Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844

Author: Various

Release Date: October 16, 2013 [EBook #43964]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0055, 16 MARS 1844 ***




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L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
Ab. Pour l'tranger.    --   10           --     20           --    40

N 55. Vol. III.--SAMEDI 16 MARS 1844.
Rimprim.--Bureaux, rue Richelieu, 60.



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Rupture d'une digue_.--Chronique musicale.
Corrado d'Altamura; I Puritani; l'Orphon; Oreste et Pylade.--Salon de
1844 (1er article). _L'Incendie de Sodome, par M. Corot; les Laveuses 
la Fontaine, par M. A. Leleux; Une bohmienne, par M. Eugne Tourneux;
Mosque, par M. Dauzats; Sainte Famille, par M. Decaisne; Un prisonnier,
par M. de Lemud_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)
Eden en perspective et Eden en ralit. _Vue de l'Eden_.--Courrier de
Paris. _Matine d'Enfants costums; la Procession des
Blanchisseuses_.--Une Vocation. Nouvelle, par P. de K. Amlioration des
Voies Publiques,  Paris. _Plan_.--Nouvelles Recherches sur un petit
Animal trs-curieux. (1er article.) _Vingt-quatre gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Modes. Travestissements. _Deux Gravures_.--Danse de la
Polka. _Caricature par Cham_.--Amusements des Sciences.--Rbus.



Histoire la Semaine.

Les lments conjurs ont, cette semaine, fait une rude guerre  la
mature et lutt avec avantage contre la politique en lui disputant, par
leurs sinistres bulletins, les colonnes des journaux. Les feuilles des
dpartements sont remplies de tableaux de mines, de rcits de dsastres.
Ici, quand on est all voir l'inondation assez innocente de Bercy, de la
Gare ou de la plaine d'Asnires, les fosss pleins d'eau de la place
Louis XV, et les cuisines envahies des Tuileries, on est au courant de
tous les mfaits de la Seine parisienne; mais nos fleuves, nos rivires,
en font malheureusement bien d'autres dans les dpartements. Dans celui
de la Gironde, le service des malles-postes a t interrompu, et il a
fallu recourir, pour y suppler,  des bateaux  vapeur. Dans celui de
la Sarthe, cette rivire ayant galement couvert les chausses et forc
les populations  communiquer en bateaux, de nombreux vnements sont
venus jeter la dsolation dans ces contres. Prs du pont de Chteaueuf,
une barque monte par six personnes, dont un enfant, a t submerge:
l'enfant seul, retenu par un arbre, a t miraculeusement sauv. La
Moselle et le Rup-de-Mad ont, de concert, envahi le pays qu'ils
traversent. Le village d'Arnaville a t encore plus compltement inond
que les autres, et des nacelles, montes par des hommes courageux,
sillonnaient en tous sens cette triste Venise improvise, et apportaient
l'eau et le pain ncessaires aux habitants captifs et dsesprs. Dans
le dpartement de Maine-et-Loire, la Loire a caus des malheurs et
exerc des ravages plus dplorables encore. Cette route, qui sert de
digue  ce fleuve, et que tous les voyageurs qui ont parcouru ce pays si
pittoresque connaissent sous le nom de _la leve_, a t rompue en
plusieurs endroits, et a ainsi fourni passage  des torrents qui sont
alls renverser des constructions et couvrir de sables les champs si
fertiles de cette immense valle. C'est l que les dsastres ont t les
plus pittoresques, et c'est une des scnes qui se sont produites au pied
des coteaux de la Loire, et en prsence des ruines historiques qui les
couronnent, que nos artistes ont cru devoir pralablement retracer.

[Illustration: Rupture d'une Digue.]

Si de ces tristes temptes nous passons aux orages politiques, nous
aurons la satisfaction de dire que, cette semaine, M. Sauzet n'en a pas
eu de bien furieux  matriser.

--La chambre des dputs, qui avait accumul dans son ordre du jour de
samedi dernier  la suite de la discussion du rapport sur les ptitions
relatives aux fortifications de Paris et la discussion de la proposition
de M. Cimbarel de Leyvil sur le vote par division, prvenue que les
oprations du collge lectoral de Louviers lui seraient soumises dans
cette mme sance, a sagement renvoy au 16 le dbat sur la prise en
considration de la modification qu'on lui propose d'introduire dais son
rglement. videmment, il tait ais de prvoir qu'il y aurait largement
de quoi remplir une sance dans la vrification des pouvoirs de M.
Charles Laffitte et dans la nouvelle discussion  laquelle devait donner
lieu le rapport de M. Allard. Il est mme plus que probable que cette
dernire question et,  elle seule, absorb plus de temps qu'on ne lui
en avait assign par avance, si le savant orateur qu'on a entendu et,
comme les autres membres de l'opposition qui l'avaient prcd  la
tribune, soutenu uniquement les ptitions qui demandaient que le
ministre ft tenu de se renfermer, pour la fortification de Paris, dans
les limites de la loi de 1841. Mais M. Arago, sans se proccuper
probablement beaucoup du succs, et plus dsireux de dire avec sa
logique vigoureuse et sa forme incisive son fait au rapporteur que de
faire avancer la question, a, avec la spirituelle abondance qu'on lui
connat, lanc ses arguments par-dessus le dbat, tel qu'il avait t
prcdemment pos, pour aller atteindre plusieurs dispositions
essentielles de la loi de 1841 et M. Allard en personne. Il a discut
l'inconvnient, le danger, selon lui, des forts vots par les chambres;
il a refait, avec un esprit toujours nouveau les discours qu'il avait
prcdemment prononcs et les brochures qu'il avait plus rcemment
publies. La Chambre l'a cout, pendant plus d'une heure et demie, avec
l'attention que commande un mrite minent; mais, aprs une rplique de
M. Allard, elle a voulu passer au vote. Sur la proposition de M. Dupin
an, elle a cart par l'ordre du jour toutes les ptitions qui ne
tenaient aucun compte de la loi de 1841, et demandaient que ce que cette
loi avait ordonn d'difier ft dtruit. Quant aux ptitions qui avaient
protest seulement contre l'extension illgale, selon elles et selon MM.
de Tocqueville, Lherbette et de Lamartine, entendus dans la sance du 2,
donne par le ministre aux prescriptions de la loi, on a seulement vot
la question pralable, rservant ainsi celle qu'elles soulvent pour le
moment o l'on aura  discuter les crdits demands par le ministre
pour ces travaux attaqus.

Pour tre historien fidle, ou du moins chronologiste exact, avant de
rapporter le dbat en quelque sorte pisodique qui a assez froidement
termin la sance, nous aurions d rendre compte du dbat anim qui
l'avait ouverte. M. Lebobe, comme rapporteur du bureau qui avait t
charg de la vrification des pouvoirs de M. Charles Laffitte, nomm une
seconde fois  Louviers, tait venu rendre compte des oprations du
collge de cet arrondissement et conclure  l'admission de son lu. On
savait qu'une minorit assez forte avait dans le bureau combattu ces
conclusions, et l'on tait curieux de savoir par quelles preuves
nouvelles la majorit avait t dtermine  proposer  la chambre de
revenir sur sa premire dcision, de se djuger. On s'accordait  penser
que, pour que la chambre ft amene  une pareille et si nouvelle
rsolution, il fallait qu'on et des tmoignages bien diffrents de ceux
qu'on avait prcdemment recueillis et admis, des tmoignages bien
irrcusables. L'tonnement a t assez grand quand on a vu que M. le
rapporteur n'avait absolument aucune preuve pour infirmer la premire
dcision, et que toute son argumentation, comme celle d'un autre membre
du bureau qui lui a succd  la tribune, M. Agnor de Gasparin,
consistait  dire que s'il y avait eu corruption  la premire lection,
comme la chambre l'avait  la presque unanimit reconnu, une seconde
lection couvrait tout, et que la chambre n'avait point  se croire lie
par sa premire dcision, que le collge lectoral, dans son omnipotence
souveraine, avait casse. Cette absence de preuves, cette thorie plus
neuve que morale, ont port malheur aux conclusions du bureau et  l'lu
qu'il avait pris sous sa protection. M. Grandin, avec une nettet et une
loyaut parfaites, a de nouveau et plus compltement encore dmontr
l'existence du march qui a fait sortir de l'urne lectorale le nom du
soumissionnaire de l'embranchement de Louviers. M. Odilon Barrot, en
repoussant le sophisme politique de M. A. de Gasparin, a t
merveilleusement inspir. Il a trouv dans son respect sincre pour les
droits du pays, dans sa sollicitude pour la dignit de la Chambre et
dans la probit de son me des accents qui ont t entendus. Est-ce
qu'il s'agit ici, s'est-il cri, de la personne ou des opinions? Non;
il s'agit de l'acte: c'est l'acte seul que vous avez  juger. On met en
avant, a-t-il ajout, la souverainet des lecteurs; oui, certes, les
lecteurs sont souverains dans l'exercice lgitime et honnte de leur
droit, pour donner librement leur vote suivant leurs sympathies, suivant
leurs opinions, mais non pour le vendre. L s'arrte le pouvoir
souverain que je reconnais aux lecteurs; l commence le vtre... Le
plus noble, le plus grand de tous les droits, celui de donner des
lgislateurs  son pays n'est pas une de ces proprits personnelles
dont on puisse trafiquer; ce droit, c'est une fonction qu'ils exercent
au nom de tous; il n'est pas plus permis aux lecteurs de vendre leur
vote qu'il ne le serait  un jury de trafiquer de son verdict.--La
Chambre aprs avoir applaudi  ces paroles loquentes,  ces sentiments
si nobles et si vrais, a invalid la nouvelle lection de M. Charles
Laffitte.

On ne peut attribuer  ce dbat d'avoir donn naissance  la proposition
qu'ont dpose MM. Gustave de Beaumont, Lacrosse et Leyrand, pour mieux
prciser le cas de corruption lectorale et en fixer la pnalit.
L'enqute  laquelle la Chambre actuelle s'est livre,  la suite de la
vrification gnrale des pouvoirs, le voeu exprim par des conseils
gnraux, notamment par celui du dpartement de la Creuse, que M.
Leyrand reprsente, enfin le dsir de conserver  l'lection sa
sincrit, et sa dignit  notre chambre lective, ont inspir cette
motion, qui ne doit  l'pisode de Louviers que son -propos, tous les
bureaux en ont admis la lecture; elle n'a rencontr que de rares
contradicteurs, parmi lesquels ne s'est pas trouv un seul dput
ministre. La Chambre aura en consquence  voter, le 18, sur la prise en
considration de cette proposition, dont la pense est excellente, et
dont les dispositions pourront encore tre amliores.--C'est galement
 l'ordre du jour du 18 qu'a t remise la discussion du projet relatif
aux fonds secrets. M. Viger, au nom de la commission, a donn  la
Chambre lecture d'un rapport qui conclut  l'admission pure et simple du
projet.

La Chambre a nomm ses commissions et pour le projet de loi relatif aux
chemins de fer du Nord et de Vierzon, et pour celui du chemin de fer de
Montpellier  Nmes. Les projets de M. Dumon comptent une majorit assez
forte; quelques commissaires penchent mme pour la confection entire de
tous les chemins par l'tat. Ainsi les intrts publics, que nous
regardons comme dj garantis par les projets du ministre, ne pourraient
tre que mieux servis encore s'il y tait apport des changements.

La loi sur les patentes est arrive  fin. On a vu, par ce que nous en
avions cit prcdemment, qu'elle ne fait gure que reproduire ce qui
existait dans la lgislation prcdente, et que les rares changements
qu'elle a sanctionns ne sont pas tous heureux. La patente reste un
impt de quotit. Un droit proportionnel continuera  tre peru sur
l'habitation personnelle du patent; enfin, avec les deux anciennes
classifications trs-nettes, trs-tranches, et par consquent
trs-faciles  tablir de marchands en gros et de marchands en dtail,
nous allons avoir le moyen terme, la classe amphibie des marchands en
demi-gros,  laquelle on pourra faire lever un marchand en dtail peu
protg, ou descendre un marchand en gros mieux vu de son contrleur. Si
cette dernire mesure n'avait d'autre effet que de rendre modestes tous
les piciers de nos coins de rue qui mettent sur leurs enseignes:
_Commerce de demi-gros_, nous nous en rjouirions pour les peintres en
btiment, qui vont, avoir bien de la besogne d'ici  la formation du
rle de 1845. Mais nous avons dit son danger, et les plaintes auxquelles
elle donnera lieu ne tarderont pas  en faire sentir l'inconvnient 
l'administration des contributions elle-mme. Les dispositions de la
nouvelle loi, qui ont le mrite de fixer des points de lgislation
jusqu'ici incertains ou contests, sont celles qui tablissent la part
que le maire est appel  prendre au recensement et son droit de faire
consigner ses observations sur les procs-verbaux. La ville de Paris,
dont les maires n'taient jusqu'ici que des officiers purs et simples de
l'tat civil, est,  cette occasion, rentre dans le droit commun, et a
vu attribuer aux lus de ses douze arrondissements des pouvoirs
analogues  ceux des maires des autres villes. C'est un premier pas vers
une organisation municipale dont la capitale ne peut tre prive
longtemps encore.

La chambre des pairs a vot la prise en considration d'une proposition
de M. le comte Beugnot et de M. le prsident Boullet, relative  la
surveillance des condamns librs, et ayant pour objet de confrer au
gouvernement le droit de dterminer le lieu o les librs mis en
surveillance devront rsider aprs l'expiration de leur peine, tandis
qu'aux termes de l'article 44 du code pnal actuel, le gouvernement a
seulement aujourd'hui la facult d'interdire la rsidence dans certains
lieux qu'il dtermine  son gr.

Le Mmoire au roi des vques de _la province de Paris_, que nous avons
mentionn dans notre dernier bulletin, a motiv une lettre de M. le
garde des sceaux adresse  M. l'archevque et insre au Moniteur, dans
laquelle le ministre dclare cette dmarche illgale, non pas seulement
parce que ce Mmoire jette un blme gnral sur les tablissements
d'instruction publique fonds par l'tat, sur le personnel du corps
enseignant tout entier, et dirige des insinuations offensantes contre M.
le ministre de l'instruction publique, mais parce que la loi du 18
germinal au X interdit toute dlibration dans une runion d'vques non
autorise, et qu'une correspondance collective n'est qu'un moyen
d'luder cette prohibition, en tablissant le concert et oprant la
dlibration sans qu'il y ait assemble. On a remarqu que
postrieurement  la remise de ce Mmoire, un des signataires, M.
l'vque de Versailles, avait t lev  la dignit d'archevque de
Rouen. Cette circonstance a rendu difficile  comprendre le blme
trs-vif inflig tardivement  une dmarche qui n'avait pas empch la
faveur ministrielle de se porter sur un de ses auteurs. Du reste, en
rponse  la note du _Moniteur_, on lit dans _l'Univers_: On assure que
dj plusieurs membres de l'piscopat ont envoy leur adhsion au
mmoire des vques de la province de Paris. C'est l, ce nous semble,
la rponse la plus convenable qui puisse tre faite  M. Martin (du
Nord). Monseigneur l'archevque de Paris trouvera ainsi dans ces
sympathies la consolante et glorieuse rparation de ce nouvel et
impuissant outrage. On annonce aussi que M. l'archevque de Reims vient
de rdiger un mmoire sur la question de l'enseignement, qu'ont sign
avec lui M. l'archevque de Cambrai, M. le cardinal-evque d'Arras. MM.
les vques de Soissons, de Beauvais, de Chlons et d'Amiens. Ce nouveau
mmoire est surtout dirig contre le troisime article du projet de loi
sur l'instruction secondaire, aux termes duquel nul ne peut tre
autoris  ouvrir une cole secondaire sans avoir pralablement dpos
entre les mains du recteur de l'Acadmie _l'affirmation par crit et
signe du dclarant, de n'appartenir  aucune association ni
congrgation religieuse non lgalement tablie en France_. Ce mmoire
est adress, non plus au roi, mais  M. le ministre des cultes.

L'ide si utile de faire instituer, sous le patronage de l'tat, une
caisse de retraite pour les travailleurs des deux sexes, vient de faire
un progrs, et le ministre se trouve en quelque sorte aujourd'hui mis
en demeure de la faire arriver  ralisation. Une commission, prside
par M. le comte Mol, et compose en grande partie d'hommes politiques
et d'industriels distingus, aprs s'tre livre  de longs travaux, 
une tude approfondie de la lgislation anglaise de 1833, et  une
enqute sur les amliorations dont l'exprience doit conseiller
l'adoption, a formul un projet de loi et un expos de motifs, et est
alle les prsenter  M. le ministre des finances, qui a promis
d'entreprendre sans retard l'tude de cette question et l'examen de ce
travail. Les principales dispositions de ce projet sont celles-ci: Toute
personne ge de 21 ans au moins pour les hommes, de 18 pour les femmes,
et de 15 au plus pour les deux sexes, est admise  faire le versement
d'une prime annuelle pour obtenir de l'tat une pension de retraite,
calcule sur une mortalit moyenne entre la table de Duvillard et celle
de Deparcieux. La femme marie aura le droit de se constituer une
pension, et d'en percevoir les arrrages; en cas de refus d'autorisation
du mari, le juge de paix y supplera. Le minimum de la pension sera de
60 fr., et le maximum de 480 fr. La pension partira de l'ge de 50, 55,
60 ou 65 ans, au choix des contractants, mais  la condition que
l'entre en jouissance sera spare de l'poque du premier versement par
20 ans au moins. Au dcs du contractant, soit avant, soit aprs
l'ouverture de la pension, il sera pay une somme gale  une anne de
la pension, savoir: au conjoint survivant;  son dfaut, aux descendants
lgitimes;  leur dfaut, aux ascendants lgitimes. Le montant de ces
paiements ne pourra excder celui des primes verses; toutefois il sera
prlev et pay, dans tous les cas, une somme de 30 francs pour servir
aux frais funraires; Nous ne saurions assez applaudir  un projet qui
rendra  la classe ouvrire un service immense, et qui, en mme temps,
que l'tat ne le perde pas de vue, pourra servir  conjurer le danger
auquel il s'est expos en se rendant dpositaire des fonds des caisses
d'pargne. La plupart de ces dpts seront convertis en primes annuelles
pour servir  la constitution des pensions; il pourra ainsi faire passer
une grande partie des sommes qu'il a entre les mains du compte toujours
exigible des caisses d'pargne au grand-livre de la dette publique
viagre et non remboursable. Cette institution nouvelle sera donc le
salutaire complment et le correctif fort bien entendu des caisses
d'pargne telles que les a faites une imprvoyante disposition.

L'Angleterre poursuit, elle aussi, la rduction de l'intrt de sa
dette. Le 3 12 sera converti en 3 00; l'accueil qui a t fait  ce
projet ne permet pas de douter que prochainement il ne devienne loi.--La
sympathie des Anglais pour l'Irlande se manifeste avec une expansion et
une nergie qui doivent embarrasser le ministre Peel et lui donner 
rflchir. On prpare  Londres, pour O'Connell, un banquet monstre qui
rappellera les plus nombreux meetings d'Irlande, mais ce sera un meeting
o l'apptit des assistants trouvera son compte comme leur patriotisme.
On dit que plusieurs membres de la chambre des lords assisteront  ce
banquet, o l'on est sr de voir du moins un grand nombre de membres de
la chambre des communes. En attendant, le librateur a assist 
Birmingham  un grand meeting pour le suffrage universel, et a remerci
avec effusion les Anglais libraux de leurs sentiments envers l'Irlande.
Maintenant, a-t-il dit, je suis sr que ma patrie sera libre, et qu'il
y aura union vritable entre l'Irlande, l'cosse et l'Angleterre.

Les troupes d'Isabelle ont occup Alicante, dont la garnison s'est
rendue aprs rembarquement de Bonet. D'autres correspondances disent que
ce chef d'insurgs est tomb au pouvoir des forces royales, et qu'il a
t immdiatement pass par les armes. Mais le spectacle sur lequel on
veut en ce moment attirer tous les yeux en Espagne, c'est la marche
rendue triomphale de Marie-Christine  travers la Catalogue. Tous les
journaux de cette province, ceux du moins auxquels il est permis de
paratre, sont,  l'occasion de la rentre de la reine-mre, imprims
sur papier de couleur, en signe de fte, remplis de vers logieux et
illustrs de gravures. Dans une de ces compositions nous avons vu
l'ex-rgente, conduite par une divinit, s'avancer au milieu d'une
population empresse et fouler  ses pieds l'hydre des rvolutions sous
les traits d'Espartero.

L'Acadmie franaise, dans sa sance du 14, a procd  des lections
pour le remplacement de MM. Casimir Delavigne et Ch. Nodier. On se
rappelle que la dsignation du successeur du premier avait dj amen
une lutte que n'avaient pu terminer sept tours conscutifs de scrutin.
Les membres votants taient au nombre de 36; la majorit tait donc de
19. M. Sainte-Beuve est, cette fois, venu beaucoup plus facilement 
bout de son comptiteur. Ds le premier tour de scrutin il avait compt
17 voix en sa faveur; il en a runi 21 au second. L'Acadmie a prononc
ensuite sur la succession de M. Ch. Nodier. Au premier tour de scrutin
les voix se sont partages entre MM. Mrime, 10; Casimir Bonjour, 7;
Aim Martin, 7; Vatout, 5; Alfred de Vigny, 4; mile Deschamps, 2;
Onsime Leroy, 1. Il a fallu sept tours de scrutin pour donner enfin la
majorit  M. Mrime. L'Acadmie a donc fait deux choix que l'opinion
publique s'empressera de ratifier.

Nous avons, dans notre numro du 13 janvier dernier, rendu hommage  la
vie si bien remplie de Mathieu de Dombasle,  sa mmoire si digne de
vnration. Aujourd'hui nous avons  annoncer qu'un digne tribut va lui
tre pay. Une souscription, qui a bien le droit de s'intituler
nationale, est ouverte, dans les bureaux du _Cultivateur_, rue Tanume,
n 10, pour l'rection  Nanci d'un monument en l'honneur de l'illustre
fondateur de Roville. Une commission, qui sera compose de pairs de
France, de dputs, de membres de l'Institut et de nos principales
illustrations agronomiques, sera charge des soins que rclamera
l'accomplissement de ce projet.--Une autre souscription remplit aussi
les colonnes du _National_, qui le premier en a eu l'ide, et de la
plupart des journaux des dpartements. Elle a pour but d'offir une pe
d'honneur au contre-amiral Dupetit-Thouars. Bien qu'un maximum bien bas
ait t fix pour chaque offrande, le chiffre de cinquante centimes, une
somme considrable se trouve dj ralise par suite de l'influence des
innombrables citoyens qui sont alls se faire inscrire.

Le modle du tombeau de Napolon est termin; voici en quoi consiste ce
spcimen. Il se compose de douze pilastres ayant entre chacun d'eux un
entre-colonnement  jour bord d'une galerie circulaire. Cette galerie
communique  deux escaliers dont l'issue aura lieu par le souterrain qui
doit communiquer de l'glise (prs du choeur)  la crypte. Douze figures
de Victoires, tenant chacune une couronne  la main, dcorent le
pourtour de celle-ci. Ces statues, d'une proportion gigantesque, sont
adosses contre les pilastres. Au-dessus rgne une large frise dcore
d'allgories et de bas-reliefs. Le sarcophage qui doit renfermer le
cercueil imprial ne dpasse pas le niveau du sol. Cette mesure a t
adopte, afin de ne rien ter de l'harmonie gnrale de l'architecture
du dme, et de lui conserver tout le cachet historique de l'poque de
Louis XIV. A la hauteur du sol, et tout autour de la crypte, est tablie
une enceinte borde d'une balustrade  hauteur d'appui, d'o le public
pourra voir tout l'ensemble du monument. Il n'a t fait sur ce modle
aucune inscription. La commission a dcid qu'on y graverait seulement
le nom de Napolon, Enfin, on a dcid que l'pe de l'empereur, ainsi
que son chapeau, la couronne impriale, la couronne de fer et la
dcoration de l'ordre de la Lgion d'honneur, qu'il a institue et qu'il
portait  Sainte-Hlne, seraient dposs sur sa tombe.

M. de Sausm, vque de Blois et doyen de l'piscopat franais, vient de
mourir au chef-lieu de son diocse, il tait n le 11 fvrier 1756.
C'tait un proche parent de Condorcet. Aprs avoir t grand vicaire de
Valence, il fut nomm vque de Blois lors du rtablissement de ce sige
piscopal en 1822. Nomm plus tard  l'archevch d'Avignon, il refusa.
Il refusa galement la croix d'honneur: J'ai assez, dit-il, de ma croix
d'evque. Vivant trs-modestement, il employait ses revenus  des actes
de bienfaisance.--Monseigneur l'vque de Blois rendait le dernier
soupir le 6; le 7, M. de Tournefort, vque de Limoges, succombait  une
longue et douloureuse maladie, dans sa quatre-vingt-troisime anne. Son
testament, dpos au greffe du tribunal, tablit que ce prlat meurt
dans un tat de pauvret complte, et ne laisse pas de quoi pourvoir aux
frais de son inhumation.



