Project Gutenberg's Les Romans de la Table Ronde (3 / 5), by Anonymous

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Title: Les Romans de la Table Ronde (3 / 5)
       Mis en nouveau langage et accompagns de recherches sur
       l'origine et le caractre de ces grandes compositions

Author: Anonymous

Release Date: March 25, 2014 [EBook #45212]

Language: French

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  LES ROMANS

  DE

  LA TABLE RONDE

  III




  CE VOLUME CONTIENT:

  LANCELOT DU LAC.




  Paris.--Typographie Georges Chamerot, rue des Saints-Pres, 19.




  LES ROMANS

  DE

  LA TABLE RONDE


  MIS EN NOUVEAU LANGAGE

  ET ACCOMPAGNS DE RECHERCHES SUR L'ORIGINE
  ET LE CARACTRE DE CES GRANDES COMPOSITIONS


  par

  PAULIN PARIS
  Membre de l'Institut, Professeur de langue et littrature du Moyen ge
  au Collge de France.


  TOME TROISIME


  PARIS,
  LON TECHENER, LIBRAIRE,
  RUE DE L'ARBRE-SEC, 52.


  MDCCCLXXII




  LE ROMAN

  DE

  LANCELOT DU LAC.




LANCELOT DU LAC.




I.


En la marche de Gaule et de la petite Bretagne rgnaient jadis deux
frres, poux de deux soeurs. Ban, l'an, tait roi de Benoc, Bohor
tait roi de Gannes. Au moment o l'histoire commence, Ban avait
atteint un grand ge, et de la reine Hlne, issue de la race de
Joseph d'Arimathie, il n'avait qu'un enfant, nomm Galaad en baptme,
mais qu'on appela toujours Lancelot, en mmoire de son aeul[1].

[Note 1: _Saint-Graal_, p. 349.]

Les royaumes de Benoc et de Gannes devaient hommage  celui de
la petite Bretagne, dont le souverain, nomm Aramont, mais plus
ordinairement Hol, tendait son autorit d'un ct jusqu'aux marches
d'Auvergne et de Gascogne, de l'autre jusqu'aux terres soumises aux
Romains et  leur vassal le roi de Gaule. Le Berry tait galement
infod  la petite Bretagne: mais, ds le temps du roi Aramont, le
roi Claudas de Bourges avait refus l'hommage et s'tait dclar
vassal du roi de Gaule qui, lui-mme, dpendait de l'empereur de
Rome. Ces rois de Gaule se faisaient alors par lection. Claudas,
avec l'aide des Gaulois et des Romains, tant parvenu  s'emparer
de Benoc, Aramont eut recours au roi de la Grande-Bretagne, qu'il
reconnut pour suzerain. Alors Uter-Pendragon passa sur le continent,
chassa Claudas non-seulement de Benoc, mais de Bourges, et les
Bretons dsolrent si bien la terre de Berry qu'elle perdit son nom
pour prendre celui de _la Dserte_. Bourges, la cit principale,
fut seule pargne, en reconnaissance de l'accueil qu'y avait reu
Uter-Pendragon, quand Wortigern les avait contraints, lui et son
frre,  sortir de la Grande-Bretagne[2].

[Note 2: _Merlin_, p. 41. Les deux fils du roi Constant, Uter et
Uter-Pendragon, se rfugient vers Orient, c'est--dire en Bretagne.
Il faut que quelque lai non conserv ait parl de leur sjour dans
Bourges.]

Mais, aprs la mort d'Uter-Pendragon, Artus eut  rpondre  tant
d'ennemis qu'il ne put protger ses grands vassaux du continent. Les
deux royaumes de Gannes et Benoc, d'abord runis sous le sceptre du
roi Lancelot, avaient t partags entre les deux fils de ce prince.
Claudas profita de l'loignement des Bretons insulaires pour rclamer
une seconde fois l'appui des Gaulois et des Romains. Il rentra dans
la Dserte, envahit les terres de Benoc, et saisit peu  peu toutes
les bonnes villes du roi Ban. Il offrait bien de les rendre  la
condition d'en recevoir l'hommage; mais, pour rien au monde, Ban
n'et manqu  la foi qu'il devait au roi Artus.

Il ne restait plus au roi de Benoc que le chteau de Trebes, qui,
par l'avantage de sa situation entre une rivire et de fortes
murailles, dfiait tous les assauts: toutefois il n'tait pas 
l'abri de la disette ou de la trahison. Ban y avait conduit la reine
Hlne et leur fils, le petit Lancelot. Claudas arriva bientt
devant les barrires; tout moyen de sortir et de communiquer avec
le dehors fut enlev aux assigs. Ban tait dcid  mourir plutt
que de cder aux conditions de Claudas; mais il prenait en piti les
souffrances de la reine et de ses chevaliers. Claudas ne cessait
de lui reprsenter que rien ne le mettrait  l'abri de la faim;
qu'Artus ne viendrait pas  son aide; que son frre le roi Bohor
tait trop malade pour le seconder. Un jour il offrit de le laisser
sortir pour se rendre en Grande-Bretagne,  la condition que, si
dans quarante jours il n'tait pas de retour, ou revenait sans avoir
obtenu de secours, le chteau serait rendu. Ban hsitait, et Claudas,
qui pratiquait volontiers les tratres, tout en ne les aimant pas,
parvenait  gagner Aleaume, le snchal de Benoc, en s'engageant 
l'investir de ce royaume, dont il lui ferait l'hommage. Un jour le
roi Ban prit en conseil un loyal chevalier, nomm Banin, son filleul,
et le snchal: il leur exposa les offres de Claudas: le snchal
insista fortement pour en montrer les avantages. Artus, disait-il,
bien que fort occup des Saisnes et de ses hauts barons, ne refusera
pas de vous venir en aide. La garnison de Trebes tiendra jusqu'
votre retour, et Claudas,  l'approche des Bretons, lvera le sige,
trop heureux de regagner la Dserte.

Ban se rendit  ces raisons: il avertit la reine, et, suivi de deux
cuyers, l'un pour tenir l'enfant, l'autre pour conduire les sommiers
chargs du trsor de Benoc, ils passrent la porte, franchirent le
pont abaiss, et ne trouvrent personne qui tentt de les arrter.




II.


Mais  peine taient-ils entrs dans la fort qui s'tendait le long
de la rivire, que le tratre snchal allait avertir Claudas de
faire avancer ses gens vers la porte qu'ils trouveraient dferme.
Malheureusement pour lui, Banin, toujours aux aguets, le vit rentrer.
--Comment! snchal, dit-il,  cette heure sur pied! D'o venez-vous
donc?--J'ai voulu m'assurer que Claudas ne tenterait rien contre
nous, pendant l'absence du roi.--Vous avez choisi singulirement
votre heure, pour parlementer avec l'ennemi.--Eh quoi! douteriez-vous
de ma loyaut?--Non, car, si je pouvais en douter, je vous dfierais
aussitt.

Le snchal remonta dans la tour, et bientt on entendit un grand
mouvement d'hommes et de chevaux. Les gens de Claudas taient dj
dans le chteau et commenaient le pillage. Pour loigner les
soupons, le snchal se mit  crier:  l'arme! trahi, trahi!--Ah!
tratre, ah! flon! lui cria Banin de son ct, puisses-tu comme
Judas tre pay de ta fausset! Cependant le feu prenait aux
faubourgs,  la ville; maisons, moulins, tout croulait, il ne
demeurait de Trebes que le donjon[3]. Banin s'y enferma avec trois
preux sergents. Matre de la ville incendie, Claudas en commena le
sige; mais il eut beau faire jouer ses perrires et ses mangonneaux,
il ne put entrer dans la tour, et fut arrt devant les murs aussi
longtemps qu'il avait fait devant la ville entire.

[Note 3: Ce donjon de Trebes ou Trves existe encore, ou du
moins la tour, construite au quinzime sicle sur les ruines du
chteau du onzime sicle. Elle a t grave dans l'ouvrage de M.
Godart-Faultrier, t. II, p. 114. Trves est  peu de distance de
Saumur, sur la Loire, au pied de coteaux encore boiss.]

Banin eut alors  redouter un ennemi plus terrible que Claudas;
c'tait la faim. La rivire qui baignait un ct de la tour tanchait
leur soif, mais leur donnait  de trop rares intervalles quelque
petit poisson qu'ils se partageaient avidement. Le troisime jour,
ils dcouvrirent entre deux pierres un chat-huant dont la chair leur
parut dlicieuse. Comment cependant tenir pendant un mois? Un matin
Claudas demanda  parler: Banin, je reconnais en toi un loyal et
preux chevalier. Mais de quoi servira ta prud'homie? Veux-tu laisser
mourir ici de faim tes compagnons? Fais mieux: prends quatre de mes
bons chevaux, et sortez ensemble de la tour en toutes armes; vous
chevaucherez o il vous plaira; ou, si tu consentais  rester avec
moi, je prends Dieu  tmoin (il tendait la main droite vers une
chapelle voisine) que je t'aimerais plus que nul de mes anciens amis.

Banin repoussa les offres  plusieurs reprises, mais  la fin il
trouva moyen de sauver son honneur en cdant aux prires de ses
trois compagnons, mourants de faim. Je consentirai, leur dit-il,
 rendre la tour,  des conditions qui ne nous feront pas honte.
Lors revenant  Claudas: Sire, j'ai pris conseil de mes amis; nous
sortirons de la tour, et, comme je vous tiens  prud'homme, je veux
bien demeurer avec vous, mais sous une condition: vous ferez droit,
pour nous ou contre nous, sans autre gard que la justice. Claudas
consentit; les Saints furent apports, la convention jure et les
portes de la tour ouvertes.

Banin demeura plusieurs jours auprs du roi, dont il recevait le
meilleur accueil; le tratre snchal du roi Ban tait, de son
ct, impatient de recevoir le loyer de sa flonie. Le roi Claudas
cherchait  gagner du temps; non qu'il voult se parjurer, mais
dans l'espoir de trouver moyen de se dgager. Un jour, Aleaume, en
prsence des barons de Claudas, rappela la promesse qui lui avait t
faite, et, le roi ne se pressant pas de rpondre, Banin se leva en
pieds et demanda  parler.

Roi Claudas, dit-il, vous m'avez promis de faire droit contre moi,
pour mes accusateurs, et pour moi contre ceux que j'accuserais. Je
vous demande raison de l'ancien snchal de Benoc, que j'accuse de
parjure et de trahison. S'il me dment, je suis prt  faire preuve,
les armes  la main, au jour et lieu qu'il vous plaira d'assigner.

Claudas sentit une joie secrte en coutant Banin:

Aleaume, dit-il, vous entendez ce qu'on avance contre vous.
Aurais-je donn ma confiance  un tratre?

--Sire, rpond Aleaume, je suis prt  prouver contre le plus fort
chevalier du monde que jamais je n'eus envers vous pense vilaine.

Et Banin: Voici mon gage. Je montrerai que j'ai vu de mes yeux la
trahison dont il s'est rendu coupable envers son seigneur lige.

--Voyons, snchal, reprit Claudas, que pensez-vous faire?

--Mais, sire, cette cause est vtre plus que mienne. Mon seul crime
est de vous avoir bien servi.

--Si vous n'tes pas coupable, dfendez-vous. Vous tes aussi fort,
aussi hardi champion que Banin, vous avez droit: que pouvez-vous
craindre?

Tant dit le roi Claudas que le snchal fut contraint de se soumettre
 l'preuve. Les gages furent mis entre les mains du roi, qui dit
en les recevant: Snchal, je vous tiens pour chevalier loyal
envers moi, comme vous l'avez t envers votre premier seigneur. Je
vous investis du royaume de Benoc, avec les rentes et revenus qui
en dpendent. Et, ds que vous aurez convaincu de fausset votre
accusateur, je recevrai votre hommage. Mais s'il arrive que vous
soyez mis hors des lices, c'est Banin qui devra tenir, au lieu de
vous, le royaume de Benoc.

Le combat eut lieu  quatre jours de l dans la prairie de Benoc,
entre Loire et Arsie. Banin eut raison de la trahison du snchal,
dont il fit voler la tte sur l'herbe sanglante. Quand il vint
reprendre son gage, Claudas l'accueillit avec honneur; car, s'il
pratiquait volontiers les tratres, il ne leur accordait jamais sa
confiance. Il offrit donc au vainqueur l'honneur du royaume de Benoc.

Sire, rpondit Banin, je suis rest prs de vous jusqu' prsent,
dans l'espoir de satisfaire au droit, et de punir le tratre qui vous
livra le chteau de Trebes. J'ai, grce  Dieu, rempli ce devoir;
rien ne doit plus me retenir prs de vous. Je n'ai pas cess d'tre
au roi Ban et je ne puis voir en vous qu'un ennemi; l'hommage que
je vous rendrais ferait sortir mon coeur de ma poitrine.--J'ai, dit
Claudas, grand regret de votre rsolution, mais je vous accorde le
cong que vous souhaitez. Banin, sur cette rponse, demanda son
cheval et s'loigna de Trebes, sans attendre la fin du jour.

On le trouve, dans une autre laisse,  la cour du roi Artus,
emportant les prix des behours et des quintaines, mritant d'tre
admis parmi les chevaliers de la Reine, de la Table ronde et de
l'_Escarguette_ ou garde du Roi. Il avait, dit le romancier,
recueilli dans ses guerres contre le roi Claudas un butin assez fort
pour faire bonne figure au milieu des chevaliers bretons. Mais Artus,
quand il apprenait que le nom de Banin lui venait du roi de Benoc,
tait entr dans une profonde et douloureuse rverie; car ce nom lui
rappelait que la mort du roi Ban n'tait pas venge. Banin, ajoute
notre livre[4], fit beaucoup parler de lui et attacha son nom 
mainte belle aventure; mais c'est dans le _Conte du Commun_ qu'elles
sont racontes et o il convient mieux de les lire[5].

[Note 4: Msc. 754; f 61.]

[Note 5: Quel est ce conte du _Commun_? c'est un point qu'il est
malais de rsoudre. Peut-tre est-ce notre Banin qu'on retrouve
sous le nom de _Balaan_, _Balaham_ ou _Balan_, dans le texte indit
de Merlin, suivi par un traducteur anglais du quinzime sicle, sir
Thomas Maleore ou Malory. Balaham y devient le Chevalier aux deux
pes. Victime de la fatalit, il combat son frre, qu'il reconnat
aprs l'avoir frapp et en avoir reu des blessures galement
mortelles.]




III.


Revenons au roi Ban, que nous avons laiss franchissant la petite
porte du chteau de Trebes, avec la reine, leur enfant et un fidle
sergent. Ils chevauchrent une heure avant le retour du jour, et
gagnrent ainsi la fort qui devait les conduire  l'entre du
royaume de Gannes. L se dressait une haute montagne d'o l'on
pouvait dcouvrir tout le pays. L'aube venait de crever; Ban ne
put rsister au dsir de jeter un dernier regard sur son chteau
bien-aim. Il fit arrter la reine au bas du tertre et chevaucha
pniblement jusqu'au sommet. Mais quelle douleur, en voyant les
murs clairs de sinistres lueurs, les moutiers crouler, le feu
jaillir  et l, l'air tellement embras que la flamme semblait en
montant joindre le ciel  la terre! Trebes avait t sa dernire
esprance; que lui restait-il? Une jeune femme nourrie dans les
grandeurs, maintenant rduite au dernier dnment: celle dont les
anctres remontaient au roi David[6] allait tre rduite  rclamer
la piti des autres,  nourrir son enfant du pain amer de l'exil. Et
lui, pauvre vieillard, nagure riche d'amis et d'avoir, l'honneur
de toutes les bonnes compagnies, comment pourrait-il soutenir une
fortune aussi contraire? Toutes ces penses refoulent alors son coeur
avec tant d'amertume que les sanglots l'touffent, il se pme et
glisse  terre sans mouvement. Quand il revint  lui: Ah! Seigneur,
je vous rends grces de la fin qu'il vous plat m'envoyer. Vous avez
vous-mme souffert la pauvret et les tourments. Je n'ai pu sans de
grands pchs vivre dans le sicle; je vous en rclame pardon. Ne
perdez pas mon me, vous qui tes venu de votre sang nous racheter.
Faites que mes torts reoivent ici leur chtiment, ou, si mon esprit
doit tre tourment par del, qu'au moins un jour plus ou moins
loign me runisse  vous. Ah! beau Pre spirituel, prenez piti
de ma femme Hlne, sortie du ce haut lignage que vous avez conduit
au royaume aventureux: remembrez-vous de mon fils, pauvre et tendre
orphelin; car les pauvres sont en votre garde et vous les devez
protger avant tous les autres.

[Note 6: Le romancier fait descendre la reine Hlne de Joseph
d'Arimathie, qu'il confond ici avec S. Joseph, poux de la Sainte
Vierge.]

Ces paroles dites, le bon roi se frappa la poitrine en pleurant de
contrition; il arracha trois brins d'herbe, et les mit dans sa bouche
au nom de la Sainte Trinit; puis il eut un dernier serrement de
coeur, ses yeux se troublrent, il s'tendit, les veines du coeur se
rompirent, et il expira, les mains en croix, les yeux au ciel et la
tte tourne vers Orient.

Cependant le cheval, effray du bruit qu'avait fait le roi dans sa
chute, s'tait mis  fuir jusqu'au bas de la montagne. La reine,
le voyant revenir seul, dit  l'cuyer charg de tenir en selle
le petit Lancelot de lui apporter l'enfant et d'aller voir ce qui
pouvait retarder le roi. Tout--coup elle entend les cris perants de
l'cuyer, quand il arrive  l'endroit o son seigneur tait tendu
sans vie. Tout effraye, la reine dpose l'enfant sur l'herbe, et
se met  gravir le tertre. Elle a bientt crois l'cuyer, qui la
conduit devant le corps de son cher poux. Quelle douleur! Elle se
jette sur lui, dchire ses habits, frappe son beau corps, gratigne
son visage; la montagne, la valle, le lac voisin, tout retentit de
ses gmissements et de ses cris.

