The Project Gutenberg EBook of Le mort vivant, by Robert Louis Stevenson

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Title: Le mort vivant

Author: Robert Louis Stevenson

Translator: Todor de Wyzewa

Release Date: September 21, 2013 [EBook #43784]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORT VIVANT ***




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  R.-L. STEVENSON

  Le Mort Vivant

  _ROMAN_

  Traduit par T. de WYZEWA

  PARIS

  LIBRAIRIE ACADMIQUE DIDIER
  PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
  35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

  1905

  Tous droits rservs.




_DU MME AUTEUR:_


  LE REFLUX, roman, traduit par Teodor de Wyzewa,
    un volume in-16                                       3 fr. 50
  LE ROMAN DU PRINCE OTHON, traduit par Egerton Castle,
    un volume in-16                                       3 fr. 50




LE MORT VIVANT




I

LA FAMILLE FINSBURY


Combien le lecteur,--tandis que, commodment assis au coin de son feu,
il s'amuse  feuilleter les pages d'un roman,--combien il se rend peu
compte des fatigues et des angoisses de l'auteur! Combien il nglige de
se reprsenter les longues nuits de luttes contre des phrases rtives,
les sances de recherches dans les bibliothques, les correspondances
avec d'rudits et illisibles professeurs allemands, en un mot tout
l'norme chafaudage que l'auteur a difi et puis dmoli, simplement
pour lui procurer,  lui, lecteur, quelques instants de distraction au
coin de son feu, ou encore pour lui temprer l'ennui d'une heure en
wagon!

C'est ainsi que je pourrais fort bien commencer ce rcit par une
biographie complte de l'Italien Tonti: lieu de naissance, origine et
caractre des parents, gnie naturel (probablement hrit de la mre),
exemples remarquables de prcocit, etc. Aprs quoi je pourrais
galement infliger au lecteur un trait en rgle sur le systme
conomique auquel le susdit Italien a laiss son nom. J'ai l, dans deux
tiroirs de mon cartonnier, tous les matriaux dont j'aurais besoin pour
ces deux paragraphes; mais je ddaigne de faire talage d'une science
d'emprunt. Tonti est mort; je dois mme dire que je n'ai jamais
rencontr personne pour le regretter. Et quant au systme de la
_tontine_, voici, en quelques mots, tout ce qu'il est ncessaire qu'on
en connaisse pour l'intelligence du simple et vridique rcit qui va
suivre:

Un certain nombre de joyeux jeunes gens mettent en commun une certaine
somme, qui est ensuite dpose dans une banque,  intrts composs. Les
dposants vivent leur vie, meurent chacun  son tour; et, quand ils sont
tous morts  l'exception d'un seul, c'est  ce dernier survivant
qu'choit toute la somme, intrts compris. Le survivant en question se
trouve tre alors, suivant toute vraisemblance, si sourd qu'il ne peut
pas mme entendre le bruit men autour de sa bonne aubaine; et, suivant
toute vraisemblance, il a lui-mme trop peu de temps  vivre pour
pouvoir en jouir. Le lecteur comprend maintenant ce que le systme a de
potique, pour ne pas dire de comique: mais il y a en mme temps, dans
ce systme, quelque chose de hasardeux, une apparence de _sport_, qui,
jadis, l'a rendu cher  nos grands-parents.

Lorsque Joseph Finsbury et son frre Masterman n'taient que deux petits
garons en culottes courtes, leur pre,--un marchand ais de
Cheapside,--les avait fait souscrire  une petite _tontine_ de
trente-sept parts. Chaque part tait de mille livres sterling. Joseph
Finsbury se rappelle, aujourd'hui encore, la visite au notaire: tous les
membres de la _tontine_,--des gamins comme lui,--rassembls dans une
tude, et venant, chacun  son tour, s'asseoir dans un grand fauteuil
pour signer leurs noms, avec l'assistance d'un bon vieux monsieur 
lunettes chauss de bottes  la Wellington. Il se rappelle comment,
aprs la sance, il a jou avec les autres enfants dans une prairie qui
se trouvait derrire la maison du notaire, et la magnifique bataille
qu'il a engage contre un de ses _co-tontineurs_, qui s'tait permis de
lui tirer le nez. Le fracas de la bataille est venu interrompre le
notaire pendant qu'il s'occupait, dans son tude,  rgaler les parents
de gteaux et de vin: de telle sorte que les combattants ont t
brusquement spars, et Joseph (qui tait le plus petit des deux
adversaires) a eu la satisfaction d'entendre louer sa bravoure par le
vieux monsieur aux bottes  la Wellington, comme aussi d'apprendre que
celui-ci,  son ge, s'tait comport de la mme faon. Sur quoi, Joseph
s'est demand si,  son ge, le vieux monsieur avait dj une petite
tte chauve; et de petites bottes  la Wellington.

En 1840, les trente-sept souscripteurs taient tous vivants; en 1850,
leur nombre avait diminu de six; en 1856 et en 1857, la Crime et la
grande Rvolte des Indes, aidant le cours naturel des choses,
n'emportrent pas moins de neuf des _tontineurs_. En 1870, cinq
seulement de ceux-ci restaient en vie; et,  la date de mon rcit, il
n'en restait plus que trois, parmi lesquels Joseph Finsbury et son frre
an.

A cette date, Masterman Finsbury tait dans sa soixante-treizime anne.
Ayant depuis longtemps ressenti les fcheux effets de l'ge, il avait
fini par se retirer des affaires, et vivait  prsent dans une retraite
absolue, sous le toit de son fils Michel, l'avou bien connu. Joseph,
d'autre part, tait encore sur pied, et n'offrait encore qu'une figure
demi-vnrable, dans les rues o il aimait  se promener. La chose
tait,--je dois ajouter,--d'autant plus scandaleuse que Masterman avait
toujours men (jusque dans les moindres dtails) une vie anglaise
vritablement modle. L'activit, la rgularit, la dcence, et un got
marqu pour le quatre du cent, toutes ces vertus nationales qu'on
s'accorde  considrer comme les bases mmes d'une verte vieillesse,
Masterman Finsbury les avait pratiques  un trs haut degr: et voil
o elles l'avaient conduit,  soixante-treize ans! Tandis que Joseph, 
peine plus jeune de deux ans, et qui se trouvait dans le plus enviable
tat de conservation, s'tait toute sa vie disqualifi  la fois par la
paresse et l'excentricit. Embarqu d'abord dans le commerce des cuirs,
il s'tait bientt fatigu des affaires. Une passion malheureuse pour
les notions gnrales, faute d'avoir t rprime  temps, avait
commenc, ds lors,  saper son ge mr. Il n'y a point de passion plus
dbilitante pour l'esprit, si ce n'est peut-tre cette dmangeaison de
parler en public qui en est, d'ailleurs, un accompagnement ou un
succdan assez ordinaire. Dans le cas de Joseph, du moins, les deux
maladies taient runies: peu  peu s'tait dclare la priode aigu,
celle o le patient fait des confrences gratuites; et, avant que peu
d'annes se fussent passes, l'infortun en tait arriv au point d'tre
prt  entreprendre un voyage de cinq heures pour parler devant les
moutards d'une cole primaire.

Non pas que Joseph Finsbury ft, le moins du monde, un savant! Toute son
rudition se bornait  ce que lui avaient fourni les manuels
lmentaires et les journaux quotidiens. Il ne s'levait pas mme
jusqu'aux encyclopdies; c'tait la vie, disait-il, qui tait son
livre. Il tait prt  reconnatre que ses confrences ne s'adressaient
pas aux professeurs des universits: elles s'adressaient, suivant lui,
au grand coeur du peuple. Et son exemple tendrait  faire croire que
le coeur du peuple est indpendant de sa tte: car le fait est que,
malgr leur sottise et leur banalit, les lucubrations de Joseph
Finsbury taient, d'ordinaire, favorablement accueillies. Il citait
volontiers, entre autres, le succs de la confrence qu'il avait faite
aux ouvriers sans travail, sur: _Comment on peut vivre  l'aise avec
deux mille francs par an_. _L'Education, ses buts, ses objets, son
utilit et sa porte_, avait valu  Joseph, en plusieurs endroits, la
considration respectueuse d'une foule d'imbciles. Et quant  son
clbre discours sur l'_Assurance sur la vie envisage dans ses rapports
avec les masses_, la Socit d'Amlioration Mutuelle des Travailleurs de
l'Ile des Chiens,  qui il fut adress, en fut si charme,--ce qui donne
vraiment une triste ide de l'intelligence collective de cette
association,--que, l'anne suivante, elle lut Joseph Finsbury pour son
prsident d'honneur: titre qui, en vrit, tait moins encore que
gratuit, puisqu'il impliquait, de la part de son titulaire, une donation
annuelle  la caisse de la Socit; mais l'amour-propre du nouveau
prsident d'honneur n'en avait pas moins l de quoi se trouver hautement
satisfait.

Or, pendant que Joseph se constituait ainsi une rputation parmi les
ignorants d'espce cultive, sa vie domestique se trouva brusquement
encombre d'orphelins. La mort de son plus jeune frre, Jacques, fit de
lui le tuteur de deux garons, Maurice et Jean; et, dans le courant de
la mme anne, sa famille s'enfla encore par l'addition d'une petite
demoiselle, la fille de John Henry Hazeltine, Esq., homme de fortune
modique, et, apparemment, peu pourvu d'amis. Ce Hazeltine n'avait vu
Joseph Finsbury qu'une seule fois, dans une salle de confrence de
Holloway; mais, au sortir de cette salle, il tait all chez son
notaire, avait rdig un nouveau testament, et avait lgu au
confrencier le soin de sa fille, ainsi que de la petite fortune de
celle-ci. Joseph tait ce qu'on peut appeler un bon enfant: et
cependant ce ne fut qu' contre-coeur qu'il accepta cette nouvelle
responsabilit, insra une annonce pour demander une gouvernante, et
acheta, d'occasion, une voiture de bb. Bien plus volontiers il avait
accueilli, quelques mois auparavant, ses deux neveux, Maurice et Jean;
et cela non pas autant  cause des liens de parent que parce que le
commerce des cuirs (o, naturellement, il s'tait ht d'engager les
trente mille livres qui formaient la fortune de ses neveux) avait
manifest, depuis peu, d'inexplicables symptmes de dclin. Un jeune,
mais capable Ecossais, fut ensuite choisi comme grant de l'entreprise:
et jamais plus, depuis lors, Joseph Finsbury n'eut  se proccuper de
l'ennuyeux souci des affaires. Laissant son commerce et ses pupilles
entre les mains du capable Ecossais, il entreprit un long voyage sur le
continent et jusqu'en Asie Mineure.

Avec une Bible polyglotte dans une main et un manuel de conversation
dans l'autre, il se fraya successivement son chemin  travers les gens
de douze langues diffrentes. Il abusa de la patience des interprtes,
sauf  les payer (le juste prix), quand il ne pouvait pas obtenir leurs
services gratuitement; et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il remplit une
foule de carnets du rsultat de ses observations.

Il employa plusieurs annes  ces fructueuses consultations du grand
livre de la vie humaine, et ne revint en Angleterre que lorsque l'ge de
ses pupilles exigea de sa part un surcrot de soins. Les deux garons
avaient t placs dans une cole,-- bon march, cela va de soi,--mais
en somme assez bonne, et o ils avaient reu une saine ducation
commerciale: trop saine mme, peut-tre, tant donn que le commerce des
cuirs se trouvait alors dans une situation qui aurait gagn  n'tre pas
examine de trs prs.

Le fait est que, quand Joseph s'tait prpar  rendre  ses neveux ses
comptes de tutelle, il avait dcouvert,  son grand chagrin, que
l'hritage de son frre Jacques ne s'tait pas agrandi, sous son
protectorat. En supposant qu'il abandonnt  ses deux neveux jusqu'au
dernier centime de sa fortune personnelle, il avait constat qu'il
aurait encore  leur avouer un dficit de sept mille huit cents livres.
Et quand ces faits furent communiqus aux deux frres, en prsence d'un
avou, Maurice Finsbury menaa son oncle de toutes les svrits de la
loi: je crois bien qu'il n'aurait pas hsit (malgr les liens du sang)
 recourir jusqu'aux mesures les plus extrmes, si son avou ne l'en
avait retenu.

--Jamais vous ne parviendrez  tirer du sang d'une pierre! lui avait
dit, judicieusement, cet homme de loi.

Et Maurice comprit la justesse du proverbe, et se rsigna  passer un
compromis avec son oncle. D'un ct, Joseph renonait  tout ce qu'il
possdait, et reconnaissait  son neveu une forte part dans la tontine,
qui commenait  devenir une spculation des plus srieuses; de l'autre
ct, Maurice s'engageait  entretenir  ses frais son oncle ainsi que
miss Hazeltine (dont la petite fortune avait disparu avec le reste), et
 leur servir,  chacun, une livre sterling par mois comme monnaie de
poche.

Cette subvention tait plus que suffisante pour les besoins du
vieillard. On a peine  comprendre comment, au contraire, elle pouvait
suffire  la jeune fille, qui avait  se vtir,  se coiffer, etc...,
sur ce seul argent; mais elle y parvenait, Dieu sait par quel moyen, et,
chose plus tonnante encore, elle ne se plaignait jamais. Elle tait
d'ailleurs sincrement attache  son gardien, en dpit de la parfaite
incomptence de celui-ci  veiller sur elle. Du moins ne s'tait-il
jamais montr dur ni mchant  son gard, et, en fin de compte, il y
avait peut-tre quelque chose d'attendrissant dans la curiosit
enfantine qu'il prouvait pour toutes les connaissances inutiles, comme
aussi dans l'innocent dlice que lui procurait le moindre tmoignage
d'admiration qu'on lui accordait. Toujours est-il que, bien que l'avou
et loyalement prvenu Julia Hazeltine que la combinaison de Maurice
constituait pour elle un dommage, l'excellente fille s'tait refuse 
compliquer encore les embarras de l'oncle Joseph. Et ainsi le compromis
tait entr en vigueur.

Dans une grande, sombre, lugubre maison de John Street, Bloomsbury, ces
quatre personnes demeuraient ensemble: en apparence une famille, en
ralit une association financire. Julia et l'oncle Joseph taient,
naturellement, deux esclaves. Jean, tout absorb par sa passion pour le
_banjo_, le caf-concert, la buvette d'artistes et les journaux de
sport, tait un personnage condamn de naissance  ne jouer jamais qu'un
rle secondaire. Et, ainsi, toutes les peines et toutes les joies du
pouvoir se trouvaient entirement dvolues  Maurice.

On sait l'habitude qu'ont prise les moralistes de consoler les faibles
d'esprit en leur affirmant que, dans toute vie, la somme des peines et
celle des joies se balancent, ou  peu de chose prs; mais, certes, sans
vouloir insister sur l'erreur thorique de cette pieuse mystification,
je puis affirmer que, dans le cas de Maurice, la somme des amertumes
dpassait de beaucoup celle des douceurs. Le jeune homme ne s'pargnait
aucune fatigue  lui-mme, et n'en pargnait pas non plus aux autres:
c'tait lui qui rveillait les domestiques, qui serrait sous clef les
restes des repas, qui gotait les vins, qui comptait les biscuits. Des
scnes pnibles avaient lieu, chaque samedi, lors de la revision des
factures, et la cuisinire tait souvent change, et souvent les
fournisseurs, sur le palier de service, dversaient tout leur rpertoire
d'injures,  propos d'une diffrence de trois liards. Aux yeux d'un
observateur superficiel, Maurice Finsbury aurait risqu de passer pour
un avare;  ses propres yeux, il tait simplement un homme qui avait t
vol. Le monde lui devait 7.800 livres sterling, et il tait bien rsolu
 se les faire repayer.

Mais c'tait surtout dans sa conduite avec Joseph que se manifestait
clairement le caractre de Maurice. L'oncle Joseph tait un placement
sur lequel le jeune homme comptait beaucoup: aussi ne reculait-il devant
rien pour se le conserver. Tous les mois, le vieillard, malade ou non,
avait  subir l'examen minutieux d'un mdecin. Son rgime, son vtement,
ses villgiatures, tout cela lui tait administr comme la bouillie aux
enfants. Pour peu que le temps ft mauvais, dfense de sortir. En cas de
beau temps,  neuf heures prcises du matin l'oncle Joseph devait se
trouver dans le vestibule; Maurice voyait s'il avait des gants, et si
ses souliers ne prenaient pas l'eau; aprs quoi, les deux hommes s'en
allaient au bureau, bras dessus bras dessous. Promenade qui n'avait sans
doute rien de bien gai, car les deux compagnons ne prenaient aucune
peine pour affecter vis--vis l'un de l'autre des sentiments amicaux:
Maurice n'avait jamais cess de reprocher  son tuteur le dficit des
7.800 livres, ni de dplorer la charge supplmentaire constitue par
Miss Hazeltine; et Joseph, tout bon _enfant_ qu'il ft, prouvait pour
son neveu quelque chose qui ressemblait beaucoup  de la haine. Et
encore l'aller n'tait-il rien en comparaison du retour: car la simple
vue du bureau, sans compter tous les dtails de ce qui s'y passait,
aurait suffi pour empoisonner la vie des deux Finsbury.

Le nom de Joseph tait toujours inscrit sur la porte, et c'tait
toujours encore lui qui avait la signature des chques; mais tout cela
n'tait que pure manoeuvre politique de la part de Maurice, destine 
dcourager les autres membres de la _tontine_. En ralit, c'tait
Maurice lui-mme qui s'occupait de l'affaire des cuirs; et je dois
ajouter que cette affaire tait pour lui une source inpuisable de
chagrins. Il avait essay de la vendre, mais n'avait reu que des offres
drisoires. Il avait essay de l'tendre, et n'tait parvenu qu' en
tendre les charges; de la restreindre, et c'tait seulement les profits
qu'il tait parvenu  restreindre. Personne n'avait jamais su tirer un
sou de cette affaire de cuirs, except le capable Ecossais, qui,
lorsque Maurice l'avait congdi, s'tait install dans le voisinage de
Banff, et s'tait construit un chteau avec ses bnfices. La mmoire de
ce fallacieux Ecossais, Maurice ne manquait pas un seul jour  la
maudire, tandis que, assis dans son cabinet, il ouvrait son courrier,
avec le vieux Joseph assis  une autre table, et attendant ses ordres de
l'air le plus maussade, ou bien, furieusement, griffonnant sa signature
sur il ne savait quoi. Et lorsque l'Ecossais poussa le cynisme jusqu'
envoyer une annonce de son mariage (avec Davida, fille ane du Rvrend
Baruch Mac Craw), le malheureux Maurice crut bien qu'il allait avoir une
attaque.

Les heures de prsence au bureau avaient t, peu  peu, rduites au
minimum honntement possible. Si profond que ft chez Maurice le
sentiment de ses devoirs (envers lui-mme), ce sentiment n'allait pas
jusqu' lui donner le courage de s'attarder entre les quatre murs de son
bureau, avec l'ombre de la banqueroute s'y allongeant tous les jours.
Aprs quelques heures d'attente, patron et employs poussaient un
soupir, s'tiraient, et sortaient, sous prtexte de se recueillir pour
l'ennui du lendemain. Alors, le marchand de cuirs ramenait son capital
vivant jusqu' John Street, comme un chien de salon; aprs quoi, l'ayant
emmur dans la maison, il repartait lui-mme pour explorer les boutiques
des brocanteurs, en qute de bagues  cachets, l'unique passion de sa
vie.

Quant  Joseph, il avait plus que la vanit d'un homme,--il avait la
vanit d'un confrencier. Il avouait qu'il avait eu des torts, encore
qu'on et pch contre lui (notamment le capable Ecossais) plus qu'il
n'avait pch lui-mme. Mais il dclarait que, et-il tremp ses mains
dans le sang, il n'aurait tout de mme pas mrit d'tre ainsi tran en
laisse par un jeune morveux, d'tre tenu captif dans le cabinet de sa
propre maison de commerce, d'tre sans cesse poursuivi de commentaires
mortifiants sur toute sa carrire passe, de voir, chaque matin, son
costume examin de haut en bas, son collet relev, la prsence de ses
mitaines sur ses mains svrement contrle, et d'tre promen dans la
rue et reconduit chez lui comme un bb aux soins d'une nourrice. A la
pense de tout cela, son me se gonflait de venin. Il se htait
d'accrocher  une patre, dans le vestibule, son chapeau, son manteau,
et les odieuses mitaines, et puis de monter rejoindre Julia et ses
carnets de notes. Le salon de la maison, au moins, tait  l'abri de
Maurice: il appartenait au vieillard et  la jeune fille. C'tait l que
celle-ci cousait ses robes; c'tait l que l'oncle Joseph tachait
d'encre ses lunettes, tout au bonheur d'enregistrer des faits sans
consquences, ou de recueillir les chiffres de statistiques imbciles.

Souvent, pendant qu'il tait au salon avec Julia, il dplorait la
fatalit qui avait fait de lui un des membres de la tontine.

--Sans cette maudite tontine, gmissait-il un soir, Maurice ne se
soucierait pas de me garder! Je pourrais tre un homme libre, Julia! Et
il me serait si facile de gagner ma vie en donnant des confrences!

--Certes, cela vous serait facile!--rpondait Julia, qui avait un coeur
d'or.--Et c'est lche et vilain, de la part de Maurice, de vous priver
d'une chose qui vous amuse tant!

--Vois-tu, mon enfant, c'est un tre sans intelligence! s'criait
Joseph. Songe un peu  la magnifique occasion de s'instruire qu'il a
ici, sous la main, et que cependant il nglige! La somme de
connaissances diverses dont je pourrais lui faire part, Julia, si
seulement il consentait  m'couter, cette somme, il n'y a pas de mots
pour t'en donner une ide!

--En tout cas, mon cher oncle, vous devez bien prendre garde de ne pas
vous agiter! observait doucement Julia. Car, vous savez, pour peu que
vous ayez l'air d'tre souffrant, on enverra aussitt chercher le
mdecin!

--C'est vrai, mon enfant, tu as raison! rpondait le vieillard. Oui, je
vais essayer de prendre sur moi! L'tude va me rendre du calme!

Et il allait chercher sa galerie de carnets.

--Je me demande, hasardait-il, je me demande si, pendant que tu
travailles de tes mains, cela ne t'intresserait pas d'entendre...

--Mais oui, mais oui, cela m'intresserait beaucoup!--s'criait
Julia.--Allons, lisez-moi une de vos observations!

Aussitt le carnet tait ouvert, et les lunettes raffermies sur le nez,
comme si le vieillard voulait empcher toute rtractation possible de la
part de son auditrice.

--Ce que je me propose de te lire aujourd'hui, commena-t-il un certain
soir, aprs avoir touss pour s'claircir la voix, ce sera, si tu veux
bien me le permettre, les notes recueillies par moi,  la suite d'une
trs importante conversation avec un courrier syrien appel David
Abbas.--Abbas, tu l'ignores peut-tre, est le nom latin d'abb.--Les
rsultats de cet entretien compensent bien le prix qu'il m'a cot, car,
comme Abbas paraissait d'abord un peu impatient des questions que je
lui posais sur divers points de statistique rgionale, je me suis trouv
amen  le faire boire  mes frais. Tiens, voici ces notes!

Mais au moment o, aprs avoir de nouveau touss, il s'apprtait 
entamer sa lecture, Maurice fit irruption dans la maison, appela
vivement son oncle, et, ds l'instant suivant, envahit le salon,
brandissant dans sa main un journal du soir.

Et, en vrit, il revenait charg d'une grande nouvelle. Le journal
annonait la mort du lieutenant gnral sir Glasgow Beggar, K. C. S. I.,
K. C. M. G., etc. Cela signifiait que la tontine n'avait plus dsormais
que deux membres: les deux frres Finsbury. Enfin, la chance tait venue
pour Maurice!

Ce n'tait pas que les deux frres fussent, ni eussent jamais t,
grands amis. Lorsque le bruit s'tait rpandu du voyage de Joseph en
Asie Mineure, Masterman, casanier et traditionnel, s'tait exprim avec
irritation. Je trouve la conduite de mon frre simplement indcente!
avait-il murmur. Retenez ce que je vous dis: il finira par aller
jusqu'au Ple Nord! Un vrai scandale pour un Finsbury! Et ces amres
paroles avaient t, plus tard, rapportes au voyageur. Affront pire
encore, Masterman avait refus d'assister  la confrence sur
l'_Education, ses buts, ses objets, son utilit et sa porte_, bien
qu'une place lui et t rserve sur l'estrade. Depuis lors, les deux
frres ne s'taient pas revus. Mais, d'autre part, jamais ils ne
s'taient ouvertement querells: de telle sorte que tout portait 
croire qu'un compromis entre eux serait chose facile  conclure. Joseph
(de par l'ordre de Maurice) avait  se prvaloir de sa situation de
cadet; et Masterman avait toujours eu la rputation de n'tre ni avare
ni mauvais coucheur. Oui, tous les lments d'un compromis entre les
deux frres se trouvaient runis! Et Maurice, ds le lendemain,--tout
anim par la perspective de pouvoir rentrer enfin dans ses 7.800 livres
sterling,--se prcipita dans le cabinet de son cousin Michel.

Michel Finsbury tait une sorte de personnage clbre. Lanc de trs
bonne heure dans la loi, et sans direction, il tait devenu le
spcialiste des affaires douteuses. On le connaissait comme l'avocat des
causes dsespres: on le savait homme  extraire un tmoignage d'une
bche, ou  faire produire des intrts  une mine d'or. Et, en
consquence, son cabinet tait assig par la nombreuse caste de ceux
qui ont encore un peu de rputation  perdre, et qui se trouvent sur le
point de perdre ce peu qui leur en reste; de ceux qui ont fait des
connaissances fcheuses, qui ont gar des papiers compromettants, ou
qui ont  souffrir des tentatives de chantage de leurs anciens
domestiques. Dans la vie prive, Michel tait un homme de plaisir: mais
son exprience professionnelle lui avait donn, par contraste, un grand
got des placements solides et de tout repos. Enfin, dtail plus
encourageant encore, Maurice savait que son cousin avait toujours pest
contre l'histoire de la tontine.

Ce fut donc avec presque la certitude de russir que Maurice se prsenta
devant son cousin, ce matin-l, et, fivreusement, se mit en devoir de
lui exposer son plan. Pendant un bon quart d'heure, l'avou, sans
l'interrompre, le laissa insister sur les avantages manifestes d'un
compromis qui permettrait aux deux frres de se partager le total de la
tontine. Enfin, Maurice vit son cousin se lever de son fauteuil et
sonner pour appeler un commis.

--Eh bien! dcidment, Maurice, dit Michel, a ne va pas!

En vain le marchand de cuirs plaida et raisonna, et revint tous les
jours suivants pour continuer  plaider et  raisonner. En vain, il
offrit un _boni_ de mille, de deux mille, de trois mille livres. En
vain, il offrit, au nom de son oncle Joseph, de se contenter d'un tiers
de la tontine et de laisser  Michel et  son pre les deux autres
tiers. Toujours l'avou lui faisait la mme rponse:

--a ne va pas!

--Michel! s'cria enfin Maurice, je ne comprends pas o vous voulez en
venir! Vous ne rpondez pas  mes arguments, vous ne dites pas un mot!
Pour ma part, je crois que votre seul objet est de me contrarier!

L'avou sourit avec bienveillance.

--Il y a une chose que vous pouvez croire, en tout cas, dit-il: c'est
que je suis rsolu  ne pas tenir compte de votre proposition! Vous
voyez que je suis un peu plus expansif, aujourd'hui: parce que c'est la
dernire fois que nous causons de ce sujet!

--La dernire fois! s'cria Maurice.

--Oui! mon bon, parfaitement! Le coup de l'trier! rpondit Michel. Je
ne peux pas vous sacrifier tout mon temps! Et,  ce propos, vous-mme,
n'avez-vous donc rien  faire? Le commerce des cuirs va-t-il donc tout
seul, sans que vous ayez besoin de vous en occuper?

--Oh! vous ne cherchez qu' me contrarier! grommela Maurice, furieux.
Vous m'avez toujours ha et mpris, depuis l'enfance!

--Mais non, mais non, je n'ai jamais song  vous har! rpliqua Michel
de son ton le plus conciliant. Au contraire, j'ai plutt de l'amiti
pour vous: vous tes un personnage si tonnant, si imprvu, si
romantique, au moins  vous voir du dehors!

--Vous avez raison! dit Maurice sans l'couter. Il est inutile que je
revienne ici! Je verrai votre pre lui-mme!

--Oh! non, vous ne le verrez pas! dit Michel. Personne ne peut le voir!

--Je voudrais bien savoir pourquoi? cria son cousin.

--Pourquoi? Je n'en ai jamais fait un secret: parce qu'il est trop
souffrant!

--S'il est aussi souffrant que vous le dites, cria Maurice, raison de
plus pour que vous acceptiez ma proposition! Je _veux_ voir votre pre!

--Vraiment? demanda Michel.

Sur quoi, se levant, il sonna son commis.

Cependant le moment tait venu o, de l'avis de sir Faraday
Bond--l'illustre mdecin dont tout nos lecteurs connaissent certainement
le nom, ne serait-ce que pour l'avoir vu au bas de bulletins de sant
publis dans les journaux--l'infortun Joseph, cette oie dore, avait 
tre transport  l'air plus pur de Bournemouth. Et, avec lui, toute la
famille alla s'installer dans cet lgant dsert de villas: Julia ravie,
parce qu'il lui arrivait parfois,  Bournemouth, de faire des
connaissances; Jean, dsol, car tous ses gots taient en ville; Joseph
parfaitement indiffrent  l'endroit o il se trouvait, pourvu qu'il et
sous la main une plume, de l'encre, et quelques journaux; enfin Maurice
lui-mme assez content, en somme, d'espacer un peu ses visites au bureau
et d'avoir du loisir pour rflchir  sa situation.

Le pauvre garon tait prt  tous les sacrifices; tout ce qu'il
demandait tait de rentrer dans son argent et de pouvoir envoyer
promener le commerce des cuirs: de telle sorte que, tant donne la
modration de ses exigences, il lui paraissait bien trange qu'il ne
trouvt pas un moyen d'amener Michel  composition. Si seulement je
pouvais deviner les motifs qui le portent  refuser mon offre! Il se
rptait cela indfiniment. Et, le jour, en se promenant dans les bois
de Branksome, la nuit, en se retournant sur son lit,  table, en
oubliant de manger, au bain, en oubliant de se rhabiller, toujours il
avait l'esprit hant de ce problme: Pourquoi Michel a-t-il refus?

Enfin, une nuit, il s'lana dans la chambre de son frre, qu'il
rveilla par de fortes secousses.

--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? demanda Jean.

--Julia va repartir demain! rpondit Maurice. Elle va rentrer  Londres,
mettre la maison en tat, et engager une cuisinire. Et, aprs-demain,
nous la suivrons tous!

--Oh! bravo! s'cria Jean. Mais pourquoi?

--Jean, j'ai trouv! rpliqua gravement son frre.

--Trouv quoi? demanda Jean.

--Trouv pourquoi Michel ne veut pas accepter mon compromis! dit
Maurice. Et c'est parce qu'il ne _peut_ pas l'accepter! C'est parce que
l'oncle Masterman est mort, et qu'il le cache!

--Dieu puissant! s'cria l'impressionnable Jean. Mais pour quel motif?
Dans quel intrt?

--Pour nous empcher de toucher le bnfice de la tontine! dit son
frre.

--Mais il ne le peut pas! objecta Jean. Tu as le droit d'exiger un
certificat de mdecin!

--Et n'as-tu jamais entendu parler de mdecins qui se laissent
corrompre? demanda Maurice. Ils sont aussi communs que les fraises dans
les bois; tu peux en trouver  volont pour trois livres et demie par
tte.

--Je sais bien que, pour ma part, je ne marcherais pas  moins de
cinquante livres! ne put s'empcher de dclarer Jean.

--Et, ainsi, Michel compte nous mettre dedans! poursuivit Maurice. Sa
clientle diminue, sa rputation baisse, et, videmment, il a un plan:
car le gaillard est terriblement malin. Mais je suis malin, moi aussi,
et puis j'ai pour moi la force du dsespoir. J'ai perdu 7.800 livres
quand je n'tais encore qu'un orphelin en tutelle!

--Oh! ne recommence pas  nous ennuyer avec cette histoire! interrompit
Jean. Tu sais bien que tu as dj perdu bien plus d'argent  vouloir
rattraper celui-l!




II

O MAURICE S'APPRTE  AGIR


En consquence, quelques jours aprs, les trois membres mles de cette
triste famille auraient pu tre observs (par un lecteur de F. du
Boisgobey) prenant le train de Londres,  la gare de Bournemouth. Le
temps, suivant l'affirmation du baromtre, tait variable, et Joseph
portait le costume adapt  cette temprature dans l'ordonnance de sir
Faraday Bond; car cet minent praticien, comme l'on sait, n'est pas
moins strict en matire de vtement que de rgime.

J'ose dire qu'il y a peu de personnes d'une sant dlicate qui n'aient
au moins essay de vivre conformment aux prescriptions de sir Faraday
Bond. Evitez les vins rouges, madame,--toutes mes lectrices se sont
certainement entendu dire cela,--vitez les vins rouges, le gigot
d'agneau, les marmelades d'oranges et le pain non grill! Mettez-vous au
lit tous les soirs,  dix heures trois quarts, et (s'il vous plat)
habillez-vous de flanelle hyginique du haut en bas! A l'extrieur, la
fourrure de martre me parat indique! N'oubliez pas non plus de vous
procurer une paire de bottines de la maison Dall et Crumbie! Et puis,
trs probablement, aprs que vous aviez dj pay votre visite, sir
Faraday vous aura rappele, sur le seuil de son cabinet, pour ajouter,
d'un ton particulirement catgorique: Encore une prcaution
indispensable: si vous voulez rester en vie, vitez l'esturgeon
bouilli!

L'infortun Joseph tait soumis avec une rigueur effroyable au rgime de
sir Faraday Bond. Il avait  ses pieds les bottines de sant; son
pantalon et son veston taient de vritable drap  ventilation; sa
chemise tait de flanelle hyginique (d'une qualit quelque peu au
rabais, pour dire vrai), et il se trouvait drap jusqu'aux genoux dans
l'invitable pelisse en fourrure de martre. Les employs mme de la gare
de Bournemouth pouvaient reconnatre, dans ce vieux monsieur, une
crature de sir Faraday, qui, du reste, envoyait tous ses patients vers
cette villgiature. Il n'y avait, dans la personne de l'oncle Joseph,
qu'un seul indice d'un got individuel:  savoir, une casquette de
touriste, avec une visire pointue. Toutes les instances de Maurice
avaient chou devant l'obstination du vieillard  porter ce
couvre-chef, qui lui rappelait l'motion prouve par lui, nagure,
lorsqu'il avait fui devant un chacal  moiti mort, dans les plaines
d'Ephse.

Les trois Finsbury montrent dans leur compartiment, o ils se mirent
aussitt  se quereller: circonstance insignifiante en soi, mais qui se
trouva tre, tout ensemble, extrmement malheureuse pour Maurice
et--j'ose le croire--heureuse pour mon lecteur. Car si Maurice, au lieu
de s'absorber dans sa querelle, s'tait pench un moment  la portire
de son wagon, l'histoire qu'on va lire n'aurait pas pu tre crite.
Maurice, en effet, n'aurait pas manqu d'observer l'arrive sur le quai
et l'entre dans un compartiment voisin d'un second voyageur vtu de
l'uniforme de sir Faraday Bond. Mais le pauvre garon avait autre chose
en tte, une chose qu'il considrait (et Dieu sait combien il se
trompait!) comme bien plus importante que de baguenauder sur le quai
avant le dpart du train.

--Jamais on n'a vu rien de pareil!--s'cria-t-il, sitt assis, reprenant
une discussion qui n'avait pour ainsi dire pas cess depuis le
matin.--Ce billet n'est pas  vous! Il est  moi!

--Il est  mon nom! rpliqua le vieillard avec une obstination mle
d'amertume. J'ai le droit de faire ce qui me plat avec mon argent!

Le billet tait un chque de huit cents livres sterling, que Maurice,
pendant le djeuner, avait remis  son oncle pour qu'il le signt, et
que le vieillard avait, simplement, empoch.

--Tu l'entends, Jean! fit Maurice. _Son_ argent! Mais il n'y a pas
jusqu'aux vtements qu'il a sur le dos qui ne m'appartiennent!

--Laisse-le tranquille! grommela Jean. Vous commencez  m'exasprer,
tous les deux!

--Ce n'est point l une manire convenable de parler  votre oncle,
Monsieur! cria Joseph. Je suis rsolu  ne plus tolrer ce manque
d'gards! Vous tes une paire de jeunes drles extrmement grossiers,
impudents, et ignorants; et j'ai dcid de mettre un terme  cet tat de
choses!

--Peste! fit l'aimable Jean.

Mais Maurice ne prit pas l'affaire avec autant de philosophie. L'acte
imprvu d'insubordination de son oncle l'avait tout boulevers; et les
dernires paroles du vieillard ne lui annonaient rien de bon. Il
lanait  l'oncle Joseph des coups d'oeil inquiets.

--Bon! bon! finit-il par dire. Nous verrons  rgler tout cela quand
nous serons  Londres!

Joseph, en rponse, ne l'honora pas mme d'un regard. De ses mains
tremblantes, il ouvrit un numro du _Mcanicien anglais_, et, avec
ostentation, se plongea dans l'tude de ce priodique.

--Je me demande ce qui a pu le rendre tout  coup si rebelle? songeait
son neveu. Voil, en tout cas, un incident qui ne me plat gure!

Et il se grattait le nez, signe habituel d'une lutte intrieure.
Cependant, le train poursuivait sa route  travers le monde, emportant
avec lui sa charge ordinaire d'humanit, parmi laquelle le vieux Joseph,
qui faisait semblant d'tre plong dans son journal, et Jean, qui
sommeillait sur les anecdotes soi-disant comiques du _Lisez-moi!_ et
Maurice, qui roulait dans sa tte tout un monde de ressentiments, de
soupons, et d'alarmes. C'est ainsi que le train dpassa la plage de
Christ-Church, Herne avec ses bois de sapins, Ringswood, d'autres
stations encore. Avec un petit retard, mais qui n'avait lui-mme rien
que de normal, il arriva  une station au milieu de la Fort-Neuve,--une
station que je vais dguiser sous le pseudonyme de Browndean, pour le
cas o la Compagnie du South-Western s'aviserait de prendre ombrage de
mes rvlations.

De nombreux voyageurs mirent le nez  la fentre de leur compartiment.
De leur nombre fut prcisment le vieux monsieur dont Maurice avait
nglig d'observer l'entre dans le train. Et l'on me permettra de
profiter de l'occasion pour dire, ici, quelques mots de ce personnage:
car, d'abord, cela me dispensera de revenir sur son compte, et puis je
crois bien que, durant tout le cours de mon histoire, je ne rencontrerai
plus un autre personnage aussi respectable. Son nom n'importe pas 
connatre, mais bien sa manire de vivre. Ce vieux gentleman avait pass
sa vie  errer  travers l'Europe; et, comme, enfin, trente ans de
lecture du _Galignani's Messenger_ lui avaient fatigu la vue, il tait
tout  coup rentr en Angleterre pour consulter un oculiste. De
l'oculiste chez le dentiste, et de celui-ci chez le mdecin, c'est la
gradation invitable. Actuellement, notre vieux gentleman tait entre
les mains de sir Faraday Bond; vtu de drap  ventilation, et expdi en
villgiature  Bournemouth; et il retournait  Londres, sa villgiature
acheve, pour rendre compte de sa conduite  l'minent praticien.
C'tait un de ces vieux Anglais banals et monotones que nous avons tous
vus, cent fois, entrer  la table d'hte o nous mangions,  Cologne, 
Salzbourg,  Venise. Tous les directeurs d'htels de l'Europe
connaissent par leurs noms la srie complte de ces voyageurs, et
cependant si, demain, la srie complte venait  disparatre d'un seul
coup, personne ne s'aviserait de remarquer son absence. Ce voyageur-l,
en particulier, tait d'une inutilit presque dsolante. Il avait rgl
sa note,  Bournemouth, avant de partir; tous ses biens meubles se
trouvaient dposs, sous les espces de deux malles, dans le fourgon aux
bagages. Au cas de sa brusque disparition, les malles, aprs le dlai
rglementaire, seraient vendues  un juif comme bagages non rclams; le
valet de chambre de sir Faraday Bond se verrait priv,  la fin de
l'anne, de quelques shillings de pourboire; les divers directeurs
d'htels de l'Europe,  la mme date, constateraient une lgre
diminution dans leurs bnfices: et ce serait tout, littralement tout.
Et peut-tre le vieux gentleman pensait-il  quelque chose comme ce que
je viens de dire, car il avait la mine assez mlancolique, lorsqu'il
rentra son crne chauve dans l'intrieur du wagon, et que le train se
remit  fumer sous le pont, et au del, avec une vitesse acclre,
passant tour  tour  travers les fourrs et les clairires de la
Fort-Neuve.

Mais voici que,  quelques centaines de mtres de Browndean, il y eut un
arrt brusque. Maurice Finsbury eut conscience d'un soudain bruit de
voix, et se prcipita vers la fentre. Des femmes hurlaient, des hommes
sautaient sur le rebord de la voie; les employs du train leur criaient
de rester assis  leurs places. Et puis le train commena lentement 
reculer vers Browndean; et puis, la minute suivante, tous ces bruits
divers se perdirent dans le sifflement apocalyptique et le choc tonnant
de l'express qui accourait en sens oppos.

Le bruit final de la collision, Maurice ne l'entendit pas. Peut-tre
s'tait-il vanoui? Il eut seulement un vague souvenir d'avoir vu, comme
dans un rve, son wagon se renverser et tomber en pices, comme une tour
de cartes. Et le fait est que, lorsqu'il revint  lui, il gisait sur le
sol, avec un vilain ciel gris au-dessus de sa tte, qui lui faisait
affreusement mal. Il porta la main  son front, et ne fut pas surpris de
constater qu'elle tait rouge de sang. L'air tait rempli d'un
bourdonnement intolrable, dont Maurice pensa qu'il cesserait de
l'entendre quand la conscience aurait achev de lui revenir. C'tait
comme le bruit d'une forge en travail.

Et bientt, sous l'aiguillon instinctif de la curiosit, il se redressa,
s'assit et regarda autour de lui. La voie, en cet endroit, montait avec
un brusque dtour. Et, de toutes parts, l'environnant, Maurice aperut
les restes du train de Bournemouth. Les dbris de l'express descendant
taient, en majeure partie, cachs derrire les arbres; mais, tout juste
au tournant, sous des nuages d'une vapeur noire, Maurice vit ce qui
restait des deux machines, l'une sur l'autre. Le long de la voie, des
gens couraient,  et l, et criaient en courant; d'autres gisaient,
immobiles, comme des vagabonds endormis.

Brusquement Maurice eut une ide: Il y a eu un accident! songea-t-il,
et la conscience de sa perspicacit lui rendit un peu de courage.
Presque au mme instant, ses yeux tombrent sur Jean, tendu prs de
lui, et d'une pleur effrayante. Mon pauvre vieux! mon pauvre
_copain_! se dit-il, retrouvant je ne sais o un vieux terme d'cole.
Aprs quoi, avec une tendresse enfantine, il prit dans sa main la main
de son frre. Et bientt, au contact de cette main, Jean rouvrit les
yeux, se rassit en sursaut, et remua les lvres, sans parvenir  en
faire sortir aucun son. Bis! bis! profra-t-il enfin, d'une voix de
fantme.

Le bruit de forge et la fume persistaient intolrablement. Fuyons cet
enfer! s'cria Maurice. Et les deux jeunes gens s'aidrent l'un l'autre
 se remettre sur pied, se secourent, et considrrent la scne
funbre, autour d'eux.

Au mme instant, un groupe de personnes s'approcha d'eux.

--Etes-vous blesss? leur cria un petit homme dont le visage blme tait
tout baign de sueur, et, qui,  la faon dont il dirigeait le groupe,
devait videmment tre un mdecin.

Maurice montra son front; le petit homme, aprs avoir hauss les
paules, lui tendit un flacon d'eau-de-vie.

--Tenez, dit-il, buvez une gorge de ceci, et passez ensuite le flacon 
votre ami, qui parat en avoir encore plus besoin que vous! Et puis,
aprs cela, venez avec nous! Il faut que tout le monde nous aide! Il y a
fort  faire! Vous pourrez toujours vous rendre utiles, ne serait-ce
qu'en allant chercher des brancards!

A peine le mdecin et sa suite s'taient-ils loigns que Maurice, sous
l'influence vivifiante du cordial, acheva de reprendre conscience de
lui-mme.

--Seigneur! s'cria-t-il. Et l'oncle Joseph?

--Au fait, dit Jean, o peut-il bien s'tre fourr? Il ne doit pas tre
loin! J'espre que le pauvre vieux n'est pas trop endommag!

--Viens m'aider  le chercher! dit Maurice, d'un ton tout particulier de
farouche rsolution.

Puis, soudain, il clata:

--Et s'il tait mort? gmit-il, en montrant le poing au ciel.

 et l, les deux frres couraient, examinant les visages des blesss,
retournant les morts. Ils avaient pass en revue, de cette faon, une
bonne vingtaine de personnes; et toujours aucune trace de l'oncle
Joseph. Mais, bientt, leur enqute les rapprocha du centre de la
collision, o les deux machines continuaient  vomir de la fume avec un
vacarme assourdissant. C'tait une partie de la voie o le mdecin et sa
suite n'taient pas encore parvenus. Le sol, surtout  la marge du bois,
tait plein d'asprits: ici un foss, l une butte surmonte d'un
buisson de gents. Bien des corps pouvaient tre cachs dans cet
endroit; et les deux jeunes neveux l'explorrent comme des chiens
_pointers_ aprs une chasse. Et tout  coup Maurice, qui marchait en
tte, s'arrta et tendit son index d'un geste tragique. Jean suivit la
direction du doigt de son frre.

Au fond d'un trou de sable gisait quelque chose qui, nagure, avait t
une crature humaine. Le visage tait affreusement mutil, au point
d'tre tout  fait mconnaissable; mais les deux jeunes gens n'avaient
pas besoin de reconnatre le visage. Le crne chauve parsem de rares
cheveux blancs, la pelisse de martre, le drap  ventilation, la flanelle
hyginique,--tout, jusqu'aux bottines de sant de MM. Dall et
Crumbie,--tout attestait que ce corps tait celui de l'oncle Joseph.
Seule, la casquette  visire pointue devait s'tre gare dans le
cataclysme, car le mort tait tte nue.

--La pauvre vieille bte! fit Jean, avec une pointe de vritable
motion. Je donnerais bien dix livres pour que nous ne l'eussions pas
embarqu dans ce train!

Mais c'tait une motion d'une tout autre nature qui se lisait sur le
visage de Maurice, pendant qu'il restait pench sur le cadavre. Il
songeait  cette nouvelle et suprme injustice de la destine. Il avait
t vol de 7.800 livres pendant qu'il tait un orphelin en tutelle; il
avait t engag par force dans une affaire de cuirs qui ne marchait
pas; il avait t encombr de Miss Julia; son cousin avait projet de le
dpouiller du bnfice de la tontine; il avait support tout cela,--il
pouvait presque dire avec dignit,--et voil maintenant qu'on lui avait
tu son oncle!

--Vite! dit-il  son frre, d'une voix haletante, prends-le par les
pieds; il faut que nous le cachions dans le bois! Je ne veux pas que
d'autres puissent le trouver!

--Quelle farce! s'cria Jean. A quoi bon?

--Fais ce que je dis! rpliqua Maurice en saisissant le cadavre par les
paules. Veux-tu donc que je l'emporte  moi seul?

Ils se trouvaient  la lisire du bois; en dix ou douze pas, ils furent
 couvert, et, un peu plus loin, dans une clairire sablonneuse, ils
dposrent leur fardeau; aprs quoi, s'tant redresss, ils le
considrrent mlancoliquement.

--Qu'est-ce que tu comptes en faire? murmura Jean.

--L'enterrer, naturellement! rpondit Maurice.

Il ouvrit son couteau de poche, et commena  creuser le sable.

--Jamais tu n'arriveras  rien avec ton couteau! objecta son frre.

--Si tu ne veux pas m'aider, toi, misrable couard, hurla Maurice,
va-t-en  tous les diables!

--C'est la folie la plus ridicule! fit Jean; mais il ne sera pas dit
qu'on ait pu m'accuser d'tre un couard!

Et il se mit en posture d'aider son frre.

Le sol tait sablonneux et lger, mais tout embarrass de racines des
sapins environnants. Les deux jeunes gens s'ensanglantrent cruellement
les mains. Une heure d'un travail hroque, surtout de la part de
Maurice, et  peine si le foss avait huit  neuf pouces de profondeur.
Dans ce foss, le corps fut plong, tant bien que mal; le sable fut
entass par-dessus, et puis d'autre sable, qu'on dut prendre ailleurs,
non moins pniblement. Hlas!  l'une des extrmits du lugubre tertre,
deux pieds continuaient  se projeter hors du sable, chausss de
voyantes _bottines de sant_.

Mais tant pis! Les nerfs des fossoyeurs taient  bout. Maurice lui-mme
n'en pouvait plus. Et, pareils  deux loups, les deux frres s'enfuirent
au plus profond du fourr voisin.

--Nous avons fait de notre mieux! dit Maurice.

--Et maintenant, rpondit Jean, peut-tre auras-tu l'obligeance de me
dire ce que tout cela signifie!

--Ma parole, s'cria Maurice, si tu ne le comprends pas de toi-mme, je
dsespre de te le faire comprendre!

--Oh! j'entends bien que c'est quelque chose qui se rapporte  la
tontine! rpliqua Jean. Mais je te dis que c'est pure folie! La tontine
est perdue, voil tout!

--Je te rpte que l'oncle Masterman est mort! cria Maurice. Je le sais;
il y a en moi une voix qui me le dit!

--Oui, et l'oncle Joseph est mort aussi! dit Jean.

--Il n'est pas mort si je ne le veux pas! rpondit Maurice.

--Eh bien! fit Jean, admettons que l'oncle Masterman soit mort! En ce
cas, nous n'avons qu' dire la vrit, et  sommer Michel de faire de
mme!

--Tu prends toujours Michel pour un imbcile! ricana Maurice. Ne peux-tu
donc pas comprendre qu'il y a des annes qu'il a prpar son coup? Il a
tout sous la main: la garde-malade, le mdecin, le certificat tout prt,
mais avec la date en blanc. Que nous rvlions seulement l'affaire qui
vient d'arriver, et je te parie que, dans deux jours, nous apprendrons
la mort de l'oncle Masterman! Oui, mais coute bien, Jean! Ce que Michel
peut faire, je peux le faire aussi. S'il peut me monter un _bluff_, je
peux, moi aussi, lui en monter un! Si son pre doit vivre ternellement,
eh bien! par Dieu, mon oncle fera de mme!

--Et que fais-tu de la loi, dans tout cela? demanda Jean.

--Un homme doit avoir quelquefois le courage d'obir  sa conscience!
rpondit Maurice avec dignit.

--Mais supposons que tu te trompes! Supposons que l'oncle Masterman soit
en vie et se porte comme un charme!

