban nous
l'avons encore... Tiens, Ganteaume, prends l'escabeau et descends-moi
le turban de grand-oncle, l, sur l'armoire.

Ganteaume descendit le turban, un gros turban jaune, et se l'essaya.

--Elles sont toutes bonnes, les religions! insistait M. Honnorat; la
religion musulmane surtout. Allah!... Allah!...

Un tableau comique et charmant; M. Honnorat convaincu, l'abb n'osant
pas se fcher, Saladine scandalise, ses grands longs bras maigres au
ciel, et Norette qui riait aux larmes.




XIV

LE PASSAGE D'ANE


Dans cette originale maison, presque confortable grce  Norette, o
les chambres n'ignorent pas les tapis, o partout, sur les paliers et
les degrs, reluit la brique vernisse, un dtail m'tonne: le corridor.

Pour s'harmoniser  l'lgance de sa vote, il faudrait l, us au
besoin, quelque dallage hraldique en belle faence blanche et bleue
comme en fabriquaient Moustiers ou Varages.

Mais non! le corridor est pav; la rue s'y continue, poussant
sauvagement jusqu'au bas de l'escalier les terribles galets pointus
dont le village se hrisse.

Trs plaisants d'aspect ces galets, polis qu'ils sont et devenus
nets comme marbre sous l'opinitre travail de Saladine,  qui son
obstination balayante a valu le surnom de Gratte-Caillou.

_Du, Grato-caillu!_ lui crient les gamins quand elle veut les
empcher de piller ses figues.

Et je regrette de n'tre pas gologue, car j'aurais l, varis et
multicolores, comme derrire la glace d'une vitrine, des spcimens de
toutes les roches alpestres que nos torrents roulent  la mer.

Mais ils restent pointus quand mme, ces galets! La mort des pieds,
dit Saladine; et Mlle Norette dissimule mal l'ennui qu'elle a de ne
pouvoir aller  sa porte en pantoufles.

J'ai interrog Mlle Norette.

Elle m'a rpondu: C'est le chemin d'ne! et s'est tue, son oeil
noir, un peu endormi, s'allumant soudain de colre.

Plus calme, M. Honnorat a bien voulu m'expliquer la chose.

Avec la manie des partages particulire aux Provenaux, les immeubles
 chaque succession nouvelle s'miettent entre tous les co-hritiers.
Qui veut tre chez soi doit racheter la part des autres, pice par
pice; et certaines bicoques, pour revenir dans la main d'un seul
propritaire, exigrent plus d'efforts et de diplomatie que n'en a mis
la France  faire son unit.

Or le chteau n'appartient pas en entier aux Gazan, ce qui serait le
rve de Mlle Norette.

Depuis qu'elle travaille  le raliser, Mlle Norette a pu, profitant
d'une mort, obtenir, par l'change d'un bout de pr, les appartements
du cinquime; elle a pu, moyennant quelques sacrifices, vincer un
cordonnier qui battait son cuir dans le petit salon du rez-de-chausse.

Mais il reste  conqurir l'curie qui vaut bien cinquante francs,
largement paye, et dont elle donnerait volontiers mille, car cet
obscur rduit, situ tout au fond de la maison, comporte servitude.

Les papiers sont formels:

Item, le propritaire de l'curie aura droit, perptuellement, au
passage qui sera pav afin qu'ne charg n'y glisse.

Et, pour la commodit d'un ne, Mlle Norette, qui enrage, meurtrit
chaque jour ses pieds mignons.

Si au moins l'ne existait!

Non; c'est un ne hypothtique, un tre de raison, une fiction d'ne.

Il y en avait bien un autrefois que son matre, ce gueux de Galfar,
proche cousin avec qui les Gazan sont brouills, appelait Saladin  la
grande fureur de Saladine. Mais voici beau temps que Galfar, coureur de
cabarets, joueur comme les cartes, l'a perdu dans une partie de vendme.

Ce qui ne l'empche pas de garder l'curie dont il fait sa chambre les
jours o, avec son fusil et ses chiens,--Galfar est aussi un tantinet
braconnier,--il monte au village, et d'exiger, insolent et narquois, le
maintien du chemin d'ne, ni plus ni moins que lorsque son ne habitait
l.




XV

LA FTE DE L'MIR


Hier, au tomber du jour, un gamin sans chapeau, trs grave, a parcouru
les rues du village.

Tous les vingt pas il s'arrtait et, soufflant dans un coquillage
norme dont la pointe casse exprs forme embouchure, il en tirait une
sorte de mugissement mlancolique et prolong.

Puis il faisait _le cri_, prologue de la fte; les gens, non moins
graves que lui, l'coutaient.

J'ai reconnu Ganteaume qui, Dieu sait au prix de quelles intrigues, a
obtenu que, pour un soir, on lui confit les fonctions de hraut.

Ce matin, par les sentiers blancs qui rayent le flanc des montagnes
et descendent au vallon pour remonter ensuite vers le Puget, hommes,
femmes, enfants, viennent des villages voisins en caravane.

Le Puget s'apprte pour les recevoir dignement. Les agneaux crient,
les brebis blent. Dans toutes les cours, sur toutes les portes,
des bouchers improviss, bras nus, le couteau aux dents, saignent,
corchent et dpcent.

L'hospitalit se complique de gloriole. C'est  qui hbergera le plus
d'amis, de parents lointains. Et, tandis que mnagres et servantes
dressent les tables, montent les broches et entassent la braise autour
des marmites, les peaux cloues fraches et sanglantes sur la faade de
chaque maison apprennent  l'admiration du passant le nombre des btes
qui vont y tre manges.

Des coups du fusil, des chants d'glise:

--Courons, dit Ganteaume, la bravade!

Les pnitents apportent le Saint qu'ils sont alls chercher en pompe
dans la montagne. Ils ont orn l'immmoriale statue de grappes de
raisin nouveau. Sous son brancard d'o pend une tole, les enfants
passent et repassent, srs par ce moyen de devenir forts et courageux;
et en avant de la procession, les jeunes gens, pour honorer le saint,
font parler la poudre.

Aprs, on le ramnera l-haut,  la chapelle solitaire qu'il habite
toute l'anne, debout sur l'autel et regardant, de ses yeux de bois,
par l'troite fentre grille  travers laquelle, parfois, quelque rare
plerin jette un sou, le roc que domine la chapelle, violet de lavande
au printemps et gris ds le mois d'aot, sous sa couche d'herbes
brles.

La nuit nous promet d'autres joies.

Aprs le souper, qui a lieu  huit heures selon l'usage, il m'a fallu,
en compagnie de M. Gazan et de Norette, aller voir les danses.

J'esprais un bal, pas du tout! ici les femmes ne dansent pas; la danse
est un exercice viril rserv aux hommes.

Sur deux rangs, portant des pes, au son du tambourin,  la clart des
torches, une douzaine de gaillards costums bizarrement ont d'abord
excut un quadrille guerrier  figures nombreuses et compliques que
l'abb Sbe, par qui nous venons d'tre rejoints, nous assure tre la
pyrrhique. Puis, autour d'un mai charg de longs rubans multicolores,
croisant, dcroisant les rubans, ils combinent, d'un pas rythm, les
plus gracieux entrelacs. Tout cela constitue un amusant mlange de
rococo et de sauvagerie, comme le souvenir tant bien que mal conserv
de galants divertissements organiss jadis dans ce coin perdu,
maugrabin et rustique, par une chtelaine prise de Watteau.

L'abb Sbe, grand paen malgr sa soutane, m'explique, avec citations
 l'appui, que c'est l un jeu traditionnel apport en Provence par les
marins phocens et reprsentant les dtours du labyrinthe de Crte.

Il explique tout, l'abb Sbe, mais il ne m'explique pas le Turc.

Car c'est devant un Turc qu'ont lieu ces danses, un bel mir  barbe
postiche qui, comme si la fte tait donne en son honneur, reste
immobile, laissant les autres s'agiter, avec une srnit tout
orientale.

Et quel turban! un instant je souponne Ganteaume de s'tre appropri
pour la circonstance le couvre-chef d'Imbert-Pacha. Mais l'mir est
de haute taille, il ferait aisment deux Ganteaume  lui seul. Et
d'ailleurs, voil dans la foule, au premier rang, Ganteaume trs fier
de porter une torche.

On dirait que l'mir me regarde, fixant sur moi, par intervalles, ses
yeux brillants que rendent farouches deux sourcils tracs au bouchon.

Que me veut l'mir.

Sait-il mon faible pour les turqueries? A-t-il devin que je suis venu
ici tout exprs pour chercher la trace des chevaleresques conqurants
qu'inconsciemment il reprsente? Au fond, quoi qu'en pense l'abb Sbe
avec sa manie de ne voir partout que Grecs et Romains, dans le rle
jou par cet mir barbu je flaire,  bon droit, une tradition sarrasine.

L'mir s'approche, si je lui parlais...

Mais Mlle Norette semble avoir peur. Elle dclare qu'il fait froid,
qu'il faudrait rentrer. Rentrons pour obir  Mlle Norette.




XVI

LE COUSIN GALFAR


Non! ce n'est pas par sympathie que l'mir me regardait.

Nous venons de nous rencontrer devant la porte des Gazan. Il tait l
comme chez lui, appuy au mur et fumant, le fusil sur l'paule, son
chien  ses pieds.

Un solide gaillard, ma foi! une manire de brigand corse, vtu de
velours, le poil en broussaille; avec cela je ne sais quel air de jeune
assurance, et, dans sa figure hle, de grands yeux bleus hardis et
doux.

O diantre ai-je vu ce beau sauvage? car certainement je l'ai dj vu.

A tout hasard, je le salue. Lui s'incline poliment, non sans intention
d'ironie. Mais au moment o je m'apprte  lui adresser la parole, il
siffle son chien et s'en va.

--Eh bien! vous le connaissez, maintenant? me crie Saladine. C'est
Galfar, le cousin, l'homme au chemin d'ne. On tait content,
depuis deux mois, de n'avoir plus de ses nouvelles. Le voil revenu
maintenant, sans doute avec quelque mauvais coup en tte. Drle d'ide
que les gens ont eue tout de mme de choisir un pareil chrtien pour
faire le Turc.

--Vous savez bien, interrompt M. Honnorat, que, d'aprs la coutume,
le Turc doit sortir de notre famille. Il est donc naturel qu' mon
refus...

M. Honnorat dit  mon refus d'un ton contraint, presque vex.
Peut-tre ne lui a-t-on pas offert de faire le Turc cette anne,
peut-tre aussi Norette n'a-t-elle pas voulu? Cependant je me
reprsente M. Honnorat, le grave M. Honnorat faisant le Turc: image qui
me remplit de joie.

--Choisir ce Galfar, si c'est Dieu possible!

Ce Galfar,  premire vue, ne me parat pas prcisment un mchant
diable. Pourtant, s'il faut en croire la rancunire Saladine, j'aurais
tort de me fier aux apparences.

C'est un mange-tout, un songe-ftes, le digne fils des vieux Galfar,
riches jadis, mais prodigues, tenant maison ouverte, et sous prtexte
de cousinage, tout le monde est cousin quand on cherche! logeant et
nourrissant des mois entiers les premiers venus.

--Une fois, chez eux, du temps de l'arrire-grand-pre, il y eut pour
le souper de Nol quarante-deux personnes  table, quinze peaux de
brebis encadrant le rond du portail; et des personnes se souviennent
avoir vu sur leur perron, du jour de l'an  la Saint-Sylvestre, une
table couverte d'une nappe blanche avec un verre et une cruche de vin,
aussitt vide, aussitt remplie, gratis,  la disposition de qui avait
soif et passait.

En la gouvernant ainsi, une fortune est vite fondue, surtout quand les
procs arrivent.

L'une aprs l'autre, peu  peu, toutes les terres se vendirent, et
maintenant les Galfar sont si pauvres qu'ils pourraient, sans crainte
des voleurs, fermer leur porte avec un buisson.

Il ne leur reste qu'un petit bien dont les huissiers n'ont pas voulu
et sur lequel ils vivent. Le pre essaie de le cultiver, mais il
s'est mis trop tard  la pioche: tre paysan ne s'apprend pas dans
les collges! Aprs avoir couru, navigu, essay de tous les mtiers,
un matin, le fils est revenu; il fait de la poudre en contrebande et
braconne. La mre, travaille d'orgueil et d'ides noires, n'a pas
assez de la journe pour pleurer les larmes de son corps.

--Et c'est depuis la ruine que les deux familles sont brouilles?

--Non pas! M. Honnorat voulait au contraire se rapprocher d'eux, leur
venir en aide. Les Galfar n'ont pas rpondu. Galfars et Gazans naissent
en guerre; ils ttent a avec le lait.

Saladine n'exagrait pas.

J'ai beau interroger sur ce point M. Honnorat et Norette; j'aurais beau
sans doute interroger le cousin Galfar. Peine perdue! ils sont ennemis,
voil ce qu'ils savent; mais les uns, pas plus que les autres, ne
pourraient me dire pourquoi.




XVII

A MONTE-CARLO


Ganteaume est venu m'veiller, rayonnant, plein d'enthousiasme.

Hier, au _Bacchus navigateur_, o il dnait seul en m'attendant, ainsi
que cela lui arrive parfois, pendant que je courais la montagne,
Ganteaume a entendu causer le Turc. Or, ce Turc me connat, parat-il,
et racontait sur moi des choses tranges.

Il faut ici que j'ouvre une parenthse et que je fasse un pnible aveu.

Pas trs loin du Puget-Maure--huit ou dix heures de voyage,
mais l'oiseau d'un coup d'aile franchirait les quelques bois de
chnes-liges ou de pins, les quelques montagnettes brles et les
quelques promontoires blancs qui l'en sparent--est un singulier pays
par ses habitants appel _Moungue_, et plus connu parmi les Franais
sous le sobriquet italien de _Monaco_.

M. Honnorat prtend mme, laissons-lui la responsabilit de cette
affirmation, que, par certains jours clairs, avec une bonne lunette, on
peut, du haut de ma tour, dcouvrir, sur son roc trempant dans la mer,
le vieux Monaco moyen-ge; plus bas Monte-Carlo, ses jardins de marbre,
ses palais; et entre eux, le petit port d'Hercule o des tartanes se
balancent.

Je vois mieux cela dans le souvenir.

Et surtout je me vois moi-mme, il n'y a pas deux mois, sous les grands
rosiers fleuris en hiver, respirant l'air salin, coutant les palmiers
chanter, admirant la splendeur frissonnante du golfe.

Personne encore! Au milieu du dcor ferique mi-parti de nature et
d'art, une dlicieuse et paradoxale solitude.

Six heures sonnent, un train siffle: le train de Nice avec son
chargement quotidien de joueuses et de joueurs.

Par les rampes en escalier, o dj les gaz s'allument dans le jour
mourant, la foule dfile.

Des hommes fivreux, mais corrects; des femmes plus visiblement
passionnes, dissimulant moins leur impatience de se retremper au bain
d'or. Et maintenant laissons briller l-haut les inutiles toiles
qu'aucun regard ne cherchera! De vagues parfums fminins ont remplac
l'odeur des roses; les palmiers et les flots cessent leur dialogue,
semblant exprs faire silence pour qu'on entende seul le bruit des
louis remus.

Avant ma retraite chez patron Ruf et sur le point de mettre  excution
mes projets de sagesse dfinitive, j'avais donc voulu, je l'avoue,
goter une dernire fois aux sensations violemment contrastes que
Monte-Carlo procure.

Passant mes journes en plein air, rvant de Virgile dans quelque bois
de pins, ou m'endormant en compagnie de Thocrite au creux d'un rocher,
sur le rivage, j'prouvais le soir une pre joie  me mesurer, tantt
vainqueur, tantt vaincu, avec l'Or,--Csar mprisable et tout puissant
qui commande au monde.

Bref! une semaine durant, ayant affect certaine somme  cet usage,
j'exerai l'tat de joueur, et de beau joueur, parat-il, car la
nuit o je perdis mon dernier cu, les beauts cosmopolites du lieu,
Amricaines, Moscovites, parurent compatir  ma peine, et le grand
diable de laquais  gilet rouge, providence des gosiers rendus arides
par l'angoisse, m'offrit, sur un plateau d'argent, le traditionnel
verre d'eau avec une visible considration.

Il y a mieux!

Un de ces honorables chevaliers, professeurs sans diplme de roulette
et de trente-et-quarante, dont l'industrie consiste  rvler les
arcanes de l'art aux joueurs novices, et  leur apprendre, Midas en
redingote rpe, la marche infaillible pour faire sauter la banque
chaque soir, monsieur Pascal, oui! monsieur Blaise Pascal vint me
retrouver.

Il avait bien, ce M. Blaise, un titre  dsinence italienne, et, sur
ses cartes, quelque chose ressemblant  une couronne de comte; mais on
l'appelait plus volontiers,  Monaco, Blaise Pascal, car il n'acceptait
jamais rien pour ses consultations, se contentant de vous faire
souscrire (cela cotait gnralement un louis ou deux)  une dition
avec notes et commentaires, prte  paratre le lendemain depuis
vingt ans, du _Trait de la roulette_ que composa, comme chacun sait,
l'illustre auteur des _Provinciales_:

  Historia Trochodis sive cyclodis
  gallice _la Roulette_.

Un mystificateur avait souffl cette ide au bon professeur de
martingale, lequel, sur la foi du livre imprim chez Guillaume Desprs,
rue Saint-Jacques,  l'image Saint-Prosper, traitait Blaise Pascal en
confrre et ne doutait pas qu'il et t un illustre grec du temps de
Louis XIV.

Lieu de l'entrevue: la place du Palais des jeux, devant le grand caf
qui fait face  l'htel et, par del ses toits, regarde la Turbie; car,
depuis longtemps, M. Pascal n'tait plus admis  pntrer dans les
salons.

--Il parat, me dit-il aprs s'tre offert un verre d'absinthe, tribut
volontiers consenti par moi en change de ses bavardages parfois
amusants, il parat que vous repartez pour Paris? Dcidment la bille
ne vous aime pas, non plus que les cartes, et vous avez raison de
renoncer  les attendrir.

Je m'inclinai, tmoignant par l combien cette constatation tardive me
paraissait justifie.

--Mais j'ai mieux  vous proposer...

--Ne vous gnez pas, proposez, mon cher monsieur Blaise.

--Une affaire immense, _stoupendo_! (M. Blaise baragouinait italien
aux moments de grande motion) une affaire tonnante, _miravigliosa_,
des millions, des milliards, de quoi acheter Monte-Carlo, Monaco et la
France entire, rien qu'avec une mise de fonds misrable: dix mille,
quinze mille francs tout au plus.

Et le voil me racontant je ne sais quelle nbuleuse histoire de trsor
cach, de secrets surpris par un matelot. Il ne s'agissait plus, et
pour cela l'argent tait ncessaire, que de mettre la main sur de vieux
papiers, des manuscrits, surtout un mystrieux objet dont le dtenteur
ne voulait pas se dessaisir. Le matelot s'en chargeait; _ma_ il fallait
de l'argent d'abord, _oun ptit arzent_.

En tout autre endroit, la proposition m'et fait sourire. Elle n'avait
rien d'extraordinaire  Monaco, o j'ai vu se brasser, entre gens
d'ailleurs convaincus, des affaires bien autrement chimriques.

Et puis, pourquoi marchander l'esprance  cet excellent M. Pascal? Je
ne lui dis ni oui ni non, demandant  rflchir, promettant une rponse
aussitt mon retour, poussant mme la condescendance jusqu' me laisser
prsenter le matelot en question, qui nous attendait, abominablement
ivre, dans un cabaret de la Condamine.

Je ne m'tonne plus, maintenant, d'avoir trouv au beau Galfar un air
d'ancienne connaissance.

Le matelot ivre, l'homme au trsor, je m'en rends compte, c'tait lui!

Dans son long rcit, cout par moi d'une oreille relativement
distraite, matre Blaise Pascal a-t-il,  propos de trsor, prononc
le nom du Puget-Maure, et Galfar, au milieu de ses effusions
affectueuses, auxquelles j'eus quelque peine  me soustraire,
laissa-t-il par hasard chapper le mot de Chvre d'Or? C'est ce que je
ne saurais me rappeler; en tout cas je ne le remarquai point.

Cependant Galfar s'imagine, non sans une apparente vraisemblance, que
je suis venu au Puget tratreusement, sur les indications de matre
Blaise Pascal et les siennes, que je veux conqurir  moi tout seul
les trsors de la Chvre d'Or, et que mes courses  travers champs,
l'attention que je prte aux papiers anciens, mon intimit mme avec M.
Gazan et Norette, n'ont d'autre but que la dcouverte du secret.

Tel est le rsum du rapport mu que m'a fait Ganteaume touchant la
conversation par lui surprise, hier, au _Bacchus navigateur_.




XVIII

LES CHASSES DU CUR


C'est  croire positivement que la Chvre existe.

Depuis le jour o, tirant sur sa pipe et raillant, patron Ruf m'en
parlait  la calanque d'Aygues-Sches; depuis ma rencontre, le
soir, dans le vallon, avec Mis Jano,--car tout le monde l'appelle
Mademoiselle, l'espigle et cabriolante favorite de Norette!--et la
trouvaille que je fis d'une clef de collier perdue par elle; voici la
troisime fois que cette endiable Chvre d'Or se met en travers de mon
chemin.

Dieu sait que j'tais venu au Puget-Maure sans intention criminelle et
que certes, en arrivant, je songeais  tout, except  la Chvre d'Or.
Mais puisqu'on me souponne, puisqu'on m'accuse, puisque Galfar et le
ciel lui-mme semblent d'accord pour m'y pousser, je vais dlibrment
me mettre  la poursuite du joli monstre au pelage roux; et je le jure
par ses cornes! avant huit jours j'aurai dcouvert ce qui se cache de
vrit sous la pittoresque lgende  travers laquelle il galope.

Qui interroger cependant?...

Les gens du village? Ils sont, hlas! peu communicatifs; la moindre
question imprudemment pose leur ferait partager aussitt les mfiances
dont Galfar m'honore.

M. Honnorat? Selon ce que Ganteaume m'a rapport des discours de
Galfar, les Gazan doivent tre plus ou moins directement mls  ces
histoires de trsors cachs et de chvre. D'ailleurs, comment parler de
la Chvre d'Or  M. Honnorat sans lui parler aussi de la mystrieuse
clochette? Or, Norette, pourquoi? exige que je me taise sur ce point.

D'un autre ct, marcher seul ne me parat pas bien commode.

