The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
11 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: February 25, 2014 [EBook #45015]

Language: French

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  HISTOIRE
  DU
  CONSULAT
  ET DE
  L'EMPIRE

  TOME XI




L'auteur dclare rserver ses droits  l'gard de la traduction en
Langues trangres, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (Direction de la
Librairie), le 16 septembre 1851.


PARIS. IMPRIM PAR PLON FRRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.


[Illustration: MARIE LOUISE]




  HISTOIRE
  DU
  CONSULAT
  ET DE
  L'EMPIRE

  FAISANT SUITE
   L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE


  PAR M. A. THIERS


  TOME ONZIME




  PARIS
  PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
  60, RUE RICHELIEU
  1851




HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.




LIVRE TRENTE-SIXIME.

TALAVERA ET WALCHEREN.

     Oprations des Franais en Espagne pendant l'anne 1809. -- Plan
     de campagne pour la conqute du midi de la Pninsule. -- Dfaut
     d'unit dans le commandement, et inconvnients qui en rsultent.
     -- La guerre d'Autriche rveille toutes les esprances et
     toutes les passions des Espagnols. -- Zle de l'Angleterre 
     multiplier ses expditions contre le littoral europen, et envoi
     d'une nouvelle arme britannique en Portugal. -- Ouverture de
     la campagne de 1809 par la marche du marchal Soult sur Oporto.
     -- Inutile effort pour passer le Minho  Tuy. -- Dtour sur
     Orense, et marche  travers la province de Tras-los-Monts. --
     Suite de combats pour entrer  Chaves et  Braga. -- Bataille
     d'Oporto. -- Difficile situation du marchal Soult dans le
     nord du Portugal. -- Ds que son entre en Portugal est
     connue, l'tat-major de Madrid dirige le marchal Victor sur
     l'Estrmadure, et fait appuyer ce dernier par un mouvement du
     gnral Sbastiani sur la Manche. -- Passage du Tage  Almaraz,
     et arrive du marchal Victor et du gnral Sbastiani sur la
     Guadiana. -- Victoires de Medellin et de Ciudad-Real. -- Ces
     deux victoires font d'abord prsager une heureuse campagne dans
     le midi de la Pninsule, mais leur effet est bientt annul par
     des vnements fcheux au nord. -- Le gnral de La Romana, que
     le marchal Soult avait laiss sur ses derrires en traversant
     Orense, passe entre la Galice et le royaume de Lon, soulve
     tout le nord de l'Espagne, et menace les communications des
     marchaux Soult et Ney. -- Vains efforts du marchal Ney pour
     comprimer les insurgs de la Galice et des Asturies. --  dfaut
     du marchal Mortier, que ses instructions retiennent  Burgos,
     on envoie six ou huit mille hommes sous le gnral Kellermann
     pour rtablir les communications avec les marchaux Soult et
     Ney. -- vnements  Oporto. -- Projet de convertir en royaume
     le nord du Portugal. -- Divisions dans l'arme du marchal
     Soult, et affaiblissement de la discipline dans cette arme.
     -- Secrtes communications avec les Anglais. -- Sir Arthur
     Wellesley, dbarqu aux environs de Lisbonne, amne une nouvelle
     arme devant Oporto. -- Grce aux intelligences pratiques dans
     la place, il surprend Oporto en plein jour. -- Le marchal Soult
     oblig de s'enfuir en sacrifiant son artillerie. -- Retraite
     sur la Galice. -- Entrevue  Lugo des marchaux Ney et Soult.
     -- Plan concert entre ces deux marchaux, lequel reste sans
     excution par le mouvement du marchal Soult sur Zamora. --
     Funeste division entre ces deux marchaux. -- Ordre expdi de
     Schoenbrunn, avant la connaissance des vnements d'Oporto,
     pour runir dans la main du marchal Soult les trois corps des
     marchaux Ney, Mortier et Soult. -- Consquences imprvues de
     cet ordre. -- Le marchal Soult  Salamanque forme un projet
     de campagne bas sur la supposition de l'inaction des Anglais
     jusqu'au mois de septembre. -- Cette supposition est bientt
     dmentie par l'vnement. -- Sir Arthur Wellesley, aprs avoir
     expuls les Franais du Portugal, se replie sur Abrants. -- Il
     se concerte avec don Gregorio de la Cuesta et Vngas pour agir
     sur le Tage. -- Sa marche en juin et juillet vers Plasencia, et
     son arrive devant Talavera. -- Le roi Joseph, qui avait ramen
     le marchal Victor dans la valle du Tage, se joint  lui avec
     le corps du gnral Sbastiani et une rserve tire de Madrid,
     en ordonnant au marchal Soult de dboucher par Plasencia sur
     les derrires des Anglais. -- Joseph les attaque trop tt,
     et sans assez d'ensemble. -- Bataille indcise de Talavera
     livre le 28 juillet. -- Mouvement rtrograde sur Madrid. --
     Apparition tardive du marchal Soult sur les derrires de sir
     Arthur Wellesley. -- Retraite prcipite de l'arme anglaise en
     Andalousie, aprs avoir abandonn ses malades et ses blesss.
     -- Caractre des vnements d'Espagne pendant la campagne de
     1809. -- Dplaisir de Napolon de ce qu'on n'a pas tir meilleur
     parti des vastes moyens runis dans la Pninsule, et importance
     qu'il attache  ces vnements,  cause des ngociations
     d'Altenbourg. -- Efforts des Anglais pour apporter aux
     ngociateurs autrichiens le secours d'une grande expdition sur
     le continent. -- Projet de dtruire sur les rades les armements
     maritimes prpars par Napolon. -- Expdition de Rochefort.
     -- Prodigieuse quantit de brlots lancs  la fois contre
     l'escadre de l'le d'Aix. -- Quatre vaisseaux et une frgate,
     chous sur les rochers des Palles, sont brls par l'ennemi. --
     Aprs Rochefort les Anglais tournent leurs forces navales contre
     l'tablissement d'Anvers, dans l'esprance de le trouver dnu
     de tout moyen de dfense. -- Quarante vaisseaux, trente-huit
     frgates, quatre cents transports, jettent quarante-cinq
     mille hommes aux bouches de l'Escaut. -- Descente des Anglais
     dans l'le de Walcheren et sige de Flessingue. -- L'escadre
     franaise parvient  se retirer sur Anvers, et  s'y mettre 
     l'abri de tout danger. -- Manire de considrer l'expdition
     anglaise  Paris et  Schoenbrunn. -- Napolon prvoyant que
     la fivre sera le plus redoutable adversaire des Anglais,
     ordonne de se couvrir de retranchements, d'amener derrire
     ces retranchements les troupes qu'on parviendra  runir, et
     de ne pas risquer de bataille. -- Il prescrit la leve des
     gardes nationales, et dsigne le marchal Bernadotte comme
     gnral en chef des troupes runies sous Anvers. -- Reddition
     de Flessingue. -- Les Anglais ayant perdu leur temps  prendre
     Flessingue, sont informs qu'Anvers est en tat de dfense, et
     n'osent plus avancer. -- La fivre les attaque avec une violence
     extraordinaire, et les oblige  se retirer aprs des pertes
     normes. -- Joie de Napolon en apprenant ce rsultat, surtout 
     cause des ngociations entames  Altenbourg.


[Date en marge: Fv. 1809.]

[Note en marge: Suite des vnements militaires en Espagne.]

Ce n'est pas seulement sur les bords de la Drave, de la Raab, du
Danube et de la Vistule, que les Franais rpandaient leur sang
pendant cette anne 1809, c'tait aussi sur les bords de l'bre, du
Tage, du Douro, sur les bords mme de l'Escaut, et sur la plupart
des mers du globe. Partout, et presque simultanment, on les voyait
prodiguer leur vie dans cette terrible lutte, engage entre le plus
ambitieux des hommes et la plus vindicative des nations. Tandis
qu'avec des soldats presque enfants Napolon terminait en trois mois
la guerre d'Autriche, ses gnraux, privs de direction, n'obtenant
de lui qu'une attention distraite, et malheureusement diviss entre
eux, ne pouvaient avec les premiers soldats du monde venir  bout de
quelques bandes indisciplines, et d'une poigne d'Anglais sagement
conduits. La guerre d'Espagne s'ternisait ainsi au dtriment de
notre puissance, quelquefois mme de notre gloire, et  la confusion
de la dynastie impriale.

Napolon qui avait fait excuter  ses troupes d'Espagne une campagne
d'hiver, qui leur avait fait livrer en dcembre et janvier les
batailles d'Espinosa, de Burgos, de Tudela, de Molins-del-Rey, de la
Corogne et d'Ucls, avait voulu qu'on leur accordt un ou deux mois
de repos, temps ncessaire  la sant des hommes et  la rparation
du matriel, et que partant ensuite des points qu'elles avaient
conquis on les diriget sur le midi de la Pninsule, pour en achever
la soumission depuis Lisbonne jusqu' Cadix, depuis Cadix jusqu'
Valence. Le plan qu'il avait laiss en quittant Valladolid pour se
rendre en Autriche, et qui, tout bien conu qu'il tait, ne pouvait
remplacer un bon gnral en chef, a t prcdemment expos; mais il
faut le rappeler brivement ici pour l'intelligence des oprations de
1809.

[Note en marge: Plan de campagne trac par Napolon pour les
oprations militaires de l'anne 1809.]

[Note en marge: Conqute du Portugal confie au marchal Soult.]

Le marchal Soult avec les divisions Merle, Mermet, Delaborde,
Heudelet, les dragons Lorge et Lahoussaye, la cavalerie lgre de
Franceschi, comprenant dix-sept rgiments d'infanterie, dix de
cavalerie, et un parc de 58 bouches  feu, devait, aprs s'tre
repos dans la Galice des fatigues endures pendant la poursuite des
Anglais, se mettre de nouveau en mouvement, passer le Minho  Tuy
(voir la carte n 43), s'avancer par Braga sur le Douro, prendre
Oporto, et d'Oporto marcher ensuite  la conqute de Lisbonne.
Napolon avait espr que ce corps, dont l'effectif nominal s'levait
 46 mille hommes, fournirait environ 36 mille combattants. Ce
n'tait malheureusement pas exact;  cause des blesss, des malades,
des hommes fatigus, des nombreux dtachements, il tait impossible
d'en runir plus de 23  24 mille. L'ordre tait de partir en fvrier
pour arriver en mars  Lisbonne, afin de profiter des douceurs du
printemps si prcoce dans ces rgions. Derrire le marchal Soult, le
marchal Ney, avec les braves divisions Marchand et Maurice Mathieu,
ne comptant plus que 16 mille combattants sur un effectif de 33 mille
hommes, avait pour instruction de rester dans la Galice, d'en achever
la soumission, et de couvrir ainsi les communications du corps
expditionnaire de Portugal.

[Note en marge: Conqute de l'Andalousie confie au marchal Victor.]

Pendant que le marchal Soult envahirait le Portugal, le marchal
Victor, vainqueur  Espinosa et  Ucls, devait, avec les belles
divisions Villatte, Ruffin et Lapisse, composant le premier corps,
avec douze rgiments de cavalerie, s'loigner de Madrid, s'avancer
par un mouvement sur sa droite, de Talavera vers Mrida, du Tage
vers la Guadiana, afin d'excuter dans l'Estrmadure et l'Andalousie
une marche correspondant  celle du marchal Soult en Portugal. Il
devait, ds qu'il se serait assur de l'entre du marchal Soult 
Lisbonne, se porter sur Sville, o il recevrait au besoin l'appui
d'une division du marchal Soult. On lui prparait  Madrid un
quipage de sige, compos de pices courtes de 24, pour qu'il pt
faire tomber les murs de Sville et de Cadix, si ces capitales
taient dfendues. Le marchal Victor n'avait en ce moment sous
la main que deux de ses trois divisions, celle du gnral Lapisse
tant reste  Salamanque, depuis la concentration de troupes que
Napolon avait opre dans le nord pour accabler le gnral Moore.
Cette division, pendant que le marchal Soult descendrait de Tuy
sur Lisbonne, avait ordre de descendre de Salamanque sur Alcantara,
de rejoindre son chef  Mrida, et de le suivre en Andalousie. On
croyait que ce corps, renforc de l'excellente division allemande
Leval, et s'levant  un effectif de 40 mille hommes, en donnerait 30
mille en ralit, et suffirait, avec les renforts qu'on pourrait lui
envoyer de Madrid, pour dominer le midi de la Pninsule.

[Note en marge: Force laisse  Madrid sous les ordres du roi Joseph
et du marchal Jourdan, son chef d'tat-major.]

[Note en marge: Destination ultrieure du corps d'arme du gnral
Suchet aprs la prise de Saragosse.]

[Note en marge: Le corps du marchal Mortier tenu en rserve au pied
des Pyrnes.]

[Note en marge: Rle assign au gnral Saint-Cyr en Catalogne.]

Le roi Joseph, ayant pour chef d'tat-major le marchal Jourdan,
tait autoris  conserver immdiatement sous ses ordres les belles
divisions franaises Dessoles et Sbastiani, la division polonaise
Valence, les dragons de Milhaud, quelques brigades de cavalerie
lgre, formant en tout onze rgiments d'infanterie, sept de
cavalerie, et une force relle de 36 mille hommes, pour un effectif
nominal de 50. Dans ce total taient compris la garde personnelle
du roi Joseph, le parc gnral, et une infinit de dpts. Le roi
devait avec cette force centrale contenir Madrid, se porter au besoin
 l'appui du marchal Victor, pourvoir en un mot  tous les cas
imprvus. Le corps du gnral Junot, qui venait de terminer le sige
de Saragosse, et qui tait actuellement sous les ordres du gnral
Suchet, n'ayant que 16 mille hommes de disponibles sur 30, devait
se reposer en Aragon, surveiller cette province, puis en partir,
si les vnements prenaient une tournure favorable, pour s'avancer
par Cuenca sur Valence. Restait en arrire pour le soutenir, ou
pour garder l'Aragon, le corps du marchal Mortier, qui s'tait peu
fatigu pendant le sige de Saragosse, et qui, sur 23 mille hommes
d'effectif, prsentait 18 mille combattants. N'ayant pu prvoir tout
d'abord ce que deviendrait la guerre d'Allemagne, Napolon avait
dfendu d'employer activement le corps du marchal Mortier, et avait
ordonn de le conserver intact au pied des Pyrnes, entre Saragosse
et Tudela, soit pour le diriger sur le midi de l'Espagne, soit pour
le ramener sur le Rhin, selon les vnements. Le gnral Saint-Cyr,
vainqueur des Espagnols  Cardedeu,  Molins-del-Rey, devait avec
48 mille hommes d'effectif, 40 de force relle, achever la conqute
de la Catalogue par le sige de ses places fortes. Enfin le nord
de l'Espagne, constituant notre ligne d'opration, tait confi 
une troupe de cavalerie, et  une multitude de corps spars, qui
formaient les garnisons de Burgos, de Vittoria, de Pampelune, de
Saint-Sbastien, de Bilbao, de Saint-Ander, et qui pouvaient en cas
de ncessit fournir quelques colonnes mobiles. Depuis le dpart du
marchal Bessires, c'taient le gnral Kellermann et le gnral
Bonnet qui commandaient ces corps, l'un dans la Castille, l'autre
dans la Biscaye. Ce mlange de soldats de toutes armes, emprunt 
tous les corps, charg du service sur nos derrires, prsentait 33
ou 34 mille hommes, dont 15  18 mille taient capables de rendre
d'utiles services, et portait  200 mille combattants sur 300 mille
hommes d'effectif, la masse norme des forces consacres  la
Pninsule. C'taient en grande partie les meilleures troupes de la
France, celles qui avaient fait les campagnes de la Rvolution et de
l'Empire, qui avaient vaincu l'Italie, l'gypte, l'Allemagne et la
Russie! Voil o nous avait conduits cette conqute de l'Espagne,
regarde d'abord comme l'affaire d'un simple coup de main. On y avait
perdu son renom de droiture, son prestige d'invincibilit, et on y
envoyait prir homme par homme des armes admirables, formes par
dix-huit ans de guerres et de victoires.

[Note en marge: La force et l'excellence de l'arme d'Espagne
entirement paralyses par l'anarchie du commandement.]

Napolon supposait que ces trois cent mille hommes, qu'il ne croyait
pas aussi diminus qu'ils l'taient rellement par la fatigue, les
maladies, les dissminations, seraient plus que suffisants, mme
rduits  deux cent mille, pour soumettre l'Espagne, les Anglais
devant tre fort dgots de secourir les Espagnols aprs la campagne
de la Corogne. Ces deux cent mille hommes auraient t suffisants
sans doute avec une forte direction, quoique la passion de tout
un peuple soulev contre l'tranger soit capable de produire bien
des miracles; mais l'autorit que Napolon laissait  Madrid pour
interprter ses instructions et les faire excuter ne pouvait
remplacer ni son gnie, ni sa volont, ni son ascendant sur les
hommes, et les plus puissants moyens devaient chouer non contre la
rsistance des Espagnols, mais contre l'anarchie militaire qui allait
natre de son absence.

[Note en marge: Causes du dfaut d'autorit du roi Joseph et du
marchal Jourdan.]

En effet, le roi Joseph, doux et sens, assez contenu dans ses
moeurs, n'avait, ainsi que nous l'avons dj dit, aucune des qualits
du commandement, bien qu'il ambitionnt fort la gloire des armes,
comme un patrimoine de famille. Mais il n'avait ni activit, ni
vigueur, ni surtout aucune exprience de la guerre, et,  dfaut
d'exprience, aucune de ces qualits suprieures d'esprit qui la
supplent. Il avait, comme nous l'avons dit aussi, adopt pour mentor
le digne et sage marchal Jourdan, au jugement duquel il soumettait
ses plans militaires, mais le plus souvent sans l'couter, se
dcidant, aprs avoir longtemps flott entre lui et ses familiers,
comme il pouvait, et suivant les impressions du moment. Napolon,
qui avait discern ses prtentions pendant la dernire campagne,
s'en tait moqu  Madrid, et s'en moquait encore  Schoenbrunn avec
ceux qui allaient en Espagne, ou qui en revenaient. Il n'aimait pas
le marchal Jourdan,  cause de ses opinions passes et mme de ses
opinions prsentes, le souponnant  tort d'tre l'inspirateur des
jugements assez svres qu'on portait sur lui dans la nouvelle cour
d'Espagne. Il voyait dans la tristesse et la froideur de ce grave
personnage tout un blme pour son rgne; et tandis qu'il se raillait de
son frre, ne pouvant se railler du marchal Jourdan qui ne prtait
pas  la moquerie, il le dprciait ouvertement. Ce marchal tait
parmi les officiers de son grade et de son anciennet le seul
sur lequel Napolon n'et pas fait descendre l'une des opulentes
rcompenses qu'il prodiguait  ses serviteurs. Des railleries pour le
roi, une aversion visible pour son major gnral, n'taient pas un
moyen de relever l'un et l'autre aux yeux des gnraux qui devaient
leur obir. Comment en effet des marchaux qui n'taient habitus 
obir qu' Napolon, chez lequel ils reconnaissaient un gnie gal
 sa puissance, auraient-ils obi  un frre qu'il disait lui-mme
n'tre pas militaire, et  un vieux marchal disgraci, dont il niait
les talents?

Les dispositions adoptes pour assurer la hirarchie du commandement
taient elles-mmes trs-mal entendues[1]. Napolon avait bien dit
dans ses instructions que le roi Joseph le remplacerait  la tte
des armes d'Espagne; mais chacun des chefs de corps, marchaux
ou gnraux, devait correspondre directement avec le ministre de
la guerre Clarke, et recevoir les ordres de celui-ci pour toutes
leurs oprations, de manire qu'ils considraient l'autorit du roi
Joseph comme purement nominale, tandis qu'ils considraient comme
seule relle l'autorit sigeant  Paris. Napolon, ordinairement
si arrt en toutes choses, n'avait pas su se rsoudre  confier le
commandement effectif  un frre qu'il n'en jugeait pas capable,
et en le lui laissant pour la forme, il l'avait retenu en ralit
pour lui-mme. Et bien qu'un commandement inspir par lui semblt
devoir tre prfrable  tout autre, il est vrai de dire que les
ordres de Joseph, quoique donns sans connaissance de la guerre et
sans vigueur, partant cependant de plus prs, mieux adapts aux
circonstances actuelles de la guerre, auraient amen des rsultats
meilleurs que les ordres de Napolon, donns  une distance de
six cents lieues, et ne rpondant plus, quand ils arrivaient,
 l'tat prsent des choses. Le mieux et t que l'Empereur,
arrtant lui-mme les plans gnraux de campagne qu'il tait seul
capable de concevoir, laisst  l'tat-major de Joseph le soin
d'en ordonner souverainement les dtails d'excution. Mais doux,
indulgent, paternel, confiant avec le prince Eugne, qu'il trouvait
modeste, soumis et reconnaissant, il tait svre, railleur, dfiant
avec ses frres, qui se montraient vains, indociles, et trs-peu
reconnaissants. Il n'avait donc dlgu  Joseph qu'une autorit
nominale, et avait prpar ainsi sans le vouloir une funeste anarchie
militaire dans la Pninsule.

[Note 1: Ici comme ailleurs je parle, non d'aprs des conjectures,
mais d'aprs des faits certains. J'ai possd les volumineux et
vridiques Mmoires du marchal Jourdan, encore manuscrits, sa
correspondance, celle du roi Joseph avec Napolon, le rcit des
nombreuses missions de M. Roederer auprs de Joseph, dont il tait
l'ami, et je n'avance rien que sur preuves authentiques.]

[Note en marge: Conflits administratifs contribuant avec les conflits
militaires  affaiblir l'autorit du roi Joseph.]

 ces causes de conflit s'en joignaient d'autres tout aussi
fcheuses. La guerre d'Espagne, outre qu'elle tait ruineuse en
hommes, l'tait encore en argent. Napolon ayant reconnu qu'il ne
pouvait y suffire, avait dcid que l'arme vivrait sur le pays
occup par elle. Or, Joseph, comme le roi Louis en Hollande, comme
le roi Murat  Naples, aurait bien voulu se populariser parmi ses
nouveaux sujets; et, pour gagner leur coeur, il les dfendait contre
l'arme franaise, qui tait cependant charge de les lui conqurir.
Cette arme, qui se disait que des mdiocres frres de son gnral
elle avait fait des rois, tait tonne, indigne mme qu'on prfrt
des sujets rvolts  des soldats auxquels on devait la couronne,
et dont on tait non-seulement les obligs, mais les compatriotes.
Les gnraux, les officiers, tous jusqu'aux soldats, tenaient les
plus tranges propos sur les royauts cres de leurs mains, et en
revanche dans la cour de Joseph on parlait de l'arme franaise,
de ses chefs, comme auraient pu le faire les Espagnols eux-mmes.
Napolon avait pour le reprsenter  Madrid, M. de Laforest,
ambassadeur de France, le gnral Belliard, gouverneur de Madrid, M.
de Frville, agent du Trsor pour la gestion des biens confisqus
sur les familles proscrites. Ces autorits diverses vivaient dans un
tat de conflit perptuel avec les agents du roi Joseph. Napolon,
par exemple, avait ordonn l'incarcration de tous les membres de
l'ancien conseil de Castille: Joseph les avait fait relcher, disant
qu'on ne les poursuivait que pour avoir leurs biens. Napolon s'tait
appropri,  titre d'indemnit de guerre, les biens des dix plus
grandes familles d'Espagne, ainsi que nous l'avons racont ailleurs,
et de plus il avait saisi les laines appartenant aux plus grands
seigneurs des provinces conquises. Le total de ces confiscations
n'tait pas loin de valoir deux cents millions. Quant aux dix grandes
familles, disait Joseph, je dois en abandonner les proprits
 l'Empereur, qui se les est attribues; mais quant aux autres
familles, en plus grand nombre, poursuivies pour fait de rvolte,
leurs biens doivent m'tre laisss, ou pour les leur rendre, si elles
se soumettent, ou pour rcompenser, si elles ne se soumettent pas, le
dvouement de ceux qui se donneront  moi. Quant aux laines, Joseph
prtendait aussi en retenir une partie,  divers titres plus ou
moins contestables, allguant du reste qu'il n'avait rien  donner 
personne, qu'il ne lui tait pas mme possible de payer les officiers
de sa maison, qu'il y avait dans Madrid six mille domestiques, soit
de l'ancienne grandesse, soit de l'ancienne cour, dont il pourrait
s'attacher une partie, et qui, faute de pouvoir vivre, excitaient
contre lui le peuple de la capitale.

[Note en marge: Dtresse financire du roi Joseph.]

Sa dtresse, en effet, tait extrme. Les armes franaises dans les
provinces qu'elles occupaient, l'insurrection dans les provinces
dont elle tait reste matresse, absorbaient tout le produit des
impts. Ce que les armes franaises prenaient directement ne
suffisait cependant point  leur entretien; car si en prenant tout
dans les provinces conquises elles parvenaient  se nourrir et 
se vtir, il restait les services gnraux de l'artillerie et du
gnie, tous fort coteux, fort importants, auxquels on ne pouvait
suffire en s'emparant du btail, ou en coupant les rcoltes sur pied.
Pour ces services il aurait fallu de l'argent, et il n'arrivait au
Trsor que celui qu'on percevait  Madrid mme. En mettant la main
sur toutes les ressources que la proscription ou la confiscation
pouvaient fournir, on tait  Joseph le moyen, disait-il, soit de
se mnager des cratures, soit de pourvoir aux services les plus
indispensables. Il demandait qu'on laisst au moins achever pour son
compte un emprunt commenc en Hollande, lequel aurait pu procurer
au Trsor espagnol quinze ou vingt millions. Sur ce dernier point
seulement Napolon lui avait accord satisfaction; mais sur tous
les autres il n'avait rpondu que par des refus, lui reprochant
amrement quelques actes de munificence envers des favoris qui
n'avaient rien mrit; supputant, avec un regret visible de l'avoir
entreprise, tout ce que lui avait dj cot la guerre d'Espagne,
tout ce qu'elle devait lui coter encore; car bien que les soldats
franais vcussent sur les lieux, il fallait nanmoins les y
faire arriver, vtus, arms, organiss; les pourvoir en outre de
matriel, ce qui ne pouvait se faire qu'avec de grandes dpenses,
sans compter celles de la guerre d'Autriche, qui tait la suite de
la guerre d'Espagne, et qui devait entraner de bien autres charges
pour les finances de l'Empire. Napolon se disait donc ruin par
ses frres, rduit  faire ressource de tout. Du reste, distrait
par d'autres guerres  six cents lieues de Madrid, il abandonnait
le soin de vider ces querelles  ses agents, qui se comportaient
avec une insolence inoue, se croyant en qualit de reprsentants de
l'empereur Napolon fort suprieurs  de simples reprsentants du
roi Joseph. Les choses avaient t pousses  un tel point, qu'au
sujet des biens squestrs, M. de Frville s'tant empar des clefs
des palais disputs, en avait refus l'entre aux agents du Trsor
espagnol, prt, disait-il, pour se faire obir,  recourir, s'il le
fallait,  l'arme franaise. Le roi Joseph avait rpondu  cette
arrogance en disant qu'il allait faire mettre M. de Frville dans une
chaise de poste et l'envoyer en France[2]. On comprend ce que de
pareils dbats, connus de tout le monde  Madrid, devaient produire
de dconsidration pour la nouvelle royaut. Hae des Espagnols,
mprise des Franais, il tait bien difficile qu'elle parvnt  se
faire obir par les uns et par les autres, et que les meilleurs plans
pussent russir, excuts sous la direction d'une autorit aussi
faible et aussi conteste.

[Note 2: Nous citerons les lettres suivantes en preuve de ces tristes
dtails:

_ l'Empereur._

                                          Madrid, le 17 fvrier 1809.

SIRE,

Je vois avec peine, par la lettre de V. M., n 2, qu'elle coute
sur les affaires de Madrid des personnes intresses  la tromper.
V. M. n'a pas dans moi une entire confiance, et cependant la place
n'est pas tenable sans cela. Je ne rpterai plus ce que j'ai crit
plusieurs fois sur la situation des finances; je donne toutes mes
facults aux affaires depuis huit heures du matin jusqu' onze
heures du soir; je sors une fois par semaine; je n'ai pas un sou
 donner  personne; je suis  ma quatrime anne de rgne, et je
vois encore ma garde avec le premier frac que je lui avais donn il
y a trois ans; je suis le but de toutes les plaintes; j'ai toutes
les prventions  vaincre; mon pouvoir rel ne s'tend pas au del
de Madrid, et  Madrid mme je suis journellement contrari par des
gens qui sont fchs que leur systme ne soit plus en vogue..... V.
M. avait ordonn le squestre des biens de dix familles, il a t
tendu  plus du double; toutes les maisons logeables sont occupes
par des garde-scells; six mille domestiques des squestrs sont
dans les rues; tous demandent l'aumne; les plus hardis essaient de
voler ou d'assassiner. Mes officiers, tout ce qui a sacrifi avec
moi le royaume de Naples, est encore log par billet de logement.
Sans capitaux, sans contributions, sans argent, que puis-je faire?
Ce tableau, quel qu'il soit, n'est pas exagr, et tel qu'il est,
il n'pouvanterait pas mon courage, le ciel m'en a donn assez
pour cela; mais ce que le ciel m'a refus, c'est une organisation
capable de supporter les insultes et les contrarits de ceux qui
devraient me servir, et surtout de rsister aux mcontentements
d'un homme que j'ai trop aim pour pouvoir jamais le har.--Ainsi,
sire, si ma vie entire ne vous a pas donn dans moi la confiance
la plus aveugle, si je dois tre insult et humili jusque dans ma
capitale, si je n'ai pas le droit de nommer les commandants et les
gouverneurs que j'ai toujours sous les yeux, si V. M. ne veut pas
me juger sur les rsultats, et permet qu'on lve un procs sur
chaque pas que je fais, dans ce cas, sire, je n'ai pas deux partis
 prendre...............--Je ne suis roi d'Espagne que par la force
de vos armes, je pourrais le devenir par l'amour des Espagnols, mais
pour cela il faut que je puisse gouverner  ma manire....

De V. M., sire, le dvou serviteur et frre,

                                                             JOSEPH.

       *       *       *       *       *

                                             Madrid, le 19 mars 1809.

SIRE,

V. M. me prescrivait, par sa lettre du 11 fvrier, de conserver 
M. de Frville la direction des affaires relatives aux condamns, en
m'annonant qu'elle voulait conserver les biens de ces dix familles
pour m'ter la tentation de les leur rendre.--Je suis bien indispos
aujourd'hui contre M. de Frville; j'ai respect comme je l'ai d
les biens de ces dix condamns et leurs maisons, mais j'ai ordonn
 l'administration des domaines que je viens de crer, de prendre
possession de tous les autres biens (hors ceux des dix condamns).
M. de Frville s'est permis d'envoyer de nuit enlever les clefs des
maisons squestres par moi, il a donn l'ordre aux intendants des
migrs de ne point obir  mes agents; c'est aujourd'hui la fable
de la ville. Je viens de faire donner l'ordre  M. de Frville, qui
me parat fou, de remettre les clefs des maisons  l'administration
des domaines. S'il s'obstine  me dsobir je lui ferai donner
l'ordre de se rendre en France, et le remplacerai par M. Treillard,
auditeur.--M. de Frville est malade, sans doute. Il ne reconnat pas
mon autorit; il a des correspondances directes avec V. M., et, 
l'entendre, il est ici son reprsentant. V. M. observera que je n'ai
pas touch aux maisons et aux biens des dix condamns.

Je prie V. M. de faire rappeler M. de Frville de Madrid; son sjour
ici, d'aprs la scne qui vient de se passer, me serait plus nuisible
que tous les efforts de l'Infantado et de Cuesta...

J'ai des remercments  faire  V. M. pour l'intention qu'elle
manifeste de lever le squestre qui avait t mis sur les sept
millions de l'emprunt de Hollande. Jamais gouvernement n'en eut plus
besoin que le mien. Je ne veux pas m'appesantir sur des dtails qui
ne pourraient qu'affliger V. M.; mais enfin il suffit que V. M. sache
qu'elle ne saurait assez tt lever les obstacles qui m'empchent
de toucher les 7 millions de Hollande, et les 2 ou 3 des laines de
Bayonne.

De V. M., sire, le dvou serviteur et frre,

                                                            JOSEPH.]

[Note en marge: Dispositions morales des Espagnols aprs la courte
campagne que Napolon avait faite chez eux.]

[Note en marge: La nouvelle de la guerre d'Autriche rveille toutes
les esprances et toutes les fureurs des Espagnols.]

[Note en marge: Reconstitution de l'arme du centre sous le gnral
Vngas, et de l'arme d'Estrmadure sous le gnral don Gregorio de
la Cuesta.]

[Note en marge: Position du gnral de La Romana au nord de
l'Espagne, entre la Galice et le Portugal.]

Quoique les forces franaises fussent immenses en quantit et en
qualit, la rsistance devenait tous les jours plus srieuse. Nulle
part les Espagnols n'avaient tenu en ligne.  Espinosa,  Tudela,
 Burgos,  Molins-del-Rey,  Ucls, ils s'taient enfuis en jetant
leurs armes. Les Anglais eux-mmes, troupe rgulire et solide,
entrans dans la commune dfaite, avaient t obligs d'abandonner
en toute hte le sol de l'Espagne et de chercher un refuge sur
leurs vaisseaux. Mais ni les uns ni les autres n'taient abattus
par la suite des revers qu'ils avaient essuys. Les Espagnols, dans
leur fol orgueil, taient incapables d'apprcier ce que valait
l'arme franaise, et leur ignorance les sauvait du dcouragement.
S'enfuyant presque sans se battre, ils souffraient peu, car il n'y
a que les dfaites fortement disputes qui soient profondment
senties; et ils taient prts  recommencer indfiniment une guerre
qui ne cotait de dsastres qu'aux villes, qui plaisait  leur
activit dvorante, et rpondait  tous leurs sentiments religieux et
patriotiques. S'ils avaient d'ailleurs t dcourags un moment par
leurs nombreuses dfaites, ils avaient repris courage en apprenant
le dpart de Napolon et la guerre d'Autriche. Retire  Sville,
o elle tait plonge plus profondment dans l'ignorance et le
fanatisme de la nation, la junte continuait de souffler au peuple
toutes ses fureurs. Compose d'un mlange de vieux hommes d'tat
incapables de comprendre les circonstances nouvelles, et de jeunes
fanatiques incapables d'en comprendre aucune, contrarie par mille
rsistances, elle dirigeait la guerre comme on peut le faire dans des
temps de dsordre. Mais elle animait, excitait, poussait aux armes
les populations de Valence, de Murcie, d'Andalousie, d'Estrmadure,
correspondait avec les Anglais, et envoyait sans cesse de nouvelles
recrues aux armes de l'insurrection. L'Angleterre lui fournissant en
quantit des armes, des munitions, des subsides, elle avait reform
l'arme du centre, confie depuis la bataille de Tudela au duc de
l'Infantado, et depuis la bataille d'Ucls au gnral Cartojal.
L'arme d'Estrmadure battue  Burgos,  Somo-Sierra,  Madrid, s'en
tant venge par le meurtre de l'infortun don Juan Benito, avait
t recrute et confie au vieux Gregorio de la Cuesta, qui semblait
avoir repris entre les gnraux espagnols un certain ascendant,
uniquement parce que n'ayant pas livr de bataille, il n'en avait
pas perdu. Ces deux armes chelonnes, l'une sur les routes de la
Manche, depuis Ocaa jusqu'au val de Peas (voir la carte n 43),
l'autre sur les routes de l'Estrmadure, depuis le pont d'Almaraz
jusqu' Mrida, devaient inquiter Madrid, et disputer le terrain
aux troupes franaises qui tenteraient de descendre vers le midi.
Dans le nord de l'Espagne, le gnral de La Romana, qui avait suivi
la retraite des Anglais, mais qui, pour leur laisser libre la route
de Vigo, avait pris celle d'Orense, tait rest sur la frontire
du Portugal, le long du Minho, entre les Portugais exalts par
leur rcente dlivrance, et les Espagnols de la Galice, les plus
opinitres de tous les insurgs de la Pninsule. Il maintenait ainsi
au nord un dangereux foyer d'excitation. Enfin partout o les armes
franaises n'taient pas, la junte levait publiquement des soldats;
et l o elles taient, des bandes de coureurs, se cachant dans
les montagnes et les dfils, attendaient nos convois de blesss,
de malades ou de munitions, pour gorger les uns et enlever les
autres. Dans les Asturies le gnral Ballesteros osait se montrer 
quelques lieues du gnral Bonnet. Dans l'Aragon le terrible exemple
de Saragosse n'avait agi que sur la malheureuse ville, tmoin et
victime du sige. Dans la Catalogne les batailles de Cardedeu, de
Molins-del-Rey, n'avaient agi que sur l'arme du gnral Vivs, et
les miquelets arrtaient nos troupes  tous les passages, ou les
troublaient dans les siges d'Hostalrich, de Girone, de Tarragone,
qu'elles devaient excuter l'un aprs l'autre. Bien qu'il n'y et que
deux mois d'couls depuis que les gnraux de Napolon, conduits
par lui, avaient recouvr dans une dizaine de batailles la moiti de
l'Espagne, et tout conquis des Pyrnes au Tage, la nouvelle de la
guerre d'Autriche, propage, commente en cent faons, avait ranim
toutes les esprances, rveill toutes les fureurs, et fait succder
 une terreur momentane une excitation presque aussi grande qu'aprs
Baylen. On croyait que Napolon, oblig de quitter l'Espagne de sa
personne, serait bientt oblig d'en retirer ses meilleures troupes,
et qu'on viendrait facilement  bout des autres.

[Note en marge: Zle des Anglais  continuer la guerre, d'aprs la
dernire rupture de l'Autriche avec la France.]

Les Anglais de leur ct, battus en compagnie des Espagnols,
avaient galement repris confiance, se flattant eux aussi que la
guerre d'Autriche, exigeant le rappel de nos vieilles bandes, leur
permettrait de recouvrer le terrain perdu pendant les deux mois de la
prsence de Napolon au del des Pyrnes.

[Note en marge: Expditions maritimes prpares contre la Pninsule,
les ctes de France, de Belgique et de Hollande.]

[Note en marge: Nouvelle arme confie  sir Arthur Wellesley pour la
dlivrance du Portugal.]

L'arme du gnral Moore qui aurait d prir dans sa retraite 
travers la Galice, mais qui avait, bien que faiblement poursuivie,
perdu ses chevaux, une partie de son matriel et un quart de son
effectif, avait t ramene sur les ctes de l'Angleterre. L
on la recrutait avec des engags sortis des fameuses milices
qui devaient jadis rsister  l'expdition de Boulogne, et qui,
depuis que l'expdition de Boulogne n'occupait plus personne en
Angleterre, fournissaient avec leurs dbris une ample matire 
recrutement. Ainsi en agitant le monde entier, Napolon avait
partout suscit des soldats. L'Angleterre, pensant avec raison
que la guerre d'Autriche tait une dernire occasion, offerte par
la fortune, qu'il ne fallait pas laisser chapper, avait rsolu
dans cette campagne de faire les plus grands efforts pour attaquer
Napolon sur tous les points, et lui prparer partout des obstacles
et des prils. Elle avait le projet non-seulement de recommencer
une expdition dans la Pninsule malgr le mauvais succs de celle
du gnral Moore, mais d'en organiser une formidable contre les
ctes de France, de Hollande et du Hanovre. Le dnment dans lequel
Napolon tait forc de laisser les ctes du continent, depuis
Bayonne jusqu' Hambourg, offrait bien des chances de dtruire
les grandes flottes construites  Rochefort,  Lorient,  Brest,
 Cherbourg,  Anvers. L'ide d'assaillir l'Escaut et d'y livrer
aux flammes les magnifiques chantiers levs sur les bords de
ce fleuve, occupait en particulier le cabinet britannique, et
provoquait chez lui un singulier redoublement de zle. Le moins en
effet qu'il pt faire pour l'Autriche et pour lui-mme, c'tait de
mettre le littoral europen  feu et  sang, afin de dtourner de
Vienne et de Madrid une partie des forces diriges vers ces deux
capitales. Mais en attendant qu'on ft entirement fix sur ces
vastes projets de destruction, le plus press c'tait l'Espagne. Il
fallait la secourir sans retard, si on ne voulait la voir succomber
avant que l'Autriche et russi  la dgager. Des troupes anglaises
qui avaient enlev le Portugal au gnral Junot, et qui recrutes
plus tard avaient contribu  l'expdition du gnral Moore en
Castille, il tait rest une partie aux environs de Lisbonne, entre
Alcobaza et Leiria, sous les ordres du gnral Cradock. On s'tait
ht de les renforcer avec des dtachements tirs de Gibraltar et
d'Angleterre; on voulait les renforcer encore, et en faire une
arme capable de disputer le Portugal au marchal Soult. Sir Arthur
Wellesley, qui avait t le vritable librateur du Portugal, purg
depuis de tout reproche relativement  la convention de Cintra,
par le tribunal charg de juger les auteurs de cette convention,
pouvait maintenant tre employ sans difficult. Sa jeune renomme,
son habilet incontestable le dsignaient comme le chef naturel
de la nouvelle expdition. Il se faisait fort, disait-il, avec 30
mille Anglais, 30 mille Portugais, et une quarantaine de mille
hommes de milice portugaise, ce qui devait coter environ 70 ou 80
millions par an au Trsor britannique, d'occuper cent mille ennemis
au moins, de conserver le Portugal, et le Portugal conserv, de
rendre ternellement prcaire la situation des Franais en Espagne.
Ayant jug avec un rare bon sens les vnements des deux dernires
campagnes, il avait aperu tout de suite comment les Anglais devaient
se comporter dans la Pninsule, et malgr l'avis de ceux que
l'expdition de Moore avait profondment effrays, il affirmait qu'on
pourrait toujours se rembarquer  temps, en sacrifiant tout au plus
son matriel; il allait mme jusqu' dsigner d'une manire presque
prophtique une position dans laquelle, appuy sur la mer et couvert
de retranchements, il serait assur de tenir plusieurs annes contre
les armes victorieuses de la France. La confiance qu'inspirait ce
gnral, d'un esprit droit et ferme, avait vaincu la rpugnance de
son gouvernement  risquer de nouvelles armes dans l'intrieur
de la Pninsule, le plan surtout consistant  ne s'loigner du
Portugal que le moins possible, et  rendre prcaire la situation des
Franais  Madrid, par la seule prsence des Anglais  Lisbonne. Il
fut donc arrt qu'on le ferait partir avec des forces qui devaient
porter  30 mille hommes l'arme britannique en Portugal, et avec
des ressources, soit en munitions, soit en argent, qui mettraient
 mme de lever une nombreuse arme portugaise. L'enthousiasme
insurrectionnel des Portugais, parvenu au comble depuis l'expulsion
du gnral Junot, permettait de tout esprer de leur part. Ils
accouraient en effet au-devant des Anglais, et se prtaient  leurs
leons militaires avec un zle qui ne pouvait tre inspir que par la
passion la plus vive.

Tels taient les changements survenus dans la Pninsule  la seule
annonce de la guerre d'Autriche: de soumise que l'Espagne semblait
tre quand Napolon l'avait quitte, elle se levait de nouveau!
de dlaisse qu'on la croyait par ses allis, elle allait tre de
nouveau secourue par les Anglais, et occupe par eux, pour n'en tre
plus abandonne qu' la fin de la guerre!

[Note en marge: Prparatifs du marchal Soult pour entrer en
Portugal.]

Les instructions de Napolon avaient dsign le mois de fvrier comme
le moment convenable pour l'entre du marchal Soult en Portugal. Il
avait suppos que ce marchal, arriv en mars  Lisbonne, aiderait le
marchal Victor  occuper Sville et Cadix presque en mme temps, et
que la conqute du midi de la Pninsule se trouverait ainsi acheve
avant les chaleurs de l't. Mais les vnements devaient bientt
montrer qu'il lui serait plus facile  lui d'tre matre de Vienne,
qu' ses gnraux de dpasser la ligne du Tage et du Douro. Le corps
du marchal Soult,  peine remis des fatigues qu'il avait endures
pendant sa marche sur la Corogne, avait t runi entre Saint-Jacques
de Compostel, Vigo et Tuy, pour s'y reposer, s'y refaire, et rparer
le matriel d'artillerie, auquel avaient t jointes plusieurs pices
de fort calibre, pour le cas o l'on aurait quelque muraille de ville
 abattre. Malgr les instances de l'tat-major de Madrid, et malgr
le zle dont le marchal Soult tait lui-mme anim, l'arme du
Portugal ne put pas avant un mois, c'est--dire avant la mi-fvrier,
tre prte  marcher. Cette arme, compose des divisions Merle,
Mermet, Delaborde et Heudelet, tires les unes de l'ancien corps du
marchal Bessires, les autres de l'ancien corps du gnral Junot, de
la cavalerie lgre de Franceschi, des dragons Lorge et Lahoussaye,
ne put pas fournir plus de 26 mille hommes prsents sous les armes,
bien qu'on et compt sur trente et quelques mille. Les fatigues, les
combats, les dtachements, avaient rduit  ce chiffre l'effectif
nominal, qui tait de quarante et quelques mille hommes. Tout tant
prt, le marchal Soult partit de Vigo le 15 fvrier. Son projet
tait de franchir le Minho, qui forme en cet endroit la frontire du
Portugal, d'en forcer le passage un peu au-dessous de Tuy, trs-prs
par consquent de l'embouchure de ce fleuve dans l'Ocan, et de
s'avancer, par la grande route du littoral, de Braga  Oporto. (Voir
la carte n 43.) Mais des obstacles insurmontables empchrent cette
marche, qui, d'aprs la nature des lieux, tait la plus simple et la
plus indique.

[Note en marge: Exaltation patriotique des Portugais, et leur projet
de rsister  outrance aux Franais.]

Les Portugais, partageant l'aversion des Espagnols pour les
Franais, singulirement encourags d'ailleurs par l'expulsion de
Junot, s'taient tous insurgs, sous l'influence de leurs nobles
et de leurs prtres. Ils avaient barricad les villages et les
villes, obstru les dfils, et paraissaient rsolus  se dfendre
jusqu' la dernire extrmit. Partout on entendait le tocsin, et
on voyait accourir sur les routes des bandes de peuple, menes par
des prtres qui avaient le crucifix  la main, et par des seigneurs
qui brandissaient de vieilles pes depuis longtemps suspendues aux
murs de leurs chteaux. Les Portugais, s'attendant  l'arrive des
Franais, avaient eu soin de recueillir tous les bateaux du Minho,
et de les amener sur la rive gauche, qu'ils occupaient. Notre
cavalerie lgre, en battant le pays dans tous les sens, n'avait pu
en dcouvrir un seul.

[Note en marge: Inutile tentative du marchal Soult pour franchir le
Minho au-dessous de Tuy.]

En voyant ce qui se passait, le marchal Soult imagina de descendre
le Minho jusqu' la mer, et de s'emparer des nombreuses barques
de pcheur qui appartenaient au village de Garda, situ prs de
l'embouchure du fleuve. Il trouva en effet sur ce point beaucoup de
bateaux qu'on n'avait pas eu le temps de soustraire  ses troupes;
il en prit un assez grand nombre pour transporter environ deux mille
hommes  la fois. Il essaya effectivement de les embarquer et de
les jeter de l'autre ct du fleuve, esprant qu'ils seraient assez
forts pour s'y dfendre contre les Portugais, et pour rtablir les
communications entre les deux rives. Mais on tait rduit  passer
le Minho prs de la mer, et les temptes de la saison ne permirent
qu' trois ou quatre bateaux d'oprer la traverse. Une cinquantaine
d'hommes au plus, parvenus  l'autre bord, s'y battirent bravement,
dans l'espoir d'tre secourus; mais ils furent bientt obligs de
rendre leurs armes et de se mettre  la discrtion d'une populace
froce.

[Note en marge: Le marchal Soult remonte le Minho pour le passer 
Orense.]

Aprs cette malheureuse tentative, le marchal Soult ne vit d'autre
ressource que de remonter le Minho jusqu'aux montagnes, pour le
passer vers Orense, o il se flattait de ne pas rencontrer les mmes
obstacles. Le 16, il se mit en marche de Tuy sur Orense, remontant
la rive droite du Minho. En suivant cette route il devait trouver
sur son chemin l'arme de La Romana, qui s'tait tabli  Orense,
comme on l'a vu prcdemment, en se sparant des Anglais. L'arme de
La Romana n'tait pas fort redoutable en elle-mme, mais sa prsence
avait enflamm l'esprit de toutes les populations, tant espagnoles
que portugaises, et on avait vu deux nations si longtemps ennemies
se tendre les mains d'un bord  l'autre du Minho, et se promettre
de rsister ensemble et  outrance  l'invasion trangre. Les
villages situs au bord du fleuve et sur les hauteurs avaient tous
t barricads, et se trouvaient occups par une populace fanatique.
Le marchal Soult s'avana prcd par les dragons Lahoussaye le
long du fleuve, et par la division d'infanterie Heudelet sur les
hauteurs. Plusieurs fois les dragons furent obligs de mettre pied 
terre pour se frayer un passage et enlever des barricades le fusil 
la main. Le gnral Heudelet eut partout des positions formidables
 emporter et de terribles excutions  faire. Marchant ainsi au
milieu d'obstacles de tout genre, on ne put atteindre Orense que le
21, aprs avoir beaucoup brl, beaucoup dtruit, beaucoup tu, et en
essuyant soi-mme des pertes considrables, qui faisaient craindre
de n'arriver  Lisbonne, si on y arrivait, qu'avec la moiti de ses
forces. On devait dans ce cas s'attendre  un sort aussi fcheux que
celui du gnral Junot en 1808, car les Anglais ne pouvaient manquer,
en 1809 comme en 1808, de paratre bientt sur le rivage de Lisbonne.

Si Napolon et inspir  ses lieutenants une soumission moins
aveugle, c'tait le cas pour le marchal Soult de prvoir le dsastre
auquel il allait s'exposer, et de demander de nouveaux ordres, avant
de s'engager dans une contre sauvage, o l'on aurait  combattre
 chaque pas une population sanguinaire, et o l'on arriverait
affaibli, puis, devant l'une des plus belles armes rgulires
de l'Europe, l'arme anglaise. On et fort dplu sans doute 
Napolon en contrariant ainsi ses projets, mais beaucoup moins
assurment qu'en lui ramenant, deux mois aprs, une arme vaincue et
dsorganise.

[Date en marge: Mars 1809.]

[Note en marge: Mouvement drob du gnral de La Romana vers la
Haute-Galice, sur les derrires des marchaux Soult et Ney.]

Quoi qu'il en soit, le marchal Soult, aprs avoir pouss devant
lui au del d'Orense les bandes de La Romana, prit le parti de se
rabattre  droite pour passer le Minho, et d'entrer dans le Portugal
par la province de Tras-los-Monts. Son projet tait de se diriger
vers Chaves, et de descendre ensuite de Chaves sur Braga, ce qui le
ramenait aprs un long dtour sur la route directe de Tuy  Oporto,
qu'il n'avait pas pu prendre. (Voir la carte n 43.) Quant au gnral
espagnol de La Romana, refoul d'Orense sur Villafranca, il imagina
de s'en tirer par une marche drobe, digne d'un chef de partisans.
La Haute-Galice, qui confine avec le royaume de Lon, tait ouverte
en ce moment, car d'un ct le marchal Soult venait de l'vacuer
pour envahir le Portugal, et de l'autre le marchal Ney en tait
descendu pour nettoyer le littoral. On pouvait donc s'y porter en
traversant la chane des avant-postes franais, qui liaient les
troupes des deux marchaux avec celles de la Vieille-Castille. Le
gnral de La Romana rsolut de le faire, ne ft-ce que pour jeter un
grand trouble sur notre ligne de communication, sauf  se rfugier
plus tard dans les Asturies, si le marchal Ney revenait en arrire
pour le poursuivre.

[Note en marge: Passage du Minho  Orense, et entre du marchal
Soult dans la province de Tras-los-Monts.]

Tandis que le gnral espagnol allait causer cette dsagrable
surprise aux Franais, le marchal Soult fit ses dispositions pour
traverser la province de Tras-los-Monts. Il avait dj plus de
800 malades ou blesss, par suite de ses premires oprations. Une
partie des chevaux de son artillerie taient en fort mauvais tat,
soit  cause de la difficult des routes, soit  cause du dfaut de
fourrage. Il rsolut donc de se dbarrasser de tout ce qui serait
trop difficile  transporter, et il envoya  Tuy, dont il tait
matre, ses malades, ses blesss, sa grosse artillerie, se rservant,
quand il serait descendu sur Braga, de les faire venir par la route
directe et fort courte de Tuy  Braga. Il dposa ainsi 36 bouches
 feu, avec environ 2 mille hommes dans l'enceinte de Tuy, et se
contenta d'emmener 22 bouches  feu bien atteles, et pourvues
des munitions ncessaires. Le 4 mars il traversa la frontire du
Portugal, mandant  l'tat-major de Madrid qu'il serait bientt rendu
 Oporto.

La population de cette partie du Portugal tait agglomre autour de
Chaves, avec quelques milices et quelques dtachements de troupes
rgulires, sous les ordres des gnraux Sylveira et Bernardin
Frre. Ces derniers, dont les instructions avaient t dictes par
l'tat-major anglais, avaient ordre de ne pas livrer bataille, mais
de harceler sans cesse les Franais, et de leur tuer dans chaque
dfil, au passage de chaque village, le plus de monde possible.
En consquence de ces instructions, les deux gnraux portugais,
aprs avoir disput la route d'Orense  Chaves, n'auraient pas voulu
s'arrter dans cette dernire ville et y compromettre inutilement
une partie de leurs forces pour la dfendre. Mais ils furent obligs
de cder  la populace souleve, et de laisser dans Chaves un
dtachement de troupes, pour y tenir garnison de concert avec cette
populace. Ils se retirrent ensuite sur Braga.

[Note en marge: Prise de Chaves.]

Le marchal Soult, arriv devant Chaves aprs plusieurs combats,
vit une multitude furieuse, compose de paysans, de prtres, de
femmes, de soldats, profrant du haut des murs mille menaces et mille
maldictions. Cette tourbe fanatique pouvait bien tre suffisante
pour surprendre un convoi ou gorger des blesss, mais elle ne
pouvait arrter vingt-quatre mille soldats franais conduits par
d'excellents officiers. Le marchal Soult ayant menac de passer par
les armes tout ce qui rsisterait, on lui livra la ville de Chaves
 moiti dpeuple. Il y trouva de l'artillerie sans affts, et des
munitions en assez grande quantit. Une petite citadelle, bonne pour
se garantir de la populace, tait jointe  la ville. Il en profita
pour y laisser sous la garde d'une faible garnison les malades et
les blesss dj mis hors d'tat de suivre par la marche d'Orense 
Chaves. Telle est la triste condition de toute opration offensive
au milieu de populations souleves, quand ces populations sont
froces et rsolues  se dfendre. Chaque malade ou bless exige un
soldat valide pour le garder, et la guerre de poste tant celle qui
met le plus d'hommes hors de combat, on peut aisment se figurer ce
que deviennent bientt les armes rgulires, dans une invasion de
quelque tendue et de quelque dure.

[Note en marge: Marche de Chaves sur Braga.]

[Note en marge: Prise de Braga.]

Le marchal Soult se dirigea de Chaves sur Braga en descendant vers
le littoral autant qu'il tait remont vers les montagnes dans sa
marche de Tuy  Orense. Pendant la route, la cavalerie de Franceschi
et l'infanterie de Mermet, qui formaient la tte de l'arme, eurent
de nombreux obstacles  vaincre. Dans plusieurs passages troits,
o les colonnes taient obliges de s'allonger pour dfiler, o
l'artillerie avait la plus grande peine  cheminer, on fut assailli
par des nues d'insurgs descendus des montagnes voisines, et expos
 tre coup, dtruit, avant que la queue des colonnes pt secourir
la tte. Partout les divisions marchaient spares les unes des
autres par d'paisses masses d'ennemis. Enfin, toujours tuant des
insurgs et se chargeant de nouveaux blesss, on arriva devant Braga
le 17 mars. Le gnral Frre y tait en position avec 17 ou 18 mille
hommes, tant de troupes rgulires que de paysans arms. Voulant
d'aprs ses instructions se retirer sur Oporto, sans hasarder une
bataille, il fut assailli par la populace et gorg avec plusieurs de
ses officiers, _pour servir d'exemple aux tratres_, comme disaient
ses soldats. Un officier hanovrien qui lui succda, fit quelques
dispositions de bataille pour le lendemain 18. Mais la populace
qui gorge ne se dfend gure contre de vieux soldats. Le marchal
Soult attaqua la position de Braga, qui fut enleve sans difficult,
et avec une perte de 40 tus et de 160 blesss tout au plus. Nous
perdions plus de monde dans l'assaut des villages de la route. Nos
soldats ne firent pas beaucoup de prisonniers, grce aux excellentes
jambes des Portugais; mais tout ce qui fut surpris avant d'avoir
pu s'enfuir fut tu sur place. Quelques milliers de morts ou de
mourants couvrirent les environs de Braga. La guerre prenait ainsi un
caractre atroce, car pour dgoter cette population de la cruaut,
il fallait devenir presque aussi froce qu'elle.

Le marchal Soult, matre de Braga, n'avait gagn qu'une ville; mais
il avait acquis quelque chose de mieux, c'tait la route directe de
Tuy, par laquelle il pouvait amener le matriel laiss en arrire.
Du reste toute la population tait insurge autour de lui, et plus
furieuse que jamais. Des Franais tombs au pouvoir des insurgs
avaient t horriblement mutils par des femmes barbares, et les
dbris de leurs corps souillaient la route de Braga. En mme temps,
on apprenait que le dpt laiss  Tuy tait bloqu, assailli de
toutes parts, et qu'il aurait besoin de prompts secours pour n'tre
pas enlev.

Aprs avoir profit des ressources de Braga, que la population
fugitive n'avait pu emporter ni dtruire, le marchal Soult se
dirigea enfin sur Oporto, laissant en arrire une de ses divisions,
celle du gnral Heudelet, pour occuper Braga, garder les blesss,
chelonner la route, et secourir le dpt de Tuy.

[Note en marge: Marche sur Oporto.]

On trouva de la rsistance au passage de la rivire de l'Ave, mais
on la surmonta, et on chassa les Portugais, qui l encore, pour
se venger d'un ennemi vainqueur, gorgrent un de leurs gnraux,
le brigadier Vallongo. Ils se replirent ensuite sur Oporto, avec
la rsolution de livrer une bataille gnrale sous les murs de
cette ville. Ils s'y runirent au nombre de 60 mille, tant soldats
rguliers que paysans et gens du peuple. Leur gnral en chef, bien
digne d'une telle arme, tait l'vque d'Oporto, commandant en
costume piscopal. La populace souleve, beaucoup plus effrayante
pour les gens paisibles que pour l'ennemi, s'tait tout  fait rendue
matresse d'Oporto qu'elle opprimait, n'obissant qu' l'vque,
et lorsqu'il commandait dans le sens des passions populaires. Elle
avait jet dans les prisons, o elle les martyrisait, une foule de
familles franaises, dont elle avait pill les maisons, et qu'elle
menaait de mort si le marchal Soult essayait d'entrer  Oporto. Le
gnral Foy, qui par excs de tmrit s'tait laiss prendre dans
une reconnaissance, tait au nombre de ces prisonniers exposs aux
plus grands dangers. Beaucoup plus occupe de commettre des cruauts
que d'lever des ouvrages dfensifs, la populace portugaise avait
construit  la hte quelques redoutes sur le pourtour extrieur
d'Oporto. Ces redoutes, embrassant la ville d'Oporto, formaient une
ligne demi-circulaire qui par ses deux extrmits venait aboutir au
Douro. Un pont liait la ville, situe sur la rive droite par laquelle
nous arrivions, avec les faubourgs, placs sur la rive gauche. Les
ouvrages assez mal entendus des Portugais taient arms toutefois de
deux cents bouches  feu de gros calibre, et prsentaient un obstacle
qui aurait t difficile  vaincre, s'il et t dfendu par des
troupes qui n'eussent t que mdiocres. Mais bien que comptant une
soixantaine de mille hommes, tant soldats que gens du peuple, bien
que couverte de retranchements et de deux cents pices de canon,
l'arme portugaise, avec son vque gnral, n'tait pas capable
d'arrter les 20 mille Franais qui restaient au marchal Soult.

[Note en marge: Bataille d'Oporto, et prise de cette ville le 29
mars.]

Celui-ci, arriv le 27 mars de Braga devant Oporto, fut frapp, mais
non intimid, par la vue des difficults qu'il avait  vaincre. Il ne
doutait pas de les surmonter toutes avec les soldats et les officiers
qu'il commandait. Mais il prvoyait que la riche ville d'Oporto,
la plus importante, sous le rapport commercial, de toutes celles
du pays, serait saccage, et il aurait voulu pargner ce malheur
au Portugal,  son arme,  l'humanit. En consquence il somma
la place, au moyen d'une lettre qui s'adressait,  la raison des
chefs, et il attendit la rponse en recevant dans ses bivouacs, sans
s'mouvoir, les boulets lancs par la grosse artillerie de la place.

Ses ouvertures, comme on devait le prvoir, demeurrent sans effet,
et il rsolut de livrer l'assaut dans la journe du 29 mars. Il ne
fallait contre l'ennemi qui lui tait oppos qu'une attaque brusque
et vigoureuse pour emporter les retranchements d'Oporto, quelque
formidables qu'ils pussent paratre. Le marchal, aprs avoir form
ses troupes hors de porte de l'artillerie, marcha rapidement en
trois colonnes, celle de droite sous le gnral Merle, celle du
centre sous les gnraux Mermet et Lahoussaye, celle de gauche
sous les gnraux Delaborde et Franceschi. Au signal donn, la
cavalerie partant au galop balaya les postes avancs de l'ennemi,
puis l'infanterie aborda les retranchements couverts d'une foule
furieuse, qui n'obissait pas, et que le bruit du canon remplissait
de rage, mais non de bravoure. Les retranchements escalads au pas
de course furent partout enlevs, et nos colonnes, se jetant  la
baonnette sur la multitude des fuyards, la poussrent dans les rues
d'Oporto, qui ne prsentrent bientt plus qu'une affreuse confusion.
Le gnral Delaborde, ayant pntr dans ces rues et les traversant
au pas de course, arriva au pont du Douro, qui liait le corps de la
ville avec les faubourgs. La cavalerie ennemie confondue avec la
population fugitive se pressait sur ce pont de bateaux, essuyant la
mitraille que les Portugais lanaient de l'autre rive pour arrter
les Franais. Bientt le pont cdant sous le poids s'abma avec tout
ce qu'il portait. Les Franais suspendirent un moment leur marche
en prsence de cet horrible spectacle, puis rtablirent le pont et
le franchirent au galop pour arrter les fuyards.  droite, une
troupe de Portugais, accule par le gnral Merle au Douro, voulut
s'y jeter, esprant se sauver  la nage, mais prit presque tout
entire dans les flots. Une autre bande ayant cherch  se dfendre
dans l'vch, y fut compltement dtruite. Bientt les Franais,
anims par le combat, se laissrent entraner aux excs qui suivent
ordinairement une prise d'assaut, et se rpandirent dans la ville
pour la piller. Ce qu'ils apprirent des tortures essuyes par leurs
compatriotes n'tait pas de nature  les calmer. Ils se conduisirent
 Oporto comme  Cordoue: mais  Oporto, aussi bien qu' Cordoue,
nos officiers, pleins d'humanit, s'efforcrent autant qu'ils purent
d'arrter la fureur du soldat, et s'employrent eux-mmes  sauver
les malheureux que le fleuve tait prs d'engloutir. Le marchal
Soult fit de son mieux pour rtablir l'ordre, et pour donner  sa
conqute le caractre qui convient  un peuple civilis. Cette
attaque importante lui avait cot tout au plus 3 ou 400 hommes, et
en avait cot 9  10 mille aux Portugais, tant en tus et blesss
qu'en noys. Elle lui valut en outre deux cents bouches  feu.

[Note en marge: Grandes ressources trouves dans Oporto.]

[Note en marge: tablissement du marchal Soult  Oporto.]

Les ressources de la ville d'Oporto taient considrables sous tous
les rapports, et d'un grand prix pour l'arme. On y trouva beaucoup
de vivres, beaucoup de munitions, un vaste matriel de guerre apport
par les Anglais, et une innombrable quantit de btiments chargs
de vins prcieux. Le marchal Soult se hta de mettre de l'ordre
dans l'emploi de ce butin, pour que l'arme ne manqut de rien, et
aussi pour que la population rassure peu  peu s'accoutumt  ses
vainqueurs. Mais la fureur contre nous tait au comble. Au del du
Douro toute la population des campagnes s'tait unie aux vaincus
d'Oporto, et aux Anglais, qui occupaient en ce moment la route de
Lisbonne. Notre arme, rduite  20 mille hommes tout au plus, avait
dj une de ses divisions dtache  Braga: il lui fallut en dtacher
une autre  Amarante, au-dessus d'Oporto, afin de garder le cours
suprieur du Douro. Elle tait donc oblige de se diviser, tandis
qu'elle aurait eu besoin de demeurer runie pour tenir tte aux
Anglais. La position allait bientt exiger une grande habilet de la
part du gnral en chef, soit pour se maintenir en Portugal, si on
pouvait y rester, soit pour s'en tirer sans dsastre, s'il fallait
battre en retraite devant un ennemi trop suprieur. Le marchal
Soult se dclara gouverneur gnral du Portugal, fit ce qu'il put
pour apaiser la population, donna des ordres sur ses derrires pour
qu'on allt de Braga dbloquer le dpt de Tuy, et envoya plusieurs
officiers  Madrid par la route qu'il avait suivie, afin de faire
savoir la situation fort critique o il ne manquerait certainement
pas de se trouver sous peu. Il tait probable, et c'tait prcisment
l'un des dangers de cette situation, qu'aucun des officiers expdis
ne pourrait arriver  sa destination. C'tait le gnral La Romana
qui tait cause de cette interruption des communications. Nglig
par le marchal Soult, qui n'avait pas song  le dtruire avant de
s'enfoncer en Portugal, second par l'absence du marchal Ney, qui
avait t contraint de descendre sur le littoral pour interdire les
communications avec les Anglais du Ferrol  Vigo, ce gnral espagnol
avait envahi la rgion montagneuse qui forme la Haute-Galice, et la
frontire du royaume de Lon. Il avait par son influence, par la
propagation des nouvelles d'Autriche, soulev la population du nord,
que la campagne de novembre et dcembre avait terrifie pour un
moment. Le dpart de la garde impriale, qui,  cette poque (mars
1809), s'tait mise en marche, ainsi que nous l'avons dit ailleurs,
pour se rendre sur le Danube, avait second cette recrudescence de
l'esprit insurrectionnel. Aussi le marchal Ney sur le littoral,
le marchal Soult  Oporto, taient-ils comme spars du reste de
l'Espagne par une vaste insurrection, qui n'allait pas jusqu'
produire une arme, mais qui suffisait pour gorger les malades, les
courriers, et arrter souvent les convois les mieux escorts.

[Note en marge: Ignorance o l'on est  Madrid des mouvements du
marchal Soult.]

Depuis le 24 fvrier on ignorait  Madrid ce qu'tait devenu le
marchal Soult; mais confiant dans la force de son corps d'arme et
dans son exprience de la guerre, on ne doutait pas de ses succs,
et on se bornait  compter les jours pour supposer les lieux o il
devait tre. Ayant reu de lui l'assurance qu'il arriverait dans
les premiers jours de mars  Oporto, tandis qu'il n'avait pu y
arriver que le 29 de ce mois, on avait imagin qu'il serait bientt
rendu  Lisbonne, que naturellement il y serait entour de beaucoup
de difficults, et on se disait qu'il fallait faire enfin partir
le marchal Victor pour le midi de la Pninsule, afin que par sa
prsence il pt attirer  lui une partie des ennemis, qui sans
cette prcaution se jetteraient en masse sur l'arme de Portugal.
Assurment rien n'tait plus raisonnable dans tous les cas, car
les Anglais et les Portugais eux-mmes (l'vnement le prouva) ne
pouvaient pas tre insensibles  la marche d'une arme franaise sur
Mrida et Badajoz.

[Note en marge: Ordre au marchal Victor de commencer son mouvement
sur l'Andalousie.]

L'tat-major de Joseph avait donc ritr au marchal Victor l'ordre
d'excuter la partie des instructions impriales qui le concernait.
Ce marchal avait oppos  cet ordre quelques objections fondes sur
la dispersion actuelle de son corps. En effet, il n'avait sous la
main que les divisions Villatte et Ruffin. La division Lapisse tait
encore  Salamanque, et il disait qu'avant d'avoir pu le rejoindre,
en descendant toute l'Estrmadure, elle serait peut-tre retenue pour
le service de la Castille ou du Portugal; qu'il aurait alors, mme
en comptant la division allemande Leval qu'on lui avait adjointe,
tout au plus 23 mille hommes, et que ce serait trop peu pour envahir
l'Andalousie, o le gnral Dupont avait succomb avec un nombre au
moins gal de soldats. On lui avait rpondu que l'ordre formel tait
expdi  la division Lapisse de le suivre, qu'avec ce qu'on lui
avait donn de cavalerie, avec les Allemands de la division Leval,
il aurait 24 mille hommes, que cette force suffisait pour commencer
son mouvement offensif, la certitude d'ailleurs lui tant donne
d'avoir bientt avec lui la division Lapisse, et d'tre second
par un corps d'arme qui allait partir de Madrid pour traverser la
Manche, et se porter sur la Sierra-Morena. On avait raison d'insister
auprs du marchal Victor, car, outre la ncessit d'oprer vers le
midi un mouvement parallle  celui du marchal Soult, on avait,
pour agir dans cette direction, un motif non moins urgent, celui
d'empcher le gnral espagnol Gregorio de la Cuesta de s'tablir sur
la gauche du Tage, vis--vis du pont d'Almaraz. Trop peu inquit
depuis un mois de ce ct, Gregorio de la Cuesta avait occup la
gauche du Tage, dtruit la grande arche du pont d'Almaraz, et pris
sur les hauteurs escarpes qui bordent le fleuve une forte assiette,
de laquelle il ne serait bientt plus possible de le dloger, si on
ne s'y prenait pas  temps.

[Note en marge: Le corps du gnral Sbastiani charg de flanquer le
marchal Victor, pendant la marche de celui-ci en Andalousie.]

Press par ces raisons, et par les ordres ritrs qu'il avait reus,
le marchal Victor se mit en marche dans le milieu de mars. L'ancien
quatrime corps, plac l'anne prcdente sous les ordres du marchal
Lefebvre, fut reconstitu en partie sous le gnral Sbastiani, et
achemin vers Ciudad-Real, pour oprer dans la Manche un mouvement
correspondant  celui du marchal Victor dans l'Estrmadure, et
attirer de son ct l'arme de Cartojal, pendant que le marchal
lui-mme aurait affaire  l'arme de Gregorio de la Cuesta. Le
quatrime corps, compos antrieurement de la division Sbastiani,
des Allemands de Leval, et des Polonais de Valence, fut form des
mmes divisions, sauf les Allemands donns au marchal Victor.
Complt avec les dragons de Milhaud, il s'avana dans la Manche,
fort de 12 ou 13 mille hommes.

[Note en marge: Efforts du marchal Victor pour franchir le Tage 
Almaraz.]

[Note en marge: Passage du Tage par le marchal Victor.]

Le premier soin du marchal Victor devait tre de franchir le Tage.
Les ponts de Talavera, de l'Arzobispo ne pouvaient suffire, vu
qu'ils n'aboutissaient point  la grande route d'Estrmadure, celle
de Truxillo et de Mrida. Le vritable point sur lequel il fallait
passer le Tage pour se trouver sur la grande route de l'Estrmadure,
tait celui d'Almaraz, et l le vieux pont, vaste et magnifique
ouvrage des temps anciens, avait t coup dans son arche principale,
large et haute de plus de cent pieds. Le matriel manquant partout
en Espagne  cause du dfaut de commerce intrieur, on ne savait
comment s'y prendre pour tablir un pont, et le marchal Victor tait
au milieu de mars aussi peu avanc dans cette portion de sa tche
qu'aux premiers jours de fvrier. On lui envoya de Madrid quelques
ressources, et surtout les gnraux Lery et Senarmont, qui, aprs de
grands efforts, parvinrent  construire un pont de bateaux propre au
passage de la grosse artillerie. Le 15 mars le marchal Victor se mit
en route de Talavera avec son corps, qui, en attendant l'arrive de
la division Lapisse, comprenait les divisions franaises Villatte et
Ruffin, la division allemande Leval, la cavalerie lgre Lasalle,
les dragons de Latour-Maubourg, formant un total de 23  24 mille
hommes, dont 15  16 mille d'infanterie, 6 mille de cavalerie, 2
mille d'artillerie. Le marchal Victor, pour faciliter son dbouch,
franchit le Tage en trois colonnes. Lasalle et Leval le traversrent
sur le pont de Talavera, Villatte et Ruffin sur celui de l'Arzobispo,
tandis que Latour-Maubourg, avec la grosse artillerie, descendait la
gauche du fleuve jusqu' Almaraz, o devait passer le matriel le
plus encombrant. Les deux premires colonnes, composes de cavalerie
lgre et d'infanterie, devaient dloger Gregorio de la Cuesta de
ses positions escarpes, et, cela fait, donner la main, en avant
d'Almaraz,  la cavalerie de ligne et au parc de sige.

Ces sages dispositions s'excutrent comme elles avaient t conues.
Les Allemands de Leval se conduisant en dignes allis des Franais,
sous les yeux desquels ils combattaient, parvinrent au del du
Tage en face de hauteurs difficiles  gravir, o la dextrit des
fantassins espagnols, leur bravoure si tenace quand elle tait
protge par des obstacles matriels, avaient les plus grands
avantages. Ils les en dlogrent nanmoins, les chassrent de rochers
en rochers, jusqu' la Mesa-de-Ibor, leur prirent sept bouches  feu,
et leur turent ou blessrent un millier d'hommes. Pendant ce temps,
la brave division Villatte, dbouchant  la suite des Allemands par
le pont de l'Arzobispo, appuyait leur mouvement, en prenant position
 Fresnedoso et Deleytosa, aprs plusieurs combats vifs et heureux.
Cette marche combine ayant dgag la grande route d'Estrmadure, les
dragons de Latour-Maubourg purent se prsenter avec le parc de sige
devant le pont d'Almaraz, qu'on achevait de rtablir dans le moment,
et qu'on s'efforait de rendre praticable aux plus lourds fardeaux.
Ce soin tait ncessaire, car, d'aprs l'ordre de Napolon, on
avait adjoint au corps de Victor quelques pices de 24, et quelques
obusiers, pour renverser les murs de Sville s'ils taient dfendus.

[Note en marge: Retraite de Gregorio de la Cuesta du Tage sur la
Guadiana.]

Le gnral Gregorio de la Cuesta, qui avait compt sur les obstacles
naturels qu'offre la rive gauche du Tage pour rsister au mouvement
des Franais, se replia sur Truxillo le 19 mars, et de Truxillo
sur Mrida, voulant essayer d'une nouvelle rsistance derrire la
Guadiana. Le marchal Victor le suivit avec sa cavalerie lgre et
son infanterie, quoique ses dragons et sa grosse artillerie n'eussent
pas encore franchi entirement le pont d'Almaraz. Le duc del Parque
faisait avec de la cavalerie l'arrire-garde de l'arme ennemie. Le
brave et intelligent Lasalle[3], poursuivant les Espagnols avec
vigueur, les chargea partout o il put, et leur enleva 200 chevaux
dans une rencontre. Par malheur le 10e de chasseurs se laissa
surprendre le lendemain, et perdit 62 cavaliers, que les Espagnols,
aprs les avoir gorgs, mutilrent de la manire la plus atroce.
En trouvant sur leur chemin ces tristes preuves de la frocit
espagnole, nos soldats jurrent de venger leurs compagnons d'armes,
et ils tinrent cruellement parole quelques jours aprs, comme on va
le voir.

[Note 3: On a vu dans le volume prcdent le gnral Lasalle figurer
avec clat et mourir noblement sur les bords du Danube. Pour
comprendre comment il put  des poques si rapproches se trouver sur
deux thtres si diffrents, il faut savoir qu'il quitta l'Espagne
quelques jours aprs le passage du Tage et la bataille de Medellin,
c'est--dire  la fin de mars. La ncessit de revenir en arrire
pour reprendre les vnements d'Espagne qui s'taient passs en mme
temps que ceux d'Autriche, nous expose ainsi  remettre en scne un
officier dont nous avons dj racont la mort hroque. Les dates
expliquent cette contradiction apparente. Tout se passe simultanment
dans la nature, tandis que dans les rcits de l'histoire tout doit
tre successif. C'est l'une des grandes difficults de la composition
historique, dont nous rencontrons ici une preuve frappante, et que
nous signalons en passant.]

[Note en marge: Arrive du marchal Victor sur les bords de la
Guadiana.]

Tant que le passage du pont d'Almaraz n'tait pas achev, le marchal
Victor ne pouvait pas s'avancer rsolment jusqu' la Guadiana. Cette
opration tant termine du 24 au 25 mars, et le marchal ayant t
rejoint par les dragons de Latour-Maubourg, il se dirigea vers les
bords de la Guadiana, et la franchit  Medellin. (Voir la carte n
43.) Parvenu sur ce point, il fut oblig de se dgarnir un peu en
infanterie et en cavalerie pour garder ses derrires, et contenir
les rassemblements forms autour de lui, dans les montagnes sauvages
qu'il avait traverses. Il laissa  Truxillo quelques Hollandais
dtachs de la division Leval, et se priva de deux rgiments de
dragons, l'un pour observer la route de Mrida, l'autre pour veiller
sur les montagnes de Guadalupe, qui taient infestes de guerrillas.
Ces dtachements faits, il ne lui restait pas plus de 18  19 mille
hommes; mais c'taient des troupes d'une telle valeur qu'il n'y avait
pas  s'inquiter de leur petit nombre.

Don Gregorio de la Cuesta, qui affectait sur la junte et sur ses
compagnons d'armes une supriorit qui ne lui avait pas t reconnue
d'abord, mais qui lui tait concde dans le moment par suite des
malheurs arrivs aux autres gnraux, ne pouvait pas reculer plus
longtemps sans tre rang au niveau de ceux qu'il avait la prtention
de mpriser. D'ailleurs un pas de plus, et il perdait, aprs la
ligne du Tage, celle de la Guadiana, et dcouvrait Sville, capitale
de l'insurrection, dernier asile de la fidlit espagnole. Inform
que le marchal Victor s'tait affaibli en route, renforc lui-mme
par la division d'Albuquerque qui venait d'tre dtache de l'arme
du centre, comptant ainsi 36 mille hommes les mieux organiss de
l'Espagne, il se crut en tat de livrer bataille, car il avait juste
le double de forces de son adversaire. En consquence il se posta
derrire la Guadiana, au del du petit torrent de l'Ortigosa, dans
une position assez avantageuse, pour y recevoir les Franais. On ne
pouvait du reste rien faire qui leur ft plus favorable, qui convnt
mieux  leurs gots et  leurs intrts.

[Note en marge: Position de l'arme espagnole et de l'arme franaise
autour de Medellin.]

Le marchal Victor, matre de Medellin o il tait entr sans
difficult, avait la possession assure de la Guadiana, et pouvait
sans inconvnient se porter au del. Ayant franchi ce fleuve le 28
mars au matin, il dcouvrit bientt sur sa gauche l'arme espagnole
cache en partie par la forme du terrain, et paraissant plutt
dispose  avancer qu' reculer. Il s'en rjouit fort, et il rsolut
d'aller sur-le-champ  elle. Pour la joindre, il fallait franchir le
torrent de l'Ortigosa, qui vient se jeter dans la Guadiana un peu
au-dessus de Medellin. Le marchal Victor n'hsita point, et passa
l'Ortigosa avec les deux tiers de son arme. Il laissa au pont de
l'Ortigosa, en de de ce torrent, la division Ruffin, pour faire
face  un fort dtachement qui se montrait de ce ct, et se porta
en avant avec Lasalle, les Allemands, ce qui restait des dragons de
Latour-Maubourg, l'artillerie, la division Villatte, le tout formant
environ 12 mille hommes. L'Ortigosa franchi, on dcouvrait un plateau
fort tendu, qui, assez relev  notre droite, s'abaissait vers notre
gauche, et allait finir en plaine prs de Don Benito. On n'apercevait
que le bord mme du plateau, et la partie de l'arme espagnole qui
le couronnait. Le reste tait cach par la dclivit du terrain. Le
marchal Victor fit promptement ses dispositions.

Il lana  droite, pour gravir le bord du plateau, Latour-Maubourg,
deux bataillons allemands et dix bouches  feu, en les faisant
appuyer par le 94e de ligne de la division Villatte. Ces troupes
devaient enlever le plateau, et culbuter la portion de l'arme
espagnole qu'on y apercevait.  gauche o le terrain s'abaissait
jusqu' Don Benito, et o l'on apercevait aussi des masses espagnoles
fort paisses, le marchal se contenta de diriger Lasalle avec sa
cavalerie lgre, et les deux bataillons allemands qui lui restaient.
Au centre il rangea en bataille les 63e et 95e de la division
Villatte en colonne serre, plus le 27e lger un peu  droite pour
se lier  Ruffin. Il donna ensuite le signal  Latour-Maubourg,
attendant, pour adopter d'autres dispositions, l'effet de cette
premire attaque.

[Note en marge: Bataille de Medellin.]

Les Allemands gravirent le plateau avec aplomb, suivis de leurs
dix bouches  feu, et des cinq escadrons de dragons du gnral
Latour-Maubourg.  peine ces troupes eurent-elles franchi la hauteur,
qu'elles dcouvrirent le terrain dans toute son tendue ainsi que
l'arme espagnole qui le couvrait au loin.  notre droite on voyait
une certaine portion d'infanterie et de cavalerie, mais  gauche on
apercevait dans la plaine le gros de l'arme espagnole marchant en
masse contre la faible troupe de Lasalle, avec l'intention vidente
de nous couper de la Guadiana.

[Note en marge: Droute de l'aile gauche des Espagnols.]

 cet aspect nos troupes de la droite se htrent de brusquer
l'attaque. Les Allemands, aprs avoir repli les tirailleurs
espagnols, laissrent s'avancer nos dix bouches  feu, qui, aprs
avoir gravi le plateau, devaient produire beaucoup d'effet sur le
terrain qui s'tendait en pente. L'infanterie espagnole en voyant
cette artillerie fit sur elle un feu prcipit, mais confus et mal
dirig. Nos braves artilleurs sans s'mouvoir s'avancrent jusqu'
trente ou quarante pas de l'infanterie espagnole, et la couvrirent
de mitraille, traitement auquel elle tait peu habitue. Gregorio de
la Cuesta voulut alors lancer sa cavalerie sur nos canonniers, pour
essayer de les sabrer sur leurs pices. Mais on ne faisait pas de
telles choses avec de la cavalerie espagnole contre de l'artillerie
franaise. Cette cavalerie dj branle par la mitraille, et surtout
intimide par la vue des dragons de Latour-Maubourg, s'avana
mollement et avec le sentiment de sa prochaine dfaite. En effet, 
peine avait-elle approch de nos pices, que l'escadron de dragons la
prenant en flanc suffit pour lui faire tourner bride. Elle s'enfuit
sur son infanterie, qu'elle renversa en se retirant. Gregorio de la
Cuesta, qui tait plus orgueilleux qu'habile, mais qui avait une
bravoure gale  son orgueil, se jeta au milieu de ses troupes, et
fit de vains efforts pour les retenir sur le champ de bataille. Les
cinq escadrons de Latour-Maubourg culbutant tout devant eux, mirent
en fuite l'infanterie comme la cavalerie, et, poussant la gauche des
Espagnols sur la dclivit du terrain, la menrent battant jusqu'
Don Benito. Le brave Latour-Maubourg sachant qu'on n'avait de
rsultats avec les Espagnols qu'en les joignant  la pointe du sabre,
s'acharna  leur poursuite, soutenu par le 94e de ligne, qu'on lui
avait donn pour appui.

[Note en marge: Danger de Lasalle, expos seul  la droite des
Espagnols.]

[Note en marge: Manoeuvre prompte et habile qui dcide le gain de la
bataille.]

Mais si tout tait fini  droite, au point de n'avoir plus un seul
ennemi devant soi, il n'en tait pas ainsi au centre et  gauche: la
position mme y devenait critique. Tandis que la gauche des Espagnols
s'enfuyait  toutes jambes, leur centre et leur droite, forts de 27 
28 mille hommes au moins, s'avanaient en masse contre les trois ou
quatre mille hommes de Lasalle, qui consistaient, comme nous venons
de le dire, en quelques rgiments de cavalerie lgre, et en deux
bataillons d'infanterie allemande. Lasalle, se comportant avec autant
de sang-froid que d'intelligence, arrtait par des charges excutes
 propos les dtachements de l'infanterie espagnole qui se montraient
plus hardis que les autres, et ralentissait ainsi le mouvement de la
masse. Mais les Espagnols, audacieux comme ils avaient coutume de
l'tre lorsqu'ils se croyaient victorieux, marchaient rsolment,
poussant des cris, menaant d'une destruction certaine la poigne
de Franais qu'ils avaient devant eux, et tenant pour infaillible
la perte de notre arme s'ils parvenaient  se rendre matres de
la Guadiana. Bien qu'une telle esprance ft fort prsomptueuse,
puisque nous avions toute la division Ruffin en arrire pour garder
la ligne de l'Ortigosa et la ville de Medellin, nanmoins on pouvait
perdre la bataille, si on ne se htait de prendre une rsolution
dcisive. C'tait trop assurment que d'avoir laiss toute la
division Ruffin en de de l'Ortigosa, pour faire face  quelques
coureurs peu redoutables; mais avec les trois rgiments restants de
la division Villatte, avec les troupes que Latour-Maubourg n'avait
pas entranes dans sa poursuite aventureuse, on avait encore le
moyen de faire essuyer un dsastre aux Espagnols. Le marchal Victor
prit avec beaucoup d'-propos toutes les dispositions qui pouvaient
amener un tel rsultat. Il ordonna aux 63e et 95e de ligne de la
division Villatte de se porter  gauche, et de s'y dployer, afin
d'arrter la masse des Espagnols. Il ordonna aux Allemands de faire
la mme manoeuvre, et  Lasalle de charger les Espagnols  outrance,
lorsqu'on les aurait contenus par ce dploiement d'infanterie. Deux
bataillons allemands et dix bouches  feu qui n'avaient pas suivi
le gnral Latour-Maubourg, taient rests  notre droite sur le
plateau. Il leur ordonna de se jeter, par une soudaine conversion
de droite  gauche, dans le flanc des Espagnols, de les cribler
d'un double feu de mitraille et de mousqueterie; enfin il enjoignit
 Latour-Maubourg et au 94e de ligne de suspendre leur poursuite,
et de profiter du mouvement trop prcipit qui les plaait sur les
derrires de l'ennemi pour le prendre en queue, l'envelopper et
l'accabler.

Ordonnes  propos, excutes vigoureusement, ces dispositions
obtinrent un succs complet. Les Espagnols, qui s'avanaient avec
une aveugle confiance, s'animant par leurs cris et par le spectacle
de leur masse imposante, furent surpris en voyant le dploiement des
deux rgiments de Villatte. Ce dploiement, excut avec aplomb,
quoique devant des troupes bien suprieures en nombre, et suivi de
feux soutenus, arrta les Espagnols, qui, ne sachant pas discerner
s'ils avaient devant eux toute l'arme franaise ou deux rgiments
seulement, commencrent  marcher moins vite,  tirer maladroitement,
confusment et sans effet. Profitant de cette hsitation, Lasalle
les chargea  fond, et culbuta plusieurs bataillons les uns sur les
autres.  l'aile oppose s'ouvrait au mme instant le feu des dix
pices de canon de notre droite, lesquelles tirant de haut en bas
sur une masse paisse, y produisirent des effets meurtriers. Il n'en
fallait pas tant pour mettre en droute ces troupes non aguerries,
dont la solidit n'galait pas l'ardeur. Elles ne tardrent pas
 lcher pied, et bientt surprises sur leurs derrires par
l'apparition de Latour-Maubourg, dont la faute devenait une bonne
fortune, elles furent saisies d'une terreur impossible  dcrire.
En un instant elles se dbandrent, et s'enfuirent dans un dsordre
inou. Mais Lasalle et Latour-Maubourg taient placs de manire 
obtenir les rsultats qu'on n'obtenait sur les Espagnols qu'en les
empchant de fuir. Fondant avec trois mille chevaux, et en sens
oppos, sur cette masse paisse, ils la sabrrent impitoyablement,
et, pleins du souvenir des soixante-deux chasseurs gorgs quelques
jours auparavant, ils ne firent aucun quartier. La cavalerie ne fut
pas seule en position de joindre les Espagnols. Le 94e plac fort
au loin sur leurs derrires en put atteindre un bon nombre avec ses
baonnettes, et ne les mnagea pas. En moins d'une heure 9  10
mille morts ou blesss couvrirent la terre. Quatre mille prisonniers
demeurrent en notre pouvoir, avec seize bouches  feu composant
toute l'artillerie espagnole, et une grande quantit de drapeaux.

[Note en marge: Brillants rsultats de la bataille de Medellin.]

Cette bataille, dite depuis bataille de Medellin, faisait autant
d'honneur  nos soldats qu' leur gnral. Elle avait t en ralit
livre par 12 mille hommes contre 36 mille, et elle resta l'un des
plus sanglants souvenirs de cette poque, car jamais on n'avait
obtenu de rsultats plus dcisifs. Le malheureux Gregorio de la
Cuesta n'aurait pas pu runir le soir un seul bataillon. Ce beau
fait d'armes remplit de confiance le commandant du premier corps;
et tandis que quinze jours auparavant il hsitait  s'avancer du
Tage sur la Guadiana, il crivit immdiatement au roi Joseph qu'il
tait prt  marcher de la Guadiana sur le Guadalquivir, de Mrida
sur Sville, pourvu qu'on htt vers lui le mouvement de la division
Lapisse. Il envoya ses prisonniers  Madrid, mais 2 mille au plus sur
4 mille arrivrent  leur destination. Il fit camper son infanterie
sur les bords de la Guadiana, de Medellin jusqu' Mrida, pour
qu'elle vct plus  l'aise, et rpandit au loin sa cavalerie pour
disperser les guerrillas et soumettre la contre. La saison tait
superbe en ce moment (28 mars). Le pays n'tait point encore puis,
et nos soldats purent goter tout  leur aise les fruits de leur
victoire.

[Note en marge: Mouvement du gnral Sbastiani  travers la Manche.]

Tandis que le marchal Victor gagnait cette importante bataille sur
la route du midi, le gnral Sbastiani, oprant de son ct, et 
travers la Manche, un mouvement semblable, remportait des avantages
pareils, proportionns toutefois  la force de son corps. Avec sa
belle division franaise, avec les Polonais du gnral Valence,
avec les dragons de Milhaud, il comptait environ 12  13 mille
hommes contre l'Espagnol Cartojal, qui en comptait 16 ou 17 mille,
reprsentant l'ancienne arme du centre, vaincue sous Castaos 
Tudela, et sous le duc de l'Infantado  Ucls. Il s'tait avanc
au del du Tage par Ocaa et Consuegra sur Ciudad-Real (voir la
carte n 43), en mme temps que Victor avait march d'Almaraz sur
Truxillo et Medellin. Arriv le 26 mars sur la Guadiana, il lana
au del de cette rivire le gnral Milhaud, qui devanait beaucoup
l'infanterie. Celui-ci, s'tant rendu matre du pont, le franchit, et
poussa l'arme espagnole quelques lieues plus loin, jusque sous les
murs de Ciudad-Real. Les Espagnols, s'apercevant que Milhaud n'tait
point soutenu, et qu'il n'avait avec lui que ses dragons, reprirent
courage, et revinrent sur leurs pas. Le gnral Milhaud se replia
avec habilet et sang-froid sur la Guadiana, chargeant vigoureusement
ceux qui le serraient de trop prs. Ayant regagn sans perte le pont
qu'il avait tmrairement franchi, il l'obstrua, et y mit quelques
dragons  pied pour en assurer la dfense.

[Note en marge: Bataille et victoire de Ciudad-Real.]

Le lendemain 27, le gnral Sbastiani tant arriv n'hsita pas 
reprendre l'offensive. Il porta les dragons et les lanciers polonais
au del du pont, pour s'ouvrir ce dbouch en obligeant l'arme
espagnole  lui cder du terrain. Puis il dfila avec toute son
infanterie, et, la formant en colonne d'attaque au moment o elle
passait le pont, il assaillit l'arme espagnole,  peine remise des
charges de la cavalerie franaise. En un clin d'oeil cette arme fut
culbute par les magnifiques rgiments de la division Sbastiani,
qui avaient fait les campagnes d'Autriche, de Prusse et de Pologne,
et qu'aucune troupe n'tait capable d'arrter. Les Espagnols
s'enfuirent en dsordre sur Ciudad-Real, en abandonnant leur
artillerie, 2 mille morts ou blesss, et prs de 4 mille prisonniers.
Le gnral Milhaud dpassa Ciudad-Real, et les poursuivit jusqu'
Almagro. Le lendemain on poussa jusqu' la Sierra-Morena,  l'entre
de ces mmes dfils tmoins du dsastre du gnral Dupont, et on
ramassa encore un millier de prisonniers et 800 blesss. Ainsi, dans
ces journes du 27 et du 28 mars, qui taient celles de l'arrive
du marchal Soult devant Oporto, on enlevait 7  8 mille hommes 
l'arme du centre, 13 ou 14 mille  l'arme de l'Estrmadure, et on
leur aurait t toute confiance, si les Espagnols n'avaient pas eu
cette singulire prsomption qui fait perdre des batailles, mais qui
empche aussi de sentir qu'on les a perdues.

[Note en marge: Satisfaction du roi Joseph, et esprances qu'il
conoit  la suite des victoires de Medellin et de Ciudad-Real.]

Les deux brillantes victoires que nous venons de raconter comblrent
de joie la cour de Madrid, et claircirent un peu le tableau rembruni
qu'elle se faisait de la situation. Joseph espra devenir bientt
le matre du midi de l'Espagne par la marche du marchal Victor sur
Sville, et par celle qu'il ne cessait de demander instamment du
gnral Suchet sur Valence. Il ritra au gnral Lapisse l'ordre
de descendre de Salamanque sur Mrida, car la runion de cette
division tait pour le marchal Victor la condition indispensable
de tout succs ultrieur. Joseph croyait mme qu'il suffirait de
l'apparition du marchal Victor, pour que tout se soumt dans les
provinces mridionales. Il avait auprs de lui le fameux M. de Morla,
si arrogant pour les Franais  l'poque de Baylen, si humble 
l'poque de la prise de Madrid, accus  tort de trahison par ses
compatriotes, coupable seulement d'une versatilit intresse, et
cherchant aujourd'hui auprs de la royaut nouvelle un refuge contre
l'injustice des partisans de l'ancienne royaut. M. de Morla avait
en Andalousie des relations nombreuses, qui faisaient esprer au
roi Joseph une prompte soumission de cette province, dgote du
gouvernement de la Junte, fatigue de la domination des gnraux, de
la tyrannie de la populace, et des charges crasantes que la guerre
faisait peser sur elle. Aussi Joseph, rempli un moment d'illusions,
crivit-il  Napolon qu'il ne dsesprait pas de pouvoir bientt lui
rendre 50 mille hommes de ses belles troupes, pour les employer en
Autriche[4].

[Note 4: _Le roi Joseph  l'Empereur._

                                             Madrid, le 28 mars 1809.

Sire,

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le pont prs d'Almaraz est aujourd'hui bien consolid; l'quipage de
sige pourra y passer; le gnral Senarmont en arrive.

Le marchal Victor doit tre  Mrida, l'arme ennemie tait en
pleine retraite.

Le gnral Sbastiani tait  Madridejos; je le crois aujourd'hui 
Villa-Real.

Je n'ai pas de nouvelles du marchal Soult. Mais tout me fait
prsager une heureuse issue  toutes les oprations militaires; je le
dsire plus que jamais, pour pouvoir renvoyer  V. M. cinquante mille
hommes, ce qui me sera possible aprs la soumission de Sville et de
Cadix.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les postes de la Biscaye abandonns par les troupes qui ont d
rejoindre leur corps donnent quelques inquitudes aux voyageurs: j'ai
ordonn des colonnes mobiles.

De Votre Majest, sire, le dvou serviteur et frre,

                                                             JOSEPH.

       *       *       *       *       *

_Le roi Joseph  l'Empereur._

                                             Madrid, le 2 avril 1809.

SIRE,

Le corps du marchal Victor vient de remporter une victoire complte
sur le corps du gnral Cuesta le 28, le mme jour que le gnral
Sbastiani battait l'ennemi  Santa-Cruz. J'envoie  V. M. les
rapports du marchal Victor.

La division Lapisse a trouv Civita-Rodrigo en tat de dfense, je
lui ai donn l'ordre de rejoindre  Badajoz le marchal Victor, qui,
avec ce renfort, est en tat d'entrer  Sville.

J'envoie des gens bien intentionns et bien vus par la junte de
Sville, afin de terminer la guerre par la soumission volontaire de
l'Andalousie, et de s'emparer de Cadix et des escadres avant que le
dsespoir les ait jets entre les mains des Anglais. J'ai beaucoup 
me louer de M. Morla.

Point de nouvelles du marchal Soult depuis le 10 mars.

Le marchal Ney doit tre en mouvement contre les dbris de La
Romana et les Asturies, je n'en ai pas de nouvelles directes et
positives.

Je presse le duc d'Abrants[4-A] pour qu'il marche sur Valence, dans
l'espoir de terminer les affaires du midi de l'Espagne avant les
chaleurs.

Je prie V. M. de ne pas oublier les avancements demands par le
marchal Victor et le gnral Sbastiani, et de se rappeler aussi
des avancements demands pour les officiers qui se sont distingus 
Ucls, que V. M. m'annona vouloir accorder, grces dont je prvins
le marchal Victor.

Depuis les mouvements de l'Autriche j'ai un dsir bien plus vif
encore de terminer ici, afin de pouvoir envoyer  V. M. 50,000
hommes. Je me rappelle que V. M. ne voulut pas m'affaiblir  Naples
lors de la dernire guerre, je me rappelle aussi qu'il y a eu des
circonstances o dix mille braves de plus eussent dcid plus tt de
grands vnements.

De Votre Majest, sire, le dvou serviteur et affectionn frre,

                                                            JOSEPH.]

[Note 4-A: Le duc d'Abrants avait repris le commandement du
troisime corps dans les derniers jours de mars.]

[Note en marge: Singulier rsultat des victoires de Medellin et de
Ciudad-Real.]

Il est certain que, dans tout autre pays, deux batailles comme
celles de Medellin et de Ciudad-Real auraient dcid d'une campagne,
et peut-tre d'une guerre. Mais les Espagnols ne se dcourageaient
pas pour si peu. La Junte dcerna des rcompenses  tous ceux qui
avaient bien ou mal combattu, ne disgracia point Gregorio de la
Cuesta, car le systme de rparer des checs par des disgrces de
gnraux commenait  tre discrdit, lui envoya des renforts, et
adressa de nouveau  l'Espagne et  toutes les nations un manifeste
pour leur dnoncer ce qu'elle appelait la criminelle entreprise des
Franais contre la royaut lgitime. Le peuple, rpondant  son
zle, n'en fut pas moins hardi  se lever partout o il n'tait pas
sous la main immdiate des Franais, de manire qu'en ralit le
mouvement avanc du gnral Sbastiani et du marchal Victor sur la
Guadiana tait plutt une aggravation de difficults qu'un avantage.
Plusieurs postes en effet furent enlevs sur la route de Ciudad-Real.
La ville de Tolde, en voyant le marchal Victor  vingt ou trente
lieues d'elle, faillit s'insurger. Les habitants des montagnes qui
s'tendent entre Salamanque et Talavera, inondrent de guerrillas
les bords du Tietar et du Tage, jusqu' menacer le pont d'Almaraz.
Il n'y avait que quelques jours d'couls depuis les deux victoires
de Medellin et de Ciudad-Real, que dj il fallait envoyer de
Madrid l'adjudant commandant Mocquery avec 500 hommes pour contenir
Tolde, l'adjudant commandant Bagneris avec 600 hommes pour garder
le pont d'Almaraz. Il fallut enfin rparer les petits forts de
Consuegra et de Manzanars pour chelonner la ligne de communication
du gnral Sbastiani avec Madrid[5]. Ainsi dans cet trange pays,
les victoires, en tendant les points  garder, et en ne produisant
qu'un effet moral bientt oubli, affaiblissaient plutt qu'elles ne
renforaient le vainqueur.

[Note 5: _Extrait des mmoires manuscrits du marchal Jourdan._

Dans d'autres parties de l'Europe, deux batailles comme celles
de Medellin et de Ciudad-Real auraient amen la soumission des
habitants de la contre, et les armes victorieuses auraient pu
continuer leurs oprations. En Espagne, c'tait tout le contraire:
plus les revers essuys par les armes nationales taient grands,
plus les populations se montraient disposes  se soulever et 
prendre les armes; plus les Franais gagnaient du terrain, plus
leur position devenait dangereuse. Dj les communications avec le
gnral Sbastiani taient interceptes; dj plusieurs officiers,
plusieurs courriers et quelques dtachements avaient t massacrs.
Une insurrection fut mme sur le point d'clater  Tolde, o il
n'tait rest qu'une faible garnison. L'adjudant commandant Mocquery
y arriva fort  propos, avec un renfort de cinq cents hommes, et,
par sa prudence autant que par sa fermet, parvint  calmer les
esprits et  rtablir l'ordre. Le petit fort de Consuegra et celui de
Manzanars furent rpars. On fortifia quelques autres postes sur la
route, et on y plaa des dtachements pour escorter les courriers et
les officiers en mission.

Sur la ligne de communication avec le 1er corps les choses n'taient
pas dans un meilleur tat. Des bandes qui se formaient sur le Tietar
menaaient de se porter sur Almaraz pour dtruire le pont. Si ce
projet et t excut, le duc de Bellune se serait trouv fortement
compromis. Heureusement le roi fut prvenu  temps que ce marchal
n'avait pas jug  propos de laisser d'autres troupes sur le point
important d'Almaraz que des pontonniers et quelques canonniers. Il
y envoya aussitt six cents hommes d'infanterie et cent chevaux de
la garnison de Madrid, commands par l'adjudant commandant Bagneris.
Ce dtachement loigna les bandes et mit les ponts en sret.
Indpendamment des ouvrages qu'on fit lever sur les deux rives du
Tage, pour les mettre  couvert, on rpara le fort de Truxillo,
pour protger les communications du 1er corps, et on mit en tat de
dfense ceux de Medellin et celui de Mrida, pour rester matre des
passages de la Guadiana, quand on se porterait sur Badajoz ou en
Andalousie.

L'Empereur ayant ordonn de ne point laisser pntrer les troupes
en Andalousie, avant d'avoir appris l'arrive du duc de Dalmatie 
Lisbonne, les oprations du marchal Victor et du gnral Sbastiani
furent suspendues.]

[Date en marge: Avril 1809.]

[Note en marge: Difficults que le marchal Ney rencontre en Galice.]

C'tait surtout dans le nord que le mal commenait  se faire
gravement sentir. Le marchal Ney, plein comme toujours d'activit
et d'nergie, avait conu le dsir et l'esprance de soumettre
la Galice, n'imaginant pas que ses deux belles divisions, qui
avaient vaincu les armes russes, pussent chouer contre des
montagnards fanatiques, qui ne savaient que fuir tant qu'ils ne
trouvaient pas quelque dfil ou quelque maison o il leur ft
possible de combattre  couvert. Il fut bientt dtromp. Ayant
plus de cent lieues de ctes  garder, depuis le cap Ortegal
jusqu' l'embouchure du Minho, ayant  dfendre des points comme le
Ferrol et la Corogne,  interdire les communications des Anglais
avec les habitants,  contenir des centres de population tels que
Saint-Jacques-de-Compostel, Vigo, Tuy, Orense, il avait t oblig de
descendre avec son corps tout entier sur le littoral, d'abandonner
par consquent ses communications avec la Vieille-Castille, et mme
de demander du secours, loin de pouvoir, comme on l'avait espr
d'abord, dominer  lui seul tout le nord de l'Espagne. On n'aurait
certes pas cru cela d'un corps aussi aguerri et aussi bien command
que le sien; et ce n'tait pas qu'il et manqu d'habilet ou
d'nergie, mais les difficults s'taient multiplies  l'infini
autour de lui. Le marchal Soult, ayant heurt en passant le corps de
La Romana sans s'inquiter de ce qu'il deviendrait, ce corps, comme
nous l'avons dit, avait travers le pays entre la Galice et Lon,
surpris un bataillon franais laiss  Villa-Franca, soulev sur son
passage le pays tonn de sa prsence et enthousiasm par la nouvelle
de la guerre d'Autriche. Le marquis de La Romana s'tait enfin jet
dans les Asturies, que le gnral Bonnet ne pouvait contenir avec
deux rgiments. C'tait pour faire face  ces difficults, que
le marchal Ney avait t oblig de courir partout, de combattre
partout, ne trouvant nulle part des rvolts, si fanatiques qu'ils
fussent, qui rsistassent  sa terrible imptuosit, mais les voyant
reparatre sur ses derrires ds qu'il tait parvenu  les battre sur
son front. Ainsi, tandis qu'il avait port le gnral Maurice Mathieu
vers Mondonedo pour tenir tte aux Asturiens, il avait t contraint
d'envoyer le gnral Marchand sur Saint-Jacques-de-Compostel pour y
dtruire 1,500 insurgs qui venaient de s'y tablir. Il avait fallu
ensuite courir sur les ports de Villa-Garcia et de Carcil, et les
brler pour en carter les Anglais. Puis, apprenant que les insurgs
portugais assigeaient le dpt d'artillerie laiss par le marchal
Soult  Tuy, il y tait accouru, et avait t oblig de livrer des
combats acharns pour le dbloquer, ce qui avait lieu au moment mme
o le gnral Heudelet s'apprtait  y marcher de son ct. Dans
ces diverses rencontres, le marchal Ney avait tu plus de 6 mille
Espagnols, enlev vingt-deux pices de canon, une immense quantit
de matriel provenant des Anglais, sans produire un apaisement
sensible dans la population. Ce qui paratra plus extraordinaire
encore, c'est que le marchal Ney, plac sur la route du marchal
Soult, n'avait eu de ses nouvelles que par la colonne qu'il avait
envoye  Tuy, laquelle s'y tait rencontre avec celle du gnral
Heudelet, et avait appris ainsi qu'on n'avait pu entrer que le
29 mars  Oporto, et la torche  la main. Quant au marchal Ney
lui-mme, on ne savait rien  Madrid des combats qu'il livrait, sinon
qu'il luttait nergiquement contre les insurgs, et qu'il ne pouvait
pas, tout en les battant partout, assurer ses communications avec la
Vieille-Castille.