Puis la pense lui revint de l'enfant laiss aux pieds des chevaux:
Ah! mon fils! et elle redescend tout chevele au bas de la
montagne; elle cherche les chevaux, ils s'taient rapprochs du lac
pour s'y abreuver. Sur la rive, elle voit son fils entre les bras
d'une demoiselle qui le serre tendrement sur son sein, en lui baisant
la bouche et les yeux. Belle douce amie, lui dit la reine, pour
Dieu! rendez-moi mon enfant. Il est assez malheureux d'avoir perdu
son pre et son hritage.  toutes ses paroles, la demoiselle ne
rpond mot; mais, quand elle voit la reine avancer de plus prs, elle
se lve avec l'enfant, se tourne, vers le lac, joint les pieds et
disparat sous les eaux.

La reine,  cette nouvelle preuve, voulut s'lancer et suivre
dans le lac la demoiselle: mais le valet qui s'tait ht de
revenir la retint de force; elle s'tendit sur l'herbe, perdue dans
les sanglots. En ce moment vint  passer prs de l une abbesse
accompagne de deux nonnes, d'un chapelain, d'un frre convers[7]
et de deux cuyers. Des cris frappant son oreille, elle se dtourna
pour aller vers le point d'o ils partaient. Quand elle vit la
reine: Dieu, madame, vous donne joie! dit-elle.--Hlas, il n'est
pas en son pouvoir de consoler la plus malheureuse femme du monde.
J'ai perdu toutes les joies, tous les honneurs.--Dame, qui tes-vous
donc?--Une dolente qui a trop vcu. Le chapelain tirant alors
l'abbesse par la guimpe: Croyez-moi, madame, dit-il, cette dame est
la reine. L'abbesse ne put retenir ses larmes. Pour Dieu! madame,
lui dit-elle, veuillez ne rien me cacher, je le sais, vous tes la
reine.--Oui, oui, la reine aux grandes douleurs. Cette rponse a
fait que la premire branche de notre histoire est ordinairement
appele l'_Histoire de la Reine aux grandes douleurs_.

[Note 7: Un rendu.]

Laquelle que je sois, reprit Hlne, faites-moi nonne, je ne dsire
que cela.--Volontiers, madame, mais dites-nous la cause de vos
douleurs. La reine, rassemblant toutes ses forces, raconta comment
ils taient sortis de Trebes, comment le roi n'avait pu soutenir la
vue de l'embrasement de son chteau; comment on l'avait retrouv sans
vie, et comment enfin un dmon sous la forme d'une demoiselle avait
enlev son cher enfant. Vous voyez maintenant, ajouta-t-elle, si
j'ai raison de har le sicle. Faites prendre le grand trsor d'or,
d'argent et de vaisselle que porte ce cheval, et employez-les 
faire un moutier dans lequel on ne cessera de chanter pour l'me de
monseigneur le roi.

Ah! madame, dit l'abbesse, vous ne savez pas combien il est
difficile de vivre en religion. C'est le travail des corps et le
pril des mes. Demeurez avec nous, sans revtir l'habit; soyez
toujours madame la reine; notre maison est vtre, les anctres de
monseigneur le roi l'ont fonde.--Non, non; le sicle ne m'est plus
rien: je vous prie de me recevoir comme nonne, et si vous refusez,
je m'enfuirai dans ces forts sauvages et j'y perdrai bientt et le
corps et l'me.--S'il est ainsi, je rends grce  Dieu qui nous donne
la compagnie d'une si bonne et si haute dame. Et, sans attendre
davantage, l'abbesse trancha les tresses de ses cheveux; il tait
ais de voir, malgr sa profonde affliction, qu'Hlne tait la plus
belle femme du monde. On tira des sommiers que conduisaient les
sergents de l'abbaye les noirs draps et le voile qu'elle ne devait
plus quitter. Et quand l'cuyer de Trebes vit la reine ainsi rendue,
il dit qu'il n'entendait pas l'abandonner; on le revtit de la robe
de frre convers. Avant de suivre leur chemin, le chapelain, les
deux convers et les deux cuyers se chargrent de transporter le
roi  l'abbaye, qui n'tait pas loigne. Le service fut digne d'un
roi; on mit honorablement le corps en terre, jusqu'au moment o fut
construit, sur la montagne o il avait expir, le moutier que la
reine avait demand. Le corps y fut transport, et la reine voulut
demeurer dans un logis qui en dpendait, avec deux autres nonnains,
deux chapelains et trois convers. Tous les matins, aprs la messe,
elle se rendait au bord du lac o son fils lui avait t ravi, elle
y lisait le psautier avec abondance de larmes. Quand on sut que la
reine avait pris les draps de nonne, les gens du pays l'appelrent le
Moutier-royal, et l'on vit s'y rendre les plus gentilles dames de la
contre, pour l'amour de Dieu et de la reine.




IV.


Cependant Claudas soumettait le pays de Gannes comme il avait fait
celui de Benoc. Bohor n'avait survcu que de quelques jours  son
frre, et laissait deux enfants encore au berceau, Lionel et Bohor.
Les barons du pays rsistrent aussi longtemps qu'ils purent; la
reine tait enferme dans Monteclair, son dernier chteau, quand
elle apprit que Claudas allait l'attaquer. Dans la crainte de tomber
entre ses mains, elle sortit de la forteresse, passa la rivire qui
en baignait les murs et gagna, avec ses deux enfants et quelques
serviteurs dvous, une fort assez voisine de l'abbaye o sa soeur
la reine Hlne avait pris le voile.

Comme elle chevauchait dans cette fort, elle fit rencontre d'un
chevalier qui longtemps avait servi loyalement le roi Bohor, mais qui
avait t dshrit et banni pour cause d'homicide; car ce prince
tait grand justicier, comme son frre le roi Ban. Ce chevalier,
nomm Pharien[8], avait pris les soudes du roi de Bourges et en
avait reu de bonnes terres. Justement  l'heure o la reine de
Gannes traversait la fort, le roi Claudas y chassait au sanglier,
et le chevalier qui l'accompagnait s'tait arrt au trpas d'une
grande haie, quand il vit arriver la reine de Gannes et ses enfants.
Il s'lance au frein des chevaux et fait descendre le berceau dans
lequel dormaient les enfants. Ne demandez pas si la reine fut
transie; elle inclina sur son palefroi, on l'y retint avec peine.
Le chevalier, mu d'une profonde piti, lui dit: Madame, le roi
Bohor de Gannes m'a fait bien du mal; mais je n'aurai pas la duret
de vous livrer  votre ennemi, devenu mon seigneur. Je n'oublie
pas que vous avez t dolente de mon exil et que vous m'avez alors
garanti de mort. Laissez-moi vous conduire au bout de cette fort,
et confiez-moi la garde de vos enfants. J'en prendrai soin jusqu'
ce qu'ils soient en ge de porter les armes, et, s'ils rentrent dans
leur hritage, je ne pourrai leur venir en aide, mais j'en aurai bien
de la joie.

[Note 8: Dans le livre d'Artus, Pharien, snchal du roi de Gannes,
est tu dans un dernier combat contre Claudas. (Tom. II, p. 389.)]

La dame, aprs s'tre un instant recueillie, dit au chevalier
qu'elle avait confiance dans sa loyaut et qu'elle laissait en sa
garde ce qui lui restait de plus cher au monde. Il ordonna  son
sergent de conduire les deux enfants  sa maison, et pour lui, aprs
avoir guid la reine jusqu' l'extrmit de la fort, o se trouvait
une abbaye qui la recueillit, il prit cong d'elle et revint vers
Claudas, au moment o un message annonait que Monteclair ne pouvait
tenir longtemps. Claudas prit aussitt le chemin du chteau, et les
portes lui en furent ouvertes.

 compter de l, il fut matre incontest des anciens domaines des
rois Ban et Bohor.

Le moutier o la reine de Gannes venait d'tre conduite tait assez
voisin de celui que la reine de Benoc avait choisi. Les deux soeurs
furent bientt runies, et l'on peut comprendre leur joie et leur
douleur en se revoyant, en coutant le rcit mutuel de leurs rcentes
infortunes. L'abbesse, arrive prs de la reine de Gannes, lui coupa
ses longs cheveux et lui donna le voile qu'elle avait demand, pour
se mettre entirement  l'abri des entreprises et des inquitudes de
Claudas. Nous laisserons les deux soeurs dans leur pieuse retraite,
pour nous informer de ce que devient le petit Lancelot.




V.


La dame[9] qui venait d'emporter Lancelot au fond du lac tait une
fe. En ce temps-l on donnait le nom de fes  toutes les femmes
qui se mlaient de sorts et d'enchantements. Elles savaient, dit le
conte des Bretes, la vertu des paroles, des pierres et des herbes:
elles avaient trouv le secret de se maintenir en jeunesse, en
beaut, en merveilleuse puissance. On les rencontrait surtout dans
les deux Bretagnes[10] au temps de Merlin, qui possdait toute la
sagesse que le dmon peut donner aux hommes. En effet, Merlin tait
regard chez les Bretons, tantt comme un saint prophte, tantt
comme un dieu. C'est de lui que la Dame du lac tenait le savoir qui
la mettait au-dessus de toutes les femmes de son temps.

[Note 9: Dans l'original, elle est presque toujours appele la
Damoiselle; mais il serait plus tard assez difficile aux lecteurs de
la distinguer des pucelles et demoiselles charges de ses nombreux
messages. Il suffit d'avertir ici de cette infidlit.]

[Note 10: En la Grant-Bretagne, msc. 339 et 754. Mais l'ensemble
des rcits oblige de lire les deux Bretagnes; car Ban, Bohor,
Lancelot, Bourges, tout cela ne peut tre transport dans la Bretagne
insulaire.]

On ne peut douter que Merlin n'et t engendr dans une femme
par un de ces malins esprits qui frquentent notre monde et sont
tellement possds d'une ardeur impure qu'il leur suffit de regarder
une femme pour perdre le pouvoir d'accomplir leurs mauvais desseins.
Ils avaient la mme ardeur d'imagination avant leur dsobissance et
la cration d've. Enivrs d'admiration les uns pour les autres, un
seul regard suffisait pour porter au comble leur bonheur rciproque.
Merlin avait d pourtant sa naissance  l'un d'entre eux[11]. Sur les
marches d'cosse vivait un vavasseur de condition assez mdiocre:
il avait une fille qui, venant en ge de prendre un poux, dclara
qu'elle ne partagerait jamais la couche d'un homme qu'elle aurait
vu de ses yeux. Les parents firent ce qu'ils purent pour lui ter
cette aversion trange; elle rpondit toujours que, si on la mariait
contre son gr, elle deviendrait folle ou se donnerait la mort. Non
qu'elle ne ft assez curieuse de savoir en quoi consistait le secret
d'union conjugale; seulement, il lui rpugnait de voir celui qui
viendrait pour le lui apprendre. Le pre, n'ayant pas d'autre enfant,
ne voulut pas contraindre sa rsolution: mais, aprs sa mort, le
dmon, instruit de tout, vint de nuit trouver la demoiselle, et lui
murmura dans l'oreille quelques douces et flatteuses paroles: Je
suis, ajouta-t-il, un jeune tranger: je ne connais ici personne;
j'ai appris que vous ne vouliez pas voir celui que vous pourriez
aimer; je viens vous dire que j'avais pris une rsolution pareille.
La demoiselle lui permit d'approcher, et reconnut qu'il tait
parfaitement taill en chair et en os: car, bien que les dmons
soient de simples esprits et n'aient pas de formes corporelles, ils
peuvent travailler l'air de faon  simuler la matire qui leur
fait dfaut. Ainsi fut trompe la demoiselle; elle prit en grande
affection l'inconnu qu'elle ne voyait pas, et ne lui refusa rien de
ce qu'il voulut lui demander.

[Note 11: Le rcit qu'on va lire diffre assez de celui qu'on a lu
dans le Merlin, pour dmontrer que le mme auteur n'a pas fait le
Merlin et le Lancelot.]

 cinq mois de l, elle sentit qu'elle avait conu, et, quand le
terme arriva, elle mit secrtement au monde un enfant qu'on appela
Merlin, comme l'avait recommand celui qui l'avait engendr. On ne
le baptisa pas; et il avait douze ans quand il fut conduit  la cour
d'Uter-Pendragon, ainsi que le tmoigne l'histoire de sa vie.

Aprs la mort du duc de Tintagel, quand Uter-Pendragon eut appris
les moyens de tromper la duchesse, Merlin s'en alla demeurer dans
les forts profondes. Il avait les inclinations dloyales et
trompeuses de son pre, et comme lui possdait tous les secrets de
la science humaine. Or, sur les marches de la Petite-Bretagne, tait
une demoiselle de grande beaut, nomme Viviane; Merlin conut pour
elle un violent amour, il vint aux lieux qu'elle habitait, et la
visita de jour et de nuit. Elle tait sage et bien apprise; tout
en se dfendant de ses entreprises, elle sut lui arracher l'aveu
de sa science. Je suis prte, lui dit-elle,  faire ce que vous
demanderez de moi, si vous m'apprenez une partie de vos secrets.
Merlin, que l'amour rendait aveugle, consentit  lui dire de bouche
tout ce qu'elle voudrait savoir. Enseignez-moi d'abord, dit-elle,
comment, par la vertu des paroles, je pourrais fermer une enceinte
que personne n'apercevrait, et dont on ne pourrait sortir.--Ensuite,
comment je pourrais tenir un homme aussi longtemps endormi qu'il
me plairait.--Mais, dit Merlin, quel besoin avez-vous de pareils
secrets?--Pour en user envers mon pre; car, s'il venait jamais 
dcouvrir que vous ou tout autre et partag mon lit, il me tuerait.
Vous voyez combien il m'importe de connatre un moyen de l'endormir.

Merlin lui enseigna l'un et l'autre secret qu'elle se hta d'crire
en parchemin; car elle avait t mise aux lettres. Puis elle parut
cder aux dsirs de Merlin; mais, toutes les fois qu'il venait vers
elle, elle lui posait deux noms de conjuration sur les genoux;
il s'endormait et perdait tout moyen de lui ravir le doux nom de
pucelle. Quand venait le point du jour et qu'elle l'veillait, il
croyait avoir obtenu tout ce qu'il avait dsir; car ce qu'il tenait
de sa nature d'homme le laissait expos aux mmes mprises que nous
autres, et la dame n'et pu le tromper s'il avait t tout  fait
dmon. Les dmons, on le sait, veillent toujours; ils ne connaissent
pas le sommeil, et c'est un de leurs plus grands supplices.

Enfin la dame apprit encore tant de choses de Merlin qu'elle finit
par l'enfermer dans une grotte de la prilleuse fort de Darnantes,
qui confine  la mer de Cornouaille et au royaume de Sorelois. Depuis
ce temps Merlin ne fut plus jamais vu, et personne ne put dire
l'endroit o il tait retenu.

Or la dame qui trompa Merlin fut celle qui venait d'emporter Lancelot
dans le lac; jamais, on peut le dire, mre ne fut plus tendre et ne
donna plus de soins  son enfant. Elle n'tait pas isole dans le
sjour qu'elle avait choisi; chevaliers, dames et demoiselles lui
faisaient compagnie. D'abord elle s'enquit d'une bonne nourrice,
et, quand l'enfant fut en ge de s'en passer, elle choisit un matre
pour lui apprendre ce qu'il devait savoir afin de bien se contenir
dans la vie du monde. On l'appelait tantt le _Beau trouv_, tantt
le _Riche orphelin_; mais la dame ne lui donnait pas d'autre nom
que celui de _Fils de roi_. Il eut  huit ans la vigueur et le
sens d'un adolescent, et tmoignait dj d'une grande passion pour
les violents exercices. Il ne sortait pourtant jamais de la fort,
qui se prolongeait du point o le roi Ban avait rendu le dernier
soupir jusqu'aux rivages de la mer. Pour le lac dans lequel la
dame avait paru se plonger, ce n'tait qu'une illusion et l'effet
d'un enchantement. Dans la fort s'levaient de belles maisons,
serpentaient des ruisseaux peupls de poissons savoureux; le tout
interdit aux yeux des trangers par cette apparence de lac qui en
occupait toute l'tendue.

Ici l'histoire laisse la Dame du lac et le petit Lancelot, pour
parler des deux cousins, Lionel et Bohor, fils du roi Bohor de Gannes.




VI.


Pharien n'avait pas oubli les recommandations de la bonne reine de
Gannes; il pourvut  la nourriture des deux enfants, prit un soin
particulier de l'an et donna la matrise du plus jeune  son neveu
Lambgue. D'ailleurs il n'avait confi le secret de la naissance
de ces enfants  nul autre qu' ce neveu et  sa femme, jeune et
belle dame qui devait plus tard trahir sa confiance, et cder aux
poursuites amoureuses du roi de la Dserte. Claudas, comme pour
racheter ses torts, avait revtu Pharien de la charge de snchal du
pays de Gannes[12]. Mais il arriva que Lambgue eut connaissance de
la mauvaise conduite de la dame, et,  compter de ce moment il avait
vou une haine implacable au roi qui portait ainsi le dshonneur dans
sa parent. Pharien, averti par Lambgue, eut grande peine  croire 
son malheur, car il pensait tre aim de sa femme pouse autant que
lui-mme l'aimait. Un jour que Claudas l'avait charg d'un message,
il fit semblant d'obir et,  la tombe de la nuit, revint  son
logis o il trouva le roi. Dans un premier mouvement de fureur, il
avana pour le frapper: Claudas le prvint en s'lanant hors de la
maison par une fentre. Le coupable chapp, Pharien jugea prudent
de dissimuler: il vint au palais le lendemain, et tirant  l'cart
Claudas: Sire, dit-il, je suis votre homme lige, j'ai besoin de
votre conseil. La nuit dernire, j'ai surpris dans la compagnie de ma
femme pouse un de vos chevaliers.--Quel est-il? demanda vivement
Claudas.--Je ne sais; ma femme a refus de le nommer: mais il est de
votre maison. Que dois-je faire? Et si telle chose vous arrivait, que
feriez-vous?--En vrit, Pharien, rpondit Claudas, si je le prenais
sur le fait, comme cela parat vous tre arriv, je le tuerais.--Cent
mercis, mon seigneur! Mais le roi n'avait ainsi parl que pour mieux
aller au-devant des soupons de Pharien.