Le hasard m'a secouru en amenant chez moi l'abb Sbe, juste au moment
o, en dsespoir de cause, je m'apprtais  me rendre chez lui.

Nous sommes maintenant amis insparables.

Je me sentais d'abord mdiocrement port,  vrai dire, vers ce garon
trop bien portant, parlant haut, buvant dur, d'allure reste paysanne,
et plus semblable avec sa soutane rapice, sa barbe qu'il rase
seulement tous les huit jours,  un marabout musulman qu' un ministre
de l'vangile.

Mais il tenait  faire ma connaissance, et, vers quelque point de
l'horizon que je dirigeasse mes promenades, j'tais certain, dans les
sentiers caillouteux blancs sous le soleil, d'apercevoir, double par
son ombre, la noire silhouette de l'abb Sbe.

Je le fuyais, vitant son coup de chapeau, craignant qu'il ne voult me
convertir.

Erreur! l'abb Sbe laisse la gloire et le souci des conversions 
de plus dignes. Il baptise, marie, enterre, se fiant au Pre ternel
pour le surplus, et trs satisfait s'il russit  mener, sans trop
d'accidents, d'un bout  l'autre de l'anne, le troupeau mcrant dont
le destin l'a fait pasteur.

Le matin o, vaincu par tant d'insistance, je m'arrtai et lui parlai,
 travers la brosse de sa barbe, sa peau brune se colora d'une
enfantine rougeur; et cet homme de Dieu, incapable de dissimuler une
vraie joie, m'crasa les phalanges d'une poigne de main si cordiale
que tout de suite je devinai qu'avant de porter calice et ciboire,
il avait, montagnard frott d'un peu de latin appris  l'table en
hiver, plusieurs annes durant pouss la charrue dans l'humble ferme
paternelle.

Savant  sa manire, grand amateur de pots casss, grand collectionneur
des sous antiques que les paysans ramassent parfois  fleur de sol
aprs la pluie, et ne rentrant au presbytre que les poches bourres de
cailloux, l'abb Sbe, depuis que M. Honnorat, aimable jadis, s'enfonce
dans une paresse de plus en plus turque, n'est pas fch de trouver
quelqu'un  qui confier le trop-plein de ses observations et de ses
penses.

Je m'intresse aux Romains qu'il aime; lui, sans bien comprendre, fait
effort pour s'intresser  mes recherches sarrasines. Mais c'est mon
fusil, j'en suis certain, qui finira par faire de lui un orientaliste
distingu.

Oui! mon fusil. Lorsque je vais  travers champs, j'emporte toujours
un fusil en manire de contenance. Chasseur dans l'me et fin tireur,
l'abb souffrait de me voir promener, sans jamais m'en servir, ce fusil
ridiculement inutile.

Un jour, loin du village, et sr de n'tre vu par personne, il me le
prit des mains, histoire de rire, pour essayer.

Il essaya et tua un livre.

Le lendemain, il essayait encore, et dcimait une compagnie de perdrix.

Deux fois je rapportai mon carnier plein, ce qui, tout en stupfiant M.
Honnorat, me donna de la considration dans le village.

Et depuis, c'est chose entendue: quand nous sortons, ma cueillette
rudite faite, je m'tends  l'ombre d'un roc, sous un arbre, et livre
le fusil avec les cartouches au bon abb qui, la soutane retrousse,
montrant ses souliers  clous, son pantalon de bure roussi dans le bas
par la terre, se met  poursuivre perdrix et livres.

Nous y trouvons notre compte tous les deux.

L'abb, pris d'une subite ferveur scientifique, m'indique des restes
curieux de constructions, me signale les noms de famille ou de quartier
paraissant se rattacher  l'ensemble de mes tudes; mais, concidence
bizarre, partout o l'abb connat quelque chose qu'il juge digne de
m'tre montr, nous rencontrons toujours, par surcrot, un livre qui
attend au gte ou des perdreaux mrs pour le plomb.




XIX

L'ERMITAGE


Il doit gter au moins deux livres du ct de l'ermitage; pour un
seul,  coup sr, l'abb Sbe ne nous mnerait pas si loin.

Car il est trs haut perch cet ermitage, et le chemin n'en finit pas
de grimper entre des rochers d'une surprenante scheresse.

Mais l'abb m'a promis des ruines.

Les ruines y sont, les livres aussi. L'abb tue un livre d'abord,
rservant, j'imagine, le meurtre du second pour gayer notre retour; et
puis, nous visitons les ruines.

Elles consistent en une petite chapelle romane couverte d'un toit
dall sur lequel ont librement pouss les herbes et les ronces; plus
un amas de pltras au bout d'un carr clos de murs, o furent le logis
et le cimetire des ermites; et, par devant,  l'alignement du chemin,
une fontaine armorie que quelques ornements, visibles encore sous la
mousse, datent des commencements de la Renaissance.

Tout cela, sans doute, a du caractre, mais sans intrt bien spcial
pour moi.

Cependant, sur le mur de la chapelle qui regarde  l'Est, dans un
angle, l'abb me fait remarquer un cadran solaire en crpi, notablement
dsagrg par la pluie et le vent de mer. Un cartouche le surmonte,
avec quelques lettres en noir, restes d'une inscription. L'abb,
quoiqu'il se souvienne avoir vu l'inscription presque entire, ne peut
pas m'en dire le sens. C'tait, parat-il, un distique, obscur dans son
latin barbare comme une centurie de Nostradamus, et qui parlait d'ombre
et de trsor.

--Ce cadran et cette inscription, continue l'abb, heureux de
l'attention que je prte  ses paroles, furent tracs vers le milieu du
XVIIIe sicle par un membre de la famille Gazan, mdecin, disciple du
fameux Mesmer, et qui a laiss le souvenir d'un original quelque peu
fou, moiti philosophe, moiti cabaliste. L'inscription eut toujours le
don d'exciter la curiosit des gens.

On s'imaginait, et l'on s'imagine encore, qu'elle indique l'endroit
o, dans les temps anciens, d'immenses richesses furent enfouies.

Et, dtail qui n'a pas peu contribu  fortifier cette opinion, la
fontaine que vous voyez l s'appelle Fontaine de la Chvre d'Or.

Je fis un soubresaut.

--Eh! quoi, l'abb, vous connaissiez cette fontaine de la Chvre d'Or,
et ne m'en avez jamais rien dit?... Le nom ne lui est pourtant pas venu
tout seul, il doit se rapporter  quelque lgende significative.

--En effet, il y a dans le pays, vous ne l'ignorez pas sans doute?
une lgende de Chvre fe donnant puissance et bonheur  qui sait
l'atteindre, s'emparer d'elle, et ne laissant au coeur de ceux qui
l'ont seulement entrevue, qu'amertume et insatiables dsirs.

Telle est, du moins, la version des humbles d'esprit et des potes,
celle que l'on raconte  la veille quand les femmes trient les
amandes, ou au moulin d'huile quand les hommes pressent le grignon.

Mais des gens pratiques en ont trouv une autre. Peu sensibles au
mystrieux, ils pensent que ce nom de Chvre d'Or est ni plus ni
moins qu'une manire de parler symbolisant un trsor fort rel, cach
pas bien loin prcisment de la chapelle o nous sommes, et que l'on
pourrait retrouver en fouillant  la bonne place.

Aussi bien, il ne se passe gure d'annes sans que quelque amateur
essaie de faire tourner la verge de coudrier, dans le vieux cimetire,
autour de la fontaine. Ils ont, ces enrags, avec leurs pioches et
leurs pics, aux trois quarts dmoli, comme vous voyez, la chapelle, et
sacrilgement retourn les os des ermites qui dorment l. Sans compter
que je dus encore, l'autre jour, reconduire jusqu' ma porte, en le
menaant de coups de trique, un paroissien qui voulait m'amener ici,
quand minuit sonnerait, pour me faire dire la messe noire.

--Ainsi, l'abb, vous ne croyez pas?...

--Je ne crois qu' Dieu et au Pape. Mais, quoi! dans l'opinion des
gens le trsor dont il s'agit serait un trsor sarrasin; et, d'aprs
vous, les Sarrasins ont laiss au Puget tant de choses que je ne vois
pas pourquoi, en s'en allant, ils n'y auraient pas laiss un trsor.

L'abb riait, il ajouta:

--Je pensais bien que ceci mriterait votre attention; j'avais mme,
 tout hasard, mis dans ma poche un vieux cahier sur parchemin, prt
par M. Honnorat, et que je n'ai pas encore pris le temps de lui rendre.
Un livre de raison: il date du XVe sicle. Vous y trouverez des
renseignements concernant la chapelle et la fontaine. Seulement, pas un
mot de tout ceci  M. Honnorat ni  Mlle Norette! Les Gazan, je ne sais
pourquoi, n'aiment pas beaucoup qu'on parle devant eux de la Chvre
d'Or.




XX

LE LIVRE DE RAISON


L'abb hsitait en me donnant le livre, il semblait regretter de me
l'avoir offert. Et puis, pourquoi cette expresse recommandation de n'en
jamais rien dire  M. Honnorat non plus qu' Norette?

J'ai tressailli, je me le rappelle, oui! visiblement tressailli quand
l'abb, sans penser  mal, laissa chapper ces syllabes: la Chvre
d'Or dont l'obsession depuis quelque temps me poursuit.

Aurait-il remarqu mon motion? me souponnerait-il, lui aussi, comme
Galfar, de rver la conqute des trsors enfouis au Puget-Maure?

Malgr que l'abb insistt, j'ai refus d'aller manger le livre au
presbytre; j'ai mme, prtextant un travail d'importance, des lettres
presses  crire, fauss pour ce soir compagnie aux Gazan.

Et me voil, dans mon infme auberge, en train de dner face  face
avec Ganteaume qui m'observe, qui se demande ce que peut bien contenir
le prcieux bouquin plac prs de moi, sur la table, et que je ne
quitte pas du regard.

Mais Ganteaume en sera pour sa curiosit.

Quelque chose me dit que sous cette reliure en cuir fauve, crible par
les vers, pique par les mites, molle, pareille  l'amadou, je vais
trouver, sinon la solution, du moins les prmices du problme dont
l'inconnu de plus en plus me proccupe et m'attire.

J'attends d'tre rentr chez moi; et seul, coutant le plaintif
chevrotement de Mis Jano dans sa logette, tournant le dos au paysage,
toujours sublime,  cette heure o le soleil tombe, des collines et
de la mer, les doigts tremblants, mu comme quelqu'un qui craint de
trouver vide un coffret antique et mystrieux, je dnoue le ruban fan
qui ferme la tranche du livre.

L'abb ne m'a pas tromp.

C'est un de ces livres de raison, d'usage commun autrefois dans les
familles provenales, memorandum manuscrit sur les pages respectes
duquel, avec les naissances, les morts, les mariages, on relatait, au
jour le jour, les gros et menus faits concernant le pays ou la maison.

Mais ces archives domestiques des Gazan ont ceci pour elles qu'elles
remontent au del du XVe sicle. Car si, prcdant quelques feuilles
de la fin demeures blanches, les dernires pages noircies rvlent,
par leur fine et ferme criture, la main d'une riche bourgeoise, sage
contemporaine de la Pompadour, les lettres gothiques du commencement,
rgulires, ornes, magistrales, sont dues videmment  la plume
savante du clerc de la chapelle ou du tabellion crivant, attentifs,
sous la dicte des chtelaines.

Il y a deux semaines, c'et t pour moi un rgal, une vraie dbauche,
que de dvorer des yeux, les compulsant, les annotant, au risque de
me laisser surprendre par l'aurore, ces feuillets jaunis o, depuis
le bisaeul de Norette, je puis, d'anne en anne, presque de jour en
jour, remonter jusqu' l'origine, aux lointains anctres venus d'Orient.

Quelle source de documents, quelle mine pour mes tudes! Mais
aujourd'hui c'est autre chose que j'y cherche: un dtail, une
indication ayant rapport avec l'ermitage, la fontaine, le cadran
nigmatique et indchiffr du vieux mdecin cabaliste.

Par malheur, bien des pages manquent qu'on dirait intentionnellement
arraches.

Nulle trace de la lgende, rien que quelques lignes constatant qu'en
l'anne 1503, noble Melchior Gazan, dans une intention de bienfaisance
et pour assurer le repos des mes des deux qui sont morts, a permis
aux ermites, prsentement et aussi longtemps qu'elle coulera, de
conduire par tuyaux de terre jusqu' leur ermitage et chapelle, sous
la condition d'en laisser la jouissance et la tombe aux gens qui
passeront sur le chemin, la source lui appartenant et naturellement
jaillissante au lieu dit: Rocher de la Chvre.




XXI

LA FONTAINE


Que le trsor ait exist, c'est certain; la lgende, la tradition,
certains faits relevs par moi, tout le prouve.

Qu'il existe encore, c'est probable: comment aurait-on fait pour en
tenir secrte la dcouverte?

Mais le moyen de l'atteindre... voil l'obscur! Et peut-tre sa
destine est-elle de dormir jusqu' la fin des jours, aveugle sous
terre, inutile, comme tant d'autres trsors perdus, dont les mtaux,
les pierreries, ne ressusciteront plus jamais aux joies vivantes de la
lumire.

Un matin pourtant, sans songer, une proccupation instinctive, plus que
la volont, me conduisant, je suis mont vers l'ermitage.

Le soleil, depuis longtemps sur l'horizon, mais invisible encore
derrire les montagnes, colorait leurs cimes en rose. Arriv devant la
fontaine, je regardais ses deux mascarons cracher l'eau, tandis que des
gouttes pleuraient, trs claires, aux fils de ses mousses.

Tout  coup le soleil parut, inondant le plateau d'une nappe de clart
blanche; et l'ombre du petit monument, droite et nette, vint s'allonger
jusqu' mes pieds.

Alors--la mmoire a de ces hasards, les ides de ces associations
subites--songeant au distique latin du cadran, je me suis soudain
rappel, pour l'avoir lu sans doute quelque part, l'aventure de
Robert Guiscard, en Sicile, et la colonne qu'il trouva, et la statue
couronne d'un cercle de bronze o tait grav: Le 1er mai, au soleil
levant, j'aurai une couronne d'or. Mots dont un Sarrasin, prisonnier
du comte Robert, sut pntrer le sens cach. Car Robert, sur ses
indications, ayant fait fouiller, le 1er mai, au soleil levant,
l'endroit qu'indiquait l'extrmit de l'ombre projete par la statue,
il y trouva, dit le chroniqueur, un grand et trs riche trsor.

videmment, si l'inscription trace par le vieux docteur mesmrien
sur le cadran de l'ermitage a jamais signifi quelque chose, et si
toutefois le trsor existe, c'est l'ombre d'un objet quelconque qui
doit en indiquer la place.

Et pourquoi pas l'ombre de la fontaine, puisqu'elle s'appelle fontaine
de la Chvre d'Or?

Ils n'ont certes pas si tort que cela, sauf leur croyance en la vertu
de la verge tournante et de la messe noire, les gens qui viennent,
pendant la nuit, remuer le sol autour de la fontaine!

Ils brlent, comme on dit; mais leurs efforts resteront vains, car, non
plus que moi, ils ne savent l'heure du jour ni la saison o l'ombre
serait indicatrice.

Tout repre manque, l'inscription elle-mme est abolie; et l'abb qui
l'a jadis lue n'en garde qu'un souvenir vague suffisant pour irriter ma
curiosit, insuffisant pour m'tre un guide.

Moins heureux que Robert Guiscard, n'ayant pas, hlas!  mon service
un prisonnier sarrasin, un de ces fils d'Agar hrditairement experts
 deviner le secret des figures, je renoncerai donc au trsor du
Puget-Maure.

Et, me raillant un peu moi-mme, amus de mes rveries, je m'tais
tendu sous un buisson, avec le dsir d'oublier le trsor, tandis que
la fontaine, traverse de rayons obliques, semblait, vision obsdante,
rouler dans son cristal, dans son cume, des diamants et des fragments
d'or.




XXII

LE ROCHER DE LA CHVRE


Depuis, j'ai rflchi; car ceci  la fin devient attachant comme la
poursuite d'un problme.

Si le trsor lui-mme ou l'entre du souterrain qui,  en croire
certains rcits, le renferme, se trouve autour de la fontaine, on
pourrait aboutir en sondant avec soin le rond de terrain circonscrit
que parcourt, plus ou moins tendue selon les saisons, l'ombre porte
de sa pyramide.

Mais je suis assur maintenant que le trsor ne se cache point l.

La fontaine date  peine de quatre cents ans, et n'est point
contemporaine du trsor.

D'ailleurs,--un enfant y et song tout de suite,--d'aprs le livre
de raison, le nom de fontaine de la Chvre d'Or s'appliquant au petit
monument dress pour les ermites, ne saurait signifier grand'chose; car
videmment on ne l'a appele ainsi que par extension, en souvenir du
rocher dit: de la Chvre d'o descend la vraie source, la source mre.

En tout cas, trouver le rocher est facile.

Les tuyaux, depuis quatre sicles, s'tant crevs en maints endroits,
je n'ai qu' suivre une demi-heure durant, le long de la pente aride,
cette ligne verte trace sur le sol par les consoudes et les prles,
plantes dont la prsence rvle le voisinage de l'eau; et me voil sur
un plateau sem de dbris, restes probables de quelque chteau-fort,
en prsence d'un bloc calcaire, figur bizarrement, au pied duquel,
cristalline, la source s'panche.

Ce plateau, irrgulirement quadrangulaire, accessible du ct par o
s'en va la source, a pour fosss, des trois autres cts, une falaise 
pic que couronnent encore des restes de murailles.

Le sol rsonne sous les pas, des excavations, naturelles ou creuses
de main d'homme, s'ouvrent aux flancs de la falaise. C'est ici et non
 l'ermitage, ici, dans ce paysage solitaire et ptrifi, que doit
habiter la Chvre d'Or.

Mais la difficult se complique.

Fouiller au hasard serait folie: sous une mince couche de briques
brises et de pierrailles, tout le plateau se prsente comme une table
de roc vif.

En outre, il ne s'agirait pas que de fouiller le plateau. Le bloc
surplombe l'escarpement: et c'est sur la paroi qu' cette heure du
jour, comme sur un cadran gigantesque, son ombre chemine.

N'est-ce pas une illusion? La pointe du rocher, nettement dessine, se
dirige vers un inaccessible trou noir billant en bouche de caverne. Si
pourtant le hasard m'avait servi! Si j'tais arriv juste  l'instant
o l'ombre indique l'entre mystrieuse...

A ce moment, un bref appel: Ici, Guerrier! m'a fait tressaillir,
sonnant clair dans la solitude.

C'tait un vieil homme, un berger qui appelait son chien.

Absorb par mes songeries, je ne l'avais pas entendu venir.

Lui, sans mettre la main au chapeau, immobile sur son crne paysan
comme un chapeau de grand d'Espagne, me salua du classique: A Dieu
soyez! Puis, laissant Guerrier mordiller aux jambes cinq ou six brebis
en train d'plucher l'herbe rare, et dsormais ne s'occupant pas plus
de moi que si je n'existais pas, il se mit  fumer sa pipe, gravement,
par bouffes conomes et mesures, le regard perdu  l'horizon, les
jambes pendant sur l'abme.




XXIII

DISCOURS DE PEU-PARLE


tant retourn plusieurs fois au rocher de la Chvre, j'ai fini par
lier connaissance avec Peu-Parle. Tel est le sobriquet de cet homme
silencieux.

Sa taciturnit est grande. Brivement,  son habitude, il en explique
les raisons.

--Pourquoi parler quand on n'a rien  dire; pourquoi, surtout, parler
si l'on a quelque chose  dire, puisque neuf fois sur dix se taire
serait le plus sage?

Et Peu-Parle se tait normment, avec dlices, passant ses heures,
comme la premire fois o je le rencontrai, prs du rocher de la
Chvre, toujours assis  la mme place, toujours l'oeil fix sur le
mme point.

Les gens prtendent que Peu-Parle a le secret.

C'est pour cela que chaque matin, hiver comme t, il monte l-haut, et
qu'on le voit, des journes entires, couver du regard un endroit connu
de lui seul, retraite de la Chvre fe.

Peu-Parle, s'il voulait, serait riche comme un Crsus. Il ne veut pas,
l'ide lui suffit. Gardien jaloux d'un trsor qu'il ddaigne, refusant
d'y toucher, craignant d'en laisser approcher les autres, il vit ainsi
depuis quarante ans, heureux, dguenill, avec son rve et sa chimre.

Peu-Parle passe pour sorcier; les vieilles femmes qui s'en vont couper
les lavandes, ont vu la nuit, quand il garde aprs le soleil couch,
des formes tranges se promener devant son feu.

Les hommes, mme courageux, n'aiment gure entendre sur le tard
l'aigre aboi de son chien Guerrier et le bruit de ses souliers ferrs
dans les pierrailles.

D'ailleurs, brave homme, et respect comme on respecte les puissances!

Un jour, Peu-Parle m'a parl.

Je lui avais offert du tabac pour en bourrer sa pipe que, faute
d'argent, il suait  vide. L'attention le toucha, nous causmes.

--Alors vous tes venu pour le trsor?... Ne dites pas non; je parle
peu, mais j'entends bien et je descends quelquefois au village... Venu
mme de trs loin, parat-il. Bon! le trsor du roi de Majorque vaut
bien qu'on fasse quelques lieues.

--Du roi de Majorque?

--Eh! oui, un ancien roi arriv par mer, qui plus tard fut oblig de
fuir... Vous savez ces choses mieux que moi et me faites bavarder. Mais
n'importe! Peu-Parle s'appelle Peu-Parle, il ne conte que ce qu'il
veut, il a tout devin l'autre jour en vous voyant regarder l'ombre.

Que vous a fait la Chvre d'Or? Pourquoi ne pas la laisser tranquille
sur sa montagne? Elle va, vient, au clair de lune, buvant l'eau pure,
broutant la mousse, et ne fait de mal  personne.

Quand on l'aura prise, la belle avance!

Captive, la Chvre d'Or se vengera, car l'or est source de toute
misre. C'est  cause de lui que les hommes se hassent, c'est  cause
de lui que les femmes ne vont pas vers qui sait les aimer. Dans le
clos des ermites, il y a deux tombes, M. Honnorat les connat bien,
les tombes de deux cousins, presque deux frres, qui moururent de mort
sanglante pour avoir cherch la Chvre d'Or.

Que l'or reste oubli, que la Chvre d'Or reste libre!

Si je pouvais,--moi, Peu-Parle,--comme les gens croient, rien qu'en
levant un doigt, faire reparatre au soleil les richesses que ce
rocher recouvre, je ne lverais pas le doigt, je laisserais dormir les
richesses...