--Mme en ce cas, rpondit Maurice, notre situation n'est point pire
qu'avant: en fait, elle est meilleure! L'oncle Masterman doit
ncessairement mourir un jour. Tant que l'oncle Joseph vivait, il
devait, lui aussi, finir par mourir un jour: tandis que, maintenant,
nous n'avons pas  redouter cette alternative. Il n'y a point de limite
 la combinaison que je propose: elle peut se prolonger jusqu'au
Jugement Dernier!

--Si du moins je voyais ce qu'elle est, ta combinaison! soupira Jean.
Mais, tu sais, mon pauvre vieux, tu as toujours t un si terrible
rveur!

--Je voudrais bien savoir quand j'ai jamais rv! s'cria Maurice. Je
possde la plus belle collection de bagues  cachets qui existe 
Londres!

--Oui, mais tu sais, il y a l'affaire des cuirs! suggra l'autre. Tu ne
peux pas nier que ce soit un _bouillon_!

Maurice donna, en cette circonstance, une preuve remarquable de son
empire sur soi: il laissa passer l'allusion de son frre sans
s'offenser, sans mme rpondre.

--Pour ce qui est de l'affaire qui nous occupe en ce moment, reprit-il,
une fois que nous tiendrons l'oncle chez nous,  Bloomsbury, nous serons
hors d'embarras. Nous l'enterrerons dans la cave, qui parat avoir t
faite expressment pour le recevoir; et je n'aurai plus alors qu' me
mettre en qute d'un mdecin que l'on puisse corrompre.

--Et pourquoi ne pas le laisser ici? demanda Jean.

--Parce que nous avons besoin de l'avoir sous la main quand son heure
viendra! rpliqua Maurice. Et puis, parce que nous ne savons rien de ce
pays-ci! Ce bois est peut-tre un lieu de promenade favori des amoureux.
Non, ne rve pas  ton tour, et songe avec moi  ce qui constitue la
seule difficult relle que nous ayons devant nous! Comment allons-nous
transporter l'oncle  Bloomsbury?

Plusieurs plans furent soumis, dbattus, et rejets. Il n'y avait pas 
penser, naturellement,  la gare de Browndean, qui devait tre,  cette
heure, un centre de curiosits et de commrages, tandis que l'essentiel
tait d'expdier le corps  Londres sans que personne et soupon de
rien. Jean proposa, timidement, un baril  bire; mais les objections
taient si patentes que Maurice ddaigna de les exprimer. L'achat d'une
caisse d'emballage parut galement impraticable: pourquoi deux
_gentlemen_ sans aucun bagage auraient-ils eu besoin d'une caisse de
cette sorte?

--Non, nous errons sur une fausse piste! cria enfin Maurice. La chose
doit tre tudie avec plus de soin! Suppose maintenant,--reprit-il
aprs un silence, parlant par morceaux de phrases comme s'il pensait
tout haut,--suppose que nous louions une villa au mois! Le locataire
d'une villa peut acheter une caisse d'emballage sans qu'on s'avise de
s'en tonner. Et puis, suppose que nous louions la maison aujourd'hui
mme, que, ce soir, j'achte la caisse, et que, demain matin, dans une
charrette  bras que je me charge parfaitement de conduire seul,
j'emmne la caisse  Ringwood, ou  Lyndhurst, ou, enfin,  n'importe
quelle gare! Rien ne nous empche d'inscrire dessus: _Echantillons_,
hein? Johnny, je crois que, cette fois, j'ai mis le doigt sur le joint!

--Au fait, cela parat faisable! reconnut Jean.

--Il va sans dire que nous prenons des pseudonymes! poursuivit Maurice.
Ce ne serait pas  faire, de garder nos vrais noms! Que penserais-tu de
Masterman, par exemple? Cela vous a un air digne et pos!

--Ta, ta, ta! je ne veux pas m'appeler Masterman! rpliqua son frre. Tu
peux prendre le nom pour toi, si cela te plat! Quant  moi, je
m'appellerai Vance, le Grand Vance: sans rmission les six derniers
soirs! Voil un nom, au moins!

--Vance! s'cria Maurice. Un nom de clown! Te figures-tu donc que nous
jouions une pantomime pour nous amuser? Personne ne s'est jamais appel
Vance qu'au caf-concert!

--Oui, et voil prcisment ce qui me plat dans ce nom! rpondit Jean.
Cela vous donne tout de suite une allure artiste! Pour toi, tu peux
t'appeler comme tu voudras; je tiens  Vance, et je n'en dmordrai pas!

--Mais il y a une foule d'autres noms de thtre! supplia Maurice; il y
a Leybourne, Irving, Brough, Toole...

--C'est le nom de Vance que je veux, mille diables! rpondit Jean. Je me
suis mis en tte de prendre ce nom, et j'en verrai la farce!

--Soit! dit Maurice, qui sentait bien que tout effort chouerait contre
l'obstination de son frre. Je serai donc, moi-mme, Robert Vance!

--Et moi, je serai Georges Vance! s'cria Jean, le seul original Georges
Vance! En avant la musique pour le seul original!

Ayant rpar du mieux qu'ils purent le dsordre de leur costume, les
deux frres Finsbury revinrent, par un dtour,  Browndean, en qute
d'un repas et d'une villa  louer. Ce n'est pas toujours chose facile de
dcouvrir, au pied lev, une maison meuble, dans un endroit qui ne fait
point profession de recevoir des trangers. Mais la bonne fortune de nos
hros leur permit de rencontrer un vieux charpentier, effroyablement
sourd, qui se trouvait disposer d'une maison  louer. Cette maison,
situe  environ un kilomtre et demi de tout voisinage, leur parut si
approprie  leur besoin qu'ils changrent, en l'apercevant, un coup
d'oeil d'esprance. A tre vue de plus prs, cependant, elle n'tait pas
sans prsenter quelques inconvnients. Sa position, d'abord; car elle
tait place dans le creux d'une faon de marcage dessch, avec des
arbres faisant ombre de tous les cts, de telle sorte qu'on avait peine
 y voir clair en plein jour. Et les murs taient tachs de plaques
vertes dont l'aspect seul aurait suffi  rendre malade. Les chambres
taient petites, les plafonds bas, le mobilier purement nominal; un
trange parfum d'humidit remplissait la cuisine, et l'unique chambre 
coucher ne possdait qu'un unique lit.

Maurice, dans l'espoir d'obtenir un rabais, signala au vieux charpentier
ce dernier inconvnient.

--Ma foi! rpliqua l'homme, quand enfin il eut entendu, si vous ne savez
pas dormir  deux dans le mme lit, vous feriez peut-tre mieux de
chercher  louer un chteau!

--Et puis, poursuivit Maurice, il n'y a pas d'eau! Comment se
procure-t-on de l'eau?

--On n'a qu' remplir _ceci_  la source qui est  deux pas! rpondit le
charpentier en tapant, de sa grosse main noire, sur un baril vide
install prs de la porte. Tenez! voil un seau pour aller  la source!
a vraiment, c'est plutt un plaisir!

Maurice cligna de l'oeil  son frre, et procda  l'examen du baril. Il
tait presque neuf, et semblait solidement construit. S'ils n'avaient
pas t rsolus d'avance  louer cette maison, le baril aurait achev de
les dcider. Le march fut donc aussitt conclu, la location du premier
mois fut paye sance tenante, et, une heure aprs, on aurait pu
observer les frres Finsbury rentrant dans leur aimable _cottage_, avec
une norme clef, symbole de leur location, une lampe  alcool, qui
devait leur servir de cuisine, un respectable carr de porc, et un litre
du plus mauvais _whisky_ de tout le Hampshire. Et dj ils avaient
retenu, pour le lendemain (sous le prtexte qu'ils taient deux peintres
de paysage), une lgre mais solide brouette; de telle manire que,
lorsqu'ils prirent possession de leur nouvelle demeure, ils furent en
droit de se dire que le plus gros de leur affaire se trouvait rgl.

Jean procda  la confection du th, pendant que Maurice,  force
d'explorer la maison, avait le bonheur de retrouver le couvercle du
baril, sur une des planches de la cuisine. Ainsi le matriel d'emballage
tait l, au complet! A dfaut de paille, les couvertures du lit
pourraient fort bien servir  caler l'objet dans le baril; aussi bien
ces couvertures taient si sales que les deux frres ne pouvaient songer
 en faire un meilleur usage. Maurice, voyant les obstacles s'aplanir,
se sentit pntr d'un sentiment qui ressemblait  de l'exaltation.

Et cependant il y avait encore un obstacle  aplanir: Jean allait-il
consentir  demeurer seul dans le cottage? Maurice hsita longtemps
avant d'oser lui poser la question.

N'importe: ce fut avec une bonne humeur relle que les deux frres
s'assirent aux deux cts de la table en bois blanc, et attaqurent le
carr de porc. Maurice triomphait de sa conqute du couvercle; et le
Grand Vance se plaisait  approuver les paroles de son frre, dans le
vritable style du caf-concert, en cognant en cadence son verre sur la
table.

--L'affaire est dans le sac! s'cria-t-il enfin. Je t'avais toujours dit
que c'tait un baril qui convenait, pour l'expdition du colis!

--Oui, c'est vrai, tu avais raison! reprit son frre, estimant
l'occasion favorable pour l'amadouer. Et maintenant, tu sais, il faudra
que tu restes ici jusqu' ce que je t'aie fait signe! Je dirai que
l'oncle Joseph se repose  l'air reconstituant de la Fort-Neuve.
Impossible que nous rentrions  Londres ensemble, toi et moi: jamais
nous ne pourrions expliquer l'absence de l'oncle!

Le nez de Jean s'allongea.

--H l, mon petit! dclara-t-il. Pas de a, hein! Tu n'as qu' rester
toi-mme dans ce trou! Moi, je ne veux pas!

Maurice eut conscience qu'il rougissait. Cote que cote, il fallait que
Jean acceptt de rester!

--Je te prie, Jeannot, dit-il, de te rappeler le montant de la tontine!
Si je russis, nous aurons chacun vingt mille livres  placer en banque!
oui, et mme plus prs de trente que de vingt, avec les intrts!

--Oui, mais si tu choues! rpliqua Jean. Qu'arrivera-t-il en ce cas?
Quelle sera la couleur du placement en banque?

--Je me chargerai de tous les frais! dclara Maurice, aprs une longue
pause. Tu ne perdras pas un sou!

--Allons! dit Jean avec un gros rire, si toutes les dpenses sont pour
toi, et pour moi la moiti du profit, je veux bien consentir  rester
ici un jour ou deux.

--Un jour ou deux! s'exclama Maurice, qui commenait  se fcher et ne
se contenait plus que malaisment. H! mais tu en ferais davantage pour
gagner cinq livres sur un cheval!

--Oui, peut-tre! rpondit le Grand Vance; mais cela, c'est mon
temprament d'artiste!

--C'est--dire que ta conduite est simplement monstrueuse! reprit
Maurice. Je prends sur moi tous les risques, je paie tous les frais, je
te donne la moiti des bnfices, et tu refuses de t'imposer la moindre
peine pour me venir en aide! Ce n'est pas convenable, ce n'est pas mme
gentil!

La vhmence de Maurice ne fut pas sans faire quelque impression sur
l'excellent Vance.

--Mais, supposons, dit-il enfin, que l'oncle Masterman soit en vie, et
qu'il vive encore dix ans: est-ce qu'il faudra que je pourrisse ici
pendant tout ce temps-l!

--Mais non, mais non, videmment non! reprit Maurice, d'un ton plus
conciliant. Je te demande seulement un mois, au maximum. Et si l'oncle
Masterman n'est pas mort au bout d'un mois, tu pourras filer 
l'tranger!

--A l'tranger? rpta vivement Jean. H! mais, pourquoi ne pourrais-je
pas y filer tout de suite? Qu'est-ce qui t'empcherait de dire que
l'oncle Joseph et moi sommes alls reprendre des forces  Paris?

--Allons! ne dis pas de folies! rpliqua Maurice.

--Non! mais enfin, rflchis un peu! fit Jean. Regarde un peu autour de
toi! Cette maison est une vraie table  porcs, et si lugubre, et si
humide! Tu l'as dit toi-mme, tout  l'heure, qu'elle tait humide!

--Seulement au charpentier! prcisa Maurice; et je ne l'ai dit que pour
obtenir un rabais! En vrit, maintenant que nous sommes ici, je dois
avouer qu'on a vu pis que cela!

--Et que ferai-je de moi? gmit la victime. Pourrai-je au moins inviter
un camarade?

--Mon cher Jean, si tu ne juges pas que la tontine mrite un lger
sacrifice, dis-le, et j'envoie l'affaire au diable!

--Es-tu bien sr des chiffres, au moins? demanda Jean. Allons!
poursuivit-il avec un profond soupir, aie soin de m'envoyer
rgulirement le _Lisez-moi!_ et tous les journaux pour rire! Et, ma
foi, en avant la musique!

A mesure que l'aprs-midi s'avanait, le _cottage_ se souvenait plus
intimement de son marais natal; un froid aigre envahissait toutes ses
pices; la chemine fumait; et, bientt, un coup de vent envoya dans la
grande chambre,  travers les fentes des fentres, une vritable averse
de pluie. Par intervalles, lorsque la mlancolie des deux locataires
risquait de tourner au dsespoir, Maurice dbouchait la bouteille de
_whisky_; et, d'abord, Jean accueillait avec joie cette diversion. Mais
le plaisir de la diversion fut de courte dure. J'ai dit dj que ce
_whisky_ tait _le plus_ mauvais de tout le Hampshire; ceux-l seuls qui
connaissent le Hampshire pourront apprcier l'exacte valeur de ce
superlatif; et,  la fin, le Grand Vance lui-mme,--qui n'tait
cependant pas un connaisseur,--ne trouva plus le courage d'approcher de
ses lvres l'infecte dcoction. Qu'on imagine, s'ajoutant  tout cela,
la venue des tnbres, faiblement combattues par une misrable chandelle
qui s'obstinait  ne brler que d'un ct: et l'on comprendra que, tout
 coup, Jean se soit arrt de siffler entre ses doigts, exercice auquel
il se livrait depuis une heure pour essayer de trouver un peu d'oubli
dans les joies de l'art.

--Jamais je ne pourrai rester un mois ici! dclara-t-il. Personne n'en
serait capable! Toute ton affaire est folle, Maurice! Allons-nous en
d'ici tout de suite!

Avec une admirable affectation d'indiffrence, Maurice proposa une
partie de bouchon. A quelles concessions un diplomate est-il parfois
forc de descendre! C'tait d'ailleurs le jeu favori de Jean (les autres
lui paraissant trop _intellectuels_), et il y jouait avec autant de
chance que de dextrit. Le pauvre Maurice, au contraire, lanait mal
les sous, avait une malchance congnitale, et, de plus, appartenait 
l'espce des joueurs qui ne peuvent pas supporter de perdre. Mais, ce
soir-l, il tait prt d'avance  tous les sacrifices.

Vers les sept heures, Maurice, aprs des tortures atroces, avait perdu
cinq ou six shillings. Mme avec la tontine devant les yeux, c'tait la
limite de ce qu'il pouvait souffrir. Il promit de prendre sa revanche
une autre fois, et, en attendant, proposa un petit souper accompagn
d'un grog.

Et lorsque les deux frres eurent achev cette dernire rcration,
l'heure vint pour eux de se mettre au travail. Le baril  eau fut vid,
roul devant le feu de la cuisine, soigneusement sch; et les deux
frres se glissrent dehors, sous un ciel sans toiles, pour aller
dterrer leur oncle Joseph.




III

LE CONFRENCIER EN LIBERT


Les philosophes devraient bien prendre la peine, un de ces jours, de
rechercher srieusement si, oui ou non, les hommes sont capables de
s'accommoder du bonheur. Le fait est que pas un mois ne se passe sans
qu'un fils de famille se sauve de chez lui pour s'engager  bord d'un
bateau marchand, ou qu'un mari choy dcampe  destination du Texas avec
sa cuisinire. On a vu des pasteurs s'enfuir de chez leurs paroissiens;
et il s'est mme trouv des juges pour sortir volontairement de la
magistrature.

En tout cas, le lecteur ne sera point trop surpris si je lui dis que
Joseph Finsbury avait maintes fois mdit des projets d'vasion. La
destine de cet excellent vieillard--je crois pouvoir l'affirmer--ne
ralisait pas l'idal du bonheur. Certes, M. Maurice, que j'ai souvent
le plaisir de rencontrer dans le Mtropolitain, est un gentleman des
plus estimables; mais, en tant que neveu, je n'oserais pas le proposer
comme modle. Quant  son frre Jean, c'tait, naturellement, un brave
garon; mais si, vous-mmes, vous n'aviez pas d'autre attache que lui
pour vous retenir  votre foyer, j'imagine que vous ne tarderiez pas 
caresser le projet d'un voyage  l'tranger. Il est vrai que le vieux
Joseph avait une attache plus solide que la prsence de ses deux neveux,
pour le retenir  Bloomsbury; et cette attache n'tait point, comme l'on
pourrait penser, la socit de Julia Hazeltine (encore que le vieillard
aimt assez sa pupille), mais bien l'norme collection de carnets de
notes o il avait concentr sa vie tout entire. Que Joseph Finsbury se
soit rsign  se sparer de cette collection, c'est l une circonstance
qui, en vrit, ne fait que peu d'honneur aux vertus familiales de ses
deux neveux.

Oui, la tentation de la fuite tait dj vieille de plusieurs mois, dans
l'me de l'oncle; et lorsque celui-ci se trouva tout  coup tenir en
mains un chque de 800 livres,  lui payable, la tentation se changea
aussitt en une rsolution formelle. Il garda le chque, qui, pour un
homme d'habitudes frugales comme lui, signifiait la richesse; et il se
promit de disparatre dans la foule ds l'arrive  Londres, ou bien,
s'il n'y parvenait pas, de se glisser hors de la maison au cours de la
soire, et de fondre comme un rve dans les millions des habitants de la
capitale. Tel tait son projet: la concidence particulire de la
volont de Dieu et d'une erreur d'aiguillage fit qu'il n'eut pas mme 
attendre aussi longtemps pour le raliser.

Il fut un des premiers  revenir  lui et  se retrouver sur pied, aprs
la catastrophe de Browndean; et il n'eut pas plutt dcouvert l'tat de
prostration de ses deux neveux que, comprenant sa chance, il dtala
aussi vite qu'il put. Un homme de soixante-dix ans passs, qui vient
d'tre victime d'un accident de chemin de fer, et qui a encore le
malheur d'tre encombr de l'uniforme complet des patients de sir
Faraday Bond, on ne saurait exiger d'un tel homme une course bien
fournie; mais le bois tait  deux pas, et offrait au fugitif un abri,
tout au moins temporaire. Vers cet abri, le vieillard se rfugia avec
une clrit tonnante; et puis, se sentant quelque peu moulu, aprs la
secousse, il s'tendit par terre, au milieu d'un fourr, et ne tarda pas
 s'endormir trs profondment.

Les voies du destin offrent souvent un spectacle des plus divertissants
 l'observateur dsintress. Je ne puis, je l'avoue, m'empcher de
sourire en songeant que, pendant que Maurice et Jean s'ensanglantaient
les mains pour cacher dans le sable le corps d'un homme qui ne leur
tait rien, leur oncle dormait d'un bon sommeil reconstituant  quelques
cents pas d'eux.

Il fut rveill par l'agrable son d'une trompe, venant de la
grand'route voisine, o un mail-coach promenait un groupe de touristes
attards. Le son gaya le vieux coeur de Joseph, et dirigea ses pas
par-dessus le march, si bien qu'il ne tarda pas, lui-mme,  se trouver
sur la grand'route, regardant  droite et  gauche, sous sa visire, et
se demandant ce qu'il devait faire de lui. Bientt un bruit de roues
s'leva dans le lointain, et Joseph vit approcher un chariot de
camionnage, charg de colis, conduit par un cocher d'apparence
bienveillante, et portant imprime sur ses deux cts la lgende: _J.
Chandler, camionneur_. Ft-ce un vague (et bien imprvu) instinct
potique qui suggra  l'oncle Joseph l'ide de poursuivre son vasion
dans le chariot de M. Chandler? Je croirais plutt  des considrations
d'ordre plus foncirement pratique. Le voyage se ferait  bon march;
peut-tre mme, avec un peu d'adresse, Joseph pourrait-il obtenir de
voyager gratuitement. Restait bien la perspective de prendre froid sur
le sige; mais, aprs des annes de mitaines et de flanelle hyginique,
le coeur de Joseph aspirait avidement au risque d'un rhume de cerveau.

Et peut-tre M. Chandler fut-il d'abord un peu surpris de trouver,  un
endroit aussi solitaire de la grand'route, un gentleman aussi vieux,
aussi trangement vtu, et qui le priait aussi aimablement de vouloir
bien le recueillir sur le sige de sa voiture. Mais le camionneur tait,
en effet, un brave homme, toujours heureux de rendre service; de telle
sorte qu'il recueillit volontiers l'tranger. Et puis, comme il tenait
la discrtion pour la rgle essentielle de la politesse, il se dfendit
de lui faire aucune question. Le silence, d'ailleurs, ne dplaisait pas
 M. Chandler; mais  peine la voiture avait-elle commenc  se remettre
en mouvement que le digne camionneur se trouva contraint de subir le
choc inattendu d'une confrence.

--Le mlange de caisses et de paquets que contient votre voiture, dit
aussitt l'tranger, ainsi que la vue de la bonne jument flamande qui
nous conduit, me font conjecturer que vous occupez l'emploi de
camionneur, dans ce grand systme de transports publics qui, avec toutes
ses lacunes, n'en est pas moins l'orgueil de notre pays!

--Oui, monsieur! rpondit vaguement M. Chandler, qui ne savait pas trop
ce qu'il devait rpondre. Mais l'institution des colis postaux nous a
dj fait bien du tort, dans notre partie!

--Je suis un homme libre de prjugs, poursuivit Joseph Finsbury. Dans
ma jeunesse, j'ai fait de nombreux voyages. Rien n'tait trop petit pour
ma curiosit. En mer, j'ai tudi les diffrentes faons de nouer les
cbles, et me suis mis au courant de tous les termes techniques. A
Naples, j'ai appris l'art de prparer le macaroni;  Cannes, je me suis
instruit des principes de la fabrication des fruits confits. Jamais je
ne suis all entendre un opra sans avoir d'abord achet le livret, et
mme sans avoir fait connaissance avec les principaux airs, en les
jouant d'un seul doigt sur un piano.

--Vous devez avoir vu bien des choses, monsieur! dclara le camionneur
en fouettant sa bte.

--Savez-vous combien de fois le mot _fouet_ revient dans l'Ancien
Testament? reprit le vieux gentleman. Il revient cent et (si ma mmoire
ne me trompe pas) quarante-sept fois!

--Vraiment, monsieur! dit M. Chandler. Voil ce que je n'aurais jamais
cru!

--La Bible contient trois millions cinq cent un mille deux cent
quarante-neuf lettres. Quant aux versets je crois qu'il y en a plus de
dix-huit mille. Il y a eu beaucoup d'ditions de la Bible; Wiclif a t
le premier  l'introduire en Angleterre, vers l'an mille trois cents. La
_Paragraph Bible_, comme on l'appelle, est une des ditions les plus
connues, et doit son nom  ce qu'elle est divise en paragraphes.

Le camionneur se borna  rpondre, schement, que c'tait bien
possible, et appliqua son attention  la tche plus familire d'viter
une charrette de foin qui venait en sens inverse, tche assez malaise,
d'ailleurs, car la route tait troite, avec des fosss sur les deux
cts.

--Je vois, commena M. Finsbury, lorsque la charrette fut heureusement
dpasse, que vous tenez vos rnes d'une seule main. Vous devriez les
tenir des deux mains!

--Ah! par exemple, j'aime bien a! s'cria ddaigneusement le
camionneur. Et pourquoi donc?

--Ce que je vous dis est un fait scientifique, reprit M. Finsbury, et
repose sur la thorie du levier, qui est une des branches de la
mcanique. Il existe, sur ce domaine de la science, de trs intressants
petits ouvrages  douze sous, que j'estime qu'un homme de votre
condition aurait profit  lire. Je crains que vous n'ayez gure pratiqu
le grand art de l'observation! Voici prs d'une demi-heure que nous
sommes ensemble, et vous n'avez pas encore mis un seul fait! C'est l
un bien grave dfaut, mon cher ami! Par exemple, je ne sais pas si vous
avez observ que, tout  l'heure, en passant prs de cette charrette 
foin, vous avez pris  gauche?

--Mais, naturellement, je l'ai observ! s'cria M. Chandler, qui
devenait d'humeur belligrante. Le charretier m'aurait fait dresser
procs-verbal, si je n'avais pas pris  gauche!

--Eh bien! en France, poursuivit le vieillard, en France, et aussi, je
crois, aux Etats-Unis,--en Amrique,--vous auriez pris  droite!

--Je vous assure bien que non! dclara M. Chandler avec indignation.
J'aurais pris  gauche!

--Je note,--poursuivit M. Finsbury, ddaignant de rpondre,--que vous
raccommodez vos harnais avec du gros fil. J'ai toujours protest contre
la ngligence et la routine des classes pauvres, en Angleterre. Dans une
allocution que j'ai prononce, un jour, devant un public clair...

--Ce n'est pas du gros fil, interrompit hargneusement le camionneur:
c'est de la ficelle!

--J'ai toujours soutenu, reprit le vieillard, que, dans leur vie prive
et domestique, aussi bien que dans la pratique de leurs professions, les
classes infrieures de ce pays sont imprvoyantes, routinires, et
inintelligentes. C'est ainsi, pour m'en tenir  un exemple...

--Que diable est-ce que vous entendez par vos classes infrieures?
cria M. Chandler. C'est vous-mme qui tes une _classe infrieure_. Si
j'avais pu penser que vous tiez un pareil _aristo_, je ne vous aurais
pas laiss monter dans ma voiture!

Ces paroles furent prononces avec une intention dsagrable la moins
dguise du monde: videmment les deux hommes n'taient pas faits pour
s'entendre. A prolonger la conversation, il n'y fallait pas penser, mme
pour un homme aussi loquace que l'tait M. Finsbury. Le vieillard se
borna  renfoncer sur ses yeux la visire de sa casquette, d'un geste
rsign; aprs quoi, ayant tir de sa poche un carnet de notes et un
crayon bleu, il ne tarda pas  se plonger dans une statistique.

Le camionneur, de son ct, se remit  siffler avec nergie. Que si, de
temps  autre, il jetait un coup d'oeil sur son compagnon, c'tait avec
un mlange de triomphe et de crainte; de triomphe, parce qu'il avait
russi  arrter cette averse de paroles; de crainte, car il se
demandait si, tout  coup, l'averse en question n'allait pas
recommencer. Il n'y eut pas jusqu' une vritable averse, un grain qui
s'abattit brusquement sur eux et puis cessa brusquement, il n'y eut pas
jusqu' cet accident qu'ils n'endurassent en silence. Et c'est encore en
silence qu'ils firent leur entre dans la ville de Southampton.

La nuit tait venue, les vitrines des boutiques brillaient dans les rues
de la vieille ville; dans les maisons particulires, des lampes
clairaient le repas du soir; et M. Finsbury commena  songer avec
complaisance qu'il allait pouvoir s'installer dans une chambre o le
voisinage de ses neveux ne risquait pas de troubler son sommeil. Il
classa soigneusement ses papiers, les remit dans sa poche, toussa pour
s'claircir la gorge, et lana un regard hsitant sur M. Chandler.

--Seriez-vous assez aimable,--hasarda-t-il,--pour m'indiquer une
htellerie?

M. Chandler rflchit un moment.

--Eh bien! dit-il, je me demande si les _Armes de Tregonwell_ ne
feraient pas l'affaire?

--Les _Armes de Tregonwell_ feront parfaitement mon affaire, rpondit le
vieillard, si c'est une maison propre, et peu coteuse, et si les gens y
sont polis!

--Oh! ce n'tait pas  vous que je pensais! repartit ingnument M.
Chandler. Je pensais  mon ami Watts, qui tient la maison. C'est un
vieil ami  moi, voyez-vous? et qui m'a rendu un grand service l'anne
passe. Et je me demande,  prsent, si je dois, en conscience,
encombrer un aussi brave homme d'un client tel que vous, qui risque de
l'assommer avec ses explications. Oui, je me demande si ce serait bien
de ma part?--ajouta M. Chandler, avec tout le ton d'un homme que
tourmente un grave scrupule de conscience.

--Ecoutez ce que je vais vous dire, mon ami! fit le vieillard. Vous avez
eu l'obligeance de me prendre gratuitement dans votre voiture; mais cela
ne vous donne pas le droit de me parler sur ce ton! Tenez, voici un
shilling pour votre peine! Et puis, si vous ne voulez pas me conduire
aux _Armes de Tregonwell_, j'irai  pied jusque-l, voil tout!

La vigueur de cette apostrophe intimida M. Chandler. Il murmura quelque
chose qui ressemblait  une excuse, retourna le shilling entre ses
doigts, engagea sa voiture, en silence, dans une ruelle tournante, puis
dans d'autres, et s'arrta enfin devant les fentres vivement claires
d'une auberge. De son sige, il appela: Watts!

--C'est vous, Jem? cria une voix amicale, du fond de l'curie. Entrez,
mon vieux, et venez vous chauffer!

--Oh! merci! rpondit le camionneur. Je m'arrte seulement une minute,
au passage, pour faire descendre un vieux monsieur qui veut dner et se
loger. Mais, vous savez, prenez garde  lui! Il est pire qu'un membre de
la Ligue anti-alcoolique!

M. Finsbury eut quelque peine  descendre; car la longue immobilit, sur
le sige, l'avait engourdi, et puis il ressentait encore la secousse de
la catastrophe. L'amical M. Watts, malgr l'avertissement du camionneur,
le reut avec une courtoisie parfaite, et le fit entrer dans la petite
salle du fond, o il y avait un excellent feu dans la chemine. Bientt,
une table fut servie, dans cette mme salle, et le vieillard fut invit
 s'asseoir devant une volaille tuve--qui paraissait l'avoir attendu
depuis plusieurs jours--et un grand pot d'ale frachement tire du
tonneau.

Ce souper lui rendit toute sa verdeur: de telle sorte que, lorsqu'il eut
achev de se rgaler, il alla s'installer plus prs du feu, et se mit 
examiner les personnes assises aux tables voisines. Il y avait l une
dizaine de buveurs, d'ge mr pour la plupart, et--Joseph Finsbury eut
une vritable satisfaction  le constater--appartenant tous  la classe
ouvrire. Souvent dj le vieux confrencier avait eu l'occasion de
constater deux des traits les plus constants du caractre des hommes de
cette classe,  savoir leur apptit pour de menus faits sans lien, et
leur culte par les raisonnements en l'air. Aussi notre ami rsolut-il
aussitt de s'offrir encore, avant la fin de cette mmorable journe, la
saine jouissance d'une allocution. Il tira ses lunettes de leur tui,
les affermit sur son nez, prit dans sa poche une liasse de papiers et
les rpandit, devant lui, sur une table. Il les dplia, les aplanit d'un
geste complaisant. Tantt il les soulevait jusqu' la hauteur de son
nez, videmment ravi de leur contenu; tantt, les sourcils froncs, il
paraissait absorb dans l'tude de quelque dtail important. Un coup
d'oeil furtif dans la salle lui suffit pour s'assurer du succs de sa
manoeuvre: tous les yeux taient tourns vers lui; les bouches baient,
les pipes reposaient sur les tables; les oiseaux se trouvaient charms.
Et, au mme moment, l'entre de M. Watts vint fournir  l'orateur la
matire de son exorde:

--J'observe, Monsieur,--dit-il en s'adressant  l'aubergiste, mais avec
un regard encourageant pour le reste de l'auditoire, comme s'il avait
voulu faire entendre que chacun tait le bienvenu dans sa
confidence,--j'observe que quelques-uns de ces messieurs me considrent
avec curiosit; et c'est, en effet, chose peu commune de voir un homme
s'occuper  des recherches intellectuelles dans la salle publique d'une
taverne. Mais je n'ai pu m'empcher de relire certains calculs que j'ai
faits, ce matin mme, sur le prix moyen de la vie dans ce pays-ci et
dans d'autres pays: un sujet (ai-je besoin de le dire?) particulirement
intressant pour des reprsentants des classes laborieuses. Oui, j'ai
calcul d'aprs une chelle de revenus allant de quatre-vingts  deux
cent quarante livres par an. Le revenu de quatre-vingts livres n'a pas
t sans m'embarrasser trs longtemps; et, maintenant encore, mes
chiffres, en ce qui le touche, comportent une lgre part d'_ala_; car
les diffrents modes du blanchissage, par exemple, suffisent pour crer
de srieuses diffrences dans les frais gnraux. Au reste, je vais vous
demander la permission de vous lire le rsultat de mes recherches; et
j'espre que vous ne vous ferez pas scrupule de me signaler les menues
erreurs que j'aurai pu commettre, soit par insuffisance d'information ou
par ngligence. Je dbuterai, messieurs, par le revenu de quatre-vingts
livres!

Sur quoi le vieillard, avec moins de piti pour ces pauvres diables
qu'il en aurait eu pour des animaux, s'pancha de ses fastidieuses et
ineptes statistiques. Il donnait, de chaque revenu, neuf versions
successives, transportant tour  tour son personnage imaginaire 
Londres, Paris, Bagdad, Spitzbergen, Bassorah, Cork, Cincinnati, Tokyo,
et Nijni-Novgorod. Et l'on ne s'tonnera pas d'apprendre que,
aujourd'hui encore, ses auditeurs de Southampton se rappellent cette
soire comme la plus mortellement ennuyeuse de toute leur vie.

Longtemps avant que M. Finsbury ft parvenu jusqu' Nijni-Novgorod en
compagnie d'un homme absolument fictif possdant un revenu de cent
livres, tout son auditoire s'tait clips discrtement,  l'exception
de deux vieux ivrognes et de M. Watts, ce dernier supportant son ennui
avec un courage admirable. A tout instant, de nouveaux clients entraient
dans la salle, mais, sitt servis, se htaient d'avaler leur liqueur, et
repartaient au plus vite vers une autre taverne.

M. Watts fut seul  savoir ce que pouvait tre,  Bagdad, la vie d'un
homme jouissant d'un revenu de deux cent quarante livres. Et  peine
cette entit venait-elle de transporter sa vie imaginaire  Bassorah,
que l'aubergiste lui-mme, malgr tout son courage, dut quitter la
salle.

M. Finsbury dormit profondment, aprs les multiples fatigues de sa
journe. Il se leva le lendemain vers dix heures et, s'tant encore muni
d'un excellent djeuner, demanda au domestique de lui apporter sa note.
C'est alors qu'il s'aperut d'une vrit dont bien d'autres que lui se
sont aperus: il dcouvrit que demander sa note et payer cette mme note
taient deux choses diffrentes. Les dtails de la note taient
d'ailleurs extrmement modrs, et l'ensemble ne s'levait qu' cinq ou
six shillings. Mais le vieillard eut beau scruter avec le plus grand
soin le contenu de ses poches: le total de sa fortune prsente, en
espces du moins, ne dpassait pas un shilling et neuf pence. Il pria
qu'on lui ft venir M. Watts.

--Voici, dit-il  l'aubergiste, un chque de huit cents livres, payable
 Londres! Je crains de ne pas pouvoir en toucher le montant avant un
jour ou deux,  moins que vous ne puissiez me l'escompter vous-mme!

M. Watts prit le chque, le tourna et le retourna, le palpa entre ses
doigts:

--Vous dites que vous aurez  attendre un jour ou deux? fit-il enfin.
Vous n'avez pas d'autre argent?

--Un peu de monnaie! rpondit Joseph. A peine quelques shillings!

--En ce cas, vous pourrez m'envoyer le montant de ma note. Je m'en
remets  vous!

--Pour vous parler franchement, poursuivit le vieillard, je suis assez
tent de prolonger mon sjour ici. J'ai besoin d'argent pour continuer
mon voyage.

--Si un prt de dix shillings peut vous aider, je les tiens  votre
service! reprit M. Watts avec empressement.

--Non, merci! dit Joseph. Je crois que je vais plutt rester quelques
jours chez vous, et me faire escompter mon billet avant de repartir.

--Vous ne resterez pas un jour de plus dans ma maison! s'cria M. Watts.
C'est la dernire fois que vous aurez eu un lit aux _Armes de
Tregonwell_!

--J'entends rester chez vous! rpliqua M. Finsbury. Les lois de mon pays
me donnent le droit de rester. Faites-moi sortir de force, si vous
l'osez!

--Alors, payez votre note! dit M. Watts.

--Prenez ceci! cria le vieillard, lui fourrant en main le chque
ngociable.

--Ce n'est pas de l'argent lgal! rpondit M. Watts. Vous allez sortir
de chez moi, et tout de suite!

--Je ne saurais vous donner une ide du mpris que vous m'inspirez,
monsieur Watts! reprit le vieillard, comprenant qu'il devait se rsigner
aux circonstances. Mais, dans ces conditions, je vous prviens que je me
refuse  payer votre note!

--Peu m'importe ma note! rpondit M. Watts. Ce qu'il me faut, c'est
votre dpart d'ici!

--Eh bien! monsieur, vous serez satisfait!--pronona emphatiquement M.
Finsbury. Aprs quoi, saisissant sa casquette  visire pointue, il se
l'enfona sur la tte.

--Insolent comme vous l'tes, ajouta-t-il, vous ne voudrez peut-tre pas
m'indiquer l'heure du prochain train pour Londres?

--Oh! monsieur, il y a un excellent train dans trois quarts
d'heure!--rpliqua l'aubergiste, redevenu aimable, et avec plus
d'empressement qu'il n'en avait mis  offrir les dix shillings.--Vous
pourrez le prendre sans avoir besoin de vous presser!

La position de Joseph tait des plus embarrassantes. D'une part, il
aurait aim  pouvoir viter la grande ligne de Londres, car il
craignait fort que ses neveux ne fussent embusqus dans la gare,
guettant son arrive pour s'emparer de lui; mais, d'autre part, c'tait
pour lui chose minemment dsirable, et mme rigoureusement
indispensable, de faire escompter son chque avant que ses neveux
eussent le temps de s'y opposer. Il rsolut donc de se rendre  Londres
par le premier train. Et un seul point lui resta  considrer: le point
de savoir comment il s'arrangerait pour payer son voyage.

Joseph Finsbury avait presque toujours les mains sales, et je doute que,
 voir, par exemple, la faon dont il mangeait, vous l'eussiez pris pour
un _gentleman_. Mais il avait mieux que l'apparence d'un _gentleman_: il
avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de digne  la fois et de
sduisant qui, pour peu qu'il le voult, ne manquait jamais  produire
son effet. Et lorsque, ce jour-l, il aborda le chef de gare de
Southampton, son _salamalek_ fut vritablement oriental: le petit bureau
du chef de gare sembla tout  coup s'tre chang en un bosquet de
palmiers, o le _simoon_ et le _bulbul_... mais je vais laisser,  ceux
de mes lecteurs qui connaissent l'Orient mieux que moi, le soin de
poursuivre et de complter cette mtaphore. La mise du vieillard, en
outre, prvenait en sa faveur: l'uniforme de sir Faraday Bond, pour
incommode et voyant qu'il ft, n'tait certainement pas une tenue qui
risqut d'tre adopte par des chevaliers d'industrie; et l'exhibition
d'une montre, mais surtout d'un chque de huit cents livres, acheva ce
qu'avaient commenc les belles manires de notre hros. De telle sorte
que, un quart d'heure plus tard, lorsqu'arriva le train de Londres, M.
Finsbury fut recommand au conducteur du train par le chef de gare, et
respectueusement install dans un compartiment de premire.

Pendant que le vieux gentleman attendait le dpart du train, il fut
tmoin d'un incident de peu d'intrt en soi, mais qui devait avoir une
influence dcisive sur les destines ultrieures de la famille Finsbury.
Une caisse d'emballage gigantesque fut amene sur le quai par une
douzaine de porteurs, et,  grand'peine, hisse par eux dans le fourgon
aux bagages. C'est souvent la tche consolante de l'historien, de
diriger l'attention de ses lecteurs sur les desseins ou (rvrence
parler) les artifices de la Providence. Dans ce fourgon  bagages du
train qui menait Joseph Finsbury de Southampton-Est  Londres, l'oeuf de
ce roman se trouvait, pour ainsi dire,  l'tat _incouv_. L'norme
caisse tait adresse  un certain William Dent Pitman, en gare  la
station de Waterloo; et le colis qui l'avoisinait, dans le fourgon,
tait un solide baril, de dimensions moyennes, trs soigneusement ferm,
et portant l'adresse: _M. Finsbury, 16, John Street, Bloomsbury._--_Port
pay._

La juxtaposition de ces deux colis, c'tait une trane de poudre
ingnieusement prpare par la Providence: il ne manquait plus qu'une
main d'enfant pour y mettre le feu.




IV

UN MAGISTRAT DANS UN FOURGON  BAGAGES


La cit de Winchester est renomme comme possdant une cathdrale, un
vque (mais qui, malheureusement, est mort, il y a plusieurs annes,
d'une chute de cheval; tout porte  croire, d'ailleurs, qu'il doit avoir
t remplac depuis lors), un collge, un assortiment considrable de
militaires, et une gare o passent infatigablement les trains montants
et descendants de la ligne London and South Western. Le souvenir de ces
divers faits n'aurait certainement pas manqu de s'offrir  l'esprit
de Joseph Finsbury, lorsque le train qui le conduisait  Londres
s'arrta pour quelques instants dans la gare susdite; mais le bon
vieillard s'tait endormi presque depuis Southampton. Son me, quittant
le coup du wagon, s'tait provisoirement envole dans un ciel tout
rempli de populeuses salles de confrences, avec des discours se
succdant  l'infini. Et, pendant ce temps, son corps reposait sur les
coussins du wagon, les jambes replies, la casquette rejete en arrire,
une main serrant sur la poitrine un numro du _Lloyd's Weekly
Newspaper_.

La portire s'ouvre. Deux voyageurs entrent, et, aussitt, sortent de
nouveau. Dieu sait pourtant que ces deux voyageurs n'taient pas en
avance pour prendre le train! Un tandem pouss jusqu' sa dernire
vitesse, une invasion sauvage du guichet aux billets, et puis encore une
course folle leur avaient permis d'atteindre le quai  l'instant mme o
la machine mettait les premiers ronflements du dpart. Un seul coup se
trouvant  leur porte, ils s'y taient lancs; et dj l'an des deux
hommes avait pos sa canne sur l'une des banquettes quand il avait
remarqu le vieux Finsbury.

--Bon Dieu! s'tait-il cri. L'oncle Joseph! Pas moyen de rester ici!

Aprs quoi, il tait redescendu, renversant presque son compagnon, et
s'tait empress de refermer la portire sur le patriarche endormi.

Ds l'instant suivant, les deux compagnons se trouvaient installs dans
le fourgon aux bagages.

--Pourquoi diable n'avez-vous pas voulu monter prs de votre oncle?
demanda le plus jeune voyageur, tout en essuyant la sueur de ses tempes.
Vous croyez qu'il ne vous aurait pas permis de fumer?

--Oh non! je ne sache pas que la fume le drange! rpondit l'autre. Ce
n'est d'ailleurs pas le premier venu, je vous assure, mon oncle Joseph!
Un vieux gentleman des plus respectables: a t intress dans le
commerce des cuirs; a fait un voyage en Asie Mineure; clibataire, brave
homme; mais une langue, mon cher Wickham, une langue plus pointue que la
dent d'un serpent!

--Un vieux dbineur, hein? suggra Wickham.

--Pas du tout! rpondit l'autre. C'est simplement un homme dou d'un
talent extraordinaire pour ennuyer quiconque l'approche. Un raseur
absolument effroyable! Je ne dis pas que, sur une le dserte, on ne
finirait pas par s'accommoder de sa socit; mais pour un voyage en
chemin de fer, non, il n'y a pas  y penser! Je voudrais que vous
l'entendissiez sur Tonti, le sinistre idiot qui a invent les tontines!
Une fois lch l-dessus, il n'en finit plus.

--Mais, au fait! dit Wickham, vous tes intress, vous aussi, dans
cette histoire de la tontine Finsbury, dont les journaux ont parl! Je
n'avais pas encore song  cela!

--H! reprit l'autre, savez-vous que cette vieille bte qui dort l, 
ct de nous, vaut pour moi cinquante mille livres? Ou, du moins, ce
serait sa mort qui me les vaudrait! Et il tait l, endormi, sans
personne que vous pour nous voir! Mais je l'ai pargn, parce que je
commence dcidment  devenir un vrai conservateur!

Pendant ce temps, M. Wickham, ravi de se trouver dans un fourgon 
bagages, sautillait  et l, comme un aristocratique papillon.

--Tiens! s'cria-t-il, voici quelque chose pour vous! _M. Finsbury, 16,
John Street, Bloomsbury, Londres._ Ce _M._, c'est videmment Michel, pas
de doute possible! Et ainsi, vous avez deux domiciles  Londres, vieux
coquin?

--Oh! le colis sera sans doute pour Maurice!--rpondit Michel, de
l'autre extrmit du fourgon, o il s'tait commodment tendu sur des
sacs.--C'est un cousin  moi, et que je ne dteste pas, car il a
affreusement peur de moi. C'est lui qui habite Bloomsbury; et je sais
qu'il y fait une collection d'une espce particulire,--des oeufs
d'oiseaux, ou des boutons de gutres, enfin quelque chose de tout  fait
idiot, que j'ai oubli!

Mais M. Wickham ne l'coutait plus. Une ide magnifique lui tait venue
en tte.

--Par Saint-Georges, se disait-il, voici une bonne farce  faire! Si
seulement, avec le marteau et les tenailles que j'aperois l-bas, je
pouvais changer quelques tiquettes, et expdier ces colis l'un  la
place de l'autre!

En cet instant, le gardien du fourgon, ayant entendu la voix de Michel
Finsbury, ouvrit la porte de sa petite cabine.

--Vous feriez mieux d'entrer ici, messieurs! dit-il aux deux voyageurs,
lorsque ceux-ci lui eurent expliqu le motif de leur intrusion.

--Venez-vous, Wickham? demanda Michel.

--Non, merci! je m'amuse follement,  voyager dans un fourgon! rpondit
le jeune homme.

Et ainsi, Michel tant entr dans la cabine avec le gardien, et la porte
de communication ayant t referme, M. Wickham resta seul parmi les
bagages, libre de s'amuser  sa fantaisie.

--Nous arrivons  Bishopstoke, monsieur!--dit le gardien  Michel quand,
un quart d'heure plus tard, le train siffla et commena  ralentir sa
marche.--On va s'arrter trois minutes. Vous n'aurez pas de peine 
trouver de la place dans un compartiment!

M. Wickham,--que nous avons laiss s'apprtant  jouer aux propos
interrompus avec les tiquettes des colis,--tait un jeune gentleman
fort riche, d'apparence agrable, et dou de l'esprit le plus inoccup.
Peu de mois auparavant,  Paris, il s'tait expos  subir toute une
srie de chantages de la part du neveu d'un hospodar valaque rsidant
(pour des motifs politiques, naturellement) dans la joyeuse capitale
franaise. Un ami commun,  qui il avait confi sa dtresse, lui avait
recommand de s'adresser  Michel Finsbury, et, en effet, l'avou, ds
qu'il avait t mis au courant des faits, avait immdiatement assum
l'offensive, avait fonc sur le flanc des forces valaques, et, dans
l'espace de trois jours, avait eu la satisfaction de contraindre
celles-ci  repasser le Danube. Ce n'est point affaire  nous de les
suivre dans cette retraite, effectue sous la paternelle prsidence de
la police. Bornons-nous  ajouter que, ainsi dlivr de ce qu'il se
plaisait  appeler l'atrocit bulgare, M. Wickham tait revenu 
Londres avec les sentiments les plus embarrassants de gratitude et
d'admiration pour son avou. Sentiments qui n'taient gure pays de
retour, car Michel prouvait mme une certaine honte de l'amiti de son
nouveau client, et ce n'tait qu'aprs de nombreux refus qu'il s'tait
enfin rsign  aller passer une journe  Wickham Manor, dans le
domaine familial de son jeune client. Mais il avait d enfin s'y
rsigner, et son hte,  prsent, le reconduisait jusqu' Londres.

Un penseur judicieux (probablement Aristote) a not que la Providence ne
ddaignait pas d'employer  ses fins les instruments mme les plus
humbles: le fait est que le sceptique le plus endurci sera dsormais
forc de reconnatre que Wickham et l'hospodar valaque taient bien des
instruments providentiels, lus et prpars de toute ternit.

Dsireux de se montrer  ses propres yeux un personnage plein d'esprit
et de ressources, le jeune gentleman (qui exerait, en outre, les
fonctions de magistrat dans son comt natal) n'avait pas t plus tt
seul dans le fourgon qu'il s'tait abattu sur les tiquettes des colis,
avec tout le zle d'un rformateur. Et lorsque,  la station de
Bishopstoke, il sortit du fourgon aux bagages pour aller s'installer
avec Michel Finsbury dans un coup de premire classe, son visage
rayonnait  la fois de fatigue et d'orgueil.

--Je viens de faire une farce admirable! ne put-il s'empcher de dire 
son avou.

Puis, saisi tout  coup d'un scrupule:

--Dites donc: pour une petite farce inoffensive, hein? je ne risque pas
de perdre mon poste de magistrat?

--Mon cher ami, rpliqua distraitement Michel, je vous ai toujours
prdit que vous finiriez par vous faire pendre!




V

M. GDON FORSYTH ET LA CAISSE MONUMENTALE


J'ai dj dit que,  Bournemouth, Julia Hazeltine avait quelquefois
l'occasion de faire des connaissances. Il est vrai que c'tait  peine
si elle avait le temps de les entrevoir avant que, de nouveau, les
portes de la maison de Bloomsbury se refermassent sur elle jusqu' l't
suivant; mais ces connaissances phmres n'en taient pas moins une
distraction pour la pauvre fille, sans parler de la provision de
souvenirs et d'esprances qu'elles avaient, en outre, le mrite de lui
fournir. Or, parmi les personnes qu'elle avait ainsi rencontres 
Bournemouth, l't prcdent, se trouvait un jeune avocat nomm Gdon
Forsyth.

Dans l'aprs-midi mme du jour mmorable o le magistrat s'tait amus 
changer les tiquettes, vers quatre heures, une promenade quelque peu
rveuse et mlancolique avait par hasard conduit M. Forsyth sur le
trottoir de John Street,  Bloomsbury; et,  peu prs au mme moment,
Miss Hazeltine fut appele  la porte du numro 16 de cette rue par un
coup de sonnette d'une nergie foudroyante.

M. Gdon Forsyth tait un jeune homme assez heureux, mais qui aurait
t plus heureux encore avec de l'argent en plus et un oncle en moins.
Cent vingt livres par an constituaient tout son revenu; mais son oncle,
M. Edouard H. Bloomfield, renforait ce revenu d'une lgre subvention
et d'une masse norme de bons conseils, exprims dans un langage qui
aurait probablement paru d'une violence excessive  bord mme d'un
bateau de pirates.