[Note 12: Dans le livre d'Artus, il remplit dj cette charge prs du
roi Bohor, son premier seigneur. (Voy. t. II, p. 207 et suiv.)]

Rentr chez lui, le snchal ne dit pas un mot de reproche ou de
plainte, mais il alla prendre sa femme par la main et la conduisit
dans la tour de sa maison. Une vieille matrone eut charge de pourvoir
 son manger,  tout ce qui pouvait lui tre ncessaire. La chose
demeura longtemps secrte: enfin la dame trouva moyen de faire
avertir Claudas qui, allant  quelques jours de l chasser dans la
fort de Gannes, envoya vers Pharien un cuyer pour lui annoncer
qu'il viendrait dner chez lui. Le snchal accueillit le message
avec de grands semblants de joie; la dolente prisonnire fut tire
de la tour et froidement avertie de bien recevoir le roi. Puis il
alla au-devant de Claudas, le remercia de l'honneur qu'il recevait,
et mit la maison  sa disposition. Au lever des tables, il sortit
et Claudas prit place auprs de la dame sur une belle et riche
couche[13]. Il apprit d'elle que Pharien l'avait reconnu et qu'elle
tait, depuis ce temps, enferme dans la tour, o elle menait la plus
malheureuse vie du monde. Vous pourriez aisment me dlivrer et
tirer vengeance de Pharien. Il garde depuis trois ans chez lui les
deux fils du roi Bohor, apparemment pour les aider  ressaisir leur
hritage, quand ils seront en ge.--Je vous remercie, dit Claudas, de
l'avis, et je saurai bien en faire mon profit.

[Note 13: La couche, dont le diminutif est _coussin_, rpond toujours
dans nos romans  ce que nous appelons _divan_ ou _canap_.]

Il prit cong de Pharien, sans tmoigner de ressentiment. Dans le
nombre de ses barons, il comptait le proche parent d'un chevalier que
Pharien avait mis  mort, au temps du roi Bohor, et c'est pour cela
qu'il avait t dpouill de ses fiefs. Claudas le fit venir: Je
veux bien, lui dit-il, vous donner moyen de vous venger de Pharien.
Il nourrit en secret les enfants de Bohor; accusez-le de trahison,
et, s'il nie, demandez  le prouver de votre corps contre le sien. Je
vous promets aprs le combat la charge de snchal.

Il n'en fallait pas tant pour dcider le chevalier. Quand Pharien
reparut en cour accompagn de Lambgue, ils reurent du roi bon
accueil. Mais le lendemain, au sortir de la messe, le chevalier
aborde Claudas et lui dit assez haut pour tre entendu de tous:
Sire, je demande raison de Pharien votre snchal. Je l'accuse de
trahison. S'il me dment, je prouverai qu'il a recueilli secrtement
les deux enfants du roi Bohor de Gannes.

Claudas se tournant alors vers Pharien: Snchal, vous entendez ce
que ce chevalier avance contre votre honneur. Je ne puis croire que
vous ayez ainsi rpondu  ma confiance.

--Je demande, rpond Pharien, le temps de prendre conseil.

--Quand on est atteint de flonie, on n'a pas, dit le chevalier, 
demander conseil. On prend une hart, on la met  son cou, ou bien on
dment l'accusation. tes-vous innocent, qu'avez-vous  craindre?
Loyaut donne coeur  qui n'en aurait pas: et le meilleur chevalier
se montre le pire de tous, quand il n'a pas le droit pour lui.

Lambgue s'lanant alors: Je me porte garant et champion de
l'honneur de mon seigneur oncle.

--Non, Lambgue, reprit froidement Pharien, je ne laisserai
personne prendre un cu pour dfendre mon droit en ma place. Voici
mon gage: je suis prt  prouver que je ne fis jamais trahison.

--Vous n'avez donc pas nourri secrtement les fils de Bohor?

--Eh! qu'importe, dit Lambgue, qu'il les ait ou non recueillis?
Nourrir deux enfants, est-ce un cas de trahison?

--C'est l pourtant ce qui le fait accuser, dit Claudas. Il faut
qu'il le nie ou le reconnaisse.

--Eh bien! reprit Lambgue, si l'on dit que ce soit un cas de
trahison, je suis prt  le dmentir. Voyons, est-il ici quelqu'un
prt  soutenir que recueillir les fils d'un ancien seigneur soit
forfaiture?

Le chevalier, voyant l'assemble applaudir  ces paroles de Lambgue,
ne rpondait pas: Comment! dit Claudas, pensez-vous ne pas aller
plus loin? Alors le chevalier dposa son gage, Pharien tendit le
sien, et ils allrent s'armer. Mais, avant d'entrer dans la lice,
le snchal avertit Lambgue de regagner sa maison sans perdre de
temps, et de conduire les deux enfants  l'abbaye o la reine Hlne
leur mre avait revtu les draps de religion. Lambgue obit, et dj
suivait avec les deux enfants le chemin de Moutier royal, quand
Pharien combattit le chevalier accusateur et lui arracha la vie.

Comme il sortait victorieux des barrires, on vint apprendre 
Claudas que les deux enfants n'taient plus dans la maison de
Pharien. Il fit approcher le snchal: Rendez-moi, lui dit-il, les
fils du roi Bohor: j'en prendrai soin, et je veux bien promettre sur
les saints, ds qu'ils seront en ge de recevoir l'adoubement, que
je les mettrai en possession de tout leur hritage. J'y joindrai le
royaume de Benoc, car, ainsi qu'on me l'a dit, le fils du roi Ban
a cess de vivre, et j'en ai grand regret;  mon ge, il est temps
de penser  sauver son me. J'ai dpouill les pres parce qu'ils ne
voulaient pas tenir de moi: les enfants, auxquels je rendrai leur
hritage, ne me refuseront pas l'hommage.

Les saints furent apports, et sur les reliques Claudas, devant tous
ses barons, jura de garder et protger les fils du roi Bohor, et de
les remettre en possession de leur patrimoine quand ils seraient
en ge de chevalerie. Pharien, aprs avoir entendu le serment de
Claudas, ne perdit pas un moment pour aller au-devant de son neveu.
Il le rejoignit comme il tait dj en vue de l'abbaye de Moutier
royal, et revint avec eux  Benoc, o Claudas fit aux enfants
la plus belle chre du monde. Toutefois il prit le parti de les
enfermer dans une tour de son palais, sans les sparer de leurs deux
matres Pharien et Lambgue. Car, disait-il, on pourrait attenter
 leur vie; il est  propos de les tenir sous bonne garde, jusqu'au
jour o nous les armerons chevaliers et les investirons de leur
ancien hritage.




VII.


Ainsi Claudas, redout de tous ses voisins, tint longtemps en paix
les trois royaumes de Bourges, de Gannes et de Benoc. Il avait un
fils g de quinze ans, beau de visage, mais violent, orgueilleux et
de si mauvais naturel que le roi tardait  le faire chevalier, pour
ne pas lui laisser une libert dont il aurait abus.

Claudas tait le prince du monde le plus outrageux, le plus inquiet
et le moins large. Il ne donnait jamais ce qu'il pouvait retenir. De
sa personne, il tait de grand air, de haute taille; le visage gros
et noir, les sourcils pais, les yeux enfoncs et trs-loigns l'un
de l'autre; le nez court et retrouss, la barbe rousse, les cheveux
entre noir et roux, la bouche large, les dents mal ranges et le
cou pais. Des paules et du tronc, aussi bien form que possible.
C'tait un mlange de qualits bonnes et mauvaises. Par inquitude,
il se dfiait de tous ceux qui pouvaient se comparer  lui en
puissance: il recherchait ceux qui parmi ses chevaliers taient les
plus pauvres, leur demandant plutt conseil. Il allait volontiers
au moutier, mais sans faire plus de bien aux gens besoigneux. Il se
levait et djeunait de grand matin, jouait assez rarement aux checs
et autres jeux de table. Mais il aimait  chasser en bois,  voler
en rivire avec le faucon plutt que l'pervier. Lent  tenir ses
engagements, il esprait toujours que sans parjure il pourrait s'en
affranchir. Une seule fois dans sa vie, il avait aim d'amour: quand
on lui demandait pourquoi il y avait renonc: Par ce, disait-il, que
je veux vivre longtemps. Il faut qu'un coeur amoureux vise toujours 
surmonter en prouesse tous les autres, et qu'il passe sa vie  dfier
la mort. Mais si le corps pouvait satisfaire  tout ce que le coeur
peut demander, je ne cesserais pas d'aimer un jour de ma vie, et je
voudrais passer tout ce qu'on raconte des meilleurs chevaliers.

Ainsi parlait Claudas entre les gens, et il disait vrai: au temps de
son amour, il avait t merveilleux en prouesses; on avait chant ses
louanges jusque dans les pays lointains. Il y avait deux ans qu'il
tenait paisiblement les deux royaumes de Gannes et de Benoc, quand
la pense lui vint de passer en Grande-Bretagne, pour y voir si tout
ce qu'on disait de la largesse, des prouesses et de la courtoisie du
roi Artus tait vritable. Si la renomme lui paraissait mensongre,
si le roi Artus n'tait pas entour de tous ces intrpides chevaliers
dont le monde s'entretenait, il tait rsolu de lui dclarer la
guerre et de rclamer l'hommage de la Grande-Bretagne. Il entra
dans une nef, arriva dans Londres et y resta plusieurs mois sous le
costume d'un soudoyer tranger. C'tait au temps de la guerre d'Artus
contre le roi Rion, contre Aguisel d'cosse, contre le roi d'outre
les marches de Galone. Claudas vit Artus triompher de tant d'ennemis,
 l'aide de Notre-Seigneur et des preux qui sur le renom de sa
largesse et de sa valeur accouraient  lui de toutes les contres.
Chaque jour, pour l'amour d'Artus, des paens, des Sarrasins,
venaient rclamer le baptme et faisaient  ses yeux assaut de
prouesses. Claudas eut tout le temps de voir sa noble contenance, sa
cour magnifique, la puissance dont il disposait. Il retourna dans
les Gaules entirement persuad que le fils d'Uter-Pendragon tait
un souverain sans pair, et qu'il y aurait autant de folie que de
dloyaut  tenter de le rduire  la condition de roi feudataire.
Mais revenons maintenant  Lancelot.




VIII.


La dame qui avait voulu prendre soin des premires annes du fils de
la reine de Benoc l'avait mis d'abord, ainsi qu'on a vu plus haut,
sous la garde particulire d'une de ses demoiselles. Comme il tait
plus grand, plus form que les enfants de son ge, il sortit ds sa
quatrime anne de la dpendance des femmes, pour entrer dans celle
d'un matre et apprendre ce qu'un fils de roi devait savoir. On lui
mit d'abord  la main un petit arc et de minces bouzons[14] qu'il
tirait  courte vise. Quand il eut la main plus sre, il visa aux
oiseaux, aux livres. Puis il alla sur un petit cheval, sans franchir
la visible tendue du lac, et toujours suivi de gentils compagnons.

[Note 14: Un boson lgier que il le fit traire avant au berceau.
_Bouzon_ est encore en Champagne, et sans doute ailleurs, le bton
pos en travers de l'chelle et formant chelon. Le _berceau_ est,
je crois, une espce de haie dresse en demi-cercle, vers lequel on
poussait le gros gibier, pour le tirer plus facilement.]

Il apprit les jeux de tables et d'checs, et s'y rendit en peu de
temps des plus habiles. Donnons maintenant une ide de sa personne 
ceux qui volontiers entendent parler de beaut d'enfants.

Il avait la chair de son visage heureusement entremle de blanc, de
brun et de vermillon. La teinte rouge s'tendait et s'affaiblissait
sans disparatre sur un fond de blancheur de lait, qui en temprait
l'clat trop vif et l'ardeur trop grande. Sa bouche tait fine et
bien faite, ses lvres fraches et paissettes, les dents petites,
blanches et serres, le nez lgrement aquilin, les yeux bleus,
riants, si ce n'est quand il avait sujet d'tre courrouc, car alors
ils semblaient charbons embrass et le sang paraissait jaillir des
joues, il fronait du nez, soufflait comme un cheval, serrait les
dents et broyait ce qu'il tenait en main. Il avait le front lev et
bien trac, les sourcils bruns et fournis, les cheveux fins, blonds
et naturellement lustrs. En avanant en ge, ils changrent de
nuance et devinrent fauves sans cesser d'tre luisants et boucls.
Ses bras taient longs et nerveux, ses mains blanches comme d'une
dame, sinon que les doigts en taient moins effils et plus charnus.
Jamais buste ne fut mieux pris, jambes plus solides et mieux formes.
Que dire maintenant de son cou gracieusement pos sur ses larges
paules? La poitrine seule tait plus ample, plus gonfle peut-tre
que n'et voulu la perfection de l'ensemble. Au moins tait-ce le
seul point o l'on pt,  tort ou raison, trouver  reprendre. Bien
des gens, en rendant justice  son incomparable beaut, disaient
qu'elle et t plus complte s'il avait eu l'avant du corps moins
fourni. Mais la vaillante reine Genivre,  laquelle on en demanda
plus tard le jugement, dit que Dieu avait d commander  dame Nature
de prendre sur l'ampleur du coeur mesure de la poitrine; car, dans
la proportion ordinaire, ce coeur et ncessairement crev. Elle
ajoutait: Si j'avais t Notre Seigneur cleste, je n'aurais su rien
mettre de plus ni de moins dans Lancelot.

Il chantait bien quand il voulait, mais l'envie lui en prenait assez
rarement, car il tait de nature srieuse et calme. Cependant, quand
il avait juste occasion d'tre gai, personne ne l'galait en paroles
vives, enjoues, plaisantes. Sans jamais penser  se faire valoir
et  vanter ses prouesses, il n'hsitait pas  dire qu'il croyait
pouvoir obtenir de son corps tout ce que pouvait demander un grand
coeur. Et cette confiance lui permit d'accomplir les hauts faits que
nous aurons  raconter. Il est vrai que maintes gens, l'entendant
ainsi parler, penchaient  l'accuser d'orgueil et d'outrecuidance,
mais non: cela venait de ce qu'il connaissait mieux que personne la
force de son bras et la puissance de sa volont.

Il n'avait pas seulement droit au prix de la beaut du corps;
vous ne trouverez jamais d'enfant ordinairement plus doux et plus
dbonnaire, bien qu' l'gard des flons il ft passe-flon.
Sa largesse ne connaissait pas de bornes: il donnait bien plus
volontiers qu'il ne recevait. Prvenant, affectueux pour les gentils
hommes, il tmoignait une bienveillance naturelle pour tous ceux
qu'il n'avait pas de bonnes raisons de mpriser. Il savait discerner
les choses et les hommes; il voyait juste, et cette sret de sens
lui faisait tenir  ce qu'il avait une fois entrepris, en dpit de
tout ce qu'on pouvait dire pour l'en dtourner.

Un jour il tait all en chasse  la poursuite d'un chevreuil: il
dpassa bientt ceux qui l'accompagnaient. Le matre voulut le
rejoindre, mais son cheval trop press des perons finit par le jeter
 terre. Lancelot cependant chevauche  travers bois, atteint le
chevreuil et le perce d'une flche, au passage d'une voie ferre.
Puis il descend, lve le gibier en trousse et remonte, tenant
sur le devant de la selle le brachet qui l'avait conduit sur les
pistes. Comme il revenait sur ses pas et vers ses compagnons, il
fait rencontre d'un valet marchant  pied et tenant en laisse un
roncin puis de lassitude. C'tait un jouvenceau de prime barbe, le
bliaud serr dans la ceinture, le chaperon rejet sur l'paule, les
perons rougis du sang de son cheval. Confus d'tre rencontr en si
mauvais point, le valet baisse la tte en passant devant l'enfant.
Qui tes-vous? demande Lancelot; o comptez-vous aller?--Beau
sire, rpond l'inconnu, Dieu vous croisse honneur! Je suis un
malheureux, prs de l'tre plus encore,  moins que Dieu ne se lasse
de m'prouver. Je suis pourtant de ma mre et de mon pre gentil de
race; mais je n'en ai que plus de regrets: un vilain souffre sans
tre malheureux, par son habitude de souffrir.

Lancelot se sentit mu de compassion. Comment! dit-il, vous tes
gentil homme et vous vous dsolez pour mauvaise fortune! Sauf la
perte d'un ami, ou la honte qu'on n'aurait pas moyen d'effacer, coeur
d'homme doit-il mener grand deuil?

Le valet comprit  ces mots que l'enfant tait de haut lieu. Sire,
rpondit-il, je ne pleure pas de bien perdu ou de honte que j'aie
reue: mais je suis ajourn  la cour du roi Claudas, o je dois
combattre un tratre qui pour une affaire de femmes a surpris dans
son lit et tu sans dfense un preux chevalier de ma parent.
J'tais parti hier soir de mon logis, accompagn de plusieurs amis:
le tratre me fit pier dans le bois o je devais passer; des gens
arms sortirent d'une embuscade, nous attaqurent  l'improviste et
blessrent mon cheval auquel il resta cependant assez de vie pour
me tirer de ce guet-apens. Un prud'homme que je rencontrai me donna
celui-ci; mais je l'ai si vivement peronn pour arriver  temps,
qu'il refuse maintenant d'avancer. Ainsi, j'ai vu mourir ceux qui
m'accompagnaient sans les venger, et je ne serai pas demain  la cour
du roi.