Peu-Parle, quelques instants encore, continua son discours o se
mlaient, ainsi que dans une apocalyptique vision, la fabuleuse Chvre
d'Or avec les proccupations plus positives des trsors du roi de
Majorque.

Puis, fatigu sans doute de son effort, il siffla Guerrier, se dressa;
et, me tendant la main:

--Russir dans cette entreprise serait beau, je vous souhaite bonne
chance!... Autrefois, jeune, j'ai tent; mais la hardiesse ne suffit
pas, il faut encore qu'on vous aime. Les hommes inventent, calculent.
C'est la femme qui a la clef d'or: faites-vous aimer de Norette!




XXIV

UN BOUQUET


L'aventure tourne au conte de fe.

Ainsi, d'aprs le vieux Peu-Parle, pour parvenir jusqu'au trsor, je
dois d'abord me dguiser en prince Charmant,  mon ge! Auquel cas,
j'aurais pour Belle au Bois dormant, mon Dieu, oui! Mlle Norette.

Mais Norette n'est pas princesse, la maison de M. Honnorat, quoique
pittoresque, n'a que de trs lointains rapports avec les chteaux
perdus au fond des forts enchantes, et je ne veux pas, sur de
chimriques esprances, m'tablir soupirant d'une petite villageoise.

Car elles sont bien chimriques, ces esprances! et je m'amuse fort,
moi-mme, d'analyser l'trange travail qui, en raison de l'isolement o
je vis, s'est peu  peu fait dans mon me.

Eh quoi! parce qu'un matin de dsoeuvrement, l'ide m'est venue de
consacrer aux Arabes de Provence une tude plus ou moins rudite; parce
qu'il me plat de rechercher les traces lgres que leur passage a pu
laisser dans le pays; parce que, le jour de mon arrive, les nuages
de l'air surchauff, la grisante odeur des rsines et des lavandes
m'ont donn, l'espace de quelques secondes, une hallucination, suite
naturelle d'un rve; et parce que, Mis Jano l'ayant perdue, j'ai
ramass une clochette inscrite de caractres qui me parurent curieux,
voici que, depuis un grand mois, plus crdule qu'un paysan, plus
visionnaire qu'un berger, je perds mon temps  chercher les moyens de
conqurir, au fond de la caverne que garde sans doute un dragon, les
richesses du roi de Majorque!

Tout en songeant ainsi, je redescendais machinalement la montagne, mais
du ct oppos  celui par lequel j'tais venu.

Un troit sentier, visible  peine, serpente l, au milieu des blocs
moussus et des verdures. Car, autant le versant mridional, brl
du soleil, est aride, autant le versant nord, presque toujours
dans l'ombre et perptuellement humect par un suintement d'eaux
souterraines venues, sans doute, du mme mystrieux rservoir qui
alimente la source du roc de la Chvre, offre d'agrable fracheur.

Nos montagnes ont de ces contrastes; et, dans certains coins
privilgis, souvent le printemps se continue, tandis qu' quelques pas
les feuillages et les herbes schent aux flammes de l't.

Des fleurs croissaient en cet endroit, des fleurs alpestres, dlicates,
d'espces inconnues. J'en cueillis et finis par faire un bouquet que
j'encadrai, pour mieux le garantir, d'une collerette de fougres et de
capillaires. Cette prcaution me permit de l'apporter intact au village.

M. Honnorat, que je rencontrai se promenant seul sur la place, l'admira
fort  cause de sa raret en cette saison. Je lui dis l'avoir cueilli
pour Mlle Norette.

--Vous tombez mal! c'est aujourd'hui jour de lessive, et les jours de
lessive la maison devient inhabitable. J'avais pris la fuite et n'osais
plus aller chercher ma pipe, malheureusement oublie. Norette est avec
Saladine en train _d'tendre_ dans la cour. Aprs tout, rien ne cote
d'essayer, un bouquet embellira peut-tre son humeur.

Sur des cordes partout se croisant, d'un angle  l'autre, entre les
arcades, Saladine, privilgie par sa haute taille, disposait, d'un air
toujours bourru, les toiles que Norette lui passait, et que Ganteaume,
religieusement, passait  Norette.

M. Honnorat n'avanait que prudemment,  moiti rassur par ma prsence.

--Norette? regarde, Norette: le galant bouquet qu'on veut t'offrir.

Je ne sais ce qu'avait mon bouquet, pareil pourtant  tous les
bouquets! mais au seul aspect des pauvres fleurs, Ganteaume devint
rouge jusqu'aux oreilles. Saladine me jeta un regard de dogue en
soupon, et Norette, qui les serrait dj dans ses doigts tremblants,
me parut, pour un hommage si banal, ressentir une motion vraiment
singulire.

--Filons maintenant, j'ai ma pipe! me disait le bon M. Honnorat.

Et moi, tout en le suivant, je songeais  la phrase nigmatique de
Peu-Parle: C'est la femme qui a la clef d'or, faites-vous aimer de
Norette.

Est-ce que Peu-Parle, en sa qualit de sorcier, aurait vu des choses
que je n'ai point vues? Est-ce que, sans que je m'en doute, par caprice
de jeune fille, Mlle Norette m'aimerait?




XXV

LES OURSINS DU PATRON RUF


Une surprise m'attendait.

Sur la porte, qui rencontrons-nous? Patron Ruf, toujours ras, toujours
tann, portant de chaque main un panier d'oursins frais pchs dont les
piquants, couleur de chtaigne, se remuaient encore lentement au milieu
de leur emballage d'herbe marine.

M. Honnorat, cette fois, ose affronter Norette, affronter Saladine. Que
sont la lessive et les femmes quand il s'agit d'un ami comme patron
Ruf et d'oursins engraisss par la pleine lune?

Aussitt le dner s'improvise, car les oursins n'attendent pas. On me
convie ainsi que l'abb,  qui patron Ruf dpche Ganteaume.

Saladine, dcidment vaincue, schera son linge o elle pourra; et nous
voil tous attabls dans la cour aux blanches arcades, sous la vigne en
treille dont le cep, perdant son corce, a l'air d'un bon vieux boa qui
mourrait.

C'est patron Ruf qui bravement, sans craindre les pointes, dcoiffe
l'un aprs l'autre les oursins comme on fait des oeufs  la coque.

Une! deux! et l'toile de chair jaune-orange apparat nageant dans une
noirtre mixture d'eau de mer et d'algues tritures.

L'abb, homme aux prjugs montagnards, rpugne  manger ces btes
vivantes. Moi-mme, amateur novice, je fais tomber l'algue et l'eau
de mer sur mon assiette, me contentant du jaune que je cueille avec
mon couteau. M. Honnorat et patron Ruf nous raillent. Ils n'y mettent
pas, eux, tant de faons. Ils gobent le tout: eau, algues, toile!
ils raclent la coque avec des mouillettes; et radieux, la barbe
ruisselante, M. Honnorat s'crie:

--On dirait qu'on mche la mer!

--Encore, interrompt patron Ruf, n'est-ce pas ainsi, entre des murs,
que l'oursin se mange; mais sur le rivage, dans la barque, en coutant
battre le flot. A six heures du matin, quand le soleil chasse la brume,
pourvu que j'aie un bon pain tendre, une bouteille de clairet, je viens
 bout de mes six douzaines, et Rothschild n'est pas mon cousin!

Mlle Norette a mis le bouquet sur la table, bien en face d'elle;
baissant les yeux, le rose aux joues, toutes les fois que je la regarde
ou que je regarde le bouquet.

Elle est d'ailleurs trs gaie aujourd'hui, Mlle Norette.

Comme on parle de la mer, elle nous raconte l'impression que lui fit la
Mditerrane la premire fois qu'elle la vit.

Saladine ramenait Norette de nourrice.

--Vous vous rappelez, Saladine?

Mais Saladine ne rpond pas. N'importe! Norette continue:

--Alors, quand nous arrivmes au mas de la Viste d'o tout l'horizon
se dcouvre, je demandai, petite sauvagesse qui n'a jamais vu que des
montagnes: Qu'est-ce que c'est que ce grand pr bleu? Saladine me
dit: C'est la mer.--Et les moutons blancs qui sont dessus?--Ce sont
des barques et leurs voiles.

Un peu trouble d'avoir fait cet important discours, Mlle Norette, en
manire de contenance, a pris le bouquet pos  ct de son verre, sur
la nappe, et cette action si simple a si fort impressionn Ganteaume,
qu'il en laisse tomber une pile d'assiettes,--du vieux Varages presque
aussi finement dcor que le Moustiers,--au dsespoir de Saladine,
repentante de s'tre adjoint un tel aide.

Le fait est que, depuis le commencement du repas, mon Ganteaume,
page ahuri, n'a fait qu'entasser maladresses sur maladresses. Et je
me demande pourquoi, Mlle Norette le sait peut-tre? quelques fleurs
offertes par moi ont l'trange pouvoir de le proccuper ainsi.




XXVI

UNE AMBASSADE


Aprs le djeuner, patron Ruf, laissant M. Honnorat et l'abb discuter
chasse autour d'un bocal de liqueur aux baies de myrte, digestive
spcialit de Saladine, m'appelle confidentiellement dans un coin.

Je croyais qu'il voulait, en bon pre, se renseigner sur la conduite
de Ganteaume et sur la faon dont celui-ci accomplit les fonctions
multiples qui sont censes l'attacher  ma personne.

Pas du tout! Patron Ruf est charg, pour moi, d'une ambassade.

La campagne du corail termine, patron Ruf, aprs avoir embrass sa
femme en passant devant la petite Camargue, avait d pousser jusqu'
Nice pour y ngocier, au nom de la confrrie, le produit de la pche
faite en commun.

Il s'tait rencontr l, suivant l'usage, avec de certains marchands
gnois qui achtent le corail brut pour les fabriques et logent
d'ordinaire dans un cabaret de la vieille ville,  l'enseigne de
l'_Antico limon verde_.

--Dieu vous prserve, monsieur, de ces auberges italiennes! a sent
le fromage et c'est pais de mouches. Mais il faut en passer par l
lorsqu'on veut vendre aux Gnois.

Quoi qu'il en soit, l'affaire s'tait conclue, et patron Ruf, l'argent
serr dans sa saquette, s'apprtait  partir aprs l'obligatoire
tourne d'_asti spumante_, un pauvre petit vin qui fait des embarras
et ne vaut pas notre bon clairet de cassis! quand, venant d'une table,
dans l'enfoncement le plus sombre, il entendit des mots, des fragments
de conversation qui lui firent dresser l'oreille.

Quelque chose de louche se tramait. On parlait de M. Honnorat, du
Puget-Maure; mon nom mme et celui de Norette avaient t plusieurs
fois prononcs.

--En ma qualit de pcheur, continuait patron Ruf, toujours au
soleil, sur l'eau luisante, je n'ai gure l'habitude de voir dans le
noir. Pourtant,  force de m'arrondir les yeux en faisant comme font
les chats, je finis par distinguer, au milieu d'une demi-douzaine de
sacripants qui coutaient silencieux, un vieux monsieur  lvite, l'air
d'un escamoteur ou d'un notaire, et un jeune homme qui me tournait le
dos et que je ne reconnus pas d'abord.

--Il faut en finir, disait le jeune homme, aprs tout, le particulier
en question veut nous voler, et les voleurs, a se supprime.

A quoi le vieux monsieur rpondait:

--Sans doute! quand nous aurons touch la mise de fonds et si la chose
devient ncessaire. J'estime, en attendant, qu' tout hasard, nous
ferions mieux d'avoir, avec nous, celui dont il s'agit.

--Puisqu'il ne veut pas?

--Il voudra peut-tre.

--Eh bien! non. C'est moi maintenant qui ne voudrais plus s'il
voulait.

Le jeune homme s'tait dress, furieux, faisant danser verres et
bouteilles d'un grand coup de poing sur la table. Je le reconnus!
c'tait Galfar: souliers vernis, jaquette neuve, comme quelqu'un qui
vient d'hriter.

--Patron Ruf?--Galfar?--Quel bon vent vous amne dans ces parages?--Le
vent du Cap... J'arrive d'Antibes  l'instant, avec la barque,
pour vendre notre rcolte de corail.--Allons, tant mieux! et vous
retournez?--Au Puget-Maure.

A ce mot de Puget-Maure, Galfar me regarda, l'oeil mchant.

--Au fait, j'oubliais: vous avez l-haut votre petit Ganteaume? Mais,
alors, vous connaissez certainement le prtendu de ma cousine Honnorat.
Eh bien! dites-lui de ma part que je lui dfends, entendez-vous! que
je lui dfends d'pouser Norette. Et dites-lui aussi, au cas o vous
auriez compris notre conversation de tout  l'heure, qu'il y a quelque
danger pour les gens  vouloir entrer dans nos familles, que la Chvre
d'Or, chez les Gazan et les Galfar, a dj caus plus d'un malheur, et
que si ses sabots, les nuits de lune, laissent des traces d'or sur les
cailloux, souvent aussi, aux endroits o elle a pass, on trouve des
gouttes de sang, des marques rouges.

Patron Ruf tait trs mu.

--Mais, quel rapport, lui dis-je, Mlle Norette?...

--coutez! j'ignore si vous en voulez au trsor, et si c'est pour cela
que vous prtendez  Mlle Norette. Mais j'ai autrefois entendu raconter
que le secret de ce trsor se transmet de mre en fille parmi les Gazan
et les Galfar, qui toujours se marient entre eux. Mlle Norette, en
consquence, le tiendrait de feu Mme Honnorat, sa mre, qui tait une
Galfar.

Du reste, conclut patron Ruf, vous savez ce qu'il vous reste  faire.
J'avais prvu cela, vous tiez averti. Que venez-vous chercher dans
ce pays de sauvages? Et pourquoi ne pas retourner demain  la petite
Camargue, o nous attend Tardive, pour y pcher, aids de Ganteaume, la
castagnore, le poisson Saint-Pierre, et coucher, le soir,  la cabane,
sans vilains soucis, bien tranquille, en coutant tinter le clairin
d'Arlatan?




XXVII

PERPLEXITS SENTIMENTALES


Resterai-je? Ne resterai-je pas?

Dois-je couter les prudents conseils de patron Ruf, ou m'obstiner  la
poursuite d'un rve peut-tre chimrique?

L'alternative me rend perplexe.

Si je quitte le Puget-Maure, j'aurai l'air, et cela m'offense,
de redouter Galfar, de fuir devant ses menaces. Mais je me sens
mdiocrement fier quand je songe au rle de comdie que, dans le cas
contraire, il me faudra jouer.

Me voit-on d'ici, par intrt--eh! oui, par intrt, puisque la fortune
est au bout,--feignant une affection que je n'ai pas pour Mlle Norette!

Je me rappelle avec quel sentiment de piti, ml de mpris, il m'est
arriv, jadis, de considrer, dans ce qu'on appelle le monde, des gens
honntes au demeurant, qui n'auraient pas menti  un homme et qui se
mentaient  eux-mmes impudemment, pour se prouver qu'ils aimaient
d'amour quelque insignifiante fillette dont ils ne dsiraient gure que
la dot.

Et ils finissaient, les malheureux, par se croire pris, comme
font ces pleureuses gages qui, se grisant de leurs propres cris,
s'attendrissant par leurs propres plaintes, arrivent  verser de vraies
larmes sur la fosse d'un mort qu'elles n'ont pas connu.

Il me rpugnerait d'agir ainsi, bien qu'aprs tout, avec Mlle Norette,
matresse et gardienne de la Chvre d'Or, mon cas ait je ne sais quoi
d'agrablement chevaleresque.

Mais, hlas! comme en peu de temps les choses s'emparent de vous!

Me voici tout triste, maintenant,  la seule ide de partir, de
laisser ce village et ses tortueuses ruelles, cette vieille maison
devenue mienne, ce pav de l'ne dont les galets pointus, depuis
quelque temps, me semblaient doux.

Et Mis Jano qui m'apparut dans le vallon, bondissante, surnaturelle,
pour me souhaiter la bienvenue! Et M. Honnorat, et Saladine!...

Je n'ose pas ajouter: et Mlle Norette! par crainte de voir trop clair
en moi.

Car elle est charmante, dcidment, Mlle Norette.

Avant le dner d'hier, je ne l'avais jamais regarde, et je n'aurais su
dire si ses yeux taient noirs ou bleus.

Ils sont noirs, d'un noir de velours noy d'ombre. Un peu alanguis, par
exemple, et doucement mlancoliques. Des yeux d'esclave heureuse, qui
se serait volontairement donne. La belle Schhrazade devait avoir ces
yeux-l.

C'est bien de l'honneur que me fait Galfar en me jugeant digne d'tre
remarqu par deux yeux pareils! Pourtant, je ne me suis jamais gure
mis en frais pour leur plaire; Galfar non plus, d'ailleurs.

Singuliers galants que nous sommes: aussi mal vtus l'un que l'autre,
faits tous deux comme des brigands; et sa veste en velours  ctes peut
affronter la comparaison avec ma jaquette de gros cadis.

N'importe, bni soit Galfar! Sans Galfar, sans ses jalousies,
j'ignorerais encore Norette.

Et Norette! comme il serait bon, savoureux d'avoir  soi,  soi tout
seul, cette me neuve.

Je me sens au coeur une sensation de dlicieuse fracheur, sensation
presque physique, en me rappelant sa rougeur ingnue, quand je lui
offris le bouquet, et le subit frmissement de sa petite poitrine
passionne.

S'imaginer qu'on vous aime est le commencement de l'amour. Norette
m'aimant, il me semble que je ne pourrai plus m'empcher d'aimer
Norette.

Mais comment savoir? Je crois avoir trouv le moyen.

Patron Ruf s'en retourne demain. Je me mettrai en route avec lui, ainsi
que la loyaut l'ordonne.

Mais si Mlle Norette s'obstinait  me retenir, si elle avouait...
Alors, dame! Je n'aurais qu' laisser faire le destin. Ma conscience
sera tranquille. On ne peut pourtant pas tenir rigueur  une enfant
aimable et qui vous aime, uniquement sous le prtexte qu'elle est la
trs hypothtique hritire d'un roi de Majorque et de ses trsors.




XXVIII

AU JARDIN


M. Honnorat possde, au pied de sa tour, un jardin dont il est trs
fier.

Un jardin? non! un ressaut du roc aplani, entour d'un mur, et, de tous
les cts, dominant l'abme.

Ce mur retient un peu de terre vgtale trouve dans les fentes,
laquelle terre, se mlant aux dbris du roc lui-mme, friable
pierraille en train de fondre et de se pulvriser au soleil, constitue
un problmatique humus qui, ailleurs, ne suffirait pas  nourrir les
sobres racines de l'ortie ou de la ronce, mais dont se contentent,
en ce climat bni, trois pieds d'orangers, un laurier, une bordure de
romarin, quelques fruits et quelques lgumes.

Le tout, tant bien que mal, arros par l'eau rare d'une citerne que M.
Honnorat mnage avec parcimonie.

La nuit approchant, je m'tais accoud au parapet de ma terrasse, sans
motif, histoire de rjouir mes regards des changeantes splendeurs de
l'horizon qui, l-bas, s'empourpre; et peut-tre aussi parce que, juste
sous la place que j'ai choisie, se trouve un banc de pierre, qu'un
laurier ombrage, o, quelquefois, Mlle Norette aime s'asseoir.

Comme l'aprs-midi a t brlante et que plantes et fleurs
s'inclinaient altres, Mlle Norette et Saladine font ruisseler
largement, joyeusement, l'eau de la citerne, au grand dsespoir de M.
Honnorat, qui proteste.

Mlle Norette rit. Les voix montent dans l'air frais du soir.

--Ds que l'on touche au robinet, s'crie Saladine en montrant M.
Honnorat, on dirait que son sang se verse.

Et Mlle Norette ajoute:

--Pre sme ses haricots par gloire, moi, je leur donne  boire par
piti.

Puis M. Honnorat est sorti, toujours en querelle avec Saladine, et Mlle
Norette est reste seule.

Je suis descendu au jardin.

Mlle Norette m'a dit:

--Je vous avais vu, je vous attendais. Elle m'a dit cela d'un air
tranquille, ingnument, sans fausse honte, en personne sre d'elle-mme
et sre de moi.

Mais, ayant prononc le mot de dpart, tout  coup je l'ai vue
devenir subitement ple, de cette pleur mate des brunes qui les fait
ressembler au marbre des statues.

Les paupires baisses sans doute pour ne pas pleurer, immobile, oui!
la petite Norette tait de marbre. Et quand elle m'a regard, dans ses
yeux o des larmes montaient, il y avait une immense tristesse.

Sans une parole, elle m'a fait signe de l'attendre.

Elle est alle jusqu' sa chambre chercher la bote des souhaits,
symbolique coffret o tiennent ses esprances et ses bonheurs de jeune
fille; et l'ayant ouvert, l'ayant vid, elle m'a montr, ple-mle avec
l'oeuf, le sel et la quenouille, vingt bouquets pareils  celui que je
lui ai offert, les uns frais encore, et les autres dj fltris.

--Mes fleurs, mes pauvres fleurs! soupirait-elle. J'tais, chaque
matin, si contente de les trouver, l, sur ce banc, frileuses, baignes
de rose... Je les rchauffais sur mon coeur, sachant qu'elles venaient
de vous... Je me disais: il n'ose pas me les donner lui-mme; mais
il est brave, c'est un homme; le courage, un jour ou l'autre, lui
viendra... Le courage vous tait venu, puisque hier vous m'avez offert
un bouquet de ces mmes fleurs, devant mon pre... Et, maintenant,
vous nous quittez!... Que vous importe notre amiti! Que vous font les
pleurs de Norette?

Son dsespoir s'en allait en larmes. Et, ne comprenant pas, mais
dlicieusement mu, je ne pus m'empcher de sourire, quand j'entendis
Norette, dans mes bras, entre deux sanglots, s'crier d'une voix
redevenue enfantine:

--Ah! je suis malheureuse et bien punie de tant aimer quelqu'un que
je ne connais presque pas!

Qu'ai-je rpondu? Je l'ignore. Mais, quand nous sommes sortis du
jardin, Mlle Norette ne pleurait plus, et, malgr mes dngations
tonnes, on m'avait prouv que c'tait moi qui, chaque soir depuis
vingt jours, laissais, du haut de ma terrasse, tomber un bouquet sur le
banc aim de Norette.

Le diable, videmment, se mle de mes amours et cette histoire de
bouquets cache quelque sorcellerie.