[Note en marge: Les difficults survenues au nord font diffrer la
marche du marchal Victor vers le midi.]

Aussi malgr les victoires de Medellin et de Ciudad-Real, on fut
bientt attrist  Madrid par l'apparition d'une multitude de bandes
dans le nord de l'Espagne, par l'enlvement des courriers sur toutes
les routes, par l'impossibilit absolue d'avoir des nouvelles des
marchaux Soult et Ney, par la certitude enfin que toutes les
communications avec eux taient interrompues. Le mouvement du gnral
Lapisse, qui avait quitt Salamanque, travers Alcantara, franchi
le Tage, et rejoint le marchal Victor, toujours en combattant,
n'avait que favoris davantage les insurgs de la Vieille-Castille,
lesquels n'avaient plus personne pour les contenir. Aussi le gnral
Kellermann, charg du commandement de la Vieille-Castille, s'tait-il
ht de mander  Madrid que le nord tout entier allait chapper aux
Franais, si on n'agissait avec vigueur contre les bandes qui s'y
montraient de toutes parts. Bien que le marchal Victor et t
renforc par l'arrive du gnral Lapisse, ce n'tait pas le cas,
lorsqu'on tait inquiet pour le nord de l'Espagne, lorsqu'on ne
savait pas ce que devenait le marchal Soult, lorsqu'on ignorait s'il
pourrait ou ne pourrait pas percer jusqu' Lisbonne, ce n'tait pas
le cas de pousser les armes de l'Estrmadure et de la Manche vers le
midi, et d'ajouter  la difficult des communications en augmentant
l'tendue des pays occups. On rsolut donc, avant de poursuivre
l'excution du plan trac par Napolon, d'attendre l'apaisement des
provinces septentrionales, et les nouvelles du marchal Soult.

[Note en marge: Translation du marchal Mortier  Burgos.]

[Note en marge: Composition d'un corps de huit mille hommes sous le
gnral Kellermann, afin de rtablir les communications avec les
marchaux Soult et Ney.]

L'ide vint fort  propos au roi Joseph et au marchal Jourdan
d'envoyer le marchal Mortier, des environs de Logroo o l'avaient
fix les ordres de Napolon,  Valladolid, pour y rtablir les
communications avec le marchal Ney, et secourir au besoin le
marchal Soult, si ce dernier se trouvait dans une situation
embarrassante, comme on commenait  le craindre. Rien n'tait plus
juste qu'une telle combinaison, puisque Napolon lui-mme l'ordonnait
du fond de l'Allemagne, en recevant les dpches d'Espagne. Mais en
attendant que l'on connt au del des Pyrnes ses rcentes volonts,
conues et exprimes sur le Danube, le marchal Mortier ayant pour
instruction de rester  Logroo, ne pouvait gure prendre sur lui
de dsobir, et il ne l'osa pas! Tel est l'inconvnient attach
aux oprations diriges de trop loin. Le roi Joseph ayant crit au
marchal Mortier pour lui prescrire de se rendre  Valladolid, ce
marchal se trouva fort embarrass entre les ordres de Paris et ceux
de Madrid. Toutefois, par transaction, il consentit  se rendre
 Burgos. Mais ce n'tait pas assez pour rprimer les insurgs
du nord et rouvrir les communications avec les marchaux Ney et
Soult. On dtacha de l'arme d'Aragon,  titre d'emprunt momentan,
deux rgiments dont on croyait qu'elle pouvait se passer depuis
la prise de Saragosse, et on les envoya au gnral Kellermann. On
tira de Sgovie et des postes environnants un bataillon polonais
et un bataillon allemand, qui furent remplacs par des troupes de
la garnison de Madrid. On prit dans la garnison de Burgos quelques
autres dtachements, et avec le tout on composa au gnral Kellermann
un corps de 7  8 mille hommes, avec lequel il devait se diriger sur
la Galice, afin de rtablir les communications interrompues dans les
provinces du nord.

[Note en marge: Projet d'une expdition combine dans les Asturies.]

Ces diverses runions ne furent acheves que le 27 avril, et le
gnral Kellermann n'arriva que le 2 mai  Lugo, aprs avoir
tiraill sur toute la route avec les paysans de la contre. Il
trouva le gnral Maurice Mathieu  Lugo, o celui-ci s'tait rendu
par ordre du marchal Ney pour rouvrir ses communications avec la
Vieille-Castille. Il fut reconnu entre ces gnraux que le mal venait
surtout de ce qu'on s'tait enfonc, les uns en Portugal, les autres
sur le versant maritime de la Galice, sans avoir pralablement
dtruit le marquis de La Romana: il fut donc convenu qu'on le
poursuivrait dans les Asturies, et qu'on tcherait de l'y dtruire,
ce qui procurerait le double rsultat de pacifier cette contre,
et de faire disparatre l'auteur de toutes les agitations du nord
de l'Espagne. Cette pense adopte, on convint que le marchal Ney
marcherait sur les Asturies par la route de Lugo  Oviedo, que
le gnral Kellermann y marcherait par la route de Lon, ce qui
faisait esprer qu'en prenant ainsi le marquis de La Romana en deux
sens diffrents, on parviendrait  l'envelopper. Les deux corps se
sparrent ensuite avec la rsolution sincre de concourir de leur
mieux au succs l'un de l'autre.

Tout le mois d'avril s'tait pass en tristes ttonnements, par suite
de l'incertitude o l'on tait  Madrid sur le sort du marchal
Soult, et par suite aussi de l'impuissance o l'on tait de diriger
 volont, et selon le besoin du moment, les gnraux franais
oprant en Espagne. Ignorant ce que devenait le marchal Soult,
on n'osait pas envoyer le corps du marchal Victor sur Badajoz et
Sville. Ne disposant pas compltement des gnraux, on ne pouvait
pas diriger le marchal Mortier sur les derrires des marchaux Soult
et Ney. C'tait donc le plus important mois de l'anne perdu, celui
o l'on aurait pu obtenir sur les Espagnols et sur les Anglais les
rsultats les plus dcisifs. La seule opration excute pendant ce
temps prcieux du ct de l'Estrmadure, fut de ramener le corps du
marchal Victor de Medellin sur Alcantara, pour chasser les insurgs
espagnols et portugais de cette dernire ville, dont ils s'taient
empars. Le roi Joseph et le marchal Jourdan voulaient d'abord
s'opposer  ce mouvement rtrograde du marchal Victor, craignant le
mauvais effet qu'il produirait en Andalousie. Mais ils se dcidrent
 le laisser excuter sur le rapport d'un espion parti d'Oporto,
lequel annonait que la situation du marchal Soult y tait des
plus critiques, et que les Anglais avaient de nouveau dbarqu 
Lisbonne. La possibilit d'vnements sinistres de ce ct rendait
indispensable la possession d'Alcantara, car c'tait par le Tage
et Alcantara qu'on pouvait venir le plus directement au secours de
l'arme de Portugal. Alcantara fut donc repris, les insurgs furent
passs au fil de l'pe, et, immdiatement aprs, le marchal Victor
retourna par Almaraz sur Truxillo, afin d'empcher Gregorio de la
Cuesta de roccuper les positions dont on l'avait chass en marchant
sur Medellin.

[Note en marge: Difficile situation du marchal Soult  Oporto.]

Les nouvelles indirectes qu'on avait reues d'Oporto n'taient
malheureusement que trop fondes. La position du marchal Soult
 Oporto tait, en effet, devenue des plus difficiles durant le
mois d'avril, par la faute des vnements, et aussi par celle des
hommes[6].  peine entr dans cette ville, le marchal avait song
 s'y tablir solidement, croyant avoir assez fait d'tre arriv
jusqu'au Douro, et laissant aux circonstances le soin de dcider
s'il rtrograderait, ou si au contraire il pousserait plus loin
ses conqutes. De tous les partis  prendre celui-ci tait le plus
dangereux, car rester  Oporto, sans projet arrt, ne pouvait
videmment amener que des dsastres. C'tait dj un grand danger
que d'tre avec vingt et quelques mille hommes au milieu d'un pays
insurg, dans lequel la passion populaire contre les Franais tait
parvenue au dernier degr de violence. Toutefois avec la brave arme
et les excellents officiers qu'on avait, il tait possible de se
maintenir dans le nord du Portugal. Mais il existait environ 17 ou
18 mille Anglais  Lisbonne, et tout annonait qu'il en surviendrait
bientt le double, par les convois partis d'Angleterre. Ds lors
se dfendre derrire la ligne du Douro, contre une arme rgulire
place au del de cette ligne, et contre une arme d'insurgs place
en de, devenait presque impraticable. On pouvait en juger par deux
vnements rcents. La petite garnison laisse  Chaves pour garder
nos malades avait t enleve par les Portugais. Le dpt laiss 
Tuy aurait t pris galement, si la division Heudelet, expdie de
Braga, et le marchal Ney, venu de Galice, ne l'avaient dbloque.
Et encore une partie de ce dpt, envoye  Vigo, avait t enleve.
Il faut ajouter que ce n'taient pas de faibles postes auxquels
taient arrivs de pareils accidents, car le dpt de Tuy, renforc
successivement par des troupes en route, avait t port  4,500
hommes, et celui qui avait t pris  Vigo tait de 1,300. On avait
donc  redouter  la fois, et l'arme anglaise qui ne pouvait manquer
de se rendre bientt du Tage sur le Douro, et les milliers d'insurgs
fanatiques qu'on avait derrire soi du Douro au Minho. Des secours
il n'en fallait gure attendre, car le corps du marchal Ney tait
occup tout entier en Galice, et quant aux armes qui auraient pu
venir du centre, c'est--dire de Madrid, par Alcantara ou Badajoz,
les instructions de Napolon prvoyaient bien le cas o le marchal
Soult, matre de Lisbonne, serait appel  seconder le marchal
Victor  Sville, mais ne prvoyaient pas l'hypothse, impossible du
reste  raliser, o le marchal Victor, matre de Sville, devrait
aller au secours de Lisbonne. Il y avait par consquent le plus grand
danger  rester  Oporto, au milieu de milliers d'insurgs courant
dans tous les sens, en prsence d'une arme anglaise prte  prendre
l'offensive, n'ayant contre tant d'ennemis aucun espoir de secours,
et il fallait sur-le-champ ou rtrograder franchement jusqu'au Minho,
ou remonter par Bragance vers la Vieille-Castille, afin de venir
s'appuyer  la masse principale des armes franaises oprant dans
le centre de l'Espagne, de mettre ainsi entre soi et les Anglais
des espaces difficiles  franchir, et de se rserver ultrieurement
l'alternative, ou d'tre utile en Espagne, ou de reparatre en
Portugal avec des forces suffisantes pour s'y maintenir. Surtout avec
les Anglais, il fallait se conduire de manire  n'avoir dsormais
ni un chec, ni mme une action douteuse[7]. Mais pour rtrograder 
propos, il faut autant de rsolution que pour s'avancer hardiment, et
ce n'est,  la guerre comme ailleurs, que le privilge des esprits
fermes et clairvoyants.

[Note 6: Il n'y a pas dans la longue histoire de nos guerres
d'vnements plus tristes, plus obscurs, plus fcheux pour nos armes
que ceux que nous allons raconter. Comme ils exigent de l'historien
sincre le courage de dire des vrits pnibles, je me suis entour
des renseignements les plus authentiques, et j'ai laiss dans l'ombre
tout ce qui n'tait pas compltement prouv. Outre les mmoires
vridiques et impartiaux du marchal Jourdan, encore manuscrits, j'ai
longuement consult la correspondance intime du ministre de la guerre
avec Napolon. Ce ministre vit, interrogea, envoya mme  Schoenbrunn
un grand nombre d'officiers qui avaient assist aux vnements
d'Espagne, et dans sa correspondance presque quotidienne ne cessa de
raconter  l'Empereur tout ce qu'il apprenait chaque jour. J'ai mis
de ct les allgations qui m'ont paru ou hasardes ou injurieuses,
pour n'adopter que les rcits qui m'ont paru les plus exacts. La
justice qui fut saisie d'une partie des faits, m'a fourni aussi sa
part de lumire. La correspondance du duc de Wellington, publie
depuis, m'a procur de son ct des dtails fort importants. J'ai eu
enfin les papiers des marchaux qui se trouvrent en contestation
dans cette campagne, et je n'en ai fait que l'usage le plus rserv,
ne voulant pas les juger d'aprs ce qu'ils ont dit les uns des
autres. C'est  l'aide de tous ces matriaux que j'ai compos le
rcit qu'on va lire, rcit que je crois quitable, que j'aurais pu
rendre beaucoup plus svre, si je n'avais voulu rester fidle  mon
systme de justice historique, calme, gale pour tous, ordinairement
indulgente, et svre seulement quand la plus vidente ncessit en
fait un devoir  l'historien.]

[Note 7: Ce jugement n'est point le mien, mais celui du marchal
Jourdan et de Napolon  Schoenbrunn, exprim dans une correspondance
fort dtaille.]

[Note en marge: Mesures militaires pour l'occupation du nord du
Portugal.]

Une fois  Oporto, le marchal Soult, n'osant ni marcher sur
Lisbonne, que les Anglais gardaient avec 18 mille hommes, ni
manquer aux volonts de Napolon, qui avait prescrit la conqute
du Portugal, se contenta de rester o il tait, en abandonnant 
la fortune le rglement de sa conduite ultrieure. De fcheuses
illusions qui naquirent dans son esprit de circonstances toutes
locales, contriburent aussi  l'abuser, et  lui faire perdre un
temps prcieux. Il avait, comme on l'a vu, envoy le gnral Heudelet
 Tuy pour dbloquer son dpt, laiss un dtachement  Braga pour
garder cette ville importante, distribu sur sa gauche des postes
considrables soit  Peafiel, soit  Amarante pour s'assurer des
routes de Chaves et de Bragance, et obtenir ainsi le double rsultat
de contenir le pays, et d'en occuper les communications.  Amarante,
qui tait sur le Tamega, il avait plac quelques mille hommes sous
les ordres du gnral Loison. Ces mesures taient bien entendues
quoique insuffisantes, et elles produisirent sur le pays, saisi par
tous les cts  la fois, un court intervalle non pas de soumission,
mais d'immobilit.

[Note en marge: Disposition d'esprit qui se manifeste dans la classe
aise pendant l'occupation des Franais.]

Quand les Franais furent tablis  Oporto, il se manifesta dans une
partie de la population une disposition qui s'tait rvle dj plus
d'une fois, et qu'un moment de calme rendit encore plus sensible.
La classe, nous ne dirons pas claire, mais aise, amie de la paix
et du repos, avait horreur de la populace violente qu'on avait
dchane, et qui rendait l'existence insupportable  tout ce qui
avait quelque humanit, quelque douceur de moeurs. Cette classe ne se
faisait pas illusion sur le zle que les Anglais affichaient pour le
Portugal. Elle voyait bien que dominant son commerce pendant la paix,
voulant pendant la guerre en faire leur champ de bataille, ils ne
songeaient qu' s'en servir pour eux-mmes, ce qu'ils prouvaient du
reste trs-clairement en dchanant pour leur service une multitude
froce, devenue l'effroi de tous les honntes gens. Aussi, sans aimer
les Franais, qui  ses yeux ne cessaient pas d'tre des trangers,
elle tait prte, dans la ncessit d'opter entre eux et les Anglais,
 les prfrer comme un moindre mal, comme une fin de la guerre,
comme l'esprance d'un rgime plus libral que celui sous lequel
le Portugal avait vcu depuis des sicles. Quant  la maison de
Bragance, la classe dont nous parlons tendait  la considrer, depuis
la fuite du rgent au Brsil, comme un vain nom, dont les Anglais se
servaient pour bouleverser le pays de fond en comble.

[Note en marge: Ide d'riger en royaume le nord du Portugal, et d'en
confrer provisoirement la couronne au marchal Soult.]

La prsence du marchal Soult, ses dclarations rassurantes,
ne firent que confirmer les gens sages dans leurs inclinations
pacifiques. C'est surtout  Oporto, ville riche, commerante, moins
expose que celle de Lisbonne aux anciennes influences de cour,
et fort occupe de ses intrts, que se manifestrent avec plus
d'vidence les dispositions que nous venons de dcrire, malgr
l'vque patriote et fanatique qui dominait le bas peuple. La classe
moyenne rpondit avec une sorte de satisfaction aux tmoignages du
marchal Soult, et parut rsolue  demeurer tranquille, s'il tenait
parole, s'il maintenait une bonne discipline parmi ses soldats, s'il
rprimait la populace, et procurait  chacun la libert de vaquer 
ses affaires. Parmi ces rsigns que le charme du repos soumettait
aux Franais, se montraient avec un empressement singulier, les
juifs, fort nombreux, fort actifs, fort riches partout, mais surtout
dans les pays peu civiliss, o on leur abandonne le commerce
qu'on ne sait pas faire. On en comptait plus de deux cent mille
en Portugal, vivant sous une dure oppression, et trs-satisfaits
d'entrevoir, sous la domination des Franais, une galit civile
qui leur semblait la plus souhaitable des formes de gouvernement.
Aprs tre entrs en relations avec l'administration franaise,
pour l'entretien de l'arme, pour la perception des revenus, ils en
vinrent bientt  des ouvertures politiques sur la manire d'tablir
en Portugal un gouvernement rgulier. Beaucoup de ngociants du
pays se joignirent  eux, et laissrent voir que l'ide de fonder
un royaume  part, un royaume de la Lusitanie septentrionale,
ainsi qu'un trait de Napolon l'avait rgl en octobre 1807, lors
du partage du Portugal entre l'Espagne et la France, que cette
ide conviendrait fort  la province d'Oporto. On dclara qu'une
telle rsolution, annonce publiquement, et accompagne d'une
administration quitable et douce, ferait considrer les Franais non
plus comme des envahisseurs, qui dvorent en courant les pays o ils
passent, mais comme des amis qui mnagent une contre o ils veulent
rester, et former un tablissement durable. C'tait  Napolon 
dsigner le plus tt possible le prince franais qui porterait cette
nouvelle couronne, couronne d'Oporto aujourd'hui, peut-tre d'Oporto
et de Lisbonne plus tard. Mais comme les circonstances pressaient, ne
pouvait-on pas aller aussi vite que ces circonstances elles-mmes,
et puisque l'on vivait dans un temps o les rois se prenaient parmi
les gnraux, n'tait-il pas tout simple de faire du lieutenant de
Napolon le roi de la Lusitanie septentrionale? Cette pense fut-elle
suggre par la petite cour militaire du marchal aux officieux qui
lui servaient d'intermdiaires, ou bien le fut-elle par ces officieux
eux-mmes aux amis du marchal, voil ce qu'on ne saurait dire,
et sur quoi les assertions varirent beaucoup, lorsque le dtail
entier de cette singulire aventure fut soumis depuis au jugement de
Napolon. Quoi qu'il en soit, l'ide de faire du marchal Soult un
roi du Portugal, fut bientt rpandue  Oporto et dans les villes
de la province d'Entre Douro et Minho, juge assez ridicule par les
gens sages, accueillie avec d'insultantes railleries par l'arme,
mais accepte par les commerants qui voulaient un protecteur, par
les juifs qui voulaient un reprsentant de l'galit civile, par ces
militaires intrigants qui flattent toujours les gnraux en chef,
et sont leurs plus dangereux ennemis. Ces derniers affectaient de
considrer cette combinaison comme une ide d'une grande profondeur,
car elle servirait, disaient-ils,  s'attacher les Portugais,  les
dtacher des Anglais et de la maison de Bragance. Une circonstance
les encourageait surtout  cette audacieuse entreprise, sinon de
faire, du moins de prparer un roi sans la volont expresse de
l'Empereur, c'tait l'loignement de cet Empereur, transport en ce
moment sur les bords du Danube,  une autre extrmit du continent,
et engag dans des vnements dont l'issue tait inconnue. Toutes les
ambitions excites par son exemple, mancipes aussi par la distance,
se donnaient carrire, et il ne manquait pas d'esprits fatigus, qui
se disaient qu'il fallait enfin songer  soi, et puisqu'on tait
condamn  prodiguer sa vie au bout du monde pour la grandeur d'une
famille insatiable, profiter de l'occasion qui s'offrait de s'tablir
o l'on tait, et de s'y bien tablir. Napolon peut-tre le
trouverait mauvais, mais on apprenait tous les jours par exprience
combien sa puissance diminuait du Rhin aux Pyrnes, des Pyrnes au
Tage; et d'ailleurs il avait tellement besoin de ceux qu'il envoyait
si loin conqurir des royaumes, qu'on pouvait bien retenir quelque
chose de ce qu'on allait conqurir pour lui, sans compter la chance
assez vraisemblable de garder, lui mort ou vaincu sur le Danube, ce
qu'on aurait pris sur les bords du Douro ou du Tage.

Tous les esprits sans doute n'allaient pas aussi loin dans cette
voie, mais il y en avait de fort tmraires, et ces derniers
troublrent  tel point le jugement du marchal qu'il consentit 
rpandre une circulaire trange, destine aux gnraux commandant
les divisions, dans laquelle, racontant ce qui se passait, l'offre
adresse au marchal de prendre un roi, ou dans la famille de
Napolon, ou parmi les personnages de son choix, on ajoutait: que
la population d'Oporto, de Braga et de plusieurs villes voisines,
avait pri le marchal Soult de se revtir des attributs de la
souverainet, et d'exercer l'autorit royale jusqu' la rponse de
Napolon; qu'en attendant elle jurait de lui tre fidle, et de le
dfendre contre les ennemis de tout genre, Anglais, insurgs ou
autres, qui voudraient rsister  l'acte spontan qu'elle sollicitait
de sa part. La circulaire invitait les gnraux  provoquer un
voeu semblable de la part des populations places sous leur
commandement[8].

[Note 8: Voici le texte mme de la circulaire:

_Le gnral Ricard, chef d'tat-major du 2e corps d'arme en Espagne,
 M. le gnral de division Quesnel._

                                            Oporto, le 19 avril 1809.

Mon gnral,

Son Excellence M. le marchal duc de Dalmatie m'a charg de vous
crire pour vous faire connatre les dispositions que la grande
majorit des habitants de la province du Minho manifestent.

La ville de Braga, qui une des premires s'tait porte 
l'insurrection, a t aussi la premire  se prononcer pour un
changement de systme, qui assurt  l'avenir le repos et la
tranquillit des familles, et l'indpendance du Portugal. Le
corrgidor que Son Excellence avait nomm s'tait retir  Oporto
lors du dpart des troupes franaises, dans la crainte que les
nombreux missaires que Sylveira envoyait n'excitassent de nouveaux
troubles, et n'attentassent  sa vie. Les habitants ont alors
manifest le voeu que ce digne magistrat leur ft renvoy, et une
dputation de douze membres a t  cet effet envoye prs Son
Excellence. Pendant ce temps les missaires de Sylveira taient
arrts et emprisonns.

 Oporto et  Barcelos, les habitants ont aussi manifest les mmes
sentiments, et tous sentent la ncessit d'avoir un appui auquel les
citoyens bien intentionns puissent se rallier pour la dfense et
le salut de la patrie, et pour la conservation des proprits.  ce
sujet de nouvelles dputations se sont prsentes  Son Excellence,
pour la supplier d'approuver que le peuple de la province du Minho
manifestt authentiquement le voeu de dchance du trne de la
maison de Bragance, et qu'en mme temps S. M. l'Empereur et Roi
ft supplie de dsigner un prince de sa maison, ou de son choix,
pour rgner en Portugal, mais qu'en attendant que l'Empereur ait pu
faire connatre  ce sujet ses intentions, Son Excellence le duc
de Dalmatie serait pri de prendre les rnes du gouvernement, de
reprsenter le souverain, et de se revtir de toutes les attributions
de l'autorit suprme: le peuple promettant et jurant de lui tre
fidle, de le soutenir et de le dfendre aux dpens de la vie et de
la fortune contre tout opposant, et envers mme les insurgs des
autres provinces, jusqu' l'entire soumission du royaume.

Le marchal a accueilli ces propositions, et il a autoris les
corrgidors des comargues  faire assembler les chambres,  y appeler
des dputs de tous les ordres, des corporations, et du peuple dans
les campagnes, pour dresser l'acte qui doit tre fait, et y apposer
les signatures de l'universalit des citoyens. Il m'a ordonn de vous
faire part de ces dispositions, pour que dans l'arrondissement que
vous commandez, vous en favorisiez l'excution, et qu'ensuite vous en
propagiez l'effet sur tous les points du royaume o vous pourrez en
faire parvenir la nouvelle.

M. le marchal ne s'est pas dissimul qu'un vnement d'aussi
grande importance tonnera beaucoup de monde, et doit produire des
impressions diverses; mais il n'a pas cru devoir s'arrter  ces
considrations: son me est trop pure pour qu'il puisse penser qu'on
lui attribue aucun projet ambitieux. Dans tout ce qu'il fait il ne
voit que la gloire des armes de Sa Majest, le succs de l'expdition
qui lui est confie, et le bien-tre d'une nation intressante, qui,
malgr ses garements, est toujours digne de notre estime. Il se sent
fort de l'affection de l'arme, et il brle du dsir de la prsenter
 l'Empereur, glorieuse et triomphante, ayant rempli l'engagement
que Sa Majest a elle-mme pris, de planter l'aigle impriale sur
les forts de Lisbonne, aprs une expdition aussi difficile que
prilleuse, o tous les jours nous avons t dans la ncessit de
vaincre.

Son Excellence ne s'est pas dissimul non plus que depuis Burgos
l'arme a eu des combats continuels  soutenir; elle a rflchi
sur les moyens d'viter  l'avenir les maux que cet tat de guerre
occasionne, et elle n'en a pas trouv de plus propre que celui qui
lui est offert par la grande majorit des habitants des principales
villes du Minho, d'autant plus qu'elle a l'espoir de voir propager
dans les autres provinces cet exemple, et qu'ainsi ce beau pays
sera prserv de nouvelles calamits. Les intentions de Sa Majest
seront plus tt et plus glorieusement remplies, et notre prsence
en Portugal, qui d'abord avait t un sujet d'effroi pour les
habitants, y sera vue avec plaisir, en mme temps qu'elle contribuera
 neutraliser les efforts des ennemis de l'Empereur sur cette partie
du continent.

La tche que M. le marchal s'impose dans cette circonstance est
immense, mais il a le courage de l'embrasser, et il croit la remplir
mme avec succs, si vous voulez bien l'aider dans son excution. Il
dsire que vous propagiez les ides que je viens de vous communiquer,
que vous fassiez protger d'une manire particulire les autorits
ou citoyens quelconques qui embrasseront le nouveau systme, en
mettant les uns et les autres dans le cas de se prononcer et d'agir
 l'avenir en consquence. Vous veillerez plus soigneusement que
jamais  la conduite de votre troupe, l'empcherez de commettre aucun
dgt ou insulte qui pourrait irriter les habitants, et vous aurez la
bont, monsieur le gnral, d'instruire frquemment Son Excellence de
l'esprit des habitants et du rsultat que vous aurez obtenu.

J'ai l'honneur de vous prier d'agrer l'hommage de mon respect et de
mon sincre attachement.

                           _Le gnral chef de l'tat-major gnral_,
                                                     _Sign_: RICARD.

Pour copie conforme  l'original, rest entre les mains du gnral
de division Quesnel.

Paris, le 11 juillet 1809.

                                          _Le ministre de la guerre_,
                                                 Comte D'HUNEBOURG.]

[Note en marge: Effet produit dans l'arme par les projets attribus
au marchal Soult.]

Quoique cette circulaire ft en quelque sorte confidentielle, elle
ne pouvait demeurer secrte. Elle donna  rire aux uns, elle blessa
les autres, elle alarma les meilleurs. On railla le marchal, dont
la rserve jusque-l fort grande se dmentait  l'aspect trompeur
d'une couronne, jusqu' manifester les dsirs les plus imprudents.
On s'emporta dans une partie de l'arme, surtout parmi les vieux
officiers qui avaient gard au fond du coeur les sentiments
d'indpendance particuliers  l'arme du Rhin, qui se battaient par
dvouement  leurs devoirs, mais qui taient secrtement indigns de
voir leur sang couler  toutes les extrmits du monde, pour faire
des rois ou faibles, ou incapables, ou dissolus, et gnralement
peu fidles  la France. Il y avait dans l'arme de Portugal plus
d'un officier pensant de la sorte, et parmi eux un surtout, le
gnral Delaborde, celui qui avait si bien trouv l'art de battre
les Anglais, et qui l'avait fait d'une manire si brillante au
combat de Rolica. Il tait fier, intelligent et brave, et il tint un
langage que chacun rpta bientt autour de lui. Enfin des militaires
de caractre plus rserv, uniquement proccups du maintien de
la discipline, furent dsols de l'effet moral qu'allait produire
l'exemple du gnral en chef parmi des officiers et des soldats dj
trop enclins  s'affranchir de toute rgle, et toujours prts  se
ddommager par la licence des souffrances qu'ils enduraient dans des
pays lointains. C'tait leur donner soi-mme le signal du dsordre,
c'tait surtout diviser l'arme, qui, dans la position prilleuse
o elle se trouvait, avait besoin plus que jamais d'union, de force
et de bonne conduite. Ces sages militaires se proccupaient aussi
du jugement que porterait l'Empereur de tous ceux qui, plus ou
moins, se prteraient  des actes si tranges, contenant une censure
involontaire, mais si frappante, de la politique impriale.

Le gnral Quesnel, commandant d'Oporto, adressa quelques
observations au marchal Soult[9], qui les accueillit mal, et lui
rpondit avec hauteur, que l'approbation  obtenir de l'Empereur le
regardait seul, et ne devait point occuper les officiers servant
sous ses ordres.--Le sort inflig aux lieutenants du gnral Dupont
prouve, lui rpliqua le gnral Quesnel, que l'Empereur sait au
besoin faire descendre la responsabilit du gnral en chef jusqu'
ceux qui ont partag ses fautes.--

[Note 9: Ce dtail est rapport par le ministre de la guerre 
l'Empereur dans l'une de ses lettres confidentielles.]

[Note en marge: Graves divisions dans l'arme de Portugal.]

Trois partis se produisirent aussitt dans l'arme: celui des
officiers qui, sans autre motif que le respect de leurs devoirs et
leur fidlit  l'Empereur, ne voulaient pas se prter  une prise
de possession du pouvoir royal qu'il n'avait point approuve; celui
des officiers, autrefois rpublicains, que les excs de la politique
impriale ramenaient  leurs opinions primitives; celui enfin de
quelques mcontents plus audacieux, qui ne s'inquitaient gure
d'une dsobissance  l'Empereur, et n'avaient pas non plus grand
regret de la Rpublique, mais qui taient tout simplement, sans se
l'avouer peut-tre, de vrais royalistes, jugeant la Rpublique,
le Consulat, l'Empire lui-mme, tout ce qui s'tait pass depuis
vingt ans en France, comme une suite d'affreuses convulsions, devant
toutes aboutir  mauvaise fin. Les propos des anciens royalistes se
trouvaient dj dans la bouche de quelques officiers. On en citait un
notamment qui les tenait quelquefois, c'tait le colonel du 47e de
ligne, fort connu depuis sous le nom de gnral Donnadieu. Ce qu'il
y a de plus singulier, c'est que ce parti peu nombreux, mais qui
commenait  se faire entendre sourdement dans l'arme, surtout en
Espagne, o les souffrances taient horribles, et le but pour lequel
on les endurait d'une clart plus sensible, ce parti se composait
non d'anciens royalistes (presque aucun de ces militaires n'avait eu
le temps de l'tre), mais d'anciens rpublicains de l'arme du Rhin,
dgots de travaux qui, au lieu de la grandeur du pays, n'avaient
plus pour objet que celle d'une famille. La gloire avait cach un
moment le vide ou l'gosme de cette politique. Les premiers revers
amenaient la rflexion, et la rflexion amenait le dgot.

 peine ces divisions avaient-elles clat, que le langage de
l'arme, devenu aussi imprudent que les actes qui l'avaient provoqu,
fut d'une audace incroyable. On ne parlait de rien moins que
d'arrter le gnral en chef, s'il donnait suite  sa circulaire, de
le dposer, et de le remplacer par le plus ancien des lieutenants
gnraux. On comprend tout ce qu'avait de dangereux, au milieu
d'un pays ennemi, en prsence d'une arme anglaise conduite par
un capitaine habile, un tel branlement de la discipline. Bientt
tout s'en ressentit. Le service se fit avec une mollesse, une
ngligence, qui eurent des consquences dplorables. Ces soldats,
obligs d'entrer de vive force dans chaque lieu habit, autoriss 
y exercer le droit qu'on a sur toute ville prise d'assaut, avaient
contract le got du pillage, et malheureusement, depuis le sac
d'Oporto, beaucoup d'entre eux taient chargs d'or. Leur faire
abandonner de telles moeurs tait urgent, et on ne le pouvait gure
dans l'tat d'indiscipline o l'arme tout entire tait tombe.
Voulait-on les ramener  l'ordre, ils se plaignaient d'tre sacrifis
 une population dont on cherchait  s'attirer les suffrages. Les
officiers, qui eux-mmes leur avaient donn l'exemple de ces propos,
n'avaient plus assez de force pour les rprimer, et en peu de temps
le dsordre fit de rapides et funestes progrs. On ne tarda pas  en
avoir la triste preuve dans un trange incident, qui, quelques mois
aprs, conduisit un officier  une mort infamante.

[Note en marge: Coupables communications avec l'arme anglaise.]

Dans une pareille situation, l'assiduit  remplir ses devoirs
n'tant point facile  demander et  obtenir, les officiers
quittaient souvent leur poste sans qu'on s'enqut de ce qu'ils
taient devenus. Un officier de cavalerie, capitaine au 18e de
dragons, trs-intelligent, trs-brave, et surtout trs-remuant,
ayant acquis la faveur de ses chefs par de bons et mauvais motifs,
par la bravoure et par la complaisance, tait de ceux qui disaient
tout haut que le Consulat, si glorieux d'abord, converti depuis en
Empire, n'tait plus que le sacrifice de tous les intrts de la
France  une ambition dmesure. N dans le Midi, pays royaliste,
il tait prmaturment amen aux sentiments qui clatrent en 1815,
quand la France, fatigue de trente ans de rvolution, se jeta dans
les bras des Bourbons. Cet officier avait frquent les colonels et
les gnraux qui se plaignaient le plus ouvertement du commandant en
chef, et s'exagrant leurs penses d'aprs leurs paroles, il crut
voir dans leur mcontentement une conspiration, dont on pouvait se
servir sur-le-champ pour amener (le croirait-on!) le renversement en
1809 de Napolon et de son empire. Comme tous ces tres inquiets qui
se prcipitent dans les conspirations, il avait des besoins autant
que des opinions, et par got de l'argent autant que par activit
dsordonne, il eut l'ide d'aller traiter avec sir Arthur Wellesley,
qui tait en ce moment  Combre.

[Note en marge: Mission que se donne un officier franais auprs de
sir Arthur Wellesley.]

Ce clbre gnral, vainqueur de Vimeiro, rappel, comme on l'a vu,
au commandement de l'arme britannique depuis la mort du gnral
Moore, avait t expdi d'Angleterre avec un renfort de 12 mille
hommes, ce qui portait  30 mille environ les forces anglaises dans
cette contre. Son prdcesseur, intrimaire, le gnral Cradock,
n'avait pas os s'opposer au mouvement du marchal Soult sur Oporto,
proccup qu'il avait t de l'apparition du marchal Victor vers
Mrida, et du gnral Lapisse vers Alcantara, et il tait rest aux
environs de Leiria sur la route de Lisbonne. Sir Arthur Wellesley
n'tait pas homme  demeurer inactif, et il tait rsolu, dans la
limite de ses instructions, qui lui enjoignaient de se borner  la
dfense du Portugal, d'branler le plus qu'il pourrait la domination
des Franais dans la Pninsule. Il voulut d'abord faire vacuer
Oporto par le marchal Soult, et, le nord du Portugal dlivr, se
porter ensuite au midi, pour voir comment il pourrait s'y prendre
pour djouer les projets du roi Joseph sur le sud de l'Espagne. Il
avait tabli son quartier gnral  Combre, o il se trouvait 
la tte de vingt et quelques mille hommes, et il avait dirig sur
Abrants une division anglaise avec une division portugaise, pour
observer ce que feraient les Franais de ce ct.

Le capitaine Argenton, c'tait le nom de l'officier dont nous
racontons les criminelles intrigues, par suite de l'incroyable
relchement qui s'tait introduit dans l'arme, put se drober 
ses devoirs, se rendre dguis d'Oporto  Combre, et se prsenter
clandestinement  sir Arthur Wellesley. Les complaisances de
l'autorit franaise pour les habitants d'Oporto qui avaient des
affaires  Lisbonne, et auxquels on permettait d'aller et de venir,
malgr l'tat de guerre, ne contribuaient pas peu  faciliter les
communications de ce genre. Argenton vit le gnral anglais[10],
lui parla des divisions de l'arme franaise, des partis qui s'y
taient forms, exagra, suivant la coutume des gens de son
espce, la ralit qui n'tait dj que trop triste, fit de simples
mcontents des conspirateurs, de gens qui murmuraient des gens qui
voulaient agir, d'hommes qui cdaient  des impulsions diffrentes
parce qu'elles taient sincres, des hommes qui voulaient tous
une mme chose, c'est--dire renverser un rgime ruineux pour la
France, et s'insurger contre l'autorit de l'Empereur. Semblable
en tout aux brouillons qui prennent de tels rles, Argenton
s'attribua une mission qu'il n'avait pas reue, et prtendit, en
nommant calomnieusement une foule de gnraux et de colonels,
qu'il tait charg par eux de se prsenter au gnral en chef de
l'arme britannique, et de traiter avec lui. C'tait un mensonge,
malheureusement fort commun en pareille circonstance, et trop souvent
cru quoique souvent dmasqu. Le plan que cet intrigant proposait
tait le suivant. Si la population d'Oporto s'y prtait, le marchal
Soult, disait-il, ne manquerait pas de se proclamer roi, ou du
moins, comme l'annonait la circulaire, de prendre provisoirement
tous les attributs de la souverainet royale. Il suffisait d'une
telle dmarche pour qu'une rvolte clatt dans l'arme. Alors on
dposerait le marchal, et aprs ce premier clat, les gnraux
iraient plus loin. Ils proclameraient la dchance de Napolon
lui-mme, et puis si l'arme anglaise voulait traiter avec eux, et
ne pas les poursuivre, ils se retireraient par journes d'tape
jusqu'aux Pyrnes. Cet exemple serait en un clin d'oeil imit par
les trois cent mille hommes qui servaient en Espagne, et on verrait
la vieille arme de la Rpublique et de l'Empire, se souvenant de
ce qu'elle avait t, indigne d'tre sacrifie aux projets d'un
ambitieux, abandonner la Pninsule, se retirer sur les Pyrnes, et
de l proclamer la dlivrance de la France et de l'Europe, pourvu
toutefois que les Anglais acceptassent ce qu'on leur proposait,
c'est--dire de suivre, sans les combattre, ceux qui allaient par ce
mouvement spontan rtablir la paix du monde.

[Note 10: On peut lire  ce sujet la correspondance du duc de
Wellington, imprime  Londres, laquelle confirme entirement les
renseignements manuscrits qui existent aux archives de France.]

C'tait l de folles exagrations. Ce qu'il y avait de vrai, c'est
que l'arme, qui sait aussi bien que la nation juger ce qui se passe
sous ses yeux, tout en restant fidle  ses devoirs, avait apprci
la politique de Napolon, la blmait secrtement quoiqu'en la servant
avec hrosme; qu'elle pensait ainsi surtout en Espagne, et qu'il
et suffi de quelques jours d'indiscipline pour que le chaos de
sentiments qui venait de se produire  Oporto se produist dans les
sept ou huit corps chargs de conqurir la Pninsule. Mais de cet
tat de choses au projet dont on parlait, il y avait aussi loin qu'il
y a loin ordinairement de la ralit aux inventions des conspirateurs.

[Note en marge: Accueil fait par sir Arthur Wellesley aux coupables
intrigues qui s'adressent  lui.]

Le gnral anglais usa ici de sa principale qualit, le bon sens et
il apprcia ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans les assertions
du nomm Argenton. Il vit clairement que la politique conqurante
de Napolon tait juge mme dans l'arme franaise, que cette
arme tait divise, que les liens de la discipline y taient fort
relchs, que les devoirs militaires, si grande que ft la bravoure
dans ses rangs, devaient y tre mal remplis, et, sans croire  une
rvolte qui, commenant par la dposition du marchal Soult, pourrait
finir par celle de Napolon lui-mme, il espra quelque chose de plus
vraisemblable, et malheureusement de plus praticable, c'tait de
surprendre les Franais en pleine ville d'Oporto, et de leur faire
essuyer un revers humiliant.

[Note en marge: Sir Arthur Wellesley conoit, d'aprs l'tat de
l'arme franaise, l'esprance de surprendre Oporto.]

Quoiqu'il n'ajoutt aux ouvertures d'Argenton que la foi qu'elles
mritaient, il ne le repoussa point, l'engagea  revenir, lui en
fournit les moyens, refusa de traiter avec l'arme franaise, et
surtout d'engager les habitants d'Oporto  proclamer le marchal
Soult roi de Portugal, ce qui aurait, suivant Argenton, prcipit la
crise. Il dclara que, pour tous ces objets si graves, il allait en
rfrer  son gouvernement. Mais voyant combien l'tat de l'arme
franaise lui offrait d'avantages pour une surprise, il prit la
rsolution de marcher sur Oporto, en ayant soin de remplir  l'avance
cette ville de ses espions, lesquels, sous le titre d'habitants
d'Oporto ou de Lisbonne, et sous le prtexte d'affaires de ngoce,
obtenaient de la complaisance de l'autorit franaise la libert
d'aller et de venir.

Argenton, revenu au camp sans qu'on ft attention  son absence,
attribue  des motifs de libertinage, recommena plusieurs fois ses
criminelles excursions, vit de nouveau le gnral anglais, chercha 
le convertir  l'ide de favoriser la royaut du marchal Soult pour
prcipiter un mouvement dans l'arme, et de traiter ensuite avec les
auteurs de ce mouvement, ne parvint en insistant auprs de lui qu'
l'clairer davantage sur l'tat moral des troupes franaises, et  le
confirmer dans son projet de surprendre Oporto.

Au retour de sa dernire excursion, Argenton, traversant la brigade
du gnral Lefebvre, qui fournissait les avant-postes franais sur
la rive gauche du Douro, et trouvant cette brigade expose aux
entreprises de l'arme anglaise qu'il avait laisse en marche, fut
saisi d'un double dsir, celui de prserver le gnral Lefebvre
qu'il aimait parce qu'il avait servi sous ses ordres, et celui de
l'affilier  la prtendue conspiration, dont il tait l'unique
artisan. Il dit au gnral Lefebvre que sa position lui faisait
courir les plus grands prils. Celui-ci voulant savoir quels taient
ces prils, Argenton finit par les lui rvler. Il lui dclara que
l'arme anglaise approchait, lui avoua, pour se faire croire, qu'il
en venait, ajouta faussement qu'il y tait all pour le compte de la
plupart des gnraux indigns d'tre sacrifis  l'ambition de la
famille Bonaparte, et le supplia de se joindre  ses camarades pour
contribuer  sauver l'arme et la France[11].

[Note 11: C'est  la dposition du gnral Lefebvre que ces dtails
sont emprunts.]

[Note en marge: Rvlation des intrigues noues avec l'arme
anglaise, et arrestation du nomm Argenton.]

Le gnral Lefebvre, profondment agit de ces confidences,
quoiqu'il lui en cott de livrer Argenton, rvla au marchal
Soult ce qu'il venait d'apprendre, en le priant de ne pas perdre
un malheureux qui, tout criminel qu'il tait, avait cependant un
titre  sa reconnaissance, celui d'avoir voulu l'avertir et le
sauver. Le marchal Soult fit sur-le-champ arrter Argenton, et sut
ainsi tout ce qui se passait dans l'arme. Il avait pu s'apercevoir
des mcontentements excits dans son sein; mais refusant de les
attribuer  leur cause vritable, il eut la faiblesse de croire 
une conspiration, dont au reste il fit peu d'clat, sentant que
la situation tait difficile pour tout le monde, car il n'y avait
personne qui n'et des reproches  se faire. Le bruit, de cette
arrestation se rpandit comme s'tait rpandu le bruit d'un projet de
royaut, et alors on s'accusa  qui mieux mieux, les uns de conspirer
contre le salut de l'arme, les autres de mditer une usurpation. Le
dsordre et la confusion n'en furent que plus grands.

[Date en marge: Mai 1809.]

Il y avait plus d'un mois que le marchal Soult tait  Oporto,
occup du soin de se mettre en relation avec les habitants, mais
ne prenant aucun parti relativement aux oprations militaires, ni
celui d'avancer, ni celui de se retirer. Avancer tait  peu prs
impossible, car il aurait fallu, outre la population, vaincre l'arme
anglaise, et bien qu'avec 20,000 Franais aguerris, et un gnral
habile, cela ft  la rigueur possible, il tait souverainement
imprudent de le tenter. Rester tait tout aussi impraticable, car
il s'agissait toujours de combattre et de vaincre l'arme anglaise,
en ayant  sa droite,  sa gauche, sur ses derrires, la population
insurge  contenir. Se retirer par les routes qui aboutissaient 
la Vieille-Castille, c'est--dire par Amarante, Chaves, Bragance,
ou mieux par les routes qui ramenaient en Galice, c'est--dire par
Braga et Tuy, en revenant vers son point de dpart, tait, quoique
peu brillante, la seule conduite  suivre. Ne pas le faire, c'tait
prfrer un dsastre  un dsagrment.

[Note en marge: Le marchal Soult, aprs une longue inaction,
reconnat la ncessit d'abandonner le Portugal.]

Malheureusement le marchal Soult n'y songeait gure. Occup de
pacifier le nouveau royaume de la Lusitanie septentrionale, il avait
aboli certains impts, cr des lampes perptuelles pour certaines
madones, et recueilli le voeu des diverses villes qu'on avait
dcides  demander l'tablissement d'une royaut franaise. Les
dputations de Braga, Oporto, Barcelos, Viana, Villa de Cond, Feira
et Ovar se succdrent, et vinrent en pompe le prier de donner un roi
au Portugal. Toutes ces crmonies avaient l'aspect et la forme du
baise-main espagnol. L'arme, qui en tait spectatrice, redoublait
de railleries, tenait des propos capables d'branler toute autorit
militaire, et n'en tait que plus dispose  ngliger ses devoirs. Au
milieu de ces vaines occupations, le marchal Soult apprit que sir
Arthur Wellesley tait dbarqu depuis le 22 avril avec un renfort
de 12 mille hommes, que 30 mille soldats anglais environ, suivis de
toute l'insurrection portugaise, allaient marcher sur Oporto, et
reconnut enfin que le seul parti  prendre tait d'abandonner la
capitale du nouveau royaume projet. Mais cette triste ncessit,
qu'il aurait t bien utile de reconnatre plus tt, une fois admise,
il fallait se dcider et agir le plus promptement possible, pour
ne rien laisser aprs soi, ni son matriel, ni surtout ses blesss
et ses malades qu'on ne pouvait livrer  la discrtion d'un peuple
froce. Il fallait choisir sa ligne de retraite ou par Amarante
sur Zamora, ou par Braga sur Tuy. Se retirer par Amarante avait
l'apparence d'une manoeuvre, qui sauvait l'amour-propre du gnral
en chef, car on semblait se porter sur la gauche des Anglais, sans
quitter tout  fait le Portugal; tandis que se retirer par Braga,
c'tait tout simplement retourner comme on tait venu et par le mme
chemin. Mais la retraite par Amarante tait difficile et demandait
beaucoup de temps; elle devait s'oprer sur une route dont on ne
possdait aucun point, en une longue colonne que les blesss et les
malades rendraient encore plus longue, dont il faudrait protger la
tte et le milieu contre l'insurrection, la queue contre les Anglais.
En se retirant par Braga sur Tuy, la route tait courte, tout
entire aux Franais dans chacun de ses points, et en se concentrant
 l'arrire-garde avec ses meilleures troupes pour tenir tte aux
Anglais, on couvrait de sa masse mme tout ce qu'on aurait envoy
en avant. C'tait donc la seule retraite sre, facile, admissible,
quoiqu'elle ft la moins capable de faire illusion sur ce qui allait
se passer, c'est--dire sur l'abandon forc du Portugal.

[Note en marge: Le 12 mai choisi par le marchal Soult pour l'abandon
d'Oporto.]

Quoi qu'il en soit, quelque ligne qu'on prfrt, il fallait se
rsoudre sur-le-champ, envoyer vers Amarante, si on adoptait cette
dernire direction, une force considrable pour empcher que les
Anglais ne franchissent le Douro sur notre gauche, et ne coupassent
la route qu'on aurait choisie. Il fallait surtout faire partir les
malades, les blesss, le gros matriel. Le marchal Soult, averti
ds le 8 mai des mouvements de sir Arthur Wellesley, se borna 
concentrer ses divers postes de Braga, de Viana, de Guimaraens sur
Amarante, et  ordonner au gnral Loison de faire une perce au
del du Tamega, pour s'assurer le passage de ce petit fleuve. Mais,
 Oporto mme, il ne fit aucun prparatif de dpart, ce qui tait
extrmement fcheux, car, sans aller jusqu' prvoir un dsastre, il
tait vident que la retraite serait d'autant plus difficile qu'on la
commencerait plus tard. Il s'tait propos d'abord de partir le 10
mai, aprs quarante jours d'tablissement  Oporto; puis il adopta le
11, puis enfin il voulut encore attendre jusqu'au 12, pour ordonner
ses derniers prparatifs. Mais le 12 tait destin par la Providence
pour l'un des plus tranges vnements de cette funeste guerre!

[Note en marge: Sir Arthur Wellesley commence son mouvement sur
Oporto.]

Sir Arthur Wellesley, aprs avoir envoy, comme on l'a dit, une
brigade anglaise et une division portugaise sur Abrants, afin
d'observer les mouvements des Franais sur le Tage, rsolut de
marcher en personne sur le Douro, et de se prsenter  Oporto mme,
parfaitement inform qu'il tait de ce qui s'y passait, et de
l'incroyable dsordre dans lequel y taient tombes toutes choses.
Le gnral Beresford, charg spcialement du commandement des
Portugais, fut dirig par lui de Combre sur Lamego par Viseu. (Voir
la carte n 43.) L'intention du gnral anglais tait tout  la fois
d'intercepter la route de Bragance, et de dtourner l'attention de la
ville d'Oporto, o devait se faire la principale tentative. En mme
temps il dirigea ses deux principales colonnes, l'une  gauche par la
route du littoral d'Aveiro  Ovar, l'autre  droite par la route de
l'intrieur d'Agueda  Bemposta. Celle de gauche, arrive  Aveiro,
avait  franchir de longues lagunes parallles  la cte de Portugal,
et sur lesquelles on pouvait naviguer. Sir Arthur Wellesley y
embarqua un fort dtachement, qui, en allant descendre  Ovar, devait
se trouver sur les derrires de l'avant-garde franaise, forme
d'infanterie et de cavalerie, et commande par le gnral Franceschi.
Sir Arthur Wellesley ordonna  la colonne de droite d'attaquer de
front Franceschi, ds que les troupes dbarques  Ovar seraient en
position de se jeter sur ses derrires.

[Note en marge: Premire rencontre des Anglais avec l'avant-garde du
gnral Franceschi.]

C'est le 10 mai que s'opra ce mouvement. Le brave gnral
Franceschi, surpris et assailli dans tous les sens, se conduisit
avec le plus rare sang-froid, chargea sous la mitraille tantt
l'infanterie, tantt la cavalerie anglaise, dtruisit autant de
monde qu'il en perdit, et se tira de ce mauvais pas avec un extrme
bonheur. Cette surprise tait la triste suite d'un tat de choses o
nous laissions tout savoir aux Anglais, sans parvenir  rien savoir
d'eux. Le 11 nos dtachements replis sur Oporto, dans les faubourgs
de la rive gauche du Douro, repassrent le fleuve, en amenant tous
les bateaux  la rive droite.

Il semble qu'averti le 10 et le 11 par la prsence de l'arme
anglaise, le marchal Soult aurait d avoir tous ses malades et
ses blesss non pas dans les hospices d'Oporto, mais sur la route
d'Amarante, et s'tre assur d'une manire positive de la possession
de cette dernire ville. Mais le 11 aucun des blesss n'tait parti,
et on comptait sur la possession d'Amarante sans en tre certain.
Le marchal attendit encore le 12 pour quitter dfinitivement cette
ville d'Oporto, de laquelle il avait tant de peine  se dtacher.
La seule prcaution prise avait t de noyer les poudres qu'on ne
pouvait emporter, de faire le partage entre la grosse artillerie
impossible  traner, et l'artillerie de campagne qu'on avait les
moyens d'atteler, et de se procurer avec celle-ci un parc mobile de
22 pices. C'est le 12 que devait avoir lieu le dpart. Le gros de
l'arme tait chelonn sur la route d'Amarante par Balthar, et la
division Mermet tait rpartie dans l'intrieur d'Oporto pour couvrir
le mouvement de retraite.

[Note en marge: Sir Arthur Wellesley surprend Oporto dans la nuit du
11 au 12 mai.]

Mais sir Arthur Wellesley, dans la nuit mme du 11, avait conu un
projet qui et t d'une hardiesse extravagante si le gnral anglais
avait t moins bien inform de l'tat vrai des choses, c'tait de
passer le Douro devant l'arme franaise, et d'enlever Oporto sous
ses yeux. Dans la nuit du 11 il envoya deux bataillons  Avintas, 
deux ou trois lieues au-dessus d'Oporto, avec mission de franchir le
Douro  l'insu des Franais, d'y ramasser toutes les barques qu'on
trouverait, et de les faire descendre avant le jour jusqu' Oporto.
Il se plaa lui-mme avec le gros de ses troupes dans les faubourgs
de la rive gauche, parfaitement cach par les maisons, et attendant
le moment d'excuter son plan, dont il n'avait donn le secret qu'aux
deux lieutenants gnraux chargs de diriger les colonnes d'attaque.

Le 12, en effet, de trs-grand matin, les deux bataillons envoys
sous John Murray  Avintas ayant recueilli un nombre suffisant de
bateaux, et les ayant expdis sur Oporto, on s'en servit pour
dbarquer avant le jour quelques bataillons commands par le
lieutenant gnral Paget, lequel vint prendre terre  l'improviste,
et dans le plus grand secret,  l'extrmit suprieure d'Oporto. Il
cacha ses troupes dans un btiment dit de l'vch, qui dominait la
rive droite. Ce point de dbarquement bien occup, on transporta,
dtachement par dtachement, le reste de la brigade Hill, et il tait
plein jour que l'tat-major franais ne savait rien de ce qui se
passait, et refusait de croire les avis qui lui en avaient t donns
par plusieurs tmoins oculaires. Le gnral en chef, au lieu d'aller
s'en assurer par ses propres yeux, s'en fia d'abord au rapport
ngatif de ses lieutenants, qu'il accusa plus tard de l'avoir tromp,
qui eurent tort sans doute, mais moins que lui, car dans des cas
semblables la responsabilit grandit avec le grade. Cette premire
incrdulit ayant permis aux Anglais de jeter quelques mille hommes
sur la rive droite du Douro, ils eurent le temps de s'tablir dans la
ville d'Oporto, et bientt mme ils ne prirent plus la peine de se
cacher. Mais le gnral Foy s'tant enfin transport de sa personne
sur les lieux, et s'tant convaincu du pril, courut aux casernes,
fit prendre les armes aux troupes, et dirigea le 17e lger sur le
btiment que les Anglais avaient occup. Ceux-ci, malheureusement,
une fois en position n'taient pas faciles  dposter, et on fit
inutilement le coup de fusil avec eux pour les expulser. Le gnral
Mermet, qui formait l'arrire-garde avec sa division, porta ses
troupes sur le point dont les Anglais s'taient rendus matres,
rsolu  les attaquer vigoureusement et  les prcipiter dans le
fleuve. Mais en se dirigeant sur la partie suprieure d'Oporto
il en dcouvrit le centre, et le lieutenant gnral Sherbrooke,
profitant de l'abandon o tait laiss ce ct de la ville, y
dbarqua rapidement sa brigade, de manire qu'en un instant Oporto
fut rempli d'Anglais. Le brave gnral Delaborde,  la tte du 4e
d'infanterie lgre et du 15e de ligne, les chargea  outrance, les
repoussa jusqu'au bord du fleuve, mais ne put jamais leur arracher
les btiments qui leur servaient d'appui. Il fut bless ainsi que
le gnral Foy, sans russir  venger l'honneur de l'arme de cette
surprise inoue.

Au point o en taient les choses, rsign qu'on tait  quitter
Oporto, il devenait presque inutile de disputer au prix d'une
immense effusion de sang une ville qu'on aurait t oblig de
reconqurir, rue  rue, sur des troupes qu'on ne chassait pas comme
les Portugais des positions dont elles s'taient empares. Il est
vrai qu'il restait un millier de blesss et de malades dans Oporto,
dpt sacr, qu'il importait de sauver. Mais il aurait fallu possder
la ville pendant plusieurs jours encore pour avoir le temps de
les vacuer, et il tait impossible de l'esprer. C'est ce motif
qui dcida la retraite des Franais, aprs une lutte nergique du
gnral Delaborde, et une perte de quelques centaines d'hommes que
le marchal Soult et sir Arthur Wellesley valurent depuis  un
chiffre exagr. Le plus fcheux c'tait de laisser nos blesss et
nos malades au pouvoir de l'ennemi, d'y laisser surtout l'honneur de
l'arme, car une pareille surprise n'avait pas d'exemple dans les
annales de la guerre. Heureusement on tait remplac  Oporto par le
gnral d'une nation civilise; et nos malades, qui eussent couru le
danger d'tre gorgs s'ils taient rests au pouvoir des insurgs,
ne couraient cette fois que le danger d'tre ngligs[12].

[Note 12: Le duc de Wellington se comporta dignement en cette
circonstance. Il fit demander  l'arme franaise ses propres
chirurgiens pour soigner ses malades, en accordant  ces chirurgiens
des sauf-conduits pour leur venue et leur retour.]

[Note en marge: Retraite de l'arme franaise sur Balthar.]

On se retira donc le soir du 12  Balthar, fort irrits les uns
contre les autres, les gnraux accusant le commandant en chef
d'avoir tout laiss tomber dans l'tat d'incurie qui avait rendu
possible la surprise d'Oporto, le commandant en chef accusant ses
lieutenants de lui avoir laiss ignorer le passage commenc du Douro.
On avait emmen avec soi le coupable auteur des communications
avec l'arme anglaise, le nomm Argenton, que le marchal avait
fait arrter pour le traduire en jugement. Il voulait le donner en
garde au gnral Delaborde, mais les choses en taient venues 
ce point, que le gnral Delaborde refusa de s'en charger, disant
qu'on n'avait qu'un dsir, celui de faire vader cet intrigant pour
couvrir d'un voile ce qui s'tait pass, et que lui, dsirant la
lumire, n'entendait pas tre responsable d'une telle vasion. En
effet Argenton, qui tait plein de dextrit, parvint  s'chapper,
et s'enfuit chez les Anglais sans qu'on pt raisonnablement accuser
personne de connivence, bien que dans l'arme on en accust tout le
monde[13].

[Note 13: Il fut repris quelques mois aprs, jug et fusill.]

[Note en marge: Nouveau malheur qui prive l'arme franaise de la
route de Bragance.]

Parvenu le soir  Balthar, le marchal Soult apprit un nouvel
accident, plus funeste encore que celui qui tait arriv le matin 
Oporto. Le gnral Loison n'ayant pas les forces suffisantes pour
s'ouvrir le passage du Tamega, et craignant d'tre coup d'Oporto
par le grand nombre d'ennemis qui s'taient prsents  lui, avait
vacu Amarante. La route de Bragance se trouvait ainsi livre aux
Anglais. Cette dernire contrarit devenait un dsastre, car pour
rejoindre la route directe d'Oporto  Tuy par Braga, qu'il et mieux
valu cent fois adopter ds le dbut, il fallait revenir jusque
fort prs d'Oporto, et on devait naturellement supposer qu'on y
rencontrerait l'arme anglaise prte  nous barrer le passage. Or
comment se faire jour pour gagner la route directe de Braga? Il y
avait beaucoup de raisons d'en dsesprer, dans l'tat o se trouvait
l'arme, et on ne savait  quel parti s'arrter. Cependant avec un
peu plus de sang-froid le marchal Soult aurait pu faire un calcul
qui se prsentait assez naturellement  l'esprit. Malgr la surprise
du matin, il n'tait pas  croire que le gnral anglais et dj
transport toute son arme d'une rive  l'autre du Douro. De telles
oprations, quand on n'en a pas prpar les moyens long-temps 
l'avance, ne s'excutent que lentement. L'et-il fait, il n'tait
pas probable qu'il et dj concentr toutes ses troupes sur les
derrires des Franais, de manire  interdire  ceux-ci le passage
de la route d'Amarante  celle de Braga. Une avant-garde pouvait
tout au plus se trouver au point d'intersection des deux routes, et
ds lors on avait chance de lui passer sur le corps. Il est vrai
que dans ces sortes de situations ce ne sont pas les chances les
meilleures qu'on est port  supposer, mais les plus mauvaises, et
qu'aprs avoir trop accord  la fortune, on lui accorde trop peu.
Dans ce cas-ci notamment, le marchal Soult et russi en tant plus
confiant, car sir Arthur Wellesley ne fit occuper Valongo, premier
point au del d'Oporto, que le lendemain 13 au matin, avec une simple
avant-garde, et il ne s'y prsenta lui-mme que le 14  la tte de
son arme. Mais ne pouvant deviner cette circonstance, ne sachant pas
la prvoir, le marchal Soult prit un parti dsespr.

Il avait devant lui une chane escarpe, au del de laquelle se
droulait la route de Braga, et mieux encore que la route de Braga,
celle de Braga  Chaves, sur laquelle il pouvait se jeter directement
sans descendre jusqu' Braga, ce qui lui permettait d'atteindre
Chaves avant les troupes du gnral Beresford. N'ayant pas d'avance
ordonn  Tuy des prparatifs pour le passage du Minho, il lui
fallait, comme la premire fois, remonter jusqu' Chaves, pour
traverser ce fleuve dans les montagnes vers Orense.

[Note en marge: L'arme franaise, rduite  franchir la Sierra
de Santa-Catalina, est oblige pour se sauver d'abandonner son
artillerie.]

Mais pour franchir cette chane, qu'on appelle Sierra de
Santa-Catalina, on tait rduit  suivre des sentiers de chvre,
o les cavaliers ne pouvaient passer qu'en mettant pied  terre,
et les artilleurs qu'en abandonnant leurs canons. Il fallait donc
se rsoudre au sacrifice de toute l'artillerie. Or, aprs celui de
dposer les armes, il n'y en a pas de plus humiliant, parce qu'il n'y
en a pas de plus funeste pour une arme. Mais cette rsolution une
fois prise, le marchal Soult eut le mrite de l'excuter sans perte
de temps. Il fit runir sur-le-champ son artillerie et ses caissons,
pour les faire sauter. On eut soin auparavant de mettre sur le dos
des soldats tout ce qu'ils pouvaient porter de cartouches; on voulut
mme livrer une portion du trsor de l'arme  leur avidit, mais ce
fut en vain, car la plupart avaient dj leurs sacs remplis. La plus
grande partie de la caisse fut abandonne  l'explosion qui dtruisit
l'artillerie.

Ce cruel sacrifice accompli, on se dirigea sur les flancs escarps de
la Sierra de Santa-Catalina, vers laquelle on avait dj achemin une
tte de colonne, et on employa toute la journe du 13  la franchir.
Les soldats eurent beaucoup  souffrir pendant cette route, parce
qu'ils taient trs-chargs, et avaient  gravir des sentiers fort
difficiles. Enfin le soir on arriva  Guimaraens, o l'on trouva
le corps du gnral Loison qui s'tait repli sur cette ville en
quittant Amarante, et en outre les divers dtachements qui sous le
gnral Lorge avaient vacu le littoral. L'arme tait ainsi runie
tout entire, et, grce au sacrifice qu'elle avait fait de son
artillerie, capable de passer partout.

C'tait un avantage trop chrement achet pour ne pas en profiter,
surtout afin de se prserver de la poursuite du gnral Beresford,
qui, aprs l'occupation d'Amarante, pouvait se porter directement
sur la route de Chaves, et intercepter de nouveau notre ligne de
communication. On marcha sans s'arrter sur Salamonde et Ruivaens.
On renona mme, pour plus de sret,  passer par Chaves, o
l'on tait certain de trouver les Portugais qui avaient enlev la
garnison franaise laisse dans cette ville, et on se dirigea sur
Monte-Alegre, d'o une route plus courte conduisait  Orense.

[Note en marge: Danger de l'arme franaise  Puente-Novo, surmont
par le courage du major Dulong.]

[Note en marge: L'arme franaise arrive le 19 mai  Orense dans un
tat dplorable.]

Mais bientt on apprit que les insurgs, pour donner au gnral
Beresford le temps d'atteindre l'arme franaise, coupaient les
ponts, et obstruaient les dfils. On sut notamment que le pont
de Puente-Novo avait t coup par des paysans, et qu'ils taient
embusqus dans les environs pour dfendre le passage. Il fallait
 tout prix franchir cet obstacle, ou bien on tait pris en flanc
par le gnral Beresford sous vingt-quatre heures, en queue par
sir Arthur Wellesley sous quarante-huit. Le major Dulong, du 31e
d'infanterie lgre, se chargea de surmonter la difficult. Il prit
avec lui cent hommes d'lite, marcha au pont dans l'obscurit,
le trouva coup, et gard par les paysans. Heureusement ceux-ci
avaient pour leur usage laiss deux poutrelles, et de plus, afin
de se mettre  l'abri du temps, qui tait affreux, ils s'taient
blottis dans une baraque o ils ne songeaient qu' se chauffer. Le
major Dulong, profitant de la ngligence portugaise, passa sur les
poutrelles avec les braves qui le suivaient, puis se jeta sur la
baraque dans laquelle s'taient abrits les Portugais, les gorgea
tous, et, dlivr d'eux, se hta de rtablir le pont avec les bois
qui lui tombrent sous la main.  la pointe du jour du 16, l'arme
trouva le pont rpar, et put dfiler, sauve des fautes de ses chefs
par la bravoure d'un officier et par un bienfait du hasard. Bientt
elle rencontra un nouvel obstacle au pont de Misarella, prs de
Villa-da-Ponte. Au fond d'une gorge troite, o  peine deux hommes
pouvaient marcher de front, et des hauteurs de laquelle de nombreux
paysans tiraient sur nos soldats, s'offrait un pont couvert d'abatis,
dont les Portugais avaient commenc la destruction. En mme temps
on entendait  la queue de l'arme le feu qui commenait entre notre
arrire-garde et l'avant-garde du gnral Beresford. Il n'y avait
pas besoin de tant de circonstances pour exciter la tmrit de nos
soldats. Ils s'lancrent bravement dans la gorge malgr le feu
des hauteurs, enlevrent les abatis, turent les Portugais qui les
dfendaient, et franchirent le pont. Mais  l'arrire-garde il y
eut du dsordre, et on perdit un reste de bagages port sur le dos
de quelques mulets. On passa outre, fort consol de cette perte,
et on gagna enfin la route d'Orense, o l'on arriva le 19 mai,
extnu de fatigue, sans chaussure, presque sans vtements, ayant
march souvent sans vivres, par des pluies de printemps, qui dans
cette contre sont horribles. Le plus grand sujet de chagrin, outre
la perte du matriel, c'tait d'avoir laiss  Oporto de nombreux
malades, que l'honneur anglais allait protger sans doute, surtout
d'avoir abandonn sur les routes beaucoup de blesss et d'clopps
que l'honneur portugais ne protgeait pas du tout, car les insurgs
les gorgeaient en nous suivant. Malgr ce qu'on en a dit depuis, la
capitulation de Cintra, aprs la bataille de Vimeiro, vaillamment
livre quoique perdue, avait moins cot  la gloire de l'arme et
 son effectif, que la surprise d'Oporto, la destruction de notre
artillerie  Peiafiel, et cette marche prcipite  travers les
gorges de la province de Tras-los-Monts. L'tat moral de nos troupes
rpondait  leur tat matriel. Les soldats, bien que leurs sacs
fussent pleins, taient mcontents de leurs chefs et d'eux-mmes,
et tout en persistant dans leur indiscipline, svres, comme ils
le sont toujours, pour ceux qui les y avaient laisss tomber. Les
railleries sur la royaut vanouie d'Oporto ajoutaient  la tristesse
du spectacle.

[Note en marge: Le marchal Soult se rend d'Orense  Lugo.]

[Note en marge: Expdition du marchal Ney dans les Asturies.]

 peine arriv  Orense, le marchal Soult fut oblig de se rendre 
Lugo pour dgager cette ville, que l'absence du marchal Ney laissait
expose aux entreprises des insurgs de la Galice. Le marchal
Ney, comme nous l'avons dit, sentant la ncessit de purger les
Asturies de la prsence du marquis de La Romana, avait rsolu d'y
faire avec le gnral Kellermann une expdition commune,  laquelle
ils devaient concourir, l'un en se portant  Oviedo par Lugo, et
l'autre en s'y portant par Lon. Le premier, par consquent, devait
suivre le littoral, le second traverser les montagnes qui sparent
la Vieille-Castille des Asturies. Ils avaient tenu parole en braves
gens. Le marchal Ney, parti de Lugo avec 12 mille combattants le
13 mai, lendemain de la surprise d'Oporto, avait gagn les sources
de la Navia, et, laissant les Espagnols posts le long du littoral,
les avait dbords en se frayant un chemin  travers des montagnes
pouvantables, les avait spars d'Oviedo, tait entr dans cette
ville au milieu de leurs bandes disperses, et n'avait pu la sauver
d'une espce de saccagement, suite d'un combat de rues entre les
Espagnols et les Franais. Le marquis de La Romana, aprs avoir
attir tous les genres de calamits sur cette contre malheureuse,
s'tait enfui avec quelques officiers  bord des vaisseaux anglais,
pour aller recommencer ailleurs son triste systme de guerre. On
avait trouv  Gijon des richesses considrables. De son ct, le
gnral Kellermann tait parti de Lon, avait travers les montagnes
des Asturies, et, descendant sur Oviedo, y avait donn la main aux
troupes du marchal Ney.

[Note en marge: Rencontre des deux corps du marchal Ney et du
marchal Soult.]

C'est pendant ces oprations combines que les insurgs de la Galice,
profitant de l'absence du marchal Ney, avaient assailli Lugo et
Saint-Jacques-de-Compostel. Le marchal Soult, en s'y portant, les
dispersa, et fut rejoint par le marchal Ney, qui, les Asturies
dlivres, tait revenu en toute hte pour dbloquer les villes
menaces. Quand les deux corps furent rapprochs, les dtails de
l'expdition d'Oporto se communiqurent de l'un  l'autre, et
provoqurent dans celui du marchal Ney un jugement svre. Les vieux
soldats du marchal Ney, pauvres, sages, disciplins, raillrent
les soldats, plus jeunes, plus riches et fort indociles du marchal
Soult, qui n'avaient pas dans leurs victoires une excuse de leur
manire d'tre. Ces derniers se justifiaient en rejetant leurs
fautes sur leurs chefs, qu'ils accusaient de tous les malheurs de
l'arme[14]. Il tait vident que la paix pouvait tre trouble, si
les deux corps restaient long-temps ensemble. Toutefois le marchal
Ney, imptueux, mais loyal, se comporta envers son collgue avec la
courtoisie d'un gnreux compagnon d'armes. Il ouvrit ses magasins
pour fournir aux troupes du marchal Soult une partie de ce qu'elles
avaient perdu, et s'occupa surtout de remplacer l'artillerie qu'elles
avaient t obliges d'abandonner.

[Note 14: Je raconte ici exactement ce que les aides de camp du
ministre de la guerre, envoys sur les lieux pour s'informer de
l'tat des choses, lui rapportrent  leur retour.]

[Note en marge: Conduite qu'avaient  tenir les deux marchaux Ney et
Soult, une fois runis.]

Les deux marchaux, satisfaits l'un de l'autre, avisrent  la
conduite qu'ils avaient  tenir dans le plus grand intrt des armes
de l'Empereur, comme on le disait alors, du reste avec vrit, car il
s'agissait bien plus de la grandeur de Napolon que de celle de la
France, fort compromise par ces guerres lointaines. Le marchal Ney,
aprs avoir guerroy plusieurs mois dans la Galice et les Asturies,
conservait environ 12 mille combattants prsents sous les armes, le
marchal Soult 17 mille, bien que l'effectif de l'un et de l'autre
ft du double. Avec cette force, destine bientt  s'accrotre par
les sorties d'hpitaux, avec cette force employe franchement, sans
aucun sentiment de rivalit, ils pouvaient achever la soumission
de la Galice et des Asturies, exterminer les insurgs, et si les
Anglais s'obstinaient  rester sur les bords du Minho, ou mme
osaient le passer, les accabler  leur tour, et les acculer  la
mer. Si au contraire, comme c'tait probable, sir Arthur Wellesley
se reportait du nord vers le sud du Portugal, pour faire face aux
entreprises des Franais sur le Tage, l'un des deux marchaux, ou
tous les deux, pouvaient quitter la Galice, ctoyer le Portugal par
la Vieille-Castille, se porter de Lugo vers Zamora et Ciudad-Rodrigo
(voir la carte n 43), tomber ensemble avec le marchal Victor sur
l'arme britannique, et la dgoter pour jamais de reparatre sur le
continent de la Pninsule.

[Date en marge: Juin 1809.]

C'tait l, certainement, ce que Napolon et ordonn s'il avait t
sur les lieux (ses instructions en font foi), et c'est l ce qu'et
prescrit l'tat-major de Madrid s'il avait pu se faire obir. Pour
le moment les deux marchaux pouvaient excuter spontanment la
premire partie de ce plan, en purgeant en quelques jours le rivage
de la Galice des rvolts qui s'y taient tablis, et en coupant
les communications avec la marine anglaise, communications qui
fournissaient le principal aliment de la guerre. Le gnral Norua,
avec une douzaine de mille hommes et quelques quipages anglais
dbarqus, avait cr  Vigo un tablissement formidable. Le marquis
de La Romana, transport des Asturies en Galice avec ses officiers
et quelques troupes de choix, s'tait tabli  Orense, depuis le
mouvement du marchal Soult sur Lugo, et y devenait menaant. Il
tait indispensable, si les deux marchaux ne devaient pas demeurer
runis, de chasser les chefs insurgs de leur double tablissement,
sauf  se porter ensuite l o ils croiraient plus utile, plus
conforme  leurs instructions de se rendre. D'ailleurs les
instructions du marchal Soult lui laissaient une grande latitude,
car il n'en avait eu d'autres que celles de conqurir le Portugal,
et de donner ensuite la main au marchal Victor en Andalousie: or
au lieu d'tre  Lisbonne ou Badajoz, il tait  Lugo, revenu vers
son point de dpart. Un tel rsultat n'ayant pas t suppos par
Napolon, rien ne lui avait t prescrit pour le cas tout  fait
imprvu de son retour en Galice. Il tait donc entirement libre
d'agir pour le mieux. Mais il avait un penchant visible  se porter
en Vieille-Castille, vers Zamora et Ciudad-Rodrigo, sur la frontire
orientale du Portugal, soit qu'en ctoyant ainsi le pays qu'il avait
d conqurir il se sentt un peu moins loign de son but, soit
que rester confin dans la Galice,  y remplir une tche qui tait
particulirement celle du marchal Ney, ne flattt pas beaucoup son
ambition, soit enfin que les propos fort anims, fort malveillants,
quelquefois scandaleux qu'amenait le contact entre les deux corps,
lui fussent dsagrables. Il exprima donc au marchal Ney l'intention
de se rendre  Zamora, pour oprer, disait-il, en Castille un
mouvement correspondant  celui que les Anglais semblaient projeter
vers le sud du Portugal, en se reportant du Minho sur le Douro,
du Douro sur le Tage. Cette rsolution avait quelque que chose de
fond, bien qu'on ne pt encore rien affirmer du mouvement suppos
des Anglais vers le sud du Portugal, et que le plus pressant ft
de battre l'ennemi qu'on avait devant soi, car autrement il allait
se crer sur la cte de Galice une situation des plus fortes. Les
Anglais, du pas dont ils marchaient, ne pouvaient tre sur le Tage
avant un mois ou deux, comme le prouva depuis l'vnement; on
avait bien, dans un pareil espace de temps, le moyen de dtruire
leur tablissement en Galice, et d'tre ensuite tous rendus sur le
Tage par Zamora et Alcantara. On devait mme avoir le loisir de se
refaire, et de se reposer quelques jours.

[Note en marge: Convention entre le marchal Ney et le marchal
Soult, par laquelle ils s'engagent  une expdition commune sur
Orense et Vigo.]

Le marchal Soult toutefois, pour rpondre aux dsirs et aux bons
procds de son compagnon d'armes, convint avec lui, par une
stipulation crite, qu'ils feraient une expdition en Galice, pour
y dtruire les deux rassemblements des insurgs, aprs quoi le
marchal Soult se sparerait du marchal Ney, pour se porter sur la
Vieille-Castille par Puebla de Sanabria et Zamora. Ils convinrent
que le marchal Soult, qui tait  Lugo, descendrait par la valle
du Minho sur Montforte de Lemos, Orense et Ribadavia, jusqu' ce
qu'il et joint et dtruit le marquis de La Romana; que le marchal
Ney, protg sur son flanc gauche par ce mouvement, ferait vacuer
Saint-Jacques-de-Compostel, et se porterait ensuite sur le littoral
pour y attaquer les redoutables ouvrages levs  Vigo par les
Anglais et les Espagnols. Le marchal Soult ayant par la destruction
du marquis de La Romana rendu praticable l'opration trs-ardue que
le marchal Ney devait essayer sur Vigo, pourrait alors remonter par
le val d'Ores sur Puebla de Sanabria et Zamora. Les deux marchaux,
aprs avoir sign ces arrangements  Lugo le 29 mai, se sparrent
pour commencer le plus tt possible les oprations qu'ils avaient
rsolues.

[Note en marge: Marche du marchal Soult sur Montforte.]

Le marchal Soult quitta Lugo le 2 juin, aprs avoir fait tous ses
prparatifs pour une marche vers Zamora, et s'avana sur Montforte,
d'o le marquis de La Romana s'enfuit en descendant sur Orense.
Arriv le 5  Montforte, le marchal Soult s'arrta, et au lieu de
continuer  descendre la valle du Minho jusqu' Orense, comme il en
tait convenu avec le marchal Ney, il dirigea ses reconnaissances
sur le cours suprieur du Sil, l'un des affluents du Minho, vers
Puebla de Sanabria et Zamora. Ce n'tait point l le chemin d'Orense.
Toutefois il sjourna  Montforte, dans une sorte d'immobilit.

[Note en marge: Marche du marchal Ney sur Vigo.]

[Note en marge: Formidable position de Vigo, devant laquelle s'arrte
le marchal Ney.]

Le marchal Ney, parti de son ct des environs de la Corogne avec 18
bataillons, se porta sur Saint-Jacques-de-Compostel, que les insurgs
vacurent  son approche. Le 7 juin, il se rendit  Pontevedra sur
le bord de la mer. (Voir la carte n 43.) Pour arriver  Vigo, il
fallait ctoyer une foule de petits golfes, couverts de canonnires
anglaises, et dfiler sous leur feu. Il n'y avait pas l de quoi
arrter l'intrpide marchal. Mais arriv prs de Vigo il rencontra
une position que la nature et l'art avaient rendue formidable. Il
fallait traverser une petite rivire, sans pont et  porte de la
mer, escalader ensuite des retranchements qui taient arms de 60
bouches  feu de gros calibre, et derrire lesquels se trouvaient
plusieurs milliers de marins anglais avec douze mille Espagnols. Une
pareille position pouvait tre emporte par l'imptuosit du marchal
et de ses soldats. Mais on devait y perdre beaucoup de monde; on
courait en outre le danger de ne pas russir; et encore fallait-il
tre assur que, pendant cette audacieuse tentative, on n'aurait pas
sur les flancs ou sur les derrires une brusque attaque de La Romana,
lequel, peu  craindre dans une situation ordinaire, le deviendrait
fort quand on serait occup  enlever les redoutes anglaises. Aussi
le marchal Ney qui savait le marchal Soult  Montforte, et le
gnral La Romana  Orense, attendait-il un mouvement du premier
contre le second, avant de commencer sa prilleuse entreprise. Il
attendit ainsi jusqu'au 10 l'accomplissement de la parole donne,
voulant avec raison que le rassemblement de La Romana ft dispers
avant d'attaquer Vigo.

[Note en marge: Instances du marchal Ney auprs du marchal Soult
pour obtenir l'excution de la convention de Lugo.]

Mais sur ces entrefaites, il reut du gnral Fournier, qu'il avait
laiss  Lugo pour certains dtails, un avis qui le remplit de
dfiance  l'gard de son collgue, et de circonspection  l'gard
de l'ennemi, deux sentiments qui n'taient pas ordinaires  son
caractre confiant et tmraire. Le gnral Fournier tait parvenu 
lire dans les mains du gnral Rouyer, rest  Lugo pour y soigner
les blesss et les malades de l'arme du Portugal, des instructions
trs-secrtes, dans lesquelles le marchal Soult lui enjoignait ds
que les blesss et les malades dont il avait la garde seraient en
tat de marcher, de les acheminer directement sur Zamora, et lui
recommandait de tenir ces ordres cachs pour tout le monde, surtout
pour le marchal Ney[15]. En recevant avis de cette disposition, qui
aurait t assez naturelle si elle avait t avoue, puisque Zamora
tait le but dfinitif du marchal Soult, le marchal Ney se crut
trahi. Voyant de plus le marchal Soult, au lieu de descendre sur
Orense pour en chasser La Romana, s'arrter  Montforte, il n'hsita
plus  penser que son collgue lui manquait volontairement de parole.
Avant d'en arriver  un clat, il lui crivit le 10 une lettre, dans
laquelle il l'informait de sa situation fort prilleuse, lui disait
qu'il comptait encore sur l'excution du plan convenu, mais ajoutait
que si, contre toute probabilit, ce plan tait abandonn, il le
priait de l'en prvenir, car un plus long sjour en face de Vigo,
avec le dbouch d'Orense ouvert sur ses flancs, serait infiniment
dangereux.

[Note 15: Je rapporte ici le contenu d'un rapport du gnral Clarke,
ministre de la guerre,  Napolon.]

[Note en marge: Silence du marchal Soult, et sa marche sur Zamora.]

[Note en marge: Irritation du marchal Ney en apprenant la marche du
marchal Soult sur Zamora.]

Aprs cette lettre, le marchal Ney attendit quelques jours sans
recevoir de rponse. Frapp de ce silence, voyant la position des
Anglais devenir tous les jours plus forte  Vigo, craignant, s'il
s'affaiblissait pour l'enlever, que les insurgs ne lui tombassent
sur le corps tous  la fois, et que le retour vers la Corogne ne
lui devnt difficile, il rtrograda sur Saint-Jacques-de-Compostel,
le coeur plein d'une irritation qu'il avait peine  contenir. L il
apprit que le marchal Soult, loin de descendre le Minho, en avait au
contraire remont les affluents pour se rendre par Puebla de Sanabria
sur Zamora. Ce marchal, en effet, impatient de quitter la Galice
pour la Vieille-Castille, aprs tre demeur jusqu'au 11  Montforte,
s'tait mis en route pour franchir les chanes qui sparent ces
provinces. Le gnral de La Romana voulant l'arrter dans sa marche,
il le repoussa, et crut ainsi avoir rempli ses engagements, ce
qui n'tait pas, car battre le gnral espagnol sur les affluents
suprieurs du Minho, c'tait le rejeter sur le cours infrieur de
ce fleuve, c'est--dire le ramener  Orense, o justement il tait
convenu qu'on ne le laisserait point. Se croyant quitte envers son
collgue, il prit la route de Zamora, sans faire aucune rponse 
la lettre qu'il en avait reue. Le marchal Ney, considrant le
silence observ  son gard, la marche du marchal sur Zamora, et le
secret recommand au gnral Rouyer, comme les preuves d'une conduite
dloyale envers lui, s'abandonna aux plus violents emportements. Il
tait du reste dans une position des plus difficiles, car  peine le
marchal Soult avait-il pris sur lui de rentrer en Castille, que La
Romana tant revenu sur Orense, et pouvant se joindre  Norua, le
sjour devant Vigo devenait des plus dangereux. Ayant vu plusieurs
fois ses communications interrompues avec le royaume de Lon et
la Vieille-Castille, pendant qu'il tait enfonc sur le littoral,
le marchal Ney devait s'attendre  les voir bien plus gravement
compromises, maintenant que les insurgs excits par l'approche des
Anglais, par la retraite du marchal Soult, allaient dominer tout le
pays, et, probablement, remonter d'Orense jusqu' Lugo, pour occuper
en force cette position dcisive, qui barre compltement la route de
la Corogne  Benavente. Si lorsqu'il n'y avait que quelques insurgs
pars, il avait fallu toute la division Maurice Mathieu, donnant la
main au gnral Kellermann, pour rouvrir les communications avec Lon
et la Vieille-Castille, qu'arriverait-il quand les gnraux Norua
et La Romana runis viendraient s'tablir en force  Lugo? Un autre
danger pouvait surgir, et celui-l tait de nature  faire craindre
un nouveau Baylen. Les Anglais, venus jusqu'au Minho, avaient 
choisir entre deux partis; ils pouvaient recommencer la campagne du
gnral Moore, et se porter en Vieille-Castille, ou bien retourner
au midi du Portugal sur le Tage. S'ils prenaient le premier parti
et se portaient en Castille, le marchal Ney avec 10 ou 12 mille
Franais contre 20 mille Anglais et 40 ou 50 mille Espagnols, tait
perdu. Or, l'ide de capituler comme le gnral Dupont, ou de se
sauver en sacrifiant son artillerie comme le marchal Soult, lui
tait galement insupportable, et il rsolut d'vacuer la Galice.
Quoique cette dtermination ft grave, et dt entraner de grandes
consquences, elle tait motive, et fonde au surplus sur des
instructions souvent renouveles, car Joseph et Napolon, blmant son
ardeur  se porter sur les ctes quand ses derrires n'taient pas
suffisamment garantis, lui avaient crit, qu'avant de se consacrer
exclusivement  la soumission du littoral, il devait songer  assurer
ses communications avec la Vieille-Castille. Lorsque le marchal
Soult tait en Portugal, c'tait un devoir de bon camarade de garder
Orense et Tuy; mais aujourd'hui que ce marchal avait vacu le
Portugal, il n'y avait plus aucune raison de rester en Galice,
expos  tous les dangers, notamment  celui de se voir envelopp par
les Anglais et les Espagnols runis.

[Note en marge: Le marchal Ney ne se croyant plus assez fort pour
rester en Galice, vacue cette province.]

Le marchal Ney, en prenant la rsolution d'vacuer la Galice,
n'avait de regret que pour la Corogne et le Ferrol. Mais les
Espagnols, jaloux de leurs tablissements maritimes, n'taient pas
gens  les livrer aux Anglais, et d'ailleurs, pour plus de sret,
il laissa dans les forts du Ferrol une garnison franaise bien
approvisionne; puis, faisant marcher devant lui tout son matriel,
n'abandonnant ni un bless ni un malade, il remonta lentement vers
Lugo, enlevant, gorgeant jusqu'au dernier tous les postes d'insurgs
qui osrent l'approcher. Parvenu  Lugo, il recueillit les malades
du marchal Soult, et les conduisit avec les siens  Astorga, o il
arriva dans les premiers jours de juillet, n'ayant perdu ni un homme
ni un canon. L il s'occupa de rorganiser et de refaire son corps.
Au moment o il atteignait Astorga, le marchal Soult entrait 
Zamora.

[Note en marge: Profondes irritations existant entre le corps du
marchal Ney et celui du marchal Soult.]

L'irritation du marchal Ney avait pass dans ses soldats, au point
que les aides de camp du ministre de la guerre, envoys sur les
lieux, dclarrent  celui-ci qu'il y aurait pril  laisser les
deux corps l'un auprs de l'autre. Les propos les plus outrageants
taient rpandus  Astorga contre le marchal Soult et son arme,
qu'on accusait de tous les malheurs de la campagne, car en partant,
disait-on, il avait pass  Orense sans dtruire La Romana, qu'il
avait jet ainsi sur les derrires du marchal Ney; et en revenant,
tandis qu'on lui tendait la main pour dtruire La Romana en commun,
il se retirait clandestinement en Castille, laissant encore le
marchal Ney en Galice expos  tous les dangers. Le marchal Ney
crivit tant au roi Joseph qu'au marchal Soult, les lettres les
plus blessantes pour ce dernier. Si j'avais voulu, disait-il, me
rsoudre  sortir de la Galice sans artillerie, j'aurais pu y rester
plus longtemps, au risque de m'y voir enferm; mais je n'ai pas
voulu m'exposer  en partir de la sorte, et j'ai fait ma retraite
en emmenant mes blesss, mes malades, mme ceux de M. le marchal
Soult, rests  ma charge. Il ajoutait  l'gard de ce marchal, que
quels que fussent les ordres de l'Empereur, il tait dcid  ne plus
servir avec lui.

Ces tristes dtails sont indispensables pour faire apprcier comment
tait conduite la guerre en Espagne, et comment Napolon, en tendant
ses oprations par del les limites auxquelles sa surveillance
pouvait atteindre, les livrait au hasard des vnements et des
passions, et exposait  prir inutilement des soldats hroques, qui
devaient bientt manquer  la dfense de notre malheureuse patrie.
Pendant que le marchal Ney se trouvait  Astorga, exprimant avec la
vhmence de son naturel l'irritation dont il tait rempli, exemple
que ses soldats ne suivaient que trop, le marchal Soult,  quelque
distance de l, c'est--dire  Zamora, paraissait dvor de chagrin,
profondment abattu, et constamment proccup. C'est ainsi du moins
que les officiers chargs de rendre compte au ministre de la guerre
dpeignaient l'tat d'esprit des deux marchaux[16].

[Note 16: Le tableau des deux armes est trac dans ces rapports
avec des couleurs beaucoup plus vives que celles que j'emploie ici,
couleurs que la dignit de l'histoire ne permet pas de reproduire.]

[Note en marge: Le roi Joseph, en apprenant les checs essuys au
nord, ajourne les expditions projetes au midi de la Pninsule.]

Le roi Joseph, apprenant toujours les nouvelles fort tard, ne sachant
l'vacuation du Portugal, l'vacuation de la Galice, la querelle
des deux marchaux, qu'un mois aprs l'vnement, en prouva le
chagrin le plus profond, car il lui tait facile de prvoir les
consquences de ce triple malheur. Il ne songea plus ds lors 
pousser le marchal Victor en Andalousie; il le retint au contraire
sur le Tage, entre Almaraz et Alcantara, pour faire face  Gregorio
de la Cuesta, si celui-ci voulait repasser le Tage, ou aux Anglais,
si ces derniers taient tents de le remonter de Lisbonne jusqu'en
Estrmadure. Les rves brillants du mois d'avril, inspirs par
les victoires de Medellin et de Ciudad-Real, taient vanouis; il
fallait se borner  repousser victorieusement une attaque, si on en
essuyait une, et  chercher dans les consquences de cette attaque
heureusement repousse le moyen de rtablir les affaires gravement
compromises. La nouvelle de la bataille d'Essling qu'on recevait dans
le moment n'tait pas de nature  embellir le tableau fort sombre
qu'on se faisait  Madrid de la situation. Toutefois, les trois corps
runis des marchaux Ney, Mortier et Soult, pouvant prsenter plus
de 50 mille hommes ds qu'ils seraient reposs, taient suffisants,
si on les conduisait bien, pour jeter  la mer tous les Anglais de
la Pninsule. Mais il fallait qu'ils fussent bien conduits, surtout
par une seule main, et dans l'tat des choses il tait impossible
d'esprer qu'il en ft ainsi.

[Note en marge: Dpche inattendue de Napolon, crite avant la
connaissance des vnements, laquelle confre au marchal Soult le
commandement runi des trois corps d'arme du marchal Soult, du
marchal Ney, du marchal Mortier.]

Telle tait la situation lorsque survint de Schoenbrunn une
dpche tout  fait imprvue, manant de Napolon lui-mme, et qui
fournissait une nouvelle preuve de ce que pouvait tre la direction
des oprations militaires imprime de si loin[17]. Tandis qu'on en
tait en Espagne  l'vacuation du Portugal et de la Galice, Napolon
 Schoenbrunn en tait aux premiers actes de l'entre du marchal en
Portugal, et de la descente du marchal Ney sur le littoral de la
Galice. De mme que Joseph avait vu avec peine les communications des
deux marchaux ngliges, et le marchal Mortier oisif  Logroo,
Napolon, meilleur juge que Joseph, et juge tout-puissant de la
marche des choses, avait dsapprouv ce qui se passait, et avait
voulu y remdier sur-le-champ. Pour cela il n'avait rien trouv
de mieux que de runir les trois corps des marchaux Soult, Ney,
Mortier dans une mme main. Ne sachant pas encore la position que
les vnements avaient faite  tous les trois, il avait dcern le
commandement en chef au marchal Soult, par raison d'anciennet.
Aussi crivit-il la dpche suivante au ministre de la guerre:
Vous enverrez un officier d'tat-major en Espagne avec l'ordre
que les corps du duc d'Elchingen, du duc de Trvise et du duc de
Dalmatie ne forment qu'une arme, sous le commandement du duc de
Dalmatie. Ces trois corps doivent ne manoeuvrer qu'ensemble, marcher
contre les Anglais, les poursuivre sans relche, les battre et les
jeter dans la mer. Mettant de ct toute considration, je donne
le commandement au duc de Dalmatie comme au plus ancien. Ces trois
corps doivent former de 50  60 mille hommes, et, si cette runion
a lieu promptement, les Anglais seront dtruits, et les affaires
d'Espagne termines. Mais il faut se runir et ne pas marcher par
petits paquets; cela est de principe gnral pour tout pays, mais
surtout pour un pays o l'on ne peut pas avoir de communications.
Je ne puis dsigner le lieu de runion, parce que je ne connais
pas les vnements qui se sont passs. Expdiez cet ordre au roi,
au duc de Dalmatie et aux deux autres marchaux par quatre voies
diffrentes. Quand cette dpche parvint en Espagne, c'est--dire
dans les derniers jours de juin, elle y causa une extrme surprise,
non pas qu'on dsapprouvt la runion des trois corps en une seule
main, mais parce qu'on ne comprenait pas qu'il ft possible de faire
servir ensemble les marchaux Ney, Mortier, Soult, et surtout les
deux premiers sous le dernier. Si Napolon et t sur les lieux,
il et certainement rgl les choses autrement. Il aurait, comme
Joseph le lui crivit avec beaucoup de sens, laiss le marchal
Soult pour garder le nord de l'Espagne, et fait passer les marchaux
Mortier et Ney sur le Tage, pour y renforcer le marchal Victor, qui
allait avoir besoin de grands moyens contre les forces runies de
l'Espagne et de l'Angleterre. Et si le marchal Ney, que sa grande
situation et son caractre imptueux rendaient peu propre  servir
sous un autre chef que l'Empereur lui-mme, n'avait pu tre employ
sous le marchal Victor, il l'aurait plac dans la Manche afin d'y
tenir tte  l'arme espagnole du centre, et il et runi sous le
marchal Victor le gnral Sbastiani et le marchal Mortier pour
combattre les Anglais. La modestie du marchal Mortier permettait
de l'employer partout, n'importe dans quelle position, pourvu qu'il
et des services  rendre. Les trois corps de Mortier, Sbastiani
et Victor auraient suffi sans nul doute pour accabler les Anglais.
Mais Napolon tait loin, et Joseph n'osait pas ordonner, de crainte
de n'tre pas obi. Du reste, grce  un certain bon sens militaire
dont il tait dou, et aux sages conseils de son chef d'tat-major
Jourdan, il eut l'heureuse ide de tirer le marchal Ney de la fausse
position o celui-ci se trouvait, et de l'appeler  Madrid pour lui
donner le commandement du corps du gnral Sbastiani, qui oprait,
comme on le sait, dans la province de la Manche. Le marchal Ney,
toujours plus exaspr, voulut rester  Benavente, ne pouvant se
dcider  quitter ses soldats qu'il aimait et dont il tait aim, et
il y resta dans une attitude telle  l'gard du marchal Soult, qu'il
y avait fort  douter de son obissance  ce marchal quand il en
recevrait des ordres.

[Note 17: Ces faits n'ont jamais t rapports suivant leur
enchanement naturel, et avec leur vrai sens, parce qu'ils ne l'ont
jamais t d'aprs la correspondance particulire de Napolon, de
Joseph, du ministre Clarke, et des marchaux. Aussi sont-ils rests
inexpliqus et inexplicables. C'est avec ces documents sous les
yeux que je donne les dtails qui suivent, dtails dont je garantis
l'authenticit, et dont j'ai seulement adouci la couleur, voulant
faire connatre les passions du temps, sans en empreindre mon rcit.]

Toutefois, le marchal Ney connaissait trop bien ses devoirs pour
refuser d'obir au marchal Soult, en attendant que Napolon mieux
clair ft quitablement la part de chacun, et on pouvait de la
runion des trois corps attendre encore des rsultats satisfaisants.
Mais si leur sparation avait compromis la premire moiti de la
campagne de 1809, leur runion, tout aussi fatale  cause du moment
o elle tait ordonne, devait en rendre strile la seconde moiti,
et faire que des torrents de sang couleraient inutilement en Espagne,
du mois de fvrier au mois d'aot de cette anne. La suite de ce
rcit en fournira bientt la triste preuve.

[Note en marge: Situation des armes belligrantes au moment o la
runion des trois marchaux fut ordonne.]

Voici quelle tait la situation des troupes belligrantes par suite
des derniers vnements. L'vacuation de la Galice par les deux
marchaux Soult et Ney avait livr tout le nord de l'Espagne aux
insurgs. Sauf les Asturies, o le brave gnral Bonnet avec quelques
mille hommes tenait tte aux montagnards de cette province, la
Galice tout entire, les provinces portugaises de Tras-los-Monts,
d'Entre Douro et Minho, la lisire de la Vieille-Castille jusqu'
Ciudad-Rodrigo, une partie de l'Estrmadure depuis Ciudad-Rodrigo
jusqu' Alcantara, taient aux Espagnols, aux Portugais et aux
Anglais runis, sans compter le sud de la Pninsule qui leur
appartenait exclusivement. (Voir la carte n 43.) Les Espagnols
faisaient de grands efforts pour armer la place de Ciudad-Rodrigo.

Le dtachement de Portugais envoy devant Abrants par sir Arthur
Wellesley s'tait rendu  Alcantara, en avait t repouss par le
marchal Victor, et y tait rentr ensuite, ce marchal n'ayant pas
voulu laisser une garnison dans la place de peur de s'affaiblir.
Le marchal Victor s'tant repli sur le Tage depuis la nouvelle
des checs du marchal Soult et l'arrive connue d'une forte arme
anglaise en Portugal, le gnral espagnol Gregorio de la Cuesta
s'tait report de la Guadiana sur le Tage, au col de Mirabete,
vis--vis d'Almaraz. Dans la Manche, le gnral Vngas, qui avait
remplac le gnral Cartojal  la tte de l'arme du centre, s'tait
avanc sur le corps du gnral Sbastiani, faisant mine de vouloir
l'attaquer. Le roi Joseph tait alors sorti de Madrid avec sa garde
et une portion de la division Dessoles pour se jeter sur Vngas;
mais celui-ci s'tait aussitt repli sur la Sierra-Morena, aprs
quoi Joseph tait rentr dans la capitale, laissant le corps de
Sbastiani entre Consuegra et Madridejos (voir la carte n 43), et
le corps de Victor sur le Tage mme, depuis Tolde jusqu' Talavera.
Ces troupes, qui n'avaient point agi depuis les batailles de Medellin
et de Ciudad-Real, qui, en avril, mai, juin, n'avaient excut que
quelques marches de la Guadiana au Tage, taient reposes, bien
nourries et superbes. Quant  la province d'Aragon, dont il n'a pas
t parl depuis le sige de Saragosse, et  celle de Catalogne, dont
il n'a pas t question davantage depuis les batailles de Cardedeu
et de Molins-del-Rey, le gnral Suchet se battait dans la premire
contre les insurgs de l'bre que le sige de Saragosse n'avait pas
dcourags, le gnral Saint-Cyr avait commenc dans la seconde les
siges dont il tait charg, oblig pour les couvrir de livrer chaque
jour de nouveaux combats.

Tel tait le spectacle qu'offrait en ce moment la guerre d'Espagne.
Tout allait dpendre de ce que feraient les Anglais. Sir Arthur
Wellesley allait-il, comme le gnral Moore, se porter en
Vieille-Castille, pour y menacer la ligne de communication des
Franais, et les obliger  vacuer le midi de la Pninsule afin de
secourir le nord? ou bien allait-il, aprs avoir dgag le Portugal,
et rejet le marchal Soult au del du Minho, se rabattre sur le
Tage (voir la carte n 43), pour arrter les entreprises que, depuis
la bataille de Medellin, on avait  craindre de la part du marchal
Victor? La question, dans l'ignorance des instructions du gnral
anglais, tait difficile  rsoudre. Cependant, d'aprs certains
indices, le marchal Victor  Talavera, le marchal Jourdan 
Madrid, l'avaient rsolue dans le sens le plus vrai, en admettant
comme trs-probable le retour de sir Arthur Wellesley vers le
Tage. Ils avaient pens avec raison que sir Arthur Wellesley ne
voudrait pas s'enfoncer en Galice, allonger ainsi dmesurment
sa ligne d'opration, et ouvrir aux Franais la route de Lisbonne
par Alcantara, que ds lors il aimerait bien mieux revenir sur le
Tage, pour marcher avec toutes les forces de l'Espagne sur Madrid.
Dans cette vue, Joseph n'avait pas voulu laisser accumuler en
Vieille-Castille des forces qui taient inutiles dans cette province,
et en attendant que le marchal Soult, investi du commandement
gnral des trois corps, ft en mesure de les faire agir ensemble,
il avait, de sa propre autorit royale, amen le marchal Mortier
de Valladolid sur Villacastin, au sommet du Guadarrama. Ce marchal
pouvait ainsi tre sur le Tage en deux ou trois marches, soit 
Tolde, soit  Talavera.

[Date en marge: Juillet 1809.]

[Note en marge: Mouvements de sir Arthur Wellesley aprs l'vacuation
du Portugal; il redescend du Douro sur le Tage.]

[Note en marge: Projet de sir Arthur Wellesley de remonter le Tage
par Abrants jusqu' Alcantara.]

L'tat-major de Madrid, en oprant de la sorte, avait parfaitement
entrevu les intentions du gnral anglais. Celui-ci, d'aprs des
instructions qui avaient t rdiges sous l'impression des revers
du gnral Moore, avait ordre de ne point se hasarder en Espagne. Il
devait exclusivement s'attacher  la dfense du Portugal, et borner 
cette dfense les secours promis aux Espagnols. Il ne devait franchir
la frontire portugaise que le moins possible, en cas de ncessit
urgente, et de succs infiniment probable. Ses instructions taient
mme sous ce rapport tellement troites, qu'il avait t oblig de
les faire modifier pour obtenir un peu plus de libert de mouvement.
Par ce motif, il s'tait arrt sur les bords du Minho, et apprenant
que les Franais devenaient fort menaants du ct d'Alcantara, il
tait descendu  marches forces du Minho sur le Douro, du Douro
sur le Tage, en opposant aux vives rclamations de La Romana qui le
demandait  Orense, celles de Gregorio de la Cuesta qui l'appelait
 Mrida. Il se trouvait  la mi-juin  Abrants, se prparant 
remonter le Tage, ds qu'il aurait reu de quoi ravitailler et
recruter son arme, laquelle en avait grand besoin aprs la campagne
qu'elle venait d'excuter sur le Douro. Il se plaignait vivement de
manquer d'argent, de matriel, de vtements, car, malgr sa richesse
et ses moyens immenses de transport, le gouvernement anglais, lui
aussi, faisait quelquefois attendre  ses soldats ce dont ils avaient
besoin. Sir Arthur Wellesley se plaignait surtout de son arme, qu'il
accusait en termes fort vifs[18] de ne pas savoir supporter les
succs plus que les revers, et qui pillait indignement, disait-il,
le pays qu'elle tait venue secourir. Elle pillait, ajoutait-il, non
pas pour vivre, mais pour amasser de l'argent, car elle revendait aux
populations le btail qu'elle leur avait enlev. Il l'avait runie
 Abrants, attendant de Gibraltar deux rgiments d'infanterie,
un de cavalerie et la brigade Crawfurd tout entire. Il esprait
ainsi se procurer 26 ou 28 mille hommes, prsents sous les armes,
pour remonter le Tage jusqu' Alcantara, o il pensait arriver dans
les premiers jours de juillet, et donner la main  Gregorio de la
Cuesta, pendant que le gnral Beresford, charg d'organiser l'arme
portugaise, garderait le nord du Portugal avec les nouvelles leves,
et le dtachement anglais qu'il avait sous ses ordres.