Ce M. Bloomfield tait, en vrit, une figure essentiellement propre 
l'poque de M. Gladstone. Ayant acquis de l'ge sans acqurir la moindre
exprience, il joignait aux sentiments politiques du parti radical une
exubrance passionne qu'on est plus habitu  regarder comme l'apanage
traditionnel de nos vieux conservateurs. Il admirait le pugilat, il
portait un formidable gourdin  noeuds, il tait assidu aux services
religieux: et l'on aurait eu de la peine  dire contre qui sa colre
svissait le plus volontiers, de ceux qui se permettaient de dfendre
l'Eglise Etablie ou de ceux qui ngligeaient de prendre part  ses
crmonies. Il avait, en outre, quelques pithtes favorites qui
inspiraient une lgitime frayeur  ses connaissances: lorsqu'il ne
pouvait pas aller jusqu' dclarer que telle ou telle mesure n'tait
pas anglaise, du moins ne manquait-il pas  la dnoncer comme n'tant
pas pratique. C'est sous le ban de cette dernire excommunication
qu'tait tomb son pauvre neveu. La faon dont Gdon entendait l'tude
de la loi avait t dcidment reconnue non pratique; et son oncle lui
avait en consquence signifi, au cours d'une bruyante entrevue rythme
avec le gourdin  noeuds, qu'il devait soit trouver au plus vite une ou
deux causes  dfendre, ou bien se prparer  vivre dsormais de ses
propres fonds.

Aussi ne s'tonnera-t-on point que Gdon, malgr une nature plutt
joyeuse, se sentt envahi de mlancolie. Car, d'abord, il n'avait pas le
moindre dsir de pousser plus loin qu'il n'avait fait dj l'tude de la
loi; et puis, en supposant mme qu'il s'y rsignt, il y avait toujours
encore une partie du programme qui restait indpendante de sa volont.
Comment trouver des clients, des causes  dfendre? La question tait
l.

Tout  coup, pendant qu'il se dsesprait de ne pouvoir pas la rsoudre,
il trouva son passage barr par un rassemblement. Une voiture de
camionnage tait arrte devant une maison; six athltes, ruisselants de
sueur, s'occupaient  en retirer la plus gigantesque caisse d'emballage
qu'ils eussent jamais vue; et, sur les degrs du perron, la massive
figure du cocher et la frle figure d'une jeune fille se tenaient
debout, comme sur une scne, se querellant.

--Cela ne peut pas tre pour nous! affirmait la jeune fille. Je vous
prie de remporter cette caisse! Elle ne pourrait pas entrer dans la
maison, si mme vous arriviez  la retirer de votre voiture!

--Alors je vais la laisser sur le trottoir, rpondait le cocher, et M.
Finsbury s'arrangera comme il voudra avec la police!

--Mais je ne suis pas M. Finsbury! protestait la jeune fille.

--Peu m'importe de savoir qui vous tes! rpondait le camionneur.

--Voudriez-vous me permettre de vous venir en aide, miss Hazeltine? dit
Gdon, en s'avanant.

Julia poussa un petit cri de plaisir.

--Oh! monsieur Forsyth, s'cria-t-elle, je suis si heureuse de vous
voir! Figurez-vous qu'on veut m'obliger  faire entrer dans la maison
cette horrible chose, qui ne peut tre venue ici que par erreur! Le
cocher dclare qu'il faut que nous dfassions les portes, ou bien qu'un
maon dmolisse un pan de mur entre deux fentres, faute de quoi la
voirie va nous intenter un procs, pour laisser nos meubles sur le pav!

Les six hommes, pendant ce temps, avaient enfin russi  dposer la
caisse sur le trottoir; et maintenant ils se tenaient debout, appuys
contre elle, et considrant, avec une dtresse manifeste, la porte de la
maison o cette caisse monstrueuse avait  pntrer. Ai-je besoin
d'ajouter que toutes les fentres des maisons voisines s'taient
garnies, comme par enchantement, de spectateurs curieux et amuss?

Ayant pris l'air le plus scientifique qu'il pt se donner, Gdon mesura
avec sa canne les dimensions de la porte, pendant que Julia notait, sur
son album  aquarelle, le rsultat des valuations. Puis Gdon, en
mesurant la caisse et en comparant les deux sries de chiffres,
dcouvrit qu'il y avait tout juste assez d'espace pour que la caisse pt
entrer. Aprs quoi, s'tant dvtu de son veston et de son gilet, il
aida les hommes  enlever de leurs gonds les battants de la porte. Et,
enfin, grce  la collaboration presque force de quelques-uns des
assistants, la caisse monta pniblement les marches, grina en se
frottant aux murs, et se trouva installe  l'entre du vestibule, le
bloquant  peu prs dans toute sa largeur. Alors les artisans de cette
victoire se regardrent les uns les autres avec un sourire de triomphe.
Ils avaient, en vrit, cass un buste d'Apollon, et creus dans le mur
de profondes ornires; mais, du moins, ils avaient cess d'tre un des
spectacles publics de Londres!

--Ma parole, monsieur, dit le cocher, jamais je n'ai vu un colis pareil!

Gdon lui exprima loquemment sa sympathie en lui glissant dans la main
deux pices de dix shillings.

--Allons, patron, cinq shillings de plus, et je me charge de rgler le
compte de tous les camarades! s'cria le cocher.

Ainsi fut fait; sur quoi toute la troupe des porteurs improviss grimpa
dans la voiture, qui dtala dans la direction de la taverne la plus
proche. Gdon referma la porte, et se tourna vers miss Hazeltine. Leurs
yeux se rencontrrent; et une folle envie de rire les saisit tous les
deux. Puis, peu  peu, la curiosit s'veilla dans l'esprit de la jeune
fille. Elle s'approcha de la caisse, la tta dans tous les sens, examina
l'tiquette.

--C'est la chose la plus trange que l'on puisse rver! dit-elle, avec
un nouvel clat de rire. L'criture est certainement de la main de
Maurice, et j'ai reu une lettre de lui, ce matin mme, me disant de me
prparer  recevoir un baril. Croyez-vous que ceci puisse tre considr
comme un baril, monsieur Forsyth?

--_Statue,  manier avec prcaution, fragile_, lut tout haut Gdon, sur
un des cts de la caisse. Vous tes bien sre que vous n'avez pas t
prvenue de l'arrive d'une statue?

--Non, certainement! rpondit Julia. Oh! monsieur Forsyth, ne
pensez-vous pas que nous puissions jeter un coup d'oeil  l'intrieur de
la caisse?

--Et pourquoi pas? s'cria Gdon. Dites-moi seulement o je pourrai
trouver un marteau!

--Venez avec moi, dans la cuisine, et je vous montrerai o sont les
marteaux! dit Julia. La planche o on les met est trop haute pour moi!

--Elle ouvrit la porte de la cuisine et y fit entrer Gdon. Un marteau
fut vite trouv, ainsi qu'un ciseau: mais Gdon fut surpris de
n'apercevoir aucune trace d'une cuisinire. Il dcouvrit galement, par
contre, que miss Julia avait un trs petit pied et une cheville trs
fine; dcouverte qui l'embarrassa si fort qu'il fut tout heureux de
pouvoir s'attaquer au plus vite  la caisse d'emballage.

Il travaillait ferme,--et chacun de ses coups de marteau avait une
prcision admirable,--pendant que Julia, debout prs de lui, en silence
considrait plutt l'ouvrier que l'ouvrage. Elle songeait que M. Forsyth
tait un fort bel homme; jamais encore elle n'avait vu des bras aussi
vigoureux. Et tout  coup Gdon, comme s'il avait devin ses penses,
se retourna vers elle et lui sourit. Elle sourit aussi, et rougit: et ce
double changement lui seyait si bien que Gdon oublia de regarder o il
frappait, de telle sorte que, quelques secondes aprs, le pauvre garon
assnait un coup terrible sur ses propres doigts. Avec une prsence
d'esprit touchante, il parvint, non seulement  retenir, mais  changer
mme en une plainte anodine le pittoresque juron qui allait sortir de
ses lvres. Mais la douleur tait vive; la secousse nerveuse avait t
trop forte: et, aprs quelques essais, il s'aperut qu'il ne pouvait pas
songer  poursuivre l'opration.

Aussitt Julia courut dans sa chambre, apporta une ponge, de l'eau, une
serviette, et commena  baigner la main blesse du jeune homme.

--Je regrette, infiniment! s'excusait Gdon. Si j'avais eu le moindre
savoir-vivre, j'aurais ouvert la caisse d'abord, et me serais ensuite
cras les doigts! Oh! a va dj beaucoup mieux! ajoutait-il. Je vous
assure que a va beaucoup mieux!

--Oui, je crois que, maintenant, vous allez assez bien pour tre en tat
de diriger le travail! dit enfin Julia. Commandez-moi, et c'est moi qui
serai votre ouvrire!

--Une dlicieuse ouvrire, en vrit!--dclara Gdon, oubliant tout 
fait les convenances. La jeune fille se retourna, et le regarda avec un
petit soupon de froncement de sourcils; mais l'impertinent jeune homme
se hta de dtourner son attention sur la caisse d'emballage. Le plus
gros du travail, d'ailleurs, se trouvait fait. Julia ne tarda pas 
soulever la premire planche du couvercle, ce qui mit au jour une couche
de paille. Une minute aprs les deux jeunes gens taient  genoux, l'un
prs de l'autre, comme des paysans occups  retourner le foin; et, ds
la minute suivante, ils furent rcompenss de leurs efforts par la vue
de quelque chose de blanc et de poli. C'tait, sans erreur possible, un
norme pied de marbre.

--Voil un personnage vraiment esthtique! dit Julia.

--Jamais je n'ai rien vu de pareil! rpondit Gdon. Il a un mollet
comme un sac de gros sous!

Bientt se dcouvrit un second pied, et puis quelque chose qui semblait
bien en tre un troisime. Mais ce quelque chose se trouva tre, en fin
de compte, une massue reposant sur un pidestal.

--H! parbleu! c'est un _Hercule_! s'cria Gdon. J'aurais d le
deviner  la vue de son mollet! Et je puis affirmer en toute
confiance--ajouta-t-il en regardant les deux jambes colossales--que
c'est ici le plus grand  la fois et le plus laid de tous les _Hercule_
de l'Europe entire! Qu'est-ce qui peut l'avoir dcid  venir chez
vous?

--Je suppose que personne autre n'en aura voulu! dit Julia. Et je dois
ajouter que, nous-mmes, nous nous serions parfaitement passs de lui.

--Oh! ne dites pas cela, mademoiselle! rpliqua Gdon. Il m'a valu une
des plus mmorables sances de toute ma vie!

--En tout cas, une sance que vous ne pourrez pas oublier de sitt! fit
Julia. Vos malheureux doigts vous la rappelleront!

--Et maintenant, je crois qu'il faut que je m'en aille! dit tristement
Gdon.

--Non! non! plaida Julia. Pourquoi vous en aller? Restez encore un
moment, et prenez une tasse de th avec moi!

--Si je pouvais penser que, rellement, cela vous ft agrable, dit
Gdon en faisant tourner son chapeau dans ses doigts, il va de soi que
j'en serais ravi!

--Mais, certes, cela me sera agrable! rpondit la jeune fille. Et, de
plus, j'ai besoin de gteaux pour manger le th, et je n'ai personne que
je puisse envoyer chez le ptissier. Tenez voici la clef de la maison!

Gdon se hta de mettre son chapeau et de courir chez le ptissier,
d'o il revint avec un grand sac en papier tout rempli de choux  la
crme, d'clairs, et de tartelettes. Il trouva Julia occupe  prparer
une petite table  th dans le vestibule.

--Les chambres sont dans un tel dsordre, dit-elle, que j'ai pens que
nous serions plus  l'aise ici,  l'ombre de notre statue!

--Parfait! s'cria Gdon enchant.

--Oh! quelles adorables tartelettes  la crme! fit Julia en ouvrant le
sac. Et quels dlicieux choux aux fraises!

--Oui! dit Gdon, essayant de cacher sa dconvenue. J'ai bien prvu que
le mlange produirait quelque chose de trs beau. D'ailleurs, la
ptissire l'a prvu aussi.

--Et maintenant, dit Julia aprs avoir mang une demi-douzaine de
gteaux, je vais vous montrer la lettre de Maurice. Lisez-la tout haut:
peut-tre y a-t-il des dtails qui m'ont chapp?

Gdon prit la lettre, la dplia sur un de ses genoux, et lut ce qui
suit:


Chre Julia, je vous cris de Browndean, o nous nous sommes arrts
pour quelques jours. L'oncle a t trs secou par ce terrible accident,
dont, sans doute, vous aurez lu le rcit dans le journal. Demain, je
compte le laisser ici avec Jean, et rentrer seul  Londres; mais, avant
mon arrive, vous allez recevoir un baril _contenant des chantillons
pour un ami_. Ne l'ouvrez  aucun prix, mais laissez-le dans le
vestibule jusqu' mon arrive!

  Votre, en grande hte,

  M. FINSBURY.

_P. S._--N'oubliez pas de laisser le baril dans le vestibule!


--Non, dit Gdon, je ne vois rien l qui se rapporte au monument!--Et,
en disant cela, il dsignait les jambes de marbre.--Miss Hazeltine,
poursuivit-il, me permettez-vous de vous adresser quelques questions?

--Mais volontiers! rpondit la jeune fille. Et si vous russissez 
m'expliquer pourquoi Maurice m'a envoy une statue d'Hercule au lieu
d'un baril contenant des chantillons pour un ami, je vous en serai
reconnaissante jusqu' mon dernier jour. Mais, d'abord, qu'est-ce que
cela peut-tre, des chantillons pour un ami?

--Je n'en ai pas la moindre ide! dit Gdon. Je sais bien que les
marbriers envoient souvent des chantillons; mais je crois que, en
gnral, ce sont des morceaux de marbre plus petits que notre ami le
monument. Au reste, mes questions portent sur d'autres sujets. En
premier lieu, est-ce que vous tes tout  fait seule, dans cette maison?

--Oui, pour le moment! rpondit Julia. Je suis arrive avant-hier pour
mettre la maison en tat et pour chercher une cuisinire. Mais je n'en
ai trouv aucune qui me plt.

--Ainsi vous tes absolument seule! dit Gdon, stupfait. Et vous
n'avez pas peur?

--Oh! pas du tout! rpondit Julia. Je ne sais pas de quoi j'aurais peur.
Je me suis simplement achet un revolver, d'un bon march fantastique,
et j'ai demand au marchand de me montrer la manire de m'en servir. Et
puis, avant de me coucher, j'ai bien soin de barricader ma porte avec
des tiroirs et des chaises.

--C'est gal, je suis heureux de penser que votre monde va bientt
rentrer! dit Gdon. Votre isolement m'inquite beaucoup. S'il devait se
prolonger, je pourrais vous pourvoir d'une vieille tante  moi, ou
encore de ma femme de mnage,  votre choix.

--Me prter une tante! s'cria Julia. Oh! quelle gnrosit! Je commence
 croire que c'est vous qui m'avez envoy l'_Hercule_!

--Je vous donne ma parole d'honneur que non! protesta le jeune homme. Je
vous admire bien trop pour avoir pu vous envoyer une oeuvre d'art aussi
monstrueuse!

Julia allait rpondre, lorsque les deux amis tressautrent: un coup
violent avait t frapp  la porte.

--Oh! monsieur Forsyth!

--Ne craignez rien, ma chre enfant! dit Gdon appuyant tendrement sa
main sur le bras de la jeune fille.

--Je sais ce que c'est! murmura-t-elle. C'est la police! Elle vient se
plaindre au sujet de la statue!

Nouveau coup  la porte, plus violent, et plus impatient.

--Mon Dieu! c'est Maurice! s'cria la jeune fille. Elle courut  la
porte et ouvrit.

C'tait en effet Maurice qui apparaissait sur le seuil: non pas le
Maurice des jours ordinaires, mais un homme d'aspect sauvage, ple et
hagard, avec des yeux injects de sang, et une barbe de deux jours au
menton.

--Le baril? s'cria-t-il. O est le baril qui est arriv ce matin?

Il regardait autour de lui, dans le vestibule, et ses yeux lui sortirent
de la tte, littralement, lorsqu'il aperut les jambes de l'_Hercule_.

--Qu'est-ce que c'est que a? hurla-t-il. Qu'est-ce que c'est que ce
mannequin de cire? Qu'est-ce que c'est? Et o est le baril? Le tonneau 
eau?

--Aucun baril n'est venu, Maurice! rpondit froidement Julia. Voici le
seul colis qu'on ait apport!

--a? s'cria le malheureux. Je n'ai jamais entendu parler de a!

--C'est cependant arriv avec une adresse crite de votre main! rpondit
Julia. Nous avons presque t forcs de dmolir la maison pour le faire
entrer. Et je ne puis rien vous dire de plus!

Maurice la considra avec un garement sans limites. Il passa une de ses
mains sur son front, et puis s'appuya contre le mur, comme un homme qui
va s'vanouir. Mais, peu  peu, sa langue se dlia, et il se mit 
accabler la jeune fille d'un torrent d'injures. Jamais jusqu'alors
Maurice lui-mme ne se serait suppos capable d'autant de feu, d'autant
de verve, ni d'une telle varit de locutions grossires. La jeune fille
tremblait et chancelait sous cette fureur insense.

--Je ne souffrirai point que vous parliez davantage  miss Hazeltine sur
un ton pareil! dit enfin Gdon, s'interposant avec rsolution.

--Je lui parlerai sur le ton qui me plaira, rpliqua Maurice, dans un
nouvel lan de fureur. Je parlerai  cette misrable mendiante comme
elle le mrite!

--Pas un mot de plus, monsieur, pas un mot!--s'cria Gdon.--Miss
Hazeltine, poursuivit-il en s'adressant  la jeune fille, vous ne pouvez
pas rester davantage sous le mme toit que cet individu! Voici mon bras!
Permettez-moi de vous conduire en un lieu o vous soyez  l'abri de
l'insulte!

--Monsieur Forsyth, dit Julia, vous avez raison! Je ne saurais rester
ici un seul moment de plus, et je sais que je me confie  un homme
d'honneur!

Ple et rsolu, Gdon offrit son bras, et les deux jeunes gens
descendirent les marches du perron, poursuivis par Maurice, qui
rclamait la clef de la porte d'entre.

Julia venait  peine de lui remettre son trousseau de clefs, lorsqu'un
fiacre vide passa rapidement devant eux. Il fut hl, simultanment, par
Maurice et par Gdon. Mais, au moment o le cocher arrtait son cheval,
Maurice se prcipita dans la voiture.

--Dix sous de pourboire! cria-t-il. Gare de Waterloo, aussi vite que
possible! Dix sous pour vous!

--Mettez un shilling, monsieur! dit le cocher. L'autre gentleman m'a
retenu avant vous!

--Eh bien! soit, un shilling!--cria Maurice, tout en songeant,  part
lui, qu'il examinerait de nouveau la question en arrivant  la gare. Et
le cocher fouetta sa bte, et le fiacre tourna au premier coin de rue.




VI

LES TRIBULATIONS DE MAURICE

(_Premire Partie_)


Pendant que le fiacre filait par les rues de Londres, Maurice
s'vertuait  rallier toutes les forces de son esprit. 1 le baril
contenant le cadavre s'tait gar; 2 il y avait ncessit absolue  le
retrouver. Ces deux points taient clairs; et si, par une chance
providentielle, le baril se trouvait encore  la gare, tout pouvait
aller bien. Si le baril n'tait pas  la gare, et qu'il se trouvt dj
entre les mains d'autres personnes l'ayant reu par erreur, la chose
prenait une tournure plus fcheuse. Les personnes qui reoivent des
colis dont elles ne s'expliquent pas la nature sont en gnral portes 
les ouvrir tout de suite. L'exemple de Miss Hazeltine (que Maurice
maudit une fois de plus) ne confirmait que trop ce principe gnral. Et
si quelqu'un avait dj ouvert le baril... Seigneur Dieu! s'cria
Maurice  cette pense, en portant la main  son front tout gonfl de
sueur.

La premire conception d'un manquement  la loi a volontiers, pour
l'imagination, quelque chose d'excitant: le projet, encore  l'tat
d'bauche, s'offre sous des couleurs vives et attrayantes. Mais il n'en
est pas de mme lorsque, plus tard, l'attention du criminel se tourne
vers ses rapports possibles avec la police. Maurice,  prsent, se
disait qu'il n'avait peut-tre pas suffisamment pris en considration
l'existence de la police, lorsqu'il s'tait embarqu dans son
entreprise. Je vais avoir  jouer trs serr! songea-t-il; et un petit
frisson de peur courut tout le long de son pine dorsale.

--Les grandes lignes, ou la banlieue? lui demanda tout  coup le cocher,
 travers le petit guichet du plafond.

--Grandes lignes! rpondit Maurice. Aprs quoi il dcida que cet homme
aurait, tout de mme, son shilling de pourboire.

Ce serait folie d'attirer l'attention sur moi en ce moment! se dit-il.
Mais la somme que cette affaire-l va me coter, au bout du compte,
commence  me faire l'effet d'un cauchemar!

Il traversa la salle des billets, et, misrablement, erra sur le quai.
Il y avait, en cet instant, un petit arrt dans le mouvement de la gare;
peu de gens sur le quai,  peine quelques voyageurs attendant,  et l.
Maurice constata qu'il n'attirait point l'attention, ce qui lui parut
une chose excellente; mais, d'autre part, il songea que son enqute
n'avanait pas beaucoup. De toute ncessit, il devait faire quelque
chose, risquer quelque chose: chaque instant qui passait ajoutait au
danger. Enfin, recueillant tout son courage, il arrta un porteur et lui
demanda si, par hasard, il ne se souvenait pas d'avoir vu arriver un
baril, au train du matin: ajoutant qu'il tait anxieux de se renseigner,
car le baril appartenait  un de ses amis. Et l'affaire est des plus
importantes, ajouta-t-il encore, car ce baril contient des
chantillons!

--Je n'tais pas l ce matin, monsieur, rpondit le porteur; mais je
vais demander  Bill. H! Bill! dis-donc, te souviens-tu d'avoir vu
arriver de Bournemouth, ce matin, un baril contenant des chantillons?

--Je ne peux rien dire au sujet des chantillons! rpliqua Bill. Mais le
bourgeois qui a reu le baril nous a fait un joli tapage!

--Quoi? Comment? s'cria Maurice, en mme temps que, fivreusement, il
glissait deux sous dans la main du porteur.

--Eh bien! monsieur, il y a un baril qui est arriv  une heure trente,
et qui est rest au dpt jusque vers les trois heures. A ce moment-l,
voil qu'arrive un petit homme, d'un air tout malingre.--j'ai bien ide
que ce doit tre quelque vicaire,--et qu'il me dit: Vous n'auriez pas
reu quelque chose pour Pitman?--William Bent Pitman, si je me rappelle
bien le nom.--Je ne sais pas au juste, monsieur, que je lui rponds;
mais je crois bien que c'est le nom qui est crit sur ce baril! Le
petit homme va voir le baril, et fait une mine ahurie quand il aperoit
l'adresse. Et le voil qui se met  nous reprocher de ne pas lui avoir
apport ce qu'il voulait. Eh! peu m'importe ce que vous voulez,
monsieur, que je lui dis; mais si c'est vous qui tes William Bent
Pitman, il faut que vous emportiez ce baril!

--Et l'a-t-il emport? s'cria Maurice, respirant  peine.

--Eh bien! monsieur, reprit tranquillement Bill, il parat que c'tait
une grande caisse d'emballage que ce monsieur attendait. Et cette caisse
est bien arrive; je le sais, parce que c'est le plus grand colis que
j'aie jamais vu. Alors, en apprenant a, ce Pitman a de nouveau fait la
grimace. Il a demand  parler au chef de service, et on a fait venir
Tom, le facteur, celui qui avait conduit la caisse. Eh bien!
monsieur--poursuivit Bill avec un sourire--jamais je n'ai vu un homme
dans un tat pareil! Ivre-mort, monsieur! A ce que j'ai cru comprendre,
il y avait eu un monsieur, videmment fou, qui avait donn  ce brave
Tom une livre sterling de pourboire, et voil d'o tait venu tout le
mal, comprenez-vous?

--Mais enfin, qu'est-ce qu'il a dit? haleta Maurice.

--Ma foi! monsieur, il n'tait gure en tat de dire grand'chose!
rpondit Bill. Mais il a offert de se battre  coups de poing avec ce
Pitman pour une pinte de bire. Il avait perdu son livre, aussi, et ses
reus; et son compagnon tait encore plus saoul que lui, si possible.
Oh! monsieur, ils taient tous les deux comme... comme des lords! Et le
chef de service leur a rgl leur compte sance tenante.

Allons! voil qui n'est point si mauvais! songea Maurice, avec un
soupir de soulagement. Puis, s'adressant au porteur:

--Et ainsi, ces deux hommes n'ont pas pu dire o ils avaient conduit la
caisse?

--Non, rpondit Bill, ni a ni autre chose!

--Et... qu'est-ce qu'a fait Pitman? demanda Maurice.

--Il a emport le baril dans un fiacre  quatre roues, rpondit Bill. Le
pauvre homme tait tout tremblant. Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de
sant!

--Et ainsi, murmura Maurice, le baril est parti?

--De a, vous pouvez en tre bien sr! dit le porteur. Mais vous feriez
mieux de voir le chef de service!

--Oh! pas du tout, la chose n'a aucune importance! protesta Maurice. Ce
baril ne contenait que des chantillons!

Et il se hta d'oprer sa sortie.

Enferm dans un fiacre, une fois de plus, il s'effora de jeter un
nouveau regard d'ensemble sur sa position. Supposons, se dit-il,
supposons que j'accepte ma dfaite et aille tout de suite dclarer la
mort de mon oncle! Il y perdrait la tontine, et, avec celle-ci, sa
dernire chance de recouvrer ses 7.800 livres. Mais, d'autre part,
depuis le shilling de pourboire donn au cocher de fiacre, il avait
commenc  constater que le crime tait coteux dans sa pratique, et,
depuis la perte du baril, que le crime tait incertain dans ses
consquences. Avec calme, d'abord, puis sans cesse avec plus de chaleur,
il envisagea les avantages qu'il y aurait pour lui  abandonner son
entreprise. Cet abandon impliquait pour lui une perte d'argent: mais, en
somme, et aprs tout, pas une trs grosse perte: celle seulement de la
tontine, sur laquelle il n'avait jamais compt tout  fait. Il retrouva
au fond de sa mmoire certains traits tablissant qu'en effet jamais il
n'avait cru bien srieusement aux profits de la tontine. Non, jamais il
n'y avait cru, jamais il n'avait eu l'espoir certain de recouvrer ses
7.800 livres; et, s'il s'tait embarqu dans cette aventure, c'tait
uniquement pour parer  la dloyaut, trop manifeste, de son cousin
Michel. Il le voyait clairement  prsent: mieux valait pour lui se
retirer au plus vite de l'aventure, pour transporter tous ses efforts
sur l'affaire des cuirs...

--Seigneur! s'cria-t-il tout  coup en bondissant dans son fiacre comme
un diable dans sa bote  malice. Seigneur! Mais je n'ai pas seulement
perdu la tontine! J'ai encore perdu l'affaire des cuirs par-dessus le
march!

Pour monstrueux que ft le fait, il tait rigoureusement vrai. Maurice
n'avait point pouvoir pour signer, au nom de son oncle. Il ne pouvait
pas mme mettre un chque de trente shillings. Aussi longtemps qu'il
n'aurait pas produit une preuve lgale de la mort de son oncle, il
n'tait qu'un paria sans le sou: et, ds qu'il aurait produit cette
preuve lgale, le bnfice de la tontine tait, pour lui,
irrmdiablement perdu! Mais bah! Maurice n'avait pas le droit
d'hsiter! Il devait laisser tomber la tontine comme un marron trop
chaud, et concentrer toutes ses forces sur la maison de cuirs, ainsi que
sur le reste de son petit, mais lgitime, hritage! Sa rsolution fut
prise en un instant. Mais, ds l'instant suivant, soudain, se dcouvrit
 lui l'tendue tout entire de sa calamit. Dclarer la mort de son
oncle, il ne le pouvait pas! Depuis que le cadavre s'tait perdu,
l'oncle Joseph tait (au point de vue de la loi) devenu immortel.

Il n'y avait pas au monde une voiture assez grande pour contenir Maurice
avec son dsespoir. Le pauvre garon fit arrter le fiacre, descendit,
paya, et se mit  marcher il ne savait o.

--Je commence  croire que je me suis embarqu dans cette affaire avec
trop de prcipitation! se dit-il, avec un soupir funbre. Je crains que
l'affaire ne soit trop complique pour un homme de mes capacits
intellectuelles!

Tout  coup, un des aphorismes de son oncle Joseph lui revint 
l'esprit: Si vous voulez penser clairement, couchez vos arguments par
crit! rptait volontiers le vieillard. H! cette vieille bte avait
tout de mme quelques bonnes ides! songea Maurice. Je vais employer son
systme, pour voir!

Il entra dans une taverne, commanda du fromage, du pain, de quoi crire,
et s'installa solennellement devant une feuille de papier blanc. Il
essaya la plume; chose  peine croyable, elle allait parfaitement. Mais
qu'allait-il crire?

--J'y suis! s'cria enfin Maurice. Je vais faire comme Robinson Cruso,
avec ses deux colonnes!

Aussitt il plia son papier, conformment  ce modle classique, et
commena ainsi:

  MAUVAIS                           BON

  1. J'ai perdu le corps de mon     1. Mais Pitman l'a trouv.
  oncle.

--Halte-l! se dit Maurice. Je me laisse entraner trop loin par le
gnie de l'antithse. Recommenons:

  MAUVAIS                           BON

  1. J'ai perdu le corps de mon     1. Mais, de cette faon, je
  oncle.                            n'ai plus  m'inquiter de
                                    l'enterrer.

  2. J'ai perdu la tontine.         2. Mais je puis encore la
                                    sauver si Pitman fait disparatre
                                    le corps, et que je trouve un
                                    mdecin tout  fait sans scrupules.

  3. J'ai perdu le commerce de      3. Mais je ne les ai point perdus
  cuirs, et tout le reste de la     si Pitman livre le corps  la
  succession de mon oncle.          police.

Oui, mais, en ce cas, je vais en prison! J'oubliais cela! songea
Maurice. Au fait, je crois que je ferai mieux de ne pas m'arrter 
cette hypothse. Les gens qui n'ont rien  craindre pour eux-mmes sont
 l'aise pour recommander aux autres d'envisager toutes les pires
extrmits: mais j'estime que, dans un cas comme celui-ci, mon premier
devoir est d'viter toute occasion de me dcourager. Non, il doit y
avoir une autre rponse au numro 3 de droite! Il doit y avoir un _bon_
faisant contrepoids  ce _mauvais_! Ou bien, sans cela,  quoi servirait
l'invention de cette double colonne? Eh! par saint Georges, j'y suis! La
rponse au numro 3 est exactement la mme qu'au numro 2!

Et il se hta de rcrire le passage:

  MAUVAIS                           BON

  3. J'ai perdu le commerce de      3. Mais je ne les ai point perdus
  cuirs, et tout le reste de la     si je parviens  dcouvrir un
  succession de mon oncle.          mdecin qui soit tout  fait sans
                                    scrupules.

Ce mdecin vnal est dcidment bien  dsirer pour moi! se dit-il.
J'ai besoin de lui, d'abord, pour me donner un certificat attestant que
mon oncle est mort, afin que je puisse reprendre l'affaire des cuirs; et
puis j'ai besoin de lui pour me donner un certificat attestant que mon
oncle est vivant... Mais voil de nouveau que je tombe dans une
antinomie!

Et il revint  ses confrontations:

  MAUVAIS                           BON

  4. Je n'ai presque plus           4. Mais il y en a beaucoup,  la
   d'argent.                        Banque.

  5. Oui, mais je ne peux pas       5. Mais... Au fait, cela parat
  toucher l'argent qui est         malheureusement incontestable.
  la Banque.

  6. J'ai laiss dans la poche      6. Mais, pour peu que Pitman soit
  de l'oncle Joseph le chque       un malhonnte homme, la dcouverte
  de huit cent livres.              de ce chque le dcidera  garder la
                                    chose secrte et  jeter le corps 
                                    l'gout.

  7. Oui, mais si Pitman est        7. Oui, mais si je ne me trompe pas
  un malhonnte homme et qu'il      dans ma conjecture au sujet de
  dcouvre le chque, il saura      l'oncle Masterman, je pourrai,  mon
  qui est l'oncle Joseph, et        tour, faire chanter mon cousin
  pourra me faire chanter.          Michel.

  8. Mais je ne puis pas faire      8. Tant pis!
  chanter Michel avant d'avoir
  des preuves de la mort de son
  pre. (Et puis, faire chanter
  Michel ne laisse pas d'tre
  une entreprise assez
  dangereuse.)

  9. La maison de cuirs aura        9. Mais la maison de cuirs est un
  bientt besoin d'argent pour      bateau qui se noie.
  les dpenses courantes, et
  je n'en ai pas  donner.

  10. Oui, mais ce n'en est pas     10. Exact.
  moins le seul bateau qui
  me reste.

  11. Jean aura bientt besoin      11.
  d'argent, et je n'en ai pas
   lui donner.

  12. Et le mdecin vnal voudra    12.
  se faire payer d'avance.

  13. Et si Pitman est malhonnte   13.
  et ne m'envoie pas en prison,
  il exigera de moi des sommes
  normes.

--Oh! mais je vois que l'affaire est bien unilatrale! s'cria Maurice.
Dcidment, cette mthode n'a pas autant de valeur que j'avais suppos!

Il chiffonna la feuille de papier et la mit dans sa poche: puis,
aussitt, il la retira de sa poche, la dplia, et la relut d'un bout 
l'autre.

--D'aprs ce rsum des faits, se dit-il, je vois que c'est au point de
vue financier que ma position est le plus faible. N'y aurait-il donc
vraiment aucun moyen de trouver des fonds? Dans une grande ville comme
Londres, et entour de toutes les ressources de la civilisation, on ne
me fera pas croire qu'une chose aussi simple me soit impossible. Allons!
allons! pas tant de prcipitation! D'abord, n'y a-t-il rien que je
puisse vendre? Ma collection de bagues  cachets?

Mais  la pense de se sparer de ces chers trsors, Maurice sentit que
le sang lui affluait aux joues.

--Non! j'aimerais mieux mourir! se dit-il.

Et, jetant sur la table une pice d'un shilling, il s'enfuit dans la
rue.

--Il faut absolument que je trouve des fonds! reprit-il. Mon oncle tant
mort, l'argent dpos  la banque est  moi: je veux dire qu'il devrait
tre  moi, sans cette maudite fatalit qui me poursuit depuis que
j'tais un orphelin en tutelle! Je sais bien ce que ferait,  ma place,
tout autre homme dans la chrtient! Tout autre homme,  ma place,
ferait des faux: except que, dans mon cas, cela ne pourrait pas
s'appeler des faux, puisque l'oncle Joseph est mort, et que l'argent
m'appartient. Quand je pense  cela, quand je pense que mon oncle est
mort sous mes yeux, et que je ne peux pas prouver qu'il est mort, ma
gorge se serre en prsence d'une telle injustice! Autrefois, je me
sentais rempli d'amertume au souvenir de mes 7.800 livres: qu'tait-ce
que cette misrable somme, en comparaison de ce que je perds  prsent?
C'est--dire que, jusqu'au jour d'avant-hier, j'tais parfaitement
heureux!

Et Maurice arpentait les trottoirs, avec de profonds soupirs.

Et puis ce n'est pas tout! songeait-il. Mais pourrai-je faire ces faux?
Arriverai-je  contrefaire l'criture de mon oncle? En serai-je capable?
Pourquoi n'ai-je pas pris plus de leons d'criture, quand j'tais
enfant? Ah! comme je comprends maintenant les admonitions de mes
professeurs, nous prdisant que nous regretterions plus tard de n'avoir
pas mieux profit de leurs enseignements! Ma seule consolation est que,
mme si j'choue, je n'aurai rien  craindre,--de la part de ma
conscience, du moins. Et si je russis, et que Pitman soit le noir
coquin que je suppose, eh bien! je n'aurais plus qu' essayer de
dcouvrir un mdecin vnal, chose qui ne doit pas tre difficile 
dcouvrir dans une ville comme Londres. La ville doit en tre remplie,
c'est bien certain! Je ne vais pas, bien sr! mettre une annonce dans
les journaux pour demander un mdecin  corrompre: non, je n'aurai qu'
entrer tour  tour chez diffrents mdecins,  les juger d'aprs leur
accueil, et puis, quand j'en aurai trouv un qui me paratra pouvoir me
convenir,  lui exposer simplement mon affaire... Encore que, mme cela,
au fond, ce soit une dmarche assez dlicate!

Aprs de longs dtours, il se trouvait aux environs de John Street; il
s'en aperut tout  coup et rsolut de rentrer chez lui. Mais, pendant
qu'il faisait tourner la clef dans la serrure, une nouvelle rflexion
mortifiante lui vint  l'esprit: Cette maison mme n'est pas  moi,
tant que je ne pourrai pas prouver la mort de mon oncle! se dit-il. Et
il referma si violemment la porte, derrire lui, que tous les
contrevents des fentres claqurent.

Dans les tnbres du vestibule, par un comble de malchance, Maurice fit
un faux pas, et tomba lourdement sur le socle de l'_Hercule_. La vive
douleur qu'il ressentit acheva de l'exasprer. Dans un accs soudain de
fureur impulsive, il saisit le marteau que Gdon Forsyth avait laiss 
terre, et, sans voir ce qu'il faisait, assna un coup dans la direction
de la statue. Il entendit un craquement sec.

Mon Dieu! qu'est-ce que j'ai encore fait? gmit Maurice. Il alluma une
allumette et courut chercher un bougeoir, dans la cuisine. Oui, se
dit-il en considrant,  la lueur de sa bougie, le pied de l'_Hercule_,
qu'il venait de briser, oui, je viens de mutiler un chef-d'oeuvre
antique. Je vais en avoir pour des milliers de livres!

Mais, tout  coup, un espoir sauvage l'illumina: Voyons un peu!
reprit-il. Je suis dbarrass de Julia; je n'ai rien  dmler avec cet
idiot de Forsyth; les porteurs taient ivres-morts; les deux camionneurs
ont t congdis; parfait! Je vais simplement tout nier! Ni vu, ni
connu; je dirai que je ne sais rien!

Ds la minute suivante, il tait debout, de nouveau, en face de
l'_Hercule_, les lvres serres, brandissant dans sa main droite le
marteau  casser le charbon, et, dans l'autre main, un massif
hache-viande. Une minute encore, et il s'attaqua rsolument  la caisse
d'emballage. Deux ou trois coups bien appliqus lui suffirent pour
achever le travail de Gdon: la caisse se brisa, se rpandit sur
Maurice en une averse de planches suivie d'une avalanche de paille.

Et alors le marchand de cuirs put apprcier pleinement la difficult de
la tche qu'il avait entreprise; peu s'en fallut qu'il ne perdt
courage. Il tait seul; il ne disposait que d'armes insignifiantes; il
n'avait aucune exprience de l'art du mineur ni de celui du casseur de
pierres; comment parviendrait-il  avoir raison d'un monstre colossal,
tout en marbre, et assez solide pour s'tre conserv intact depuis
(peut-tre) Phidias? Mais la lutte tait moins ingale qu'il ne
l'imaginait dans sa modestie; d'un ct, la force matrielle, oui, mais,
de l'autre ct, la force morale, cette flamme hroque qui assure la
victoire.

--Je finirai bien par t'abattre tout de mme, sale grosse bte! cria
Maurice, avec une passion pareille  celle qui devait animer jadis les
vainqueurs de la Bastille. Je finirai par t'abattre, entends-tu, et pas
plus tard que cette nuit! Je ne veux pas de toi dans mon antichambre!

Le visage de l'_Hercule_, avec son indcente expression de jovialit,
excitait tout particulirement la rage de Maurice: et ce fut par
l'attaque du visage qu'il ouvrit ses oprations. La hauteur du demi-dieu
(car le socle lui-mme tait fort lev) risquait de constituer, pour
l'assaillant, un obstacle srieux. Mais, ds cette premire escarmouche,
l'intelligence affirma son triomphe sur la matire. Maurice se rappela
que son oncle dfunt avait, dans sa bibliothque, un petit escalier
mobile, sur lequel il faisait monter Julia pour prendre des livres aux
rayons suprieurs. Il courut chercher ce prcieux instrument de guerre,
et bientt, avec le hache-viande, il eut la joie de dcapiter son
stupide ennemi.

Deux heures plus tard, ce qui avait t l'image d'un immense portefaix
n'tait plus qu'un informe amas de membres briss. Le torse s'appuyait
contre le pidestal, le visage tournait son ricanement vers l'escalier
du sous-sol; les jambes, les bras, les mains, gisaient ple-mle dans la
paille, encombrant le vestibule. Une demi-heure plus tard encore, tous
les dbris se trouvaient dposs dans un coin de la cave; et Maurice,
avec un dlicieux sentiment de triomphe, considrait la scne o avaient
eu lieu ses exploits. Oui, dsormais, il allait pouvoir nier en toute
scurit: rien dans le vestibule,  cela prs qu'il tait dans un tat
de dlabrement extraordinaire, ne trahissait plus le passage d'un des
plus gigantesques produits de la sculpture antique. Mais ce fut un
Maurice bien fatigu qui, vers une heure du matin, se laissa tomber sur
son lit, sans avoir mme la force de se dvtir. Ses bras et ses paules
lui faisaient affreusement mal; les paumes de ses mains brlaient; ses
jambes refusaient de se plier. Et longtemps Morphe tarda  venir
visiter le jeune hros; et, au premier rayon de l'aube, dj Morphe de
nouveau l'avait fui.

La matine s'annonait lamentablement. Un vilain vent d'est hurlait dans
la rue;  tout moment les fentres vibraient sous des douches de pluie,
et Maurice, en s'habillant, sentait des courants d'air glac lui frler
les jambes.

Tout de mme, se dit-il avec une amre tristesse, tout de mme, tant
donn ce que j'ai dj  supporter, j'aurais au moins le droit d'avoir
du beau temps!

Il n'y avait pas de pain dans la maison; car miss Hazeltine (comme
toutes les femmes, quand elles vivent seules) ne s'tait nourrie que de
gteaux. Mais Maurice finit par dcouvrir une tranche de biscuit qui,
assaisonne d'un grand verre d'eau, lui constitua un semblant de
djeuner; aprs quoi, il se mit rsolument  l'ouvrage.

Rien n'est plus curieux que le mystre des signatures humaines. Que vous
signiez votre nom avant ou aprs vos repas, pendant une indigestion ou
en tat de faim, pendant que vous tremblez pour la vie d'un enfant ou
lorsque vous venez de gagner aux courses, dans le cabinet d'un juge
d'instruction ou sous les yeux de votre bien-aime; pour le vulgaire,
vos signatures diffreront l'une de l'autre; mais pour l'expert, pour le
graphologue, pour le caissier de banque, elles resteront toujours un
seul et mme phnomne, comme l'toile du Nord pour les astronomes.

Et Maurice savait cela. Les entretiens de son oncle Joseph lui avaient
fait entrer (de force) dans la tte la thorie de l'criture, comme
aussi la thorie de cet art ingnieux du faux en critures, o il
s'occupait maintenant  prparer ses dbuts. Mais,--heureusement pour le
bon ordre des transactions commerciales,--le faux en critures est
surtout affaire de pratique. Et pendant que Maurice tait assis  sa
table, ce jour-l, entour de signatures authentiques de son oncle et
d'essais d'imitation, hlas! pitoyables, plus d'une fois il fut sur le
point de dsesprer; de temps en temps, le vent lui envoyait un
mugissement lugubre, par la chemine; de temps en temps, se rpandait
sur Bloomsbury une brume si paisse qu'il avait  se lever de son
fauteuil pour rallumer le gaz; autour de lui rgnaient la froideur et le
dsordre d'une maison longtemps inhabite,--le plancher sans tapis, le
sofa encombr de livres et de linge, les plumes rouilles, le papier
glac d'une paisse couche de poussire; mais tout cela n'tait que de
petites misres _ ct_, et la vraie source de la dpression de Maurice
consistait dans ces faux avorts qui, peu  peu, commenaient  puiser
toute la provision du papier  lettres.

C'est la chose la plus extraordinaire du monde! gmissait-il. Tous
les lments de la signature y sont, les jambages, les liaisons; et
l'ensemble s'obstine  ne pas marcher! Le premier commis de banque venu
flairera le faux! Allons, je vois que je vais avoir  calquer!

Il attendit la fin d'une averse, s'appuya contre la fentre, et,  la
vue de tout John Street, calqua la signature de son oncle. Encore n'en
produisit-il qu'un bien pauvre dcalque, timide, maladroit, avec toute
sorte d'hsitations et de reprises dnonciatrices.

N'importe! Il faudra que cela passe! se dit-il en considrant
tristement son oeuvre. De toute faon, l'oncle Joseph est mort!

Aprs quoi il remplit le chque, ainsi orn d'une fausse signature:
_deux cents livres sterling_, y inscrivit-il; et il courut  la banque
Anglo-Patagonienne, o taient dposs les fonds de la maison de cuirs.

L, de l'air le plus indiffrent qu'il put se donner, il prsenta son
faux au gros Ecossais roux  qui il avait affaire, d'habitude, lorsqu'il
venait toucher ou dposer des fonds. L'Ecossais parut surpris  la vue
du chque; puis il le retourna dans un sens et dans l'autre, examina
mme la signature  travers une loupe; et sa surprise sembla se changer
en un sentiment plus dfavorable encore. Voudriez-vous m'excuser un
moment? dit-il enfin au malheureux Maurice, en s'enfonant dans les
plus lointaines profondeurs de la maison de banque. Et, lorsqu'il
revint, aprs un intervalle assez long, il tait accompagn d'un de ses
chefs, un petit monsieur vieillot et grassouillet, mais, cependant, de
ceux dont on dit qu'ils sont hommes du monde jusqu'au bout des doigts.

--M. Maurice Finsbury, je crois? demanda le petit homme du monde en
mettant son lorgnon sur son nez pour mieux voir Maurice.

--Oui, monsieur! rpondit Maurice en tremblant. Y a-t-il... est-ce qu'il
y a quelque chose qui ne va pas?

--C'est que... voil ce que c'est, monsieur Finsbury: nous sommes un peu
tonns de recevoir ceci! expliqua le banquier, en dsignant le chque.
Pas plus tard qu'hier, nous avons t prvenus de n'avoir plus  vous
dlivrer d'argent!

--Prvenus! s'cria Maurice.

--Par votre oncle lui-mme! poursuivit le banquier. Et nous avons
galement escompt  monsieur votre oncle un chque de... voyons! de
combien tait le chque, monsieur Bell?

--De huit cents livres, monsieur Judkin! rpondit l'employ.

--Bent Pitman! murmura Maurice, dont les jambes chancelaient.

--Comment, monsieur? Je n'ai pas entendu! dit M. Judkin.

--Oh! ce n'est rien... une simple faon de parler!

--J'espre qu'il ne vous arrive rien de fcheux, monsieur Finsbury? dit
aimablement M. Bell.

--Tout ce que je puis vous dire--profra Maurice avec un ricanement
sinistre,--c'est que la chose est absolument impossible! Mon oncle est 
Bournemouth, malade, incapable de remuer!

--Vraiment! fit M. Bell, en reprenant le chque des mains de son chef.
Mais ce chque est dat d'aujourd'hui, et de Londres! Comment
expliquez-vous cela, monsieur?

--Oh! c'est une erreur de date! bredouilla Maurice, pendant qu'un vif
afflux de sang lui colorait le visage.

--Sans doute! sans doute! lui dit M. Judkin, en fixant de nouveau sur
lui son terrible regard.

--Et puis, risqua Maurice, si mme vous ne pouvez pas me remettre de
grosses sommes, ceci n'est qu'une bagatelle... ces deux cents livres!

--Sans doute, monsieur Finsbury! rpondit M. Judkin. Ce que vous dites
est vrai; et, si vous insistez, je ne manquerai pas de soumettre votre
demande  notre conseil d'administration. Mais je crains bien... en un
mot, monsieur Finsbury, je crains que cette signature ne soit pas aussi
correcte que nous sommes en droit de la dsirer...

--Oh! cela n'a aucune importance! murmura prcipitamment Maurice. Je
vais demander  mon oncle de la recommencer. Voyez-vous, poursuivit-il
en reprenant un peu d'assurance,--voyez-vous, monsieur, mon oncle est si
souffrant qu'il n'a pas eu la force de signer ce chque sans recourir 
mon assistance; et j'imagine que les diffrences dans la signature
viennent de ce que j'ai d lui tenir la main.

M. Judkin lana un regard aigu, droit dans les yeux de Maurice. Puis il
se retourna vers M. Bell.

--Eh bien! dit-il, je commence  croire que nous avons t dups, hier,
par un escroc qui a russi  se faire passer pour M. Joseph! Dites 
Monsieur votre oncle que nous allons tout de suite avertir la police!
Quant  ce chque, je suis dsol d'avoir  vous rpter que, en raison
de la manire dont il a t sign, la banque ne peut pas prendre sur
elle... notre responsabilit... vous nous excuserez!

Et il tendit le chque  Maurice,  travers le comptoir. Maurice le
saisit machinalement: sa pense tait tout entire  un autre sujet.

--Dans un cas comme celui-l, dit-il, la perte incombe uniquement 
nous, c'est--dire  mon oncle et  moi!

--Pas du tout, monsieur, pas du tout! C'est la banque qui est
responsable. Ou bien nous recouvrerons ces huit cents livres, ou bien
nous vous les rembourserons sur nos profits et pertes: vous pouvez y
compter!

Le nez de Maurice s'allongea encore; puis un nouveau rayon d'espoir
s'offrit  lui.

--Ecoutez! dit-il. Laissez-moi le soin de rgler cette affaire! Je m'en
charge. J'ai une piste! Et puis, les dtectives, a cote si cher!

--La banque ne l'entend pas ainsi, monsieur! rpliqua M. Judkin. La
banque supportera tous les frais de l'enqute; nous dpenserons tout
l'argent qu'il faudra. Un escroc non dcouvert constitue un danger
permanent. Nous claircirons cette affaire  fond, monsieur Finsbury;
vous pouvez compter sur nous, et vous mettre l'esprit en repos
l-dessus!

--Eh bien! je prends sur moi toute la perte! dclara hardiment Maurice.
Je vous demande d'abandonner l'affaire!

A tout prix, il tait rsolu  empcher l'enqute.

--Je vous demande pardon, reprit l'impitoyable M. Judkin; mais vous
n'avez rien  voir dans cette affaire, qui est toute entre nous et
monsieur votre oncle. Si celui-ci partage votre avis, et qu'il vienne
nous le dire, ou qu'il consente  me recevoir auprs de lui...

--Tout  fait impossible! s'cria Maurice.

--Eh bien! vous voyez que nous avons les mains lies! Il faut que nous
mettions aussitt la police en mouvement!

Maurice, machinalement, replia le chque et le serra dans son
portefeuille.

--Bonjour! dit-il. Et il sortit, il s'enfuit de la banque.