Ne cherchons pas. Le mieux est encore de laisser aller les choses.
Est-il tant besoin de comprendre pour tre heureux?




XXIX

LES AMOURS DE GANTEAUME


Et pourtant ces bouquets ne sont pas tombs du ciel, ils n'ont pas
pouss tout seuls sur le banc!

Or personne, sauf les Gazan, ne pntre dans le jardin; et personne
aussi, sauf Ganteaume et moi, n'a la clef de la terrasse.

Je suis bien sr,  moins de me croire somnambule, de n'avoir jamais
jet aucun bouquet du haut de la tour. Reste Ganteaume. Est-ce que
Ganteaume?...

J'avais bien remarqu ses extases devant Norette, son empressement  la
servir, et son trouble mal dissimul, le jour de lessive,  l'aspect
des fleurs offertes par moi.

Ganteaume doit tre coupable.

Je l'ai fait comparatre. Il est venu, l'air repentant, la mine basse.

--Hol! matre Ganteaume, lui ai-je dit, est-ce ainsi qu'on comprend
ses devoirs de page? Et pensez-vous que j'autoriserai une personne de
ma suite  nouer de coupables intrigues dans la maison qui nous offre
l'hospitalit?

La solennit d'un tel dbut achve de dcontenancer le misrable. C'est
en sanglotant qu'il avoue toute une srie de mfaits.

Pendant que je le croyais occup  rouler les ruelles du Puget-Maure en
compagnie des galopins de son ge,  pcher la truite au torrent, ou 
dnicher, capture rare, quelque couve de merles de roches, Ganteaume,
ambitieux dj, rvant de plus hautes destines, entreprenait, pour son
compte, la conqute de la Chvre d'Or.

Il s'est li avec Peu-Parle. Ce vieux fou l'honore de ses confidences
et matre Ganteaume, en change, lui a fait part de mes projets.

Le soir, Ganteaume apprend  connatre le nom des toiles. Puis,
s'asseyant dans la lavande, tous deux s'entretiennent longuement du roi
de Majorque et de la Chvre.

Ganteaume croit fermement  l'existence du trsor. Il sait, d'ailleurs,
toujours par Peu-Parle, des dtails curieux que j'ignorais.

C'est bien, comme je l'avais conjectur, l'ombre d'une pierre, 
certaine heure du jour,  certaine poque de l'anne, qui doit marquer
la place o il s'agit de fouiller.

L, on ne trouvera pas encore le trsor, mais une cassette en fer
contenant des papiers mystrieux. Avec ces papiers, la russite est
certaine. Seulement on ne peut rien faire sans Mlle Norette qui possde
le talisman, portant grav le secret de l'ombre.

--Une clochette peut-tre?

--Oui! il me semble que Peu-Parle a prononc le mot de clochette.

Ganteaume, au surplus, me jure qu'il n'a jamais prtendu accaparer
seul le trsor. Son intention tait d'en faire trois parts: l'une 
moi destine, l'autre destine  patron Ruf. Comme troisime part,
Ganteaume se contentait du bonheur d'pouser Norette et de vivre
ternellement auprs d'elle.

C'est avec l'espoir de plaire  Norette que, d'aprs les conseils de
Peu-Parle, il avait imagin le galant envoi de bouquets dont Norette me
fait honneur.

Mais Ganteaume comprend dsormais combien tout cela est irralisable.
Il a renonc  Norette silencieusement, sans se plaindre, ds qu'il a
vu qu'elle m'aimait.

Et maintenant, meurtri par l'croulement de son rve, il me supplie de
le garder, de ne pas le renvoyer  patron Ruf.

La joie est mre d'indulgence: je pardonne  mon rival de douze ans.

Il essuie ses larmes, il me remercie.

Mais Norette, visiblement, lui tient au coeur, et la blessure saigne
encore.

Hlas! qui et imagin que Ganteaume, l'infortun Ganteaume, serait la
premire victime de cette capricieuse Chvre d'Or?




XXX

LES FLEURS DE LA REINE


Une autre Norette!

J'aurais peine  reconnatre, quand elle passe me souriant, volontaire
et vive, la demi-paysanne dont l'inconsciente timidit se dguisait de
brusquerie.

Dsormais Mlle Norette ignore la timidit. Mlle Norette est confiante,
quoiqu'on ait nglig de faire M. Honnorat le confident de nos amours,
et nous serions poux depuis deux ans qu'elle n'agirait pas d'autre
sorte.

Ce matin, Mlle Norette m'aborde:

--Vos fleurs sont belles, je les aime; mais j'en sais de plus belles
que les vtres.

--Plus belles?

--Les fleurs de la Reine! Vos fleurs ne sont que fleurs de montagne.
Les miennes sont du jardin ferique qu'une princesse venue d'Orient
avait autour de son chteau.

Aux veilles d'hiver o, un galet sur les genoux, un autre galet pour
marteau, les filles, en chantant, cassent l'amande amre, vous pourriez
entendre raconter  ce propos, par les paysans braconniers et les
paysannes ramasseuses de litire et de feuilles mortes, des choses tout
 fait surprenantes.

Du jardin redevenu lande, du logis admirable autrefois, on ne voit
plus qu'un grand rempart noir, et,  et l, des pierres tombes.
Mais, aussitt les beaux jours parus, sous le vieux rempart, entre les
vieilles pierres, poussent des fleurs comme personne n'en a vu,  coup
sr descendantes de celles qu'avait la reine en son jardin, et dont
l-haut, tout prs du ciel, la race s'est perptue.

--Et c'est bien haut, l-haut, prs du ciel?

--Trs haut! reprit Norette srieuse, plus haut encore que le rocher
de la Chvre. Mais o ne monterait-on pas, avec l'esprance de trouver
ce parterre des _Mille et une Nuits_, ces fleurs de la Reine, varies,
innombrables, couleur de ciel et de rose, des fleurs qui n'ont rien de
terrestre et ne ressemblent pas plus aux grossires fleurs closes dans
nos vallons...

--Que Mlle Norette ne ressemble...

--Sans doute! rpondit Norette. C'est pourquoi, ce soir, nous irons;
mais Ganteaume nous accompagnera.

--Ganteaume?

--Prfreriez-vous Saladine?

Trois heures! la chaleur commence  tomber, c'est le moment de se
mettre en route.

Mis Jano, heureuse d'tre libre, nous prcde. Ganteaume, un peu
mlancolique, porte le panier aux provisions.

Norette se signe en passant devant le cimetire o dorment les deux
qui sont morts. On laisse  gauche l'ermitage, le roc de la Chvre, au
pied duquel je reconnais de loin la haute taille de Peu-Parle, et nous
voil en pleine montagne.

A droite,  gauche, des rochers gris-bleu o l'arrachement des blocs
bouls laisse de larges taches blanches que les immortelles sauvages
brodent de leur feuillage d'argent ple et de leurs rigides grappes
d'or.

Au pied des rochers, ce sont de grands chardons pareils  des acanthes,
des genvriers aux baies violettes, des caroubiers bossus dcorant leur
sombre verdure de gousses luisantes, comme vernisses, et des pins
dont les branches basses, tranches par la hache, pleurent des larmes
d'ambre au soleil.

Sur tout cela, dans la pntrante odeur des romarins et des lavandes,
un grand silence  peine troubl par quelque chant d'oiseau, grle et
fin, en harmonie avec le paysage, et le bruit d'innombrables limaons
vides qui, jonchant le sentier, s'crasent et craquent sous nos pas.

Ganteaume et Mis Jano vont devant.

Je marche cte  cte avec Norette, la main dans sa main, sans rien
dire. Parfois nous retournant, blouis de lumire, entre les troncs
lisses des pins, par del les pentes brles, nous voyons le bleu de la
mer.

--Qu'on s'arrte ici, et gotons! commande Norette.

Ganteaume dballe les provisions, on s'installe sur l'herbe menue.
Pendant quelques instants, un apptit noblement gagn par cette
pittoresque mais rude monte nous fait oublier nos soucis d'amour.

--Maintenant, tandis que je vais cueillir mes fleurs, libre  vous de
contempler le paysage.

Et Norette clate de rire, toujours charmante et malicieuse.

Je relve la tte, mais le paysage a disparu... Un brouillard taquin,
comme,  cette saison, il en rampe au flanc des montagnes, nous a
sournoisement envelopps. Un gentil brouillard, certes! vrai brouillard
de Provence, blanc, clair, plus lger qu'une gaze et tout pntr de
rayons. Arrivant sur nous par petits nuages presss, il n'en cache
pas moins l'tendue. Et d'en bas, tout prs, le vent nous apporte les
cocoricos des coqs dans les fermes, le bruit continu des flots.

--C'est gentil de se savoir seuls!

En effet, la brume gagnant peu  peu, nous nous trouvons dans une
atmosphre de nacre et d'opale, lumineuse pourtant, o Norette
apparat grandie, comme transfigure, et sur laquelle, visibles  deux
pas de nous, se dcoupent avec une singulire vigueur quelques tiges de
gramines, et la silhouette d'un figuier enracin au bord du prcipice.

Tout  coup, Norette s'agenouille prs du figuier, elle se penche, elle
m'appelle. J'arrive  temps pour la relever, un instant dans mes bras,
mue et frmissante.

--Ah! Ganteaume, que j'ai eu peur!

Heureuse d'avoir t secourue par moi, effraye encore du lger pril
et ne sachant comment exprimer cette motion complexe, bravement,
follement, n'coutant que son coeur, elle embrasse?... M. Ganteaume.

Et ce baiser, en contentant Norette, fit encore deux heureux par
surcrot: Ganteaume qui l'avait reu, et moi qui me le savais
indirectement destin.




XXXI

SAINTE SARE


--Bon! conclut Norette, ceci n'est rien, puisque j'ai tout de mme mon
bouquet... Voyons, Ganteaume: le ruban? le cierge? le carr de drap
rouge?

Ganteaume sort tout cela de l'inpuisable panier.

--Et maintenant il s'agirait de ne plus perdre une minute si nous
voulons passer par le Pas du Sarrasin... Ganteaume, appelez Mis Jano.
Heureusement que la brume ne doit pas s'tendre bien bas, et que je
sais le bon chemin.

En effet, la brume n'tait qu'une ligne mince et droite, coupant la
montagne. En quelques pas nous l'avions franchie; et tandis que ses
lgers flocons enveloppaient encore Mis Jano et Ganteaume, nous nous
trouvions dj, avec Norette, dans la lumire et le soleil.

Quel est ce Pas du Sarrasin o me mne Norette?

Car Norette, je m'en aperois, commence  me mener o elle veut, et mes
amis s'amuseraient, eux qui ont connu mon indpendance, de me voir, en
l'honneur de la Chvre d'Or, obir ainsi  ses caprices. Mais est-ce
que depuis quatre jours, depuis l'aventure des fleurs jetes, j'y songe
seulement  cette Chvre d'Or?

Norette daigne m'expliquer que le Pas du Sarrasin est un troit dfil
fermant, du ct de la mer, le plus important des trois vallons qui
conduisent au Puget-Maure. Il s'y est jadis livr des batailles, et, de
chaque ct, s'amorant  la roche, on voit des restes de barricade.

--La chose pourra peut-tre vous intresser, monsieur le savant!

Pourtant, dans la pense de Norette, notre excursion n'a rien de
spcialement archologique. Le Pas du Sarrasin s'ouvre presque en
plaine,  un demi-kilomtre de la route menant  Frjus. L'endroit,
quoique sauvage et solitaire, est accessible aux chariots; et les
Bohmiens, avec leurs caravanes roulantes, se dtournent volontiers
pour y faire halte, lorsque au changement de saison ils rejoignent
leurs quartiers d'hiver.

Or les Bohmiens sont arrivs. Ils attendent Norette avertie et qui
doit leur confier une mission des plus graves. Comme ils se rendent
 Notre-Dame-de-la-Mer, c'est eux que Norette chargera de dposer le
bouquet nou du ruban et de faire brler le cierge sur le tombeau de
sainte Sare.

--Sainte Sare?

--Vous ne connaissez pas sainte Sare, la fidle servante des Trois
Maries, qui, venue avec elles en Provence, aprs la mort du Christ, sur
une barque sans voile et sans rames, mourut prs de Marie Jacob et de
Marie Salom, en l'le de Camargue, entre les deux Rhnes, pendant que
Marie-Magdeleine pleurait au dsert?

D'Aigues-Mortes  Fos, le long du golfe, autour des grands tangs, il
n'y a pas un matelot, pas un pcheur, pas un gardien de taureaux et pas
un meneur de cavales, qui ne connaisse sa lgende!

Depuis, dans la magnifique glise que la Provence leur a btie, Jacob
avec Salom habitent, au-dessus de l'autel, une chapelle arienne d'o
l'on voit, mon pre m'y conduisit, tant petite, des plages sans fin et
la mer.

Sainte Sare, ddaigne, se contente d'une humble crypte, o seuls,
ou peu s'en faut, les Bohmiens la vnrent parce qu'elle tait,
prtendent-ils, de leur race et de leur couleur...

Nous approchions du campement, presque dsert, les hommes et tout ce
qui avait plus de dix ans tant parti en expdition, ds le matin. Rien
qu'une vieille femme reste pour faire bouillir le pot, soigner le
cheval, et surveiller une demi-douzaine de marmots noirs comme charbon,
qui, tout nus, se roulaient dans l'herbe.

C'est  la vieille prcisment que Mlle Norette avait affaire.

Elle a donn le morceau d'toffe rouge  la vieille qui, tout de
suite, o diantre la coquetterie va-t-elle se nicher? se l'est pingl
au corsage. Puis elles se sont mises  causer, me regardant, tandis que
le plus jeune et le plus crpu des marmots ttait, le ventre en l'air,
cramponn aux poils dors de Mis Jano, et que les autres donnaient
l'assaut aux dbris de provisions rests dans le panier que Ganteaume
ne quitte point. Aprs quoi, tous, y compris le nourrisson improvis,
sont venus me mendier quelques pinces de tabac pour bourrer leurs
pipes, culottes dj, et se faire des cigarettes.

La vieille nous a dit:

--Vivez sans crainte! Avant qu'il soit huit jours, le cierge brlera
sur le tombeau, prs de ces fleurs dont les graines vinrent d'Orient;
et j'aurai, pour vous la rendre favorable, dit les paroles en langue
inconnue que sainte Sare aime entendre.

Elle ajoute, s'adressant  moi:

--Tout le bonheur vous tait d!

Puis,  Norette, avec des douceurs dans la voix, des nuances de
flatterie qui m'tonnent un peu dans cette bouche d'immmoriale
sorcire:

--Elle est si noble! elle est si belle, la demoiselle du Puget-Maure!
Belle et brune comme Sara, noble comme la princesse dont elle m'apporta
les fleurs. Si elle voulait, nous la ferions reine. Mais elle ne veut
pas, son Destin est ailleurs... Nous la ferions reine au village des
Saintes, selon la coutume, dans le rond de nos chariots, sur un trne
en plein air, pare de diamants et d'or. Et le peuple l'admirerait, et
de la voir ainsi, les gardiens de Camargue, serrant le mors  leurs
chevaux blancs, envieraient et deviendraient ples...

La vieille ne s'arrtait plus.

--Partons! dit Norette qui feignait de rire, mais visiblement gne,
en ma prsence, par ce flux d'nigmatiques paroles.

Le soleil avait disparu. Nous dmes nous presser pour tre de retour au
Puget-Maure avant la nuit.

Cependant Norette, ingnument exalte, me racontait qu'elle s'appelait
Sara, comme sa mre, et que sainte Sare tait leur patronne.
Maintenant, elle se sentait plus heureuse, sre de la protection de
sainte Sare pour quelque chose qu'elle ne me disait pas, mais que son
regard, bien qu' chaque fois il se dtournt du mien, me faisait
deviner.

Sans la prsence de Ganteaume, Norette m'en et peut-tre dit davantage!

Malgr l'impatience de M. Honnorat, dont l'apptit n'avait pas attendu,
et la sourde rvolte de Saladine, elle voulut encore me montrer, avant
le dner, un morceau de bois assez informe que je n'avais pas remarqu
dans son muse des souvenirs.

--Tenez! la voil, sainte Sare, la protectrice des Gazan! Nous l'avons
depuis plus de trois cents ans dans la famille. Admirez-la, au moins.
Elle n'est pas belle, mais je l'aime.

C'tait une de ces antiques images dont la dorure, en s'oxydant, prend
des tons d'bne, et que l'imagination populaire transforme volontiers
en vierges noires longtemps enfouies, puis un beau jour miraculeusement
dcouvertes, dans quelque hallier qu'on dfriche, par les deux boeufs
de labour meuglant et agenouills.

Seulement, sainte Sare, avec son profil oriental, trs caractristique
malgr la navet du ciseau, avec les lgres traces d'or restes aux
plis du long manteau et aux torsades de la coiffure, avait un petit air
paen qu'en gnral les vierges n'ont pas, et ressemblait  une sultane
qui aurait tant soit peu ressembl  Norette.




XXXII

PREMIER BAISER


Il serait prudent de partir, et patron Ruf avait raison. Toute la nuit,
ne pouvant dormir, j'ai donn raison  patron Ruf.

Les choses vont trop vite  mon gr, Norette est trop dangereusement
ingnue. La pente de notre amourette, si ma fantaisie s'y attardait, a
chance d'aboutir au mariage.

Voil o me conduirait la Chvre d'Or!

Sans compter que, par une trange contradiction, m'tant mis en tte
de me faire aimer de Norette  cause de la Chvre d'Or, depuis que
Norette m'aime, j'ai oubli la Chvre d'Or, et ne pense plus qu'
Norette.

Passe encore pour la sentimentale histoire des bouquets, passe pour
sainte Sare et les fianailles  la mode bohmienne! Mais hier, il
s'est pass quelque chose de plus grave.

Le clair de lune tait magnifique, et l'on prolongeait la soire au
jardin. Nous tions assis, Norette et moi, sur le banc de pierre. M.
Honnorat nous tournait le dos, fumait sa pipe et rvassait, appuy des
deux coudes  la crte du petit mur.

Nous causions doucement, de choses indiffrentes, comme causent les
amoureux, une motion se devinant sous le flot des paroles vaines.

Les dents de Norette brillaient. Je songeais, vaguement jaloux,
l'amour est fait de ces sottises!  l'enfantin baiser dont Ganteaume
connaissait la douceur.

J'aurais d me mfier. Mais je me croyais bien tranquille, puisque M.
Honnorat tait l et que la lune nous gardait.

Tout  coup, de sa bonne grosse voix, M. Honnorat s'crie:

--Bon! voil la lune qui passe derrire le pic de l'Aigle, nous en
avons pour cinq minutes  n'y rien voir.

Comme si un rideau ft tomb, tout le jardin se trouva dans l'ombre.
Nous cessmes de parler. La main de Norette chercha ma main.

Et quand, par degrs dmasque, la lune pleine reparut, je n'avais plus
 tre jaloux de Ganteaume...

Oui! il serait prudent de partir.

Mais tout semble se conjurer contre moi: la lune aprs le brouillard,
et le mistral aprs la lune.

Ce matin, comme je m'apprtais, le dpart irrvocablement dcid, 
traverser la place pour rgler mon compte au _Bacchus navigateur_, je
me suis heurt contre Saladine qui, fivreuse, verrouillait la porte,
en gnral grande ouverte, du passage d'ne.

--Sortir? Jsus, Marie! y pensez-vous? s'est-elle crie, les yeux au
ciel, en faisant craquer ses mains rides. Mais, par un temps pareil,
le Pre ternel resterait chez lui. coutez un peu cette musique.
Il pleut des tuiles, les arbres se rompent, l'eau des fontaines
s'envole en farine; et tout  l'heure, voulant aller chez un voisin,
 deux pas, o tourne la rue, de peur de me voir emporte, j'ai d me
cramponner au mur, et je recevais dans la figure, en guise de sable,
des poignes de cailloux plus gros que les drages d'un baptme.

--C'est le mistral?

--C'est le mistral.

--Et le mistral dure longtemps?

--Jamais moins de trois jours, quelquefois six, neuf jours le plus
souvent, m'a rpondu Saladine.




XXXIII

LE MISTRAL


Norette aussi a voulu sortir. Mais au moment o, hsitante, elle posait
le pied sur les premiers pavs de la place, une rafale l'enveloppa,
brusque, violente et glace.

--Monsieur?... Saladine?... au secours!...

Elle riait, ses yeux mi-clos, abrits sous leurs longs cils bruns; sa
robe, que le vent tordait, laissait voir sa fine cheville, et, du coup,
comme la poussire d'eau des fontaines, et comme les pierreuses drages
reues par cette excellente Saladine, toutes mes sages rsolutions
s'envolrent.

--Montons au troisime tage; l-haut, bien  l'abri, nous regarderons
le mistral souffler.

--Nous l'couterons aussi?

--Rassurez-vous! mme sans qu'on l'en prie, il se charge de se faire
entendre.

Le ciel tait bleu, d'un bleu dur et uni de pierre prcieuse, mais
aucun oiseau n'y volait: et, devant la maison commune, le vieux
peuplier de 48, secouant ses feuilles luisantes, saluait, jusqu'
toucher terre, quoique rpublicain, Sa Majest le mistral.

Par moment, le vent se taisait et le peuplier restait immobile.

Puis, aprs un intervalle de profond silence, c'tait, parti du
lointain, un bruit de houle qui montait, grandissait et nous donnait
l'assaut, vague, invisible, se brisant, comme le flot sur les falaises,
autour du petit logis coll  son roc.

--De toute la nuit, je n'ai pu dormir, disait Norette; je pensais aux
pauvres gens qui sont en mer.

Et cette ide, l'ide du patron Ruf seul, par un temps pareil, dans sa
barque, donnait  Ganteaume des envies de pleurer.

A deux reprises, aprs le troisime et le sixime jour, ce mistral
obstin renouvela son bail; et neuf jours durant, prisonniers du vent,
gards par la tempte, nous gotmes, Norette et moi, les plaisirs d'un
perptuel tte--tte, d'autant plus dlicieux que nous ne l'avions pas
cherch.

Grce au mistral, toutes les habitudes de la maison taient
bouleverses.

On ne voyait plus Saladine, qui, nerve, incapable de tenir en place
et courant tout le jour de la cuisine au grenier, vieille chatte que le
vent affole, paraissait seulement pour les repas.