--Mais, fait Lancelot, si vous aviez un bon cheval, pourriez-vous
arriver  temps?--Assurment, quand bien mme je ferais  pied le
dernier tiers de la route.--Vous ne serez donc pas honni, faute d'un
cheval.

Il descend, et donne au valet son bon roncin. Le valet consol, ravi,
monte et s'loigne en prenant  peine le temps de remercier. Pour
Lancelot, il replace le chevreuil sur la croupe de son nouveau cheval
qu'il suit  pied, tenant le brachet en laisse.

Il n'avait pas fait grand chemin quand vient  passer un vavasseur
sur un palefroi, la verge en main, et devant lui deux lvriers
en laisse. C'tait un homme dj sur le retour d'ge; aussi
Lancelot s'empressa-t-il de le saluer. Que Dieu, beau sire, vous
maintienne et fasse crotre! rpond le vavasseur; qui tes-vous?--De
ce pays.--Mon enfant, vous tes aussi beau que bien enseign.
Voulez-vous bien me dire d'o vous venez?--De chasser, comme vous
voyez; je vous ferais part de ma venaison, si vous le souhaitiez;
elle ne saurait, je pense, tre mieux employe.--Cher et bel enfant,
grand merci! une offre faite de si bonne grce ne doit pas tre
refuse. D'ailleurs, le don vient bien  propos: j'ai mari ma fille
aujourd'hui, j'tais all chasser dans l'espoir de rapporter de quoi
rjouir ceux qui sont de la noce; mais je revenais sans avoir rien
pris. Le vavasseur alors descend, dtache le chevreuil et demande
 l'enfant quelle part il entend lui faire. Sire, dit Lancelot,
n'tes-vous pas chevalier? emportez le chevreuil tout entier, il ne
peut tre mieux employ que pour les noces d'une demoiselle.

Le vavasseur est charm de si gnreuses paroles: Ah! bel enfant,
ne viendrez-vous pas avec moi? Ne me laisserez-vous aucun moyen de
reconnatre tant de courtoisie?--Mes compagnons, reprit Lancelot,
s'inquitent en ce moment de ce que je suis devenu.  Dieu soyez-vous
recommand! Et il s'loigna du vavasseur, qui tout en le suivant
des yeux cherchait  se rendre compte de ce que les traits du jeune
chasseur lui rappelaient. Oh! oui, se dit-il tout  coup, c'est au
roi Ban qu'il ressemble. Et revenant sur ses pas, il rejoint bientt
Lancelot que son mauvais chasseur avait peine  traner. Bel
enfant, lui dit-il, veuillez me dire qui vous tes: vous m'avez remis
en mmoire un noble prud'homme autrefois mon seigneur.--Quel tait
ce prud'homme?--C'tait le roi Ban de Benoc, et ce pays dpendait
de sa terre. Il en a t dpouill et son jeune fils dshrit.--Et
qui donc l'en dshrita?--Un roi voisin nomm Claudas de la Terre
dserte. Oh! si vous tes le fils du roi Ban, au nom de Dieu, ne me
le cachez pas. Vous trouverez en moi le sergent le plus fidle, le
chevalier le plus dsireux de vous garder.--Sire, fait Lancelot,
fils de roi ne suis-je pas; cependant il m'arrive souvent d'tre
ainsi nomm, et je vous aime pour me l'avoir rappel. Le vavasseur
reprit: Enfant, qui que vous soyez, vous venez assurment de bonne
race. Voyez ces deux lvriers, il n'en est pas de meilleurs au monde.
Prenez un des deux, je vous prie. Lancelot regardant les lvriers:
Je le veux bien et je vous en rends grces; mais donnez-moi le
meilleur. Le vavasseur sourit et lui met aux mains la chane qui
retenait le lvrier. Puis ils se sparrent en se recommandant  Dieu.

Ne demeura gure que l'enfant rejoignt son matre et trois des
compagnons: ils s'tonnrent de le voir revenir sur un maigre roncin,
tenant deux chiens en laisse, l'arc pass au col, le carquois  la
ceinture. Ce cheval n'est pas  vous, dit le matre; qu'est devenu
le vtre?--Je l'ai donn.--Et celui-ci, o l'avez vous pris?--On me
l'a donn.--Je n'en crois rien: par la foi que vous devez  ma dame,
qu'avez-vous fait? L'enfant, qui n'et voulu pour rien au monde se
parjurer, dit l'change du roncin, la rencontre du chevalier, le don
de son chevreuil.--Comment, reprend svrement le matre, avez-vous
pu donner un bon roncin qui n'tait pas  vous, et la venaison des
forts de ma dame?--Ne vous courroucez pas, matre; ce lvrier vaut
deux bons roncins.--Par Sainte Croix! vous avez agi follement, et
pour vous ter la pense de recommencer ... Il n'achve pas, mais
il lve la main et la laisse lourdement tomber sur l'enfant qu'il
abat du cheval. Lancelot se relve, sans jeter un cri, sans faire
une plainte. J'aime pourtant mieux, dit-il, ce lvrier que deux
roncins. Le matre, de plus en plus irrit, saisit une de ces
verges flexibles qu'on nomme encore courgie, et en cingle les ctes
du pauvre lvrier qui jette de longs cris. Lancelot avait reu
patiemment la buffe de son matre, mais, en voyant frapper son chien,
il entre dans une rage furieuse et, s'lanant sur le matre, il le
frappe du bois de son arc, au point de lui entr'ouvrir le crne et
d'en faire jaillir le sang. L'arc s'tait bris, il en reprend les
tronons, revient au matre et lui en donne encore sur les bras, les
paules. Vainement les trois compaignons essaient de le retenir, il
se retourne vers eux, tire trois flches de sa trousse et menace
de les frapper s'ils osent avancer. Ils aiment mieux lui cder la
place: alors, montant sur un de leurs chevaux, l'enfant soulve le
lvrier, le place devant lui, le brachet derrire, et c'est ainsi
qu'ils arrivent  l'entre d'une lande o broutait un troupeau de
biches[15]. D'un premier mouvement il lve la main pour prendre son
arc, et ne le trouvant plus: Ah! maudit soit le matre, dit-il,
qui m'empche d'atteindre une de ces biches! Et tout en regrettant
d'avoir manqu une si belle occasion, il arrive au lac, franchit la
porte, descend de cheval, salue sa dame et lui montre avec orgueil
le beau lvrier qu'il ramne. Mais le matre ruisselant de sang
avait dj fait sa plainte. Fils de roi, dit la dame, d'un ton qui
voulait paratre irrit, comment n'avez-vous pas craint d'outrager
ainsi le matre aux soins duquel je vous avais confi?

[Note 15: Une grant herce de biches.]

--Madame, rpond Lancelot, il n'a pas rempli sa charge, car il s'est
avis de me reprendre d'avoir bien fait. J'ai souffert qu'il me
frappt, mais je n'ai pu voir frapper mon beau lvrier. Le matre a
fait plus encore; il m'a empch de tuer une belle biche que j'aurais
eu grande joie  vous rapporter. La dame l'coute avec un plaisir
secret; mais elle le voit sortir en jetant au matre un regard
menaant et elle le rappelle: Comment avez-vous pu donner un roncin,
une venaison qui ne vous appartenaient pas; comment n'avez-vous pas
hsit  frapper le matre auquel vous deviez obir en tout?--Dame,
je le sais: tant que je serai sous votre garde, il me conviendra de
prendre beaucoup sur moi. Un jour, peut-tre, s'il plat  Dieu,
recouvrerai-je ma libert. Coeur d'homme, je le sens, est mal 
l'aise en restant trop longtemps sous la garde des autres; il doit
renoncer parfois  ce qui le ferait monter en prix. Je ne veux plus
avoir de matre; je dis _matre_, non seigneur ou dame. Mais malheur
 fils de roi qui, donnant volontiers ce qu'il a, ne peut donner ce
qui est aux autres!--Comment! reprend la dame, pensez-vous que j'aie
dit la vrit, en vous appelant fils de roi?--Oui, dame, je suis
fils de roi et j'entends pour tel tre tenu.--Enfant, qui vous a dit
que vous tiez fils de roi s'est apparemment mpris.--J'en ai grand
regret, car je sens bien  mon coeur que je serais digne de l'tre.

Il s'loignait tristement; la dame le rappelle encore, et, l'ayant
tir  l'cart, elle lui baise les yeux, la bouche, avec la tendresse
d'une mre. Consolez-vous, beau fils, dit-elle; je vous permets de
donner  l'avenir roncin, venaison, tout ce qu'il vous plaira. Vous
auriez quarante ans au lieu de douze, qu'encore seriez-vous  louer
d'avoir fait abandon largement de ce que vous aviez. Soyez maintenant
votre seigneur et matre; vous tes en tat de choisir entre le bien
et le mal. Si vous n'tes pas fils de roi, au moins avez-vous le
coeur d'un roi.

Ici le conte laisse un peu Lancelot pour revenir  la reine sa mre
et  sa tante la reine de Gannes, qui sont demeures tristes et
rsignes dans le Moutier-Royal.




IX.


Chaque jour, aprs la messe, la reine Hlne de Benoc allait prier
sur la montagne o le roi Bohor avait rendu son me  Dieu; puis
elle revenait s'asseoir tristement devant le lac o son enfant
lui avait t ravi. Un jour que ses yeux noys dans les larmes
demeuraient attachs sur cette grande plaine liquide, un homme de
religion, qui chevauchait accompagn d'un seul sergent, vint 
l'apercevoir. Il tait vtu d'une longue robe serre et recouverte
d'une chape noire. La dame, perdue dans sa douleur, ne le vit ni
ne l'entendit approcher. Mais lui, rejetant son chaperon sur les
paules: Madame, dit-il, Dieu vous rende la joie que vous avez
perdue! Hlne, d'abord un peu trouble, rendit le salut, car tout
dans le religieux annonait un prud'homme; la taille haute, les
cheveux noirs entremls de blancs, les yeux grands et noirs, les
paules larges, les poings gros, carrs et gonfls de veines, la
tte, le visage travers de cicatrices. Veuillez bien m'apprendre,
Madame, reprit-il, comment, tant au service de Notre-Seigneur,
vous pouvez dmener un tel deuil. On ne doit plus, une fois en
religion, se dsoler de rien, sinon des pchs qu'on a commis dans
le sicle.--Sire, rpondit la reine, ce ne sont pas les pertes
terriennes qui m'affligent, toute reine de Benoc que l'on m'ait
longtemps nomme; mais c'est la perte du roi mon seigneur, et celle
de mon jeune enfant que je vis emport de ce lieu mme au fond de
ce lac, par une dame ou, peut-tre, un dmon. Je viens ici tous les
jours prier pour la moiti de ma chair, ainsi que dit Sainte glise,
et j'espre que mes larmes me rendront plus favorable la bont
divine. Quand je me reprsente que Dieu, dans la mme heure, a voulu
me sparer de mon seigneur et de mon fils, je tremble de lui avoir
donn, sans le vouloir, sujet de me har.

Le prud'homme rpondit: Je vois, Madame, que vous avez grande
raison de pleurer: mais vous ne devez pas vous affliger sans mesure.
Puisque vous avez pris les draps de religion, vous feriez mieux
de mener votre deuil dans l'abbaye, en vous contentant de pleurer
dans votre cellule. Dieu pardonne au roi que vous avez perdu!
Mais rassurez-vous sur le sort de votre fils; il est vivant et en
sant.--Sire, que me dites-vous l? s'cria la reine, en se jetant
 ses pieds.--J'atteste mon manteau, que votre fils Lancelot est
en aussi bon point que possible.--Et comment le savez-vous?--Par
ceux qui sont de sa compagnie. Il serait avec vous, et vous seriez
encore dame de Benoc qu'il n'aurait pas un meilleur htel.--Mais,
sire, cet htel, o est-il? Si je ne dois plus penser  rejoindre mon
enfant, ne pourrai-je au moins tourner les yeux vers les lieux qui le
retiennent?--Non, dame, j'ai promis de garder le secret qu'on m'en a
confi, et vous ne voulez pas que je me parjure. La reine n'insista
pas, mais invita le prud'homme  l'accompagner jusqu' l'abbaye. L
trouverait-il peut-tre des dames dont le nom lui serait familier. Le
prud'homme y consentit.

Arrivs au Moutier-Royal, plusieurs dames le reconnurent et lui
firent fte. C'est qu'aprs avoir longtemps marqu parmi les bons
chevaliers du sicle, il avait enfin laiss la gloire terrienne pour
se consacrer au service de Dieu dans un ermitage, transform en
monastre de la rgle de Saint-Augustin. Les dames le prirent de
partager leur repas; mais il tait, dit-il, trop matin; car, suivant
la rgle de son ordre, il ne mangeait qu'une fois le jour.

Cette noble dame, leur dit-il, m'a fait compassion et je remercie
Dieu de m'offrir l'occasion de reconnatre ses anciennes bonts.
Un jour d'piphanie, le roi Ban, Dieu ait son me! tenait grande
cour. Il y eut belle distribution de robes aux chevaliers; et il
n'en restait plus  donner quand j'arrivai, la veille de la fte. La
reine, m'ayant aperu, dit qu'un prud'homme tel que je semblais ne
devait pas tre moins bien trait que les autres. Elle avait command
pour elle un surcot de riche tissu de soie; elle le fit ajuster 
ma mesure et me le prsenta, si bien que je fus le plus richement
vtu de l'assemble. N'tait-ce pas l grande courtoisie de sa part?
Aussi voudrai-je la servir de mon corps et de ma parole. Je me suis
fait couter plus d'une fois de grands princes, je veux aller encore
parler  ceux qui peuvent servir la cause de son fils et de ses
neveux. C'est grande piti de voir les terres de Gannes et de Benoc
aux mains de Claudas; les droits hritiers en ont le dommage et le
suzerain la honte. Ds demain j'entends passer la mer et faire ma
clameur au roi Artus.

Avant de prendre cong, le prud'homme vit la reine de Gannes et
lui apprit qu'elle n'avait rien  craindre pour la vie de ses deux
enfants; qu'ils taient, il est vrai, chez le roi Claudas avec leurs
matres, mais que Claudas se garderait d'attenter  leurs jours, par
la crainte des nombreux amis qui leur taient demeurs. Il fut, 
quelques jours de l, dans la ville de Londres o il trouva le roi
Artus revenant de combattre Aguisel, roi d'cosse, aprs l'avoir
contraint  demander la paix. Artus tait aussi convenu avec le roi
d'Outre les marches d'une trve qui devait se prolonger jusqu'
Pques. Comme il tait assis au manger, entour de ses barons et
chevaliers, le prud'homme entra dans la salle, et, s'avanant au pied
de la grande table, il dit d'une voix haute et assure: Roi Artus,
Dieu te sauve! comme le plus preux et le meilleur des rois, fors un
seul point.--Sire rendu, rpond le roi, que je mrite ou non votre
blme et votre louange, Dieu vous bnisse! Dites au moins ce qui
m'empche d'tre un bon roi.--Volontiers, sire. Oui, tu maintiens
noblement chevalerie; tu as conquis grand honneur devant Dieu et
le sicle; mais tu tardes trop  venger les injures qu'on te fait;
jusqu' toi remonte la honte qu'on inflige  tes hommes. Tu oublies
ceux qui t'ont servi noblement de leur corps, et qui ont perdu leur
terre pour n'avoir pas voulu prendre un autre suzerain.

Le roi rougit de confusion en coutant ces paroles. Les chevaliers
assis autour de lui laissaient le manger pour attendre ce que le
prud'homme allait ajouter; mais le conntable Beduer s'approchant de
l'inconnu: Sire rendu, lui dit-il, attendez au moins que le roi
soit lev de table. Ne voyez-vous pas que vos paroles troublent le
festin et que ces nobles chevaliers cessent d'y prendre part?--C'est
donc, reprit le rendu, que vous entendez m'empcher de dire ce
qui peut tre de grand profit au roi, afin de vous donner tout le
temps d'emplir et soler un sac o les meilleures viandes doivent
devenir ordes et infectes! Dieu me garde de remettre  dire ce
qu'il peut tre bon d'entendre! Qui tes-vous pour me fermer la
bouche? tes-vous plus vaillant et mieux pris que Hervis de Rinel
et Kaheus de Cahors, les snchaux du roi Uter, dont Dieu ait
l'me[16]? Ce n'est pas eux qui auraient empch de parler celui
qui venait rclamer secours!  ces paroles, Hervis de Rinel quitta
le haut de la table o il servait, car chez le roi Artus les vieux
chevaliers demeuraient en charge comme les jeunes. Il s'avana
vers le prud'homme les bras ouverts et le tint longtemps serr sur
sa poitrine; puis se tournant vers le roi: Croyez, sire, ce que
vous dira ce prud'homme, car il a toujours eu le coeur enlumin de
prouesse. C'est Adragain le brun, frre du bon chevalier Mador de
l'le-Noire, le vieux compagnon d'armes du bon roi Urien.

[Note 16: On voit ici que cette laisse doit tre prise d'un autre
texte plus ancien, qui se liait moins bien avec la suite du Lancelot.
Ce Kaheus de Cahors est videmment le mme que Keu, qui dans toutes
les suivantes laisses est encore en pleine charge de snchal,  la
cour d'Artus.]

Beduer demeura confus; le roi Artus invitant Adragain le brun 
continuer: Sire, dit le vieux chevalier, je dis qu'un seul point est
 blmer en vous. Vous n'avez pas pris en main la cause du roi Ban de
Benoc, qui mourut comme il tait en chemin pour rclamer votre aide.
La bonne reine Hlne est dshrite; son fils, le plus bel enfant du
monde, lui a t ravi. Et votre ngligence est tellement coupable que
je ne sais comment vous pouvez sans rougir regarder un prud'homme
en face. Quoi de plus honteux que l'abandon d'un fidle vassal  la
merci de ses ennemis? Je viens plaider la cause de la noble reine de
Benoc qui, pour sauver son honneur, est entre dans une maison de
religion. Car telle est la crainte que le roi Claudas de la Dserte
inspire, que nul autre dans le pays n'a le courage de venir rappeler
ici les droits de ceux qu'il a dpouills.