[Note 18: Je cite les propres paroles du duc de Wellington dans
leur langue originale. C'est le seul moyen de dire la vrit sans
offenser une noble nation, qui nous a souvent accuss d'avoir dvast
l'Espagne, et qui nous permettra de lui faire remarquer que nous
n'avons pas t les seuls  ravager ce pays.

_To the Right Hon. J. Villiers._

                                             Combra, 31st May, 1809.

My dear Villiers,

I have long been of opinion that a British army could bear neither
success nor failure, and I have had manifest proofs of the truth
of this opinion in the first of its branches in the recent conduct
of the soldiers of this army. They have plundered the country most
terribly, which has given me the greatest concern...

They have plundered the people of bullocks, among other property,
for what reason I am sure I do not know, except it be, as I
understand is their practice, to sell them to the people again. I
shall be very much obliged to you if you will mention this practice
to the Ministers of the Regency, and beg them to issue a proclamation
forbidding the people, in the most positive terms, to purchase any
thing from the soldiers of the British army.

We are terribly distressed for money. I am convinced that 300,000
l. would not pay our debts; and two month's pay is due to the army.
I suspect the Ministers in England are very indifferent to our
operations in this country...

Believe me, etc.

                                                   ARTHUR WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_To Viscount Castlereagh, Secretary of State._

                                             Combra, 31st May, 1809.

My dear Lord,

The army behave terribly ill. They are a rabble who cannot bear
success any more than Sir John Moore's army could bear failure. I am
endeavouring to tame them; but if I should not succeed, I must make
an official complaint of them, and send one or two corps home in
disgrace. They plunder in all directions...

Believe me, etc.

                                                   ARTHUR WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_To Viscount Castlereagh, Secretary of State._

                                           Abrants, 17th June, 1809.

My dear Lord,

I cannot, with propriety, omit to draw your attention again to
the state of discipline of the army, which is a subject of serious
concern to me, and well deserves the consideration of His Majesty's
Ministers.

It is impossible to describe to you the irregularities and outrages
committed by the troops. They are never out of the sight of their
Officers, I may almost say never out of the sight of the Commanding
Officers of their regiments, and the General Officers of the army,
that outrages are not committed; and notwithstanding the pains
which I take, of which there will be ample evidence in my orderly
books, not a post or a courier comes in, not an Officer arrives from
the rear of the army, that does not bring me accounts of outrages
committed by the soldiers who have been left behind on the march,
having been sick, or having straggled from their regiments, or who
have been left in hospitals.

We have a provost marshal, and no less than four assistants. I
never allow a man to march with the baggage. I never leave an
hospital without a number of Officers and non-commanding Officers
proportionable to the number of soldiers; and never allow a
detachment to march, unless under the command of an Officer; and
yet there is not an outrage of any description, which has not been
committed on a people who have uniformly received us as friends, by
soldiers who never yet, for one moment, suffered the slightest want,
or the smallest privation...

Believe me, etc.

                                                   ARTHUR WELLESLEY.


Voici la traduction de ces lettres pour l'usage des lecteurs qui ne
sauraient pas l'anglais.

_ l'honorable J. Villiers._

                                             Combre, le 31 mai 1809.

Mon cher Villiers,

Je pensais depuis long-temps qu'une arme anglaise ne saurait
supporter ni les succs ni les revers, et la conduite rcente des
soldats de cette arme me fournit des preuves manifestes de la vrit
de cette opinion quant au succs. Ils ont pill le pays de la manire
la plus terrible, ce qui m'a caus la plus vive peine...

Entre autres choses ils ont enlev tous les boeufs, sans autre
motif que l'intention de les revendre  la population qu'ils ont
dpouille: c'est leur habitude. Je vous serai trs-oblig de vouloir
bien faire connatre ce fait aux ministres de la rgence, et de les
prier de dfendre trs-expressment  la population de rien acheter
absolument des soldats de l'arme anglaise.

Nous sommes dans une extrme dtresse d'argent. 300,000 livres
ne suffiraient pas  payer nos dettes, et il est d deux mois de
solde  l'arme. Je souponne nos ministres en Angleterre d'tre
trs-indiffrents  nos oprations dans ce pays...

Croyez-moi, etc.

                                                   ARTHUR WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_Au vicomte Castlereagh, secrtaire d'tat._

                                             Combre, le 31 mai 1809.

Mon cher lord,

L'arme se comporte horriblement mal. C'est une canaille qui ne
supporte pas mieux le succs que l'arme de sir John Moore ne
supportait les revers. Je m'efforce de les dompter; mais si je n'y
russis pas, il faudra que je m'en plaigne officiellement, et que
je renvoie en disgrce un ou deux corps en Angleterre. Ils pillent
partout.

Croyez-moi, etc.

                                                   ARTHUR WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_Au vicomte Castlereagh, secrtaire d'tat._

                                           Abrants, le 17 juin 1809.

Mon cher lord,

Je ne puis me dispenser d'appeler de nouveau votre attention sur
l'tat de la discipline de l'arme, ce qui est pour moi le sujet
de la plus vive proccupation, et mrite de fixer les regards des
ministres de Sa Majest.

Il m'est impossible de vous dcrire tous les dsordres et toutes les
violences que commettent nos troupes. Elles ne sont pas plutt hors
de la vue de leurs officiers, je devrais mme dire hors de la vue
des chefs de corps et des officiers gnraux de l'arme, qu'elles se
livrent  des excs; et malgr toutes les peines que je me donne, je
ne reois pas une dpche, pas un courrier qui ne m'apporte le rcit
d'outrages commis par les soldats laisss en arrire, soit qu'ils
fussent malades et rests dans les hpitaux, soit qu'ils se fussent
carts de leurs rgiments.

Nous avons un grand prvt, et pas moins de quatre assesseurs.
Jamais je ne souffre qu'il marche un seul homme avec les bagages;
jamais je ne laisse un hpital sans un nombre d'officiers
proportionn au nombre de soldats qu'il renferme; jamais je ne laisse
marcher un dtachement qu'il ne soit command par un officier; et
cependant il n'y a pas un outrage, de quelque genre que ce soit, que
n'aient commis envers une population qui nous a unanimement reus
comme des amis, nos soldats, qui, jusqu' ce moment, n'ont jamais
souffert de la moindre privation...

Croyez-moi, etc.

                                                  ARTHUR WELLESLEY.]

[Note en marge: Plan du marchal Soult depuis qu'il est investi du
commandement des trois corps d'arme.]

La concentration des forces franaises au milieu de la valle du
Tage, sur le soupon de l'approche des Anglais dans cette direction,
tait donc une rsolution fort sage de la part de l'tat-major de
Madrid. Malheureusement la runion des trois corps dans la main du
marchal Soult allait devenir un obstacle fatal  cette rsolution,
et tandis qu'on avait eu  regretter qu'ils ne fussent pas runis
trois mois auparavant, on allait regretter amrement qu'ils le
fussent dans le moment actuel. Bien que le commandement dfr
au marchal Soult l'et t avant la connaissance des vnements
d'Oporto, et que ce marchal et encore  craindre l'effet que les
informations envoyes  Schoenbrunn pourraient produire sur l'esprit
de Napolon, il tait dj fort satisfait d'avoir ses rivaux sous ses
ordres; et tout enorgueilli du rle qui lui tait assign, il imagina
un vaste plan, peu assorti aux circonstances, dont il fit part au
roi Joseph, en lui demandant de donner des ordres pour son excution
immdiate. Ce plan n'ayant pas t excut, ne mriterait pas d'tre
rapport ici, s'il n'avait t la cause qui empcha plus tard la
runion des forces franaises sur le champ de bataille o se dcida
le sort de la campagne. Le voici en peu de mots.

[Note en marge: Objections du roi Joseph au plan du marchal Soult.]

Le marchal Soult supposait que les Anglais, fatigus de leur
expdition sur le Douro et le Minho, allaient s'arrter, et qu'ils
attendraient pour rentrer en action le moment o la moisson tant
finie, les Espagnols et les Portugais pourraient se joindre  eux,
ce qui plaait en septembre la reprise des oprations militaires.
On avait donc, suivant lui, du temps pour s'y prparer, et comme
il tait plus spcialement charg, par la runion dans ses mains
des trois corps d'arme du nord, de rejeter les Anglais hors de
la Pninsule, il entendait oprer par la ligne de Ciudad-Rodrigo
et d'Almeida sur Combre. C'tait, selon son opinion, la vritable
route pour pntrer en Portugal. Dans ce but il fallait entreprendre
immdiatement le sige de Ciudad-Rodrigo, puis celui d'Almeida, et
employer  s'emparer de ces deux places l'intervalle de repos sur
lequel on avait lieu de compter. Il se chargeait de s'en rendre
matre avec les 50 ou 60 mille hommes qui allaient se trouver sous
ses ordres, et, aprs cette double conqute, il se proposait d'entrer
en Portugal. Mais afin de pouvoir oprer avec scurit, il lui
fallait, disait-il, trois nouvelles concentrations de forces, une
forme avec des troupes d'Aragon et de Catalogne (o l'on sait que
les gnraux Suchet et Saint-Cyr ne se soutenaient que difficilement)
pour lui fournir un corps d'observation au nord, une autre forme
avec une partie des troupes runies dans la valle du Tage
(lesquelles y taient tout  fait indispensables) pour le flanquer
vers Alcantara; enfin une troisime forme avec la rserve de Madrid
(o il ne restait qu'une bien faible garnison lorsque Joseph en
sortait) pour lui servir d'arrire-garde, quand il serait enfonc
en Portugal. Le marchal Soult demandait, en outre, la runion d'un
parc de sige, et une somme d'argent considrable pour prparer son
matriel. Il aurait donc fallu pour prendre une place qui servirait
peut-tre un jour dans les oprations contre le Portugal, et pour
faire face aux Anglais en septembre, dans une province o l'on
n'tait pas assur de les rencontrer, leur livrer tout de suite le
Tage o ils marchaient, et laisser Madrid, l'Aragon, la Catalogne
sans troupes. Le roi Joseph et le marchal Jourdan regardant un
pareil plan comme inadmissible, rpondirent qu'on ne pouvait retirer
un homme de l'Aragon, ni de la Catalogne, sans perdre aussitt ces
provinces; que les forces restes dans Madrid suffisaient  peine
pour renforcer de temps en temps les corps du gnral Sbastiani et
du marchal Victor; que la seule prsence de ces deux corps sur le
Tage flanquait assez le marchal Soult vers Alcantara; que d'ailleurs
les Anglais, au lieu d'ajourner leurs oprations jusqu'au mois de
septembre, ne tarderaient pas  se rendre sur le Tage, que c'tait l
qu'il fallait songer  agir, et non sur la ligne de Ciudad-Rodrigo
et d'Almeida; que de l'argent on n'en avait pas, que le roi vivait
d'argenterie fondue  la Monnaie, et qu'enfin puisque le marchal
voulait dbuter par le sige de Ciudad-Rodrigo, on allait faire de
son mieux pour lui procurer un parc de grosse artillerie.

[Note en marge: Malgr le roi Joseph, le corps du marchal Mortier
est report de Villacastin sur Salamanque, pour concourir aux projets
du marchal Soult.]

Ce qu'il y eut de plus fcheux dans ces projets, ce fut l'ordre
donn au marchal Mortier de quitter Villacastin pour Salamanque.
Joseph rclama contre cet ordre, jugeant avec raison que le marchal
Mortier transport  Salamanque (voir la carte n 43) serait attir
dans la sphre d'action d'une arme qui d'aprs les plans de son chef
demeurerait assez long-temps inutile, tandis qu' Villacastin il
pouvait, en attendant que les forces du marchal Soult fussent prtes
 agir, rendre des services dcisifs sur le Tage. Mais le marchal
Soult insistant, il fallut se priver du marchal Mortier, qui fut
ainsi arrach du lieu o sa prsence aurait pu, ainsi qu'on le verra
bientt, amener d'immenses rsultats.

[Note en marge: Les Anglais, dmentant les prvisions du marchal
Soult, s'apprtent  marcher immdiatement par la valle du Tage.]

En effet, contrairement aux prvisions du marchal Soult, ce n'tait
pas en septembre que les Anglais et les Espagnols devaient reparatre
sur le thtre de la guerre, mais c'tait immdiatement, c'est--dire
dans les premiers jours de juillet, ds que les ressources de
tout genre qu'ils attendaient seraient runies. Sir Arthur
Wellesley, comme il fallait s'y attendre, tait en contestation
avec l'tat-major espagnol quant  la manire d'oprer sur le Tage.
Gregorio de la Cuesta, ayant toujours la crainte de se trouver seul
en prsence des Franais, voulait absolument que l'arme anglaise
vnt le joindre sur la Guadiana, et qu'elle ft ainsi un trs-long
dtour qui l'obligerait  descendre jusqu' Badajoz pour remonter
ensuite jusqu' Mrida. Sir Arthur Wellesley, croyant encore le
marchal Victor entre le Tage et la Guadiana, voulait suivre un
plan beaucoup plus naturel et plus fcond en rsultats, c'tait de
remonter la valle du Tage par Abrants, Castello-Branco, Alcantara
(voir la carte n 43), de tourner ainsi le marchal en occupant cette
valle sur ses derrires, et d'arriver peut-tre  Madrid avant
lui. Pour russir il suffisait que Gregorio de la Cuesta retnt le
marchal Victor sur la Guadiana par quelque entreprise simule, et ne
craignt pas de s'exposer seul  la rencontre des Franais pendant
quelques jours. Mais le retour du marchal Victor de la Guadiana sur
le Tage coupa court  toutes ces contestations. Il fut convenu que
le gnral anglais se rendant d'Abrants  Alcantara par l'ancienne
route qu'avait suivie Junot, que le gnral espagnol se portant de
la Guadiana au Tage par Truxillo et Almaraz, feraient leur jonction
au bord du Tage entre Alcantara et Talavera, et que cette jonction
opre ils se concerteraient pour donner  leur runion des suites
dcisives.

[Note en marge: Dpart de sir Arthur Wellesley pour l'Estrmadure, et
son arrive  Plasencia le 8 juillet.]

[Note en marge: Entrevue de sir Arthur Wellesley avec don Gregorio de
la Cuesta, pour concerter un plan commun d'opration.]

[Note en marge: Forces des Anglais et des Espagnols.]

Consquemment  cette rsolution, sir Arthur Wellesley ayant reu
de Gibraltar quelques troupes qu'il attendait encore, et les
ressources en argent et en matriel dont il avait un urgent besoin,
partit le 27 juin d'Abrants, et s'avana par Castello-Branco,
Rosmanial, Zarza-Major, en Estrmadure. Il tait le 3 juillet
 Zarza-Major, le 6  Coria, le 8  Plasencia. Arriv en cet
endroit, il voulut se concerter avec Gregorio de la Cuesta, et se
rendit  son quartier gnral sur le Tage, au Puerto de Mirabete.
Il avait ordre de n'entretenir avec les gnraux espagnols que le
moins de rapports possible,  cause de leur extrme jactance, de ne
communiquer avec les ministres de la junte que par l'ambassadeur
d'Angleterre qui tait  Sville, en un mot, de ne pas multiplier
sans une imprieuse ncessit des relations qui taient toujours
dsagrables, et amenaient le plus souvent la dsunion. En voyant
l'orgueilleux et intraitable Gregorio de la Cuesta il put apprcier
la sagesse des instructions de son gouvernement. Don Gregorio de la
Cuesta, dominant pour quelques heures la mobilit de la rvolution
espagnole, se conduisait en ce moment comme un matre, et traitait
avec une singulire arrogance la junte insurrectionnelle, que tout
le monde du reste voulait alors remplacer par les corts. On disait
mme qu'il allait devancer le voeu public en renvoyant la junte, et
en crant un gouvernement de sa faon. Sa morgue envers ses allis
tait proportionne  ce rle suppos. Il fallut bien des dbats
pour arrter avec un tel personnage un plan d'opration tant soit
peu raisonnable. Celui qui se prsentait au premier aperu, et sur
lequel il tait impossible de ne pas se trouver d'accord, c'tait
de runir entre Almaraz et Talavera, ou entre Talavera et Tolde,
les trois gnraux, Wellesley, la Cuesta et Vngas, pour marcher
tous ensemble sur Madrid. On valuait les forces de Vngas dans la
Manche  18 mille hommes, celles de la Cuesta  36, celles de sir
Arthur Wellesley  26 mille, en cartant toute exagration. C'tait
une force imposante, et qui et t accablante pour les Franais,
si elle n'avait t compose pour plus des deux tiers de troupes
espagnoles. D'accord sur la jonction, il s'agissait de savoir comment
on l'excuterait. D'aprs l'avis fort bien motiv de sir Arthur
Wellesley, on convint que vers le 20 ou le 22 juillet, Vngas ferait
une forte dmonstration sur Madrid, en essayant de passer le Tage aux
environs d'Aranjuez (voir la carte n 43); que les Franais attirs
alors sur le cours suprieur du Tage, on en profiterait pour runir
l'arme anglaise  la principale arme espagnole, celle de Gregorio
de la Cuesta; que cette premire jonction opre on remonterait le
Tage en marchant sur ses deux rives, et qu'on irait ensuite donner la
main  Vngas aux environs de Tolde. Un point devint le sujet de
grandes difficults. Il fallait, pendant qu'on agirait sur le Tage,
se garder du ct de la Vieille-Castille, d'o pouvait dboucher le
marchal Soult. Le brave gnral Franceschi, enlev par un guerrillas
fameux, le Capuchino, et horriblement maltrait par ce bandit,
avait fourni au gnral anglais la preuve certaine de l'arrive
du marchal Soult  Zamora. Mais sir Arthur Wellesley croyait le
marchal Soult occup pour long-temps  se refaire, et il ignorait la
runion de forces opre en ses mains. Il pensait donc qu'en gardant
les deux cols par lesquels on dbouche de la Vieille-Castille dans
l'Estrmadure, ceux de Perals et de Baos, on serait  l'abri de
tout danger de ce ct. Il se chargeait bien de faire garder le col
de Perals, plac le plus prs du Portugal, par des dtachements
de Beresford; mais celui de Baos, plac plus prs de la Cuesta,
lui semblait devoir tre dfendu par les troupes espagnoles. Il
avait, pour en agir ainsi, une excellente raison, c'tait de ne pas
disperser les troupes anglaises, les seules sur lesquelles on pt
compter un jour de bataille, et de consacrer aux usages accessoires
les Espagnols, dont le nombre importait peu dans une rencontre
dcisive, o ils taient plus embarrassants qu'utiles. Aprs de vives
contestations on se mit d'accord, en envoyant sous le gnral Wilson
quelques mille Espagnols, quelques mille Portugais, avec un millier
d'Anglais, le long des montagnes qui sparent l'Estrmadure de la
Castille, afin de flanquer les armes combines. On disputa ensuite
sur les vivres et les transports que les Espagnols avaient promis
de fournir aux Anglais, moyennant qu'on les leur payt, et qu'ils
ne leur fournissaient mme pas contre argent. Les choses furent
pousses  ce point que sir Arthur Wellesley voyant les Espagnols
bien pourvus, et ses soldats condamns  toutes les privations,
menaa de se retirer si on n'tait pas plus exact  lui procurer ce
dont il manquait,  quoi les Espagnols rpondirent que les Anglais
n'en avaient jamais assez, qu'ils ne savaient que se plaindre, que l
o ils se trouvaient dans la misre, eux, Espagnols, se regardaient
comme dans l'abondance: contradiction qui s'expliquait facilement
par la diffrence de leurs moeurs et de leur manire de Vivre.

[Note en marge: Jonction des Anglais et des Espagnols aux environs de
Talavera.]

Ces arrangements conclus tant bien que mal, sir Arthur Wellesley
retourna le 13 juillet  Plasencia. Aprs avoir donn  la runion
de quelques dtachements qui taient encore en arrire le temps
ncessaire, il marcha sur le Tietar, qu'il franchit sans difficult
le 18 juillet. Il se porta sur Oropesa, se runit par les ponts
d'Almaraz et de l'Arzobispo avec Gregorio de la Cuesta, et rejeta
les arrire-gardes du corps de Victor sur Talavera, o il entra le
22 juillet. Sir Arthur Wellesley aurait voulu attaquer les Franais
tout de suite, sachant qu'ils n'taient pas encore concentrs, et
se flattant d'accabler, avec l'arme combine qui tait de plus de
soixante mille hommes (26 mille Anglais et 36 mille Espagnols), les
22 mille Franais du marchal Victor. Mais Gregorio de la Cuesta
dclara qu'il n'tait pas prt, et on laissa le corps de Victor se
retirer tranquillement derrire l'Alberche, petit cours d'eau qui
descend des montagnes, et se jette d'ans le Tage un peu au del de
Talavera.

[Note en marge: Les Franais, avertis des mouvements de sir Arthur
Wellesley, se concentrent pour combattre les Anglais et les Espagnols
runis.]

C'est  ce moment que les Franais apprirent enfin d'une manire
prcise la marche des gnraux coaliss, et la runion, par les
dbouchs d'Almaraz et de l'Arzobispo, des armes anglaises et
espagnoles. Depuis une quinzaine de jours ils avaient eu avis du
mouvement de sir Arthur Wellesley vers Abrants et Alcantara, mais il
leur restait des doutes sur sa direction ultrieure, sur sa jonction
future avec les Espagnols, sur son plan de campagne. Ce plan tait
aujourd'hui vident, et ds le 20 et le 21 juillet, le marchal
Victor le fit connatre  Madrid. Ne sachant pas s'il serait appuy,
il avait repass l'Alberche, et il tait rsolu  rtrograder plus
loin encore, jusqu' un autre petit cours d'eau qui se prcipite dans
le Tage des hauteurs du Guadarrama, dont il porte le nom.

[Note en marge: Forces dont pouvaient disposer les Franais pour
marcher sur Talavera.]

[Note en marge: Mouvement ordonn par Joseph au marchal Soult.]

[Note en marge: Joseph marche sur Talavera avec Sbastiani, Victor,
et une partie de la rserve de Madrid.]

Joseph, averti le 22 et clair par les conseils du marchal Jourdan,
prit sur-le-champ son parti, et se dcida  porter toutes ses forces
au-devant de l'arme combine. Il ne pouvait mieux faire assurment.
Il avait  sa disposition le corps du gnral Sbastiani (4e corps),
qui, en dtachant 3 mille hommes pour la garde de Tolde, conservait
encore 17 ou 18 mille soldats excellents. Il avait celui du marchal
Victor, qui, toute dfalcation faite, en comptait 22 mille tout
aussi bons. Il pouvait tirer de Madrid une brigade de la division
Dessoles, sa garde, un peu de cavalerie lgre, formant une rserve
de 5 mille hommes et de 14 bouches  feu, ce qui prsentait un
total de 45 mille hommes de la meilleure qualit. Dans la main d'un
gnral habile, une pareille force aurait t plus que suffisante
pour accabler l'arme combine, qui tait de 66  68 mille hommes,
en y comprenant le dtachement du gnral Wilson plac dans les
montagnes, mais dont 26 mille seulement taient de vrais soldats.
Il n'y aurait mme eu aucun doute sur le rsultat, quel que ft le
gnral qui commandt nos troupes, si le marchal Mortier, laiss 
Villacastin, avait pu tre port en deux marches  Tolde. Un renfort
de 18  20 mille vieux soldats aurait donn  l'arme franaise une
telle supriorit que l'arme anglo-espagnole n'aurait pu rsister.
Ce prcieux avantage avait malheureusement t sacrifi  l'ide de
fondre les trois corps du nord en un seul, ide conue par Napolon,
 six cents lieues du thtre de la guerre, et  trois mois du moment
o les vnements devaient s'accomplir. Nanmoins il tait encore
possible de rparer l'inconvnient de cette runion intempestive, en
ordonnant au marchal Soult de marcher de Salamanque sur Avila, pour
descendre entre Madrid et Talavera (voir la carte n 43), et s'il n'y
avait pas moyen de runir ces trois corps immdiatement, d'acheminer
celui des trois qui serait prt le premier, sauf  faire rejoindre
plus tard le second, puis le troisime. N'arrivt-il que celui du
marchal Mortier, qui tait prt depuis long-temps, il suffisait pour
assurer  Joseph une supriorit dcisive. Joseph et le marchal
Jourdan conurent en effet cette ide, mais estimant qu'amener les
forces du marchal Soult vers Madrid entranerait une perte de temps
considrable, qu'en le faisant dboucher directement de Salamanque
sur Plasencia il pourrait tre le 30 ou le 31 juillet sur les
derrires des Anglais, ils aimrent mieux lui donner ce dernier ordre
que celui de dboucher par Avila entre Talavera et Madrid. Il y avait
 cela l'inconvnient de se prsenter  l'ennemi en deux masses,
l'une descendant le Tage de Tolde  Talavera, l'autre le remontant
d'Almaraz  Talavera, et d'offrir  sir Arthur Wellesley qui serait
plac entre elles la possibilit de les battre l'une aprs l'autre,
comme avait fait tant de fois le gnral Bonaparte autour de Vrone.
Mais sir Arthur Wellesley, quoique un excellent capitaine, n'tait
pas le gnral Bonaparte, et ses soldats surtout ne marchaient pas
comme les soldats franais. Il n'avait que 26 mille Anglais, et il
ne pouvait pas avec un pareil nombre battre tour  tour les 45 mille
hommes de Joseph, et les 50 mille que devait amener le marchal
Soult. Si ce dernier recevant le 24 juillet l'ordre envoy le 22, se
mettait en route le 26, ce qui tait possible, il pouvait tre le
30 juillet  Plasencia, et l'arme anglaise prise en queue, tandis
qu'on la pousserait en tte, devait succomber. Le marchal Soult ne
pt-il pas runir le corps du marchal Ney, plac prs de Benavente,
il suffisait qu'il marcht avec son corps, lequel devait tre
aujourd'hui de 20 mille hommes, avec celui du marchal Mortier qui
tait de 18, pour accabler sir Arthur Wellesley qui n'en avait que 26
mille, et qui probablement serait ou dj vaincu, ou du moins forc
 battre en retraite et spar des Espagnols, lorsque la rencontre
aurait lieu. Le roi Joseph envoya au marchal Soult le gnral Foy
avec les instructions que nous venons de rapporter, et la prire la
plus instante de se mettre sur-le-champ en route. Du reste le gnral
Foy, qui arrivait du camp du marchal Soult, affirma itrativement
que ce dernier pourrait tre o on le dsirait, et  l'poque
indique[19]. Joseph ordonna ensuite au gnral Sbastiani de se
porter par Tolde sur Talavera, au secours du marchal Victor (voir
la carte n 43), et partit, dans la nuit du 22 au 23, avec sa rserve
de 5 mille hommes pour le mme point de ralliement. Il laissa le
gnral Belliard dans Madrid avec la seconde brigade de Dessoles, une
foule de malades et de convalescents, qui pouvaient tous au besoin se
jeter dans le Retiro, et s'y dfendre plusieurs semaines. Un rgiment
de dragons dut parcourir les bords du Tage au-dessus et au-dessous
d'Aranjuez, pour donner avis de la premire apparition de Vngas.
Les trois mille hommes dtachs du corps de Sbastiani furent chargs
de garder Tolde, de manire que depuis les sources du Tage jusqu'
Talavera, les prcautions taient prises sur la gauche de l'arme
franaise pour ralentir la marche de Vngas, pendant qu'on ferait
face  don Gregorio de la Cuesta et  sir Arthur Wellesley. Ces
dispositions, qui rvlaient les conseils d'un militaire expriment
(c'tait le marchal Jourdan), et faisaient honneur au jugement du
roi Joseph qui les avait adoptes, devaient, si elles taient bien
excutes, amener la destruction totale des Anglais, car ils allaient
tre assaillis par 45 mille hommes en tte et par 38 mille en queue,
dans la supposition la moins favorable: que pouvaient faire 66
mille hommes, parmi lesquels il n'y avait qu'un tiers de vritables
soldats, contre une telle masse de forces?

[Note 19: J'cris ici d'aprs les mmoires du marchal Jourdan, et
d'aprs la correspondance des marchaux eux-mmes.]

Joseph, parti de Madrid dans la nuit du 22 au 23 juillet, marcha
sur Illescas, et le 25 parvint  Vargas, un peu en arrire du petit
cours d'eau du Guadarrama, sur lequel le marchal Victor s'tait
repli pour oprer sa jonction avec le gnral Sbastiani. Ce mme
jour 25, les trois masses, celles de Victor, de Sbastiani, de Joseph
(Victor, 22,542; Sbastiani, 17,690; Joseph, 5,077), furent runies
 Vargas, un peu au del de Tolde. Si on n'avait pas autant compt
sur la prompte arrive du marchal Soult  Plasencia, il et t plus
prudent de ne pas trop s'avancer, de se tenir  porte de couvrir
Madrid contre une tentative de Vngas, et de choisir en mme temps
une bonne position dfensive pour amener les Anglais au genre de
guerre qu'ils savaient le moins faire,  la guerre offensive. On
aurait donn ainsi au marchal Soult le temps de se prparer, et de
paratre sur le thtre des vnements. Mais esprant trop facilement
la prochaine apparition de celui-ci  Plasencia, ne tenant pas assez
compte des retards imprvus qui souvent  la guerre djouent les
calculs les plus justes, on n'hsita pas  loigner les coaliss
de Madrid, en marchant droit  eux, et en les poussant sur Oropesa
et Plasencia, o l'on croyait qu'ils trouveraient leur perte. On
rsolut donc de se porter le lendemain en avant, et de reprendre
une offensive nergique. Les nouvelles du marchal Soult taient
excellentes. Dsabus enfin sur l'poque de l'entre en action des
Anglais, et renonant  ses premiers plans, il avait crit  la date
du 24 que le corps du marchal Mortier et le sien pourraient partir
de Salamanque le 26, ce qui devait, mme en laissant en arrire
le marchal Ney, amener une masse de forces suffisantes sur les
derrires des Anglais du 30 au 31. D'aprs une telle nouvelle, on
hsita encore moins  marcher en avant, et  pousser les coaliss sur
l'abme suppos de Plasencia.

[Note en marge: Premire rencontre entre Torrijos et Alcabon, et
droute des Espagnols.]

Don Gregorio de la Cuesta, qui le 23 n'avait pas t prt pour
attaquer le marchal Victor alors isol, s'tait fort anim en voyant
les Franais battre en retraite, et avait pass l'Alberche derrire
eux, les poursuivant vivement, et crivant  son alli Wellesley
qu'on ne pouvait joindre ces misrables Franais, tant ils fuyaient
vite. Ayant march le 24 et le 25 sur Alcabon et Cebolla, il les
trouva le 26  Torrijos, rsolus cette fois  se laisser joindre
comme il en avait exprim le dsir, et comme ne le souhaitait pas sir
Arthur Wellesley, qui ne cessait de lui rpter qu'en marchant ainsi
il allait se faire battre. On va voir combien tait grand le bon sens
du gnral anglais.

La cavalerie lgre de Merlin, appartenant au corps du gnral
Sbastiani, marchait avec les dragons de Latour-Maubourg 
l'avant-garde. Don Gregorio de la Cuesta, qui regrettait si fort
la fuite prcipite des Franais, s'arrta court en les voyant
prts  rsister, et se hta de rtrograder pour chercher appui
auprs des Anglais. Entre Torrijos et Alcabon il avait  passer
un dfil, et, pour se couvrir pendant le passage, il prsenta
en bataille 4 mille hommes d'infanterie, et 2 mille chevaux sous
le gnral Zayas. Le gnral Latour-Maubourg, qui commandait en
chef les troupes de l'avant-garde, aprs avoir dbouch d'un champ
d'oliviers, dploya ses escadrons en ligne parallle  l'ennemi. Les
Espagnols tinrent d'abord en ne voyant devant eux que des troupes
 cheval; mais ds qu'ils aperurent la tte de l'infanterie,
ils commencrent  se replier en toute hte, et se jetrent dans
Alcabon. Le gnral Beaumont s'lana alors sur eux avec le 2e de
hussards et un escadron du 5e de chasseurs. Le gnral Zayas essaya
de lui opposer les dragons de Villaviciosa; mais nos hussards et nos
chasseurs chargrent ces dragons en tout sens, les envelopprent
et les sabrrent.  peine s'en sauva-t-il quelques-uns. Aprs cet
acte de vigueur, on se prcipita sur l'arrire-garde, qui s'enfuit
ple-mle avec le corps de bataille. Si, dans le moment, le 1er corps
(celui du marchal Victor) avait t en mesure de donner, l'arme
espagnole tout entire aurait t mise en droute. Mais les troupes
taient fatigues par la chaleur, le terrain prsentait de nombreux
obstacles, et le marchal Victor ne voulut pas risquer une nouvelle
action, bien que l'tat-major de Joseph l'en presst vivement[20].

[Note 20: Assertion du marchal Jourdan.]

[Note en marge: Marche de l'arme franaise sur Talavera.]

[Note en marge: Le marchal Victor se hte de passer l'Alberche, pour
se jeter sur l'arme espagnole, avant qu'elle ait pu atteindre le
camp retranch de Talavera.]

On se borna le soir  coucher  Santa-Olalla. Le lendemain, 27,
on partit  deux heures pour profiter de la fracheur, et on se
porta sur l'Alberche, afin d'arriver le jour mme  Talavera, dans
l'intention de pousser l'arme combine sur Plasencia. Le 1er corps,
prcd de la cavalerie de Latour-Maubourg, formait toujours la tte
de la colonne. En approchant de l'Alberche, on rencontra sur la
gauche les Espagnols qui passaient en dsordre cet affluent du Tage
pour se replier sur Talavera, et  droite une colonne d'Anglais qui
taient venus vers Cazalegas au secours de don Gregorio de la Cuesta,
malgr leur rpugnance  s'associer  ses imprudences. (Voir la carte
n 50.) Du sommet d'un plateau qui domine le cours de l'Alberche, on
apercevait sur l'autre rive un vaste bois de chnes et d'oliviers,
et plus loin une suite de mamelons trs-saillants, trs-fortement
occups, se liant d'un ct  une haute chane de montagnes, de
l'autre  Talavera mme, et au Tage, qui traverse cette ville. La
plus grande partie de l'arme anglaise tait en position sur cette
suite de mamelons, derrire une nombreuse artillerie, des abatis, et
de solides redoutes. La poussire qui s'levait au-dessus de la fort
de chnes et d'oliviers, prouvait que les troupes ennemies qu'on
avait combattues la veille taient en retraite  travers cette fort,
et on pouvait esprer de les joindre avant qu'elles eussent atteint
la position retranche de l'arme anglaise. Le marchal Victor, qui
avait grande confiance dans ses vieux soldats, qui ne connaissait pas
encore les soldats anglais, et qui, grce  son grade lev, croyait
pouvoir prendre beaucoup sur lui, s'empressa de passer l'Alberche
 gu avec ses trois divisions. Il s'avana, la division Ruffin 
droite, celle de Villatte au centre, celle de Lapisse  gauche,
Latour-Maubourg en flanqueur, et envoya dire au roi Joseph de le
faire appuyer par le corps du gnral Sbastiani et par sa rserve.
Bien familiaris avec les lieux, qu'il avait souvent parcourus, il se
flattait, si les circonstances le favorisaient, et si on le secondait
 propos, d'enlever la position au moyen d'un simple coup de main.

[Note en marge: Grave chec prouv par la brigade anglaise
Mackenzie.]

Les troupes franchirent l'Alberche, en colonne serre, ayant de l'eau
jusqu' mi-corps, et s'enfoncrent avec ardeur dans la fort. La
division Lapisse, qui tait  la gauche du marchal Victor, se trouva
engage prs de Casa de las Salinas avec la brigade Mackenzie, qui
formait l'arrire-garde anglaise, et fit bientt le coup de fusil
avec elle. Le 16e lger serrait de prs les Anglais, et, partout
o le terrain le permettait, les abordait vivement. Arriv prs
d'une claircie favorable au dploiement des troupes, le gnral
Chaudron-Rousseau ordonna une charge  la baonnette. Les braves
soldats du 16e, jaloux de prouver qu'ils ne craignaient pas plus une
arme solide et rgulire que les troupes inaguerries des Espagnols,
s'lancrent brusquement sur les deux rgiments anglais (le 31e et le
87e), qui leur taient opposs, les rompirent, et leur causrent une
perte considrable. Les Anglais se rejetrent prcipitamment sur le
gros de leur arme, qui tait en position, comme nous venons de le
dire, prs de Talavera, entre le Tage et les montagnes. Le marchal
Victor voulait les suivre, mais il fallait attendre la division
Villatte qui achevait de passer l'Alberche; il fallait attendre aussi
la cavalerie, l'artillerie, qui ne l'avaient point pass; il fallait
surtout tre rejoint par le corps du gnral Sbastiani, qui tait
encore en arrire. Si, au lieu d'un roi courageux de sa personne,
mais inexpriment et rduit  consulter un vieux marchal, on avait
eu pour diriger l'arme un vritable gnral en chef, venant lui-mme
 la tte de ses avant-gardes reconnatre les lieux, et prendre ses
rsolutions  temps, on se serait press de franchir l'Alberche en
masse; et en profitant de l'chec des Anglais, et de la confusion
avec laquelle se retiraient les Espagnols, on et peut-tre enlev
la position de l'ennemi. Mais chacun suivait sa propre direction, ou
attendait un commandement qui n'arrivait qu'aprs coup et aprs de
longues consultations.

[Note en marge: Description de la position des Anglais et des
Espagnols devant Talavera.]

Toutefois il faut reconnatre qu'il tait un peu tard pour couronner
la journe par un acte aussi dcisif, car le marchal Victor
lui-mme n'arriva en face de la position des Anglais que vers la
chute du jour. En sortant de la fort de chnes et d'oliviers qui se
rencontrait au del de l'Alberche, on s'avanait sur une sorte de
plateau, d'o l'on apercevait distinctement la position des Anglais.
(Voir la carte n 50.) C'tait, comme nous l'avons dit, une suite de
mamelons, dont le plus lev se montrait  notre droite couvert de
troupes anglaises et d'artillerie, dont les autres en s'abaissant
vers Talavera se voyaient  notre gauche couverts galement de
troupes et d'artillerie, celles-ci appartenant  l'arme espagnole.
Au centre de cette position tait une grosse redoute, hrisse de
canons, garde en commun par les troupes des deux nations. Plus
loin,  notre gauche, des bouquets de chnes et d'oliviers, des
abatis, des cltures, s'tendaient jusqu' Talavera et au bord du
Tage, et servaient d'appui au courage de l'arme espagnole, qui ne
brillait, avons-nous dit souvent, que lorsqu'il trouvait un soutien
dans la nature des lieux. Il pouvait y avoir en position 25 ou 26
mille Anglais, 30 et quelques mille Espagnols, plus la division
Wilson qu'on distinguait sur les montagnes  notre droite, presse de
rejoindre l'arme principale: c'taient donc 65 ou 66 mille ennemis 
combattre avec 45 mille soldats que nous amenions, mais excellents,
et rachetant par leur qualit l'infriorit du nombre. L'important
tait de bien combattre, et de ne pas engager maladroitement leur
courage, aussi ferme que bouillant.

Outre que la position des Anglais et des Espagnols tait forte, elle
tait en rapport avec leur principale qualit, qui consistait 
bien rsister dans un poste dfensif. Pour les aborder, il fallait
franchir un ravin assez profond, qui les sparait du plateau sur
lequel nous avions dbouch en sortant de la fort, puis gravir sous
le feu une chane de mamelons escarps. Il tait possible toutefois
de tourner cette chane de mamelons par notre droite, grce  une
circonstance de terrain dont on aurait pu profiter avantageusement.
En effet le mamelon, point extrme de la position des Anglais, tait
spar par un large vallon de la haute chane de montagnes qui borde
la valle du Tage: on pouvait, en descendant dans le ravin dont
il vient d'tre parl, marcher droit  l'ennemi, puis, remontant
 droite, s'introduire dans le vallon, et tourner le mamelon qui
formait l'extrmit de la position des Anglais, et sur lequel tait
campe la division Hill. Il et fallu amener l une portion notable
des forces franaises sans que les Anglais s'en aperussent, puis
attaquer rsolument leur ligne de front et  revers. Grce  cet
ensemble de dispositions, on l'et trs-probablement enleve, comme
on va bientt s'en convaincre.

[Note en marge: Le marchal Victor attaque sans ordre, le 27 au soir,
le point extrme de la position des Anglais.]

Le marchal Victor, qui avait remarqu une grande confusion dans la
retraite des troupes ennemies, s'imagina que par une brusque attaque,
tente  la chute du jour, il emporterait le mamelon qui tait 
notre droite, que ce point emport la position ne serait plus tenable
pour les Anglais, et qu'il aurait  lui seul l'honneur de gagner la
bataille. Cette rsolution spontane, rsultat d'un zle extrme et
d'une bravoure brillante, n'et certainement pas t prise sous un
gnral en chef qui aurait command avec autorit et vigueur. On
n'aurait pas commenc  son insu, par une aile,  une heure du jour
si avance, une grande bataille, sans qu'il et rgl le moment de
cette bataille, la manire de la livrer, et surtout sans qu'il et
dcid s'il fallait qu'elle ft livre.

Le marchal Victor, entran par son courage et ignorant  quelles
troupes il avait affaire, lana la division Ruffin sur le mamelon
entre neuf et dix heures du soir. Cette division, l'une des
meilleures de la grande arme, se composait de trois rgiments
accomplis, le 9e lger, les 24e et 96e de ligne. Elle avait pour
la conduire deux officiers de grand mrite, le gnral de division
Ruffin, et le gnral de brigade Barrois. Le marchal Victor ordonna
au 9e lger d'attaquer de front le mamelon principal qui s'levait
vis--vis de nous, au 24e de le tourner en dbouchant  droite par
le vallon qui nous sparait des montagnes, et au 96e de se porter
 gauche pour appuyer directement le 9e. Le marchal conserva les
divisions Villatte et Lapisse en rserve afin de tenir l'ennemi en
respect sur la gauche. L'artillerie braque sur le plateau aurait pu
agir contre les Anglais, en tirant par-dessus le ravin; mais dans
l'obscurit on craignait de faire feu sur les ntres, et on la laissa
inactive.

[Note en marge: La nuit ayant empch nos rgiments de se soutenir
les uns les autres, l'attaque du marchal Victor demeure sans succs.]

Nos troupes s'avancrent rsolment dans l'obscurit vers le but
assign  leurs efforts. Le 9e lger, qui s'tait mis le premier en
marche, descendit du plateau dans le ravin, et aborda de front le
mamelon qu'il s'agissait d'emporter. Les Anglais s'tant aperus
de ce mouvement ouvrirent un feu meurtrier, quoique dirig dans
les tnbres, sur nos braves soldats, mais ne parvinrent pas  les
arrter. Ceux-ci franchirent les pentes de la position, repoussant 
la baonnette la premire ligne qui leur tait oppose, et, toujours
sous le feu, parvinrent jusqu'au sommet. Dj quelques compagnies
du 9e lger avaient atteint le haut du mamelon, et y avaient mme
enlev quelques Anglais, lorsque le gnral Hill, voyant que ces
hardis assaillants n'taient soutenus ni de droite ni de gauche,
porta dans leur flanc une partie de ses troupes et les arrta dans
leur succs. Le 9e, attaqu en tte, et par sa gauche, fut oblig
de rtrograder en laissant bon nombre de soldats morts ou blesss
sur le sommet du plateau. Ce qui avait caus ce revers, c'tait le
retard du 96e qui, rencontrant dans le fond du ravin des obstacles
imprvus, avait mis  le franchir plus de temps qu'on ne l'avait
suppos, et le retard aussi du 24e, qui en s'engageant  droite dans
le vallon s'y tait gar. Ces deux rgiments arrivant sur le terrain
du combat trouvrent le 9e lger en retraite, mais non en droute,
et conservant sous le feu des Anglais un aplomb inbranlable. Il
avait perdu trois cents hommes dans cette tentative avorte. Son
colonel Meunier avait reu trois coups de feu. Le marchal Victor
ne crut pas devoir pousser plus loin cet engagement nocturne, et
pensa qu'il convenait de donner quelque repos  des troupes qui,
parties de Santa-Olalla  2 heures du matin, combattaient prs de
Talavera  10 heures du soir. On bivouaqua o l'on tait, sur le
plateau qui faisait face aux Anglais.  gauche la cavalerie liait
les troupes du marchal Victor avec celles du gnral Sbastiani et
de la rserve, qui avaient enfin pass l'Alberche, et s'taient
dployes en face du centre de l'ennemi. Les dragons de Milhaud 
l'extrme gauche observaient la grande route de Talavera. De ce ct
les Espagnols, pousss vivement par notre cavalerie, se trouvaient
dans une confusion extraordinaire, et s'tablissaient comme ils
pouvaient dans leur position. Tout troubls, ils se crurent attaqus
en entendant la fusillade de la division Ruffin, et se mirent 
tirer dans l'obscurit, sans savoir ni sur qui, ni pourquoi. Aussi
prtendirent-ils le lendemain avoir eu  repousser une violente
attaque de nuit. Ce qui tait moins pardonnable, les Anglais placs
du mme ct rptrent ce mensonge.

[Note en marge: Nouvelle attaque le 28 au matin, excute sans ordre
et sans succs par le marchal Victor.]

Le lendemain 28, jour mmorable dans nos guerres d'Espagne, le
marchal Victor tenant  rparer l'chec fort accidentel de la
veille, voulut entrer en action ds l'aurore, ne doutant pas de
l'emporter cette fois quand l'attaque du mamelon serait excute avec
l'ensemble convenable. Parcourant le terrain  cheval, voyant l'arme
anglaise tablie sur la suite des mamelons dont on avait assailli le
principal, l'arme espagnole derrire des cltures, des abatis, des
bois, il se persuada de nouveau qu'en enlevant celui de ces mamelons
qui tait plac vis--vis de notre droite, l'arme combine, arrache
en quelque sorte de sa position, serait refoule sur Talavera, et
probablement prcipite dans le Tage. Il rsolut donc d'attaquer
sur-le-champ, et avec la dernire vigueur, en faisant dire au roi
Joseph de porter immdiatement sur le centre de l'ennemi les troupes
du gnral Sbastiani et de la rserve, afin que les Anglais ne se
jetassent point en masse sur lui, pendant qu'il serait occup contre
l'extrmit de leur ligne.

Prenant encore spontanment cette audacieuse rsolution, il voulut
fournir  la division Ruffin l'occasion de se ddommager de
l'insuccs de la veille, et lui ordonna de se prcipiter sur le
mamelon avec ses trois rgiments  la fois. Il plaa la division
Villatte en rserve en arrire, et chargea la division Lapisse avec
les dragons de Latour-Maubourg de feindre  gauche un mouvement sur
le centre des ennemis. Mais ce n'tait pas assez d'une feinte si on
prtendait les empcher de fondre en masse sur la division Ruffin.

[Note en marge: La division Ruffin, ayant attaqu sans tre soutenue,
se replie aprs avoir fait une perte norme.]

Cette brave division s'branla en effet ds le point du jour avec un
seul changement dans son ordre de marche. Le 9e, dj dcim dans
la premire tentative, dut attaquer  droite par le vallon; le 24e,
qui n'avait pas joint l'ennemi, dut attaquer au centre et de front;
le 96e,  gauche comme la veille. Ces trois rgiments descendirent
dans le ravin, puis le traversrent sous le feu de toute la division
Hill, avec une fermet qui fit l'admiration de l'arme anglaise. Ils
franchirent les premires pentes, et arrivrent sur un terrain qui
formait en quelque sorte le premier tage de ce mamelon, opposant 
la mousqueterie et  la mitraille un sang-froid incomparable. Mais
sir Arthur Wellesley, plac au milieu de son arme et se conduisant
en vrai gnral, discerna parfaitement que la division Lapisse,
range  gauche de la division Ruffin, n'tait pas  porte d'agir,
et le reste de l'arme franaise encore moins. Allant alors au plus
press, il dirigea une partie de son centre, compos des troupes
du gnral Sherbrooke, sur la division Ruffin. Celle-ci, traite
en ce moment comme l'avait t le 9e pendant la nuit, c'est--dire
prise en flanc, tandis qu'elle essuyait de front un feu terrible,
fut contrainte de rtrograder. Elle recula lentement, en tant aux
Anglais le courage de la poursuivre. Mais elle paya et son audacieuse
attaque, et sa belle retraite, d'une perte norme. Environ cinq
cents hommes par rgiment, ce qui faisait 1,500 pour la division,
jonchaient les degrs de ce fatal mamelon, contre lequel venaient
d'chouer deux attaques successives, excutes avec un rare hrosme.

[Note en marge: Joseph, accouru sur le terrain avec le marchal
Jourdan, dlibre pour savoir s'il faut livrer bataille.]

[Note en marge: Opinion du marchal Jourdan.]

Le marchal Victor, qui de sa personne ne s'tait pas mnag,
reconnut que contre des troupes pareilles on n'enlevait pas une
position en la brusquant. Ne se dcourageant pas toutefois, et
toujours confiant dans la victoire, il remit l'attaque dcisive au
moment o l'arme franaise pourrait agir tout entire. Il tait
dix heures du matin. Joseph, accouru au premier corps pour y jouer
enfin son rle de commandant en chef, tint conseil avec le marchal
Jourdan, le marchal Victor et le gnral Sbastiani, sur le parti 
prendre. Avant de dcider comment on attaquerait, il fallait savoir
d'abord si on attaquerait, c'est--dire si on livrerait bataille.
Telle tait la premire question  rsoudre. On se partagea sur
cette question essentielle. Le marchal Jourdan avec sa grande
exprience se pronona contre l'ide de livrer bataille. Il en
donna d'excellentes raisons. Selon lui on avait manqu l'occasion
d'enlever la position de l'ennemi qu'il venait de reconnatre, et
dont il savait maintenant les cts forts et faibles. Il aurait
fallu, lorsque les Anglais ignoraient encore le vrai point d'attaque,
porter pendant la nuit dans le vallon une partie considrable de
l'arme franaise, en gardant le reste en ligne pour masquer ce
mouvement, puis assaillir  l'improviste, avec vigueur et ensemble,
le mamelon principal avant que l'ennemi pt y reporter des moyens
de dfense suffisants, et, le mamelon enlev, refouler l'arme
combine sur Talavera et le Tage, o on aurait pu lui faire subir
un vritable dsastre. Mais il n'tait plus temps d'oprer ainsi,
parce que sir Arthur Wellesley tait averti par deux tentatives
successives du vrai point d'attaque, parce qu'il tait jour, parce
que le moindre mouvement serait aperu, et que le gnral ennemi
ne manquerait pas de reporter  sa gauche autant de troupes que
nous en reporterions  notre droite; que d'ailleurs en excutant ce
changement de front, on n'aurait, pour se retirer en cas d'chec, que
les routes impraticables qui conduisent  Avila, et que la retraite,
si elle devenait ncessaire, ne pourrait se faire qu'en sacrifiant
l'artillerie et les quipages de l'arme. Dans cet tat de choses,
l'attaque de front tant douteuse, l'attaque de flanc trop tardive
et de plus prilleuse pour la retraite, il fallait temporiser, se
replier derrire l'Alberche, y choisir une position dfensive, et
attendre que le marchal Soult avec ses trois corps runis dboucht
sur les derrires de l'arme anglo-espagnole.

[Note en marge: Opinion du marchal Victor.]

[Note en marge: Hsitations de Joseph termines par une dpche du
marchal Soult, et rsolution de livrer bataille.]

[Note en marge: Bataille de Talavera, livre le 28 juillet, vers la
moiti du jour.]

[Note en marge: Plan d'attaque gnrale.]

Le marchal Victor, rempli d'ardeur, ayant le dsir de se ddommager
des deux tentatives infructueuses de la veille et du matin, confiant
dans l'nergie de ses troupes, soutint que c'tait faute d'appui vers
le centre que ses attaques n'avaient pas russi; que si le 4e corps,
celui du gnral Sbastiani, se portait suivi de la rserve contre le
centre de l'arme anglaise, il se faisait fort, avec son corps seul,
de s'emparer du mamelon qui tait la clef de la position. Il rpta
plusieurs fois qu'il fallait renoncer  faire la guerre, si, avec des
troupes comme les siennes, il n'enlevait pas la position de l'ennemi.
Joseph, plac entre la froide prudence du marchal Jourdan, et la
fougue entranante du marchal Victor, hsitait, ne sachant quel
parti prendre, lorsqu'arriva une lettre du marchal Soult annonant
que, malgr ce qu'il avait promis, il ne pourrait pas tre avant le
3 aot sur les derrires des Anglais. Pourtant le corps du marchal
Mortier tait le 26  Salamanque, le corps du marchal Soult tait le
mme jour moiti  Salamanque, moiti  Toro, et il semble que rien
n'aurait d l'empcher d'tre le 29 ou le 30  Plasencia, avec 38
ou 40,000 hommes. Quoi qu'il en soit, on tait au 28, et il aurait
fallu attendre six jours l'apparition du marchal Soult. Or, pendant
ces six jours, pourrait-on tenir tte  sir Arthur Wellesley et 
don Gregorio de la Cuesta d'un ct,  Vngas de l'autre, celui-ci
menaant dj Tolde et Aranjuez? Ces considrations et l'ardeur 
combattre du marchal Victor firent pencher la balance en faveur
du projet de livrer bataille, et il fut dcid qu'on attaquerait
immdiatement. Les dispositions furent arrtes sur-le-champ. Il fut
convenu que cette fois l'attaque serait simultane de notre droite 
notre gauche, afin que l'ennemi, oblig de se dfendre partout, ne
pt porter de renforts sur aucun point. Le marchal Victor devait
s'y prendre autrement qu'il n'avait fait la veille et le matin. Au
lieu de gravir directement le mamelon, il devait faire filer la
division Ruffin dans le vallon qui sparait la position de l'ennemi
des montagnes, la conduire par le fond de ce vallon o l'Anglais
Wilson commenait  se montrer, et ne lui faire escalader le mamelon
que lorsqu'elle l'aurait compltement dbord. Pendant ce temps,
la division Villatte aurait l'une de ses deux brigades au pied du
mamelon pour le menacer et y retenir les Anglais, l'autre dans le
vallon pour y soutenir Ruffin contre une masse de cavalerie qu'on
apercevait dans le lointain. Quant  la division Lapisse, formant la
gauche de Victor, elle devait, de concert avec le corps du gnral
Sbastiani, attaquer le centre d'une manire vigoureuse, et de faon
 y attirer les plus grandes forces de l'ennemi. C'est lorsque cette
attaque au centre aurait produit son effet, et que la division Ruffin
aurait gagn assez de terrain dans le vallon sur la gauche des
Anglais, que le gnral Villatte devait, avec ses deux brigades,
assaillir de front le mamelon, ainsi que l'avait dj essay la division
Ruffin. Il tait permis de compter qu'en s'y prenant de la sorte
l'attaque russirait. Les dragons de Latour-Maubourg devaient,
avec la cavalerie lgre du gnral Merlin, se porter  droite, et
suivre la division Ruffin dans le vallon o se montrait, comme nous
venons de le dire, beaucoup de cavalerie anglaise et espagnole. Les
dragons de Milhaud taient destins  agir vers l'extrme gauche, et
 occuper les Espagnols du ct de Talavera. La rserve de Joseph,
place en arrire au centre, avait mission de secourir ceux qui en
auraient besoin. Enfin l'artillerie du marchal Victor, tablie sur
le plateau vis--vis de la position des Anglais, devait les couvrir
de projectiles, en tirant par-dessus le ravin. Ces dispositions, bien
excutes, faisaient esprer le succs de la bataille.

[Note en marge: Accident survenu  la division allemande Leval,
pendant que l'arme se mettait en bataille.]

Les ordres de l'tat-major gnral transmis et reus promptement,
grce au peu d'tendue du champ de bataille, ne commencrent
cependant  s'excuter que vers deux heures de l'aprs-midi, 
cause des nombreux mouvements de troupes qu'il fallait oprer.
La division Ruffin, descendant par une troue dans le vallon, le
remonta en colonne serre sur le flanc des Anglais, tandis que les
deux brigades du gnral Villatte, descendues dans le ravin qui nous
sparait de l'ennemi, et faisant face l'une au vallon, l'autre au
mamelon, taient prtes  se joindre  Ruffin, ou  se retourner pour
assaillir de front la position si opinitrement dispute depuis
la veille. Pendant ce temps, l'artillerie dirige par le colonel
d'Aboville, tirant par-dessus le ravin, couvrait de feu les Anglais.
Enfin la division Lapisse s'apprtait  fondre sur le centre de la
ligne, et le corps du gnral Sbastiani s'branlait pour enlever
la redoute vers laquelle se joignaient les deux armes combines.
Mais tandis que ces mouvements s'accomplissaient avec ensemble, un
accident y apporta quelque trouble. La division allemande Leval,
reporte depuis quelques jours du corps du marchal Victor  celui
du gnral Sbastiani, avait t place  gauche de ce dernier, pour
le flanquer de concert avec les dragons de Milhaud, en cas que les
Espagnols voulussent dboucher de Talavera. Ayant ordre de se tenir 
la hauteur du gnral Sbastiani, et ne discernant pas bien son poste
 travers les bois d'oliviers et de chnes qui couvraient le terrain,
elle se trouva tout  coup sous le feu de la redoute du centre, et
assaillie  droite par les Anglais,  gauche par de la cavalerie
espagnole. Les Allemands, forms en carr, reurent cette cavalerie
par un feu  bout portant et la dispersrent. Ils marchrent ensuite
en avant. Dans leur mouvement offensif, ils dbordrent un rgiment
anglais qui les attaquait par la droite, et, l'ayant envelopp,
ils allaient le faire prisonnier, lorsque le gnral de Porbeck,
commandant les troupes badoises, fut tu d'un coup de feu. Cet
accident laissant les Badois sans chef, les Anglais eurent le temps
de se reconnatre, de rtrograder et de se sauver. L'tat-major
de Joseph, en voyant cette action prmature, voulut arrter les
Allemands de peur qu'engags trop tt ils ne fissent faute plus
tard sur le flanc de la division Sbastiani, et ordonna au gnral
Leval de se retirer. Mieux et valu poursuivre vigoureusement cette
attaque, en usant de la rserve pour le cas d'une apparition subite
des Espagnols sur le flanc du gnral Sbastiani, que de rtrograder
devant l'ennemi. Quoi qu'il en soit, on reporta la division Leval en
arrire, mais au milieu des oliviers on eut de la peine  ramener
l'artillerie dont les chevaux avaient t tus par le feu de la
redoute, et on abandonna huit pices dont l'ennemi se fit plus tard
un trophe.

[Note en marge: Vigoureuse attaque du gnral Lapisse sur le centre
des Anglais.]

[Note en marge: Attaque galement vigoureuse du gnral Sbastiani
sur le mme point.]

[Note en marge: Engagement de cavalerie dans le vallon, et
destruction du 13e de dragons anglais.]

Aprs avoir ainsi par autant que possible  cet accident, les
gnraux Sbastiani et Lapisse se portrent l'un et l'autre en
avant. Le gnral Lapisse, conduisant le 16e lger et le 45e de
ligne, dploys, et suivi des 8e et 54e de ligne en colonne serre,
assaillit les hauteurs qui flanquaient le mamelon principal et le
liaient  la plaine de Talavera. Malgr le feu des Anglais, il gagna
du terrain. Le gnral Sbastiani, avec sa belle division franaise,
compose de quatre rgiments, attaqua  gauche du gnral Lapisse.
Les Anglais se jetrent sur lui avec fureur. Sa brigade de droite,
commande par le gnral Rey, et compose des 28e et 32e, leur tint
tte, et les repoussa. La brigade de gauche, commande par le gnral
Belair, fut assaillie  la fois par les Espagnols et par les Anglais,
mais elle ne se montra pas moins ferme que celle du gnral Rey, et,
comme elle, tint tte  une multitude d'ennemis. Le 75e et le 58e
arrtrent les charges de la cavalerie espagnole, pendant que les
Allemands de Leval s'avanaient de nouveau en plusieurs carrs. De
ce ct, comme du ct de la division Lapisse, on gagnait lentement
du terrain. Tandis que ces vnements se passaient  gauche et au
centre,  droite en face du fameux mamelon, l'artillerie, continuant
de tirer par-dessus le ravin, produisait un effet meurtrier sur la
division Hill; le gnral Villatte attendait toujours dans le fond du
ravin le signal de l'attaque, et la division Ruffin cheminait dans
le vallon sur la gauche des Anglais. Dans ce moment la cavalerie
portugaise d'Albuquerque, jointe  la cavalerie anglaise, voulut
barrer le chemin du vallon  la division Ruffin, et se porta sur
elle au galop. Cette division, voyant venir la charge, se rangea
pour la laisser passer, et la cavalerie anglo-portugaise, lance 
toute bride, reut ainsi le feu de Ruffin et de Villatte. Une partie
rebroussa chemin; mais le 13e de dragons anglais, emport par ses
chevaux, ne put revenir. La brigade de cavalerie lgre du gnral
Strolz, manoeuvrant habilement, attendit qu'il et pass, puis se
jeta  sa suite, et le chargea en flanc et en queue, pendant que les
lanciers polonais et les chevaux-lgers westphaliens l'attaquaient en
tte. Ce malheureux rgiment, envelopp de toutes parts, fut sabr ou
pris en entier.

[Note en marge: Mort du gnral Lapisse au centre, et mouvement
rtrograde de sa division par suite de cette mort.]

Tel tait l'tat des choses vers notre droite, lorsqu'au centre,
le gnral Lapisse, qui conduisait sa division en personne, et
avait dj gravi les hauteurs occupes par l'ennemi,  la tte
du 16e lger, fut tu d'un coup de feu. Cette mort produisit une
sorte d'branlement dans sa division, qui, charge aussitt par les
troupes de Sherbrooke, fut ramene en arrire. Le marchal Victor,
averti de cet incident, partit au galop, et vint sous le feu rallier
ses troupes, et les reporter en ligne. Mais l'ennemi, insistant
pour conserver ce premier succs, se jeta en masse sur la division
Lapisse. Au mme instant le corps du gnral Sbastiani, dcouvert
par le mouvement rtrograde de la division Lapisse, fut vivement
assailli sur sa droite. Les 28e et 32e, se conduisant avec leur
bravoure accoutume, tinrent ferme sous les ordres du gnral Rey, et
ne cdrent que ce qu'il fallait de terrain pour se remettre en ligne
avec les troupes qui venaient de rtrograder.

[Note en marge: Joseph, voyant l'action se prolonger, suspend la
bataille au moment o on allait la gagner.]

[Note en marge: Vains efforts du marchal Victor pour faire continuer
la bataille.]

[Note en marge: Ordre dfinitif de la retraite adress au marchal
Victor et au gnral Sbastiani.]

C'tait le moment de redoubler d'nergie, de porter la rserve au
secours des divisions Lapisse et Sbastiani, et de jeter enfin
les deux brigades du gnral Villatte sur le mamelon que Ruffin
tait parvenu  dborder. Tout en effet donnait lieu d'esprer la
victoire. Les Anglais, mitraills par nos batteries du plateau,
paraissaient branls; leur artillerie tait dmonte, et leur
feu presque teint. Un effort simultan et vigoureux tent alors
devait vaincre leur tnacit ordinaire. Mais Joseph, qui, tout en
se laissant entraner par la chaleur du marchal Victor, avait t
fort sensible aux rflexions du marchal Jourdan, voyant la journe
avance et la victoire encore douteuse, voulut suspendre l'action,
sauf  recommencer le lendemain. Ce n'tait assurment pas le cas de
se dcourager, car on allait l'emporter. Mais n'ayant ni l'habitude
ni la tnacit du champ de bataille, il fit contremander l'attaque.
Il tait cinq heures  peu prs, et au mois de juillet on pouvait
compter sur plusieurs heures de jour pour terminer la bataille.
Le marchal Victor accourut aussitt, fit valoir la certitude du
succs, si Ruffin, qui avait pntr dans le vallon  la hauteur
convenable, attaquait les Anglais par derrire, tandis que Villatte
les attaquerait de front; il allgua l'branlement visible de
l'ennemi, et toutes les raisons qu'on avait de pousser  bout cette
journe, en opposant  sir Arthur Wellesley une constance gale 
la sienne. Joseph, touch de ces raisons, allait cder  l'avis du
marchal Victor, lorsque divers officiers accoururent lui dire que
des dtachements espagnols, remontant les bords du Tage, semblaient
gagner l'Alberche; lorsque d'autres, arrivant de Tolde en toute
hte, vinrent lui apporter l'inquitante nouvelle de l'apparition de
Vngas devant Aranjuez et Madrid. Le caractre incertain de Joseph
ne rsista point  l'effet redoubl de ces rapports: il craignit
d'tre tourn; et confirm dans son apprhension par le marchal
Jourdan, qui blmait la bataille, il fit dire au marchal Victor de
se retirer, et d'indiquer au gnral Sbastiani le moment prcis de
sa retraite, pour que celui-ci oprt la sienne simultanment.

[Note en marge: Rsultats de la bataille de Talavera.]

Le marchal Victor n'osant pas dsobir cette fois, manda au gnral
Sbastiani qu'il battrait en retraite vers minuit; mais il ritra
ses instances auprs de Joseph pour tre autoris  continuer la
bataille le lendemain. Joseph passa une partie de la nuit dans de
cruelles perplexits, entour d'officiers qui disaient, les uns qu'on
tait dbord par la droite et par la gauche, les autres au contraire
que les Anglais paraissaient immobiles dans leur position, et hors
d'tat de faire un pas en avant. Plac ainsi entre la crainte d'tre
dbord s'il persvrait  combattre, et celle d'tre accus de
faiblesse auprs de l'Empereur s'il ordonnait la retraite, il apprit
tout  coup que l'arme quittait sa position, et fut de la sorte tir
de son irrsolution par les vnements, qu'il ne conduisait plus. En
effet le gnral Sbastiani, ayant reu l'avis que Victor lui avait
donn par obissance, en avait conclu qu'il devait se replier, et
s'tait repli effectivement. Le marchal Victor, de son ct, qui,
aurait voulu rester en position pour recommencer le lendemain, voyant
le gnral Sbastiani se retirer, finit par rtrograder aussi, et
toute l'arme le 29  la pointe du jour se trouva en mouvement pour
repasser l'Alberche. Ainsi le hasard aprs avoir commenc cette
bataille se chargeait de la finir[21]. Au surplus notre arme repassa
l'Alberche sans tre poursuivie, et en emportant tous ses blesss,
tous ses bagages, toute son artillerie, sauf les huit pices de la
division Leval laisses dans un champ d'oliviers. Les Anglais, fort
heureux d'tre dbarrasss de nous, se seraient bien gards de nous
poursuivre. Ils avaient plusieurs gnraux tus ou blesss et 7  8
mille hommes hors de combat, dont 5 mille pour leur compte, et le
reste pour le compte des Espagnols. C'tait surtout notre artillerie
qui avait produit ce ravage dans leurs rangs. Nos pertes n'taient
gure moindres: nous avions environ 6 mille blesss et un millier
de morts. Le gnral Lapisse, officier trs-regrettable, avait t
tu. Plusieurs gnraux et colonels taient galement morts ou
blesss. Cette bataille, demeure indcise, et t certainement
gagne, si le marchal Victor n'et pas attaqu intempestivement
et sur un seul point, tant la veille que le matin; si, lorsque
l'attaque de partielle tait devenue gnrale, on et donn le temps
 la droite de seconder l'action de la gauche; si on ne se ft pas
retir trop tt; si on n'et pas termin l'action comme on l'avait
commence, c'est--dire au hasard; si enfin tout n'et pas t
livr  la confusion, faute d'entente et de volont. La bataille de
Talavera est l'une des plus importantes de la guerre d'Espagne, et
l'une des plus instructives, car elle offre  elle seule une image
complte de ce qui se passait dans cette contre, o l'on voyait des
soldats hroques perdre les fruits de leur hrosme par dfaut de
direction. Assurment le roi Joseph et le marchal Jourdan, obissant
uniquement l'un  son bon sens naturel, l'autre  son exprience,
eussent beaucoup mieux agi qu'ils ne le pouvaient faire, s'ils
n'avaient point t placs entre des gnraux insubordonns d'une
part, et l'autorit trop loigne de Napolon de l'autre, entre une
dsobissance qui dconcertait tous leurs plans, et une volont qui,
 la distance o elle tait d'eux, les paralysait sans les guider.
Talavera rsumait compltement ce triste tat de choses.

[Note 21: L'ordre de se retirer donn ainsi presque sans motifs au
marchal Victor, qui ne le transmit au gnral Sbastiani que par
obissance, mais dans l'esprance que cet ordre serait rvoqu,
devint l'occasion d'une vive contestation entre le roi Joseph
et le marchal Victor lui-mme. J'ai lu les mmoires de l'un et
de l'autre adresss  l'Empereur, leur juge  tous, et c'est de
leur comparaison, faite avec impartialit, que j'ai extrait les
dtails que je rapporte ici. J'ai cru devoir runir les pices de
ce singulier procs, et,  cause de leur tendue, les rejeter  la
fin de ce volume, pour donner une ide du chaos des volonts l o
Napolon n'tait pas. On y verra aussi, je l'espre, combien en
peignant les passions du temps je suis loin de m'y associer, et d'en
reproduire le langage.]

[Note en marge: Retour de Joseph vers Madrid, afin de couvrir cette
capitale.]

Joseph, qui tait surtout ramen vers Madrid par la crainte des
dangers qui menaaient cette capitale, se reporta sur Santa-Olalla,
nullement, il faut le reconnatre, avec la prcipitation d'un
vaincu, car il ne l'tait pas, mais au contraire avec la lenteur
d'un ennemi redoutable, que le calcul et non la dfaite oblige 
s'loigner. Ses soldats avaient la fiert qui convenait  leur
bravoure, et ne demandaient qu' rencontrer de nouveau les Anglais.
Mais l'attitude de ces derniers prouvait qu'on ne serait pas
poursuivi, et on s'attendait d'ailleurs  les voir bientt dans une
position cruelle, par la prochaine arrive du marchal Soult sur
leurs derrires. Nanmoins Joseph laissa Victor sur l'Alberche,
pour les observer, et prendre aux vnements la part qui pourrait
lui choir  l'apparition du marchal Soult. Puis afin d'arrter
le gnral Vngas et de couvrir Madrid, il se porta sur Tolde et
Aranjuez avec le corps de Sbastiani et la rserve, qui taient plus
que suffisants, malgr leurs pertes, pour tenir tte  l'arme de
la Manche, que le gnral Sbastiani seul avait dj battue  plate
couture.

Sir Arthur Wellesley, bien qu'il et reu la brigade Crawfurd le
lendemain de la bataille de Talavera, ce qui lui valait 3  4
mille hommes de renfort, avait t si gravement maltrait qu'il se
trouvait dans l'impossibilit de livrer une nouvelle bataille. La
plupart de ses pices de canon taient dmontes, et ses munitions
singulirement diminues. Quant  ses soldats, ils avaient absolument
besoin de se remettre des violents efforts qu'ils avaient faits.
Aussi n'y avait-il pas  craindre qu'il renouvelt une manoeuvre,
imite de Napolon, qu'on lui a reproch depuis de n'avoir pas
excute, celle d'aller se jeter sur le marchal Soult, aprs avoir
tenu tte au roi Joseph, et de les battre ainsi l'un aprs l'autre.
 chaque sicle, quand certaines manires de procder ont russi, on
les convertit en type oblig, type sur lequel on veut modeler toutes
choses, et d'aprs lequel on critique les actes de tous les hommes du
temps. Napolon en effet reprocha depuis au marchal Jourdan, d'avoir
amen le marchal Soult sur Plasencia, au lieu de l'amener sur Madrid
par Villacastin, d'avoir ainsi plac sir Arthur Wellesley entre
les deux armes franaises, ce qui offrait  celui-ci l'occasion
d'un beau triomphe; et  leur tour les critiques qui ont jug sir
Arthur Wellesley l'ont blm d'avoir laiss chapper cette heureuse
occasion. Mais aucun de ces reproches n'est fond. Pour amener le
marchal Soult sur Madrid par Villacastin, et de Madrid sur Talavera,
il et fallu avoir huit ou dix jours de plus, et on tait si press
par les trois armes de sir Arthur Wellesley, de don Gregorio de
la Cuesta et de Vngas, qu'on ne pouvait pas sans pril s'exposer
 un tel retard. De plus, en dbouchant avec 50 mille hommes sur
Plasencia, le marchal Soult tait assez fort pour ne pas craindre
 lui seul la rencontre de l'arme anglaise. Ce qui et t plus
simple assurment, c'et t de diriger le corps du marchal Mortier
sur Talavera par Avila, sauf  porter plus tard le marchal Soult
par Plasencia sur les derrires des Anglais battus. Mais ce sont
les ordres de Schoenbrunn qui empchrent cette faon si naturelle
d'agir, en plaant le marchal Mortier sous les ordres du marchal
Soult. Il n'y avait donc rien  reprocher au marchal Jourdan. Quant
 sir Arthur Wellesley, ses soldats ne marchaient pas comme ceux du
gnral Bonaparte en Italie, et avec les 18 mille Anglais qui lui
restaient aprs la bataille de Talavera, que l'arrive de la brigade
Crawfurd portait peut-tre  22 mille, qu'aurait-il fait contre
les 50 mille hommes du marchal Soult? videmment rien, sinon de
s'exposer  un dsastre. Il n'y a donc pas  lui reprocher d'avoir
manqu ici l'occasion d'une grande victoire.

[Note en marge: Premier mouvement de sir Arthur Wellesley vers
Oropesa, pour tenir tte au marchal Soult.]

Du reste sir Arthur Wellesley avait eu  peine vingt-quatre heures
pour se remettre de cette rude bataille, qu'il apprit par les gens
du pays qu'on prparait des vivres en de et au del du col de
Baos, sur la route qui mne de Castille en Estrmadure. Les avis
recueillis ne parlaient que d'une douzaine de mille hommes, ce qui
n'avait pas lieu de l'inquiter beaucoup. Il voulut aussitt se
porter au-devant d'eux, en laissant don Gregorio de la Cuesta sur
ses derrires pour observer le marchal Victor. En consquence il se
dirigea sur Oropesa, route de Plasencia, pour recevoir les Franais
qui s'avanaient de ce ct, et qui ne devaient tre, d'aprs ses
conjectures, que le corps du marchal Soult dj battu en Portugal.

[Date en marge: Aot 1809.]

[Note en marge: Arrive tardive du marchal Soult  Plasencia.]

Ce marchal arrivait enfin, mais trois ou quatre jours aprs le
moment o sa prsence aurait pu produire d'immenses rsultats. Le
26 il avait sous la main le corps du marchal Mortier  Salamanque,
et le sien mme  une marche en arrire. En partant le 26 ou le 27,
il aurait pu en trois ou quatre jours dboucher sur Plasencia, et
tre le 30 ou le 31 sur les derrires de sir Arthur Wellesley. Le
surprenant puis par une grande bataille, il devait, avec les 38
mille hommes qu'il amenait, le jeter en dsordre sur le Tage, et lui
faire payer cher la demi-victoire de Talavera. Mais le marchal Soult
n'osant pas se risquer sans avoir toutes ses forces runies, voulut
attendre le marchal Ney, qui s'tait ht d'obir, mais qui venait
de trop loin pour rejoindre  l'poque indique. Il voulut aussi
remplacer quelques parties d'artillerie qui lui manquaient, et il
ne put tre avec son avant-garde que le 3 aot  Plasencia, ce qui
justifie notre assertion que la runion des trois corps des marchaux
Ney, Mortier, Soult, causa autant de mal  la fin de la campagne,
que leur sparation en avait caus au commencement. Sans cette
runion, le marchal Mortier, comme nous l'avons dj fait remarquer
plusieurs fois, libre de ses mouvements et laiss  Villacastin  la
disposition de Joseph, l'aurait suivi  Talavera, et et dcid la
victoire. Battue dans cette journe, on ne sait pas comment l'arme
britannique aurait pass le Tage, ou regagn Alcantara, poursuivie
par des soldats franais, marchant deux fois plus vite que les
Anglais.

[Note en marge: Sir Arthur Wellesley, apprenant l'arrive du marchal
Soult avec cinquante mille hommes, se hte de regagner le Tage et de
battre en retraite.]

[Note en marge: L'arme anglaise passe le Tage au pont de
l'Arzobispo.]

Quoi qu'il en soit, sir Arthur Wellesley ayant appris  Oropesa que
les renseignements transmis du col de Baos taient incomplets, car
il arrivait par ce col 40 ou 50 mille hommes, au lieu de 12 mille
qu'on avait d'abord annoncs, ne crut pouvoir prendre un meilleur
parti que de se mettre  couvert derrire la ligne du Tage, ce qui,
de l'tat de vainqueur qu'il se vantait d'tre, allait le faire
passer  l'tat de vaincu, avec toutes les consquences de la dfaite
la plus complte. Il ne fallait pas qu'il perdt un moment entre
Victor, qui pouvait revenir sur lui, et le corps de Mortier, qui,
prcdant le marchal Soult, s'avanait en toute hte. Il rsolut
de franchir le Tage sur le pont de l'Arzobispo, qui tait le plus 
sa porte, bien qu'en passant sur ce pont il fallt, pour rejoindre
la grande route d'Estrmadure, descendre la rive gauche du fleuve
jusqu' Almaraz par des chemins presque impraticables. Heureusement
pour lui, le marchal Victor, que Joseph avait laiss sur l'Alberche
pour observer les Anglais, avait pris ombrage des coureurs de Wilson
dans les montagnes, et les voyant s'avancer sur sa droite vers
Madrid, s'tait repli dans la direction de cette capitale. S'il et
t sur l'Alberche, l'arme anglo-espagnole, assaillie au passage du
fleuve, aurait pu essuyer d'normes dommages. Sir Arthur Wellesley
repassa donc le pont de l'Arzobispo, en abandonnant  Talavera 4  5
mille blesss, qu'il recommanda  l'humanit des gnraux franais,
et beaucoup de matriel qu'il ne put emporter. C'taient autant de
prisonniers qu'il nous livrait, et qui nous procuraient tous les
trophes de la victoire, comme si nous eussions gagn la bataille
de Talavera. Sir Arthur Wellesley vint prendre position vis--vis
d'Almaraz, sur les hauteurs qui dominent le Tage, et o il attendit
que son artillerie et parcouru les routes affreuses de la rive
gauche de ce fleuve, depuis le pont de l'Arzobispo jusqu' celui
d'Almaraz. Les Espagnols de la Cuesta furent chargs de dfendre le
pont de l'Arzobispo et de s'opposer  la marche des Franais.

[Note en marge: Le pont de l'Arzobispo enlev de vive force par les
troupes du marchal Mortier.]

Le marchal Mortier, qui marchait en tte, ayant dbouch des
montagnes, se trouva vis--vis de l'Arzobispo les 6 et 7 aot, suivi
bientt du marchal Soult, qui formait le corps de bataille. L'arme
qui arrivait si tard voulait naturellement signaler sa prsence,
et ne pouvait laisser chapper l'ennemi sans chercher  lui causer
quelque grand dommage. En consquence, on rsolut d'enlever le pont
de l'Arzobispo. C'tait une dmonstration de force bien plus qu'une
opration de srieuse consquence. Le marchal Mortier fut charg
de cette entreprise hardie. Il l'excuta le 8 aot. Les Espagnols
avaient obstru le pont de l'Arzobispo en y levant des barricades,
plac de l'infanterie dans deux tours situes au milieu du pont,
lev sur la rive oppose, tant  droite qu' gauche, de fortes
batteries, et rang sur les hauteurs en arrire le gros de leur
arme. Couverts par de tels obstacles ils se croyaient invincibles.
Le marchal Mortier fit chercher un gu un peu au-dessus, et en
dcouvrit un  quelques centaines de toises, o la cavalerie et
l'infanterie pouvaient passer. Pendant que l'artillerie franaise
foudroyait le pont ainsi que les batteries tablies  droite et 
gauche, les dragons du gnral Caulaincourt franchirent le gu,
protgs par une nue de voltigeurs, et suivis des 34e et 40e de
ligne. Don Gregorio de la Cuesta voulut les arrter en leur opposant
son infanterie forme en plusieurs carrs. Les dragons s'lancrent
sur elle et la sabrrent. Mais ils eurent bientt sur les bras
toute la cavalerie espagnole trois ou quatre fois plus nombreuse,
et se seraient trouvs dans un vritable pril s'ils n'avaient
manoeuvr avec beaucoup d'habilet et de sang-froid, soutenus par
l'infanterie qui les avait suivis. Heureusement que durant cette
action si vive le premier bataillon du 40e, marchant sur le pont
malgr le feu des Espagnols, en fora les barricades, et ouvrit le
passage  l'infanterie du marchal Mortier. Celle-ci prit  revers
les batteries des Espagnols, et s'en empara. Ds cet instant les
Espagnols ne purent plus tenir, et s'enfuirent en nous abandonnant
30 pices de canon, un grand nombre de chevaux, et 800 blesss ou
prisonniers. Cet acte de vigueur prouvait ce qu'taient les corps de
l'ancienne arme, et les officiers qui les conduisaient.

[Note en marge: L'arme franaise renonce  poursuivre les Espagnols
et les Anglais dans le fond de l'Estrmadure.]

[Note en marge: Suspension des oprations militaires, et distribution
des corps des marchaux Soult, Mortier et Ney, entre l'Estrmadure et
la Vieille-Castille.]

Matres des ponts du Tage, il s'agissait de savoir si les Franais
poursuivraient l'arme anglo-espagnole aujourd'hui fugitive, qui se
disait victorieuse quelques jours auparavant. Ils avaient  leur
disposition les ponts de l'Arzobispo et de Talavera. Mais pour
gagner la grande route d'Estrmadure, seule praticable  la grosse
artillerie, il fallait descendre jusqu' celui d'Almaraz, dont la
principale arche tait coupe, et qu'on avait un moment remplace
par des bateaux maintenant dtruits. Les Anglais pour amener leur
artillerie par la rive gauche jusqu' la grande route d'Estrmadure,
en face du dbouch d'Almaraz, y avaient perdu cinq jours, en
employant les bras de tous les gens du pays. Il fallait donc ou
les suivre presque sans artillerie, pour les combattre dans des
positions inexpugnables, ou jeter  Almaraz un pont, dont on n'avait
pas les premiers matriaux. Ds lors il n'tait gure opportun de
les poursuivre,  moins qu'on ne voult occuper le pays du Tage 
la Guadiana, d'Almaraz  Mrida, ou bien commencer immdiatement
la marche en Andalousie. Mais la premire de ces oprations tait
de peu d'utilit, le pays entre le Tage et la Guadiana ayant t
ruin par la prsence des armes belligrantes pendant plusieurs
mois. Quant  la seconde, la saison tait videmment trop chaude et
les vivres trop rares pour l'entreprendre actuellement. Il valait
mieux attendre la moisson, la fin des grandes chaleurs, et surtout
les instructions de Napolon, qui devenaient indispensables aprs
le bouleversement du plan de campagne de cette anne. On s'arrta
donc au pont de l'Arzobispo, aprs l'acte brillant qui nous l'avait
livr. En attendant les oprations ultrieures, l'tat-major du roi
distribua les troupes du marchal Soult sur le Tage, et en reporta
une partie en Vieille-Castille. Le 5e corps (celui du marchal
Mortier) fut plac  Oropesa pour observer le Tage d'Almaraz 
Tolde. Le 2e (celui du marchal Soult) fut tabli  Plasencia pour
observer les dbouchs du Portugal. Enfin le marchal Ney, qu'il y
avait toujours grande convenance  loigner du marchal Soult, fut
report  Salamanque, pour dissoudre les bandes du duc del Parque,
qui infestaient la Vieille-Castille. L'intrpide marchal, parti le
12, traversa le col de Baos en combattant et dispersant les bandes
de Wilson, et prouva en excutant cette pnible marche en moins de
quatre jours, qu'on aurait pu arriver plus vite sur les derrires de
l'arme anglaise.

[Note en marge: Retraite dfinitive des Anglais dans l'Andalousie.]

Pendant ce temps sir Arthur Wellesley s'tait retir sur Truxillo,
et de Truxillo se proposait de marcher sur Badajoz. Rduit  une
vingtaine de mille hommes, oblig de laisser ses malades et ses
blesss aux Franais, brouill avec les gnraux espagnols pour
les vivres, pour les oprations  excuter, pour toutes choses
en un mot, il n'avait pas mieux russi que le gnral Moore dans
son expdition  l'intrieur de l'Espagne. Aussi revenait-il plus
convaincu que jamais qu'il fallait se rduire  la dfense du
Portugal, et ne pntrer en Espagne que dans des cas d'urgence,
et avec des probabilits de succs presque certaines. Du reste,
rien n'tait plus triste que les lettres qu'il crivait  son
gouvernement[22].

[Note 22: On trouvera ces lettres  la fin du volume, avec les pices
relatives  la bataille de Talavera.]

En se sparant des gnraux espagnols, il leur avait fort conseill
de ne pas se hasarder  livrer bataille, de se borner  dfendre
le pays montagneux de l'Estrmadure entre le Tage et la Guadiana,
barrire derrire laquelle ils pourraient se rorganiser, et recevoir
mme le concours de l'arme britannique, s'ils mritaient que ce
concours leur ft continu. Mais ils taient peu capables d'apprcier
et de suivre d'aussi sages conseils.

[Note en marge: Bataille d'Almonacid, et dispersion du corps d'arme
de Vngas.]

Le premier d'entre eux qui aurait d en faire usage tait Vngas,
qui s'tait dirig sur Madrid pendant que sir Arthur Wellesley et
de la Cuesta se runissaient  Talavera, et contre lequel Joseph
et le gnral Sbastiani marchaient en ce moment, en remontant sur
Tolde. Aprs avoir pouss quelques partis au del du Tage, il
s'tait promptement repli en de, en apprenant le retour de l'arme
franaise, et il s'tait arrt  Almonacid, vis--vis de Tolde,
dans une forte position, o il croyait tre en mesure avec 30 mille
hommes de braver les forces que Joseph pouvait diriger contre lui.
Il et mieux fait assurment de suivre les conseils de sir Arthur
Wellesley; mais il n'en tint compte, et rsolut d'attendre les
Franais sur les hauteurs d'Almonacid.

Il avait sa gauche tablie sur une colline leve, son centre sur
un plateau, sa droite sur les hauteurs escarpes d'Almonacid,
domines elles-mmes par une autre position plus escarpe, au-dessus
de laquelle on apercevait un vieux chteau des Maures. Le gnral
Sbastiani, devanant le roi Joseph, s'tait port par le pont de
Tolde en face de Vngas, et tait arriv devant lui le 10 aot
au soir. Aprs les pertes de Talavera, il comptait tout au plus 15
mille hommes. Le roi lui en amenait 5 mille. Le 11 au matin, il fit
assaillir par la division Leval la gauche de Vngas. Les Polonais
gravirent les premiers la colline qu'occupaient les Espagnols.
Vngas jeta sur eux une partie de sa rserve. Les Allemands, venus
au secours des Polonais, rsistrent au choc, et enlevrent la
gauche des Espagnols, pendant que les quatre rgiments franais de
la division Sbastiani, les 28e, 32e, 58e et 75e, abordaient leur
centre et leur droite, suivis de la brigade Godinot, qui appartenait
 la division Dessoles. Tout fut emport, et les Espagnols se virent
forcs de se replier vers le chteau d'Almonacid. On aurait pu
tourner cette position. Mais les vieux rgiments de Sbastiani et
de Dessoles ne voulaient pas qu'on leur pargnt les difficults.
Ils gravirent sous le feu de positions presque inaccessibles, et
achevrent de mettre en droute ce qui restait d'ennemis. On tua ou
blessa trois  quatre mille hommes aux Espagnols. On leur fit un
nombre  peu prs gal de prisonniers, et on leur prit 16 bouches 
feu. Les Franais,  cause des positions attaques, perdirent plus de
monde que de coutume. Ils eurent plus de 300 tus, et environ 2,000
blesss.

[Note en marge: Rentre de Joseph dans Madrid.]

[Note en marge: Rsultats et caractre de la campagne de 1809 en
Espagne.]

L'arme anglaise tant en retraite sur Badajoz, l'arme de la Cuesta
oblige de la suivre, celle de Vngas tout  fait disperse, Joseph
n'avait plus qu' retourner  Madrid. Il y rentra aprs avoir envoy
le marchal Victor dans la Manche, et laiss le gnral Sbastiani
 Aranjuez. Il y paraissait en triomphateur aux yeux des Espagnols,
car Gregorio de la Cuesta, Vngas, sir Arthur Wellesley (celui-ci
avec plus de rserve, comme il convenait  son grand mrite),
avaient annonc leur prochaine entre dans Madrid et la dlivrance
de l'Espagne. Loin de pouvoir raliser ces pompeuses promesses, ils
se retiraient les uns et les autres sur la Guadiana, les Anglais
dcourags, les Espagnols non pas dcourags, mais disperss. Joseph
pouvait donc se montrer  sa capitale avec toutes les apparences
de la victoire. Ce n'tait que pour les bons juges, pour ceux qui
connaissaient les moyens accumuls en Espagne, et les esprances
conues pour cette campagne, qu'il tait possible, en comparant
les rsultats esprs et les rsultats obtenus, d'apprcier les
oprations de cette anne. Avec trois cent mille vieux soldats,
les meilleurs que la France ait jamais possds, donnant 200 mille
combattants prsents au feu, on s'tait promis d'tre en juillet
 Lisbonne,  Sville,  Cadix,  Valence: et cependant on tait,
non pas  Lisbonne, non pas mme  Oporto, mais  Astorga; non pas
 Cadix, non pas  Sville, mais  Madrid; non pas  Valence, mais
 Saragosse! L'opinitret des Espagnols, leur fureur patriotique
et sauvage, leur prsomption qui les sauvait du dcouragement,
le concours efficace des Anglais, la dsunion de nos gnraux,
l'loignement de Napolon, sa direction qui, donne de trop loin,
empchait le simple bon sens de Jourdan et de Joseph de saisir
les occasions que la fortune leur offrait, taient les causes
gnrales de la profonde diffrence entre ce qu'on avait espr, et
ce qu'on avait accompli. Des causes gnrales passant aux causes
particulires, il faut ajouter que si, au lieu de faire partir
pour le Portugal le marchal Soult avec son corps tout seul, on
l'et expdi avec le marchal Mortier; que si le marchal Soult se
rsignant  tenter cette expdition avec des moyens insuffisants,
n'et pas laiss La Romana sur ses derrires sans le dtruire;
qu'arriv  Oporto il n'y et pas perdu son temps, qu'il ne s'y ft
pas laiss surprendre, ou qu'il et fait une meilleure retraite; que,
rentr en Galice, il et mieux second le marchal Ney; qu'ayant
obtenu une runion de troupes, dsirable en mars, regrettable en
juin, il ne les et pas inutilement retenues  Salamanque; que Joseph
pouvant alors runir  lui le corps de Mortier, se ft prsent 
Talavera avec des forces irrsistibles; que n'ayant pas ces forces,
il et temporis et attendu le marchal Soult, ou que ne l'attendant
pas il et attaqu  Talavera avec plus d'ensemble et de constance,
et que mme aucune de ces choses ne se ralisant, le marchal
Soult et march plus vite sur Plasencia, les Anglais eussent t
victorieusement repousss de l'Espagne, et cruellement punis de leur
intervention dans la Pninsule. Une ou deux de ces fautes de moins,
et le sort de la guerre tait chang!

[Note en marge: Sentiment de Napolon  l'gard des vnements
d'Espagne.]

Lorsque Napolon, qui tait  Schoenbrunn, occup  ngocier et
 prparer ses armes d'Allemagne, pour le cas d'une reprise
d'hostilits, apprit les vnements de la Pninsule, il en
fut profondment affect, car il avait besoin, pour ngocier
avantageusement et n'tre pas oblig de combattre de nouveau, que
tout se passt bien partout, et que l'Autriche ne trouvt pas dans
les vnements qui s'accomplissaient ailleurs des motifs d'esprance.
Ne se faisant point  lui-mme sa part dans les fautes commises,
et, tout grand qu'il tait, restant homme, ne voulant voir que les
fautes des autres sans reconnatre les siennes, il jugea svrement
tout le monde. Il eut un vif regret d'avoir sitt tranch la question
entre les marchaux Ney, Mortier, Soult, par la runion des trois
corps dans la main du dernier; il blma le marchal Soult d'avoir
march en Portugal sans avoir dtruit La Romana, de n'avoir pas
pris de parti  Oporto, de n'avoir pas rouvert ses communications
avec Zamora, d'avoir fait une triste retraite. Il conut d'tranges
soupons sur ce qui s'tait pass  Oporto, et un moment mme il
prouva une irritation telle qu'il songeait  mettre le marchal en
jugement. Mais il avait dj le procs du gnral Dupont, qui tait
devenu une grave difficult; il avait d svir  moiti contre le
prince de Ponte-Corvo, et trop de rigueurs  la fois prsentaient
le double inconvnient de se montrer svre envers des compagnons
d'armes auxquels chaque jour il demandait leur sang, et surtout de
rvler le besoin de la svrit. Que de plaies en effet  rvler
s'il se portait  un clat! Parmi ses lieutenants, les uns finissant
par faiblir devant l'immensit des prils, d'autres s'essayant 
l'insubordination, d'autres encore devenant ambitieux  leur tour, et
rvant la destine de ses frres! Toutefois Napolon ne prit point
de parti: il fit mander auprs de lui les principaux officiers qui
avaient figur  Oporto, et ordonna d'informer avec la plus grande
rigueur contre le capitaine Argenton et les complices qu'il pouvait
avoir. Il autorisa le marchal Ney  rentrer en France, pour le tirer
de la fausse position o on l'avait laiss; il garda le silence
envers le marchal Soult, le laissant plusieurs mois de suite dans
les plus grandes perplexits. Enfin il n'pargna point Joseph, et
encore moins son chef d'tat-major Jourdan, envers lequel il avait
l'habitude d'tre injuste. Il les blma l'un et l'autre amrement
d'avoir fait dboucher le marchal Soult par Plasencia et non par
Avila, reproche qui n'tait pas mrit, comme nous l'avons montr
ailleurs. Il les blma avec plus de raison de n'avoir pas attendu,
pour livrer bataille, l'arrive du marchal Soult, puis de n'avoir
pas livr la bataille avec ensemble, et de n'avoir pas persist plus
nergiquement dans l'attaque des positions ennemies; en un mot,
quand on avait, avec Victor, Sbastiani, Soult, Mortier, Ney, prs
de cent mille hommes, de s'tre trouvs avec 45 mille hommes contre
66 mille! reproches tous vrais, dont les dispositions ordonnes de
Schoenbrunn sans connatre les faits taient en partie la cause. Ses
critiques du reste, pleines de cette justesse, de cette pntration
suprieures, qui n'appartenaient qu' lui, ne rparaient rien, et
n'avaient que le triste avantage de soulager son mcontentement, en
dsolant son frre. Il exprima particulirement beaucoup de colre
de ce qu'on lui avait laiss ignorer la perte de l'artillerie de la
division Leval, et ajouta avec raison que ds qu'il pourrait aller
passer un peu de temps en Espagne il en aurait bientt fini. Il
ordonna d'attendre la fin des chaleurs pour reprendre les oprations,
et surtout la conclusion des ngociations d'Altenbourg, parce que, la
paix signe, il se proposait de renvoyer vers la Pninsule les forces
qu'il attirait en ce moment vers l'Autriche. Au surplus, tandis qu'il
crivait  Joseph que Talavera tait une bataille perdue, il disait
 Altenbourg que c'tait une bataille gagne (assertions galement
fausses), et il faisait raconter avec dtail l'tat pitoyable dans
lequel l'arme anglaise se retirait en Portugal, car les vnements
ne l'intressaient plus que par l'influence qu'ils pouvaient exercer
sur les ngociations entames avec l'Autriche.

[Note en marge: Nouveaux efforts des Anglais sur le continent pendant
que Napolon est  Schoenbrunn, occup  ngocier et  renforcer ses
armes.]

Mais il n'tait pas au terme des difficults que lui prparaient
les Anglais, soit pour venir au secours de l'Autriche qu'ils avaient
de nouveau compromise, soit pour satisfaire leur ambition maritime.
Ils n'avaient cess, depuis l'ouverture de la campagne, de promettre
 la cour de Vienne quelque grosse expdition sur les ctes du
continent, et par les ctes du continent ils entendaient les ctes
septentrionales, car toute expdition en Espagne, fort utile  la
politique maritime de la Grande-Bretagne, tait dans le moment
presque indiffrente pour l'Autriche. Une arme anglaise de plus
ou de moins en Espagne ne pouvait y faire venir ou en faire partir
un rgiment franais. Il en tait autrement d'une tentative sur
les ctes de France, de Hollande, ou d'Allemagne: sur les ctes de
France ou de Hollande elle devait y attirer les renforts destins 
l'Autriche; sur les ctes d'Allemagne elle pouvait y dterminer une
explosion. Aussi, depuis l'ouverture des ngociations, n'avait-on
cess de demander aux Anglais l'accomplissement de leur promesse.
D'ailleurs, comme il s'agissait de dtruire des ports, de brler des
chantiers, d'exercer en un mot des ravages maritimes, on pouvait s'en
fier  leur zle, et s'il y avait retard, il ne fallait l'imputer
qu' la nature des choses, ou  l'inhabilet de leur gouvernement,
qui, tout haineux et puissant qu'il ft, n'tait pas conduit avec le
gnie qui prsidait alors aux oprations du gouvernement franais.
Ils avaient perdu Nelson et Pitt: il leur restait  la vrit sir
Arthur Wellesley, suprieur  l'un et  l'autre. Mais celui-ci se
trouvait enferm dans un thtre limit, et l'administration actuelle
tait loin d'tre habile.

[Note en marge: Projet des Anglais de dtruire les grands
tablissements maritimes de l'Empire.]

Le projet des Anglais, outre leurs efforts pour dbarrasser l'Espagne
des Franais, consistait  dtruire sur tout le littoral de l'Empire
les immenses prparatifs maritimes de Napolon. On a vu prcdemment
que Napolon, ne pouvant tenir la mer avec ses flottes contre
la marine britannique, n'avait pourtant pas renonc  combattre
l'Angleterre sur son lment, et avait imagin pour y parvenir de
vastes combinaisons. Partout o il rgnait, partout o il exerait
quelque influence, il avait prpar d'innombrables constructions
navales, et, autant qu'il l'avait pu, des quipages proportionns
 ces constructions, se rservant, ds que ses armes seraient
disponibles, de former des camps  porte de ses vaisseaux, pour
faire partir  l'improviste, tantt d'un point, tantt d'un autre, de
grandes expditions pour l'Inde, les Antilles, l'gypte, peut-tre
l'Irlande.  Venise,  la Spezzia,  Toulon,  Rochefort,  Lorient,
 Brest,  Cherbourg,  Boulogne, o la flottille oisive commenait
 pourrir,  Anvers surtout, cration dont Napolon s'occupait avec
prdilection, des armements de toutes les formes occupaient les
Anglais, les troublaient outre mesure (en quoi les vues de Napolon
se trouvaient justifies), et leur inspiraient le dsir ardent
d'loigner d'eux des dangers d'autant plus inquitants qu'ils taient
inconnus.

[Date en marge: Fv. 1809.]

Deux points avaient attir toute leur attention pendant l'anne
dont nous racontons l'histoire, c'taient Rochefort et Anvers. 
Rochefort s'tait opre, d'aprs les ordres de Napolon, une runion
d'escadres qui mouillaient dans la rade de l'le d'Aix.  Anvers se
prparait un tablissement immense, qui, par sa position vis--vis
de la Tamise, causait  Londres de vritables insomnies. Le secours
que les Anglais voulaient apporter  l'Autriche, secours fort
intress, c'tait de dtruire Rochefort et Anvers, quelques efforts
qu'il pt leur en coter. Vu la plus grande facilit d'agir contre
Rochefort, o il n'y avait qu'une flotte  incendier, ils avaient t
en mesure de bonne heure. Les prparatifs plus longs, plus vastes,
plus dispendieux contre Anvers, n'taient encore qu'une menace non
excute, pendant que l'on combattait  Wagram et  Talavera.

[Date en marge: Mars 1809.]

[Note en marge: Expdition de Rochefort.]

L'expdition dirige contre Rochefort avait t prte ds le mois
d'avril.  Rochefort taient runies en ce moment deux belles
divisions navales, sous les ordres du vice-amiral Allemand. Elles y
taient par suite d'une combinaison de Napolon, fort ingnieuse,
mais fort prilleuse, comme toutes celles auxquelles il tait oblig
de recourir sur mer. D'aprs ses ordres, le contre-amiral Willaumez
avait d sortir de Brest avec une division de six vaisseaux et de
plusieurs frgates, recueillir en passant la division de Lorient,
puis celle de Rochefort, se rendre aux Antilles, y porter des secours
en vivres, munitions et hommes, revenir ensuite en Europe, traverser
le dtroit de Gibraltar, et jeter l'ancre  Toulon, o se prparait
peu  peu une grande force navale, soit pour joindre la Sicile 
Naples, soit pour approvisionner Barcelone, soit enfin pour menacer
l'gypte, que Napolon n'avait pas renonc  reprendre un jour.
L'amiral Willaumez, parti en effet dans le mois de fvrier, avait
manqu la division de Lorient, par crainte de s'y trop arrter, et
n'avait pas trouv celle de Rochefort prte  mettre  la voile  son
apparition, ce qui l'avait forc  s'arrter  Rochefort mme. Cette
runion avait port  11 vaisseaux et  4 frgates la force navale
mouille dans ce port. Le brave vice-amiral Allemand, qui avait si
heureusement travers le dtroit de Gibraltar pour rallier Ganteaume
en 1808, et qui avait excut avec lui l'expdition de Corfou,
venait d'tre appel au commandement de l'escadre de Rochefort.
Ses instructions lui prescrivaient de prendre la mer  la premire
occasion. C'tait un bel armement que celui dont il disposait, bien
que, sous le rapport du personnel, cet armement laisst beaucoup 
dsirer, comme il arrive toujours quand une marine est rduite 
se former dans les rades. Les Anglais avaient conu le projet de
dtruire la flotte de Rochefort par les plus terribles moyens qu'on
pt imaginer, fussent-ils au del de ce que la guerre permet en fait
de cruauts et de barbaries.

[Date en marge: Avril 1809.]

[Note en marge: Force de l'expdition navale dirige contre la flotte
franaise runie  l'le d'Aix.]

Ils n'avaient pas la prtention de remonter la Charente pour se
prsenter  Rochefort mme. C'est ailleurs qu'ils voulaient faire
une tentative de ce genre, car elle exigeait une arme et ils n'en
avaient pas deux  leur disposition. Mais  Rochefort, ils voulaient
dtruire la flotte franaise au mouillage. L'amiral Gambier fut donc
envoy avec treize vaisseaux, grand nombre de frgates, corvettes,
bricks et bombardes devant l'le d'Aix, et il vint hardiment mouiller
dans la rade des Basques, profitant de ce qu' cette poque ces
parages si importants n'taient pas encore assez dfendus. Le fort
Boyard n'existait alors qu'en projet. Les Anglais avaient rsolu
de convertir en brlots une masse considrable de btiments, et de
les sacrifier, quoi qu'il pt leur en coter,  la chance de brler
l'escadre franaise. Ordinairement lorsqu'on veut employer ce moyen
d'une lgitimit conteste  la guerre, parce qu'il est atroce
(comme le bombardement des places quand il n'est pas absolument
indispensable), lorsqu'on veut, disons-nous, employer ce moyen, on
se sert d'anciens btiments qu'on charge d'artifices incendiaires,
quelquefois mme de machines  explosion. Aprs les avoir transforms
ainsi en volcans prts  faire ruption, on les conduit devant une
flotte, puis choisissant le moment o le vent et le courant les
portent vers le but, on les abandonne  eux-mmes aprs y avoir mis
le feu, ne retirant les quipages que lorsque l'imminence du pril
oblige  les sauveter dans des chaloupes. Un seul suffit souvent
pour produire d'immenses ravages. Ce moyen est surtout dangereux
quand l'escadre qu'on attaque est nombreuse, rapproche, et que les
brlots sont assurs, quelque part qu'ils tombent, de causer du mal.
Le danger s'accrot naturellement avec la quantit des brlots.
Les Anglais eurent ide d'en porter le nombre  trente, ce qui
ne s'tait jamais vu, et ce qui n'tait possible qu' une marine
infiniment puissante, ayant dans son vieux matriel des ressources
considrables  sacrifier. Trente btiments consacrs  prir pour
en dtruire peut-tre trois ou quatre, c'tait agir avec une fureur
qui ne calcule pas le mal qu'elle essuie, pourvu qu'elle en fasse 
l'ennemi. On avait pouss la passion de la destruction jusqu' placer
parmi ces btiments-brlots des frgates, et mme des vaisseaux,
afin que la force d'impulsion ft plus grande contre les obstacles
que les Franais pourraient leur opposer. Les Anglais demeurrent
une vingtaine de jours au mouillage, pour prparer cette expdition
sans exemple dans les annales de la marine, disposant  mesure qu'ils
les recevaient, sur les btiments destins  prir, les matires qui
devaient les rendre si formidables.

[Note en marge: Dispositions de l'amiral Allemand pour garantir la
flotte qu'il commande des dangers dont elle est menace.]

