Project Gutenberg's La comdie humaine, volume II, by Honor de Balzac

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La comdie humaine, volume II
       Scnes de la vie prive tome II

Author: Honor de Balzac

Release Date: September 30, 2013 [EBook #43851]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMDIE HUMAINE, VOLUME II ***




Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by The Internet Archive/Canadian Libraries)









  Au lecteur

  Cette version numrise reproduit, dans son intgralit,
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas t modifie hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a t conserve. Seuls quelques mots ont t modifis.
  La liste des modifications se trouve  la fin du texte.




  OEUVRES COMPLTES
  DE
  H. DE BALZAC


  LA
  COMDIE HUMAINE

  DEUXIME VOLUME


  PREMIRE PARTIE
  TUDES DE MOEURS


  PREMIER LIVRE


  PARIS--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AIN
  RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.




  SCNES
  DE LA
  VIE PRIVE

  TOME II


  MMOIRES DE DEUX JEUNES MARIES.--UNE FILLE D'VE.
  LA FEMME ABANDONNE.--LA GRENADIRE.--LE MESSAGE.--GOBSECK.
  AUTRE TUDE DE FEMME.


  PARIS

  Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, DITEUR
  RUE DU JARDINET SAINT-ANDR DES ARTS, 3.

  1869




[Illustration: IMP. RAON.

RENE

Ces deux petits font alors de mon lit le thtre de leurs jeux.

(MMOIRES DE DEUX JEUNES MARIES.)]


PREMIER LIVRE,

SCNES DE LA VIE PRIVE.


MMOIRES DE DEUX JEUNES MARIES.

  A GEORGES SAND.

  _Ceci, cher Georges, ne saurait rien ajouter  l'clat de votre
  nom, qui jettera son magique reflet sur ce livre; mais il n'y a
  l de ma part ni calcul, ni modestie. Je dsire attester ainsi
  l'amiti vraie qui s'est continue entre nous  travers nos voyages
  et nos absences, malgr nos travaux et les mchancets du monde. Ce
  sentiment ne s'altrera sans doute jamais. Le cortge de noms amis
  qui accompagnera mes compositions mle un plaisir aux peines que me
  cause leur nombre, car elles ne vont point sans douleur,  ne parler
  que des reproches encourus par ma menaante fcondit, comme si le
  monde qui pose devant moi n'tait pas plus fcond encore. Ne sera-ce
  pas beau, Georges, si quelque jour l'antiquaire des littratures
  dtruites ne retrouve dans ce cortge que de grands noms, de nobles
  coeurs, de saintes et pures amitis, et les gloires de ce sicle?
  Ne puis-je me montrer plus fier de ce bonheur certain que de succs
  toujours contestables? Pour qui vous connat bien, n'est-ce pas un
  bonheur que de pouvoir se dire, comme je le fais ici,_

  _Votre ami,_

  DE BALZAC.

  Paris, juin 1840.


I.

  A MADEMOISELLE RENE DE MAUCOMBE.

  Paris, septembre.

Ma chre biche, je suis dehors aussi, moi! Et si tu ne m'as pas crit
 Blois, je suis aussi la premire  notre joli rendez-vous de la
correspondance. Relve tes beaux yeux noirs attachs sur ma premire
phrase, et garde ton exclamation pour la lettre o je te confierai
mon premier amour. On parle toujours du premier amour; il y en a donc
un second? Tais-toi! me diras-tu; dis-moi plutt, me demanderas-tu,
comment tu es sortie de ce couvent o tu devais faire ta profession? Ma
chre, quoi qu'il arrive aux Carmlites, le miracle de ma dlivrance
est la chose la plus naturelle. Les cris d'une conscience pouvante
ont fini par l'emporter sur les ordres d'une politique inflexible,
voil tout. Ma tante, qui ne voulait pas me voir mourir de consomption,
a vaincu ma mre, qui prescrivait toujours le noviciat comme seul
remde  ma maladie. La noire mlancolie o je suis tombe aprs ton
dpart a prcipit cet heureux dnouement. Et je suis dans Paris, mon
ange, et je te dois ainsi le bonheur d'y tre. Ma Rene, si tu m'avais
pu voir, le jour o je me suis trouve sans toi, tu aurais t fire
d'avoir inspir des sentiments si profonds  un coeur si jeune. Nous
avons tant rv de compagnie, tant de fois dploy nos ailes et tant
vcu en commun, que je crois nos mes soudes l'une  l'autre, comme
taient ces deux filles hongroises dont la mort nous a t raconte
par monsieur Beauvisage, qui n'tait certes pas l'homme de son nom:
jamais mdecin de couvent ne fut mieux choisi. N'as-tu pas t malade
en mme temps que ta mignonne? Dans le morne abattement o j'tais,
je ne pouvais que reconnatre un  un les liens qui nous unissent;
je les ai crus rompus par l'loignement, j'ai t prise de dgot
pour l'existence comme une tourterelle dpareille, j'ai trouv de
la douceur  mourir, et je mourais tout doucettement. tre seule aux
Carmlites,  Blois, en proie  la crainte d'y faire ma profession
sans la prface de mademoiselle de la Vallire et sans ma Rene!
mais c'tait une maladie, une maladie mortelle. Cette vie monotone o
chaque heure amne un devoir, une prire, un travail si exactement
les mmes, qu'en tous lieux on peut dire ce que fait une carmlite 
telle ou telle heure du jour ou de la nuit: cette horrible existence
o il est indiffrent que les choses qui nous entourent soient ou ne
soient pas, tait devenue pour nous la plus varie: l'essor de notre
esprit ne connaissait point de bornes, la fantaisie nous avait donn
la clef de ses royaumes, nous tions tour  tour l'une pour l'autre
un charmant hippogriffe, la plus alerte rveillait la plus endormie,
et nos mes foltraient  l'envi en s'emparant de ce monde qui nous
tait interdit. Il n'y avait pas jusqu' la Vie des Saints qui ne nous
aidt  comprendre les choses les plus caches! Le jour o ta douce
compagnie m'tait enleve, je devenais ce qu'est une carmlite  nos
yeux, une Danade moderne qui, au lieu de chercher  remplir un tonneau
sans fond, tire tous les jours, de je ne sais quel puits, un seau vide,
esprant l'amener plein. Ma tante ignorait notre vie intrieure. Elle
n'expliquait point mon dgot de l'existence, elle qui s'est fait un
monde cleste dans les deux arpents de son couvent. Pour tre embrasse
 nos ges, la vie religieuse veut une excessive simplicit que nous
n'avons pas, ma chre biche, ou l'ardeur du dvouement qui rend ma
tante une sublime crature. Ma tante s'est sacrifie  un frre ador;
mais qui peut se sacrifier  des inconnus ou  des ides.

Depuis bientt quinze jours, j'ai tant de folles paroles rentres, tant
de mditations enterres au coeur, tant d'observations  communiquer
et de rcits  faire qui ne peuvent tre faits qu' toi, que sans le
pis-aller des confidences crites substitues  nos chres causeries,
j'toufferais. Combien la vie du coeur nous est ncessaire! Je
commence mon journal ce matin en imaginant que le tien est commenc,
que dans peu de jours je vivrai au fond de ta belle valle de Gemenos
dont je ne sais que ce que tu m'en as dit, comme tu vas vivre dans
Paris dont tu ne connais que ce que nous en rvions.

Or donc, ma belle enfant, par une matine qui demeurera marque
d'un signet rose dans le livre de ma vie, il est arriv de Paris une
demoiselle de compagnie et Philippe, le dernier valet de chambre
de ma grand'mre, envoys pour m'emmener. Quand, aprs m'avoir
fait venir dans sa chambre, ma tante m'a eu dit cette nouvelle, la
joie m'a coup la parole, je la regardais d'un air hbt.
Mon enfant, m'a-t-elle dit de sa voix gutturale, tu me quittes
sans regret, je le vois; mais cet adieu n'est pas le dernier, nous
nous reverrons: Dieu t'a marque au front du signe des lus, tu as
l'orgueil qui mne galement au ciel et  l'enfer, mais tu as trop
de noblesse pour descendre! je te connais mieux que tu ne te connais
toi-mme: la passion ne sera pas chez toi ce qu'elle est chez les
femmes ordinaires. Elle m'a doucement attire sur elle et baise au
front en m'y mettant ce feu qui la dvore, qui a noirci l'azur de ses
yeux, attendri ses paupires, rid ses tempes dores et jauni son
beau visage. Elle m'a donn la peau de poule. Avant de rpondre, je
lui ai bais les mains.--Chre tante, ai-je dit, si vos adorables
bonts ne m'ont pas fait trouver votre Paraclet salubre au corps et
doux au coeur, je dois verser tant de larmes pour y revenir, que
vous ne sauriez souhaiter mon retour. Je ne veux retourner ici que
trahie par mon Louis XIV, et si j'en attrape un, il n'y a que la mort
pour me l'arracher! Je ne craindrai point les Montespan.--Allez,
folle, dit-elle en souriant, ne laissez point ces ides vaines ici,
emportez-les; et sachez que vous tes plus Montespan que La Vallire.
Je l'ai embrasse. La pauvre femme n'a pu s'empcher de me conduire 
la voiture, o ses yeux se sont tour  tour fixs sur les armoiries
paternelles et sur moi.

La nuit m'a surprise  Beaugency, plonge dans un engourdissement
moral qu'avait provoqu ce singulier adieu. Que dois-je donc trouver
dans ce monde si fort dsir? D'abord, je n'ai trouv personne pour
me recevoir, les apprts de mon coeur ont t perdus: ma mre tait
au bois de Boulogne, mon pre tait au conseil; mon frre, le duc de
Rhtor, ne rentre jamais, m'a-t-on dit, que pour s'habiller, avant le
dner. Mademoiselle Griffith (elle a des griffes) et Philippe m'ont
conduite  mon appartement.

Cet appartement est celui de cette grand'mre tant aime, la princesse
de Vaurmont  qui je dois une fortune quelconque, de laquelle
personne ne m'a rien dit. A ce passage, tu partageras la tristesse
qui m'a saisie en entrant dans ce lieu consacr par mes souvenirs.
L'appartement tait comme elle l'avait laiss! J'allais coucher dans
le lit o elle est morte. Assise sur le bord de sa chaise longue, je
pleurai sans voir que je n'tais pas seule, je pensai que je m'y tais
souvent mise  ses genoux pour mieux l'couter. De l j'avais vu son
visage perdu dans ses dentelles rousses, et maigri par l'ge autant que
par les douleurs de l'agonie. Cette chambre me semblait encore
chaude de la chaleur qu'elle y entretenait. Comment se fait-il que
mademoiselle Armande-Louise-Marie de Chaulieu soit oblige, comme une
paysanne, de se coucher dans le lit de sa mre, presque le jour de sa
mort? car il me semblait que la princesse, morte en 1817, avait expir
la veille. Cette chambre m'offrait des choses qui ne devaient pas s'y
trouver, et qui prouvaient combien les gens occups des affaires du
royaume sont insouciants des leurs, et combien, une fois morte, on
a peu pens  cette noble femme, qui sera l'une des grandes figures
fminines du dix-huitime sicle. Philippe a quasiment compris d'o
venaient mes larmes. Il m'a dit que par son testament la princesse
m'avait lgu ses meubles. Mon pre laissait d'ailleurs les grands
appartements dans l'tat o les avait mis la Rvolution. Je me suis
leve alors, Philippe m'a ouvert la porte du petit salon qui donne sur
l'appartement de rception, et je l'ai retrouv dans le dlabrement
que je connaissais: les dessus de portes qui contenaient des tableaux
prcieux montrent leurs trumeaux vides, les marbres sont casss, les
glaces ont t enleves. Autrefois, j'avais peur de monter le grand
escalier et de traverser la vaste solitude de ces hautes salles,
j'allais chez la princesse par un petit escalier qui descend sous
la vote du grand et qui mne  la porte drobe de son cabinet de
toilette.

L'appartement, compos d'un salon, d'une chambre  coucher, et de
ce joli cabinet en vermillon et or dont je t'ai parl, occupe le
pavillon du ct des Invalides. L'htel n'est spar du boulevard
que par un mur couvert de plantes grimpantes, et par une magnifique
alle d'arbres qui mlent leurs touffes  celles des ormeaux de la
contre-alle du boulevard. Sans le dme or et bleu, sans les masses
grises des Invalides, on se croirait dans une fort. Le style de ces
trois pices et leur place annoncent l'ancien appartement de parade
des duchesses de Chaulieu, celui des ducs doit se trouver dans le
pavillon oppos; tous deux sont dcemment spars par les deux corps
de logis et par le pavillon de la faade o sont ces grandes salles
obscures et sonores que Philippe me montrait encore dpouilles de leur
splendeur, et telles que je les avais vues dans mon enfance. Philippe
prit un air confidentiel en voyant l'tonnement peint sur ma figure.
Ma chre, dans cette maison diplomatique, tous les gens sont discrets
et mystrieux. Il me dit alors qu'on attendait une loi par laquelle
on rendrait aux migrs la valeur de leurs biens. Mon pre recule la
restauration de son htel jusqu'au moment de cette restitution.
L'architecte du roi avait valu la dpense  trois cent mille livres.
Cette confidence eut pour effet de me rejeter sur le sofa de mon salon.
Eh! quoi, mon pre, au lieu d'employer cette somme  me marier, me
laissait mourir au couvent? Voil la rflexion que j'ai trouve sur le
seuil de cette porte. Ah! Rene, comme je me suis appuy la tte sur
ton paule, et comme je me suis reporte aux jours o ma grand'mre
animait ces deux chambres! Elle qui n'existe que dans mon coeur,
toi qui es  Maucombe,  deux cents lieues de moi, voil les seuls
tres qui m'aiment ou m'ont aime. Cette chre vieille au regard si
jeune voulait s'veiller  ma voix. Comme nous nous entendions! Le
souvenir a chang tout  coup les dispositions o j'tais d'abord. J'ai
trouv je ne sais quoi de saint  ce qui venait de me paratre une
profanation. Il m'a sembl doux de respirer la vague odeur de poudre
 la marchale qui subsistait l, doux de dormir sous la protection
de ces rideaux en damas jaune  dessins blancs o ses regards et son
souffle ont d laisser quelque chose de son me. J'ai dit  Philippe
de rendre leur lustre aux mmes objets, de donner  mon appartement la
vie propre  l'habitation. J'ai moi-mme indiqu comment je voulais y
tre, en assignant  chaque meuble une place. J'ai pass la revue en
prenant possession de tout, en disant comment se pouvaient rajeunir
ces antiquits que j'aime. La chambre est d'un blanc un peu terni par
le temps, comme aussi l'or des foltres arabesques montre en quelques
endroits des teintes rouges; mais ces effets sont en harmonie avec les
couleurs passes du tapis de la Savonnerie qui fut donn par Louis XV
 ma grand'mre, ainsi que son portrait. La pendule est un prsent du
marchal de Saxe. Les porcelaines de la chemine viennent du marchal
de Richelieu. Le portrait de ma grand'mre, prise  vingt-cinq ans,
est dans un cadre ovale, en face de celui du roi. Le prince n'y est
point. J'aime cet oubli franc, sans hypocrisie, qui peint d'un trait
ce dlicieux caractre. Dans une grande maladie que fit ma tante, son
confesseur insistait pour que le prince, qui attendait dans le salon,
entrt.--Avec le mdecin et ses ordonnances, a-t-elle dit. Le lit est
 baldaquin,  dossiers rembourrs; les rideaux sont retrousss par
des plis d'une belle ampleur; les meubles sont en bois dor, couverts
de ce damas jaune  fleurs blanches, galement drap aux fentres,
et qui est doubl d'une toffe de soie blanche qui ressemble  de la
moire. Les dessus de porte sont peints je ne sais par qui, mais ils
reprsentent un lever du soleil et un clair de lune. La chemine
est traite fort curieusement. On voit que dans le sicle dernier on
vivait beaucoup au coin du feu. L se passaient de grands vnements:
le foyer de cuivre dor est une merveille de sculpture, le chambranle
est d'un fini prcieux, la pelle et les pincettes sont dlicieusement
travailles, le soufflet est un bijou. La tapisserie de l'cran vient
des Gobelins, et sa monture est exquise; les folles figures qui courent
le long, sur les pieds, sur la barre d'appui, sur les branches, sont
ravissantes; tout en est ouvrag comme un ventail. Qui lui avait donn
ce joli meuble qu'elle aimait beaucoup? Je voudrais le savoir. Combien
de fois je l'ai vue, le pied sur la barre, enfonce dans sa bergre, sa
robe  demi releve sur le genou par son attitude, prenant, remettant
et reprenant sa tabatire sur la tablette entre sa bote  pastilles
et ses mitaines de soie! tait-elle coquette? Jusqu'au jour de sa mort
elle a eu soin d'elle comme si elle se trouvait au lendemain de ce beau
portrait, comme si elle attendait la fleur de la cour qui se pressait
autour d'elle. Cette bergre m'a rappel l'inimitable mouvement
qu'elle donnait  ses jupes en s'y plongeant. Ces femmes du temps
pass emportent avec elles certains secrets qui peignent leur poque.
La princesse avait des airs de tte, une manire de jeter ses mots et
ses regards, un langage particulier que je ne retrouvais point chez
ma mre: il s'y trouvait de la finesse et de la bonhomie, du dessein
sans apprt. Sa conversation tait  la fois prolixe et laconique.
Elle contait bien et peignait en trois mots. Elle avait surtout cette
excessive libert de jugement qui certes a influ sur la tournure de
mon esprit. De sept  dix ans, j'ai vcu dans ses poches; elle aimait
autant  m'attirer chez elle que j'aimais  y aller. Cette prdilection
a t cause de plus d'une querelle entre elle et ma mre. Or, rien
n'attise un sentiment autant que le vent glac de la perscution.
Avec quelle grce me disait-elle: Vous voil, petite masque! quand
la couleuvre de la curiosit m'avait prt ses mouvements pour me
glisser entre les portes jusqu' elle. Elle se sentait aime, elle
aimait mon naf amour qui mettait un rayon de soleil dans son hiver.
Je ne sais pas ce qui se passait chez elle le soir, mais elle avait
beaucoup de monde; lorsque je venais le matin, sur la pointe du pied,
savoir s'il faisait jour chez elle, je voyais les meubles de son salon
drangs, les tables de jeu dresses, beaucoup de tabac par places.
Ce salon est dans le mme style que la chambre, les meubles sont
singulirement contourns, les bois sont  moulures creuses, 
pieds de biche. Des guirlandes de fleurs richement sculptes et d'un
beau caractre serpentent  travers les glaces et descendent le long
en festons. Il y a sur les consoles de beaux cornets de la Chine. Le
fond de l'ameublement est ponceau et blanc. Ma grand'mre tait une
brune fire et piquante, son teint se devine au choix de ses couleurs.
J'ai retrouv dans ce salon une table  crire dont les figures avaient
beaucoup occup mes yeux autrefois; elle est plaque en argent cisel;
elle lui a t donne par un Lomellini de Gnes. Chaque ct de cette
table reprsente les occupations de chaque saison; les personnages
sont en relief, il y en a des centaines dans chaque tableau. Je suis
reste deux heures toute seule, reprenant mes souvenirs un  un, dans
le sanctuaire o a expir une des femmes de la cour de Louis XV les
plus clbres et par son esprit et par sa beaut. Tu sais comme on m'a
brusquement spare d'elle, du jour au lendemain, en 1816.--Allez dire
adieu  votre grand'mre, me dit ma mre. J'ai trouv la princesse,
non pas surprise de mon dpart, mais insensible en apparence. Elle
m'a reue comme  l'ordinaire.--Tu vas au couvent, mon bijou, me
dit-elle, tu y verras ta tante, une excellente femme. J'aurai soin que
tu ne sois point sacrifie, tu seras indpendante et  mme de marier
qui tu voudras. Elle est morte six mois aprs; elle avait remis son
testament au plus assidu de ses vieux amis, au prince de Talleyrand,
qui, en faisant une visite  mademoiselle de Chargeboeuf, a trouv
le moyen de me faire savoir par elle que ma grand'mre me dfendait de
prononcer des voeux. J'espre bien que tt ou tard je rencontrerai le
prince; et sans doute, il m'en dira davantage. Ainsi, ma belle biche,
si je n'ai trouv personne pour me recevoir, je me suis console avec
l'ombre de la chre princesse, et je me suis mise en mesure de remplir
une de nos conventions, qui est, souviens-t'en, de nous initier aux
plus petits dtails de notre case et de notre vie. Il est si doux de
savoir o et comment vit l'tre qui nous est cher! Dpeins-moi bien
les moindres choses qui t'entourent, tout enfin, mme les effets du
couchant dans les grands arbres.


  10 octobre.

J'tais arrive  trois heures aprs midi. Vers cinq heures et
demie, Rose est venue me dire que ma mre tait rentre, et je
suis descendue pour lui rendre mes respects. Ma mre occupe au
rez-de-chausse un appartement dispos, comme le mien, dans le mme
pavillon. Je suis au-dessus d'elle, et nous avons le mme escalier
drob. Mon pre est dans le pavillon oppos; mais, comme du ct de la
cour il a de plus l'espace que prend dans le ntre le grand escalier,
son appartement est beaucoup plus vaste que les ntres. Malgr les
devoirs de la position que le retour des Bourbons leur a rendue, mon
pre et ma mre continuent d'habiter le rez-de-chausse et peuvent y
recevoir, tant sont grandes les maisons de nos pres. J'ai trouv ma
mre dans son salon, o il n'y a rien de chang. Elle tait habille.
De marche en marche je m'tais demand comment serait pour moi cette
femme, qui a t si peu mre que je n'ai reu d'elle en huit ans que
les deux lettres que tu connais. En pensant qu'il tait indigne de moi
de jouer une tendresse impossible, je m'tais compose en religieuse
idiote, et suis entre assez embarrasse intrieurement. Cet embarras
s'est bientt dissip. Ma mre a t d'une grce parfaite; elle ne m'a
pas tmoign de fausse tendresse, elle n'a pas t froide, elle ne m'a
pas traite en trangre, elle ne m'a pas mise dans son sein comme une
fille aime; elle m'a reue comme si elle m'et vue la veille, elle a
t la plus douce, la plus sincre amie; elle m'a parl comme  une
femme faite, et m'a d'abord embrasse au front.--Ma chre petite, si
vous devez mourir au couvent, m'a-t-elle dit, il vaut mieux vivre au
milieu de nous. Vous trompez les desseins de votre pre et les miens,
mais nous ne sommes plus au temps o les parents taient aveuglment
obis. L'intention de monsieur de Chaulieu, qui s'est trouve d'accord
avec la mienne, est de ne rien ngliger pour vous rendre la vie
agrable et de vous laisser voir le monde. A votre ge, j'eusse pens
comme vous; ainsi je ne vous en veux point: vous ne pouvez comprendre
ce que nous vous demandions. Vous ne me trouverez point d'une svrit
ridicule. Si vous avez souponn mon coeur, vous reconnatrez bientt
que vous vous trompiez. Quoique je veuille vous laisser parfaitement
libre, je crois que pour les premiers moments vous ferez sagement
d'couter les avis d'une mre qui se conduira comme une soeur avec
vous. La duchesse parlait d'une voix douce, et remettait en ordre ma
plerine de pensionnaire. Elle m'a sduite. A trente-huit ans, elle est
belle comme un ange; elle a des yeux d'un noir bleu, des cils comme des
soies, un front sans plis, un teint blanc et rose  faire croire
qu'elle se farde, des paules et une poitrine tonnantes, une taille
cambre et mince comme la tienne, une main d'une beaut rare, c'est une
blancheur de lait; des ongles o sjourne la lumire, tant ils sont
polis; le petit doigt lgrement cart, le pouce d'un fini d'ivoire.
Enfin elle a le pied de sa main, le pied espagnol de mademoiselle de
Vandenesse. Si elle est ainsi  quarante, elle sera belle encore 
soixante ans.

J'ai rpondu, ma biche, en fille soumise. J'ai t pour elle ce
qu'elle a t pour moi, j'ai mme t mieux: sa beaut m'a vaincue,
je lui ai pardonn son abandon, j'ai compris qu'une femme comme elle
avait t entrane par son rle de reine. Je le lui ai dit navement
comme si j'eusse caus avec toi. Peut-tre ne s'attendait-elle pas 
trouver un langage d'amour dans la bouche de sa fille? Les sincres
hommages de mon admiration l'ont infiniment touche: ses manires
ont chang, sont devenues plus gracieuses encore; elle a quitt le
vous.--Tu es une bonne fille, et j'espre que nous resterons amies.
Ce mot m'a paru d'une adorable navet. Je n'ai pas voulu lui faire
voir comment je le prenais, car j'ai compris aussitt que je dois lui
laisser croire qu'elle est beaucoup plus fine et plus spirituelle que
sa fille. J'ai donc fait la niaise, elle a t enchante de moi. Je
lui ai bais les mains  plusieurs reprises en lui disant que j'tais
bien heureuse qu'elle agt ainsi avec moi, que je me sentais  l'aise,
et je lui ai mme confi ma terreur. Elle a souri, m'a prise par le
cou pour m'attirer  elle et me baiser au front par un geste plein
de tendresse.--Chre enfant, a-t-elle dit, nous avons du monde 
dner aujourd'hui, vous penserez peut-tre comme moi qu'il vaut mieux
attendre que la couturire vous ait habille pour faire votre entre
dans le monde; ainsi, aprs avoir vu votre pre et votre frre, vous
remonterez chez vous. Ce  quoi j'ai de grand coeur acquiesc. La
ravissante toilette de ma mre tait la premire rvlation de ce
monde entrevu dans nos rves; mais je ne me suis pas senti le moindre
mouvement de jalousie. Mon pre est entr.--Monsieur, voil votre
fille, lui a dit la duchesse.

Mon pre a pris soudain pour moi les manires les plus tendres;
il a si parfaitement jou son rle de pre que je lui en ai cru
le coeur.--Vous voil donc, fille rebelle! m'a-t-il dit en me
prenant les deux mains dans les siennes et me les baisant avec plus
de galanterie que de paternit. Et il m'a attire sur lui, m'a prise
par la taille, m'a serre pour m'embrasser sur les joues et au
front.--Vous rparerez le chagrin que nous cause votre changement
de vocation par les plaisirs que nous donneront vos succs dans le
monde.--Savez-vous, madame, qu'elle sera fort jolie et que vous pourrez
tre fire d'elle un jour?--Voici votre frre Rhtor.--Alphonse,
dit-il  un beau jeune homme qui est entr, voil votre soeur la
religieuse qui veut jeter le froc aux orties.

Mon frre est venu sans trop se presser, m'a pris la main et me l'a
serre.--Embrassez-la donc, lui a dit le duc. Et il m'a baise sur
chaque joue.--Je suis enchant de vous voir, ma soeur, m'a-t-il dit,
et je suis de votre parti contre mon pre. Je l'ai remerci; mais il
me semble qu'il aurait bien pu venir  Blois, quand il allait  Orlans
voir notre frre le marquis  sa garnison. Je me suis retire en
craignant qu'il n'arrivt des trangers. J'ai fait quelques rangements
chez moi, j'ai mis sur le velours ponceau de la belle table tout ce
qu'il me fallait pour t'crire en songeant  ma nouvelle position.

Voil, ma belle biche blanche, ni plus ni moins, comment les choses
se sont passes au retour d'une jeune fille de dix-huit ans, aprs
une absence de neuf annes, dans une des plus illustres familles du
royaume. Le voyage m'avait fatigue, et aussi les motions de ce
retour en famille: je me suis donc couche comme au couvent,  huit
heures, aprs avoir soup. L'on a conserv jusqu' un petit couvert de
porcelaine de Saxe que cette chre princesse gardait pour manger seule
chez elle, quand elle en avait la fantaisie.


II

  LA MME A LA MME.

  25 novembre.

Le lendemain j'ai trouv mon appartement mis en ordre et fait par le
vieux Philippe, qui avait mis des fleurs dans les cornets. Enfin je me
suis installe. Seulement personne n'avait song qu'une pensionnaire
des Carmlites a faim de bonne heure, et Rose a eu mille peines 
me faire djeuner.--Mademoiselle s'est couche  l'heure o
l'on a servi le dner et se lve au moment o monseigneur vient de
rentrer, m'a-t-elle dit. Je me suis mise  crire. Vers une heure
mon pre a frapp  la porte de mon petit salon et m'a demand si je
pouvais le recevoir; je lui ai ouvert la porte, il est entr et m'a
trouve t'crivant.--Ma chre, vous avez  vous habiller,  vous
arranger ici; vous trouverez douze mille francs dans cette bourse.
C'est une anne du revenu que je vous accorde pour votre entretien.
Vous vous entendrez avec votre mre pour prendre une gouvernante qui
vous convienne, si miss Griffith ne vous plat pas; car madame de
Chaulieu n'aura pas le temps de vous accompagner le matin. Vous aurez
une voiture  vos ordres et un domestique.--Laissez-moi Philippe,
lui dis-je.--Soit, rpondit-il. Mais n'ayez nul souci: votre fortune
est assez considrable pour que vous ne soyez  charge ni  votre mre
ni  moi.--Serais-je indiscrte en vous demandant quelle est ma
fortune?--Nullement, mon enfant, a-t-il dit: votre grand'mre vous a
laiss cinq cent mille francs qui taient ses conomies, car elle n'a
point voulu frustrer sa famille d'un seul morceau de terre. Cette somme
a t place sur le grand-livre. L'accumulation des intrts a produit
aujourd'hui environ quarante mille francs de rente. Je voulais employer
cette somme  constituer la fortune de votre second frre; aussi
drangez-vous beaucoup mes projets; mais dans quelque temps peut-tre
y concourrez-vous: j'attendrai tout de vous-mme. Vous me paraissez
plus raisonnable que je ne le croyais. Je n'ai pas besoin de vous dire
comment se conduit une demoiselle de Chaulieu; la fiert peinte dans
vos traits est mon sr garant. Dans notre maison, les prcautions
que prennent les petites gens pour leurs filles sont injurieuses.
Une mdisance sur votre compte peut coter la vie  celui qui se la
permettrait ou  l'un de vos frres si le ciel tait injuste. Je ne
vous en dirai pas davantage sur ce chapitre. Adieu, chre petite. Il
m'a baise au front et s'est en all. Aprs une persvrance de neuf
annes, je ne m'explique pas l'abandon de ce plan. Mon pre a t d'une
clart que j'aime. Il n'y a dans sa parole aucune ambigut. Ma fortune
doit tre  son fils le marquis. Qui donc a eu des entrailles? est-ce
ma mre, est-ce mon pre, serait-ce mon frre?

Je suis reste assise sur le sofa de ma grand'mre, les yeux sur la
bourse que mon pre avait laisse sur la chemine,  la fois satisfaite
et mcontente de cette attention qui maintenait ma pense sur
l'argent. Il est vrai que je n'ai plus  y songer: mes doutes sont
claircis, et il y a quelque chose de digne  m'viter toute souffrance
d'orgueil  ce sujet. Philippe a couru toute la journe chez les
diffrents marchands et ouvriers qui vont tre chargs d'oprer ma
mtamorphose.

Une clbre couturire, une certaine Victorine, est venue, ainsi qu'une
lingre et un cordonnier. Je suis impatiente, comme un enfant de savoir
comment je serai lorsque j'aurai quitt le sac o nous enveloppait
le costume conventuel; mais tous ces ouvriers veulent beaucoup de
temps: le tailleur de corsets demande huit jours si je ne veux pas
gter ma taille. Ceci devient grave, j'ai donc une taille? Janssen, le
cordonnier de l'Opra, m'a positivement assur que j'avais le pied de
ma mre. J'ai pass toute la matine  ces occupations srieuses. Il
est venu jusqu' un gantier qui a pris mesure de ma main. La lingre
a eu mes ordres. A l'heure de mon dner, qui s'est trouve celle du
djeuner, ma mre m'a dit que nous irions ensemble chez les modistes
pour les chapeaux, afin de me former le got et me mettre  mme de
commander les miens. Je suis tourdie de ce commencement d'indpendance
comme un aveugle qui recouvrerait la vue. Je puis juger de ce qu'est
une carmlite  une fille du monde: la diffrence est si grande que
nous n'aurions jamais pu la concevoir. Pendant ce djeuner mon pre
fut distrait, et nous le laissmes  ses ides; il est fort avant dans
les secrets du roi. J'tais parfaitement oublie, il se souviendra de
moi quand je lui serai ncessaire, j'ai vu cela. Mon pre est un homme
charmant, malgr ses cinquante ans: il a une taille jeune, il est bien
fait, il est blond, il a une tournure et des grces exquises; il a la
figure  la fois parlante et muette des diplomates; son nez est mince
et long, ses yeux sont bruns. Quel joli couple! Combien de penses
singulires m'ont assaillie en voyant clairement que ces deux tres,
galement nobles, riches, suprieurs, ne vivent point ensemble, n'ont
rien de commun que le nom, et se maintiennent unis aux yeux du monde.
L'lite de la cour et de la diplomatie tait hier l. Dans quelques
jours je vais  un bal chez la duchesse de Maufrigneuse, et je serai
prsente  ce monde que je voudrais tant connatre. Il va venir tous
les matins un matre de danse: je dois savoir danser dans un mois,
sous peine de ne pas aller au bal. Ma mre, avant le dner, est venue
me voir relativement  ma gouvernante. J'ai gard miss Griffith,
qui lui a t donne par l'ambassadeur d'Angleterre. Cette miss est la
fille d'un ministre: elle est parfaitement leve; sa mre tait noble,
elle a trente-six ans, elle m'apprendra l'anglais. Ma Griffith est
assez belle pour avoir des prtentions; elle est pauvre et fire, elle
est cossaise, elle sera mon chaperon, elle couchera dans la chambre
de Rose. Rose sera aux ordres de miss Griffith. J'ai vu sur-le-champ
que je gouvernerais ma gouvernante. Depuis six jours que nous sommes
ensemble, elle a parfaitement compris que moi seule puis m'intresser
 elle; moi, malgr sa contenance de statue, j'ai compris parfaitement
qu'elle sera trs-complaisante pour moi. Elle me semble une bonne
crature, mais discrte. Je n'ai rien pu savoir de ce qui s'est dit
entre elle et ma mre.

Autre nouvelle qui me parat peu de chose!

Ce matin mon pre a refus le ministre qui lui a t propos. De l
sa proccupation de la veille. Il prfre une ambassade, a-t-il dit,
aux ennuis des discussions publiques. L'Espagne lui sourit. J'ai su
ces nouvelles au djeuner, seul moment de la journe o mon pre, ma
mre, mon frre se voient dans une sorte d'intimit. Les domestiques
ne viennent alors que quand on les sonne. Le reste du temps, mon frre
est absent aussi bien que mon pre. Ma mre s'habille, elle n'est
jamais visible de deux heures  quatre:  quatre heures, elle sort
pour une promenade d'une heure; elle reoit de six  sept quand elle
ne dne pas en ville; puis la soire est employe par les plaisirs,
le spectacle, le bal, les concerts, les visites. Enfin sa vie est si
remplie que je ne crois pas qu'elle ait un quart d'heure  elle. Elle
doit passer un temps assez considrable  sa toilette du matin, car
elle est divine au djeuner, qui a lieu entre onze heures et midi. Je
commence  m'expliquer les bruits qui se font chez elle: elle prend
d'abord un bain presque froid, et une tasse de caf  la crme et
froid, puis elle s'habille; elle n'est jamais veille avant neuf
heures, except les cas extraordinaires; l't il y a des promenades
matinales  cheval. A deux heures, elle reoit un jeune homme que je
n'ai pu voir encore. Voil notre vie de famille. Nous nous rencontrons
 djeuner et  dner; mais je suis souvent seule avec ma mre  ce
repas. Je devine que plus souvent encore je dnerai seule chez moi
avec miss Griffith, comme faisait ma grand'mre. Ma mre dne souvent
en ville. Je ne m'tonne plus du peu de souci de ma famille pour moi.
Ma chre,  Paris, il y a de l'hrosme  aimer les gens qui sont
auprs de nous, car nous ne sommes pas souvent avec nous-mmes.
Comme on oublie les absents dans cette ville! Et cependant je n'ai pas
encore mis le pied dehors, je ne connais rien; j'attends que je sois
dniaise, que ma mise et mon air soient en harmonie avec ce monde dont
le mouvement m'tonne, quoique je n'en entende le bruit que de loin.
Je ne suis encore sortie que dans le jardin. Les Italiens commencent 
chanter dans quelques jours. Ma mre y a une loge. Je suis comme folle
du dsir d'entendre la musique italienne et de voir un opra franais.
Je commence  rompre les habitudes du couvent pour prendre celles de
la vie du monde. Je t'cris le soir jusqu'au moment o je me couche,
qui maintenant est recul jusqu' dix heures, l'heure  laquelle ma
mre sort quand elle ne va pas  quelque thtre. Il y a douze thtres
 Paris. Je suis d'une ignorance crasse, et je lis beaucoup, mais je
lis indistinctement. Un livre me conduit  un autre. Je trouve les
titres de plusieurs ouvrages sur la couverture de celui que j'ai;
mais personne ne peut me guider, en sorte que j'en rencontre de fort
ennuyeux. Ce que j'ai lu de la littrature moderne roule sur l'amour,
le sujet qui nous occupait tant, puisque toute notre destine est faite
par l'homme et pour l'homme; mais combien ces auteurs sont au-dessous
de deux petites filles nommes la biche blanche et la mignonne, Rene
et Louise! Ah! chre ange, quels pauvres vnements, quelle bizarrerie,
et combien l'expression de ce sentiment est mesquine! Deux livres
cependant m'ont trangement plu, l'un est Corinne et l'autre Adolphe.
A propos de ceci, j'ai demand  mon pre si je pourrais voir madame
de Stal. Ma mre, mon pre et Alphonse se sont mis  rire. Alphonse a
dit:--D'o vient-elle donc? Mon pre a rpondu:--Nous sommes bien
niais, elle vient des Carmlites.--Ma fille, madame de Stal est
morte, m'a dit la duchesse avec douceur.

--Comment une femme peut-elle tre trompe? ai-je dit  miss Griffith
en terminant Adolphe.--Mais quand elle aime, m'a dit miss Griffith.
Dis donc, Rene, est-ce qu'un homme pourra nous tromper?... Miss
Griffith a fini par entrevoir que je ne suis sotte qu' demi, que j'ai
une ducation inconnue, celle que nous nous sommes donne l'une 
l'autre en raisonnant  perte de vue. Elle a compris que mon ignorance
porte seulement sur les choses extrieures. La pauvre crature m'a
ouvert son coeur. Cette rponse laconique, mise en balance contre
tous les malheurs imaginables, m'a caus un lger frisson. La
Griffith me rpta de ne me laisser blouir par rien dans le monde et
de me dfier de tout, principalement de ce qui me plaira le plus. Elle
ne sait et ne peut rien me dire de plus. Ce discours est trop monotone.
Elle se rapproche en ceci de la nature de l'oiseau qui n'a qu'un cri.


III

  DE LA MME A LA MME.

  Dcembre.

Ma chrie, me voici prte  entrer dans le monde; aussi ai-je tch
d'tre bien folle avant de me composer pour lui. Ce matin, aprs
beaucoup d'essais, je me suis vue bien et dment corsete, chausse,
serre, coiffe, habille, pare. J'ai fait comme les duellistes avant
le combat: je me suis exerce  huis-clos. J'ai voulu me voir sous les
armes, je me suis de trs-bonne grce trouv un petit air vainqueur et
triomphant auquel il faudra se rendre. Je me suis examine et juge.
J'ai pass la revue de mes forces en mettant en pratique cette belle
maxime de l'antiquit: Connais-toi toi-mme! J'ai eu des plaisirs
infinis en faisant ma connaissance. Griffith a t seule dans le secret
de ma jouerie  la poupe. J'tais  la fois la poupe et l'enfant. Tu
crois me connatre? point!

Voici, Rene, le portrait de ta soeur autrefois dguise en carmlite
et ressuscite en fille lgre et mondaine. La Provence excepte, je
suis une des plus belles personnes de France. Ceci me parat le vrai
sommaire de cet agrable chapitre. J'ai des dfauts; mais, si j'tais
homme, je les aimerais. Ces dfauts viennent des esprances que je
donne. Quand on a, quinze jours durant, admir l'exquise rondeur des
bras de sa mre, et que cette mre est la duchesse de Chaulieu, ma
chre, on se trouve malheureuse en se voyant des bras maigres; mais
on s'est console en trouvant le poignet fin, une certaine suavit de
linaments dans ces creux qu'un jour une chair satine viendra poteler,
arrondir et modeler. Le dessin un peu sec du bras se retrouve dans
les paules. A la vrit, je n'ai pas d'paules, mais de dures
omoplates qui forment deux plans heurts. Ma taille est galement
sans souplesse, les flancs sont roides. Ouf! j'ai tout dit. Mais ces
profils sont fins et fermes, la sant mord de sa flamme vive et pure
ces lignes nerveuses, la vie et le sang bleu courent  flots sous une
peau transparente. Mais la plus blonde fille d've la blonde est une
ngresse  ct de moi! Mais j'ai un pied de gazelle! Mais toutes
les entournures sont dlicates, et je possde les traits corrects
d'un dessin grec. Les tons de chair ne sont pas fondus, c'est vrai,
mademoiselle; mais ils sont vivaces: je suis un trs-joli fruit vert,
et j'en ai la grce verte. Enfin je ressemble  la figure qui, dans le
vieux missel de ma tante, s'lve d'un lis violtre. Mes yeux bleus ne
sont pas btes, ils sont fiers, entours de deux marges de nacre vive
nuance par de jolies fibrilles et sur lesquelles mes cils longs et
presss ressemblent  des franges de soie. Mon front tincelle, mes
cheveux ont les racines dlicieusement plantes, ils offrent de petites
vagues d'or ple, bruni dans les milieux et d'o s'chappent quelques
cheveux mutins qui disent assez que je ne suis pas une blonde fade
et  vanouissements, mais une blonde mridionale et pleine de sang,
une blonde qui frappe au lieu de se laisser atteindre. Le coiffeur ne
voulait-il pas me les lisser en deux bandeaux et me mettre sur le front
une perle retenue par une chane d'or, en me disant que j'aurais l'air
moyen-ge.--Apprenez que je n'ai pas assez d'ge pour en tre au moyen
et pour mettre un ornement qui rajeunisse! Mon nez est mince, les
narines sont bien coupes et spares par une charmante cloison rose;
il est imprieux, moqueur, et son extrmit est trop nerveuse pour
jamais ni grossir ni rougir. Ma chre biche, si ce n'est pas  faire
prendre une fille sans dot, je ne m'y connais pas. Mes oreilles ont des
enroulements coquets, une perle  chaque bout y paratra jaune. Mon
col est long, il a ce mouvement serpentin qui donne tant de majest.
Dans l'ombre, sa blancheur se dore. Ah! j'ai peut-tre la bouche un peu
grande, mais elle est si expressive, les lvres sont d'une si belle
couleur, les dents rient de si bonne grce! Et puis, ma chre, tout
est en harmonie: on a une dmarche, on a une voix! L'on se souvient
des mouvements de jupe de son aeule, qui n'y touchait jamais; enfin
je suis belle et gracieuse. Suivant ma fantaisie, je puis rire comme
nous avons ri souvent, et je serai respecte: il y aura je ne sais quoi
d'imposant dans les fossettes que de ses doigts lgers la Plaisanterie
fera dans mes joues blanches. Je puis baisser les yeux et me
donner un coeur de glace sous mon front de neige. Je puis offrir
le cou mlancolique du cygne en me posant en madone, et les vierges
dessines par les peintres seront  cent piques au-dessous de moi; je
serai plus haut qu'elles dans le ciel. Un homme sera forc, pour me
parler, de musiquer sa voix.

Je suis donc arme de toutes pices, et puis parcourir le clavier
de la coquetterie depuis les notes les plus graves jusqu'au jeu le
plus flt. C'est un immense avantage que de ne pas tre uniforme. Ma
mre n'est ni foltre, ni virginale; elle est exclusivement digne,
imposante; elle ne peut sortir de l que pour devenir lonine; quand
elle blesse, elle gurit difficilement; moi, je saurai blesser et
gurir. Je suis tout autre encore que ma mre. Aussi n'y a-t-il pas
de rivalit possible entre nous,  moins que nous ne nous disputions
sur le plus ou le moins de perfection de nos extrmits qui sont
semblables. Je tiens de mon pre, il est fin et dli. J'ai les
manires de ma grand'mre et son charmant ton de voix, une voix de tte
quand elle est force, une mlodieuse voix de poitrine dans le mdium
du tte--tte. Il me semble que c'est seulement aujourd'hui que j'ai
quitt le couvent. Je n'existe pas encore pour le monde, je lui suis
inconnue. Quel dlicieux moment! Je m'appartiens encore, comme une
fleur qui n'a pas t vue et qui vient d'clore. Eh! bien, mon ange,
quand je me suis promene dans mon salon en me regardant, quand j'ai vu
l'ingnue dfroque de la pensionnaire, j'ai eu je ne sais quoi dans le
coeur: regrets du pass, inquitudes sur l'avenir, craintes du monde,
adieux  nos ples marguerites innocemment cueillies, effeuilles
insouciamment; il y avait de tout cela; mais il y avait aussi de ces
ides fantasques que je renvoie dans les profondeurs de mon me, o je
n'ose descendre et d'o elles viennent.

Ma Rene, j'ai un trousseau de marie! Le tout est bien rang, parfum
dans les tiroirs de cdre et  devant de laque du dlicieux cabinet
de toilette. J'ai rubans, chaussures, gants, tout en profusion.
Mon pre m'a donn gracieusement les bijoux de la jeune fille: un
ncessaire, une toilette, une cassolette, un ventail, une ombrelle,
un livre de prires, une chane d'or, un cachemire; il m'a promis de
me faire apprendre  monter  cheval. Enfin, je sais danser! Demain,
oui, demain soir, je suis prsente. Ma toilette est une robe de
mousseline blanche. J'ai pour coiffure une guirlande de roses blanches
 la grecque. Je prendrai mon air de madone: je veux tre bien
niaise et avoir les femmes pour moi. Ma mre est  mille lieues de ce
que je t'cris, elle me croit incapable de rflexion. Si elle lisait
ma lettre, elle serait stupide d'tonnement. Mon frre m'honore d'un
profond mpris, et me continue les bonts de son indiffrence. C'est
un beau jeune homme, mais quinteux et mlancolique. J'ai son secret:
ni le duc ni la duchesse ne l'ont devin. Quoique duc et jeune, il est
jaloux de son pre, il n'est rien dans l'tat, il n'a point de charge
 la cour, il n'a point  dire: Je vais  la Chambre. Il n'y a que moi
dans la maison qui ai seize heures pour rflchir: mon pre est dans
les affaires publiques et dans ses plaisirs, ma mre est occupe aussi;
personne ne ragit sur soi dans la maison, on est toujours dehors, il
n'y a pas assez de temps pour la vie. Je suis curieuse  l'excs de
savoir quel attrait invincible a le monde pour vous garder tous les
soirs de neuf heures  deux ou trois heures du matin, pour vous faire
faire tant de frais et supporter tant de fatigues. En dsirant y venir,
je n'imaginais pas de pareilles distances, de semblables enivrements;
mais,  la vrit, j'oublie qu'il s'agit de Paris. Ainsi donc, on peut
vivre les uns auprs des autres, en famille, et ne pas se connatre.
Une quasi-religieuse arrive, en quinze jours elle aperoit ce qu'un
homme d'tat ne voit pas dans sa maison. Peut-tre le voit-il, et y
a-t-il de la paternit dans son aveuglement volontaire. Je sonderai ce
coin obscur.


IV

  DE LA MME A LA MME.

  15 dcembre.

Hier,  deux heures, je suis alle me promener aux Champs-lyses et
au bois de Boulogne par une de ces journes d'automne comme nous en
avons tant admir sur les bords de la Loire. J'ai donc enfin vu Paris!
L'aspect de la place Louis XV est vraiment beau, mais de ce beau
que crent les hommes. J'tais bien mise, mlancolique quoique bien
dispose  rire, la figure calme sous un charmant chapeau, les bras
croiss. Je n'ai pas recueilli le moindre sourire, je n'ai pas
fait rester un seul pauvre petit jeune homme hbt sur ses jambes,
personne ne s'est retourn pour me voir, et cependant la voiture
allait avec une lenteur en harmonie avec ma pose. Je me trompe, un duc
charmant qui passait a brusquement retourn son cheval. Cet homme qui,
pour le public, a sauv mes vanits, tait mon pre dont l'orgueil,
me dit-il, venait d'tre agrablement flatt. J'ai rencontr ma mre
qui m'a, du bout du doigt, envoy un petit salut qui ressemblait 
un baiser. Ma Griffith, qui ne se dfiait de personne, regardait 
tort et  travers. Selon mon ide, une jeune personne doit toujours
savoir o elle pose son regard. J'tais furieuse. Un homme a trs
srieusement examin ma voiture sans faire attention  moi. Ce flatteur
tait probablement un carrossier. Je me suis trompe dans l'valuation
de mes forces: la beaut, ce rare privilge que Dieu seul donne, est
donc plus commune  Paris que je ne le pensais. Des minaudires ont
t gracieusement salues. A des visages empourprs, les hommes se
sont dit: La voil! Ma mre a t prodigieusement admire. Cette
nigme a un mot, et je le chercherai. Les hommes, ma chre, m'ont paru
gnralement trs laids. Ceux qui sont beaux nous ressemblent en mal.
Je ne sais quel fatal gnie a invent leur costume: il est surprenant
de gaucherie quand on le compare  celui des sicles prcdents; il
est sans clat, sans couleur ni posie; il ne s'adresse ni aux sens,
ni  l'esprit, ni  l'oeil, et il doit tre incommode; il est sans
ampleur, court. Le chapeau surtout m'a frapp: c'est un tronon de
colonne, il ne prend point la forme de la tte; mais il est, m'a-t-on
dit, plus facile de faire une rvolution que de rendre les chapeaux
gracieux. La bravoure, en France, recule devant un feutre rond, et
faute de courage pendant une journe on y reste ridiculement coiff
pendant toute la vie. Et l'on dit les Franais lgers! Les hommes
sont d'ailleurs parfaitement horribles de quelque faon qu'ils se
coiffent. Je n'ai vu que des visages fatigus et durs, o il n'y a ni
calme ni tranquillit; les lignes sont heurtes et les rides annoncent
des ambitions trompes, des vanits malheureuses. Un beau front est
rare.--Ah! voil les Parisiens, disais-je  miss Griffith. Des
hommes bien aimables et bien spirituels, m'a-t-elle rpondu. Je me
suis tue. Une fille de trente-six ans a bien de l'indulgence au fond du
coeur.

Le soir, je suis alle au bal, et m'y suis tenue aux cts de ma mre,
qui m'a donn le bras avec un dvouement bien rcompens. Les
honneurs taient pour elle, j'ai t le prtexte des plus agrables
flatteries. Elle a eu le talent de me faire danser avec des imbciles
qui m'ont tous parl de la chaleur comme si j'eusse t gele, et de la
beaut du bal comme si j'tais aveugle. Aucun n'a manqu de s'extasier
sur une chose trange, inoue, extraordinaire, singulire, bizarre,
c'est de m'y voir pour la premire fois. Ma toilette, qui me ravissait
dans mon salon blanc et or o je paradais toute seule, tait  peine
remarquable au milieu des parures merveilleuses de la plupart des
femmes. Chacune d'elles avait ses fidles, elles s'observaient toutes
du coin de l'oeil, plusieurs brillaient d'une beaut triomphante,
comme tait ma mre. Au bal, une jeune personne ne compte pas, elle y
est une machine  danser. Les hommes,  de rares exceptions prs, ne
sont pas mieux l qu'aux Champs-lyses. Ils sont uss, leurs traits
sont sans caractre, ou plutt ils ont tous le mme caractre. Ces
mines fires et vigoureuses que nos anctres ont dans leurs portraits,
eux qui joignaient  la force physique la force morale, n'existent
plus. Cependant il s'est trouv dans cette assemble un homme d'un
grand talent qui tranchait sur la masse par la beaut de sa figure,
mais il ne m'a pas caus la sensation vive qu'il devait communiquer. Je
ne connais pas ses oeuvres, et il n'est pas gentilhomme. Quels que
soient le gnie et les qualits d'un bourgeois ou d'un homme anobli,
je n'ai pas dans le sang une seule goutte pour eux. D'ailleurs, je
l'ai trouv si fort occup de lui, si peu des autres, qu'il m'a fait
penser que nous devons tre des choses et non des tres pour ces grands
chasseurs d'ides. Quand les hommes de talent aiment, ils ne doivent
plus crire, ou ils n'aiment pas. Il y a quelque chose dans leur
cervelle qui passe avant leur matresse. Il m'a sembl voir tout cela
dans la tournure de cet homme, qui est, dit-on, professeur, parleur,
auteur, et que l'ambition rend serviteur de toute grandeur. J'ai pris
mon parti sur le champ: j'ai trouv trs indigne de moi d'en vouloir
au monde de mon peu de succs, et je me suis mise  danser sans aucun
souci. J'ai d'ailleurs trouv du plaisir  la danse. J'ai entendu
force commrages sans piquant sur des gens inconnus; mais peut-tre
est-il ncessaire de savoir beaucoup de choses que j'ignore pour les
comprendre, car j'ai vu la plupart des femmes et des hommes prenant
un trs-vif plaisir  dire ou entendre certaines phrases. Le monde
offre normment d'nigmes dont le mot parat difficile  trouver. Il
y a des intrigues multiplies. J'ai des yeux assez perants et
l'oue fine; quant  l'entendement, vous le connaissez, mademoiselle de
Maucombe!

Je suis revenue lasse et heureuse de cette lassitude. J'ai
trs-navement exprim l'tat o je me trouvais  ma mre, en compagnie
de qui j'tais, et qui m'a dit de ne confier ces sortes de choses qu'
elle.--Ma chre petite, a-t-elle ajout, le bon got est autant dans
la connaissance de choses qu'on doit taire que dans celle des choses
qu'on peut dire.

Cette recommandation m'a fait comprendre les sensations sur lesquelles
nous devons garder le silence avec tout le monde, mme peut-tre
avec notre mre. J'ai mesur d'un coup d'oeil le vaste champ des
dissimulations femelles. Je puis t'assurer, ma chre biche, que nous
ferions, avec l'effronterie de notre innocence, deux petites commres
passablement veilles. Combien d'instructions dans un doigt pos sur
les lvres, dans un mot, dans un regard! Je suis devenue excessivement
timide en un moment. Eh! quoi? ne pouvoir exprimer le bonheur si
naturel caus par le mouvement de la danse! Mais, fis-je en moi-mme,
que sera-ce donc de nos sentiments? Je me suis couche triste. Je sens
encore vivement l'atteinte de ce premier choc de ma nature franche
et gaie avec les dures lois du monde. Voil dj de ma laine blanche
laisse aux buissons de la route. Adieu, mon ange!


V

  RENE DE MAUCOMBE A LOUISE DE CHAULIEU.

  Octobre.

Combien ta lettre m'a mue! mue surtout par la comparaison de nos
destines. Dans quel monde brillant tu vas vivre! dans quelle paisible
retraite achverai-je mon obscure carrire! Quinze jours aprs mon
arrive au chteau de Maucombe, duquel je t'ai trop parl pour t'en
parler encore, et o j'ai retrouv ma chambre  peu prs dans l'tat o
je l'avais laisse, mais d'o j'ai pu comprendre le sublime paysage de
la valle de Gmenos, qu'enfant je regardais sans y rien voir,
mon pre et ma mre, accompagns de mes deux frres, m'ont mene dner
chez un de mes voisins, un vieux monsieur de l'Estorade, gentilhomme
devenu trs riche comme on devient riche en province par les soins
de l'avarice. Ce vieillard n'avait pu soustraire son fils unique 
la rapacit de Buonaparte; aprs l'avoir sauv de la conscription,
il avait t forc de l'envoyer  l'arme, en 1813, en qualit de
garde d'honneur: depuis Leipsick, le vieux baron de l'Estorade n'en
avait plus eu de nouvelles. Monsieur de Montriveau, que monsieur de
l'Estorade alla voir en 1814, lui affirma l'avoir vu prendre par
les Russes. Madame de l'Estorade mourut de chagrin en faisant faire
d'inutiles recherches en Russie. Le baron, vieillard trs chrtien,
pratiquait cette belle vertu thologale que nous cultivions  Blois:
l'Esprance! Elle lui faisait voir son fils en rve, et il accumulait
ses revenus pour ce fils; il prenait soin des parts de ce fils dans les
successions qui lui venaient de la famille de feu madame de l'Estorade.
Personne n'avait le courage de plaisanter ce vieillard. J'ai fini par
deviner que le retour inespr de ce fils tait la cause du mien. Qui
nous et dit que pendant les courses vagabondes de notre pense, mon
futur cheminait lentement  pied  travers la Russie, la Pologne et
l'Allemagne? Sa mauvaise destine n'a cess qu' Berlin, o le ministre
franais lui a facilit son retour en France. Monsieur de l'Estorade
le pre, petit gentilhomme de Provence, riche d'environ dix mille
livres de rentes, n'a pas un nom assez europen pour qu'on s'intresst
au chevalier de l'Estorade, dont le nom sentait singulirement son
aventurier.

Douze mille livres, produit annuel des biens de madame de l'Estorade,
accumules avec les conomies paternelles, font au pauvre garde
d'honneur une fortune considrable en Provence, quelque chose comme
deux cent cinquante mille livres, outre ses biens au soleil. Le
bonhomme l'Estorade avait achet, la veille du jour o il devait
revoir le chevalier, un beau domaine mal administr, o il se propose
de planter dix mille mriers qu'il levait exprs dans sa ppinire,
en prvoyant cette acquisition. Le baron, en retrouvant son fils, n'a
plus eu qu'une pense, celle de le marier, et de le marier  une jeune
fille noble. Mon pre et ma mre ont partag pour mon compte la pense
de leur voisin ds que le vieillard leur eut annonc son intention de
prendre Rene de Maucombe sans dot, et de lui reconnatre au contrat
toute la somme qui doit revenir  ladite Rene dans leurs
successions. Ds sa majorit, mon frre cadet, Jean de Maucombe, a
reconnu avoir reu de ses parents un avancement d'hoirie quivalant au
tiers de l'hritage. Voil comment les familles nobles de la Provence
ludent l'infme Code civil du sieur de Buonaparte, qui fera mettre au
couvent autant de filles nobles qu'il en a fait marier. La noblesse
franaise est, d'aprs le peu que j'ai entendu dire  ce sujet,
trs-divise sur ces graves matires.

Ce dner, ma chre mignonne, tait une entrevue entre ta biche et
l'exil. Procdons par ordre. Les gens du comte de Maucombe se sont
revtus de leurs vieilles livres galonnes, de leurs chapeaux bords:
le cocher a pris ses grandes bottes  chaudron, nous avons tenu cinq
dans le vieux carrosse, et nous sommes arrivs en toute majest vers
deux heures, pour dner  trois,  la bastide o demeure le baron de
l'Estorade. Le beau-pre n'a point de chteau, mais une simple maison
de campagne, situe au pied d'une de nos collines, au dbouch de notre
belle valle dont l'orgueil est certes le vieux castel de Maucombe.
Cette bastide est une bastide: quatre murailles de cailloux revtues
d'un ciment jauntre, couvertes de tuiles creuses d'un beau rouge.
Les toits plient sous le poids de cette briqueterie. Les fentres
perces au travers sans aucune symtrie ont des volets normes peints
en jaune. Le jardin qui entoure cette habitation est un jardin de
Provence, entour de petits murs btis en gros cailloux ronds mis par
couches, et o le gnie du maon clate dans la manire dont il les
dispose alternativement inclins ou debout sur leur hauteur: la couche
de boue qui les recouvre tombe par places. La tournure domaniale de
cette bastide vient d'une grille,  l'entre, sur le chemin. On a
longtemps pleur pour avoir cette grille; elle est si maigre qu'elle
m'a rappel la soeur Anglique. La maison a un perron en pierre,
la porte est dcore d'un auvent que ne voudrait pas un paysan de la
Loire pour son lgante maison en pierre blanche  toiture bleue, o
rit le soleil. Le jardin, les alentours sont horriblement poudreux,
les arbres sont brls. On voit que, depuis longtemps, la vie du baron
consiste  se lever, se coucher et se relever le lendemain sans nul
souci que celui d'entasser sou sur sou. Il mange ce que mangent ses
deux domestiques, qui sont un garon provenal et la vieille femme de
chambre de sa femme. Les pices ont peu de mobilier. Cependant
la maison de l'Estorade s'tait mise en frais. Elle avait vid ses
armoires, convoqu le ban et l'arrire-ban de ses serfs pour ce dner,
qui nous a t servi dans une vieille argenterie noire et bossele.
L'exil, ma chre mignonne, est comme la grille, bien maigre! Il est
ple, il a souffert, il est taciturne. A trente-sept ans, il a l'air
d'en avoir cinquante. L'bne de ses ex-beaux cheveux de jeune homme
est mlang de blanc comme l'aile d'une alouette. Ses beaux yeux bleus
sont caves; il est un peu sourd, ce qui le fait ressembler au chevalier
de la Triste Figure; nanmoins j'ai consenti gracieusement  devenir
madame de l'Estorade,  me laisser doter de deux cent cinquante mille
livres, mais  la condition expresse d'tre matresse d'arranger la
bastide et d'y faire un parc. J'ai formellement exig de mon pre de
me concder une petite partie d'eau qui peut venir de Maucombe ici.
Dans un mois je serai madame de l'Estorade, car j'ai plu, ma chre.
Aprs les neiges de la Sibrie, un homme est trs dispos  trouver
du mrite  ces yeux noirs qui, disais-tu, faisaient mrir les fruits
que je regardais. Louis de l'Estorade parat excessivement heureux
d'pouser _la belle Rene de Maucombe_, tel est le glorieux surnom de
ton amie. Pendant que tu t'apprtes  moissonner les joies de la plus
vaste existence, celle d'une demoiselle de Chaulieu dans Paris o tu
rgneras, ta pauvre biche, Rene, cette fille du dsert est tombe de
l'Empyre o nous nous levions, dans les ralits vulgaires d'une
destine simple comme celle d'une pquerette. Oui, je me suis jur 
moi-mme de consoler ce jeune homme sans jeunesse, qui a pass du giron
maternel  celui de la guerre, et des joies de sa bastide aux glaces
et aux travaux de la Sibrie. L'uniformit de mes jours  venir sera
varie par les humbles plaisirs de la campagne. Je continuerai l'oasis
de la valle de Gmenos autour de ma maison, qui sera majestueusement
ombrage de beaux arbres. J'aurai des gazons toujours verts en
Provence, je ferai monter mon parc jusque sur la colline, je placerai
sur le point le plus lev quelque joli kiosque d'o mes yeux pourront
voir peut-tre la brillante Mditerrane. L'oranger, le citronnier,
les plus riches productions de la botanique embelliront ma retraite,
et j'y serai mre de famille. Une posie naturelle, indestructible,
nous environnera. En restant fidle  mes devoirs, aucun malheur n'est
 redouter. Mes sentiments chrtiens sont partags par mon beau-pre
et par le chevalier de l'Estorade. Ah! mignonne, j'aperois la
vie comme un de ces grands chemins de France, unis et doux, ombrags
d'arbres ternels. Il n'y aura pas deux Buonaparte en ce sicle: je
pourrai garder mes enfants si j'en ai, les lever, en faire des hommes,
je jouirai de la vie par eux. Si tu ne manques pas  ta destine, toi
qui seras la femme de quelque puissant de la terre, les enfants de ta
Rene auront une active protection. Adieu donc, pour moi du moins, les
romans et les situations bizarres dont nous nous faisions les hrones.
Je sais dj par avance l'histoire de ma vie: ma vie sera traverse
par les grands vnements de la dentition de messieurs de l'Estorade,
par leur nourriture, par les dgts qu'ils feront dans mes massifs et
dans ma personne: leur broder des bonnets, tre aime et admire par
un pauvre homme souffreteux,  l'entre de la valle de Gmenos, voil
mes plaisirs. Peut-tre un jour la campagnarde ira-t-elle habiter
Marseille pendant l'hiver; mais alors elle n'apparatrait encore
que sur le thtre troit de la province dont les coulisses ne sont
point prilleuses. Je n'aurai rien  redouter, pas mme une de ces
admirations qui peuvent nous rendre fires. Nous nous intresserons
beaucoup aux vers  soie pour lesquels nous aurons des feuilles de
mrier  vendre. Nous connatrons les tranges vicissitudes de la vie
provenale et les temptes d'un mnage sans querelle possible: monsieur
de l'Estorade annonce l'intention formelle de se laisser conduire par
sa femme. Or, comme je ne ferai rien pour l'entretenir dans cette
sagesse, il est probable qu'il y persistera. Tu seras, ma chre Louise,
la partie romanesque de mon existence. Aussi raconte-moi bien tes
aventures, peins-moi les bals, les ftes, dis-moi bien comment tu
t'habilles, quelles fleurs couronnent tes beaux cheveux blonds, et les
paroles des hommes et leurs faons. Tu seras deux  couter,  danser,
 sentir le bout de tes doigts press. Je voudrais bien m'amuser 
Paris, pendant que tu seras mre de famille  La Crampade, tel est le
nom de notre bastide. Pauvre homme qui croit pouser une seule femme!
S'apercevra-t-il qu'elles sont deux? Je commence  dire des folies.
Comme je ne puis plus en faire que par procureur, je m'arrte. Donc,
un baiser sur chacune de tes joues, mes lvres sont encore celles
de la jeune fille (il n'a os prendre que ma main). Oh! nous sommes
d'un respectueux et d'une convenance assez inquitants. Eh! bien, je
recommence. Adieu! chre.

_P.-S._ J'ouvre ta troisime lettre. Ma chre, je puis disposer
d'environ mille livres: emploie-les moi donc en jolies choses qui ne
se trouveront point dans les environs, ni mme  Marseille. En courant
pour toi-mme, pense  ta recluse de La Crampade. Songe que, ni d'un
ct ni de l'autre, les grands-parents n'ont  Paris des gens de got
pour leurs acquisitions. Je rpondrai plus tard  cette lettre.


VI

  DON FELIPE HNAREZ A DON FERNAND.

  Paris, septembre.

La date de cette lettre vous dira, mon frre, que le chef de votre
maison ne court aucun danger. Si le massacre de nos anctres dans la
cour des Lions nous a faits malgr nous Espagnols et chrtiens, il nous
a lgu la prudence des Arabes; et peut-tre ai-je d mon salut au
sang d'Abencerrage qui coule encore dans mes veines. La peur rendait
Ferdinand si bon comdien que Valdez croyait  ses protestations. Sans
moi, ce pauvre amiral tait perdu. Jamais les libraux ne sauront ce
qu'est un roi. Mais le caractre de ce Bourbon m'est connu depuis
longtemps: plus Sa Majest nous assurait de sa protection, plus
elle veillait ma dfiance. Un vritable Espagnol n'a nul besoin de
rpter ses promesses. Qui parle trop veut tromper. Valdez a pass
sur un btiment anglais. Quant  moi, ds que les destines de ma
chre Espagne furent perdues en Andalousie, j'crivis  l'intendant
de mes biens en Sardaigne de pourvoir  ma sret. D'habiles pcheurs
de corail m'attendaient avec une barque sur un point de la cte.
Lorsque Ferdinand recommandait aux Franais de s'assurer de ma
personne, j'tais dans ma baronnie de Macumer, au milieu de bandits
qui dfient toutes les lois et toutes les vengeances. La dernire
maison hispano-maure de Grenade a retrouv les dserts d'Afrique, et
jusqu'au cheval sarrasin, dans un domaine qui lui vient des Sarrasins.
Les yeux de ces bandits ont brill d'une joie et d'un orgueil sauvages
en apprenant qu'ils protgeaient contre la vendetta du roi d'Espagne
le duc de Soria leur matre, un Hnarez enfin, le premier qui
soit venu les visiter depuis le temps o l'le appartenait aux Maures,
eux qui la veille craignaient ma justice! Vingt-deux carabines se
sont offertes  viser Ferdinand de Bourbon, ce fils d'une race encore
inconnue au jour o les Abencerrages arrivaient en vainqueurs aux bords
de la Loire. Je croyais pouvoir vivre des revenus de ces immenses
domaines, auxquels nous avons malheureusement si peu song; mais mon
sjour m'a dmontr mon erreur et la vracit des rapports de Queverdo.
Le pauvre homme avait vingt-deux vies d'homme  mon service, et pas
un ral; des savanes de vingt mille arpents, et pas une maison; des
forts vierges; et pas un meuble. Un million de piastres et la prsence
du matre pendant un demi-sicle seraient ncessaires pour mettre en
valeur ces terres magnifiques: j'y songerai. Les vaincus mditent
pendant leur fuite et sur eux-mmes et sur la partie perdue. En voyant
ce beau cadavre rong par les moines, mes yeux se sont baigns de
larmes: j'y reconnaissais le triste avenir de l'Espagne. J'ai appris
 Marseille la fin de Rigo. J'ai pens douloureusement que ma vie
aussi va se terminer par un martyre, mais obscur et long. Sera-ce donc
exister que de ne pouvoir ni se consacrer  un pays, ni vivre pour une
femme! Aimer, conqurir, cette double face de la mme ide tait la loi
grave sur nos sabres, crite en lettres d'or aux votes de nos palais,
incessamment redite par les jets d'eau qui montaient en gerbes dans nos
bassins de marbre. Mais cette loi fanatise inutilement mon coeur: le
sabre est bris, le palais est en cendres, la source vive est bue par
des sables striles.

Voici donc mon testament.

Don Fernand, vous allez comprendre pourquoi je bridais votre ardeur
en vous ordonnant de rester fidle au _rey netto_. Comme
ton frre et ton ami, je te supplie d'obir; comme votre matre, je
vous le commande. Vous irez au roi, vous lui demanderez mes grandesses
et mes biens, ma charge et mes titres; il hsitera peut-tre, il fera
quelques grimaces royales; mais vous lui direz que vous tes aim de
Marie Hrdia, et que Marie ne peut pouser que le duc de Soria. Vous
le verrez alors tressaillant de joie: l'immense fortune des Hrdia
l'empchait de consommer ma ruine; elle lui paratra complte ainsi,
vous aurez aussitt ma dpouille. Vous pouserez Marie: j'avais surpris
le secret de votre mutuel amour combattu. Aussi ai-je prpar le vieux
comte  cette substitution. Marie et moi nous obissions aux
convenances et aux voeux de nos pres. Vous tes beau comme un enfant
de l'amour, je suis laid comme un grand d'Espagne; vous tes aim, je
suis l'objet d'une rpugnance inavoue; vous aurez bientt vaincu le
peu de rsistance que mon malheur inspirera peut-tre  cette noble
Espagnole. Duc de Soria, votre prdcesseur ne veut ni vous coter un
regret ni vous priver d'un maravdi. Comme les joyaux de Marie peuvent
rparer le vide que les diamants de ma mre feront dans votre maison,
vous m'enverrez ces diamants, qui suffiront pour assurer l'indpendance
de ma vie, par ma nourrice, la vieille Urraca, la seule personne que je
veuille conserver des gens de ma maison: elle seule sait bien prparer
mon chocolat.

Durant notre courte rvolution, mes constants travaux avaient rduit
ma vie au ncessaire, et les appointements de ma place y pourvoyaient.
Vous trouverez les revenus de ces deux dernires annes entre les mains
de votre intendant. Cette somme est  moi: le mariage d'un duc de Soria
occasionne de grandes dpenses, nous la partagerons donc. Vous ne
refuserez pas le prsent de noces de votre frre le bandit. D'ailleurs,
telle est ma volont. La baronnie de Macumer n'tant pas sous la main
du roi d'Espagne, elle me reste et me laisse la facult d'avoir une
patrie et un nom, si, par hasard, je voulais devenir quelque chose.

Dieu soit lou, voici les affaires finies, la maison de Soria est
sauve!

Au moment o je ne suis plus que baron de Macumer, les canons franais
annoncent l'entre du duc d'Angoulme. Vous comprendrez, monsieur,
pourquoi j'interromps ici ma lettre....


  Octobre.

En arrivant ici, je n'avais pas dix quadruples. Un homme d'tat
n'est-il pas bien petit quand, au milieu des catastrophes qu'il n'a
pas empches, il montre une prvoyance goste? Aux Maures vaincus,
un cheval et le dsert; aux chrtiens tromps dans leurs esprances,
le couvent et quelques pices d'or. Cependant ma rsignation n'est
encore que de la lassitude. Je ne suis point assez prs du monastre
pour ne pas songer  vivre. Ozalga m'avait,  tout hasard, donn des
lettres de recommandation parmi lesquelles il s'en trouvait une pour
un libraire qui est  nos compatriotes ce que Galignani est ici aux
Anglais. Cet homme m'a procur huit coliers  trois francs par
cachet. Je vais chez mes lves de deux jours l'un, j'ai donc quatre
sances par jour et gagne douze francs, somme bien suprieure  mes
besoins. A l'arrive d'Urraca, je ferai le bonheur de quelque Espagnol
proscrit en lui cdant ma clientle. Je suis log rue Hillerin-Bertin
chez une pauvre veuve qui prend des pensionnaires. Ma chambre est au
midi et donne sur un petit jardin. Je n'entends aucun bruit, je vois
de la verdure et ne dpense en tout qu'une piastre par jour; je suis
tout tonn des plaisirs calmes et purs que je gote dans cette vie
de Denys  Corinthe. Depuis le lever du soleil jusqu' dix heures, je
fume et prends mon chocolat, assis  ma fentre, en regardant deux
plantes espagnoles, un gent qui s'lve entre les masses d'un jasmin:
de l'or sur un fond blanc, une image qui fera toujours tressaillir
un rejeton des Maures. A dix heures, je me mets en route jusqu'
quatre heures pour donner mes leons. A cette heure, je reviens dner,
je fume et lis aprs jusqu' mon coucher. Je puis mener longtemps
cette vie, que mlangent le travail et la mditation, la solitude et
le monde. Sois donc heureux, Fernand, mon abdication est accomplie
sans arrire-pense; elle n'est suivie d'aucun regret comme celle de
Charles-Quint, d'aucune envie de renouer la partie comme celle de
Napolon. Cinq nuits et cinq jours ont pass sur mon testament, la
pense en a fait cinq sicles. Les grandesses, les titres, les biens
sont pour moi comme s'ils n'eussent jamais t. Maintenant que la
barrire du respect qui nous sparait est tombe, je puis, cher enfant,
te laisser lire dans mon coeur. Ce coeur, que la gravit couvre
d'une impntrable armure, est plein de tendresses et de dvouements
sans emploi; mais aucune femme ne l'a devin, pas mme celle qui,
ds le berceau, me fut destine. L est le secret de mon ardente vie
politique. A dfaut de matresse, j'ai ador l'Espagne. L'Espagne aussi
m'a chapp! Maintenant que je ne suis plus rien, je puis contempler
le _moi_ dtruit, me demander pourquoi la vie y est venue et quand
elle s'en ira? pourquoi la race chevaleresque par excellence a jet
dans son dernier rejeton ses premires vertus, son amour africain, sa
chaude posie? si la graine doit conserver sa rugueuse enveloppe sans
pousser de tige, sans effeuiller ses parfums orientaux du haut d'un
radieux calice? Quel crime ai-je commis avant de natre pour n'avoir
inspir d'amour  personne? Ds ma naissance tais-je donc un vieux
dbris destin  chouer sur une grve aride? Je retrouve en mon me
les dserts paternels, clairs par un soleil qui les brle sans
y rien laisser crotre. Reste orgueilleux d'une race dchue, force
inutile, amour perdu, vieux jeune homme, j'attendrai donc o je suis,
mieux que partout ailleurs, la dernire faveur de la mort. Hlas! sous
ce ciel brumeux, aucune tincelle ne ranimera la flamme dans toutes ces
cendres. Aussi pourrais-je dire pour dernier mot, comme Jsus-Christ:
_Mon Dieu, tu m'as abandonn!_ Terrible parole que personne n'a os
sonder.

Juge, Fernand, combien je suis heureux de revivre en toi et en Marie!
je vous contemplerai dsormais avec l'orgueil d'un crateur fier de son
oeuvre. Aimez-vous bien et toujours, ne me donnez pas de chagrins: un
orage entre vous me ferait plus de mal qu' vous-mmes.

Notre mre avait pressenti que les vnements serviraient un jour ses
esprances. Peut-tre le dsir d'une mre est-il un contrat pass entre
elle et Dieu. N'tait-elle pas d'ailleurs un de ces tres mystrieux
qui peuvent communiquer avec le ciel et qui en rapportent une vision de
l'avenir! Combien de fois n'ai-je pas lu dans les rides de son front
qu'elle souhaitait  Fernand les honneurs et les biens de Felipe! Je le
lui disais, elle me rpondait par deux larmes et me montrait les plaies
d'un coeur qui nous tait d tout entier  l'un comme  l'autre, mais
qu'un invincible amour donnait  toi seul. Aussi son ombre joyeuse
planera-t-elle au-dessus de vos ttes quand vous les inclinerez 
l'autel. Viendrez-vous caresser enfin votre Felipe, dona Clara? vous
le voyez: il cde  votre bien-aim jusqu' la jeune fille que vous
poussiez  regret sur ses genoux.

Ce que je fais plat aux femmes, aux morts, au roi, Dieu le voulait,
n'y drange donc rien, Fernand: obis et tais-toi.

_P. S._ Recommande  Urraca de ne pas me nommer autrement que monsieur
Hnarez. Ne dis pas un mot de moi  Marie. Tu dois tre le seul tre
vivant qui sache les secrets du dernier Maure christianis, dans les
veines duquel mourra le sang de la grande famille ne au dsert, et qui
va finir dans la solitude. Adieu.


VII

  LOUISE DE CHAULIEU A RENE DE MAUCOMBE.

  Janvier 1824.

Comment, bientt marie! mais prend-on les gens ainsi? Au bout d'un
mois, tu te promets  un homme, sans le connatre, sans en rien savoir.
Cet homme peut tre sourd, on l'est de tant de manires! il peut tre
maladif, ennuyeux, insupportable. Ne vois-tu pas, Rene, ce qu'on veut
faire de toi? tu leur es ncessaire pour continuer la glorieuse maison
de l'Estorade, et voil tout. Tu vas devenir une provinciale. Sont-ce
l nos promesses mutuelles? A votre place, j'aimerais mieux aller
me promener aux les d'Hyres en caque, jusqu' ce qu'un corsaire
algrien m'enlevt et me vendt au grand seigneur; je deviendrais
sultane, puis quelque jour valid; je mettrais le srail c'en dessus
dessous, et tant que je serais jeune et quand je serais vieille. Tu
sors d'un couvent pour entrer dans un autre! Je te connais, tu es
lche, tu vas entrer en mnage avec une soumission d'agneau. Je te
donnerai des conseils, tu viendras  Paris, nous y ferons enrager les
hommes et nous deviendrons des reines. Ton mari, ma belle biche, peut,
dans trois ans d'ici, se faire nommer dput. Je sais maintenant ce
qu'est un dput, je te l'expliquerai; tu joueras trs-bien de cette
machine, tu pourras demeurer  Paris et y devenir, comme dit ma mre,
une femme  la mode. Oh! je ne te laisserai certes pas dans ta bastide.


  Lundi.

Voil quinze jours, ma chre, que je vis de la vie du monde: un soir
aux Italiens, l'autre au grand Opra, de l toujours au bal. Ah! le
monde est une ferie. La musique des Italiens me ravit, et pendant que
mon me nage dans un plaisir divin, je suis lorgne, admire; mais, par
un seul de mes regards, je fais baisser les yeux au plus hardi jeune
homme. J'ai vu l des jeunes gens charmants; eh! bien, pas un ne me
plat; aucun ne m'a caus l'motion que j'prouve en entendant
Garcia dans son magnifique duo avec Pellegrini dans _Otello_. Mon Dieu!
combien ce Rossini doit tre jaloux, pour avoir si bien exprim la
jalousie? Quel cri que: _Il mio cor si divide_. Je te parle
grec, tu n'as pas entendu Garcia, mais tu sais combien je suis jalouse!
Quel triste dramaturge que Shakespeare! Othello se prend de gloire,
il remporte des victoires, il commande, il parade, il se promne en
laissant Desdmone dans son coin, et Desdmone, qui le voit prfrant 
elle les stupidits de la vie publique, ne se fche point? cette brebis
mrite la mort. Que celui que je daignerai aimer s'avise de faire
autre chose que de m'aimer! Moi, je suis pour les longues preuves de
l'ancienne chevalerie. Je regarde comme trs-impertinent et trs-sot
ce paltoquet de jeune seigneur qui a trouv mauvais que sa souveraine
l'envoyt chercher son gant au milieu des lions: elle lui rservait
sans doute quelque belle fleur d'amour, et il l'a perdue aprs l'avoir
mrite, l'insolent! Mais je babille comme si je n'avais pas de grandes
nouvelles  t'apprendre! Mon pre va sans doute reprsenter le roi
notre matre  Madrid: je dis notre matre, car je ferai partie de
l'ambassade. Ma mre dsire rester ici, mon pre m'emmnera pour avoir
une femme prs de lui.

Ma chre, tu ne vois l rien que de simple, et nanmoins il y a l des
choses monstrueuses: en quinze jours, j'ai dcouvert les secrets de
la maison. Ma mre suivrait mon pre  Madrid, s'il voulait prendre
monsieur de Saint-Hreen en qualit de secrtaire d'ambassade; mais
le roi dsigne les secrtaires, le duc n'ose pas contrarier le roi
qui est fort absolu, ni fcher ma mre; et ce grand politique croit
avoir tranch les difficults en laissant ici la duchesse. Monsieur
de Saint-Hreen est le jeune homme qui cultive la socit de ma mre,
et qui tudie sans doute avec elle la diplomatie de trois heures 
cinq heures. La diplomatie doit tre une belle chose, car il est
assidu comme un joueur  la Bourse. Monsieur le duc de Rhtor, notre
an, solennel, froid et fantasque, serait cras par son pre 
Madrid, il reste  Paris. Miss Griffith sait d'ailleurs qu'Alphonse
aime une danseuse de l'Opra. Comment peut-on aimer des jambes
et des pirouettes? Nous avons remarqu que mon frre assiste aux
reprsentations quand y danse Teullia, il applaudit les pas de cette
crature et sort aprs. Je crois que deux filles dans une maison y font
plus de ravages que n'en ferait la peste. Quant  mon second frre,
il est  son rgiment, je ne l'ai pas encore vu. Voil comment
je suis destine  tre l'Antigone d'un ambassadeur de Sa Majest.
Peut-tre me marierai-je en Espagne, et peut-tre la pense de mon pre
est-elle de m'y marier sans dot, absolument comme on te marie  ce
reste de vieux garde d'honneur. Mon pre m'a propos de le suivre et
m'a offert son matre d'espagnol.--Vous voulez, lui ai-je dit, me faire
faire des mariages en Espagne? Il m'a, pour toute rponse, honore
d'un fin regard. Il aime depuis quelques jours  m'agacer au djeuner,
il m'tudie et je dissimule; aussi l'ai-je, comme pre et comme
ambassadeur, _in petto_, cruellement mystifi. Ne me prenait-il pas
pour une sotte? Il me demandait ce que je pensais de tel jeune homme et
de quelques demoiselles avec lesquels je me suis trouve dans plusieurs
maisons. Je lui ai rpondu par la plus stupide discussion sur la
couleur des cheveux, sur la diffrence des tailles, sur la physionomie
des jeunes gens. Mon pre parut dsappoint de me trouver si niaise,
il se blma intrieurement de m'avoir interroge.--Cependant, mon
pre, ajoutai-je, je ne dis pas ce que je pense rellement: ma mre
m'a dernirement fait peur d'tre inconvenante en parlant de mes
impressions.--En famille, vous pouvez vous expliquer sans crainte,
rpondit ma mre.--Eh bien! repris-je, les jeunes gens m'ont jusqu'
prsent paru tre plus intresss qu'intressants, plus occups d'eux
que de nous; mais ils sont,  la vrit, trs-peu dissimuls: ils
quittent  l'instant la physionomie qu'ils ont prise pour nous parler,
et s'imaginent sans doute que nous ne savons point nous servir de nos
yeux. L'homme qui nous parle est l'amant, l'homme qui ne nous parle
plus est le mari. Quant aux jeunes personnes, elles sont si fausses
qu'il est impossible de deviner leur caractre autrement que par celui
de leur danse, il n'y a que leur taille et leurs mouvements qui ne
mentent point. J'ai surtout t effraye de la brutalit du beau monde.
Quand il s'agit de souper, il se passe, toutes proportions gardes, des
choses qui me donnent une image des meutes populaires. La politesse
cache trs-imparfaitement l'gosme gnral. Je me figurais le monde
autrement. Les femmes y sont comptes pour peu de chose, et peut-tre
est-ce un reste des doctrines de Bonaparte.--Armande fait d'tonnants
progrs, a dit ma mre.--Ma mre, croyez-vous que je vous demanderai
toujours si madame de Stal est morte? Mon pre sourit et se leva.


  Samedi.

Ma chre, je n'ai pas tout dit. Voici ce que je te rserve. L'amour
que nous imaginions doit tre bien profondment cach, je n'en ai vu
de trace nulle part. J'ai bien surpris quelques regards rapidement
changs dans les salons; mais quelle pleur! Notre amour, ce monde
de merveilles, de beaux songes, de ralits dlicieuses, de plaisirs
et de douleurs se rpondant, ces sourires qui clairent la nature,
ces paroles qui ravissent, ce bonheur toujours donn, toujours reu,
ces tristesses causes par l'loignement et ces joies que prodigue
la prsence de l'tre aim!... de tout cela, rien. O toutes ces
splendides fleurs de l'me naissent-elles? Qui ment? nous ou le monde.
J'ai dj vu des jeunes gens, des hommes par centaines, et pas un
ne m'a caus la moindre motion; ils m'auraient tmoign admiration
et dvouement, ils se seraient battus, j'aurais tout regard d'un
oeil insensible. L'amour, ma chre, comporte un phnomne si rare,
qu'on peut vivre toute sa vie sans rencontrer l'tre  qui la nature
a dparti le pouvoir de nous rendre heureuses. Cette rflexion fait
frmir, car si cet tre se rencontre tard, hein?

Depuis quelques jours je commence  m'pouvanter de notre destine,
 comprendre pourquoi tant de femmes ont des visages attrists sous
la couche de vermillon qu'y mettent les fausses joies d'une fte. On
se marie au hasard, et tu te maries ainsi. Des ouragans de penses
ont pass dans mon me. tre aime tous les jours de la mme manire
et nanmoins diversement, tre aime autant aprs dix ans de bonheur
que le premier jour! Un pareil amour veut des annes: il faut s'tre
laiss dsirer pendant bien du temps, avoir veill bien des curiosits
et les satisfaire, avoir excit bien des sympathies et y rpondre. Y
a-t-il donc des lois pour les crations du coeur, comme pour les
crations visibles de la nature? L'allgresse se soutient-elle? Dans
quelle proportion l'amour doit-il mlanger ses larmes et ses plaisirs?
Les froides combinaisons de la vie funbre, gale, permanente du
couvent m'ont alors sembl possibles; tandis que les richesses, les
magnificences, les pleurs, les dlices, les ftes, les joies, les
plaisirs de l'amour gal, partag, permis, m'ont sembl l'impossible.
Je ne vois point de place dans cette ville aux douceurs de
l'amour,  ses saintes promenades sous des charmilles, au clair de
la pleine lune, quand elle fait briller les eaux et qu'on rsiste 
des prires. Riche, jeune et belle, je n'ai qu' aimer, l'amour peut
devenir ma vie, ma seule occupation; or, depuis trois mois que je vais,
que je viens avec une impatiente curiosit, je n'ai rien rencontr
parmi ces regards brillants, avides, veills. Aucune voix ne m'a mue,
aucun regard ne m'a illumin ce monde. La musique seule a rempli mon
me, elle seule a t pour moi ce qu'est notre amiti. Je suis reste
quelquefois pendant une heure, la nuit,  ma fentre, regardant le
jardin, appelant des vnements, les demandant  la source inconnue
d'o ils sortent. Je suis quelquefois partie en voiture allant me
promener, mettant pied  terre dans les Champs-lyses en imaginant
qu'un homme, que celui qui rveillera mon me engourdie, arrivera, me
suivra, me regardera; mais, ces jours-l, j'ai vu des saltimbanques,
des marchands de pain d'pice et des faiseurs de tours, des passants
presss d'aller  leurs affaires, ou des amoureux qui fuyaient tous
les regards, et j'tais tente de les arrter et de leur dire: Vous
qui tes heureux, dites-moi ce que c'est que l'amour? Mais je rentrais
ces folles penses, je remontais en voiture, et je me promettais de
demeurer vieille fille. L'amour est certainement une incarnation,
et quelles conditions ne faut-il pas pour qu'elle ait lieu! Nous ne
sommes pas certaines d'tre toujours bien d'accord avec nous-mmes,
que sera-ce  deux? Dieu seul peut rsoudre ce problme. Je commence
 croire que je retournerai au couvent. Si je reste dans le monde,
j'y ferai des choses qui ressembleront  des sottises, car il m'est
impossible d'accepter ce que je vois. Tout blesse mes dlicatesses,
les moeurs de mon me, ou mes secrtes penses. Ah! ma mre est
la femme la plus heureuse du monde, elle est adore par son petit
Saint-Hreen. Mon ange, il me prend d'horribles fantaisies de savoir
ce qui se passe entre ma mre et ce jeune homme. Griffith a, dit-elle,
eu toutes ces ides; elle a eu envie de sauter au visage des femmes
qu'elle voyait heureuses; elle les a dnigres, dchires. Selon elle,
la vertu consiste  enterrer toutes ces sauvageries-l dans le fond
de son coeur. Qu'est-ce donc que le fond du coeur? un entrept de
tout ce que nous avons de mauvais. Je suis trs-humilie de ne pas
avoir rencontr d'adorateur. Je suis une fille  marier, mais j'ai des
frres, une famille, des parents chatouilleux. Ah! si telle
tait la raison de la retenue des hommes, ils seraient bien lches. Le
rle de Chimne, dans le _Cid_, et celui du Cid me ravissent. Quelle
admirable pice de thtre! Allons, adieu.


VIII

  LA MME A LA MME.

  Janvier.

Nous avons pour matre un pauvre rfugi forc de se cacher  cause
de sa participation  la rvolution que le duc d'Angoulme est all
vaincre; succs auquel nous avons d de belles ftes. Quoique libral
et sans doute bourgeois, cet homme m'a intresse: je me suis imagine
qu'il tait condamn  mort. Je le fais causer pour savoir son secret,
mais il est d'une taciturnit castillane, fier comme s'il tait
Gonzalve de Cordoue, et nanmoins d'une douceur et d'une patience
angliques; sa fiert n'est pas monte comme celle de miss Griffith,
elle est tout intrieure; il se fait rendre ce qui lui est d en nous
rendant ses devoirs, et nous carte de lui par le respect qu'il nous
tmoigne. Mon pre prtend qu'il y a beaucoup du grand seigneur chez
le sieur Henarez, qu'il nomme entre nous Don Henarez par plaisanterie.
Quand je me suis permis de l'appeler ainsi, il y a quelques jours,
cet homme a relev sur moi ses yeux, qu'il tient ordinairement
baisss, et m'a lanc deux clairs qui m'ont interdite; ma chre,
il a, certes, les plus beaux yeux du monde. Je lui ai demand si je
l'avais fch en quelque chose, et il m'a dit alors dans sa sublime et
grandiose langue espagnole:--Mademoiselle, je ne viens ici que pour
vous apprendre l'espagnol. Je me suis sentie humilie, j'ai rougi;
j'allais lui rpliquer par quelque bonne impertinence, quand je me
suis souvenue de ce que nous disait notre chre mre en Dieu, et alors
je lui ai rpondu:--Si vous aviez  me reprendre en quoi que ce soit,
je deviendrais votre oblige. Il a tressailli, le sang a color son
teint olivtre, il m'a rpondu d'une voix doucement mue:--La religion
a d vous enseigner mieux que je ne saurais le faire  respecter les
grandes infortunes. Si j'tais Don en Espagne, et que j'eusse
tout perdu au triomphe de Ferdinand VII, votre plaisanterie serait une
cruaut; mais si je ne suis qu'un pauvre matre de langue, n'est-ce pas
une atroce raillerie? Ni l'une ni l'autre ne sont dignes d'une jeune
fille noble. Je lui ai pris la main en lui disant:--J'invoquerai donc
aussi la religion pour vous prier d'oublier mon tort. Il a baiss la
tte, a ouvert mon Don Quichotte, et s'est assis. Ce petit incident
m'a caus plus de trouble que tous les compliments, les regards et
les phrases que j'ai recueillis pendant la soire o j'ai t le plus
courtise. Durant la leon, je regardais avec attention cet homme qui
se laissait examiner sans le savoir: il ne lve jamais les yeux sur
moi. J'ai dcouvert que notre matre,  qui nous donnions quarante ans,
est jeune; il ne doit pas avoir plus de vingt-six  vingt-huit ans. Ma
gouvernante,  qui je l'avais abandonn, m'a fait remarquer la beaut
de ses cheveux noirs et celle de ses dents, qui sont comme des perles.
Quant  ses yeux, c'est  la fois du velours et du feu. Voil tout, il
est d'ailleurs petit et laid. On nous avait dpeint les Espagnols comme
tant peu propres; mais il est extrmement soign, ses mains sont plus
blanches que son visage; il a le dos un peu vot; sa tte est norme
et d'une forme bizarre; sa laideur, assez spirituelle d'ailleurs,
est aggrave par des marques de petite vrole qui lui ont coutur le
visage; son front est trs-prominent, ses sourcils se rejoignent et
sont trop pais, ils lui donnent un air dur qui repousse les mes. Il
a la figure rechigne et maladive qui distingue les enfants destins 
mourir, et qui n'ont d la vie qu' des soins infinis, comme soeur
Marthe. Enfin, comme le disait mon pre, il a le masque amoindri
du cardinal de Ximns. Mon pre ne l'aime point, il se sent gn
avec lui. Les manires de notre matre ont une dignit naturelle qui
semble inquiter le cher duc; il ne peut souffrir la supriorit sous
aucune forme auprs de lui. Ds que mon pre saura l'espagnol, nous
partirons pour Madrid. Deux jours aprs la leon que j'avais reue,
quand Hnarez est revenu, je lui ai dit, pour lui marquer une sorte de
reconnaissance:--Je ne doute pas que vous n'ayez quitt l'Espagne 
cause des vnements politiques; si mon pre y est envoy, comme on le
dit, nous serons  mme de vous y rendre quelques services et d'obtenir
votre grce au cas o vous seriez frapp par une condamnation.--Il
n'est au pouvoir de personne de m'obliger, m'a-t-il rpondu.--Comment,
monsieur, lui ai-je dit, est-ce parce que vous ne voulez accepter
aucune protection, ou par impossibilit?--L'un et l'autre, a-t-il
dit en s'inclinant et avec un accent qui m'a impos silence. Le sang
de mon pre a grond dans mes veines. Cette hauteur m'a rvolte, et
je l'ai laiss l. Cependant, ma chre, il y a quelque chose de beau
 ne rien vouloir d'autrui. Il n'accepterait pas mme notre amiti,
pensais-je en conjuguant un verbe. L, je me suis arrte, et je lui
ai dit la pense qui m'occupait, mais en espagnol. Le Hnarez m'a
rpondu fort courtoisement qu'il fallait dans les sentiments une
galit qui ne s'y trouverait point, et qu'alors cette question tait
inutile.--Entendez-vous l'galit relativement  la rciprocit des
sentiments ou  la diffrence des rangs? ai-je demand pour essayer de
le faire sortir de sa gravit qui m'impatiente. Il a encore relev ses
redoutables yeux, et j'ai baiss les miens. Chre, cet homme est une
nigme indchiffrable. Il semblait me demander si mes paroles taient
une dclaration: il y avait dans son regard un bonheur, une fiert, une
angoisse d'incertitude qui m'ont treint le coeur. J'ai compris que
ces coquetteries, qui sont en France estimes  leur valeur, prenaient
une dangereuse signification avec un Espagnol, et je suis rentre un
peu sotte dans ma coquille. En finissant la leon, il m'a salue en
me jetant un regard plein de prires humbles, et qui disait: Ne vous
jouez pas d'un malheureux. Ce contraste subit avec ses faons graves et
dignes m'a fait une vive impression. N'est-ce pas horrible  penser et
 dire? il me semble qu'il y a des trsors d'affection dans cet homme.

[Illustration: IMP. S. RAON.

Si vous aviez  me reprendre en quoi que ce soit, je deviendrais votre
oblige.

Il a tressailli, le sang a color son teint olivtre.

MMOIRES DE DEUX JEUNES MARIES.]


IX

  MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU.

  Dcembre.

Tout est dit et tout est fait, ma chre enfant, c'est madame de
l'Estorade qui t'crit; mais il n'y a rien de chang entre nous, il n'y
a qu'une fille de moins. Sois tranquille, j'ai mdit mon consentement,
et ne l'ai pas donn follement. Ma vie est maintenant dtermine.
La certitude d'aller dans un chemin trac convient galement  mon
esprit et  mon caractre. Une grande force morale a corrig
pour toujours ce que nous nommons les hasards de la vie. Nous avons
des terres  faire valoir, une demeure  orner,  embellir; j'ai un
intrieur  conduire et  rendre aimable, un homme  rconcilier
avec la vie. J'aurai sans doute une famille  soigner, des enfants 
lever. Que veux-tu! la vie ordinaire ne saurait tre quelque chose
de grand ni d'excessif. Certes, les immenses dsirs qui tendent et
l'me et la pense n'entrent pas dans ces combinaisons, en apparence
du moins. Qui m'empche de laisser voguer sur la mer de l'infini les
embarcations que nous y lancions? Nanmoins, ne crois pas que les
choses humbles auxquelles je me dvoue soient exemptes de passion. La
tche de faire croire au bonheur un pauvre homme qui a t le jouet
des temptes est une belle oeuvre, et peut suffire  modifier la
monotonie de mon existence. Je n'ai point vu que je laissasse prise 
la douleur, et j'ai vu du bien  faire. Entre nous, je n'aime pas Louis
de l'Estorade de cet amour qui fait que le coeur bat quand on entend
un pas, qui nous meut profondment aux moindres sons de la voix, ou
quand un regard de feu nous enveloppe; mais il ne me dplat point non
plus. Que ferai-je, me diras-tu, de cet instinct des choses sublimes,
de ces penses fortes qui nous lient et qui sont en nous? oui, voil
ce qui m'a proccupe; eh! bien, n'est-ce pas une grande chose que
de les cacher, que de les employer,  l'insu de tous, au bonheur de
la famille, d'en faire les moyens de la flicit des tres qui nous
sont confis et auxquels nous nous devons? La saison o ces facults
brillent est bien restreinte chez les femmes, elle sera bientt passe;
et si ma vie n'aura pas t grande, elle aura t calme, unie et sans
vicissitudes. Nous naissons avantages, nous pouvons choisir entre
l'amour et la maternit. Eh! bien, j'ai choisi: je ferai mes dieux de
mes enfants et mon El-Dorado de ce coin de terre. Voil tout ce que
je puis te dire aujourd'hui. Je te remercie de toutes les choses que
tu m'as envoyes. Donne ton coup d'oeil  mes commandes, dont la
liste est jointe  cette lettre. Je veux vivre dans une atmosphre de
luxe et d'lgance, et n'avoir de la province que ce qu'elle offre
de dlicieux. En restant dans la solitude, une femme ne peut jamais
tre provinciale, elle reste elle-mme. Je compte beaucoup sur ton
dvouement pour me tenir au courant de toutes les modes. Dans son
enthousiasme, mon beau-pre ne me refuse rien et bouleverse sa maison.
Nous faisons venir des ouvriers de Paris et nous modernisons tout.


X

  MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.

  Janvier.

O Rene! tu m'as attriste pour plusieurs jours. Ainsi, ce corps
dlicieux, ce beau et fier visage, ces manires naturellement
lgantes, cette me pleine de dons prcieux, ces yeux o l'me se
dsaltre comme  une vive source d'amour, ce coeur rempli de
dlicatesses exquises, cet esprit tendu, toutes ces facults si rares,
ces efforts de la nature et de notre mutuelle ducation, ces trsors
d'o devaient sortir pour la passion et pour le dsir, des richesses
uniques, des pomes, des heures qui auraient valu des annes, des
plaisirs  rendre un homme esclave d'un seul mouvement gracieux, tout
cela va se perdre dans les ennuis d'un mariage vulgaire et commun,
s'effacer dans le vide d'une vie qui te deviendra fastidieuse! Je hais
d'avance les enfants que tu auras; ils seront mal faits. Tout est prvu
dans ta vie: tu n'as ni  esprer, ni  craindre, ni  souffrir. Et si
tu rencontres, dans un jour de splendeur, un tre qui te rveille du
sommeil auquel tu vas te livrer?... Ah! j'ai eu froid dans le dos 
cette pense. Enfin, tu as une amie. Tu vas sans doute tre l'esprit
de cette valle, tu t'initieras  ses beauts, tu vivras avec cette
nature, tu te pntreras de la grandeur des choses, de la lenteur avec
laquelle procde la vgtation, de la rapidit avec laquelle s'lance
la pense; et quand tu regarderas tes riantes fleurs, tu feras des
retours sur toi-mme. Puis, lorsque tu marcheras entre ton mari en
avant et tes enfants en arrire glapissant, murmurant, jouant, l'autre
muet et satisfait, je sais d'avance ce que tu m'criras. Ta valle
fumeuse et ses collines ou arides ou garnies de beaux arbres, ta
prairie si curieuse en Provence, ses eaux claires partages en filets,
les diffrentes teintes de la lumire, tout cet infini, vari par Dieu
et qui t'entoure, te rappellera le monotone infini de ton coeur. Mais
enfin, je serai l, ma Rene, et tu trouveras une amie dont le coeur
ne sera jamais atteint par la moindre petitesse sociale, un coeur
tout  toi.


  Lundi.

Ma chre, mon Espagnol est d'une admirable mlancolie: il y a chez
lui je ne sais quoi de calme, d'austre, de digne, de profond qui
m'intresse au dernier point. Cette solennit constante et le silence
qui couvre cet homme ont quelque chose de provoquant pour l'me. Il est
muet et superbe comme un roi dchu. Nous nous occupons de lui, Griffith
et moi, comme d'une nigme. Quelle bizarrerie! un matre de langues
obtient sur mon attention le triomphe qu'aucun homme n'a remport,
moi qui maintenant ai pass en revue tous les fils de famille, tous
les attachs d'ambassade et les ambassadeurs, les gnraux et les
sous-lieutenants, les pairs de France, leurs fils et leurs neveux,
la cour et la ville. La froideur de cet homme est irritante. Le plus
profond orgueil remplit le dsert qu'il essaie de mettre et qu'il met
entre nous; enfin, il s'enveloppe d'obscurit. C'est lui qui a de la
coquetterie, et c'est moi qui ai de la hardiesse. Cette tranget
m'amuse d'autant plus que tout cela est sans consquence. Qu'est-ce
qu'un homme, un Espagnol et un matre de langues? Je ne me sens pas
le moindre respect pour quelque homme que ce soit, ft-ce un roi.
Je trouve que nous valons mieux que tous les hommes, mme les plus
justement illustres. Oh! comme j'aurais domin Napolon! comme je lui
aurais fait sentir, s'il m'et aime, qu'il tait  ma discrtion!

Hier, j'ai lanc une pigramme qui a d atteindre matre Hnarez
au vif; il n'a rien rpondu, il avait fini sa leon, il a pris son
chapeau, et m'a salue en me jetant un regard qui me fait croire qu'il
ne reviendra plus. Cela me va trs-fort: il y aurait quelque chose de
sinistre  recommencer la Nouvelle-Hlose de Jean-Jacques Rousseau,
que je viens de lire, et qui m'a fait prendre l'amour en haine.
L'amour discuteur et phraseur me parat insupportable. Clarisse est
aussi par trop contente quand elle a crit sa longue petite lettre;
mais l'ouvrage de Richardson explique d'ailleurs, m'a dit mon pre,
admirablement les Anglaises. Celui de Rousseau me fait l'effet d'un
sermon philosophique en lettres.

L'amour est, je crois, un pome entirement personnel. Il n'y a rien
qui ne soit  la fois vrai et faux dans tout ce que les auteurs nous
en crivent. En vrit, ma chre belle, comme tu ne peux plus me
parler que d'amour conjugal, je crois, dans l'intrt bien entendu de
notre double existence, qu'il est ncessaire que je reste fille, et que
j'aie quelque belle passion, pour que nous connaissions bien la vie.
Raconte-moi trs exactement tout ce qui t'arrivera, surtout dans les
premiers jours, avec cet animal que je nomme un mari. Je te promets
la mme exactitude, si jamais je suis aime. Adieu, pauvre chrie
engloutie.


XI

  MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU.

  A la Crampade.

Ton Espagnol et toi, vous me faites frmir, ma chre mignonne. Je
t'cris ce peu de lignes pour te prier de le congdier. Tout ce que
tu m'en dis se rapporte au caractre le plus dangereux de ceux de ces
gens-l qui, n'ayant rien  perdre, risquent tout. Cet homme ne doit
pas tre ton amant et ne peut pas tre ton mari. Je t'crirai plus en
dtail sur les vnements secrets de mon mariage, mais quand je n'aurai
plus au coeur l'inquitude que ta dernire lettre m'y a mise.


XII

  MADEMOISELLE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.

  Fvrier.

Ma belle biche, ce matin  neuf heures, mon pre s'est fait annoncer
chez moi, j'tais leve et habille; je l'ai trouv gravement assis au
coin de mon feu dans mon salon, pensif au del de son habitude; il m'a
montr la bergre en face de lui, je l'ai compris, et m'y suis plonge
avec une gravit qui le singeait si bien, qu'il s'est pris 
sourire, mais d'un sourire empreint d'une grave tristesse:--Vous tes
au moins aussi spirituelle que votre grand'mre, m'a-t-il dit.--Allons,
mon pre, ne soyez pas courtisan ici, ai-je rpondu, vous avez quelque
chose  me demander! Il s'est lev dans une grande agitation, et m'a
parl pendant une demi-heure. Cette conversation, ma chre, mrite
d'tre conserve. Ds qu'il a t parti, je me suis mise  ma table en
tchant de rendre ses paroles. Voici la premire fois que j'ai vu mon
pre dployant toute sa pense. Il a commenc par me flatter, il ne s'y
est point mal pris; je devais lui savoir bon gr de m'avoir devine et
apprcie.

--Armande, m'a-t-il dit, vous m'avez trangement tromp et agrablement
surpris. A votre arrive du couvent, je vous ai prise pour une jeune
fille comme toutes les autres filles, sans grande porte, ignorante,
de qui l'on pouvait avoir bon march avec des colifichets, une parure,
et qui rflchissent peu.--Merci, mon pre, pour la jeunesse.--Oh! il
n'y a plus de jeunesse, dit-il en laissant chapper un geste d'homme
d'tat. Vous avez un esprit d'une tendue incroyable, vous jugez toute
chose pour ce qu'elle vaut, votre clairvoyance est extrme; vous tes
trs malicieuse: on croit que vous n'avez rien vu l o vous avez dj
les yeux sur la cause des effets que les autres examinent. Vous tes un
ministre en jupon; il n'y a que vous qui puissiez m'entendre ici; il
n'y a donc que vous-mme  employer contre vous si l'on en veut obtenir
quelque sacrifice. Aussi vais-je m'expliquer franchement sur les
desseins que j'avais forms et dans lesquels je persiste. Pour vous les
faire adopter, je dois vous dmontrer qu'ils tiennent  des sentiments
levs. Je suis donc oblig d'entrer avec vous dans des considrations
politiques du plus haut intrt pour le royaume, et qui pourraient
ennuyer toute autre personne que vous. Aprs m'avoir entendu, vous
rflchirez longtemps; je vous donnerai six mois s'il le faut. Vous
tes votre matresse absolue; et si vous vous refusez aux sacrifices
que je vous demande, je subirai votre refus sans plus vous tourmenter.

A cet exorde, ma biche, je suis devenue rellement srieuse, et je
lui ai dit:--Parlez, mon pre. Or, voici ce que l'homme d'tat a
prononc:--Mon enfant, la France est dans une situation prcaire qui
n'est connue que du roi et de quelques esprits levs; mais le roi
est une tte sans bras; puis les grands esprits qui sont dans le
secret du danger n'ont aucune autorit sur les hommes  employer
pour arriver  un rsultat heureux. Ces hommes, vomis par l'lection
populaire, ne veulent pas tre des instruments. Quelque remarquables
qu'ils soient, ils continuent l'oeuvre de la destruction sociale, au
lieu de nous aider  raffermir l'difice. En deux mots, il n'y a plus
que deux partis: celui de Marius et celui de Sylla; je suis pour Sylla
contre Marius. Voil notre affaire en gros. En dtail, la Rvolution
continue, elle est implante dans la loi, elle est crite sur le sol,
elle est toujours dans les esprits: elle est d'autant plus formidable
qu'elle parat vaincue  la plupart de ces conseillers du trne qui
ne lui voient ni soldats ni trsors. Le roi est un grand esprit, il y
voit clair; mais de jour en jour gagn par les gens de son frre, qui
veulent aller trop vite, il n'a pas deux ans  vivre, et ce moribond
arrange ses draps pour mourir tranquille. Sais-tu, mon enfant, quels
sont les effets les plus destructifs de la Rvolution? tu ne t'en
douterais jamais. En coupant la tte  Louis XVI, la Rvolution a
coup la tte  tous les pres de famille. Il n'y a plus de famille
aujourd'hui, il n'y a plus que des individus. En voulant devenir une
nation, les Franais ont renonc  tre un empire. En proclamant
l'galit des droits  la succession paternelle, ils ont tu l'esprit
de famille, ils ont cr le fisc! Mais ils ont prpar la faiblesse des
supriorits et la force aveugle de la masse, l'extinction des arts, le
rgne de l'intrt personnel et fray les chemins  la Conqute. Nous
sommes entre deux systmes: ou constituer l'tat par la Famille, ou le
constituer par l'intrt personnel: la dmocratie ou l'aristocratie,
la discussion ou l'obissance, le catholicisme ou l'indiffrence
religieuse, voil la question en peu de mots. J'appartiens au petit
nombre de ceux qui veulent rsister  ce qu'on nomme le peuple, dans
son intrt bien compris. Il ne s'agit plus ni de droits fodaux, comme
on le dit aux niais, ni de gentilhommerie, il s'agit de l'tat, il
s'agit de la vie de la France. Tout pays qui ne prend pas sa base dans
le pouvoir paternel est sans existence assure. L commence l'chelle
des responsabilits, et la subordination, qui monte jusqu'au roi. Le
roi, c'est nous tous! Mourir pour le roi, c'est mourir pour soi-mme,
pour sa famille, qui ne meurt pas plus que ne meurt le royaume. Chaque
animal a son instinct, celui de l'homme est l'esprit de famille. Un
pays est fort quand il se compose de familles riches, dont tous les
membres sont intresss  la dfense du trsor commun: trsor d'argent,
de gloire, de privilges, de jouissances; il est faible quand il
se compose d'individus non solidaires, auxquels il importe peu d'obir
 sept hommes ou  un seul,  un Russe ou  un Corse, pourvu que chaque
individu garde son champ; et ce malheureux goste ne voit pas qu'un
jour on le lui tera. Nous allons  un tat de choses horrible, en
cas d'insuccs. Il n'y aura plus que des lois pnales ou fiscales, la
bourse ou la vie. Le pays le plus gnreux de la terre ne sera plus
conduit par les sentiments. On y aura dvelopp, soign des plaies
incurables. D'abord une jalousie universelle: les classes suprieures
seront confondues, on prendra l'galit des dsirs pour l'galit
des forces; les vraies supriorits reconnues, constates, seront
envahies par les flots de la bourgeoisie. On pouvait choisir un homme
entre mille, on ne peut rien trouver entre trois millions d'ambitions
pareilles, vtues de la mme livre, celle de la mdiocrit. Cette
masse triomphante ne s'apercevra pas qu'elle aura contre elle une autre
masse terrible, celle des paysans possesseurs: vingt millions d'arpents
de terre vivant, marchant, raisonnant, n'entendant  rien, voulant
toujours plus, barricadant tout, disposant de la force brutale....

--Mais, dis-je en interrompant mon pre, que puis-je faire pour l'tat?
Je ne me sens aucune disposition  tre la Jeanne d'Arc des Familles et
 prir  petit feu sur le bcher d'un couvent.--Vous tes une petite
peste, me dit mon pre. Si je vous parle raison, vous me rpondez par
des plaisanteries; quand je plaisante, vous me parlez comme si vous
tiez ambassadeur.--L'amour vit de contrastes, lui ai-je dit. Et il a
ri aux larmes.--Vous penserez  ce que je viens de vous expliquer; vous
remarquerez combien il y a de confiance et de grandeur  vous parler
comme je viens de le faire, et peut-tre les vnements aideront-ils
mes projets. Je sais que, quant  vous, ces projets sont blessants,
iniques; aussi demand-je leur sanction moins  votre coeur et 
votre imagination qu' votre raison, je vous ai reconnu plus de raison
et de sens que je n'en ai vu  qui que ce soit...--Vous vous flattez,
lui ai-je dit en souriant, car je suis bien votre fille!--Enfin,
reprit-il, je ne saurais tre inconsquent. Qui veut la fin veut les
moyens, et nous devons l'exemple  tous. Donc, vous ne devez pas
avoir de fortune tant que celle de votre frre cadet ne sera pas
assure, et je veux employer tous vos capitaux  lui constituer un
majorat.--Mais, repris-je, vous ne me dfendez pas de vivre  ma guise
et d'tre heureuse en vous laissant ma fortune?--Ah! pourvu,
rpondit-il, que la vie comme vous l'entendrez ne nuise en rien 
l'honneur,  la considration, et je puis ajouter  la gloire de votre
famille.--Allons, m'criai-je, vous me destituez bien promptement de
ma raison suprieure.--Nous ne trouverons pas en France, dit-il avec
amertume, d'homme qui veuille pour femme une jeune fille de la plus
haute noblesse sans dot et qui lui en reconnaisse une. Si ce mari se
rencontrait, il appartiendrait  la classe des bourgeois parvenus: je
suis, sous ce rapport, du onzime sicle.--Et moi aussi, lui ai-je
dit. Mais pourquoi me dsesprer? n'y-a-t-il pas de vieux pairs de
France?--Vous tes bien avance, Louise! s'est-il cri. Puis il m'a
quitte en souriant et me baisant la main.

J'avais reu ta lettre le matin mme, et elle m'avait fait songer
prcisment  l'abme o tu prtends que je pourrais tomber. Il m'a
sembl qu'une voix me criait en moi-mme: tu y tomberas! J'ai donc
pris mes prcautions. Hnarez ose me regarder, ma chre, et ses yeux
me troublent, ils me produisent une sensation que je ne puis comparer
qu' celle d'une terreur profonde. On ne doit pas plus regarder cet
homme qu'on ne regarde un crapaud, il est laid et fascinateur. Voici
deux jours que je dlibre avec moi-mme si je dirai nettement  mon
pre que je ne veux plus apprendre l'espagnol, et faire congdier cet
Hnarez; mais aprs mes rsolutions viriles, je me sens le besoin
d'tre remue par l'horrible sensation que j'prouve en voyant cet
homme, et je dis: encore une fois, et aprs je parlerai. Ma chre, sa
voix est d'une douceur pntrante, il parle comme la Fodor chante. Ses
manires sont simples et sans la moindre affectation. Et quelles belles
dents! Tout  l'heure, en me quittant, il a cru remarquer combien il
m'intresse, et il a fait le geste, trs-respectueux d'ailleurs, de me
prendre la main pour me la baiser; mais il l'a rprim comme effray
de sa hardiesse et de la distance qu'il allait franchir. Malgr le
peu qu'il en a paru, je l'ai devin; j'ai souri, car rien n'est plus
attendrissant que de voir l'lan d'une nature infrieure qui se replie
ainsi sur elle-mme. Il y a tant d'audace dans l'amour d'un bourgeois
pour une fille noble! Mon sourire l'a enhardi, le pauvre homme a
cherch son chapeau sans le voir, il ne voulait pas le trouver, et je
le lui ai gravement apport. Des larmes contenues humectaient ses yeux.
Il y avait un monde de choses et de penses dans ce moment si
court. Nous nous comprenions si bien, qu'en ce moment je lui tendis ma
main  baiser. Peut-tre tait-ce lui dire que l'amour pouvait combler
l'espace qui nous spare. Eh! bien, je ne sais ce qui m'a fait mouvoir:
Griffith a tourn le dos, je lui ai tendu firement ma patte blanche,
et j'ai senti le feu de ses lvres tempr par deux grosses larmes. Ah!
mon ange, je suis reste sans force dans mon fauteuil, pensive, j'tais
heureuse, et il m'est impossible d'expliquer comment ni pourquoi. Ce
que j'ai senti, c'est la posie. Mon abaissement, dont j'ai honte 
cette heure, me semblait une grandeur: il m'avait fascine, voil mon
excuse.


  Vendredi.

Cet homme est vraiment trs-beau. Ses paroles sont lgantes, son
esprit est d'une supriorit remarquable. Ma chre, il est fort et
logique comme Bossuet en m'expliquant le mcanisme non-seulement de
la langue espagnole, mais encore de la pense humaine et de toutes
les langues. Le franais semble tre sa langue maternelle. Comme je
lui en tmoignais mon tonnement, il me rpondit qu'il tait venu en
France trs-jeune avec le roi d'Espagne,  Valenay. Que s'est-il pass
dans cette me? il n'est plus le mme: il est venu vtu simplement,
mais absolument comme un grand seigneur sorti le matin  pied. Son
esprit a brill comme un phare durant cette leon: il a dploy toute
son loquence. Comme un homme lass qui retrouve ses forces, il m'a
rvl toute une me soigneusement cache. Il m'a racont l'histoire
d'un pauvre diable de valet qui s'tait fait tuer pour un seul regard
d'une reine d'Espagne.--Il ne pouvait que mourir! lui ai-je dit. Cette
rponse lui a mis la joie au coeur, et son regard m'a vritablement
pouvante.

Le soir, je suis alle au bal chez la duchesse de Lenoncourt, le prince
de Talleyrand s'y trouvait. Je lui ai fait demander, par monsieur de
Vandenesse, un charmant jeune homme, s'il y avait parmi ses htes
en 1809,  sa terre, un Hnarez.--Hnarez est le nom maure de la
famille de Soria, qui sont, disent-ils, des Abencerrages convertis au
christianisme. Le vieux duc et ses deux fils accompagnrent le roi.
L'an, le duc de Soria d'aujourd'hui, vient d'tre dpouill de tous
ses biens, honneur et grandesses par le roi Ferdinand, qui venge
une vieille inimiti. Le duc a fait une faute immense en acceptant le
ministre constitutionnel avec Valdez. Heureusement, il s'est sauv de
Cadix avant l'entre de monseigneur le duc d'Angoulme, qui, malgr sa
bonne volont, ne l'aurait pas prserv de la colre du roi.

Cette rponse, que le vicomte de Vandenesse m'a rapporte
textuellement, m'a donn beaucoup  penser. Je ne puis dire en quelles
anxits j'ai pass le temps jusqu' ma premire leon, qui a eu lieu
ce matin. Pendant le premier quart d'heure de la leon, je me suis
demand, en l'examinant, s'il tait duc ou bourgeois, sans pouvoir y
rien comprendre. Il semblait deviner mes penses  mesure qu'elles
naissaient et se plaire  les contrarier. Enfin je n'y tins plus, je
quittai brusquement mon livre en interrompant la traduction que j'en
faisais  haute voix, je lui dis en espagnol:--Vous nous trompez,
monsieur. Vous n'tes pas un pauvre bourgeois libral, vous tes le duc
de Soria?--Mademoiselle, rpondit-il avec un mouvement de tristesse,
malheureusement, je ne suis pas le duc de Soria. Je compris tout ce
qu'il mit de dsespoir dans le mot malheureusement. Ah! ma chre, il
sera, certes, impossible  aucun homme de mettre autant de passion et
de choses dans un seul mot. Il avait baiss les yeux, et n'osait plus
me regarder.--Monsieur de Talleyrand, lui dis-je, chez qui vous avez
pass les annes d'exil, ne laisse d'autre alternative  un Hnarez
que celle d'tre ou duc de Soria disgraci ou domestique. Il leva les
yeux sur moi, et me montra deux brasiers noirs et brillants, deux yeux
 la fois flamboyants et humilis. Cet homme m'a paru tre alors  la
torture.--Mon pre, dit-il, tait en effet serviteur du roi d'Espagne.
Griffith ne connaissait pas cette manire d'tudier. Nous faisions des
silences inquitants  chaque demande et  chaque rponse.--Enfin, lui
dis-je, tes-vous noble ou bourgeois?--Vous savez, mademoiselle, qu'en
Espagne tout le monde, mme les mendiants, sont nobles. Cette rserve
m'impatienta. J'avais prpar depuis la dernire leon un de ces
amusements qui sourient  l'imagination. J'avais trac dans une lettre
le portrait idal de l'homme par qui je voudrais tre aime, en me
proposant de le lui donner  traduire. Jusqu' prsent j'ai traduit de
l'espagnol en franais, et non du franais en espagnol; je lui en fis
l'observation, et priai Griffith de me chercher la dernire lettre que
j'avais reue d'une de mes amies. Je verrai, pensais-je,  l'effet que
lui fera mon programme, quel sang est dans ses veines. Je pris
le papier des mains de Griffith en disant:--Voyons si j'ai bien copi?
car tout tait de mon criture. Je la lui tendis, et l'examinai pendant
qu'il lisait ceci.

  L'homme qui me plaira, ma chre, devra tre rude et orgueilleux
  avec les hommes, mais doux avec les femmes. Son regard d'aigle saura
  rprimer instantanment tout ce qui peut ressembler au ridicule.
  Il aura un sourire de piti pour ceux qui voudraient tourner en
  plaisanterie les choses sacres, celles surtout qui constituent la
  posie du coeur, et sans lesquelles la vie ne serait plus qu'une
  triste ralit. Je mprise profondment ceux qui voudraient nous
  ter la source des ides religieuses, si fertiles en consolations.
  Aussi, ses croyances devront-elles avoir la simplicit de celles d'un
  enfant unie  la conviction inbranlable d'un homme d'esprit qui a
  approfondi ses raisons de croire. Son esprit, neuf, original, sera
  sans affectation ni parade: il ne peut rien dire qui soit de trop ou
  dplac; il lui serait aussi impossible d'ennuyer les autres que de
  s'ennuyer lui-mme, car il aura dans son me un fonds riche. Toutes
  ses penses doivent tre d'un genre noble, lev, chevaleresque, sans
  aucun gosme. En toutes ses actions, on remarquera l'absence totale
  du calcul ou de l'intrt. Ses dfauts proviendront de l'tendue mme
  de ses ides, qui seront au-dessus de son temps. En toute chose, je
  dois le trouver en avant de son poque. Plein d'attentions dlicates
  dues aux tres faibles, il sera bon pour toutes les femmes, mais
  bien difficilement pris d'aucune: il regardera cette question comme
  beaucoup trop srieuse pour en faire un jeu. Il se pourrait donc
  qu'il passt sa vie sans aimer vritablement, en montrant en lui
  toutes les qualits qui peuvent inspirer une passion profonde. Mais
  s'il trouve une fois son idal de femme, celle entrevue dans ces
  songes qu'on fait les yeux ouverts; s'il rencontre un tre qui le
  comprenne, qui remplisse son me et jette sur toute sa vie un rayon
  de bonheur, qui brille pour lui comme une toile  travers les nuages
  de ce monde si sombre, si froid, si glac; qui donne un charme tout
  nouveau  son existence, et fasse vibrer en lui des cordes muettes
  jusque-l, je crois inutile de dire qu'il saura reconnatre et
  apprcier son bonheur. Aussi la rendra-t-il parfaitement heureuse.
  Jamais, ni par un mot, ni par un regard, il ne froissera ce coeur
  aimant qui se sera remis en ses mains avec l'aveugle amour d'un
  enfant qui dort dans les bras de sa mre; car si elle se rveillait
  jamais de ce doux rve, elle aurait l'me et le coeur  jamais
  dchirs: il lui serait impossible de s'embarquer sur cet ocan sans
  y mettre tout son avenir.

  Cet homme aura ncessairement la physionomie, la tournure, la
  dmarche, enfin la manire de faire les plus grandes comme les plus
  petites choses, des tres suprieurs qui sont simples et sans apprt.
  Il peut tre laid; mais ses mains seront belles; il aura la lvre
  suprieure lgrement releve par un sourire ironique et ddaigneux
  pour les indiffrents; enfin il rservera pour ceux qu'il aime le
  rayon cleste et brillant de son regard plein d'me.

--Mademoiselle, me dit-il en espagnol et d'une voix profondment mue,
veut-elle me permettre de garder ceci en mmoire d'elle? Voici la
dernire leon que j'aurai l'honneur de lui donner, et celle que je
reois dans cet crit peut devenir une rgle ternelle de conduite.
J'ai quitt l'Espagne en fugitif et sans argent; mais, aujourd'hui,
j'ai reu de ma famille une somme qui suffit  mes besoins. J'aurai
l'honneur de vous envoyer quelque pauvre Espagnol pour me remplacer.
Il semblait ainsi me dire:--Assez jou comme cela. Il s'est lev
par un mouvement d'une incroyable dignit, et m'a laisse confondue
de cette inoue dlicatesse chez les hommes de sa classe. Il est
descendu, et a fait demander  parler  mon pre. Au dner, mon pre
me dit en souriant:--Louise, vous avez reu des leons d'espagnol d'un
ex-ministre du roi d'Espagne et d'un condamn  mort.--Le duc de Soria,
lui dis-je.--Le duc! me rpondit mon pre. Il ne l'est plus, il prend
maintenant le titre de baron de Macumer, d'un fief qui lui reste en
Sardaigne. Il me parat assez original.--Ne fltrissez pas de ce mot
qui, chez vous, comporte toujours un peu de moquerie et de ddain,
un homme qui vous vaut, lui dis-je, et qui, je crois, a une belle
me.--Baronne de Macumer? s'cria mon pre en me regardant d'un air
moqueur. J'ai baiss les yeux par un mouvement de fiert.--Mais, dit
ma mre, Hnarez a d se rencontrer sur le perron avec l'ambassadeur
d'Espagne?--Oui, a rpondu mon pre: l'ambassadeur m'a demand si
je conspirais contre le roi son matre; mais il a salu l'ex-grand
d'Espagne avec beaucoup de dfrence, en se mettant  ses ordres.

Ceci, ma chre madame de l'Estorade, s'est pass depuis quinze
jours, et voil quinze jours que je n'ai vu cet homme qui m'aime,
car cet homme m'aime. Que fait-il? Je voudrais tre mouche, souris,
moineau. Je voudrais pouvoir le voir, seul, chez lui, sans qu'il
m'apert. Nous avons un homme  qui je puis dire: Allez mourir pour
moi!... Et il est de caractre  y aller, je le crois du moins. Enfin,
il y a dans Paris un homme  qui je pense, et dont le regard m'inonde
intrieurement de lumire. Oh! c'est un ennemi que je dois fouler aux
pieds. Comment, il y aurait un homme sans lequel je ne pourrais vivre,
qui me serait ncessaire! Tu te maries et j'aime! Au bout de quatre
mois, ces deux colombes qui s'levaient si haut sont tombes dans les
marais de la ralit.


  Dimanche.

Hier, aux Italiens, je me suis sentie regarde, mes yeux ont t
magiquement attirs par deux yeux de feu qui brillaient comme deux
escarboucles dans un coin obscur de l'orchestre. Hnarez n'a pas
dtach ses yeux de dessus moi. Le monstre a cherch la seule place
d'o il pouvait me voir, et il y est. Je ne sais pas ce qu'il est en
politique; mais il a le gnie de l'amour.

    Voil, belle Rene,  quel point nous en sommes,

a dit le grand Corneille.


[Illustration: IMP. S. RAON.

Mes yeux ont t magiquement attirs par deux yeux de feu qui
brillaient comme deux escarboucles dans un coin du parterre.

(MMOIRES DE DEUX JEUNES MARIES.)]


XIII

  DE MADAME DE L'ESTORADE A MADEMOISELLE DE CHAULIEU.

  A la Crampade, fvrier

Ma chre Louise, avant de t'crire, j'ai d attendre; mais maintenant
je sais bien des choses, ou, pour mieux dire, je les ai apprises, et je
dois te les dire pour ton bonheur  venir. Il y a tant de diffrence
entre une jeune fille et une femme marie, que la jeune fille ne
peut pas plus la concevoir que la femme marie ne peut redevenir
jeune fille. J'ai mieux aim tre marie  Louis de l'Estorade que de
retourner au couvent. Voil qui est clair. Aprs avoir devin que si
je n'pousais pas Louis je retournerais au couvent, j'ai d, en termes
de jeune fille, me rsigner. Rsigne, je me suis mise  examiner ma
situation afin d'en tirer le meilleur parti possible.

D'abord la gravit des engagements m'a investie de terreur. Le mariage
se propose la vie, tandis que l'amour ne se propose que le plaisir;
mais aussi le mariage subsiste quand les plaisirs ont disparu, et
donne naissance  des intrts bien plus chers que ceux de l'homme et
de la femme qui s'unissent. Aussi peut-tre ne faut-il, pour faire un
mariage heureux, que cette amiti qui, en vue de ses douceurs, cde sur
beaucoup d'imperfections humaines. Rien ne s'opposait  ce que j'eusse
de l'amiti pour Louis de l'Estorade. Bien dcide  ne pas chercher
dans le mariage les jouissances de l'amour auxquelles nous pensions
si souvent et avec une si dangereuse exaltation, j'ai senti la plus
douce tranquillit en moi-mme. Si je n'ai pas l'amour, pourquoi ne
pas chercher le bonheur? me suis-je dit. D'ailleurs, je suis aime,
et je me laisserai aimer. Mon mariage ne sera pas une servitude,
mais un commandement perptuel. Quel inconvnient cet tat de choses
offrira-t-il  une femme qui veut rester matresse absolue d'elle-mme?

Ce point si grave d'avoir le mariage sans le mari fut rgl dans une
conversation entre Louis et moi, dans laquelle il m'a dcouvert et
l'excellence de son caractre et la douceur de son me. Ma mignonne,
je souhaitais beaucoup de rester dans cette belle saison d'esprance
amoureuse qui, n'enfantant point de plaisir, laisse  l'me sa
virginit. Ne rien accorder au devoir,  la loi, ne dpendre que
de soi-mme, et garder son libre arbitre?... quelle douce et noble
chose! Ce contrat, oppos  celui des lois et au sacrement lui-mme,
ne pouvait se passer qu'entre Louis et moi. Cette difficult, la
premire aperue, est la seule qui ait fait traner la conclusion
de mon mariage. Si, ds l'abord, j'tais rsolue  tout pour ne pas
retourner au couvent, il est dans notre nature de demander le plus
aprs avoir obtenu le moins; et nous sommes, chre ange, de celles
qui veulent tout. J'examinais mon Louis du coin de l'oeil, et je me
disais: le malheur l'a-t-il rendu bon ou mchant? A force d'tudier,
j'ai fini par dcouvrir que son amour allait jusqu' la passion. Une
fois arrive  l'tat d'idole, en le voyant plir et trembler
au moindre regard froid, j'ai compris que je pouvais tout oser. Je
l'ai naturellement emmen loin des parents, dans des promenades o
j'ai prudemment interrog son coeur. Je l'ai fait parler, je lui
ai demand compte de ses ides, de ses plans, de notre avenir. Mes
questions annonaient tant de rflexions prconues et attaquaient
si prcisment les endroits faibles de cette horrible vie  deux,
que Louis m'a depuis avou qu'il tait pouvant d'une si savante
virginit. Moi, j'coutais ses rponses; il s'y entortillait comme ces
gens  qui la peur te tous leurs moyens; j'ai fini par voir que le
hasard me donnait un adversaire qui m'tait d'autant plus infrieur
qu'il devinait ce que tu nommes si orgueilleusement ma grande me.
Bris par les malheurs et par la misre, il se regardait comme  peu
prs dtruit, et se perdait en trois horribles craintes. D'abord, il
a trente-sept ans, et j'en ai dix-sept; il ne mesurait donc pas sans
effroi les vingt ans de diffrence qui sont entre nous. Puis, il est
convenu que je suis trs-belle; et Louis, qui partage nos opinions  ce
sujet, ne voyait pas sans une profonde douleur combien les souffrances
lui avaient enlev de jeunesse. Enfin, il me sentait de beaucoup
suprieure comme femme  lui comme homme. Mis en dfiance de lui-mme
par ces trois infriorits visibles, il craignait de ne pas faire mon
bonheur, et se voyait pris comme un pis-aller. Sans la perspective du
couvent, je ne l'pouserais point, me dit-il un soir timidement.--Ceci
est vrai, lui rpondis-je gravement. Ma chre amie, il me causa la
premire grande motion de celles qui nous viennent des hommes. Je fus
atteinte au coeur par les deux grosses larmes qui roulrent dans ses
yeux.--Louis, repris-je d'une voix consolante, il ne tient qu' vous de
faire de ce mariage de convenance un mariage auquel je puisse donner un
consentement entier. Ce que je vais vous demander exige de votre part
une abngation beaucoup plus belle que le prtendu servage de votre
amour quand il est sincre. Pouvez-vous vous lever jusqu' l'amiti
comme je la comprends? On n'a qu'un ami dans la vie, et je veux tre
le vtre. L'amiti est le lien de deux mes pareilles, unies par
leur force, et nanmoins indpendantes. Soyons amis et associs pour
porter la vie ensemble. Laissez-moi mon entire indpendance. Je ne
vous dfends pas de m'inspirer pour vous l'amour que vous dites avoir
pour moi; mais je ne veux tre votre femme que de mon gr. Donnez-moi
le dsir de vous abandonner mon libre arbitre, et je vous le
sacrifie aussitt. Ainsi, je ne vous dfends pas de passionner cette
amiti, de la troubler par la voix de l'amour: je tcherai, moi, que
notre affection soit parfaite. Surtout, vitez-moi les ennuis que la
situation assez bizarre o nous serons alors me donnerait au dehors.
Je ne veux paratre ni capricieuse, ni prude, parce que je ne le suis
point, et vous crois assez honnte homme pour vous offrir de garder
les apparences du mariage. Ma chre, je n'ai jamais vu d'homme heureux
comme Louis l'a t de ma proposition; ses yeux brillaient, le feu du
bonheur y avait sch les larmes.--Songez, lui dis-je en terminant,
qu'il n'y a rien de bizarre dans ce que je vous demande. Cette
condition tient  mon immense dsir d'avoir votre estime. Si vous ne me
deviez qu'au mariage, me sauriez-vous beaucoup de gr un jour d'avoir
vu votre amour couronn par les formalits lgales ou religieuses et
non par moi? Si pendant que vous ne me plaisez point, mais en vous
obissant passivement, comme ma trs-honore mre vient de me le
recommander, j'avais un enfant, croyez-vous que j'aimerais cet enfant
autant que celui qui serait fils d'un mme vouloir? S'il n'est pas
indispensable de se plaire l'un  l'autre autant que se plaisent des
amants, convenez, monsieur, qu'il est ncessaire de ne pas se dplaire.
Eh bien! nous allons tre placs dans une situation dangereuse: nous
devons vivre  la campagne, ne faut-il pas songer  toute l'instabilit
des passions? Des gens sages ne peuvent-ils pas se prmunir contre les
malheurs du changement? Il fut trangement surpris de me trouver et si
raisonnable et si raisonneuse; mais il me fit une promesse solennelle
aprs laquelle je lui pris la main et la lui serrai affectueusement.

Nous fmes maris  la fin de la semaine. Sre de garder ma libert,
je mis alors beaucoup de gaiet dans les insipides dtails de toutes
les crmonies: j'ai pu tre moi-mme, et peut-tre ai-je pass pour
une commre trs-dlure, pour employer les mots de Blois. On a pris
pour une matresse femme, une jeune fille charme de la situation
neuve et pleine de ressources o j'avais su me placer. Chre, j'avais
aperu, comme par une vision, toutes les difficults de ma vie, et je
voulais sincrement faire le bonheur de cet homme. Or, dans la solitude
o nous vivons, si une femme ne commande pas, le mariage devient
insupportable en peu de temps. Une femme doit alors avoir les charmes
d'une matresse et les qualits d'une pouse. Mettre de l'incertitude
dans les plaisirs, n'est-ce pas prolonger l'illusion et perptuer
les jouissances d'amour-propre auxquelles tiennent tant et avec tant
de raison toutes les cratures? L'amour conjugal, comme je le conois,
revt alors une femme d'esprance, la rend souveraine, et lui donne
une force inpuisable, une chaleur de vie qui fait tout fleurir autour
d'elle. Plus elle est matresse d'elle-mme, plus sre elle est de
rendre l'amour et le bonheur viables. Mais j'ai surtout exig que
le plus profond mystre voilt nos arrangements intrieurs. L'homme
subjugu par sa femme est justement couvert de ridicule. L'influence
d'une femme doit tre entirement secrte: chez nous, en tout, la
grce, c'est le mystre. Si j'entreprends de relever ce caractre
abattu, de restituer leur lustre  des qualits que j'ai entrevues,
je veux que tout semble spontan chez Louis. Telle est la tche assez
belle que je me suis donne et qui suffit  la gloire d'une femme. Je
suis presque fire d'avoir un secret pour intresser ma vie, un plan
auquel je rapporterai mes efforts, et qui ne sera connu que de toi et
de Dieu.

Maintenant je suis presque heureuse, et peut-tre ne le serais-je pas
entirement si je ne pouvais le dire  une me aime, car le moyen
de le lui dire  lui? Mon bonheur le froisserait, il a fallu le lui
cacher. Il a, ma chre, une dlicatesse de femme, comme tous les hommes
qui ont beaucoup souffert. Pendant trois mois nous sommes rests comme
nous tions avant le mariage. J'tudiai, comme bien tu penses, une
foule de petites questions personnelles, auxquelles l'amour tient
beaucoup plus qu'on ne le croit. Malgr ma froideur, cette me enhardie
s'est dplie: j'ai vu ce visage changer d'expression et se rajeunir.
L'lgance que j'introduisais dans la maison a jet des reflets sur sa
personne. Insensiblement je me suis habitue  lui, j'en ai fait un
autre moi-mme. A force de le voir, j'ai dcouvert la correspondance
de son me et de sa physionomie. La bte que nous nommons un mari,
selon ton expression, a disparu. J'ai vu, par je ne sais quelle douce
soire, un amant dont les paroles m'allaient  l'me, et sur le bras
duquel je m'appuyais avec un plaisir indicible. Enfin, pour tre vraie
avec toi, comme je le serais avec Dieu, qu'on ne peut pas tromper,
pique peut-tre par l'admirable religion avec laquelle il tenait son
serment, la curiosit s'est leve dans mon coeur. Trs-honteuse de
moi-mme, je me rsistais. Hlas! quand on ne rsiste plus que par
dignit, l'esprit a bientt trouv des transactions. La fte a donc
t secrte comme entre deux amants, et secrte elle doit rester
entre nous. Lorsque tu te marieras, tu approuveras ma discrtion.
Sache cependant que rien n'a manqu de ce que veut l'amour le plus
dlicat, ni de cet imprvu qui est, en quelque sorte, l'honneur de ce
moment-l: les grces mystrieuses que nos imaginations lui demandent,
l'entranement qui excuse, le consentement arrach, les volupts
idales longtemps entrevues et qui nous subjuguent l'me avant que nous
nous laissions aller  la ralit, toutes les sductions y taient avec
leurs formes enchanteresses.