L'air tait froid malgr la saison, quoique le soleil luist joyeux 
travers les vitres. Un froid taquin, paradoxal, qui s'en prenait aux
nerfs! M. Honnorat restait, du matin au soir, devant un grand feu de
sarments, occup  soigner je ne sais quelles fivres imaginaires,
rapportes du Sngal et que le mistral rveillait; taciturne, bougon,
comme personnellement bless de ce que le maudit vent semblait vouloir
le perscuter jusque chez lui, s'introduisant par la chemine, faisant
s'parpiller les cendres, et des flammes claires se rabattre sur la
traverse des landiers.

Quant  Ganteaume, il profite du dsarroi gnral pour disparatre,
partant  heure fixe, des aprs-midi tout entires. Il s'en va, je le
lui ai fait avouer, il s'en va, ses poches pleines de cailloux, de peur
que le vent ne l'enlve, retrouver son ami Peu-Parle dans la montagne.

Heureux Ganteaume! Il pense toujours  la Chvre d'Or, et cela le
console un peu de Norette.

Moi, je ne pense qu' Norette. Je suis prt  rester ainsi, loin de
tous, sans rien regretter, aussi longtemps qu'il plaira aux follets de
l'air qui mnent vacarme autour de notre tourelle enchante.

D'autres fois, quand le vent redouble, assis  ct de Norette, il nous
semble que tout va partir, que les murs tanguent et s'branlent, et
nous faisons le rve de nous trouver seuls, tranquilles et perdus sur
l'infini des flots, dans un naufrage sans danger.

Presque tous les jours, vers une heure, il se produit une accalmie.

Nous nous rfugions alors sur ma terrasse. Je sais l un angle o la
tempte ne donne pas. Le soleil est doux. Tout cependant frissonne
encore, et des tourbillons de poussire blanche courent se poursuivant
sur les routes.

Mais bientt le mistral reprend avec rage. Comment traverser la
terrasse? Et Norette, qui feint d'avoir peur, se suspend, espigle, 
mon bras...

Un matin, le mistral ne souffla plus.

La mer tait bleue au lointain, les arbres avaient apais leur
feuillage.

On entendait, montant de la rue, des voix joyeuses de femmes et
d'enfants; et l-haut, au voisinage des toits, dans le ciel balay,
les martinets, en ronde perdue, passant dans le soleil avec des
reflets d'acier, poussaient leurs cris stridents pareils au bruit de la
faucille qui scie le bl mr.

--Vous voil dlivr?

--Hlas! oui, mademoiselle Norette; mais j'eusse autant aim que ma
prison durt ternellement.

Le rve des neuf jours tait fini, la ralit allait me reprendre.

Robinson eut peur en trouvant l'empreinte d'un pied nu sur le sable de
son le, qu'il croyait dserte. J'prouvai, ce jour-l, une motion
aussi dsagrable; car, sorti pour faire un tour de promenade, la
premire personne que je rencontrai, ce fut Galfar, tout de neuf vtu,
la barbe taille, ainsi que patron Ruf me l'avait dcrit, mais toujours
suivi de son chien, et son ternel fusil sur l'paule.

Je dois constater toutefois que, l'ayant salu, M. Galfar daigna me
rendre mon salut.




XXXIV

CARTES SUR TABLE


La journe me rservait encore une surprise.

A peine avais-je dpass l'antique porte du village, que j'entends
courir derrire moi. C'est Ganteaume soufflant, affair:

--Un monsieur vous attend  l'auberge, un vieux monsieur qui a des
lunettes. Il voudrait vous parler. Je pense que c'est pour la Chvre
d'Or.

--Depuis quelque temps, vous vous occupez un peu trop de la Chvre
d'Or, ami Ganteaume... Qui empchait, d'ailleurs, le monsieur 
lunettes de venir me trouver chez moi?

--Je le lui ai dit, mais il prfre...

--C'est bien! Va devant, je te suis!

Le personnage qui m'attendait n'tait autre que l'excellent M. Blaise
Pascal, M. Blaise, citoyen de Monte-Carlo et professeur jur de
trente-et-quarante et de roulette.

Ce vieux fou m'a tenu le plus raisonnable des discours.

--Jouons cartes sur table. Je pourrais vous en vouloir, tant persuad
que, sans ma proposition d'il y a six mois et les imprudentes paroles
chappes  Galfar ivre, vous n'eussiez jamais, tout seul, trouv la
piste de la Chvre d'Or... Vous dites non? Tant mieux! Il me rpugnait
de vous supposer capable d'une indlicatesse. Admettons qu'un hasard
seul vous a conduit ici, c'est possible, je crois au hasard! et qu'une
srie d'autres hasards interprts par la rflexion aient fini par vous
faire connatre une partie de notre secret.

Il n'en est pas moins vrai que Galfar, avec assez d'apparente logique,
vous accuse de le lui avoir vol, ce secret. Il n'en est pas moins
vrai que Galfar qui, lui aussi, voulut l'pouser, fera l'impossible
pour empcher le mariage que vous rvez avec sa cousine Norette.

D'ailleurs sur ce dernier point, moyennant certaines conditions, je me
charge de faire entendre raison  Galfar.

Pourquoi ne pas nous associer? Ce que vous savez, nous le savons:
l'ombre indiquant la place o une cassette est enfouie; et les papiers
ou parchemins contenus dans cette cassette indiquant  leur tour
l'entre, cache par une pierre mouvante, des souterrains o gt le
trsor. Ce qui vous manque, nous manque aussi. Vous voyez que je joue,
ainsi que je l'ai promis, cartes sur table! C'est une clochette en
argent, d'apparence talismanique, un instant dans vos mains,--ne niez
pas: Ganteaume l'a dit  Peu-Parle et Peu-Parle me l'a redit,--et
rendue aussitt parce que, mal renseign encore, vous en ignoriez
l'importance. Avez-vous seulement song  dessiner l'inscription,
pourtant curieuse, qu'elle porte? Tenez, afin de vous prouver ma
bonne foi, je vous dirai que cette inscription est tout simplement du
grec crit  l'envers en caractres arabes, ou de l'arabe crit en
grec suivant les mthodes naves des cryptographes d'autrefois. La
dchiffrer serait un jeu. Mais, pour la dchiffrer, il faut l'avoir, et
on ne l'aura qu'en devenant l'poux de Mlle Norette.

Maintenant, si vous voulez savoir pourquoi un pareil trsor est rest
si longtemps inviol, pourquoi, leurs femmes tant dpositaires du
secret, pendant six cents ans, les Galfar et les Gazan ont, plutt
que d'y toucher, laiss tomber leurs crneaux et crouler leurs tours,
je rpondrai qu'il y a l une cause mystrieuse, et que, si je la
connaissais, je n'aurais peut-tre pas besoin de vous.

Et si vous voulez savoir encore comment j'ai appris toutes ces choses,
je vous dirai que Galfar me les confia un matin que je revenais
d'Afrique, et que, pieds nus, il lavait le pont du paquebot.

Lui tient cela des traditions de sa famille.

--Dire pourtant, s'criait-il en montrant de son couvillon mouill
un village de la cte, tout blanc sur un pic, le village mme o nous
sommes, dire que je suis  racler des planches, les jambes dans l'eau,
tandis que l-haut, avec un peu d'argent et un peu d'aide, en quinze
jours, je deviendrais matre d'un incalculable trsor!

J'coutai Galfar, tant homme pratique. Je trouvai de l'argent pour
lui, et le mis en mesure de faire sa cour  Norette. Il ne russit
point, qu'attendre d'un simple matelot? C'est alors que je songeai 
vous mettre dans l'affaire. Mais vous manquiez de confiance, vous etes
le tort de refuser. Acceptez aujourd'hui, et il n'y aura que du temps
perdu. Ennemis, nous nous nuirons; amis, la russite est sre. Nous
partageons: vous pousez Norette, et je donne ma fille, car j'ai une
fille, musicienne et blonde!  Galfar...

Ce diable d'homme, avec son loquence, avait presque fini par me tenter.

Je croyais voir, pendant qu'il parlait, l'ombre porte du roc, le trou,
la cassette; puis, derrire la pierre tournante, l'troit souterrain
des lgendes peupl d'innombrables chauves-souris dont le vol obscur
et silencieux semble un frlement de fantmes, et des portes, des
portes, des portes, hrisses de clous, s'enguirlandant,  merveilles
du fer forg! d'ornements dfensifs  la mode arabe; je croyais voir
surtout le dernier rduit, le caveau en cul-de-sac bourr, comme a dit
Peu-Parle  Ganteaume, de diamants et d'or en barre.

Quel beau rve  raliser, quel renouvellement de vie large et libre!
Car enfin cette prtendue civilisation,  la fois trs raffine et trs
financire, enchane les mains, entrave les jambes tout en largissant
les cerveaux, et cantonne, par matrielle indigence, notre pauvre corps
dans un coin, tandis que l'esprit, au corps li, souffre de ne pouvoir
prendre son vol et raliser le divin sur terre!

Par malheur, au moment o je me laissais ainsi emporter sur les
ailes de la chimre, M. Blaise, horrible dcidment, eut la fcheuse
inspiration d'taler devant moi, sur la table, les sortant d'un
portefeuille d'ailleurs indcemment crasseux, trois papiers timbrs,
nos traits libells d'avance et qu'il n'y avait plus qu' signer.

J'eus honte pour la Chvre d'Or, je fus humili pour Norette, de les
voir marchander ainsi.

--Assez, monsieur Blaise, rpondis-je, qu'il s'agisse des trsors du
roi de Majorque ou de l'amour de Mlle Norette, et mme de tous les deux
ensemble, j'en fais assez haut cas pour dsirer les conqurir  moi
seul.

--Ainsi, vous refusez?

--Je refuse.

--Alors c'est la guerre.

--Va pour la guerre!

--J'ai fait ce que j'ai pu, je m'en lave les mains, conclut M. Blaise.

Et M. Blaise me regardait de cet air triste et apitoy qu'on ne peut
s'empcher de prendre en regardant les fous.




XXXV

GUERRE DCLARE


C'est vraiment la guerre!

En quelques jours, se servant habilement des imprudences de Ganteaume,
des radotages de Peu-Parle, Galfar et l'estimable M. Blaise ont su
ameuter tout le Puget-Maure contre moi.

La chose ne leur a pas t difficile avec cette population de paysans
libres et fiers, prompts  rver trsors pendant les loisirs que leur
fait une existence de demi-paresse orientale, tous d'ailleurs plus ou
moins faiseurs de poudre ou braconniers, et chez qui, pour un rien, en
subites colres, se rveille le vieux sang des corsaires.

Ils s'taient habitus  vivre pauvres sous leurs oliviers, parmi leurs
ravins, se consolant, comme Peu-Parle,  l'ide qu'ils pouvaient se
dire riches, aprs tout.

Cette illusion dorait leur misre, et les faisait regarder de haut les
habitants des autres villages.

Chacun d'eux, vaguement, obscurment, esprait qu'un jour, en
dfrichant quelque aride plateau fleuri de touffes de lavande, deux
ou trois coups de pioche heureux mettraient  dcouvert l'entre de
la caverne ferique. Lequel d'entre eux ne se souvenait pas, tant 
l'afft, d'avoir entendu bler la Chvre et tinter sa claire clochette?

Que la Chvre continue, comme par le pass,  dormir sur une litire
d'or au fond de sa retraite ignore, et que les sequins, les lingots du
roi de Majorque restent sous terre pour toujours, ils en sont contents,
ils l'admettent sans dsirer plus.

Mais je viendrais, moi tranger,  moi tout seul les voler tous
et ravir l'immmorial hritage du Puget-Maure! Ceci aussitt fait
scandale, allume les haines et dchane les convoitises.

Je suis surveill, suspect.

Dans les rues, je surprends,  chaque tournant, des regards, des gestes
hostiles. Les femmes, me montrant, se parlent  voix basse. Les enfants
ne m'injurient pas encore, mais dj ils oublient de me saluer.

Aux champs, il n'y a pas de coin de muraille, il n'y a pas de tronc
d'arbre ni de bouquet de cactus, o je ne devine, m'piant, un oeil
souponneux et noir; et ce n'est plus uniquement par contenance que je
prends mon fusil lorsque je sors en promenade.

Le cur lui-mme, cet excellent abb Sbe, par amour de la paix, se
dtourne de moi.

Seul, Peu-Parle ne craint pas de rester notre ami.

Ganteaume va le voir tous les jours, dans son dsert, malgr mes
recommandations de prudence, et, bavardant avec lui de la Chvre d'Or,
s'exalte aux divagations fatalistes et visionnaires du bonhomme.

Mais hier Ganteaume, qu'enveloppe la tempte dchane sur moi,
Ganteaume est rentr tout meurtri, aprs un combat  coups de pierres
hroquement soutenu contre une embuscade des gamins du pays.

Mlle Norette l'a pans.

Et je suis devenu triste, me rappelant cette parole de Peu-Parle: Il
y a du sang, des gouttes rouges, mles aux traces d'or que laisse la
Chvre sur les rochers.

Pans par Mlle Norette, lui, Ganteaume tait radieux.




XXXVI

LES DEUX QUI SONT MORTS


J'accusais le cur  tort. Aujourd'hui mme j'ai reu sa visite. Mais
cette visite ne produira pas l'effet que l'excellent homme en espre,
car il voulait me faire renoncer au trsor, et n'a russi qu' me
rendre plus certain de son existence.

J'tais dans ma chambre en train de paperasser quand, m'approchant de
la fentre, j'ai aperu l'abb Sbe qui, discrtement, comme s'il avait
peur d'tre pi, sortait par la petite porte du presbytre, regardait
la tour, et se dirigeait de mon ct.

Pendant la demi-heure qui prcde la fin du jour, rues et ruelles sont
dsertes. Dans leurs maisons, dont le toit fume, les femmes enfermes
prparent le repas du soir; les hommes ne rentrent pas encore des
champs. L'abb Sbe pouvait venir chez moi sans rencontrer personne.

Aprs quelques instants, on frappe. C'est l'abb, visiblement mu et
gn. Il souffle, il s'essouffle pour deux misrables tages, lui qui
gravissait, sans perdre haleine, les plus escarps raidillons; et son
chapeau, ptri  deux poings, prend des formes extraordinaires.

Je lui offre, pour le mettre  l'aise, un verre d'eau-de-vie de myrte.
Il s'assied, nous trinquons; alors seulement il ose parler.

--Voil! s'crie-t-il, par la faute de Ganteaume, deux hommes qui
s'aiment et s'estiment, en sont rduits  ne plus se voir.

Ce dbut m'tonne.

--Pourquoi donc ne nous verrions-nous plus, mon cher abb, et, dans
tous les cas, qu'est-ce que l'ingnieux Ganteaume peut avoir  faire en
ceci?

--Ganteaume! Mais vous ignorez donc son dernier exploit? Vous ne savez
pas que, devenu le disciple du vieux Peu-Parle et partageant toutes ses
folies, il a essay, avant-hier, d'voquer le diable,  minuit, dans
un carrefour? Ne dites pas non; je l'ai surpris, debout, le grimoire 
la main, au milieu d'un rond, entre trois cierges. Je descendais, mon
clergeon clairant le chemin avec la lanterne, du Mas des Truphmus o
j'tais all porter le bon Dieu. Ganteaume criait, se dmenait...

--Et le diable n'est pas venu?

--Non! mais au seul aspect de mon ombre, au seul aspect de la
lanterne, Ganteaume, pris de male-peur, a laiss l ses cierges et
couru jusqu'au village. J'avais ordonn au petit clergeon de se taire.
Malheureusement, il a bavard. Et, dj compromis comme chercheur de
trsors, vous voil en train de passer pour sorcier, grce  Ganteaume.
Au four, au lavoir,  la fontaine, partout o se trouvent deux
commres, il ne s'agit plus que de vous... Et de moi aussi, hlas! car,
ayant essay de vous dfendre, les gens me souponnent dj d'tre du
noir complot ourdi par vous contre la Chvre d'Or!

L'abb riait. Mais tout  coup devenu grave:

--coutez! ajouta-t-il, par mon caractre, par ma robe, je suis
responsable de la paix du village, et les choses qui s'y passent depuis
quelques jours m'ont douloureusement affect.

Je ne vous accuse pas, je m'accuse. J'aurais d garder le silence au
sujet de l'inscription de l'ermitage, j'aurais d vous tenir cach le
livre de raison des Gazan. Mais puisque c'est fait, le mieux sera que
vous sachiez tout.

Je ne dirai pas: dans votre intrt! mais, dans l'intrt de M.
Honnorat, dans celui de Mlle Norette, partez, renoncez  la Chvre
d'Or. Vous reviendrez plus tard, aprs six mois, un an, quand les
prventions auront disparu, quand les colres seront apaises.

Vous avez le droit, sur des esprances peut-tre chimriques, de
risquer votre tranquillit, non celle des autres. Or, Galfar est
capable de tout, et un crime ne se prvient pas.

Je voulus interrompre l'abb. Mais il avait pris le livre de raison,
parmi mes papiers, sur ma table:

--Si vous saviez! Toujours la Chvre d'Or a attir quelque malheur
sur la demeure des Gazan; c'est pour cela qu'ils n'en parlent jamais
et que personne ne leur en parle... Bien des pages, vous avez d le
remarquer, manquent  ce livre. C'est moi-mme qui,  la prire de
Mme Honnorat expirante, les ai toutes arraches et brles pour faire
disparatre les dernires traces d'un drame presque oubli aujourd'hui,
mais dont le sanglant souvenir s'leva longtemps, comme un mur de
haine, entre les Galfar et les Gazan. Toutes les pages? Non! Avant de
me confier le livre, Mme Honnorat, de ses mains tremblantes, se faisant
aider par Norette, qui pouvait avoir douze ans, en dchira une, qu'elle
garda... Peut-tre cette page contenait-elle le secret du trsor?
Peut-tre Mlle Norette la possde-t-elle encore? Peu importe! Ce sont
l secrets de famille qu'il ne m'appartient pas de pntrer.

Mais en prsence de l'aventure o vous paraissez vouloir vous engager,
j'ai le devoir de vous faire connatre, comme exemple, l'vnement tel
qu'il tait relat sur les pages par moi dtruites.

Vers l'anne 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar,
se trouvrent en rivalit pour pouser une cousine. Non qu'ils
l'aimassent! Elle tait, il est vrai, admirablement belle; mais aussi
pauvre l'un que l'autre, s'tant ruins, l'an  faire ses caravanes
sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon sous prtexte d'tudier la
mdecine, c'est surtout le secret du trsor qu'ils dsiraient d'elle.

Aucun ne voulait cder. Ils se querellrent, et le cadet souffleta
l'an.

Puis, sans que personne les vt, un soir, tous deux Can, tous deux
Abel, ils allrent dans la montagne, du ct de la chapelle que dj un
ermite gardait.

Au milieu de la nuit, l'ermite crut rver que quelqu'un frappait
de grands coups  sa porte, et s'veillant, il entendit crier: Au
secours! J'ai tu mon frre! Alors, tant sorti, il vit  la clart
des toiles, dans l'herbe du cimetire, un jeune homme tendu, dont un
cavalier, plus g, mais lui ressemblant singulirement, soutenait la
tte.

Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et quand le
jeune homme fut mort, le cavalier qui se tenait debout, appuy au mur,
dit: Mon pre, il est grand temps que vous me confessiez aussi!
Alors l'ermite, se retournant, vit sur son pourpoint ensanglant le
manche d'un long poignard qu'il s'tait plant dans la poitrine. Et
quand il fut confess, le cavalier retira la lame et se coucha dans
l'herbe  ct de l'autre, dont il baisait en pleurant les cheveux et
les yeux.

Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacs si
troitement que, pour sparer leurs cadavres, il aurait fallu briser
les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans la mme
fosse, et une messe fut fonde pour l'me des deux qui sont morts.

C'est aprs-demain, jour anniversaire, conclut l'abb en se levant,
que je clbre cette messe.

--J'y assisterai dvotement avec Ganteaume, afin qu'on cesse de nous
croire sorciers.

--Vous ne partez donc pas?

--Non, certes! mme aprs cet mouvant rcit.

--A votre volont! Mais il n'est pas prudent de tenter Dieu!




XXXVII

SALADIN ET LES PIMONTAIS


L'abb me semble bien tragique.

Pourtant cette motion dans le village est gnante, et les faons de
Galfar commencent  me proccuper.

Pourvu que Norette continue  me croire ingnument pris d'elle et
ignore mes coquetteries avec la Chvre d'Or! Sur ce point, ce qu'a
dit l'abb me rassure. Personne ne parlera de la Chvre d'Or devant
Norette. D'ailleurs,  supposer une indiscrtion, le naturel de notre
rencontre, mon indiffrence quand j'ai trouv la clochette, la faon
dont je l'ai restitue, le silence que j'observe depuis, suffiraient 
m'innocenter.

Galfar, absent quelques jours, vient de reparatre, amenant  sa suite
un trio de parfaits brigands, les mmes sans doute que ceux avec
lesquels patron Ruf l'a surpris en confrence au cabaret de l'_Antico
limon verde_.

Peut-tre, dcid  chercher le trsor sur les insuffisantes donnes
qu'il possde avec M. Blaise, compte-t-il les employer aux fouilles?
Auquel cas il n'aurait pas tort, car ces Pimontais  figure ingrate
sont, ds qu'il s'agit de remuer la terre ou de tutoyer le rocher, de
vaillants et rudes ouvriers.

Peut-tre aussi, et le choix,  en juger par leur seule mine, ne
serait pas mauvais non plus dans ce cas, les destine-t-il  quelque
tnbreux coup de main? En attendant, pour tout travail, ils tiennent,
au _Bacchus navigateur_, sous la prsidence de Galfar, d'interminables
sances, jouant la _mourre_ du matin au soir, hurlant: _tr! cinque!_
s'borgnant de leurs doigts ouverts, et faisant,  grands coups de
poing, tressauter les couteaux poss prs de chaque joueur, sur la
table, selon l'usage.

Galfar a galement amen un ne surnomm Saladin, comme son
prdcesseur,  l'intention de Saladine, et qu'il loge au fond du
couloir, dans son curie, en compagnie des trois Pimontais. Un bon
petit ne,  poil brun, inconscient, j'en suis sr, du rle double que
Galfar lui fait jouer.

Car Galfar a intent un procs au malheureux M. Honnorat pour qu'on
rpare,  frais communs, le passage d'ne, sous prtexte que le pav
gondole et que Saladin a le sabot tendre; puis, le procs gagn, c'est
Saladin qui, dans les _ensarris_ de sparterie  califourchon sur son
bt, doit aller chercher au torrent le sable et les cailloux rouls.