Le vice-amiral Allemand, en les voyant mouills aussi longtemps dans
la rade des Basques, ne put pas douter de l'existence d'un projet
incendiaire contre le port de Rochefort et contre la flotte. Il plaa
ses onze vaisseaux et ses quatre frgates sur deux lignes d'embossage
fort rapproches l'une de l'autre, et appuyes  droite par les
feux de l'le d'Aix,  gauche par ceux du bas de la rivire. Elles
prsentaient une direction non pas oppose au courant mais parallle,
de manire que les corps flottants destins  les atteindre, au
lieu de venir les heurter, passassent devant elles. Le vice-amiral
y ajouta la prcaution d'une double estacade, l'une  400 toises,
l'autre  800, forme de bois flottants fortement lis ensemble, et
fixs  l'aide de lourdes ancres qu'on avait jetes de distance en
distance.  mesure que le moment critique approchait, il organisa
en plusieurs divisions les chaloupes et les canots des vaisseaux,
les arma de canons, les fit monter par des hommes intrpides, qui,
munis de crochets, taient chargs de harponner les brlots et de les
dtourner de leur but. Il les mit de garde chaque nuit le long des
estacades. Il fit dverguer toutes les voiles inutiles pour offrir
au feu le moins d'aliment possible, placer  fond de cale toutes les
matires inflammables, enlever enfin tous les objets qui pouvaient
servir de moyens d'accrochement, car le danger des brlots est, en
tombant sur les vaisseaux qu'ils rencontrent, d'y rester attachs
par ce qui fait saillie dans la mture ou la coque. Il demanda en
outre au port de Rochefort beaucoup de matires, qu'on ne put pas lui
fournir, parce qu'elles manquent presque toujours aprs une longue
guerre qui n'a pas t heureuse. Quoi qu'il en soit, il fit, avec
les ressources dont il disposait, tout ce qu'il put pour se mettre 
l'abri de la catastrophe, qu'il croyait redoutable, mais qu'il tait
loin de se figurer aussi terrible qu'elle devait l'tre.

[Note en marge: Attaque nocturne contre la flotte franaise, dans la
nuit du 11 au 12 avril 1809.]

[Note en marge: Trente brlots du plus grand chantillon lancs 
fois.]

[Note en marge: Chaque capitaine, pour sauver son vaisseau, coupe ses
cbles, et va s'chouer  la cte.]

[Note en marge: Les trente brlots anglais brlent sans avoir
incendi aucun de nos vaisseaux.]

Dans la nuit du 11 au 12 avril, par un vent trs-prononc de
nord-nord-ouest qui portait sur notre ligne d'embossage, et  une
heure o la mare poussait dans la mme direction, les Anglais
parurent en plusieurs divisions de grands et petits btiments, avec
l'intention manifeste d'envelopper notre escadre. Une division de
frgates et de corvettes se dtacha ensuite en se dirigeant sur
l'estacade. C'taient les frgates et corvettes qui escortaient
les brlots. Le vice-amiral Allemand s'attendant, d'aprs les
exemples connus,  cinq ou six brlots peut-tre, avait donn
l'ordre  ses canots d'tre sans cesse en station le long des deux
estacades, lorsqu'on vit soudain une ligne enflamme de trente
brlots, lesquels abandonns tout  coup par leurs quipages,
continurent, entrans par le vent et le flot,  se diriger sur
l'escadre franaise. Jamais pareil spectacle ne s'tait vu. Trois
de ces affreuses machines sautrent prs des estacades, et les
rompirent. Les autres, lanant des artifices de tout genre comme
des volcans en ruption, emportrent sous l'impulsion du flot et du
vent les restes des estacades, et vinrent se rpandre autour de nos
vaisseaux. En vain les divisions de canots voulurent-elles accrocher
ces btiments-brlots. Ils taient de trop fort chantillon pour
tre retenus par de faibles chaloupes, et ils entranaient avec eux
ceux qui taient assez tmraires pour s'attacher  leur flanc. 
l'aspect de ces trente machines enflammes il y avait peu de coeurs
qui ne fussent mus, non par le danger auquel les hommes de mer sont
habitus, mais par la crainte de voir tous les vaisseaux dtruits
sans combat. Dans cette horrible confusion, mle de dtonations
affreuses, de lueurs effrayantes qui montraient le danger sans
clairer la dfense, il tait impossible de recevoir des ordres,
et d'en donner. Chaque capitaine, livr  lui-mme, n'avait qu'
songer  son vaisseau, et  faire ce qu'il pourrait pour le sauver.
Le premier mouvement chez tous fut de se dbarrasser des brlots qui
venaient s'attacher  leurs flancs. Le vaisseau amiral _l'Ocan_ 
lui seul en avait trois. Le moyen le plus sr de se soustraire 
ces funestes approches tait de couper ses cbles, et de s'enfuir
o l'on pouvait, en s'arrtant sur de nouvelles ancres pour ne pas
se briser au rivage. On employait encore un autre moyen, celui de
tirer sur les brlots, afin de les couler bas; et comme chacun avait
perdu sa position dans la ligne d'embossage et qu'on tait ple-mle,
on tirait ainsi sur les siens en mme temps que sur les ennemis.
Toutefois par un singulier bonheur nos vaisseaux se sauvrent sans
de trop grands dommages sur divers points de la cte en se laissant
couler sur des ancres jetes l'une aprs l'autre. Ceux qui avaient
eu le feu  bord taient parvenus  l'teindre. Quant aux brlots,
chous  et l sur les les voisines, les uns sautant en l'air avec
d'horribles dtonations, les autres lanant des fuses, des grenades,
des bombes, ils brlaient en clairant au loin la rade.  la pointe
du jour, nous emes la satisfaction de voir les trente btiments
incendiaires chous comme nous, achevant de se consumer, et n'ayant
incendi aucun des ntres. Jusqu'ici la rage des Anglais n'avait
dtruit que des richesses anglaises.

[Note en marge: Quatre de nos vaisseaux, chous sur les Palles, sont
attaqus par les Anglais et dtruits.]

Mais la scne n'tait pas finie. Nos vaisseaux, comme on vient de
le voir, avaient coup leurs cbles, et taient alls s'chouer 
l'embouchure de la Charente, du fort de Fouras  l'le d'Enett. Par
malheur quatre d'entre eux, surpris par la mare descendante, taient
rests attachs aux pointes d'une chane de rochers qu'on appelle
les Palles, et qui forme l'un des deux cts de l'embouchure de la
Charente. C'taient _le Calcutta_, _le Tonnerre_, _l'Aquilon_, _le
Varsovie_. Presque tous les capitaines obissant  un mouvement
spontan, avaient jet leurs poudres  la mer, de peur de l'explosion
en cas d'incendie. D'autres avaient t, au milieu de cette
confusion, privs de leurs embarcations et des matelots qui les
montaient. Ils n'taient donc gure en tat de se dfendre. Les
Anglais exasprs par le peu d'effet de leurs brlots, voulaient,
en venant attaquer les quatre btiments chous sur les Palles, les
prendre ou les dtruire, et se ddommager ainsi de l'insuccs de leur
atroce combinaison. _Le Calcutta_, abord par plusieurs vaisseaux
et frgates, canonn dans tous les sens, et ayant  peine l'usage
de son artillerie, fut dfendu quelques heures, puis abandonn par
le capitaine Lafon, qui n'ayant plus que 230 hommes, crut, dans
l'impossibilit o il tait de conserver son navire, devoir sauver
son quipage. Le malheureux ignorait  quelles rigueurs il allait
s'exposer! _Le Calcutta_ ainsi abandonn sauta en l'air quelques
instants aprs. _L'Aquilon_ et _le Varsovie_, ne pouvant se dfendre,
furent obligs d'amener leur pavillon, et brls par les Anglais,
qui y mirent eux-mmes le feu. Deux nouvelles explosions apprirent
 l'escadre le sort de ces vaisseaux. Enfin _le Tonnerre_ ayant une
voie d'eau se trana pniblement prs de l'le Madame. Le capitaine
Clment Laroncire, aprs avoir jet  la mer son artillerie, son
lest, tout ce dont il put faire le sacrifice pour s'allger, ne
russit point  se relever. Aprs des efforts inous, continus sous
le feu des Anglais, se voyant condamn  sombrer  la mare haute,
il dbarqua ses hommes sur une pointe de rocher, d'o ils pouvaient
 mare basse gagner l'le Madame, puis il partit le dernier, en
mettant lui-mme le feu  son navire, qui s'abma de la sorte sous
les couleurs franaises.

[Date en marge: Juillet 1809.]

[Note en marge: Rsultats de l'expdition de Rochefort.]

Ainsi sur onze vaisseaux quatre prirent, non par la rencontre des
brlots, mais par le dsir de les viter. Le brave amiral Allemand
tait au dsespoir quoiqu'il en et sauv sept, sans compter les
frgates, qui, sauf une seule, furent toutes conserves. Il les fit
remonter dans la rivire et dsarmer. Son dsespoir se convertit
en une irascibilit si grande, qu'il fut impossible de lui laisser
le commandement de Rochefort. Le ministre Decrs l'envoya  Toulon
avec ses quipages, qu'on fit voyager par terre, afin d'armer les
vaisseaux de la Mditerrane. Il fallait  Rochefort de nouveaux
travaux de construction, avant qu'on pt y former une nouvelle
division. L'amiral Gambier regagna les ctes d'Angleterre, avec
la gloire douteuse d'une expdition atroce, qui avait cot 
l'Angleterre beaucoup plus qu' la France. Le rsultat le plus rel
de cette expdition fut une profonde intimidation pour toutes nos
flottes mouilles dans des rades, et une sorte de trouble d'esprit
chez la plupart de nos chefs d'escadre, qui voyaient des brlots
partout, et imaginaient les plus tranges prcautions pour s'en
garantir. Le ministre Decrs, malgr ses rares lumires, ne fut pas
exempt lui-mme de cette forte motion, et proposa  l'Empereur
de faire rentrer  Flessingue la belle flotte construite dans les
chantiers d'Anvers, et mouille en ce moment aux bouches de l'Escaut.
Mais l'amiral Missiessy, esprit froid, intelligent et ferme, s'y
refusa, en disant qu' Flessingue elle serait expose  prir par les
bombes ou les fivres de Walcheren, dans une immobilit dshonorante.
Il rpondit de manoeuvrer dans l'Escaut de manire  ne perdre ni
son honneur ni sa flotte, et obtint une libert d'action dont il fit
bientt un glorieux usage. L'Empereur ne prescrivit d'autre mesure
que la mise en jugement des malheureux capitaines qui avaient perdu
leurs vaisseaux dans la rade de Rochefort.

[Note en marge: Passion des Anglais pour la destruction d'Anvers.]

L'expdition de Rochefort n'tait pas celle que les Anglais avaient
le plus  coeur. Ils auraient t fort satisfaits sans doute
d'anantir au mouillage l'une de nos principales flottes; mais ils
voulaient surtout se dlivrer de l'inquitude, du reste exagre, que
leur causait Anvers. Ils se figuraient toujours qu'avec le temps il
pourrait sortir de ce port, non pas les dix vaisseaux qui mouillaient
alors  Flessingue, mais vingt et trente que Napolon avait le moyen
d'y construire, et surtout une flottille, beaucoup plus dangereuse
que celle de Boulogne, car elle pouvait en une mare jeter une arme
de dbarquement des bouches de l'Escaut aux bouches de la Tamise. Le
grand armement qu'ils avaient promis  l'Autriche de faire partir
avant la fin des hostilits, et que depuis l'armistice de Znam ils
promettaient de faire partir avant la fin des ngociations, ils
l'achevaient en ce moment, non pour insurger l'Allemagne, mais pour
dtruire les tablissements maritimes des Pays-Bas.

[Note en marge: Raisons qui dcident les Anglais  diriger vers
l'Escaut la grande expdition promise  l'Autriche.]

[Note en marge: Vastes prparatifs de l'expdition d'Anvers.]

Deux raisons les dcidaient  se diriger sur Anvers: l'importance
de ce port, et l'espoir de n'y trouver aucun prparatif de dfense.
Des espions envoys sur les lieux leur avaient appris qu'il n'y
avait que sept  huit mille hommes sur les deux rives de l'Escaut,
de Gand  Berg-op-Zoom. Avec de la hardiesse, ils pouvaient mme
aller plus loin, causer d'immenses ravages, et rpandre un jour bien
fcheux sur la politique qui, portant toutes nos forces  Lisbonne,
 Madrid,  Vienne, n'en gardait aucune pour protger nos rivages.
Leur ardeur pour une expdition aux bouches de l'Escaut tait donc
extrme, et ils avaient rsolu d'y consacrer quarante mille hommes au
moins, et douze ou quinze cents voiles. On n'aurait rien vu d'aussi
considrable dans aucun sicle, s'ils atteignaient l'tendue projete
de leurs armements. Mais le temps dpens  prparer cette expdition
devait tre proportionn  sa grandeur. Mise en discussion ds le
mois de mars, rsolue en avril au moment o Napolon partait pour
l'Autriche, elle n'tait pas sous voiles le jour de la bataille de
Wagram, et point arrive le jour de celle de Talavera. Le cabinet
britannique y voulait consacrer l'arme du gnral Moore, qui tait
une arme prouve, et une masse considrable de btiments de tout
chantillon. Mais cette arme avait besoin d'tre complte, et fort
accrue pour tre leve  40 mille hommes: et comme il fallait de
plus embarquer un grand quipage de sige, c'tait la somme norme
de cent mille tonneaux de transport  runir. La marine royale en
pouvait fournir 25 mille; il restait donc  s'en procurer 75 mille,
soit en les tirant des arsenaux de l'tat, soit en les demandant
au commerce. Mais dj beaucoup de btiments avaient t envoys
sur les ctes d'Espagne pour le service de sir Arthur Wellesley, et
on ne voulait pas lui ter cet indispensable moyen de retraite, un
revers tant toujours  prvoir dans la Pninsule. Il fallait donc
se procurer tout entire l'immense quantit de 75 mille tonneaux de
transport, et la passion du cabinet britannique tait telle qu'un
instant il avait song  prendre d'autorit, sauf  les payer plus
tard, tous les neutres qui taient sur les bords de la Tamise. On
renona  cette ressource pour ne pas apporter ce nouveau trouble aux
relations commerciales, et on se contenta d'lever le fret  un prix
exorbitant. Cela fait, on prpara le matriel, on recruta l'arme
avec des volontaires choisis parmi les anciens militaires, et de
dlais en dlais on fut conduit de mai en juin, de juin en juillet.
On tait  peine prt  la fin de ce mois. Il fallait se hter, car
si on n'agissait pas avant que la paix et t arrache  l'Autriche,
on aurait sur les bras les armes franaises revenues des bords
du Danube, et toute expdition de ce genre deviendrait une folle
entreprise, sans compter qu'on aurait laiss encore une fois accabler
ses allis les plus srs.

[Note en marge: L'expdition, consistant en 44 mille hommes, 450
bouches  feu de gros calibre, 40 vaisseaux, 30 frgates, 400
transports, est prte  mettre  la voile vers la fin de juillet.]

Vers le 24 ou le 25 juillet, on fut en mesure de partir avec 38
mille hommes d'infanterie, 3 mille d'artillerie, 2,500 de cavalerie
(en tout 44 mille hommes environ), 9 mille chevaux, 150 pices de
24 ou gros mortiers, le tout embarqu sur 40 vaisseaux de ligne, 30
frgates, 84 corvettes, bricks, bombardes, 4  500 transports, et un
nombre infini de chaloupes canonnires. Rien de pareil ne s'tait
jamais vu. On devait partir de Portsmouth, de Harwich, de Chatham, de
Douvres et des Dunes. En possession de la mer, on n'tait domin que
par ses propres convenances dans le choix des points de dpart. Sir
John Strachan commandait la flotte, lord Chatham l'arme. La mission
tait de prendre Flessingue si on pouvait, de dtruire en mme temps
la flotte de l'Escaut, d'aller ensuite incendier les chantiers
d'Anvers, enfin d'obstruer les passes de l'Escaut en y plongeant des
corps de forte dimension, qui rendissent ces passes impropres  la
navigation. Le but et les moyens avaient une gale grandeur.

[Note en marge: Deux plans proposs pour l'expdition de l'Escaut.]

On avait longtemps discut le meilleur plan  suivre, en consultant
soit des Hollandais migrs, soit d'anciens officiers anglais qui
avaient fait les campagnes de Flandre en 1792 et 1793. Deux plans
principaux avaient t proposs: dbarquer  Ostende, et se rendre
par terre  Anvers, en marchant par Bruges et le Sas de Gand, ou
bien aller par eau en remontant l'Escaut. (Voir la carte n 51.)
Faire vingt-cinq ou trente lieues par terre, sur le sol franais,
en prsence d'une nation aussi belliqueuse que la ntre, parut trop
prilleux. Et cependant c'tait le seul plan qui et des chances,
car on aurait  peine trouv sur son chemin trois ou quatre mille
hommes disperss dans toute la Flandre. En se mettant en marche
avant que des secours pussent tre envoys (et l'envoi de secours
n'exigeait pas moins de 15  20 jours), on serait arriv  Anvers
sans coup frir. On et brl les chantiers ainsi que la flotte, et
on se serait rembarqu sur les transports amens sous Anvers, lorsque
les troupes franaises auraient commenc  paratre. Mais l'ide
de traverser une pareille tendue du territoire de l'Empire fut un
pouvantail qui fit renoncer  ce plan. Restait celui de remonter
l'Escaut en naviguant jusqu' Batz et Santvliet (voir la carte n
51), point o de golfe l'Escaut se change en fleuve. Ce projet
donnait encore lieu  de nombreuses contestations.

[Note en marge: Description de l'Escaut et de la Zlande.]

L'Escaut  dix lieues au-dessous d'Anvers se divise en deux bras:
l'un qui, continuant de couler directement  l'ouest, dbouche
dans la mer entre les feux de Flessingue et de Breskens, et qu'on
appelle  cause de sa direction l'Escaut occidental; l'autre qui,
 Santvliet, se dtourne au nord, passe entre le fort de Batz et
la place de Berg-op-Zoom, dbouche au nord-ouest, et porte le nom
d'Escaut oriental, uniquement parce qu'il coule moins directement
 l'ouest que le prcdent. L'un et l'autre, plus larges et moins
profonds que l'Escaut suprieur compos des deux bras runis, se
rendent  la mer  travers une suite de bas-fonds, prsentent par
consquent beaucoup d'obstacles  la navigation, et baignent une
contre appele la Zlande. Cette contre, la plus basse de la
Hollande, forme de terrains infrieurs la plupart au niveau de la
mer, n'existe qu' la condition d'tre toujours protge par des
digues leves, n'offre en t que des prairies verdoyantes, de jolis
saules, des peupliers lancs, mais sous cet aspect riant cache une
mort hideuse, car, dcouverte par la mare deux fois par jour, elle
exhale des miasmes pestilentiels, qui s'chappent des vases que lui
apporte le flot sans cesse montant et descendant. Aussi entre toutes
les fivres n'y en a-t-il pas de plus funeste que la fivre dite de
Walcheren.

L'Escaut occidental, celui qui va directement  la mer de l'est 
l'ouest, est le plus ouvert des deux  la grande navigation. Seul il
peut porter des vaisseaux de ligne. C'est celui que Napolon avait
destin  conduire ses flottes d'Anvers  la mer, et que protgent
les feux de Flessingue dans l'le de Walcheren, les feux de Breskens
dans l'le de Cadzand. (Voir la carte n 51.)

En se dcidant  prendre la voie de mer pour gagner Anvers, lequel
fallait-il choisir de l'Escaut occidental ou de l'Escaut oriental?
Ici encore le plus hardi des deux plans tait le meilleur, car
lorsqu'on veut faire une surprise, le chemin qui mne le plus
vite au but est non-seulement celui qui promet le plus de succs,
mais celui qui promet aussi le plus de sret. Il fallait entrer
hardiment dans l'Escaut occidental en bravant les feux de Flessingue
et de Breskens, au risque d'chouer plus d'une fois, car les balises
qui signalaient les passes devaient naturellement avoir disparu,
s'avancer prcd par de petits btiments qui navigueraient la
sonde  la main, accabler la flotte franaise si on la rencontrait,
dbarquer l'arme  Santvliet, et marcher droit  Anvers. On y et
mis plus de temps, trouv plus d'obstacles qu'au trajet de terre dont
il vient d'tre parl, mais on serait certainement arriv en moins de
dix jours, et en dix jours Anvers n'aurait pas reu les secours dont
il avait besoin pour se dfendre, ainsi qu'on le verra bientt. Cette
fois encore on adopta l'excution la plus timide d'une expdition
audacieuse, et comme d'usage on arrta un plan qui, contenant
quelques-unes des ides de chacun, courait la chance de runir ce
qu'il y avait de plus mauvais dans tous les projets proposs.

[Note en marge: Plan qui prvaut dfinitivement pour s'approcher
d'Anvers.]

Il fut convenu qu'une division navale, sous la conduite du
contre-amiral Ottway, dbarquerait une douzaine de mille hommes
dans l'le de Walcheren, avec lesquels le commandant en second,
Eyre-Coote, prendrait Flessingue; qu'une seconde division, sous
le commodore Owen, dbarquerait  l'le de Cadzand quelques mille
hommes, avec lesquels le marquis de Huntley prendrait le fort de
Breskens et les batteries de cette le; que les feux de droite et
de gauche tant ainsi teints par la possession des deux les qui
forment l'entre de l'Escaut occidental, on s'y engagerait avec le
gros de l'expdition sous les ordres du contre-amiral Keates, des
lieutenants gnraux John Hope, Rosslyn, Grosvenor, des deux chefs
principaux John Strachan et lord Chatham. Ils devaient dbarquer prs
de Santvliet avec 25 mille hommes, et s'acheminer ensuite sur Anvers.

[Note en marge: Apparition aux bouches de l'Escaut le 29 juillet.]

Tel tait le plan dfinitivement adopt au moment du dpart. Vers
le 25 juillet, la plus grande partie de l'expdition tait sous
voiles  Portsmouth,  Harwich,  Douvres, aux Dunes. Le reste devait
s'embarquer successivement et rallier l'expdition. Vers le 29 on se
trouva en vue des basses terres de l'Escaut. Mais un vent dangereux
qui pouvait faire chavirer les embarcations, ou les briser  la
cte lorsqu'on voudrait descendre les troupes, empcha de dbarquer
sur-le-champ. Les deux divisions qui devaient se diriger, l'une sur
l'le de Walcheren au nord de l'embouchure de l'Escaut occidental,
l'autre sur l'le de Cadzand au sud de cette mme embouchure,
stationnrent devant ces deux les en tenant la mer de leur mieux,
malgr un temps assez difficile. La colonne principale, qui, sous le
contre-amiral Keates et sir John Hope, devait s'emboucher hardiment
dans l'Escaut pour le remonter, attendit galement sous voiles des
circonstances de mer plus favorables.

Mais le vent ne changeant pas, et un renseignement inattendu ayant
appris que la flotte franaise au lieu d'tre remonte sur Anvers se
trouvait encore  Flessingue, on modifia le plan arrt au dpart.
D'abord, pour parer au mauvais temps, on rsolut de contourner l'le
de Walcheren en s'levant au nord, ce qui conduisait  l'entre de
l'Escaut oriental, de venir par la passe du Roompot dans le bras
intrieur du Weere-Gat (voir la carte n 51), et d'y dbarquer les
troupes  l'abri du ressac qui menaait d'engloutir les embarcations
si on essayait de dbarquer en dehors. Tenant compte en outre du
renseignement obtenu relativement  la flotte, on regarda comme
dangereux de l'attaquer au milieu des batteries qui la protgeaient,
dans des passes qu'elle connaissait bien, et on imagina, au lieu
de l'aborder de front, de la tourner, en profitant du mouvement
qu'on allait faire autour de l'le de Walcheren, pour s'enfoncer
dans l'Escaut oriental. On se dcida donc  s'engager dans l'Escaut
oriental le plus avant qu'on pourrait, avec une forte partie de
l'expdition, pendant que l'autre attaquerait les les de Walcheren
et de Cadzand, de dbarquer les troupes dans les les du Nord et du
sud Beveland, de les conduire par terre  la jonction des deux Escaut
vers le fort de Batz et Santvliet, ce qui permettrait d'intercepter
la flotte franaise, et de l'empcher de remonter sur Anvers. Ds
lors elle serait bientt capture, et ne pt-on pas aller jusqu'
Anvers, ce serait dj un beau rsultat que d'avoir pris les les
de Walcheren et de Cadzand, la place de Flessingue et la flotte
franaise. Les ordres furent aussitt donns consquemment  ce
plan, qui tait le troisime. On attendit l'arrive de la dernire
division sous les lieutenants gnraux Rosslyn et Grosvenor, pour
en disposer suivant les vnements, et on plaa l'amiral Gardner
 l'entre de l'Escaut occidental pour y tenir tte  la flotte
franaise, soit qu'elle voult risquer une bataille navale, secourir
Flessingue, ou agir contre la division dtache vers l'le de Cadzand.

[Note en marge: Dbarquement d'une division le 30 juillet, au nord de
l'le de Walcheren.]

Les choses tant ainsi ordonnes, et pendant que le contre-amiral
Gardner tenait la mer avec ses vaisseaux de ligne, que le commodore
Owen se prparait avec ses frgates et ses btiments lgers 
dbarquer les troupes du marquis de Huntley dans l'le de Cadzand,
la forte division du contre-amiral Ottway, charge de dbarquer
12 mille hommes dans Walcheren, remonta l'le au nord le 29 et le
30, et entrant dans l'Escaut oriental, vint mouiller  l'entre du
Weere-Gat. Le temps n'tait plus un obstacle, ds qu'on pntrait
dans les canaux intrieurs de la Zlande et qu'on cessait d'tre
expos au coup de la pleine mer. Sur-le-champ on fit les prparatifs
du dbarquement. Les Anglais avaient une telle masse d'embarcations
que la descente  terre d'un grand nombre de troupes  la fois tait
pour eux la plus facile des oprations.

[Note en marge: tat de dsarmement dans lequel se trouvaient les
Flandres, au moment o se prsentrent les Anglais.]

[Note en marge: Faiblesse de la place de Flessingue.]

On ne pouvait surprendre le territoire franais dans un moment plus
favorable pour l'insulter impunment. Il n'avait t fait dans l'le
de Walcheren, ni dans la rgion environnante, aucun prparatif de
dfense, non pas que les avis eussent manqu, mais parce qu'on
n'avait pas attach  ces avis l'importance qu'ils mritaient. Il
tait certainement impossible qu'une aussi vaste runion de forces
et lieu sur les rivages d'Angleterre, sans qu'on en st quelque
chose sur ceux de France, malgr l'interruption des communications.
En effet, des prisonniers franais chapps, des espions bien pays,
avaient averti les autorits du littoral, et celles-ci avaient
inform  leur tour les ministres de la marine et de la guerre.
Mais le ministre de la marine, tout plein du souvenir de Rochefort,
n'avait cru qu' un envoi de brlots destins  incendier la flotte
de l'Escaut, et avait voulu, comme nous l'avons dit, enfermer cette
flotte dans Flessingue, ce que l'amiral Missiessy avait refus de
faire, pour des raisons que l'vnement justifia. Quant au ministre
de la guerre, n'ayant rien  envoyer  Anvers contre une arme de 40
mille soldats, n'osant pas prendre sur lui de dtourner du Danube
vers l'Escaut le torrent d'hommes et de matires qu'on dirigeait
sur l'Autriche, mme depuis l'armistice, il n'arrta aucune mesure,
et aima mieux croire avec le ministre de la marine que l'expdition
annonce se rduirait  des brlots, contre lesquels il fallait se
prmunir en interceptant les diverses passes de l'Escaut. Il ne se
trouvait donc  la porte d'Anvers que le camp de Boulogne, quelques
compagnies de gardes nationales consacres sous le snateur Rampon
 la surveillance des ctes, quelques demi-brigades provisoires,
mais le tout dispers, sans organisation, sans artillerie, sans
cavalerie, etc. Dans l'le de Walcheren notamment, rien n'tait
prpar pour soutenir un sige. L'le avait t depuis plusieurs
annes partage entre la France et la Hollande. Les Franais
occupaient la place de Flessingue,  cause de son port et de ses
feux qui commandent l'Escaut occidental, et les Hollandais avaient
gard le territoire de l'le, avec la capitale Middlebourg et les
petits forts qui dominaient l'Escaut oriental. Le gnral Monnet,
brave homme qui s'tait distingu dans les guerres de la rvolution,
se reposait en commandant Flessingue de ses campagnes antrieures.
Il n'avait pour dfendre l'le, ni artillerie attele, ni cavalerie,
ni rien de ce qui constitue un corps destin  tenir la campagne; et
il n'avait pour dfendre la place qu'un ramassis de troupes compos
d'un bataillon irlandais, d'un bataillon colonial, de deux bataillons
de dserteurs prussiens, de quelques centaines de Franais, le tout
s'levant  trois mille hommes. Le commandant hollandais avait
 Middlebourg, et dans les ports de la cte, quelques centaines
de vtrans. La place de Flessingue ne prsentait pour toute
fortification qu'une simple chemise bastionne, entoure d'un foss
guable partout. Elle ne possdait de fortes batteries que du ct
de la mer. Rien n'tait donc plus facile que d'enlever l'le de
Walcheren et la place de Flessingue, quand on y dbarquait avec 45
mille hommes et cinq  six cents voiles.

[Note en marge: Le gnral Osten, envoy avec quinze cents hommes au
nord de l'le de Walcheren, pour empcher le dbarquement.]

Ds que les Anglais eurent t aperus, il fut ais, en les voyant
stationner obstinment aux bouches de l'Escaut, de deviner le but
de leur expdition. Le gnral Monnet, ne voulant pas s'loigner de
Flessingue, se hta d'envoyer le gnral Osten avec douze ou quinze
cents hommes, c'est--dire avec la moiti de sa garnison, sur le
rivage du nord de l'le, pour s'opposer de son mieux au dbarquement,
et avec le reste il se mit  prparer la dfense de Flessingue. On
composa au gnral Osten une artillerie de campagne, en prenant dans
la place deux pices de trois et deux de six, qu'on attela avec des
chevaux du pays non dresss, et conduits par des paysans. Le gnral
Osten, qui tait fort brave, se porta en avant avec sa petite troupe,
et la disposa de droite  gauche, du fort de Den-Haak  Dombourg,
le long des digues, pour faire feu sur les Anglais au moment o ils
toucheraient au rivage.

[Note en marge: Malgr les efforts du gnral Osten, les Anglais
dbarquent dans l'le de Walcheren.]

Ceux-ci s'taient avancs en force imposante, et taient descendus
 terre au nombre de quelques milliers, protgs par l'artillerie
de plus de soixante btiments. Les soldats du gnral Osten, sans
discipline et sans esprit national, n'y tinrent plus ds qu'ils
essuyrent le feu des vaisseaux, bien qu'ils fussent couverts par des
digues. Ils se replirent en dsordre, malgr les efforts de leurs
chefs pour les ramener  l'ennemi. Les quatre pices du gnral Osten
tires  propos contre les Anglais qui s'avanaient sur les digues,
auraient pu les arrter, ou du moins ralentir leur marche. Mais les
chevaux non dresss se cabrrent, les paysans couprent les traits
et s'enfuirent avec leurs attelages. Deux pices sur quatre furent
ainsi abandonnes sur le terrain. Le gnral Osten, aprs avoir fait
de vains efforts pour maintenir sa troupe, la ramena sur Serooskerke,
dans l'intrieur de l'le, et annona au gnral Monnet ce qui
s'tait pass.

Tandis que le gnral Osten, par le mauvais esprit de ses soldats,
tait priv de l'honneur de disputer les digues aux Anglais, un
gnral hollandais, Bruce, leur livrait le fort de Den-Haak, celui
de Terweere, et la place de Middlebourg elle-mme, n'ayant pas la
moindre envie de se faire tuer pour les Franais, sentiment que
partageaient alors tous ses compatriotes. Il pouvait dire d'ailleurs
pour sa justification qu'il n'avait pas de moyens suffisants pour
rsister aux forces ennemies.

Le 31 juillet, les Anglais rpandirent une quinzaine de mille hommes
dans l'le de Walcheren, et l'envelopprent de plusieurs centaines de
voiles, car ils vinrent se placer avec la plus grande partie de leurs
forces navales dans les bras du Weere-Gat et du Slo, qui sparent
l'le de Walcheren de celles du nord et du sud Beveland. (Voir la
carte n 51.) Ils se portrent sur Middlebourg, et de Middlebourg sur
Flessingue. Le gnral Osten se replia du mieux qu'il put, dfendant
le terrain pied  pied quand le courage de sa troupe rpondait au
sien; et bien qu'il n'obtnt pas de ses soldats tout ce qu'il aurait
voulu, il couvrit honorablement sa retraite par la perte de deux
ou trois centaines d'hommes, et par la destruction d'un plus grand
nombre  l'ennemi.

[Note en marge: Soins du gnral Monnet pour la dfense de
Flessingue.]

Le gnral Monnet vint le recevoir sur les glacis de Flessingue,
et ils firent leur jonction sous le feu de la place, rsolus  en
dfendre les approches, avant de se renfermer dans son troite
enceinte. Le gnral Monnet occupa plusieurs postes au dehors, et
un notamment  droite, vers Rameskens, afin de pouvoir couper les
digues, et noyer l'le tout entire, quand il n'aurait plus que ce
moyen de rsistance. Il se hta d'organiser un peu mieux sa garnison,
de se faire avec des soldats d'infanterie des artilleurs dont il
manquait, d'organiser la population en lgions de pompiers pour
parer aux suites d'un bombardement, et d'crire  l'le de Cadzand,
pour qu'on lui envoyt des troupes franaises, pendant que l'Escaut
occidental tait encore ouvert. C'tait un trajet facile, long de
trois  quatre portes de canon, et qui tait possible encore, si
dans l'le de Cadzand on avait sous la main les forces ncessaires.

[Note en marge: Grce aux bonnes dispositions du gnral Rousseau,
les Anglais ne peuvent descendre dans l'le de Cadzand.]

Cette le tait commande par le gnral Rousseau, officier plein
d'activit et de courage, et appartenait au dpartement de l'Escaut,
compris dans la vingt-quatrime division militaire.  peine le
gnral Rousseau avait-il t averti de la prsence des Anglais,
qu'il avait fait prvenir le gnral Chambarlhiac, commandant la
vingt-quatrime division militaire, et attir  lui les troupes
places dans le voisinage. Il avait commenc par distribuer dans
les batteries de la cte les quelques centaines d'hommes dont il
pouvait disposer tout de suite, et par organiser quelques pices
d'artillerie de campagne. Puis deux quatrimes bataillons, l'un du
65e, l'autre du 48e, lui ayant t envoys, il s'tait mis  leur
tte le long du rivage, prt  se jeter sur les premires troupes
ennemies qui dbarqueraient.

[Note en marge: La tentative projete sur l'le de Cadzand n'ayant pu
tre faite, toute l'expdition est dirige dans l'Escaut oriental,
afin d'assiger Flessingue et de tourner la flotte franaise.]

Ces dispositions, prises avec promptitude et rsolution, taient
parfaitement visibles de la haute mer, car le sol ne prsentait
qu'une plaine basse et unie, comme la mer elle-mme, et elles
pouvaient faire supposer qu'un corps considrable de troupes se
trouvait en arrire. Le commodore Owen et le marquis de Huntley, qui
commandaient les forces destines  l'le de Cadzand, apercevant de
la passe de Vielingen, o ils luttaient contre le mauvais temps, les
troupes du gnral Rousseau, n'osrent point descendre. Ils voyaient
12 ou 1500 hommes qu'ils prenaient pour 3 ou 4 mille, et n'ayant des
chaloupes que pour dbarquer 700 hommes  la fois, ils craignirent
d'tre jets  la mer s'ils se risquaient  mettre pied  terre. Si
en ce moment l'amiral Strachan et lord Chatham eussent port vers
l'le de Cadzand toutes les forces et tous les moyens de dbarquement
employs sans utilit dans l'Escaut oriental, ils y auraient pntr
infailliblement, se seraient empars de toutes les batteries de la
gauche de l'Escaut, et seraient arrivs sur la Tte-de-Flandre,
faubourg d'Anvers, avant tout secours. Heureusement il n'en fut
point ainsi. Le commodore Owen, le marquis de Huntley, intimids
par l'attitude du gnral Rousseau, demandrent au contre-amiral
Gardner, qui commandait la division des vaisseaux de ligne dans
la grande passe du Deurloo, de leur envoyer les embarcations dont
il pourrait disposer afin de dbarquer plus de monde  la fois;
mais celui-ci en avait besoin pour les oprations ultrieures
dont il tait charg, d'ailleurs le gros temps l'empchait de les
faire parvenir, et cette attaque de l'le de Cadzand, qui aurait
d russir, ne s'excuta ni le 29, ni le 30, ni le 31. Les chefs
de l'expdition, satisfaits d'avoir pu dbarquer  Walcheren, se
trouvant fort  leur aise dans l'intrieur de l'Escaut oriental
contre le mauvais temps, toujours pleins de l'ide de s'emparer des
les du nord et du sud Beveland qui sparent les deux Escaut, et
dont la possession permettait de tourner la flotte, rappelrent 
eux le commodore Owen et sir Huntley, pour les amener dans l'Escaut
oriental. Ils y attirrent galement le reste de l'expdition,
qui venait d'arriver sous les lieutenants gnraux Grosvenor et
Rosslyn, et remplirent ainsi les bras du Weere-Gat et du Slo. Ils
commencrent ensuite  dbarquer dans les les du nord et du sud
Beveland tout ce qu'ils n'avaient pas dbarqu de troupes dans
l'le de Walcheren, afin de courir au point de jonction des deux
Escaut, c'est--dire au fort de Batz, et de tourner ainsi la flotte
franaise, pendant que le reste de l'arme excuterait le sige de
Flessingue.

Heureusement que dans ce premier moment deux hommes nergiques se
trouvrent sur les lieux, le gnral Rousseau et l'amiral Missiessy.
Le gnral Rousseau, en voyant s'loigner la division navale qui
menaait l'le de Cadzand, n'avait plus eu ds lors autant de
craintes pour la rive gauche de l'Escaut, et s'tait priv sans
hsiter des deux bataillons du 65e et du 48e pour les envoyer par eau
de Breskens  Flessingue. Il fallait traverser l'Escaut occidental,
large en cet endroit de quelques centaines de toises, et il fit
successivement passer tous les dtachements qui lui arrivaient,
songeant  son voisin, dont il apercevait les prils, plus qu'
lui-mme.

[Date en marge: Aot 1809.]

[Note en marge: Habile retraite de l'amiral Missiessy, et rentre de
la flotte franaise  Anvers.]

De son ct l'amiral Missiessy, qui avait demand  ne pas s'enfermer
dans Flessingue, o il aurait pri par les bombes et par la fivre,
couronnait la sagesse de ses conseils par la fermet et l'habilet
de sa conduite. Sa constance  demeurer devant Flessingue, sans s'y
enfermer, avait dj suffi pour donner  l'expdition anglaise un
cours diffrent, le plus dangereux pour elle, et le plus avantageux
pour nous, comme on le verra bientt, celui de l'Escaut oriental.
Maintenant il ne fallait pas plus se laisser prendre  la jonction
des deux Escaut, vers Batz et Santvliet, qu' Flessingue mme. Aussi
aprs avoir fait bonne contenance  Flessingue les 29 et 30, il
prit son parti rsolment, en homme sens et ferme qui savait ce
qu'il avait  faire, et se mit en marche le 31, profitant du vent
qui tait favorable pour remonter l'Escaut. Le 31 au soir il avait
dpass le fort de Batz, et il tait entr dans l'Escaut suprieur,
compos des deux Escaut runis.  cet endroit deux de ses vaisseaux
chourent sur une vase molle et bourbeuse, mais sans danger d'y
rester attachs pour longtemps. Le lendemain en effet il remit  la
voile, et  la mare haute tous ses btiments renflous remontrent
entre les forts de Lillo et de Liefkenshoek, qui ferment le passage
du fleuve par des feux croiss difficiles  franchir. Tous ces
points, les forts de Batz et de Santvliet, les forts de Lillo et de
Liefkenshoek, taient ngligs comme ils auraient pu l'tre dans une
paix profonde, chez une nation peu soigneuse. L'amiral Missiessy, qui
voyait dans ces forts sa propre sret, s'occupa de leur dfense. Il
plaa une frgate en travers du canal qui joint l'Escaut occidental
 l'Escaut oriental, qu'on appelle canal de Berg-op-Zoom, et que
dominent les forts de Batz et de Santvliet. Il dbarqua une centaine
de canonniers hollandais dans le fort de Batz, et mit garnison
franaise dans les forts de Lillo et de Liefkenshoek, en ayant soin
de les approvisionner des munitions ncessaires. Il fit construire
ensuite plusieurs estacades pour se garantir des brlots, et ne
voulut point se renfermer dans Anvers, se rservant de se mouvoir
librement sur le fleuve, et de couvrir ainsi les alentours du feu des
mille pices de canon que portait son escadre. Il tait suivi d'une
flottille, dtache autrefois de celle de Boulogne, et tablie dans
l'Escaut. Grce  ces habiles dispositions, ce n'tait plus le rle
de rfugi, mais celui de dfenseur qu'il se prparait  jouer dans
Anvers.

[Note en marge: Les Anglais s'emparent du fort de Batz, quand dj la
flotte franaise s'est retire dans l'Escaut suprieur.]

[Note en marge: Aprs la prise du fort de Batz, les Anglais veulent
prendre Flessingue avant de marcher sur Anvers.]

Bien lui avait pris d'oprer si  propos sa retraite dans le haut
Escaut, car deux jours plus tard les Anglais l'auraient tourn,
en se plaant entre Batz et Santvliet, et eussent donn ainsi 
l'expdition de l'Escaut un premier rsultat fort important, celui
d'enlever toute une flotte neuve, de l'emmener ou de la dtruire.
En effet, les troupes de la division Hope, descendues dans les les
du nord et du sud Beveland (voir la carte n 51) par les passes du
Weere-Gat et du Slo, avaient march le plus vite qu'elles avaient
pu, et taient arrives le 2 aot devant le fort de Batz, occup
par une garnison hollandaise et le gnral Bruce, qui avait dj
livr les postes retranchs de l'le de Walcheren. Ce fort garni de
trente bouches  feu, places  fleur d'eau, et trs-dangereuses
pour les btiments qui l'auraient attaqu, n'avait pas de grands
moyens de se dfendre contre une attaque venant du ct de terre.
Toutefois avec une garnison et un brave commandant, il aurait pu
tenir quelques jours. Il avait l'une, et point l'autre. Le gnral
Bruce ne voulant pas plus  Batz qu' Middlebourg rsister  outrance
dans une petite place sans casemates, sans blindage, o l'on devait
tre accabl de feux, et cela pour le compte des Franais, vacua
le fort, dans lequel les Anglais entrrent sans coup frir. Ds ce
moment, ils devinrent matres du passage de l'un  l'autre Escaut,
et s'ils s'taient hts d'amener toute leur arme par le chemin des
les du sud et du nord Beveland, comme ils l'avaient fait pour la
division Hope, ils pouvaient en peu de jours arriver sous Anvers,
qui tait une place ferme  la vrit, mais ferme par de vieux
ouvrages,  moiti dtruits, o se trouvaient au plus 2 mille
hommes sans un canon sur les remparts, et o rgnait autant de
trouble chez les autorits, surprises par l'apparition de l'ennemi,
que de malveillance dans la population, flamande par l'origine et
les sentiments. Heureusement les deux commandants de l'expdition
anglaise, sir John Strachan et lord Chatham, pensrent qu'il fallait
auparavant achever le sige de Flessingue, ce qui permettrait
d'introduire la totalit de la flotte dans l'Escaut occidental, et de
parvenir par mer  Batz et Santvliet, point de dpart pour conduire
l'expdition de terre jusqu' Anvers. Cette disposition donnait
quelques jours au gouvernement franais pour organiser les premiers
moyens de dfense.

[Note en marge: Effet produit sur le cabinet franais par la nouvelle
du dbarquement des Anglais  Walcheren.]

Le tlgraphe avait annonc le 31 juillet,  Paris, le dbarquement
des Anglais dans l'le de Walcheren, et le 1er aot le gouvernement
tout entier avait t inform de la gravit du pril. En l'absence
de Napolon le gouvernement se composait des ministres prsids par
l'archichancelier Cambacrs. Parmi les ministres, trois seulement
pouvaient en cette occasion jouer un rle, les ministres de la guerre
et de la marine, MM. Clarke et Decrs, parce qu'ils taient spciaux
dans une affaire qui intressait la sret du territoire et de la
flotte, et le ministre de la police Fouch, parce qu'il tait le
seul qui et conserv une sorte d'importance politique depuis la
retraite de M. de Talleyrand. Il avait vu son existence menace, lors
de la disgrce de ce dernier, et il en tait devenu plus remuant
que de coutume, soit pour se remettre en faveur s'il russissait 
signaler son zle dans un moment difficile, soit pour tre personnage
principal si les affaires de l'Empire venaient  pricliter, ainsi
que bien des gens commenaient les uns  le craindre, les autres
 l'esprer. Beaucoup d'esprits, en effet, voyaient des signes
d'affaiblissement pour le pouvoir de Napolon dans la guerre
d'Espagne qui tendait  s'terniser, dans la guerre d'Allemagne qui
avait paru un instant douteuse, dans l'inquitude qui dj gagnait
peu  peu les populations, dans le mcontentement qu'excitaient les
affaires de l'glise, dont nous ferons bientt connatre la suite.
C'tait donc pour un personnage inquiet, peu sr, voulant tre en
tte de tous les changements de la fortune, une occasion de s'agiter.

[Note en marge: Rle jou par M. Fouch en cette occasion.]

Bien qu'il flattt beaucoup l'Empereur, M. Fouch tait l'alli
secret de tous les mcontents, gmissant tout bas avec eux sur leurs
dplaisirs, ou sur les maux de l'Empire dont en public il exaltait la
gloire. Ainsi, l'amiral Decrs, ce ministre de tant d'esprit, mais
qui n'avait que des malheurs dans son administration, tait mcontent
parce que l'Empereur s'en prenant injustement  lui des revers de
la marine et bless surtout de son langage caustique et hardi, ne
s'tait pas press de le faire duc. M. Fouch tait aussitt devenu
le confident et l'ami de M. Decrs. Le marchal Bernadotte, renvoy
de l'arme pour son ordre du jour aux Saxons, avait port  Paris
son orgueil et ses ressentiments. M. Fouch lui avait aussitt serr
la main, s'tait apitoy sur l'ingratitude dont il tait l'objet,
et en public avait pris le rle d'un Mentor qui voulait, en modrant
l'irritation du prince marchal, l'empcher de commettre de nouvelles
fautes. L'expdition de Walcheren fut une occasion de faire clater
ces diverses dispositions, et si quelque chose en effet pouvait
dceler dj l'affaiblissement du rgne, c'tait qu'on ost sous un
matre tel que Napolon aspirer  un rle politique quelconque.

[Note en marge: Rsolutions du conseil des ministres au sujet de
l'expdition de l'Escaut.]

 peine la nouvelle du dbarquement arriva-t-elle, que M. Decrs
courut chez les ministres et chez l'archichancelier pour provoquer
des mesures extraordinaires. Il mit dans ses dmarches une chaleur
extrme, parce que depuis l'vnement de Rochefort il ne dormait
plus. Il voulait qu'on ft partir de Paris tous les ouvriers
disponibles, qu'on levt les gardes nationales en masse, qu'on
plat  leur tte un marchal de France, le marchal Bernadotte,
par exemple, et qu'on impost aux ennemis par un grand dploiement
de forces, apparentes sinon relles. M. Decrs parlait en cela
avec la sincrit d'un ministre alarm pour les intrts de
son dpartement. M. Fouch, qui, par un singulier concours de
circonstances, remplaait provisoirement le ministre de l'intrieur,
M. Cretet, atteint d'une maladie mortelle, avait dans les fonctions
qui lui taient accidentellement dfres un motif tout naturel
de se mler beaucoup de l'expdition de Walcheren. Convoquer les
gardes nationales, presque en son nom et pour son compte, crire des
proclamations, mettre un grand nombre d'hommes en mouvement, choisir
un chef militaire de sa propre main, tout cela convenait  sa double
vue, de paratre  Schoenbrunn trs-zl, et  Paris trs-influent.
Il approuva beaucoup les ides de M. Decrs, et le conseil s'tant
runi le 1er aot au matin, sous la prsidence de l'archichancelier
Cambacrs, il appuya les propositions du ministre de la marine.
Celui-ci fort vhment, comme un homme trs-proccup des dangers
que courait Anvers, demanda la convocation extraordinaire de cent
mille gardes nationaux, et la nomination du marchal Bernadotte
pour les commander. Ces propositions, qui avaient lieu de paratre
excessives, mme dans le cas le plus grave, surprirent et mirent en
dfiance le ministre de la guerre Clarke, dont le caractre n'tait
pas plus sr que celui de M. Fouch, mais qui avait beaucoup de sens,
de pntration, et qui doutait extrmement du got de Napolon soit
pour les gardes nationales, soit pour le prince de Ponte-Corvo. Il
soumit ses doutes au conseil, et numra ensuite les moyens qu'il
avait  sa disposition sans recourir aux gardes nationales, moyens
qui consistaient dans les demi-brigades provisoires institues par
Napolon, dans la gendarmerie, dans les gardes nationales d'lite
dj organises sous le snateur Rampon, dans les troupes du camp de
Boulogne. Le tout pouvait faire une trentaine de mille hommes, sous
le snateur Sainte-Suzanne, ancien officier de l'arme du Rhin, que
Napolon, dans la prvision d'une expdition anglaise, avait charg
du commandement des ctes depuis la Picardie jusqu' la Hollande. Ce
snateur, quoique malade, avait dclar qu'il tait prt  prendre
son commandement. Il restait enfin le roi de Hollande lui-mme, qui
accourait avec quelques troupes sur Anvers, et qui en sa qualit de
conntable avait dj en 1806 t revtu par Napolon du commandement
des ctes. Il y avait l de quoi se passer des leves en masse, et
d'un chef disgraci comme le prince de Ponte-Corvo.

L'archichancelier, qui d'un ct se dfiait du zle de M. Fouch, qui
de l'autre craignait qu'on ne ft pas assez pour la circonstance,
ne se pronona pas trs-ouvertement, mais calma l'emportement de M.
Decrs, et sembla incliner vers l'avis du ministre de la guerre.
Ds lors M. Fouch ne soutenant plus avec autant de vivacit son
nouvel ami M. Decrs, se contenta de lui dire  l'oreille qu'il
tait de son opinion, et qu'au surplus il ferait de son chef tout
ce qu'on n'allait pas rsoudre en conseil. On se spara sans avoir
adopt les propositions de MM. Decrs et Fouch, et on considra
comme suffisantes pour le premier moment les mesures imagines
par M. Clarke, sauf ce qu'ordonnerait bientt l'Empereur, que des
courriers extraordinaires allaient avertir  Schoenbrunn des derniers
vnements.

[Note en marge: Ordres donns par le ministre de la guerre en
excution des rsolutions du conseil.]

Le ministre de la guerre donna sur-le-champ des ordres conformes aux
ides qu'il avait mises dans le conseil. Il y avait  Paris deux
demi-brigades composes de quatrimes bataillons, la 3e et la 4e:
il les fit partir en poste. Il y avait dans le Nord un bataillon
de la Vistule, quelques escadrons de lanciers polonais, plusieurs
batteries d'artillerie destines  se rendre sur le Danube; il y
avait les 6e, 7e et 8e demi-brigades places entre Boulogne et
Bruxelles, quatre bataillons de divers rgiments cantonns  Louvain:
il dirigea le tout sur l'le de Cadzand et Anvers. Le gnral Rampon
avait, comme en d'autres occasions, t charg de commander environ
six mille gardes nationaux d'lite, dont l'organisation tait dj
commence. Le ministre Clarke leur ordonna de se rendre  Anvers. Il
recommanda au marchal Moncey de runir toute la gendarmerie  cheval
des dpartements du Nord, s'levant  environ 2 mille chevaux, et
enfin il prescrivit, ds qu'on serait rassur pour Boulogne, d'en
dtacher sur Anvers toutes les troupes dont on pourrait se passer.
Les trois demi-brigades du Nord, les deux de Paris, les quatre
bataillons de Louvain, celui de la Vistule formaient  peu prs 10
mille hommes d'infanterie, les gardes nationaux d'lite 5 mille.
Avec la gendarmerie, l'artillerie, les dpts tirs des environs, on
pouvait compter sur une force de 20 mille hommes,  laquelle devaient
s'ajouter le camp de Boulogne, et une division de Hollandais que le
roi Louis amenait  sa suite. C'tait un total de 30 mille hommes,
qui suffirait en s'appuyant sur Anvers pour empcher un coup de main.
La difficult consistait uniquement  les faire arriver  temps,
car le plus grand danger que l'on court dans le moment, c'tait la
promptitude que les Anglais apporteraient dans leur opration. Il
fallait au moins quinze jours pour que ces forces fussent runies 
Anvers avec les chevaux, les officiers, le matriel ncessaire, et
en quinze jours les Anglais pouvaient bien avoir pris Flessingue, et
mis le sige devant Anvers. La quantit des forces importait donc
moins que la clrit, vu que derrire les murs et les inondations
d'Anvers, le nombre et la valeur des troupes devenaient d'une
importance secondaire. Le gnral Clarke donna les ordres ncessaires
pour que tous ces mouvements s'excutassent le plus tt possible. Il
envoya  Anvers un officier du gnie du premier mrite, M. Decaux,
depuis ministre, et il crivit au roi de Hollande, pour lui insinuer
que s'il voulait le commandement, il ne tenait qu' lui de le prendre
en qualit de conntable.

[Note en marge: M. Fouch procde de sa propre autorit  la leve
des gardes nationales.]

Cependant M. Fouch commena de son ct le grand mouvement dont
le conseil n'avait pas paru tre d'avis, et il crivit  tous les
dpartements de la frontire du Nord, pour les inviter au nom de
l'Empereur  lever les gardes nationales. La lettre, adresse aux
prfets, et destine  tre publie, faisait appel  l'honneur, au
patriotisme des populations, leur disait que Napolon en s'loignant
de ses frontires pour s'enfoncer en Autriche avait compt sur elles,
et que sans doute elles ne souffriraient pas qu'une poigne d'Anglais
vinssent insulter le territoire sacr de l'Empire. Cette lettre, qui
tait une espce de proclamation, se ressentait du style dclamatoire
de 1792, et avait videmment pour but d'mouvoir les esprits. Des
circulaires administratives, jointes  la lettre du ministre,
indiquaient les moyens d'appeler les hommes, de les lever, de les
habiller, de les runir. Le zle des prfets tait mis en demeure
d'agir avec la plus grande clrit.

[Note en marge: Zle du roi Louis de Hollande  courir au secours
d'Anvers.]

[Note en marge: Esprit hostile des provinces belges et hollandaises.]

Tandis que ces mesures d'apparat taient annonces, les mesures plus
modestes et plus efficaces du ministre de la guerre s'excutaient,
mais malheureusement moins vite qu'il ne l'aurait fallu. Une
extrme confusion rgnait  Anvers, o l'on avait  peine quelques
centaines d'hommes et d'ouvriers  mettre sur les remparts. Le roi
de Hollande, avec un zle louable, s'y tait rendu en toute hte,
amenant avec lui environ 5 mille Hollandais, seules troupes dont il
pt disposer, et qu'il avait tablies entre Berg-op-Zoom et Anvers.
Ce prince, devenu conome pour plaire aux Hollandais, n'avait sur
pied que ces cinq mille hommes, plus quatre rgiments en Allemagne,
et un ou deux bataillons en Espagne. Il avait laiss dprir son
arme et sa flotte pour se conformer  l'esprit de ses nouveaux
sujets, et en portant ce qu'il avait au secours de l'Escaut, il
exposait la Hollande aux tentatives des Anglais. Ce pays, autrefois
amical pour la France et hostile  l'Angleterre, tait compltement
chang depuis que l'alliance de la France tait devenue pour lui
l'interdiction des mers. Il voyait venir les Anglais presque comme
des librateurs. La Belgique tout entire pensait de mme, par les
mmes raisons, et de plus par esprit religieux. Un succs des Anglais
pouvait trs-facilement y dterminer un soulvement des populations.
Le clerg, si influent dans cette contre, se montrait depuis la
rupture avec le Pape ardent contre la domination franaise, et
sauf l'archevque de Malines, nomm par Napolon, tous ses membres
dirigeaient leurs efforts dans le sens des Anglais.

[Note en marge: Le roi de Hollande prend le commandement des forces
runies  Anvers.]

[Note en marge: Premires mesures de dfense prises  Anvers sous la
direction de M. Decaux.]

Le roi Louis, arriv  Berg-op-Zoom, porta ses troupes entre
Santvliet et Anvers, de manire  pouvoir secourir cette dernire
place. Sur la simple insinuation que contenait la lettre du
ministre Clarke, il prit le commandement gnral, et se livrant
 son imagination fort vive, il proposa des mesures qui auraient
prmaturment boulevers le pays, et caus beaucoup de tort 
l'tablissement d'Anvers. Il voulait qu'on inondt toute la contre,
depuis Anvers jusqu'au bas Escaut, qu'on coult dans les passes des
carcasses de navire, qu'en un mot, pour carter les Anglais, on ft
presque autant de mal qu'ils auraient pu en causer eux-mmes. Le
commandant Decaux, homme d'un grand sens et ingnieur fort habile,
russit  calmer l'effervescence d'esprit du roi de Hollande,
s'occupa de mettre en meilleur tat les forts de Lillo et de
Liefkenshoek, fit tendre l'inondation autour de ces forts, de manire
 les rendre inaccessibles, la diffra autour d'Anvers, s'entendit
avec l'amiral Missiessy pour l'tablissement de plusieurs estacades
sur l'Escaut, fit rparer les murailles d'Anvers, et apporta enfin
quelque ordre dans les mesures de dfense. Dj quelques mille
hommes des 3e, 4e et 6e demi-brigades tant arrivs, les douaniers,
la gendarmerie, les gardes nationaux survenant les uns aprs les
autres, on eut vers le 10 ou le 12 aot huit ou dix mille hommes
mal organiss, mais suffisants pour fournir la garnison de la
place. D'ailleurs les Anglais heureusement s'acharnaient au sige
de Flessingue. Le gnral Monnet avait reu environ 2 mille hommes
avant la clture de l'Escaut occidental, et si l'on ne devait pas se
flatter qu'il rsistt jusqu'au bout, il procurait du moins le temps
ncessaire pour organiser la dfense d'Anvers. Le gnral Rousseau de
son ct, ayant reu la 8e demi-brigade et quelques gardes nationaux
d'lite, continuait d'occuper la rive gauche de l'Escaut, dans l'le
de Cadzand. On retardait ainsi les progrs de l'ennemi, et c'tait
assez pour faire chouer l'expdition britannique. La flotte avait
chapp aux Anglais; Anvers devenait d'heure en heure d'un accs
plus difficile pour eux; Flessingue seul tait expos  devenir leur
proie, et en tout cas on pouvait esprer qu'il serait leur unique
trophe.

[Note en marge: Opinions et rsolutions de Napolon lorsqu'il apprend
l'expdition de Walcheren.]

Lorsque Napolon apprit par courrier extraordinaire la nouvelle
de l'expdition de Walcheren, il n'en fut pas surpris, car il
s'attendait  quelque entreprise sur les ctes, et dans cette
prvision il avait laiss en France les deux demi-brigades
provisoires de Paris, les trois du Nord, ainsi qu'un certain
nombre de compagnies d'artillerie, dont il n'avait pas un besoin
indispensable. S'il n'en fut pas surpris, il en fut encore moins
troubl, car ds le premier moment il jugea la porte de cette
expdition, et fut convaincu que, sauf quelques dpenses pour lui,
tout le mal serait pour les Anglais, qui priraient inutilement de
la fivre, sans prendre Anvers ni la flotte,  moins que celle-ci
n'et t mal dirige. S'il avait jug avec plus de dsintressement
sa position, il aurait vu toutefois que cette expdition faisait
 son gouvernement un genre de tort assez grave, celui de rvler
d'une manire frappante les dangers d'une politique qui ayant 300
mille hommes en Espagne, 400 mille en Italie, 500 mille en Allemagne,
n'avait pas un soldat pour garder Anvers, Lille et Paris.

Au premier abord, chose singulire, il ne fut point de l'avis
de ceux qui avaient cru tre du sien, c'est--dire de l'avis du
gnral Clarke et de l'archichancelier Cambacrs[23]. L'un et
l'autre avaient suppos qu'il n'approuverait ni la runion des
gardes nationales, ni la nomination du marchal Bernadotte. Ils
l'avaient mal devin. Bien que Napolon n'aimt point recourir  des
populations raisonneuses qui mettent des conditions  leur concours,
et qu'il pressentt tout ce qu'il y avait de haine pour lui dans le
coeur du prince de Ponte-Corvo, nanmoins il savait sacrifier ses
ombrages quand il voyait un grand intrt  le faire. D'abord il
n'tait pas exactement renseign sur l'importance de l'expdition
de Walcheren, et quoique avec sa sagacit transcendante il entrevt
le rsultat dfinitif, il n'tait pourtant pas exempt de toute
inquitude en entendant parler de 40  50 mille soldats anglais,
soldats dont l'Espagne lui avait appris la valeur. Il ne pensait pas
qu'il fallt ddaigner une telle force, et surtout il ne voulait
pas qu'on pt demeurer indiffrent  son apparition. Il aurait
donc souhait qu'au premier signal la nation se montrt indigne,
et presse de fondre sur l'ennemi insolent qui osait violer le sol
de l'Empire. C'et t runir l'enthousiasme de 1792 avec l'ordre
profond de 1809; mais on n'allie pas  volont des choses aussi
contraires. Nanmoins,  mesure qu'il prend des annes, le pouvoir
devient singulirement complaisant pour lui-mme, quelque grand
qu'il soit par l'esprit. C'est une faiblesse de la dure. Napolon,
bien qu'il comment  fatiguer la nation, bien que l'vidence de
son ambition donnt aux guerres entreprises un sens qui ne lui tait
pas favorable, Napolon croyait qu'on lui devait tout; qu'au premier
danger suscit par sa faute tous les Franais devaient tre debout;
et il s'tait cr d'ailleurs le prjug d'un homme de gnie, c'est
qu'un gouvernement, quand il le veut, peut faire faire  une nation
tout ce qui lui plat. Il fut donc mcontent que ses ministres
n'eussent pas,  la premire apparition des Anglais sur le sol de
l'Empire, fait appel  la France, provoqu son enthousiasme, rclam
son dvouement. Il croyait qu'ils l'auraient d, qu'ils l'auraient
pu, et il blma leur extrme froideur. Il jugeait surtout utile, et
ici ce n'tait plus faiblesse, mais raison suprieure, de dgoter
les Anglais de semblables expditions, en jetant sur eux des masses
de peuple. Il regardait comme une grande convenance du moment de
prouver aux Autrichiens avec lesquels il ngociait, que la France
tait prte  s'unir  lui; et enfin, si on veut connatre son
dernier motif franchement exprim dans ses lettres, il dsirait, la
matire du recrutement commenant  lui manquer, s'en procurer une
nouvelle, en tirant d'une forte commotion soixante  quatre-vingt
mille jeunes gardes nationaux, qu'une fois levs il retiendrait
sous le drapeau, attacherait au mtier des armes, et convertirait
en conscrits de la plus belle espce, car ils auraient tous de
vingt  trente ans. Il blma donc amrement le gnral Clarke,
l'archichancelier Cambacrs de leur prudence excessive, et blma
plus encore MM. Fouch et Decrs de n'avoir pas persvr dans l'avis
qu'ils avaient ouvert, que MM. Clarke et Cambacrs de ne s'y tre
pas rangs. Il crivit aux uns et aux autres qu'il ne comprenait
pas leurs hsitations; qu'au premier signal ils auraient d lever
soixante mille gardes nationaux, convoquer le Snat, s'en servir pour
parler  la France, et prouver que derrire les armes employes
au loin, il restait la nation elle-mme, prte  les appuyer, 
les suppler partout. Si on compare ces ides  celles qu'on lui
a prtes dans tous les rcits contemporains, on verra combien
l'histoire est rarement bien informe.

[Note 23: Dans cette curieuse affaire de Walcheren, pas plus que
dans les autres, je ne fais de suppositions, ou mme de conjectures.
Je parle d'aprs les pices authentiques, d'aprs la correspondance
de Napolon, de MM. Clarke, Fouch, Cambacrs, Decrs; d'aprs les
mmoires indits de l'archichancelier Cambacrs, et je puis, appuy
sur ces documents inconnus jusqu'aujourd'hui, rectifier les erreurs
puriles rpandues sur cet important vnement. Ainsi on a cru que
la disgrce de M. Fouch avait t due  ce que, contre l'ordre ou
la volont de l'Empereur, il avait convoqu les gardes nationales et
fait nommer Bernadotte. C'est tout le contraire qui est la vrit.
Plus tard, sans doute, Napolon commena  blmer la conduite de M.
Fouch dans la leve des gardes nationales, et sa correspondance
permet de fixer avec prcision le moment et le motif de ce changement
d'opinion. Nous le dirons en son lieu. Quant aux faits militaires
de l'expdition, la volumineuse enqute ordonne en Angleterre, et
la correspondance du ministre de la guerre en France, fournissent
les plus amples documents, et les plus suffisants. C'est de tous
ces matriaux que j'ai fait usage, aprs les avoir soigneusement
compulss, pour redresser les erreurs commises sur ce sujet,
inexactement racont, comme tous les autres, par les historiens
contemporains.]

Loin d'en vouloir  M. Fouch d'avoir agit la nation, Napolon
lui reprocha de ne l'avoir pas assez fortement remue. Quant au
choix du commandant en chef, il montra ici combien son jugement
tait suprieur  ses passions, quand un grand intrt l'exigeait.
Il avait pour la vanit, l'ambition, le caractre tout entier du
marchal Bernadotte, une aversion profonde, et devinait parfaitement
ce que son coeur contenait de trahison prsente et future; et
nanmoins le jugeant le seul homme capable, entre tous ceux qui
se trouvaient  porte du thtre de l'expdition britannique, de
prendre le commandement, il regretta vivement qu'on ne l'et pas
nomm gnral en chef des troupes runies dans le Nord. Il reprocha
donc  ses ministres de ne l'avoir pas choisi, et leur ordonna
de lui confrer le commandement s'il en tait temps encore. Il
condamna tout aussi vivement l'ide qu'on avait eue d'offrir le
commandement au roi Louis. Il commenait  concevoir une extrme
impatience de voir son frre gouverner la Hollande dans un intrt
troit, de le voir tolrer la contrebande, favoriser les relations
clandestines avec l'Angleterre, seconder mdiocrement et souvent
abandonner la cause du blocus continental, abonder enfin dans un
systme d'conomies agrable aux Hollandais, mais destructeur de leur
arme et de leur marine. S'exagrant mme les torts de son frre
envers la politique impriale, il allait jusqu' se dfier de lui,
et il reprocha  ses ministres de n'avoir pas vu que le roi Louis
songerait en cette occasion  la Hollande plus qu' la France, et
pour prserver Amsterdam laisserait prendre Flessingue ou brler
Anvers. Rien n'tait plus injuste qu'une telle supposition, car le
roi Louis accourait en ce moment au secours du territoire franais,
et pour couvrir Anvers dcouvrait Amsterdam. Mais irrit par une
correspondance avec son frre qui devenait tous les jours plus aigre,
Napolon blma la confiance qu'on avait eue en lui, et joignant la
raillerie au blme, il crivit  ses ministres: Est-ce parce qu'il
porte le titre de conntable que vous avez choisi Louis? Mais Murat
porte celui de grand amiral: que diriez-vous si je lui donnais une
flotte  commander?--

Ces points rgls, la convocation des gardes nationales tant
adopte, le marchal Bernadotte tant dsign pour le commandement
en chef, il donna sur la conduite  tenir des instructions d'une
prudence, d'une habilet, d'une prvoyance admirables.--N'allez pas,
crivit-il  ses ministres, essayer d'en venir aux mains avec les
Anglais. _Un homme n'est pas un soldat[24]._ Vos gardes nationaux,
vos conscrits des demi-brigades provisoires, conduits ple-mle 
Anvers, presque sans officiers, avec une artillerie  peine forme,
opposs aux bandes de Moore qui ont eu affaire aux troupes de la
vieille arme, se feraient battre, et fourniraient  l'expdition
anglaise un but qui ne tardera pas  lui manquer, si elle n'a pas
pris la flotte, comme je l'espre, et si elle ne prend pas Anvers,
comme j'en suis sr. Il ne faut opposer aux Anglais que la fivre,
qui bientt les aura dvors tous, et des soldats blottis derrire
des retranchements et des inondations pour s'y organiser et s'y
instruire. Dans un mois les Anglais s'en iront couverts de confusion,
dcims par la fivre, et moi j'aurai gagn  cette expdition une
arme de 80 mille hommes, qui me rendra bien des services si la
guerre d'Autriche doit continuer.--

[Note 24: Expression textuelle de Napolon. Ce qui suit est une
analyse fidle d'une centaine de lettres admirables sur l'expdition
de Walcheren. J'ai cru devoir en publier quelques-unes qu'on trouvera
 la fin de ce volume. Je les cite pour montrer comment Napolon
jugea cette clbre expdition, et combien ses jugements diffrent de
ceux que le public lui a prts.]

Consquent avec ces penses, Napolon ordonna au gnral Monnet
de dfendre Flessingue  outrance, afin de retenir les Anglais le
plus long-temps possible dans la rgion des fivres, et de donner
 la dfense d'Anvers le temps de se complter. Il lui enjoignit
formellement de ne pas perdre une minute pour rompre les digues
et plonger l'le entire de Walcheren sous les eaux. Ensuite il
ordonna de faire remonter la flotte  Anvers et mme au-dessus,
si on ne l'avait pas encore fait, de tendre les inondations l
seulement o elles seraient ncessaires, de bien se garder de couler
des carcasses de vaisseaux dans les passes, car il ne voulait pas
qu'on perdt l'Escaut dans l'intention de le dfendre; de runir 
Anvers sous le marchal Bernadotte les demi-brigades provisoires,
les gardes nationaux d'lite du gnral Rampon, les bataillons de
dpt disponibles, la gendarmerie du marchal Moncey, les Hollandais
du roi Louis, le tout pouvant constituer une arme de vingt-cinq
mille hommes, qu'on tablirait autour d'Anvers, derrire des digues
et des inondations, de manire  rendre la place inaccessible, sans
toutefois livrer de bataille, la fivre devant seule, rptait-il,
lui faire raison des Anglais; de former aprs cette premire
arme une seconde, exclusivement compose de gardes nationaux,
distribue en cinq lgions commandes par autant de snateurs
anciens militaires, laquelle s'tendrait depuis la Tte de Flandre
(faubourg d'Anvers), jusqu' l'le de Cadzand, pour garder la gauche
de l'Escaut, en cas que les Anglais essayassent d'y descendre;
d'organiser le mieux possible cette nouvelle arme, d'y appeler
non des officiers rforms, anciens serviteurs de la Rpublique,
mais des officiers tirs des dpts d'infanterie, notamment les
majors, qui presque tous taient excellents; de rassembler le
matriel et le personnel de quatre-vingts bouches  feu, ce dont il
donnait le moyen en laissant en France dix compagnies d'artillerie
sur celles qu'il avait demandes; de mettre enfin cette seconde
arme sous les ordres du marchal Bessires, qui tait guri de
la blessure reue  Wagram, sur le dvouement duquel il comptait,
et qu'il n'tait pas fch de placer  ct du prince Bernadotte,
pour seconder et surveiller ce dernier.  ces deux armes, Napolon
sachant qu'on n'obtient jamais que la moiti de ce qu'on ordonne
et de ce qu'on paye, voulut  tout risque en ajouter une troisime
sur la Meuse, qui viendrait du Rhin, et qui aurait t compose
de quelques demi-brigades destines d'abord  se rendre sur le
Danube. Il avait dj reu des hpitaux, des dpts d'Italie, des
demi-brigades venues par Strasbourg et embarques sur le Danube, une
masse considrable de soldats, qui avaient t verss dans l'arme
d'Allemagne, et l'avaient reporte au plus bel effectif. Il pouvait
donc se passer d'une partie des ressources qu'il avait demandes,
et en consquence il prescrivit d'arrter  Strasbourg tout ce qui
tait corps organis, comme les demi-brigades par exemple, de les
faire descendre par le Rhin sur la Meuse, de ne continuer  diriger
sur Vienne que ce qui tait simple dtachement propre  recruter les
bataillons, de commencer  Mastricht, sous le marchal Kellermann,
un rassemblement de 10 mille hommes, complet en toutes armes, afin
de flanquer le marchal Bernadotte sous Anvers. Estimant le corps de
Bernadotte  30 mille hommes, celui de Bessires  40 mille, celui de
Kellermann  10 mille, Napolon esprait avoir en Flandre une arme
de 80 mille hommes, dont 50 mille au moins passablement organiss,
qui allaient s'instruire d'ailleurs en peu de temps, et que plus
tard il viendrait peut-tre  l'improviste commander lui-mme, s'il
avait quelque bon pige  tendre aux Anglais. Retenant ceux-ci dans
un ddale d'les, de marcages, de bras de mer, il ne dsesprait pas
de joindre  la fivre quelque combinaison soudaine, qui leur ferait
payer cher leur immense expdition, de sorte que loin d'tre afflig
d'une tentative qui au fond rvlait, comme nous l'avons dit, l'un
des cts fcheux de sa politique, il en fut charm, parce qu'il
entrevoyait la probabilit d'une revanche clatante, et la cration
d'une arme de plus ajoute  toutes celles qu'il avait dj.

[Note en marge: Nouvelle ardeur de M. Fouch  convoquer les gardes
nationales aprs les lettres de Schoenbrunn.]

[Note en marge: Dispositions de l'esprit public qui rendent la leve
des gardes nationales difficile.]

[Note en marge: Activit du ministre de la guerre, plus profitable
que celle de M. Fouch.]

Lorsque ces instructions arrivrent  Paris, elles remplirent
d'orgueil M. Fouch, d'embarras MM. Clarke et Cambacrs. Mais chacun
se mit  l'oeuvre pour obir de son mieux aux intentions de Napolon.
M. Fouch avait dj sonn un vritable tocsin pour la leve des
gardes nationales. Il avait d'abord fait appel  dix dpartements:
il eut recours  vingt aprs les lettres de Schoenbrunn, et se
prpara mme  recourir  un plus grand nombre. L'Escaut, la Lys,
la Meuse-Infrieure, Jemmapes, les Ardennes, la Marne, l'Aisne,
le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme, la Seine-Infrieure, l'Oise,
Seine-et-Oise, la Seine, Seine-et-Marne, l'Aube, l'Yonne, le Loiret,
Eure-et-Loir, l'Eure, furent mis  contribution, pour fournir des
contingents de gardes nationaux. Les prfets convoqurent les
maires, et organisrent une espce de conscription, qui devait tre
volontaire en apparence, mais qui tait force en ralit, et 
laquelle on chappait en payant  tant par jour les ouvriers sans
travail, ou les mauvais sujets dont on ne savait que faire. Il y
eut, en effet, trs-peu de citoyens zls qui s'offrirent  servir
eux-mmes, car on voyait dans cette runion de gardes nationales
une nouvelle forme de la conscription. On ne croyait pas fort au
danger de l'expdition britannique, et en tout cas on l'imputait 
la politique qui dcouvrait les frontires franaises pour envahir
les frontires trangres. Dans les dpartements belges, parce
qu'on avait un mauvais esprit, dans les dpartements du Centre
et du Midi, parce qu' distance on apprciait plus froidement le
pril, on se prta peu  ces nouvelles leves. Mais dans les anciens
dpartements, qui se rapprochaient de la frontire du Nord et du
littoral, et chez lesquels la haine des Anglais a toujours t vive,
on se prsenta avec un certain empressement. Ces derniers avaient
dj fourni au gnral Rampon des compagnies d'lite, composes
d'anciens soldats. Ils fournirent encore des hommes pour les nouveaux
corps dont Napolon avait ordonn la formation. M. Fouch, agissant
rvolutionnairement, n'hsita pas  ordonner sur le budget du
ministre de l'intrieur des dpenses considrables pour habiller
les gardes nationaux. Moiti zle, moiti ostentation, il dploya
une activit qui devait bientt finir par tre suspecte, car elle
sortait des bornes du simple et de l'utile.  Paris surtout il
montra une ardeur qui parut trange. Dans cette grande capitale,
habitue  passer si rapidement de l'enthousiasme  la raillerie,
on avait chang de sentiments envers Napolon depuis la guerre
d'Espagne. Avoir les Anglais si prs de soi quand on tait  Madrid
et  Vienne, tenir le Pape prisonnier  Rome quand on l'avait tant
caress  Notre-Dame, tout cela semblait d'une inconsquence qu'on
ne prenait plus la peine de mnager. Paris,  lire les Bulletins de
la police[25], n'tait pas reconnaissable depuis un an, et, chose
dplorable, qui rsultait de l'abus de la guerre, Napolon avait
tellement fatigu le patriotisme, qu'on faisait circuler secrtement
les bulletins mensongers de l'archiduc Charles, qui niaient les
succs de l'arme franaise, non pas qu'on ft dj assez coupable
pour ne plus les dsirer, mais parce que, sans douter du gnie de
Napolon, on commenait  douter de sa fortune, et qu'il avait fait
renatre le got dangereux de la critique. Par ces motifs, M. Fouch
avait eu de la peine  mouvoir la jeunesse qui aime les chevaux
et les uniformes, et  organiser quelques bataillons de garde
nationale  Paris. Il lui avait fallu parler d'une garde d'honneur
qui escorterait la personne de l'Empereur sans aller bien loin 
l'tranger, et mme il avait t rduit, pour en complter les rangs
vides,  payer des hommes sans ouvrage. Il s'tait livr ensuite
au plaisir de les passer en revue, plaisir dangereux qui plus tard
devait lui coter cher. Quant au ministre de la guerre, M. Clarke,
il s'occupait lui plus srieusement. Au reu des lettres de Napolon,
il avait mand le prince de Ponte-Corvo, et l'avait fait partir
pour Anvers. Dj les demi-brigades disponibles s'approchaient de
l'Escaut; la gendarmerie runie par les soins du marchal Moncey
avait fourni deux mille chevaux; l'artillerie dtourne des routes
de l'Alsace tait sur celles de Flandre; et bien qu'avec beaucoup de
confusion les moyens de dfense commenaient  s'accumuler sur les
points d'abord dgarnis d'Anvers, de la Tte de Flandre, du Sas de
Gand, de Breskens, de l'le de Cadzand.

[Note 25: La collection de ces bulletins existe encore, bien que M.
Fouch ait fait dtruire tout ce qui appartenait  la police. Elle
se trouve dans les papiers de Napolon, et elle rvle un singulier
revirement opr dans les esprits ds 1809, tant la guerre d'Espagne
avait chang la fortune du rgne.]

[Note en marge: Retard des Anglais; leur obstination  faire le sige
de Flessingue.]

[Note en marge: Efforts du gnral Monnet pour dfendre cette place.]

Heureusement les Anglais avaient tir peu de profit du temps coul.
Ils avaient fini par runir toutes leurs forces de terre et de mer
dans l'Escaut oriental. Leur flotte tait rpandue dans les divers
canaux qui sparent l'le de Walcheren des les du nord et du sud
Beveland; leurs troupes stationnaient dans l'le de Walcheren autour
de Flessingue, et dans celle du sud Beveland autour du fort de Batz.
Ils ne croyaient pas pouvoir marcher en sret avant d'avoir ouvert
 leur flotte le passage de l'Escaut occidental par la prise de
Flessingue, ce qui devait leur permettre d'amener par mer leur arme
tout entire devant Batz et Santvliet. Grce  cette dtermination,
ils avaient employ les premiers jours d'aot en travaux d'approche
devant Flessingue, et ils avaient consacr  ces travaux leurs
meilleures troupes. Le gnral Monnet, qui avait reu comme on a
vu, 2 mille hommes de divers rgiments, notamment deux bataillons
franais, l'un du 48e, l'autre du 65e, en avait profit pour
disputer le terrain mieux qu'on ne l'avait fait dans les premiers
jours. Les nouvelles troupes qu'on lui avait envoyes taient,
quoique jeunes, pleines d'honneur, et remplissaient mieux leur devoir
que le ramassis d'trangers dont se composait d'abord la garnison de
Flessingue.

Aprs avoir perdu 12 ou 1500 hommes, il tait vers le 10 aot
entirement resserr dans la place, et communiquait seulement par sa
droite avec le poste de Rameskens, point par lequel il avait essay
de couper les digues, conformment aux ordres pressants de Napolon.
Mais soit que la mare ne ft pas assez haute, soit que le terrain
ne ft pas dispos  recevoir l'inondation, il tait entr peu d'eau
dans l'le, et les Anglais, logs sur le sommet des chausses,
avaient pu rester devant Flessingue, o ils travaillaient  tablir
des batteries pour soumettre la ville au moyen d'une masse de feux
accablante. C'tait l le moment critique pour la dfense, car le
gnral Monnet manquait de casemates o il pt abriter ses troupes.
Il avait dans la ville une population peu dispose en faveur de la
France, comme toutes les populations maritimes; il avait dans la
garnison un tiers de Franais peu aguerris mais fidles, et deux
tiers d'trangers, vrais bandits qui profitaient du dsordre d'un
sige pour piller et exasprer les habitants. La condition tait donc
des plus mauvaises pour rsister aux affreuses extrmits qui se
prparaient.

[Note en marge: Prparatifs d'attaque faits par les Anglais.]

Les Anglais, se conformant aux bons principes de l'attaque des
places, avaient rsolu de ne faire agir leurs moyens d'artillerie que
tous  la fois. D'une part ils travaillaient  lever leurs batteries
incendiaires, de l'autre  introduire dans la passe du Deurloo une
portion de la division Gardner qui consistait en vaisseaux de ligne
et en frgates, de manire  canonner la place par mer et par terre.
Dj mme ils avaient russi  la tourner par le dedans, en suivant
le Weere-Gat, et en descendant dans le Slo. (Voir la carte n 51.)

[Note en marge: Entre des vaisseaux et des frgates dans l'Escaut
pour canonner Flessingue.]

[Note en marge: Attaque formidable de terre et de mer excute le 13
aot.]

[Note en marge: Accabl par l'artillerie de terre et de mer, le
gnral Monnet est oblig de se rendre et de livrer Flessingue aux
Anglais.]

Le 11 aot les frgates, aprs avoir eu de la peine  pntrer, vu
que les pilotes manquaient, et que toutes les balises avaient t
enleves, commencrent  s'introduire dans la passe du Deurloo, et
 dfiler devant Flessingue en dirigeant sur ses murs une canonnade
qu'on leur rendit vigoureusement. Elles oprrent leur jonction avec
les btiments de moindre chantillon, descendus par le Slo jusque
devant Rameskens. Le 12 les vaisseaux entrrent dans la passe  la
suite des frgates, et aussitt le gnral anglais, ayant somm
Flessingue, fit agir les batteries de terre et de mer  la fois.
Jamais sur un moindre espace ne tonnrent plus de bouches  feu.
Les batteries de terre comptaient plus de soixante pices de fort
calibre, soit en canons de 24, soit en gros mortiers. La division
de vaisseaux, de frgates, de bombardes, entre par la passe du
Deurloo, en avait de mille  onze cents qui ne cessaient de vomir
des boulets, des obus et des bombes. Aprs vingt-quatre heures de
cette effroyable canonnade, la ville se trouvait en feu: toutes les
maisons taient perces  jour, toutes les toitures enfonces.
La population poussait des cris de dsespoir. Les batteries qui
avaient action sur la mer ripostaient avec vigueur, et causaient 
l'escadre britannique de srieux dommages. Mais celle-ci tait assez
nombreuse pour remplacer dans la ligne les btiments endommags, et
de plus, grce  la libert de ses mouvements, elle s'tait place
de manire  atteindre nos batteries par le travers. La lutte ne
pouvait se soutenir longtemps sans que nos canonniers fussent tous
hors de combat. Ds le 14, ils taient pour la plupart tus ou
blesss. On avait cherch  les remplacer par des soldats de la
ligne, mais ceux-ci n'ayant aucune exprience ne pouvaient suppler
des artilleurs, et d'ailleurs les pices elles-mmes taient presque
toutes dmontes. Le 14 le gnral anglais, voyant les feux de
la place presque teints, lui accorda un rpit pour la sommer de
nouveau. Ne recevant pas la rponse immdiatement, il recommena 
tirer. Cette nouvelle canonnade mit Flessingue dans un tel tat qu'il
n'tait plus possible de rsister. On ne ripostait point, car nos
batteries taient dtruites jusqu' la dernire. Les troupes, sauf
les Franais, qui formaient le moindre nombre, refusaient le service,
et n'taient occupes qu' piller. La population dsole demandait
 se rendre, car plusieurs pans de mur abattus allaient l'exposer
 un assaut. C'est dans ces circonstances que le gnral Monnet
consentit  capituler, en signant la reddition de la place le 16
aot. Bien qu'il ne faille jamais excuser les capitulations, on doit
reconnatre qu'ici une plus longue dfense tait impossible, qu'elle
n'et retard que d'un jour la reddition, en exposant la garnison et
les habitants  toutes les suites d'un assaut. Du reste le gnral
Monnet, en retenant l'ennemi dix-sept jours devant Flessingue, le
gnral Rousseau en empchant le dbarquement dans l'le de Cadzand,
avaient ruin l'expdition britannique.

[Note en marge: Contestation survenue le lendemain de la prise de
Flessingue entre les deux commandants de l'expdition, sur la manire
de s'approcher d'Anvers.]

Flessingue pris, il fallait immdiatement s'avancer sur Anvers: mais
ici l'opration devenait plus dlicate et plus prilleuse, puisqu'il
s'agissait de marcher en plein territoire franais,  travers de
vastes inondations, pour aller mettre le sige devant une place
considrable, dj remplie des renforts qui lui avaient t envoys
de tous cts. Le plus simple, si on et t en ce moment aussi
rsolu qu'au dpart, c'et t de dbarquer toutes les troupes avec
leur matriel dans les les du nord et du sud Beveland, de traverser
ces les  pied, comme avait fait la division Hope pour aller prendre
le fort de Batz, de se porter ainsi tout droit sur Santvliet, sans
perdre le temps d'amener au fond des deux Escaut l'innombrable
quantit de vaisseaux, de frgates, de transports qu'on avait avec
soi. Une vive contestation s'leva sur ce sujet entre les deux
commandants des armes de terre et de mer, comme il arrive toujours
dans les expditions de ce genre, o concourent des forces de nature
si diffrente. L'amiral, qui voulait qu'on dbarqut sur-le-champ
pour se rendre par terre  Batz, faisait valoir la difficult de
conduire  travers les deux Escaut, sous le feu des batteries
restes aux Hollandais et aux Franais,  travers des passes  fond
inconnu, une multitude de btiments tant de guerre que de transport,
s'levant avec les chaloupes canonnires  douze ou quinze cents, et
de se touer pour remonter les courants, ce qui exigerait un nombre de
jours indtermin, tandis qu'en dbarquant o l'on tait, on serait
rendu  Batz en quarante-huit heures. Le commandant des forces de
terre au contraire voulait avoir tout son matriel dpos  Batz ou
 Santvliet, allguant l'impossibilit de parcourir avec ce matriel
si encombrant des terrains coups par tant de bras de mer, de canaux,
de digues, pour parvenir au fond des deux Escaut. Il faisait valoir
surtout la ncessit d'avoir des moyens de passage pour franchir le
canal de Berg-op-Zoom, et se transporter de l'le du sud Beveland sur
le continent o est situ Anvers. Il est probable que le gnral sur
qui pesait la responsabilit de l'entreprise de terre n'tait pas
fch de faire traner en longueur une expdition qui l'pouvantait,
maintenant qu'il fallait cheminer sur le sol de l'Empire.

[Note en marge: L'amiral Strachan, d'aprs la volont formelle de
lord Chatham, entreprend de conduire le gros de l'expdition par eau
jusqu'au fond des deux Escaut.]

Aprs une forte altercation, le gnral comte Chatham,  qui
appartenait de dcider comment il emploierait son arme, ayant exig
qu'on transportt ses troupes et son matriel par eau jusqu' Batz et
Santvliet, l'amiral n'avait plus qu' se soumettre, et  entreprendre
l'introduction de cet immense armement dans les deux Escaut. C'est
ce qu'il essaya en effet, tant par l'Escaut oriental que par
l'Escaut occidental, introduisant dans le premier les btiments de
faible chantillon, et dans le second les grands btiments, tels
que frgates et vaisseaux. Mais il fallait chaque jour attendre la
mare, et quand le vent n'tait pas favorable, se faire remorquer, ou
se touer le long du rivage.  partir du 16 aot tous les marins de
l'escadre furent employs  ce pnible labeur.

[Note en marge: Arrive du marchal Bernadotte  Anvers, et ses
mesures pour la dfense de la place.]

Pendant ce temps, le prince de Ponte-Corvo s'tait rendu  Anvers,
o il tait entr le 15, y apportant fort  propos l'autorit de
son grade. Le roi Louis, qui, au milieu de cette confusion de
gens effars, de troupes  peine organises, ne savait plus 
qui entendre, s'tait empress de transmettre le commandement au
prince marchal, et s'tait retir  Berg-op-Zoom, de Berg-op-Zoom
 Amsterdam, pour veiller  la sret de ses propres tats. Du
reste il avait laiss ses cinq mille Hollandais entre Santvliet et
Berg-op-Zoom  la disposition du marchal Bernadotte, qui avait
pouvoir de les joindre  ses troupes.

Le marchal avait trouv en arrivant trois demi-brigades dj
runies, plusieurs quatrimes bataillons tirs de la vingt-quatrime
division militaire, un bataillon polonais, trois  quatre mille
gardes nationaux d'lite, environ deux mille gendarmes  cheval,
un millier de cavaliers venus des dpts, plusieurs compagnies
d'artillerie, le tout formant vingt et quelques mille hommes,
prsents sous les armes, dont douze ou quinze mille taient capables
de se montrer en ligne, avec vingt-quatre pices de canon assez
mal atteles. Ce mlange de troupes et mal figur devant l'arme
anglaise, surtout si elle avait t commande comme elle l'tait en
Espagne; mais derrire les inondations de l'Escaut et les murailles
d'Anvers, sous le commandement d'un marchal habitu  la guerre, et
inspirant confiance, il tait suffisant pour djouer l'attaque qui se
prparait. Il est vrai que la confusion dans Anvers tait grande, et
que le moment et t encore assez favorable pour un ennemi audacieux
qui, Flessingue pris, et march sur Anvers, o il aurait pu tre
rendu le 17, alors que le marchal  peine arriv, ne connaissant ni
la place, ni son arme, n'avait pu encore se saisir du commandement.
Le succs, facile le 1er aot si on ne se ft pas arrt  prendre
Flessingue, devenait difficile le 16 aprs la prise de Flessingue,
quand il y avait dj dans Anvers un rassemblement considrable
quoique mal organis, des munitions et un chef; et chaque jour allait
le rendre plus difficile, sinon impossible, car les forces devaient
non-seulement augmenter sans cesse, mais s'organiser, ce qui valait
mieux encore que de s'augmenter.

Le marchal Bernadotte, en effet, se concertant avec deux hommes de
tte, l'amiral Missiessy et le commandant du gnie Decaux, complta
les dispositions prises pour le cas d'une marche des Anglais sur
Anvers. Les forts de Lillo et de Liefkenshoek furent entirement mis
en tat de dfense, et entours d'immenses inondations. En arrire
de ces forts, deux estacades protgrent la flotte. En de des
deux estacades, une nombreuse flottille parcourant les bords de
l'Escaut devait les couvrir de feux rasants; et les dix vaisseaux
de la flotte, libres de leurs mouvements, n'ayant plus  craindre
les brlots, pouvaient seconder la dfense d'Anvers avec huit 
neuf cents pices de canon de gros calibre. Enfin la place, autour
de laquelle on tait prt  tendre les inondations, se couvrait de
retranchements, de palissades, de canons, et s'emplissait de troupes.
Le marchal Bernadotte passait ces troupes en revue, les organisait,
les prparait  voir l'ennemi de prs, leur donnait un commencement
de confiance en elles-mmes, et achevait d'atteler leur artillerie,
tandis qu'en arrire, depuis la Tte de Flandre jusqu' Bruges, se
formaient de nombreux rassemblements de gardes nationaux, destins 
composer l'arme du marchal Bessires. Le brave gnral Rousseau,
avec une des demi-brigades envoyes sur les lieux, gardait tous les
abords de l'le de Cadzand et la gauche de l'Escaut.

[Note en marge: Long temps que les Anglais mettent  se transporter
au fond des deux Escaut.]

[Note en marge: Invasion foudroyante de la fivre, et pertes
extraordinaires de l'arme anglaise.]

Aprs avoir consacr dix-sept jours  prendre Flessingue, les Anglais
en mirent dix encore  conduire soit  la voile, soit en se faisant
remorquer, leurs douze ou quinze cents btiments au fond des deux
Escaut. Le 25 ils avaient, entre Batz et Santvliet, deux ou trois
cents frgates, corvettes, bricks, chaloupes canonnires, et taient
en mesure de franchir avec leur arme le canal de Berg-op-Zoom
qui forme, avons-nous dit, la jonction de l'Escaut occidental
avec l'Escaut oriental. Ils pouvaient le traverser ou dans leurs
innombrables embarcations, ou  gu, vers l'heure de la mare basse,
en ayant de l'eau jusqu'aux paules. Mais au del il fallait
affronter le territoire de l'Empire, un gnral expriment, et une
arme qui, grce  la renomme grossie par les exagrations des
Franais et par la peur des Anglais, passait pour tre de quarante
mille hommes. Ce n'tait pas tout: le flau, qui avait mnag le
corps charg d'attaquer Flessingue, parce que l'activit garantit
en gnral les armes de la fivre, avait atteint non-seulement
les troupes descendues dans le sud Beveland, mais la division qui
aprs avoir fini le sige de Flessingue, se trouvait au repos dans
l'le de Walcheren. L'oisivet, la mauvaise eau qu'on buvait, et qui
tait une eau de marais, avaient agi avec d'autant plus de violence
que le nombre d'hommes rassembls tait plus grand. Du 16 aot,
poque de la reddition de Flessingue, au 26, poque de l'arrive des
forces navales devant Batz, douze ou quinze mille hommes avaient t
atteints par la fivre, et chez beaucoup d'entre eux elle avait pris
un caractre pernicieux. Ils mouraient par milliers, et on ne savait
o les loger, car il y avait peu de ressources dans les les toujours
 demi inondes de la Zlande, et Flessingue n'offrait plus une
toiture sous laquelle on pt abriter des malades. Aprs avoir laiss
quelques mille hommes  Flessingue, il ne restait, en dfalquant les
blesss et les malades, que 24  28 mille soldats sur 44 mille, 
conduire sous Anvers.

[Note en marge: Conseil de guerre tenu  Batz, o l'on se dcide 
renoncer  l'expdition.]

Lord Chatham, en voyant cet tat de choses, intimid de plus par
ce qu'on racontait des moyens runis sous la main du marchal
Bernadotte, tint un conseil de guerre, le 26 aot,  Batz, pour
dlibrer sur la suite  donner  l'expdition. Tous les lieutenants
gnraux assistaient  ce conseil. Au point o l'on tait arriv,
il tait bien vident qu'il serait impossible de traverser le canal
de Berg-op-Zoom, soit  gu, soit dans des embarcations, et de
marcher ensuite sur Anvers sans s'exposer  un dsastre. On devait
en effet rencontrer sur son chemin des difficults invincibles,
si les Franais avaient la sagesse de ne pas livrer de bataille,
et d'opposer seulement l'obstacle des eaux. On ne pouvait manquer
d'tre arrt devant cet obstacle, tandis que la fivre continuant
ses ravages, rduirait de 24 mille  20, peut-tre  15, l'arme
agissante. Comment alors, si on avait chou devant Anvers, ainsi
que tout le prsageait, comment ferait-on pour se retirer devant les
Franais, qui se hteraient de sortir de leurs retranchements, et de
poursuivre une arme dmoralise par la fivre et l'insuccs? C'est
tout au plus si on conserverait la chance de repasser sain et sauf le
canal de Berg-op-Zoom.

[Date en marge: Sept. 1809.]

Ces raisons taient excellentes, et si le 1er aot on avait toute
chance de russir, si le 16 il en restait quelques-unes, le 26 il
n'y en avait plus une seule, et on ne pouvait sans folie poursuivre
plus loin le but de l'expdition. Il fallait donc se contenter
de la conqute de Flessingue, conqute, il est vrai, qu'on ne
conserverait point, qu'on aurait paye de dpenses normes, de
quinze ou vingt mille malades, et de la honte de voir rduite au
ridicule la plus grande expdition maritime du sicle. Mais il n'y
avait point  dlibrer. On envoya sur-le-champ l'avis du conseil de
guerre  Londres. En quarante-huit heures un btiment pouvait l'y
porter, et en rapporter la rponse. Pendant ce temps, on s'occupa
de rtrograder, et d'embarquer des malades pour les transfrer en
Angleterre.

[Note en marge: Les Anglais ramnent leur arme en Angleterre, en
rembarquant leurs malades comme ils peuvent.]

Le 2 septembre le cabinet britannique approuva l'avis du conseil de
guerre, et ratifia l'abandon de cette expdition qui avait cot tant
d'efforts, et promis de si vastes rsultats. Les Anglais commencrent
de nouveau la difficile opration de traner le long de l'Escaut
douze ou quinze cents btiments de toute forme et de toute grandeur,
d'embarquer leurs hommes, leurs chevaux, leurs canons. Un grand
nombre de btiments mirent  la voile pour les Dunes. Mais on ne
pouvait laisser l'arme o elle se trouvait. Dj quinze ou dix-huit
mille soldats, tombs malades, taient hors d'tat de servir. On les
embarqua comme on put, excutant un va-et-vient continuel entre l'le
de Walcheren et les Dunes. Comme on ne voulait pas avouer l'insuccs
complet de cette expdition en vacuant immdiatement Flessingue, on
rsolut d'y laisser une garnison d'une douzaine de mille hommes, et
l'eau qu'on buvait tant la principale cause de la fivre, on dcida
qu'il serait envoy huit cents tonneaux d'eau par jour, des Dunes 
Flessingue. Les btiments de transport continurent donc ce trajet
incessant, apportant de l'eau, ramenant des malades. Quatre mille
avaient dj pri  Walcheren. Douze mille avaient t transports
en Angleterre o beaucoup mouraient en arrivant, et la garnison de
Flessingue diminuant chaque jour, il fut rsolu qu'il n'y resterait
que le nombre de troupes strictement ncessaire pour dfendre la
place. On se rserva mme de l'vacuer dfinitivement, en faisant
sauter les ouvrages, si la paix, qui devait tre bientt signe,
ramenait les armes franaises du Danube sur l'Escaut.

[Note en marge: Le marchal Bernadotte publie un nouvel ordre du jour
pour s'applaudir du succs obtenu.]

Quand les Franais s'aperurent du mouvement rtrograde des Anglais
(et ils ne furent pas long-temps  s'en apercevoir), la joie clata
bientt parmi eux; les railleries suivirent la joie, et Anvers
prsenta le spectacle tumultueux de vainqueurs enivrs d'une victoire
qui leur avait peu cot. Le succs obtenu tait d exclusivement 
la ferme attitude du gnral Rousseau qui avait prserv l'le de
Cadzand,  la rsistance du gnral Monnet qui avait fait perdre aux
Anglais un temps prcieux, enfin au sang-froid de l'amiral Missiessy
qui avait sauv la flotte par d'habiles manoeuvres. Nanmoins le
marchal Bernadotte, toujours prompt  se louer lui-mme, adressa
un nouvel ordre du jour  ses troupes pour s'applaudir du triomphe
qu'elles venaient de remporter sur les Anglais, ordre du jour qui ne
devait pas mieux russir  Schoenbrunn que celui qu'il avait adress
aux Saxons aprs la bataille de Wagram.

[Note en marge: Persistance du ministre Fouch  lever des gardes
nationales quand dj le pril s'est loign.]

C'tait le cas maintenant d'arrter la leve des gardes nationales,
qui remplissaient d'agitation le pays de Lille  Gand, de Gand 
Anvers, qui exhalaient en partant un mcontentement fcheux, qui en
marchant dsertaient pour la plupart, et qui arrives se montraient
aussi bruyantes qu'indisciplines. C'tait l'avis du gnral Clarke,
mais le ministre Fouch, qui avait eu l'approbation de l'Empereur
pour la premire leve, qui trouvait dans les revues de Paris, dans
le mouvement gnral imprim aux populations, une occasion de se
faire valoir, continua ces leves, et les tendit  tout le littoral
de l'Empire, mme jusqu' Toulon et  Gnes, sous prtexte que les
Anglais, obligs de quitter la Zlande, taient bien capables d'aller
se venger en Guyenne, en Provence, en Pimont, de leur dsastre en
Flandre.

[Note en marge: Joie et orgueil de Napolon en apprenant le rsultat
de l'expdition de Walcheren.]

[Note en marge: Mesures de Napolon pour conserver sur pied l'arme
runie dans la Flandre.]

Tout cela fut mand  Napolon ds les premiers jours de septembre.
Il en conut une grande joie mle de beaucoup d'orgueil, car il
attribuait ce succs  son heureuse toile. Ayant vu cette toile
prs de plir deux ou trois fois depuis les affaires d'Espagne,
il crut la voir en ce moment briller d'un nouvel clat. C'est,
crivait-il, une suite du bonheur attach aux circonstances
actuelles, que cette expdition, qui rduit  rien le plus grand
effort de l'Angleterre, et nous procure une arme de 80 mille
hommes, que nous n'aurions pas pu nous procurer autrement.--Il
voulut que l'on continut  organiser l'arme du Nord,  runir cinq
lgions de gardes nationales, sous cinq snateurs, en rduisant leur
effectif  tout ce qui tait jeune, vigoureux, dispos  servir; que
l'on achevt d'atteler l'artillerie, afin de chasser les Anglais
de Flessingue s'ils tentaient d'y rester, ou de se reporter vers
l'Allemagne si les hostilits reprenaient avec l'Autriche. Enfin
Napolon, mcontent de nouveau du marchal Bernadotte, de son
got  se vanter aprs les oprations les plus simples, le voyant
avec dfiance  la tte d'une arme compose d'anciens officiers
rpublicains et de gardes nationales, le fit remercier par le
ministre Clarke de ses services, et ordonna au marchal Bessires de
prendre le commandement gnral de l'arme du Nord.

Tels avaient t cette anne les efforts des Anglais pour disputer la
Pninsule  Napolon, et dtruire sur les ctes ses vastes armements
maritimes. Avec peu de soldats et un bon gnral, ils avaient en
Espagne tenu tte  des troupes admirables, faiblement commandes;
et en Flandre, avec des troupes excellentes prives de gnral, ils
n'avaient essuy qu'un dsastre devant les recrues qui remplissaient
Anvers. Mais sur l'un comme sur l'autre thtre la fortune de
Napolon l'emportait encore: sir Arthur Wellesley, poursuivi par la
masse des armes franaises, se retirait en Andalousie, mcontent
de ses allis espagnols, et n'esprant presque plus rien de cette
guerre; lord Chatham rentrait en Angleterre couvert de confusion.
Napolon pouvait donc arracher  l'Autriche abandonne une paix
brillante, et sauver sa grandeur et la ntre, s'il profitait des
leons de la fortune, qui cette fois encore semblait l'avoir
maltrait un moment pour l'avertir plutt que pour le dtruire.


FIN DU LIVRE TRENTE-SIXIME.




LIVRE TRENTE-SEPTIME.

LE DIVORCE.

     Marche des ngociations d'Altenbourg. -- Napolon aurait dsir
     la sparation des trois couronnes de la maison d'Autriche, ou
     leur translation sur la tte du duc de Wurzbourg. -- Ne voulant
     pas faire encore une campagne pour atteindre ce but, il se
     contente de nouvelles acquisitions de territoire en Italie, en
     Bavire, en Pologne. -- Rsistance de l'Autriche aux sacrifices
     qu'on lui demande. -- Lenteurs calcules de M. de Metternich
     et du gnral Nugent, plnipotentiaires autrichiens. -- Essai
     d'une dmarche directe auprs de Napolon, par l'envoi de M.
     de Bubna, porteur d'une lettre de l'empereur Franois. -- La
     ngociation d'Altenbourg est transporte  Vienne. -- Derniers
     dbats, et signature de la paix le 14 octobre 1809. -- Ruse
     de Napolon pour assurer la ratification du trait. -- Ses
     ordres pour l'vacuation de l'Autriche, et pour l'envoi en
     Espagne de toutes les forces que la paix rend disponibles. --
     Tentative d'assassinat sur sa personne dans la cour du palais de
     Schoenbrunn. -- Son retour en France. -- Affaires de l'glise
     pendant les vnements politiques et militaires de l'anne
     1809. -- Situation intolrable du Pape  Rome en prsence des
     troupes franaises. -- Napolon pour la faire cesser rend le
     dcret du 17 mai, qui runit les tats du saint-sige  l'Empire
     franais. -- Bulle d'excommunication lance en rponse  ce
     dcret. -- Arrestation du Pape et sa translation  Savone. --
     tat des esprits en France  la suite des vnements militaires,
     politiques et religieux de l'anne. -- Profonde altration de
     l'opinion publique. -- Arrive de Napolon  Fontainebleau. --
     Son sjour dans cette rsidence et sa nouvelle manire d'tre.
     -- Runion  Paris de princes, parents ou allis. -- Retour de
     Napolon  Paris. -- La rsolution de divorcer mrie dans sa
     tte pendant les derniers vnements. -- Confidence de cette
     rsolution  l'archichancelier Cambacrs et au ministre des
     relations extrieures Champagny. -- Napolon appelle  Paris le
     prince Eugne, pour que celui-ci prpare sa mre au divorce,
     et fait demander la main de la grande-duchesse Anne, soeur de
     l'empereur Alexandre. -- Arrive  Paris du prince Eugne.
     -- Douleur et rsignation de Josphine. -- Formes adoptes
     pour le divorce, et consommation de cet acte le 15 dcembre.
     -- Retraite de Josphine  la Malmaison et de Napolon 
     Trianon. -- Accueil fait  Saint-Ptersbourg  la demande
     de Napolon. -- L'empereur Alexandre consent  accorder sa
     soeur, mais veut rattacher cette union  un trait contre le
     rtablissement ventuel de la Pologne. -- Lenteur calcule de
     la Russie et impatience de Napolon. -- Secrtes communications
     par lesquelles on apprend le dsir de l'Autriche de donner une
     archiduchesse  Napolon. -- Conseil des grands de l'Empire,
     dans lequel est discut le choix d'une nouvelle pouse. --
     Fatigu des lenteurs de la Russie, Napolon rompt avec elle, et
     se dcide brusquement  pouser une archiduchesse d'Autriche.
     -- Il signe le mme jour, par l'intermdiaire du prince de
     Schwarzenberg, son contrat de mariage avec Marie-Louise, copi
     sur le contrat de mariage de Marie-Antoinette. -- Le prince
     Berthier envoy  Vienne pour demander officiellement la main de
     l'archiduchesse Marie-Louise. -- Accueil empress qu'il reoit
     de la cour d'Autriche. -- Mariage clbr  Vienne le 11 mars.
     -- Mariage clbr  Paris le 2 avril. -- Retour momentan de
     l'opinion publique, et dernires illusions de la France sur la
     dure du rgne imprial.