Je t'avoue que, malgr ces belles choses, j'ai de nouveau stipul mon
libre arbitre, et je ne veux pas t'en dire toutes les raisons. Tu
seras certes la seule me en qui je verserai cette demi-confidence.
Mme en appartenant  son mari, adore ou non, je crois que nous
perdrions beaucoup  ne pas cacher nos sentiments et le jugement que
nous portons sur le mariage. La seule joie que j'aie eue, et qui a
t cleste, vient de la certitude d'avoir rendu la vie  ce pauvre
tre avant de la donner  des enfants. Louis a repris sa jeunesse, sa
force, sa gaiet. Ce n'est plus le mme homme. J'ai, comme une fe,
effac jusqu'au souvenir des malheurs. J'ai mtamorphos Louis, il est
devenu charmant. Sr de me plaire, il dploie son esprit et rvle des
qualits nouvelles. tre le principe constant du bonheur d'un homme
quand cet homme le sait et mle de la reconnaissance  l'amour, ah!
chre, cette certitude dveloppe dans l'me une force qui dpasse celle
de l'amour le plus entier. Cette force imptueuse et durable, une et
varie, enfante enfin la famille, cette belle oeuvre des femmes,
et que je conois maintenant dans toute sa beaut fconde. Le vieux
pre n'est plus avare, il donne aveuglment tout ce que je dsire.
Les domestiques sont joyeux; il semble que la flicit de Louis ait
rayonn dans cet intrieur, o je rgne par l'amour. Le vieillard s'est
mis en harmonie avec toutes les amliorations, il n'a pas voulu faire
tache dans mon luxe; il a pris, pour me plaire, le costume, et avec le
costume les manires du temps prsent. Nous avons des chevaux anglais,
un coup, une calche et un tilbury. Nos domestiques ont une tenue
simple, mais lgante. Aussi passons-nous pour des prodigues. J'emploie
mon intelligence (je ne ris pas)  tenir ma maison avec conomie, 
y donner le plus de jouissances pour la moindre somme possible. J'ai
dj dmontr  Louis la ncessit de faire des chemins, afin de
conqurir la rputation d'un homme occup du bien de son pays. Je
l'oblige  complter son instruction. J'espre le voir bientt membre
du Conseil-Gnral de son dpartement par l'influence de ma famille et
de celle de sa mre. Je lui ai dclar tout net que j'tais ambitieuse,
que je ne trouvais pas mauvais que son pre continut  soigner nos
biens,  raliser des conomies, parce que je le voulais tout entier
 la politique; si nous avions des enfants, je les voulais voir tous
heureux et bien placs dans l'tat; sous peine de perdre mon estime et
mon affection, il devait devenir dput du dpartement aux prochaines
lections; ma famille aiderait sa candidature, et nous aurions alors
le plaisir de passer tous les hivers  Paris. Ah! mon ange,  l'ardeur
avec laquelle il m'a obi, j'ai vu combien j'tais aime. Enfin, hier,
il m'a crit cette lettre de Marseille, o il est all pour quelques
heures.

  Quand tu m'as permis de t'aimer, ma douce Rene, j'ai cru au
  bonheur; mais aujourd'hui je n'en vois plus la fin. Le pass n'est
  plus qu'un vague souvenir, une ombre ncessaire  faire ressortir
  l'clat de ma flicit. Quand je suis prs de toi, l'amour me
  transporte au point que je suis hors d'tat de t'exprimer l'tendue
  de mon affection: je ne puis que t'admirer, t'adorer. La parole ne me
  revient que loin de toi. Tu es parfaitement belle, et d'une beaut
  si grave, si majestueuse, que le temps l'altrera difficilement; et,
  quoique l'amour entre poux ne tienne pas tant  la beaut qu'aux
  sentiments, qui sont exquis en toi, laisse-moi te dire que cette
  certitude de te voir toujours belle me donne une joie qui s'accrot
   chaque regard que je jette sur toi. L'harmonie et la dignit des
  lignes de ton visage, o ton me sublime se rvle, a je ne sais quoi
  de pur sous la mle couleur du teint. L'clat de tes yeux noirs et
  la coupe hardie de ton front disent combien tes vertus sont leves,
  combien ton commerce est solide et ton coeur fait aux orages de la
  vie s'il en survenait. La noblesse est ton caractre distinctif; je
  n'ai pas la prtention de te l'apprendre; mais je t'cris ce mot
  pour te faire bien connatre que je sais tout le prix du trsor que
  je possde. Le peu que tu m'accorderas sera toujours le bonheur pour
  moi, dans longtemps comme  prsent; car je sens tout ce qu'il y a
  eu de grandeur dans notre promesse de garder l'un et l'autre toute
  notre libert. Nous ne devrons jamais aucun tmoignage de tendresse
  qu' notre vouloir. Nous serons libres malgr des chanes troites.
  Je serai d'autant plus fier de te reconqurir ainsi que je sais
  maintenant le prix que tu attaches  cette conqute. Tu ne pourras
  jamais parler ou respirer, agir, penser, sans que j'admire toujours
  davantage la grce de ton corps et celle de ton me. Il y a en toi je
  ne sais quoi de divin, de sens, d'enchanteur, qui met d'accord la
  rflexion, l'honneur, le plaisir et l'esprance, qui donne enfin 
  l'amour une tendue plus spacieuse que celle de la vie. Oh! mon ange,
  puisse le gnie de l'amour me rester fidle et l'avenir tre plein de
  cette volupt  l'aide de laquelle tu as embelli tout autour de moi!
  Quand seras-tu mre, pour que je te voie applaudir  l'nergie de ta
  vie, pour que je t'entende, de cette voix si suave et avec ces ides
  si fines, si neuves et si curieusement bien rendues, bnir l'amour
  qui a rafrachi mon me, retremp mes facults, qui fait mon orgueil,
  et o j'ai puis, comme dans une magique fontaine, une vie nouvelle?
  Oui, je serai tout ce que tu veux que je sois: je deviendrai l'un des
  hommes utiles de mon pays, et je ferai rejaillir sur toi cette gloire
  dont le principe sera ta satisfaction.

Ma chre, voil comment je le forme. Ce style est de frache date,
dans un an ce sera mieux. Louis en est aux premiers transports, je
l'attends  cette gale et continue sensation de bonheur que doit
donner un heureux mariage quand, srs l'un de l'autre et se connaissant
bien, une femme et un homme ont trouv le secret de varier l'infini, de
mettre l'enchantement dans le fond mme de la vie. Ce beau secret des
vritables pouses, je l'entrevois et veux le possder. Tu vois qu'il
se croit aim, le fat, comme s'il n'tait pas mon mari. Je n'en suis
cependant encore qu' cet attachement matriel qui nous donne la force
de supporter bien des choses. Cependant Louis est aimable, il est d'une
grande galit de caractre, il fait simplement les actions dont se
vanteraient la plupart des hommes. Enfin, si je ne l'aime point, je me
sens trs-capable de le chrir.

Voil donc mes cheveux noirs, mes yeux noirs dont les cils se dplient,
selon toi, comme des jalousies, mon air imprial et ma personne leve
 l'tat de pouvoir souverain. Nous verrons dans dix ans d'ici, ma
chre, si nous ne sommes pas toutes deux bien rieuses, bien heureuses
dans ce Paris, d'o je te ramnerai quelquefois dans ma belle oasis de
Provence. O Louise, ne compromets pas notre bel avenir  toutes deux!
Ne fais pas les folies dont tu me menaces. J'pouse un vieux
jeune homme, pouse quelque jeune vieillard de la chambre des pairs. Tu
es l dans le vrai.


XIV

  LE DUC DE SORIA AU BARON DE MACUMER.

  Madrid.

Mon cher frre, vous ne m'avez pas fait duc de Soria pour que je
n'agisse pas en duc de Soria. Si je vous savais errant et sans les
douceurs que la fortune donne partout, vous me rendriez mon bonheur
insupportable. Ni Marie ni moi, nous ne nous marierons jusqu' ce que
nous ayons appris que vous avez accept les sommes remises pour vous 
Urraca. Ces deux millions proviennent de vos propres conomies et de
celles de Marie. Nous avons pri tous deux, agenouills devant le mme
autel, et avec quelle ferveur! ah! Dieu le sait! pour ton bonheur. O
mon frre! nos souhaits doivent tre exaucs. L'amour que tu cherches,
et qui serait la consolation de ton exil, il descendra du ciel. Marie
a lu ta lettre en pleurant, et tu as toute son admiration. Quant 
moi, j'ai accept pour notre maison et non pour moi. Le roi a rempli
ton attente. Ah! tu lui as si ddaigneusement jet son plaisir, comme
on jette leur proie aux tigres, que, pour te venger, je voudrais lui
faire savoir combien tu l'as cras par ta grandeur. La seule chose
que j'aie prise pour moi, cher frre aim, c'est mon bonheur, c'est
Marie. Aussi serai-je toujours devant toi ce qu'est une crature devant
le Crateur. Il y aura dans ma vie et dans celle de Marie un jour
aussi beau que celui de notre heureux mariage, ce sera celui o nous
saurons que ton coeur est compris, qu'une femme t'aime comme tu dois
et veux tre aim. N'oublie pas que, si tu vis par nous, nous vivons
aussi par toi. Tu peux nous crire en toute confiance sous le couvert
du nonce, en envoyant tes lettres par Rome. L'ambassadeur de France 
Rome se chargera sans doute de les remettre  la secrtairerie d'tat,
 monsignore Bemboni, que notre lgat a d prvenir. Toute autre voie
serait mauvaise. Adieu, cher dpouill, cher exil. Sois fier au
moins du bonheur que tu nous as fait, si tu ne peux en tre heureux.
Dieu sans doute coutera nos prires pleines de toi.

  FERNAND.


XV

  LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.

  Mars.

Ah! mon ange, le mariage rend philosophe?... Ta chre figure devait
tre jaune alors que tu m'crivais ces terribles penses sur la vie
humaine et sur nos devoirs. Crois-tu donc que tu me convertiras au
mariage par ce programme de travaux souterrains? Hlas! voil donc o
t'ont fait parvenir nos trop savantes rveries? Nous sommes sorties
de Blois pares de toute notre innocence et armes des pointes aigus
de la rflexion: les dards de cette exprience purement morale des
choses se sont tourns contre toi! Si je ne te connaissais pas pour
la plus pure et la plus anglique crature du monde, je te dirais que
tes calculs sentent la dpravation. Comment, ma chre, dans l'intrt
de ta vie  la campagne, tu mets tes plaisirs en coupes rgles, tu
traites l'amour comme tu traiteras tes bois! Oh! j'aime mieux prir
dans la violence des tourbillons de mon coeur, que de vivre dans la
scheresse de ta sage arithmtique. Tu tais comme moi la jeune fille
la plus instruite, parce que nous avions beaucoup rflchi sur peu de
choses; mais, mon enfant, la philosophie sans l'amour, ou sous un faux
amour, est la plus horrible des hypocrisies conjugales. Je ne sais pas
si, de temps en temps, le plus grand imbcile de la terre n'apercevrait
pas le hibou de la sagesse tapi dans ton tas de roses, dcouverte peu
rcrative qui peut faire enfuir la passion la mieux allume. Tu te
fais le destin, au lieu d'tre son jouet. Nous tournons toutes les deux
bien singulirement: beaucoup de philosophie et peu d'amour, voil ton
rgime; beaucoup d'amour et peu de philosophie, voil le mien.
La Julie de Jean-Jacques, que je croyais un professeur, n'est qu'un
tudiant auprs de toi. Vertu de femme! as-tu tois la vie? Hlas! je
me moque de toi, peut-tre as-tu raison. Tu as immol ta jeunesse en un
jour, et tu t'es faite avare avant le temps. Ton Louis sera sans doute
heureux. S'il t'aime, et je n'en doute pas, il ne s'apercevra jamais
que tu te conduis dans l'intrt de ta famille comme les courtisanes
se conduisent dans l'intrt de leur fortune; et certes elles rendent
les hommes heureux,  en croire les folles dissipations dont elles
sont l'objet. Un mari clairvoyant resterait sans doute passionn pour
toi; mais ne finirait-il point par se dispenser de reconnaissance pour
une femme qui fait de la fausset une sorte de corset moral aussi
ncessaire  sa vie que l'autre l'est au corps? Mais, chre, l'amour
est  mes yeux le principe de toutes les vertus rapportes  une image
de la divinit! L'amour, comme tous les principes, ne se calcule
pas, il est l'infini de notre me. N'as-tu pas voulu te justifier 
toi-mme l'affreuse position d'une fille marie  un homme qu'elle ne
peut qu'estimer? Le devoir, voil ta rgle et ta mesure; mais agir par
ncessit, n'est-ce pas la morale d'une socit d'athes? Agir par
amour et par sentiment, n'est-ce pas la loi secrte des femmes? Tu t'es
faite homme, et ton Louis va se trouver la femme! O chre, ta lettre
m'a plonge en des mditations infinies. J'ai vu que le couvent ne
remplace jamais une mre pour des filles. Je t'en supplie, mon noble
ange aux yeux noirs, si pure et si fire, si grave et si lgante,
pense  ces premiers cris que ta lettre m'arrache! Je me suis console
en songeant qu'au moment o je me lamentais, l'amour renversait sans
doute les chafaudages de la raison. Je ferai peut-tre pis sans
raisonner, sans calculer: la passion est un lment qui doit avoir une
logique aussi cruelle que la tienne.


  Lundi.

Hier au soir, en me couchant, je me suis mise  ma fentre pour
contempler le ciel, qui tait d'une sublime puret. Les toiles
ressemblaient  des clous d'argent qui retenaient un voile bleu. Par
le silence de la nuit, j'ai pu entendre une respiration, et, par le
demi-jour que jetaient les toiles, j'ai vu mon Espagnol, perch comme
un cureuil dans les branches d'un des arbres de la contre-alle des
boulevards, admirant sans doute mes fentres. Cette dcouverte a
eu pour premier effet de me faire rentrer dans ma chambre, les pieds,
les mains comme briss; mais, au fond de cette sensation de peur,
je sentais une joie dlicieuse. J'tais abattue et heureuse. Pas un
de ces spirituels Franais qui veulent m'pouser n'a eu l'esprit de
venir passer les nuits sur un orme, au risque d'tre emmen par la
garde. Mon Espagnol est l sans doute depuis quelque temps. Ah! il ne
me donne plus de leons, il veut en recevoir, il en aura. S'il savait
tout ce que je me suis dit sur sa laideur apparente! Moi aussi, Rene,
j'ai philosoph. J'ai pens qu'il y avait quelque chose d'horrible 
aimer un homme beau. N'est-ce pas avouer que les sens sont les trois
quarts de l'amour, qui doit tre divin? Remise de ma premire peur,
je tendais le cou derrire la vitre pour le revoir, et bien m'en a
pris! Au moyen d'une canne creuse, il m'a souffl par la fentre une
lettre artistement roule autour d'un gros grain de plomb. Mon Dieu!
va-t-il croire que j'ai laiss ma fentre ouverte exprs? me suis-je
dit; la fermer brusquement, ce serait me rendre sa complice. J'ai mieux
fait, je suis revenue  ma fentre comme si je n'avais pas entendu
le bruit de son billet, comme si je n'avais rien vu, et j'ai dit 
haute voix:--Venez donc voir les toiles, Griffith? Griffith dormait
comme une vieille fille. En m'entendant, le Maure a dgringol avec la
vitesse d'une ombre. Il a d mourir de peur aussi bien que moi, car
je ne l'ai pas entendu s'en aller, il est rest sans doute au pied de
l'orme. Aprs un bon quart d'heure, pendant lequel je me noyais dans
le bleu du ciel et nageais dans l'ocan de la curiosit, j'ai ferm ma
fentre, et je me suis mise au lit pour drouler le fin papier avec
la sollicitude de ceux qui travaillent  Naples les volumes antiques.
Mes doigts touchaient du feu. Quel horrible pouvoir cet homme exerce
sur moi! me dis-je. Aussitt j'ai prsent le papier  la lumire pour
le brler sans le lire... Une pense a retenu ma main. Que m'crit-il
pour m'crire en secret? Eh bien, ma chre, j'ai brl la lettre en
songeant que, si toutes les filles de la terre l'eussent dvore, moi,
Armande-Louise-Marie de Chaulieu, je devais ne la point lire.

Le lendemain, aux Italiens, il tait  son poste; mais, tout premier
ministre constitutionnel qu'il a t, je ne crois pas que mes attitudes
lui aient rvl la moindre agitation de mon me: je suis demeure
absolument comme si je n'avais rien vu ni reu la veille. J'tais
contente de moi, mais il tait bien triste. Pauvre homme, il est si
naturel en Espagne que l'amour entre par la fentre! Il est
venu pendant l'entr'acte se promener dans les corridors. Le premier
secrtaire de l'ambassade d'Espagne me l'a dit en m'apprenant de lui
une action qui est sublime. tant duc de Soria, il devait pouser une
des plus riches hritires de l'Espagne, la jeune princesse Marie
Hrdia, dont la fortune et adouci pour lui les malheurs de l'exil;
mais il parat que, trompant les voeux de leurs pres qui les avaient
fiancs ds leur enfance, Marie aimait le cadet de Soria, et mon
Felipe a renonc  la princesse Marie en se laissant dpouiller par
le roi d'Espagne.--Il a d faire cette grande chose trs simplement,
ai-je dit au jeune homme.--Vous le connaissez donc? m'a-t-il rpondu
navement. Ma mre a souri.--Que va-t-il devenir? car il est condamn 
mort, ai-je dit.--S'il est mort en Espagne, il a le droit de vivre en
Sardaigne.--Ah! il y a aussi des tombes en Espagne? dis-je pour avoir
l'air de prendre cela en plaisanterie.--Il y a de tout en Espagne, mme
des Espagnols du vieux temps, m'a rpondu ma mre.--Le roi de Sardaigne
a, non sans peine, accord au baron de Macumer un passe-port, a repris
le jeune diplomate; mais enfin il est devenu sujet sarde, il possde
des fiefs magnifiques en Sardaigne, avec droit de haute et basse
justice. Il a un palais  Sassari. Si Ferdinand VII mourait, Macumer
entrerait vraisemblablement dans la diplomatie, et la cour de Turin en
ferait un ambassadeur. Quoique jeune, il...--Ah! il est jeune!--Oui,
mademoiselle, quoique jeune il est un des hommes les plus distingus
de l'Espagne! Je lorgnais la salle en coutant le secrtaire, et
semblais lui prter une mdiocre attention; mais, entre nous, j'tais
au dsespoir d'avoir brl la lettre. Comment s'exprime un pareil
homme quand il aime? et il m'aime. tre aime, adore en secret, avoir
dans cette salle o s'assemblent toutes les supriorits de Paris un
homme  soi, sans que personne le sache! Oh! Rene, j'ai compris alors
la vie parisienne, et ses bals et ses ftes. Tout a pris sa couleur
vritable  mes yeux. On a besoin des autres quand on aime, ne ft-ce
que pour les sacrifier  celui qu'on aime. J'ai senti dans mon tre un
autre tre heureux. Toutes mes vanits, mon amour-propre, mon orgueil
taient caresss. Dieu sait quel regard j'ai jet sur le monde!--Ah!
petite commre! m'a dit  l'oreille la duchesse en souriant. Oui, ma
trs-ruse mre a devin quelque secrte joie dans mon attitude, et
j'ai baiss pavillon devant cette savante femme. Ces trois mots m'ont
plus appris la science du monde que je n'en avais surpris depuis un an,
car nous sommes en mars. Hlas! nous n'avons plus d'Italiens dans
un mois. Que devenir sans cette adorable musique, quand on a le coeur
plein d'amour?

Ma chre, au retour, avec une rsolution digne d'une Chaulieu,
j'ai ouvert ma fentre pour admirer une averse. Oh! si les hommes
connaissaient la puissance de sduction qu'exercent sur nous les
actions hroques, ils seraient bien grands; les plus lches
deviendraient des hros. Ce que j'avais appris de mon Espagnol me
donnait la fivre. J'tais sre qu'il tait l, prt  me jeter une
nouvelle lettre. Aussi n'ai-je rien brl: j'ai lu. Voici donc la
premire lettre d'amour que j'ai reue, madame la raisonneuse: chacune
la ntre.

  Louise, je ne vous aime pas  cause de votre sublime beaut; je ne
  vous aime pas  cause de votre esprit si tendu, de la noblesse de
  vos sentiments, de la grce infinie que vous donnez  toutes choses,
  ni  cause de votre fiert, de votre royal ddain pour ce qui n'est
  pas de votre sphre, et qui chez vous n'exclut point la bont, car
  vous avez la charit des anges; Louise, je vous aime parce que vous
  avez fait flchir toutes ces grandeurs altires pour un pauvre exil;
  parce que, par un geste, par un regard, vous avez consol un homme
  d'tre si fort au-dessous de vous, qu'il n'avait droit qu' votre
  piti, mais  une piti gnreuse. Vous tes la seule femme au monde
  qui aura tempr pour moi la rigueur de ses yeux; et comme vous
  avez laiss tomber sur moi ce bienfaisant regard, alors que j'tais
  un grain dans la poussire, ce que je n'avais jamais obtenu quand
  j'avais tout ce qu'un sujet peut avoir de puissance, je tiens  vous
  faire savoir, Louise, que vous m'tes devenue chre, que je vous
  aime pour vous-mme et sans aucune arrire-pense, en dpassant de
  beaucoup les conditions mises par vous  un amour parfait. Apprenez
  donc, idole place par moi au plus haut des cieux, qu'il est dans le
  monde un rejeton de la race sarrasine dont la vie vous appartient, 
  qui vous pouvez tout demander comme  un esclave, et qui s'honorera
  d'excuter vos ordres. Je me suis donn  vous sans retour, et pour
  le seul plaisir de me donner, pour un seul de vos regards, pour
  cette main tendue un matin  votre matre d'espagnol. Vous avez un
  serviteur, Louise, et pas autre chose. Non, je n'ose penser que
  je puisse tre jamais aim; mais peut-tre serai-je souffert, et
  seulement  cause de mon dvouement. Depuis cette matine
  o vous m'avez souri en noble fille qui devinait la misre de mon
  coeur solitaire et trahi, je vous ai intronise: vous tes la
  souveraine absolue de ma vie, la reine de mes penses, la divinit
  de mon coeur, la lumire qui brille chez moi, la fleur de mes
  fleurs, le baume de l'air que je respire, la richesse de mon sang,
  la lueur dans laquelle je sommeille. Une seule pense troublait ce
  bonheur: vous ignoriez avoir  vous un dvouement sans bornes, un
  bras fidle, un esclave aveugle, un agent muet, un trsor, car je
  ne suis plus que le dpositaire de tout ce que je possde; enfin,
  vous ne vous saviez pas un coeur  qui vous pouvez tout confier,
  le coeur d'une vieille aeule  qui vous pouvez tout demander, un
  pre de qui vous pouvez rclamer toute protection, un ami, un frre;
  tous ces sentiments vous font dfaut autour de vous, je le sais.
  J'ai surpris le secret de votre isolement! Ma hardiesse est venue
  de mon dsir de vous rvler l'tendue de vos possessions. Acceptez
  tout, Louise, vous m'aurez donn la seule vie qu'il y ait pour moi
  dans le monde, celle de me dvouer. En me passant le collier de la
  servitude, vous ne vous exposez  rien: je ne demanderai jamais autre
  chose que le plaisir de me savoir  vous. Ne me dites mme pas que
  vous ne m'aimerez jamais: cela doit tre, je le sais; je dois aimer
  de loin, sans espoir et pour moi-mme. Je voudrais bien savoir si
  vous m'acceptez pour serviteur, et je me suis creus la tte afin
  de trouver une preuve qui vous atteste qu'il n'y aura de votre part
  aucune atteinte  votre dignit en me l'apprenant, car voici bien
  des jours que je suis  vous,  votre insu. Donc, vous me le diriez
  en ayant  la main un soir, aux Italiens, un bouquet compos d'un
  camlia blanc et d'un camlia rouge, l'image de tout le sang d'un
  homme aux ordres d'une candeur adore. Tout sera dit alors:  toute
  heure, dans dix ans comme demain, quoi que vous vouliez qu'il soit
  possible  l'homme de faire, ce sera fait ds que vous le demanderez
   votre heureux serviteur,

  FELIPE HNARS.

_P.-S._ Ma chre, avoue que les grands seigneurs savent aimer! Quel
bond de lion africain! quelle ardeur contenue! quelle foi! quelle
sincrit! quelle grandeur d'me dans l'abaissement! Je me suis sentie
petite et me suis demand tout abasourdie: Que faire?... Le
propre d'un grand homme est de drouter les calculs ordinaires. Il est
sublime et attendrissant, naf et gigantesque. Par une seule lettre, il
est au del des cent lettres de Lovelace et de Saint-Preux. Oh! voil
l'amour vrai, sans chicanes: il est ou n'est pas; mais quand il est,
il doit se produire dans son immensit. Me voil destitue de toutes
les coquetteries. Refuser ou accepter! je suis entre ces deux termes
sans un prtexte pour abriter mon irrsolution. Toute discussion est
supprime. Ce n'est plus Paris, c'est l'Espagne ou l'Orient; enfin,
c'est l'Abencerrage qui parle, qui s'agenouille devant l've catholique
en lui apportant son cimeterre, son cheval et sa tte. Accepterai-je
ce restant de Maure? Relisez souvent cette lettre hispano-sarrasine,
ma Rene, et vous y verrez que l'amour emporte toutes les stipulations
judaques de votre philosophie. Tiens, Rene, j'ai ta lettre sur
le coeur, tu m'as embourgeois la vie. Ai-je besoin de finasser?
Ne suis-je pas ternellement matresse de ce lion qui change ses
rugissements en soupirs humbles et religieux? Oh! combien n'a-t-il
pas d rugir dans sa tanire de la rue Hillerin-Bertin! Je sais o
il demeure, j'ai sa carte: F., baron de Macumer. Il m'a rendu toute
rponse impossible, il n'y a qu' lui jeter  la figure deux camlias.
Quelle science infernale possde l'amour pur, vrai, naf! Voil donc
ce qu'il y a de plus grand pour le coeur d'une femme rduit  une
action simple et facile. O l'Asie! j'ai lu les Mille et Une Nuits,
en voil l'esprit: deux fleurs, et tout est dit. Nous franchissons
les quatorze volumes de Clarisse Harlowe avec un bouquet. Je me tords
devant cette lettre comme une corde au feu. Prends ou ne prends pas tes
deux camlias. Oui ou non, tue ou fais vivre! Enfin, une voix me crie:
prouve-le! Aussi l'prouverai-je!


XVI

  DE LA MME A LA MME.

  Mars.

Je suis habille en blanc: j'ai des camlias blancs dans les cheveux et
un camlia blanc  la main, ma mre en a de rouges; je lui en prendrai
un si je veux. Il y a en moi je ne sais quelle envie de _lui_
vendre son camlia rouge par un peu d'hsitation, et de ne me dcider
que sur le terrain. Je suis bien belle! Griffith m'a prie de me
laisser contempler un moment. La solennit de cette soire et le drame
de ce consentement secret m'ont donn des couleurs: j'ai  chaque joue
un camlia rouge panoui sur un camlia blanc!


  Une heure.

Tous m'ont admire, un seul savait m'adorer. Il a baiss la tte en me
voyant un camlia blanc  la main, et je l'ai vu devenir blanc comme
la fleur quand j'en ai eu pris un rouge  ma mre. Venir avec les deux
fleurs pouvait tre un effet du hasard; mais cette action tait une
rponse. J'ai donc tendu mon aveu! On donnait _Romo et Juliette_,
et comme tu ne sais pas ce qu'est le duo des deux amants, tu ne peux
comprendre le bonheur de deux nophytes d'amour coutant cette divine
expression de la tendresse. Je me suis couche en entendant des pas sur
le terrain sonore de la contre-alle. Oh! maintenant, mon ange, j'ai le
feu dans le coeur, dans la tte. Que fait-il? que pense-t-il? A-t-il
une pense, une seule qui me soit trangre? Est-il l'esclave toujours
prt qu'il m'a dit tre? Comment m'en assurer? A-t-il dans l'me le
plus lger soupon que mon acceptation emporte un blme, un retour
quelconque, un remerciement? Je suis livre  toutes les arguties
minutieuses des femmes de Cyrus et de l'Astre, aux subtilits des
Cours d'amour. Sait-il qu'en amour les plus menues actions des femmes
sont la terminaison d'un monde de rflexions, de combats intrieurs, de
victoires perdues! A quoi pense-t-il en ce moment? Comment lui ordonner
de m'crire le soir le dtail de sa journe? Il est mon esclave, je
dois l'occuper, et je vais l'craser de travail.


  Dimanche matin.

Je n'ai dormi que trs peu, le matin. Il est midi. Je viens de faire
crire la lettre suivante par Griffith.

  _A monsieur le baron de Macumer._

  Mademoiselle de Chaulieu me charge, monsieur le baron, de vous
  redemander la copie d'une lettre que lui a crite une de ses amies,
  qui est de sa main et que vous avez emporte.

  Agrez, etc.

  GRIFFITH.

Ma chre, Griffith est sortie, elle est alle rue Hillerin-Bertin,
elle a fait remettre ce poulet  mon esclave qui m'a rendu sous
enveloppe mon programme mouill de larmes. Il a obi. Oh! ma chre, il
devait y tenir! Un autre aurait refus en crivant une lettre pleine de
flatteries; mais le Sarrasin a t ce qu'il avait promis d'tre: il a
obi. Je suis touche aux larmes.


XVII

  DE LA MME A LA MME.

  2 avril.

Hier, le temps tait superbe, je me suis mise en fille aime et qui
veut plaire. A ma prire, mon pre m'a donn le plus joli attelage
qu'il soit possible de voir  Paris: deux chevaux gris pommel et une
calche de la dernire lgance. J'essayais mon quipage. J'tais
comme une fleur sous une ombrelle double de soie blanche. En montant
l'avenue des Champs-lyses, j'ai vu venir  moi mon Abencerrage sur
un cheval de la plus admirable beaut: les hommes, qui maintenant
sont presque tous de parfaits maquignons, s'arrtaient pour le voir,
pour l'examiner. Il m'a salue, et je lui ai fait un signe amical
d'encouragement; il a modr le pas de son cheval, et j'ai pu lui
dire:--Vous ne trouverez pas mauvais, monsieur le baron, que je
vous aie redemand ma lettre, elle vous tait inutile... Vous avez
dj dpass ce programme, ai-je ajout  voix basse. Vous avez un
cheval qui vous fait bien remarquer, lui ai-je dit.--Mon intendant de
Sardaigne me l'a envoy par orgueil, car ce cheval de race arabe est n
dans mes macchis.

Ce matin, ma chre, Hnarez tait sur un cheval anglais alezan, encore
trs beau, mais qui n'excitait plus l'attention: le peu de critique
moqueuse de mes paroles avait suffi. Il m'a salue, et je lui ai
rpondu par une lgre inclinaison de tte. Le duc d'Angoulme a fait
acheter le cheval de Macumer. Mon esclave a compris qu'il sortait de la
simplicit voulue en attirant sur lui l'attention des badauds. Un homme
doit tre remarqu pour lui-mme, et non pas pour son cheval ou pour
des choses. Avoir un trop beau cheval me semble aussi ridicule
que d'avoir un gros diamant  sa chemise. J'ai t ravie de le prendre
en faute, et peut-tre y avait-il dans son fait un peu d'amour-propre,
permis  un pauvre proscrit. Cet enfantillage me plat. O ma vieille
raisonneuse! Jouis-tu de mes amours autant que je me suis attriste de
ta sombre philosophie? Chre Philippe II en jupon, te promnes-tu bien
dans ma calche? Vois-tu ce regard de velours, humble et plein, fier de
son servage, que me lance en passant cet homme vraiment grand qui porte
ma livre, et qui a toujours  sa boutonnire un camlia rouge, tandis
que j'en ai toujours un blanc  la main? Quelle clart jette l'amour!
Combien je comprends Paris! Maintenant tout m'y semble spirituel.
Oui, l'amour y est plus joli, plus grand, plus charmant que partout
ailleurs. Dcidment j'ai reconnu que jamais je ne pourrais tourmenter,
inquiter un sot, ni avoir le moindre empire sur lui. Il n'y a que
les hommes suprieurs qui nous comprennent bien et sur lesquels nous
puissions agir. Oh! pauvre amie, pardon, j'oubliais notre l'Estorade;
mais ne m'as-tu pas dit que tu allais en faire un gnie? Oh! je devine
pourquoi: tu l'lves  la brochette pour tre comprise un jour. Adieu,
je suis un peu folle et ne veux pas continuer.


XVIII

  DE MADAME DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU.

  Avril.

Chre ange, ou ne dois-je pas plutt dire cher dmon, tu m'as
afflige sans le vouloir, et, si nous n'tions pas la mme me, je
dirais blesse; mais ne se blesse-t-on pas aussi soi-mme? Comme
on voit bien que tu n'as pas encore arrt ta pense sur ce mot
_indissoluble_, appliqu au contrat qui lie une femme  un homme!
Je ne veux pas contredire les philosophes ni les lgislateurs, ils
sont bien de force  se contredire eux-mmes; mais, chre, en rendant
le mariage irrvocable et lui imposant une formule gale pour tous
et impitoyable, on a fait de chaque union une chose entirement
dissemblable, aussi dissemblable que le sont les individus entre eux;
chacune d'elles a ses lois intrieures diffrentes; celles d'un mariage
 la campagne, o deux tres seront sans cesse en prsence, ne sont
pas celles d'un mnage  la ville, o plus de distractions nuancent la
vie; et celles d'un mnage  Paris, o la vie passe comme un torrent,
ne seront pas celles d'un mariage en province, o la vie est moins
agite. Si les conditions varient selon les lieux, elles varient bien
davantage selon les caractres. La femme d'un homme de gnie n'a qu'
se laisser conduire, et la femme d'un sot doit, sous peine des plus
grands malheurs, prendre les rnes de la machine si elle se sent
plus intelligente que lui. Peut-tre, aprs tout, la rflexion et la
raison arrivent-elles  ce qu'on appelle dpravation. Pour nous la
dpravation, n'est-ce pas le calcul dans les sentiments? Une passion
qui raisonne est dprave; elle n'est belle qu'involontaire et dans
ces sublimes jets qui excluent tout gosme. Ah! tt ou tard tu te
diras, ma chre: Oui! la fausset est aussi ncessaire  la femme que
son corset, si par fausset on entend le silence de celle qui a le
courage de se taire, si par fausset l'on entend le calcul ncessaire
de l'avenir. Toute femme marie apprend  ses dpens les lois sociales
qui sont incompatibles en beaucoup de points avec celles de la nature.
On peut avoir en mariage une douzaine d'enfants, en se mariant  l'ge
o nous sommes; et, si nous les avions, nous commettrions douze crimes,
nous ferions douze malheurs. Ne livrerions-nous pas  la misre et
au dsespoir de charmants tres? tandis que deux enfants sont deux
bonheurs, deux bienfaits, deux crations en harmonie avec les moeurs
et les lois actuelles. La loi naturelle et le code sont ennemis,
et nous sommes le terrain sur lequel ils luttent. Appelleras-tu
dpravation la sagesse de l'pouse qui veille  ce que la famille ne se
ruine pas par elle-mme? Un seul calcul ou mille, tout est perdu dans
le coeur. Ce calcul atroce, vous le ferez un jour, belle baronne de
Macumer, quand vous serez la femme heureuse et fire de l'homme qui
vous adore; ou plutt cet homme suprieur vous l'pargnera, car il le
fera lui-mme. Tu vois, chre folle, que nous avons tudi le code
dans ses rapports avec l'amour conjugal. Tu sauras que nous ne devons
compte qu' nous-mmes et  Dieu des moyens que nous employons pour
perptuer le bonheur au sein de nos maisons; et mieux vaut le calcul
qui y parvient que l'amour irrflchi qui y met le deuil, les
querelles ou la dsunion. J'ai cruellement tudi le rle de l'pouse
et de la mre de famille. Oui, chre ange, nous avons de sublimes
mensonges  faire pour tre la noble crature que nous sommes en
accomplissant nos devoirs. Tu me taxes de fausset parce que je veux
mesurer au jour le jour  Louis la connaissance de moi-mme; mais
n'est-ce pas une trop intime connaissance qui cause les dsunions?
Je veux l'occuper beaucoup pour beaucoup le distraire de moi, au nom
de son propre bonheur; et tel n'est pas le calcul de la passion. Si
la tendresse est inpuisable, l'amour ne l'est point: aussi est-ce
une vritable entreprise pour une honnte femme que de le sagement
distribuer sur toute la vie. Au risque de te paratre excrable, je
te dirai que je persiste dans mes principes en me croyant trs-grande
et trs-gnreuse. La vertu, mignonne, est un principe dont les
manifestations diffrent selon les milieux: la vertu de Provence, celle
de Constantinople, celle de Londres et celle de Paris ont des effets
parfaitement dissemblables sans cesser d'tre la vertu. Chaque vie
humaine offre dans son tissu les combinaisons les plus irrgulires;
mais, vues d'une certaine hauteur, toutes paraissent semblables. Si
je voulais voir Louis malheureux et faire fleurir une sparation de
corps, je n'aurais qu' me mettre  sa lesse. Je n'ai pas eu comme toi
le bonheur de rencontrer un tre suprieur, mais peut-tre aurai-je
le plaisir de le rendre suprieur, et je te donne rendez-vous dans
cinq ans  Paris. Tu y seras prise toi-mme, et tu me diras que je me
suis trompe, que monsieur de l'Estorade tait nativement remarquable.
Quant  ces belles amours,  ces motions que je n'prouve que par toi;
quant  ces stations nocturnes sur le balcon,  la lueur des toiles;
quant  ces adorations excessives,  ces divinisations de nous, j'ai
su qu'il y fallait renoncer. Ton panouissement dans la vie rayonne 
ton gr; le mien est circonscrit, il a l'enceinte de la Crampade, et
tu me reproches les prcautions que demande un fragile, un secret, un
pauvre bonheur pour devenir durable, riche et mystrieux! Je croyais
avoir trouv les grces d'une matresse dans mon tat de femme, et tu
m'as presque fait rougir de moi-mme. Entre nous deux, qui a tort, qui
a raison? Peut-tre avons-nous galement tort et raison toutes deux,
et peut-tre la socit nous vend-elle fort cher nos dentelles, nos
titres et nos enfants! Moi, j'ai mes camlias rouges, ils sont sur mes
lvres, en sourires qui fleurissent pour ces deux tres, le pre
et le fils,  qui je suis dvoue,  la fois esclave et matresse.
Mais, chre! tes dernires lettres m'ont fait apercevoir tout ce que
j'ai perdu! Tu m'as appris l'tendue des sacrifices de la femme marie.
J'avais  peine jet les yeux sur ces beaux steppes sauvages o tu
bondis, et je ne te parlerai point de quelques larmes essuyes en te
lisant; mais le regret n'est pas le remords, quoiqu'il en soit un peu
germain. Tu m'as dit: Le mariage rend philosophe! hlas! non; je l'ai
bien senti quand je pleurais en te sachant emporte au torrent de
l'amour. Mais mon pre m'a fait lire un des plus profonds crivains de
nos contres, un des hritiers de Bossuet, un de ces cruels politiques
dont les pages engendrent la conviction. Pendant que tu lisais Corinne,
je lisais Bonald, et voil tout le secret de ma philosophie: la Famille
sainte et forte m'est apparue. De par Bonald, ton pre avait raison
dans son discours. Adieu, ma chre imagination, mon amie, toi qui es ma
folie!


XIX

  LOUISE DE CHAULIEU A MADAME DE L'ESTORADE.

Eh bien, tu es un amour de femme, ma Rene; et je suis maintenant
d'accord que c'est tre honnte que de tromper: es-tu contente?
D'ailleurs l'homme qui nous aime nous appartient; nous avons le droit
d'en faire un sot ou un homme de gnie; mais, entre nous, nous en
faisons le plus souvent des sots. Tu feras du tien un homme de gnie,
et tu garderas ton secret: deux magnifiques actions! Ah! s'il n'y avait
pas de paradis, tu serais bien attrape, car tu te voues  un martyre
volontaire. Tu veux le rendre ambitieux et le garder amoureux! mais,
enfant que tu es, c'est bien assez de le maintenir amoureux. Jusqu'
quel point le calcul est-il la vertu ou la vertu est-elle le calcul?
Hein? Nous ne nous fcherons point pour cette question, puisque Bonald
est l. Nous sommes et voulons tre vertueuses; mais en ce moment je
crois que, malgr tes charmantes friponneries, tu vaux mieux que moi.
Oui, je suis une fille horriblement fausse: j'aime Felipe, et je le lui
cache avec une infme dissimulation. Je le voudrais voir sautant de son
arbre sur la crte du mur, de la crte du mur sur mon balcon; et,
s'il faisait ce que je dsire, je le foudroierais de mon mpris. Tu
vois, je suis d'une bonne foi terrible. Qui m'arrte? quelle puissance
mystrieuse m'empche de dire  ce cher Felipe tout le bonheur qu'il
me verse  flots par son amour pur, entier, grand, secret, plein?
Madame de Mirbel fait mon portrait, je compte le lui donner, ma chre.
Ce qui me surprend chaque jour davantage, est l'activit que l'amour
donne  la vie. Quel intrt prennent les heures, les actions, les plus
petites choses! et quelle admirable confusion du pass, de l'avenir
dans le prsent! On vit aux trois temps du verbe. Est-ce encore ainsi
quand on a t heureuse? Oh! rponds-moi, dis-moi ce qu'est le bonheur,
s'il calme ou s'il irrite. Je suis d'une inquitude mortelle, je ne
sais plus comment me conduire: il y a dans mon coeur une force qui
m'entrane vers lui, malgr la raison et les convenances. Enfin,
je comprends ta curiosit avec Louis, es-tu contente? Le bonheur
que Felipe a d'tre  moi, son amour  distance et son obissance
m'impatientent autant que son profond respect m'irritait quand il
n'tait que mon matre d'espagnol. Je suis tente de lui crier quand il
passe:--Imbcile, si tu m'aimes en tableau, que serait-ce donc si tu me
connaissais!

Oh! Rene, tu brles mes lettres, n'est-ce pas? moi, je brlerai les
tiennes. Si d'autres yeux que les ntres lisaient ces penses qui sont
verses de coeur  coeur, je dirais  Felipe d'aller les crever et
de tuer un peu les gens pour plus de sret.


  Lundi.

Ah! Rene, comment sonder le coeur d'un homme? Mon pre doit me
prsenter ton monsieur Bonald, et, puisqu'il est si savant, je le lui
demanderai. Dieu est bien heureux de pouvoir lire au fond des coeurs.
Suis-je toujours un ange pour cet homme? Voil toute la question.

Si jamais, dans un geste, dans un regard, dans l'accent d'une parole,
j'apercevais une diminution de ce respect qu'il avait pour moi quand
il tait mon matre d'espagnol, je me sens la force de tout oublier!
Pourquoi ces grands mots, ces grandes rsolutions? te diras-tu. Ah!
voil, ma chre. Mon charmant pre, qui se conduit avec moi comme un
vieux cavalier servant avec une Italienne, faisait faire, je te l'ai
dit, mon portrait par madame de Mirbel. J'ai trouv moyen d'avoir
une copie assez bien excute pour pouvoir la donner au duc et envoyer
l'original  Felipe. Cet envoi a eu lieu hier, accompagn de ces trois
lignes:

  Don Felipe, on rpond  votre entier dvouement par une confiance
  aveugle: le temps dira si ce n'est pas accorder trop de grandeur  un
  homme.

La rcompense est grande, elle a l'air d'une promesse, et, chose
horrible, d'une invitation; mais, ce qui va te sembler plus horrible
encore, j'ai voulu que la rcompense exprimt promesse et invitation
sans aller jusqu' l'offre. Si dans sa rponse il y a ma Louise, ou
seulement Louise, il est perdu.


  Mardi.

Non! il n'est pas perdu. Ce ministre constitutionnel est un adorable
amant. Voici sa lettre:

  Tous les moments que je passais sans vous voir, je demeurais occup
  de vous, les yeux ferms  toute chose et attachs par la mditation
  sur votre image, qui ne se dessinait jamais assez promptement dans
  le palais obscur o se passent les songes et o vous rpandiez la
  lumire. Dsormais ma vue se reposera sur ce merveilleux ivoire, sur
  ce talisman, dois-je dire; car pour moi vos yeux bleus s'animent, et
  la peinture devient aussitt une ralit. Le retard de cette lettre
  vient de mon empressement  jouir de cette contemplation pendant
  laquelle je vous disais tout ce que je dois taire. Oui, depuis hier,
  enferm seul avec vous, je me suis livr, pour la premire fois de
  ma vie,  un bonheur entier, complet, infini. Si vous pouviez vous
  voir o je vous ai mise, entre la Vierge et Dieu, vous comprendriez
  en quelles angoisses j'ai pass la nuit; mais, en vous les disant, je
  ne voudrais pas vous offenser, car il y aurait tant de tourments pour
  moi dans un regard dnu de cette anglique bont qui me fait vivre,
  que je vous demande pardon par avance. Si donc, reine de ma vie et de
  mon me, vous vouliez m'accorder un millime de l'amour que je vous
  porte!

  Le _si_ de cette constante prire m'a ravag l'me. J'tais entre la
  croyance et l'erreur, entre la vie et la mort, entre les tnbres et
  la lumire. Un criminel n'est pas plus agit pendant la dlibration
  de son arrt que je ne le suis en m'accusant  vous de cette
  audace. Le sourire exprim sur vos lvres, et que je venais revoir
  de moment en moment, calmait ces orages excits par la crainte de
  vous dplaire. Depuis que j'existe, personne, pas mme ma mre, ne
  m'a souri. La belle jeune fille qui m'tait destine a rebut mon
  coeur et s'est prise de mon frre. Mes efforts, en politique, ont
  trouv la dfaite. Je n'ai jamais vu dans les yeux de mon roi qu'un
  dsir de vengeance; et nous sommes si ennemis depuis notre jeunesse,
  qu'il a regard comme une cruelle injure le voeu par lequel les
  corts m'ont port au pouvoir. Quelque forte que vous fassiez une
  me, le doute y entrerait  moins. D'ailleurs je me rends justice: je
  connais la mauvaise grce de mon extrieur, et sais combien il est
  difficile d'apprcier mon coeur  travers une pareille enveloppe.
  tre aim, ce n'tait plus qu'un rve quand je vous ai vue. Aussi,
  quand je m'attachai  vous, ai-je compris que le dvouement pouvait
  seul faire excuser ma tendresse. En contemplant ce portrait, en
  coutant ce sourire plein de promesses divines, un espoir que je ne
  me permettais pas  moi-mme a rayonn dans mon me. Cette clart
  d'aurore est incessamment combattue par les tnbres du doute, par la
  crainte de vous offenser en la laissant poindre. Non, vous ne pouvez
  pas m'aimer encore, je le sens; mais,  mesure que vous aurez prouv
  la puissance, la dure, l'tendue de mon inpuisable affection, vous
  lui donnerez une petite place dans votre coeur. Si mon ambition est
  une injure, vous me le direz sans colre, je rentrerai dans mon rle;
  mais si vous vouliez essayer de m'aimer, ne le faites pas savoir sans
  de minutieuses prcautions  celui qui mettait tout le bonheur de sa
  vie  vous servir uniquement.

Ma chre, en lisant ces derniers mots, il m'a sembl le voir ple comme
il l'tait le soir o je lui ai dit, en lui montrant le camlia, que
j'acceptais les trsors de son dvouement. J'ai vu dans ces phrases
soumises tout autre chose qu'une simple fleur de rhtorique  l'usage
des amants, et j'ai senti comme un grand mouvement en moi-mme.... le
souffle du bonheur.

Il a fait un temps dtestable, il ne m'a pas t possible d'aller au
bois sans donner lieu  d'tranges soupons; car ma mre, qui sort
souvent malgr la pluie, est reste chez elle, seule.


  Mercredi soir.

Je viens de _le_ voir,  l'Opra. Ma chre, ce n'est plus le mme
homme: il est venu dans notre loge prsent par l'ambassadeur de
Sardaigne. Aprs avoir vu dans mes yeux que son audace ne dplaisait
point, il m'a paru comme embarrass de son corps, et il a dit alors
mademoiselle  la marquise d'Espard. Ses yeux lanaient des regards qui
faisaient une lumire plus vive que celle des lustres. Enfin il est
sorti comme un homme qui craignait de commettre une extravagance.--Le
baron de Macumer est amoureux! a dit madame de Maufrigneuse  ma
mre.--C'est d'autant plus extraordinaire que c'est un ministre tomb,
a rpondu ma mre. J'ai eu la force de regarder madame d'Espard,
madame de Maufrigneuse et ma mre avec la curiosit d'une personne
qui ne connat pas une langue trangre et qui voudrait deviner ce
qu'on dit; mais j'tais intrieurement en proie  une joie voluptueuse
dans laquelle il me semblait que mon me se baignait. Il n'y a qu'un
mot pour t'expliquer ce que j'prouve, c'est le ravissement. Felipe
aime tant, que je le trouve digne d'tre aim. Je suis exactement le
principe de sa vie, et je tiens dans ma main le fil qui mne sa pense.
Enfin, si nous devons nous tout dire, il y a chez moi le plus violent
dsir de lui voir franchir tous les obstacles, arriver  moi pour me
demander  moi-mme, afin de savoir si ce furieux amour redeviendra
humble et calme  un seul de mes regards.

Ah! ma chre, je me suis arrte et suis toute tremblante. En
t'crivant, j'ai entendu dehors un lger bruit et je me suis leve.
De ma fentre je l'ai vu allant sur la crte du mur, au risque de se
tuer. Je suis alle  la fentre de ma chambre et je ne lui ai fait
qu'un signe; il a saut du mur, qui a dix pieds; puis il a couru sur la
route, jusqu' la distance o je pouvais le voir, pour me montrer qu'il
ne s'tait fait aucun mal. Cette attention, au moment o il devait tre
tourdi par sa chute, m'a tant attendrie que je pleure sans savoir
pourquoi. Pauvre laid! que venait-il chercher, que voulait-il me dire?

Je n'ose crire mes penses et vais me coucher dans ma joie, en
songeant  tout ce que nous dirions si nous tions ensemble. Adieu,
belle muette. Je n'ai pas le temps de te gronder sur ton silence; mais
voici plus d'un mois que je n'ai de tes nouvelles. Serais-tu,
par hasard, devenue heureuse? N'aurais-tu plus ce libre arbitre qui te
rendait si fire et qui ce soir a failli m'abandonner?


XX

  RENE DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU.

  Mai.

Si l'amour est la vie du monde, pourquoi d'austres philosophes
le suppriment-ils dans le mariage? Pourquoi la Socit prend-elle
pour loi suprme de sacrifier la Femme  la Famille en crant ainsi
ncessairement une lutte sourde au sein du mariage? lutte prvue par
elle et si dangereuse qu'elle a invent des pouvoirs pour en armer
l'homme contre nous, en devinant que nous pouvions tout annuler soit
par la puissance de la tendresse, soit par la persistance d'une haine
cache. Je vois en ce moment, dans le mariage, deux forces opposes
que le lgislateur aurait d runir; quand se runiront-elles? voil
ce que je me dis en te lisant. Oh! chre, une seule de tes lettres
ruine cet difice bti par le grand crivain de l'Aveyron, et o je
m'tais loge avec une douce satisfaction. Les lois ont t faites par
des vieillards, les femmes s'en aperoivent; ils ont bien sagement
dcrt que l'amour conjugal exempt de passion ne nous avilissait
point, et qu'une femme devait se donner sans amour une fois que la loi
permettait  un homme de la faire sienne. Proccups de la famille,
ils ont imit la nature, inquite seulement de perptuer l'espce.
J'tais un tre auparavant, et je suis maintenant une chose! Il est
plus d'une larme que j'ai dvore au loin, seule, et que j'aurais voulu
donner en change d'un sourire consolateur. D'o vient l'ingalit de
nos destines? L'amour permis agrandit ton me. Pour toi, la vertu se
trouvera dans le plaisir. Tu ne souffriras que de ton propre vouloir.
Ton devoir, si tu pouses ton Felipe, deviendra le plus doux, le plus
expansif des sentiments. Notre avenir est gros de la rponse, et je
l'attends avec une inquite curiosit.

Tu aimes, tu es adore. Oh! chre, livre-toi tout entire  ce
beau pome qui nous a tant occupes. Cette beaut de la femme, si fine
et si spiritualise en toi, Dieu l'a faite ainsi pour qu'elle charme
et plaise: il a ses desseins. Oui, mon ange, garde bien le secret de ta
tendresse, et soumets Felipe aux preuves subtiles que nous inventions
pour savoir si l'amant que nous rvions serait digne de nous. Sache
surtout moins s'il t'aime que si tu l'aimes: rien n'est plus trompeur
que le mirage produit en notre me par la curiosit, par le dsir,
par la croyance au bonheur. Toi qui, seule de nous deux, demeures
intacte, chre, ne te risque pas sans arrhes au dangereux march d'un
irrvocable mariage, je t'en supplie! Quelquefois un geste, une parole,
un regard, dans une conversation sans tmoins, quand les mes sont
dshabilles de leur hypocrisie mondaine, clairent des abmes. Tu es
assez noble, assez sre de toi pour pouvoir aller hardiment en des
sentiers o d'autres se perdraient. Tu ne saurais croire en quelles
anxits je te suis. Malgr la distance, je te vois, j'prouve tes
motions. Aussi, ne manque pas  m'crire, n'omets rien! Tes lettres
me font une vie passionne au milieu de mon mnage si simple, si
tranquille, uni comme une grande route par un jour sans soleil. Ce
qui se passe ici, mon ange, est une suite de chicanes avec moi-mme
sur lesquelles je veux garder le secret aujourd'hui, je t'en parlerai
plus tard. Je me donne et me reprends avec une sombre obstination, en
passant du dcouragement  l'esprance. Peut-tre demand-je  la vie
plus de bonheur qu'elle ne nous en doit. Au jeune ge nous sommes assez
portes  vouloir que l'idal et le positif s'accordent! Mes rflexions,
et maintenant je les fais toute seule, assise au pied d'un rocher de
mon parc, m'ont conduite  penser que l'amour dans le mariage est un
hasard sur lequel il est impossible d'asseoir la loi qui doit tout
rgir. Mon philosophe de l'Aveyron a raison de considrer la famille
comme la seule unit sociale possible et d'y soumettre la femme comme
elle l'a t de tout temps. La solution de cette grande question,
presque terrible pour nous, est dans le premier enfant que nous avons.
Aussi voudrais-je tre mre, ne ft-ce que pour donner une pture  la
dvorante activit de mon me.

Louis est toujours d'une adorable bont, son amour est actif et ma
tendresse est abstraite; il est heureux, il cueille  lui seul les
fleurs, sans s'inquiter des efforts de la terre qui les produit.
Heureux gosme! Quoi qu'il puisse m'en coter, je me prte  ses
illusions, comme une mre, d'aprs les ides que je me fais d'une
mre, se brise pour procurer un plaisir  son enfant. Sa joie est
si profonde qu'elle lui ferme les yeux et qu'elle jette ses reflets
jusque sur moi. Je le trompe par le sourire ou par le regard pleins de
satisfaction que me cause la certitude de lui donner le bonheur. Aussi,
le nom d'amiti dont je me sers pour lui dans notre intrieur est-il:
mon enfant! J'attends le fruit de tant de sacrifices qui seront
un secret entre Dieu, toi et moi. La maternit est une entreprise 
laquelle j'ai ouvert un crdit norme, elle me doit trop aujourd'hui,
je crains de n'tre pas assez paye: elle est charge de dployer mon
nergie et d'agrandir mon coeur, de me ddommager par des joies
illimites. Oh! mon Dieu, que je ne sois pas trompe! l est tout mon
avenir, et, chose effrayante  penser, celui de ma vertu.


XXI

  LOUISE DE CHAULIEU A RENE DE L'ESTORADE.

  Juin.

Chre biche marie, ta lettre est venue  propos pour me justifier 
moi-mme une hardiesse  laquelle je pensais nuit et jour. Il y a je
ne sais quel apptit en moi pour les choses inconnues ou, si tu veux,
dfendues, qui m'inquite et m'annonce au dedans de moi-mme un combat
entre les lois du monde et celles de la nature. Je ne sais pas si la
nature est chez moi plus forte que la socit, mais je me surprends
 conclure des transactions entre ces puissances. Enfin, pour parler
clairement, je voulais causer avec Felipe, seule avec lui, pendant une
heure de nuit, sous les tilleuls, au bout de notre jardin. Assurment,
ce vouloir est d'une fille qui mrite le nom de _commre veille_ que
me donne la duchesse en riant et que mon pre me confirme. Nanmoins,
je trouve cette faute prudente et sage. Tout en rcompensant tant de
nuits passes au pied de mon mur, je veux savoir ce que pensera mons
Felipe de mon escapade, et le juger dans un pareil moment; en faire mon
cher poux, s'il divinise ma faute; ou ne le revoir jamais, s'il
n'est pas plus respectueux et plus tremblant que quand il me salue en
passant  cheval aux Champs-lyses. Quant au monde, je risque moins 
voir ainsi mon amoureux qu' lui sourire chez madame de Maufrigneuse
ou chez la vieille marquise de Beausant, o nous sommes maintenant
envelopps d'espions, car Dieu sait de quels regards on poursuit une
fille souponne de faire attention  un monstre comme Macumer. Oh!
si tu savais combien je me suis agite en moi-mme  rver ce projet,
combien je me suis occupe  voir par avance comment il pouvait se
raliser. Je t'ai regrette, nous aurions bavard pendant quelques
bonnes petites heures, perdues dans les labyrinthes de l'incertitude
et jouissant par avance de toutes les bonnes ou mauvaises choses d'un
premier rendez-vous  la nuit, dans l'ombre et le silence, sous les
beaux tilleuls de l'htel de Chaulieu, cribls par les mille lueurs de
la lune. J'ai palpit toute seule en me disant:--Ah! Rene, o es-tu?
Donc, ta lettre a mis le feu aux poudres, et mes derniers scrupules ont
saut. J'ai jet par ma fentre  mon adorateur stupfait le dessin
exact de la clef de la petite porte au bout du jardin avec ce billet:

  On veut vous empcher de faire des folies. En vous cassant le cou,
  vous raviriez l'honneur  la personne que vous dites aimer. tes-vous
  digne d'une nouvelle preuve d'estime et mritez-vous que l'on vous
  parle  l'heure o la lune laisse dans l'ombre les tilleuls au bout
  du jardin?

Hier,  une heure, au moment o Griffith allait se coucher, je lui ai
dit:--Prenez votre chle et accompagnez-moi, ma chre, je veux aller
au fond du jardin sans que personne le sache! Elle ne m'a pas dit un
mot et m'a suivie. Quelles sensations, ma Rene! car, aprs l'avoir
attendu en proie  une charmante petite angoisse, je l'avais vu se
glissant comme une ombre. Arrive au jardin sans encombre, je dis 
Griffith:--Ne soyez pas tonne, il y a l le baron de Macumer, et
c'est bien  cause de lui que je vous ai emmene. Elle n'a rien dit.

--Que voulez-vous de moi? m'a dit Felipe d'une voix dont l'motion
annonait que le bruit de nos robes dans le silence de la nuit et celui
de nos pas sur le sable, quelque lger qu'il ft, l'avaient mis hors de
lui.

--Je veux vous dire ce que je ne saurais crire, lui ai-je rpondu.

Griffith est alle  six pas de nous. La nuit tait une de ces nuits
tides, embaumes par les fleurs; j'ai ressenti dans ce moment
un plaisir enivrant  me trouver presque seule avec lui dans la douce
obscurit des tilleuls, au del desquels le jardin brillait d'autant
plus que la faade de l'htel refltait en blanc la lueur de la lune.
Ce contraste offrait une vague image du mystre de notre amour qui doit
finir par l'clatante publicit du mariage. Aprs un moment donn de
part et d'autre au plaisir de cette situation neuve pour nous deux, et
o nous tions aussi tonns l'un que l'autre, j'ai retrouv la parole.

--Quoique je ne craigne pas la calomnie, je ne veux plus que vous
montiez sur cet arbre, lui dis-je en lui montrant l'orme, ni sur ce
mur. Nous avons assez fait, vous l'colier, et moi la pensionnaire:
levons nos sentiments  la hauteur de nos destines. Si vous tiez
mort dans votre chute, je mourais dshonore... Je l'ai regard, il
tait blme.--Et si vous tiez surpris ainsi, ma mre ou moi nous
serions souponnes...

--Pardon, a-t-il dit d'une voix faible.

--Passez sur le boulevard, j'entendrai votre pas, et quand je voudrai
vous voir, j'ouvrirai ma fentre; mais je ne vous ferai courir et je
ne courrai ce danger que dans une circonstance grave. Pourquoi m'avoir
force, par votre imprudence,  en commettre une autre et  vous donner
une mauvaise opinion de moi? J'ai vu dans ses yeux des larmes qui m'ont
paru la plus belle rponse du monde.--Vous devez croire, lui dis-je en
souriant, que ma dmarche est excessivement hasarde...

Aprs un ou deux tours faits en silence sous les arbres, il a trouv
la parole.--Vous devez me croire stupide; et je suis tellement ivre de
bonheur, que je suis sans force et sans esprit; mais sachez du moins
qu' mes yeux vous sanctifiez vos actions par cela seulement que vous
vous les permettez. Le respect que j'ai pour vous ne peut se comparer
qu' celui que j'ai pour Dieu. D'ailleurs, miss Griffith est l.

--Elle est l pour les autres et non pas pour nous, Felipe, lui ai-je
dit vivement. Cet homme, ma chre, m'a comprise.

--Je sais bien, reprit-il en me jetant le plus humble regard, qu'elle
n'y serait pas, tout se passerait entre nous comme si elle nous voyait:
si nous ne sommes pas devant les hommes, nous sommes toujours devant
Dieu, et nous avons autant besoin de notre propre estime que de celle
du monde.

--Merci, Felipe, lui ai-je dit en lui tendant la main par un geste
que tu dois voir. Une femme, et prenez-moi pour une femme, est bien
dispose  aimer un homme qui la comprend. Oh! seulement dispose,
repris-je en levant un doigt sur mes lvres. Je ne veux pas que vous
ayez plus d'espoir que je n'en veux donner. Mon coeur n'appartiendra
qu' celui qui saura y lire et le bien connatre. Nos sentiments, sans
tre absolument semblables, doivent avoir la mme tendue, tre  la
mme lvation. Je ne cherche point  me grandir, car ce que je crois
tre des qualits comporte sans doute des dfauts; mais si je ne les
avais point, je serais bien dsole.

--Aprs m'avoir accept pour serviteur, vous m'avez permis de vous
aimer, dit-il en tremblant et me regardant  chaque mot; j'ai plus que
je n'ai primitivement dsir.

--Mais, lui ai-je vivement rpliqu, je trouve votre lot meilleur que
le mien; je ne me plaindrais pas d'en changer, et ce changement vous
regarde.

--A moi maintenant de vous dire merci, m'a-t-il rpondu, je sais les
devoirs d'un loyal amant. Je dois vous prouver que je suis digne de
vous, et vous avez le droit de m'prouver aussi longtemps qu'il vous
plaira. Vous pouvez, mon Dieu! me rejeter si je trahissais votre espoir.

--Je sais que vous m'aimez, lui ai-je rpondu. Jusqu' prsent (j'ai
cruellement appuy sur le mot) vous tes le prfr, voil pourquoi
vous tes ici.

Nous avons alors recommenc quelques tours en causant, et je dois
t'avouer que, mis  l'aise, mon Espagnol a dploy la vritable
loquence du coeur en m'exprimant, non pas sa passion, mais sa
tendresse; car il a su m'expliquer ses sentiments par une adorable
comparaison avec l'amour divin. Sa voix pntrante, qui prtait une
valeur particulire  ses ides dj si dlicates, ressemblait aux
accents du rossignol. Il parlait bas, dans le mdium plein de son
dlicieux organe, et ses phrases se suivaient avec la prcipitation
d'un bouillonnement: son coeur y dbordait.--Cessez, lui dis-je,
je resterais l plus longtemps que je ne le dois. Et, par un geste,
je l'ai congdi.--Vous voil engage, mademoiselle, m'a dit
Griffith.--Peut-tre en Angleterre, mais non en France, ai-je rpondu
ngligemment. Je veux faire un mariage d'amour et ne pas tre trompe:
voil tout. Tu le vois, ma chre, l'amour ne venait pas  moi, j'ai agi
comme Mahomet avec sa montagne.


  Vendredi.

J'ai revu mon esclave: il est devenu craintif, il a pris un air
mystrieux et dvot qui me plat; il me parat pntr de ma gloire
et de ma puissance. Mais rien, ni dans ses regards, ni dans ses
manires, ne peut permettre aux devineresses du monde de souponner
en lui cet amour infini que je vois. Cependant, ma chre, je ne suis
pas emporte, domine, dompte; au contraire, je dompte, je domine et
j'emporte.... Enfin je raisonne. Ah! je voudrais bien retrouver cette
peur que me causait la fascination du matre, du bourgeois  qui je me
refusais. Il y a deux amours: celui qui commande et celui qui obit;
ils sont distincts et donnent naissance  deux passions, et l'une n'est
pas l'autre; pour avoir son compte de la vie, peut-tre une femme
doit-elle connatre l'une et l'autre. Ces deux passions peuvent-elles
se confondre? Un homme  qui nous inspirons de l'amour nous en
inspirera-t-il? Felipe sera-t-il un jour mon matre? tremblerai-je
comme il tremble? Ces questions me font frmir. Il est bien aveugle! A
sa place, j'aurais trouv mademoiselle de Chaulieu sous ces tilleuls
bien coquettement froide, compasse, calculatrice. Non, ce n'est pas
aimer, cela, c'est badiner avec le feu. Felipe me plat toujours, mais
je me trouve maintenant calme et  mon aise. Plus d'obstacles! quel
terrible mot. En moi tout s'affaisse, se rasseoit, et j'ai peur de
m'interroger. Il a eu tort de me cacher la violence de son amour, il
m'a laisse matresse de moi. Enfin, je n'ai pas les bnfices de cette
espce de faute. Oui, chre, quelque douceur que m'apporte le souvenir
de cette demi-heure passe sous les arbres, je trouve le plaisir
qu'elle m'a donn bien au-dessous des motions que j'avais en disant:
Y viendrai-je? n'y viendrai-je pas? lui crirai-je? ne lui crirai-je
point? En serait-il donc ainsi pour tous nos plaisirs? Serait-il
meilleur de les diffrer que d'en jouir? L'esprance vaudrait-elle
mieux que la possession? Les riches sont-ils les pauvres? Avons-nous
toutes deux trop tendu les sentiments en dveloppant outre mesure
les forces de notre imagination? Il y a des instants o cette ide me
glace. Sais-tu pourquoi? Je songe  revenir sans Griffith au bout du
jardin. Jusqu'o irais-je ainsi? L'imagination n'a pas de bornes, et
les plaisirs en ont. Dis-moi, cher docteur en corset, comment concilier
ces deux termes de l'existence des femmes?


XXII

  LOUISE A FELIPE.

Je ne suis pas contente de vous. Si vous n'avez pas pleur en lisant
Brnice de Racine, si vous n'y avez pas trouv la plus horrible des
tragdies, vous ne me comprendrez point, nous ne nous entendrons
jamais: brisons, ne nous voyons plus, oubliez-moi; car si vous ne me
rpondez pas d'une manire satisfaisante, je vous oublierai, vous
deviendrez monsieur le baron de Macumer pour moi, ou plutt vous ne
deviendrez rien, vous serez pour moi comme si vous n'aviez jamais
exist. Hier, chez madame d'Espard, vous avez eu je ne sais quel air
content qui m'a souverainement dplu. Vous paraissiez sr d'tre aim.
Enfin, la libert de votre esprit m'a pouvante, et je n'ai point
reconnu en vous, dans ce moment, le serviteur que vous disiez tre
dans votre premire lettre. Loin d'tre absorb comme doit l'tre un
homme qui aime, vous trouviez des mots spirituels. Ainsi ne se comporte
pas un vrai croyant: il est toujours abattu devant la divinit. Si
je ne suis pas un tre suprieur aux autres femmes, si vous ne voyez
point en moi la source de votre vie, je suis moins qu'une femme,
parce qu'alors je suis simplement une femme. Vous avez veill ma
dfiance, Felipe: elle a grond de manire  couvrir la voix de la
tendresse, et quand j'envisage notre pass, je me trouve le droit
d'tre dfiante. Sachez-le, monsieur le ministre constitutionnel de
toutes les Espagnes, j'ai profondment rflchi  la pauvre condition
de mon sexe. Mon innocence a tenu des flambeaux dans ses mains sans se
brler. coutez bien ce que ma jeune exprience m'a dit et ce que je
vous rpte. En toute autre chose, la duplicit, le manque de foi, les
promesses inexcutes rencontrent des juges, et les juges infligent
des chtiments; mais il n'en est pas ainsi pour l'amour, qui doit
tre  la fois la victime, l'accusateur, l'avocat, le tribunal et le
bourreau; car les plus atroces perfidies, les plus horribles crimes
demeurent inconnus, se commettent d'me  me sans tmoins, et il est
dans l'intrt bien entendu de l'assassin de se taire. L'amour a donc
son code  lui, sa vengeance  lui: le monde n'a rien  y voir.
Or, j'ai rsolu, moi, de ne jamais pardonner un crime, et il n'y a rien
de lger dans les choses du coeur. Hier, vous ressembliez  un homme
certain d'tre aim. Vous auriez tort de ne pas avoir cette certitude,
mais vous seriez criminel  mes yeux si elle vous tait la grce
ingnue que les anxits de l'esprance vous donnaient auparavant. Je
ne veux vous voir ni timide ni fat, je ne veux pas que vous trembliez
de perdre mon affection, parce que ce serait une insulte; mais je ne
veux pas non plus que la scurit vous permette de porter lgrement
votre amour. Vous ne devez jamais tre plus libre que je ne le suis
moi-mme. Si vous ne connaissez pas le supplice qu'une seule pense de
doute impose  l'me, tremblez que je ne vous l'apprenne. Par un seul
regard je vous ai livr mon me, et vous y avez lu. Vous avez  vous
les sentiments les plus purs qui jamais se soient levs dans une me
de jeune fille. La rflexion, les mditations dont je vous ai parl
n'ont enrichi que la tte; mais quand le coeur froiss demandera
conseil  l'intelligence, croyez-moi, la jeune fille tiendra de l'ange
qui sait et peut tout. Je vous le jure, Felipe, si vous m'aimez
comme je le crois, et si vous devez me laisser souponner le moindre
affaiblissement dans les sentiments de crainte, d'obissance, de
respectueuse attente, de dsir soumis que vous annonciez; si j'aperois
un jour la moindre diminution dans ce premier et bel amour qui de
votre me est venu dans la mienne, je ne vous dirai rien, je ne vous
ennuierai point par une lettre plus ou moins digne, plus ou moins fire
ou courrouce, ou seulement grondeuse comme celle-ci; je ne dirais
rien, Felipe: vous me verriez triste  la manire des gens qui sentent
venir la mort; mais je ne mourrais pas sans vous avoir imprim la
plus horrible fltrissure, sans avoir dshonor de la manire la plus
honteuse celle que vous aimiez, et vous avoir plant dans le coeur
d'ternels regrets, car vous me verriez perdue ici-bas aux yeux des
hommes et  jamais maudite en l'autre vie.

Ainsi, ne me rendez pas jalouse d'une autre Louise heureuse, d'une
Louise saintement aime, d'une Louise dont l'me s'panouissait dans
un amour sans ombre, et qui possdait, selon la sublime expression de
Dante,

    _Senza brama, sicura ricchezza!_[1]

  [1] Possder, sans crainte, des richesses qui ne peuvent tre
  perdues!

Sachez que j'ai fouill son Enfer pour en rapporter la plus
douloureuse des tortures, un terrible chtiment moral auquel
j'associerai l'ternelle vengeance de Dieu.

Vous avez donc gliss dans mon coeur, hier, par votre conduite, la
lame froide et cruelle du soupon. Comprenez-vous? j'ai dout de vous,
et j'en ai tant souffert que je ne veux plus douter. Si vous trouvez
mon servage trop dur, quittez-le, je ne vous en voudrai point. Ne
sais-je donc pas que vous tes un homme d'esprit? rservez toutes les
fleurs de votre me pour moi, ayez les yeux ternes devant le monde, ne
vous mettez jamais dans le cas de recevoir une flatterie, un loge, un
compliment de qui que ce soit. Venez me voir charg de haine, excitant
mille calomnies ou accabl de mpris, venez me dire que les femmes
ne vous comprennent point, marchent auprs de vous sans vous voir,
et qu'aucune d'elles ne saurait vous aimer; vous apprendrez alors ce
qu'il y a pour vous dans le coeur et dans l'amour de Louise. Nos
trsors doivent tre si bien enterrs, que le monde entier les foule
aux pieds sans les souponner. Si vous tiez beau, je n'eusse sans
doute jamais fait la moindre attention  vous et n'aurais pas dcouvert
en vous le monde de raisons qui fait clore l'amour; et, quoique nous
ne les connaissions pas plus que nous ne savons comment le soleil fait
clore les fleurs ou mrir les fruits, nanmoins, parmi ces raisons,
il en est une que je sais et qui me charme. Votre sublime visage n'a
son caractre, son langage, sa physionomie que pour moi. Moi seule,
j'ai le pouvoir de vous transformer, de vous rendre le plus adorable
de tous les hommes; je ne veux donc point que votre esprit chappe
 ma possession: il ne doit pas plus se rvler aux autres que vos
yeux, votre charmante bouche et vos traits ne leur parlent. A moi
seule d'allumer les clarts de votre intelligence comme j'enflamme vos
regards. Restez ce sombre et froid, ce maussade et ddaigneux grand
d'Espagne que vous tiez auparavant. Vous tiez une sauvage domination
dtruite dans les ruines de laquelle personne ne s'aventurait,
vous tiez contempl de loin, et voil que vous frayez des chemins
complaisants pour que tout le monde y entre, et vous allez devenir un
aimable Parisien. Ne vous souvenez-vous plus de mon programme? Votre
joie disait un peu trop que vous aimiez. Il a fallu mon regard pour
vous empcher de faire savoir au salon le plus perspicace, le plus
railleur, le plus spirituel de Paris, qu'Armande-Louise-Marie de
Chaulieu vous donnait de l'esprit. Je vous crois trop grand pour faire
entrer la moindre ruse de la politique dans votre amour; mais si vous
n'aviez pas avec moi la simplicit d'un enfant, je vous plaindrais; et,
malgr cette premire faute, vous tes encore l'objet d'une admiration
profonde pour

  LOUISE DE CHAULIEU


XXIII

  FELIPE A LOUISE.

Quand Dieu voit nos fautes, il voit aussi nos repentirs: vous avez
raison, ma chre matresse. J'ai senti que je vous avais dplu
sans pouvoir pntrer la cause de votre souci; mais vous me l'avez
explique, et vous m'avez donn de nouvelles raisons de vous adorer.
Votre jalousie  la manire de celle du Dieu d'Isral m'a rempli de
bonheur. Rien n'est plus saint ni plus sacr que la jalousie. O mon bel
ange gardien, la jalousie est la sentinelle qui ne dort jamais; elle
est  l'amour ce que le mal est  l'homme, un vridique avertissement.
Soyez jalouse de votre serviteur, Louise: plus vous le frapperez,
plus il lchera, soumis, humble et malheureux, le bton qui lui dit
en frappant combien vous tenez  lui. Mais, hlas! chre, si vous ne
les avez pas aperus, est-ce donc Dieu qui me tiendra compte de tant
d'efforts pour vaincre ma timidit, pour surmonter les sentiments que
vous avez crus faibles chez moi? Oui, j'ai bien pris sur moi pour
me montrer  vous comme j'tais avant d'aimer. On gotait quelque
plaisir dans ma conversation  Madrid, et j'ai voulu vous faire
connatre  vous-mme ce que je valais. Est-ce une vanit? vous l'avez
bien punie. Votre dernier regard m'a laiss dans un tremblement que
je n'ai jamais prouv, mme quand j'ai vu les forces de la France
devant Cadix, et ma vie mise en question dans une hypocrite phrase de
mon matre. Je cherchais la cause de votre dplaisir sans pouvoir la
trouver, et je me dsesprais de ce dsaccord de notre me, car je
dois agir par votre volont, penser par votre pense, voir par vos
yeux, jouir de votre plaisir et ressentir votre peine, comme je
sens le froid et le chaud. Pour moi, le crime et l'angoisse taient
ce dfaut de simultanit dans la vie de notre coeur que vous avez
faite si belle. Lui dplaire!... ai-je rpt mille fois depuis comme
un fou. Ma noble et belle Louise, si quelque chose pouvait accrotre
mon dvouement absolu pour vous et ma croyance inbranlable en votre
sainte conscience, ce serait votre doctrine qui m'est entre au
coeur comme une lumire nouvelle. Vous m'avez dit  moi-mme mes
propres sentiments, vous m'avez expliqu des choses qui se trouvaient
confuses dans mon esprit Oh! si vous pensez punir ainsi, quelles sont
donc les rcompenses? Mais m'avoir accept pour serviteur suffisait
 tout ce que je veux. Je tiens de vous une vie inespre; je suis
vou, mon souffle n'est pas inutile, ma force a son emploi, ne ft-ce
qu' souffrir pour vous. Je vous l'ai dit, je vous le rpte, vous me
trouverez toujours semblable  ce que j'tais quand je me suis offert
comme un humble et modeste serviteur! Oui, fussiez-vous dshonore
et perdue comme vous dites que vous pourriez l'tre, ma tendresse
s'augmenterait de vos malheurs volontaires! j'essuierais les plaies, je
les cicatriserais, je convaincrais Dieu par mes prires que vous n'tes
pas coupable et que vos fautes sont le crime d'autrui.... Ne vous ai-je
pas dit que je vous porte en mon coeur les sentiments si divers qui
doivent tre chez un pre, une mre, une soeur et un frre? que je
suis avant toute chose une famille pour vous, tout et rien, selon vos
vouloirs? Mais n'est-ce pas vous qui avez emprisonn tant de coeurs
dans le coeur d'un amant? Pardonnez-moi donc d'tre de temps en temps
plus amant que pre et frre en apprenant qu'il y a toujours un frre,
un pre derrire l'amant. Si vous pouviez lire dans mon coeur, quand
je vous vois belle et rayonnante, calme et admire au fond de votre
voiture aux Champs-lyses ou dans votre loge au thtre?... Ah! si
vous saviez combien mon orgueil est peu personnel en entendant un loge
arrach par votre beaut, par votre maintien, et combien j'aime les
inconnus qui vous admirent? Quand par hasard vous avez fleuri mon me
par un salut, je suis  la fois humble et fier, je m'en vais comme si
Dieu m'avait bni, je reviens joyeux, et ma joie laisse en moi-mme
une longue trace lumineuse: elle brille dans les nuages de la fume de
ma cigarette, et j'en sais mieux que le sang qui bouillonne dans mes
veines est tout  vous. Ne savez-vous donc pas combien vous tes aime?
Aprs vous avoir vue, je reviens dans le cabinet o brille la
magnificence sarrazine, mais o votre portrait clipse tout, lorsque je
fais jouer le ressort qui doit le rendre invisible  tous les regards;
et je me lance alors dans l'infini de cette contemplation: je fais
l des pomes de bonheur. Du haut des cieux je dcouvre le cours de
toute une vie que j'ose esprer! Avez-vous quelquefois entendu dans le
silence des nuits, ou, malgr le bruit du monde, une voix rsonner dans
votre chre petite oreille adore? Ignorez-vous les mille prires qui
vous sont adresses? A force de vous contempler silencieusement, j'ai
fini par dcouvrir la raison de tous vos traits, leur correspondance
avec les perfections de votre me; je vous fais alors en espagnol,
sur cet accord de vos deux belles natures, des sonnets que vous ne
connaissez pas, car ma posie est trop au-dessous du sujet, et je
n'ose vous les envoyer. Mon coeur est si parfaitement absorb dans
le vtre, que je ne suis pas un moment sans penser  vous; et si
vous cessiez d'animer ainsi ma vie, il y aurait souffrance en moi.
Comprenez-vous maintenant, Louise, quel tourment pour moi d'tre, bien
involontairement, la cause d'un dplaisir pour vous et de n'en pas
deviner la raison? Cette belle double vie tait arrte, et mon coeur
sentait un froid glacial. Enfin, dans l'impossibilit de m'expliquer ce
dsaccord, je pensais n'tre plus aim; je revenais bien tristement,
mais heureux encore,  ma condition de serviteur, quand votre lettre
est arrive et m'a rempli de joie. Oh! grondez-moi toujours ainsi.

Un enfant, qui s'tait laiss tomber, dit  sa mre:--Pardon! en se
relevant et lui dguisant son mal. Oui, pardon de lui avoir caus une
douleur. Eh! bien, cet enfant, c'est moi: je n'ai pas chang, je vous
livre la clef de mon caractre avec une soumission d'esclave; mais,
chre Louise, je ne ferai plus de faux pas. Tchez que la chane qui
m'attache  vous, et que vous tenez, soit toujours assez tendue pour
qu'un seul mouvement dise vos moindres souhaits  celui qui sera
toujours

  Votre esclave,
  FELIPE.


XXIV

  LOUISE DE CHAULIEU A RENE DE L'ESTORADE.

  Octobre 1824.

Ma chre amie, toi qui t'es marie en deux mois  un pauvre souffreteux
de qui tu t'es faite la mre, tu ne connais rien aux effroyables
pripties de ce drame jou au fond des coeurs et appel l'amour,
o tout devient en un moment tragique, o la mort est dans un regard,
dans une rponse faite  la lgre. J'ai rserv pour dernire preuve
 Felipe une terrible mais dcisive preuve. J'ai voulu savoir si
j'tais aime _quand mme!_ le grand et sublime mot des royalistes, et
pourquoi pas des catholiques? Il s'est promen pendant toute une nuit
avec moi sous les tilleuls au fond de notre jardin, et il n'a pas eu
dans l'me l'ombre mme d'un doute. Le lendemain, j'tais plus aime,
et pour lui tout aussi chaste, tout aussi grande, tout aussi pure que
la veille; il n'en avait pas tir le moindre avantage. Oh! il est
bien Espagnol, bien Abencerrage. Il a gravi mon mur pour venir baiser
la main que je lui tendais dans l'ombre, du haut de mon balcon; il a
failli se briser; mais combien de jeunes gens en feraient autant? Tout
cela n'est rien, les chrtiens subissent d'effroyables martyres pour
aller au ciel. Avant-hier, au soir, j'ai pris le futur ambassadeur
du roi  la cour d'Espagne, mon trs honor pre, et je lui ai dit
en souriant:--Monsieur, pour un petit nombre d'amis, vous mariez au
neveu d'un ambassadeur votre chre Armande  qui cet ambassadeur,
dsireux d'une telle alliance et qui l'a mendie assez longtemps,
assure au contrat de mariage son immense fortune et ses titres aprs
sa mort en donnant, ds  prsent, aux deux poux cent mille livres de
rente et reconnaissant  la future une dot de huit cent mille francs.
Votre fille pleure, mais elle plie sous l'ascendant irrsistible de
votre majestueuse autorit paternelle. Quelques mdisants disent que
votre fille cache sous ses pleurs une me intresse et ambitieuse.
Nous allons ce soir  l'Opra dans la loge des gentilshommes, et
monsieur le baron de Macumer y viendra.--Il ne va donc pas? me
rpondit mon pre en souriant et me traitant en ambassadrice.--Vous
prenez Clarisse Harlowe pour Figaro! lui ai-je dit en lui jetant un
regard plein de ddain et de raillerie. Quand vous m'aurez vu la main
droite dgante, vous dmentirez ce bruit impertinent, et vous vous en
montrerez offens.--Je puis tre tranquille sur ton avenir: tu n'as
pas plus la tte d'une fille que Jeanne d'Arc n'avait le coeur d'une
femme. Tu seras heureuse, tu n'aimeras personne et te laisseras aimer!
Pour cette fois, j'clatai de rire.--Qu'as-tu, ma petite coquette? me
dit-il.--Je tremble pour les intrts de mon pays... Et, voyant qu'il
ne me comprenait pas, j'ajoutai:  Madrid!--Vous ne sauriez croire
 quel point, au bout d'une anne, cette religieuse se moque de son
pre, dit-il  la duchesse.--Armande se moque de tout, rpliqua ma mre
en me regardant.--Que voulez-vous dire? lui demandai-je.--Mais vous
ne craignez mme pas l'humidit de la nuit qui peut vous donner des
rhumatismes, dit-elle en me lanant un nouveau regard.--Les matines,
rpondis-je, sont si chaudes! La duchesse a baiss les yeux.--Il est
bien temps de la marier, dit mon pre, et ce sera, je l'espre, avant
mon dpart.--Oui, si vous le voulez, lui ai-je rpondu simplement.

Deux heures aprs, ma mre et moi, la duchesse de Maufrigneuse et
madame d'Espard, nous tions comme quatre roses sur le devant de la
loge. Je m'tais mise de ct, ne prsentant qu'une paule au public et
pouvant tout voir sans tre vue dans cette loge spacieuse qui occupe un
des deux pans coups au fond de la salle, entre les colonnes. Macumer
est venu, s'est plant sur ses jambes et a mis ses jumelles devant ses
yeux pour pouvoir me regarder  son aise. Au premier entr'acte, est
entr celui que j'appelle le roi des Ribauds, un jeune homme d'une
beaut fminine. Le comte Henri de Marsay s'est produit dans la loge
avec une pigramme dans les yeux, un sourire sur les lvres, un air
joyeux sur toute la figure. Il a fait les premiers compliments  ma
mre,  madame d'Espard,  la duchesse de Maufrigneuse, aux comtes
d'Esgrignon et de Saint-Hreen; puis il me dit:--Je ne sais pas si je
serai le premier  vous complimenter d'un vnement qui va vous rendre
un objet d'envie.--Ah! un mariage, ai-je dit. Est-ce une jeune personne
si rcemment sortie du couvent qui vous apprendra que les mariages dont
on parle ne se font jamais? Monsieur de Marsay s'est pench  l'oreille
de Macumer, et j'ai parfaitement compris, par le seul mouvement
des lvres, qu'il lui disait:--Baron, vous aimez peut-tre cette
petite coquette, qui s'est servie de vous; mais, comme il s'agit de
mariage et non d'une passion, il faut toujours savoir ce qui se passe.
Macumer a jet sur l'officieux mdisant un de ces regards qui, selon
moi, sont un pome, et lui a rpliqu quelque chose comme:--Je n'aime
point de petite coquette! d'un air qui m'a si bien ravie que je me suis
dgante en voyant mon pre. Felipe n'avait pas eu la moindre crainte
ni le moindre soupon. Il a bien ralis tout ce que j'attendais de
son caractre: il n'a foi qu'en moi, le monde et ses mensonges ne
l'atteignent pas. L'Abencerrage n'a pas sourcill, la coloration de
son sang bleu n'a pas teint sa face olivtre. Les deux jeunes comtes
sont sortis. J'ai dit alors en riant  Macumer:--Monsieur de Marsay
vous a fait une pigramme sur moi.--Bien plus qu'une pigramme, a-t-il
rpondu, un pithalame.--Vous me parlez grec, lui ai-je dit en souriant
et le rcompensant par un certain regard qui lui fait toujours perdre
contenance.--Je l'espre bien! s'est cri mon pre en s'adressant
 madame de Maufrigneuse. Il court des commrages infmes. Aussitt
qu'une jeune personne va dans le monde, on a la rage de la marier, et
l'on invente des absurdits! Je ne marierai jamais Armande contre son
gr. Je vais faire un tour au foyer, car on croirait que je laisse
courir ce bruit-l pour donner l'ide de ce mariage  l'ambassadeur; et
la fille de Csar doit tre encore moins souponne que sa femme, qui
ne doit pas l'tre du tout.

La duchesse de Maufrigneuse et madame d'Espard regardrent d'abord
ma mre, puis le baron, d'un air ptillant, narquois, rus, plein
d'interrogations contenues. Ces fines couleuvres ont fini par entrevoir
quelque chose. De toutes les choses secrtes, l'amour est la plus
publique, et les femmes l'exhalent, je crois. Aussi, pour le bien
cacher, une femme doit-elle tre un monstre! Nos yeux sont encore
plus bavards que ne l'est notre langue. Aprs avoir joui du dlicieux
plaisir de trouver Felipe aussi grand que je le souhaitais, j'ai
naturellement voulu davantage. J'ai fait alors un signal convenu pour
lui dire de venir  ma fentre par le dangereux chemin que tu connais.
Quelques heures aprs, je l'ai trouv droit comme une statue, coll
le long de la muraille, la main appuye  l'angle du balcon de ma
fentre, tudiant les reflets de la lumire de mon appartement.--Mon
cher Felipe, lui ai-je dit, vous avez t bien ce soir: vous
vous tes conduit comme je me serais conduite moi-mme si l'on m'et
appris que vous faisiez un mariage.--J'ai pens que vous m'eussiez
instruit avant tout le monde, a-t-il rpondu.--Et quel est votre
droit  ce privilge?--Celui d'un serviteur dvou.--L'tes-vous
vraiment?--Oui, dit-il; et je ne changerai jamais.--Eh bien, si ce
mariage tait ncessaire, si je me rsignais..... La douce lueur de la
lune a t comme claire par les deux regards qu'il a lancs sur moi
d'abord, puis sur l'espce d'abme que nous faisait le mur. Il a paru
se demander si nous pouvions mourir ensemble crass; mais, aprs avoir
brill comme un clair sur sa face et jailli de ses yeux, ce sentiment
a t comprim par une force suprieure  celle de la passion.--L'Arabe
n'a qu'une parole, a-t-il dit d'une voix trangle. Je suis votre
serviteur, et vous appartiens: je vivrai toute ma vie pour vous. La
main qui tenait le balcon m'a paru mollir, j'y ai pos la mienne en
lui disant: Felipe, mon ami, je suis par ma seule volont votre femme
ds cet instant. Allez me demander dans la matine  mon pre. Il veut
garder ma fortune; mais vous vous engagerez  me la reconnatre au
contrat sans l'avoir reue, et vous serez sans aucun doute agr. Je ne
suis plus Armande de Chaulieu; descendez promptement, Louise de Macumer
ne veut pas commettre la moindre imprudence. Il a pli, ses jambes
ont flchi, il s'est lanc d'environ dix pieds de haut  terre sans
se faire le moindre mal; mais, aprs m'avoir caus la plus horrible
motion, il m'a salue de la main et a disparu. Je suis donc aime, me
suis-je dit, comme une femme ne le fut jamais! Et je me suis endormie
avec une satisfaction enfantine; mon sort tait  jamais fix. Vers
deux heures mon pre m'a fait appeler dans son cabinet o j'ai trouv
la duchesse et Macumer. Les paroles s'y sont gracieusement changes.
J'ai tout simplement rpondu que, si monsieur Hnarez s'tait entendu
avec mon pre, je n'avais aucune raison de m'opposer  leurs dsirs.
L-dessus, ma mre a retenu le baron  dner; aprs quoi nous avons
t tous quatre nous promener au bois de Boulogne. J'ai regard
trs-railleusement monsieur de Marsay quand il a pass  cheval, car il
a remarqu Macumer et mon pre sur le devant de la calche.

Mon adorable Felipe a fait ainsi refaire ses cartes:

    HNAREZ,
    _Des ducs de Soria, baron de Macumer_.


Tous les matins il m'apporte lui-mme un bouquet d'une dlicieuse
magnificence, au milieu duquel je trouve toujours une lettre qui
contient un sonnet espagnol  ma louange, fait par lui pendant la nuit.

Pour ne pas grossir ce paquet, je t'envoie comme chantillon le premier
et le dernier de ses sonnets, que je t'ai traduits mot  mot en te les
mettant vers par vers.

PREMIER SONNET.

    _Plus d'une fois, couvert d'une mince veste de soie,--l'pe
    haute sans que mon coeur battt une pulsation de plus,--j'ai
    attendu l'assaut du taureau furieux,--et sa corne plus aigu
    que le croissant de Phoeb.

    J'ai gravi, fredonnant une seguidille andalouse,--le talus
    d'une redoute sous une pluie de fer;--j'ai jet ma vie sur le
    tapis vert du hasard--sans plus m'en soucier que d'un quadruple
    d'or.

    J'aurais pris avec la main les boulets dans la gueule des
    canons;--mais je crois que je deviens plus timide qu'un livre
    aux aguets;--qu'un enfant qui voit un spectre aux plis de sa
    fentre.

    Car, lorsque tu me regardes avec ta douce prunelle,--une sueur
    glace couvre mon front, mes genoux se drobent sous moi,--je
    tremble, je recule, je n'ai plus de courage._

DEUXIME SONNET.

    _Cette nuit, je voulais dormir pour rver de toi;--mais le
    sommeil jaloux fuyait mes paupires;--je m'approchai du balcon,
    et je regardai le ciel:--lorsque je pense  toi mes yeux se
    tournent toujours en haut.

    Phnomne trange, que l'amour peut seul expliquer,--le
    firmament avait perdu sa couleur de saphir;--les toiles,
    diamants teints dans leur monture d'or,--ne lanaient que des
    oeillades mortes, des rayons refroidis.

    La lune, nettoye de son fard d'argent et de lis,--roulait
    tristement sur le morne horizon, car tu as drob au ciel
    toutes ses splendeurs.

    La blancheur de la lune luit sur ton front charmant,--tout
    l'azur du ciel s'est concentr dans tes prunelles, et tes cils
    sont forms par les rayons des toiles._

Peut-on prouver plus gracieusement  une jeune fille qu'on ne s'occupe
que d'elle? Que dis-tu de cet amour qui s'exprime en prodiguant les
fleurs de l'intelligence et les fleurs de la terre? Depuis une
dizaine de jours, je connais ce qu'est cette galanterie espagnole si
fameuse autrefois.

Ah , chre, que se passe-t-il  la Crampade, o je me promne si
souvent en examinant les progrs de notre agriculture? N'as-tu rien 
me dire de nos mriers, de nos plantations de l'hiver dernier? Tout y
russit-il  tes souhaits? Les fleurs sont-elles panouies dans ton
coeur d'pouse en mme temps que celles de nos massifs? je n'ose dire
de nos plates-bandes. Louis continue-t-il son systme de madrigaux?
Vous entendez-vous bien? Le doux murmure de ton filet de tendresse
conjugale vaut-il mieux que la turbulence des torrents de mon amour?
Mon gentil docteur en jupon s'est-il fch? Je ne saurais le croire, et
j'enverrais Felipe en courrier se mettre  tes genoux et me rapporter
ta tte ou mon pardon s'il en tait ainsi. Je fais une belle vie ici,
cher amour, et je voudrais savoir comment va celle de Provence. Nous
venons d'augmenter notre famille d'un Espagnol color comme un cigare
de la Havane, et j'attends encore tes compliments.

Vraiment, ma belle Rene, je suis inquite, j'ai peur que tu ne dvores
quelques souffrances pour ne pas en attrister mes joies, mchante!
cris-moi promptement quelques pages o tu me peignes ta vie dans ses
infiniment petits, et dis-moi bien si tu rsistes toujours, si ton
libre arbitre est sur ses deux pieds ou  genoux, ou bien assis, ce
qui serait grave. Crois-tu que les vnements de ton mariage ne me
proccupent pas? Tout ce que tu m'as crit me rend parfois rveuse.
Souvent, lorsqu' l'Opra je paraissais regarder des danseuses en
pirouette, je me disais: Il est neuf heures et demie, elle se couche
peut-tre, que fait-elle? Est-elle heureuse? Est-elle seule avec son
libre arbitre? ou son libre arbitre est-il o vont les libres arbitres
dont on ne se soucie plus?... Mille tendresses.


XXV

  RENE DE L'ESTORADE A LOUISE DE CHAULIEU.

  Octobre.

Impertinente! pourquoi t'aurais-je crit? que t'euss-je dit? Durant
cette vie anime par les ftes, par les angoisses de l'amour,
par ses colres et par ses fleurs que tu me dpeins, et  laquelle
j'assiste comme  une pice de thtre bien joue, je mne une vie
monotone et rgle  la manire d'une vie de couvent. Nous sommes
toujours couchs  neuf heures et levs au jour. Nos repas sont
toujours servis avec une exactitude dsesprante. Pas le plus lger
accident. Je me suis accoutume  cette division du temps et sans
trop de peine. Peut-tre est-ce naturel, que serait la vie sans cet
assujettissement  des rgles fixes qui, selon les astronomes et au
dire de Louis, rgit les mondes? L'ordre ne lasse pas. D'ailleurs, je
me suis impos des obligations de toilette qui me prennent le temps
entre mon lever et le djeuner: je tiens  y paratre charmante par
obissance  mes devoirs de femme, j'en prouve du contentement,
et j'en cause un bien vif au bon vieillard et  Louis. Nous nous
promenons aprs le djeuner. Quand les journaux arrivent, je disparais
pour m'acquitter de mes affaires de mnage ou pour lire, car je lis
beaucoup, ou pour t'crire. Je reviens une heure avant le dner, et
aprs on joue, on a des visites, ou l'on en fait. Je passe ainsi mes
journes entre un vieillard heureux, sans dsirs, et un homme pour
qui je suis le bonheur. Louis est si content, que sa joie a fini par
rchauffer mon me. Le bonheur, pour nous, ne doit sans doute pas tre
le plaisir. Quelquefois, le soir, quand je ne suis pas utile  la
partie, et que je suis enfonce dans une bergre, ma pense est assez
puissante pour me faire entrer en toi; j'pouse alors ta belle vie si
fconde, si nuance, si violemment agite, et je me demande  quoi te
mneront ces turbulentes prfaces; ne tueront-elles pas le livre? Tu
peux avoir les illusions de l'amour, toi, chre mignonne; mais moi, je
n'ai plus que les ralits du mnage. Oui, tes amours me semblent un
songe! Aussi ai-je de la peine  comprendre pourquoi tu les rends si
romanesques. Tu veux un homme qui ait plus d'me que de sens, plus de
grandeur et de vertu que d'amour; tu veux que le rve des jeunes filles
 l'entre de la vie prenne un corps; tu demandes des sacrifices pour
les rcompenser; tu soumets ton Felipe  des preuves, pour savoir
si le dsir, si l'esprance, si la curiosit seront durables. Mais,
enfant, derrire tes dcorations fantastiques s'lve un autel o se
prpare un lien ternel. Le lendemain du mariage, le terrible fait
qui change la fille en femme et l'amant en mari, peut renverser les
lgants chafaudages de tes subtiles prcautions. Sache donc enfin
que deux amoureux, tout aussi bien que deux personnes maries comme
nous l'avons t Louis et moi, vont chercher sous les joies d'une
noce, selon le mot de Rabelais, un grand _peut-tre_!

Je ne te blme pas, quoique ce soit un peu lger, de causer avec Don
Felipe au fond du jardin, de l'interroger, de passer une nuit  ton
balcon, lui sur le mur; mais tu joues avec la vie, enfant, et j'ai
peur que la vie ne joue avec toi. Je n'ose pas te conseiller ce que
l'exprience me suggre pour ton bonheur; mais laisse-moi te rpter
encore, du fond de ma valle, que le viatique du mariage est dans ces
mots: rsignation et dvouement! Car, je le vois, malgr les preuves,
malgr tes coquetteries et tes observations, tu te marieras absolument
comme moi. En tendant le dsir, on creuse un peu plus profond le
prcipice, voil tout.

Oh! comme je voudrais voir le baron de Macumer et lui parler pendant
quelques heures, tant je te souhaite de bonheur!


XXVI

  LOUISE DE MACUMER A RENE DE L'ESTORADE.

  Mars 1825.

Comme Felipe ralise avec une gnrosit de Sarrazin les plans de mon
pre et de ma mre, en me reconnaissant ma fortune sans la recevoir,
la duchesse est devenue encore meilleure femme avec moi qu'auparavant.
Elle m'appelle _petite ruse_, _petite commre_, elle me trouve _le bec
affil_.--Mais, chre maman, lui ai-je dit la veille de la signature du
contrat, vous attribuez  la politique,  la ruse,  l'habilet, les
effets de l'amour le plus vrai, le plus naf, le plus dsintress, le
plus entier qui fut jamais! Sachez donc que je ne suis pas la _commre_
pour laquelle vous me faites l'honneur de me prendre.--Allons donc,
Armande, me dit-elle en me prenant par le cou, m'attirant  elle et
me baisant au front, tu n'as pas voulu retourner au couvent, tu n'as
pas voulu rester fille, et en grande, en belle Chaulieu que tu es,
tu as senti la ncessit de relever la maison de ton pre. (Si tu
savais, Rene, ce qu'il y a de flatterie dans ce mot pour le
duc, qui nous coutait!) Je t'ai vue pendant tout un hiver fourrant
ton petit museau dans tous les quadrilles, jugeant trs-bien les
hommes et devinant le monde actuel en France. Aussi as-tu avis le
seul Espagnol capable de te faire la belle vie d'une femme matresse
chez elle. Ma chre petite, tu l'as trait comme Tullia traite ton
frre.--Quelle cole que le couvent de ma soeur! s'est cri mon
pre. Je jetai sur mon pre un regard qui lui coupa net la parole; puis
je me suis retourne vers la duchesse, et lui ai dit:--Madame, j'aime
mon prtendu, Felipe de Soria, de toutes les puissances de mon me.
Quoique cet amour ait t trs-involontaire et trs-combattu quand il
s'est lev dans mon coeur, je vous jure que je ne m'y suis abandonne
qu'au moment o j'ai reconnu dans le baron de Macumer une me digne
de la mienne, un coeur en qui les dlicatesses, les gnrosits,
le dvouement, le caractre et les sentiments taient conformes aux
miens.--Mais, ma chre, a-t-elle repris en m'interrompant, il est
laid comme....--Comme tout ce que vous voudrez, dis-je vivement, mais
j'aime cette laideur.--Tiens, Armande, me dit mon pre, si tu l'aimes
et si tu as eu la force de matriser ton amour, tu ne dois pas risquer
ton bonheur. Or, le bonheur dpend beaucoup des premiers jours du
mariage....--Et pourquoi ne pas lui dire des premires nuits? s'cria
ma mre. Laissez-nous, monsieur, ajouta la duchesse en regardant mon
pre.

--Tu te maries dans trois jours, ma chre petite, me dit ma mre 
l'oreille, je dois donc te faire maintenant, sans pleurnicheries
bourgeoises, les recommandations srieuses que toutes les mres font
 leurs filles. Tu pouses un homme que tu aimes. Ainsi, je n'ai pas
 te plaindre, ni  me plaindre moi-mme. Je ne t'ai vue que depuis
un an: si ce fut assez pour t'aimer, ce n'est pas non plus assez
pour que je fonde en larmes en regrettant ta compagnie. Ton esprit a
surpass ta beaut; tu m'as flatte dans mon amour-propre de mre,
et tu t'es conduite en bonne et aimable fille. Aussi me trouveras-tu
toujours excellente mre. Tu souris?.... Hlas! souvent, l o la mre
et la fille ont bien vcu, les deux femmes se brouillent. Je te veux
heureuse. coute-moi donc. L'amour que tu ressens est un amour de
petite fille, l'amour naturel  toutes les femmes qui sont nes pour
s'attacher  un homme; mais, hlas! ma petite, il n'y a qu'un homme
dans le monde pour nous, il n'y en a pas deux! et celui que nous sommes
appeles  chrir n'est pas toujours celui que nous avons choisi
pour mari, tout en croyant l'aimer. Quelque singulires que puissent
te paratre mes paroles, mdite-les. Si nous n'aimons pas celui que
nous avons choisi, la faute en est et  nous et  lui, quelquefois 
des circonstances qui ne dpendent ni de nous ni de lui; et nanmoins
rien ne s'oppose  ce que ce soit l'homme que notre famille nous
donne, l'homme  qui s'adresse notre coeur, qui soit l'homme aim.
La barrire qui plus tard se trouve entre nous et lui, s'lve souvent
par un dfaut de persvrance qui vient et de nous et de notre mari.
Faire de son mari son amant est une oeuvre aussi dlicate que
celle de faire de son amant son mari, et tu viens de t'en acquitter
 merveille. Eh! bien, je te le rpte: je te veux heureuse. Songe
donc ds  prsent que dans les trois premiers mois de ton mariage
tu pourrais devenir malheureuse si, de ton ct, tu ne te soumettais
pas au mariage avec l'obissance, la tendresse et l'esprit que tu as
dploys dans tes amours. Car, ma petite commre, tu t'es laisse aller
 tous les innocents bonheurs d'un amour clandestin. Si l'amour heureux
commenait pour toi par des dsenchantements, par des dplaisirs, par
des douleurs mme, eh! bien, viens me voir. N'espre pas trop d'abord
du mariage, il te donnera peut-tre plus de peines que de joies. Ton
bonheur exige autant de culture qu'en a exig l'amour. Enfin, si par
hasard tu perdais l'amant, tu retrouverais le pre de tes enfants. L,
ma chre enfant, est toute la vie sociale. Sacrifie tout  l'homme dont
le nom est le tien, dont l'honneur, dont la considration ne peuvent
recevoir la moindre atteinte qui ne fasse chez toi la plus affreuse
brche. Sacrifier tout  son mari n'est pas seulement un devoir absolu
pour des femmes de notre rang, mais encore le plus habile calcul. Le
plus bel attribut des grands principes de morale, c'est d'tre vrais et
profitables de quelque ct qu'on les tudie. En voil bien assez pour
toi. Maintenant, je te crois encline  la jalousie; et moi, ma chre,
je suis jalouse aussi!... mais je ne te voudrais pas sottement jalouse.
coute: la jalousie qui se montre ressemble  une politique qui
mettrait cartes sur table. Se dire jalouse, le laisser voir, n'est-ce
pas montrer son jeu? Nous ne savons rien alors du jeu de l'autre. En
toute chose, nous devons savoir souffrir en silence. J'aurai d'ailleurs
avec Macumer un entretien srieux  propos de toi la veille de votre
mariage.

J'ai pris le beau bras de ma mre et lui ai bais la main en y mettant
une larme que son accent avait attire dans mes yeux. J'ai devin
dans cette haute morale, digne d'elle et de moi, la plus profonde
sagesse, une tendresse sans bigoterie sociale, et surtout une vritable
estime de mon caractre. Dans ces simples paroles, elle a mis le rsum
des enseignements que sa vie et son exprience lui ont peut-tre
chrement vendus. Elle fut touche, et me dit en me regardant:--Chre
fillette! tu vas faire un terrible passage. Et la plupart des
femmes ignorantes ou dsabuses sont capables d'imiter le comte de
Westmoreland.

Nous nous mmes  rire. Pour t'expliquer cette plaisanterie, je dois
te dire qu' table, la veille, une princesse russe nous avait racont
qu'en sa qualit de ministre anglais, le comte de Westmoreland tait si
instruit, qu'ayant normment souffert du mal de mer pendant le passage
de la Manche, et voulant aller en Italie, il tourna bride et revint
quand on lui parla du passage des Alpes:--J'ai assez de passages comme
cela! dit-il. Tu comprends, Rene, que ta sombre philosophie et la
morale de ma mre taient de nature  rveiller les craintes qui nous
agitaient  Blois. Plus le mariage approchait, plus j'amassais en moi
de force, de volont, de sentiments pour rsister au terrible passage
de l'tat de jeune fille  l'tat de femme. Toutes nos conversations me
revenaient  l'esprit, je relisais tes lettres, et j'y dcouvrais je ne
sais quelle mlancolie cache. Ces apprhensions ont eu le mrite de me
rendre la fiance vulgaire des gravures et du public. Aussi le monde
m'a-t-il trouve charmante et trs-convenable le jour de la signature
du contrat. Ce matin,  la mairie o nous sommes alls sans crmonie,
il n'y a eu que les tmoins. Je te finis ce bout de lettre pendant que
l'on apprte ma toilette pour le dner. Nous serons maris  l'glise
de Sainte-Valre, ce soir  minuit, aprs une brillante soire. J'avoue
que mes craintes me donnent un air de victime et une fausse pudeur qui
me vaudront des admirations auxquelles je ne comprends rien. Je suis
ravie de voir mon pauvre Felipe tout aussi jeune fille que moi, le
monde le blesse, il est comme une chauve-souris dans une boutique de
cristaux.--Heureusement que cette journe a un lendemain! m'a-t-il dit
 l'oreille sans y entendre malice. Il n'aurait voulu voir personne,
tant il est honteux et timide. En venant signer notre contrat,
l'ambassadeur de Sardaigne m'a prise  part pour m'offrir un collier
de perles attaches par six magnifiques diamants. C'est le prsent de
ma belle-soeur la duchesse de Soria. Ce collier est accompagn d'un
bracelet de saphirs sous lequel est crit: _Je t'aime sans te
connatre!_ Deux lettres charmantes enveloppaient ces prsents, que je
n'ai pas voulu accepter sans savoir si Felipe me le permettait.--Car,
lui ai-je dit, je ne voudrais vous rien voir qui ne vnt de moi. Il m'a
bais la main tout attendri, et m'a rpondu:--Portez-les  cause de la
devise, et de ces tendresses qui sont sincres...


  Samedi soir.

Voici donc, ma pauvre Rene, les dernires lignes de la jeune fille.
Aprs la messe de minuit, nous partirons pour une terre que Felipe
a, par une dlicate attention, achete en Nivernais, sur la route de
Provence. Je me nomme dj Louise de Macumer, mais je quitte Paris
dans quelques heures en Louise de Chaulieu. De quelque faon que je me
nomme, il n'y aura jamais pour toi que

  LOUISE.


XXVII

  LOUISE DE MACUMER A RENE DE L'ESTORADE.

  Octobre 1825.

Je ne t'ai plus rien crit, chre, depuis le mariage de la mairie, et
voici bientt huit mois. Quant  toi, pas un mot! cela est horrible,
madame.

Eh! bien, nous sommes donc partis en poste pour le chteau de
Chantepleurs, la terre achete par Macumer en Nivernais, sur les bords
de la Loire,  soixante lieues de Paris. Nos gens, moins ma femme de
chambre, y taient dj, nous attendaient, et nous y sommes arrivs
avec une excessive rapidit, le lendemain soir. J'ai dormi depuis Paris
jusqu'au del de Montargis. La seule licence qu'ait prise mon seigneur
et matre a t de me soutenir par la taille et de tenir ma tte sur
son paule, o il avait dispos plusieurs mouchoirs. Cette attention
quasi-maternelle qui lui faisait vaincre le sommeil m'a caus je ne
sais quelle motion profonde. Endormie sous le feu de ses yeux
noirs, je me suis rveille sous leur flamme: mme ardeur, mme amour;
mais des milliers de penses avaient pass par l! Il avait bais deux
fois mon front.

Nous avons djeun dans notre voiture,  Briare. Le lendemain soir,
 sept heures et demie, aprs avoir caus comme je causais avec toi
 Blois, admirant cette Loire que nous y admirions, nous entrions
dans la belle et longue avenue de tilleuls, d'acacias, de sycomores
et de mlzes qui mne  Chantepleurs. A huit heures nous dnions, 
dix heures nous tions dans une charmante chambre gothique embellie
de toutes les inventions du luxe moderne. Mon Felipe, que tout le
monde trouve laid, m'a sembl bien beau, beau de bont, de grce, de
tendresse, d'exquise dlicatesse. Des dsirs de l'amour, je ne voyais
pas la moindre trace. Pendant la route, il s'tait conduit comme un
ami que j'aurais connu depuis quinze ans. Il m'a peint, comme il
sait peindre (il est toujours l'homme de sa premire lettre), les
effroyables orages qu'il a contenus et qui venaient mourir  la surface
de son visage.--Jusqu' prsent, il n'y a rien de bien effrayant dans
le mariage, dis-je en allant  la fentre et voyant par une lune
superbe un dlicieux parc d'o s'exhalaient de pntrantes odeurs.
Il est venu prs de moi, m'a reprise par la taille, et m'a dit:--Et
pourquoi s'en effrayer? Ai-je dmenti par un geste, par un regard,
mes promesses? Les dmentirai-je un jour? Jamais voix, jamais regard
n'auront pareille puissance: la voix me remuait les moindres fibres
du corps et rveillait tous les sentiments; le regard avait une force
solaire.--Oh! lui ai-je dit, combien de perfidie mauresque n'y a-t-il
pas dans votre perptuel esclavage! Ma chre, il m'a comprise.

Ainsi, belle biche, si je suis reste quelques mois sans t'crire, tu
devines maintenant pourquoi. Je suis force de me rappeler l'trange
pass de la jeune fille pour t'expliquer la femme. Rene, je te
comprends aujourd'hui. Ce n'est ni  une amie intime, ni  sa mre, ni
peut-tre  soi-mme, qu'une jeune marie heureuse peut parler de son
heureux mariage. Nous devons laisser ce souvenir dans notre me comme
un sentiment de plus qui nous appartient en propre et pour lequel il
n'y a pas de nom. Comment! on a nomm un devoir les gracieuses folies
du coeur et l'irrsistible entranement du dsir. Et pourquoi?
Quelle horrible puissance a donc imagin de nous obliger  fouler les
dlicatesses du got, les mille pudeurs de la femme, en convertissant
ces volupts en devoirs? Comment peut-on devoir ces fleurs de
l'me, ces roses de la vie, ces pomes de la sensibilit exalte,  un
tre qu'on n'aimerait pas? Des droits dans de telles sensations! mais
elles naissent et s'panouissent au soleil de l'amour, ou leurs germes
se dtruisent sous les froideurs de la rpugnance et de l'aversion.
A l'amour d'entretenir de tels prestiges! O ma sublime Rene, je te
trouve bien grande maintenant! Je plie le genou devant toi, je m'tonne
de ta profondeur et de ta perspicacit. Oui, la femme qui ne fait
pas, comme moi, quelque secret mariage d'amour cach sous les noces
lgales et publiques, doit se jeter dans la maternit comme une me
 qui la terre manque se jette dans le ciel! De tout ce que tu m'as
crit, il ressort un principe cruel: il n'y a que les hommes suprieurs
qui sachent aimer. Je sais aujourd'hui pourquoi. L'homme obit  deux
principes. Il se rencontre en lui le besoin et le sentiment. Les
tres infrieurs ou faibles prennent le besoin pour le sentiment;
tandis que les tres suprieurs couvrent le besoin sous les admirables
effets du sentiment: le sentiment leur communique par sa violence une
excessive rserve, et leur inspire l'adoration de la femme. videmment
la sensibilit se trouve en raison de la puissance des organisations
intrieures, et l'homme de gnie est alors le seul qui se rapproche de
nos dlicatesses: il entend, devine, comprend la femme; il l'lve sur
les ailes de son dsir contenu par les timidits du sentiment. Aussi,
lorsque l'intelligence, le coeur et les sens galement ivres nous
entranent, n'est-ce pas sur la terre que l'on tombe; on s'lve alors
dans les sphres clestes, et malheureusement on n'y reste pas assez
longtemps. Telle est, ma chre me, la philosophie des trois premiers
mois de mon mariage. Felipe est un ange. Je puis penser tout haut
avec lui. Sans figure de rhtorique, il est un autre moi. Sa grandeur
est inexplicable: il s'attache plus troitement par la possession, et
dcouvre dans le bonheur de nouvelles raisons d'aimer. Je suis pour lui
la plus belle partie de lui-mme. Je le vois: des annes de mariage,
loin d'altrer l'objet de ses dlices, augmenteront sa confiance,
dvelopperont de nouvelles sensibilits, et fortifieront notre union.
Quel heureux dlire! Mon me est ainsi faite que les plaisirs laissent
en moi de fortes lueurs, ils me rchauffent, ils s'empreignent dans
mon tre intrieur: l'intervalle qui les spare est comme la petite
nuit des grands jours. Le soleil qui a dor les cimes  son coucher les
retrouve presque chaudes  son lever. Par quel heureux hasard en
a-t-il t pour moi sur-le-champ ainsi? Ma mre avait veill chez moi
mille craintes; ses prvisions, qui m'ont sembl pleines de jalousie,
quoique sans la moindre petitesse bourgeoise, ont t trompes par
l'vnement, car tes craintes et les siennes, les miennes, tout s'est
dissip! Nous sommes rests  Chantepleurs sept mois et demi, comme
deux amants dont l'un a enlev l'autre, et qui ont fui des parents
courroucs. Les roses du plaisir ont couronn notre amour, elles
fleurissent notre vie  deux. Par un retour subit sur moi-mme, un
matin o j'tais plus pleinement heureuse, j'ai song  ma Rene et 
son mariage de convenance, et j'ai devin ta vie, je l'ai pntre!
O mon ange, pourquoi parlons-nous une langue diffrente? Ton mariage
purement social, et mon mariage qui n'est qu'un amour heureux, sont
deux mondes qui ne peuvent pas plus se comprendre que le fini ne peut
comprendre l'infini. Tu restes sur la terre, je suis dans le ciel! Tu
es dans la sphre humaine, et je suis dans la sphre divine. Je rgne
par l'amour, tu rgnes par le calcul et par le devoir. Je suis si haut
que s'il y avait une chute je serais brise en mille miettes. Enfin, je
dois me taire, car j'ai honte de te peindre l'clat, la richesse, les
pimpantes joies d'un pareil printemps d'amour.

Nous sommes  Paris depuis dix jours, dans un charmant htel, rue
du Bac, arrang par l'architecte que Felipe avait charg d'arranger
Chantepleurs. Je viens d'entendre, l'me panouie par les plaisirs
permis d'un heureux mariage, la cleste musique de Rossini que j'avais
entendue l'me inquite, tourmente  mon insu par les curiosits de
l'amour. On m'a trouve gnralement embellie, et je suis comme un
enfant en m'entendant appeler _madame_.


  Vendredi matin.

Rene, ma belle sainte, mon bonheur me ramne sans cesse  toi. Je
me sens meilleure pour toi que je ne l'ai jamais t: je te suis
si dvoue! J'ai si profondment tudi ta vie conjugale par le
commencement de la mienne, et je te vois si grande, si noble, si
magnifiquement vertueuse, que je me constitue ici ton infrieure, ta
sincre admiratrice, en mme temps que ton amie. En voyant ce qu'est
mon mariage, il m'est  peu prs prouv que je serais morte s'il en et
t autrement. Et tu vis? par quel sentiment, dis-le-moi? Aussi ne te
ferai-je plus la moindre plaisanterie. Hlas! la plaisanterie,
mon ange, est fille de l'ignorance, on se moque de ce qu'on ne connat
point. L o les recrues se mettent  rire, les soldats prouvs sont
graves, m'a dit le marquis de Chaulieu, pauvre capitaine de cavalerie
qui n'est encore all que de Paris  Fontainebleau, et de Fontainebleau
 Paris. Aussi, ma chre aime, devin-je que tu ne m'as pas tout dit.
Oui, tu m'as voil quelques plaies. Tu souffres, je le sens. Je me
suis fait  propos de toi des romans d'ides en voulant  distance, et
par le peu que tu m'as dit de toi, trouver les raisons de ta conduite.
Elle s'est seulement essaye au mariage, pensai-je un soir, et ce qui
se trouve bonheur pour moi n'a t que souffrance pour elle. Elle en
est pour ses sacrifices, et veut limiter leur nombre. Elle a dguis
ses chagrins sous les pompeux axiomes de la morale sociale. Ah! Rene,
il y a cela d'admirable, que le plaisir n'a pas besoin de religion,
d'appareil, ni de grands mots, il est tout par lui-mme; tandis que
pour justifier les atroces combinaisons de notre esclavage et de notre
vassalit, les hommes ont accumul les thories et les maximes. Si
tes immolations sont belles, sont sublimes; mon bonheur, abrit sous
le pole blanc et or de l'glise et paraph par le plus maussade des
maires, serait donc une monstruosit? Pour l'honneur des lois, pour
toi, mais surtout pour rendre mes plaisirs entiers, je te voudrais
heureuse, ma Rene. Oh! dis-moi que tu te sens venir au coeur un peu
d'amour pour ce Louis qui t'adore? Dis-moi que la torche symbolique et
solennelle de l'hymne n'a pas servi qu' t'clairer des tnbres?
car l'amour, mon ange, est bien exactement pour la nature morale ce
qu'est le soleil pour la terre. Je reviens toujours  te parler de ce
jour qui m'claire et qui, je le crains, me consumera. Chre Rene,
toi qui disais dans tes extases d'amiti, sous le berceau de vigne, au
fond du couvent: Je t'aime tant, Louise, que si Dieu se manifestait,
je lui demanderais toutes les peines, et pour toi toutes les joies de
la vie. Oui, j'ai la passion de la souffrance! Eh! bien, ma chrie,
aujourd'hui je te rends la pareille, et demande  grands cris  Dieu de
nous partager mes plaisirs.

coute: j'ai devin que tu t'es faite ambitieuse sous le nom de
Louis de l'Estorade, eh! bien, aux prochaines lections, fais-le
nommer dput, car il aura prs de quarante ans, et comme la chambre
ne s'assemblera que six mois aprs les lections, il se trouvera
prcisment de l'ge requis pour tre un homme politique. Tu viendras 
Paris, je ne te dis que cela. Mon pre et les amis que je vais me
faire vous apprcieront, et si ton vieux beau-pre veut constituer un
majorat, nous t'obtiendrons le titre de comte pour Louis. Ce sera dj
cela! Enfin nous serons ensemble.


XXVIII

  RENE DE L'ESTORADE A LOUISE DE MACUMER.

  Dcembre 1825.

Ma bienheureuse Louise, tu m'as blouie. J'ai pendant quelques instants
tenu ta lettre o quelques-unes de mes larmes brillaient au soleil
couchant, les bras lasss, seule sous le petit rocher aride au bas
duquel j'ai mis un banc. Dans un norme lointain, comme une lame
d'acier, reluit la Mditerrane. Quelques arbres odorifrants ombragent
ce banc o j'ai fait transplanter un norme jasmin, des chvrefeuilles
et des gents d'Espagne. Quelque jour le rocher sera couvert en entier
par des plantes grimpantes. Il y a dj de la vigne vierge de plante.
Mais l'hiver arrive, et toute cette verdure est devenue comme une
vieille tapisserie. Quand je suis l, personne ne m'y vient troubler,
on sait que j'y veux rester seule. Ce banc s'appelle le banc de Louise.
N'est-ce pas te dire que je n'y suis point seule, quoique seule.

Si je te raconte ces dtails, si menus pour toi, si je te peins ce
verdoyant espoir qui, par avance, habille ce rocher nu, sourcilleux,
sur le haut duquel le hasard de la vgtation a plac l'un des plus
beaux pins en parasol, c'est que j'ai trouv l des images auxquelles
je me suis attache.

En jouissant de ton heureux mariage (et pourquoi ne t'avouerais-je
pas tout?), en l'enviant de toutes mes forces, j'ai senti le premier
mouvement de mon enfant qui des profondeurs de ma vie a ragi sur les
profondeurs de mon me. Cette sourde sensation,  la fois un avis, un
plaisir, une douleur, une promesse, une ralit; ce bonheur qui n'est
qu' moi dans le monde et qui reste un secret entre moi et Dieu; ce
mystre m'a dit que le rocher serait un jour couvert de fleurs, que les
joyeux rires d'une famille y retentiraient, que mes entrailles
taient enfin bnies et donneraient la vie  flots. Je me suis sentie
ne pour tre mre! Aussi la premire certitude que j'ai eue de porter
en moi une autre vie m'a-t-elle donn de bienfaisantes consolations.
Une joie immense a couronn tous ces longs jours de dvouement qui ont
fait dj la joie de Louis.

Dvouement! me suis-je dit  moi-mme, n'es-tu pas plus que l'amour?
n'es-tu pas la volupt la plus profonde, parce que tu es une abstraite
volupt, la volupt gnratrice? N'es-tu pas,  Dvouement! la facult
suprieure  l'effet? N'es-tu pas la mystrieuse, infatigable divinit
cache sous les sphres innombrables dans un centre inconnu par o
passent tour  tour tous les mondes? Le Dvouement, seul dans son
secret, plein de plaisirs savours en silence sur lesquels personne ne
jette un oeil profane et que personne ne souponne, le Dvouement,
dieu jaloux et accablant, dieu vainqueur et fort, inpuisable parce
qu'il tient  la nature mme des choses et qu'il est ainsi toujours
gal  lui-mme, malgr l'panchement de ses forces, le Dvouement,
voil donc la signature de ma vie.

L'amour, Louise, est un effort de Felipe sur toi; mais le rayonnement
de ma vie sur la famille produira une incessante raction de ce
petit monde sur moi! Ta belle moisson dore est passagre; mais la
mienne, pour tre retarde, n'en sera-t-elle pas plus durable? elle se
renouvellera de moments en moments. L'amour est le plus joli larcin que
la Socit ait su faire  la Nature; mais la maternit, n'est-ce pas la
Nature dans sa joie? Un sourire a sch mes larmes. L'amour rend mon
Louis heureux; mais le mariage m'a rendue mre et je veux tre heureuse
aussi! Je suis alors revenue  pas lents  ma bastide blanche aux
volets verts, pour t'crire ceci.

Donc, chre, le fait le plus naturel et le plus surprenant chez nous
s'est tabli chez moi depuis cinq mois; mais je puis te dire tout bas
qu'il ne trouble en rien ni mon coeur ni mon intelligence. Je les
vois tous heureux: le futur grand-pre empite sur les droits de son
petit-fils, il est devenu comme un enfant; le pre prend des airs
graves et inquiets; tous sont aux petits soins pour moi, tous parlent
du bonheur d'tre mre. Hlas! moi seule je ne sens rien, et n'ose
dire l'tat d'insensibilit parfaite o je suis. Je mens un peu pour
ne pas attrister leur joie. Comme il m'est permis d'tre franche avec
toi, je t'avoue que, dans la crise o je me trouve, la maternit
ne commence qu'en imagination. Louis a t aussi surpris que moi-mme
d'apprendre ma grossesse. N'est-ce pas te dire que cet enfant est venu
de lui-mme, sans avoir t appel autrement que par les souhaits
impatiemment exprims de son pre? Le hasard, ma chre, est le Dieu
de la maternit. Quoique, selon notre mdecin, ces hasards soient en
harmonie avec le voeu de la nature, il ne m'a pas ni que les enfants
qui se nomment si gracieusement les enfants de l'amour devaient tre
beaux et spirituels; que leur vie tait souvent comme protge par
le bonheur qui avait rayonn, brillante toile!  leur conception.
Peut-tre donc, ma Louise, auras-tu dans ta maternit des joies que je
dois ignorer dans la mienne. Peut-tre aime-t-on mieux l'enfant d'un
homme ador comme tu adores Felipe que celui d'un mari qu'on pouse par
raison,  qui l'on se donne par devoir, et pour tre femme enfin! Ces
penses gardes au fond de mon coeur ajoutent  ma gravit de mre en
esprance. Mais, comme il n'y a pas de famille sans enfant, mon dsir
voudrait pouvoir hter le moment o pour moi commenceront les plaisirs
de la famille, qui doivent tre ma seule existence. En ce moment, ma
vie est une vie d'attente et de mystres, o la souffrance la plus
nausabonde accoutume sans doute la femme  d'autres souffrances.
Je m'observe. Malgr les efforts de Louis, dont l'amour me comble
de soins, de douceurs, de tendresses, j'ai de vagues inquitudes
auxquelles se mlent les dgots, les troubles, les singuliers apptits
de la grossesse. Si je dois te dire les choses comme elles sont, au
risque de te causer quelque dplaisance pour le mtier, je t'avoue que
je ne conois pas la fantaisie que j'ai prise pour certaines oranges,
got bizarre et que je trouve naturel. Mon mari va me chercher 
Marseille les plus belles oranges du monde; il en a demand de Malte,
de Portugal, de Corse; mais ces oranges, je les laisse. Je cours 
Marseille, quelquefois  pied, y dvorer de mchantes oranges  un
liard, quasi-pourries, dans une petite rue qui descend au port,  deux
pas de l'Htel-de-Ville; et leurs moisissures bleutres ou verdtres
brillent  mes yeux comme des diamants: j'y vois des fleurs, je n'ai
nul souvenir de leur odeur cadavreuse et leur trouve une saveur
irritante, une chaleur vineuse, un got dlicieux. Eh! bien, mon ange,
voil les premires sensations amoureuses de ma vie. Ces affreuses
oranges sont mes amours. Tu ne dsires pas Felipe autant que je
souhaite un de ces fruits en dcomposition. Enfin je sors quelquefois
furtivement, je galope  Marseille d'un pied agile, et il me
prend des tressaillements voluptueux quand j'approche de la rue: j'ai
peur que la marchande n'ait plus d'oranges pourries, je me jette
dessus, je les mange, je les dvore en plein air. Il me semble que ces
fruits viennent du paradis et contiennent la plus suave nourriture.
J'ai vu Louis se dtournant pour ne pas sentir leur puanteur. Je me
suis souvenue de cette atroce phrase d'Obermann, sombre lgie que je
me repens d'avoir lue: _Les racines s'abreuvent dans une eau ftide_!
Depuis que je mange de ces fruits, je n'ai plus de maux de coeur et
ma sant s'est rtablie. Ces dpravations ont un sens, puisqu'elles
sont un effet naturel et que la moiti des femmes prouvent ces envies,
monstrueuses quelquefois. Quand ma grossesse sera trs-visible, je ne
sortirai plus de la Crampade: je n'aimerais pas  tre vue ainsi.

Je suis excessivement curieuse de savoir  quel moment de la vie
commence la maternit. Ce ne saurait tre au milieu des effroyables
douleurs que je redoute.

Adieu, mon heureuse! adieu, toi en qui je renais et par qui je me
figure ces belles amours, ces jalousies  propos d'un regard, ces
mots  l'oreille et ces plaisirs qui nous enveloppent comme une
autre atmosphre, un autre sang, une autre lumire, une autre vie!
ah! mignonne, moi aussi je comprends l'amour. Ne te lasse pas de
me tout dire. Tenons bien nos conventions. Moi, je ne t'pargnerai
rien. Aussi te dirai-je, pour finir gravement cette lettre, qu'en te
relisant une invincible et profonde terreur m'a saisie. Il m'a sembl
que ce splendide amour dfiait Dieu. Le souverain matre de ce monde,
le Malheur, ne se courroucera-t-il pas de ne point avoir sa part de
votre festin! Quelle fortune superbe n'a-t-il pas renverse! Ah!
Louise, n'oublie pas, au milieu de ton bonheur, de prier Dieu. Fais du
bien, sois charitable et bonne; enfin conjure les adversits par ta
modestie. Moi, je suis devenue encore plus pieuse que je ne l'tais
au couvent, depuis mon mariage. Tu ne me dis rien de la religion 
Paris. En adorant Felipe, il me semble que tu t'adresses,  l'encontre
du proverbe, plus au saint qu' Dieu. Mais ma terreur est excs
d'amiti. Vous allez ensemble  l'glise, et vous faites du bien en
secret, n'est-ce pas? Tu me trouveras peut-tre bien provinciale dans
cette fin de lettre; mais pense que mes craintes cachent une excessive
amiti, l'amiti comme l'entendait La Fontaine, celle qui s'inquite
et s'alarme d'un rve, d'une ide  l'tat de nuage. Tu mrites
d'tre heureuse, puisque tu penses  moi dans ton bonheur, comme je
pense  toi dans ma vie monotone, un peu grise, mais pleine; sobre,
mais productive: sois donc bnie!


XXIX

  DE MONSIEUR DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.

  Dcembre 1825.

  Madame,

Ma femme n'a pas voulu que vous apprissiez par le vulgaire billet de
faire part un vnement qui nous comble de joie. Elle vient d'accoucher
d'un gros garon, et nous retarderons son baptme jusqu'au moment o
vous retournerez  votre terre de Chantepleurs. Nous esprons, Rene
et moi, que vous pousserez jusqu' la Crampade et que vous serez
la marraine de notre premier-n. Dans cette esprance, je viens de
le faire inscrire sur les registres de l'tat-Civil sous les noms
d'Armand-Louis de l'Estorade. Notre chre Rene a beaucoup souffert,
mais avec une patience anglique. Vous la connaissez, elle a t
soutenue dans cette premire preuve du mtier de mre par la certitude
du bonheur qu'elle nous donnait  tous. Sans me livrer aux exagrations
un peu ridicules des pres qui sont pres pour la premire fois, je
puis vous assurer que le petit Armand est trs-beau; mais vous le
croirez sans peine quand je vous dirai qu'il a les traits et les yeux
de Rene. C'est avoir eu dj de l'esprit. Maintenant que le mdecin
et l'accoucheur nous ont affirm que Rene n'a pas le moindre danger 
courir, car elle nourrit, l'enfant a trs-bien pris le sein, le lait
est abondant, la nature est si riche en elle! nous pouvons mon pre et
moi nous abandonner  notre joie. Madame, cette joie est si grande, si
forte, si pleine, elle anime tellement toute la maison, elle a tant
chang l'existence de ma chre femme, que je dsire pour votre bonheur
qu'il en soit ainsi promptement pour vous. Rene a fait prparer un
appartement que je voudrais rendre digne de nos htes, mais o
vous serez reus du moins avec une cordialit fraternelle, sinon avec
faste.

Rene m'a dit, madame, vos intentions pour nous, et je saisis d'autant
plus cette occasion de vous en remercier que rien n'est plus de saison.
La naissance de mon fils a dtermin mon pre  faire des sacrifices
auxquels les vieillards se rsolvent difficilement: il vient d'acqurir
deux domaines. La Crampade est maintenant une terre qui rapporte trente
mille francs. Mon pre va solliciter du roi la permission de l'riger
en majorat; mais obtenez pour lui le titre dont vous avez parl dans
votre dernire lettre, et vous aurez dj travaill pour votre filleul.

Quant  moi, je suivrai vos conseils uniquement pour vous runir 
Rene durant les sessions. J'tudie avec ardeur et tche de devenir ce
qu'on appelle un homme spcial. Mais rien ne me donnera plus de courage
que de vous savoir la protectrice de mon petit Armand. Promettez-nous
donc de venir jouer ici, vous si belle et si gracieuse, si grande
et si spirituelle, le rle d'une fe pour mon fils an. Vous aurez
ainsi, madame, augment d'une ternelle reconnaissance les sentiments
d'affection respectueuse avec lesquels j'ai l'honneur d'tre

  Votre trs-humble et trs-obissant serviteur.

  LOUIS DE L'ESTORADE


XXX

  LOUISE DE MACUMER A RENE DE L'ESTORADE.

  Janvier 1826.

Macumer m'a rveille tout  l'heure avec la lettre de ton mari, mon
ange. Je commence par dire _oui_. Nous irons vers la fin d'avril 
Chantepleurs. Ce sera pour moi plaisir sur plaisir que de voyager,
de te voir et d'tre la marraine de ton premier enfant; mais je veux
Macumer pour parrain. Une alliance catholique avec un autre compre me
serait odieuse. Ah! si tu pouvais voir l'expression de son visage
au moment o je lui ai dit cela, tu saurais combien cet ange m'aime.

--Je veux d'autant plus que nous allions ensemble  la Crampade,
Felipe, lui ai-je dit, que l nous aurons peut-tre un enfant. Moi
aussi je veux tre mre..... quoique cependant je serais bien partage
entre un enfant et toi. D'abord, si je te voyais me prfrer une
crature, ft-ce mon fils, je ne sais pas ce qui en adviendrait. Mde
pourrait bien avoir eu raison: il y a du bon chez les anciens!

Il s'est mis  rire. Ainsi, chre biche, tu as le fruit sans avoir eu
les fleurs, et moi j'ai les fleurs sans le fruit. Le contraste de notre
destine continue. Nous sommes assez philosophes pour en chercher,
un jour, le sens et la morale. Bah! je n'ai que dix mois de mariage,
convenons-en, il n'y a pas de temps perdu.

Nous menons la vie dissipe, et nanmoins pleine, des gens heureux.
Les jours nous semblent toujours trop courts. Le monde, qui m'a revue
dguise en femme, a trouv la baronne de Macumer beaucoup plus jolie
que Louise de Chaulieu: l'amour heureux a son fard. Quand, par un beau
soleil et par une belle gele de janvier, alors que les arbres des
Champs-lyses sont fleuris de grappes blanches tioles, nous passons,
Felipe et moi, dans notre coup, devant tout Paris, runis l o nous
tions spars l'anne dernire, il me vient des penses par milliers,
et j'ai peur d'tre un peu trop insolente, comme tu le pressentais dans
ta dernire lettre.

Si j'ignore les joies de la maternit, tu me les diras, et je serai
mre par toi; mais il n'y a, selon moi, rien de comparable aux volupts
de l'amour. Tu vas me trouver bien bizarre; mais voici dix fois en
dix mois que je me surprends  dsirer de mourir  trente ans, dans
toute la splendeur de la vie, dans les roses de l'amour, au sein des
volupts, de m'en aller rassasie, sans mcompte, ayant vcu dans ce
soleil, en plein dans l'ther, et mme un peu tue par l'amour, n'ayant
rien perdu de ma couronne, pas mme une feuille, et gardant toutes mes
illusions. Songe donc ce que c'est que d'avoir un coeur jeune dans
un vieux corps, de trouver les figures muettes, froides, l o tout le
monde, mme les indiffrents, nous souriait, d'tre enfin une femme
respectable..... Mais c'est un enfer anticip.

Nous avons eu, Felipe et moi, notre premire querelle  ce sujet.
Je voulais qu'il et la force de me tuer  trente ans, pendant
mon sommeil, sans que je m'en doutasse, pour me faire entrer d'un rve
dans un autre. Le monstre n'a pas voulu. Je l'ai menac de le laisser
seul dans la vie, et il a pli, le pauvre enfant! Ce grand ministre
est devenu, ma chre, un vrai bambin. C'est incroyable tout ce qu'il
cachait de jeunesse et de simplicit. Maintenant que je pense tout haut
avec lui comme avec toi, que je l'ai mis  ce rgime de confiance, nous
nous merveillons l'un de l'autre.

Ma chre, les deux amants, Felipe et Louise, veulent envoyer un prsent
 l'accouche. Nous voudrions faire faire quelque chose qui te plt.
Ainsi dis-moi franchement ce que tu dsires, car nous ne donnons pas
dans les surprises,  la faon des bourgeois. Nous voulons donc nous
rappeler sans cesse  toi par un aimable souvenir, par une chose qui
te serve tous les jours, et ne prisse point par l'usage. Notre repas
le plus gai, le plus intime, le plus anim, car nous y sommes seuls,
est pour nous le djeuner; j'ai donc pens  t'envoyer un service
spcial, appel djeuner, dont les ornements seraient des enfants. Si
tu m'approuves, rponds-moi promptement. Pour te l'apporter, il faut le
commander, et les artistes de Paris sont comme des rois fainants. Ce
sera mon offrande  Lucine.

Adieu, chre nourrice, je te souhaite tous les plaisirs des mres, et
j'attends avec impatience la premire lettre o tu me diras bien tout,
n'est-ce pas? Cet accoucheur me fait frissonner. Ce mot de la lettre de
ton mari m'a saut non pas aux yeux, mais au coeur. Pauvre Rene, un
enfant cote cher, n'est-ce pas? Je lui dirai combien il doit t'aimer,
ce filleul. Mille tendresses, mon ange.


XXXI

  RENE DE L'ESTORADE A LOUISE DE MACUMER.

Voici bientt cinq mois que je suis accouche, et je n'ai pas trouv,
ma chre me, un seul petit moment pour t'crire. Quand tu seras mre,
tu m'excuseras plus pleinement que tu ne l'as fait, car tu
m'as un peu punie en rendant tes lettres rares. cris-moi, ma chre
mignonne! Dis-moi tous tes plaisirs, peins-moi ton bonheur  grandes
teintes, verses-y l'outremer sans craindre de m'affliger, car je suis
heureuse et plus heureuse que tu ne l'imagineras jamais.

Je suis alle  la paroisse entendre une messe de relevailles, en
grande pompe, comme cela se fait dans nos vieilles familles de
Provence. Les deux grands-pres, le pre de Louis, le mien me donnaient
le bras. Ah! jamais je ne me suis agenouille devant Dieu dans un
pareil accs de reconnaissance. J'ai tant de choses  te dire, tant de
sentiments  te peindre, que je ne sais par o commencer; mais, du sein
de cette confusion, s'lve un souvenir radieux, celui de ma prire 
l'glise!

Quand,  cette place o jeune fille, j'ai dout de la vie et de mon
avenir, je me suis retrouve mtamorphose en mre joyeuse, j'ai cru
voir la Vierge de l'autel inclinant la tte et me montrant l'Enfant
divin qui a sembl me sourire! Avec quelle sainte effusion d'amour
cleste j'ai prsent notre petit Armand  la bndiction du cur qui
l'a ondoy en attendant le baptme. Mais tu nous verras ensemble,
Armand et moi.

Mon enfant, voil que je t'appelle mon enfant! mais c'est en effet le
plus doux mot qu'il y ait dans le coeur, dans l'intelligence et sur
les lvres quand on est mre. Or donc, ma chre enfant, je me suis
trane, pendant les deux derniers mois, assez languissamment dans nos
jardins, fatigue, accable par la gne de ce fardeau que je ne savais
pas tre si cher et si doux malgr les ennuis de ces deux mois. J'avais
de telles apprhensions, des prvisions si mortellement sinistres, que
la curiosit n'tait pas la plus forte: je me raisonnais, je me disais
que rien de ce que veut la nature n'est  redouter, je me promettais 
moi-mme d'tre mre. Hlas! je ne me sentais rien au coeur, tout en
pensant  cet enfant qui me donnait d'assez jolis coups de pied; et,
ma chre, on peut aimer  les recevoir quand on a dj eu des enfants;
mais, pour la premire fois, ces dbats d'une vie inconnue apportent
plus d'tonnement que de plaisir. Je te parle de moi, qui ne suis ni
fausse ni thtrale, et dont le fruit venait plus de Dieu, car Dieu
donne les enfants, que d'un homme aim. Laissons ces tristesses passes
et qui ne reviendront plus, je le crois.