Chronique musicale.

THATRE-ITALIEN: _Corrado d'Altamura; I Puritani_.--L'ORPHON.--THATRE
DE L'OPERA COMIQUE: _Oreste et Pylade_.

Vraiment le Thtre-Italien est d'une activit merveilleuse et qui
devrait faire rougir de honte nos deux thtres lyriques franais. En
six mois, il fait autant ou plus de besogne que ses deux concurrents
n'en font dans toute une anne. Nous avons dj rendu compte de
_Belisario_, de _Maria di Rohan_, du _Fantasma_, sans compter les
reprises d'ouvrages anciens, auxquels des chanteurs nouveaux donnaient
un vif attrait. Voici une dernire reprise et un dernier opra inconnu
jusqu'ici en France, qui vont clore dignement une saison si bien
employe.

L'opra nouveau est intitul: _Corrado d'Altamura_. Il a trois actes, on
plutt deux actes, dont le premier est divis en deux parties, pour
mnager l'attention des auditeurs. Il est de M. Frdric Ricci, jeune
compositeur italien qui a fait tout exprs le voyage pour le faire
reprsenter et assister aux rptitions.

On n'exigera pas de nous de grands dtails sur le libretto que M.
Frdric Ricci a mis en musique. Corrado n'est pas un gant comme le
sont d'ordinaire les hros d'opra: c'est un pre, un pre tendre, qui
adore sa fille et n'entend pas raillerie sur les mauvais tours qu'on lui
joue. C'est ce qu'un certain chevalier flon, appel Roger, apprend
bientt  ses dpens.

Roger s'est fait aimer par la belle Delizia, fille de Corrado, ou
Conrad. Il lui a promis mariage; il porte  son doigt l'anneau des
fianailles, gage de leur foi mutuelle. Il doit l'pouser aprs la
campagne. Mais le drle est ambitieux. Le grand chancelier de Sicile,
qui ne sait rien des engagements de Roger, lui offre sa fille, et Roger
accepte sans se faire prier. La fille d'un chancelier est bonne 
prendre. Mais Bonello ne laissera pas le crime s'accomplir.

Bonello est un brave jeune homme, assez joli garon, bien que sa
poitrine tale un embonpoint un peu trop fminin, qui nourrit en secret
pour Delizia une affection dlicate. Il a vent de ce qui se passe, et il
en avise le papa Conrad, qui se met dans une grande colre. Tous deux,
et avec eux Delizia, se mettant en route pour Palerme, et arrivent chez
le chancelier au moment mme de la clbration du mariage. Delizia
parait la premire et montre son anneau; Conrad et Bonello disent 
Roger une foule de choses dsagrables, auxquelles celui-ci n'a rien 
rpondre. Jugez de l'indignation du chancelier! Le mariage est rompu, et
le maraud, dbout, va cacher on ne sait o sa honte, sa jolie figure et
ses cheveux en tire-bouchon. Car ce drle tait coiff tout justement
comme un roi d'Assyrie ou comme une vieille Anglaise, et, nous
l'avouons, il nous est difficile de pardonner  Delizia un attachement
si vif pour un homme aussi ridiculement accommod. Nous le demandons 
toute femme qui a du sens, voudrait-elle d'un amant coiff en
tire-bouchon?

Delizia finit par tre tout  fait de notre avis. Elle ne se pardonne
pas  elle-mme d'avoir eu si peu de discernement; elle se met au
couvent pour expier son erreur. Le moyen le plus sr de rparer un
mauvais choix serait pourtant d'en faire un meilleur: c'est notre
opinion, du moins, et celle de Bonello, et aussi celle de Conrad; mais
Delizia est en train de faire des sottises. Bonello jure de se venger
sur son rival. Quant  Conrad, il ne jure rien; mais Roger venant tout 
coup se prsenter  lui, il profite de l'occasion, il provoque son
ennemi, le force  se battre, et lui perce la poitrine d'un grand coup
d'pce. Quand il a le poumon gauche ainsi coup en deux, Roger revient
chanter un duo avec Delizia, puis un quatuor avec la mme, Conrad et
Bonello; et nous dclarons que jamais il n'a eu la voix si frache, si
pure et si retentissante. Voil sans contredit une admirable recette, et
nous la recommandons  M. Lon Pillet, qui cherche partout des tnors.
Au lieu d'aller en Italie, que ne fait-il ouvrir la poitrine  M. Mari?

Ce libretto est, comme on le voit, aussi innocent que tout autre. Voil
les fleurs potiques que produit aujourd'hui la terre qui porta jadis
Mtastase, Casti et Da Ponte. Heureusement la partition vaut un peu
mieux que le livret. Non pas que nous la donnions pour un chef-d'oeuvre,
l'Italie n'enfante plus de chefs-d'oeuvre; et des deux cts des Alpes
il semble que pour le moment, l'art se repose, comme un champ que trop
du culture a puis.

M. Ricci n'a fait qu'une oeuvre phmre comme tant d'autres... raison du
plus pour que nous soyons indulgents  l'gard de ce compositeur. Ne
faisons pas  son amour-propre des blessures que la postrit ne gurira
pas. A tout prendre, sa partition n'est point ennuyeuse; on l'coute
sans fatigue, et quelquefois on l'entend avec plaisir. M. Ricci est
mlodiste, comme tous les Italiens, et mme ses mlodies ont de temps en
temps une apparence d'originalit qui ne dplat pas. Il s'attache 
varier ses mouvements et ses rhythmes, et l'on n'est pas tent de
prendre son opra pour un seul morceau _infiniment trop prolong_. Ce
qui lui manque surtout, c'est ce qu'on acquiert avec de l'tude et de
l'exprience, nous voulons dire l'art des prparations et des
dveloppements, l'art de coordonner les diffrentes parties d'un
morceau, et de lui donner une forme convenable. Il n'est pas grand
harmoniste, et module parfois assez maladroitement; mais enfin il a des
ides, ce qui est une grande qualit par le temps qui court.

On a remarqu la cavatine assez gracieuse de Delizia, au premier acte,
le dbut de son duo avec Roger, l'air de Conrad, fort bien chant par M.
Ronconi,--bien qu'avec un peu trop de violence peut-tre,--et des
couplets que l'auteur a mis dans la bouche de Delizia, couplets dont la
fin est gauche et pniblement contourne, mais dont le dbut est franc
et original. Nous ne parlons pas de la charmante cavatine de Bonello,
que madame Brambilla excute avec tant de charme: c'est un emprunt que
M. Ricci a fait  son frre an. Luigi Ricci, auteur de _Scaramuccia_,
de _Chiaradi Rosenberg_ et de plusieurs autres ouvrages connus.

Le final du second acte produit assez d'effet; il en ferait plus encore
s'il tait moins long.

Il y a des qualits dans le duo du troisime, entre Roger et Delizia,
lequel se termine en quatuor et termine la pice; mais toutes ces
qualits sont perdues pour tre employes mal  propos. Il est trop
absurde de faire excuter un _crescendo_  un homme bless  mort, et
qui n'attend que la cadence finale pour expirer.

Le meilleur morceau de l'ouvrage est un petit trio par o dbute le
troisime acte: il est fort bien fait; il s'lve de beaucoup au-dessus
du niveau commun; il ne mrite aucun des reproches que nous avons
adress au reste de l'ouvrage. Que M. Ricci nous donne un nouvel opra
dont tous les morceaux aient autant de valeur que le petit trio dont
nous parlons, et il peut compter sur nous pour proclamer son gnie et
pour clbrer sa gloire.

--_Les Puritains_ n'avaient pas t reprsents une seule fois l'an
pass; on les a repris lundi dernier avec un grand clat. La salle tait
pleine, littralement. Du parterre aux quatrimes loges, on et cherch
vainement une place pour un spectateur du plus. L'oeuvre de Bellini a
t accueillie d'un bout  l'autre avec un enthousiasme inexprimable;
elle tait, il faut le dire, dignement excute: madame Grisi et
Lablache y ont eu les plus belles inspirations. Jamais la voix de Mario
n'avait paru plus nergique ni plus touchante. M. Ronconi, qui
remplaait Tamburini, a t un peu faible au premier acte; mais il a
pris au second une clatante revanche, et le clbr duo _Suoni la
tromba intrepida_ a t applaudi et redemand avec fureur. Hlas! toute
cette admiration et tout ce bruit nous rendront-ils cet aimable et
malheureux jeune homme  qui le ciel avait donn tant de gnie, et que
la mort est venue arrter tout  coup au dbut d'une carrire qui devait
tre si brillante?

--Nous avons donn l'anne dernire sur _l'Orphon_ et les coles
publiques de chant organises par D. Wilhem, et diriges aujourd'hui par
son digne successeur, M. Hubert, des dtails assez tendus pour que nous
n'ayons pas besoin d'y revenir. Deux runions solennelles ont eu lieu
tout rcemment dans la grande salle de la Sorbonne; il n'y avait l ni
artistes ni chanteurs de profession, mais de laborieux et modestes
ouvriers (l'lite, il est vrai, des bons ouvriers de Paris), de jeunes
enfants de tous les quartiers, pour qui le chant n'est qu'une tude
accessoire, une noble et morale rcration, des amateurs, en un mot, des
amateurs pris dans les derniers rangs de la socit parisienne. Il faut,
dit le proverbe, se dfier des concerts d'amateurs. En gnral, le
proverbe a raison; mais, relativement aux amateurs de _l'Orphon_, il a
tort. Cette arme chantante, si nombreuse et si bien discipline, a fait
entendre successivement plusieurs morceaux des plus grands matres, qui
ont t dits avec une justesse et un ensemble, souvent mme avec une
puret, un got et une dlicatesse de nuances qui ont excit, 
plusieurs reprises, l'attendrissement et l'admiration de l'auditoire.

--_Oreste et Pylade_, ouvrage reprsent dernirement  l'Opra-Comique,
n'est qu'un vieux vaudeville jou aux Varits vers l'an 1820. Le
compositeur, M. Thys, voyant qu'au lieu d'un pome on ne lui donnait
qu'un vaudeville, a jug  propos de rendre  M. Scribe la monnaie de sa
pice; au lieu d'une partition d'opra, il n'a fait qu'un album de
chansonnettes. La revanche a t complte et clatante. M. Thys et M.
Scribe sont videmment deux hommes d'gale force; ils se sont moqus
l'un de l'autre avec beaucoup d'esprit, et un succs gal. C'est la
fable du renard et de la cigogne qu'ils ont mise en action; mais, dans
cette affaire, M. Scribe a t le renard.

Les concerts se succdent presque sans interruption. Dans un prochain
numro nous apprcierons le talent des artistes les plus remarquables et
les plus remarqus cette anne.



Salon de 1844.

(PREMIER ARTICLE.)

Vendredi soir, 15 mars.

Nous sommes encore tout meurtri; malgr la foule qui assigeait les
portes du Muse, nous avons pu entrer dans le sanctuaire. Mais notre
coup d'oeil a t rapide, et nos impressions sont encore vagues. Dans
d'autres articles, nous essaierons de faire connatre et d'apprcier les
ouvrages les plus remarquables du salon de 1844. Aujourd'hui nous ne
pouvons que mentionner  la hte sept  huit tableaux qui nous ont
particulirement frapp, et donner quelques dtails encore incomplets
sur ceux que nos dessinateurs ont dj pu reproduire. Nous mettons en
pratique les principes sur l'art que M. le baron Taylor exposait, il y a
quelques annes, dans un ouvrage remarquable sur le Salon. Notre
premier but, disait-il, a t d'encourager les artistes par la publicit
que nous offrons  leurs oeuvres. Nous ne renonons point, ni au dsir,
ni au droit de les clairer de nos conseils; mais notre critique, 
nous, sera toujours amicale et bienveillante, et elle s'efforcera
surtout d'tre utile par des renseignements non moins rflchis que
dsintresss. Ne semble-t-il pas que ces lignes aient t crites pour
_l'Illustration_, dont le but, ici, est de populariser les oeuvres les
plus remarquables?

Nous marchons au hasard, sans chercher tel ou tel peintre, sans tablir
du catgories, sans mme nous proccuper des noms plus ou moins clbres
qui honorent la peinture franaise; et cependant nous aimons  signaler
de grandes oeuvres. Le Salon de 1844 n'est pas aussi faible que bien des
gens se plaisent  le dire; des talents nouveau se sont manifests, et
nous le constatons avec plaisir; nous leur rendrons la justice qui leur
est due.

M. Adrien Guignet a fait un pas de gant; son _Salvator Rosa chez les
brigands_ est une de ces compositions o tout se trouve; l'effet, la
couleur et l'ensemble. Ces montagnes sauvages, ces routes impraticables,
voil bien la nature qu'aimait et tudiait Salvator Rosa! Son talent se
retrempait au milieu de ces sites pres et grandioses. M. Adrien Guignet
a bien compris son sujet, et, ce qui tait plus difficile, il l'a
parfaitement rendu. _Salvator Rosa_ est comme une introduction  _la
Mle_, non pas imite de ce matre, mais peinte dans son style, _la
Mle_ est une immense composition, si l'on considre la multitude de
personnages qui agissent dans les diffrents groupes du tableau. Le
mouvement est remarquable; la bataille est arrive  son apoge:

                       Soldats, fantassins et cohortes,
                       Tombaient comme des branches mortes
                       Qui se tordent dans le brasier

a dit le pote. Nous avons parl de l'effet du tableau. La couleur en
est vigoureuse, mais,  notre avis, un peu trop bistreuse. L'ensemble,
principalement, fait de cette toile une grande oeuvre. Il ne manque  M.
Adrien Guignet que la rputation; mais, patience, la rputation est
encore plus facile  acqurir que le talent, son paysage et ses dessins
ne le cdent qu'en importance  _Salvator Rosa_ et  _la Mle_.

M. Guignet an a expos plusieurs portraits. Cette fois, la critique ne
pourra, sans injustice, lui tre hostile, et reconnatre les brillantes
qualits qui le distinguent. Le style svre dont cet artiste ne
s'carte jamais le maintiendra dans une bonne route, et il vaut mieux le
voir sobre de tons, que visant  ce que nous appellerons le
_papillotage_. Son portrait en pied de madame la comtesse de *** est en
tous points hors ligne. Une dignit aristocratique, un maintien noble,
et l'expression des figures de la comtesse et de sa jeune fille, font de
ce portrait une oeuvre  la hauteur de celles des matres; jamais M.
Guignet an n'avait trait les accessoires avec plus de conscience,
jamais non plus il n'tait arriv  une ressemblance aussi exacte, aussi
potique, ajouterons-nous.

Son portrait de madame Laetitia Bonaparte est fort beau, et va de pair
avec celui de madame la comtesse de ***. Nous en avons remarqu un autre
qui, ds l'abord, ne nous a point paru tre sorti de l'atelier de M.
Guignet an, tant la nuance tait diffrente de celle qu'il a adopte.
Dans cette toile, M. Guignet an a abandonn le style svre, et s'est
mis  la porte de tout le monde. Devons nous le dire, nous qui, par
notre profession de critique, pouvons prtendre avoir de justes notions
sur l'art? ce portrait nous plat infiniment, quoiqu'il soit moins
irrprochable que les autres du mme peintre.

M. Guignet an et M. Adrien Guignet sont frres, comme MM. Adolphe et
Armand Leleux. La fraternit,  ce qu'il parat, est heureuse aux
peintres.

M. Hippolyte Flandrin, ainsi que nous l'avions annonc, n'a point
expos, occup qu'il est de travaux importants pour l'glise
Saint-Germain-des-Prs; son frre, M. Paul Flandrin, a voulu dignement
soutenir l'honneur de sa famille. Ses portraits, sans tre  la hauteur
de ceux de M. Hippolyte, mritent cependant nos loges; ils se
distinguent par une puret de dessin remarquable. M. Paul Flandrin aussi
est portraitiste; mais, avant tout, il est paysagiste. C'est l qu'il
faut le voir  l'oeuvre, et qu'il faut le juger. Nous avons remarqu
avec plaisir que sa manire se modifiait un peu; les paysages qu'il a
exposs cette anne n'ont pas cette froideur qu'on reprochait avec
raison  ses productions dernires.

Sa _Vue de Tivoli_ a de belles lignes; elle est bien choisie, les
collines boises qui s'tendent autour du chteau ont une grande
fracheur.

Ses _Deux jeunes Filles auprs de la fontaine_ sont comme une miniature
 l'huile. Charmant petit tableau, scne antique, inspire par les
glogues de Virgile.

Les _Bords du Rhne_ (environs d'Avignon) sont peints d'aprs nature; le
site est agrable; la campagne, chaude comme elle l'est dans le midi de
la France, est rafrachie  certaines distances par des alluvions du
fleuve. Ce paysage peut s'appeler tude termine. L encore, ce qu'il
faut remarquer avant tout, c'est la puret des lignes et le choix du
point de vue. M. Paul Mandrin fera bien de se proccuper des
accessoires, qui ne nuisent jamais au principal dans un tableau, et dont
l'absence, au contraire, a souvent rendu une toile incomplte.

Lors de notre visite dans les ateliers, nous vous annoncions que le jury
d'admission serait moins svre que par le pass; nous esprions qu'il
serait juste.

Il a fait acte de justice en se montrant moins hostile envers M. Corot.

L'_Incendie de Sodome_, par M. Corot, est une belle et large
composition, pleine d'effet, et o se trouvent runies toutes les
excellentes qualits qui distinguent son talent. Qui pourrait croire
qu'un pareil tableau ait t refus l'anne dernire, et que le clbre
paysagiste ait t oblig d'en _rappeler_, comme on dit  la
Correctionnelle? M. Corot est bien veng par ses oeuvres elles-mmes;
elles protestent loquemment contre l'exclusion brutale dont elles
avaient t frappes.

La _Sainte Elisabeth_ de M. Glaise est une oeuvre estimable, et par l
nous voulons dire un de ces tableaux bien faits, mais peu saillants, o
il est presque impossible de signaler des dfauts, mais o, en revanche,
les qualits n'abondent pas. M. Glaize, plein d'avenir et de talent,
nous remet  l'anne prochaine sans doute. Sa _Sainte Elisabeth_ est
bien peinte; la tte a un admirable caractre de pit.

[Illustration: L'incendie de Sodome, tableau par M. Corot.]

M. Auguste Charpentier nous donne une _Adoration des Bergers_, sujet
frquemment trait, o un grand nombre de peintres ont chou. M.
Auguste Charpentier s'en est tir  son honneur, et il y a vraiment lieu
 le fliciter. La composition de son tableau est savamment ordonne;
les groupes sont habilement disposs; mais pourquoi la couleur
n'est-elle pas plus harmonieuse, et surtout plus vigoureuse? M. Auguste
Charpentier possde un talent de dessinateur si remarquable que nous lui
souhaitons un vrai talent de coloriste. Ses autres ouvrages accusent
tous un incontestable mrite, et les portraits qu'il a exposs
rappellent ceux qui l'ont tout d'abord plac au premier rang parmi nos
portraitistes.

Un jeune peintre, M. Baudron, a droit  nos loges pour son
_Annonciation de la Vierge_, purement dessine, de couleur assez
brillante, et o nous avons distingu quelques inexpriences de
composition. M. Baudron appartient  l'cole ingriste; son tableau nous
porte  croire qu'il s'est un peu affranchi des rgles du matre quant 
la couleur.

M. Adolphe Leleux a dj fait ses preuves; il a expos de dlicieuses
scnes bretonnes qui l'ont mis du premier coup au nombre des peintres de
genre les plus distingus. Ses _Paysans picards_ sont des portraits
vritables. Rien de plus naf et de plus naturel, M. Adolphe Leleux a
rencontr ces paysans-l, et nous-mmes, il nous semble les reconnatre.
Les _Cantonniers navarrais_ sont l'oeuvre capitale du peintre. Ici M.
Adolphe Leleux a agrandi le cercle ordinaire de ses compositions; il a
plac la scne au milieu des montagnes de la Navarre, o la nature est 
la fois vigoureuse comme en Normandie, et chaude comme en Espagne.
L'ensemble du tableau est parfait; les personnages sont gracieusement et
naturellement poss; les montagnes sont d'une couleur excellente;--et
combien leur vue est douce  celui qui les a traverses! Mais, se
demande-t-on, M. Adolphe Leleux aurait-il abandonn la Bretagne pour la
Navarre? Il y aurait chez lui ingratitude; nous aimions tant ses
premiers tableaux bretons! Rpondons aux mcontents que M. Leleux
illustre la Bretagne en ce moment, et que, l'anne prochaine, il
exposera des Faneuses bretonnes: il n'a pas, d'ailleurs, jet
exclusivement ses vues sur cette province de la France. Que M. Adolphe
Leleux voyage en Bretagne, ou en Navarre, ou dans les Alpes, il
rapportera toujours de ses excursions de gracieux tableaux. Ne soyons
donc pas exclusifs  son gard, et ne lui imposons pas de limites.

[Illustration: Les Laveuses  la Fontaine, tableau par A. Leleux.]

[Illustration: Bohmienne, pastel par Eugne Tourneux.]

Son frre, M. Armand Leleux, a expos _les Laveuses  la Fontaine_, une
charmante toile de genre. Deux jeunes filles, paysannes de la fort
Noire, lavent leur linge dans un abreuvoir plac au milieu d'un chemin
couvert et tournoyant, comme disent les faiseurs de pastorales. Un
cavalier passe et jette sur elles des regards foudroyants. Leur beaut
lui a plu, il a voulu entamer avec elles la conversation,  peu prs
comme Jean-Jacques Rousseau en agit avec mademoiselle Galley; mais les
jeunes filles l'ont plaisant et ont consquemment excit sa mauvaise
humeur. Composition et couleur mritent nos loges dans ce petit
tableau; quant au naturel, jamais, peut-tre, M. Armand Leleux n'y
arrivera plus compltement. Le seul reproche que nous devions lui
adresser, c'est le manque d'air et de lumire. M. Armand Leleux a fait
de si grands progrs depuis une anne, que nous regrettons de ne voir
qu'un seul tableau de lui.

M. Eugne Tourneux, ce jeune mule de Marchal, qui avait obtenu une
mdaille d'or  l'exposition de 1843, expose cette anne deux grands
pastels: _les deux Rois mages_, et une _Bohmienne_. M. Eugne Tourneux
a fait de sensibles progrs. Nous reproduisons sa _Bohmienne_,
gracieuse tude d'un charmant effet, qui a l'importance d'une grande
composition.

M. Dauzats, qui, jusqu'alors, n'a point expos sans captiver l'attention
du critique ou de l'amateur, a envoy deux tableaux: une bataille, que
nous reproduirons plus tard; une _Mosque_, que nous reproduisons
aujourd'hui, et qui est un de ses meilleurs ouvrages. Il n'y a rien de
plus gracieux et de plus agrable  peindre que l'Orient, ce pays de la
lumire par excellence. Chaque artiste en a rapport, d'aprs ses
impressions personnelles, des tudes qui, par la suite, sont devenues
des tableaux. Le Salon de cette anne abonde en peintures orientales,
dues au pinceau de MM. Decamps, Marilhat et Dauzats. L'Algrie, surtout,
devient le domaine de ce dernier, pour ainsi dire par droit
d'occupation. M. Dauzats possde des qualits depuis longtemps reconnues
et apprcies; il prend la nature sur le fait, et ne l'embellit que
juste ce qu'il faut pour la rendre intressante, et lui ter la beaut
trop nue et trop intraduisible avec le pinceau.

[Illustration: Une Mosque, tableau par M. Dauzats.]

[Illustration: La Sainte Famille, tableau par M. Decaisne.]

M. Decaisne tient un rang honorable parmi les peintres religieux. Sa
_Sainte Famille_ ajoutera encore  sa rputation, surtout si l'on se
proccupe, avant tout, en la regardant, de la pense qui y a prsid.
L'enfant-Dieu, plac entre saint Joseph et la sainte Vierge, lve les
yeux au ciel, comme pour dire que l-haut seulement est sa vritable
patrie, et que la terre n'est que sa patrie d'adoption. Les deux autres
personnages sont bien ajusts: cependant, la tte de la sainte Vierge
est loin d'offrir le type de cette divinit que Raphal avait si bien
comprise. La _Sainte Famille_ de M. Decaisne nous a rappel la dernire
oeuvre de Bouchet. Sous le rapport du dessin et de la couleur, ce
tableau ne laisse rien  dsirer; la correction du dessin est
remarquable, et la couleur ne manque pas non plus de vrit.

[Illustration: Un Prisonnier, tableau par M. de Lemud.]