Artus rpondit: Adragain, votre clameur est juste: je savais que le
roi Ban tait mort, mais je n'ai pu trouver jusqu' prsent le temps
de venir en aide  son fils. J'ai eu de grands et nombreux ennemis
 combattre, qui menaaient ma propre couronne. Mais croyez-moi, je
sais  quels devoirs engage le nom de suzerain; aussi, ds que je le
pourrai, soyez bien assur que je passerai la mer et viendrai en aide
aux fils des rois Ban de Benoc et Bohor de Gannes.

Adragain prit alors cong et repassa la mer, heureux d'aller
apprendre aux reines ce que le roi Artus avait promis. Mais il devait
s'couler encore bien du temps avant que le roi Claudas rendt aux
enfants leur hritage. Ici nous laissons Adragain le brun, et nous
revenons aux deux fils du roi Bohor, enferms dans la tour de Gannes.




X.


La Dame du lac savait tout ce qu'Adragain avait dit des deux fils
du roi Bohor, qu'ils taient enferms dans la tour de Gannes. Elle
chercha, elle trouva le secret de les en tirer; et quand elle apprit
que Claudas devait tenir une grande cour  la Madelaine, pour fter
l'anniversaire de son couronnement, elle prit  part une pucelle de
sa maison en qui elle avait confiance: Sarayde, lui dit-elle, vous
allez vous rendre  Gannes; vous en reviendrez avec les deux fils du
roi Bohor. Puis elle lui apprit les jeux[17] qui devaient l'aider 
faire le message.

[Note 17: Nous dirions aujourd'hui les _tours_. _Jocosus_ a le mme
sens dans la _Vita Merlini_. Geoffroi de Monmouth promet d'y raconter
les tours du personnage:

  Fatidici rabiem, musamque _jocosam_
  Merlini cantare paro......]

Sarayde partit avec deux cuyers tenant en laisse deux lvriers. Vers
tierce (neuf heures du matin), elle sortit de la fort, et l'un des
cuyers envoy  la dcouverte lui rapporta que le roi Claudas venait
de prendre place  table. Monte sur un riche palefroi, la demoiselle
arriva aux portes du palais; elle recommanda aux deux cuyers de
l'attendre, et elle avana, tenant ses lvriers avec une chane
d'argent. Claudas tait assis au milieu de ses barons; en face de lui
Dorin son fils qu'il venait enfin d'adouber.  cette occasion, contre
son ordinaire, il avait fait de grandes largesses; car son voyage 
la cour d'Artus lui avait fait sentir les avantages de la libralit.

Tout--coup entre dans la salle la demoiselle du lac. Elle traverse
les rangs qui la sparaient du fauteuil de Claudas: Roi, dit-elle,
Dieu te sauve! La plus grande dame du monde m'envoie vers toi; elle
t'estimait jusqu' prsent  l'gal des plus grands princes; mais je
serai force de lui dire qu'il y a plus  blmer en toi qu' louer,
et que tu n'as pas moiti du sens, de la prouesse et de la courtoisie
qu'elle supposait.

--Soyez, demoiselle, la bienvenue! rpondit Claudas. La dame qui
vous envoie peut avoir entendu dire de moi plus de bien qu'il n'y a;
mais, si je savais en quoi elle s'est mprise, je travaillerais 
m'amender. Dites-moi, par la chose que vous aimez le mieux, pourquoi
je devrai perdre ses bonnes grces.

--Vous m'avez conjure de faon  me contraindre  parler. Oui, l'on
avait dit  ma dame que nul ne vous surpassait en sens, dbonnairet,
courtoisie; elle m'avait envoye pour juger de la vrit de ce
rapport, et je vois que vous manquez des trois grandes vertus du
prud'homme: le sens, la dbonnairet, la courtoisie.

--Si je ne les ai pas, vous avez, demoiselle, juste raison de tenir
faible compte du reste. Il peut m'tre arriv d'agir en fou, en
flon, en vilain; mais je n'en ai pas gard le souvenir.

--Il faut donc vous le rappeler. N'est-il pas vrai que vous retenez
en prison les deux enfants du roi Bohor? pourtant, tout le monde sait
qu'ils ne vous ont jamais fait dommage. N'est-ce pas une manifeste
flonie? Les enfants rclament surtout les soins, la douceur,
l'indulgence: comment serait _dbonnaire_ celui qui les traite avec
rudesse et injustice? Vous n'avez pas plus de _sens_ que de bont;
car, si l'on parle des fils du roi Bohor, vous donnez  penser que
votre intention est d'abrger leurs jours: on les prend en piti, et
l'on vous hait,  cause d'eux. Est-il sage de donner sujet  tous les
gens honntes de vous accuser de dloyaut? Si vous aviez en vous la
moindre _courtoisie_, ces deux enfants, dont la naissance est plus
haute que la vtre, seraient ici,  la premire place et traits
en fils de roi. On vanterait alors la gentillesse qui vous ferait
tenir les orphelins en honneur, tant qu'ils ne sont pas en ge de
recueillir leur droit hritage.

--Dieu me garde! fait Claudas, je reconnais que j'ai suivi jusqu'
prsent un mauvais conseil, et j'entends faire mieux dsormais.
Allez, mon conntable,  la maison des deux fils du roi Bohor,
et conduisez-les ici avec leurs matres, dans la compagnie de
chevaliers, valets et sergents. Je veux qu'on les traite en fils de
roi.

Le conntable obit; il arrive  la chambre des deux enfants, comme
ils taient encore mus d'un grand trouble caus par Lionel. Lionel
tait le coeur d'enfant le plus dmesur que l'on pt voir; aussi
Galehaut, le vaillant seigneur des les foraines, le surnomma-t-il
_Coeur sans frein_, le jour qu'il fut arm chevalier.

La veille, les deux enfants assis au souper mangeaient de grand
apptit et, suivant leur habitude,  la mme cuelle, quand Lionel,
jetant les yeux sur Pharien son matre, vit qu'il se dtournait
pour cacher ses larmes. Qu'avez-vous, beau matre,  pleurer? lui
demanda-t-il.--Ne vous en souciez, rpond Pharien, il ne servirait 
rien de le dire.--Je le veux pourtant savoir, et, par la foi que vous
me devez, je vous demande de me l'apprendre.

--Pour l'amour de Dieu, rpond Pharien, ne me contraignez pas 
parler d'une chose qui ne pourrait que vous affliger.--Eh bien! je ne
mangerai pas avant de le savoir.

--Je vous le dirai donc: je pensais  l'ancienne grandeur de votre
lignage;  la prison o vous tes enferms;  la grande cour qu'on
tient, en ce moment, o vous devriez tenir la vtre.

--Quel homme ose tenir sa cour o je devrais tenir la mienne?--C'est
le roi Claudas de la Dserte; il porte aujourd'hui la couronne
dans cette ville, la premire de votre hritage. Il vient d'armer
chevalier son fils, et c'est pour moi grand sujet de deuil, de
voir tant abaiss le noble lignage que Dieu jusqu'alors avait tant
protg.

En coutant Pharien, l'enfant sent son coeur gonfler; il donne du
pied contre la table, la renverse et se lve, les yeux rouges,
le visage ardent, comme si le sang allait crever ses joues. Pour
mieux ruminer sa douleur il sort de la chambre, monte plus haut et
va s'accouder  une fentre donnant sur les prairies. Pharien l'a
bientt rejoint: Sire, au nom de Dieu, dites ce que vous avez:
pourquoi nous laisser ainsi? Revenez  la table, vous avez besoin
de manger; faites au moins semblant de le faire, pour votre jeune
frre qui ne touchera pas seul  votre cuelle.--Non, laissez-moi,
je n'ai pas faim.--Eh bien, nous ne mangerons pas non plus.--Quoi!
n'tes-vous pas  moi, mon frre, son matre et vous? J'entends
que vous retourniez  table, et pour moi, je ne mangerai pas avant
d'avoir fait ce que j'ai en pense.--Dites-moi quelle est cette
pense: vous devez la confier  ceux qui pourraient y mettre
conseil.--Je ne la dirai pas.--Et moi, je quitte votre service;
ds que vous ne nous demandez plus conseil, nous sommes devenus
inutiles. Pharien fait un pas en arrire, et Lionel qui l'aimait
tendrement lui crie: Ah! matre, ne me quittez pas: vous me feriez
mourir: je vais tout vous dire. Je ne veux pas m'asseoir  table
avant d'tre veng de ce roi Claudas.--Et comment pouvez-vous esprer
de le faire?--Je lui manderai de venir me parler, et quand il sera
venu je le tuerai.--Et quand vous l'aurez tu?--Les gens de ce pays
ne sont-ils pas mes hommes? Ils me feront secours, et, s'ils me
manquent, j'aurai la grce de Dieu qui vient en aide au bon droit.
Bien soit venue la mort, si je la reois pour mon droit dfendre!
Ne vaut-il pas mieux mourir  honneur que d'abandonner  d'autres
son hritage? Mon me n'en sera-t-elle pas mieux  l'aise, et qui
dshrite fils de roi ne lui enlve-t-il pas plus que la vie?

--Non, beau sire, dit Pharien, vous ne ferez pas cela: vous y
perdriez la vie avant celui que vous tenteriez de frapper. Attendez
que vous soyez en ge; alors vous aurez des amis, des soutiens de
votre droit. Tant le prie Pharien que Lionel consent  remettre 
un autre temps ses projets de vengeance. Faites seulement, dit-il,
que je ne voie pas Claudas ni son fils; je ne pourrais me contenir en
leur prsence.

Il se mit au lit, et Pharien ne dormit pas, car il savait que rien
ne pouvait distraire Lionel de sa rsolution. Le lendemain il fallut
de nouvelles instances des matres pour dcider les deux enfants 
rompre le jene. Ils taient  table, quand arriva le conntable du
roi Claudas. En preux et courtois chevalier, il s'agenouilla devant
Lionel et lui dit: Sire, monseigneur le Roi vous salue. Il mande
et prie vous, votre frre et vos matres de venir voir sa cour; il
entend vous y recevoir comme il convient de recevoir fils de rois.

--J'irai! dit aussitt Lionel, en se levant le visage illumin
de joie. Beau matre, faites compagnie  ces nobles seigneurs,
pendant que je passerai un instant dans la chambre voisine. Il
sort, appelle un chamberlan et lui demande un riche couteau qu'on
lui avait donn pour joyau. Comme il le passait sous sa robe,
Pharien, inquiet de ce qu'il tait all faire, entrevoit la lame
et l'arrache de ses mains. Alors, dit Lionel, je ne sortirai pas;
vous me hassez, je le vois, puisque vous m'enlevez ce qui est  moi,
ce qui ferait ma joie.--Mais, sire, reprend Pharien, y pensez-vous?
Pourquoi voulez-vous emporter cette arme? Laissez-la moi prendre, je
saurai la cacher mieux que vous.--Me la donnerez-vous quand je la
demanderai?--Oui, si vous ne vous en servez que par mon conseil.--Je
n'entends rien faire qui soit  blmer ni qui puisse tourner 
dommage pour vous.--Le promettez-vous?--coutez-moi, beau matre,
vous avez le couteau, gardez-le; peut-tre en aurez-vous besoin plus
que moi.




XI.


Ils rentrent dans la salle et bientt se mettent  la voie; les
enfants sur deux palefrois, leurs matres en croupe.  leur approche,
tous les gens du palais sortent pour les voir. On les regarde avec
intrt, on pleure, on prie Dieu de les rtablir un jour dans leurs
honneurs: les cuyers se disputent  l'envi le soin de les descendre.
Ils montent les degrs en se tenant par la main. Parmi les chevaliers
du roi Claudas, il en tait beaucoup qui avaient t les hommes des
rois de Gannes et de Benoc, et qui ne voyaient pas sans crainte ces
beaux enfants en puissance du roi de la Dserte. Lionel avanait la
tte haute, promenant firement sa vue de tous les cts de la salle,
comme jouvenceau de haut et noble parage.

Pour Claudas, il tait assis sous un dais et sur un faudesteuil de
grande richesse. Il portait la robe dans laquelle il avait t sacr
roi de Bourges. Devant lui, sur un soc d'argent, brillait la couronne
royale; et, sur un autre soc en forme de candlabre, une pe claire
et tranchante, un sceptre d'or garni de pierres prcieuses.

Il fit bel accueil aux enfants du roi Bohor et parut surtout frapp
du noble semblant de Lionel. Il lui fit signe d'approcher; l'enfant
s'avana prs de l'pe et de la couronne. Le roi pour lui faire
honneur tend sa coupe en l'invitant  la vider. Lionel ne parat
pas l'entendre: ses yeux ne se dtournent pas de la belle pe
luisante. Heureux, pensait-il, qui pourrait donner un coup de cette
pe! Claudas suppose que la timidit l'empche seule de prendre la
coupe, et, dans le mme instant, la demoiselle du lac qui s'tait
approche des enfants presse de ses mains les joues de Lionel:
Buvez, beau fils de roi, et comptez sur moi! Ce disant, elle
ceint la tte des deux enfants d'un chapelet de fleurs odorantes,
et passe  leur cou un fermail d'or garni de pierres prcieuses.
Et maintenant, dit-elle  Lionel, buvez, beau fils de roi.--Oui,
mais un autre paiera le vin. Aussitt les voil pris tous les
deux d'un violent transport; car la vertu des fleurs, la force des
pierres les pntrait d'une ardeur dvorante. Lionel avait pris la
coupe: Brise-la, frre, contre terre, dit Bohor. Lionel la lve 
deux mains et la fait retomber de toute sa force sur le visage de
Claudas, qu'il frappe et refrappe sur les yeux, le nez, la bouche.
Du tranchant de la coupe, il lui entr'ouvre le front, puis, tirant
 lui les deux candlabres, il renverse le sceptre et l'pe, jette
la couronne sur le pav, la foule aux pieds, en fait jaillir les
pierreries. Aussitt le palais retentit de cris, tous se lvent de
table, les uns pour arrter les enfants, les autres pour les dfendre.

Le roi avait gliss de son sige, pm, couvert de sang et de vin.
Dorin s'tait lanc pour le venger, Lionel avait saisi l'pe,
et Bohor, le grand sceptre  la main, lui venait en aide. Sans
l'intrt que bien des chevaliers prsents portaient aux enfants,
leur vaillance et servi de peu; dj mme, puiss de fatigue, ils
allaient tre mis sans dfense, et Claudas, en revenant  lui, jurait
qu'ils ne lui chapperaient pas. Alors Sarayde, la sage demoiselle,
les entrane vers la porte; Dorin les y poursuit. Lionel se retourne,
rassemble toutes les forces qui lui restent et le frappe  deux
mains de sa tranchante pe. Dorin veut parer le coup du bras gauche,
la lame tranche le bras, descend sur la joue, entame la gorge; et
Bohor, levant le sceptre dont il s'est empar, lui fait une large
ouverture au front. Dorin tombe, pousse un dernier cri et meurt.
Alors on n'et pas entendu Dieu tonner. Claudas s'lance sur les
enfants; Sarayde se souvient  propos des enseignements de la Dame du
lac, prononce un mot, et, par l'effet d'un enchantement, les enfants
prennent l'apparence des deux lvriers, et les lvriers celle des
deux enfants. Claudas que la fureur aveugle hausse l'pe devant
lui; Sarayde se jette en avant et couvre les enfants, si bien que
la pointe de l'acier l'atteint et lui fend le visage, au-dessus de
l'oeil droit. Le sourcil en garda toujours la cicatrice.  la vue du
sang qui l'inonde, elle s'effraie et pousse un cri: Ah! roi Claudas,
vous me faites bien regretter d'tre venue dans votre cour; que vous
ont pu faire les beaux lvriers qui m'accompagnaient?

Claudas regarde et ne voit plus devant lui que les lvriers. Les
enfants lui paraissent s'enfuir; il court vers eux, les joint, lve
l'pe tranchante qui retombe sur la barre de la porte et clate en
morceaux. Dieu soit lou! se dit-il alors, mon arme s'est brise
avant d'avoir touch les enfants du roi Bohor de Gannes. Je n'aurais
trouv personne en cour pour me justifier de les avoir frapps.
Ils mourront, mais aprs avoir t jugs, et sans qu'on puisse me
blmer. Alors, jetant le tronon de l'pe, il saisit les deux
enfants et les donne  garder  ses plus fidles serviteurs.

Et si le roi Claudas regrette son fils, les deux matres, Pharien et
Lambgue, ne sont pas moins affligs que lui. Ils croient leurs deux
jeunes seigneurs aux mains de leur ennemi et ne doutent pas qu'ils ne
soient jugs  mourir. Mais il faut ici revenir  la demoiselle du
lac.




XII.


Sarayde ne tint pas grand compte de sa blessure, toute profonde
qu'elle ft. Elle s'enveloppa le visage d'une large bandelette,
et rejoignit les cuyers demeurs  la porte de Gannes. Les deux
enfants, toujours sous la forme de lvriers, la suivaient. Mais,
avant d'arriver au bois o l'attendaient les cuyers, elle rompit
l'enchantement, et Lionel et Bohor reparurent tels qu'ils taient
rellement.

Sarayde reut les compliments de la Dame du lac  laquelle elle
amenait les deux enfants. Lancelot, quand elle arriva, tait  la
chasse, et, quand il revint, la Dame du lac lui annona qu'elle lui
avait trouv deux gentils compagnons. Il les regarda, leur tendit la
main et se sentit pris d'une amiti vive pour eux. Ds le premier
jour tous les trois mangrent  la mme cuelle, et reposrent dans
le mme lit.