Quand la crise est venue, j'ai rassembl en moi les lments
d'une telle rsistance, je me suis attendue  de telles douleurs, que
j'ai support merveilleusement, dit-on, cette horrible torture. Il
y a eu, ma mignonne, une heure environ pendant laquelle je me suis
abandonne  un anantissement dont les effets ont t ceux d'un
rve. Je me suis sentie tre deux: une enveloppe tenaille, dchire,
torture, et une me placide. Dans cet tat bizarre, la souffrance a
fleuri comme une couronne au-dessus de ma tte. Il m'a sembl qu'une
immense rose sortie de mon crne grandissait et m'enveloppait. La
couleur rose de cette fleur sanglante tait dans l'air. Je voyais
tout rouge. Ainsi parvenue au point o la sparation semble vouloir
se faire entre le corps et l'me, une douleur, qui m'a fait croire
 une mort immdiate, a clat. J'ai pouss des cris horribles, et
j'ai trouv des forces nouvelles contre de nouvelles douleurs. Cet
affreux concert de clameurs a t soudain couvert en moi par le chant
dlicieux des vagissements argentins de ce petit tre. Non, rien ne
peut te peindre ce moment: il me semblait que le monde entier criait
avec moi, que tout tait douleur ou clameur, et tout a t comme teint
par ce faible cri de l'enfant. On m'a recouche dans mon grand lit o
je suis entre comme dans un paradis, quoique je fusse d'une excessive
faiblesse. Trois ou quatre figures joyeuses, les yeux en larmes, m'ont
alors montr l'enfant. Ma chre, j'ai cri d'effroi.--Quel petit singe!
ai-je dit. tes-vous srs que ce soit un enfant? ai-je demand. Je me
suis remise sur le flanc, assez dsole de ne pas me sentir plus mre
que cela.--Ne vous tourmentez pas, ma chre, m'a dit ma mre qui s'est
constitue ma garde, vous avez fait le plus bel enfant du monde. vitez
de vous troubler l'imagination, il vous faut mettre tout votre esprit
 devenir bte,  vous faire exactement la vache qui broute pour avoir
du lait. Je me suis donc endormie avec la ferme intention de me laisser
aller  la nature. Ah! mon ange, le rveil de toutes ces douleurs, de
ces sensations confuses, de ces premires journes o tout est obscur,
pnible et indcis, a t divin. Ces tnbres ont t animes par une
sensation dont les dlices ont surpass celles du premier cri de mon
enfant. Mon coeur, mon me, mon tre, un moi inconnu a t rveill
dans sa coque souffrante et grise jusque-l, comme une fleur s'lance
de sa graine au brillant appel du soleil. Le petit monstre a pris mon
sein et a tet: voil le _fiat lux_! J'ai soudain t mre. Voil le
bonheur, la joie, une joie ineffable, quoiqu'elle n'aille pas sans
quelques douleurs. Oh! ma belle jalouse, combien tu apprcieras
un plaisir qui n'est qu'entre nous, l'enfant et Dieu. Ce petit tre
ne connat absolument que notre sein. Il n'y a pour lui que ce point
brillant dans le monde, il l'aime de toutes ses forces, il ne pense
qu' cette fontaine de vie, il y vient et s'en va pour dormir, il
se rveille pour y retourner. Ses lvres ont un amour inexprimable,
et, quand elles s'y collent, elles y font  la fois une douleur et
un plaisir, un plaisir qui va jusqu' la douleur, ou une douleur qui
finit par un plaisir; je ne saurais t'expliquer une sensation qui du
sein rayonne en moi jusqu'aux sources de la vie, car il semble que ce
soit un centre d'o partent mille rayons qui rjouissent le coeur
et l'me. Enfanter, ce n'est rien; mais nourrir, c'est enfanter 
toute heure. Oh! Louise, il n'y a pas de caresses d'amant qui puissent
valoir celles de ces petites mains roses qui se promnent si doucement,
et cherchent  s'accrocher  la vie. Quels regards un enfant jette
alternativement de notre sein  nos yeux! Quels rves on fait en le
voyant suspendu par les lvres  son trsor? Il ne tient pas moins 
toutes les forces de l'esprit qu' toutes celles du corps, il emploie
et le sang et l'intelligence, il satisfait au del des dsirs. Cette
adorable sensation de son premier cri, qui fut pour moi ce que le
premier rayon du soleil a t pour la terre, je l'ai retrouve en
sentant mon lait lui emplir la bouche; je l'ai retrouve en recevant
son premier regard, je viens de la retrouver en savourant dans son
premier sourire sa premire pense. Il a ri, ma chre. Ce rire, ce
regard, cette morsure, ce cri, ces quatre jouissances sont infinies:
elles vont jusqu'au fond du coeur, elles y remuent des cordes
qu'elles seules peuvent remuer! Les mondes doivent se rattacher  Dieu
comme un enfant se rattache  toutes les fibres de sa mre: Dieu, c'est
un grand coeur de mre. Il n'y a rien de visible, ni de perceptible
dans la conception, ni mme dans la grossesse; mais tre nourrice, ma
Louise, c'est un bonheur de tous les moments. On voit ce que devient le
lait, il se fait chair, il fleurit au bout de ces doigts mignons qui
ressemblent  des fleurs et qui en ont la dlicatesse; il grandit en
ongles fins et transparents, il s'effile en cheveux, il s'agite avec
les pieds. Oh! des pieds d'enfant, mais c'est tout un langage. L'enfant
commence  s'exprimer par l. Nourrir, Louise! c'est une transformation
qu'on suit d'heure en heure et d'un oeil hbt. Les cris, vous ne
les entendez point par les oreilles, mais par le coeur; les sourires
des yeux et des lvres, ou les agitations des pieds, vous les
comprenez comme si Dieu vous crivait des caractres en lettres de feu
dans l'espace! Il n'y a plus rien dans le monde qui vous intresse: le
pre?... on le tuerait s'il s'avisait d'veiller l'enfant. On est 
soi seule le monde pour cet enfant, comme l'enfant est le monde pour
nous! On est si sre que notre vie est partage, on est si amplement
rcompense des peines qu'on se donne et des souffrances qu'on endure,
car il y a des souffrances, Dieu te garde d'avoir une crevasse au sein!
Cette plaie qui se rouvre sous des lvres de rose, qui se gurit si
difficilement et qui cause des tortures  rendre folle, si l'on n'avait
pas la joie de voir la bouche de l'enfant barbouille de lait, est une
des plus affreuses punitions de la beaut. Ma Louise, songez-y, elle ne
se fait que sur une peau dlicate et fine.

Mon jeune singe est, en cinq mois, devenu la plus jolie crature que
jamais une mre ait baigne de ses larmes joyeuses, lave, brosse,
peigne, pomponne; car Dieu sait avec quelle infatigable ardeur on
pomponne, on habille, on brosse, on lave, on change, on baise ces
petites fleurs! Donc, mon singe n'est plus un singe, mais un _baby_,
comme dit ma bonne Anglaise, un _baby_ blanc et rose; et comme il se
sent aim, il ne crie pas trop; mais,  la vrit, je ne le quitte
gure, et m'efforce de le pntrer de mon me.

Chre, j'ai maintenant dans le coeur pour Louis un sentiment qui
n'est pas l'amour, mais qui doit, chez une femme aimante, complter
l'amour. Je ne sais si cette tendresse, si cette reconnaissance dgage
de tout intrt ne va pas au del de l'amour. Par tout ce que tu
m'en as dit, chre mignonne, l'amour a quelque chose d'affreusement
terrestre, tandis qu'il y a je ne sais quoi de religieux et de divin
dans l'affection que porte une mre heureuse  celui de qui procdent
ces longues, ces ternelles joies. La joie d'une mre est une lumire
qui jaillit jusque sur l'avenir et le lui claire, mais qui se reflte
sur le pass pour lui donner le charme des souvenirs.

Le vieux l'Estorade et son fils ont redoubl d'ailleurs de bont pour
moi, je suis comme une nouvelle personne pour eux: leurs paroles,
leurs regards me vont  l'me, car ils me ftent  nouveau chaque fois
qu'ils me voient et me parlent. Le vieux grand-pre devient enfant,
je crois; il me regarde avec admiration. La premire fois que je suis
descendue  djeuner, et qu'il m'a vue mangeant et donnant  teter 
son petit-fils, il a pleur. Cette larme dans ces deux yeux secs o
il ne brille gure que des penses d'argent, m'a fait un bien
inexprimable: il m'a sembl que le bonhomme comprenait mes joies.
Quant  Louis, il aurait dit aux arbres et aux cailloux du grand
chemin qu'il avait un fils. Il passe des heures entires  regarder
ton filleul endormi.--Il ne sait pas, dit-il, quand il s'y habituera.
Ces excessives dmonstrations de joie m'ont rvl l'tendue de
leurs apprhensions et de leurs craintes. Louis a fini par m'avouer
qu'il doutait de lui-mme, et se croyait condamn  ne jamais avoir
d'enfants. Mon pauvre Louis a chang soudainement en mieux, il tudie
encore plus que par le pass. Cet enfant a doubl l'ambition du pre.
Quant  moi, ma chre me, je suis de moment en moment plus heureuse.
Chaque heure apporte un nouveau lien entre une mre et son enfant.
Ce que je sens en moi me prouve que ce sentiment est imprissable,
naturel, de tous les instants; tandis que je souponne l'amour, par
exemple, d'avoir ses intermittences. On n'aime pas de la mme manire
 tous moments, il ne se brode pas sur cette toffe de la vie des
fleurs toujours brillantes, enfin l'amour peut et doit cesser; mais
la maternit n'a pas de dclin  craindre, elle s'accrot avec les
besoins de l'enfant, elle se dveloppe avec lui. N'est-ce pas  la
fois une passion, un besoin, un sentiment, un devoir, une ncessit,
le bonheur? Oui, mignonne, voil la vie particulire de la femme.
Notre soif de dvouement y est satisfaite, et nous ne trouvons point
l les troubles de la jalousie. Aussi peut-tre est-ce pour nous le
seul point o la Nature et la Socit soient d'accord. En ceci, la
Socit se trouve avoir enrichi la Nature, elle a augment le sentiment
maternel par l'esprit de famille, par la continuit du nom, du sang, de
la fortune. De quel amour une femme ne doit-elle pas entourer le cher
tre qui le premier lui a fait connatre de pareilles joies, qui lui a
fait dployer les forces de son me et lui a appris le grand art de la
maternit? Le droit d'anesse, qui pour l'antiquit se marie  celle
du monde et se mle  l'origine des Socits, ne me semble pas devoir
tre mis en question. Ah! combien de choses un enfant apprend  sa
mre. Il y a tant de promesses faites entre nous et la vertu dans cette
protection incessante due  un tre faible, que la femme n'est dans sa
vritable sphre que quand elle est mre; elle dploie alors seulement
ses forces, elle pratique les devoirs de sa vie, elle en a tous les
bonheurs et tous les plaisirs. Une femme qui n'est pas mre est un tre
incomplet et manqu. Dpche-toi d'tre mre, mon ange! Tu multiplieras
ton bonheur actuel par toutes mes volupts.


  23.

Je t'ai quitte en entendant crier monsieur ton filleul, et ce cri je
l'entends du fond du jardin. Je ne veux pas laisser partir cette lettre
sans te dire un mot d'adieu; je viens de la relire, et suis effraye
des vulgarits de sentiment qu'elle contient. Ce que je sens, hlas!
il me semble que toutes les mres l'ont prouv comme moi, doivent
l'exprimer de la mme manire, et que tu te moqueras de moi, comme on
se moque de la navet de tous les pres qui vous parlent de l'esprit
et de la beaut de leurs enfants, en leur trouvant toujours quelque
chose de particulier. Enfin, chre mignonne, le grand mot de cette
lettre le voici, je te le rpte: je suis aussi heureuse maintenant
que j'tais malheureuse auparavant. Cette bastide, qui d'ailleurs va
devenir une terre, un majorat, est pour moi la terre promise. J'ai fini
par traverser mon dsert. Mille tendresses, chre mignonne. cris-moi,
je puis aujourd'hui lire sans pleurer la peinture de ton bonheur et
celle de ton amour. Adieu.


XXXII

  MADAME DE MACUMER A MADAME DE L'ESTORADE.

  Mars 1826.

Comment, ma chre, voil plus de trois mois que je ne t'ai crit et que
je n'ai reu de lettres de toi.... Je suis la plus coupable des deux,
je ne t'ai pas rpondu; mais tu n'es pas susceptible, que je sache. Ton
silence a t pris par Macumer et par moi comme une adhsion pour le
Djeuner orn d'enfants, et ces charmants bijoux vont partir ce matin
pour Marseille; les artistes ont mis six mois  les excuter. Aussi me
suis-je rveille en sursaut quand Felipe m'a propos de venir voir ce
service avant que l'orfvre ne l'emballt. J'ai soudain pens que nous
ne nous tions rien dit depuis la lettre o je me suis sentie mre avec
toi.

Mon ange, le terrible Paris, voil mon excuse  moi, j'attends
la tienne. Oh! le monde, quel gouffre. Ne t'ai-je pas dit dj que
l'on ne pouvait tre que Parisienne  Paris? Le monde y brise tous les
sentiments, il vous prend toutes vos heures, il vous dvorerait le
coeur si l'on n'y faisait attention. Quel tonnant chef-d'oeuvre
que cette cration de Climne dans le Misanthrope de Molire! C'est
la femme du monde du temps de Louis XIV comme celle de notre temps,
enfin la femme du monde de toutes les poques. O en serais-je sans
mon gide, sans mon amour pour Felipe? Aussi lui ai-je dit ce matin,
en faisant ces rflexions, qu'il tait mon sauveur. Si mes soires
sont remplies par les ftes, par les bals, par les concerts et les
spectacles, je retrouve au retour les joies de l'amour et ses folies
qui m'panouissent le coeur, qui en effacent les morsures du monde.
Je n'ai dn chez moi que les jours o nous avons eu les gens qu'on
appelle des amis, et je n'y suis reste que pour mes jours. J'ai mon
jour, le mercredi, o je reois. Je suis entre en lutte avec mesdames
d'Espard et de Maufrigneuse, avec la vieille duchesse de Lenoncourt.
Ma maison passe pour tre amusante. Je me suis laiss mettre  la
mode en voyant mon Felipe heureux de mes succs. Je lui donne les
matines; car depuis quatre heures jusqu' deux heures du matin,
j'appartiens  Paris. Macumer est un admirable matre de maison: il
est si spirituel et si grave, si vraiment grand et d'une grce si
parfaite, qu'il se ferait aimer d'une femme qui l'aurait pous d'abord
par convenance. Mon pre et ma mre sont partis pour Madrid: Louis
XVIII mort, la duchesse a facilement obtenu de notre bon Charles X la
nomination de son charmant Saint-Hreen, qu'elle emmne en qualit de
second secrtaire d'ambassade. Mon frre, le duc de Rhtor, daigne
me regarder comme une supriorit. Quant au marquis de Chaulieu,
ce militaire de fantaisie me doit une ternelle reconnaissance: ma
fortune a t employe, avant le dpart de mon pre,  lui constituer
en terres un majorat de quarante mille francs de rente, et son mariage
avec mademoiselle de Mortsauf, une hritire de Touraine, est tout 
fait arrang. Le roi, pour ne pas laisser s'teindre le nom et les
titres de la maison de Lenoncourt, va autoriser par une ordonnance
mon frre  succder aux noms, titres et armes des Lenoncourt-Givry.
Mademoiselle de Mortsauf, petite-fille et unique hritire du duc de
Lenoncourt-Givry, runira, dit-on, plus de cent mille livres de rente.
Mon pre a seulement demand que les armes des Chaulieu fussent en
abme sur celles des Lenoncourt. Ainsi, mon frre sera duc de
Lenoncourt. Le jeune de Mortsauf,  qui toute cette fortune devait
revenir, est au dernier degr de la maladie de poitrine; on attend sa
mort de moment en moment. L'hiver prochain, aprs le deuil, le mariage
aura lieu. J'aurai, dit-on, pour belle-soeur, une charmante personne
dans Madeleine de Mortsauf. Ainsi, comme tu le vois, mon pre avait
raison dans son argumentation. Ce rsultat m'a valu l'admiration de
beaucoup de personnes, et mon mariage s'explique. Par affection pour
ma grand'mre, le prince de Talleyrand prne Macumer, en sorte que
notre succs est complet. Aprs avoir commenc par me blmer, le monde
m'approuve beaucoup. Je rgne enfin dans ce Paris o j'tais si peu
de chose il y a bientt deux ans. Macumer voit son bonheur envi par
tout le monde, car je suis _la femme la plus spirituelle de Paris_. Tu
sais qu'il y a vingt _plus spirituelles femmes de Paris_  Paris. Les
hommes me roucoulent des phrases d'amour ou se contentent de l'exprimer
en regards envieux. Vraiment il y a dans ce concert de dsirs et
d'admiration une si constante satisfaction de la vanit, que maintenant
je comprends les dpenses excessives que font les femmes pour jouir
de ces frles et passagers avantages. Ce triomphe enivre l'orgueil,
la vanit, l'amour-propre, enfin tous les sentiments du _moi_. Cette
perptuelle divinisation grise si violemment, que je ne m'tonne plus
de voir les femmes devenir gostes, oublieuses et lgres au milieu
de cette fte. Le monde porte  la tte. On prodigue les fleurs de son
esprit et de son me, son temps le plus prcieux, ses efforts les plus
gnreux,  des gens qui vous paient en jalousie et en sourires, qui
vous vendent la fausse monnaie de leurs phrases, de leurs compliments
et de leurs adulations contre les lingots d'or de votre courage,
de vos sacrifices, de vos inventions pour tre belle, bien mise,
spirituelle, affable et agrable  tous. On sait combien ce commerce
est coteux, on sait qu'on y est vol; mais on s'y adonne tout de
mme. Ah! ma belle biche, combien on a soif d'un coeur ami, combien
l'amour et le dvouement de Felipe sont prcieux! combien je t'aime!
Avec quel bonheur on fait ses apprts de voyage pour aller se reposer
 Chantepleurs des comdies de la rue du Bac et de tous les salons de
Paris! Enfin, moi qui viens de relire ta dernire lettre, je t'aurai
peint cet infernal paradis de Paris en te disant qu'il est impossible 
une femme du monde d'tre mre.

A bientt, chrie, nous nous arrterons une semaine au plus 
Chantepleurs, et nous serons chez toi vers le 10 mai. Nous allons
donc nous revoir aprs plus de deux ans. Et quels changements! Nous
voil toutes deux femmes: moi la plus heureuse des matresses, toi
la plus heureuse des mres. Si je ne t'ai pas crit, mon cher amour,
je ne t'ai pas oublie. Et mon filleul, ce singe, est-il toujours
joli? me fait-il honneur? il aura plus de neuf mois. Je voudrais bien
assister  ses premiers pas dans le monde; mais Macumer me dit que les
enfants prcoces marchent  peine  dix mois. Nous taillerons donc
_des bavettes_, en style du Blsois. Je verrai si, comme on le dit, un
enfant gte la taille.

_P. S._ Si tu me rponds, mre sublime, adresse ta lettre 
Chantepleurs, je pars.


XXXIII

  MADAME DE L'ESTORADE A MADAME DE MACUMER.

Eh! mon enfant, si jamais tu deviens mre, tu sauras si l'on peut
crire pendant les deux premiers mois de la nourriture. _Mary_, ma
bonne anglaise, et moi, nous sommes sur les dents. Il est vrai que je
ne t'ai pas dit que je tiens  tout faire moi-mme. Avant l'vnement,
j'avais de mes doigts cousu la layette et brod, garni moi-mme les
bonnets. Je suis esclave, ma mignonne, esclave le jour et la nuit. Et
d'abord Armand-Louis tette quand il veut, et il veut toujours; puis
il faut si souvent le changer, le nettoyer, l'habiller; la mre aime
tant  le regarder endormi,  lui chanter des chansons,  le promener
quand il fait beau en le tenant sur ses bras, qu'il ne lui reste pas
de temps pour se soigner elle-mme. Enfin, tu avais le monde, j'avais
mon enfant, notre enfant! Quelle vie riche et pleine! Oh! ma chre,
je t'attends, tu verras! Mais j'ai peur que le travail des dents ne
commence, et que tu ne le trouves bien criard, bien pleureur. Il n'a
pas encore beaucoup cri, car je suis toujours l. Les enfants ne
crient que parce qu'ils ont des besoins qu'on ne sait pas deviner, et
je suis  la piste des siens. Oh! mon ange, combien mon coeur s'est
agrandi pendant que tu rapetissais le tien en le mettant au service du
monde! Je t'attends avec une impatience de solitaire. Je veux
savoir ta pense sur l'Estorade, comme tu veux sans doute la mienne sur
Macumer. cris-moi de ta dernire couche. Mes hommes veulent aller
au-devant de nos illustres htes. Viens, reine de Paris, viens dans
notre pauvre bastide o tu seras aime!


XXXIV

  DE MADAME DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

  Avril 1826.

L'adresse de ma lettre t'annoncera, ma chre, le succs de mes
sollicitations. Voil ton beau-pre comte de l'Estorade. Je n'ai
pas voulu quitter Paris sans t'avoir obtenu ce que tu dsirais,
et je t'cris devant le garde des sceaux, qui m'est venu dire que
l'ordonnance est signe.

A bientt.


XXXV

  MADAME DE MACUMER A MADAME LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

  Marseille, juillet.

Mon brusque dpart va t'tonner, j'en suis honteuse; mais, comme avant
tout je suis vraie et que je t'aime toujours autant, je vais te dire
navement tout en quatre mots: je suis horriblement jalouse. Felipe te
regardait trop. Vous aviez ensemble au pied de ton rocher de petites
conversations qui me mettaient au supplice, me rendaient mauvaise et
changeaient mon caractre. Ta beaut vraiment espagnole devait lui
rappeler son pays et cette Marie Hrdia, de laquelle je suis jalouse,
car j'ai la jalousie du pass. Ta magnifique chevelure noire, tes beaux
yeux bruns, ce front o les joies de la maternit mettent en
relief tes loquentes douleurs passes qui sont comme les ombres d'une
radieuse lumire; cette fracheur de peau mridionale plus blanche que
ma blancheur de blonde; cette puissance de formes, ce sein qui brille
dans les dentelles comme un fruit dlicieux auquel se suspend mon beau
filleul, tout cela me blessait les yeux et le coeur. J'avais beau
tantt mettre des bleuets dans mes grappes de cheveux, tantt relever
la fadeur de mes tresses blondes par des rubans cerise, tout cela
plissait devant une Rene que je ne m'attendais pas  trouver dans
cette oasis de la Crampade.

Felipe enviait trop aussi cet enfant, que je me prenais  har. Oui,
cette insolente vie qui remplit ta maison, qui l'anime, qui y crie,
qui y rit, je la voulais  moi. J'ai lu des regrets dans les yeux de
Macumer, j'en ai pleur pendant deux nuits  son insu. J'tais au
supplice chez toi. Tu es trop belle femme et trop heureuse mre pour
que je puisse rester auprs de toi. Ah! hypocrite, tu te plaignais!
D'abord ton l'Estorade est trs-bien, il cause agrablement; ses
cheveux noirs mlangs de blancs sont jolis; il a de beaux yeux, et ses
faons de mridional ont ce _je ne sais quoi_ qui plat. D'aprs ce
que j'ai vu, il sera tt ou tard nomm dput des Bouches-du-Rhne; il
fera son chemin  la Chambre, car je suis toujours  votre service en
tout ce qui concerne vos ambitions. Les misres de l'exil lui ont donn
cet air calme et pos qui me semble tre la moiti de la politique.
Selon moi, ma chre, toute la politique, c'est de paratre grave. Aussi
disais-je  Macumer qu'il doit tre un bien grand homme d'tat.

Enfin, aprs avoir acquis la certitude de ton bonheur, je m'en vais
 tire d'aile, contente, dans mon cher Chantepleurs, o Felipe
s'arrangera pour tre pre, je ne veux t'y recevoir qu'ayant  mon
sein un bel enfant semblable au tien. Je mrite tous les noms que tu
voudras me donner: je suis absurde, infme, sans esprit. Hlas! on est
tout cela quand on est jalouse. Je ne t'en veux pas, mais je souffrais,
et tu me pardonneras de m'tre soustraite  de telles souffrances.
Encore deux jours, j'aurais commis quelque sottise. Oui, j'eusse t
de mauvais got. Malgr ces rages qui me mordaient le coeur, je suis
heureuse d'tre venue, heureuse de t'avoir vue mre si belle et si
fconde, encore mon amie au milieu de tes joies maternelles, comme je
reste toujours la tienne au milieu de mes amours. Tiens,  Marseille,
 quelques pas de vous, je suis dj fire de toi, fire de cette
grande mre de famille que tu seras. Avec quel sens tu devinais
ta vocation! car tu me sembles ne pour tre plus mre qu'amante, comme
moi je suis plus ne pour l'amour que pour la maternit. Certaines
femmes ne peuvent tre ni mres ni amantes, elles sont ou trop laides
ou trop sottes. Une bonne mre et une pouse-matresse doivent avoir 
tout moment de l'esprit, du jugement, et savoir  tout propos dployer
les qualits les plus exquises de la femme. Oh! je t'ai bien observe,
n'est-ce pas te dire, ma minette, que je t'ai admire? Oui, tes enfants
seront heureux et bien levs, ils seront baigns dans les effusions de
ta tendresse, caresss par les lueurs de ton me.

Dis la vrit sur mon dpart  ton Louis, mais colore-la d'honntes
prtextes aux yeux de ton beau-pre qui semble tre votre intendant,
et surtout aux yeux de ta famille, une vraie famille Harlowe, plus
l'esprit provenal. Felipe ne sait pas encore pourquoi je suis partie,
il ne le saura jamais. S'il le demande, je verrai  lui trouver un
prtexte quelconque. Je lui dirai probablement que tu as t jalouse de
moi. Fais-moi crdit de ce petit mensonge officieux. Adieu, je t'cris
 la hte afin que tu aies cette lettre  l'heure de ton djeuner, et
le postillon, qui s'est charg de te la faire tenir, est l qui boit
en l'attendant. Baise bien mon cher petit filleul pour moi. Viens
 Chantepleurs au mois d'octobre, j'y serai seule pendant tout le
temps que Macumer ira passer en Sardaigne, o il veut faire de grands
changements dans ses domaines. Du moins tel est le projet du moment,
et c'est sa fatuit  lui d'avoir un projet, il se croit indpendant;
aussi est-il toujours inquiet en me le communiquant. Adieu!


XXXVI

  DE LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.

Ma chre, notre tonnement  tous a t inexprimable quand, au
djeuner, on nous a dit que vous tiez partis, et surtout quand le
postillon qui vous avait emmens  Marseille m'a remis ta folle
lettre. Mais, mchante, il ne s'agissait que de ton bonheur dans ces
conversations au pied du rocher sur le banc de Louise, et tu as eu bien
tort d'en prendre ombrage. _Ingrata!_ je te condamne  revenir ici 
mon premier appel. Dans cette odieuse lettre griffonne sur du papier
d'auberge, tu ne m'as pas dit o tu t'arrteras; je suis donc oblige
de t'adresser ma rponse  Chantepleurs.

coute-moi, chre soeur d'lection, et sache, avant tout, que je te
veux heureuse. Ton mari, ma Louise, a je ne sais quelle profondeur
d'me et de pense qui impose autant que sa gravit naturelle et que sa
contenance noble imposent; puis il y a dans sa laideur si spirituelle,
dans ce regard de velours, une puissance vraiment majestueuse; il
m'a donc fallu quelque temps avant d'tablir cette familiarit sans
laquelle il est difficile de s'observer  fond. Enfin, cet homme a t
premier ministre, et il t'adore comme il adore Dieu: donc il devait
dissimuler profondment; et, pour aller pcher des secrets au fond de
ce diplomate, sous les roches de son coeur, j'avais  dployer autant
d'habilet que de ruse; mais j'ai fini, sans que notre homme s'en soit
dout, par dcouvrir bien des choses desquelles ma mignonne ne se doute
pas. De nous deux, je suis un peu la Raison comme tu es l'Imagination;
je suis le grave Devoir comme tu es le fol Amour. Ce contraste
d'esprit qui n'existait que pour nous deux, le sort s'est plu  le
continuer dans nos destines. Je suis une humble vicomtesse campagnarde
excessivement ambitieuse, qui doit conduire sa famille dans une voie
de prosprit; tandis que le monde sait Macumer ex-duc de Soria, et
que, duchesse de droit, tu rgnes sur ce Paris o il est si difficile 
qui que ce soit, mme aux Rois, de rgner. Tu as une belle fortune que
Macumer va doubler, s'il ralise ses projets d'exploitation pour ses
immenses domaines de Sardaigne, dont les ressources sont bien connues
 Marseille. Avoue que si l'une de nous deux devait tre jalouse, ce
serait moi? Mais rendons grces  Dieu de ce que nous ayons chacune
le coeur assez haut plac pour que notre amiti soit au-dessus des
petitesses vulgaires. Je te connais: tu as honte de m'avoir quitte.
Malgr ta fuite, je ne te ferai pas grce d'une seule des paroles
que j'allais te dire aujourd'hui sous le rocher. Lis-moi donc avec
attention, je t'en supplie, car il s'agit encore plus de toi que de
Macumer, quoiqu'il soit pour beaucoup dans ma morale.

D'abord, ma mignonne, tu ne l'aimes pas. Avant deux ans, tu te
fatigueras de cette adoration. Tu ne verras jamais en Felipe un mari,
mais un amant de qui tu te joueras sans nul souci, comme font
d'un amant toutes les femmes. Non, il ne t'impose pas, tu n'as pas
pour lui ce profond respect, cette tendresse pleine de crainte qu'une
vritable amante a pour celui en qui elle voit un Dieu. Oh! j'ai bien
tudi l'amour, mon ange, et j'ai jet plus d'une fois la sonde dans
les gouffres de mon coeur. Aprs t'avoir bien examine, je puis te
le dire: Tu n'aimes pas. Oui, chre reine de Paris, de mme que les
reines, tu dsireras tre traite en grisette, tu souhaiteras tre
domine, entrane par un homme fort qui, au lieu de t'adorer, saura
te meurtrir le bras en te le saisissant au milieu d'une scne de
jalousie. Macumer t'aime trop pour pouvoir jamais soit te rprimander,
soit te rsister. Un seul de tes regards, une seule de tes paroles
d'enjleuse fait fondre le plus fort de ses vouloirs. Tt ou tard,
tu le mpriseras de ce qu'il t'aime trop. Hlas! il te gte, comme
je te gtais quand nous tions au couvent, car tu es une des plus
sduisantes femmes et un des esprits les plus enchanteurs qu'on puisse
imaginer. Tu es vraie surtout, et souvent le monde exige, pour notre
propre bonheur, des mensonges auxquels tu ne descendras jamais. Ainsi,
le monde demande qu'une femme ne laisse point voir l'empire qu'elle
exerce sur son mari. Socialement parlant, un mari ne doit pas plus
paratre l'amant de sa femme quand il l'aime en amant, qu'une pouse
ne doit jouer le rle d'une matresse. Or, vous manquez tous deux 
cette loi. Mon enfant, d'abord ce que le monde pardonne le moins en le
jugeant d'aprs ce que tu m'en as dit, c'est le bonheur, on doit le
lui cacher; mais ceci n'est rien. Il existe entre amants une galit
qui ne peut jamais, selon moi, apparatre entre une femme et son mari,
sous peine d'un renversement social et sans des malheurs irrparables.
Un homme nul est quelque chose d'effroyable; mais il y a quelque chose
de pire, c'est un homme annul. Dans un temps donn tu auras rduit
Macumer  n'tre que l'ombre d'un homme: il n'aura plus sa volont,
il ne sera plus lui-mme, mais une chose faonne  ton usage; tu te
le seras si bien assimil, qu'au lieu d'tre deux, il n'y aura plus
qu'une personne dans votre mnage, et cet tre-l sera ncessairement
incomplet; tu en souffriras, et le mal sera sans remde quand tu
daigneras ouvrir les yeux. Nous aurons beau faire, notre sexe ne sera
jamais dou des qualits qui distinguent l'homme; et ces qualits sont
plus que ncessaires, elles sont indispensables  la Famille. En ce
moment, malgr son aveuglement, Macumer entrevoit cet avenir, il
se sent diminu par son amour. Son voyage en Sardaigne me prouve qu'il
va tenter de se retrouver lui-mme par cette sparation momentane. Tu
n'hsites pas  exercer le pouvoir que te remet l'amour. Ton autorit
s'aperoit dans un geste, dans le regard, dans l'accent. Oh! chre, tu
es, comme te le disait ta mre, une folle courtisane. Certes, il t'est
prouv, je crois, que je suis de beaucoup suprieure  Louis; mais
m'as-tu vue jamais le contredisant? Ne suis-je pas en public une femme
qui le respecte comme le pouvoir de la famille? Hypocrisie! diras-tu.
D'abord, les conseils que je crois utile de lui donner, mes avis, mes
ides, je ne les lui soumets jamais que dans l'ombre et le silence
de la chambre  coucher; mais je puis te jurer, mon ange, qu'alors
mme je n'affecte envers lui aucune supriorit. Si je ne restais pas
secrtement comme ostensiblement sa femme, il ne croirait pas en lui.
Ma chre, la perfection de la bienfaisance consiste  s'effacer si
bien que l'oblig ne se croie pas infrieur  celui qui l'oblige; et
ce dvouement cach comporte des douceurs infinies. Aussi ma gloire
a-t-elle t de te tromper toi-mme, et tu m'as fait des compliments
de Louis. La prosprit, le bonheur, l'espoir, lui ont d'ailleurs
fait regagner depuis deux ans tout ce que le malheur, les misres,
l'abandon, le doute lui avaient fait perdre. En ce moment donc, d'aprs
mes observations, je trouve que tu aimes Felipe pour toi, et non pour
lui-mme. Il y a du vrai dans ce que t'a dit ton pre: ton gosme
de grande dame est seulement dguis sous les fleurs du printemps de
ton amour. Ah! mon enfant, il faut te bien aimer pour te dire de si
cruelles vrits. Laisse-moi te raconter, sous la condition de ne
jamais souffler de ceci le moindre mot au baron, la fin d'un de nos
entretiens. Nous avions chant tes louanges sur tous les tons, car il
a bien vu que je t'aimais comme une soeur que l'on aime; et aprs
l'avoir amen, sans qu'il y prt garde,  des confidences:--Louise,
lui ai-je dit, n'a pas encore lutt avec la vie, elle est traite en
enfant gt par le sort, et peut-tre serait-elle malheureuse si vous
ne saviez pas tre un pre pour elle comme vous tes un amant.--Et le
puis-je! a-t-il dit. Il s'est arrt tout court, comme un homme qui
voit le prcipice o il va rouler. Cette exclamation m'a suffi. Si tu
n'tais pas partie, il m'en aurait dit davantage quelques jours aprs.

Mon ange, quand cet homme sera sans forces, quand il aura
trouv la satit dans le plaisir, quand il se sentira, je ne dis pas
avili, mais sans sa dignit devant toi, les reproches que lui fera sa
conscience lui donneront une sorte de remords, blessant pour toi par
cela mme que tu te sentiras coupable. Enfin tu finiras par mpriser
celui que tu ne te seras pas habitue  respecter. Songes-y. Le mpris
chez la femme est la premire forme que prend sa haine. Comme tu es
noble de coeur, tu te souviendras toujours des sacrifices que Felipe
t'aura faits; mais il n'aura plus  t'en faire aprs s'tre en quelque
sorte servi lui-mme dans ce premier festin, et malheur  l'homme comme
 la femme qui ne laissent rien  souhaiter! Tout est dit. A notre
honte ou  notre gloire, je ne saurais dcider ce point dlicat, nous
ne sommes exigeantes que pour l'homme qui nous aime!

O Louise, change, il en est temps encore. Tu peux, en te conduisant
avec Macumer comme je me conduis avec l'Estorade, faire surgir le
lion cach dans cet homme vraiment suprieur. On dirait que tu veux
te venger de sa supriorit. Ne seras-tu donc pas fire d'exercer ton
pouvoir autrement qu' ton profit, de faire un homme de gnie d'un
homme grand, comme je fais un homme suprieur d'un homme ordinaire?

Tu serais reste  la campagne, je t'aurais toujours crit cette
lettre; j'eusse craint ta ptulance et ton esprit dans une
conversation, tandis que je sais que tu rflchiras  ton avenir en
me lisant. Chre me, tu as tout pour tre heureuse, ne gte pas
ton bonheur, et retourne ds le mois de novembre  Paris. Les soins
et l'entranement du monde dont je me plaignais sont des diversions
ncessaires  votre existence, peut-tre un peu trop intime. Une femme
marie doit avoir sa coquetterie. La mre de famille qui ne laisse
pas dsirer sa prsence en se rendant rare au sein du mnage risque
d'y faire connatre la satit. Si j'ai plusieurs enfants, ce que je
souhaite pour mon bonheur, je te jure que ds qu'ils arriveront  un
certain ge je me rserverai des heures pendant lesquelles je serai
seule; car il faut se faire demander par tout le monde, mme par ses
enfants. Adieu, chre jalouse? Sais-tu qu'une femme vulgaire serait
flatte de t'avoir caus ce mouvement de jalousie? Hlas! je ne puis
que m'en affliger, car il n'y a en moi qu'une mre et une sincre amie.
Mille tendresses. Enfin fais tout ce que tu voudras pour excuser ton
dpart: si tu n'es pas sre de Felipe, je suis sre de Louis.


XXXVII

  DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

  Gnes.

Ma chre belle, j'ai eu la fantaisie de voir un peu l'Italie, et suis
ravie d'y avoir entran Macumer, dont les projets, relativement  la
Sardaigne, sont ajourns.

Ce pays m'enchante et me ravit. Ici les glises, et surtout les
chapelles, ont un air amoureux et coquet qui doit donner  une
protestante envie de se faire catholique. On a ft Macumer, et l'on
s'est applaudi d'avoir acquis un sujet pareil. Si je la dsirais,
Felipe aurait l'ambassade de Sardaigne  Paris; car la cour est
charmante pour moi. Si tu m'cris, adresse tes lettres  Florence. Je
n'ai pas trop le temps de t'crire en dtail, je te raconterai mon
voyage  ton premier sjour  Paris. Nous ne resterons ici qu'une
semaine. De l nous irons  Florence par Livourne, nous sjournerons
un mois en Toscane et un mois  Naples afin d'tre  Rome en novembre.
Nous reviendrons par Venise, o nous demeurerons la premire quinzaine
de dcembre; puis nous arriverons par Milan et par Turin  Paris pour
le mois de janvier. Nous voyageons en amants: la nouveaut des lieux
renouvelle nos chres noces. Macumer ne connaissait point l'Italie,
et nous avons dbut par ce magnifique chemin de la Corniche qui
semble construit par les fes. Adieu, chrie. Ne m'en veux pas si je
ne t'cris point; il m'est impossible de trouver un moment  moi en
voyage; je n'ai que le temps de voir, de sentir et de savourer mes
impressions. Mais, pour t'en parler, j'attendrai qu'elles aient pris
les teintes du souvenir.


XXXVIII

  DE LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.

  Septembre.

Ma chre, il y a pour toi  Chantepleurs une assez longue rponse  la
lettre que tu m'as crite de Marseille. Ce voyage fait en amants est
si loin de diminuer les craintes que je t'y exprimais, que je te prie
d'crire en Nivernais pour qu'on t'envoie ma lettre.

Le ministre a rsolu, dit-on, de dissoudre la chambre. Si c'est un
malheur pour la couronne, qui devait employer la dernire session de
cette lgislature dvoue  faire rendre des lois ncessaires  la
consolidation du pouvoir, c'en est un pour nous aussi: Louis n'aura
quarante ans qu' la fin de 1827. Heureusement mon pre, qui consent 
se faire nommer dput, donnera sa dmission en temps utile.

Ton filleul a fait ses premiers pas sans sa marraine; il est d'ailleurs
admirable et commence  me faire de ces petits gestes gracieux qui
me disent que ce n'est plus seulement un organe qui tette, une vie
brutale, mais une me: ses sourires sont pleins de penses. Je suis si
favorise dans mon mtier de nourrice que je svrerai notre Armand en
dcembre. Un an de lait suffit. Les enfants qui tettent trop deviennent
des sots. Je suis pour les dictons populaires. Tu dois avoir un succs
fou en Italie, ma belle blonde. Mille tendresses.


XXXIX

  DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

  Rome, dcembre.

J'ai ton infme lettre, que, sur ma demande, mon rgisseur m'a envoye
de Chantepleurs ici. Oh! Rene... Mais je t'pargne tout ce que
mon indignation pourrait me suggrer. Je vais seulement te raconter
les effets produits par ta lettre. Au retour de la fte charmante que
nous a donne l'ambassadeur et o j'ai brill de tout mon clat, d'o
Macumer est revenu dans un enivrement de moi que je ne saurais peindre,
je lui ai lu ton horrible rponse, et je la lui ai lue en pleurant,
au risque de lui paratre laide. Mon cher Abencerrage est tomb  mes
pieds en te traitant de radoteuse: il m'a emmene au balcon du palais
o nous sommes, et d'o nous voyons une partie de Rome: l, son langage
a t digne de la scne qui s'offrait  nos yeux; car il faisait un
superbe clair de lune. Comme nous savons dj l'italien, son amour,
exprim dans cette langue si molle et si favorable  la passion,
m'a paru sublime. Il m'a dit que, quand mme tu serais prophte, il
prfrait une nuit heureuse ou l'une de nos dlicieuses matines 
toute une vie. A ce compte, il avait dj vcu mille ans. Il voulait
que je restasse sa matresse, et ne souhaitait pas d'autre titre que
celui de mon amant. Il est si fier et si heureux de se voir chaque
jour le prfr que, si Dieu lui apparaissait et lui donnait  opter
entre vivre encore trente ans selon ta doctrine et avoir cinq enfants,
ou n'avoir plus que cinq ans de vie en continuant nos chres amours
fleuries, son choix serait fait: il aimerait mieux tre aim comme
je l'aime et mourir. Ces protestations dites  mon oreille, ma tte
sur son paule, son bras autour de ma taille, ont t troubles en ce
moment par les cris de quelque chauve-souris qu'un chat-huant avait
surprise. Ce cri de mort m'a fait une si cruelle impression que Felipe
m'a emporte  demi vanouie sur mon lit. Mais rassure-toi! quoique cet
horoscope ait retenti dans mon me, ce matin je vais bien. En me levant
je me suis mise  genoux devant Felipe, et, les yeux sous les siens,
ses mains prises dans les miennes, je lui ai dit:--Mon ange, je suis
un enfant, et Rene pourrait avoir raison: c'est peut-tre seulement
l'amour que j'aime en toi; mais du moins sache qu'il n'y a pas d'autre
sentiment dans mon coeur, et que je t'aime alors  ma manire.
Enfin si dans mes faons, dans les moindres choses de ma vie et de
mon me, il y avait quoi que ce soit de contraire  ce que tu voulais
ou esprais de moi, dis-le! fais-le-moi connatre! j'aurai du plaisir
 t'couter et  ne me conduire que par la lueur de tes yeux. Rene
m'effraie, elle m'aime tant!

Macumer n'a pas eu de voix pour me rpondre, il fondait en larmes.
Maintenant, je te remercie, ma Rene; je ne savais pas combien je
suis aime de mon beau, de mon royal Macumer. Rome est la ville o l'on
aime. Quand on a une passion, c'est l qu'il faut aller en jouir: on a
les arts et Dieu pour complices. Nous trouverons,  Venise, le duc et
la duchesse de Soria. Si tu m'cris, cris-moi maintenant  Paris, car
nous quittons Rome dans trois jours. La fte de l'ambassadeur tait un
adieu.

P. S. Chre imbcile, ta lettre montre bien que tu ne connais l'amour
qu'en ide. Sache donc que l'amour est un principe dont tous les effets
sont si dissemblables qu'aucune thorie ne saurait les embrasser ni les
rgenter. Ceci est pour mon petit docteur en corset.


XL

  DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE A LA BARONNE DE MACUMER.

  Janvier 1827.

Mon pre est nomm, mon beau-pre est mort, et je suis encore sur le
point d'accoucher; tels sont les vnements marquants de la fin de
cette anne. Je te les dis sur-le-champ, pour que l'impression que te
fera mon cachet noir se dissipe aussitt.

Ma mignonne, ta lettre de Rome m'a fait frmir. Vous tes deux
enfants. Felipe est, ou un diplomate qui a dissimul, ou un homme qui
t'aime comme il aimerait une courtisane  laquelle il abandonnerait
sa fortune, tout en sachant qu'elle le trahit. En voil bien assez.
Vous me prenez pour une radoteuse, je me tairai. Mais laisse-moi te
dire qu'en tudiant nos deux destines j'en tire un cruel principe:
Voulez-vous tre aime? n'aimez pas.

Louis, ma chre, a obtenu la croix de la Lgion-d'Honneur quand il a
t nomm membre du conseil gnral. Or, comme voici bientt trois ans
qu'il est du conseil, et que mon pre, que tu verras sans doute  Paris
pendant la session, a demand pour son gendre le grade d'officier,
fais-moi le plaisir d'entreprendre le mamamouchi quelconque que cette
nomination regarde, et de veiller  cette petite chose. Surtout, ne
te mle pas des affaires de mon trs-honor pre, le comte de
Maucombe, qui veut obtenir le titre de marquis; rserve tes faveurs
pour moi. Quand Louis sera dput, c'est--dire l'hiver prochain, nous
viendrons  Paris, et nous y remuerons alors ciel et terre pour le
placer  quelque direction gnrale, afin que nous puissions conomiser
tous nos revenus en vivant des appointements d'une place. Mon pre
sige entre le centre et la droite, il ne demande qu'un titre; notre
famille tait dj clbre sous le roi Ren, le roi Charles X ne
refusera pas un Maucombe; mais j'ai peur qu'il ne prenne  mon pre
fantaisie de postuler quelque faveur pour mon frre cadet; et en lui
tenant la drage du marquisat un peu haut, il ne pourra penser qu'
lui-mme.


  15 janvier.

Ah! Louise, je sors de l'enfer! Si j'ai le courage de te parler de
mes souffrances, c'est que tu me sembles une autre moi-mme. Encore
ne sais-je pas si je laisserai jamais ma pense revenir sur ces cinq
fatales journes! Le seul mot de convulsion me cause un frisson dans
l'me mme. Ce n'est pas cinq jours qui viennent de se passer, mais
cinq sicles de douleurs. Tant qu'une mre n'a pas souffert ce martyre,
elle ignorera ce que veut dire le mot souffrance. Je t'ai trouve
heureuse de ne pas avoir d'enfants, ainsi juge de ma draison!

La veille du jour terrible, le temps, qui avait t lourd et presque
chaud, me parut avoir incommod mon petit Armand. Lui, si doux et
si caressant, il tait grimaud; il criait  propos de tout, il
voulait jouer et brisait ses joujoux. Peut-tre toutes les maladies
s'annoncent-elles chez les enfants par des changements d'humeur.
Attentive  cette singulire mchancet, j'observais chez Armand
des rougeurs et des pleurs que j'attribuais  la pousse de quatre
grosses dents qui percent  la fois. Aussi l'ai-je couch prs de
moi, m'veillant de moment en moment. Pendant la nuit, il eut un peu
de fivre qui ne m'inquitait point; je l'attribuais toujours aux
dents. Vers le matin il dit: Maman! en demandant  boire par un geste,
mais avec un clat dans la voix, avec un mouvement convulsif dans le
geste qui me glacrent le sang. Je sautai hors du lit pour aller lui
prparer de l'eau sucre. Juge de mon effroi quand en lui prsentant
la tasse je ne lui vis faire aucun mouvement; il rptait seulement:
Maman, de cette voix qui n'tait plus sa voix, qui n'tait mme plus
une voix. Je lui pris la main, mais elle n'obissait plus, elle
se roidissait. Je lui mis alors la tasse aux lvres; le pauvre petit
but d'une manire effrayante, par trois ou quatre gorges convulsives,
et l'eau fit un bruit singulier dans son gosier. Enfin il s'accrocha
dsesprment  moi, et j'aperus ses yeux, tirs par une force
intrieure, devenir blancs, ses membres perdre leur souplesse. Je jetai
des cris affreux. Louis vint.--Un mdecin! un mdecin! il meurt! lui
criai-je. Louis disparut, et mon pauvre Armand dit encore:--Maman!
maman! en se cramponnant  moi. Ce fut le dernier moment o il sut
qu'il avait une mre. Les jolis vaisseaux de son front se sont
injects, et la convulsion a commenc. Une heure avant l'arrive des
mdecins, je tenais cet enfant si vivace, si blanc et rose, cette fleur
qui faisait mon orgueil et ma joie, roide comme un morceau de bois,
et quels yeux! je frmis en me les rappelant. Noir, crisp, rabougri,
muet, mon gentil Armand tait une momie. Un mdecin, deux mdecins
amens de Marseille par Louis, restaient l plants sur leurs jambes
comme des oiseaux de mauvais augure, ils me faisaient frissonner. L'un
parlait de fivre crbrale, l'autre voyait des convulsions comme en
ont les enfants. Le mdecin de notre canton me paraissait tre le
plus sage parce qu'il ne prescrivait rien.--Ce sont les dents, disait
le second. C'est une fivre, disait le premier. Enfin, on convint de
mettre des sangsues au cou, et de la glace sur la tte. Je me sentais
mourir. tre l, voir un cadavre bleu ou noir, pas un cri, pas un
mouvement, au lieu d'une crature si bruyante et si vive! Il y eut un
moment o ma tte s'est gare, et o j'ai eu comme un rire nerveux en
voyant ce joli cou, que j'avais tant bais, mordu par des sangsues, et
cette charmante tte sous une calotte de glace. Ma chre, il a fallu
lui couper cette jolie chevelure que nous admirions tant, et que tu
avais caresse, pour pouvoir mettre la glace. De dix en dix minutes,
comme dans mes douleurs d'accouchement, la convulsion revenait,
et le pauvre petit se tordait, tantt ple, tantt violet. En se
rencontrant, ses membres si flexibles rendaient un son comme si c'et
t du bois. Cette crature insensible m'avait souri, m'avait parl,
m'appelait nagure encore maman! A ces ides, des masses de douleurs
me traversaient l'me, en l'agitant comme des ouragans agitent la mer,
et je sentais tous les liens par lesquels un enfant tient  notre
coeur branls. Ma mre, qui peut-tre m'aurait aide, conseille ou
console, est  Paris. Les mres en savent plus sur les convulsions
que les mdecins, je crois. Aprs quatre jours et quatre nuits
passs dans des alternatives et des craintes qui m'ont presque tue,
les mdecins furent tous d'avis d'appliquer une affreuse pommade pour
faire des plaies! Oh! des plaies  mon Armand qui jouait cinq jours
auparavant, qui souriait, qui s'essayait  dire _marraine_! Je m'y
suis refuse en voulant me confier  la nature. Louis me grondait, il
croyait aux mdecins. Un homme est toujours homme. Mais il y a dans ces
terribles maladies des instants o elles prennent la forme de la mort;
et pendant un de ces instants, ce remde, que j'abominais, me parut
tre le salut d'Armand. Ma Louise, la peau tait si sche, si rude, si
aride, que l'onguent ne prit pas. Je me mis alors  fondre en larmes
pendant si longtemps au-dessus du lit, que le chevet en fut mouill.
Les mdecins dnaient, eux! Me voyant seule, j'ai dbarrass mon enfant
de tous les topiques de la mdecine, je l'ai pris, quasi folle, entre
mes bras, je l'ai serr contre ma poitrine, j'ai appuy mon front 
son front en priant Dieu de lui donner ma vie, tout en essayant de la
lui communiquer. Je l'ai tenu pendant quelques instants ainsi, voulant
mourir avec lui pour n'en tre spare ni dans la vie ni dans la mort.
Ma chre, j'ai senti les membres flchir; la convulsion a cd, mon
enfant a remu, les sinistres et horribles couleurs ont disparu! J'ai
cri comme quand il tait tomb malade, les mdecins ont mont, je leur
ai fait voir Armand.

--Il est sauv! s'est cri le plus g des mdecins.

Oh! quelle parole! quelle musique! les cieux s'ouvraient. En effet,
deux heures aprs, Armand renaissait; mais j'tais anantie, il a
fallu, pour m'empcher de faire quelque maladie, le baume de la joie. O
mon Dieu! par quelles douleurs attachez-vous l'enfant  sa mre? quels
clous vous nous enfoncez au coeur pour qu'il y tienne! N'tais-je
donc pas assez mre encore, moi que les bgaiements et les premiers
pas de cet enfant ont fait pleurer de joie! moi qui l'tudie pendant
des heures entires pour bien accomplir mes devoirs et m'instruire au
doux mtier de mre! tait-il besoin de causer ces terreurs, d'offrir
ces pouvantables images  celle qui fait de son enfant une idole? Au
moment o je t'cris, notre Armand joue, il crie, il rit. Je cherche
alors les causes de cette horrible maladie des enfants, en songeant
que je suis grosse. Est-ce la pousse des dents? est-ce un travail
particulier qui se fait dans le cerveau? Les enfants qui subissent des
convulsions ont-ils une imperfection dans le systme nerveux?
Toutes ces ides m'inquitent autant pour le prsent que pour l'avenir.
Notre mdecin de campagne tient pour une excitation nerveuse cause par
les dents. Je donnerais toutes les miennes pour que celles de notre
petit Armand fussent faites. Quand je vois une de ces perles blanches
poindre au milieu de sa gencive enflamme, il me prend maintenant des
sueurs froides. L'hrosme avec lequel ce cher ange souffre m'indique
qu'il aura tout mon caractre; il me jette des regards  fendre le
coeur. La mdecine ne sait pas grand'chose sur les causes de cette
espce de ttanos qui finit aussi rapidement qu'il commence, qu'on
ne peut ni prvenir ni gurir. Je te le rpte, une seule chose est
certaine: voir son enfant en convulsion, voil l'enfer pour une mre.
Avec quelle rage je l'embrasse! Oh! comme je le tiens longtemps sur mon
bras en le promenant! Avoir eu cette douleur quand je dois accoucher de
nouveau dans six semaines, c'tait une horrible aggravation du martyre,
j'avais peur pour l'autre! Adieu, ma chre et bien-aime Louise, ne
dsire pas d'enfants, voil mon dernier mot.


XLI

  DE LA BARONNE DE MACUMER A LA VICOMTESSE DE L'ESTORADE.

  Paris.

Pauvre ange, Macumer et moi nous t'avons pardonn tes _mauvaisets_ en
apprenant combien tu as t tourmente. J'ai frissonn, j'ai souffert
en lisant les dtails de cette double torture, et me voil moins
chagrine de ne pas tre mre. Je m'empresse de t'annoncer la nomination
de Louis, qui peut porter la rosette d'officier. Tu dsirais une petite
fille; probablement tu en auras une, heureuse Rene! Le mariage de mon
frre et de mademoiselle de Mortsauf a t clbr  notre retour.
Notre charmant roi, qui vraiment est d'une bont admirable, a donn
 mon frre la survivance de la charge de premier gentilhomme de la
chambre dont est revtu son beau-pre.

--La charge doit aller avec les titres, a-t-il dit au duc de
Lenoncourt-Givry.

Mon pre avait cent fois raison. Sans ma fortune, rien de tout
cela n'aurait eu lieu. Mon pre et ma mre sont venus de Madrid pour
ce mariage, et y retournent aprs la fte que je donne demain aux
nouveaux maris. Le carnaval sera trs brillant. Le duc et la duchesse
de Soria sont  Paris; leur prsence m'inquite un peu. Marie Hrdia
est certes une des plus belles femmes de l'Europe, je n'aime pas
la manire dont Felipe la regarde. Aussi redoubl-je d'amour et de
tendresse. _Elle_ ne t'aurait jamais aime ainsi! est une parole que
je me garde bien de dire, mais qui est crite dans tous mes regards,
dans tous mes mouvements. Dieu sait si je suis lgante et coquette.
Hier, madame de Maufrigneuse me disait:--Chre enfant, il faut vous
rendre les armes. Enfin, j'amuse tant Felipe, qu'il doit trouver sa
belle-soeur bte comme une vache espagnole. J'ai d'autant moins de
regret de ne pas faire un petit Abencerrage, que la duchesse accouchera
sans doute  Paris, elle va devenir laide; si elle a un garon, il se
nommera Felipe en l'honneur du banni. Un malicieux hasard fera que je
serai encore marraine. Adieu, chre. J'irai de bonne heure cette anne
 Chantepleurs, car notre voyage a cot des sommes exorbitantes;
je partirai vers la fin de mars, afin d'aller vivre avec conomie
en Nivernais. Paris m'ennuie d'ailleurs. Felipe soupire autant que
moi aprs la belle solitude de notre parc, nos fraches prairies et
notre Loire paillete par ses sables,  laquelle aucune rivire ne
ressemble. Chantepleurs me paratra dlicieux aprs les pompes et les
vanits de l'Italie; car, aprs tout, la magnificence est ennuyeuse,
et le regard d'un amant est plus beau qu'un _capo d'opra_, qu'un
_bel quadro_! Nous t'y attendrons, je ne serai plus jalouse de
toi. Tu pourras sonder  ton aise le coeur de mon Macumer, y pcher
des interjections, en ramener des scrupules, je te le livre avec une
superbe confiance. Depuis la scne de Rome, Felipe m'aime davantage; il
m'a dit hier (il regarde par-dessus mon paule) que sa belle-soeur,
la Marie de sa jeunesse, sa vieille fiance, la princesse Hrdia,
son premier rve, tait stupide. Oh! chre, je suis pire qu'une fille
d'Opra, cette injure m'a caus du plaisir. J'ai fait remarquer 
Felipe qu'elle ne parlait pas correctement le franais; elle prononce
_esemple_, _sain_ pour _cinq_, _cheu_ pour _je_; enfin, elle est belle,
mais elle n'a pas de grce, elle n'a pas la moindre vivacit dans
l'esprit. Quand on lui adresse un compliment, elle vous regarde comme
une femme qui ne serait pas habitue  en recevoir. Du caractre
dont il est, il aurait quitt Marie aprs deux mois de mariage. Le
duc de Soria, Don Fernand, est trs bien assorti avec elle; il a de
la gnrosit, mais c'est un enfant gt, cela se voit. Je pourrais
tre mchante et te faire rire; mais je m'en tiens au vrai. Mille
tendresses, mon ange.


XLII

  RENE A LOUISE.

Ma petite fille a deux mois; ma mre a t la marraine, et un vieux
grand-oncle de Louis, le parrain de cette petite, qui se nomme
Jeanne-Athnas.

Ds que je le pourrai, je partirai pour vous aller voir  Chantepleurs,
puisqu'une nourrice ne vous effraie pas. Ton filleul dit ton nom; il
le prononce _Matoumer_! car il ne peut pas dire les _c_ autrement;
tu en raffoleras; il a toutes ses dents; il mange maintenant de la
viande comme un grand garon, il court et trotte comme un rat; mais je
l'enveloppe toujours de regards inquiets, et je suis au dsespoir de ne
pouvoir le garder prs de moi pendant mes couches, qui exigent plus de
quarante jours de chambre,  cause de quelques prcautions ordonnes
par les mdecins. Hlas! mon enfant, on ne prend pas l'habitude
d'accoucher! Les mmes douleurs et les mmes apprhensions reviennent.
Cependant (ne montre pas ma lettre  Felipe) je suis pour quelque chose
dans la faon de cette petite fille, qui fera peut-tre tort  ton
Armand.

Mon pre a trouv Felipe maigri, et ma chre mignonne un peu maigrie
aussi. Cependant le duc et la duchesse de Soria sont partis; il n'y a
plus le moindre sujet de jalousie! Me cacherais-tu quelque chagrin? Ta
lettre n'tait ni aussi longue ni aussi affectueusement pense que les
autres. Est-ce seulement un caprice de ma chre capricieuse?

En voici trop, ma garde me gronde de t'avoir crit, et mademoiselle
Athnas de l'Estorade veut dner. Adieu donc, cris-moi de bonnes
longues lettres.


XLIII

  MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.

Pour la premire fois de ma vie, ma chre Rene, j'ai pleur seule
sous un saule, sur un banc de bois, au bord de mon long tang de
Chantepleurs, une dlicieuse vue que tu vas venir embellir, car il n'y
manque que de joyeux enfants. Ta fcondit m'a fait faire un retour sur
moi-mme, qui n'ai point d'enfants aprs bientt trois ans de mariage.
Oh! pensais-je, quand je devrais souffrir cent fois plus que Rene n'a
souffert en accouchant de mon filleul, quand je devrais voir mon enfant
en convulsions, faites, mon Dieu, que j'aie une anglique crature
comme cette petite Athnas que je vois d'ici aussi belle que le
jour, car tu ne m'en as rien dit! J'ai reconnu l ma Rene. Il semble
que tu devines mes souffrances. Chaque fois que mes esprances sont
dues, je suis pendant plusieurs jours la proie d'un chagrin noir. Je
faisais alors de sombres lgies. Quand broderai-je de petits bonnets?
quand choisirai-je la toile d'une layette? quand coudrai-je de jolies
dentelles pour envelopper une petite tte! Ne dois-je donc jamais
entendre une de ces charmantes cratures m'appeler maman, me tirer par
ma robe, me tyranniser? Ne verrai-je donc pas sur le sable les traces
d'une petite voiture? Ne ramasserai-je pas des joujoux casss dans
ma cour? N'irai-je pas, comme tant de mres que j'ai vues, chez les
bimbelotiers acheter des sabres, des poupes, de petits mnages? Ne
verrai-je point se dvelopper cette vie et cet ange qui sera un autre
Felipe plus aim? Je voudrais un fils pour savoir comment on peut aimer
son amant plus qu'il ne l'est dans un autre lui-mme. Mon parc, le
chteau me semblent dserts et froids. Une femme sans enfants est une
monstruosit; nous ne sommes faites que pour tre mres. Oh! docteur
en corset que tu es, tu as bien vu la vie. La strilit d'ailleurs est
horrible en toute chose. Ma vie ressemble un peu trop aux bergeries de
Gessner et de Florian, desquelles Rivarol disait qu'on y dsirait des
loups. Je veux tre dvoue aussi, moi! Je sens en moi des forces que
Felipe nglige; et, si je ne suis pas mre, il faudra que je me passe
la fantaisie de quelque malheur. Voil ce que je viens de dire
 mon restant de Maure,  qui ces mots ont fait venir des larmes aux
yeux. Il en a t quitte pour tre appel une sublime bte. On ne peut
pas le plaisanter sur son amour.

Par moments il me prend envie de faire des neuvaines, d'aller demander
la fcondit  certaines madones ou  certaines eaux. L'hiver prochain
je consulterai des mdecins. Je suis trop furieuse contre moi-mme pour
t'en dire davantage. Adieu.


XLIV

  DE LA MME A LA MME.

  Paris, 1829.

Comment, ma chre, un an sans lettre?... Je suis un peu pique.
Crois-tu que ton Louis, qui m'est venu voir presque tous les deux
jours, te remplace? Il ne me suffit pas de savoir que tu n'es pas
malade et que vos affaires vont bien, je veux tes sentiments et tes
ides comme je te livre les miennes, au risque d'tre gronde, ou
blme, ou mconnue, car je t'aime. Ton silence et ta retraite  la
campagne, quand tu pourrais jouir ici des triomphes parlementaires du
comte de l'Estorade, dont la _parlotterie_ et le dvouement lui ont
acquis une influence, et qui sera sans doute plac trs-haut aprs la
session, me donnent de graves inquitudes. Passes-tu donc ta vie 
lui crire des instructions? Numa n'tait pas si loin de son grie.
Pourquoi n'as-tu pas saisi l'occasion de voir Paris? Je jouirais de toi
depuis quatre mois. Louis m'a dit hier que tu viendrais le chercher
et faire tes troisimes couches  Paris, affreuse mre Gigogne que tu
es! Aprs bien des questions, et des hlas, et des plaintes, Louis,
quoique diplomate, a fini par me dire que son grand-oncle, le parrain
d'Athnas, tait fort mal. Or, je te suppose, en bonne mre de
famille, capable de tirer parti de la gloire et des discours du dput
pour obtenir un legs avantageux du dernier parent maternel de ton mari.
Sois tranquille, ma Rene, les Lenoncourt, les Chaulieu, le salon de
madame de Macumer travaillent pour Louis. Martignac le mettra sans
doute  la cour des comptes. Mais, si tu ne me dis pas pourquoi
tu restes en province, je me fche. Est-ce pour ne pas avoir l'air
d'tre toute la politique de la maison de l'Estorade? est-ce pour la
succession de l'oncle? as-tu craint d'tre moins mre  Paris? Oh!
comme je voudrais savoir si c'est pour ne pas t'y faire voir, pour la
premire fois, dans ton tat de grossesse, coquette! Adieu.


XLV

  RENE A LOUISE.

Tu te plains de mon silence, tu oublies donc ces deux petites ttes
brunes que je gouverne et qui me gouvernent? Tu as d'ailleurs trouv
quelques-unes des raisons que j'avais pour garder la maison. Outre
l'tat de notre prcieux oncle, je n'ai pas voulu traner  Paris un
garon d'environ quatre ans et une petite fille de trois ans bientt
quand je suis encore grosse. Je n'ai pas voulu embarrasser ta vie et ta
maison d'un pareil mnage, je n'ai pas voulu paratre  mon dsavantage
dans le brillant monde o tu rgnes, et j'ai les appartements garnis,
la vie des htels en horreur. Le grand-oncle de Louis, en apprenant la
nomination de son petit-neveu, m'a fait prsent de la moiti de ses
conomies, deux cent mille francs, pour acheter  Paris une maison, et
Louis est charg d'en trouver une dans ton quartier. Ma mre me donne
une trentaine de mille francs pour les meubles. Quand je viendrai
m'tablir pour la session  Paris, j'y viendrai chez moi. Enfin, je
tcherai d'tre digne de ma chre soeur d'lection, soit dit sans jeu
de mots.

Je te remercie d'avoir mis Louis aussi bien en cour qu'il l'est; mais
malgr l'estime que font de lui messieurs de Bourmont et de Polignac,
qui veulent l'avoir dans leur ministre, je ne le souhaite point si
fort en vue: on est alors trop compromis. Je prfre la cour des
comptes  cause de son inamovibilit. Nos affaires seront ici dans de
trs-bonnes mains; et, une fois que notre rgisseur sera bien au fait,
je viendrai seconder Louis, sois tranquille.

Quant  crire maintenant de longues lettres, le puis-je? Celle-ci,
dans laquelle je voudrais pouvoir te peindre le train ordinaire de
mes journes, restera sur ma table pendant huit jours. Peut-tre
Armand en fera-t-il des cocotes pour ses rgiments aligns sur mes
tapis ou des vaisseaux pour les flottes qui voguent sur son bain. Un
seul de mes jours te suffira d'ailleurs, ils se ressemblent tous et se
rduisent  deux vnements: les enfants souffrent ou les enfants ne
souffrent pas. A la lettre, pour moi, dans cette bastide solitaire, les
minutes sont des heures ou les heures sont des minutes, selon l'tat
des enfants. Si j'ai quelques heures dlicieuses, je les rencontre
pendant leur sommeil, quand je ne suis pas  bercer l'une et  conter
des histoires  l'autre pour les endormir. Quand je les tiens endormis
prs de moi, je me dis: Je n'ai plus rien  craindre. En effet, mon
ange, durant le jour, toutes les mres inventent des dangers. Ds que
les enfants ne sont plus sous leurs yeux, ce sont des rasoirs vols
avec lesquels Armand a voulu jouer, le feu qui prend  sa jaquette,
un orvet qui peut le mordre, une chute en courant qui peut faire un
dpt  la tte, ou les bassins o il peut se noyer. Comme tu le vois,
la maternit comporte une suite de posies douces ou terribles. Pas
une heure qui n'ait ses joies et ses craintes. Mais le soir, dans
ma chambre, arrive l'heure de ces rves veills pendant laquelle
j'arrange leurs destines. Leur vie est alors claire par le sourire
des anges que je vois  leur chevet. Quelquefois Armand m'appelle dans
son sommeil, je viens  son insu baiser son front et les pieds de sa
soeur en les contemplant tous deux dans leur beaut. Voil mes ftes!
Hier notre ange gardien, je crois, m'a fait courir au milieu de la
nuit, inquite, au berceau d'Athnas, qui avait la tte trop bas, et
j'ai trouv notre Armand tout dcouvert, les pieds violets de froid.

--Oh! petite mre! m'a-t-il dit en s'veillant et en m'embrassant.

Voil, ma chre, une scne de nuit. Combien il est utile  une mre
d'avoir ses enfants  ct d'elle! Est-ce une bonne, tant bonne
soit-elle, qui peut les prendre, les rassurer et les rendormir quand
quelque horrible cauchemar les a rveills? car ils ont leurs rves;
et leur expliquer un de ces terribles rves est une tche d'autant
plus difficile qu'un enfant coute alors sa mre d'un oeil  la fois
endormi, effar, intelligent et niais. C'est un point d'orgue entre
deux sommeils. Aussi mon sommeil est-il devenu si lger que je vois
mes deux petits et les entends  travers la gaze de mes paupires. Je
m'veille  un soupir,  un mouvement. Le monstre des convulsions
est pour moi toujours accroupi au pied de leurs lits.

Au jour, le ramage de mes deux enfants commence avec les premiers
cris des oiseaux. A travers les voiles du dernier sommeil, leurs
baragouinages ressemblent aux gazouillements du matin, aux disputes
des hirondelles, petits cris joyeux ou plaintifs, que j'entends moins
par les oreilles que par le coeur. Pendant que Nas essaie d'arriver
 moi en oprant le passage de son berceau  mon lit en se tranant
sur ses mains et faisant des pas mal assurs, Armand grimpe avec
l'adresse d'un singe et m'embrasse. Ces deux petits font alors de
mon lit le thtre de leurs jeux, o la mre est  leur discrtion.
La petite me tire les cheveux, veut toujours teter, et Armand dfend
ma poitrine comme si c'tait son bien. Je ne rsiste pas  certaines
poses,  des rires qui partent comme des fuses et qui finissent par
chasser le sommeil. On joue alors  l'ogresse, et mre ogresse mange
alors de caresses cette jeune chair si blanche et si douce; elle baise
 outrance ces yeux si coquets dans leur malice, ces paules de rose,
et l'on excite de petites jalousies qui sont charmantes. Il y a des
jours o j'essaie de mettre mes bas  huit heures, et o je n'en ai pas
encore mis un  neuf heures.

Enfin, ma chre, on se lve. Les toilettes commencent. Je passe mon
peignoir: on retrousse ses manches, on prend devant soi le tablier
cir; je baigne et nettoie alors mes deux petites fleurs, assiste
de Mary. Moi seule je suis juge du degr de chaleur ou de tideur
de l'eau, car la temprature des eaux est pour la moiti dans les
cris, dans les pleurs des enfants. Alors s'lvent les flottes de
papier, les petits canards de verre. Il faut amuser les enfants pour
pouvoir bien les nettoyer. Si tu savais tout ce qu'il faut inventer
de plaisirs  ces rois absolus pour pouvoir passer de douces ponges
dans les moindres coins, tu serais effraye de l'adresse et de l'esprit
qu'exige le mtier de mre accompli glorieusement. On supplie, on
gronde, on promet, on devient d'une charlatanerie d'autant plus
suprieure qu'elle doit tre admirablement cache. On ne saurait que
devenir si  la finesse de l'enfant, Dieu n'avait oppos la finesse
de la mre. Un enfant est un grand politique dont on se rend matre
comme du grand politique... par ses passions. Heureusement ces anges
rient de tout: une brosse qui tombe, une brique de savon qui glisse,
voil des clats de joie! Enfin, si les triomphes sont chrement
achets, il y a du moins des triomphes. Mais Dieu seul, car le pre
lui-mme ne sait rien de cela, Dieu, toi ou les anges, vous seuls
donc pourriez comprendre les regards que j'change avec Mary quand,
aprs avoir fini d'habiller nos deux petites cratures, nous les
voyons propres au milieu des savons, des ponges, des peignes, des
cuvettes, des papiers brouillards, des flanelles, des mille dtails
d'une vritable _nursery_. Je suis devenue Anglaise en ce point, je
conviens que les femmes de ce pays ont le gnie de la _nourriture_.
Quoiqu'elles ne considrent l'enfant qu'au point de vue du bien-tre
matriel et physique, elles ont raison dans leurs perfectionnements.
Aussi mes enfants auront-ils toujours les pieds dans la flanelle et les
jambes nues. Ils ne seront ni serrs ni comprims; mais aussi jamais
ne seront-ils seuls. L'asservissement de l'enfant franais dans ses
bandelettes est la libert de la nourrice, voil le grand mot. Une
vraie mre n'est pas libre: voil pourquoi je ne t'cris pas, ayant
sur les bras l'administration du domaine et deux enfants  lever.
La science de la mre comporte des mrites silencieux, ignors de
tous sans parade, une vertu en dtail, un dvouement de toutes les
heures. Il faut surveiller les soupes qui se font devant le feu. Me
crois-tu femme  me drober  un soin? Dans le moindre soin, il y a
de l'affection  rcolter. Oh! c'est si joli le sourire d'un enfant
qui trouve son petit repas excellent. Armand a des hochements de tte
qui valent toute une vie d'amour. Comment laisser  une autre femme le
droit, le soin, le plaisir de souffler sur une cuillere de soupe que
Nas trouvera trop chaude, elle que j'ai sevre il y a sept mois, et
qui se souvient toujours du sein? Quand une _bonne_ a brl la langue
et les lvres d'un enfant avec quelque chose de chaud, elle dit  la
mre qui accourt que c'est la faim qui le fait crier. Mais comment une
mre dort-elle en paix avec l'ide que des haleines impures peuvent
passer sur les cuilleres avales par son enfant, elle  qui la nature
n'a pas permis d'avoir un intermdiaire entre son sein et les lvres de
son nourrisson! Dcouper la ctelette de Nas qui fait ses dernires
dents et mlanger cette viande cuite  point avec des pommes de terre
est une oeuvre de patience, et vraiment il n'y a qu'une mre qui
puisse savoir dans certains cas faire manger en entier le repas  un
enfant qui s'impatiente. Ni domestiques nombreux ni bonne anglaise ne
peuvent donc dispenser une mre de donner en personne sur le champ de
bataille o la douceur doit lutter contre les petits chagrins
de l'enfance, contre ses douleurs. Tiens, Louise, il faut soigner ces
chers innocents avec son me; il faut ne croire qu' ses yeux, qu'au
tmoignage de la main pour la toilette, pour la nourriture et pour le
coucher. En principe, le cri d'un enfant est une raison absolue qui
donne tort  sa mre ou  sa bonne quand le cri n'a pas pour cause une
souffrance voulue par la nature. Depuis que j'en ai deux et bientt
trois  soigner, je n'ai rien dans l'me que mes enfants; et toi-mme,
que j'aime tant, tu n'es qu' l'tat de souvenir. Je ne suis pas
toujours habille  deux heures. Aussi ne croyais-je pas aux mres qui
ont des appartements rangs et des cols, des robes, des affaires en
ordre. Hier, aux premiers jours d'avril, il faisait beau, j'ai voulu
les promener avant mes couches dont l'heure tinte; eh! bien, pour
une mre, c'est tout un pome qu'une sortie, et l'on se le promet la
veille pour le lendemain. Armand devait mettre pour la premire fois
une jaquette de velours noir, une nouvelle collerette que j'avais
brode, une toque cossaise aux couleurs des Stuarts et  plumes de
coq; Nas allait tre en blanc et rose avec les dlicieux bonnets
des _baby_, car elle est encore un _baby_; elle va perdre ce joli
nom quand viendra le petit qui me donne des coups de pieds et que
j'appelle _mon mendiant_, car il sera le cadet. J'ai vu dj mon
enfant en rve et sais que j'aurai un garon. Bonnets, collerettes,
jaquette, les petits bas, les souliers mignons, les bandelettes roses
pour les jambes, la robe en mousseline brode  dessins en soie, tout
tait sur mon lit. Quand ces deux oiseaux si gais, et qui s'entendent
si bien, ont eu leurs chevelures brunes boucle chez l'un, doucement
amene sur le front et bordant le bonnet blanc et rose chez l'autre;
quand les souliers ont t agrafs; quand ces petits mollets nus, ces
pieds si bien chausss ont trott dans la _nursery_; quand ces deux
faces _cleanes_, comme dit Mary, en franais limpide; quand ces yeux
ptillants ont dit: Allons! je palpitais. Oh! voir des enfants pars
par nos mains, voir cette peau si frache o brillent les veines
bleues quand on les a baigns, tuvs, pongs soi-mme, rehausse par
les vives couleurs du velours ou de la soie; mais c'est mieux qu'un
pome! Avec quelle passion, satisfaite  peine, on les rappelle pour
rebaiser ces cous qu'une simple collerette rend plus jolis que celui de
la plus belle femme? Ces tableaux, devant lesquels les plus stupides
lithographies colories arrtent toutes les mres, moi je les fais tous
les jours!

Une fois sortis, jouissant de mes travaux, admirant ce petit Armand
qui avait l'air du fils d'un prince et qui faisait marcher le _baby_
le long de ce petit chemin que tu connais, une voiture est venue, j'ai
voulu les ranger, les deux enfants ont roul dans une flaque de boue,
et voil mes chefs-d'oeuvre perdus! il a fallu les rentrer et les
habiller autrement. J'ai pris ma petite dans mes bras, sans voir que
je perdais ma robe; Mary s'est empare d'Armand et nous voil rentrs.
Quand un _baby_ crie et qu'un enfant se mouille, tout est dit: une mre
ne pense plus  elle, elle est absorbe.

Le dner arrive, je n'ai la plupart du temps rien fait; et comment
puis-je suffire  les servir tous deux,  mettre les serviettes, 
relever les manches et  les faire manger? c'est un problme que je
rsous deux fois par jour. Au milieu de ces soins perptuels, de ces
ftes ou de ces dsastres, il n'y a d'oublie que moi dans la maison.
Il m'arrive souvent de rester en papillotes quand les enfants ont t
mchants. Ma toilette dpend de leur humeur. Pour avoir un moment 
moi, pour t'crire ces six pages, il faut qu'ils dcoupent les images
de mes romances, qu'ils fassent des chteaux avec des livres, avec des
checs ou des jetons de nacre, que Nas dvide mes soies ou mes laines
 sa manire, qui, je t'assure, est si complique qu'elle y met toute
sa petite intelligence et ne souffle mot.

Aprs tout, je n'ai pas  me plaindre: mes deux enfants sont robustes,
libres, et ils s'amusent  moins de frais qu'on ne pense. Ils sont
heureux de tout, il leur faut plutt une libert surveille que des
joujoux. Quelques cailloux roses, jaunes, violets ou noirs; de petits
coquillages, les merveilles du sable font leur bonheur. Possder
beaucoup de petites choses, voil leur richesse. J'examine Armand, il
parle aux fleurs, aux mouches, aux poules, il les imite; il s'entend
avec les insectes qui le remplissent d'admiration. Tout ce qui est
petit les intresse. Armand commence  demander le _pourquoi_ de toute
chose, il est venu voir ce que je disais  sa marraine; il te prend
d'ailleurs pour une fe, et vois comme les enfants ont toujours raison!

Hlas! mon ange, je ne voulais pas t'attrister en te racontant ces
flicits. Voici pour te peindre ton filleul. L'autre jour, un pauvre
nous suit, car les pauvres savent qu'aucune mre accompagne de son
enfant ne leur refuse jamais une aumne. Armand ne sait pas encore
qu'on peut manquer de pain, il ignore ce qu'est l'argent; mais comme il
venait de dsirer une trompette que je lui avais achete, il la
tend d'un air royal au vieillard en lui disant:--Tiens, prends!

--Me permettez-vous de la garder? me dit le pauvre.

Quoi sur la terre mettre en balance avec les joies d'un pareil moment?

--C'est que, madame, moi aussi j'ai eu des enfants, me dit le vieillard
en prenant ce que je lui donnais sans y faire attention.

Quand je songe qu'il faudra mettre dans un collge un enfant comme
Armand, que je n'ai plus que trois ans et demi  le garder, il me
prend des frissons. L'Instruction Publique fauchera les fleurs de
cette enfance bnie  toute heure, _dnaturalisera_ ces grces et ces
adorables franchises! On coupera cette chevelure frise que j'ai tant
soigne, nettoye et baise. Que fera-t-on de cette me d'Armand?

Et toi, que deviens-tu? tu ne m'as rien dit de ta vie. Aimes-tu
toujours Felipe? car je ne suis pas inquite du Sarrasin. Adieu, Nas
vient de tomber, et si je voulais continuer, cette lettre ferait un
volume.


XLVI

  MADAME DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.

  1829.

Les journaux t'auront appris, ma bonne et tendre Rene, l'horrible
malheur qui a fondu sur moi; je n'ai pu t'crire un seul mot, je suis
reste  son chevet pendant une vingtaine de jours et de nuits, j'ai
reu son dernier soupir, je lui ai ferm les yeux, je l'ai gard
pieusement avec les prtres et j'ai dit les prires des morts. Je me
suis inflig le chtiment de ces pouvantables douleurs, et cependant,
en voyant sur ses lvres sereines le sourire qu'il m'adressait avant
de mourir, je n'ai pu croire que mon amour l'ait tu! Enfin, _il n'est
plus_, et moi _je suis_! A toi qui nous as bien connus, que puis-je
dire de plus? tout est dans ces deux phrases. Oh! si quelqu'un pouvait
me dire qu'on peut le rappeler  la vie, je donnerais ma part du
ciel pour entendre cette promesse, car ce serait le revoir!... Et le
ressaisir ne ft-ce que pendant deux secondes, ce serait respirer
le poignard hors du coeur! Ne viendras-tu pas bientt me dire cela?
ne m'aimes-tu pas assez pour me tromper?.... Mais non! tu m'as dit 
l'avance que je lui faisais de profondes blessures... Est-ce vrai? Non,
je n'ai pas mrit son amour, tu as raison, je l'ai vol. Le bonheur,
je l'ai touff dans mes treintes insenses! Oh! en t'crivant, je ne
suis plus folle, mais je sens que je suis seule! Seigneur, qu'est-ce
qu'il y aura de plus dans votre enfer que ce mot-l?

Quand on me l'a enlev, je me suis couche dans le mme lit, esprant
mourir, car il n'y avait qu'une porte entre nous, je me croyais encore
assez de force pour la pousser! Mais, hlas! j'tais trop jeune, et
aprs une convalescence de quarante jours, pendant lesquels on m'a
nourrie avec un art affreux par les inventions d'une triste science, je
me vois  la campagne, assise  ma fentre au milieu des belles fleurs
qu'il faisait soigner pour moi, jouissant de cette vue magnifique sur
laquelle ses regards ont tant de fois err, qu'il s'applaudissait tant
d'avoir dcouverte, puisqu'elle me plaisait. Ah! chre, la douleur de
changer de place est inoue quand le coeur est mort. La terre humide
de mon jardin me fait frissonner, la terre est comme une grande tombe
et je crois marcher sur _lui_! A ma premire sortie j'ai eu peur et
suis reste immobile. C'est bien lugubre de voir _ses_ fleurs sans
_lui_!

Ma mre et mon pre sont en Espagne, tu connais mes frres, et toi
tu es oblige d'tre  la campagne; mais sois tranquille: deux anges
avaient vol vers moi. Le duc et la duchesse de Soria, ces deux
charmants tres, sont accourus vers leur frre. Les dernires nuits
ont vu nos trois douleurs calmes et silencieuses autour de ce lit o
mourait l'un de ces hommes vraiment nobles et vraiment grands, qui sont
si rares, et qui nous sont alors suprieurs en toute chose. La patience
de mon Felipe a t divine. La vue de son frre et de Marie a pour un
moment rafrachi son me et apais ses douleurs.

--Chre, m'a-t-il dit avec la simplicit qu'il mettait en toute chose,
j'allais mourir en oubliant de donner  Fernand la baronnie de Macumer,
il faut refaire mon testament. Mon frre me pardonnera, lui qui sait ce
qu'est d'aimer!

Je dois la vie aux soins de mon beau-frre et de sa femme, ils veulent
m'emmener en Espagne!

Ah! Rene, ce dsastre, je ne puis en dire qu' toi la porte.
Le sentiment de mes fautes m'accable, et c'est une amre consolation
que de te les confier, pauvre Cassandre incoute. Je l'ai tu par
mes exigences, par mes jalousies hors de propos, par mes continuelles
tracasseries. Mon amour tait d'autant plus terrible que nous avions
une exquise et mme sensibilit, nous parlions le mme langage, il
comprenait admirablement tout, et souvent ma plaisanterie allait, sans
que je m'en doutasse, au fond de son coeur. Tu ne saurais imaginer
jusqu'o ce cher esclave poussait l'obissance: je lui disais parfois
de s'en aller et de me laisser seule, il sortait sans discuter une
fantaisie de laquelle peut-tre il souffrait. Jusqu' son dernier
soupir il m'a bnie, en me rptant qu'une seule matine, seul  seule
avec moi, valait plus pour lui qu'une longue vie avec une autre femme
aime, ft-ce Marie Hrdia. Je pleure en t'crivant ces paroles.

Maintenant, je me lve  midi, je me couche  sept heures du soir, je
mets un temps ridicule  mes repas, je marche lentement, je reste une
heure devant une plante, je regarde les feuillages, je m'occupe avec
mesure et gravit de riens, j'adore l'ombre, le silence et la nuit;
enfin je combats les heures et je les ajoute avec un sombre plaisir
au pass. La paix de mon parc est la seule compagnie que je veuille;
j'y trouve en toute chose les sublimes images de mon bonheur teintes,
invisibles pour tous, loquentes et vives pour moi.

Ma belle-soeur s'est jete dans mes bras quand un matin je leur ai
dit:--Vous m'tes insupportables! Les Espagnols ont quelque chose de
plus que nous de grand dans l'me!

Ah! Rene, si je ne suis pas morte, c'est que Dieu proportionne sans
doute le sentiment du malheur  la force des affligs. Il n'y a que
nous autres femmes qui sachions l'tendue de nos pertes quand nous
perdons un amour sans aucune hypocrisie, un amour de choix, une
passion durable dont les plaisirs satisfaisaient  la fois l'me et la
nature. Quand rencontrons-nous un homme si plein de qualits que nous
puissions l'aimer sans avilissement? Le rencontrer est le plus grand
bonheur qui nous puisse advenir, et nous ne saurions le rencontrer
deux fois. Hommes vraiment forts et grands, chez qui la vertu se cache
sous la posie, dont l'me possde un charme lev, faits pour tre
adors, gardez-vous d'aimer, vous causeriez le malheur de la femme et
le vtre! Voil ce que je crie dans les alles de mes bois! Et pas
d'enfant de lui! Cet intarissable amour qui me souriait toujours, qui
n'avait que des fleurs et des joies  me verser, cet amour fut
strile. Je suis une crature maudite! L'amour pur et violent comme il
est quand il est absolu serait-il donc aussi infcond que l'aversion,
de mme que l'extrme chaleur des sables du dsert et l'extrme froid
du ple empchent toute existence? Faut-il se marier avec un Louis de
l'Estorade pour avoir une famille? Dieu serait-il jaloux de l'amour? Je
draisonne.

Je crois que tu es la seule personne que je puisse souffrir prs de
moi; viens donc, toi seule dois tre avec une Louise en deuil. Quelle
horrible journe que celle o j'ai mis le bonnet des veuves! Quand je
me suis vue en noir, je suis tombe sur un sige et j'ai pleur jusqu'
la nuit, et je pleure encore en te parlant de ce terrible moment.
Adieu, t'crire me fatigue; j'ai trop de mes ides, je ne veux plus
les exprimer. Amne tes enfants, tu peux nourrir le dernier ici, je
ne serai plus jalouse; _il_ n'y est plus, et mon filleul me fera bien
plaisir  voir; car Felipe souhaitait un enfant qui ressemblt  ce
petit Armand. Enfin, viens prendre ta part de mes douleurs!...


XLVII

  RENE A LOUISE.

  1829.

Ma chrie, quand tu tiendras cette lettre entre les mains, je ne serai
pas loin, car je pars quelques instants aprs te l'avoir envoye. Nous
serons seules. Louis est oblig de rester en Provence  cause des
lections qui vont s'y faire; il veut tre rlu, et il y a dj des
intrigues de noues contre lui par les libraux.

Je ne viens pas te consoler, je t'apporte seulement mon coeur pour
tenir compagnie au tien et pour t'aider  vivre. Je viens t'ordonner
de pleurer: il faut acheter ainsi le bonheur de le rejoindre un jour,
car il n'est qu'en voyage vers Dieu; tu ne feras plus un seul pas qui
ne te conduise vers lui. Chaque devoir accompli rompra quelque anneau
de la chane qui vous spare. Allons, ma Louise, tu te relveras
dans mes bras et tu iras  lui pure, noble, pardonne de tes fautes
involontaires, et accompagne des oeuvres que tu feras ici-bas en son
nom.

Je te trace ces lignes  la hte au milieu de mes prparatifs, de
mes enfants, et d'Armand qui me crie:--Marraine! marraine! allons la
voir!  me rendre jalouse: c'est presque ton fils!




DEUXIME PARTIE.


XLVIII

  DE LA BARONNE DE MACUMER A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.

  15 octobre 1834.

Eh! bien, oui, Rene, on a raison, on t'a dit vrai. J'ai vendu mon
htel, j'ai vendu Chantepleurs et les fermes de Seine-et-Marne; mais
que je sois folle et ruine, ceci est de trop. Comptons! La cloche
fondue, il m'est rest de la fortune de mon pauvre Macumer environ
douze cent mille francs. Je vais te rendre un compte fidle en soeur
bien apprise. J'ai mis un million dans le trois pour cent quand il
tait  cinquante francs, et me suis fait ainsi soixante mille francs
de rentes au lieu de trente que j'avais en terres. Aller six mois de
l'anne en province, y passer des baux, y couter les dolances des
fermiers, qui paient quand ils veulent, s'y ennuyer comme un chasseur
par un temps de pluie, avoir des denres  vendre et les cder 
perte; habiter  Paris un htel qui reprsentait dix mille livres de
rentes, placer des fonds chez des notaires, attendre les intrts, tre
oblige de poursuivre les gens pour avoir ses remboursements, tudier
la lgislation hypothcaire; enfin avoir des affaires en Nivernais, en
Seine-et-Marne,  Paris, quel fardeau, quels ennuis, quels mcomptes et
quelles pertes pour une veuve de vingt-sept ans! Maintenant ma fortune
est hypothque sur le budget. Au lieu de payer des contributions 
l'tat, je reois de lui, moi-mme, sans frais, trente mille francs
tous les six mois au Trsor, d'un joli petit employ qui me donne
trente billets de mille francs et qui sourit en me voyant. Si la France
fait banqueroute? me diras-tu. D'abord,

    Je ne sais pas prvoir les malheurs de si loin.

Mais la France me retrancherait alors tout au plus la moiti de
mon revenu; je serais encore aussi riche que je l'tais avant mon
placement; puis, d'ici la catastrophe, j'aurai touch le double de mon
revenu antrieur. La catastrophe n'arrive que de sicle en sicle, on a
donc le temps de se faire un capital en conomisant. Enfin le comte de
l'Estorade n'est-il pas pair de la France semi-rpublicaine de Juillet?
n'est-il pas un des soutiens de la couronne offerte par le _peuple_
au roi des Franais? puis-je avoir des inquitudes en ayant pour ami
un prsident de chambre  la cour des comptes, un grand financier?
Ose dire que je suis folle! Je calcule presque aussi bien que ton
roi-citoyen. Sais-tu ce qui peut donner cette sagesse algbrique  une
femme? L'amour! Hlas! le moment est venu de t'expliquer les mystres
de ma conduite, dont les raisons fuyaient ta perspicacit, ta tendresse
curieuse et ta finesse. Je me marie dans un village auprs de Paris,
secrtement. J'aime, je suis aime. J'aime autant qu'une femme qui
sait bien ce qu'est l'amour peut aimer. Je suis aime autant qu'un
homme doit aimer la femme par laquelle il est ador. Pardonne-moi,
Rene, de m'tre cache de toi, de tout le monde. Si ta Louise trompe
tous les regards, djoue toutes les curiosits, avoue que ma passion
pour mon pauvre Macumer exigeait cette tromperie. L'Estorade et toi,
vous m'eussiez assassine de doutes, tourdie de remontrances. Les
circonstances auraient pu d'ailleurs vous venir en aide. Toi seule sais
 quel point je suis jalouse, et tu m'aurais inutilement tourmente. Ce
que tu vas nommer ma folie, ma Rene, je l'ai voulu faire  moi seule,
 ma tte,  mon coeur, en jeune fille qui trompe la surveillance
de ses parents. Mon amant a pour toute fortune trente mille francs de
dettes que j'ai payes. Quel sujet d'observations! Vous auriez voulu
me prouver que Gaston est un intrigant, et ton mari et espionn ce
cher enfant. J'ai mieux aim l'tudier moi-mme. Voici vingt-deux mois
qu'il me fait la cour; j'ai vingt-sept ans, il en a vingt-trois. D'une
femme  un homme, cette diffrence d'ge est norme. Autre source de
malheurs! Enfin, il est pote, et vivait de son travail; c'est te dire
assez qu'il vivait de fort peu de chose. Ce cher lzard de pote tait
plus souvent au soleil  btir des chteaux en Espagne qu' l'ombre de
son taudis  travailler des pomes. Or, les crivains, les artistes,
tous ceux qui n'existent que par la pense, sont assez gnralement
taxs d'inconstance par les gens positifs. Ils pousent et conoivent
tant de caprices, qu'il est naturel de croire que la tte ragisse
sur le coeur. Malgr les dettes payes, malgr la diffrence
d'ge, malgr la posie, aprs neuf mois d'une noble dfense et sans
lui avoir permis de baiser ma main, aprs les plus chastes et les plus
dlicieuses amours, dans quelques jours, je ne me livre pas, comme il y
a huit ans, inexpriente, ignorante et curieuse; je me donne, et suis
attendue avec une si grande soumission, que je pourrais ajourner mon
mariage  un an; mais il n'y a pas la moindre servilit dans ceci: il
y a servage et non soumission. Jamais il ne s'est rencontr de plus
noble coeur, ni plus d'esprit dans la tendresse, ni plus d'me dans
l'amour que chez mon prtendu. Hlas! mon ange, il a de qui tenir! Tu
vas savoir son histoire en deux mots.

Mon ami n'a pas d'autres noms que ceux de Marie Gaston. Il est fils,
non pas naturel, mais adultrin de cette belle lady Brandon, de
laquelle tu dois avoir entendu parler, et que par vengeance lady
Dudley a fait mourir de chagrin, une horrible histoire que ce cher
enfant ignore. Marie Gaston a t mis par son frre Louis-Gaston au
collge de Tours, d'o il est sorti en 1827. Le frre s'est embarqu
quelques jours aprs l'y avoir plac, allant chercher fortune, lui dit
une vieille femme qui a t sa Providence,  lui. Ce frre, devenu
marin, lui a crit de loin en loin des lettres vraiment paternelles, et
qui sont manes d'une belle me; mais il se dbat toujours au loin.
Dans sa dernire lettre, il annonait  Marie Gaston sa nomination
au grade de capitaine de vaisseau dans je ne sais quelle rpublique
amricaine, en lui disant d'esprer. Hlas! depuis trois ans mon
pauvre lzard n'a plus reu de lettres, et il aime tant ce frre
qu'il voulait s'embarquer  sa recherche. Notre grand crivain Daniel
d'Arthez a empch cette folie et s'est intress noblement  Marie
Gaston, auquel il a souvent _donn_, comme me l'a dit le pote dans
son langage nergique, _la pte et la niche_. En effet, juge de la
dtresse de cet enfant: il a cru que le gnie tait le plus rapide des
moyens de fortune, n'est-ce pas  en rire pendant vingt-quatre heures?
Depuis 1828 jusqu'en 1833 il a donc tch de se faire un nom dans les
lettres, et naturellement il a men la plus effroyable vie d'angoisses,
d'esprances, de travail et de privations qui se puisse imaginer.
Entran par une excessive ambition et malgr les bons conseils de
d'Arthez, il n'a fait que grossir la boule de neige de ses dettes.
Son nom commenait cependant  percer quand je l'ai rencontr chez la
marquise d'Espard. L, sans qu'il s'en doutt, je me suis sentie prise
de lui sympathiquement  la premire vue. Comment n'a-t-il pas
encore t aim? comment me l'a-t-on laiss? Oh! il a du gnie et de
l'esprit, du coeur et de la fiert; les femmes s'effraient toujours
de ces grandeurs compltes. N'a-t-il pas fallu cent victoires pour
que Josphine apert Napolon dans le petit Bonaparte, son mari?
L'innocente crature croit savoir combien je l'aime! Pauvre Gaston!
il ne s'en doute pas; mais  toi je vais le dire, il faut que tu le
saches, car il y a, Rene, un peu de testament dans cette lettre.
Mdite bien mes paroles.

En ce moment j'ai la certitude d'tre aime autant qu'une femme peut
tre aime sur cette terre, et j'ai foi dans cette adorable vie
conjugale o j'apporte un amour que je ne connaissais pas.... Oui,
j'prouve enfin le plaisir de la passion ressentie. Ce que toutes
les femmes demandent aujourd'hui  l'amour, le mariage me le donne.
Je sens en moi pour Gaston l'adoration que j'inspirais  mon pauvre
Felipe! je ne suis pas matresse de moi, je tremble devant cet enfant
comme l'Abencerrage tremblait devant moi. Enfin, j'aime plus que je
ne suis aime; j'ai peur de toute chose, j'ai les frayeurs les plus
ridicules, j'ai peur d'tre quitte, je tremble d'tre vieille et
laide quand Gaston sera toujours jeune et beau, je tremble de ne
pas lui plaire assez! Cependant je crois possder les facults, le
dvouement, l'esprit ncessaires pour, non pas entretenir, mais faire
crotre cet amour loin du monde et dans la solitude. Si j'chouais,
si le magnifique pome de cet amour secret devait avoir une fin, que
dis-je une fin! si Gaston m'aimait un jour moins que la veille, si je
m'en aperois, Rene, sache-le, ce n'est pas  lui, mais  moi que
je m'en prendrai. Ce ne sera pas sa faute, ce sera la mienne. Je me
connais, je suis plus amante que mre. Aussi te le dis-je d'avance,
je mourrais quand mme j'aurais des enfants. Avant de me lier avec
moi-mme, ma Rene, je te supplie donc, si ce malheur m'atteignait, de
servir de mre  mes enfants, je te les aurai lgus. Ton fanatisme
pour le devoir, tes prcieuses qualits, ton amour pour les enfants, ta
tendresse pour moi, tout ce que je sais de toi me rendra la mort moins
amre, je n'ose dire douce. Ce parti pris avec moi-mme ajoute je ne
sais quoi de terrible  la solennit de ce mariage; aussi n'y veux-je
point de tmoins qui me connaissent; aussi mon mariage sera-t-il
clbr secrtement. Je pourrai trembler  mon aise, je ne verrai pas
dans tes chers yeux une inquitude, et moi seule saurai qu'en signant
un nouvel acte de mariage je puis avoir sign mon arrt de mort.

Je ne reviendrai plus sur ce pacte fait entre moi-mme et le moi
que je vais devenir; je te l'ai confi pour que tu connusses l'tendue
de tes devoirs. Je me marie spare de biens, et tout en sachant que
je suis assez riche pour que nous puissions vivre  notre aise, Gaston
ignore quelle est ma fortune. En vingt-quatre heures je distribuerai
ma fortune  mon gr. Comme je ne veux rien d'humiliant, j'ai fait
mettre douze mille francs de rente  son nom; il les trouvera dans son
secrtaire la veille de notre mariage; et s'il ne les acceptait pas, je
suspendrais tout. Il a fallu la menace de ne pas l'pouser pour obtenir
le droit de payer ses dettes. Je suis lasse de t'avoir crit ces aveux;
aprs-demain je t'en dirai davantage, car je suis oblige d'aller
demain  la campagne pour toute la journe.


  20 octobre.

Voici quelles mesures j'ai prises pour cacher mon bonheur, car je
souhaite viter toute espce d'occasion  ma jalousie. Je ressemble 
cette belle princesse italienne qui courait comme une lionne ronger
son amour dans quelque ville de Suisse, aprs avoir fondu sur sa proie
comme une lionne. Aussi ne te parl-je de mes dispositions que pour te
demander une autre grce, celle de ne jamais venir nous voir sans que
je t'en aie prie moi-mme, et de respecter la solitude dans laquelle
je veux vivre.

J'ai fait acheter, il y a deux ans, au-dessus des tangs de
Ville-d'Avray, sur la route de Versailles, une vingtaine d'arpents de
prairies, une lisire de bois et un beau jardin fruitier. Au fond des
prs, on a creus le terrain de manire  obtenir un tang d'environ
trois arpents de superficie, au milieu duquel on a laiss une le
gracieusement dcoupe. Les deux jolies collines charges de bois qui
encaissent cette petite valle filtrent des sources ravissantes qui
courent dans mon parc, o elles sont savamment distribues par mon
architecte. Ces eaux tombent dans les tangs de la couronne, dont
la vue s'aperoit par chappes. Ce petit parc, admirablement bien
dessin par cet architecte, est, suivant la nature du terrain, entour
de haies, de murs, de sauts-de-loup, en sorte qu'aucun point de vue
n'est perdu. A mi-cte, flanqu par les bois de la Ronce, dans une
dlicieuse exposition et devant une prairie incline vers l'tang, on
m'a construit un chalet dont l'extrieur est en tout point semblable 
celui que les voyageurs admirent sur la route de Sion  Brigg, et
qui m'a tant sduite  mon retour d'Italie. A l'intrieur, son lgance
dfie celle des chalets les plus illustres. A cent pas de cette
habitation rustique, une charmante maison qui fait fabrique communique
au chalet par un souterrain et contient la cuisine, les communs,
les curies et les remises. De toutes ces constructions en briques,
l'oeil ne voit qu'une faade d'une simplicit gracieuse et entoure
de massifs. Le logement des jardiniers forme une autre fabrique et
masque l'entre des vergers et des potagers.

La porte de cette proprit, cache dans le mur qui sert d'enceinte
du ct des bois, est presque introuvable. Les plantations, dj
grandes, dissimuleront compltement les maisons en deux ou trois ans.
Le promeneur ne devinera nos habitations qu'en voyant la fume des
chemines du haut des collines, ou dans l'hiver quand les feuilles
seront tombes.

Mon chalet est construit au milieu d'un paysage copi sur ce qu'on
appelle le jardin du roi  Versailles, mais il a vue sur mon tang et
sur mon le. De toutes parts les collines montrent leurs masses de
feuillage, leurs beaux arbres si bien soigns par ta nouvelle liste
civile. Mes jardiniers ont l'ordre de ne cultiver autour de moi que des
fleurs odorantes et par milliers, en sorte que ce coin de terre est une
meraude parfume. Le Chalet, garni d'une vigne vierge qui court sur
le toit, est exactement empaill de plantes grimpantes, de houblon, de
clmatite, de jasmin, d'azala, de coba. Qui distinguera nos fentres
pourra se vanter d'avoir une bonne vue!

Ce chalet, ma chre, est une belle et bonne maison, avec son calorifre
et tous les emmnagements qu'a su pratiquer l'architecture moderne, qui
fait des palais dans cent pieds carrs. Elle contient un appartement
pour Gaston et un appartement pour moi. Le rez-de-chausse est pris
par une antichambre, un parloir et une salle  manger. Au-dessus de
nous se trouvent trois chambres destines  la _nourricerie_. J'ai
cinq beaux chevaux, un petit coup lger et un mylord  deux chevaux;
car nous sommes  quarante minutes de Paris; quand il nous plaira
d'aller entendre un opra, de voir une pice nouvelle, nous pourrons
partir aprs le dner et revenir le soir dans notre nid. La route
est belle et passe sous les ombrages de notre haie de clture. Mes
gens, mon cuisinier, mon cocher, le palefrenier, les jardiniers, ma
femme de chambre sont de fort honntes personnes que j'ai cherches
pendant ces six derniers mois, et qui seront commandes par
mon vieux Philippe. Quoique certaine de leur attachement et de leur
discrtion, je les ai prises par leur intrt; elles ont des gages
peu considrables, mais qui s'accroissent chaque anne de ce que nous
leur donnerons au jour de l'An. Tous savent que la plus lgre faute,
un soupon sur leur discrtion peut leur faire perdre d'immenses
avantages. Jamais les amoureux ne tracassent leurs serviteurs, ils sont
indulgents par caractre; ainsi je puis compter sur nos gens.

Tout ce qu'il y avait de prcieux, de joli, d'lgant dans ma maison de
la rue du Bac, se trouve au Chalet. Le Rembrandt est, ni plus ni moins
qu'une crote, dans l'escalier; l'Hobbma se trouve dans _son_ cabinet
en face de Rubens; le Titien, que ma belle-soeur Marie m'a envoy de
Madrid, orne le boudoir; les beaux meubles trouvs par Felipe sont bien
placs dans le parloir, que l'architecte a dlicieusement dcor. Tout
au Chalet est d'une admirable simplicit, de cette simplicit qui cote
cent mille francs. Construit sur des caves en pierres meulires assises
sur du bton, notre rez-de-chausse,  peine visible sous les fleurs et
les arbustes, jouit d'une adorable fracheur sans la moindre humidit.
Enfin une flotte de cygnes blancs vogue sur l'tang.

O Rene! il rgne dans ce vallon un silence  rjouir les morts. On
y est veill par le chant des oiseaux ou par le frmissement de la
brise dans les peupliers. Il descend de la colline une petite source
trouve par l'architecte en creusant les fondations du mur du ct des
bois, qui court sur du sable argent vers l'tang entre deux rives
de cresson: je ne sais pas si quelque somme peut la payer. Gaston ne
prendra-t-il pas ce bonheur trop complet en haine? Tout est si beau
que je frmis; les vers se logent dans les bons fruits, les insectes
attaquent les fleurs magnifiques. N'est-ce pas toujours l'orgueil de la
fort que ronge cette horrible larve brune dont la voracit ressemble
 celle de la mort? Je sais dj qu'une puissance invisible et jalouse
attaque les flicits compltes. Depuis longtemps tu me l'as crit,
d'ailleurs, et tu t'es trouve prophte.

Quand, avant-hier, je suis alle voir si mes dernires fantaisies
avaient t comprises, j'ai senti des larmes me venir aux yeux, et
j'ai mis sur le mmoire de l'architecte,  sa trs grande surprise:
Bon  payer.--Votre homme d'affaires ne paiera pas, madame, m'a-t-il
dit, il s'agit de trois cent mille francs. J'ai ajout: Sans
discussion! en vraie Chaulieu du dix-septime sicle.--Mais,
monsieur, lui dis-je, je mets une condition  ma reconnaissance: ne
parlez de ces btiments et du parc  qui que ce soit. Que personne ne
puisse connatre le nom du propritaire, promettez-moi sur l'honneur
d'observer cette clause de mon paiement.

Comprends-tu maintenant la raison de mes courses subites, de ces
alles et venues secrtes? Vois-tu o se trouvent ces belles choses
qu'on croyait vendues? Saisis-tu la haute raison du changement de ma
fortune? Ma chre, aimer est une grande affaire, et qui veut bien aimer
ne doit pas en avoir d'autre. L'argent ne sera plus un souci pour moi;
j'ai rendu la vie facile, et j'ai fait une bonne fois la matresse de
maison pour ne plus avoir  la faire, except pendant dix minutes tous
les matins avec mon vieux majordome Philippe. J'ai bien observ la
vie et ses tournants dangereux; un jour, la mort m'a donn de cruels
enseignements, et j'en veux profiter. Ma seule occupation sera de
_lui_ plaire et de l'aimer, de jeter la varit dans ce qui parat si
monotone aux tres vulgaires.

Gaston ne sait rien encore. A ma demande, il s'est, comme moi,
domicili sur Ville-d'Avray; nous partons demain pour le Chalet. Notre
vie sera l peu coteuse; mais si je te disais pour quelle somme je
compte ma toilette, tu dirais, et avec raison: Elle est folle! Je veux
me parer pour lui, tous les jours, comme les femmes ont l'habitude
de se parer pour le monde. Ma toilette  la campagne, toute l'anne,
cotera vingt-quatre mille francs, et celle du jour n'est pas la plus
chre. Lui peut se mettre en blouse, s'il le veut! Ne va pas croire que
je veuille faire de cette vie un duel et m'puiser en combinaisons pour
entretenir l'amour: je ne veux pas avoir un reproche  me faire, voil
tout. J'ai treize ans  tre jolie femme, je veux tre aime le dernier
jour de la treizime anne encore mieux que je ne le serai le lendemain
de mes noces mystrieuses. Cette fois, je serai toujours humble,
toujours reconnaissante, sans parole caustique; et je me fais servante,
puisque le commandement m'a perdue une premire fois. O Rene, si, comme
moi, Gaston a compris l'infini de l'amour, je suis certaine de vivre
toujours heureuse. La nature est bien belle autour du Chalet, les bois
sont ravissants. A chaque pas les plus frais paysages, des points de
vue forestiers font plaisir  l'me en rveillant de charmantes ides.
Ces bois sont pleins d'amour. Pourvu que j'aie fait autre chose que de
me prparer un magnifique bcher! Aprs demain, je serai madame
Gaston. Mon Dieu, je me demande s'il est bien chrtien d'aimer autant
un homme.--Enfin, c'est lgal, m'a dit notre homme d'affaires, qui est
un de mes tmoins, et qui, voyant enfin l'objet de la liquidation de ma
fortune, s'est cri:--J'y perds une cliente. Toi, ma belle biche, je
n'ose plus dire aime, tu peux dire:--J'y perds une soeur.

Mon ange, adresse dsormais  madame Gaston, poste restante, 
Versailles. On ira prendre nos lettres l tous les jours. Je ne veux
pas que nous soyons connus dans le pays. Nous enverrons chercher toutes
nos provisions  Paris. Ainsi, j'espre pouvoir vivre mystrieusement.
Depuis un an que cette retraite est prpare, on n'y a vu personne,
et l'acquisition a t faite pendant les mouvements qui ont suivi la
rvolution de juillet. Le seul tre qui se soit montr dans le pays est
mon architecte: on ne connat que lui qui ne reviendra plus. Adieu. En
t'crivant ce mot, j'ai dans le coeur autant de peine que de plaisir;
n'est-ce pas te regretter aussi puissamment que j'aime Gaston?


XLIX

  MARIE GASTON A DANIEL D'ARTHEZ.

  Octobre 1834.

Mon cher Daniel, j'ai besoin de deux tmoins pour mon mariage; je
vous prie de venir chez moi demain soir en vous faisant accompagner
de notre ami, le bon et grand Joseph Bridau. L'intention de celle qui
sera ma femme est de vivre loin du monde et parfaitement ignore: elle
a pressenti le plus cher de mes voeux. Vous n'avez rien su de mes
amours, vous qui m'avez adouci les misres d'une vie pauvre; mais,
vous le devinez, ce secret absolu fut une ncessit. Voil pourquoi,
depuis un an, nous nous sommes si peu vus. Le lendemain de mon mariage
nous serons spars pour longtemps. Daniel, vous avez l'me faite  me
comprendre: l'amiti subsistera sans l'ami. Peut-tre aurai-je parfois
besoin de vous; mais je ne vous verrai point chez moi du moins. _Elle_
est encore alle au-devant de nos souhaits en ceci. Elle m'a fait
le sacrifice de l'amiti qu'elle a pour une amie d'enfance qui pour
elle est une vritable soeur; j'ai d lui immoler mon ami. Ce que je
vous dis ici vous fera sans doute deviner non pas une passion, mais un
amour entier, complet, divin, fond sur une intime connaissance entre
les deux tres qui se lient ainsi. Mon bonheur est pur, infini; mais,
comme il est une loi secrte qui nous dfend d'avoir une flicit sans
mlange, au fond de mon me et ensevelie dans le dernier repli je cache
une pense par laquelle je suis atteint tout seul, et qu'elle ignore.
Vous avez trop souvent aid ma constante misre pour ignorer l'horrible
situation dans laquelle j'tais. O puisai-je le courage de vivre
lorsque l'esprance s'teignait si souvent? dans votre pass, mon ami,
chez vous o je trouvais tant de consolations et de secours dlicats.
Enfin, mon cher, mes crasantes dettes, elle les a payes. Elle est
riche, et je n'ai rien. Combien de fois n'ai-je pas dit dans mes accs
de paresse: Ah! si quelque femme riche voulait de moi. Eh! bien, en
prsence du fait, les plaisanteries de la jeunesse insouciante, le
parti pris des malheureux sans scrupule, tout s'est vanoui. Je suis
humili, malgr la tendresse la plus ingnieuse. Je suis humili,
malgr la certitude acquise de la noblesse de son me. Je suis humili,
tout en sachant que mon humiliation est une preuve de mon amour. Enfin,
elle a vu que je n'ai pas recul devant cet abaissement. Il est un
point o, loin d'tre le protecteur, je suis le protg. Cette douleur,
je vous la confie. Hors ce point, mon cher Daniel, les moindres choses
accomplissent mes rves. J'ai trouv le beau sans tache, le bien
sans dfaut. Enfin, comme on dit, la marie est trop belle: elle a
de l'esprit dans la tendresse, elle a ce charme et cette grce qui
mettent de la varit dans l'amour, elle est instruite et comprend
tout; elle est jolie, blonde, mince et lgrement grasse,  faire
croire que Raphal et Rubens se sont entendus pour composer une femme!
Je ne sais pas s'il m'et jamais t possible d'aimer une femme brune
autant qu'une blonde: il m'a toujours sembl que la femme brune tait
un garon manqu. Elle est veuve, elle n'a point eu d'enfants, elle a
vingt-sept ans. Quoique vive, alerte, infatigable, elle sait nanmoins
se plaire aux mditations de la mlancolie. Ces dons merveilleux
n'excluent pas chez elle la dignit ni la noblesse: elle est imposante.
Quoiqu'elle appartienne  l'une des vieilles familles les plus
entiches de noblesse, elle m'aime assez pour passer par-dessus
les malheurs de ma naissance. Nos amours secrets ont dur longtemps;
nous nous sommes prouvs l'un l'autre; nous sommes galement jaloux:
nos penses sont bien les deux clats de la mme foudre. Nous aimons
tous deux pour la premire fois, et ce dlicieux printemps a renferm
dans ses joies toutes les scnes que l'imagination a dcores de ses
plus riantes, de ses plus douces, de ses plus profondes conceptions.
Le sentiment nous a prodigu ses fleurs. Chacune de ces journes a t
pleine, et quand nous nous quittions, nous nous crivions des pomes.
Je n'ai jamais eu la pense de ternir cette brillante saison par un
dsir, quoique mon me en ft sans cesse trouble. Elle tait veuve
et libre, elle a merveilleusement compris toutes les flatteries de
cette constante retenue; elle en a souvent t touche aux larmes. Tu
entreverras donc, mon cher Daniel, une crature vraiment suprieure.
Il n'y a pas mme eu de premier baiser de l'amour: nous nous sommes
craints l'un l'autre.

--Nous avons, m'a-t-elle dit, chacun une misre  nous reprocher.

--Je ne vois pas la vtre.

--Mon mariage, a-t-elle rpondu.

Vous qui tes un grand homme, et qui aimez une des femmes les plus
extraordinaires de cette aristocratie o j'ai trouv mon Armande, ce
seul mot vous suffira pour deviner cette me et quel sera le bonheur de

  Votre ami,
  MARIE GASTON.


L

  MADAME DE L'ESTORADE A MADAME DE MACUMER.

Comment, Louise, aprs tous les malheurs intimes que t'a donns une
passion partage, au sein mme du mariage, tu veux vivre avec un mari
dans la solitude? Aprs en avoir tu un en vivant dans le monde, tu
veux te mettre  l'cart pour en dvorer un autre? Quels chagrins tu
te prpares! Mais,  la manire dont tu t'y es prise, je vois
que tout est irrvocable. Pour qu'un homme t'ait fait revenir de ton
aversion pour un second mariage, il doit possder un esprit anglique,
un coeur divin; il faut donc te laisser  tes illusions; mais as-tu
donc oubli ce que tu disais de la jeunesse des hommes, qui tous ont
pass par d'ignobles endroits, et dont la candeur s'est perdue aux
carrefours les plus horribles du chemin? Qui a chang, toi ou eux?
Tu es bien heureuse de croire au bonheur: je n'ai pas la force de te
blmer, quoique l'instinct de la tendresse me pousse  te dtourner de
ce mariage. Oui, cent fois oui, la Nature et la Socit s'entendent
pour dtruire l'existence des flicits entires, par ce qu'elles sont
 l'encontre de la nature et de la socit, parce que le ciel est
peut-tre jaloux de ses droits. Enfin, mon amiti pressent quelque
malheur qu'aucune prvision ne pourrait m'expliquer: je ne sais ni d'o
il viendra, ni qui l'engendrera; mais, ma chre, un bonheur immense et
sans bornes t'accablera sans doute. On porte encore moins facilement
la joie excessive que la peine la plus lourde. Je ne dis rien contre
lui: tu l'aimes, et je ne l'ai sans doute jamais vu; mais tu m'criras,
j'espre, un jour o tu seras oisive, un portrait quelconque de ce bel
et curieux animal.

Tu me vois prenant gaiement mon parti, car j'ai la certitude qu'aprs
la lune de miel vous ferez tous deux et d'un commun accord comme
tout le monde. Un jour, dans deux ans, en nous promenant, quand nous
passerons sur cette route, tu me diras:--Voil pourtant ce Chalet d'o
je ne devais pas sortir! Et tu riras de ton bon rire, en montrant tes
jolies dents. Je n'ai rien dit encore  Louis, nous lui aurions trop
apprt  rire. Je lui apprendrai tout uniment ton mariage et le dsir
que tu as de le tenir secret. Tu n'as malheureusement besoin ni de mre
ni de soeur pour le coucher de la marie. Nous sommes en octobre, tu
commences par l'hiver, en femme courageuse. S'il ne s'agissait pas de
mariage, je dirais que tu attaques le taureau par les cornes. Enfin,
tu auras en moi l'amie la plus discrte et la plus intelligente. Le
centre mystrieux de l'Afrique a dvor bien des voyageurs, et il me
semble que tu te jettes, en fait de sentiment, dans un voyage semblable
 ceux o tant d'explorateurs ont pri, soit par les ngres, soit dans
les sables. Ton dsert est  deux lieues de Paris, je puis donc te dire
gaiement: Bon voyage! tu nous reviendras.


LI

  DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE A MADAME MARIE GASTON.

  1837.

Que deviens-tu, ma chre? Aprs un silence de trois annes, il est
permis  Rene d'tre inquite de Louise. Voil donc l'amour! il
emporte, il annule une amiti comme la ntre. Avoue que si j'adore mes
enfants plus encore que tu n'aimes ton Gaston, il y a dans le sentiment
maternel je ne sais quelle immensit qui permet de ne rien enlever aux
autres affections, et qui laisse une femme tre encore amie sincre et
dvoue. Tes lettres, ta douce et charmante figure me manquent. J'en
suis rduite  des conjectures sur toi,  Louise!

Quant  nous, je vais t'expliquer les choses le plus succinctement
possible.

En relisant ton avant-dernire lettre, j'ai trouv quelques mots aigres
sur notre situation politique. Tu nous as raills d'avoir gard la
place de prsident de chambre  la Cour des comptes, que nous tenions,
ainsi que le titre de comte, de la faveur de Charles X; mais est-ce
avec quarante mille livres de rentes, dont trente appartiennent  un
majorat, que je pouvais convenablement tablir Athnas et ce pauvre
petit mendiant de Ren? Ne devions-nous pas vivre de notre place, et
accumuler sagement les revenus de nos terres? En vingt ans nous aurons
amass environ six cent mille francs, qui serviront  doter et ma fille
et Ren, que je destine  la marine. Mon petit pauvre aura dix mille
livres de rentes, et peut-tre pourrons-nous lui laisser en argent une
somme qui rende sa part gale  celle de sa soeur. Quand il sera
capitaine de vaisseau, mon mendiant se mariera richement, et tiendra
dans le monde un rang gal  celui de son an.

Ces sages calculs ont dtermin dans notre intrieur l'acceptation du
nouvel ordre de choses. Naturellement, la nouvelle dynastie a nomm
Louis pair de France et grand-officier de la Lgion-d'Honneur. Du
moment o l'Estorade prtait serment, il ne devait rien faire
 demi; ds lors, il a rendu de grands services dans la Chambre. Le
voici maintenant arriv  une situation o il restera tranquillement
jusqu' la fin de ses jours. Il a de la dextrit dans les affaires;
il est plus parleur agrable qu'orateur, mais cela suffit  ce que
nous demandons  la politique. Sa finesse, ses connaissances soit en
gouvernement, soit en administration, sont apprcies, et tous les
partis le considrent comme un homme indispensable. Je puis te dire
qu'on lui a dernirement offert une ambassade, mais je la lui ai fait
refuser. L'ducation d'Armand, qui maintenant a treize ans; celle
d'Athnas, qui va sur onze ans, me retiennent  Paris, et j'y veux
demeurer jusqu' ce que mon petit Ren ait fini la sienne, qui commence.

Pour rester fidle  la branche ane et retourner dans ses terres, il
ne fallait pas avoir  lever et  pourvoir trois enfants. Une mre
doit, mon ange, ne pas tre Dcius, surtout dans un temps o les Dcius
sont rares. Dans quinze ans d'ici, l'Estorade pourra se retirer  la
Crampade avec une belle retraite, en installant Armand  la Cour des
comptes, o il le laissera rfrendaire. Quant  Ren, la marine en
fera sans doute un diplomate. A sept ans ce petit garon est dj fin
comme un vieux cardinal.

Ah! Louise, je suis une bienheureuse mre! Mes enfants continuent
 me donner des joies sans ombre. (_Senza brama sicura richezza._)
Armand est au collge Henri IV. Je me suis dcide pour l'ducation
publique sans pouvoir me dcider nanmoins  m'en sparer, et j'ai fait
comme faisait le duc d'Orlans avant d'tre et peut-tre pour devenir
Louis-Philippe. Tous les matins, Lucas, ce vieux domestique que tu
connais, mne Armand au collge  l'heure de la premire tude, et me
le ramne  quatre heures et demie. Un vieux et savant rptiteur,
qui loge chez moi, le fait travailler le soir et le rveille le matin
 l'heure o les collgiens se lvent. Lucas lui porte une collation
 midi pendant la rcration. Ainsi, je le vois pendant le dner, le
soir avant son coucher, et j'assiste le matin  son dpart. Armand est
toujours le charmant enfant plein de coeur et de dvouement que tu
aimes; son rptiteur est content de lui. J'ai ma Nas avec moi et le
petit qui bourdonnent sans cesse, mais je suis aussi enfant qu'eux. Je
n'ai pas pu me rsoudre  perdre la douceur des caresses de mes chers
enfants. Il y a pour moi dans la possibilit de courir, ds que je le
dsire, au lit d'Armand, pour le voir pendant son sommeil, ou pour
aller prendre, demander, recevoir un baiser de cet ange, une ncessit
de mon existence.

Nanmoins, le systme de garder les enfants  la maison paternelle a
des inconvnients, et je les ai bien reconnus. La Socit, comme la
Nature, est jalouse, et ne laisse jamais entreprendre sur ses lois;
elle ne souffre pas qu'on lui en drange l'conomie. Ainsi dans les
familles o l'on conserve les enfants, ils y sont trop tt exposs
au feu du monde, ils en voient les passions, ils en tudient les
dissimulations. Incapables de deviner les distinctions qui rgissent la
conduite des gens faits, ils soumettent le monde  leurs sentiments, 
leurs passions, au lieu de soumettre leurs dsirs et leurs exigences
au monde; ils adoptent le faux clat, qui brille plus que les vertus
solides, car c'est surtout les apparences que le monde met en dehors
et habille de formes menteuses. Quand, ds quinze ans, un enfant a
l'assurance d'un homme qui connat le monde, il est une monstruosit,
devient vieillard  vingt-cinq ans, et se rend par cette science
prcoce inhabile aux vritables tudes sur lesquelles reposent les
talents rels et srieux. Le monde est un grand comdien; et, comme
le comdien, il reoit et renvoie tout, il ne conserve rien. Une mre
doit donc, en gardant ses enfants, prendre la ferme rsolution de les
empcher de pntrer dans le monde, avoir le courage de s'opposer 
leurs dsirs et aux siens, de ne pas les montrer. Cornlie devait
serrer ses bijoux. Ainsi ferai-je, car mes enfants sont toute ma vie.

J'ai trente ans, voici le plus fort de la chaleur du jour pass, le
plus difficile du chemin fini. Dans quelques annes, je serai vieille
femme, aussi puis-je une force immense au sentiment des devoirs
accomplis. On dirait que ces trois petits tres connaissent ma pense
et s'y conforment. Il existe entre eux, qui ne m'ont jamais quitte, et
moi, des rapports mystrieux. Enfin, ils m'accablent de jouissances,
comme s'ils savaient tout ce qu'ils me doivent de ddommagements.

Armand, qui pendant les trois premires annes de ses tudes a t
lourd, mditatif, et qui m'inquitait, est tout  coup parti. Sans
doute il a compris le but de ces travaux prparatoires que les enfants
n'aperoivent pas toujours, et qui est de les accoutumer au travail,
d'aiguiser leur intelligence et de les faonner  l'obissance, le
principe des socits. Ma chre, il y a quelques jours, j'ai eu
l'enivrante sensation de voir au concours gnral, en pleine Sorbonne,
Armand couronn. Ton filleul a eu le premier prix de version.
A la distribution des prix du collge Henri IV, il a obtenu deux
premiers prix, celui de vers et celui de thme. Je suis devenue blme
en entendant proclamer son nom, et j'avais envie de crier: _Je suis la
mre!_ Nas me serrait la main  me faire mal, si l'on pouvait sentir
une douleur dans un pareil moment. Ah! Louise, cette fte vaut bien des
amours perdues.

Les triomphes du frre ont stimul mon petit Ren, qui veut aller
au collge comme son an. Quelquefois ces trois enfants crient, se
remuent dans la maison, et font un tapage  fendre la tte. Je ne sais
pas comment j'y rsiste, car je suis toujours avec eux; je ne me suis
jamais fie  personne, pas mme  Mary, du soin de surveiller mes
enfants. Mais il y a tant de joies  recueillir dans ce beau mtier
de mre! Voir un enfant quittant le jeu pour venir m'embrasser comme
pouss par un besoin... quelle joie! Puis on les observe alors bien
mieux. Un des devoirs d'une mre est de dmler ds le jeune ge les
aptitudes, le caractre, la vocation de ses enfants, ce qu'aucun
pdagogue ne saurait faire. Tous les enfants levs par leurs mres
ont de l'usage et du savoir-vivre, deux acquisitions qui supplent 
l'esprit naturel, tandis que l'esprit naturel ne supple jamais  ce
que les hommes apprennent de leurs mres. Je reconnais dj ces nuances
chez les hommes dans les salons, o je distingue aussitt les traces
de la femme dans les manires d'un jeune homme. Comment destituer ses
enfants d'un pareil avantage? Tu le vois, mes devoirs accomplis sont
fertiles en trsors, en jouissances.

Armand, j'en ai la certitude, sera le plus excellent magistrat, le
plus probe administrateur, le dput le plus consciencieux qui puisse
jamais se trouver; tandis que mon Ren sera le plus hardi, le plus
aventureux et en mme temps le plus rus marin du monde. Ce petit drle
a une volont de fer; il a tout ce qu'il veut, il prend mille dtours
pour arriver  son but, et si les mille ne l'y mnent pas, il en trouve
un mille et unime. L o mon cher Armand se rsigne avec calme en
tudiant la raison des choses, mon Ren tempte, s'ingnie, combine en
parlottant sans cesse, et finit par dcouvrir un joint; s'il y peut
faire passer une lame de couteau, bientt il y fait entrer sa petite
voiture.

Quant  Nas, c'est tellement moi, que je ne distingue pas sa chair
de la mienne. Ah! la chrie, la petite fille aime que je me plais 
rendre coquette, de qui je tresse les cheveux et les boucles en y
mettant mes penses d'amour, je la veux heureuse: elle ne sera donne
qu' celui qui l'aimera et qu'elle aimera. Mais, mon Dieu! quand je la
laisse se pomponner ou quand je lui passe des rubans groseille entre
les cheveux, quand je chausse ses petits pieds si mignons, il me saute
au coeur et  la tte une ide qui me fait presque dfaillir. Est-on
matresse du sort de sa fille? Peut-tre aimera-t-elle un homme indigne
d'elle, peut-tre ne sera-t-elle pas aime de celui qu'elle aimera.
Souvent, quand je la contemple, il me vient des pleurs dans les yeux.
Quitter une charmante crature, une fleur, une rose qui a vcu dans
notre sein comme un bouton sur le rosier, et la donner  un homme qui
nous ravit tout! C'est toi qui, dans deux ans, ne m'as pas crit ces
trois mots: Je suis heureuse! c'est toi qui m'as rappel le drame du
mariage, horrible pour une mre aussi mre que je le suis. Adieu, car
je ne sais pas comment je t'cris, tu ne mrites pas mon amiti. Oh!
rponds-moi, ma Louise.


LII

  MADAME GASTON A MADAME DE L'ESTORADE.

  Au Chalet.

Un silence de trois annes a piqu ta curiosit, tu me demandes
pourquoi je ne t'ai pas crit; mais, ma chre Rene, il n'y a ni
phrases, ni mots, ni langage pour exprimer mon bonheur: nos mes ont
la force de le soutenir, voil tout en deux mots. Nous n'avons point
le moindre effort  faire pour tre heureux, nous nous entendons en
toutes choses. En trois ans, il n'y a pas eu la moindre dissonance dans
ce concert, le moindre dsaccord d'expression dans nos sentiments,
la moindre diffrence dans les moindres vouloirs. Enfin, ma chre,
il n'est pas une de ces mille journes qui n'ait port son fruit
particulier, pas un moment que la fantaisie n'ait rendu dlicieux.
Non-seulement notre vie, nous en avons la certitude, ne sera jamais
monotone, mais encore elle ne sera peut-tre jamais assez tendue pour
contenir les posies de notre amour, fcond comme la nature,
vari comme elle. Non, pas un mcompte! Nous nous plaisons encore bien
mieux qu'au premier jour, et nous dcouvrons de moments en moments de
nouvelles raisons de nous aimer. Nous nous promettons tous les soirs,
en nous promenant aprs le dner, d'aller  Paris par curiosit, comme
on dit: J'irai voir la Suisse.

--Comment! s'crie Gaston, mais on arrange tel boulevard, la Madeleine
est finie. Il faut cependant aller examiner cela.

Bah! le lendemain nous restons au lit, nous djeunons dans notre
chambre; midi vient, il fait chaud, on se permet une petite sieste;
puis il me demande de me laisser regarder, et il me regarde absolument
comme si j'tais un tableau; il s'abme en cette contemplation, qui,
tu le devines, est rciproque. Il nous vient alors l'un  l'autre des
larmes aux yeux, nous pensons  notre bonheur et nous tremblons. Je
suis toujours sa matresse, c'est--dire que je parais aimer moins
que je ne suis aime. Cette tromperie est dlicieuse. Il y a tant de
charme pour nous autres femmes  voir le sentiment l'emporter sur le
dsir,  voir le matre encore timide s'arrter l o nous souhaitons
qu'il reste! Tu m'as demand de te dire comment il est; mais, ma Rene,
il est impossible de faire le portrait d'un homme qu'on aime, on ne
saurait tre dans le vrai. Puis, entre nous, avouons-nous sans pruderie
un singulier et triste effet de nos moeurs: il n'y a rien de si
diffrent que l'homme du monde et l'homme de l'amour; la diffrence
est si grande que l'un peut ne ressembler en rien  l'autre. Celui qui
prend les poses les plus gracieuses du plus gracieux danseur pour nous
dire au coin d'une chemine, le soir, une parole d'amour, peut n'avoir
aucune des grces secrtes que veut une femme. Au rebours, un homme qui
parat laid, sans manires, mal envelopp de drap noir, cache un amant
qui possde l'esprit de l'amour, et qui ne sera ridicule dans aucune
de ces positions o nous-mmes nous pouvons prir avec toutes nos
grces extrieures. Rencontrer chez un homme un accord mystrieux entre
ce qu'il parat tre et ce qu'il est, en trouver un qui dans la vie
secrte du mariage ait cette grce inne qui ne se donne pas, qui ne
s'acquiert point, que la statuaire antique a dploye dans les mariages
voluptueux et chastes de ses statues, cette innocence du laisser-aller
que les anciens ont mise dans leurs pomes, et qui dans le dshabill
parat avoir encore des vtements pour les mes, tout cet idal qui
ressort de nous-mmes et qui tient au monde des harmonies,
qui sans doute est le gnie des choses; enfin cet immense problme
cherch par l'imagination de toutes les femmes, eh bien! Gaston en
est la vivante solution. Ah! chre, je ne savais pas ce que c'tait
que l'amour, la jeunesse, l'esprit et la beaut runis. Mon Gaston
n'est jamais affect, sa grce est instinctive, elle se dveloppe sans
efforts. Quand nous marchons seuls dans les bois, sa main passe autour
de ma taille, la mienne sur son paule, son corps tenant au mien, nos
ttes se touchant, nous allons d'un pas gal, par un mouvement uniforme
et si doux, si bien le mme, que pour des gens qui nous verraient
passer, nous paratrions un mme tre glissant sur le sable des alles,
 la faon des immortels d'Homre. Cette harmonie est dans le dsir,
dans la pense, dans la parole. Quelquefois, sous la feuille encore
humide d'une pluie passagre, alors qu'au soir les herbes sont d'un
vert lustr par l'eau, nous avons fait des promenades entires sans
nous dire un seul mot, coutant le bruit des gouttes qui tombaient,
jouissant des couleurs rouges que le couchant talait aux cimes ou
broyait sur les corces grises. Certes alors nos penses taient une
prire secrte, confuse, qui montait au ciel comme une excuse de notre
bonheur. Quelquefois nous nous crions ensemble, au mme moment, en
voyant un bout d'alle qui tourne brusquement, et qui, de loin, nous
offre de dlicieuses images. Si tu savais ce qu'il y a de miel et de
profondeur dans un baiser presque timide qui se donne au milieu de
cette sainte nature... c'est  croire que Dieu ne nous a faits que
pour le prier ainsi. Et nous rentrons toujours plus amoureux l'un de
l'autre. Cet amour entre deux poux semblerait une insulte  la socit
dans Paris, il faut s'y livrer comme des amants, au fond des bois.

Gaston, ma chre, a cette taille moyenne qui a t celle de tous les
hommes d'nergie; il n'est ni gras ni maigre, et trs-bien fait; ses
proportions ont de la rondeur; il a de l'adresse dans ses mouvements,
il saute un foss avec la lgret d'une bte fauve. En quelque
position qu'il soit, il y a chez lui comme un sens qui lui fait trouver
son quilibre, et ceci est rare chez les hommes qui ont l'habitude de
la mditation. Quoique brun, il est d'une grande blancheur. Ses cheveux
sont d'un noir de jais et produisent de vigoureux contrastes avec
les tons mats de son cou et de son front. Il a la tte mlancolique
de Louis XIII. Il a laiss pousser ses moustaches et sa royale, mais
je lui ai fait couper ses favoris et sa barbe; c'est devenu commun.
Sa sainte misre me l'a conserv pur de toutes ces souillures
qui gtent tant de jeunes gens. Il a des dents magnifiques, il est
d'une sant de fer. Son regard bleu si vif, mais pour moi d'une
douceur magntique, s'allume et brille comme un clair quand son
me est agite. Semblable  tous les gens forts et d'une puissante
intelligence, il est d'une galit de caractre qui te surprendrait
comme elle m'a surprise. J'ai entendu bien des femmes me confier
les chagrins de leur intrieur; mais ces variations de vouloir, ces
inquitudes des hommes mcontents d'eux-mmes, qui ne veulent pas ou
ne savent pas vieillir, qui ont je ne sais quels reproches ternels de
leur folle jeunesse, et dont les veines charrient des poisons, dont
le regard a toujours un fond de tristesse, qui se font taquins pour
cacher leurs dfiances, qui vous vendent une heure de tranquillit pour
des matines mauvaises, qui se vengent sur nous de ne pouvoir tre
aimables, et qui prennent nos beauts en une haine secrte, toutes ces
douleurs la jeunesse ne les connat point, elles sont l'attribut des
mariages disproportionns. Oh! ma chre, ne marie Athnas qu'avec un
jeune homme. Si tu savais combien je me repais de ce sourire constant
que varie sans cesse un esprit fin et dlicat, de ce sourire qui parle,
qui dans le coin des lvres renferme des penses d'amour, de muets
remerciements, et qui relie toujours les joies passes aux prsentes!
Il n'y a jamais rien d'oubli entre nous. Nous avons fait des moindres
choses de la nature des complices de nos flicits: tout est vivant,
tout nous parle de nous dans ces bois ravissants. Un vieux chne
moussu, prs de la maison du garde sur la route, nous dit que nous nous
sommes assis fatigus sous son ombre, et que Gaston m'a expliqu l
les mousses qui taient  nos pieds, m'a fait leur histoire, et que de
ces mousses nous avons mont, de science en science, jusqu'aux fins du
monde. Nos deux esprits ont quelque chose de si fraternel, que je crois
que c'est deux ditions du mme ouvrage. Tu le vois, je suis devenue
littraire. Nous avons tous deux l'habitude ou le don de voir chaque
chose dans son tendue, d'y tout apercevoir, et la preuve que nous nous
donnons constamment  nous-mmes de cette puret du sens intrieur, est
un plaisir toujours nouveau. Nous en sommes arrivs  regarder cette
entente de l'esprit comme un tmoignage d'amour; et si jamais elle nous
manquait, ce serait pour nous ce qu'est une infidlit pour les autres
mnages.

Ma vie, pleine de plaisirs, te paratrait d'ailleurs excessivement
laborieuse. D'abord, ma chre, apprends que Louise-Armande-Marie
de Chaulieu fait elle-mme sa chambre. Je ne souffrirais jamais que des
soins mercenaires, qu'une femme ou une fille trangre s'initiassent
(femme littraire!) aux secrets de ma chambre. Ma religion embrasse les
moindres choses ncessaires  son culte. Ce n'est pas jalousie, mais
bien respect de soi-mme. Aussi ma chambre est-elle faite avec le soin
qu'une jeune amoureuse peut prendre de ses atours. Je suis mticuleuse
comme une vieille fille. Mon cabinet de toilette, au lieu d'tre un
tohu-bohu, est un dlicieux boudoir. Mes recherches ont tout prvu. Le
matre, le souverain peut y entrer en tout temps; son regard ne sera
point afflig, tonn ni dsenchant: fleurs, parfums, lgance, tout y
charme la vue. Pendant qu'il dort encore, le matin, au jour, sans qu'il
s'en soit encore dout, je me lve, je passe dans ce cabinet o, rendue
savante par les expriences de ma mre, j'enlve les traces du sommeil
avec des lotions d'eau froide. Pendant que nous dormons, la peau, moins
excite, fait mal ses fonctions; elle devient chaude, elle a comme un
brouillard visible  l'oeil des cirons, une sorte d'atmosphre. Sous
l'ponge qui ruisselle, une femme sort jeune fille. L peut-tre est
l'explication du mythe de Vnus sortant des eaux. L'eau me donne alors
les grces piquantes de l'aurore; je me peigne, me parfume les cheveux;
et, aprs cette toilette minutieuse, je me glisse comme une couleuvre,
afin qu' son rveil le matre me trouve pimpante comme une matine
de printemps. Il est charm par cette fracheur de fleur nouvellement
close, sans pouvoir s'expliquer le pourquoi. Plus tard, la toilette de
la journe regarde alors ma femme de chambre, et a lieu dans un salon
d'habillement. Il y a, comme tu le penses, la toilette du coucher.
Ainsi, j'en fais trois pour monsieur mon poux, quelquefois quatre;
mais ceci, ma chre, tient  d'autres mythes de l'antiquit.