M. de Lemud dbute dans la peinture par un tableau, j'allais dire une
tude peinte tout  fait importante. Ce qui distingue M. de Lemud,
dessinateur lithographe, c'est la grce et le charme de ses
compositions, c'est la vigueur et la verve de l'excution, c'est la
couleur;--car, pour lui, le crayon ressemble au pinceau. Si le tableau
de M. de Lemud est un sujet modeste, l'avenir s'offre plus riche, et
bien certainement nous aurons  constater dans la suite de notables
progrs. Le _Prisonnier_ suffit pour entrer dignement dans la carrire.



ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS.

(Suite.--Vol. II, p. 26, 38, 103, 139, 153, 214, 234, 326 et 347.)


Eden en perspective.

Lorsqu'il eut suffisamment examin le plan de la ville d'Eden, Martin
s'cria:

En vrit, mais... mais c'est une colonie importante!

--Oui, fort considrable, repartit l'agent.

--Je commence  craindre... reprit Martin, parcourant de l'oeil les
difices publics, qu'il n'y reste rien  faire pour moi.

--A faire? rpliqua l'agent; oh! tout n'est pas bti; non, pas tout
encore!

Le soulagement fut rel.

Le march, demanda en hsitant Martin, le march est-il bti?

--Ceci? dit l'agent, enfonant la pointu de son cure-dent au centre de
la girouette, du toit; attendez un peu... non... non; le march n'est
pas bti.

--Eh! eh! ce ne serait pas une trop mauvaise aubaine pour commencer,
hein! Mark? murmura Martin poussant son compagnon du coude.

--Rare aubaine! rpondit Mark, qui, avec une physionomie sagace, se
tenait debout, regardant alternativement le plan et l'agent.

Un silence mortel s'ensuivit. M. Scadder, pendant les courtes vacances
qu'il accordait  son cure-dent, siffla quelques notes de l'air du
_Yankee doodle_, et souffla la poussire amasse sur le toit du thtre
en peinture.

J'imagine, dit Martin, feignant d'examiner le plan de plus prs, et
laissant voir, au tremblement de sa voix, toute l'importance qu'il
attachait  la rponse; je prsume que vous avez l plus d'un...
plusieurs architectes?

--Pas un seul, rpliqua Scadder.

--Mark! murmura Martin tirant sa _Compagnie_ par la manche,
entendez-vous?--Mais qui a donc dirig toutes les constructions
indiques l-dessus? ajouta-t-il tout riant.

--Qui sait! le sol tant des plus fertiles, peut-tre que les difices
publics y croissent spontanment! dit Mark.

Lorsqu'il hasarda ces paroles, il se trouvait du ct du profil mort de
l'agent; mais tout  coup Scadder fit volte-face et braqua son bon oeil
contre lui.

Touchez mes mains, jeune homme! dit-il.

--Pourquoi faire? demanda Mark, dclinant la proposition.

--Sont-elles sales ou sont-elles propres? poursuivit Scadder les
talant toutes grandes ouvertes.

Physiquement parlant, elles taient incontestablement sales; mais comme
M. Scadder ne les offrait  l'inspection que dans un sens figur et
comme emblme, de sa moralit immacule, Martin s'empressa d'affirmer
qu'elles taient plus blanches que la neige.

[Illustration.]

Je vous prierai, Mark, ajouta-t-il ave quelque irritation, de ne pas
avancer des remarque de ce genre, qui, quoique innocentes en
elles-mmes et sans importance au fond, peuvent dplaire  des
trangers. Vous me surprenez, vraiment!

--Voil dj la Compagnie qui fait des siennes et qui empite, pensa
Mark; il faut qu'elle s'habitue  n'tre qu'un partner dormant,--dormant
et ronflant; c'est l le rle des Compagnies,  ce que je vois.

M. Scadder ne dit mot, mais tournant le dos au plan, il enfona une
vingtaine du fois son cure-dent dans le bois du pupitre, tout en
regardant Mark comme s'il l'et poignard en effigie.

Vous ne nous avez pas dit quel tait l'architecte de toutes ces
constructions? fit enfin observer Martin du ton le plus conciliant.

--Inutile de vous inquiter qui et quel il est, de ce qu'il a construit
ou pas construit, reprit l'agent d'un ton bourru. Peut-tre qu'ayant
fait sa main, il est parti avec ses tas de dollars; peut-tre n'a-t-il
pas gagn un sou; peut-tre tait-ce un vagabond fieff; peut-tre un
architecte pour rire! Qu'importe?

--Voil! ce sont de vos oeuvres, Mark, dit Martin.

--Peut-tre, poursuivit l'agent en montrant quelques touffes d'herbe,
peut-tre que ce ne sont pas l des plantes venues de l'Eden; non!
Peut-tre que ce pupitre, que ce tabouret ne sont pas fait du bois de
I'Eden; non! Peut-tre qu'il n'y a pas la queue d'un colon dans l'Eden;
peut-tre qu'il n'existe pas un endroit de ce nom dans tout le vaste
territoire des tats-Unis!

--J'espre que vous tes content du succs de votre plaisanterie, Mark?
dit Martin.

Mais ici, juste  temps et au montent opportun, le gnral intervint,
et, de la porte, en appela  Scadder, le priant de donner  ses amis
tous les renseignements possibles sur une maison, avec ce petit lot de
cinquante, acres, qui avait primitivement appartenu  la Compagnie, et
qui venait tout rcemment de rentrer en sa possession.

Vous avez toujours la main trop ouverte, gnral, fut la rplique.
C'est un des lots dont le prix doit monter plus tard. Je le maintiens,
et monter beaucoup encore!

Nanmoins, tout en grommelant, il ouvrit ses livres; et tenant toujours
ou poursuivant, quelque gne qu'il en pt rsulter pour lui-mme, au
guet du ct de Mark, il dploya une feuille du registre  l'examen des
trangers.

Maintenant, montrez-moi o le lot est situ, dit Martin aprs avoir lu
avidement.

--Sur le plan? demanda Scadder.

--Oui.

L'agent se tourna contre la muraille, rflchit un instant, comme si,
lorsqu'on en appelait  lui, il voulait prouver que son exactitude
allait jusqu' la minutie; enfin, aprs avoir dcrit en l'air avec sa
main autant de cercles qu'en pourrait parcourir un pigeon messager 
l'instant o il vient de, prendre son vol, il darda la pointe de son
cure-dent tout au travers du grand quai, qu'il pera d'outre en outre.

L! dit-il, laissant vibrer le canif fich dans le mur; c'est l
qu'est le lot!

Martin lana  Mark un coup d'oeil triomphant, et la _Compagnie_ vit que
c'tait affaire conclue.

Cependant le march ne se termina pas aussi aisment qu'on aurait pu
l'imaginer. Scadder tait caustique, pre et mal mont; il mit plus d'un
bton dans les roues, tantt priant les acqureurs de prendre encore une
semaine ou deux pour rflchir, tantt prdisant que la position ne leur
conviendrait point; une autre fois, dtermin, sans rime ni raison  se
ddire et  tout rompre; toujours murmurant des imprcations contre la
folle prodigalit du gnral. Enfin la totalit de la somme,
singulirement minime pour un tel achat (et c'tait pourtant plus des
quatre cinquimes du capital apport par la _Compagnie_ dans
l'entreprise architecturale), les cent cinquante dollars furent compts,
et Martin se trouva grandi de deux pouces en sa nouvelle dignit de
propritaire dans le florissant territoire d'Eden.

Si vous n'tiez pas content, au bout du compte, dit Scadder en
dlivrant  Martin les reus et titres ncessaires, en change de son
argent, ce n'est certes pas  moi qu'il faudrait vous en prendre!

--Non, non, rpliqua gaiement le jeune homme, nous ne vous chercherons
pas querelle... tes-vous prt, gnral?

--A vos ordres, monsieur; et je vous souhaite, dit le gnral en lui
tendant la main avec une grande cordialit, joie et repos dans votre
nouvelle proprit. Vous voil devenu, monsieur, un des citoyens de la
nation la plus puissante, la plus hautement civilise qui jamais ait
embelli la surface du monde: d'une nation, monsieur, chez laquelle
l'homme est uni  l'homme par un indissoluble lien d'amour, d'galit et
de confiance. Puissiez-vous, monsieur, vous montrer toujours digne de
votre patrie adoptive!

Martin remercia, et salua M. Scadder, qui, ayant repris possession de sa
chaise  l'instant o le gnral la quittait, recommenait  se balancer
de plus belle. Mark se retourna plus d'une fois, en se rendant 
l'htel, pour regarder l'agent. Malheureusement c'tait le profil
immobile qui se trouvait de son ct, et l'on ne pouvait y dmler
qu'une expression rflchie et tranquille; mais quelle diffrence de
l'autre ct! L'homme assurment n'tait pas sujet  rire, surtout aux
clats; pourtant, il n'y avait pas un des plis de la patte d'oie ou de
corbeau tale sous ses tempes, pas un muscle, une ride de ce visage qui
ne se contractt en une trange et burlesque grimace; tout riait dans
cette figure, hors la Louche.

Il nous faudrait trop de temps et d'espace pour raconter tout ce que
Martin vit  l'htel National. Une ovation; des rceptions solennelles,
auxquelles M. Chuzzlewit dut se prter bon gr, malgr; les pompeux
discours d'une dame amricaine  la tenue majestueuse, mistriss Homing,
qui ne quittait non plus Martin que son ombre, et qu'il se trouva
contraint de reconduire, quoiqu'il ne la connt pas, aux nouveaux
Thermopyles, sur la route d'Eden; c'tait plus qu'il n'en fallait pour
mettre le pauvre garon sur les dents. Les derniers achats des objets
ncessaires au futur tablissement des deux associs, et leur sjour 
l'htel, que les retards du bateau  vapeur prolongeaient au del de
toute prvision, avaient tellement rduit leurs finances que, si le
dpart et t encore diffr, ils se seraient trouvs dans la mme
position que les malheureux migrants qui, depuis plus d'une semaine,
consommaient leurs provisions avant d'avoir commenc le voyage.
Misrables passagers, enrls sur de trompeuses esprances, ils taient
l entasss dans l'entre-pont; fermiers qui jamais n'avaient vu de
charrue, bcherons qui jamais n'avaient mani la cogne, charpentiers
qui n'auraient pu assembler une caisse; tous rejets de leur pays, sans
aide, sans appui, lancs dans un monde nouveau, enfants par
l'exprience, hommes par les besoins!

Enfin, le moment tant de fois dsign, tant de fois recul, arriva, et
Mark et Martin s'embarqurent.

L'Anglais trouva  bord quelques passagers de la trempe de M. Bevan, son
ami de New-York, et leur agrable commerce l'eut bientt ranim. Ces
nouveaux venus le soulagrent de leur mieux des sublimes brouillaminis
philosophiques de mistriss Homing, et dployrent dans leur conversation
un bon sens lev et des sentiments que Martin ne pouvait apprcier trop
haut.

Si cette rpublique avait une suffisante dose d'intelligence et de
grandeur, disait Martin, au lieu de forfanterie et de fanfaronnade,
certes les leviers ne manqueraient pas pour la tenir  flot.

--Possder d'excellents outils et en employer de mauvais, fit observer
Mark, c'est le fait de pauvres charpentiers. Que vous en semble,
monsieur?

Martin hocha la tte.--On pourrait croire, dit-il, que la besogne tant
trop au-dessus de leurs vises et de leurs forces, ils trouvent commode
de la brocher n'importe comment.

--Ce qu'il y a de curieux, reprit Mark, c'est que s'il leur arrive de
faire n'importe quoi de passable, l'oeuvre que de meilleurs ouvriers,
avec bien moins de moyens, feraient chaque jour de leur vie, sans y
attacher d'importance, ils se mettent aussitt  chanter victoire, tout
du haut de leur tte. Comptez, sur ce que je vous dis, monsieur, si
jamais leur arrire se paie, au lieu de trouver que, sous le point de
vue commercial, il peut tre avantageux de se librer, et qu'une
banqueroute n'est pas sans danger, ils sont gens  en faire un bruit, du
vacarme et autant de vanteries et de discours que s'ils taient les
seuls  payer leurs dettes, et que jamais argent prt, n'et t
rembours avant eux, depuis que le monde est monde. Oh! je les connais,
allez! et vous pouvez compter sur ce que je vous dis!

--Peste! il me semble que vous devenez profond politique! s'cria Martin
en riant.

--Ah! pensa Mark, sans doute  prsent que me voil d'une journe plus
proche de la valle d'Eden, je jette ma flamme avant de m'teindre. Au
dbarqu je me trouverai tout  fait prophte, qui sait?

Mark garda pour lui ses prvisions et ses doutes: mais le redoublement
de vivacit qui en fut la suite, l'air rjoui que prit cette physionomie
dj si joviale, suffisaient  Martin. Quoiqu'il pt quelquefois faire
bon march de l'inpuisable enjouement de son compagnon; que mme, comme
dans l'affaire du Zephaniah Scadder, il trouvt dans son associ un
commentateur trop enclin  la raillerie, l'exemple de Mark n'en relevait
pas moins constamment son espoir et son courage. Peu importe qu'on se
trouvt ou non en humeur d'en profiter, la gaiet tait contagieuse, et
quoi qu'on en eut, il fallait y prendre part.

An commencement du voyage, une ou deux fois le jour, ils se sparrent
de quelques passagers, remplacs aussitt par d'autres; peu  peu les
villes furent plus clairsemes; bientt ils navigurent plusieurs heures
de suite sans rencontrer d'autres habitations que celles des coupeurs de
bois, et le vaisseau ne s'arrta plus que pour renouveler sa provision
de combustible. Le ciel, le bois, les eaux, tout le long du jour, et
cette dvorante chaleur qui fltrit tout ce qu'elle touche.

En avant, ils pntrrent dans ces vastes solitudes o les rives se
drobent sous une vgtation paisse et serre. L, les arbres flottent
le long du courant, tendent  la surface, du fond des eaux profondes,
leurs longs bras dcharns, glissent des marges du fleuve, et, moiti
nourris, moiti dcomposs par ses ondes bourbeuses, descendent avec ses
flots. En avant, ils poursuivirent leur route  travers les jours
pesants et les tristes nuits, sous l'ardeur du soleil et parmi les
brouillards et les vapeurs du soir: en avant, en avant, jusqu' ce que
le retour parut impossible, et que l'esprance de revoir ses foyers ne
fut que le misrable rve d'un fou.

Il ne restait que peu de passagers  bord, et ce peu tait aussi
dcolor, aussi triste, aussi stagnant que la vgtation qui oppressait
la vue. Plus de sons d'espoir ou de gaiet; plus de joyeuses causeries
pour tromper le temps paresseux; plus de petit groupe enjou qui fit
cause commune contre la triste et pesante impression des objets. Si les
voyageurs n'avaient, par intervalle, aval quelque nourriture prise  la
gamelle commune, on aurait pu les croire ports par la barque du vieux
Caron, lorsqu'il trane au dernier tribunal les mlancoliques ombres.

Enfin, ils approchrent des nouveaux Thermopyles, o, le mme soir,
rnistriss Homing devait dbarquer. Un rayon de joie pntra l'me
assombrie de Martin, lorsque sa compagne de voyage lui communiqua cette
nouvelle. Quant  Mark, il portait sa lumire au-dedans de lui;
n'importe, il ne fut point fch de la circonstance.

Il tait presque nuit lorsque, se rapprochant de terre, le navire
s'arrta. La rive paraissait escarpe; au-dessus s'levait un htel en
forme de grange, un ou deux magasins en bois, et quelques appentis pars
 et l.

Vous passerez la nuit ici pour repartir demain matin, madame,  ce que
je prsume, dit Martin.

--Repartir! et pour quel endroit, s'il vous plat? s'cria la mre des
modernes Graeques.

--Mais pour les nouveaux Thermopyles!

--A qui en avez-vous? Ne les voyez-vous pas? reprit mistriss Homing.

Martin promena ses regards autour de lui, sur le triste et monotone
panorama qui s'obscurcissait de plus en plus, et fut oblig de convenir
qu'il ne pouvait apercevoir de ville.

Comment donc? mais c'est l! cria mistriss Homing, montrant du doigt
les appentis.

--Cela! s'cria Martin.

--Cela! Ah vraiment! dites-en ce qu'il vous plaira, les Thermopyles n'en
battent, pas moins Eden, et de la bonne manire! reprit mistriss
Homing, secouant la tte de la faon la plus expressive.

La fille de mistriss Homing, venue  bord avec son mari, appuya ainsi
que lui cette opinion: et Martin ayant dclin l'offre de se rafrachir
chez eux, pendant la demi-heure que le vaisseau devait passer en panne,
escorta sa compagne jusqu'au rivage, et revint, d'un air rveur,
surveiller les migrants qui transportaient leurs effets  terre.

Mark se tenait prs de lui, le regardant de temps en temps  la drobe,
pour pier l'impression que ce dialogue aurait pu produire. Le brave
garon dsirait voir Martin un peu dsenchant avant d'atteindre leur
destination, afin que le coup ft moins rude. Mais, sauf deux un trois
regards furtifs lancs vers les misrables abris au-dessus de la berge,
Martin ne laissa souponner ce qui se passait dans son esprit que
lorsque les roues du vaisseau furent de nouveau en mouvement.

Mark, dit-il alors, est-ce qu'il n'y a rellement  bord que nous de
passagers pour Eden?

--Aucun autre, Monsieur. La plupart, comme vous savez, sont descendus 
terre le premier jour; le peu qu'il en reste maintenant va plus loin
qu'Eden. Qu'importe, monsieur? nous n'en aurons que plus de place un
bout du compte!

--Oh! sans doute. Mais... je songeais que... Martin s'arrta.

--Vous disiez, monsieur?...

--Oui, je songeais qu'il tait assez bizarre,  ces gens qui vont tenter
fortune, de s'arranger d'un aussi horrible trou que ces Thermopyles, par
exemple, lorsqu'il ne tiendrait qu' eux de trouver mieux, beaucoup
mieux, dans une bien meilleure situation, et pour ainsi dire sous leur
main.

Son ton tait si loign de l'assurance qui lui tait naturelle, et
laissait tellement percer une terreur secrte de la rponse de Mark, que
l'excellent garon en fut mu de piti.

Voyez-vous, monsieur, dit-il du ton le plus doux, le plus conciliant
qu'il put prendre pour insinuer l'observation, gardons-nous de monter
trop haut nos esprances;  quoi bon, puisque nous sommes dtermins 
tirer le meilleur parti possible des choses, quelles qu'elles soient?
N'est-il pas vrai, monsieur?

Martin le regarda sans rpondre.

Eden mme, vous le savez bien, monsieur, Eden n'est pas entirement
bti.

--De par le ciel, homme! s'cria imptueusement Martin, ne comparez pas
Eden et ces bicoques! tes-vous devenu fou? Par tous les... Que Dieu me
pardonne! vous me mettriez hors de moi!

Aprs cette sortie, Martin tourna le dos, et se promena sur le pont,
d'alle et de venue, plus de deux heures, sans ouvrir la bouche, si ce
n'est pour dire: Bonne nuit! Et le lendemain il parla d'autre chose,
sans plus revenir sur ce sujet.

A mesure que les deux nouveaux citoyens se rapprochaient du terme de
leur voyage, la monotone dsolation de la scne environnante croissait,
et devenait telle qu'il ne tenait qu' eux de se croire entrs dans les
horribles domaines du Dsespoir et de la Mort. C'tait un plat marcage,
sem de troncs d'arbres pourris. Il semblait que la vgtation de la
fertile terre et fait naufrage en entier sur ces bas-fonds, o,
jaillissant de sa cendre dcompose, pullulaient toutes sortes de
productions immondes et dgotantes. Les arbres mme ressemblaient  de
gigantesques herbes, engendres dans le limon par l'cre soleil qui
desschait et dvorait leurs cimes. L, les maladies pestilentielles,
cherchant qui infecter, erraient la nuit en fantastiques brouillards, et
rampaient  la surface des eaux, spectres qui les hantaient jusqu'au
jour. Alors mme que brillait le bienfaisant soleil, il ne faisait que
rvler toute l'horreur de ces affreux lments de corruption et de
mort. Telles taient les rgions fortunes dans lesquelles nos voyageurs
s'enfonaient de plus en plus.

A la fin on s'arrta: c'tait l'Eden.--A voir le hideux marais qui
portait ce nom, enseveli sous la fange et sous des tas de filaments
d'herbes et de racines entrelaces, on pouvait penser que les eaux du
dluge ne l'avaient abandonn que d'hier.

Le fleuve n'tait point assez profond le long de ses rives pour que le
vaisseau prit terre; Mark et Martin descendirent donc dans le bateau
avec tout leur bagage.

Parmi les huttes de bois, en si petit nombre, qu'ils discernaient avec
peine par del de noirs rameaux, la meilleure aurait pu servir de toit 
vaches ou de grossire table. C'taient l les quais, la place du
march, les difices publics, etc., etc.

Voil un denen qui nous arrive, dit Mark; il nous aidera 
transporter nos effets. Bon courage, monsieur. Hol! h! ici!

A travers le brouillard qui s'paississait, ils voyaient l'homme avancer
vers eux, mais lentement. Il s'appuyait sur un bton; quand il fut plus
prs, ils s'aperurent qu'il tait ple, maigre, que ses yeux inquiets
taient profondment enfoncs dans leur orbite. Un habit bleu, d'toffe
grossire, pendait, en haillons autour de lui; il avait la tte et les
pieds nus. A mi-chemin, il s'assit sur une souche, et leur fit signe de
venir  lui, ce qu'ils firent. Alors, appuyant la main sur son ct
comme s'il souffrait, il chercha  reprendre baleine, tout en attachant
sur eux un regard tonn.

Des trangers! dit-il sitt qu'il mit parler.

--Tout juste, reprit Martin. Eh bien, mon bon monsieur, comment vous en
va?

--J'ai t bien bas d'une mauvaise fivre, rpondit-il faiblement. Voil
longtemps que je n'ai pu me tenir debout. Est-ce votre butin que je vois
l-bas? ajouta-t-il en montrant leur bagage.

--Oui, monsieur, rpliqua Mark. Nous indiqueriez-vous quelqu'un qui put
nous donner un coup de main pour transporter le tout ... la ville? Cela
se peut-il, monsieur?

--Mon fils an l'aurait fait, reprit l'homme; mais aujourd'hui il a son
frisson, et il est rest envelopp dans ses couvertures; son cadet, mon
plus jeune, est mort la semaine dernire.

--J'en suis pein pour vous, gouverneur, et de toute mon me, dit Mark
en lui serrant la main. Ne vous inquitez plus de nous, et donnez-moi
seulement le bras pour que je vous reconduise. Nos effets sont en
sret, monsieur, ajouta-t-il, s'adressant  Martin; il n'y a pas presse
autour; nul danger que personne y touche. Ce qui est rassurant tout de
mme.

--Non, murmura l'homme, plus personne! C'est l qu'il les faudrait
chercher, poursuivit-il, frappant le sol de son bton; ou bien vers le
nord, sous les broussailles. Le plus grand nombre, nous l'avons enterr;
les autres sont partis; le peu qui reste ne se hasarderait pas  sortir
de nuit.

--L'air du soir n'est pas des plus salubres,  ce que je comprends? dit
Mark.

--Il est mortel, reprit le colon.

Mark ne montra pas plus de malaise que si on le lui et recommand
connue de l'ambroisie, et donnant le bras au pauvre homme, il lui
expliqua, chemin faisant, la nature de leur achat, et s'enquit de la
position de leur logement futur. C'tait tout contre sa hutte, dit
l'habitant d'Eden, si prs, qu'il avait pris la libert d'y emmagasiner
un peu de mais. Il pria ses nouveaux voisins de l'excuser pour cette
nuit, promettant de tcher de dbarrasser leur maison ds le lendemain.
Il leur donna ensuite  entendre, par manire de conversation, et comme
un petit commrage local, que c'tait lui qui, de ses propres mains,
avait enterr le dernier propritaire, information qui n'altra pas
davantage la srnit de Mark.

Bref le colon les introduisit dans une misrable loge construite de
troncs d'arbres  peine quarris, qui, la porte tant, ds longtemps
enleve, ouvrait en plein sur ce paysage dsol et sur la noire nuit.
Sauf le tas de grain dj mentionn, la hutte tait parfaitement vide.
Cependant les nouveaux venus avaient laiss leur malle sur la plage, et
le voisin leur donna, en guise de chandelle, une espce de torche que
Mark s'empressa de planter au milieu du foyer.

Dclarant alors que la maison avait un air tout  fait confortable, il
se hta d'entraner Martin jusqu' la grve, le priant de l'aider 
rapporter leur malle. En allant et en revenant, il parlait, parlait sans
relche, s'efforant d'infuser dans l'me de son compagnon quelque vague
ide qu'au fond ils taient arrivs sous les plus favorables auspices.