Maintenant Saladin, par le sentier pendant, sous l'troite porte de
ville, fait philosophiquement le va-et-vient pour la restauration,
imagine en son honneur, mais dont il se ft bien pass; et les paveurs
pavent, prenant leurs aises, sans se presser, comme gens au contraire
dsireux de faire durer la besogne.

Notre demeure, si paisible, est devenue inhabitable.

Drang dans son doux repos musulman, irrit, chaque fois qu'il entre
ou sort, d'avoir  franchir des barricades, M. Honnorat s'enferme
chez lui et fume perdument, cachant dans un nuage de tabac ses
apoplectiques fureurs.

Saladine se montre le moins possible, ironiquement poursuivie de: Hue!
Saladin! qui la poignardent.

Mais Norette, fire, mprisante, aprs avoir, avec un sang-froid
d'avocat, dfendu sa cause en justice de paix, surveille les paveurs et
les gourmande.

--Qui paie a droit sur le travail! dit-elle sans s'inquiter des
grands airs de Galfar, lequel, d'ailleurs, devient singulirement
timide en sa prsence. Et quand une affaire l'appelle, elle se fait
remplacer par Ganteaume qui, fier de sa mission, s'installe sur un tas
de sable en des attitudes  la fois prudentes et dignes.

Moi je suis inquiet en feignant de ne l'tre pas. J'aime peu, sans
compter Galfar, ces trois sacripants ainsi camps dans la maison o
dort Norette.




XXXVIII

COUP DOUBLE


Il est vident que je gne Galfar.

Cet estimable faiseur de poudre a mme trouv, pour me l'apprendre, un
moyen vraiment peu commun.

J'tais parti en chasse de grand matin, un peu par dsoeuvrement,
un peu par bravade, pour me prouver d'abord que les sourdes menaces
du Puget conjur ne me troublent point, et aussi dans l'intention
d'chapper aux dolances dont M. Honnorat m'accable.

Je suivais, mon fusil en bretelle et sans songer  mettre  mal aucun
gibier, le bord du vallon escarp qui va contournant le plateau o se
dresse le roc de la Chvre.

Sur l'autre bord, les perdrix chantaient; mais l'abb Sbe n'tant plus
l, je m'intressais peu aux perdrix. Mes penses,  ce moment, je ne
sais pourquoi, taient  Norette.

Un aboi de chien, d'un timbre connu, me tira de la rverie.

Galfar suivait le bord oppos.

Nous n'tions spars que par la largeur du vallon. Galfar certainement
m'observait. Je me mis  l'observer aussi. Il menait une chasse trange.

Deux fois, trs correctement leves par son chien, les perdrix, une
superbe compagnie de perdrix rouges, lui partirent au bout du canon;
deux fois il ne les tira point.

Quoique mdiocre chasseur et nullement fanatique, j'enrageais.

Mais Galfar devait avoir son ide.

Au troisime vol, la compagnie prit un parti, et, traque, franchit le
vallon, selon une tactique d'ailleurs connue.

On et dit que Galfar attendait cela.

Je le vis sauter dans les ronces, disparatre, traverser le vallon,
remonter la pente, et reparatre tout gaillard, portant son chien 
bras tendu.

Puis les voil qui prennent les perdrix  revers comme pour les
rabattre sur moi.

Le chien se met en qute et va.

Les perdrix s'envolent du milieu d'un plan d'herbes sches, l, devant
mon nez, en rideau. Galfar paule... Un instant je tremblai, tant je
me trouvais dans sa ligne, croyant qu'il allait faire feu sur moi. Il
vise, il tire: pan! pan! J'entends quelque chose siffler aux alentours
de mes oreilles. Deux perdrix tombent  mes pieds.

Galfar s'approche, me salue. Galfar devient trs gentilhomme, depuis
qu'il a des habits neufs.

--Un joli coup double, lui dis-je.

--Peuh! le mrite n'est pas grand quand on fabrique sa poudre soi-mme.

Puis il ramassa les deux perdreaux.

-Voudriez-vous, il n'y a pas d'offense puisque nous serons bientt
parents, les porter  l'oncle Honnorat? Ceci le consolera peut-tre du
grand mauvais sang qu'il se fait depuis que je me suis mis en tte de
rparer le chemin d'ne?

Et, soufflant dans la plume, Galfar ajoute:

--Voyez! pas abms: un seul trou. Ici, pour pargner le plomb, nous
tirons les perdreaux  balle.

Je flicitai Galfar, et me chargeai des perdreaux, ne voulant pas tre
avec lui en reste de courtoisie.

Son oeil m'interrogeait, l'oeil des blonds du Midi, fixe, d'un bleu
dur, morceau de Mditerrane gele.

J'estime que Galfar avait espr me faire peur.




XXXIX

LA PIERRE


Sans tre ce qui s'appelle effray, je commence  craindre que mon
aventure finisse par tourner au tragique. Je sens dans l'air, autour
de moi, comme des dangers et des menaces dont le coup double de Galfar
aurait t le significatif prsage. Cet tat de guerre ne me dplat
pas. Quelque romanesque en rejaillit sur le fond un peu monotone de mon
existence au Puget.

Norette semble plus mue. Elle connat la haine que son brun cousin m'a
voue, et l'hommage ironique des perdreaux lui donne  rflchir. Mais
elle ignore, par bonheur! que ce soit la Chvre d'Or qui, en ralit,
nous divise; elle met ingnument, prsomptueusement, cette haine, et,
certes! je n'aurai garde de la dtromper, au compte d'une jalousie
amoureuse de Galfar.

C'est pourquoi, pour ne pas irriter Galfar davantage, Norette
m'enjoint, confiante et prudente, de tenir secrets nos projets; et la
demande en mariage, qui s'imposait  ma conscience, se trouve, jusqu'
nouvel ordre, ajourne.

--Mon pre est trs courageux, dit Norette, ses aventures l'ont
dmontr. Courageux sur mer! mais, sur terre, il prouve un tel besoin
de calme, une telle horreur de toute action, que je le crois capable,
en dsirant notre bonheur, de vous refuser ma main et de l'accorder 
Galfar, dans l'intrt de ses digestions et pour la tranquillit de ses
pipes.

En attendant, nos amours vont leur train. Et mme, peu  peu, par une
pente naturelle, innocentes d'abord, elles sont devenues relativement
coupables. Ailleurs, j'eusse rsist  moi-mme. Mais ici, o Norette
est seule, o je suis seul avec Norette; dans ce cte  cte de chaque
jour; sous ce ciel, parmi ces parfums, ce silence, cette solitude; au
milieu d'une nature indulgente, encourageante et complice, un instant,
de tout coeur, j'ai cru aimer Norette.

Que les citadins me condamnent, Robinson me pardonnerait!

Tous les soirs, une fois la lampe de sa chambre teinte, c'tait le
signal! j'allais trouver au jardin Norette qui m'attendait, et nous
passions l, en face du clair horizon, des heures dlicieuses. Jusqu'au
lointain, jusqu' la mer, les collines se droulaient vagues et
frissonnantes. Les toiles seules nous voyaient.

D'ordinaire, je me glissais par une petite porte communiquant avec le
corridor et le passage d'ne.

Mais maintenant que le passage d'ne est occup, la nuit presque autant
que le jour, par les Pimontais de Galfar, j'ai d trouver un autre
chemin.

Le mur, entourant le jardin, ne monte pas trs haut avec son
couronnement  balustres; et, dans le rocher presque  pic qui le
porte, une fissure se prsente, o poussent quelques arbustes
rabougris, et tout  fait propice  l'escalade.

C'est par l que je grimpe, jouant du coude et du genou, m'accrochant
aux asprits du calcaire, aux racines nues et rsistantes des chnes
nains.

Tout en haut, une grosse pierre surplombe, sur laquelle je dois me
hisser pour atteindre jusqu'au mur. La manoeuvre n'est pas commode;
Norette m'y aide quelquefois.

Personne, d'ailleurs, ne peut nous surprendre. Saladine se couche avec
les poules, et M. Honnorat fait comme elle, autant par orgueil que
par hygine, afin de pouvoir se promener dans les rues avant l'aube,
tonner de ses habitudes matinales les paysans qui vont aux champs.

M'a-t-on espionn? Je le crois. Un soir, quelqu'un sans doute l'ayant
nuitamment descelle, j'ai senti la pierre branler et se drober sous
mes pieds. La pierre a roul,  grand bruit, pendant que je russissais
 empoigner un balustre, et que Norette, penche sur le vide, sans un
cri, me tendait les bras.

On cause de la chose ce matin,  djeuner. Norette et moi feignons
l'ignorance. Saladine n'a rien entendu. M. Honnorat a entendu, lui! Il
voulait se lever, allumer sa lanterne. Mais il s'est dcid  rester
au lit, ayant rflchi que l'an pass, au mme mois, aprs de fortes
pluies, une autre grosse pierre s'tait croule de la sorte.

Quoi qu'en pense M. Honnorat, la pluie n'est pour rien dans l'vnement.

D'abord, il n'a pas plu. Et puis Ganteaume, en train d'inspecter selon
sa louable habitude, aussitt le jour blanchissant, le pav des rues et
la poussire des routes, a surpris Galfar, flanqu de ses Pimontais
insparables, qui considrait, avec un intrt trop vif pour n'tre pas
suspect, la place de la pierre tombe.




XL

LA MESSE


C'est prcisment ce matin que l'abb Sbe doit dire sa messe annuelle
pour l'me des deux qui sont morts.

J'y assisterai, l'ayant promis.

La cloche tinte, nous partons. M. Honnorat et Saladine vont devant. Je
les suis, curieusement regard par les gens debout sur le seuil des
portes, ayant eu cette audace, avec un sourire accueillie, d'offrir le
bras  Mlle Norette.

Ganteaume est absent. Depuis quelques jours on ne sait jamais o
trouver Ganteaume.

glise blanche et froide, sans tableaux aux murs, ni boiseries, nue
comme une mosque de village arabe. Deux ranges de bancs qu'un vide
spare. Et, de chaque ct, changeant, malgr la saintet du lieu, des
regards farouches, les deux familles avec ceux qui tiennent pour elles.
Car, si Galfar a ses partisans, M. Honnorat aussi a les siens. Moi je
suis l'ennemi de tous. La Chvre d'Or a rveill les haines;  cause de
la Chvre d'Or, les partisans de M. Honnorat ne m'en veulent pas moins
que ceux de Galfar.

Galfar, avec son pre, Christophe Galfar, vieux paysan  figure de
gentilhomme, et sa mre, jadis Madame, aujourd'hui simplement la
Christole, grande femme maigre, rvolte et fire, occupent le premier
rang  droite.

Nous occupons paralllement, les Gazan et moi, le premier banc de
gauche; Galfar, me voyant paratre sain et sauf, s'tonne et dissimule
mal une grimace de dsappointement.

Je souris, songeant  la pierre; Mlle Norette, galement, ne peut
s'empcher de sourire.

Le vieux Peu-Parle, lui-mme, est l, en costume de crmonie, portant
tricorne, culottes courtes et l'habit de cadis blanc, taill  la
franaise.

Crmonieux et discret, il a tenu  venir par politesse et
savoir-vivre. Peu-Parle connat le secret de la Chvre, nos agitations
ne l'intressent point.

Aprs la messe que, ras de frais pour la circonstance, il a fort
dignement clbre, l'abb, devant l'autel, prononce une courte
allocution, conseillant  tous la douceur et le mpris des biens de la
terre.

Ses paroles sont touchantes. M. Honnorat, qui ne demande que la paix,
se mouche bruyamment au plus beau passage. Galfar, lui-mme, semble
mu. Mais Mlle Norette ne bronche point. Impassible, obstine, son
profil droit et calme, son regard fixe, rsolu, me font songer  la
statuette imprieuse et mignonne de sainte Sare.

Elle avait raison, Mlle Norette.

Au sortir de l'glise, nous voyons arriver Ganteaume, soutenant,
caressant Mis Jano blesse, qui trotte douloureusement sur trois
pattes.

--Un coup de couteau pimontais, cach dans la manche et lanc de
loin! nous dit Ganteaume. Si au moins j'avais pu me trouver l? Mais
l'assassin tait dj parti, et Mis Jano semblait vouloir se laisser
mourir, perdant son sang, couche dans l'herbe.

--Voil pourtant, Norette,  quoi tes imprudences, tes folles bravades
nous exposent! s'criait M. Honnorat, pourpre d'goste colre. Et,
comme s'il et senti, dans sa propre chair  lui, Mitre Honnorat Gazan,
le froid du couteau pimontais:--Voil ce que c'est que de laisser
courir Mis Jano avec la clochette!

--Mais Mis Jano, pre, n'avait pas la clochette.

--On a d croire qu'elle l'avait.

--Bon! et quand il s'emparerait de la clochette, pensez-vous que
Galfar, bel hritier, ma foi, pour le roi de Majorque! s'en trouverait
plus avanc?... conclut Norette, essuyant de son mouchoir les yeux
effrays de Mis Jano.

C'est la premire fois que Norette, et certes! sans me souponner,
faisait devant moi allusion  la Chvre d'Or.




XLI

LE VOL


Tous ces vnements, le dernier surtout, ne doivent pas tre trangers
 la rsolution, subitement prise par M. Honnorat, d'aller voir des
parents qu'il a quelque part, dans un village de la montagne.

Mlle Norette me propose de faire partie du voyage. M. Honnorat insiste.

Une partie charmante  travers un pays pittoresque et frais, o sont
des ruisseaux pais de truites. Saladine garderait la maison.

Je rsiste, quoique tent. Je ne me juge pas de reste, en prsence de
Galfar et de ses Pimontais, pour garder la maison de compte  demi
avec Saladine.

Un travail press, que j'invente, me sert d'excuse. Pourquoi,
d'ailleurs, l'occasion est bonne, n'emploierais-je pas ces trois jours
 mettre un peu d'ordre dans les notes, assez confusment ramasses, au
hasard des lectures et des promenades, pour l'ouvrage que je rvais en
m'installant, il y a trois mois, au Puget-Maure?

Mais les alles et venues de Galfar, ses airs de conspiration et de
mystre ne me laisseront pas, j'en ai grand'crainte, ce loisir.

Galfar prpare un coup. Je le sais par Ganteaume qui, lui-mme, le
tient de Peu-Parle.

Quel coup? Un vol, sans doute! et la chose lui sera facile, puisque,
grce  son ingnieuse ide du repavage, le voil dans la place avec
trois sacripants.

Heureusement, je veille; Ganteaume fait tout ce qu'il faut pour
veiller; nous pouvons en outre compter sur le courage plus que masculin
et les longs bras de Saladine.

Pendant deux jours, ce qui est assez naturel, et pendant deux nuits,
ce qui m'humilie un peu, rien n'arrive. Mais  la troisime nuit, sur
les onze heures, le village tant endormi, j'entends tout  coup, dans
l'curie, au fond du couloir, l'ne braire.

Puis une porte grince, des pas sourds montent l'escalier; et, de ma
fentre ouverte sur le jardin, j'aperois Galfar qui, faisant un geste
de la main, comme pour arrter des gens qui le suivent, applique son
oreille aux volets du rez-de-chausse o dort Saladine.

--Allez, murmure-t-il, et pas de bruit! je reste ici en sentinelle,
pour le cas o elle se rveillerait.

videmment, les Pimontais ont mission de dvaliser la chambre
de Norette; c'est eux qui forceront la porte. Galfar se contente
d'ordonner, tant de trop bonne famille pour s'abaisser  ces mtiers.

Si je lui envoyais une balle, comme remerciement de son double coup?

Soudain, d'en bas, un cri s'lve:

--Oh! Saladine... oh! des Gazan...

--Oh! du four... rpond Saladine, d'une voix encore ensommeille.

C'est le fournier en train de parcourir le village, annonant l'heure
des levains aux gens qui, demain, doivent cuire, et s'arrtant sous les
fentres, au lieu de cogner et de monter, moins par paresse que par
besoin dcoratif de remplir du bruit de sa voix le grand silence de la
nuit.

Galfar a disparu. Une vitre luit, Saladine se lve.

Aprs quoi, la vitre de nouveau s'obscurcit: et, sur les briques de
l'escalier, sur les galets du passage d'ne, j'coute un instant les
pas tranants de Saladine qui s'en va; tandis que, s'loignant pour
d'autres fournes, le fournier jette son appel: Oh! Myon... oh!
Nore... oh! Madon... de plus en plus indistinct et vague.

Je m'tais cru dbarrass de mes voleurs. Terrs un instant, ils ont
reparu aussitt Saladine dfinitivement partie.

Que faire, seul contre quatre! Rveiller Ganteaume qui dort l-haut,
au-dessus de ma tte, dans le grenier? Ganteaume, certes, a l'me
hroque. Mais il doit rver de Norette; mieux vaut le laisser  ses
songes.

Cependant j'entends comme un bruit de vis qui crient, de bois qui
grince. Les voleurs enfoncent. Une ide me vient.

La porte du passage d'ne, qui donne sur la placette, est ouverte; et,
suivant les patriarcales coutumes du pays, sa clef, une clef norme,
capable d'assommer un boeuf, reste  demeure dans la serrure.

Je sortirai, je fermerai la porte en dehors, et j'irai, par le bas du
village, monter la garde sous le jardin, devant la seule issue que
Galfar et ses estafiers puissent prendre, c'est--dire au bas de la
fente par o je grimpais  mes rendez-vous.

Galfar certainement connat cette issue.

Leur coup fait, et trouvant la porte ferme, ils essaieront de se
sauver par l.




XLII

GUEITO!


Ma clef  la main, pourquoi l'avoir garde? je traverse prcipitamment
la placette toute noire, sans un fanal; j'enfile des votes, des
ruelles, une manire d'escalier taill en zigzag dans la pierre vive;
je franchis la poterne  mchicoulis o se balancent, au gr d'un
perptuel courant d'air, d'normes touffes de capillaires; et me voici
embusqu, bien dans l'ombre, prcisment devant la pierre que mon
imprudente escalade a fait s'bouler l'autre jour.

En levant la tte, j'aperois, au-dessus de moi, le village, le chteau
Gazan, sa tour carre, de vieux murs revtus de lierre, et, pour
pidestal, portant tout cela, une pyramide en gradins d'troits jardins
superposs.

Mais un seul jardin m'intresse, celui l-haut, o, se dtachant sur le
ciel clair, passent et repassent des ombres inquites.

J'ai bien fait, d'ailleurs, de me hter.

A peine arriv, trois des ombres enjambent le mur, et prudemment se
laissent couler le long du roc; une quatrime suit portant, celle-l,
quelque chose comme un fusil en bandoulire.

--Ecco, signor!

Aussitt rejoints, les trois Pimontais, car c'tait eux, remettent
je ne sais quoi  Galfar et s'empressent de dtaler, le dos tourn
au village, sans regarder derrire eux, roulant du talon dans les
cailloux, s'embarrassant les jambes dans les gents et dans les myrtes.

Ils disparaissent. Galfar, rassur et dsormais certain que c'est
eux qu'on souponnera, s'assied sur le bord du chemin, tire de
l'norme poche transversale formant sac dans le dos de sa veste,
l'objet mystrieux que les fuyards lui ont remis, et le regarde avec
complaisance, car une vague lueur d'aube se mle, depuis quelques
instants,  celle, plissante dj, des toiles.

Je devine, je reconnais la clochette de Mis Jano, la clochette de la
Chvre d'Or.

Je bondis. Galfar hurle. La clochette roule  terre, en mme temps
que la massive clef de fer dont j'ai frapp, et que je lche
instinctivement pour m'armer de mon pistolet.

Galfar s'est retourn, mon pistolet l'arrte... Il recule, vaincu,
mchant des paroles de menace, soutenant, de la main gauche, son
poignet sanglant et meurtri.

Je le croyais loin, et dj ramassais la prcieuse clochette enfin
conquise. Un appel me fait redresser.

--_Gueito!_ crie Galfar, ce qui, en langage du Puget-Maure, signifie,
parat-il: Garde-toi!

Et,  quelque quarante mtres, j'aperois, dans la clart du jour
levant, mon enrag qui, de sa seule main valide, tient un fusil en joue
et vise.

J'ai un pistolet. Visons aussi  tout hasard.

--_Gueito!_ crie encore Galfar. Sans m'attendre, il tire, je tombe.
Galfar a peut-tre tir trop tt? mais aprs m'avoir averti; et, en
somme, l'honneur est sauf.




XLIII

LE BON GENDARME


O suis-je? Mon oeil s'tonne et ne reconnat pas l'tage de tour froid
et nu qu'il avait coutume de voir  l'heure ordinaire de mes rveils.

Des yatagans, des narghils en terre rouge incruste de filigrane, des
guridons et des miroirs fleuris de corail et de nacre, partout des
tapis, des tentures... Eh! parbleu! c'est la chambre de M. Honnorat,
celle qu'il appelle, en exagrant un peu, la chambre aux merveilles,
et Mlle Norette, plus simplement: la chambre aux pipes.

Il parat que je dois la vie  Peu-Parle, toujours en chemin, ds
l'aurore, et dont la subite arrive, sur le coup de fusil, a fait fuir
mon meurtrier inconnu.

Je m'tais vanoui. Des gens, par Peu-Parle appels, m'ont mis en
travers sur des branches. On m'a port chez les Gazan; et, comme
l'escalier de la tour se trouvait trop troit pour le transport d'un
bless, Saladine a pris sur elle, bonne Saladine! de transformer en
infirmerie la propre chambre de M. Honnorat.

Tant pis si M. Honnorat se fche! Il n'aura qu' changer ses habitudes
et fumer ses pipes ailleurs.

Car M. Honnorat n'est pas encore revenu, non plus que Norette. Il n'y
a de prsents que Peu-Parle et Saladine. Ganteaume, aprs avoir aid 
un premier pansement sommaire, est parti, je ne sais o, chercher le
mdecin.

Cependant, quelqu'un s'incline sur mon lit, me parlant comme  un
enfant, murmurant des paroles douces. Si c'tait Norette, ou seulement
M. Honnorat? le fin profil oriental de la fille ou la grosse figure du
pre, d'un si rconfortant gosme?

Maldiction! C'est un gendarme. Un bon vieux gendarme  moustache
couleur de cirage, avec le baudrier, le tricorne, en costume de
procs-verbal.

--Voil bien la quatrime fois, me dit Saladine, que, depuis
l'accident de ce matin, il vient demander de vos nouvelles.

Tant de sollicitude me touche. Affaibli, lger de penses, je me sens
prt  ouvrir mon coeur au reprsentant de l'autorit.

Cependant, sans insister, sans avoir l'air, le bon gendarme
m'interroge. Il met, certes, des gants pour m'interroger, mais ce sont
des gants d'ordonnance; et je n'ai pas de peine, malgr mon tat, 
djouer sa diplomatie, tout ensemble grossire et ingnue.