Nous avons aussi nos travaux. Nous nous intressons beaucoup  nos
fleurs, aux belles cratures de notre serre et  nos arbres. Nous
sommes srieusement botanistes, nous aimons passionnment les fleurs,
le Chalet en est encombr. Nos gazons sont toujours verts, nos massifs
sont soigns autant que ceux des jardins du plus riche banquier. Aussi
rien n'est-il beau comme notre enclos. Nous sommes excessivement
gourmands de fruits, nous surveillons nos montreuils, nos couches,
nos espaliers, nos quenouilles. Mais, dans le cas o ces occupations
champtres ne satisferaient pas l'esprit de mon ador, je lui ai donn
le conseil d'achever dans le silence de la solitude quelques unes des
pices de thtre qu'il a commences pendant ses jours de misre,
et qui sont vraiment belles. Ce genre de travail est le seul dans les
Lettres qui se puisse quitter et reprendre, car il demande de longues
rflexions, et n'exige pas la ciselure que veut le style. On ne peut
pas toujours faire du dialogue, il y faut du trait, des rsums, des
saillies que l'esprit porte comme les plantes donnent leurs fleurs,
et qu'on trouve plus en les attendant qu'en les cherchant. Cette
chasse aux ides me va. Je suis le collaborateur de mon Gaston, et
ne le quitte ainsi jamais, pas mme quand il voyage dans les vastes
champs de l'imagination. Devines-tu maintenant comment je me tire des
soires d'hiver? Notre service est si doux, que nous n'avons pas eu
depuis notre mariage un mot de reproche, pas une observation  faire 
nos gens. Quand ils ont t questionns sur nous, ils ont eu l'esprit
de fourber, ils nous ont fait passer pour la dame de compagnie et le
secrtaire de leurs matres censs en voyage; certains de ne jamais
prouver le moindre refus, ils ne sortent point sans en demander la
permission; d'ailleurs ils sont heureux, et voient bien que leur
condition ne peut tre change que par leur faute. Nous laissons
les jardiniers vendre le surplus de nos fruits et de nos lgumes.
La vachre qui gouverne la laiterie en fait autant pour le lait, la
crme et le beurre frais. Seulement les plus beaux produits nous sont
rservs. Ces gens sont trs contents de leurs profits, et nous sommes
enchants de cette abondance qu'aucune fortune ne peut ou ne sait se
procurer dans ce terrible Paris, o les belles pches cotent chacune
le revenu de cent francs. Tout cela, ma chre, a un sens: je veux tre
le monde pour Gaston; le monde est amusant, mon mari ne doit donc pas
s'ennuyer dans cette solitude. Je croyais tre jalouse quand j'tais
aime et que je me laissais aimer; mais j'prouve aujourd'hui la
jalousie des femmes qui aiment, enfin la vraie jalousie. Aussi celui de
ses regards qui me semble indiffrent me fait-il trembler. De temps en
temps je me dis: S'il allait ne plus m'aimer?... et je frmis. Oh! je
suis bien devant lui comme l'me chrtienne est devant Dieu.

Hlas! ma Rene, je n'ai toujours point d'enfants. Un moment viendra
sans doute o il faudra les sentiments du pre et de la mre pour
animer cette retraite, o nous aurons besoin l'un et l'autre de voir
des petites robes, des plerines, des ttes brunes ou blondes, sautant,
courant  travers ces massifs et nos sentiers fleuris. Oh! quelle
monstruosit que des fleurs sans fruits. Le souvenir de ta belle
famille est poignant pour moi. Ma vie,  moi, s'est restreinte,
tandis que la tienne a grandi, a rayonn. L'amour est profondment
goste, tandis que la maternit tend  multiplier nos sentiments. J'ai
bien senti cette diffrence en lisant ta bonne, ta tendre lettre. Ton
bonheur m'a fait envie en te voyant vivre dans trois coeurs! Oui,
tu es heureuse: tu as sagement accompli les lois de la vie sociale,
tandis que je suis en dehors de tout. Il n'y a que des enfants aimants
et aims qui puissent consoler une femme de la perte de sa beaut.
J'ai trente ans bientt, et  cet ge une femme commence de terribles
lamentations intrieures. Si je suis belle encore, j'aperois les
limites de la vie fminine; aprs, que deviendrai-je? Quand j'aurai
quarante ans, _il_ ne les aura pas, _il_ sera jeune encore, et je serai
vieille. Lorsque cette pense pntre dans mon coeur, je reste  ses
pieds une heure, en lui faisant jurer, quand il sentira moins d'amour
pour moi, de me le dire  l'instant. Mais c'est un enfant, il me le
jure comme si son amour ne devait jamais diminuer, et il est si beau
que... tu comprends! je le crois. Adieu, cher ange, serons-nous encore
pendant des annes sans nous crire? Le bonheur est monotone dans ses
expressions; aussi peut-tre est-ce  cause de cette difficult que
Dante parat plus grand aux mes aimantes dans son Paradis que dans son
Enfer. Je ne suis pas Dante, je ne suis que ton amie, et tiens  ne pas
t'ennuyer. Toi, tu peux m'crire, car tu as dans tes enfants un bonheur
vari qui va croissant, tandis que le mien... Ne parlons plus de ceci,
je t'envoie mille tendresses.


LIII

  DE MADAME DE L'ESTORADE A MADAME GASTON.

Ma chre Louise, j'ai lu, relu ta lettre, et plus je m'en suis
pntre, plus j'ai vu en toi moins une femme qu'un enfant; tu n'as
pas chang, tu oublies ce que je t'ai dit mille fois: l'Amour est
un vol fait par l'tat social  l'tat naturel; il est si passager
dans la nature, que les ressources de la socit ne peuvent changer
sa condition primitive: aussi toutes les nobles mes essaient-elles
de faire un homme de cet enfant; mais alors l'Amour devient, selon
toi-mme, une monstruosit. La socit, ma chre, a voulu tre
fconde. En substituant des sentiments durables  la fugitive folie
de la nature, elle a cr la plus grande chose humaine: la Famille,
ternelle base des Socits. Elle a sacrifi l'homme aussi bien que
la femme  son oeuvre; car, ne nous abusons pas, le pre de famille
donne son activit, ses forces, toutes ses fortunes  sa femme.
N'est-ce pas la femme qui jouit de tous les sacrifices? le luxe, la
richesse, tout n'est-il pas  peu prs pour elle? pour elle la gloire
et l'lgance, la douceur et la fleur de la maison. Oh! mon ange, tu
prends encore une fois trs mal la vie. tre adore est un thme de
jeune fille bon pour quelques printemps, mais qui ne saurait tre celui
d'une femme pouse et mre. Peut-tre suffit-il  la vanit d'une
femme de savoir qu'elle peut se faire adorer. Si tu veux tre pouse
et mre, reviens  Paris. Laisse-moi te rpter que tu te perdras par
le bonheur comme d'autres se perdent par le malheur. Les choses qui ne
nous fatiguent point, le silence, le pain, l'air, sont sans reproche
parce qu'elles sont sans got; tandis que les choses pleines de saveur,
irritant nos dsirs, finissent par les lasser. coute-moi, mon enfant!
Maintenant, quand mme je pourrais tre aime par un homme pour qui
je sentirais natre en moi l'amour que tu portes  Gaston, je saurais
rester fidle  mes chers devoirs et  ma douce famille. La maternit,
mon ange, est pour le coeur de la femme une de ces choses simples,
naturelles, fertiles, inpuisables comme celles qui sont les lments
de la vie. Je me souviens d'avoir un jour, il y a bientt quatorze
ans, embrass le dvouement comme un naufrag s'attache au mt de
son vaisseau par dsespoir; mais aujourd'hui, quand j'voque par le
souvenir toute ma vie devant moi, je choisirais encore ce sentiment
comme le principe de ma vie, car il est le plus sr et le plus fcond
de tous. L'exemple de ta vie, assise sur un gosme froce, quoique
cach par les posies du coeur, a fortifi ma rsolution. Je ne te
dirai plus jamais ces choses, mais je devais te les dire encore une
dernire fois en apprenant que ton bonheur rsiste  la plus terrible
des preuves.

Ta vie  la campagne, objet de mes mditations, m'a suggr cette autre
observation que je dois te soumettre. Notre vie est compose, pour le
corps comme pour le coeur, de certains mouvements rguliers. Tout
excs apport dans ce mcanisme est une cause de plaisir ou de douleur;
or, le plaisir ou la douleur est une fivre d'me essentiellement
passagre, parce qu'elle n'est pas longtemps supportable. Faire
de l'excs sa vie mme, n'est-ce pas vivre malade! Tu vis malade, en
maintenant  l'tat de passion un sentiment qui doit devenir dans le
mariage une force gale et pure. Oui, mon ange, aujourd'hui je le
reconnais: la gloire du mnage est prcisment dans ce calme, dans
cette profonde connaissance mutuelle, dans cet change de biens et de
maux que les plaisanteries vulgaires lui reprochent. Oh! combien il est
grand ce mot de la duchesse de Sully, la femme du grand Sully enfin, 
qui l'on disait que son mari, quelque grave qu'il part, ne se faisait
pas scrupule d'avoir une matresse:--C'est tout simple, a-t-elle
rpondu, je suis l'honneur de la maison, et serais fort chagrine d'y
jouer le rle d'une courtisane. Plus voluptueuse que tendre, tu veux
tre et la femme et la matresse. Avec l'me d'Hlose et les sens
de sainte Thrse, tu te livres  des garements sanctionns par les
lois; en un mot, tu dpraves l'institution du mariage. Oui, toi qui
me jugeais si svrement quand je paraissais immorale en acceptant,
ds la veille de mon mariage, les moyens du bonheur; en pliant tout 
ton usage, tu mrites aujourd'hui les reproches que tu m'adressais.
Eh! quoi, tu veux asservir et la nature et la socit  ton caprice?
Tu restes toi-mme, tu ne te transformes point en ce que doit tre
une femme; tu gardes les volonts, les exigences de la jeune fille,
et tu portes dans ta passion les calculs les plus exacts, les plus
mercantiles; ne vends-tu pas trs-cher tes parures? Je te trouve bien
dfiante avec toutes tes prcautions. Oh! chre Louise, si tu pouvais
connatre les douceurs du travail que les mres font sur elles-mmes
pour tre bonnes et tendres  toute leur famille! L'indpendance et
la fiert de mon caractre se sont fondues dans une mlancolie douce,
et que les plaisirs maternels ont dissipe en la rcompensant. Si la
matine fut difficile, le soir sera pur et serein. J'ai peur que ce ne
soit tout le contraire pour ta vie.

En finissant ta lettre j'ai suppli Dieu de te faire passer une
journe au milieu de nous pour te convertir  la famille,  ces joies
indicibles, constantes, ternelles, parce qu'elles sont vraies,
simples et dans la nature. Mais, hlas! que peut ma raison contre une
faute qui te rend heureuse? J'ai les larmes aux yeux en t'crivant
ces derniers mots. J'ai cru franchement que plusieurs mois accords 
cet amour conjugal te rendraient la raison par la satit; mais je te
vois insatiable, et aprs avoir tu un amant, tu en arriveras  tuer
l'amour. Adieu, chre gare, je dsespre, puisque la lettre o
j'esprais te rendre  la vie sociale par la peinture de mon bonheur
n'a servi qu' la glorification de ton gosme. Oui, il n'y a que toi
dans ton amour, et tu aimes Gaston bien plus pour toi que pour lui-mme.


LIV

  DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.

  20 mai.

Rene, le malheur est venu; non, il a fondu sur ta pauvre Louise avec
la rapidit de la foudre, et tu me comprends; le malheur pour moi,
c'est le doute. La conviction, ce serait la mort. Avant-hier, aprs ma
premire toilette, en cherchant partout Gaston pour faire une petite
promenade avant le djeuner, je ne l'ai point trouv. Je suis entre
 l'curie, j'y ai vu sa jument trempe de sueur, et  laquelle le
groom enlevait,  l'aide d'un couteau, des flocons d'cume avant de
l'essuyer.--Qui donc a pu mettre Fedelta dans un pareil tat? ai-je
dit.--Monsieur, a rpondu l'enfant. J'ai reconnu sur les jarrets de
la jument la boue de Paris, qui ne ressemble point  la boue de la
campagne.--Il est all  Paris, ai-je pens. Cette pense en a fait
jaillir mille autres dans mon coeur, et y a attir tout mon sang.
Aller  Paris sans me le dire, prendre l'heure o je le laisse seul,
y courir et en revenir avec tant de rapidit que Fedelta soit presque
fourbue!... Le soupon m'a serre de sa terrible ceinture  m'en faire
perdre la respiration. Je suis alle  quelques pas de l, sur un banc,
pour tcher de reprendre mon sang-froid. Gaston m'a surprise ainsi,
blme, effrayante  ce qu'il parat, car il m'a dit:--Qu'as-tu? si
prcipitamment et d'un son de voix si plein d'inquitude, que je me
suis leve et lui ai pris le bras; mais j'avais les articulations sans
force, et j'ai bien t contrainte de me rasseoir; il m'a prise alors
dans ses bras et m'a emporte  deux pas de l dans le parloir, o tous
nos gens effrays nous ont suivis; mais Gaston les a renvoys par un
geste. Quand nous avons t seuls, j'ai pu, sans vouloir rien dire,
gagner notre chambre, o je me suis enferme pour pouvoir pleurer  mon
aise. Gaston s'est tenu pendant deux heures environ coutant mes
sanglots, interrogeant avec une patience d'ange sa crature, qui ne lui
rpondait point.--Je vous reverrai quand mes yeux ne seront plus rouges
et quand ma voix ne tremblera plus, lui ai-je dit enfin. Le _vous_ l'a
fait bondir hors de la maison. J'ai pris de l'eau glace pour baigner
mes yeux, j'ai rafrachi ma figure, la porte de notre chambre s'est
ouverte, je l'ai trouv l, revenu sans que j'eusse entendu le bruit de
ses pas.--Qu'as-tu? m'a-t-il demand.--Rien, lui dis-je. J'ai reconnu
la boue de Paris aux jarrets fatigus de Fedelta, je n'ai pas compris
que tu y allasses sans m'en prvenir; mais tu es libre.--Ta punition
pour tes doutes si criminels sera de n'apprendre mes motifs que demain,
a-t-il rpondu.

--Regarde-moi, lui ai-je dit. J'ai plong mes yeux dans les siens:
l'infini a pntr l'infini. Non, je n'ai pas aperu ce nuage que
l'infidlit rpand dans l'me et qui doit altrer la puret des
prunelles. J'ai fait la rassure, encore que je restasse inquite.
Les hommes savent, aussi bien que nous, tromper, mentir! Nous ne nous
sommes plus quitts. Oh! chre, combien par moments, en le regardant,
je me suis trouve indissolublement attache  lui. Quels tremblements
intrieurs m'agitrent quand il reparut aprs m'avoir laisse seule
pendant un moment! Ma vie est en lui, et non en moi. J'ai donn
de cruels dmentis  ta cruelle lettre. Ai-je jamais senti cette
dpendance avec ce divin Espagnol, pour qui j'tais ce que cet atroce
bambin est pour moi? Combien je hais cette jument! Quelle niaiserie
 moi d'avoir eu des chevaux. Mais il faudrait aussi couper les
pieds  Gaston, ou le dtenir dans le cottage. Ces penses stupides
m'ont occupe, juge par l de ma draison? Si l'amour ne lui a pas
construit une cage, aucun pouvoir ne saurait retenir un homme qui
s'ennuie.--T'ennuy-je? lui ai-je dit  brle-pourpoint.--Comme tu te
tourmentes sans raison, m'a-t-il rpondu les yeux pleins d'une douce
piti. Je ne t'ai jamais tant aime.--Si c'est vrai, mon ange ador,
lui ai-je rpliqu, laisse-moi faire vendre Fedelta.--Vends! a-t-il
dit.--Ce mot m'a comme crase, Gaston a eu l'air de me dire: Toi seule
es riche ici, je ne suis rien, ma volont n'existe pas. S'il ne l'a pas
pens, j'ai cru qu'il le pensait, et de nouveau je l'ai quitt pour
m'aller coucher: la nuit tait venue.

Oh! Rene, dans la solitude, une pense ravageuse vous conduit au
suicide. Ces dlicieux jardins, cette nuit toile, cette
fracheur qui m'envoyait par bouffes l'encens de toutes nos fleurs,
notre valle, nos collines, tout me semblait sombre, noir et dsert.
J'tais comme au fond d'un prcipice au milieu des serpents, des
plantes vnneuses; je ne voyais plus de Dieu dans le ciel. Aprs une
nuit pareille une femme a vieilli.

--Prends Fedelta, cours  Paris, lui ai-je dit le lendemain matin, ne
la vendons point; je l'aime, elle te porte! Il ne s'est pas tromp,
nanmoins,  mon accent, o perait la rage intrieure que j'essayais
de cacher.--Confiance! a-t-il rpondu en me tendant la main par un
mouvement si noble et en me lanant un si noble regard que je me suis
sentie aplatie.--Nous sommes bien petites, me suis-je crie.--Non, tu
m'aimes, et voil tout, a-t-il dit en me pressant sur lui.--Va  Paris
sans moi, lui ai-je dit en lui faisant comprendre que je me dsarmais
de mes soupons. Il est parti, je croyais qu'il allait rester. Je
renonce  te peindre mes souffrances. Il y avait en moi-mme une autre
moi que je ne savais pas pouvoir exister. D'abord, ces sortes de
scnes, ma chre, ont une solennit tragique pour une femme qui aime,
que rien ne saurait exprimer; toute la vie vous apparat dans le moment
o elles se passent, et l'oeil n'y aperoit aucun horizon; le rien
est tout, le regard est un livre, la parole charrie des glaons, et
dans un mouvement de lvres on lit un arrt de mort. Je m'attendais 
du retour, car m'tais-je montre assez noble et grande? J'ai mont
jusqu'en haut du Chalet et l'ai suivi des yeux sur la route. Ah! ma
chre Rene, je l'ai vu disparatre avec une affreuse rapidit.--Comme
il y court! pensai-je involontairement. Puis, une fois seule, je suis
retombe dans l'enfer des hypothses, dans le tumulte des soupons. Par
moments, la certitude d'tre trahie me semblait tre un baume, compare
aux horreurs du doute! Le doute est notre duel avec nous-mmes, et
nous nous y faisons de terribles blessures. J'allais, je tournais dans
les alles, je revenais au Chalet, j'en sortais comme une folle. Parti
sur les sept heures, Gaston ne revint qu' onze heures; et comme, par
le parc de Saint-Cloud et le bois de Boulogne, une demi-heure suffit
pour aller  Paris, il est clair qu'il avait pass trois heures dans
Paris. Il entra triomphant en m'apportant une cravache en caoutchouc
dont la poigne est en or.--Depuis quinze jours j'tais sans cravache;
la mienne, use et vieille, s'tait brise.--Voil pourquoi tu m'as
torture? lui ai-je dit en admirant le travail de ce bijou qui contient
une cassolette au bout. Puis je compris que ce prsent cachait
une nouvelle tromperie; mais je lui sautai promptement au cou, non
sans lui faire de doux reproches pour m'avoir impos de si grands
tourments pour une bagatelle. Il se crut bien fin. Je vis alors dans
son maintien, dans son regard, cette espce de joie intrieure qu'on
prouve en faisant russir une tromperie; il s'chappe comme une lueur
de notre me, comme un rayon de notre esprit qui se reflte dans les
traits, qui se dgage avec les mouvements du corps. En admirant cette
jolie chose, je lui demandai dans un moment o nous nous regardions
bien:--Qui t'a fait cette oeuvre d'art?--Un artiste de mes amis.--Ah!
Verdier l'a monte, ajoutai-je en lisant le nom du marchand, imprim
sur la cravache. Gaston est rest trs-enfant, il a rougi. Je l'ai
combl de caresses pour le rcompenser d'avoir eu honte de me tromper.
Je fis l'innocente, et il a pu croire tout fini.


  25 mai.

Le lendemain, vers six heures, je mis mon habit de cheval, et je
tombai  sept heures chez Verdier, o je vis plusieurs cravaches de
ce modle. Un commis reconnut la mienne, que je lui montrai.--Nous
l'avons vendue hier  un jeune homme, me dit-il. Et sur la description
que je lui fis de mon fourbe de Gaston, il n'y eut plus de doute. Je
te fais grce des palpitations de coeur qui me brisaient la poitrine
en allant  Paris, et pendant cette petite scne o se dcidait ma
vie. Revenue  sept heures et demie, Gaston me trouva pimpante, en
toilette du matin, me promenant avec une trompeuse insouciance, et
sre que rien ne trahirait mon absence, dans le secret de laquelle je
n'avais mis que mon vieux Philippe.--Gaston, lui dis-je en tournant
autour de notre tang, je connais assez la diffrence qui existe entre
une oeuvre d'art unique, faite avec amour pour une seule personne,
et celle qui sort d'un moule. Gaston devint ple et me regarda lui
prsenter la terrible pice  conviction.--Mon ami, lui dis-je, ce
n'est pas une cravache, c'est un paravent derrire lequel vous abritez
un secret. L-dessus, ma chre, je me suis donn le plaisir de le voir
s'entortillant dans les charmilles du mensonge et les labyrinthes de la
tromperie sans en pouvoir sortir, et dployant un art prodigieux pour
essayer de trouver un mur  escalader, mais contraint de rester sur le
terrain devant un adversaire qui consentit enfin  se laisser
abuser. Cette complaisance est venue trop tard, comme toujours dans ces
sortes de scnes. D'ailleurs, j'avais commis la faute contre laquelle
ma mre avait essay de me prmunir. Ma jalousie s'tait montre 
dcouvert et tablissait la guerre et ses stratagmes entre Gaston et
moi. Ma chre, la jalousie est essentiellement bte et brutale. Je me
suis alors promis de souffrir en silence, de tout espionner, d'acqurir
une certitude, et d'en finir alors avec Gaston, ou de consentir 
mon malheur; il n'y a pas d'autre conduite  tenir pour les femmes
bien leves. Que me cache-t-il? car il me cache un secret. Ce secret
concerne une femme. Est-ce une aventure de jeunesse de laquelle il
rougisse? Quoi? Ce _quoi?_ ma chre, est grav en quatre lettres de
feu sur toutes choses. Je lis ce fatal mot en regardant le miroir de
mon tang,  travers mes massifs, aux nuages du ciel, aux plafonds, 
table, dans les fleurs de mes tapis. Au milieu de mon sommeil, une voix
m'crie:--Quoi? A compter de cette matine, il y eut dans notre vie
un cruel intrt, et j'ai connu la plus cre des penses qui puissent
corroder notre coeur: tre  un homme que l'on croit infidle. Oh! ma
chre, cette vie tient  la fois  l'enfer et au paradis. Je n'avais
pas encore pos le pied dans cette fournaise, moi jusqu'alors si
saintement adore.

--Ah! tu souhaitais un jour de pntrer dans les sombres et ardents
palais de la souffrance? me disais-je. Eh! bien, les dmons ont entendu
ton fatal souhait: marche, malheureuse!


  30 mai.

Depuis ce jour, Gaston, au lieu de travailler mollement et avec le
laisser-aller de l'artiste riche qui caresse son oeuvre, se donne des
tches comme l'crivain qui vit de sa plume. Il emploie quatre heures
tous les jours  finir deux pices de thtre.

--Il lui faut de l'argent! Cette pense me fut souffle par une voix
intrieure. Il ne dpense presque rien; et comme nous vivons dans une
absolue confiance, il n'est pas un coin de son cabinet o mes yeux et
mes doigts ne puissent fouiller. Sa dpense par an ne se monte pas 
deux mille francs. Je lui sais trente mille francs moins amasss que
mis dans un tiroir. Au milieu de la nuit, je suis alle pendant son
sommeil voir si la somme y tait toujours. Quel frisson glacial m'a
saisie en trouvant le tiroir vide! Dans la mme semaine, j'ai
dcouvert qu'il va chercher des lettres  Svres; il doit les dchirer
aussitt aprs les avoir lues, car malgr mes inventions de Figaro je
n'en ai point trouv de vestige. Hlas! mon ange, malgr mes promesses
et tous les beaux serments que je m'tais faits  moi-mme  propos de
la cravache, un mouvement d'me qu'il faut appeler folie m'a pousse,
et je l'ai suivi dans une de ses courses rapides au bureau de la poste.
Gaston fut terrifi d'tre surpris  cheval, payant le port d'une
lettre qu'il tenait  la main. Aprs m'avoir regarde fixement, il a
mis Fedelta au galop par un mouvement si rapide que je me sentis brise
en arrivant  la porte du bois dans un moment o je croyais ne pouvoir
sentir aucune fatigue corporelle, tant mon me souffrait! L, Gaston ne
me dit rien, il sonne et attend, sans me parler. J'tais plus morte que
vive. Ou j'avais raison ou j'avais tort; mais, dans les deux cas, mon
espionnage tait indigne d'Armande-Louise-Marie de Chaulieu. Je roulais
dans la fange sociale au-dessous de la grisette, de la fille mal
leve, cte  cte avec les courtisanes, les actrices, les cratures
sans ducation. Quelles souffrances! Enfin la porte s'ouvre, il remet
son cheval  son groom, et je descends alors aussi, mais dans ses bras;
il me les tend; je relve mon amazone sur mon bras gauche, je lui donne
le bras droit, et nous allons... toujours silencieux. Les cent pas que
nous avons faits ainsi peuvent me compter pour cent ans de purgatoire.
A chaque pas des milliers de penses, presque visibles, voltigeant en
langues de feu sous mes yeux, me sautaient  l'me, ayant chacune un
dard, une pingle, un venin diffrent! Quand le groom et les chevaux
furent loin, j'arrte Gaston, je le regarde, et, avec un mouvement
que tu dois voir, je lui dis, en lui montrant la fatale lettre qu'il
tenait toujours dans sa main droite:--Laisse-la-moi lire. Il me la
donne, je la dcachte, et lis une lettre par laquelle Nathan, l'auteur
dramatique, lui disait que l'une de nos pices, reue, apprise et mise
en rptition, allait tre joue samedi prochain. La lettre contenait
un coupon de loge. Quoique pour moi ce ft aller du martyre au ciel,
le dmon me criait toujours, pour troubler ma joie:--O sont les
trente mille francs? Et la dignit, l'honneur, tout mon ancien _moi_
m'empchaient de faire une question; je l'avais sur les lvres; je
savais que si ma pense devenait une parole, il fallait me jeter dans
mon tang, et je rsistais  peine au dsir de parler: ne souffrais-je
pas alors au-dessus des forces de la femme?--Tu t'ennuies, mon
pauvre Gaston, lui dis-je en lui rendant la lettre. Si tu veux, nous
reviendrons  Paris.--A Paris, pourquoi? dit-il. J'ai voulu savoir si
j'avais du talent, et goter au punch du succs!

Au moment o il travaillera, je pourrais bien faire l'tonne en
fouillant dans le tiroir et n'y trouvant pas ses trente mille francs;
mais n'est-ce pas aller chercher cette rponse: J'ai oblig tel ou tel
ami, qu'un homme d'esprit comme Gaston ne manquerait pas de faire?

Ma chre, la morale de ceci est que le beau succs de la pice 
laquelle tout Paris court en ce moment nous est d, quoique Nathan
en ait toute la gloire. Je suis une des deux toiles de ce mot: ET
MM**. J'ai vu la premire reprsentation, cache au fond d'une loge
d'avant-scne au rez-de-chausse.


  1er juillet.

Gaston travaille toujours et va toujours  Paris; il travaille  de
nouvelles pices pour avoir le prtexte d'aller  Paris et pour se
faire de l'argent. Nous avons trois pices reues et deux de demandes.
Oh! ma chre, je suis perdue, je marche dans les tnbres; je brlerai
ma maison pour y voir clair. Que signifie une pareille conduite? A-t-il
honte d'avoir reu de moi la fortune? Il a l'me trop grande pour
se proccuper d'une pareille niaiserie. D'ailleurs, quand un homme
commence  concevoir de ces scrupules, ils lui sont inspirs par un
intrt de coeur. On accepte tout de sa femme, mais on ne veut rien
avoir de la femme que l'on pense quitter ou qu'on n'aime plus. S'il
veut tant d'argent, il a sans doute  le dpenser pour une femme. S'il
s'agissait de lui, ne prendrait-il pas dans ma bourse sans faon?
Nous avons cent mille francs d'conomies! Enfin, ma belle biche, j'ai
parcouru le monde entier des suppositions, et, tout bien calcul, je
suis certaine d'avoir une rivale. Il me laisse, pour qui? je veux _la_
voir.


  10 juillet.

J'ai vu clair: je suis perdue. Oui, Rene,  trente ans, dans toute
la gloire de la beaut, riche des ressources de mon esprit, pare des
sductions de la toilette, toujours frache, lgante, je suis trahie,
et pour qui? pour une Anglaise qui a de gros pieds, de gros os,
une grosse poitrine, quelque vache britannique. Je n'en puis plus
douter. Voici ce qui m'est arriv dans ces derniers jours.

Fatigue de douter, pensant que s'il avait secouru l'un de ses amis,
Gaston pouvait me le dire, le voyant accus par son silence, et le
trouvant convi par une continuelle soif d'argent au travail; jalouse
de son travail, inquite de ses perptuelles courses  Paris, j'ai pris
mes mesures, et ces mesures m'ont fait descendre alors si bas que je ne
puis t'en rien dire. Il y a trois jours, j'ai su que Gaston se rend,
quand il va  Paris, rue de la Ville-Lvque, dans une maison o ses
amours sont gards par une discrtion sans exemple  Paris. Le portier,
peu causeur, a dit peu de chose, mais assez pour me dsesprer. J'ai
fait alors le sacrifice de ma vie, et j'ai seulement voulu tout savoir.
Je suis alle  Paris, j'ai pris un appartement dans la maison qui
se trouve en face de celle o se rend Gaston, et je l'ai pu voir de
mes yeux entrant  cheval dans la cour. Oh! j'ai eu trop tt une
horrible et affreuse rvlation. Cette Anglaise, qui me parat avoir
trente-six ans, se fait appeler madame Gaston. Cette dcouverte a t
pour moi le coup de la mort. Enfin, je l'ai vue allant aux Tuileries
avec deux enfants!... Oh! ma chre, deux enfants qui sont les vivantes
miniatures de Gaston. Il est impossible de ne pas tre frappe d'une si
scandaleuse ressemblance... Et quels jolis enfants! ils sont habills
fastueusement, comme les Anglaises savent les arranger. Elle lui a
donn des enfants: tout s'explique. Cette Anglaise est une espce de
statue grecque descendue de quelque monument; elle a la blancheur et la
froideur du marbre, elle marche solennellement en mre heureuse; elle
est belle, il faut en convenir, mais c'est lourd comme un vaisseau de
guerre. Elle n'a rien de fin ni de distingu: certes, elle n'est pas
_lady_, c'est la fille de quelque fermier d'un mchant village
dans un lointain comt, ou la onzime fille de quelque pauvre ministre.
Je suis revenue de Paris mourante. En route, mille penses m'ont
assaillie comme autant de dmons. Serait-elle marie? la connaissait-il
avant de m'pouser? A-t-elle t la matresse de quelque homme riche
qui l'aurait laisse, et n'est-elle pas soudain retombe  la charge
de Gaston? J'ai fait des suppositions  l'infini, comme s'il y avait
besoin d'hypothses en prsence des enfants. Le lendemain, je suis
retourne  Paris, et j'ai donn assez d'argent au portier de la maison
pour qu' cette question:--Madame Gaston est-elle marie lgalement? il
me rpondt:--Oui, _mademoiselle_.


  15 juillet.

Ma chre, depuis cette matine, j'ai redoubl d'amour pour Gaston, et
je l'ai trouv plus amoureux que jamais; il est si jeune! Vingt fois, 
notre lever, je suis prs de lui dire:--Tu m'aimes donc plus que celle
de la rue de la Ville-Lvque? Mais je n'ose m'expliquer le mystre de
mon abngation.--Tu aimes bien les enfants? lui ai-je demand.--Oh!
oui, m'a-t-il rpondu; mais nous en aurons!--Et comment?--J'ai consult
les mdecins les plus savants, et tous m'ont conseill de faire un
voyage de deux mois.--Gaston, lui ai-je dit, si j'avais pu aimer un
absent, je serais reste au couvent pour le reste de mes jours. Il
s'est mis  rire, et moi, ma chre, le mot voyage m'a tue. Oh! certes,
j'aime mieux sauter par la fentre que de me laisser rouler dans les
escaliers en me retenant de marche en marche. Adieu, mon ange, j'ai
rendu ma mort douce, lgante, mais infaillible. Mon testament est
crit d'hier; tu peux maintenant me venir voir, la consigne est leve.
Accours recevoir mes adieux. Ma mort sera, comme ma vie, empreinte de
distinction et de grce: je mourrai tout entire.

Adieu, cher esprit de soeur, toi dont l'affection n'a eu ni dgots,
ni hauts, ni bas, et qui, semblable  l'gale clart de la lune, as
toujours caress mon coeur; nous n'avons point connu les vivacits,
mais nous n'avons pas got non plus  la vnneuse amertume de
l'amour. Tu as vu sagement la vie. Adieu!


LV

  LA COMTESSE DE L'ESTORADE A MADAME GASTON.

  16 juillet.

Ma chre Louise, je t'envoie cette lettre par un exprs avant de courir
au Chalet moi-mme. Calme-toi. Ton dernier mot m'a paru si insens
que j'ai cru pouvoir, en de pareilles circonstances, tout confier 
Louis: il s'agissait de te sauver de toi-mme. Si, comme toi,
nous avons employ d'horribles moyens, le rsultat est si heureux que
je suis certaine de ton approbation. Je suis descendue jusqu' faire
marcher la police; mais c'est un secret entre le prfet, nous et toi.
Gaston est un ange! Voici les faits: son frre Louis Gaston est mort 
Calcutta, au service d'une compagnie marchande, au moment o il allait
revenir en France riche, heureux et mari. La veuve d'un ngociant
anglais lui avait donn la plus brillante fortune. Aprs dix ans de
travaux entrepris pour envoyer de quoi vivre  son frre, qu'il adorait
et  qui jamais il ne parlait de ses mcomptes dans ses lettres pour ne
pas l'affliger, il a t surpris par la faillite du fameux Halmer. La
veuve a t ruine. Le coup fut si violent que Louis Gaston en a eu la
tte perdue. Le moral, en faiblissant, a laiss la maladie matresse
du corps, et il a succomb dans le Bengale, o il tait all raliser
les restes de la fortune de sa pauvre femme. Ce cher capitaine avait
remis chez un banquier une premire somme de trois cent mille francs
pour l'envoyer  son frre; mais ce banquier, entran par la maison
Halmer, leur a enlev cette dernire ressource. La veuve de Louis
Gaston, cette belle femme que tu prends pour ta rivale, est arrive
 Paris avec deux enfants qui sont tes neveux, et sans un sou. Les
bijoux de la mre ont  peine suffi  payer le passage de sa famille.
Les renseignements que Louis Gaston avait donns au banquier pour
envoyer l'argent  Marie Gaston ont servi  la veuve pour trouver
l'ancien domicile de ton mari. Comme ton Gaston a disparu sans dire
o il allait, on a envoy madame Louis Gaston chez d'Arthez, la seule
personne qui pt donner des renseignements sur Marie Gaston. D'Arthez
a d'autant plus gnreusement pourvu aux premiers besoins de cette
jeune femme que Louis Gaston s'tait, il y a quatre ans, au moment de
son mariage, enquis de son frre auprs de notre clbre crivain, en
le sachant l'ami de Marie. Le capitaine avait demand  d'Arthez le
moyen de faire parvenir srement cette somme  Marie Gaston. D'Arthez
avait rpondu que Marie Gaston tait devenu riche par son mariage avec
la baronne de Macumer. La beaut, ce magnifique prsent de leur mre,
avait sauv dans les Indes comme  Paris, les deux frres de tout
malheur. N'est-ce pas une touchante histoire? D'Arthez a naturellement
fini par crire  ton mari l'tat o se trouvaient sa belle-soeur et
ses neveux, en l'instruisant des gnreuses intentions que le hasard
avait fait avorter, mais que le Gaston des Indes avait eues pour le
Gaston de Paris. Ton cher Gaston, comme tu dois l'imaginer, est
accouru prcipitamment  Paris. Voil l'histoire de sa premire course.
Depuis cinq ans, il a mis de ct cinquante mille francs sur le revenu
que tu l'as forc de prendre, et il les a employs  deux inscriptions
de chacune douze cents francs de rente au nom de ses neveux; puis il
a fait meubler cet appartement o demeure ta belle-soeur, en lui
promettant trois mille francs tous les trois mois. Voil l'histoire de
ses travaux au thtre et du plaisir que lui a caus le succs de sa
premire pice. Ainsi madame Gaston n'est point ta rivale, et porte
ton nom trs lgitimement. Un homme noble et dlicat comme Gaston a
d te cacher cette aventure en redoutant ta gnrosit. Ton mari ne
regarde point comme  lui ce que tu lui as donn. D'Arthez m'a lu la
lettre qu'il lui a crite pour le prier d'tre un des tmoins de votre
mariage: Marie Gaston y dit que son bonheur serait entier s'il n'avait
pas eu de dettes  te laisser payer et s'il et t riche. Une me
vierge n'est pas matresse de ne pas avoir de tels sentiments: ils sont
ou ne sont pas; et quand ils sont, leur dlicatesse, leurs exigences
se conoivent. Il est tout simple que Gaston ait voulu lui-mme en
secret donner une existence convenable  la veuve de son frre, quand
cette femme lui envoyait cent mille cus de sa propre fortune. Elle est
belle, elle a du coeur, des manires distingues, mais pas d'esprit.
Cette femme est mre; n'est-ce pas dire que je m'y suis attache
aussitt que je l'ai vue, en la trouvant un enfant au bras et l'autre
habill comme le _baby_ d'un lord. Tout pour les enfants!
est crit chez elle dans les moindres choses. Ainsi, loin d'en vouloir
 ton ador Gaston, tu n'as que de nouvelles raisons de l'aimer! Je
l'ai entrevu, il est le plus charmant jeune homme de Paris. Oh! oui,
chre enfant, j'ai bien compris en l'apercevant qu'une femme pouvait en
tre folle: il a la physionomie de son me. A ta place, je prendrais
au Chalet la veuve et les deux enfants, en leur faisant construire
quelque dlicieux cottage, et j'en ferais mes enfants. Calme-toi donc,
et prpare  ton tour cette surprise  Gaston.


LVI

  DE MADAME GASTON A LA COMTESSE DE L'ESTORADE.

Ah! ma bien-aime, entends le terrible, le fatal, l'insolent mot de
l'imbcile La Fayette  son matre,  son roi: _Il est trop tard!_ O!
ma vie, ma belle vie! quel mdecin me la rendra? Je me suis frappe 
mort. Hlas! n'tais-je pas un feu follet de femme destin  s'teindre
aprs avoir brill? Mes yeux sont deux torrents de larmes, et... je
ne peux pleurer que loin de lui... Je le fuis et il me cherche. Mon
dsespoir est tout intrieur. Dante a oubli mon supplice dans son
Enfer. Viens me voir mourir?


LVII

  DE LA COMTESSE DE L'ESTORADE AU COMTE DE L'ESTORADE.

  Au Chalet, 7 aot.

Mon ami, emmne les enfants et fais le voyage de Provence sans moi; je
reste auprs de Louise qui n'a plus que quelques jours  vivre: je me
dois  elle et  son mari, qui deviendra fou, je crois.

Depuis le petit mot que tu connais et qui m'a fait voler, accompagne
de mdecins,  Ville-d'Avray, je n'ai pas quitt cette charmante femme
et n'ai pu t'crire, car voici la quinzime nuit que je passe.

En arrivant, je l'ai trouve avec Gaston, belle et pare, le visage
riant, heureuse. Quel sublime mensonge! Ces deux beaux enfants
s'taient expliqus. Pendant un moment j'ai, comme Gaston, t la
dupe de cette audace; mais Louise m'a serr la main et m'a dit 
l'oreille:--Il faut le tromper, je suis mourante. Un froid glacial
m'a enveloppe en lui trouvant la main brlante et du rouge aux
joues. Je me suis applaudie de ma prudence. J'avais eu l'ide, pour
n'effrayer personne, de dire aux mdecins de se promener dans le bois
en attendant que je les fisse demander.

--Laisse-nous, dit-elle  Gaston. Deux femmes qui se revoient aprs
cinq ans de sparation ont bien des secrets  se confier, et Rene a
sans doute quelque confidence  me faire.

Une fois seule, elle s'est jete dans mes bras sans pouvoir contenir
ses larmes.

--Qu'y-a-t-il donc? lui ai-je dit. Je t'amne, en tout cas, le premier
chirurgien et le premier mdecin de l'Htel-Dieu, avec Bianchon; enfin
ils sont quatre.

--Oh! s'ils peuvent me sauver, s'il est temps, qu'ils viennent!
s'est-elle crie. Le mme sentiment qui me portait  mourir me porte 
vivre.

--Mais qu'as-tu fait?

--Je me suis rendue poitrinaire au plus haut degr en quelques jours.

--Et comment?

--Je me mettais en sueur la nuit et courais me placer au bord de
l'tang, dans la rose. Gaston me croit enrhume, et je meurs.

--Envoie-le donc  Paris, je vais chercher moi-mme les mdecins, ai-je
dit en courant comme une insense  l'endroit o je les avais laisss.

Hlas! mon ami, la consultation faite, aucun de ces savants ne m'a
donn le moindre espoir, ils pensent tous qu' la chute des feuilles,
Louise mourra. La constitution de cette chre crature a singulirement
servi son dessein; elle avait des dispositions  la maladie qu'elle a
dveloppe; elle aurait pu vivre long-temps; mais en quelques jours
elle a rendu tout irrparable. Je ne te dirai pas mes impressions
en entendant cet arrt parfaitement motiv. Tu sais que j'ai tout
autant vcu par Louise que par moi. Je suis reste anantie, et n'ai
point reconduit ces cruels docteurs. Le visage baign de larmes, j'ai
pass je ne sais combien de temps dans une douloureuse mditation.
Une cleste voix m'a tire de mon engourdissement par ces mots:--Eh!
bien, je suis condamne, que Louise m'a dit en posant sa main sur mon
paule. Elle m'a fait lever et m'a emmene dans son petit salon.--Ne
me quitte plus, m'a-t-elle demand par un regard suppliant, je ne
veux pas voir de dsespoir autour de moi; je veux surtout _le_
tromper, j'en aurai la force. Je suis pleine d'nergie, de jeunesse,
et je saurai mourir debout. Quant  moi, je ne me plains pas, je meurs
comme je l'ai souhait souvent:  trente ans, jeune, belle, tout
entire. Quant  lui, je l'aurais rendu malheureux, je le vois. Je me
suis prise dans les lacs de mes amours, comme une biche qui s'trangle
en s'impatientant d'tre prise; de nous deux, je suis la biche..... et
bien sauvage. Mes jalousies  faux frappaient dj sur son coeur de
manire  le faire souffrir. Le jour o mes soupons auraient rencontr
l'indiffrence, le loyer qui attend la jalousie, eh! bien..... je
serais morte. J'ai mon compte de la vie. Il y a des tres qui ont
soixante ans de service sur les contrles du monde et qui, en effet,
n'ont pas vcu deux ans; au rebours, je parais n'avoir que trente ans,
mais, en ralit, j'ai eu soixante annes d'amours. Ainsi, pour moi,
pour lui, ce dnouement est heureux. Quant  nous deux, c'est autre
chose: tu perds une soeur qui t'aime, et cette perte est irrparable.
Toi seule, ici, tu dois pleurer ma mort. Ma mort, reprit-elle aprs
une longue pause pendant laquelle je ne l'ai vue qu' travers le voile
de mes larmes, porte avec elle un cruel enseignement. Mon cher docteur
en corset a raison: le mariage ne saurait avoir pour base la passion,
ni mme l'amour. Ta vie est une belle et noble vie, tu as march dans
ta voie, aimant toujours de plus en plus ton Louis; tandis qu'en
commenant la vie conjugale par une ardeur extrme, elle ne peut que
dcrotre. J'ai eu deux fois tort, et deux fois la Mort sera venue
souffleter mon bonheur de sa main dcharne. Elle m'a enlev le plus
noble et le plus dvou des hommes; aujourd'hui, la camarde m'enlve
au plus beau, au plus charmant, au plus potique poux du monde.
Mais j'aurai tour  tour connu le beau idal de l'me et celui de la
forme. Chez Felipe, l'me domptait le corps et le transformait; chez
Gaston, le coeur, l'esprit et la beaut rivalisent. Je meurs adore,
que puis-je vouloir de plus?... me rconcilier avec Dieu que j'ai
nglig peut-tre, et vers qui je m'lancerai pleine d'amour en lui
demandant de me rendre un jour ces deux anges dans le ciel. Sans eux,
le paradis serait dsert pour moi. Mon exemple serait fatal: je suis
une exception. Comme il est impossible de rencontrer des Felipe ou des
Gaston, la loi sociale est en ceci d'accord avec la loi naturelle. Oui,
la femme est un tre faible qui doit, en se mariant, faire un entier
sacrifice de sa volont  l'homme, qui lui doit en retour le sacrifice
de son gosme. Les rvoltes et les pleurs que notre sexe a
levs et jets dans ces derniers temps avec tant d'clat sont des
niaiseries qui nous mritent le nom d'enfants que tant de philosophes
nous ont donn.

Elle a continu de parler ainsi de sa voix douce que tu connais, en
disant les choses les plus senses de la manire la plus lgante,
jusqu' ce que Gaston entrt, amenant de Paris sa belle-soeur, les
deux enfants et la bonne anglaise que Louise l'avait pri d'aller
chercher.

--Voil mes jolis bourreaux, a-t-elle dit en voyant ses deux neveux. Ne
pouvais-je pas m'y tromper? Comme ils ressemblent  leur oncle!

Elle a t charmante pour madame Gaston l'ane, qu'elle a prie de se
regarder au Chalet comme chez elle, et elle lui en a fait les honneurs
avec ces faons  la Chaulieu qu'elle possde au plus haut degr.

J'ai sur-le-champ crit  la duchesse et au duc de Chaulieu, au duc
de Rhtor et au duc de Lenoncourt-Chaulieu, ainsi qu' Madeleine.
J'ai bien fait. Le lendemain, fatigue de tant d'efforts, Louise n'a
pu se promener; elle ne s'est mme leve que pour assister au dner.
Madeleine de Lenoncourt, ses deux frres et sa mre sont venus dans
la soire. Le froid que le mariage de Louise avait mis entre elle et
sa famille s'est dissip. Depuis cette soire, les deux frres et
le pre de Louise sont venus  cheval tous les matins, et les deux
duchesses passent au Chalet toutes leurs soires. La mort rapproche
autant qu'elle spare, elle fait taire les passions mesquines. Louise
est sublime de grce, de raison, de charme, d'esprit et de sensibilit.
Jusqu'au dernier moment elle montre ce got qui l'a rendue si clbre,
et nous dispense les trsors de cet esprit qui faisait d'elle une des
reines de Paris.

--Je veux tre jolie jusque dans mon cercueil, m'a-t-elle dit avec ce
sourire qui n'est qu' elle, en se mettant au lit pour y languir ces
quinze jours-ci.

Dans sa chambre il n'y a pas trace de maladie: les boissons, les
gommes, tout l'appareil mdical est cach.

--N'est-ce pas que je fais une belle mort? disait-elle hier au cur de
Svres,  qui elle a donn sa confiance.

Nous jouissons tous d'elle en avares. Gaston, que tant d'inquitudes,
tant de clarts affreuses ont prpar, ne manque pas de
courage, mais il est atteint: je ne m'tonnerais pas de le voir suivre
naturellement sa femme. Hier il m'a dit en tournant autour de la pice
d'eau:--Je dois tre le pre de ces deux enfants... Et il me montrait
sa belle-soeur qui promenait ses neveux. Mais, quoique je ne veuille
rien faire pour m'en aller de ce monde, promettez-moi d'tre une
seconde mre pour eux et de laisser votre mari accepter la tutelle
officieuse que je lui confierai conjointement avec ma belle-soeur. Il
a dit cela sans la moindre emphase et comme un homme qui se sent perdu.
Sa figure rpond par des sourires aux sourires de Louise, et il n'y
a que moi qui ne m'y trompe pas. Il dploie un courage gal au sien.
Louise a dsir voir son filleul; mais je ne suis pas fche qu'il
soit en Provence, elle aurait pu lui faire quelques libralits qui
m'auraient fort embarrasse.

Adieu, mon ami.

[Illustration: IMP. S. RAON.

    LOUISE         RENE.

Elle avait exig de moi que je lui lusse en franais le _De Profundis_,
pendant qu'elle serait ainsi face  face avec la belle nature qu'elle
s'tait cre.

(MMOIRES DE DEUX JEUNES MARIES.)]

  25 aot (_le jour de sa fte_).

Hier au soir Louise a eu pendant quelques moments le dlire; mais ce
fut un dlire vraiment lgant, qui prouve que les gens d'esprit ne
deviennent pas fous comme les bourgeois ou comme les sots. Elle a
chant d'une voix teinte quelques airs italiens des _Puritani_, de
la _Sonnambula_ et de _Mos_. Nous tions tous silencieux autour du
lit, et nous avons tous eu, mme son frre Rhtor, des larmes dans
les yeux, tant il tait clair que son me s'chappait ainsi. Elle ne
nous voyait plus! Il y avait encore toute sa grce dans les agrments
de ce chant faible et d'une douceur divine. L'agonie a commenc dans
la nuit. Je viens,  sept heures du matin, de la lever moi-mme; elle
a retrouv quelque force, elle a voulu s'asseoir  sa croise, elle a
demand la main de Gaston... Puis, mon ami, l'ange le plus charmant que
nous pourrons voir jamais sur cette terre ne nous a plus laiss que
sa dpouille. Administre la veille  l'insu de Gaston, qui, pendant
la terrible crmonie, a pris un peu de sommeil, elle avait exig de
moi que je lui lusse en franais le _De profundis_, pendant qu'elle
serait ainsi face  face avec la belle nature qu'elle s'tait cre.
Elle rptait mentalement les paroles et serrait les mains de son mari,
agenouill de l'autre ct de la bergre.


  26 aot.

J'ai le coeur bris. Je viens d'aller la voir dans son linceul, elle
y est devenue ple avec des teintes violettes. Oh! je veux voir mes
enfants! mes enfants! Amne mes enfants au-devant de moi!

  Paris, 1841.


FIN.




[Illustration: IMP RAON.

LA COMTESSE DE VANDENESSE

(UNE FILLE D'VE.)]


UNE FILLE D'VE.

  A MADAME LA COMTESSE BOLOGNINI,
  NE VIMERCATI.

  _Si vous vous souvenez, Madame, du plaisir que votre conversation
  procurait  un voyageur en lui rappelant Paris  Milan, vous ne vous
  tonnerez pas de le voir vous tmoignant sa reconnaissance pour tant
  de bonnes soires passes auprs de vous, en apportant une de ses
  oeuvres  vos pieds, et vous priant de la protger de votre nom,
  comme autrefois ce nom protgea plusieurs contes d'un de vos vieux
  auteurs, cher aux Milanais. Vous avez une Eugnie, dj belle, dont
  le spirituel sourire annonce qu'elle tiendra de vous les dons les
  plus prcieux de la femme, et qui, certes, aura dans son enfance
  tous les bonheurs qu'une triste mre refusait  l'Eugnie mise en
  scne dans cette oeuvre. Vous voyez que si les Franais sont
  taxs de lgret, d'oubli, je suis Italien par la constance et par
  le souvenir. En crivant le nom d'Eugnie, ma pense m'a souvent
  report dans ce frais salon en stuc et dans ce petit jardin, au_
  Vicolo dei Capuccini, _tmoin des rires de
  cette chre enfant, de nos querelles, de nos rcits. Vous avez quitt
  le_ Corso _pour les_ Tre Monasteri, _je ne sais point comment vous
  y tes, et suis oblig de vous voir, non plus au milieu des jolies
  choses qui sans doute vous y entourent, mais comme une de ces belles
  figures dues  Carlo Dolci, Raphal, Titien, Allori, et qui semblent
  abstraites, tant elles sont loin de nous._

  _Si ce livre peut sauter par-dessus les Alpes, il vous prouvera donc
  la vive reconnaissance et l'amiti respectueuse_

  _De votre humble serviteur_,

  DE BALZAC.


Dans un des plus beaux htels de la rue Neuve-des-Mathurins,  onze
heures et demie du soir, deux femmes taient assises devant la chemine
d'un boudoir tendu de ce velours bleu  reflets tendres et chatoyants
que l'industrie franaise n'a su fabriquer que dans ces dernires
annes. Aux portes, aux croises, un artiste avait drap de
moelleux rideaux en cachemire d'un bleu pareil  celui de la tenture.
Une lampe d'argent orne de turquoises et suspendue par trois chanes
d'un beau travail, descend d'une jolie rosace place au milieu du
plafond. Le systme de la dcoration est poursuivi dans les plus petits
dtails et jusque dans ce plafond en soie bleue, toil de cachemire
blanc dont les longues bandes plisses retombent  d'gales distances
sur la tenture, agrafes par des noeuds de perles. Les pieds
rencontrent le chaud tissu d'un tapis belge, pais comme un gazon et 
fond gris de lin sem de bouquets bleus.

Le mobilier, sculpt en plein bois de palissandre sur les plus beaux
modles du vieux temps, rehausse par ses tons riches la fadeur de cet
ensemble, un peu trop _flou_, dirait un peintre. Le dos des chaises
et des fauteuils offre  l'oeil des pages menues en belle toffe de
soie blanche, broche de fleurs bleues et largement encadres par des
feuillages finement dcoups dans le bois.

De chaque ct de la croise, deux tagres montrent leurs mille
bagatelles prcieuses, les fleurs des arts mcaniques closes au feu
de la pense. Sur la chemine en marbre turquin, les porcelaines les
plus folles du vieux Saxe, ces bergers qui vont  des noces ternelles
en tenant de dlicats bouquets  la main, espces de chinoiseries
allemandes, entourent une pendule en platine, nielle d'arabesques.
Au-dessus, brillent les tailles cteles d'une glace de Venise encadre
d'un bne plein de figures en relief, et venue de quelque vieille
rsidence royale. Deux jardinires talaient alors le luxe malade des
serres, de ples et divines fleurs, les perles de la botanique.

Dans ce boudoir froid, rang, propre comme s'il et t  vendre,
vous n'eussiez pas trouv ce malin et capricieux dsordre qui rvle
le bonheur. L tout tait alors en harmonie, car les deux femmes y
pleuraient. Tout y paraissait souffrant.

Le nom du propritaire, Ferdinand du Tillet, un des plus riches
banquiers de Paris, justifie le luxe effrn qui orne l'htel, et
auquel ce boudoir peut servir de programme. Quoique sans famille,
quoique parvenu, Dieu sait comment! du Tillet avait pous en 1831 la
dernire fille du comte de Granville, l'un des plus clbres noms de la
magistrature franaise, et devenu pair de France aprs la rvolution
de Juillet. Ce mariage d'ambition fut achet par la quittance au
contrat d'une dot non touche, aussi considrable que celle de sa
soeur ane marie au comte Flix de Vandenesse. De leur ct, les
Granville avaient jadis obtenu cette alliance avec les Vandenesse par
l'normit de la dot. Ainsi, la Banque avait rpar la brche faite 
la Magistrature par la Noblesse. Si le comte de Vandenesse s'tait pu
voir,  trois ans de distance, beau-frre d'un sieur Ferdinand _dit_ du
Tillet, il n'et peut-tre pas pous sa femme; mais quel homme aurait,
vers la fin de 1828, prvu les tranges bouleversements que 1830 devait
apporter dans l'tat politique, dans les fortunes et dans la morale de
la France? Il et pass pour fou, celui qui aurait dit au comte Flix
de Vandenesse que, dans ce chassez-croisez, il perdrait sa couronne de
pair et qu'elle se retrouverait sur la tte de son beau-pre.

Ramasse sur une de ces chaises basses appeles _chauffeuses_, dans
la pose d'une femme attentive, madame du Tillet pressait sur sa
poitrine avec une tendresse maternelle et baisait parfois la main de
sa soeur, madame Flix de Vandenesse. Dans le monde, on joignait au
nom de famille le nom de baptme, pour distinguer la comtesse de sa
belle-soeur, la marquise, femme de l'ancien ambassadeur Charles de
Vandenesse, qui avait pous la riche veuve du comte de Kergarout,
une demoiselle de Fontaine. A demi renverse sur une causeuse, un
mouchoir dans l'autre main, la respiration embarrasse par des
sanglots rprims, les yeux mouills, la comtesse venait de faire de
ces confidences qui ne se font que de soeur  soeur, quand deux
soeurs s'aiment; et ces deux soeurs s'aimaient tendrement. Nous
vivons dans un temps o deux soeurs si bizarrement maries peuvent si
bien ne pas s'aimer qu'un historien est tenu de rapporter les causes de
cette tendresse, conserve sans accrocs ni taches au milieu des ddains
de leurs maris l'un pour l'autre et des dsunions sociales. Un rapide
aperu de leur enfance expliquera leur situation respective.

leves dans un sombre htel du Marais par une femme dvote et d'une
intelligence troite qui, _pntre de ses devoirs_, la phrase
classique, avait accompli la premire tche d'une mre envers ses
filles, Marie-Anglique et Marie-Eugnie atteignirent le moment de leur
mariage, la premire  vingt ans, la seconde  dix-sept, sans jamais
tre sorties de la zone domestique o planait le regard maternel.
Jusqu'alors elles n'taient alles  aucun spectacle, les glises de
Paris furent leurs thtres. Enfin leur ducation avait t aussi
rigoureuse  l'htel de leur mre qu'elle aurait pu l'tre dans un
clotre. Depuis l'ge de raison, elles avaient toujours couch dans
une chambre contigu  celle de la comtesse de Granville, et dont la
porte restait ouverte pendant la nuit. Le temps que ne prenaient pas
les devoirs religieux ou les tudes indispensables  des filles bien
nes et les soins de leur personne, se passait en travaux  l'aiguille
faits pour les pauvres, en promenades accomplies dans le genre de
celles que se permettent les Anglais le dimanche, en disant: N'allons
pas si vite, nous aurions l'air de nous amuser. Leur instruction ne
dpassa point les limites imposes par des confesseurs lus parmi
les ecclsiastiques les moins tolrants et les plus jansnistes.
Jamais filles ne furent livres  des maris ni plus pures ni plus
vierges: leur mre semblait avoir vu dans ce point, assez essentiel
d'ailleurs, l'accomplissement de tous ses devoirs envers le ciel
et les hommes. Ces deux pauvres cratures n'avaient, avant leur
mariage, ni lu de romans ni dessin autre chose que des figures dont
l'anatomie et paru le chef-d'oeuvre de l'impossible  Cuvier, et
graves de manire  fminiser l'Hercule Farnse lui-mme. Une vieille
fille leur apprit le dessin. Un respectable prtre leur enseigna la
grammaire, la langue franaise, l'histoire, la gographie et le peu
d'arithmtique ncessaire aux femmes. Leurs lectures, choisies dans
les livres autoriss, comme les _Lettres difiantes_ et les _Leons
de Littrature_ de Nol, se faisaient le soir  haute voix, mais en
compagnie du directeur de leur mre, car il pouvait s'y rencontrer
des passages qui, sans de sages commentaires, eussent veill leur
imagination. Le _Tlmaque_ de Fnlon parut dangereux. La comtesse de
Granville aimait assez ses filles pour en vouloir faire des anges 
la faon de Marie Alacoque, mais ses filles auraient prfr une mre
moins vertueuse et plus aimable. Cette ducation porta ses fruits.
Impose comme un joug et prsente sous des formes austres, la
Religion lassa de ses pratiques ces jeunes coeurs innocents, traits
comme s'ils eussent t criminels; elle y comprima les sentiments, et
tout en y jetant de profondes racines, elle ne fut pas aime. Les deux
Marie devaient ou devenir imbciles ou souhaiter leur indpendance:
elles souhaitrent de se marier ds qu'elles purent entrevoir le monde
et comparer quelques ides; mais leurs grces touchantes et leur
valeur, elles l'ignorrent. Elles ignoraient leur propre candeur,
comment auraient-elles su la vie? Elles taient sans armes contre
le malheur, comme sans exprience pour apprcier le bonheur. Elles
ne tirrent d'autre consolation que d'elles-mmes au fond de cette
gele maternelle. Leurs douces confidences, le soir,  voix basse, ou
les quelques phrases changes quand leur mre les quittait pour un
moment, continrent parfois plus d'ides que les mots n'en pouvaient
exprimer. Souvent un regard drob  tous les yeux et par lequel
elles se communiquaient leurs motions fut comme un pome d'amre
mlancolie. La vue du ciel sans nuages, le parfum des fleurs, le tour
du jardin fait bras dessus bras dessous, leur offrirent des plaisirs
inous. L'achvement d'un ouvrage de broderie leur causait d'innocentes
joies. La socit de leur mre, loin de prsenter quelques ressources
 leur coeur ou de stimuler leur esprit, ne pouvait qu'assombrir
leurs ides et contrister leurs sentiments; car elle se composait de
vieilles femmes droites, sches, sans grce, dont la conversation
roulait sur les diffrences qui distinguaient les prdicateurs ou les
directeurs de conscience, sur leurs petites indispositions et sur les
vnements religieux les plus imperceptibles pour la _Quotidienne_ ou
pour l'_Ami de la Religion_. Quant aux hommes, ils eussent teint les
flambeaux de l'amour, tant leurs figures taient froides et tristement
rsignes; ils avaient tous cet ge o l'homme est maussade et chagrin,
o sa sensibilit ne s'exerce plus qu' table et ne s'attache qu'aux
choses qui concernent le bien-tre. L'gosme religieux avait dessch
ces coeurs vous au devoir et retranchs derrire la pratique. De
silencieuses sances de jeu les occupaient presque toute la soire.
Les deux petites, mises comme au ban de ce sanhdrin qui maintenait la
svrit maternelle, se surprenaient  har ces dsolants personnages
aux yeux creux, aux figures refrognes.

Sur les tnbres de cette vie se dessina vigoureusement une seule
figure d'homme, celle d'un matre de musique. Les confesseurs avaient
dcid que la musique tait un art chrtien, n dans l'glise
catholique et dvelopp par elle. On permit donc aux deux petites
filles d'apprendre la musique. Une demoiselle  lunettes, qui
montrait le solfge et le piano dans un couvent voisin, les fatigua
d'exercices. Mais quand l'ane de ses filles atteignit dix ans, le
comte de Granville dmontra la ncessit de prendre un matre. Madame
de Granville donna toute la valeur d'une conjugale obissance  cette
concession ncessaire: il est dans l'esprit des dvotes de se
faire un mrite des devoirs accomplis. Le matre fut un Allemand
catholique, un de ces hommes ns vieux, qui auront toujours cinquante
ans, mme  quatre-vingts. Sa figure creuse, ride, brune, conservait
quelque chose d'enfantin et de naf dans ses fonds noirs. Le bleu de
l'innocence animait ses yeux et le gai sourire du printemps habitait
ses lvres. Ses vieux cheveux gris, arrangs naturellement comme
ceux de Jsus-Christ, ajoutaient  son air extatique je ne sais quoi
de solennel qui trompait sur son caractre: il et fait une sottise
avec la plus exemplaire gravit. Ses habits taient une enveloppe
ncessaire  laquelle il ne prtait aucune attention, car ses yeux
allaient trop haut dans les nues pour jamais se commettre avec les
matrialits. Aussi ce grand artiste inconnu tenait-il  la classe
aimable des oublieurs, qui donnent leur temps et leur me  autrui
comme ils laissent leurs gants sur toutes les tables et leur parapluie
 toutes les portes. Ses mains taient de celles qui sont sales aprs
avoir t laves. Enfin, son vieux corps, mal assis sur ses vieilles
jambes noues et qui dmontrait jusqu' quel point l'homme peut en
faire l'accessoire de son me, appartenait  ces tranges crations qui
n'ont t bien dpeintes que par un Allemand, par Hoffmann, le pote
de ce qui n'a pas l'air d'exister et qui nanmoins a vie. Tel tait
Schmuke, ancien matre de chapelle du margrave d'Anspach, savant qui
passa par un conseil de dvotion et  qui l'on demanda s'il faisait
maigre. Le matre eut envie de rpondre: Regardez-moi? mais comment
badiner avec des dvotes et des directeurs jansnistes? Ce vieillard
apocryphe tint tant de place dans la vie des deux Marie, elles prirent
tant d'amiti pour ce candide et grand artiste qui se contentait de
comprendre l'art, qu'aprs leur mariage, chacune lui constitua trois
cents francs de rente viagre, somme qui suffisait pour son logement,
sa bire, sa pipe et ses vtements. Six cents francs de rente et ses
leons lui firent un den. Schmuke ne s'tait senti le courage de
confier sa misre et ses voeux qu' ces deux adorables jeunes filles,
 ces coeurs fleuris sous la neige des rigueurs maternelles, et sous
la glace de la dvotion. Ce fait explique tout Schmuke et l'enfance
des deux Marie. Personne ne sut, plus tard, quel abb, quelle vieille
dvote avait dcouvert cet Allemand gar dans Paris. Ds que les
mres de famille apprirent que la comtesse de Granville avait trouv
pour ses filles un matre de musique, toutes demandrent son
nom et son adresse. Schmuke eut trente maisons dans le Marais. Son
succs tardif se manifesta par des souliers  boucles d'acier bronz,
fourrs de semelles en crin, et par du linge plus souvent renouvel.
Sa gaiet d'ingnu, long-temps comprime par une noble et dcente
misre, reparut. Il laissa chapper de petites phrases spirituelles
comme: Mesdemoiselles, les chats ont mang la crotte dans Paris
cette nuit, quand pendant la nuit la gele avait sch les rues,
boueuses la veille; mais il les disait en patois germanico-gallique:
_Montemisselle, l chas honte manch l grttenne tan Bri sti
nouitte!_ Satisfait d'apporter  ces deux anges cette espce de
_vergiss mein nicht_ choisi parmi les fleurs de son esprit,
il prenait, en l'offrant, un air fin et spirituel qui dsarmait la
raillerie. Il tait si heureux de faire clore le rire sur les lvres
de ses deux colires, dont la malheureuse vie avait t pntre
par lui, qu'il se ft rendu ridicule exprs, s'il ne l'et pas t
naturellement; mais son coeur et renouvel les vulgarits les plus
populaires; il et, suivant une belle expression de feu Saint-Martin,
dor de la boue avec son cleste sourire. D'aprs une des plus nobles
ides de l'ducation religieuse, les deux Marie reconduisaient leur
matre avec respect jusqu' la porte de l'appartement. L, les deux
pauvres filles lui disaient quelques douces phrases, heureuses de
rendre cet homme heureux: elles ne pouvaient se montrer femmes que pour
lui! Jusqu' leur mariage, la musique devint donc pour elles une autre
vie dans la vie, de mme que le paysan russe prend, dit-on, ses rves
pour la ralit, sa vie pour un mauvais sommeil. Dans leur dsir de se
dfendre contre les petitesses qui menaaient de les envahir, contre
les dvorantes ides asctiques, elles se jetrent dans les difficults
de l'art musical  s'y briser. La Mlodie, l'Harmonie, la Composition,
ces trois filles du ciel dont le choeur fut men par ce vieux Faune
catholique ivre de musique, les rcompensrent de leurs travaux et leur
firent un rempart de leurs danses ariennes. Mozart, Beethoven, Haydn,
Pasiello, Cimarosa, Hummel et les gnies secondaires dvelopprent
en elles mille sentiments qui ne dpassrent pas la chaste enceinte
de leurs coeurs voils, mais qui pntrrent dans la Cration o
elles volrent  toutes ailes. Quand elles avaient excut quelques
morceaux en atteignant  la perfection, elles se serraient les mains
et s'embrassaient en proie  une vive extase. Leur vieux matre les
appelait ses saintes Cciles.

Les deux Marie n'allrent au bal qu' l'ge de seize ans, et
quatre fois seulement par anne, dans quelques maisons choisies. Elles
ne quittaient les cts de leur mre que munies d'instructions sur
la conduite  suivre avec leurs danseurs, et si svres qu'elles ne
pouvaient rpondre que oui ou non  leurs partenaires. L'oeil de
la comtesse n'abandonnait point ses filles et semblait deviner les
paroles au seul mouvement des lvres. Les pauvres petites avaient
des toilettes de bal irrprochables, des robes de mousseline montant
jusqu'au menton, avec une infinit de ruches excessivement fournies,
et des manches longues. En tenant leurs grces comprimes et leurs
beauts voiles, cette toilette leur donnait une vague ressemblance
avec les ganes gyptiennes; nanmoins il sortait de ces blocs de coton
deux figures dlicieuses de mlancolie. Elles enrageaient en se voyant
l'objet d'une piti douce. Quelle est la femme, si candide qu'elle
soit, qui ne souhaite faire envie? Aucune ide dangereuse, malsaine ou
seulement quivoque, ne souilla donc la pulpe blanche de leur cerveau:
leurs coeurs taient purs, leurs mains taient horriblement rouges,
elles crevaient de sant. ve ne sortit pas plus innocente des mains
de Dieu que ces deux filles ne le furent en sortant du logis maternel
pour aller  la Mairie et  l'glise, avec la simple mais pouvantable
recommandation d'obir en toute chose  des hommes auprs desquels
elles devaient dormir ou veiller pendant la nuit. A leur sens, elles ne
pouvaient trouver plus mal dans la maison trangre o elles seraient
dportes que dans le couvent maternel.

Pourquoi le pre de ces deux filles, le comte de Granville, ce
grand, savant et intgre magistrat, quoique parfois entran par la
politique, ne protgeait-il pas ces deux petites cratures contre cet
crasant despotisme? Hlas! par une mmorable transaction, convenue
aprs six ans de mariage, les poux vivaient spars dans leur propre
maison. Le pre s'tait rserv l'ducation de ses fils, en laissant
 sa femme l'ducation des filles. Il vit beaucoup moins de danger
pour des femmes que pour des hommes  l'application de ce systme
oppresseur. Les deux Marie, destines  subir quelque tyrannie, celle
de l'amour ou celle du mariage, y perdaient moins que des garons
chez qui l'intelligence devait rester libre, et dont les qualits se
seraient dtriores sous la compression violente des ides religieuses
pousses  toutes leurs consquences. De quatre victimes, le comte
en avait sauv deux. La comtesse regardait ses deux fils, l'un
vou  la magistrature assise, et l'autre  la magistrature amovible,
comme trop mal levs pour leur permettre la moindre intimit avec
leurs soeurs. Les communications taient svrement gardes entre
ces pauvres enfants. D'ailleurs, quand le comte faisait sortir ses
fils du collge, il se gardait bien de les tenir au logis. Ces deux
garons y venaient djeuner avec leur mre et leurs soeurs; puis le
magistrat les amusait par quelque partie au dehors: le restaurateur,
les thtres, les muses, la campagne dans la saison, dfrayaient
leurs plaisirs. Except les jours solennels dans la vie de famille,
comme la fte de la comtesse ou celle du pre, les premiers jours de
l'an, ceux de distribution des prix o les deux garons demeuraient
au logis paternel et y couchaient, fort gns, n'osant pas embrasser
leurs soeurs surveilles par la comtesse qui ne les laissait pas un
instant ensemble, les deux pauvres filles virent si rarement leurs
frres qu'il ne put y avoir aucun lien entre eux. Ces jours-l, les
interrogations:--O est Anglique?--Que fait Eugnie?--O sont mes
enfants? s'entendaient  tout propos. Lorsqu'il tait question de ses
deux fils, la comtesse levait au ciel ses yeux froids et macrs comme
pour demander pardon  Dieu de ne pas les avoir arrachs  l'impit.
Ses exclamations, ses rticences  leur gard, quivalaient aux plus
lamentables versets de Jrmie et trompaient les deux soeurs qui
croyaient leurs frres pervertis et  jamais perdus. Quand ses fils
eurent dix-huit ans, le comte leur donna deux chambres dans son
appartement, et leur fit faire leur droit en les plaant sous la
surveillance d'un avocat, son secrtaire charg de les initier aux
secrets de leur avenir. Les deux Marie ne connurent donc la fraternit
qu'abstraitement. A l'poque des mariages de leurs soeurs, l'un
Avocat-Gnral  une cour loigne, l'autre  son dbut en province,
furent retenus chaque fois par un grave procs. Dans beaucoup de
familles, la vie intrieure, qu'on pourrait imaginer intime, unie,
cohrente, se passe ainsi: les frres sont au loin, occups  leur
fortune,  leur avancement, pris par le service du pays; les soeurs
sont enveloppes dans un tourbillon d'intrts de familles trangres 
la leur. Tous les membres vivent alors dans la dsunion, dans l'oubli
les uns des autres, relis seulement par les faibles liens du souvenir
jusqu'au moment o l'orgueil les rappelle, o l'intrt les rassemble
et quelquefois les spare de coeur comme ils l'ont t de fait. Une
famille vivant unie de corps et d'esprit est une rare exception.
La loi moderne, en multipliant la famille par la famille, a cr le
plus horrible de tous les maux: l'individualisme.

Au milieu de la profonde solitude o s'coula leur jeunesse, Anglique
et Eugnie virent rarement leur pre, qui d'ailleurs apportait dans
le grand appartement habit par sa femme au rez-de-chausse de
l'htel une figure attriste. Il gardait au logis la physionomie
grave et solennelle du magistrat sur le sige. Quand les deux petites
filles eurent dpass l'ge des joujoux et des poupes, quand elles
commencrent  user de leur raison, vers douze ans,  l'poque o elles
ne riaient dj plus du vieux Schmuke, elles surprirent le secret des
soucis qui sillonnaient le front du comte, elles reconnurent sous
son masque svre les vestiges d'une bonne nature et d'un charmant
caractre. Elles comprirent qu'il avait cd la place  la Religion
dans son mnage, tromp dans ses esprances de mari, comme il avait t
bless dans les fibres les plus dlicates de la paternit, l'amour des
pres pour leurs filles. De semblables douleurs meuvent singulirement
des jeunes filles sevres de tendresse. Quelquefois, en faisant le
tour du jardin entre elles, chaque bras pass autour de chaque petite
taille, se mettant  leur pas enfantin, le pre les arrtait dans un
massif, et les baisait l'une aprs l'autre au front. Ses yeux, sa
bouche et sa physionomie exprimaient alors la plus profonde compassion.

--Vous n'tes pas trs heureuses, mes chres petites, leur disait-il,
mais je vous marierai de bonne heure, et je serai content en vous
voyant quitter la maison.

--Papa, disait Eugnie, nous sommes dcides  prendre pour mari le
premier homme venu.

--Voil, s'criait-il, le fruit amer d'un semblable systme! On veut
faire des saintes, on obtient des...

Il n'achevait pas. Souvent ces deux filles sentaient une bien vive
tendresse dans les adieux de leur pre, ou dans ses regards quand,
par hasard, il dnait au logis. Ce pre si rarement vu, elles le
plaignaient, et l'on aime ceux que l'on plaint.

Cette svre et religieuse ducation fut la cause des mariages de ces
deux soeurs, soudes ensemble par le malheur, comme Rita-Christina
par la nature. Beaucoup d'hommes, pousss au mariage, prfrent une
fille prise au couvent et sature de dvotion  une fille leve dans
les doctrines mondaines. Il n'y a pas de milieu: un homme doit
pouser une fille trs-instruite qui a lu les annonces des journaux et
les a commentes, qui a vals et dans le galop avec mille jeunes gens,
qui est alle  tous les spectacles, qui a dvor des romans,  qui un
matre de danse a bris les genoux en les appuyant sur les siens, qui
de religion ne se soucie gure, et s'est fait  elle-mme sa morale;
ou une jeune fille ignorante et pure, comme taient Marie-Anglique
et Marie-Eugnie. Peut-tre y a-t-il autant de danger avec les unes
qu'avec les autres. Cependant l'immense majorit des gens qui n'ont
pas l'ge d'Arnolphe aiment encore mieux une Agns religieuse qu'une
Climne en herbe.

Les deux Marie, petites et minces, avaient la mme taille, le mme
pied, la mme main. Eugnie, la plus jeune, tait blonde comme sa mre.
Anglique tait brune comme le pre. Mais toutes deux avaient le mme
teint: une peau de ce blanc nacr qui annonce la richesse et la puret
du sang, jaspe par des couleurs vivement dtaches sur un tissu nourri
comme celui du jasmin, comme lui fin, lisse et tendre au toucher. Les
yeux bleus d'Eugnie, les yeux bruns d'Anglique avaient une expression
de nave insouciance, d'tonnement non prmdit, bien rendue par la
manire vague dont flottaient leurs prunelles sur le blanc fluide de
l'oeil. Elles taient bien faites: leurs paules un peu maigres
devaient se modeler plus tard. Leurs gorges, si long-temps voiles,
tonnrent le regard par leurs perfections quand leurs maris les
prirent de se dcolleter pour le bal: l'un et l'autre jouirent alors
de cette charmante honte qui fit rougir d'abord  huis clos et pendant
toute une soire ces deux ignorantes cratures. Au moment o commence
cette scne, o l'ane pleurait et se laissait consoler par sa
cadette, leurs mains et leurs bras taient devenus d'une blancheur de
lait. Toutes deux, elles avaient nourri, l'une un garon, l'autre une
fille. Eugnie avait paru trs-espigle  sa mre, qui pour elle avait
redoubl d'attention et de svrit. Aux yeux de cette mre redoute,
Anglique, noble et fire, semblait avoir une me pleine d'exaltation
qui se garderait toute seule, tandis que la lutine Eugnie paraissait
avoir besoin d'tre contenue. Il est de charmantes cratures mconnues
par le sort,  qui tout devrait russir dans la vie, mais qui vivent
et meurent malheureuses, tourmentes par un mauvais gnie, victimes
de circonstances imprvues. Ainsi l'innocente, la gaie Eugnie tait
tombe sous le malicieux despotisme d'un parvenu au sortir de la prison
maternelle. Anglique, dispose aux grandes luttes du sentiment,
avait t jete dans les plus hautes sphres de la socit parisienne,
la bride sur le cou.

Madame de Vandenesse, qui succombait videmment sous le poids de peines
trop lourdes pour son me, encore nave aprs six ans de mariage,
tait tendue, les jambes  demi flchies, le corps pli, la tte
comme gare sur le dos de la causeuse. Accourue chez sa soeur aprs
une courte apparition aux Italiens, elle avait encore dans ses nattes
quelques fleurs, mais d'autres gisaient parses sur le tapis avec ses
gants, sa pelisse de soie garnie de fourrures, son manchon et son
capuchon. Des larmes brillantes mles  ses perles sur sa blanche
poitrine, ses yeux mouills annonaient d'tranges confidences. Au
milieu de ce luxe, n'tait-ce pas horrible? Napolon l'a dit: Rien
ici-bas n'est vol, tout se paie. Elle ne se sentait pas le courage de
parler.

--Pauvre chrie, dit madame du Tillet, quelle fausse ide as-tu de mon
mariage pour avoir imagin de me demander du secours!

En entendant cette phrase arrache au fond du coeur de sa soeur par
la violence de l'orage qu'elle y avait vers, de mme que la fonte des
neiges soulve les pierres les mieux enfonces au lit des torrents, la
comtesse regarda d'un air stupide la femme du banquier, le feu de la
terreur scha ses larmes, et ses yeux demeurrent fixes.

--Es-tu donc aussi dans un abme, mon ange? dit-elle  voix basse.

--Mes maux ne calmeront pas tes douleurs.

--Dis-les, chre enfant. Je ne suis pas encore assez goste pour ne
pas t'couter! Nous souffrons donc encore ensemble comme dans notre
jeunesse?

--Mais nous souffrons spares, rpondit mlancoliquement la femme
du banquier. Nous vivons dans deux socits ennemies. Je vais aux
Tuileries quand tu n'y vas plus. Nos maris appartiennent  deux
partis contraires. Je suis la femme d'un banquier ambitieux, d'un
mauvais homme, mon cher trsor! toi, tu es celle d'un bon tre, noble,
gnreux....

--Oh! pas de reproches, dit la comtesse. Pour m'en faire, une femme
devrait avoir subi les ennuis d'une vie terne et dcolore, en tre
sortie pour entrer dans le paradis de l'amour; il lui faudrait
connatre le bonheur qu'on prouve  sentir toute sa vie chez un
autre,  pouser les motions infinies d'une me de pote,  vivre
doublement: aller, venir avec lui dans ses courses  travers
les espaces, dans le monde de l'ambition; souffrir de ses chagrins,
monter sur les ailes de ses immenses plaisirs, se dployer sur un vaste
thtre, et tout cela pendant que l'on est calme, froide, sereine
devant un monde observateur. Oui, ma chre, on doit soutenir souvent
tout un ocan dans son coeur en se trouvant, comme nous sommes ici,
devant le feu, chez soi, sur une causeuse. Quel bonheur, cependant,
que d'avoir  toute minute un intrt norme qui multiplie les fibres
du coeur et les tend, de n'tre froide  rien, de trouver sa
vie attache  une promenade o l'on verra dans la foule un oeil
scintillant qui fait plir le soleil, d'tre mue par un retard,
d'avoir envie de tuer un importun qui vole un de ces rares moments o
le bonheur palpite dans les plus petites veines! Quelle ivresse que de
vivre enfin! Ah! chre, vivre quand tant de femmes demandent  genoux
des motions qui les fuient! Songe, mon enfant, que pour ces pomes il
n'est qu'un temps, la jeunesse. Dans quelques annes, vient l'hiver, le
froid. Ah! si tu possdais ces vivantes richesses du coeur et que tu
fusses menace de les perdre....

Madame du Tillet effraye s'tait voil la figure avec ses mains en
entendant cette horrible antienne.

--Je n'ai pas eu la pense de te faire le moindre reproche, ma
bien-aime, dit-elle enfin en voyant le visage de sa soeur baign
de larmes chaudes. Tu viens de jeter dans mon me, en un moment, plus
de brandons que n'en ont teint mes larmes. Oui, la vie que je mne
lgitimerait dans mon coeur un amour comme celui que tu viens de me
peindre. Laisse-moi croire que si nous nous tions vues plus souvent
nous ne serions pas o nous en sommes. Si tu avais su mes souffrances,
tu aurais apprci ton bonheur, tu m'aurais peut-tre enhardie  la
rsistance et je serais heureuse. Ton malheur est un accident auquel
un hasard obviera, tandis que mon malheur est de tous les moments.
Pour mon mari, je suis le porte-manteau de son luxe, l'enseigne de
ses ambitions, une de ses vaniteuses satisfactions. Il n'a pour moi
ni affection vraie ni confiance. Ferdinand est sec et poli comme ce
marbre, dit-elle en frappant le manteau de la chemine. Il se dfie
de moi. Tout ce que je demanderais pour moi-mme est refus d'avance:
mais quant  ce qui le flatte et annonce sa fortune, je n'ai pas mme 
dsirer: il dcore mes appartements, il dpense des sommes exorbitantes
pour ma table. Mes gens, mes loges au thtre, tout ce qui est
extrieur est du dernier got. Sa vanit n'pargne rien, il mettra des
dentelles aux langes de ses enfants, mais il n'entendra pas leurs cris,
ne devinera pas leurs besoins. Me comprends-tu? Je suis couverte de
diamants quand je vais  la cour;  la ville, je porte les bagatelles
les plus riches; mais je ne dispose pas d'un liard. Madame du Tillet,
qui peut-tre excite des jalousies, qui parat nager dans l'or, n'a pas
cent francs  elle. Si le pre ne se soucie pas de ses enfants, il se
soucie bien moins de leur mre. Ah! il m'a fait bien rudement sentir
qu'il m'a paye, et que ma fortune personnelle, dont je ne dispose
point, lui a t arrache. Si je n'avais qu' me rendre matresse de
lui, peut-tre le sduirais-je; mais je subis une influence trangre,
celle d'une femme de cinquante ans passs qui a des prtentions et
qui domine, la veuve d'un notaire. Je le sens, je ne serai libre qu'
sa mort. Ici ma vie est rgle comme celle d'une reine: on sonne mon
djeuner et mon dner comme  ton chteau. Je sors infailliblement 
une certaine heure pour aller au bois. Je suis toujours accompagne
de deux domestiques en grande tenue, et dois tre revenue  la mme
heure. Au lieu de donner des ordres, j'en reois. Au bal, au thtre,
un valet vient me dire: La voiture de madame est avance, et je dois
partir souvent au milieu de mon plaisir. Ferdinand se fcherait si je
n'obissais pas  l'tiquette cre pour sa femme, et il me fait peur.
Au milieu de cette opulence maudite, je conois des regrets et trouve
notre mre une bonne mre: elle nous laissait les nuits et je pouvais
causer avec toi. Enfin je vivais prs d'une crature qui m'aimait et
souffrait avec moi; tandis qu'ici, dans cette somptueuse maison, je
suis au milieu d'un dsert.

A ce terrible aveu, la comtesse saisit  son tour la main de sa soeur
et la baisa en pleurant.

--Comment puis-je t'aider? dit Eugnie  voix basse  Anglique. S'il
nous surprenait, il entrerait en dfiance et voudrait savoir ce que
tu m'as dit depuis une heure; il faudrait lui mentir, chose difficile
avec un homme fin et tratre: il me tendrait des piges. Mais laissons
mes malheurs et pensons  toi. Tes quarante mille francs, ma chre,
ne seraient rien pour Ferdinand qui remue des millions avec un autre
gros banquier, le baron de Nucingen. Quelquefois j'assiste  des
dners o ils disent des choses  faire frmir. Du Tillet connat ma
discrtion, et l'on parle devant moi sans se gner: on est sr de
mon silence. H! bien, les assassinats sur la grande route me semblent
des actes de charit compars  certaines combinaisons financires.
Nucingen et lui se soucient de ruiner les gens comme je me soucie
de leurs profusions. Souvent je reois de pauvres dupes de qui j'ai
entendu faire le compte la veille, et qui se lancent dans des affaires
o ils doivent laisser leur fortune: il me prend envie, comme 
Lonarde dans la caverne des brigands, de leur dire: Prenez garde! Mais
que deviendrais-je? je me tais. Ce somptueux htel est un coupe-gorge.
Et du Tillet, Nucingen jettent les billets de mille francs par poignes
pour leurs caprices. Ferdinand achte au Tillet l'emplacement de
l'ancien chteau pour le rebtir, il veut y joindre une fort et de
magnifiques domaines. Il prtend que son fils sera comte, et qu' la
troisime gnration il sera noble. Nucingen, las de son htel de la
rue Saint-Lazare, construit un palais. Sa femme est une de mes amies...
Ah! s'cria-t-elle, elle peut nous tre utile, elle est hardie avec son
mari, elle a la disposition de sa fortune, elle te sauvera.

--Chre minette, je n'ai plus que quelques heures, allons-y ce soir,
 l'instant, dit madame de Vandenesse en se jetant dans les bras de
madame du Tillet et y fondant en larmes.

--Et puis-je sortir  onze heures du soir?

--J'ai ma voiture.

--Que complotez-vous donc l? dit du Tillet en poussant la porte du
boudoir.

Il montrait aux deux soeurs un visage anodin clair par un air
faussement aimable. Les tapis avaient assourdi ses pas, et la
proccupation des deux femmes les avait empches d'entendre le
bruit que fit la voiture de du Tillet en entrant. La comtesse, chez
qui l'usage du monde et la libert que lui laissait Flix avaient
dvelopp l'esprit et la finesse, encore comprims chez sa soeur par
le despotisme marital qui continuait celui de leur mre, aperut chez
Eugnie une terreur prs de se trahir, et la sauva par une rponse
franche.

--Je croyais ma soeur plus riche qu'elle ne l'est, rpondit la
comtesse en regardant son beau-frre. Les femmes sont parfois dans des
embarras qu'elles ne veulent pas dire  leurs maris, comme Josphine
avec Napolon, et je venais lui demander un service.

--Elle peut vous le rendre facilement, ma soeur. Eugnie est
trs-riche, rpondit du Tillet avec une mielleuse aigreur.

--Elle ne l'est que pour vous, mon frre, rpliqua la comtesse en
souriant avec amertume.

--Que vous faut-il? dit du Tillet qui n'tait pas fch d'enlacer sa
belle-soeur.

--Nigaud, ne vous ai-je pas dit que nous ne voulons pas nous commettre
avec nos maris? rpondit sagement madame de Vandenesse en comprenant
qu'elle se mettait  la merci de l'homme dont le portrait venait
heureusement de lui tre trac par sa soeur. Je viendrai chercher
Eugnie demain.

--Demain, rpondit froidement le banquier. Non. Madame du Tillet dne
demain chez un futur pair de France, le baron de Nucingen, qui me
laisse sa place  la Chambre des dputs.

--Ne lui permettrez-vous pas d'accepter ma loge  l'Opra? dit la
comtesse sans mme changer un regard avec sa soeur, tant elle
craignait de lui voir trahir leur secret.

--Elle a la sienne, ma soeur, dit du Tillet piqu.

--Eh! bien, je l'y verrai, rpliqua la comtesse.

--Ce sera la premire fois que vous nous ferez cet honneur, dit du
Tillet.

La comtesse sentit le reproche et se mit  rire.

--Soyez tranquille, on ne vous fera rien payer cette fois-ci, dit-elle.
Adieu, ma chrie.

--L'impertinente! s'cria du Tillet en ramassant les fleurs tombes de
la coiffure de la comtesse. Vous devriez, dit-il  sa femme, tudier
madame de Vandenesse. Je voudrais vous voir dans le monde impertinente
comme votre soeur vient de l'tre ici. Vous avez un air bourgeois et
niais qui me dsole.

Eugnie leva les yeux au ciel, pour toute rponse.

--Ah ! madame, qu'avez-vous donc fait toutes deux ici? dit le
banquier aprs une pause en lui montrant les fleurs. Que se passe-t-il
pour que votre soeur vienne demain dans votre loge?

La pauvre ilote se rejeta sur une envie de dormir et sortit pour se
faire dshabiller en craignant un interrogatoire. Du Tillet prit alors
sa femme par le bras, la ramena devant lui sous le feu des bougies qui
flambaient dans des bras de vermeil, entre deux dlicieux bouquets de
fleurs noues, et il plongea son regard clair dans les yeux de sa femme.

--Votre soeur est venue pour emprunter quarante mille francs que doit
un homme  qui elle s'intresse, et qui dans trois jours sera
coffr comme une chose prcieuse, rue de Clichy, dit-il froidement.

La pauvre femme fut saisie par un tremblement nerveux qu'elle rprima.

--Vous m'avez effraye, dit-elle. Mais ma soeur est trop bien leve,
elle aime trop son mari pour s'intresser  ce point  un homme.

--Au contraire, rpondit-il schement. Les filles leves comme vous
l'avez t, dans la contrainte et les pratiques religieuses, ont soif
de la libert, dsirent le bonheur, et le bonheur dont elles jouissent
n'est jamais aussi grand ni aussi beau que celui qu'elles ont rv. De
pareilles filles font de mauvaises femmes.

--Parlez pour moi, dit la pauvre Eugnie avec un ton de raillerie
amre, mais respectez ma soeur. La comtesse de Vandenesse est trop
heureuse, son mari la laisse trop libre pour qu'elle ne lui soit pas
attache. D'ailleurs, si votre supposition tait vraie, elle ne me
l'aurait pas dit.

--Cela est, dit du Tillet. Je vous dfends de faire quoi que ce soit
dans cette affaire. Il est dans mes intrts que cet homme aille en
prison. Tenez-vous-le pour dit.

Madame du Tillet sortit.

--Elle me dsobira sans doute, et je pourrai savoir tout ce qu'elles
feront en les surveillant, se dit du Tillet rest seul dans le boudoir.
Ces pauvres sottes veulent lutter avec nous.

Il haussa les paules et rejoignit sa femme, ou, pour tre vrai, son
esclave.

La confidence faite  madame du Tillet par madame Flix de Vandenesse
tenait  tant de points de son histoire depuis six ans, qu'elle serait
inintelligible, sans le rcit succinct des principaux vnements de sa
vie.

Parmi les hommes remarquables qui durent leur destine  la
Restauration et que, malheureusement pour elle, elle mit avec
Martignac en dehors des secrets du gouvernement, on comptait Flix
de Vandenesse, dport comme plusieurs autres  la chambre des pairs
aux derniers jours de Charles X. Cette disgrce, quoique momentane 
ses yeux, le fit songer au mariage, vers lequel il fut conduit, comme
beaucoup d'hommes le sont, par une sorte de dgot pour les aventures
galantes, ces folles fleurs de la jeunesse. Il est un moment suprme
o la vie sociale apparat dans sa gravit. Flix de Vandenesse
avait t tour  tour heureux et malheureux, plus souvent malheureux
qu'heureux, comme les hommes qui, ds leur dbut dans le monde, ont
rencontr l'amour sous sa plus belle forme. Ces privilgis deviennent
difficiles. Puis, aprs avoir expriment la vie et compar les
caractres, ils arrivent  se contenter d'un  peu prs et se rfugient
dans une indulgence absolue. On ne les trompe point, car ils ne se
dtrompent plus; mais ils mettent de la grce  leur rsignation; en
s'attendant  tout, ils souffrent moins. Cependant Flix pouvait encore
passer pour un des plus jolis et des plus agrables hommes de Paris. Il
avait t surtout recommand auprs des femmes par une des plus nobles
cratures de ce sicle, morte, disait-on, de douleur et d'amour pour
lui; mais il avait t form spcialement par la belle lady Dudley.
Aux yeux de beaucoup de Parisiennes, Flix, espce de hros de roman,
avait d plusieurs conqutes  tout le mal qu'on disait de lui. Madame
de Manerville avait clos la carrire de ses aventures. Sans tre un
don Juan, il remportait du monde amoureux le dsenchantement qu'il
remportait du monde politique. Cet idal de la femme et de la passion,
dont, pour son malheur, le type avait clair, domin sa jeunesse, il
dsesprait de jamais pouvoir le rencontrer.

Vers trente ans, le comte Flix rsolut d'en finir avec les ennuis
de ses flicits par un mariage. Sur ce point, il tait fix: il
voulait une jeune fille leve dans les donnes les plus svres
du catholicisme. Il lui suffit d'apprendre comment la comtesse de
Granville tenait ses filles pour rechercher la main de l'ane. Il
avait, lui aussi, subi le despotisme d'une mre; il se souvenait
encore assez de sa cruelle jeunesse pour reconnatre,  travers les
dissimulations de la pudeur fminine, en quel tat le joug aurait mis
le coeur d'une jeune fille: si ce coeur tait aigri, chagrin,
rvolt; s'il tait demeur paisible, aimable, prt  s'ouvrir aux
beaux sentiments. La tyrannie produit deux effets contraires dont
les symboles existent dans deux grandes figures de l'esclavage
antique: pictte et Spartacus, la haine et ses sentiments mauvais,
la rsignation et ses tendresses chrtiennes. Le comte de Vandenesse
se reconnut dans Marie-Anglique de Granville. En prenant pour femme
une jeune fille nave, innocente et pure, il avait rsolu d'avance,
en jeune vieillard qu'il tait, de mler le sentiment paternel au
sentiment conjugal. Il se sentait le coeur dessch par le
monde, par la politique, et savait qu'en change d'une vie adolescente,
il allait donner les restes d'une vie use. Auprs des fleurs du
printemps, il mettrait les glaces de l'hiver, l'exprience chenue
auprs de la pimpante, de l'insouciante imprudence. Aprs avoir
ainsi jug sainement sa position, il se cantonna dans ses quartiers
conjugaux avec d'amples provisions. L'indulgence et la confiance furent
les deux ancres sur lesquelles il s'amarra. Les mres de famille
devraient rechercher de pareils hommes pour leurs filles: l'Esprit est
protecteur comme la Divinit, le Dsenchantement est perspicace comme
un chirurgien, l'Exprience est prvoyante comme une mre. Ces trois
sentiments sont les vertus thologales du mariage.

Les recherches, les dlices que ses habitudes d'homme  bonnes fortunes
et d'homme lgant avaient apprises  Flix de Vandenesse, les
enseignements de la haute politique, les observations de sa vie tour 
tour occupe, pensive, littraire, toutes ses forces furent employes
 rendre sa femme heureuse, et il y appliqua son esprit. Au sortir
du purgatoire maternel, Marie-Anglique monta tout  coup au paradis
conjugal que lui avait lev Flix, rue du Rocher, dans un htel o les
moindres choses avaient un parfum d'aristocratie, mais o le vernis
de la bonne compagnie ne gnait pas cet harmonieux laisser-aller que
souhaitent les coeurs aimants et jeunes. Marie-Anglique savoura
d'abord les jouissances de la vie matrielle dans leur entier, son mari
se fit pendant deux ans son intendant. Flix expliqua lentement et avec
beaucoup d'art  sa femme les choses de la vie, l'initia par degrs
aux mystres de la haute socit, lui apprit les gnalogies de toutes
les maisons nobles, lui enseigna le monde, la guida dans l'art de la
toilette et la conversation, la mena de thtre en thtre, lui fit
faire un cours de littrature et d'histoire. Il acheva cette ducation
avec un soin d'amant, de pre, de matre et de mari; mais avec une
sobrit bien entendue, il mnageait les jouissances et les leons,
sans dtruire les ides religieuses. Enfin, il s'acquitta de son
entreprise en grand matre. Au bout de quatre annes, il eut le bonheur
d'avoir form dans la comtesse de Vandenesse une des femmes les plus
aimables et les plus remarquables du temps actuel.

Marie-Anglique prouva prcisment pour Flix le sentiment que Flix
souhaitait de lui inspirer: une amiti vraie, une reconnaissance
bien sentie, un amour fraternel qui se mlangeait  propos de
tendresse noble et digne comme elle doit tre entre mari et femme.
Elle tait mre, et bonne mre. Flix s'attachait donc sa femme par
tous les liens possibles sans avoir l'air de la garrotter, comptant
pour tre heureux sans nuage sur les attraits de l'habitude. Il n'y
a que les hommes rompus au mange de la vie et qui ont parcouru le
cercle des dsillusionnements politiques et amoureux, pour avoir
cette science et se conduire ainsi. Flix trouvait d'ailleurs dans
son oeuvre les plaisirs que rencontrent dans leurs crations les
peintres, les crivains, les architectes qui lvent des monuments;
il jouissait doublement en s'occupant de l'oeuvre et en voyant
le succs, en admirant sa femme instruite et nave, spirituelle et
naturelle, aimable et chaste, jeune fille et mre, parfaitement libre
et enchane. L'histoire des bons mnages est comme celle des peuples
heureux, elle s'crit en deux lignes et n'a rien de littraire. Aussi,
comme le bonheur ne s'explique que par lui-mme, ces quatre annes ne
peuvent-elles rien fournir qui ne soit tendre comme le gris de lin des
ternelles amours, fade comme la manne, et amusant comme le roman de
l'_Astre_.

En 1833, l'difice de bonheur ciment par Flix fut prs de crouler,
min dans ses bases sans qu'il s'en doutt. Le coeur d'une femme de
vingt-cinq ans n'est pas plus celui de la jeune fille de dix-huit,
que celui de la femme de quarante n'est celui de la femme de trente
ans. Il y a quatre ges dans la vie des femmes. Chaque ge cre une
nouvelle femme. Vandenesse connaissait sans doute les lois de ces
transformations dues  nos moeurs modernes; mais il les oublia pour
son propre compte, comme le plus fort grammairien peut oublier les
rgles en composant un livre; comme sur le champ de bataille, au milieu
du feu, pris par les accidents d'un site, le plus grand gnral oublie
une rgle absolue de l'art militaire. L'homme qui peut empreindre
perptuellement la pense dans le fait est un homme de gnie; mais
l'homme qui a le plus de gnie ne le dploie pas  tous les instants,
il ressemblerait trop  Dieu. Aprs quatre ans de cette vie sans un
choc d'me, sans une parole qui produist la moindre discordance dans
ce suave concert de sentiment, en se sentant parfaitement dveloppe
comme une belle plante dans un bon sol, sous les caresses d'un
beau soleil qui rayonnait au milieu d'un ther constamment azur,
la comtesse eut comme un retour sur elle-mme. Cette crise de sa
vie, l'objet de cette scne, serait incomprhensible sans des
explications qui peut-tre attnueront, aux yeux des femmes, les torts
de cette jeune comtesse, aussi heureuse femme qu'heureuse mre, et qui
doit, au premier abord, paratre sans excuse.

La vie rsulte du jeu de deux principes opposs: quand l'un manque,
l'tre souffre. Vandenesse, en satisfaisant  tout, avait supprim le
Dsir, ce roi de la cration, qui emploie une somme norme des forces
morales. L'extrme chaleur, l'extrme malheur, le bonheur complet, tous
les principes absolus trnent sur des espaces dnus de productions:
ils veulent tre seuls, ils touffent tout ce qui n'est pas eux.
Vandenesse n'tait pas femme, et les femmes seules connaissent l'art
de varier la flicit: de l procdent leur coquetterie, leurs refus,
leurs craintes, leurs querelles, et les savantes, les spirituelles
niaiseries par lesquelles elles mettent le lendemain en question ce
qui n'offrait aucune difficult la veille. Les hommes peuvent fatiguer
de leur constance, les femmes jamais. Vandenesse tait une nature
trop compltement bonne pour tourmenter par parti pris une femme
aime, il la jeta dans l'infini le plus bleu, le moins nuageux de
l'amour. Le problme de la batitude ternelle est un de ceux dont
la solution n'est connue que de Dieu dans l'autre vie. Ici-bas, des
potes sublimes ont ternellement ennuy leurs lecteurs en abordant
la peinture du paradis. L'cueil de Dante fut aussi l'cueil de
Vandenesse: honneur au courage malheureux! Sa femme finit par trouver
quelque monotonie dans un den si bien arrang, le parfait bonheur
que la premire femme prouva dans le Paradis terrestre lui donna
les nauses que donne  la longue l'emploi des choses douces, et fit
souhaiter  la comtesse, comme  Rivarol lisant Florian, de rencontrer
quelque loup dans la bergerie. Ceci, de tout temps, a sembl le sens
du serpent emblmatique auquel ve s'adressa probablement par ennui.
Cette morale paratra peut-tre hasarde aux yeux des protestants
qui prennent la Gense plus au srieux que ne la prennent les juifs
eux-mmes. Mais la situation de madame de Vandenesse peut s'expliquer
sans figures bibliques: elle se sentait dans l'me une force immense
sans emploi, son bonheur ne la faisait pas souffrir, il allait sans
soins ni inquitudes, elle ne tremblait point de le perdre, il se
produisait tous les matins avec le mme bleu, le mme sourire, la
mme parole charmante. Ce lac pur n'tait rid par aucun souffle,
pas mme par le zphyr: elle aurait voulu voir onduler cette
glace. Son dsir comportait je ne sais quoi d'enfantin qui devrait la
faire excuser; mais la socit n'est pas plus indulgente que ne le
fut le dieu de la Gense. Devenue spirituelle, la comtesse comprenait
admirablement combien ce sentiment devait tre offensant, et trouvait
horrible de le confier  son _cher petit mari_. Dans sa simplicit,
elle n'avait pas invent d'autre mot d'amour, car on ne forge pas 
froid la dlicieuse langue d'exagration que l'amour apprend  ses
victimes au milieu des flammes. Vandenesse, heureux de cette adorable
rserve, maintenait par ses savants calculs sa femme dans les rgions
tempres de l'amour conjugal. Ce mari-modle trouvait, d'ailleurs,
indignes d'une me noble les ressources du charlatanisme qui l'eussent
grandi, qui lui eussent valu des rcompenses de coeur; il voulait
plaire par lui-mme, et ne rien devoir aux artifices de la fortune.
La comtesse Marie souriait en voyant au bois un quipage incomplet
ou mal attel; ses yeux se reportaient alors complaisamment sur le
sien, dont les chevaux avaient une tenue anglaise, taient libres
dans leurs harnais, chacun  sa distance. Flix ne descendait pas
jusqu' ramasser les bnfices des peines qu'il se donnait; sa femme
trouvait son luxe et son bon got naturels; elle ne lui savait aucun
gr de ce qu'elle n'prouvait aucune souffrance d'amour-propre. Il en
tait de tout ainsi. La bont n'est pas sans cueils: on l'attribue
au caractre, on veut rarement y reconnatre les efforts secrets
d'une belle me, tandis qu'on rcompense les gens mchants du mal
qu'ils ne font pas. Vers cette poque, madame Flix de Vandenesse
tait arrive  un degr d'instruction mondaine qui lui permit de
quitter le rle assez insignifiant de comparse timide, observatrice,
couteuse, que joua, dit-on, pendant quelque temps, Giulia Grisi dans
les choeurs au thtre de la Scala. La jeune comtesse se sentait
capable d'aborder l'emploi de prima donna, elle s'y hasarda plusieurs
fois. Au grand contentement de Flix, elle se mla aux conversations.
D'ingnieuses reparties et de fines observations semes dans son
esprit par son commerce avec son mari la firent remarquer, et le
succs l'enhardit. Vandenesse,  qui on avait accord que sa femme
tait jolie, fut enchant quand elle parut spirituelle. Au retour du
bal, du concert, du rout, o Marie avait brill, quand elle quittait
ses atours, elle prenait un petit air joyeux et dlibr pour dire
 Flix:--Avez-vous t content de moi ce soir? La comtesse excita
quelques jalousies, entre autres celle de la soeur de son
mari, la marquise de Listomre, qui jusqu'alors l'avait patronne, en
croyant protger une ombre destine  la faire ressortir. Une comtesse,
du nom de Marie, belle, spirituelle et vertueuse, musicienne et peu
coquette, quelle proie pour le monde! Flix de Vandenesse comptait
dans la socit plusieurs femmes avec lesquelles il avait rompu ou
qui avaient rompu avec lui, mais qui ne furent pas indiffrentes 
son mariage. Quand ces femmes virent dans madame de Vandenesse une
petite femme  mains rouges, assez embarrasse d'elle, parlant peu,
n'ayant pas l'air de penser beaucoup, elles se crurent suffisamment
venges. Les dsastres de juillet 1830 vinrent, la socit fut dissoute
pendant deux ans, les gens riches allrent durant la tourmente dans
leurs terres ou voyagrent en Europe, et les salons ne s'ouvrirent
gure qu'en 1833. Le faubourg Saint-Germain bouda, mais il considra
quelques maisons, celle entre autres de l'ambassadeur d'Autriche,
comme des terrains neutres: la socit lgitimiste et la socit
nouvelle s'y rencontrrent reprsentes par leurs sommits les plus
lgantes. Attach par mille liens de coeur et de reconnaissance 
la famille exile, mais fort de ses convictions, Vandenesse ne se crut
pas oblig d'imiter les niaises exagrations de son parti: dans le
danger, il avait fait son devoir au pril de ses jours en traversant
les flots populaires pour proposer des transactions; il mena donc sa
femme dans le monde o sa fidlit ne pouvait jamais tre compromise.
Les anciennes amies de Vandenesse retrouvrent difficilement la
nouvelle marie dans l'lgante, la spirituelle, la douce comtesse,
qui se produisit elle-mme avec les manires les plus exquises de
l'aristocratie fminine. Mesdames d'Espard, de Manerville, lady Dudley,
quelques autres moins connues, sentirent au fond de leur coeur des
serpents se rveiller; elles entendirent les sifflements flts de
l'orgueil en colre, elles furent jalouses du bonheur de Flix; elles
auraient volontiers donn leurs plus jolies pantoufles pour qu'il lui
arrivt malheur. Au lieu d'tre hostiles  la comtesse, ces bonnes
mauvaises femmes l'entourrent, lui tmoignrent une excessive amiti,
la vantrent aux hommes. Suffisamment difi sur leurs intentions,
Flix surveilla leurs rapports avec Marie en lui disant de se dfier
d'elles. Toutes devinrent les inquitudes que leur commerce causait
au comte, elles ne lui pardonnrent point sa dfiance et redoublrent
de soins et de prvenances pour leur rivale,  laquelle elles firent
un succs norme au grand dplaisir de la marquise de Listomre
qui n'y comprenait rien. On citait la comtesse Flix de Vandenesse
comme la plus charmante, la plus spirituelle femme de Paris. L'autre
belle-soeur de Marie, la marquise Charles de Vandenesse, prouvait
mille dsappointements  cause de la confusion que le mme nom
produisait parfois et des comparaisons qu'il occasionnait. Quoique la
marquise ft aussi trs belle femme et trs spirituelle, ses rivales
lui opposaient d'autant mieux sa belle-soeur que la comtesse tait
de douze ans moins ge. Ces femmes savaient combien d'aigreur le
succs de la comtesse devrait mettre dans son commerce avec ses deux
belles-soeurs, qui devinrent froides et dsobligeantes pour la
triomphante Marie-Anglique. Ce fut de dangereuses parentes, d'intimes
ennemies. Chacun sait que la littrature se dfendait alors contre
l'insouciance gnrale engendre par le drame politique, en produisant
des oeuvres plus ou moins byroniennes o il n'tait question que
des dlits conjugaux. En ce temps, les infractions aux contrats
de mariage dfrayaient les revues, les livres et le thtre. Cet
ternel sujet fut plus que jamais  la mode. L'amant, ce cauchemar
des maris, tait partout, except peut-tre dans les mnages, o,
par cette bourgeoise poque, il donnait moins qu'en aucun temps.
Est-ce quand tout le monde court  ses fentres, crie: A la garde!
claire les rues, que les voleurs s'y promnent? Si durant ces annes
fertiles en agitations urbaines, politiques et morales, il y eut des
catastrophes matrimoniales, elles constiturent des exceptions qui ne
furent pas autant remarques que sous la Restauration. Nanmoins, les
femmes causaient beaucoup entre elles de ce qui occupait alors les
deux formes de la posie: le Livre et le Thtre. Il tait souvent
question de l'amant, cet tre si rare et si souhait. Les aventures
connues donnaient matire  des discussions, et ces discussions
taient, comme toujours, soutenues par des femmes irrprochables. Un
fait digne de remarque est l'loignement que manifestent pour ces
sortes de conversations les femmes qui jouissent d'un bonheur illgal,
elles gardent dans le monde une contenance prude, rserve et presque
timide; elles ont l'air de demander le silence  chacun, ou pardon de
leur plaisir  tout le monde. Quand au contraire une femme se plat
 entendre parler de catastrophes, se laisse expliquer les volupts
qui justifient les coupables, croyez qu'elle est dans le carrefour de
l'indcision, et ne sait quel chemin prendre. Pendant cet hiver la
comtesse de Vandenesse entendit mugir  ses oreilles la grande voix
du monde, le vent des orages siffla autour d'elle. Ses prtendues
amies, qui dominaient leur rputation de toute la hauteur de leurs
noms et de leurs positions, lui dessinrent  plusieurs reprises la
sduisante figure de l'amant, et lui jetrent dans l'me des paroles
ardentes sur l'amour, le mot de l'nigme que la vie offre aux femmes,
la grande passion, suivant madame de Stal qui prcha d'exemple. Quand
la comtesse demandait navement en petit comit quelle diffrence il y
avait entre un amant et un mari, jamais une des femmes qui souhaitaient
quelque malheur  Vandenesse ne faillait  lui rpondre de manire
 piquer sa curiosit,  solliciter son imagination,  frapper son
coeur,  intresser son me.

--On vivote avec son mari, ma chre, on ne vit qu'avec son amant, lui
disait sa belle-soeur, la marquise de Vandenesse.

--Le mariage, mon enfant, est notre purgatoire; l'amour est le paradis,
disait lady Dudley.

--Ne la croyez pas, s'criait la duchesse de Grandlieu, c'est l'enfer.

--Mais c'est un enfer o l'on aime, faisait observer la marquise de
Rochegude. On a souvent plus de plaisir dans la souffrance que dans le
bonheur: voyez les martyrs.

--Avec un mari, petite niaise, nous vivons pour ainsi dire de notre
vie; mais aimer, c'est vivre de la vie d'un autre, lui disait la
marquise d'Espard.

--Un amant, c'est le fruit dfendu, mot qui pour moi rsume tout,
disait en riant la jolie Mona de Saint-Hreen.

Quand elle n'allait pas  des routs diplomatiques ou au bal chez
quelques riches trangers, comme lady Dudley ou la princesse
Galathionne, la comtesse allait presque tous les soirs dans le monde,
aprs les Italiens ou l'Opra, soit chez la marquise d'Espard, soit
chez madame de Listomre, mademoiselle des Touches, la comtesse
de Montcornet ou la vicomtesse de Grandlieu, les seules maisons
aristocratiques ouvertes; et jamais elle n'en sortait sans que
de mauvaises graines eussent t semes dans son coeur. On lui
parlait de complter sa vie, un mot  la mode dans ce temps-l;
d'tre comprise, autre mot auquel les femmes donnent d'tranges
significations. Elle revenait chez elle inquite, mue, curieuse,
pensive. Elle trouvait je ne sais quoi de moins dans sa vie, mais elle
n'allait pas jusqu' la voir dserte.

La socit la plus amusante, mais la plus mle, des salons o allait
madame Flix de Vandenesse, se trouvait chez la comtesse de
Montcornet, charmante petite femme qui recevait les artistes illustres,
les sommits de la finance, les crivains distingus, mais aprs les
avoir soumis  un si svre examen, que les plus difficiles en fait
de bonne compagnie n'avaient pas  craindre d'y rencontrer qui que ce
soit de la socit secondaire. Les plus grandes prtentions y taient
en sret. Pendant l'hiver, o la socit s'tait rallie, quelques
salons, au nombre desquels taient ceux de mesdames d'Espard et de
Listomre, de mademoiselle des Touches et de la duchesse de Grandlieu,
avaient recrut parmi les clbrits nouvelles de l'art, de la science,
de la littrature et de la politique. La socit ne perd jamais ses
droits, elle veut toujours tre amuse. A un concert donn par la
comtesse vers la fin de l'hiver apparut chez elle une des illustrations
contemporaines de la littrature et de la politique, Raoul Nathan,
prsent par un des crivains les plus spirituels mais les plus
paresseux de l'poque, mile Blondet, autre homme clbre, mais  huis
clos; vant par les journalistes, mais inconnu au del des barrires:
Blondet le savait; d'ailleurs, il ne se faisait aucune illusion, et
entre autres paroles de mpris, il a dit que la gloire est un poison
bon  prendre par petites doses. Depuis le moment o il s'tait fait
jour aprs avoir longtemps lutt, Raoul Nathan avait profit du subit
engouement que manifestrent pour la forme ces lgants sectaires du
moyen ge, si plaisamment nomms Jeune-France. Il s'tait donn les
singularits d'un homme de gnie en s'enrlant parmi ces adorateurs de
l'art dont les intentions furent d'ailleurs excellentes; car rien de
plus ridicule que le costume des Franais au dix-neuvime sicle, il y
avait du courage  le renouveler.

Raoul, rendons-lui cette justice, offre dans sa personne je ne sais
quoi de grand, de fantasque et d'extraordinaire qui veut un cadre.
Ses ennemis ou ses amis, les uns valent les autres, conviennent que
rien au monde ne concorde mieux avec son esprit que sa forme. Raoul
Nathan serait peut-tre plus singulier au naturel qu'il ne l'est avec
ses accompagnements. Sa figure ravage, dtruite, lui donne l'air de
s'tre battu avec les anges ou les dmons; elle ressemble  celle que
les peintres allemands attribuent au Christ mort: il y parat mille
signes d'une lutte constante entre la faible nature humaine et les
puissances d'en haut. Mais les rides creuses de ses joues, les redans
de son crne tortueux et sillonn, les salires qui marquent ses yeux
et ses tempes, n'indiquent rien de dbile dans sa constitution.
Ses membranes dures, ses os apparents, ont une solidit remarquable;
et quoique sa peau, tanne par des excs, s'y colle comme si des
feux intrieurs l'avaient dessche, elle n'en couvre pas moins une
formidable charpente. Il est maigre et grand. Sa chevelure longue
et toujours en dsordre vise  l'effet. Ce Byron mal peign, mal
construit, a des jambes de hron, des genoux engorgs, une cambrure
exagre, des mains cordes de muscles, fermes comme les pattes d'un
crabe,  doigts maigres et nerveux. Raoul a des yeux napoloniens,
des yeux bleus dont le regard traverse l'me; un nez tourment, plein
de finesse; une charmante bouche, embellie par les dents les plus
blanches que puisse souhaiter une femme. Il y a du mouvement et du
feu dans cette tte, et du gnie sur ce front. Raoul appartient au
petit nombre d'hommes qui vous frappent au passage, qui dans un salon
forment aussitt un point lumineux o vont tous les regards. Il se
fait remarquer par son nglig, s'il est permis d'emprunter  Molire
le mot employ par Eliante pour peindre le _malpropre sur soi_. Ses
vtements semblent toujours avoir t tordus, frips, recroquevills
exprs pour s'harmonier  sa physionomie. Il tient habituellement l'une
de ses mains dans son gilet ouvert, dans une pose que le portrait de
monsieur de Chateaubriand par Girodet a rendue clbre; mais il la
prend moins pour lui ressembler, il ne veut ressembler  personne,
que pour dflorer les plis rguliers de sa chemise. Sa cravate est
en un moment roule sous les convulsions de ses mouvements de tte,
qu'il a remarquablement brusques et vifs, comme ceux des chevaux de
race qui s'impatientent dans leurs harnais et relvent constamment
la tte pour se dbarrasser de leur mors ou de leurs gourmettes. Sa
barbe longue et pointue n'est ni peigne, ni parfume, ni brosse,
ni lisse comme le sont celles des lgants qui portent la barbe en
ventail ou en pointe; il la laisse comme elle est. Ses cheveux,
mls entre le collet de son habit et sa cravate, luxuriants sur les
paules, graissent les places qu'ils caressent. Ses mains sches et
filandreuses ignorent les soins de la brosse  ongles et le luxe du
citron. Plusieurs feuilletonistes prtendent que les eaux lustrales
ne rafrachissent pas souvent leur peau calcine. Enfin le terrible
Raoul est grotesque. Ses mouvements sont saccads comme s'ils taient
produits par une mcanique imparfaite. Sa dmarche froisse toute
ide d'ordre par des zigzags enthousiastes, par des suspensions
inattendues qui lui font heurter les bourgeois pacifiques en
promenade sur les boulevards de Paris. Sa conversation, pleine d'humeur
caustique, d'pigrammes pres, imite l'allure de son corps: elle
quitte subitement le ton de la vengeance et devient suave, potique,
consolante, douce, hors de propos; elle a des silences inexplicables,
des soubresauts d'esprit qui fatiguent parfois. Il apporte dans le
monde une gaucherie hardie, un ddain des conventions, un air de
critique pour tout ce qu'on y respecte qui le met mal avec les petits
esprits comme avec ceux qui s'efforcent de conserver les doctrines de
l'ancienne politesse; mais c'est quelque chose d'original comme les
crations chinoises et que les femmes ne hassent pas. D'ailleurs,
pour elles, il se montre souvent d'une amabilit recherche, il semble
se complaire  faire oublier ses formes bizarres,  remporter sur les
antipathies une victoire qui flatte sa vanit, son amour-propre ou son
orgueil.--Pourquoi tes-vous comme cela? lui dit un jour la marquise
de Vandenesse.--Les perles ne sont-elles pas dans des cailles?
rpondit-il fastueusement. A un autre qui lui adressait la mme
question, il rpondit:--Si j'tais bien pour tout le monde, comment
pourrais-je paratre mieux  une personne choisie entre toutes? Raoul
Nathan porte dans sa vie intellectuelle le dsordre qu'il prend pour
enseigne. Son annonce n'est pas menteuse: son talent ressemble  celui
de ces pauvres filles qui se prsentent dans les maisons bourgeoises
pour tout faire: il fut d'abord critique, et grand critique; mais il
trouva de la duperie  ce mtier. Ses articles valaient des livres,
disait-il. Les revenus du thtre l'avaient sduit; mais incapable
du travail lent et soutenu que veut la mise en scne, il avait t
oblig de s'associer  un vaudevilliste,  du Bruel, qui mettait en
oeuvre ses ides et les avait toujours rduites en petites pices
productives, pleines d'esprit, toujours faites pour des acteurs ou pour
des actrices. A eux deux, ils avaient invent Florine, une actrice 
recette. Humili de cette association semblable  celle des frres
siamois, Nathan avait produit  lui seul au Thtre-Franais un grand
drame tomb avec tous les honneurs de la guerre, aux salves d'articles
foudroyants. Dans sa jeunesse, il avait dj tent le grand, le noble
Thtre-Franais, par une magnifique pice romantique dans le genre
de _Pinto_,  une poque o le classique rgnait en matre: l'Odon
avait t si rudement agit pendant trois soires que la pice fut
dfendue. Aux yeux de beaucoup de gens, cette seconde pice passait
comme la premire pour un chef-d'oeuvre, et lui valait plus
de rputation que toutes les pices si productives faites avec ses
collaborateurs, mais dans un monde peu cout, celui des connaisseurs
et des vrais gens de got.--Encore une chute semblable, lui dit mile
Blondet, et tu deviens immortel. Mais, au lieu de marcher dans cette
voie difficile, Nathan tait retomb par ncessit dans la poudre
et les mouches du vaudeville dix-huitime sicle, dans la pice 
costumes, et la rimpression scnique des livres  succs. Nanmoins,
il passait pour un grand esprit qui n'avait pas donn son dernier
mot. Il avait d'ailleurs abord la haute littrature et publi trois
romans, sans compter ceux qu'il entretenait sous presse comme des
poissons dans un vivier. L'un de ces trois livres, le premier, comme
chez plusieurs crivains qui n'ont pu faire qu'un premier ouvrage,
avait obtenu le plus brillant succs. Cet ouvrage, imprudemment mis
alors en premire ligne, cette oeuvre d'artiste, il la faisait
appeler  tout propos le plus beau livre de l'poque, l'unique roman
du sicle. Il se plaignait d'ailleurs beaucoup des exigences de l'art;
il tait un de ceux qui contriburent le plus  faire ranger toutes
les oeuvres, le tableau, la statue, le livre, l'difice, sous la
bannire unique de l'Art. Il avait commenc par commettre un livre de
posies qui lui mritait une place dans la pliade des potes actuels,
et parmi lesquelles se trouvait un pome nbuleux assez admir. Tenu
de produire par son manque de fortune, il allait du thtre  la
presse, et de la presse au thtre, se dissipant, s'parpillant et
croyant toujours en sa veine. Sa gloire n'tait donc pas indite comme
celle de plusieurs clbrits  l'agonie, soutenues par les titres
d'ouvrages  faire, lesquels n'auront pas autant d'ditions qu'ils ont
ncessit de marchs. Nathan ressemblait  un homme de gnie; et s'il
et march  l'chafaud, comme l'envie lui en prit, il aurait pu se
frapper le front  la manire d'Andr de Chnier. Saisi d'une ambition
politique en voyant l'irruption au pouvoir d'une douzaine d'auteurs, de
professeurs, de mtaphysiciens et d'historiens qui s'incrustrent dans
la machine pendant les tourmentes de 1830  1833, il regretta de ne
pas avoir fait des articles politiques au lieu d'articles littraires.
Il se croyait suprieur  ces parvenus dont la fortune lui inspirait
alors une dvorante jalousie. Il appartenait  ces esprits jaloux
de tout, capables de tout,  qui l'on vole tous les succs, et qui
vont se heurtant  mille endroits lumineux sans se fixer  un seul,
puisant toujours la volont du voisin. En ce moment, il allait du
saint-simonisme au rpublicanisme, pour revenir peut-tre au
ministrialisme. Il guettait son os  ronger dans tous les coins, et
cherchait une place sre d'o il pt aboyer  l'abri des coups et se
rendre redoutable; mais il avait la honte de ne pas se voir prendre au
srieux par l'illustre de Marsay, qui dirigeait alors le gouvernement
et qui n'avait aucune considration pour les auteurs chez lesquels il
ne trouvait pas ce que Richelieu nommait l'esprit de suite, ou mieux,
de la suite dans les ides. D'ailleurs tout ministre et compt sur le
drangement continuel des affaires de Raoul. Tt ou tard la ncessit
devait l'amener  subir des conditions au lieu d'en imposer.

Le caractre rel et soigneusement cach de Raoul concorde  son
caractre public. Il est comdien de bonne foi, personnel comme si
l'tat tait _lui_, et trs-habile dclamateur. Nul ne sait mieux
jouer les sentiments, se targuer de grandeurs fausses, se parer
de beauts morales, se respecter en paroles, et se poser comme un
Alceste en agissant comme Philinte. Son gosme trotte  couvert de
cette armure en carton peint, et touche souvent au but cach qu'il
se propose. Paresseux au superlatif, il n'a rien fait que piqu par
les hallebardes de la ncessit. La continuit du travail applique
 la cration d'un monument, il l'ignore; mais dans le paroxysme de
rage que lui ont caus ses vanits blesses, ou dans un moment de
crise amen par le crancier, il saute l'Eurotas, il triomphe des plus
difficiles escomptes de l'esprit. Puis, fatigu, surpris d'avoir cr
quelque chose, il retombe dans le marasme des jouissances parisiennes.
Le besoin se reprsente formidable: il est sans force, il descend
alors et se compromet. M par une fausse ide de sa grandeur et de son
avenir, dont il prend mesure sur la haute fortune d'un de ses anciens
camarades, un des rares talents ministriels mis en lumire par la
rvolution de juillet, pour sortir d'embarras il se permet avec les
personnes qui l'aiment des barbarismes de conscience enterrs dans les
mystres de la vie prive, mais dont personne ne parle ni ne se plaint.
La banalit de son coeur, l'impudeur de sa poigne de main qui serre
tous les vices, tous les malheurs, toutes les trahisons, toutes les
opinions, l'ont rendu inviolable comme un roi constitutionnel. Le
pch vniel, qui exciterait clameur de haro sur un homme d'un grand
caractre, de lui n'est rien; un acte peu dlicat est  peine quelque
chose, tout le monde s'excuse en l'excusant. Celui mme qui serait
tent de le mpriser lui tend la main en ayant peur d'avoir besoin de
lui. Il a tant d'amis qu'il souhaite des ennemis. Cette bonhomie
apparente qui sduit les nouveaux venus et n'empche aucune trahison,
qui se permet et justifie tout, qui jette les hauts cris  une blessure
et la pardonne, est un des caractres distinctifs du journaliste. Cette
_camaraderie_, mot cr par un homme d'esprit, corrode les plus belles
mes: elle rouille leur fiert, tue le principe des grandes oeuvres,
et consacre la lchet de l'esprit. En exigeant cette mollesse de
conscience chez tout le monde, certaines gens se mnagent l'absolution
de leurs tratrises, de leurs changements de parti. Voil comment la
portion la plus claire d'une nation devient la moins estimable.

Jug du point de vue littraire, il manque  Nathan le style et
l'instruction. Comme la plupart des jeunes ambitieux de la littrature,
il dgorge aujourd'hui son instruction d'hier. Il n'a ni le temps ni
la patience d'crire; il n'a pas observ; mais il coute. Incapable de
construire un plan vigoureusement charpent, peut-tre se sauve-t-il
par la fougue de son dessin. Il _faisait de la passion_, selon un mot
de l'argot littraire, parce qu'en fait de passion tout est vrai;
tandis que le gnie a pour mission de chercher,  travers les hasards
du vrai, ce qui doit sembler probable  tout le monde. Au lieu de
rveiller des ides, ses hros sont des individualits agrandies qui
n'excitent que des sympathies fugitives; ils ne se relient pas aux
grands intrts de la vie, et ds lors ne reprsentent rien; mais
il se soutient par la rapidit de son esprit, par ces bonheurs de
rencontre que les joueurs de billard nomment des raccrocs. Il est le
plus habile tireur au vol des ides qui s'abattent sur Paris, ou que
Paris fait lever. Sa fcondit n'est pas  lui, mais  l'poque: il
vit sur la circonstance, et, pour la dominer, il en outre la porte.
Enfin, il n'est pas vrai, sa phrase est menteuse; il y a chez lui,
comme le disait le comte Flix, du joueur de gobelets. Cette plume
prend son encre dans le cabinet d'une actrice, on le sent. Nathan offre
une image de la jeunesse littraire d'aujourd'hui, de ses fausses
grandeurs et de ses misres relles; il la reprsente avec ses beauts
incorrectes et ses chutes profondes, sa vie  cascades bouillonnantes,
 revers soudains,  triomphes inesprs. C'est bien l'enfant de ce
sicle dvor de jalousie, o mille rivalits  couvert sous des
systmes nourrissent  leur profit l'hydre de l'anarchie de tous leurs
mcomptes, qui veut la fortune sans le travail, la gloire sans le
talent et le succs sans peine; mais qu'aprs bien des rbellions,
bien des escarmouches, ses vices amnent  marger le Budget
sous le bon plaisir du Pouvoir. Quand tant de jeunes ambitions sont
parties  pied et se sont toutes donn rendez-vous au mme point,
il y a concurrence de volonts, misres inoues, luttes acharnes.
Dans cette bataille horrible, l'gosme le plus violent ou le plus
adroit gagne la victoire. L'exemple est envi, justifi malgr les
criailleries, dirait Molire: on le suit. Quand, en sa qualit d'ennemi
de la nouvelle dynastie, Raoul fut introduit dans le salon de madame
de Montcornet, ses apparentes grandeurs florissaient. Il tait accept
comme le critique politique des de Marsay, des Rastignac, des La
Roche-Hugon, arrivs au pouvoir. Victime de ses fatales hsitations,
de sa rpugnance pour l'action qui ne concernait que lui-mme, mile
Blondet, l'introducteur de Nathan, continuait son mtier de moqueur, ne
prenait parti pour personne et tenait  tout le monde. Il tait l'ami
de Raoul, l'ami de Rastignac, l'ami de Montcornet.

--Tu es un triangle politique, lui disait en riant de Marsay quand il
le rencontrait  l'Opra, cette forme gomtrique n'appartient qu'
Dieu qui n'a rien  faire; mais les ambitieux doivent aller en ligne
courbe, le chemin le plus court en politique.

Vu  distance, Raoul Nathan tait un trs-beau mtore. La mode
autorisait ses faons et sa tournure. Son rpublicanisme emprunt
lui donnait momentanment cette pret jansniste que prennent les
dfenseurs de la cause populaire desquels il se moquait intrieurement,
et qui n'est pas sans charme aux yeux des femmes. Les femmes aiment
 faire des prodiges,  briser les rochers,  fondre les caractres
qui paraissent tre de bronze. La toilette du moral tait donc alors
chez Raoul en harmonie avec son vtement. Il devait tre et fut,
pour l've ennuye de son paradis de la rue du Rocher, le serpent
chatoyant, color, beau diseur, aux yeux magntiques, aux mouvements
harmonieux, qui perdit la premire femme. Ds que la comtesse Marie
aperut Raoul, elle prouva ce mouvement intrieur dont la violence
cause une sorte d'effroi. Ce prtendu grand homme eut sur elle par son
regard une influence physique qui rayonna jusque dans son coeur en
le troublant. Ce trouble lui fit plaisir. Ce manteau de pourpre que
la clbrit drapait pour un moment sur les paules de Nathan blouit
cette femme ingnue. A l'heure du th, Marie quitta la place o, parmi
quelques femmes occupes  causer, elle s'tait tue en voyant cet tre
extraordinaire. Ce silence avait t remarqu par ses fausses
amies. La comtesse s'approcha du divan carr plac au milieu du salon
o prorait Raoul. Elle se tint debout donnant le bras  madame Octave
de Camps, excellente femme qui lui garda le secret sur les tremblements
involontaires par lesquels se trahissaient ses violentes motions.
Quoique l'oeil d'une femme prise ou surprise laisse chapper
d'incroyables douceurs, Raoul tirait en ce moment un vritable feu
d'artifice; il tait trop au milieu de ses pigrammes qui partaient
comme des fuses, de ses accusations enroules et droules comme des
soleils, des flamboyants portraits qu'il dessinait en traits de feu,
pour remarquer la nave admiration d'une pauvre petite ve, cache
dans le groupe de femmes qui l'entouraient. Cette curiosit, semblable
 celle qui prcipiterait Paris vers le Jardin des Plantes pour y
voir une licorne, si l'on en trouvait une dans ces clbres montagnes
de la Lune, encore vierges des pas d'un Europen, enivre les esprits
secondaires autant qu'elle attriste les mes vraiment leves; mais
elle enchantait Raoul: il tait donc trop  toutes les femmes pour tre
 une seule.

--Prenez garde, ma chre, dit  l'oreille de Marie sa gracieuse et
adorable compagne, allez-vous-en.

La comtesse regarda son mari pour lui demander son bras par une de ces
oeillades que les maris ne comprennent pas toujours: Flix l'emmena.

--Mon cher, dit madame d'Espard  l'oreille de Raoul, vous tes un
heureux coquin. Vous avez fait ce soir plus d'une conqute, mais, entre
autres, celle de la charmante femme qui nous a si brusquement quitts.

--Sais-tu ce que la marquise d'Espard a voulu me dire? demanda Raoul
 Blondet en lui rappelant le propos de cette grande dame quand ils
furent  peu prs seuls, entre une heure et deux du matin.

--Mais je viens d'apprendre que la comtesse de Vandenesse est tombe
amoureuse folle de toi. Tu n'es pas  plaindre.

--Je ne l'ai pas vue, dit Raoul.

--Oh! tu la verras, fripon, dit mile Blondet en clatant de rire. Lady
Dudley t'a engag  son grand bal prcisment pour que tu la rencontres.

Raoul et Blondet partirent ensemble avec Rastignac, qui leur offrit sa
voiture. Tous trois se mirent  rire de la runion d'un sous-secrtaire
d'tat clectique, d'un rpublicain froce et d'un athe
politique.

--Si nous soupions aux dpens de l'ordre de choses actuel? dit Blondet
qui voulait remettre les soupers en honneur.

Rastignac les ramena chez Vry, renvoya sa voiture, et tous trois
s'attablrent en analysant la socit prsente et riant d'un rire
rabelaisien. Au milieu du souper, Rastignac et Blondet conseillrent
 leur ennemi postiche de ne pas ngliger une bonne fortune aussi
capitale que celle qui s'offrait  lui. Ces deux rous firent d'un
style moqueur l'histoire de la comtesse Marie de Vandenesse; ils
portrent le scalpel de l'pigramme et la pointe aigu du bon mot dans
cette enfance candide, dans cet heureux mariage. Blondet flicita
Raoul de rencontrer une femme qui n'tait encore coupable que de
mauvais dessins au crayon rouge, de maigres paysages  l'aquarelle, de
pantoufles brodes pour son mari, de sonates excutes avec la plus
chaste intention, cousue pendant dix-huit ans  la jupe maternelle,
confite dans les pratiques religieuses, leve par Vandenesse, et cuite
 point par le mariage pour tre dguste par l'amour. A la troisime
bouteille de vin de Champagne, Raoul Nathan s'abandonna plus qu'il ne
l'avait jamais fait avec personne.

--Mes amis, leur dit-il, vous connaissez mes relations avec Florine,
vous savez ma vie, vous ne serez pas tonns de m'entendre vous avouer
que j'ignore absolument la couleur de l'amour d'une comtesse. J'ai
souvent t trs-humili en pensant que je ne pouvais pas me donner une
Batrix, une Laure, autrement qu'en posie! Une femme noble et pure est
comme une conscience sans tache, qui nous reprsente  nous-mmes sous
une belle forme. Ailleurs, nous pouvons nous souiller; mais l, nous
restons grands, fiers, immaculs. Ailleurs nous menons une vie enrage,
mais l se respire le calme, la fracheur, la verdure de l'oasis.

--Va, va, mon bonhomme, lui dit Rastignac; dmanche sur la quatrime
corde la prire de Mose, comme Paganini.

Raoul resta muet, les yeux fixes, hbts.

--Ce vil apprenti ministre ne me comprend pas, dit-il aprs un moment
de silence.

Ainsi, pendant que la pauvre ve de la rue du Rocher se couchait
dans les langes de la honte, s'effrayait du plaisir avec lequel elle
avait cout ce prtendu grand pote, et flottait entre la voix
svre de sa reconnaissance pour Vandenesse et les paroles dores du
serpent, ces trois esprits effronts marchaient sur les tendres et
blanches fleurs de son amour naissant. Ah! si les femmes connaissaient
l'allure cynique que ces hommes si patients, si patelins prs d'elles
prennent loin d'elles! combien ils se moquent de ce qu'ils adorent!
Frache, gracieuse et pudique crature, comme la plaisanterie bouffonne
la dshabillait et l'analysait! mais aussi quel triomphe! Plus elle
perdait de voiles, plus elle montrait de beauts.

Marie, en ce moment, comparait Raoul et Flix, sans se douter du
danger que court le coeur  faire de semblables parallles. Rien au
monde ne contrastait mieux que le dsordonn, le vigoureux Raoul, et
Flix de Vandenesse, soign comme une petite matresse, serr dans ses
habits, dou d'une charmante _disinvoltura_, sectateur de
l'lgance anglaise  laquelle l'avait jadis habitu lady Dudley. Ce
contraste plat  l'imagination des femmes, assez portes  passer
d'une extrmit  l'autre. La comtesse, femme sage et pieuse, se
dfendit  elle-mme de penser  Raoul, en se trouvant une infme
ingrate, le lendemain au milieu de son paradis.

--Que dites-vous de Raoul Nathan? demanda-t-elle en djeunant  son
mari.

--Un joueur de gobelets, rpondit le comte, un de ces volcans qui se
calment avec un peu de poudre d'or. La comtesse de Montcornet a eu tort
de l'admettre chez elle. Cette rponse froissa d'autant plus Marie que
Flix, au fait du monde littraire, appuya son jugement de preuves en
racontant ce qu'il savait de la vie de Raoul Nathan, vie prcaire,
mle  celle de Florine, une actrice en renom.--Si cet homme a du
gnie, dit-il en terminant, il n'a ni la constance ni la patience qui
le consacrent et le rendent chose divine. Il veut en imposer au monde
en se mettant sur un rang o il ne peut se soutenir. Les vrais talents,
les gens studieux, honorables, n'agissent pas ainsi: ils marchent
courageusement dans leur voie, ils acceptent leurs misres et ne les
couvrent pas d'oripeaux.

La pense d'une femme est doue d'une incroyable lasticit: quand
elle reoit un coup d'assommoir, elle plie, parat crase, et
reprend sa forme dans un temps donn.--Flix a sans doute raison,
se dit d'abord la comtesse. Mais trois jours aprs, elle pensait au
serpent, ramene par cette motion  la fois douce et cruelle
que lui avait donne Raoul, et que Vandenesse avait eu le tort de ne
pas lui faire connatre. Le comte et la comtesse allrent au grand
bal de lady Dudley, o de Marsay parut pour la dernire fois dans
le monde, car il mourut deux mois aprs en laissant la rputation
d'un homme d'tat immense, dont la porte fut, disait Blondet,
incomprhensible. Vandenesse et sa femme retrouvrent Raoul Nathan dans
cette assemble remarquable par la runion de plusieurs personnages du
drame politique trs-tonns de se trouver ensemble. Ce fut une des
premires solennits du grand monde. Les salons offraient  l'oeil un
spectacle magique: des fleurs, des diamants, des chevelures brillantes,
tous les crins vids, toutes les ressources de la toilette mises 
contribution. Le salon pouvait se comparer  l'une des serres coquettes
o de riches horticulteurs rassemblent les plus magnifiques rarets.
Mme clat, mme finesse de tissus. L'industrie humaine semblait aussi
vouloir lutter avec les crations animes. Partout des gazes blanches
ou peintes comme les ailes des plus jolies libellules, des crpes, des
dentelles, des blondes, des tulles varis comme les fantaisies de la
nature entomologique, dcoups, onds, dentels, des fils d'aranide en
or, en argent, des brouillards de soie, des fleurs brodes par les fes
ou fleuries par des gnies emprisonns, des plumes colores par les
feux du tropique, en saule pleureur au-dessus des ttes orgueilleuses,
des perles tordues en nattes, des toffes lamines, cteles,
dchiquetes, comme si le gnie des arabesques avait conseill
l'industrie franaise. Ce luxe tait en harmonie avec les beauts
runies l comme pour raliser un _keepsake_. L'oeil embrassait les
plus blanches paules, les unes de couleur d'ambre, les autres d'un
lustr qui faisait croire qu'elles avaient t cylindres, celles-ci
satines, celles-l mates et grasses comme si Rubens en avait prpar
la pte, enfin toutes les nuances trouves par l'homme dans le blanc.
C'taient des yeux tincelants comme des onyx ou des turquoises bordes
de velours noir ou de franges blondes; de coupes de figures varies
qui rappelaient les types les plus gracieux des diffrents pays, des
fronts sublimes et majestueux, ou doucement bombs comme si la pense y
abondait, ou plats comme si la rsistance y sigeait invaincue; puis,
ce qui donne tant d'attrait  ces ftes prpares pour le regard, des
gorges replies comme les aimait Georges IV, ou spares  la mode du
dix-huitime sicle, ou tendant  se rapprocher, comme les voulait
Louis XV; mais montres avec audace, sans voiles, ou sous ces jolies
gorgerettes fronces des portraits de Raphal, le triomphe de ses
patients lves. Les plus jolis pieds tendus pour la danse, les tailles
abandonnes dans les bras de la valse, stimulaient l'attention des plus
indiffrents. Les bruissements des plus douces voix, le frlement des
robes, les murmures de la danse, les chocs de la valse accompagnaient
fantastiquement la musique. La baguette d'une fe semblait avoir
ordonn cette sorcellerie touffante, cette mlodie de parfums, ces
lumires irises dans les cristaux o ptillaient les bougies, ces
tableaux multiplis par les glaces. Cette assemble des plus jolies
femmes et des plus jolies toilettes se dtachait sur la masse noire
des hommes, o se remarquaient les profils lgants, fins, corrects
des nobles, les moustaches fauves et les figures graves des Anglais,
les visages gracieux de l'aristocratie franaise. Tous les ordres de
l'Europe scintillaient sur les poitrines, pendus au cou, en sautoir,
ou tombant  la hanche. En examinant ce monde, il ne prsentait pas
seulement les brillantes couleurs de la parure, il avait une me, il
vivait, il pensait, il sentait. Des passions caches lui donnaient une
physionomie: vous eussiez surpris des regards malicieux changs, de
blanches jeunes filles tourdies et curieuses trahissant un dsir, des
femmes jalouses se confiant des mchancets dites sous l'ventail, ou
se faisant des compliments exagrs. La Socit pare, frise, musque,
se laissait aller  une folie de fte qui portait au cerveau comme une
fume capiteuse. Il semblait que de tous les fronts, comme de tous les
coeurs, il s'chappt des sentiments et des ides qui se condensaient
et dont la masse ragissait sur les personnes les plus froides pour les
exalter. Par le moment le plus anim de cette enivrante soire, dans un
coin du salon dor o jouaient un ou deux banquiers, des ambassadeurs,
d'anciens ministres, et le vieux, l'immoral lord Dudley qui par hasard
tait venu, madame Flix de Vandenesse fut irrsistiblement entrane 
causer avec Nathan. Peut-tre cdait-elle  cette ivresse du bal, qui a
souvent arrach des aveux aux plus discrtes.