Mais plus d'un homme qui, sous l'empire de la passion, dans l'ardeur de
la vengeance, tiendrait ferme en sa maison dmantele, a vu s'vanouir
son courage  la chute d'un chteau bti en l'air; lorsque la hutte
reut ses propritaires pour la seconde fois, Martin se jeta le visage
contre terre et fondit en larmes.

Pour l'amour du ciel, monsieur, s'cria Mark en proie  la plus
profonde terreur, pas de cela! oh! non, monsieur, tout plutt tout!
Jamais homme, femme, enfant, n'ont tir et ne tireront secours, fut-ce
pour franchir une haie, de leurs soupirs et de leurs larmes; mauvaise
besogne, qui ne peut servir  rien pour vous; et pour moi c'est bien pis
encore! Il y a de quoi me terrasser tout  plat. C'est la seule chose
que je ne puisse supporter; tout plutt, monsieur, tout au monde!
L'expression terrifie du visage de Mark, qui s'tait arrt pour
parler, tandis qu' genoux devant la malle il se prparait  l'ouvrir,
en disait encore plus que ses paroles.

Mille et mille fois pardon, mon cher camarade, rpliqua Martin, mais
c'est plus fort que moi; duss-je en mourir, je ne puis m'en empcher!

--Vous me demandez pardon, vous! reprit Mark avec nergie, retrouvant sa
bonne humeur ordinaire, et s'empressant de dballer leurs effets. Quoi!
c'est le chef de la maison qui demande excuse  la compagnie? tout est
donc boulevers! Il faut qu'il y ait dsordre dans la maison de
commerce. Il est donc grand temps d'inspecter les critures et de
dresser l'inventaire! nous y voil; tout en ordre: ici le porc sal; l
le biscuit; de ce ct l'eau-de-vie, et qui sent firement bon encore!
Ah! ah! et notre chaudron tam; c'est une vraie fortune, que ce
chaudron! Voil les couvertures, et voici notre bonne hache! qu'on dise
maintenant que nous n'arrivons pas quips de toutes pices! Je me sens
cossu comme un cadet de bonne maison parlant pour les Grandes-Indes, et
ayant pour pre le prsident-directeur de la compagnie. Il n'y a plus
qu' puiser un peu d'eau dans le courant devant la porte,  mler le
grog,--poursuivit-il, courant dehors et joignant l'action aux
paroles,--et voil le souper servi et pourvu, je dis, de toutes les
dlicatesses de la saison! Allons, monsieur, nous sommes au complet,
prts  recevoir, prts  encaisser! Que Dieu nous bnisse, monsieur, ne
sommes-nous pas gais, dispos et mieux approvisionns que larrons en
foire? Il tait impossible de ne pas reprendre courage dans la
compagnie d'un pareil homme. Martin s'assit par terre,  ct du coffre,
tira son couteau, et mangea et but en dsespr.

A prsent, voyez-vous, dit Mark ds qu'ils eurent fini ce repas
cordial, je vais,  l'aide de votre couteau et du mien, fixer solidement
cette couverture  la porte, ou plutt  l'endroit o, dans un tat de
haute civilisation, ladite porte se devrait trouver. L, voyez si la
draperie ne reprsente pas fort bien? va pour la portire! Actuellement,
en poussant la malle tout contre, bouchons l'ouverture en dessous.
Est-ce que cela ne fait pas merveille? et pour finir, voil votre
couverture, monsieur, et voici la mienne; et qui nous empche de passer
une bonne nuit?

En dpit du joyeux prambule, plusieurs heures se succdrent avant que
Mark pt s'endormir. Il s'tait roul dans sa couverture, avait mis sa
hache sous sa main, s'tait couch en travers du seuil, mais il tait
trop sur l'veil, trop inquiet, pour qu'il lui ft possible de fermer
les yeux. La nouveaut d'une situation terrible, la crainte d'tre
surpris par quelque animal rapace, ou par quelque autre dangereux
ennemi, une funeste incertitude quant aux moyens de subsistance,
l'apprhension d'une mort prochaine, l'immense distance et les mondes
d'obstacles qui s'levaient entre eux et l'Angleterre, n'taient que de
trop fertiles sources d'anxits pendant cette silencieuse et
interminable nuit. Quoique Martin s'effort de persuader le contraire 
son compagnon, Mark sentait fort bien qu'en proie aux mmes penses, il
ne dormait pas plus que lui, et c'tait l le plus fcheux de leur
affaire, car si une fois ils se mettaient  couver,  ressasser leur
dtresse, au lieu de s'efforcer nergiquement d'y parer, l'abattement de
leurs esprits devait, sans nul doute, favoriser la morbide influence
d'un climat pestilentiel. Enfin jamais, aux veux de Mark, la lumire du
jour n'avait t mieux venue que lorsque, perant  travers la
couverture qui leur servait de porte, elle le tira d'un sommeil
convulsif.

En glissant furtivement dehors pour ne pas veiller son compagnon enfin
assoupi, Mark alla se rafrachir dans la rivire qui coulait devant leur
porte, puis il donna un coup d'oeil  tout l'tablissement. C'taient
une vingtaine de huttes au plus, dont moiti taient abandonnes, et qui
toutes tombaient en ruine. La plus dsole, la plus dserte, la plus
abjecte de ces loges, portait, comme de droit, le titre pompeux de
_Banque du crdit national_. Quelques misrables piliers taient enfouis
autour de la baraque, et perdus sans ressource dans la vase.

 et l on dcouvrait quelques tentatives de dfrichement. En deux ou
trois endroits on avait dessin une espce de champ o,  travers les
souches et les cendres des arbres brls, peraient quelques maigres
rcoltes de mas. Sur divers points une palissade trace en zigzag avait
t entreprise; nulle part elle n'avait acheve, et les pieux
pourrissaient  demi enterrs. Trois ou quatre chiens tiques, quelques
cochons aux longues jambes, qui, affams, erraient  travers le taillis,
cherchant quoi dvorer, un petit nombre d'enfants hves et presque nus,
qui, bouche bante, regardaient l'tranger de l'entre de leurs
chaumires, furent les seuls tres vivants qui se montrrent  Mark. Une
vapeur ftide se suspendait aux arbustes, aux branches infrieures des
arbres  mesure que, chaude comme l'haleine d'un four, elle s'levait de
terre; et,  chaque pas de l'Anglais, l'empreinte de son pied se
remplissait de l'eau noirtre qui partout suintait du sol.

Leur terrain, le lot achet, n'tait qu'un pais fourr o les arbres
rapprochs se poussaient, se coudoyaient l'un l'autre, gnant
mutuellement leur croissance. Les plus faibles, tiols, se tordaient et
s'allongeaient dans les formes les plus bizarres, comme des tres
estropis et perclus; les plus forts, arrts dans leur dveloppement
par la pression et le manque d'air, taient tout rabougris. Autour de
ces troncs irrguliers croissaient de longues tiges de gazon, d'humides
herbes rampantes, et un fouillis pais d'arbustes entremls qui ne
formaient plus qu'une masse inextricable, jungle ou mackis noir et
profond, dont les racines ne plongeaient ni dans l'eau ni dans la terre,
mais dans un putride mlang de l'un et de l'autre, et de leurs propres
dbris corrompus.

Mark retourna vers la grve o la veille ils avaient dbarqu leurs
effets, et y trouva enfin une demi-douzaine d'hommes  l'aspect blme et
misrable, prts cependant  l'assister. Ils l'aidrent  transporter
son bagage dans sa maison de bois. Ces malheureux secouaient tristement
la tte en parlant de la colonie, et ne trouvaient nul confort  donner
 leurs nouveaux concitoyens. Ceux qui avaient quelques ressources
s'taient empresss de dserter cette plage mortelle; ceux qui restaient
y avaient perdu, qui sa femme, qui ses enfants, des amis, des frres, et
avaient eux-mmes cruellement souffert. La plupart taient malades; nul
ne se sentait la force qu'il s'tait connue jadis. Tous offrirent
franchement leurs avis et leurs services  Mark, qu'ils ne quittrent
que pour aller vaquer  leurs diffrents travaux.

Martin, pendant ce temps, s'tait pniblement lev; mais le changement
produit par une seule nuit sur toute sa personne tait effrayant: ple,
faible, il se plaignait de douleurs et de dfaillance dans tous les
membres; sa vue s'tait obscurcie, sa voix s'loignait. Pour Mark,
rassemblant toute son nergie, plus vigoureux, plus actif  proportion
que leur position devenait plus critique, il alla enlever la porte d'une
des cases abandonnes et revint l'adapter  leur propre logis; aprs
quoi il courut chercher une espre de banc grossier dont il avait fait
la dcouverte chemin faisant, et qu'il rapporta en triomphe. Ayant fix
ce meuble prcieux en dehors de leur hutte, il posa dessus le prcieux
chaudron tam et diffrents ustensiles, de faon  reprsenter une
espce de buffet. Ravi de l'arrangement, il roula ensuite la tonne de
farine dans un coin de la maison, o il la dressa debout en manire de
tablette de dcharge. Quant  la table  manger, rien ne pouvait mieux
en tenir lieu que leur grand coffre; Mark le consacra solennellement 
cet emploi. Les habits, couvertures, manteaux furent pendus aux parois,
 des chevilles et  des clous; enfin Mark s'empara d'une grande
pancarte dispose par Martin  l'htel National, lorsqu'il tait dans
l'enivrement de ses esprances, et l'inscription _Chuzzlewit et Comp.,
architectes et inspecteurs gnraux_, fut dploye et cloue  l'endroit
le plus apparent de la faade de la baraque, comme si la cit d'Eden et
t une vraie ville, et que les nouveaux ingnieurs eussent eu sur les
bras plus d'affaires qu'ils n'en pouvaient entreprendre.

Voici les outils, s'cria Mark apportant la bote aux instruments de
Martin et fichant le grand compas droit au milieu d'un tronc d'arbre
coup devant la porte, Je les mets un peu en avant, ajouta-t-il, pour
qu'on sache que nous sommes bien pourvus. Maintenant, vienne qui voudra.
Quiconque a une maison  btir n'a qu' se dpcher de s'adresser 
nous, avant que nous ayons quelque autre ouvrage en train.

Vu l'intensit de la chaleur, la matine avait t plus que
raisonnablement employe; mais sans s'accorder une minute de repos, bien
que la sueur coult de tous ses pores, l'infatigable Mark s'clipsa et
reparut, sortant de la maison, arm d'une hache, prt  mettre 
excution,  l'aide de son outil, toutes sortes d'impossibilits.

Nous avons de ce ct un vieux vilain arbre, monsieur, que j'aimerais
mieux voir  bas que debout. A ce soir le four, n'est ce pas? C'est un
fameux pays que l'Eden pour la terre glaise, tout de mme, et la glaise
c'est bon  tout!

Mais Martin ne rpondait mot. Il tait demeur assis tout le temps, la
tte dans ses mains, absorb dans la contemplation de l'eau qui coulait
 ses pieds, songeant peut-tre que ces ondes ne fuyaient si rapides que
pour aller gagner la haute mer, route de cette patrie qu'il n'esprait
plus revoir.

Les coups vigoureux que Mark dchargeait sur son arbre n'eurent pas plus
de succs pour tirer Martin de sa profonde mditation: voyant chouer
ses efforts, l'associ laissa de ct toute besogne et s'en vint trouver
son matre.

Courage! De grce ne vous laissez pas aller ainsi, monsieur, dit le
pauvre garon.

--Oh! Mark, reprit son ami, qu'ai-je fait en toute ma vie pour mriter
un pareil sort!

--Ah! par exemple, monsieur, quant  cela, rpondit Mark, tout ce que
nous avons de gens ici en pourraient dire autant, et quelques-uns,
peut-tre,  plus juste titre que vous, ou moi. Allons, monsieur,
remontez-vous, mettez-vous  faire quelque chose. Voyons; si vous
criviez  Scadder pour lui faire quelques observations personnelles,
est-ce que cela ne vous soulagerait pas un peu?

--Non, dit Martin, secouant tristement la tte, il n'y a point de
remde.

--S'il en est ainsi, monsieur, vous tes malade, il faut vous soigner et
vous gurir.

--Ne vous inquitez plus de moi, reprit Martin; faites pour vous ce que
vous croirez le mieux. Bientt vous n'aurez plus qu' songer  vous
seul; puisse alors Dieu vous renvoyer au pays et me pardonner de vous
avoir amen ici! Pour moi, je suis destin  mourir l, sur cette terre;
je l'ai senti en y mettant le pied. Eveill, assoupi, je n'ai rv qu'
cela toute la nuit.

--Je craignais tout  l'heure que vous ne fussiez malade, dit Mark avec
tendresse; maintenant, j'en suis sr. C'est une crise, un lger accs de
fivre attrap au milieu de toutes ces rivires de malheur. Mais, Dieu
vous bnisse, ce ne sera rien. C'est seulement pour s'acclimater: eh, ne
faut-il pas que chacun paie son petit tribut au climat et  la saison?
C'est gnral, vous le savez bien.

Martin se contenta de soupirer en branlant la tte.

Attendez-moi une demi-minute! s'cria vivement Mark; je ne fais qu'une
course jusque chez nos voisins pour leur demander ce qu'il faut prendre,
en emprunter un peu, et vous le rapporter; aprs quoi, comptez que
demain vous vous trouverez aussi gaillard, aussi fort que jamais. Je
reviens comme l'clair. Seulement, ne vous dcouragez pas, ne vous
affectez pas, je vous en supplie, tandis que je serai absent!

Jetant sa hache, il partit aussitt. A quelque distance, il s'arrta,
regarda derrire lui et repartit comme un trait.

Maintenant, Mark Tapley, se dit le brave personnage en s'administrant
un bon coup de poing sur la poitrine, par manire de cordial, faites
attention  ce que je me fais l'honneur de vous dire, mon garon; les
choses vont aussi mal que vous avez jamais pu le dsirer, mon bon ami,
et vous n'aurez de votre vie meilleure occasion de mettre  l'preuve
votre bonne et joviale humeur. En avant donc, Mark Tapley, c'est le
moment ou jamais de faire contre mauvaise fortune bon coeur!

(_La fin  un prochain numro._)



Courrier de Paris.

Les comdiens n'ont jamais eu la rputation d'amasser des lingots d'or
ni de devenir millionnaires; on pratique, dans cette vie de thtre, une
philosophie qui conduit rarement au Potose; ce n'est pas qu'on y
contracte le mpris des richesses, on les estime fort au contraire et on
leur tend la main volontiers; mais on ne sait pas les retenir, et
l'argent qui entre par une porte sort bientt par l'autre. Je sais bien
qu'il s'est opr, depuis assez longtemps, une notable rvolution dans
cette insouciance des artistes; ils se sont laisss aller  la pente du
sicle qui va droit  l'utile et au rel; depuis que l'art est devenu
une exploitation et le thtre une affaire, depuis que dans le talent ou
le gnie ce qu'on cherche avant tout, ce sont les gros revenus, nous
avons-- mtamorphose!--des jeunes premiers plus exacts que Barme, des
Climnes qui achtent des rentes, et des danseuses qui mettent  la
caisse d'pargne. Mais ce sont l des exceptions, et chez la plupart le
naturel l'emporte; pour quelques comdiens bien rents, que
d'autres--souvent mme des plus illustres--ont, comme Clairon, une
vieillesse voisine de l'indigence! D'ailleurs cette nation comique est
infime; elle s'tend depuis la Mlopomne en crdit, qui se drape
firement dans sa pourpre, attirant  elle les billets de banque,
jusqu' la Zphirine vagabonde qui promne, de Pontoise 
Brives-la-Gaillarde, Chimne et Hermione sans sou ni maille; elle va de
la prima donna qu'on charge de couronnes,  la pauvre chanteuse qui ne
rcolte que des sifflets et des pommes cuites; du tnor tran dans une
lgante calche par deux chevaux hennissant, au tnor en patache ou
crott jusqu' l'chine. Aujourd'hui les Melchiors Zapatas ne sont pas
plus rares que du temps de Gil Blas, et l'eau claire continue  couler
sur leur route, pour tout potage.

On a song  mettre un peu de vin dans cette eau, et cette pense toute
prvoyante a donn naissance  une caisse des artistes dramatiques; les
talents les plus clbres et les plus humbles en sont les tuteurs et les
patrons; la caisse est alimente par des dons individuels et--puisque le
bal intervient aujourd'hui dans tous les actes de bienfaisance--par un
bal annuel. L'Opra-Comique prte sa salle lgante  cette danse
philanthropique; l'anne dernire, la recette  dpass 35,000 fr.;
cette anne, la somme n'a pas t moins agrable et moins solide. Cet or
donn pour la plupart par la curiosit, le dsoeuvrement et le plaisir,
se convertit le lendemain en bonnes rentes sur l'tat; Melchior Zapata
finira donc par tre rentier sur ses vieux jours, pour peu que la caisse
continue  prosprer, et ses crotes de pain dtrempes au courant des
fontaines se changeront en brioches.

Le bal a commence  minuit; la foule tait considrable; ce n'taient
pas les acteurs, bien entendu, mais les actrices, que cette foule venait
voir; mi ne saurait croire combien de gens donneraient le meilleur de
leurs chevaux pour approcher seulement pendant une seconde de ces reines
du drame, de la comdie, de l'opra et de la danse, et entendre le
frlement de la robe de Rachel, de Fanny Ellsler et de Grisi! Et en
effet pour le public clou dans sa stalle d'orchestre, enferm dans sa
loge, assis sur les banquettes du parterre, la rampe est une barrire
infranchissable; il semble qu'il ne soit permis qu' des tres
privilgis et surnaturels de communiquer avec ce monde des coulisses;
et si par hasard une comdienne fameuse et un comdien clbre viennent
 passer dans la rue, comme le premier venu, vous voyez tous les regards
se tourner sur eux avec stupfaction; on dirait,  voir et tonnement,
qu'il n'est pas encore prouv que les comdiens marchent sur deux pieds
et portent le nez au milieu du visage comme la plupart des mortels.

Ici, du moins, les curieux ont pu se satisfaire: le thtres de Paris
avaient envoy  ce bal l'lite de leurs actrices, les plus clbres et
les plus aimes; et plus d'un joli minois, dont le talent est encore 
faire, s'indemnisait sur la rputation de sa taille, de ses yeux, de son
sourire et de sa sensibilit.--Mademoiselle Rachel se faisait remarquer
dans une loge d'avant-scne par le srieux de son attitude et de son
costume, digne de la gravit de Mlopomne. Dans la loge oppose, le
Vaudeville souriait du sourire de madame Doche, vtue de blanc et
couronne de fleurs; mademoiselle Djazet portait de la poudre, et
semblait toute prte  risquer encore une aventure de Richelieu.
Cependant l'orchestre donne le signal, et peu  peu toutes ces
demoiselles se mettent en danse; les dames patronnesses elles-mmes
descendent de leurs places officielles, bouquet en main, couronne en
tte, et se mlent aux quadrilles; on remarque particulirement le mol
abandon de la jolie mademoiselle Saint-Marc du Vaudeville, et le teint
florissant de mademoiselle Denain du Thtre-Franais. Bientt tout
danse: de la dugne  l'amoureuse, de la princesse  la soubrette, de
l'Agamemnon au Frontin, et du tyran  la victime... Alcide Tousez et
Hyacinthe, la fleur des pois, se sont distingus, par leurs grces
exquises et leur galanterie raffine, dans cette fte dramatique qui ne
s'est termine qu' cinq heures du matin.

Le carnaval vient, dfinitivement de rendre le dernier soupir; la
mi-carme a vu le suprme effort de sa gaiet et clair le dernier jour
de son rgne; l'enterrement s'est fait sans rmission, au bal de l'Opra
du jeudi 14 mars, prsent mois; il n'y a plus  y revenir, et tout est
dit; le carnaval est bien mort... jusqu' l'anne prochaine. Quelques
masques ont encore couru les rues, pour n'en pas perdre tout  fait
l'habitude; et la mi-carme a frapp bruyamment aux portes de Musard,
qui s'est mis sous les armes en reconnaissant sa voix, et l'a fait
galoper  grand orchestre. La mi-carme n'est autre chose, en effet, que
le carnaval affaibli et un peu blme; il n'a rien de nouveau  nous
montrer ni  nous apprendre; j'excepte cependant la fte des
blanchisseuses, qui lui appartient en propre, et dont nous donnons ici
une esquisse. Vous voyez cette foule assemble sur une des rives de la
Seine, au pont d'Austerlitz ou au pont Royal, peu importe; vous entendez
ces cris et ce tumulte: c'est la fte des blanchisseuses qui va
commencer; il s'agit de nommer une reine, et toutes les ambitions
s'agitent. Le systme lectif est en usage dans le royaume des
blanchisseuses; la charte du battoir le consacre; mais elle n'accorde le
droit d'lire qu' un seul et unique lecteur, et cet lecteur se nomme
le hasard. A qui le hasard donnera-t-il aujourd'hui la couronne?
demandez  ce magicien, son agent secret; c'est lui qui tient l'urne o
se cache la fve fatale qui va dcider du sort de cette royaut; matre
hasard a prononc; la fve est chue  la blanchisseuse que vous voyez
l; peut-tre mme n'est-ce qu'une ravaudeuse; n'avons-nous pas vu des
royauts parties de moins encore?

[Illustration: Matine d'enfants costums.]

Ds que la reine est proclame, les vivat retentissent; on agite les
bannires, on entonne les hymnes et les chansons; puis le grand matre
des crmonies annonce que le cortge royal est prt et que l'heure est
venue de montrer Sa Majest par la ville. Sa Majest ne se fait pas
prier; pare de fleurs et vtue de sa robe des dimanches, elle monte
dans sa... charrette de blanchisseuse; et aussitt sa cour, ses dames
d'honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses sujettes la suivent,
promens comme elle dans leur quipage naturel; c'est vritablement ce
qu'on peut appeler une reine et une cour populaires; aussi Sa Majest ne
dure-t-elle qu'un jour; si son pouvoir s'tendait au del de
vingt-quatre heures, il va sans dire qu'elle finirait par se
dpopulariser, comme tant d'autres, et par prendre des airs absolus; les
haines et les querelles clateraient dans le royaume des blanchisseuses.
Dieu! quelle anarchie dans le pli des chemises et le savonnage des
bonnets et des collerettes! La charte des blanchisseuses a donc montr
de la sagesse en bornant la royaut  un seul jour, qui s'appelle le
jeudi de la mi-carme; mais si son autorit est phmre, elle est du
moins joyeuse, et exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le
jour dure, la reine est salue par les acclamations des passants et
entoure de l'amour de ses sujets, et le soir elle finit gaiement son
rgne  la Courtille, et abdique sans remords et sans crainte, aprs un
bon repas... Si Sa Majest a fait quelque tache  son manteau royal,
elle a du moins l'avantage de pouvoir le blanchir et le repasser
elle-mme.

Il y a longtemps qu'on l'a dit: il n'y a plus d'enfants; j'ai vu l'autre
jour un marmot qui fumait un cigare avec l'aplomb d'un tambour-major; et
hier, chez madame de C..., une petite fille de dix ans dansait la polka
avec la coquetterie et la vivacit d'une lionne exprimente; c'est que
nous avons aussi des bals d'enfants; pourquoi ces chers petits ne
danseraient-ils pas, en effet? La danse sied surtout  leurs fraches
couleurs,  leur vif et limpide regard,  leur humeur rieuse et lgre.
Quoi! nous voyons des barbes grises et des crnes chauves se donner des
passe-temps d'Adonis et de zphyrs, et nous refuserions cette joie 
tous ces chers amours  peine clos? Le bal d'enfants commence donc 
devenir  la mode; il y en a eu plusieurs cet hiver, un chez madame la
comtesse de P..., un autre chez la baronne D..., un troisime chez M. le
prince de S... Dans ces nuits enfantines, madame de C..., dont nous
parlions tout  l'heure, a obtenu le prix de l'lgance et de
l'originalit; les billets d'invitation, crits au nom des deux petites
filles de madame de C... anges gracieux et blonds, taient, ainsi
conus: Lucile et Armand de C... priant leurs amis et leurs amies A,
B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, X, Y, Z,
de leur faire le plaisir de venir passer la soire chez eux, mardi
prochain, 11 mars 1844.

On est libre d'apporter son papa et sa maman.

Les bonnes seront dposes dans l'antichambre, pour moucher.

Il y aura un violon et des confitures.

Tout l'essaim joyeux est venu. C'taient bien les plus jolis minois de
petites filles qu'on puisse imaginer, et les plus charmants bonshommes
qui aient jamais t crs et mis au monde. Le costume tait de rigueur.
II y en avait de rares et de dlicieux, grecs, italiens, du Nord et du
Midi, de l'Occident et de l'Orient. Rien de plus piquant que le jeune
D... en Cromwell; rien de plus gracieux que mademoiselle A..., ge de
sept ans, en robe et en coiffure  la Ninon. On voyait des Smiramis de
deux pieds et des Louis XIV haut comme ma botte. Le fils du lieutenant
gnral L..., en veste de hussard, relevait alternativement sa terrible
moustache, et demandait  boire  papa. Gustave Saint-H..., frachement
sorti de nourrice, avait chauss des bottes  l'cuyre, endoss
l'uniforme des chasseurs  cheval de la garde impriale; redingote grise
et petit chapeau; c'tait le chat bott allant  la bataille
d'Austerlitz.