Je me demande ce qu'ils souponnent! songea-t-il. Je n'y comprends
rien! Leur conduite a quelque chose d'inexplicable. Mais, d'ailleurs,
peu importe. Tout est perdu! Le chque a t touch. La police va tre
sur pied. Dans deux heures, cet idiot de Pitman sera en prison, et toute
l'histoire du cadavre figurera dans les journaux du soir!

Si, cependant, le pauvre garon avait pu entendre le dialogue qui avait
eu lieu  la banque, aprs son dpart, il aurait t sans doute moins
effray; mais peut-tre, en change, se serait-il senti encore plus
mortifi.

--Voil une affaire bien curieuse, monsieur Bell! avait dit M. Judkin.

--Oui, monsieur, avait rpondu M. Bell; mais je crois que nous lui avons
donn une bonne alarme!

--Oh! nous n'entendrons plus parler de M. Maurice Finsbury! avait repris
M. Judkin. Ce n'tait qu'une premire tentative de sa part, et nous
avons eu tant de bons rapports avec la maison Finsbury que j'ai cru plus
charitable d'agir doucement. Mais vous pensez bien comme moi, monsieur
Bell, qu'il n'y a pas d'erreur possible sur la visite d'hier? C'est bien
le vieux M. Finsbury lui-mme qui est venu toucher ses huit cents
livres, n'est-ce pas?

--Aucune erreur possible, monsieur! fit M. Bell avec un sourire. C'tait
bien M. Finsbury! Il m'a expliqu tout au long les principes de
l'escompte!

--Fort bien! fort bien! conclut M. Judkin. La prochaine fois que M.
Joseph Finsbury viendra, priez-le de passer dans mon cabinet! Je redoute
un peu sa conversation; mais j'estime, dans le cas prsent, que nous
avons absolument le devoir de le mettre en garde!




VII

O PITMAN PREND CONSEIL D'UN HOMME DE LOI


Norfolk-Street n'est pas une grande rue; et ce n'est pas non plus une
belle rue. On en voit sortir surtout des bonnes  tout faire, sales,
dpeignes, videmment engages au rabais: on les voit, le matin, aller
chercher des provisions dans la rue voisine, ou, le soir, se promener de
long en large, coutant la voix de l'amour. Deux fois par jour, on voit
passer le marchand de _mou_ pour les chats. Parfois un novice joueur
d'orgue de Barbarie se risque dans la rue, et aussitt se remet en
route, dgot. Les jours de fte, Norfolk-Street sert d'arne aux
jeunes _sportsmen_ du voisinage, et les locataires ont l'occasion
d'tudier les diverses mthodes possibles de l'attaque et de la dfense
individuelles. Et tout cela, d'ailleurs, n'empche pas cette rue d'avoir
le droit de passer pour respectable; car, tant trs courte et trs
peu passagre, elle ne contient pas une seule boutique.

Au temps o se passe l'action de notre rcit, le numro 7 de
Norfolk-Street avait  sa porte une plaque de cuivre avec ces mots:
_W.-D. Pitman, artiste._ Cette plaque ne se faisait pas remarquer par sa
propret; et de la maison, dans son ensemble, je ne puis pas dire
qu'elle et rien de particulirement engageant. Et cependant, cette
maison,  un certain point de vue, tait une des curiosits de notre
capitale; car elle avait pour locataire un artiste,--et mme un artiste
distingu, n'et-il, pour le distinguer, que son insuccs,--_ qui
jamais aucune revue illustre n'avait consacr un article!_ Jamais aucun
graveur sur bois n'avait reproduit un coin du petit salon de cette
maison, ni la chemine monumentale du grand salon; aucune jeune dame,
dbutant dans les lettres, n'avait clbr la simplicit pleine de
naturel avec laquelle le matre W. D. Pitman l'avait reue, au milieu
de ses trsors. Mais, d'ailleurs, moi-mme,  mon vif regret, je ne
vais pas avoir le loisir de combler cette lacune; car je n'ai affaire
que dans l'antichambre, l'atelier, et le pitoyable jardin de
l'esthtique demeure du _matre_ Pitman.

Le jardin en question possdait une fontaine en pltre (sans eau, du
reste), quelques fleurs incolores dans des pots, et deux ou trois
statues d'aprs l'antique, reprsentant des satyres et des nymphes d'une
excution plus mdiocre que tout ce que mon lecteur pourra imaginer.
D'un ct, ce jardin tait ombrag par deux petits ateliers, sous-lous
par Pitman aux plus obscurs et maladroits reprsentants de notre art
national. De l'autre ct s'levait un btiment un peu moins lugubre,
avec une porte de derrire donnant sur une ruelle; c'tait l que M.
Pitman se livrait, chaque soir, aux joies de la cration artistique.
Toute la journe, il enseignait l'art  des jeunes filles, dans un
pensionnat de Kensington; mais ses soires du moins lui appartenaient,
et il les prolongeait fort avant dans la nuit. Tantt il peignait un
_Paysage avec cascade_,  l'huile; tantt il sculptait, gratuitement et
de son plein gr (mais en marbre, comme il aimait  le faire
remarquer), le buste de quelque personnage public; tantt encore il
modelait en pltre une nymphe (pouvant servir de lampadaire pour le gaz
dans un escalier, monsieur!) ou bien un _Samuel enfant_, grandeur trois
quarts de nature, qu'on aurait pu lui acheter pour le salon d'un bureau
de nourrices.

M. Pitman avait tudi autrefois  Paris, et mme  Rome, aux frais d'un
marchand de corsets, son cousin, qui malheureusement n'avait pas tard 
faire faillite; et bien que personne jamais n'et pouss l'incomptence
artistique jusqu' lui souponner le moindre talent, on avait pu
supposer qu'il avait un peu appris son mtier. Mais dix-huit ans
d'enseignement l'avaient dpouill du maigre bagage de ses
connaissances. Parfois les artistes  qui il sous-louait des ateliers ne
pouvaient s'empcher de le raisonner; ils lui remontraient, par exemple,
combien c'tait chose impossible de peindre de bons tableaux  la
lumire du gaz, ou des nymphes grandeur nature sans le secours d'un
modle. Oui, je sais cela! rpondait-il. Personne ne le sait mieux que
moi dans tout Norfolk-Street. Et je vous assure que, si j'tais riche,
je n'hsiterais pas  employer les meilleurs modles de Londres. Mais,
tant pauvre, j'ai d apprendre  me passer d'eux! Un modle qui
viendrait de temps  autre, voyez-vous? ne servirait qu' troubler ma
conception idale de la figure humaine; loin d'tre un avantage, ce
serait un rel danger pour ma carrire d'artiste. Et quant  mon
habitude de peindre  la lumire artificielle du gaz, je reconnais
qu'elle n'est pas sans inconvnients; mais j'ai bien t forc de
l'adopter, puisque toutes mes journes se trouvent consacres  des
travaux d'enseignement!

Dans l'instant prcis o je dois le prsenter  mes lecteurs, Pitman se
trouvait seul dans son atelier, sous la lueur mourante d'un morne jour
d'octobre. Il tait assis dans un fauteuil Windsor (avec une simplicit
pleine de naturel, certes), la tte coiffe de son chapeau de feutre
noir. C'tait un pauvre petit homme brun, maigre, inoffensif, touchant,
avec ses habits de deuil, avec sa redingote trop longue, son faux-col
droit et bas, avec son aspect vaguement ecclsiastique,--qui l'aurait
t plus nettement encore sans une longue barbe se terminant en pointe.
Et il y avait bien des fils d'argent dans ses cheveux et sa barbe. Il
n'tait plus tout jeune, le pauvre homme: et le veuvage, et la pauvret,
et une humble ambition toujours contrarie, tout cela n'tait point fait
pour le rajeunir!

En face de lui, dans un coin prs de la porte, se dressait un solide
baril. Et Pitman avait beau se retourner dans son fauteuil: c'tait
toujours ce baril qui s'offrait  ses yeux comme  ses penses.

Dois-je l'ouvrir? Dois-je le renvoyer? Dois-je prvenir de suite M.
Semitopolis! se demandait-il. Non! dcida-t-il enfin. Ne faisons rien
sans avoir l'avis de M. Finsbury! Aprs quoi il se leva et alla
prendre, dans un tiroir, un buvard de cuir, tout us. Il le posa sur la
table, devant la fentre, en tira une feuille de ce papier  lettres
couleur caf au lait qui lui servait pour ses relations crites avec la
directrice du pensionnat o il donnait des leons, et, laborieusement,
il parvint  rdiger la lettre suivante:


Cher monsieur Finsbury, serait-ce trop prsumer de votre obligeance que
de vous prier de venir me voir un moment, ce soir mme? Le sujet qui me
proccupe, et sur lequel j'ai  vous demander conseil, est des plus
importants: car il s'agit de la statue d'_Hercule_, appartenant  M.
Semitopolis, dont j'ai dj eu l'occasion de vous parler. Je vous cris
dans un grand tat d'agitation et d'inquitude: je crains, en vrit,
que ce chef-d'oeuvre de l'art antique ne se soit gar. Et j'ai en outre
pour m'affoler une autre perplexit qui, d'ailleurs, se rattache 
celle-l. Veuillez, je vous en prie, excuser l'inlgance de ce
griffonnage, et croyez-moi votre tout dvou

  WILLIAM D. PITMAN.


Muni de cette lettre, il se mit en route, et alla sonner  la porte du
numro 233, dans King's Road, la rue voisine: c'est  cette adresse que
l'avou Michel Finsbury avait son domicile particulier. Pitman avait
rencontr l'avou, quatre ans auparavant,  Chelsea, dans une runion
d'artistes; ils taient revenus ensemble, tant voisins; et Michel, qui
tait, au fond, un excellent garon, n'avait point cess, depuis lors,
d'accorder  son petit voisin une amiti un peu ddaigneuse, mais
secourable et sre.

--Non! dit la vieille femme de mnage des Finsbury, qui tait venue
ouvrir la porte, M. Michel n'est pas encore rentr! Mais vous paraissez
tout mal  l'aise, monsieur Pitman! Venez prendre un verre de sherry,
monsieur, pour vous remonter!

--Merci, madame! pas aujourd'hui! rpondit l'artiste. Vous tes bien
bonne, mais je me sens trop dprim pour boire du sherry. Veuillez
seulement, sans faute, remettre ce billet  M. Michel, et priez-le de
passer un instant chez moi! Qu'il vienne par la porte de derrire,
donnant sur la ruelle: je resterai toute la soire dans mon atelier!

Et il s'en retourna dans sa rue, et, lentement, rentra chez lui. Au coin
de King's Road, la vitrine d'un coiffeur attira son attention. Longtemps
il considra la fire, noble, superbe dame en cire qui voluait au
centre de cette vitrine. Et,  ce spectacle, l'artiste se rveilla en
Pitman, malgr les angoisses de l'homme priv.

On a beau jeu  se moquer de ceux qui font ces choses-l! se dit-il;
mais il y a tout de mme quelque chose, l-dedans! Il y a, dans cette
figure, un je ne sais quoi d'altier, de grand, de vraiment distingu!
C'est prcisment le mme je ne sais quoi que j'ai essay d'exprimer
dans mon _Impratrice Eugnie_! soupira-t-il.

Et, tout le long de son chemin, jusqu' son atelier, il songea  ce je
ne sais quoi.

Ce contact immdiat de la ralit, se dit-il, voil ce qu'on ne vous
apprend pas  Paris! C'est un art anglais, purement anglais! Allons mon
pauvre vieux, tu t'es laiss encroter! secoue-toi! Vise plus haut,
Pitman, vise plus haut!

Tout le temps de son th, et, plus tard, pendant qu'il donnait  son
fils sa leon de violon, l'me de Pitman oublia ses soucis pour
s'envoler au pays de l'idal. Et, ds qu'il eut achev la leon, il
courut s'enfermer dans son atelier.

La vue mme du baril ne parvint pas  abattre son lan. Il se donna tout
entier  son oeuvre--un buste de M. Gladstone, d'aprs une photographie.
Avec un succs extraordinaire, il vainquit la difficult que lui
offrait, en l'absence de tout document, le derrire de la tte de son
illustre modle; et il allait attaquer les mmorables pointes du col de
chemise, lorsque l'entre de Michel Finsbury vint brusquement le
rappeler  la ralit.

--Eh bien! qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas? demanda Michel, en
s'avanant vers la chemine, o Pitman,  son intention, avait prpar
un excellent feu.

--Aucun mot ne suffirait  vous exprimer mon embarras! dit l'artiste. La
statue de M. Semitopolis n'est pas arrive, et je crains qu'on ne me
rende responsable de sa perte. Encore n'est-ce pas la question d'argent
qui m'inquite! Ce qui m'inquite, monsieur Finsbury, c'est la
perspective du scandale! Cet _Hercule_, comme vous savez, a quitt
l'Italie en contrebande. Les princes romains qui le possdaient
n'avaient pas le droit de s'en dessaisir, et c'est pour dtourner les
soupons que M. Semitopolis m'a demand, moyennant une petite
commission, de permettre que le colis me ft adress. Si la statue est
reste en route, tout va se dcouvrir, et je vais tre forc d'avouer ma
participation  cette illgalit!

--Voil qui me parat une affaire des plus graves! dclara l'avou. Je
prvois qu'elle va exiger beaucoup de boisson, Pitman!

--J'ai pris la libert de... de tout prparer pour vous  cette
intention! rpondit l'artiste, en dsignant, sur la table, une lampe 
esprit de vin, une bouteille de _gin_, un citron, et des verres.

Michel se confectionna un grog et offrit un cigare  son ami.

--Non, merci! dit Pitman. J'avais la faiblesse d'aimer beaucoup le
tabac, autrefois; mais, vous savez, l'odeur est si tenace, sur les
habits!

--Parfait! dit l'avou. Maintenant, je suis en tat de vous couter.
Allez-y de votre histoire!

Et le pauvre Pitman, complaisamment, tala ses angoisses. Il tait all
tout  l'heure  la Gare de Waterloo, esprant y trouver son _Hercule_;
et on lui avait donn, au lieu du colosse attendu, un baril  peine
assez grand pour contenir le _Discobole_. Pourtant, chose tout  fait
extraordinaire, le baril lui tait adress, et venait de
Marseille,--d'o devait venir l'_Hercule_;--et l'adresse tait bien de
la main de son correspondant italien. Et puis, chose plus extraordinaire
encore, il avait appris qu'une caisse d'emballage gigantesque tait
arrive par le mme train, mais ayant une autre adresse, et une adresse
dsormais impossible  dcouvrir. Le camionneur charg de la porter
s'est saoul, et a rpondu  mes questions en des termes que je
rougirais de vous rpter. Il a t aussitt mis  pied par le chef de
service, qui a, d'ailleurs, t trs aimable, et m'a promis de prendre
des renseignements  Southampton. Mais, en attendant, que devais-je
faire? J'ai laiss mon adresse et ai ramen le baril ici; aprs quoi, me
rappelant un vieil adage, j'ai dcid de ne l'ouvrir qu'en prsence de
mon homme de loi.

--Et c'est tout? fit Michel. Je ne vois pas, dans tout cela, le moindre
sujet d'inquitude. L'_Hercule_ se sera attard en route. Il vous
arrivera demain, ou le jour d'aprs. Et quant  ce
baril,--croyez-moi!--c'est un souvenir d'une de vos jeunes lves.
Suivant toute probabilit, il contient des hutres!

--Oh! ne parlez pas si haut! s'cria le petit artiste. Si l'on vous
entendait vous moquer de ces demoiselles, je perdrais aussitt ma place.
Et puis, pourquoi m'enverrait-on des hutres, de Marseille? Et pourquoi
me les aurait-on fait adresser de la main mme de M. Ricardi, le
partenaire de M. Semitopolis?

--Voyons un peu l'objet en question! dit Michel. Roulez-le jusqu'ici,
sous le bec de gaz!

Les deux hommes roulrent le baril  travers l'atelier.

--Le fait est qu'il est bien lourd pour contenir des hutres! observa
judicieusement Michel.

--Si nous l'ouvrions, sans plus tarder? proposa Pitman,  qui
l'influence combine de la conversation et du grog avait rendu toute sa
bonne humeur.

Aprs quoi, sans attendre la rponse, il retroussa ses manches comme
pour un concours de boxe, lana dans la corbeille  papier son faux-col
de _clergyman_, et, tenant un ciseau d'une main et un marteau de
l'autre, attaqua vigoureusement le baril mystrieux.

--Bravo! William Dent! voil de bon ouvrage! criait Michel. Quel
admirable bcheron on pourrait faire de vous! Et savez-vous ce que je
crois? Je crois que c'est une de vos jeunes lves qui, pour parvenir
jusqu' vous, s'est enferme elle-mme dans ce baril! Est-ce qu'il n'y a
pas une aventure comme a dans l'histoire de Cloptre? Prenez bien
garde  ne pas enfoncer votre ciseau dans la tte de la belle!

Mais le spectacle de l'activit de Pitman tait contagieux. Bientt
l'avou ne put plus rsister au dsir de prendre sa part de la fte.
Jetant son cigare au feu, il arracha les outils des mains de son ami, et
se mit  dfoncer le baril,  son tour. Et bientt la sueur dcoula, en
gros grains de chapelet, sur son large front; son pantalon,  la
dernire mode, se couvrit de taches de rouille; et tout l'atelier
vibrait  chacun de ses coups.

Un tonneau bard de fer n'est point chose facile  ouvrir, mme quand on
s'y prend de la bonne faon, mais, quand on ne s'y prend pas de la bonne
faon, il y a bien des chances que, au lieu de s'ouvrir, le tonneau
finisse par se briser tout entier. C'est prcisment ce qui arriva au
tonneau en question. Tout  coup, le dernier cercle de fer tomba; et ce
qui avait t un solide baril, un spcimen magnifique de notre
tonnellerie provinciale, ne fut plus qu'un tas confus de planches
casses.

Au milieu d'elles, un trange paquet de couvertures resta debout,
quelques secondes, et puis s'affaissa lourdement sur la dalle de marbre
de la chemine. Et, en ce mme instant, les couvertures s'cartrent, et
un lorgnon d'caille vint rouler aux pieds de Pitman effar.

--Silence! dit Michel.

Il courut  la porte de l'atelier, qu'il ferma au verrou. Puis, tout
ple, il revint vers la chemine, acheva d'carter les couvertures, et
recula en frissonnant.

Il y eut un long silence dans l'atelier.

--Dites-moi la vrit! demanda enfin Michel,  voix basse. Est-ce vous
qui avez fait ce coup-l?

Et, du doigt, il dsignait le cadavre.

Le petit artiste ne parvint  mettre que des sons inarticuls.

Michel versa du _gin_ dans un verre. Tenez, dit-il, buvez a! Et n'ayez
pas peur de tout m'avouer! Vous savez que je resterai toujours votre
ami!

Mais Pitman reposa le verre sur la table sans avoir eu le courage d'y
goter.

--Je vous jure devant Dieu, dit-il, que ceci est pour moi un nouveau
mystre! Dans mes pires cauchemars, je n'ai jamais rv rien de pareil.
Je vous jure que je ne serais pas homme  craser une mouche!

--a va bien! rpondit Michel avec un profond soupir de soulagement. Je
vous crois, mon pauvre vieux!--Et il serra nergiquement la main de son
ami.--Excusez-moi, reprit-il un moment aprs: mais l'ide m'tait venue
que vous vous tiez peut-tre dbarrass de M. Semitopolis!

--Ma situation n'aurait pas t plus affreuse si mme je l'avais fait!
gmit Pitman. Je suis un homme perdu! Tout est fini pour moi!

--En premier lieu, dit Michel, loignons ceci de notre vue: car je dois
vous avouer, mon cher Pitman, que cette visite de votre ami ne me
revient que mdiocrement. (Et il frissonnait de nouveau.) O allons-nous
pouvoir le fourrer?

--Vous pourriez peut-tre transporter la chose dans le cabinet qui est
l, si du moins vous avez le courage d'y toucher! murmura Pitman.

--H! mon pauvre Pitman, il faut bien que l'un de nous deux ait ce
courage, et je crains que ce ne soit pas vous qui l'ayez jamais! Passez
de l'autre ct de la table, tournez le dos, et prparez-moi un grog!
C'est ce qu'on appelle la division du travail!

Deux minutes aprs, Pitman entendit refermer la porte du cabinet.

--L! dclara Michel. Voil qui a tout de suite un air plus intime! Vous
pouvez vous retourner, intrpide Pitman! Est-ce mon grog?--demanda-t-il
en prenant un verre des mains de l'artiste.

--Mais, que le ciel me pardonne, c'est une limonade!

--Oh! Finsbury, par piti, qu'allons-nous faire de cela? murmura Pitman
en posant sa main sur l'paule de son ami.

--Ce que nous allons en faire? L'enterrer au milieu de votre jardin, et,
par-dessus, riger une de vos statues en manire de monument funbre!
Mais, d'abord, mettez-moi un peu de _gin_ l-dedans!

--Monsieur Finsbury, par piti, ne vous moquez pas de mon malheur! cria
l'artiste. Vous voyez devant vous un homme qui a t toute sa vie--je
n'hsite pas  le dire--minemment respectable. A l'exception de la
petite contrebande de l'_Hercule_ (et de cela mme je me repens
humblement!) jamais je n'ai rien fait qui ne pt tre tal au grand
jour. Jamais je n'ai redout la lumire! gmit le petit homme. Et
maintenant, maintenant...

--Allons! un peu plus de nerf, mille diables! s'cria Michel. Je vous
assure que des histoires comme celle-l arrivent tous les jours! C'est
la chose la plus commune du monde et la plus insignifiante! Si seulement
vous tes tout  fait sr de n'avoir pris aucune part ...

--Quels mots trouverai-je pour vous l'affirmer? commena Pitman.

--Je vous crois, je vous crois! reprit Michel. On voit bien que vous
n'avez pas l'exprience que supposerait un acte comme celui-l. Mais
voici ce que je voulais dire: si--ou plutt puisque--vous ne savez rien
du crime, puisque le... l'objet qui se trouve dans votre cabinet n'est
ni votre pre, ni votre frre, ni votre crancier, ni votre belle-mre,
ni ce qu'on appelle un mari outrag...

--Oh! monsieur, interjeta Pitman, scandalis.

--Puisque, en un mot, poursuivit l'avou, vous n'avez eu aucun intrt
possible  ce crime, le champ, devant nous, est entirement libre. Je
dirai mme que le problme est des plus passionnants. Et j'entends vous
aider  le rsoudre, Pitman, vous y aider jusqu'au bout! Voyons un peu!
Il y a longtemps que je n'ai pas eu un jour de cong; demain matin, je
prviendrai  mon bureau qu'on ne m'attende pas de toute la journe. De
cette faon tout mon temps vous appartiendra, et nous pourrons remettre
l'affaire en d'autres mains!

--Que voulez-vous dire? demanda Pitman. En quelles autres mains? Aux
mains d'un inspecteur de police?

--Au diable l'inspecteur de police! rpliqua Michel. Si vous ne voulez
pas employer le moyen le plus court, qui consisterait  enterrer
l'objet, ds ce soir, dans votre jardin, il faudra que nous trouvions
quelqu'un qui consente  l'enterrer dans le sien. Bref, nous aurons 
transmettre le dpt aux mains de quelqu'un qui possde plus de
ressources avec moins de scrupules.

--Un _dtective_ priv, peut-tre? suggra Pitman.

--Ecoutez, mon cher, il y a des moments o vous me remplissez de piti!
rpondit l'avocat. Et,  propos, ajouta-t-il sur un autre ton, j'ai
toujours regrett que vous n'eussiez pas un piano, ici, dans votre
caverne! Si vous ne savez pas en jouer vous-mme, vos amis pourraient au
moins se distraire en faisant de la musique, pendant que vous seriez
occup  tripoter de la boue!

--Je puis me procurer un piano, si cela vous convient! dit nerveusement
Pitman, dsireux de plaire. Vous savez, du reste, que je joue un peu du
violon...

--Oui, je sais cela! dit Michel. Mais qu'est-ce qu'un violon, surtout
tant donne la manire dont vous en jouez? Non, ce qu'il faut, c'est un
instrument polyphonique! Un bon contre-point, voil le rve! Et, en
consquence, je vais vous dire: puisqu'il est un peu trop tard, ce soir,
pour que vous puissiez acheter un piano, je vais vous en donner un!

--Je vous remercie beaucoup! rpondit Pitman ahuri. Vous voulez me
donner votre piano? Je vous en suis vraiment bien reconnaissant!

--Mais oui, je vais vous donner un de mes deux pianos, poursuivit
Michel, pour que, demain, l'inspecteur de police s'amuse  faire des
arpges pendant que ses _dtectives_ fouilleront dans votre cabinet!

Pitman le considrait avec bahissement.

--Je plaisante! reprit Michel. Mais, aussi, vous ne comprenez rien sans
qu'on soit forc de vous mettre tous les points sur les _i_! Attention,
Pitman, suivez bien mon argumentation! Je compte mettre  profit ce
fait--trs avantageux, en vrit--que vous et moi nous sommes absolument
innocents du meurtre. Rien ne nous rattache  cet accident que la
prsence de... vous savez de quoi. Que nous parvenions  nous
dbarrasser de... de cela, et nous n'aurons plus aucune crainte  avoir.
Eh bien! je vais donc vous donner mon piano! Demain, nous arrachons
toutes les cordes, nous dposons... notre ami...  leur place, nous
fermons l'instrument  clef, nous le mettons sur un chariot, et nous
l'introduisons dans le salon d'un jeune monsieur que je connais de vue.

--Que vous connaissez de vue?... rpta Pitman.

--Mais surtout, reprit Michel, dont je connais mieux l'appartement qu'il
ne le connat lui-mme. Cet appartement a eu autrefois pour locataire un
de mes amis--je l'appelle mon ami pour abrger, il est prsentement au
bagne. Je l'ai dfendu, je lui ai sauv la vie, et le pauvre diable, en
rcompense, m'a laiss tout ce qu'il avait, y compris les clefs de son
appartement. C'est l que je me propose de transporter votre... mettons:
votre Cloptre! Comprenez-vous?

--Tout cela me semble bien trange! murmura Pitman. Et qu'adviendra-t-il
de ce pauvre monsieur que vous connaissez de vue?

--Oh! je fais cela pour son bien! rpondit gaiement Michel. Il a besoin
d'une secousse pour lui donner de l'entrain!

--Mais, mon cher ami, ne croyez-vous pas qu'il tombe sous le risque
d'une accusation de... d'une accusation d'assassinat? balbutia Pitman.

--H! il en sera tout juste au point o nous en sommes! rpondit
l'avou. Il est aussi innocent que vous, je puis vous l'affirmer! Ce qui
fait pendre les gens, mon cher Pitman, c'est moins l'accusation que
cette malheureuse circonstance aggravante qu'on appelle la culpabilit!

--Mais, vraiment! vraiment! insista Pitman, tout votre plan me parat si
trange! Ne vaudrait-il pas mieux, en fin de compte, prvenir la police?

--Et amener un scandale! riposta Michel. _Le mystre de Norfolk-Street.
Fortes prsomptions d'innocence en faveur de Pitman._ Hein! quel effet
cela ferait-il dans votre pensionnat?

--Cela y aurait pour consquence mon expulsion immdiate! admit
l'artiste. Oui, sans aucun doute!

--Et puis, d'ailleurs, dit Finsbury, vous supposez bien que je ne vais
pas m'embarquer dans une affaire comme celle-l sans m'offrir un peu
d'amusement, en change de mes peines!

--Oh! mon cher monsieur Finsbury! est-ce l une bonne disposition pour
venir  bout d'une affaire aussi grave? s'cria le malheureux Pitman.

--Allons! allons! je n'ai dit cela que pour vous remonter! rpondit
Michel, imperturbable. Croyez-moi, Pitman, rien n'est tel dans la vie
qu'une judicieuse lgret! Mais inutile de discuter davantage. Si vous
consentez  suivre mon avis, sortons tout de suite et allons chercher le
piano! Si vous n'y consentez pas, dites-le, et je vous laisserai
terminer la chose  votre fantaisie!

--Vous savez bien que je dpends absolument de vous! rpondit Pitman.
Mais, oh! oh! quelle nuit je vais avoir  passer, avec cette... cette
horreur dans mon atelier! Comment vais-je pouvoir penser  cela, sur mon
oreiller?

--En tout cas, mon piano sera dans votre atelier aussi! rpondit Michel.
Pensez  lui, a fera contrepoids!

Une heure aprs, une charrette pntra dans la ruelle; et le piano de
Michel, un Erard  grande queue, d'ailleurs trs dfrachi, fut dpos
par les deux amis dans l'atelier de Pitman.




VIII

O MICHEL S'OFFRE UN JOUR DE CONG


A huit heures sonnantes, le lendemain matin, Michel sonna  la porte de
l'atelier. Il trouva l'artiste pitoyablement chang, blmi, vot,
affaiss, avec des yeux hagards, qui sans cesse se dirigeaient vers la
porte du petit cabinet de dbarras. Et Pitman, de son ct, fut bien
plus surpris encore du changement qu'il dcouvrait chez son ami. Michel,
d'ordinaire,--peut-tre l'ai-je dj dit?--se piquait d'tre vtu  la
dernire mode, et le fait est que sa mise tait toujours d'une lgance
irrprochable,  cela prs qu'elle lui donnait un tout petit peu l'air
d'un homme invit  une noce. Or, le matin en question, il tait aussi
loign que possible d'avoir ce petit air-l. Il portait une chemise de
flanelle, une veste et un pantalon de grosse toffe commune; ses pieds
taient chausss de bottes cules, et un vieil ulster dpenaill
achevait de le faire ressembler  un marchand d'allumettes ambulant.

--Me voici, William Dent! s'cria-t-il en tant le chapeau de feutre mou
dont il s'tait coiff.

Aprs quoi, tirant de sa poche deux mches de poils rouges, il se les
colla sur les joues, en manire de favoris, et se mit  danser d'un bout
 l'autre de l'atelier, avec les grces affectes d'une ballerine.

Pitman sourit tristement.

--Jamais je ne vous aurais reconnu! dit-il.

--Voil dont je suis bien aise! rpondit Michel, en refourrant ses
favoris dans sa poche. Mais  prsent nous allons passer en revue votre
garde-robe, car c'est  votre tour de vous dguiser!

--Me dguiser? gmit l'artiste. Est-ce qu'il faut vraiment que je me
dguise? Les choses en sont-elles donc l?

--Mon cher ami, rpliqua Michel, le dguisement est le charme de la vie.
Qu'est-ce que la vie, comme le dit trs bien le grand philosophe
franais, sans les plaisirs des dguisements? Mais d'ailleurs nous
n'avons pas le choix: la ncessit est l! Il faut que nous soyons
mconnaissables pour nombre de personnes, aujourd'hui, et en particulier
pour M. Gdon Forsyth,--c'est le nom du jeune homme que je connais de
vue,--pour le cas o il se trouverait chez lui lorsque nous y viendrons!

--Mais s'il se trouve chez lui  ce moment, balbutia Pitman, nous sommes
perdus!

--Bah! nous nous en tirerons bien! rpondit lgrement Michel. Allons,
faites-moi voir vos frusques, pour que j'avise  vous transformer en un
nouvel homme!

Dans la chambre  coucher de Pitman, Michel, aprs un long et minutieux
examen, choisit une petite jaquette d'alpaga noir, ainsi qu'un pantalon
d't de nuance caca d'oie. Puis, avec ces deux objets sur le bras, il
procda  l'examen de la personne mme de son ami.

--Vous avez l un faux-col clrical qui ne me plat gure! observa-t-il.
Vous ne voyez rien qui puisse le remplacer?

Le professeur de dessin rflchit un moment.

--J'ai, quelque part, deux chemises  col rabattu que je portais 
Paris, quand j'tudiais la peinture!

--Parfait! s'cria Michel. Vous allez tre d'un cocasse impayable!
Tiens, des gutres de chasse! poursuivit-il, tout en fourrageant dans le
fond d'un placard. Oh! les gutres sont absolument de rigueur! Et
maintenant, mon vieux, vous allez mettre tout cela sur vous, et puis
vous vous assoirez dans ce fauteuil, et vous rflchirez  quelque
problme d'esthtique pendant une bonne demi-heure! Aprs quoi, vous
pourrez venir me rejoindre dans votre atelier!

La matine n'avait rien de sduisant. Dans le jardin de Pitman, le vent
d'est soufflait par rafales, entre les statues, et lanait des flaques
de pluie sur le vitrage de l'atelier. C'tait l'instant o Maurice, 
Bloomsbury, attaquait la centime version de la signature de son oncle.
Au mme instant, Michel, dans l'atelier de Norfolk Street, s'occupait
non moins activement  arracher les cordes de son grand Erard.

Une demi-heure plus tard, Pitman, en rentrant dans son atelier, trouva
la porte du cabinet ouverte au large, et le coffre du piano discrtement
ferm.

--Oh! mais c'est qu'il s'agit de vous dbarrasser tout de suite de cette
barbe que vous avez l! s'cria Michel, ds qu'il aperut son ami.

--Ma barbe! fit Pitman, pouvant. Non, je ne puis pas raser ma barbe!
Je perdrais ma place au pensionnat! La directrice est trs stricte pour
tout ce qui est de l'apparence extrieure du personnel enseignant. Ma
barbe m'est positivement indispensable!

--Vous pourrez la laisser repousser! rpliqua Michel. Et, en attendant,
vous serez si laid qu'on vous augmentera votre traitement!

--Mais c'est que je ne veux pas tre trop laid! supplia l'artiste.

--Allons, pas d'enfantillages! dit Michel, qui dtestait les barbes, et
tait heureux de pouvoir en supprimer une. Allons, soyez homme, faites
ce sacrifice!

--Si vous le jugez absolument ncessaire!... murmura Pitman.

Avec un profond soupir, il alla chercher de l'eau chaude dans la
cuisine, installa un miroir sur son chevalet, et procda au douloureux
sacrifice. Michel tait enchant.

--Une transformation miraculeuse, ma parole d'honneur! dclara-t-il.
Quand je vous aurai donn les lunettes en verre de vitre que j'ai dans
ma poche, vous deviendrez le type parfait du commis voyageur allemand!

Pitman, sans rpondre, continuait  regarder misrablement, dans la
glace, l'image de l'homme nouveau qu'il tait devenu. Et Michel comprit
qu'il avait le devoir de le rconforter.

--Savez-vous, lui demanda-t-il, ce que le gouverneur de la Caroline du
Sud dit un jour au gouverneur de la Caroline du Nord? Je trouve, dit ce
puissant penseur, que le temps est toujours bien long entre deux verres
d'eau-de-vie! Eh bien! Pitman, si vous voulez bien chercher dans la
poche gauche de mon ulster, j'ai l'ide que vous y trouverez un flacon
de whisky. C'est cela, merci!--ajouta-t-il en remplissant deux
verres.--Buvez-moi cela, et vous m'en direz des nouvelles!

L'artiste tendait la main vers le pot  eau, mais Michel se hta
d'arrter son mouvement.

--Pas mme si vous me le demandiez  genoux! cria-t-il. C'est la plus
belle qualit de whisky de table qu'on puisse trouver dans tout le
Royaume-Uni!

Pitman but une gorge, reposa le verre sur la table, et soupira.

--En vrit, vous tes bien le plus triste compagnon que l'on puisse
rver pour un jour de cong! s'cria Michel. Si c'est l tout ce que
vous entendez au whisky, fini, mon vieux, vous n'en aurez plus; et,
pendant que j'achverai la bouteille, vous allez  votre tour vous
mettre  l'ouvrage! car,--poursuivit-il,--j'ai fait une gaffe
abominable: j'aurais d vous envoyer commander la charrette avant votre
dguisement! Mais aussi, Pitman, mon ami, il faut bien dire que vous
n'tes bon  rien! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait penser  cela?

--Je ne savais pas mme qu'il y avait une charrette  commander! gmit
l'artiste. Mais, si vous voulez, je puis encore enlever mon dguisement!

--Vous auriez de la peine, en tous cas,  remettre votre barbe! observa
Michel. Non, voyez-vous, c'est une gaffe: une de ces gaffes qui font
pendre les gens, mon pauvre Pitman! Courez vite  l'agence de transports
de King's Road! Vous direz qu'on vienne enlever le piano d'ici, qu'on le
conduise  la Gare de Victoria et que, de l, on l'expdie par le chemin
de fer  la gare de Cannon Street, o il devra tre tenu  la
disposition de monsieur... Que penseriez-vous de monsieur Victor Hugo?

--N'est-ce pas un nom un peu bien voyant? insinua Pitman.

--Voyant? rpliqua ddaigneusement Michel. C'est--dire qu'un tel nom
suffirait pour nous faire pendre tous les deux! Brown, voil qui est 
la fois plus sr et plus facile  prononcer! N'oubliez-pas de dire que
ce piano doit tre remis  M. Brown!

--Je voudrais, murmura Pitman, que, par piti pour moi, vous ne fissiez
pas autant d'allusions  la pendaison!

--Oh! d'y faire allusion, ce n'est pas encore un grand mal, mon ami!
repartit Michel. Mais allons, vite, mettez votre chapeau et filez! Et ne
manquez pas de tout payer d'avance!

Abandonn  lui-mme, l'avou commena par diriger toute son attention
sur le flacon de whisky, ce qui eut encore pour effet de rehausser
considrablement l'tat de bonne humeur o il se trouvait depuis le
matin. Puis, lorsqu'il eut vid le flacon, il s'occupa  ajuster ses
favoris, devant la glace.

--Epatant! se dit-il avec orgueil, aprs s'tre longuement contempl;
j'ai l'air d'un commis d'conomat!

Tout  coup lui revinrent  l'esprit les lunettes en verres de vitre
(prcdemment destines  Pitman) qu'il avait dans sa poche. Il les mit
sur son nez, et fut aussitt ravi de l'effet.

Exactement ce qui me manquait! reprit-il. Je me demande de quoi j'ai
l'air  prsent? Et il prit diverses poses, devant la glace, se les
dfinissant tout haut au fur et  mesure. Imitation d'un fournisseur de
nouvelles  la main pour les journaux comiques. (Mais, pour cela, il me
faudrait un parapluie.) Imitation d'un commis d'conomat. Imitation d'un
colon australien revenu en Angleterre pour visiter les lieux de son
enfance! Parfait, voil ce qu'il me faut!

Il en tait  ce point de ses raisonnements lorsque ses yeux tombrent
sur le piano. Et, aussitt, une impulsion irrsistible s'empara de lui.
Il rouvrit le clavier, et, les yeux levs au plafond, fit courir ses
doigts sur les touches muettes.

Quand M. Pitman rentra dans l'atelier, il trouva son guide et sauveur
occup  accomplir des prodiges de virtuosit sur l'Erard silencieux.

--Que le ciel me vienne en aide! songea le petit homme. Il a bu toute la
bouteille, et le voil compltement ivre!

--Monsieur Finsbury! dit-il tout haut.

Et Michel, sans se relever, tourna vers lui un visage fortement rougi,
que bordaient les touffes rouges des favoris, et au milieu duquel
s'talaient les majestueuses lunettes.

--Capriccio en _sol mineur_ sur le dpart d'un ami! se borna-t-il 
rpondre, tout en continuant la srie de ses arpges.

Mais, soudain, l'indignation s'tait veille dans l'me de Pitman.

--Pardon! s'cria-t-il. Ces lunettes devaient tre pour moi! Elles
forment une partie essentielle de mon dguisement!

--Je suis rsolu  les porter moi-mme! rpondit Michel.

Aprs quoi il ajouta, non sans une certaine apparence de vrit:

--Et les gens seraient capables de souponner quelque chose si nous
tions tous deux avec des lunettes!

--Soit! admit le bon Pitman. J'avais un peu compt sur ces lunettes:
mais, naturellement, puisque vous insistez! Et voici un camion devant la
porte!

Pendant tout le temps que dura l'enlvement du piano, Michel se tint
cach dans le cabinet. Puis, ds que l'instrument fut parti, les deux
amis sortirent par la porte principale de la maison, sautrent dans un
fiacre, et ne tardrent pas  rouler vers le centre de la ville. La
journe restait froide et aigre; mais, malgr la pluie et le vent,
Michel refusa de fermer les vitres de la voiture. Il avait tout  coup
imagin d'assumer le rle d'un cicrone et, sur son passage, dsignait
et commentait  Pitman les curiosits de Londres!

--Ma parole, mon cher ami, disait-il, vous me paraissez ne rien
connatre de votre ville natale! Que penseriez-vous d'une visite  la
Tour de Londres? Non? Au fait, cela nous carterait peut-tre un peu
trop. Mais, du moins... H, cocher, faites le tour par Trafalgar Square!

J'aurais peine  vous donner une ide de ce que souffrit Pitman, dans ce
fiacre. Le froid, l'humidit, l'pouvante, une mfiance croissante 
l'gard du chef sous les ordres duquel il s'tait engag, un sentiment
de gne, presque de honte, provoqu par l'absence du respectable
faux-col, et un sentiment, plus amer encore, de dgradation, produit
sans doute par la brusque suppression de la barbe: tels taient les
principaux ingrdients qui se mlaient dans l'me du malheureux artiste.

Un premier soulagement fut, pour lui, d'arriver enfin au restaurant o
ils devaient djeuner. Un second soulagement lui fut d'entendre Michel
demander un cabinet particulier. Et tandis que les deux hommes
grimpaient l'escalier, sous la conduite d'un garon tranger, Pitman
nota avec satisfaction que non seulement le restaurant tait presque
vide, mais que la plupart des clients qui s'y trouvaient taient des
exils du beau pays de France. Aucun d'eux, suivant toute probabilit,
n'tait en relation avec le pensionnat o Pitman donnait des leons: car
le professeur de franais lui-mme, bien qu'il ft souponn d'tre
catholique, n'tait gure homme  frquenter un tablissement aussi
interlope!

Le garon introduisit les deux amis dans une petite chambre nue, avec
une table, un sofa, et le fantme d'un feu. Sur quoi Michel se hta de
commander un supplment de charbon, ainsi que deux verres d'eau-de-vie
avec un siphon d'eau de seltz.

--Oh! non! lui murmura Pitman. Plus d'eau-de-vie!

--Vous tes vraiment extraordinaire! se rcria Michel. Il faut pourtant
bien que nous fassions quelque chose; et vous n'tes pas sans savoir
qu'on ne doit pas fumer avant les repas. Vous me paraissez absolument
dpourvu de toute notion d'hygine, mon pauvre vieux!

Et il alla regarder tomber la pluie,  la fentre.

Pitman, lui, se replongea dans sa triste rverie. Ainsi donc c'tait
bien lui qui se trouvait grotesquement ras, absurdement dguis, en
compagnie d'un homme ivre en lunettes, dans un restaurant tranger! Que
dirait la directrice de son pensionnat, si elle pouvait le voir en cet
tat? Mais surtout que dirait-elle si elle pouvait savoir  quelle
tragique et criminelle entreprise il se prparait?

L'avou, voyant que son ami tait bien dcid  ne pas boire le verre
d'eau-de-vie qu'on venait de lui servir, ne put cependant pas se
rsigner  boire seul.

--Tenez, dit-il au garon, avalez-moi a!

Et le garon engloutit tout le contenu du verre, en deux gorges, ce qui
lui valut la plus vive sympathie de Michel.

--Jamais je n'ai vu un homme boire plus vite! dclara-t-il  Pitman,
quand le garon fut sorti. Un tel spectacle rend confiance dans l'espce
humaine!

Le djeuner fut excellent, et Michel le mangea d'un excellent apptit.
Mais, du ton le plus formel, il refusa  son compagnon la permission de
boire plus d'un seul verre de la bouteille de champagne qui arrosait le
repas.

--Non, non! lui dit-il confidentiellement. Il faut que l'un de nous deux
ne soit pas tout  fait ivre! Comme dit le proverbe: Un homme ivre,
excellente affaire; deux hommes ivres, tout est perdu!

Aprs le caf, Michel fit un effort admirable pour prendre une mine
grave. Il regarda son ami bien en face, et, d'une voix un peu pteuse,
mais svre, s'adressa  lui:

--Assez de folies! commena-t-il, trs judicieusement. Arrivons  notre
affaire! Pitman, coutez bien ce que je vais vous dire! Sachez que je
suis un Australien, un colon australien! Mon nom est John Dickson,
entendez-vous cela? Et vous aurez certainement plaisir  apprendre que
je suis riche, monsieur, trs riche! Le genre d'entreprises que nous
mditons, Pitman, ne saurait tre prpar avec trop de soin. Tout le
secret du succs est dans la prparation. Aussi me suis-je constitu,
depuis hier soir, une biographie complte, et je vous l'exposerais bien
volontiers, si, par malheur, je ne venais pas de l'oublier tout  coup!

--Je ne sais pas si c'est que je suis idiot... balbutia Pitman.

--C'est cela mme! s'cria Michel. Compltement idiot; mais riche,
aussi, encore plus riche que moi! J'ai suppos que cela vous ferait
plaisir, Pitman, et j'ai dcid que vous nageriez littralement dans
l'or. Mais, par contre, je dois vous avouer que vous n'tes qu'un
Amricain, et un fabricant de galoches en caoutchouc, par-dessus le
march. Encore n'est-ce point l tout votre malheur! Sachez, mon pauvre
ami, que vous vous appelez Ezra Thomas! Et maintenant, ajouta Michel de
son ton le plus srieux, dites-moi qui nous sommes, vous et moi!

L'infortun petit homme fut interrog trois fois de suite, avant d'avoir
bien appris par coeur la double leon.

--Voil! s'cria enfin l'avou. Nos plans sont prts. Ne pas se
contredire, c'est cela qui est l'essentiel.

--Mais je ne comprends pas trs bien?... objecta Pitman.

--Oh! vous en comprendrez assez quand le moment sera venu! dit Michel en
se levant.

--Mais c'est que vous ne m'avez dit que nos noms? reprit Pitman. Je ne
vois toujours pas quelle histoire nous aurons  raconter?

--H! puisque je vous dis que j'en avais une et que je l'ai oublie!
reprit Michel. Nous en serons quitte pour en inventer une autre!

--Mais c'est que je ne sais pas inventer! protesta Pitman. Jamais je
n'ai pu rien inventer, de toute ma vie!

--Eh bien! vous aurez  commencer aujourd'hui, mon petit! rpondit
simplement Michel. Aprs quoi il sonna, pour demander l'addition.

Le pauvre Pitman n'tait gure plus rassur qu'avant le repas.

Je sais qu'il est trs intelligent, songeait-il, mais, en conscience,
puis-je me fier  un homme dans l'tat o il est?

Et, lorsque de nouveau les deux amis se retrouvrent dans un fiacre, il
ne put s'empcher de tenter un dernier effort.

--Ne croyez-vous pas, bgaya-t-il, que peut-tre, tout bien considr,
nous ferions mieux d'ajourner cette affaire?

--Ajourner  demain ce qui peut tre fait aujourd'hui! s'cria Michel,
indign. Allons, allons, Pitman, gayez-vous un peu! Encore une heure ou
deux de patience, et la victoire nous appartiendra!

A la gare de Cannon-Street, les deux amis s'informrent du piano de M.
Brown, et furent ravis d'apprendre qu'il tait parfaitement arriv. Ils
se rendirent alors chez un loueur du voisinage de la gare, se munirent
d'une grande charrette  bras, et revinrent prendre possession du piano.
Aprs un court dbat, il fut convenu que Michel tranerait la charrette,
et que le rle de Pitman consisterait  la pousser par derrire.

La maison habite par Gdon Forsyth tait d'ailleurs tout proche, de
telle sorte que le voyage du piano dans la charrette put s'achever sans
trop de msaventures. Au coin de la rue o demeurait Gdon, les deux
amis confirent la charrette  la garde d'un commissionnaire patent;
et, sans hte, ils se dirigrent vers le but final de leur expdition.
Pour la premire fois, Michel laissa voir une ombre d'embarras.

--Vous tes bien sr que mes favoris sont bien en place? demanda-t-il.
Ce serait diablement ennuyeux, si j'tais reconnu!

--Vos favoris sont parfaitement en place! rpondit Pitman aprs un
scrupuleux examen. Mais moi, mon dguisement pourra-t-il m'empcher
d'tre reconnu? Pourvu que je ne rencontre pas quelqu'un de mon
pensionnat!

--Oh! l'absence de votre barbe suffit  vous rendre mconnaissable! Je
vous recommande seulement de ne pas oublier de parler avec lenteur: et
tchez aussi, si vous pouvez,  parler un peu moins du nez qu' votre
ordinaire!

--Mais j'espre bien que ce jeune homme ne sera pas chez lui! soupira
Pitman.

--Et moi, j'espre bien qu'il y sera,  la condition pourtant qu'il soit
tout seul! rpondit Michel. Cela nous simplifiera diantrement nos
oprations!

Et, en effet, lorsqu'ils eurent frapp  la porte d'un petit appartement
du rez-de-chausse, ce fut Gdon en personne qui vint leur ouvrir. Il
les fit entrer dans une chambre assez pauvrement meuble,  l'exception,
toutefois, du manteau de la chemine, qui se trouvait absolument
encombr d'un assortiment vari de pipes, de paquets de tabac, de botes
de cigares, et de romans franais  couvertures jaunes.

--Monsieur Forsyth, je crois?--C'tait Michel qui ouvrait ainsi
l'attaque.--Monsieur, nous sommes venus vous prier de vouloir bien vous
charger d'une petite affaire. Je crains d'tre indiscret...

--Vous savez que, en principe, vous devriez tre accompagn de votre
avou... risqua Gdon.

--Sans doute, sans doute: vous nous dsignerez votre avou ordinaire,
et, de cette faon, l'affaire pourra tre mise sur un pied plus rgulier
ds demain!--rpondit Michel en s'asseyant, et en signifiant  Pitman de
s'asseoir aussi.--Mais, voyez-vous, nous ne connaissons aucun avou dans
cette ville; et comme on nous a parl de vous, et que le temps presse,
nous nous sommes permis de venir vous trouver!

--Puis-je demander, messieurs, reprit Gdon,  qui je suis redevable de
la recommandation?

--Vous pouvez parfaitement nous le demander, rpliqua Michel avec un
sourire malin; mais on nous a pris de ne pas vous le dire... au moins
pour le moment!

--Une attention charitable de mon oncle, videmment! se dit Gdon.

--Je m'appelle John Dickson, poursuivit Michel, un nom bien connu 
Ballarat, j'ose le dire! Et mon ami que voici est M. Ezra Thomas, des
Etats-Unis d'Amrique, le riche manufacturier de galoches en caoutchouc.

--Voulez-vous attendre un instant, que j'aie pris note de cela? dit
Gdon, en s'efforant de se donner l'air d'un vieux praticien.

--Peut-tre cela ne vous drangerait-il pas trop si j'allumais un
cigare? demanda Michel.

Car il avait fait un vigoureux effort pour reprendre son sang-froid en
entrant chez son jeune confrre; mais,  prsent, son cerveau
recommenait  se voiler, en mme temps qu'une terrible envie de dormir
l'envahissait; et il esprait (comme tant d'autres l'ont espr en
pareil cas!) qu'un cigare lui claircirait les ides.

---Oh! certes non! s'cria Gdon, infiniment aimable. Tenez, gotez un
de ceux-ci: je puis vous les recommander en confiance!

Il prit une bote de cigares sur la chemine et la prsenta  son
client.