A l'aspect de cette fte et des splendeurs d'un monde o il n'tait
pas encore venu, Nathan fut mordu au coeur par un redoublement
d'ambition. En voyant Rastignac, dont le frre cadet venait d'tre
nomm vque  vingt-sept ans, dont Martial de Roche-Hugon, le
beau-frre, tait directeur-gnral, qui lui-mme tait
sous-secrtaire d'tat et allait, suivant une rumeur, pouser la fille
unique du baron de Nucingen; en voyant dans le corps diplomatique
un crivain inconnu qui traduisait les journaux trangers pour un
journal devenu dynastique ds 1830, puis des faiseurs d'articles passs
au conseil d'tat, des professeurs pairs de France, il se vit avec
douleur dans une mauvaise voie en prchant le renversement de cette
aristocratie o brillaient les talents heureux, les adresses couronnes
par le succs, les supriorits relles. Blondet, si malheureux, si
exploit dans le journalisme, mais si bien accueilli l, pouvant
encore, s'il le voulait, entrer dans le sentier de la fortune par
suite de sa liaison avec madame de Montcornet, fut aux yeux de Nathan
un frappant exemple de la puissance des relations sociales. Au fond
de son coeur, il rsolut de se jouer des opinions  l'instar des de
Marsay, Rastignac, Blondet, Talleyrand, le chef de cette secte, de
n'accepter que les faits, de les tordre  son profit, de voir dans
tout systme une arme, et de ne point dranger une socit si bien
constitue, si belle, si naturelle.--Mon avenir, se dit-il, dpend
d'une femme qui appartienne  ce monde. Dans cette pense, conue au
feu d'un dsir frntique, il tomba sur la comtesse de Vandenesse comme
un milan sur sa proie. Cette charmante crature, si jolie dans sa
parure de marabouts qui produisait ce _flou_ dlicieux des peintures de
Lawrence, en harmonie avec la douceur de son caractre, fut pntre
par la bouillante nergie de ce pote enrag d'ambition. Lady Dudley,
 qui rien n'chappait, protgea cet _apart_ en livrant le comte de
Vandenesse  madame de Manerville. Forte d'un ancien ascendant, cette
femme prit Flix dans les lacs d'une querelle pleine d'agaceries, de
confidences embellies de rougeurs, de regrets finement jets comme des
fleurs  ses pieds, de rcriminations o elle se donnait raison pour
se faire donner tort. Ces deux amants brouills se parlaient pour la
premire fois d'oreille  oreille. Pendant que l'ancienne matresse
de son mari fouillait la cendre des plaisirs teints pour y trouver
quelques charbons, madame Flix de Vandenesse prouvait ces violentes
palpitations que cause  une femme la certitude d'tre en faute et de
marcher dans le terrain dfendu: motions qui ne sont pas sans charmes
et qui rveillent tant de puissances endormies. Aujourd'hui, comme dans
le conte de la Barbe-Bleue, toutes les femmes aiment  se servir de la
clef tache de sang; magnifique ide mythologique, une des gloires de
Perrault.

Le dramaturge, qui connaissait son Shakespeare, droula ses
misres, raconta sa lutte avec les hommes et les choses, fit entrevoir
ses grandeurs sans base, son gnie politique inconnu, sa vie sans
affection noble. Sans en dire un mot, il suggra l'ide  cette
charmante femme de jouer pour lui le rle sublime que joue Rebecca
dans _Ivanho_: l'aimer, le protger. Tout se passa dans les rgions
thres du sentiment. Les myosotis ne sont pas plus bleus, les lis
ne sont pas plus candides, les fronts des sraphins ne sont pas plus
blancs que ne l'taient les images, les choses et le front clairci,
radieux de cet artiste, qui pouvait envoyer sa conversation chez son
libraire. Il s'acquitta bien de son rle de reptile, il fit briller
aux yeux de la comtesse les clatantes couleurs de la fatale pomme.
Marie quitta ce bal en proie  des remords qui ressemblaient  des
esprances, chatouille par des compliments qui flattaient sa vanit,
mue dans les moindres replis du coeur, prise par ses vertus, sduite
par sa piti pour le malheur.

Peut-tre madame de Manerville avait-elle amen Vandenesse jusqu'au
salon o sa femme causait avec Nathan; peut-tre y tait-il venu de
lui-mme en cherchant Marie pour partir; peut-tre sa conversation
avait-elle remu des chagrins assoupis. Quoi qu'il en ft, quand elle
vint lui demander son bras, sa femme lui trouva le front attrist,
l'air rveur. La comtesse craignit d'avoir t vue. Ds qu'elle fut
seule en voiture avec Flix, elle lui jeta le sourire le plus fin, et
lui dit:--Ne causiez-vous pas l, mon ami, avec madame de Manerville?

Flix n'tait pas encore sorti des broussailles o sa femme l'avait
promen par une charmante querelle au moment o la voiture entrait 
l'htel. Ce fut la premire ruse que dicta l'amour. Marie fut heureuse
d'avoir triomph d'un homme qui jusqu'alors lui semblait si suprieur.
Elle gota la premire joie que donne un succs ncessaire.

Entre la rue Basse-du-Rempart et la rue Neuve-des-Mathurins, Raoul
avait, dans un passage, au troisime tage d'une maison mince et laide,
un petit appartement dsert, nu, froid, o il demeurait pour le public
des indiffrents, pour les nophytes littraires, pour ses cranciers,
pour les importuns et les divers ennuyeux qui doivent rester sur le
seuil de la vie intime. Son domicile rel, sa grande existence, sa
reprsentation taient chez mademoiselle Florine, comdienne de second
ordre, mais que depuis dix ans les amis de Nathan, des journaux,
quelques auteurs intronisaient parmi les illustres actrices. Depuis
dix ans, Raoul s'tait si bien attach  cette femme qu'il passait
la moiti de sa vie chez elle; il y mangeait quand il n'avait ni ami
 traiter, ni dner en ville. A une corruption accomplie, Florine
joignait un esprit exquis que le commerce des artistes avait dvelopp
et que l'usage aiguisait chaque jour. L'esprit passe pour une qualit
rare chez les comdiens. Il est si naturel de supposer que les gens
qui dpensent leur vie  tout mettre en dehors n'aient rien au dedans!
Mais si l'on pense au petit nombre d'acteurs et d'actrices qui vivent
dans chaque sicle, et  la quantit d'auteurs dramatiques et de femmes
sduisantes que cette population a fournis, il est permis de rfuter
cette opinion qui repose sur une ternelle critique faite aux artistes,
accuss tous de perdre leurs sentiments personnels dans l'expression
plastique des passions; tandis qu'ils n'y emploient que les forces
de l'esprit, de la mmoire et de l'imagination. Les grands artistes
sont des tres qui, suivant un mot de Napolon, interceptent  volont
la communication que la nature a mise entre les sens et la pense.
Molire et Talma, dans leur vieillesse, ont t plus amoureux que ne
le sont les hommes ordinaires. Force d'couter des journalistes qui
devinent et calculent tout, des crivains qui prvoient et disent
tout, d'observer certains hommes politiques qui profitaient chez
elle des saillies de chacun, Florine offrait en elle un mlange de
dmon et d'ange qui la rendait digne de recevoir ces rous; elle les
ravissait par son sang-froid. Sa monstruosit d'esprit et de coeur
leur plaisait infiniment. Sa maison, enrichie de tributs galants,
prsentait la magnificence exagre des femmes qui, peu soucieuses du
prix des choses, ne se soucient que des choses elles-mmes, et leur
donnent la valeur de leurs caprices; qui cassent dans un accs de
colre un ventail, une cassolette dignes d'une reine, et jettent les
hauts cris si l'on brise une porcelaine de dix francs dans laquelle
boivent leurs petits chiens. Sa salle  manger, pleine des offrandes
les plus distingues, peut servir  faire comprendre le ple-mle de
ce luxe royal et ddaigneux. C'taient partout, mme au plafond, des
boiseries en chne naturel sculpt rehausses par des filets d'or
mat, et dont les panneaux avaient pour cadre des enfants jouant avec
des chimres, o la lumire papillotait, clairant ici une croquade
de Decamps, l un pltre d'ange tenant un bnitier donn par Antonin
Moine; plus loin quelque tableau coquet d'Eugne Devria, une
sombre figure d'alchimiste espagnol par Louis Boulanger, un autographe
de lord Byron  Caroline encadr dans de l'bne sculpt par Elschoet;
en regard, une autre lettre de Napolon  Josphine. Tout cela plac
sans aucune symtrie, mais avec un art inaperu. L'esprit tait
comme surpris. Il y avait de la coquetterie et du laisser-aller,
deux qualits qui ne se trouvent runies que chez les artistes. Sur
la chemine en bois dlicieusement sculpte, rien qu'une trange et
florentine statue d'ivoire attribue  Michel-Ange, qui reprsentait
un gipan trouvant une femme sous la peau d'un jeune ptre, et dont
l'original est au trsor de Vienne; puis de chaque ct, des torchres
dues  quelque ciseau de la Renaissance. Une horloge de Boule, sur
un pidestal d'caille incrust d'arabesques en cuivre, tincelait
au milieu d'un panneau, entre deux statuettes chappes  quelque
dmolition abbatiale. Dans les angles brillaient sur leurs pidestaux
des lampes d'une magnificence royale, par lesquelles un fabricant avait
pay quelques sonores rclames sur la ncessit d'avoir des lampes
richement adaptes  des cornets du Japon. Sur une tagre mirifique
se prlassait une argenterie prcieuse bien gagne dans un combat o
quelque lord avait reconnu l'ascendant de la nation franaise; puis
des porcelaines  reliefs; enfin le luxe exquis de l'artiste qui n'a
d'autre capital que son mobilier. La chambre en violet tait un rve de
danseuse  son dbut: des rideaux en velours doubls de soie blanche,
draps sur un voile de tulle; un plafond en cachemire blanc relev de
satin violet; au pied du lit un tapis d'hermine; dans le lit, dont les
rideaux ressemblaient  un lis renvers, se trouvait une lanterne pour
y lire les journaux avant qu'ils parussent. Un salon jaune rehauss par
des ornements couleur de bronze florentin tait en harmonie avec toutes
ces magnificences; mais une description exacte ferait ressembler ces
pages  l'affiche d'une vente par autorit de justice. Pour trouver des
comparaisons  toutes ces belles choses, il aurait fallu aller  deux
pas de l, chez Rothschild.

Sophie Grignoult, qui s'tait surnomme Florine par un baptme assez
commun au thtre, avait dbut sur les scnes infrieures, malgr
sa beaut. Son succs et sa fortune, elle les devait  Raoul Nathan.
L'association de ces deux destines, assez commune dans le monde
dramatique et littraire, ne faisait aucun tort  Raoul, qui gardait
les convenances en homme de haute porte. La fortune de Florine
n'avait nanmoins rien de stable. Ses rentes alatoires taient
fournies par ses engagements, par ses congs, et payaient  peine sa
toilette et son mnage. Nathan lui donnait quelques contributions
leves sur les entreprises nouvelles de l'industrie; mais, quoique
toujours galant et protecteur avec elle, cette protection n'avait
rien de rgulier ni de solide. Cette incertitude, cette vie en l'air
n'effrayaient point Florine. Florine croyait en son talent; elle
croyait en sa beaut. Sa foi robuste avait quelque chose de comique
pour ceux qui l'entendaient hypothquer son avenir l-dessus quand on
lui faisait des remontrances.

--J'aurai des rentes lorsqu'il me plaira d'en avoir, disait-elle. J'ai
dj cinquante francs sur le grand-livre.

Personne ne comprenait comment elle avait pu rester sept ans oublie,
belle comme elle tait; mais,  la vrit, Florine fut enrle comme
comparse  treize ans, et dbutait deux ans aprs sur un obscur thtre
des boulevards. A quinze ans, ni la beaut ni le talent n'existent:
une femme est tout promesse. Elle avait alors vingt-huit ans, le
moment o les beauts des femmes franaises sont dans tout leur clat.
Les peintres voyaient avant tout dans Florine des paules d'un blanc
lustr, teintes de tons olivtres aux environs de la nuque, mais
fermes et polies; la lumire glissait dessus comme sur une toffe
moire. Quand elle tournait la tte, il se formait dans son cou des
plis magnifiques, l'admiration des sculpteurs. Elle avait sur ce cou
triomphant une petite tte d'impratrice romaine, la tte lgante
et fine, ronde et volontaire de Poppe, des traits d'une correction
spirituelle, le front lisse des femmes qui chassent le souci et les
rflexions, qui cdent facilement, mais qui se butent aussi comme
des mules et n'coutent alors plus rien. Ce front taill comme d'un
seul coup de ciseau faisait valoir de beaux cheveux cendrs presque
toujours relevs par-devant en deux masses gales,  la romaine, et
mis en mamelon derrire la tte pour la prolonger et rehausser par
leur couleur le blanc du col. Des sourcils noirs et fins, dessins
par quelque peintre chinois, encadraient des paupires molles o se
voyait un rseau de fibrilles roses. Ses prunelles allumes par une
vive lumire, mais tigres par des rayures brunes, donnaient  son
regard la cruelle fixit des btes fauves et rvlaient la malice
froide de la courtisane. Ses adorables yeux de gazelle taient d'un
beau gris et frangs de longs cils noirs, charmante opposition qui
rendait encore plus sensible leur expression d'attentive et
calme volupt; le tour offrait des tons fatigus; mais  la manire
artiste dont elle savait couler sa prunelle dans le coin ou en haut de
l'oeil, pour observer ou pour avoir l'air de mditer, la faon dont
elle la tenait fixe en lui faisant jeter tout son clat sans dranger
la tte, sans ter  son visage son immobilit, manoeuvre apprise
 la scne; mais la vivacit de ses regards quand elle embrassait
toute une salle en y cherchant quelqu'un, rendaient ses yeux les plus
terribles, les plus doux, les plus extraordinaires du monde. Le rouge
avait dtruit les dlicieuses teintes diaphanes de ses joues, dont
la chair tait dlicate; mais, si elle ne pouvait plus ni rougir ni
plir, elle avait un nez mince, coup de narines roses et passionnes,
fait pour exprimer l'ironie, la moquerie des servantes de Molire. Sa
bouche sensuelle et dissipatrice, aussi favorable au sarcasme qu'
l'amour, tait embellie par les deux artes du sillon qui rattachait la
lvre suprieure au nez. Son menton blanc, un peu gros, annonait une
certaine violence amoureuse. Ses mains et ses bras taient dignes d'une
souveraine. Mais elle avait le pied gros et court, signe indlbile
de sa naissance obscure. Jamais un hritage ne causa plus de soucis.
Florine avait tout tent, except l'amputation, pour le changer. Ses
pieds furent obstins, comme les Bretons auxquels elle devait le jour;
ils rsistrent  tous les savants,  tous les traitements. Florine
portait des brodequins longs et garnis de coton  l'intrieur pour
figurer une courbure  son pied. Elle tait de moyenne taille, menace
d'obsit, mais assez cambre et bien faite. Au moral, elle possdait 
fond les minauderies et les querelles, les condiments et les chatteries
de son mtier: elle leur imprimait une saveur particulire en jouant
l'enfance et glissant au milieu de ses rires ingnus des malices
philosophiques. En apparence ignorante, tourdie, elle tait trs
forte sur l'escompte et sur toute la jurisprudence commerciale. Elle
avait prouv tant de misres avant d'arriver au jour de son douteux
succs! Elle tait descendue d'tage en tage jusqu'au premier par
tant d'aventures! Elle savait la vie, depuis celle qui commence au
fromage de Brie jusqu' celle qui suce ddaigneusement des beignets
d'ananas; depuis celle qui se cuisine et se savonne au coin de la
chemine d'une mansarde avec un fourneau de terre, jusqu' celle qui
convoque le ban et l'arrire-ban des chefs  grosse panse et des
gte-sauces effronts. Elle avait entretenu le Crdit sans le tuer.
Elle n'ignorait rien de ce que les honntes femmes ignorent,
elle parlait tous les langages; elle tait Peuple par l'exprience, et
Noble par sa beaut distingue. Difficile  surprendre, elle supposait
toujours tout comme un espion, comme un juge ou comme un vieil homme
d'tat, et pouvait ainsi tout pntrer. Elle connaissait le mange 
employer avec les fournisseurs et leurs ruses, elle savait le prix
des choses comme un commissaire-priseur. Quand elle tait tale dans
sa chaise longue, comme une jeune marie blanche et frache, tenant
un rle et l'apprenant, vous eussiez dit une enfant de seize ans,
nave, ignorante, faible, sans autre artifice que son innocence. Qu'un
crancier importun vnt alors, elle se dressait comme un faon surpris
et jurait un vrai juron.

--Eh! mon cher, vos insolences sont un intrt assez cher de l'argent
que je vous dois, lui disait-elle, je suis fatigue de vous voir,
envoyez-moi des huissiers, je les prfre  votre sotte figure.

Florine donnait de charmants dners, des concerts et des soires
trs-suivis: on y jouait un jeu d'enfer. Ses amies taient toutes
belles. Jamais une vieille femme n'avait paru chez elle: elle ignorait
la jalousie, elle y trouvait d'ailleurs l'aveu d'une infriorit.
Elle avait connu Coralie, la Torpille, elle connaissait les Tullia,
Euphrasie, les Aquilina, madame du Val-Noble, Mariette, ces femmes
qui passent  travers Paris comme les fils de la Vierge dans
l'atmosphre, sans qu'on sache o elles vont ni d'o elles viennent,
aujourd'hui reines, demain esclaves; puis les actrices, ses rivales,
les cantatrices, enfin toute cette socit fminine exceptionnelle, si
bienfaisante, si gracieuse dans son sans-souci, dont la vie bohmienne
absorbe ceux qui se laissent prendre dans la danse chevele de son
entrain, de sa verve, de son mpris de l'avenir. Quoique la vie de
la Bohme se dployt chez elle dans tout son dsordre, au milieu
des rires de l'artiste, la reine du logis avait dix doigts et savait
aussi bien compter que pas un de tous ses htes. L se faisaient les
saturnales secrtes de la littrature et de l'art mls  la politique
et  la finance. L le Dsir rgnait en souverain; l le Spleen et la
Fantaisie taient sacrs comme chez une bourgeoise l'honneur et la
vertu. L, venaient Blondet, Finot, tienne Lousteau son septime amant
et cru le premier, Flicien Vernou le feuilletoniste, Couture, Bixiou,
Rastignac autrefois, Claude Vignon le critique, Nucingen le banquier,
du Tillet, Conti le compositeur, enfin cette lgion endiable des plus
froces calculateurs en tout genre; puis les amis des cantatrices, des
danseuses et des actrices qui connaissaient Florine. Tout ce
monde se hassait ou s'aimait suivant les circonstances. Cette maison
banale, o il suffisait d'tre clbre pour y tre reu, tait comme le
mauvais lieu de l'esprit et comme le bagne de l'intelligence: on n'y
entrait pas sans avoir lgalement attrap sa fortune, fait dix ans de
misre, gorg deux ou trois passions, acquis une clbrit quelconque
par des livres ou par des gilets, par un drame ou par un bel quipage;
on y complotait les mauvais tours  jouer, on y scrutait les moyens de
fortune, on s'y moquait des meutes qu'on avait fomentes la veille,
on y soupesait la hausse et la baisse. Chaque homme, en sortant,
reprenait la livre de son opinion; il pouvait, sans se compromettre,
critiquer son propre parti, avouer la science et le bien-jouer de ses
adversaires, formuler les penses que personne n'avoue, enfin tout dire
en gens qui pouvaient tout faire. Paris est le seul lieu du monde o il
existe de ces maisons clectiques o tous les gots, tous les vices,
toutes les opinions sont reus avec une mise dcente. Aussi n'est-il
pas dit encore que Florine reste une comdienne du second ordre. La vie
de Florine n'est pas d'ailleurs une vie oisive ni une vie  envier.
Beaucoup de gens, sduits par le magnifique pidestal que le Thtre
fait  une femme, la supposent menant la joie d'un perptuel carnaval.
Au fond de bien des loges de portiers, sous la tuile de plus d'une
mansarde, de pauvres cratures rvent, au retour du spectacle, perles
et diamants, robes lames d'or et cordelires somptueuses, se voient
les chevelures illumines, se supposent applaudies, achetes, adores,
enleves; mais toutes ignorent les ralits de cette vie de cheval de
mange o l'actrice est soumise  des rptitions sous peine d'amende,
 des lectures de pices,  des tudes constantes de rles nouveaux,
par un temps o l'on joue deux ou trois cents pices par an  Paris.
Pendant chaque reprsentation, Florine change deux ou trois fois de
costume, et rentre souvent dans sa loge puise, demi-morte. Elle
est oblige alors d'enlever  grand renfort de cosmtique son rouge
ou son blanc, de se dpoudrer si elle a jou un rle du dix-huitime
sicle. A peine a-t-elle eu le temps de dner. Quand elle joue, une
actrice ne peut ni se serrer, ni manger, ni parler. Florine n'a pas
plus le temps de souper. Au retour de ces reprsentations qui, de
nos jours, finissent le lendemain, n'a-t-elle pas sa toilette de
nuit  faire, ses ordres  donner? Couche  une ou deux heures du
matin, elle doit se lever assez matinalement pour repasser ses rles,
ordonner les costumes, les expliquer, les essayer, puis djeuner,
lire les billets doux, y rpondre, travailler avec les entrepreneurs
d'applaudissements pour faire soigner ses entres et ses sorties,
solder le compte des triomphes du mois pass en achetant en gros ceux
du mois courant. Du temps de saint Genest, comdien canonis, qui
remplissait ses devoirs religieux et portait un cilice, il est  croire
que le Thtre n'exigeait pas cette froce activit. Souvent Florine,
pour pouvoir aller cueillir bourgeoisement des fleurs  la campagne,
est oblige de se dire malade. Ces occupations purement mcaniques
ne sont rien en comparaison des intrigues  mener, des chagrins de
la vanit blesse, des prfrences accordes par les auteurs, des
rles enlevs ou  enlever, des exigences des acteurs, des malices
d'une rivale, des tiraillements de directeurs, de journalistes, et
qui demandent une autre journe dans la journe. Jusqu' prsent il
ne s'est point encore agi de l'art, de l'expression des passions, des
dtails de la mimique, des exigences de la scne o mille lorgnettes
dcouvrent les taches de toute splendeur, et qui employaient la vie,
la pense de Talma, de Lekain, de Baron, de Contat, de Clairon, de
Champmesl. Dans ces infernales coulisses, l'amour-propre n'a point de
sexe: l'artiste qui triomphe, homme ou femme, a contre soi les hommes
et les femmes. Quant  la fortune, quelque considrables que soient les
engagements de Florine, ils ne couvrent pas les dpenses de la toilette
du thtre, qui, sans compter les costumes, exige normment de gants
longs, de souliers, et n'exclut ni la toilette du soir ni celle de
la ville. Le tiers de cette vie se passe  mendier, l'autre  se
soutenir, le dernier  se dfendre: tout y est travail. Si le bonheur
y est ardemment got, c'est qu'il y est comme drob, rare, espr
longtemps, trouv par hasard au milieu de dtestables plaisirs imposs
et de sourires au parterre. Pour Florine, la puissance de Raoul tait
comme un sceptre protecteur: il lui pargnait bien des ennuis, bien des
soucis, comme autrefois les grands seigneurs  leurs matresses, comme
aujourd'hui quelques vieillards qui courent implorer les journalistes
quand un mot dans un petit journal a effray leur idole; elle y tenait
plus qu' un amant, elle y tenait comme  un appui, elle en avait soin
comme d'un pre, elle le trompait comme un mari; mais elle lui aurait
tout sacrifi. Raoul pouvait tout pour sa vanit d'artiste, pour la
tranquillit de son amour-propre, pour son avenir au thtre. Sans
l'intervention d'un grand auteur, pas de grande actrice: on a
d la Champmesl  Racine, comme Mars  Monvel et  Andrieux. Florine
ne pouvait rien pour Raoul, elle aurait bien voulu lui tre utile ou
ncessaire. Elle comptait sur les allchements de l'habitude, elle
tait toujours prte  ouvrir ses salons,  dployer le luxe de sa
table pour ses projets, pour ses amis. Enfin, elle aspirait  tre pour
lui ce qu'tait madame Pompadour pour Louis XV. Les actrices enviaient
la position de Florine, comme quelques journalistes enviaient celle
de Raoul. Maintenant, ceux  qui la pente de l'esprit humain vers les
oppositions et les contraires est connue concevront bien qu'aprs dix
ans de cette vie dbraille, bohmienne, pleine de hauts et de bas,
de ftes et de saisies, de sobrits et d'orgies, Raoul ft entran
vers un amour chaste et pur, vers la maison douce et harmonieuse d'une
grande dame, de mme que la comtesse Flix dsirait introduire les
tourmentes de la passion dans sa vie monotone  force de bonheur.
Cette loi de la vie est celle de tous les arts qui n'existent que par
les contrastes. L'oeuvre faite sans cette ressource est la dernire
expression du gnie, comme le clotre est le plus grand effort du
chrtien.

En rentrant chez lui, Raoul trouva deux mots de Florine apports par la
femme de chambre, un sommeil invincible ne lui permit pas de les lire;
il se coucha dans les fraches dlices du suave amour qui manquait 
sa vie. Quelques heures aprs, il lut dans cette lettre d'importantes
nouvelles que ni Rastignac ni de Marsay n'avaient laiss transpirer.
Une indiscrtion avait appris  l'actrice la dissolution de la chambre
aprs la session. Raoul vint chez Florine aussitt et envoya querir
Blondet. Dans le boudoir de la comdienne, mile et Raoul analysrent,
les pieds sur les chenets, la situation politique de la France en 1834.
De quel ct se trouvaient les meilleures chances de fortune? Ils
passrent en revue les rpublicains purs, rpublicains  prsidence,
rpublicains sans rpublique, constitutionnels sans dynastie,
constitutionnels dynastiques, ministriels conservateurs, ministriels
absolutistes; puis la droite  concessions, la droite aristocratique,
la droite lgitimiste, henriquinquiste, et la droite carliste. Quant
au parti de la Rsistance et  celui du Mouvement, il n'y avait pas 
hsiter: autant aurait valu discuter la vie ou la mort.

A cette poque, une foule de journaux crs pour chaque nuance
accusaient l'effroyable ple-mle politique appel _gchis_ par un
soldat. Blondet, l'esprit le plus judicieux de l'poque, mais judicieux
pour autrui, jamais pour lui, semblable  ces avocats qui font
mal leurs propres affaires, tait sublime dans ces discussions prives.
Il conseilla donc  Nathan de ne pas apostasier brusquement.

--Napolon l'a dit, on ne fait pas de jeunes rpubliques avec de
vieilles monarchies. Ainsi, mon cher, deviens le hros, l'appui, le
crateur du centre gauche de la future chambre, et tu arriveras en
politique. Une fois admis, une fois dans le gouvernement, on est ce
qu'on veut, on est de toutes les opinions qui triomphent!

Nathan dcida de crer un journal politique quotidien, d'y tre le
matre absolu, de rattacher  ce journal un des petits journaux qui
foisonnaient dans la Presse, et d'tablir des ramifications avec une
Revue. La Presse avait t le moyen de tant de fortunes faites autour
de lui, que Nathan n'couta pas l'avis de Blondet, qui lui dit de ne
pas s'y fier. Blondet lui reprsenta la spculation comme mauvaise,
tant alors tait grand le nombre des journaux qui se disputaient
les abonns, tant la presse lui semblait use. Raoul, fort de ses
prtendues amitis et de son courage, s'lana plein d'audace; il se
leva par un mouvement orgueilleux et dit:--Je russirai!

--Tu n'as pas le sou!

--Je ferai un drame!

--Il tombera.

--Eh! bien, il tombera, dit Nathan.

Il parcourut, suivi de Blondet, qui le croyait fou, l'appartement
de Florine; regarda d'un oeil avide les richesses qui y taient
entasses. Blondet le comprit alors.

--Il y a l cent et quelques mille francs, dit mile.

--Oui, dit en soupirant Raoul devant le somptueux lit de Florine; mais
j'aimerais mieux tre toute ma vie marchand de chanes de sret sur le
boulevard et vivre de pommes de terre frites que de vendre une patre
de cet appartement.

--Pas une patre, dit Blondet, mais tout! l'ambition est comme la mort,
elle doit mettre sa main sur tout, elle sait que la vie la talonne.

--Non! cent fois non! J'accepterais tout de la comtesse d'hier, mais
ter  Florine sa coquille?...

--Renverser son htel des monnaies, dit Blondet d'un air tragique,
casser le balancier, briser le coin, c'est grave.

--D'aprs ce que j'ai compris, lui dit Florine en se montrant
soudain, tu vas faire de la politique au lieu de faire du thtre.

--Oui, ma fille, oui, dit avec un ton de bonhomie Raoul en la prenant
par le cou et en la baisant au front. Tu fais la moue? Y perdras-tu? le
ministre ne fera-t-il pas obtenir mieux que le journaliste  la reine
des planches un meilleur engagement? N'auras-tu pas des rles et des
congs?

--O prendras-tu de l'argent? dit-elle.

--Chez mon oncle, rpondit Raoul.

Florine connaissait l'_oncle_ de Raoul. Ce mot symbolisait l'usure,
comme dans la langue populaire _ma tante_ signifie le prt sur gage.

--Ne t'inquite pas, mon petit bijou, dit Blondet  Florine en lui
tapotant les paules, je lui procurerai l'assistance de Massol, un
avocat qui veut tre garde des sceaux, de du Tillet qui veut tre
dput, de Finot qui se trouve encore derrire un petit journal, de
Plantin qui veut tre matre des requtes et qui trempe dans une
Revue. Oui je le sauverai de lui-mme: nous convoquerons ici tienne
Lousteau qui fera le feuilleton, Claude Vignon qui fera la haute
critique; Flicien Vernou sera la femme de mnage du journal, l'avocat
travaillera, du Tillet s'occupera de la Bourse et de l'Industrie, et
nous verrons o toutes ces volonts et ces esclaves runis arriveront.

--A l'hpital ou au ministre, o vont les gens ruins de corps ou
d'esprit, dit Raoul.

--Quand les traitez-vous?

--Ici, dit Raoul, dans cinq jours.

--Tu me diras la somme qu'il faudra, demanda simplement Florine.

--Mais l'avocat, mais du Tillet et Raoul ne peuvent pas s'embarquer
sans chacun une centaine de mille francs, dit Blondet. Le journal ira
bien ainsi pendant dix-huit mois, le temps de s'lever ou de tomber 
Paris.

Florine fit une petite moue d'approbation. Les deux amis montrent dans
un cabriolet pour aller racoler les convives, les plumes, les ides et
les intrts.

La belle actrice fit venir, elle, quatre riches marchands de meubles,
de curiosits, de tableaux et de bijoux. Ces hommes entrrent dans
ce sanctuaire et y inventorirent tout, comme si Florine tait
morte. Elle les menaa d'une vente publique au cas o ils serreraient
leur conscience pour une meilleure occasion. Elle venait, disait-elle,
de plaire  un lord anglais dans un rle moyen-ge, elle voulait placer
toute sa fortune mobilire pour avoir l'air pauvre et se faire donner
un magnifique htel qu'elle meublerait de faon  rivaliser avec
Rothschild. Quoi qu'elle ft pour les entortiller, ils ne donnrent que
soixante-dix mille francs de toute cette dfroque qui en valait cent
cinquante mille. Florine, qui n'en aurait pas voulu pour deux liards,
promit de livrer tout le septime jour pour quatre-vingt mille francs.

--A prendre ou  laisser, dit-elle.

Le march fut conclu. Quand les marchands eurent dcamp, l'actrice
sauta de joie comme les collines du roi David. Elle fit mille folies,
elle ne se croyait pas si riche. Quand vint Raoul, elle joua la fche
avec lui. Elle se dit abandonne, elle avait rflchi: les hommes ne
passaient pas d'un parti  un autre, ni du Thtre  la Chambre, sans
des raisons: elle avait une rivale! Ce que c'est que l'instinct! Elle
se fit jurer un amour ternel. Cinq jours aprs, elle donna le repas
le plus splendide du monde. Le journal fut baptis chez elle dans des
flots de vin et de plaisanteries, de serments de fidlit, de bon
compagnonnage et de camaraderie srieuse. Le nom, oubli maintenant
comme le Libral, le Communal, le Dpartemental, le Garde National, le
Fdral, l'Impartial, fut quelque chose en _al_ qui dut aller fort mal.
Aprs les nombreuses descriptions d'orgies qui marqurent cette phase
littraire, o il s'en fit si peu dans les mansardes o elles furent
crites, il est difficile de pouvoir peindre celle de Florine. Un mot
seulement. A trois heures aprs minuit, Florine put se dshabiller et
se coucher comme si elle et t seule, quoique personne ne ft sorti.
Ces flambeaux de l'poque dormaient comme des brutes. Quand, de grand
matin, les emballeurs, commissionnaires et porteurs vinrent enlever
tout le luxe de la clbre actrice, elle se mit  rire en voyant ces
gens prenant ces illustrations comme de gros meubles et les posant sur
les parquets. Ainsi s'en allrent ces belles choses. Florine dporta
tous ses souvenirs chez les marchands, o personne en passant ne put
 leur aspect savoir ni o ni comment ces fleurs du luxe avaient t
payes. On laissa par convention jusqu'au soir  Florine ses choses
rserves: son lit, sa table, son service pour pouvoir faire djeuner
ses htes. Aprs s'tre endormis sous les courtines lgantes de la
richesse, les beaux esprits se rveillrent dans les murs froids
et dmeubls de la misre, pleins de marques de clous, dshonors par
les bizarreries discordantes qui sont sous les tentures comme les
ficelles derrire les dcorations d'Opra.

--Tiens, Florine, la pauvre fille est saisie, cria Bixiou, l'un des
convives. A vos poches! une souscription!

En entendant ces mots, l'assemble fut sur pied. Toutes les poches
vides produisirent trente-sept francs, que Raoul apporta railleusement
 la rieuse. L'heureuse courtisane souleva sa tte de dessus son
oreiller, et montra sur le drap une masse de billets de banque, paisse
comme au temps o les oreillers des courtisanes pouvaient en rapporter
autant, bon an mal an. Raoul appela Blondet.

--J'ai compris, dit Blondet. La friponne s'est excute sans nous le
dire. Bien, mon petit ange!

Ce trait fit porter l'actrice en triomphe et en dshabill dans la
salle  manger par les quelques amis qui restaient. L'avocat et les
banquiers taient partis. Le soir, Florine eut un succs tourdissant
au thtre. Le bruit de son sacrifice avait circul dans la salle.

--J'aimerais mieux tre applaudie pour mon talent, lui dit sa rivale au
foyer.

--C'est un dsir bien naturel chez une artiste qui n'est encore
applaudie que pour ses bonts, lui rpondit-elle.

Pendant la soire, la femme de chambre de Florine l'avait installe
au passage Sandri dans l'appartement de Raoul. Le journaliste devait
camper dans la maison o les bureaux du journal furent tablis.

Telle tait la rivale de la candide madame de Vandenesse. La fantaisie
de Raoul unissait comme par un anneau la comdienne  la comtesse;
horrible noeud qu'une duchesse trancha, sous Louis XV, en faisant
empoisonner la Lecouvreur, vengeance trs-concevable quand on songe 
la grandeur de l'offense.

Florine ne gna pas les dbuts de la passion de Raoul. Elle prvit des
mcomptes d'argent dans la difficile entreprise o il se jetait, et
voulut un cong de six mois. Raoul conduisit vivement la ngociation,
et la fit russir de manire  se rendre encore plus cher  Florine.
Avec le bon sens du paysan de la fable de La Fontaine, qui assure le
dner pendant que les patriciens devisent, l'actrice alla couper des
fagots en province et  l'tranger, pour entretenir l'homme clbre
pendant qu'il donnait la chasse au pouvoir.

Jusqu' prsent peu de peintres ont abord le tableau de l'amour
comme il est dans les hautes sphres sociales, plein de grandeurs et de
misres secrtes, terrible en ses dsirs rprims par les plus sots,
par les plus vulgaires accidents, rompu souvent par la lassitude.
Peut-tre le verra-t-on ici par quelques chappes. Ds le lendemain
du bal donn par lady Dudley, sans avoir fait ni reu la plus timide
dclaration, Marie se croyait aime de Raoul, selon le programme de
ses rves, et Raoul se savait choisi pour amant par Marie. Quoique ni
l'un ni l'autre ne fussent arrivs  ce dclin o les hommes et les
femmes abrgent les prliminaires, tous deux allrent rapidement au
but. Raoul, rassasi de jouissances, tendait au monde idal; tandis que
Marie,  qui la pense d'une faute tait loin de venir, n'imaginait
pas qu'elle pt en sortir. Ainsi aucun amour ne fut, en fait, plus
innocent ni plus pur que l'amour de Raoul et de Marie; mais aucun ne
fut plus emport ni plus dlicieux en pense. La comtesse avait t
prise par des ides dignes du temps de la chevalerie, mais compltement
modernises. Dans l'esprit de son rle, la rpugnance de son mari pour
Nathan n'tait plus un obstacle  son amour. Moins Raoul et mrit
d'estime, plus elle et t grande. La conversation enflamme du pote
avait eu plus de retentissement dans son sein que dans son coeur. La
Charit s'tait veille  la voix du Dsir. Cette reine des vertus
sanctionna presque aux yeux de la comtesse les motions, les plaisirs,
l'action violente de l'amour. Elle trouva beau d'tre une Providence
humaine pour Raoul. Quelle douce pense! soutenir de sa main blanche et
faible ce colosse  qui elle ne voulait pas voir des pieds d'argile,
jeter la vie l o elle manquait, tre secrtement la cratrice d'une
grande fortune, aider un homme de gnie  lutter avec le sort et 
le dompter, lui broder son charpe pour le tournoi, lui procurer des
armes, lui donner l'amulette contre les sortilges et le baume pour
les blessures! Chez une femme leve comme le fut Marie, religieuse et
noble comme elle, l'amour devait tre une voluptueuse charit. De l
vint la raison de sa hardiesse. Les sentiments purs se compromettent
avec un superbe ddain qui ressemble  l'impudeur des courtisanes.
Ds que, par une captieuse distinction, elle fut sre de ne point
entamer la foi conjugale, la comtesse s'lana donc pleinement dans
le plaisir d'aimer Raoul. Les moindres choses de la vie lui parurent
alors charmantes. Son boudoir o elle penserait  lui, elle en fit un
sanctuaire. Il n'y eut pas jusqu' sa jolie critoire qui ne
rveillt dans son me les mille plaisirs de la correspondance; elle
allait avoir  lire,  cacher des lettres,  y rpondre. La toilette,
cette magnifique posie de la vie fminine, puise ou mconnue par
elle, reparut doue d'une magie inaperue jusqu'alors. La toilette
devint tout  coup pour elle ce qu'elle est pour toutes les femmes, une
manifestation constante de la pense intime, un langage, un symbole.
Combien de jouissances dans une parure mdite pour _lui_ plaire, pour
_lui_ faire honneur! Elle se livra trs-navement  ces adorables
gentillesses qui occupent tant la vie des Parisiennes, et qui donnent
d'amples significations  tout ce que vous voyez chez elles, en elles,
sur elles. Bien peu de femmes courent chez les marchands de soieries,
chez les modistes, chez les bons faiseurs dans leur seul intrt.
Vieilles, elles ne songent plus  se parer. Lorsqu'en vous promenant
vous verrez une figure arrte pendant un instant devant la glace
d'une montre, examinez-la bien:--Me trouverait-il mieux avec ceci? est
une phrase crite sur les fronts claircis, dans les yeux clatants
d'espoir, dans le sourire qui badine sur les lvres.

Le bal de lady Dudley avait eu lieu un samedi soir; le lundi, la
comtesse vint  l'Opra, pousse par la certitude d'y voir Raoul.
Raoul tait en effet plant sur un des escaliers qui descendent aux
stalles d'amphithtre. Il baissa les yeux quand la comtesse entra
dans sa loge. Avec quelles dlices madame de Vandenesse remarqua le
soin nouveau que son amant avait mis  sa toilette! Ce contempteur
des lois de l'lgance montrait une chevelure soigne, o les parfums
reluisaient dans les mille contours des boucles; son gilet obissait
 la mode, son col tait bien nou, sa chemise offrait des plis
irrprochables. Sous le gant jaune, suivant l'ordonnance en vigueur,
les mains lui semblrent trs-blanches. Raoul tenait les bras croiss
sur sa poitrine comme s'il posait pour son portrait, magnifique
d'indiffrence pour toute la salle, plein d'impatience mal contenue.
Quoique baisss, ses yeux semblaient tourns vers l'appui de velours
rouge o s'allongeait le bras de Marie. Flix, assis dans l'autre coin
de la loge, tournait alors le dos  Nathan. La spirituelle comtesse
s'tait place de manire  plonger sur la colonne contre laquelle
s'adossait Raoul. En un moment Marie avait donc fait abjurer  cet
homme d'esprit son cynisme en fait de vtement. La plus vulgaire comme
la plus haute femme est enivre en voyant la premire proclamation de
son pouvoir dans quelqu'une de ces mtamorphoses. Tout changement
est un aveu de servage.--Elles avaient raison, il y a bien du bonheur 
tre comprise, se dit-elle en pensant  ses dtestables institutrices.
Quand les deux amants eurent embrass la salle par ce rapide coup
d'oeil qui voit tout, ils changrent un regard d'intelligence. Ce
fut pour l'un et l'autre comme si quelque rose cleste et rafrachi
leurs coeurs brls par l'attente.--Je suis l depuis une heure dans
l'enfer, et maintenant les cieux s'entr'ouvrent, disaient les yeux de
Raoul.--Je te savais l, mais suis-je libre? disaient les yeux de la
comtesse. Les voleurs, les espions, les amants, les diplomates, enfin
tous les esclaves connaissent seuls les ressources et les rjouissances
du regard. Eux seuls savent tout ce qu'il tient d'intelligence, de
douceur, d'esprit, de colre et de sclratesse dans les modifications
de cette lumire charge d'me. Raoul sentit son amour regimbant sous
les perons de la ncessit, mais grandissant  la vue des obstacles.
Entre la marche sur laquelle il perchait et la loge de la comtesse
Flix de Vandenesse, il y avait  peine trente pieds, et il lui tait
impossible d'annuler cet intervalle. A un homme plein de fougue, et qui
jusqu'alors avait trouv peu d'espace entre un dsir et le plaisir,
cet abme de pied ferme, mais infranchissable, inspirait le dsir de
sauter jusqu' la comtesse par un bond de tigre. Dans un paroxysme de
rage, il essaya de tter le terrain. Il salua visiblement la comtesse,
qui rpondit par une de ces lgres inclinations de tte pleines de
mpris, avec lesquelles les femmes tent  leurs adorateurs l'envie de
recommencer. Le comte Flix se tourna pour voir qui s'adressait  sa
femme; il aperut Nathan, ne le salua point, parut lui demander compte
de son audace, et se retourna lentement en disant quelque phrase par
laquelle il approuvait sans doute le faux ddain de la comtesse. La
porte de la loge tait videmment ferme  Nathan, qui jeta sur Flix
un regard terrible. Ce regard, tout le monde l'et interprt par
un des mots de Florine: Toi, tu ne pourras bientt plus mettre ton
chapeau! Madame d'Espard, l'une des femmes les plus impertinentes
de ce temps, avait tout vu de sa loge; elle leva la voix en disant
quelque insignifiant bravo. Raoul, au-dessus de qui elle tait, finit
par se retourner; il la salua, et reut d'elle un gracieux sourire qui
semblait si bien lui dire: Si l'on vous chasse de l, venez ici! que
Raoul quitta sa colonne et vint faire une visite  madame d'Espard. Il
avait besoin de se montrer l pour apprendre  ce petit monsieur de
Vandenesse que la Clbrit valait la Noblesse, et que devant
Nathan toutes les portes armories tournaient sur leurs gonds. La
marquise l'obligea de s'asseoir en face d'elle, sur le devant. Elle
voulait lui donner la question.

--Madame Flix de Vandenesse est ravissante ce soir, lui dit-elle en le
complimentant de cette toilette comme d'un livre qu'il aurait publi la
veille.

--Oui, dit Raoul avec indiffrence, les marabouts lui vont  merveille;
mais elle y est bien fidle, elle les avait avant-hier, ajouta-t-il
d'un air dgag pour rpudier par cette critique la charmante
complicit dont l'accusait la marquise.

--Vous connaissez le proverbe? rpondit-elle. Il n'y a pas de bonne
fte sans lendemain.

Au jeu des reparties, les clbrits littraires ne sont pas toujours
aussi fortes que les marquises. Raoul prit le parti de faire la bte,
dernire ressource des gens d'esprit.

--Le proverbe est vrai pour moi, dit-il en regardant la marquise d'un
air galant.

--Mon cher, votre mot vient trop tard pour que je l'accepte,
rpliqua-t-elle en riant. Ne soyez pas si bgueule; allons, vous
avez trouv hier matin, au bal, madame de Vandenesse charmante en
marabouts; elle le sait, elle les a remis pour vous. Elle vous aime,
vous l'adorez; c'est un peu prompt, mais je ne vois l rien que de
trs naturel. Si je me trompais, vous ne torderiez pas l'un de vos
gants comme un homme qui enrage d'tre  ct de moi, au lieu de se
trouver dans la loge de son idole, d'o il vient d'tre repouss par
un ddain officiel, et de s'entendre dire tout bas ce qu'il voudrait
entendre dire trs-haut. Raoul tortillait en effet un de ses gants et
montrait une main tonnamment blanche.--Elle a obtenu de vous, dit-elle
en regardant fixement cette main de la faon la plus impertinente, des
sacrifices que vous ne faisiez pas  la socit. Elle doit tre ravie
de son succs, elle en sera sans doute un peu vaine; mais,  sa place,
je le serais peut-tre davantage. Elle n'tait que femme d'esprit,
elle va passer femme de gnie. Vous allez nous la peindre dans quelque
livre dlicieux comme vous savez les faire. Mon cher, n'y oubliez pas
Vandenesse, faites cela pour moi. Vraiment, il est trop sr de lui.
Je ne passerais pas cet air radieux au Jupiter Olympien, le seul dieu
mythologique exempt, dit-on, de tout accident.

--Madame, s'cria Raoul, vous me douez d'une me bien basse, si
vous me supposez capable de trafiquer de mes sensations, de mon amour.
Je prfrerais  cette lchet littraire la coutume anglaise de passer
une corde au cou d'une femme et de la mener au march.

--Mais je connais Marie, elle vous le demandera.

--Elle en est incapable, dit Raoul avec chaleur.

--Vous la connaissez donc bien?

Nathan se mit  rire de lui-mme, de lui, faiseur de scnes, qui
s'tait laiss prendre  un jeu de scne.

--La comdie n'est plus l, dit-il en montrant la rampe, elle est chez
vous.

Il prit sa lorgnette et se mit  examiner la salle par contenance.

--M'en voulez-vous? dit la marquise en le regardant de ct.
N'aurais-je pas toujours eu votre secret? Nous ferons facilement la
paix. Venez chez moi, je reois tous les mercredis, la chre comtesse
ne manquera pas une soire ds qu'elle vous y trouvera. J'y gagnerai.
Quelquefois je la vois entre quatre et cinq heures, je serai bonne
femme, je vous joins au petit nombre de favoris que j'admets  cette
heure.

--H! bien, dit Raoul, voyez comme est le monde, on vous disait
mchante.

--Moi! dit-elle je le suis  propos. Ne faut-il pas se dfendre? Mais
votre comtesse, je l'adore, vous en serez content, elle est charmante.
Vous allez tre le premier dont le nom sera grav dans son coeur avec
cette joie enfantine qui porte tous les amoureux, mme les caporaux,
 graver leur chiffre sur l'corce des arbres. Le premier amour d'une
femme est un fruit dlicieux. Voyez-vous, plus tard il y a de la
science dans nos tendresses, dans nos soins. Une vieille femme comme
moi peut tout dire, elle ne craint plus rien, pas mme un journaliste.
Eh! bien, dans l'arrire-saison nous savons vous rendre heureux; mais
quand nous commenons  aimer nous sommes heureuses, et nous vous
donnons ainsi mille plaisirs d'orgueil. Chez nous tout est alors d'un
inattendu ravissant, le coeur est plein de navet. Vous tes trop
pote pour ne pas prfrer les fleurs aux fruits. Je vous attends dans
six mois d'ici.

Raoul, comme tous les criminels, entra dans le systme des dngations;
mais c'tait donner des armes  cette rude jouteuse. Emptr bientt
dans les noeuds coulants de la plus spirituelle, de la plus
dangereuse de ces conversations o excellent les Parisiennes, il
craignit de se laisser surprendre des aveux que la marquise aurait
aussitt exploits dans ses moqueries; il se retira prudemment en
voyant entrer lady Dudley.

--H! bien, dit l'Anglaise  la marquise, o en sont-ils?

--Ils s'aiment  la folie. Nathan vient de me le dire.

--Je l'aurais voulu plus laid, rpondit lady Dudley, qui jeta sur le
comte Flix un regard de vipre. D'ailleurs, il est bien ce que je le
voulais; il est fils d'un brocanteur juif, mort en banqueroute dans les
premiers jours de son mariage; mais sa mre tait catholique, elle en a
malheureusement fait un chrtien.

Cette origine que Nathan cache avec tant de soin, lady Dudley venait de
l'apprendre, elle jouissait d'avance du plaisir qu'elle aurait  tirer
de l quelque terrible pigramme contre Vandenesse.

--Et moi qui viens de l'inviter  venir chez moi! dit la marquise.

--Ne l'ai-je pas reu hier? rpondit lady Dudley. Il y a, mon ange, des
plaisirs qui nous cotent bien cher.

La nouvelle de la passion mutuelle de Raoul et de madame de Vandenesse
circula dans le monde pendant cette soire, non sans exciter des
rclamations et des incrdulits; mais la comtesse fut dfendue par
ses amies, par lady Dudley, mesdames d'Espard et de Manerville, avec
une maladroite chaleur qui put donner quelque crance  ce bruit.
Vaincu par la ncessit, Raoul alla le mercredi soir chez la marquise
d'Espard, et il y trouva la bonne compagnie qui y venait. Comme Flix
n'accompagna point sa femme, Raoul put changer avec Marie quelques
phrases plus expressives par leur accent que par les ides. La
comtesse, mise en garde contre la mdisance par madame Octave de Camps,
avait compris l'importance de sa situation en face du monde, et la fit
comprendre  Raoul.

Au milieu de cette belle assemble, l'un et l'autre eurent donc pour
tout plaisir ces sensations alors si profondment savoures que donnent
les ides, la voix, les gestes, l'attitude d'une personne aime. L'me
s'accroche violemment  des riens. Quelquefois les yeux s'attachent de
part et d'autre sur le mme objet en y incrustant, pour ainsi dire, une
pense prise, reprise et comprise. On admire pendant une conversation
le pied lgrement avanc, la main qui palpite, les doigts occups 
quelque bijou frapp, laiss, tourment d'une manire significative.
Ce n'est plus ni les ides, ni le langage, mais les choses
qui parlent; elles parlent tant que souvent un homme pris laisse 
d'autres le soin d'apporter une tasse, le sucrier pour le th, le _je
ne sais quoi_ que demande la femme qu'il aime, de peur de montrer
son trouble  des yeux qui semblent ne rien voir et voient tout. Des
myriades de dsirs, de souhaits insenss, de penses violentes passent
touffs dans les regards. L, les serrements de main drobs aux mille
yeux d'argus acquirent l'loquence d'une longue lettre et la volupt
d'un baiser. L'amour se grossit alors de tout ce qu'il se refuse, il
s'appuie sur tous les obstacles pour se grandir. Enfin ces barrires,
plus souvent maudites que franchies, sont haches et jetes au feu pour
l'entretenir. L, les femmes peuvent mesurer l'tendue de leur pouvoir
dans la petitesse  laquelle arrive un immense amour qui se replie
sur lui-mme, se cache dans un regard altr, dans une contraction
nerveuse, derrire une banale formule de politesse. Combien de fois,
sur la dernire marche d'un escalier, n'a-t-on pas rcompens par un
seul mot les tourments inconnus, le langage insignifiant de toute une
soire? Raoul, homme peu soucieux du monde, lcha sa colre dans le
discours, et fut tincelant. Chacun entendit les rugissements inspirs
par la contrarit que les artistes savent si peu supporter. Cette
fureur  la Roland, cet esprit qui cassait, brisait tout, en se servant
de l'pigramme comme d'une massue, enivra Marie et amusa le cercle
comme si l'on et vu quelque taureau bard de banderoles en fureur dans
un cirque espagnol.

--Tu auras beau tout abattre, tu ne feras pas la solitude autour de
toi, lui dit Blondet.

Ce mot rendit  Raoul sa prsence d'esprit, il cessa de donner son
irritation en spectacle. La marquise vint lui offrir une tasse de th,
et dit assez haut pour que madame de Vandenesse entendt:--Vous tes
vraiment bien amusant, venez donc quelquefois me voir  quatre heures.

Raoul s'offensa du mot amusant, quoiqu'il et t pris pour servir de
passe-port  l'invitation. Il se mit  couter comme ces acteurs qui
regardent la salle au lieu d'tre en scne. Blondet eut piti de lui.

--Mon cher, lui dit-il en l'emmenant dans un coin, tu te tiens dans
le monde comme si tu tais chez Florine. Ici, on ne s'emporte jamais,
on ne fait pas de longs articles, on dit de temps en temps un
mot spirituel, on prend un air calme au moment o l'on prouve le plus
d'envie de jeter les gens par les fentres, on raille doucement, on
feint de distinguer la femme que l'on adore, et l'on ne se roule pas
comme un ne au milieu du grand chemin. Ici, mon cher, on aime suivant
la formule. Ou enlve madame de Vandenesse, ou montre-toi gentilhomme.
Tu es trop l'amant d'un de tes livres.

Nathan coutait la tte baisse, il tait comme un lion pris dans des
toiles.

--Je ne remettrai jamais les pieds ici, dit-il. Cette marquise de
papier mch me vend son th trop cher. Elle me trouve amusant! Je
comprends maintenant pourquoi Saint-Just guillotinait tout ce monde-l!

--Tu y reviendras demain.

Blondet avait dit vrai. Les passions sont aussi lches que cruelles. Le
lendemain, aprs avoir longtemps flott entre: J'irai, je n'irai pas,
Raoul quitta ses associs au milieu d'une discussion importante, et
courut au faubourg Saint-Honor, chez madame d'Espard. En voyant entrer
le brillant cabriolet de Rastignac, pendant qu'il payait son cocher
 la porte, la vanit de Nathan fut blesse; il rsolut d'avoir un
lgant cabriolet et le tigre oblig. L'quipage de la comtesse tait
dans la cour. A cette vue, le coeur de Raoul se gonfla de plaisir.
Marie marchait sous la pression de ses dsirs avec la rgularit d'une
aiguille d'horloge anime par son ressort. Elle tait au coin de la
chemine, dans le petit salon, tendue dans un fauteuil. Au lieu de
regarder Nathan quand on l'annona, elle le contempla dans la glace,
sre que la matresse de la maison se tournerait vers lui. Traqu
comme il l'est dans le monde, l'amour est oblig d'avoir recours 
ces petites ruses: il donne la vie aux miroirs, aux manchons, aux
ventails,  une foule de choses dont l'utilit n'est pas tout d'abord
dmontre et dont beaucoup de femmes usent sans s'en servir.

--Monsieur le ministre, dit madame d'Espard en s'adressant  Nathan et
lui prsentant de Marsay par un regard, soutenait, au moment o vous
entriez, que les royalistes et les rpublicains s'entendent; vous devez
en savoir quelque chose, vous?

--Quand cela serait, dit Raoul, o est le mal? Nous hassons le mme
objet, nous sommes d'accord dans notre haine, nous diffrons dans notre
amour. Voil tout.

--Cette alliance est au moins bizarre, dit de Marsay en
enveloppant d'un coup d'oeil la comtesse, Flix et Raoul.

--Elle ne durera pas, dit Rastignac qui pensait un peu trop  la
politique comme tous les nouveaux venus.

--Qu'en dites-vous, ma chre amie? demanda madame d'Espard  la
comtesse.

--Je n'entends rien  la politique.

--Vous vous y mettrez, madame, dit de Marsay, et vous serez alors
doublement notre ennemie.

Nathan et Marie ne comprirent le mot que quand de Marsay fut parti.
Rastignac le suivit, et madame d'Espard les accompagna jusqu' la porte
de son premier salon. Les deux amants ne pensrent plus aux pigrammes
du ministre, ils se voyaient riches de quelques minutes. Marie tendit
sa main vivement dgante  Raoul, qui la prit et la baisa comme s'il
n'avait eu que dix-huit ans. Les yeux de la comtesse exprimaient une
noble tendresse si entire que Raoul eut aux yeux cette larme que
trouvent toujours  leur service les hommes  temprament nerveux.

--O vous voir, o pouvoir vous parler? dit-il. Je mourrais s'il
fallait toujours dguiser ma voix, mon regard, mon coeur, mon amour.

mue par cette larme, Marie promit d'aller se promener au bois toutes
les fois que le temps ne serait pas dtestable. Cette promesse causa
plus de bonheur  Raoul que ne lui en avait donn Florine pendant cinq
ans.

--J'ai tant de choses  vous dire! Je souffre tant du silence auquel
nous sommes condamns!

La comtesse le regardait avec ivresse sans pouvoir rpondre, quand la
marquise rentra.

--Comment, vous n'avez rien su rpondre  de Marsay? dit-elle en
entrant.

--On doit respecter les morts, rpondit Raoul. Ne voyez-vous pas qu'il
expire? Rastignac est son garde-malade, il espre tre mis sur le
testament.

La comtesse feignit d'avoir des visites  faire et voulut sortir pour
ne pas se compromettre. Pour ce quart d'heure, Raoul avait sacrifi
son temps le plus prcieux et ses intrts les plus palpitants. Marie
ignorait encore les dtails de cette vie d'oiseau sur la branche,
mle aux affaires les plus compliques, au travail le plus exigeant.
Quand deux tres unis par un ternel amour mnent une vie resserre
chaque jour par les noeuds de la confidence, par l'examen en commun
des difficults surgies; quand deux coeurs changent le soir ou le
matin leurs regrets, comme la bouche change les soupirs, s'attendent
dans de mmes anxits, palpitent ensemble  la vue d'un obstacle, tout
compte alors: une femme sait combien d'amour dans un retard vit,
combien d'efforts dans une course rapide; elle s'occupe, va, vient,
espre, s'agite avec l'homme occup, tourment; ses murmures, elle
les adresse aux choses; elle ne doute plus, elle connat et apprcie
les dtails de la vie. Mais au dbut d'une passion o tant d'ardeur,
de dfiances, d'exigences se dploient, o l'on ne se sait ni l'un ni
l'autre; mais auprs des femmes oisives,  la porte desquelles l'amour
doit tre toujours en faction; mais auprs de celles qui s'exagrent
leur dignit et veulent tre obies en tout, mme quand elles ordonnent
une faute  ruiner un homme, l'amour comporte  Paris, dans notre
poque, des travaux impossibles. Les femmes du monde sont restes sous
l'empire des traditions du dix-huitime sicle o chacun avait une
position sre et dfinie. Peu de femmes connaissent les embarras de
l'existence chez la plupart des hommes, qui tous ont une position  se
faire, une gloire en train, une fortune  consolider. Aujourd'hui, les
gens dont la fortune est assise se comptent, les vieillards seuls ont
le temps d'aimer, les jeunes gens rament sur les galres de l'ambition
comme y ramait Nathan. Les femmes, encore peu rsignes  ce changement
dans les moeurs, prtent le temps qu'elles ont de trop  ceux qui
n'en ont pas assez; elles n'imaginent pas d'autres occupations, d'autre
but que les leurs. Quand l'amant aurait vaincu l'hydre de Lerne pour
arriver, il n'a pas le moindre mrite; tout s'efface devant le bonheur
de le voir; elles ne lui savent gr que de leurs motions, sans
s'informer de ce qu'elles cotent. Si elles ont invent dans leurs
heures oisives un de ces stratagmes qu'elles ont  commandement, elles
le font briller comme un bijou. Vous avez tordu les barres de fer de
quelque ncessit tandis qu'elles chaussaient la mitaine, endossaient
le manteau d'une ruse:  elles la palme, et ne la leur disputez point.
Elles ont raison d'ailleurs, comment ne pas tout briser pour une femme
qui brise tout pour vous? elles exigent autant qu'elles donnent. Raoul
aperut en revenant combien il lui serait difficile de mener un amour
dans le monde, le char  dix chevaux du journalisme, ses pices
au thtre et ses affaires embourbes.

--Le journal sera dtestable ce soir, dit-il en s'en allant, il n'y
aura pas d'article de moi, et pour un second numro encore!

Madame Flix de Vandenesse alla trois fois au bois de Boulogne sans
y voir Raoul, elle revenait dsespre, inquite. Nathan ne voulait
pas s'y montrer autrement que dans l'clat d'un prince de la presse.
Il employa toute la semaine  chercher deux chevaux, un cabriolet
et un tigre convenables,  convaincre ses associs de la ncessit
d'pargner un temps aussi prcieux que le sien, et  faire imputer
son quipage sur les frais gnraux du journal. Ses associs, Massol
et du Tillet, accdrent si complaisamment  sa demande, qu'il les
trouva les meilleurs enfants du monde. Sans ce secours, la vie et t
impossible  Raoul; elle devint d'ailleurs si rude, quoique mlange
par les plaisirs les plus dlicats de l'amour idal, que beaucoup de
gens, mme les mieux constitus, n'eussent pu suffire  de telles
dissipations. Une passion violente et heureuse prend dj beaucoup de
place dans une existence ordinaire; mais quand elle s'attaque  une
femme pose comme madame de Vandenesse, elle devait dvorer la vie
d'un homme occup comme Raoul. Voici les obligations que sa passion
inscrivait avant toutes les autres. Il lui fallait se trouver presque
chaque jour  cheval au bois de Boulogne, entre deux et trois heures,
dans la tenue du plus fainant gentleman. Il apprenait l dans quelle
maison,  quel thtre il reverrait, le soir, madame de Vandenesse.
Il ne quittait les salons que vers minuit, aprs avoir happ quelques
phrases long-temps attendues, quelques bribes de tendresse drobes
sous la table, entre deux portes, ou en montant en voiture. La plupart
du temps, Marie, qui l'avait lanc dans le grand monde, le faisait
inviter  dner dans certaines maisons o elle allait. N'tait-ce pas
tout simple? Par orgueil, entran par sa passion, Raoul n'osait parler
de ses travaux. Il devait obir aux volonts les plus capricieuses de
cette innocente souveraine, et suivre les dbats parlementaires, le
torrent de la politique, veiller  la direction du journal, et mettre
en scne deux pices dont les recettes taient indispensables. Il
suffisait que madame de Vandenesse ft une petite moue quand il voulait
se dispenser d'tre  un bal,  un concert,  une promenade, pour qu'il
sacrifit ses intrts  son plaisir. En quittant le monde entre une
heure et deux heures du matin, il revenait travailler jusqu'
huit ou neuf heures, il dormait  peine, se rveillait pour concerter
les opinions du journal avec les gens influents desquels il dpendait,
pour dbattre les mille et une affaires intrieures. Le journalisme
touche  tout dans cette poque,  l'industrie, aux intrts publics
et privs, aux entreprises nouvelles,  tous les amours-propres de la
littrature et  ses produits. Quand harass, fatigu, Nathan courait
de son bureau de rdaction au Thtre, du Thtre  la Chambre, de la
Chambre chez quelques cranciers, il devait se prsenter calme, heureux
devant Marie, galoper  sa portire avec le laisser-aller d'un homme
sans soucis et qui n'a d'autres fatigues que celles du bonheur. Quand,
pour prix de tant de dvouements ignors, il n'eut que les plus douces
paroles, les certitudes les plus mignonnes d'un attachement ternel,
d'ardents serrements de main obtenus pendant quelques secondes de
solitude, des mots passionns en change des siens, il trouva quelque
duperie  laisser ignorer le prix norme avec lequel il payait ces
_menus suffrages_, auraient dit nos pres. L'occasion de s'expliquer ne
se fit pas attendre. Par une belle journe du mois d'avril, la comtesse
accepta le bras de Nathan dans un endroit cart du bois de Boulogne;
elle avait  lui faire une de ces jolies querelles  propos de ces
riens sur lesquels les femmes savent btir des montagnes. Au lieu
de l'accueillir le sourire sur les lvres, le front illumin par le
bonheur, les yeux anims de quelque pense fine et gaie, elle se montra
grave et srieuse.

--Qu'avez-vous? lui dit Nathan.

--Ne vous occupez pas de ces riens, dit-elle; vous devez savoir que les
femmes sont des enfants.

--Vous aurais-je dplu?

--Serais-je ici?

--Mais vous ne me souriez pas, vous ne paraissez pas heureuse de me
voir.

--Je vous boude, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant de cet air
soumis par lequel les femmes se posent en victimes.

Nathan fit quelques pas dans une apprhension qui lui serrait le
coeur et l'attristait.

--Ce sera, dit-il aprs un moment de silence, quelques-unes de ces
craintes frivoles, de ces soupons nuageux que vous mettez au-dessus
des plus grandes choses de la vie; vous avez l'art de faire pencher le
monde en y jetant un brin de paille, un ftu!

--De l'ironie?... Je m'y attendais, dit-elle en baissant la tte.

--Marie, ne vois-tu pas, mon ange, que j'ai dit ces paroles pour
t'arracher ton secret?

--Mon secret sera toujours un secret, mme aprs vous avoir t confi.

--Eh! bien, dis....

--Je ne suis pas aime, reprit-elle en lui lanant ce regard oblique
et fin par lequel les femmes interrogent si malicieusement l'homme
qu'elles veulent tourmenter.

--Pas aime?... s'cria Nathan.

--Oui, vous vous occupez de trop de choses. Que suis-je au milieu de
tout ce mouvement? oublie  tout propos. Hier, je suis venue au bois,
je vous y ai attendu...

--Mais...

--J'avais mis une nouvelle robe pour vous, et vous n'tes pas venu, o
tiez-vous?

--Mais...

--Je ne le savais pas. Je vais chez madame d'Espard, je ne vous y
trouve point.

--Mais...

--Le soir,  l'Opra, mes yeux n'ont pas quitt le balcon. Chaque fois
que la porte s'ouvrait, c'tait des palpitations  me briser le coeur.

--Mais...

--Quelle soire! Vous ne vous doutez pas de ces temptes du coeur.

--Mais...

--La vie s'use  ces motions...

--Mais...

--Eh! bien, dit-elle.

--Oui, la vie s'use dit Nathan, et vous aurez en quelques mois dvor
la mienne. Vos reproches insenss m'arrachent aussi mon secret, dit-il.
Ah! vous n'tes pas aime?... vous l'tes trop.

Il peignit vivement sa situation, raconta ses veilles, dtailla ses
obligations  heure fixe, la ncessit de russir, les insatiables
exigences d'un journal o l'on tait tenu de juger, avant tout le
monde, les vnements sans se tromper sous peine de perdre son pouvoir,
enfin combien d'tudes rapides sur les questions qui passaient aussi
rapidement que des nuages  cette poque dvorante.

Raoul eut tort en un moment. La marquise d'Espard le lui avait
dit: rien de plus naf qu'un premier amour. Il se trouva bientt que la
comtesse tait coupable d'aimer trop. Une femme aimante rpond  tout
avec une jouissance, avec un aveu ou un plaisir. En voyant se drouler
cette vie immense, la comtesse fut saisie d'admiration. Elle avait fait
Nathan trs-grand, elle le trouva sublime. Elle s'accusa d'aimer trop,
le pria de venir  ses heures; elle aplatit ces travaux d'ambitieux
par un regard lev vers le ciel. Elle attendrait! Dsormais elle
sacrifierait ses jouissances. En voulant n'tre qu'un marchepied, elle
tait un obstacle!... elle pleura de dsespoir.

--Les femmes, dit-elle les larmes aux yeux, ne peuvent donc qu'aimer,
les hommes ont mille moyens d'agir; nous autres, nous ne pouvons que
penser, prier, adorer.

Tant d'amour voulait une rcompense. Elle regarda, comme un rossignol
qui veut descendre de sa branche  une source, si elle tait seule
dans la solitude, si le silence ne cachait aucun tmoin; puis elle
leva la tte vers Raoul, qui pencha la sienne; elle lui laissa prendre
un baiser, le premier, le seul qu'elle dt donner en fraude, et se
sentit plus heureuse en ce moment qu'elle ne l'avait t depuis cinq
annes. Raoul trouva toutes ses peines payes. Tous deux marchaient
sans trop savoir o, sur le chemin d'Auteuil  Boulogne; ils furent
obligs de revenir  leurs voitures en allant de ce pas gal et cadenc
que connaissent les amants. Raoul avait foi dans ce baiser livr avec
la facilit dcente que donne la saintet du sentiment. Tout le mal
venait du monde, et non de cette femme si entirement  lui. Raoul ne
regretta plus les tourments de sa vie enrage, que Marie devait oublier
au feu de son premier dsir, comme toutes les femmes qui ne voient pas
 toute heure les terribles dbats de ces existences exceptionnelles.
En proie  cette admiration reconnaissante qui distingue la passion
de la femme, Marie courait d'un pas dlibr, leste, sur le sable fin
d'une contre-alle, disant, comme Raoul, peu de paroles, mais senties
et portant coup. Le ciel tait pur, les gros arbres bourgeonnaient,
et quelques pointes vertes animaient dj leurs mille pinceaux bruns.
Les arbustes, les bouleaux, les saules, les peupliers, montraient leur
premier, leur tendre feuillage encore diaphane. Aucune me ne rsiste
 de pareilles harmonies. L'amour expliquait la Nature  la comtesse
comme il lui avait expliqu la Socit.

--Je voudrais que vous n'eussiez jamais aim que moi! dit-elle.

--Votre voeu est ralis, rpondit Raoul. Nous nous sommes rvl
l'un  l'autre le vritable amour.

Il disait vrai. En se posant devant ce jeune coeur en homme pur,
Raoul s'tait pris  ses phrases panaches de beaux sentiments.
D'abord purement spculatrice et vaniteuse, sa passion tait devenue
sincre. Il avait commenc par mentir, il finissait par dire vrai. Il
y a d'ailleurs chez tout crivain un sentiment difficilement touff
qui le porte  l'admiration du beau moral. Enfin,  force de faire
des sacrifices, un homme s'intresse  l'tre qui les exige. Les
femmes du monde, de mme que les courtisanes, ont l'instinct de cette
vrit; peut-tre mme la pratiquent-elles sans la connatre. Aussi
la comtesse, aprs son premier lan de reconnaissance et de surprise,
fut-elle charme d'avoir inspir tant de sacrifices, d'avoir fait
surmonter tant de difficults. Elle tait aime d'un homme digne
d'elle. Raoul ignorait  quoi l'engagerait sa fausse grandeur; car les
femmes ne permettent pas  leur amant de descendre de son pidestal. On
ne pardonne pas  un dieu la moindre petitesse. Marie ne savait pas le
mot de cette nigme que Raoul avait dit  ses amis au souper chez Vry.
La lutte de cet crivain parti des rangs infrieurs avait occup les
dix premires annes de sa jeunesse; il voulait tre aim par une des
reines du beau monde. La vanit, sans laquelle l'amour est bien faible,
a dit Champfort, soutenait sa passion et devait l'accrotre de jour en
jour.

--Vous pouvez me jurer, dit Marie, que vous n'tes et ne serez jamais 
aucune femme?

--Il n'y aurait pas plus de temps dans ma vie pour une autre femme que
de place dans mon coeur, rpondit-il sans croire faire un mensonge,
tant il mprisait Florine.

--Je vous crois, dit-elle.

Arrivs dans l'alle o stationnaient les voitures, Marie quitta le
bras de Nathan, qui prit une attitude respectueuse comme s'il venait de
la rencontrer; il l'accompagna chapeau bas jusqu' sa voiture; puis il
la suivit par l'avenue Charles X en humant la poussire que faisait la
calche, en regardant les plumes en saule pleureur que le vent agitait
en dehors. Malgr les nobles renonciations de Marie, Raoul, excit
par sa passion, se trouva partout o elle tait; il adorait l'air 
la fois mcontent et heureux que prenait la comtesse pour le
gronder sans le pouvoir en lui voyant dissiper ce temps qui lui tait
si ncessaire. Marie prit la direction des travaux de Raoul, elle lui
intima des ordres formels sur l'emploi de ses heures, demeura chez
elle pour lui ter tout prtexte de dissipation. Elle lisait tous les
matins le journal, et devint le hraut de la gloire d'tienne Lousteau,
le feuilletoniste, qu'elle trouvait ravissant, de Flicien Vernou, de
Claude Vignon, de tous les rdacteurs. Elle donna le conseil  Raoul
de rendre justice  de Marsay quand il mourut, et lut avec ivresse le
grand et bel loge que Raoul fit du ministre mort, tout en blmant son
machiavlisme et sa haine pour les masses. Elle assista naturellement,
 l'avant-scne du Gymnase,  la premire reprsentation de la pice
sur laquelle Nathan comptait pour soutenir son entreprise, et dont le
succs parut immense. Elle fut la dupe des applaudissements achets.

--Vous n'tes pas venue dire adieu aux Italiens? lui demanda lady
Dudley chez laquelle elle se rendit aprs cette reprsentation.

--Non, je suis alle au Gymnase. On donnait une premire reprsentation.

--Je ne puis souffrir le vaudeville. Je suis pour cela comme Louis XIV
pour les Tniers, dit lady Dudley.

--Moi, rpondit madame d'Espard, je trouve que les auteurs ont fait
des progrs. Les vaudevilles sont aujourd'hui de charmantes comdies,
pleines d'esprit, qui demandent beaucoup de talent, et je m'y amuse
fort.

--Les acteurs sont d'ailleurs excellents, dit Marie. Ceux du Gymnase
ont trs-bien jou ce soir; la pice leur plaisait, le dialogue est
fin, spirituel.

--Comme celui de Beaumarchais, dit lady Dudley.

--Monsieur Nathan n'est point encore Molire; mais.... dit madame
d'Espard en regardant la comtesse.

--Il fait des vaudevilles, dit madame Charles de Vandenesse.

--Et dfait des ministres, reprit madame de Manerville.

La comtesse garda le silence; elle cherchait  rpondre par des
pigrammes acres; elle se sentait le coeur agit par des mouvements
de rage; elle ne trouva rien de mieux que dire:--Il en fera peut-tre.

Toutes les femmes changrent un regard de mystrieuse intelligence.
Quand Marie de Vandenesse partit, Mona de Saint-Hreen s'cria:--Mais
elle adore Nathan!

--Elle ne fait pas de cachotteries, dit madame d'Espard.

Le mois de mai vint, Vandenesse emmena sa femme  sa terre o elle
ne fut console que par les lettres passionnes de Raoul,  qui elle
crivit tous les jours.

L'absence de la comtesse aurait pu sauver Raoul du gouffre dans
lequel il avait mis le pied, si Florine et t prs de lui; mais il
tait seul, au milieu d'amis devenus ses ennemis secrets ds qu'il
eut manifest l'intention de les dominer. Ses collaborateurs le
hassaient momentanment, prts  lui tendre la main et  le consoler
en cas de chute, prts  l'adorer en cas de succs. Ainsi va le monde
littraire. On n'y aime que ses infrieurs. Chacun est l'ennemi de
quiconque tend  s'lever. Cette envie gnrale dcuple les chances
des gens mdiocres, qui n'excitent ni l'envie ni le soupon, font
leur chemin  la manire des taupes, et, quelque sots qu'ils soient,
se trouvent cass au _Moniteur_ dans trois ou quatre places au moment
o les gens de talent se battent encore  la porte pour s'empcher
d'entrer. La sourde inimiti de ces prtendus amis, que Florine aurait
dpiste avec la science inne des courtisanes pour deviner le vrai
entre mille hypothses, n'tait pas le plus grand danger de Raoul.
Ses deux associs, Massol l'avocat et du Tillet le banquier, avaient
mdit d'atteler son ardeur au char dans lequel ils se prlassaient,
de l'vincer ds qu'il serait hors d'tat de nourrir le journal, ou
de le priver de ce grand pouvoir au moment o ils voudraient en user.
Pour eux, Nathan reprsentait une certaine somme  dvorer, une force
littraire de la puissance de dix plumes  employer. Massol, un de
ces avocats qui prennent la facult de parler indfiniment pour de
l'loquence, qui possdent le secret d'ennuyer en disant tout, la peste
des assembles o ils rapetissent toute chose, et qui veulent devenir
des personnages  tout prix, ne tenait plus  tre garde des sceaux;
il en avait vu passer cinq ou six en quatre ans, il s'tait dgot de
la simarre. Comme monnaie du portefeuille, il voulut une chaire dans
l'Instruction Publique, une place au conseil d'tat, le tout assaisonn
de la croix de la Lgion-d'Honneur. Du Tillet et le baron de Nucingen
lui avaient garanti la croix et sa nomination de matre des requtes
s'il entrait dans leurs vues; il les trouva plus en position de
raliser leurs promesses que Nathan, et il leur obissait aveuglment.
Pour mieux abuser Raoul, ces gens-l lui laissaient exercer le pouvoir
sans contrle. Du Tillet n'usait du journal que dans ses intrts
d'agiotage, auxquels Raoul n'entendait rien; mais il avait dj
fait savoir par le baron de Nucingen  Rastignac que la feuille serait
tacitement complaisante au pouvoir, sous la seule condition d'appuyer
sa candidature en remplacement de monsieur de Nucingen, futur pair
de France, et qui avait t lu dans une espce de bourg pourri, un
collge  peu d'lecteurs, o le journal fut envoy gratis  profusion.
Ainsi Raoul tait jou par le banquier et par l'avocat, qui le voyaient
avec un plaisir infini trnant au journal, y profitant de tous les
avantages, percevant tous les fruits d'amour-propre ou autres. Nathan,
enchant d'eux, les trouvait, comme lors de sa demande de fonds
questres, les meilleurs enfants du monde, il croyait les jouer. Jamais
les hommes d'imagination, pour lesquels l'esprance est le fond de la
vie, ne veulent se dire qu'en affaires le moment le plus prilleux est
celui o tout va selon leurs souhaits. Ce fut un moment de triomphe
dont profita d'ailleurs Nathan, qui se produisit alors dans le monde
politique et financier; du Tillet le prsenta chez Nucingen. Madame
de Nucingen accueillit Raoul  merveille, moins pour lui que pour
madame de Vandenesse; mais quand elle lui toucha quelques mots de la
comtesse, il crut faire merveille, en faisant de Florine un paravent;
il s'tendit avec une fatuit gnreuse sur ses relations avec
l'actrice, impossibles  rompre. Quitte-t-on un bonheur certain pour
les coquetteries du faubourg Saint-Germain? Nathan, jou par Nucingen
et Rastignac, par du Tillet et Blondet, prta son appui fastueusement
aux doctrinaires pour la formation d'un de leurs cabinets phmres.
Puis, pour arriver pur aux affaires, il ddaigna par ostentation de se
faire avantager dans quelques entreprises qui se formrent  l'aide
de sa feuille, lui qui ne regardait pas  compromettre ses amis, et 
se comporter peu dlicatement avec quelques industriels dans certains
moments critiques. Ces contrastes, engendrs par sa vanit, par son
ambition, se retrouvent dans beaucoup d'existences semblables. Le
manteau doit tre splendide pour le public, on prend du drap chez ses
amis pour en boucher les trous. Nanmoins, deux mois aprs le dpart
de la comtesse, Raoul eut un certain quart d'heure de Rabelais qui
lui causa quelques inquitudes au milieu de son triomphe. Du Tillet
tait en avance de cent mille francs. L'argent donn par Florine, le
tiers de sa premire mise de fonds, avait t dvor par le fisc, par
les frais de premier tablissement qui furent normes. Il fallait
prvoir l'avenir. Le banquier favorisa l'crivain en prenant pour
cinquante mille francs de lettres de change  quatre mois. Du Tillet
tenait ainsi Raoul par le licou de la lettre de change. Au moyen de
ce supplment, les fonds du journal furent faits pour six mois. Aux
yeux de quelques crivains, six mois sont une ternit. D'ailleurs,
 coups d'annonces,  force de voyageurs, en offrant des avantages
illusoires aux abonns, on en avait racol deux mille. Ce demi-succs
encourageait  jeter les billets de banque dans ce brasier. Encore un
peu de talent, vienne un procs politique, une apparente perscution,
et Raoul devenait un de ces condottieri modernes dont l'encre vaut
aujourd'hui la poudre  canon d'autrefois. Malheureusement, cet
arrangement tait pris quand Florine revint avec environ cinquante
mille francs. Au lieu de se crer un fonds de rserve, Raoul, sr
du succs en le voyant ncessaire, humili dj d'avoir accept de
l'argent de l'actrice, se sentant intrieurement grandi par son amour,
bloui par les captieux loges de ses courtisans, abusa Florine sur
sa position et la fora d'employer cette somme  remonter sa maison.
Dans les circonstances prsentes, une magnifique reprsentation
devenait une ncessit. L'actrice, qui n'avait pas besoin d'tre
excite, s'embarrassa de trente mille francs de dettes. Florine eut
une dlicieuse maison tout entire  elle, rue Pigale, o revint son
ancienne socit. La maison d'une fille pose comme Florine tait un
terrain neutre, trs favorable aux ambitieux politiques qui traitaient,
comme Louis XIV chez les Hollandais, sans Raoul, chez Raoul. Nathan
avait rserv  l'actrice pour sa rentre une pice dont le principal
rle lui allait admirablement. Ce drame-vaudeville devait tre l'adieu
de Raoul au thtre. Les journaux,  qui cette complaisance pour Raoul
ne cotait rien, prmditrent une telle ovation  Florine, que la
Comdie-Franaise parla d'un engagement. Les feuilletons montraient
dans Florine l'hritire de mademoiselle Mars. Ce triomphe tourdit
assez l'actrice pour l'empcher d'tudier le terrain sur lequel
marchait Nathan; elle vcut dans un monde de ftes et de festins.
Reine de cette cour pleine de solliciteurs empresss autour d'elle,
qui pour son livre, qui pour sa pice, qui pour sa danseuse, qui pour
son thtre, qui pour son entreprise, qui pour une rclame, elle se
laissait aller  tous les plaisirs du pouvoir de la presse en y voyant
l'aurore du crdit ministriel. A entendre ceux qui vinrent chez elle,
Nathan tait un grand homme politique. Nathan avait eu raison dans
son entreprise, il serait dput certainement ministre, pendant
quelque temps, comme tant d'autres. Les actrices disent rarement non
 ce qui les flatte. Florine avait trop de talent dans le feuilleton
pour se dfier du journal et de ceux qui le faisaient. Elle connaissait
trop peu le mcanisme de la presse pour s'inquiter des moyens. Les
filles de la trempe de Florine ne voient jamais que les rsultats.
Quant  Nathan, il crut, ds lors, qu' la prochaine session il
arriverait aux affaires, avec deux anciens journalistes dont l'un
alors ministre cherchait  vincer ses collgues pour se consolider.
Aprs six mois d'absence, Nathan retrouva Florine avec plaisir et
retomba nonchalamment dans ses habitudes. La lourde trame de cette
vie, il la broda secrtement des plus belles fleurs de sa passion
idale et des plaisirs qu'y semait Florine. Ses lettres  Marie taient
des chefs-d'oeuvre d'amour, de grce et de style. Nathan faisait
d'elle la lumire de sa vie, il n'entreprenait rien sans consulter son
bon gnie. Dsol d'tre du ct populaire, il voulait par moments
embrasser la cause de l'aristocratie; mais, malgr son habitude des
tours de force, il voyait une impossibilit absolue  sauter de gauche
 droite; il tait plus facile de devenir ministre. Les prcieuses
lettres de Marie taient dposes dans un de ces portefeuilles 
secret offerts par Huret ou Fichet, un de ces deux mcaniciens qui
se battaient  coups d'annonces et d'affiches dans Paris  qui
ferait les serrures les plus impntrables et les plus discrtes. Ce
portefeuille restait dans le nouveau boudoir de Florine, o travaillait
Raoul. Personne n'est plus facile  tromper qu'une femme  qui l'on a
l'habitude de tout dire; elle ne se dfie de rien, elle croit tout voir
et tout savoir. D'ailleurs, depuis son retour, l'actrice assistait  la
vie de Nathan et n'y trouvait aucune irrgularit. Jamais elle n'et
imagin que ce portefeuille,  peine entrevu, serr sans affectation,
contnt des trsors d'amour, les lettres d'une rivale que, selon la
demande de Raoul, la comtesse adressait au bureau du journal. La
situation de Nathan paraissait donc extrmement brillante. Il avait
beaucoup d'amis. Deux pices faites en collaboration et qui venaient
de russir fournissaient  son luxe et lui taient tout souci pour
l'avenir. D'ailleurs, il ne s'inquitait en aucune manire de sa dette
envers du Tillet, son ami.

--Comment se dfier d'un ami? disait-il quand en certains moments
Blondet se laissait aller  des doutes, entran par son habitude de
tout analyser.

--Mais nous n'avons pas besoin de nous mfier de nos ennemis,
disait Florine.

Nathan dfendait du Tillet. Du Tillet tait le meilleur, le plus
facile, le plus probe des hommes. Cette existence de danseur de corde
sans balancier et effray tout le monde, mme un indiffrent, s'il en
et pntr le mystre; mais du Tillet la contemplait avec le stocisme
et l'oeil sec d'un parvenu. Il y avait dans l'amicale bonhomie de ses
procds avec Nathan d'atroces railleries. Un jour, il lui serrait la
main en sortant de chez Florine, et le regardait monter en cabriolet.

--a va au bois de Boulogne avec un train magnifique, dit-il 
Lousteau, l'envieux par excellence, et a sera peut-tre dans six mois
 Clichy.

--Lui? Jamais! s'cria Lousteau; Florine est l.

--Qui te dit, mon petit, qu'il la conservera? Quant  toi, qui le vaux
mille fois, tu seras sans doute notre rdacteur en chef dans six mois.

En octobre, les lettres de change churent, du Tillet les renouvela
gracieusement, mais  deux mois, augmentes de l'escompte et d'un
nouveau prt. Sr de la victoire, Raoul puisait  mme les sacs.
Madame Flix de Vandenesse devait revenir dans quelques jours, un mois
plus tt que de coutume, ramene par un dsir effrn de voir Nathan,
qui ne voulut pas tre  la merci d'un besoin d'argent au moment o
il reprendrait sa vie militante. La correspondance, o la plume est
toujours plus hardie que la parole, o la pense revtue de ses fleurs
aborde tout et peut tout dire, avait fait arriver la comtesse au plus
haut degr d'exaltation; elle voyait en Raoul l'un des plus beaux
gnies de l'poque, un coeur exquis et mconnu, sans souillure et
digne d'adoration; elle le voyait avanant une main hardie sur le
festin du pouvoir. Bientt cette parole si belle en amour tonnerait 
la tribune. Marie ne vivait plus que de cette vie  cercles entrelacs,
comme ceux d'une sphre, et au centre desquels est le monde. Sans
got pour les tranquilles flicits du mnage, elle recevait les
agitations de cette vie  tourbillons, communiques par une plume
habile et amoureuse; elle baisait ces lettres crites au milieu des
batailles livres par la presse, prleves sur des heures studieuses;
elle sentait tout leur prix; elle tait sre d'tre aime uniquement,
de n'avoir que la gloire et l'ambition pour rivales; elle trouvait au
fond de sa solitude  employer toutes ses forces, elle tait
heureuse d'avoir bien choisi: Nathan tait un ange. Heureusement sa
retraite  sa terre et les barrires qui existaient entre elle et
Raoul avaient teint les mdisances du monde. Durant les derniers
jours de l'automne, Marie et Raoul reprirent donc leurs promenades au
bois de Boulogne, ils ne pouvaient se voir que l jusqu'au moment o
les salons se rouvriraient. Raoul put savourer un peu plus  l'aise
les pures, les exquises jouissances de sa vie idale et la cacher 
Florine: il travaillait un peu moins, les choses avaient pris leur
train au journal, chaque rdacteur connaissait sa besogne. Il fit
involontairement des comparaisons, toutes  l'avantage de l'actrice,
sans que nanmoins la comtesse y perdt. Bris de nouveau par les
manoeuvres auxquelles le condamnait sa passion de coeur et de tte
pour une femme du grand monde, Raoul trouva des forces surhumaines
pour tre  la fois sur trois thtres: le Monde, le Journal et les
Coulisses. Au moment o Florine, qui lui savait gr de tout, qui
partageait presque ses travaux et ses inquitudes, se montrait et
disparaissait  propos, lui versait  flots un bonheur rel, sans
phrases, sans aucun accompagnement de remords; la comtesse, aux yeux
insatiables, au corsage chaste, oubliait ces travaux gigantesques et
les peines prises souvent pour la voir un instant. Au lieu de dominer,
Florine se laissait prendre, quitter, reprendre, avec la complaisance
d'un chat qui retombe sur ses pattes et secoue ses oreilles. Cette
facilit de moeurs concorde admirablement aux allures des hommes
de pense; et tout artiste en et profit, comme le fit Nathan, sans
abandonner la poursuite de ce bel amour idal, de cette splendide
passion qui charmait ses instincts de pote, ses grandeurs secrtes,
ses vanits sociales. Convaincu de la catastrophe qui suivrait une
indiscrtion, il se disait: La comtesse ni Florine ne sauront rien!
Elles taient si loin l'une de l'autre! A l'entre de l'hiver, Raoul
reparut dans le monde  son apoge: il tait presque un personnage.
Rastignac, tomb avec le ministre disloqu par la mort de de Marsay,
s'appuyait sur Raoul et l'appuyait par ses loges. Madame de Vandenesse
voulut alors savoir si son mari tait revenu sur le compte de Nathan.
Aprs une anne, elle l'interrogea de nouveau, croyant avoir  prendre
une de ces clatantes revanches qui plaisent  toutes les femmes, mme
les plus nobles, les moins terrestres; car on peut gager  coup sr que
les anges ont encore de l'amour-propre en se rangeant autour du Saint
des Saints.

--Il ne lui manquait plus que d'tre la dupe des intrigants,
rpondit le comte.

Flix,  qui l'habitude du monde et de la politique permettait de voir
clair, avait pntr la situation de Raoul. Il expliqua tranquillement
 sa femme que la tentative de Fieschi avait eu pour rsultat de
rattacher beaucoup de gens tides aux intrts menacs dans la
personne du roi Louis-Philippe. Les journaux dont la couleur n'tait
pas tranche y perdraient leurs abonns, car le journalisme allait
se simplifier avec la politique. Si Nathan avait mis sa fortune dans
son journal, il prirait bientt. Ce coup d'oeil si juste, si net,
quoique succinct et jet dans l'intention d'approfondir une question
sans intrt, par un homme qui savait calculer les chances de tous les
partis, effraya madame de Vandenesse.

--Vous vous intressez donc bien  lui? demanda Flix  sa femme.

--Comme  un homme dont l'esprit m'amuse, dont la conversation me plat.

Cette rponse fut faite d'un air si naturel que le comte ne souponna
rien.

Le lendemain  quatre heures, chez madame d'Espard, Marie et Raoul
eurent une longue conversation  voix basse. La comtesse exprima des
craintes que Raoul dissipa, trop heureux d'abattre sous des pigrammes
la grandeur conjugale de Flix. Nathan avait une revanche  prendre.
Il peignit le comte comme un petit esprit, comme un homme arrir,
qui voulait juger la Rvolution de Juillet avec la mesure de la
Restauration, qui se refusait  voir le triomphe de la classe moyenne,
la nouvelle force des socits, temporaire ou durable, mais relle. Il
n'y avait plus de grands seigneurs possibles, le rgne des vritables
supriorits arrivait. Au lieu d'tudier les avis indirects et
impartiaux d'un homme politique interrog sans passion, Raoul parada,
monta sur des chasses, et se drapa dans la pourpre de son succs.
Quelle est la femme qui ne croit pas plus  son amant qu' son mari?

Madame de Vandenesse rassure commena donc cette vie d'irritations
rprimes, de petites jouissances drobes, de serrements de main
clandestins, sa nourriture de l'hiver dernier, mais qui finit par
entraner une femme au del des bornes quand l'homme qu'elle aime a
quelque rsolution et s'impatiente des entraves. Heureusement pour
elle, Raoul modr par Florine n'tait pas dangereux. D'ailleurs
il fut saisi par des intrts qui ne lui permirent pas de profiter
de son bonheur. Nanmoins un malheur soudain arriv  Nathan, des
obstacles renouvels, une impatience pouvaient prcipiter la comtesse
dans un abme. Raoul entrevoyait ces dispositions chez Marie, quand
vers la fin de dcembre du Tillet voulut tre pay. Le riche banquier,
qui se disait gn, donna le conseil  Raoul d'emprunter la somme pour
quinze jours  un usurier,  Gigonnet, la providence  vingt-cinq
pour cent de tous les jeunes gens embarrasss. Dans quelques jours le
journal oprait son grand renouvellement de janvier, il y aurait des
sommes en caisse, du Tillet verrait. D'ailleurs pourquoi Nathan ne
ferait-il pas une pice? Par orgueil Nathan voulut payer  tout prix.
Du Tillet donna une lettre  Raoul pour l'usurier, d'aprs laquelle
Gigonnet lui compta les sommes sur des lettres de change  vingt
jours. Au lieu de chercher les raisons d'une semblable facilit, Raoul
fut fch de ne pas avoir demand davantage. Ainsi se comportent les
hommes les plus remarquables par la force de leur pense; ils voient
matire  plaisanter dans un fait grave, ils semblent rserver leur
esprit pour leurs oeuvres, et, de peur de l'amoindrir, n'en usent
point dans les choses de la vie. Raoul raconta sa matine  Florine et
 Blondet; il leur peignit Gigonnet tout entier, sa chemine sans feu,
son petit papier de Rveillon, son escalier, sa sonnette asthmatique et
le pied de biche, son petit paillasson us, son tre sans feu comme son
regard: il les fit rire de ce nouvel oncle; ils ne s'inquitrent ni
de du Tillet qui se disait sans argent, ni d'un usurier si prompt  la
dtente. Tout cela, caprices!

--Il ne t'a pris que quinze pour cent, dit Blondet, tu lui devais des
remerciements. A vingt-cinq pour cent on ne les salue plus; l'usure
commence  cinquante pour cent,  ce taux on les mprise.

--Les mpriser! dit Florine. Quels sont ceux de vos amis qui vous
prteraient  ce taux sans se poser comme vos bienfaiteurs?

--Elle a raison, je suis heureux de ne plus rien devoir  du Tillet,
disait Raoul.

Pourquoi ce dfaut de pntration dans leurs affaires personnelles
chez des hommes habitus  tout pntrer? Peut-tre l'esprit ne
peut-il pas tre complet sur tous les points; peut-tre les artistes
vivent-ils trop dans le moment prsent pour tudier l'avenir; peut-tre
observent-ils trop les ridicules pour voir un pige, et croient-ils
qu'on n'ose pas les jouer. L'avenir ne se fit pas attendre. Vingt
jours aprs les lettres de change taient protestes; mais au Tribunal
de commerce, Florine fit demander et obtenir vingt-cinq jours pour
payer. Raoul tudia sa position, il demanda des comptes: il en rsulta
que les recettes du journal couvraient les deux tiers des frais, et
que l'abonnement faiblissait. Le grand homme devint inquiet et sombre,
mais pour Florine seulement,  laquelle il se confia. Florine lui
conseilla d'emprunter sur des pices de thtre  faire, en les vendant
en bloc et alinant les revenus de son rpertoire. Nathan trouva par
ce moyen vingt mille francs, et rduisit sa dette  quarante mille.
Le 10 de fvrier les vingt-cinq jours expirrent. Du Tillet, qui ne
voulait pas de Nathan pour concurrent dans le collge lectoral o
il comptait se prsenter, en laissant  Massol un autre collge  la
dvotion du ministre, fit poursuivre  outrance Raoul par Gigonnet.
Un homme crou pour dettes ne peut pas s'offrir  la candidature.
La maison de Clichy pouvait dvorer le futur ministre. Florine tait
elle-mme en conversation suivie avec des huissiers,  raison de ses
dettes personnelles; et, dans cette crise, il ne lui restait plus
d'autre ressource que le _moi_ de Mde, car ses meubles furent saisis.
L'ambitieux entendait de toutes parts les craquements de la destruction
dans son jeune difice, bti sans fondements. Dj sans force pour
soutenir une si vaste entreprise, il se sentait incapable de la
recommencer; il allait donc prir sous les dcombres de sa fantaisie.
Son amour pour la comtesse lui donnait encore quelques clairs de vie;
il animait son masque, mais en dedans l'esprance tait morte. Il ne
souponnait point du Tillet, il ne voyait que l'usurier. Rastignac,
Blondet, Lousteau, Vernou, Finot, Massol se gardaient bien d'clairer
cet homme d'une activit si dangereuse. Rastignac, qui voulait
ressaisir le pouvoir, faisait cause commune avec Nucingen et du Tillet.
Les autres prouvaient des jouissances infinies  contempler l'agonie
d'un de leurs gaux, coupable d'avoir tent d'tre leur matre. Aucun
d'eux n'aurait voulu dire un mot  Florine; au contraire, on lui
vantait Raoul. Nathan avait des paules  soutenir le monde, il s'en
tirerait, tout irait  merveille!

--On a fait deux abonns hier, disait Blondet d'un air grave, Raoul
sera dput. Le budget vot, l'ordonnance de dissolution paratra.

Nathan, poursuivi, ne pouvait plus compter sur l'usure. Florine,
saisie, ne pouvait plus compter que sur les hasards d'une passion
inspire  quelque niais qui ne se trouve jamais  propos. Nathan
n'avait pour amis que des gens sans argent et sans crdit. Une
arrestation tuait ses esprances de fortune politique. Pour comble de
malheur, il se voyait engag dans d'normes travaux pays d'avance, il
n'entrevoyait pas de fond au gouffre de misre o il allait rouler.
En prsence de tant de menaces, son audace l'abandonna. La comtesse
de Vandenesse s'attacherait-elle  lui, fuirait-elle au loin? Les
femmes ne sont jamais conduites  cet abme que par un entier amour,
et leur passion ne les avait pas nous l'un  l'autre par les liens
mystrieux du bonheur. Mais la comtesse le suivt-elle  l'tranger,
elle viendrait sans fortune, nue et dpouille, elle serait un embarras
de plus. Un esprit de second ordre, un orgueilleux comme Nathan,
devait voir et vit alors dans le suicide l'pe qui trancherait ces
noeuds gordiens. L'ide de tomber en face de ce monde o il avait
pntr, qu'il avait voulu dominer, d'y laisser la comtesse triomphante
et de redevenir un fantassin crott, n'tait pas supportable. La
Folie dansait et faisait entendre ses grelots  la porte du palais
fantastique habit par le pote. En cette extrmit, Nathan attendit un
hasard et ne voulut se tuer qu'au dernier moment.

Durant les derniers jours employs par la signification du jugement,
par les commandements et la dnonciation de la contrainte par corps,
Raoul porta partout malgr lui cet air froidement sinistre que les
observateurs ont pu remarquer chez tous les gens destins au suicide ou
qui le mditent. Les ides funbres qu'ils caressent impriment  leur
front des teintes grises et nbuleuses; leur sourire a je ne sais quoi
de fatal, leurs mouvements sont solennels. Ces malheureux paraissent
vouloir sucer jusqu'au zeste les fruits dors de la vie; leurs regards
visent le coeur  tout propos, ils coutent leur glas dans l'air,
ils sont inattentifs. Ces effrayants symptmes, Marie les aperut un
soir chez lady Dudley: Raoul tait rest seul sur un divan, dans le
boudoir, tandis que tout le monde causait dans le salon; la comtesse
vint  la porte, il ne leva pas la tte, il n'entendit ni le souffle de
Marie ni le frissonnement de sa robe de soie; il regardait une fleur
du tapis, les yeux fixes, hbts de douleur; il aimait mieux mourir
que d'abdiquer. Tout le monde n'a pas le pidestal de Sainte-Hlne.
D'ailleurs, le suicide rgnait alors  Paris; ne doit-il pas tre le
dernier mot des socits incrdules? Raoul venait de se rsoudre 
mourir. Le dsespoir est en raison des esprances, et celui de Raoul
n'avait pas d'autre issue que la tombe.

--Qu'as-tu? lui dit Marie en volant auprs de lui.

--Rien, rpondit-il.

Il y a une manire de dire ce mot _rien_ entre amants, qui signifie
tout le contraire. Marie haussa les paules.

--Vous tes un enfant, dit-elle, il vous arrive quelque malheur.

--Non, pas  moi, dit-il. D'ailleurs, vous le saurez toujours trop tt,
Marie, reprit-il affectueusement.

--A quoi pensais-tu quand je suis entre? demanda-t-elle d'un air
d'autorit.

--Veux-tu savoir la vrit? Elle inclina la tte.--Je songeais  toi,
je me disais qu' ma place bien des hommes auraient voulu tre aims
sans rserve: je le suis, n'est-ce pas?

--Oui, dit-elle.

--Et, reprit-il en lui pressant la taille et l'attirant  lui pour
la baiser au front, au risque d'tre surpris, je te laisse pure et
sans remords. Je puis t'entraner dans l'abme, et tu demeures dans
toute ta gloire au bord, sans souillure. Cependant une seule pense
m'importune....

--Laquelle?

--Tu me mpriseras. Elle sourit superbement.--Oui, tu ne croiras jamais
avoir t saintement aime; puis on me fltrira, je le sais. Les femmes
n'imaginent pas que du fond de notre fange nous levions nos yeux vers
le ciel pour y adorer sans partage une Marie. Elles mlent  ce saint
amour de tristes questions, elles ne comprennent pas que des hommes de
haute intelligence et de vaste posie puissent dgager leur me de la
jouissance pour la rserver  quelque autel chri. Cependant, Marie,
le culte de l'idal est plus fervent chez nous que chez vous: nous le
trouvons dans la femme qui ne le cherche mme pas en nous.

--Pourquoi cet article? dit-elle railleusement en femme sre d'elle.

--Je quitte la France, tu apprendras demain pourquoi et comment par une
lettre que t'apportera mon valet de chambre. Adieu, Marie.

Raoul sortit aprs avoir press la comtesse sur son coeur par une
horrible treinte, et la laissa stupide de douleur.

--Qu'avez-vous donc, ma chre? lui dit la marquise d'Espard en la
venant chercher; que vous a dit monsieur Nathan? il nous a quittes
d'un air mlodramatique. Vous tes peut-tre trop raisonnable ou trop
draisonnable.

La comtesse prit le bras de madame d'Espard pour rentrer dans le
salon, d'o elle partit quelques instants aprs.

--Elle va peut-tre  son premier rendez-vous, dit lady Dudley  la
marquise.

--Je le saurai, rpliqua madame d'Espard en s'en allant et suivant la
voiture de la comtesse.

Mais le coup de madame de Vandenesse prit le chemin du faubourg
Saint-Honor. Quand madame d'Espard rentra chez elle, elle vit la
comtesse Flix continuant le faubourg pour gagner le chemin de la rue
du Rocher. Marie se coucha sans pouvoir dormir, et passa la nuit  lire
un voyage au ple nord sans y rien comprendre. A huit heures et demie,
elle reut une lettre de Raoul, et l'ouvrit prcipitamment. La lettre
commenait par ces mots classiques:

Ma chre bien-aime, quand tu tiendras ce papier, je ne serai plus...

Elle n'acheva pas, elle froissa le papier par une contraction nerveuse,
sonna sa femme de chambre, mit  la hte un peignoir, chaussa les
premiers souliers venus, s'enveloppa dans un chle, prit un chapeau;
puis elle sortit en recommandant  sa femme de chambre de dire au comte
qu'elle tait alle chez sa soeur, madame du Tillet.

--O avez-vous laiss votre matre? demanda-t-elle au domestique de
Raoul.

--Au bureau du journal.

--Allons-y, dit-elle.

Au grand tonnement de sa maison, elle sortit  pied, avant neuf
heures, en proie  une visible folie. Heureusement pour elle, la femme
de chambre alla dire au comte que madame venait de recevoir une lettre
de madame du Tillet qui l'avait mise hors d'elle, et venait de courir
chez sa soeur, accompagne du domestique qui lui avait apport la
lettre. Vandenesse attendit le retour de sa femme pour recevoir des
explications. La comtesse monta dans un fiacre et fut rapidement mene
au bureau du journal. A cette heure, les vastes appartements occups
par le journal dans un vieil htel de la rue Feydeau taient dserts;
il ne s'y trouvait qu'un garon de bureau, trs-tonn de voir une
jeune et jolie femme gare les traverser en courant, et lui demander
o tait monsieur Nathan.

--Il est sans doute chez mademoiselle Florine, rpondit-il en prenant
la comtesse pour une rivale qui voulait faire une scne de jalousie.

--O travaille-t-il ici? dit-elle.

--Dans un cabinet dont la clef est dans sa poche.

--Je veux y aller.

Le garon la conduisit  une petite pice sombre donnant sur une
arrire-cour, et qui jadis tait un cabinet de toilette attenant 
une grande chambre  coucher dont l'alcve n'avait pas t dtruite.
Ce cabinet tait en retour. La comtesse, en ouvrant la fentre de la
chambre, put voir par celle du cabinet ce qui s'y passait: Nathan
rlait assis sur son fauteuil de rdacteur en chef.

--Enfoncez cette porte et taisez-vous, j'achterai votre silence,
dit-elle. Ne voyez-vous pas que monsieur Nathan se meurt?

Le garon alla chercher  l'imprimerie un chssis de fer avec lequel
il put enfoncer la porte. Raoul s'asphyxiait, comme une simple
couturire, au moyen d'un rchaud de charbon. Il venait d'achever une
lettre  Blondet pour le prier de mettre son suicide sur le compte
d'une apoplexie foudroyante. La comtesse arrivait  temps: elle fit
transporter Raoul dans le fiacre, et ne sachant o lui donner des
soins, elle entra dans un htel, y prit une chambre, et envoya le
garon de bureau chercher un mdecin. Raoul fut en quelques heures hors
de danger, mais la comtesse ne quitta pas son chevet sans avoir obtenu
sa confession gnrale. Aprs que l'ambitieux terrass lui eut vers
dans le coeur ces pouvantables lgies de sa douleur, elle revint
chez elle en proie  tous les tourments,  toutes les ides qui, la
veille, assigeaient le front de Nathan.

--J'arrangerai tout, lui avait-elle dit pour le faire vivre.

--Eh! bien, qu'a donc ta soeur? demanda Flix  sa femme en la voyant
rentrer. Je te trouve bien change.

--C'est une horrible histoire sur laquelle je dois garder le plus
profond secret, rpondit-elle en retrouvant sa force pour affecter le
calme.

Afin d'tre seule et de penser  son aise, elle tait alle le soir aux
Italiens, puis elle tait venue dcharger son coeur dans celui de
madame du Tillet en lui racontant l'horrible scne de la matine, lui
demandant des conseils et des secours. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient
savoir alors que du Tillet avait allum le feu du vulgaire rchaud dont
la vue avait pouvant la comtesse Flix de Vandenesse.

--Il n'a que moi dans le monde, avait dit Marie  sa soeur, et je ne
lui manquerai point.

Ce mot contient le secret de toutes les femmes: elles sont
hroques alors qu'elles ont la certitude d'tre tout pour un homme
grand et irrprochable.

Du Tillet avait entendu parler de la passion plus ou moins probable
de sa belle-soeur pour Nathan; mais il tait de ceux qui la niaient
ou la jugeaient incompatible avec la liaison de Raoul et de Florine.
L'actrice devait chasser la comtesse, et rciproquement. Mais quand,
en rentrant chez lui, pendant cette soire, il y vit sa belle-soeur,
dont dj le visage lui avait annonc d'amples perturbations aux
Italiens, il devina que Raoul avait confi ses embarras  la
comtesse: la comtesse l'aimait donc, elle tait donc venue demander
 Marie-Eugnie les sommes dues au vieux Gigonnet. Madame du Tillet,
 qui les secrets de cette pntration en apparence surnaturelle
chappaient, avait montr tant de stupfaction, que les soupons de du
Tillet se changrent en certitude. Le banquier crut pouvoir tenir le
fil des intrigues de Nathan. Personne ne savait ce malheureux au lit,
rue du Mail, dans un htel garni, sous le nom du garon de bureau 
qui la comtesse avait promis cinq cents francs s'il gardait le secret
sur les vnements de la nuit et de la matine. Aussi Franois Quillet
avait-il eu le soin de dire  la portire que Nathan s'tait trouv
mal par suite d'un travail excessif. Du Tillet ne fut pas tonn de
ne point voir Nathan. Il tait naturel que le journaliste se cacht
pour viter les gens chargs de l'arrter. Quand les espions vinrent
prendre des renseignements, ils apprirent que le matin une dame tait
venue enlever le rdacteur en chef. Il se passa deux jours avant qu'ils
eussent dcouvert le numro du fiacre, questionn le cocher, reconnu,
sond l'htel o se ranimait le dbiteur. Ainsi les sages mesures
prises par Marie avaient fait obtenir  Nathan un sursis de trois jours.

Chacune des deux soeurs passa donc une cruelle nuit. Une catastrophe
semblable jette la lueur de son charbon sur toute la vie; elle
en claire les bas-fonds, les cueils, plus que les sommets, qui
jusqu'alors ont occup le regard. Frappe de l'horrible spectacle d'un
jeune homme mourant dans son fauteuil, devant son journal, crivant
 la romaine ses dernires penses, la pauvre madame du Tillet ne
pouvait penser qu' lui porter secours,  rendre la vie  cette me
par laquelle vivait sa soeur. Il est dans la nature de notre esprit
de regarder aux effets avant d'analyser les causes. Eugnie approuva
de nouveau l'ide qu'elle avait eue de s'adresser  la baronne
Delphine de Nucingen, chez laquelle elle dnait, et ne douta pas du
succs. Gnreuse comme toutes les personnes qui n'ont pas t presses
dans les rouages en acier poli de la socit moderne, madame du Tillet
rsolut de prendre tout sur elle.

De son ct, la comtesse, heureuse d'avoir dj sauv la vie de Nathan,
employa sa nuit  inventer des stratagmes pour se procurer quarante
mille francs. Dans ces crises, les femmes sont sublimes. Conduites par
le sentiment, elles arrivent  des combinaisons qui surprendraient les
voleurs, les gens d'affaires et les usuriers, si ces trois classes
d'industriels, plus ou moins patents, s'tonnaient de quelque chose.
La comtesse vendait ses diamants en songeant  en porter de faux. Elle
se dcidait  demander la somme  Vandenesse pour sa soeur, dj mise
en jeu par elle; mais elle avait trop de noblesse pour ne pas reculer
devant les moyens dshonorants; elle les concevait et les repoussait.
L'argent de Vandenesse  Nathan! Elle bondissait dans son lit effraye
de sa sclratesse. Faire monter de faux diamants? son mari finirait
par s'en apercevoir. Elle voulait aller demander la somme aux
Rothschild qui avaient tant d'or,  l'archevque de Paris qui devait
secourir les pauvres, courant ainsi d'une religion  l'autre, implorant
tout. Elle dplora de se voir en dehors du gouvernement; jadis elle
aurait trouv son argent  emprunter aux environs du trne. Elle
pensait  recourir  son pre. Mais l'ancien magistrat avait en horreur
les illgalits; ses enfants avaient fini par savoir combien peu il
sympathisait avec les malheurs de l'amour; il ne voulait point en
entendre parler, il tait devenu misanthrope, il avait toute intrigue
en horreur. Quant  la comtesse de Granville, elle vivait retire en
Normandie dans une de ses terres, conomisant et priant, achevant ses
jours entre des prtres et des sacs d'cus, froide jusqu'au dernier
moment. Quand Marie aurait eu le temps d'arriver  Bayeux, sa mre
lui donnerait-elle tant d'argent sans savoir quel en serait l'usage?
Supposer des dettes? Oui, peut-tre se laisserait-elle attendrir par
sa favorite. Eh! bien, en cas d'insuccs, la comtesse irait donc en
Normandie. Le comte de Granville ne refuserait pas de lui fournir un
prtexte de voyage en lui donnant le faux avis d'une grave maladie
survenue  sa femme. Le dsolant spectacle qui l'avait pouvante le
matin, les soins prodigus  Nathan, les heures passes au chevet de
son lit, ces narrations entrecoupes, cette agonie d'un grand esprit,
ce vol du gnie arrt par un vulgaire, par un ignoble obstacle, tout
lui revint en mmoire pour stimuler son amour. Elle repassa ses
motions et se sentit encore plus prise par les misres que par les
grandeurs. Aurait-elle bais ce front couronn par le succs? Non. Elle
trouvait une noblesse infinie aux dernires paroles que Nathan lui
avait dites dans le boudoir de lady Dudley. Quelle saintet dans cet
adieu! Quelle noblesse dans l'immolation d'un bonheur qui serait devenu
son tourment  elle! La comtesse avait souhait des motions dans sa
vie; elles abondaient terribles, cruelles, mais aimes. Elle vivait
plus par la douleur que par le plaisir. Avec quelles dlices elle se
disait: Je l'ai dj sauv, je vais le sauver encore! Elle l'entendait
s'criant: Il n'y a que les malheureux qui savent jusqu'o va l'amour!
quand il avait senti les lvres de sa Marie poses sur son front.

--Es-tu malade? lui dit son mari qui vint dans sa chambre la chercher
pour le djeuner.

--Je suis horriblement tourmente du drame qui se joue chez ma soeur,
dit-elle sans faire de mensonge.

--Elle est tombe en de bien mauvaises mains; c'est une honte pour
une famille que d'y avoir un du Tillet, un homme sans noblesse; s'il
arrivait quelque dsastre  votre soeur, elle ne trouverait gure de
piti chez lui.

--Quelle est la femme qui s'accommode de la piti? dit la comtesse en
faisant un mouvement convulsif. Impitoyables, votre rigueur est une
grce pour nous.

--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous sais noble de coeur, dit
Flix en baisant la main de sa femme et tout mu de cette fiert. Une
femme qui pense ainsi n'a pas besoin d'tre garde.

--Garde? reprit-elle, autre honte qui retombe sur vous.

Flix sourit, mais Marie rougissait. Quand une femme est secrtement
en faute, elle monte ostensiblement l'orgueil fminin au plus haut
point. C'est une dissimulation d'esprit dont il faut leur savoir gr.
La tromperie est alors pleine de dignit, sinon de grandeur. Marie
crivit deux lignes  Nathan sous le nom de monsieur Quillet, pour
lui dire que tout allait bien, et les envoya par un commissionnaire
 l'htel du Mail. Le soir,  l'Opra, la comtesse eut les bnfices
de ses mensonges, car son mari trouva trs naturel qu'elle quittt sa
loge pour aller voir sa soeur. Flix attendit pour lui donner le bras
que du Tillet et laiss sa femme seule. De quelles motions Marie fut
agite en traversant le corridor, en entrant dans la loge de sa
soeur et s'y posant d'un front calme et serein devant le monde tonn
de les voir ensemble.

--H! bien? lui dit-elle.

Le visage de Marie-Eugnie tait une rponse: il y clatait une
joie nave que bien des personnages attriburent  une vaniteuse
satisfaction.

--Il sera sauv, ma chre, mais pour trois mois seulement, pendant
lesquels nous aviserons  le secourir plus efficacement. Madame de
Nucingen veut quatre lettres de change de chacune dix mille francs,
signes de n'importe qui, pour ne pas te compromettre. Elle m'a
expliqu comment elles devaient tre faites; je n'y ai rien compris,
mais monsieur Nathan te les prparera. J'ai seulement pens que
Schmuke, notre vieux matre, peut nous tre trs utile en cette
circonstance: il les signerait. En joignant  ces quatre valeurs une
lettre par laquelle tu garantiras leur paiement  madame de Nucingen,
elle te remettra demain l'argent. Fais tout par toi-mme, ne te fie 
personne. J'ai pens que Schmuke n'aurait aucune objection  t'opposer.
Pour drouter les soupons, j'ai dit que tu voulais obliger notre
ancien matre de musique, un Allemand dans le malheur. J'ai donc pu
demander le plus profond secret.

--Tu as de l'esprit comme un ange! Pourvu que la baronne de Nucingen
n'en cause qu'aprs avoir donn l'argent, dit la comtesse en levant les
yeux comme pour implorer Dieu, quoique  l'Opra.

--Schmuke demeure dans la petite rue de Nevers, sur le quai Conti, ne
l'oublie pas, vas-y toi-mme.

--Merci, dit la comtesse en serrant la main de sa soeur. Ah! je
donnerais dix ans de ma vie....

--A prendre dans ta vieillesse....

--Pour faire  jamais cesser de pareilles angoisses, dit la comtesse en
souriant de l'interruption.

Toutes les personnes qui lorgnaient en ce moment les deux soeurs
pouvaient les croire occupes de frivolits en admirant leurs rires
ingnus; mais un de ces oisifs qui viennent  l'Opra plus pour
espionner les toilettes et les figures que par plaisir, aurait pu
deviner le secret de la comtesse en remarquant la violente sensation
qui teignit la joie de ces deux charmantes physionomies. Raoul qui,
pendant la nuit, ne craignait plus les recors, ple et blme, l'oeil
inquiet, le front attrist, parut sur la marche de l'escalier o il se
posait habituellement. Il chercha la comtesse dans sa loge, la trouva
vide, et se prit alors le front dans ses mains en s'appuyant le
coude  la ceinture.

--Peut-elle tre  l'Opra! pensa-t-il.

--Regarde-nous donc, pauvre grand homme, dit  voix basse madame du
Tillet.

Quant  Marie, au risque de se compromettre, elle attacha sur lui ce
regard violent et fixe par lequel la volont jaillit de l'oeil,
comme du soleil jaillissent les ondes lumineuses, et qui pntre,
selon les magntiseurs, la personne sur laquelle il est dirig. Raoul
sembla frapp par une baguette magique; il leva la tte, et son oeil
rencontra soudain les yeux des deux soeurs. Avec cet adorable esprit
qui n'abandonne jamais les femmes, madame de Vandenesse saisit une
croix qui jouait sur sa gorge et la lui montra par un sourire rapide
et significatif. Le bijou rayonna jusque sur le front de Raoul, qui
rpondit par une expression joyeuse: il avait compris.

--N'est-ce donc rien, Eugnie, dit la comtesse  sa soeur, que de
rendre ainsi la vie aux morts?

--Tu peux entrer dans la Socit des Naufrages, rpondit Eugnie en
souriant.

--Comme il est venu triste, abattu; mais comme il s'en ira content!

--H! bien, comment vas-tu, mon cher? dit du Tillet en serrant la main
 Raoul et l'abordant avec tous les symptmes de l'amiti.

--Mais comme un homme qui vient de recevoir les meilleurs
renseignements sur les lections. Je serai nomm, rpondit le radieux
Raoul.

--Ravi, rpliqua du Tillet. Il va nous falloir de l'argent pour le
journal.

--Nous en trouverons, dit Raoul.

--Les femmes ont le diable pour elles, dit du Tillet sans se laisser
prendre encore aux paroles de Raoul qu'il avait nomm Charnathan.

--A quel propos? dit Raoul.

--Ma belle-soeur est chez ma femme, dit le banquier; il y a quelque
intrigue sous jeu. Tu me parais ador de la comtesse, elle te salue 
travers toute la salle.

--Vois, dit madame du Tillet  sa soeur, on nous dit fausses. Mon
mari cline monsieur Nathan, et c'est lui qui veut le faire mettre en
prison.

--Et les hommes nous accusent! s'cria la comtesse: je
l'clairerai.

Elle se leva, reprit le bras de Vandenesse qui l'attendait dans le
corridor, revint radieuse dans sa loge; puis elle quitta l'Opra,
commanda sa voiture pour le lendemain avant huit heures, et se trouva
ds huit heures et demie au quai Conti, aprs avoir pass rue du Mail.

La voiture ne pouvait entrer dans la petite rue de Nevers; mais comme
Schmuke habitait une maison situe  l'angle du quai, la comtesse n'eut
pas  marcher dans la boue, elle sauta presque de son marchepied 
l'alle boueuse et ruine de cette vieille maison noire, raccommode
comme la faence d'un portier avec des attaches en fer, et surplombant
de manire  inquiter les passants. Le vieux matre de chapelle
demeurait au quatrime tage et jouissait du bel aspect de la Seine,
depuis le Pont-Neuf jusqu' la colline de Chaillot. Ce bon tre fut
si surpris quand le laquais lui annona la visite de son ancienne
colire, que dans sa stupfaction il la laissa pntrer chez lui.
Jamais la comtesse n'et invent ni souponn l'existence qui se
rvla soudain  ses regards, quoiqu'elle connt depuis longtemps le
profond ddain de Schmuke pour le costume et le peu d'intrt qu'il
portait aux choses de ce monde. Qui aurait pu croire au laisser-aller
d'une pareille vie,  une si complte insouciance? Schmuke tait un
Diogne musicien, il n'avait point honte de son dsordre; il l'et
ni, tant il y tait habitu. L'usage incessant d'une bonne grosse
pipe allemande avait rpandu sur le plafond, sur le misrable papier
de tenture, corch en mille endroits par un chat, une teinte blonde
qui donnait aux objets l'aspect des moissons dores de Crs. Le chat,
dou d'une magnifique robe  longues soies bouriffes  faire envie
 une portire, tait l comme la matresse du logis, grave dans sa
barbe, sans inquitude; du haut d'un excellent piano de Vienne o il
sigeait magistralement, il jeta sur la comtesse, quand elle entra, ce
regard mielleux et froid par lequel toute femme tonne de sa beaut
l'aurait salue; il ne se drangea point, il agita seulement les deux
fils d'argent de ses moustaches droites et reporta sur Schmuke ses deux
yeux d'or. Le piano, caduc et d'un bon bois peint en noir et or, mais
sale, dteint, caill, montrait des touches uses comme les dents
des vieux chevaux, et jaunies par la couleur fuligineuse tombe de
la pipe. Sur la tablette, de petits tas de cendres disaient que, la
veille, Schmuke avait chevauch sur le vieil instrument vers quelque
sabbat musical. Le carreau, plein de boue sche, de papiers
dchirs, de cendres de pipe, de dbris inexplicables, ressemblait
au plancher des pensionnats quand il n'a pas t balay depuis huit
jours, et d'o les domestiques chassent des monceaux de choses qui
sont entre le fumier et les guenilles. Un oeil plus exerc que
celui de la comtesse y aurait trouv des renseignements sur la vie de
Schmuke, dans quelques pluchures de marrons, des pelures de pommes,
des coquilles d'oeufs rouges, dans des plats casss par inadvertance
et crotts de _sauercraut_. Ce _dtritus_ allemand formait un tapis
de poudreuses immondices qui craquait sous les pieds, et se ralliait
 un amas de cendres qui descendait majestueusement d'une chemine
en pierre peinte o trnait une bche en charbon de terre devant
laquelle deux tisons avaient l'air de se consumer. Sur la chemine,
un trumeau et sa glace, o les figures dansaient la sarabande; d'un
ct la glorieuse pipe accroche, de l'autre un pot chinois o le
professeur mettait son tabac. Deux fauteuils achets de hasard, comme
une couchette maigre et plate, comme la commode vermoulue et sans
marbre, comme la table estropie o se voyaient les restes d'un frugal
djeuner, composaient ce mobilier plus simple que celui d'un wigham de
Mohicans. Un miroir  barbe suspendu  l'espagnolette de la fentre
sans rideaux et surmont d'une loque zbre par les nettoyages du
rasoir, indiquait les sacrifices que Schmuke faisait aux Grces et au
Monde. Le chat, tre faible et protg, tait le mieux partag, il
jouissait d'un vieux coussin de bergre auprs duquel se voyaient une
tasse et un plat de porcelaine blanche. Mais ce qu'aucun style ne peut
dcrire, c'est l'tat o Schmuke, le chat et la pipe, trinit vivante,
avaient mis ces meubles. La pipe avait brl la table  et l. Le chat
et la tte de Schmuke avaient graiss le velours d'Utrecht vert des
deux fauteuils, de manire  lui ter sa rudesse. Sans la splendide
queue de ce chat, qui faisait en partie le mnage, jamais les places
libres sur la commode ou sur le piano n'eussent t nettoyes. Dans un
coin se tenaient les souliers, qui voudraient un dnombrement pique.
Les dessus de la commode et du piano taient encombrs de livres de
musique,  dos rongs, ventrs,  coins blanchis, mousss, o le
carton montrait ses mille feuilles. Le long des murs taient colles
avec des pains  cacheter les adresses des colires. Le nombre de
pains sans papiers indiquait les adresses dfuntes. Sur le papier se
lisaient des calculs faits  la craie. La commode tait orne
de cruchons de bire bus la veille, lesquels paraissaient neufs et
brillants au milieu de ces vieilleries et des paperasses. L'hygine
tait reprsente par un pot  eau couronn d'une serviette, et un
morceau de savon vulgaire, blanc, paillet de bleu, qui humectait le
bois de rose en plusieurs endroits. Deux chapeaux galement vieux
taient accrochs  un porte-manteau d'o pendait le mme carrick bleu
 trois collets que la comtesse avait toujours vu  Schmuke. Au bas de
la fentre taient trois pots de fleurs, des fleurs allemandes sans
doute, et tout auprs une canne de houx. Quoique la vue et l'odorat de
la comtesse fussent dsagrablement affects, le sourire et le regard
de Schmuke lui cachrent ces misres sous de clestes rayons qui firent
resplendir les teintes blondes, et vivifirent ce chaos. L'me de
cet homme divin, qui connaissait et rvlait tant de choses divines,
scintillait comme un soleil. Son rire si franc, si ingnu  l'aspect
d'une de ses saintes Cciles, rpandit les clats de la jeunesse, de la
gaiet, de l'innocence. Il versa les trsors les plus chers  l'homme,
et s'en fit un manteau qui cacha sa pauvret. Le parvenu le plus
ddaigneux et trouv peut-tre ignoble de songer au cadre o s'agitait
ce magnifique aptre de la religion musicale.

--_H bar kel hassart, izi, tchre montame la gondesse?_ dit-il.
_Vaudile k ch jande lei gandike t Zimion  mon ache?_ Cette ide
raviva son accs de rire immodr.--_Souis-che en ponne fordine?_
reprit-il encore d'un air fin. Puis il se remit  rire comme un
enfant.--_Vis fennez pir la misik, hai non pir ein baufre me. Ch lei
sais_, dit-il d'un air mlancolique, _mais fennez pir tit ce ke vi
fouderesse, vis savez qu'ici tit este  visse, corpe, hme, hai piens!_

Il prit la main de la comtesse, la baisa et y mit une larme, car le
bonhomme tait tous les jours au lendemain du bienfait. Sa joie lui
avait t pendant un instant le souvenir, pour le lui rendre dans toute
sa force. Aussitt il prit la craie, sauta sur le fauteuil qui tait
devant le piano; puis, avec une rapidit de jeune homme, il crivit sur
le papier en grosses lettres: 17 FVRIER 1835. Ce mouvement si
joli, si naf, fut accompli avec une si furieuse reconnaissance, que la
comtesse en fut tout mue.

--Ma soeur viendra, lui dit-elle.

--_L'audre auzi! gand? gand? ke c soid afant qu'il meure!_ reprit-il.

--Elle viendra vous remercier d'un grand service que je viens vous
demander de sa part, reprit-elle.

--_Fitte, fitte, fitte, fitte_, s'cria Schmuke, _k vaudille vaire?
Vaudille hler au tiaple?_

--Rien que mettre: _Accept pour la somme de dix mille francs_ sur
chacun de ces papiers, dit-elle en tirant de son manchon quatre lettres
de change prpares selon la formule par Nathan.

--_H! ze zera piendotte vaidde_, rpondit l'Allemand avec la douceur
d'un agneau. _Seulemente, che neu saite pas i se druffent messes
blmes et mon hangrier.--Fattan te la, meinherr Mirr_, cria-t-il au
chat qui le regarda froidement.--_Sei mon chs_, dit-il en le montrant
 la comtesse. _C'est la bauffre hnmle ki fit affecque li bauffre
Schmuke! Ille hai p!_

--Oui, dit la comtesse.

--_L foullez-visse?_ dit-il.

--Y pensez-vous? reprit-elle. N'est-ce pas votre ami?

Le chat, qui cachait l'encrier, devina que Schmuke le voulait, et sauta
sur le lit.

--_Il tre mline gomme ein zinche!_ reprit-il en le montrant sur le
lit. _Ch l nme Mirr, pir clorivier nodre crnt Hoffmann te Perlin,
ke ch paugoube gonni._

Le bonhomme signait avec l'innocence d'un enfant qui fait ce que sa
mre lui ordonne de faire sans y rien concevoir, mais sr de bien
faire. Il se proccupait bien plus de la prsentation du chat  la
comtesse que des papiers par lesquels sa libert pouvait tre, suivant
les lois relatives aux trangers,  jamais aline.

--_Vis m'azurze ke cesse bedis babires dimprs..._

--N'ayez pas la moindre inquitude, dit la comtesse.

--_Ch ne boind t'einkitide_, reprit-il brusquement. _Che temande zi
zes bedis babires dimprs veront blsir  montame ti Dilet._

--Oh! oui, dit-elle, vous lui rendez service comme si vous tiez son
pre...

--_Ch souis ton pien hireux te lui dre pon  keke chausse. Andantez
te mon misik!_ dit-il en laissant les papiers sur la table, et sautant
 son piano.

Dj les mains de cet ange trottaient sur les vieilles touches,
dj son regard atteignait aux cieux  travers les toits, dj le plus
dlicieux de tous les chants fleurissait dans l'air et pntrait l'me;
mais la comtesse ne laissa ce naf interprte des choses clestes faire
parler les bois et les cordes, comme fait la sainte Ccile de Raphal
pour les anges qui l'coutent, que pendant le temps que mit l'criture
 scher: elle se leva, mit les lettres de change dans son manchon,
et tira son radieux matre des espaces thrs o il planait en le
rappelant sur la terre.

--Mon bon Schmuke, dit-elle en lui frappant sur l'paule.

--_Tch!_ s'cria-t-il avec une affreuse soumission. _Bourkoi des-vis
tonc fennie?_

Il ne murmura point, il se dressa comme un chien fidle pour couter la
comtesse.

--Mon bon Schmuke, reprit-elle, il s'agit d'une affaire de vie et de
mort, les minutes conomisent du sang et des larmes.

--_Tuchurs la mme_, dit-il. _Hallze, anche! zcher les plirs tes
audres! Zachsse k leu baufre Schmuke gomde fodre viside pir plis k
fos randes!_

--Nous nous reverrons, dit-elle, vous viendrez faire de la musique et
dner avec moi tous les dimanches, sous peine de nous brouiller. Je
vous attends dimanche prochain.

--_Frai?_

--Je vous en prie, et ma soeur vous indiquera sans doute un jour
aussi.

--_Ma ponhire zera tonc gomblete_, dit-il, _gar che ne vis foyais gaux
Champes-Hailysses gand vis y bassize han foidire, pien raremente!_

Cette ide scha les larmes qui lui roulaient dans les yeux, et il
offrit le bras  sa belle colire, qui sentit battre dmesurment le
coeur du vieillard.

--Vous pensiez donc  nous, lui dit-elle.

--_Tuchurs en manchant mon bain!_ reprit-il. _T'aport gomme h mes
pienfaidrices; et puis gomme au teusse premires cheunes files tignes
t'amur k chaie fies!_

La comtesse n'osa plus rien dire: il y avait dans cette phrase une
incroyable et respectueuse, une fidle et religieuse solennit. Cette
chambre enfume et pleine de dbris tait un temple habit par deux
divinits. Le sentiment s'y accroissait  toute heure,  l'insu de
celles qui l'inspiraient.

--L, donc, nous sommes aimes, bien aimes, pensa-t-elle.

L'motion avec laquelle le vieux Schmuke vit la comtesse montant en
voiture fut partage par elle, qui, du bout des doigts, lui envoya un
de ces dlicats baisers que les femmes se donnent de loin pour se dire
bonjour. A cette vue, Schmuke resta plant sur ses jambes longtemps
aprs que la voiture eut disparu. Quelques instants aprs, la comtesse
entrait dans la cour de l'htel de madame de Nucingen. La baronne
n'tait pas leve; mais pour ne pas faire attendre une femme haut
place, elle s'enveloppa d'un chle et d'un peignoir.

--Il s'agit d'une bonne action, madame, dit la comtesse, la promptitude
est alors une grce; sans cela je ne vous aurais pas drange de si
bonne heure.

--Comment! mais je suis trop heureuse, dit la femme du banquier en
prenant les quatre papiers et la garantie de la comtesse. Elle sonna sa
femme de chambre.--Thrse, dites au caissier de me monter lui-mme 
l'instant quarante mille francs.

Puis elle serra dans un secret de sa table l'crit de madame de
Vandenesse, aprs l'avoir cachet.

--Vous avez une dlicieuse chambre, dit la comtesse.

--Monsieur de Nucingen va m'en priver, il fait btir une nouvelle
maison.

--Vous donnerez sans doute celle-ci  mademoiselle votre fille. On
parle de son mariage avec monsieur de Rastignac.

Le caissier parut au moment o madame de Nucingen allait rpondre, elle
prit les billets et remit les quatre lettres de change.

--Cela se balancera, dit la baronne au caissier.

--_Sauve l'escomde_, dit le caissier. _Sti Schmuke, il dre ein
misicien te Ansbach_, ajouta-t-il en voyant la signature et faisant
frmir la comtesse.

--Fais-je donc des affaires? dit madame de Nucingen en tanant le
caissier par un regard hautain. Ceci me regarde.

Le caissier eut beau guigner alternativement la comtesse et la baronne,
il trouva leurs visages immobiles.

--Allez, laissez-nous.--Ayez la bont de rester quelques moments afin
de ne pas leur faire croire que vous tes pour quelque chose dans cette
ngociation, dit la baronne  madame de Vandenesse.

--Je vous demanderai de joindre  tant de complaisances, reprit la
comtesse, celle de me garder le secret.

--Pour une bonne action, cela va sans dire, rpondit la baronne en
souriant. Je vais faire envoyer votre voiture au bout du jardin, elle
partira sans vous; puis nous le traverserons ensemble, personne ne vous
verra sortir d'ici: ce sera parfaitement inexplicable.

--Vous avez de la grce comme une personne qui a souffert, reprit la
comtesse.

--Je ne sais pas si j'ai de la grce, mais j'ai beaucoup souffert, dit
la baronne; vous avez eu la vtre  meilleur march, je l'espre.

Une fois l'ordre donn, la baronne prit des pantoufles fourres, une
pelisse, et conduisit la comtesse  la petite porte de son jardin.

Quand un homme a ourdi un plan comme celui qu'avait tram du Tillet
contre Nathan, il ne le confie  personne. Nucingen en savait quelque
chose, mais sa femme tait entirement en dehors de ces calculs
machiavliques. Seulement la baronne, qui savait Raoul gn, n'tait
pas la dupe des deux soeurs; elle avait bien devin les mains
entre lesquelles irait cet argent, elle tait enchante d'obliger la
comtesse, elle avait d'ailleurs une profonde compassion pour de tels
embarras. Rastignac, pos pour pntrer les manoeuvres des deux
banquiers, vint djeuner avec madame de Nucingen. Delphine et Rastignac
n'avaient point de secrets l'un pour l'autre, elle lui raconta sa scne
avec la comtesse. Rastignac, incapable d'imaginer que la baronne pt
jamais tre mle  cette affaire, d'ailleurs accessoire  ses yeux, un
moyen parmi tous ses moyens, la lui claira. Delphine venait peut-tre
de dtruire les esprances lectorales de du Tillet, de rendre inutiles
les tromperies et les sacrifices de toute une anne. Rastignac mit
alors la baronne au fait en lui recommandant le secret sur la faute
qu'elle venait de commettre.

--Pourvu, dit-elle, que le caissier n'en parle pas  Nucingen.

Quelques instants avant midi, pendant le djeuner de du Tillet, on lui
annona monsieur Gigonnet.

--Qu'il entre, dit le banquier, quoique sa femme ft  table. Eh! bien,
mon vieux Shylock, notre homme est-il coffr?

--Non.

--Comment? Ne vous avais-je pas dit rue du Mail, htel...

--Il a pay, fit Gigonnet en tirant de son portefeuille quarante
billets de banque. Du Tillet eut une mine dsespre.--Il ne faut
jamais mal accueillir les cus, dit l'impassible compre de du Tillet,
cela peut porter malheur.

--O avez-vous pris cet argent, madame? dit le banquier en jetant sur
sa femme un regard qui la fit rougir jusque dans la racine des cheveux.

--Je ne sais pas ce que signifie votre question, dit-elle.

--Je pntrerai ce mystre, rpondit-il en se levant furieux. Vous avez
renvers mes projets les plus chers.

--Vous allez renverser votre djeuner, dit Gigonnet qui arrta la nappe
prise par le pan de la robe de chambre de du Tillet.

Madame du Tillet se leva froidement pour sortir. Cette parole l'avait
pouvante. Elle sonna, et un valet de chambre vint.

--Mes chevaux, dit-elle au valet de chambre. Demandez Virginie, je veux
m'habiller.

--O allez-vous? fit du Tillet.

--Les maris bien levs ne questionnent pas leurs femmes,
rpondit-elle, et vous avez la prtention de vous conduire en
gentilhomme.

--Je ne vous reconnais plus depuis deux jours que vous avez vu deux
fois votre impertinente soeur.

--Vous m'avez ordonn d'tre impertinente, dit-elle, je m'essaie sur
vous.

--Votre serviteur, madame, dit Gigonnet, peu curieux d'une scne de
mnage.

Du Tillet regarda fixement sa femme, qui le regarda de mme sans
baisser les yeux.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit-il.

--Que je ne suis plus une petite fille  qui vous ferez peur,
reprit-elle. Je suis et serai toute ma vie une loyale et bonne femme
pour vous; vous pourrez tre un matre si vous voulez, mais un tyran,
non.