Au premier signal de l'orchestre, il fallait voir comme toute cette
nation heureuse s'est mise en danse!... Mais tout  coup, je ne sais par
quelle subite mtamorphose, tous ces enfants n'ont plus t des enfants
pour moi:  la taille prs, c'taient les mmes mines, les mmes
coquetteries, les mmes fatuits, les mmes jalousies qu'on voit dans
nos bals  nous autres grands enfants. Les petites filles regardaient du
coin de l'oeil si quelqu'un ne les admirait pas et les petits garons
s'efforaient d'attirer l'attention de ces demoiselles et d'loigner les
concurrents. Il n'y a plus d'enfants, vous dis-je.

Le souper a t vif et galant. Toute cette ruche bourdonnante s'est
jete sur les sucreries et les gteaux, et les a pills comme un
parterre, laissant  peine quelques dbris; et puis on s'est spar,
emportant la moiti du dessert dans ses poches.

Cette fte laissera de longs souvenirs, et se transmettra de bambins en
bambins. Un savant historien, membre de l'Acadmie des Inscriptions et
Belles-Lettres, se propose d'en consacrer la mmoire dans le _Journal
des Enfants_. Mais tout n'est pas rose dans la vie: si les marmots
bnissent en gnral madame C... pour les doux loisirs qu'elle leur a
donns, d'autres lui gardent rancune. On ne fait pas plaisir  dix
personnes sans faire de la peine  vingt autres; un ne gagne pas une
amiti sans qu'une haine ne pousse aussitt  ct. C'est ce qui est
arriv  madame de C... pour ce mmorable bal. Elle n'avait invit que
des enfants au-dessus de trois ans; tous les enfants au-dessous sont
furieux. Madame de C... a soulev des inimitis implacables dans le
biberon, et le petit Ferdinand B..., quittant tout  coup le sein de sa
nourrice, s'est cri: Quand je rencontrerai cette madame de C..., je
ne la saluerai pas!

[Illustration: Promenade des Blanchisseuses,  Paris, le jour de la
Mi-Carme.]

Le got de la danse va si loin, qu'il gagne jusqu'aux quadrupdes.
Plusieurs journaux ont publi des dtails sur un bal de l'espce animale
donn chez madame la duchesse de ***. Faut-il nommer les choses par leur
nom? ce bal tait un bal... un bal... de chiens! Madame la duchesse de
***, qui a des fantaisies canines trs-prononces, a mis son salon  la
disposition de tous les griffons, pagneuls et king's-Charles de sa
connaissance. Il va sans dire que les petits chiens de madame la
duchesse en ont fait les honneurs. Les invitations avaient t envoyes
en leur nom. On dit que, de mmoire de chien, on n'a vu une socit plus
nombreuse et mieux choisie. On entrait  quatre pattes et l'on dansait
sur deux. Le griffon de madame de N..., par, musqu, poudr, cir, a
ravi tous les coeurs par la grce de sa danse; la levrette de la
marquise Z... a obtenu les honneurs d'un aboiement gnral.

Le lendemain, on a pu lire sur les grands murs de la ville l'avis
suivant: 500 fr. de rcompense  qui rapportera rue de la Paix,
numro..., un grillon couleur de feu, portant au cou une faveur rose...
Sans doute c'est un danseur qui, en sortant du bal de madame la duchesse
de ***, aura laiss sa raison au fond de sa pte, et se sera perdu en
route.

Cinq cents francs pour un griffon! Et si un pauvre homme, mourant de
faim, allait tendre la main par l, cette me si sensible lui dirait
probablement: Passe ton chemin, je n'ai pas de monnaie!

Ducros a paru devant ses juges: un arrt de mort vient de frapper ce
criminel de vingt ans. Les dtails du procs attristent l'me. On ne
saurait sans horreur songer  tant de sang-froid dans un crime si grand
et dans un ge si voisin de l'adolescence. Ducros a dit, des mots d'une
navet effroyable, celui-ci, par exemple: Je m'tais prsent deux
fois chez madame veuve Snepart, sans avoir le plaisir de la rencontrer;
la troisime fois j'ai t plus heureux.--Cette troisime fois, Ducros
trangla la malheureuse femme.--Aprs avoir assassin la mre, il va
chez le fils, auquel il tend la main; puis il fait sauter les
petits-fils sur ses genoux. J'ai jou avec eux toute la soire, et je
leur ai fait des cocottes. En quittant ces pauvres innocents enfants,
Ducros, pour finir sa soire, entre dans un spectacle, non pas au
boulevard du Temple, o il aurait pu trouver du moins de sombres drames,
en rapport avec sa conscience, mais au thtre des Varits, o il
assiste  une pice bouffonne? J'prouvais le besoin de me distraire et
de m'gayer un peu, a-t-il dit.--Ducros s'est pourvu en cassation
contre l'arrt qui le condamne.

On connat l'accident arriv l'autre jour  M. Habeneck, le clbre
violoniste et chef d'orchestre de l'Acadmie de Musique. Dimanche
dernier. M. Habeneck, au moment d'aller diriger le dernier concert du
Conservatoire, fit une chute dans les coulisses de l'Opra. La chute fut
rude, et quand on releva M. Habeneck, on s'aperut qu'il avait le bras
cass. Cependant il tait attendu; l'heure s'avanait: point d'Habeneck;
le public commenait  s'impatienter. Un homme s'avanant sur
l'estrade,--c'tait Trvot le chanteur,--fit les trois saluts d'usage,
et s'exprima en ces termes: Messieurs, je suis charg de vous prvenir
d'un accident grave: M. Habeneck ne paratra pas aujourd'hui; il vient
de tomber  l'Opra et de se faire une _luxure_. Voil donc ce pauvre
Habeneck atteint et convaincu de luxure. En revanche, si M. Trvot est
jamais charg d'annoncer un fait d'incontinence, il ne manquera pas de
le traiter de luxation, pour rtablir l'quilibre.



Une Vocation.

ESQUISSE DE MOEURS ARABES.

Pendant l't de 1839, j'avais pris l'habitude d'aller chaque jour me
promener aux Tuileries. Je venais de terminer mon droit et de me faire
inscrire au stage des avocats  la cour royale de Paris, beau titre qui
m'obligeait  descendre du cinquime, o j'habitais depuis quatre ans,
au troisime tage, qui est l'extrme chelon, suivant l'ordonnance, et
qu'on permet  ceux qui ne peuvent pas descendre au premier.

J'allais tous les matins, de dix heures  deux heures, promener ma robe
noire au palais, attendant des clients qui ne venaient jamais, si ce
n'est, quand, me trouvant  la police correctionnelle, M. le prsident,
voyant un de ces pauvres dlaisss qui n'ont pas mme un ami pour leur
procurer la parole conomique d'un avocat stagiaire, faisait appel  mon
dvouement par ces paroles: Matre Rigaud, prsentez la dfense du
prvenu. J'tais fier de me voir connu du prsident, et d'entendre
proclamer mon nom en prsence d'une centaine de malheureux qui viennent
l sous prtexte de raliser le voeu de la loi sur la publicit des
dbats judiciaires, l'hiver pour se chauffer, l't pour ne rien faire,
en tout temps pour mditer sur le sens de ces vers d'Horace qu'ils n'ont
jamais lus:

                            Raro antecedentem scelestum
                            Deseruit pede poena claudo.

Ce qui n'a jamais empch de voler des mouchoirs jusque dans l'enceinte
du tribunal, et des tabatires dans la poche de _Messieurs_.

Donc, j'tais un homme de loisir. Quand j'avais suffisamment suivi mon
cours d'loquence  la sixime chambre, ayant encore deux heures  tuer
jusqu'au dner, je me rendais aux Tuileries aprs avoir fait un peu de
toilette, c'est--dire chauss mes bottes vernies et mis un faux col.

A force de tourner sur moi-mme dans les longues alles, regardant
toutes les femmes, voulant tre regard par toutes et remarqu au moins
par une seule, je jetai mon dvolu sur une jeune personne qui venait
comme moi  cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa
soeur,  ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient  l'entour,
tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits
travaux de broderie ou de tapisserie.

Toutes les deux taient jolies; la plus jeune surtout tait une petite
brune dont la mine veille faisait retourner plus d'un passant. Pour
moi, je commenai  la regarder avec une expression d'admiration
sentimentale qui parut ne lui tre pas dsagrable. Au lieu de faire le
tour de la grande alle, je n'allai d'abord qu' la moiti, puis je
raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de
vingt mtres dont ma beaut occupait le point central.

Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en
spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant
qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes
intentions d'ailleurs n'taient pas si froces; et quant  ma proie,
c'tait en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce
jour-l.

Ce mange dura trois mois sans autre incident que ces petits vnements
assez ridicules que je rappelle ici  ceux qui ont jou le mme jeu dans
les mmes circonstances: tantt un des enfants me poussait son cerceau
dans les jambes, tantt c'tait la petite fille qui me lanait son
volant  travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se
laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire 
sa mre, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en
rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet
produit sur son coeur par la persvrance de mes volutions amoureuses.
Je pensais aussi que les grces de ma personne n'avaient pas nui  la
chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je
conserve les mmoires de ma blanchisseuse de ce temps-l, comme souvenir
d'un luxe qui tonnerait les lions du concert Vivienne.

L't se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre
chose, si ce n'est qu'elle tait la soeur de la jeune dame qui
l'accompagnait, et par consquent la tante des deux marmots. C'est par
le babil de l'un de ces enfants, attir un jour  l'appt d'un son de
plaisirs, que je fus confirm dans mon premier soupon  cet gard; ce
fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle
se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de
Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me
promis d'tre aussi entreprenant et moins gnreux. Le lendemain je ne
la revis pas ni les jours suivants, et j'en rvai jusqu' ce qu'enfin,
ayant dsespr de la retrouver jamais, je cherchai d'autres
distractions.

Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'tait un jeune homme
de mon ge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics o
l'on entre sans payer, un garon d'une taille assez lgante, vtu avec
une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je
remarquai en lui, ds ce temps-l, certaines habitudes d'ordre qui me
donnrent  penser; mais je ne m'arrtais  mes rflexions que pour les
tourner  la louange de mon ami: esprit rang, disais-je, qui ne donne 
son luxe et  ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien mnager de
ce qui peut blouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et
se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du
faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empchait pas de dner avec moi chez
un restaurateur  trente-deux sous, et de porter des gants  vingt-neuf,
encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement envelopps de papier,
plus souvent qu' ses mains, habituellement caches dans les goussets de
son pantalon; ses gants reparaissaient toujours  propos, et alors il
les talait avec grce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans
l'entournure de son gilet, mettant  dcouvert, tout ce qu'on peut voir
de la chemise: une pice de fine toile de Hollande btie sur un corps de
calicot  1 franc le mtre.

Tel tait, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parl
de ma passion, et je crois mme que, pouss par ses hbleries, je lui
avais dit, non pas toute la vrit, mais plus que la vrit.--Cette
confiance rciproque nous avait lis d'une troite amiti, tellement
qu'il ne se passait gure de jours sans que mon ami Achille ne vnt
chercher son ami Rigaud, ou rciproquement.

Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de
sa fortune prsente, et surtout de ses magnifiques esprances dans
l'hritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paratre
infrieur  mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de
capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital
plac chez un de mes parents, commerant ais de la rue Chapon, fort
connu dans les dpartements par les applications industrielles que son
gnie inventif a trouves dans l'emploi du caoutchouc.

--Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une
poigne de main plus vive qu' l'ordinaire.

Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici
une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de
toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux
bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle
de Rothschild.

--J'tais flatt du compliment. --D'ailleurs, poursuivit Achille, il
est nanti d'avance, ton parent, puisqu'il est dpositaire de ta
fortune.-- Ta fortune! je me pavanais comme un millionnaire.--Cela
doit aller tout seul, ajouta-t-il; j'attendrai ce soir mes fonds au
passage des Panoramas.

--J'y serai, lui rpondis-je.

J'tais si sr de la ponctualit d'Achille, le considrant comme un
capitaliste, que j'oubliai en cet instant une recommandation de mon
respectable pre, mort, il y a quelques annes, en exercice d'une charge
d'huissier  Chteauroux.

Mon cher Polycarpe, c'est mon petit nom, mon cher Polycarpe, me disait
mon pre, ne signe jamais de lettres de change, n'endosse jamais de
lettres de change. Tous les malheurs de la jeunesse viennent de la
lettre de change.

J'endossai celle de mon ami.

J'arrive tout de suite  l'chance, passant, sous silence trois mois de
ma vie paresseuse et dissipe.--C'est, dommage: car ces trois mois
furent du bon temps dont on se souvient peut-tre encore entre la rue
d'Antin et la rue Grange-Batelire, et depuis le passage de l'Opra
jusqu'au Palais-Royal.

La valeur, comme disait Achille, la valeur ne fut point paye. Le
souscripteur tait, je crois, un tre imaginaire; je n'ai jamais, en
tout cas, trouv sa trace. Achille devait rembourser, il n'en fit rien.
Le billet me fut prsent; je n'tais pas en fonds; mon parent le
remboursa, et vint me trouver pour m'apprendre que j'tais dbit,
pardon de ce style de partie double, dbit du montant du remboursement,
il ajouta  cette dclaration financire quelques reproches et des
conseils dont l'intention tait trop bonne pour que je lui fisse
remarquer que j'avais pens tout ce qu'il pouvait me dire avant qu'il
et ouvert la bouche.

Eh bien! lui dis-je par une inspiration qui ne vient qu'aux
prdestins, faites protester l'effet, obtenez un jugement contre le
souscripteur et les endosseurs. Envoyez-moi  Clichy, pourvu que mon ami
y soit envoy avec moi; j'ai mon ide.

Je crois que je fus compris par le fabricant en caoutchouc, car le soir
mme le billet tait protest, et huit jours aprs, le jugement
signifi; huit jours plus tard, un fiacre s'arrtait  ma porte, et
comme je sortais pour me rendre au palais, deux hommes m'arrtrent,
m'engageant  monter dans le fiacre. J'y trouvai mon ami Achille sous la
garde d'un troisime personnage dont la figure tait encore moins
avenante que la face des deux premiers.

Comment, me dit mon ami, ton parent a l'infamie de nous faire arrter?
Cet homme-l n'a donc pas de coeur?

--Que veux-tu, lui dis-je, il ne me doit plus rien, mes fonds taient
puiss avant l'chance, et je suis trait comme un parent insolvable.

--Dis-tu vrai? Est-ce que nous allons coucher  Clichy? Ce serait une
trahison de ta part.

Il disait cela si naturellement que je ne doutai pas de sa parfaite
bonne foi. Selon lui, j'tais le tratre, et il ne lui venait pas 
l'esprit qu'il y avait au moins un tratre avant moi, en ne comptant pas
le souscripteur du billet.

Au lieu de rpondre  mon ami, je dis au garde du commerce et  ses
acolytes de nous conduire droit  la prison. Mon sang-froid imposa  mon
compagnon.

Ne pourrions-nous pas nous faire conduire ailleurs, sous la garde de
ces messieurs, afin d'aviser ensemble au moyen de payer?

C'est Achille qui parlait ainsi.

Pardon, monsieur, rpondit le ministre de la loi commerciale, vous
pouvez venir chez moi, et si vous trouvez les fonds avant deux heures
(il tait dix heures), vous serez libres.

--Eh bien! conduisez-nous chez vous.

J'tais impassible et ne prenais aucune part  cette ngociation.

Nous fmes en effet conduits chez le garde du commerce, et le fiacre
s'arrta bientt devant une maison de mauvaise apparence; au fond d'une
alle obscure, un escalier  peine clair nous mena au deuxime tage.
Nous traversmes un appartement encombr de meubles de tous les styles
et de toutes les paroisses. On nous fit entrer dans le cabinet du
matre.

Arrangez-vous ensemble, messieurs, nous dit-il, entendez-vous; trouvez
le moyen de payer, ou dans quatre heures nous partons.

Nous voici seuls. Eh bien! dit Achille, rompant le premier le silence,
qu'allons-nous faire?

--Rien. Il me semble que nous faisons ici une station inutile.

--Comment! tu veux aller  Clichy? finis donc.

--Je t'assure que j'y suis dcid.

--Voyons, tche de trouver la moiti de la somme, je trouverai peut-tre
l'autre.

C'est l que j'attendais mon homme.

Cherchons donc, je le veux bien; mais je n'ai pas d'espoir.

Nous fmes venir les deux acolytes du garde du commerce et les envoymes
chacun de son ct appeler, l'un une dame de la connaissance d'Achille,
l'autre mon cousin le ngociant.

Quand ils furent partis, As-tu djeun, me dit mon compagnon. Ces
drles-l m'ont saisi  jeun; il n'en faut pas davantage pour vous
donner la jaunisse.

J'avais djeun, mais lgrement, de pain et de beurre avec une tasse de
th que je prparais moi-mme tous les matins avant de sortir.

Monsieur, dit Achille en ouvrant la porte du cabinet pour appeler le
matre, serait-il possible d'avoir  djeuner?

--Voulez-vous, rpondit-il, partager le djeuner de ma famille? Nous
allons nous mettre  table.

--Ma famille! qu'en dis-tu Polycarpe? dit Achille en se tournant vers
moi, ces brigands-l ont une famille; veux-tu voir la famille? Et sans
attendre ma rponse, Volontiers, monsieur, vous tes bien aimable.

Il sort du cabinet et je le suis en faisant rapidement cette rflexion
que le djeuner serait port sur la note des frais d'arrestation et
qu'il faut prendre ce que Dieu nous envoie.

On nous introduit dans la salle  manger. Quelle fut ma surprise! deux
dames et deux enfants taient dj autour de la table. C'taient les
dames et les enfants des Tuileries, c'tait ma Charlotte.--Je rougis
jusqu'au blanc des yeux de me retrouver en prsence de ma conqute dans
une circonstance si pitoyable. Elle sembla elle-mme interdite ainsi que
sa soeur, du moins je crus remarquer sa confusion. Les enfants me
reconnurent, et tous les deux ensemble:

Tiens, c'est le monsieur qui nous a donn des plaisirs! Le garde du
commerce, qui nous gardait  vue en l'absence de ses deux estafiers,
s'tait pourtant absent une minute, et par consquent il n'assistait
pas  cette reconnaissance.

Ds qu'il fut rentr, on se mit  table, et l'on commena  officier
dans un silence interrompu seulement par le bruit des fourchettes et des
mchoires. Tout  coup mon ami Achille rompit le silence en disant:

Il parait que mon ami Rigaud est ici en pays de connaissance?

--Comment cela? dit le matre de la maison.

Les dames rougissaient.

Effectivement, dis-je, j'ai eu le plaisir de rencontrer ces dames
quelque part.

--Aux Tuileries, n'est ce pas, monsieur, interrompit la soeur de
Charlotte, comme si elle et redout le soupon de son poux.

--Oui, madame, aux Tuileries, l't dernier.

Achille comprit tout de suite que c'tait l'aventure que je lui avais
conte; et comme je l'avais extraordinairement amplifie, je craignais
qu'il n'abust de ma confidence pour prendre avantage sur moi dans la
partie dont l'enjeu tait le paiement de la lettre de change.

Effectivement, il se mit  faire des allusions  ces sortes de
rencontres fortuites, regardant alternativement les deux femmes et moi
de manire  me rendre toute contenance pnible. Heureusement ses
habitudes de hbleur l'amenrent  parler de lui-mme, et il nous conta
qu'il avait failli pouser une Anglaise millionnaire pour lui avoir
donn la main comme elle montait dans un omnibus.

On l'appela en ce moment, et le garde du commerce le conduisit dans son
cabinet, o l'attendait la dame qu'il avait fait prvenir. En mme temps
la soeur de Charlotte allait dire deux mots  sa servante, et je me
trouvai seul avec ma belle.

Mademoiselle, lui dis-je, vous tes peut-tre tonne de me voir ici!

--Monsieur, dit la jeune fille, je souponne que c'est une plaisanterie,
et que votre arrestation n'est qu'un prtexte...

Je saisis rapidement le sens de cette mprise,

C'est vrai, lui dis-je, je me suis fait arrter pour avoir le droit
d'arriver jusqu'ici; je vous aime, Charlotte, et j'ose vous le dire.

--Je le savais, dit-elle avec une simplicit qui me parut sublime.

Sa soeur parut en ce moment, et l'an des enfants, frapp de la
vivacit de notre court dialogue, se prit  dire:

Ma tante est drle avec ce monsieur-l; ils se disent des choses..,

--Tais-toi, Frdric, dit la maman, qui entendait son mari rentrer,
l'un de ses sbires tant de retour et ayant repris son poste de gelier.

Achille rentra lui-mme quelques minutes aprs, et se remit 
table.--Puis on sonna, et ce fut  mon tour de passer dans le cabinet,
devenu une sorte de confessionnal; mon parent venait rpondre  mon
invitation.

Tenez-vous prt, lui dis-je,  payer ce soir; mais faites entendre, en
vous retirant, un refus formel; accompagnez-le, si vous voulez, des
reproches les plus durs; traitez-moi comme le ferait le plus froce des
cranciers envers le dbiteur le plus abandonn. Souffrez aussi que je
vous accuse de cruaut, et que je vous baptise des noms les plus usits
entre un dbiteur malheureux, et un crancier impitoyable. Je n'irai pas
trop loin; mais je vous enverrai au diable. Cela vous va-t-il, mon cher
cousin?

--Entre parents, rpondit-il, on se doit bien cela; tu peux mme me
jeter  la porte, pourvu que tu ne me pousses pas trop fort; car je
souffre aujourd'hui de mon rhumatisme, et j'ai pris, pour venir, un
cabriolet  tes frais.

Ce bon parent me toucha jusqu'au fond du coeur, et cette petite scne
fut joue avec une habilet digne de servir de modle  tous les
Frontins de la comdie.

Aprs avoir expdi mon cousin avec grand bruit et force injustes,
suivant le programme, je revins dans la salle  manger, en disant au
garde du commerce;

N'alternons pas plus longtemps, monsieur, parlons; je ne puis compter
sur l'homme que je viens de mettre  la porte; c'est un coeur de bronze,
et je renie sa parent.

--Un instant s'cria mon ami Achille; voyons, rentrons dans le cabinet
et causons.

Charlotte me regardait, pendant cette nouvelle scne, avec un air
d'tonnement; je saisis adroitement l'occasion de lui faire de l'oeil un
signe qui disait: soyez tranquille.

A peine rentr, j'ai, dit Achille, la moiti de la somme.

--Moi je n'ai rien.

--Eh bien! fais-moi ton billet de la moiti; je le ferai prendre  ma
protectrice pour qu'elle fournisse la somme entire. C'est une vieille
dame qui me veut du bien; elle fera cela pour moi.

--Je ne veux rien faire, si ce n'est me laisser conduire en prison. Je
suis furieux de m'tre adress  un mauvais parent; c'est  toi que je
dois cet affront. Encore un coup, partons.

En disant ces mots je sonnai et renouvelai la demande d'tre conduit 
Clichy.

Achille alors prit  part le garde du commerce, et s'entretint une
minute avec lui dans l'embrasure de la croise. Celui-ci aussitt; Je
m'en rapporte  la parole de monsieur, et le prends sur moi de vous
mettre en libert. Voil les pices: quinze cents francs de capital,
trois cents francs de prott et de jugement, deux cents francs de frais
d'arrestation; vous ajouterez vingt francs pour le djeuner, ce sera le
pourboire de mes employs.

Il n'y avait qu'une manire d'expliquer cette confiance: je compris
qu'Achille avait pay. Il prit les papiers avec une humeur dont je vis
bien que j'tais l'objet, et il sortit sans m'inviter  la suivre et
sans m'attendre.

Ds qu'il fut parti, je racontai au garde du commerce que j'tais en
mesure de payer, mais que j'avais jou une comdie en faisant mine de
vouloir aller en prison, afin d'obliger mon ami  s'excuter, sachant
que si j'eusse acquitt tout ou partie de cette dette, je n'aurais
jamais revu mon dbiteur ni le montant de ma crance.

Jeune homme, me dit mon hte, quelle est votre profession?

--Avocat.

--Avocat! fi donc! il faut vous faire huissier!

--Monsieur, lui dis-je, mon pre le fut en province pendant trente ans.

--Vous ne le serez que dix ans  Paris, et votre fortune est faite.
Avez-vous de l'argent?

--J'ai quarante mille francs, le reste de l'hritage paternel.

--Je vous en prterai autant, et vous achterez un office; nous ferons
des affaires ensemble, puis vous vous marierez.