XIII.


Claudas cependant rendait les derniers honneurs au corps de son fils.
Il prononait sur lui une longue et douloureuse complainte, sans
prendre souci du nouvel orage qui allait fondre sur lui.

Toute la ville de Gannes s'tait en effet mue en apprenant que les
deux fils de leur droit seigneur taient retenus et qu'ils allaient
tre jugs par la cour des barons de la Dserte. Les chevaliers
de Gannes, les bourgeois de la ville avaient pris les armes, et
Pharien, ds qu'il fut rentr dans la tour avec son neveu Lambgue,
l'implacable ennemi de Claudas, avait mand tous ses amis pour tenir
conseil avec eux. Ils avaient tous jur de mourir avant de laisser 
Claudas le temps de frapper les deux enfants. La tour tait  eux;
ils en fermrent les issues et la munirent de provisions. Quand ils
surent que Claudas avait mand les hommes de la Dserte, dans la
crainte d'un prochain soulvement des hommes de Gannes, ils prirent
les devants et allrent l'assiger dans son palais. Nous avons,
dit Pharien, plus de gens que le roi Claudas ne peut en runir.
Nous avons pour nous le droit, puisqu'il s'agit de la vie de nos
seigneurs; nous gagnerons, en les dfendant, honneur dans le sicle,
bon loyer dans le ciel; car on doit, pour garder le corps de son
droit seigneur, mettre le sien en pril. Mourir pour lui, c'est comme
si l'on mourait pour les Sarrasins.

Chevaliers, sergents, bourgeois et fils de bourgeois entourrent le
palais au nombre de plus de trente mille. Le roi Claudas,  leur
approche, demanda froidement ses armes. Il endossa le haubert, laa
le heaume, pendit l'cu  son cou et ferma l'pe acre  son flanc
gauche. Puis il se montra aux fentres, tenant en main sa grande
hache de combat. Pharien, demanda-t-il au snchal qu'il aperut
dans la foule, qu'y a-t-il, et que veulent toutes ces gens?

--Ils redemandent leurs droits seigneurs, les fils du roi Bohor.

--Comment, Pharien! ne sont-ils pas comme vous mes hommes?

--Sire roi, nous ne sommes pas venus ici pour tenir plaids. J'avais
en garde les deux fils du roi Bohor; il faut que vous nous les
rendiez. Demandez ensuite ce qu'il vous plaira, vous nous trouverez
prts  y faire droit: mais, si vous refusez de nous rendre les
enfants, nous saurons bien les reprendre; il n'est pas un seul de
ceux que vous voyez ici qui ne soit prt  mourir pour les dfendre
contre vous.

--Chacun fasse donc comme il pourra. Sans vos menaces, j'aurais
peut-tre accord de plein gr ce que je refuse maintenant.

L'assaut commena aux arcs, aux arbaltes, aux frondes tortilles.
Pierres, flches et carreaux volent par milliers. Le feu est ensuite
allum et lanc par les frondes. Claudas fait ouvrir la grande
porte et sort la lourde hache en mains. Les dards pleuvent sur lui,
pntrent dans son haubert; il tient bon, et malheur  ceux qui
s'aventurent trop prs de lui! Mais,  la fin, Lambgue fend la
foule, arrive  lui et lui coule le fer de son glaive dans le haut
de l'paule. Le roi tombe de cheval; pour ne pas mesurer la terre il
s'adosse au mur, et d'un suprme effort arrache l'arme sanglante.
Lambgue revient  la charge; si bien qu'aprs une longue dfense,
Claudas flchit et tombe sans connaissance. L'autre pose un genou
sur lui, dlace son heaume, et levait dj le bras pour lui trancher
la tte, quand Pharien accourt, assez  temps pour lui arracher des
mains sa victime. Que vas-tu faire, beau neveu? Veux-tu tuer le roi
qui a reu ton hommage? S'il t'avait dshrit, encore le devrais-tu
dfendre de mort.--Comment! fils de mauvaise mre, rpond Lambgue,
voudrez-vous garantir le tratre infme qui vous a honni, qui menace
aujourd'hui la vie de nos seigneurs liges?--Neveu, coute-moi: il
n'est jamais permis de pourchasser la mort de son seigneur, avant de
lui avoir rendu la foi. Quelque chose qu'ait fait Claudas ou qu'il
veuille faire, nous sommes ses hommes et tenus de garantir sa vie.
Nous ne nous sommes levs contre lui que pour le salut des enfants de
notre premier seigneur que nous avions en garde. Ce disant, Pharien
saisissait le nazal du heaume de Claudas et dcouvrait son visage
 demi. Et le roi qui avait bien entendu ce qu'il avait dit: Ah!
Pharien, soyez lou! Prenez mon pe, je la rends au plus loyal des
chevaliers. Je vous remettrai les deux enfants; mais ils n'auraient
eu rien  craindre, quand mme je les eusse tenus dans la tour de
Bourges.

Pharien aussitt donna l'ordre de cesser l'assaut. Il apprit aux
gens de Gannes que le roi Claudas consentait  rendre les enfants,
et qu'ils ne devaient pas tarder  les revoir. Puis il entra dans le
palais avec Claudas; les deux lvriers, que tout le monde croyait
reconnatre pour les fils de Bohor, furent amens et remis aux
mains de leurs matres. Pharien, aprs les avoir montrs au peuple
assembl devant les murs du chteau, les reconduisit dans la tour.
Beaucoup le blmaient d'avoir prserv de mort le roi Claudas, et
Lambgue surtout frmissait de rage en songeant  l'occasion qu'il
avait perdue. Mais, dans la tour, tout respirait la joie cause par
la dlivrance et le retour des deux enfants.

Quand vint la nuit,  l'heure o la demoiselle Sarayde dtruisait
l'enchantement, les lvriers reparurent  la place de Lionel et
Bohor. Qu'on se reprsente l'tonnement, la douleur, l'indignation
des chevaliers de Gannes! Claudas, crient-ils, nous a tromps.
Il faut retourner vers lui, le dchirer en mille morceaux, mettre
tout  feu et  sang. De toutes les douleurs, la plus grande fut
celle de Pharien. Il tordait ses poings, dchirait ses vtements,
gratignait son visage, sanglotait et poussait des cris qu'on
entendait  distance. Le bruit fut alors si gnral que Claudas finit
par en distinguer les chos. Il demande d'o provenaient ces clats
de voix.--De la grande tour. Il envoie un sergent, qui revient
bientt pouvant. Ha! sire, dit-il, montez  cheval, fuyez. Tout
le peuple arrive pour abattre le palais et vous arracher la vie.
Ils disent que vous avez tu les deux fils de leur ancien roi, et
que vous n'avez donn que deux lvriers  leur place. Claudas ne
comprend rien  ce qu'on lui rclame: il demande cependant ses armes,
quoique tout meurtri des blessures reues dans le prcdent combat.
Ah! s'crie-t-il douloureusement, royaumes de Gannes et de Benoc,
combien vous me donnez de tourment! et quel grand pch commet celui
qui dshrite les autres! Pour lui plus de paix, plus de sommeil.
Est-il une tche plus dure que de gouverner le peuple dont on n'a
pas le coeur? Hlas! dame nature reprend toujours le dessus, les
hommes reviennent toujours  leur droit seigneur. D'ailleurs il n'est
pas supplice pareil  celui de voir un autre jouir de ses propres
honneurs, rgner o l'on devrait rgner soi-mme: nulle douleur
comparable  celle de l'exil et du dshritement.

Ainsi parlait et pensait Claudas, entour de tous ses chevaliers
arms, devant les portes de son palais. La nuit venait de tomber, les
rues voisines taient tellement claires de torches et de lanternes
qu'on et pu se croire en plein midi. Pharien, au premier rang, avant
de donner le signal, prononait  haute voix la complainte funbre
des enfants, quand le roi Claudas demanda  lui parler: Pharien,
dites-moi, que veulent toutes ces gens? Est-ce pour mon bien ou mon
dommage qu'ils se sont assembls?--Sire, dit Pharien, vous deviez
nous rendre les deux fils du roi Bohor, et vous avez  leur place
livr deux chiens. Le nierez-vous? Les voici devant vous.

Claudas regarde, parat surpris, interdit. Aprs avoir un peu pens:
Voil bien, dit-il, les lvriers que la demoiselle avait amens ce
matin. C'est elle qui en aura fait l'change contre les enfants.
Mais, beau doux ami Pharien, ne m'accusez pas: devant tous vos amis,
je suis prt  jurer que j'ai tenu ce que j'avais promis, et que le
blme de ce qui arrive ne peut retomber sur moi. Je consens  garder
mme votre prison jusqu'au moment o l'on saura ce que les enfants
sont devenus.

Pharien ajoute foi aux paroles de Claudas; car il avait vu la
demoiselle mener en laisse les lvriers et couronner de fleurs les
deux enfants. Mais l'offre que lui fait le roi Claudas de tenir sa
prison le met dans une autre crainte. Il connat la haine furieuse de
son neveu Lambgue, et la vie de Claudas lui parat en grand danger,
s'il vient  le prendre en sa garde. Lambgue le dfiera ou le
frappera sans le dfier, et, dans les deux cas, il aura une vengeance
 poursuivre: contre Claudas, en raison de l'injure qu'il lui a faite
en lui enlevant l'amour de sa femme; contre Lambgue, meurtrier de
celui qui se sera confi  sa garde. Il rpond donc au roi que, tout
en ajoutant foi  ses paroles, il ne peut promettre que les gens de
Gannes soient aussi faciles  persuader. Laissez-moi leur parler,
avant de rien dcider.

Il revient aux barons et bourgeois de Gannes qui l'attendaient avec
impatience, les heaumes lacs, les cus pendus au cou: Le roi
Claudas, leur dit-il, se dfend de trahison; il a cru livrer les
enfants du roi, et il offre de tenir votre prison, jusqu' ce qu'on
dcouvre le secret de cette aventure. C'est  moi qu'il veut se
confier; mais je ne consentirai  le garder que si vous me promettez
de ne rien tenter contre lui, avant de savoir ce que les enfants sont
devenus.

--Comment! bel oncle, dit alors Lambgue, pouvez-vous bien vous
porter garant du meurtrier de nos seigneurs liges! Oh! si l'on savait
toutes les hontes qu'il vous a faites, vous ne seriez plus entendu ni
reu dans aucune cour seigneuriale[18].

[Note 18: On voit ici l'indice du droit reconnu de rcuser ses juges,
dans les anciennes cours fodales. Le pair atteint et convaincu
d'avoir forfait  l'honneur pouvait tre rendu incapable de juger et
mme de siger.]

--Beau neveu, je ne suis pas tonn de t'entendre ainsi parler; on
ne peut demander un grand sens dans un coeur d'enfant. Tu as maintes
fois tmoign de ta prouesse, mais tu as encore besoin de consulter
le miroir de parfaite prud'homie. Laisse-moi te donner un peu du
sens qui te manque. Tant que tu compteras parmi les jeunes, use de
discrtion dans les conseils; ne parle pas avant que les anciens
n'aient donn leur avis. En bataille, tu ne dois attendre ni vieux
ni jeune; lance-toi des premiers, fais si tu le peux le plus beau
coup. Mais, dans le conseil, c'est aux enfants  attendre les hommes
d'ge; et, s'il est beau de mourir en combattant, il est honteux
de parler avant son tour pour dire une folle parole. Tous ceux qui
m'coutent savent mieux que toi distinguer quel est sens, quelle est
folie. Peut-tre quelques-uns vont-ils cependant demander la tte
de Claudas: mais alors comment chapperons-nous  la honte d'avoir
immol sans jugement notre seigneur lige? De bon ou de mauvais gr,
ne lui avons-nous pas fait hommage et prt serment de fidlit, 
mains jointes? Une fois engags, ne sommes-nous pas tenus de garder
son corps envers et contre tous? La plus grande flonie est, nous le
savons, de porter la main sur son seigneur. S'il a mpris envers son
homme, l'homme doit en porter plainte devant la cour, qui l'ajournera
 quinzaine pour montrer son droit. Le seigneur refuse-t-il de
rparer le mfait ou de le reconnatre, l'homme doit lui rendre son
hommage, non pas secrtement, mais en pleine assemble de barons.

Et l'homme en renonant  l'hommage ne reprend pas encore le droit
de frapper son ancien seigneur,  moins qu'il n'en soit le premier
frapp. Maintenant, vous, seigneurs et bourgeois, si vous me donnez
sret que le roi Claudas n'ait rien  craindre de vous tant qu'il
sera sous ma garde, je consentirai  le tenir en ma prison; et, si
vous refusez, chacun alors fasse de son mieux! Mais au moins ne
perdrai-je pas mon me, ni dans ce monde mon honneur, en consentant 
la mort sans jugement de celui qui fut mon seigneur lige.

Pharien s'loigna afin de leur laisser toute libert de se
conseiller. Les plus jeunes barbes, animes par Lambgue,
l'emportrent en dcidant qu'ils ne dsarmeraient pas si Claudas ne
se rendait sans conditions et sans recours  d'autres juges. Ils le
dclarent  Pharien, qui va retrouver aussitt le roi Claudas: Sire,
dfendez-vous le mieux que vous pourrez: ils ne veulent pas entendre
raison, ils demandent que vous vous rendiez  eux sans condition.--Et
vous, Pharien, que me conseillez-vous?--De combattre jusqu' la
mort; le droit les quitte pour venir  vous, et chacun de vos hommes
vaudra, croyez-le, deux des leurs. Comme votre homme, je me spare
de ceux qui veulent votre mort: mais, Sire, jurez-moi sur les
saints que vous n'avez rien tent contre les fils du roi mon ancien
seigneur, qu'ils vivent tous deux et que vous n'avez pas en pense de
les faire mourir. Non que je souponne votre loyaut; mais parce que
votre serment me mettra le coeur plus  l'aise, et me permettra de
soutenir en toutes les cours que je suis revenu vers vous uniquement
par devoir.

Claudas lui tendit la main gauche, et dressant la main droite vers
le moutier qu'on apercevait  petite distance: Par les saints de ce
moutier, dit-il, les enfants du roi Bohor de Gannes n'ont t tus
ni blesss de ma main; j'ignore ce qu'ils sont devenus, et, s'ils
taient  Bourges, ils n'auraient encore rien  craindre de moi, bien
qu'ils m'aient caus le plus grand deuil du monde.

L'assaut du palais fut une seconde fois commenc. Claudas se dfendit
comme un lion; Pharien ne voulut tendre son glaive contre nul
chevalier de la terre de Gannes; mais il se contentait de dfendre
le corps du roi, en dsarmant ceux qui le serraient de trop prs.
La nuit fora les assigeants  se retirer avant d'avoir fait la
moindre brche aux murailles. Un chevalier d'assez mince prud'homie,
le chtelain de Hautmur, proposa de revenir au conseil de Pharien,
en promettant de ne pas attenter aux jours de Claudas, tant qu'il
garderait la prison de Pharien. Lambgue et moi, dit-il, ne
prendrons pas d'engagement; nous viterons de nous trouver au milieu
de ceux dont Claudas recevra la promesse. Ainsi resterons-nous libres
de nous venger tous de ce mchant roi.

Si les chevaliers et les bourgeois de Gannes ne voulaient pas se
parjurer, ils n'taient pas fchs d'en voir d'autres viter de
s'engager comme eux. Ils envoyrent vers Pharien pour lui dire qu'ils
consentaient  promettre de ne pas attenter aux jours de Claudas,
si Claudas consentait  tenir prison. Pharien porta leurs paroles
au roi, tout en prvoyant que Lambgue et le chtelain de Hautmur
auraient grande peine  matriser leur mauvais vouloir. Sire, lui
dit-il, je vous porte les offres des hommes de la ville: mais il
faut, en tous cas, nous prmunir contre la trahison: une fois en
ma garde, c'est moi qui serais  jamais honni s'il vous arrivait
malheur. Ce n'est pas, vous le savez, que je vous aime: je vous hais
au contraire, et n'attends qu'une occasion lgitime de venger ma
propre injure; mais je n'entends donner  personne le droit d'accuser
ma prud'homie. Mon conseil est que vous revtiez de vos armes un
des deux chevaliers qui voudront bien consentir  partager votre
prison.--Pharien, rpond Claudas, j'ai confiance en vous, je ferai
tout ce qu'il vous plaira de me conseiller.

Pharien, accompagn du roi, alla trouver les gens de la ville:
Seigneurs, j'ai parl  notre seigneur le roi. Il consent  tenir
ma prison, sur la promesse que vous m'avez faite de ne pas tenter de
l'arracher de ma garde. Approchez, sire roi Claudas: vous allez vous
engager  tenir ma prison, ds que je vous avertirai de le faire. Le
roi lve la main et prend l'engagement qui lui est demand.

--Je veux aussi que vous soyez accompagn des deux plus hauts barons
de vos domaines, tels que les sires de Chteaudun et de Saint-Cyr.
Un roi couronn ne doit pas avoir pour compagnons de captivit des
ribauds ou de pauvres sergents.