Ce gendarme, dsireux de se faire honneur, tant relativement lettr,
d'un procs-verbal rdig sur place, voudrait savoir quand et
comment, et par qui j'ai t bless.

--Mais, mon Dieu, lui dis-je, monsieur le gendarme, je vous crois
assez perspicace pour l'avoir tout de suite devin. J'ai t bless ce
matin par un, j'ignore lequel! des trois Pimontais employs  paver
le passage d'ne, et que j'avais surpris en train de piller la maison.
L'ont-ils pille, au moins?

--Hlas! rpondit Saladine.

--On ne les a plus vus?

--Et on ne les reverra jamais!

--Donc, leur absence les dnonce. Ils avaient, d'ailleurs, monsieur le
gendarme, autant que la nuit me permettait de voir, de fortes bottes
non cires, et se parlaient en italien.

L'air fch, bonhomme et mfiant, le gendarme m'coutait dire. Il
ajouta:

--Nous avons constat le vol, et vos dpositions concordent.
Nonobstant, le coup de fusil m'tonne. Ce n'est pas du fusil que se
servent gnralement les Pimontais.

--J'ai pourtant reu une balle.

--Sans doute!... Mais venant ainsi de simples Pimontais, une balle
n'est pas dans l'ordre, reprit le gendarme qui, videmment, avait ses
soupons et son ide. Ne vous connatriez-vous pas, par hasard, quelque
rival, quelque ennemi?

--Eh! par l'amour du ciel, interrompit Saladine, laissez ce pauvre
Monsieur tranquille! Il va retomber en faiblesse et j'ai eu bien tort
de vous laisser entrer avant le mdecin.

Le gendarme s'inclina, sourit; et son sourire signifiait:

Ce sont l histoires du Puget-Maure. Vous ne dsirez pas que le
gouvernement s'en mle,  votre aise!

Puis il sortit, d'un pas militaire, tandis que Saladine, jalouse avant
tout de l'honneur des Gazan, heureuse du scandale vit, me jetait le
seul regard aimable que je lui ai connu de sa vie, et que Peu-Parle,
desserrant les dents, murmurait:

--Vous avez raison! Querelles d'honntes gens ne regardent pas les
gendarmes. Ce matin pourtant, nul autre que nous ne le saura, il m'a
bien sembl reconnatre la voix du fusil de Galfar.




XLIV

LES SONGES


Que de choses en ces quelques jours! Que d'vnements, de surprises.
Quelle quantit de bonheur! J'en ai le coeur doucement rjoui, et la
tte comme brise.

Toutes mes prvisions se ralisent.

L'heureux succs de l'aventure dpasse mme ce que j'esprais.

Pauvre Galfar qui s'imaginait, en s'emparant de la clochette, tre
matre de la Chvre d'Or.

Galfar doit le comprendre maintenant: la Chvre d'Or ne cde pas ainsi
aux menaces. Fire, elle hait les violents; il faut savoir lui plaire,
la charmer, le reste n'est que peine inutile.

Certes, la clochette de Mis Jano m'a servi. J'en ai dchiffr,
avec un peu d'tude, les mots gravs, et j'ai obtenu de cette faon
l'indication ncessaire.

Mais qu'aurais-je fait sans Norette? C'est elle qui m'a soutenu,
encourag. C'est grce  elle, c'est pour elle, que j'ai eu le courage
de persvrer dans l'entreprise malgr Galfar, les gens du Puget, leur
colre au grand jour et leurs sourdes embches. C'est en sa prsence
qu'au moment du solstice,  l'heure prescrite, et l'ombre du roc
marquant la place, nous est apparu, sous un peu de terre et de gazon,
le mystrieux coffret de fer, dpositaire du secret.

Nous sommes alls dans un vallon sauvage, la nuit. De hauts rochers se
dcoupaient sur un ciel paillet d'toiles, et Mis Jano, sa clochette
au cou, nous suivait. Ensemble, d'un commun effort, Norette m'aidant de
ses petites mains brunes, nous avons fait tourner la pierre mouvante.
Oh! l'blouissement tout au fond de la grotte sombre, dont nous
suivions les troits couloirs, lentement, les doigts enlacs!

Ils taient l, innombrables et jetant des feux sous les reflets de
notre torche, les trsors du roi de Majorque. Je les ai vus, mes
yeux en brlent, vus cette seule fois, pendant un instant. Je ne les
reverrai que dans un mois, au lendemain de notre mariage. Car Norette
le veut ainsi, et je dois obir  Norette.




XLV

TOUJOURS LES SONGES


Oh! j'ai obi, j'ai attendu. Maintenant trs riches, trs heureux,
grce  la Chvre fantastique et  ses inpuisables monceaux d'or, nous
ralisons, Norette et moi, des choses extraordinaires.

D'abord le Puget-Maure a t pass, de fond en comble, au lait de
chaux, et reluit, quand le soleil donne, comme un diamant sur son pic.
Combls des libralits de Norette, les habitants sont devenus autant
de petits seigneurs et ne braconnent plus que pour leur agrment.
M. Honnorat, toujours maire, mais qui dsormais fume ses pipes en
costume turc, a eu l'ide ingnieuse de placer  l'entre du village un
criteau portant ceci:

  ARRT MUNICIPAL

  _La pauvret est interdite sur le territoire_

  DE LA COMMUNE

C'est Peu-Parle, aid du bon gendarme, qui ont charge de traquer les
dlinquants. Ils les apprhendent sans piti et ne leur permettent le
sjour qu' la condition d'accepter des habits neufs et une bourse
abondamment garnie. Ceux qui font les mchants et refusent sont illico
reconduits  la frontire.

Pour le quart d'heure, un certain gosme me tient, et je m'occupe
surtout de Norette, c'est--dire de moi-mme.

J'ai relev pour elle, en lgant style mauresque, au milieu des
prcipices et des rocs, le chteau dans les dbris duquel nous
cueillmes les fleurs de la Reine. Norette est reine, reine des
Bohmiens; elle a des robes brodes de perles et de rubis, elle se pare
de bijoux tranges. Saladine la sert; seulement Saladine est ngresse
et s'appelle Sara, ce qui, d'ailleurs, n'a l'air d'tonner personne.

J'oubliais de dire que Mis Jano--entre nous, c'tait bien elle la
Chvre d'Or, et l'autre matin, l'ayant arrte par les cornes, je me
suis tonn de la lourdeur et du froid mtallique de sa toison,--oui!
j'oubliais de dire que Mis Jano habite, au fond d'un jardin gay
de jets d'eau chantant dans des bassins de marbre et plant d'arbres
d'Orient, un dlicieux pavillon  jour; et que chaque dimanche l'abb
Sbe nous dit la messe, dans une chapelle coiffe d'une calotte en
briques peintes et qui a ses cloches dans un minaret.

Au surplus, je compte mettre la fortune dont le destin m'a fait
comptable, au service de la France et de l'Humanit. Je mdite de
grands projets. Mais j'attends, avant l'excution, la prsence de
Ganteaume qui a des ides l-dessus.

Car seul Ganteaume manque au Puget. Ganteaume est parti sur Arlatan
pour aller retrouver, l-bas, en Petite-Camargue, patron Ruf et
Tardive. Mais ils doivent revenir tous les trois, bientt. Un signal
annoncera que leur galre est mouille  la calanque d'Aygues-Sches.
Nous la chargerons de pierreries, je m'embarquerai avec Norette et nous
ferons le tour du monde...

Au milieu de mes rves, c'taient l, je m'en rends compte maintenant,
des rves causs par la fivre, parfois une angoisse se mlait,
comme la douleur lancinante de quelque blessure mal ferme. Alors
m'apparaissait Galfar, un Galfar mchant, ironique, dont le sourire me
glaait.

Puis l'angoisse, la douleur cessaient pour faire place de nouveau 
la ferie des visions, visions de puissance, de vie noble et libre
gnreusement promene, avec l'amour pour compagnon,  travers les
ocans bleus, le long de ctes fortunes, o des groupes de villes
blanches, des palais aux vives couleurs se cachent parmi les palmiers.




XLVI

CONVALESCENCE


Un matin, les rves s'envolent et je me trouve de nouveau couch dans
la chambre aux merveilles.

Le souvenir me revient du Pimontais, de la clochette, du coup de fusil
de Galfar. On a pu extraire la balle; mais je suis rest prs de deux
semaines, dlirant, entre la vie et la mort. Galfar avait bien fait les
choses.

Que de braves coeurs s'empressent autour de moi!

Ganteaume ressent une telle joie d'tre reconnu et appel de son nom:
Ganteaume? qu'il s'en va pleurer dans un coin.

Saladine, maintenant que me voil hors de danger, mdit du mdecin
et, pour me gurir tout  fait, invente chaque jour quelque potion
nouvelle, compose d'herbes par ses mains cueillies, inoffensives en
tout cas.

M. Honnorat, sacrifice norme! s'abstient quelquefois de fumer et,
pendant des demi-heures, il s'installe  mon chevet, contant pour la
cinquantime fois ses voyages.

L'abb ne m'en veut pas trop, quoique du! Il comptait en effet
envoyer au ciel, avec viatique de premire classe, mon me, une me de
savant qui devait l-haut lui faire honneur.

--Que diantre voulez-vous, avoue-t-il avec son ingnuit paysanne,
chacun a son amour-propre, et des occasions pareilles ne se rencontrent
pas souvent au Puget.

Tout le monde s'est mis  m'aimer. Les pires ennemis que m'avait faits
la Chvre d'Or, s'inquitent et demandent de mes nouvelles au four,
chez le barbier,  la fontaine, et notre rancunire Saladine prend
plaisir  les rudoyer.

Ce revirement est d sans doute au caractre chevaleresque de mon
attitude  l'endroit de Galfar devant le bon gendarme.

Que dis-je? Galfar lui-mme semble me savoir gr de n'tre pas mort
et de lui viter ainsi un drangement toujours dsagrable en Cour
d'assises. Galfar, s'imaginant que l'apptit m'est dj revenu, a, pas
plus tard qu'hier, daign envoyer  mon intention, par l'intermdiaire
de Peu-Parle, toute sa chasse de la veille.

Et Norette? Et la Chvre d'Or?

Quant  la Chvre d'Or en qui, plus que jamais, je crois, un point
me suffit, c'est que la clochette est sauve. Je la tenais au poing,
Peu-Parle me l'a dit, lorsqu'il me releva, mouill de sang, dans les
cailloux.

Mais les faons de Mlle Norette ne sont pas sans m'inquiter un peu.
Je revois,  travers certaines claircies de mon dlire, une Norette
inquite, passionne, penchant sur moi un front ple, des yeux
attendris.

Maintenant Norette n'est plus la mme. Norette s'est comme ferme. Elle
parat ne se rappeler rien. Et quelquefois je me demande si je n'aurais
pas rv nos soirs d'amour au jardin, sous le regard complice des
toiles, comme j'ai rv notre visite  la grotte de la Chvre d'Or.

Ceci me torture affreusement, et m'empche de savourer, dans leur
pntrante douceur, les joies de la convalescence. A se sentir vivre
quand on croyait mourir, l'me prouve les motions d'un retour. Mais
quoi? un ciel si bleu, un si clair soleil, des fleurs, des parfums, des
chants d'oiseau, et pas le sourire de Norette.

J'ai le dsir enfantin de ce sourire, plus que le dsir: un besoin! je
l'attendais en ouvrant les yeux, il faisait partie de ma gurison.

Norette, hlas! ne me sourira plus. Son regard me l'a dit, regard de
mpris et de piti, hier, dans le jardin, car j'y fais parfois quelques
pas, soutenu par elle, dans le jardin, prs des lauriers dont l'ombre
paisse nous cachait,  ct du banc o si souvent nous nous assmes.

J'avais voulu baiser sa main, lui parler des choses anciennes, mais ce
clair regard m'arrta.

Qu'ai-je donc fait qui puisse mriter la haine de Norette?

Rien! Seulement Norette est femme; et, je ne sais pourquoi, peut-tre
par caprice ou par simple besoin de torturer qui l'aime, elle emploie
contre moi, sans trop penser  mal, cette effrayante facult d'oubli
dont savent si cruellement, depuis ve, se servir les plus ingnues.




XLVII

EN ROUTE POUR LA CALANQUE


Un matin, arrive M. Honnorat, joyeux, bruyant, en quipage de pche.

--Allons, debout, tout est fini! le mdecin autorise une sortie. La
lune nouvelle a fait son apparition cette nuit, et les chtaignes de
mer doivent tre pleines.

Tout convalescent est sensible  la gourmandise. Ce mot de chtaignes
de mer veilla soudain je ne sais quelles gastronomiques nostalgies
endormies au fond de mon tre.

Depuis six mois au moins, M. Honnorat me la promettait cette pche,
et bien des fois, levs avant le soleil, nous tions descendus vers la
Calanque, dans l'esprance d'un temps favorable.

Mais, chaque fois, une malicieuse petite brise, frisant la surface de
l'eau, nous avait obligs  renvoyer la partie. Pour le genre de pche
que nous voulions faire, il faut absolument un calme plat.

Ce matin-l, tout s'annonait  souhait: pas un souffle dans l'air, et,
l-bas, sur la mer, pas une ride.

--Il s'agirait donc de traquer l'oursin?

--Prcisment! Dans un quart d'heure, nous partons tous, le gros de
l'quipage  pied, vous, pour ne pas vous fatiguer, sur Saladin que
Galfar prte. Nous devrions tre rendus dj aux Aygues-Sches, o nous
attend une surprise. On pchera jusqu' ce que la chaleur arrive et
l'on fera la bouillabaisse sous les pins.

J'accepte de grand coeur. Norette s'obstine  me fuir quand je veux lui
parler; chemin faisant, je trouverai bien l'occasion de m'expliquer
avec Norette.

Pendant toute la longue descente, Norette, qui marchait  ct de ma
monture, n'a pas mme daign m'adresser la parole. Elle s'entretenait
avec son pre, indiffrente, d'un procs qui les appelle  Arles et,
sans doute, ncessitera un long sjour. Peut-tre mme, par suite
d'intrts nouveaux, leur faudra-t-il quitter,  tout jamais, le
Puget-Maure. Et moi, alors, que deviendrai-je?

Mais Norette ne me voit pas.

Norette s'inquite peu de mes peines.

Elle est bonne, pourtant; le sort de Mis Jano l'inquite.

--Bah! lui dit M. Honnorat, nous en ferons cadeau  Peu-Parle; ce
maniaque aime les btes, Mis Jano ne peut qu'tre heureuse avec lui.

Et Mlle Norette approuve tout en caressant de la main, sa main brune et
souple que j'ai presse, le poil bourru de Saladin.

Comme cela ressemble peu  l'aurore de notre amour,  nos courses dans
la montagne, quand j'tais jaloux de Ganteaume et que Mis Jano nous
suivait!

La surprise, c'est patron Ruf avec Tardive qui, avertis par cet
excellent M. Honnorat, nous attendent dans la grande barque.

--Eh quoi, patron Ruf? Quoi, Tardive?...

Embrassades! Ganteaume exulte, et M. Honnorat, qui savait tout, feint
de s'tonner le plus fort.

Moi seul ne puis tre joyeux et continue  faire grise mine.
Heureusement, pour m'excuser, j'ai le prtexte de ma maladie.




XLVIII

PCHE A L'OURSIN


Cependant patron Ruf s'impatientait.

--A la fin, t'avanceras-tu, mchant mousse, voil deux heures qu'on
t'espre?

Je crus d'abord qu'il s'adressait  Ganteaume. Mais aussitt patron Ruf
ajouta:

--Le Tonnerre de Dieu me cure, on ne fera jamais rien de cet animal!

Je m'tonnai que le brave patron Ruf, si rflchi, de si bonnes
manires, parlt ainsi, surtout  son fils. Mais je m'aperus qu'il
riait en dessous, malgr qu'il ft la grosse voix, et compris que sa
colre tait feinte.

Un homme  barbe grise sortit des tamaris. Il tenait de chaque main une
_dourgue_ vernisse qu'il venait de remplir  la source, et, quoique
vtu en simple matelot, il portait la rosette rouge  la boutonnire.

--C'est vous, colonel! s'cria M. Honnorat. Quel bon vent, quel
heureux hasard?...

Mais patron Ruf ne donna pas au colonel le temps de rpondre.

--Allons, mousse, passe-moi la _dourgue_, et plus vite que a, la
langue me ple!

Le mousse de cinquante ans passs, officier de la lgion d'honneur,
passa la _dourgue_. Patron Ruf avait l'air de s'amuser beaucoup. Il
fit semblant de se calmer aprs avoir bu un coup d'eau frache, et le
mousse colonel put nous donner des explications.

Ils taient comme cela, dans Antibes, une douzaine de vieux officiers
en retraite qui subissaient la mme destine que lui.

Pris de la folie de la mer, passant les trois quarts de leur vie sur
l'eau, ces terriens, pour chapper aux tyrannies d'un rglement qui
n'est pas doux  l'endroit des marins amateurs, et se soustraire, une
fois pour toutes, aux vexations et aux amendes du terrible commissaire
du port, avaient rsolu de prendre le brevet de patrons pcheurs.

Mais, avant d'tre patron, il faut, selon l'ordonnance de Colbert,
toujours en vigueur sur nos ctes, avoir fait son stage de mousse.

Et ils faisaient leur stage de mousse avec srieux, les braves
gens, chez des patrons amis qui voulaient bien d'eux. Les patrons,
naturellement, les traitaient en mousses.

--Pour ma part, disait philosophiquement le colonel, je n'ai pas
encore trop  me plaindre. Patron Ruf crie, mais il est bon homme. J'en
sais qui sont tombs plus mal.

A ce moment patron Ruf se remit  tempter:

--La fiole d'huile, les paniers, les rames.

--A vos ordres, voil! Le patron se fche, embarquons.

J'tais un peu surpris de ne pas voir le moindre filet dans le bateau.

--Avec quoi diantre pche-t-on les oursins?

--Patience! nous trouverons, dans les canniers de Vau-Mjane, plus
d'engins qu'il ne nous en faut.

En effet, comme nous longions Vau-Mjane, le colonel, tout  ses
devoirs de mousse et bien qu'un peu humili par la prsence de Norette,
prit terre bravement et coupa, dans une haie de roseaux chevels et
frmissants, plusieurs cannes de belle longueur.

Puis, s'tant rembarqu, il dpouilla les cannes de leurs feuilles, il
les fendit en quatre par un bout, il introduisit dans ce bout, pour
tenir les quatre sections cartes, un caillou rond ramass exprs sur
la plage; il tailla, ficela, cira, et se trouva avoir fabriqu, de la
sorte, des ustensiles assez pareils aux cueilloirs  fruits dont se
servent les jardiniers.

Le mieux russi fut pour Norette.

Pendant cette importante opration, patron Ruf, aid de Ganteaume
et employant tantt la voile, tantt la rame, nous avait doucement
conduits  l'endroit dsir.

Sur un fond de roches et d'algue,  travers l'eau d'un vert lumineux,
on voyait se promener les oursins, lentement, un peu de ct,  l'aide
de leurs piquants mobiles, en sorte qu'on et dit de gros marrons
vivants hrisss dans leur coque.

Il ne nous restait plus qu' les cueillir, ce qui, au premier abord,
parat simple.

Vous plongez le roseau dans l'eau, vous visez l'animal: maintenant,
foncez, ramenez... Eh! mais pas dj si facile que cela! M. Honnorat,
Ganteaume et Norette ont la main  cet exercice et manquent rarement
leur coup. Le colonel et moi nous le manquons  chaque fois. C'est le
diable que de diriger sous l'eau,  prs de deux brasses, un roseau que
la rfraction vous fait paratre cass en deux.

Je m'aveugle, couch sur le ventre,  scruter ces claires profondeurs,
scintillantes, pntres de soleil, o roulent des meraudes fondues.

Victoire! fourrageant  tort et  travers, enfin mon roseau remonte
avec un oursin au bout. Un oursin bleu, hlas! Au lieu d'tre couleur
d'acajou, le mien,  chacune de ses pointes, lesquelles ne piquent pas,
porte une perle de turquoise du ton le plus dlicat.

Trs joli  voir l'oursin bleu, mais d'un got positivement dtestable.

Tous me raillent pour ce bel exploit, et Norette plus que les autres.
Mais patron Ruf prend piti de moi; il me relve de mes fonctions de
pcheur et me confie la fiole  huile.

La brise s'est leve, la mer commence  rire, et l'on voit trouble au
fond de l'eau. Avec une barbe de plume, suivant l'immmorial usage
que les Provenaux tiennent des Grecs, j'asperge de quelques gouttes
d'huile les vagues autour de la barque. L'huile s'tale, les vagues
s'effacent, et la mer, au milieu des flots remus, redevient, sur un
espace de quelques pieds, unie comme une glace lgrement irise.

Des oursins, et puis des oursins! Les douzaines succdent aux
douzaines. Enfin patron Ruf dpose sa lance, allume une pipe et dclare
qu'en voil de reste et qu'il se fait temps de djeuner.

Neuf heures, le soleil est dj haut. On dbarque, on s'installe 
l'ombre sous une roche grise et lave que parsment des aiguilles de
pin.

L-bas, au loin, par del le golfe, la cte arrondit sa noble ligne
entre la mer d'azur et les Alpes violettes denteles de neige.
Paresseuse, la mer soupire. Les pins rpondent  la mer.

Alors, oubliant les oursins, regardant Mlle Norette toujours impassible
et hautaine, je me mets  envier le colonel. Il ne songe point aux
amours; un encouragement de patron Ruf est plus doux  son coeur que
tous les sourires de Norette; et je voudrais, comme lui, tre mousse,
oui! bon vieux mousse  barbe grise avec l'ami Ruf pour patron.




XLIX

LE SACRIFICE


Un cent d'oursins, dgusts au bord de la mer, ne comptent gure
que comme apritif. Il s'agirait maintenant de pcher dans les
anfractuosits du rivage le _pey San-Pir_, la _rascasse_ et
autres savoureux poissons de roche, indispensables lments de la
bouillabaisse projete que nous mangerons au dner, c'est--dire vers
midi. Car ici on dne  midi, chaque peuple ayant ses usages.

Patron Ruf me passe une ligne, une poigne de _mourdus_, et me
voil essayant des expriences d'quilibre au grand soleil sur les
avancements escarps, les artes coupantes et blanches de la rive.