--Monsieur, lui dis-je, je me marierai auparavant, si vous voulez bien
accueillir ma demande, c'est une affaire qui pourrait se conclure sans
sortir d'ici. J'aime mademoiselle Charlotte.

Au bout d'un quart d'heure d'explication, tout tait fini. Huit jours
aprs, j'tais l'poux de Charlotte, et acqureur d'un office d'huissier
prs les cours et tribunaux de Paris.

En 1844 au moment o je recueille ce souvenir encore rcent, je suis 
la veille de me retirer des affaires, comme on dit, et d'aller vivre 
Batignolles avec ma femme, qui m'a donn deux fils et qui m'en promet un
troisime. Le ciel m'a bni; je lui demande la mme faveur pour ma
postrit.

Quant  mon ami Achille, il cherche,  l'heure qu'il est,  se faire
enlever par une riche veuve, et, de temps en temps, il monte en omnibus
pour y rencontrer des hritires.--Il mourra gamin.

P. de K.



Amliorations des Voies Publiques.

Dans notre prcdent article sur les nouveaux percements de rues
projetes ou en cours d'excution dans Paris, nous avons tabli une
distinction ncessaire entre les projets qui n'ont pour but que la mise
en valeur de terrains jusqu'alors improductifs, et ceux qui satisfont 
un besoin rel de circulation. Les premiers sont habituellement le fruit
de spculations particulires; les autres rpondent surtout  l'intrt
gnral.

Malheureusement nous n'avons gure  signaler sur la rive gauche de lu
Seine que des projets peu importants au point de vue de la circulation.

Cette situation fcheuse de la rive gauche tient  plusieurs causes. La
principale vient de sa constitution mme; c'est pour ainsi dire un vice
organique, une maladie de naissance. La plupart des quartiers situs de
ce ct de la ville, et principalement ceux du 10e arrondissement, se
sont tablis par un mouvement qui leur tait propre et en dehors du
systme gnral de la cit. Sur la rive droite, la ville avait dj
tripl son tendue et bris trois enceintes, qu'elle se renfermait
encore, sur la rive gauche, dans les remparts levs par
Philippe-Auguste, et qui avaient soutenu les assauts de Henri IV. A ce
moment la cour se transportait  Versailles; la noblesse, qui
abandonnait ses demeures fodales, vint se fixer  Paris, et, par une
attraction invitable, construisit ses htels le long des routes qui
conduisaient  la rsidence royale. Alors s'ouvrirent et se btirent
comme d'un seul jet toutes ces rues parallles  la Seine galement
distantes les unes des autres, et dans une direction unique vers la
route de Svres et de Versailles.

De ce seul fait drivent toutes les consquences actuelles. Versailles
abandonn et dsert a caus la solitude du noble faubourg.

En effet, si l'on examine le plan de la rive gauche, on verra qu'elle ne
compte des rires perpendiculaires  la Seine, communiquant avec l'autre
rive et rayonnant au centre, que dans les vieux quartiers antrieurs 
cette subite extension; les rues Saint-Jacques et de La Harpe, artres
du quartier de l'Universit; la rue Dauphine, artre du quartier Bussy,
dont la rue de Seine forme la limite; au del, la rue du Lac, ancienne
route qui a conserv son activit premire, et la rue de Bourgogne,
offrent seules un dbouch.

L'examen le plus rapide amne donc cette conclusion, que pour ranimer la
rive gauche, pour la faire participer au mouvement gnral de la cit
parisienne, il faudrait modifier profondment sa constitution primitive,
et rattacher au reste de la cit par les liens d'une circulation
commune.

Il est vident que tous les projets de voirie tudis pour remdier 
l'appauvrissement relatif de la rive gauche devraient avoir pour objet
de gurir cette infirmit native, et de la relier  la rive droite.
C'est videmment dans ce but, et pour soulager la rue Dauphine, qu'on a
successivement tudi les moyens d'largir et de dboucher la rue de
Nevers, et de rgulariser les rues de Seine et Mazarine, mme au prix
des pavillons de l'Institut, qu'il eut fallu abattre.

Les projets n'eussent t que d'une mdiocre utilit, tant que la rue de
Seine aboutira  la passerelle appele pont des Arts. La circulation
active et rellement profitable aujourd'hui est celle des voitures, et
un pont de pitons n'est qu'une insuffisante ressource.

Le projet le mieux conu qui ait encore t prsent pour ce quartier, 
notre connaissance, est celui de M. le comte Lon de Laborde. M. de
Laborde propose une grande voie publique qui, partant de Saint-Sulpice,
ou du carrefour Sainte-Marguerite, viendrait aboutir sur le quai entre
la Monnaie et l'Institut, traverserait la Seine sur un pont  voiture et
communiquerait avec la rue Saint-Honor et les Halles par la place du
Louvre et la rue de Poulies, convenablement largie.

L'excution de ce projet ne prsenterait pas toutes les difficults que
son tendue parat d'abord indiquer. Une partie du parcours de la
nouvelle rue trouve forme par la rue ou plutt ruelle de l'Echaud,
qu'il suffirait d'largir. Du ct du quai, l'impasse Conti forme une
seconde partie du trac; il ne resterait donc que le pt intermdiaire
 percer. Au del de la Seine, la place du Louvre, la rue des Poulies,
etc., n'ont besoin que d'tre rgularises.

Il semble d'ailleurs que le projet de M. le comte de Laborde se lie
heureusement avec ceux qui sont  l'tude pour l'agrandissement de la
Monnaie et les amliorations que rclament les btiments de l'Institut.
Ils doivent se servir mutuellement et se combiner pour arriver  un
ensemble qui satisfasse galement les besoins de la circulation et
l'embellissement des monuments publics.

[Illustration.]

A notre avis, ce projet mrite l'attention la plus favorable de
l'administration. Sans doute le percement du pt de proprits
particulires compris entre la rue de Seine et la rue Mazarine d'abord,
ensuite entre cette dernire rue et l'impasse Conti, puis la
construction d'un pont si prs du pont Neuf, dans la plus grande largeur
de la Seine, donneront lieu  des dpenses considrables; mais l'utilit
en est vidente, les rsultats en seront immdiats, et nous pensons que
les propritaires de la rive gauche, sentant le besoin qui les presse,
viendraient en aide  cette entreprise, dont il paratrait que le
conseil des btiments civil a dj approuv les dispositions.



Nouvelles Recherches sur un petit Animal trs-curieux (1).

(PREMIER ARTICLE.)

[Note 1: Cet ouvrage est sous presse en ce moment, et sera publi par
madame Arthus Bertrand, diteur, rue Hautefeuille, qui a bien voulu
mettre  notre disposition les documents que nous nous sommes empresss
de communiquer  nos abonns.]

L'Acadmie des Sciences, dans sa sance publique du 26 fvrier de cette
anne, a dcern  M. Laurent le prix de physiologie exprimentale pour
un travail fort ingnieux, et que nous croyons fait pour exciter la
curiosit de nos lecteurs; ce travail a pour titre: _Recherches sur
l'hydre et la spongille_, vulgairement connues sous le nom de polype ou
ponge d'eau douce. Le sujet est propre  tonner les gens du monde; les
savants, dont l'attention est depuis un sicle tenue en veil sur les
phnomnes que nous allons dcrire, trouveront ici, grce aux patientes
observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intrt. Citons
d'abord quelques passages du rapport prsent  l'Acadmie:

Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus
particulirement l'Acadmie des sciences de Paris, merveills de la
dcouverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en
effet jusque-l presque inaperu, que venait de faite un jeune
prcepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient 
l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'tude des polypes,
sujet qui a tant contribu  clairer plusieurs points importants de la
physiologie.--A cette poque, en effet, de 1740, anne de la dcouverte
par Trembley,  celle de 1744, o il publia son clbre trait sous le
titre modeste _d'Essai pour servir  l'histoire naturelle des polypes
d'eau douce_. Raumur, aid de ses amis et confrres Bernard de Jussien
et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposrent
de nommer polype en mme temps qu'ils en liaient habilement l'histoire 
celle de cette classe immense d'tres qu'un autre Franais, Peyssonnel,
venait d'enlever au rgne vgtal, malgr la dcouverte rcente de leurs
prtendues fleurs, due au clbr historien de la mer, le comte de
Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer,
prsident ou membres de la Socit royale; en Suisse, Bonnet; en
Hollande mme, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, rptaient
souvent en public, devant la cour et la ville, comme Raumur, par
exemple, sur des sujets d'abord envoys par Trembley lui-mme, et
trouvs ensuite partout, grce aux renseignements fournis par lui, les
expriences vritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par
lesquelles tait constate qu'un tre organis, dpourvu d'yeux, pouvait
se diriger vers la lumire, chercher  atteindre une proie qu'il ne
voyait pas, et semblait n'tre qu'un estomac avec un seul orifice pourvu
de filaments ou de bras prhenseurs, pouvant tre retourn comme un
doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme
auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons pousss
spontanment, ou par des oeufs libres sortis d'un point quelconque du
corps; et enfin, ce qui parat encore plus extraordinaire, pouvant tre
coup, hach, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant
donner naissance  un tre entirement semblable  celui dont il
provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la ralit, l'histoire
fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'o l'immense Linn, avec son
imagination  la fois si religieuse et si potique, a tir le nom
d'hydre qu'il a donn  ce genre d'animaux. Nous passons sous silence
tous les dtails historiques relatifs  la dcouverte du polype d'eau
douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosit du public,
puisque le clbre Fontenelle commence son histoire de l'Acadmie des
Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: _L'histoire du phnix
qui renat de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de
plus merveilleux que la dcouverte dont nous allons parler._

Pour faire connatre en peu de mots les causes de l'tonnement que les
naturalistes de cette poque durent prouver en observant pour la
premire fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur:

Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connat un peu la
nature de l'homme n'en sera pas tonn, qu'une dcouverte aussi
remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'tat de la
science d'alors, fut accepte sans contradiction, sans contrle. Loin de
l; et son auteur mme crut quelque temps que ce pouvait tre une
plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si
ingnieusement nomme _pudica_ par Linn.

Mais l'anne 1744 n'tait pas coule, que l'histoire des polypes
d'eau douce tait expose, dveloppe de la manire  la fois la plus
simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages rests comme un
vritable modle de finesse dans les procds d'investigation, de bonne
foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vrit et
d'habilet dans la manire avec laquelle des objets aussi dlicats ont
t dessins et gravs par le clbre Lionnet.

La publication de cet ouvrage du clbre Trembley dut produire un
trs-grand effet, en raison de ce que cette grande dcouverte d'un petit
animal devenait une mine fconde et inpuisable d'observations et
d'expriences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut
soulever quelques coins du voile pais sous lequel s'effectuent les
phnomnes les plus simples et les plus mystrieux de la vie. Nous
aurons soin de signaler  nos lecteurs cet ordre de phnomnes vers la
dcouverte desquels l'Acadmie des Sciences de Paris dirige habilement
l'industrieuse activit de tous les investigateurs du monde savant, et
nous devrons le faire, parce que les dcouvertes de la science dans le
champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilge de
piquer vivement la curiosit des gens du monde. Toutefois, ces grandes
et belles questions dont l'Acadmie des Sciences de Paris, par l'organe
de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficult, ne
pouvaient pas encore tre poses ni attaques avec fruit  l'poque de
la dcouverte de l'animalit de l'hydre et de celle du corail, parce que
la science n'avait point encore mis en lumire les points les plus
importants de l'tude du dveloppement des tres dous de la vie. Voici
comment le rapporteur de l'Acadmie s'exprime encore  ce sujet:

Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la
confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois mme
claircis et tendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc.,
l'histoire des polypes d'eau douce tait presque gnralement considre
comme complte et comme ne laissant rien  dsirer. En effet, par
comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la srie
animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire
naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley
et les naturalistes du dernier sicle ne devaient pas toucher  l'poque
o ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne
l'exigeaient point encore, et qui ont d successivement se prsenter au
fur et  mesure des progrs de l'histoire des corps organiss; par
exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et
histologique de l'hydre, c'est--dire sur le nombre et la nature des
tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le
forment, sur le nombre et le mode des moyens si varis de reproduction
dont il est si richement dot, sur la structure des corps reproducteurs
nomms _gemmes_ ou bourgeons et oeufs, et sur les phases du
dveloppement; enfin, sur les monstruosits naturelles et artificielles
que ces singuliers animaux sont susceptibles de prsenter 
l'observateur patient et convenablement prpar pour en apprcier
l'tiologie.

Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas
besoin de faire sentir l'importance et la difficult  l'Acadmie, que
l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et
sur lesquelles il a lu devant elle une srie de Mmoires. Nous ne
suivrons point le rapporteur dans l'examen des dtails circonstancis et
ncessaires pour fonder le jugement de l'Acadmie, et nous nous
bornerons  exposer ici les rsultats des nouvelles observations faites
sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers
modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans
les environs de Paris. Cet animal, quoique dpourvu de sexe se reproduit
encore d'une troisime manire, c'est--dire par des oeufs trs-curieux,
dont l'tude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous
donnerons prochainement.

_Des bourgeons_.--Trembley et ses successeurs avaient trs-bien dcrit
ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez
bien dtermin les divers points du corps de l'animal sur lesquels
poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproch l'tude de
celle des boutures, ni de celle des oeufs. Ce rapprochement devait tre
fait en tudiant sous le microscope, et  divers grossissements, le
bourgeon observ ds le premier moment de son apparition. Cette tude,
dans laquelle l'investigateur est assujetti  saisir l'instant de
l'origine premire d'un tre vivant produit par bourgeonnement, a pour
but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal
zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un vgtal, par une petite
cellule qui pousse et bourgeonne  la surface ou prs de la surface du
corps de l'animal. Nous verrons bientt quels ont t les rsultats des
recherches diriges vers ce but. Il nous faut d'abord faire connatre
les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre,
parce qu'il y avait dissidence d'opinions  cet gard, et parce que
cette question semble dfinitivement rsolue dans le travail rcemment
couronn par l'Acadmie.

Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand
l'animal, tout petit qu'il est, a t retourn connue un doigt de gant,
la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de mme. Il n'y a
point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et
en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs
bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent compltement et
sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur
les bras, ni sur les lvres.

C'est donc seulement le corps de l'hydre qui produit les gemmes ou
bourgeons. C'est d'aprs les divers points de ce corps, et en ayant
gard aux causes qui dterminent le bourgeonnement, qu'il convient
d'tablir trois principales sortes de bourgeons destins  devenir de
nouveaux individus.

[Illustration.]

Voici comme se fait le dveloppement des bourgeons normaux, c'est--dire
de ceux qui se forment,  la base du pied, au point, de son union avec
le corps. On voit paratre un petit tubercule arrondi qui n'est autre
chose qu'un petit cul-de-sac de l'estomac de l'hydre mre; et ce qui
prouve que le bourgeon n'est rellement  son origine qu'un renflement
de l'estomac de l'animal qui se reproduit, c'est que le bourgeon, qui
est, ds son origine, compos, comme la mre, de deux peaux, offre
toujours  sa base et dans son intrieur la mme couleur que la peau
interne de la mre.

L'individu figur ci-contre avait t color, en bleu, et le bourgeon
naissant qu'il porte avait la mme couleur.

[Illustration.]

L'auteur des nouvelles recherches sur l'hydre pense que les causes qui
dterminent le bourgeonnement normal qui a lieu  la base du pied, sont
l'accumulation des molcules nutritives amonceles sur ce point, et
l'irritation de cette partie du corps produite par l'amas de nourriture
 l'tat molculaire. Pendant la belle saison, et lorsque l'hydre mange
beaucoup, le bourgeonnement est trs-rapide; on voit alors le petit
tubercule devenir moins large et plus saillant, mais son extrmit libre
est encore mousse et arrondie, comme on le voit dans la deuxime figure,
qui exprime le deuxime degr du bourgeonnement, ou mieux le deuxime
ge du nouvel individu encore sans bras.

[Illustration.]

Lorsque le bourgeon est un peu plus avanc en ge, on voit poindre  son
extrmit des saillies arrondies qui se forment les unes aprs les
autres ou en mme temps.

Ces petites minences s'allongent graduellement et prennent la forme de
longs filaments qui sont les bras disposs circulairement autour d'une
ouverture qui sera la bouche; pendant que le corps du bourgeon (V. la
figure) ainsi que les bras poussent et s'allongent, on peut se
convaincre que le corps du jeune animal est un tube qui communique
toujours avec l'estomac de sa mre, et que ses bras ont aussi une cavit
tubuleuse qui sera plus tard l'estomac de l'individu provenant de ce
bourgeon.

[Illustration.]

Enfin le bourgeonnement est parvenu  son plus haut degr, lorsque le
petit, dont les bras sont devenus trs-longs et dont la bouche est
forme, n'offre plus une couleur aussi fonce dans la partie de son
corps qui tient encore  la mre. Cette portion du bourgeon, qui devient
plus claire, sera le pied du nouvel individu; plus tard, il se forme peu
 peu un rtrcissement sur le point par lequel le bourgeon tient  sa
mre, et ce rtrcissement graduel produit enfin la sparation des deux
individus. Telle est la marche du dveloppement des bourgeons qui se
forment  la base du pied. Une hydre en produit en t un nombre
proportionnel  l'abondance de la nourriture et  la vigueur des
individus. On ne peut faire,  l'gard de ce nombre, qu'une estimation
approximative. Trembley porte ce nombre  une nouvelle gnration tous
les quatre ou cinq jours, et 20 petits par mois produits par une seule
mre; on peut aussi obtenir exprimentalement  la fin de l'automne un
nombre assez considrable d'individus produits par bourgeonnement,
puisque 30 mres et leur progniture ont fourni 2,000 individus en
novembre.

[Illustration.]

En outre de ces hydres, qui ne poussent des bourgeons qu' la base du
pied, on en trouve quelques-unes qui portent en mme temps des bourgeons
au bas du corps, et d'autres au milieu et plus ou moins prs de la
bouche; l'individu figur  ct porte deux bourgeons, l'un normal et
l'autre dvelopp au del du lieu ordinaire.

[Illustration.]

C'est l'abondance de la nourriture qui produit le plus souvent cette
exubrance de bourgeonnement; mais il s'y joint aussi une deuxime
cause, qui est la forme anguleuse de certaines proies. Nous mettons ici
sous les yeux des figures d'hydres qui, ayant mang des larves de
cousin, ont produit de ces bourgeons formes plus ou moins prs de la
bouche. La premire figure est celle d'une hydre trs-vigoureuse qui
vient d'avaler une larve de cet insecte, dont on voit le corps  travers
la peau transparente du polype. Le ventre de ce polype est
trs-distendu, et c'est sur le point le plus irrit par cette distension
qu'apparatra un bourgeon exceptionnel.

[Illustration.]

Dans le deuxime individu, qui avait aval des larves de cousin dont il
avait vomi la peau, et qui portait un bourgeon prs de la bouche, une
nouvelle larve, qu'il vient de manger, distend l'estomac, et une portion
de la queue de cette larve a pntr dans l'estomac du bourgeon qui
communique avec celui de la mre. Ce phnomne dmontre bien nettement
que ce bourgeon n'est rellement, ds son origine, qu'un cul-de-sac de
l'estomac de l'individu mre. Ce bourgeon exceptionnel n'a point encore
pouss de bras.

[Illustration.]

Le phnomne de l'introduction de la proie avale par l'hydre mre, dans
la cavit on l'estomac du bourgeon, est quelquefois encore plus
manifeste, lorsque ce bourgeon est plus dvelopp et porte dj deux on
trois bras, comme on le voit chez le troisime individu qui avait aval
une larve de cousin, dont la moiti du corps remplit l'estomac du
bourgeon.

On peut ainsi constater qu'un nouvel individu provenant de bourgeons
mange et digre en mme temps que sa mre, et qu'il prend ainsi de la
nourriture par une ouverture oppose  la bouche, qui est alors encore
imperfore.

[Illustration.]

On vient de voir que l'hydre pousse ordinairement des bourgeons  la
hase du pied, et exceptionnellement d'autres bourgeons qui se
dveloppent, pendant la belle saison, plus ou moins prs de la bouche,
sous l'influence d'une nourriture abondante et de la distension du sac
stomacal de la mre par des proies de forme anguleuse. Une autre sorte
de bourgeon exceptionnel se forme aussi au del de la base du pied chez
les hydres qui ont t atteintes, en automne ou au printemps, de la
maladie pustuleuse. L'individu figur ici  ct porte sept tumeurs
pustuleuses, dont l'une laisse s'chapper de son sommet des corpuscules
amins d'un mouvement de titubation. Nous dirons, en parlant des oeufs
de l'hydre, ce que les corpuscules ont paru tre.

[Illustration.]

Lorsque les individus qui ont t atteints de pustules sont sur le point
d'en tre guris compltement, et lorsque cette gurison concide avec
la fin de l'hiver et le retour du printemps, chacune des petites tumeurs
qui subsistent aprs la gurison ne s'efface pas compltement et se
transforme en autant de bourgeons exceptionnels qu'il y avait auparavant
des pustules. Ces hydres ont leur corps garni d'un nombre considrable
de bourgeons qui poussent tous en mme temps, ce qui n'a point lieu dans
l'tat ordinaire, ni dans le premier cas du bourgeonnement exceptionnel
mentionn ci-dessus. L'individu ici figur porte sept bourgeons
succdant  des pustules; il y en a qui en portent davantage et
quelquefois une vingtaine.

Passons maintenant  la reproduction des hydres par divisions et par
boutures. Les observateurs avaient bien eu l'occasion de constater que
le polype d'eau douce se partage quelquefois naturellement, de lui-mme,
en deux moitis, au moyen d'une division transversale. Mais ce genre de
reproduction n'a lieu que rarement, et les besoins de la science
exigeaient que cette opration naturelle ne ft plus aussi rare afin
qu'il ft possible d'examiner sous le microscope le travail organique de
la sparation en deux moitis.

[Illustration.]

Voici comment s'opre graduellement cette division d'une hydre trs-bien
nourrie en deux moitis transversales, l'une sans queue, et l'autre sans
tte. L'animal prouve d'abord une constriction circulaire (voyez les
figures  ct) sur le point du corps qui sera le sige de la division.

Cette constriction augmente graduellement, comme si un lien tranglait
cette partie du corps de l'animal, en sorte que les deux moitis ne sont
plus continues entre elles que par un point, et finissent par se sparer
entirement. L'individu se montre sous les deux aspects exprims par les
deux figures que nous avons rapproches ici  dessein pour marquer les
deux derniers temps du mme phnomne qui avait commenc dans le mme
individu.

Aprs que cette sparation s'est effectue, on a pendant quelques heures
sous les yeux deux hydres, l'une sans queue et l'autre sans tte.
Celle-ci peut prendre de la nourriture avec ses bras, ce qui n'est pas
permis  l'autre, qui se trouve ainsi force de jener. Nous devons
faire remarquer que cette division naturelle des hydres en deux et
quelquefois en trois parties, a toujours lieu sur des individus
trs-bien nourris antrieurement. Chaque fragment est bien vivant et se
trouve ainsi dou d'une grande force de reproduction des parties qui lui
manquent. En effet, en peu d'heures, on voit pousser la queue sur la
moiti qui en est dpourvue, et les bras sur le gros bout de la moiti
sans tte, en sorte qu'en deux ou trois jours, pendant la belle saison,
chaque moiti de l'hydre est devenue un nouvel animal entier et
parfaitement semblable au premier individu.

Mais cette division en deux parties redevenues deux nouveaux individus
est malheureusement trop rare, et ce genre de reproduction est en
quelque sorte exceptionnel, par rapport  la multiplication au moyen de
bourgeons. Ce n'est point encore l le phnomne de la reproduction par
de vritables boutures qui excite le plus vivement la curiosit des
observateurs; aussi la rparation des parties perdues par chaque moiti
ou par chaque tiers d'un polype a-t-elle reu le nom de rdintgration,
c'est--dire de restitution vitale d'un animal  son tat d'intgralit.

Voyons maintenant comment l'auteur des nouvelles recherches sur le
polype d'eau douce est parvenu  lucider ce point encore obscur de
l'histoire naturelle du curieux animal. Il a souponn d'abord qu'une
irritation naturelle provoquait la constriction et la division des
hydres en deux ou trois fragments, et il a imit la nature en passant
autour du corps de plusieurs hydres, prises dans des moments choisis de
leur existence, un cheveu trs-fin qui ne devait tre retenu que par mi
noeud simple. Il fallait que ce cheveu fut simplement appliqu et non
serr autour du corps si mou et si dlicat de l'hydre. Cette exprience
fort simple, mais trs-difficile  cause de la petitesse des objets et
de la mollesse du corps des hydres, a fourni les rsultats que
l'exprimentateur en attendait.

[Illustration.]