Du Tillet sortit. Aprs cet effort, Marie-Eugnie rentra chez elle
abattue.--Sans le danger que court ma soeur, se dit-elle, je n'aurais
jamais os le braver ainsi; mais, comme dit le proverbe,  quelque
chose malheur est bon. Pendant la nuit, madame du Tillet avait repass
dans sa mmoire les confidences de sa soeur. Sre du salut de Raoul,
sa raison n'tait plus domine par la pense de ce danger imminent.
Elle se rappela l'nergie terrible avec laquelle la comtesse
avait parl de s'enfuir avec Nathan pour le consoler de son dsastre
si elle ne l'empchait pas. Elle comprit que cet homme pourrait
dterminer sa soeur, par un excs de reconnaissance et d'amour, 
faire ce que la sage Eugnie regardait comme une folie. Il y avait
de rcents exemples dans la haute classe de ces fuites qui paient
d'incertains plaisirs par des remords, par la dconsidration que
donnent les fausses positions, et Eugnie se rappelait leurs affreux
rsultats. Le mot de du Tillet venait de mettre sa terreur au comble;
elle craignit que tout ne se dcouvrt; elle vit la signature de la
comtesse de Vandenesse dans le portefeuille de la maison Nucingen; elle
voulut supplier sa soeur de tout avouer  Flix. Madame du Tillet ne
trouva point la comtesse. Flix tait chez lui. Une voix intrieure
cria  Eugnie de sauver sa soeur. Peut-tre demain serait-il trop
tard. Elle prit beaucoup sur elle, mais elle se rsolut  tout dire au
comte. Ne serait-il pas indulgent en trouvant son honneur encore sauf?
La comtesse tait plus gare que pervertie. Eugnie eut peur d'tre
lche et tratresse en divulguant ces secrets que garde la socit tout
entire, d'accord en ceci; mais enfin elle vit l'avenir de sa soeur,
elle trembla de la trouver un jour seule, ruine par Nathan, pauvre,
souffrante, malheureuse, au dsespoir; elle n'hsita plus, et fit prier
le comte de la recevoir. Flix, tonn de cette visite, eut avec sa
belle-soeur une longue conversation, durant laquelle il se montra si
calme et si matre de lui qu'elle trembla de lui voir prendre quelque
terrible rsolution.

--Soyez tranquille, lui dit Vandenesse, je me conduirai de manire
que vous soyez bnie un jour par la comtesse. Quelle que soit votre
rpugnance  garder le silence vis--vis d'elle aprs m'avoir instruit,
faites-moi crdit de quelques jours. Quelques jours me sont ncessaires
pour pntrer des mystres que vous n'apercevez pas, et surtout pour
agir avec prudence. Peut-tre saurai-je tout en un moment! Il n'y a
que moi de coupable, ma soeur. Tous les amants jouent leur jeu; mais
toutes les femmes n'ont pas le bonheur de voir la vie comme elle est.

Madame du Tillet sortit rassure. Flix de Vandenesse alla prendre
aussitt quarante mille francs  la Banque de France, et courut chez
madame de Nucingen: il la trouva, la remercia de la confiance qu'elle
avait eue en sa femme, et lui rendit l'argent. Le comte expliqua ce
mystrieux emprunt par les folies d'une bienfaisance  laquelle il
avait voulu mettre des bornes.

--Ne me donnez aucune explication, monsieur, puisque madame de
Vandenesse vous a tout avou, dit la baronne de Nucingen.

--Elle sait tout, pensa Vandenesse.

La baronne remit la lettre de garantie et envoya chercher les quatre
lettres de change. Vandenesse, pendant ce moment, jeta sur la baronne
le coup d'oeil fin des hommes d'tat, il l'inquita presque, et jugea
l'heure propice  une ngociation.

--Nous vivons  une poque, madame, o rien n'est sr, lui dit-il.
Les trnes s'lvent et disparaissent en France avec une effrayante
rapidit. Quinze ans font justice d'un grand empire, d'une monarchie
et aussi d'une rvolution. Personne n'oserait prendre sur lui de
rpondre de l'avenir. Vous connaissez mon attachement  la Lgitimit.
Ces paroles n'ont rien d'extraordinaire dans ma bouche. Supposez une
catastrophe: ne seriez-vous pas heureuse d'avoir un ami dans le parti
qui triompherait?

--Certes, dit-elle en souriant.

--H! bien, voulez-vous avoir en moi, secrtement, un oblig qui
pourrait maintenir  monsieur de Nucingen, le cas chant, la pairie 
laquelle il aspire?

--Que voulez-vous de moi? s'cria-t-elle.

--Peu de chose, reprit-il. Tout ce que vous savez sur Nathan.

La baronne lui rpta sa conversation du matin avec Rastignac, et dit
 l'ex-pair de France, en lui remettant les quatre lettres de change
qu'elle alla prendre au caissier:--N'oubliez pas votre promesse.

Vandenesse oubliait si peu cette prestigieuse promesse qu'il la fit
briller aux yeux du baron de Rastignac pour obtenir de lui quelques
autres renseignements.

En sortant de chez le baron, il dicta pour Florine,  un crivain
public, la lettre suivante: _Si mademoiselle Florine veut savoir quel
est le premier rle qu'elle jouera, elle est prie de venir au prochain
bal de l'Opra, en s'y faisant accompagner de monsieur Nathan._

Cette lettre une fois mise  la poste, il alla chez son homme
d'affaires, garon trs-habile et dli, quoique honnte; il le pria de
jouer le rle d'un ami auquel Schmuke aurait confi la visite de madame
de Vandenesse, en s'inquitant un peu tard de la signification de ces
mots: _Accept pour dix mille francs_, rpts quatre fois, lequel
viendrait demander  monsieur Nathan une lettre de change de quarante
mille francs comme contre-valeur. C'tait jouer gros jeu. Nathan
pouvait avoir su dj comment s'taient arranges les choses, mais
il fallait hasarder un peu pour gagner beaucoup. Dans son trouble,
Marie pouvait bien avoir oubli de demander  son Raoul un titre pour
Schmuke. L'homme d'affaires alla sur-le-champ au journal, et revint
triomphant  cinq heures chez le comte, avec une contre-valeur de
quarante mille francs: ds les premiers mots changs avec Nathan, il
avait pu se dire envoy par la comtesse.

Cette russite obligeait Flix  empcher sa femme de voir Raoul
jusqu' l'heure du bal de l'Opra, o il comptait la mener et l'y
laisser s'clairer elle-mme sur la nature des relations de Nathan
avec Florine. Il connaissait la jalouse fiert de la comtesse; il
voulait la faire renoncer d'elle-mme  son amour, ne pas lui donner
lieu de rougir  ses yeux, et lui montrer  temps ses lettres  Nathan
vendues par Florine,  laquelle il comptait les racheter. Ce plan si
sage, conu si rapidement, excut en partie, devait manquer par un
jeu du Hasard qui modifie tout ici-bas. Aprs le dner, Flix mit la
conversation sur le bal de l'Opra, en remarquant que Marie n'y tait
jamais alle; et il lui en proposa le divertissement pour le lendemain.

--Je vous donnerai quelqu'un  intriguer, dit-il.

--Ah! vous me ferez bien plaisir.

--Pour que la plaisanterie soit excellente, une femme doit s'attaquer
 une belle proie,  une clbrit,  un homme d'esprit et le faire
donner au diable. Veux-tu que je te livre Nathan? J'aurai, par
quelqu'un qui connat Florine, des secrets  le rendre fou.

--Florine, dit la comtesse, l'actrice?

Marie avait dj trouv ce nom sur les lvres de Quillet, le garon de
bureau du journal: il lui passa comme un clair dans l'me.

--Eh! bien, oui, sa matresse, rpondit le comte. Est-ce donc tonnant?

--Je croyais monsieur Nathan trop occup pour avoir une matresse. Les
auteurs ont-ils le temps d'aimer?

--Je ne dis pas qu'ils aiment, ma chre; mais ils sont forcs de
_loger_ quelque part, comme tous les autres hommes; et quand ils n'ont
pas de chez soi, quand ils sont poursuivis par les gardes du commerce,
ils _logent_ chez leurs matresses, ce qui peut vous paratre leste,
mais ce qui est infiniment plus agrable que de _loger_ en prison.

Le feu tait moins rouge que les joues de la comtesse.

--Voulez-vous de lui pour victime? vous l'pouvanterez, dit le
comte en continuant sans faire attention au visage de sa femme. Je
vous mettrai  mme de lui prouver qu'il est jou comme un enfant
par votre beau-frre du Tillet. Ce misrable veut le faire mettre en
prison, afin de le rendre incapable de se porter son concurrent dans
le collge lectoral o Nucingen a t nomm. Je sais par un ami de
Florine la somme produite par la vente de son mobilier, qu'elle lui a
donne pour fonder son journal, je sais ce qu'elle lui a envoy sur la
rcolte qu'elle est alle faire cette anne dans les dpartements et en
Belgique, argent qui profite en dfinitive  Du Tillet,  Nucingen, 
Massol. Tous trois, par avance, ils ont vendu le journal au ministre,
tant ils sont srs d'vincer ce grand homme.

--Monsieur Nathan est incapable d'avoir accept l'argent d'une actrice.

--Vous ne connaissez gure ces gens-l, ma chre, dit le comte, il ne
vous niera pas le fait.

--J'irai certes au bal, dit la comtesse.

--Vous vous amuserez, reprit Vandenesse. Avec de pareilles armes, vous
fouetterez rudement l'amour-propre de Nathan, et vous lui rendrez
service. Vous le verrez se mettant en fureur, se calmant, bondissant
sous vos piquantes pigrammes! Tout en plaisantant, vous clairerez un
homme d'esprit sur le pril o il est, et vous aurez la joie de faire
battre les chevaux du juste-milieu dans leur curie... Tu ne m'coutes
plus, ma chre enfant.

--Au contraire, je vous coute trop, rpondit-elle. Je vous dirai plus
tard pourquoi je tiens  tre sre de tout ceci.

--Sre, reprit Vandenesse. Reste masque, je te fais souper avec Nathan
et Florine: il sera bien amusant pour une femme de ton rang d'intriguer
une actrice aprs avoir fait caracoler l'esprit d'un homme clbre
autour de secrets si importants; tu les attelleras l'un et l'autre 
la mme mystification. Je vais me mettre  la piste des infidlits
de Nathan. Si je puis saisir les dtails de quelque aventure rcente,
tu jouiras d'une colre de courtisane, une chose magnifique, celle 
laquelle se livrera Florine bouillonnera comme un torrent des Alpes:
elle adore Nathan, il est tout pour elle; elle y tient comme la chair
aux os, comme la lionne  ses petits. Je me souviens d'avoir vu dans ma
jeunesse une clbre actrice qui crivait comme une cuisinire venant
redemander ses lettres  un de mes amis; je n'ai jamais depuis retrouv
ce spectacle, cette fureur tranquille, cette impertinente
majest, cette attitude de sauvage.... Souffres-tu, Marie?

--Non: on a fait trop de feu.

La comtesse alla se jeter sur une causeuse. Tout  coup, par un de ces
mouvements impossibles  prvoir et qui fut suggr par les dvorantes
douleurs de la jalousie, elle se dressa sur ses jambes tremblantes,
croisa ses bras, et vint lentement devant son mari.

--Que sais-tu? lui demanda-t-elle, tu n'es pas homme  me torturer, tu
m'craserais sans me faire souffrir dans le cas o je serais coupable.

--Que veux-tu que je sache, Marie?

--Eh! bien, Nathan?

--Tu crois l'aimer, reprit-il, mais tu aimes un fantme construit avec
des phrases.

--Tu sais donc?

--Tout, dit-il.

Ce mot tomba sur la tte de Marie comme une massue.

--Si tu le veux, je ne saurai jamais rien, reprit-il. Tu es dans un
abme, mon enfant, il faut t'en tirer: j'y ai dj song. Tiens.

Il tira de sa poche de ct la lettre de garantie et les quatre lettres
de change de Schmuke, que la comtesse reconnut, et il les jeta dans le
feu.

--Que serais-tu devenue, pauvre Marie, dans trois mois d'ici? tu te
serais vue trane par les huissiers devant les tribunaux. Ne baisse
pas la tte, ne t'humilie point: tu as t la dupe des sentiments les
plus beaux, tu as coquet avec la posie et non avec un homme. Toutes
les femmes, toutes, entends-tu, Marie? eussent t sduites  ta place.
Ne serions-nous pas absurdes, nous autres hommes, qui avons fait mille
sottises en vingt ans, de vouloir que vous ne soyez pas imprudentes une
seule fois dans toute votre vie? Dieu me garde de triompher de toi ou
de t'accabler d'une piti que tu repoussais si vivement l'autre jour.
Peut-tre ce malheureux tait-il sincre quand il t'crivait, sincre
en se tuant, sincre en revenant le soir mme chez Florine. Nous valons
moins que vous. Je ne parle pas pour moi dans ce moment, mais pour toi.
Je suis indulgent; mais la Socit ne l'est point, elle fuit la femme
qui fait un clat, elle ne veut pas qu'on cumule un bonheur complet
et la considration. Est-ce juste, je ne saurais le dire. Le monde
est cruel, voil tout. Peut-tre est-il plus envieux en masse qu'il
ne l'est pris en dtail. Assis au parterre, un voleur applaudit
au triomphe de l'innocence et lui prendra ses bijoux en sortant. La
Socit refuse de calmer les maux qu'elle engendre; elle dcerne des
honneurs aux habiles tromperies, et n'a point de rcompenses pour
les dvouements ignors. Je sais et vois tout cela; mais si je ne
puis rformer le monde, au moins est-il en mon pouvoir de te protger
contre toi-mme. Il s'agit ici d'un homme qui ne t'apporte que des
misres, et non d'un de ces amours saints et sacrs qui commandent
parfois notre abngation, qui portent avec eux des excuses. Peut-tre
ai-je eu le tort de ne pas diversifier ton bonheur, de ne pas opposer
 de tranquilles plaisirs des plaisirs bouillants, des voyages, des
distractions. Je puis d'ailleurs m'expliquer le dsir qui t'a pousse
vers un homme clbre par l'envie que tu as cause  certaines femmes.
Lady Dudley, madame d'Espard, madame de Manerville et ma belle-soeur
milie sont pour quelque chose en tout ceci. Ces femmes, contre
lesquelles je t'avais mise en garde, auront cultiv ta curiosit
plus pour me faire chagrin que pour te jeter dans des orages qui, je
l'espre, auront grond sur toi sans t'atteindre.

En coutant ces paroles empreintes de bont, la comtesse fut en proie
 mille sentiments contraires; mais cet ouragan fut domin par une
vive admiration pour Flix. Les mes nobles et fires reconnaissent
promptement la dlicatesse avec laquelle on les manie. Ce tact est aux
sentiments ce que la grce est au corps. Marie apprcia cette grandeur
empresse de s'abaisser aux pieds d'une femme en faute pour ne pas la
voir rougissant. Elle s'enfuit comme une folle, et revint ramene par
l'ide de l'inquitude que son mouvement pouvait causer  son mari.

--Attendez, lui dit-elle en disparaissant.

Flix lui avait habilement prpar son excuse, il fut aussitt
rcompens de son adresse; car sa femme revint, toutes les lettres de
Nathan  la main, et les lui livra.

--Jugez-moi, dit-elle en se mettant  genoux.

--Est-on en tat de bien juger quand on aime? rpondit-il. Il prit les
lettres et les jeta dans le feu, car plus tard sa femme pouvait ne
pas lui pardonner de les avoir lues. Marie, la tte sur les genoux du
comte, y fondait en larmes.--Mon enfant, o sont les tiennes? dit-il en
lui relevant la tte.

A cette interrogation, la comtesse ne sentit plus l'intolrable chaleur
qu'elle avait aux joues, elle eut froid.

--Pour que tu ne souponnes pas ton mari de calomnier l'homme que
tu as cru digne de toi, je te ferai rendre tes lettres par Florine
elle-mme.

--Oh! pourquoi ne les rendrait-il pas sur ma demande?

--Et s'il les refusait?

La comtesse baissa la tte.

--Le monde me dgote, reprit-elle, je n'y veux plus aller; je vivrai
seule prs de toi si tu me pardonnes.

--Tu pourrais t'ennuyer encore. D'ailleurs, que dirait le monde si tu
le quittais brusquement? Au printemps, nous voyagerons, nous irons en
Italie, nous parcourrons l'Europe en attendant que tu aies plus d'un
enfant  lever. Nous ne sommes pas dispenss d'aller au bal de l'Opra
demain, car nous ne pouvons pas avoir tes lettres autrement sans nous
compromettre; et, en te les apportant, Florine n'accusera-t-elle pas
bien son pouvoir?

--Et je verrai cela? dit la comtesse pouvante.

--Aprs-demain matin.

Le lendemain, vers minuit, au bal de l'Opra, Nathan se promenait dans
le foyer en donnant le bras  un masque d'un air assez marital. Aprs
deux ou trois tours, deux femmes masques les abordrent.

--Pauvre sot! tu te perds, Marie est ici et te voit, dit  Nathan
Vandenesse qui s'tait dguis en femme.

--Si tu veux m'couter, tu sauras des secrets que Nathan t'a cachs,
et qui t'apprendront les dangers que court ton amour pour lui, dit en
tremblant la comtesse  Florine.

Nathan avait brusquement quitt le bras de Florine pour suivre le comte
qui s'tait drob dans la foule  ses regards. Florine alla s'asseoir
 ct de la comtesse, qui l'entrana sur une banquette  ct de
Vandenesse, revenu pour protger sa femme.

--Explique-toi, ma chre, dit Florine, et ne crois pas me faire poser
longtemps. Personne au monde ne m'arrachera Raoul, vois-tu: je le tiens
par l'habitude, qui vaut bien l'amour.

--D'abord es-tu Florine? dit Flix en reprenant sa voix naturelle.

--Belle question! si tu ne le sais pas, comment veux-tu que je te
croie, farceur?

--Va demander  Nathan, qui maintenant cherche la matresse de qui je
parle, o il a pass la nuit il y a trois jours! Il s'est asphyxi, ma
petite,  ton insu, faute d'argent. Voil comment tu es au fait
des affaires d'un homme que tu dis aimer, et tu le laisses sans le sou,
et il se tue; ou plutt il ne se tue pas, il se manque. Un suicide
manqu, c'est aussi ridicule qu'un duel sans gratignure.

--Tu mens, dit Florine. Il a dn chez moi ce jour-l, mais aprs le
soleil couch. Le pauvre garon tait poursuivi. Il s'est cach, voil
tout.

--Va donc demander rue du Mail,  l'htel du Mail, s'il n'a pas t
amen mourant par une belle femme avec laquelle il est en relation
depuis un an, et les lettres de ta rivale sont caches,  ton nez,
chez toi. Si tu veux donner  Nathan quelque bonne leon, nous irons
tous trois chez toi; l je te prouverai, pice en main, que tu peux
l'empcher d'aller rue de Clichy, sous peu de temps, si tu veux tre
bonne fille.

--Essaie d'en faire aller d'autres que Florine, mon petit. Je suis sre
que Nathan ne peut tre amoureux de personne.

--Tu voudrais me faire croire qu'il a redoubl pour toi d'attentions
depuis quelque temps, mais c'est prcisment ce qui prouve qu'il est
trs amoureux....

--D'une femme du monde, lui?... dit Florine. Je ne m'inquite pas pour
si peu de chose.

--H! bien, veux-tu le voir venir te dire qu'il ne te ramnera pas ce
matin chez toi?

--Si tu me fais dire cela, reprit Florine, je te mnerai chez moi,
et nous y chercherons ces lettres auxquelles je croirai quand je les
verrai; il les crirait donc pendant que je dors?

--Reste l, dit Flix, et regarde.

Il prit le bras de sa femme et se mit  deux pas de Florine. Bientt
Nathan, qui allait et venait dans le foyer, cherchant de tous cts
son masque comme un chien cherche son matre, revint  l'endroit o
il avait reu la confidence. En lisant sur ce front une proccupation
facile  remarquer, Florine se posa comme un Terme devant l'crivain,
et lui dit imprieusement:--Je ne veux pas que tu me quittes, j'ai des
raisons pour cela.

--Marie!... dit alors par le conseil de son mari la comtesse 
l'oreille de Raoul. Quelle est cette femme? Laissez-la sur-le-champ,
sortez et allez m'attendre au bas de l'escalier.

Dans cette horrible extrmit, Raoul donna une violente secousse au
bras de Florine, qui ne s'attendait pas  cette manoeuvre; et
quoiqu'elle le tnt avec force, elle fut contrainte  le lcher. Nathan
se perdit aussitt dans la foule.

--Que te disais-je? cria Flix dans l'oreille de Florine stupfaite, et
en lui donnant le bras.

--Allons, dit-elle, qui que tu sois, Viens. As-tu ta voiture.

Pour toute rponse, Vandenesse emmena prcipitamment Florine et courut
rejoindre sa femme  un endroit convenu sous le pristyle. En quelques
instants les trois masques, mens vivement par le cocher de Vandenesse,
arrivrent chez l'actrice qui se dmasqua. Madame de Vandenesse ne put
retenir un tressaillement de surprise  l'aspect de Florine touffant
de rage, superbe de colre et de jalousie.

--Il y a, lui dit Vandenesse, un certain portefeuille dont la clef ne
t'a jamais t confie, les lettres doivent y tre.

--Pour le coup, je suis intrigue, tu sais quelque chose qui
m'inquitait depuis plusieurs jours, dit Florine en se prcipitant dans
le cabinet pour y prendre le portefeuille.

Vandenesse vit sa femme plissant sous son masque. La chambre de
Florine en disait plus sur l'intimit de l'actrice et de Nathan qu'une
matresse idale n'en aurait voulu savoir. L'oeil d'une femme sait
pntrer la vrit de ces sortes de choses en un moment, et la comtesse
aperut dans la promiscuit des affaires de mnage une attestation de
ce que lui avait dit Vandenesse. Florine revint avec le portefeuille.

--Comment l'ouvrir? dit-elle.

L'actrice envoya chercher le grand couteau de sa cuisinire; et quand
la femme de chambre le rapporta, Florine le brandit en disant d'un air
railleur:--C'est avec a qu'on gorge les _poulets_!

Ce mot, qui fit tressaillir la comtesse, lui expliqua, encore mieux que
ne l'avait fait son mari la veille, la profondeur de l'abme o elle
avait failli glisser.

--Suis-je sotte! dit Florine, son rasoir vaut mieux.

Elle alla prendre le rasoir avec lequel Nathan venait de se faire la
barbe et fendit les plis du maroquin qui s'ouvrit et laissa passer les
lettres de Marie. Florine en prit une au hasard.

--Oui, c'est bien d'une femme comme il faut! a m'a l'air de ne pas
avoir une faute d'orthographe.

Vandenesse prit les lettres et les donna  sa femme, qui alla vrifier
sur une table si elles y taient toutes.

--Veux-tu les cder en change de ceci? dit Vandenesse en tendant
 Florine la lettre de change de quarante mille francs.

--Est-il bte de souscrire de pareils titres?... Bon pour des billets,
dit Florine en lisant la lettre de change. Ah! je t'en donnerai, des
comtesses! Et moi qui me tuais le corps et l'me en province pour lui
ramasser de l'argent, moi qui me serais donn la scie d'un agent de
change pour le sauver! Voil les hommes: quand on se damne pour eux, ils
vous marchent dessus! Il me le paiera.

Madame de Vandenesse s'tait enfuie avec les lettres.

--H! dis donc, beau masque? laisse-m'en une seule pour le convaincre.

--Cela n'est plus possible, dit Vandenesse.

--Et pourquoi?

--Ce masque est ton ex-rivale.

--Tiens, mais elle aurait bien pu me dire merci, s'cria Florine.

--Pourquoi prends-tu donc les quarante mille francs? dit Vandenesse en
la saluant.

Il est extrmement rare que les jeunes gens, pousss  un suicide, le
recommencent quand ils en ont subi les douleurs. Lorsque le suicide
ne gurit pas de la vie, il gurit de la mort volontaire. Aussi Raoul
n'eut-il plus envie de se tuer quand il se vit dans une position
encore plus horrible que celle d'o il voulait sortir, en trouvant sa
lettre de change  Schmuke dans les mains de Florine, qui la tenait
videmment du comte de Vandenesse. Il tenta de revoir la comtesse pour
lui expliquer la nature de son amour, qui brillait dans son coeur
plus vivement que jamais. Mais la premire fois que, dans le monde,
la comtesse vit Raoul, elle lui jeta ce regard fixe et mprisant qui
met un abme infranchissable entre une femme et un homme. Malgr son
assurance, Nathan n'osa jamais, durant le reste de l'hiver, ni parler 
la comtesse, ni l'aborder.

Cependant il s'ouvrit  Blondet: il voulut,  propos de madame de
Vandenesse, lui parler de Laure et de Batrix. Il fit la paraphrase
de ce beau passage d  la plume de Thophile Gautier, un des plus
remarquables potes de ce temps:

  Idal, fleur bleue  coeur d'or, dont les racines fibreuses, mille
  fois plus dlies que les tresses de soie des fes, plongent au fond
  de notre me pour en boire la plus pure substance; fleur douce et
  amre! on ne peut t'arracher sans faire saigner le coeur, sans
  que de ta tige brise suintent des gouttes rouges! Ah! fleur
  maudite, comme elle a pouss dans mon me!

--Tu radotes, mon cher, lui dit Blondet, je t'accorde qu'il y avait
une jolie fleur, mais elle n'tait point idale, et au lieu de chanter
comme un aveugle devant une niche vide, tu devrais songer  te laver
les mains pour faire ta soumission au pouvoir et te ranger. Tu es un
trop grand artiste pour tre un homme politique, tu as t jou par
des gens qui ne te valaient pas. Pense  te faire jouer encore, mais
ailleurs.

--Marie ne saurait m'empcher de l'aimer, dit Nathan. J'en ferai ma
Batrix.

--Mon cher, Batrix tait une petite fille de douze ans que Dante
n'a plus revue; sans cela aurait-elle t Batrix? Pour se faire
d'une femme une divinit, nous ne devons pas la voir avec un mantelet
aujourd'hui, demain avec une robe dcollete, aprs demain sur le
boulevard, marchandant des joujoux pour son petit dernier. Quand on
a Florine, qui tour  tour est duchesse de vaudeville, bourgeoise de
drame, ngresse, marquise, colonel, paysanne en Suisse, vierge du
Soleil au Prou, sa seule manire d'tre vierge, je ne sais pas comment
on s'aventure avec les femmes du monde.

Du Tillet, en terme de Bourse, _excuta_ Nathan, qui, faute d'argent,
abandonna sa part dans le journal. L'homme clbre n'eut pas plus de
cinq voix dans le collge o le banquier fut lu.

Quand, aprs un long et heureux voyage en Italie, la comtesse de
Vandenesse revint  Paris, l'hiver suivant, Nathan avait justifi
toutes les prvisions de Flix: d'aprs les conseils de Blondet, il
parlementait avec le pouvoir. Quant aux affaires personnelles de
cet crivain, elles taient dans un tel dsordre qu'un jour, aux
Champs-lyses, la comtesse Marie vit son ancien adorateur  pied,
dans le plus triste quipage, donnant le bras  Florine. Un homme
indiffrent est dj passablement laid aux yeux d'une femme; mais quand
elle ne l'aime plus, il parat horrible, surtout lorsqu'il ressemble
 Nathan. Madame de Vandenesse eut un mouvement de honte en songeant
qu'elle s'tait intresse  Raoul. Si elle n'et pas t gurie de
toute passion extra-conjugale, le contraste que prsentait alors le
comte, compar  cet homme dj moins digne de la faveur publique, et
suffi pour lui faire prfrer son mari  un ange.


Aujourd'hui, cet ambitieux si riche en encre et si pauvre en vouloir,
a fini par capituler et par se caser dans une sincure, comme un homme
mdiocre. Aprs avoir appuy toutes les tentatives dsorganisatrices,
il vit en paix  l'ombre d'une feuille ministrielle. La croix de
la Lgion-d'Honneur, texte fcond de ses plaisanteries, orne sa
boutonnire. La _paix  tout prix_, sur laquelle il avait fait vivre
la rdaction d'un journal rvolutionnaire, est l'objet de ses articles
laudatifs. L'Hrdit, tant attaque par ses phrases saint-simoniennes,
il la dfend aujourd'hui avec l'autorit de la raison. Cette conduite
illogique a son origine et son autorit dans le changement de front de
quelques gens qui, durant nos dernires volutions politiques, ont agi
comme Raoul.

  Aux Jardies, dcembre 1838.


FIN.




[Illustration: IMP S. RAON.

LA FEMME ABANDONNE.]


LA FEMME ABANDONNE.

  A MADAME LA DUCHESSE D'ABRANTS,

  _Son affectionn serviteur_,

  HONOR DE BALZAC.

  Paris, aot 1835.


En 1822, au commencement du printemps, les mdecins de Paris envoyrent
en basse Normandie un jeune homme qui relevait alors d'une maladie
inflammatoire cause par quelque excs d'tude, ou de vie peut-tre. Sa
convalescence exigeait un repos complet, une nourriture douce, un air
froid et l'absence totale de sensations extrmes. Les grasses campagnes
du Bessin et l'existence ple de la province parurent donc propices 
son rtablissement.

Il vint  Bayeux, jolie ville situe  deux lieues de la mer, chez une
de ses cousines, qui l'accueillit avec cette cordialit particulire
aux gens habitus  vivre dans la retraite, et pour lesquels l'arrive
d'un parent ou d'un ami devient un bonheur.

A quelques usages prs, toutes les petites villes se ressemblent.
Or, aprs plusieurs soires passes chez sa cousine madame de
Sainte-Sevre, ou chez les personnes qui composaient sa compagnie, ce
jeune Parisien, nomm monsieur le baron Gaston de Nueil, eut bientt
connu les gens que cette socit exclusive regardait comme tant toute
la ville. Gaston de Nueil vit en eux le personnel immuable que les
observateurs retrouvent dans les nombreuses capitales de ces anciens
tats qui formaient la France d'autrefois.

C'tait d'abord la famille dont la noblesse, inconnue  cinquante
lieues plus loin, passe, dans le dpartement, pour incontestable et
de la plus haute antiquit. Cette espce de _famille royale_
au petit pied effleure par ses alliances, sans que personne s'en
doute, les Crqui, les Montmorenci, touche aux Lusignan, et s'accroche
aux Soubise. Le chef de cette race illustre est toujours un chasseur
dtermin. Homme sans manires, il accable tout le monde de sa
supriorit nominale; tolre le sous-prfet, comme il souffre l'impt;
n'admet aucune des puissances nouvelles cres par le dix-neuvime
sicle, et fait observer, comme une monstruosit politique, que le
premier ministre n'est pas gentilhomme. Sa femme a le ton tranchant,
parle haut, a eu des adorateurs, mais fait rgulirement ses pques;
elle lve mal ses filles, et pense qu'elles seront toujours assez
riches de leur nom. La femme et le mari n'ont d'ailleurs aucune
ide du luxe actuel; ils gardent les livres de thtre, tiennent
aux anciennes formes pour l'argenterie, les meubles, les voitures,
comme pour les moeurs et le langage. Ce vieux faste s'allie
d'ailleurs assez bien avec l'conomie des provinces. Enfin c'est
les gentilshommes d'autrefois, moins les lods et ventes, moins la
meute et les habits galonns; tous pleins d'honneur entre eux, tous
dvous  des princes qu'ils ne voient qu' distance. Cette maison
historique _incognito_ conserve l'originalit d'une antique tapisserie
de haute-lice. Dans la famille vgte infailliblement un oncle ou un
frre, lieutenant-gnral, cordon rouge, homme de cour, qui est all en
Hanovre avec le marchal de Richelieu, et que vous retrouvez l comme
le feuillet gar d'un vieux pamphlet du temps de Louis XV.

A cette famille fossile s'oppose une famille plus riche, mais de
noblesse moins ancienne. Le mari et la femme vont passer deux mois
d'hiver  Paris, ils en rapportent le ton fugitif et les passions
phmres. Madame est lgante, mais un peu guinde et toujours en
retard avec les modes. Cependant elle se moque de l'ignorance affecte
par ses voisins; son argenterie est moderne; elle a des grooms, des
ngres, un valet de chambre. Son fils an a tilbury, ne fait rien, il
a un majorat; le cadet est auditeur au conseil d'tat. Le pre, trs au
fait des intrigues du ministre, raconte des anecdotes sur Louis XVIII
et sur madame du Cayla; il place dans le _cinq pour cent_, vite la
conversation sur les cidres, mais tombe encore parfois dans la manie
de rectifier le chiffre des fortunes dpartementales; il est membre
du conseil gnral, se fait habiller  Paris, et porte la croix de la
Lgion-d'Honneur. Enfin ce gentilhomme a compris la restauration,
et bat monnaie  la Chambre; mais son royalisme est moins pur que celui
de la famille avec laquelle il rivalise. Il reoit la _Gazette_ et les
_Dbats_. L'autre famille ne lit que la _Quotidienne_.

Monseigneur l'vque, ancien vicaire-gnral, flotte entre ces deux
puissances qui lui rendent les honneurs dus  la religion, mais en lui
faisant sentir parfois la morale que le bon La Fontaine a mise  la fin
de l'_Ane charg de reliques_. Le bonhomme est roturier.

Puis viennent les astres secondaires, les gentilshommes qui jouissent
de dix  douze mille livres de rente, et qui ont t capitaines de
vaisseau, ou capitaines de cavalerie, ou rien du tout. A cheval par les
chemins, ils tiennent le milieu entre le cur portant les sacrements et
le contrleur des contributions en tourne. Presque tous ont t dans
les pages ou dans les mousquetaires, et achvent paisiblement leurs
jours dans une _faisance-valoir_, plus occups d'une coupe de bois ou
de leur cidre que de la monarchie. Cependant ils parlent de la charte
et des libraux entre deux _rubbers_ de whist ou pendant
une partie de trictrac, aprs avoir calcul des dots et arrang des
mariages en rapport avec les gnalogies qu'ils savent par coeur.
Leurs femmes font les fires et prennent les airs de la cour dans
leurs cabriolets d'osier; elles croient tre pares quand elles sont
affubles d'un chle et d'un bonnet; elles achtent annuellement deux
chapeaux, mais aprs de mres dlibrations, et se les font apporter de
Paris par occasion; elles sont gnralement vertueuses et bavardes.

Autour de ces lments principaux de la gent aristocratique se groupent
deux ou trois vieilles filles de qualit qui ont rsolu le problme de
l'immobilisation de la crature humaine. Elles semblent tre scelles
dans les maisons o vous les voyez: leurs figures, leurs toilettes font
partie de l'immeuble, de la ville, de la province; elles en sont la
tradition, la mmoire, l'esprit. Toutes ont quelque chose de roide et
de monumental; elles savent sourire ou hocher la tte  propos, et, de
temps en temps, disent des mots qui passent pour spirituels.

Quelques riches bourgeois se sont glisss dans ce petit faubourg
Saint-Germain, grce  leurs opinions aristocratiques ou  leurs
fortunes. Mais, en dpit de leurs quarante ans, l chacun dit
d'eux:--Ce petit _un tel_ pense bien! Et l'on en fait des dputs.
Gnralement ils sont protgs par les vieilles filles, mais on
en cause.

Puis enfin deux ou trois ecclsiastiques sont reus dans cette socit
d'lite, pour leur tole, ou parce qu'ils ont de l'esprit, et que
ces nobles personnes, s'ennuyant entre elles, introduisent l'lment
bourgeois dans leurs salons comme un boulanger met de la levre dans sa
pte.

La somme d'intelligence amasse dans toutes ces ttes se compose d'une
certaine quantit d'ides anciennes auxquelles se mlent quelques
penses nouvelles qui se brassent en commun tous les soirs. Semblables
 l'eau d'une petite anse, les phrases qui reprsentent ces ides
ont leur flux et reflux quotidien, leur remous perptuel, exactement
pareil: qui en entend aujourd'hui le vide retentissement l'entendra
demain, dans un an, toujours. Leurs arrts immuablement ports sur
les choses d'ici-bas forment une science traditionnelle  laquelle il
n'est au pouvoir de personne d'ajouter une goutte d'esprit. La vie de
ces routinires personnes gravite dans une sphre d'habitudes aussi
incommutables que le sont leurs opinions religieuses, politiques,
morales et littraires.

Un tranger est-il admis dans ce cnacle, chacun lui dira, non sans une
sorte d'ironie:--Vous ne trouverez pas ici le brillant de votre monde
parisien! et chacun condamnera l'existence de ses voisins en cherchant
 faire croire qu'il est une exception dans cette socit, qu'il a
tent sans succs de la rnover. Mais si, par malheur, l'tranger
fortifie par quelque remarque l'opinion que ces gens ont mutuellement
d'eux-mmes, il passe aussitt pour un homme mchant, sans foi ni
loi, pour un Parisien corrompu, _comme le sont en gnral tous les
Parisiens_.

Quand Gaston de Nueil apparut dans ce petit monde, o l'tiquette tait
parfaitement observe, o chaque chose de la vie s'harmoniait, o tout
se trouvait mis  jour, o les valeurs nobiliaires et territoriales
taient cotes comme le sont les fonds de la Bourse  la dernire page
des journaux, il avait t pes d'avance dans les balances infaillibles
de l'opinion bayeusaine. Dj sa cousine madame de Sainte-Sevre
avait dit le chiffre de sa fortune, celui de ses esprances, exhib
son arbre gnalogique, vant ses connaissances, sa politesse et sa
modestie. Il reut l'accueil auquel il devait strictement prtendre,
fut accept comme un bon gentilhomme, sans faon, parce qu'il n'avait
que vingt-trois ans; mais certaines jeunes personnes et quelques mres
lui firent les yeux doux. Il possdait dix-huit mille livres
de rente dans la valle d'Auge, et son pre devait tt ou tard lui
laisser le chteau de Manerville avec toutes ses dpendances. Quant 
son instruction,  son avenir politique,  sa valeur personnelle, 
ses talents, il n'en fut seulement pas question. Ses terres taient
bonnes et les fermages bien assurs; d'excellentes plantations y
avaient t faites; les rparations et les impts taient  la charge
des fermiers; les pommiers avaient trente-huit ans; enfin son pre
tait en march pour acheter deux cents arpents de bois contigus  son
parc, qu'il voulait entourer de murs: aucune esprance ministrielle,
aucune clbrit humaine ne pouvait lutter contre de tels avantages.
Soit malice, soit calcul, madame de Sainte-Sevre n'avait pas parl
du frre an de Gaston, et Gaston n'en dit pas un mot. Mais ce frre
tait poitrinaire, et paraissait devoir tre bientt enseveli, pleur,
oubli. Gaston de Nueil commena par s'amuser de ces personnages; il
en dessina, pour ainsi dire, les figures sur son album dans la sapide
vrit de leurs physionomies anguleuses, crochues, rides, dans la
plaisante originalit de leurs costumes et de leurs tics; il se dlecta
des _normanismes_ de leur idiome, du fruste de leurs ides et de leurs
caractres. Mais, aprs avoir pous pendant un moment cette existence
semblable  celle des cureuils occups  tourner leur cage, il sentit
l'absence des oppositions dans une vie arrte d'avance, comme celle
des religieux au fond des clotres, et tomba dans une crise qui n'est
encore ni l'ennui, ni le dgot, mais qui en comporte presque tous les
effets. Aprs les lgres souffrances de cette transition, s'accomplit
pour l'individu le phnomne de sa transplantation dans un terrain qui
lui est contraire, o il doit s'atrophier et mener une vie rachitique.
En effet, si rien ne le tire de ce monde, il en adopte insensiblement
les usages, et se fait  son vide qui le gagne et l'annule. Dj les
poumons de Gaston s'habituaient  cette atmosphre. Prt  reconnatre
une sorte de bonheur vgtal dans ces journes passes sans soins et
sans ides, il commenait  perdre le souvenir de ce mouvement de sve,
de cette fructification constante des esprits qu'il avait si ardemment
pouse dans la sphre parisienne, et allait se ptrifier parmi
ces ptrifications, y demeurer pour toujours, comme les compagnons
d'Ulysse, content de sa grasse enveloppe. Un soir Gaston de Nueil se
trouvait assis entre une vieille dame et l'un des vicaires-gnraux
du diocse, dans un salon  boiseries peintes en gris, carrel en
grands carreaux de terre blancs, dcor de quelques portraits
de famille, garni de quatre tables de jeu, autour desquelles seize
personnes babillaient en jouant au whist. L, ne pensant  rien, mais
digrant un de ces dners exquis, l'avenir de la journe en province,
il se surprit  justifier les usages du pays. Il concevait pourquoi ces
gens-l continuaient  se servir des cartes de la veille,  les battre
sur des tapis uss, et comment ils arrivaient  ne plus s'habiller
ni pour eux-mmes ni pour les autres. Il devinait je ne sais quelle
philosophie dans le mouvement uniforme de cette vie circulaire, dans
le calme de ces habitudes logiques et dans l'ignorance des choses
lgantes. Enfin il comprenait presque l'inutilit du luxe. La ville de
Paris, avec ses passions, ses orages et ses plaisirs, n'tait dj plus
dans son esprit que comme un souvenir d'enfance. Il admirait de bonne
foi les mains rouges, l'air modeste et craintif d'une jeune personne
dont,  la premire vue, la figure lui avait paru niaise, les manires
sans grces, l'ensemble repoussant et la mine souverainement ridicule.
C'tait fait de lui. Venu de la province  Paris, il allait retomber de
l'existence inflammatoire de Paris dans la froide vie de province, sans
une phrase qui frappa son oreille et lui apporta soudain une motion
semblable  celle que lui aurait cause quelque motif original parmi
les accompagnements d'un opra ennuyeux.

--N'tes-vous pas all voir hier madame de Beausant? dit une vieille
femme au chef de la maison princire du pays.

--J'y suis all ce matin, rpond-il. Je l'ai trouve bien triste et si
souffrante que je n'ai pas pu la dcider  venir dner demain avec nous.

--Avec madame de Champignelles? s'cria la douairire en manifestant
une sorte de surprise.

--Avec ma femme, dit tranquillement le gentilhomme. Madame de Beausant
n'est-elle pas de la maison de Bourgogne? Par les femmes, il est
vrai; mais enfin ce nom-l blanchit tout. Ma femme aime beaucoup la
vicomtesse, et la pauvre dame est depuis si longtemps seule que....

En disant ces derniers mots, le marquis de Champignelles regarda d'un
air calme et froid les personnes qui l'coutaient en l'examinant; mais
il fut presque impossible de deviner s'il faisait une concession au
malheur ou  la noblesse de madame de Beausant, s'il tait flatt de
la recevoir, ou s'il voulait forcer par orgueil les gentilshommes du
pays et leurs femmes  la voir.

Toutes les dames parurent se consulter en se jetant le mme coup
d'oeil; et alors, le silence le plus profond ayant tout  coup rgn
dans le salon, leur attitude fut prise comme un indice d'improbation.

--Cette madame de Beausant est-elle par hasard celle dont l'aventure
avec monsieur d'Ajuda-Pinto a fait tant de bruit? demanda Gaston  la
personne prs de laquelle il tait.

--Parfaitement la mme, lui rpondit-on. Elle est venue habiter
Courcelles aprs le mariage du marquis d'Ajuda, personne ici ne la
reoit. Elle a d'ailleurs beaucoup trop d'esprit pour ne pas avoir
senti la fausset de sa position: aussi n'a-t-elle cherch  voir
personne. Monsieur de Champignelles et quelques hommes se sont
prsents chez elle, mais elle n'a reu que monsieur de Champignelles 
cause peut-tre de leur parent: ils sont allis par les Beausant. Le
marquis de Beausant le pre a pous une Champignelles de la branche
ane. Quoique la vicomtesse de Beausant passe pour descendre de la
maison de Bourgogne, vous comprenez que nous ne pouvions pas admettre
ici une femme spare de son mari. C'est de vieilles ides auxquelles
nous avons encore la btise de tenir. La vicomtesse a eu d'autant plus
de tort dans ses escapades que monsieur de Beausant est un galant
homme, un homme de cour: il aurait trs-bien entendu raison. Mais sa
femme est une tte folle.....

Monsieur de Nueil, tout en entendant la voix de son interlocutrice, ne
l'coutait plus. Il tait absorb par mille fantaisies. Existe-t-il
d'autre mot pour exprimer les attraits d'une aventure au moment o
elle sourit  l'imagination, au moment o l'me conoit de vagues
esprances, pressent d'inexplicables flicits, des craintes, des
vnements, sans que rien encore n'alimente ni ne fixe les caprices de
ce mirage? L'esprit voltige alors, enfante des projets impossibles et
donne en germe les bonheurs d'une passion. Mais peut-tre le germe de
la passion la contient-elle entirement, comme une graine contient une
belle fleur avec ses parfums et ses riches couleurs. Monsieur de Nueil
ignorait que madame de Beausant se ft rfugie en Normandie aprs un
clat que la plupart des femmes envient et condamnent, surtout lorsque
les sductions de la jeunesse et de la beaut justifient presque la
faute qui l'a caus. Il existe un prestige inconcevable dans toute
espce de clbrit,  quelque titre qu'elle soit due. Il semble que,
pour les femmes comme jadis pour les familles, la gloire d'un
crime en efface la honte. De mme que telle maison s'enorgueillit de
ses ttes tranches, une jolie, une jeune femme devient plus attrayante
par la fatale renomme d'un amour heureux ou d'une affreuse trahison.
Plus elle est  plaindre, plus elle excite de sympathies. Nous ne
sommes impitoyables que pour les choses, pour les sentiments et les
aventures vulgaires. En attirant les regards, nous paraissons grands.
Ne faut-il pas en effet s'lever au-dessus des autres pour en tre vu?
Or, la foule prouve involontairement un sentiment de respect pour
tout ce qui s'est grandi, sans trop demander compte des moyens. En ce
moment, Gaston de Nueil se sentait pouss vers madame de Beausant par
la secrte influence de ces raisons, ou peut-tre par la curiosit,
par le besoin de mettre un intrt dans sa vie actuelle, enfin par
cette foule de motifs impossibles  dire, et que le mot de _fatalit_
sert souvent  exprimer. La vicomtesse de Beausant avait surgi devant
lui tout  coup, accompagne d'une foule d'images gracieuses: elle
tait un monde nouveau; prs d'elle sans doute il y avait  craindre,
 esprer,  combattre,  vaincre. Elle devait contraster avec les
personnes que Gaston voyait dans ce salon mesquin; enfin c'tait une
femme, et il n'avait point encore rencontr de femme dans ce monde
froid o les calculs remplaaient les sentiments, o la politesse
n'tait plus que des devoirs, et o les ides les plus simples avaient
quelque chose de trop blessant pour tre acceptes ou mises. Madame de
Beausant rveillait en son me le souvenir de ses rves de jeune homme
et ses plus vivaces passions, un moment endormies. Gaston de Nueil
devint distrait pendant le reste de la soire. Il pensait aux moyens
de s'introduire chez madame de Beausant, et certes il n'en existait
gure. Elle passait pour tre minemment spirituelle. Mais, si les
personnes d'esprit peuvent se laisser sduire par les choses originales
ou fines, elles sont exigeantes, savent tout deviner; auprs d'elles
il y a donc autant de chances pour se perdre que pour russir dans la
difficile entreprise de plaire. Puis la vicomtesse devait joindre 
l'orgueil de sa situation la dignit que son nom lui commandait. La
solitude profonde dans laquelle elle vivait semblait tre la moindre
des barrires leves entre elle et le monde. Il tait donc presque
impossible  un inconnu, de quelque bonne famille qu'il ft, de se
faire admettre chez elle.

Cependant le lendemain matin monsieur de Nueil dirigea sa promenade
vers le pavillon de Courcelles, et fit plusieurs fois le tour de
l'enclos qui en dpendait. Dup par les illusions auxquelles il est
si naturel de croire  son ge, il regardait  travers les brches ou
par-dessus les murs, restait en contemplation devant les persiennes
fermes ou examinait celles qui taient ouvertes. Il esprait un hasard
romanesque, il en combinait les effets sans s'apercevoir de leur
impossibilit, pour s'introduire auprs de l'inconnue. Il se promena
pendant plusieurs matines fort infructueusement; mais,  chaque
promenade, cette femme place en dehors du monde, victime de l'amour,
ensevelie dans la solitude, grandissait dans sa pense et se logeait
dans son me. Aussi le coeur de Gaston battait-il d'esprance et de
joie si par hasard, en longeant les murs de Courcelles, il venait 
entendre le pas pesant de quelque jardinier.

Il pensait bien  crire  madame de Beausant; mais que dire  une
femme que l'on n'a pas vue et qui ne nous connat pas? D'ailleurs
Gaston se dfiait de lui-mme; puis, semblable aux jeunes gens encore
pleins d'illusions, il craignait plus que la mort les terribles ddains
du silence, et frissonnait en songeant  toutes les chances que pouvait
avoir sa premire prose amoureuse d'tre jete au feu. Il tait en
proie  mille ides contraires qui se combattaient. Mais enfin, 
force d'enfanter des chimres, de composer des romans et de se creuser
la cervelle, il trouva l'un de ces heureux stratagmes qui finissent
par se rencontrer dans le grand nombre de ceux que l'on rve, et qui
rvlent  la femme la plus innocente l'tendue de la passion avec
laquelle un homme s'est occup d'elle. Souvent les bizarreries sociales
crent autant d'obstacles rels entre une femme et son amant, que les
potes orientaux en ont mis dans les dlicieuses fictions de leurs
contes, et leurs images les plus fantastiques sont rarement exagres.
Aussi, dans la nature comme dans le monde des fes, la femme doit-elle
toujours appartenir  celui qui sait arriver  elle et la dlivrer de
la situation o elle languit. Le plus pauvre des calenders, tombant
amoureux de la fille d'un calife, n'en tait pas certes spar par
une distance plus grande que celle qui se trouvait entre Gaston et
madame de Beausant. La vicomtesse vivait dans une ignorance absolue
des circonvallations traces autour d'elle par monsieur de Nueil, dont
l'amour s'accroissait de toute la grandeur des obstacles  franchir, et
qui donnaient  sa matresse improvise les attraits que possde toute
chose lointaine.

Un jour, se fiant  son inspiration, il espra tout de l'amour qui
devait jaillir de ses yeux. Croyant la parole plus loquente que ne
l'est la lettre la plus passionne, et spculant aussi sur la curiosit
naturelle  la femme, il alla chez monsieur de Champignelles en se
proposant de l'employer  la russite de son entreprise. Il dit au
gentilhomme qu'il avait  s'acquitter d'une commission importante et
dlicate auprs de madame de Beausant; mais, ne sachant point si elle
lisait les lettres d'une criture inconnue ou si elle accorderait sa
confiance  un tranger, il le priait de demander  la vicomtesse, lors
de sa premire visite, si elle daignerait le recevoir. Tout en invitant
le marquis  garder le secret en cas de refus, il l'engagea fort
spirituellement  ne point taire  madame de Beausant les raisons qui
pouvaient le faire admettre chez elle. N'tait-il pas homme d'honneur,
loyal et incapable de se prter  une chose de mauvais got ou mme
malsante! Le hautain gentilhomme, dont les petites vanits avaient t
flattes, fut compltement dup par cette diplomatie de l'amour qui
prte  un jeune homme l'aplomb et la haute dissimulation d'un vieil
ambassadeur. Il essaya bien de pntrer les secrets de Gaston; mais
celui-ci, fort embarrass de les lui dire, opposa des phrases normandes
aux adroites interrogations de monsieur de Champignelles, qui, en
chevalier franais, le complimenta sur sa discrtion.

Aussitt le marquis courut  Courcelles avec cet empressement que les
gens d'un certain ge mettent  rendre service aux jolies femmes. Dans
la situation o se trouvait la vicomtesse de Beausant, un message de
cette espce tait de nature  l'intriguer. Aussi, quoiqu'elle ne vt,
en consultant ses souvenirs, aucune raison qui pt amener chez elle
monsieur de Nueil, n'aperut-elle aucun inconvnient  le recevoir,
aprs toutefois s'tre prudemment enquise de sa position dans le monde.
Elle avait cependant commenc par refuser; puis elle avait discut ce
point de convenance avec monsieur de Champignelles, en l'interrogeant
pour tcher de deviner s'il savait le motif de cette visite; puis elle
tait revenue sur son refus. La discussion et la discrtion force du
marquis avaient irrit sa curiosit.

Monsieur de Champignelles, ne voulant point paratre ridicule,
prtendait, en homme instruit, mais discret, que la vicomtesse devait
parfaitement bien connatre l'objet de cette visite, quoiqu'elle le
chercht de bien bonne foi sans le trouver. Madame de Beausant
crait des liaisons entre Gaston et des gens qu'il ne connaissait pas,
se perdait dans d'absurdes suppositions, et se demandait  elle-mme si
elle avait jamais vu monsieur de Nueil. La lettre d'amour la plus vraie
ou la plus habile n'et certes pas produit autant d'effet que cette
espce d'nigme sans mot de laquelle madame de Beausant fut occupe 
plusieurs reprises.

Quand Gaston apprit qu'il pouvait voir la vicomtesse, il fut tout  la
fois dans le ravissement d'obtenir si promptement un bonheur ardemment
souhait et singulirement embarrass de donner un dnouement  sa
ruse.--Bah! _la_ voir, rptait-il en s'habillant, la voir, c'est tout!
Puis il esprait en franchissant la porte de Courcelles, rencontrer un
expdient pour dnouer le noeud gordien qu'il avait serr lui-mme.
Gaston tait du nombre de ceux qui, croyant  la toute-puissance de
la ncessit, vont toujours; et, au dernier moment, arrivs en face
du danger, ils s'en inspirent et trouvent des forces pour le vaincre.
Il mit un soin particulier  sa toilette. Il s'imaginait, comme les
jeunes gens, que d'une boucle bien ou mal place dpendait son succs,
ignorant qu'au jeune ge tout est charme et attrait. D'ailleurs les
femmes de choix qui ressemblent  madame de Beausant ne se laissent
sduire que par les grces de l'esprit et par la supriorit du
caractre. Un grand caractre flatte leur vanit, leur promet une
grande passion et parat devoir admettre les exigences de leur
coeur. L'esprit les amuse, rpond aux finesses de leur nature, et
elles se croient comprises. Or, que veulent toutes les femmes, si ce
n'est d'tre amuses, comprises ou adores? Mais il faut avoir bien
rflchi sur les choses de la vie pour deviner la haute coquetterie
que comportent la ngligence du costume et la rserve de l'esprit
dans une premire entrevue. Quand nous devenons assez russ pour tre
d'habiles politiques, nous sommes trop vieux pour profiter de notre
exprience. Tandis que Gaston se dfiait assez de son esprit pour
emprunter des sductions  son vtement, madame de Beausant elle-mme
mettait instinctivement de la recherche dans sa toilette et se disait
en arrangeant sa coiffure:--Je ne veux cependant pas tre  faire peur.

Monsieur de Nueil avait dans l'esprit, dans sa personne et dans les
manires, cette tournure navement originale qui donne une sorte de
saveur aux gestes et aux ides ordinaires, permet de tout dire et fait
tout passer. Il tait instruit, pntrant, d'une physionomie
heureuse et mobile comme son me impressible. Il y avait de la passion,
de la tendresse dans ses yeux vifs; et son coeur, essentiellement
bon, ne les dmentait pas. La rsolution qu'il prit en entrant 
Courcelles fut donc en harmonie avec la nature de son caractre franc
et de son imagination ardente. Malgr l'intrpidit de l'amour, il ne
put cependant se dfendre d'une violente palpitation quand, aprs avoir
travers une grande cour dessine en jardin anglais, il arriva dans une
salle o un valet de chambre, lui ayant demand son nom, disparut et
revint pour l'introduire.

--Monsieur le baron de Nueil.

Gaston entra lentement, mais d'assez bonne grce, chose plus difficile
encore dans un salon o il n'y a qu'une femme que dans celui o il y
en a vingt. A l'angle de la chemine, o malgr la saison, brillait un
grand foyer, et sur laquelle se trouvaient deux candlabres allums
jetant de molles lumires, il aperut une jeune femme assise dans cette
moderne bergre  dossier trs lev, dont le sige bas lui permettait
de donner  sa tte des poses varies pleines de grce et d'lgance,
de l'incliner, de la pencher, de la redresser languissamment, comme
si c'tait un fardeau pesant: puis de plier ses pieds, de les montrer
ou de les rentrer sous les longs plis d'une robe noire. La vicomtesse
voulut placer sur une petite table ronde le livre qu'elle lisait;
mais ayant en mme temps tourn la tte vers monsieur de Nueil, le
livre, mal pos, tomba dans l'intervalle qui sparait la table de la
bergre. Sans paratre surprise de cet accident, elle se rehaussa, et
s'inclina pour rpondre au salut du jeune homme, mais d'une manire
imperceptible et presque sans se lever de son sige o son corps
resta plong. Elle se courba pour s'avancer, remua vivement le feu;
puis elle se baissa, ramassa un gant qu'elle mit avec ngligence  sa
main gauche, en cherchant l'autre par un regard promptement rprim;
car de sa main droite, main blanche, presque transparente, sans
bagues, fluette,  doigts effils et dont les ongles roses formaient
un ovale parfait, elle montra une chaise comme pour dire  Gaston de
s'asseoir. Quand son hte inconnu fut assis, elle tourna la tte vers
lui par un mouvement interrogant et coquet dont la finesse ne saurait
se peindre; il appartenait  ses intentions bienveillantes,  ces
gestes gracieux, quoique prcis, que donnent l'ducation premire et
l'habitude constante des choses de bon got. Ces mouvements multiplis
se succdrent rapidement en un instant, sans saccades ni brusquerie,
et charmrent Gaston par ce mlange de soin et d'abandon qu'une
jolie femme ajoute aux manires aristocratiques de la haute compagnie.
Madame de Beausant contrastait trop vivement avec les automates parmi
lesquels il vivait depuis deux mois d'exil au fond de la Normandie,
pour ne pas lui personnifier la posie de ses rves; aussi ne
pouvait-il en comparer les perfections  aucune de celles qu'il avait
jadis admires. Devant cette femme et dans ce salon meubl comme l'est
un salon du faubourg Saint-Germain, plein de ces riens si riches qui
tranent sur les tables, en apercevant des livres et des fleurs, il se
retrouva dans Paris. Il foulait un vrai tapis de Paris, revoyait le
type distingu, les formes frles de la Parisienne, sa grce exquise,
et sa ngligence des effets cherchs qui nuisent tant aux femmes de
province.

Madame la vicomtesse de Beausant tait blonde, blanche comme une
blonde, et avait les yeux bruns. Elle prsentait noblement son front,
un front d'ange dchu qui s'enorgueillit de sa faute et ne veut point
de pardon. Ses cheveux, abondants et tresss en hauteur au-dessus
de deux bandeaux qui dcrivaient sur ce front de larges courbes,
ajoutaient encore  la majest de sa tte. L'imagination retrouvait,
dans les spirales de cette chevelure dore, la couronne ducale de
Bourgogne; et, dans les yeux brillants de cette grande dame, tout le
courage de sa maison; le courage d'une femme forte seulement pour
repousser le mpris ou l'audace, mais pleine de tendresse pour les
sentiments doux. Les contours de sa petite tte, admirablement pose
sur un long col blanc; les traits de sa figure fine, ses lvres
dlies et sa physionomie mobile gardaient une expression de prudence
exquise, une teinte d'ironie affecte qui ressemblait  de la ruse
et  de l'impertinence. Il tait difficile de ne pas lui pardonner
ces deux pchs fminins en pensant  ses malheurs,  la passion qui
avait failli lui coter la vie, et qu'attestaient soit les rides qui,
par le moindre mouvement, sillonnaient son front, soit la douloureuse
loquence de ses beaux yeux souvent levs vers le ciel. N'tait-ce pas
un spectacle imposant, et encore agrandi par la pense, de voir dans
un immense salon silencieux cette femme spare du monde entier, et
qui, depuis trois ans, demeurait au fond d'une petite valle, loin de
la ville, seule avec les souvenirs d'une jeunesse brillante, heureuse,
passionne, jadis remplie par des ftes, par de constants hommages,
mais maintenant livre aux horreurs du nant? Le sourire de cette femme
annonait une haute conscience de sa valeur. N'tant ni mre ni
pouse, repousse par le monde, prive du seul coeur qui pt faire
battre le sien sans honte, ne tirant d'aucun sentiment les secours
ncessaires  son me chancelante, elle devait prendre sa force sur
elle-mme, vivre de sa propre vie, et n'avoir d'autre esprance que
celle de la femme abandonne: attendre la mort, en hter la lenteur
malgr les beaux jours qui lui restaient encore. Se sentir destine
au bonheur, et prir sans le recevoir, sans le donner?... une femme!
Quelles douleurs! Monsieur de Nueil fit ces rflexions avec la rapidit
de l'clair, et se trouva bien honteux de son personnage en prsence de
la plus grande posie dont puisse s'envelopper une femme. Sduit par
le triple clat de la beaut, du malheur et de la noblesse, il demeura
presque bant, songeur, admirant la vicomtesse, mais ne trouvant rien 
lui dire.

Madame de Beausant,  qui cette surprise ne dplut sans doute point,
lui tendit la main par un geste doux, mais impratif; puis, rappelant
un sourire sur ses lvres plies, comme pour obir encore aux grces
de son sexe, elle lui dit:--Monsieur de Champignelles m'a prvenue,
monsieur, du message dont vous vous tes si complaisamment charg pour
moi. Serait-ce de la part de....

En entendant cette terrible phrase, Gaston comprit encore mieux le
ridicule de sa situation, le mauvais got, la dloyaut de son procd
envers une femme et si noble et si malheureuse. Il rougit. Son regard,
empreint de mille penses, se troubla; mais tout  coup, avec cette
force que de jeunes coeurs savent puiser dans le sentiment de leurs
fautes, il se rassura; puis, interrompant madame de Beausant, non
sans faire un geste plein de soumission, il lui rpondit d'une voix
mue:--Madame, je ne mrite pas le bonheur de vous voir; je vous ai
indignement trompe. Le sentiment auquel j'ai obi, si grand qu'il
puisse tre, ne saurait faire excuser le misrable subterfuge qui m'a
servi pour arriver jusqu' vous. Mais, madame, si vous aviez la bont
de me permettre de vous dire....

La vicomtesse lana sur monsieur de Nueil un coup d'oeil plein
de hauteur et de mpris; leva la main pour saisir le cordon de sa
sonnette, sonna; le valet de chambre vint; elle lui dit, en regardant
le jeune homme avec dignit:--Jacques, clairez monsieur.

Elle se leva fire, salua Gaston, et se baissa pour ramasser le livre
tomb. Ses mouvements furent aussi secs, aussi froids que ceux par
lesquels elle l'accueillit avaient t mollement lgants et gracieux.
Monsieur de Nueil s'tait lev, mais il restait debout. Madame de
Beausant lui jeta de nouveau un regard comme pour lui dire:--Eh! bien,
vous ne sortez pas?

Ce regard fut empreint d'une moquerie si perante, que Gaston devint
ple comme un homme prs de dfaillir. Quelques larmes roulrent dans
ses yeux; mais il les retint, les scha dans les feux de la honte et
du dsespoir, regarda madame de Beausant avec une sorte d'orgueil
qui exprimait tout ensemble et de la rsignation et une certaine
conscience de sa valeur: la vicomtesse avait le droit de le punir,
mais le devait-elle? Puis il sortit. En traversant l'antichambre, la
perspicacit de son esprit et son intelligence aiguise par la passion
lui firent comprendre tout le danger de sa situation.--Si je quitte
cette maison, se dit-il, je n'y pourrai jamais rentrer; je serai
toujours un sot pour la vicomtesse. Il est impossible  une femme, et
elle est femme! de ne pas deviner l'amour qu'elle inspire; elle ressent
peut-tre un regret vague et involontaire de m'avoir si brusquement
congdi, mais elle ne doit pas, elle ne peut pas rvoquer son arrt:
c'est  moi de la comprendre.

A cette rflexion, Gaston s'arrte sur le perron, laisse chapper une
exclamation, se retourne vivement et dit:--J'ai oubli quelque chose!
Et il revint vers le salon, suivi du valet de chambre qui, plein de
respect pour un baron et pour les droits sacrs de la proprit, fut
compltement abus par le ton naf avec lequel cette phrase fut dite.
Gaston entra doucement sans tre annonc. Quand la vicomtesse, pensant
peut-tre que l'intrus tait son valet de chambre, leva la tte, elle
trouva devant elle monsieur de Nueil.

--Jacques m'a clair, dit-il en souriant. Son sourire, empreint d'une
grce  demi triste, tait  ce mot tout ce qu'il avait de plaisant, et
l'accent avec lequel il tait prononc devait aller  l'me.

Madame de Beausant fut dsarme.

--Eh! bien, asseyez-vous, dit-elle.

Gaston s'empara de la chaise par un mouvement avide. Ses yeux,
anims par la flicit, jetrent un clat si vif que la comtesse
ne put soutenir ce jeune regard, baissa les yeux sur son livre et
savoura le plaisir toujours nouveau d'tre pour un homme le principe
de son bonheur, sentiment imprissable chez la femme. Puis, madame
de Beausant avait t devine. La femme est si reconnaissante de
rencontrer un homme au fait des caprices si logiques de son coeur,
qui comprenne les allures en apparence contradictoires de son esprit,
les fugitives pudeurs de ses sensations tantt timides, tantt
hardies, tonnant mlange de coquetterie et de navet!

--Madame, s'cria doucement Gaston, vous connaissez ma faute, mais vous
ignorez mes crimes. Si vous saviez avec quel bonheur j'ai...

--Ah! prenez garde, dit-elle en levant un de ses doigts d'un air
mystrieux  la hauteur de son nez, qu'elle effleura; puis, de l'autre
main, elle fit un geste pour prendre le cordon de la sonnette.

Ce joli mouvement, cette gracieuse menace provoqurent sans doute une
triste pense, un souvenir de sa vie heureuse, du temps o elle pouvait
tre tout charme et tout gentillesse, o le bonheur justifiait les
caprices de son esprit comme il donnait un attrait de plus aux moindres
mouvements de sa personne. Elle amassa les rides de son front entre
ses deux sourcils; son visage, si doucement clair par les bougies,
prit une sombre expression; elle regarda monsieur de Nueil avec une
gravit dnue de froideur, et lui dit en femme profondment pntre
par le sens de ses paroles:--Tout ceci est bien ridicule! Un temps a
t, monsieur, o j'avais le droit d'tre follement gaie, o j'aurais
pu rire avec vous et vous recevoir sans crainte; mais aujourd'hui, ma
vie est bien change, je ne suis plus matresse de mes actions, et suis
force d'y rflchir. A quel sentiment dois-je votre visite? Est-ce
curiosit? je paie alors bien cher un fragile instant de bonheur.
Aimeriez-vous dj _passionnment_ une femme infailliblement calomnie
et que vous n'avez jamais vue? Vos sentiments seraient donc fonds
sur la msestime, sur une faute  laquelle le hasard a donn de la
clbrit. Elle jeta son livre sur la table avec dpit.--H! quoi,
reprit-elle aprs avoir lanc un regard terrible sur Gaston, parce
que j'ai t faible, le monde veut donc que je le sois toujours? Cela
est affreux, dgradant. Venez-vous chez moi pour me plaindre? Vous
tes bien jeune pour sympathiser avec des peines de coeur. Sachez-le
bien, monsieur, je prfre le mpris  la piti; je ne veux subir la
compassion de personne. Il y eut un moment de silence.--Eh! bien, vous
voyez, monsieur, reprit-elle en levant la tte vers lui d'un air triste
et doux, quel que soit le sentiment qui vous ait port  vous jeter
tourdiment dans ma retraite, vous me blessez. Vous tes trop jeune
pour tre tout  fait dnu de bont, vous sentirez donc l'inconvenance
de votre dmarche; je vous la pardonne, et vous en parle maintenant
sans amertume. Vous ne reviendrez plus ici, n'est-ce pas? Je
vous prie quand je pourrais ordonner. Si vous me faisiez une nouvelle
visite, il ne serait ni en votre pouvoir ni au mien d'empcher toute la
ville de croire que vous devenez mon amant, et vous ajouteriez  mes
chagrins un chagrin bien grand. Ce n'est pas votre volont, je pense.

Elle se tut en le regardant avec une dignit vraie qui le rendit confus.

--J'ai eu tort, madame, rpondit-il d'un ton pntr; mais l'ardeur,
l'irrflexion, un vif besoin de bonheur sont  mon ge des qualits et
des dfauts. Maintenant, reprit-il, je comprends que je n'aurais pas d
chercher  vous voir, et cependant mon dsir tait bien naturel...

Il tcha de raconter avec plus de sentiment que d'esprit les
souffrances auxquelles l'avait condamn son exil ncessaire. Il peignit
l'tat d'un jeune homme dont les feux brlaient sans aliment, en
faisant penser qu'il tait digne d'tre aim tendrement, et nanmoins
n'avait jamais connu les dlices d'un amour inspir par une femme
jeune, belle, pleine de got, de dlicatesse. Il expliqua son manque
de convenance sans vouloir le justifier. Il flatta madame de Beausant
en lui prouvant qu'elle ralisait pour lui le type de la matresse
incessamment mais vainement appele par la plupart des jeunes gens.
Puis, en parlant de ses promenades matinales autour de Courcelles, et
des ides vagabondes qui le saisissaient  l'aspect du pavillon o il
s'tait enfin introduit, il excita cette indfinissable indulgence
que la femme trouve dans son coeur pour les folies qu'elle inspire.
Il fit entendre une voix passionne dans cette froide solitude, o il
apportait les chaudes inspirations du jeune ge et les charmes d'esprit
qui dclent une ducation soigne. Madame de Beausant tait prive
depuis trop longtemps des motions que donnent les sentiments vrais
finement exprims pour ne pas en sentir vivement les dlices. Elle ne
put s'empcher de regarder la figure expressive de monsieur de Nueil,
et d'admirer en lui cette belle confiance de l'me qui n'a encore t
ni dchire par les cruels enseignements de la vie du monde, ni dvore
par les perptuels calculs de l'ambition ou de la vanit. Gaston tait
le jeune homme dans sa fleur, et se produisait en homme de caractre
qui mconnat encore ses hautes destines. Ainsi tous deux faisaient 
l'insu l'un de l'autre les rflexions les plus dangereuses pour leur
repos, et tchaient de se les cacher. Monsieur de Nueil reconnaissait
dans la vicomtesse une de ces femmes si rares, toujours victimes
de leur propre perfection et de leur inextinguible tendresse, dont
la beaut gracieuse est le moindre charme quand elles ont une fois
permis l'accs de leur me o les sentiments sont infinis, o tout est
bon, o l'instinct du beau s'unit aux expressions les plus varies
de l'amour pour purifier les volupts et les rendre presque saintes:
admirable secret de la femme, prsent exquis si rarement accord par
la nature. De son ct, la vicomtesse, en coutant l'accent vrai avec
lequel Gaston lui parlait des malheurs de sa jeunesse, devinait les
souffrances imposes par la timidit aux grands enfants de vingt-cinq
ans, lorsque l'tude les a garantis de la corruption et du contact
des gens du monde dont l'exprience raisonneuse corrode les belles
qualits du jeune ge. Elle trouvait en lui le rve de toutes les
femmes, un homme chez lequel n'existaient encore ni cet gosme de
famille et de fortune, ni ce sentiment personnel qui finissent par
tuer, dans leur premier lan, le dvouement, l'honneur, l'abngation,
l'estime de soi-mme, fleurs d'me sitt fanes qui d'abord enrichissent
la vie d'motions dlicates, quoique fortes, et ravivent en l'homme
la probit du coeur. Une fois lancs dans les vastes espaces du
sentiment, ils arrivrent trs-loin en thorie, sondrent l'un et
l'autre la profondeur de leurs mes, s'informrent de la vrit
de leurs expressions. Cet examen, involontaire chez Gaston, tait
prmdit chez madame de Beausant. Usant de sa finesse naturelle
ou acquise, elle exprimait, sans se nuire  elle-mme, des opinions
contraires aux siennes pour connatre celles de monsieur de Nueil. Elle
fut si spirituelle, si gracieuse, elle fut si bien elle-mme avec un
jeune homme qui ne rveillait point sa dfiance, en croyant ne plus
le revoir, que Gaston s'cria navement  un mot dlicieux dit par
elle-mme:--Eh! madame, comment un homme a-t-il pu vous abandonner?

La vicomtesse resta muette. Gaston rougit, il pensait l'avoir offense.
Mais cette femme tait surprise par le premier plaisir profond et vrai
qu'elle ressentait depuis le jour de son malheur. Le rou le plus
habile n'et pas fait  force d'art le progrs que monsieur de Nueil
dut  ce cri parti du coeur. Ce jugement arrach  la candeur d'un
homme jeune la rendait innocente  ses yeux, condamnait le monde,
accusait celui qui l'avait quitte, et justifiait la solitude o elle
tait venue languir. L'absolution mondaine, les touchantes sympathies,
l'estime sociale, tant souhaites, si cruellement refuses,
enfin ses plus secrets dsirs taient accomplis par cette exclamation
qu'embellissaient encore les plus douces flatteries du coeur et cette
admiration toujours avidement savoure par les femmes. Elle tait donc
entendue et comprise, monsieur de Nueil lui donnait tout naturellement
l'occasion de se grandir de sa chute. Elle regarda la pendule.

--Oh! madame, s'cria Gaston, ne me punissez pas de mon tourderie. Si
vous ne m'accordez qu'une soire, daignez ne pas l'abrger encore.

Elle sourit du compliment.

--Mais, dit-elle, puisque nous ne devons plus nous revoir, qu'importe
un moment de plus ou de moins? Si je vous plaisais, ce serait un
malheur.

--Un malheur tout venu, rpondit-il tristement.

--Ne me dites pas cela, reprit-elle gravement. Dans toute autre
position je vous recevrais avec plaisir. Je vais vous parler sans
dtour, vous comprendrez pourquoi je ne veux pas, pourquoi je ne dois
pas vous revoir. Je vous crois l'me trop grande pour ne pas sentir que
si j'tais seulement souponne d'une seconde faute, je deviendrais,
pour tout le monde, une femme mprisable et vulgaire, je ressemblerais
aux autres femmes. Une vie pure et sans tache donnera donc du relief 
mon caractre. Je suis trop fire pour ne pas essayer de demeurer au
milieu de la Socit comme un tre  part, victime des lois par mon
mariage, victime des hommes par mon amour. Si je ne restais pas fidle
 ma position, je mriterais tout le blme qui m'accable et perdrais ma
propre estime. Je n'ai pas eu la haute vertu sociale d'appartenir  un
homme que je n'aimais pas. J'ai bris, malgr les lois, les liens du
mariage: c'tait un tort, un crime, ce sera tout ce que vous voudrez;
mais pour moi cet tat quivalait  la mort. J'ai voulu vivre. Si
j'eusse t mre, peut-tre aurais-je trouv des forces pour supporter
le supplice d'un mariage impos par les convenances. A dix-huit ans,
nous ne savons gure, pauvres jeunes filles, ce que l'on nous fait
faire. J'ai viol les lois du monde, le monde m'a punie; nous tions
justes l'un et l'autre. J'ai cherch le bonheur. N'est-ce pas une loi
de notre nature que d'tre heureuses? J'tais jeune, j'tais belle...
J'ai cru rencontrer un tre aussi aimant qu'il paraissait passionn.
J'ai t bien aime pendant un moment!...

Elle fit une pause.

--Je pensais, reprit-elle, qu'un homme ne devait jamais abandonner
une femme dans la situation o je me trouvais. J'ai t quitte,
j'aurai dplu. Oui, j'ai manqu sans doute  quelque loi de nature:
j'aurai t trop aimante, trop dvoue ou trop exigeante, je ne sais.
Le malheur m'a claire. Aprs avoir t longtemps l'accusatrice, je
me suis rsigne  tre la seule criminelle. J'ai donc absous  mes
dpens celui de qui je croyais avoir  me plaindre. Je n'ai pas t
assez adroite pour le conserver: la destine m'a fortement punie de
ma maladresse. Je ne sais qu'aimer: le moyen de penser  soi quand
on aime? J'ai donc t l'esclave quand j'aurais d me faire tyran.
Ceux qui me connatront pourront me condamner, mais ils m'estimeront.
Mes souffrances m'ont appris  ne plus m'exposer  l'abandon. Je ne
comprends pas comment j'existe encore, aprs avoir subi les douleurs
des huit premiers jours qui ont suivi cette crise, la plus affreuse
dans la vie d'une femme. Il faut avoir vcu pendant trois ans seule
pour avoir acquis la force de parler comme je le fais en ce moment de
cette douleur. L'agonie se termine ordinairement par la mort, eh! bien,
monsieur, c'tait une agonie sans le tombeau pour dnouement. Oh! j'ai
bien souffert!

La vicomtesse leva ses beaux yeux vers la corniche  laquelle sans
doute elle confia tout ce que ne devait pas entendre un inconnu. Une
corniche est bien la plus douce, la plus soumise, la plus complaisante
confidente que les femmes puissent trouver dans les occasions o elles
n'osent regarder leur interlocuteur. La corniche d'un boudoir est
une institution. N'est-ce pas un confessionnal, moins le prtre? En
ce moment, madame de Beausant tait loquente et belle; il faudrait
dire coquette, si ce mot n'tait pas trop fort. En se rendant justice,
en mettant entre elle et l'amour les plus hautes barrires, elle
aiguillonnait tous les sentiments de l'homme: et, plus elle levait le
but, mieux elle l'offrait aux regards. Enfin elle abaissa ses yeux sur
Gaston, aprs leur avoir fait perdre l'expression trop attachante que
leur avait communique le souvenir de ses peines.

--Avouez que je dois rester froide et solitaire? lui dit-elle d'un ton
calme.

Monsieur de Nueil se sentait une violente envie de tomber aux pieds de
cette femme alors sublime de raison et de folie, il craignit de lui
paratre ridicule; il rprima donc et son exaltation et ses penses:
il prouvait  la fois et la crainte de ne point russir  les
bien exprimer, et la peur de quelque terrible refus ou d'une moquerie
dont l'apprhension glace les mes les plus ardentes. La raction des
sentiments qu'il refoulait au moment o ils s'lanaient de son coeur
lui causa cette douleur profonde que connaissent les gens timides
et les ambitieux, souvent forcs de dvorer leurs dsirs. Cependant
il ne put s'empcher de rompre le silence pour dire d'une voix
tremblante:--Permettez-moi, madame, de me livrer  une des plus grandes
motions de ma vie, en vous avouant ce que vous me faites prouver.
Vous m'agrandissez le coeur! je sens en moi le dsir d'occuper ma vie
 vous faire oublier vos chagrins,  vous aimer pour tous ceux qui vous
ont hae ou blesse. Mais c'est une effusion de coeur bien soudaine,
qu'aujourd'hui rien ne justifie et que je devrais....

--Assez, monsieur, dit madame de Beausant. Nous sommes alls trop loin
l'un et l'autre. J'ai voulu dpouiller de toute duret le refus qui
m'est impos, vous en expliquer les tristes raisons, et non m'attirer
des hommages. La coquetterie ne va bien qu' la femme heureuse.
Croyez-moi, restons trangers l'un  l'autre. Plus tard, vous saurez
qu'il ne faut point former de liens quand ils doivent ncessairement se
briser un jour.

Elle soupira lgrement, et son front se plissa pour reprendre aussitt
la puret de sa forme.

--Quelles souffrances pour une femme, reprit-elle, de ne pouvoir suivre
l'homme qu'elle aime dans toutes les phases de sa vie! Puis ce profond
chagrin ne doit-il pas horriblement retentir dans le coeur de cet
homme, si elle en est bien aime. N'est-ce pas un double malheur?

Il y eut un moment de silence, aprs lequel elle dit en souriant et
en se levant pour faire lever son hte:--Vous ne vous doutiez pas en
venant  Courcelles d'y entendre un sermon?

Gaston se trouvait en ce moment plus loin de cette femme extraordinaire
qu' l'instant o il l'avait aborde. Attribuant le charme de cette
heure dlicieuse  la coquetterie d'une matresse de maison jalouse
de dployer son esprit, il salua froidement la vicomtesse, et sortit
dsespr. Chemin faisant, le baron cherchait  surprendre le vrai
caractre de cette crature souple et dure comme un ressort; mais
il lui avait vu prendre tant de nuances, qu'il lui fut impossible
d'asseoir sur elle un jugement vrai. Puis les intonations de sa voix
lui retentissaient encore aux oreilles, et le souvenir prtait
tant de charmes aux gestes, aux airs de tte, au jeu des yeux, qu'il
s'prit davantage  cet examen. Pour lui, la beaut de la vicomtesse
reluisait encore dans les tnbres, les impressions qu'il en avait
reues se rveillaient attires l'une par l'autre, pour de nouveau le
sduire en lui rvlant des grces de femme et d'esprit inaperues
d'abord. Il tomba dans une de ces mditations vagabondes pendant
lesquelles les penses les plus lucides se combattent, se brisent les
unes contre les autres, et jettent l'me dans un court accs de folie.
Il faut tre jeune pour rvler et pour comprendre les secrets de ces
sortes de dithyrambes, o le coeur, assailli par les ides les plus
justes et les plus folles, cde  la dernire qui le frappe,  une
pense d'esprance ou de dsespoir, au gr d'une puissance inconnue. A
l'ge de vingt-trois ans, l'homme est presque toujours domin par un
sentiment de modestie: les timidits, les troubles de la jeune fille
l'agitent, il a peur de mal exprimer son amour, il ne voit que des
difficults et s'en effraie, il tremble de ne pas plaire, il serait
hardi s'il n'aimait pas tant; plus il sent le prix du bonheur, moins il
croit que sa matresse puisse le lui facilement accorder; d'ailleurs,
peut-tre se livre-t-il trop entirement  son plaisir, et craint-il de
n'en point donner; lorsque, par malheur, son idole est imposante, il
l'adore en secret et de loin; s'il n'est pas devin, son amour expire.
Souvent cette passion htive, morte dans un jeune coeur, y reste
brillante d'illusions. Quel homme n'a pas plusieurs de ces vierges
souvenirs qui, plus tard, se rveillent, toujours plus gracieux, et
apportent l'image d'un bonheur parfait? souvenirs semblables  ces
enfants perdus  la fleur de l'ge, et dont les parents n'ont connu
que les sourires. Monsieur de Nueil revint donc de Courcelles, en
proie  un sentiment gros de rsolutions extrmes. Madame de Beausant
tait dj devenue pour lui la condition de son existence: il aimait
mieux mourir que de vivre sans elle. Encore assez jeune pour ressentir
ces cruelles fascinations que la femme parfaite exerce sur les mes
neuves et passionnes, il dut passer une de ces nuits orageuses pendant
lesquelles les jeunes gens vont du bonheur au suicide, du suicide au
bonheur, dvorent toute une vie heureuse et s'endorment impuissants.
Nuits fatales, o le plus grand malheur qui puisse arriver est de se
rveiller philosophe. Trop vritablement amoureux pour dormir, monsieur
de Nueil se leva, se mit  crire des lettres dont aucune ne le
satisfit, et les brla toutes.

Le lendemain, il alla faire le tour du petit enclos de Courcelles;
mais  la nuit tombante, car il avait peur d'tre aperu par la
vicomtesse. Le sentiment auquel il obissait alors appartient  une
nature d'me si mystrieuse, qu'il faut tre encore jeune homme, ou se
trouver dans une situation semblable, pour en comprendre les muettes
flicits et les bizarreries; toutes choses qui feraient hausser les
paules aux gens assez heureux pour toujours voir le _positif_ de
la vie. Aprs des hsitations cruelles, Gaston crivit  madame de
Beausant la lettre suivante, qui peut passer pour un modle de la
phrasologie particulire aux amoureux, et se comparer aux dessins
faits en cachette par les enfants pour la fte de leurs parents;
prsents dtestables pour tout le monde, except pour ceux qui les
reoivent.

MADAME,

  Vous exercez un si grand empire sur mon coeur, sur mon me et ma
  personne, qu'aujourd'hui ma destine dpend entirement de vous.
  Ne jetez pas ma lettre au feu. Soyez assez bienveillante pour la
  lire. Peut-tre me pardonnerez-vous cette premire phrase en vous
  apercevant que ce n'est pas une dclaration vulgaire ni intresse,
  mais l'expression d'un fait naturel. Peut-tre serez-vous touche
  par la modestie de mes prires, par la rsignation que m'inspire le
  sentiment de mon infriorit, par l'influence de votre dtermination
  sur ma vie. A mon ge, madame, je ne sais qu'aimer, j'ignore
  entirement et ce qui peut plaire  une femme et ce qui la sduit;
  mais je me sens au coeur, pour elle, d'enivrantes adorations. Je
  suis irrsistiblement attir vers vous par le plaisir immense que
  vous me faites prouver, et pense  vous avec tout l'gosme qui
  nous entrane, l o, pour nous, est la chaleur vitale. Je ne me
  crois pas digne de vous. Non, il me semble impossible  moi, jeune,
  ignorant, timide, de vous apporter la millime partie du bonheur
  que j'aspirais en vous entendant, en vous voyant. Vous tes pour
  moi la seule femme qu'il y ait dans le monde. Ne concevant point
  la vie sans vous, j'ai pris la rsolution de quitter la France et
  d'aller jouer mon existence jusqu' ce que je la perde dans quelque
  entreprise impossible, aux Indes, en Afrique, je ne sais o. Ne
  faut-il pas que je combatte un amour sans bornes par quelque chose
  d'infini? Mais si vous voulez me laisser l'espoir, non pas d'tre 
  vous, mais d'obtenir votre amiti, je reste. Permettez-moi de
  passer prs de vous, rarement mme si vous l'exigez, quelques heures
  semblables  celles que j'ai surprises. Ce frle bonheur, dont les
  vives jouissances peuvent m'tre interdites  la moindre parole trop
  ardente, suffira pour me faire endurer les bouillonnements de mon
  sang. Ai-je trop prsum de votre gnrosit en vous suppliant de
  souffrir un commerce o tout est profit pour moi seulement? Vous
  saurez bien faire voir  ce monde, auquel vous sacrifiez tant,
  que je ne vous suis rien. Vous tes si spirituelle et si fire!
  Qu'avez-vous  craindre? Maintenant je voudrais pouvoir vous ouvrir
  mon coeur, afin de vous persuader que mon humble demande ne cache
  aucune arrire-pense. Je ne vous aurais pas dit que mon amour tait
  sans bornes en vous priant de m'accorder de l'amiti, si j'avais
  l'espoir de vous faire partager le sentiment profond enseveli dans
  mon me. Non, je serai prs de vous ce que vous voudrez que je sois,
  pourvu que j'y sois. Si vous me refusiez, et vous le pouvez, je ne
  murmurerai point, je partirai. Si plus tard une femme autre que vous
  entre pour quelque chose dans ma vie, vous aurez eu raison; mais si
  je meurs fidle  mon amour, vous concevrez quelque regret peut-tre!
  L'espoir de vous causer un regret adoucira mes angoisses, et sera
  toute la vengeance de mon coeur mconnu...

Il faut n'avoir ignor aucun des excellents malheurs du jeune ge, il
faut avoir grimp sur toutes les Chimres aux doubles ailes blanches
qui offrent leur croupe fminine  de brlantes imaginations, pour
comprendre le supplice auquel Gaston de Nueil fut en proie quand il
supposa son premier _ultimatum_ entre les mains de madame de Beausant.
Il voyait la vicomtesse froide, rieuse et plaisantant de l'amour comme
les tres qui n'y croient plus. Il aurait voulu reprendre sa lettre,
il la trouvait absurde, il lui venait dans l'esprit mille et une
ides infiniment meilleures, ou qui eussent t plus touchantes que
ses froides phrases, ses maudites phrases alambiques, sophistiques,
prtentieuses, mais heureusement assez mal ponctues et fort bien
crites de travers. Il essayait de ne pas penser, de ne pas sentir;
mais il pensait, il sentait et souffrait. S'il avait eu trente ans, il
se serait enivr; mais ce jeune homme encore naf ne connaissait ni les
ressources de l'opium, ni les expdients de l'extrme civilisation. Il
n'avait pas l, prs de lui, un de ces bons amis de Paris, qui savent
si bien vous dire:--Poete, non dolet! en vous tendant une bouteille
de vin de Champagne, ou vous entranent  une orgie pour vous adoucir
les douleurs de l'incertitude. Excellents amis, toujours ruins lorsque
vous tes riche, toujours aux Eaux quand vous les cherchez, ayant
toujours perdu leur dernier louis au jeu quand vous leur en demandez
un, mais ayant toujours un mauvais cheval  vous vendre; au demeurant,
les meilleurs enfants de la terre, et toujours prts  s'embarquer
avec vous pour descendre une de ces pentes rapides sur lesquelles se
dpensent le temps, l'me et la vie!

Enfin monsieur de Nueil reut des mains de Jacques une lettre ayant un
cachet de cire parfume aux armes de Bourgogne, crite sur un petit
papier vlin, et qui sentait la jolie femme.

Il courut aussitt s'enfermer pour lire et relire _sa_ lettre.

  Vous me punissez bien svrement, monsieur, et de la bonne grce que
  j'ai mise  vous sauver la rudesse d'un refus, et de la sduction que
  l'esprit exerce toujours sur moi. J'ai eu confiance en la noblesse du
  jeune ge, et vous m'avez trompe. Cependant je vous ai parl sinon 
  coeur ouvert, ce qui et t parfaitement ridicule, du moins avec
  franchise, et vous ai dit ma situation, afin de faire concevoir ma
  froideur  une me jeune. Plus vous m'avez intresse, plus vive a
  t la peine que vous m'avez cause. Je suis naturellement tendre
  et bonne; mais les circonstances me rendent mauvaise. Une autre
  femme et brl votre lettre sans lire; moi je l'ai lue, et j'y
  rponds. Mes raisonnements vous prouveront que, si je ne suis pas
  insensible  l'expression d'un sentiment que j'ai fait natre, mme
  involontairement, je suis loin de le partager, et ma conduite vous
  dmontrera bien mieux encore la sincrit de mon me. Puis, j'ai
  voulu, pour votre bien, employer l'espce d'autorit que vous me
  donnez sur votre vie, et dsire l'exercer une seule fois pour faire
  tomber le voile qui vous couvre les yeux.

  J'ai bientt trente ans, monsieur, et vous en avez vingt-deux 
  peine. Vous ignorez vous-mme ce que seront vos penses quand vous
  arriverez  mon ge. Les serments que vous jurez si facilement
  aujourd'hui pourront alors vous paratre bien lourds. Aujourd'hui,
  je veux bien le croire, vous me donneriez sans regret votre vie
  entire, vous sauriez mourir mme pour un plaisir phmre; mais 
  trente ans, l'exprience vous terait la force de me faire chaque
  jour des sacrifices, et moi, je serais profondment humilie
  de les accepter. Un jour, tout vous commandera, la nature elle-mme
  vous ordonnera de me quitter; je vous l'ai dit, je prfre la mort
   l'abandon. Vous le voyez, le malheur m'a appris  calculer. Je
  raisonne, je n'ai point de passion. Vous me forcez  vous dire que je
  ne vous aime point, que je ne dois, ne peux, ni ne veux vous aimer.
  J'ai pass le moment de la vie o les femmes cdent  des mouvements
  de coeur irrflchis, et ne saurais plus tre la matresse que
  vous qutez. Mes consolations, monsieur, viennent de Dieu, non des
  hommes. D'ailleurs je lis trop clairement dans les coeurs  la
  triste lumire de l'amour tromp, pour accepter l'amiti que vous
  demandez, que vous offrez. Vous tes la dupe de votre coeur, et
  vous esprez bien plus en ma faiblesse qu'en votre force. Tout cela
  est un effet d'instinct. Je vous pardonne cette ruse d'enfant, vous
  n'en tes pas encore complice. Je vous ordonne, au nom de cet amour
  passager, au nom de votre vie, au nom de ma tranquillit, de rester
  dans votre pays, de ne pas y manquer une vie honorable et belle
  pour une illusion qui s'teindra ncessairement. Plus tard, lorsque
  vous aurez, en accomplissant votre vritable destine, dvelopp
  tous les sentiments qui attendent l'homme, vous apprcierez ma
  rponse, que vous accusez peut-tre en ce moment de scheresse. Vous
  retrouverez alors avec plaisir une vieille femme dont l'amiti vous
  sera certainement douce et prcieuse: elle n'aura t soumise ni
  aux vicissitudes de la passion, ni aux dsenchantements de la vie;
  enfin de nobles ides, des ides religieuses la conserveront pure
  et sainte. Adieu, monsieur, obissez-moi en pensant que vos succs
  jetteront quelque plaisir dans ma solitude, et ne songez  moi que
  comme on songe aux absents.

Aprs avoir lu cette lettre, Gaston de Nueil crivit ces mots:

  Madame, si je cessais de vous aimer en acceptant les chances que
  vous m'offrez d'tre un homme ordinaire, je mriterais bien mon sort,
  avouez-le? Non, je ne vous obirai pas, et je vous jure une fidlit
  qui ne se dliera que par la mort. Oh! prenez ma vie,  moins
  cependant que vous ne craigniez de mettre un remords dans la vtre...

Quand le domestique de monsieur de Nueil revint de Courcelles, son
matre lui dit:--A qui as-tu remis mon billet?

--A madame la vicomtesse elle-mme; elle tait en voiture, et
partait...

--Pour venir en ville?

--Monsieur, je ne le pense pas. La berline de madame la vicomtesse
tait attele avec des chevaux de poste.

--Ah! elle s'en va, dit le baron.

--Oui, monsieur, rpondit le valet de chambre.

Aussitt Gaston fit ses prparatifs pour suivre madame de Beausant.
La vicomtesse le mena jusqu' Genve sans se savoir accompagne par
lui. Entre les mille rflexions qui l'assaillirent pendant ce voyage,
celle-ci:--Pourquoi s'en est-elle alle? l'occupa plus spcialement.
Ce mot fut le texte d'une multitude de suppositions, parmi lesquelles
il choisit naturellement la plus flatteuse, et que voici:--Si la
vicomtesse veut m'aimer, il n'y a pas de doute qu'en femme d'esprit,
elle prfre la Suisse o personne ne nous connat,  la France o elle
rencontrerait des censeurs.

Certains hommes passionns n'aimeraient pas une femme assez habile pour
choisir son terrain, c'est des raffins. D'ailleurs rien ne prouve que
la supposition de Gaston ft vraie.

La vicomtesse prit une petite maison sur le lac. Quand elle y fut
installe, Gaston s'y prsenta par une belle soire,  la nuit
tombante. Jacques, valet de chambre essentiellement aristocratique, ne
s'tonna point de voir monsieur de Nueil, et l'annona en valet habitu
 tout comprendre. En entendant ce nom, en voyant le jeune homme,
madame de Beausant laissa tomber le livre qu'elle tenait; sa surprise
donna le temps  Gaston d'arriver  elle, et de lui dire d'une voix qui
lui parut dlicieuse:--Avec quel plaisir je prenais les chevaux qui
vous avaient mene?

tre si bien obie dans ses voeux secrets! O est la femme qui n'et
pas cd  un tel bonheur? Une Italienne, une de ces divines cratures
dont l'me est  l'antipode de celle des Parisiennes, et que de ce ct
des Alpes on trouverait profondment immorale, disait en lisant les
romans franais: Je ne vois pas pourquoi ces pauvres amoureux passent
autant de temps  arranger ce qui doit tre l'affaire d'une matine.
Pourquoi le narrateur ne pourrait-il pas,  l'exemple de cette bonne
Italienne, ne pas trop faire languir ses auditeurs ni son sujet? Il
y aurait bien quelques scnes de coquetterie charmantes  dessiner,
doux retards que madame de Beausant voulait apporter au bonheur de
Gaston pour tomber avec grce comme les vierges de l'antiquit;
peut-tre aussi pour jouir des volupts chastes d'un premier amour, et
le faire arriver  sa plus haute expression de force et de puissance.
Monsieur de Nueil tait encore dans l'ge o un homme est la dupe
de ces caprices, de ces jeux qui affriandent tant les femmes, et
qu'elles prolongent, soit pour bien stipuler leurs conditions, soit
pour jouir plus longtemps de leur pouvoir dont la prochaine diminution
est instinctivement devine par elles. Mais ces petits protocoles de
boudoir, moins nombreux que ceux de la confrence de Londres, tiennent
trop peu de place dans l'histoire d'une passion vraie pour tre
mentionns.

Madame de Beausant et monsieur de Nueil demeurrent pendant trois
annes dans la villa situe sur le lac de Genve que la vicomtesse
avait loue. Ils y restrent seuls, sans voir personne, sans faire
parler d'eux, se promenant en bateau, se levant tard, enfin heureux
comme nous rvons tous de l'tre. Cette petite maison tait simple,
 persiennes vertes, entoure de larges balcons orns de tentes, une
vritable maison d'amants, maison  canaps blancs,  tapis muets,
 tentures fraches, o tout reluisait de joie. A chaque fentre
le lac apparaissait sous des aspects diffrents; dans le lointain,
les montagnes et leurs fantaisies nuageuses, colores, fugitives;
au-dessus d'eux un beau ciel; puis, devant eux, une longue nappe d'eau
capricieuse, changeante! Les choses semblaient rver pour eux, et tout
leur souriait.

Des intrts graves rappelrent monsieur de Nueil en France: son frre
et son pre taient morts; il fallut quitter Genve. Les deux amants
achetrent cette maison, ils auraient voulu briser les montagnes et
faire enfuir l'eau du lac en ouvrant une soupape, afin de tout emporter
avec eux. Madame de Beausant suivit monsieur de Nueil. Elle ralisa
sa fortune, acheta, prs de Manerville, une proprit considrable qui
joignait les terres de Gaston, et o ils demeurrent ensemble. Monsieur
de Nueil abandonna trs-gracieusement  sa mre l'usufruit des domaines
de Manerville, en retour de la libert qu'elle lui laissa de vivre
garon. La terre de madame de Beausant tait situe prs d'une petite
ville, dans une des plus jolies positions de la valle d'Auge. L,
les deux amants mirent entre eux et le monde des barrires que ni les
ides sociales, ni les personnes ne pouvaient franchir, et retrouvrent
leurs bonnes journes de la Suisse. Pendant neuf annes entires, ils
gotrent un bonheur qu'il est inutile de dcrire; le dnouement de
cette aventure en fera sans doute deviner les dlices  ceux dont
l'me peut comprendre, dans l'infini de leurs modes, la posie et la
prire.

Cependant, monsieur le marquis de Beausant (son pre et son frre
an taient morts), le mari de madame de Beausant, jouissait d'une
parfaite sant. Rien ne nous aide mieux  vivre que la certitude de
faire le bonheur d'autrui par notre mort. Monsieur de Beausant tait
un de ces gens ironiques et entts qui, semblables  des rentiers
viagers, trouvent un plaisir de plus que n'en ont les autres  se lever
bien portants chaque matin. Galant homme du reste, un peu mthodique,
crmonieux, et calculateur capable de dclarer son amour  une femme
aussi tranquillement qu'un laquais dit:--Madame est servie.

Cette petite notice biographique sur le marquis de Beausant a pour
objet de faire comprendre l'impossibilit dans laquelle tait la
marquise d'pouser monsieur de Nueil.

Or, aprs ces neuf annes de bonheur, le plus doux bail qu'une femme
ait jamais pu signer, monsieur de Nueil et madame de Beausant se
trouvrent dans une situation tout aussi naturelle et tout aussi
fausse que celle o ils taient rests depuis le commencement de cette
aventure; crise fatale nanmoins, de laquelle il est impossible de
donner une ide, mais dont les termes peuvent tre poss avec une
exactitude mathmatique.

Madame la comtesse de Nueil, mre de Gaston, n'avait jamais voulu
voir madame de Beausant. C'tait une personne roide et vertueuse,
qui avait trs-lgalement accompli le bonheur de monsieur de Nueil le
pre. Madame de Beausant comprit que cette honorable douairire devait
tre son ennemie, et tenterait d'arracher Gaston  sa vie immorale
et antireligieuse. La marquise aurait bien voulu vendre sa terre, et
retourner  Genve. Mais c'et t se dfier de monsieur de Nueil, elle
en tait incapable. D'ailleurs, il avait prcisment pris beaucoup de
got pour la terre de Valleroy, o il faisait force plantations, force
mouvements de terrains. N'tait-ce pas l'arracher  une espce de
bonheur mcanique que les femmes souhaitent toujours  leurs maris et
mme  leurs amants? Il tait arriv dans le pays une demoiselle de La
Rodire, ge de vingt-deux ans, et riche de quarante mille livres de
rentes. Gaston rencontrait cette hritire  Manerville toutes les fois
que son devoir l'y conduisait. Ces personnages tant ainsi placs comme
les chiffres d'une proportion arithmtique, la lettre suivante, crite
et remise un matin  Gaston, expliquera maintenant l'affreux
problme que, depuis un mois, madame de Beausant tchait de rsoudre.

  Mon ange aim, t'crire quand nous vivons coeur  coeur, quand
  rien ne nous spare, quand nos caresses nous servent si souvent de
  langage, et que les paroles sont aussi des caresses, n'est-ce pas un
  contre-sens? Eh! bien, non, mon amour. Il est de certaines choses
  qu'une femme ne peut dire en prsence de son amant; la seule pense
  de ces choses lui te la voix, lui fait refluer tout son sang vers le
  coeur; elle est sans force et sans esprit. tre ainsi prs de toi
  me fait souffrir; et souvent j'y suis ainsi. Je sens que mon coeur
  doit tre tout vrit pour toi, ne te dguiser aucune de ses penses,
  mme les plus fugitives; et j'aime trop ce doux laisser-aller qui me
  sied si bien, pour rester plus longtemps gne, contrainte. Aussi
  vais-je te confier mon angoisse: oui, c'est une angoisse. coute-moi!
  ne fais pas ce petit _ta ta ta..._ par lequel tu me fais taire avec
  une impertinence que j'aime, parce que de toi tout me plat. Cher
  poux du ciel, laisse-moi te dire que tu as effac tout souvenir des
  douleurs sous le poids desquelles jadis ma vie allait succomber. Je
  n'ai connu l'amour que par toi. Il a fallu la candeur de ta belle
  jeunesse, la puret de ta grande me pour satisfaire aux exigences
  d'un coeur de femme exigeante. Ami, j'ai bien souvent palpit
  de joie en pensant que, durant ces neuf annes, si rapides et si
  longues, ma jalousie n'a jamais t rveille. J'ai eu toutes les
  fleurs de ton me, toutes tes penses. Il n'y a pas eu le plus lger
  nuage dans notre ciel, nous n'avons pas su ce qu'tait un sacrifice,
  nous avons toujours obi aux inspirations de nos coeurs. J'ai joui
  d'un bonheur sans bornes pour une femme. Les larmes qui mouillent
  cette page te diront-elles bien toute ma reconnaissance? j'aurais
  voulu l'avoir crite  genoux. Eh! bien, cette flicit m'a fait
  connatre un supplice plus affreux que ne l'tait celui de l'abandon.
  Cher, le coeur d'une femme a des replis bien profonds: j'ai ignor
  moi-mme jusqu'aujourd'hui l'tendue du mien, comme j'ignorais
  l'tendue de l'amour. Les misres les plus grandes qui puissent nous
  accabler sont encore lgres  porter en comparaison de la seule
  ide du malheur de celui que nous aimons. Et si nous le causions,
  ce malheur, n'est-ce pas  en mourir?... Telle est la pense qui
  m'oppresse. Mais elle en trane aprs elle une autre beaucoup plus
  pesante; celle-l dgrade la gloire de l'amour, elle le tue,
  elle en fait une humiliation qui ternit  jamais la vie. Tu as trente
  ans et j'en ai quarante. Combien de terreurs cette diffrence d'ge
  n'inspire-t-elle pas  une femme aimante? Tu peux avoir d'abord
  involontairement, puis srieusement senti les sacrifices que tu m'as
  faits, en renonant  tout au monde pour moi. Tu as pens peut-tre 
  ta destine sociale,  ce mariage qui doit augmenter ncessairement
  ta fortune, te permettre d'avouer ton bonheur, tes enfants, de
  transmettre tes biens, de reparatre dans le monde et d'y occuper
  ta place avec honneur. Mais tu auras rprim ces penses, heureux
  de me sacrifier, sans que je le sache, une hritire, une fortune
  et un bel avenir. Dans ta gnrosit de jeune homme, tu auras voulu
  rester fidle aux serments qui ne nous lient qu' la face de Dieu.
  Mes douleurs passes te seront apparues, et j'aurai t protge
  par le malheur d'o tu m'as tire. Devoir ton amour  ta piti!
  cette pense m'est plus horrible encore que la crainte de te faire
  manquer ta vie. Ceux qui savent poignarder leurs matresses sont
  bien charitables quand ils les tuent heureuses, innocentes, et dans
  la gloire de leurs illusions..... Oui, la mort est prfrable aux
  deux penses qui, depuis quelques jours, attristent secrtement mes
  heures. Hier, quand tu m'as demand si doucement: Qu'as-tu? ta voix
  m'a fait frissonner. J'ai cru que, selon ton habitude, tu lisais dans
  mon me, et j'attendais tes confidences, imaginant avoir eu de justes
  pressentiments en devinant les calculs de ta raison. Je me suis alors
  souvenue de quelques attentions qui te sont habituelles, mais o j'ai
  cru apercevoir cette sorte d'affectation par laquelle les hommes
  trahissent une loyaut pnible  porter. En ce moment, j'ai pay
  bien cher mon bonheur, j'ai senti que la nature nous vend toujours
  les trsors de l'amour. En effet, le sort ne nous a-t-il pas spars?
  Tu te seras dit:--Tt ou tard, je dois quitter la pauvre Claire,
  pourquoi ne pas m'en sparer  temps? Cette phrase tait crite au
  fond de ton regard. Je t'ai quitt pour aller pleurer loin de toi.
  Te drober des larmes! voil les premires que le chagrin m'ait fait
  verser depuis dix ans, et je suis trop fire pour te les montrer;
  mais je ne t'ai point accus. Oui, tu as raison, je ne dois point
  avoir l'gosme d'assujettir ta vie brillante et longue  la mienne
  bientt use... Mais si je me trompais?... si j'avais pris une de
  tes mlancolies d'amour pour une pense de raison?... ah! mon ange,
  ne me laisse pas dans l'incertitude, punis ta jalouse femme;
  mais rends-lui la conscience de son amour et du tien: toute la femme
  est dans ce sentiment, qui sanctifie tout. Depuis l'arrive de ta
  mre, et depuis que tu as vu chez elle mademoiselle de La Rodire, je
  suis en proie  des doutes qui nous dshonorent. Fais-moi souffrir,
  mais ne me trompe pas: je veux tout savoir, et ce que ta mre te dit
  et ce que tu penses! Si tu as hsit entre quelque chose et moi, je
  te rends ta libert... Je te cacherai ma destine, je saurai ne pas
  pleurer devant toi; seulement, je ne veux plus te revoir... Oh! je
  m'arrte, mon coeur se brise.

       *       *       *       *       *

  Je suis reste morne et stupide pendant quelques instants. Ami, je
  ne me trouve point de fiert contre toi, tu es si bon, si franc! tu
  ne saurais ni me blesser, ni me tromper; mais tu me diras la vrit,
  quelque cruelle qu'elle puisse tre. Veux-tu que j'encourage tes
  aveux? Eh! bien, coeur  moi, je serai console par une pense
  de femme. N'aurais-je pas possd de toi l'tre jeune et pudique,
  toute grce, toute beaut, toute dlicatesse, un Gaston que nulle
  femme ne peut plus connatre et de qui j'ai dlicieusement joui...
  Non, tu n'aimeras plus comme tu m'as aime, comme tu m'aimes; non,
  je ne saurais avoir de rivale. Mes souvenirs seront sans amertume en
  pensant  notre amour, qui fait toute ma pense. N'est-il pas hors
  de ton pouvoir d'enchanter dsormais une femme par les agaceries
  enfantines, par les jeunes gentillesses d'un coeur jeune, par ces
  coquetteries d'me, ces grces du corps et ces rapides ententes de
  volupt, enfin par l'adorable cortge qui suit l'amour adolescent?
  Ah! tu es homme, maintenant, tu obiras  ta destine en calculant
  tout. Tu auras des soins, des inquitudes, des ambitions, des soucis
  qui _la_ priveront de ce sourire constant et inaltrable par lequel
  tes lvres taient toujours embellies pour moi. Ta voix, pour moi
  toujours si douce, sera parfois chagrine. Tes yeux, sans cesse
  illumins d'un clat cleste en me voyant, se terniront souvent
  pour _elle_. Puis, comme il est impossible de t'aimer comme je
  t'aime, cette femme ne te plaira jamais autant que je t'ai plu. Elle
  n'aura pas ce soin perptuel que j'ai eu de moi-mme et cette tude
  continuelle de ton bonheur dont jamais l'intelligence ne m'a manqu.
  Oui, l'homme, le coeur, l'me que j'aurai connus n'existeront plus;
  je les ensevelirai dans mon souvenir pour en jouir encore, et vivre
  heureuse de cette belle vie passe, mais inconnue  tout ce qui n'est
  pas nous.

  Mon cher trsor, si cependant tu n'as pas conu la plus lgre
  ide de libert, si mon amour ne te pse pas, si mes craintes sont
  chimriques, si je suis toujours pour toi ton VE, la seule
  femme qu'il y ait dans le monde, cette lettre lue, viens! accours!
  Ah! je t'aimerai dans un instant plus que je ne t'ai aim, je crois,
  pendant ces neuf annes. Aprs avoir subi le supplice inutile de ces
  soupons dont je m'accuse, chaque jour ajout  notre amour, oui, un
  seul jour, sera toute une vie de bonheur. Ainsi, parle! sois franc:
  ne me trompe pas, ce serait un crime. Dis? veux-tu ta libert? As-tu
  rflchi  ta vie d'homme? As-tu un regret? Moi, te causer un regret!
  j'en mourrais. Je te l'ai dit: j'ai assez d'amour pour prfrer ton
  bonheur au mien, ta vie  la mienne. Quitte, si tu le peux, la riche
  mmoire de nos neuf annes de bonheur pour n'en tre pas influenc
  dans ta dcision; mais parle! je te suis soumise, comme  Dieu,  ce
  seul consolateur qui me reste si tu m'abandonnes.

Quand madame de Beausant sut la lettre entre les mains de monsieur
de Nueil, elle tomba dans un abattement si profond, et dans une
mditation si engourdissante, par la trop grande abondance de ses
penses, qu'elle resta comme endormie. Certes, elle souffrit de ces
douleurs dont l'intensit n'a pas toujours t proportionne aux
forces de la femme, et que les femmes seules connaissent. Pendant que
la malheureuse marquise attendait son sort, monsieur de Nueil tait,
en lisant sa lettre, fort _embarrass_, selon l'expression employe
par les jeunes gens dans ces sortes de crises. Il avait alors presque
cd aux instigations de sa mre et aux attraits de mademoiselle de La
Rodire, jeune personne assez insignifiante, droite comme un peuplier,
blanche et rose, muette  demi, suivant le programme prescrit  toutes
les jeunes filles  marier; mais ses quarante mille livres de rente
en fonds de terre parlaient suffisamment pour elle. Madame de Nueil,
aide par sa sincre affection de mre, cherchait  embaucher son fils
pour la Vertu. Elle lui faisait observer ce qu'il y avait pour lui de
flatteur  tre prfr par mademoiselle de La Rodire, lorsque tant
de riches partis lui taient proposs: il tait bien temps de songer
 son sort, une si belle occasion ne se retrouverait plus; il aurait
un jour quatre-vingt mille livres de rente en biens-fonds; la fortune
consolait de tout; si madame de Beausant l'aimait pour lui, elle
devait tre la premire  l'engager  se marier. Enfin cette
bonne mre n'oubliait aucun des moyens d'action par lesquels une femme
peut influer sur la raison d'un homme. Aussi avait-elle amen son fils
 chanceler. La lettre de madame de Beausant arriva dans un moment
o l'amour de Gaston luttait contre toutes les sductions d'une vie
arrange convenablement et conforme aux ides du monde; mais cette
lettre dcida le combat. Il rsolut de quitter la marquise et de se
marier.

--Il faut tre homme dans la vie! se dit-il.

Puis il souponna les douleurs que sa rsolution causerait  sa
matresse. Sa vanit d'homme autant que sa conscience d'amant les lui
grandissant encore, il fut pris d'une sincre piti. Il ressentit tout
d'un coup cet immense malheur, et crut ncessaire, charitable d'amortir
cette mortelle blessure. Il espra pouvoir amener madame de Beausant
 un tat calme, et se faire ordonner par elle ce cruel mariage,
en l'accoutumant par degrs  l'ide d'une sparation ncessaire,
en laissant toujours entre eux mademoiselle de La Rodire comme un
fantme, et en la lui sacrifiant d'abord pour se la faire imposer plus
tard. Il allait, pour russir dans cette compatissante entreprise,
jusqu' compter sur la noblesse, la fiert de la marquise, et sur les
belles qualits de son me. Il lui rpondit alors afin d'endormir ses
soupons.

Rpondre! Pour une femme qui joignait  l'intuition de l'amour vrai les
perceptions les plus dlicates de l'esprit fminin, la lettre tait
un arrt. Aussi, quand Jacques entra, qu'il s'avana vers madame de
Beausant pour lui remettre un papier pli triangulairement, la pauvre
femme tressaillit-elle comme une hirondelle prise. Un froid inconnu
tomba de sa tte  ses pieds, en l'enveloppant d'un linceul de glace.
S'il n'accourait pas  ses genoux, s'il n'y venait pas pleurant, ple,
amoureux, tout tait dit. Cependant il y a tant d'esprances dans le
coeur des femmes qui aiment! il faut bien des coups de poignard pour
les tuer, elles aiment et saignent jusqu'au dernier.

--Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda Jacques d'une voix
douce en se retirant.

--Non, dit-elle.

--Pauvre homme! pensa-t-elle en essuyant une larme, il me devine, lui,
un valet!

Elle lut: _Ma bien-aime, tu te cres des chimres..._ En
apercevant ces mots, un voile pais se rpandit sur les yeux de la
marquise. La voix secrte de son coeur lui criait:--Il ment. Puis,
sa vue embrassant toute la premire page avec cette espce d'avidit
lucide que communique la passion, elle avait lu en bas ces mots: _Rien
n'est arrt..._ Tournant la page avec une vivacit convulsive, elle
vit distinctement l'esprit qui avait dict les phrases entortilles de
cette lettre o elle ne retrouva plus les jets imptueux de l'amour;
elle la froissa, la dchira, la roula, la mordit, la jeta dans le feu,
et s'cria:--Oh! l'infme! il m'a possde ne m'aimant plus!...

Puis, demi-morte, elle alla se jeter sur son canap.

Monsieur de Nueil sortit aprs avoir crit sa lettre. Quand il revint,
il trouva Jacques sur le seuil de la porte, et Jacques lui remit une
lettre en lui disant:--Madame la marquise n'est plus au chteau.

Monsieur de Nueil tonn brisa l'enveloppe et lut: Madame, si je
cessais de vous aimer en acceptant les chances que vous m'offrez d'tre
un homme ordinaire, je mriterais bien mon sort, avouez-le? Non, je ne
vous obirai pas, et je vous jure une fidlit qui ne se dliera que
par la mort. Oh! prenez ma vie,  moins cependant que vous ne craigniez
de mettre un remords dans la vtre... C'tait le billet qu'il avait
crit  la marquise au moment o elle partait pour Genve. Au-dessous,
Claire de Bourgogne avait ajout: _Monsieur, vous tes libre_.

Monsieur de Nueil retourna chez sa mre,  Manerville. Vingt jours
aprs, il pousa mademoiselle Stphanie de La Rodire.

Si cette histoire d'une vrit vulgaire se terminait l, ce serait
presque une mystification. Presque tous les hommes n'en ont-ils pas
une plus intressante  se raconter? Mais la clbrit du dnouement,
malheureusement vrai; mais tout ce qu'il pourra faire natre de
souvenirs au coeur de ceux qui ont connu les clestes dlices d'une
passion infinie, et l'ont brise eux-mmes ou perdue par quelque
fatalit cruelle, mettront peut-tre ce rcit  l'abri de critiques.

Madame la marquise de Beausant n'avait point quitt son chteau
de Valleroy lors de sa sparation avec monsieur de Nueil. Par une
multitude de raisons qu'il faut laisser ensevelies dans le coeur des
femmes, et d'ailleurs chacune d'elles devinera celles qui lui seront
propres, Claire continua d'y demeurer aprs le mariage de monsieur
de Nueil. Elle vcut dans une retraite si profonde que ses gens,
sa femme de chambre et Jacques excepts, ne la virent point. Elle
exigeait un silence absolu chez elle, et ne sortait de son appartement
que pour aller  la chapelle de Valleroy, o un prtre du voisinage
venait lui dire la messe tous les matins.

Quelques jours aprs son mariage, le comte de Nueil tomba dans une
espce d'apathie conjugale, qui pouvait faire supposer le bonheur tout
aussi bien que le malheur.

Sa mre disait  tout le monde:--Mon fils est parfaitement heureux.

Madame Gaston de Nueil, semblable  beaucoup de jeunes femmes, tait
un peu terne, douce, patiente; elle devint enceinte aprs un mois de
mariage. Tout cela se trouvait conforme aux ides reues. Monsieur de
Nueil tait trs bien pour elle, seulement il fut, deux mois aprs
avoir quitt la marquise, extrmement rveur et pensif. Mais il avait
toujours t srieux, disait sa mre.

Aprs sept mois de ce bonheur tide, il arriva quelques vnements
lgers en apparence, mais qui comportent trop de larges dveloppements
de penses, et accusent de trop grands troubles d'me, pour n'tre pas
rapports simplement, et abandonns au caprice des interprtations de
chaque esprit.

Un jour, pendant lequel monsieur de Nueil avait chass sur les terres
de Manerville et de Valleroy, il revint par le parc de madame de
Beausant, fit demander Jacques, l'attendit; et, quand le valet de
chambre fut venu:--La marquise aime-t-elle toujours le gibier? lui
demanda-t-il. Sur la rponse affirmative de Jacques, Gaston lui offrit
une somme assez forte accompagne de raisonnements trs spcieux,
afin d'obtenir de lui le lger service de rserver pour la marquise
le produit de sa chasse. Il parut fort peu important  Jacques que sa
matresse manget une perdrix tue par son garde ou par monsieur de
Nueil, puisque celui-ci dsirait que la marquise ne st pas l'origine
du gibier.--Il a t tu sur ses terres, dit le comte. Jacques se prta
pendant plusieurs jours  cette innocente tromperie. Monsieur de Nueil
partait ds le matin pour la chasse, et ne revenait chez lui que pour
dner, n'ayant jamais rien tu.

Une semaine entire se passa ainsi. Gaston s'enhardit assez pour crire
une longue lettre  la marquise et la lui fit parvenir. Cette lettre
lui fut renvoye sans avoir t ouverte. Il tait presque nuit
quand le valet de chambre de la marquise la lui rapporta. Soudain
le comte s'lana hors du salon o il paraissait couter un caprice
d'Hrold corch sur le piano par sa femme, et courut chez la marquise
avec la rapidit d'un homme qui vole  un rendez-vous. Il sauta dans le
parc par une brche qui lui tait connue, marcha lentement  travers
les alles en s'arrtant par moments comme pour essayer de rprimer
les sonores palpitations de son coeur; puis, arriv prs du chteau,
il en couta les bruits sourds, et prsuma que tous les gens taient
 table. Il alla jusqu' l'appartement de madame de Beausant. La
marquise ne quittait jamais sa chambre  coucher, monsieur de Nueil
put en atteindre la porte sans avoir fait le moindre bruit. L, il vit
 la lueur de deux bougies la marquise maigre et ple, assise dans un
grand fauteuil, le front inclin, les mains pendantes, les yeux arrts
sur un objet qu'elle paraissait ne point voir. C'tait la douleur dans
son expression la plus complte. Il y avait dans cette attitude une
vague esprance, mais on ne savait si Claire de Bourgogne regardait 
la tombe ou dans le pass. Peut-tre les larmes de monsieur de Nueil
brillrent-elles dans les tnbres, peut-tre sa respiration eut-elle
un lger retentissement, peut-tre lui chappa-t-il un tressaillement
involontaire, ou peut-tre sa prsence tait-elle impossible sans le
phnomne d'intussusception dont l'habitude est  la fois la gloire,
le bonheur et la preuve du vritable amour. Madame de Beausant tourna
lentement son visage vers la porte et vit son ancien amant. Le comte
fit alors quelques pas.

--Si vous avancez, monsieur, s'cria la marquise en plissant, je me
jette par cette fentre!

Elle sauta sur l'espagnolette, l'ouvrit, et se tint un pied sur l'appui
extrieur de la croise, la main au balcon et la tte tourne vers
Gaston.

--Sortez! sortez! cria-t-elle, ou je me prcipite.

A ce cri terrible, monsieur de Nueil, entendant les gens en moi, se
sauva comme un malfaiteur.

Revenu chez lui, le comte crivit une lettre trs courte, et chargea
son valet de chambre de la porter  madame de Beausant, en lui
recommandant de faire savoir  la marquise qu'il s'agissait de vie ou
de mort pour lui. Le messager parti, monsieur de Nueil rentra dans le
salon et y trouva sa femme qui continuait  dchiffrer le caprice. Il
s'assit en attendant la rponse. Une heure aprs, le caprice
fini, les deux poux taient l'un devant l'autre, silencieux, chacun
d'un ct de la chemine, lorsque le valet de chambre revint de
Valleroy, et remit  son matre la lettre qui n'avait pas t ouverte.
Monsieur de Nueil passa dans un boudoir attenant au salon o il avait
mis son fusil en revenant de la chasse, et se tua.

Ce prompt et fatal dnouement si contraire  toutes les habitudes de la
jeune France est naturel.

Les gens qui ont bien observ, ou dlicieusement prouv les phnomnes
auxquels l'union parfaite de deux tres donne lieu, comprendront
parfaitement ce suicide. Une femme ne se forme pas, ne se plie pas en
un jour aux caprices de la passion. La volupt, comme une fleur rare,
demande les soins de la culture la plus ingnieuse; le temps, l'accord
des mes, peuvent seuls en rvler toutes les ressources, faire natre
ces plaisirs tendres, dlicats, pour lesquels nous sommes imbus de
mille superstitions et que nous croyons inhrents  la personne dont
le coeur nous les prodigue. Cette admirable entente, cette croyance
religieuse, et la certitude fconde de ressentir un bonheur particulier
ou excessif prs de la personne aime, sont en partie le secret des
attachements durables et des longues passions. Prs d'une femme qui
possde le gnie de son sexe, l'amour n'est jamais une habitude: son
adorable tendresse sait revtir des formes si varies; elle est si
spirituelle et si aimante tout ensemble; elle met tant d'artifices dans
sa nature, ou de naturel dans ses artifices, qu'elle se rend aussi
puissante par le souvenir qu'elle l'est par sa prsence. Auprs d'elle
toutes les femmes plissent. Il faut avoir eu la crainte de perdre un
amour si vaste, si brillant, ou l'avoir perdu pour en connatre tout le
prix. Mais si l'ayant connu, un homme s'en est priv pour tomber dans
quelque mariage froid; si la femme avec laquelle il a espr rencontrer
les mmes flicits lui prouve, par quelques-uns de ces faits ensevelis
dans les tnbres de la vie conjugale, qu'elles ne renatront plus pour
lui; s'il a encore sur les lvres le got d'un amour cleste, et qu'il
ait bless mortellement sa vritable pouse au profit d'une chimre
sociale, alors il faut mourir ou avoir cette philosophie matrielle,
goste, froide, qui fait horreur aux mes passionnes.

Quant  madame de Beausant, elle ne crut sans doute pas que le
dsespoir de son ami allt jusqu'au suicide, aprs l'avoir largement
abreuv d'amour pendant neuf annes. Peut-tre pensait-elle avoir
seule  souffrir. Elle tait d'ailleurs bien en droit de se refuser au
plus avilissant partage qui existe, et qu'une pouse peut subir par de
hautes raisons sociales, mais qu'une matresse doit avoir en haine,
parce que dans la puret de son amour en rside toute la justification.

  Angoulme, septembre 1832.




LA GRENADIRE.

  A CAROLINE,

  _A la posie du voyage, le voyageur reconnaissant_,

  DE BALZAC.


La Grenadire est une petite habitation situe sur la rive droite de la
Loire, en aval et  un mille environ du pont de Tours. En cet endroit,
la rivire, large comme un lac, est parseme d'les vertes et borde
par une roche sur laquelle sont assises plusieurs maisons de campagne,
toutes bties en pierre blanche, entoures de clos de vigne et de
jardins o les plus beaux fruits du monde mrissent  l'exposition du
midi. Patiemment terrasss par plusieurs gnrations, les creux du
rocher rflchissent les rayons du soleil, et permettent de cultiver en
pleine terre,  la faveur d'une temprature factice, les productions
des plus chauds climats. Dans une des moins profondes anfractuosits
qui dcoupent cette colline s'lve la flche aigu de Saint-Cyr, petit
village duquel dpendent toutes ces maisons parses. Puis, un peu plus
loin, la Choisille se jette dans la Loire par une grasse valle qui
interrompt ce long coteau. La Grenadire, sise  mi-cte du rocher,
 une centaine de pas de l'glise, est un de ces vieux logis gs de
deux ou trois cents ans qui se rencontrent en Touraine dans chaque
jolie situation. Une cassure de roc a favoris la construction d'une
rampe qui arrive en pente douce sur la _leve_, nom donn dans le pays
 la digue tablie au bas de la cte pour maintenir la Loire dans son
lit, et sur laquelle passe la grande route de Paris  Nantes. En
haut de la rampe est une porte, o commence un petit chemin pierreux,
mnag entre deux terrasses, espces de fortifications garnies de
treilles et d'espaliers, destines  empcher l'boulement des terres.
Ce sentier pratiqu au pied de la terrasse suprieure, et presque
cach par les arbres de celle qu'il couronne, mne  la maison par une
pente rapide, en laissant voir la rivire dont l'tendue s'agrandit
 chaque pas. Ce chemin creux est termin par une seconde porte de
style gothique, cintre, charge de quelques ornements simples, mais
en ruines, couvertes de girofles sauvages, de lierres, de mousses
et de paritaires. Ces plantes indestructibles dcorent les murs de
toutes les terrasses, d'o elles sortent par la fente des assises, en
dessinant  chaque nouvelle saison de nouvelles guirlandes de fleurs.

En franchissant cette porte vermoulue, un petit jardin, conquis sur
le rocher par une dernire terrasse dont la vieille balustrade noire
domine toutes les autres, offre  la vue son gazon orn de quelques
arbres verts et d'une multitude de rosiers et de fleurs. Puis, en face
du portail,  l'autre extrmit de la terrasse, est un pavillon de
bois appuy sur le mur voisin, et dont les poteaux sont cachs par des
jasmins, des chvrefeuilles, de la vigne et des clmatites. Au milieu
de ce dernier jardin, s'lve la maison sur un perron vot, couvert
de pampres, et sur lequel se trouve la porte d'une vaste cave creuse
dans le roc. Le logis est entour de treilles et de grenadiers en
pleine terre, de l vient le nom donn  cette closerie. La faade est
compose de deux larges fentres spares par une porte btarde trs
rustique, et de trois mansardes prises sur un toit d'une lvation
prodigieuse relativement au peu de hauteur du rez-de-chausse. Ce toit
 deux pignons est couvert en ardoises. Les murs du btiment principal
sont peints en jaune; et la porte, les contrevents d'en bas, les
persiennes des mansardes sont vertes.

En entrant, vous trouverez un petit palier o commence un escalier
tortueux, dont le systme change  chaque tournant; il est en bois
presque pourri; sa rampe creuse en forme de vis a t brunie par
un long usage. A droite est une vaste salle  manger boise 
l'antique, dalle en carreau blanc fabriqu  Chteau-Regnault; puis,
 gauche, un salon de pareille dimension, sans boiseries, mais tendu
d'un papier aurore  bordure verte. Aucune des deux pices n'est
plafonne; les solives sont en bois de noyer et les interstices
remplis d'un torchis blanc fait avec de la bourre. Au premier
tage, il y a deux grandes chambres dont les murs sont blanchis  la
chaux; les chemines en pierre y sont moins richement sculptes que
celles du rez-de-chausse. Toutes les ouvertures sont exposes au
midi. Au nord il n'y a qu'une seule porte, donnant sur les vignes et
pratique derrire l'escalier. A gauche de la maison, est adosse une
construction en colombage, dont les bois sont extrieurement garantis
de la pluie et du soleil par des ardoises qui dessinent sur les murs
de longues lignes bleues, droites ou transversales. La cuisine,
place dans cette espce de chaumire, communique intrieurement avec
la maison, mais elle a nanmoins une entre particulire, leve
de quelques marches, au bas desquelles se trouve un puits profond,
surmont d'une pompe champtre enveloppe de sabines, de plantes
aquatiques et de hautes herbes. Cette btisse rcente prouve que la
Grenadire tait jadis un simple _vendangeoir_. Les propritaires y
venaient de la ville, dont elle est spare par le vaste lit de la
Loire, seulement pour faire leur rcolte, ou quelque partie de plaisir.
Ils y envoyaient ds le matin leurs provisions et n'y couchaient gure
que pendant le temps des vendanges. Mais les Anglais sont tombs comme
un nuage de sauterelles sur la Touraine, et il a bien fallu complter
la Grenadire pour la leur louer. Heureusement ce moderne appendice
est dissimul sous les premiers tilleuls d'une alle plante dans un
ravin au bas des vignes. Le vignoble, qui peut avoir deux arpents,
s'lve au-dessus de la maison, et la domine entirement par une pente
si rapide qu'il est trs difficile de la gravir. A peine y a-t-il entre
la maison et cette colline verdie par des pampres tranants un espace
de cinq pieds, toujours humide et froid, espce de foss plein de
vgtations vigoureuses o tombent, par les temps de pluie, les engrais
de la vigne qui vont enrichir le sol des jardins soutenus par la
terrasse  balustrade. La maison du closier charg de faire les faons
de la vigne est adosse au pignon de gauche, elle est couverte en
chaume et fait en quelque sorte le pendant de la cuisine. La proprit
est entoure de murs et d'espaliers; la vigne est plante d'arbres
fruitiers de toute espce; enfin pas un pouce de ce terrain prcieux
n'est perdu pour la culture. Si l'homme nglige un aride quartier de
roche, la nature y jette soit un figuier, soit des fleurs champtres,
ou quelques fraisiers abrits par des pierres.

En aucun lieu du monde vous ne rencontreriez une demeure tout
 la fois si modeste et si grande, si riche en fructifications, en
parfums, en points de vue. Elle est, au coeur de la Touraine, une
petite Touraine o toutes les fleurs, tous les fruits, toutes les
beauts de ce pays sont compltement reprsents. Ce sont les raisins
de chaque contre, les figues, les pches, les poires de toutes les
espces, et des melons en plein champ aussi bien que la rglisse,
les gents d'Espagne, les lauriers-roses de l'Italie et les jasmins
des Aores. La Loire est  vos pieds. Vous la dominez d'une terrasse
leve de trente toises au-dessus de ses eaux capricieuses; le soir
vous respirez ses brises venues fraches de la mer et parfumes dans
leur route par les fleurs des longues leves. Un nuage errant qui, 
chaque pas dans l'espace, change de couleur et de forme, sous un ciel
parfaitement bleu, donne mille aspects nouveaux  chaque dtail des
paysages magnifiques qui s'offrent aux regards, en quelque endroit que
vous vous placiez. De l, les yeux embrassent d'abord la rive gauche
de la Loire depuis Amboise; la fertile plaine o s'lvent Tours, ses
faubourgs, ses fabriques, le Plessis; puis une partie de la rive gauche
qui, depuis Vouvray jusqu' Saint-Symphorien, dcrit un demi-cercle
de rochers pleins de joyeux vignobles. La vue n'est borne que par
les riches coteaux du Cher, horizon bleutre, charg de parcs et de
chteaux. Enfin,  l'ouest, l'me se perd dans le fleuve immense sur
lequel naviguent  toute heure les bateaux  voiles blanches enfles
par les vents qui rgnent presque toujours dans ce vaste bassin. Un
prince peut faire sa _villa_ de la Grenadire, mais certes un pote en
fera toujours son logis; deux amants y verront le plus doux refuge,
elle est la demeure d'un bon bourgeois de Tours; elle a des posies
pour toutes les imaginations; pour les plus humbles et les plus
froides, comme pour les plus leves et les plus passionnes: personne
n'y reste sans y sentir l'atmosphre du bonheur, sans y comprendre
toute une vie tranquille, dnue d'ambition, de soins. La rverie
est dans l'air et dans le murmure des flots; les sables parlent, ils
sont tristes ou gais, dors ou ternes; tout est mouvement autour du
possesseur de cette vigne, immobile au milieu de ses fleurs vivaces
et de ses fruits apptissants. Un Anglais donne mille francs pour
habiter pendant six mois cette humble maison; mais il s'engage  en
respecter les rcoltes: s'il veut les fruits, il en double le loyer;
si le vin lui fait envie, il double encore la somme. Que vaut donc
la Grenadire avec sa rampe, son chemin creux, sa triple terrasse,
ses deux arpents de vigne, ses balustrades de rosiers fleuris,
son vieux perron, sa pompe, ses clmatites cheveles et ses arbres
cosmopolites? N'offrez pas de prix! La Grenadire ne sera jamais 
vendre. Achete une fois en 1690, et laisse  regret pour quarante
mille francs, comme un cheval favori abandonn par l'Arabe du dsert,
elle est reste dans la mme famille, elle en est l'orgueil, le joyau
patrimonial, le Rgent. Voir, n'est-ce pas avoir? a dit un pote. De l
vous voyez trois valles de la Touraine et sa cathdrale suspendue dans
les airs comme un ouvrage en filigrane. Peut-on payer de tels trsors?
Pourrez-vous jamais payer la sant que vous recouvrez l sous les
tilleuls?

Au printemps d'une des plus belles annes de la Restauration, une dame,
accompagne d'une femme de charge et de deux enfants, dont le plus
jeune paraissait avoir huit ans et l'autre environ treize, vint  Tours
y chercher une habitation. Elle vit la Grenadire et la loua. Peut-tre
la distance qui la sparait de la ville la dcida-t-elle  s'y loger.
Le salon lui servit de chambre  coucher, elle mit chaque enfant dans
une des pices du premier tage, et la femme de charge coucha dans un
petit cabinet mnag au-dessus de la cuisine. La salle  manger devint
le salon commun  la petite famille et le lieu de rception. La maison
fut meuble trs-simplement, mais avec got; il n'y eut rien d'inutile
ni rien qui sentt le luxe. Les meubles choisis par l'inconnue taient
en noyer, sans aucun ornement. La propret, l'accord rgnant entre
l'intrieur et l'extrieur du logis en firent tout le charme.

Il fut donc assez difficile de savoir si madame Willemsens (nom que
prit l'trangre) appartenait  la riche bourgeoisie,  la haute
noblesse ou  certaines classes quivoques de l'espce fminine. Sa
simplicit donnait matire aux suppositions les plus contradictoires,
mais ses manires pouvaient confirmer celles qui lui taient
favorables. Aussi, peu de temps aprs son arrive  Saint-Cyr, sa
conduite rserve excita-t-elle l'intrt des personnes oisives,
habitues  observer en province tout ce qui semble devoir animer la
sphre troite o elles vivent. Madame Willemsens tait une femme d'une
taille assez leve, mince et maigre, mais dlicatement faite. Elle
avait de jolis pieds, plus remarquables par la grce avec laquelle ils
taient attachs que par leur troitesse, mrite vulgaire; puis des
mains qui semblaient belles sous le gant. Quelques rougeurs fonces et
mobiles couperosaient son teint blanc, jadis frais et color. Des rides
prcoces fltrissaient un front de forme lgante, couronn par
de beaux cheveux chtains, bien plants et toujours tresss en deux
nattes circulaires, coiffure de vierge qui seyait  sa physionomie
mlancolique. Ses yeux noirs, fortement cerns, creuss, pleins d'une
ardeur fivreuse, affectaient un calme menteur; et par moments, si
elle oubliait l'expression qu'elle s'tait impose, il s'y peignait
de secrtes angoisses. Son visage ovale tait un peu long; mais
peut-tre autrefois le bonheur et la sant lui donnaient-ils de justes
proportions. Un faux sourire, empreint d'une tristesse douce, errait
habituellement sur ses lvres ples; nanmoins sa bouche s'animait et
son sourire exprimait les dlices du sentiment maternel quand les deux
enfants, par lesquels elle tait toujours accompagne, la regardaient
ou lui faisaient une de ces questions intarissables et oiseuses, qui
toutes ont un sens pour une mre. Sa dmarche tait lente et noble.
Elle conserva la mme mise avec une constance qui annonait l'intention
formelle de ne plus s'occuper de sa toilette et d'oublier le monde,
par qui elle voulait sans doute tre oublie. Elle avait une robe
noire trs longue, serre par un ruban de moire, et par-dessus, en
guise de chle, un fichu de batiste  large ourlet dont les deux bouts
taient ngligemment passs dans sa ceinture. Chausse avec un soin
qui dnotait des habitudes d'lgance, elle portait des bas de soie
gris qui compltaient la teinte de deuil rpandue dans ce costume de
convention. Enfin son chapeau, de forme anglaise et invariable, tait
en toffe grise et orn d'un voile noir. Elle paraissait tre d'une
extrme faiblesse et trs-souffrante. Sa seule promenade consistait
 aller de la Grenadire au pont de Tours, o, quand la soire tait
calme, elle venait avec les deux enfants respirer l'air frais de la
Loire et admirer les effets produits par le soleil couchant dans
ce paysage aussi vaste que l'est celui de la baie de Naples ou du
lac de Genve. Durant le temps de son sjour  la Grenadire, elle
ne se rendit que deux fois  Tours: ce fut d'abord pour prier le
principal du collge de lui indiquer les meilleurs matres de latin,
de mathmatiques et de dessin; puis pour dterminer avec les personnes
qui lui furent dsignes soit le prix de leurs leons, soit les heures
auxquelles ces leons pourraient tre donnes aux enfants. Mais il lui
suffisait de se montrer une ou deux fois par semaine, le soir, sur
le pont, pour exciter l'intrt de presque tous les habitants de la
ville, qui s'y promnent habituellement. Cependant, malgr l'espce
d'espionnage innocent que crent en province le dsoeuvrement
et l'inquite curiosit des principales socits, personne ne put
obtenir de renseignements certains sur le rang que l'inconnue occupait
dans le monde, ni sur sa fortune, ni mme sur son tat vritable.
Seulement le propritaire de la Grenadire apprit  quelques-uns de ses
amis le nom, sans doute vrai, sous lequel l'inconnue avait contract
son bail. Elle s'appelait Augusta Willemsens, comtesse de Brandon. Ce
nom devait tre celui de son mari. Plus tard les derniers vnements de
cette histoire confirmrent la vracit de cette rvlation; mais elle
n'eut de publicit que dans le monde de commerants frquent par le
propritaire. Aussi madame Willemsens demeura constamment un mystre
pour les gens de la bonne compagnie, et tout ce qu'elle leur permit
de deviner en elle fut une nature distingue, des manires simples,
dlicieusement naturelles, et un son de voix d'une douceur anglique.
Sa profonde solitude, sa mlancolie et sa beaut si passionnment
obscurcie,  demi fltrie mme, avaient tant de charmes que plusieurs
jeunes gens s'prirent d'elle; mais plus leur amour fut sincre, moins
il fut audacieux: puis elle tait imposante, il tait difficile d'oser
lui parler. Enfin, si quelques hommes hardis lui crivirent, leurs
lettres durent tre brles sans avoir t ouvertes. Madame Willemsens
jetait au feu toutes celles qu'elle recevait, comme si elle et voulu
passer sans le plus lger souci le temps de son sjour en Touraine.
Elle semblait tre venue dans sa ravissante retraite pour se livrer
tout entire au bonheur de vivre. Les trois matres auxquels l'entre
de la Grenadire fut permise parlrent avec une sorte d'admiration
respectueuse du tableau touchant que prsentait l'union intime et sans
nuages de ces enfants et de cette femme.