Claudas retourne sur ses pas et dcide aisment  le suivre les deux
barons proposs par Pharien: il revient avec eux, aprs avoir chang
d'armes avec le seigneur de Saint-Cyr. Pharien leur fait promettre
de ne pas sortir de prison sans qu'il leur en ait donn cong; puis
revenant  ceux de Gannes: Bonnes gens, leur dit-il, vous allez
jurer de ne rien tenter contre la vie ou la sret de mes trois
prisonniers. Tous ceux qui l'entendent prononcent le serment, et
la foule se dissipe avec une satisfaction apparente. Claudas et
ses deux compagnons sont conduits dans la grande tour de Gannes
par Pharien et douze chevaliers, au nombre desquels se trouvrent
Lambgue et le sire de Hautmur. Comme ils passaient le dernier degr,
Lambgue approche du chevalier revtu des armes de Claudas et lui
enfonce son pieu dans la poitrine. Le chevalier, frapp d'un coup
mortel, tombe aux pieds de Pharien qui, frmissant d'indignation,
prend une hache appendue aux parois de la salle et s'lance sur
son neveu. Comment! crie Lambgue, voulez-vous me tuer pour
m'empcher de punir l'odieux Claudas? Laissez-moi au moins le temps
de l'achever. Pharien ne rpond qu'en laissant tomber sa hache sur
lui: malgr l'cu dont se couvre Lambgue, le tranchant traverse
le cuir sous la boucle, descend sur le bras gauche, entre dans les
chairs jusqu' l'os de l'paule. Lambgue tombe couvert de sang,
et Pharien montrant une lance et une pe poses sur le rtelier:
Dfendez-vous, sire roi; je suis avec vous contre ces flons; tant
que j'aurai un souffle de vie, ils ne vous toucheront pas.

Des dix chevaliers qui taient venus avec Lambgue et Hautmur, nul ne
voulut faire mine de les seconder: Pharien d'un second coup de hache
eut raison du sire de Hautmur; il revenait  son neveu, rsolu de lui
arracher la vie, quand celle qui avait le plus vrai sujet de har
Lambgue, la femme pouse de Pharien, sortit tout chevele de la
chambre o elle tait depuis si longtemps retenue, et se jetant entre
l'oncle et le neveu: Ah! gentil Pharien, cria-t-elle, ne tuez pas le
meilleur chevalier du monde, le fils de votre frre! vous en auriez
 jamais honte et regret. S'il hait tant le roi Claudas, c'est, vous
le savez, pour l'amour de vous dont il voulait venger la honte. C'est
moi seule que vous devez tuer; je l'ai mieux mrit que lui.  la
vue de cette femme accourant dfendre son implacable accusateur,
Pharien s'tait arrt; puis, sans rpondre, s'tait rejet sur le
sire de Hautmur qui venait de se relever. Les dix autres chevaliers
de leur ct dfendirent leur compagnon, fondirent sur le snchal
et l'eurent bientt couvert de sang. C'en tait fait de lui, si
Lambgue ne se ft redress et n'et aussitt pris le parti de son
oncle. De part et d'autre on baisse les pes, les glaives: les dix
chevaliers descendent les degrs de la tour, et la dame ne perd pas
un seul moment pour tancher le sang et bander les plaies de Pharien.
Lambgue mlait ses larmes au sang qui l'inondait; peu  peu, Pharien
sent apaiser son ressentiment, il regarde tour  tour sa femme, son
neveu; il leur tend en pleurant ses deux mains. Lambgue apprit de
lui que ce n'tait pas Claudas qu'il avait frapp, et se repentit
sincrement de sa dloyale agression. Ici l'histoire laisse Pharien
et les prisonniers, pour revenir aux enfants que la Dame du lac a
recueillis.




XIV.


Le bon accueil que les enfants du roi Bohor avaient reu de la Dame
du lac et de Lancelot ne leur avait pas fait oublier Pharien et
Lambgue. Ils pleuraient, perdaient leurs couleurs et paraissaient
maigrir  vue d'oeil. La dame s'en aperut et voulut savoir ce qu'ils
pouvaient dsirer;  toutes les demandes, ils opposaient un silence
farouche. Lancelot fut plus heureux: il apprit ce qu'ils taient,
ce qu'ils avaient fait, leur sjour dans la tour de Gannes, leur
arrive chez Claudas, le danger auquel ils avaient chapp, grce
 la demoiselle aux deux lvriers; le grand coup d'pe que Dorin
avait reu, enfin leur inquitude du sort des deux matres. Lancelot
sentit en les coutant qu'il les en aimait plus: comme il avait pris
sur eux, sans le vouloir, une grande autorit: Soyez toujours, leur
dit-il, ce que vous avez t chez Claudas: fils de roi doit tre
sans piti pour ceux qui l'ont dpouill; fils de roi doit passer en
prouesse tous les autres.

Pour la Dame du lac, elle jugea qu'il tait temps de runir les
matres et les deux enfants. Mais Pharien avait  se dfendre des
bourgeois de Gannes qui le tenaient  son tour assig, l'accusant
d'avoir pris contre eux le parti de Claudas, et d'avoir sacrifi
les fils du roi Bohor. La Dame du lac donna mission  l'une de ses
demoiselles de se rendre  Gannes, et d'en ramener Pharien. Lionel,
quand elle partit, lui confia sa ceinture et celle de son frre: En
les reconnaissant, lui dit-il, ils n'hsiteront pas  vous suivre.
Mais, ajouta la Dame du lac, contentez-vous, demoiselle, de ramener
les deux matres. Il ne faut pas laisser deviner  d'autres le secret
de ma demeure.

En arrivant  Gannes, la demoiselle s'enquit de celui qui parmi les
habitants avait le plus d'autorit. On lui dsigna Lonce de Paerne,
proche parent du roi Ban, qui ne tenait rien de Claudas et demeurait
fidle aux hritiers des deux rois de Gannes et de Benoc. Sans
veiller la dfiance des bourgeois, Lonce entra dans la tour o
Pharien et Lambgue taient assigs. Qu'on se reprsente la joie des
deux matres en reconnaissant aux mains de la demoiselle la ceinture
de leurs lves qui, leur dit-on, ne dsiraient rien tant que de les
revoir! Ma demoiselle, dit Pharien, vous connaissez les mauvais
sentiments des gens de la ville: ils nous accusent de flonie et
ne me croiront pas quand je leur dirai que les deux jeunes princes
sont en pleine, sret; ils voudront les voir.--En cela, dit la
demoiselle, je ne saurai les satisfaire. Je ne puis que vous conduire
vers eux et sans compagnie.

Pharien parla aux gens et bourgeois de Gannes: Bonnes gens, apprenez
d'heureuses nouvelles de nos seigneurs, les fils du roi Bohor. Ils
ne sont pas chez Claudas. Si vous ne m'en croyez, choisissez le plus
sr d'entre vous; il sera conduit avec Lambgue dans la maison o
les enfants font sjour. Quand ils vous auront dit qu'ils ont vu
nos seigneurs Lionel et Bohor, et qu'ils les ont laisss en bonnes
mains, vous reconnatrez le peu de fondement de vos soupons, et
vous nous permettrez de sortir. Quoique suspendus entre la joie de
cette nouvelle et la crainte de quelque tromperie, les gens de Gannes
accueillirent l'offre de Pharien et choisirent Lonce de Paerne pour
accompagner Lambgue.

Ils partirent, traversrent la valle de Nocorrange,  l'entre de
la fort de Briosque[19]. Cette fort paraissait ferme par le
lac, dont l'tendue rpondait  celle de la rsidence de la Dame du
lac. Mais, avant d'aller plus loin, la demoiselle avertit Lonce de
Paerne qu'elle ne pouvait lui permettre de les accompagner plus loin.
Attendez, quelque temps, et je promets de revenir vous prendre ou
de ramener vos lves, suivant l'ordre que j'en recevrai; vous voyez
l-bas le chteau de Tarasque qui confine  celui de Brion; veuillez
vous y arrter, en attendant mon retour.

[Note 19: El chief de la valle Nocorrange,  l'entre de la
forest qui estoit appel Briosque, de cele part de la forest o
li lais (le lac) estoit..... (msc. 339, f. 13, v.--msc. 341, f.
25.--Nocorringue.--Brioigne. msc. 773, f 29.)]

Lonce suivit ces instructions et prit la direction de Tarasque,
tandis que Lambgue tait conduit en vue du lac. L'onde,  mesure
qu'ils avanaient, parut s'loigner, jusqu' ce qu'ils se trouvrent
devant une grande porte qui s'ouvrit devant eux, sans que Lambgue
pt deviner ce que le lac tait devenu.

Bohordin reut avec des transports de joie son cher matre; mais
Lionel, ne voyant pas Pharien, ressentit un violent dpit et passa
sans dire mot dans une autre chambre. Il y trouva la demoiselle qui
les avait ramens de Gannes. Sarayde faisait bander la plaie qu'elle
avait reue en se jetant entre Claudas et Lionel. Il parut surpris
de la voir dfigure, car il tait nuit quand ils taient sortis de
l'htel du roi, et il ne s'tait alors aperu de rien.

H, demoiselle, dit-il, voil une plaie qui vous a bien
enlaidie!--Vraiment, Lionel? Et pensez-vous que puisse m'en savoir
gr celui pour lequel je l'ai reue?--Vous devez lui tre plus chre
que son propre corps. Il doit vous accorder tout ce qu'il vous plaira
demander.--Mais si j'tais ainsi dfigure pour vous?--Alors, je
vous aimerais, je vous couterais mieux que personne au monde.--Me
voil donc bien heureuse, car ce coup vient de l'pe de Claudas,
quand je me jetai entre elle et vous, au sortir de son htel.--Ah!
demoiselle, vous pouvez compter sur moi: vous mritez bien mieux
d'tre ma matresse que Pharien, lui que j'aimais tant et qui n'est
pas venu me voir, tout en devinant le chagrin que son loignement me
causait. Oui, j'aurais t le seigneur du monde entier, qu'il en et
t le matre aussi bien que moi. Maintenant, c'est vous seule que je
veux aimer et couter, vous qui avez mis en danger votre corps pour
pargner le mien.

La demoiselle attendrie ne peut retenir ses larmes. Elle prend
l'enfant dans ses bras, le baise au front, aux yeux,  la bouche.
En ce moment, Lambgue ouvrait la porte, et se mettant  genoux
devant Lionel: Cher sire, comment vous tes-vous tenu, depuis que
nous vous avons perdu de vue?--Mal, rpond l'enfant; mais je suis
bien maintenant; j'ai oubli tous mes chagrins. La demoiselle le
tenait toujours embrass: Beau sire, reprend Lambgue, mon oncle,
votre matre vous salue.--Ce n'est plus mon matre. Vous qui nous
avez rejoints, vous tes celui de mon frre Bohordin; pour moi,
je suis  cette demoiselle. Dites-nous cependant comment le fait
Pharien.--Sire, il est, grce  Dieu, en bon point; mais il a eu de
mauvais temps  passer. Il conte alors ce qui leur est arriv depuis
le jour de leur sparation: le sige de la tour, le soulvement
des barons et des bourgeois de Gannes; la retraite de Claudas.
Et Dorin, reprend Lionel, est-il remis du coup que mon frre lui
a port?--Remis, dit en riant Lambgue, comme celui qui ne s'en
plaindra jamais.--Dites-vous qu'il soit mort?--Oui, je l'ai vu glac,
sans me, le corps en bire.--Oh! s'il en est ainsi, je suis sr de
rentrer en mon droit hritage. Dieu laisse vivre assez longtemps
Claudas, pour lui apprendre ce qu'il en cote de ravir la terre
des autres! Tous s'merveillrent de ces fires paroles. Lambgue
alors fit comprendre  l'enfant que Pharien ne pourrait sortir de
la tour avant d'avoir persuad aux gens de Gannes que leurs jeunes
seigneurs taient  l'abri des poursuites de Claudas. Et la Dame du
lac, arrivant, demanda  Lionel s'il voulait aller le voir. --Dame,
je suivrai ce que me conseillera ma demoiselle.--Et comment a-t-elle
pris tant de pouvoir sur vous?--Voyez, rpond-il, en mettant 
dcouvert la plaie que la demoiselle avait reue au visage, voyez
si elle n'a pas pay assez cher le droit de me commander.--Vraiment,
dit la Dame du lac, elle n'a pas perdu ses peines; si vous vivez ge
d'homme, elle entendra parler de votre prud'homie.

La Dame du lac voulut conduire elle-mme les deux enfants et Lambgue
jusqu' Tarasque. Sur ces entrefaites parut Lancelot qui venait de
se rveiller, car il s'tait lev de bonne heure et avait chass
toute la matine. On se mit au souper: Lancelot, comme il en avait
coutume, trancha du premier mets devant la dame et s'assit en face
d'elle, les autres convives attendant pour prendre place qu'il et
pris la sienne. Il avait sur la tte un chapelet de roses vermeilles
qui faisaient ressortir la beaut de ses cheveux. On tait cependant
alors au mois d'aot, quand les roses ont cess de fleurir; mais, dit
l'histoire, tant qu'il fut chez la Dame du lac, il ne se passa pas de
jour, soit d'hiver soit d't, que l'enfant ne trouvt en se levant
au chevet de son lit un chapeau de roses fraches et vermeilles; si
ce n'tait le vendredi, la veille des grandes ftes et le temps de
carme[20]. Jamais il ne put voir qui le lui apportait, bien que
souvent il ft le guet pour le dcouvrir. Quand les deux fils du
roi Bohor devinrent ses compagnons, il formait de ce chapeau trois
chapelets et les partageait avec eux.

[Note 20: La Dame du lac faisait justement le contraire de saint
Louis, dans une pense galement pieuse. Le Roi, disent les
Chroniques de Saint-Denis, faisoit porter  ses enfans chapeaux de
roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la sainte
couronne d'pines dont Jhesu-Crist fut couronn le jour de sa sainte
Passion. (Tom. IV, p. 355 de la dernire dition.)]

Il fut du voyage de Tarasque. Avec lui vint un chevalier pour lequel
il tmoignait une affection particulire, et un varlet charg de son
arc et de ses flches. Souvent, de l'pieu qu'il tenait en main il
lanait aux btes et aux oiseaux, car nul ne savait viser et jeter
aussi juste que lui. Ils arrivrent au chteau, o les attendait
Lonce de Paerne qui reconnut les deux enfants et s'agenouilla devant
eux en pleurant de joie. Ah! madame, dit-il, vous avez recueilli les
fils d'un roi, le plus preux des hommes, sauf le roi Ban son frre,
qui sans doute avait un plus haut renom de chevalerie. Vous, comme
nous, connaissez peut-tre toute la grandeur de leur ligne; ils sont
plus nobles encore, de par leur mre, car ils tiennent au sang mme
qu'avait daign prendre le roi des cieux. Et si les prophties disent
vrai, c'est par un des fils des rois Ban et Bohor que les temps
aventureux de la Grande-Bretagne doivent tre mis  fin.

Lionel, en coutant ces paroles, rougit, plit et fondit en larmes.
Qu'avez-vous, Lionel? lui demande sa nouvelle matresse, en le
prenant par le menton; voulez-vous dj me quitter? tes-vous dj
fatigu de ma matrise?--Oh! non! douce demoiselle; je pleure pour
la terre de mon pre, qu'un autre retient. Sans mes hommes, comment
puis-je conqurir honneur? Lancelot le regardant alors avec ddain:
Fi! beau cousin, dit-il, fi! de pleurer pour dfaut de terres! Vous
n'en manquerez pas, si vous ne manquez pas de coeur. Preux, vous les
gagnerez par prouesse, et par prouesse vous les garderez.

Tous ceux qui entendirent ainsi parler Lancelot furent surpris de
cette hauteur de sagesse dans un ge si tendre: la Dame du lac
parut seulement tonne de ce nom de beau cousin qu'il avait donn
 Lionel. Les larmes du coeur lui en montrent aux yeux; mais,
revenant  Lonce de Paerne, elle lui fit entendre que les enfants
ne pouvaient tre nulle part aussi bien en sret qu'auprs d'elle.
Vous, Lambgue, ajouta-t-elle, vous allez retourner vers votre
oncle Pharien et nous l'amnerez. Ne demandez pas qui je suis; il
vous suffira de savoir que mes chteaux n'ont rien  craindre des
entreprises de Claudas. Je vais charger quelqu'un de vous conduire
par les dtours de cette enceinte; et vous ne ramnerez que Pharien
et Lonce de Paerne.

Tant qu'il avait t chez la Dame du lac, Lonce n'avait cess de
regarder le doux et gracieux visage de Lancelot. Chemin faisant, et
comme ils approchaient de Tarasque: Avez-vous, dit-il  Lambgue,
remarqu les paroles de l'ami de nos deux seigneurs? jamais il
n'en vola de plus fires des dents d'un enfant. Il eut grandement
raison d'appeler Lionel son cousin.--Comment, reprit Lambgue,
pourraient-ils tre parents? nous savons que le roi Ban n'eut qu'un
fils, et ce fils mourut le mme jour que lui.--Croyez-moi, c'est
Lancelot: c'est le fils du roi Ban. Je l'ai bien regard, et j'ai
reconnu les traits, le regard, l'allure du roi de Benoc. Le coeur me
l'a dit; rien ne m'empchera de voir en lui monseigneur Lancelot.

Mais la Dame du lac, aprs le dpart de Lonce et de Lambgue, avait
ramen les enfants dans son palais. Elle prit aussitt Lancelot 
l'cart, et lui dit d'une voix qu'elle essayait de rendre svre:
Comment avez-vous eu la hardiesse d'appeler Lionel votre cousin?
Ne savez-vous pas qu'il est fils de roi?--Dame, rpond-il en
rougissant un petit, le mot m'tait venu  la bouche, et je ne
l'ai pas retenu.--Or, par la foi que vous me devez, dites lequel
pensez-vous le plus gentil homme de Lionel ou de vous?--Dame, je ne
sais pas si je suis de lignage aussi noble que lui, mais au moins ne
m'arrivera-t-il jamais de pleurer de ce qui l'a fait pleurer. On m'a
souvent dit que d'un homme et d'une femme sont issues toutes gens; je
ne comprends pas alors comment il y a dans les gens plus ou moins de
gentillesse, hors celle qui vient de prud'homie. Si le grand coeur
fait le gentil homme, j'ai bonne confiance d'tre au nombre des plus
gentils.--C'est l, reprit la Dame du lac, ce qu'on pourra voir; mais
au moins puis-je dj dire que, si vous avez toujours le coeur aussi
haut, vous n'avez pas  craindre de manquer de noblesse.--Vous le
croyez aussi, madame?--Assurment.--Soyez donc bnie, pour m'avoir
laiss l'espoir d'atteindre  la plus haute gentillesse. Je n'ai
pas regret d'avoir t jusqu' prsent servi par deux fils de roi,
puisque je puis un jour les atteindre et mme les dpasser.