--Monsieur, recommena l'Australien, pour le cas o vous ne me
trouveriez point tout  fait clair dans mes explications, peut-tre
vaut-il mieux vous avouer d'avance que je viens de faire un bon
djeuner. Aprs tout, c'est une chose qui peut arriver  chacun!

--Oh! certainement! rpondit le prvenant avocat. Mais, je vous en prie,
ne vous pressez pas! Je puis vous donner...--et il s'arrta pour
consulter pensivement sa montre,--oui, il se trouve que je puis vous
donner toute l'aprs-midi!

--L'affaire qui m'amne ici, monsieur, reprit l'Australien, est
diablement dlicate, je peux bien vous le dire! Mon ami, M. Thomas,
tant un Amricain d'origine portugaise, et un riche fabricant de pianos
Erard...

--De pianos Erard? s'cria Gdon avec quelque surprise. M. Thomas
serait-il un des chefs de la maison Erard?

--Oh! des Erard de contrefaon, naturellement! rpliqua Michel. Mon ami
est l'Erard amricain.

--Mais je croyais vous avoir entendu dire, objecta Gdon, oui, j'ai
certainement inscrit sur mon carnet... que votre ami tait fabricant de
galoches en caoutchouc?

--Oui, je sais que cela peut tonner  premire vue! rpondit
l'Australien avec un sourire rayonnant. Mais, mon ami... Bref, il
combine les deux professions! Et beaucoup d'autres encore, beaucoup,
beaucoup, beaucoup d'autres! rpta M. Dickson, avec une solennit
d'ivrogne. Les moulins de coton de M. Thomas sont une des curiosits de
Tallahassee, les moulins de tabac de M. Thomas sont l'orgueil de
Richmond, Va! Bref, c'est un de mes plus vieux amis, monsieur Forsyth,
et vous m'excuserez de ne pas pouvoir contenir mon motion en vous
exposant son affaire!

Le jeune avocat, pendant ce discours, considrait M. Thomas, et tait
bien agrablement impressionn par l'attitude modeste, presque timide,
de ce petit homme, la simplicit et la gaucherie de ses manires.

--Quelle race tonnante que ces Amricains! songeait-il. Regardez-un peu
ce petit homme tout effarouch, vtu comme un musicien ambulant, et
pensez  la multiplicit des intrts qu'il tient dans ses mains!

--Mais, reprit-il tout haut, ne ferions-nous pas bien d'en venir
directement aux faits?

--Monsieur est un homme pratique,  ce que je vois! dit l'Australien. Eh
bien! oui, j'en arrive aux faits. Sachez donc, monsieur, qu'il s'agit
d'une rupture de promesse de mariage!

Le malheureux Pitman tait si peu prpar  cette situation nouvelle
qu'il eut peine  retenir un cri.

--Mon Dieu! dit Gdon, les affaires de ce genre sont souvent trs
ennuyeuses! Exposez-moi tous les dtails du cas! ajouta-t-il avec bont.
Si vous voulez que je vous vienne en aide, ne me cachez rien!

--Dites-lui tout vous-mme! dit  son compagnon Michel, qui,
apparemment, avait conscience d'avoir achev sa part du rle. Mon ami va
vous raconter tout cela! ajouta-t-il en se tournant vers Gdon, avec un
billement. Et vous m'excuserez, n'est-ce pas? si je ferme les yeux pour
un instant! J'ai pass la nuit au chevet d'un ami malade.

Pitman, absolument ahuri, regardait droit devant lui. La rage et le
dsespoir se mlaient dans son me innocente. Des ides de fuite, des
ides mme de suicide lui venaient, repartaient, et lui revenaient. Et
toujours l'avocat attendait avec patience, et toujours l'artiste
s'efforait vainement de trouver des mots, n'importe lesquels.

--Oui, monsieur! Il s'agit d'une rupture de promesse de mariage! dit-il
enfin  voix basse. Je... suis menac d'un procs pour rupture de
promesse de mariage!...

Arriv  ce point de son discours, il voulut se tirer la barbe, en qute
d'une inspiration nouvelle. Ses doigts se refermrent sur le poli
inaccoutum d'un menton ras; et, du mme coup, il sentit que tout ce
qui lui restait d'espoir et de courage l'abandonnait irrmdiablement.
Il se tourna vers Michel, et le secoua de toutes ses forces:

--Rveillez-vous! lui cria-t-il avec colre. Je n'en viens pas  bout,
et vous le savez bien!

--Il faut que vous excusiez mon ami, monsieur! dit aussitt Michel. Le
fait est qu'il n'a pas t dou par la nature pour la narration. Mais au
reste,--poursuivit-il,--l'affaire est des plus simples. Mon ami est un
homme d'un temprament passionn, et accoutum  la vie patriarcale de
son pays. Vous voyez la chose d'ici: un malheureux voyage en Europe,
suivi de la malheureuse rencontre avec un soi-disant comte tranger, qui
a une trs jolie fille. M. Thomas a tout  fait perdu la tte. Il s'est
offert, il a t accept, et il a crit,--crit sur un ton que je suis
sr qu'il doit bien regretter  prsent! Si ces lettres taient jamais
produites en justice, c'en serait fait de l'honneur de M. Thomas!

--Dois-je comprendre... commena Gdon.

--Non, non cher monsieur, reprit gravement l'Australien, il est
impossible que vous compreniez tant que vous n'aurez pas vu les lettres
en question!

--Voil, en vrit, une circonstance fcheuse! dit Gdon.

Plein de piti, il lana un coup d'oeil sur le coupable; puis, voyant
sur le visage de celui-ci toutes les marques d'une confusion affreuse,
il se hta de dtourner les yeux.

--Mais cela ne serait encore rien, poursuivit svrement M. Dickson: et,
certes, monsieur, certes, j'aurais souhait de tout mon coeur que M.
Thomas ne se ft point dshonor comme il l'a fait. Il est sans excuse,
monsieur! Car il tait fianc,  ce moment,--il l'est mme encore,-- la
plus belle jeune fille de Constantinople, Ga.

--Ga? demanda Gdon, tonn.

--Mais oui, une abrviation courante! dit Michel. On dit Ga, pour
Georgia, de la faon que nous disons Co pour Compagnie.

--Je savais bien qu'on crivait parfois ainsi, dit Gdon, mais
j'ignorais qu'on le pronont de mme!

--Oh! vous pouvez bien me croire quand je vous le dis! rpondit Michel.
Et maintenant, monsieur, vous pouvez comprendre par vous-mme que, pour
sauver mon malheureux ami, il va falloir dployer une habilet
infernale! Pour de l'argent, il y en a, et  volont! M. Thomas est tout
prt  souscrire, ds demain, un chque de cent mille livres. Mais, au
reste, monsieur Forsyth, nous avons mieux que a! Ce comte tranger, le
comte Tarnow, comme il s'appelle, a tenu autrefois un magasin de cigares
 Bayswater, sous le nom plus modeste de Schmidt. Sa fille,--si
toutefois c'est sa fille, prenez bien note de ce point, monsieur!--sa
fille servait les clients dans le magasin. Et c'est elle qui,  prsent,
prtend pouser un homme de la situation sociale de M. Thomas! Eh bien!
voyez-vous enfin ce que nous voulons? Nous savons que ces misrables
mditent un coup, et nous dsirons les prvenir. Courez bien vite 
Hampton-Court, o demeurent les Tarnow, et employez la menace, ou la
corruption, ou bien les deux moyens, jusqu' ce que vous vous soyez fait
remettre les lettres! Que si vous n'y parvenez pas, mon ami Thomas devra
passer en justice, et perdre son honneur. Je serais moi-mme forc, en
ce cas, de rompre toute relation avec lui! ajouta le peu chevaleresque
ami.

--Je crois bien qu'il y a quelques chances de succs pour nous, dans
tout cela! dit Gdon. Savez-vous si ce Schmidt est connu de la police?

--Nous l'esprons bien! dit Michel. Nous avons bien des raisons de le
supposer! Remarquez dj le fait que ces gens ont habit Bayswater!
Est-ce que le choix de ce quartier ne vous parat pas bien suggestif?

Pour la cinquime ou sixime fois depuis le commencement de cette
remarquable entrevue, Gdon se demanda s'il ne rvait pas. Mais non,
se dit-il, l'excellent Australien aura sans doute trop copieusement
djeun! Et il ajouta tout haut: Jusqu' quelle somme pourrai-je
aller?

--J'ai l'ide que cinq mille livres suffiraient pour aujourd'hui! dit
Michel. Et maintenant, monsieur, que nous ne vous retenions pas
davantage! L'aprs-midi s'avance; il y a des trains pour Hampton-Court
toutes les demi-heures, et je n'ai pas besoin de vous dcrire
l'impatience de mon ami. Tenez! voici un billet de cinq livres pour les
premiers frais! Et voici l'adresse!

Et Michel commena  crire; puis il s'arrta, dchira le papier, et en
mit les morceaux dans sa poche.--Non, dit-il, j'aime mieux vous dicter
l'adresse; mon criture est trop illisible!

Gdon inscrivit soigneusement l'adresse: Comte Tarnow, villa Kurnaul,
Hampton Court. Il prit ensuite une autre feuille de papier, et y
crivit encore quelques mots.

--Vous m'avez dit que vous n'avez pas fait choix d'un avou! reprit-il.
Voici l'adresse d'un avou, qui, pour un cas de ce genre, est l'homme le
plus habile de Londres!

Et il tendit le papier  Michel.

--Ah! vraiment! s'cria Michel, en lisant sa propre adresse sur le
papier.

--Oui, je sais, vous aurez vu son nom ml  des affaires assez
malpropres! dit Gdon; mais lui-mme est un homme parfaitement
honorable, et d'une capacit reconnue. Il ne me reste plus, messieurs,
qu' vous demander o je pourrai vous retrouver,  mon retour de Hampton
Court?

--Au Grand-Htel Langham, naturellement! rpliqua Michel. Et, sans
faute,  ce soir!

--Sans faute! rpondit Gdon en souriant. Je puis venir  n'importe
quelle heure, n'est-ce pas?

--Absolument, absolument! s'cria Michel, dj debout pour prendre
cong.

--Eh bien! que pensez-vous de ce jeune homme? demanda-t-il  Pitman, ds
qu'ils se retrouvrent dans la rue.

Pitman murmura quelque chose comme: Un parfait idiot!

--Pas du tout! se rcria Michel. Il sait quel est le meilleur avou de
Londres, et cela seul suffirait pour faire son loge! Mais, dites donc,
hein, ai-je t assez brillant?

Pitman ne rpondit rien.

--Hol! dit Michel en lui posant la main sur l'paule. Pourrait-on
savoir quel est le nouveau grief de Pitman?

--Vous n'aviez pas le droit de parler de moi comme vous l'avez fait!
s'cria l'artiste. Votre langage a t tout  fait odieux! Vous m'avez
bless profondment.

--Moi! mais je n'ai pas dit un seul mot de vous! protesta Michel. J'ai
parl d'Ezra Thomas; et je vous prie de vouloir bien vous rappeler qu'il
n'existe personne de ce nom!

--N'importe! vous m'en faites supporter de dures! murmura l'artiste.

Cependant les deux amis taient parvenus au coin de la rue, et l, sous
la garde du fidle commissionnaire, veillant sur lui avec un grand air
de vertueuse dignit, l les attendait le piano, qui semblait un peu
s'ennuyer dans la solitude de la charrette, tandis que la pluie
dcoulait le long de ses pieds lgamment vernis.

Ce fut encore le commissionnaire qui fut mis en rquisition pour aller
chercher cinq ou six robustes gaillards au cabaret le plus voisin, et,
avec leur aide, s'engagea la dernire bataille de cette mmorable
campagne. Tout porte  croire que M. Gdon Forsyth ne s'tait pas
encore install dans son compartiment du train de Hampton Court lorsque
Michel ouvrit la porte de l'appartement du jeune voyageur, et que les
porteurs, avec des grognements professionnels, dposrent le grand Erard
au milieu de la chambre.

--Voil, dit triomphalement Michel  Pitman aprs avoir congdi les
hommes. Et maintenant, une prcaution suprme! Il faut que nous lui
laissions la clef du piano, et de telle manire qu'il ne manque pas  la
trouver! Voyons un peu!

Au centre du couvercle, sur le piano, il construisit une tour carre
avec des cigares et dposa la clef  l'intrieur du petit monument ainsi
construit.

--Le pauvre jeune homme! dit l'artiste, quand ils se retrouvrent de
nouveau dans la rue.

--Le fait est qu'il est dans une diable de position! reconnut schement
Michel. Tant mieux, tant mieux! a le remontera!

--Et  ce propos, reprit l'excellent Pitman, je crains de vous avoir
montr tout  l'heure un bien mauvais caractre, et bien de
l'ingratitude! Je n'avais aucun droit, je le vois  prsent, de
m'offenser d'expressions qui ne s'adressaient pas directement  moi!

--C'est bon! dit Michel en se rattelant  la charrette. Pas un mot de
plus, Pitman! Votre sentiment vous honore. Un honnte homme ne peut
manquer de souffrir quand il entend insulter son _alter ego_.

La pluie avait presque cess; Michel tait presque dgris, le dpt
avait t livr en d'autres mains, et les amis taient rconcilis:
aussi le retour chez le loueur leur parut-il, en comparaison avec les
aventures prcdentes de la journe, une vritable partie de plaisir. Et
lorsqu'ils se retrouvrent se promenant dans le Strand, bras dessus bras
dessous, sans l'ombre d'un soupon qui pest sur eux, Pitman mit un
profond soupir de soulagement.

--Maintenant, dit-il, nous pouvons rentrer  la maison!

--Pitman, dit l'avou en s'arrtant court, vous me dsolez! Quoi! nous
avons t  la pluie  peu prs toute la journe, et vous proposez
srieusement de rentrer  la maison? Non, monsieur! Un grog au whisky
nous est absolument indispensable!

Il reprit le bras de son ami, et le conduisit inflexiblement dans une
taverne d'apparence engageante, et je dois ajouter ( mon vif regret,
d'ailleurs) que Pitman s'y laissa conduire assez volontiers. Maintenant
que la paix tait restaure  l'horizon, une certaine jovialit
innocente commenait  poindre dans les manires de l'artiste: et quand
il leva son verre brlant pour trinquer avec Michel, le fait est qu'il
apporta  ce geste toute la ptulance d'une petite pensionnaire
romanesque assistant  son premier pique-nique.




IX

COMMENT S'ACHEVA LE JOUR DE CONG DE MICHEL FINSBURY


Michel tait, comme je l'ai dj dit, un excellent garon, et qui aimait
 dpenser son argent, autant et peut-tre plus encore qu' le gagner.
Mais il ne recevait ses amis qu'au restaurant, et les portes de son
domicile particulier restaient presque toujours closes. Le premier
tage, ayant plus d'air et de lumire, servait d'habitation au vieux
Masterman; le salon ne s'ouvrait presque jamais; et c'tait la salle 
manger qui formait le sjour ordinaire de l'avou. C'est l prcisment,
dans cette salle  manger du rez-de-chausse, que nous retrouvons Michel
s'asseyant  table pour le dner, le soir du glorieux jour de cong
qu'il avait consacr  son ami Pitman. Une vieille gouvernante
cossaise, avec des yeux trs brillants et une petite bouche volontiers
moqueuse, tait charge du bon ordre de la maison: elle se tenait
debout, prs de la table, pendant que son jeune matre droulait sa
serviette.

--Je crois, hasarda timidement Michel, que je prendrais volontiers un
peu d'eau-de-vie avec de l'eau de seltz.

--Pas du tout, monsieur Michel! rpondit promptement la gouvernante. Du
vin rouge et de l'eau!

--Bien, bien, Catherine, on vous obira! dit l'avou. Et pourtant, si
vous saviez ce que la journe a t fatigante, au bureau!

--Quoi? fit la vieille Catherine. Mais vous n'avez pas mis le pied au
bureau, de toute la journe!

--Et comment va le vieux? demanda Michel, pour dtourner la
conversation.

--Oh! c'est toujours la mme chose, monsieur Michel! rpondit la
gouvernante. Je crois bien que, maintenant, a ira toujours de mme
jusqu' la fin du pauvre monsieur! Mais savez-vous que vous n'tes pas
le premier  me faire cette question aujourd'hui?

--Bah! s'cria Michel. Et qui donc vous l'a faite avant moi?

--Un de vos bons amis, rpondit Catherine en souriant: votre cousin, M.
Maurice!

--Maurice! qu'est-ce que ce mendiant est venu chercher ici? demanda
Michel.

--Il m'a dit qu'il venait faire une visite, en passant,  M. Masterman!
reprit la gouvernante. Mais moi, voyez-vous, j'ai mon ide sur ce qu'il
venait faire. Il a essay de me corrompre, monsieur Michel! Me
corrompre!--rpta-t-elle, avec un accs de ddain inimitable.

--Vraiment? dit Michel. Je parie au moins qu'il n'a pas d vous offrir
une grosse somme!

--Peu importe la somme! rpliqua discrtement Catherine. Mais le fait
est que je l'ai renvoy  ses affaires comme il convenait! Il ne se
pressera pas de revenir ici!

--Vous savez qu'il ne faut pas qu'il voie mon pre! dit Michel. Je
n'entends pas exhiber le pauvre vieux  un petit crtin comme lui!

--Vous pouvez tre sans crainte de ce ct! rpondit la fidle servante.
Mais ce qu'il y a de comique, monsieur Michel,--faites donc attention 
ne pas renverser de la sauce sur la nappe!--ce qu'il y a de comique,
c'est qu'il s'imagine que votre pre est mort, et que vous tenez la
chose secrte!

Michel fredonna un air.

--L'animal me paiera tout cela! dit-il.

--Est-ce que, avec la loi, vous ne pourriez rien contre lui? suggra
Catherine.

--Non, pas pour le moment du moins! rpondit Michel. Mais, dites donc,
Catherine! Vraiment je ne trouve pas que ce vin rouge soit une boisson
bien saine! Allons! ayez un peu de coeur, et donnez-moi un verre
d'eau-de-vie!

Le visage de Catherine prit la duret du diamant.

--Eh bien! puisque c'est ainsi, grommela Michel, je ne mangerai plus
rien!

--Ce sera comme vous voudrez, monsieur Michel! dit Catherine.

Aprs quoi elle se mit tranquillement  desservir la table.

Comme je voudrais que cette Catherine ft une servante moins dvoue!
soupira Michel en refermant sur lui la porte de la maison.

La pluie avait cess. Le vent soufflait encore, mais plus doucement, et
avec une fracheur qui n'tait pas sans charme. Arriv au coin de King's
Road, Michel se rappela tout  coup son verre d'eau-de-vie, et entra
dans une taverne brillamment claire. La taverne se trouvait presque
remplie. Il y avait l deux cochers de fiacre, une demi-douzaine de
sans-travail professionnels; dans un coin, un lgant gentleman essayait
de vendre  un autre gentleman, beaucoup plus jeune, quelques
photographies esthtiques qu'il tirait mystrieusement d'une bote de
cuir; dans un autre coin, deux amoureux discutaient la question de
savoir dans quel parc ils trouveraient le plus d'ombrage pour achever la
soire. Mais le morceau central et la grande attraction de la taverne
tait un petit vieillard vtu d'une longue redingote noire, achete
toute faite, et sans doute d'acquisition rcente. Sur la table de
marbre, devant lui, entre des sandwichs et un verre de bire,
s'talaient des feuilles de papier couvertes d'criture. Sa main se
balanait en l'air avec des gestes oratoires, sa voix, naturellement
aigre, tait mise au ton de la salle de confrences; et, par des
artifices comparables  ceux des antiques sirnes, ce vieillard tenait
sous une fascination irrsistible la servante du bar, les deux cochers,
un groupe de joueurs, et quatre des ouvriers sans travail.

--J'ai examin tous les thtres de Londres, disait-il, et, en mesurant
avec mon parapluie la largeur des portes, j'ai constat qu'elles taient
beaucoup trop troites. Personne de vous videmment n'a eu, comme moi,
l'occasion de connatre les pays trangers. Mais, franchement,
croyez-vous que, dans un pays bien gouvern, de tels abus pourraient
exister? Votre intelligence, si simple et inculte qu'elle soit, suffit 
vous affirmer le contraire. L'Autriche elle-mme, qui pourtant ne se
pique pas d'tre un peuple libre, commence  se soulever contre
l'incurie qui laisse subsister des abus de ce genre. J'ai prcisment l
une coupure d'un journal de Vienne, sur ce sujet: je vais essayer de
vous la lire, en vous la traduisant au fur et  mesure. Vous pouvez vous
rendre compte par vous-mmes: c'est imprim en caractres allemands!

Et il tendait  son auditoire le morceau de journal en question, comme
un prestidigitateur fait passer dans la salle l'orange qu'il s'apprte 
escamoter.

--Hol! mon vieux, c'est vous? dit tout  coup Michel, en posant sa main
sur l'paule de l'orateur.

Celui-ci tourna vers lui un visage tout convuls d'pouvante: c'tait le
visage de M. Joseph Finsbury.

--Michel! s'cria-t-il. Vous tes seul?

--Mais oui! rpondit Michel, aprs avoir command son verre
d'eau-de-vie. Je suis seul. Qui donc attendiez-vous?

--Je pensais  Maurice ou  Jean, rpondit le vieillard, manifestement
soulag d'un grand poids.

--Que voulez-vous que je fasse de Maurice ou de Jean? rpondit le neveu.

--Oui, c'est vrai! rpondit Joseph. Et je crois que je puis avoir
confiance en vous! n'est-ce pas? Je crois que vous serez de mon ct?

--Je ne comprends rien  ce que vous voulez dire! rpliqua Michel. Mais
si c'est de l'argent qu'il vous faut, j'ai toujours une livre ou deux 
votre disposition!

--Non, non, ce n'est pas cela, mon cher enfant! dit l'oncle, en lui
serrant vivement la main. Je vous raconterai tout cela plus tard!

--Parfait! rpondit le neveu. Mais, en attendant, que puis-je vous
offrir?

--Eh bien! dit modestement le vieillard, j'accepterais volontiers une
autre sandwich. Je suis sr que vous devez tre trs surpris,
poursuivit-il, de ma prsence dans un lieu de ce genre. Mais le fait est
que, en cela, je me fonde sur un principe trs sage, mais peu connu...

--Oh! il est beaucoup plus connu que vous ne le supposez! s'empressa de
rpondre Michel, entre deux gorges de son eau-de-vie. C'est sur ce
principe que je me fonde toujours moi-mme quand l'envie me vient de
boire un verre!

Le vieillard, qui tait anxieux de se gagner la faveur de Michel, se mit
 rire, d'un rire sans gaiet.

--Vous avez tant de verve, dit-il, que souvent vous m'amusez  entendre!
Mais j'en reviens  ce principe dont je voulais vous parler. Il
consiste, en somme,  s'adapter toujours aux coutumes du pays o l'on
est. Or, en France, par exemple, ceux qui veulent manger vont au caf ou
au restaurant; en Angleterre, c'est dans des endroits comme celui-ci que
le peuple a l'habitude de venir se rafrachir. J'ai calcul que, avec
des sandwichs, du th, et un verre de bire  l'occasion, un homme seul
peut vivre trs commodment  Londres pour quatorze livres douze
shillings par an!

--Oui, je sais! rpondit Michel. Mais vous avez oubli de compter les
vtements, le linge, et la chaussure. Quant  moi, en comptant les
cigares et une petite partie de plaisir de temps  autre, j'arrive fort
bien  me tirer d'affaire avec sept ou huit cents livres par an. Ne
manquez pas de prendre note de cela, sur vos papiers!

Ce fut la dernire interruption de Michel. En bon neveu, il se rsigna 
couter docilement le reste de la confrence qui, de l'conomie
politique, s'embrancha sur la rforme lectorale, puis sur la thorie du
baromtre, pour arriver ensuite  l'enseignement de l'arithmtique dans
les coles des sourds-muets. L-dessus, la nouvelle sandwich tant
acheve, les deux hommes sortirent de la taverne et se promenrent
lentement sur le trottoir de King's Road.

--Michel dit l'oncle, savez-vous pourquoi je suis ici? C'est parce que
je ne peux plus supporter mes deux gredins de neveux! Je les trouve
intolrables!

--Je vous comprends fort bien! approuva Michel. Ne comptez pas sur moi
pour prendre leur dfense!

--Figurez-vous qu'ils ne voulaient jamais me laisser parler! poursuivit
amrement le vieillard. Ils refusaient de me fournir plus d'un crayon
par semaine! Le journal, tous les soirs, ils l'emportaient dans leurs
chambres pour m'empcher d'y prendre des notes! Or, Michel, vous me
connaissez! Vous savez que je ne vis que pour mes calculs! J'ai besoin
de jouir du spectacle vari et complexe de la vie, tel qu'il se rvle 
moi dans les journaux quotidiens! Et ainsi mon existence avait fini par
devenir un vritable enfer lorsque, dans le dsordre de ce bienheureux
tamponnement de Browndean, j'ai pu m'chapper. Les deux misrables
doivent croire que je suis mort, et essayer de cacher la chose pour ne
pas perdre la tontine!

--Et,  ce propos, o en tes-vous pour ce qui en est de l'argent?
demanda complaisamment Michel.

--Oh! je suis riche! rpondit le vieillard. J'ai touch huit cents
livres, de quoi vivre pendant huit ans. J'ai des plumes et des crayons 
volont; j'ai  ma disposition le British Museum, avec ses livres. Mais
c'est extraordinaire combien un homme d'une intelligence raffine a peu
besoin de livres,  un certain ge! Les journaux suffisent parfaitement
 l'instruire de tout!

--Savez-vous quoi? dit Michel. Venez demeurer chez moi!

--Michel, rpondit l'oncle Joseph, voil qui est trs gentil de votre
part: mais vous ne vous rendez pas compte de ce que ma position a de
particulier. Il y a, voyez-vous, quelques petites complications
financires qui m'empchent de disposer de moi aussi librement que je le
devrais. Comme tuteur, vous savez, mes efforts n'ont pas t bnis du
ciel; et, pour vous dire la chose bien exactement, je me trouve tout 
fait  la merci de cette bte brute de Maurice!

--Vous n'aurez qu' vous dguiser! s'cria Michel. Je puis vous prter
tout de suite une paire de lunettes en verres  vitre, ainsi que de
magnifiques favoris rouges.

--J'ai dj caress cette ide, rpondit le vieillard; mais j'ai craint
de provoquer des soupons dans le modeste htel meubl que j'habite.
J'ai constat,  ce propos, que le sjour des htels meubls...

--Mais, dites-moi! interrompit Michel. Comment diable avez-vous pu vous
procurer de l'argent? N'essayez pas de me traiter en tranger, mon
oncle! Vous savez que je connais tous les dtails du compromis, et de la
tutelle, et de la situation o vous tes vis--vis de Maurice!

Joseph raconta sa visite  la banque, ainsi que la faon dont il y avait
touch le chque, et dfendu que l'on avant dsormais aucun argent 
ses neveux.

--Ah! mais pardon! a ne peut pas aller comme a! s'cria Michel. Vous
n'aviez pas le droit d'agir ainsi!

--Mais tout l'argent est  moi, Michel! protesta le vieillard. C'est moi
qui ai fond la maison de cuirs sur des principes de mon invention!

--Tout cela est bel et bon! dit l'avou. Mais vous avez sign un
compromis avec votre neveu, vous lui avez fait abandon de vos droits:
savez-vous, mon cher oncle, que cela signifie simplement les galres,
pour vous?

--Ce n'est pas possible! s'cria Joseph. Il est impossible que la loi
pousse l'injustice jusque-l!

--Et le plus cocasse de l'affaire, reprit Michel avec un clat de rire
soudain, c'est que, par-dessus le march, vous avez coul la maison de
cuirs! En vrit, mon cher oncle, vous avez une singulire faon de
comprendre la loi: mais, pour ce qui est de l'humour, vous tes
impayable!

--Je ne vois rien l dont on ait  rire! observa schement M. Finsbury.

--Et vous dites que Maurice n'a pas pouvoir pour signer? demanda Michel.

--Moi seul ai pouvoir pour signer! rpondit Joseph.

--Le malheureux Maurice! Oh! le malheureux Maurice! s'cria l'avou, en
sautant de plaisir. Et lui qui, en outre, s'imagine que vous tes mort,
et pense aux moyens de cacher la nouvelle!... Mais, dites-moi, mon
oncle, qu'avez-vous fait de tout cet argent?

--Je l'ai dpos dans une banque, et j'ai gard vingt livres! rpondit
M. Finsbury. Pourquoi me demandez-vous a?

--Voici pourquoi! dit Michel. Demain, un de mes clercs vous apportera un
chque de cent livres, en change duquel vous lui remettrez le reu de
la Banque, afin qu'il aille au plus vite rapporter les huit cents livres
 la Banque Anglo-Patagonienne, en fournissant une explication
quelconque que je me chargerai d'inventer pour vous. De cette faon,
votre situation sera plus nette; et comme Maurice, tout de mme, ne
pourra pas toucher un sou en banque,  moins de faire un faux, vous
voyez que vous n'aurez pas de remords  avoir de ce ct-l!

--C'est gal, j'aimerais mieux ne pas dpendre de votre bont! rpondit
Joseph en se grattant le nez. J'aimerais mieux pouvoir vivre de mon
propre argent, maintenant que je l'ai!

Mais Michel lui secoua le bras.

--Il n'y aura donc pas moyen, lui cria-t-il, de vous faire comprendre
que je travaille en ce moment  vous pargner le bagne!

Cela tait dit avec tant de srieux que le vieillard en fut effray.

--Il faudra, dit-il, que je tourne mon attention du ct de la loi; ce
sera pour moi un champ nouveau  explorer. Car bien que, naturellement,
je comprenne les principes gnraux de la lgislation, il y a beaucoup
de ses dtails que j'ai jusqu' prsent nglig d'examiner, et ce que
vous m'apprenez l, par exemple, me surprend tout  fait. Cependant il
se peut que vous ayez raison, et le fait est qu' mon ge un long
emprisonnement risquerait de m'tre quelque peu prjudiciable. Mais avec
tout cela, mon cher neveu, je n'ai aucun droit  vivre de votre argent!

--Ne vous inquitez pas de cela! fit Michel. Je trouverai bien un moyen
de rentrer dans mes fonds!

Aprs quoi, ayant not l'adresse du vieillard, il prit cong de lui au
coin d'une rue.

Quel vieux coquin, en vrit! se dit-il. Et puis, comme la vie est une
chose singulire! Je commence  croire pour de bon que la providence m'a
expressment choisi, aujourd'hui, pour la seconder. Voyons un peu!
Qu'ai-je fait depuis ce matin? J'ai sauv Pitman, j'ai enseveli un mort,
j'ai sauv mon oncle Joseph, j'ai remont Forsyth, et j'ai bu
d'innombrables verres de diverses liqueurs. Si maintenant, pour finir la
soire, j'allais faire une visite  mes cousins, et poursuivre auprs
d'eux mon rle providentiel? Ds demain matin, je verrai srieusement 
tirer mon profit de tous ces vnements nouveaux; mais, ce soir, que la
charit seule inspire ma conduite!

Vingt minutes aprs, et pendant que toutes les horloges sonnaient onze
heures, le reprsentant de la Providence descendit d'un fiacre, ordonna
au cocher de l'attendre, et sonna  la porte du numro 16, dans John
Street.

La porte fut aussitt ouverte par Maurice lui-mme.

--Oh! c'est vous, Michel? dit-il, en bloquant soigneusement l'troite
ouverture. Il est bien tard!

Sans rpondre, Michel s'avana, saisit la main de Maurice, et la serra
si vigoureusement que le pauvre garon fit, malgr lui, un mouvement de
recul, ce dont son cousin profita pour entrer dans l'antichambre et pour
passer ensuite dans la salle  manger, avec Maurice sur ses talons.

--O est mon oncle Joseph? demanda-t-il, en s'installant dans le
meilleur fauteuil.

--Il a t assez souffrant, ces jours derniers! rpondit Maurice. Il est
rest  Browndean. Il prend soin de lui, et je suis seul ici, comme vous
voyez!

Michel eut un sourire mystrieux.

--C'est que j'ai besoin de le voir pour une affaire pressante! dit-il.

--Il n'y a pas de raison pour que je vous laisse voir mon oncle, tandis
que vous ne me laissez pas voir votre pre! rpliqua Maurice.

--Ta, ta, ta! dit Michel. Mon pre est mon pre; mais le vieux Joseph
est mon oncle  moi aussi bien que le vtre, et vous n'avez aucun droit
de le squestrer!

--Je ne le squestre pas! dit Maurice, enrag. Il est souffrant; il est
dangereusement malade, et personne ne peut le voir!

--Eh bien! je vais vous dire ce qui en est! dclara Michel. Je suis venu
pour m'entendre avec vous, Maurice! ce compromis que vous m'avez
propos, au sujet de la tontine, je l'accepte!

Le malheureux Maurice devint ple comme un mort, et puis rougit
jusqu'aux tempes, dans un soudain accs de fureur contre l'injustice
monstrueuse de la destine humaine.

--Que voulez-vous dire? s'cria-t-il. Je n'en crois pas un mot!

Et lorsque Michel l'eut assur qu'il parlait srieusement:

--En ce cas, s'cria-t-il en rougissant de nouveau, sachez que je
refuse! Voil! Vous pouvez mettre cela dans votre pipe, et le fumer!

--Oh! oh! fit aigrement Michel. Vous dites que votre oncle est
dangereusement malade, et cependant vous ne voulez plus du compromis que
vous m'avez vous-mme propos quand il tait bien portant! Il y a
quelque chose de louche, l-dessous!

--Qu'entendez-vous par l? hurla Maurice.

--Je veux dire simplement qu'il y a l-dessous quelque chose qui n'est
pas clair! expliqua Michel.

--Oseriez-vous faire une insinuation  mon adresse? reprit Maurice, qui
commenait  entrevoir la possibilit d'intimider son cousin.

--Une insinuation? rpta Michel. Oh! ne nous mettons pas  employer de
grands mots comme celui-l! Non, Maurice, essayons plutt de noyer notre
querelle dans une bouteille, comme deux galants cousins! _Les Deux
galants cousins_, comdie, parfois attribue  Shakespeare! ajouta-t-il.

Le cerveau de Maurice travaillait comme un moulin. Souponne-t-il
vraiment quelque chose? Ou bien ne fait-il que parler au hasard? et que
dois-je faire? Savonner, ou bien attaquer  fond? En somme, savonner
vaut mieux: cela me fera toujours gagner du temps!

--Eh bien!--dit-il tout haut, et avec une pnible affectation de
cordialit,--il y a longtemps que nous n'avons point pass une soire
ensemble, Michel, et quoique mes habitudes, comme vous savez, soient
extrmement tempres, je vais faire aujourd'hui une exception pour
vous. Excusez-moi un moment! Je vais aller chercher dans la cave une
bouteille de whisky!

--Pas de whisky pour moi! dit Michel. Un peu du vieux champagne de
l'oncle Joseph, ou rien du tout!

Pendant une seconde, Maurice hsita, car il n'avait plus que quelques
bouteilles de ce vieux vin, et y tenait beaucoup; mais, ds la seconde
suivante, il sortit sans rpondre un mot. Il avait compris que, en le
dpouillant ainsi de la crme de sa cave, Michel s'tait imprudemment
expos, et livr  lui.

Une bouteille? se dit-il. Par saint Georges, je vais lui en donner
deux! Ce n'est pas le moment de faire des conomies; et, une fois que
l'animal sera compltement ivre, ce sera bien le diable si je n'arrive
pas  lui arracher son secret!

Ce fut donc avec une bouteille sous chaque bras qu'il rentra dans la
salle  manger. Il prit deux verres dans le buffet, et les remplit avec
une grce hospitalire.

--Je bois  votre sant, mon cousin! s'cria-t-il gaiement. N'pargnez
pas le vin, dans ma maison!

Debout prs de la table, Michel vida son verre. Il le remplit de
nouveau, et revint s'asseoir dans son fauteuil, emportant la bouteille
avec lui. Et bientt trois verres de vieux champagne, absorbs coup sur
coup, produisaient un changement notable dans sa manire d'tre.

--Savez-vous que vous manquez de vivacit d'esprit, Maurice!
observa-t-il. Vous tes profond, c'est possible: mais je veux tre pendu
si vous avez l'esprit vif!

--Et qu'est-ce qui vous fait croire que je sois profond? demanda Maurice
avec un air de simplicit amuse.

--Le fait que vous ne voulez pas d'un compromis avec moi! rpondit
Michel, qui commenait  s'exprimer avec beaucoup de difficult. Vous
tes profond, Maurice, trs profond, de ne pas vouloir de ce compromis!
Et vous avez l un vin qui est bien bon! Ce vin est le seul trait
respectable de la famille Finsbury. Savez-vous que c'est encore plus
rare qu'un titre! bien plus rare! Seulement, quand un homme a dans sa
cave du vin comme celui-l, je me demande pourquoi il ne veut pas d'un
compromis!

--Mais, vous-mme, vous n'en vouliez pas, jusqu'ici! dit Maurice,
toujours souriant. A chacun son tour!

--Je me demande pourquoi je n'en ai pas voulu! Je me demande pourquoi
vous n'en voulez pas! reprit Michel. Je me demande pourquoi chacun de
nous pense que l'autre n'a pas voulu du compromis! Dites donc,
savez-vous que c'est l un problme trs... trs re... trs remarquable?
ajouta-t-il, non sans orgueil d'avoir enfin triomph de tous les
obstacles oraux qu'il avait trouvs sur sa route.

--Et quelle raison croyez-vous que j'aie pour refuser? demanda
adroitement Maurice.

Michel le regarda bien en face, puis cligna d'un oeil.

--Ah! vous tes un malin! dit-il. Tout  l'heure vous allez me demander
de vous aider  sortir de votre ptrin. Et le fait est que je sais bien
que je suis l'missaire de la Providence; mais, tout de mme, pas de
cette manire-l! Vous aurez  vous en tirer tout seul, mon bon ami, a
vous remontera! Quel terrible ptrin cela doit tre, pour un jeune
orphelin de quarante ans: la maison de cuirs, la banque, et tout le
reste!

--J'avoue que je ne comprends rien  ce que vous voulez dire! dclara
Maurice.

--Je ne suis pas sr d'y comprendre grand'chose moi-mme! dit Michel.
Voici un vin excellent, monsieur, ex'lent vin. Mais revenons un peu 
votre affaire, hein? Donc, voil un oncle de prix qui a disparu! Eh
bien! tout ce que je veux savoir, c'est ceci: o est cet oncle de prix?

--Je vous l'ai dit; il est  Browndean! rpondit Maurice, en essuyant
son front  la drobe, car ces petites attaques rptes commenaient 
le fatiguer rellement.

--Facile  dire, Brown... Brown... H, aprs tout, pas si facile  dire
que ! s'cria Michel, irrit. Je veux dire que vous avez beau jeu  me
rpondre n'importe quoi. Mais ce qui ne me plat pas l-dedans, c'est
cette disparition complte d'un oncle! Franchement, Maurice, est-ce
commercial?

Et il hochait la tte, tristement.

--Rien n'est plus simple, ni plus clair! rpondit Maurice, avec un calme
chrement pay. Pas l'ombre d'un mystre, dans tout cela! Mon oncle se
repose,  Browndean, pour se remettre de la secousse qu'il a subie dans
l'accident!

--Ah! oui, dit Michel, une rude secousse!

--Pourquoi dites-vous cela? s'cria vivement Maurice.

--Oh! je le dis en m'appuyant sur la meilleure autorit possible! C'est
vous-mme qui venez de me le dire! rpliqua Michel. Mais si vous me
dites le contraire,  prsent, naturellement j'aurai  choisir entre les
deux versions. Le fait est que... que j'ai renvers du vin sur le tapis;
on dit que a leur fait du bien, aux tapis! Le fait est que notre cher
oncle... Mort, hein?... Enterr?

Maurice se dressa sur ses pieds.

--Qu'est-ce que vous dites? hurla-t-il.

--Je dis que j'ai renvers du vin sur le tapis! rpondit Michel en se
levant aussi. Mais c'est gal, je n'ai pas tout renvers! Bien des
amitis au cher oncle, n'est-ce pas?

--Vous voulez vous en aller? demanda Maurice.

--H! mon pauvre vieux, il le faut! Forc d'aller veiller un ami malade!
rpondit Michel, en se tenant  la table pour ne pas tomber.

--Vous ne partirez pas d'ici avant de m'avoir expliqu vos allusions!
dclara Maurice d'un ton froce. Qu'avez-vous voulu dire? Pourquoi
tes-vous venu ici?

Mais l'avou tait dj parvenu jusqu' la porte du vestibule.

--Je suis venu sans aucune mauvaise intention, je vous assure! dit-il en
mettant la main sur son coeur. Je vous jure que je n'ai pas eu d'autre
intention que de remplir mon rle d'agent de la Providence!

Puis il parvint jusqu' la porte de la rue, l'ouvrit, non sans peine, et
descendit vers le fiacre, qui l'attendait. Le cocher, brusquement
rveill d'un somme, lui demanda o il fallait le conduire.

Michel s'aperut que Maurice l'avait suivi sur le seuil de la maison; et
une brillante inspiration lui vint  l'esprit.

Ce garon-l a besoin d'tre remont srieusement! songea-t-il.

--Cocher, conduisez-moi  Scotland-Yard[1]! dit-il tout haut, en se
tenant  la roue. Car, enfin, cocher, il y a quelque chose de louche
dans cet oncle et son accident! Tout cela mrite d'tre tir au clair!
Conduisez-moi  Scotland-Yard!

  [1] La prfecture de police.

--Vous ne pouvez pas me demander cela pour de bon! dit le cocher, avec
la cordiale sympathie qu'ont toujours ses pareils pour un homme du monde
en tat d'ivresse. Ecoutez, monsieur, vous feriez mieux de vous faire
ramener chez vous! Demain matin, vous pourrez toujours aller 
Scotland-Yard!

--Vous croyez? demanda Michel. Allons, en ce cas, conduisez-moi plutt
au Bar de la Gat!

--Le Bar de la Gat est ferm, monsieur!

--Eh bien, alors, chez moi! dit Michel, rsign.

--Mais o cela, monsieur?

--Ma foi, vraiment, mon ami, je ne sais pas! dit Michel en s'asseyant
dans le fiacre. Conduisez-moi  Scotland-Yard, et, l-bas, nous
demanderons!

--Mais vous devez bien avoir une carte de visite, dit l'homme  travers
le guichet du plafond. Donnez-moi votre porte-cartes!

--Quelle prodigieuse intelligence, pour un cocher de fiacre! s'cria
Michel, en passant son porte-cartes au cocher.

Et celui-ci lut tout haut,  la lumire du gaz:

--Michel Finsbury, 233, King's Road, Chelsea. Est-ce bien cela,
monsieur?

--Parfait! s'cria Michel. Conduisez-moi l, si vous y voyez
suffisamment, avec toutes ces maisons qui s'obstinent  rester sens
dessus dessous!




X

GDON FORSYTH ET LE GRAND ERARD


Je suis bien sr que personne d'entre vous n'a lu _le Mystre de
l'Omnibus_, par E. H. B., un roman qui a figur pendant plusieurs jours
aux devantures des libraires, et puis qui a entirement disparu de la
surface du globe. Ce que deviennent les livres, une semaine ou deux
aprs leur publication, o ils vont,  quel usage on les emploie: ce
sont l autant de problmes qui, bien souvent, m'ont tourment pendant
des nuits d'insomnie. Le fait est que personne,  ma connaissance, n'a
lu _le Mystre de l'Omnibus_, par E. H. B., cependant j'ai pu m'assurer
qu'il n'existe plus aujourd'hui que trois exemplaires de cet ouvrage.
L'un se trouve  la bibliothque du British Museum, d'ailleurs  jamais
rendu inabordable par suite d'une erreur d'inscription au catalogue; un
autre se trouve dans les caves de dbarras de la Bibliothque des
Avocats,  Edimbourg; enfin, le troisime, reli en maroquin, appartient
 notre ami Gdon Forsyth. Pour vous expliquer le placement actuel de
ce troisime exemplaire, vous allez videmment supposer que Gdon a
beaucoup admir le roman d'E. H. B. Et, je puis vous le dire, vous ne
vous tromperez pas dans cette supposition. Gdon, aujourd'hui encore,
continue  admirer _le Mystre de l'Omnibus_: il l'admire et il l'aime,
avec une tendresse toute paternelle, car c'est lui-mme qui en est
l'auteur. Il l'a sign des initiales de son oncle, M. Edouard Hugues
Bloomfield; mais c'est lui seul qui l'a crit en entier. Il s'tait
d'abord demand, avant la publication, s'il n'allait pas tout au moins
confier  quelques amis le secret de sa paternit; mais aprs la
publication, et l'insuccs monumental qui l'a accueillie, la modestie du
jeune romancier est devenue plus pressante; et, sans la rvlation que
je vous fais aujourd'hui, le nom de l'auteur de ce remarquable ouvrage
aurait risqu de demeurer  jamais inconnu.

Cependant, le jour dj lointain o Michel Finsbury prit son fameux
cong, le livre de Gdon venait  peine de paratre, et un de ses
exemplaires se trouvait expos  l'talage de la marchande de journaux,
dans la Gare de Waterloo: de telle sorte que Gdon put le voir, avant
de monter dans le train qui allait le conduire  Hampton-Court. Mais, le
croira-t-on? la vue de son oeuvre ne provoqua chez lui qu'un sourire
ddaigneux. Quelle vaine ambition de paresseux, se dit-il, que celle
d'un faiseur de livres! Il eut honte de s'tre abaiss jusqu' la
pratique d'un art aussi enfantin. Tout entier  la pense de sa premire
cause, il se sentait enfin devenu un homme. Et la muse qui prside au
roman-feuilleton (une dame qui doit tre sans doute d'origine franaise)
s'envola d'auprs de lui, pour aller se mler de nouveau  la danse de
ses soeurs, autour des immortelles fontaines de l'Hlicon.

Durant toute la demi-heure du voyage, de saines et robustes rflexions
pratiques gayrent l'me du jeune avocat. A tout instant, il se
choisissait, par la portire du wagon, la petite maison de campagne qui
allait bientt devenir l'asile de sa vie. Et dj, en parfait
propritaire, il projetait des amliorations aux maisons qu'il voyait; 
l'une, il ajoutait une curie;  l'autre, un jeu de tennis; il
s'imaginait le charmant aspect qu'aurait une troisime, lorsque, en face
d'elle, sur la rivire, il se serait fait construire un pavillon de
bois. Et quand je pense, se disait-il, qu'il y a une heure  peine
j'tais encore un insouciant jeune sot, uniquement occup de canotage et
de romans-feuilletons! Je passais  ct des plus ravissantes maisons de
campagne sans mme les honorer d'un regard! Comme il faut peu de temps
pour mrir un homme!

Le lecteur intelligent reconnatra tout de suite, et d'aprs ce simple
monologue, les ravages causs dans le coeur de Gdon par les beaux yeux
de Mlle Hazeltine. L'avocat, au sortir de John Street, avait conduit la
jeune fille dans la maison de son oncle, M. Bloomfield; et ce
personnage, ayant appris de son neveu qu'elle tait victime d'une double
oppression, l'avait prise bruyamment sous sa protection.

--Je me demande qui est le pire des deux, s'tait-il cri: ce vieil
oncle sans scrupules, ou ce grossier jeune coquin de neveu! En tout cas,
je vais tout de suite crire au _Pall Mall_, pour les dnoncer! Quoi!
Vous dites que non? Pardon, monsieur, il faut qu'ils soient dnoncs!
C'est un devoir public... Comment? Vous dites que cet oncle est un
confrencier radical? En ce cas, oui, vous avez raison, la chose doit
tre mene avec plus de rserve! Je suis sr que ce pauvre oncle aura
t scandaleusement tromp!

De tout cela rsulta que M. Bloomfield ne mit pas  excution son projet
de lettre  la _Pall Mall Gazette._ Il dclara seulement que miss
Hazeltine avait  tre tenue  l'abri des recherches probables de ses
perscuteurs; et comme il se trouvait possder un yacht, il jugea
qu'aucune autre retraite ne pouvait tre plus sre pour l'infortune
jeune fille. Le matin mme du jour o Gdon se rendait  Hampton Court,
Julia, en compagnie de M. et de Mme Bloomfield, avait quitt Londres 
bord du yacht familial. Et Gdon, comme l'on pense, aurait bien aim
tre du voyage: mais son oncle n'avait pas cru devoir lui accorder cette
faveur. Non, Gid! lui avait-il dit. On va videmment te filer; il ne
faut pas qu'on te voie avec nous! Et le jeune homme n'avait pas os
contester cette trange illusion; car il craignait que son oncle ne se
relcht de son beau zle pour la protection de Julia, s'il dcouvrait
que l'affaire n'tait pas aussi romanesque qu'il se l'tait figure. Au
reste, la discrtion de Gdon avait eu sa rcompense; car le vieux
Bloomfield, en lui posant sur l'paule sa pesante main, avait ajout ces
mots, dont la signification avait t aussitt comprise: Je devine bien
ce que tu as en tte, Gdon! Mais si tu veux obtenir cette jeune fille,
il faudra que tu travailles, mon gaillard, entends-tu?

Ces agrables paroles avaient dj contribu  gayer l'avocat lorsque,
ayant pris cong des voyageurs, il tait retourn chez lui pour lire des
romans; et, maintenant, pendant que le train l'emportait  Hampton
Court, c'taient elles encore qui formaient la base fondamentale de ses
viriles rveries. Et quand il descendit du train et commena  se
recueillir, pour la dlicate mission dont il s'tait charg, toujours
encore il avait dans les yeux le fin visage de Julia, et dans les
oreilles les paroles d'adieu de son oncle Edouard.

Mais bientt de grosses surprises commencrent  pleuvoir sur lui. Il
apprit d'abord que, dans tout Hampton Court, il n'y avait aucune villa
Kurnaul, aucun comte Tarnow, ni mme absolument aucun comte du tout.
Cela tait fort trange, mais, en somme, il ne le jugea point tout 
fait inexplicable. M. Dickson avait si bien djeun qu'il pouvait s'tre
tromp en lui donnant l'adresse. Que doit faire, en pareille
circonstance, un homme pratique, avis, et ayant l'habitude des
affaires? se demanda Gdon. Et il se rpondit aussitt: Tlgraphier
une dpche brve et nette! Dix minutes aprs, nos fils tlgraphiques
nationaux transmettaient  Londres l'importante missive que voici:
Dickson, Htel Langham, Londres. Villa et personne inconnues ici;
suppose erreur d'adresse; arriverai par train suivant. Forsyth. Et, en
effet, Gdon lui-mme ne tarda pas  descendre d'un fiacre devant le
perron de l'Htel Langham, avec, sur son front, les marques combines
d'une extrme hte et d'un grand effort intellectuel.