Les deux enfants excitrent galement beaucoup d'intrt, et les mres
ne pouvaient pas les regarder sans envie. Tous deux ressemblaient 
madame Willemsens, qui tait en effet leur mre. Ils avaient l'un et
l'autre ce teint transparent et ces vives couleurs, ces yeux purs et
humides, ces longs cils, cette fracheur de formes qui impriment tant
d'clat aux beauts de l'enfance. L'an, nomm Louis-Gaston, avait les
cheveux noirs et un regard plein de hardiesse. Tout en lui dnotait
une sant robuste, de mme que son front large et haut, heureusement
bomb, semblait trahir un caractre nergique. Il tait leste, adroit
dans ses mouvements, bien dcoupl, n'avait rien d'emprunt, ne
s'tonnait de rien, et paraissait rflchir sur tout ce qu'il
voyait. L'autre, nomm Marie-Gaston, tait presque blond, quoique
parmi ses cheveux quelques mches fussent dj cendres et prissent
la couleur des cheveux de sa mre. Marie avait les formes grles, la
dlicatesse de traits, la finesse gracieuse, qui charmaient tant dans
madame Willemsens. Il paraissait maladif: ses yeux gris lanaient
un regard doux, ses couleurs taient ples. Il y avait de la femme
en lui. Sa mre lui conservait encore la collerette brode, les
longues boucles frises et la petite veste orne de brandebourgs et
d'olives qui revt un jeune garon d'une grce indicible, et trahit
ce plaisir de parure tout fminin dont s'amuse la mre autant que
l'enfant peut-tre. Ce joli costume contrastait avec la veste simple de
l'an, sur laquelle se rabattait le col tout uni de sa chemise. Les
pantalons, les brodequins, la couleur des habits taient semblables
et annonaient deux frres aussi bien que leur ressemblance. Il tait
impossible en les voyant de n'tre pas touch des soins de Louis pour
Marie. L'an avait pour le second quelque chose de paternel dans le
regard; et Marie, malgr l'insouciance du jeune ge, semblait pntr
de reconnaissance pour Louis: c'tait deux petites fleurs  peine
spares de leur tige, agites par la mme brise, claires par le mme
rayon de soleil, l'une colore, l'autre tiole  demi. Un mot, un
regard, une inflexion de voix de leur mre suffisait pour les rendre
attentifs, leur faire tourner la tte, couter, entendre un ordre, une
prire, une recommandation, et obir. Madame Willemsens leur faisait
toujours comprendre ses dsirs, sa volont, comme s'il y et eu entre
eux une pense commune. Quand ils taient, pendant la promenade,
occups  jouer en avant d'elle, cueillant une fleur, examinant un
insecte, elle les contemplait avec un attendrissement si profond que le
passant le plus indiffrent se sentait mu, s'arrtait pour voir les
enfants, leur sourire, et saluer la mre par un coup d'oeil d'ami.
Qui n'et pas admir l'exquise propret de leurs vtements, leur joli
son de voix, la grce de leurs mouvements, leur physionomie heureuse et
l'instinctive noblesse qui rvlait en eux une ducation soigne ds
le berceau! Ces enfants semblaient n'avoir jamais ni cri ni pleur.
Leur mre avait comme une prvoyance lectrique de leurs dsirs, de
leurs douleurs, les prvenant, les calmant sans cesse. Elle paraissait
craindre une de leurs plaintes plus que sa condamnation ternelle.
Tout dans ces enfants tait un loge pour leur mre; et le
tableau de leur triple vie, qui semblait une mme vie, faisait natre
des demi-penses vagues et caressantes, image de ce bonheur que nous
rvons de goter dans un monde meilleur. L'existence intrieure de ces
trois cratures si harmonieuses s'accordait avec les ides que l'on
concevait  leur aspect: c'tait la vie d'ordre, rgulire et simple
qui convient  l'ducation des enfants. Tous deux se levaient une heure
aprs la venue du jour, rcitaient d'abord une courte prire, habitude
de leur enfance, paroles vraies, dites pendant sept ans sur le lit
de leur mre, commences et finies entre deux baisers. Puis les deux
frres, accoutums sans doute  ces soins minutieux de la personne, si
ncessaires  la sant du corps,  la puret de l'me, et qui donnent
en quelque sorte la conscience du bien-tre, faisaient une toilette
aussi scrupuleuse que peut l'tre celle d'une jolie femme. Ils ne
manquaient  rien, tant ils avaient peur l'un et l'autre d'un reproche,
quelque tendrement qu'il leur ft adress par leur mre quand, en les
embrassant, elle leur disait au djeuner, suivant la circonstance:--Mes
chers anges, o donc avez-vous pu dj vous noircir les ongles? Tous
deux descendaient alors au jardin, y secouaient les impressions de la
nuit dans la rose et la fracheur, en attendant que la femme de charge
et prpar le salon commun, o ils allaient tudier leurs leons
jusqu'au lever de leur mre. Mais de moment en moment ils en piaient
le rveil, quoiqu'ils ne dussent entrer dans sa chambre qu' une heure
convenue. Cette irruption matinale, toujours faite en contravention
au pacte primitif, tait toujours une scne dlicieuse et pour eux et
pour madame Willemsens. Marie sautait sur le lit pour passer ses bras
autour de son idole, tandis que Louis, agenouill au chevet, prenait
la main de sa mre. C'tait alors des interrogations inquites, comme
un amant en trouve pour sa matresse; puis des rires d'anges, des
caresses tout  la fois passionnes et pures, des silences loquents,
des bgaiements, des histoires enfantines interrompues et reprises par
des baisers, rarement acheves, toujours coutes...

--Avez-vous bien travaill? demandait la mre, mais d'une voix douce
et amie, prs de plaindre la fainantise comme un malheur, prte 
lancer un regard mouill de larmes  celui qui se trouvait content
de lui-mme. Elle savait que ses enfants taient anims par le
dsir de lui plaire; eux savaient que leur mre ne vivait que pour
eux, les conduisait dans la vie avec toute l'intelligence de
l'amour, et leur donnait toutes ses penses, toutes ses heures. Un
sens merveilleux, qui n'est encore ni l'gosme ni la raison, qui est
peut-tre le sentiment dans sa premire candeur, apprend aux enfants
s'ils sont ou non l'objet de soins exclusifs, et si l'on s'occupe
d'eux avec bonheur. Les aimez-vous bien? ces chres cratures, tout
franchise et tout justice, sont alors admirablement reconnaissantes.
Elles aiment avec passion, avec jalousie, ont les dlicatesses les
plus gracieuses, trouvent  dire les mots les plus tendres; elles sont
confiantes, elles croient en tout  vous. Aussi peut-tre n'y a-t-il
pas de mauvais enfants sans mauvaises mres; car l'affection qu'ils
ressentent est toujours en raison de celle qu'ils ont prouve, des
premiers soins qu'ils ont reus, des premiers mots qu'ils ont entendus,
des premiers regards o ils ont cherch l'amour et la vie. Tout devient
alors attrait ou tout est rpulsion. Dieu a mis les enfants au sein de
la mre pour lui faire comprendre qu'ils devaient y rester longtemps.
Cependant il se rencontre des mres cruellement mconnues, de tendres
et sublimes tendresses constamment froisses: effroyables ingratitudes,
qui prouvent combien il est difficile d'tablir des principes absolus
en fait de sentiment. Il ne manquait dans le coeur de cette mre et
dans ceux de ses fils aucun des mille liens qui devaient les attacher
les uns aux autres. Seuls sur la terre, ils y vivaient de la mme vie
et se comprenaient bien. Quand au matin madame Willemsens demeurait
silencieuse, Louis et Marie se taisaient en respectant tout d'elle,
mme les penses qu'ils ne partageaient pas. Mais l'an, dou d'une
pense dj forte, ne se contentait jamais des assurances de bonne
sant que lui donnait sa mre: il en tudiait le visage avec une
sombre inquitude, ignorant le danger, mais le pressentant lorsqu'il
voyait autour de ses yeux cerns des teintes violettes, lorsqu'il
apercevait leurs orbites plus creuses et les rougeurs du visage plus
enflammes. Plein d'une sensibilit vraie, il devinait quand les jeux
de Marie commenaient  la fatiguer, et il savait alors dire  son
frre:--Viens, Marie, allons djeuner, j'ai faim.

Mais en atteignant la porte, il se retournait pour saisir l'expression
de la figure de sa mre qui pour lui trouvait encore un sourire; et,
souvent mme des larmes roulaient dans ses yeux, quand un geste de son
enfant lui rvlait un sentiment exquis, une prcoce entente de la
douleur.

Le temps destin au premier djeuner de ses enfants et  leur
rcration tait employ par madame Willemsens  sa toilette; car
elle avait de la coquetterie pour ses chers petits, elle voulait
leur plaire, leur agrer en toute chose, tre pour eux gracieuse 
voir; tre pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient
toujours. Elle se tenait toujours prte pour les rptitions qui
avaient lieu entre dix et trois heures, mais qui taient interrompues
 midi par un second djeuner fait en commun sous le pavillon du
jardin. Aprs ce repas, une heure tait accorde aux jeux, pendant
laquelle l'heureuse mre, la pauvre femme restait couche sur un
long divan plac dans ce pavillon d'o l'on dcouvrait cette douce
Touraine incessamment changeante, sans cesse rajeunie par les mille
accidents du jour, du ciel, de la saison. Ses deux enfants trottaient
 travers le clos, grimpaient sur les terrasses, couraient aprs les
lzards, groups eux-mmes et agiles comme le lzard; ils admiraient
des graines, des fleurs, tudiaient des insectes, et venaient demander
raison de tout  leur mre. C'tait alors des alles et venues
perptuelles au pavillon. A la campagne, les enfants n'ont pas besoin
de jouets, tout leur est occupation. Madame Willemsens assistait aux
leons en faisant de la tapisserie. Elle restait silencieuse, ne
regardait ni les matres ni les enfants, elle coutait avec attention
comme pour tcher de saisir le sens des paroles et savoir vaguement
si Louis acqurait de la force: embarrassait-il son matre par une
question, et accusait-il ainsi un progrs, les yeux de la mre
s'animaient alors, elle souriait, elle lui lanait un regard empreint
d'esprance. Elle exigeait peu de chose de Marie. Ses voeux taient
pour l'an auquel elle tmoignait une sorte de respect, employant
tout son tact de femme et de mre  lui lever l'me,  lui donner
une haute ide de lui-mme. Cette conduite cachait une pense secrte
que l'enfant devait comprendre un jour et qu'il comprit. Aprs chaque
leon, elle reconduisait les matres jusqu' la premire porte, et l,
leur demandait consciencieusement compte des tudes de Louis. Elle
tait si affectueuse et si engageante que les rptiteurs lui disaient
la vrit, pour l'aider  faire travailler Louis sur les points o il
leur paraissait faible. Le dner venait; puis, le jeu, la promenade;
enfin, le soir, les leons s'apprenaient.

Telle tait leur vie, vie uniforme, mais pleine, o le travail et les
distractions heureusement mls ne laissaient aucune place  l'ennui.
Les dcouragements et les querelles taient impossibles. L'amour
sans bornes de la mre rendait tout facile. Elle avait donn de la
discrtion  ses deux fils en ne leur refusant jamais rien, du courage
en les louant  propos, de la rsignation en leur faisant apercevoir
la Ncessit sous toutes ses formes; elle en avait dvelopp, fortifi
l'anglique nature avec un soin de fe. Parfois, quelques larmes
humectaient ses yeux ardents, quand, en les voyant jouer, elle pensait
qu'ils ne lui avaient pas caus le moindre chagrin. Un bonheur tendu,
complet, ne nous fait ainsi pleurer que parce qu'il est une image du
ciel duquel nous avons tous de confuses perceptions. Elle passait
des heures dlicieuses couche sur son canap champtre, voyant un
beau jour, une grande tendue d'eau, un pays pittoresque, entendant
la voix de ses enfants, leurs rires renaissant dans le rire mme,
et leurs petites querelles o clataient leur union, le sentiment
paternel de Louis pour Marie, et l'amour de tous deux pour elle. Tous
deux ayant eu, pendant leur premire enfance, une bonne anglaise,
parlaient galement bien le franais et l'anglais; aussi leur mre se
servait-elle alternativement des deux langues dans la conversation.
Elle dirigeait admirablement bien leurs jeunes mes, ne laissant
entrer dans leur entendement aucune ide fausse, dans le coeur aucun
principe mauvais. Elle les gouvernait par la douceur, ne leur cachant
rien, leur expliquant tout. Lorsque Louis dsirait lire, elle avait
soin de lui donner des livres intressants, mais exacts. C'tait la vie
des marins clbres, les biographies des grands hommes, des capitaines
illustres, trouvant dans les moindres dtails de ces sortes de livres
mille occasions de lui expliquer prmaturment le monde et la vie;
insistant sur les moyens dont s'taient servis les gens obscurs, mais
rellement grands, partis, sans protecteurs, des derniers rangs de la
socit, pour parvenir  de nobles destines. Ces leons, qui n'taient
pas les moins utiles, se donnaient le soir quand le petit Marie
s'endormait sur les genoux de sa mre, dans le silence d'une belle
nuit, quand la Loire rflchissait les cieux; mais elles redoublaient
toujours la mlancolie de cette adorable femme, qui finissait toujours
par se taire et par rester immobile, songeuse, les yeux pleins de
larmes.

--Ma mre, pourquoi pleurez-vous? lui demanda Louis par une riche
soire du mois de juin, au moment o les demi-teintes d'une nuit
doucement claire succdaient  un jour chaud.

--Mon fils, rpondit-elle en attirant par le cou l'enfant dont
l'motion cache la toucha vivement, parce que le sort pauvre d'abord
de Jameray Duval, parvenu sans secours, est le sort que je t'ai fait 
toi et  ton frre. Bientt, mon cher enfant, vous serez seuls sur la
terre, sans appui, sans protections. Je vous y laisserai petits encore,
et je voudrais cependant te voir assez fort, assez instruit pour servir
de guide  Marie. Et je n'en aurai pas le temps. Je vous aime trop pour
ne pas tre bien malheureuse par ces penses. Chers enfants, pourvu que
vous ne me maudissiez pas un jour...

--Et pourquoi vous maudirais-je un jour, ma mre?

--Un jour, pauvre petit, dit-elle en le baisant au front, tu
reconnatras que j'ai eu des torts envers vous. Je vous abandonnerai,
ici, sans fortune, sans... Elle hsita.--Sans un pre, reprit-elle.

A ce mot elle fondit en larmes, repoussa doucement son fils qui, par
une sorte d'intuition, devina que sa mre voulait tre seule, et il
emmena Marie  moiti endormi. Puis, une heure aprs, quand son frre
fut couch, Louis revint  pas discrets vers le pavillon o tait sa
mre. Il entendit alors ces mots prononcs par une voix dlicieuse 
son coeur:--Viens, Louis?

L'enfant se jeta dans les bras de sa mre, et ils s'embrassrent
presque convulsivement.

--Ma chrie, dit-il enfin, car il lui donnait souvent ce nom, trouvant
mme les mots de l'amour trop faibles pour exprimer ses sentiments; ma
chrie, pourquoi crains-tu donc de mourir?

--Je suis malade, pauvre ange aim, chaque jour mes forces se perdent,
et mon mal est sans remde: je le sais.

--Quel est donc votre mal?

--Je dois l'oublier; et toi, tu ne dois jamais savoir la cause de ma
mort.

L'enfant resta silencieux pendant un moment, jetant  la drobe des
regards sur sa mre, qui, les yeux levs au ciel, en contemplait les
nuages. Moment de douce mlancolie! Louis ne croyait pas  la mort
prochaine de sa mre, mais il en ressentait les chagrins sans les
deviner. Il respecta cette longue rverie. Moins jeune, il aurait
lu sur ce visage sublime quelques penses de repentir mles  des
souvenirs heureux, toute une vie de femme: une enfance insouciante, un
mariage froid, une passion terrible, des fleurs nes dans un orage,
abmes par la foudre, dans un gouffre d'o rien ne saurait revenir.

--Ma mre aime, dit enfin Louis, pourquoi me cachez-vous vos
souffrances?

--Mon fils, rpondit-elle, nous devons ensevelir nos peines aux yeux
des trangers, leur montrer un visage riant, ne jamais leur parler de
nous, nous occuper d'eux: ces maximes pratiques en famille y sont une
des causes du bonheur. Tu auras  souffrir beaucoup un jour! Eh! bien,
souviens-toi de ta pauvre mre qui se mourait devant toi en te souriant
toujours, et te cachait ses douleurs: tu te trouveras alors du courage
pour supporter les maux de la vie.

En ce moment, dvorant ses larmes, elle tcha de rvler  son fils
le mcanisme de l'existence, la valeur, l'assiette, la consistance
des fortunes, les rapports sociaux, les moyens honorables d'amasser
l'argent ncessaire aux besoins de la vie, et la ncessit de
l'instruction. Puis elle lui apprit une des causes de sa tristesse
habituelle et de ses pleurs, en lui disant que, le lendemain de sa
mort, lui et Marie seraient dans le plus grand dnment, ne possdant 
eux deux qu'une faible somme, n'ayant plus d'autre protecteur que Dieu.

--Comme il faut que je me dpche d'apprendre! s'cria l'enfant en
lanant  sa mre un regard plaintif et profond.

--Ah! que je suis heureuse, dit-elle en couvrant son fils de baisers et
de larmes. Il me comprend!--Louis ajouta-t-elle, tu seras le tuteur de
ton frre, n'est-ce pas? tu me le promets? Tu n'es plus un enfant!

--Oui, rpondit-il, mais vous ne mourrez pas encore, dites?

--Pauvres petits, rpondit-elle, mon amour pour vous me soutient! Puis
ce pays est si beau, l'air y est si bienfaisant, peut-tre...

--Vous me faites encore mieux aimer la Touraine, dit l'enfant tout mu.

Depuis ce jour o madame Willemsens, prvoyant sa mort prochaine, avait
parl  son fils an de son sort  venir, Louis, qui avait achev
sa quatorzime anne, devint moins distrait, plus appliqu, moins
dispos  jouer qu'auparavant. Soit qu'il st persuader  Marie de lire
au lieu de se livrer  des distractions bruyantes, les deux enfants
firent moins de tapage  travers les chemins creux, les jardins, les
terrasses tages de la Grenadire. Ils conformrent leur vie  la
pense mlancolique de leur mre dont le teint plissait de jour
en jour, en prenant des teintes jaunes, dont le front se creusait aux
tempes, dont les rides devenaient plus profondes de nuit en nuit.

Au mois d'aot, cinq mois aprs l'arrive de la petite famille  la
Grenadire, tout y avait chang. Observant les symptmes encore lgers
de la lente dgradation qui minait le corps de sa matresse soutenue
seulement par une me passionne et un excessif amour pour ses enfants,
la vieille femme de charge tait devenue sombre et triste: elle
paraissait possder le secret de cette mort anticipe. Souvent, lorsque
sa matresse, belle encore, plus coquette qu'elle ne l'avait jamais
t, parant son corps teint et mettant du rouge, se promenait sur la
haute terrasse, accompagne de ses deux enfants, la vieille Annette
passait la tte entre les deux sabines de la pompe, oubliait son
ouvrage commenc, gardait son linge  la main, et retenait  peine ses
larmes en voyant une madame Willemsens si peu semblable  la ravissante
femme qu'elle avait connue.

Cette jolie maison, d'abord si gaie, si anime, semblait tre devenue
triste; elle tait silencieuse, les habitants en sortaient rarement,
madame Willemsens ne pouvait plus aller se promener au pont de Tours
sans de grands efforts. Louis, dont l'imagination s'tait tout 
coup dveloppe, et qui s'tait identifi pour ainsi dire  sa mre,
en ayant devin la fatigue et les douleurs sous le rouge, inventait
toujours des prtextes pour ne pas faire une promenade devenue trop
longue pour sa mre. Les couples joyeux qui allaient alors  Saint-Cyr,
la petite Courtille de Tours, et les groupes de promeneurs voyaient
au-dessus de la leve, le soir, cette femme ple et maigre, tout en
deuil,  demi consume, mais encore brillante, passant comme un fantme
le long des terrasses. Les grandes souffrances se devinent. Aussi le
mnage du closier tait-il devenu silencieux. Quelquefois le paysan,
sa femme et ses deux enfants, se trouvaient groups  la porte de leur
chaumire: Annette lavait au puits; madame et ses enfants taient
sous le pavillon; mais on n'entendait pas le moindre bruit dans ces
gais jardins; et, sans que madame Willemsens s'en apert, tous les
yeux attendris la contemplaient. Elle tait si bonne, si prvoyante,
si imposante pour ceux qui l'approchaient! Quant  elle, depuis le
commencement de l'automne, si beau, si brillant en Touraine, et dont
les bienfaisantes influences, les raisins, les bons fruits devaient
prolonger la vie de cette mre au del du terme fix par les ravages
d'un mal inconnu, elle ne voyait plus que ses enfants, et en
jouissait  chaque heure comme si c'et t la dernire.

Depuis le mois de juin jusqu' la fin de septembre, Louis travailla
pendant la nuit  l'insu de sa mre, et fit d'normes progrs; il
tait arriv aux quations du second degr en algbre, avait appris
la gomtrie descriptive, dessinait  merveille; enfin, il aurait
pu soutenir avec succs l'examen impos aux jeunes gens qui veulent
entrer  l'cole Polytechnique. Quelquefois, le soir, il allait se
promener sur le pont de Tours, o il avait rencontr un lieutenant de
vaisseau mis en demi-solde: la figure mle, la dcoration, l'allure
de ce marin de l'empire avaient agi sur son imagination. De son ct,
le marin s'tait pris d'amiti pour un jeune homme dont les yeux
ptillaient d'nergie. Louis, avide de rcits militaires et curieux
de renseignements, venait flner dans les eaux du marin pour causer
avec lui. Le lieutenant en demi-solde avait pour ami et pour compagnon
un colonel d'infanterie, proscrit comme lui des cadres de l'arme,
le jeune Gaston pouvait donc tour  tour apprendre la vie des camps
et la vie des vaisseaux. Aussi accablait-il de questions les deux
militaires. Puis, aprs avoir, par avance, pous leurs malheurs et
leur rude existence, il demandait  sa mre la permission de voyager
dans le canton pour se distraire. Or comme les matres tonns disaient
 madame Willemsens que son fils travaillait trop, elle accueillait
cette demande avec un plaisir infini. L'enfant faisait donc des courses
normes. Voulant s'endurcir  la fatigue, il grimpait aux arbres les
plus levs avec une incroyable agilit; il apprenait  nager; il
veillait. Il n'tait plus le mme enfant, c'tait un jeune homme sur
le visage duquel le soleil avait jet son hle brun, et o je ne sais
quelle pense profonde apparaissait dj.

Le mois d'octobre vint, madame Willemsens ne pouvait plus se lever qu'
midi, quand les rayons du soleil, rflchis par les eaux de la Loire
et concentrs dans les terrasses, produisaient  la Grenadire cette
temprature gale  celle des chaudes et tides journes de la baie de
Naples, qui font recommander son habitation par les mdecins du pays.
Elle venait alors s'asseoir sous un des arbres verts, et ses deux fils
ne s'cartaient plus d'elle. Les tudes cessrent, les matres furent
congdis. Les enfants et la mre voulurent vivre au coeur les uns
des autres, sans soins, sans distractions. Il n'y avait plus ni pleurs
ni cris joyeux. L'an, couch sur l'herbe prs de sa mre, restait
sous son regard comme un amant, et lui baisait les pieds. Marie,
inquiet, allait lui cueillir des fleurs, les lui apportait d'un air
triste, et s'levait sur la pointe des pieds pour prendre sur ses
lvres un baiser de jeune fille. Cette femme blanche, aux grands yeux
noirs, tout abattue, lente dans ses mouvements, ne se plaignant jamais,
souriant  ses deux enfants bien vivants, d'une belle sant, formaient
un tableau sublime auquel ne manquaient ni les pompes mlancoliques de
l'automne avec ses feuilles jaunies et ses arbres  demi dpouills, ni
la lueur adoucie du soleil et les nuages blancs du ciel de Touraine.

Enfin madame Willemsens fut condamne par un mdecin  ne pas sortir
de sa chambre. Sa chambre fut chaque jour embellie des fleurs qu'elle
aimait, et ses enfants y demeurrent. Dans les premiers jours de
novembre, elle toucha du piano pour la dernire fois. Il y avait un
paysage de Suisse au-dessus du piano. Du ct de la fentre, ses
deux enfants, groups l'un sur l'autre, lui montrrent leurs ttes
confondues. Ses regards allrent alors constamment de ses enfants au
paysage et du paysage  ses enfants. Son visage se colora, ses doigts
coururent avec passion sur les touches d'ivoire. Ce fut sa dernire
fte, fte inconnue, fte clbre dans les profondeurs de son me par
le gnie des souvenirs. Le mdecin vint, et lui ordonna de garder le
lit. Cette sentence effrayante fut reue par la mre et par les deux
fils dans un silence presque stupide.

Quand le mdecin s'en alla:--Louis, dit-elle, conduis-moi sur la
terrasse, que je voie encore mon pays.

A cette parole profre simplement, l'enfant donna le bras  sa
mre et l'amena au milieu de la terrasse. L ses yeux se portrent,
involontairement peut-tre, plus sur le ciel que sur la terre; mais il
et t difficile de dcider en ce moment o taient les plus beaux
paysages, car les nuages reprsentaient vaguement les plus majestueux
glaciers des Alpes. Son front se plissa violemment, ses yeux prirent
une expression de douleur et de remords, elle saisit les deux mains
de ses enfants et les appuya sur son coeur violemment agit:--_Pre
et mre inconnus!_ s'cria-t-elle en leur jetant un regard profond.
Pauvres anges! que deviendrez-vous? Puis,  vingt ans, quel compte
svre ne me demanderez-vous pas de ma vie et de la vtre?

Elle repoussa ses enfants, se mit les deux coudes sur la balustrade,
se cacha le visage dans les mains, et resta l pendant un moment seule
avec elle-mme, craignant de se laisser voir. Quand elle se
rveilla de sa douleur, elle trouva Louis et Marie agenouills  ses
cts comme deux anges; ils piaient ses regards, et tous deux lui
sourirent doucement.

--Que ne puis-je emporter ce sourire! dit-elle en essuyant ses larmes.

Elle rentra pour se mettre au lit, et n'en devait sortir que couche
dans le cercueil.

Huit jours se passrent, huit jours tout semblables les uns aux autres.
La vieille Annette et Louis restaient chacun  leur tour pendant la
nuit auprs de madame Willemsens, les yeux attachs sur ceux de la
malade. C'tait  toute heure ce drame profondment tragique, et qui a
lieu dans toutes les familles lorsqu'on craint,  chaque respiration
trop forte d'une malade adore, que ce ne soit la dernire. Le
cinquime jour de cette fatale semaine, le mdecin proscrivit les
fleurs. Les illusions de la vie s'en allaient une  une.

Depuis ce jour, Marie et son frre trouvrent du feu sous leurs lvres
quand ils venaient baiser leur mre au front. Enfin le samedi soir,
madame Willemsens ne pouvant supporter aucun bruit, il fallut laisser
sa chambre en dsordre. Ce dfaut de soin fut un commencement d'agonie
pour cette femme lgante, amoureuse de grce. Louis ne voulut plus
quitter sa mre. Pendant la nuit du dimanche,  la clart d'une lampe
et au milieu du silence le plus profond, Louis, qui croyait sa mre
assoupie, lui vit carter le rideau d'une main blanche et moite.

--Mon fils, dit-elle.

L'accent de la mourante eut quelque chose de si solennel que son
pouvoir venu d'une me agite ragit violemment sur l'enfant, il sentit
une chaleur exorbitante dans la moelle de ses os.

--Que veux-tu, ma mre?

--coute-moi. Demain, tout sera fini pour moi. Nous ne nous verrons
plus. Demain, tu seras un homme, mon enfant. Je suis donc oblige de
faire quelques dispositions qui soient un secret entre nous deux.
Prends la clef de ma petite table. Bien! Ouvre le tiroir. Tu trouveras
 gauche deux papiers cachets. Sur l'un, il y a:--LOUIS. Sur
l'autre:--MARIE.

--Les voici, ma mre.

--Mon fils chri, c'est vos deux actes de naissance; ils vous seront
ncessaires. Tu les donneras  garder  ma pauvre vieille Annette, qui
vous les rendra quand vous en aurez besoin.

Maintenant, reprit-elle, n'y a-t-il pas au mme endroit un papier
sur lequel j'ai crit quelques lignes?

--Oui, ma mre.

Et Louis commenant  lire:--_Marie Willemsens, ne ..._

--Assez, dit-elle vivement. Ne continue pas. Quand je serai morte,
mon fils, tu remettras encore ce papier  Annette, et tu lui diras de
le donner  la mairie de Saint-Cyr, o il doit servir  faire dresser
exactement mon acte de dcs. Prends ce qu'il faut pour crire une
lettre que je vais te dicter.

Quand elle vit son fils prt, et qu'il se tourna vers elle comme
pour l'couter, elle dit d'une voix calme: _Monsieur le comte, votre
femme lady Brandon est morte  Saint-Cyr, prs de Tours, dpartement
d'Indre-et-Loire. Elle vous a pardonn._

--Signe...

Elle s'arrta, indcise, agite.

--Souffrez-vous davantage? demanda Louis.

--Signe: _Louis-Gaston_!

Elle soupira, puis reprit:--Cachette la lettre, et cris l'adresse
suivante: A lord Brandon. Brandon-Square, Hyde-Park. Londres.
Angleterre.

--Bien, reprit-elle. Le jour de ma mort tu feras affranchir cette
lettre  Tours.

--Maintenant, dit-elle aprs une pause, prends le petit portefeuille
que tu connais, et viens prs de moi, mon cher enfant.

--Il y a l, dit-elle, quand Louis eut repris sa place, douze mille
francs. Ils sont bien  vous, hlas! Vous eussiez t plus riches, si
votre pre...

--Mon pre, s'cria l'enfant, o est-il?

--Mort, dit-elle en mettant un doigt sur ses lvres, mort pour me
sauver l'honneur et la vie.

Elle leva les yeux au ciel. Elle et pleur, si elle avait encore eu
des larmes pour les douleurs.

--Louis, reprit-elle, jurez-moi l, sur ce chevet, d'oublier ce que
vous avez crit et ce que je vous ai dit.

--Oui, ma mre.

--Embrasse-moi, cher ange.

Elle fit une longue pause, comme pour puiser du courage en Dieu, et
mesurer ses paroles aux forces qui lui restaient.

--coute. Ces douze mille francs sont toute votre fortune; il
faut que tu les gardes sur toi, parce que quand je serai morte il
viendra des gens de justice qui fermeront tout ici. Rien ne vous y
appartiendra, pas mme votre mre! Et vous n'aurez plus, pauvres
orphelins, qu' vous en aller, Dieu sait o. J'ai assur le sort
d'Annette. Elle aura cent cus tous les ans, et restera sans doute 
Tours. Mais que feras-tu de toi et de ton frre?

Elle se mit sur son sant et regarda l'enfant intrpide, qui, la sueur
au front, ple d'motions, les yeux  demi voils par les pleurs,
restait debout devant son lit.

--Mre, rpondit-il d'un son de voix profond, j'y ai pens. Je
conduirai Marie au collge de Tours. Je donnerai dix mille francs  la
vieille Annette en lui disant de les mettre en sret et de veiller sur
mon frre. Puis, avec les cent louis qui resteront, j'irai  Brest, je
m'embarquerai comme novice. Pendant que Marie tudiera, je deviendrai
lieutenant de vaisseau. Enfin, meurs tranquille, ma mre, va: je
reviendrai riche, je ferai entrer notre petit  l'cole Polytechnique,
o je le dirigerai suivant ses gots.

Un clair de joie brilla dans les yeux  demi teints de la mre, deux
larmes en sortirent, roulrent sur ses joues enflammes; puis, un grand
soupir s'chappa de ses lvres, et elle faillit mourir victime d'un
accs de joie, en trouvant l'me du pre dans celle de son fils devenu
homme tout  coup.

--Ange du ciel, dit-elle en pleurant, tu as effac par un mot toutes
mes douleurs. Ah! je puis souffrir.--C'est mon fils, reprit-elle, j'ai
fait, j'ai lev cet homme!

Et elle leva ses mains en l'air et les joignit comme pour exprimer une
joie sans bornes; puis elle se coucha.

--Ma mre, vous plissez! s'cria l'enfant.

--Il faut aller chercher un prtre, rpondit-elle d'une voix mourante.

Louis rveilla la vieille Annette, qui, tout effraye, courut au
presbytre de Saint-Cyr.

Dans la matine, madame Willemsens reut les sacrements au milieu du
plus touchant appareil. Ses enfants, Annette et la famille du closier,
gens simples dj devenus de la famille, taient agenouills. La
croix d'argent, porte par un humble enfant de choeur, un enfant
de choeur de village! s'levait devant le lit, et un vieux prtre
administrait le viatique  la mre mourante. Le viatique! mot
sublime, ide plus sublime encore que le mot, et que possde seule la
religion apostolique de l'glise romaine.

--Cette femme a bien souffert! dit le cur dans son simple langage.

Marie Willemsens n'entendait plus; mais ses yeux restaient attachs
sur ses deux enfants. Chacun, en proie  la terreur, coutait dans
le plus profond silence les aspirations de la mourante, qui dj
s'taient ralenties. Puis, par intervalles, un soupir profond annonait
encore la vie en trahissant un dbat intrieur. Enfin, la mre ne
respira plus. Tout le monde fondit en larmes, except Marie. Le pauvre
enfant tait encore trop jeune pour comprendre la mort. Annette et la
closire fermrent les yeux  cette adorable crature dont alors la
beaut reparut dans tout son clat. Elles renvoyrent tout le monde,
trent les meubles de la chambre, mirent la morte dans son linceul,
la couchrent, allumrent des cierges autour du lit, disposrent le
bnitier, la branche de buis et le crucifix, suivant la coutume du
pays, poussrent les volets, tendirent les rideaux; puis le vicaire
vint plus tard passer la nuit en prires avec Louis, qui ne voulut
point quitter sa mre. Le mardi matin l'enterrement se fit. La vieille
femme, les deux enfants, accompagns de la closire, suivirent seuls
le corps d'une femme dont l'esprit, la beaut, les grces avaient une
renomme europenne, et dont  Londres le convoi et t une nouvelle
pompeusement enregistre dans les journaux, une sorte de solennit
aristocratique, si elle n'et pas commis le plus doux des crimes, un
crime toujours puni sur cette terre, afin que ces anges pardonns
entrent dans le ciel. Quand la terre fut jete sur le cercueil de sa
mre, Marie pleura, comprenant alors qu'il ne la verrait plus.

Une simple croix de bois, plante sur sa tombe, porta cette inscription
due au cur de Saint-Cyr.

    CY GIT

    UNE FEMME MALHEUREUSE,
    morte  trente-six ans,
    AYANT NOM AUGUSTA DANS LES CIEUX.

    _Priez pour elle!_

Lorsque tout fut fini, les deux enfants vinrent  la Grenadire,
jetrent sur l'habitation un dernier regard; puis, se tenant par la
main, ils se disposrent  la quitter avec Annette, confiant tout
aux soins du closier, et le chargeant de rpondre  la justice.

Ce fut alors que la vieille femme de charge appela Louis sur les
marches de la pompe, le prit  part et lui dit:--Monsieur Louis, voici
l'anneau de madame!

L'enfant pleura, tout mu de retrouver un vivant souvenir de sa mre
morte. Dans sa force, il n'avait point song  ce soin suprme. Il
embrassa la vieille femme. Puis ils partirent tous trois par le chemin
creux, descendirent la rampe et allrent  Tours sans dtourner la tte.

--Maman venait par l, dit Marie en arrivant au pont.

Annette avait une vieille cousine, ancienne couturire retire 
Tours, rue de la Guerche. Elle mena les deux enfants dans la maison de
sa parente avec laquelle elle pensait  vivre en commun. Mais Louis
lui expliqua ses projets, lui remit l'acte de naissance de Marie et
les dix mille francs; puis accompagn de la vieille femme de charge,
il conduisit le lendemain son frre au collge. Il mit le principal
au fait de sa situation, mais fort succinctement, et sortit en
emmenant son frre jusqu' la porte. L, il lui fit solennellement les
recommandations les plus tendres en lui annonant sa solitude dans le
monde; et, aprs l'avoir contempl pendant un moment, il l'embrassa,
le regarda encore, essuya une larme, et partit en se retournant 
plusieurs reprises pour voir jusqu'au dernier moment son frre rest
sur le seuil du collge.

Un mois aprs, Louis-Gaston tait en qualit de novice  bord d'un
vaisseau de l'tat, et sortait de la rade de Rochefort. Appuy sur le
bastingage de la corvette _l'Iris_, il regardait les ctes de France
qui fuyaient rapidement et s'effaaient dans la ligne bleutre de
l'horizon. Bientt il se trouva seul et perdu au milieu de l'Ocan,
comme il l'tait dans le monde et dans la vie.

--Il ne faut pas pleurer, jeune homme! il y a un Dieu pour tout le
monde, lui dit un vieux matelot de sa grosse voix tout  la fois rude
et bonne.

L'enfant remercia cet homme par un regard plein de fiert. Puis il
baissa la tte en se rsignant  la vie des marins. Il tait devenu
pre.

  Angoulme, aot 1832.




[Illustration: Allons, Madame, allons!....

(LE MESSAGE.)]


LE MESSAGE.

  A MONSIEUR LE MARQUIS DAMASO PARETO.


J'ai toujours eu le dsir de raconter une histoire simple et vraie,
au rcit de laquelle un jeune homme et sa matresse fussent saisis
de frayeur et se rfugiassent au coeur l'un de l'autre, comme deux
enfants qui se serrent en rencontrant un serpent sur le bord d'un bois.
Au risque de diminuer l'intrt de ma narration ou de passer pour un
fat, je commence par vous annoncer le but de mon rcit. J'ai jou
un rle dans ce drame presque vulgaire; s'il ne vous intresse pas,
ce sera ma faute autant que celle de la vrit historique. Beaucoup
de choses vritables sont souverainement ennuyeuses. Aussi est-ce
la moiti du talent que de choisir dans le vrai ce qui peut devenir
potique.

En 1819, j'allais de Paris  Moulins. L'tat de ma bourse m'obligeait
 voyager sur l'impriale de la diligence. Les Anglais, vous le
savez, regardent les places situes dans cette partie arienne de
la voiture comme les meilleures. Durant les premires lieues de la
route, j'ai trouv mille excellentes raisons pour justifier l'opinion
de nos voisins. Un jeune homme, qui me parut tre un peu plus riche
que je ne l'tais, monta, par got, prs de moi, sur la banquette. Il
accueillit mes arguments par des sourires inoffensifs. Bientt une
certaine conformit d'ge, de pense, notre mutuel amour pour
le grand air, pour les riches aspects des pays que nous dcouvrions
 mesure que la lourde voiture avanait; puis, je ne sais quelle
attraction magntique, impossible  expliquer, firent natre entre
nous cette espce d'intimit momentane  laquelle les voyageurs
s'abandonnent avec d'autant plus de complaisance que ce sentiment
phmre parat devoir cesser promptement et n'engager  rien pour
l'avenir. Nous n'avions pas fait trente lieues que nous parlions des
femmes et de l'amour. Avec toutes les prcautions oratoires voulues en
semblable occurrence, il fut naturellement question de nos matresses.
Jeunes tous deux, nous n'en tions encore, l'un et l'autre, qu'
la _femme d'un certain ge_, c'est--dire  la femme qui se trouve
entre trente-cinq et quarante ans. Oh! un pote qui nous et couts
de Montargis,  je ne sais plus quel relais, aurait recueilli des
expressions bien enflammes, des portraits ravissants et de bien douces
confidences! Nos craintes pudiques, nos interjections silencieuses et
nos regards encore rougissants taient empreints d'une loquence dont
le charme naf ne s'est plus retrouv pour moi. Sans doute il faut
rester jeune pour comprendre la jeunesse. Ainsi, nous nous comprmes 
merveille sur tous les points essentiels de la passion. Et, d'abord,
nous avions commenc  poser en fait et en principe qu'il n'y avait
rien de plus sot au monde qu'un acte de naissance; que bien des femmes
de quarante ans taient plus jeunes que certaines femmes de vingt ans,
et qu'en dfinitive les femmes n'avaient rellement que l'ge qu'elles
paraissaient avoir. Ce systme ne mettait pas de terme  l'amour, et
nous nagions, de bonne foi, dans un ocan sans bornes. Enfin, aprs
avoir fait nos matresses jeunes, charmantes, dvoues, comtesses,
pleines de got, spirituelles, fines; aprs leur avoir donn de jolis
pieds, une peau satine et mme doucement parfume, nous nous avoumes,
lui, que _madame une telle_ avait trente-huit ans, et moi, de mon ct,
que j'adorais une quadragnaire. L-dessus, dlivrs l'un et l'autre
d'une espce de crainte vague, nous reprmes nos confidences de plus
belle en nous trouvant confrres en amour. Puis ce fut  qui, de nous
deux, accuserait le plus de sentiment. L'un avait fait une fois deux
cents lieues pour voir sa matresse pendant une heure. L'autre avait
risqu de passer pour un loup et d'tre fusill dans un parc, afin de
se trouver  un rendez-vous nocturne. Enfin, toutes nos folies! S'il
y a du plaisir  se rappeler les dangers passs, n'y a-t-il pas aussi
bien des dlices  se souvenir des plaisirs vanouis: c'est
jouir deux fois. Les prils, les grands et petits bonheurs, nous nous
disions tout, mme les plaisanteries. La comtesse de mon ami avait
fum un cigare pour lui plaire; la mienne me faisait mon chocolat et
ne passait pas un jour sans m'crire ou me voir; la sienne tait venue
demeurer chez lui pendant trois jours au risque de se perdre; la mienne
avait fait encore mieux, ou pis si vous voulez. Nos maris adoraient
d'ailleurs nos comtesses; ils vivaient esclaves sous le charme que
possdent toutes les femmes aimantes; et, plus niais que l'ordonnance
ne le porte, ils ne nous faisaient tout juste de pril que ce qu'il en
fallait pour augmenter nos plaisirs. Oh! comme le vent emportait vite
nos paroles et nos douces rises!

En arrivant  Pouilly, j'examinai fort attentivement la personne
de mon nouvel ami. Certes, je crus facilement qu'il devait tre
trs-srieusement aim. Figurez-vous un jeune homme de taille moyenne,
mais trs-bien proportionne, ayant une figure heureuse et pleine
d'expression. Ses cheveux taient noirs et ses yeux bleus; ses lvres
taient faiblement roses; ses dents, blanches et bien ranges; une
pleur gracieuse dcorait encore ses traits fins, puis un lger
cercle de bistre cernait ses yeux, comme s'il et t convalescent.
Ajoutez  cela qu'il avait des mains blanches, bien modeles, soignes
comme doivent l'tre celles d'une jolie femme, qu'il paraissait fort
instruit, tait spirituel, et vous n'aurez pas de peine  m'accorder
que mon compagnon pouvait faire honneur  une comtesse. Enfin, plus
d'une jeune fille l'et envi pour mari, car il tait vicomte, et
possdait environ douze  quinze mille livres de rentes, _sans compter
les esprances_.

A une lieue de Pouilly, la diligence versa. Mon malheureux camarade
jugea devoir, pour sa sret, s'lancer sur les bords d'un champ
frachement labour, au lieu de se cramponner  la banquette, comme
je le fis, et de suivre le mouvement de la diligence. Il prit mal son
lan ou glissa, je ne sais comment l'accident eut lieu, mais il fut
cras par la voiture, qui tomba sur lui. Nous le transportmes dans
une maison de paysan. A travers les gmissements que lui arrachaient
d'atroces douleurs, il put me lguer un de ces soins  remplir auxquels
les derniers voeux d'un mourant donnent un caractre sacr. Au milieu
de son agonie, le pauvre enfant se tourmentait, avec toute la candeur
dont on est souvent victime  son ge, de la peine que ressentirait sa
matresse si elle apprenait brusquement sa mort par un journal.
Il me pria d'aller moi-mme la lui annoncer. Puis il me fit chercher
une clef suspendue  un ruban qu'il portait en sautoir sur la poitrine.
Je la trouvai  moiti enfonce dans les chairs. Le mourant ne profra
pas la moindre plainte lorsque je la retirai, le plus dlicatement
qu'il me fut possible, de la plaie qu'elle y avait faite. Au moment
o il achevait de me donner toutes les instructions ncessaires pour
prendre chez lui,  la Charit-sur-Loire, les lettres d'amour que sa
matresse lui avait crites, et qu'il me conjura de lui rendre, il
perdit la parole au milieu d'une phrase; mais son dernier geste me fit
comprendre que la fatale clef serait un gage de ma mission auprs de
sa mre. Afflig de ne pouvoir formuler un seul mot de remerciement,
car il ne doutait pas de mon zle, il me regarda d'un oeil suppliant
pendant un instant, me dit adieu en me saluant par un mouvement de
cils, puis il pencha la tte, et mourut. Sa mort fut le seul accident
funeste que causa la chute de la voiture.--Encore y eut-il un peu de sa
faute, me disait le conducteur.

A la Charit, j'accomplis le testament verbal de ce pauvre voyageur. Sa
mre tait absente; ce fut une sorte de bonheur pour moi. Nanmoins,
j'eus  essuyer la douleur d'une vieille servante, qui chancela lorsque
je lui racontai la mort de son jeune matre; elle tomba demi-morte sur
une chaise en voyant cette clef encore empreinte de sang: mais comme
j'tais tout proccup d'une plus haute souffrance, celle d'une femme
 laquelle le sort arrachait son dernier amour, je laissai la vieille
femme de charge poursuivant le cours de ses prosopopes, et j'emportai
la prcieuse correspondance, soigneusement cachete par mon ami d'un
jour.

Le chteau o demeurait la comtesse se trouvait  huit lieues de
Moulins, et encore fallait-il, pour y arriver, faire quelques lieues
dans les terres. Il m'tait alors assez difficile de m'acquitter de
mon message. Par un concours de circonstances inutiles  expliquer, je
n'avais que l'argent ncessaire pour atteindre Moulins. Cependant, avec
l'enthousiasme de la jeunesse, je rsolus de faire la route  pied, et
d'aller assez vite pour devancer la renomme des mauvaises nouvelles,
qui marche si rapidement. Je m'informai du plus court chemin, et
j'allai par les sentiers du Bourbonnais, portant, pour ainsi dire, un
mort sur mes paules. A mesure que je m'avanais vers le chteau de
Montpersan, j'tais de plus en plus effray du singulier plerinage que
j'avais entrepris. Mon imagination inventait mille fantaisies
romanesques. Je me reprsentais toutes les situations dans lesquelles
je pouvais rencontrer madame la comtesse de Montpersan, ou, pour obir
 la potique des romans, la _Juliette_ tant aime du jeune voyageur.
Je forgeais des rponses spirituelles  des questions que je supposais
devoir m'tre faites. C'tait  chaque dtour de bois, dans chaque
chemin creux, une rptition de la scne de Sosie et de sa lanterne,
 laquelle il rend compte de la bataille. A la honte de mon coeur,
je ne pensai d'abord qu' mon maintien,  mon esprit,  l'habilet que
je voulais dployer; mais lorsque je fus dans le pays, une rflexion
sinistre me traversa l'me comme un coup de foudre qui sillonne et
dchire un voile de nues grises. Quelle terrible nouvelle pour une
femme qui, tout occupe en ce moment de son jeune ami, esprait d'heure
en heure des joies sans nom, aprs s'tre donn mille peines pour
l'amener lgalement chez elle! Enfin, il y avait encore une charit
cruelle  tre le messager de la mort. Aussi htais-je le pas en me
crottant et m'embourbant dans les chemins du Bourbonnais. J'atteignis
bientt une grande avenue de chtaigniers, au bout de laquelle les
masses du chteau de Montpersan se dessinrent dans le ciel comme des
nuages bruns  contours clairs et fantastiques. En arrivant  la porte
du chteau, je la trouvai tout ouverte. Cette circonstance imprvue
dtruisait mes plans et mes suppositions. Nanmoins j'entrai hardiment,
et j'eus aussitt  mes cts deux chiens qui aboyrent en vrais chiens
de campagne. A ce bruit, une grosse servante accourut, et quand je lui
eus dit que je voulais parler  madame la comtesse, elle me montra, par
un geste de main, les massifs d'un parc  l'anglaise qui serpentait
autour du chteau, et me rpondit:--Madame est par l...

--Merci! dis-je d'un air ironique. Son _par l_ pouvait me faire errer
pendant deux heures dans le parc.

Une jolie petite fille  cheveux boucls,  ceinture rose,  robe
blanche,  plerine plisse, arriva sur ces entrefaites, entendit ou
saisit la demande et la rponse. A mon aspect, elle disparut en criant
d'un petit accent fin:--Ma mre, voil un monsieur qui veut vous
parler. Et moi de suivre,  travers les dtours des alles, les sauts
et les bonds de la plerine blanche, qui, semblable  un feu follet, me
montrait le chemin que prenait la petite fille.

Il faut tout dire. Au dernier buisson de l'avenue, j'avais rehauss
mon col, bross mon mauvais chapeau et mon pantalon avec les parements
de mon habit, mon habit avec ses manches, et les manches l'une
par l'autre; puis je l'avais boutonn soigneusement pour montrer le
drap des revers, toujours un peu plus neuf que ne l'est le reste;
enfin, j'avais fait descendre mon pantalon sur mes bottes, artistement
frottes dans l'herbe. Grce  cette toilette de Gascon, j'esprais
ne pas tre pris pour l'ambulant de la sous-prfecture; mais quand
aujourd'hui je me reporte par la pense  cette heure de ma jeunesse,
je ris parfois de moi-mme.

Tout  coup, au moment o je composais mon maintien, au dtour d'une
verte sinuosit, au milieu de mille fleurs claires par un chaud rayon
de soleil, j'aperus Juliette et son mari. La jolie petite fille tenait
sa mre par la main, et il tait facile de s'apercevoir que la comtesse
avait ht le pas en entendant la phrase ambigu de son enfant.
tonne  l'aspect d'un inconnu qui la saluait d'un air assez gauche,
elle s'arrta, me fit une mine froidement polie et une adorable moue
qui, pour moi, rvlait toutes ses esprances trompes. Je cherchai,
mais vainement, quelques unes de mes belles phrases si laborieusement
prpares. Pendant ce moment d'hsitation mutuelle, le mari put alors
arriver en scne. Des myriades de penses passrent dans ma cervelle.
Par contenance, je prononai quelques mots assez insignifiants,
demandant si les personnes prsentes taient bien rellement monsieur
le comte et madame la comtesse de Montpersan. Ces niaiseries me
permirent de juger d'un seul coup d'oeil, et d'analyser, avec une
perspicacit rare  l'ge que j'avais, les deux poux dont la solitude
allait tre si violemment trouble. Le mari semblait tre le type des
gentilshommes qui sont actuellement le plus bel ornement des provinces.
Il portait de grands souliers  grosses semelles: je les place en
premire ligne, parce qu'ils me frapprent plus vivement encore que
son habit noir fan, son pantalon us, sa cravate lche et son col de
chemise recroquevill. Il y avait dans cet homme un peu du magistrat,
beaucoup plus du conseiller de prfecture, toute l'importance d'un
maire de canton auquel rien ne rsiste, et l'aigreur d'un candidat
ligible priodiquement refus depuis 1816; incroyable mlange de bon
sens campagnard et de sottises; point de manires, mais la morgue de
la richesse; beaucoup de soumission pour sa femme, mais se croyant le
matre, et prt  se regimber dans les petites choses, sans avoir nul
souci des affaires importantes; du reste, une figure fltrie, trs
ride, hle; quelques cheveux gris, longs et plats, voil l'homme.
Mais la comtesse! ah! quelle vive et brusque opposition ne
faisait-elle pas auprs de son mari! C'tait une petite femme  taille
plate et gracieuse, ayant une tournure ravissante; mignonne et si
dlicate, que vous eussiez eu peur de lui briser les os en la touchant.
Elle portait une robe de mousseline blanche; elle avait sur la tte un
joli bonnet  rubans roses, une ceinture rose, une guimpe remplie si
dlicieusement par ses paules et par les plus beaux contours, qu'en
les voyant il naissait au fond du coeur une irrsistible envie de
les possder. Ses yeux taient vifs, noirs, expressifs, ses mouvements
doux, son pied charmant. Un vieil homme  bonnes fortunes ne lui et
pas donn plus de trente annes, tant il y avait de jeunesse dans
son front et dans les dtails les plus fragiles de sa tte. Quant
au caractre, elle me parut tenir tout  la fois de la comtesse de
Lignolles et de la marquise de B..., deux types de femme toujours frais
dans la mmoire d'un jeune homme, quand il a lu le roman de Louvet.
Je pntrai soudain dans tous les secrets de ce mnage, et pris une
rsolution diplomatique digne d'un vieil ambassadeur. Ce fut peut-tre
la seule fois de ma vie que j'eus du tact et que je compris en quoi
consistait l'adresse des courtisans ou des gens du monde.

Depuis ces jours d'insouciance, j'ai eu trop de batailles  livrer
pour distiller les moindres actes de la vie et ne rien faire qu'en
accomplissant les cadences de l'tiquette et du bon ton qui schent les
motions les plus gnreuses.

--Monsieur le comte, je voudrais vous parler en particulier, dis-je
d'un air mystrieux et en faisant quelques pas en arrire.

Il me suit. Juliette nous laissa seuls, et s'loigna ngligemment
en femme certaine d'apprendre les secrets de son mari au moment o
elle voudra les savoir. Je racontai brivement au comte la mort de
mon compagnon de voyage. L'effet que cette nouvelle produisit sur
lui me prouva qu'il portait une affection assez vive  son jeune
collaborateur, et cette dcouverte me donna la hardiesse de rpondre
ainsi dans le dialogue qui s'ensuivit entre nous deux.

--Ma femme va tre au dsespoir, s'cria-t-il, et je serai oblig
de prendre bien des prcautions pour l'instruire de ce malheureux
vnement.

--Monsieur, en m'adressant d'abord  vous, lui dis-je, j'ai rempli un
devoir. Je ne voulais pas m'acquitter de cette mission donne par un
inconnu prs de madame la comtesse sans vous en prvenir; mais il m'a
confi une espce de fidicommis honorable, un secret dont je
n'ai pas le pouvoir de disposer. D'aprs la haute ide qu'il m'a donne
de votre caractre, j'ai pens que vous ne vous opposeriez pas  ce que
j'accomplisse ses derniers voeux. Madame la comtesse sera libre de
rompre le silence qui m'est impos.

En entendant son loge, le gentilhomme balana trs agrablement la
tte. Il me rpondit par un compliment assez entortill, et finit en
me laissant le champ libre. Nous revnmes sur nos pas. En ce moment,
la cloche annona le dner; je fus invit  le partager. En nous
retrouvant graves et silencieux, Juliette nous examina furtivement.
trangement surprise de voir son mari prenant un prtexte frivole pour
nous procurer un tte  tte, elle s'arrta en me lanant un de ces
coups d'oeil qu'il n'est donn qu'aux femmes de jeter. Il y avait
dans son regard toute la curiosit permise  une matresse de maison
qui reoit un tranger tomb chez elle comme des nues; il y avait
toutes les interrogations que mritaient ma mise, ma jeunesse et ma
physionomie, contrastes singuliers! puis tout le ddain d'une matresse
idoltre aux yeux de qui les hommes ne sont rien, hormis un seul; il
y avait des craintes involontaires, de la peur, et l'ennui d'avoir un
hte inattendu, quand elle venait, sans doute, de mnager  son amour
tous les bonheurs de la solitude. Je compris cette loquence muette,
et j'y rpondis par un triste sourire plein de piti, de compassion.
Alors, je la contemplai pendant un instant dans tout l'clat de sa
beaut, par un jour serein, au milieu d'une troite alle borde de
fleurs. En voyant cet admirable tableau, je ne pus retenir un soupir.

--Hlas! madame, je viens de faire un bien pnible voyage, entrepris...
pour vous seule.

--Monsieur! me dit-elle.

--Oh! repris-je, je viens au nom de celui qui vous nomme Juliette. Elle
plit.--Vous ne le verrez pas aujourd'hui.

--Il est malade? dit-elle  voix basse.

--Oui, lui rpondis-je. Mais, de grce, modrez-vous. Je suis charg
par lui de vous confier quelques secrets qui vous concernent, et croyez
que jamais messager ne sera ni plus discret ni plus dvou.

--Qu'y a-t-il?

--S'il ne vous aimait plus?

--Oh! cela est impossible! s'cria-t-elle en laissant chapper un lger
sourire qui n'tait rien moins que franc.

Tout  coup elle eut une sorte de frisson, me jeta un regard fauve
et prompt, rougit et dit:--Il est vivant?

Grand Dieu! quel mot terrible! J'tais trop jeune pour en soutenir
l'accent, je ne rpondis pas, et regardai cette malheureuse femme d'un
air hbt.

--Monsieur! monsieur, une rponse! s'cria-t-elle.

--Oui, madame.

--Cela est-il vrai? oh! dites-moi la vrit, je puis l'entendre. Dites!
Toute douleur me sera moins poignante que ne l'est mon incertitude.

Je rpondis par deux larmes que m'arrachrent les tranges accents par
lesquels ces phrases furent accompagnes.

Elle s'appuya sur un arbre en jetant un faible cri.

--Madame, lui dis-je, voici votre mari!

--Est-ce que j'ai un mari.

A ce mot, elle s'enfuit et disparut.

--H! bien, le dner refroidit, s'cria le comte. Venez, monsieur.

L-dessus, je suivis le matre de la maison qui me conduisit dans une
salle  manger o je vis un repas servi avec tout le luxe auquel les
tables parisiennes nous ont accoutums. Il y avait cinq couverts: ceux
des deux poux et celui de la petite fille; le _mien_, qui devait tre
le _sien_; le dernier tait celui d'un chanoine de Saint-Denis qui, les
grces dites, demanda:--O donc est notre chre comtesse?

--Oh! elle va venir, rpondit le comte qui, aprs nous avoir servi
avec empressement le potage, s'en donna une trs ample assiette et
l'expdia merveilleusement vite.

--Oh! mon neveu, s'cria le chanoine, si votre femme tait l, vous
seriez plus raisonnable.

--Papa se fera mal, dit la petite fille d'un air malin.

Un instant aprs ce singulier pisode gastronomique, et au moment o le
comte dcoupait avec empressement je ne sais quelle pice de venaison,
une femme de chambre entra et dit:--Monsieur, nous ne trouvons point
madame!

A ce mot, je me levai par un mouvement brusque en redoutant quelque
malheur, et ma physionomie exprima si vivement mes craintes, que le
vieux chanoine me suivit au jardin. Le mari vint par dcence jusque sur
le seuil de la porte.

--Restez! restez! n'ayez aucune inquitude, nous cria-t-il.

Mais il ne nous accompagna point. Le chanoine, la femme de chambre
et moi nous parcourmes les sentiers et les boulingrins du parc,
appelant, coutant, et d'autant plus inquiets, que j'annonai la mort
du jeune vicomte. En courant, je racontai les circonstances de ce fatal
vnement, et m'aperus que la femme de chambre tait extrmement
attache  sa matresse; car elle entra bien mieux que le chanoine
dans les secrets de ma terreur. Nous allmes aux pices d'eau, nous
visitmes tout sans trouver la comtesse, ni le moindre vestige de
son passage. Enfin, en revenant le long d'un mur, j'entendis des
gmissements sourds et profondment touffs qui semblaient sortir
d'une espce de grange. A tout hasard, j'y entrai. Nous y dcouvrmes
Juliette, qui, mue par l'instinct du dsespoir, s'y tait ensevelie
au milieu du foin. Elle avait cach l sa tte afin d'assourdir ses
horribles cris, obissant  une invincible pudeur: c'taient des
sanglots, des pleurs d'enfant, mais plus pntrants, plus plaintifs.
Il n'y avait plus rien dans le monde pour elle. La femme de chambre
dgagea sa matresse, qui se laissa faire avec la flasque insouciance
de l'animal mourant. Cette fille ne savait rien dire autre chose
que:--Allons, madame, allons.....

Le vieux chanoine demandait:--Mais qu'a-t-elle? Qu'avez-vous, ma nice?

Enfin, aid par la femme de chambre, je transportai Juliette dans
sa chambre; je recommandai soigneusement de veiller sur elle et de
dire  tout le monde que la comtesse avait la migraine. Puis, nous
redescendmes, le chanoine et moi, dans la salle  manger. Il y avait
dj quelque temps que nous avions quitt le comte, je ne pensai
gure  lui qu'au moment o je me trouvai sous le pristyle, son
indiffrence me surprit; mais mon tonnement augmenta quand je le
trouvai philosophiquement assis  table: il avait mang presque tout
le dner, au grand plaisir de sa fille qui souriait de voir son pre
en flagrante dsobissance aux ordres de la comtesse. La singulire
insouciance de ce mari me fut explique par la lgre altercation qui
s'leva soudain entre le chanoine et lui. Le comte tait soumis  une
dite svre que les mdecins lui avaient impose pour le gurir d'une
maladie grave dont le nom m'chappe; et, pouss par cette gloutonnerie
froce, assez familire aux convalescents, l'apptit de la bte l'avait
emport chez lui sur toutes les sensibilits de l'homme. En un moment
j'avais vu la nature dans toute sa vrit, sous deux aspects
bien diffrents qui mettaient le comique au sein mme de la plus
horrible douleur. La soire fut triste. J'tais fatigu. Le chanoine
employait toute son intelligence  deviner la cause des pleurs de
sa nice. Le mari digrait silencieusement, aprs s'tre content
d'une assez vague explication que la comtesse lui fit donner de son
malaise par sa femme de chambre, et qui fut, je crois, emprunte aux
indispositions naturelles  la femme. Nous nous couchmes tous de bonne
heure. En passant devant la chambre de la comtesse pour aller au gte
o me conduisit un valet, je demandai timidement de ses nouvelles. En
reconnaissant ma voix, elle me fit entrer, voulut me parler; mais,
ne pouvant rien articuler, elle inclina la tte, et je me retirai.
Malgr les motions cruelles que je venais de partager avec la bonne
foi d'un jeune homme, je dormis accabl par la fatigue d'une marche
force. A une heure avance de la nuit, je fus rveill par les aigres
bruissements que produisirent les anneaux de mes rideaux violemment
tirs sur leurs tringles de fer. Je vis la comtesse assise sur le pied
de mon lit. Son visage recevait toute la lumire d'une lampe pose sur
ma table.

--Est-ce bien vrai, monsieur? me dit-elle. Je ne sais comment je puis
vivre aprs l'horrible coup qui vient de me frapper; mais en ce moment
j'prouve du calme. Je veux tout apprendre.

--Quel calme! me dis-je en apercevant l'effrayante pleur de son teint
qui contrastait avec la couleur brune de sa chevelure, en entendant
les sons gutturaux de sa voix, en restant stupfait des ravages dont
tmoignaient tous ses traits altrs. Elle tait tiole dj comme
une feuille dpouille des dernires teintes qu'y imprime l'automne.
Ses yeux rouges et gonfls, dnus de toutes leurs beauts, ne
rflchissaient qu'une amre et profonde douleur: vous eussiez dit d'un
nuage gris, l o nagure ptillait le soleil.

Je lui redis simplement, sans trop appuyer sur certaines circonstances
trop douloureuses pour elle, l'vnement rapide qui l'avait prive
de son ami. Je lui racontai la premire journe de notre voyage, si
remplie par les souvenirs de leur amour. Elle ne pleura point, elle
coutait avec avidit, la tte penche vers moi, comme un mdecin
zl qui pie un mal. Saisissant un moment o elle me parut avoir
entirement ouvert son coeur aux souffrances et vouloir se plonger
dans son malheur avec toute l'ardeur que donne la premire fivre du
dsespoir, je lui parlai des craintes qui agitrent le pauvre
mourant, et lui dis comment et pourquoi il m'avait charg de ce fatal
message. Ses yeux se schrent alors sous le feu sombre qui s'chappa
des plus profondes rgions de l'me. Elle put plir encore. Lorsque je
lui tendis les lettres que je gardais sous mon oreiller, elle les prit
machinalement; puis elle tressaillit violemment, et me dit d'une voix
creuse:--Et moi qui brlais les siennes! Je n'ai rien de lui! rien!
rien!

Elle se frappa fortement au front.

--Madame, lui dis-je. Elle me regarda par un mouvement convulsif.--J'ai
coup sur sa tte, dis-je en continuant, une mche de cheveux que voici.

Et je lui prsentai ce dernier, cet incorruptible lambeau de
celui qu'elle aimait. Ah! si vous aviez reu comme moi les larmes
brlantes qui tombrent alors sur mes mains, vous sauriez ce qu'est
la reconnaissance quand elle est si voisine du bienfait! Elle me
serra les mains, et d'une voix touffe, avec un regard brillant de
fivre, un regard o son frle bonheur rayonnait  travers d'horribles
souffrances:--Ah! vous aimez! dit-elle. Soyez toujours heureux! ne
perdez pas celle qui vous est chre!

Elle n'acheva pas, et s'enfuit avec son trsor.

Le lendemain, cette scne nocturne, confondue dans mes rves, me parut
tre une fiction. Il fallut, pour me convaincre de la douloureuse
vrit, que je cherchasse infructueusement les lettres sous mon chevet.
Il serait inutile de vous raconter les vnements du lendemain. Je
restai plusieurs heures encore avec la Juliette que m'avait tant vante
mon pauvre compagnon de voyage. Les moindres paroles, les gestes, les
actions de cette femme me prouvrent la noblesse d'me, la dlicatesse
de sentiment qui faisaient d'elle une de ces chres cratures d'amour
et de dvouement si rares semes sur cette terre. Le soir, le comte de
Montpersan me conduisit lui-mme jusqu' Moulins. En y arrivant, il
me dit avec une sorte d'embarras:--Monsieur, si ce n'est pas abuser
de votre complaisance, et agir bien indiscrtement avec un inconnu
auquel nous avons dj des obligations, voudriez-vous avoir la bont
de remettre,  Paris, puisque vous y allez, chez monsieur de... (j'ai
oubli le nom), rue du Sentier, une somme que je lui dois, et qu'il m'a
pri de lui faire promptement passer?

--Volontiers, dis-je.

Et dans l'innocence de mon me, je pris un rouleau de vingt-cinq
louis, qui me servit  revenir  Paris, et que je rendis fidlement au
prtendu correspondant de monsieur de Montpersan.

A Paris seulement, et en portant cette somme dans la maison indique,
je compris l'ingnieuse adresse avec laquelle Juliette m'avait oblig.
La manire dont me fut prt cet or, la discrtion garde sur une
pauvret facile  deviner, ne rvlent-elles pas tout le gnie d'une
femme aimante!


Quelles dlices d'avoir pu raconter cette aventure  une femme qui,
peureuse, vous a serr, vous a dit:--Oh! cher, ne meurs pas, toi?

  Paris, janvier 1832.




[Illustration: IMP. S. RAON.

Gobseck, immobile, avait saisi sa loupe et contemplait silencieusement
l'crin.

(GOBSECK.)]


GOBSECK.

  A MONSIEUR LE BARON BARCHOU DE PENHOEN.

  _Parmi tous les lves de Vendme, nous sommes, je crois, les seuls
  qui se sont retrouvs au milieu de la carrire des lettres, nous qui
  cultivions dj la philosophie  l'ge o nous ne devions cultiver
  que le_ De viris! _Voici l'ouvrage que je faisais quand nous nous
  sommes revus, et pendant que tu travaillais  tes beaux ouvrages
  sur la philosophie allemande. Ainsi nous n'avons manqu ni l'un ni
  l'autre  nos vocations. Tu prouveras donc sans doute  voir ici ton
  nom autant de plaisir qu'en a eu  l'y inscrire_

  _Ton vieux camarade de collge,_

  DE BALZAC.

  1840.


A une heure du matin, pendant l'hiver de 1829  1830, il se trouvait
encore dans le salon de la vicomtesse de Grandlieu deux personnes
trangres  sa famille. Un jeune et joli homme sortit en entendant
sonner la pendule. Quand le bruit de la voiture retentit dans la cour,
la vicomtesse, ne voyant plus que son frre et un ami de la famille qui
achevaient leur piquet, s'avana vers sa fille qui, debout devant la
chemine du salon, semblait examiner un garde-vue en lithophanie, et
qui coutait le bruit du cabriolet de manire  justifier les craintes
de sa mre.

--Camille, si vous continuez  tenir avec le jeune comte de Restaud
la conduite que vous avez eue ce soir, vous m'obligerez  ne plus le
recevoir. coutez, mon enfant, si vous avez confiance en ma
tendresse, laissez-moi vous guider dans la vie. A dix-sept ans on ne
sait juger ni de l'avenir, ni du pass, ni de certaines considrations
sociales. Je ne vous ferai qu'une seule observation. Monsieur de
Restaud a une mre qui mangerait des millions, une femme mal ne, une
demoiselle Goriot qui jadis a fait beaucoup parler d'elle. Elle s'est
si mal comporte avec son pre qu'elle ne mrite certes pas d'avoir
un si bon fils. Le jeune comte l'adore et la soutient avec une pit
filiale digne des plus grands loges; il a surtout de son frre et de
sa soeur un soin extrme.--Quelque admirable que soit cette conduite,
ajouta la comtesse d'un air fin, tant que sa mre existera, toutes
les familles trembleront de confier  ce petit Restaud l'avenir et la
fortune d'une jeune fille.

--J'ai entendu quelques mots qui me donnent envie d'intervenir entre
vous et mademoiselle de Grandlieu, s'cria l'ami de la famille.--J'ai
gagn, monsieur le comte, dit-il en s'adressant  son adversaire. Je
vous laisse pour courir au secours de votre nice.

--Voil ce qui s'appelle avoir des oreilles d'avou, s'cria la
vicomtesse. Mon cher Derville, comment avez-vous pu entendre ce que je
disais tout bas  Camille?

--J'ai compris vos regards, rpondit Derville en s'asseyant dans une
bergre au coin de la chemine.

L'oncle se mit  ct de sa nice, et madame de Grandlieu prit place
sur une chauffeuse, entre sa fille et Derville.

--Il est temps, madame la vicomtesse, que je vous conte une histoire
qui vous fera modifier le jugement que vous portez sur la fortune du
comte Ernest de Restaud.

--Une histoire? s'cria Camille. Commencez donc vite, monsieur.

Derville jeta sur madame de Grandlieu un regard qui lui fit comprendre
que ce rcit devait l'intresser. La vicomtesse de Grandlieu tait,
par sa fortune et par l'antiquit de son nom, une des femmes les
plus remarquables du faubourg Saint-Germain; et, s'il ne semble pas
naturel qu'un avou de Paris pt lui parler si familirement et se
comportt chez elle d'une manire si cavalire, il est nanmoins facile
d'expliquer ce phnomne. Madame de Grandlieu, rentre en France avec
la famille royale, tait venue habiter Paris, o elle n'avait d'abord
vcu que de secours accords par Louis XVIII sur les fonds de la
Liste Civile, situation insupportable. L'avou eut l'occasion
de dcouvrir quelques vices de forme dans la vente que la rpublique
avait jadis faite de l'htel de Grandlieu, et prtendit qu'il devait
tre restitu  la vicomtesse. Il entreprit ce procs moyennant un
forfait, et le gagna. Encourag par ce succs, il chicana si bien
je ne sais quel hospice, qu'il en obtint la restitution de la fort
de Grandlieu. Puis, il fit encore recouvrer quelques actions sur le
canal d'Orlans et certains immeubles assez importants que l'empereur
avait donns en dot  des tablissements publics. Ainsi rtablie par
l'habilet du jeune avou, la fortune de madame de Grandlieu s'tait
leve  un revenu de soixante mille francs environ, lors de la loi
sur l'indemnit qui lui avait rendu des sommes normes. Homme de haute
probit, savant, modeste et de bonne compagnie, cet avou devint alors
l'ami de la famille. Quoique sa conduite envers madame de Grandlieu
lui et mrit l'estime et la clientle des meilleures maisons du
faubourg Saint-Germain, il ne profitait pas de cette faveur comme en
aurait pu profiter un homme ambitieux. Il rsistait aux offres de la
vicomtesse qui voulait lui faire vendre sa charge et le jeter dans la
magistrature, carrire o, par ses protections, il aurait obtenu le
plus rapide avancement. A l'exception de l'htel de Grandlieu, o il
passait quelquefois la soire, il n'allait dans le monde que pour y
entretenir ses relations. Il tait fort heureux que ses talents eussent
t mis en lumire par son dvouement  madame de Grandlieu, car il
aurait couru le risque de laisser dprir son tude. Derville n'avait
pas une me d'avou.

Depuis que le comte Ernest de Restaud s'tait introduit chez la
vicomtesse, et que Derville avait dcouvert la sympathie de Camille
pour ce jeune homme, il tait devenu aussi assidu chez madame de
Grandlieu que l'aurait t un dandy de la Chausse-d'Antin nouvellement
admis dans les cercles du noble faubourg. Quelques jours auparavant,
il s'tait trouv dans un bal auprs de Camille, et lui avait dit en
montrant le jeune comte:--Il est dommage que ce garon-l n'ait pas
deux ou trois millions, n'est-ce pas?

--Est-ce un malheur? Je ne le crois pas, avait-elle rpondu. Monsieur
de Restaud a beaucoup de talent, il est instruit, et bien vu du
ministre auprs duquel il a t plac. Je ne doute pas qu'il ne
devienne un homme trs-remarquable. _Ce garon-l_ trouvera tout autant
de fortune qu'il en voudra, le jour o il sera parvenu au pouvoir.

--Oui, mais s'il tait dj riche?

--S'il tait riche, dit Camille en rougissant. Mais toutes les jeunes
personnes qui sont ici se le disputeraient, ajouta-t-elle en montrant
les quadrilles.

--Et alors, avait rpondu l'avou, mademoiselle Grandlieu ne serait
plus la seule vers laquelle il tournerait les yeux. Voil pourquoi vous
rougissez! Vous vous sentez du got pour lui, n'est-ce pas? Allons,
dites.

Camille s'tait brusquement leve.--Elle l'aime, avait pens Derville.
Depuis ce jour, Camille avait eu pour l'avou des attentions
inaccoutumes en s'apercevant qu'il approuvait son inclination pour le
jeune comte Ernest de Restaud. Jusque-l, quoiqu'elle n'ignort aucune
des obligations de sa famille envers Derville, elle avait eu pour lui
plus d'gards que d'amiti vraie, plus de politesse que de sentiment;
ses manires aussi bien que le ton de sa voix lui avaient toujours fait
sentir la distance que l'tiquette mettait entre eux. La reconnaissance
est une dette que les enfants n'acceptent pas toujours  l'inventaire.

--Cette aventure, dit Derville aprs une pause, me rappelle les seules
circonstances romanesques de ma vie. Vous riez dj, reprit-il, en
entendant un avou vous parler d'un roman dans sa vie! Mais j'ai eu
vingt-cinq ans comme tout le monde, et  cet ge j'avais dj vu
d'tranges choses. Je dois commencer par vous parler d'un personnage
que vous ne pouvez pas connatre. Il s'agit d'un usurier. Saisirez-vous
bien cette figure ple et blafarde,  laquelle je voudrais que
l'Acadmie me permt de donner le nom de face _lunaire_, elle
ressemblait  du vermeil ddor? Les cheveux de mon usurier taient
plats, soigneusement peigns et d'un gris cendr. Les traits de son
visage, impassible autant que celui de Talleyrand, paraissaient avoir
t couls en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine, ses petits
yeux n'avaient presque point de cils et craignaient la lumire; mais
l'abat-jour d'une vieille casquette les en garantissait. Son nez
pointu tait si grl dans le bout, que vous l'eussiez compar  une
vrille. Il avait les lvres minces de ces alchimistes et de ces petits
vieillards peints par Rembrandt ou par Metzu. Cet homme parlait bas,
d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son ge tait un problme:
on ne pouvait pas savoir s'il tait vieux avant le temps, ou s'il
avait mnag sa jeunesse afin qu'elle lui servt toujours. Tout tait
propre et rp dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert
du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles
filles qui passent la journe  frotter leurs meubles. En hiver, les
tisons de son foyer, toujours enterrs dans un talus de cendres, y
fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'
ses accs de toux le soir, taient soumises  la rgularit d'une
pendule. C'tait en quelque sorte un _homme-modle_ que le sommeil
remontait. Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il
s'arrte et fait le mort; de mme, cet homme s'interrompait au milieu
de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne
pas forcer sa voix. A l'imitation de Fontenelle, il conomisait le
mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le
moi. Aussi sa vie s'coulait-elle sans faire plus de bruit que le sable
d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup,
s'emportaient; puis aprs il se faisait un grand silence, comme dans
une cuisine o l'on gorge un canard. Vers le soir l'homme-billet se
changeait en un homme ordinaire, et ses mtaux se mtamorphosaient en
coeur humain. S'il tait content de sa journe, il se frottait les
mains en laissant chapper par les rides crevasses de son visage une
fume de gaiet, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu
muet de ses muscles, o se peignait une sensation comparable au rire 
vide de _Bas-de-Cuir_. Enfin, dans ses plus grands accs de joie, sa
conversation restait monosyllabique, et sa contenance tait toujours
ngative. Tel est le voisin que le hasard m'avait donn dans la maison
que j'habitais rue des Grs, quand je n'tais encore que second clerc
et que j'achevais ma troisime anne de Droit. Cette maison, qui n'a
pas de cour, est humide et sombre. Les appartements n'y tirent leur
jour que de la rue. La distribution claustrale qui divise le btiment
en chambres d'gale grandeur, en ne leur laissant d'autre issue qu'un
long corridor clair par des jours de souffrance, annonce que la
maison a jadis fait partie d'un couvent. A ce triste aspect, la gaiet
d'un fils de famille expirait avant qu'il entrt chez mon voisin: sa
maison et lui se ressemblaient. Vous eussiez dit de l'hutre et son
rocher. Le seul tre avec lequel il communiquait, socialement parlant,
tait moi; il venait me demander du feu, m'empruntait un livre, un
journal, et me permettait le soir d'entrer dans sa cellule, o nous
causions quand il tait de bonne humeur. Ces marques de confiance
taient le fruit d'un voisinage de quatre annes et de ma sage
conduite, qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup  la sienne.
Avait-il des parents, des amis? tait-il riche ou pauvre? Personne
n'aurait pu rpondre  ces questions. Je ne voyais jamais d'argent chez
lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves de la Banque. Il
recevait lui-mme ses billets en courant dans Paris d'une jambe sche
comme celle d'un cerf. Il tait d'ailleurs martyr de sa prudence.
Un jour, par hasard, il portait de l'or; un double napolon se fit
jour, on ne sait comment,  travers son gousset; un locataire qui le
suivait dans l'escalier ramassa la pice et la lui prsenta.--Cela
ne m'appartient pas, rpondit-il avec un geste de surprise. A moi de
l'or! Vivrais-je comme je vis si j'tais riche? Le matin il apprtait
lui-mme son caf sur un rchaud de tle, qui restait toujours dans
l'angle noir de sa chemine; un rtisseur lui apportait  dner. Notre
vieille portire montait  une heure fixe pour approprier la chambre.
Enfin, par une singularit que Sterne appellerait une prdestination,
cet homme se nommait Gobseck. Quand plus tard je fis ses affaires,
j'appris qu'au moment o nous nous connmes il avait environ
soixante-seize ans. Il tait n vers 1740, dans les faubourgs d'Anvers,
d'une Juive et d'un Hollandais, et se nommait Jean-Esther Van Gobseck.
Vous savez combien Paris s'occupa de l'assassinat d'une femme nomme
_la belle Hollandaise_? Quand j'en parlai par hasard  mon ancien
voisin, il me dit, sans exprimer ni le moindre intrt ni la plus
lgre surprise:--C'est ma petite nice. Cette parole fut tout ce que
lui arracha la mort de sa seule et unique hritire, la petite-fille
de sa soeur. Les dbats m'apprirent que la belle Hollandaise se
nommait en effet Sara Van Gobseck. Lorsque je lui demandai par quelle
bizarrerie sa petite nice portait son nom:--Les femmes ne se sont
jamais maries dans notre famille, me rpondit-il en souriant. Cet
homme singulier n'avait jamais voulu voir une seule personne des
quatre gnrations femelles o se trouvaient ses parents. Il abhorrait
ses hritiers et ne concevait pas que sa fortune pt jamais tre
possde par d'autres que lui, mme aprs sa mort. Sa mre l'avait
embarqu ds l'ge de dix ans en qualit de mousse pour les possessions
hollandaises dans les grandes Indes, o il avait roul pendant vingt
annes. Aussi les rides de son front jauntre gardaient-elles les
secrets d'vnements horribles, de terreurs soudaines, de hasards
inesprs, de traverses romanesques, de joies infinies: la faim
supporte, l'amour foul aux pieds, la fortune compromise,
perdue, retrouve, la vie maintes fois en danger, et sauve peut-tre
par ces dterminations dont la rapide urgence excuse la cruaut. Il
avait connu M. de Lally, M. de Kergarout, M. d'Estaing, le bailli
de Suffren, M. de Portendure, lord Cornwallis, lord Hastings, le
pre de Tippo-Saeb et Tippo-Saeb lui-mme. Ce Savoyard, qui servit
Madhadjy-Sindiah, le roi de Delhy, et contribua tant  fonder la
puissance des Mahrattes, avait fait des affaires avec lui. Il avait
eu des relations avec Victor Hughes et plusieurs clbres corsaires,
car il avait longtemps sjourn  Saint-Thomas. Il avait si bien tout
tent pour faire fortune qu'il avait essay de dcouvrir l'or de cette
tribu de sauvages si clbres aux environs de Buenos-Ayres. Enfin il
n'tait tranger  aucun des vnements de la guerre de l'indpendance
amricaine. Mais quand il parlait des Indes ou de l'Amrique, ce qui ne
lui arrivait avec personne, et fort rarement avec moi, il semblait que
ce ft une indiscrtion, il paraissait s'en repentir. Si l'humanit, si
la sociabilit sont une religion, il pouvait tre considr comme un
athe. Quoique je me fusse propos de l'examiner, je dois avouer  ma
honte que jusqu'au dernier moment son coeur fut impntrable. Je me
suis quelquefois demand  quel sexe il appartenait. Si les usuriers
ressemblent  celui-l, je crois qu'ils sont tous du genre neutre.
tait-il rest fidle  la religion de sa mre, et regardait-il les
chrtiens comme sa proie? s'tait-il fait catholique, mahomtan, brahme
ou luthrien? Je n'ai jamais rien su de ses opinions religieuses. Il
me paraissait tre plus indiffrent qu'incrdule. Un soir j'entrai
chez cet homme qui s'tait fait or, et que, par antiphrase ou par
raillerie, ses victimes, qu'il nommait ses clients, appelaient papa
Gobseck. Je le trouvai sur son fauteuil, immobile comme une statue,
les yeux arrts sur le manteau de la chemine o il semblait relire
ses bordereaux d'escompte. Une lampe fumeuse dont le pied avait t
vert jetait une lueur qui, loin de colorer ce visage, en faisait mieux
ressortir la pleur. Il me regarda silencieusement et me montra ma
chaise qui m'attendait.--A quoi cet tre-l pense-t-il? me dis-je.
Sait-il s'il existe un Dieu, un sentiment, des femmes, un bonheur? Je
le plaignis comme j'aurais plaint un malade. Mais je comprenais bien
aussi que, s'il avait des millions  la banque, il pouvait possder
par la pense la terre qu'il avait parcourue, fouille, soupese,
value, exploite.--Bonjour, papa Gobseck, lui dis-je. Il tourna la
tte vers moi, ses gros sourcils noirs se rapprochrent lgrement;
chez lui, cette inflexion caractristique quivalait au plus gai
sourire d'un Mridional.--Vous tes aussi sombre que le jour o l'on
est venu vous annoncer la faillite de ce libraire de qui vous avez
tant admir l'adresse, quoique vous en ayez t la victime.--Victime?
dit-il d'un air tonn.--Afin d'obtenir son concordat, ne vous avait-il
pas rgl votre crance en billets signs de la raison de commerce en
faillite; et quand il a t rtabli, ne vous les a-t-il pas soumis
 la rduction voulue par le concordat?--Il tait fin, rpondit-il,
mais je l'ai repinc.--Avez-vous donc quelques billets  protester?
nous sommes le trente, je crois. Je lui parlais d'argent pour la
premire fois. Il leva sur moi ses yeux par un mouvement railleur;
puis, de sa voix douce dont les accents ressemblaient aux sons que
tire de sa flte un lve qui n'en a pas l'embouchure:--Je m'amuse, me
dit-il.--Vous vous amusez donc quelquefois?--Croyez-vous qu'il n'y ait
de potes que ceux qui impriment des vers, me demanda-t-il en haussant
les paules et me jetant un regard de piti.--De la posie dans cette
tte! pensai-je, car je ne connaissais encore rien de sa vie.--Quelle
existence pourrait tre aussi brillante que l'est la mienne? dit-il
en continuant, et son oeil s'anima. Vous tes jeune, vous avez les
ides de votre sang, vous voyez des figures de femme dans vos tisons,
moi je n'aperois que des charbons dans les miens. Vous croyez  tout,
moi je ne crois  rien. Gardez vos illusions, si vous le pouvez. Je
vais vous faire le dcompte de la vie. Soit que vous voyagiez, soit que
vous restiez au coin de votre chemine et de votre femme, il arrive
toujours un ge auquel la vie n'est plus qu'une habitude exerce dans
un certain milieu prfr. Le bonheur consiste alors dans l'exercice
de nos facults appliques  des ralits. Hors ces deux prceptes,
tout est faux. Mes principes ont vari comme ceux des hommes, j'en ai
d changer  chaque latitude. Ce que l'Europe admire, l'Asie le punit.
Ce qui est un vice  Paris, est une ncessit quand on a pass les
Aores. Rien n'est fixe ici-bas, il n'y existe que des conventions
qui se modifient suivant les climats. Pour qui s'est jet forcment
dans tous les moules sociaux, les convictions et les morales ne sont
plus que des mots sans valeur. Reste en nous le seul sentiment vrai
que la nature y ait mis: l'instinct de notre conservation. Dans vos
socits europennes, cet instinct se nomme _intrt personnel_. Si
vous aviez vcu autant que moi vous sauriez qu'il n'est qu'une seule
chose matrielle dont la valeur soit assez certaine pour qu'un
homme s'en occupe. Cette chose... c'est L'OR. L'or reprsente
toutes les forces humaines. J'ai voyag, j'ai vu qu'il y avait partout
des plaines ou des montagnes: les plaines ennuient, les montagnes
fatiguent; les lieux ne signifient donc rien. Quant aux moeurs,
l'homme est le mme partout: partout le combat entre le pauvre et le
riche est tabli, partout il est invitable; il vaut donc mieux tre
l'exploitant que d'tre l'exploit; partout il se rencontre des gens
musculeux qui travaillent et des gens lymphatiques qui se tourmentent;
partout les plaisirs sont les mmes, car partout les sens s'puisent,
et il ne leur survit qu'un seul sentiment, la vanit! La vanit, c'est
toujours le _moi_. La vanit ne se satisfait que par des flots d'or.
Nos fantaisies veulent du temps, des moyens physiques ou des soins. Eh!
bien, l'or contient tout en germe, et donne tout en ralit. Il n'y a
que des fous ou des malades qui puissent trouver du bonheur  battre
les cartes tous les soirs pour savoir s'ils gagneront quelques sous. Il
n'y a que des sots qui puissent employer leur temps  se demander ce
qui se passe, si madame une telle s'est couche sur son canap seule ou
en compagnie, si elle a plus de sang que de lymphe, plus de temprament
que de vertu. Il n'y a que des dupes qui puissent se croire utiles 
leurs semblables en s'occupant  tracer des principes politiques pour
gouverner des vnements toujours imprvus. Il n'y a que des niais qui
puissent aimer  parler des acteurs et  rpter leurs mots;  faire
tous les jours, mais sur un plus grand espace, la promenade que fait
un animal dans sa loge;  s'habiller pour les autres,  manger pour
les autres;  se glorifier d'un cheval ou d'une voiture que le voisin
ne peut avoir que trois jours aprs eux. N'est-ce pas la vie de vos
Parisiens traduite en quelques phrases? Voyons l'existence de plus
haut qu'ils ne la voient. Le bonheur consiste ou en motions fortes
qui usent la vie, ou en occupations rgles qui en font une mcanique
anglaise fonctionnant par temps rguliers. Au-dessus de ces bonheurs,
il existe une curiosit, prtendue noble, de connatre les secrets de
la nature ou d'obtenir une certaine imitation de ses effets. N'est-ce
pas, en deux mots, l'Art ou la Science, la Passion ou le Calme? Eh!
bien, toutes les passions humaines agrandies par le jeu de vos intrts
sociaux viennent parader devant moi qui vis dans le calme. Puis, votre
curiosit scientifique, espce de lutte o l'homme a toujours le
dessous, je la remplace par la pntration de tous les ressorts qui
font mouvoir l'Humanit. En un mot, je possde le monde sans
fatigue, et le monde n'a pas la moindre prise sur moi. coutez-moi,
reprit-il, par le rcit des vnements de la matine, vous devinerez
mes plaisirs. Il se leva, alla pousser le verrou de sa porte, tira un
rideau de vieille tapisserie dont les anneaux crirent sur la tringle,
et revint s'asseoir.--Ce matin, me dit-il, je n'avais que deux effets
 recevoir, les autres avaient t donns la veille comme comptant
 mes pratiques. Autant de gagn! car,  l'escompte, je dduis la
course que me ncessite la recette, en prenant quarante sous pour un
cabriolet de fantaisie. Ne serait-il pas plaisant qu'une pratique me
ft traverser Paris pour six francs d'escompte, moi qui n'obis  rien,
moi qui ne paye que sept francs de contributions. Le premier billet,
valeur de mille francs prsente par un jeune homme, beau fils, 
gilets paillets,  lorgnon,  tilbury, cheval anglais, etc., tait
sign par l'une des plus jolies femmes de Paris, marie  quelque riche
propritaire, un comte. Pourquoi cette comtesse avait-elle souscrit
une lettre de change, nulle en droit, mais excellente en fait; car ces
pauvres femmes craignent le scandale que produirait un prott dans leur
mnage et se donneraient en paiement plutt que de ne pas payer? Je
voulais connatre la valeur secrte de cette lettre de change. tait-ce
btise, imprudence, amour ou charit? Le second billet, d'gale somme,
sign Fanny Malvaut, m'avait t prsent par un marchand de toiles en
train de se ruiner. Aucune personne, ayant quelque crdit  la Banque,
ne vient dans ma boutique, o le premier pas fait de ma porte  mon
bureau dnonce un dsespoir, une faillite prs d'clore, et surtout
un refus d'argent prouv chez tous les banquiers. Aussi ne vois-je
que des cerfs aux abois, traqus par la meute de leurs cranciers. La
comtesse demeurait rue du Helder, et ma Fanny rue Montmartre. Combien
de conjectures n'ai-je pas faites en m'en allant d'ici ce matin? Si
ces deux femmes n'taient pas en mesure, elles allaient me recevoir
avec plus de respect que si j'eusse t leur propre pre. Combien
de singeries la comtesse ne me jouerait-elle pas pour mille francs?
Elle allait prendre un air affectueux, me parler de cette voix dont
les clineries sont rserves  l'endosseur du billet, me prodiguer
des paroles caressantes, me supplier peut-tre, et moi... L, le
vieillard me jeta son regard blanc.--Et moi, inbranlable! reprit-il.
Je suis l comme un vengeur, j'apparais comme un remords. Laissons les
hypothses. J'arrive.--Madame la comtesse est couche, me dit
une femme de chambre.--Quand sera-t-elle visible?--A midi.--Madame la
comtesse serait-elle malade?--Non, monsieur, mais elle est rentre
du bal  trois heures.--Je m'appelle Gobseck, dites-lui mon nom, je
serai ici  midi. Et je m'en vais en signant ma prsence sur le tapis
qui couvrait les dalles de l'escalier. J'aime  crotter les tapis
de l'homme riche, non par petitesse, mais pour leur faire sentir la
griffe de la Ncessit. Parvenu rue Montmartre,  une maison de peu
d'apparence, je pousse une vieille porte cochre, et vois une de ces
cours obscures o le soleil ne pntre jamais. La loge du portier
tait noire, le vitrage ressemblait  la manche d'une douillette trop
longtemps porte, il tait gras, brun, lzard.--Mademoiselle Fanny
Malvaut?--Elle est sortie, mais si vous venez pour un billet, l'argent
est l.--Je reviendrai, dis-je. Du moment o le portier avait la
somme, je voulais connatre la jeune fille; je me figurais qu'elle
tait jolie. Je passe la matine  voir les gravures tales sur le
boulevard; puis  midi sonnant, je traversais le salon qui prcde
la chambre de la comtesse.--Madame me sonne  l'instant, me dit la
femme de chambre, je ne crois pas qu'elle soit visible.--J'attendrai,
rpondis-je en m'asseyant sur un fauteuil. Les persiennes s'ouvrent,
la femme de chambre accourt et me dit:--Entrez, monsieur. A la douceur
de sa voix, je devinai que sa matresse ne devait pas tre en mesure.
Combien tait belle la femme que je vis alors! Elle avait jet  la
hte sur ses paules nues un chle de cachemire dans lequel elle
s'enveloppait si bien que ses formes pouvaient se deviner dans leur
nudit. Elle tait vtue d'un peignoir garni de ruches blanches comme
neige et qui annonait une dpense annuelle d'environ deux mille
francs chez la blanchisseuse en fin. Ses cheveux noirs s'chappaient
en grosses boucles d'un joli madras ngligemment nou sur sa tte
 la manire des croles. Son lit offrait le tableau d'un dsordre
produit sans doute par un sommeil agit. Un peintre aurait pay pour
rester pendant quelques moments au milieu de cette scne. Sous des
draperies voluptueusement attaches, un oreiller enfonc sur un dredon
de soie bleue, et dont les garnitures en dentelle se dtachaient
vivement sur ce fond d'azur, offrait l'empreinte de formes indcises
qui rveillaient l'imagination. Sur une large peau d'ours, tendue
aux pieds des lions cisels dans l'acajou du lit, brillaient deux
souliers de satin blanc, jets avec l'incurie que cause la lassitude
d'un bal. Sur une chaise tait une robe froisse dont les manches
touchaient  terre. Des bas que le moindre souffle d'air aurait
emports, taient tortills dans le pied d'un fauteuil. De blanches
jarretires flottaient le long d'une causeuse. Un ventail de prix, 
moiti dpli, reluisait sur la chemine. Les tiroirs de la commode
restaient ouverts. Des fleurs, des diamants, des gants, un bouquet, une
ceinture gisaient  et l. Je respirais une vague odeur de parfums.
Tout tait luxe et dsordre, beaut sans harmonie. Mais dj pour elle
ou pour son adorateur, la misre, tapie l-dessous, dressait la tte
et leur faisait sentir ses dents aigus. La figure fatigue de la
comtesse ressemblait  cette chambre parseme des dbris d'une fte.
Ces brimborions pars me faisaient piti; rassembls, ils avaient
caus la veille quelque dlire. Ces vestiges d'un amour foudroy par
le remords, cette image d'une vie de dissipation, de luxe et de bruit,
trahissaient des efforts de Tantale pour embrasser de fuyants plaisirs.
Quelques rougeurs semes sur le visage de la jeune femme attestaient
la finesse de sa peau; mais ses traits taient comme grossis, et le
cercle brun qui se dessinait sous ses yeux semblait tre plus fortement
marqu qu' l'ordinaire. Nanmoins la nature avait assez d'nergie en
elle pour que ces indices de folie n'altrassent pas sa beaut. Ses
yeux tincelaient. Semblable  l'une de ces Hrodiades dues au pinceau
de Lonard de Vinci (j'ai brocant les tableaux), elle tait magnifique
de vie et de force; rien de mesquin dans ses contours ni dans ses
traits; elle inspirait l'amour, et me semblait devoir tre plus forte
que l'amour. Elle me plut. Il y avait longtemps que mon coeur
n'avait battu. J'tais donc dj pay! je donnerais mille francs
d'une sensation qui me ferait souvenir de ma jeunesse.--Monsieur, me
dit-elle en me prsentant une chaise, auriez-vous la complaisance
d'attendre?--Jusqu' demain midi, madame, rpondis-je en repliant
le billet que je lui avais prsent, je n'ai le droit de protester
qu' cette heure-l. Puis, en moi-mme, je me disais:--Paie ton luxe,
paie ton nom, paie ton bonheur, paie le monopole dont tu jouis. Pour
se garantir leurs biens, les riches ont invent des tribunaux, des
juges, et cette guillotine, espce de bougie o viennent se brler les
ignorants. Mais, pour vous qui couchez sur la soie et sous la soie, il
est des remords, des grincements de dents cachs sous un sourire, et
des gueules de lions fantastiques qui vous donnent un coup de dent au
coeur.--Un prott! y pensez-vous? s'cria-t-elle en me regardant,
vous auriez si peu d'gards pour moi?--Si le roi me devait, madame, et
qu'il ne me payt pas, je l'assignerais encore plus promptement
que tout autre dbiteur. En ce moment nous entendmes frapper doucement
 la porte de la chambre.--Je n'y suis pas! dit imprieusement la jeune
femme.--Anastasie, je voudrais cependant bien vous voir.--Pas en ce
moment, mon cher, rpondit-elle d'une voix moins dure, mais nanmoins
sans douceur.--Quelle plaisanterie! vous parlez  quelqu'un, rpondit
en entrant un homme qui ne pouvait tre que le comte. La comtesse me
regarda, je la compris, elle devint mon esclave. Il fut un temps, jeune
homme, o j'aurais t peut-tre assez bte pour ne pas protester. En
1763,  Pondichry, j'ai fait grce  une femme qui m'a joliment rou.
Je le mritais, pourquoi m'tais-je fi  elle?--Que veut monsieur? me
demanda le comte. Je vis la femme frissonnant de la tte aux pieds, la
peau blanche et satine de son cou devint rude: elle avait, suivant
un terme familier, la chair de poule. Moi, je riais, sans qu'aucun
de mes muscles tressaillt.--Monsieur est un de mes fournisseurs,
dit-elle. Le comte me tourna le dos, je tirai le billet  moiti hors
de ma poche. A ce mouvement inexorable, la jeune femme vint  moi,
me prsenta un diamant:--Prenez, dit-elle, et allez-vous-en. Nous
changemes les deux valeurs, et je sortis en la saluant. Le diamant
valait bien une douzaine de cents francs pour moi. Je trouvai dans la
cour une nue de valets qui brossaient leurs livres, ciraient leurs
bottes ou nettoyaient de somptueux quipages.--Voil, me dis-je,
ce qui amne ces gens-l chez moi. Voil ce qui les pousse  voler
dcemment des millions,  trahir leur patrie. Pour ne pas se crotter
en allant  pied, le grand seigneur, ou celui qui le singe, prend une
bonne fois un bain de boue! En ce moment, la grande porte s'ouvrit,
et livra passage au cabriolet du jeune homme qui m'avait prsent le
billet.--Monsieur, lui dis-je quand il fut descendu, voici deux cents
francs que je vous prie de rendre  madame la comtesse, et vous lui
ferez observer que je tiendrai  sa disposition pendant huit jours
le gage qu'elle m'a remis ce matin. Il prit les deux cents francs,
et laissa chapper un sourire moqueur, comme s'il et dit:--Ha! elle
a pay. Ma foi, tant mieux! J'ai lu sur cette physionomie l'avenir
de la comtesse. Ce joli monsieur blond, froid, joueur sans me, se
ruinera, la ruinera, ruinera le mari, ruinera les enfants, mangera
leurs dots, et causera plus de ravages  travers les salons que n'en
causerait une batterie d'obusiers dans un rgiment. Je me rendis
rue Montmartre, chez mademoiselle Fanny. Je montai un petit
escalier bien roide. Arriv au cinquime tage, je fus introduit dans
un appartement compos de deux chambres o tout tait propre comme un
ducat neuf. Je n'aperus pas la moindre trace de poussire sur les
meubles de la premire pice o me reut mademoiselle Fanny, jeune
fille parisienne, vtue simplement: tte lgante et frache, air
avenant, des cheveux chtains bien peigns, qui, retrousss en deux
arcs sur les tempes, donnaient de la finesse  des yeux bleus, purs
comme du cristal. Le jour, passant  travers de petits rideaux tendus
aux carreaux, jetait une lueur douce sur sa modeste figure. Autour
d'elle, de nombreux morceaux de toile taills me dnoncrent ses
occupations habituelles, elle ouvrait du linge. Elle tait l comme
le gnie de la solitude. Quand je lui prsentai le billet, je lui dis
que je ne l'avais pas trouve le matin.--Mais, dit-elle, les fonds
taient chez la portire. Je feignis de ne pas entendre.--Mademoiselle
sort de bonne heure,  ce qu'il parat?--Je suis rarement hors de chez
moi; mais quand on travaille la nuit, il faut bien quelquefois se
baigner. Je la regardai. D'un coup d'oeil, je devinai tout. C'tait
une fille condamne au travail par le malheur, et qui appartenait 
quelque famille d'honntes fermiers, car elle avait quelques-uns de ces
grains de rousseur particuliers aux personnes nes  la campagne. Je
ne sais quel air de vertu respirait dans ses traits. Il me sembla que
j'habitais une atmosphre de sincrit, de candeur, o mes poumons se
rafrachissaient. Pauvre innocente! elle croyait  quelque chose: sa
simple couchette en bois peint tait surmonte d'un crucifix orn de
deux branches de buis. Je fus quasi touch. Je me sentais dispos  lui
offrir de l'argent  douze pour cent seulement, afin de lui faciliter
l'achat de quelque bon tablissement.--Mais, me dis-je, elle a
peut-tre un petit cousin qui se ferait de l'argent avec sa signature,
et grugerait la pauvre fille. Je m'en suis donc all, me mettant en
garde contre mes ides gnreuses, car j'ai souvent eu l'occasion
d'observer que quand la bienfaisance ne nuit pas au bienfaiteur, elle
tue l'oblig. Lorsque vous tes entr, je pensais que Fanny Malvaut
serait une bonne petite femme; j'opposais sa vie pure et solitaire 
celle de cette comtesse qui, dj tombe dans la lettre de change, va
rouler jusqu'au fond des abmes du vice! Eh! bien, reprit-il aprs un
moment de silence profond pendant lequel je l'examinais, croyez-vous
que ce ne soit rien que de pntrer ainsi dans les plus secrets replis
du coeur humain, d'pouser la vie des autres, et de la voir 
nu? Des spectacles toujours varis: des plaies hideuses, des chagrins
mortels, des scnes d'amour, des misres que les eaux de la Seine
attendent, des joies de jeune homme qui mnent  l'chafaud, des rires
de dsespoir et des ftes somptueuses. Hier, une tragdie: quelque
bonhomme de pre qui s'asphyxie parce qu'il ne peut plus nourrir ses
enfants. Demain, une comdie: un jeune homme essaiera de me jouer la
scne de monsieur Dimanche, avec les variantes de notre poque. Vous
avez entendu vanter l'loquence des derniers prdicateurs, je suis
all parfois perdre mon temps  les couter, ils m'ont fait changer
d'opinion, mais de conduite, comme disait je ne sais qui, jamais. Eh!
bien, ces bons prtres, votre Mirabeau, Vergniaud et les autres ne
sont que des bgues auprs de mes orateurs. Souvent une jeune fille
amoureuse, un vieux ngociant sur le penchant de sa faillite, une
mre qui veut cacher la faute de son fils, un artiste sans pain, un
grand sur le dclin de la faveur, et qui, faute d'argent, va perdre le
fruit de ses efforts, m'ont fait frissonner par la puissance de leur
parole. Ces sublimes acteurs jouaient pour moi seul, et sans pouvoir
me tromper. Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les
coeurs. Rien ne m'est cach. On ne refuse rien  qui lie et dlie
les cordons du sac. Je suis assez riche pour acheter les consciences
de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs garons de bureau
jusqu' leurs matresses: n'est-ce pas le Pouvoir? Je puis avoir les
plus belles femmes et leurs plus tendres caresses, n'est-ce pas le
Plaisir? Le Pouvoir et le Plaisir ne rsument-ils pas tout votre ordre
social? Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi, tous rois silencieux
et inconnus, les arbitres de vos destines. La vie n'est-elle pas
une machine  laquelle l'argent imprime le mouvement. Sachez-le, les
moyens se confondent toujours avec les rsultats: vous n'arriverez
jamais  sparer l'me des sens, l'esprit de la matire. L'or est le
spiritualisme de vos socits actuelles. Lis par le mme intrt, nous
nous rassemblons  certains jours de la semaine au caf Thmis, prs du
Pont-Neuf. L, nous nous rvlons les mystres de la finance. Aucune
fortune ne peut nous mentir, nous possdons les secrets de toutes les
familles. Nous avons une espce de _livre noir_ o s'inscrivent les
notes les plus importantes sur le crdit public, sur la Banque, sur
le Commerce. Casuistes de la Bourse, nous formons un Saint-Office o
se jugent et s'analysent les actions les plus indiffrentes de tous
les gens qui possdent une fortune quelconque, et nous devinons
toujours vrai. Celui-ci surveille la masse judiciaire, celui-l la
masse financire; l'un la masse administrative, l'autre la masse
commerciale. Moi, j'ai l'oeil sur les fils de famille, les artistes,
les gens du monde, et sur les joueurs, la partie la plus mouvante de
Paris. Chacun nous dit les secrets du voisin. Les passions trompes,
les vanits froisses sont bavardes. Les vices, les dsappointements,
les vengeances sont les meilleurs agents de police. Comme moi, tous mes
confrres ont joui de tout, se sont rassasis de tout, et sont arrivs
 n'aimer le pouvoir et l'argent que pour le pouvoir et l'argent mme.
Ici, dit-il, en me montrant sa chambre nue et froide, l'amant le plus
fougueux qui s'irrite ailleurs d'une parole et tire l'pe pour un
mot, prie  mains jointes! Ici le ngociant le plus orgueilleux, ici
la femme la plus vaine de sa beaut, ici le militaire le plus fier,
prient tous, la larme  l'oeil ou de rage ou de douleur. Ici prient
l'artiste le plus clbre et l'crivain dont les noms sont promis 
la postrit. Ici enfin, ajouta-t-il en portant la main  son front,
se trouve une balance dans laquelle se psent les successions et les
intrts de Paris tout entier. Croyez-vous maintenant qu'il n'y ait pas
de jouissances sous ce masque blanc dont l'immobilit vous a si souvent
tonn? dit-il en me tendant son visage blme qui sentait l'argent. Je
retournai chez moi stupfait. Ce petit vieillard sec avait grandi. Il
s'tait chang  mes yeux en une image fantastique o se personnifiait
le pouvoir de l'or. La vie, les hommes me faisaient horreur.--Tout
doit-il donc se rsoudre par l'argent? me demandais-je. Je me souviens
de ne m'tre endormi que trs tard. Je voyais des monceaux d'or autour
de moi. La belle comtesse m'occupa. J'avouerai  ma honte qu'elle
clipsait compltement l'image de la simple et chaste crature voue au
travail et  l'obscurit; mais le lendemain matin,  travers les nues
de mon rveil, la douce Fanny m'apparut dans toute sa beaut, je ne
pensai plus qu' elle.

--Voulez-vous un verre d'eau sucre? dit la vicomtesse en interrompant
Derville.

--Volontiers, rpondit-il.

--Mais je ne vois l-dedans rien qui puisse nous concerner, dit madame
de Grandlieu en sonnant.

--Sardanapale! s'cria Derville en lchant son juron, je vais bien
rveiller mademoiselle Camille en lui disant que son bonheur dpendait
nagure du papa Gobseck; mais comme le bonhomme est mort  l'ge
de quatre-vingt-neuf ans, monsieur de Restaud entrera bientt en
possession d'une belle fortune. Ceci veut des explications. Quant 
Fanny Malvaut, vous la connaissez, c'est ma femme!

--Le pauvre garon, rpliqua la vicomtesse, avouerait cela devant vingt
personnes avec sa franchise ordinaire.

--Je le crierais  tout l'univers, dit l'avou.

--Buvez, buvez, mon pauvre Derville. Vous ne serez jamais rien, que le
plus heureux et le meilleur des hommes.

--Je vous ai laiss rue du Helder, chez une comtesse, s'cria l'oncle
en relevant sa tte lgrement assoupie. Qu'en avez-vous fait?

--Quelques jours aprs la conversation que j'avais eue avec le vieux
Hollandais, je passai ma thse, reprit Derville. Je fus reu licenci
en Droit, et puis avocat. La confiance que le vieil avare avait en
moi s'accrut beaucoup. Il me consultait gratuitement sur les affaires
pineuses dans lesquelles il s'embarquait d'aprs des donnes sres,
et qui eussent sembl mauvaises  tous les praticiens. Cet homme, sur
lequel personne n'aurait pu prendre le moindre empire, coutait mes
conseils avec une sorte de respect. Il est vrai qu'il s'en trouvait
toujours trs bien. Enfin, le jour o je fus nomm matre clerc de
l'tude o je travaillais depuis trois ans, je quittai la maison de
la rue des Grs, et j'allai demeurer chez mon patron, qui me donna la
table, le logement et cent cinquante francs par mois. Ce fut un beau
jour! Quand je fis mes adieux  l'usurier, il ne me tmoigna ni amiti
ni dplaisir, il ne m'engagea pas  le venir voir; il me jeta seulement
un de ces regards qui, chez lui, semblaient en quelque sorte trahir
le don de seconde vue. Au bout de huit jours, je reus la visite de
mon ancien voisin, il m'apportait une affaire assez difficile, une
expropriation; il continua ses consultations gratuites avec autant de
libert que s'il me payait. A la fin de la seconde anne, de 1818 
1819, mon patron, homme de plaisir et fort dpensier, se trouva dans
une gne considrable, et fut oblig de vendre sa charge. Quoique en
ce moment les tudes n'eussent pas acquis la valeur exorbitante 
laquelle elles sont montes aujourd'hui, mon patron donnait la sienne,
en n'en demandant que cent cinquante mille francs. Un homme actif,
instruit, intelligent, pouvait vivre honorablement, payer les intrts
de cette somme, et s'en librer en dix annes pour peu qu'il inspirt
de confiance. Moi, le septime enfant d'un petit bourgeois de
Noyon, je ne possdais pas une obole, et ne connaissais dans le monde
d'autre capitaliste que le papa Gobseck. Une pense ambitieuse et je ne
sais quelle lueur d'espoir me prtrent le courage d'aller le trouver.
Un soir donc, je cheminai lentement jusqu' la rue des Grs. Le coeur
me battit bien fortement quand je frappai  la sombre maison. Je me
souvenais de tout ce que m'avait dit autrefois le vieil avare dans un
temps o j'tais bien loin de souponner la violence des angoisses qui
commenaient au seuil de cette porte. J'allais donc le prier comme tant
d'autres.--Eh! bien, non, me dis-je, un honnte homme doit partout
garder sa dignit. La fortune ne vaut pas une lchet, montrons-nous
positif autant que lui. Depuis mon dpart, le papa Gobseck avait lou
ma chambre pour ne pas avoir de voisin; il avait aussi fait poser
une petite chatire grille au milieu de sa porte, et il ne m'ouvrit
qu'aprs avoir reconnu ma figure.--Eh! bien, me dit-il de sa petite
voix flte, votre patron vend son tude.--Comment savez-vous cela?
Il n'en a encore parl qu' moi. Les lvres du vieillard se tirrent
vers les coins de sa bouche absolument comme des rideaux, et ce
sourire muet fut accompagn d'un regard froid.--Il fallait cela pour
que je vous visse chez moi, ajouta-t-il d'un ton sec et aprs une
pause pendant laquelle je demeurai confondu.--coutez-moi, monsieur
Gobseck, repris-je avec autant de calme que je pus en affecter devant
ce vieillard qui fixait sur moi des yeux impassibles dont le feu clair
me troublait. Il fit un geste comme pour me dire:--Parlez.--Je sais
qu'il est fort difficile de vous mouvoir. Aussi ne perdrai-je pas mon
loquence  essayer de vous peindre la situation d'un clerc sans le
sou, qui n'espre qu'en vous, et n'a dans le monde d'autre coeur que
le vtre dans lequel il puisse trouver l'intelligence de son avenir.
Laissons le coeur. Les affaires se font comme des affaires, et non
comme des romans, avec de la sensiblerie. Voici le fait. L'tude de mon
patron rapporte annuellement entre ses mains une vingtaine de mille
francs; mais je crois qu'entre les miennes elle en vaudra quarante. Il
veut la vendre cinquante mille cus. Je sens l, dis-je en me frappant
le front, que si vous pouviez me prter la somme ncessaire  cette
acquisition, je serais libr dans dix ans.--Voil parler, rpondit
le papa Gobseck qui me tendit la main et serra la mienne. Jamais,
depuis que je suis dans les affaires, reprit-il, personne ne m'a dduit
plus clairement les motifs de sa visite. Des garanties? dit-il en me
toisant de la tte aux pieds. Nant, ajouta-t-il aprs une pause.
Quel ge avez-vous?--Vingt-cinq ans dans dix jours, rpondis-je; sans
cela, je ne pourrais traiter.--Juste! Eh! bien?--Possible.--Ma foi, il
faut aller vite; sans cela, j'aurai des enchrisseurs.--Apportez-moi
demain matin votre extrait de naissance, et nous parlerons de votre
affaire: j'y songerai. Le lendemain,  huit heures, j'tais chez le
vieillard. Il prit le papier officiel, mit ses lunettes, toussa,
cracha, s'enveloppa dans sa houppelande noire, et lut l'extrait des
registres de la mairie tout entier. Puis il le tourna, le retourna,
me regarda, retoussa, s'agita sur sa chaise, et il me dit:--C'est une
affaire que nous allons tcher d'arranger. Je tressaillis.--Je tire
cinquante pour cent de mes fonds, reprit-il, quelquefois cent, deux
cents, cinq cents pour cent. A ces mots, je plis.--Mais, en faveur
de notre connaissance, je me contenterai de douze et demi pour cent
d'intrt par... Il hsita.--Eh! bien oui, pour vous je me contenterai
de treize pour cent par an. Cela vous va-t-il?--Oui, rpondis-je.--Mais
si c'est trop, rpliqua-t-il, dfendez-vous, Grotius! Il m'appelait
Grotius en plaisantant. En vous demandant treize pour cent, je fais
mon mtier; voyez si vous pouvez les payer. Je n'aime pas un homme qui
tope  tout. Est-ce trop?--Non, dis-je, je serai quitte pour prendre
un peu plus de mal.--Parbleu! dit-il en me jetant son malicieux
regard oblique, vos clients paieront.--Non, de par tous les diables!
m'criai-je, ce sera moi. Je me couperais la main plutt que d'corcher
le monde!--Bonsoir, me dit le papa Gobseck.--Mais les honoraires
sont tarifs, repris-je.--Ils ne le sont pas, reprit-il, pour les
transactions, pour les atermoiements, pour les conciliations. Vous
pouvez alors compter des mille francs, des six mille francs mme,
suivant l'importance des intrts, pour vos confrences, vos courses,
vos projets d'actes, vos mmoires et votre verbiage. Il faut savoir
rechercher ces sortes d'affaires. Je vous recommanderai comme le plus
savant et le plus habile des avous, je vous enverrai tant de procs de
ce genre-l, que vous ferez crever vos confrres de jalousie. Werbrust,
Palma, Gigonnet, mes confrres, vous donneront leurs expropriations;
et Dieu sait s'ils en ont! Vous aurez ainsi deux clientles, celle
que vous achetez et celle que je vous ferai. Vous devriez presque me
donner quinze pour cent de mes cent cinquante mille francs.--Soit, mais
pas plus, dis-je avec la fermet d'un homme qui ne voulait plus rien
accorder au del. Le papa Gobseck se radoucit et parut content
de moi.--Je paierai moi-mme, reprit-il, la charge  votre patron,
de manire  m'tablir un privilge bien solide sur le prix et le
cautionnement.--Oh! tout ce que vous voudrez pour les garanties.--Puis,
vous m'en reprsenterez la valeur en quinze lettres de change acceptes
en blanc, chacune pour une somme de dix mille francs.--Pourvu que cette
double valeur soit constate.--Non! s'cria Gobseck en m'interrompant.
Pourquoi voulez-vous que j'aie plus de confiance en vous que vous
n'en avez en moi? Je gardai le silence.--Et puis vous ferez, dit-il
en continuant avec un ton de bonhomie, mes affaires sans exiger
d'honoraires tant que je vivrai, n'est-ce pas?--Soit, pourvu qu'il n'y
ait pas d'avances de fonds.--Juste! dit-il. Ah , reprit le vieillard
dont la figure avait peine  prendre un air de bonhomie, vous me
permettrez d'aller vous voir?--Vous me ferez toujours plaisir.--Oui,
mais le matin, cela sera bien difficile. Vous aurez vos affaires, et
j'ai les miennes.--Venez le soir.--Oh! non, rpondit-il vivement, vous
devez aller dans le monde, voir vos clients. Moi, j'ai mes amis,  mon
caf.--Ses amis! pensai-je. Eh! bien, dis-je, pourquoi ne pas prendre
l'heure du dner?--C'est cela, dit Gobseck. Aprs la Bourse,  cinq
heures. Eh! bien, vous me verrez tous les mercredis et les samedis.
Nous causerons de nos affaires comme un couple d'amis. Ah! ah! je suis
gai quelquefois. Donnez-moi une aile de perdrix et un verre de vin de
Champagne, nous causerons. Je sais bien des choses qu'aujourd'hui on
peut dire, et qui vous apprendront  connatre les hommes et surtout
les femmes.--Va pour la perdrix et le verre de vin de Champagne.--Ne
faites pas de folies, autrement vous perdriez ma confiance. Ne prenez
pas un grand train de maison. Ayez une vieille bonne, une seule. J'irai
vous visiter pour m'assurer de votre sant. J'aurai un capital plac
sur votre tte, h! h! je dois m'informer de vos affaires. Allons,
venez ce soir avec votre patron.--Pourriez-vous me dire, s'il n'y a
pas d'indiscrtion  le demander, dis-je au petit vieillard quand
nous atteignmes au seuil de la porte, de quelle importance tait
mon extrait de baptme dans cette affaire? Jean-Esther Van Gobseck
haussa les paules, sourit malicieusement et me rpondit:--Combien la
jeunesse est sotte! Apprenez donc, monsieur l'avou, car il faut que
vous le sachiez pour ne pas vous laisser prendre, qu'avant trente ans
la probit et le talent sont encore des espces d'hypothques. Pass
cet ge, on ne peut plus compter sur un homme. Et il ferma sa
porte. Trois mois aprs, j'tais avou. Bientt j'eus le bonheur,
madame, de pouvoir entreprendre les affaires concernant la restitution
de vos proprits. Le gain de ces procs me fit connatre. Malgr les
intrts normes que j'avais  payer  Gobseck, en moins de cinq ans je
me trouvai libre d'engagements. J'pousai Fanny Malvaut que j'aimais
sincrement. La conformit de nos destines, de nos travaux, de nos
succs augmentait la force de nos sentiments. Un de ses oncles, fermier
devenu riche, tait mort en lui laissant soixante-dix mille francs qui
m'aidrent  m'acquitter. Depuis ce jour ma vie ne fut que bonheur et
prosprit. Ne parlons donc plus de moi, rien n'est insupportable comme
un homme heureux. Revenons  nos personnages. Un an aprs l'acquisition
de mon tude, je fus entran, presque malgr moi, dans un djeuner
de garon. Ce repas tait la suite d'une gageure perdue par un de mes
camarades contre un jeune homme alors fort en vogue dans le monde
lgant. Monsieur de Trailles, la fleur du _dandysme_ de ce temps-l,
jouissait d'une immense rputation...

--Mais il en jouit encore, dit le comte en interrompant l'avou. Nul
ne porte mieux un habit, ne conduit un _tandem_ mieux que lui. Maxime
a le talent de jouer, de manger et de boire avec plus de grce que
qui que ce soit au monde. Il se connat en chevaux, en chapeaux, en
tableaux. Toutes les femmes raffolent de lui. Il dpense toujours
environ cent mille francs par an sans qu'on lui connaisse une seule
proprit, ni un seul coupon de rente. Type de la chevalerie errante
de nos salons, de nos boudoirs, de nos boulevards, espce amphibie qui
tient autant de l'homme que de la femme, le comte Maxime de Trailles
est un tre singulier, bon  tout et propre  rien, craint et mpris,
sachant et ignorant tout, aussi capable de commettre un bienfait que
de rsoudre un crime, tantt lche et tantt noble, plutt couvert
de boue que tach de sang, ayant plus de soucis que de remords, plus
occup de bien digrer que de penser, feignant des passions et ne
ressentant rien. Anneau brillant qui pourrait unir le Bagne  la haute
socit, Maxime de Trailles est un homme qui appartient  cette classe
minemment intelligente d'o s'lancent parfois un Mirabeau, un Pitt,
un Richelieu, mais qui le plus souvent fournit des comtes de Horn, des
Fouquier-Tinville et des Coignard.

--Eh! bien, reprit Derville aprs avoir cout le comte, j'avais
beaucoup entendu parler de ce personnage par ce pauvre pre Goriot,
l'un de mes clients, mais j'avais vit dj plusieurs fois le
dangereux honneur de sa connaissance quand je le rencontrais dans le
monde. Cependant mon camarade me fit de telles instances pour obtenir
de moi d'aller  son djeuner, que je ne pouvais m'en dispenser sans
tre tax de _bgueulisme_. Il vous serait difficile de concevoir un
djeuner de garon, madame. C'est une magnificence et une recherche
rares, le luxe d'un avare qui par vanit devient fastueux pour un
jour. En entrant, on est surpris de l'ordre qui rgne sur une table
blouissante d'argent, de cristaux, de linge damass. La vie est l
dans sa fleur: les jeunes gens sont gracieux, ils sourient, parlent
bas et ressemblent  de jeunes maries, autour d'eux tout est vierge.
Deux heures aprs, vous diriez d'un champ de bataille aprs le combat:
partout des verres briss, des serviettes foules, chiffonnes; des
mets entams qui rpugnent  voir; puis, ce sont des cris  fendre
la tte, des toasts plaisants, un feu d'pigrammes et de mauvaises
plaisanteries, des visages empourprs, des yeux enflamms qui ne
disent plus rien, des confidences involontaires qui disent tout. Au
milieu d'un tapage infernal, les uns cassent des bouteilles, d'autres
entonnent des chansons; on se porte des dfis, on s'embrasse ou l'on
se bat; il s'lve un parfum dtestable compos de cent odeurs et des
cris composs de cent voix; personne ne sait plus ce qu'il mange,
ce qu'il boit, ni ce qu'il dit; les uns sont tristes, les autres
babillent; celui-ci est monomane et rpte le mme mot comme une
cloche qu'on a mise en branle; celui-l veut commander au tumulte; le
plus sage propose une orgie. Si quelque homme de sang-froid entrait,
il se croirait  quelque bacchanale. Ce fut au milieu d'un tumulte
semblable que monsieur de Trailles essaya de s'insinuer dans mes
bonnes grces. J'avais  peu prs conserv ma raison, j'tais sur mes
gardes. Quant  lui, quoiqu'il affectt d'tre dcemment ivre, il tait
plein de sang-froid et songeait  ses affaires. En effet, je ne sais
comment cela se fit, mais en sortant des salons de Grignon, sur les
neuf heures du soir, il m'avait entirement ensorcel, je lui avais
promis de l'amener le lendemain chez notre papa Gobseck. Les mots:
honneur, vertu, comtesse, femme honnte, malheur, s'taient, grce 
sa langue dore, placs comme par magie dans ses discours. Lorsque je
me rveillai le lendemain matin, et que je voulus me souvenir de ce
que j'avais fait la veille, j'eus beaucoup de peine  lier quelques
ides. Enfin, il me sembla que la fille d'un de mes clients
tait en danger de perdre sa rputation, l'estime et l'amour de son
mari, si elle ne trouvait pas une cinquantaine de mille francs dans
la matine. Il y avait des dettes de jeu, des mmoires de carrossier,
de l'argent perdu je ne sais  quoi. Mon prestigieux convive m'avait
assur qu'elle tait assez riche pour rparer par quelques annes
d'conomie l'chec qu'elle allait faire  sa fortune. Seulement
alors je commenai  deviner la cause des instances de mon camarade.
J'avoue,  ma honte, que je ne me doutais nullement de l'importance
qu'il y avait pour le papa Gobseck  se raccommoder avec ce dandy.
Au moment o je me levais, monsieur de Trailles entra.--Monsieur le
comte, lui dis-je aprs nous tre adress les compliments d'usage, je
ne vois pas que vous ayez besoin de moi pour vous prsenter chez Van
Gobseck, le plus poli, le plus anodin de tous les capitalistes. Il
vous donnera de l'argent s'il en a, ou plutt si vous lui prsentez
des garanties suffisantes.--Monsieur me rpondit-il, il n'entre pas
dans ma pense de vous forcer  me rendre un service, quand mme vous
me l'auriez promis.--Sardanapale! me dis-je en moi-mme, laisserai-je
croire  cet homme-l que je lui manque de parole?--J'ai eu l'honneur
de vous dire hier que je m'tais fort mal  propos brouill avec le
papa Gobseck, dit-il en continuant. Or, comme il n'y a gure que lui
 Paris qui puisse cracher en un moment, et le lendemain d'une fin
de mois, une centaine de mille francs, je vous avais pri de faire
ma paix avec lui. Mais n'en parlons plus... Monsieur de Trailles me
regarda d'un air poliment insultant et se disposait  s'en aller.--Je
suis prt  vous conduire, lui dis-je. Lorsque nous arrivmes rue
des Grs, le dandy regardait autour de lui avec une attention et une
inquitude qui m'tonnrent. Son visage devenait livide, rougissait,
jaunissait tour  tour, et quelques gouttes de sueur parurent sur son
front quand il aperut la porte de la maison de Gobseck. Au moment o
nous descendmes de cabriolet, un fiacre entra dans la rue des Grs.
L'oeil de faucon du jeune homme lui permit de distinguer une femme au
fond de cette voiture. Une expression de joie presque sauvage anima sa
figure, il appela un petit garon qui passait et lui donna son cheval
 tenir. Nous montmes chez le vieil escompteur.--Monsieur Gobseck,
lui dis-je, je vous amne un de mes plus intimes amis (de qui je me
dfie autant que du diable, ajoutai-je  l'oreille du vieillard). A
ma considration, vous lui rendrez vos bonnes grces (au taux
ordinaire), et vous le tirerez de peine (si cela vous convient).
Monsieur de Trailles s'inclina devant l'usurier, s'assit, et prit
pour l'couter une de ces attitudes courtisanesques dont la gracieuse
bassesse vous et sduit; mais mon Gobseck resta sur sa chaise, au coin
de son feu, immobile, impassible. Gobseck ressemblait  la statue de
Voltaire vue le soir sous le pristyle du Thtre-Franais; il souleva
lgrement, comme pour saluer, la casquette use avec laquelle il se
couvrait le chef, et le peu de crne jaune qu'il montra achevait sa
ressemblance avec le marbre.--Je n'ai d'argent que pour mes pratiques,
dit-il.--Vous tes donc bien fch que je sois all me ruiner ailleurs
que chez vous? rpondit le comte en riant.--Ruiner! reprit Gobseck
d'un ton d'ironie.--Allez-vous dire que l'on ne peut pas ruiner un
homme qui ne possde rien? Mais je vous dfie de trouver  Paris un
plus beau _capital_ que celui-ci, s'cria le fashionable en se levant
et tournant sur ses talons. Cette bouffonnerie presque srieuse n'eut
pas le don d'mouvoir Gobseck.--Ne suis-je pas l'ami intime des
Ronquerolles, des de Marsay, des Franchessini, des deux Vandenesse,
des Ajuda-Pinto, enfin de tous les jeunes gens les plus  la mode dans
Paris? Je suis au jeu l'alli d'un prince et d'un ambassadeur que vous
connaissez. J'ai mes revenus  Londres,  Carlsbad,  Baden,  Bath.
N'est-ce pas la plus brillante des industries?--Vrai.--Vous faites une
ponge de moi, mordieu! et vous m'encouragez  me gonfler au milieu
du monde, pour me presser dans les moments de crise; mais vous tes
aussi des ponges, et la mort vous pressera.--Possible.--Sans les
dissipateurs, que deviendriez-vous? nous sommes  nous deux l'me et le
corps.--Juste.--Allons, une poigne de main, mon vieux papa Gobseck,
et de la magnanimit, si cela est vrai, juste et possible.--Vous
venez  moi, rpondit froidement l'usurier, parce que Girard, Palma,
Werbrust et Gigonnet ont le ventre plein de vos lettres de change,
qu'ils offrent partout  cinquante pour cent de perte; or, comme ils
n'ont probablement fourni que moiti de la valeur, elles ne valent pas
vingt-cinq. Serviteur! Puis-je dcemment, dit Gobseck en continuant,
prter une seule obole  un homme qui doit trente mille francs et ne
possde pas un denier? Vous avez perdu dix mille francs avant-hier au
bal chez le baron de Nucingen.--Monsieur, rpondit le comte avec une
rare impudence en toisant le vieillard, mes affaires ne vous regardent
pas. Qui a terme, ne doit rien.--Vrai!--Mes lettres de change
seront acquittes.--Possible!--Et dans ce moment, la question entre
nous se rduit  savoir si je vous prsente des garanties suffisantes
pour la somme que je viens vous emprunter.--Juste. Le bruit que faisait
le fiacre en s'arrtant  la porte retentit dans la chambre.--Je vais
aller chercher quelque chose qui vous satisfera peut-tre, s'cria le
jeune homme.--O mon fils! s'cria Gobseck en se levant et me tendant
les bras, quand l'emprunteur eut disparu, s'il a de bons gages, tu me
sauves la vie! J'en serais mort. Werbrust et Gigonnet ont cru me faire
une farce. Grce  toi, je vais bien rire ce soir  leurs dpens. La
joie du vieillard avait quelque chose d'effrayant. Ce fut le seul
moment d'expansion qu'il eut avec moi. Malgr la rapidit de cette
joie, elle ne sortira jamais de mon souvenir.--Faites-moi le plaisir de
rester ici, ajouta-t-il. Quoique je sois arm, sr de mon coup, comme
un homme qui jadis a chass le tigre, et fait sa partie sur un tillac
quand il fallait vaincre ou mourir, je me dfie de cet lgant coquin.
Il alla se rasseoir sur un fauteuil, devant son bureau. Sa figure
redevint blme et calme.--Oh! oh! reprit-il en se tournant vers moi,
vous allez sans doute voir la belle crature de qui je vous ai parl
jadis, j'entends dans le corridor un pas aristocratique. En effet le
jeune homme revint en donnant la main  une femme en qui je reconnus
cette comtesse dont le lever m'avait autrefois t dpeint par Gobseck,
l'une des deux filles du bonhomme Goriot. La comtesse ne me vit pas
d'abord, je me tenais dans l'embrasure de la fentre, le visage  la
vitre. En entrant dans la chambre humide et sombre de l'usurier, elle
jeta un regard de dfiance sur Maxime. Elle tait si belle que, malgr
ses fautes, je la plaignis. Quelque terrible angoisse agitait son
coeur, ses traits nobles et fiers avaient une expression convulsive,
mal dguise. Ce jeune homme tait devenu pour elle un mauvais gnie.
J'admirai Gobseck, qui, quatre ans plus tt, avait compris la destine
de ces deux tres sur une premire lettre de change.--Probablement, me
dis-je, ce monstre  visage d'ange la gouverne par tous les ressorts
possibles: la vanit, la jalousie, le plaisir, l'entranement du monde.

--Mais, s'cria la vicomtesse, les vertus mmes de cette femme ont t
pour lui des armes; il lui a fait verser des larmes de dvouement, il a
su exalter en elle la gnrosit naturelle  notre sexe, et il a abus
de sa tendresse pour lui vendre bien cher de criminels plaisirs.

--Je vous l'avoue, dit Derville, qui ne comprit pas les signes
que lui fit madame de Grandlieu, je ne pleurai pas sur le sort de
cette malheureuse crature, si brillante aux yeux du monde et si
pouvantable pour qui lisait dans son coeur; non, je frmissais
d'horreur en contemplant son assassin, ce jeune homme dont le front
tait si pur, la bouche si frache, le sourire si gracieux, les dents
si blanches, et qui ressemblait  un ange. Ils taient en ce moment
tous deux devant leur juge, qui les examinait comme un vieux dominicain
du seizime sicle devait pier les tortures de deux Maures, au fond
des souterrains du Saint-Office.--Monsieur, existe-t-il un moyen
d'obtenir le prix des diamants que voici, mais en me rservant le
droit de les racheter, dit-elle d'une voix tremblante en lui tendant
un crin.--Oui, madame, rpondis-je en intervenant et me montrant.
Elle me regarda, me reconnut, laissa chapper un frisson, et me lana
ce coup d'oeil qui signifie en tout pays: _Taisez-vous!_--Ceci,
dis-je en continuant, constitue un acte que nous appelons vente 
rmr, convention qui consiste  cder et transporter une proprit
mobilire ou immobilire pour un temps dtermin,  l'expiration duquel
on peut rentrer dans l'objet en litige, moyennant une somme fixe.
Elle respira plus facilement. Le comte Maxime frona le sourcil, il se
doutait bien que l'usurier donnerait alors une plus faible somme des
diamants, valeur sujette  des baisses. Gobseck, immobile, avait saisi
sa loupe et contemplait silencieusement l'crin. Vivrais-je cent ans,
je n'oublierais pas le tableau que nous offrit sa figure. Ses joues
ples s'taient colores; ses yeux, o les scintillements des pierres
semblaient se rpter, brillaient d'un feu surnaturel. Il se leva, alla
au jour, tint les diamants prs de sa bouche dmeuble, comme s'il et
voulu les dvorer. Il marmottait de vagues paroles, en soulevant tour 
tour les bracelets, les girandoles, les colliers, les diadmes, qu'il
prsentait  la lumire pour en juger l'eau, la blancheur, la taille;
il les sortait de l'crin, les y remettait, les y reprenait encore,
les faisait jouer en leur demandant tous leurs feux, plus enfant
que vieillard, ou plutt enfant et vieillard tout ensemble.--Beaux
diamants! Cela aurait valu trois cent mille francs avant la rvolution.
Quelle eau! Voil de vrais diamants d'Asie venus de Golconde ou de
Visapour! En connaissez-vous le prix? Non, non, Gobseck est le seul 
Paris qui sache les apprcier. Sous l'empire il aurait encore fallu
plus de deux cent mille francs pour faire une parure semblable.
Il fit un geste de dgot et ajouta:--Maintenant le diamant perd tous
les jours, le Brsil nous en accable depuis la paix, et jette sur les
places des diamants moins blancs que ceux de l'Inde. Les femmes n'en
portent plus qu' la cour. Madame y va? Tout en lanant ces terribles
paroles, il examinait avec une joie indicible les pierres l'une aprs
l'autre:--Sans tache, disait-il. Voici une tache. Voici une paille.
Beau diamant. Son visage blme tait si bien illumin par les feux
de ces pierreries, que je le comparais  ces vieux miroirs verdtres
qu'on trouve dans les auberges de province, qui acceptent les reflets
lumineux sans les rpter et donnent la figure d'un homme tombant en
apoplexie au voyageur assez hardi pour s'y regarder.--Eh! bien? dit le
comte en frappant sur l'paule de Gobseck. Le vieil enfant tressaillit.
Il laissa ses hochets, les mit sur son bureau, s'assit et redevint
usurier, dur, froid et poli comme une colonne de marbre:--Combien vous
faut-il?--Cent mille francs pour trois ans, dit le comte.--Possible!
dit Gobseck en tirant d'une bote d'acajou des balances inestimables
pour leur justesse, son crin  lui! Il pesa les pierres en valuant
 vue de pays (et Dieu sait comme!) le poids des montures. Pendant
cette opration, la figure de l'escompteur luttait entre la joie et la
svrit. La comtesse tait plonge dans une stupeur dont je lui tenais
compte, il me sembla qu'elle mesurait la profondeur du prcipice o
elle tombait. Il y avait encore des remords dans cette me de femme;
il ne fallait peut-tre qu'un effort, une main charitablement tendue
pour la sauver, je l'essayai.--Ces diamants sont  vous, madame? lui
demandai-je d'une voix claire.--Oui, monsieur, rpondit-elle en me
lanant un regard d'orgueil.--Faites le rmr, bavard! me dit Gobseck
en se levant et me montrant sa place au bureau.--Madame est sans doute
marie? demandai-je encore. Elle inclina vivement la tte.--Je ne
ferai pas l'acte! m'criai-je.--Et pourquoi? dit Gobseck.--Pourquoi?
repris-je en entranant le vieillard dans l'embrasure de la fentre
pour lui parler  voix basse. Cette femme tant en puissance de mari,
le rmr sera nul, vous ne pourriez opposer votre ignorance d'un fait
constat par l'acte mme. Vous seriez donc tenu de reprsenter les
diamants qui vont vous tre dposs, et dont le poids, les valeurs
ou la taille seront dcrits. Gobseck m'interrompit par un signe de
tte, et se tourna vers les deux coupables:--Il a raison, dit-il.
Tout est chang. Quatre-vingt mille francs comptant, et vous me
laisserez les diamants! ajouta-t-il d'une voix sourde et flte. En
fait de meubles, la possession vaut titre.--Mais... rpliqua le jeune
homme.--A prendre ou  laisser, reprit Gobseck en remettant l'crin 
la comtesse, j'ai trop de risques  courir.--Vous feriez mieux de vous
jeter aux pieds de votre mari, lui dis-je  l'oreille en me penchant
vers elle. L'usurier comprit sans doute mes paroles au mouvement de
mes lvres, et me jeta un regard froid. La figure du jeune homme
devint livide. L'hsitation de la comtesse tait palpable. Le comte
s'approcha d'elle, et quoiqu'il parlt trs bas, j'entendis:--Adieu,
chre Anastasie, sois heureuse! Quant  moi, demain je n'aurai plus de
soucis.--Monsieur, s'cria la jeune femme en s'adressant  Gobseck,
j'accepte vos offres.--Allons donc! rpondit le vieillard, vous tes
bien difficile  confesser, ma belle dame. Il signa un bon de cinquante
mille francs sur la Banque, et le remit  la comtesse.--Maintenant,
dit-il avec un sourire qui ressemblait assez  celui de Voltaire, je
vais vous complter votre somme par trente mille francs de lettres
de change dont la bont ne me sera pas conteste. C'est de l'or en
barres. Monsieur vient de me dire: _Mes lettres de change seront
acquittes_, ajouta-t-il en prsentant des traites souscrites par
le comte, toutes protestes la veille  la requte de celui de ses
confrres qui probablement les lui avait vendues  bas prix. Le jeune
homme poussa un rugissement au milieu duquel domina le mot:--Vieux
coquin! Le papa Gobseck ne sourcilla pas, il tira d'un carton sa
paire de pistolets, et dit froidement:--En ma qualit d'insult, je
tirerai le premier.--Maxime, vous devez des excuses  monsieur, s'cria
doucement la tremblante comtesse.--Je n'ai pas eu l'intention de vous
offenser, dit le jeune homme en balbutiant.--Je le sais bien, rpondit
tranquillement Gobseck, votre intention tait seulement de ne pas payer
vos lettres de change. La comtesse se leva, salua, et disparut en proie
sans doute  une profonde horreur. Monsieur de Trailles fut forc de
la suivre; mais avant de sortir:--S'il vous chappe une indiscrtion,
messieurs, dit-il, j'aurai votre sang ou vous aurez le mien.--_Amen_,
lui rpondit Gobseck en serrant ses pistolets. Pour jouer son sang,
faut en avoir, mon petit, et tu n'as que de la boue dans les veines.
Quand la porte fut ferme et que les deux voitures partirent, Gobseck
se leva, se mit  danser en rptant:--J'ai les diamants! j'ai les
diamants! Les beaux diamants! quels diamants! et pas cher. Ah!
ah! Werbrust et Gigonnet, vous avez cru attraper le vieux papa Gobseck!
_Ego sum papa!_ je suis votre matre  tous! Intgralement
pay! Comme ils seront sots, ce soir, quand je leur conterai l'affaire,
entre deux parties de domino! Cette joie sombre, cette frocit de
sauvage, excites par la possession de quelques cailloux blancs, me
firent tressaillir. J'tais muet et stupfait.--Ah! ah! te voil, mon
garon, dit-il. Nous dnerons ensemble. Nous nous amuserons chez toi,
je n'ai pas de mnage. Tous ces restaurateurs, avec leurs coulis, leurs
sauces, leurs vins, empoisonneraient le diable. L'expression de mon
visage lui rendit subitement sa froide impassibilit. Vous ne concevez
pas cela, me dit-il en s'asseyant au coin de son foyer o il mit son
polon de fer-blanc plein de lait sur le rchaud.--Voulez-vous djeuner
avec moi? reprit-il, il y en aura peut-tre assez pour deux.--Merci,
rpondis-je, je ne djeune qu' midi. En ce moment des pas prcipits
retentirent dans le corridor. L'inconnu qui survenait s'arrta sur le
palier de Gobseck, et frappa plusieurs coups qui eurent un caractre
de fureur. L'usurier alla reconnatre par la chatire, et ouvrit  un
homme de trente-cinq ans environ, qui sans doute lui parut inoffensif,
malgr cette colre. Le survenant, simplement vtu, ressemblait au feu
duc de Richelieu: c'tait le comte que vous avez d rencontrer et qui
avait, passez-moi cette expression, la tournure aristocratique des
hommes d'tat de votre faubourg.--Monsieur, dit-il, en s'adressant 
Gobseck redevenu calme, ma femme sort d'ici?--Possible.--Eh! bien,
monsieur, ne me comprenez-vous pas?--Je n'ai pas l'honneur de connatre
madame votre pouse, rpondit l'usurier. J'ai reu beaucoup de monde ce
matin: des femmes, des hommes, des demoiselles qui ressemblaient  des
jeunes gens, et des jeunes gens qui ressemblaient  des demoiselles. Il
me serait bien difficile de....--Trve de plaisanterie, monsieur, je
parle de la femme qui sort  l'instant de chez vous.--Comment puis-je
savoir si elle est votre femme, demanda l'usurier, je n'ai jamais eu
l'avantage de vous voir?--Vous vous trompez, monsieur Gobseck, dit le
comte avec un profond accent d'ironie. Nous nous sommes rencontrs
dans la chambre de ma femme, un matin. Vous veniez toucher un billet
souscrit par elle, un billet qu'elle ne devait pas.--Ce n'tait pas
mon affaire de rechercher de quelle manire elle en avait reu la
valeur, rpliqua Gobseck en lanant un regard malicieux au
comte. J'avais escompt l'effet  l'un de mes confrres. D'ailleurs,
monsieur, dit le capitaliste sans s'mouvoir ni presser son dbit et
en versant du caf dans sa jatte de lait, vous me permettrez de vous
faire observer qu'il ne m'est pas prouv que vous ayez le droit de me
faire des remontrances chez moi: je suis majeur depuis l'an soixante et
un du sicle dernier.--Monsieur, vous venez d'acheter  vil prix des
diamants de famille qui n'appartenaient pas  ma femme.--Sans me croire
oblig de vous mettre dans le secret de mes affaires, je vous dirai,
monsieur le comte, que si vos diamants vous ont t pris par madame la
comtesse, vous auriez d prvenir, par une circulaire, les joailliers
de ne pas les acheter, elle a pu les vendre en dtail.--Monsieur!
s'cria le comte, vous connaissiez ma femme.--Vrai?--Elle est en
puissance de mari.--Possible.--Elle n'avait pas le droit de disposer de
ces diamants...--Juste.--Eh! bien, monsieur?--Eh! bien, monsieur, je
connais votre femme, elle est en puissance de mari, je le veux bien,
elle est sous bien des puissances; mais--je--ne--connais pas--vos
diamants. Si madame la comtesse signe des lettres de change, elle
peut sans doute faire le commerce, acheter des diamants, en recevoir
pour les vendre, a s'est vu!--Adieu, monsieur, s'cria le comte
ple de colre, il y a des tribunaux!--Juste.--Monsieur que voici,
ajouta-t-il en me montrant, a t tmoin de la vente.--Possible.
Le comte allait sortir. Tout  coup, sentant l'importance de cette
affaire, je m'interposai entre les parties belligrantes.--Monsieur
le comte, dis-je, vous avez raison, et monsieur Gobseck est sans
aucun tort. Vous ne sauriez poursuivre l'acqureur sans faire mettre
en cause votre femme, et l'odieux de cette affaire ne retomberait
pas sur elle seulement. Je suis avou, je me dois  moi-mme encore
plus qu' mon caractre officiel, de vous dclarer que les diamants
dont vous parlez ont t achets par monsieur Gobseck en ma prsence;
mais je crois que vous auriez tort de contester la lgalit de cette
vente dont les objets sont d'ailleurs peu reconnaissables. En quit,
vous auriez raison; en justice, vous succomberiez. Monsieur Gobseck
est trop honnte homme pour nier que cette vente ait t effectue 
son profit, surtout quand ma conscience et mon devoir me forcent 
l'avouer. Mais intentassiez-vous un procs, monsieur le comte, l'issue
en serait douteuse. Je vous conseille donc de transiger avec monsieur
Gobseck, qui peut exciper de sa bonne foi, mais auquel vous devrez
toujours rendre le prix de la vente. Consentez  un rmr de
sept  huit mois, d'un an mme, laps de temps qui vous permettra de
rendre la somme emprunte par madame la comtesse,  moins que vous ne
prfriez les racheter ds aujourd'hui en donnant des garanties pour
le paiement. L'usurier trempait son pain dans la tasse et mangeait
avec une parfaite indiffrence; mais au mot de transaction, il me
regarda comme s'il disait:--Le gaillard! comme il profite de mes
leons. De mon ct, je lui ripostai par une oeillade qu'il comprit 
merveille. L'affaire tait fort douteuse, ignoble; il devenait urgent
de transiger. Gobseck n'aurait pas eu la ressource de la dngation,
j'aurais dit la vrit. Le comte me remercia par un bienveillant
sourire. Aprs un dbat dans lequel l'adresse et l'avidit de Gobseck
auraient mis en dfaut toute la diplomatie d'un congrs, je prparai
un acte par lequel le comte reconnut avoir reu de l'usurier une somme
de quatre-vingt-cinq mille francs, intrts compris, et moyennant la
reddition de laquelle Gobseck s'engageait  remettre les diamants au
comte.--Quelle dilapidation! s'cria le mari en signant. Comment jeter
un pont sur cet abme?--Monsieur, dit gravement Gobseck, avez-vous
beaucoup d'enfants? Cette demande fit tressaillir le comte comme
si, semblable  un savant mdecin, l'usurier et mis tout  coup le
doigt sur le sige du mal. Le mari ne rpondit pas.--Eh! bien, reprit
Gobseck en comprenant le douloureux silence du comte, je sais votre
histoire par coeur. Cette femme est un dmon que vous aimez peut-tre
encore; je le crois bien, elle m'a mu. Peut-tre voudriez-vous sauver
votre fortune, la rserver  un ou deux de vos enfants. Eh! bien,
jetez-vous dans le tourbillon du monde, jouez, perdez cette fortune,
venez trouver souvent Gobseck. Le monde dira que je suis un juif,
un arabe, un usurier, un corsaire, que je vous aurai ruin! Je m'en
moque! Si l'on m'insulte, je mets mon homme  bas, personne ne tire
aussi bien le pistolet et l'pe que votre serviteur. On le sait! Puis,
ayez un ami, si vous pouvez en rencontrer un, auquel vous ferez une
vente simule de vos biens.--N'appelez-vous pas cela un fidicommis?
me demanda-t-il en se tournant vers moi. Le comte parut entirement
absorb dans ses penses, et nous quitta en nous disant:--Vous aurez
votre argent demain, monsieur, tenez les diamants prts.--a m'a l'air
d'tre bte comme un honnte homme, me dit froidement Gobseck quand le
comte fut parti.--Dites plutt bte comme un homme passionn.--Le
comte vous doit les frais de l'acte, s'cria-t-il en me voyant prendre
cong de lui. Quelques jours aprs cette scne qui m'avait initi aux
terribles mystres de la vie d'une femme  la mode, je vis entrer le
comte, un matin, dans mon cabinet.--Monsieur, dit-il, je viens vous
consulter sur des intrts graves, en vous dclarant que j'ai en vous
la confiance la plus entire, et j'espre vous en donner des preuves.
Votre conduite envers madame de Grandlieu, dit le comte, est au-dessus
de tout loge.