[Note en marge: tat florissant de l'arme d'Allemagne pendant les
ngociations d'Altenbourg.]

Ce qui touchait le plus Napolon dans l'affaire de Walcheren, c'tait
l'influence de cette expdition sur les ngociations d'Altenbourg.
Il avait employ le temps coul depuis l'armistice de Znam 
remettre son arme d'Allemagne dans l'tat le plus florissant, de
faon  pouvoir accabler les Autrichiens si les conditions de la
paix propose ne lui convenaient pas. Son arme campe  Krems,
Znam, Brnn, Vienne, Presbourg, Oedenbourg, Grtz, bien nourrie,
bien repose, largement recrute par l'arrive et la dissolution
des demi-brigades, remonte en chevaux de cavalerie, pourvue d'une
nombreuse et superbe artillerie, tait suprieure  ce qu'elle avait
t  aucune poque de la campagne. Napolon avait form sous le
gnral Junot, avec les garnisons laisses en Prusse, avec quelques
demi-brigades confies au gnral Rivaud, avec les rserves runies 
Augsbourg, avec les rgiments provisoires de dragons, avec quelques
Wurtembergeois et Bavarois, une arme de 30 mille fantassins et
de 5 mille cavaliers, pour surveiller la Souabe, la Franconie, la
Saxe, et empcher les courses soit du duc de Brunswick-Oels, soit du
gnral Kienmayer. Le marchal Lefebvre avec les Bavarois bataillait
dans le Tyrol. Enfin restait la nouvelle arme d'Anvers, dont sans
doute il s'exagrait beaucoup le nombre et la valeur, mais qui n'en
tait pas moins une force de plus, ajoute  toutes celles qu'il
possdait dj. Il tait donc en mesure de traiter avantageusement,
avec une puissance qui, tout en faisant de son ct de grands efforts
pour rorganiser ses troupes, n'tait pas en tat de se relever.
Nanmoins, malgr les ressources immenses dont il disposait, Napolon
voulait la paix, et la voulait sincrement par des motifs excellents.

[Note en marge: Motifs de Napolon pour faire aboutir  la paix les
ngociations d'Altenbourg.]

[Note en marge: Pense de Napolon relativement aux conditions de la
paix.]

Au dbut de la guerre, se flattant d'accabler l'Autriche du premier
coup, oubliant trop la grandeur des moyens qu'elle avait prpars,
Napolon avait t surpris de la rsistance qu'il avait rencontre,
et bien qu'il n'et jamais t branl dans sa confiance en lui-mme,
il avait cru un peu moins  la facilit de renverser la maison de
Habsbourg. Ne songeant plus maintenant ou presque plus  la dtruire,
la guerre tait sans but pour lui, car ayant t  cette puissance
les tats vnitiens et le Tyrol en 1805, il n'avait plus rien  en
dtacher pour lui-mme. Arracher encore  l'empereur d'Autriche deux
ou trois millions d'habitants pour renforcer le duch de Varsovie
vers la Gallicie, la Saxe vers la Bohme, la Bavire vers la
Haute-Autriche, l'Italie vers la Carniole, n'tait pas un intrt qui
valt une nouvelle campagne, quelque brillante qu'elle pt tre. Ce
qui et tout  fait rempli ses dsirs, c'et t de sparer les trois
couronnes d'Autriche, de Bohme et de Hongrie, de les disperser sur
des ttes autrichiennes ou allemandes, d'abaisser ainsi pour jamais
l'ancienne maison d'Autriche, ou bien de faire abdiquer l'empereur
Franois, ennemi irrconciliable, pour le remplacer par son frre
le duc de Wurzbourg, successivement souverain de la Toscane, de
Salzbourg, de Wurzbourg, prince doux et clair, autrefois ami
du gnral de l'arme d'Italie, et aujourd'hui encore ami de
l'Empereur des Franais. Dans ce cas Napolon n'aurait pas exig un
seul sacrifice de territoire, tant son orgueil et t satisfait
de dtrner un empereur qui lui avait manqu de parole, tant sa
politique et t rassure en voyant le trne de l'Autriche occup
par un prince sur l'attachement duquel il comptait. Mais sparer les
trois couronnes, c'tait dtruire la maison d'Autriche, et pour cela
il fallait encore deux ou trois batailles accablantes, que Napolon
avait grande chance de gagner, mais qui peut-tre provoqueraient
de l'Europe dsespre, de la Russie alarme et dgote de notre
alliance, un soulvement gnral. Quant au changement de prince,
il n'tait pas facile d'amener l'empereur Franois  cder sa
place au duc de Wurzbourg, quoiqu'on le dt dgot de rgner.
Il n'tait pas sant d'ailleurs de faire une telle proposition.
Il aurait fallu que l'ide en vnt aux Autrichiens eux-mmes,
par l'esprance de s'pargner des sacrifices de territoire. Ainsi
le second plan ne prsentait pas beaucoup plus de chances que le
premier. Affaiblir l'Autriche en Gallicie au profit du grand-duch
de Varsovie, en Bohme au profit de la Saxe, en haute Autriche au
profit de la Bavire, en Carinthie, en Carniole pour se faire une
large continuit de territoire de l'Italie  la Dalmatie, et s'ouvrir
une route de terre vers l'empire turc, tait en ce moment le seul
projet praticable. Napolon rsolut donc de demander le plus possible
sous ces divers rapports, de demander mme plus qu'il ne prtendait
obtenir, afin de se faire payer en argent la portion de ses demandes
dont il se dpartirait  la fin de la ngociation. S'il trouvait la
cour de Vienne trop rcalcitrante, trop fire, trop remplie encore
du sentiment de ses forces, alors il se dciderait  lui porter un
dernier coup, et  reprendre ses projets primitifs de destruction,
quoi que pt en penser l'Europe tout entire, la Russie comprise.

 l'gard de cette dernire puissance Napolon entendait continuer
 se montrer amical,  tenir la conduite d'un alli, mais sans lui
laisser ignorer qu'il s'tait aperu de la tideur de son zle
pendant la dernire guerre, et qu'il ne faisait plus fond sur elle
pour les cas difficiles. Certain d'ailleurs qu'elle n'tait pas
dispose  recommencer la guerre avec la France, croyant qu'elle
ne s'y exposerait point pour amliorer le sort de l'Autriche, il
ne voulait la braver que jusqu'o il le faudrait pour affaiblir
suffisamment l'Autriche, et priver  jamais l'Angleterre de cette
allie. Nanmoins, comme il tait toujours prt aux rsolutions
extrmes, il tait dtermin, si les difficults des ngociations
l'amenaient  une dernire lutte avec l'Autriche,  tout risquer
avec tout le monde, afin de clore au plus tt cette longue carrire
d'hostilits, que lui avait value l'tendue gigantesque de son
ambition. En consquence, aprs avoir gard un silence long, et mme
ddaigneux avec Alexandre, il lui crivit pour lui faire part de ses
succs, lui annoncer l'ouverture des ngociations avec l'Autriche, et
l'inviter  envoyer  Altenbourg un plnipotentiaire qui ft muni de
ses instructions relativement aux conditions de la paix. N'indiquant
du reste aucune des conditions de cette paix, il demanda que ce ft
un ngociateur ami de l'alliance, de cette alliance qui avait dj
procur la Finlande  la Russie, et qui lui promettait la Moldavie
et la Valachie. Qu'Alexandre accdt ou non  cette proposition,
qu'il envoyt ou non un ngociateur  Altenbourg, Napolon y voyait
autant d'avantages que d'inconvnients. Un ngociateur russe pouvait
compliquer la ngociation; mais aussi, forc de marcher avec les
Franais, il engagerait encore une fois sa cour contre l'Autriche, si
les hostilits devaient recommencer.

Telles taient donc les dispositions de Napolon lorsque s'ouvrirent
les confrences pour la paix: il avait, comme nous venons de le dire,
avec le dsir d'en finir, l'intention de demander beaucoup plus qu'il
ne voulait, afin de se faire payer la diffrence en contributions de
guerre, ce qui tait assez juste, les frais de cette campagne ayant
t normes.

[Note en marge: Premire runion des plnipotentiaires  Altenbourg.]

[Note en marge: M. de Champagny charg de proposer l'_uti-possidetis_
comme base de ngociation.]

En consquence, M. de Champagny partit pour Altenbourg, petite ville
place entre Raab et Comorn,  quelques lieues du chteau de Dotis,
o l'empereur Franois s'tait retir aprs la bataille de Wagram.
M. de Champagny avait mission de poser pour base de ngociation
l'_uti-possidetis_, c'est--dire l'abandon  la France du territoire
que nos armes occupaient, en laissant le choix  l'Autriche de
reprendre dans ce que nous occupions ce qui serait  sa convenance,
pour le remplacer par des concessions quivalentes. Ainsi nous
avions Vienne, Brnn: il tait bien vident que nous ne pouvions
garder ces points; mais dans le systme de l'_uti-possidetis_,
l'Autriche cderait en Bohme, en Gallicie, en Illyrie, autant de
territoire et de population qu'on lui en restituerait au centre de
la monarchie. Tout en lui offrant cette facilit dans la rpartition
des sacrifices, on lui demandait prs de neuf millions d'habitants,
c'est--dire plus du tiers de ses tats, ce qui quivalait  la
dtruire. Mais ce n'tait l qu'un premier mot pour entamer les
pourparlers.

[Note en marge: MM. de Metternich et de Nugent chargs de reprsenter
l'Autriche  Altenbourg.]

Les ngociations s'ouvrirent au moment o l'on commenait  savoir
en Autriche que l'expdition de Walcheren aurait peu de succs;
et naturellement elles languirent jusqu'au jour o l'on sut
dfinitivement que cette expdition n'aurait d'autre rsultat que
de faire perdre  l'Angleterre quelques mille hommes et beaucoup de
millions, et de procurer  Napolon une arme de plus. L'empereur
Franois, amen par la perte de la bataille de Wagram, par le
danger de son arme  Znam, par la dmoralisation de tous les
chefs militaires, amen malgr lui  traiter, avait charg M. de
Metternich, son ambassadeur  Paris, de ngocier avec M. de Champagny
en profitant de relations dj tablies. M. de Metternich devait
remplacer dans la direction des affaires M. de Stadion, qui s'tait
constitu le reprsentant de la politique de guerre, moins par sa
propre impulsion que par celle de son frre, prtre passionn et
fougueux, et qui avait senti aprs la bataille de Wagram la ncessit
de donner sa dmission, pour cder la place aux partisans de la
politique de paix. Toutefois M. de Metternich n'avait consenti
 devenir le successeur de M. de Stadion que lorsque les deux
puissances auraient formellement opt entre la paix et la guerre, par
la conclusion d'un trait dfinitif. Jusque-l, M. de Stadion avait
d rester avec l'arme aux environs d'Olmutz, et grer les affaires
par intrim. L'Empereur tait venu en Hongrie,  la rsidence de
Dotis, et M. de Metternich, dont la paix devait tre le triomphe et
assurer l'entre au cabinet, avait accept la mission de ngocier 
Altenbourg. On lui avait adjoint M. de Nugent, chef d'tat-major de
l'arme autrichienne, pour tous les dtails militaires, et pour la
discussion des points relatifs au trac des frontires. Du reste,
tandis qu'on ngociait, on tchait aussi, comme le faisait Napolon
lui-mme, d'exciter le zle des provinces demeures  la monarchie,
de recruter l'arme, et de reconstruire son matriel.

Les premiers pourparlers eurent lieu  la fin d'aot, plus d'un
mois aprs le combat de Znam et la signature de l'armistice, tant
il avait fallu de temps pour runir les plnipotentiaires, et leur
tracer leurs instructions. On avait facilement consenti  cette
prolongation de l'armistice qui n'aurait d avoir qu'un mois de
dure, car personne n'tait press, Napolon parce qu'il vivait
aux dpens de l'Autriche, et qu'il avait ses renforts  recevoir,
et l'Autriche parce que, bien qu'elle payt les frais de notre
sjour, elle voulait refaire ses forces, et connatre le rsultat
de l'expdition de Walcheren. En attendant elle voulait surtout que
les ngociateurs franais s'expliquassent sur l'tendue vritable de
leurs prtentions.

[Note en marge: Attitude des trois ngociateurs au dbut des
confrences.]

[Note en marge: Deux systmes de paix suivant M. de Metternich.]

Ds l'abord M. de Champagny se montra doux et calme, comme il avait
coutume d'tre, mais fier du souverain qu'il reprsentait; M. de
Nugent, sombre, cassant, bless, comme il devait tre dans son
orgueil de militaire; M. de Metternich, froid, fin sous des formes
dogmatiques, longuement raisonneur, cherchant, comme il convenait 
son rle,  rparer les carts du collgue qu'on lui avait donn[26].
Aprs quelque temps un commencement de confiance succda  la gne
des premiers jours. M. de Nugent devint moins amer, M. de Metternich
moins formaliste, et M. de Champagny, qui changeait peu, resta comme
il tait, c'est--dire absolu, non par l'effet de son caractre,
mais par celui de ses instructions. M. de Metternich dit qu'il y
avait deux manires de concevoir la paix, l'une large, gnreuse,
fconde en rsultats, consistant  rendre  l'Autriche toutes les
provinces qu'on venait de lui enlever,  la laisser telle qu'elle
tait avant les hostilits, qu'alors touche d'un tel procd, elle
ouvrirait les bras  qui les lui aurait ouverts, deviendrait pour la
France une allie beaucoup plus sre que la Russie, parce qu'elle
n'tait pas aussi changeante, et une allie au moins aussi puissante,
ainsi qu'on avait pu s'en apercevoir dans les dernires batailles;
qu'un pareil rsultat valait mieux qu'une nouvelle dislocation de
son territoire, qui profiterait  des allis ingrats, impuissants,
insatiables, tels que la Bavire, le Wurtemberg, la Saxe, poussant 
la guerre pour s'enrichir, et ne valant pas ce qu'ils cotaient. M.
de Metternich dit qu'il y avait cette manire de concevoir la paix,
et puis une autre, troite, difficile, peu sre, cruelle pour celui
auquel on arracherait de nouveaux sacrifices, peu profitable  celui
qui les obtiendrait; aprs laquelle on serait un peu plus mcontent
les uns des autres, et rsign  la paix tant qu'on ne pourrait pas
recommencer la guerre; que cette manire de traiter, consistant en
supputations de territoires, tait un vrai march; que si c'tait
celle-l qu'on prfrait, comme il le craignait fort, on devait dire
ce qu'on voulait, et parler les premiers, car enfin ce n'tait pas 
l'Autriche  se dpouiller elle-mme.

[Note 26: Je n'ai pas besoin de rpter encore qu'aimant uniquement
la vrit, et non les peintures de fantaisie, je prends dans les
correspondances intimes de Napolon, de MM. de Champagny, Maret, de
Caulaincourt, le rcit exact de cette curieuse ngociation.]

[Note en marge: Ides opposes par M. de Champagny  celles de M. de
Metternich.]

M. de Champagny rpondit  cette faon d'entrer en matire, que le
premier systme de paix avait t essay, essay aprs Austerlitz,
mais en vain et sans profit, qu' cette poque Napolon, vainqueur
des armes autrichiennes et russes, avait reu l'empereur d'Autriche
 son bivouac, et sur la parole qu'on ne lui ferait plus la guerre,
avait restitu toute la monarchie autrichienne, sauf de lgers
dmembrements; qu'aprs avoir conserv un empire qu'il aurait pu
dtruire, il avait d compter sur une paix durable, et que cependant
 peine engag contre les Anglais en Espagne, il avait vu toutes
les promesses oublies, la guerre reprise sans aucun souvenir de la
parole donne; qu'aprs une semblable exprience, il n'tait plus
permis d'tre gnreux, et qu'il fallait que la guerre cott  ceux
qui la commenaient si facilement, et avec si peu de scrupule.

[Note en marge: Premire nonciation par M. de Champagny de la
condition de l'_uti-possidetis_.]

[Note en marge: Effet produit sur les ngociateurs autrichiens.]

M. de Metternich rpliqua par les mille griefs qu'il tait si facile
de puiser dans l'ambition de Napolon. Il objecta, et avec raison, la
destruction de la maison d'Espagne, l'effroi caus dans toutes les
cours par cette entreprise audacieuse, et, tandis qu'on aurait d les
rassurer, l'tablissement d'une intimit profonde avec la Russie,
intimit qui faisait craindre les plus redoutables projets contre
la sret de tous les tats, enfin le refus d'admettre l'Autriche,
sinon dans cette intimit, du moins dans la connaissance de ce que la
Russie et la France prparaient au monde. Aprs la longue numration
de tous ces griefs, qui prit plus d'une confrence officielle, et
plus d'un entretien particulier, il fallut en venir  articuler une
prtention, les Autrichiens persistant  soutenir que les Franais,
qui demandaient des sacrifices, devaient parler les premiers. M. de
Champagny, quoiqu'il sentt l'normit de ce qu'il allait noncer,
mais obissant  son matre, prsenta la base de l'_uti-possidetis_,
d'aprs laquelle chacun garde ce qu'il a, sauf change de certaines
portions de territoire contre d'autres. M. de Metternich rpondit
que si c'tait srieusement qu'on faisait une telle proposition, il
fallait se prparer  se battre, et  se battre avec fureur, car
c'taient neuf millions d'habitants qu'on demandait, c'est--dire le
tiers au moins de la monarchie, c'est--dire sa destruction, et que
ds lors on n'avait plus  traiter ensemble.

Aprs ce premier mot, on se tut pour quelques jours. Une prcaution
de Napolon ajouta une nouvelle froideur  la ngociation. De peur
qu' l'occasion de la Gallicie et de l'agrandissement du duch de
Varsovie on ne lui prtt ce qu'il ne dirait pas, et qu'on ne lui
attribut le projet de rtablir la Pologne, afin de le brouiller avec
la Russie, il voulut qu'on tnt un procs-verbal des confrences.
La prcaution n'tait pas sans utilit, mais elle allait rendre la
ngociation interminable.--Nous ne sommes plus des ngociateurs, nous
sommes de pures machines, fit observer M. de Metternich. La paix est
impossible, rptait-il sans cesse, et l-dessus, se montrant triste
et dcourag, il avoua  M. de Champagny qu'il considrait cette
ngociation comme illusoire, car elle ressemblait  toutes celles que
la France avait entames avec l'Angleterre, et qu'au fond il croyait
l'empereur Napolon rsolu  continuer la guerre.--M. de Champagny,
qui savait le contraire, rpondit qu'il n'en tait rien, que Napolon
dsirait la paix, avec les avantages qu'il avait droit d'attendre des
rsultats de la guerre.--Mais alors, rpliquait M. de Metternich,
pourquoi un principe de ngociation inacceptable? pourquoi ces
formalits interminables et qui tuent toute confiance?--

[Note en marge: Premier abandon des prtentions absolues de Napolon.]

Il fallait sortir de cette impasse, et Napolon, satisfait du
rsultat dj visible pour lui de l'expdition de Walcheren, n'en
voulant pas tirer le moyen de continuer la guerre, mais au contraire
celui de conclure une paix avantageuse, autorisa M. de Champagny 
faire une premire ouverture d'accommodement. Si l'Autriche, par
exemple, laissait entrevoir qu'elle consentirait  des sacrifices,
 des sacrifices tels que ceux auxquels elle avait consenti 
Presbourg, et qui avaient consist dans l'abandon de trois millions
de sujets environ, on rpondrait  cette concession par une autre, on
prendrait un terme moyen entre neuf millions et trois, c'est--dire
quatre ou cinq, et on verrait ensuite  s'entendre sur les dtails.

Cette ouverture, faite confidentiellement  M. de Metternich, lui
rvlait ce qu'il supposait dj, c'est qu'on voulait se dpartir de
ses premires exigences; mais on prtendait  trop encore pour qu'il
s'expliqut au nom de sa cour. Le mot essentiel, qu'elle tait prte
 faire de nouveaux sacrifices de territoire, ce mot lui cotait 
prononcer, car jusqu'ici elle tait toujours partie de cette base,
qu'elle donnerait de l'argent et point de territoire. Cependant
M. de Metternich en rfra  sa cour, qui tait  quelques lieues
d'Altenbourg, c'est--dire  Dotis. En attendant, les deux diplomates
autrichiens demandrent qu'on s'expliqut formellement sur ce qu'on
voulait garder, et sur ce qu'on voulait rendre. Ils demandrent
qu'on laisst de ct ces principes gnraux de ngociation, tels
que l'_uti-possidetis_; et ce qu'on appelait les _sacrifices de
Presbourg_, lesquels ne signifiaient rien, ou signifiaient des choses
inacceptables.

[Note en marge: Napolon explique successivement ses diverses
prtentions.]

Napolon, qui dsirait la paix, se dcida donc  faire un nouveau
pas, et rdigea lui-mme une note fort courte, dans laquelle il
commenait  parler clairement, et demandait sur le Danube la
Haute-Autriche, jusqu' la ligne de l'Ens, pour l'adjoindre  la
Bavire, se rservant d'indiquer plus tard le sacrifice qu'il
croirait devoir exiger du ct de l'Italie. C'tait un premier
sacrifice de 800 mille habitants, qui privait l'Autriche de
l'importante ville de Lintz (voir la carte n 31), des lignes de
la Traun et de l'Ens, et portait la frontire bavaroise  quelques
lieues de Vienne. Les diplomates autrichiens reurent cette note
sans aucune observation, la prenant _ad referendum_, c'est--dire
sauf communication  leur cour. M. de Metternich se contenta de
dire en conversation  M. de Champagny: Il parat que votre matre
ne veut pas que l'empereur Franois rentre  Vienne, puisqu'il
place les Bavarois aux portes de cette capitale.--Il est certain
qu'en concdant ce que demandait Napolon, il ne restait plus que
la position de Saint-Polten  disputer pour couvrir Vienne, et que
l'empereur Franois n'avait qu' transporter sa capitale  Presbourg,
ou  Comorn.

Aprs deux jours, les diplomates autrichiens rpondirent le 27 aot
par une dclaration au procs-verbal des confrences, que tant
qu'ils ne sauraient pas ce qu'on exigeait du ct de l'Italie,
il leur serait impossible de s'expliquer, et qu'ils priaient le
ngociateur franais de vouloir bien dclarer en entier les dsirs
de son gouvernement. Napolon, oblig de dcliner ses prtentions
l'une aprs l'autre, rdigea encore une note, qu'il fit signifier
 Altenbourg par M. de Champagny. Il entendait, disait-il, du ct
de l'Italie, se rserver la Carinthie, la Carniole, et,  partir
de la Carniole, la rive droite de la Save jusqu'aux frontires de
la Bosnie. (Voir la carte n 31.) Ainsi Napolon se rservait:
premirement, le revers des Alpes Carniques, la haute valle de la
Drave, Villach et Klagenfurth; secondement, le revers des Alpes
Juliennes, la haute valle de la Save, Laybach, Trieste, Fiume, ce
qui liait par une large et riche province l'Italie  la Dalmatie, et
le menait par une contigut non interrompue de territoire jusqu'aux
frontires de l'empire turc. Ce nouveau sacrifice dcouvrait Vienne
du ct de l'Italie, comme on l'avait dcouverte du ct de la
Haute-Autriche, puisque les positions de Tarvis, de Villach, de
Klagenfurth, passaient dans nos mains, et qu'il ne restait plus pour
dfendre cette capitale que les positions de Loben  Neustadt,
c'est--dire le prolongement des Alpes Noriques. Comme population,
c'tait une perte de 14  1500 mille habitants.

Cette seconde note communique  la diplomatie autrichienne la trouva
silencieuse et triste, de mme que la premire. Les plnipotentiaires
la reurent encore _ad referendum_. M. de Metternich, qui tous les
soirs voyait M. de Champagny, se borna  lui dire qu'on dmembrait
ainsi la monarchie pice  pice, qu'on dcouvrait la capitale de
tous les cts, qu'on faisait tomber sur les deux routes d'Allemagne
et d'Italie les dfenses qui la protgeaient, qu'videmment on ne
voulait point la paix; qu'au surplus on se trompait si on croyait
la puissance autrichienne dtruite, que les provinces restes 
la monarchie montraient un zle extraordinaire, et que la guerre,
si elle continuait, serait une guerre de dsespoir:  quoi M. de
Champagny rpondit que sur le pied des sacrifices actuellement
demands, et en y ajoutant ce qu'on avait l'intention de rclamer
en Bohme et en Gallicie, le total des prtentions de la France ne
s'lverait pas  la moiti de l'_uti-possidetis_. M. de Champagny
ajouta que quant  la guerre on ne la craignait pas, que Napolon
avait employ les deux mois de l'armistice  doubler ses forces,
qu'il avait, sans retirer un seul homme des armes d'Espagne, 300
mille combattants sur le Danube, outre 100 mille sur l'Escaut,
ces derniers dus  l'heureuse expdition de Walcheren, et qu'avec
un mois de plus de guerre, la maison d'Autriche serait dtruite. 
ces dclarations M. de Metternich rpliquait par des expressions de
douleur, qui laissaient voir que son opinion diffrait peu de celle
du ngociateur franais.

[Note en marge: La diplomatie autrichienne exige, avant de
s'expliquer, qu'on lui fasse connatre la totalit des prtentions de
la France.]

Le 1er septembre on reut une nouvelle signification des
plnipotentiaires autrichiens, tendant  demander que la totalit des
prtentions franaises ft produite. Cet abandon, disaient-ils, de
la Haute-Autriche, de la Carinthie, de la Carniole, d'une partie de
la Croatie, n'tait pas tout certainement? la France ne voulait-elle
rien ailleurs? On avait besoin de le savoir avant de s'expliquer.--

[Note en marge: Napolon fait enfin connatre la totalit de ses
prtentions.]

Napolon, qui de Schoenbrunn dirigeait toute la ngociation, mlant
 ce travail diplomatique des courses  cheval  travers les
cantonnements de ses troupes, Napolon fit rpondre le 4 septembre
par une note qu'il avait encore rdige lui-mme. Dans cette note,
il disait que la ville de Dresde, capitale de son alli le roi de
Saxe, se trouvant  une marche de la frontire de Bohme, situation
dont la dernire campagne avait rvl le danger, il rclamait
trois cercles de la Bohme, pour loigner d'autant la frontire
autrichienne. C'tait un nouveau sacrifice de 400 mille habitants et
qui, naturellement, pour couvrir Dresde, dcouvrait Prague. Enfin
Napolon, pour faire connatre la totalit de ses prtentions,
indiquait d'une manire gnrale qu'en Pologne on aurait  stipuler
une espce d'_uti-possidetis_  part, ce qui, sans l'exprimer,
supposait l'abandon de la moiti de la Gallicie, c'est--dire de
2,400,000 habitants sur 4,800,000 constituant la population des
deux Gallicies. Napolon ne voulait entrer dans aucun dveloppement
sur ce sujet, de crainte qu'on ne le compromt avec la Russie, en
parlant du rtablissement de la Pologne. Le total des sacrifices
exigs dans les diverses provinces de la monarchie s'levait donc 
5 millions, au lieu des 9 millions que supposait l'_uti-possidetis_.
En Allemagne notamment, Napolon, pour prix de la Haute-Autriche,
de quelques cercles en Bohme, de la Carinthie et de la Carniole,
rendait la Styrie, la Basse-Autriche, la Moravie, provinces superbes,
qui contenaient Vienne, Znam, Brnn, Grtz, et qui formaient le
centre de la monarchie. Du reste quelque spcieusement raisonne,
quelque doucement crite que ft la note du 4 septembre, quelque
soin qu'elle mt  faire ressortir la diffrence des prtentions
actuelles avec celles qu'on avait d'abord nonces, elle n'en tait
pas moins cruelle  recevoir. La lgation autrichienne se tut encore,
mais M. de Metternich dans ses entretiens particuliers continua 
dplorer le systme de paix adopt par Napolon, et qu'il appelait
la paix troite, la paix cruelle, la _paix march_, au lieu de la
paix gnreuse, qui et procur un long repos, et une pacification
dfinitive.

[Note en marge: Ncessit pour les Autrichiens de finir par
s'expliquer.]

[Note en marge: Envoi de M. de Bubna pour faire  Napolon des
ouvertures plus srieuses que celles qui se faisaient dans la
ngociation officielle.]

Cependant les Franais s'tant tout  fait expliqus, il fallait
que les Autrichiens  leur tour s'expliquassent, ou rompissent. Il
n'tait plus possible de se faire illusion sur la situation. Les
forces de Napolon s'augmentaient tous les jours; l'expdition de
Walcheren n'avait eu d'autre consquence que celle de l'autoriser
 lever des troupes de plus (les diplomates allemands l'crivaient
ainsi  leur cour); enfin la Russie venait de se prononcer, en
envoyant M. de Czernicheff, porteur d'une lettre pour l'empereur
Napolon, et d'une autre lettre pour l'empereur Franois. Le
czar dclarait qu'il ne voulait pas avoir un plnipotentiaire 
Altenbourg, qu'il abandonnait la conduite de la ngociation  la
France seule, ce qui laissait la Russie libre d'en accepter ou
d'en refuser le rsultat, mais ce qui laissait aussi l'Autriche
sans appui. Il conseillait  l'empereur Franois les plus prompts
sacrifices,  l'empereur Napolon la modration; et il ne demandait
formellement  ce dernier que de ne pas lui crer une Pologne, sous
le nom de grand-duch de Varsovie. Moyennant qu'il ne commt pas
cette infraction  l'alliance, Napolon pouvait videmment faire
tout ce qu'il voudrait. Il ressortait mme du langage russe que les
prtentions de Napolon en Allemagne et en Italie seraient vues de
meilleur oeil que ses prtentions en Gallicie. Dans un tel tat de
choses les Autrichiens devaient se rsigner  traiter. En ce moment
M. de Stadion avait t rappel auprs de l'empereur pour lui donner
un dernier conseil, et avec lui avaient t mands les principaux
personnages de l'arme autrichienne, tels que le prince Jean de
Liechtenstein, M. de Bubna, et autres, pour dire leur avis sur les
ressources qui restaient  la monarchie, et au besoin pour aller
en mission auprs de Napolon. Tous ces personnages taient tombs
d'accord qu'il fallait faire la paix, que la prolongation de la
guerre, bien que possible avec les ressources qu'on prparait, serait
trop prilleuse, qu'on ne devait rien attendre, ni de l'expdition
de Walcheren, ni de l'intervention de la Russie, qu'il fallait donc
se rsigner  des sacrifices, moindres toutefois que ceux rclams
par Napolon. Parmi ces mmes hommes, les uns rivaux de M. de
Metternich, comme M. de Stadion, les autres enclins en qualit de
militaires  railler les diplomates,  les juger lents, formalistes,
fatigants, on se montrait port  croire que c'tait la lgation
autrichienne qui menait mal la ngociation, qu'elle perdait un temps
prcieux, qu'elle devait finir par indisposer et irriter Napolon;
qu'un militaire allant s'ouvrir franchement  lui, avec une lettre
de l'empereur Franois, lui demander de se contenter de sacrifices
modrs, russirait probablement mieux que tous les diplomates avec
leur marche pesante et tortueuse. Cet avis fut adopt, et il fut
dcid qu'on enverrait  Schoenbrunn M. de Bubna, aide de camp de
l'empereur Franois, militaire et homme d'esprit, pour s'adresser 
certaines qualits du caractre de Napolon, la bienveillance, la
facilit d'humeur, qualits qu'on veillait aisment ds qu'on s'y
prenait bien. Ainsi d'une part la lgation autrichienne  Altenbourg
devait, pour rpondre  un protocole par un protocole, offrir
Salzbourg, plus quelques sacrifices en Gallicie, vaguement indiqus;
d'autre part M. de Bubna devait s'ouvrir  Napolon, le calmer sur
la modicit de l'offre qu'on lui faisait, l'amener  prfrer des
territoires en Gallicie  des territoires en Allemagne ou en Italie,
chose que dsirait beaucoup l'Autriche, car elle avait trouv la
Gallicie peu fidle, et elle aurait aim  jeter ainsi une pomme
de discorde entre la France et la Russie. M. de Bubna devait enfin
lui insinuer qu'il tait tromp sur le caractre de M. de Stadion;
qu'avec ce ministre la paix serait plus prompte, plus sre, et
plus facilement accepte, dans ses dures conditions, de l'empereur
Franois.

[Note en marge: Entretien de Napolon avec M. de Bubna.]

C'est le 7 septembre que M. de Bubna partit pour le quartier
gnral de Napolon. Celui-ci tait en course pour visiter ses
camps. Il reut M. de Bubna  son retour, l'accueillit amicalement,
gracieusement, comme il faisait quand on avait recours  ses bons
sentiments, et parla avec une franchise extrme, qui aurait mme pu
tre taxe d'imprudence, s'il n'avait t dans une position  rendre
presque inutiles les dissimulations diplomatiques. M. de Bubna se
plaignit des lenteurs de la ngociation, des exigences de la France,
rejeta tout du reste sur M. de Metternich, qui, disait-il, conduisait
mal les confrences, invoqua ensuite la gnrosit du vainqueur,
et rpta le thme ordinaire des Autrichiens, que Napolon n'avait
rien  gagner  agrandir la Saxe, la Bavire,  s'approprier un ou
deux ports sur l'Adriatique; qu'il valait mieux pour lui accrotre
la nouvelle Pologne, s'entendre avec l'Autriche, se l'attacher, et
prendre en gr M. de Stadion, qui tait bien revenu de ses ides
de guerre. Napolon, excit par M. de Bubna, se laissa aller, et
lui dcouvrit toute sa pense avec une sincrit d'autant plus
adroite au fond, qu'elle avait plus l'apparence d'un entranement
involontaire[27].--Vous avez raison, lui dit-il, il ne faut pas
nous en tenir  ce que font nos diplomates. Ils se conforment 
leur mtier en perdant du temps, et en demandant plus que nous ne
voulons, vous et nous. Si on se dcide  agir franchement avec moi,
nous pourrons terminer en quarante-huit heures. Il est bien vrai que
je n'ai pas grand intrt  procurer un million d'habitants de plus
 la Saxe ou  la Bavire. Mon intrt vritable, voulez-vous le
savoir? C'est ou de dtruire la monarchie autrichienne en sparant
les trois couronnes, d'Autriche, de Bohme, de Hongrie, ou de
m'attacher l'Autriche par une alliance intime. Pour sparer les trois
couronnes, il faudrait nous battre encore, et bien que nous devions
peut-tre en finir par l, je vous donne ma parole que je n'en ai
pas le dsir. Le second projet me conviendrait. Mais une alliance
intime, comment l'esprer de votre empereur? Il a des qualits sans
doute; mais il est faible, domin par son entourage, et il sera men
par M. de Stadion, qui lui-mme le sera par son frre, dont tout
le monde connat l'animosit et la violence. Il y aurait un moyen
certain d'amener l'alliance, sincre, complte, et que je payerais,
comme vous allez le voir, d'un prix bien beau, ce serait de faire
abdiquer l'empereur Franois, et de transporter la couronne sur la
tte de son frre, le grand-duc de Wurzbourg. Ce dernier est un
prince sage, clair, qui m'aime et que j'aime, qui n'a contre la
France aucun prjug, et qui ne sera men ni par les Stadion, ni
par les Anglais. Pour celui-l, savez-vous ce que je ferais? Je me
retirerais sur-le-champ, sans demander ni une province, ni un cu,
malgr tout ce que m'a cot cette guerre, et peut-tre ferais-je
mieux encore, peut-tre rendrais-je le Tyrol, qui est si difficile
 maintenir dans les mains de la Bavire. Mais quelque belles que
fussent ces conditions, puis-je, moi, entamer une ngociation de ce
genre, et exiger le dtrnement d'un prince, et l'lvation d'un
autre? Je ne le puis pas.--Napolon accompagnant ces paroles de son
regard interrogateur et perant, M. de Bubna se hta de lui rpondre,
quoique avec l'embarras d'un fidle sujet, que l'empereur Franois
tait si dvou  sa maison, que, s'il supposait une telle chose, il
abdiquerait  l'instant mme, aimant mieux assurer l'intgrit de
l'empire  ses successeurs que la couronne sur sa propre tte.--Eh
bien! rpondit Napolon avec une incrdulit marque, s'il en est
ainsi, je vous autorise  dire que je rends l'empire tout entier,
 l'instant mme, avec quelque chose de plus, si votre matre, qui
souvent se prtend dgot du trne, veut le cder  son frre. Les
gards qu'on se doit entre souverains m'empchent de rien proposer 
ce sujet, mais tenez-moi pour engag, si la supposition que je fais
venait  se raliser. Pourtant, ajouta Napolon, je ne crois pas 
ce sacrifice. Ds lors, ne voulant pas sparer les trois royaumes
au prix d'une prolongation d'hostilits, ne pouvant pas m'assurer
l'alliance de l'Autriche par la transmission de la couronne au duc
de Wurzbourg, je suis forc de rechercher quel est l'intrt que
la France peut conserver dans cette ngociation, et de le faire
triompher. Des territoires en Gallicie m'intressent peu, en Bohme
pas davantage, en Autriche un peu plus, car il s'agit d'loigner
votre frontire de la ntre. Mais en Italie la France a un grand et
vritable intrt, c'est de s'ouvrir une large route vers la Turquie
par le littoral de l'Adriatique. L'influence sur la Mditerrane
dpend de l'influence sur la Porte; je ne l'aurai, cette influence,
qu'en devenant le voisin de l'empire turc. En m'empchant d'accabler
les Anglais toutes les fois que j'allais y russir, en m'obligeant
 reporter mes ressources de l'Ocan sur le continent, votre matre
m'a contraint  chercher la voie de terre au lieu de la voie de
mer, pour tendre mon influence jusqu' Constantinople. Je ne songe
donc pas  mes allis, mais  moi,  mon empire, quand je vous
demande des territoires en Illyrie. Cependant, poursuivit Napolon,
rapprochons-nous les uns des autres pour en finir. Je vais consentir
 de nouveaux sacrifices en faveur de votre matre. Je n'avais
pas encore renonc formellement  l'_uti-possidetis_, j'y renonce
pour n'en plus parler. J'avais rclam trois cercles en Bohme, il
n'en sera plus question. J'avais exig la Haute-Autriche jusqu'
l'Ens, j'abandonne l'Ens et mme la Traun: je restitue Lintz. Nous
chercherons une ligne qui, en vous rendant Lintz, ne vous place pas
sous les murs de Passau, comme vous y tes aujourd'hui. En Italie je
renoncerai  une partie de la Carinthie, je conserverai Villach, je
vous restituerai Klagenfurth. Mais je garderai la Carniole, et la
droite de la Save jusqu' la Bosnie. Je vous demandais 2,600 mille
sujets en Allemagne: je ne vous en demanderai plus que 1,600 mille.
Reste la Gallicie: l il me faut arrondir le grand-duch, faire
quelque chose pour mon alli l'empereur de Russie, et il me semble
que, vous comme nous, nous devons tre faciles de ce ct, puisque
nous ne tenons gure  ces territoires. Si vous voulez revenir dans
deux jours, dit enfin Napolon, nous en aurons termin en quelques
heures, et je vous rendrai Vienne tout de suite, tandis que nos
diplomates, si nous les laissons faire  Altenbourg, n'en finiront
jamais, et nous amneront encore  nous couper la gorge.--Aprs ce
long et amical entretien, dans lequel Napolon poussa la familiarit
jusqu' prendre et  tirer les moustaches de M. de Bubna[28], il fit
 celui-ci un superbe cadeau, et le renvoya sduit, reconnaissant,
et dispos  plaider  Dotis la cause de la paix, de la paix
immdiate, au prix de sacrifices plus grands que ceux auxquels on
tait dcid d'abord.

[Note 27: Il existe aux archives impriales plus d'un compte rendu
de cet entretien, rapport tant par Napolon lui-mme que par M. de
Bubna.]

[Note 28: Cette circonstance familire, qui ne serait pas digne de
l'histoire, si elle ne peignait le caractre de Napolon et son
entretien ml de ruse, d'entranement, de sduction, est rapporte
par M. de Bubna lui-mme.]

[Note en marge: Retour de M. de Bubna  Dotis.]

Il fallait repasser par Altenbourg pour se rendre  Dotis. M. de
Bubna, qui par mtier tait du parti des militaires et non des
diplomates, raconta  Altenbourg la partie de son entretien qui
concernait les deux lgations, et les railleries que Napolon
s'tait permises  l'gard de l'une et de l'autre, ce qui affligea
la lgation autrichienne, et persuada davantage encore  Dotis
qu'il fallait se passer des diplomates, et continuer  se servir de
l'entremise des militaires.

[Note en marge: Rapport de M. de Bubna  l'empereur Franois.]

[Note en marge: Retour de M. de Bubna avec la demande d'une nouvelle
rduction des prtentions de la France.]

M. de Bubna s'attacha fort  rassurer l'empereur Franois sur les
intentions de Napolon, sur son dsir d'vacuer l'Autriche et Vienne
en particulier, ds que la paix serait signe. Il ne lui parla de
ce qui concernait un changement de rgne qu'avec les mnagements
que comportait une telle proposition, et comme d'une offre peu
srieuse,  laquelle il ne fallait pas attacher d'importance. Quant
aux nouvelles conditions obtenues de Napolon, il ne lui fut pas
facile de les faire agrer, car la lgation d'Altenbourg s'efforait
de les montrer comme dsastreuses, et d'ailleurs l'empereur
Franois, entretenu par ceux qui l'entouraient dans de continuelles
illusions, ne pouvait se figurer qu'il fallt, pour avoir la paix,
abandonner encore ses plus belles provinces, notamment les ports de
l'Adriatique, seul point par lequel le territoire autrichien toucht
 la mer. Ce prince s'tait habitu  l'ide qu'avec Salzbourg, la
portion de la Gallicie dtache le plus rcemment de la Pologne, il
pourrait solder les frais de la guerre, que tout au plus faudrait-il
y ajouter quelque argent: il s'tait, disons-nous, tellement habitu
 l'ide que ce serait l le pire des sacrifices  subir, qu'il
ne pouvait apprcier beaucoup ce que lui apportait M. de Bubna.
Pourtant il devenait indispensable de prendre un parti, de cder ou
de combattre, et il fut rsolu que M. de Bubna retournerait auprs
de Napolon, avec une nouvelle lettre de l'empereur d'Autriche, pour
le remercier de ses dispositions pacifiques, mais lui dire que les
concessions qu'il avait faites taient presque nulles, et lui en
demander d'autres, afin de rendre la paix possible.

[Note en marge: Irritation de Napolon  la nouvelle arrive de M. de
Bubna.]

C'tait le 15 septembre que M. de Bubna tait retourn  Dotis; il
revint le 21  Schoenbrunn, avec la nouvelle lettre de l'empereur
Franois. Napolon en la recevant ne put se dfendre d'un vif
mouvement d'impatience, s'emporta contre ceux qui peignaient 
l'empereur Franois l'tat des choses d'une manire si compltement
inexacte, et dit que les uns et les autres ne savaient pas mme la
gographie de l'Autriche.--Je n'avais pas encore renonc, dit-il,
 la base de l'_uti-possidetis_, et j'y ai renonc sur le dsir de
votre empereur! j'avais rclam 400 mille mes de population en
Bohme, et j'ai cess de les exiger! je voulais 800 mille mes dans
la Haute-Autriche, et je me contente de 400 mille! j'avais demand
1,400,000 mes dans la Carinthie et la Carniole, et j'abandonne
Klagenfurth, ce qui est encore un sacrifice de 200 mille mes! Je
restitue donc une population d'un million de sujets  votre matre,
et il dit que je ne lui ai rien concd! Je n'ai gard que ce qui
m'est ncessaire pour carter l'ennemi de Passau et de l'Inn, ce qui
m'est ncessaire pour tablir une contigut de territoire entre
l'Italie et la Dalmatie, et pourtant on lui dit que je ne me suis
dparti d'aucune de mes prtentions! et c'est ainsi qu'on reprsente
toutes choses  l'empereur Franois, c'est ainsi qu'on l'claire sur
mes intentions! En l'abusant de la sorte on l'a conduit  la guerre,
et on le mnera dfinitivement  sa perte!--Napolon retint M. de
Bubna fort tard auprs de lui, et sous l'empire des sentiments qu'il
prouvait dicta une lettre fort vive, fort amre pour l'empereur
d'Autriche. Toutefois, lorsqu'il se fut calm, il s'abstint de
la remettre  M. de Bubna[29], en faisant la remarque qu'il ne
fallait pas s'crire entre souverains pour s'adresser des paroles
injurieuses, et se reprocher de _ne pas savoir ce qu'on disait_.
Il fit appeler M. de Bubna, rpta devant lui tout ce qu'il avait
dit la veille, dclara de nouveau que ses dernires propositions
taient son ultimatum, qu'en de il y avait la guerre, que la saison
s'avanait, qu'il voulait faire une campagne d'automne, qu'on devait
donc se hter de lui rpondre, sans quoi il dnoncerait l'armistice;
que dans un premier mouvement il avait crit une lettre qui n'aurait
pas t agrable  l'empereur, qu'il se dcidait  ne pas l'envoyer,
pour ne pas blesser ce monarque, mais qu'il chargeait M. de Bubna de
reporter  Dotis tout ce qu'il avait entendu, et de revenir le plus
tt possible avec une rponse dfinitive.

[Note 29: Voici une lettre  M. Maret, qui exprime parfaitement ce
qui se passa en lui  ce sujet:

                                   Schoenbrunn, le 23 septembre 1809.

Vous trouverez ci-joint une rponse  l'empereur, que vous remettrez
au gnral Bubna. Je vous en envoie la copie, pour que vous la lui
lisiez. Vous lui direz que j'avais d'abord fait une lettre de trois
pages, mais que cette lettre pouvant contenir des choses qui auraient
pu tre dsagrables  l'empereur, pour me tirer de ce mauvais pas,
j'ai pris le parti de ne pas l'crire. En effet, il n'est pas de ma
dignit de dire  un prince: Vous ne savez ce que vous dites; or,
c'est ce que je me trouvais oblig de lui dire, puisque sa lettre
tait base sur une fausset.

                                                           NAPOLON.]

[Note en marge: Napolon adresse  l'Autriche l'expression de son vif
mcontentement, et se montre prt  recommencer les hostilits.]

Mais ce qu'il ne voulut pas crire directement  l'empereur, il le
fit dire aux ngociateurs  Altenbourg, en leur adressant, par M. de
Champagny, une note des plus vhmentes, dans laquelle il exhalait
tous les sentiments dont il avait cru devoir pargner l'expression 
l'empereur lui-mme[30].

[Note 30: Je cite cette note, qui exprime trs-compltement l'tat de
la ngociation:

_ M. de Champagny._

                           Schoenbrunn, le 22 septembre 1809,  midi.

Je reois votre lettre du 21, avec le protocole de la sance du
mme jour. Votre rponse ne me parat pas avoir le caractre de
supriorit que doit avoir tout ce qui vient de notre part. Il faut
leur laisser le rabchage et les btises. D'ailleurs, votre rponse
ne remplit pas mon but, il faut en faire une seconde dans les termes
de la note ci-jointe.

_P. S._ Cette note tant ma premire dicte, il y a beaucoup de
choses de style  arranger, je vous laisse ce soin.

                                                           NAPOLON.


NOTE.

Le soussign a transmis  l'Empereur, son matre, le protocole de
la sance du 21, et a reu ordre de faire la rponse suivante aux
observations des plnipotentiaires autrichiens.

Les bases contenues dans le protocole du..... sont l'ultimatum de
l'Empereur, duquel il ne saurait se dpartir. En mettant les 1,600
mille mes sur la frontire de l'Inn et sur la frontire d'Italie,
S. M. a cru faire une chose agrable  l'Autriche en la laissant
matresse de faire elle-mme les coupures, en consultant les
localits et ses convenances. Mais c'est un caractre particulier de
la ngociation que tout ce qui est fait dans le sens de l'avantage
de l'Autriche et imagin pour diminuer les charges qui lui sont
demandes, est considr dans un sens inverse, soit que les
plnipotentiaires autrichiens n'y veuillent pas rflchir, soit qu'il
soit dans leur volont de s'attacher  tout ce qui peut contrarier la
marche de la ngociation.

Ainsi donc S. M. a fait une chose plus avantageuse  l'Autriche,
lorsqu'elle a demand 1,600 mille mes sur la frontire de l'Inn et
sur celle d'Italie,  classer selon le dsir des plnipotentiaires
autrichiens, que si, en marquant elle-mme les limites de ces 1,600
mille mes, elle se ft expose  froisser davantage les intrts de
l'Autriche.

Une autre assertion, non moins singulire, est celle par laquelle
les plnipotentiaires autrichiens prtendent que Salzbourg, la
Haute-Autriche, la Carinthie, la Carniole, le littoral, et la
partie de la Croatie au midi de la Save, ne renferment qu' peine
1,600 mille habitants. Par cette maligne interprtation on veut
persuader  l'empereur Franois que l'empereur Napolon ne lui fait
aucune concession, que la confiance qu'il a montre en lui a t
en pure perte, et par l les ministres qui dirigent les affaires
montrent leur mauvaise volont. Salzbourg, la Haute-Autriche, la
Carinthie, la Carniole, la Croatie depuis la Save forment une
population de 2,200,000 habitants, les cercles de Bohme 400
mille. C'est donc 2,600,000 habitants qui ont t demands. En
demandant ces 2,600 mille habitants on n'avait pas renonc  la
base de l'_uti-possidetis_. D'un seul coup, S. M. a fait d'immenses
concessions, a renonc  la base de l'_uti-possidetis_, et a dclar
qu'elle se contentait de 1,600,000 au lieu de 2,600,000, faisant
par l une concession d'un million. S. M. a dclar de plus que
ces 1,600 mille mes seraient rparties comme le dsireraient les
plnipotentiaires autrichiens, entre les frontires de l'Inn et de
l'Italie, ce qui veut dire, puisque enfin il faut s'expliquer, et que
les plnipotentiaires autrichiens, en se plaignant que la ngociation
ne marche pas, s'attachent  ne vouloir rien comprendre, que S. M.
se rduit  400 mille mes sur l'Inn, elle en avait demand 800
mille; qu'elle se contente de 1,200 mille habitants sur la frontire
d'Italie, elle en avait prcdemment demand 1,400 mille; ce qui
forme donc une concession de 600 mille mes, indpendamment de la
renonciation des 400 mille des cercles de Bohme.

En demandant 400 mille habitants sur l'Inn au lieu de 800 mille,
l'Autriche racquiert la frontire de l'Ens, celle de la Traun, la
ville de Lintz, et la plus grande partie de la Haute-Autriche; en ne
demandant que 1,200 mille mes du ct de l'Italie, S. M. renonce au
cercle de Klagenfurth.

Voil ce que les plnipotentiaires autrichiens auraient pu
facilement comprendre, s'ils cherchaient  faciliter la ngociation
et  s'entendre, au lieu de s'exciter et de s'aigrir. Les
plnipotentiaires autrichiens menacent toujours de la reprise des
hostilits; ce langage n'est rien moins que pacifique, et l'avenir
prouvera, comme l'exprience l'a prouv plus d'une fois,  qui sera
funeste le renouvellement des hostilits. Jamais on ne vit dans
une ngociation dployer moins de dextrit, d'esprit conciliant
et d'amnit. Le rle parat renvers. Les plnipotentiaires seuls
mritent le reproche de ne pas faire un pas, de mettre des entraves 
tout, de se permettre sans cesse le reproche que le plnipotentiaire
franais n'avance pas, de faire voir toujours la frule leve, et
d'avoir sans cesse la menace  la bouche. Voil ce que tout homme
impartial verra dans les protocoles, et les braves nations gmiront
de voir leurs affaires traites de cette singulire manire.

Il ne reste plus au soussign qu' ritrer que la proposition faite
par S. M. l'Empereur, son matre, est une cession de 1,600 mille
mes, telle qu'elle est de nouveau explique dans la prsente note;
que l'intention de S. M. est de maintenir toujours en faveur des
plnipotentiaires autrichiens la facult de rpartir ces 1,600 mille
mes entre les frontires susmentionnes, comme cela leur paratra
le plus convenable.]

[Note en marge: Dispositions de Napolon  recommencer la guerre.]

Cette controverse l'avait entirement chang, et bien qu'il ne
considrt point les quelques lieues de territoire, les quelques
milliers de sujets qu'on se disputait, comme valant une nouvelle
guerre, l'ide de tous les mauvais vouloirs qu'il apercevait dans la
cour d'Autriche lui revenait vivement  l'esprit, et la rsolution
de dtruire cette puissance renaissait peu  peu. Il donna en
effet des ordres formels pour une reprise d'hostilits. Son arme
s'tait accrue chaque jour depuis l'ouverture des ngociations.
Son infanterie tait complte, repose, et aussi belle que
jamais. Toute sa cavalerie tait remonte. Il avait 500 pices de
canon atteles, et 300 autres bien servies sur les murs des places
autrichiennes qu'il occupait. Il avait renforc le corps de Junot en
Saxe, et voulait le joindre  Massna et Lefebvre en Bohme, ce qui
devait composer une masse de quatre-vingt mille hommes dans cette
province. Il se proposait, avec les corps de Davout, d'Oudinot,
largement recruts, avec la garde actuellement forte de vingt mille
hommes, avec l'arme d'Italie, le tout formant une masse d'environ
cent cinquante mille hommes, de dboucher par Presbourg, o il avait
excut de grands travaux, d'entrer en Hongrie, et d'y porter les
derniers coups  la maison d'Autriche. Il avait employ les matriaux
de l'le de Lobau  crer quatre quipages de pont, pour franchir
tous les cours d'eau que les Autrichiens voudraient laisser entre eux
et lui. Il avait achev de mettre en tat de dfense Passau, Lintz,
Mlck, Krems, Vienne, Brnn, Raab, Grtz et Klagenfurth, et il avait
ainsi au centre mme de la monarchie une base formidable. Puis,
bien que les Anglais n'eussent plus qu'une garnison  Walcheren, il
avait ordonn d'achever l'organisation de l'arme des Flandres, en
runissant en divisions les demi-brigades qu'on y avait rassembles,
en compltant l'attelage de l'artillerie, et en rduisant les
gardes nationales aux hommes disposs  servir. Enfin il avait pris
un dcret pour lever sur les anciennes conscriptions (ressource
rcente qu'il s'tait ouverte) une dernire contribution de 36 mille
hommes, qui devaient tre verss dans les quatrimes bataillons
envoys en France. Ces 36 mille conscrits, gs de 21  25 ans,
allaient lui procurer une bonne rserve si la guerre continuait, ou,
si la paix tait signe, contribuer  recruter l'arme d'Espagne.
Aussi ordonna-t-il  l'archichancelier Cambacrs de prsenter
immdiatement ce dcret au Snat, pour qu'il ft vot avant la fin
des ngociations.

 la tte de cette force imposante, il attendit la rponse de Dotis,
aussi enclin  la guerre qu' la paix, par suite des mauvaises
dispositions qu'il avait cru apercevoir dans la cour d'Autriche. Dans
la prvision mme de la reprise des hostilits, il alla visiter, soit
du ct de la Hongrie, soit du ct de la Styrie, des positions qu'il
n'avait point encore vues, et qu'il tenait  connatre de ses yeux,
au cas o il aurait des oprations ultrieures  diriger dans ces
contres.

[Note en marge: Translation des ngociations d'Altenbourg  Vienne.]

 cette nouvelle apparition de M. de Bubna  Dotis, il fallait
prendre son parti, et se dcider pour la guerre, ou pour des
sacrifices conformes aux exigences de Napolon. L'irritation qu'on
avait remarque en lui, et qu'il avait dverse assez injustement sur
la lgation d'Altenbourg, qui, aprs tout, voulait la paix, bien
qu'elle et fort dcri les concessions obtenues par M. de Bubna,
ne permettait gure de laisser dans les mains de MM. de Metternich
et de Nugent la suite des ngociations. On imagina d'adjoindre  M.
de Bubna le prince Jean de Liechtenstein, brave militaire, de peu
de tte, mais de beaucoup de coeur, et ayant su plaire  Napolon
par son humeur guerrire et franche. On les envoya donc tous deux 
Schoenbrunn par Altenbourg, avec pouvoir de consentir aux principales
bases poses par Napolon, mais en leur recommandant de se dfendre
beaucoup sur les sacrifices exigs du ct de la Haute-Autriche,
sur les contributions de guerre dont on prvoyait la demande, enfin
sur tous les dtails du trait, de manire  le rendre le moins
dsavantageux possible.

[Note en marge: MM. de Bubna et Jean de Liechtenstein, chargs
d'aller  Schoenbrunn s'entendre dfinitivement avec Napolon sur les
conditions de la paix.]

Cette lgation toute militaire rduisant  une vritable nullit
la lgation laisse  Altenbourg, M. de Metternich ne voulut point
prolonger son sjour dans un lieu o les plnipotentiaires ne
serviraient qu' dissimuler la ngociation relle qui se passerait
 Vienne, et il retourna  Dotis peu satisfait du rle que M. de
Stadion ou l'empereur lui avaient fait jouer dans cette circonstance.
Il devait en tre bientt ddommag en prenant, pour la garder
quarante ans, la direction des affaires de l'Autriche. Du reste il
prvoyait que les militaires, excellents pour rsister sur un champ
de bataille mais trs-malhabiles sur le terrain d'une ngociation,
seraient bientt vaincus par Napolon; et en consquence il les
avertit de bien se tenir sur leurs gardes, mais il russit de la
sorte plutt  les effrayer du rle qui les attendait, qu' les
prmunir contre l'ascendant de Napolon. D'ailleurs, il valait
beaucoup mieux pour lui que les militaires qui avaient eu la gloire
de figurer  Essling et  Wagram (et c'en tait une, qu'on et
t vaincu ou vainqueur dans ces journes) portassent seuls la
responsabilit des cruels sacrifices qu'on allait tre contraint
de faire, mme aprs s'tre vaillamment battu. Aussi voyant M. de
Liechtenstein effray de ses avis hsiter presque  partir, M. de
Metternich l'encouragea-t-il vivement  persister, et  se rendre 
Schoenbrunn.

[Note en marge: Accueil que reoivent  Schoenbrunn MM. de Bubna et
Jean de Liechtenstein.]

MM. de Liechtenstein et de Bubna, arrivs le 27 septembre 
Schoenbrunn, furent parfaitement accueillis par Napolon, et
combls de toutes sortes de soins. Dj M. de Liechtenstein, sans
avoir rien demand, avait obtenu de Napolon les tmoignages les
plus flatteurs. Ordre avait t donn de mnager ses possessions
autour de Vienne, et de ne pas loger un soldat dans ses chteaux.
Les deux plnipotentiaires laissrent apercevoir  Napolon qu'ils
taient autoriss  accepter ses principales conditions, sauf
certains dtails sur lesquels ils avaient mission de rsister.
Aussi voyant qu'il tait matre d'eux, et qu'il allait en finir, au
prix de quelques milles carrs, de quelques mille habitants, et de
quelques millions, il voulut s'pargner des dpenses inutiles, et il
prescrivit au ministre de la guerre de suspendre tous les mouvements
de troupes vers l'Autriche, qui avaient recommenc depuis que
l'expdition de Walcheren ne donnait plus d'inquitude[31].

[Note 31: Nous citons la lettre suivante, qui rvle parfaitement
les impressions qu'prouva Napolon aprs avoir vu le prince Jean de
Liechtenstein.

_Au ministre de la guerre._

                                   Schoenbrunn, le 27 septembre 1809.

Je m'empresse de vous faire connatre que la cour de Dotis parat
enfin avoir adopt mes bases.

Le prince de Liechtenstein est arriv ici, et la paix peut tre
signe dans peu de jours. Mon intention est que ceci reste secret. Je
n'en cris qu' vous, afin que s'il y a des troupes en marche pour
l'arme, vous puissiez les arrter, telles que la cavalerie qui tait
au nord, et que je dirigeais sur Hanovre. Vous pouvez la diriger sur
Paris, ainsi que ce qui existe dans les dpts, car mon intention
est de faire filer tout cela du ct de l'Espagne, pour en finir
promptement de ce ct.

S'il y avait des convois de boulets, de poudre, etc., arrtez-les 
l'endroit o ils se trouvent.

                                                          NAPOLON.]

[Note en marge: Napolon de met d'accord avec MM. de Bubna et Jean de
Liechtenstein, sur les principales questions de territoire.]

Le 30, aprs avoir conduit les ngociateurs au spectacle et les
avoir combls de prvenances, il les obligea  se renfermer dans
son cabinet, et arrta avec eux les principales bases du trait. Du
ct de l'Italie on tait d'accord: c'tait le cercle de Villach
sans celui de Klagenfurth, ce qui nous ouvrait toujours les Alpes
Noriques; c'tait Laybach et la rive droite de la Save jusqu' la
Bosnie. (Voir la carte n 31.) Du ct de la Bavire, Napolon avait
d'abord voulu l'Ens, puis la Traun pour limite: il renona encore de
ce ct  quelques portions de territoire, et  quelques milliers de
sujets, pour faciliter la ngociation. Il consentit  une ligne prise
entre Passau et Lintz, partant du Danube aux environs d'Efferding,
laissant par consquent un territoire autour de Lintz, venant tomber
 Schwanstadt, abandonnant vers ce point le territoire de Gmnd, et
se rattachant enfin par le lac de Kammer-Se au pays de Salzbourg,
qu'on cdait  la Bavire. Du ct de la Bohme il se contenta de
quelques enclaves que l'Autriche avait en Saxe aux portes de Dresde,
et ne comprenant pas 50 mille mes de population. En somme,  la
place de 1,600 mille sujets en Italie et en Autriche qu'il avait
demands en dernier lieu, Napolon n'en exigeait plus que 14 ou 1500
mille.

[Note en marge: Difficults  l'gard de la Gallicie.]

[Note en marge: Arrangement des difficults relatives  la Gallicie.]

En Gallicie, la question tait plus difficile, parce qu'elle tait
plus nouvelle, Napolon ayant diffr de s'expliquer au sujet de
cette contre  cause de la Russie. La Gallicie se composait de
l'ancienne Gallicie, que l'Autriche avait obtenue lors du premier
partage des provinces polonaises, laquelle bordait tout le nord de la
Hongrie, et de la nouvelle Gallicie obtenue lors du dernier partage,
laquelle descendait par les deux rives de la Vistule jusqu'aux portes
de Varsovie. Celle-ci comprenait d'un ct les pays entre le Bug
et la Vistule, de l'autre les pays entre la Vistule et la Pilica.
(Voir la carte n 27.) Napolon avait voulu qu'on lui cdt, d'une
part toute cette nouvelle Gallicie pour arrondir le grand-duch de
Varsovie, plus deux cercles autour de Cracovie pour composer un
territoire  cette antique mtropole, et d'autre part trois cercles,
ceux de Solkiew, de Lemberg et de Zloczow, vers la partie orientale,
pour en faire  la Russie un don qui la consolt de voir agrandir le
grand-duch de Varsovie. C'tait un sacrifice de 2,400,000 sujets,
sur 4,800,000 dont se composaient les deux Gallicies runies. Sur ce
point encore Napolon abandonna 4  500 mille mes de population pour
faciliter la ngociation. Il n'exigea plus que la Gallicie nouvelle
de la Vistule  la Pilica  gauche, de la Vistule au Bug  droite,
plus le cercle de Zamosc, avec un moindre arrondissement autour de
Cracovie, mais avec un territoire qui assurait aux Polonais les mines
de sel de Wieliczka. Enfin il renona au cercle de Lemberg, et se
contenta pour la Russie des cercles de Solkiew et de Zloczow, ce qui
rduisait le total de ses prtentions en Gallicie  environ 1,900
mille mes.

[Date en marge: Octob. 1809.]

[Note en marge: Dernire question au sujet des contributions de
guerre, et de l'effectif dans lequel Napolon veut enfermer l'arme
autrichienne.]

Sur ces bases on fut  peu prs d'accord. Mais deux points restaient
 rgler, deux points d'une grande importance, l'un la rduction de
l'arme autrichienne, l'autre la contribution de guerre par laquelle
Napolon voulait s'indemniser de ses dpenses. La Prusse par trait
secret s'tait oblige  n'avoir pas plus de 40 mille hommes sous
les armes, et  payer une norme contribution. Napolon voulait de
mme contraindre l'Autriche, non pas  rduire son effectif  40
mille hommes, mais  diminuer beaucoup son arme, et  payer une
partie des frais de la guerre. On n'avait parl de ces objets que
de vive voix, et on n'avait rien crit, tant l'honneur et l'intrt
financier de l'Autriche se trouvaient engags dans un tel dbat.
Napolon entendait qu' l'avenir l'Autriche se rduist  150
mille hommes, et qu'elle comptt 100 millions, pour solde des deux
cents millions de contributions de guerre dont il n'avait encore
peru qu'une cinquantaine. Les deux ngociateurs consentaient bien
 ramener l'arme autrichienne  150 mille hommes, les finances de
l'Autriche ne lui permettant gure d'en entretenir davantage, mais
il leur fallait une limite de temps, sans quoi une telle contrainte
serait devenue une vassalit intolrable. Pour donner  cette
condition un sens moins humiliant, il fut convenu que l'Autriche ne
serait tenue  se renfermer dans cet effectif que pendant la dure
de la guerre maritime, afin d'ter  l'Angleterre tout alli sur le
continent. Enfin Napolon, en consentant  vacuer sur-le-champ les
pays conquis, et  laisser une partie des contributions inacquittes,
demandait cent millions sous un bref dlai. Sur ce point les deux
ngociateurs autrichiens n'avaient pas de latitude, et aprs une
longue soire employe  discuter on se quitta sans avoir pu se
mettre d'accord. Il fut convenu que les jours suivants M. de Bubna se
rendrait  Dotis, pour aplanir les dernires difficults.

[Note en marge: Napolon s'loigne pour quelques jours en laissant un
ultimatum absolu.]

Bien qu'on et espr d'abord finir en trois ou quatre jours, on
passa jusqu'au 6 octobre  disputer, la carte  la main, sur certains
contours de territoire, sur quelques milliers de sujets  prendre ou
 laisser  et l, et principalement sur les millions demands par
Napolon. La contribution faisait surtout l'objet d'une difficult
qui paraissait insoluble. Le 6 octobre, Napolon commenant de
nouveau  perdre patience, laissa  M. de Champagny un ultimatum
formel, et qui ne permettait plus de tergiversations. La saison
tait belle encore, et il y avait certaines positions de la Styrie
qu'il dsirait revoir, par cet instinct qui le portait  tudier
de ses yeux les lieux o la guerre pouvait l'appeler un jour. Il
rsolut d'aller les visiter, entendant bien  son retour  Vienne
trouver la paix ou la guerre dcide, mais l'une ou l'autre d'une
manire positive qui n'admt plus de doute. Cette fois nanmoins il
voulait plutt intimider que rompre, car pour les diffrences qui le
sparaient des Autrichiens il n'aurait certainement pas recommenc la
guerre, quoique la contribution lui tnt fort  coeur, ses finances
ayant grand besoin d'un secours tranger et immdiat.

[Note en marge: Une dclaration formelle de la Russie  l'Autriche,
dcide celle-ci  signer la paix.]

Les deux ngociateurs autrichiens eurent recours  Dotis, et dans ce
dernier moment on hsita beaucoup autour de l'empereur Franois avant
de se rsigner  de tels sacrifices. Perdre en Italie la frontire
des Alpes, en Autriche celle de l'Inn, agrandir par l'abandon de
la Gallicie le grand-duch de Varsovie, ce germe d'une nouvelle
Pologne, perdre ainsi 3,500,000 sujets, payer cent millions, outre
cinquante dj solds, subir enfin l'humiliation d'une limite impose
 l'effectif de l'arme autrichienne, tait une cruelle punition de
la dernire guerre. On se consulta pour savoir s'il n'y aurait pas
quelque nouvelle bataille d'Essling  esprer, et surtout quelque
secours  attendre de l'une des puissances de l'Europe. Mais d'une
part les militaires taient tous d'accord sur l'impossibilit de
rsister; de l'autre les renseignements les plus fcheux parvenaient
de toutes les parties de l'Europe. L'Espagne, malgr les vanteries
de ses gnraux, tait vaincue du moins pour le moment. Il n'y avait
qu' s'en rapporter aux lettres de sir Arthur Wellesley pour en
tre persuad. L'Angleterre venait de perdre  Walcheren la moiti
de sa meilleure arme, et cette expdition tait devenue chez elle
une vraie pomme de discorde jete  tous les partis. La Prusse
tait tremblante  l'occasion de l'imprudence commise par le major
Schill. La Russie seule tait debout, et visiblement peu satisfaite
du rle assez brillant jou par les Polonais dans cette guerre,
et de l'agrandissement que leur conduite devait leur valoir. Mais
engage dans les liens de l'alliance franaise, ne pouvant pas donner
encore une fois, comme  Tilsit, l'exemple d'un revirement politique
opr en vingt-quatre heures, ayant gagn la Finlande  cette
alliance, en esprant la Moldavie et la Valachie, elle ne voulait
pas se dtacher de Napolon pour passer  l'empereur Franois; et
comme une continuation de la guerre ne pouvait que la placer dans
le plus extrme embarras, puisqu'il lui faudrait,  la reprise des
hostilits, ou rompre avec les Franais, ou marcher avec eux, elle
venait de s'expliquer d'une manire catgorique  Dotis, et de
dclarer qu'en cas de prolongation de guerre elle agirait rsolment
avec Napolon. Elle s'tait exprime ainsi pour faire cesser avec
plus de certitude la guerre entre la France et l'Autriche. Elle y
russit en effet, car l'empereur Franois, accabl par cet ensemble
de circonstances, cda enfin, en autorisant MM. de Liechtenstein et
de Bubna  consentir aux sacrifices exigs, sauf toutefois le chiffre
de l'indemnit rclame, sur lequel les deux ngociateurs eurent
ordre d'insister encore, afin d'obtenir une nouvelle rduction. C'est
tout au plus s'ils taient autoriss  souscrire  50 millions, au
lieu de 400 que demandait Napolon.

[Note en marge: Le prince Jean de Liechtenstein, entran par
Napolon, dpasse ses instructions, et la paix est signe  Vienne le
14 octobre.]

[Note en marge: Conditions de la paix de Vienne.]

Le 10 octobre ils s'abouchrent avec M. de Champagny, et se
montrrent fort affligs des exigences de Napolon  l'gard de la
contribution de guerre, les seules auxquelles il leur ft interdit de
satisfaire,  cause du dplorable tat des finances autrichiennes.
On ne se dit rien de part ni d'autre qui pt avoir la signification
d'une rupture, et on employa les trois jours suivants  manier et
remanier les articles du trait. Le 13 au soir Napolon usa de tout
son ascendant sur MM. de Bubna et de Liechtenstein, et les amena
 une contribution de guerre de 85 millions, sans compter ce qui
tait dj peru sur celle de 200 millions frappe le lendemain de
la bataille de Wagram. Le prince Jean, le plus grand personnage de
la cour d'Autriche, prit sur lui de sortir de ses instructions pour
sauver  son pays le dsastre d'une nouvelle campagne. Sa bravoure
hroque l'autorisait d'ailleurs suffisamment  pencher ouvertement
pour la paix. Napolon pour le dcider lui rpta que ce trait
n'tait qu'un projet soumis  la ratification de son souverain, et
qu'il restait  celui-ci la ressource de ne pas ratifier dans le
cas o les conditions ne conviendraient pas. Enfin, le 14 octobre
au matin, M. de Liechtenstein signa avec M. de Champagny le trait
de paix, qualifi trait de Vienne, le quatrime depuis 1792, et
destin, pour notre malheur,  ne pas durer plus long-temps que
les autres. La paix tait commune  tous les allis de la France.
L'Autriche cdait tout ce que l'on a prcdemment nonc: en Italie,
le cercle de Villach, la Carniole, la rive droite de la Save jusqu'
la frontire turque; en Bavire, l'Innviertel, avec une ligne
d'Efferding au pays de Salzbourg; en Pologne, la nouvelle Gallicie
avec le cercle de Zamosc pour le grand-duch, plus les deux cercles
de Solkiew et de Zloczow pour la Russie. Les articles secrets
contenaient l'engagement de ne pas porter l'arme autrichienne au
del de 150 mille hommes, jusqu' la paix maritime, et l'obligation
de verser 85 millions pour solde de ce que devaient les provinces
autrichiennes, dont 30 millions comptant le jour de l'vacuation de
Vienne. Il n'tait accord que six jours pour la ratification.

[Note en marge: La paix signe, Napolon acclre ses dispositions de
dpart.]

[Note en marge: Ordres pour l'vacuation de l'Autriche.]

Ce double trait sign, Napolon en ressentit une vritable joie,
renvoya MM. de Bubna et de Liechtenstein combls de ses tmoignages,
et fit aussitt annoncer la signature  coups de canon. C'tait
une ruse habile, car le peuple de Vienne, qui dsirait la fin de
la guerre, tant mis ainsi en possession d'une paix ardemment
souhaite, il ne serait plus possible de l'en dessaisir par un
refus de ratification. Napolon se proposa d'y ajouter une ruse
plus profonde encore et plus difficile  djouer: c'tait de partir
lui-mme pour Paris, en laissant  Berthier les soins de dtail
que devait entraner l'vacuation des pays conquis. Il expdia
sur-le-champ, avec son activit ordinaire, les ordres que comportait
la paix qu'il venait de signer. Il prescrivit au marchal Marmont
d'aller s'tablir  Laybach en Carniole, au prince Eugne de
rentrer en Frioul avec l'arme d'Italie, au marchal Massna de
se porter de Znam  Krems, au marchal Oudinot de quitter Vienne
pour Saint-Polten, enfin au marchal Davout de quitter Brnn pour
Vienne. Ce dernier devait faire l'arrire-garde de l'arme avec son
magnifique corps, avec les cuirassiers, avec l'artillerie, tandis que
la garde impriale en formerait l'avant-garde. Une partie des chevaux
de l'artillerie devait aller vivre en Carniole, une autre suivre le
marchal Davout dans les provinces du nord de l'Allemagne, une autre
passer en Espagne. Il tait convenu que l'vacuation commencerait
le jour des ratifications, et se continuerait au fur et  mesure de
l'acquittement de la contribution de guerre.

[Note en marge: Napolon fait refluer vers l'Espagne toutes les
rserves prpares dans l'intrieur de la France pour la guerre
d'Autriche.]

Napolon, tout plein de l'ide d'en finir sur-le-champ avec les
affaires d'Espagne, en y envoyant une masse considrable de forces,
sans rien distraire toutefois des corps organiss qui venaient
d'excuter la campagne d'Autriche, reporta vers les Pyrnes tout
ce qui tait en marche vers le Danube. Le corps du gnral Junot,
en y ajoutant ce qui tait en Souabe et les garnisons de la Prusse,
pouvait prsenter environ 30 mille hommes d'infanterie, et en y
joignant les dragons provisoires, les rgiments de marche de hussards
et de chasseurs, l'artillerie,  peu prs 40 mille hommes de toutes
armes. L'arme du Nord, ds que le marchal Bessires aurait repris
Walcheren, et sans y comprendre les gardes nationales, devait
compter 15 mille hommes de troupes de ligne. Les dpts du centre,
de la Bretagne et des Pyrnes contenaient en conscrits tout forms
une trentaine de mille hommes. Huit nouveaux rgiments de la garde
(quatre de conscrits, quatre de tirailleurs) reprsentaient prs
de 10 mille jeunes soldats pleins du dsir de se signaler. Enfin
la division Rouyer, compose des contingents des petits princes
allemands, que Napolon se proposait d'envoyer en Espagne, en devait
donner 5 mille. Tous ces corps runis ne faisaient pas moins de 100
mille hommes,  la tte desquels Napolon, aprs avoir expdi 
Paris ses affaires les plus urgentes, voulait entrer en Espagne ds
que les grands froids de l'hiver tireraient  leur fin. L'ide de
tout terminer avec l'Europe, et de mettre un terme  ses continuelles
guerres, le proccupait  tel point, qu'il enjoignit immdiatement
de diriger sur l'Espagne les forces que nous venons d'numrer,
afin qu' son arrive  Paris l'excution toujours longue d'ordres
pareils ft dj commence. Il pressa vivement le marchal Bessires
de hter la reprise de Walcheren avec les 15 ou 20 mille hommes de
troupes de ligne et les 30 mille hommes de garde nationale dont il
disposait. On avait lev 65 mille hommes de ces gardes nationales,
ce qui avait caus un trouble profond dans les provinces du Nord,
et entran des dpenses considrables. Sous prtexte de garder
les ctes de la Mditerrane, M. Fouch allait jusqu' mettre en
mouvement tous les dpartements du Midi. En mme temps on avait tir
de leur retraite beaucoup d'officiers de la Rvolution, les uns
rforms pour incapacit, les autres pour mauvais esprit. M. Fouch
n'avait pas t fch d'en flatter ainsi un certain nombre, et le
ministre Clarke, faute de mieux, n'avait pu se dispenser d'accepter
leur concours. Napolon, prompt  se dfier, blma fortement M.
Fouch de remuer ainsi la France pour un danger dj fort loign
du moment prsent, fort loign surtout des provinces qu'on agitait
par des appels intempestifs. Il dit qu'il comprenait qu'on levt 30
ou 40 mille hommes dans le Nord, prs du point de la descente des
Anglais, le lendemain de cette descente, mais que demander jusqu'
200 mille hommes, en Provence, en Pimont,  trois mois de date de
l'expdition, _tait de la folie_. Il insinua mme qu'il y voyait
autre chose qu'un dfaut de prudence et de bon sens. Il ordonna le
licenciement de la garde nationale de Paris, compose de jeunes
gens qui avaient la prtention, non point de servir, mais de garder
la personne de l'Empereur; et il leur fit dire qu'il fallait, pour
avoir cet honneur, quatre quartiers de noblesse, c'est--dire quatre
blessures reues dans quatre grandes batailles, et qu'il n'avait
pas besoin de gens qui ne voulaient pas de dangers, mais de beaux
uniformes. Il prescrivit de renvoyer dans leurs foyers la plupart
des officiers tirs de la retraite, en recommandant de chercher des
sujets dans les majors de rgiment, qui taient tous des officiers
de mrite. Enfin, aprs avoir exprim svrement la dfiance que lui
inspirait l'agitation qu'on avait si tmrairement produite, il donna
des instructions pour qu'avant son retour chaque chose rentrt dans
l'ordre accoutum, et qu'un reflux des forces disponibles s'oprt de
toutes parts vers l'Espagne.

[Note en marge: Tentative d'assassinat faite sur la personne de
Napolon par un jeune Allemand nomm Staaps.]

Ses dispositions ainsi arrtes en vingt-quatre heures, il s'apprta
 partir sans attendre la rponse de Dotis, afin de rendre le
refus de ratification impossible, car il n'tait pas probable
qu'on ost courir aprs lui pour dire qu'on refusait la paix. Un
incident survenu un peu avant son dpart donna beaucoup  penser
tant  lui qu' ceux qui l'entouraient. Le 12 au matin, il passait
 Schoenbrunn l'une de ces grandes revues o figuraient les plus
belles troupes de l'Europe, et o l'on accourait avec autant de
curiosit  Vienne,  Berlin,  Varsovie,  Madrid qu' Paris. Une
foule immense de curieux, sortie de la capitale, assistait  cet
imposant spectacle, presse de voir son vainqueur, qu'elle admirait
en le dtestant. D'ailleurs la paix tait annonce comme certaine,
et une sorte de joie commenait  succder  la juste douleur de la
nation autrichienne. Napolon assistait tranquille et souriant au
dfil de ses troupes, lorsqu'un jeune homme revtu d'une grande
redingote, comme aurait pu l'tre un ancien militaire, se prsenta,
disant qu'il voulait remettre une ptition  l'empereur des franais.
On le repoussa. Il revint avec une obstination qui fut remarque
par le prince Berthier et l'aide de camp Rapp, et attira tellement
leur attention qu'on le livra aux gendarmes d'lite chargs de la
police des quartiers gnraux. Un officier de ces gendarmes ayant
senti en saisissant ce jeune homme un corps dur sous sa redingote,
le fouilla, et lui trouva un couteau fort long, fort tranchant, et
destin visiblement  un crime. Le jeune homme, avec le calme rsolu
d'un fanatique, dclara qu'en se plaant ainsi arm sur les pas de
l'empereur Napolon il avait en effet le projet de le frapper. On en
avertit Napolon, qui, aprs la revue, voulut voir et interroger son
assassin. Il le fit amener devant lui, et le questionna en prsence
de Corvisart, qu'il avait mand  Schoenbrunn, parce qu'il aimait les
entretiens de ce mdecin clbre, et qu'il dsirait le consulter sur
sa sant, quoiqu'elle ft gnralement bonne.

Le jeune homme arrt, dont la figure tait douce et mme assez
belle, dont l'oeil ardent dcelait une me exalte, tait fils d'un
ministre protestant d'Erfurt, et se nommait Staaps. Il s'tait enfui
avec quelque argent de chez ses parents, leur laissant entrevoir
qu'il nourrissait un grand dessein, et les dsolant par sa fuite et
ses projets, qu'ils redoutaient sans trop les connatre. Il allait,
disait-il, dlivrer l'Europe du conqurant qui la bouleversait, et
surtout affranchir sa patrie. C'tait une mission divine qu'il
prtendait avoir reue, et  laquelle il tait rsolu de sacrifier sa
vie. Il n'avait pas de complice, et son me, enivre de cette folie
criminelle, s'tait isole au lieu de se communiquer  d'autres.
Napolon l'ayant interrog avec douceur sur ce qu'il tait venu faire
 Schoenbrunn, il avoua qu'il tait venu pour le frapper d'un coup
mortel. Napolon lui demandant pourquoi, il rpondit que c'tait
pour affranchir le monde de son funeste gnie, et particulirement
l'Allemagne qu'il foulait aux pieds.--Mais cette fois au moins,
reprit Napolon, pour tre juste, vous auriez d diriger vos coups
contre l'empereur d'Autriche et non contre moi, car c'est lui qui
m'a dclar la guerre.--Staaps prouva par ses rponses qu'il n'en
savait pas tant, et que cdant au sentiment universel, il attribuait
 l'empereur des Franais seul la cause des malheurs de l'Europe.
Napolon considrant ce jeune homme avec une piti bienveillante,
le fit examiner par le mdecin Corvisart, qui dclara qu'il n'tait
pas malade, car il avait le pouls calme, et tous les signes de la
sant. Napolon demanda ensuite au jeune Staaps s'il renoncerait
 son projet criminel, dans le cas o on lui ferait grce.--Oui,
dit-il, si vous donnez la paix  mon pays, non si vous ne la lui
donnez pas.--Toutefois l'assassin, conduit en prison, parut tonn
de la douceur, de la bienveillante hauteur de celui qu'il avait
voulu frapper, et eut besoin de rveiller en son coeur son froce
patriotisme pour ne pas prouver de regrets. Il se prpara  mourir
en priant Dieu, et en crivant  ses parents.

Napolon se montra peu mu de cet incident, et affecta de dire qu'il
tait difficile d'assassiner un homme tel que lui. Il comptait,
outre la difficult de l'approcher, sur le prestige de sa gloire,
et sur sa fortune,  laquelle il avait confi tant de fois sa vie
avec une insouciance hroque. Une rflexion nanmoins le proccupa
beaucoup: c'est que ce n'tait plus la rvolution franaise, mais
lui, lui seul, qui devenait l'objet de la haine universelle, comme
l'auteur unique des maux du sicle, comme la cause de l'agitation
incessante et terrible du monde. Dj l'Europe ne nommait plus que
lui dans ses douleurs. Que ne tirait-il de la bouche de ce fanatique
une leon profonde et durable, au lieu d'une impression passagre,
mle d'une certaine piti pour son assassin, et de quelque tristesse
pour lui-mme! Tout en effet rvlait qu'un sentiment violent lent
naissait dans les mes, car la police recueillit plus d'un propos
attestant des penses d'assassinat; elle obtint mme la rvlation
d'un soldat  qui, dans l'le de Lobau, on avait fait la proposition
de tuer l'Empereur.

[Note en marge: Dpart de Napolon pour Munich avant d'avoir reu la
ratification du trait de paix.]

Napolon commenait  sentir son isolement moral, et se promit
d'y penser; mais il ordonna de ne faire aucun bruit de cette
aventure[32], songea mme un instant  gracier le coupable, puis
rflchissant qu'il fallait effrayer les jeunes fanatiques allemands,
il livra Staaps  une commission militaire, et partit dans la nuit
du 15 octobre, laissant l'ordre de lui faire savoir  Passau, 
l'aide de signaux, ce qu'on aurait rsolu  Dotis. Ces signaux
taient organiss de Vienne  Strasbourg, le long du Danube, au
moyen de pavillons. Un pavillon blanc lui apprendrait que la paix
tait ratifie, un pavillon rouge qu'elle ne l'tait pas; et il se
proposait dans ce dernier cas de revenir sur-le-champ pour reprendre
les hostilits. L'vacuation, au contraire, devait commencer sans
dlai, si la paix tait ratifie. En se retirant on devait faire
sauter les fortifications de Vienne, de Brnn, de Raab, de Grtz, de
Klagenfurth, triste adieu aux Autrichiens, mais conforme aux droits
de la guerre.

[Note 32:

_Au ministre de la police._

                                     Schoenbrunn, le 12 octobre 1809.

Un jeune homme de dix-sept ans, fils d'un ministre luthrien
d'Erfurt, a cherch  la parade d'aujourd'hui  s'approcher de
moi. Il a t arrt par les officiers, et comme on a remarqu du
trouble dans ce petit jeune homme, cela a excit des soupons, on l'a
fouill, et on lui a trouv un poignard.

Je l'ai fait venir, et ce petit misrable, qui m'a paru assez
instruit, m'a dit qu'il voulait m'assassiner pour dlivrer l'Autriche
de la prsence des Franais. Je n'ai dml en lui ni fanatisme
religieux, ni fanatisme politique. Il ne m'a pas paru bien savoir ce
que c'tait que Brutus. La fivre d'exaltation o il tait a empch
d'en savoir davantage. On l'interrogera lorsqu'il sera refroidi et 
jeun; il serait possible que ce ne ft rien. Il sera traduit devant
une commission militaire.--J'ai voulu vous informer de cet vnement,
afin qu'on ne le fasse pas plus considrable qu'il ne parat
l'tre. J'espre qu'il ne pntrera pas. S'il en tait question, il
faudrait faire passer cet individu pour fou. Gardez cela pour vous
secrtement, si l'on n'en parle pas. Cela n'a fait  la parade aucun
esclandre; moi-mme je ne m'en suis pas aperu.

_P. S._ Je vous rpte de nouveau, et vous comprendrez bien qu'il
faut qu'il ne soit aucunement question de ce fait.

                                                          NAPOLON.]

[Note en marge: Disgrce de MM. de Bubna et de Liechtenstein, et
ratifications du trait de Vienne.]

Pendant que Napolon remontait rapidement la valle du Danube,
au milieu des colonnes de sa garde qui tait dj en marche vers
Strasbourg, et qui le saluait de ses acclamations, la cour de Dotis
avait reu avec une sorte de dsespoir le trait conclu  Vienne.
Vainement MM. de Liechtenstein et de Bubna firent-ils valoir
l'impossibilit o ils s'taient trouvs d'obtenir mieux, et la
certitude qu'ils avaient acquise d'une reprise immdiate d'hostilits
s'ils n'avaient pas cd, on les accabla de reproches durs et
violents. Les diplomates, si souvent raills pour leur lenteur par
les militaires, se vengrent de ceux-ci en les taxant de duperie. M.
de Liechtenstein, malgr la gloire dont il s'tait couvert dans la
dernire campagne, M. de Bubna, malgr la faveur dont il jouissait,
furent pour ainsi dire frapps de disgrce, et renvoys  l'arme.
Toutefois on accepta le trait dont on disait tant de mal, pour
n'avoir pas la guerre avec Napolon, et surtout pour ne pas arracher
 ce bon peuple autrichien une paix dont Napolon l'avait mis en
possession par une publication anticipe. On choisit un nouveau
ngociateur, M. de Urbna, grand chambellan de l'empereur, pour porter
les ratifications, avec mission de rclamer quelques changements
dans le chiffre et les chances de la contribution de guerre. Ces
rclamations, coutes avec politesse, mais renvoyes  l'Empereur,
furent suivies de l'change immdiat des ratifications, qui eut
lieu le 20 octobre au matin. Sur-le-champ le prince Berthier, qui
n'attendait que ce signal pour commencer l'vacuation, ordonna au
marchal Oudinot, qui campait sous Vienne, de se mettre en mouvement
pour suivre sur la route de Strasbourg la garde impriale; au
marchal Davout de se rendre de Brnn  Vienne; au marchal Massna
de se rendre de Znam  Krems; au marchal Marmont, qui campait 
Krems, de prendre par Saint-Polten et Lilienfeld la route de Laybach;
au prince Eugne de prendre par Oedenbourg et Loben celle d'Italie.
En mme temps il ordonna de mettre le feu aux mines pratiques sous
les remparts de la capitale, et tandis que les Viennois regardaient
partir nos troupes avec des yeux o ne se peignait plus la colre,
ils entendirent les dtonations rptes qui leur annonaient la
destruction de leurs murailles. Ils en furent vivement affects, et
peut-tre aurait-on pu leur pargner cette dernire affliction, en
renonant  un acte de prvoyance d'une utilit fort douteuse.

[Note en marge: Dpart de Napolon pour Paris.]

Napolon s'tait d'abord rendu  Passau, pour y ordonner les travaux
au moyen desquels il voulait faire de cette ville une grande place
de la confdration. Les signaux lui ayant appris qu'il n'y avait
rien de nouveau, il s'tait rendu  Munich, o il avait attendu dans
la famille du prince Eugne les dpches qui devaient le ramener 
Paris ou  Vienne. Un courrier lui ayant enfin apport la nouvelle
des ratifications, il fit ses adieux  ses allis, agrandis encore
une fois par sa protection, et il partit pour la France, o s'taient
accumules de graves affaires, trop longtemps ngliges ou trop
brusquement conduites, pendant qu'il les dirigeait du milieu des
champs de bataille.

[Note en marge: Au nombre des affaires qui attendent Napolon  son
arrive, se trouve celle de Rome.]

[Note en marge: Longue suite de dmls de Napolon avec Pie VII.]

[Note en marge: Situation du Pape, enferm dans le palais Quirinal.]

Au nombre des affaires qui allaient l'assaillir, la plus srieuse,
la plus affligeante, tait celle de Rome, dont il est temps de
faire connatre les tristes vicissitudes. On se souvient sans doute
que lorsque Napolon, dispos  dtruire le vieil ordre de choses
europen, voulut rompre avec la maison d'Espagne et avec le Pape, il
s'empara des Lgations, qu'il attacha au royaume d'Italie sous le
titre de dpartements, et fit occuper Rome par le gnral Miollis.
Pour justifier cette occupation, il avait prtext la ncessit de
lier par le centre de la Pninsule ses armes du nord et du midi de
l'Italie, et en outre le besoin de se prmunir contre les menes
hostiles dont Rome tait constamment le thtre.  partir de ce
jour la situation tait devenue intolrable. Le Pape ayant quitt
le Vatican pour le Quirinal, s'tait enferm dans ce dernier palais
comme dans une forteresse, et y avait donn lieu  des scnes aussi
dplorables pour le pouvoir oppresseur que pour le pouvoir opprim.
Le gnral Miollis, condamn  un rle des plus ingrats, pour lequel
il n'tait pas fait, car cet intrpide soldat tait aussi cultiv
par l'esprit que ferme par le coeur, le gnral Miollis s'efforait
vainement d'adoucir sa mission. Pie VII, indign au plus haut point
comme pontife de la violence exerce envers l'glise, ulcr comme
prince de l'ingratitude de Napolon, qu'il tait all sacrer 
Paris, ne pouvait plus contenir les sentiments auxquels il tait en
proie, et qui, sans diminuer le tendre et religieux intrt qu'il
mritait, lui faisaient perdre une partie de sa dignit. Le gnral
Miollis ayant voulu le visiter au premier de l'an  la tte de son
tat-major, il avait refus de le recevoir. Les cardinaux, de leur
ct, n'avaient pas accept les invitations que le gnral leur
adressait, sous prtexte qu'ils taient malades, et celui-ci avait
affect d'envoyer chercher de leurs nouvelles. Enfin le Pape n'ayant
plus les caisses romaines  sa disposition, et rsolu  ne rien
demander, avait mis en gage la belle tiare dont Napolon lui avait
fait prsent lors du couronnement; triste commerce d'pigrammes, qui
n'aurait pas d rabaisser les rapports dj si difficiles qu'avaient
entre elles des puissances si diffremment grandes. Il n'tait
pas possible que de ces procds offensants on ne vnt bientt
aux violences. Comme on avait appris que le Pape adressait des
protestations aux cours trangres, on avait arrt ses courriers,
ce qui prouvait suffisamment la vrit autrefois si bien comprise
par le Premier Consul, que, pour tre indpendant, le Pape devait
tre souverain temporel du territoire dans lequel il rsidait. Pie
VII se disant alors prisonnier n'avait plus voulu correspondre avec
personne, pas plus avec le gouvernement franais qu'avec d'autres.

[Note en marge: Dsarmement de la garde noble dans le propre palais
du Pape.]

Les troupes romaines, adroitement flattes par le gnral Miollis,
qui leur avait persuad qu'en se laissant incorporer dans les
troupes franaises elles cesseraient de porter le vieux sobriquet de
_soldats du Pape_, avaient consenti  cette incorporation. Le Pape
voulant les punir en les dnationalisant, avait chang l'uniforme
et la cocarde des troupes romaines, et n'avait accord cette
nouvelle cocarde qu'aux troupes qui lui taient restes fidles,
c'est--dire  la garde noble et  la garde suisse qui occupaient
son palais. Bientt les jeunes gens de famille qui composaient la
garde noble, blesss de ce qu'prouvait leur souverain, avaient
brav les Franais avec une arrogance qui, dans leur position, tait
un courage mritoire. Le gnral franais,  son tour, cdant  un
sentiment de fiert blesse, avait envahi le Quirinal, enfonc les
portes, et dsarm la garde noble, dans le propre palais du souverain
pontife. Aprs un tel outrage il n'y avait plus aucune violence
qu'on ne pt se permettre. Pie VII, depuis qu'il s'tait priv du
cardinal Consalvi, avait pris successivement pour secrtaires d'tat
le cardinal Gabrielli et le cardinal Pacca. On avait voulu arrter
ce dernier au milieu du Quirinal, mais le Pape, dployant en cette
occasion toute la majest de son ge et de sa dignit suprme, tait
venu en habits pontificaux couvrir son secrtaire d'tat, qu'on
n'avait pas os saisir en sa prsence. Depuis il l'avait fait coucher
dans une chambre  ct de la sienne, et il vivait au milieu de
quelques domestiques fidles, qui se succdaient pour veiller jour et
nuit  toutes les issues du palais Quirinal, dont les portes et les
fentres taient constamment fermes.

Napolon, ainsi entran dans une lutte acharne contre le vieil
ordre europen, lutte dont la dplorable catastrophe de Vincennes
avait t le premier acte, dont la spoliation de Bayonne tait le
second, la captivit de Pie VII le troisime, et pas le moins triste,
oubliait  l'gard du pontife tout ce qu'il devait de respect  son
rang,  son ge,  ses vertus, tout ce qu'il devait de gratitude 
sa conduite, et surtout de mnagement  une puissance qu'il avait
rtablie, et qu'il ne pouvait renverser sans la plus dplorable
inconsquence. Combien ne prtait-il pas  rire de lui, tout grand
qu'il tait, aux quelques philosophes rests  Paris autour de MM.
Sieys, Cabanis, de Tracy, et qui avaient tant blm le Concordat!
Plutt en effet que d'en arriver aux scnes du Quirinal, il est bien
certain qu'ils avaient eu raison de vouloir que les deux puissances,
au lieu d'entrer en rapports et de signer des traits, s'oubliassent
tout  fait, et vcussent comme entirement trangres l'une 
l'autre!

[Note en marge: Rsolution prise par Napolon d'enlever au Pape le
gouvernement temporel.]

Mais Napolon, aveugl par la passion, oubliant qu'aprs s'tre fait
 Vincennes l'mule des rgicides, qu'aprs s'tre fait  Bayonne
l'gal de ceux qui dclaraient la guerre  l'Europe pour y tablir
la rpublique universelle, il se faisait au Quirinal l'gal au
moins de ceux qui avaient dtrn Pie VI pour crer la rpublique
romaine, oubliant qu'il avait accabl les uns et les autres de
mpris, et qu'il avait obtenu la couronne en affectant de ne pas
leur ressembler, Napolon avait bientt mis le comble  ses procds
inous, en prenant la rsolution de dtrner Pie VII, et de lui
ter le sceptre en lui laissant la tiare. Que ceux qui avaient
imagin la constitution civile du clerg, et cr la rpublique
romaine, en agissent ainsi, rien n'tait plus simple et ne pouvait
plus honorablement se justifier, puisqu'ils taient convaincus! Mais
l'auteur du Concordat se conduire de la sorte! C'tait de sa part
un oubli de lui-mme, dsolant pour les admirateurs de son rare
gnie, alarmant pour ceux qui songeaient  l'avenir de la France,
impossible mme  expliquer si on n'en tirait pas la leon, tant de
fois reproduite dans l'histoire, que l'homme le plus grand n'est plus
qu'un enfant, ds que les passions s'emparent de lui.

[Note en marge: Dcret du 17 mai qui abolit la puissance temporelle
du Pape, et runit  l'Empire les tats du Saint-Sige.]

[Note en marge: Application aux tats romains des principes de la
rvolution franaise.]

_Il faut que cette comdie finisse_, avait dit Napolon dans une de
ses lettres, et il est vrai qu'elle ne pouvait pas durer davantage.
gorger le pontife, ce dont assurment le noble coeur de Napolon
tait incapable, et mieux valu que de le laisser au Quirinal
s'agiter, se dgrader presque par l'irritation qu'il prouvait.
Napolon avait donc pris le parti de supprimer la puissance
temporelle du Pape, et il avait attendu pour prononcer sa sentence
qu'il n'et plus de mnagements  garder envers l'Autriche. Le 17
mai, en effet, aprs les batailles de Ratisbonne et d'bersberg,
aprs l'entre  Vienne, il avait,  Schoenbrunn, dcrt la
suppression de la puissance temporelle du Pape, et dclar les tats
du Saint-Sige runis  l'Empire. Il avait nomm, pour administrer
ces tats, une consulte compose de princes et de bourgeois romains,
proclam l'abolition des substitutions, de l'inquisition, des
couvents, des juridictions ecclsiastiques, et appliqu enfin 
l'tat romain tous les principes de 1789. Il avait laiss  Pie VII
les palais de Rome, une liste civile de deux millions, et toute la
reprsentation pontificale, disant que les Papes n'avaient pas besoin
de la puissance temporelle pour exercer leur mission spirituelle, que
cette mission mme avait souffert de leur double rle de pontifes et
de souverains, qu'il ne changerait rien  l'glise,  ses dogmes, 
ses rites, qu'il la laisserait indpendante, riche et respecte, mais
que, successeur de Charlemagne, il retirait seulement la dotation
d'un royaume temporel que cet empereur avait faite au Saint-Sige.
Tout cela tait dit en un langage imprieux, grandiose, spcieux,
mais bien trange dans la bouche de l'ancien Premier Consul!

[Note en marge: Proclamation faite le 11 juin  Rome du dcret du 17
mai.]

[Note en marge: Le Pape lance contre Napolon la bulle
d'excommunication.]

Ce dcret fut publi  Rome le 11 juin  son de trompe, au milieu
d'une population partage, le bas peuple et le clerg indigns de la
violence faite  leur pontife, les classes moyennes, quoique fort
disposes  se passer du gouvernement ecclsiastique, se dfiant
singulirement de ce qui venait de l'homme qui avait comprim la
rvolution franaise. Le Pape n'attendait que ce dernier acte pour
recourir aux seules armes qui restassent dans ses mains, celles de
l'excommunication. Plus d'une fois il avait song  s'en servir; mais
la crainte de montrer mousses des armes autrefois si puissantes,
la crainte si elles retrouvaient quelque efficacit contre un prince
d'origine nouvelle, de le pousser aux plus redoutables extrmits,
avaient fait hsiter les conseillers du Saint-Sige. Nanmoins
on tait tomb d'accord que si la suppression de la puissance
temporelle tait dcrte, il fallait fulminer l'anathme. Dans
la prvoyance de cet vnement les bulles taient toutes rdiges
 l'avance, transcrites de la propre main du Pape, et signes.
Elles prononaient l'anathme avec ses consquences non pas contre
Napolon nominativement, mais contre tous les auteurs et complices
des actes de violence et de spoliation exercs sur le Saint-Sige et
le patrimoine de Saint-Pierre.  peine la publication du dcret du
17 mai avait-elle eu lieu, qu'au moyen des intelligences pratiques
en dehors du Quirinal, des mains courageuses et fidles affichrent
dans Saint-Pierre, et dans la plupart des glises de Rome, la bulle
d'excommunication, qui osait frapper Napolon sur son trne, et
qui n'ayant plus pour elle la force du sentiment religieux depuis
longtemps affaibli, en devait trouver une cependant dans la justice
humaine, rvolte des violences, des ingratitudes commises par le
guerrier envers le pontife qui l'avait sacr.

[Note en marge: Ordres ventuels de Napolon relativement 
l'arrestation du Pape.]

La police franaise enleva ces audacieuses affiches, mais la bulle
courant de mains en mains, ne pouvait manquer de se rpandre
bientt jusqu'aux extrmits de l'Europe. Ces deux actes, dont
l'un rpondait  l'autre, devaient pousser au dernier degr
d'exaspration les deux puissances personnifies dans le gnral
franais et le pontife romain, et il n'tait plus possible qu'elles
continuassent de se trouver en face l'une de l'autre sans en
venir  la violence matrielle. Napolon pour les affaires de Rome
correspondait avec le gnral Miollis, et surtout avec son beau-frre
Murat, qui, en qualit de roi de Naples, commandait en chef les
troupes d'occupation. Il lui avait crit, dans la prvoyance de
ce qui pourrait arriver, qu'il fallait, si on rencontrait de la
rsistance au dcret du 17 mai, ne pas traiter le Pape autrement
que l'archevque de Paris  Paris mme, et au besoin arrter le
cardinal Pacca et Pie VII. Cette instruction, qu'il regretta depuis
d'avoir donne, contenue dans diverses lettres du 17 et du 19
juin[33], parvint  Rome par Murat, au moment o rgnait la plus
grande inquitude sur la situation. Un armement anglais, dont
on s'exagrait l'importance et qui n'tait qu'une dmonstration
des forces britanniques rsidant en Sicile, se trouvait en vue de
Civita-Vecchia. Le peuple de Rome tait fort agit. L'abolition
dans toutes les communes du gouvernement ecclsiastique, et son
remplacement par des autorits civiles provisoires, produisaient un
trouble gnral.  chaque instant on disait que le tocsin allait
sonner dans Rome, et qu' cet appel les Transtvrins se jetteraient
sur les Franais, qui n'taient plus que trois  quatre mille, le roi
Murat ayant port toutes ses forces sur le littoral, pour observer la
marine britannique. On s'attendait  cet vnement pour le 29 juin,
qui tait la fte de Saint-Pierre. On prtendait que Pie VII en
habits pontificaux devait sortir ce jour-l du Quirinal, prononcer
lui-mme l'anathme, dlier tous les sujets de l'Empire du serment
prt  Napolon, et donner le signal d'une insurrection gnrale en
Italie.

[Note 33: Voici ces lettres:

_Au roi de Naples._

                                         Schoenbrun, le 17 juin 1809.

Je reois la lettre de V. M. du 8 juin. Vous aurez appris dans ce
moment la mort de Lannes et de Saint-Hilaire. Durosnel et Fouler ont
t faits prisonniers dans des charges trs-loignes. Je dsirerais
beaucoup que vous fussiez prs de moi; mais dans ces circonstances
il est convenable que vous ne vous loigniez point de Naples.  une
autre campagne, lorsque les choses seront tout  fait assises de
votre ct, il sera possible de vous appeler  l'arme.

Vous aurez vu par mes dcrets que j'ai fait beaucoup de bien au
Pape, mais c'est  condition qu'il se tiendra tranquille. S'il
veut faire une runion de cabaleurs, tels que le cardinal Pacca,
etc., il n'en faut rien souffrir, et agir  Rome comme j'agirais
avec le cardinal archevque de Paris. J'ai voulu vous donner cette
explication. On doit parler au Pape clair, et ne souffrir aucune
espce de contraste. Les commissions militaires doivent faire justice
des moines et agents qui se porteraient  des excs.

Une des premires mesures de la consulte doit tre de supprimer
l'inquisition.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au roi de Naples._

                                        Schoenbrunn, le 19 juin 1809.