Je ne crois pas que Gdon oublie jamais l'Htel Langham. Il y apprit
que, de mme que le comte Tarnow, John Dickson et Ezra Thomas
n'existaient pas. Comment? Pourquoi? Ces deux questions dansaient dans
le cerveau troubl du jeune homme; et, avant que le tourbillon de ses
penses se ft calm, il se trouva dpos par un autre fiacre devant la
porte de sa maison. L, du moins, s'offrait  lui une retraite
accueillante et tranquille! L, du moins, il pourrait rflchir  son
aise. Il franchit le corridor, mit sa clef dans la serrure, et ouvrit la
porte, dj rassrn. La chambre tait toute noire, car la nuit tait
venue. Mais Gdon connaissait sa chambre, il savait o se trouvaient
les allumettes, dans le coin droit, sur la chemine. Et il s'avana
rsolument, et, ce faisant, il se cogna contre un corps lourd,  un
endroit o aucun corps de ce genre n'aurait d exister. Il n'y avait
rien dans cet endroit, quand Gdon tait sorti. Il avait ferm la porte
 clef, derrire lui; il l'avait trouve ferme  clef quand il tait
revenu; personne ne pouvait tre entr; et ce n'tait gure probable,
non plus, que les meubles pussent, d'eux-mmes, changer leur position.
Et cependant, sans l'ombre d'un doute, il y avait quelque chose l!
Gdon tendit ses mains, dans les tnbres. Oui, il y avait quelque
chose, quelque chose de grand, quelque chose de poli, quelque chose de
froid!

Que le ciel me pardonne! songea Gdon; on dirait un piano!

Il se rappela qu'il avait des allumettes dans la poche de son gilet, et
en alluma une.

Ce fut effectivement un piano qui s'offrit  son regard stupfait; un
vaste et solennel instrument, encore tout humide d'avoir t expos  la
pluie. Gdon laissa brler l'allumette jusqu'au bout, et puis, de
nouveau, les tnbres se refermrent autour de son ahurissement. Alors,
d'une main tremblante, il alluma sa lampe, et s'approcha. De prs ou de
loin, le doute n'tait pas permis: l'objet tait bien un piano. C'tait
bien un piano qui se tenait l, impudemment, dans un endroit o sa
prsence tait un dmenti  toutes les lois naturelles!

Gdon ouvrit le clavier et frappa un accord. Aucun son ne troubla le
silence de la chambre. Serais-je malade? se dit le jeune homme,
pendant que son coeur s'arrtait de battre. Il s'assit devant le piano,
s'obstina rageusement dans ses tentatives pour rompre le silence, tantt
au moyen de brillants arpges, tantt au moyen d'une sonate de
Beethoven, que jadis (dans des temps plus heureux) il avait connue comme
l'une des oeuvres les plus sonores de ce puissant compositeur. Et
toujours pas un son! Il donna sur les touches deux grands coups de ses
poings ferms. La chambre resta silencieuse comme un tombeau.

Le jeune avocat se redressa en sursaut.

--Je suis devenu compltement sourd, s'cria-t-il tout haut, et personne
ne le sait que moi! La pire des maldictions de Dieu s'est abattue sur
moi!

Ses doigts rencontrrent la chane de sa montre. Aussitt, il tira sa
montre, et l'appliqua  son oreille: il en entendait parfaitement le
tic-tac.

--Je ne suis pas sourd! dit-il. C'est pis encore, je suis fou! Ma raison
m'a abandonn pour toujours!

Il promena autour de lui, dans la chambre, un regard inquiet, et aperut
notamment le fauteuil dans lequel M. Dickson s'tait install. Un bout
de cigare tranait encore au pied du fauteuil.

Non, songea-t-il, cela ne peut avoir t un rve. C'est ma tte qui
dmnage, videmment! Ainsi, par exemple, il me semble que j'ai faim; ce
sera sans doute encore une hallucination! Mais, tout de mme, je vais
faire l'exprience. Je vais m'offrir encore un bon dner! Je vais aller
dner au Caf Royal, d'o il est bien possible que j'aie  tre
directement transport dans un asile.

Tout le long de son chemin, dans la rue, avec une curiosit morbide, il
se demanda comment allait se trahir son terrible mal. Allait-il assommer
un garon? ou vouloir manger son verre? Et c'est ainsi qu'il se dirigea
en courant vers le Caf Royal, avec la crainte angoissante de dcouvrir
que l'existence de cet tablissement tait, elle aussi, une
hallucination.

Mais la lumire, le mouvement, le bruit joyeux du caf eurent vite fait
de le rconforter. Il eut en outre la satisfaction de reconnatre le
garon qui le servait d'ordinaire. Le dner qu'il commanda ne lui fit
pas l'effet d'tre trop incohrent, et il prouva,  le manger, une
satisfaction o il ne put dcouvrir rien d'anormal. Ma parole, se
dit-il, je renais  l'espoir. Peut-tre me suis-je affol trop tt? En
pareille circonstance, qu'aurait fait Robert Skill? Ce Robert Skill
tait, ai-je besoin de vous le dire? le principal hros du _Mystre de
l'Omnibus_. Gdon avait incarn en lui son idal d'intelligence subtile
et de ferme dcision. Aussi ne pouvait-il pas douter que Robert Skill,
dans une circonstance pareille  celle o il se trouvait lui-mme,
aurait certainement agi de la faon la plus sage et la meilleure
possible. Restait seulement  savoir ce qu'il aurait fait. Quelle
qu'et t sa dcision, se dit encore le jeune romancier, Robert Skill
l'et excute sance tenante. Mais lui-mme, malheureusement, ne
voyait devant lui, pour l'instant qu'une seule chose  faire, qui tait
de s'en retourner dans sa chambre, son dner fini. Et c'est donc ce
qu'il fit sance tenante,  l'imitation de son noble hros.

Mais, quand il fut rentr chez lui, il s'aperut que dcidment aucune
inspiration ne lui venait en aide. Et il se tint debout, sur le seuil,
considrant avec stupeur l'instrument mystrieux. Toucher au clavier,
une fois de plus, c'tait au-dessus de ses forces: que le piano et
gard son incomprhensible silence, ou qu'il lui et rpondu par tous
les fracas des trompettes du jugement dernier, il sentait que sa frayeur
n'aurait pu que s'en accrotre. Ce doit tre une farce qu'on m'aura
faite! songea-t-il, encore qu'elle me semble bien laborieuse et bien
coteuse! Mais si ce n'est pas une farce, qu'est-ce que cela peut tre?
En procdant par limination, comme a procd Robert Skill pour
dcouvrir l'auteur de l'assassinat de lord Bellew, je suis forcment
amen  conclure que ceci ne peut tre qu'une farce!

Pendant qu'il raisonnait ainsi, ses yeux tombrent sur un objet qui lui
parut une nouvelle confirmation de son hypothse:  savoir, la pagode de
cigares que Michel avait construite sur le piano. Qu'est-ce que cela?
se demanda Gdon. Et, s'approchant, il dmolit la pagode, d'un coup de
poing. Une clef? se dit-il ensuite. Quelle singulire faon de la
dposer l!

Il fit le tour de l'instrument, et aperut, sur le ct, la serrure du
couvercle. Ah! ah! voici  quoi correspond cette clef! poursuivit-il.
Evidemment, ces deux farceurs auront voulu que je regarde  l'intrieur
du piano! Etrange, en vrit, de plus en plus trange! Sur quoi, il
tourna la clef dans la serrure, et souleva le couvercle.

                   *       *       *       *       *

Dans quelles angoisses, dans quels accs de rsolution fugitive, dans
quels abmes de dsespoir Gdon passa la nuit qui suivit, je prfre
que mes lecteurs ne le sachent jamais.

La petite chanson des moineaux de Londres, le lendemain matin, le trouva
puis, harass, ananti, et avec un esprit toujours vide du moindre
projet. Il se leva, et, misrablement, regarda des fentres closes, une
rue dserte, la lutte du gris de l'aube avec le jaune des becs de gaz.
Il y a des matines o la ville tout entire semble s'veiller avec une
migraine: c'tait une de ces matines-l, et la migraine tenaillait
galement la nuque et les tempes du pauvre Gdon.

Dj le jour! se dit-il, et je n'ai encore rien trouv! Il faut que
cela finisse! Il referma le piano, mit la clef dans sa poche, et sortit
pour aller prendre son caf au lait. Pour la centime fois son cerveau
tournait comme une roue de moulin, broyant un mlange de terreurs, de
dgots, et de regrets. Appeler la police, lui livrer le cadavre,
couvrir les murs de Londres d'affiches dcrivant John Dickson et Ezra
Thomas, remplir les journaux de paragraphes intituls: _le Mystre du
Temple, le Piano macabre, M. Forsyth admis  fournir caution_: c'tait
l une ligne de conduite possible, facile, et mme, en fin de compte,
assez sre; mais,  bien y rflchir, elle ne laissait pas d'avoir ses
inconvnients. Agir ainsi, n'tait-ce pas rvler au monde toute une
srie de dtails sur Gdon lui-mme qui n'avaient rien  gagner  tre
rvls? Car, enfin, un enfant se serait mfi de l'histoire des deux
aventuriers, et lui, Gdon, tout de suite il l'avait avale. Le plus
misrable avocaillon aurait refus d'couter des clients qui se
prsentaient  lui dans des conditions aussi irrgulires; et lui, il
les avait complaisamment couts. Et si encore il s'tait born  les
couter! Mais il s'tait mis en route pour la commission dont ils
l'avaient charg: lui, un avocat, il avait entrepris une commission
bonne tout au plus pour un dtective priv! Et pour comble, hlas! il
avait consenti  prendre l'argent que lui offraient ses visiteurs! Non,
non, se dit-il. La chose est trop claire, je vais tre dshonor! J'ai
bris ma carrire pour un billet de cinq livres!

Aprs trois gorges de cette chaude, visqueuse, et boueuse tisane qui
passe, dans les tavernes de Londres, pour une dcoction de la graine du
cafier, Gdon comprit qu'il y avait tout au moins un point sur lequel
aucune hsitation n'tait possible pour lui. La chose avait  tre
rgle sans le secours de la police! Mais encore avait-elle  tre
rgle d'une faon quelconque et sans retard. De nouveau Gdon se
demanda ce qu'aurait fait Robert Skill: que peut faire un homme
d'honneur pour se dbarrasser d'un cadavre honorablement acquis? Aller
le dposer au coin de la rue voisine? c'tait soulever dans le coeur des
passants une curiosit dsastreuse. Le jeter dans une des chemines de
la ville? toute sorte d'obstacles matriels rendaient une telle
entreprise presque impraticable. Lancer le corps par la portire d'un
wagon, ou bien du haut de l'impriale d'un omnibus: hlas! il n'y
fallait point penser. Amener le corps sur un yacht et le noyer ensuite,
oui, cela se concevait dj mieux: mais que de dpenses, pour un homme
de ressources restreintes! La location du yacht, l'entretien de
l'quipage, tout cela aurait t ruineux mme pour un capitaliste.
Soudain, Gdon se rappela les pavillons, en forme de bateaux, qu'il
avait vus la veille sur la Tamise. Et ce souvenir fut pour lui un trait
de lumire.

Un compositeur de musique--appel, par exemple, Jimson,--pouvait fort
bien, comme jadis le musicien immortalis par Hogarth, souffrir dans son
inspiration du tapage de Londres. Il pouvait fort bien tre press par
le temps, pour achever un opra: par exemple, un opra-comique intitul
_Orange Pekoe_; une lgre fantaisie chinoise dans le genre du _Mikado_.
_Orange Pekoe_, musique de Jimson--le jeune mastro, un des matres les
mieux dous de notre nouvelle cole anglaise--le ravissant quintette des
mandarins, une vigoureuse entre des batteries, etc., etc., d'un seul
coup, le personnage complet de Jimson, avec sa musique, se dressa en
pied dans l'esprit de Gdon. Quoi de plus naturel, quoi de plus
acceptable, que l'arrive soudaine de Jimson dans un tranquille village
des bords de l'eau, en compagnie d'un grand piano  queue et de la
partition inacheve d'_Orange Pekoe_? La disparition du susdit mastro,
quelques jours plus tard, ne laissant derrire lui qu'un piano, vid de
ses cordes; cela, assurment, paratrait moins naturel. Mais cela mme
ne serait pas tout  fait inexplicable. On pourrait fort bien, en somme,
supposer que Jimson, devenu fou par suite des difficults d'un choeur en
double fugue, avait commenc par dtruire son piano, et s'tait enfin
jet lui-mme dans la rivire. N'tait-ce pas l, en vrit, une
catastrophe tout  fait digne d'un jeune musicien de la nouvelle cole?

Pardieu, il faudra bien que a marche comme a! s'cria Gdon. Jimson
va nous tirer d'affaire!




XI

LE MASTRO JIMSON


M. Edouard Hugues Bloomfield ayant annonc l'intention de diriger son
yacht du ct de Maidenhead, on ne s'tonnera pas que le mastro Jimson
ait port son choix vers une direction oppose. Dans le voisinage de la
gentille bourgade riveraine de Padwick, il se souvenait d'avoir vu,
rcemment encore, un ancien pavillon sur pilotis, potiquement abrit
par un bouquet de saules. Ce pavillon l'avait toujours sduit par un
certain air d'abandon et de solitude, lorsque, dans ses parties de
canotage, il tait pass prs de lui; et il avait mme eu l'intention
d'y placer une des scnes du _Mystre de l'Omnibus_; mais il avait d y
renoncer, au dernier moment, en raison des difficults imprvues que lui
avait prsentes la ncessit d'une description approprie au charme de
l'endroit. Il y avait renonc, et maintenant il s'en flicitait en
songeant qu'il allait avoir  se servir du pavillon pour un usage
infiniment plus srieux.

Jimson, personnage de la mise la plus banale, mais de manires
particulirement insinuantes, n'eut pas de peine  obtenir que le
propritaire du pavillon le lui lout pour une dure d'un mois. Le prix
du loyer, d'ailleurs insignifiant, fut convenu aussitt, la clef fut
change contre une petite avance d'argent, et Jimson se hta de revenir
 Londres, pour s'occuper du transport du piano.

--Je serai de retour demain matin, sans faute! dclara-t-il au
propritaire. On attend mon opra avec tant d'impatience, voyez-vous?
que je n'ai pas une minute  perdre pour le terminer!

Et, en effet, vers une heure de l'aprs-midi, le lendemain, vous auriez
pu voir Jimson cheminant sur la route qui longe le fleuve, entre Padwick
et Haverham. Dans une de ses mains il tenait un panier, renfermant des
provisions; dans l'autre, une petite valise o se trouvait sans doute la
partition inacheve. On tait au dbut d'octobre; le ciel, d'un gris de
pierre, tait parsem d'alouettes, la Tamise brillait faiblement comme
un miroir de plomb, et les feuilles jaunes des marronniers craquaient
sous les pieds du compositeur. Il n'y a point de saison, en Angleterre,
qui stimule davantage les forces vitales, et Jimson, bien qu'il ne ft
pas sans quelques ennuis, fredonnait un air (de sa composition,
peut-tre?) tout en marchant.

A deux ou trois milles au-dessus de Padwick, la berge de la Tamise est
particulirement solitaire. Sur la berge oppose, les arbres d'un parc
arrtent l'horizon, ne laissant entrevoir que le haut des chemines
d'une vieille maison de campagne. Sur la berge de Padwick, entre les
saules, s'avance le pavillon, un ancien bateau hors d'usage, et si
souill par les larmes des saules avoisinants, si dgrad, si battu des
vents, si nglig, si hant de rats, si manifestement transform en un
magasin de rhumatismes que j'aurais, pour ma part, une forte rpugnance
 m'y installer.

Et pour Jimson aussi ce fut un moment assez lugubre, celui o il enleva
la planche qui servait de pont-levis  sa nouvelle demeure, et o il se
trouva seul dans cette malsaine forteresse. Il entendait les rats courir
et sauter sous le plancher, les gonds de la porte gmissaient comme des
mes en peine; le petit salon tait encombr de poussire, et avait une
affreuse odeur d'eau moisie. Non, on ne pouvait point considrer cela
comme un domicile bien gai, mme pour un compositeur absorb dans une
oeuvre chrie; mais combien moins gai encore pour un jeune homme tout
bourrel d'alarmes, et occup  attendre l'arrive d'un cadavre!

Il s'assit, nettoya de son mieux une moiti de la table, et attaqua le
djeuner froid que contenait son panier. En prvision d'une enqute
possible sur le sort de Jimson, il avait jug indispensable de ne pas se
laisser voir: de telle sorte qu'il tait rsolu  passer la journe
entire sans sortir du pavillon. Et, toujours afin de corroborer sa
fable, il avait apport dans sa valise non seulement de l'encre et des
plumes, mais un gros cahier de papier  musique, du format le plus
imposant qu'il avait pu trouver.

Et maintenant,  l'ouvrage! se dit-il, ds qu'il eut satisfait son
apptit. Il faut que je laisse des traces de l'activit de mon
personnage! Et il crivit, en belles lettres rondes:

  ORANGE PEKOE

  _Op. 17_

  _J.-B. JIMSON_

  PARTITION DE PIANO ET CHANT

Je ne suppose pas que les grands compositeurs commencent leur travail
de cette manire-l, songea Gdon; mais Jimson est un original, et
d'ailleurs je serais bien en peine de commencer autrement. Une ddicace,
 prsent, voil qui ferait un excellent effet. Par exemple: _Ddi
..._ voyons!... _Ddi  William Ewart Gladstone, par son respectueux
serviteur J.-B. J._ Allons, il faut tout de mme y ajouter un peu de
musique! Je ferai mieux d'viter l'ouverture: je crains que cette partie
n'offre trop de difficults. Si j'essayais d'un air pour le tnor? A la
clef,--oh! soyons ultra-moderne!--sept bmols!

Il fit comme il disait, non sans peine, puis s'arrta et se mit 
mchonner le bout de son porte-plume. La vue d'une feuille de papier
rgl ne suffit pas toujours pour provoquer l'inspiration, surtout chez
un simple amateur; et la prsence de sept bmols  la clef n'est pas non
plus un encouragement  l'improvisation. Gdon jeta sous la table la
feuille commence.

Ces bauches jetes sous la table aideront  reconstituer la
personnalit artistique de Jimson! se dit-il pour se consoler. Et de
nouveau il sollicita la muse, en divers tons et sur diverses feuilles de
papier; mais tout cela avec si peu de rsultats qu'il en fut effar.
C'est trange comme il y a des jours o on n'est pas en train! se
dit-il; et pourtant il faut absolument que Jimson laisse quelque chose!
Et de nouveau il trima sur sa tche.

Bientt la fracheur pntrante du pavillon commena  l'envahir tout
entier. Il se leva, et,  la contrarit vidente des rats, marcha de
long en large dans la chambre. Hlas! il ne parvenait pas  se
rchauffer. C'est absurde! se dit-il. Tous les risques me sont
indiffrents, mais je ne veux pas attraper une bronchite. Il faut que je
sorte de cette caverne!

Il s'avana sur le balcon, et, pour la premire fois, regarda du ct de
la rivire. Et aussitt il tressaillit de surprise. A quelques cents pas
plus loin, un yacht reposait  l'ombre des saules. Un lgant canot se
balanait  ct du yacht; les fentres de celui-ci taient caches par
des rideaux d'une blancheur de neige; et un drapeau flottait  la poupe.
Et plus Gdon considrait ce yacht, plus son dpit se mlait de
stupfaction. Ce yacht ressemblait extrmement  celui de son oncle:
Gdon aurait mme jur que c'tait bien celui de son oncle, sans deux
dtails qui rendaient l'identification impossible. Le premier dtail,
c'tait que son oncle s'tait dirig vers Maidenhead, et ne pouvait donc
se trouver  Padwick; le second, encore plus probant, c'tait que le
drapeau attach  l'arrire tait le drapeau amricain.

Tout de mme, quelle singulire ressemblance! songea Gdon.

Et, pendant qu'ainsi il regardait et rflchissait, une porte s'ouvrit,
et une jeune dame s'avana sur le pont. En un clin d'oeil, l'avocat
tait rentr dans son pavillon: il venait de reconnatre Julia
Hazeltine. Et, l'observant par la fentre, il vit qu'elle descendait
dans le canot, prenait les rames en main, et venait rsolument vers
l'endroit o il se trouvait.

Allons! je suis perdu! se dit-il. Et il se laissa tomber sur sa
chaise.

--Bonjour, mademoiselle, dit, du rivage, une voix que Gdon reconnut
comme tant celle de son propritaire.

--Bonjour, monsieur! rpondit Julia. Mais je ne vous reconnais pas: qui
tes-vous? Oh! oui, je me rappelle! C'est vous qui m'avez permis, hier,
de venir peindre  l'aquarelle, dans ce vieux pavillon!

Le coeur de Gdon bondit d'pouvante.

--Mais oui, c'est moi! rpondit l'homme. Et ce que je voulais vous dire
 prsent, c'est que je ne pouvais plus vous le permettre! Mon pavillon
est lou!

--Lou? s'cria Julia.

--Lou pour un mois! reprit l'homme. a vous parat drle, hein? Je me
demande ce que ce monsieur peut bien vouloir en faire?

--Quelle ide romantique! murmura Julia. C'est un monsieur? Comment
est-il?

Ce dialogue entre le canot et le rivage avait lieu tout contre le
pavillon: pas un mot n'en tait perdu pour le jeune mastro.

--C'est un homme  musique, rpondit le propritaire, ou tout au moins
voil ce qu'il m'a dit! Venu ici pour crire un opra!

--Vraiment? s'cria Julia. Jamais je n'ai rien rv d'aussi dlicieux.
Mais alors, nous pourrons nous glisser jusqu'ici la nuit, et l'entendre
improviser! Comment s'appelle-t-il?

--Jimson! dit l'homme.

--Jimson? rpta Julia, en interrogeant vainement sa mmoire.

Mais, en vrit, notre jeune cole de musique anglaise possde tant de
beaux gnies que nous n'apprenons gure leurs noms que lorsque la reine
les nomme baronets.

--Vous tes sr que c'est bien ce nom-l? reprit Julia.

--Il me l'a pel lui-mme! rpondit le propritaire. Et son opra
s'appelle... attendez donc... une espce de th!

--Une _Espce de Th_! s'cria la jeune fille. Quel titre singulier pour
un opra! Mon Dieu! que je voudrais en connatre le sujet!--Et Gdon
entendait flotter dans l'air son charmant petit rire.--Il faut
absolument que nous fassions connaissance avec ce M. Jimson! Je suis sr
qu'il doit tre bien intressant!

--Pardon, mademoiselle, mais il faut que je m'en aille! On m'attend 
Haverham!

--Oh! que je ne vous retienne pas, mon brave homme! dit Julia. Bon
aprs-midi!

--Et  vous pareillement, mademoiselle!

Gdon se tenait assis dans sa cabine, en proie aux penses les plus
harcelantes. Il se voyait ancr  ce pavillon pourri, attendant la venue
d'un cadavre intempestif: et voil que, autour de lui, les curiosits
s'agitaient, voil que de jeunes dames se proposaient de venir l'pier
la nuit, en faon de partie de plaisir! Cela signifiait les galres pour
lui; mais ce n'tait pas cela encore qui l'affligeait le plus. Ce qui
l'affligeait surtout, c'tait l'impardonnable lgret de Julia. Cette
jeune fille tait prte  faire connaissance avec le premier venu; elle
n'avait aucune rserve, rien de l'mail d'une personne comme il faut!
Elle causait familirement avec la brute qu'tait son propritaire; elle
se prenait d'un intrt immdiat et franchement avou pour la misrable
crature qu'tait Jimson! Dj, sans doute, elle avait form le projet
d'inviter Jimson  venir prendre le th avec elle! Et c'tait pour une
jeune fille comme celle-l qu'un homme comme lui, Gdon... Honte 
toi, coeur viril!

Il fut interrompu dans ses songeries par un bruit qui, aussitt, le
dcida  se cacher derrire la porte. Miss Hazeltine, sans se proccuper
de la dfense du propritaire, venait de grimper  bord de son pavillon.
Son projet d'aquarelle lui tenait au coeur; et comme,  en juger par le
silence du pavillon, elle supposait que Jimson n'tait pas encore
arriv, elle rsolut de profiter de l'occasion pour achever l'oeuvre
d'art commence la veille. Et elle s'assit sur le balcon, installa son
album et sa bote de couleurs, et bientt Gdon l'entendit chantant sur
son travail. De temps  autre, seulement, sa chanson s'interrompait.
C'tait quand Julia ne retrouvait plus, dans sa mmoire, quelqu'une de
ces aimables petites recettes qui servent  la pratique du jeu de
l'aquarelle, ou du moins qui y servaient dans notre bon vieux temps; car
on m'a dit que les jeunes fille d' prsent se sont mancipes de ces
recettes o dix gnrations de leurs mres et grand'mres s'taient
fidlement soumises; mais Julia, qui probablement avait tudi sous
Pitman, tait encore de la vieille cole.

Gdon, pendant tout ce temps, se tenait derrire la porte, craignant de
bouger, craignant de respirer, craignant de penser  ce qui allait
suivre. Chaque minute de son incarcration lui valait un surcrot
d'ennuis et de dtresse. Du moins se disait-il, avec gratitude, que
cette phase spciale de sa vie ne pouvait pas durer ternellement; et il
se disait que, quoi qu'il dt lui arriver ensuite (ft-ce le bagne!
ajoutait-il avec amertume, et d'ailleurs avec irrflexion), il ne
pourrait manquer de s'en trouver soulag. Il se rappela que, au collge,
de longues additions mentales lui avaient souvent servi de refuge contre
l'ennui du piquet ou du cabinet noir, et, cette fois encore, il essaya
de se distraire en additionnant indfiniment le chiffre deux  tous les
chiffres forms par des additions antrieures.

Ainsi s'occupaient ces deux jeunes personnes,--Gdon procdant
rsolument  ses additions, Julia dposant vigoureusement sur son album
des couleurs qui gmissaient de se trouver runies,--lorsque la
Providence envoya dans leurs eaux un paquebot  vapeur qui, en
soufflant, remontait la Tamise. Tout le long des berges, l'eau s'enflait
et retombait, les roseaux bruissaient; le pavillon lui-mme, ce vieux
bateau depuis longtemps accoutum au repos, retrouva soudain son humeur
voyageuse d'autrefois, et se mit  excuter un petit tangage. Puis le
paquebot passa, les vagues s'aplanirent, et Gdon, tout  coup,
entendit un cri pouss par Julia. Regardant par la fentre, il vit la
jeune fille debout sur le balcon, occupe  suivre des yeux son canot,
qui, entran par le courant, s'en retournait vers le yacht. Et je dois
dire que l'avocat, en cette occasion, dploya une promptitude d'esprit
digne de son hros, Robert Skill. D'un seul effort de sa pense, il
prvit ce qui allait suivre; d'un seul mouvement de son corps, il se
jeta  terre, et se cacha sous la table.

Julia, de son ct, ne se rendait pas entirement compte de la gravit
de sa situation. Elle voyait bien qu'elle avait perdu le canot, et elle
n'tait pas sans inquitude au sujet de sa prochaine entrevue avec M.
Bloomfield; mais elle ne doutait pas de pouvoir sortir du pavillon, car
elle connaissait l'existence de la planche pont-levis, donnant sur la
berge.

Elle fit le tour du balcon, mais pour trouver la porte du pavillon
ouverte, et la planche te. D'o elle conclut avec certitude que Jimson
devait tre arriv, et, par consquent, se trouvait dans le pavillon. Ce
Jimson devait tre un homme bien timide, pour avoir souffert une telle
invasion de sa rsidence sans faire aucun signe: et cette pense releva
le courage de Julia, car,  prsent, la jeune fille tait force de
recourir  l'assistance du musicien, la planche tant trop lourde pour
ses seules forces. Elle frappa donc sur la porte ouverte. Puis elle
frappa de nouveau.

--Monsieur Jimson, cria-t-elle, venez, je vous en prie! _Il faut_ que
vous veniez, tt ou tard, puisque je ne puis pas sortir d'ici sans votre
aide! Allons, ne soyez pas si agaant! Venez, je vous en prie!

Mais toujours pas de rponse.

S'il est l, il faut qu'il soit fou! se dit-elle avec un petit
frisson. Mais elle songea ensuite qu'il tait peut-tre all se promener
en bateau, comme elle avait fait elle-mme. En ce cas, force qu'elle
tait  attendre, elle pouvait fort bien visiter la cabine: sur quoi,
sans autre rflexion, elle entra. Et je n'ai pas besoin de dire que,
sous la table o il gisait dans la poussire, Gdon sentit que son
coeur s'arrtait de battre.

En premier lieu, Julia aperut les restes du djeuner de Jimson. Du
pt, des fruits, des gteaux! songea-t-elle. Il mange de gentilles
choses! Je suis sre que c'est un homme dlicieux. Je me demande s'il a
aussi bonne apparence que M. Forsyth? Mme Jimson, je ne crois pas que
cela sonne aussi bien que Mme Forsyth! Mais, d'autre part, il y a ce
prnom de Gdon qui est vraiment affreux! Oh! et voici un peu de sa
musique, aussi! c'est charmant! _Orange Pekoe_, c'tait donc cela que le
vieux bonhomme appelait une _espce de th_! Et Gdon entendit un
petit rire. _Adagio molto expressivo, siempre legato_, lut-elle
ensuite (car j'ai oubli de vous dire que Gdon tait trs suffisamment
outill pour toute la partie littraire du mtier de compositeur).
Comme c'est singulier, de donner toutes ces indications et de n'crire
que deux ou trois notes! Oh! mais voici une feuille o il y en a
davantage! _Andante patetico._ Et elle commena  examiner la musique.
Mon Dieu, se dit-elle, cela doit tre terriblement moderne, avec tous
ces bmols! Voyons un peu l'air? C'est trange, mais il me semble le
connatre! Elle commena  le fredonner, et, tout  coup, clata de
rire. Mais c'est _Tommy, drange-toi donc pour ton oncle_!
s'cria-t-elle tout haut, remplissant d'amertume l'me de Gdon. Et
_Andante patetico_, et sept bmols! cet homme doit tre un simple
imposteur!

Au mme instant lui arriva, de sous la table, un bruit confus et
bizarre, comme celui que ferait une poule qui ternuerait; et cet
ternuement fut suivi du bruit d'un choc, comme si quelque chose s'tait
heurt  la table; et le choc lui-mme fut suivi d'un sourd grognement.

Julia s'enfuit vers la porte; mais, arrive l, elle se retourna,
rsigne  braver le danger. Personne ne la poursuivait. Seuls, les
bruits continuaient: sous la table, quelque chose se livrait  une srie
indfinie d'ternuements: et voil tout!

Certes, songea Julia, c'est l une conduite bien trange! Ce Jimson ne
peut pas tre un homme du monde!

Le premier ternuement du jeune avocat avait troubl, dans leur ancien
repos, les innombrables grains de poussire qui sommeillaient sous la
table:  prsent, un fort accs de toux avait succd aux ternuements.

Julia commenait  prouver une certaine compassion.

--Je crains que vous ne soyez vraiment souffrant! dit-elle en
s'approchant un peu. Je vous en supplie, ne restez pas plus longtemps
sous cette table, monsieur Jimson! Vraiment, cela ne vous vaut rien.

Le mastro ne rpondit que par une toux dsolante. Mais, ds l'instant
suivant, l'intrpide jeune fille tait  genoux devant la table, et les
deux visages se trouvaient face  face.

--Dieu puissant! s'cria miss Hazeltine en se redressant d'un bond. M.
Forsyth qui est devenu fou!

--Je ne suis pas fou! dit le jeune homme en se dgageant misrablement
de sa cachette. Bien chre miss Hazeltine, je vous jure,  deux genoux,
que je ne suis pas fou!

--Vous tes fou! s'cria-t-elle, toute haletante.

--Je sais, dit-il, que, pour un oeil superficiel, ma conduite peut
sembler singulire!

--Si vous n'tes pas fou, votre conduite tait monstrueuse, s'cria la
jeune fille en rougissant, et prouvait que vous ne vous souciiez pas le
moins du monde de mes tourments!

--Je sais... j'admets cela! dit courageusement Gdon.

--C'tait une conduite abominable! insista Julia.

--Je sais qu'elle doit avoir branl votre estime pour moi! rpondit
l'avocat. Mais, chre miss Hazeltine, je vous supplie de m'entendre
jusqu'au bout! Ma manire d'agir, pour trange qu'elle paraisse, n'est
cependant pas incapable d'explication. Et le fait est que je ne veux pas
et ne puis pas continuer  exister sans... sans l'estime d'une personne
que j'admire... Le moment est mal choisi pour parler de cela, je le sens
bien, mais je rpte mon expression: sans l'estime de la seule personne
que j'admire!

Un reflet de satisfaction se montra sur le visage de miss Hazeltine.

--Fort bien! dit-elle. Sortons de cette froide caverne, et allons nous
asseoir sur le balcon... L! Et maintenant, reprit-elle en s'installant,
parlez! Je veux tout savoir!

Elle releva les yeux sur le jeune homme; et, en le voyant debout devant
elle avec une mine toute dcontenance, la folle enfant clata de rire.
Son rire tait une chose bien faite pour ravir le coeur d'un amoureux:
il sonnait lgrement, sur la rivire, comme un chant d'oiseau, rpt
plus loin par les chos du rivage. Et cependant il y avait une crature
que ce rire n'gayait pas: cette crature tait l'infortun admirateur
de la jeune fille.

--Miss Hazeltine, dit-il d'une voix ennuye, Dieu sait que je vous parle
sans mauvais vouloir; mais je trouve que vous montrez en tout cela bien
de la lgret!

Julia ouvrit sur lui de grands yeux.

--Je ne puis retirer le mot! dit-il. Dj vous m'avez fait une peine
atroce lorsque je vous ai entendue bavarder, tantt, avec le vieux
pcheur. Vous faisiez voir une curiosit au sujet de Jimson...

--Mais Jimson se trouve tre vous-mme! objecta Julia.

--Admettons cela! s'cria l'avocat; mais, tout  l'heure, vous ne le
saviez pas! Qu'tait pour vous Jimson? En quoi pouvait-il vous
intresser? Miss Hazeltine, vous m'avez dchir le coeur!

--Oh! par exemple, ceci est trop fort! rpliqua svrement Julia. Quoi?
Aprs vous tre conduit de la faon la plus extraordinaire, vous
prtendez tre capable de m'expliquer votre conduite, et voil que, au
lieu de l'expliquer, vous vous mettez  m'insulter!

--C'est juste! rpondit le pauvre Gdon. Je... Je vais tout vous
confier! Quand vous saurez toute l'histoire, vous pourrez m'excuser.

Et, s'asseyant prs d'elle sur le banc, il tala devant elle sa
misrable histoire.

--Oh! monsieur Forsyth, s'cria-t-elle quand il eut fini, je regrette si
fort mon rire de tout  l'heure! Vous tiez bien drle, c'est certain;
mais je vous assure que je regrette d'avoir ri!

Et elle lui tendit sa main, que Gdon garda dans la sienne.

--Tout ceci ne va pas vous donner trop mauvaise opinion de moi?
demanda-t-il tendrement.

--Le fait que vous ayez tant d'ennuis et de misres? Non, certes,
monsieur, non! s'cria-t-elle.--Et, dans l'ardeur de son mouvement, elle
tendit vers lui son autre main, dont il s'empara galement.--Vous pouvez
compter sur moi! ajouta-t-elle.

--Vraiment? fit Gdon. Eh bien! j'y compterai! Je reconnais que
l'instant n'est peut-tre pas trs bien choisi pour parler de tout cela!
Mais je n'ai aucun ami...

--Ni moi non plus! dit Julia. Mais ne croyez-vous pas qu'il serait temps
pour vous de me rendre mes mains?

--_La ci darem la mano!_ rpondit l'avocat. Laissez-les-moi une minute
encore! J'ai si peu d'amis! reprit-il.

--Je croyais que c'tait une mauvaise note, pour un jeune homme, de
n'avoir pas d'amis! observa Julia.

--Oh! mais j'ai des masses d'amis! s'cria Gdon. Ce n'tait pas cela
que je voulais dire! Je sens que le moment est mal choisi! Mais, oh!
Julia, si vous pouviez seulement vous voir telle que vous tes!

--Monsieur Forsyth!...

--Ne m'appelez pas de ce sale nom! s'cria le jeune homme. Appelez-moi
Gdon!

--Oh! jamais cela! laissa chapper Julia. Et puis il y a si peu de temps
encore que nous nous connaissons!

--Mais pas du tout! protesta Gdon. Il y a trs longtemps que nous nous
sommes rencontrs  Bournemouth! Jamais, depuis lors, je ne vous ai
oublie! Dites-moi que vous ne m'avez jamais oubli non plus! Dites-moi
que vous ne m'avez jamais oubli, et appelez-moi Gdon!

Et comme la jeune fille ne rpondait rien:

--Oui, ma Julia, reprit-il, je sais que je ne suis qu'un ne, mais
j'entends vous conqurir! J'ai une affaire infernale sur les bras, je
n'ai pas un sou  moi, et je me suis montr  vous tout  l'heure sous
l'aspect le plus ridicule: et cependant, Julia, je suis rsolu  vous
conqurir! Regardez-moi bien en face, et dites-moi que vous me le
dfendez, si vous l'osez!

Elle le regarda: et, quoi que ses yeux lui eussent dit, certainement
leur message ne lui fut pas dsagrable, car il resta longtemps tout
occup  le lire.

--Et puis, dit-il enfin, en attendant que je sois parvenu  faire
fortune, l'oncle Edouard nous donnera de l'argent pour notre mnage!

--Ah! bien, par exemple, celle-l est raide! dit une grosse voix
derrire son paule.

Gdon et Julia se sparrent l'un de l'autre plus rapidement que si un
ressort lectrique les avait dsunis; mais tous deux prsentrent des
visages singulirement colors aux yeux de M. Edouard Hugues Bloomfield.

Ce vieux gentleman, voyant arriver la barque errante, avait imagin de
venir discrtement jeter un coup d'oeil sur l'aquarelle de miss
Hazeltine. Mais voil que, d'un seul coup de pierre, il avait attrap
deux oiseaux; et son premier mouvement avait t pour se fcher, ce qui
d'ailleurs tait son mouvement naturel. Mais bientt,  la vue du jeune
couple rougissant et effray, son coeur consentit  se radoucir.

--Parfaitement, elle est raide! rpta-t-il. Vous avez l'air de compter
bien srement sur votre oncle Edouard! Mais voyons, Gdon, je croyais
vous avoir dit de vous tenir au large de nous?

--Vous m'avez dit de me tenir au large de Maidenhead! rpondit Gdon.
Mais comment pouvais-je m'attendre  vous retrouver ici?

--Il y a du vrai dans ce que vous dites! admit M. Bloomfield. C'est que,
voyez-vous, j'ai cru prfrable de cacher notre vritable destination,
mme  vous! Ces tnbreux coquins, les Finsbury, auraient t capables
de vous l'arracher de force. Et c'est encore pour les dpister que j'ai
hiss sur mon yacht cet abominable drapeau tranger! Mais ce n'est pas
tout, Gdon! Vous m'avez promis de vous mettre au travail: et je vous
retrouve ici,  Padwick, en train de faire l'imbcile!

--Par piti, monsieur Bloomfield, ne soyez pas trop svre pour M.
Forsyth! implora Julia. Le pauvre garon est dans un embarras terrible!

--Qu'est-ce donc, Gdon? demanda l'oncle. Vous vous tes battu? ou bien
est-ce une note  payer?

Ces deux alternatives rsumaient, dans la pense du vieux radical, tous
les malheurs pouvant arriver  un gentleman.

--Hlas! mon oncle, dit Gdon, c'est pis encore que cela! Une
combinaison de circonstances d'une injustice vraiment... vraiment
providentielle! Le fait est qu'un syndicat d'assassins se seront
aperus, je ne sais comment, de mon habilet virtuelle  les dbarrasser
des traces de leurs crimes! C'est tout de mme un hommage rendu  mes
capacits de lgiste, voyez-vous!

Sur quoi Gdon, pour la seconde fois depuis une heure, se mit 
raconter tout au long les aventures du grand Erard.

--Il faut que j'crive cela au _Times_! s'cria M. Bloomfield.

--Vous voulez donc que je sois disqualifi? demanda Gdon.

--Disqualifi! bah, sois sans crainte! dit son oncle. Le ministre est
libral! certainement il ne refusera pas de m'couter! Dieu merci, les
jours de l'oppression _tory_ sont finis!

--Non, cela n'ira pas! mon oncle, dit Gdon.

--Mais vous n'tes pas assez fou pour persister  vouloir vous dfaire
vous-mme de ce cadavre? s'cria M. Bloomfield.

--Je ne vois pas d'autre issue devant moi! dit Gdon.

--Mais c'est absurde, et je ne peux pas en entendre parler! reprit M.
Bloomfield. Je vous ordonne positivement, Gdon, de vous dsister de
cette ingrence criminelle!

--Fort bien! dit Gdon, en ce cas, je vous transmets la chose, pour que
vous fassiez du cadavre ce que bon vous semblera!

--A Dieu ne plaise! s'cria le prsident du Radical-Club. Je ne veux
avoir rien  dmler avec cette horreur!

--En ce cas, il faut bien que vous me laissiez faire de mon mieux pour
m'en dbarrasser! rpliqua son neveu. Croyez-moi, c'est le parti le plus
raisonnable!

--Ne pourrions-nous pas faire dposer secrtement le cadavre au Club
Conservateur? suggra M. Bloomfield. Avec de bons articles que nous
ferions crire ensuite dans nos journaux radicaux, ce serait un
vritable service  rendre  la nation!

--Si vous voyez un profit politique  tirer de mon... objet! dit Gdon,
raison de plus pour que je vous le cde!

--Oh! non! non! Gdon! Non, je pensais que _vous_, peut-tre, vous
pourriez entreprendre cette opration. Et j'ajoute mme que, tout bien
rflchi, je trouve qu'il est minemment inutile que miss Hazeltine et
moi prolongions notre sjour ici, prs de vous! On pourrait nous
voir!--poursuivit le vnrable prsident, en regardant avec mfiance 
droite et  gauche.--Vous comprenez, en ma qualit d'homme public, j'ai
des prcautions exceptionnelles  prendre! Me compromettre, ce serait
compromettre tout le parti! Et puis, de toute faon, l'heure du dner
approche!

--Quoi? s'cria Gdon en consultant sa montre. Ma foi, oui, c'est vrai!
Mais, grand Dieu! le piano devrait tre ici depuis des heures!

M. Bloomfield se dirigeait dj vers sa barque; mais,  ces mots, il
s'arrta.

--Oui! reprit Gdon; j'ai vu moi-mme le piano arriver  la gare de
Padwick. J'ai moi-mme prvenu le camionneur d'avoir  me l'amener ici.
Il m'a dit qu'il avait d'abord une autre commission  faire, mais qu'il
serait sans faute ici  quatre heures, au plus tard. Il n'y a pas de
doute, le piano a t ouvert et on a trouv le corps!

--Il faut que vous fuyiez tout de suite! dclara M. Bloomfield. C'est,
dans l'espce, la seule conduite digne d'un homme!

--Mais supposons que je me trompe! gmit Gdon. Supposons que le piano
arrive, et que je ne sois pas l pour le recevoir! Je serai la premire
victime de ma lchet! Non, mon oncle: il faut aller nous renseigner 
Padwick! Moi, naturellement, je ne puis pas m'en charger: mais vous,
rien ne vous en empche. Rien ne vous empche d'aller un peu tourner
autour du bureau de police, comprenez-vous?

--Non, Gdon, non, mon cher neveu!--dit M. Bloomfield, de la voix d'un
homme fort embarrass.--Vous savez que j'prouve pour vous l'affection
la plus sincre. Et je sais, de mon ct, que j'ai le bonheur d'tre un
Anglais, et tous les devoirs que m'impose ce titre. Mais non, pas la
police, Gdon!

--Ainsi, vous me lchez? demanda Gdon. Dites-le franchement!

--Loin de l, mon enfant! Bien loin de l! protesta le malheureux oncle.
Je me borne  proposer de la prudence. Le bon sens, mon cher Gdon,
doit toujours rester le guide d'un vritable Anglais!

--Me permettrez-vous de dire mon avis? s'interposa Julia. Mon avis est
que Gdon... je veux dire M. Forsyth... ferait mieux de sortir de cet
affreux pavillon, et d'aller attendre l-bas, sous les saules. Si le
piano arrive, M. Forsyth pourra s'approcher et le faire entrer. Et si
c'est, au contraire, la police qui vient, il pourra monter  bord de
notre yacht: et il n'y aura plus de M. Jimson! Sur le yacht, il n'y aura
rien  craindre! M. Bloomfield est un homme si respectable et une
personnalit si minente que personne ne pourra jamais imaginer qu'il
ait t ml  une telle affaire!

--Cette jeune fille a normment de bon sens! dclara le prsident du
Radical-Club.

--Oui, mais si je ne vois arriver ni le piano ni la police, demanda
Gdon, que dois-je faire, en ce cas?

--En ce cas, dit Julia, vous irez au village quand il fera tout  fait
nuit. Et j'irai avec vous! Et je suis bien sre qu'on ne pensera pas 
vous souponner. Mais mme si quelqu'un vous souponnait, je me
chargerais de lui faire comprendre qu'il s'est tromp.

--Voil ce que je ne saurais permettre! Je ne saurais autoriser miss
Hazeltine  aller avec vous! s'cria M. Bloomfield.

--Et pourquoi donc? demanda Julia.

Or, M. Bloomfield n'avait aucunement envie de lui dire pourquoi: car son
vritable motif tait qu'il craignait d'tre, lui-mme, impliqu dans
l'imbroglio. Mais, suivant la tactique ordinaire de l'homme qui a honte
de soi, il le prit de trs haut:

--A Dieu ne plaise, ma chre miss Hazeltine, que je dicte  une jeune
fille bien leve les prescriptions des convenances! commena-t-il. Mais
enfin...

--Oh! n'est-ce que cela? interrompit Julia. Eh bien! alors, allons 
Padwick tous les trois ensemble!

--Pinc! songea tristement le vieux radical.




XII

O LE GRAND ERARD APPARAT (IRRVOCABLEMENT) POUR LA DERNIRE FOIS


On dit volontiers que les Anglais sont un peuple sans musique: mais,
pour ne point parler de la faveur exceptionnelle accorde par ce peuple
aux virtuoses de l'orgue de Barbarie, il y a tout au moins un instrument
que nous pouvons considrer comme national dans toute l'acception de ce
mot: c'est,  savoir, le flageolet, communment appel le _sifflet d'un
sou_. Le jeune ptre des bruyres,--dj musical au temps de nos plus
anciens potes,--rveille (et peut-tre dsole) l'alouette avec son
flageolet; et je voudrais qu'on me citt un seul briquetier ne sachant
pas excuter, sur le sifflet d'un sou, les _Grenadiers anglais_ ou
_Cerise mre_. Ce dernier air est, en vrit le morceau classique du
joueur de flageolet, de telle sorte que je me suis souvent demand s'il
n'avait pas t,  l'origine, compos pour cet instrument. L'Angleterre
est en tout cas le seul pays du monde o un trs grand nombre d'hommes
trouvent  gagner leur vie simplement par leur talent  jouer du
flageolet, et encore  n'y jouer qu'un seul air, l'invitable _Cerise
mre_.

Mais, d'autre part, on doit reconnatre que le flageolet est un
instrument sinon mystrieux, du moins entour d'une paisse couche de
mystre. Pourquoi, par exemple, l'appelle-t-on le sifflet d'un sou,
tandis que je ne vois pas que quelqu'un ait eu jamais un de ces
instruments pour un sou? On l'appelle aussi parfois le sifflet
d'tain: et cependant, ou bien je me trompe fort, ou l'tain n'a point
de place dans sa composition. Et enfin, je voudrais bien savoir dans
quelle sourde catacombe, dans quel dsert hors de porte de l'oreille
humaine s'accomplit l'apprentissage du joueur de flageolet? Chacun de
nous a entendu des personnes apprenant le piano, le violon, ou le cor de
chasse: mais le petit du joueur de flageolet (comme celui du saumon) se
drobe  notre observation. Jamais nous ne l'entendons avant qu'il soit
parvenu  la pleine matrise.

D'autant plus remarquable tait le phnomne qui se produisait, certain
soir d'octobre, sur une route traversant une verte prairie, non loin de
Padwick. Sur le sige d'une grande carriole couverte, un jeune homme
d'apparence modeste (et quelque peu stupide, disons le mot!) se tenait
assis; les rnes reposaient mollement sur ses genoux; le fouet gisait
derrire lui,  l'intrieur de la carriole; le cheval s'avanait sans
avoir besoin de direction ni d'encouragement; et le jeune cocher,
transport dans une sphre suprieure  celle de ses occupations
journalires, les yeux levs au ciel, se consacrait entirement  un
flageolet en r, tout battant neuf, dont il s'efforait pniblement
d'extraire l'aimable mlodie du _Garon de charrue_. Et vraiment, pour
un observateur que le hasard aurait amen sur cette prairie, cet instant
aurait t d'un intrt inoubliable. Enfin, aurait-il pu se dire, enfin
voici le dbutant du flageolet!

Le bon et stupide jeune homme (qui s'appelait Harker, et tait employ
chez un loueur de voitures de Padwick) venait de se bisser lui-mme pour
la dix-neuvime fois, lorsqu'il fut plong dans un grand tat de
confusion en s'apercevant qu'il n'tait pas seul.

--Bravo! s'cria une voix virile, du rebord de la route. Voil qui fait
du bien  entendre! Peut-tre seulement encore un peu de rudesse, au
refrain!--suggra la voix, sur un ton connaisseur.--Allons, encore une
fois!

Du fond de son humiliation, Harker considra l'homme qui venait de
parler. Il vit un solide gaillard d'une quarantaine d'annes, hl de
soleil, ras, et qui escortait la carriole avec une dmarche toute
militaire, en faisant tourner un gourdin dans sa main. Ses vtements
taient en trs mauvais tat: mais il paraissait propre et plein de
dignit.

--Je ne suis qu'un pauvre commenant, murmura le pauvre Harker, je ne
croyais pas que quelqu'un m'entendt!

--Eh bien! vous me plaisez ainsi! dit l'homme. Vous commencez peut-tre
un peu tard, mais ce n'est pas un mal. Allons, je vais moi-mme vous
aider un peu! faites-moi une place  ct de vous!

Ds l'instant suivant, l'homme  l'allure militaire tait assis sur le
sige, et tenait en main le flageolet. Il secoua d'abord l'instrument,
en mouilla l'embouchure,  la manire des artistes prouvs, parut
attendre l'inspiration d'en haut, et se lana enfin dans _la Fille que
j'ai laisse derrire moi_. Son excution manquait peut-tre un peu de
finesse: il ne savait pas donner au flageolet cette arienne douceur
qui, entre certaines mains, fait de lui le digne quivalent des oiseaux
des bois. Mais pour le feu, la vitesse, et l'aisance coulante du jeu, il
tait sans rival. Et Harker l'coutait de toutes ses oreilles. _La Fille
que j'ai laisse derrire moi_, d'abord, le pntra de dsespoir, en lui
donnant conscience de sa propre infriorit. Mais _le Plaisir du
soldat_, ensuite, le souleva, par-dessus la jalousie, jusqu'
l'enthousiasme le plus gnreux.

--A votre tour! lui dit l'homme  l'allure militaire, en lui offrant le
flageolet.

--Oh! non, pas aprs vous! s'cria Harker. Vous tes un artiste!