--Vous voyez, madame, dit l'avou  la vicomtesse, que j'ai mille
fois reu de vous le prix d'une action bien simple. Je m'inclinai
respectueusement, et rpondis que je n'avais fait que remplir un devoir
d'honnte homme.--Eh! bien, monsieur, j'ai pris beaucoup d'informations
sur le singulier personnage auquel vous devez votre tat, me dit le
comte. D'aprs tout ce que j'en sais, je reconnais en Gobseck un
philosophe de l'cole cynique. Que pensez-vous de sa probit?--Monsieur
le comte, rpondis-je, Gobseck est mon bienfaiteur.....  quinze pour
cent, ajoutai-je en riant. Mais son avarice ne m'autorise pas  le
peindre ressemblant au profit d'un inconnu.--Parlez, monsieur! Votre
franchise ne peut nuire ni  Gobseck ni  vous. Je ne m'attends pas 
trouver un ange dans un prteur sur gages.--Le papa Gobseck, repris-je,
est intimement convaincu d'un principe qui domine sa conduite. Selon
lui, l'argent est une marchandise que l'on peut, en toute sret de
conscience, vendre cher ou bon march, suivant les cas. Un capitaliste
est  ses yeux un homme qui entre, par le fort denier qu'il rclame
de son argent, comme associ par anticipation dans les entreprises et
les spculations lucratives. A part ses principes financiers et ses
observations philosophiques sur la nature humaine qui lui permettent
de se conduire en apparence comme un usurier, je suis intimement
persuad que, sorti de ses affaires, il est l'homme le plus dlicat
et le plus probe qu'il y ait  Paris. Il existe deux hommes en lui:
il est avare et philosophe, petit et grand. Si je mourais en laissant
des enfants, il serait leur tuteur. Voil, monsieur, sous quel aspect
l'exprience m'a montr Gobseck. Je ne connais rien de sa vie passe.
Il peut avoir t corsaire, il a peut-tre travers le monde entier
en trafiquant des diamants ou des hommes, des femmes ou des secrets
d'tat, mais je jure qu'aucune me humaine n'a t ni plus fortement
trempe ni mieux prouve. Le jour o je lui ai port la somme qui
m'acquittait envers lui, je lui demandai, non sans quelques
prcautions oratoires, quel sentiment l'avait pouss  me faire payer
de si normes intrts, et par quelle raison, voulant m'obliger, moi
son ami, il ne s'tait pas permis un bienfait complet.--Mon fils, je
t'ai dispens de la reconnaissance en te donnant le droit de croire que
tu ne me devais rien; aussi sommes-nous les meilleurs amis du monde.
Cette rponse, monsieur, vous expliquera l'homme mieux que toutes
les paroles possibles.--Mon parti est irrvocablement pris, me dit
le comte. Prparez les actes ncessaires pour transporter  Gobseck
la proprit de mes biens. Je ne me fie qu' vous, monsieur, pour la
rdaction de la contre-lettre par laquelle il dclarera que cette vente
est simule, et prendra l'engagement de remettre ma fortune administre
par lui comme il sait administrer, entre les mains de mon fils an, 
l'poque de sa majorit. Maintenant, monsieur, il faut vous le dire: je
craindrais de garder cet acte prcieux chez moi. L'attachement de mon
fils pour sa mre me fait redouter de lui confier cette contre-lettre.
Oserais-je vous prier d'en tre le dpositaire? En cas de mort, Gobseck
vous instituerait lgataire de mes proprits. Ainsi, tout est prvu.
Le comte garda le silence pendant un moment et parut trs-agit.--Mille
pardons, monsieur, me dit-il aprs une pause, je souffre beaucoup,
et ma sant me donne les plus vives craintes. Des chagrins rcents
ont troubl ma vie d'une manire cruelle, et ncessitent la grande
mesure que je prends.--Monsieur, lui dis-je, permettez-moi de vous
remercier d'abord de la confiance que vous avez en moi. Mais je
dois la justifier en vous faisant observer que par ces mesures vous
exhrdez compltement vos... autres enfants. Ils portent votre nom.
Ne fussent-ils que les enfants d'une femme autrefois aime, maintenant
dchue, ils ont droit  une certaine existence. Je vous dclare que
je n'accepte point la charge dont vous voulez bien m'honorer, si leur
sort n'est pas fix. Ces paroles firent tressaillir violemment le
comte. Quelques larmes lui vinrent aux yeux, il me serra la main en me
disant:--Je ne vous connaissais pas encore tout entier. Vous venez de
me causer  la fois de la joie et de la peine. Nous fixerons la part de
ces enfants par les dispositions de la contre-lettre. Je le reconduisis
jusqu' la porte de mon tude, et il me sembla voir ses traits panouis
par le sentiment de satisfaction que lui causait cet acte de justice.

--Voil, Camille, comment de jeunes femmes s'embarquent sur des
abmes. Il suffit quelquefois d'une contredanse, d'un air chant au
piano, d'une partie de campagne, pour dcider d'effroyables malheurs.
On y court  la voix prsomptueuse de la vanit, de l'orgueil, sur la
foi d'un sourire, ou par folie, par tourderie! La Honte, le Remords
et la Misre sont trois Furies entre les mains desquelles doivent
infailliblement tomber les femmes aussitt qu'elles franchissent les
bornes...

--Ma pauvre Camille se meurt de sommeil, dit la vicomtesse en
interrompant l'avou. Va, ma fille, va dormir, ton coeur n'a pas
besoin de tableaux effrayants pour rester pur et vertueux.

Camille de Grandlieu comprit sa mre, et sortit.

--Vous tes all un peu trop loin, cher monsieur Derville, dit la
vicomtesse, les avous ne sont ni mres de famille ni prdicateurs.

--Mais les gazettes sont mille fois plus...

--Pauvre Derville! dit la vicomtesse en interrompant l'avou, je
ne vous reconnais pas. Croyez-vous donc que ma fille lise les
journaux?--Continuez, ajouta-t-elle aprs une pause.

--Trois mois aprs la ratification des ventes consenties par le comte
au profit de Gobseck...

--Vous pouvez nommer le comte de Restaud, puisque ma fille n'est plus
l, dit la vicomtesse.

--Soit! reprit l'avou. Longtemps aprs cette scne, je n'avais pas
encore reu la contre-lettre qui devait me rester entre les mains. A
Paris, les avous sont emports par un courant qui ne leur permet de
porter aux affaires de leurs clients que le degr d'intrt qu'ils
y portent eux-mmes, sauf les exceptions que nous savons faire.
Cependant, un jour que l'usurier dnait chez moi, je lui demandai,
en sortant de table, s'il savait pourquoi je n'avais plus entendu
parler de monsieur de Restaud.--Il y a d'excellentes raisons pour
cela, me rpondit-il. Le gentilhomme est  la mort. C'est une de ces
mes tendres qui, ne connaissant pas la manire de tuer le chagrin,
se laissent toujours tuer par lui. La vie est un travail, un mtier,
qu'il faut se donner la peine d'apprendre. Quand un homme a su la
vie,  force d'en avoir prouv les douleurs, sa fibre se corrobore
et acquiert une certaine souplesse qui lui permet de gouverner sa
sensibilit; il fait de ses nerfs des espces de ressorts d'acier
qui plient sans casser; si l'estomac est bon, un homme ainsi prpar
doit vivre aussi longtemps que vivent les cdres du Liban, qui
sont de fameux arbres.--Le comte serait mourant? dis-je.--Possible,
dit Gobseck. Vous aurez dans sa succession une affaire juteuse. Je
regardai mon homme, et lui dis pour le sonder:--Expliquez-moi donc
pourquoi nous sommes, le comte et moi, les seuls auxquels vous vous
soyez intresss?--Parce que vous tes les seuls qui vous soyez fis
 moi sans finasserie, me rpondit-il. Quoique cette rponse me
permt de croire que Gobseck n'abuserait pas de sa position, si les
contre-lettres se perdaient, je rsolus d'aller voir le comte. Je
prtextai des affaires, et nous sortmes. J'arrivai promptement rue
du Helder. Je fus introduit dans un salon o la comtesse jouait avec
ses enfants. En m'entendant annoncer, elle se leva par un mouvement
brusque, vint  ma rencontre, et s'assit sans mot dire en m'indiquant
de la main un fauteuil vacant auprs du feu. Elle mit sur sa figure
ce masque impntrable sous lequel les femmes du monde savent si bien
cacher leurs passions. Les chagrins avaient dj fan ce visage; les
lignes merveilleuses qui en faisaient autrefois le mrite, restaient
seules pour tmoigner de sa beaut.--Il est trs-essentiel, madame,
que je puisse parler  monsieur le comte...--Vous seriez donc plus
favoris que je ne le suis, rpondit-elle en m'interrompant. Monsieur
de Restaud ne veut voir personne, il souffre  peine que son mdecin
vienne le voir, et repousse tous les soins, mme les miens. Les malades
ont des fantaisies si bizarres! ils sont comme des enfants, ils ne
savent ce qu'ils veulent.--Peut-tre, comme les enfants, savent-ils
trs-bien ce qu'ils veulent. La comtesse rougit. Je me repentis presque
d'avoir fait cette rplique digne de Gobseck.--Mais, repris-je pour
changer de conversation, il est impossible, madame, que monsieur de
Restaud demeure perptuellement seul.--Il a son fils an prs de lui,
dit-elle. J'eus beau regarder la comtesse, cette fois elle ne rougit
plus, et il me parut qu'elle s'tait affermie dans la rsolution de ne
pas me laisser pntrer ses secrets.--Vous devez comprendre, madame,
que ma dmarche n'est point indiscrte, repris-je. Elle est fonde sur
des intrts puissants... Je me mordis les lvres, en sentant que je
m'embarquais dans une fausse route. Aussi, la comtesse profita-t-elle
sur-le-champ de mon tourderie.--Mes intrts ne sont point spars de
ceux de mon mari, monsieur, dit-elle. Rien ne s'oppose  ce que vous
vous adressiez  moi...--L'affaire qui m'amne ne concerne que monsieur
le comte, rpondis-je avec fermet.--Je le ferai prvenir du
dsir que vous avez de le voir. Le ton poli, l'air qu'elle prit pour
prononcer cette phrase ne me tromprent pas, je devinai qu'elle ne
me laisserait jamais parvenir jusqu' son mari. Je causai pendant un
moment de choses indiffrentes afin de pouvoir observer la comtesse;
mais, comme toutes les femmes qui se sont fait un plan, elle savait
dissimuler avec cette rare perfection qui, chez les personnes de
votre sexe, est le dernier degr de la perfidie. Oserai-je le dire,
j'apprhendais tout d'elle, mme un crime. Ce sentiment provenait d'une
vue de l'avenir qui se rvlait dans ses gestes, dans ses regards,
dans ses manires, et jusque dans les intonations de sa voix. Je la
quittai. Maintenant je vais vous raconter les scnes qui terminent
cette aventure, en y joignant les circonstances que le temps m'a
rvles, et les dtails que la perspicacit de Gobseck ou la mienne
m'ont fait deviner. Du moment o le comte de Restaud parut se plonger
dans un tourbillon de plaisirs, et vouloir dissiper sa fortune, il se
passa entre les deux poux des scnes dont le secret a t impntrable
et qui permirent au comte de juger sa femme encore plus dfavorablement
qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Aussitt qu'il tomba malade, et
qu'il fut oblig de s'aliter, se manifesta son aversion pour la
comtesse et pour ses deux derniers enfants; il leur interdit l'entre
de sa chambre, et quand ils essayrent d'luder cette consigne, leur
dsobissance amena des crises si dangereuses pour monsieur de Restaud,
que le mdecin conjura la comtesse de ne pas enfreindre les ordres de
son mari. Madame de Restaud ayant vu successivement les terres, les
proprits de la famille, et mme l'htel o elle demeurait, passer
entre les mains de Gobseck qui semblait raliser, quant  leur fortune,
le personnage fantastique d'un ogre, comprit sans doute les desseins
de son mari. Monsieur de Trailles, un peu trop vivement poursuivi par
ses cranciers, voyageait alors en Angleterre. Lui seul aurait pu
apprendre  la comtesse les prcautions secrtes que Gobseck avait
suggres  monsieur de Restaud contre elle. On dit qu'elle rsista
long-temps  donner sa signature, indispensable aux termes de nos lois
pour valider la vente des biens, et nanmoins le comte l'obtint. La
comtesse croyait que son mari capitalisait sa fortune, et que le petit
volume de billets qui la reprsentait serait dans une cachette, chez
un notaire, ou peut-tre  la Banque. Suivant ses calculs, monsieur de
Restaud devait possder ncessairement un acte quelconque pour donner 
son fils an la facilit de recouvrer ceux de ses biens auxquels
il tenait. Elle prit donc le parti d'tablir autour de la chambre de
son mari la plus exacte surveillance. Elle rgna despotiquement dans sa
maison, qui fut soumise  son espionnage de femme. Elle restait toute
la journe assise dans le salon attenant  la chambre de son mari, et
d'o elle pouvait entendre ses moindres paroles et ses plus lgers
mouvements. La nuit, elle faisait tendre un lit dans cette pice, et la
plupart du temps elle ne dormait pas. Le mdecin fut entirement dans
ses intrts. Ce dvouement parut admirable. Elle savait, avec cette
finesse naturelle aux personnes perfides, dguiser la rpugnance que
monsieur de Restaud manifestait pour elle, et jouait si parfaitement
la douleur, qu'elle obtint une sorte de clbrit. Quelques prudes
trouvrent mme qu'elle rachetait ainsi ses fautes. Mais elle avait
toujours devant les yeux la misre qui l'attendait  la mort du comte,
si elle manquait de prsence d'esprit. Ainsi cette femme, repousse du
lit de douleur o gmissait son mari, avait trac un cercle magique 
l'entour. Loin de lui, et prs de lui, disgracie et toute-puissante,
pouse dvoue en apparence, elle guettait la mort et la fortune, comme
cet insecte des champs qui, au fond du prcipice de sable qu'il a su
arrondir en spirale, y attend son invitable proie en coutant chaque
grain de poussire qui tombe. Le censeur le plus svre ne pouvait
s'empcher de reconnatre que la comtesse portait loin le sentiment
de la maternit. La mort de son pre fut, dit-on, une leon pour
elle. Idoltre de ses enfants, elle leur avait drob le tableau de
ses dsordres, leur ge lui avait permis d'atteindre  son but et de
s'en faire aimer, elle leur a donn la meilleure et la plus brillante
ducation. J'avoue que je ne puis me dfendre pour cette femme d'un
sentiment admiratif et d'une compatissance sur laquelle Gobseck me
plaisante encore. A cette poque, la comtesse, qui reconnaissait la
bassesse de Maxime, expiait par des larmes de sang les fautes de sa vie
passe. Je le crois. Quelque odieuses que fussent les mesures qu'elle
prenait pour reconqurir la fortune de son mari, ne lui taient-elles
pas dictes par son amour maternel et par le dsir de rparer ses torts
envers ses enfants? Puis, comme plusieurs femmes qui ont subi les
orages d'une passion, peut-tre prouvait-elle le besoin de redevenir
vertueuse. Peut-tre ne connut-elle le prix de la vertu qu'au moment
o elle recueillit la triste moisson seme par ses erreurs. Chaque
fois que le jeune Ernest sortait de chez son pre, il subissait
un interrogatoire inquisitorial sur tout ce que le comte avait fait et
dit. L'enfant se prtait complaisamment aux dsirs de sa mre qu'il
attribuait  un tendre sentiment, et il allait au-devant de toutes
les questions. Ma visite fut un trait de lumire pour la comtesse qui
voulut voir en moi le ministre des vengeances du comte, et rsolut
de ne pas me laisser approcher du moribond. M par un pressentiment
sinistre, je dsirais vivement me procurer un entretien avec monsieur
de Restaud, car je n'tais pas sans inquitude sur la destine des
contre-lettres; si elles tombaient entre les mains de la comtesse,
elle pouvait les faire valoir, et il se serait lev des procs
interminables entre elle et Gobseck. Je connaissais assez l'usurier
pour savoir qu'il ne restituerait jamais les biens  la comtesse, et
il y avait de nombreux lments de chicane dans la contexture de ces
titres dont l'action ne pouvait tre exerce que par moi. Je voulus
prvenir tant de malheurs, et j'allai chez la comtesse une seconde fois.

--J'ai remarqu, madame, dit Derville  la vicomtesse de Grandlieu
en prenant le ton d'une confidence, qu'il existe certains phnomnes
moraux auxquels nous ne faisons pas assez attention dans le monde.
Naturellement observateur, j'ai port dans les affaires d'intrt que
je traite, et o les passions sont vivement mises en jeu, un esprit
d'analyse involontaire. Or, j'ai toujours admir avec une surprise
nouvelle que les intentions secrtes et les ides que portent en eux
deux adversaires sont presque toujours rciproquement devines. Il
se rencontre parfois entre deux ennemis la mme lucidit de raison,
la mme puissance de vue intellectuelle qu'entre deux amants qui
lisent dans l'me l'un de l'autre. Ainsi, quand nous fmes tous deux
en prsence, la comtesse et moi, je compris tout  coup la cause
de l'antipathie qu'elle avait pour moi, quoiqu'elle dguist ses
sentiments sous les formes les plus gracieuses de la politesse et de
l'amnit. J'tais un confident impos, et il est impossible qu'une
femme ne hasse pas un homme devant qui elle est oblige de rougir.
Quant  elle, elle devina que si j'tais l'homme en qui son mari
plaait sa confiance, il ne m'avait pas encore remis sa fortune.
Notre conversation, dont je vous fais grce, est reste dans mon
souvenir comme une des luttes les plus dangereuses que j'ai subies.
La comtesse, doue par la nature des qualits ncessaires pour
exercer d'irrsistibles sductions, se montra tour  tour souple,
fire, caressante, confiante; elle alla mme jusqu' tenter
d'allumer ma curiosit, d'veiller l'amour dans mon coeur afin de
me dominer: elle choua. Quand je pris cong d'elle, je surpris dans
ses yeux une expression de haine et de fureur qui me fit trembler.
Nous nous sparmes ennemis. Elle aurait voulu pouvoir m'anantir, et
moi je me sentais de la piti pour elle, sentiment qui, pour certains
caractres, quivaut  la plus cruelle injure. Ce sentiment pera dans
les dernires considrations que je lui prsentai. Je lui laissai,
je crois, une profonde terreur dans l'me en lui dclarant que, de
quelque manire qu'elle pt s'y prendre, elle serait ncessairement
ruine.--Si je voyais monsieur le comte, au moins le bien de vos
enfants...--Je serais  votre merci, dit-elle en m'interrompant par
un geste de dgot. Une fois les questions poses entre nous d'une
manire si franche, je rsolus de sauver cette famille de la misre
qui l'attendait. Dtermin  commettre des illgalits judiciaires, si
elles taient ncessaires pour parvenir  mon but, voici quels furent
mes prparatifs. Je fis poursuivre monsieur le comte de Restaud pour
une somme due fictivement  Gobseck, et j'obtins des condamnations.
La comtesse cacha ncessairement cette procdure, mais j'acqurais
ainsi le droit de faire apposer les scells  la mort du comte. Je
corrompis alors un des gens de la maison, et j'obtins de lui la
promesse qu'au moment mme o son matre serait sur le point d'expirer,
il viendrait me prvenir, ft-ce au milieu de la nuit, afin que je
pusse intervenir tout  coup, effrayer la comtesse en la menaant d'une
subite apposition de scells, et sauver ainsi les contre-lettres.
J'appris plus tard que cette femme tudiait le code en entendant
les plaintes de son mari mourant. Quels effroyables tableaux ne
prsenteraient pas les mes de ceux qui environnent les lits funbres,
si l'on pouvait en peindre les ides? Et toujours la fortune est le
mobile des intrigues qui s'laborent, des plans qui se forment, des
trames qui s'ourdissent! Laissons maintenant de ct ces dtails assez
fastidieux de leur nature, mais qui ont pu vous permettre de deviner
les douleurs de cette femme, celles de son mari, et qui vous dvoilent
les secrets de quelques intrieurs semblables  celui-ci. Depuis
deux mois le comte de Restaud, rsign  son sort, demeurait couch,
seul, dans sa chambre. Une maladie mortelle avait lentement affaibli
son corps et son esprit. En proie  ces fantaisies de malade dont la
bizarrerie semble inexplicable, il s'opposait  ce qu'on approprit
son appartement, il se refusait  toute espce de soin, et mme
 ce qu'on ft son lit. Cette extrme apathie s'tait empreinte autour
de lui: les meubles de sa chambre restaient en dsordre; la poussire,
les toiles d'araignes couvraient les objets les plus dlicats. Jadis
riche et recherch dans ses gots, il se complaisait alors dans le
triste spectacle que lui offrait cette pice o la chemine, le
secrtaire et les chaises taient encombrs des objets que ncessite
une maladie: des fioles vides ou pleines, presque toutes sales; du
linge pars, des assiettes brises, une bassinoire ouverte devant le
feu, une baignoire encore pleine d'eau minrale. Le sentiment de la
destruction tait exprim dans chaque dtail de ce chaos disgracieux.
La mort apparaissait dans les choses avant d'envahir la personne.
Le comte avait horreur du jour, les persiennes des fentres taient
fermes, et l'obscurit ajoutait encore  la sombre physionomie de ce
triste lieu. Le malade avait considrablement maigri. Ses yeux, o la
vie semblait s'tre rfugie, taient rests brillants. La blancheur
livide de son visage avait quelque chose d'horrible, que rehaussait
encore la longueur extraordinaire de ses cheveux qu'il n'avait jamais
voulu laisser couper, et qui descendaient en longues mches plates
le long de ses joues. Il ressemblait aux fanatiques habitants du
dsert. Le chagrin teignait tous les sentiments humains en cet homme
 peine g de cinquante ans, que tout Paris avait connu si brillant
et si heureux. Au commencement du mois de dcembre de l'anne 1824,
un matin, il regarda son fils Ernest qui tait assis au pied de son
lit, et qui le contemplait douloureusement.--Souffrez-vous? lui avait
demand le jeune vicomte.--Non! dit-il avec un effrayant sourire,
tout est _ici et autour du coeur_! Et aprs avoir montr sa tte,
il pressa ses doigts dcharns sur sa poitrine creuse, par un geste
qui fit pleurer Ernest.--Pourquoi donc ne vois-je pas venir monsieur
Derville? demanda-t-il  son valet de chambre qu'il croyait lui tre
trs attach, mais qui tait tout  fait dans les intrts de la
comtesse.--Comment, Maurice, s'cria le moribond qui se mit sur son
sant et parut avoir recouvr toute sa prsence d'esprit, voici sept
ou huit fois que je vous envoie chez mon avou, depuis quinze jours,
et il n'est pas venu? Croyez-vous que l'on puisse se jouer de moi?
Allez le chercher sur-le-champ,  l'instant, et ramenez-le. Si vous
n'excutez pas mes ordres, je me lverai moi-mme et j'irai...--Madame,
dit le valet de chambre en sortant, vous avez entendu monsieur
le comte, que dois-je faire?--Vous feindrez d'aller chez l'avou, et
vous reviendrez dire  monsieur que son homme d'affaires est all 
quarante lieues d'ici pour un procs important. Vous ajouterez qu'on
l'attend  la fin de la semaine.--Les malades s'abusent toujours sur
leur sort, pensa la comtesse, et il attendra le retour de cet homme.
Le mdecin avait dclar la veille qu'il tait difficile que le comte
passt la journe. Quand deux heures aprs, le valet de chambre vint
faire  son matre cette rponse dsesprante, le moribond parut trs
agit.--Mon Dieu! mon Dieu! rpta-t-il  plusieurs reprises, je
n'ai confiance qu'en vous. Il regarda son fils pendant longtemps, et
lui dit enfin d'une voix affaiblie:--Ernest, mon enfant, tu es bien
jeune; mais tu as bon coeur et tu comprends sans doute la saintet
d'une promesse faite  un mourant,  un pre. Te sens-tu capable de
garder un secret, de l'ensevelir en toi-mme de manire que ta mre
elle-mme ne s'en doute pas? Aujourd'hui, mon fils, il ne reste que
toi dans cette maison  qui je puisse me fier. Tu ne trahiras pas ma
confiance?--Non, mon pre.--Eh! bien, Ernest, je te remettrai, dans
quelques moments, un paquet cachet qui appartient  monsieur Derville,
tu le conserveras de manire que personne ne sache que tu le possdes,
tu t'chapperas de l'htel et tu le jetteras  la petite poste qui est
au bout de la rue.--Oui, mon pre.--Je puis compter sur toi?--Oui,
mon pre.--Viens m'embrasser. Tu me rends ainsi la mort moins amre,
mon cher enfant. Dans six ou sept annes, tu comprendras l'importance
de ce secret, et alors tu seras bien rcompens de ton adresse et de
ta fidlit, alors tu sauras combien je t'aime. Laisse-moi seul un
moment et empche qui que ce soit d'entrer ici. Ernest sortit, et vit
sa mre debout dans le salon.--Ernest, lui dit-elle, viens ici. Elle
s'assit en prenant son fils entre ses deux genoux, et le pressant avec
force sur son coeur, elle l'embrassa.--Ernest, ton pre vient de te
parler.--Oui, maman.--Que t'a-t-il dit?--Je ne puis pas le rpter,
maman.--Oh! mon cher enfant, s'cria la comtesse en l'embrassant avec
enthousiasme, combien de plaisir me fait ta discrtion! Ne jamais
mentir et rester fidle  sa parole, sont deux principes qu'il ne faut
jamais oublier.--Oh! que tu es belle, maman! Tu n'as jamais menti,
toi! j'en suis bien sr.--Quelquefois, mon cher Ernest, j'ai menti.
Oui, j'ai manqu  ma parole en des circonstances devant lesquelles
cdent toutes les lois. coute, mon Ernest, tu es assez grand,
assez raisonnable pour t'apercevoir que ton pre me repousse, ne veut
pas de mes soins, et cela n'est pas naturel, car tu sais combien je
l'aime.--Oui, maman.--Mon pauvre enfant, dit la comtesse en pleurant,
ce malheur est le rsultat d'insinuations perfides. De mchantes gens
ont cherch  me sparer de ton pre, dans le but de satisfaire leur
avidit. Ils veulent nous priver de notre fortune et se l'approprier.
Si ton pre tait bien portant, la division qui existe entre nous
cesserait bientt, il m'couterait; et comme il est bon, aimant,
il reconnatrait son erreur; mais sa raison s'est altre, et les
prventions qu'il avait contre moi sont devenues une ide fixe, une
espce de folie, l'effet de sa maladie. La prdilection que ton pre
a pour toi est une nouvelle preuve du drangement de ses facults.
Tu ne t'es jamais aperu qu'avant sa maladie il aimt moins Pauline
et Georges que toi. Tout est caprice chez lui. La tendresse qu'il te
porte pourrait lui suggrer l'ide de te donner des ordres  excuter.
Si tu ne veux pas ruiner ta famille, mon cher ange, et ne pas voir
ta mre mendiant son pain un jour comme une pauvresse, il faut tout
lui dire...--Ah! ah! s'cria le comte, qui, ayant ouvert la porte, se
montra tout  coup presque nu, dj mme aussi sec, aussi dcharn
qu'un squelette. Ce cri sourd produisit un effet terrible sur la
comtesse, qui resta immobile et comme frappe de stupeur. Son mari
tait si frle et si ple, qu'il semblait sortir de la tombe.--Vous
avez abreuv ma vie de chagrins, et vous voulez troubler ma mort,
pervertir la raison de mon fils, en faire un homme vicieux, cria-t-il
d'une voix rauque. La comtesse alla se jeter au pied de ce mourant
que les dernires motions de la vie rendaient presque hideux et y
versa un torrent de larmes.--Grce! grce! s'cria-t-elle.--Avez-vous
eu de la piti pour moi? demanda-t-il. Je vous ai laisse dvorer
votre fortune, voulez-vous maintenant dvorer la mienne, ruiner
mon fils!--Eh! bien, oui, pas de piti pour moi, soyez inflexible,
dit-elle, mais les enfants! Condamnez votre veuve  vivre dans un
couvent, j'obirai; je ferai pour expier mes fautes envers vous tout
ce qu'il vous plaira de m'ordonner; mais que les enfants soient
heureux! Oh! les enfants! les enfants!--Je n'ai qu'un enfant, rpondit
le comte en tendant, par un geste dsespr, son bras dcharn vers
son fils.--Pardon! repentie, repentie!... criait la comtesse en
embrassant les pieds humides de son mari. Les sanglots l'empchaient
de parler et des mots vagues, incohrents, sortaient de son
gosier brlant.--Aprs ce que vous disiez  Ernest, vous osez parler
de repentir! dit le moribond qui renversa la comtesse en agitant le
pied.--Vous me glacez! ajouta-t-il avec une indiffrence qui eut
quelque chose d'effrayant. Vous avez t mauvaise fille, vous avez
t mauvaise femme, vous serez mauvaise mre. La malheureuse femme
tomba vanouie. Le mourant regagna son lit, s'y coucha, et perdit
connaissance quelques heures aprs. Les prtres vinrent lui administrer
les sacrements. Il tait minuit quand il expira. La scne du matin
avait puis le reste de ses forces. J'arrivai  minuit avec le papa
Gobseck. A la faveur du dsordre qui rgnait, nous nous introduismes
jusque dans le petit salon qui prcdait la chambre mortuaire, et o
nous trouvmes les trois enfants en pleurs, entre deux prtres qui
devaient passer la nuit prs du corps. Ernest vint  moi et me dit
que sa mre voulait tre seule dans la chambre du comte.--N'y entrez
pas, dit-il avec une expression admirable dans l'accent et le geste,
elle y prie! Gobseck se mit  rire, de ce rire muet qui lui tait
particulier. Je me sentais trop mu par le sentiment qui clatait sur
la jeune figure d'Ernest, pour partager l'ironie de l'avare. Quand
l'enfant vit que nous marchions vers la porte, il alla s'y coller en
criant:--Maman, voil des messieurs noirs qui te cherchent! Gobseck
enleva l'enfant comme si c'et t une plume, et ouvrit la porte. Quel
spectacle s'offrit  nos regards! Un affreux dsordre rgnait dans
cette chambre. chevele par le dsespoir, les yeux tincelants, la
comtesse demeura debout, interdite, au milieu de hardes, de papiers,
de chiffons bouleverss. Confusion horrible  voir en prsence de ce
mort. A peine le comte tait-il expir, que sa femme avait forc tous
les tiroirs et le secrtaire, autour d'elle le tapis tait couvert
de dbris, quelques meubles et plusieurs portefeuilles avaient t
briss, tout portait l'empreinte de ses mains hardies. Si d'abord ses
recherches avaient t vaines, son attitude et son agitation me firent
supposer qu'elle avait fini par dcouvrir les mystrieux papiers. Je
jetai un coup d'oeil sur le lit, et avec l'instinct que nous donne
l'habitude des affaires, je devinai ce qui s'tait pass. Le cadavre
du comte se trouvait dans la ruelle du lit, presque en travers, le nez
tourn vers les matelas, ddaigneusement jet comme une des enveloppes
de papier qui taient  terre; lui aussi n'tait plus qu'une enveloppe.
Ses membres raidis et inflexibles lui donnaient quelque chose de
grotesquement horrible. Le mourant avait sans doute cach la
contre-lettre sous son oreiller, comme pour la prserver de toute
atteinte jusqu' sa mort. La comtesse avait devin la pense de son
mari, qui d'ailleurs semblait tre crite dans le dernier geste, dans
la convulsion des doigts crochus. L'oreiller avait t jet en bas
du lit, le pied de la comtesse y tait encore imprim;  ses pieds,
devant elle, je vis un papier cachet en plusieurs endroits aux armes
du comte, je le ramassai vivement et j'y lus une suscription indiquant
que le contenu devait m'tre remis. Je regardai fixement la comtesse
avec la perspicace svrit d'un juge qui interroge un coupable. La
flamme du foyer dvorait les papiers. En nous entendant venir, la
comtesse les y avait lancs en croyant,  la lecture des premires
dispositions que j'avais provoques en faveur de ses enfants, anantir
un testament qui les privait de leur fortune. Une conscience bourrele
et l'effroi involontaire inspir par un crime  ceux qui le commettent
lui avaient t l'usage de la rflexion. En se voyant surprise, elle
voyait peut-tre l'chafaud et sentait le fer rouge du bourreau. Cette
femme attendait nos premiers mots en haletant, et nous regardait avec
des yeux hagards.--Ah! madame, dis-je en retirant de la chemine un
fragment que le feu n'avait pas atteint, vous avez ruin vos enfants!
ces papiers taient leurs titres de proprit. Sa bouche se remua,
comme si elle allait avoir une attaque de paralysie.--H! h! s'cria
Gobseck dont l'exclamation nous fit l'effet du grincement produit par
un flambeau de cuivre quand on le pousse sur un marbre. Aprs une
pause, le vieillard me dit d'un ton calme:--Voudriez-vous donc faire
croire  madame la comtesse que je ne suis pas le lgitime propritaire
des biens que m'a vendus monsieur le comte? Cette maison m'appartient
depuis un moment. Un coup de massue appliqu soudain sur ma tte
m'aurait moins caus de douleur et de surprise. La comtesse remarqua
le regard indcis que je jetai sur l'usurier.--Monsieur, monsieur! lui
dit-elle sans trouver d'autres paroles.--Vous avez un fidi-commis?
lui demandai-je.--Possible.--Abuseriez-vous donc du crime commis par
madame?--Juste. Je sortis, laissant la comtesse assise auprs du lit
de son mari et pleurant  chaudes larmes. Gobseck me suivit. Quand
nous nous trouvmes dans la rue, je me sparai de lui; mais il vint
 moi, me lana un de ces regards profonds par lesquels il sonde les
coeurs, et me dit de sa voix flte qui prit des tons aigus:--Tu
te mles de me juger? Depuis ce temps-l, nous nous sommes peu
vus. Gobseck a lou l'htel du comte, il va passer les ts dans les
terres, fait le seigneur, construit les fermes, rpare les moulins, les
chemins, et plante des arbres. Un jour je le rencontrai dans une alle
aux Tuileries.--La comtesse mne une vie hroque, lui dis-je. Elle
s'est consacre  l'ducation de ses enfants qu'elle a parfaitement
levs. L'an est un charmant sujet...--Possible.--Mais, repris-je,
ne devriez-vous pas aider Ernest?--Aider Ernest! s'cria Gobseck. Non,
non! Le malheur est notre plus grand matre, le malheur lui apprendra
la valeur de l'argent, celle des hommes et celle des femmes. Qu'il
navigue sur la mer parisienne! quand il sera devenu bon pilote, nous
lui donnerons un btiment. Je le quittai sans vouloir m'expliquer le
sens de ses paroles. Quoique monsieur de Restaud, auquel sa mre a
donn de la rpugnance pour moi, soit bien loign de me prendre pour
conseil, je suis all la semaine dernire chez Gobseck pour l'instruire
de l'amour qu'Ernest porte  mademoiselle Camille en le pressant
d'accomplir son mandat, puisque le jeune comte arrive  sa majorit.
Le vieil escompteur tait depuis longtemps au lit et souffrait de la
maladie qui devait l'emporter. Il ajourna sa rponse au moment o il
pourrait se lever et s'occuper d'affaires, il ne voulait sans doute
ne se dfaire de rien tant qu'il aurait un souffle de vie; sa rponse
dilatoire n'avait pas d'autres motifs. En le trouvant beaucoup plus
malade qu'il ne croyait l'tre, je restai prs de lui pendant assez
de temps pour reconnatre les progrs d'une passion que l'ge avait
convertie en une sorte de folie. Afin de n'avoir personne dans la
maison qu'il habitait, il s'en tait fait le principal locataire et il
en laissait toutes les chambres inoccupes. Il n'y avait rien de chang
dans celle o il demeurait. Les meubles, que je connaissais si bien
depuis seize ans, semblaient avoir t conservs sous verre, tant ils
taient exactement les mmes. Sa vieille et fidle portire, marie 
un invalide qui gardait la loge quand elle montait auprs du matre,
tait toujours sa mnagre, sa femme de confiance, l'introducteur de
quiconque le venait voir, et remplissait auprs de lui les fonctions
de garde-malade. Malgr son tat de faiblesse, Gobseck recevait encore
lui-mme ses pratiques, ses revenus, et avait si bien simplifi ses
affaires qu'il lui suffisait de faire faire quelques commissions par
son invalide pour les grer au dehors. Lors du trait par lequel la
France reconnut la rpublique d'Hati, les connaissances que
possdait Gobseck sur l'tat des anciennes fortunes  Saint-Domingue
et sur les colons ou les ayants cause auxquels taient dvolues les
indemnits, le firent nommer membre de la commission institue pour
liquider leurs droits et rpartir les versements dus par Hati. Le
gnie de Gobseck lui fit inventer une agence pour escompter les
crances des colons ou de leurs hritiers, sous les noms de Werbrust et
Gigonnet avec lesquels il partageait les bnfices sans avoir besoin
d'avancer son argent, car ses lumires avaient constitu sa mise de
fonds. Cette agence tait comme une distillerie o s'exprimaient les
crances des ignorants, des incrdules, ou de ceux dont les droits
pouvaient tre contests. Comme liquidateur, Gobseck savait parlementer
avec les gros propritaires qui, soit pour faire valuer leurs droits 
un taux lev, soit pour les faire promptement admettre, lui offraient
des prsents proportionns  l'importance de leurs fortunes. Ainsi
les cadeaux constituaient une espce d'escompte sur les sommes dont
il lui tait impossible de se rendre matre; puis, son agence lui
livrait  vil prix les petites, les douteuses, et celles des gens
qui prfraient un paiement immdiat, quelque minime qu'il ft, aux
chances des versements incertains de la rpublique. Gobseck fut donc
l'insatiable boa de cette grande affaire. Chaque matin il recevait
ses tributs et les lorgnait comme et fait le ministre d'un nabab
avant de se dcider  signer une grce. Gobseck prenait tout, depuis
la bourriche du pauvre diable jusqu'aux livres de bougie des gens
scrupuleux, depuis la vaisselle des riches jusqu'aux tabatires d'or
des spculateurs. Personne ne savait ce que devenaient ces prsents
faits au vieil usurier. Tout entrait chez lui, rien n'en sortait.--Foi
d'honnte femme, me disait la portire, vieille connaissance  moi, je
crois qu'il avale tout sans que cela le rende plus gras, car il est
sec et maigre comme l'oiseau de mon horloge. Enfin, lundi dernier,
Gobseck m'envoya chercher par l'invalide, qui me dit en entrant dans
mon cabinet:--Venez vite, monsieur Derville, le patron va rendre ses
derniers comptes; il a jauni comme un citron, il est impatient de vous
parler; la mort le travaille, et son dernier hoquet lui grouille dans
le gosier. Quand j'entrai dans la chambre du moribond, je le surpris
 genoux devant sa chemine, o, s'il n'y avait pas de feu, il se
trouvait un norme monceau de cendres. Gobseck s'y tait tran de son
lit, mais les forces pour revenir se coucher lui manquaient, aussi
bien que la voix pour se plaindre.--Mon vieil ami, lui dis-je en
le relevant et l'aidant  regagner son lit, vous aviez froid, comment
ne faites-vous pas de feu?--Je n'ai point froid, dit-il, pas de feu!
pas de feu! Je vais je ne sais o, garon, reprit-il en me jetant un
dernier regard blanc et sans chaleur, mais je m'en vais d'ici! J'ai la
_carphologie_, dit-il en se servant d'un terme qui annonait combien
son intelligence tait encore nette et prcise. J'ai cru voir ma
chambre pleine d'or vivant, et je me suis lev pour en prendre. A qui
tout le mien ira-t-il? Je ne le donne pas au gouvernement; j'ai fait un
testament, trouve-le, Grotius. La belle Hollandaise avait une fille que
j'ai vue je ne sais o, dans la rue Vivienne, un soir. Je crois qu'elle
est surnomme _la Torpille_; elle est jolie comme un amour, cherche-la,
Grotius. Tu es mon excuteur testamentaire, prends ce que tu voudras,
mange: il y a des pts de foie gras, des balles de caf, des sucres,
des cuillers d'or. Donne le service d'Odiot  ta femme. Mais  qui les
diamants? Prises-tu, garon? j'ai des tabacs, vends-les  Hambourg, ils
gagnent _un demi_. Enfin j'ai de tout et il faut tout quitter! Allons,
papa Gobseck, se dit-il, pas de faiblesse, sois toi-mme. Il se dressa
sur son sant, sa figure se dessina nettement sur son oreiller comme
si elle et t de bronze; il tendit son bras sec et sa main osseuse
sur sa couverture, qu'il serra comme pour se retenir; il regarda son
foyer, froid autant que l'tait son oeil mtallique, et il mourut
avec toute sa raison, en offrant  la portire,  l'invalide et 
moi, l'image de ces vieux Romains attentifs que Lethire a peints
derrire les Consuls, dans son tableau de la _Mort des enfants de
Brutus_.--A-t-il du toupet, le vieux Lascar! me dit l'invalide dans son
langage soldatesque. Moi j'coutais encore la fantastique numration
que le moribond avait faite de ses richesses, et mon regard qui avait
suivi le sien restait sur le monceau de cendres dont la grosseur
me frappa. Je pris les pincettes, et, quand je les y plongeai, je
frappai sur un amas d'or et d'argent, compos sans doute des recettes
faites pendant sa maladie et que sa faiblesse l'avait empch de
cacher, ou que sa dfiance ne lui avait pas permis d'envoyer  la
Banque.--Courez chez le juge de paix, dis-je au vieil invalide, afin
que les scells soient promptement apposs ici! Frapp des dernires
paroles de Gobseck, et de ce que m'avait rcemment dit la portire,
je pris les clefs des chambres situes au premier et au second tage
pour les aller visiter. Dans la premire pice que j'ouvris, j'eus
l'explication des discours que je croyais insenss, en voyant les
effets d'une avarice  laquelle il n'tait plus rest que cet instinct
illogique dont tant d'exemples nous sont offerts par les avares de
province. Dans la chambre voisine de celle o Gobseck tait expir, se
trouvaient des pts pourris, une foule de comestibles de tout genre
et mme des coquillages, des poissons qui avaient de la barbe et dont
les diverses puanteurs faillirent m'asphyxier. Partout fourmillaient
des vers et des insectes. Ces prsents, rcemment faits, taient mls
 des botes de toutes formes,  des caisses de th,  des balles de
caf. Sur la chemine, dans une soupire d'argent, taient des avis
d'arrivage de marchandises consignes en son nom au Havre, balles de
coton, boucauts de sucre, tonneaux de rhum, cafs, indigos, tabacs,
tout un bazar de denres coloniales! Cette pice tait encombre de
meubles, d'argenterie, de lampes, de tableaux, de vases, de livres, de
belles gravures roules, sans cadres, et de curiosits. Peut-tre cette
immense quantit de valeurs ne provenait pas entirement de cadeaux et
constituait des gages qui lui taient rests faute de paiement. Je vis
des crins armoris ou chiffrs, des services en beau linge, des armes
prcieuses, mais sans tiquettes. En ouvrant un livre qui me semblait
avoir t dplac, j'y trouvai des billets de mille francs. Je me
promis de bien visiter les moindres choses, de sonder les planchers,
les plafonds, les corniches et les murs, afin de trouver tout cet or
dont tait si passionnment avide ce Hollandais digne du pinceau de
Rembrandt. Je n'ai jamais vu, dans le cours de ma vie judiciaire,
pareils effets d'avarice et d'originalit. Quand je revins dans sa
chambre, je trouvai sur son bureau la raison du ple-mle progressif
et de l'entassement de ces richesses. Il y avait sous un serre-papiers
une correspondance entre Gobseck et les marchands auxquels il vendait
sans doute habituellement ses prsents. Or, soit que ces gens eussent
t victimes de l'habilet de Gobseck, soit que Gobseck voult un trop
grand prix de ses denres ou de ses valeurs fabriques, chaque march
se trouvait en suspens. Il n'avait pas vendu les comestibles  Chevet,
parce que Chevet ne voulait les reprendre qu' trente pour cent de
perte. Gobseck chicanait pour quelques francs de diffrence, et pendant
la discussion les marchandises s'avariaient. Pour son argenterie, il
refusait de payer les frais de la livraison. Pour ses cafs, il ne
voulait pas garantir les dchets. Enfin chaque objet donnait lieu 
des contestations qui dnotaient en Gobseck les premiers symptmes de
cet enfantillage, de cet enttement incomprhensible auxquels
arrivent tous les vieillards chez lesquels une passion forte survit
 l'intelligence. Je me dis, comme il se l'tait dit  lui-mme:--A
qui toutes ces richesses iront-elles?... En pensant au bizarre
renseignement qu'il m'avait fourni sur sa seule hritire, je me vois
oblig de fouiller toutes les maisons suspectes de Paris pour y jeter
 quelque mauvaise femme une immense fortune. Avant tout, sachez que,
par des actes en bonne forme, le comte Ernest de Restaud sera, sous
peu de jours, mis en possession d'une fortune qui lui permet d'pouser
mademoiselle Camille, tout en constituant  la comtesse de Restaud sa
mre,  son frre et  sa soeur, des dots et des parts suffisantes.

--Eh bien, cher monsieur Derville, nous y penserons, rpondit madame de
Grandlieu. Monsieur Ernest doit tre bien riche pour faire accepter sa
mre par une famille noble. Il est vrai que Camille pourra ne pas voir
sa belle-mre.

--Madame de Beausant recevait madame de Restaud, dit le vieil oncle.

--Oh! dans ses raouts, rpliqua la vicomtesse.

Paris, janvier 1830.




AUTRE TUDE DE FEMME.

  DDI A LON GOZLAN

  _Comme un tmoignage de bonne confraternit littraire._


A Paris, il se rencontre toujours deux soires dans les bals ou dans
les _raouts_. D'abord une soire officielle  laquelle assistent
les personnes pries, un beau monde qui s'ennuie. Chacun pose pour
le voisin. La plupart des jeunes femmes ne viennent que pour une
seule personne. Quand chaque femme s'est assure qu'elle est la plus
belle pour cette personne et que cette opinion a pu tre partage
par quelques autres, aprs des phrases insignifiantes changes,
comme celles-ci:--Comptez-vous aller de bonne heure  *** (un nom de
terre)?--Madame une telle a bien chant!--Quelle est cette petite
femme qui a tant de diamants? Ou, aprs avoir lanc des phrases
pigrammatiques qui font un plaisir passager et des blessures de
longue dure, les groupes s'claircissent, les indiffrents s'en vont,
les bougies brlent dans les bobches; la matresse de la maison
arrte alors quelques artistes, des gens gais, des amis, en leur
disant:--Restez, nous soupons entre nous.

On se rassemble dans un petit salon. La seconde, la vritable soire
a lieu; soire o, comme sous l'ancien rgime, chacun entend ce qui
se dit, o la conversation est gnrale, o l'on est forc d'avoir
de l'esprit et de contribuer  l'amusement public. Tout est en
relief, un rire franc succde  ces airs gourms qui, dans le monde,
attristent les plus jolies figures. Enfin, le plaisir commence l
o le raout finit. Le raout, cette froide revue du luxe, ce dfil
d'amours-propres en grand costume, est une de ces inventions anglaises
qui tendent  _mcaniser_ les autres nations. L'Angleterre semble tenir
 ce que le monde entier s'ennuie comme elle et autant qu'elle.

Cette seconde soire est donc, en France, dans quelques maisons, une
heureuse protestation de l'ancien esprit de notre joyeux pays; mais,
malheureusement, peu de maisons protestent: la raison en est bien
simple. Si l'on ne soupe plus beaucoup aujourd'hui, c'est que, sous
aucun rgime, il n'y a eu moins de gens cass, poss et arrivs. Tout
le monde est en marche vers quelque but, ou trotte aprs la fortune.
Le temps est devenu la plus chre denre, personne ne peut donc se
livrer  cette prodigieuse prodigalit de rentrer chez soi le lendemain
pour se rveiller tard. On ne retrouve donc plus de seconde soire
que chez les femmes assez riches pour ouvrir leur maison; et depuis
la rvolution de 1830, ces femmes se comptent dans Paris. Malgr
l'opposition muette du faubourg Saint-Germain, deux ou trois femmes,
parmi lesquelles se trouve madame la marquise d'Espard, n'ont pas voulu
renoncer  la part d'influence qu'elles avaient sur Paris, et n'ont
point ferm leurs salons. Entre tous, l'htel de madame d'Espard,
clbre d'ailleurs  Paris, est le dernier asile o se soit rfugi
l'esprit franais d'autrefois, avec sa profondeur cache, ses mille
dtours et sa politesse exquise. L vous observerez encore de la grce
dans les manires malgr les conventions de la politesse, de l'abandon
dans la causerie malgr la rserve naturelle aux gens comme il faut,
et surtout de la gnrosit dans les ides. L, nul ne pense  garder
sa pense pour un drame; et, dans un rcit, personne ne voit un livre
 faire. Enfin le hideux squelette d'une littrature aux abois ne se
dresse point,  propos d'une saillie heureuse ou d'un sujet intressant.

Le souvenir d'une de ces soires m'est plus particulirement rest,
moins  cause d'une confidence o l'illustre de Marsay mit  dcouvert
un des replis les plus profonds du coeur de la femme, qu' cause des
observations auxquelles son rcit donna lieu sur les changements qui
se sont oprs dans la femme franaise depuis la triste rvolution de
juillet.

Pendant cette soire, le hasard avait runi plusieurs personnes
auxquelles d'incontestables mrites ont valu des rputations
europennes. Ceci n'est point une flatterie adresse  la France, car
plusieurs trangers se trouvaient parmi nous. Les hommes qui brillrent
le plus n'taient d'ailleurs pas les plus clbres. Ingnieuses
reparties, observations fines, railleries excellentes, peintures
dessines avec une nettet brillante, ptillrent et se pressrent sans
apprt, se prodigurent sans ddain comme sans recherche, mais furent
dlicieusement senties et dlicatement savoures. Les gens du monde se
firent surtout remarquer par une grce, par une verve tout artistiques.

Vous rencontrerez ailleurs, en Europe, d'lgantes manires, de la
cordialit, de la bonhomie, de la science; mais,  Paris seulement,
dans ce salon et dans ceux dont je viens de parler, abonde l'esprit
particulier qui donne  toutes ces qualits sociales un agrable
et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait
facilement serpenter cette profusion de penses, de formules, de
contes, de documents historiques. Paris, capitale du got, connat
seul cette science qui change une conversation en une joute o chaque
nature d'esprit se condense par un trait, o chacun dit sa phrase
et jette son exprience dans un mot, o tout le monde s'amuse, se
dlasse et s'exerce. Aussi, l seulement, vous changerez vos ides;
l vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable, quelque singe
sur vos paules; l vous serez compris, et ne risquerez pas de mettre
au jeu des pices d'or contre du billon. Enfin, l, des secrets bien
trahis, des causeries lgres et profondes ondoient, tournent, changent
d'aspect et de couleurs  chaque phrase. Les critiques vives et les
rcits presss s'entranent les uns les autres. Tous les yeux coutent,
les gestes interrogent et la physionomie rpond. Enfin, l tout est, en
un mot, esprit et pense.

Jamais le phnomne oral qui, bien tudi, bien mani, fait la
puissance de l'acteur et du conteur, ne m'avait si compltement
ensorcel. Je ne fus pas seul soumis  ces prestiges, et nous passmes
tous une soire dlicieuse. La conversation, devenue conteuse,
entrana dans son cours prcipit de curieuses confidences, plusieurs
portraits, mille folies, qui rendent cette ravissante improvisation
tout  fait intraduisible; mais, en laissant  ces choses leur verdeur,
leur abrupt naturel, leurs fallacieuses sinuosits, peut-tre
comprendrez-vous bien le charme d'une vritable soire franaise, prise
au moment o la familiarit la plus douce fait oublier  chacun ses
intrts, son amour-propre spcial, ou, si vous voulez, ses prtentions.

Vers deux heures du matin, au moment o le souper finissait, il ne
se trouva plus autour de la table que des intimes, tous prouvs par
un commerce de quinze annes, ou des gens de beaucoup de got, bien
levs et qui savaient le monde. Par une convention tacite et bien
observe, au souper chacun renonce  son importance. L'galit la plus
absolue y donne le ton. Il n'y avait d'ailleurs alors personne qui ne
ft trs-fier d'tre lui-mme. Madame d'Espard oblige ses convives
 rester  table jusqu'au dpart, aprs avoir maintes fois remarqu
le changement total qui s'opre dans les esprits par le dplacement.
De la salle  manger au salon, le charme se rompt. Selon Sterne, les
ides d'un auteur qui s'est fait la barbe diffrent de celles qu'il
avait auparavant; si Sterne a raison, ne peut-on pas affirmer hardiment
que les dispositions des gens  table ne sont plus celles des mmes
gens revenus au salon? L'atmosphre n'est plus capiteuse, l'oeil
ne contemple plus le brillant dsordre du dessert, on a perdu les
bnfices de cette mollesse d'esprit, de cette bnvolence qui nous
envahit quand nous restons dans l'assiette particulire  l'homme
rassasi, bien tabli sur une de ces chaises moelleuses comme on
les fait aujourd'hui. Peut-tre cause-t-on plus volontiers devant un
dessert, en compagnie de vins fins, pendant le dlicieux moment o
chacun peut mettre son coude sur la table et sa tte dans sa main.
Non-seulement alors tout le monde aime  parler, mais encore  couter.
La digestion, presque toujours attentive, est, selon les caractres, ou
babillarde, ou silencieuse; et chacun y trouve alors son compte.

Ne fallait-il pas ce prambule pour vous initier aux charmes du
rcit confidentiel par lequel un homme clbre, mort depuis, a peint
l'innocent jsuitisme de la femme avec cette finesse particulire aux
gens qui ont vu beaucoup de choses et qui fait des hommes d'tat de
dlicieux conteurs, lorsque, comme les princes de Talleyrand et de
Metternich, ils daignent conter.

De Marsay, nomm premier ministre depuis six mois, avait dj donn les
preuves d'une capacit suprieure. Quoique ceux qui le connaissaient
de longue main ne fussent pas tonns de lui voir dployer tous
les talents et les diverses aptitudes de l'homme d'tat, on pouvait
se demander s'il se savait tre un grand politique, ou s'il s'tait
dvelopp dans le feu des circonstances. Cette question venait de lui
tre adresse dans une intention videmment philosophique par un homme
d'esprit et d'observation qu'il avait nomm prfet, qui fut longtemps
journaliste, et qui l'admirait sans mler  son admiration ce filet de
critique vinaigre avec lequel,  Paris, un homme suprieur s'excuse
d'en admirer un autre.

--Y a-t-il eu, dans votre vie antrieure, un fait, une pense, un dsir
qui vous ait appris votre vocation? lui dit mile Blondet, car nous
avons tous, comme Newton, notre pomme qui tombe et qui nous amne sur
le terrain o nos facults se dploient...

--Oui, rpondit de Marsay, je vais vous conter cela.

Jolies femmes, dandies politiques, artistes, vieillards, les intimes
de de Marsay, tous se mirent alors commodment, chacun dans sa pose,
et regardrent le premier ministre. Est-il besoin de dire qu'il n'y
avait plus de domestiques, que les portes taient closes et les
portires tires? Le silence fut si profond qu'on entendit dans la cour
le murmure des cochers, les coups de pied et les bruits que font les
chevaux en demandant  revenir  l'curie.

--L'homme d'tat, mes amis, n'existe que par une seule qualit, dit
le ministre en jouant avec son couteau de nacre et d'or: savoir tre
toujours matre de soi, faire  tout propos le dcompte de chaque
vnement, quelque fortuit qu'il puisse tre; enfin, avoir, dans son
moi intrieur, un tre froid et dsintress qui assiste en spectateur
 tous les mouvements de notre vie,  nos passions,  nos sentiments,
et qui nous souffle  propos de toute chose l'arrt d'une espce de
barme moral.

--Vous nous expliquez ainsi pourquoi l'homme d'tat est si rare en
France, dit le vieux lord Dudley.

--Au point de vue sentimental, ceci est horrible, reprit le ministre.
Aussi, quand ce phnomne a lieu chez un jeune homme... (Richelieu,
qui, averti du danger de Concini par une lettre, la veille, dormit
jusqu' midi, quand on devait tuer son bienfaiteur  dix heures), un
jeune homme, Pitt ou Napolon, si vous voulez, est-il une monstruosit?
Je suis devenu ce monstre de trs-bonne heure, et grce  une femme.

--Je croyais, dit madame d'Espard en souriant, que nous dfaisions
beaucoup plus de politiques que nous n'en faisions.

--Le monstre de qui je vous parle n'est un monstre que parce qu'il
vous rsiste, rpondit le conteur en faisant une ironique inclination
de tte.

--S'il s'agit d'une aventure d'amour, dit la baronne de Nucingen, je
demande qu'on ne la coupe par aucune rflexion.

--La rflexion y est si contraire! s'cria Blondet.

--J'avais dix-sept ans, reprit de Marsay, la Restauration allait se
raffermir; mes vieux amis savent combien alors j'tais imptueux et
bouillant; j'aimais pour la premire fois, et, je puis aujourd'hui
le dire, j'tais un des plus jolis jeunes gens de Paris: j'avais la
beaut, la jeunesse, deux avantages dus au hasard et dont nous sommes
fiers comme d'une conqute. Je suis forc de me taire sur le reste.
Comme tous les jeunes gens, j'aimais une femme de six ans plus ge que
moi. Personne de vous, dit-il en faisant par un regard le tour de la
table, ne peut se douter de son nom ni la reconnatre. Ronquerolles,
dans ce temps, a seul pntr mon secret, il l'a bien gard, j'aurais
craint son sourire; mais il est parti, dit le ministre en regardant
autour de lui.

--Il n'a pas voulu souper, dit madame d'Espard.

--Depuis six mois, possd par mon amour, incapable de souponner que
ma passion me matrisait, reprit le premier ministre, je me livrais
 ces adorables divinisations qui sont et le triomphe et le fragile
bonheur de la jeunesse. Je gardais _ses_ vieux gants, je buvais en
infusion les fleurs qu'_elle_ avait portes, je me relevais la nuit
pour aller voir _ses_ fentres. Tout mon sang se portait au coeur en
respirant le parfum qu'_elle_ avait adopt. J'tais  mille lieues de
reconnatre que les femmes sont des poles  dessus de marbre.

--Oh! faites-nous grce de vos horribles sentences? dit madame de
l'Estorade en souriant.

--J'aurais foudroy, je crois, de mon mpris le philosophe qui a publi
cette terrible pense d'une profonde justesse, reprit de Marsay. Vous
tes tous trop spirituels pour que je vous en dise davantage. Ce peu
de mots vous rappellera vos propres folies. Grande dame s'il en ft
jamais, et veuve sans enfants (oh! tout y tait!), mon idole s'tait
enferme pour marquer elle-mme mon linge avec ses cheveux; enfin,
elle rpondait  mes folies par d'autres folies. Ainsi, comment ne
pas croire  la passion quand elle est garantie par la folie? Nous
avions mis l'un et l'autre tout notre esprit  cacher un si complet et
si bel amour aux yeux du monde; et nous y russissions. Aussi,
quel charme nos escapades n'avaient-elles pas? D'elle, je ne vous
dirai rien: alors parfaite, elle passe encore aujourd'hui pour une
des belles femmes de Paris; mais alors on se serait fait tuer pour
obtenir un de ses regards. Elle tait reste dans une situation de
fortune satisfaisante pour une femme adore et qui aimait, mais que
la Restauration,  laquelle elle devait un lustre nouveau, rendait
peu convenable relativement  son nom. Dans ma situation, j'avais
la fatuit de ne pas concevoir un soupon. Quoique ma jalousie ft
alors d'une puissance de cent vingt Othello, ce sentiment terrible
sommeillait en moi comme l'or dans sa ppite. Je me serais fait donner
des coups de bton par mon domestique si j'avais eu la lchet de
mettre en question la puret de cet ange si frle et si fort, si blond
et si naf, pur, candide, et dont l'oeil bleu se laissait pntrer 
fond de coeur, avec une adorable soumission par mon regard. Jamais la
moindre hsitation dans la pose, dans le regard ou la parole; toujours
blanche, frache, et prte au bien-aim comme le lis oriental du
_Cantique des cantiques_!... Ah! mes amis! s'cria douloureusement le
ministre redevenu jeune homme, il faut se heurter bien durement la tte
au dessus de marbre pour dissiper cette posie!

Ce cri naturel, qui eut de l'cho chez les convives, piqua leur
curiosit dj si savamment excite.

--Tous les matins, mont sur ce beau Sultan que vous m'aviez envoy
d'Angleterre, dit-il  lord Dudley, je passais le long de sa calche
dont les chevaux allaient exprs au pas, et je voyais le mot d'ordre
crit en fleurs dans son bouquet pour le cas o nous ne pourrions
rapidement changer une phrase. Quoique nous nous vissions  peu prs
tous les soirs dans le monde et qu'elle m'crivt tous les jours, nous
avions adopt, pour tromper les regards et djouer les observations,
une manire d'tre. Ne pas se regarder, s'viter, dire du mal l'un de
l'autre; s'admirer et se vanter ou se poser en amoureux ddaign, tous
ces vieux manges ne valent pas, de part et d'autre, une fausse passion
avoue pour une personne indiffrente, et un air d'indiffrence pour
la vritable idole. Si deux amants veulent jouer ce jeu, le monde en
sera toujours la dupe; mais ils doivent tre alors bien srs l'un de
l'autre. Son plastron,  elle, tait un homme en faveur, un homme de
cour, froid et dvot qu'elle ne recevait point chez elle. Cette comdie
se donnait au profit des sots et des salons qui en riaient. Il n'tait
point question de mariage entre nous: six ans de diffrence
pouvaient la proccuper; elle ne savait rien de ma fortune que, par
principe, j'ai toujours cache. Quant  moi, charm de son esprit,
de ses manires, de l'tendue de ses connaissances, de sa science du
monde, je l'eusse pouse sans rflexion. Nanmoins cette rserve me
plaisait. Si, la premire, elle m'et parl mariage d'une certaine
faon, peut-tre euss-je trouv de la vulgarit dans cette me
accomplie. Six mois pleins et entiers, un diamant de la plus belle eau!
voil ma part d'amour en ce bas monde. Un matin, pris par cette fivre
de courbature que donne un rhume  son dbut, j'cris un mot pour
remettre une de ces ftes secrtes enfouies sous les toits de Paris
comme des perles dans la mer. Une fois la lettre envoye, un remords me
prend: elle ne me croira pas malade! pens-je. Elle faisait la jalouse
et la souponneuse. Quand la jalousie est vraie, dit de Marsay en
s'interrompant, elle est le signe vident d'un amour unique...

--Pourquoi? demanda vivement la princesse de Cadignan.

--L'amour unique et vrai, dit de Marsay, produit une sorte d'apathie
corporelle en harmonie avec la contemplation dans laquelle on tombe.
L'esprit complique tout alors, il se travaille lui-mme, se dessine des
fantaisies, en fait des ralits, des tourments; et cette jalousie est
aussi charmante que gnante.

Un ministre tranger sourit en se rappelant,  la clart d'un souvenir,
la vrit de cette observation.

--D'ailleurs, me disais-je, comment perdre un bonheur? fit de Marsay,
en reprenant son rcit. Ne valait-il pas mieux venir enfivr? Puis, me
sachant malade, je la crois capable d'accourir et de se compromettre.
Je fais un effort, j'cris une seconde lettre, je la porte moi-mme,
car mon homme de confiance n'tait plus l. Nous tions spars par
la rivire, j'avais Paris  traverser; mais enfin,  une distance
convenable de son htel, j'avise un commissionnaire, je lui recommande
de faire monter la lettre aussitt, et j'ai la belle ide de passer en
fiacre devant sa porte pour voir si, par hasard, elle ne recevra pas
les deux billets  la fois. Au moment o j'arrive,  deux heures, la
grande porte s'ouvrait pour laisser entrer la voiture de qui?... du
plastron! Il y a quinze ans de cela... eh! bien, en vous en parlant,
l'orateur puis, le ministre dessch au contact des affaires
publiques sent encore un bouillonnement dans son coeur et une
chaleur  son diaphragme. Au bout d'une heure, je repasse: la voiture
tait encore dans la cour! Mon mot restait sans doute chez le
concierge. Enfin,  trois heures et demie, la voiture partit, je pus
tudier la physionomie de mon rival: il tait grave, il ne souriait
point; mais il aimait, et sans doute il s'agissait de quelque affaire.
Je vais au rendez-vous, la reine de mon coeur y vient, je la trouve
calme, pure et sereine. Ici, je dois vous avouer que j'ai toujours
trouv Othello non-seulement stupide, mais de mauvais got. Un homme
 moiti ngre est seul capable de se conduire ainsi. Shakspeare l'a
bien senti d'ailleurs en intitulant sa pice _le More de Venise_.
L'aspect de la femme aime a quelque chose de si balsamique pour le
coeur, qu'il doit dissiper la douleur, les doutes, les chagrins:
toute ma colre tomba, je retrouvai mon sourire. Ainsi cette contenance
qui,  mon ge, et t la plus horrible dissimulation, fut un effet
de ma jeunesse et de mon amour. Une fois ma jalousie enterre, j'eus
la puissance d'observer. Mon tat maladif tait visible, les doutes
horribles qui m'avaient travaill l'augmentaient encore. Enfin, je
trouvai un joint pour glisser ces mots:--Vous n'aviez personne ce matin
chez vous? en me fondant sur l'inquitude o m'avait jet la crainte
qu'elle ne dispost de sa matine d'aprs mon premier billet.--Ah!
dit-elle, il faut tre homme pour avoir de pareilles ides! Moi, penser
 autre chose qu' tes souffrances? Jusqu'au moment o le second
billet est venu, je n'ai fait que chercher les moyens de t'aller
voir.--Et tu es reste seule?--Seule, dit-elle en me regardant avec
une si parfaite attitude d'innocence, que ce fut dfi par un air
de ce genre-l que le More a d tuer Desdmona. Comme elle occupait
 elle seule son htel, ce mot tait un affreux mensonge. Un seul
mensonge dtruit cette confiance absolue qui, pour certaines mes,
est le fond mme de l'amour. Pour vous exprimer ce qui se fit en moi
dans ce moment, il faudrait admettre que nous avons un tre intrieur
dont le _nous_ visible est le fourreau, que cet tre, brillant comme
une lumire, est dlicat comme une ombre... eh! bien, ce beau _moi_
fut alors vtu pour toujours d'un crpe. Oui, je sentis une main
froide et dcharne me passer le suaire de l'exprience, m'imposer le
deuil ternel que met en notre me une premire trahison. En baissant
les yeux pour ne pas lui laisser remarquer mon blouissement, cette
pense orgueilleuse me rendit un peu de force:--Si elle te trompe,
elle est indigne de toi! Je mis ma rougeur subite et quelques larmes
qui me vinrent aux yeux sur un redoublement de douleur, et la
douce crature voulut me reconduire jusque chez moi, les stores du
fiacre baisss. Pendant le chemin, elle fut d'une sollicitude et d'une
tendresse qui eussent tromp ce mme More de Venise que je prends pour
point de comparaison. En effet, si ce grand enfant hsite deux secondes
encore, tout spectateur intelligent devine qu'il va demander pardon 
Desdmona. Aussi, tuer une femme, est-ce un acte d'enfant! Elle pleura
en me quittant, tant elle tait malheureuse de ne pouvoir me soigner
elle-mme. Elle souhaitait tre mon valet de chambre, dont le bonheur
tait pour elle un sujet de jalousie, et tout cela rdig, oh! mais
comme l'et crit Clarisse heureuse. Il y a toujours un fameux singe
dans la plus jolie et la plus anglique des femmes!

A ce mot, toutes les femmes baissrent les yeux comme blesses par
cette cruelle vrit, si cruellement formule.

--Je ne vous dis rien ni de la nuit, ni de la semaine que j'ai passe,
reprit de Marsay, je me suis reconnu homme d'tat.

Ce mot fut si bien dit que nous laissmes tous chapper un geste
d'admiration.

--En repassant avec un esprit infernal les vritables cruelles
vengeances qu'on peut tirer d'une femme, dit de Marsay en continuant
(et, comme nous nous aimions, il y en avait de terribles,
d'irrparables), je me mprisais, je me sentais vulgaire, je formulais
insensiblement un code horrible, celui de l'Indulgence. Se venger d'une
femme, n'est-ce pas reconnatre qu'il n'y en a qu'une pour nous, que
nous ne saurions nous passer d'elle? et alors la vengeance est-elle le
moyen de la reconqurir? Si elle ne nous est pas indispensable, s'il
y en a d'autres, pourquoi ne pas lui laisser le droit de changer que
nous nous arrogeons? Ceci, bien entendu, ne s'applique qu' la passion;
autrement, ce serait anti-social, et rien ne prouve mieux la ncessit
d'un mariage indissoluble que l'instabilit de la passion. Les deux
sexes doivent tre enchans, comme des btes froces qu'ils sont,
dans des lois fatales, sourdes et muettes. Supprimez la vengeance, la
trahison n'est plus rien en amour. Ceux qui croient qu'il n'existe
qu'une seule femme dans le monde pour eux, ceux-l doivent tre pour
la vengeance, et alors il n'y en a qu'une, celle d'Othello. Voici la
mienne.

Ce mot dtermina parmi nous tous ce mouvement imperceptible que les
journalistes peignent ainsi dans les discours parlementaires: (Profonde
sensation).

--Guri de mon rhume et de l'amour pur, absolu, divin, je me
laissai aller  une aventure dont l'hrone tait charmante, et d'un
genre de beaut tout oppos  celui de mon ange trompeur. Je me gardai
bien de rompre avec cette femme si forte et si bonne comdienne, car je
ne sais pas si le vritable amour donne d'aussi gracieuses jouissances
qu'en prodigue une si savante tromperie. Une pareille hypocrisie vaut
la vertu (je ne dis pas cela pour vous autres Anglaises, milady,
s'cria doucement le ministre, en s'adressant  lady Barimore, fille
de lord Dudley). Enfin, je tchai d'tre le mme amoureux. J'eus 
faire travailler, pour mon nouvel ange, quelques mches de mes cheveux,
et j'allai chez un habile artiste qui, dans ce temps, demeurait rue
Boucher. Cet homme avait le monopole des prsents capillaires, et je
donne son adresse pour ceux qui n'ont pas beaucoup de cheveux: il en
a de tous les genres et de toutes les couleurs. Aprs s'tre fait
expliquer ma commande, il me montra ses ouvrages. Je vis alors des
oeuvres de patience qui surpassent ce que les contes attribuent aux
fes et ce que font les forats. Il me mit au courant des caprices
et des modes qui rgissaient la partie des cheveux.--Depuis un an,
me dit-il, on a eu la fureur de marquer le linge en cheveux; et,
heureusement, j'avais de belles collections de cheveux et d'excellentes
ouvrires. En entendant ces mots, je suis atteint par un soupon, je
tire mon mouchoir, et lui dis:--En sorte que ceci s'est fait chez vous,
avec de faux cheveux? Il regarda mon mouchoir, et dit:--Oh! cette dame
tait bien difficile, elle a voulu vrifier la nuance de ses cheveux.
Ma femme a marqu ces mouchoirs-l elle-mme. Vous avez l, monsieur,
une des plus belles choses qui se soient excutes. Avant ce dernier
trait de lumire, j'aurais cru  quelque chose, j'aurais fait attention
 la parole d'une femme. Je sortis ayant foi dans le plaisir, mais,
en fait d'amour, je devins athe comme un mathmaticien. Deux mois
aprs, j'tais assis auprs de la femme thre, dans son boudoir, sur
son divan. Je tenais l'une de ses mains, elle les avait fort belles,
et nous gravissions les Alpes du sentiment, cueillant les plus jolies
fleurs, effeuillant des marguerites (il y a toujours un moment o l'on
effeuille des marguerites, mme quand on est dans un salon et qu'on
n'a pas de marguerites)..... Au plus fort de la tendresse, et quand on
s'aime le mieux, l'amour a si bien la conscience de son peu de dure,
qu'on prouve un invincible besoin de se demander: M'aimes-tu?
m'aimeras-tu toujours? Je saisis ce moment lgiaque, si tide, si
fleuri, si panoui, pour lui faire dire ses plus beaux mensonges dans
le ravissant langage de ces exagrations spirituelles, et de cette
posie gasconne particulires  l'amour. Elle tala la fine fleur de
ses tromperies: elle ne pouvait pas vivre sans moi, j'tais le seul
homme qu'il y et pour elle au monde, elle avait peur de m'ennuyer
parce que ma prsence lui tait tout son esprit; prs de moi, ses
facults devenaient tout amour; elle tait d'ailleurs trop tendre pour
ne pas avoir des craintes; elle cherchait depuis six mois le moyen de
m'attacher ternellement, et il n'y avait que Dieu qui connaissait ce
secret-l: enfin elle faisait de moi son dieu!...

Les femmes qui entendaient alors de Marsay parurent offenses en se
voyant si bien joues, car il accompagna ces mots par des mines, par
des poses de tte et des minauderies qui faisaient illusion.

--Au moment o j'allais croire  ces adorables faussets, lui tenant
toujours sa main moite dans la mienne, je lui dis:--Quand pouses-tu
le duc?.... Ce coup de pointe tait si direct, mon regard si bien
affront avec le sien, et sa main si doucement pose dans la mienne,
que son tressaillement, si lger qu'il ft, ne put tre entirement
dissimul; son regard flchit sous le mien, une faible rougeur nuana
ses joues.--Le duc! Que voulez-vous dire? rpondit-elle en feignant un
profond tonnement.--Je sais tout, repris-je; et, dans mon opinion,
vous ne devez plus tarder: il est riche, il est duc; mais il est plus
que dvot, il est religieux! Aussi suis-je certain que vous m'avez
t fidle, grce  ses scrupules. Vous ne sauriez croire combien
il est urgent pour vous de le compromettre vis--vis de lui-mme
et de Dieu; sans cela, vous n'en finiriez jamais. Est-ce un rve?
dit-elle en faisant sur ses cheveux au-dessus du front, quinze ans
avant la Malibran, le si clbre geste de la Malibran.--Allons, ne
fais pas l'enfant, mon ange, lui dis-je en voulant lui prendre les
mains. Mais elle se croisa les mains sur la taille avec un petit air
prude et courrouc.--pousez-le, je vous le permets, repris-je en
rpondant  son geste par le _vous_ de salon. Il y a mieux, je vous
y engage.--Mais, dit-elle en tombant  mes genoux, il y a quelque
horrible mprise: je n'aime que toi dans le monde; tu peux m'en
demander les preuves que tu voudras.--Relevez-vous, ma chre, et
faites-moi l'honneur d'tre franche.--Comme avec Dieu.--Doutez-vous
de mon amour?--Non.--De ma fidlit?--Non.--Eh! bien, j'ai
commis le plus grand des crimes, repris-je, j'ai dout de votre amour
et de votre fidlit. Entre deux ivresses, je me suis mis  regarder
tranquillement autour de moi.--Tranquillement! s'cria-t-elle en
soupirant. En voil bien assez. Henri, vous ne m'aimez plus. Elle
avait dj trouv, comme vous le voyez, une porte pour s'vader. Dans
ces sortes de scnes un adverbe est bien dangereux. Mais heureusement
la curiosit lui fit ajouter:--Et qu'avez-vous vu? Ai-je jamais
parl au duc autrement que dans le monde? avez-vous surpris dans mes
yeux...?--Non, dis-je; mais dans les siens. Et vous m'avez fait aller
huit fois  Saint-Thomas-d'Aquin vous voir entendant la mme messe que
lui.--Ah! s'cria-t-elle enfin, je vous ai donc rendu jaloux.--Oh! je
voudrais bien l'tre, lui dis-je en admirant la souplesse de cette
vive intelligence et ces tours d'acrobates qui ne russissent que
devant des aveugles. Mais,  force d'aller  l'glise, je suis devenu
trs incrdule. Le jour de mon premier rhume et de votre premire
tromperie, quand vous m'avez cru au lit, vous avez reu le duc, et
vous m'avez dit n'avoir vu personne.--Savez-vous que votre conduite
est infme?--En quoi? Je trouve que votre mariage avec le duc est une
excellente affaire: il vous donne un beau nom, la seule position qui
vous convienne, une situation brillante, honorable. Vous serez l'une
des reines de Paris. J'aurais des torts envers vous si je mettais un
obstacle  cet arrangement,  cette vie honorable,  cette superbe
alliance. Ah! quelque jour, Charlotte, vous me rendrez justice en
dcouvrant combien mon caractre est diffrent de celui des autres
jeunes gens... Vous alliez tre force de me tromper... Oui, vous
eussiez t trs embarrasse de rompre avec moi, car il vous pie. Il
est temps de nous sparer, le duc est d'une vertu svre. Il faut que
vous deveniez prude, je vous le conseille. Le duc est vain, il sera
fier de sa femme.--Ah! me dit-elle en fondant en larmes, Henri, si tu
avais parl! oui, si tu l'avais voulu (j'avais tort, comprenez-vous?),
nous fussions alls vivre toute notre vie dans un coin, maris,
heureux,  la face du monde.--Enfin, il est trop tard, repris-je en
lui baisant les mains et prenant un petit air de victime.--Mon Dieu!
mais je puis tout dfaire, reprit-elle.--Non, vous tes trop avance
avec le duc. Je dois mme faire un voyage pour nous mieux sparer. Nous
aurions  craindre l'un et l'autre notre propre amour...--Croyez-vous,
Henri, que le duc ait des soupons? J'tais encore Henri, mais
j'avais toujours perdu le _tu_.--Je ne le pense pas, rpondis-je, en
prenant les manires et le ton d'un _ami_; mais soyez tout  fait
dvote, rconciliez-vous avec Dieu, car le duc attend des preuves, il
hsite, et il faut le dcider. Elle se leva, fit deux fois le tour de
son boudoir dans une agitation vritable ou feinte; puis elle trouva
sans doute une pose et un regard en harmonie avec cette situation
nouvelle, car elle s'arrta devant moi, me tendit la main et me dit
d'un son de voix mu:--Eh! bien, Henri, vous tes un loyal, un noble
et charmant homme: je ne vous oublierai jamais. Ce fut d'une admirable
stratgie. Elle fut ravissante dans cette transition, ncessaire  la
situation dans laquelle elle voulait se mettre vis--vis de moi. Je
pris l'attitude, les manires et le regard d'un homme si profondment
afflig que je vis sa dignit trop rcente mollir; elle me regarda,
me prit par la main, m'attira, me jeta presque, mais doucement, sur
le divan, et me dit aprs un moment de silence:--Je suis profondment
triste, mon enfant. Vous m'aimez?--Oh! oui.--Eh! bien, qu'allez-vous
devenir?

Ici, toutes les femmes changrent un regard.

--Si j'ai souffert encore en me rappelant sa trahison, je ris encore de
l'air d'intime conviction et de douce satisfaction intrieure qu'elle
avait, sinon de ma mort, du moins d'une mlancolie ternelle, reprit
de Marsay. Oh! ne riez pas encore, dit-il aux convives, il y a mieux.
Je la regardai trs amoureusement aprs une pause, et lui dis:--Oui,
voil ce que je me suis demand.--Eh! bien, que ferez-vous?--Je me
le suis demand le lendemain de mon rhume.--Et....? dit-elle avec
une visible inquitude.--Et je me suis mis en mesure auprs de cette
petite dame  qui j'tais cens faire la cour. Charlotte se dressa de
dessus le divan comme une biche surprise, trembla comme une feuille,
me jeta l'un de ces regards dans lesquels les femmes oublient toute
leur dignit, toute leur pudeur, leur finesse, leur grce mme,
l'tincelant regard de la vipre poursuivie, force dans son coin, et
me dit:--Et moi qui l'aimais! moi qui combattais! moi qui.... Elle
fit sur la troisime ide, que je vous laisse  deviner, le plus beau
point d'orgue que j'aie entendu.--Mon Dieu! s'cria-t-elle, sommes-nous
malheureuses? nous ne pouvons jamais tre aimes. Il n'y a jamais
rien de srieux pour vous dans les sentiments les plus purs. Mais,
allez, quand vous friponnez, vous tes encore nos dupes.--Je le
vois bien, dis-je d'un air contrit. Vous avez beaucoup trop d'esprit
dans votre colre pour que votre coeur en souffre. Cette modeste
pigramme redoubla sa fureur, elle trouva des larmes de dpit.--Vous
me dshonorez le monde et la vie, dit-elle, vous m'enlevez toutes
mes illusions, vous me dpravez le coeur. Elle me dit tout ce que
j'avais le droit de lui dire avec une simplicit d'effronterie, avec
une tmrit nave qui certes eussent clou sur la place un autre
homme que moi.--Qu'allons-nous tre, pauvres femmes, dans la socit
que nous fait la Charte de Louis XVIII!... (Jugez jusqu'o l'avait
entrane sa phrasologie).--Oui, nous sommes nes pour souffrir. En
fait de passion, nous sommes toujours au-dessus et vous au-dessous de
la loyaut. Vous n'avez rien d'honnte au coeur. Pour vous l'amour
est un jeu o vous trichez toujours.--Chre, lui dis-je, prendre
quelque chose au srieux dans la socit actuelle, ce serait filer le
parfait amour avec une actrice.--Quelle infme trahison! elle a t
raisonne...--Non, raisonnable.--Adieu, monsieur de Marsay, dit-elle,
vous m'avez horriblement trompe...--Madame la duchesse, rpondis-je en
prenant une attitude soumise, se souviendra-t-elle donc des injures de
Charlotte?--Certes, dit-elle d'un ton amer.--Ainsi, vous me dtestez?
Elle inclina la tte, et je me dis en moi-mme: il y a de la ressource!
Je partis sur un sentiment qui lui laissait croire qu'elle avait
quelque chose  venger. Eh! bien, mes amis, j'ai beaucoup tudi la vie
des hommes qui ont eu des succs auprs des femmes, mais je ne crois
pas que ni le marchal de Richelieu, ni Lauzun, ni Louis de Valois
aient jamais fait, pour la premire fois, une si savante retraite.
Quant  mon esprit et  mon coeur, ils se sont forms l pour
toujours, et l'empire qu'alors j'ai su conqurir sur les mouvements
irrflchis qui nous font faire tant de sottises, m'a donn ce beau
sang-froid que vous connaissez.

--Combien je plains la seconde! dit la baronne de Nucingen.

Un sourire imperceptible, qui vint effleurer les lvres ples de de
Marsay, fit rougir Delphine de Nucingen.

--_Gomme on ouplie!_ s'cria le baron de Nucingen.

La navet du clbre banquier eut un tel succs que sa femme, qui fut
cette _seconde_ de de Marsay, ne put s'empcher de rire comme tout le
monde.

--Vous tes tous disposs  condamner cette femme, dit lady Dudley, eh!
bien, je comprends comment elle ne considrait pas son mariage
comme une inconstance! Les hommes ne veulent jamais distinguer entre la
constance et la fidlit. Je connais la femme de qui monsieur de Marsay
nous a cont l'histoire, et c'est une de vos dernires grandes dames!...

--Hlas! milady, vous avez raison, reprit de Marsay. Depuis cinquante
ans bientt nous assistons  la ruine continue de toutes les
distinctions sociales, nous aurions d sauver les femmes de ce grand
naufrage, mais le Code civil a pass sur leurs ttes le niveau de ses
articles. Quelque terribles que soient ces paroles, disons-les: les
duchesses s'en vont, et les marquises aussi! Quant aux baronnes, j'en
demande pardon  madame de Nucingen, qui se fera comtesse quand son
mari deviendra pair de France, les baronnes n'ont jamais pu se faire
prendre au srieux.

--L'aristocratie commence  la vicomtesse, dit Blondet en souriant.

--Les comtesses resteront, reprit de Marsay. Une femme lgante sera
plus ou moins comtesse, comtesse de l'empire ou d'hier, comtesse de
vieille roche, ou, comme on dit en italien, comtesse de politesse. Mais
quant  la grande dame, elle est morte avec l'entourage grandiose du
dernier sicle, avec la poudre, les mouches, les mules  talons, les
corsets busqus orns d'un delta de noeuds en rubans. Les duchesses
aujourd'hui passent par les portes sans qu'il soit besoin de les
faire largir pour leurs paniers. Enfin, l'Empire a vu les dernires
robes  queue! Je suis encore  comprendre comment le souverain qui
voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours des robes
ducales n'a pas tabli pour certaines familles le droit d'anesse par
d'indestructibles lois. Napolon n'a pas devin les effets de ce Code
qui le rendait si fier. Cet homme, en crant ses duchesses, engendrait
nos _femmes comme il faut_ d'aujourd'hui, le produit mdiat de sa
lgislation.

--La pense, prise comme un marteau et par l'enfant qui sort du collge
et par le journaliste obscur, a dmoli les magnificences de l'tat
social, dit le marquis de Vandenesse. Aujourd'hui, tout drle qui
peut convenablement soutenir sa tte sur un col, couvrir sa puissante
poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse,
montrer un front o reluise un gnie apocryphe sous des cheveux
boucls, se dandiner sur deux escarpins vernis orns de chaussettes
en soie qui cotent six francs, tient son lorgnon dans une de ses
arcades sourcilires en plissant le haut de sa joue, et, ft-il
clerc d'avou, fils d'entrepreneur ou btard de banquier, il toise
impertinemment la plus jolie duchesse, l'value quand elle descend
l'escalier d'un thtre, et dit  son ami habill par Buisson, chez
qui nous nous habillons tous, et mont sur vernis comme le premier duc
venu:--Voil, mon cher, une femme comme il faut.

--Vous n'avez pas su, dit lord Dudley, devenir un parti, vous n'aurez
pas de politique d'ici longtemps. En France, vous parlez beaucoup
d'organiser le Travail et vous n'avez pas encore organis la Proprit.
Voici donc ce qui vous arrive: Un duc quelconque (il s'en rencontrait
encore sous Louis XVIII ou sous Charles X qui possdaient deux cent
mille livres de rente, un magnifique htel, un domestique somptueux)
ce duc pouvait se conduire en grand seigneur. Le dernier de ces grands
seigneurs franais est le prince de Talleyrand. Ce duc laisse quatre
enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans la
manire dont il les a maris tous, chacun de ses hoirs n'a plus que
soixante ou quatre-vingt mille livres de rente aujourd'hui; chacun
d'eux est pre ou mre de plusieurs enfants, consquemment oblig de
vivre dans un appartement, au rez-de-chausse ou au premier tage d'une
maison, avec la plus grande conomie; qui sait mme s'ils ne qutent
pas une fortune? Ds lors la femme du fils an, qui n'est duchesse
que de nom, n'a ni sa voiture, ni ses gens, ni sa loge, ni son temps 
elle; elle n'a ni son appartement dans son htel, ni sa fortune, ni ses
babioles; elle est enterre dans le mariage comme une femme de la rue
Saint-Denis l'est dans son commerce; elle achte les bas de ses chers
petits enfants, les nourrit et surveille ses filles qu'elle ne met plus
au couvent. Vos femmes les plus nobles sont ainsi devenues d'estimables
couveuses.

--Hlas! oui, dit Blondet. Notre poque n'a plus ces belles fleurs
fminines qui ont orn les grands sicles de la Monarchie franaise.
L'ventail de la grande dame est bris. La femme n'a plus  rougir, 
mdire,  chuchoter,  se cacher,  se montrer. L'ventail ne sert plus
qu' s'venter. Quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est
trop utile pour appartenir au luxe.

--Tout en France a t complice de la femme comme il faut, dit madame
d'Espard. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond de ses
terres o elle est alle se cacher pour mourir, migrant  l'intrieur
devant les ides, comme jadis  l'tranger devant les masses
populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons europens,
commander l'opinion, la retourner comme un gant, dominer le monde en
dominant les hommes d'art ou de pense qui devaient le dominer, ont
commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir  lutter
avec une bourgeoisie enivre de pouvoir et dbouchant sur la scne du
monde pour s'y faire peut-tre hacher en morceaux par les barbares qui
la talonnent. Aussi, l o les bourgeois veulent voir des princesses,
n'aperoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui
les princes ne trouvent plus de grandes dames  compromettre, ils
ne peuvent mme plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de
Bourbon est le dernier prince qui ait us de ce privilge.

--Et Dieu sait seul ce qu'il lui en cote! dit lord Dudley.

--Aujourd'hui, les princes ont des femmes comme il faut, obliges de
payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur royale ne
grandirait pas d'une ligne, qui filent sans clat entre les eaux de la
bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout  fait nobles, ni tout 
fait bourgeoises, dit amrement la comtesse de Montcornet.

--La Presse a hrit de la Femme, s'cria le marquis de Vandenesse.
La femme n'a plus le mrite du feuilleton parl, des dlicieuses
mdisances ornes de beau langage. Nous lisons des feuilletons crits
dans un patois qui change tous les trois ans, de petits journaux
plaisants comme des croque-morts, et lgers comme le plomb de
leurs caractres. Les conversations franaises se font en iroquois
rvolutionnaire d'un bout  l'autre de la France par de longues
colonnes imprimes dans des htels o grince une presse  la place des
cercles lgants qui y brillaient jadis.

--Le glas de la haute socit sonne, entendez-vous! dit un prince
russe, et le premier coup est votre mot moderne de _femme comme il
faut_!

--Vous avez raison, mon prince, dit de Marsay. Cette femme, sortie
des rangs de la noblesse, ou pousse de la bourgeoisie, venue de tout
terrain, mme de la province, est l'expression du temps actuel, une
dernire image du bon got, de l'esprit, de la grce, de la distinction
runis, mais amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en
France, mais il y aura pendant longtemps des femmes comme il faut,
envoyes par l'opinion publique dans une haute chambre fminine, et qui
seront pour le beau sexe ce qu'est le _gentleman_ en Angleterre.

--Et ils appellent cela tre en progrs! dit mademoiselle des
Touches; je voudrais savoir o est le progrs.

--Ah! le voici, dit madame de Nucingen. Autrefois une femme pouvait
avoir une voix de harengre, une dmarche de grenadier, un front de
courtisane audacieuse, les cheveux plants en arrire, le pied gros, la
main paisse, elle tait nanmoins une grande dame; mais aujourd'hui,
ft-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency pouvaient
jamais tre ainsi, elle ne serait pas une femme comme il faut.

--Mais, qu'entendez-vous par une femme comme il faut? demanda navement
le comte Adam Laginski.

--C'est une cration moderne, un dplorable triomphe du systme lectif
appliqu au beau sexe, dit le ministre. Chaque rvolution a son mot, un
mot o elle se rsume et qui la peint.

--Vous avez raison, dit le prince russe qui tait venu se faire une
rputation littraire  Paris. Expliquer certains mots ajouts de
sicle en sicle  votre belle langue, ce serait faire une magnifique
histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'empire, et qui
contient Napolon tout entier.

--Tout cela ne me dit pas ce qu'est une femme comme il faut?

--Eh! bien, je vais vous l'expliquer, rpondit mile Blondet au jeune
comte polonais. Par une jolie matine vous flnez dans Paris. Il est
plus de deux heures, mais cinq heures ne sont pas sonnes. Vous voyez
venir  vous une femme; le premier coup d'oeil jet sur elle est
comme la prface d'un beau livre, il vous fait pressentir un monde de
choses lgantes et fines. Comme le botaniste  travers monts et vaux
de son herborisation, parmi les vulgarits parisiennes vous rencontrez
enfin une fleur rare. Ou cette femme est accompagne de deux hommes
trs-distingus, dont un au moins est dcor, ou quelque domestique en
petite tenue la suit  dix pas de distance. Elle ne porte ni couleurs
clatantes, ni bas  jours, ni boucle de ceinture trop travaille, ni
pantalons  manchettes brodes bouillonnant autour de sa cheville.
Vous remarquez  ses pieds soit des souliers de prunelle  cothurnes
croiss sur un bas de coton d'une finesse excessive ou sur un bas de
soie uni de couleur grise, soit des brodequins de la plus exquise
simplicit. Une toffe assez jolie et d'un prix mdiocre vous fait
distinguer sa robe, dont la faon surprend plus d'une bourgeoise:
c'est presque toujours une redingote attache par des noeuds, et
mignonnement borde d'une ganse ou d'un filet imperceptible.
L'inconnue a une manire  elle de s'envelopper dans un chle ou
dans une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou,
en dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en
tortue, mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes,
tout en les voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans tre
protge par aucun brevet d'invention. Elle se donne par la marche un
certain mouvement concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous
l'toffe sa forme suave ou dangereuse, comme  midi la couleuvre sous
la gaze verte de son herbe frmissante. Doit-elle  un ange ou  un
diable cette ondulation gracieuse qui joue sous la longue chape de soie
noire, en agite la dentelle au bord, rpand un baume arien, et que je
nommerais volontiers la brise de la Parisienne! Vous reconnatrez sur
les bras,  la taille, autour du cou, une science de plis qui drape la
plus rtive toffe, de manire  vous rappeler la Mnmosyne antique.
Ah! comme elle entend, passez-moi cette expression, _la coupe de la
dmarche_! Examinez bien cette faon d'avancer le pied en moulant la
robe avec une si dcente prcision qu'elle excite chez le passant une
admiration mle de dsir, mais comprime par un profond respect. Quand
une Anglaise essaie de ce pas, elle a l'air d'un grenadier qui se
porte en avant pour attaquer une redoute. A la femme de Paris le gnie
de la dmarche! Aussi la municipalit lui devait-elle l'asphalte des
trottoirs. Cette inconnue ne heurte personne. Pour passer, elle attend
avec une orgueilleuse modestie qu'on lui fasse place. La distinction
particulire aux femmes bien leves se trahit surtout par la manire
dont elle tient le chle ou la mante croiss sur sa poitrine. Elle
vous a, tout en marchant, un petit air digne et serein, comme les
madones de Raphal dans leur cadre. Sa pose,  la fois tranquille et
ddaigneuse, oblige le plus insolent dandy  se dranger pour elle. Le
chapeau, d'une simplicit remarquable, a des rubans frais. Peut-tre
y aura-t-il des fleurs, mais les plus habiles de ces femmes n'ont que
des noeuds. La plume veut la voiture, les fleurs attirent trop le
regard. L-dessous vous voyez la figure frache et repose d'une femme
sre d'elle-mme sans fatuit, qui ne regarde rien et voit tout, dont
la vanit, blase par une continuelle satisfaction, rpand sur sa
physionomie une indiffrence qui pique la curiosit. Elle sait qu'on
l'tudie, elle sait que presque tous, mme les femmes, se retournent
pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de la
vierge, blanche et pure. Cette belle espce affectionne les latitudes
les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris; vous
la trouverez entre la 10e et la 110e arcade de la rue de Rivoli;
sous la Ligne des boulevards, depuis l'quateur des Panoramas, o
fleurissent les productions des Indes, o s'panouissent les plus
chaudes crations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine; dans
les contres les moins crottes de bourgeoisie, entre le 30e et le
150e numro de la rue du Faubourg-Saint-Honor. Durant l'hiver, elle
se plat sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir
en bitume qui la longe. Selon le temps, elle vole dans l'alle des
Champs-lyses, borde  l'est par la place Louis XV,  l'ouest par
l'avenue de Marigny, au midi par la chausse, au nord par les jardins
du Faubourg-Saint-Honor. Jamais vous ne rencontrerez cette jolie
varit de femme dans les rgions hyperborales de la rue Saint-Denis,
jamais dans les Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales;
jamais nulle part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris closent
par un temps oriental, parfument les promenades, et, pass cinq heures,
se replient comme les belles de jour. Les femmes que vous verrez
plus tard ayant un peu de leur air, essayant de les singer, sont
des femmes _comme il en faut_; tandis que la belle inconnue, votre
Batrix de la journe, est la _femme comme il faut_. Il n'est pas
facile pour les trangers, cher comte, de reconnatre les diffrences
auxquelles les observateurs mrites les distinguent, tant la femme
est comdienne, mais elles crvent les yeux aux Parisiens: ce sont
des agrafes mal caches, des cordons qui montrent leur lacis d'un
blanc roux au dos de la robe par une fente entrebille, des souliers
raills, des rubans de chapeau repasss, une robe trop bouffante,
une tournure trop gomme. Vous remarquerez une sorte d'effort dans
l'abaissement prmdit de la paupire. Il y a de la convention dans
la pose. Quant  la bourgeoise, il est impossible de la confondre avec
la femme comme il faut; elle la fait admirablement ressortir, elle
explique le charme que vous a jet votre inconnue. La bourgeoise est
affaire, sort par tous les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait
pas si elle entrera, si elle n'entrera pas dans un magasin. L o la
femme comme il faut sait bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la
bourgeoise est indcise, retrousse sa robe pour passer un ruisseau,
trane avec elle un enfant qui l'oblige  guetter les voitures; elle
est mre en public, et cause avec sa fille; elle a de l'argent
dans son cabas et des bas  jour aux pieds; en hiver, elle a un boa
par-dessus une plerine en fourrure, un chle et une charpe en t:
la bourgeoise entend admirablement les plonasmes de toilette. Votre
belle promeneuse, vous la retrouverez aux Italiens,  l'Opra, dans
un bal. Elle se montre alors sous un aspect si diffrent, que vous
diriez deux crations sans analogie. La femme est sortie de ses
vtements mystrieux comme un papillon de sa larve soyeuse. Elle sert,
comme une friandise,  vos yeux ravis les formes que le matin son
corsage modelait  peine. Au thtre elle ne dpasse pas les secondes
loges, except aux Italiens. Vous pourrez alors tudier  votre aise
la savante lenteur de ses mouvements. L'adorable trompeuse use des
petits artifices politiques de la femme avec un naturel qui exclut
toute ide d'art et de prmditation. A-t-elle une main royalement
belle, le plus fin croira qu'il tait absolument ncessaire de rouler,
de remonter ou d'carter celle de ses _ringleets_ ou de ses boucles
qu'elle caresse. Si elle a quelque splendeur dans le profil, il vous
paratra qu'elle donne de l'ironie ou de la grce  ce qu'elle dit au
voisin, en se posant de manire  produire ce magique effet de profil
perdu tant affectionn par les grands peintres, qui attire la lumire
sur la joue, dessine le nez par une ligne nette, illumine le rose des
narines, coupe le front  vive arte, laisse au regard sa paillette
de feu, mais dirige dans l'espace, et pique d'un trait de lumire la
blanche rondeur du menton. Si elle a un joli pied, elle se jettera
sur un divan avec la coquetterie d'une chatte au soleil, les pieds en
avant, sans que vous trouviez  son attitude autre chose que le plus
dlicieux modle donn par la lassitude  la statuaire. Il n'y a que
la femme comme il faut pour tre  l'aise dans sa toilette; rien ne la
gne. Vous ne la surprendrez jamais, comme une bourgeoise,  remonter
une paulette rcalcitrante,  faire descendre un busc insubordonn,
 regarder si la gorgerette accomplit son office de gardien infidle
autour de deux trsors tincelant de blancheur,  se regarder dans les
glaces pour savoir si la coiffure se maintient dans ses quartiers. Sa
toilette est toujours en harmonie avec son caractre; elle a eu le
temps de s'tudier, de dcider ce qui lui va bien, car elle connat
depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Vous ne la verrez pas  la
sortie, elle disparat avant la fin du spectacle. Si par hasard elle
se montre calme et noble sur les marches rouges de l'escalier, elle
prouve alors des sentiments violents. Elle est l par ordre, elle a
quelque regard furtif  donner, quelque promesse  recevoir.
Peut-tre descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanit d'un
esclave auquel elle obit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un
bal ou dans une soire, vous recueillerez le miel affect ou naturel de
sa voix ruse; vous serez ravi de sa parole vide, mais  laquelle elle
saura communiquer la valeur de la pense par un mange inimitable.

--Pour tre femme comme il faut, n'est-il pas ncessaire d'avoir de
l'esprit? demanda le comte polonais.

--Il est impossible de l'tre sans avoir beaucoup de got, rpondit
madame d'Espard.

--Et en France avoir du got, c'est avoir plus que de l'esprit, dit le
Russe.

--L'esprit de cette femme est le triomphe d'un art tout plastique,
reprit Blondet. Vous ne saurez pas ce qu'elle a dit, mais vous serez
charm. Elle aura hoch la tte, ou gentiment hauss ses blanches
paules, elle aura dor une phrase insignifiante par le sourire d'une
petite moue charmante, ou aura mis l'pigramme de Voltaire dans un
_hein!_ dans un _ah!_ dans un _et donc!_ Un air de tte sera la plus
active interrogation; elle donnera de la signification au mouvement
par lequel elle fait danser une cassolette attache  son doigt par un
anneau. Ce sont des grandeurs artificielles obtenues par des petitesses
superlatives: elle a fait retomber noblement sa main en la suspendant
au bras du fauteuil comme des gouttes de rose  la marge d'une fleur,
et tout a t dit, elle a rendu un jugement sans appel  mouvoir le
plus insensible. Elle a su vous couter, elle vous a procur l'occasion
d'tre spirituel, et j'en appelle  votre modestie, ces moments-l sont
rares.

L'air candide du jeune polonais  qui Blondet s'adressait fit clater
de rire tous les convives.

--Vous ne causez pas une demi-heure avec une bourgeoise sans qu'elle
fasse apparatre son mari sous une forme quelconque, reprit Blondet qui
ne perdit rien de sa gravit: mais si vous savez que votre femme comme
il faut est marie, elle a eu la dlicatesse de si bien dissimuler
son mari, qu'il vous faut un travail de Christophe Colomb pour le
dcouvrir. Souvent vous n'y russissez pas tout seul. Si vous n'avez
pu questionner personne,  la fin de la soire vous la surprenez 
regarder fixement un homme entre deux ges et dcor, qui baisse la
tte et sort. Elle a demand sa voiture et part. Vous n'tes pas la
rose, mais vous avez t prs d'elle, et vous vous couchez sous
les lambris dors d'un dlicieux rve qui se continuera peut-tre
lorsque le Sommeil aura, de son doigt pesant, ouvert les portes
d'ivoire du temple des fantaisies. Chez elle, aucune femme comme il
faut n'est visible avant quatre heures quand elle reoit. Elle est
assez savante pour vous faire toujours attendre. Vous trouverez tout
de bon got dans sa maison, son luxe est de tous les moments et se
rafrachit  propos; vous ne verrez rien sous des cages de verre, ni
les chiffons d'aucune enveloppe appendue comme un garde-manger. Vous
aurez chaud dans l'escalier. Partout des fleurs gaieront vos regards;
les fleurs, seul prsent qu'elle accepte, et de quelques personnes
seulement: les bouquets ne vivent qu'un jour, donnent du plaisir et
veulent tre renouvels; pour elle, ils sont, comme en Orient, un
symbole, une promesse. Les coteuses bagatelles  la mode sont tales,
mais sans viser au muse ni  la boutique de curiosits. Vous la
surprendrez au coin de son feu, sur sa causeuse, d'o elle vous saluera
sans se lever. Sa conversation ne sera plus celle du bal. Ailleurs elle
tait notre crancire, chez elle son esprit vous doit du plaisir.
Ces nuances, les femmes comme il faut les possdent  merveille. Elle
aime en vous un homme qui va grossir sa socit, l'objet des soins et
des inquitudes que se donnent aujourd'hui les femmes comme il faut.
Aussi, pour vous fixer dans son salon, sera-t-elle d'une ravissante
coquetterie. Vous sentez l surtout combien les femmes sont isoles
aujourd'hui, pourquoi elles veulent avoir un petit monde  qui elles
servent de constellation. La causerie est impossible sans gnralits.

--Oui, dit de Marsay, tu saisis bien le dfaut de notre poque.
L'pigramme, ce livre en un mot, ne tombe plus, comme pendant le
dix-huitime sicle, ni sur les personnes, ni sur les choses, mais sur
des vnements mesquins, et meurt avec la journe.

--Aussi l'esprit de la femme comme il faut, quand elle en a, reprit
Blondet, consiste-t-il  mettre tout en doute, comme celui de la
bourgeoise lui sert  tout affirmer. L est la grande diffrence entre
ces deux femmes: la bourgeoise a certainement de la vertu, la femme
comme il faut ne sait pas si elle en a encore, ou si elle en aura
toujours; elle hsite et rsiste l o l'autre refuse net pour tomber
 plat. Cette hsitation en toute chose est une des dernires grces
que lui laisse notre horrible poque. Elle va rarement  l'glise,
mais elle parlera religion et voudra vous convertir si vous avez
le bon got de faire l'esprit fort, car vous aurez ouvert une issue
aux phrases strotypes, aux airs de tte et aux gestes convenus
entre toutes ces femmes:--Ah! fi donc! je vous croyais trop d'esprit
pour attaquer la religion! La socit croule et vous lui tez son
soutien. Mais la religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la
proprit, c'est l'avenir de nos enfants. Ah! ne soyons pas gostes.
L'individualisme est la maladie de l'poque, et la religion en est le
seul remde, elle unit les familles que vos lois dsunissent, etc. Elle
entame alors un discours no-chrtien saupoudr d'ides politiques,
qui n'est ni catholique ni protestant, mais moral, oh! moral en diable,
o vous reconnaissez une pice de chaque toffe qu'ont tissue les
doctrines modernes aux prises.

Les femmes ne purent s'empcher de rire des minauderies par lesquelles
mile illustrait ses railleries.

--Ce discours, cher comte Adam, dit Blondet en regardant le Polonais,
vous dmontrera que la femme comme il faut ne reprsente pas moins
le gchis intellectuel que le gchis politique, de mme qu'elle
est entoure des brillants et peu solides produits d'une industrie
qui pense sans cesse  dtruire ses oeuvres pour les remplacer.
Vous sortirez de chez elle en vous disant: Elle a dcidment de la
supriorit dans les ides! Vous le croirez d'autant plus qu'elle
aura sond votre coeur et votre esprit d'une main dlicate, elle
vous aura demand vos secrets; car la femme comme il faut parat tout
ignorer pour tout apprendre; il y a des choses qu'elle ne sait jamais,
mme quand elle les sait. Seulement vous serez inquiet, vous ignorerez
l'tat de son coeur. Autrefois les grandes dames aimaient avec
affiches, journal  la main et annonces; aujourd'hui la femme comme il
faut a sa petite passion rgle comme un papier de musique, avec ses
croches, ses noires, ses blanches, ses soupirs, ses points d'orgue,
ses dizes  la clef. Faible femme, elle ne veut compromettre ni son
amour, ni son mari, ni l'avenir de ses enfants. Aujourd'hui le nom,
la position, la fortune ne sont plus des pavillons assez respects
pour couvrir toutes les marchandises  bord. L'aristocratie entire
ne s'avance plus pour servir de paravent  une femme en faute. La
femme comme il faut n'a donc point, comme la grande dame d'autrefois,
une allure de haute lutte, elle ne peut rien briser sous son pied,
c'est elle qui serait brise. Aussi est-elle la femme des jsuitiques
_mezzo termine_, des plus louches tempraments des convenances
gardes, des passions anonymes menes entre deux rives  brisants.
Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a toujours en
perspective le procs en criminelle conversation. Cette femme si
libre au bal, si jolie  la promenade, est esclave au logis; elle n'a
d'indpendance qu' huis clos, ou dans les ides. Elle veut rester
femme comme il faut. Voil son thme. Or, aujourd'hui, la femme quitte
par son mari, rduite  une maigre pension, sans voiture, ni luxe, ni
loge, sans les divins accessoires de la toilette, n'est plus ni femme,
ni fille, ni bourgeoise; elle est dissoute et devient une chose. Les
carmlites ne veulent pas une femme marie, il y aurait bigamie; son
amant en voudra-t-il toujours? l est la question. La femme comme il
faut peut donner lieu peut-tre  la calomnie, jamais  la mdisance.

--Tout cela est horriblement vrai, dit la princesse de Cadignan.

--Aussi, reprit Blondet, la femme comme il faut vit-elle entre
l'hypocrisie anglaise et la gracieuse franchise du dix-huitime
sicle; systme btard qui rvle un temps o rien de ce qui succde
ne ressemble  ce qui s'en va, o les transitions ne mnent  rien,
o il n'y a que des nuances, o les grandes figures s'effacent, o
les distinctions sont purement personnelles. Dans ma conviction, il
est impossible qu'une femme, ft-elle ne aux environs du trne,
acquire avant vingt-cinq ans la science encyclopdique des riens, la
connaissance des manges, les grandes petites choses, les musiques
de voix et les harmonies de couleurs, les diableries angliques et
les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le srieux et les
railleries, l'esprit et la btise, la diplomatie et l'ignorance, qui
constituent la femme comme il faut.

--D'aprs le programme que vous venez de nous tracer, dit mademoiselle
Des Touches  mile Blondet, o classeriez-vous la femme auteur? Est-ce
une femme comme il faut?

--Quand elle n'a pas de gnie, c'est une femme comme il n'en faut pas,
rpondit mile Blondet en accompagnant sa rponse d'un regard fin qui
pouvait passer pour un loge adress franchement  Camille Maupin.
Cette opinion n'est pas de moi, mais de Napolon, ajouta-t-il.

--Oh! n'en voulez pas  Napolon, dit Daniel d'Arthez en laissant
chapper un geste naf, ce fut une de ses petitesses d'tre jaloux
du gnie littraire, car il a eu des petitesses. Qui pourra jamais
expliquer, peindre ou comprendre Napolon? Un homme qu'on
reprsente les bras croiss, et qui a tout fait! qui a t le plus
beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentr, le plus mordant, le
plus acide de tous les pouvoirs; singulier gnie qui a promen partout
la civilisation arme sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait
tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phnomne de volont,
domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait mourir
de maladie dans son lit aprs avoir vcu au milieu des balles et des
boulets; un homme qui avait dans la tte un code et une pe, la parole
et l'action; esprit perspicace qui a tout devin, except sa chute;
politique bizarre qui jouait les hommes  poignes par conomie, et
qui respecta trois ttes, celles de Talleyrand, de Pozzo di Borgo et
de Metternich, diplomates dont la mort et sauv l'Empire franais,
et qui lui paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme
auquel, par un rare privilge, la nature avait laiss un coeur dans
son corps de bronze; homme rieur et bon  minuit entre des femmes, et,
le matin, maniant l'Europe comme une jeune fille qui s'amuserait 
fouetter l'eau de son bain! Hypocrite et gnreux, aimant le clinquant
et simple, sans got et protgeant les arts; malgr ces antithses,
grand en tout par instinct ou par organisation; Csar  vingt-cinq ans,
Cromwell  trente; puis, comme un picier du Pre La Chaise, bon pre
et bon poux. Enfin, il a improvis des monuments, des empires, des
rois, des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de porte que
de justesse. N'a-t-il pas voulu faire de l'Europe la France? Et, aprs
nous avoir fait peser sur la terre de manire  changer les lois de la
gravitation, il nous a laisss plus pauvres que le jour o il avait mis
la main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit
son nom au bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats.
Homme qui, tout pense et tout action, comprenait Desaix et Fouch!

--Tout arbitraire et tout justice  propos, le vrai roi! dit de Marsay.

--Ah! quel _blzir te tichrer en fus goudant_, dit le baron de
Nucingen.

--Mais croyez-vous que ce que nous vous servons soit commun? dit
Blondet. S'il fallait payer les plaisirs de la conversation comme vous
payez ceux de la danse ou de la musique, votre fortune n'y suffirait
pas! Il n'y a pas deux reprsentations pour le mme trait d'esprit.

--Sommes-nous donc si rellement diminues que ces messieurs
le pensent? dit la princesse de Cadignan en adressant aux femmes un
sourire  la fois douteur et moqueur. Parce qu'aujourd'hui, sous un
rgime qui rapetisse toutes choses vous aimez les petits plats, les
petits appartements, les petits tableaux, les petits articles, les
petits journaux, les petits livres, est-ce  dire que les femmes seront
aussi moins grandes? Pourquoi le coeur humain changerait-il parce
que vous changez d'habit? A toutes les poques les passions seront
les mmes. Je sais d'admirables dvouements, de sublimes souffrances
auxquelles manque la publicit, la gloire si vous voulez, qui jadis
illustrait les fautes de quelques femmes. Mais pour n'avoir pas sauv
un roi de France, on n'en est pas moins Agns Sorel. Croyez-vous que
notre chre marquise d'Espard ne vaille pas madame Doublet ou madame
du Deffant, chez qui l'on disait tant de mal? Taglioni ne vaut-elle
pas Camargo? Malibran n'est-elle pas gale  la Saint-Huberti! Nos
potes ne sont-ils pas suprieurs  ceux du dix-huitime sicle? Si,
dans ce moment, par la faute des piciers qui gouvernent, nous n'avons
pas de genre  nous, l'Empire n'a-t-il pas eu son cachet de mme que
le sicle de Louis XV, et sa splendeur ne fut-elle pas fabuleuse? Les
sciences ont-elles perdu? Pour moi, je trouve la fuite de la duchesse
de Langeais, dit la princesse en regardant le gnral de Montriveau,
tout aussi grande que la retraite de mademoiselle de La Vallire.

--Moins le roi, rpondit le gnral; mais je suis de votre avis,
madame, les femmes de cette poque sont vraiment grandes. Quand la
postrit sera venue pour nous, est-ce que madame Rcamier n'aura pas
des proportions plus belles que celles des femmes les plus clbres
des temps passs? Nous avons fait tant d'histoire que les historiens
manqueront! Le sicle de Louis XIV n'a eu qu'une madame de Svign,
nous en avons mille aujourd'hui dans Paris qui certes crivent mieux
qu'elle et qui ne publient pas leurs lettres. Que la femme franaise
s'appelle _femme comme il faut_ ou _grande dame_, elle sera toujours
la femme par excellence. mile Blondet nous a fait une peinture des
agrments d'une femme d'aujourd'hui; mais au besoin cette femme qui
minaude, qui parade, qui gazouille les ides de messieurs tels et
tels, serait hroque! Et, disons-le, vos fautes, mesdames, sont
d'autant plus potiques qu'elles seront toujours et en tout temps
environnes des plus grands prils. J'ai beaucoup vu le monde, je
l'ai peut-tre observ trop tard; mais, dans les circonstances
o l'illgalit de vos sentiments pouvait tre excuse, j'ai toujours
remarqu les effets de je ne sais quel hasard, que vous pouvez appeler
la Providence, accablant fatalement celles que nous nommons des femmes
lgres.

--J'espre, dit madame de Vandenesse, que nous pouvons tre grandes
autrement...

--Oh! laissez le marquis de Montriveau nous prcher, s'cria madame
d'Espard.

--D'autant plus qu'il a beaucoup prch d'exemple, dit la baronne de
Nucingen.

--Ma foi, reprit le gnral, entre tous les drames, car vous vous
servez beaucoup de ce mot-l, dit-il en regardant Blondet, o s'est
montr le doigt de Dieu, le plus effrayant de ceux que j'ai vus a t
presque mon ouvrage...

--Eh! bien, dites-nous-le? s'cria lady Barimore. J'aime tant  frmir!

--C'est un got de femme vertueuse, rpliqua de Marsay en regardant la
charmante fille de lord Dudley.

--Pendant la campagne de 1812, dit alors le gnral Montriveau, je fus
la cause involontaire d'un malheur affreux qui pourra vous servir,
docteur Bianchon, dit-il en me regardant, vous qui vous occupez
beaucoup de l'esprit humain en vous occupant du corps,  rsoudre
quelques-uns de vos problmes sur la Volont. Je faisais ma seconde
campagne, j'aimais le pril et je riais de tout, en jeune et simple
lieutenant d'artillerie que j'tais! Lorsque nous arrivmes  la
Brsina, l'arme n'avait plus, comme vous le savez, de discipline,
et ne connaissait plus l'obissance militaire. C'tait un ramas
d'hommes de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au
midi. Les soldats chassaient de leurs foyers un gnral en haillons
et pieds nus quand il ne leur apportait ni bois ni vivres. Aprs le
passage de cette clbre rivire, le dsordre ne fut pas moindre. Je
sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, des marais de Zembin,
et j'allais cherchant une maison o l'on voult bien me recevoir.
N'en trouvant pas, ou chass de celles que je rencontrais, j'aperus
heureusement, vers le soir, une mauvaise petite ferme de Pologne,
de laquelle rien ne pourrait vous donner une ide,  moins que vous
n'ayez vu les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les plus pauvres
mtairies de la Beauce. Ces habitations consistent en une seule
chambre partage dans un bout par une cloison en planches, et la plus
petite pice sert de magasin  fourrages. L'obscurit du crpuscule
me permit de voir de loin une lgre fume qui s'chappait de cette
maison. Esprant y trouver des camarades plus compatissants que ceux
auxquels je m'tais adress jusqu'alors, je marchai courageusement
jusqu' la ferme. En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs
officiers, parmi lesquels tait une femme, spectacle assez ordinaire,
mangeaient des pommes de terre, de la chair de cheval grille sur des
charbons et des betteraves geles. Je reconnus parmi les convives
deux ou trois capitaines d'artillerie du premier rgiment dans lequel
j'avais servi. Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui
m'aurait fort tonn de l'autre ct de la Brsina; mais en ce moment
le froid tait moins intense, mes camarades se reposaient, ils avaient
chaud, ils mangeaient, et la salle jonche de bottes de paille leur
offrait la perspective d'une nuit de dlices. Nous n'en demandions
pas tant alors. Les camarades pouvaient tre philanthropes gratis,
une des manires les plus ordinaires d'tre philanthrope. Je me mis
 manger en m'asseyant sur des bottes de fourrage. Au bout de la
table, du ct de la porte par laquelle on communiquait avec la petite
pice pleine de paille et de foin, se trouvait mon ancien colonel,
un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais rencontrs
dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a t permis de voir. Il tait
Italien. Or, toutes les fois que la nature humaine est belle dans les
contres mridionales, elle est alors sublime. Je ne sais si vous
avez remarqu la singulire blancheur des Italiens quand ils sont
blancs... C'est magnifique, aux lumires surtout. Lorsque je lus le
fantastique portrait que Charles Nodier nous a trac du colonel Oudet,
j'ai retrouv mes propres sensations dans chacune de ses phrases
lgantes. Italien comme la plupart des officiers qui composaient son
rgiment, emprunt, du reste, par l'empereur  l'arme d'Eugne, mon
colonel tait un homme de haute taille; il avait bien huit  neuf
pouces, admirablement proportionn, peut-tre un peu gros, mais d'une
vigueur prodigieuse, et leste, dcoupl comme un lvrier. Ses cheveux
noirs, boucls  profusion, faisaient valoir son teint blanc comme
celui d'une femme; il avait de petites mains, un joli pied, une bouche
gracieuse, un nez aquilin dont les lignes taient minces et dont le
bout se pinait naturellement et blanchissait quand il tait en colre,
ce qui arrivait souvent. Son irascibilit passait si bien toute
croyance, que je ne vous en dirai rien; vous allez en juger d'ailleurs.
Personne ne restait calme prs de lui. Moi seul peut-tre je ne le
craignais pas; il m'avait pris, il est vrai, dans une si singulire
amiti que tout ce que je faisais, il le trouvait bon. Quand la colre
le travaillait, son front se crispait, et ses muscles dessinaient au
milieu de son front un delta, ou, pour mieux dire, le fer  cheval de
Redgauntlet. Ce signe vous terrifiait encore plus peut-tre que les
clairs magntiques de ses yeux bleus. Tout son corps tressaillait
alors, et sa force, dj si grande  l'tat normal, devenait presque
sans bornes. Il grasseyait beaucoup. Sa voix, au moins aussi puissante
que celle de l'Oudet de Charles Nodier, jetait une incroyable richesse
de son dans la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce
grasseyement. Si ce vice de prononciation tait une grce chez lui
dans certains moments, lorsqu'il commandait la manoeuvre ou qu'il
tait mu, vous ne sauriez imaginer combien de puissance exprimait
cette accentuation si vulgaire  Paris. Il faudrait l'avoir entendu.
Lorsque le colonel tait tranquille, ses yeux bleus peignaient une
douceur anglique, et son front pur avait une expression pleine de
charme. A une parade,  l'arme d'Italie, aucun homme ne pouvait
lutter avec lui. Enfin d'Orsay lui-mme, le beau d'Orsay, fut vaincu
par notre colonel lors de la dernire revue passe par Napolon avant
d'entrer en Russie. Tout tait opposition chez cet homme privilgi.
La passion vit par les contrastes. Aussi ne me demandez pas s'il
exerait sur les femmes ces irrsistibles influences auxquelles notre
nature (le gnral regardait la princesse de Cadignan) se plie comme
la matire vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une
singulire fatalit, un observateur se rendrait peut-tre compte de
ce phnomne, le colonel avait peu de bonnes fortunes, ou ngligeait
d'en avoir. Pour vous donner une ide de sa violence, je vais vous dire
en deux mots ce que je lui ai vu faire dans un paroxysme de colre.
Nous montions avec nos canons un chemin trs-troit, bord d'un ct
par un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du
chemin, nous nous rencontrmes avec un autre rgiment d'artillerie,
 la tte duquel marchait le colonel. Ce colonel veut faire reculer
le capitaine de notre rgiment qui se trouvait en tte de la premire
batterie. Naturellement notre capitaine s'y refuse; mais le colonel
fait signe  sa premire batterie d'avancer, et malgr le soin que le
conducteur mit  se jeter sur le bois, la roue du premier canon prit
la jambe droite de notre capitaine, et la lui brisa net en le
renversant de l'autre ct de son cheval. Tout cela fut l'affaire d'un
moment. Notre colonel, qui se trouvait  une faible distance, devine
la querelle, accourt au grand galop en passant  travers les pices
et le bois au risque de se jeter les quatre fers en l'air, et arrive
sur le terrain en face de l'autre colonel au moment o notre capitaine
criait:--A moi!.... en tombant. Non, notre colonel italien n'tait
plus un homme!... Une cume semblable  la mousse du vin de Champagne
lui bouillonnait  la bouche, il grondait comme un lion. Hors d'tat
de prononcer une parole, ni mme un cri, il fit un signe effroyable 
son antagoniste, en lui montrant le bois et tirant son sabre. Les deux
colonels y entrrent. En deux secondes nous vmes l'adversaire de notre
colonel  terre, la tte fendue en deux. Les soldats de ce rgiment
reculrent, ah! diantre, et bon train! Ce capitaine, que l'on avait
manqu de tuer, et qui jappait dans le bourbier o la roue du canon
l'avait jet, avait pour femme une ravissante Italienne de Messine qui
n'tait pas indiffrente  notre colonel. Cette circonstance avait
augment sa fureur. Sa protection appartenait  ce mari, il devait le
dfendre comme la femme elle-mme. Or, dans la cabane o je reus un si
bon accueil au del de Zembin, ce capitaine tait en face de moi, et
sa femme se trouvait  l'autre bout de la table vis--vis le colonel.
Cette Messinaise tait une petite femme appele Rosina, fort brune,
mais portant dans ses yeux noirs et fendus en amande toutes les ardeurs
du soleil de la Sicile. En ce moment elle tait dans un dplorable tat
de maigreur; elle avait les joues couvertes de poussire comme un fruit
expos aux intempries d'un grand chemin. A peine vtue de haillons,
fatigue par les marches, les cheveux en dsordre et colls ensemble
sous un morceau de chle en marmotte, il y avait encore de la femme
chez elle: ses mouvements taient jolis; sa bouche rose et chiffonne,
ses dents blanches, les formes de sa figure, son corsage, attraits que
la misre, le froid, l'incurie n'avaient pas tout  fait dnaturs,
parlaient encore d'amour  qui pouvait penser  une femme. Rosina
offrait d'ailleurs en elle une de ces natures frles en apparence,
mais nerveuses et pleines de force. La figure du mari, gentilhomme
pimontais, annonait une bonhomie goguenarde, s'il est permis
d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il paraissait ignorer les
liaisons qui existaient entre sa femme et le colonel depuis environ
trois ans. J'attribuais ce laisser-aller aux moeurs italiennes ou 
quelque secret de mnage: mais il y avait dans la physionomie
de cet homme un trait qui m'inspirait toujours une involontaire
dfiance. Sa lvre infrieure, mince et trs-mobile, s'abaissait aux
deux extrmits, au lieu de se relever, ce qui me semblait trahir
un fonds de cruaut dans ce caractre en apparence flegmatique et
paresseux. Vous devez bien imaginer que la conversation n'tait pas
trs-brillante lorsque j'arrivai. Mes camarades fatigus mangeaient en
silence, naturellement ils me firent quelques questions; et nous nous
racontmes nos malheurs, tout en les entremlant de rflexions sur la
campagne, sur les gnraux, sur leurs fautes, sur les Russes et le
froid. Un moment aprs mon arrive, le colonel, ayant fini son maigre
repas, s'essuie les moustaches, nous souhaite le bonsoir, jette son
regard noir  l'Italienne, et lui dit:--Rosina? Puis, sans attendre
de rponse, il va se coucher dans la petite grange aux fourrages.
Le sens de l'interpellation du colonel tait facile  saisir. Aussi
la jeune femme laissa-t-elle chapper un geste indescriptible qui
peignait tout  la fois et la contrarit qu'elle devait prouver 
voir sa dpendance affiche sans aucun respect humain, et l'offense
faite  sa dignit de femme, ou  son mari; mais il y eut encore dans
la crispation des traits de son visage, dans le rapprochement violent
de ses sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-tre une
prvision de sa destine. Rosina resta tranquillement  table. Un
instant aprs, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couch dans
son lit de foin ou de paille, il rpta:--Rosina?... L'accent de ce
second appel fut encore plus brutalement interrogatif que l'autre. Le
grasseyement du colonel et le nombre que la langue italienne permet
de donner aux voyelles et aux finales, peignirent tout le despotisme,
l'impatience, la volont de cet homme. Rosina plit, mais elle se
leva, passa derrire nous, et rejoignit le colonel. Tous mes camarades
gardrent un profond silence; mais moi, malheureusement, je me mis 
rire aprs les avoir tous regards, et mon rire se rpta de bouche en
bouche.--_Tu ridi?_ dit le mari.--Ma foi, mon camarade,
lui rpondis-je en redevenant srieux, j'avoue que j'ai eu tort, je
te demande mille fois pardon; et si tu n'es pas content des excuses
que je te fais, je suis prt  te rendre raison...--Ce n'est pas toi
qui as tort, c'est moi! reprit-il froidement. L-dessus, nous nous
couchmes dans la salle, et bientt nous nous endormmes tous d'un
profond sommeil. Le lendemain, chacun, sans veiller son voisin, sans
chercher un compagnon de voyage, se mit en route  sa fantaisie
avec cette espce d'gosme qui a fait de notre droute un des plus
horribles drames de personnalit, de tristesse et d'horreur, qui jamais
se soient passs sous le ciel. Cependant  sept ou huit cents pas de
notre gte, nous nous retrouvmes presque tous, et nous marchmes
ensemble, comme des oies conduites en troupes par le despotisme aveugle
d'un enfant. Une mme ncessit nous poussait. Arrivs  un monticule
d'o l'on pouvait encore apercevoir la ferme o nous avions pass la
nuit, nous entendmes des cris qui ressemblaient au rugissement des
lions du dsert, au mugissement des taureaux; mais non, cette clameur
ne pouvait se comparer  rien de connu. Nanmoins nous distingumes un
faible cri de femme ml  cet horrible et sinistre rle. Nous nous
retournmes tous, en proie  je ne sais quel sentiment de frayeur; nous
ne vmes plus la maison, mais un vaste bcher. L'habitation, qu'on
avait barricade, tait toute en flammes. Des tourbillons de fume,
enlevs par le vent, nous apportaient et les sons rauques et je ne sais
quelle odeur forte. A quelques pas de nous, marchait le capitaine qui
venait tranquillement se joindre  notre caravane; nous le contemplmes
tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais lui, devinant notre
curiosit, tourna sur sa poitrine l'index de la main droite, et de
la gauche montrant l'incendie:--_Son'io!_ dit-il. Nous continumes 
marcher sans lui faire une seule observation.

--Il n'y a rien de plus terrible que la rvolte d'un mouton, dit de
Marsay.

--Il serait affreux de nous laisser aller avec cette horrible image
dans la mmoire, dit madame de Vandenesse. Je vais en rver...

--Et quelle sera la punition de la premire de monsieur de Marsay? dit
en souriant lord Dudley.

--Quand les Anglais plaisantent, ils ressemblent aux tigres apprivoiss
qui veulent caresser, ils emportent la pice, dit Blondet.

--Monsieur Bianchon peut nous le dire, rpondit de Marsay en
s'adressant  moi, car il l'a vue mourir.

--Oui, dis-je, et sa mort est une des plus belles que je connaisse.
Nous avions pass le duc et moi la nuit au chevet de la mourante,
dont la pulmonie, arrive au dernier degr, ne laissait aucun espoir,
elle avait t administre la veille. Le duc s'tait endormi. Madame
la duchesse, s'tant rveille vers quatre heures du matin, me fit,
de la manire la plus touchante et en souriant, un signe amical pour
me dire de le laisser reposer, et cependant elle allait mourir!
Elle tait arrive  une maigreur extraordinaire, mais son visage avait
conserv ses traits et ses formes vraiment sublimes. Sa pleur faisait
ressembler sa peau  de la porcelaine derrire laquelle on aurait
mis une lumire. Ses yeux vifs et ses couleurs tranchaient sur ce
teint plein d'une molle lgance, et il respirait dans sa physionomie
une imposante tranquillit. Elle paraissait plaindre le duc, et ce
sentiment prenait sa source dans une tendresse leve qui semblait ne
plus connatre de bornes aux approches de la mort. Le silence tait
profond. La chambre, doucement claire par une lampe, avait l'aspect
de toutes les chambres de malades au moment de la mort. A ce moment la
pendule sonna. Le duc se rveilla, et fut au dsespoir d'avoir dormi.
Je ne vis pas le geste d'impatience par lequel il peignit le regret
qu'il prouvait d'avoir perdu de vue sa femme pendant un des derniers
moments qui lui taient accords; mais il est sr qu'une personne
autre que la mourante aurait pu s'y tromper. Homme d'tat, proccup
des intrts de la France, le duc avait mille de ces bizarreries
apparentes qui font prendre les gens de gnie pour des fous, mais dont
l'explication se trouve dans la nature exquise et dans les exigences
de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil prs du lit de sa
femme, et la regarda fixement. La mourante avana un peu la main, prit
celle de son mari, la serra faiblement; et d'une voix douce, mais mue,
elle lui dit:--Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra? Puis
elle mourut en le regardant.

--Les histoires que conte le docteur, reprit le comte de Vandenesse,
font des impressions bien profondes.

--Mais douces, reprit madame d'Espard en se levant.


FIN DU DEUXIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES

DU DEUXIME VOLUME

DES

SCNES DE LA VIE PRIVE.


  MMOIRES DE DEUX JEUNES MARIES            1

  UNE FILLE D'VE                          195

  LA FEMME ABANDONNE                      300

  LA GRENADIRE                            339

  LE MESSAGE                               361

  GOBSECK                                  374

  AUTRE TUDE DE FEMME                     423


FIN DE LA TABLE DU DEUXIME VOLUME.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page   3: sinet remplac par signet (un signet rose
              dans le livre).
  Page  17: il par ils (ils sont fiers, entours de deux marges
              de nacre).
  Page  17: lequelles par lesquelles (et sur lesquelles
              mes cils).
  Page  37: ajout je (je crois inutile de dire qu'il saura).
  Page  44: longemps remplac par longtemps (vous rflchirez
              longtemps).
  Page  61  X par XV (numro de chapitre).
  Page  64: des par de (de l'Espagne).
  Page  72: est par et (en me croyant trs-grande et
              trs-gnreuse).
  Page  79: dessins par desseins (il a ses desseins. Oui, mon
              ange).
  Page  79: ports par portes (portes  vouloir que l'idal).
  Page  81: ait par ai (allait se coucher, je lui ai dit).
  Page  86: appel de note [1] ajout.
  Page 112: 1836 remplac par 1826 (Janvier 1826).
  Page 133: un remplac par une (une nuit heureuse).
  Page 160: perdu par perdue (puisque le commandement m'a perdue
              une premire fois).
  Page 169: Nou par Nous (Nous n'avons point).
  Page 171: d'une par d'un (d'un vert lustr par l'eau).
  Page 172: elle par elles (elles sont l'attribut).
  Page 175: ajout de (les limites de la vie fminine).
  Page 187: faillitte remplac par faillite (la faillite du
              fameux Halmer).
  Page 190: ses par ces (aucun de ces savants).
  Page 205: avaient par avait (Eugnie avait paru trs-espigle).
  Page 214: carresses par caresses (les caresses d'un beau
              soleil).
  Page 215: au par aux (aux yeux des protestants).
  Page 219: Saint-Hrem par Saint-Hreen (Mona de Saint-Hreen).
  Page 232: Moncornet par Montcornet (sa liaison avec madame
              de Montcornet).
  Page 239: oblig par oblige (Elle est oblige alors).
  Page 250: jolie par joie (cette joie enfantine qui porte tous
              les amoureux).
  Page 261: Saint-Heren par Saint-Hreen (Mona de
              Saint-Hreen).
  Page 262: Lgion-d'Honnour par Lgion-d'Honneur (la croix de
               la Lgion-d'Honneur).
  Page 274: un par une (une grande chambre  coucher).
  Page 275: eu par eue (l'ide qu'elle avait eue).
  Page 280: racommode par raccommode (raccommode comme la
              faence).
  Page 282: un par une (puis, avec une rapidit de jeune homme).
  Page 283: hausse par chausse (pon  keke chausse).
  Page 295: ramneras par ramnera (qu'il ne te ramnera pas).
  Page 297: il par ils (quand on se damne pour eux, ils vous
              marchent dessus).
  Page 300: situ par situe (jolie ville situe  deux lieues).
  Page 317: fans par fanes (fleurs d'me sitt fanes).
  Page 327: deux par d'eux (sans faire parler d'eux).
            il par ils (o ils demeurrent ensemble).
  Page 330: spar par spars (le sort ne nous a-t-il pas
              spars?)
  Page 363: pris par prit (Il prit mal son lan).
  Page 392: attermoiements par atermoiements (pour les
              atermoiements).
  Page 438: par par pour (sans qu'il soit besoin de les faire
              largir pour leurs paniers).





End of Project Gutenberg's La comdie humaine, volume II, by Honor de Balzac

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMDIE HUMAINE, VOLUME II ***

***** This file should be named 43851-8.txt or 43851-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/4/3/8/5/43851/

Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by The Internet Archive/Canadian Libraries)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