Une premire hydre ne portant aucun bourgeon et n'ayant aucune tendance
 se couper en deux a t entoure d'un cheveu trs-fin fix au moyen
d'un noeud simple avec toutes les prcautions indiques, et en
vingt-quatre heures elle s'est divise en deux moitis qui sont devenues
elles-mmes, deux jours aprs, des individus entiers, et rparant les
parties qui leur manquaient, comme on le voit dans la figure  ct de
celle de l'hydre sans bourgeon entoure d'un cheveu.

[Illustration.]

La mme opration a t faite sur une deuxime hydre qui portait deux
bourgeons, l'un normal, et l'autre exceptionnel, c'est--dire dvelopp
prs de la bouche de la mre. Le corps de la mre et celui du petit
bourgeon exceptionnel ont t ceints chacun d'un cheveu, ce qu'exprime
la figure mise sous les jeux du lecteur.

[Illustration.]

Cette deuxime exprience a donn les mmes rsultats qui sont exprims
dans la figure qui suit immdiatement.

Une troisime hydre portant un premier oeuf a t soumise  la mme
opration, qui a t suivie du mme succs avec une lgre diffrence.
Dans ce cas la constriction du corps de cette hydre provoque par
division du cheveu a t plus lente et ne s'est effectue que quelques
heures plus tard, et la rparation des parties perdues a t galement
plus tardive; ce qui tient  ce que les hydres qui pondent des oeufs

[Illustration.]

sont plus prs du terme de leur existence, de mme que les plantes
annuelles ou bisannuelles au moment de leur floraison et de leur
reproduction par graines; et voil pourquoi il faut choisir des hydres
portant des oeufs au moment o elles n'ont encore qu'un oeuf, sans quoi
l'exprience de la division en deux moitis, pour obtenir deux nouveaux
individus, ne russirait point.

[Illustration.]

Une quatrime exprience semblable aux prcdentes a t faite sur une
hydre qui portait un oeuf bien dvelopp, quelques oeufs naissants, et
dont le corps tait en mme temps recouvert de pustules. Cet individu,
figur ici, tait trs-vigoureux, et l'exprience a donn le mme
rsultat, qui se trouve encore exprim par la figure suivante.

[Illustration.]

Il s'agissait enfin de Constater si les hydres atteintes de la maladie
pustuleuse conservaient assez de vigueur et de force de reproduction
pour rparer leurs parties perdues, en admettant que l'application de
cheveu autour de leur corps provoquerait galement la sparation en

[Illustration.]

deux moitis. Les expriences plus nombreuses faites  ce sujet ont
donn les rsultats qu'on pouvait prvoir: les individus recouverts de
pustules, qui taient faibles et mal nourris prcdemment, se sont bien
coups en deux moitis, mais la rparation des parties perdues qui
devait les redintgrer a t incomplte, ou a avort compltement dans
quelques-uns; mais lorsque les individus atteints de pustules taient
trs-vigoureux, l'opration a march comme dans les expriences
prcdentes, c'est--dire que la sparation en deux moitis s'est faite
comme dans les hydres qui portaient des bourgeons, et chaque moiti est
devenue, quoique un peu plus lentement, un nouvel individu complet. On
peut mme voir, par les deux figures mises  l'appui de l'nonc de ce
fait, que les bourgeons commenaient  pousser sur chaque point du corps
de l'hydre qui tait auparavant le sige d'une pustule.

Au moyen de ces expriences nouvelles, qui sont fort simples, et que
tout observateur patient et adroit peut rpter, on est en mesure de
pouvoir constater le mcanisme physiologique de la reproduction des
hydres par division spontane, en les portant sous le microscope, parce
qu'on peut se procurer exprimentalement autant d'individus placs dans
cette condition qu'il en faut pour claircir ce point de la reproduction
des animaux par scissiparit, non encore tudi microscopiquement.

Cette tude microscopique des fragments d'un animal zoophyte, qui
devient un nouvel individu entier, doit marcher de pair avec celle des
bourgeons et avec celle des boutures, ce qui abrge et simplifie
beaucoup l'expos de la reproduction des animaux par des corps
reproducteurs qui ne sont rellement pas des oeufs.

[Illustration.]

Un bourgeon naissant d'hydre, port sous le microscope et tudi sous
plusieurs grossissements, depuis les plus faibles jusqu'aux plus forts,
se montre toujours, comme l'exprime la figure, sous la forme d'une
vritable extension du tissu vivant de la mre. Quelque soin qu'ait mit
l'auteur des nouvelles recherches, il n'a jamais pu dcouvrir une
prtendue cellule ou utricule primordiale que l'analogie avait suppos
devoir tre le premier germe du bourgeon naissant de l'hydre. Cette
question peut donc maintenant tre considre comme rsolue au moyen de
l'observation directe.

Mais pendant que l'hydre se coupe en deux moitis et au premier moment
du bourgeonnement de chaque moiti, qui devient un nouvel individu
complet, peut-on encore dcouvrir, sous le microscope, cette prtendue
cellule primordiale qui serait le germe des nouvelles parties qui
poussent pour rendre l'animal entier? Nullement, et les deux figures
places sous les yeux ne montrent que l'aspect du tissu vivant qui
bourgeonnera simplement par une extension vitale de sa substance charnue
et presque homogne.

[Illustration.]

Nous voici maintenant arrivs  la question si curieuse des boutures de
l'hydre. Nous donnons  dessein, comme l'auteur des nouvelles
recherches, le nom de boutures pour signifier que, dans ce cas, l'animal
a t pour ainsi dire hach en trs-petits morceaux. Il faut faire
attention ici que l'animal hach tant trs-petit, on n'avait point
encore prcis le degr et la limite de petitesse des hachures qui
peuvent, a-t-on dit, devenir un nouvel animal; c'tait donc un point
trs-important non encore abord par les premiers observateurs. Disons
d'abord que les fragments de bras d'une hydre ne reproduisent un nouvel
individu que lorsque le morceau renferme une portion de la bouche de
l'animal. Le lecteur a sous les yeux des

[Illustration.]

fragments simples de bras et des fragments avec portion de la bouche, et
d'autres coin prenant la tte et les bras de l'animal; ces derniers
deviennent de nouveaux individus complets. Il en est de mme  l'gard
des tronons de corps de l'hydre, qu'on obtient en coupant, d'un coup de
ciseau, l'animal en tronons transverses et longitudinaux. Les tronons
longitudinaux rapprochent bientt leurs bords, qui se soudent, et le
morceau est alors devenu un sac stomacal. La limite extrme de petitesse
des boutures prises sur le corps de l'hydre, et susceptibles de devenir
encore un nouvel animal, a t estime  une hachure ou lambeau de sac
stomacal, qui aurait un diamtre d'environ un quart de millimtre.

[Illustration.]

L'auteur tablit, dans cette partie si dlicate de ses expriences, que
cette bouture doit contenir cependant une portion de peau externe et de
peau interne, et qu'elle doit tre si petite qu'il ne puisse rsulter un
sac stomacal de l'affrontement des bords de ce lambeau extrmement petit
du sac stomacal de l'hydre hach en morceaux trs-petits; au del de
cette limite, les parcelles du tissu vivant de l'hydre ne peuvent plus
se reproduire.

Enfin, ces morceaux trs-petits du corps de l'hydre, dont la forme est
irrgulire, s'arrondissent et deviennent une sorte d'oeuf bouturain et
sans coque,  limbe transparent et  noyau opaque. Observ dans ce
moment sous le microscope  un grossissement de trois  quatre cents
diamtres, il prsente les premiers indices du travail embryognique que
nous dcrirons en exposant les rsultats des nouvelles recherches sur
l'oeuf de ce curieux animal.

(_La suite  un prochain numro._)



Bulletin bibliographique.


_La Havane_, par madame la comtesse MERLIN.--Paris, 1844. _Amyot_. 3
vol. in-8. 22 fr. 50 c.

Le 25 avril 1840, madame la comtesse Merlin s'embarquait  Bristol, 
bord du bateau  vapeur le _Great-Western_, et le 3 mai suivant elle
dbarquait sur le quai de New-York. Elle ne fit qu'un court sjour dans
la capitale des tats-Unis. Aprs une excursion  Philadelphie, elle
visita Washington et Baltimore, et elle s'embarqua sur le navire 
voile, le _Christophe Colomb_, qui la conduisit  Cuba, sa
patrie.--Madame la comtesse Merlin n'habita la Havane qu'un mois et
demi. Ce 23 juillet suivant, le _Havre-Guadeloupe_ la ramenait en
France.--Tel est le voyage qui nous a valu trente-six lettres publies
d'abord dans les feuilletons d'un journal politique et formant
aujourd'hui 3 vol. in-8.

Que madame la comtesse Merlin nous permette de lui soumettre une
observation. N'a-t-elle pas abuse quelquefois de ses talents
pistolaires? Pourquoi crire tant de pages sur des sujets si varis?
Pourquoi, non contente d'analyser avec un style remarquable les
impressions diverses qu'elle avait prouves, a-t-elle essay de
rsoudre un si grand nombre de questions philosophiques, politiques,
conomiques, morales, etc.? Toutes ces brillantes et solides qualits du
coeur et de l'esprit dont elle est heureusement doue sont-elles donc si
communes qu'elle ait cru souvent devoir les sacrifier au vain dsir de
paratre possder des connaissances universelles?--Effacez de ces
trente-six lettres quelques rptitions inutiles, supprimez-en tout ce
que d'officieux compilateurs y ont ajout, n'y laissez, en un mot, que
ce que madame la comtesse Merlin a rellement crit, c'est--dire senti
ou pens, et son ouvrage, un peu trop aristocratique peut-tre, restera
parmi les relations de voyage comme un charmant modle de sentiment et
d'esprit, d'observations et de descriptions.

Madame la comtesse Merlin n'aime pas les Amricains, et elle ne laisse
chapper aucune occasion de les critiquer.--La plupart de ces reproches
ne manquent ni de malice ni de fondement; ils se rsument presque tous
dans les observations suivantes: C'est un joug bien pesant que
l'galit: pour satisfaire aux exigences de tous, on est soumis  des
gnes intolrables. Chacun paie de ses affections, de ses gots, de ses
penchants, de son indpendance, le bnfice fractionnel que
l'association lui a accord.--On achte bien cher la libert collective
quand on la paie par l'esclavage individuel. Ici le riche est toujours
opprim par le pauvre et refoul par la jalousie des masses. Ainsi la
libert est sacrifie  l'galit, l'galit immole  la libert; ce
qui s'appelle tre gaux et libres. Dans ce pays, il faut marcher au pas
de tout le monde, vivre de la vie de tout le monde Au thtre, en
voyage,  l'auberge, chez soi, l'esclavage est gnral, invitable: tous
les actes de la vie sont collectifs.

Aussi avec quelle joie madame la comtesse Merlin quitta ce pays o elle
n'attendait rien, o elle n'etait attendue de personne, pour se rendre
dans sa chre patrie, qu'elle n'avait pas revue depuis bien des annes,
et o tant de coeurs battaient  son approche d'esprance et de bonheur!
Au lieu des odeurs infectes de la graisse fondue, du gaz et du bitume,
qu'il lui tardait de respirer d'air tide et amoureux des tropiques,
cet air de vie et d'enthousiasme, rempli de molles et douces volupts!
Avec, quels regards avides elle contemplait cette vgtation unique dont
elle nous a fait une si belle description! Des roses abondantes, des
pluies rgles,  de certaines poques de l'anne, la chaleur douce et
constante de l'atmosphre, une couche vgtale pure, et dont l'paisseur
considrable s'alimente encore des dpouills que laissent les forts
primitives, donnent  la vgtation de cette le une vigueur et une
puissance merveilleuses; le sol mme suffit pas  la contenir. Une
quantit immense de plantes envahissent l'air et y cherchent la vie et
l'expansion que leur refuse la terre, trop charge de ses produits. A
peine chappes de leur berceau, flexibles, ondoyantes, elles s'lancent
d'arbre en arbre, du rocher en rocher; elles montent et descendent sur
les murs, sur les toits des maisons; les corolles ouvertes, elles
cherchent l'action bienfaisante du soleil, et leurs feuilles exubrantes
s'panouissent au souffle de la brise. Une multitude de plantes
parasites, douces d'une force vitale prodigieuse, s'lvent jusqu' la
coupole des arbres; et l, se jouant au milieu de leurs riches panaches,
suspendues avec grce sur ces colosses de nos forts, elles balancent
leurs fleurs dlicates et flexibles au milieu des branches mobiles et
gigantesques. En Europe les fleurs rampent, ici elles s'lvent et
volent comme des oiseaux, comme des mouches dores dans des jardins
ariens! Eh bien! cette le si belle dans toutes ses parties, o les
volcans, les tremblements de terre, les animaux venimeux sont inconnus,
o le plus beau ciel et une vgtation splendide offre ni leurs trsors
au premier venu, cette le est aux trois quarts inhabite.

Autant les Amricains lui avaient paru tristes, ennuyeux et affairs,
autant madame la comtesse Merlin trouva ses compatriotes gais, aimables
et pour la plupart paresseux.--Elle en trace en diverses lettres des
portraits qui doivent les faire aimer. Un volume entier est consacre 
la peinture de leur vie, de leurs moeurs et de leurs coutumes,  la
ville, dans les campagnes environnantes, dans les montagnes de
l'intrieur de l'le. Parmi les lettres qui nous semblent mriter des
loges sans restriction, nous citerons celles qui peuvent s'intituler:
_les Guajiros, la Mort  la Havane, les Deux Veilles, les Femmes
havanaises, et la Vuelta abajo_. Les Guajiros, ou paysans montagnards,
ont inspir  madame la comtesse Merlin le chapitre le plus remarquable
de son ouvrage.

La partie srieuse de la Havane est beaucoup trop longue. Madame la
comtesse Merlin y a sans doute runi une foule de documents curieux ou
d'ides utiles dont elle  obtenu la communication; mais, si
intressantes qu'elles soient, des dissertations historiques,
lgislatives, judiciaires, politiques, conomiques, statistiques, seront
toujours dplaces dans un ouvrage o la sensation et le sentiment
l'emportent naturellement sur la connaissance. Ici,  l'histoire de
Cuba, madame la comtesse Merlin ajoute la biographie de Las Casas; la,
un trait thorique et pratique sur l'esclavage prcde un essai
pratique sur l'tat actuel des lois et l'administration de la justice.
Enfin le gouvernement, l'agriculture, l'ducation, le commerce, les
rapports de la mtropole avec la colonie, la question des races, etc.,
tels sont les sujets de cinq lettres adresses  MM. de Golbry, Gentien
de Dissay, Decazes, Rothschild et Martinez de la Rosa.

Malgr ces dfauts, _la Havane_ offre une lecture aussi agrable
qu'instructive. Nous regrettons que le dfaut d'espace et la nature mme
de ce bulletin ne nous permettent pas d'en citer quelques fragments.
Nous terminerons seulement cette sche et rapide analyse par la phrase
suivante, emprunte  la lettre sur le tabac: Lorsque vous cheminez, 
pas lents, aspirant avec dlice un de ces certains cigares de la _Reina_
que vous connaissez si bien, savourant en vrai gourmet son parfum et
admirant son aptitude  prendre feu et  le conserver, sachez-le, et ne
vous tonnez plus de, rien, ce cigare, ardent et moelleux  la fois, a
t... vous le dirai-je? mais oui, un historien doit tout dire, il a t,
comme tous ceux que vous fumez, roul, oui, roul sur la cuisse non
voile d'une de nos filles de campagne appeles Guajiras.

                                                                                             Ad. J.


_L'Art de Fumer, ou la Pipe et le Cigare_, pome en trois chants, suivi
de notes; par BARTHLMY. In-8.--Paris, _Lallemand-Lpine_, rue
Richelieu, 52; _Martinon_, rue du Coq, 4; _Paul Masgana_, galerie de
l'Odon, 12.

M. Barthlmy est toujours le pote qui manie la langue en matre, et
sait la rendre souple  l'exigence de sa pense; mais sa pense
elle-mme est tombe, des hauteurs o elle rencontra autrefois l'pope
napolonienne, dans les bas-fonds o le pote Regnier trouvait ces vers
qui firent dire  Boileau:

                    Heureux si ses crits, craints du chaste lecteur,
                    Ne se semaient des lieux o frquentait l'auteur.

M. Barthlmy a rpudi la succession du satirique Gilbert pour celle du
pote Autreau, auteur d'une pice de vers sur une maladie dont le nom ne
se prononce pas en bonne compagnie.

Il faut plaindre M. Barthlmy, car sa chute est celle d'un esprit plein
de verre et d'originalit. On retrouve encore dans le pome que nous
annonons la plupart des qualits qui firent de lui un pote populaire.
_L'Art de Fumer_ aura plus d'une dition; on l'apprendra par coeur dans
les estaminets. C'est la dsormais que M. Barthlmy veut trouver des
applaudissements dignes de lui.

                       J'installe devant moi, bravant le dcorum,
                       Ou la cruche flamande, ou quelque grog au rhum;
                       Il faut que Cuba le divin narcotique
                       Charge de bleus flocons mon divan potique.

Ainsi dbute le pome, ainsi le pote finira.



_Catalogue d'une belle Collection de Lettres autographes_, tire du
cabinet de M. L..., dont la vente aura lieu le 8 avril et jours
suivants, salle Silvestre.--Paris, 1844. _Charron_, 1 vol. in-8.

Nous avons dj fait connatre un catalogue de ce genre. Nous avons dit
aussi le prix fabuleux que le feu des enchres avait fait mettre
rcemment  des autographes que se disputaient des collecteurs. Si la
manie n'avait pas la plus grande part dans cette passion, si l'intrt
historique la faisait seule natre, nous prdirions hardiment  la
collection dont nous avons aujourd'hui la notice sous les jeux une vogue
d'enthousiasme, un succs d'argent. Nous n'avons point  nous occuper de
pices insignifiantes  nos yeux, mais auxquelles un trs-grand prix
sera attach peut-tre, parce qu'elles ont le mrite d'maner d'hommes
dont l'criture, dont la signature mme, sont rares; nous passerons
seulement en revue quelques-unes de celles qui offriront  coup sr 
nos lecteurs un intrt incontestable au point de vue historique,
biographique ou littraire.

Nous trouvons d'abord une lettre du clbre et malheureux amiral de
Coligny; elle est du 30 juin 1572, et adresse  Charles IX. La date et
le destinataire la rendent doublement curieuse:

Sire, estant all ce soir trouver votre mre aux Tuileries, Elle ma
baill une lettre quil a pleu  Votre Majest mescripre par la quele
elle me faict entendre ce qu'elle a entendu de plusieurs et divers
endroicts de lassemble qui se faict par toutes les provinces de ce
royaulme et des rendes vous qui sest donn en ceste ville au XVe du mois
prochain. Me taisant ladessus anttandre, Vostre Majest, combien elle
trouve mauvois que telle chose se face. Et comme elle commande d'y
remdier aussy me faict elle bien enttandre quelle a oppinion que telle
chose ne se soit faicte sans mon sceu, ce quelle trouveroit d'auttant
plus maulvois que scauroit estez, sans son sceu et cong. Si aussy
estoit, Sire, je confesse que jay tres-mal faict et que je mrit une
bonne punition, mais pour ce que cest chose controuve je ne fer point
dexcuse et non entrer point en justification .

Sept semaines aprs, dans la nuit du 23 au 24 aot, jour de la
Saint-Barthlmy, celui qui avait crit cette lettre tait assassin par
ordre de celui  qui elle tait adresse, et de sa mre.

Une autre poque, encore plus dramatique, a fourni  ce catalogue un
riche contingent. Nous ne croyons pas que la rvolution franaise puisse
offrir beaucoup de documents plus saisissants qu'une lettre de
Pelletier, (du Cher), membre de la convention nationale, crite de
Paris,  un de ses amis de province le 21 janvier 1795, le jour mme de
l'excution de Louis XVI, dont Pelletier avait vot la mort. Aprs
s'tre excus de son silence sur ses nombreuses occupations, il lui dit:

Nous sommes arrivs au moment qui doit dcider du sort de la
rpublique, la convention vient de donner une preuve bien clatante de
son courage et du sa justice, le tyran n'est plus, il a trop vcu pour
le malheur du peuple franais. Il tait temps que l'on mit un terme 
ses forfaits, autrement il serait venu  bout de nous faire tous
entrgorger... L'excrable homme! combien il a t fourbe, parjure et
tratre, combien il a fait couler impunment le sang! ha, mon bon amy,
faisons en sorte de ne jamais vivre sous le rgime de la royaut. Il
parle ensuite du jugement, des dernires demandes du roi et de son
supplice:

Il a t excut ce matin,  10 heures 34 minutes, il a voulu haranguer
le peuple, il a dit qu'il mourait innocent (le tratre, innocent, quelle
imposture), qu'il pardonnait  ses ennemis, qu'il dsirait que son
peuple ft heureux (un bourreau, un assassin peut-il parler ainsy). Il
voulut continuer, mais le commandant gnral a donn le signal, et sur
le champ sa tte a tomb sur l'chafault; que les Parisiens se sont
montrs majestueux et grands dans cette occasion, ils n'ont manifests
ny joie ny douleur, le calme le plus profond a rgn, les boutiques et
les spectacles ont toujours t ouverts, aucuns des exercices ordinaires
n'ont t interrompus, il n'y a pas eu une larme, pas un cri de fait, sy
ce n'est celui de _vive la Rpublique!..._

On frmit quand on considre, dans un temps calme,  quels sentiments
sauvages,  quel langage barbare le fanatisme politique peut conduire un
homme consciencieux, humain peut-tre, mais auquel la passion dont il ne
savait pas se dtendre faisait voir, dans ce temps de fivre ardente, la
guillotine comme un autel et la victime comme un monstre. A coup sre
l'homme, qui avait envoy le roi  l'chafaud, dormait bien en paix
avec sa conscience. Nous allons voir, au contraire, Joseph Lebon livr 
l'insomnie pour une tout autre cause et exprimer ses scrupules et ses
remords pour un motif et dans un langage aujourd'hui bien inexplicables.
C'est  sa cousine que le trop fameux reprsentant du peuple crit, en
date du 8 juin 1794:

Voici prs de huit jours que je n'ai t  Arras; je crains bien qu'
ma premire apparition je n'aie quelques difficults avec ma mre. Tu
sais qu'elle devait m'acheter un habit. Mais sans dire gare, ne
s'est-elle pas avise de m'acheter un habit de trs-fin drap, une veste
de soye et une culotte de mme toffe!

Dans le premier moment, quoique tout interdit; je n'ai pas cru devoir la
brusquer sur une emplette faite. J'ai consenti  ce qu'on me prit
mesure. Mais, tu me croiras si le veux, voila dix nuits que je ne dors
presque point  cause de ce malheureux habillement. Moi, philosophe, ami
de l'humanit, me couvrir si richement, tandis que des milliers de mes
semblables meurent de faim sous de tristes haillons! Comment, avec tout
cet clat, me transportera l'avenir dans leur chaumire pour les
consoler de leurs infortunes? Comment plaider encore la cause du pauvre?
Comment m'lever contre les vols des riches, en imitant leur luxe et
leur somptuosit? Toutes ces ides me poursuivent sans cesse, et, je
pense, avec raison, que mon me serait un jour dvore de mille remords,
si je passais outre, et si j'avais la faiblesse de condescendre  la
bont peu claire d'une mre.

Veut-on voir un vritable service rendu par un conventionnel galement
clbr, Jean-Bon-Saint-Andr,  ses collgues les reprsentants du
peuple qui se trouvaient, au moment du procs de Louis XVI, en mission
dans les dpartements du Mont-Blanc? Plus d'un d'entre eux se flicitait
peut-tre d'tre, dans ce moment o il fallait se prononcer, absent de
la convention. Ils s'taient borns  crire  l'assemble que la
conduite de Louis XVI mritait une condamnation, quelques-uns d'entre
eux croyaient peut-tre s'en tirer ainsi. Voici ce que
Jean-Bon-Saint-Andr leur crit:

Votre lettre  la convention au sujet de la mort du tyran, portant le
mot de condamnation, quelques personnes se plaisoient  dire qu'il y
avoit de l'quivoque dans l'expression de votre voeu. Il me sembla alors
que votre confiance m'imposoit le devoir de faire pour vous ce que
j'eusse dsir qu'en pareil cas vous fissiez pour moi, de mettre au
grand jour vos vrais sentiments qui toient pour la mort, _sans appel au
peuple_. Cette note fut inscrite dans le _Crole-Patriote_, et j'ose
croire que vous ne dsapprouverez pas le parti que j'ai pris  cet
gard.

Comme on est heureux n'avoir affaire  un collgue obligeant et a un
commentateur mesur!