--Pas du tout! rpondit modestement l'inconnu: un simple amateur, tout
comme vous. Et je vais vous dire mieux que cela! J'ai une manire  moi
de jouer du flageolet: vous, vous en avez une autre, et je prfre la
vtre  la mienne. Mais, voyez-vous, j'ai commenc quand je n'tais
encore qu'un gamin, avant de me former le got! Allons, jouez-nous
encore cet air! Comment donc cela est-il?...

Et il affecta de faire un grand effort pour se rappeler _le Garon de
charrue_.

Un timide espoir (et d'ailleurs insens) jaillit dans la poitrine de
Harker. Etait-ce possible? Y avait-il vraiment quelque chose dans son
jeu? Le fait est que lui-mme, parfois, avait eu l'impression d'une
certaine richesse potique, dans les sons qu'il mettait. Serait-il, par
hasard, un gnie? Et, pendant qu'il se posait cette question, l'inconnu
continuait vainement  ttonner, sans pouvoir retrouver l'air du _Garon
de charrue_.

--Non! dit enfin le pauvre Harker. Ce n'est pas tout  fait a! Tenez,
voici comment a commence!... Oh! rien que pour vous montrer!

Et il prit le flageolet entre ses lvres. Il joua l'air tout entier,
puis une seconde fois, puis une troisime; son compagnon essaya de
nouveau de le jouer, et choua de nouveau. Et quand Harker comprit que
lui, le timide dbutant, tait en train de donner une vritable leon 
ce fltiste expriment, et que ce fltiste, son lve, ne parvenait
toujours pas  l'galer, comment vous dirai-je de quels rayons glorieux
s'illumina pour lui la campagne qui l'entourait? comment,-- moins que
le lecteur ne soit lui-mme un fltiste amateur,--comment pourrai-je lui
faire entendre le degr d'idiote vanit o atteignit le malheureux
garon? Mais, au reste, un seul fait suffira  dpeindre la situation:
dsormais, ce fut Harker qui joua, et son compagnon se borna  couter,
et  approuver.

Tout en coutant, cependant, il n'oubliait pas cette habitude de
prudence militaire qui consiste  regarder toujours devant et derrire
soi. Il regardait derrire lui, et comptait la valeur des colis divers
que contenait la carriole, s'efforant de deviner le contenu des
nombreux paquets entours de papier gris, de l'importante corbeille, de
la caisse de bois blanc; et se disant que le grand piano, soigneusement
emball dans sa caisse toute neuve, pourrait tre en somme une assez
bonne affaire, s'il n'y avait pas, du fait de ses dimensions, une
difficult considrable  l'utiliser. Et l'inconnu regardait devant lui,
et il apercevait, dans un coin de la prairie, un petit cabaret rustique
tout entour de roses. Ma foi, je vais toujours essayer le coup!
conclut-il. Et, aussitt, il proposa un verre d'eau-de-vie.

--C'est que... je ne suis pas buveur! dit Harker.

--Ecoutez-moi! interrompit son compagnon. Je vais vous dire qui je suis!
Je suis le sergent Brand, de l'arme coloniale. Cela vous suffira pour
savoir si je suis ou non un buveur!

Peut-tre la rvlation du sergent Brand n'tait-elle pas aussi
significative qu'il le supposait. Et c'est dans une circonstance comme
celle-l que le choeur des tragdies grecques aurait pu intervenir avec
avantage, pour nous faire remarquer que le discours de l'inconnu ne nous
expliquait que trs insuffisamment ce qu'un sergent de l'arme coloniale
avait  faire, le soir, vtu de haillons, sur une route de village.
Personne mieux que ce choeur ne nous aurait donn  entendre que,
suivant toute vraisemblance, le sergent Brand devait avoir renonc
depuis quelque temps dj  la grande oeuvre de la dfense nationale,
et, suivant toute vraisemblance, devait,  prsent, se livrer 
l'industrie toute personnelle de la maraude et du cambriolage. Mais il
n'y avait point de choeur grec prsent en ce lieu; et le guerrier, sans
autres explications autobiographiques, se contenta d'tablir que
c'taient deux choses trs diffrentes, de s'enivrer rgulirement et de
trinquer avec un ami.

Au cabaret du Lion Bleu, le sergent Brand prsenta  son nouvel ami, M.
Harker, un grand nombre d'ingnieux mlanges destins  empcher
l'approche de l'intoxication. Il lui expliqua que l'emploi de ces
mlanges tait indispensable, au rgiment, car, sans eux, pas un seul
officier ne serait dans un tat de sobrit suffisante pour assister,
par exemple, aux revues hebdomadaires. Et le plus efficace de ces
mlanges se trouvait tre de combiner une pinte d'ale doux avec quatre
sous de gin authentique. J'espre que, mme dans le civil, mon lecteur
saura tirer profit de cette recette, pour lui-mme, ou pour un ami: car
l'effet qu'elle produisit sur M. Harker fut vraiment celui d'une
rvolution. Le brave garon eut  tre hiss sur son sige, o il
dploya ds lors une disposition d'esprit entirement partage entre le
rire et la musique. Aussi le sergent se trouva-t-il tout naturellement
amen  prendre les rnes de la voiture. Et, sans doute, avec l'humeur
potique de tous les artistes, avait-il un penchant tout particulier
pour les beauts les plus solitaires du paysage anglais: car, aprs que
la carriole et voyag pendant quelque temps sous sa direction, sans
cesse les chemins qu'elle suivait taient plus dserts, plus ombreux,
plus loigns des routes passantes.

Au reste, pour vous donner une ide des mandres que suivit la carriole,
sous la conduite du sergent, je devrais publier ici un plan
topographique du comt de Middlesex, et ce genre de plan est
malheureusement bien coteux  reproduire. Qu'il vous suffise donc
d'apprendre que, peu de temps aprs la tombe de la nuit, la carriole
s'arrta au milieu d'un bois, et que, l, avec une tendre sollicitude,
le sergent souleva d'entre les paquets, et dposa sur un tas de feuilles
sches, la forme inanime du jeune Harker.

Et si tu te rveilles avant demain matin, mon petit, songea le sergent,
il y aura quelqu'un qui en sera bien surpris!

De toutes les poches du camionneur endormi, il retira doucement ce
qu'elles contenaient, c'est--dire, surtout, une somme de dix-sept
shillings et huit pence. Aprs quoi, remontant sur le sige, il remit le
cheval en marche. Si seulement je savais un peu o je suis, ce serait
une bien bonne farce! se dit-il. D'ailleurs, voici un tournant!

Il le tourna, et se trouva sur la berge de la Tamise. A cent pas de lui,
les lumires d'un yacht brillaient gaiement; et tout prs de lui, si
prs qu'il ne pouvait songer  n'en tre pas vu, trois personnes, une
dame et deux messieurs, allaient dlibrment  sa rencontre. Le sergent
hsita une seconde: puis, se fiant  l'obscurit, il s'avana. Alors un
des deux hommes, qui tait de l'apparence la plus imposante, s'avana au
milieu du chemin et leva en l'air une grosse canne par manire de
signal.

--Mon brave homme, cria-t-il, n'auriez-vous pas rencontr la voiture
d'un camionneur?

Le sergent Brand ne laissa pas d'accueillir cette question avec un
certain embarras.

--La voiture d'un camionneur? rpta-t-il d'une voix incertaine. Ma foi,
non, monsieur!

--Ah! fit l'imposant gentleman, en s'cartant pour laisser passer le
sergent. La dame et le second des deux hommes se penchrent en avant, et
parurent examiner la carriole avec la plus vive curiosit.

Je me demande ce que diable ils peuvent avoir? songea le sergent
Brand. Il pressa son cheval, mais non sans se retourner discrtement une
fois encore, ce qui lui permit de voir le trio debout au milieu de la
route, avec tout l'air d'une active dlibration. Aussi ne
s'tonnera-t-on pas que, parmi les grognements articuls qui sortirent
alors de la bouche du camionneur improvis, le mot police ait figur
au premier plan. Et Brand fouettait sa bte, et celle-ci, galopant de
son mieux (ce qui n'tait encore qu'un galop trs relatif), courait dans
la direction de Great Hamerham. Peu  peu, le bruit des sabots et le
grincement des roues s'affaiblirent; et le silence entoura le trio
debout sur la berge.

--C'est la chose la plus extraordinaire du monde! s'criait le plus
mince des deux hommes. J'ai parfaitement reconnu la voiture!

--Et moi, j'ai vu un piano! disait la jeune fille.

--C'est certainement la mme voiture! reprenait le jeune homme. Et ce
qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce n'est pas le mme cocher!

--Ce doit tre le mme cocher, Gid! dclarait l'autre homme.

--Mais alors, demandait Gdon, pourquoi s'est-il sauv?

--Je suppose que son cheval sera parti tout seul! suggrait le vieux
radical.

--Mais pas du tout! j'ai entendu le fouet vibrer comme un flau! disait
Gdon. En vrit, ceci dpasse la raison humaine!

--Je vais vous dire quoi! s'cria enfin la jeune fille. Nous allons
courir et--comment appelle-t-on a dans les romans?--suivre sa piste! ou
plutt nous allons aller dans le sens d'o il est venu! Il doit y avoir
l quelqu'un qui l'aura vu et qui pourra nous renseigner!

--Oui, trs bien, faisons cela, ne serait-ce que pour la drlerie de la
chose! dit Gdon.

La drlerie de la chose consistait sans doute, pour lui, en ce que
cette course lui permettait de se sentir tout proche de miss Hazeltine.
Quant  l'oncle Edouard, ce projet d'excursion lui souriait infiniment
moins. Et quand ils eurent fait une centaine de pas, dans les tnbres,
sur une route dserte, entre un mur, d'un ct, et un foss, de l'autre,
le prsident du Radical Club donna le signal du repos.

--Ce que nous faisons n'a pas le sens commun! dit-il.

Mais alors, quand eut cess le bruit de leurs pas, un autre bruit
parvint  leurs oreilles. Il sortait de l'intrieur du bois,
mystrieusement.

--Oh! qu'est-ce que c'est? s'cria Julia.

--Je n'en ai aucune ide! dit Gdon, en faisant mine de vouloir entrer
dans le bois.

Le radical brandit sa canne,  la faon d'une pe.

--Gdon! commena-t-il, mon cher Gdon...

--Oh! monsieur Forsyth, par piti, n'avancez pas! fit Julia. Vous ne
savez pas ce que cela peut tre! J'ai si peur pour vous!

--Quand ce serait le diable lui-mme, rpondit Gdon en se dgageant,
je veux aller voir ce qui en est!

--Pas de prcipitation, Gdon! criait l'oncle.

L'avocat marcha dans la direction du bruit, qui tait effectivement d'un
caractre monstrueux. On y trouvait mlanges les voix caractristiques
de la vache, de la sirne de bateau, et du moustique, mais tout cela
combin de la faon la moins naturelle. Une masse noire, non sans
quelque ressemblance avec une forme humaine, gisait parmi les arbres.

--C'est un homme, dit Gdon; ce n'est qu'un homme! Il est endormi et
ronfle! Hol! ajouta-t-il un instant aprs, il ne veut pas se rveiller!

Gdon frotta une allumette, et,  sa lueur, il reconnut la tte rousse
du charretier qui s'tait engag  lui amener le piano.

--Voici mon homme, dit-il, et ivre comme un porc! Je commence 
entrevoir ce qui se sera pass!

Et il exposa  ses deux compagnons, qui maintenant s'taient enhardis 
le rejoindre, son hypothse sur la faon dont le charretier avait t
conduit  se sparer de sa carriole.

--L'abominable brute! dit l'oncle Edouard. Secouons-le, et
administrons-lui la correction qu'il mrite!

--Gardez-vous-en, pour l'amour du ciel! dit Gdon. Nous n'avons pas 
dsirer qu'il nous voie ensemble! Et puis, vraiment, mon oncle, je dois
 ce brave homme la plus vive reconnaissance: car ceci est la chose la
plus heureuse de tout ce qui pouvait m'arriver. Il me semble, mon cher
oncle Edouard, il me semble, en vrit, que me voici dlivr!

--Dlivr de quoi? demanda le radical.

--Mais de toute l'affaire! s'cria Gdon. Cet homme a t assez fou
pour voler la carriole, avec le piano et ce qu'il contenait; ce qu'il
espre en faire, je ne le sais, ni ne me soucie de le savoir. Mes mains
sont libres! Jimson cesse d'exister; plus de Jimson! Flicitez-moi,
oncle Edouard!... Julia, ma chre Julia, je...

--Gdon! Gdon! fit l'oncle.

--Oh! il n'y a pas de mal, mon oncle, puisque nous allons nous marier
bientt! dit Gdon. Vous savez bien que vous nous l'avez dit vous-mme,
tout  l'heure, dans le pavillon!

--Moi? demanda l'oncle, trs surpris, je suis bien sr de n'avoir dit
rien de pareil!

--Suppliez-le, jurez-lui qu'il l'a dit, faites appel  son coeur!
s'criait Gdon en s'adressant  Julia. Il n'a pas son pareil au monde
quand il laisse parler son coeur!

--Mon cher monsieur Bloomfield, dit Julia, Gdon est un si brave
garon, et il m'a promis de tant plaider, et je vois bien qu'il le fera!
Je sais que c'est un grand malheur que je n'aie pas d'argent!
ajouta-t-elle.

--L'oncle Edouard en a pour deux, ma chre demoiselle, comme ce jeune
coquin vous le disait tout  l'heure! rpondit le radical. Et je ne puis
pas oublier que vous avez t honteusement dpossde de votre fortune!
Donc, pendant que personne ne nous regarde, embrassez votre oncle
Edouard!... Quant  vous, misrable--reprit-il lorsque cette crmonie
eut t dment accomplie--cette charmante jeune dame est  vous, et
c'est  coup sr beaucoup plus que vous ne mritez! Mais maintenant,
retournons bien vite au pavillon, puis chauffons le yacht et rentrons 
Londres!

--Voil qui est parfait! s'cria Gdon. Et demain il n'y aura plus de
Jimson, ni de carriole, ni de piano! Et quand ce brave homme se
rveillera, il pourra se dire que toute l'affaire n'a t qu'un rve!

--Oui, dit l'oncle Edouard, mais il y aura un autre homme qui aura un
rveil bien diffrent! Le gaillard qui a vol la carriole s'apercevra
qu'il a t trop malin!

--Mon cher oncle, dit Gdon, je suis heureux comme un roi, mon coeur
saute comme une balle, mes talons sont lgers comme des plumes; je suis
dlivr de tous mes embarras, et je tiens la main de Julia dans la
mienne! Dans ces conditions, comment trouverais-je la force d'avoir de
mauvais sentiments? Non il n'y a de place en moi que pour une bont
anglique! Et quand je pense  ce pauvre malheureux diable avec sa
carriole, c'est de tout mon coeur que je m'crie: Que Dieu lui vienne
en aide!

--Amen! rpondit l'oncle Edouard.




XIII

LES TRIBULATIONS DE MAURICE

(_Seconde partie_)


Si notre littrature avait conserv ses vieilles traditions de rserve
et de politesse classiques, je ne dgraderais pas ma dignit d'crivain
jusqu' vous dcrire les angoisses de Maurice; c'est l un de ces sujets
que l'intensit mme de leur ralisme devrait faire exclure d'une oeuvre
d'art un peu digne de ce nom. Mais le got est aujourd'hui aux sujets de
ce genre: le lecteur aime  tre introduit dans les recoins les plus
secrets de l'me d'un hros de roman, et rien ne lui plat autant que le
spectacle d'un coeur tout sanglant, tal devant lui dans sa nudit.
Encore cette considration ne suffirait-elle pas  me dcider si le
repoussant sujet que je vais traiter n'avait, en outre, l'avantage d'une
minente porte moralisatrice. Puisse mon rcit empcher ne ft-ce qu'un
seul de mes lecteurs de se plonger dans le crime  la lgre, sans
s'tre suffisamment entour de prcautions: et j'aurai conscience de
n'avoir pas travaill en vain!

Le lendemain de la visite de Michel, quand Maurice se rveilla du
profond sommeil du dsespoir, ce fut pour constater que ses mains
tremblaient, que ses yeux avaient peine  s'ouvrir, que sa gorge
brlait, et que sa digestion tait paralyse. Et Dieu sait pourtant que
ce n'est pas  force d'avoir mang! se dit l'infortun. Aprs quoi il
se leva, afin de rflchir plus froidement  sa position. Rien ne pourra
mieux vous dpeindre les eaux troubles o naviguait sa pense qu'un
expos mthodique des diverses anxits qui se dressaient devant lui.

Aussi, pour la convenance du lecteur, vais-je classer par numros ces
anxits: mais je n'ai pas besoin de dire que, dans le cerveau de
Maurice, elles se mlaient et tournoyaient toutes ensemble comme une
trombe de poussire. Et, toujours pour la commodit du lecteur, je vais
donner des titres  chacune d'elles. Qu'on veuille bien observer que
chacune d'elles,  elle seule, suffirait  assurer le succs d'un
roman-feuilleton!

Anxit n 1: _O est le cadavre? ou le Mystre de Bent Pitman._ C'tait
dsormais chose certaine, pour Maurice, que Bent Pitman appartenait 
l'espce la plus tnbreuse des professionnels du crime. Un homme tant
soit peu honnte n'aurait pas touch le chque; un homme dou de la
moindre dose d'humanit n'aurait pas accept en silence le tragique
contenu du baril; et seul un assassin prouv avait pu trouver les
moyens de faire disparatre le cadavre sans qu'on en st rien. Cette
srie de dductions eut pour effet de fournir  Maurice la plus sinistre
image d'un monstre, Bent Pitman. Evidemment cet tre infernal n'avait
eu, pour se dbarrasser du cadavre, qu' le prcipiter dans une trappe
de son arrire-cuisine (Maurice avait lu quelque chose de semblable dans
un roman par livraisons): et maintenant cet homme vivait dans une orgie
de luxe, sur le montant du chque. Jusque-l, c'tait d'ailleurs ce que
Maurice pouvait souhaiter de mieux. Oui, mais avec les habitudes de
folle prodigalit d'un homme tel que Bent Pitman, huit cents livres
pouvaient fort bien ne pas mme durer une semaine. Et quand cette somme
aurait fondu, que ferait ensuite l'effrayant personnage? Et une voix
diabolique, du fond de la poitrine de Maurice, lui rpondait: Ce qu'il
fera ensuite? Il te fera chanter!

Anxit n 2: _La fraude de la tontine, ou l'oncle Masterman est-il
mort?_ Inquitant problme, et dont dpendaient pourtant tous les
espoirs de Maurice! Il avait essay d'intimider Catherine, il avait
essay de la corrompre: et ses tentatives n'avaient rien donn. Il
gardait toujours la conviction morale que son oncle Masterman tait
mort; mais ce n'est point chose facile de faire chanter un subtil homme
de loi en s'appuyant seulement sur une conviction morale. Sans compter
que, depuis la visite de Michel, ce projet de chantage souriait moins
encore qu'auparavant  l'imagination de Maurice. Michel est-il bien un
homme qu'on puisse faire chanter? se demandait-il. Et suis-je bien
l'homme qu'il faut pour faire chanter Michel? Graves, solennelles,
terribles questions. Ce n'est pas que j'aie peur de lui,--ajoutait
Maurice, pour se rassurer;--mais j'aime  tre sr de mon terrain, et le
malheur est que je ne vois gure la manire d'arriver  cela! Tout de
mme, comme la vie relle est diffrente des romans! Dans un roman,
j'aurais  peine entrepris toute cette affaire que j'aurais rencontr,
sur mon chemin, un sombre et mystrieux gaillard qui serait devenu mon
complice, et qui aurait vu tout de suite ce qu'il y avait  faire, et
qui, probablement, se serait introduit dans la maison de Michel, o il
n'aurait trouv qu'une statue de cire; aprs quoi, du reste, ce complice
n'aurait pas manqu de me faire chanter, et de m'assassiner par-dessus
le march. Tandis que, dans la ralit, je pourrais bien arpenter les
rues de Londres jour et nuit, jusqu' crever de fatigue, sans qu'un seul
criminel daignt seulement faire attention  moi!... Et cependant,  ce
point de vue, il y a toujours Bent Pitman qui tient  peu prs ce
rle-l! reprit-il, songeusement.

Anxit n 3: _Le cottage de Browndean, ou le complice rcalcitrant._
Car il y avait aussi un complice: et ce complice tait en train de
moisir dans un marais du Hampshire, avec les poches vides. Que
pouvait-on faire de ce ct? Maurice se dit qu'il aurait d envoyer au
moins quelque chose  son frre, n'importe quoi, un simple mandat de
cinq shillings, de manire  lui faire prendre patience en
l'approvisionnant d'espoir, de bire, et de tabac. Mais comment
aurais-je pu lui envoyer quelque chose? gmit le pauvre garon en
explorant ses poches, d'o il retira tout juste quatre pices d'un
shilling et dix-huit sous en monnaie de billon. Pour un homme dans la
situation de Maurice, en guerre avec la socit, et ayant  tenir, de sa
main inexprimente, les fils de l'intrigue la plus embrouille, on doit
avouer que cette somme tait  peine suffisante. Tant pis! Jean aurait 
se dbrouiller tout seul! Oui, mais--reprenait alors la voix
diabolique--comment veux-tu qu'il se dbrouille, ft-il mme cent fois
moins stupide qu'il l'est?

Anxit n 4: _La maison de cuirs, ou Enfin nous avons fait faillite!
Moeurs londoniennes._ Sur ce point particulier, Maurice tait sans
nouvelles. Il n'avait pas encore os mettre les pieds  son bureau: et
cependant il sentait qu'il allait tre forc d'y passer sans plus de
retard. Bon! Mais que ferait-il, quand il serait au bureau? Il n'avait
le droit de rien signer en son propre nom; et, avec la meilleure volont
du monde, il commenait  se dire que jamais il ne russirait 
contrefaire la signature de son oncle. Dans ces conditions, il ne
pouvait rien pour arrter la dbcle. Et lorsque la dbcle se serait
enfin produite, lorsque des yeux scrutateurs examineraient jusqu'aux
moindres dtails les comptes de la maison, deux questions ne
manqueraient pas d'tre poses  l'effar et piteux insolvable: 1 O
est M. Joseph Finsbury? 2 Que signifiait certaine visite  la banque?
Questions combien faciles  poser! et grand Dieu! combien il tait
impossible d'y rpondre! Et l'homme  qui elles seraient adresses, s'il
n'y rpondait pas, irait certainement en prison, irait probablement--eh!
oui!--aux galres. Maurice tait en train de se raser lorsque cette
ventualit s'offrit  sa pense: il se hta de dposer son rasoir.
Voici, d'une part, suivant l'expression de Maurice, la disparition
totale d'un oncle de prix; d'autre part, voici toute une srie d'actes
tranges et inexplicables, accomplis par un neveu de cet oncle, et un
neveu dont on sait qu'il avait,  l'endroit du disparu, une haine sans
piti: quel admirable concours de chances pour une erreur judiciaire!
Non, se dit Maurice, ils n'oseront tout de mme pas aller jusqu' me
considrer comme un assassin! Mais, franchement, il n'y a pas dans le
code un seul crime (except peut-tre celui d'incendie) que, aux yeux de
la loi, je n'aie l'apparence d'avoir commis! Et pourtant je suis un
parfait honnte homme, qui n'a jamais dsir que de rentrer dans son d!
Ah! la loi, en vrit, c'est du propre!

C'est avec cette conclusion bien assise dans son esprit que Maurice
descendit l'escalier de sa maison de John Street; il n'tait toujours
encore qu' moiti ras. Dans la bote, une lettre. Il reconnut
l'criture: c'tait Jean qui s'impatientait!

Vraiment, la destine aurait pu m'pargner au moins cela! se dit-il
amrement, et il dchira l'enveloppe.

Cher Maurice, lut-il, je commence  croire que tu te paies ma tte! Je
suis ici dans une pure noire; sais-tu que je suis forc de vivre 
l'oeil, et encore avec une difficult sans cesse plus grande? Je n'ai
pas de draps de lit, pense bien  a! Il me faut de la galette,
entends-tu? J'en ai assez, de cette blague-l! Tout le monde en aurait
assez,  ma place. Je me serais dj dfil depuis deux jours, si
seulement j'avais eu de quoi prendre le train. Allons! mon vieux
Maurice, ne t'entte pas dans ta folie! Essaie un peu de comprendre mon
affreuse position! Le timbre de cette lettre, je vais avoir  me le
procurer  l'oeil! Ma parole d'honneur! Ton frre bien affectueux, J.
FINSBURY.

Quelle brute! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que
veut-il que je fasse pour lui? Je vais avoir  me faire raser chez un
coiffeur, ma main n'est pas assez ferme! Comment trouverais-je de la
galette  envoyer  quelqu'un? Sa position n'est pas drle, je le
reconnais: mais moi, se figure-t-il que je suis  la fte?... Du moins
il y a dans sa lettre une chose qui me console: il n'a pas le sou,
impossible qu'il bouge! Bon gr, mal gr, il est clou l-bas!

Puis, dans un nouvel lan d'indignation: Il ose se plaindre, l'animal!
Et il n'a mme jamais entendu le nom de Bent Pitman! Que ferait-il, que
ferait-il, je me le demande, s'il avait sur le dos tout ce que j'y ai?

Mais ce n'taient point l des arguments d'une honntet irrprochable,
et le scrupuleux Maurice s'en rendait bien compte. Il ne pouvait se
dissimuler que son frre Jean n'tait pas du tout  la fte, lui non
plus, dans le marcageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans
argent, sans draps de lit, sans l'ombre d'une socit ou d'une
distraction. De telle sorte que, lorsqu'il eut t ras, Maurice en
arriva  concevoir la ncessit d'un compromis.

Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire pure! Je ne
peux pas lui envoyer d'argent; mais je sais ce que je vais faire pour
lui, je vais lui envoyer le _Lisez-moi!_ a le remontera, et puis on lui
fera plus volontiers crdit quand on verra qu'il reoit quelque chose
par la poste!

En consquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et
expdia  son frre un numro de ce rconfortant priodique, auquel
(dans un accs de remords) il joignit, au hasard, l'_Athenum_, la _Vie
chrtienne_, et la _Petite Semaine pittoresque_. Ainsi Jean se trouva
pourvu de littrature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un
baume sur la conscience.

Comme si le ciel avait voulu le rcompenser, il eut la surprise, en
arrivant  son bureau, d'y trouver d'excellentes nouvelles. Les
commandes affluaient; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne
cessait pas de monter. Le grant lui-mme avait l'air ravi. Quant 
Maurice,--qui avait presque oubli qu'il y et au monde quelque chose
comme de bonnes nouvelles,--il aurait volontiers sanglot de bonheur,
comme un enfant; volontiers il aurait press sur sa poitrine le grant
de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en
broussaille; volontiers il serait all jusqu' donner  chacun des
employs de ses bureaux une gratification (oh! une petite somme!). Et
pendant qu'assis devant sa table il ouvrait son courrier, un choeur
d'oiseaux lgers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant:
Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon,
avoir du bon!

C'est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson,
un des cranciers de la maison; mais Rogerson n'tait pas un crancier
inquitant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin,
et plus d'une fois dj il avait consenti  de longs dlais.

--Mon cher Finsbury,--dit-il, non sans embarras,--j'ai  vous prvenir
d'une chose qui risque de vous ennuyer! Le fait est... je me suis vu 
court d'argent... beaucoup de capitaux dehors... vous savez ce que
c'est... et... en un mot...

--Vous savez que nous n'avons jamais eu l'habitude de vous payer  la
premire chance! rpondit Maurice, en plissant. Mais donnez-moi le
temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire! Je crois
pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte!

--Mais c'est que... voil... balbutia Rogerson, je me suis laiss
tenter! J'ai cd ma crance!

--Cd votre crance! rpta Maurice. Voil un procd auquel nous ne
pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson!

--H! on m'en a offert cent pour cent, rubis sur l'ongle, en espces!
murmura Rogerson.

--Cent pour cent! s'cria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose
comme trente pour cent de bnfice! Singulire chose! Et qui est
l'acheteur?

--Un homme que je ne connais pas! rpondit le crancier. Un nomm Moss!

Un juif! songea Maurice, quand son visiteur l'eut quitt. Que pouvait
bien avoir  faire un Juif d'une crance sur la maison Finsbury? Et quel
intrt pouvait-il bien avoir  la payer d'un tel prix? Ce prix
justifiait Rogerson: oui, Maurice lui-mme tait prt  en convenir.
Mais il prouvait, en mme temps, de la part de Moss, un trange dsir de
devenir crancier de la maison de cuirs. La crance pouvait tre
prsente d'un jour  l'autre, ce mme jour, ce mme matin! Et pourquoi?
Le mystre de Moss menaait de constituer un triste pendant au mystre
de Pitman. Et cela au moment o tout paraissait vouloir aller mieux!
gmit Maurice, en se cognant la tte contre le mur. Au mme instant, on
vint lui annoncer la visite de M. Moss.

M. Moss tait un juif du genre rayonnant, avec une lgance choquante et
une politesse offensive. Il dclara qu'il agissait, en tout cela, au nom
d'une tierce partie; lui-mme ne comprenait rien  l'affaire en
question; son client lui avait donn des ordres formels. Le susdit
client tenait  rentrer dans ses fonds; mais, si la chose tait tout 
fait impossible pour l'instant, il accepterait un chque payable dans
soixante jours...

--Je ne sais pas ce que tout cela signifie! dit Maurice. Quel motif a
bien pu vous pousser  racheter cette crance, et  un taux comme
celui-l?

M. Moss n'en avait pas la moindre ide: il s'tait born  excuter les
ordres de son client.

--Tout cela est absolument irrgulier! dit enfin Maurice. C'est
contraire aux usages commerciaux. Quelles sont vos instructions pour le
cas o je refuserais?

--J'ai l'ordre, en ce cas, de m'adresser  M. Joseph Finsbury, le chef
de votre maison! rpondit le juif. Mon client a tout particulirement
insist sur ce point. Il m'a dit que c'tait M. Joseph Finsbury qui seul
avait titre, ici... excusez-moi, l'expression n'est pas de moi!

--Il est impossible que vous voyiez M. Joseph: il est souffrant! dit
Maurice.

--En ce cas, j'ai ordre de remettre l'affaire aux mains d'un avou.
Voyons un peu!--poursuivit M. Moss, en consultant son portefeuille.--Ah!
Voici! M. Michel Finsbury! Un de vos parents, peut-tre? J'en serais
fort heureux, car, si cela tait, l'affaire pourrait sans doute
s'arranger  l'amiable!

Tomber aux mains de Michel: c'tait trop, pour Maurice. Il se risqua. Un
chque  soixante jours? En somme, qu'avait-il  craindre? Dans soixante
jours, il serait probablement mort, ou tout au moins en prison! De telle
sorte qu'il ordonna  son grant de donner  M. Moss un fauteuil et un
journal.

--Je vais aller faire signer le chque par M. Joseph Finsbury! dit-il.
Mon oncle est couch, souffrant, dans notre maison de John-Street!

Un fiacre pour l'aller, un fiacre pour le retour: encore deux fortes
entailles aux quatre shillings de son capital! Il calcula que, aprs le
dpart de M. Moss, il aurait pour toute fortune au monde dix-sept sous.
Mais ce qui tait plus fcheux encore, c'est que, pour se tirer
d'embarras, il avait d maintenant transporter son oncle Joseph 
Bloomsbury.

Hlas! se disait-il, inutile dsormais pour le pauvre Jeannot de
s'enfermer dans le Hampshire! Et quant  savoir comment je pourrai faire
durer la farce, je veux tre pendu si j'en ai la moindre ide! Avec mon
oncle  Browndean, c'tait dj  peine possible: avec mon oncle 
Bloomsbury, cela me parat au-dessus des forces humaines. Au-dessus de
mes forces  moi, en tout cas: car enfin, c'est ce que fait Michel, avec
le corps de mon oncle Masterman! Mais lui, voil! il a des complices,
cette vieille gouvernante, et sans doute bien des coquins de sa
clientle. Ah! si seulement je pouvais trouver des complices!

La ncessit est la mre de tous les arts humains. Eperonn par elle,
Maurice se surprit lui-mme, en constatant la hte, la dcision et, au
total, l'excellente apparence de son nouveau faux. Trois quarts d'heure
aprs, il remettait  M. Moss un chque o s'talait, hardiment, la
signature de l'oncle Joseph.

--Voil qui est parfait! dclara le gentleman isralite en se levant. Et
maintenant j'ai l'ordre de vous dire que ce chque ne vous sera pas
prsent  l'chance, mais que vous ferez sagement de prendre garde, de
prendre bien garde!

Toute la chambre se mit  nager autour de Maurice.

--Quoi? Que dites-vous? s'cria-t-il, en se retenant  la table. Que
voulez-vous dire?... Que le chque ne sera pas prsent?... Pourquoi
aurais-je  prendre garde? Qu'est-ce que toute cette folie?

--Pas la moindre ide, ma parole, monsieur Finsbury! rpondit l'hbreu,
avec un bon sourire. C'est simplement un message dont on m'a charg! On
m'a mis en bouche les expressions qui semblent vous agiter si fort!

--Le nom de votre client? demanda Maurice.

--Mon client tient provisoirement  ce que son nom reste un secret!
rpondit M. Moss.

Maurice se pencha sur lui.

--Ce n'est pas... Ce n'est pas la banque? murmura-t-il d'une voix
trangle.

--Bien au regret de n'avoir pas l'autorisation de vous en dire
davantage! rpondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je
vais vous souhaiter une bonne journe!

Me souhaiter une bonne journe! songea Maurice, rest seul. Ds la
minute suivante, il avait empoign son chapeau, et s'tait enfui de son
cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu'au bout de trois rues qu'il
s'arrta, pour grogner: Mon Dieu! grogna-t-il, j'aurais d emprunter de
l'argent au grant! Mais,  prsent, il est trop tard. Impossible de
retourner pour cela! Non, c'est clair! Je suis sans le sou, absolument
sans le sou, comme les ouvriers sans travail!

Il rentra chez lui, et s'assit mlancoliquement dans la salle  manger.
Jamais Newton n'a fait un effort de pense aussi vigoureux que celui que
fit alors cette victime des circonstances: et cependant l'effort resta
strile. Je ne sais pas si cela tient  un dfaut de mon esprit, se
dit-il: mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose
de contre-nature. a vaudrait la peine d'crire au _Times_, pour
signaler le cas! Que dis-je? a vaudrait la peine de faire une
rvolution! Et le plus clair de l'affaire, c'est qu'il me faut tout de
suite de l'argent! La moralit, je n'ai plus  m'en occuper: j'ai depuis
longtemps dpass cette phase! C'est de l'argent qu'il me faut, et tout
de suite; et la seule chance que j'aie de m'en procurer, c'est Bent
Pitman! Bent Pitman est un criminel: et, par consquent, sa position a
des cts faibles! Il doit avoir encore gard une partie des huit cents
livres. Il faut,  tout prix, que je l'oblige  partager avec moi ce qui
lui en reste! Et, mme s'il ne lui en reste plus rien, eh bien! je lui
raconterai l'affaire de la tontine: et alors, avec un _bravo_ comme ce
Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n'arrive pas  un
rsultat!

Tout cela tait bel et bon. Mais encore s'agissait-il de mettre la main
sur Bent Pitman: et Maurice n'en voyait pas trs clairement le moyen.
Une annonce dans les journaux, oui, c'tait la seule faon possible
d'atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rdiger la demande d'un
rendez-vous, au nom de quoi, et o? Faire venir Pitman  Bloomsbury,
dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de
cette sorte, qui, du mme coup, apprendrait l'adresse de Maurice, et
n'tait pas homme  n'en point profiter plus tard contre lui. Fixer le
rendez-vous dans la maison de Pitman? Bien dangereux, cela aussi.
Maurice se reprsentait trop bien ce que devait tre cette maison, une
sinistre tanire, dans Holloway, avec une trappe secrte dans chacune
des chambres; une maison o l'on pouvait entrer en pardessus d't et en
bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme
d'un hachis de viande dans un panier de boucher! C'tait l, d'ailleurs,
l'inconvnient fatal d'une liaison avec un complice trop entreprenant:
Maurice s'en rendait compte, non sans un petit frisson. Jamais je
n'aurais rv que je dusse en venir un jour  dsirer une socit comme
celle-l! se disait-il.

Enfin une brillante ide lui surgit  l'esprit. La Gare de Waterloo, un
lieu public, et cependant suffisamment dsert  de certaines heures! Et
ce n'tait pas tout! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire
battre plus fort le coeur de Pitman; un lieu dont le choix, pour le
rendez-vous, allait suggrer au ruffian qu'on connaissait au moins un de
ses coupables secrets!

Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit  rdiger l'esquisse
d'une annonce:


AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le
prsent avis, est inform qu'il pourra apprendre quelque chose
d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures  quatre heures
de l'aprs-midi, sur le quai de dpart des lignes de banlieue,  la Gare
de Waterloo.


Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de
littrature qu'il venait d'improviser. Pas mal, vraiment! se dit-il.
_Quelque chose d'avantageux pour lui_ n'est peut-tre pas d'une
exactitude rigoureuse; mais c'est tentant, c'est original, et, en somme,
on n'a pas  prter serment avant d'tre admis  faire passer une
annonce! Tout ce que je demande au ciel, jusqu' dimanche, c'est de
pouvoir me procurer un peu d'argent de poche pour mes repas, pour les
frais de l'annonce, et aussi pour... Mais non, ne gaspillons pas nos
fonds en envoyant des mandats  Jean! Je lui enverrai simplement encore
quelques journaux comiques. Oui, mais o trouver de l'argent?

Il s'approcha de l'armoire o tait renferme sa collection de bagues 
cachets... Mais, soudain, le collectionneur se rvolte en lui: Non,
non; je ne veux pas! s'cria-t-il. Pour rien au monde je ne
dpareillerai ma srie! Plutt voler!

Il s'lana dans le salon, et y prit en hte quelques curiosits
rapportes jadis par l'oncle Joseph, une paire de babouches turques, un
ventail de Smyrne, un narghil gyptien, un mousqueton garanti comme
ayant appartenu  un bandit de Thrace, et une poigne de coquillages,
avec leurs noms crits en latin sur des tiquettes.




XIV

O WILLIAM BENT PITMAN APPREND QUELQUE CHOSE D'AVANTAGEUX POUR LUI


Le dimanche matin, William Dent Pitman se leva  son heure habituelle,
mais dans une disposition un peu moins mlancolique que celle o il
avait vcu depuis la malencontreuse arrive du baril. C'est que, la
veille de ce dimanche, une fructueuse addition avait t faite  sa
famille, sous les espces d'un pensionnaire. Le pensionnaire avait t
amen par Michel Finsbury, qui avait aussi fix le prix de la pension,
et en avait garanti le paiement rgulier; mais, sans doute par un nouvel
effet de son irrsistible manie de mystification, Michel avait fait 
Pitman un portrait le moins engageant possible du vieillard qu'il
installait  son foyer. Il avait laiss  entendre  l'artiste que ce
vieillard, qui d'ailleurs tait de ses proches parents, ne devait tre
trait qu'avec une grande mfiance. Ayez soin d'viter toute
familiarit avec lui! avait-il dit; je connais peu d'hommes dont le
commerce soit plus dangereux! De telle sorte que Pitman, d'abord,
n'avait abord son pensionnaire que trs timidement: et grande avait t
sa surprise  dcouvrir que ce vieillard, qu'on lui avait dit terrible,
tait en ralit un excellent homme.

Au dner, le pensionnaire avait pouss la complaisance jusqu' s'occuper
des trois enfants de Pitman,  qui il avait appris une foule de menus
dtails curieux sur divers sujets; et jusqu' une heure du matin,
ensuite, il s'tait entretenu avec l'artiste, dans l'atelier de
celui-ci, l'blouissant par la varit et la sret de ses
connaissances. En un mot, le bon Pitman avait t ravi, et, maintenant
encore, lorsqu'il se rappelait l'excellente soire de la veille, un
sourire, depuis longtemps envol, reparaissait dans ses yeux. Ce vieux
M. Finsbury est pour nous une acquisition des plus prcieuses!
songeait-il en se rasant devant la fentre. Et quand, sa toilette
acheve, il entra dans la petite salle  manger, o le couvert se
trouvait dj mis pour le djeuner, c'est presque avec une cordialit de
vieil ami qu'il serra la main de son pensionnaire.

--Je suis enchant de vous voir, mon cher monsieur! dit-il. J'espre que
vous n'avez pas trop mal dormi?

--Les personnes de moeurs sdentaires se plaignent volontiers du trouble
qu'apporte  leur sommeil l'obligation de dormir dans un nouveau lit!
rpondit le pensionnaire. Et je sais bien que ces personnes, d'aprs la
statistique, forment une majorit plus considrable encore qu'on ne
pourrait le supposer. Et quand je dis: l'obligation de dormir dans un
_nouveau_ lit, vous entendez naturellement que ce n'est l qu'une
manire de parler; car le lit peut tre _ancien_, encore que, pour celui
qui y couche, il paraisse _nouveau_! Nous avons ainsi dans notre langue
une foule de locutions singulires, et qui vaudraient la peine d'tre
rectifies. Mais pour ce qui est de moi, monsieur, accoutum, comme je
l'ai t longtemps,  une vie de changement presque continuel, je dois
dire que j'ai, en somme, parfaitement dormi!

--Je suis ravi de l'apprendre! dit avec chaleur le professeur de dessin.
Mais je vois, monsieur, que je vous ai interrompu dans la lecture de
votre journal!

--Le journal du dimanche est une des nouveauts de notre temps! rpondit
M. Finsbury. On dit qu'en Amrique il a encore pris plus d'importance
que chez nous. Bon nombre de journaux du dimanche, en Amrique, ont des
centaines de colonnes, dont la moiti au moins, d'ailleurs, est rserve
aux annonces. Dans d'autres pays, les journaux quotidiens paraissent
mme le dimanche, de telle sorte que des journaux spciaux comme ceux-ci
n'y ont point de raison d'tre. Le journalisme contemporain, monsieur,
se manifeste sous une infinit de formes diffrentes: ce qui ne
l'empche pas d'tre partout, au mme degr, le grand agent de
l'ducation et du progrs humains. Qui pourrait croire, monsieur, qu'une
chose aussi indispensable, qu'une telle chose, dis-je, n'ait pas exist
de tout temps? Et cependant les journaux sont d'une invention
relativement rcente: le premier en date... Mais tout cela, pour
intressant que cela soit  connatre, n'est, de ma part, qu'une
digression. Ce que je voulais vous demander, monsieur, tait ceci:
tes-vous, comme moi, un lecteur assidu de notre presse nationale?

--Oh! vous savez, s'excusa Pitman, pour nous, artistes, la presse ne
saurait avoir le mme intrt que pour...

--En ce cas, interrompit Joseph, il se peut que vous ayez laiss
chapper sans la remarquer une annonce qui a paru dans divers journaux,
les jours passs, et que je retrouve, ce matin, dans le _Sunday Times_!
Le nom, sauf une variante de peu d'importance, ressemble fort  votre
nom. Si vous voulez bien, je vais vous lire cela tout haut!

Et, du ton qui lui servait pour ses citations publiques, il lut:


AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le
prsent avis, est inform qu'il pourra apprendre quelque chose
d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures  quatre heures
de l'aprs-midi, sur le quai de dpart des lignes de banlieue,  la Gare
de Waterloo.


--Est-ce que vraiment c'est imprim sur le journal? s'cria Pitman.
Voyons! Bent? Cela doit tre une faute d'impression. _Quelque chose
d'avantageux pour moi?_ Monsieur Finsbury, permettez-moi de vous
demander une faveur! Je sais combien ce que je vais vous dire sonnera
trangement  vos oreilles; mais, voyez-vous, il y a des raisons d'ordre
tout intime qui me font dsirer que cette petite affaire reste
absolument entre nous! Je voudrais beaucoup que mes enfants... Je vous
assure, cher monsieur, qu'il n'y a, dans ce secret, rien de dshonorant
pour moi: des raisons d'ordre intime, rien de plus! Et d'ailleurs
j'achverai de mettre votre conscience en repos quand je vous aurai dit
que l'affaire en question est connue de notre ami commun, M. Michel,
qui, la connaissant, n'a pas cru devoir me retirer sa prcieuse estime!

--Un seul mot suffisait, monsieur Pitman! rpondit Joseph avec une de
ses rvrences orientales.

Une demi-heure plus tard, le professeur de dessin trouva Michel dans son
lit avec un livre; l'avou offrait une parfaite image du repos et de la
bonne humeur.

--Salut, Pitman, dit-il! en dposant son livre. Quel vent vous amne, 
cette heure du jour? Vous devriez tre  l'glise, mon ami!

--Je ne suis gure en train d'aller  l'glise aujourd'hui, monsieur
Finsbury! rpondit l'artiste. Une nouvelle catastrophe menace de fondre
sur moi, monsieur!

Et il tendit  Michel l'annonce du journal.

--Quoi? Qu'est-ce que c'est que a? s'cria Michel en sursautant dans
son lit.

Puis, aprs avoir tudi l'annonce pendant un instant:

--Pitman, je me moque tout  fait du document que voici!

--Et, cependant, je ne crois pas qu'on puisse le ngliger! murmura
Pitman.

--Je supposais que vous aviez eu assez dj de la Gare de Waterloo!
rpondit l'avou. Y seriez-vous attir par une impulsion morbide? Au
fait, vous tes devenu tout drle, depuis que vous avez perdu votre
barbe! Je commence  croire que c'tait dans votre barbe que vous
gardiez votre bon sens!

--Monsieur Finsbury, dit le professeur de dessin, j'ai beaucoup rflchi
 la nouvelle complication qui vient de se produire dans ma vie, du fait
de cette annonce: et, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous
exposer les rsultats de mes rflexions!

--Allez-y! fit Michel. Mais n'oubliez pas que c'est aujourd'hui
dimanche! Pas de gros mots, ni de bavardage inutile!

--Nous nous trouvons en prsence de trois hypothses possibles, commena
Pitman: 1 cette annonce peut se rattacher  l'affaire du baril; 2 elle
peut se rapporter  la statue de M. Semitopolis; enfin, 3 elle peut
maner du frre de ma dfunte femme, qui est parti il y a vingt ans pour
l'Australie et n'a plus jamais donn de ses nouvelles. Dans le premier
cas,--affaire du baril,--j'admets que l'abstention serait, pour moi, le
parti le plus sage.

--La cour est de votre avis jusque-l, matre Pitman! dit Michel.
Veuillez continuer.

--Dans le second cas, poursuivit Pitman, j'ai le devoir de ne rien
ngliger de ce qui peut m'aider  retrouver l'antique malencontreusement
gar!

--Mais, mon cher ami, vous m'avez dit vous-mme, avant-hier, que M.
Semitopolis vous avait dcharg de toute responsabilit dans l'accident!
Que voulez-vous de plus?

--Je suis d'avis, monsieur, sauf erreur, que l'irrprochable correction
de la conduite de M. Semitopolis m'impose, plus imprieusement encore,
le devoir de rechercher l'_Hercule_! rpondit le professeur de dessin.
Je me rends bien compte de tout ce que mon attitude a eu, ds le dbut,
d'illgal et de rprhensible: raison de plus pour que, dsormais, je
m'efforce d'agir en gentleman!

Et Pitman rougit jusqu'aux oreilles.

--A cela non plus je ne vois pas d'objection! dclara Michel. J'ai
souvent pens moi-mme que j'aimerais, un jour,  essayer d'agir en
gentleman. Mais ce sera pour plus tard, quand je me serai retir des
affaires. Ma profession, hlas! me rend provisoirement la chose presque
impraticable!

--Et dans la troisime hypothse, poursuivit Pitman, si l'auteur de
l'annonce est mon beau-frre Tim, eh bien, naturellement, cela signifie
la fortune pour nous!

--Oui, mais malheureusement l'auteur de l'annonce n'est pas votre
beau-frre Tim! dit l'avou.

--Vous tes-vous aperu, monsieur, d'une expression qui me parat des
plus remarquables, dans cette annonce: _quelque chose d'avantageux pour
lui_?--demanda Pitman, avec un sourire malin.

--Innocent agneau que vous tes! rpondit Michel. Cette expression est
le lieu commun le plus cul de notre langue anglaise; elle prouve
simplement que l'auteur de l'annonce est un imbcile! Voyons!
Voulez-vous que, tout de suite, je vous dmolisse votre chteau de
cartes? Eh bien! est-ce que votre beau-frre Tim serait homme  faire
cette erreur, dans la faon d'crire votre nom! Bent au lieu de Dent? Ce
n'est pas que, en soi, la correction me dplaise! Je la trouve au
contraire admirablement judicieuse[2], et suis bien rsolu  l'adopter
dsormais moi-mme, dans mes rapports avec vous! Mais trouvez-vous
vraisemblable qu'elle vienne de votre beau-frre?

  [2] Bent, en anglais, signifie pench, vot, dprim. (_Note du
    traducteur._)

--Non, en effet, elle ne parat pas trs naturelle de sa part! reconnut
Pitman. Mais qui sait si le pauvre homme n'a pas eu l'esprit troubl en
Australie?

--A raisonner de cette faon-l, Pitman, dit Michel, on pourrait
galement supposer que l'auteur de l'annonce est Sa Majest la reine
Victoria, tout enflamme du dsir de vous crer baron. Je vous laisse
dcider vous-mme si cela est probable, et cependant, de mme que votre
hypothse touchant l'esprit de votre beau-frre, cela n'a rien de
contraire aux lois naturelles. Mais nous n'avons  considrer ici que
les hypothses _probables_; de telle sorte que, avec votre permission,
nous allons liminer, d'emble, Sa Majest Victoria et votre beau-frre
Tim! Vient maintenant votre seconde ide,  savoir que l'annonce se
rapporterait  la perte de la statue. Cela, c'est possible; mais, en ce
cas, de qui viendrait l'annonce? Pas de l'Italien, puisqu'il sait votre
adresse, et pas davantage de la personne qui a reu la caisse, puisque
cette personne ne sait pas votre nom. Le facteur du chemin de fer?--me
direz-vous dans un clair de lucidit. Oui, cet homme peut avoir appris
votre nom au bureau de la gare, il peut s'tre tromp sur un de vos
prnoms, il peut ne pas connatre votre adresse. Admettons donc le
facteur du chemin de fer! Mais voici une question: prouvez-vous
rellement un grand dsir de vous rencontrer avec ce personnage?

--Et pourquoi ne l'prouverais-je pas? demanda Pitman.

--Si le susdit facteur souhaite de vous voir, rpondit Michel,
c'est--aucun doute l-dessus!--c'est parce qu'il a retrouv son livre,
est all  la maison o il avait dpos la statue, et--notez bien ceci,
Pitman!--agit maintenant  l'instigation de l'assassin!

--Je serais dsol qu'il en ft ainsi! dit Pitman. Mais je continue 
penser que j'ai le devoir, vis--vis de M. Semitopolis...

--Pitman, interrompit Michel, pas de blagues! N'essayez pas d'en conter
 votre conseil lgal! N'essayez pas de vous faire passer pour feu
Rgulus! Allons! je parie un dner que j'ai devin votre vritable
pense! La vrit, Pitman, c'est que vous croyez toujours que l'annonce
vient de votre beau-frre Tim!