Je vous expdie votre aide de camp. Il vous portera la nouvelle de
la bataille que le prince Eugne vient de gagner sur l'archiduc Jean
et l'archiduc Palatin runis, le jour anniversaire de la bataille de
Marengo.

Je vous ai crit par Caffarelli, qui est parti le 17 d'ici. 
son arrive en Italie il vous aura expdi mes dpches par un
courrier.--Je vous ai fait connatre que mon intention tait que les
affaires de Rome fussent conduites vivement, et qu'on ne mnaget
aucune espce de rsistance. Aucun asile ne doit tre respect si on
ne se soumet pas  mon dcret, et sous quelque prtexte que ce soit
on ne doit souffrir aucune rsistance. Si le Pape, contre l'esprit
de son tat et de l'vangile, prche la rvolte, et veut se servir
de l'immunit de sa maison pour faire imprimer des circulaires, on
doit l'arrter. Le temps de ces scnes est pass. Philippe-le-Bel fit
arrter Boniface, et Charles-Quint tint longtemps en prison Clment
VII, et ceux-l avaient fait encore moins. Un prtre qui prche aux
puissances temporelles la discorde et la guerre, au lieu de la paix,
abuse de son pouvoir.

                                                          NAPOLON.]

[Note en marge: Les autorits franaises, effrayes de l'tat de
Rome, et enhardies par les lettres de Napolon, font arrter le Pape
et le cardinal Pacca.]

Il y avait alors  Rome, o il avait t envoy pour diriger la
police, un officier de gendarmerie, le colonel Radet, trs-rus,
trs-hardi, trs-propre  un coup de main, charg d'organiser la
gendarmerie en Italie. Log prs du Quirinal, au palais Rospigliosi,
il avait rempli d'espions la demeure du Pape, et plac des mains
sres prs du clocher du Quirinal, pour s'emparer de la cloche d'o
devait partir le signal du tocsin. Quoique ces bruits ne se fussent
point raliss, ils avaient excit l'imagination des autorits
franaises, et leur avaient persuad qu'il n'y aurait  Rome aucune
sret, tant qu'on y souffrirait le Pape et surtout son ministre,
le cardinal Pacca, qui tait rput l'agent principal du parti
ecclsiastique le plus exalt. Arrter le cardinal Pacca sans le
Pape dont il ne quittait plus la personne, paraissait impossible
et insuffisant, et arrter les deux semblait tre devenu le seul
moyen de salut. On reculait toutefois devant cet attentat, digne
consquence de celui de Bayonne, lorsque les lettres si imprudemment
crites par Napolon  Murat, et communiques par ce dernier au
gnral Miollis, levrent tous les scrupules. Nanmoins le gnral
Miollis hsitait encore, mais le colonel Radet insistant, par la
raison que Rome n'tait plus gouvernable si on ne faisait acte
de vigueur, on rsolut d'arrter le Pape avec les prcautions
convenables, et de le transporter en Toscane, o l'on dciderait ce
qu'on ferait de ce personnage sacr, fort embarrassant  Rome, mais
destin  tre embarrassant partout, parce que partout il serait le
tmoignage vivant d'une odieuse et inutile violence.

[Note en marge: Assaut donn le 6 juillet au Quirinal, et enlvement
du Pape.]

[Note en marge: Translation de Pie VII  Florence.]

Les dispositions faites, la gendarmerie chelonne sur la route de
Rome  Florence, le colonel Radet assaillit le Quirinal le 6 juillet
 3 heures du matin, moment mme o notre arme se dployait pour
livrer la bataille de Wagram. Les portes tant fermes, on franchit
les murs du jardin avec des chelles, on pntra dans l'intrieur
du palais par les fentres, et on arriva  l'appartement du Pape,
qui, averti de cet assaut, s'tait revtu en toute hte de son
costume pontifical. Le cardinal Pacca se trouvait auprs de lui,
avec quelques personnages ecclsiastiques et civils de sa maison.
Le pontife tait indign. Ses yeux, ordinairement vifs mais doux,
lanaient des flammes.  l'aspect du colonel Radet, qui tait  la
tte de nos soldats, si odieusement travestis en vainqueurs d'un
vieillard sans dfense, le Pape demanda ce qu'il venait faire auprs
de lui par un tel chemin. Le colonel Radet, troubl, s'excusa en
allguant des ordres auxquels il tait oblig d'obir, et lui dit
qu'il tait charg de le conduire hors de Rome. Pie VII sentant que
toute rsistance serait inutile, demanda  tre suivi du cardinal
Pacca et de quelques personnes de sa maison; on y consentit, 
condition qu'il partirait sur-le-champ, et que les personnes dont
il voulait tre suivi ne le joindraient que quelques heures aprs.
Le pontife s'tant rsign, on le plaa dans une voiture, et le
colonel Radet s'asseyant sur le sige de devant, on traversa Rome
et les premiers relais sans tre reconnu. On courut la poste sans
s'arrter jusqu' Radicofani. L, le Pape tant fatigu, et ne voyant
pas arriver les personnes qu'il avait demandes, refusa d'aller plus
loin. D'ailleurs une fivre assez forte l'avait saisi, et il tait
impossible de ne pas lui accorder un peu de repos. Aprs une journe
on le remit en route, puis on traversa Sienne, au milieu d'un peuple
 genoux, mais soumis, et on arriva le 8 au soir  la Chartreuse de
Florence.

[Note en marge: Translation de Pie VII de Florence  Grenoble.]

La grande-duchesse lisa, soeur ane de l'Empereur, laquelle mettait
autant de soin que d'intelligence  bien gouverner son beau duch de
Toscane, et avait quelque peine  y contenir les esprits chappant
l comme ailleurs  l'ascendant de Napolon, fut pouvante d'avoir
un semblable dpt  garder, et craignit qu'un simple soupon de
complicit dans une telle violence ne lui alint tout  fait
ses sujets. Elle ne voulut donc point avoir le Pape  Florence.
La promptitude de l'enlvement ayant devanc tous les ordres qui
auraient pu maner de Schoenbrunn en pareille circonstance, chacun
pouvait s'exonrer du fardeau en le rejetant sur son voisin. En
consquence, la grande-duchesse ordonna de faire partir le Pape pour
Alexandrie, o il serait dans une place forte, et sur les bras du
prince Borghse. On le mit en route le 9 pour Gnes, sous l'escorte
d'un officier de gendarmerie italien, doux et fait pour plaire 
Pie VII. La grande-duchesse avait donn sa meilleure voiture de
voyage pour y placer l'auguste voyageur, envoy son propre mdecin,
et ajout tous les soulagements propres  rendre la route moins
fatigante. Le noble vieillard, se voyant avec regret loign de
l'Italie, irrit par la fatigue, afflig de rencontrer des visages
nouveaux, s'emporta un moment contre ce qu'on exigeait de lui, et
partit cependant pour Gnes. Peu  peu il se calma en voyant les
gards qu'on lui tmoignait, et surtout en apercevant  genoux autour
de sa voiture les populations qu'on laissait approcher, et qu'il n'y
avait pas grand inconvnient  laisser approcher, car si dans tout
l'Empire la haine commenait  remplacer l'amour, la crainte restait
entire, et tout en plaignant le Pape personne n'et os braver
l'autorit impriale pour le dlivrer. Nanmoins aux portes de Gnes
on sut que la population tait debout pour saluer le pontife. On
l'embarqua donc  quelque distance de la ville, dans un canot de la
douane, et on le conduisit par mer  Saint-Pierre-d'Arena, d'o il
fut transfr  Alexandrie.

Le prince Borghse, gouverneur gnral du Pimont, effray  son tour
d'avoir un tel prisonnier  garder, et n'ayant pas d'ordre, voulut
s'en dcharger, et envoya le Pape  Grenoble, o il arriva le 21
juillet avec le cardinal Pacca, qu'on avait momentanment spar de
lui, et qu'on lui rendit  Alexandrie.

 Grenoble le Pape fut log  l'vch, entour de soins, de
respects, mais tenu prisonnier.

[Note en marge: Napolon blme l'arrestation du Pape, et le fait
transfrer  Savone.]

[Note en marge: Projet de Napolon d'tablir  Paris le centre du
gouvernement spirituel.]

Lorsque l'Empereur apprit  Schoenbrunn l'usage inconsidr qu'on
avait fait de ses lettres, il blma l'arrestation du Pape, et
regretta fort qu'on se ft permis une telle violence[34]. Ne voulant
pas plus l'avoir en France, que le prince Borghse n'avait voulu
l'avoir  Alexandrie, et la grande-duchesse lisa  Florence,
ignorant d'ailleurs que le Pape ft dj  Grenoble, il dsigna
Savone, dans la rivire de Gnes, o il y avait une bonne citadelle,
et un logement convenable pour recevoir le Pape. Le ministre de
la police, sur cette lettre, fit partir Pie VII de Grenoble pour
Savone, mouvement que Napolon blma galement lorsqu'il en fut
inform, craignant que ces dplacements rpts ne parussent une
suite de vexations indcentes  l'gard d'un vieillard auguste, qu'il
aimait encore en l'opprimant, dont il tait aim aussi malgr cette
oppression. Il ordonna qu'on envoyt de Paris un de ses chambellans,
M. de Salmatoris, avec une troupe de valets et un mobilier
considrable, afin de prparer au Pape une reprsentation digne
de lui. Il ordonna qu'on le laisst faire tout ce qu'il voudrait,
accomplir toutes les crmonies du culte, et recevoir les hommages
des populations nombreuses qui se dplaceraient pour venir le voir.
En mme temps il prescrivit la translation  Paris des cardinaux,
des gnraux des divers ordres religieux, des personnages de la
chancellerie romaine, des membres des tribunaux de la Daterie et de
la Pnitencerie, enfin des Archives pontificales, roulant dans sa
tte le projet de placer  ct du chef du nouvel empire d'Occident,
le souverain pontife, et croyant qu'il pourrait ainsi tablir  Paris
le centre de toute autorit temporelle et spirituelle, singulier
signe du vertige qui, dans cette tte puissante, avait dj fait de
si tranges progrs[35]!

[Note 34:

_Au ministre de la police._

                                     Schoenbrunn, le 18 juillet 1809.

Je reois en mme temps les deux lettres ci-jointes du gnral
Miollis, et une troisime de la grande-duchesse. Je suis fch qu'on
ait arrt le Pape: c'est une grande folie. Il fallait arrter le
cardinal Pacca et laisser le Pape tranquille  Rome; mais enfin
il n'y a point de remde: ce qui est fait est fait. Je ne sais ce
qu'aura fait le prince Borghse; mais mon intention est que le Pape
n'entre pas en France. S'il est encore dans la rivire de Gnes, le
meilleur endroit o l'on pourrait le placer serait Savone. Il y a l
une assez grande maison o il serait assez convenablement, jusqu'
ce qu'on sache ce que cela doit devenir. Je ne m'oppose point, si
sa dmence finit,  ce qu'il soit renvoy  Rome. S'il tait entr
en France, faites-le rtrograder sur Savone et sur San-Remo. Faites
surveiller sa correspondance.

Quant au cardinal Pacca, faites-le enfermer  Fenestrelle, et
faites-lui connatre que s'il y a un Franais assassin par l'effet
de ses instigations, il sera le premier qui payera de sa tte.

                                                          NAPOLON.]

[Note 35: Voici une lettre bien courte, comme toutes celles au moyen
desquelles Napolon dcidait de si grandes choses, et qui exprime
clairement sa pense  ce sujet:

_Au ministre de la police._

                                   Schoenbrunn, le 15 septembre 1809.

J'ai lu la lettre que le Pape crit au cardinal Caprara. Comme ce
cardinal est un homme sr, vous pouvez la lui faire remettre aprs
en avoir fait prendre copie. Le mouvement de Grenoble  Savone a t
funeste comme tous les pas rtrogrades. Vous n'avez pas saisi mes
intentions.

C'est ce pas rtrograde qui a donn des esprances  ce fanatique.
Vous voyez qu'il voudrait nous faire rformer le code Napolon, nous
ter nos liberts, etc. On ne peut tre plus insens.

J'ai dj donn l'ordre que tous les gnraux d'ordre et les
cardinaux qui n'ont pas d'vch ou qui n'y rsident pas, soit
Italiens, soit Toscans, soit Pimontais, se rendissent  Paris,
et probablement je finirai tout cela en y faisant venir le Pape
lui-mme, que je placerai aux environs de Paris. Il est juste qu'il
soit  la tte de la chrtient; cela fera une nouveaut les premiers
mois, mais qui finira bien vite.

                                                          NAPOLON.]

[Note en marge: tat des esprits en France au moment du retour de
Napolon  Paris.]

Tels taient en tout genre les vnements qui s'taient accomplis
pendant cette prompte campagne d'Autriche, et chacun devine aisment
l'effet qu'ils avaient d produire sur les esprits. Cet effet avait
t grand et rapide. L'opinion depuis un an, c'est--dire depuis les
affaires d'Espagne, n'avait cess de s'altrer par la conviction
universellement rpandue qu'aprs Tilsit tout aurait pu finir, et
la paix rgner au moins sur le continent, sans l'acte imprudent
qui avait renvers les Bourbons d'Espagne pour leur substituer
les Bonaparte. La guerre d'Autriche, bien que la cour de Vienne
et pris l'offensive, tait rattache par tout le monde  celle
d'Espagne, comme  sa cause certaine et vidente. On tait effray
de ces guerres incessantes qui mettaient en pril la France, sa
grandeur, son repos, l'Empereur lui-mme, car tout en improuvant son
insatiable ambition, on tenait encore  lui comme  un sauveur, et
on lui en voulait autant de risquer sa personne que de compromettre
la France, ainsi qu'il le faisait tous les jours. La fatigue,
devenue gnrale, avait presque corrompu le patriotisme, et des
malveillants, nous l'avons dj dit, avaient colport secrtement
la traduction des bulletins mensongers de l'archiduc Charles. La
bataille douteuse d'Essling avait imprim  ces sentiments une
vivacit plus grande encore, et la leve de boucliers du major
Schill, l'apparition des bandes allemandes insurges tant en
Saxe qu'en Franconie, tant venues s'y joindre, l'inquitude des
esprits s'tait presque change en haine. Wagram avait dissip ces
fcheux sentiments, mais Walcheren les avait fait renatre, et
quoique le dsastre essuy par les Anglais et  son tour effac
l'alarme produite par leur dbarquement, on avait pu remarquer la
rpugnance des gardes nationales  partir, leur indiscipline une
fois parties, indiscipline pousse si loin que le gnral Lamarque
commandant  Anvers une division de ces gardes nationales avait
t oblig de faire fusiller quelques hommes. On avait vu  Paris
les anciens officiers tirs de la rforme, continuer quoiqu'on et
recours  eux leur rle de mcontents, et tenir un langage des plus
fcheux. Autour de MM. Fouch, Bernadotte, Talleyrand, on avait
vu se runir beaucoup d'ennemis de l'Empire devenus plus hardis
que de coutume. Les anciens royalistes s'taient agits dans le
faubourg Saint-Germain, et avaient sembl retrouver un peu de mmoire
pour les Bourbons. Ils accouraient en foule  Saint-Sulpice aux
confrences d'un prdicateur dj clbre, M. de Frayssinous, avec
un empressement que leurs sentiments religieux ne suffisaient pas
 expliquer. Dans ces confrences on dveloppait,  leur grande
satisfaction, des doctrines fort en dsaccord avec celles du dcret
du 17 mai, qui avait supprim la souverainet temporelle du Pape.
Une dcision de la police, en les faisant cesser, avait donn lieu 
des propos plus fcheux que les confrences elles-mmes. Le clerg
surtout tait constern de la nouvelle dj rpandue, qu'aprs
bien des scnes scandaleuses, les choses avaient t pousses 
Rome jusqu' l'enlvement du Pape. On priait dans les glises pour
lui, on se riait du Concordat dans les salons o restaient encore
quelques traces de l'ancien esprit philosophique, et partout on
trouvait  se plaindre,  fronder,  dprcier dans Napolon l'homme
politique, quoiqu'on admirt toujours en lui le grand capitaine. Le
bruit d'un assassinat commis sur sa personne s'tait mme propag
plusieurs fois, comme si le sentiment qui pousse les uns  mditer
ce crime, poussait les autres  le prvoir. Enfin il tait vident
qu'une rvolution s'oprait dj dans l'opinion publique, et que
le mouvement des esprits qui soulevait l'Europe contre Napolon,
commenait  dtacher la France de lui. Toutefois, la dernire
guerre, miraculeusement conduite  son terme en quatre mois, la
glorieuse paix qui s'en tait suivie, le continent encore une fois
pacifi, ramenaient l'esprance, avec l'esprance la satisfaction,
l'admiration, le dsir de voir ce rgne se calmer, se consolider,
s'adoucir, se perptuer dans un hritier, et bien qu'en la sachant
frivole on aimt Josphine comme une aimable souveraine qui
reprsentait la bont, la grce,  ct de la force, on dsirait, en
la regrettant, un autre mariage qui donnt des hritiers  l'Empire.
On ne se bornait pas  le souhaiter, on l'annonait indiscrtement
comme dj rsolu, plaignant celle dont on demandait le sacrifice,
dispos peut-tre  blmer l'Empereur qui l'aurait sacrifie, et
 voir, suivant le choix qu'il ferait pour la remplacer, dans une
nouvelle union un nouvel acte d'ambition.

Tel tait l'tat des esprits que Napolon avait parfaitement
discern, mais qu'il n'aimait pas qu'on lui prsentt tel qu'il
tait, se contentant de deviner les choses qui lui dplaisaient,
et ne voulant pas les retrouver dans la bouche des autres. Pendant
la guerre d'Autriche, le prince Cambacrs s'tait tu pour n'avoir
pas  les dire, mais Napolon avait lui-mme provoqu son discret
archichancelier, et celui-ci, somm de s'expliquer, avait tout dit
avec une mesure infinie, mais avec une honnte sincrit. Napolon
press de lui parler de ces importants objets, de lui en parler avant
tout autre, de lui en parler avec les plus grands dveloppements,
l'avait mand  Fontainebleau pour le 26 octobre, jour o il esprait
y arriver.

[Note en marge: Arrive de Napolon  Fontainebleau le 26 octobre, et
son entretien avec l'archichancelier Cambacrs.]

Le 26, en effet, Napolon fut rendu  Fontainebleau avant tout le
monde, avant sa maison, avant l'Impratrice, avant ses ministres.
L'archichancelier, aussi exact que discret, y tait ds l'aurore.
Napolon l'accueillit avec confiance, avec amiti, mais avec une
hauteur qui ne lui tait pas ordinaire. Plus il sentait l'opinion
s'loigner, plus il se montrait fier envers elle, mme  l'gard
de ceux qui la reprsentaient si amicalement auprs de lui. Il se
plaignit  l'archichancelier de la faiblesse avec laquelle on avait
support  Paris les angoisses de cette courte campagne, des alarmes
qu'on avait si facilement conues pour quelques courses du major
Schill et de quelques autres insurgs allemands, de l'agitation
 laquelle on s'tait livr  l'occasion de cette expdition de
l'Escaut, qui tait, disait-il, un effet de son heureuse toile;
il tmoigna quelque ddain pour le peu de caractre qu'on avait
montr dans ces diverses circonstances, et se plaignit surtout
qu'on et mis tant d'hsitation  lever les gardes nationales quand
elles auraient pu tre utiles, et tant d'indiscrtion  les appeler
tumultueusement quand elles ne pouvaient plus servir qu' troubler
le pays. Il laissa voir plus de dfiance que de coutume  l'gard
des anciens rpublicains et royalistes, sembla mme tendre cette
dfiance  ses proches, affecta de considrer les affaires du clerg
comme de mdiocre importance, se rservant, maintenant qu'il tait
de retour, de les rgler de concert avec le prince Cambacrs,
parla enfin avec un singulier mpris de la mort, des dangers qu'il
avait courus, affectant de croire, et croyant en effet, que, pour
un instrument de la Providence tel que lui, il n'y avait ni boulets
ni poignards  craindre. Il arriva ensuite  l'objet essentiel, 
celui qui le proccupait le plus,  la dissolution de son mariage
avec l'impratrice Josphine. Il aimait cette ancienne compagne de
sa vie, bien qu'il ne lui gardt point une scrupuleuse fidlit,
et il en cotait cruellement  son coeur de se sparer d'elle; mais
 mesure que l'opinion s'loignait, il se plaisait  supposer que
c'tait le dfaut d'avenir, et non ses fautes, qui menaait d'une
caducit prcoce son trne glorieux. La pense de consolider ce qu'il
sentait trembler sous ses pieds, tait sa proccupation dominante,
comme si une nouvelle femme, choisie, obtenue, place aux Tuileries,
devenue mre d'un hritier mle, les fautes qui lui avaient attir le
monde entier sur les bras avaient d ne plus tre que des causes sans
effets. Il tait utile sans doute d'avoir un hritier incontest,
mais mieux, cent fois mieux et valu tre prudent et sage! Cependant
Napolon, qui, malgr ce besoin d'avoir un fils, n'avait pu, aprs
Tilsit, au fate mme de la gloire et de la puissance, se dcider au
sacrifice de Josphine, venait enfin de s'y rsoudre, parce qu'il
avait senti l'Empire branl, et il allait chercher dans un mariage
nouveau la solidit qu'il et fallu demander  une conduite habile et
modre[36].

[Note 36: L'archichancelier Cambacrs a racont avec discrtion dans
ses mmoires le long entretien qu'il eut ce jour-l avec l'Empereur,
et n'a nonc que les titres des objets dont il fut question. C'est
dans les nombreuses lettres de Napolon que j'ai pu retrouver le sens
de cette conversation, et c'est dans ces documents authentiques que
j'ai pris, en la reproduisant avec une scrupuleuse exactitude, la
pense de Napolon sur chaque objet.]

[Note en marge: Premire ouverture de Napolon  l'archichancelier
Cambacrs, relativement  son projet de divorce.]

[Note en marge: Opinion de l'archichancelier Cambacrs sur le
divorce.]

Il parla donc de ce grave objet  l'archichancelier Cambacrs,
dclara qu'il n'y avait aucun prince de sa famille qui pt lui
succder, jeta sur les misres de cette famille un regard triste
et profond, dit que ses frres taient incapables de rgner,
profondment jaloux les uns des autres, et nullement disposs 
obir  son successeur, si l'hrdit directe ne leur faisait une
loi de reconnatre dans ce successeur le continuateur de l'Empire.
Il montra toutefois pour le prince Eugne une prfrence marque,
se loua de lui, de ses services, de sa modestie, de son dvouement
sans bornes, mais dclara que l'adoption ne suffirait pas pour le
faire accepter aprs sa mort comme hritier de l'Empire; et il ajouta
que, certain d'avoir des enfants avec une autre femme que Josphine,
il avait pris la rsolution de divorcer, qu'il n'en avait rien dit
surtout  celle qui allait tre sacrifie, que cet aveu lui tait
trs-pnible, qu'il attendait le prince Eugne charg de prparer sa
mre, et que jusque-l il voulait que le secret le plus absolu ft
gard. Le prince Cambacrs apprit avec un vif dplaisir cette grave
dtermination, car, ainsi que tout le monde, il aimait Josphine,
et il sentait bien que Napolon, en la rpudiant, allait s'loigner
davantage encore de son pass, pass qui tait celui des saines
ides, des desseins modrs, pass dans lequel taient compris tous
les hommes de la Rvolution, et duquel Napolon ne se sparerait pas
sans rompre aussi avec eux. La mme prudence qui l'avait port 
condamner la conversion du consulat en empire, le portait  condamner
une alliance avec quelque ancienne dynastie, sentant bien que la
plus sre consolidation c'tait la dure, et que la dure dpendait
uniquement de la sagesse dans la conduite. Il fit quelques timides
reprsentations fondes sur la faveur dont Josphine jouissait en
France, sur l'affection que lui avaient voue le peuple et surtout
les militaires, habitus  voir en elle l'pouse bienveillante de
leur gnral; sur les souvenirs rvolutionnaires qui se rattachaient
 elle, sur le nouveau pas qu'il semblerait faire vers l'ancien
rgime en loignant la veuve Beauharnais pour pouser une fille
des Habsbourg ou des Romanoff.  toutes ces remarques, prsentes
d'ailleurs avec une extrme rserve, Napolon rpondit en matre
absolu, dont la volont planant sur le monde tait en quelque sorte
devenue le destin mme. Il lui fallait un hritier: cet hritier
obtenu, l'Empire, suivant lui, serait fond dfinitivement. Le vieux
conseiller du Premier Consul, confondu de la hauteur de son matre,
se soumit en silence, ddommag du reste par une bienveillance
infinie, de l'inflexibilit des volonts qu'il avait essay de
combattre[37]. Il fut convenu qu'on se tairait jusqu' l'arrive du
prince Eugne.

[Note 37: Voici comment le prince Cambacrs exprime ce que lui fit
prouver cette conversation: Nous fmes seuls pendant plusieurs
heures. L'Empereur l'avait voulu ainsi, afin de m'entretenir  loisir
d'une foule d'objets... Pendant cet entretien Napolon me parut
proccup de sa grandeur; il avait l'air _de se promener au milieu
de sa gloire_. Ce qu'il dit avait un caractre de hauteur qui me fit
craindre de ne plus obtenir de lui aucun de ces mnagements dlicats,
dont il avait lui-mme reconnu la ncessit pour conduire un peuple
libre, ou qui veut paratre tel.]

[Note en marge: Entrevue de Napolon avec Josphine, et inquitudes
de celle-ci.]

[Note en marge: Spectacle de la cour  Fontainebleau.]

L'infortune Josphine n'arriva que dans l'aprs-midi 
Fontainebleau, dj tout alarme de n'avoir pas t reue la
premire. Napolon l'accueillit avec affection, mais avec l'embarras
du pesant secret qu'il n'osait dire. Cette princesse, qui, sans avoir
de l'esprit, avait un tact infini et la pntration de l'intrt
personnel, se sentit pour ainsi dire frappe  mort. Entendant de
toutes parts la foule des adulateurs, plus empresse  flatter 
mesure que l'opinion commenait  blmer, rpter qu'il fallait
consolider l'Empire, voyant toutes choses tendre  ce qu'on appelait
la stabilit, elle se remit  rpandre les larmes qu'elle avait
verses tant de fois, lorsque son triste avenir lui avait apparu.
Sa fille, devenue reine de Hollande, malheureuse par les sombres
dfiances de son poux, spare de lui, tait accourue auprs de sa
mre pour la consoler, et, en la trouvant si dsole, elle finissait
presque par dsirer pour elle l'explication, quelle qu'elle ft, de
ce secret funeste. Une foule nombreuse remplissait Fontainebleau,
et plus cette foule avait t alarme des vnements d'Espagne, de
la bataille d'Essling, plus elle affectait de proclamer invincible
celui qu'elle avait cru si prs d'tre vaincu.  l'entendre, personne
n'avait craint, n'avait dout, n'avait t inquiet. Les Anglais
avaient t ineptes, les Autrichiens follement prsomptueux. Les
Espagnols allaient tre accabls. Du Pape, de l'inutile et odieuse
violence qu'il avait subie, pas un mot. Napolon ne voulant pas
qu'on en parlt, on n'en parlait pas, afin que ce ft, comme il le
commandait, chose de peu de consquence, affaire de prtres, qui
n'tait plus digne d'occuper la gravit du dix-neuvime sicle.
Et puis toute conversation sur les affaires publiques finissait
par une confidence  l'oreille, sur le malheur de voir le trne
occup par une souveraine fort attachante, mais strile. Il fallait
se garder de sonder la pense du tout-puissant Empereur, mais il
n'tait pas possible qu'il ne songet pas  complter l'difice qu'il
avait lev, en donnant un hritier  l'Empire. Tous les trnes
de l'Europe, disait-on, s'empresseraient d'offrir la mre de ce
futur matre de l'Occident, et alors cet enfant n, l'Empire serait
ternel! Enfin, tandis que Paris commenait  parler,  contredire,
tout en admirant encore,  Fontainebleau on se taisait,  moins que
ce ne ft pour dire en un langage humble, banal, insipide, ce qu'on
avait entrevu dans le regard dominateur de Napolon.

[Date en marge: Nov. 1809.]

[Note en marge: Runion de princes  Fontainebleau.]

Toute sa famille avait demand  venir pour expier, ceux-ci quelques
faiblesses ou quelques rsistances, ceux-l quelques propos dont ils
avaient t la cause involontaire. Jrme, roi de Westphalie, avait
mal dirig le peu de mouvements militaires qu'il avait eu  excuter;
il avait trop dpens pour ses plaisirs et pas assez pour son arme.
Louis, roi de Hollande, non pour satisfaire  ses gots de luxe, mais
pour plaire  l'esprit parcimonieux des Hollandais, n'avait point
entretenu assez de troupes, et surtout il avait favoris, ou du moins
nullement rprim, le commerce interlope avec l'Angleterre. Murat,
loign de l'arme pour rgner  Naples, o il essayait de flatter
toutes les classes de ses sujets, Murat avait, probablement sans
le savoir, donn lieu  des propos transmis par la police jusqu'
Schoenbrunn. On disait que, dans la prvoyance d'une catastrophe sur
le Danube, qui et emport la personne ou la fortune de Napolon,
MM. Fouch et de Talleyrand, tournant les yeux vers Murat, s'taient
entendus pour prparer sur la route d'Italie les relais qui devaient
l'amener de Naples  Paris. Du reste, c'tait moins  son ambition 
lui qu' celle de sa femme que se rapportaient ces propos. Napolon
avait accueilli Jrme avec indulgence, bien que le sacrifice des
affaires aux plaisirs ft  ses yeux le plus grave de tous les
torts. Mais il pardonnait beaucoup au dvouement de ce frre, et il
lui avait laiss esprer un arrangement avantageux relativement au
Hanovre. Il avait t plus svre envers Louis, qu'il estimait, mais
dont la sombre indpendance, l'extrme asservissement aux volonts
des Hollandais, devenaient pour la politique de la France une vraie
dfection. Il laissa entrevoir au roi de Hollande les plus sinistres
rsolutions relativement  son territoire. Quant  Murat, qu'il
n'avait pas vu depuis longtemps et dont le nom, prsent  la pense
de tous les intrigants, l'offusquait parfois, il lui avait tmoign
son dplaisir, moins cependant  lui qu' sa femme, dont l'esprit
inquiet prsageait plus d'une faute capitale. Amical d'ailleurs,
comme il tait toujours envers ses proches, il affectait davantage 
leur gard l'attitude d'un matre. En avanant dans la vie, il avait
vu de plus prs, chez eux comme chez tous ceux qui l'entouraient, le
fond des affections humaines; et, en approchant, sans le voir, mais
en le pressentant quelquefois, du terme de sa grandeur, il semblait
avoir contre tout le monde on ne sait quelle amertume cache, que
l'heureuse et prompte fin de la guerre d'Autriche n'avait pas suffi
 dissiper, et qui se manifestait par une expression d'autorit plus
absolue[38].

[Note 38: Il est certain que ds cette poque le ton de sa
correspondance commenait  changer, qu'il tait plus svre, plus
dfiant, plus absolu, et qu'il semblait tre mcontent de tout le
monde.]

[Note en marge: Changements oprs dans la personne de Napolon.]

La famille de Napolon n'tait pas seule venue. Les rois ses allis,
ayant tous quelque intrt  dbattre, ou quelques remercments 
adresser, avaient demand  le visiter. C'taient le roi de Saxe, le
roi et la reine de Bavire, le roi de Wurtemberg. L'Empereur avait
rpondu  leurs demandes de la faon la plus courtoise, et tout
annonait, pour la fin de l'automne, la plus brillante runion 
Paris de ttes couronnes. En attendant on avait  Fontainebleau une
suite de ftes magnifiques. Les spectacles, les bals, les chasses se
succdaient sans interruption. La chasse au cerf surtout semblait,
dans ce moment, le plaisir le plus agrable  Napolon. Il passait
 cheval des heures entires, et le faisait dire dans les journaux,
parce que, pendant la dernire campagne, on avait dout de sa sant
aussi bien que de sa fortune. Ayant voulu avoir le mdecin Corvisart
auprs de lui, autant pour jouir de sa conversation dans les loisirs
de Schoenbrunn, que pour le consulter sur quelques douleurs sourdes,
prsage de la maladie dont il mourut douze ans plus tard, il avait
donn lieu  beaucoup de vains propos sur l'tat de sa sant. Pour
dmentir ces bruits il courait donc du matin au soir, se vantant de
sa force qui tait grande encore, et voulant qu'on y crt. L'aspect
de sa personne avait singulirement chang ds cette poque. De
sombre et maigre qu'il tait autrefois, il tait devenu ouvert,
assur, plein d'embonpoint, sans que son visage ft moins beau. De
taciturne il tait devenu parleur abondant, et toujours cout par
l'esprit ravi des uns, par la bassesse docile des autres. De brusque
et sec il tait devenu imptueux, bouillant, quelquefois dur, quoique
toujours calme dans le danger, et bon ds qu'il voyait souffrir. En
un mot, sa toute-puissante nature s'tait compltement panouie, et
elle allait dcrotre, comme sa fortune, car rien ne s'arrte. Enfin,
au milieu de l'affluence empresse de sa cour, il avait distingu
une ou deux femmes, et il s'tait peu gn pour montrer ses gots,
malgr les accs de jalousie de l'impratrice Josphine, qu'il ne
mnageait plus, qu'il dsesprait mme par sa manire d'tre, comme
s'il et voulu la prparer  renoncer  lui, ou puiser lui-mme dans
des dsagrments intrieurs le courage de rompre qu'il n'avait pas.
Telle tait sa vie au retour de la guerre d'Autriche, et l'clat n'en
tait pas moins grand qu'aprs Tilsit, car il semblait que par des
empressements sans bornes on chercht  lui faire oublier les doutes
conus un moment sur sa prosprit.

[Note en marge: Napolon  Fontainebleau mle les affaires aux
plaisirs.]

[Note en marge: Renforts envoys en Espagne.]

[Note en marge: Rpartition des troupes revenues des provinces
autrichiennes.]

[Note en marge: Soins donns aux finances.]

[Note en marge: Quelques arrangements territoriaux avec les princes
allis.]

Toujours travaillant, du reste, au milieu des plaisirs, il avait, de
Fontainebleau mme, donn ses ordres sur une quantit d'objets. Il
avait acclr l'organisation, la runion et le dplacement des corps
destins pour l'Espagne, lesquels se composaient, ainsi qu'on l'a
vu, de celui du gnral Junot dispers d'Augsbourg jusqu' Dresde,
de celui du marchal Bessires consacr  reprendre Walcheren,
des rserves prpares dans le centre et l'ouest de l'Empire, des
dragons provisoires, des jeunes rgiments de la garde. Les Anglais
ayant fini par se retirer entirement des bouches de l'Escaut, en
faisant sauter les bassins et les ouvrages de Flessingue, Napolon
avait dfinitivement mis les troupes de ligne de ce corps en marche
vers le Midi, et dissous les gardes nationales, sauf quelques
bataillons composs du petit nombre d'hommes  qui tait venu le
got de servir. Il avait fait continuer l'vacuation de l'Autriche
au fur et  mesure des payements effectus, et dirig le corps du
marchal Oudinot sur Mayence, le corps du marchal Massna sur les
Flandres, le corps du marchal Davout sur les parties de l'Allemagne
qui restaient encore  la France, telles que Salzbourg, Bayreuth, le
Hanovre. Il voulait dissoudre le corps du marchal Oudinot, compos
de quatrimes bataillons (sauf l'ancienne division Saint-Hilaire),
pour rendre les quatrimes bataillons  chaque rgiment. Il avait
renforc et rgularis les belles divisions du corps du marchal
Massna, voulant leur donner le littoral du continent  garder,
depuis Brest jusqu' Hambourg. Quant au corps du marchal Davout,
il l'avait runi  la cavalerie, et se proposait de le faire vivre
en Hanovre, ou aux dpens de ce pays, ou aux dpens du roi Jrme,
s'il cdait le Hanovre  celui-ci. Il avait dirig le corps du
marchal Marmont sur le camp de Laybach, pour le faire vivre en
Carniole. Il cherchait ainsi les combinaisons les meilleures, pour
ne pas diminuer rellement ses forces, et pour les rendre en mme
temps moins dispendieuses, car la guerre d'Autriche ne lui avait
pas rapport ce qu'il avait espr (elle avait produit 150 millions
 peu prs), et l'expdition de Walcheren lui avait cot beaucoup
d'argent, pour l'armement et l'habillement des gardes nationales. Les
finances taient dans le moment le souci le plus vif de Napolon,
et la cause de la plupart de ses dterminations. Voulant mettre un
terme aux affaires du continent, il traitait avec la Bavire pour
la pacification du Tyrol, pour la rpartition des territoires de
Salzbourg, de Bayreuth, etc.; avec la Westphalie pour la cession
du Hanovre; avec la Saxe pour le don de la Gallicie. Il demandait
aux uns des dotations pour ses gnraux, aux autres des moyens
d'entretien pour ses armes,  tous un arrangement dfinitif, qui
ft cesser les occupations extraordinaires de troupes, et procurt
enfin au continent un aspect de paix et de stabilit. Pour tous ces
arrangements on n'avait aucune difficult  vaincre, car Napolon
donnait des territoires, et ds lors il tait matre de fixer les
conditions  volont. Dans tous les cas on ne pouvait manquer d'tre
content.

[Note en marge: Organisation du domaine extraordinaire.]

[Note en marge: Suite des affaires de l'glise.]

Napolon n'avait de difficult srieuse qu'avec son frre Louis.
Il tait irrit au dernier point des facilits accordes par ce
dernier  la contrebande, et exigeait en punition qu'on lui livrt
le territoire compris entre l'Escaut et le Rhin, d'Anvers  Breda,
esprant se mieux garder contre la contrebande lorsqu'il aurait cette
ligne, et menaant mme de prendre toute la Hollande, si les abus
dont il se plaignait continuaient  se reproduire. Il organisait
le domaine extraordinaire, dirig par M. Defermon, et form avec
le trsor de l'arme et les proprits de tout genre qu'il s'tait
rserves en divers pays, pour faire ainsi reposer sur des bases
durables la fortune de ses serviteurs. Enfin, Napolon s'occupait
de l'glise, et songeait  un nouvel tablissement qui placerait
son chef dans la situation des patriarches de Constantinople 
l'gard des empereurs d'Orient. Il avait fait traiter le Pape avec
beaucoup d'gards, et lui avait envoy, comme nous l'avons dit,
son chambellan, M. de Salmatoris, avec une nombreuse livre, pour
qu'il ft entour de tout l'clat d'un souverain. Le Pape, revenu
 sa douceur accoutume aprs quelques jours d'irritation, mais
persvrant dans sa rsistance, avait rpondu que le ncessaire lui
suffisait, que l'clat serait inconvenant dans sa nouvelle situation;
que souverain il ne l'tait plus, que prisonnier il y aurait de la
drision  l'entourer de magnificence; qu'un modeste entretien, celui
qu'on accordait  des prisonniers qu'on respectait, suffirait pour
sa personne et celle de ses serviteurs. On n'avait point cout
Pie VII, et sa maison tait reste princire. Quant aux affaires
de l'glise, le Pape avait refus de se mler d'aucune, tant qu'on
ne lui aurait pas rendu un conseil de cardinaux, et un secrtaire
d'tat de son choix. Quant  l'institution des vques, affaire
toujours urgente, il avait galement ferm l'oreille. Prcdemment,
et mme depuis l'entre du gnral Miollis  Rome, Pie VII avait
consenti  instituer les vques nomms par le gouvernement imprial,
moyennant le retranchement d'une formalit toute de dfrence, et
qui avait rapport  l'Empereur. Ainsi il avait accord la bulle
qui institue l'vque accept par l'glise, celle qui s'adresse au
clerg, celle qui s'adresse aux fidles du diocse, mais refus
celle qui s'adresse au souverain temporel dans les tats duquel le
nouveau prlat doit exercer ses fonctions. Napolon proposait qu'il
en ft ainsi dsormais, mais le Pape avait mme refus ce terme
moyen, depuis sa captivit  Savone. Les dispenses et tous les actes
ordinaires s'accordaient  Rome par le cardinal di Pietro, laiss
dans la capitale de l'glise pour y vaquer aux soins du gouvernement
spirituel, conformment aux usages adopts pour l'absence des
papes. Napolon ne s'tait point mu de ces difficults, et
s'tait flatt de les rsoudre ds qu'il aurait Pie VII auprs de
lui. Son projet tait de l'amener  Fontainebleau, d'exercer l
l'influence de la douceur, la sduction de l'esprit, puis de lui
faire accepter un magnifique tablissement  Saint-Denis, o le
souverain pontificat serait entour d'autant d'clat qu' Rome mme.
Persuad qu'avec la force on fait tout, Napolon s'tait imagin
qu'aprs quelque rsistance, le Pape, lorsqu'il verrait qu'il n'y
avait rien  obtenir, finirait par se rendre; que les cardinaux,
les grands personnages de l'glise, amens  Paris  la suite du
pontife, richement traits, finiraient eux aussi par prfrer une
situation opulente et respecte  la perscution, et que les Romains,
auxquels il destinait une cour, la plus brillante aprs la sienne
(nous dirons plus tard laquelle), se passeraient volontiers d'un
pontificat qui les soumettait au gouvernement des prtres; que les
catholiques de France seraient flatts d'avoir le Pape chez eux, que
les catholiques d'Europe, rduits  de bien autres sacrifices, se
rsigneraient  le voir en France, et qu'il en serait de ces vieilles
habitudes catholiques, les plus anciennes, les plus enracines, les
plus opinitres chez les populations europennes, comme de l'une
de ces frontires qu'il changeait  son gr, en crivant un nouvel
article de trait avec la pointe de son pe, le lendemain d'une
victoire. Et faisant, selon son usage, suivre la conception de ses
volonts de leur excution immdiate, il avait renouvel l'ordre de
transfrer  Paris les cardinaux sigeant  Rome, de quelque nation
qu'ils fussent, les gnraux d'ordre, Dominicains, Barnabites,
Servites, Carmes, Capucins, Thatins, etc..., les membres des
tribunaux de la Daterie et de la Pnitencerie. Il avait ordonn en
outre que les archives si prcieuses de la cour romaine, charges
sur cent voitures, fussent achemines sur la route de Rome  Paris.
Le ministre des cultes avait t envoy  Saint-Denis, pour en
visiter les btiments et combiner les moyens matriels d'un grand
tablissement. Toutefois, comme les consciences ne se prtaient pas
aussi facilement que Napolon l'imaginait  ces nouveauts, et que
le clerg n'osant rsister ouvertement, employait une voie dtourne
pour exhaler son mcontentement, celle des missions extraordinaires,
dans lesquelles on avait vu les royalistes du Midi et de la Bretagne
accourir en foule, il avait interdit purement et simplement les
missions, tant au dedans qu'au dehors de l'Empire.--Pour le service
du culte au dedans, avait-il dit, le clerg ordinaire suffit. Je
prsume assez de ses lumires et de son zle pour croire qu'il
n'a pas besoin de prdicateurs ambulants pour le suppler. Quant
au dehors, je n'ai pas le zle du proslytisme. Je me contente de
protger le culte chez moi. Je n'ai pas l'ambition de le propager
chez autrui.--Le cardinal Fesch ayant voulu faire sentir qu'une
pareille interdiction alarmerait les fidles beaucoup plus que tout
ce qui les avait affligs jusqu'alors, Napolon lui avait enjoint
de s'abstenir de toute rflexion, et de donner le premier l'exemple
de l'obissance, car une simple apparence de rsistance serait plus
svrement rprime chez lui que chez tout autre.

[Note en marge: Napolon se transporte de Fontainebleau  Paris pour
y recevoir plusieurs souverains trangers.]

Tandis que Napolon, mlant les affaires srieuses aux plaisirs,
les rsolutions senses d'une grande administration aux illusions
d'une politique aveugle, se reposait dans la belle rsidence de
Fontainebleau des fatigues et des prils de la guerre, l'arrive 
Paris des souverains allis le dcida  s'y rendre pour les recevoir.
C'taient le roi et la reine de Bavire, le roi de Saxe, le roi de
Wurtemberg, qui venaient se joindre aux princes parents, aux rois et
reines de Hollande, de Westphalie, de Naples. Napolon fit sa rentre
 Paris  cheval le 14 novembre. Il n'y avait point paru depuis son
dpart pour l'arme, le 12 avril. Les ftes pour la paix s'ajoutant
 tout l'clat d'une runion princire sans exemple, Paris jouit
d'un automne brillant et qui arrivait  propos, aprs un t et un
printemps qui n'avaient prsent que solitude et tristesse.

[Note en marge: Napolon se dcide enfin au divorce.]

[Note en marge: Napolon mande le prince Eugne  Paris.]

[Note en marge: Il concerte avec M. de Cambacrs les formes du
divorce et avec M. de Champagny la ngociation relative au choix
d'une nouvelle pouse.]

[Note en marge: Forme du divorce civil.]

Mais, au milieu de ces ftes, Napolon prparait enfin la grande
rsolution qui devait tant coter  son coeur, tant plaire  son
orgueil, et si peu servir sa puissance, nous voulons parler du
divorce et du mariage qui allait s'ensuivre. Les scnes de jalousie
devenues plus vives  mesure que l'infortune Josphine croyait
s'apercevoir qu'on lui cachait quelque chose de plus grave qu'une
infidlit, irritaient Napolon sans lui donner pourtant la force
de rompre. Il s'y essayait en devenant plus froid, plus contenu,
plus dur. Mais cet tat lui tait insupportable, et il avait hte
d'en finir. Il fit partir pour Milan un courrier qui portait au
prince Eugne l'ordre de venir sur-le-champ  Paris. Il y retint la
reine Hortense, afin d'entourer Josphine de ses enfants dans le
moment difficile, et de lui prparer ainsi les consolations qu'il
pensait devoir lui tre les plus douces. Il manda l'archichancelier
Cambacrs, M. de Champagny, et s'ouvrit sparment  eux, mais 
eux seuls, de la rsolution qu'il avait dfinitivement prise, et 
laquelle ils taient appels  concourir chacun de son ct. Avec
l'archichancelier Cambacrs il s'occupa de la forme du divorce.
Il lui dit que Josphine se doutait de ce qui se prparait, mais
qu'il attendait le prince Eugne pour lui tout avouer; que jusque-l
il dsirait le secret le plus absolu, et qu'il voulait en finir
immdiatement aprs. Il lui rpta ses raisons de divorcer, tires
de la ncessit d'assurer un hritier  l'Empire, un hritier
incontest, devant lequel se tairaient toutes les jalousies de
famille. Il laissa voir encore toutes les illusions qu'il se faisait,
attachant la dure non  la prudence, mais  un mariage, qui, bien
qu'il et son utilit, serait de peu d'importance contre l'Europe
conjure. Il parla du reste pour ordonner, non pour consulter, et
montra la rsolution o il tait d'entourer cet acte des formes
les plus affectueuses, les plus honorables pour Josphine. Il ne
voulait rien de ce qui pouvait ressembler  une rpudiation, et
n'admettait qu'une simple dissolution du lien conjugal, fonde sur
le consentement mutuel, consentement fond lui-mme sur l'intrt de
l'Empire. Il fut convenu qu'aprs un conseil de famille, dans lequel
l'archichancelier recevrait l'expression de la volont des deux
poux, un snatus-consulte rendu par le Snat, en forme solennelle,
prononcerait la dissolution du lien civil, et que dans ce mme acte
le sort de Josphine serait assur magnifiquement. Napolon avait
dcid qu'elle aurait un palais  Paris, une rsidence princire 
la campagne, trois millions de revenu, et le premier rang entre les
princesses aprs la future impratrice rgnante. Il entendait la
conserver auprs de lui, comme la meilleure et la plus tendre amie.

[Note en marge: Difficult attache  la dissolution du lien
religieux.]

Dans tous ces arrangements Napolon avait oubli le lien spirituel,
qu'il fallait dissoudre aussi pour que le divorce ft complet. Il
ne paraissait pas y attacher grande importance, comptant que le
secret avait t gard par le cardinal Fesch et Josphine sur la
conscration religieuse qui avait t donne  leur mariage la
veille du couronnement. Mais le cardinal Fesch en avait parl 
l'archichancelier Cambacrs, et celui-ci fit sentir  Napolon que
les cours trangres auxquelles il songeait  s'unir pourraient
bien attacher  la question religieuse une importance qu'il n'y
attachait pas lui-mme, qu'il fallait donc s'occuper de dissoudre
le lien spirituel comme le lien civil. Napolon s'irrita beaucoup
contre le cardinal Fesch, dit que la crmonie faite sans tmoins,
dans la chapelle des Tuileries, n'avait aucune valeur, qu'elle avait
uniquement eu pour but de tranquilliser la conscience du Pape, et
que vouloir en ce moment lui crer un pareil obstacle, tait une
perfidie de son oncle le cardinal. Il fut nanmoins convenu que
l'archichancelier Cambacrs, ds qu'on ne serait plus oblig de
garder le secret, runirait quelques vques pour rechercher le moyen
de dissoudre le lien spirituel sans recourir au Pape, duquel on ne
pouvait rien attendre dans l'tat des relations de l'Empire avec
l'glise romaine.

[Note en marge: Premire prfrence de Napolon relativement au choix
d'une nouvelle pouse.]

Napolon s'occupa ensuite de la princesse qu'il appellerait 
remplacer Josphine sur le trne de France, et  cet gard il prit
pour unique confident M. de Champagny, comme il avait pris le prince
Cambacrs pour unique confident relativement aux questions de forme.
Il fallait que le nouveau mariage, en lui donnant un hritier, et
en servant ainsi sa politique de fondateur d'empire, servt aussi
sa politique extrieure, en consolidant son systme d'alliances. Il
pouvait choisir une pouse ou dans les petites cours ou dans les
grandes, comme font les monarques prpondrants. En cherchant leurs
pouses dans les grandes cours, ils se renforcent de la bonne volont
des grands tats, mais pas pour longtemps, ainsi que l'exprience
le prouve, les grands tats tant ncessairement jaloux les uns des
autres, et les alliances de famille n'tant que des trves  leurs
jalousies. En s'alliant aux petites, ils s'attachent plus solidement
les seules cours qui puissent leur tre fidles, parce que n'ayant
pas de raison d'tre jalouses, elles peuvent tre fidles quand
leur intrt toutefois est pleinement satisfait. En demandant sa
nouvelle pouse  une cour secondaire, Napolon avait un choix simple
et honorable  faire, c'tait celui de la fille du roi de Saxe, le
prince allemand qui lui tait le plus attach, qui lui devait le
plus, qui mritait le plus d'estime. La princesse tait d'ge mr,
bien constitue, respectable dans ses moeurs. Tout tait facile et
sr dans cette union, quoiqu'elle prsentt peu d'clat.

[Note en marge: Raisons de Napolon pour prfrer une princesse
russe.]

En portant ses regards vers les grandes cours, Napolon ne pouvait
choisir qu'entre l'Autriche et la Russie. Rien n'tait plus noble,
plus prs de ce qu'on appelle lgitimit, qu'une alliance avec
l'Autriche, et cette alliance tait possible, car les reprsentants
de la cour de Vienne avaient insinu en cent faons que cette cour
ne demanderait pas mieux que de s'unir  Napolon. Mais les haines
taient bien rcentes! On venait de s'gorger: s'embrasser, s'pouser
sitt aprs les batailles d'Essling et de Wagram, n'tait-ce pas une
inconsquence choquante pour le bon sens des peuples? D'ailleurs (et
cette raison tait la principale), c'tait renoncer  l'alliance
russe, qui depuis Tilsit faisait le fondement de la politique de
l'Empire. Napolon avait eu depuis six mois plus d'un sujet de
froideur avec Alexandre, notamment dans la dernire guerre, o il
en avait t si mal second; mais il regardait encore l'alliance
russe comme la principale, comme celle qui lui suffisait pour tenir
le continent enchan et l'Angleterre isole, ne dt-elle, dans sa
froideur, produire que la neutralit. Il voulait donc la conserver,
tout en disant  l'empereur Alexandre, comme il n'avait pas manqu
de le faire dans ses dernires communications, en quoi il avait
lieu d'tre content ou mcontent de lui. Un mariage avec la cour
de Russie tait naturellement indiqu par tout ce qui s'tait pass
auparavant.  Erfurt Napolon avait amen l'empereur Alexandre
 lui parler de son union possible avec une princesse russe, la
grande-duchesse Anne, qui restait  marier. Le czar s'tait montr,
quant  lui, tout dispos  y consentir, et n'avait paru prvoir de
difficults que de la part de sa mre, princesse respectable, mais
orgueilleuse, et remplie des prjugs de l'aristocratie europenne.
Celle-ci s'tait hte d'unir la grande-duchesse Catherine, princesse
remarquable par la beaut, l'esprit, le caractre, et d'ge tout 
fait propre au mariage,  un simple duc d'Oldenbourg, afin d'viter
une demande qu'elle entrevoyait, et qu'elle redoutait. Il tait donc
 craindre qu'elle ne ft gure dispose  donner sa seconde fille 
Napolon, n'ayant pas hsit  prcipiter le mariage de la premire,
pour viter une alliance contraire  ses sentiments personnels.
Alexandre nanmoins avait promis ses bons offices et presque le
succs, sans toutefois s'engager, rsolu qu'il tait  ne pas
violenter sa mre. L-dessus, comme nous l'avons dit en son lieu, on
s'tait quitt enchant l'un de l'autre. Aprs de tels pourparlers,
il tait impossible de songer  une autre union sans rompre
l'alliance, ce que Napolon ne voulait pas. Il esprait d'ailleurs
qu'un semblable mariage rendrait  l'alliance russe toute la chaleur
qu'elle avait perdue, et toute l'influence qu'il en attendait sur
l'Europe.

[Note en marge: Dpche  Saint-Ptersbourg, pour demander la main de
la grande-duchesse Anne.]

En consquence, il ordonna  M. de Champagny d'crire 
Saint-Ptersbourg une dpche qu'il chiffrerait de sa propre main,
que M. de Caulaincourt, de son ct, dchiffrerait lui-mme, qui
resterait un secret pour tout le monde, mme pour M. de Romanzoff, et
qui ne serait connue que de l'empereur Alexandre en personne. Dans
cette dpche, date du 22 novembre[39], M. de Champagny disait:

Des propos de divorce taient revenus  Erfurt aux oreilles de
l'empereur Alexandre, qui en parla  l'Empereur, et lui dit que
la princesse Anne sa soeur tait  sa disposition. S. M. veut que
vous abordiez la question franchement et simplement avec l'empereur
Alexandre, et que vous lui parliez en ces termes:

Sire, j'ai lieu de penser que l'Empereur, press par toute la
France, se dispose au divorce. Puis-je mander qu'on peut compter sur
votre soeur? Que V. M. y pense deux jours, et me donne franchement
sa rponse, non comme  l'ambassadeur de France, mais comme  une
personne passionne pour les deux familles. Ce n'est point une
demande formelle que je vous fais, c'est un panchement de vos
intentions que je sollicite. Je hasarde, Sire, cette dmarche, parce
que je suis trop accoutum  dire  V. M. ce que je pense, pour
craindre qu'elle me compromette jamais.

Vous n'en parlerez pas  M. de Romanzoff, sous quelque prtexte que
ce soit, et lorsque vous aurez eu cette conversation avec l'empereur
Alexandre, et celle qui doit la suivre deux jours aprs, vous
oublierez entirement la communication que je vous fais. Il vous
restera  me faire connatre les qualits de la jeune princesse, et
surtout l'poque o elle peut tre en tat de devenir mre, car dans
les calculs actuels six mois de diffrence font un objet. Je n'ai
point besoin de recommander  V. E. le plus inviolable secret, elle
sait ce qu'elle doit  cet gard  l'Empereur.

[Note 39: Je parle, comme on doit s'en douter, d'aprs les originaux
eux-mmes, rests inconnus jusqu'ici. Rien n'est plus curieux, plus
dfigur dans les rcits publis, que ce qui concerne le divorce et
le mariage de Napolon. J'cris d'aprs la correspondance secrte,
et d'aprs les mmoires indits du prince Cambacrs et de la reine
Hortense.]

[Note en marge: Aveu imprvu de Napolon  Josphine, et
communication  cette princesse du projet dfinitif de divorce.]

[Note en marge: La reine Hortense appele pour consoler sa mre.]

Ces dpches tant parties, et tout tant prpar pour amener la
dissolution du mariage avec l'impratrice Josphine, et la formation
d'une nouvelle alliance avec une princesse russe, Napolon attendait
impatiemment l'arrive du prince Eugne pour tout dire  Josphine,
lorsque le redoutable secret s'chappa comme malgr lui. Chaque jour
l'infortune tant plus triste, plus agite, plus importune dans ses
plaintes, Napolon, fatigu, coupa court  ses reproches, en lui
disant qu'il fallait du reste songer  d'autres noeuds que ceux qui
les unissaient, que le salut de l'Empire voulait enfin une grande
rsolution de leur part, qu'il comptait sur son courage et sur son
dvouement pour consentir  un divorce, auquel il avait lui-mme
la plus grande difficult  se rsoudre.  peine ces terribles
mots taient-ils prononcs que Josphine fondit en larmes, et tomba
presque vanouie. L'Empereur appela sur-le-champ le chambellan de
service, M. de Beausset, lui dit de l'aider  relever l'Impratrice
qui tait en proie  des convulsions violentes, et tous deux la
soutenant dans leurs bras la transportrent dans ses appartements.
On avertit la reine Hortense, qui accourut auprs de l'Empereur,
qu'elle trouva tout  la fois mu et irrit des obstacles opposs 
ses desseins. Il dit brusquement, presque durement  la jeune reine,
que son parti tait pris, que les larmes, les cris ne changeraient
rien  une rsolution devenue invitable, et ncessaire au salut de
l'Empire. Il se montrait dur comme pour arrter des pleurs devant
lesquels il se sentait prt  dfaillir. La reine Hortense, dont la
fiert souffrait en ce moment pour elle et pour sa mre, se hta
d'assurer l'Empereur que des pleurs, des cris, il n'en entendrait
pas, que l'Impratrice ne manquerait pas de se soumettre  ses
dsirs, et de descendre du trne comme elle y tait monte, par sa
volont; que ses enfants, satisfaits de renoncer  des grandeurs qui
ne les avaient pas rendus heureux, iraient volontiers consacrer leur
vie  consoler la meilleure et la plus tendre des mres. L'pouse
infortune du roi Louis avait bien des motifs pour parler ainsi.
Mais en l'coutant Napolon ramen sur-le-champ d'une duret qu'il
affectait  l'motion vraie qu'il ressentait au fond du coeur, se mit
lui-mme  rpandre des larmes,  exprimer  sa fille adoptive toute
la douleur qu'il prouvait, toute la violence qu'il tait oblig de
se faire pour prendre le parti qu'il avait pris, toute la gravit
des motifs qui l'avaient dcid  agir de la sorte, et la supplia
de ne point le quitter, de rester auprs de lui, d'y rester avec le
prince Eugne, pour l'aider  consoler leur mre,  la rendre calme,
rsigne, heureuse mme, en devenant une amie, d'pouse qu'elle ne
pouvait plus tre. Napolon raconta alors tout ce qu'il voulait faire
pour elle, afin de lui dissimuler autant que possible le changement
de situation qui allait suivre ce pnible divorce. Des palais, des
chteaux, de magnifiques revenus, le premier rang  la cour aprs
celui de l'impratrice rgnante, tout cela si peu que ce ft, en
descendant du trne, tait quelque chose nanmoins pour l'esprit
mobile et frivole de Josphine. La reine Hortense, qui aimait
tendrement sa mre, courut auprs d'elle pour essayer de la consoler,
ou du moins d'attnuer sa douleur. Elle eut d'abondantes larmes 
voir couler, et  verser elle-mme. Pourtant Josphine se montra
plus calme les jours suivants. Elle attendait son fils. Tant qu'il
n'tait pas arriv, tant qu'un acte solennel n'tait pas intervenu
entre elle et son poux, elle esprait encore. Napolon, du reste, la
comblait de soins maintenant que le terrible secret tait rvl, et
de manire  lui faire presque illusion.

[Date en marge: Dc. 1809.]

Cependant les clats de la douleur de Josphine entendus par les
serviteurs du palais avaient bientt retenti dans les Tuileries,
et des Tuileries dans Paris. D'ailleurs la joie de la famille
Bonaparte toujours jalouse de la famille Beauharnais, se manifestant
par des indiscrtions involontaires, aurait suffi pour tout rvler.
Dj mme une cour ingrate et curieuse, devanant les propos du
public, oubliait l'impratrice dtrne, pour ne s'occuper que de
l'impratrice future, et la chercher sur tous les trnes de l'Europe.
Napolon voulait faire cesser une situation aussi pnible et aussi
fausse, et n'attendait pour cela que l'arrive du prince Eugne.

[Note en marge: Arrive  Paris du prince Eugne.]

[Note en marge: Longue entrevue de la famille dans laquelle le
divorce est dfinitivement convenu.]

Cet excellent prince arriva  Paris le 9 dcembre. Sa soeur, accourue
 sa rencontre, se jeta dans ses bras en lui annonant le triste
sort de leur mre. Il avait t jusque-l dans l'incertitude, et au
lieu de prvoir un malheur, il avait t induit un moment  esprer
le comble des grandeurs, car la princesse Auguste, son pouse, lui
avait dit qu'on le mandait peut-tre pour le dclarer hritier de
l'Empire. Ses succs dans la dernire guerre avaient contribu  lui
procurer cette courte illusion. Au surplus, ce prince, modr dans
ses dsirs, en apprenant le motif qui le faisait mander  Paris,
fut principalement afflig pour sa femme, car il tait vident que
si Napolon avait pour successeur un fils, il n'amoindrirait pas
l'hritage de ce fils, et n'en dtacherait pas le royaume d'Italie.
Il fallait donc non-seulement renoncer au trne de France, auquel
il n'avait aprs tout ni aspir, ni cru, mais au trne d'Italie,
qu'une longue possession semblait l'avoir destin  conserver comme
patrimoine. Il se rendit nanmoins auprs de l'Empereur, rsign 
tout, souffrant pour les siens bien plus que pour lui-mme. Napolon,
qui l'aimait, le serra dans ses bras, lui expliqua ses motifs, lui
dmontra l'impossibilit de le faire rgner lui Beauharnais sur les
Bonaparte si difficiles  soumettre, et lui retraa ses projets
pour conserver aux Beauharnais une existence conforme aux quelques
annes de grandeur dont ils avaient joui. Il conduisit ensuite les
deux enfants de Josphine  leur mre. L'entrevue fut longue et
douloureuse.--Il faut que notre mre s'loigne, rptait Eugne,
comme dj l'avait dit la reine de Hollande, il faut que nous nous
loignions avec elle, et que tous ensemble nous allions expier
dans la retraite une grandeur phmre, qui a troubl plus qu'embelli
notre existence.--Napolon, mu, boulevers, pleurant comme eux,
leur dit qu'il fallait au contraire rester auprs de lui, avec leur
mre, dans tout l'clat de situation o il voulait les maintenir,
pour bien attester que Josphine n'tait ni rpudie ni disgracie,
mais sacrifie  une ncessit d'tat, et rcompense de son noble
sacrifice par la grandeur de ses enfants, et par la tendre amiti de
celui qui avait t son poux.--Aprs beaucoup d'exagrations, car
les exagrations apaisent la douleur comme les larmes elles-mmes,
les enfants de Josphine, combls des tmoignages d'affection de
Napolon, prouvrent un soulagement qui passa dans le coeur de leur
mre. Un peu de calme succda  ces violentes agitations, mais elles
laissrent sur le noble visage de Napolon des traces profondes,
dont furent frapps ceux qui ne le croyaient capable de concevoir
dans son me imprieuse que des volonts fortes et aucune affection
tendre. Le sacrifice tant fait, il fallait le rendre irrvocable.
Le 15 dcembre fut le jour choisi pour consommer la dissolution du
lien civil, d'aprs les formalits arrtes avec l'archichancelier
Cambacrs.

[Note en marge: Crmonie du divorce le 15 dcembre.]

Le 15 au soir, toute la famille impriale se runit dans le cabinet
de l'Empereur aux Tuileries. taient prsents l'impratrice mre, le
roi et la reine de Hollande, le roi et la reine de Naples, le roi et
la reine de Westphalie, la princesse Borghse, le prince Eugne, le
chancelier Cambacrs et le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angly,
ces deux derniers remplissant les fonctions d'officiers de l'tat
civil pour la famille impriale. Napolon, debout, tenant par la main
Josphine qui tait en pleurs, et ayant lui-mme les larmes aux yeux,
lut le discours suivant:

Mon cousin le prince archichancelier, je vous ai expdi une lettre
close en date de ce jour, pour vous ordonner de vous rendre dans
mon cabinet, afin de vous faire connatre la rsolution que moi et
l'Impratrice, ma trs-chre pouse, nous avons prise. J'ai t
bien aise que les rois, reines et princesses, mes frres et soeurs,
beaux-frres et belles-soeurs, ma belle-fille et mon beau-fils,
devenu mon fils d'adoption, ainsi que ma mre, fussent prsents  ce
que j'avais  vous faire connatre.

La politique de ma monarchie, l'intrt et le besoin de mes peuples,
qui ont constamment guid toutes mes actions, veulent qu'aprs moi
je laisse  des enfants, hritiers de mon amour pour mes peuples, ce
trne o la Providence m'a plac. Cependant, depuis plusieurs annes,
j'ai perdu l'esprance d'avoir des enfants de mon mariage avec ma
bien-aime pouse l'impratrice Josphine: c'est ce qui me porte 
sacrifier les plus douces affections de mon coeur,  n'couter que le
bien de l'tat, et  vouloir la dissolution de notre mariage.

Parvenu  l'ge de quarante ans, je puis concevoir l'esprance
de vivre assez pour lever dans mon esprit et dans ma pense les
enfants qu'il plaira  la Providence de me donner. Dieu sait combien
une pareille rsolution a cot  mon coeur; mais il n'est aucun
sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est dmontr
qu'il est utile au bien de la France.

J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu  me plaindre,
je n'ai au contraire qu' me louer de l'attachement et de la
tendresse de ma bien-aime pouse. Elle a embelli quinze ans de ma
vie; le souvenir en restera toujours grav dans mon coeur. Elle a
t couronne de ma main; je veux qu'elle conserve le rang et le
titre d'impratrice, mais surtout qu'elle ne doute jamais de mes
sentiments, et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son
plus cher ami.

Napolon ayant cess de parler, Josphine, tenant un papier dans ses
mains, essaya de le lire. Mais les sanglots touffant sa voix, elle
le transmit  M. Regnaud, qui lut les paroles suivantes:

Avec la permission de mon auguste et cher poux, je dois dclarer
que, ne conservant aucun espoir d'avoir des enfants qui puissent
satisfaire les besoins de sa politique et l'intrt de la France,
je me plais  lui donner la plus grande preuve d'attachement et de
dvouement qui ait t donne sur la terre. Je tiens tout de ses
bonts; c'est sa main qui m'a couronne, et, du haut de ce trne,
je n'ai reu que des tmoignages d'affection et d'amour du peuple
franais.

Je crois reconnatre tous ces sentiments en consentant  la
dissolution d'un mariage qui dsormais est un obstacle au bien de
la France, qui la prive du bonheur d'tre un jour gouverne par les
descendants d'un grand homme, si videmment suscit par la Providence
pour effacer les maux d'une terrible rvolution, et rtablir l'autel,
le trne et l'ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne
changera rien aux sentiments de mon coeur: l'Empereur aura toujours
en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, command par la
politique et par de si grands intrts, a froiss son coeur, mais
l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au
bien de la patrie.

Aprs ces paroles, les plus belles qui aient t prononces en
pareille circonstance, parce que, il faut le dire, jamais de
vulgaires passions ne prsidrent moins  un acte de ce genre; aprs
ces paroles, l'archichancelier dressa procs-verbal de cette double
dclaration, et Napolon embrassant Josphine la conduisit chez elle,
et l'y laissa presque vanouie dans les bras de ses enfants. Il se
rendit immdiatement  la salle du conseil, o, conformment aux
constitutions de l'Empire, un conseil priv tait runi pour rdiger
le snatus-consulte qui devait prononcer la dissolution du mariage de
Napolon et de Josphine. Le snatus-consulte rdig dut tre port
le lendemain au Snat.

[Note en marge: Conscration dfinitive du divorce de Napolon avec
Josphine par un acte du Snat.]

Il le fut en effet, et ce grand corps, runi par ordre de l'Empereur,
s'assembla pour recevoir la dclaration des deux augustes poux, et
statuer sur leur rsolution. La sance commena par la rception du
prince Eugne comme snateur. Nomm  l'poque de son dpart pour
l'Italie, il n'avait pas encore pris possession de son sige. On
lui avait prpar quelques paroles dignes et simples qu'il pronona
 l'occasion du nouveau snatus-consulte. Ma mre, ma soeur et
moi, dit-il, nous devons tout  l'Empereur. Il a t pour nous un
vritable pre; il trouvera en nous, dans tous les temps, des enfants
dvous et des sujets soumis.

Il importe au bonheur de la France que le fondateur de cette
quatrime dynastie vieillisse environn d'une descendance directe,
qui soit notre garantie  tous, comme le gage de la gloire de la
patrie.

Lorsque ma mre fut couronne devant toute la nation par les mains
de son auguste poux, elle contracta l'obligation de sacrifier
toutes ses affections aux intrts de la France. Elle a rempli avec
courage, noblesse et dignit, ce premier des devoirs. Son me a t
souvent attendrie en voyant en butte  de pnibles combats le coeur
d'un homme accoutum  matriser la fortune, et  marcher toujours
d'un pas ferme  l'accomplissement de ses grands desseins. Les larmes
qu'a cot cette rsolution  l'Empereur suffisent  la gloire de
ma mre. Dans la situation o elle va se trouver, elle ne sera
pas trangre, par ses voeux et par ses sentiments, aux nouvelles
prosprits qui nous attendent, et ce sera avec une satisfaction
mle d'orgueil qu'elle verra tout ce que ses sacrifices auront
produit d'heureux pour sa patrie et pour son Empereur.

Le snatus-consulte ft adopt sance tenante. Il prononait la
dissolution du mariage contract entre l'empereur Napolon et
l'impratrice Josphine, maintenait  celle-ci le rang d'impratrice
couronne, lui attribuait un revenu de deux millions, et rendait
obligatoires pour les successeurs de Napolon les dispositions
qu'il ferait en sa faveur sur la liste civile. Ces dispositions
furent le don d'une pension annuelle d'un million paye par la liste
civile, indpendamment des deux millions pays par le Trsor de
l'tat, l'abandon en toute proprit des chteaux de Navarre, de la
Malmaison, et d'une foule d'objets prcieux.

[Note en marge: Retraite de Josphine  la Malmaison, et de Napolon
 Trianon.]

[Note en marge: Nouvelles dpches  Saint-Ptersbourg pour acclrer
la rponse de la cour de Russie.]

Le lendemain 17 dcembre, toutes les pices furent insres au
_Moniteur_, et la dissolution du mariage connue du public. On fut
mu du sort de Josphine, qui tait aime pour sa bont, mme
pour ses dfauts, conformes au caractre de la nation. Mais aprs
un moment d'intrt accord  sa disgrce, on ne songea plus qu'
deviner celle qui la remplacerait. L'opinion tait partage entre une
princesse russe et une princesse autrichienne. En gnral, on croyait
plus  l'union avec une princesse russe, se fondant, comme Napolon
lui-mme, sur le motif de l'alliance avec la Russie. Quant  la
malheureuse Josphine, elle s'tait retire  la Malmaison, o elle
vivait entoure de ses enfants, qui cherchaient  la consoler, sans
beaucoup y russir. Napolon tait all la voir ds le lendemain,
et il continua de la visiter les jours suivants. Il crut devoir
s'envelopper d'une sorte de deuil, et, quittant les htes illustres
qui taient venus  sa cour, il se retira  Trianon, pour y chasser,
y travailler et y attendre la suite des ngociations commences. De
nouvelles dpches avaient t expdies  Saint-Ptersbourg le 17
(jour de l'insertion du snatus-consulte au _Moniteur_), afin de
presser la cour de Russie de rpondre sur-le-champ par oui ou par
non. Elles disaient que toutes les conditions seraient acceptes,
mme celles qui seraient relatives  la religion; qu'un seul point
pourrait faire obstacle: c'tait l'ge et la sant de la princesse,
car avant tout on voulait un hritier; mais que si on pouvait esprer
de son ge et de son tat de sant qu'elle et des enfants, et que
si sa famille consentait  l'union propose, il fallait que la
rponse arrivt sans aucun retard, et qu'on clbrt immdiatement
l'alliance dsire, la France ne devant pas tre tenue plus
long-temps dans l'incertitude.

[Note en marge: Soins de l'archichancelier Cambacrs pour amener la
dissolution du lien spirituel.]

[Note en marge: Formation d'une commission de sept prlats pour
rgler la forme du divorce religieux.]

L'archichancelier Cambacrs avait t charg de poursuivre la
dissolution du lien spirituel, afin de lever les scrupules des
cours de religion catholique, si on tait ramen  une princesse
de cette religion. Pour le lien spirituel ainsi que pour le lien
civil, l'annulation du mariage fonde sur une raison de forme, ou sur
une raison de grand intrt public, avait t prfre au divorce
ordinaire, comme plus honorable pour Josphine, et plus conforme
aux ides religieuses qui dominaient. La rsolution de se passer de
l'intervention du Pape avait galement prvalu. L'archichancelier
Cambacrs, fort expert en ces matires, et en gnral dans toutes
celles qui exigeaient du savoir, de la prudence et une grande
fertilit d'expdients, runit une commission de sept vques,
auxquels il soumit le cas dont il s'agissait. C'taient l'vque de
Montefiascone (cardinal Maury), l'vque de Parme, l'archevque de
Tours, l'vque de Verceil, l'vque d'vreux, l'vque de Trves,
l'vque de Nantes. Ces savants hommes, aprs un examen approfondi,
reconnurent que, si pour dissoudre un mariage rgulier dans un
grand intrt d'tat, la seule autorit comptente tait le Pape,
l'autorit de l'officialit diocsaine suffisait pour un mariage
irrgulier, comme celui dont il s'agissait. Or, la crmonie occulte
qui avait t clbre dans une chapelle des Tuileries, sans
tmoins[40], sans consentement suffisant des parties contractantes,
ne pouvait, quoi qu'en dt le cardinal Fesch, constituer un mariage
rgulier. Il fallait donc en poursuivre l'annulation pour dfaut
de forme, devant l'officialit diocsaine en premire instance, et
devant l'autorit mtropolitaine en seconde instance.

[Note 40: C'est sur une fausse indication d'un mmoire contemporain
et manuscrit que j'ai dit, tome V, page 262, que MM. de Talleyrand et
Berthier assistrent comme tmoins au mariage religieux secrtement
clbr aux Tuileries la veille du sacre. L'auteur de ce mmoire
tenait les faits de la bouche de l'impratrice Josphine, et avait
t induit en erreur. L'examen des pices officielles, que je n'ai pu
me procurer que plus tard, me fournit l'occasion de rectifier cette
erreur, qui n'a du reste qu'une pure importance de forme.]

[Note en marge: L'annulation du mariage poursuivie devant l'autorit
diocsaine pour cause d'irrgularit de forme.]

En consquence de cet avis, une procdure canonique fut instruite
sans bruit,  la requte de l'archichancelier, reprsentant de la
famille impriale, pour parvenir  l'annulation du mariage religieux
existant entre l'empereur Napolon et l'impratrice Josphine.
On entendit des tmoins. Ces tmoins furent le cardinal Fesch,
MM. de Talleyrand, Berthier et Duroc, le premier sur les formes
observes, les trois autres sur la nature du consentement donn
par les parties. Le cardinal Fesch dclara s'tre fait remettre
par le Pape des dispenses pour l'inobservance de certaines formes
dans l'accomplissement de ses fonctions de grand aumnier, ce qui
justifiait, suivant lui, l'absence de tmoins et de cur. Quant au
titre, il en affirmait l'existence, et par l rendait inutile la
prcaution qu'on avait prise de retirer des mains de Josphine le
certificat de mariage qui lui avait t dlivr par le cardinal
Fesch, et que ses enfants avaient obtenu d'elle avec beaucoup de
peine. MM. de Talleyrand, Berthier et Duroc affirmaient que Napolon
leur avait dit  plusieurs reprises n'avoir voulu consentir qu' une
pure crmonie, pour rassurer la conscience de Josphine et celle
du Pape, mais que son intention formelle  toutes les poques avait
t de ne point complter son union avec l'Impratrice, ayant la
malheureuse certitude d'tre oblig bientt de renoncer  elle, dans
l'intrt de son empire. Ces tmoignages relataient des circonstances
de dtails qui ne laissaient aucun doute  ce sujet.

[Note en marge: Motifs sur lesquels se fonde l'autorit diocsaine
pour prononcer la nullit du mariage religieux entre Josphine et
Napolon.]

L'autorit ecclsiastique, tout examen fait, reconnut qu'il n'y avait
pas consentement suffisant; mais, par respect pour les parties,
elle ne voulut point s'appuyer spcialement sur cette nullit.
Elle s'attacha  d'autres nullits tout aussi importantes, et qui
provenaient de ce qu'il n'y avait point eu de tmoins, point de
_propre prtre_, c'est--dire pas de cur de la paroisse (seul
ministre accrdit par le culte catholique pour donner authenticit
au mariage religieux). Elle dclara que les dispenses accordes
au cardinal Fesch comme grand aumnier, d'une manire gnrale,
n'avaient pu lui confrer les fonctions curiales, et que ds lors
le mariage tait nul pour dfaut des formes les plus essentielles.
En consquence, le mariage fut cass devant les deux juridictions
diocsaine et mtropolitaine, c'est--dire en premire et seconde
instances, avec la dcence convenable, et la pleine observance du
droit canonique.

Napolon tait donc libre, sans avoir recouru  rien de ce qui a
dshonor dans l'histoire les rpudiations de princesses, sans avoir
recouru  la forme du divorce, peu conforme  nos moeurs, et avec
tous les gards dus  l'pouse infortune qui avait si long-temps
partag et embelli sa vie, comme il venait de le dire lui-mme. Du
reste on ne lui demandait pas tous ces scrupules. On ne lui demandait
que son nouveau choix, pour savoir ce qu'il faudrait penser de
l'avenir. Il attendait lui-mme pour le connatre les rponses de
Saint-Ptersbourg, et s'impatientait de ne pas les recevoir.

[Note en marge: Ngociations  Saint-Ptersbourg pour obtenir la main
de la grande-duchesse Anne.]

[Note en marge: Dispositions politiques de la cour de Russie  la
suite de la campagne de 1809.]

La communication dont avait t charg M. de Caulaincourt tait
dlicate et difficile, et quoique la grande faveur dont il jouissait
auprs de l'empereur Alexandre lui facilitt toutes choses,
cependant les circonstances n'taient pas heureusement choisies
pour russir. La dernire guerre avait fort altr l'alliance des
deux cours. D'abord, si les choses s'taient mieux passes cette
anne en Finlande, si une rvolution que nous ferons connatre plus
tard avait renvers du trne le roi de Sude, amen la paix et la
cession de la Finlande  la Russie, les vnements en Orient taient
moins favorables  l'ambition russe, et, depuis qu'on avait donn
 l'empereur Alexandre toute libert  l'gard de la Turquie, il
n'avait presque fait aucun progrs sur le Danube, de manire que la
Moldavie et la Valachie, bien que concdes par Napolon, n'taient
pas encore conquises sur les Turcs. On tait donc un peu moins
satisfait de l'alliance franaise  Saint-Ptersbourg, quoiqu'on
n'et  se plaindre que de soi, et non de cette alliance, qui avait
tout accord. Secondement, Napolon, mcontent du peu de concours
qu'il avait reu de son alli, l'avait trait avec quelque ngligence
pendant la campagne, ne lui avait crit qu'aprs qu'elle avait t
finie, et avait mis une singulire hauteur  relever, sans toutefois
s'en plaindre, l'inefficacit des secours russes. Alexandre, oblig
d'avouer ou l'insuffisance de son gouvernement, ou sa mauvaise
volont, et prfrant de beaucoup faire le premier aveu que le
second, en avait infiniment souffert dans son amour-propre.--Que
voulait-on, rptait-il sans cesse, que je fisse? Mes affaires en
Finlande, en Turquie, n'ont pas t mieux menes que celles de
Pologne pour l'empereur Napolon. Pouvais-je faire pour lui plus que
je n'ai fait pour moi-mme?...--Et il allguait pour s'excuser du
peu de services qu'il avait rendus  Napolon, les distances, les
saisons, l'infriorit de l'administration russe, qui ne prsentait
ni en personnel ni en matriel les ressources de l'administration
franaise. Mais ce qui, plus que tout le reste, avait bless
l'empereur Alexandre, c'taient les conditions de la paix conclue
avec l'Autriche, et l'agrandissement de prs de deux millions de
sujets accord au grand-duch de Varsovie. Il avait vu l, et on
avait vu  Saint-Ptersbourg, encore plus que lui, un prsage certain
du rtablissement prochain de la Pologne, et pendant quinze jours
la cour de Russie avait retenti de cris violents contre la France,
au point que M. de Caulaincourt osait  peine se montrer. Le don 
la Russie d'un lot de quatre cent mille sujets n'avait paru qu'un
leurre, destin  couvrir le rtablissement de la Pologne, que les
opposants disaient mme compltement ralis par la runion de la
Gallicie au grand-duch de Varsovie. Alexandre, moins touch de ses
propres ombrages que de ceux qu'on ressentait autour de lui, n'avait
cess de se plaindre depuis le dernier trait de Vienne, et de
demander des garanties contre le fcheux avenir qu'on lui laissait
entrevoir.

[Note en marge: Projet d'une convention par laquelle Napolon devait
s'engager  ne jamais rtablir la Pologne.]

On lui avait remis une lettre fort rassurante de Napolon, lettre
dont il avait fait confidence aux principaux personnages de la cour
de Russie: mais les dclarations contenues dans cette lettre n'tant,
lui disait-on, que des paroles, il avait t oblig de demander
_de l'officiel_ (expression textuelle). On avait consenti  lui en
donner; et M. de Caulaincourt, aprs de vives instances de sa part,
avait t autoris d'une manire gnrale  signer une convention
relative  la Pologne. Il s'tait laiss entraner  en signer
une, qui devait tre dans l'avenir un lien des plus embarrassants
pour Napolon. Dans cette convention, il tait dit que le royaume
de Pologne ne serait jamais rtabli; que les noms de Pologne et de
Polonais disparatraient dans tous les actes, et ne seraient plus
employs dsormais; que le grand-duch ne pourrait s'agrandir plus
tard par l'adjonction d'aucune portion des anciennes provinces
polonaises; que les ordres de chevalerie polonais seraient abolis;
qu'enfin tous ces engagements lieraient le roi de Saxe, grand-duc
de Varsovie, comme Napolon lui-mme[41]. Cette trange convention,
qui exposait Napolon  un rle si singulier aux yeux des Polonais,
n'avait pu tre refuse aux ardentes prires de l'empereur Alexandre,
qui avait paru dcid  rompre l'alliance si elle n'tait pas
ratifie.

[Note 41: Ces faits si importants, et si dcisifs dans la question
du mariage, n'ont jamais t connus, et nous les exposons d'aprs la
correspondance authentique de M. de Caulaincourt avec Napolon.]

[Note en marge: Accueil fait par Alexandre  la demande de la main
de la grande-duchesse Anne, et promesse d'employer ses bons offices
auprs de l'impratrice mre.]

C'est dans cette situation, un peu avant la rdaction dfinitive
de la convention prcite, au milieu mme des dbats de cette
rdaction, que survint la demande que M. de Caulaincourt tait charg
de faire  la cour de Russie. Ayant reu du 8 au 9 dcembre le
premier courrier de Paris, il ne put voir immdiatement l'empereur
Alexandre, qui tait absent de Saint-Ptersbourg. Il en obtint une
audience ds son retour, et lui fit directement l'ouverture dont il
tait charg[42]. L'empereur Alexandre, un peu surpris, ne nia point
l'espce d'engagement pris  Erfurt, engagement qui, sans garantir
le succs, l'obligeait  tenter un effort auprs de sa mre, pour
obtenir la main de la grande-duchesse Anne. Il tmoigna le dsir et
mme la forte esprance de russir; mais il voulut avoir du temps
et la libert de s'y prendre comme il l'entendrait, pour parvenir
 ses fins. Soit qu'il ft sincre dans les grands mnagements
qu'il affectait envers sa mre, soit que ce ft une manire de se
prparer au besoin des moyens de refus, il dit qu'il ne parlerait
point au nom de l'empereur Napolon, mais en son nom propre; qu'il
se prsenterait non comme intermdiaire d'une demande dj faite,
mais d'une demande possible, probable mme, et chercherait  obtenir
le consentement de sa mre, en allguant l'intrt de sa politique
plutt que l'intention de satisfaire  un voeu exprim par l'empereur
des Franais. Aprs avoir combl M. de Caulaincourt de tmoignages
qui devaient tre transmis  Napolon, il ajourna sa rponse, en la
promettant aussi prompte que possible.

[Note 42: Presque toutes les lettres relatives au mariage ont t
dtruites. Pourtant il reste dans les fragments subsistants, et
surtout dans la correspondance de Napolon, des moyens suffisants
pour rtablir les faits.]

Que l'empereur Alexandre, qui aimait sa mre et en tait aim, bien
qu'une certaine jalousie d'autorit existt entre eux, lui ft un
mystre d'un vnement aussi important pour la famille impriale,
c'tait peu vraisemblable. Il est probable qu'il voulait, dans le
cas o l'alliance de famille avec Napolon ne conviendrait pas,
que l'amour-propre des deux cours ft moins engag, sa mre tant
suppose avoir fait un refus  l'empereur Alexandre, et non 
l'empereur Napolon, qui n'aurait pas figur dans la ngociation.
Il est probable surtout qu'il voulait se rserver une libert plus
grande, afin de faire payer son consentement d'un plus haut prix,
et ce prix est celui qui a t indiqu prcdemment, la convention
relative  la Pologne.

[Date en marge: Janv. 1810.]

[Note en marge: Lenteurs d'Alexandre, qui veut videmment faire
dpendre le mariage de sa soeur de l'acceptation de la convention
relative  la Pologne.]

M. de Caulaincourt crivit donc  Paris le 28 dcembre que ses
ouvertures avaient t parfaitement accueillies, que tout en faisait
esprer le succs, mais qu'il fallait des mnagements infinis, et un
peu de patience. Press par les courriers de M. de Champagny qui se
succdaient sans interruption, il usa des latitudes qui lui taient
donnes, et fit savoir  la cour de Russie qu'on accepterait toutes
les conditions, mme celles qui dcouleraient de la diffrence de
religion. Il vit de nouveau l'empereur, qui lui parut satisfait du
rsultat de ses premires ouvertures, qui prsenta comme  peu prs
certain le consentement de sa mre, comme tout  fait assur celui
de sa soeur la grande-duchesse Catherine, et comme trs-prochain
le consentement gnral et officiel de toute la famille impriale.
Nanmoins l'empereur Alexandre rclama encore quelques jours pour
s'expliquer d'une manire dfinitive. Il tait vident que l'empereur
Alexandre allait finir par consentir, puisqu'il donnait comme acquis
le consentement de sa mre et de sa soeur, les seuls qui fissent
difficult; il tait vident qu'il n'oserait pas faire pour son
propre compte un refus qui, en blessant l'orgueil si sensible de
Napolon, amnerait une rupture de l'alliance, un changement total
de politique, la perte de ses plus chres esprances  l'gard
de l'Orient, et enfin une alliance alarmante de la France avec
l'Autriche. Les dplaisances tout aristocratiques qu'on pouvait
trouver dans une alliance avec une dynastie nouvelle, fort attnues
d'ailleurs par l'incomparable gloire de Napolon, ne valaient
certainement pas le sacrifice des plus grands intrts de l'Empire.
Il n'y avait donc pas de doute quant au consentement dfinitif, mais
la convention relative  la Pologne tait le motif manifeste qui
retenait encore Alexandre. On tait parvenu, aprs des difficults
de rdaction de tout genre,  s'entendre sur cette convention, mais
ce prince ne voulait pas s'engager, quant au mariage, avant de tenir
dans ses mains le prix essentiel de l'alliance, c'est--dire la
ratification de la convention qui le dlivrerait du danger de voir
s'lever sur ses frontires un royaume de Pologne. Il avait demand
dix jours d'abord, puis il demanda dix jours encore, et promit de
s'tre expliqu dans la seconde moiti de janvier. La premire
ouverture datait du milieu de dcembre.

[Note en marge: Effet que produisent sur Napolon les lenteurs
calcules de l'empereur Alexandre.]

Napolon, qui avait crit le 22 novembre, qui comptait sur une
rponse vers la fin de dcembre, ou le commencement de janvier
(les courriers mettaient alors 12 et 14 jours pour aller de Paris
 Saint-Ptersbourg), tait fort impatient de savoir  quoi s'en
tenir, et dj un peu bless des lenteurs qu'on mettait  s'expliquer
avec lui. Il se regardait comme suprieur  tous les princes de
son temps, non pas seulement par le gnie (ce qui n'tait pas en
question), mais par la situation que ce gnie lui avait faite.
Il croyait qu'on devait accepter sa main ds qu'il consentait 
l'offrir, et ces affectations de mnagements pour une vieille
princesse, qui en ralit dpendait d'Alexandre, le disposrent assez
peu favorablement. Une circonstance contribuait surtout  lui faire
prendre en plus mauvaise part l'hsitation vraie ou calcule de la
Russie, c'tait l'empressement que manifestaient les autres cours
auxquelles il pouvait s'allier.

[Note en marge: Empressement des autres cours  s'unir  Napolon.]

La maison de Saxe, bien entendu, ne demandait pas mieux. En
consentant  donner sa fille, princesse d'un ge dj un peu avanc,
mais parfaitement leve, et constitue de faon  faire esprer une
prompte et saine postrit, le vieux roi de Saxe semblait ne pas
faire un sacrifice  la politique, mais cder  un penchant de son
coeur. Il avait en effet conu pour Napolon un vritable attachement.

[Note en marge: Dsir ardent de l'Autriche de former avec Napolon
une alliance de famille.]

[Note en marge: Secrtes communications avec le prince de
Schwarzenberg, qui rvlent les dsirs de l'Autriche.]

De la part de l'Autriche, les dmonstrations n'taient pas moins
favorables. Des communications indirectes s'taient tablies avec
cette cour, et avaient appris que son dsir de s'allier  Napolon
tait des plus vifs. Le prince de Schwarzenberg, pass de l'ambassade
de Saint-Ptersbourg  l'ambassade de Paris, venait d'arriver en
France, et avait prouv en y arrivant le chagrin d'y reprsenter une
cour vaincue, et qui allait l'tre bien plus encore, si l'alliance
de la France avec la Russie devenait plus troite. C'tait cette
alliance qui avait fait chouer la dernire leve de boucliers de
l'Autriche; c'tait cette alliance continue qui allait la maintenir
dans un tat de nullit complte, et peut-tre la livrer  un
avenir inconnu. Un mariage avec la France, quand il ne rendrait
pas  l'Autriche une situation bien forte, ferait cesser au moins
l'alliance de la France avec la Russie, assurerait d'ailleurs la
paix dont on avait grand besoin, et dissiperait les craintes plus ou
moins fondes que l'vnement de Bayonne avait inspires  toutes
les anciennes dynasties. Aussi tous les ngociateurs autrichiens,
tant civils que militaires, avaient-ils fait  cet gard des
insinuations qui n'avaient pas t accueillies par Napolon, tout
plein alors de l'ide d'un mariage russe, mais qui taient restes
en sa mmoire. M. de Metternich, devenu premier ministre  la place
de M. de Stadion, familiaris  Paris avec les princes et princesses
d'origine rcente, n'ayant contre ceux-ci aucun des prjugs des
anciennes cours, aurait voulu naturellement inaugurer son ministre
par un mariage de si grande consquence politique; et le prince de
Schwarzenberg, inform des dispositions de ce premier ministre,
dsirait autant que lui substituer l'Autriche  la Russie, dans la
nouvelle intimit qui allait, croyait-on, dominer l'Europe. Mais
arriv  Paris, il voyait avec chagrin le prince Kourakin caress,
flatt, comme le reprsentant de la cour avec laquelle on allait
contracter mariage, et sa situation, dj fcheuse par suite de la
dernire guerre, devenir plus fcheuse encore par suite de l'union
qui se prparait. On avait t inform de ces dispositions par le
secrtaire de la lgation autrichienne, M. de Floret, lequel en avait
parl  M. de Smonville, et celui-ci se mlant le plus qu'il pouvait
de toutes choses, avait redit  M. Maret ce qu'il avait appris de M.
de Floret. On avait de plus sous la main un Franais fort li avec M.
de Schwarzenberg, c'tait M. de Laborde, fils du clbre banquier
du dix-huitime sicle, tabli en Autriche pendant la Rvolution,
et rcemment rentr en France. M. de Laborde tait fort connu de
M. de Champagny, qui l'employa en cette circonstance pour parvenir
 pntrer exactement les dispositions de l'Autriche. Le prince de
Schwarzenberg fit part  M. de Laborde de ses inquitudes, de ses
dplaisirs, du chagrin qu'il avait de remplir  Paris une mission
qui devenait des plus dsagrables, surtout le mariage avec une
princesse russe semblant assur, d'aprs toutes les apparences. M.
de Laborde se hta de rapporter ces dtails  M. de Champagny, qui
l'autorisa  insinuer que le choix de l'empereur Napolon n'avait
rien de dfinitif, que tout ce qu'on disait dans le public tait
trs-hasard, et qu'il n'tait pas impossible que la politique de
l'Empereur le rament bientt vers une alliance autrichienne. Ces
paroles, redites, sans caractre officiel, avec beaucoup d'adresse,
comme bruits recueillis  bonne source, causrent une grande
satisfaction au prince de Schwarzenberg, qui se hta d'crire 
Vienne, pour savoir comment il devrait accueillir une demande de
mariage, si le sort des ngociations lui en faisait arriver une.

[Note en marge: Partage d'opinions dans la cour de Napolon, sur le
meilleur choix  faire entre une princesse russe et une princesse
autrichienne.]

Pendant ces ngociations avec la cour de Saint-Ptersbourg, et
ces secrtes communications avec la cour d'Autriche, la croyance
 un mariage russe tait gnralement tablie  Paris, mais les
dsirs fort partags entre une princesse russe et une princesse
autrichienne. La plupart de ceux qui entouraient Napolon se
faisaient une opinion suivant leur position, leur pass, leurs
intrts; quelques-uns, en petit nombre, suivant leur prvoyance
dsintresse. Tous ceux qui avaient une affinit quelconque avec
l'ancien rgime, comme M. de Talleyrand, par exemple, et qui voyaient
dans un mariage autrichien un pas de plus en arrire, opinaient
pour une fille de l'empereur Franois. M. de Talleyrand avait en
outre un penchant invariable pour l'Autriche contre les puissances
du Nord, et des liaisons avec cette cour, qui souvent avaient paru
suspectes  Napolon. M. Maret, que M. de Talleyrand traitait avec
un extrme ddain, se trouvait cette fois d'accord avec lui, et tous
deux semblaient s'tre entendus pour tenir le mme langage. M. Maret
n'avait pas d'autre raison que d'avoir t l'intermdiaire par MM. de
Smonville et de Floret des premires confidences de l'Autriche. Dans
la famille impriale, la famille Beauharnais tout entire inclinait
pour l'Autriche, et sur une question qui n'aurait jamais d provoquer
de sa part aucun avis, elle se htait d'en avoir un et de l'exprimer
avec une trange vivacit. Son motif vrai c'tait le dsir d'une
paix durable en Italie et en Bavire, ce qui pour le prince Eugne
et son beau-pre tait d'un fort grand intrt. Bien que le prince
Eugne ne ft pas destin  rgner en Italie si Napolon avait un
hritier direct, il tait appel  gouverner ce royaume, en qualit
de vice-roi, pendant la vie de Napolon, c'est--dire pendant vingt
ou trente ans (on supposait alors cette dure  son rgne et 
sa vie), et il souhaitait que ce royaume ne ft pas comme dans la
dernire guerre expos  voir les Autrichiens  Vrone. Josphine,
qui se ddommageait de sa chute par son ardeur  servir les intrts
de ses enfants, avait fait  ce sujet les plus indiscrtes ouvertures
 madame de Metternich, qui n'avait pas quitt Paris.

Au contraire, tout ce qui tenait  la Rvolution, tout ce qui aimait
peu l'ancien rgime, tout ce qui apprhendait un trop complet retour
vers le pass, tout ce qui avait aussi quelque prvoyance militaire
et politique, souhaitait un mariage avec la Russie. La famille Murat,
gouverne surtout par la reine de Naples, craignait que bientt une
princesse autrichienne n'apportt au milieu de la cour impriale
une morgue dont auraient  souffrir les princes et princesses de
la famille Bonaparte, qui n'avaient pas comme Napolon leur gloire
personnelle pour les rehausser. L'archichancelier Cambacrs, rest
par got et par sagesse attach  ce qu'il y avait de fondamental
dans la rvolution de 1789, craignant toujours les penchants
ambitieux de Napolon et ses faiblesses caches sous sa grandeur,
partageait l'loignement des Bonaparte pour un mariage autrichien,
qui tait une sorte d'alliance avec l'ancien rgime. De plus, son
tact particulier pour juger de l'esprit du pays ne lui faisait
pressentir aucun avantage pour Napolon  ressembler en quelque chose
 Louis XVI, et sa sagacit politique lui faisait entrevoir que celle
des deux puissances dont l'alliance serait carte deviendrait
bientt une ennemie; que si c'tait l'Autriche, il n'y aurait  cela
rien de nouveau ni de bien redoutable; que si c'tait la Russie, la
chose serait plus grave, car quoiqu'on et trouv deux fois le chemin
de Vienne, on n'avait pas encore trouv celui de Saint-Ptersbourg.
Mais, chose singulire, il fallait dj du courage pour conseiller
 Napolon le mariage russe, tant un secret instinct apprenait 
tous que le mariage avec une archiduchesse tait celui qui devait
flatter le plus l'amour-propre d'un empereur qui n'tait pas lgitime
(suivant la langue de ceux auxquels il voulait ressembler), et qui
tenait  le devenir autrement encore que par la gloire.

[Note en marge: Au milieu des opinions contraires qui se manifestent
autour de lui, Napolon est incertain, et attend avec impatience des
rponses de Russie.]

Cependant au milieu de ces opinions contraires Napolon flottait
incertain. On devinait vritablement ses secrtes faiblesses, quand
on croyait que la fille des Csars tait celle qui flatterait le plus
sa vanit, parce qu'elle le rapprocherait le plus de la situation
d'un Bourbon. Mais sa prvoyance, que ses faiblesses ne pouvaient
pas obscurcir, lui faisait sentir, bien que les armes autrichiennes
se fussent vaillamment conduites dans la dernire guerre, que se
brouiller avec la Russie tait beaucoup plus grave que de rester
brouill avec l'Autriche, et que la guerre avec l'une tait une
affaire plus prilleuse que la guerre avec l'autre. Il dsirait donc
l'alliance avec les Romanoff, bien que moins conforme  ses ides
aristocratiques; mais les retards qu'on mettait  lui rpondre lui
inspiraient une humeur qu'il avait peine  contenir, et qui pouvait
 tout moment amener une dtermination brusque et imprvue.

[Note en marge: Conseil des grands de l'Empire, assembl pour
discuter le choix d'une pouse.]

Dans cet tat d'incertitude d'esprit, il provoqua aux Tuileries
un conseil priv, pour entendre l'avis de tout le monde, dsirant
presque, lui qui tait en gnral si rsolu, trouver dans l'opinion
d'autrui des raisons de se dcider.

Le conseil fut subitement convoqu un dimanche, 21 janvier, au
sortir de la messe. On y appela les grands dignitaires de l'Empire,
parmi les ministres celui des affaires trangres, et le secrtaire
d'tat Maret remplissant les fonctions de secrtaire du conseil;
enfin, les prsidents du Snat et du Corps Lgislatif, MM. Garnier
et de Fontanes. Napolon, grave, impassible, assis dans le
fauteuil imprial, avait  sa droite l'archichancelier Cambacrs,
le roi Murat, le prince Berthier, M. de Champagny,  sa gauche
l'architrsorier Lebrun, le prince Eugne, MM. de Talleyrand,
Garnier, de Fontanes; M. Maret, fermant le cercle, tait assis 
l'extrmit de la table du conseil, vis--vis de l'Empereur.

--Je vous ai runis, dit Napolon, pour avoir votre avis sur le plus
grand intrt de l'tat, sur le choix de l'pouse qui doit donner
des hritiers  l'Empire. coutez le rapport de M. de Champagny,
aprs quoi vous voudrez bien me donner chacun votre opinion.--M.
de Champagny prsenta un rapport disert et dvelopp sur les trois
alliances entre lesquelles il s'agissait de choisir: l'alliance
russe, l'alliance saxonne, l'alliance autrichienne. Il affirma
que les trois taient galement possibles, les trois cours tant
galement bien disposes (assertion un peu exagre quant  la
Russie, mais suffisamment vraie pour qu'on pt la prsenter comme
telle  ce conseil). Il compara ensuite les avantages personnels des
trois princesses. La princesse saxonne tait un modle de vertus,
un peu avance en ge, mais parfaitement constitue. La princesse
autrichienne avait dix-huit ans, une excellente constitution, une
ducation digne de son rang, des qualits douces et attachantes. La
princesse russe tait un peu jeune, ge d'environ quinze ans, doue,
disait-on, des qualits dsirables dans une souveraine, mais d'une
religion qui n'tait pas celle de la France, ce qui entranerait plus
d'un embarras, celui notamment d'une chapelle grecque aux Tuileries.
Quant aux avantages politiques, M. de Champagny n'hsita pas. Il n'en
voyait, il n'en montra que dans l'alliance avec la cour d'Autriche.
Il parla sur ce sujet en ancien ambassadeur de France  Vienne.

Aprs ce rapport il y eut un grand silence, personne n'osant
parler le premier, et chacun attendant, pour ouvrir la bouche, une
invitation de l'Empereur. Napolon se mit alors  recueillir les
voix, en commenant par la gauche, c'est--dire par le ct o
allaient tre exprims les avis les moins srieux, bien que M. de
Talleyrand s'y trouvt. Il se rservait les avis les plus graves
pour les derniers. L'architrsorier Lebrun, vieux royaliste, rest
tel  la cour impriale quoique trs-dvou  l'Empire, sortit
d'une sorte de somnolence, qui lui tait habituelle, pour mettre
une opinion qui ne manquait pas de sens. Je suis pour la princesse
saxonne, dit-il, cette princesse ne nous engage dans la politique de
personne, ne nous brouille avec personne, et de plus est de bonne
race. L'architrsorier n'en dit pas davantage. Le prince Eugne,
parlant aprs le prince Lebrun, reproduisit en termes simples et
modestes les raisons que donnaient les partisans de la politique
autrichienne, et qui furent rptes avec plus de force, quoique
avec une concision sentencieuse, par M. de Talleyrand. Celui-ci
tait, aprs l'archichancelier, le juge le plus comptent en pareille
matire. Il dit que le temps d'assurer la stabilit de l'Empire
tait venu, que la politique qui rapprochait de l'Autriche avait
plus qu'une autre cet avantage de la stabilit, que les alliances
avec les cours du Nord avaient un caractre de politique ambitieuse
et changeante, que ce qu'on voulait c'tait une alliance qui permt
de lutter avec l'Angleterre, que l'alliance de 1756 tait l pour
apprendre qu'on n'avait trouv que dans l'intimit avec l'Autriche
la scurit continentale ncessaire  un grand dploiement de forces
maritimes; qu'enfin, poux d'une archiduchesse d'Autriche, chef du
nouvel Empire, on n'aurait rien  envier aux Bourbons. Le diplomate
grand seigneur, parlant avec une finesse et une brivet ddaigneuse,
s'exprima comme aurait pu le faire la noblesse franaise, si elle
avait eu  mettre un avis sur le mariage de Napolon. Le snateur
Garnier se pronona pour cet avis moyen qui ne compromettait aucun
intrt, l'alliance saxonne. M. de Fontanes s'leva avec une chaleur
toute littraire, mme avec une sorte d'amertume royaliste, contre
les alliances du Nord. Il parla comme on parlait  Versailles quand
le grand Frdric et la grande Catherine taient sur les trnes du
Nord.