Aprs ces lettres de conventionnels, en voici une du duc de Berri
adresse, de Blankemburgh,  M. le comte Henri de Damas, le 15 avril
1797, o le prince se montrait assez dcourag et assez revenu des
illusions auxquelles un exile a besoin pourtant de se rattacher,
lorsqu'il n'a pas craint surtout de prendre les armes pour s'ouvrir les
portes de son pays:

Mon maudit frre n'arrive pas, et nous sommes dj  la mi-avril, ce
qui fera que nous ne pourrons vous aider qu' la mi-may,  moins que le
bruit du canon ne me rappelle; je suis d'une inquitude affreuse de
perdre un mois de campagne, quoiqu'elle ne sera srement qu'une
reculade... Je vois cette anne la fin de la guerre et la paix; est-ce 
craindre ou  dsirer? la paix nous fera-t-elle puis de mal que la
guerre, except l'occasion de se faire tuer que je regretterai, car de
traner l'existence d'un fugitif chass de partout me parat impossible
a soutenir; d'ailleurs tout le monde nous dit du bien de l'intrieur, ne
serait-ce pas comme tout le bien qu'on nous disait de l'arme avant que
nous la connaissions?

Vient ensuite une protestation de Clry, le valet de chambre de Louis
XVI, qui prouve combien le plus touchant dvouement peut parfois tre
mconnu par ceux-l mme qui devraient le mieux lui rendre justice. Elle
est date de Schierensce, le 29 janvier 1801, et adresse  madame la
duchesse d'Angoulme:

M. le duc m'accuse d'avoir su et de ne pas l'avoir prvenu, que
mercredi, jour de bal de madame la comtesse Baudisen, tombait le 21
janvier, et de plus d'tre complice d'une intrigue de socit, pour
l'engager, ainsi que vous, madame la duchesse,  paratre dans un bal ce
jour de deuil pour tous les bons Franais. J'en atteste le ciel, j'en
atteste les mnes augustes de mon matre! que jamais pareille pense
n'est entre dans mon me... M. le duc m'accuse encore d'ambition; de
l'ambition, moi! ah! si j'avois t enivr de cette passion, n'ai-je
pas trouv mille occasions de la satisfaire, pendant mon sjour 
Vienne,  Londres et  Berlin, o le bon roi vouloit me donner une
maison et une place honorable? N'ai-je pas tout refus pour suivre la
malheureuse destine de mes augustes matres? Cet effort n'a jamais t
pnible; le sentiment de reconnaissance, d'attachement et de devoir,
est, et sera ternellement grav dans mon coeur. Clery, simple, valet de
chambre et dernier serviteur de Louis XVI, au temple, est le plus beau
titre que je puisse jamais possder, et avec lequel les personnes
sensibles m'accorderont toujours quelqu'intrt, au lieu que Clery, qui
voudrait s'lever au niveaux des personnes qui doivent le commander,
seroit regard, avec justice, comme un tre inconsquent et
dresonnable.

Il est pnible de voir un serviteur dont la fidlit est,  juste titre,
historique, tre mis dans la situation de faire entendre un tel langage.
Le coeur est galement attrist en entendant l'expression de
l'tonnement et de la douleur qu'prouve l'impratrice Josphine, cette
femme si dvoue,  la vue des trahisons de 1814. Sa lettre est date du
chteau de Navarre, 7 avril 1814:

Je suis arrive ici le 30, et la reine Hortense, deux jours aprs avec
ses enfants. Elle est aussi souffrante et aussi douloureusement affecte
que moi. Nous avons le coeur bris de tout ce qui se passe, et surtout
de l'ingratitude des Franais. Les journaux sont remplis des plus
horribles injures; si vous ne les avez, pas lus, n'en prenez pas la
peine, ils vous feraient mal. Il parait que l'Empereur a envoy a Paris
les marchaux Ney et Macdonald, avec le duc de Vivence, pour proposer
d'abdiquer en faveur du roi de Rome, et que la proposition n'a pas t
accepte. Jusqu' prsent, vreux et Navarre sont tranquilles, mais on
nous menace aujourd'hui ou demain de la visite de l'ennemi. Croirs vous
que le gnral charge de s'emparer du dpartement au nom du gouvernement
provisoire, est le duc de Raguse, qui a pass de leur ct avec le corps
d'arme qu'il commandait?

Ce qui est moins dchirant, ce sont les reproches adroitement dguiss
d'ingratitude que le prince de Talleyrand adresse  Louis XVIII, avec
lequel il avait correspondu sur la fin de l'empire, et qui, en 1816,
cdant aux instances de ses compagnons d'migration, aprs avoir
compltement disgraci Fouch, avait fait dire  son grand chambellan de
ne pas paratre aux Tuileries jusqu' nouvel ordre. La lettre du prince
est du 22 novembre 1816. Il obira  l'ordre de Sa Majest, qui vient de
lui tre transmis par M. le duc de La Chtre. Il obira avec douleur,
mais sans comprendre que les rapports que Sa Majest reoit fassent
quelque impression sur elle lorsqu'il est question du lui. Il termine
ainsi:

Je lui demanderois pardon de ma mauvaise criture, si je ne savois
qu'elle la connot depuis longtemps et quelle la lit aisment.

Une rclamation, empreinte d'une vritable noblesse, dicte par un
sentiment parfait des convenances les plus dlicates et les plus
difficiles, et dans laquelle est porte au plus haut point la dignit
des sentiments de famille, c'est celle de mademoiselle de Robespierre,
soeur des deux conventionnels de ce nom, adresse le 21 mai 1830 au
journal _l'Universel_. Le rdacteur de cette feuille, qui, a un premier
tort, ajouta celui de ne pas le rparer et de refuser l'impression de
cette lettre, le rdacteur de _l'Universel_ avait dit, en rendant compte
de prtendus _Mmoires de Robespierre_, dont il contestait du reste
l'authenticit, que l'diteur avait pu autrefois se procurer des
documents fidles auprs d'une soeur de Robespierre, vgtant  Paris,
dans le coin le plus obscur d'un faubourg, accable d'annes, de misre,
du poids de son funeste nom, et acheter d'elle quelques souvenirs non
effacs. Voici la fin de la rponse loquente, nous pourrions dire
sublime, que fit vainement  ce journal mademoiselle de Robespierre, et
que la _Revue rtrospective_ a imprime en entier, t. I, p. 104 de sa
1re srie:

... Ce qu'on vous a dit, monsieur, est non-seulement inexact, mais
cela est faux. Il est vrai que la soeur de Maximilien Robespierre vgte
accable de misre, d'annes, et vous auriez pu ajouter de graves et
douloureuses infirmits, dans un coin obscur de la patrie qui la vit
natre; mais elle a constamment repouss les offres des intrigants qui,
dans le laps de trente-six ans, ont tent  diverses reprises de
trafiquer de son nom; mais elle n'a rien vendu  personne; mais elle n'a
aucun rapport direct ni indirect avec l'diteur des prtendus _Mmoires_
de son frre.

Je regarde, monsieur, comme injurieuse  mon honneur et ma probit
l'ide qu'on ait pu acheter de moi mes _souvenirs non effacs_.
J'appartiens  une famille  laquelle on n'a pas reproch le vnalit.
Je vais rendre au tombeau le nom que je reus du mes vnrable des
pres, avec la consolation que personne au monde ne peut me reprocher un
seul acte, dans le cours de ma longue carrire, qui ne soit conforme 
ce que prescrit l'honneur. Quant  mes frres, c'est  l'histoire 
prononcer dfinitivement sur eux; c'est  l'histoire  reconnatre un
jour si rellement Maximilien est coupable de tous les excs
rvolutionnaires dont ses collgues l'ont accus aprs sa mort. J'ai lu
dans les Annales de Rome que deux frres aussi furent mis hors la loi,
massacrs sur la place publique, que leurs cadavres furent trans dans
le Tibre, leurs ttes payes au poids de l'or, mais l'histoire ne dit
pas que leur mre, qui leur survcut, ait jamais t blme d'avoir cru
 leur vertu.

Toutes les pices manant de femmes, qui se trouvent dans cette
collection, ne sont pas, on se le figure aisment, crites de ce style.
C'est sur un tout autre ton que madame de Parabere, matresse en titre
du rgent, crivait au marchal de Richelieu une lettre que nous ne
rapporterons pas, et qui prouve qu'elle tait en mme temps une des
matresses de fait de ce fameux sducteur.--Madame Denis, la nice de
Voltaire, dans une lettre du 20 juin 1755 exprime d'une manire piquante
les craintes que causent  son oncle et  elle des exemplaires qui
circulent du pome de _la Pucelle_, imprim clandestinement. On y lit:

Tout irait bien sans cette _Pucelle_. Nous recevons tous les jours des
avis qui nous dsesprent, nous ne pouvons plus douter quelle ne soit en
de bien mauvaises mains tant  Paris que dans les pais trangers, et 
moins que saint Denis ne dessande encore une fois sur son rayon pour la
prserver des mal voulants je la cros dans un grand danger.

Sophie Arnould, avec sa philosophie, sa dsinvolture spirituelle et son
mpris de l'orthographe et de la ponctuation, qu'elle pousse, on le
comprend, plus loin encore que la mre de Voltaire, crivait, le 31
dcembre 1788,  un de ses nombreux mais anciens adorateurs:

... Vous connesss, mon amy, mon coeur et la dlicatesse de mes
procds envers les illustres ingrats que j'ai associs  mon coeur, 
mon bonheur et aux plaisirs de mon jeune ge: tout cela est fini, comme
cela finit asss ordinairement; c'est un malheur, je pardonne  ses
ingrats! l'oubly de mes attraits, de mes soins, mais non celuy de ma
tendresse... Cependant il faut s'accoutumer  tout; mais me voici
aujourd'hui, eh! par le temps qui coure, aprs vingt annes de gloire,
de flatteries, d'aisances, oblige de compter avec moy mme, pour
n'avoir pas  dcompter avec les autres, mes affaires pcunires sont
engages. La charge d'une famille nombreuse dont j'tais la plus riche,
trois enfants grands seigneurs le matin eh! trs petits bourgeois, le
soir, ou lorsqu'il s'agit de les placer  droite ou  gauche, bref, tout
cela m'a sinon ruines ou au moins bien drange. Vuyes mon amy quelle
rpons vous voudrs faire  votre Sophie.

Une autre femme, longtemps clbre par sa beaut, figure dans cette
galerie historique sous le nom qu'elle devait bientt aprs changer
contre celui de Tallien, dans une pice crite de la main de Robespierre
et signe par lui et ses collgues Billaud-Varennes, Barre et
Collot-d'Herbois. C'est un arrt du comit de salut public du 3
prairial, l'an II de la rpublique, qui ordonne que la nomme Cabarus,
fille d'un banquier-espagnol et femme du nomm Fontenai, sera mise
sur-le-champ en tat d'arrestation et mise au secret; que _le jeune
homme qui demeure avec elle et ceux qui seraient trouvs chez elle_
seront pareillement arrts, etc.

Une mme pice runit trois noms qui ont une grande clbrit dans la
politique, la littrature et les arts. Elle est crite par le prince de
Metternich, adresse  madame la duchesse d'Abrants, et sert 
recommander le pianiste Thalberg. Elle est du 18 octobre 1833:

Le porteur se nomme Thalberg; il est jeune, bon garon, de trs-bonne
compagnie;  mon avis, le premier pianiste qui jamais ait jou de cet
admirable instrument... Faites-le jouer; il a entre autres le talent de
tout savoir par coeur. Demandez-lui tel souvenir que vous voudrez, il ne
restera pas en dfaut, et il vous charmera, ou je ne m'y entends pas.

L'artiste est parfaitement arriv  prouver que le prince s'y entend.

Nous avons rapport le titre de ce Catalogue. S'il fallait l'en croire,
cette collection curieuse serait _tire du cabinet de M. L._ Un
trs-grand nombre de pices nous prouvent que cette initiale dissimule
le vritable nom du collecteur. Ces pices sont adresses au marquis de
Dolomieu, un des amateurs qui ont le plus fourni  la belle publication
de l'_Isographie_. Nous ne nous expliquons pas que cette collection soit
aujourd'hui livre aux enchres. On y trouve une foule de lettres des
princes et princesses de la famille rgnante, qui les avaient crites 
la sollicitation du collecteur et pour la complter, mais non  coup sr
pour voir la crie d'un commissaire-priseur s'exercer sur leurs page
d'criture. Telle est cette lettre du prince de Joinville, adresse au
marquis de Dolomieu, il la date du 2 juillet 1827;

Voici le petit bout de lettre que vous m'avez demand; si vous aviez
voulu attendre deux ou trois ans plus tard, l'criture et t, je
crois, un peu meilleure; mais puisque vous dsirez tre satisfait
aujourd'hui, c'est l tout ce que je puis vous offrir.

Du reste, ceci n'est qu'une question de convenance plus ou moins mal
observes. Mais ce qui nous parait plus srieux, c'est que nous trouvons
dans ce catalogue, aux numros 40 et 396, deux pices signes, l'une de
Molire, l'autre de sa femme, que la section des manuscrits de la
bibliothque du Roi possdait en 1825, et que l'auteur de ce compte
rendu copia et fit imprimer  cette poque. Comment notre dpt national
s'est-il trouv dpossd au profit d'une collection particulire, de
deux pices trs-rares? Comment et par qui ont-elles pu tre livres 
un acqureur,  coup sr de bonne foi? Ceci sort du domaine de la
critique. En 1832, une commission fut institue pour examiner certains
faits signals  l'autorit suprieure, qui s'taient passs  la
bibliothque du Roi. Cette commission, dont M. Prunelle tait
rapporteur, fut d'avis, aprs examen, que cette tche revenait de droit
 l'autorit judiciaire. Force nous est aujourd'hui, comme  la
commission d'alors, de dclarer notre incomptence.

                                                                                          T.

_tudes sur les Tragiques grecs_; par M. PATIN, de l'Acadmie franaise.
3 vol.--Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.

Nous n'avions rien encore, dans notre littrature, que nous puissions
justement opposer aux excellents travaux des Allemands sur la tragdie
grecque. La Harpe, qui avait fait preuve d'une critique suprieure dans
l'tude de notre thtre, s'tait laiss dominer par le got franais et
les prjugs littraires de son poque, lorsqu'il examina les anciens
tragiques. Son jugement nous parait aujourd'hui faire le pendant de
celle fameuse traduction inexacte et _francise_ du pre Brumoy, qui
nous montre Oreste arrivant de voyage avec ses malles, comme un commis
voyageur, et assis sur un canap attendant sa soeur la terrible lectre.
Les travaux postrieurs de M. Nepomucne Lemercier taient encore
entachs du mme dfaut que nous reprochons  La Harpe; et d'ailleurs
l'auteur d'_Agamemnon_ qui avait en partie retrouv sur la scne la
puissante inspiration d'Eschyle, n'examina, dans sa critique, l'ancienne
tragdie que sous un point de vue restreint, systmatique et presque
personnel.

M. Patin vient combler aujourd'hui cette lacune de notre critique
littraire; ses tudes sur les tragiques grecs sont certainement le
livre le plus remarquable que l'on ait fait, depuis W. Schlegel, sur le
thtre ancien. Nous louerons d'abord et surtout M. Patin d'avoir, aprs
les ambitieuses thories des Allemands, trait au contraire son sujet
avec nue discrtion et une sobrit minemment franaises. Au lieu de
s'garer, loin de ses auteurs, dans de nbuleuses conjectures, dans les
associations plus ingnieuses que vraies du bas-relief et de l'pope,
du groupe et de la tragdie, il s'est appliqu uniquement  comprendre
le gnie particulier des trois grands tragiques, et  distinguer les
caractres propres,  en faire ressortir la beaut singulire et
originale. Dans un semblable travail, M. Patin n'a pas recule devant les
pnibles et laborieuses recherches de l'rudition; il a voulu, au
contraire, que la science ft toujours la base de sa critique; et cet
examen approfondi, minutieux mme du texte, qui serait peut-tre
excessif s'il tait fait de mme sur Racine ou Corneille, parait tre
indispensable pour les tragdies grecques, si difficiles  entendre, si
charges de variantes et d'interpolations de toutes sortes. La critique
_verbale_ sera toujours, et quoi qu'on en dise, la meilleure et la plus
utile pour l'intelligence et l'apprciation des auteurs de l'antiquit.

D'excellentes traductions viennent  l'appui de toutes les assertions
critiques de m. Patin, et les nombreux passages d'Eschyle, de Sophocle
et d'Euripide que nous trouvons traduits dans son livre avec cette
connaissance parfaite de la langue grecque et ce got vritablement
attique qu'on devait attendre du savant professeur, ajoutent une
singulire valeur  ses jugements et  ses analyses. On a rarement
traduit les anciens avec une pareille lgance jointe  une telle
fidlit; et, pour peu que l'on se rappelle les inexactitudes, les
contre-sens et surtout la lourde platitude des traductions qui ont suivi
celle du pre Brumoy, on sentira tout le mrite du nouveau traducteur.

Esprons que M. Patin voudra un jour complter son beau travail en
dotant notre langue d'une traduction entire de ces tragdies, dont il
ne nous a encore donn que des extraits.

Nous voudrions pouvoir dtacher du livre de M. Patin quelques morceaux
choisis, qui viendraient  l'appui de nos loges; mais Eschyle,
Sophocle, Euripide ne sauraient tre jugs en quelques lignes, et ce
n'est pas trop d'un volume entier pour apprcier sous toutes ses faces
le gnie magnifique de chacun de ces grands tragiques. Nous nous
bornerons donc  recommander surtout  nos lecteurs les excellentes
pages que M. Patin a crites sur Euripide; ils y trouveront une critique
judicieuse des beauts et des dfaut du pote, exprime en termes plus
justes et plus clairs que ceux dont M. Schlegel s'tait servi dans ses
apprciations thoriques, o il compare le point de perfection dans les
arts au foyer d'un verre ardent, etc.

Aprs tous ces loges, nous ne craindrons pas de reprocher  M. Patin
quelques explications minutieuses, quelques commentaires superflus, qui
sont plutt au profit de l'rudition pure qu' celui de la critique
littraire. Nous eussions voulu aussi trouver dans son examen d'Eschyle
une vue plus haute, plus hardie sur le gnie du _terrible pote_; non
pas qu'il fallt tomber dans ces exagrations gigantesques que nous a
fait voir une clbre prface, mais on pouvait peindre avec un sentiment
plus vif et en termes plus forts cette sublime inspiration patriotique,
cette audacieuse et sombre posie qui mettent Eschyle au-dessus de tous
les autres tragiques, et donnent  son thtre une lvation morale
qu'on chercherait vainement ailleurs.

Mais par ces quelques critiques nous ne voulons point infirmer le mrite
d'un livre qui demeure, comme nous l'avons dit, le plus savant et le
plus judicieux qu'on ait encore fait sur la matire.



Travestissements.

[Illustration: Costume grec. Albanais.--Marquise.]



Danse de la Polka.--Caricature par Cham.

[Illustration.]



Amusements des Sciences.

RECTIFICATION.

Par suite d'une erreur du dessinateur, la premire figure des Amusements
des Sciences, dans notre dernier numro (page 32), au lieu de
reprsenter dix cartes dont les nombres de points vont, en se suivant
depuis _un_ ou _as_ jusqu' _dix_, offre dix cartes prises au hasard, 
partir des deux premires  gauche (l'_as_ de carreau et le _deux_ de
trfle). Le lecteur est pri de faire par la pense la correction
suivante, sans laquelle la solution de notre premier problme serait
inintelligible:

Aprs l'_as_ de carreau et le _deux_ de trfle, il faut un _trois_ au
lieu d'un _huit_ de carreau; aprs ce _trois_ un _quatre_ au lieu d'un
_as_ de pique; aprs le _quatre_ un _cinq_ au lieu d'un _dix_ de coeur;
et ainsi de suite jusqu'au _dix_, qui sera immdiatement avant l'_as_ de
carreau pris pour point de dpart.


SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE
CINQUANTE-QUATRIME NUMRO.

I. Supposons que le nombre qu'il s'agit d'atteindre soit 100, et qu'il
faille ajouter des nombres constamment plus petits que 11.

L'artifice de ce problme consiste  s'emparer tout de suite de certains
nombres que nous allons faire connatre. Retranchez pour col effet 11 de
100, une fois, deux fois, trois fois, et autant de fois que cela se
peut, il restera 89, 78, 67, 56, 45, 34, 23, 12, 1, qu'il faut retenir;
car celui qui, en ajoutant son nombre moindre que 11  la somme des
prcdents, comptera un de ces nombres avant son adversaire, gagnera
infailliblement, et sans que l'autre puisse l'en empcher. On trouvera
encore plus facilement ces nombres en divisant 100 par 11, et prenant le
reste 1, auquel on ajoutera continuellement 11 pour avoir 1, 12, 23, 34,
etc.

Supposons, par exemple, que le premier qui sait le jeu prenne 1; il est
vident que son adversaire devant compter moins que 11, pourra tout au
plus, en ajoutant son nombre, 10, par exemple, atteindre 11, le premier
prendra encore 1, ce qui fera 12; que le second prenne 8, cela fera 20;
le premier prendra 3 et aura 23, et ainsi successivement il atteindra le
premier  34, 45, 56, 67, 78, 89. Arriv l, le second ne pourra pas
l'empcher d'atteindre 100 le premier; car, quelque nombre que prenne le
second, il ne pourra atteindre qu' 99, le premier pourra donc dire, et
1 font 100. Si le second ne prenait que 1 en sus de 99, cela serait 90,
et son adversaire, prendrait 10, qui, avec 90, fait 100.

Il est clair que, de deux personnes qui jouent  ce jeu, si toutes deux
le savent, la premire doit ncessairement gagner.

Mais si l'une le sait et que l'autre ne le sache pas, celle-ci, quoique
premire, pourra fort bien ne pas gagner; car elle croira trouver un
grand avantage  prendre le plus fort nombre qu'elle puisse prendre;
savoir, 10; et alors la seconde, qui connat le jeu, prendra 2; ce qui,
avec 10, fait 12, l'un des nombres dont il faut s'emparer. Elle pourra
mme ngliger cet avantage et ne prendre que 1 pour faire 11; car la
premire prendra probablement encore 10, ce qui fera 21; la seconde
pourra alors prendre 2, ce qui fera 26. Elle pourra enfin attendre
encore plus tard pour se placer  quelqu'un des nombres suivants: 34,
45, 56, etc. Si le premier joueur veut gagner, il ne faut pas que le
plus petit nombre propos mesure le plus grand; car, dans ce cas, le
premier n'aurait pas la certitude de gagner. Par exemple si, au lieu de
11, on avait pris 10, qui mesure 100 en tant 10 de 100 autant de fois
qu'on le peut, on aurait ces nombres: 10, 20, 30, 40, 50, 60, 70, 80,
90, dont le premier 10 ne pourrait pas tre pris par le premier; ce qui
fait qu'tant oblig de prendre un nombre moindre que 10, si le second
tait aussi fin que lui, il pourrait prendre le reste  10, et ainsi il
aurait une rgie infaillible pour gagner.

II. Prenez un ballon de verre  long col, remplissez-le d'eau  moiti,
et faites-y bouillir cette eau en tenant le fond du ballon au-dessus de
charbons ardents. Lorsque l'bullition a dur pendant quelques minutes
avec une certaine intensit, mettez un bouchon au col de votre ballon et
retournez-le. Puis, lorsqu'il est refroidi compltement, placez de la
glace  la partie suprieure qui n'est pas en contact avec l'eau. Vous
verrez  l'instant l'bullition se manifester avec beaucoup de force.

De l'eau froide suffira mme habituellement pour produire l'bullition,
et on pourra se donner ainsi le spectacle d'une eau qui bout sans feu
durant des heures entires.

L'explication de ce curieux phnomne est fort simple. Lorsque l'on a
chass compltement du ballon l'air qui y tait renferm, par une
premire bullition, et qu'on a ferm le vase avec un bouchon, l'eau ne
s'est plus trouve en contact qu'avec de la vapeur. Or, si on vient 
condenser cette vapeur par l'approche d'un corps froid, la surface
liquide n'tant plus presse par rien, ce liquide laissera chapper de
nouvelle vapeur, et c'est l prcisment ce en quoi consiste
l'bullition.

C'est par une raison analogue que l'eau bout sur les hautes montagnes 
une temprature beaucoup plus basse qu'au bord de la mer. A Quito, par
exemple, a 2,900 mtres environ au-dessus de l'Ocan, l'eau bout  90
seulement de l'chelle centigrade; de sorte qu'il est impossible
d'oprer certaines cuissons qui exigent une chaleur de 100,  moins de
se servir du digesteur de Papin, ou de la vapeur  une pression plus
leve que celle de l'atmosphre.


NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Faire fondre du plomb sans feu.

II. Faire fondre du marbre, sans le dcomposer, et changer de la craie
en marbre.

III. Frapper une bille avec bricole simple ou bricole double, au jeu de
billard.



Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Un essaim d'Abeilles.


[Illustration: Nouveau rbus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0055, 16 MARS 1844 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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particular state visit http://pglaf.org

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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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