--Monsieur Finsbury,--rpondit le professeur de dessin, dont l'honnte
petit visage s'tait color de nouveau,--vous n'tes point pre de
famille et en peine de gagner votre pain quotidien! Gwendoline, ma
fille, grandit; elle a t confirme cette anne. Une enfant de grandes
promesses, autant que j'en puis juger! Eh bien! monsieur et ami, vous
comprendrez mes sentiments de pre quand je vous aurai dit que cette
pauvre enfant, faute de leons, ne sait pas encore danser! Les deux
garons vont  l'cole du quartier: ce qui, en somme, n'est point un
mal. Loin de moi l'ide de dprcier les institutions de mon pays! Mais
j'avais secrtement nourri l'espoir que l'an, Harold, pourrait un jour
devenir professeur de musique,--qui sait, virtuose peut-tre? Et le
petit Othon tmoigne d'une vocation trs prononce pour l'tat
religieux. Je ne suis pas,  proprement parler, un homme d'ambition...

--Allons! allons! fit Michel. Avouez-le: vous croyez toujours encore que
c'est le beau-frre Tim!

--Je ne le _crois_ pas, rpondit Pitman: mais je me dis que cela _peut_
tre lui. Et si, par ma ngligence, je perdais cette occasion de
fortune, comment oserais-je regarder en face mes pauvres enfants?

--Et ainsi, reprit l'avou, vous avez l'intention de...

--De me rendre  la Gare de Waterloo, tout  l'heure! dit Pitman, sous
un dguisement!

--De vous y rendre tout seul? demanda Michel. Et vous ne craignez pas
les dangers de l'aventure? En tout cas, ne manquez pas de m'envoyer un
mot, ce soir, de la prison!

--Oh! monsieur Finsbury! je m'tais enhardi jusqu' esprer... que
peut-tre vous consentiriez ... m'accompagner! balbutia Pitman.

--Que je me dguise encore, et un dimanche! s'cria Michel. Comme vous
connaissez peu mes principes de vie!

--Monsieur Finsbury, dit Pitman, je n'ai aucun moyen, je le sais, de
vous prouver ma reconnaissance. Mais laissez-moi vous poser une
question: si j'tais un riche client, accepteriez-vous de courir le
risque?

--H! mon ami, vous vous imaginez donc que j'ai pour profession de rder
dans Londres avec mes clients dguiss? demanda Michel. Je vous donne ma
parole que, pour tout l'or du monde, je n'aurais pas consenti 
m'occuper d'une affaire comme la vtre! Mais j'avoue que j'prouve une
vritable curiosit de voir comment vous allez vous comporter dans cette
entrevue. Cela me tente! Cela me tente, Pitman, plus que l'or,
entendez-vous? Je suis sr que vous serez impayable!

Et il clata de rire.

--Allons! mon vieux Pitman, dit-il, il n'y a pas moyen de vous rien
refuser! Prparez tout l'appareil de la mascarade! A une heure et demie,
je serai dans votre atelier.

Vers deux heures et demie, ce mme dimanche, le vaste et morne _hall_
vitr de la Gare de Waterloo dormait, silencieux et dsert, comme le
temple d'une religion morte.  et l, sur quelques-uns des innombrables
quais, un train attendait patiemment;  et l rsonnait l'cho d'un
bruit de pas, et, par instants, s'y mlait le choc d'un sabot de cheval
contre le pav dessch, dans la cour extrieure o stationnaient les
fiacres. Le quai des trains de banlieue sommeillait, comme les autres.
Les kiosques  journaux taient ferms; des rideaux de fer rouills y
cachaient les romans de M. Rider Haggard, dont les couvertures richement
illustres gaient et rconfortent au passage l'me du voyageur, les
jours de semaine. Les rares employs qui taient de service erraient
vaguement, comme des somnambules. Et, chose  peine croyable, vous
n'auriez pas mme rencontr l,  cette heure, la dame d'ge mr (en
plerine d'ulster et avec un petit sac de voyage  la main), qui
cependant semble faire partie essentielle de nos quais de gares.

A l'heure susdite, si une personne connaissant John Dickson (de
Ballarat) et Ezra Thomas (des Etats-Unis d'Amrique) s'tait par hasard
trouve devant la grande entre de la Gare de Waterloo, elle aurait eu
la satisfaction de voir ces deux trangers dbarquer d'un fiacre, et
pntrer dans la salle des billets.

--Mais, au fait, quels noms allons-nous prendre? demanda l'ex-Ezra
Thomas, tout en assurant sur son nez les lunettes en verre de vitre qui,
ce jour-l, lui avaient t dvolues par une faveur exceptionnelle.

--H! mon garon, pour ce qui est de vous, nous n'avons pas le choix!
rpondit son compagnon. Vous aurez  vous appeler Bent Pitman ou rien du
tout! Quant  moi, j'ai l'ide que, aujourd'hui, je vais m'appeler
Appleby[3]. Un joli nom d'autrefois, Appleby: et avec un aimable parfum
de vieux cidre de Devonshire. A ce propos, dites donc, si nous
commencions par nous humecter un peu le sifflet? Car l'entrevue menace
d'tre une rude preuve!

  [3] _Apple_, en anglais, signifie pomme. (_N. du traducteur._)

--Si cela ne vous gnait pas trop, j'aimerais mieux attendre qu'elle ft
acheve! rpondit Pitman. Oui, tout bien rflchi, j'attendrai que
l'entrevue soit acheve! Je ne sais pas si vous avez la mme impression
que moi, monsieur Finsbury, mais la gare me parat bien dserte, et
toute remplie de bien tranges chos!

--H! h! mon vieux, n'est-ce pas? Vous jureriez que tous ces trains
immobiles sont bonds d'agents de police, n'attendant qu'un signal pour
se jeter sur nous! Ah! c'est ce qu'on appelle la conscience, le remords,
mon pauvre Pitman!

D'un pas qui n'avait rien de martial, les deux amis arrivrent enfin sur
le quai de dpart des trains de banlieue. A l'extrmit oppose, ils
dcouvrirent la maigre figure d'un homme, appuy contre un pilier.
L'homme tait videmment plong dans une profonde rflexion. Il avait
les yeux baisss, et ne semblait pas s'apercevoir de ce qui se passait
autour de lui.

--Hol! dit tout bas Michel. Serait-ce l l'auteur de votre annonce? En
ce cas, j'aurais  vous fausser compagnie!

Puis, aprs une seconde d'hsitation:

--Ma foi, reprit-il plus gaiement, tant pis, je vais risquer la farce!
Vite, retournez-vous, et passez-moi les lunettes!

--Mais vous m'avez bien dit que vous me les laisseriez, aujourd'hui!
protesta Pitman.

--Oui, mais cet homme me connat! dit Michel.

--Vraiment? Et comment s'appelle-t-il? s'cria Pitman.

--La discrtion m'oblige  me taire l-dessus! rpondit l'avou. Mais il
y a une chose que je puis vous dire: si c'est lui qui est l'auteur de
votre annonce (et ce doit tre lui, car il a la mine gare des
dbutants du crime), si c'est lui qui est l'auteur de l'annonce, vous
pouvez marcher sans crainte, mon vieux, car je tiens le gaillard dans le
creux de ma main!

L'change ayant t dment effectu, et Pitman se trouvant un peu
rconfort par cette bonne nouvelle, les deux hommes s'avancrent droit
sur Maurice.

--Est-ce vous qui dsirez voir monsieur William Bent Pitman? demanda le
professeur de dessin. Je suis Pitman!

Maurice leva la tte. Il aperut devant lui un personnage d'une
insignifiance presque indescriptible, en gutres blanches, et avec un
col de chemise rabattu trop bas, comme ceux qu'avaient ports les rapins
trente ans auparavant. A une dizaine de pas derrire lui se tenait un
autre individu, plus grand et plus rbl, mais dont le visage ne
permettait gure une srieuse tude physiognomonique, tant cach  peu
prs compltement par une moustache, des favoris, des lunettes, et un
chapeau de feutre mou.

Le pauvre Maurice, depuis trois jours, n'avait point cess de supputer
l'apparence probable de l'homme qu'il imaginait tre un des plus
dangereux bandits des bas-fonds de Londres. Sa premire impression, en
apercevant le vritable Pitman, fut un certain dsappointement. Mais un
second coup d'oeil sur le couple le convainquit que, malgr l'apparence,
il ne s'tait pas tromp sur le caractre rel du recleur de cadavres.
Le fait est que jamais encore il n'avait vu d'hommes accoutrs d'une
telle manire. Evidemment des individus accoutums  vivre en marge de
la socit! songea-t-il.

Puis, s'adressant  l'homme qui venait de lui parler, il dit:

--Je dsire m'entretenir avec vous, seul  seul!

--Oh! rpondit Pitman, la prsence de M. Appleby ne saurait me gner. Il
sait tout!

--Tout? Savez-vous de quoi je suis venu vous parler? s'cria Maurice. Le
baril!...

Pitman devint tout ple: mais c'tait sa vertueuse indignation qui le
faisait plir.

--Alors, c'est bien vous! s'cria-t-il  son tour. Misrable!

--Puis-je vraiment parler devant _lui_?--demanda Maurice en dsignant le
complice du _bravo_.--L'pithte que celui-ci venait de lui adresser,
venant d'un tel homme, ne l'mouvait gure.

--Monsieur Appleby a t prsent  toute l'affaire! dit Pitman. C'est
lui-mme qui a ouvert le baril. Votre coupable secret lui est, ds
maintenant, aussi connu qu' votre Crateur et  moi!

--Eh bien! alors, commena Maurice, qu'avez-vous fait de l'argent?

--Je ne sais pas de quel argent vous voulez parler! rpondit
nergiquement Pitman.

--Ah! il ne faut pas me monter ce bateau-l! dclara Maurice. J'ai
dcouvert et suivi votre piste. Vous tes venu  la gare, ici mme,
aprs vous tre dguis en ecclsiastique (sans craindre le sacrilge
d'un tel dguisement!), vous vous tes appropri mon baril, vous l'avez
ouvert, vous avez supprim le corps, et encaiss le chque! Je vous dis
que j'ai t  la banque!--cria-t-il.--Je vous ai suivi pas  pas, et
vos dngations sont un enfantillage stupide!...

--Allons, allons, Maurice, ne vous emballez pas! dit tout  coup M.
Appleby.

--Michel! s'cria Maurice. Encore Michel!

--Mais oui, encore Michel! rpta l'avou. Encore et toujours, mon
garon, ici et partout! Sachez que tous les pas que vous faites sont
compts! Des _dtectives_ d'une habilet prouve vous suivent comme
votre ombre, et viennent me rendre compte de vos mouvements tous les
trois quarts d'heure. Oh! je n'ai pas regard  la dpense. Je fais les
choses largement!

Le visage de Maurice tait devenu d'un gris sale.

--Bah! dit-il, peu m'importe! Au contraire, je n'en suis que plus 
l'aise pour ne rien cacher. Cet homme a encaiss mon chque; c'est un
vol, et je veux qu'il me rende l'argent!

--Ecoutez-moi, Maurice! dit Michel. Croyez-vous que je veuille vous
mentir?

--Je n'en sais rien! rpondit Maurice. Je veux mon argent!

--Moi seul ai touch au corps! dit Michel.

--Vous? s'cria Maurice, en reculant d'un pas. Mais alors pourquoi
n'avez-vous pas dclar la mort?

--Que diable voulez-vous dire? demanda son cousin.

--Enfin, suis-je fou, gmit Maurice, ou bien est-ce vous qui l'tes?

--Je crois que ce doit tre plutt Pitman! hasarda Michel.

Et les trois hommes se regardrent, bahis.

--Tout cela est affreux! reprit Maurice. Affreux! Je ne comprends pas un
seul mot de ce qu'on me dit!

--Ni moi non plus, parole d'honneur! dit Michel.

--Et puis, au nom du ciel, pourquoi des favoris et une moustache?
s'cria Maurice en dsignant du doigt son cousin, comme si celui-ci
avait t un spectre. Est-ce mon cerveau qui dmnage? Pourquoi des
favoris et une moustache?

--Oh! cela n'est qu'un dtail sans importance! se hta d'affirmer
Michel.

Il y eut de nouveau un silence, pendant lequel Maurice fut dans une
disposition d'esprit pareille  celle o il se serait trouv si on
l'avait lanc en l'air, sur un trapze, du sommet de la cathdrale de
Saint-Paul.

--Rcapitulons un peu! dit enfin Michel. A moins que tout ceci ne soit
vraiment qu'un rve, auquel cas je voudrais bien que Catherine se htt
de m'apporter mon caf au lait! Donc, mon ami Pitman, ici prsent, a
reu un baril, qui,  ce que nous voyons maintenant, vous tait destin!
Le baril contenait le cadavre d'un homme. Comment ou pourquoi vous
l'avez tu...

--Jamais je n'ai port la main sur lui! protesta Maurice. Oui, voil ce
dont j'ai toujours craint qu'on me souponnt! Mais pensez-y un peu,
Michel. Vous savez que je ne suis pas de cette espce-l! Avec tous mes
dfauts, vous savez que je ne voudrais pas toucher  un cheveu de la
tte d'autrui! Et, d'ailleurs, vous savez que sa mort signifiait ma
ruine. C'est  Browndean qu'il a t tu, dans ce maudit accident!

Tout  coup, Michel eut un clat de rire si violent et si prolong que
ses deux compagnons supposrent, sans l'ombre d'un doute possible, que
sa raison venait de l'abandonner. En vain il s'efforait de reprendre
son calme; au moment o il se croyait enfin sur le point d'y russir,
une nouvelle vague de fou rire accourait et le soulevait. Et je dois
ajouter que, de toute cette dramatique entrevue, ce fut l l'pisode le
plus sinistre: Michel se tordant d'un rire insens, pendant que Pitman
et Maurice, runis par une mme pouvante, changeaient des regards
pleins d'anxit.

--Maurice--bredouilla enfin l'avou entre deux bouffes de son rire--je
comprends tout,  prsent. Et vous aussi, vous allez tout comprendre,
sur un seul mot que je vais vous dire! Sachez donc que, jusqu'
l'instant de tout  l'heure, _je n'avais pas devin que ce corps tait
celui de l'oncle Joseph!_

Cette dclaration relcha un peu la tension de Maurice; mais, pour
Pitman, au contraire, elle fut comme un dernier coup de vent teignant
la dernire chandelle, dans la nuit de son pauvre cerveau affol.
L'oncle Joseph, qu'il avait laiss, une heure auparavant, dans son salon
de Norfolk Street, occup  dcouper de vieux journaux! Et voil que
c'tait ce mme oncle Joseph dont il avait reu le corps six jours
auparavant, dans un baril! Mais, en ce cas, qui tait-il, lui, Pitman?
Et l'endroit o il se trouvait, tait-ce la Gare de Waterloo ou un asile
d'alins?

--En effet, s'cria Maurice, le corps tait dans un tat qui devait le
rendre difficile  reconnatre! Quel sot j'ai t de ne pas avoir song
 cela! Eh bien! maintenant, Dieu merci! tout s'explique! Et je vais
vous dire, mon cher Michel; eh bien! nous sommes sauvs, vous et moi!
Vous allez prendre l'argent de la tontine--vous voyez que je ne cherche
pas  tricher avec vous!--et moi, je vais pouvoir m'occuper de la maison
de cuirs, qui est en train de marcher comme elle n'a jamais march
jusqu'ici! Je vous autorise  aller tout de suite dclarer la mort de
mon oncle; ne vous inquitez pas de moi; dclarez la mort, et nous
sommes tirs d'affaire!

--H! oui, mais malheureusement je ne puis pas dclarer la mort! dit
Michel.

--Vous ne pouvez pas? Et pourquoi cela?

--Parce que je ne puis pas produire le corps, Maurice! Je l'ai perdu!

--Arrtez un moment! s'cria le marchand de cuirs. Que dites-vous?
Comment! Ce n'est pas possible! C'est _moi_ qui ai perdu le corps!

--Oui, mais je l'ai perdu, moi aussi, mon garon! dit Michel avec une
srnit renversante. Ne le reconnaissant pas--vous comprenez?--et
flairant quelque chose d'irrgulier dans sa provenance, je me suis ht
de... de m'en dbarrasser!

--Vous vous en tes dbarrass? gmit Maurice. Mais vous pouvez toujours
le retrouver. Vous savez o il est?

--Je voudrais bien le savoir, Maurice, je donnerais beaucoup pour le
savoir!. Mais le fait est que je ne le sais pas! rpondit Michel.

--Dieu puissant!--s'cria Maurice, les yeux et les bras levs au
ciel,--Dieu puissant! l'affaire des cuirs est  l'eau!

De nouveau, Michel fut secou d'un clat de rire.

--Pourquoi riez-vous, imbcile? lui cria son cousin. Vous perdez encore
plus que moi! Si vous aviez pour deux sous de coeur, vous trembleriez
dans vos bottes,  force de chagrin! Mais, de toute faon, il y a une
chose que je dois vous dire! Je veux avoir ces huit cents livres! Je
veux les avoir, entendez-vous? et je les aurai! Cet argent est  moi,
voil ce qui est sr! Et votre ami, ici prsent, a eu  faire un faux
pour s'en emparer. Donnez-moi mes huit cents livres, donnez-les moi tout
de suite, ici-mme, sur ce quai, ou bien je vais droit  Scotland Yard,
et je raconte toute l'affaire!

--Maurice--dit Michel, en lui posant la main sur l'paule--je vous en
prie, essayez d'entendre raison! Je vous assure que ce n'est pas nous
qui avons pris cet argent! C'est l'autre homme! Nous n'avons pas mme
pens  regarder dans les poches!

--L'autre homme? demanda Maurice.

--Oui, l'autre homme! Nous avons repass l'oncle Joseph  un autre
homme! rpondit Michel.

--Repass? rpta Maurice.

--Sous la forme d'un piano!--rpondit Michel le plus simplement du
monde. Un magnifique instrument, approuv par Rubinstein...

Maurice porta sa main  son front, et l'abaissa de nouveau: elle tait
toute mouille.

--Fivre! dit-il.

--Non, c'tait un Erard! dit Michel. Pitman, qui l'a vu de prs, pourra
vous en garantir l'authenticit!

--Assez parl de pianos! dit Maurice avec un grand frisson. Ce... cet
autre homme, revenons  lui! Qui est-ce? O pourrai-je mettre la main
sur lui?

--H! c'est l qu'est la difficult! rpondit Michel. Cet homme est en
possession de l'objet depuis... voyons un peu... depuis mercredi pass,
vers quatre heures. J'imagine qu'il doit tre en route pour le Nouveau
Monde, le pauvre diable, et terriblement press d'arriver!

--Michel, implora Maurice, par piti pour un parent, rflchissez bien 
vos paroles, et dites-moi encore quand vous vous tes dbarrass du
corps!

--Mercredi soir, pas d'erreur possible l-dessus! rpliqua Michel.

--Eh bien! non, dcidment, a ne peut pas aller! s'cria Maurice.

--Quoi donc? demanda l'avou.

--Mme les dates sont pure folie! murmura Maurice. Le chque a t
prsent  la banque le mardi! Il n'y a pas le moindre filet de bon sens
dans toute cette affaire!

En cet instant, un jeune homme saisit vigoureusement le bras de Michel.
Le susdit jeune homme tait pass, par hasard, auprs du groupe de nos
trois amis, l'instant d'auparavant; tout  coup, il avait fait un
sursaut et s'tait retourn.

--Ah! dit-il, je ne me trompe pas! Voici M. Dickson!

Le son mme de la trompette du jugement dernier n'aurait pas effray
davantage Pitman et son compagnon. Quant  Maurice, lorsqu'il entendit
son cousin appel, par un tranger, de ce nom fantastique, il eut plus
pleinement encore la conviction qu'il tait victime d'un long,
grotesque, et hideux cauchemar. Et lorsque, ensuite, Michel, avec
l'invraisemblable broussaille de ses favoris, se fut dgag de
l'treinte de l'tranger, et eut pris la fuite, et lorsque le singulier
petit homme au col rabattu eut lestement suivi son exemple, et lorsque
l'tranger, dsol de voir chapper le reste de sa proie, transporta sa
vigoureuse treinte sur Maurice lui-mme, celui-ci, dans l'excs de son
effarement, ne put que se murmurer  mi-voix: Je l'avais bien dit!

--Je tiens au moins un des membres de la bande! dit Gdon Forsyth.

--Que voulez-vous dire? balbutia Maurice. Je ne comprends pas!

--Oh! je saurai bien vous faire comprendre! rpliqua rsolument Gdon.

--Ecoutez, monsieur, vous me rendrez un vrai service si vous me faites
comprendre quoi que ce soit de tout cela! s'cria soudain Maurice, avec
un lan passionn de conviction.

--Vous comptez tirer profit de ce que vous n'tes pas venu chez moi avec
eux! reprit Gdon. Mais pas de a! J'ai trop bien reconnu vos amis! Car
ce sont bien vos amis, n'est-ce pas?

--Je ne vous comprends pas! dit Maurice.

--Vous n'tes pas sans avoir entendu parler d'un certain piano? suggra
Gdon.

--Un piano? s'cria Maurice, en saisissant convulsivement le bras du
jeune homme. Alors, c'est vous qui tes l'autre homme? O est-il? O est
le corps? Et est-ce vous qui avez touch le montant du chque?

--Vous demandez o est le corps? fit Gdon. Voil qui est trange!
Est-ce que, rellement, vous auriez besoin du corps?

--Si j'en aurais besoin? cria Maurice. Mais ma fortune entire en
dpend! C'est moi qui l'ai perdu! O est-il? Conduisez-moi prs de lui!

--Ah! vous voulez le ravoir? Et votre ami, le sieur Dickson, est-ce
qu'il veut aussi le ravoir? demanda Gdon.

--Dickson? Qu'entendez-vous avec votre Dickson? Est-ce Michel Finsbury
que vous dsignez de ce nom? H! mais certainement, il le veut aussi! Il
a perdu le corps, lui aussi! S'il l'avait gard, l'argent de la tontine
serait ds maintenant  lui!

--Michel Finsbury? Naturellement pas l'avou? s'cria Gdon.

--Mais si, l'avou! rpondit Maurice. Et le corps, o est-il, pour
l'amour du ciel?

--Voil donc pourquoi il m'a envoy deux clients avant-hier! murmura
Gdon. Savez-vous quelle est l'adresse du domicile particulier de M.
Finsbury?

--King's Road, 233. Mais quels clients? O allez-vous? gmit Maurice en
s'accrochant au bras de Gdon. O est le corps?

--H, je l'ai perdu, moi aussi! rpondit Gdon.

Et il s'enfuit prcipitamment.




XV

LE RETOUR DU GRAND VANCE


Je n'essaierai pas de dcrire l'tat d'esprit o se trouvait Maurice en
sortant de la Gare de Waterloo. Le jeune marchand de cuirs tait, par
nature, modeste; jamais il ne s'tait fait une ide exagre de sa
valeur intellectuelle; il se rendait pleinement compte de son incapacit
 crire un livre,  jouer du violon,  divertir une socit de choix
par des tours de passe-passe, en un mot,  excuter aucun de ces actes
remarquables que l'on a coutume de considrer comme le privilge du
gnie. Il savait, il admettait, que son rle en ce monde, ft tout
prosaque: mais il croyait,--ou du moins il avait cru jusqu' ces
derniers jours,--que ses aptitudes taient  la hauteur des exigences de
sa vie. Or, voici que, dcidment, il avait  s'avouer vaincu! La vie
avait dcidment le dessus! Aussi, lorsqu'il quitta la Gare de Waterloo,
le pauvre garon ne voyait-il devant lui qu'un unique objet: rentrer
chez lui! De mme que le chien malade se terre sur le sofa, Maurice
n'aspirait plus qu' refermer sur lui la porte de la maison de John
Street; la solitude et le calme, ah! de toute son me il y aspirait.

Les ombres du soir commenaient  tomber quand il arriva enfin en vue de
ce lieu de refuge. Et la premire chose qui s'offrit  ses yeux, en
approchant, fut la longue figure d'un homme debout sur le perron de sa
maison, et occup tantt  tirer le cordon de la sonnette, tantt 
lancer dans la porte de vigoureux coups de pieds. Cet homme, avec son
vtement dchir et tout couvert de boue, avait l'air d'un hideux
chiffonnier. Mais Maurice le reconnut aussitt: c'tait son frre Jean.

Le premier mouvement du frre an fut, naturellement, pour se retourner
et prendre la fuite. Mais le dsespoir l'avait ananti au point de le
rendre indiffrent dsormais aux pires catastrophes. Bah! se dit-il,
qu'importe! Et, tirant de sa poche son trousseau de clefs, il gravit
silencieusement les marches du perron.

Jean se retourna. Son visage de fantme portait un extraordinaire
mlange de fatigue, de honte, et de fureur. Et, lorsqu'il reconnut le
chef de sa famille, une lueur sinistre s'alluma dans ses yeux.

--Ouvre cette porte! dit-il, en s'cartant.

--C'est ce que je fais! rpondit Maurice, pendant que, intrieurement,
il se disait: Tout est fini! Il respire le meurtre!

Les deux frres se trouvaient  prsent dans le vestibule de la maison,
dont la porte venait de se refermer derrire eux. Tout  coup, Jean
saisit Maurice par les paules et le secoua comme un chien terrier
secoue un rat.

--Sale bte! cria-t-il, je serais en droit de te casser la gueule!

Et il se remit  le secouer, et avec tant de force que les dents de
Maurice claqurent, et que sa tte se cogna au mur.

--Pas de violence, Jeannot! dit enfin Maurice. Cela ne saurait faire de
bien ni  moi ni  toi.

--Ferme ta bote! rpondit Jean. C'est  ton tour d'couter!

Puis il pntra dans la salle  manger, s'affaissa dans un fauteuil, et,
tant un de ses souliers sans semelle, prit avec ses deux mains son
pied, comme pour le rchauffer.

--Je suis boiteux pour la vie! dit-il. Qu'est-ce qu'il y a pour dner?

--Rien, Jeannot! dit Maurice.

--Rien? Qu'entends-tu par l? demanda le Grand Vance. N'essaie pas de me
monter le coup, hein!

--Je veux dire qu'il n'y a rien! rpondit simplement son frre. Je n'ai
rien  manger, ni rien pour acheter de quoi manger! Moi-mme,
aujourd'hui, je n'ai pu prendre qu'un sandwich et une tasse de th.

--Rien qu'une sandwich? ricana Vance. Et je suppose que tu as le cynisme
de t'en plaindre, encore? Mais, tu sais, mon petit, fais attention 
toi! J'ai support maintenant tout ce que je pouvais supporter. C'est
fini! Et je vais te dire ce qui en est! Eh bien! j'ai l'intention de
dner, et tout de suite, et de bien dner! Prends ta collection de
bagues  cachets, et va la vendre!

--Impossible aujourd'hui! rpondit Maurice. C'est dimanche!

--Je te dis que je veux avoir  dner, entends-tu? hurla le frre cadet.

--Mais pourtant, Jeannot, si ce n'est pas possible! plaida l'an.

--Satan idiot! cria Vance. Ne sommes-nous pas les matres de la maison?
Ne nous connat-on pas,  l'htel o le cousin Parker nous invitait 
dner quand il venait  Londres? Allons, dtale au galop! Et si tu n'es
pas rentr dans une demi-heure, et si tu ne m'apportes pas un dner de
premier choix, je dmolis tous les meubles, et puis je vais droit  la
police et je raconte toute l'histoire! Comprends-tu ce que je te dis,
Maurice Finsbury? Parce que, si tu le comprends, tu ferais mieux de
filer!

L'ide souriait mme au malheureux Maurice, qui tremblait de faim. Aussi
se hta-t-il d'aller commander le dner et de revenir chez lui, o il
trouva Jean toujours occup  bercer son pied, comme un poupon malade.

--Et qu'est-ce que tu veux boire, Jeannot? demanda Maurice, de sa voix
la plus caressante.

--Du champagne, parbleu! de ce vieux champagne dont Michel me parle
toujours quand je le rencontre! Allons, vite  la cave, et prends garde
 ne pas trop secouer la bouteille! Mais d'abord, coute un peu! Tu vas
me prparer du feu, et m'allumer le gaz, et me fermer les volets! Voici
la nuit venue et j'ai froid! Et puis tu mettras la nappe et le couvert!
Et puis... dis donc! va donc me chercher des vtements de rechange!

La salle  manger avait pris une apparence relativement habituelle
lorsqu'arriva le dner. Et ce dner lui-mme fut excellent: une forte
soupe, des filets de sole, deux ctelettes de mouton avec une sauce aux
tomates, un rti de boeuf garni de pommes de terre, un pudding, un
morceau de chester; en un mot, un repas foncirement anglais, mais,
comme l'avait souhait le Grand Vance, de premier choix.

--Ah! que Dieu soit lou! s'cria le jeune voyageur en s'installant 
table. (Et sa joie devait tre, en vrit, bien vive, pour le ramener
ainsi par surprise  la pieuse crmonie du _benedicite_, dont il avait
depuis longtemps perdu l'habitude!) Mais non! poursuivit-il, je vais
aller manger dans ce fauteuil l-bas, prs du feu: car voil deux jours
que je gle, et j'ai besoin de me rchauffer  fond! Je vais aller me
mettre l-bas, et toi, Maurice Finsbury, tu vas rester debout, entre la
table et moi, et me servir!

--Mais, Jeannot, c'est que j'ai faim, moi aussi! dit Maurice.

--Tu pourras manger ce que je laisserai! rpliqua le Grand Vance. Ha!
mon petit, ceci n'est que le dbut de notre rglement de comptes! Tu as
perdu la belle: tu vas avoir  casquer! Gardez-vous de rveiller le lion
britannique!

Il y avait quelque chose de si indescriptiblement menaant dans les yeux
et dans la voix du Grand Vance, pendant qu'il profrait ces locutions
proverbiales, que l'me de Maurice en fut pouvante.

--Allons! reprit l'orateur, donne-moi un verre de champagne, avant mon
filet de sole! Et moi qui me figurais que je n'aimais pas a, le filet
de sole!... Dis donc--ajouta-t-il avec une nouvelle explosion de
rage--sais-tu comment je suis venu jusqu'ici?

--Non, Jeannot, comment le saurais-je? rpondit l'obsquieux Maurice.

--Eh bien! je suis venu sur mes pattes! cria Jean. Oui, mon ami, j'ai
fait sur mes dix doigts tout le chemin, depuis Browndean, et j'ai mendi
tout le long de la route! Je voudrais un peu te voir mendier, Maurice
Finsbury! Ce n'est pas aussi facile que tu pourrais le supposer! Je me
suis fait passer pour un pcheur de Blyth, victime d'un naufrage. Je ne
sais pas o cela se trouve, Blyth; et toi, le sais-tu? Mais j'ai pens
que cela avait un air naturel,  le dire ainsi sur la grand'route. J'ai
demand l'aumne  une vilaine petite bte de gamin qui revenait de
l'cole, et il m'a donn deux sous, et il m'a dit de lui enrouler une
ficelle autour de sa toupie. Et je l'ai fait, et fort bien fait, mais il
a dclar que ce n'tait pas a! Et il a couru derrire moi en me
rclamant ses deux sous! Aprs cela, j'ai demand l'aumne  un officier
de marine. Celui-l ne m'a pas confi sa toupie, il m'a simplement donn
une petite brochure sur l'alcoolisme, et, l-dessus, il m'a tourn le
dos! C'est tout ce que j'ai eu de lui. J'ai demand l'aumne  une
vieille dame qui vendait du pain d'pices; elle m'a donn un gteau d'un
sou. Mais le plus beau a t un monsieur qui, comme je me plaignais de
manquer de pain, m'a rpondu qu'il y avait, pour tout Anglais, un
excellent moyen de se procurer du pain, et ce moyen, c'tait de casser
un carreau  la premire maison venue, de faon  se faire mettre en
prison... Et maintenant, apporte le rti!

--Mais... mais, hasarda Maurice, pourquoi n'es-tu pas rest  Browndean?

--A Browndean? s'cria Jean. Et de quoi y aurais-je vcu? Du
_Lisez-moi!_ et d'un dgotant canard de l'Arme du Salut? Non, non, il
fallait  tout prix que je filasse de Browndean! J'avais pris pension, 
crdit, dans une auberge, o je m'tais fais passer pour le Grand Vance,
de l'Alhambra. Tu aurais fait la mme chose,  ma place! Mais voil
qu'on s'est mis  parler des _music-halls_, et de tout l'argent que j'y
avais gagn avec mes chansons! Et puis, voil qu'un client de l'auberge
m'a demand de chanter _Autour de tes formes splendides._ Et puis, quand
je me suis dcid  le chanter, voil que tout le monde a t d'accord
pour affirmer que je n'tais pas le Grand Vance! J'ai eu beau leur tenir
tte, ils se sont entts  ne pas me croire! C'est comme a que se sont
acheves mes relations avec l'auberge du pays! poursuivit tristement le
jeune homme. Mais, surtout, il y a eu le charpentier...

--Notre propritaire? demanda Maurice.

--Lui-mme! dit Jean. Il s'est amen ce matin, le nez en l'air, et le
voil qui veut savoir o a pass le baril  eau, et ce que sont devenues
les couvertures du lit! Je lui ai dit d'aller au diable. Que pouvais-je
lui dire d'autre? Mais alors le voil qui me dit que nous avons mis en
gage des objets qui n'taient pas  nous, et qu'il allait nous faire
notre affaire! Ma foi, je m'en suis pay une bien bonne! Je me suis
rappel qu'il tait sourd comme un pot, et je me suis mis  lui dbiter
un tas d'injures, mais trs poliment, et si bas qu'il n'tait pas fichu
d'entendre un seul mot. Je ne vous entends pas! qu'il me dit.--H! je
le sais bien, que tu ne m'entends pas, et heureusement pour toi, vieille
bte, vieux porc, vieux cornard! que je lui rponds avec mon plus
gracieux sourire.--Je suis un peu dur d'oreilles! qu'il me beugle.--Je
n'en mnerais pas large, si tu ne l'tais pas, idiot, excrment! que je
murmure, comme si je lui fournissais des explications.--Mon ami, qu'il
me dit enfin, je suis sourd, c'est vrai, mais je parie bien que le
commissaire de police pourra vous entendre! Et, l-dessus, il s'en va,
tout furieux. Il s'en va d'un ct; moi, je file de l'autre. Je lui ai
laiss, pour se ddommager, la lampe  esprit de vin, le _Lisez-loi!_ le
journal de l'Arme du Salut, et cet autre priodique que tu m'as envoy!
Et,  ce propos, il faut que tu aies t ivre-mort pour m'envoyer une
affaire comme celle-l! On n'y parlait que de posie, du globe cleste!
Et des tartines, dix colonnes  la fois! Dis donc, c'est le moniteur des
asiles d'alins que tu m'as envoy l! L'_Attanium_, je me rappelle le
titre! Dieu puissant, quel canard!

--Tu veux dire: l'_Athenum_! rectifia Maurice.

--H! peu m'importe comment tu l'appelles! dit Jean. Mais je te trouve
vraiment patant, de m'avoir envoy a! a ne fait rien, mon vieux, je
commence  me remettre! Apporte-moi maintenant le fromage, et encore un
verre de champagne! Ah! Michel a bien raison de vanter ce champagne! Au
fait, tu peux te servir! Il reste un peu de poisson, une ctelette tout
entire, et ce morceau de fromage. Oui, Michel, voil un homme qui me
plat! Il est bien capable de lire ton _Attanum_, lui aussi: mais au
moins, il sait ne pas en avoir l'air! Au moins il est gai, bon enfant,
il n'a pas cette mine d'enterrement qui m'a toujours dgot chez toi!
Mais, dis donc, je ne te pose mme pas la question, parce que j'ai
devin tout de suite ce qui en tait. Ta combinaison? Rate  fond,
hein?

--Par la faute de Michel! dit Maurice en se rembrunissant.

--Michel? Qu'a-t-il  voir l-dedans?

--C'est lui qui a perdu le corps, voil ce qu'il a eu  y voir! rpondit
Maurice. Il a perdu le corps du vieux Joseph, et impossible maintenant
de dclarer le dcs!

--Comment? demanda Jean. Mais je croyais que tu ne voulais pas dclarer
le dcs?

--Oh! nous n'en sommes plus l! dit son frre. Il ne s'agit plus de
sauver la tontine, mais de sauver la maison de cuirs! Il s'agit de
sauver les vtements que nous avons sur le dos, Jeannot!

--Ralentis un peu la musique! dit Jean, et tale ton histoire depuis le
commencement!

Et Maurice fit comme l'ordonnait son frre.

--Eh bien! qu'est-ce que je t'avais dit?--s'cria le Grand Vance, quand
il eut entendu le triste rcit.--Mais, tu sais, je vais te dire quelque
chose! Moi, en tout cas, je n'entends pas tre dpouill de la part qui
me revient!

--Ah! par exemple, j'aimerais bien  connatre ce que tu comptes faire!
dit Maurice.

--Je vais vous le dire, monsieur! rpliqua Jean, du ton le plus dcid.
Je vais, tout simplement, remettre mon affaire aux mains du premier
avou de Londres, et, aprs cela, que tu boives un bouillon ou non, je
m'en ficherai comme des choses de la lune!

--Mais pourtant, Jean, nous sommes  bord du mme bateau! murmura
Maurice.

--A bord du mme bateau? Ah bien! je te parie que non! Est-ce que j'ai
commis un faux en critures, moi? Est-ce que j'ai cherch  dissimuler
la mort de l'oncle Joseph, moi? Est-ce que j'ai fait insrer des
annonces,--des annonces absolument stupides et grotesques,
d'ailleurs,--dans tous les journaux, moi? Est-ce que j'ai dtruit des
statues qui ne m'appartenaient pas, moi? En vrit, j'aime votre aplomb,
Maurice Finsbury! Non, non, non! Trop longtemps, je t'ai confi la
direction de mes affaires; maintenant je vais les confier  Michel.
Michel, au reste, est un garon qui m'a toujours plu. Et j'ai hte de
voir enfin un peu clair dans ma situation!

En cet instant, les deux frres furent interrompus par un coup de
sonnette, et Maurice, qui avait timidement entr'ouvert la porte, reut,
des mains d'un commissionnaire, une lettre dont l'adresse tait de la
main de Michel. La lettre tait rdige comme suit:


_Avis_.--MAURICE FINSBURY, pour le cas o le prsent avis lui tomberait
sous les yeux, est inform qu'il apprendra _quelque chose d'avantageux
pour lui_, demain matin lundi,  dix heures, dans mes bureaux, 42,
Chancery Lane.--MICHEL FINSBURY.


Docilement, Maurice, ds qu'il eut parcouru cette lettre, la transmit 
son frre.

--Ah! voil une faon qui me plat pour crire un billet! s'cria Jean.
Personne autre que Michel n'aurait jamais pu crire a!

Et Maurice, dans sa dpression, n'osa pas mme protester de ses droits
d'auteur.




XVI

O LES CUIRS SE TROUVENT HEUREUSEMENT REMIS  FLOT


Le lendemain matin,  dix heures, les deux frres Finsbury furent
introduits dans la grande et belle pice qui servait de cabinet
d'audience  leur cousin Michel. Jean se sentait un peu remis de son
puisement, mais avec un de ses pieds encore en pantoufle. Maurice,
matriellement, paraissait moins endommag; mais il tait plus vieux de
dix ans que le Maurice qui avait quitt Bournemouth huit jours
auparavant. L'anxit avait labour son visage de rides profondes, et sa
chevelure noire grisonnait abondamment aux alentours des tempes.

Trois personnes attendaient les frres Finsbury, assises devant une
table. Au milieu tait Michel lui-mme: il avait  sa droite Gdon
Forsyth,  sa gauche un vieux monsieur en lunettes, avec une vnrable
chevelure d'argent.

--Ma parole, c'est l'oncle Joe! s'cria Jean.

Maurice se frotta les yeux, plus bahi qu'il ne l'avait encore t de
tous les cauchemars des jours prcdents. Puis, tout  coup, il s'avana
vers son oncle, tout tremblant de fureur.

--Je vais vous dire ce que vous avez fait, vieux coquin! cria-t-il. Vous
vous tes vad!

--Bonjour, Maurice Finsbury! rpondit l'oncle Joseph, mais avec plus
d'animosit que n'en laisseraient supposer ces indulgentes paroles. Vous
paraissez souffrant, mon ami!

--Inutile de vous agiter, messieurs! observa Michel. Maurice, essayez
plutt de regarder les faits bien en face! Votre oncle, comme vous
voyez, n'a pas eu trop  souffrir de la secousse de l'accident; et un
homme de coeur tel que vous ne peut manquer d'en tre ravi!

--Mais alors, si c'est ainsi, balbutia Maurice, qu'est-ce que c'tait
que le corps? Serait-ce vraiment possible, que cette chose qui m'a caus
tant de souci et d'alarme, qui m'a tant us l'esprit, cette chose que
j'ai colporte de mes propres mains, n'ait t que le cadavre d'un
tranger quelconque?

--Oh! si l'ide vous afflige trop, vous pouvez ne pas aller jusque-l!
rpondit Michel. Rien ne vous empche de supposer que le corps ait
appartenu  un homme que vous avez eu l'occasion de rencontrer plusieurs
fois, un compagnon de _club_, peut-tre, peut-tre mme un client!

Maurice s'affala sur une chaise.

--H! gmit-il, j'aurais bien dcouvert l'erreur, si le baril tait venu
jusque chez moi! Et pourquoi n'y est-il pas venu? Pourquoi est-il all
chez Pitman? Et de quel droit Pitman s'est-il permis de l'ouvrir?

--A ce propos-l, Maurice, dites-nous donc ce que vous avez fait de
l'_Hercule_ antique? demanda Michel?

--Ce qu'il en a fait? Il l'a bris avec un hache-viande! dit Jean. Les
morceaux sont encore chez nous, dans la cave!

--Tout cela n'a aucune importance! se hta de dclarer Maurice.
L'essentiel, c'est que j'aie retrouv mon oncle, mon frauduleux tuteur!
Il m'appartient, lui, en tout cas! Et la tontine aussi, elle
m'appartient! Je rclame la tontine! J'affirme que l'oncle Masterman est
mort!

--Il est temps que je mette un terme  cette folie, dit Michel, et cela
une fois pour toutes! Ce que vous affirmez est malheureusement presque
vrai: en un certain sens, mon pauvre pre est mort, et depuis longtemps
dj! Mais ce n'est pas dans le sens de la tontine et j'espre que, dans
ce sens-l, bien des annes se passeront avant qu'il ne meure. Notre
cher oncle Joseph l'a vu, ce matin mme. Il vous dira que mon pre est
en vie, bien que, hlas! son intelligence se soit  jamais teinte!

--Il ne m'a pas reconnu!--dit Joseph. Et pour rendre justice  ce vieux
raseur, je dois ajouter que sa voix, en disant ces mots, frmissait
d'une motion sincre.

--Eh bien! je vous retrouve l, monsieur Maurice Finsbury! s'cria le
Grand Vance. Mille diables, quel idiot vous vous tes montr!

--Quant  la ridicule et fcheuse servitude o vous avez rduit l'oncle
Joseph, reprit Michel, celle-l aussi a dj trop dur! J'ai prpar ici
un acte par lequel vous rendez  votre oncle toute sa libert, et le
dgagez de toute obligation envers vous! Vous allez d'abord, si vous
voulez bien, y apposer votre signature!

--Quoi! cria Maurice, et que je perde mes 7.800 livres, et mon commerce
de cuirs, et tout cela sans aucun profit en change! Merci bien!

--Votre reconnaissance ne me surprend pas, Maurice! commena Michel.

--Oh! je sais que je n'ai rien  attendre de vous en faisant appel  vos
sentiments! rpondit Maurice. Mais il y a ici un tranger,--que le
diable m'enlve, d'ailleurs, si je sais pourquoi!--et c'est  lui que je
fais appel. Monsieur, poursuivit-il en s'adressant  Gdon, voici mon
histoire: j'ai t dpouill de mon hritage pendant que je n'tais
encore qu'un enfant, un orphelin! Depuis lors, monsieur, jamais je n'ai
eu qu'un rve, qui tait de rentrer dans mes fonds. Mon cousin Michel
pourra vous dire de moi tout ce qu'il voudra: j'avouerai moi-mme que je
n'ai pas toujours t  la hauteur des circonstances. Mais ma situation
n'en est pas moins celle que je vous ai expose, monsieur! J'ai t
dpouill de mon hritage! Un enfant orphelin a t dpouill de 7.800
livres! et j'ajoute que j'ai le droit pour moi! Toutes les finasseries
de M. Michel ne prvaudront point contre l'quit!

--Maurice, interrompit Michel, permettez-moi d'ajouter un petit dtail,
qui d'ailleurs ne saurait vous dplaire, car il met en relief vos
capacits d'crivain!

--Que voulez-vous dire? demanda Maurice.

--Au fait, rpondit Michel, j'pargnerai votre modestie! Qu'il me
suffise donc de vous faire savoir le nom d'une personne qui vient
d'tudier de fort prs un de vos plus rcents essais d'criture
compare! Le nom de cette personne est Moss, mon cher ami!

Il y eut un long silence.

--J'aurais d deviner que cet homme venait de votre part! murmura
Maurice.

--Et maintenant vous allez signer l'acte, n'est-ce pas? dit Michel.

--Mais dites donc, Michel!--s'cria Jean, avec un de ces gnreux lans
qui lui taient familiers. Et moi, qu'est-ce que je deviens dans tout
cela? Maurice est  l'eau, je le vois bien! Mais moi, pourquoi l'y
suivrais-je? Et puis j'ai t vol, moi aussi, n'oubliez pas cela! J'ai
t, moi aussi, un orphelin, tout comme lui, et lve de la mme cole!

--Jean, dit Michel, ne pensez-vous pas que vous feriez mieux de vous
fier  moi?

--Ma foi, vous avez raison, mon vieux! rpondit le Grand Vance. Vous ne
voudrez pas abuser de l'innocence d'un orphelin, j'en jurerais. Et toi,
Maurice, tu vas signer tout de suite le document en question, ou bien je
me fcherai, et, tu sais, je te ferai voir quelque chose qui tonnera ta
faible cervelle!

Avec un empressement soudain, et bien inespr, Maurice se dclara prt
 signer la renonciation. Un secrtaire de Michel vint apporter les
pices, les signatures furent dment apposes, et ainsi Joseph Finsbury,
une fois de plus, se trouva un homme libre.

--Et maintenant, mes amis, coutez ce que je me propose de faire pour
vous! reprit alors Michel. Tenez, Maurice et Jean, voici un acte qui
vous fait uniques possesseurs de la maison de cuirs! Et voici un chque,
quivalent  tout l'argent dpos en banque au nom de l'oncle Joseph! De
telle sorte que vous pourrez vous figurer, mon cher Maurice, que vous
venez d'achever vos tudes  l'Institut Commercial. Et, comme vous
m'avez dit vous-mme que les cuirs remontaient, j'imagine que vous allez
bientt songer  prendre femme. Voici, en prvision de cet heureux
vnement, un petit cadeau de noces! Oh! pas encore le mien! je verrai 
vous donner autre chose quand vous aurez fix la date du mariage! Mais
acceptez, ds maintenant, ce cadeau... de la part de M. Moss!

Et Maurice, devenu carlate, bondit sur son chque.

--Je ne comprends rien  la comdie! observa Jean. Tout cela me parat
trop beau pour tre vrai!

--C'est un simple transfert! rpondit Michel. Je vous rachte l'oncle
Joseph, voil tout! Si c'est lui qui gagne la tontine, elle sera  moi;
si c'est mon pre qui la gagne, elle sera  moi galement: de telle
faon que je n'ai pas trop  me plaindre de la combinaison!

--Maurice, mon pauvre vieux, ceci te la coupe! commenta le Grand Vance.

--Et maintenant, monsieur Forsyth, reprit Michel en s'adressant au
personnage muet, vous voyez runis devant vous tous les criminels que
vous tiez si dsireux de retrouver! Tous  l'exception de Pitman,
cependant! Pitman, voyez-vous! a une mission sociale: il s'est vou  la
rgnration artistique de la jeune fille. Aussi me suis-je fait un
scrupule de le dranger,  une heure o je le sais particulirement
occup. Mais vous pourrez, si vous voulez, le faire arrter dans son
pensionnat: je connais l'adresse, et vous la dirai volontiers. Et quant
au reste de la bande, la voici devant vos yeux, et je crains que le
spectacle n'ait rien de sduisant. A vous de dcider ce que vous allez
faire de nous!

--Rien du tout, monsieur Finsbury! rpondit Gdon. Je crois avoir
compris que c'est ce monsieur--et il dsignait Maurice,--qui a t,
comme nous disons dans notre jargon, le _fons et origo_ de toute
l'aventure; mais,  ce que je crois avoir compris aussi, il a dj t
largement pay. Et puis, pour vous parler en toute franchise, je ne vois
pas ce que quelqu'un aurait  gagner  un scandale public. Moi, pour ma
part, je ne pourrais qu'y perdre. Et je ne saurais au contraire trop
bnir une aventure qui m'a valu le bonheur de faire votre connaissance!
Dj vous avez eu la bont de m'envoyer deux clients...

Michel rougit.

--C'tait le moins que je pouvais faire pour m'excuser de certain
drangement qui vous est venu un peu par mon fait! murmura-t-il. Mais il
y a encore quelque chose qu'il faut que je vous dise! Je ne voudrais pas
que vous eussiez trop mauvaise opinion de mon pauvre Pitman, qui est
certainement la personne la plus inoffensive du monde. Ne pourriez-vous
pas venir, ce soir mme, dner en sa compagnie? Au restaurant Verrey,
par exemple, vers sept heures. Qu'en dites-vous?

--J'avais promis de dner chez un de mes oncles, avec une amie! rpondit
Gdon. Mais je demanderai  en tre dispens pour ce soir... Et
maintenant, cher monsieur Finsbury, un dernier point que je tiens 
soumettre  votre dcision: est-ce que, vraiment, nous ne pouvons rien
pour le pauvre diable qui a emport le piano? Le souvenir de cet
infortun me poursuit comme un remords!

--Hlas! nous ne pouvons que le plaindre! rpondit Michel.


  FIN




TABLE DES MATIRES


     I.--La famille Finsbury                                           1
    II.--O Maurice s'apprte  agir                                  26
   III.--Le confrencier en libert                                   53
    IV.--Un magistrat dans un fourgon  bagages                       73
     V.--M. Gdon Forsyth et la caisse monumentale                   80
    VI.--Les tribulations de Maurice                                  97
   VII.--O Pitman prend conseil d'un homme de loi                   124
  VIII.--O Michel s'offre un jour de cong                          145
    IX.--Comment s'acheva le jour de cong de Michel Finsbury        175
     X.--Gdon Forsyth et le grand Erard                            199
    XI.--Le mastro Jimson                                           215
   XII.--O le grand Erard apparat (irrvocablement) pour la
         dernire fois                                               242
  XIII.--Les tribulations de Maurice                                 285
   XIV.--O William Bent Pitman apprend quelque chose
         d'avantageux pour lui                                       277
    XV.--Le retour du grand Vance                                    306
   XVI.--O les cuirs se trouvent heureusement remis  flot          319





End of Project Gutenberg's Le mort vivant, by Robert Louis Stevenson

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MORT VIVANT ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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