Contre l'usage, M. Maret, simple secrtaire, charg d'couter et de
recueillir l'opinion des autres, fut admis  donner la sienne, et
mit un avis qui n'avait pas grande importance aux yeux du conseil.
Il avait t l'intermdiaire de quelques confidences de la lgation
d'Autriche, et, par le motif du hasard, il opina pour la princesse
autrichienne. En passant  sa droite, Napolon devait rencontrer
des sentiments diffrents. Il entendit bien M. de Champagny rpter
ce qu'il avait dit dans son rapport, le prince Berthier qui aimait
l'Autriche se prononcer pour elle, et une forte majorit se dclarer
ainsi pour une archiduchesse. Mais il restait  consulter Murat et
l'archichancelier Cambacrs. Murat montra une vivacit extrme,
et exprima au milieu de ce conseil des grands de l'Empire tout ce
qui restait de vieux sentiments rvolutionnaires dans l'arme. Il
soutint que ce mariage avec une princesse autrichienne ne pouvait
que rveiller les funestes souvenirs de Marie-Antoinette et de Louis
XVI, que ces souvenirs taient loin d'tre effacs, loin d'tre
agrables  la nation; que la famille impriale devait tout  la
gloire,  la puissance de son chef; qu'elle n'avait rien  emprunter
 des alliances trangres, qu'un rapprochement avec l'ancien
rgime loignerait une infinit de coeurs attachs  l'Empire, sans
conqurir les coeurs de la noblesse franaise. Il s'emporta mme avec
toutes les formes du dvouement contre les partisans de l'alliance
de famille avec l'Autriche, affirmant qu'une telle alliance n'avait
pu tre imagine par les amis dvous de l'Empereur. On croyait voir
derrire lui les Bonaparte l'inspirant contre les Beauharnais, et M.
Fouch contre M. de Talleyrand.  la chaleur du roi de Naples succda
la froide prudence de l'archichancelier Cambacrs, s'nonant en un
langage simple, clair, modr, mais positif. Il dit que le premier
intrt  consulter tait celui de procurer des hritiers  l'Empire,
et qu'il fallait savoir si la princesse russe tait capable d'en
donner; que, si elle tait dans ce cas, il n'y avait pas  hsiter;
que, pour ce qui regardait la religion, on obtiendrait certainement,
en s'y appliquant, que la cour de Russie renont  des exigences
qui pourraient choquer les esprits en France; que, relativement  la
politique, il n'y avait pas un doute  concevoir; que l'Autriche,
prive  la fois dans ce sicle des Pays-Bas, de la Souabe, de
l'Italie, de l'Illyrie, et enfin de la couronne impriale, serait une
ennemie  jamais irrconciliable; que de plus ses penchants naturels
la rendaient incompatible avec une monarchie d'origine nouvelle;
que la Russie, au contraire, avait sous ce dernier rapport moins de
prjugs qu'aucune autre cour (ce qui tait vrai alors); qu'elle
avait dans son territoire, dans son loignement, des raisons de tout
genre d'tre l'allie de la France, aucune d'tre son ennemie; que
repousse elle ne pourrait pas manquer de devenir hostile, que la
guerre avec elle serait infiniment plus chanceuse qu'avec l'Autriche,
et qu'en la ngligeant on abandonnerait une alliance possible et
facile pour une alliance menteuse et impossible. Il conclut donc de
la manire la plus formelle en faveur du mariage avec la princesse
russe.

Ces deux avis, le dernier surtout provenant de l'homme le plus grave
du temps, avaient fortement contre-balanc les opinions mises en
faveur de l'alliance autrichienne; mais comme c'tait au surplus
une consultation plutt qu'une dlibration que Napolon avait
provoque, il n'y avait pas de rsolution dfinitive  prendre. Les
opinions de chacun exprimes, tout tait fini. Napolon, rest calme
et impntrable, sans qu'on pt  son visage deviner de quel ct il
penchait, remercia les membres de son conseil de leurs excellents
avis.--Je pserai, leur dit-il, vos raisons dans mon esprit. Je
demeure convaincu que, quelque diffrence qu'il y ait entre vos
manires de voir, l'opinion de chacun de vous a t dtermine
par un zle clair pour les intrts de l'tat, et par un fidle
attachement pour ma personne.--

[Date en marge: Fv. 1810.]

Le conseil fut immdiatement congdi, et il y eut dans le palais,
malgr la discrtion que Napolon imposait autour de lui sans se
l'imposer toujours  lui-mme, un grand retentissement de toutes les
opinions mises. La famille Murat crut mme un instant que la cause
de l'alliance russe tait gagne, et le dit au prince Cambacrs avec
de grands signes de joie. Mais les vnements devaient dcider la
question bien plus que l'opinion personnelle de Napolon[43].

[Note 43: L'archichancelier Cambacrs, dans son rcit, en confondant
en un seul deux conseils qui furent tenus sur le mme sujet, raconte
que tout lui parut arrang dans ce conseil, et que l'opinion de
Napolon tait faite quand il les appela  donner leur avis. C'est
une erreur de mmoire qui se produit souvent chez les esprits les
plus fermes et les plus exacts. Lors du premier conseil Napolon
tait loin d'tre fix. Mais il en fut tenu un second le 7 fvrier,
qui n'eut lieu en effet que pour la forme, et c'est le souvenir de
ce dernier qui se confondant avec le premier, aura laiss dans le
vridique archichancelier l'impression d'une scne arrange d'avance.]

[Note en marge: Dernier courrier venu de Russie, qui mcontente
Napolon, et dtermine brusquement son choix en faveur de la
princesse autrichienne.]

[Note en marge: Brusque rponse que Napolon fait  la Russie, et par
laquelle il se dgage envers elle.]

On attendait avec impatience un courrier de Russie, lorsque le 6
fvrier il arriva des dpches de M. de Caulaincourt faites pour
prolonger l'incertitude o l'on tait depuis plus d'un mois et demi.
Le 16 janvier avait expir le dernier dlai de dix jours demand
par l'empereur Alexandre  M. de Caulaincourt. Le 21 il n'avait pas
encore rpondu. videmment il voulait gagner du temps, et obtenir
la ratification du trait relatif  la Pologne avant de s'engager
irrvocablement  accorder la main de sa soeur. Il avait rpt
 M. de Caulaincourt que l'impratrice mre ne refusait plus son
consentement, que la grande-duchesse Catherine donnait galement
le sien, que les choses enfin iraient comme le dsirait Napolon;
mais qu'il lui fallait encore un peu de temps avant de rendre sa
rponse dfinitive. Une circonstance plus grave c'tait la sant de
la jeune princesse, qui ne rpondait pas entirement  l'impatience
qu'on avait de procurer un hritier  l'Empire, et l'exigence de
l'impratrice mre, qui voulait absolument une chapelle avec des
prtres grecs aux Tuileries. Du reste, M. de Caulaincourt ajoutait
qu'il attendait prochainement une explication formelle, et qu'il
ne doutait pas qu'elle ne ft favorable. Le caractre imptueux de
Napolon ne pouvait pas s'accommoder d'un tel tat d'incertitude.
Soit qu'on hsitt parce qu'on rpugnait  s'unir  lui, soit
qu'on chercht  gagner du temps afin de lui arracher un trait
dplaisant pour le prsent, imprudent pour l'avenir, il fut galement
rvolt de ces hsitations et de ces calculs. Il lui tait en outre
souverainement dsagrable de rester plus longtemps l'objet de tous
les propos, comme ces riches hritiers auxquels chacun  son gr
donne une pouse. Il se laissa donc aller  un de ces mouvements dont
il n'tait pas matre, et qui ont fini par dcider de sa destine;
il rsolut de rompre avec la Russie, et de prendre les lenteurs de
cette cour pour un refus qui le dgageait envers elle. Il n'avait pas
laiss d'ailleurs d'tre sensible aux raisons allgues en faveur
de l'Autriche et contre la Russie,  l'inconvnient d'avoir une
pouse qui peut-tre lui ferait attendre des enfants deux ou trois
ans, qui n'assisterait pas aux crmonies du culte national, qui
aurait ses prtres  elle, circonstance accessoire, mais fcheuse
chez une nation comme la nation franaise, qui, sans tre dvote, a
toutes les susceptibilits de la dvotion la plus vive. Il prouvait
de plus pour l'arme autrichienne un retour d'estime depuis la
dernire campagne, et considrait comme aussi grave d'avoir affaire
 elle qu' l'arme russe. Ces raisons runies, compltes par la
plus puissante de toutes, l'orgueil bless, agissant sur lui, il
se dcida sur-le-champ et avec l'incroyable promptitude qui tait
le trait distinctif de son caractre. Aprs avoir lu les dpches
de M. de Caulaincourt, il fit appeler M. de Champagny, lui ordonna
d'crire  Saint-Ptersbourg, et de dclarer le jour mme  M. de
Kourakin, que les lenteurs qu'on mettait  lui rpondre le dliaient
non d'un engagement (il n'y en avait jamais eu  Erfurt), mais de la
prfrence qu'il avait cru devoir  la soeur d'un prince son alli
et son ami, qu'une plus longue attente tait impossible dans l'tat
d'anxit o se trouvaient les esprits en France; qu'au surplus les
nouvelles qu'on lui donnait de la sant de la jeune princesse ne
rpondaient pas au motif qui lui avait fait dissoudre son ancien
mariage pour en contracter un nouveau; que par ces raisons il se
dcidait pour la princesse autrichienne, dont la famille, loin
d'hsiter, s'offrait elle-mme avec un empressement qui avait lieu de
le toucher.

[Note en marge: Refus de ratifier le trait secret relatif  la
Pologne.]

Quant  la convention relative  la Pologne, il s'expliqua d'une
manire plus vive encore, et qui dnotait mieux  quel point le dsir
de se soustraire aux exigences qu'on voulait lui imposer influait
sur le choix qu'il venait de faire.--Prendre, dit-il, l'engagement
absolu et gnral que le royaume de Pologne ne sera jamais rtabli,
est un acte imprudent et sans dignit de ma part. Si les Polonais,
profitant d'une circonstance favorable, s'insurgeaient  eux seuls
et tenaient la Russie en chec, il faudrait donc que j'employasse
mes forces  les soumettre? S'ils trouvaient des allis, il faudrait
que j'employasse toutes mes forces pour combattre ces allis?
C'est me demander une chose impossible, dshonorante, indpendante
d'ailleurs de ma volont. Je puis dire qu'aucun concours, ni direct
ni indirect, ne sera fourni par moi  une tentative pour reconstituer
la Pologne, mais je ne puis aller au del. Quant  la suppression
des mots POLOGNE et POLONAIS, c'est une barbarie que je ne saurais
commettre. Je puis, dans les actes diplomatiques, ne pas employer
ces mots, mais il ne dpend pas de moi de les effacer de la langue
des nations. Quant  la suppression des anciens ordres de chevalerie
polonais, on ne peut y consentir qu' la mort des titulaires actuels,
et en cessant de confrer de nouvelles dcorations. Enfin, quant
aux agrandissements futurs du duch de Varsovie, on ne peut se les
interdire qu' charge de rciprocit, et  condition que la Russie
s'engagera  ne jamais ajouter  ses tats aucune portion dtache
des anciennes provinces polonaises. Sur ces bases, ajoutait Napolon,
je puis consentir  une convention, mais je ne puis en admettre
d'autres.--En consquence, il fit rdiger un nouveau texte conforme
aux observations que nous venons de rapporter, et ordonna  M. de
Champagny de l'expdier sur-le-champ. Tout cela videmment devait
tre plus tt ou plus tard la fin de l'alliance, et l'origine d'une
brouille fatale.

[Note en marge: Le prince de Schwarzenberg mand sur-le-champ
aux Tuileries pour signer un projet de contrat de mariage avec
l'archiduchesse Marie-Louise, model sur le contrat de mariage de
Marie-Antoinette.]

Napolon ne s'en tint pas  rompre avec l'une des deux puissances
entre lesquelles il avait balanc, il voulut contracter le jour mme
avec l'autre. On n'avait cess d'entretenir par M. de Laborde des
communications secrtes avec M. de Schwarzenberg. On avait su que
sa cour, rpondant  ses questions, l'avait non-seulement autoris
 accepter toute offre de mariage, mais  faire ce qu'il pourrait
sans compromettre la dignit de l'empereur Franois, pour dcider le
choix de Napolon en faveur d'une archiduchesse. On lui fit demander
le soir mme du 6 fvrier, s'il tait prt  signer un contrat de
mariage. Sur sa rponse affirmative, les articles furent rdigs, et
rendez-vous lui fut donn pour le lendemain 7 aux Tuileries. Toujours
brusquant toutes choses, Napolon convoqua de nouveau un conseil
des grands dignitaires aux Tuileries, leur soumit dfinitivement la
question, mais pour la forme seulement, puisque son parti tait pris,
et disposa tout pour que le lendemain son sort ft dfinitivement li
 celui de l'archiduchesse d'Autriche.

[Note en marge: Soin  reproduire tous les dtails du crmonial
employ lors du mariage de Louis XVI.]

Le lendemain, en effet, sa volont fut excute sans dsemparer. Il
avait fait prendre aux archives des affaires trangres le contrat
de mariage de Marie-Antoinette, et il le fit exactement reproduire
dans la rdaction du sien, sauf quelques diffrences de langage,
que le temps et sa dignit lui semblaient exiger. Ainsi, il ne
voulut aucune mention d'une dot, aucune prcaution pour en assurer
la remise, et voulut que tout ft marqu au cachet de sa grandeur.
Il dcida que Berthier, son ami, l'interprte de ses volonts  la
guerre, irait demander la princesse  Vienne, en y dployant la
reprsentation la plus magnifique. Comme d'aprs l'usage monarchique,
lorsque le prince qui se marie ne va pas pouser en personne,
on emploie un procureur fond, et que le procureur fond doit
tre lui-mme prince du sang, Napolon fit choix de son glorieux
adversaire, de l'archiduc Charles, pour le reprsenter au mariage, et
pouser  sa place l'archiduchesse Marie-Louise. On fit rechercher
comment les choses s'taient passes aux mariages de Louis XIV, de
Louis XV, du grand Dauphin pre de Louis XVI, et enfin de Louis
XVI lui-mme. Ce dernier mariage surtout devint le modle auquel
on voulut se rapporter, bien que la cruelle fin de ce prince et de
son pouse infortune fussent de tristes prsages. Mais loin de l,
plus ils taient tristes, plus on y voyait un contraste  l'avantage
du prsent. Napolon aurait la gloire non-seulement d'avoir ramen
la royaut du martyre  la plus clatante des grandeurs, mais
d'avoir restaur jusqu'au systme de ses alliances. On mesurerait sa
gloire, ses services, par la diffrence qu'il y avait de l'chafaud
o avait mont Marie-Antoinette, au trne blouissant o devait
monter Marie-Louise! On alla consulter les plus vieux seigneurs de
l'ancienne cour, notamment M. de Dreux-Brz, autrefois matre des
crmonies, pour savoir comment toutes choses s'taient passes au
mariage de Marie-Antoinette, et pour les reproduire exactement,
avec une seule diffrence, celle de la magnificence. On laissa pour
la forme la mention mesquine d'un douaire de quelques centaines de
mille francs en faveur de la future impratrice, en cas de veuvage,
et Napolon fit stipuler pour elle un douaire de quatre millions.
On prpara des joyaux de la plus grande richesse. Napolon tait si
impatient, qu'il fit calculer la marche des courriers, de manire que
la nouvelle du consentement tant parvenue  Paris par le tlgraphe,
Berthier pt partir le jour mme, demander la princesse le jour de
son arrive  Vienne, clbrer le mariage le lendemain, et amener la
nouvelle pouse sur-le-champ  Paris, pour consommer le mariage vers
le milieu de mars. Le prince de Schwarzenberg consentit  tout ce
qu'on voulut, et expdia son courrier en sortant des Tuileries, aprs
avoir pris sur lui de signer pour l'archiduchesse Marie-Louise une
copie littrale du contrat de mariage de Marie-Antoinette.

[Note en marge: Accueil empress fait  Vienne  la demande de
mariage.]

[Note en marge: Consentement de Marie-Louise demand et reu par M.
de Metternich.]

Le courrier expdi de Paris le 7 fvrier arriva le 14  Vienne, et
y causa la plus vive satisfaction. Le parti de la guerre vaincu dans
la personne des Stadion, confondu par le rsultat de la dernire
campagne, avait fait place au parti de la paix,  la tte duquel se
trouvait M. de Metternich. L'ide de chercher  l'avenir le repos,
la sret, un rtablissement d'influence dans l'alliance avec la
France, laquelle devait amener la dissolution de l'alliance de la
France avec la Russie, cette ide dominait Vienne, dominait la cour
et la ville. On ne pouvait donc que bien accueillir un rsultat qu'on
avait ardemment dsir. M. de Metternich trouva l'empereur Franois
parfaitement dispos au projet de mariage, comme souverain et comme
pre. Comme souverain, il y voyait une combinaison heureuse pour sa
politique, car la couronne des Habsbourg tait garantie, et l'union
de la Russie avec la France dtruite. Comme pre, il entrevoyait
pour sa fille la plus belle fortune imaginable, et il pouvait mme
esprer le bonheur, car Napolon passait pour facile et bon dans ses
relations prives, indpendamment de tout ce qui devait chez lui
exalter l'imagination d'une jeune princesse. M. de Metternich, qui
avait vcu  Paris dans le sein de la famille impriale, pouvait
d'ailleurs, sous ces derniers rapports, rassurer compltement
l'empereur Franois. Toutefois ce monarque, qui aimait beaucoup sa
fille, et qui ne voulait  aucun degr la contraindre, chargea M.
de Metternich d'aller lui en parler lui-mme. Ce ministre se rendit
donc auprs de l'archiduchesse Marie-Louise, pour lui faire part du
sort qui l'attendait, si elle voulait bien l'agrer. Cette jeune
princesse, comme nous l'avons dit, avait dix-huit ans, une belle
taille, une excellente sant, la fracheur allemande, une ducation
soigne, quelque esprit, un caractre doux, les qualits dsirables
enfin chez une mre. Elle fut surprise et satisfaite, loin d'tre
effraye, d'aller dans cette France o le monstre rvolutionnaire
dvorait nagure les rois, et o un conqurant dominant aujourd'hui
le monstre rvolutionnaire, faisait trembler les rois  son tour.
Elle accueillit avec la rserve convenable, mais avec une joie
sensible, la nouvelle du sort brillant qui lui tait offert. Elle
consentit  devenir l'pouse de Napolon, la mre de l'hritier du
plus grand empire de l'univers.

[Note en marge: Promptitude qu'on met  Vienne dans les apprts du
mariage, pour satisfaire  l'impatience de Napolon.]

Ce consentement donn, on se hta de tout disposer  Vienne pour
satisfaire l'impatience de Napolon. On accepta le contrat de
mariage sign  Paris le 7 fvrier par le prince de Schwarzenberg,
 condition d'une rdaction plus dveloppe, et contenant diverses
stipulations d'usage dans la maison de Habsbourg. On entra dans
l'ide de Napolon de copier en tout les formes employes lors du
mariage de Marie-Antoinette, sauf, comme nous l'avons dit, une forte
augmentation de magnificence. La cour de Vienne, ainsi que celle de
Paris, se livra  la joie de cette nouveaut, et  la joie toujours
un peu purile et toujours involontaire, des apprts de fte. Dans
ces occasions, on se laisse aller, on se confie, on se rjouit, sans
tre bien sr qu'il y ait lieu de le faire, comme les enfants, par
le seul besoin physique du mouvement et du plaisir. Tout en entrant
dans les vues de Napolon, et en se dcidant, pour lui complaire, 
prcipiter les choses, on ne pouvait pas aller aussi vite qu'il le
voulait, parce qu'il aurait fallu omettre une foule de crmonies
fort imposantes, et qu'il et t contre son dessein de ngliger.
L'archiduc Charles fut accept comme procureur fond de Napolon
pour pouser la princesse, et Berthier comme son ambassadeur
extraordinaire pour la demander. Le mariage fut fix aux premiers
jours de mars.

[Date en marge: Mars 1810.]

[Note en marge: Joie de Napolon, de sa cour, et de la France
elle-mme.]

La nouvelle de l'accueil fait  ses propositions charma Napolon et
sa cour. Avec tout ce qui l'entourait, il se livra au plaisir des
ftes, des prparatifs, des dtails d'tiquette. Bientt le public
se mit de la partie et s'associa aux sentiments qu'il prouvait.
Les nuages levs par la dernire guerre semblaient se dissiper par
enchantement. On revint  l'esprance,  l'enthousiasme. La vieille
noblesse, occupe  mdire dans le faubourg Saint-Germain, s'mut
elle-mme, et une nouvelle portion sembla prte  s'en dtacher
pour se rendre  l'poux d'une archiduchesse d'Autriche. Il y eut
des ralliements nouveaux, car on pouvait bien servir celui que la
plus grande famille rgnante de l'univers consentait  adopter pour
gendre. Cet empressement tait tel qu'il faisait natre un danger,
celui d'offusquer les grandeurs rcentes nes de la Rvolution et de
l'Empire. Napolon fit preuve d'un tact parfait dans la composition
de la maison de la jeune Impratrice, en choisissant pour sa
premire dame d'honneur la duchesse de Montebello, veuve du marchal
Lannes, tu  Essling par un boulet autrichien! Tout le monde devait
approuver cet acte de gratitude, et la personne choisie, par sa
conduite, par sa distinction, non pas hrditaire mais personnelle,
mritait le rle lev qu'on lui destinait. Des apprts magnifiques
furent ordonns, et Berthier hta son dpart afin d'tre rendu dans
les premiers jours de mars  Vienne. La reine de Naples quitta Paris
de son ct avec une cour brillante, pour aller  Braunau recevoir la
nouvelle Impratrice aux frontires de la Confdration du Rhin.

[Note en marge: Entre de Berthier  Vienne le 5 mars 1810.]

Berthier, arriv le 4 mars 1810, fit le lendemain, 5, son entre
solennelle  Vienne, au milieu d'un concours inou de grands
seigneurs et de peuple. Toute la cour tait alle  sa rencontre avec
les quipages de la couronne qui devaient le transporter au palais.
Le peuple de Vienne, dans un excs de contentement, voulait dteler
sa voiture pour la traner, et on eut beaucoup de peine  empcher
cette manifestation tumultueuse.

[Note en marge: Demande de l'archiduchesse Marie-Louise le 8 mars.]

[Note en marge: Mariage le 11.]

Le 6 et le 7 se passrent en ftes. Le 8, Berthier, suivant les
usages de la cour d'Autriche, et conformment  ce qui s'tait
pratiqu pour le mariage de Marie-Antoinette, fit la demande
solennelle de la main de l'archiduchesse Marie-Louise, demande qui
fut suivie du consentement donn dans les formes les plus pompeuses.
Les jours suivants furent consacrs  de nouvelles formalits et 
de nouvelles ftes. Le 11 eut lieu le mariage, au milieu de la plus
grande affluence de monde, avec un appareil qui dpassait tout ce
qu'on avait vu jadis, avec une joie qui galait toutes les joies
populaires. L'archiduchesse, pouse par l'archiduc Charles, fut
sur-le-champ traite comme impratrice des Franais, et eut mme le
pas sur toute sa famille, par un excs de courtoisie de l'empereur
Franois et de l'impratrice sa seconde femme.

[Note en marge: Dpart de la nouvelle Impratrice le 13.]

Le 13 tait le jour dsign pour le dpart de l'Impratrice des
Franais. Le peuple de Vienne la suivit avec des acclamations,
avec un sentiment affectueux, inquiet mme au dernier moment; car
en la quittant, le souvenir du pass, le souvenir de l'infortune
Marie-Antoinette, se rveillait involontairement. Toute la cour
accompagna Marie-Louise.

L'empereur Franois, qui aimait sa fille, voulut l'embrasser encore
une fois, et il partit clandestinement pour Lintz, afin de l'y
surprendre et de lui adresser un dernier adieu.

[Note en marge: La nouvelle Impratrice livre aux mains franaises 
Braunau.]

Elle tait  Braunau le 16 mars. Tout y avait t prpar comme pour
le mariage de 1770, objet d'une constante imitation. Trois pavillons
lis l'un  l'autre, le premier rput autrichien, le second neutre,
le troisime franais, avaient t dresss pour recevoir la jeune
Impratrice. Elle fut amene du pavillon autrichien dans le pavillon
neutre par la maison de son pre, et l confie au prince Berthier,
reprsentant de l'Empereur, avec la dot, les joyaux, le contrat de
mariage, puis introduite dans le pavillon franais, o la reine de
Naples, soeur de Napolon, la reut en l'embrassant. De Braunau on
la conduisit  Munich, de Munich  Strasbourg, partout accompagne
par les acclamations des populations allemandes et franaises, 
travers lesquelles passait ce spectacle trange, de la fille des
Csars allant pouser le soldat heureux, vainqueur de la Rvolution
franaise et de l'Europe.  la fivre de la guerre avait succd une
fivre de joie et d'esprance.

[Date en marge: Avril 1810.]

[Note en marge: Entre de l'Impratrice  Strasbourg le 23 mars.]

[Note en marge: Premire entrevue de Napolon avec Marie-Louise 
Compigne, le 27 mars.]

Le 23 mars, l'impratrice Marie-Louise entra  Strasbourg,
accueillie par le mme enthousiasme populaire. Elle passa par
Lunville, Nancy, Vitry. C'est  Compigne qu'elle devait voir
Napolon pour la premire fois entour de toute sa cour. Mais, afin
de lui pargner l'embarras d'une entrevue officielle, Napolon partit
de Compigne avec Murat, et alla la surprendre en route. Il se jeta
dans ses bras, et sembla content du genre de beaut et d'esprit qu'il
crut apercevoir en elle  la premire vue. Une femme bien constitue,
bonne, simple, convenablement leve, tait tout ce qu'il dsirait.
Il parut parfaitement heureux en entrant avec elle dans le chteau de
Compigne, le 27 mars au soir.

Ils y restrent jusqu'au 30. Ce jour-l il partit avec la nouvelle
Impratrice pour Saint-Cloud, o devait se clbrer le mariage civil.
Les crmonies qui avaient eu lieu  Vienne, conformment aux usages
des anciennes cours, suffisaient pour rendre le mariage complet et
irrvocable. Leur renouvellement  Paris n'tait plus qu'une forme,
une solennit due  la nation chez laquelle venait rgner la nouvelle
souveraine.

[Note en marge: Mariage civil  Saint-Cloud, le 1er avril.]

[Note en marge: Mariage religieux  Paris le 2 avril.]

Le 1er avril, en prsence de toute la cour impriale et dans la
grande galerie de Saint-Cloud, eut lieu le renouvellement du
mariage civil entre Napolon et Marie-Louise, par le ministre
de l'archichancelier Cambacrs. Le 2 avril devait se faire aux
Tuileries le renouvellement du mariage religieux pour le peuple de
Paris.

Le 2, en effet, Napolon prcd de sa garde, entour de ses
marchaux  cheval, suivi de sa famille et de sa cour contenues
dans cent voitures magnifiques, fit son entre dans Paris, par
l'arc de triomphe de l'toile. Ce monument, dont les fondements
taient  peine poss alors, avait t figur  peu prs comme il
existe aujourd'hui. Napolon passa sous sa vote dans la voiture du
sacre, voiture  glaces, qui permettait de le voir assis  ct de
la nouvelle Impratrice. Il parcourut les Champs-lyses en passant
entre une double range de somptueuses dcorations, et  travers un
peuple immense.

[Note en marge: Le mariage de Napolon renouvelle ses illusions et
celles de la France.]

Il entra dans le palais des Tuileries par le jardin. On avait choisi
pour y dresser l'autel nuptial le grand salon o sont rassembls
aujourd'hui les plus beaux ouvrages de l'art, et o l'on arrive
par une galerie de tableaux, la plus longue, la plus riche qu'il
y ait au monde, et qui runit les Tuileries au Louvre. Toute la
population opulente de Paris, resplendissante de toilette, avait
trouv place sur deux rangs de banquettes le long de cette galerie.
Napolon donnant la main  l'Impratrice, et suivi de sa famille, fit
le trajet  pied, et vint recevoir dans la grande salle, o tait
prpare une chapelle blouissante d'or et de lumire, la bndiction
nuptiale. Des cris d'enthousiasme couronnrent la fin de la
crmonie. Le soir il y eut un banquet de noces dans le grand thtre
des Tuileries. Les jours suivants furent employs en ftes lgantes
et magnifiques. Toutes les classes prirent part  cette joie, qui
succdait aux sombres impressions que la dernire guerre avait fait
natre. En voyant de nouveau Napolon tout-puissant et heureux, on
oublia qu'un moment il avait failli ne plus l'tre. En le voyant si
bien mari, on crut qu'il tait dfinitivement tabli. On repoussa
loin de soi des pressentiments passagers, comme un rve sinistre
et sans ralit. On recommena  croire  la grandeur infinie et
ternelle de l'Empire, comme si on n'en avait jamais dout. En
effet, la victoire de Wagram, quoiqu'elle n'et pas gal celles
d'Austerlitz, d'Ina, de Friedland par la grandeur des trophes, tout
en les galant par le gnie, la victoire de Wagram complte par le
mariage avec Marie-Louise, replaait Napolon  son plus haut degr
de puissance; et la prudence venant rparer peu  peu la grande faute
de la guerre d'Espagne, les dernires illusions nes de ce mariage
pouvaient se raliser. Mais pour qu'il en ft ainsi, il et fallu
changer quelque chose qu'on change moins que le destin, il et fallu
changer le caractre d'un homme, et cet homme tait Napolon.


FIN DU LIVRE TRENTE-SEPTIME

ET DU ONZIME VOLUME.




DOCUMENTS SUR LA BATAILLE DE TALAVERA.

(VOIR PAGES 162 ET 173.)


_Extrait du rapport historique des oprations du 1er corps de l'arme
d'Espagne, command par le marchal Victor._

1809.

L'arme vint prendre position le 26 juillet au soir  Santa-Olalla,
la cavalerie  el Bravo-Etoten et Domingo-Perez. L'on apprit 
Santa-Olalla que Cuesta y tait arriv la veille avec son arme,
que les Anglais devaient le suivre, et qu'aussitt que Cuesta avait
appris que son avant-garde tait engage  Alcabon, il avait fait
sa retraite sur Talavera. Le 27, l'arme se mit en mouvement  deux
heures du matin, se dirigeant sur Talavera, le 1er corps ouvrant la
marche, ayant la cavalerie du gnral Latour-Maubourg qui formait son
avant-garde et qui rencontra l'arrire-garde de l'ennemi  la hauteur
de Cazalegas; elle tait compose de troupes anglaises du corps de
dix mille hommes qui avait pass la journe du 26  Cazalegas; elle
se reploya vivement sur l'Alberche et passa cette rivire.

Le 1er corps tait runi sur le plateau qui domine l'Alberche 
une heure aprs-midi; l'on apercevait sur la rive droite quelques
escadrons ennemis sans infanterie; l'on voyait sur les plateaux en
arrire et au nord de Talavera des mouvements de troupes, mais on ne
pouvait reconnatre l'arme ennemie, ses forces et ses dispositions,
le terrain qui conduit de l'Alberche  Talavera et au plateau
qui domine cette ville tant couvert d'oliviers et de forts de
chnes; c'tait  la faveur de ces bois que l'ennemi masquait ses
dispositions et se formait pour recevoir la bataille.

M. le marchal duc de Bellune, qui, pendant son sjour  Talavera,
avait parfaitement reconnu le terrain, jugea la position que l'ennemi
allait prendre: sa droite appuye  Talavera, sa gauche  la montagne
qui forme le contre-fort du bassin du Tietar; elle est fortifie
d'un mamelon qui s'lve  l'est par une rampe trs-rapide, et qui
s'inclinant  l'ouest par un mouvement de terrain beaucoup plus doux
se lie  une continuit de petits mamelons qui se prolongent dans la
direction de Talavera. Ce mamelon laisse entre lui et la montagne une
valle de trois cents toises de dveloppement o prend naissance un
ravin qui se prolonge du nord au sud et qui, couvrant la gauche et le
centre de l'ennemi, vient se perdre dans la valle de Talavera,  la
naissance des oliviers o la droite de l'ennemi tait adosse; cette
droite a sur son front plusieurs accidents de terrain dont l'ennemi
profita, soit en y levant des ouvrages, soit en y faisant des abatis
pour la rendre d'un plus difficile accs. Deux routes faciles et
praticables pour l'artillerie conduisent de l'Alberche  la position
de l'ennemi: l'une est la grande route de Talavera, et l'autre se
rencontre  la Casa del Campo de Salinas. On la suit pendant une
demi-lieue dans la fort de chnes, et, pour y arriver, il faut
passer l'Alberche  gu.

La poussire que l'on avait vue s'lever dans la direction de
Casa de las Salinas faisait prsumer que l'ennemi y avait un corps
d'avant-garde. M. le marchal duc de Bellune, dont le projet tait
de manoeuvrer sur la gauche de l'ennemi avec tout son corps, tandis
que M. le gnral Sbastiani, avec le 4e, soutenu de la rserve,
oprerait une diversion sur la droite, et que la cavalerie du gnral
Latour-Maubourg observerait le centre, ordonna au gnral Lapisse
de passer l'Alberche, de se diriger  Casa de las Salinas, d'en
chasser l'ennemi; au gnral Ruffin de passer aussi l'Alberche avec
son infanterie seulement, et d'appuyer par la droite le mouvement
du gnral Lapisse. Le 16e d'infanterie lgre, qui tait en tte
de la division Lapisse, engagea bientt la fusillade; elle fut
trs-vive pendant une heure. L'ennemi avait sur ce point 6 mille
hommes soutenus de quatre bouches  feu; il se retirait lentement de
position en position; le gnral Chaudron-Rousseau, qui dirigeait le
16e rgiment, profitant habilement d'un terrain moins garni d'arbres,
ordonna  ce rgiment de charger l'ennemi  la baonnette, ce qu'il
fit avec toute la bravoure qui le distingue. Bientt l'ennemi fut en
pleine droute et ne songea plus qu' gagner  la course le gros de
ses troupes.

M. le marchal duc de Bellune, qui s'tait port sur ce point,
envoya l'ordre au gnral Villatte de passer l'Alberche et de suivre
la direction du gnral Ruffin;  la brigade de cavalerie lgre
du gnral Beaumont de soutenir la division Lapisse qui continuait
 se porter en avant, ainsi que le gnral Ruffin; au gnral
Latour-Maubourg de passer l'Alberche avec sa cavalerie et de se
former dans la plaine situe entre la grande route de Talavera et
celle de Casa de las Salinas, et  l'artillerie des divisions et 
la rserve de passer l'Alberche au gu et de suivre par le chemin de
Casa de las Salinas le mouvement de l'infanterie.

Les divisions Lapisse et Ruffin dbouchaient de la fort de chnes;
le pays commenait  s'ouvrir; l'on aurait pu facilement distinguer
les mouvements de l'ennemi s'il n'et pas t si tard. Cependant on
apercevait un corps de 10  12 mille hommes qui se pressait d'arriver
 sa position; l'artillerie, qui avait dbouch sur le plateau
aussitt que les divisions, fit un mal considrable  ces troupes et
y jeta le plus grand dsordre. Ce dsordre fut beaucoup plus grand
 la droite de l'arme ennemie; quoiqu'elle n'et pas t attaque,
elle se mit en pleine droute, et si dans cet instant le 4e corps et
pu former son attaque, l'action tait dcide. D'aprs le rapport des
prisonniers, des dserteurs et des gens du pays, Cuesta fut oblig
d'envoyer cinq rgiments de cavalerie pour rallier les fuyards, et
ce ne fut que fort avant dans la nuit qu'on parvint  en ramener une
partie. Cuesta fit dcimer les officiers, sous-officiers et soldats
de plusieurs rgiments. Cette terreur avait t imprime dans son
arme par le mouvement rapide du 1er corps sur la gauche de l'arme
combine.

Les divisions Ruffin, Villatte et Lapisse n'taient plus qu' une
demi-porte de canon de la position de l'ennemi; il tait nuit, l'on
ne pouvait plus engager l'action; mais le marchal duc de Bellune
jugea que si,  la faveur de l'obscurit et de la confusion que son
attaque vive et rapide avait jete dans les troupes ennemies, l'on
russissait  enlever le mamelon que l'on pouvait regarder comme la
clef de la position, l'ennemi ne pourrait plus tenir sans s'exposer
 une dfaite totale; en consquence il ordonna au gnral Ruffin
d'emporter le mamelon avec ses trois rgiments, au gnral Villatte
de soutenir cette attaque, et au gnral Lapisse d'oprer une
diversion sur le centre de la ligne ennemie sans cependant s'engager.
Cette attaque n'eut pas le rsultat que l'on devait attendre; le
9e rgiment, qui en formait la tte et qui la dtermina avec cette
bravoure qu'on lui connat, ne fut pas soutenu; l'obscurit qui
rgnait avait fait prendre une fausse direction au 24e rgiment, et
la marche du 96e fut retarde par le passage du ravin. L'ennemi qui
sentait toute l'importance de ce mamelon l'avait garni de plusieurs
bataillons qu'il fit soutenir par d'autres troupes aussitt qu'il
vit qu'il tait attaqu. La configuration du mamelon lui donnait la
facilit de faire arriver ses secours promptement, tandis que nous
avions un terrain difficile  pratiquer pour y envoyer les ntres;
le 9e rgiment tait presque parvenu  la crte du mamelon, quelques
hommes mme furent tus en le couronnant; mais oblig de s'engager de
nouveau avec des troupes fraches, il fut contraint de se reployer,
et il le fit jusqu' mi-cte, o il se maintint. Ce rgiment s'acquit
une grande gloire dans cette affaire, o il perdit 300 hommes tus et
blesss; le colonel Meunier s'est particulirement distingu, il a
reu trois coups de feu; l'artillerie tait place sur un monticule
form par un mouvement de terrain qui du grand mamelon court  l'est,
et domine le vallon de droite, le plateau et la valle de Talavera:
elle aurait pu favoriser l'attaque du mamelon, mais on craignait de
la faire agir sur nos troupes.

M. le marchal duc de Bellune ne crut pas devoir faire renouveler
l'attaque; les troupes taient harasses; depuis deux heures du matin
elles taient en marche, et il en tait dix du soir.

La division Ruffin prit position au pied du mamelon avec ses deux
rgiments, le 9e d'infanterie resta  celle qu'il occupait.

La division Villatte en rserve derrire l'artillerie et sur le
rideau.

La division Lapisse en colonne par rgiment sur le plateau en face
du centre de l'ennemi.

La cavalerie du gnral Latour-Maubourg en rserve derrire elle.

La brigade du gnral Beaumont en seconde ligne derrire la division
Ruffin.

Il y eut dans l'arme combine,  onze heures du soir et  deux
heures du matin, une fusillade qui se prolongea de la droite  la
gauche et que l'on prsuma tre occasionne par une mprise ou une
terreur panique.

M. le marchal duc de Bellune dpcha dans la nuit son aide de camp,
M. le colonel Chateau, prs de Sa Majest Catholique, pour lui rendre
compte des vnements de la journe, et lui demander ses intentions
pour les oprations du lendemain; il fit reprsenter  Sa Majest
qu'il croyait que l'attaque devait toujours se faire par la gauche de
l'ennemi, mais que le 4e corps devait aussi agir sur la droite pour
la soutenir.

Une centaine de prisonniers, dont quatre officiers, avaient t
faits par le 9e rgiment sur le plateau; l'on apprit d'eux que
l'arme anglaise occupait la gauche depuis les oliviers jusqu' la
montagne et que les Espagnols taient  la droite, occupant fortement
Talavera.

 la pointe du jour l'on vit l'ennemi couronner le mamelon, sur
lequel il avait conduit quatre bouches  feu; une ligne d'infanterie,
ayant sa gauche au mamelon, sa droite au bois d'oliviers; et derrire
une autre ligne de cavalerie; derrire le mamelon et dans le
prolongement del Casar de Talavera, l'on remarquait cinq  six lignes
d'infanterie et de cavalerie.

Quelques escadrons observaient  gauche le vallon, o ils taient
appuys de deux ou trois bataillons; quant  la droite, il tait
impossible de juger de quelles troupes elle se composait,  cause
des oliviers; l'on apercevait seulement sept  huit mille hommes,
infanterie et cavalerie, en avant de Talavera.

La reconnaissance que M. le marchal duc de Bellune fit le matin sur
tout le front de la ligne ennemie le confirma dans l'opinion o il
tait la veille, que l'enlvement du mamelon dciderait la bataille;
il dpcha de nouveau le colonel Chateau auprs de Sa Majest
Catholique pour la prvenir qu'il allait faire attaquer le mamelon,
et il la priait de faire agir le 4e corps, soutenu de la rserve,
sur la droite de l'ennemi, tandis que le gnral Lapisse, ayant en
seconde ligne la cavalerie du gnral Latour-Maubourg, menaait le
centre. Les ordres furent expdis aux gnraux du premier corps.
Le gnral Ruffin disposa ses trois rgiments pour l'attaque de la
manire suivante: le 9e d'infanterie lgre  droite, le 24e au
centre, et le 96e  la gauche en colonnes serres par divisions et
bataillons; ce fut dans cet ordre que cette division s'branla; la
fusillade fut bientt engage, et le 24e rgiment ne tarda pas 
occuper le premier plateau du mamelon. Il continua, toujours soutenu
des 9e et 96e, son attaque; il tait prt  couronner le mamelon et
 enlever les pices, lorsque l'ennemi le fit attaquer ainsi que les
9e et 96e par des troupes fraches qu'il avait pu facilement tirer
de son centre et faire remplacer par celles de sa droite qui ne fut
pas attaque; l'engagement fut vif et meurtrier; mais nos troupes
puises par les pertes qu'elles avaient faites, furent obliges
d'abandonner le mamelon et de se reployer. Ce mouvement rtrograde
se fit en ordre et lentement pour donner le temps aux blesss de
se retirer: il en resta trs-peu au pouvoir de l'ennemi. Les 9e,
24e et 96e se sont montrs dignes de leur rputation; ils ont eu
plus des deux tiers de leurs officiers hors de combat et 500 hommes
par rgiment tus ou blesss. MM. les gnraux Ruffin et Barrois
commandaient cette attaque; ils se sont fait remarquer par la bont
de leurs dispositions et le calme qu'ils ont mis  les excuter:
ils ont t parfaitement seconds par le chef de bataillon Regeau,
commandant le 9e; le colonel Jamin, du 24e, et le chef de bataillon
Loyard, du 96e: ce dernier a t bless, ainsi que l'aide de camp
Challier du gnral Ruffin, et Auguste Vilmorin du gnral Barrois.

Jusqu'alors l'ennemi n'avait t attaqu que par la gauche; le roi,
pntr de la ncessit de mettre de l'ensemble dans les oprations
pour obtenir le succs que l'on pouvait esprer, malgr les forces
suprieures de l'ennemi et la bont de sa position, se rendit en
personne sur le terrain, et aprs avoir reconnu la ligne ennemie,
Sa Majest dtermina une attaque gnrale sur tout son front; les
dispositions suivantes furent transmises  MM. les gnraux.

La division Ruffin, en longeant le pied de la grande chane de la
montagne, devait dborder l'ennemi par sa gauche.

Le gnral Villatte eut ordre de menacer le mamelon avec une
brigade, et de garder le vallon avec l'autre brigade et le bataillon
de grenadiers.

Le gnral Lapisse eut pour instruction de passer le ravin,
d'aborder le centre de l'ennemi, soutenu de la division de dragons et
de la division Dessoles.

Le gnral Sbastiani de ngliger la grande route de Talavera, qu'on
se bornait  faire observer par la division de dragons Milhaud, et
de lier son attaque sur la droite de l'ennemi avec celle du centre
excute par le gnral Lapisse.

L'artillerie fut dispose en consquence; il tait deux heures
de l'aprs-midi quand ces dispositions furent connues de MM. les
gnraux; c'est aussi  cette heure que l'ennemi reut un renfort
de toutes les troupes anglaises dtaches dans les montagnes, et
qui faisaient partie du corps command par le gnral Wilson. Elles
dbouchrent par le chemin de Mejorada, et vinrent se former en 4e
ligne sur le prolongement du grand mamelon dans la direction del
Casar de Talavera. L'on avait t aussi oblig de dtacher quelques
troupes pour couronner la crte de la montagne et pour arrter
quelques bataillons portugais qui avaient t envoys sur ce point.

Les gnraux plaaient leurs troupes pour oprer d'aprs les
dispositions arrtes par Sa Majest Catholique. M. le marchal duc
de Bellune attendit pour faire agir les siennes que le 4e corps ft
arriv  sa hauteur; aussitt qu'il fut engag, les gnraux Lapisse,
Villatte et Ruffin branlrent leurs troupes.

Le gnral Lapisse passa le ravin soutenu de la cavalerie du gnral
Latour-Maubourg et appuy de deux batteries de huit bouches  feu
chacune.

Le gnral Villatte menaa le mamelon, couvrit le vallon, et le
gnral Ruffin suivit la direction qui lui avait t donne.

L'attaque du 4e corps eut dans son principe tout le succs que
l'on pouvait esprer, mais elle fut bientt repousse, et le
mouvement rtrograde de ce corps qui dcouvrait la gauche du gnral
Lapisse, le fora  s'arrter malgr le succs qu'il avait remport
sur l'ennemi; il avait enfonc son centre, et mis le plus grand
dsordre dans ses troupes. En cela, il fut puissamment second par
l'artillerie, qui tait dirige par le gnral d'Aboville. Elle
rendit dans cette occasion, comme dans toutes celles o elle se
trouva, les plus grands services. Le gnral Latour-Maubourg, par
les mouvements qu'il fit faire  sa cavalerie, contribua beaucoup
au succs de cette attaque. C'est dans cet instant que le gnral
Lapisse fut frapp du coup mortel qui le conduisit au tombeau
quelques jours aprs. L'arme perdit un de ses bons officiers
gnraux, et sa perte fut vivement sentie par M. le duc de Bellune et
par tout le premier corps.

Toutes les troupes se sont bien conduites, particulirement le 16e
d'infanterie lgre, les 8e et 54e de ligne; le 3e bataillon du 54e,
command par le chef de bataillon Martin, s'est fait remarquer par
plusieurs charges qu'il a faites  la baonnette.

Les colonels Philippon, du 54e; Barri, du 45e; le chef de bataillon
Gheneser, commandant le 16e lger, les colonels Dormoncourt, du 1er
dragons, et Ismert, du 2e, ont t blesss, les gnraux Laplane
et Chaudron-Rousseau se sont fait remarquer par leurs bonnes
dispositions.

Un seul mouvement d'indcision fut remarqu par M. le marchal
duc de Bellune dans un des rgiments de la division Lapisse; Son
Excellence s'y porta de suite et prvint les inconvnients qui
pouvaient en rsulter.

Tandis que la division Lapisse obtenait ces avantages sur le centre
de l'ennemi, le gnral Villatte manoeuvrait au pied du mamelon et
disposait la brigade qui tait destine  couvrir le vallon. Le
bataillon des grenadiers, aux ordres de M. Bigex, tait dj form
en colonne, le 27e rgiment faisait le mme mouvement, lorsque
l'ennemi dtermina une charge de cavalerie sur cette infanterie; elle
fut reue avec le plus grand calme et la plus grande valeur par le
bataillon de grenadiers et le 27e d'infanterie lgre. Quantit de
chevaux et d'hommes vinrent tomber au pied des rangs de l'infanterie;
le 23e de dragons lgers qui tenait la tte de cette charge, malgr
la fusillade du 27e et du bataillon de grenadiers, s'engagea dans la
valle, passant entre la division Villatte et la division Ruffin;
la brigade Strolz, compose des 10e et 26e chasseurs, se porta 
sa rencontre; le gnral Strolz manoeuvra avec ses troupes pour
les laisser passer et les charger en queue; bientt la mle fut
complte; M. le marchal duc de Bellune, qui du rideau o tait
place l'artillerie avait vu la cavalerie ennemie faire cette pointe,
ft avancer les lanciers polonais et les chevaux-lgers westphaliens
qui la prirent en tte et en flanc. Il ne s'chappa que cinq hommes
du 23e de dragons lgers; tout fut tu ou pris.

MM. les gnraux Villatte et Cassagne, qui se trouvaient avec le
27e, furent quelque temps entrans par cette charge et obligs de la
suivre.

M. le colonel Lacoste et le chef d'escadron Bigex se sont
particulirement distingus dans cette occasion.

Le gnral Ruffin avait continu son mouvement et dj la tte de sa
colonne dbordait la gauche de l'ennemi, lorsqu'il reut l'ordre de
s'arrter et de se maintenir dans cette position.

Il tait cinq heures de l'aprs-midi; M. le marchal duc de Bellune
insista prs de Sa Majest Catholique pour qu'elle ordonnt une
seconde attaque sur toute la ligne; il tait constant que l'ennemi
branl par celles successives qu'il avait essuyes, et par les
pertes qu'il avait faites, se disposait  faire sa retraite. Dj
il montrait peu de troupes sur son centre, le feu de son artillerie
s'tait ralenti, ce qui donnait  croire qu'il avait retir de ses
pices ou que les munitions lui manquaient.

Le 4e corps, qui s'tait ralli un peu loin du terrain o il avait
combattu, reut l'ordre de se porter en avant, soutenu de la rserve
et de la garde du roi. L'on esprait tout de ce dernier effort,
lorsqu'on vint prvenir le roi qu'une colonne ennemie suivant la
grande route de Talavera se dirigeait sur l'Alberche; Sa Majest
envoya un de ses aides de camp  M. le duc de Bellune pour le
prvenir de ce mouvement et lui faire connatre que son intention
tait que la retraite s'oprt. M. le marchal duc de Bellune insista
de nouveau prs de Sa Majest Catholique et lui fit dire que rien
ne dterminait le mouvement de retraite, que l'ennemi, loin de nous
attaquer, songeait plutt  faire la sienne, et que la marche de
cette colonne sur l'Alberche serait bientt arrte si le 4e corps
attaquait.

Les choses restrent dans cet tat jusqu' la nuit, les Anglais
montrant peu de troupes; quelques corps de cavalerie voulurent
se faire voir au centre, mais ils furent bientt chasss par
l'artillerie du plateau.

M. le marchal duc de Bellune fit pousser une reconnaissance sur
Talavera par le 54e de ligne et le 5e de chasseurs, qui avait pour
objet de connatre positivement le mouvement des ennemis dans cette
direction; une partie du champ de bataille du 4e corps fut trouve
abandonne par nos troupes et l'ennemi. Ce ne fut qu' un quart de
lieue de Talavera que l'on rencontra une colonne ennemie, qui de
Talavera se dirigeait par la route de Casa de Salinas; elle parut peu
considrable, et n'tre qu'une simple reconnaissance que l'ennemi
envoyait aussi de son ct pour savoir ce qu'taient devenues les
troupes qui l'avaient combattu dans cette partie.

M. le marchal duc de Bellune tait dcid  se maintenir la nuit
dans ses positions et  faire le lendemain de nouveaux efforts
pour dbusquer entirement l'ennemi des siennes. Des ordres furent
expdis aux gnraux de conserver celles qu'ils occupaient et qu'ils
avaient prises sur l'ennemi, de faire remplacer les cartouches qui
avaient t consommes et de se tenir prts  combattre le lendemain
29. M. le marchal expdiait un officier au roi pour lui rendre
compte de ses dispositions, lorsqu'il eut l'avis que le 4e corps
et la rserve taient en marche pour repasser l'Alberche, et que
le mouvement de retraite ordonn par le roi tait ncessit par la
prsence de l'arme de Vngas sous les murs de Madrid, et par l'tat
de fermentation dans lequel se trouvait cette ville.

Il n'tait pas possible au 1er corps de se maintenir dans les
positions desquelles il avait chass l'ennemi. La retraite fut
ordonne, aprs avoir laiss reposer les troupes sur le champ de
bataille jusqu' trois heures du matin. Elle se fit dans le plus
grand ordre et sans laisser aucune voiture ni bless sur le champ de
bataille.

La cavalerie ne quitta sa position qu'au point du jour.

 six heures du matin, tout le corps d'arme se trouva en position
sur la rive gauche de l'Alberche dans le mme ordre qu'il observait
lorsqu'il marcha  l'ennemi le 27.

La perte de l'arme anglaise est trs-considrable, on peut la
porter  10 mille hommes tus, blesss et prisonniers; cinq mille
coups de canon ont t tirs dans ses lignes,  un quart de porte,
par le 1er corps; les gnraux Mackenzie et Langwerth, quatre
colonels ont t tus; 200 officiers et 3 mille hommes blesss ont
t trouvs  Talavera.

L'on aura une ide de ce que cette arme a souffert lorsqu'on saura
que le premier corps laiss seul pour l'observer, tandis que la
rserve et le 4e corps se portaient sur Vngas, est rest les 29,
30 et 31  une lieue du champ de bataille, sans qu'elle ost rien
entreprendre sur lui.

La perte du 1er corps a t aussi trs-considrable: 26 officiers
et 423 soldats ont t tus, 126 officiers et 3,341 soldats ont t
blesss.

Au quartier gnral de Talavera, le 10 aot 1809.

                 _Le gnral de brigade, chef de l'tat-major gnral
                                                       du 1er corps._

       *       *       *       *       *

_Le roi Joseph  l'Empereur._

                                             Madrid, le 30 aot 1809.

SIRE,

J'ai l'honneur d'adresser  Votre Majest le rapport de M. le
marchal Jourdan sur les oprations de l'arme de Votre Majest,
depuis le 23 juillet jusqu'au 15 aot. J'ai charg un officier de
porter le double de ce rapport  Votre Majest, mais il est probable
que cette copie porte par l'estafette vous arrivera la premire.
L'officier porte aussi  Votre Majest le rapport du marchal
Victor, que Votre Majest ne lira pas sans peine: il est difficile
de concevoir l'aveugle passion qui l'a dict; j'ai t forc par
le sentiment de mon honneur et de celui de l'arme de lui faire la
rponse ci-jointe. Si Votre Majest prouve quelque plaisir des
succs qui ont couronn ses armes en Espagne et de nos efforts pour y
contribuer, je lui demande en grce, au nom de ses intrts les plus
chers, de donner une destination en Allemagne, en France ou en Italie
au marchal Victor, et mme au marchal Ney. Ce dernier n'obit ni au
marchal Soult ni  moi.

Je suis occup  faire rtablir les communications. Nous avons
perdu plusieurs estafettes, deux venant de France et trois y allant,
ces dernires portaient  Votre Majest mes dpches aprs les
affaires de Talavera et d'Almonacid. L'ennemi n'y aura appris que ses
dsastres. Je n'ose pas confier  l'estafette le rapport du marchal
Victor.

Je renouvelle  Votre Majest la demande qu'elle daigne me permettre
de prendre pour ma garde vingt hommes par rgiment, elle est fort
affaiblie.

Le gnral Strolz, mon aide de camp, a eu le bonheur de commander la
brigade qui a fait prisonnier le 23e rgiment de cavalerie anglais.
Je prie Votre Majest de le nommer officier de la Lgion d'honneur,
il est dj lgionnaire, c'est une rcompense qu'il regarde comme
au-dessus de tout ce qu'on pourrait faire pour lui. C'est le mme
officier que Votre Majest chargea d'une reconnaissance en arrivant
 Vittoria, et qui, en ayant rendu compte  Votre Majest  Burgos,
mrita qu'elle me dt: Voil un officier de la bonne roche. Il l'a
prouv au combat d'Alcabon,  Talavera et  Almonacid.

De Votre Majest, sire, le dvou serviteur et affectionn frre,

                                                             JOSEPH.

       *       *       *       *       *

_ M. le marchal duc de Bellune._

                                             Madrid, le 27 aot 1809.

J'ai reu, monsieur le duc, votre lettre de Daimiel du 20 avec
le rapport du chef d'tat-major du 1er corps, en date de Talavera
du 10. Vous me proposez d'approuver ce rapport; rien ne pouvait
plus m'tonner, aprs l'avoir lu, que la proposition que vous me
faites d'approuver une diatribe astucieuse des relations que vous
avez eues avec moi depuis la bataille de Medellin jusqu' celle
de Talavera; il faut qu'on vous ait donn une ide bien trange
de mon caractre, ou que vous vous en soyez impos  vous-mme en
dnaturant compltement les motifs des procds que j'ai toujours eus
avec vous dans tous les vnements. Le ton de ce rapport est celui
d'un homme qui, mcontent de ne commander que le plus beau corps de
l'arme, s'efforce de prouver que s'il et eu la pense de toutes
les oprations, les affaires eussent t bien; qu'elles ont t mal
sous mon commandement parce qu'il n'a pas plu  l'Empereur de me
mettre sous ses ordres. Comme vous vous tes mpris sur la nature des
rapports que j'ai eus avec vous, monsieur le marchal, vous trouverez
tout simple que je ne vous taise plus aucune vrit.

Je ne parle pas du passage du Tage, des ponts brls, etc., je viens
 Talavera. Vous dnaturez tous les faits, vous mettez en droute
le 4e corps qui a rivalis de gloire avec le premier; vous faites
retirer la rserve qui n'a fait dans le jour qu'un mouvement de flanc
command par les circonstances; vous prtendez que vous avez t
oblig de vous retirer pour suivre le mouvement du 4e corps et de la
rserve le 29 au matin; vous oubliez la lettre que je vous crivis
dans la nuit, et vous ignorez que tout le monde tait retir de chez
moi et reposait lorsque l'arrive du 4e corps m'apprit votre dpart.
Vous ignorez que le gnral Milhaud tait entr dans les premires
maisons de Talavera o il n'avait rencontr personne; que plusieurs
officiers taient entrs dans la ville abandonne et solitaire; vous
ignorez que dans le jour mon intention tait toujours de repasser
l'Alberche; mais je voulais reconnatre l'ennemi dans la matine.

Lorsque je vous vis dans votre ancienne position de Cazalegas le
matin du 29 je savais tout cela, je ne vous le dis pas, je vous
tmoignai au contraire ma satisfaction pour la conduite nergique que
vous aviez tenue dans la journe du 28. Je prtendais vous consoler
de ce que vous n'aviez pu enlever le plateau, que je m'tais dcid 
faire attaquer, vous, monsieur le marchal, m'ayant dit  plusieurs
reprises: _Il faudrait renoncer  faire la guerre si avec le premier
corps je n'enlevais pas cette position_. Je vous savais gr des
efforts que vous ftes pour cela, du dvouement personnel avec lequel
vous rallites vous-mme quelques troupes qui eurent besoin pendant
quelques secondes de votre voix et de votre prsence pour se rappeler
qu'elles taient du premier corps et de l'arme impriale, et il m'en
cote plus que vous ne pensez, monsieur le marchal, de ne pouvoir
plus persister dans ces nobles mnagements.

Dans un moment heureux o mon but tait rempli, o 80 mille
ennemis avaient t dcourags au point de ne plus oser faire
aucun mouvement, o je sentais que votre corps, trop faible quatre
jours auparavant pour contenir l'ennemi dans cette mme position,
tait devenu, par suite de la bataille de Talavera, assez imposant
pour l'arrter, tandis qu'avec le reste de l'arme j'allais sauver
Tolde, Madrid, battre Vngas et donner le temps au duc de Dalmatie
d'arriver sur les derrires des Anglais; dans cet tat de choses,
monsieur le marchal, je ne dus vous tmoigner que mon contentement.
Je ne me serais jamais souvenu, si vous ne me forciez  vous en
parler pour vous tirer d'erreur sur l'opinion que vous vous tes
forme de moi, que le plateau de Talavera a t mal attaqu par
vous trois fois: le 27 au soir, et le 28 au matin avec trop peu de
monde. Le 28, je vous avais donn l'ordre de faire attaquer par trois
brigades  la fois, tandis que les trois autres brigades seraient
restes en rserve; il n'en fut pas ainsi.

Plusieurs officiers, entre autres un aide de camp du gnral
Latour-Maubourg, envoys prs de moi par vous, monsieur le duc, dans
la nuit du 28 au 29, m'ont dit devant tout l'tat-major gnral de
l'arme que l'ennemi tournait votre droite, qu'il cherchait aussi 
se porter sur la gauche du 4e corps; d'autres officiers me firent
en votre nom d'autres rapports contradictoires, et ce fut alors que
je me dcidai  vous crire moi-mme pour vous demander un rapport
crit, et que, en attendant, je donnai l'ordre  tout le monde de
prendre du repos, de rester dans ses positions et d'attendre de
nouveaux ordres au jour.

Mais je m'aperois, monsieur le marchal, que j'entre dans des
dtails inutiles, et je me hte de finir cette lettre dj trop
longue pour vous et pour moi, en vous dclarant franchement que je
regarde le rapport que vous m'avez adress comme plein de faits
errons; il parat que mon commandement vous pse beaucoup, je ne
dois pas vous taire que je dsire aussi vivement que vous, monsieur
le marchal, qu'il plaise  S. M. Impriale et Royale de vous donner
une autre destination.

                                                             JOSEPH.

       *       *       *       *       *

_Le duc de Bellune au roi Joseph._

                                        Tolde, le 14 septembre 1809.

SIRE,

J'ai l'honneur d'adresser ci-joint  V. M. la justification dont ma
lettre du 4 de ce mois n'est que l'analyse. Daignez, Sire, en prendre
connaissance, et rendre  mon me le calme dont elle a besoin. Ce
n'est pas sans prouver la plus vive douleur que j'ai fait cet crit.

J'tais loin de penser il y a quinze jours que je dusse tre jamais
rduit  la dure ncessit de me justifier d'une accusation contre
ma conduite en Espagne, o je crois avoir rempli tous mes devoirs
d'homme d'honneur.

Le rang que j'occupe dans l'arme impriale et ma dlicatesse ne
me permettent pas de rester plus longtemps sous le poids d'une
accusation aussi fltrissante. J'ai d y rpondre par des faits qui
pussent clairer Votre Majest, dont la religion a t surprise. Je
la supplie de les examiner et de me rendre la justice qui m'est due.
S'ils ne suffisent pas pour effacer l'opinion dfavorable qu'elle
a prise de mon caractre et de ma conduite, je la prierai de me
permettre d'aller les soumettre  mon souverain,  qui je dois compte
de toutes mes actions.

J'ai la confiance qu'il ne ddaignera pas d'tre mon juge dans une
cause qui touche de si prs mon existence et celle de ma famille.

J'ai l'honneur d'tre avec respect, etc.

                                        _Le marchal duc de Bellune_,
                                                             VICTOR.

       *       *       *       *       *

_Copie de la lettre crite par S. M. le roi d'Espagne au marchal duc
de Bellune, le 27 aot 1809._

J'ai reu, M. le duc, votre lettre de Daimiel, du 20, avec le
rapport du chef de l'tat-major du 1er corps, en date de Talavera,
du 10. Vous me proposez d'approuver ce rapport. Rien ne pouvait
plus m'tonner, aprs l'avoir lu, que la proposition que vous me
faites d'approuver une diatribe astucieuse des relations que vous
avez eues avec moi depuis la bataille de Medellin jusqu' celle
de Talavera. Il faut qu'on vous ait donn une ide bien trange
de mon caractre, ou que vous vous en soyez impos  vous-mme en
dnaturant compltement les motifs des procds que j'ai toujours eus
avec vous dans tous les vnements. Le ton de ce rapport est celui
d'un homme qui, mcontent de ne commander que le plus beau corps de
l'arme, s'efforce de prouver que s'il et eu la pense de toutes
les oprations, les affaires eussent t bien; qu'elles ont t mal
sous mon commandement, parce qu'il n'a pas plu  l'Empereur de me
mettre sous ses ordres. Comme vous vous tes mpris sur la nature des
rapports que j'ai eus avec vous, M. le marchal, vous trouverez tout
simple que je ne vous taise plus aucune vrit.

Je ne parle pas du passage du Tage, des ponts brls, etc.

Je reviens  Talavera. Vous dnaturez tous les faits. Vous mettez en
droute le 4e corps, qui a rivalis de gloire avec le 1er.

Vous faites retirer la rserve, qui n'a fait dans le jour qu'un
mouvement de flanc command par la circonstance.

Vous prtendez que vous avez t oblig de vous retirer pour suivre
le mouvement du 4e corps et de la rserve le 29 au matin.

Vous oubliez la lettre que je vous crivis dans la nuit, et vous
ignorez que tout le monde tait retir de chez moi et reposait
lorsque l'arrive du 4e corps m'apprit votre dpart.

Vous ignorez que le gnral Milhaud tait entr  Talavera, o il
n'avait rencontr personne; que plusieurs officiers taient entrs
dans la ville abandonne et solitaire.

Vous ignorez que dans le jour mon intention tait toujours de
repasser l'Alberche, mais que je voulais reconnatre l'ennemi dans la
matine.

Lorsque je vous vis dans votre ancienne position de Cazalegas, le
29 au matin, je savais tout cela; je ne vous le dis pas; je vous
tmoignai au contraire ma satisfaction pour la conduite nergique
que vous aviez tenue dans la journe du 28. Je prtendais vous
consoler de ce que vous n'aviez pas pu enlever le plateau que je
m'tais dcid  faire attaquer, vous, M. le marchal, m'ayant dit 
plusieurs reprises: Il faudrait renoncer  faire la guerre, si avec
le 1er corps je n'enlevais pas cette position. Je vous savais gr
des efforts que vous ftes pour cela, du dvouement personnel avec
lequel vous rallites vous-mme quelques troupes qui eurent besoin
de votre voix et de votre prsence pour se rappeler qu'elles taient
du 1er corps et de l'arme impriale. Il m'en cote plus que vous
ne pensez, M. le marchal, de ne pouvoir plus persister dans ces
nobles mnagements. Dans un moment heureux o mon but tait rempli,
o 80 mille ennemis avaient t dcourags au point de ne plus oser
faire aucun mouvement, o je sentais que votre corps d'arme, trop
faible quatre jours auparavant pour contenir l'ennemi dans cette
mme position, tait devenu, par suite de la bataille de Talavera,
assez imposant pour l'arrter, tandis qu'avec le reste de l'arme
j'allais sauver Tolde, Madrid, battre Vngas, et donner le temps
au duc de Dalmatie d'arriver sur les derrires des Anglais; dans cet
tat de choses, M. le marchal, je ne dus vous tmoigner que mon
contentement; je ne me serais jamais souvenu, si vous ne me forciez 
vous en parler pour vous tirer d'erreur sur l'opinion que vous vous
tes forme de moi, que le plateau de Talavera a t mal attaqu par
vous trois fois, le 27 au soir, et le 28 au matin, avec trop peu de
monde. Le 28, je vous avais donn l'ordre de faire attaquer par trois
brigades  la fois, tandis que les trois autres brigades seraient
restes en rserve; il n'en fut pas ainsi.

Plusieurs officiers, entre autres un aide de camp du gnral
Latour-Maubourg, envoys prs de moi par vous, M. le duc, dans la
nuit du 28 au 29, m'ont dit devant tout l'tat-major gnral de
l'arme que l'ennemi tournait votre droite, qu'il cherchait aussi 
se porter sur la gauche du 4e corps; d'autres officiers me firent
en votre nom d'autres rapports contradictoires, et ce fut alors que
je me dcidai  vous crire moi-mme pour vous demander un rapport
par crit, et qu'en attendant je donnai l'ordre  tout le monde de
prendre du repos, de rester jusqu' nouvel ordre dans ses positions,
et d'attendre de nouveaux ordres au jour.

Mais je m'aperois, M. le marchal, que j'entre dans des dtails
inutiles, et je me hte de finir cette lettre dj trop longue pour
vous et pour moi, en vous dclarant franchement que je regarde le
rapport que vous m'avez adress comme plein de faits errons.

Il parat que mon commandement vous pse beaucoup; je ne dois pas
vous taire que je dsire aussi vivement que vous, M. le marchal,
qu'il plaise  S. M. Impriale et Royale de vous donner une autre
destination.

  Sign _votre affectionn_
                                                              JOSEPH,

  _Le marchal duc de Bellune_,
                                                             VICTOR.

       *       *       *       *       *

_Faits que le marchal duc de Bellune oppose  la lettre de S. M. C._

Le chef d'tat-major du 1er corps de l'arme d'Espagne a rdig
le rapport dont il s'agit d'aprs le journal qu'il a l'attention
de tenir de toutes les oprations du corps d'arme. Il a tch
d'y mettre toute l'exactitude qu'un travail de ce genre exige,
afin de donner  S. M. C. une connaissance parfaite des mouvements
de ce corps, de ses diverses positions et des motifs qui les ont
dtermines: c'est dans ce seul esprit que ce rapport a t fait.
Le chef de l'tat-major qui a toujours ignor les relations que
j'avais avec S. M. C. ne pouvait pas les commenter; il ne pouvait par
consquent en faire une diatribe, ni les mettre en comparaison dans
le sujet qu'il tait charg de traiter. Il savait d'ailleurs comme
moi qu'il crivait pour le roi seul, et certes le respect profond
qu'il lui porte ne peut laisser aucun doute sur la puret de ses
intentions, lorsqu'il s'occupait de ce travail dont l'objet a t de
faire connatre  S. M. C. la vrit tout entire. J'ai lu ce rapport
avant de l'adresser au roi. Si j'y avais reconnu quelques traits qui
pussent dceler mes relations avec S. M. ou qui dnaturassent les
procds gnreux dont elle m'a honor dans toutes les circonstances,
j'aurais supprim un crit si contraire  la biensance et  la
gratitude. Si j'y avais reconnu la prsomption, la vanit et tous
les sentiments que S. M. C. a cru y voir, je me serais bien gard de
le lui adresser, ou bien il faut supposer que j'avais perdu tout 
fait la raison pour me livrer ainsi  un excs d'impudence dont on
n'aurait pas d'exemple; mais je n'ai pas  me reprocher cet garement.

Le respect que j'ai pour les vertus et la personne de S. M. C. m'en
garantira toujours, et j'ai cru lui en donner une nouvelle preuve
en lui envoyant cet crit vridique et purement militaire. Si j'y
avais attach des vues telles que celles qui sont nonces dans la
lettre de S. M. C., ma dmence ne se serait pas borne  les faire
connatre seulement au roi, elle m'et vraisemblablement engag 
les communiquer  mon gouvernement et  toutes les personnes dont je
dsire les suffrages; mais le roi est le seul qui jusqu' prsent ait
eu connaissance des dtails de la campagne du 1er corps, depuis la
bataille de Medellin jusques et y compris celle de Talavera. Il n'est
donc gure croyable que j'aie voulu me vanter au roi  son dtriment,
et que j'aie provoqu son ressentiment dans le dessein de perdre sa
bienveillance,  laquelle j'ai prouv plus d'une fois que j'attachais
le plus grand prix. En effet, je ne vois encore rien dans le rapport
du chef de l'tat-major qui puisse me faire souponner d'une pareille
extravagance, si ce n'est qu'il pche en plusieurs endroits contre
les convenances. Je lui avais ordonn de n'y prsenter que des faits
vrais avec les circonstances qui les ont amens. Telle tait mon
intention, mon seul dsir, il a d s'y conformer.

S. M. C veut que je l'aie prie d'approuver ce rapport. Si elle
se donne la peine de relire la lettre que j'ai eu l'honneur de lui
crire  ce sujet, elle verra que ma prire n'est relative qu'aux
oprations du 1er corps et non au rapport de ces mmes oprations, et
que je dsirais qu'elle rcompenst de son approbation la conduite du
1er corps et la mienne.

Je dois regretter que S. M. C. n'ait pas daign s'expliquer sur le
passage du Tage, qu'elle met au nombre des fautes dont elle m'accuse.
Il est probable qu'elle n'improuve cette opration que parce qu'elle
ignore les causes qui l'ont dtermine. En les lui faisant connatre,
j'espre lui prouver qu'au lieu d'avoir mrit ses reproches 
ce sujet, j'ai rendu  l'arme dans cette occasion le service le
plus important. Ainsi, pour mettre S. M. C.  mme d'en juger, je
vais remonter  l'poque o les Anglais, matres de la campagne en
Portugal, n'avaient plus rien  craindre du ct de M. le duc de
Dalmatie.

Le 12 mai, je m'tais port avec le 1er corps d'arme  Alcantara,
pour reconnatre et pour chasser une division anglo-portugaise qui
s'tait runie sur ce point dans le dessein de faire une diversion en
faveur de l'arme espagnole de Cuesta, et de masquer en mme temps
le mouvement que l'arme anglo-portugaise, sous les ordres de sir
Arthur Wellesley, se proposait de faire sur Plasencia. J'esprais
aussi, en me portant sur Alcantara, avoir des nouvelles positives de
M. le duc de Dalmatie, dont on annonait la retraite depuis plusieurs
jours. Il tait intressant de connatre la vritable situation de
M. le duc de Dalmatie. Deux motifs me conduisaient donc  Alcantara,
celui de chasser les ennemis de cette ville et celui de connatre
l'tat de nos affaires en Portugal. J'ai eu lieu de me louer d'avoir
pris ce parti. Il en est rsult des avantages que l'on n'a pas assez
apprcis.

La division anglo-portugaise, chasse d'Alcantara par nos troupes
jusqu'au del des frontires du Portugal, ne pouvait plus s'opposer
aux courses que notre cavalerie devait faire dans ce pays pour
demander les nouvelles que je dsirais avoir. Elle les fit, et
me rapporta la confirmation des bruits qui s'taient rpandus de
la retraite de M. le duc de Dalmatie, avec l'avis qu'un corps de
l'arme de sir Arthur Wellesley marchait vers l'Espagne pour agir
contre le 1er corps, de concert avec l'arme de Cuesta. Cet avis,
rpt par tous les habitants du pays, ne laissant plus de doute
sur sa vracit, j'ai eu l'honneur de le transmettre  S. M. C. par
ma lettre du 21 mai  M. le marchal Jourdan, major gnral. Ce
mouvement combin des ennemis exigeait ncessairement une srieuse
attention. Mais pour en faire connatre l'importance, il convient
que je la dmontre comme je l'ai sentie alors et comme les derniers
vnements l'ont prouve.

L'arme anglo-portugaise n'ayant plus rien  craindre de l'arme aux
ordres de M. le duc de Dalmatie, pouvait se porter sur le 1er corps
par Alcantara, et l'attaquer en mme temps que l'arme de Cuesta,
passant la Guadiana, marcherait galement  lui dans le mme dessein.
Ces deux armes pouvaient aussi combiner leurs mouvements contre
le 1er corps, de manire  lui fermer la seule communication qu'il
et, celle d'Almaraz, et l'attaquer ensuite avec des forces trois
fois suprieures  la sienne, ce qui l'aurait mis dans la situation
la plus fcheuse. Voyons si la rsolution que j'ai prise pour l'en
garantir a t judicieuse.

Le cas o il se trouvait tait dj critique, et la pnurie des
subsistances y ajoutait beaucoup. Le pays tait puis, on avait
des peines infinies  y faire vivre trs-mdiocrement le soldat;
il fallait nanmoins s'y maintenir, et attendre avant de prendre
un parti que les ennemis fissent mieux connatre leurs projets.
Je me bornai donc  tablir le 1er corps  Torremocha, qui est le
point d'o je pouvais observer les armes combines pour agir selon
les circonstances. J'envoyai en mme temps, d'aprs les ordres du
roi,  Almaraz la division allemande aux ordres du gnral Leval,
qui jusque-l avait suivi le 1er corps. Cette disposition tait
ncessaire; car le pont de bateaux que nous avions sur le Tage
courait les risques d'tre dtruit, quoiqu'il ft couvert par des
ouvrages que j'y avais fait construire, et gard par deux cents
hommes d'infanterie que j'y avais tablis. Les insurgs nombreux de
Tietar taient en armes. De gros dtachements de l'arme ennemie
de Portugal se montraient  Plasencia, et communiquaient avec
les insurgs. Deux marches pouvaient les conduire runis au pont
de bateaux, et sa destruction, qui rsultait infailliblement de
ce mouvement, menait  des consquences infinies et extrmement
dangereuses. La prsence de la division allemande sur ce point nous
en a prservs, et la sollicitude du roi  ce sujet prouve dj que
S. M. C. n'tait pas sans inquitude sur la situation du 1er corps.

Les dispositions dont je viens de parler ont t faites le 20 mai,
poque  laquelle je me trouvai  Torremocha de retour d'Alcantara.
Ainsi plac, j'observais l'arme anglo-portugaise sur la rive droite
du Tage par le gnral Leval, sur la rive gauche par les partis
que j'avais sur Alcantara, et je voyais l'arme de Cuesta par les
partis que je tenais sur la Guadiana. Je m'occupais en mme temps des
subsistances ncessaires  la troupe, et ce travail n'tait pas le
moins pnible.

Quinze jours s'coulrent ainsi sans que l'ennemi se montrt; mais
ses projets commencrent  se dvelopper dans les premiers jours
de juin. Le gnral Leval m'apprit que les Anglo-Portugais se
runissaient  Plasencia, et que les insurgs du Tietar prenaient
chaque jour plus de consistance. Les partis que j'avais sur Alcantara
confirmaient ces nouvelles, dont je profitais pour redoubler
d'attention et de vigilance. Le gnral Leval instruisait S. M. C. de
tout ce qu'il apprenait. Le moment approchait o il fallait de toute
ncessit se dcider  prendre l'offensive sur les ennemis, ou  se
reployer derrire le Tage pour viter d'tre compromis.

Mais l'un et l'autre de ces partis prsentaient des inconvnients.
Comment en effet se porter en avant sur la Guadiana pour attaquer
l'arme de Cuesta, sans craindre l'arme anglo-portugaise prte 
marcher sur le 1er corps, et  lui fermer le seul passage qu'il et
pour se retirer en cas de besoin? Comment aussi se reployer derrire
le Tage sans encourager les insurgs, et doubler par consquent leurs
forces contre nous? Je restai indcis entre ces deux questions
jusqu'au 10 juin, que, press par la circonstance srieuse o je
me trouvais, j'eus l'honneur d'instruire le roi de l'embarras o
j'tais, et de lui demander ses ordres.

Dj S. M. C. tait instruite du mouvement que faisaient les ennemis
derrire le Tietar; elle savait galement que le 1er corps d'arme
n'existait sur la rive gauche du Tage qu'avec de trs-grandes
difficults, et avant d'avoir reu ma lettre du 10 juin, elle m'avait
fait expdier l'ordre de me reployer sur Almaraz, et de l aller 
Plasencia, pour y faire vivre les troupes. Cet ordre est dat du...
juin, et sign de M. le marchal Jourdan. Je me mis aussitt  mme
de l'excuter, et le 14 juin le 1er corps se mit en marche pour sa
nouvelle destination. Quel est donc le motif qui a port S. M. C.
 blmer ce mouvement? Si les raisons que je viens de donner pour
le justifier ne suffisent pas, je ferai connatre bientt combien
il tait ncessaire, et que le roi doit se fliciter de l'avoir
autoris. Mais avant d'entrer dans ces dtails, il convient de rendre
compte de la conduite que j'ai tenue relativement au pont de bateaux
que je suis accus d'avoir fait dtruire mal  propos. Le 1er corps
arriv le ... juin sur la rive gauche du Tage, et devant continuer
sa marche sur Plasencia, conformment  l'ordre du ... juin, il ne
pouvait se rendre  cette destination qu'autant qu'on lui prparerait
un passage sur le Tietar, qui,  cette poque, tait considrablement
grossi par la fonte des neiges. Il a donc fallu transporter sur
ce torrent les quinze bateaux et tous les matriaux qui avaient
servi au pont du Tage pour en construire un nouveau, et cela avec
cinq voitures ou haquets, seuls moyens que l'on pt employer  ce
transport; mais on suppla  cette pnurie par une grande activit
et un travail extrmement pnible. Les pontonniers, aids des
canonniers, ont montr dans cette occasion ce qu'ils sont capables de
faire. Le pont fut dtendu ds que les troupes l'eurent pass. Les
bateaux et tous les matriaux qui avaient servi  sa construction
furent diviss en trois parties gales, et il fut convenu que les
cinq haquets transporteraient cet quipage au lieu o il devait tre
tabli, en trois voyages. Il est bon de remarquer ici que du pont du
Tage  celui qui nous occupait sur le Tietar, il y a sept grandes
lieues d'Espagne, et que les trois voyages devaient tre faits et le
nouveau pont tendu dans vingt-quatre heures. Cet norme travail n'a
pas surpris un moment les hommes courageux qui en taient chargs.
Ils l'ont fait sans dsemparer, et il tait achev et prt  recevoir
les troupes  l'instant mme qu'arriva M. le colonel Marie, aide de
camp de S. M. C, et que cet officier me remit l'ordre d'envoyer 
Tolde la division Villatte, la division allemande et une brigade
de dragons, et de me reployer avec le reste de mes troupes vers
Talavera, en manoeuvrant entre le Tietar et le Tage, de manire 
observer et  contenir l'ennemi. Me voil donc jet dans un nouvel
embarras relativement  ce pont qui venait de nous coter des peines
extrmes. Comment le transporter? o en sont les moyens? Tous les
chariots et les attelages d'artillerie taient employs  transporter
les provisions considrables de munitions de guerre qui avaient
t runies  Truxillo et  Mrida. Les voyages frquents qu'il
avait fallu faire avaient singulirement fatigu les chevaux et les
hommes chargs de les conduire. L'quipage de pont n'avait, comme
je viens de le dire, que le tiers des voitures ncessaires pour le
transporter. On ne pouvait pas esprer de trouver dans tout le pays
et trs-loin aucun chariot qui ft propre  ce transport. On n'aurait
pas d'ailleurs pu les attendre; il n'y avait pas de moyens pour faire
vivre les troupes. Les bls de l'anne taient encore en herbe, et
il n'y en avait pas un grain dans les villages, qui taient tous
abandonns. Que faire dans cette circonstance? Fallait-il se dfaire
d'une partie des canons pour transporter des bateaux? Mais les
voitures  canon ne sont pas propres  cet usage. Fallait-il laisser
intacts les bateaux qu'on ne pouvait emporter? Mais c'et t fournir
aux ennemis un moyen de nous nuire. Le parti le plus judicieux tait
donc de dtruire cette portion de pont qu'il nous tait impossible
d'emmener, et de sauver l'autre. C'est aussi celui que j'ai pris, et
nous nous sommes mis en marche vers Talavera, ayant  la suite de
notre artillerie cinq haquets chargs de leurs bateaux, et de tous
les agrs qui avaient servi  la construction du pont.

Ces claircissements me justifieront sans doute aux yeux de S. M. C.
relativement aux ponts brls. Les mmes causes jointes  d'autres
aussi imprieuses ont entran la perte des munitions de guerre
dposes au pont de l'Arzobispo. Tous les chariots d'artillerie
surchargs de munitions taient en marche vers Talavera. Ceux des
quipages militaires taient occups  transporter le grand nombre
de malades que nous avions  Truxillo. Il n'en existait aucun dans le
pays, comme nous venons de le remarquer. L'arme espagnole de Cuesta
venait de jeter un pont de bateaux sur le Tage devant Almaraz, 15
mille hommes d'infanterie et 4 mille chevaux l'avaient pass. Un mme
nombre de troupes en infanterie de cette arme et 2 mille chevaux se
prsentaient devant le pont de l'Arzobispo. Le Tage tait guable sur
plusieurs points. Le corps que je commandais venait d'tre rduit
 11 mille hommes d'infanterie et 2 mille chevaux; il et fallu en
former deux corps pour arrter l'ennemi devant le pont d'Almaraz
et celui de l'Arzobispo. Ces deux corps qui auraient t galement
trop faibles eussent t compromis. La disette nous pressait
vivement; il fallait donc, ou attendre l'arme ennemie et s'engager
inconsidrment devant elle pour garder ce dpt de munitions, ou le
dtruire et se reployer. J'ai cru que quelques munitions en partie
avaries ne devaient pas m'obliger  exposer les troupes qui me
restaient, et j'ai fait jeter  l'eau ces poudres embarrassantes.

L'etc. qui suit le reproche que S. M. C. me fait  cet gard est
poignant. Il semble noncer des fautes  l'infini. Je ne puis m'en
dfendre puisque je les ignore.

Je dois maintenant chercher  rendre ma justification plus claire et
plus sensible sur le passage du Tage, et dmontrer que ce mouvement,
loin d'tre blmable, doit tre mis au rang de ceux qui sauvent les
armes et prparent la victoire. S. M. C. en sera bientt convaincue,
et j'ose esprer qu'elle regrettera de m'avoir accus  cette
occasion.

C'est le 14 juin, comme je l'ai dit plus haut, que le 1er corps
s'est mis en marche pour repasser sur la rive droite du Tage. On
a dj vu que l'arme anglo-portugaise, dispense  cette poque
de toute inquitude vers le nord du Portugal, tait libre de ses
mouvements, qu'elle pouvait diriger ses efforts vers l'Espagne, et
que ses premires dispositions annonaient son arrive prochaine 
Plasencia. Elle n'a pas laiss longtemps l'opinion indcise sur ses
projets, car on a appris de manire  ne laisser aucun doute qu'elle
tait arrive  Plasencia dans les premiers jours de juillet, et que
dispose  continuer sa marche sur Talavera, le gnral Wellesley
l'avait prcde de quelques jours pour confrer avec le gnral
Cuesta, qui alors tait  Almaraz avec son arme.

Ce simple expos de la marche combine des ennemis sur les deux rives
du Tage fera aisment comprendre que si le 1er corps n'avait pas
repass ce fleuve  propos comme il l'a fait, il aurait t rduit
 la fcheuse extrmit de combattre  la fois les armes de Cuesta
et de Wellesley, fortes ensemble de prs de 80 mille hommes, sans
communication pour se retirer au besoin, et expos  une ruine totale
et presque invitable. Toute son nergie et t insuffisante pour le
garantir d'un pareil malheur, et la bataille de Talavera, o il s'est
distingu, n'aurait pas eu lieu. De ces vnements fcheux il serait
rsult des consquences plus fcheuses encore, et  l'infini. J'ai
donc rendu un trs-grand service  S. M. C. en repassant le Tage.
Quel est donc le motif qui m'a valu son improbation sur ce mouvement
qu'elle a autoris?

Pour rpondre  cette inculpation, qui me suppose des sentiments et
des intentions trs-loignes de mon coeur et de mon caractre; je
commencerai par dire que je ne suis pas l'auteur de ce rapport dont
je n'ai pas dict un seul mot, mais que je l'ai lu et que je n'ai
pu y voir cette droute du 4e corps. Si S. M. C. daigne relire le
passage qui concerne ce corps d'arme  la bataille de Talavera,
elle verra qu'il est dit que ce corps ayant obtenu des avantages fut
repouss, et que cet vnement a d singulirement influer sur le
sort de cette journe.

Je rends la justice qui est due  la bravoure que ce corps d'arme a
dploye dans cette circonstance, o il n'a t que malheureux; mais
il n'en est pas moins vrai qu'ayant t oblig de se reployer et de
cder beaucoup de terrain aux ennemis, il a dcouvert la gauche du
1er corps, et que pour donner une suite raisonne et consquente des
oprations de cette journe, le chef de l'tat-major devait indiquer
cette fcheuse circonstance. S. M. C. pourrait blmer ce passage
du rapport si son auteur l'avait marqu dans l'intention de nuire
 la rputation du 4e corps, mais il savait que ce rapport n'tait
crit que pour le roi seul et qu'il devait dtailler avec vrit et
exactitude les faits de cette journe dont S. M. C. avait t tmoin.
Je ne puis pas d'ailleurs avouer que le 4e corps, qui n'a pas pu se
soutenir trois quarts d'heure devant l'ennemi, ait rivalis de gloire
avec le 1er, qui, aprs un engagement de 24 heures, a mis cet ennemi
hors d'tat de rien entreprendre contre nous.

Ce que le chef de l'tat-major a crit  ce sujet n'est point exact,
et S. M. C. a d le voir ainsi. J'ai eu le tort de ne l'avoir pas
lu avec assez d'attention. En le condamnant en quelques points, je
dois rtablir ici la vrit. Plusieurs officiers du roi, notamment
M. le gnral Lucotte et M. le colonel Guye, vinrent m'instruire
de la part de S. M. C. du mouvement rtrograde du 4e corps et me
dirent que l'ennemi profitant des avantages que lui offrait cette
occasion se portait en force de Talavera sur l'Alberche pour dborder
notre gauche, dont le ralliement n'tait pas encore opr; que cette
circonstance rendant notre position critique, S. M. C. pensait que la
retraite de l'arme allait devenir invitable; qu'elle m'ordonnait
de faire passer  l'instant mme une partie de ma cavalerie sur
notre gauche pour aider  contenir l'ennemi. Je rpondis  l'un et
 l'autre de ces officiers que S. M. C. pouvait tre tranquille,
qu'ayant observ avec beaucoup d'attention le chemin par o on
supposait que l'ennemi se montrait, je pouvais assurer qu'il n'y
avait pas paru; que du reste les ennemis, vivement presss en face
du 1er corps, ne pouvaient plus se soutenir, qu'ils s'loignaient de
leur ligne de bataille, que la retraite de toute leur artillerie, qui
avait cess de jouer depuis une demi-heure, annonait des craintes,
qu'enfin j'tais persuad que si le 4e corps se reportait en avant,
soutenu de la rserve, la victoire ne tarderait pas  tre  nous. Je
priai en consquence MM. Lucotte et Guye de faire ce rapport  S. M.
C.; j'ignore s'ils l'ont fait; mais j'ai vu le 4e corps et la rserve
parcourir en marchant vers nous l'espace d'environ 600 toises, et
se retirer ensuite par un mouvement contraire en obliquant vers leur
gauche. C'est ainsi que le chef de l'tat-major aurait d s'exprimer
au sujet de la retraite de la rserve. J'ignore les circonstances qui
ont dtermin ce mouvement. Elles taient pressantes et fondes sans
doute.

Le roi me charge ici d'une faute capitale que je suis incapable de
commettre. Trois heures s'taient  peine coules depuis le moment
o j'avais sauv l'arme du plus sanglant affront en conservant le
champ de bataille, lorsque M. le colonel Expert, un des officiers
de S. M. C., arriva prs de moi pour me ritrer l'ordre de sa part
de me retirer derrire l'Alberche, et de prvenir M. le gnral
Sbastiani de l'instant o le 1er corps se mettrait en marche,
afin d'accorder le mouvement de ces deux corps. Il n'y avait plus
alors d'observation  opposer  cette rsolution du roi; il tait
presque nuit; je ne pouvais plus voir ce que faisaient les ennemis,
et j'ai d penser que S. M. C., mieux instruite que moi, avait de
fortes raisons pour se retirer; j'envoyai en consquence prvenir
M. le gnral Sbastiani que, suivant les intentions du roi, le
1er corps commencerait son mouvement vers l'Alberche  minuit. Je
ne dsesprais pas nanmoins en faisant encore une fois connatre
l'tat des choses  S. M. C. sur la partie des lignes ennemies que
j'occupais, j'esprais, dis-je, engager S. M. C.  renoncer au
mouvement rtrograde. J'envoyai  cet effet le colonel Chateau, mon
premier aide de camp, aprs lui avoir recommand de dire  S. M. C.
tout ce que la circonstance et le bien de son service me suggrait
pour la dterminer en faveur de mon projet, et j'attendis son
retour pour disposer le 1er corps selon les ordres que cet officier
m'apporterait. Ce corps d'arme conserva les positions qu'il avait 
la fin de la journe.

Un instant aprs le dpart du colonel Chateau (il tait dix heures),
M. le gnral Latour-Maubourg me rendit compte que le gnral
Carrois, commandant une brigade de dragons, venait de reconnatre un
parti ennemi qui paraissait se diriger de Talavera vers l'Alberche.
Le gnral Villatte m'annonait en mme temps que quelques bataillons
ennemis longeaient la crte de la montagne et menaaient notre
droite. Ces mouvements des ennemis ne me paraissaient pas assez
redoutables pour m'obliger  changer la rsolution que j'avais
prise de garder le champ de bataille, mais je pensai qu'il tait
de mon devoir d'en instruire le roi. Je dpchai en consquence un
aide de camp du gnral Latour-Maubourg  S. M. C. pour lui rendre
compte d'abord de ces mouvements, et surtout pour dire qu'ils ne me
paraissaient pas assez srieux pour nous obliger  faire une retraite
que je dsirais qu'on vitt. Dans cet tat de choses je me couchai
au milieu des troupes, et j'attendis le retour du colonel Chateau. Il
me rejoignit vers minuit. Voici mot  mot ce qu'il me rapporta de la
part du roi. Aprs avoir fait connatre au roi la position qu'occupe
le 1er corps et l'espoir que vous conserviez d'entreprendre avec
succs sur l'ennemi le lendemain, S. M. C. me dit: Je sais depuis
hier au soir que l'ennemi a montr une colonne aux portes de Madrid.
Cette colonne a dbouch par Escalona et Naval-Carnero. D'un autre
ct, Vngas a pass le Tage et se trouve sur le point d'attaquer
ma capitale. Mais les Anglais taient devant nous, il fallait les
attaquer. J'ai cru que les rsultats de la journe seraient plus
dcisifs. Il parat que malgr les avantages obtenus par le 1er
corps, ce serait  recommencer demain. Je dois penser en ce moment
que Madrid renferme nos malades, nos munitions et tous nos magasins,
et qu'en donnant le temps  Vngas et  la colonne de Wilson de
s'en emparer, nous perdons ce que nous avons de plus prcieux. Je
crains surtout que nos malades ne soient victimes d'une sdition
populaire, et un mouvement vers la capitale me parat indispensable.
Faites connatre de ma part  M. le duc de Bellune les motifs qui me
dcident  ce mouvement. La rserve passera l'Alberche  onze heures
du soir sur le pont, le 4e corps suivra immdiatement, et passera
cette rivire au gu au-dessus du pont, M. le duc de Bellune verra le
mouvement du 4e corps pour dterminer celui du premier.

D'aprs ce rapport, devais-je encore persister  rester sur le
champ de bataille? J'en appelle  la justice du roi. Il n'y avait
pas  rpliquer; aussi donnai-je l'ordre au 1er corps de se retirer
 deux heures du matin dans son ancienne position sur la rive
gauche de l'Alberche. Je n'ai pas revu l'aide de camp du gnral
Latour-Maubourg depuis le moment o je l'expdiai au roi.

Je ne puis avoir oubli cette lettre; je ne l'oublierai jamais. Je ne
crois pas avoir prouv de ma vie une surprise pareille  celle que
j'ai prouve en la lisant. Il tait quatre heures du matin alors;
j'tais loin de souponner que S. M. C. dsapprouvt la retraite
qu'elle m'avait ordonn de faire, et qu'elle et oubli en si peu
de temps tout ce que j'avais fait et dit pour l'viter. Je m'en
rapporte pour ma justification  ce sujet  ce que S. M. C. m'a fait
dire par le colonel Chateau. Cet officier a trop d'intelligence et
trop de fidlit pour m'avoir induit en erreur dans un cas de cette
importance.

J'ignorais en effet ces circonstances, qui venaient  l'appui de
toutes mes dmarches; mais quand j'en aurais eu connaissance, l'ordre
que j'avais reu de S. M. C. n'en tait pas moins obligatoire.

Le colonel Chateau m'avait suffisamment instruit des intentions de
S. M. C.; c'est parce que je les connaissais bien que le mouvement
rtrograde a t ordonn.

Je dois regretter que S. M. C. n'ait pas eu la bont de m'expliquer
les torts dont elle me croyait coupable, lorsque j'eus l'honneur de
la voir le 29 au matin. J'aurais eu la double satisfaction de m'en
affranchir en sa prsence, et de recevoir les loges que je pouvais
croire avoir mrits, mais que je ne puis attribuer maintenant qu'
une froide compassion.

Si le 1er corps ne s'est pas empar du plateau, S. M. C. en saura
dans un moment la cause, et j'espre qu'elle reconnatra que sa
gnrosit a t abuse dans les mnagements qu'elle a cru me devoir.

Le but de S. M. C. tant rempli, je croyais avoir assez contribu
au succs qu'elle venait d'obtenir et  la satisfaction dont elle
jouissait pour recevoir sans trouble les louanges dont elle m'a
honor. J'tais content d'avoir pu donner  S. M. C. des preuves
de mon zle et de mon dvouement. Mon coeur et ma mmoire ne me
reprochant aucune faute, j'ai reu les marques de la reconnaissance
du roi avec le plaisir que donne la certitude d'avoir mrit un
tel bienfait. Je ne pouvais pas penser que S. M. C. ne me ft tant
d'honneur que pour me drober son improbation sur des faits mal
entrepris  la bataille de Talavera. Je suis trop intress  ce que
les sentiments que S. M. C. a daign me manifester ne perdent rien de
leur vrit pour lui laisser plus longtemps l'opinion qu'elle a des
attaques du plateau de Talavera. Je connaissais assez l'importance de
cette position pour souhaiter qu'elle nous appartnt, et j'ai fait
pour m'en emparer tout ce que les moyens qui taient  ma disposition
m'ont permis de faire. Au moment de passer l'Alberche avec le 1er
corps, je pris la libert de dire au roi que j'allais manoeuvrer
sur l'ennemi de manire  porter rapidement toutes mes forces sur
l'extrmit gauche de sa ligne de bataille; que je croyais obtenir
un avantage marqu et dcisif sur l'ennemi par ce mouvement qui
devait rompre sa ligne et l'obliger  changer ses dispositions; mais
qu'il convenait, pour en assurer le succs, de le faire soutenir par
le 4e corps et la rserve, afin de distraire le gnral ennemi par la
prsence de ces troupes, et ne pas lui laisser la facult de runir
ses forces sur sa gauche que j'allais attaquer. S. M. C. sait que
j'ai excut ce mouvement avec l'ensemble, l'ordre et la rapidit
que la circonstance exigeait; que le 4e corps et la rserve ont t
arrts  peu de distance de l'Alberche, et que dans la position
qu'on leur a fait prendre ils ne pouvaient tre d'aucune utilit pour
l'attaque projete, attendu qu'ils en taient loigns de prs de
trois quarts de lieue. S. M. C. est galement instruite que, malgr
l'loignement de ces forces dont j'attendais l'appui, je n'ai pas
hsit  faire attaquer  dix heures du soir la position dont il
s'agit par la division Ruffin; mais ce que S. M. C. peut ignorer,
c'est la raison qui a fait manquer l'attaque des trois rgiments
destins  l'entreprendre. Un d'eux, le 24e, qui tenait la droite,
s'est gar dans l'obscurit, et le temps qu'il a d mettre pour
revenir  sa vritable direction tait celui qu'il devait employer
pour seconder les efforts prodigieux que le 9e rgiment d'infanterie
lgre venait de faire pour enlever le plateau dont il s'tait rendu
matre. Le 96e, qui avait l'ordre de suivre l'attaque par la gauche,
rencontra des obstacles qu'on ne pouvait pas prvoir, et que la nuit
avait empch de reconnatre; il fut donc aussi retard dans sa
marche, et le 9e rgiment, priv des secours des deux autres, attaqu
par des forces considrables, s'est vu dans la ncessit de quitter
ce poste tmoin de sa haute valeur.

Dirait-on que je devais renouveler l'attaque par la division Villatte
ou par la division Lapisse? Je rpondrai: 1 Que celle-ci avait
devant elle et  porte de fusil un ennemi qui lui tait quatre fois
suprieur en nombre; qu'outre cette raison de ne pas la commettre,
le mouvement par notre droite, ainsi qu'il tait convenu, indiquait
assez qu'elle devait viter tout engagement avec les ennemis, et
attendre le rsultat des premires oprations; 2 que je ne pouvais
pas, sans exposer tout le corps d'arme, renouveler l'attaque du
plateau par la division Villatte, qui tait la seule troupe dont je
pusse disposer pour soutenir la division Lapisse, nos batteries, et
mme la division Ruffin, qui venait de se reployer, si les ennemis
les attaquaient. Cette circonspection de ma part tait commande par
l'loignement du 4e corps, que je ne voyais pas s'approcher de nous.
Il est surprenant que dans cette occasion l'ennemi n'ait pas cherch
 dborder la gauche de la division Lapisse, qui n'avait aucun appui.

S. M. C. a vu les efforts que nous avons faits le lendemain  quatre
heures du matin pour enlever ce plateau. La division Ruffin fut
encore charge de cette entreprise pnible et prilleuse, dont elle
s'acquitta avec une intrpidit qui lui fait beaucoup d'honneur. La
majeure partie de son monde tait dj sur le sommet du plateau,
le reste allait s'y tablir; la division Villatte pouvait y
prendre place et assurer notre succs sur ce point (tel tait mon
dessein); mais les ennemis, libres de nous opposer toutes leurs
forces par l'inaction constante du 4e corps, en runirent assez
et trs-promptement pour repousser la division Ruffin et menacer
les divisions Villatte et Lapisse. Il fallut donc se borner  une
dfensive trs-prudente, et attendre le moment o les oprations
prendraient plus d'unit sur toute notre ligne. Ce moment arriva, et
ce qu'il produisit va achever de me justifier entirement aux yeux de
S. M. C. sur les attaques du plateau.

Je devais, d'aprs vos ordres, attaquer ce poste avec trois brigades,
et tenir les trois autres en rserve. Cette disposition promettait
beaucoup sans doute, mais il tait encore rserv au 4e corps de s'y
opposer. Ce corps, arriv  la hauteur de la division Lapisse, fut
engag tout entier et  la fois contre la ligne ennemie qui lui tait
oppose, sans qu'on ait pens  la possibilit d'un chec dans l'une
ou l'autre de ses parties, et au moyen d'y remdier par une rserve.
Cet chec arriva: le 4e corps, aprs avoir repouss les premiers
ennemis qu'il rencontra, fut repouss  son tour par les forces
considrables qui lui restaient  combattre; et ce corps, sans appui
dans sa retraite, s'est vu dans la dure ncessit de la continuer et
de cder beaucoup de terrain  l'ennemi.

La division Lapisse, qui tait  sa droite, et qui chassait devant
elle la portion des Anglais qu'elle avait  combattre, se trouvant
alors entirement dcouverte, ne pouvait pas continuer sa marche
offensive sans prparer sa ruine. Elle reut ordre de garder sa
position et d'observer le terrain que venait de quitter le 4e corps.
Pouvais-je dans cette situation m'en servir pour l'attaque du
plateau? Une de ses brigades devait y monter pour appuyer la division
Villatte, qui tait destine  en faire l'attaque principale; mais il
est visible que cette division Lapisse, reste ainsi seule au centre
de la ligne, ne pouvait pas diminuer ses forces sans compromettre le
sort de cette journe. L'et-elle pu d'ailleurs sans inconvnient?
il se passait des vnements sur notre droite, entre la montagne et
le plateau, qui s'y opposaient trs-imprieusement. L'ennemi prenait
l'offensive sur nous de ce ct avec de grandes forces en cavalerie,
infanterie et artillerie. Il fallait l'empcher de nous forcer sur
ce point, et en consquence employer une brigade de la division
Villatte pour appuyer la division Ruffin, trs-affaiblie par les
pertes qu'elle venait de faire. Il fallait encore nous garantir d'une
descente que les ennemis prparaient contre nous de la hauteur du
plateau. L'autre brigade de la division Villatte, trop faible pour
y monter seule, tait suffisante pour contenir l'ennemi qui tait
devant elle, et j'ai d la placer de la manire la plus avantageuse
pour remplir ce projet. Voil donc tout le 1er corps employ comme
il pouvait l'tre aprs la retraite du 4e corps. Il n'tait plus
possible d'excuter l'attaque du plateau sans compromettre l'arme;
aussi ne pensai-je alors qu' le menacer, tandis que les troupes de
droite marchaient  l'ennemi, que celles de gauche tcheraient par
leur contenance et leurs efforts de conserver le terrain qu'elles
avaient gagn sur l'ennemi, et d'empcher qu'il ne nous dbordt.
Ces dispositions ont eu tout le succs dsirable en pareille
occurrence. La gauche des ennemis a t vivement repousse et avec
une grande perte. Celles de ces troupes qui taient sur le plateau
n'ont pas os en descendre, et la division Lapisse s'est maintenue
dans ses dispositions, aide  la vrit par la cavalerie du gnral
Latour-Maubourg.

Telles sont les diverses circonstances qui ont t en opposition avec
les attaques du plateau; elles claireront, je l'espre, S. M. C., et
les sentiments de bienveillance qu'elle m'a fait connatre ne seront
pas dsormais partags entre le contentement et l'improbation.

J'ai l'honneur d'observer  S. M. C. que les officiers que j'ai
chargs de l'instruire de l'tat des choses sont MM. le gnral
Lucotte, les colonels Guye et Chateau, et un aide de camp de M. le
gnral Latour-Maubourg; que les premiers ont d tranquilliser S. M.
C. en lui rapportant ce que je pensais de notre situation aprs la
retraite du 4e corps, en lui disant que j'tais d'avis que ce corps
revnt en ligne avec la rserve pour rendre la journe compltement
avantageuse pour nous, que les ennemis, au lieu de faire des
mouvements sur nous, paraissaient plutt s'en loigner, qu'enfin je
dsirais vivement me maintenir sur le champ de bataille. Le colonel
Chateau a d faire les mmes observations  S. M. C. d'aprs les
instructions que je lui avais donnes, et selon ce qu'il avait pu
remarquer lui-mme.

L'aide de camp de M. le gnral Latour-Maubourg a d galement
rpter  S. M. C. ce que je lui ai dit plusieurs fois en ces termes:

Allez prs de S. M. C., rendez-lui compte de ma part que M. le
gnral Carrois a reconnu un parti ennemi  notre gauche dans la
direction de Talavera au pont de l'Alberche, que le gnral Villatte
m'apprend qu' notre droite quelques bataillons se montrent sur la
montagne; mais surtout ne manquez pas de dire  S. M. C. que je ne
crois pas que ces mouvements soient assez srieux pour nous obliger 
la retraite, et qu'il me parat de la plus grande importance que nous
restions comme nous sommes.

Je ne connais pas d'autres officiers qui aient t chargs de mission
de ma part prs de S. M. C.

J'ai rapport plus haut ce que S. M. C. a dit au colonel Chateau pour
dcider le mouvement rtrograde, et l'ordre positif appuy de raisons
sans rplique pour le faire. Je n'ai rien  ajouter  cet gard,
si ce n'est que je ne concevrai jamais le motif qui a pu dicter la
lettre de S. M. C. par laquelle elle condamne  une heure ou deux du
matin une retraite qu'elle avait ordonne malgr mes instances  onze
heures du soir, et qui tait acheve lorsque cette lettre m'a t
remise.

Si S. M. C. avait eu des donnes exactes sur ma conduite de tout
temps depuis que je suis en Espagne, et notamment de celle que j'ai
tenue avant, pendant et aprs la bataille de Talavera, elle ne
m'aurait pas refus un instant son estime, elle n'aurait pas eu la
peine d'entrer dans de si grands dtails pour m'apprendre qu'elle me
la refuse. Elle m'aurait pargn le chagrin de lire et la douleur
cuisante de rpondre.

Quant au rapport qui a pu si fortement indisposer S. M. C. contre
moi, je puis assurer que le chef de l'tat-major l'a rdig dans
l'intention d'instruire S. M. C. dans le plus grand dtail de toutes
les oprations du 1er corps d'arme, qu'il a crit les choses telles
qu'il les a vues et qu'elles ont t faites, et que s'il y a quelques
erreurs, elles n'ont pas t marques  dessein de manquer au respect
qu'il doit ainsi que moi  S. M. C.; j'ai lu ce rapport, dont la
vrit m'a frapp, mais je regrette de n'avoir pas remarqu assez
attentivement, pour les supprimer, quelques passages qui peuvent
manquer aux convenances.