Mais j'avais trop prsum de mes forces. La danse des rayons dans
l'eau, mon attention  regarder, m'ont brouill les yeux et troubl la
tte. L'odeur mle des pins rsineux et de l'algue, cet air du large
que je respire avec dlices, achvent encore de me griser. J'prouve un
besoin de dormir, un irrsistible besoin d'immobilit et de bien-tre;
et, ma ligne cde au colonel, c'est en chancelant comme un homme ivre
que je vais m'tendre au fond de la barque amarre en un creux de
falaise.

La barque se balance au clapotis du flot et gmit. Sur ma tte, cachant
le soleil, surplombe une vote humide, incruste de sel, o des
cailloux luisent, o vivent des _patelles_, o, sur l'immobile ligne
d'tiage, des mousses aux senteurs amres et des plantes marines ont
pouss.

J'ai ferm les yeux.

N'est-ce point ici, dans ce golfe, au plus profond de l'abme bleu, que
disparut, il y a des sicles, avec ses portiques, ses tours de marbre,
la fabuleuse cit, antique souvenir des Atlantes, dont patron Ruf, un
jour, me dcrivait les splendeurs?

Mais la mer doucement s'coule sous la barque; et la barque, descendant
en mme temps qu'elle, me dpose sur un fond de sable d'or, sem de
perles.

Et voici Norette, coiffe de corail, en costume de fe Ocane, qui
me prend par la main, me conduit dans l'immense ville, me montre son
palais, ses trsors...

Toujours des rves, toujours des trsors, et toujours Norette!

Un choc interrompt mon lger sommeil.

La barque a heurt le rocher, quelqu'un a saut dans la barque.

Je me dresse, je reconnais Norette qui me fuyait depuis huit jours et
qui me cherche maintenant.

Ganteaume l'accompagne, il dtache l'amarre.

--Viens, Ganteaume, tu rameras.

Puis, s'adressant  moi:

--Nous serons mieux au large, plus seuls, j'ai des choses graves 
vous confier.

Je me sentis rougir, et n'aurais pu dire pourquoi! en coutant sa voix
mue, en subissant le long regard de ses beaux yeux voils moins de
courroux que de tristesse.

Elle ajouta:

--C'est  propos de la Chvre d'Or!

A ces seuls mots, dans une soudaine vision, je devinai enfin les trop
justes motifs de son attitude envers moi. Une honte mle de remords
m'envahit. Je voulais parler et ne trouvais point de paroles.

--Ne niez rien, n'expliquez rien! Il est des choses irrparables. Plt
au ciel que vous fussiez mort du coup de fusil de Galfar! J'en serais
peut-tre morte aussi; et si la terre noire n'et pas voulu de moi, je
restais du moins votre veuve avec l'ternel deuil au coeur d'un amour
auquel j'aurais cru. Mais votre fivre a rv tout haut, trop haut pour
mon bonheur, puisque, hlas! je l'ai entendue. De l'or, des diamants,
la chvre, la clochette... Et toute une longue nuit qui me semblait
ne devoir plus finir,  votre chevet, sur vos lvres o j'piais,
heureuse, un souffle de vie, j'ai cueilli, syllabe par syllabe, cette
douloureuse et humiliante certitude qu'aim de moi, le sachant, vous
ne m'aimiez pas.

Elle tait belle ainsi et digne de tous les dsirs, cette fire enfant,
en qui un dpit passionn veillait la femme.

J'essayai de baiser ses mains, je les mouillai de larmes qui n'taient
point feintes.

Elle me repoussait, secouant la tte doucement, avec une obstination
dsole.

--A quoi bon? puisque je sais, puisque tout est fini, puisque, mme
disant la vrit, je refuserais de vous croire.

L'absolu du dcret me rvolta, et ce sentiment de rvolte veilla en
moi quelque courage.

--coutez-moi, Norette, je serai franc! Ce que je vais avouer, je vous
l'avouerais  genoux, si ma blessure le permettait et si tant de coques
d'oursins ne jonchaient la cale. Oui, une srie de hasards tranges,
parmi lesquels, en premier lieu, ma trouvaille de la clochette, m'ont
fait deviner, oh! sans prmditation de ma part, et votre origine
orientale, et le secret par vous possd du trsor des rois de
Majorque. Le trsor, j'y croyais  peine quand je vous connus. Peu 
peu, je m'habituai, sans rflchir,  vous confondre tous les deux,
le trsor et vous, dans les mmes vagues projets de conqute. Pourquoi
ne vous l'avoir point dit? Mon silence fut mon seul crime! Crime
involontaire que j'expie, puisqu'il me cote votre amour. Mais s'il est
vrai que vos paroles d'aujourd'hui prsagent une sparation ternelle,
je jure ici, devant Dieu, en prsence de Ganteaume, que nul calcul ne
guidait mes pas, quand je suivais le torrent pierreux qui me conduisit
au Puget-Maure: je jure que, la premire fois que je vous vis, prt 
vous aimer dj, Norette! j'ignorais, certes, l'existence et le nom
mme de la Chvre d'Or.

Il y avait, dans mon plaidoyer, un peu de vrit avec beaucoup de
mensonge, mais les faits taient si lointains et mes sentiments
tellement transforms depuis, que mensonge et vrit pouvaient, en
conscience, se confondre.

Norette songeait:--S'il croyait pourtant dire vrai?

Moi:--Si pourtant elle feignait de me croire?

Deux amants sont bien prs de s'entendre, quand leurs dsirs ont de
ces muettes complicits.

Mais Norette ne cda point.

Ganteaume, fort troubl de tous ces discours, avait, en quelques
coups de rame, doubl la pointe d'un petit cap dont la masse, aride
et blanche prs du flot, coiffe de myrtes  sa cime, nous mettait 
l'abri des regards.

--Vous ne vous tes pas tromp, le trsor existe, continuait Norette.
Depuis la dfaite et l'embarquement, le secret en resta dans notre
famille. Longtemps conserv par tradition, c'est au quatorzime sicle
seulement qu'un de nos arrire-grands-pres, matre Michel Gazan,
astrologue et mdecin de la reine Jeanne, fondit et grava, de peur
qu' la fin ce secret ne se perdt, le fameux talisman figurant une
clochette  la mode sarrasine... Prenez-le, prenez, le voici! rouge de
votre sang comme quand vous l'avez arrach  Galfar.

Prenez donc! Pourquoi hsiter? n'aurez-vous pas ainsi tout ce que vous
dsiriez de Norette?

Je pris la clochette. Norette plit; mais un clair de joie illumina
l'oeil mlancolique de Ganteaume. Accepter le trsor, c tait renoncer
 Norette. Et, moi faisant cela, Ganteaume pouvait esprer.

Je m'tais dress. La clochette d'argent, reluisante, tremblait
un peu entre mon index et mon pouce, et le soleil, les reflets de
l'eau, allumaient des turquoises et des diamants aux intailles de
l'inscription en arabesque qui courait autour de ses bords.

A ce moment, j'aurais pu la lire; mais une larme, venue je ne sais
d'o, troublait ma vue, et c'est ce qui m'en empcha.

--Alors, demandai-je  Norette, ceci nous spare ternellement?

--ternellement! rpondit-elle.

--Rien ici-bas ne vaut l'amour. Pourquoi attrister notre vie de ce
qui empche d'aimer. La mer, sous la barque, est profonde, je n'ai
qu' desserrer les doigts pour que le secret de la Chvre d'Or s'y
ensevelisse pour toujours.

--Vous tes le matre! soupira Norette.

Je tins la clochette encore un instant suspendue; puis, me penchant,
je desserrai les doigts. Lentement, doucement, comme  regret, la
clochette descendit, se balanant, et, blanche toile qui se meurt,
finit par disparatre sous les profondeurs de l'eau transparente. Les
trsors du roi de Majorque rejoignaient ceux de patron Ruf.

Du haut du cap, parmi les myrtes, M. Honnorat nous criait:

--Allons, les enfants, la brise creuse, et Tardive a dj servi la
bouillabaisse!

Ganteaume, le plus misrable, ayant perdu amour et trsors, mlait
l'averse de ses pleurs aux gouttes rejaillies dont s'emperlaient les
rames.

Mais Norette tait dans mes bras, et, tout au divin gosme de l'amour,
nous ne voyions pas les pleurs de Ganteaume.




L

JOURNE DE JOIE ET SOIR DE DEUIL


C'est triste et l'me en mlancolie, que je reprends, me l'tant
promis, ces mmoires six mois durant interrompus par le bonheur.

Le bonheur?

Oui, je l'ai connu du jour o j'pousai Norette: un bonheur tranquille,
ingnu, que rien n'et altr sans le deuil qui, subit, vint ennuager
de ses ombres la douce lumire persistante de notre lune de miel.

Le mariage accompli--que de poudre brla _la Bravade_,  cette
occasion, et que de peaux fraches corches enguirlandrent le portail
de la demeure des Gazan!--un certain calme, aprs tant d'vnements,
rgnait de nouveau sur le Puget-Maure.

Ganteaume, dsillusionn, s'en est retourn  la Petite-Camargue. Un
peu d'amour le tient encore, mais la mer le consolera. Il monte nous
voir, une fois par semaine, tantt avec Tardive, tantt avec patron
Ruf, et nous apporte du poisson ou des coquillages. Nous avons,
d'ailleurs, le projet d'aller passer tout un printemps dans leur
cabanette agrandie, et Norette s'enthousiasme  l'ide de dormir sous
le joli plafond de velours vert sombre que fait l'envers d'une toiture
en roseaux d'tang longs empanachs.

La maison ici est reste la mme, toujours vieille et blanche, avec sa
cour si frache qu'une treille recouvre, son troit jardin suspendu que
parfument la sauge et le romarin. On n'a seulement pas touch aux pavs
du passage d'ne, bien que Galfar, dcidment vaincu par ma gnrosit,
ait cd l'curie du fond et mis ainsi fin  des dissensions
sculaires, avant d'entreprendre un voyage aux Indes, dont M. Honnorat
a voulu faire les frais.

Saladin nous appartient. Il habite l'curie en compagnie de Mis Jano;
Saladine, insensiblement, s'accoutume  lui donner le nom de son dfunt
mari.

J'essaie de me remettre au travail, et le bon abb Sbe, comme
autrefois, m'emprunte mon fusil quand l'occasion s'en prsente.

Du reste, nos chasses archologiques, nos stations devant des pierres
frustes ont cess d'offusquer les paysans. Personne ne songe plus aux
trsors du roi de Majorque, personne, sauf Peu-Parle qui, un instant
troubl par ces aventures, retourne maintenant s'asseoir  sa place
ordinaire, dessous le rocher de la Chvre, et, taciturne, tant que le
soleil dure, continue son rve interrompu.

Quant  Norette, que dirai-je? Norette ne ment point aux pronostics
contenus dans le panier des trois vieilles femmes. Toujours bonne comme
le pain, pure comme le sel, laborieuse comme la quenouille, j'espre
que d'ici  peu elle va faire honneur au quatrime souhait.

Elle m'en a dit quelque chose  l'oreille. Patron Ruf sera le parrain.

M. Honnorat ne tient pas en place depuis qu'il a l'espoir de se
voir grand-pre. Le Turc qui tait en lui disparat. Plus de sieste
l'aprs-midi, plus de ces interminables heures oisives qu'il passait
assis, sans penser, en fumant des pipes. Un besoin continu de
mouvement, une activit toute juvnile.

--Soyons vivaces! rpte-t-il. M. Honnorat veut que son petit-fils
ait la fortune; et, dans ce trs louable dessein, il s'est mis en tte
de reconstituer les vignobles du Puget-Maure. D'aprs lui, le vin
autrefois coulait par les ruelles du village comme coule l'eau aprs
qu'il a plu. C'est pour cela que toutes les maisons ont de si vastes
caves, avec des cuves briquetes pareilles  des tours, et des tonneaux
de pierre taille, en prvision des annes exceptionnelles o les
tonneaux de bois ne suffisaient pas. Mais voil,  force de trop lui
demander, l'homme a fini par fatiguer la vigne.

Dire que depuis No, nous avons toujours march par bouture, et que
jamais l'ide n'est venue  personne de rajeunir,  l'aide de semis,
ces plants je ne sais combien de fois centenaires? Comment veut-on
qu'avec une telle hygine le divin bois tordu ait conserv sa force et
puisse, dsormais plus mou que l'amadou, rsister  la dent vorace
des invisibles ennemis qui, de tous cts, s'abattent sur lui? Aussi
l'odium, le _Milo-Diou_, le phylloxra, que sais-je encore, ont
raison de cette proie facile. Rendons  la vigne des moelles fermes,
une dure corce, rien de tout cela n'y mordra plus! Thorie d'une
simplicit vraiment lumineuse!

M. Honnorat, par patriotisme, rpugne  l'emploi des plants d'Amrique,
lesquels, d'ailleurs, ne produisent qu'un faux vin. M. Honnorat
smera des ppins de grappes franaises choisies parmi les meilleurs
crus. L'angle du jardin, chaud comme une serre, est dj tout en
plates-bandes. Il faudra peut-tre cinq ans, dix ans, avant que ces
ppins aient convenablement racin. Qu'importe? la mre des jours n'est
pas morte.

En attendant, pour occuper son impatience, M. Honnorat dirige une
escouade de paysans dont la mission est d'arracher avec soin, sans
offenser le chevelu, au fond des vallons, sous les taillis, tout pied
de _labrusque_ emmlant, aux branches d'un pin ou d'un chne, ses
flexibles sarments chargs de raisins aux grains menus et rares. La
vigne sauvage est la vraie vigne et vaut tous les _Jaquez_ du monde!

Aprs quoi, on repique  grands frais les pieds ainsi conquis sur une
lande caillouteuse, inculte immmorialement, et dont M. Honnorat s'est
dcouvert propritaire.

Excellent M. Honnorat.

Je n'ai pu rsister  la dmangeaison de railler un peu sa mthode.

--Bah! rpondit-il, ce ne sont l que des essais, et pour triompher,
je compte avant tout sur les graines.

Puis me montrant la dgringolade des collines qui descendent de sa
vigne future jusqu' la mer, il ajouta, riant de son rire:

--En tout cas, mauvais ou bons, si le phylloxra veut manger mes
plants, il faudra, pour grimper si haut, qu'il ait soin de se commander
une paire de jambes neuves.

Un soir, M. Honnorat est rentr ruisselant et transi, ayant voulu,
malgr la pluie, une pluie d'automne glace! rester  surveiller ses
planteurs de labrusques.

Il a boud la soupe, lui d'ordinaire si gai mangeur; il a regagn
sa chambre, symptme grave! sans allumer sa pipe. Le lendemain, M.
Honnorat a gard le lit et Saladine s'est alarme.

--Gazan couch, Gazan perdu! rptait-elle en cachant ses larmes, je
ne m'y trompe pas: c'est le troisime dans la maison dont j'aurai t
la triste habilleuse.

Hlas! que Saladine avait raison! Au bout d'une semaine, malgr nos
soins, M. Honnorat s'est teint, tranquille, presque sans agonie.

Peu d'instants auparavant, trs affaibli, mais en possession de toute
sa raison, il me faisait mille recommandations  propos des vignes et
plaisantait avec Norette. Il ne se plaignait pas de souffrir, mais
rester immobile l'ennuyait.

Il a voulu boire; et, surpris, sans transition aucune, nous nous
apermes qu'il dlirait. Il croyait tre enfant, il parlait de sa
mre, et, revivant dans l'clair d'une vision ses annes, il appelait
d'anciens amis, partait pour de lointains voyages.

Puis il s'est tu, ma main qu'il serrait s'est glace.

--Pre! o es-tu?... Papa... sanglotait Norette  genoux.

Les Prieurs, des paysans vtus en moines, sont venus prendre le
cercueil et l'ont port, se relayant, jusqu' l'glise et jusqu'au
cimetire. L'abb Sbe chantait les prires. Nous suivions avec patron
Ruf et Ganteaume accourus ds la triste nouvelle, avec Peu-Parle et
tout le village.

Au retour, j'ai retrouv Norette, en compagnie de Tardive, dans la
chambre o se consumaient les trois cierges, et qu'elle n'avait pas
voulu quitter. Le soleil entrait par la fentre grande ouverte,
caressant du mme rayon le lit sur lequel M. Honnorat venait d'expirer,
et le front ple de ma femme, ses yeux pleins de larmes, mais agrandis,
anims dj par l'tonnement et l'orgueil des premires maternits.
Quel que soit l'excs de douleur, la vie proteste contre la mort,
et toujours  la trame de nos deuils se mle celle de nos joies!
Alors, songeant au pauvre mort qui ne verrait plus ce soleil, qui ne
connatrait pas ce petit-fils d'avance tant aim, j'ai senti soudain
tout mon courage s'vanouir, et, venu pour consoler, j'ai pleur
moi-mme.




LI

LE DERNIER SECRET DE NORETTE


Peut-tre aurais-je pu, me dispensant d'crire ces dernires
pages, m'arrter  la minute heureuse qui, sous les rocs blancs
d'Aygues-Sches, jeta Norette dans mes bras.

Mais cette mort de M. Honnorat se rattache prcisment, et de faon
assez singulire pour moi,  l'histoire de la Chvre d'Or.

--Ayez bien soin de mes semis? m'avait dit avant d'expirer, et
presque comme recommandation dernire, le brave homme, jusqu' la fin
proccup de sa manie.

Ces paroles, longtemps oublies, me revinrent un jour en mmoire.
Fvrier finissait, des fleurs naissaient sur les collines, et des brins
de gazon luisaient parmi les rocs, annonant le printemps si bref et si
enivrant de Provence.

Tandis que Norette, mre avec emphase, promenait au jardin
l'_Hritier_: Allons voir, me dis-je, o en sont les semis du
grand-pre.

Les semis n'avaient pas boug; peut-tre fallait-il, afin de leur
donner un peu d'air, gratter lgrement le sol de la ppinire?

Je pntrai donc, pour la premire fois, sous une vote basse, creuse
dans les fondements de ma tour et dfendue par un vitrage, sorte de
cave  prtention de serre, o M. Honnorat remisait ses outils.

Des limaces s'y promenaient, et les murs exhalaient cette odeur
de terreau humide et de moisi que connaissent bien les amateurs
d'horticulture.

Je ne voulais que prendre la binette, une curiosit ironiquement mue
m'arrta.

Le long du mur, sur des tagres, des paquets s'alignaient avec leurs
tiquettes: _Clairet_--_Muscat_--_Grec  grains doubles_, toutes les
varits que M. Honnorat comptait voir pousser et mrir dans ses
domaines du Puget-Maure.

Un des paquets, celui du _Grec_  grains doubles, me parut de
parchemin, et quelle ne fut pas, en l'ouvrant, ma surprise, de
reconnatre, avec sa couleur jaune et ses lettres plies, un feuillet
du livre de raison.

D'o venait-il et qui l'avait lacr, ce livre de raison, avant
l'hcatombe pieusement sacrilge opre par l'abb Sbe,  la demande
de Mme Honnorat Gazan? Quelque main ignorante, celle de Saladine?
Peut-tre aussi le feuillet tait-il celui que Mme Honnorat voulut
garder, et, mourante, fit arracher par Norette.

En tout cas, voici ce que disait la feuille par miracle chappe:

  ... _Et comme, sans compter les sanglantes inimitis fomentes
  entre parents et frres, cette_ Cabre d'Or _ne se plaisait
  qu'en lieux prilleux, balmes sauvages ou prcipices, quiconque
  et tent, la suivant, conqurir le trsor sarrasin des rois de
  Majorque, s'exposait  de sres morts. Aussi, pendant mille ans
  et plus, aucune fille, soit des Galfar, soit des Gazan, soit
  de tel autre cousinage, ne voulut, par crainte des dangers 
  courir, rien rvler touchant lesdits trsors, ni  celui qui
  l'avait pouse, ni  personne autre qu'elle aimt._

  _Il est mme certain qu'au temps du roi Ren d'Anjou, dame
  Guiraude Gazan, violemment sollicite  ce sujet par le sien
  mari, qui tait homme fort dpensier et grand joueur, lui
  rpondit: Prenez mes bijoux et vendez-les, si l'or vous
  manque, mais je tiens encore bien trop  vous, malgr votre
  mchante vie, pour mettre en vos mains un secret qui a dj
  cot tant de malheurs._

  _Et le mari toujours la pressant, aprs s'tre seule enferme
  dans sa chambre ronde de la tour, elle jeta au feu noblement,
  et d'un fier courage, le talisman, qui tait fait d'une
  clochette en argent fin, avec un collier de bois comme on les
  met au cou des chvres, le tout travaill curieusement et
  couvert de mystrieuses critures._

  _La clochette ne fondit point et se retrouva dans les cendres;
  mais, le collier ayant brl, les trsors avec lui partirent
  en fume. Car l'inscription avait t si industrieusement
  combine, que moiti s'en trouvait dessous la clochette et
  moiti dessus le collier, de sorte que, avoir l'une des parts
  sans possder l'autre, c'tait tout comme n'avoir rien._

  _C'est ainsi_, concluait le naf document, _que dame Guiraude,
  volontiers, perdit le secret de la Chvre, le destin des femmes
  dans notre famille tant, dit un proverbe, de maintenir leurs
  maris pauvres, par faute de trop les aimer_.

En me voyant sortir de la serre, par le vitrage de laquelle il lui
tait facile de m'pier, Norette, pourtant attriste, n'a pu s'empcher
de sourire.

Pourquoi? Aurais-je t sa dupe? Se serait-elle, par besoin de malice
fminine, et pour jeter sur notre ingnu roman d'amour un vague reflet
d'hrosme, simplement amuse de moi  propos de la Chvre d'Or?

Bien des dtails qui, maintenant, me reviennent en mmoire, son
sourire, la dcouverte du fragment de parchemin, prcisment dans un
endroit o Norette savait bien que je le trouverais un jour ou l'autre,
pourraient le faire supposer.

Mais non!

Norette n'a jamais song  dchiffrer ces pages jaunies; Norette
croyait, comme j'y croyais, au trsor gard par la Chvre; et c'est
de bonne foi tous les deux, d'un mme lan de coeur, avec le mme
enthousiasme, que, le jour de la pche  l'oursin, dans la calanque
d'Aygues-Sches, Norette, pour tre sre que je l'aimais, moi, pour
prouver que j'aimais Norette, nous renouvelmes, en le compltant, le
sacrifice de dame Guiraude.

Au surplus, tout est bien mieux ainsi: les lgendes, comme les amours,
gagnent  garder leur mystre!


FIN


Paris.--Imp. A. LEMERRE, 25, rue des Grands-Augustins. 4.-1891.




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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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