Je ne sais comment j'ai pu donner lieu  S. M. C. de penser que
son commandement me pse; il me semble que j'ai saisi toutes
les occasions qui se sont prsentes de lui prouver que j'tais
infiniment honor et satisfait de servir sous ses ordres, et
qu'il ne fallait pas moins que sa lettre du 27 aot et le dsir
qui la termine pour m'engager  penser autrement. Si S. M. C. a
daign lire cet crit que l'honneur m'a prescrit de faire, que
l'envie de possder sa confiance m'a srieusement command; si les
claircissements vridiques que je lui donne la touchent assez pour
lui faire connatre que sa religion a t surprise, j'oublierai sans
efforts les chagrins que son mcontentement peu mrit a pu me faire
prouver, et je pourrai lui prouver encore que je suis digne de sa
bienveillance. Dans le cas contraire, je profiterai de la permission
qu'elle me donne de demander une nouvelle destination  S. M.
l'Empereur et Roi.

Au quartier gnral de Tolde, le 14 septembre 1809.

  _Le marchal duc de Bellune_,
                                                               VICTOR.

       *       *       *       *       *

_Extrait des mmoires manuscrits du marchal Jourdan_.

(1809.)

En mme temps que les Franais se portaient, le 27, de Santa-Olalla
sur l'Alberche, le gnral Cuesta et le gnral Sherbrooke se
repliaient sur Talavera, et le gnral Wilson, qui avait pouss ses
avant-postes jusqu' Naval-Carnero, dans l'esprance de faire clater
une insurrection  Madrid, o il entretenait des intelligences,
revenait sur ses pas en toute hte.

L'arme franaise commena  arriver sur le plateau qui domine
l'Alberche vers deux heures aprs midi. De l on voyait les ennemis
en mouvement; mais le terrain, couvert de bois d'oliviers et d'une
fort de chnes, ne permettait pas de distinguer s'ils se retiraient
ou s'ils prenaient position. On reconnut aussi une arrire-garde
reste dans la fort, aux environs de Casa de las Salinas, compose
d'une division d'infanterie, d'une brigade de cavalerie et de
quatre bouches  feu, et commande par le gnral Mackenzie.
Dans l'esprance de battre cette arrire-garde et d'arriver sur
le gros de l'arme avant que les gnraux ennemis eussent achev
leurs dispositions, soit qu'ils voulussent recevoir la bataille ou
l'viter, le roi ordonna au marchal Victor de passer l'Alberche
avec ses trois divisions d'infanterie et la brigade de cavalerie
lgre du gnral Beaumont, et de se diriger sur Casa de las Salinas.
Le 16e rgiment d'infanterie lgre, qui marchait en tte de la
division Lapisse, ne tarda pas  engager la fusillade, et, aprs un
combat d'une heure, le gnral Mackenzie fut oblig de se retirer
prcipitamment. Les 31e et 87e rgiments anglais essuyrent une perte
considrable.

Pendant que cet engagement avait lieu, les dragons de
Latour-Maubourg et la cavalerie lgre du gnral Merlin passaient
l'Alberche, et se formaient dans la plaine, entre la grande route de
Talavera et celle de Casa de las Salinas. Le 4e corps et la rserve
suivaient ce mouvement, ayant  leur gauche la division de dragons du
gnral Milhaud. Cette partie de l'arme s'avana dans cet ordre, et,
 la nuit, s'arrta  porte de canon des Espagnols, qu'on ne pouvait
apercevoir  cause des haies et des oliviers qui les couvraient. La
cavalerie lgre, charge d'aller les reconnatre, fut accueillie par
une vigoureuse dcharge qui la fit replier un peu en dsordre, ce
qui donna lieu  sir Wellesley et au gnral Cuesta de prsenter dans
leurs rapports cette simple reconnaissance comme une attaque combine
qui avait t repousse. Sur la droite, le duc de Bellune, continuant
 poursuivre et  canonner l'arrire-garde des Anglais, dboucha de
la fort, et se trouva en face d'une colline o ils appuyaient leur
gauche. Cette hauteur paraissant tre la clef de leur position, le
marchal crut devoir chercher  s'en emparer de suite sans prendre
les ordres du roi. Le gnral Ruffin,  qui cette attaque fut
confie, mit sa division en mouvement  neuf heures du soir. Le 9e
rgiment d'infanterie lgre franchit un large et profond ravin,
gravit la pente escarpe de la colline et parvint jusqu'au sommet;
mais n'ayant pas t soutenu par le 24e, qui, dans l'obscurit, prit
une fausse direction, ni par le 96e retard au passage du ravin,
il fut repouss avec perte de trois cents hommes tus ou blesss.
Son colonel Meunier reut trois coups de feu. Les gnraux anglais
et espagnols ont dit dans leurs rapports que cette attaque fut
renouvele pendant la nuit: c'est une erreur. Leur ligne fit en
effet, vers les deux heures du matin, un feu de file bien nourri
pendant quelques minutes, ce qui fut sans doute occasionn par une
fausse alerte, car les Franais ne bougrent pas de leurs bivouacs.

Le duc de Bellune, en rendant compte au roi du rsultat de son
attaque, le prvint qu'il la renouvellerait au point du jour.
Peut-tre aurait-on d lui donner l'ordre d'attendre qu'on et bien
reconnu la position des ennemis et tout dispos pour une affaire
gnrale; mais ce marchal, qui, rest longtemps aux environs de
Talavera, connaissait parfaitement le terrain sur lequel on se
trouvait, paraissait si persuad du succs que le roi crut devoir le
laisser agir comme il le dsirait.

Le 28 au matin, le gnral Ruffin disposa ses trois rgiments de la
manire suivante: le 9e d'infanterie lgre  droite, le 24e de ligne
au centre, et le 96e  gauche. Chaque bataillon form en colonne
serre par division. Ces braves rgiments gravirent la colline avec
une rare intrpidit; le 24e, parvenu au sommet le premier, fut sur
le point de s'emparer des quatre bouches  feu qui y taient en
batterie; mais l'ennemi n'tant pas menac sur les autres points
de sa ligne eut la facilit de faire marcher de nouvelles troupes
qui repoussrent les assaillants. Cependant les gnraux Ruffin
et Barrois, qui se firent remarquer autant par leur calme et leur
sang-froid que par leur valeur, ramenrent leurs troupes en bon
ordre. Cette action de courte dure fut trs-meurtrire. Voici
comment s'exprimait sir Wellesley dans son rapport: _En dfendant
cette position importante, nous avons perdu beaucoup de braves
officiers et de braves soldats, entre autres les majors de brigade
Forpe et Gardner; le gnral Hill a t bless lui-mme, mais
lgrement_. La perte des Franais ne fut pas moins considrable.

Aprs cette attaque infructueuse, le roi se rendit sur le terrain
qu'occupait le 1er corps, d'o l'on dcouvrait avec moins de
difficult la position des ennemis. Cette position avait  peu
prs une lieue d'tendue, de la colline que couronnait la gauche
des Anglais, au Tage o s'appuyait la droite des Espagnols. Cette
colline, dont la pente est trs-rapide, se lie  une continuit de
petits mamelons qui se prolongent dans la direction de Talavera; elle
est spare d'une montagne qui forme le contre-fort du Tietar, par
un vallon d'environ trois cents toises de dveloppement, o prend
naissance un ravin qui couvrait le front des Anglais. Au centre,
entre les deux armes ennemies, tait une lvation de terrain, sur
laquelle on avait construit une redoute. Sur le front des Espagnols
se trouvaient des bosquets d'oliviers, quantit de haies, de vignes
et de fosss. La grande route qui conduit de l'Alberche  Talavera
tait dfendue par une batterie de gros calibre place en avant d'une
glise, occupe, ainsi que la ville, par de l'infanterie espagnole.
On voit que les Franais avaient de grands obstacles  franchir pour
aborder les ennemis, tandis que ceux-ci, rangs sur plusieurs lignes,
sur un terrain dcouvert, pouvaient manoeuvrer facilement et porter
avec rapidit des secours sur les points les plus menacs.

Aprs cette reconnaissance, le roi ayant demand au marchal Jourdan
s'il tait d'avis de livrer bataille, ce marchal rpondit qu'une
aussi forte position, dfendue par une arme bien suprieure en
nombre, lui paraissait inattaquable de front; que sir Wellesley ayant
d'abord nglig d'occuper le vallon et la montagne qui se trouvaient
sur sa gauche, on aurait pu chercher  le tourner, si, au lieu
d'attirer de ce ct son attention par deux attaques, on et fait
au contraire de srieuses dmonstrations sur sa droite; que pendant
la nuit, et dans le plus profond silence, on aurait pu runir toute
l'arme sur la droite, la placer en colonne  l'entre du vallon,
le franchir  la pointe du jour, et se former ensuite sur la gauche
en bataille; que vraisemblablement on se serait rendu matre de la
colline sur laquelle l'arme et pivot, ce qui aurait forc les
ennemis  faire un changement de front, mouvement dont on aurait pu
profiter en poussant l'attaque vigoureusement; que toutefois on
n'aurait pu se flatter du succs d'une manoeuvre aussi audacieuse
qu'autant qu'on aurait drob  l'ennemi le passage du vallon, ce
qui maintenant tait impossible, puisque le gnral anglais, averti
par les attaques prcdentes des dangers que courait sa gauche, la
mettait en sret par un gros corps de cavalerie qui, au mme moment,
prenait poste  la sortie du vallon, et par une division d'infanterie
espagnole qui gravissait la montagne; que d'ailleurs, quand il serait
encore temps de diriger l'attaque ainsi qu'il venait de l'exposer, il
hsiterait de le conseiller au roi, attendu qu'en cas de malheur on
ne pourrait se retirer que sur Avila par des chemins impraticables
aux voitures, en sacrifiant l'artillerie et les quipages de l'arme
et livrant aux ennemis Madrid et tout le matriel qui s'y trouvait
runi.

Le marchal termina par dire qu'il tait d'avis de rester en
observation devant les ennemis, soit dans la position qu'on occupait,
soit en retournant sur l'Alberche jusqu'au moment o les Anglais
seraient forcs par la marche du duc de Dalmatie de se sparer des
Espagnols.

Le marchal Victor, consult  son tour, rpondit que si le roi
voulait faire attaquer la droite et le centre des ennemis par le 4e
corps, il s'engageait, avec ses trois divisions, d'enlever la hauteur
contre laquelle il avait chou deux fois, ajoutant que, _s'il ne
russissait pas, il faudrait renoncer  faire la guerre_. Le roi,
plac entre deux avis si opposs, tait un peu embarrass. D'un
ct, le succs lui paraissait fort douteux; de l'autre, il sentait
que s'il adoptait l'avis du marchal Jourdan, le duc de Bellune ne
manquerait pas d'crire  l'Empereur qu'on lui avait fait perdre
l'occasion d'une brillante victoire sur les Anglais. Toutefois,
il est probable qu'il aurait suivi le conseil de la prudence, si
au mme moment il n'et pas reu une lettre du duc de Dalmatie,
annonant que son arme ne serait runie  Plasencia que du 3 au 5
aot. Cette circonstance drangeait tous les calculs. On savait que
l'ennemi avait men du canon devant Tolde, et que l'avant-garde de
Vngas s'approchait d'Aranjuez. Il fallait donc, dans deux jours au
plus tard, faire un dtachement pour secourir la ville attaque et
sauver la capitale. Le roi, avant de diviser ses forces, crut devoir
hasarder une affaire gnrale.

Cette dtermination prise, le marchal Victor, au lieu de se
disposer  faire attaquer la colline par ses trois divisions, comme
il s'y tait engag, ordonna au gnral Ruffin de disposer ses
troupes en colonne, de se porter  l'extrmit de la droite et de
pntrer dans le vallon, en longeant le pied de la montagne, sur
laquelle il jeta le 9e rgiment d'infanterie lgre pour l'opposer
 la division espagnole qui venait d'y arriver. Il donna ordre au
gnral Villatte de former galement ses troupes en colonne, et de se
placer  l'entre du vallon, au pied de la colline; enfin le gnral
Lapisse fut charg, seul, d'attaquer cette colline. La division de
cavalerie lgre du gnral Merlin et les dragons de Latour-Maubourg
furent placs en arrire de l'infanterie du 1er corps, pour la
soutenir au besoin, et pour tre  porte de traverser le vallon, en
passant entre les divisions Ruffin et Villatte, si celle de Lapisse
enlevait la colline.

Le gnral Sbastiani reut ordre d'tablir la division franaise de
son corps d'arme sur deux lignes  la gauche de celle de Lapisse,
et la division allemande  la gauche de la division franaise, mais
un peu en arrire, ayant en seconde ligne la brigade polonaise.
Le gnral Milhaud, post  l'extrme gauche, sur un terrain plus
ouvert, tait charg d'observer Talavera et la droite des Espagnols.
La rserve resta en 3e ligne du 4e corps.

Il tait deux heures aprs midi, lorsque ces premires dispositions
furent acheves. La division Lapisse devait commencer l'attaque;
mais celle du gnral Leval, qui, comme nous l'avons vu, devait
former sur la gauche un chelon en arrire, pour tre en mesure
d'agir contre l'arme espagnole, dans le cas o elle marcherait
au secours des Anglais, ou bien qu'elle chercherait  faire une
diversion en leur faveur, en dbordant la gauche des Franais; la
division Leval, disons-nous, se porta beaucoup trop en avant, et
se trouva en prsence de la gauche des Anglais et de la droite des
Espagnols. La difficult du terrain, l'impossibilit d'apercevoir
la ligne au milieu des oliviers et des vignes occasionnrent cette
erreur.  peine dploye, elle fut vivement attaque par des forces
suprieures. Cependant, aprs un violent combat de trois quarts
d'heure, l'ennemi fut repouss, et un rgiment anglais tait au
moment de poser les armes, lorsque le colonel de celui de Baden, qui
l'avait coup, tomba mort. Ce rgiment fit alors un mouvement en
arrire, et le rgiment anglais se trouva dgag; mais on lui prit
une centaine d'hommes, le major, le lieutenant-colonel et le colonel;
ce dernier mourut de ses blessures.

Aussitt que le roi s'aperut que la division allemande tait
engage mal  propos, il envoya ordre au gnral Sbastiani de la
faire reployer sur le terrain qu'elle devait occuper. Il et t,
en effet, trop dangereux de se priver de la seule infanterie qu'on
avait  opposer  l'arme espagnole en cas de besoin, et de l'exposer
 tre enveloppe par cette arme, pendant qu'elle aurait t aux
prises avec la droite des Anglais. Cet ordre ayant t excut, la
ligne du 4e corps se trouva forme ainsi que le roi l'avait prescrit;
mais les deux partis venaient de perdre bien des hommes dans une
action sans rsultat; et l'artillerie du gnral Leval, qu'on avait
imprudemment engage au milieu des bois, des vignes et des fosss,
ayant eu la plupart de ses chevaux tus, ne put tre retire;
vnement fcheux dont les Anglais ont tir parti pour s'attribuer la
victoire, et qu'on eut le tort impardonnable de cacher au roi.

Le marchal Victor ayant achev ses dispositions, le gnral
Lapisse, marchant  la tte de sa division, franchit le ravin,
gravit la pente escarpe de la colline et commenait  s'y tablir,
lorsqu'il fut atteint d'un coup mortel. Ses troupes, branles par
cet accident, et n'tant pas soutenues comme elles auraient d l'tre
par les autres divisions du 1er corps, ne purent rsister  l'attaque
des renforts que sir Wellesley dirigea contre elles. Obliges de
battre en retraite, elles furent rallies par le marchal Victor qui
les ramena jusqu'au pied de la hauteur.

En mme temps, le gnral anglais, craignant d'tre tourn par les
deux divisions, qui, comme nous l'avons vu plus haut, se montraient
dans le vallon, lana contre elles un gros corps de cavalerie; mais
cette charge fut arrte par le feu de l'infanterie franaise;
cependant le 23e rgiment de dragons lgers anglais passa entre
les divisions Villatte et Ruffin, et se porta contre la brigade du
gnral Strolz, compose des 10e et 26e rgiments de chasseurs 
cheval. Ce gnral, ayant manoeuvr de manire  laisser passer le
rgiment ennemi, le chargea en queue, tandis que le gnral Merlin,
avec les lanciers polonais et les chevaux-lgers westphaliens, le
prenait en tte. Les dragons anglais, entours de toutes parts,
furent tous tus ou pris.

Pendant que ces vnements se passaient au 1er corps, la division
franaise du 4e attaquait avec succs le centre des Anglais; mais sa
droite se trouvant dcouverte par la retraite de la division Lapisse,
elle fut prise en flanc; cependant le gnral Rey, commandant la
premire brigade, chargea l'ennemi  la tte du 28e rgiment,
ayant le 32e en seconde ligne, l'arrta et repoussa trois attaques
successives. En mme temps, le gnral Belair,  la tte du 75e et du
58e, culbutait la brigade des gardes et dbouchait dans la plaine,
lorsqu'il fut arrt par une charge de cavalerie. Les trois chefs de
bataillon du premier de ces rgiments et son colonel furent blesss;
ce dernier fut fait prisonnier. Le gnral Sbastiani s'apercevant
que l'arme espagnole ne faisait aucun mouvement, rapprocha de lui
la division allemande, et la plaa en seconde ligne de la division
franaise. Dans ces entrefaites, il reut l'ordre du roi de suspendre
son attaque, et de rester sur le terrain qu'il occupait, toute
tentative de ce ct ne pouvant avoir de rsultat avantageux, depuis
la retraite de la division Lapisse. Les Anglais, satisfaits d'avoir
conserv leur position, n'entreprirent rien de plus, et le combat
cessa sur toute la ligne, quoique les deux armes ne fussent qu'
demi-porte de canon.

Le roi, voulant tenter un dernier effort, avait donn ordre  la
rserve de se porter sur la droite, lorsqu'on lui fit remarquer
que la journe tait trop avance, et qu'en supposant qu'on obtnt
quelque avantage, on n'aurait pas le temps d'en profiter. Sur cette
reprsentation l'ordre fut rvoqu, et le roi se retira au milieu
de sa garde, o il tablit son bivouac, paraissant bien dtermin 
livrer une seconde bataille le lendemain, ou du moins  ne prendre
un parti contraire qu'aprs avoir reconnu au jour les dispositions
de l'ennemi. Cependant, vers les dix heures du soir, des officiers,
venus du 1er corps, annonaient que le duc de Bellune tait tourn
par sa droite et ne pouvait plus rester dans sa position; d'autres,
au contraire, rapportaient que ce marchal tait d'avis que les
ennemis ne pourraient pas rsister  une nouvelle attaque. Pour
s'assurer de la vrit, le roi crivit sur-le-champ au marchal, mais
il n'avait point encore reu de rponse, lorsqu' la pointe du jour,
le gnral Sbastiani, suivi de son corps d'arme, arriva prs de
lui, annonant qu'il s'tait mis en retraite, parce que le 1er corps
se repliait sur Cazalegas, en longeant les montagnes.

Ds lors il n'y avait plus  dlibrer; il fallait suivre
le mouvement. La division de dragons du gnral Milhaud fit
l'arrire-garde; les troupes marchrent lentement et en bon ordre;
l'ennemi ne suivit pas. Le 4e corps et la rserve arrivrent  la
position de l'Alberche par la grande route de Talavera  Madrid,
en mme temps que le 1er corps y arrivait par celle de Casa de
las Salinas. Le roi, inform que quelques blesss taient rests
en arrire, ordonna au gnral Latour-Maubourg de se reporter en
avant avec sa division, et de les ramener, ce qui fut excut sans
opposition de la part de l'ennemi.

Cette retraite, opre sans ncessit, sans ordre du chef de l'arme
et contre sa volont, fut le sujet d'une vive contestation entre le
marchal Victor et le gnral Sbastiani, chacun d'eux prtendant ne
s'tre retir que parce que l'autre avait abandonn sa position.


LETTRES DE L'EMPEREUR.

_Au gnral Clarke, ministre de la guerre._

                                        Schoenbrunn, le 15 aot 1809.

Je reois votre lettre du 8.--Je ne comprends pas bien l'affaire
d'Espagne et ce qui s'est pass, o est reste l'arme franaise le
29 et le 30, o a t pendant ces deux jours l'arme anglaise. Le
roi dit qu'il manoeuvre depuis un mois avec 40 mille hommes contre
100 mille; crivez-lui que c'est de cela que je me plains. Le plan
de faire venir le marchal Soult sur Plasencia est fautif et contre
toutes les rgles, il a tous les inconvnients et aucun avantage.
1 L'arme anglaise peut passer le Tage, appuyer ses derrires 
Badajoz, et ds ce moment ne craint plus le marchal Soult; 2 elle
peut battre les deux armes en dtail. Si, au contraire, Soult et
Mortier taient venus sur Madrid, ils y auraient t le 30, et
l'arme runie le 15 aot, forte de 80 mille hommes, aurait pu donner
bataille et conqurir l'Espagne et le Portugal. J'avais recommand
que l'on ne livrt pas bataille si les cinq corps ou au moins quatre
n'taient runis. On n'entend rien aux grands mouvements de la guerre
 Madrid.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au gnral Clarke, ministre de la guerre._

                                        Schoenbrunn, le 18 aot 1809.

Je reois votre lettre du 12. Je vois qu'il n'y a pas de lettres
d'Espagne aujourd'hui. Il me tarde d'apprendre des nouvelles de ce
pays et de la marche du duc de Dalmatie. Quelle belle occasion on
a manque! 30 mille Anglais  150 lieues des ctes devant 100 mille
hommes des meilleures troupes du monde. Mon Dieu! qu'est-ce qu'une
arme sans chef?

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au gnral Clarke, ministre de la guerre._

                                        Schoenbrunn, le 25 aot 1809.

Vous trouverez ci-jointe une relation du gnral Sbastiani que le
roi d'Espagne m'envoie. Aussitt que j'aurai reu celle du duc de
Bellune qu'il m'annonce, je verrai s'il convient de les faire mettre
dans le _Moniteur_. Vous verrez par la relation du gnral anglais
Wellesley que nous avons perdu 20 canons et 3 drapeaux. Tmoignez
au roi mon tonnement, et mon mcontentement au marchal Jourdan,
de ce que l'on m'envoie des carmagnoles, et qu'au lieu de me faire
connatre la vritable situation des choses, on me prsente des
amplifications d'colier. Je dsire savoir la vrit, quels sont les
canonniers qui ont abandonn leurs pices, les divisions d'infanterie
qui les ont laiss prendre. Laissez entrevoir dans votre lettre
au roi que j'ai vu avec peine qu'il dise aux soldats qu'ils sont
vainqueurs, que c'est perdre les troupes; que le fait est que j'ai
perdu la bataille de Talavera; que cependant j'ai besoin d'avoir des
renseignements vrais, de connatre le nombre des tus, des blesss,
des canons et des drapeaux perdus; qu'en Espagne les affaires
s'entreprennent sans maturit et sans connaissance de la guerre;
que le jour d'une action elles se soutiennent sans ensemble, sans
projets, sans dcision.

crivez au gnral Sbastiani que le roi m'a envoy son rapport
sur la bataille de Talavera; que je n'y ai point trouv le ton d'un
militaire qui rend compte de la situation des choses; que j'aurais
dsir qu'il et fait connatre les pertes et et prsent un dtail
prcis mais vrai de ce qui s'est pass; car enfin c'est la vrit
qu'on me doit et qu'exige le bien de mon service.

Faites sentir aux uns et aux autres combien c'est manquer au
gouvernement que de lui cacher des choses qu'il apprend par tous les
individus de l'arme qui crivent  leurs parents, et de l'exposer 
ajouter foi  tous les rcits de l'ennemi.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la guerre._

                                     Schoenbrunn, le 10 octobre 1809.

Je dsire que vous criviez au roi d'Espagne pour lui faire
comprendre que rien n'est plus contraire aux rgles militaires que de
faire connatre les forces de son arme, soit dans des ordres du jour
et proclamations, soit dans les gazettes; que lorsqu'on est induit
 parler de ses forces on doit les exagrer et les prsenter comme
redoutables en en doublant ou triplant le nombre, et que lorsqu'on
parle de l'ennemi on doit diminuer sa force de la moiti ou du
tiers.--Que dans la guerre tout est moral; que le roi s'est loign
de ce principe lorsqu'il a dit qu'il n'avait que 40 mille hommes et
lorsqu'il a publi que les insurgs en avaient 120 mille; que c'est
porter le dcouragement dans les troupes franaises que de leur
prsenter comme immense le nombre des ennemis, et donner  l'ennemi
une faible opinion des Franais en les prsentant comme peu nombreux;
que c'est proclamer dans toute l'Espagne sa faiblesse; en un mot,
donner de la force morale  ses ennemis et se l'ter  soi-mme;
qu'il est dans l'esprit de l'homme de croire qu' la longue le petit
nombre doit tre battu par le plus grand.

Les militaires les plus exercs ont peine un jour de bataille 
valuer le nombre d'hommes dont est compose l'arme ennemie, et, en
gnral, l'instinct naturel porte  juger l'ennemi que l'on voit plus
nombreux qu'il ne l'est rellement. Mais lorsque l'on a l'imprudence,
en gnral, de laisser circuler des ides, d'autoriser soi-mme des
calculs exagrs sur la force de l'ennemi, cela a l'inconvnient que
chaque colonel de cavalerie qui va en reconnaissance voit une arme,
et chaque capitaine de voltigeurs des bataillons.

Je vois donc avec peine la mauvaise direction que l'on donne 
l'esprit de mon arme d'Espagne, en rptant que nous tions 40 mille
contre 120 mille. On n'a atteint qu'un seul but par ces dclarations,
c'est de diminuer notre crdit en Europe en faisant croire que
notre crdit tenait  rien, et on a affaibli notre ressort moral
en augmentant celui de l'ennemi. Encore une fois,  la guerre, le
moral et l'opinion sont plus de la moiti de la ralit. L'art des
grands capitaines a toujours t de publier et de faire apparatre 
l'ennemi leurs troupes comme trs-nombreuses, et  leur propre arme
l'ennemi comme trs-infrieur. C'est la premire fois qu'on voit un
chef dprimer ses moyens au-dessous de la vrit en exaltant ceux de
l'ennemi.

Le soldat ne juge point, mais les militaires de sens, dont l'opinion
est estimable et qui jugent avec connaissance des choses, font peu
d'attention aux ordres du jour et aux proclamations, et savent
apprcier les vnements.

J'entends que de pareilles inadvertances n'arrivent plus dsormais,
et que, sous aucun prtexte, on ne fasse ni ordres du jour ni
proclamations qui tendraient  faire connatre le nombre de mes
armes; j'entends mme qu'on prenne des mesures directes et
indirectes pour donner la plus haute opinion de leur force. J'ai en
Espagne le double et le triple, en consistance, valeur et nombre, des
troupes franaises que je puis avoir en aucune partie du monde. Quand
j'ai vaincu  Eckmhl l'arme autrichienne, j'tais un contre cinq,
et cependant mes soldats croyaient tre au moins gaux aux ennemis;
et encore aujourd'hui, malgr le long temps qui s'est coul depuis
que nous sommes en Allemagne, l'ennemi ne connat pas notre vritable
force. Nous nous tudions  nous faire plus nombreux tous les jours.
Loin d'avouer que je n'avais  Wagram que 100 mille hommes, je
m'attache  persuader que j'en avais 220 mille[44].

Constamment dans mes campagnes en Italie, o j'avais une poigne
de monde, j'ai exagr mes forces. Cela a servi mes projets et n'a
pas diminu ma gloire. Mes gnraux et les militaires instruits
savaient bien, aprs les vnements, reconnatre tout le mrite des
oprations, mme celui d'avoir exagr le nombre de mes troupes. Avec
de vaines considrations, de petites vanits et de petites passions,
on ne fait jamais rien de grand.

J'espre donc que ces fautes si normes et si prjudiciables  mes
armes et  mes intrts ne se renouvelleront plus dans mes armes
d'Espagne.

                                                           NAPOLON.

[Note 44: Il faut remarquer que Napolon joint ici l'exemple au
prcepte, car lui-mme ne dit pas la vrit sur l'tendue de ses
forces  Wagram. Dans le dsir de prouver  son frre et  ses
lieutenants qu'il faisait beaucoup avec peu, tandis qu'eux faisaient
peu avec beaucoup, il se donne 50 mille hommes de moins qu'il n'en
avait rellement  Wagram. Il existe en effet une lettre de lui au
major gnral, celle-ci fort sincre, dans laquelle discutant les
forces qu'il pourra runir pour la dernire bataille, il les value
 160 mille hommes. C'tait du reste une illusion, car ses propres
livrets prouvent qu'il ne put arriver qu' 150 mille hommes, ce qui
toutefois est bien suprieur aux 100 mille hommes qu'il se donne ici.
C'est l une nouvelle preuve de la difficult d'arriver  la vrit,
mme quand on travaille sur les matriaux les plus authentiques, et
des efforts de critique qu'il faut faire pour y atteindre, ou pour en
approcher.]


LETTRES DE SIR ARTHUR WELLESLEY.

_Au major gnral O'Donoju._

                                        Talavera, le 31 juillet 1809.

Veuillez presser S. E. le gnral Cuesta de dtacher cette nuit vers
le Puerto de Baos une division de son infanterie avec des canons,
et un officier expriment et habile sur lequel il puisse se reposer
pour ce commandement.

Si l'ennemi parvenait  s'avancer  travers le Puerto de Baos, je
ne saurais vous dissimuler que la position de nos deux armes serait
excessivement critique.

Il n'y a qu'un moyen de l'viter, outre celui de s'opposer  ce
passage, et ce moyen est de hter au possible la marche du gnral
Vngas sur Madrid, par une ligne aussi distincte et aussi loigne
que faire se pourra de celle adopte par les armes combines. Cela
obligera l'ennemi  retirer un dtachement de son corps principal
pour l'opposer  Vngas, et le corps principal se trouvera assez
affaibli par l pour nous permettre de l'attaquer sans dsavantage,
ou, si cette mesure semble meilleure, nos armes combines pourront
dtacher un corps suffisant pour battre l'arme que l'on croit en
marche  travers les montagnes de Plasencia.

                                                       A. WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_ l'honorable J.-H. Frre._

                                        Talavera, le 31 juillet 1809.

J'ai reu une lettre de don Martin de Garay, auquel je vous prie de
transmettre les observations suivantes:

Je lui serai trs-oblig de vouloir bien comprendre que je ne suis
autoris  correspondre avec aucun des ministres espagnols, et je le
prie de me faire parvenir par votre intermdiaire les ordres qu'il
pourra avoir pour moi. J'viterai ainsi, j'en suis convaincu, les
reprsentations injurieuses et sans fondement que don Martin de Garay
ne m'a point pargnes.

Il est facile  un gentleman, dans la position de don Martin de
Garay, de s'installer dans son cabinet et d'crire ses ides sur
la gloire qu'il y aurait  repousser les Franais au del des
Pyrnes. Il n'y a personne en Espagne, je crois, qui, pour arriver
 ce rsultat, ait autant couru de risques et fait autant de
sacrifices que moi; mais je dsirerais que don Martin de Garay, et
les gentils-hommes de la junte, avant de me blmer de ne pas faire
davantage, ou de m'imputer d'avance les consquences probables des
fautes et des indiscrtions des autres, voulussent bien venir ici ou
envoyer quelqu'un pour fournir aux besoins de notre arme mourant de
faim, laquelle, quoique s'tant battue pendant deux jours et ayant
dfait un ennemi double en nombre (et cela au service de l'Espagne),
n'a pas de pain  manger. C'est un fait positif que durant les
sept derniers jours l'arme anglaise n'a pas reu un tiers de ses
provisions; que dans ce moment il y a 4 mille soldats blesss qui
meurent dans l'hpital de cette ville, faute des soins et des objets
ncessaires que toute autre nation aurait fournis mme  ses ennemis;
et que je ne puis retirer du pays aucun genre d'assistance. Je ne
puis pas mme obtenir qu'on enterre les cadavres dans le voisinage,
et leurs exhalaisons dtruiront les Espagnols aussi bien que nous.

Je suis bien dcid  ne pas bouger jusqu' ce que je sois pourvu de
provisions et de moyens de transport suffisants.

                                                       A. WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_ lord Castlereagh._

                                          Talavera, le 1er aot 1809.

Notre position est assez embarrassante, nanmoins j'espre m'en
tirer sans livrer une nouvelle bataille acharne, ce qui rellement
nous porterait un tel coup que tous nos efforts seraient perdus. Je
m'en tirerais certainement au mieux s'il y avait moyen de manier
le gnral Cuesta, mais son caractre et ses dispositions sont si
mauvais que la chose est impossible.

Nous sommes misrablement pourvus de provisions, et je ne sais
comment remdier  ce mal. Les armes espagnoles sont maintenant si
nombreuses qu'elles dvorent tout le pays. Ils n'ont pas de magasins,
nous n'en avons pas non plus et nous ne pouvons en former: on
s'arrache tout ici.

Je crois que la bataille du 28 sera trs-utile aux Espagnols, mais
je ne les crois pourtant pas encore assez disciplins pour lutter
avec les Franais; et je prfre infiniment tcher d'loigner
l'ennemi de cette partie de l'Espagne par des manoeuvres,  hasarder
une autre bataille range.

Dans la dernire les Franais ont tourn toutes leurs forces contre
nous, et quoiqu'ils n'aient pas russi, et qu'ils ne russiront pas
non plus  l'avenir, cependant nous avons fait une perte d'hommes que
nous avons peine  supporter. Je ne puis essayer de nous soustraire
au poids de l'attaque en mettant en avant les troupes espagnoles,
 cause du misrable tat de leur discipline et de leur dfaut
d'officiers ayant les qualits ncessaires. Ces troupes sont tout 
fait incapables d'excuter une manoeuvre, mme la plus simple. Elles
tomberaient dans une confusion inextricable, et le rsultat serait
probablement la perte de tout.

                                                       A. WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_ l'honorable J.-H. Frre._

                                 Pont de l'Arzobispo, le 4 aot 1809.

Depuis ma lettre d'hier, les choses ont chang au pire.

Aprs vous avoir crit, j'appris que l'ennemi tait arriv 
Navalmoral, qu'il se trouvait ainsi matre d'Alvaraz, et que le pont
de cette place avait t dtruit par le marquis de la Reyna, qui s'y
tait retir de Baos.

Peu aprs, je reus une lettre du gnral O'Donoju, par laquelle
il m'informait que le corps franais qui tait entr par Baos
consistait en 30 mille hommes, et qu'il tait compos de toutes les
troupes qui avaient t dans le nord de l'Espagne. Il m'informait
en outre que le gnral Cuesta craignant que je ne fusse pas assez
fort contre eux, ayant d'ailleurs, d'aprs des lettres interceptes
et les rapports de sir Robert Wilson du voisinage d'Escalona, sujet
d'apprhender que l'ennemi ne se propost de me serrer par derrire
tandis que j'aurais dj  me battre par devant, et qu'ainsi il ne
ft coup de moi, s'tait dtermin  abandonner Talavera hier au
soir.

Tout ce qui faisait ma sret m'tait ainsi enlev, et on laissait
en arrire prs de 1,500 de mes soldats blesss. J'eus  examiner
srieusement alors ce que je devais recommander au gnral de faire.
Nous ne pouvions regagner le terrain du pont d'Almaraz sans une
bataille, et selon toutes les probabilits nous aurions eu  en
livrer une seconde contre 50 mille hommes avant que le pont pt tre
rtabli, en supposant que nous eussions russi dans la premire. Nous
ne pouvions rester  Oropesa o nous nous trouvions, la position
tant sans valeur par elle-mme et susceptible d'tre coupe par
Calera de cette place-ci, son seul point de retraite.

Je prfrai et je recommandai cette retraite: d'abord, par la
considration des pertes que nous autres, Anglais, aurions prouves
dans ces affaires successives, sans chance de pouvoir prendre soin de
nos blesss.

Secondement, par la considration que s'il tait vrai que 30 mille
hommes fussent venus se joindre aux forces des Franais dans cette
partie de l'Espagne, il nous tait absolument impossible de prendre
l'offensive. Il fallait qu'il ft fait une diversion en faveur des
armes se trouvant dans ces quartiers-ci, par quelque autre corps
vers Madrid, pour obliger les Franais  dtacher une partie de
leurs forces vers ce point, et nous permettre ainsi de reprendre
l'offensive.

En troisime lieu, pour que ces oprations et ces batailles pussent
russir, il tait ncessaire que les longues marches  faire fussent
excutes avec clrit. Je suis dsol de devoir dire que, faute
de nourriture, les troupes sont tout  fait incapables maintenant de
rpondre  ces besoins; et il est plus que probable que j'aurais eu
Victor sur le dos avant que la premire affaire entre Soult et moi
et pu tre termine.

Comme d'ordinaire, le gnral Cuesta demandait  livrer de grandes
batailles.  prsent que toutes les troupes sont retires de la
Castille, Romana et le duc del Parque vont recevoir l'ordre de faire
quelques dmonstrations vers Madrid.--J'apprends qu'outre les 50
mille hommes, il y a un corps de 12 mille hommes occup  observer
Vngas.

                                                       A. WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_Au marchal Beresford._

                                         Mesa de Hor, le 6 aot 1809.

Des considrations bien mrement peses, aprs que je vous eus
crit, me firent reconnatre que nous devions renoncer  excuter le
plan dont je vous avais entretenu et qu'il fallait nous mettre sur
la dfensive, si Soult et Ney avaient pass par le Puerto de Baos.
Vous croirez aisment au regret avec lequel j'abandonnai le fruit de
notre victoire, de toutes nos fatigues et de nos pertes; cependant
je n'hsitai pas, et je ne m'en repens point,  passer le Tage 
Arzobispo.

Je me propose maintenant de prendre la position d'Almaraz, de donner
 mes troupes un peu de repos et un peu de nourriture, et de voir ce
que fera l'ennemi. Mon opinion est qu'il envahira le Portugal, et
vous ferez bien de vous mettre en position de dfendre les passages.

J'apprends avec peine la dsertion de vos troupes. N'y a-t-il aucun
remde  ce mal?

                                                       A. WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_ S. E. le marquis de Wellesley._

                                           Deleytosa, le 8 aot 1809.

M. Frre aura instruit V. E. de la situation gnrale des affaires
en Espagne.

J'attirerai particulirement votre attention sur deux points:

1 La ncessit de prendre toutes les mesures ncessaires pour
assurer aux deux armes tous les moyens de transport dont elles ont
besoin, et des provisions;

2 La ncessit de donner immdiatement l'uniforme national aux
troupes espagnoles. En adoptant cette mesure, on fera cesser une
pratique qui, j'ai regret  le dire, est trs-gnrale maintenant, 
savoir que ces troupes jetant au loin leurs armes et leur quipement
se sauvent en prtendant qu'ils ne sont que des paysans.  l'avantage
de prserver l'tat de la perte de grandes quantits d'armes cette
mesure joindrait celui de procurer au gnral le moyen de punir les
troupes qui se conduisent mal devant l'ennemi, de la manire la
plus propre  affecter les sentiments des Espagnols, c'est--dire
en les disgraciant; quand un certain nombre de paysans sont runis
en armes et vtus comme des paysans, il est difficile de dsigner
les corps ou les individus qui se sont mal comports, par une marque
distinctive qui les prsente  tous leurs camarades comme des
objets d'excration, et cependant il est constant qu'une punition
de ce genre ferait dix fois plus d'effet que celle mise  excution
dernirement dans l'arme espagnole,  la suite de la mauvaise
conduite de quelques corps dans la bataille de Talavera, punition qui
a consist  dcimer les simples soldats des corps qui avaient pris
la fuite, et  mettre  mort le tiers ou le quart des officiers.--Des
corps entiers, officiers et soldats, en effet, lvent pied maintenant
 la premire apparence de danger, et je ne mets pas en doute, s'il
tait possible de connatre la vrit, que l'arme de Cuesta, qui a
travers le Tage au nombre de 38 mille hommes, ne se compose plus
aujourd'hui de 30 mille, bien qu'elle n'ait perdu que 500 hommes dans
ses engagements avec l'ennemi.

                                                       A. WELLESLEY.

       *       *       *       *       *

_ lord Castlereagh._

                                             Mrida, le 25 aot 1809.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'arrive maintenant au genre des troupes, et l j'ai le regret de
dire que nos allis nous font dfaut bien plus encore que pour le
nombre ou la composition.

La cavalerie espagnole est, je crois, presque entirement sans
discipline. Elle est, en gnral, bien habille, bien arme,
bien quipe et remarquablement bien monte; les chevaux sont en
trs-bonne condition; ceux, du moins, de l'arme d'Eguia que j'ai
vus. Mais je n'ai jamais entendu que dans une circonstance quelconque
ces troupes de cavalerie se soient comportes comme des soldats
doivent le faire en prsence de l'ennemi. Elles ne se font pas le
moindre scrupule de fuir, et aprs une affaire on les trouve dans
tous les villages et dans tout fond couvert d'ombre  cinquante
milles  la ronde du champ de bataille.

L'artillerie espagnole, autant que je l'ai vue, est entirement
irrprochable, et l'artillerie portugaise excellente.

Quant au grand corps de toutes les armes, je veux dire
l'infanterie, il est dplorable de dire combien celle des Espagnols
est mauvaise et combien elle est loin de pouvoir lutter avec celle
des Franais. Elle est, je crois, bien arme; mais elle est mal
quipe, n'ayant pas les moyens de protger ses munitions contre la
pluie; quelquefois elle n'est pas vtue du tout, d'autres fois elle
est habille de manire  avoir l'aspect de paysans, ce qui doit tre
vit par-dessus tout; et sa discipline me semble se borner  savoir
se ranger sur trois rangs dans un ordre trs-serr, et  l'exercice
manuel.

Il est impossible de compter sur ces troupes pour aucune opration:
on dit que quelquefois elles se comportent bien; mais j'avoue
que je ne les ai jamais vues se comporter autrement que mal. Le
corps de Bassecourt, qui tait rput le meilleur dans l'arme de
Cuesta, et qui se battait sur notre gauche dans les montagnes  la
bataille de Talavera, fut tenu en chec durant toute la journe
par un bataillon franais; ce corps, depuis lors, s'est enfui du
pont d'Arzobispo abandonnant ses canons et un grand nombre d'hommes
jetant sur la route leurs armes, leur quipement et leurs vtements,
suivant l'habitude des Espagnols; une circonstance singulire dans
cette affaire d'Arzobispo (o Soult crit que les Franais ont pris
trente pices de canon), c'est que les Espagnols se sauvrent avec
une telle prcipitation qu'ils laissrent leurs canons chargs et
sans les enclouer, et que les Franais, bien qu'ils eussent chass
les Espagnols du pont, ne s'estimrent pas assez forts pour les
poursuivre; et le colonel Waters, que j'envoyai en parlementaire le
10, pour nos blesss, trouva les canons, sur la route, abandonns
par un parti, sans que l'autre en et pris possession, sans qu'il en
et mme probablement connaissance.

Cette pratique de s'enfuir en jetant armes, bagages et vtements,
est fatale en tout point, sauf qu'elle permet de rassembler de
nouveau les mmes hommes dans l'tat de nature, lesquels recommencent
absolument la mme manoeuvre  la premire occasion qui leur en est
offerte. Prs de deux mille hommes s'enfuirent, dans la soire du
27, de la bataille de Talavera (ils n'taient pas  100 toises de
la place o je me tenais) sans tre ni attaqus, ni menacs d'tre
attaqus, et qui furent effrays uniquement par le bruit de leurs
propres feux; ils laissrent leurs armes et leurs quipements sur
le terrain; leurs officiers allrent avec eux; ce furent eux et la
cavalerie fugitive qui pillrent les bagages de l'arme anglaise qui
avaient t envoys sur les derrires. Beaucoup d'autres s'enfuirent
que je ne vis point.

Rien ne peut tre pire que les officiers de l'arme espagnole; et
il est extraordinaire que, lorsqu'une nation s'est voue  la guerre
comme l'a fait celle-ci par toutes les mesures qu'elle a adoptes
dans le cours de ces deux dernires annes, il ait t fait aussi peu
de progrs par les individus dans quelque branche de la profession
militaire que ce soit, et que tout ce qui concerne une arme soit si
peu compris. Les Espagnols sont rellement des enfants dans l'art
de la guerre, et je ne puis pas dire qu'ils fassent rien comme cela
doit tre fait, except de s'enfuir et de s'assembler de nouveau dans
l'tat de nature.

Je crois sincrement que cette insuffisance dans le nombre, la
composition, la discipline et l'efficacit des troupes, doit tre
en grande partie attribue au gouvernement existant en Espagne: on
a essay de gouverner le royaume, dans un tat de rvolution, en
adhrant aux anciennes rgles et aux vieux systmes, et avec l'aide
de ce qu'on appelle enthousiasme; mais cet enthousiasme, dans le
fait, n'aide  rien accomplir, et est seulement une excuse pour
l'irrgularit avec laquelle tout est fait, et pour l'absence de
discipline et de subordination dans les armes.

Je sais que l'on croit gnralement que c'est l'enthousiasme qui a
fait sortir victorieusement les Franais de leur rvolution, et que
c'est lui qui a engendr les hauts faits qui leur ont presque procur
la conqute du monde; mais si l'on examine la chose de prs, l'on
verra que l'enthousiasme tait seulement le nom, que la force fut
vraiment l'instrument qui sut faire natre ces grandes ressources
sous le systme de la terreur, qui le premier arrta les allis, et
que la persvrance dans le mme systme d'approprier chaque individu
et chaque chose au service de l'arme, par la force, a depuis fait la
conqute de l'Europe.

Aprs cet expos vous pourrez juger par vous-mme si vous voudrez
employer une arme et de quelle force sera l'arme que vous
emploierez au soutien de la cause en Espagne.

Des circonstances que vous connaissez m'ont oblig  me sparer de
l'arme espagnole; et je ne puis que vous dire que je ne me sens
point d'inclination  recommencer  oprer avec eux, sous ma propre
responsabilit; qu'il faudra que ma route soit bien clairement trace
devant moi avant que je le fasse; et je ne vous recommande pas
d'avoir rien de commun avec eux dans leur tat prsent.

Avant d'abandonner cette partie de mon sujet, il vous sera sans
doute agrable de savoir que je ne pense pas que les affaires ici
en eussent beaucoup mieux march, si vous aviez envoy votre forte
expdition en Espagne, au lieu de l'envoyer contre l'Escaut. Vous
n'auriez pu l'quiper dans la Galice, ou quelque part que ce soit
dans le nord de l'Espagne.

Si nous avions eu 60 mille hommes au lieu de 20 mille, selon
toutes les probabilits, nous n'aurions pas livr la bataille de
Talavera, faute de moyens et de provisions; et si nous avions livr
la bataille, nous ne serions pas alls plus loin. Les deux armes se
seraient infailliblement spares par suite du manque de subsistance,
probablement sans bataille, mais en tout cas bien certainement aprs.

En outre, vous remarquerez que vos 40 mille hommes, en les supposant
quips, arms et pourvus de tous les moyens de subsistance,
n'auraient pas compens ce qui manque en nombre, en composition et
en valeur dans les armes espagnoles; et en admettant qu'ils eussent
t capables de chasser les Franais de Madrid, ils n'auraient pu
les expulser de la Pninsule, mme dans l'tat actuel des forces
franaises.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Maintenant, supposant que l'arme portugaise parvienne  rpondre
 son objet, que pourra-t-on faire avec elle et le Portugal, si les
Franais se rendaient matres du reste de la Pninsule? Mon opinion
est que nous pourrions conserver le Portugal, l'arme portugaise et
la milice tant compltes.

La difficult sur cette seule question gt dans l'embarquement de
l'arme anglaise. Il y a tant d'entres en Portugal, tout le pays
n'tant que frontires, qu'il serait bien difficile d'empcher
l'ennemi d'y pntrer, et il est probable que nous serions obligs
de nous restreindre  prserver ce qui est le plus important, la
capitale.

Il est difficile, sinon impossible, de porter la lutte pour la
capitale aux extrmits, et ensuite d'embarquer l'arme anglaise.
Vous me comprendrez en jetant un coup d'oeil sur la carte. Lisbonne
est si lev au-dessus du Tage, que quelque arme que nous
runissions, jamais elle ne serait capable d'assurer  la fois la
navigation de la rivire par l'occupation des deux rives et la
possession de la capitale. Il faudrait, je le crains, renoncer  l'un
ou  l'autre de ces objets, et ce  quoi les Portugais renonceraient
plutt, ce serait la navigation du Tage, et naturellement  nos
moyens d'embarquement. Cependant je n'ai pas encore suffisamment
approfondi cet intressant sujet.

En mme temps je pense que le gouvernement devrait veiller 
renvoyer au moins les transports couverts aussitt que la grande
expdition n'en aura plus besoin et qu'on recevra la nouvelle
positive que Napolon renforce ses armes en Espagne; car vous pouvez
compter que lui et ses marchaux doivent tre dsireux de se venger
sur nous des diffrents coups que nous leur avons ports, et qu'en
venant dans la Pninsule, leur premier et grand objet sera d'en
expulser les Anglais.

Vous aurez vu par la premire partie de ma lettre mon opinion
touchant la ncessit qu'il y aurait  engager les Espagnols  donner
le commandement de leurs armes au commandant en chef anglais.

Si une pareille offre m'tait faite, j'en dclinerais l'acceptation
jusqu' ce que je connusse le bon plaisir de Sa Majest, et je vous
recommande fortement,  moins que vous ne vouliez courir le risque
de perdre votre arme, de n'avoir absolument rien  faire avec la
guerre d'Espagne, sur quelque base que ce soit, dans l'tat actuel
des choses. Quant  Cadix, le fait est que la jalousie de tous les
Espagnols, mme de ceux qui nous sont le plus attachs, est si
enracine, que lors mme que le gouvernement nous cderait ce point
(et dans ses difficults prsentes, je ne serais pas surpris qu'il le
cdt) pour me dcider  rester en Espagne, je ne regarderais jamais
aucune garnison comme assure de son salut dans cette place.

Si vous voulez prendre Cadix, il faut laisser le Portugal et vous
charger de l'Espagne; il faut occuper Cadix avec une garnison de 15
 20 mille hommes et envoyer d'Angleterre une arme qui entrera en
campagne avec les Espagnols, Cadix devenant votre retraite au lieu de
Lisbonne.

Avec Cadix, il faut insister pour le commandement des armes
d'Espagne; mais par les faits exposs au commencement de ma lettre,
vous voyez combien peu nous devons nous promettre de mener la lutte 
la conclusion que nous dsirons tous.

                                                       A. WELLESLEY.




LETTRES DE NAPOLON RELATIVES  L'EXPDITION DE WALCHEREN.

(VOIR PAGE 225.)


Nous reproduisons ici, comme nous l'avions annonc, quelques
lettres de Napolon sur l'expdition de Walcheren. Elles feront
bien connatre ce qui se passa dans son esprit  cette occasion, la
dfiance qu'il commenait  concevoir  l'gard des hommes et la
profondeur de sa prvoyance, bien que sur quelques points accessoires
l'vnement et tromp ses calculs. Ainsi il croyait Flessingue
imprenable, et Flessingue fut pris, et il le fut par un autre motif
que la lchet du gnral Monnet: il le fut par la masse d'artillerie
que la marine anglaise runit sur un seul point. Mais, si ce n'est
sur un ou deux dtails, sur tout le reste on sera frapp de la
prodigieuse prvoyance avec laquelle Napolon jugea les suites et
la fin de l'expdition britannique, et les natures d'obstacle qu'il
fallait lui opposer. On ne devra pas s'arrter aux chiffres, qui
sont presque tous inexacts dans ces lettres. Napolon tait loin du
thtre des vnements; il ignorait les forces de l'ennemi, et celles
mme que les Franais pouvaient runir; il avait coutume d'ailleurs
en parlant  ses lieutenants d'exagrer leurs ressources et de
diminuer celles qu'ils avaient  combattre. C'tait une manire de
leur imposer de plus grands efforts. Souvent aussi il aimait  se
faire illusion, et il y fut port davantage  mesure que ses moyens
furent plus disproportionns avec la tche exorbitante qu'il avait
entreprise. Il faut donc lire ces lettres non pour l'exactitude des
dtails, mais pour l'esprit dans lequel elles ont t crites, esprit
qui en fait des monuments du plus grand prix. Le nombre du reste de
celles qui furent crites sur la seule expdition de Walcheren est
trois ou quatre fois plus considrable; mais elles sont  l'gard
des individus, et quelquefois mme des frres de Napolon, d'une
telle vivacit, que nous avons cru ne pas devoir les reproduire.
On peut ds aujourd'hui dire toute la vrit historique; mais il y
a souvent dans les documents eux-mmes une crudit qui en rendrait
la production intempestive et prmature. L'histoire sincrement et
honntement crite n'a pas besoin du langage des passions, et c'est
ce qui fait qu'elle peut parler bien avant les documents eux-mmes.

_Au ministre de la guerre._

                                            Schoenbrunn, 6 aot 1809.

Je reois votre lettre du 31, par laquelle vous m'instruisez que
200 voiles de toutes grandeurs sont signales du ct de Walcheren.
L'le de Walcheren doit avoir en troupes franaises et hollandaises 6
mille hommes. Envoyez-y de jeunes officiers d'artillerie et du gnie,
hommes de zle et attachs. Je suppose que les magasins de Flessingue
sont approvisionns, et que vous avez un chiffre avec le gnral
Monnet. Je lui ai donn l'ordre, que vous lui ritrerez, de couper
les digues, si cela tait ncessaire. Je suppose galement que le
gnral Chambarlhiac se sera port sur l'le de Cadzand avec le corps
qui est  Louvain, la demi-brigade provisoire qui est  Gand, et tout
ce qu'il aura pu tirer des 16e et 24e divisions militaires, et que
le gnral Rampon l'aura suivi avec son corps de gardes nationales,
ce qui formera l 9 ou 10 mille hommes; qu'il aura fait atteler 12
pices de canon  Gand,  Douay,  Saint-Omer, pour ne pas manquer
d'artillerie de campagne; qu'il aura fait venir de Mastricht ce qui
s'y trouvait, et que le gnral Sainte-Suzanne aura form une colonne
avec du canon pour se porter partout.

Envoyez  Anvers des officiers d'artillerie et du gnie et un
commandant suprieur. La marine a,  Anvers, 12 ou 1,500 hommes qui
peuvent servir. On peut former  Anvers quelques bataillons de gardes
nationales pour faire la police de la ville et concourir  sa dfense.

Si ce dbarquement s'est effectu, vous aurez mis en tat de sige
Anvers, Ostende, Lille; vous aurez bien fix l'attention du roi
de Hollande sur les places de Breda et de Berg-op-Zoom, et s'il y
a lieu, vous aurez ordonn l'armement de la premire ligne de mes
places fortes de Flandre.

Vous pouvez runir quelques dtachements de cavalerie et en former
quelques escadrons provisoires.

Vous n'aurez pas manqu d'envoyer le marchal Moncey porter son
quartier gnral  Lille, en le chargeant de requrir tout ce qu'il
pourra de gendarmerie pour runir quelques milliers d'hommes de cette
bonne cavalerie.

Vous aurez retenu les dtachements en marche, mme ceux destins
pour l'arme, tels que les 3 mille hommes venant de la 12e division
militaire, et vous les aurez dirigs soit sur Paris, soit sur les
points o ils peuvent tre utiles.

Enfin, s'il y a lieu, demandez la runion d'un conseil chez
l'archichancelier pour requrir 30 mille hommes de gardes nationales
dans les 1re, 2e, 14e, 15e, 16e divisions militaires et quelques
bataillons dans les 24e et 25e, et pour que chaque ministre fasse
les circulaires convenables pour exciter la nation et surtout les
dpartements o il est ncessaire de lever des gardes nationales.

Aprs les avantages que nous avons ici, je suppose que les Franais
ne se laisseront pas insulter par 15 ou 20 mille Anglais. Je ne
vois pas ce que les Anglais peuvent faire. Ils ne prendront pas
Flessingue, puisque les digues peuvent tre coupes; ils ne prendront
pas l'escadre, puisqu'elle peut remonter jusqu' Anvers, et que cette
place et son port sont  l'abri de toute attaque. J'imagine que le
ministre Dejean se sera empress d'approvisionner ses magasins. Si la
descente tait srieuse, prenez des mesures pour avoir dans le Nord
le plus grand nombre possible de pices de canon atteles soit par
voie de rquisition, soit autrement. Je vous autorise mme, dans un
cas urgent,  retenir une partie des dix compagnies d'artillerie que
vous m'envoyez.

Donnez ordre au duc de Valmy de se rendre  Wesel, o il sera mieux
plac pour assurer cette place importante.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_ l'archichancelier._

                                            Schoenbrunn, 8 aot 1809.

Je reois votre lettre du 2. Vous aurez reu mon dcret pour la
leve de 30 mille gardes nationales. Je suis fch que dans le
conseil du 1er vous n'ayez pas pris sur vous d'appeler les gardes
nationales; c'est se mfier  tort d'elles. Je suppose qu'en recevant
mon dcret, vous vous serez occup de former ces 30 mille gardes
nationales en quatre ou cinq divisions, et de dsigner des gnraux
au Snat pour les commander, et que vous aurez fait au Snat une
communication qui servira de publication. Le Snat rpondra par
une adresse o il me portera la parole et qui sera une espce de
proclamation. Cela s'imprimera de suite. De leur ct les ministres
donneront l'impulsion. Il faut avoir sur-le-champ 80 mille hommes
en premire et en seconde ligne, et donner du mouvement  la
nation pour qu'elle se montre; d'abord pour dgoter les Anglais
de ces expditions et leur faire voir que la nation est toujours
prte  prendre les armes, ensuite pour servir  reprendre l'le
de Walcheren, si les Anglais pouvaient la prendre, et enfin pour
favoriser les ngociations entames ici: et certes cela leur nuira si
l'on me croit embarrass par le dbarquement des Anglais. Ainsi donc
tous les moyens d'influencer l'opinion doivent tre pris; les gardes
nationales de chaque dpartement dsignes; et les anciens soldats
qui voudraient faire cette campagne pour chasser les Anglais doivent
tre invits  se runir  Lille pour former une lgion.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la police._

                                            Schoenbrunn, 8 aot 1809.

Je reois votre lettre du 2 aot. Je suis fch qu'au conseil des
ministres du 1er on n'ait pas arrt un message au Snat, une leve
de 30  40 mille gardes nationales, et qu'on n'ait pas imprim un
grand mouvement  la nation. Cela tait ncessaire sous le point de
vue militaire et aussi sous le point de vue politique, car, si l'on
me croit embarrass par cette descente, les ngociations deviendront
plus difficiles. Il est donc ncessaire d'appeler la nation. Il
parat hors de doute que les Anglais en veulent  l'le de Walcheren
et  mon escadre. Celle-ci n'a rien  craindre si elle retourne 
Anvers. Flessingue ne court aucun danger d'tre pris, puisqu'en
coupant les digues on inonde toute l'le et on oblige les Anglais 
l'abandonner.

Mettez-vous en correspondance, si vous le pouvez, avec le gnral
Monnet, et recommandez-lui l'ordre que je lui ai donn  plusieurs
reprises de vive voix et par crit, de couper les digues aussitt
qu'il se verrait press.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la guerre._

                                            Schoenbrunn, 9 aot 1809.

Je reois votre lettre du 3.

Je vous ai fait connatre hier mes intentions. J'ai peu de chose 
y ajouter aujourd'hui, seulement que vous devez excuter toutes les
dispositions que j'ai ordonnes, quand mme les Anglais n'auraient
fait aucun progrs et resteraient stationnaires dans l'le de
Walcheren. Il est ncessaire pour les ngociations entames ici,
pour l'exemple de l'avenir et pour mes vues ultrieures, d'avoir une
arme dans le Nord. Il est trop heureux que les Anglais nous donnent
le prtexte de la former.  moins que les Anglais ne se soient
rembarqus et soient retourns chez eux, il faut lever les 30 mille
hommes de gardes nationales comme je l'ai ordonn par mon dcret. Le
seul inconvnient que cela aura, ce sera de coter quelques millions.
 vous parler _confidentiellement_, il est possible que lorsque ceci
sera termin, je fasse occuper les ctes de Hollande pour fermer
les portes de Hollande aux Anglais. Ils sentiront le rsultat d'une
clture en rgle des dbouchs de l'Ost-Frise, de l'Elbe et de la
Zlande. Jusqu' cette heure, ils vont et viennent en Hollande comme
ils veulent.

Je ne vois pas dans vos lettres que vous ayez ritr au gnral
Monnet l'ordre de couper les digues si la place tait serre de prs.
Je le lui ai dit de vive voix plusieurs fois; ritrez-le-lui de ma
part; je n'admets aucune excuse. Je n'ai pas besoin de vous dire
que le ministre Dejean et vous, devez prendre des mesures pour faire
passer des vivres  Flessingue; entendez-vous avec le ministre de la
marine. Envoyez galement  Flessingue 8 ou 10 officiers d'artillerie
de tout grade, un officier du gnie et un dtachement de sapeurs. Ce
que le gnral Rampon a de mieux  faire, c'est de tenir ses troupes
runies jusqu' ce que l'on voie ce que veut faire l'ennemi. Avec
des troupes mdiocres et en si petit nombre, le gnral Rampon ne
peut chasser les Anglais de l'le de Walcheren, il se fera battre. La
fivre et l'inondation doivent seules faire raison des Anglais. Le
roi de Hollande qui peut disposer de 10 ou 12 mille hommes les aura
ports sur Berg-op-Zoom, et aura approvisionn et mis en tat ses
places du Nord.....

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la guerre._

                                           Schoenbrunn, 10 aot 1809.

Je reois votre lettre du 4. Je ne conois pas ce que vous faites 
Paris. Vous attendez sans doute que les Anglais viennent vous prendre
dans votre lit! Quand 25 mille Anglais attaquent nos chantiers et
menacent nos provinces, le ministre reste dans l'inaction! Quel
inconvnient y a-t-il  lever 60 mille gardes nationales?--Quel
inconvnient y a-t-il  envoyer le prince de Ponte-Corvo prendre le
commandement sur le point o il n'y a personne? Quel inconvnient y
a-t-il  mettre en tat de sige mes places d'Anvers, d'Ostende et
de Lille? Cela ne se conoit pas. Je ne vois que M. Fouch qui ait
fait ce qu'il a pu et qui ait senti l'inconvnient de rester dans
une inaction dangereuse et dshonorante; dangereuse, parce que les
Anglais voyant que la France n'est pas en mouvement et qu'aucune
direction n'est donne  l'opinion publique, n'auront rien  craindre
et ne se presseront pas d'vacuer notre territoire; dshonorante,
parce qu'elle montre la peur de l'opinion et qu'elle laisse 25 mille
Anglais brler nos chantiers sans les dfendre. La couleur donne 
la France dans ces circonstances est un dshonneur perptuel. Les
vnements changent  chaque instant. Il est impossible que je donne
des ordres qui n'arriveront que quinze jours aprs. Les ministres ont
le mme pouvoir que moi, puisqu'ils peuvent tenir des conseils et
prendre des dcisions. Employez le prince de Ponte-Corvo, employez
le marchal Moncey. J'envoie de plus le marchal Bessires, pour
tre  Paris en rserve. J'ai ordonn la leve de 30 mille hommes de
gardes nationales. Si les Anglais font des progrs, levez-en 30 mille
autres dans les mmes ou dans d'autres dpartements. Il est bien
vident que les Anglais en veulent  mon escadre et  Anvers.

Je suppose que ds le 4 vous aurez fait partir tout ce qui tait
 Boulogne pour Anvers. J'espre que le gnral Rampon se sera
galement approch d'Anvers. Il est vident que l'ennemi sentant la
difficult de prendre Flessingue, veut marcher droit sur Anvers et
tenter un coup de main sur l'escadre.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_ l'archichancelier._

                                           Schoenbrunn, 12 aot 1809.

Je reois votre lettre du 6. J'admire votre tranquillit, quand vous
croyez qu'il y a 40 mille Anglais sur nos ctes et que vous savez que
le gnral Sainte-Suzanne, officier de mrite, sur lequel je m'tais
repos de la dfense du Nord, est malade. Vous auriez d tenir un
conseil pour savoir s'il fallait donner le commandement au roi de
Hollande. Ce parti est le plus absurde de tous. Le roi de Hollande
pensera  couvrir Amsterdam, et vous laissera prendre dans votre
lit  Paris. Il y a vraiment du vertige. Votre conduite dans cette
circonstance met l'alarme en France. On croit d'autant plus qu'on
voit moins. Il y aura onze jours de perdus lorsque vous recevrez mes
lettres. Les Anglais auraient d tre sur le point de se rembarquer.
Vous auriez d tenir de frquents conseils dans cette circonstance
inopine.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la guerre._

                                           Schoenbrunn, 16 aot 1809.

Voici mes ordres sur ce qu'il y a  faire contre l'expdition
anglaise. Je vous ai donn les mmes ordres  plusieurs reprises
dans mes lettres; je veux vous les renouveler: point d'offensive,
point d'attaque, point d'audace. Rien ne peut russir avec de
mauvaises ou de nouvelles troupes. Si l'on attaque Flessingue, on les
compromet. Le gnral Monnet s'est dj trop battu, s'il est vrai
qu'il a perdu 1,400 hommes.

Que veulent les Anglais? Prendre Flessingue, l'le de Walcheren.
C'est une opration impossible, puisque la possession de l'le de
Walcheren dpend de la prise de Flessingue. Quand ils seront 
cent toises de la place, on peut lcher les cluses, et l'le sera
inonde. Tant que Flessingue aura un morceau de pain, elle est
imprenable. L'essentiel est donc de rafrachir les vivres et de
jeter dans la place une trentaine de braves et 2  300 canonniers.
Ces braves sont des officiers du gnie, de l'artillerie, des majors,
etc. Anvers, en supposant que l'ennemi vienne l'assiger, peut tre
galement dfendue par l'inondation. Les forts sont arms et garnis
d'artillerie, la garnison est de 6 mille hommes de gardes nationales
et 6 mille hommes de l'escadre. Il y a des magasins de vivres pour
huit mois. Anvers peut donc se dfendre huit mois. Recommandez au
ministre Dejean, qui doit s'tre rendu sur les lieux par mes ordres,
d'inspecter l'armement et l'approvisionnement de cette place, de
mettre des canonniers et des ingnieurs  chaque fort, avec la
quantit de vivres et d'artillerie ncessaire. Avec cela, Anvers est
imprenable. Les Anglais l'assigeraient en vain pendant six mois.
Ils ne peuvent donc prendre ni Flessingue ni Anvers; ils ne peuvent
prendre l'escadre, elle est en sret  Anvers.

Tout porte  penser que les Anglais ne dbarqueront pas dans
l'le de Cadzand sans avoir Flessingue. S'ils y dbarquent, ils
dissminent leurs troupes. Ils n'ont pas plus de 25 mille hommes;
ils ne pourraient pas jeter plus de 6  7 mille hommes dans l'le de
Cadzand, et ils y seraient compromis. Il ne s'agirait donc que de
choisir dans l'le un champ de bataille, d'y lever quelques redoutes
et batteries de campagne, et d'avoir 12  15 mille hommes  porte de
s'y rendre. Les batteries du fort Napolon doivent tre  l'abri d'un
coup de main. Les Anglais iront-ils  Berg-op-Zoom? Cette place est
en tat, et l ils seraient dissmins. Ils ne peuvent avoir moins
de 10  12 mille hommes dans l'le de Walcheren, et 10 mille dans
le Sud-Beveland, pour dfendre la droite de l'Escaut et le fort de
Batz, et il ne leur reste plus de monde pour rien entreprendre sur la
rive gauche. Or, Flessingue et Anvers sont imprenables. Cependant
tout ce qui rend impossible l'acheminement des Anglais sur Anvers,
je l'approuve, tel que l'inondation des environs de Berg-op-Zoom, le
rtablissement du fort Saint-Martin et des fortifications le long du
canal de Berg-op-Zoom.

Tandis qu'on passera dans cette situation les mois d'aot et de
septembre, les 30 mille gardes nationales avec de bons gnraux,
majors et officiers, seront runies. Le duc de Walmy aura runi 10
mille hommes  Wesel, les divisions Olivier et Chambarlhiac auront
pris une nouvelle consistance, et les deux divisions de gardes
nationales des gnraux Rampon et Souls seront compltes. Alors
avec cet ensemble de forces de 70 mille hommes de gardes nationales
et de troupes de ligne franais et 15 ou 16 mille Hollandais, on
pourra sur le bruit seul de cet armement dcider les Anglais  se
rembarquer, marcher  eux et les dtruire. Mais point d'oprations
prmatures qui ne peuvent russir avec de mauvaises troupes; point
d'checs; de la sagesse et de la circonspection. Le temps est contre
les Anglais. Toutes les semaines nous pouvons mettre 10 mille hommes
de plus sous les armes, et eux les avoir de moins. Mais pour cela
il faut de l'ordre, ne pas mler la garde nationale avec la ligne;
il faut que la division Rampon reste une, que la division Souls
reste une, que les cinq autres divisions de gardes nationales se
forment dans cinq endroits diffrents, comme je l'ai ordonn, une
par exemple  Anvers, une  Ostende, une  Bruxelles, une  Lille,
une  Saint-Omer ou  Boulogne, etc. Vous pouvez changer ces points
de runion; mais en gnral il faut que les gardes nationales soient
runies et aient de bons officiers, et qu'elles n'aillent pas se
mettre par 1,500 devant l'ennemi sans ordre; elles y vont, il est
vrai, mais elles reviennent bien plus vite. Ce que je vous recommande
surtout, c'est de prendre garde d'puiser, en les parpillant, cette
ressource des gardes nationales.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la police._

                                           Schoenbrunn, 16 aot 1809.

Faites mettre dans le _Moniteur_, en forme de lettre ou de
rflexions d'un militaire, les observations suivantes sur
l'expdition anglaise: Quand les Anglais ont combin leur
expdition, ils avaient pour but de prendre l'escadre, mais elle
est en sret  Anvers; ils avaient pour but de prendre Anvers
et de dtruire nos chantiers; mais Anvers n'est plus ce qu'il
tait il y a quatre ans. En y tablissant des chantiers, on y a
rtabli les fortifications. Anvers peut se dfendre six mois. Une
inondation le couvre en grande partie, de nouveaux ouvrages ont
t faits. Depuis trois ans des fosss pleins d'eau, une enceinte
bastionne avec une belle escarpe mettent cette place  l'abri de
toute attaque. Il faudrait aux Anglais six mois de sige et 60 mille
hommes pour prendre Anvers. Les Anglais ne peuvent pas songer 
prendre Flessingue. Depuis trois ans les fortifications en ont t
augmentes. Des demi-lunes ont t construites; trois forts ont t
tablis autour de la ville. Depuis dix jours que les Anglais ont
dbarqu, ils n'ont pas encore commenc les approches, et ils sont
 1,000 toises de la place. La garnison est assez nombreuse pour la
dfendre, et les Anglais ont dj fait des pertes srieuses. Mais
enfin s'ils en approchent  200 toises, on peut lever les cluses et
inonder l'le. Il y a des vivres pour un an, la place peut donc tenir
un an, et avant six semaines des 15,000 Anglais qui sont dans l'le
de Walcheren il n'en restera pas 1,500; le reste sera aux hpitaux.

Le moyen de les empcher de prendre Flessingue est de leur opposer
l'inondation. L'expdition anglaise consiste en 26  27 mille
hommes. Ils en ont dbarqu 15  18 mille dans l'le de Walcheren,
7  8 mille dans le Sud-Beveland. Ils ont obtenu un avantage qu'ils
ne devaient pas esprer: c'est l'occupation du fort de Batz. Et
cependant  quoi cela a-t-il abouti?  rien. L'expdition est mal
calcule. Ces 25  30 mille hommes eussent t plus utiles en
Espagne, et l ils ne peuvent rien faire; car en supposant que,
par impossible, ils prissent Flessingue, ils ne le garderaient
pas longtemps. C'est en vain qu'ils jetteraient des milliards et
prodigueraient des hommes, ils ne dfendront pas l'le de Walcheren;
et si tout le monde convient qu'il faut 20 mille hommes pour dfendre
cette le, il est de l'intrt de la France de leur en faire prsent.
Ils y perdront 10 mille hommes par les fivres, et on la leur
reprendra quand on voudra.

L'expdition a t faite sur de faux renseignements et calcule avec
ignorance. On n'a pas  Londres des notions exactes sur l'Escaut,
sur la France; car au moment o nous parlons, 80 mille hommes se
runissent dans le Nord, et il est fort heureux qu'ayant plusieurs
points pour employer leurs forces, ils choisissent celui o tout
succs est impossible.

Faites mettre cette note dans le _Moniteur_, si aucun vnement
inattendu ne dment ces conjectures au moment o vous recevrez cette
lettre.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la police._

                                           Schoenbrunn, 22 aot 1809.

Je reois votre lettre du 16. Vous dites que Flessingue est bombard
 vous faire craindre qu'il ne succombe. Vous avez tort d'avoir
cette crainte. Flessingue est imprenable tant qu'il y a du pain,
et il y en a pour six mois. Flessingue est imprenable, parce qu'il
faut excuter un passage de foss qui est rempli d'eau, et qu'enfin
on peut en coupant les digues inonder toute l'le. Si Flessingue
tait pris avant six mois, il faudrait que les gnraux, colonels
et officiers suprieurs qui commandent cette place fussent arrts
et mis en jugement. Je ne crois pas davantage que Rameskens soit
pris. Je ne connais pas ce fort; mais puisqu'il y a la ressource de
couper les digues, il ne doit pas tre pris. crivez, dites partout
que Flessingue ne peut tre pris,  moins de lchet de la part des
commandants; aussi je suis persuad qu'il ne le sera pas, et que
les Anglais s'en iront sans l'avoir. Je n'ai donc aucune espce de
crainte l-dessus. Les bombes ne sont rien, absolument rien; elles
craseront quelques maisons; mais cela n'a jamais influ sur la
reddition d'une place.

Cependant tandis que les Anglais perdent leur temps sur l'Escaut,
lord Wellesley est battu en Espagne, cern, en droute, il cherche
son salut dans une fuite prcipite au milieu des chaleurs. En
quittant Talavera, il a recommand au duc de Bellune 5 mille Anglais
malades et blesss qu'il a t oblig d'y laisser. Le sang anglais
coule enfin! c'est le meilleur pronostic d'arriver enfin  la paix.
Sans doute, si les affaires d'Espagne eussent t mieux conduites,
pas un Anglais n'et d chapper, mais enfin ils ont t battus, 6
mille ont pri, 8 mille sont nos prisonniers. Commentez ces ides
dans des articles de journaux; dmontrez l'extravagance des ministres
d'exposer 30 mille Anglais dans le coeur de l'Espagne devant 120
mille Franais, les meilleures troupes du monde, en mme temps
qu'ils en envoient 25 mille autres se casser le nez dans les marais
de la Hollande, o leurs efforts n'aboutissent qu' exciter le
zle des gardes nationales. Faites sentir l'ineptie de leurs plans
en dissminant ainsi leurs forces, et que les petits paquets ont
toujours t le cachet des sots.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la guerre._

                                           Schoenbrunn, 22 aot 1809.

J'ai lu dans le _Moniteur_ votre rapport au Snat.

Vous avez sans doute reu mes ordres pour faire mettre dans le
_Moniteur_ les dpches officielles des gnraux, en ayant seulement
le soin d'en ter quelques lignes et ce qui pourrait faire connatre
le nombre de mes troupes. Dans des vnements de cette nature le
public doit tout savoir.

Vous aurez reu le dcret qui nomme le gnral snateur Collaud
gouverneur d'Anvers; cela annulera le dcret du roi de Hollande. Vous
aurez crit au roi que j'ai nomm un marchal, et que c'est  ce
marchal  prendre toutes les mesures pour la dfense de nos ctes.
Vous aurez ordonn au gnral Collaud de se rendre  Anvers et de
faire les dispositions pour dfendre la ville et y tenir pendant
trois mois de tranche ouverte. Tenez la main  ce que mon escadre
soit place en aval et en amont du fleuve, comme je l'ai prescrit au
ministre de la marine. Le gnral Saint-Laurent doit rester  Anvers
pour commander l'artillerie, le ministre Dejean doit y rester pour
commander le gnie, et le vice-amiral Missiessy pour commander la
marine et l'escadre. Indpendamment de 6 mille hommes que fournit
l'escadre, on laissera dans cette place 6 mille gardes nationales et
 peu prs autant de troupes de ligne. Veillez  ce qu'on y fasse
arriver des vivres en grande quantit.

Si jamais, ce que je ne puis croire, Flessingue venait  se rendre
avant le 1er fvrier, vous ferez arrter  leur arrive en France les
gnraux, colonels et officiers. Flessingue est imprenable, parce
qu'il y a un foss plein d'eau  passer et  cause de l'inondation.
Il faut crire par le tlgraphe et par tous les signaux de rompre
les digues.

Je suis fort aise que le gnral Rousseau ne se soit pas rendu 
Flessingue. C'tait une mesure insense; il y a assez de monde dans
cette place. Rptez par toutes les occasions au gnral Rousseau,
aux officiers d'artillerie  Breskens, dans l'le de Cadzand, de
ne pas se dcourager, de tirer et de tirer toujours. Il faut que
les officiers d'artillerie aient un principe inverse au protocole
ordinaire; qu'au lieu d'conomiser la poudre et les munitions ils les
prodiguent. Il y a des circonstances o c'est un devoir de mnager
ses ressources; c'est lorsqu'on est loin de la France; mais ici, il
faut les prodiguer. Veillez  ce que l'artillerie prenne des mesures
pour pourvoir abondamment ces points de poudres, de bombes, afin
qu'on puisse tirer continuellement. On ne voit jamais le mal de
l'ennemi, surtout sur mer. J'ai vu des combats de six heures dans
lesquels on croyait n'avoir rien fait aprs avoir tir sans relche,
et puis tout  coup on tait tout tonn de voir des btiments couler
et d'autres s'loigner  pleines voiles. Mais il faut pour que cela
soit efficace, que l'on ne manque point de munitions, et qu'on prenne
toutes les mesures ncessaires pour en faire arriver une grande
quantit. Qu'est-ce que c'est qu'une distance de 1,300 toises pour
nos mortiers qui portent de 15  1,800 toises? 30 bombes ne font
rien, mais la 31e touche. Recommandez surtout que les bombes soient
garnies de roches  feu. Si les btiments de l'ennemi sont  mille
toises du bord, ils ne sont pas hors de la porte de la batterie
impriale. Pourquoi ne les coule-t-on pas? crivez aux gnraux et
aux officiers d'artillerie de l'le de Cadzand et de la cte de
prodiguer les munitions.

Je suppose que ces dtails que donne le gnral Rousseau que la
garnison combat hors de Flessingue, que la premire bombe vient
d'tre lance, etc., vous les mettez dans le _Moniteur_. Il faut
faire imprimer toutes les dpches que vous m'envoyez, en ayant le
soin d'en retrancher quelques lignes et de changer quelques chiffres.

Quant au tir des boulets, le tir de l'ennemi va loin, parce que les
marins, lorsqu'ils sont hors de porte, tirent ordinairement  toute
vole, et que le tir de l'artillerie de marine a plus de degrs que
le tir des pices de terre.

Ordonnez que la place d'Izendick soit arme, approvisionne
et mise en tat de sige. Envoyez-y un officier commandant, un
officier du gnie, un officier d'artillerie, un commissaire des
guerres et un garde-magasin. Faites-y mettre une grande quantit
d'approvisionnements.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la guerre._

                                           Schoenbrunn, 22 aot 1809.

Je reois votre lettre du...

Je vois dans la copie de celle que vous avez crite au prince de
Ponte-Corvo que vous lui dites qu'il faut hasarder une bataille pour
sauver Anvers. Je crains que vous ayez mal saisi mon ide. J'ai dit
que, dans aucun cas, il ne fallait hasarder une bataille, si ce n'est
pour sauver Anvers, ou  moins qu'on ne ft quatre contre un, et dans
une bonne position couverte par des redoutes et par des batteries.
Voici ma pense tout entire: il y a deux points distincts, Anvers et
l'le de Cadzand, tous deux fort importants, parce que si l'ennemi
s'en emparait..... nos villes de France..... et inquiterait la rive
gauche.

Je crois que le marchal Moncey doit porter son quartier gnral
 Gand et avoir le commandement de l'le de Cadzand, de Terneuse,
jusqu'aux inondations de la tte de Flandre. Le prince de Ponte-Corvo
doit porter son quartier gnral  Anvers et avoir sous ses
ordres toute la partie de l'arme qui est actuellement  Lille et
Berg-op-Zoom; qu'il doit choisir de bonnes positions pour empcher
l'ennemi de passer le canal de Berg-op-Zoom, n'engager d'affaires
qu'en nombre trs-suprieur  lui et dans de bonnes positions, et
passer son temps  exercer et discipliner ses troupes. Si l'ennemi
n'a que 20 ou 25 mille hommes pour se porter sur Anvers, que le
prince de Ponte-Corvo puisse l'attendre dans une position avantageuse
et l'attaquer avec 50 mille hommes Franais et Hollandais, et surtout
avec beaucoup d'artillerie, il peut le faire, mais en s'assurant la
retraite sur Anvers. Dans tous les cas il devrait se retirer sur
Anvers, considrer cette place comme un grand camp retranch, s'y
renfermer, en occuper les dehors et voir ce que font les Anglais.
Alors le mouvement de ceux-ci serait bien dtermin. Le marchal
Moncey approcherait dans ce cas son quartier gnral de la tte de
Flandre pour tre  porte d'Anvers; le duc de Valmy se porterait sur
Mastricht pour harceler l'ennemi, et si l'ennemi faisait la folie
d'investir Anvers, le marchal Moncey ferait passer en une nuit tout
ce qu'il aurait de disponible par la tte de Flandre sur Anvers;
le duc de Valmy et les Hollandais qui sont dans Breda harcleraient
l'ennemi, et le prince de Ponte-Corvo sortirait sur un des points
avec toutes ses forces et craserait l'ennemi. Ainsi le prince de
Ponte-Corvo, cern de la citadelle  l'autre extrmit de la place,
ne serait pas cern par la tte de Flandre, et aurait par l sa
communication avec le marchal Moncey. On ferait avancer la rserve,
et l'ennemi ne tarderait pas  lever le sige pour viter une entire
destruction. Ainsi Anvers ne doit jamais tre abandonn: le prince de
Ponte-Corvo doit en dfendre les approches le plus possible et s'y
enfermer avec l'escadre, faire des redoutes et des forts tout autour
pour dfendre le camp retranch, qui tiennent l'ennemi  1,000 ou
1,200 toises de la place, l'empchent de bombarder la ville; et se
mettre  mme, aprs avoir runi tous les moyens, les faisant passer
par la tte de Flandre, de tomber sur lui avec 70 ou 80 mille hommes,
et surtout avec une immense quantit d'artillerie de campagne.

En rsum, le duc de Conegliano doit dfendre l'le de Cadzand,
Terneuse, et tendre sa dfense  la tte de Flandre. Les
communications doivent tre assures au travers de l'inondation
entre la tte de Flandre, Gand et Bruxelles. Le duc de Conegliano
doit avoir le double but d'empcher l'le de Cadzand d'tre prise,
de dfendre la rive gauche et d'empcher l'ennemi de cerner la tte
de Flandre, par laquelle il doit se mettre en communication avec
le prince de Ponte-Corvo. Le but du prince de Ponte-Corvo doit
tre d'empcher l'ennemi de passer le canal de Berg-op-Zoom, de se
placer autour d'Anvers comme dans un camp retranch, de protger sa
communication avec la tte de Flandre et de profiter d'une occasion
favorable pour tomber sur l'ennemi.

Si le duc d'Istrie se porte bien, envoyez-le  Lille remplacer le
duc de Conegliano.

Nommez l'arme du prince de Ponte-Corvo, l'_arme d'Anvers_; l'arme
du duc de Conegliano, l'_arme de la tte de Flandre_, et la rserve
l'_arme de rserve_. Donnez au duc de Conegliano la division des
gardes nationales du snateur d'Aboville, qui est  Bruxelles, et ce
qui dfend l'le de Cadzand; cela fait 24  30 mille hommes. Vous
pouvez composer l'arme du prince de Ponte-Corvo de tout ce qui est
sous les armes d'Anvers  Berg-op-Zoom et de la division des gardes
nationales qui est aujourd'hui dans Anvers.

Vous pouvez donner au duc d'Istrie les trois divisions de rserve
des gardes nationales.

Ainsi donc le prince de Ponte-Corvo, mon escadre, le snateur
Collaud, ne doivent pas quitter Anvers. Vous devez faire connatre
le plan de dfense au duc de Valmy, qui doit s'approcher pour porter
son quartier gnral  Mastricht. Le duc de Conegliano doit porter
son quartier gnral  Gand, pour tre  porte de l'le de Cadzand,
de Terneuse et de la tte de Flandre. Enfin le duc d'Istrie, s'il
est en sant, doit se charger de commander la rserve et d'organiser
les trois divisions de gardes nationales. Pour avoir de vrais succs
contre les Anglais, il faut de la patience et attendre tout du temps
qui ruinera et dgotera leur arme, laisser venir l'quinoxe qui ne
leur laissera de ressource que de s'en aller par capitulation. En
principe, des affaires de postes, mais pas d'affaires gnrales.

_P. S._ Le duc de Conegliano et le duc de Valmy devraient se
communiquer tous les jours.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la guerre._

                                      Schoenbrunn, 11 septembre 1809.

Vous trouverez ci-joint un dcret que je viens de prendre. Mon
intention est de ne pas laisser plus longtemps le commandement dans
les mains du prince de Ponte-Corvo, qui continue de correspondre
avec les intrigants de Paris et qui est un homme auquel je ne puis
me fier. Je vous envoie directement ce dcret, pour que, si l'on
tait aux mains au moment o vous le recevrez, vous en diffriez
l'excution. Si, comme je le pense, on ne se bat point et que le duc
d'Istrie soit en tat de marcher, vous enverrez ce dernier prendre
le commandement de l'arme du Nord, et vous crirez au prince de
Ponte-Corvo de se rendre  Paris. Vous lui ferez connatre que j'ai
t mcontent de son ordre du jour; qu'il n'est pas vrai qu'il n'ait
que 15 mille hommes, lorsqu'avec les corps des ducs de Conegliano
et d'Istrie j'ai sur l'Escaut plus de 60 mille hommes; mais que
n'et-il que 15 mille hommes, son devoir tait de ne pas le laisser
souponner  l'ennemi; que c'est la premire fois qu'on voit un
gnral trahir le secret de sa position par un excs de vanit; qu'il
a donn en mme temps des loges  mes gardes nationales, qui savent
bien elles-mmes qu'elles n'ont eu occasion de rien faire. Vous lui
tmoignerez ensuite mon mcontentement de ses correspondances de
Paris, et vous insisterez pour qu'il cesse de recevoir les mauvais
bulletins des misrables qu'il encourage par cette conduite. Le
troisime point sur lequel vous lui notifierez mes intentions est
qu'il se rende  l'arme ou aux eaux.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la police._

                                      Schoenbrunn, 13 septembre 1809.

Je reois votre lettre du 7. Vous me mandez que vous avez 12 mille
habits de gardes nationales de faits. Je pense qu'il ne faut pas les
donner  la garde nationale de Paris. Il faut se contenter d'habiller
le bataillon de volontaires qu'on formera, c'est--dire ceux qui
veulent aller se battre. Pour les autres, je dsire ne pas donner
suite  cette garde nationale de Paris, et qu'aussitt que possible
elle ne fasse plus de service.

Quant aux gardes nationales du Nord, il faut qu'elles restent
jusqu' nouvel ordre. Ces habits seront mieux employs  habiller
ceux qui sont sur les frontires que les badauds qui ne veulent point
sortir de Paris.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la police._

                                      Schoenbrunn, 14 septembre 1809.

Je ne vous ai pas autoris  lever des gardes nationales dans toute
la France. Cependant on inquite la population en Pimont, o vous
avez crit qu'il fallait tout prparer pour la leve. Je ne veux
pas qu'on lve des gardes nationales dans ce pays. C'est une grande
question que celle de savoir s'il faut une garde nationale en Pimont.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la marine._

                                      Schoenbrunn, 20 septembre 1809.

Je suppose que vous aurez rarm mes vaisseaux d'Anvers, et que
vous aurez donn l'ordre  l'amiral Missiessy de se porter avec ma
flottille pour balayer l'Escaut, en lui donnant carte blanche, et que
ma flottille de Boulogne file sur Anvers.  prsent que les Anglais
m'ont fait connatre le secret de l'Escaut, sur lequel vous aviez
tant de doutes, mon intention est de transporter ma flottille 
Anvers.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la police._

                                      Schoenbrunn, 24 septembre 1809.

Je reois votre lettre dans laquelle vous me rendez compte que
partout les cadres des gardes nationales sont forms. Je le sais et
n'en suis pas content. Une pareille mesure ne peut tre prise sans
mon ordre. On a t trop vite. Tout ce qu'on a fait n'avancera pas
d'une heure la mise en armes de ces gardes nationales, si on en avait
besoin. Cela produit de la fermentation, tandis qu'il aurait suffi de
mettre en mouvement les gardes nationales des divisions militaires
que j'avais dsignes. Mettez tous vos soins  tranquilliser les
citoyens et  ce que le peuple ne soit pas drang de ses occupations
habituelles.

Je n'ai jamais voulu avoir plus de 30 mille gardes nationales: on en
a lev davantage, on a eu tort. J'ai pris, pour rgler tout cela, un
dcret que le ministre de la guerre doit avoir reu. Tout ce qu'on
peut tirer de Paris volontairement, il faut l'enrgimenter; mais il
faut y laisser tout ce qui veut rester, et teindre insensiblement
ce mouvement qu'on avait produit; faire monter la garde par la
gendarmerie, la garde de Paris et les dpts, et faire tomber toute
cette agitation en laissant chacun tranquille. Il ne fallait faire
que ce qui tait ncessaire pour me donner des soldats sur la cte;
on m'en a donn, je ne puis qu'en tre satisfait; mais on a fait dans
beaucoup d'endroits un mouvement qui tait inutile.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la police._

                                      Schoenbrunn, 26 septembre 1809.

Je vois dans le bulletin de police qu'on a appel les gardes
nationales du Jura, de la Cte-d'Or, du Doubs, de Lot-et-Garonne;
je ne veux rien de tout cela. J'ai dsign les divisions militaires
qui doivent en fournir. Je ne sais quelle rage on a de mettre en
mouvement toute la France.  quoi tout cela aboutit-il? Il y a une
excessive lgret dans ces mesures. Tout cela fait beaucoup de mal,
et dans cette disposition d'esprit le moindre vnement amnerait
une crise. Tandis que l'ennemi menaait Anvers, le mouvement des
gardes nationales des dpartements du Nord tait simple. On ne
s'amuse point  discuter lorsqu'on a l'ennemi devant soi et qu'on a 
dfendre ses proprits; mais les dpartements placs  l'autre bout
de la France n'ont pas le mme intrt. Ces mesures sont illgales.
Contremandez-les et calmez la France. De toutes les questions
politiques la moins importante n'est pas celle de savoir s'il faut
former une garde nationale en Pimont, et on se prpare  l'organiser
sans prendre aucune prcaution pour nommer les officiers. Tout cela
est de la folie. La France ne sait ce qu'on lui demande. Quand vous
demandez les gardes nationales de Flandre pour accourir sur les
frontires par lesquelles l'ennemi veut entamer la Flandre, c'est une
raison; mais quand on lve le Languedoc, le Pimont, la Bourgogne,
on croit  une agitation qui n'existe pas: on ne remplit pas mes
intentions, et cela me cote des dpenses inutiles.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la police._

                                      Schoenbrunn, 26 septembre 1809.

Une espce de vertige tourne les ttes en France. Tous les rapports
que je reois m'annoncent qu'on lve des gardes nationales en
Pimont, en Languedoc, en Provence, en Dauphin. Que diable veut-on
faire de tout cela, lorsqu'il n'y a pas d'urgence et que cela ne
pouvait se faire sans mon ordre? Comme ces mesures passent le pouvoir
ministriel, elles devraient tre autorises par le conseil des
ministres. On ne m'a pas envoy ce procs-verbal.  la nouvelle de
l'expdition j'ai lev 30 mille gardes nationales, et j'ai dsign
les divisions militaires qui devaient les fournir. Si j'en avais
voulu partout, je l'aurais dit. Que l'Artois, la Flandre, le Brabant,
la Lorraine fournissent des gardes nationales pour marcher au secours
d'Anvers, parce que l'ennemi a dbarqu dans l'Escaut, on comprend
ce que cela veut dire. Mais lorsqu'on met en armes le Pimont, le
Languedoc, la Franche-Comt, le Dauphin, ces provinces ne savent
ce qu'on leur demande. Le peuple prend de l'incertitude sur le
gouvernement, les esprits travaillent, le moindre incident peut faire
natre une crise. Je ne sais pas si l'on doit blmer les individus
du dpartement des Forts qui ont demand  voir le dcret qui leur
ordonnait de marcher; il me semble qu'ils avaient ce droit. Aussi me
suis-je empress d'envoyer le dcret pour les dpartements que je
voulais lever. Je ne sais ce qui s'est fait aux environs de Paris.
Il tait plus simple d'organiser 3 mille hommes pour remplacer la
garde municipale, et de former deux ou trois bataillons pour aller
 l'ennemi. Voil ce qu'il y avait  faire. Au moment o je demande
la conscription, occupez-vous de tout calmer. Parlez de cela au
conseil des ministres. Comme je ne suis pas sur les lieux, je ne
puis savoir ce qu'on a fait. Prenez des mesures pour que les prfets
remettent les choses dans l'tat o elles taient. Je ne veux pas
de gardes nationales autres que celles que j'ai requises, et en y
pensant mrement je ne veux pas d'officiers que je ne connais pas.
Les prfets, qui sont des ttes mdiocres pour la plupart, sont loin
d'avoir ma confiance pour un sujet de cette importance. Si les gardes
nationales taient comme les gardes d'honneur, on aurait donn au
peuple des chefs qui auraient un intrt diffrent du sien, surtout
s'il y avait une crise.

                                                           NAPOLON.

       *       *       *       *       *

_Au ministre de la police._

                                     Schoenbrunn, le 14 octobre 1809.

Je reois votre lettre du 7. Je n'ai jamais pu approuver l'appel
d'autres gardes nationales que de celles intresses  repousser
l'agression des Anglais  Anvers. La Provence, le Languedoc, le
Dauphin et les autres dpartements loigns ne pouvaient avoir aucun
rapport avec l'expdition anglaise. Je n'ai pu que blmer qu'on ait
lev les gardes nationales de ces provinces. D'ailleurs, depuis le 9
septembre, que l'expdition a cess d'tre effective, je n'ai cess
de demander qu'on les contremandt, et c'est depuis ce moment que
je vois la France le plus en mouvement pour les gardes nationales.
Dans un grand tat, dans une grande administration, il faut du zle
et de l'activit, mais il faut aussi de la mesure et de l'aplomb. La
garde nationale de Paris est dans le mme cas; on ne l'a point leve
quand les Anglais ont attaqu notre territoire, on l'a leve depuis
qu'ils sont partis. Quand je continue  vous crire sur tout cela, ce
n'est pas que je mconnaisse votre zle; mais je ne puis voir qu'avec
peine qu'on remue la France quand je me suis born  lever 30 mille
gardes nationales, en y comprenant la division du gnral Rampon.
En dernire analyse, le rsultat a t de prouver le bon esprit qui
anime les Franais, ce dont je n'ai jamais dout.

                                                           NAPOLON.


FIN DES DOCUMENTS.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME ONZIME.


LIVRE TRENTE-SIXIME.

TALAVERA ET WALCHEREN.

     Oprations des Franais en Espagne pendant l'anne 1809.
     -- Plan de campagne pour la conqute du midi de la
     Pninsule. -- Dfaut d'unit dans le commandement, et
     inconvnients qui en rsultent. -- La guerre d'Autriche
     rveille toutes les esprances et toutes les passions
     des Espagnols. -- Zle de l'Angleterre  multiplier ses
     expditions contre le littoral europen, et envoi d'une
     nouvelle arme britannique en Portugal. -- Ouverture de
     la campagne de 1809 par la marche du marchal Soult sur
     Oporto. -- Inutile effort pour passer le Minho  Tuy. --
     Dtour sur Orense, et marche  travers la province de
     Tras-los-Monts. -- Suite de combats pour entrer  Chaves
     et  Braga. -- Bataille d'Oporto. -- Difficile situation
     du marchal Soult dans le nord du Portugal. -- Ds que
     son entre en Portugal est connue, l'tat-major de Madrid
     dirige le marchal Victor sur l'Estrmadure, et fait
     appuyer ce dernier par un mouvement du gnral Sbastiani
     sur la Manche. -- Passage du Tage  Almaraz, et arrive du
     marchal Victor et du gnral Sbastiani sur la Guadiana.
     -- Victoires de Medellin et de Ciudad-Real. -- Ces deux
     victoires font d'abord prsager une heureuse campagne
     dans le midi de la Pninsule, mais leur effet est bientt
     annul par des vnements fcheux au nord. -- Le gnral
     de La Romana, que le marchal Soult avait laiss sur ses
     derrires en traversant Orense, passe entre la Galice et
     le royaume de Lon, soulve tout le nord de l'Espagne, et
     menace les communications des marchaux Soult et Ney. --
     Vains efforts du marchal Ney pour comprimer les insurgs
     de la Galice et des Asturies. --  dfaut du marchal
     Mortier, que ses instructions retiennent  Burgos, on
     envoie six ou huit mille hommes sous le gnral Kellermann
     pour rtablir les communications avec les marchaux Soult
     et Ney. -- vnements  Oporto. -- Projet de convertir en
     royaume le nord du Portugal. -- Divisions dans l'arme
     du marchal Soult, et affaiblissement de la discipline
     dans cette arme. -- Secrtes communications avec les
     Anglais. -- Sir Arthur Wellesley, dbarqu aux environs
     de Lisbonne, amne une nouvelle arme devant Oporto. --
     Grce aux intelligences pratiques dans la place, il
     surprend Oporto en plein jour. -- Le marchal Soult oblig
     de s'enfuir en sacrifiant son artillerie. -- Retraite sur
     la Galice. -- Entrevue  Lugo des marchaux Ney et Soult.
     -- Plan concert entre ces deux marchaux, lequel reste
     sans excution par le mouvement du marchal Soult sur
     Zamora. -- Funeste division entre ces deux marchaux. --
     Ordre expdi de Schoenbrunn, avant la connaissance des
     vnements d'Oporto, pour runir dans la main du marchal
     Soult les trois corps des marchaux Ney, Mortier et Soult.
     -- Consquences imprvues de cet ordre. -- Le marchal
     Soult  Salamanque forme un projet de campagne bas sur
     la supposition de l'inaction des Anglais jusqu'au mois de
     septembre. -- Cette supposition est bientt dmentie par
     l'vnement. -- Sir Arthur Wellesley, aprs avoir expuls
     les Franais du Portugal, se replie sur Abrants. -- Il
     se concerte avec don Gregorio de la Cuesta et Vngas
     pour agir sur le Tage. -- Sa marche en juin et juillet
     vers Plasencia, et son arrive devant Talavera. -- Le roi
     Joseph, qui avait ramen le marchal Victor dans la valle
     du Tage, se joint  lui avec le corps du gnral Sbastiani
     et une rserve tire de Madrid, en ordonnant au marchal
     Soult de dboucher par Plasencia sur les derrires des
     Anglais. -- Joseph les attaque trop tt, et sans assez
     d'ensemble. -- Bataille indcise de Talavera livre le 28
     juillet. -- Mouvement rtrograde sur Madrid. -- Apparition
     tardive du marchal Soult sur les derrires de sir Arthur
     Wellesley. -- Retraite prcipite de l'arme anglaise
     en Andalousie, aprs avoir abandonn ses malades et ses
     blesss. -- Caractre des vnements d'Espagne pendant la
     campagne de 1809. -- Dplaisir de Napolon de ce qu'on n'a
     pas tir meilleur parti des vastes moyens runis dans la
     Pninsule, et importance qu'il attache  ces vnements, 
     cause des ngociations d'Altenbourg. -- Efforts des Anglais
     pour apporter aux ngociateurs autrichiens le secours
     d'une grande expdition sur le continent. -- Projet de
     dtruire sur les rades les armements maritimes prpars
     par Napolon. -- Expdition de Rochefort. -- Prodigieuse
     quantit de brlots lancs  la fois contre l'escadre de
     l'le d'Aix. -- Quatre vaisseaux et une frgate, chous
     sur les rochers des Palles, sont brls par l'ennemi. --
     Aprs Rochefort les Anglais tournent leurs forces navales
     contre l'tablissement d'Anvers, dans l'esprance de
     le trouver dnu de tout moyen de dfense. -- Quarante
     vaisseaux, trente-huit frgates, quatre cents transports,
     jettent quarante-cinq mille hommes aux bouches de l'Escaut.
     -- Descente des Anglais dans l'le de Walcheren et sige de
     Flessingue. -- L'escadre franaise parvient  se retirer
     sur Anvers, et  s'y mettre  l'abri de tout danger.
     -- Manire de considrer l'expdition anglaise  Paris
     et  Schoenbrunn. -- Napolon prvoyant que la fivre
     sera le plus redoutable adversaire des Anglais, ordonne
     de se couvrir de retranchements, d'amener derrire ces
     retranchements les troupes qu'on parviendra  runir, et
     de ne pas risquer de bataille. -- Il prescrit la leve
     des gardes nationales, et dsigne le marchal Bernadotte
     comme gnral en chef des troupes runies sous Anvers. --
     Reddition de Flessingue. -- Les Anglais ayant perdu leur
     temps  prendre Flessingue, sont informs qu'Anvers est en
     tat de dfense, et n'osent plus avancer. -- La fivre les
     attaque avec une violence extraordinaire, et les oblige 
     se retirer aprs des pertes normes. -- Joie de Napolon
     en apprenant ce rsultat, surtout  cause des ngociations
     entames  Altenbourg.                                    1  246


LIVRE TRENTE-SEPTIME.

LE DIVORCE.

     Marche des ngociations d'Altenbourg. -- Napolon aurait
     dsir la sparation des trois couronnes de la maison
     d'Autriche, ou leur translation sur la tte du duc de
     Wurzbourg. -- Ne voulant pas faire encore une campagne pour
     atteindre ce but, il se contente de nouvelles acquisitions
     de territoire en Italie, en Bavire, en Pologne. --
     Rsistance de l'Autriche aux sacrifices qu'on lui demande.
     -- Lenteurs calcules de M. de Metternich et du gnral
     Nugent, plnipotentiaires autrichiens. -- Essai d'une
     dmarche directe auprs de Napolon, par l'envoi de M. de
     Bubna, porteur d'une lettre de l'empereur Franois. --
     La ngociation d'Altenbourg est transporte  Vienne. --
     Derniers dbats, et signature de la paix le 14 octobre
     1809. -- Ruse de Napolon pour assurer la ratification du
     trait. -- Ses ordres pour l'vacuation de l'Autriche, et
     pour l'envoi en Espagne de toutes les forces que la paix
     rend disponibles. -- Tentative d'assassinat sur sa personne
     dans la cour du palais de Schoenbrunn. -- Son retour en
     France. -- Affaires de l'glise pendant les vnements
     politiques et militaires de l'anne 1809. -- Situation
     intolrable du Pape  Rome en prsence des troupes
     franaises. -- Napolon pour la faire cesser rend le dcret
     du 17 mai, qui runit les tats du Saint-Sige  l'Empire
     franais. -- Bulle d'excommunication lance en rponse
      ce dcret. -- Arrestation du Pape et sa translation
      Savone. -- tat des esprits en France  la suite des
     vnements militaires, politiques et religieux de l'anne.
     -- Profonde altration de l'opinion publique. -- Arrive
     de Napolon  Fontainebleau. -- Son sjour dans cette
     rsidence et sa nouvelle manire d'tre. -- Runion 
     Paris de princes, parents ou allis. -- Retour de Napolon
      Paris. -- La rsolution de divorcer mrie dans sa tte
     pendant les derniers vnements. -- Confidence de cette
     rsolution  l'archichancelier Cambacrs et au ministre
     des relations extrieures Champagny. -- Napolon appelle 
     Paris le prince Eugne, pour que celui-ci prpare sa mre
     au divorce, et fait demander la main de la grande-duchesse
     Anne, soeur de l'empereur Alexandre. -- Arrive  Paris
     du prince Eugne. -- Douleur et rsignation de Josphine.
     -- Formes adoptes pour le divorce, et consommation de
     cet acte le 15 dcembre. -- Retraite de Josphine  la
     Malmaison et de Napolon  Trianon. -- Accueil fait 
     Saint-Ptersbourg  la demande de Napolon. -- L'empereur
     Alexandre consent  accorder sa soeur, mais veut rattacher
     cette union  un trait contre le rtablissement ventuel
     de la Pologne. -- Lenteur calcule de la Russie et
     impatience de Napolon. -- Secrtes communications par
     lesquelles on apprend le dsir de l'Autriche de donner
     une archiduchesse  Napolon. -- Conseil des grands de
     l'Empire, dans lequel est discut le choix d'une nouvelle
     pouse. -- Fatigu des lenteurs de la Russie, Napolon
     rompt avec elle, et se dcide brusquement  pouser une
     archiduchesse d'Autriche. -- Il signe le mme jour, par
     l'intermdiaire du prince de Schwarzenberg, son contrat de
     mariage avec Marie-Louise, copi sur le contrat de mariage
     de Marie-Antoinette. -- Le prince Berthier envoy  Vienne
     pour demander officiellement la main de l'archiduchesse
     Marie-Louise. -- Accueil empress qu'il reoit de la cour
     d'Autriche. -- Mariage clbr  Vienne le 11 mars. --
     Mariage clbr  Paris le 2 avril. -- Retour momentan de
     l'opinion publique, et dernires illusions de la France sur
     la dure du rgne imprial.                             247  388

     DOCUMENTS SUR LA BATAILLE DE TALAVERA.                        389

     LETTRES DE NAPOLON RELATIVES A L'EXPDITION DE WALCHEREN.    451


FIN DE LA TABLE DU ONZIME VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
(Vol. 11 / 20), by Adolphe Thiers

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Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