La Dame du lac tait de plus en plus ravie du grand sens de Lancelot:
sa tendresse pour lui ne pouvait tre plus grande; mais un regret
se mlait aux mouvements de son coeur. L'enfant devait bientt
atteindre l'ge de recevoir les adoubements de chevalier; elle ne
pourrait alors le retenir plus longtemps. Il lui resterait Lionel,
mais  son tour Lionel la quitterait, puis enfin Bohordin. Au moins
alors, pensait-elle, elle les suivrait de loin; elle s'attacherait
 prvoir,  prvenir leurs dangers,  leur transmettre ses
avertissements, ses conseils. Elle ne le sentait que trop; tout son
bonheur tait concentr dans l'amour qu'elle portait  ces trois
enfants, et surtout  Lancelot.




XV.


Lambgue et Lonce de Paerne, revenant aux bourgeois de Gannes pour
les rassurer sur le sort des deux fils de Bohor, pensaient que
Pharien allait recouvrer sa libert; Pharien le croyait aussi et dj
se disposait  ramener au roi de Bourges les trois otages qu'il en
avait reus: mais les gens de la ville ne furent pas d'avis de rendre
ces otages, dans la crainte d'une attaque prochaine de Claudas;
et Pharien, ne voulant pas les leur abandonner, dut se rsigner 
partager encore leur prison.

Claudas en effet ne pouvait oublier que la mort de son fils demandait
vengeance. Il parut bientt avec un ost formidable devant les murs
de Gannes. Alors les bourgeois s'humilirent devant Pharien et le
conjurrent d'user de son crdit auprs du roi de Bourges, pour
dsarmer sa colre. J'irai volontiers  lui, dit Pharien, et j'ai
bon espoir de le flchir. Mais, comme il faut tout prvoir, et qu'il
n'y a jamais dans les hommes autant de bon ou de mauvais qu'on peut
le supposer, vous allez me jurer, si je ne revenais pas, de venger ma
mort sur les trois otages.

Les barons jurrent sur les saints, Pharien revtit ses armes et
monta  cheval. En le voyant arriver de loin, Claudas courut  lui
les bras tendus et voulut le baiser sur la bouche: Sire, dit Pharien
en se reculant, je veux avant tout connatre ce que vous entendez
faire. Vous venez assiger une ville o sont mes pairs et mes amis;
je me suis rendu leur caution que vous les pargneriez. La honte en
sera sur moi, si vous me dmentez.--Comment! rpond Claudas, Gannes
n'est-elle pas ma ville; n'tes-vous pas tous mes hommes? De quel
droit me fermez-vous vos portes?--Sire, quand on voit avancer une
ost, il est prudent de se mettre en dfense. Rassurez les citoyens;
dites que vos intentions sont amicales, que vous ne songez pas  la
vengeance, et nos portes vous seront ouvertes.--N'y comptez pas!
reprend Claudas, j'entends faire justice, et ds que je serai entr.

--Je vous le rpte, sire, les gens de Gannes sont sous ma garantie;
je vous demande, comme votre homme, de ne pas pourchasser ma honte.
S'ils ont mal fait envers vous, entendez-les; ils sont prts  faire
amende.

--Je ne veux rien entendre. Le meurtre de mon cher fils Dorin
rclame vengeance; si je ne la poursuivais, je serais tenu pour honni
par mes barons de la Dserte.

Pharien dit alors: Sire Claudas, tant que vous avez eu besoin de
mon service, je ne vous l'ai pas refus; aujourd'hui que vous n'avez
plus gard  mon conseil, je dclare renoncer  votre fief; ailleurs
serai-je peut-tre mieux cout. Et vous, seigneurs barons de la
Dserte, qui penseriez votre roi honni s'il daignait pardonner  ses
hommes de Gannes, nous verrons de quel secours vous lui serez. Vous
ne parliez pas ainsi, quand,  la porte mme de son palais, j'arrtai
le glaive qui allait le frapper  mort. Grce  Dieu, nous avons dans
la ville assez de chevaliers pour vous bien recevoir. En attendant,
si quelqu'un veut soutenir ici que les barons de Gannes sont indignes
de pardon, je le dfie, et suis prt  lui faire confesser le
contraire.

Nul ne rpondait au dfi: Roi de Bourges, reprend-il, je ne suis
plus votre homme, je suis dgag de tout devoir envers vous; que vos
barons m'entendent: dsormais vous n'aurez pas de pire ennemi que
moi. Mais, avant de retourner  mes amis, je dois vous semondre d'une
chose: comme roi, vous m'avez promis de tenir ma prison ds que je
vous le demanderais, je vous le demande aujourd'hui; vous allez me
suivre,  peine d'tre parjure.--Oh! rpond Claudas, je ne l'ai pas
entendu ainsi. J'ai promis  l'un de mes hommes, non  celui qui a
cess de l'tre.--Puisque vous ne tenez pas compte de votre serment,
que la honte en demeure sur vous! vous n'tes plus digne de porter
couronne. J'ai le droit d'oublier que vous avez t pour un temps
mon seigneur; si l'occasion s'en prsente, je vous combattrai, je
vous tuerai, sans craindre aucun jugement de cour. Et si je meurs
avant vous, mon me ne sera plus rien, ou je reviendrai de l'autre
monde pour vous frapper[21]. Priez en attendant pour l'me de vos
trois otages, et non pour leur corps; car, avant de me revoir, nos
mangonneaux auront fait rouler leurs ttes jusqu' l'entre de votre
pavillon.

[Note 21: Et se vous remans aprs moi vivant, si attendez de moi la
mort, ou me de cors sera noient. (Msc. 339, f 15.)]

Cela dit, il broche son cheval des perons et s'loigne  toute
bride: plus de vingt chevaliers le poursuivent, les glaives tendus.
Il allait tre atteint comme il touchait aux portes de la ville,
quand il entendit la voix de Lambgue: Bel oncle, rentrerez-vous
sans donner une leon  ces ribauds? Pharien se retourne alors
vers celui qui le suivait de plus prs; d'un revers de glaive il
plonge dans son corps le bois avec le fer, et le jette mort sous les
pieds de son cheval. Il met ensuite la main  l'pe et s'lance
sur ceux qui accouraient  lui. Les portes de la ville s'ouvrent;
cent chevaliers conduits par Lambgue lui viennent en aide, tandis
que, du cot oppos, Claudas arm d'un bton criait aux siens:
Mauvais garons! avez-vous jur de me dshonorer? qui vous a permis
d'attaquer un messager? Il n'avait que son pe  la ceinture, et
sur la tte un lger haubergeon. Lambgue le reconnat, accourt  lui
le glaive tendu, comme il rebroussait chemin en ramenant ses gens.
Claudas! Claudas! lui criait Lambgue, vous fuyez: vous ne voulez
pas savoir comment est forge mon pe. Ainsi menac par un ennemi
bien arm, quand lui-mme n'avait ni haubert, ni glaive, ni heaume,
Claudas sentit un frisson le parcourir; il pressait jusqu'au sang
les flancs de son cheval: Tratre! parjure! lche! criait toujours
Lambgue, ose donc m'attendre! ne t'enfuis pas comme le dernier des
couards! Le roi ne put supporter tant d'outrages; et, la mort lui
paraissant prfrable  la honte de fuir, il lve la main droite,
fait le signe de la croix sur son visage et sur son corps, puis,
l'pe en main, il retourne son cheval: Lambgue, dit-il, ne te
presse pas; on sait assez que je ne suis pas tratre, et tu vas voir
si je mrite d'tre appel couard. Jamais Lambgue ne ressentit tant
de joie. Il atteint, le premier, Claudas de son long pieu, sur le
haut de la poitrine. Un peu plus bas, c'en tait fait de lui. Le roi,
fortement bless, chancelle sur son cheval, puis se remet, et, comme
Lambgue passait, sans avoir encore eu le temps de tirer l'pe pour
remplacer le glaive bris, Claudas l'atteint de la sienne en plein
visage; la pointe pntre  travers les mailles de la ventaille et
le renverse sur l'aron de derrire. Ses yeux se troublent; mais
Claudas, aprs ce suprme effort, s'affaisse pm sur l'avant de la
selle. Lambgue reprend ses esprits le premier, et, voyant Claudas
immobile, les deux mains crispes sur la crinire de son cheval, il
lui assne un coup d'pe pour lui trancher la tte, au moment o le
cheval se dressait sur ses jambes de derrire; de sorte que le coup
porta sur le sommet du haubergeon. Le roi tomba lourdement  terre;
il allait recevoir le coup de grce, quand arrivrent ses gens qui,
faisant un rempart  leur seigneur, forcrent Lambgue  ramener son
cu sur sa poitrine. Il ne fuyait pas cependant; dans sa rage, il
se serait aveuglment jet au milieu d'eux; mais Pharien survint,
mit la main au frein de son cheval et le fit rebrousser vers la
ville. Ils rentrrent, fermrent les portes, baissrent les herses
et se htrent de remonter dans la tour pour se dbarrasser de leurs
cus en lambeaux, de leurs hauberts dmaills et de leurs heaumes
dchiquets. On pouvait, au sang ruisselant ou caill de leurs
blessures, voir qu'ils ne revenaient pas d'une partie de fte.

Les trois otages de Claudas, enferms dans une chambre dont Pharien
gardait les clefs, les avaient entendus revenir, et n'auguraient rien
de bon de leur retour. Sire oncle, dit Lambgue, aprs avoir un
instant respir, oh! pour Dieu! laissez-moi punir sur eux la flonie
de Claudas.--Non, beau neveu, le mfait de leur seigneur n'est pas
leur mfait; le roi Claudas ne m'a fait en sa vie qu'une seule honte,
dont je dois me taire, et ces prud'homes n'en sont pas responsables.
Comme il arrtait encore une fois la fureur de Lambgue, voil qu'un
cuyer vient l'avertir que Claudas demandait  lui parler sous les
murs de la ville. Il remonte, vient  la porte, et reconnat devant
lui le roi tendu dans une litire. Un chevalier lui fait signe
d'approcher: Pharien, lui dit Claudas, donnez-moi des nouvelles de
mes otages; sont-ils encore en vie?--Oui, sire. Le visage du roi
s'claircit  cette rponse. coutez-moi, Pharien[22]; vous m'avez
rendu votre hommage sans en avoir bonne raison. Je vous requiers de
le reprendre; et si vous refusez, au moins ai-je le droit de vous
recommander mes otages. Mais consentez  revenir  moi, et je suis
prt  tenir la promesse que je vous avais faite.--Sire, comment
l'entendez-vous?--Je m'tais engag  mon vassal, je dois tenir mes
engagements  son gard, non  l'gard d'un homme qui n'est plus 
moi. Si vous ne voulez pas rester mon homme, et que vous retourniez 
Gannes, je ne dois attendre de vous ni bon ni mauvais conseil. Dites
seulement  dix des principaux de la ville de venir me parler.

[Note 22: Le bon manuscrit 339 prsente ici une longue lacune que je
remplis  l'aide des n{os} 754 et 1430, qui n'offrent pas un moins
bon texte.]

Pharien rentre dans la ville, et sur-le-champ avertit Lonce de
Paerne et neuf des plus hauts barons de se rendre  la litire de
Claudas. Le roi, ds qu'il les vit: Vous tes, leur dit-il, mes
hommes; si je rendais bonne justice, je ne remettrais pas  la ville
l'injure qu'elle me fait. Mais je n'entends pas user envers elle de
la dernire rigueur, bien que vous sachiez comme moi que toutes vos
dfenses seraient inutiles. Pharien est venu me parler de paix;
mais il n'est plus mon homme, et je n'ai pu m'entendre avec lui. Or
voici les conditions que je veux bien vous accorder: par les saints
de votre ville! si vous les refusez, vous n'obtiendrez de moi aucune
merci. Jurez que vous n'avez pris aucune part au meurtre de mon fils
Dorin, et livrez-moi un seul des vtres, pour en faire ma volont.

Les barons, en entendant parler ainsi Claudas, furent mus de joie
et de douleur: de joie, par l'esprance d'un prochain accord; de
douleur, en pensant qu'il fallait l'acheter par le sacrifice d'un
des leurs. Sire, dit Lonce de Paerne, nous avons entendu vos
paroles, et peut-tre nous y accorderons-nous, quand nous saurons le
nom du chevalier qui doit vous tre livr.--Je vais vous le dire:
c'est Lambgue.--Ah! Sire, cela ne peut tre; nous ne livrerons
pas le meilleur chevalier de ce royaume.  Dieu ne plaise que la
paix soit achete si chrement! Quand tous y consentiraient, je
refuserais encore.--Et vous autres, reprit Claudas, laisserez-vous
renverser votre ville de fond en comble et mettre  mort tous les
habitants, chevaliers et bourgeois, pour ne pas livrer un seul
homme?--Nous suivrons tous, rpondent-ils, le conseil de Lonce de
Paerne.--Retournez donc d'o vous tes venus, et n'attendez de moi
paix ni trve.

Ils rentrent  Gannes pntrs de la plus vive douleur. Quelles
nouvelles? leur demande Pharien.--Mauvaises. Nous n'aurons pas
la paix si nous ne consentons  livrer Lambgue.--Et qu'avez-vous
rpondu?--Que je ne serai jamais, dit Lonce, d'un conseil o l'on
s'accorderait  sacrifier le chevalier qui nous a le mieux dfendus.
Pharien assemble alors les bourgeois de la ville, et tous, sans
hsiter, approuvent le refus de Lonce de Paerne. On ne nous blmera
jamais d'avoir achet notre salut  si haut prix. Il faut aller
attaquer l'ost de Claudas; que Dieu nous soit en aide, et qu'au moins
nous vendions chrement nos vies!

Pharien, touch de tant de loyaut, les remercie et remonte  la
tour. L, tristement appuy sur les crneaux, en face de la prairie
couverte des pavillons de Claudas, il comprend mieux encore que la
rsistance sera vaine, que les hommes de la cit sont en trop petit
nombre, et cependant trop nombreux encore pour les faibles provisions
qui leur restent. Ses larmes coulent en abondance, les soupirs
gonflent sa poitrine. Au mme instant Lambgue qui, le voyant gmir
pench sur les crneaux, craint de le troubler, approche doucement
pour l'entendre sans tre vu. Ah! disait Pharien, bonne cit si
longtemps honore, hante de tant de prud'homes; sige et chambre
de roi; repaire de liesse, htel de justice, si riche en preux
chevaliers, en bons et vaillants bourgeois! Comment voir sans douleur
votre ruine! Ah! pourquoi Claudas n'a-t-il pas demand ma vie plutt
que celle de Lambgue: j'ai dj tant vcu que je pouvais donner sans
regret le reste de mes jours; car un vieillard peut-il souhaiter une
plus belle mort que celle qui devient le salut de ses compagnons, de
ses frres?

Les sanglots l'empchaient de continuer. Lambgue approchant
brusquement: Sire oncle, ne vous dsolez pas ainsi. Par la foi que
je vous dois, il ne tiendra pas  moi que la ville ne soit sauve, et
j'y gagnerai grand honneur. J'irai me rendre  Claudas sans regret,
sans crainte.--Lambgue, dit Pharien, je vois que tu m'as cout;
mais tu ne m'as pas compris. Tu es jeune, tu n'es pas  la fin de tes
prouesses, et je n'entends pas que tu meures. Dieu nous aidera, sans
doute: nous tenterons une sortie, et peut-tre tromperons-nous toutes
les esprances de Claudas.--Non, bel oncle, il n'est plus question de
cela; la ville peut avoir la paix de par moi, il ne faut pas laisser
un autre que moi mourir pour elle.--Comment! Lambgue, serais-tu
dcid  te rendre  Claudas?--Assurment, bel oncle; je vous l'ai
entendu dire: si vous tiez  ma place, vous seriez heureux de vous
livrer. Puis-je craindre d'tre honni, en faisant ce que vous auriez
voulu faire?--Hlas! Lambgue, je vois que tu vas  la mort, et que
rien ne pourra te garantir; mais, au moins, chevalier ne mourra-t-il
jamais  plus grand honneur, puisque ta mort sera le salut de tout un
peuple.

Il fallait maintenant avoir raison de la rsistance de tous les
barons et des bourgeois de la ville, qui ne voulaient  aucun
prix racheter leur vie par celle de leur plus vaillant chevalier.
Enfin, Lambgue leur persuada de le laisser partir, et Pharien
en l'embrassant lui dit: Beau neveu, vous allez  la mort la
plus glorieuse que chevalier puisse souhaiter; mais il faut
vous y prparer devant Dieu, aussi bien que devant les hommes.
Avant de rendre votre belle me  notre Seigneur Dieu, vous vous
confesserez.--Ah! sire oncle, rpond Lambgue, je ne crains pas
de mourir; je sais trop que, si Dieu vous prte vie, ma mort sera
venge. Mais savez-vous ce qui me dchire et me tourmente? c'est,
en me confessant, la ncessit d'accorder le pardon  mon plus
mortel ennemi. Voil une angoisse plus insupportable que tous les
supplices.--Il le faut, beau neveu.--Si vous le voulez, je dois y
consentir, car je veux, en vous recommandant  Dieu, bel oncle,
demeurer en sa grce et en la vtre.

Alors on appelle l'vque, et, d'une voix claire, Lambgue dcouvre
tout ce qui pouvait lui peser sur la conscience. Puis il demande ses
armes. Quel besoin en avez-vous? lui dit Pharien; ne vaudrait-il pas
mieux rclamer merci?-- Dieu ne plaise que je rclame merci de celui
qui ne l'aurait pas de moi! J'irai vers lui, non comme un ribaud
devant son baron, mais comme chevalier, le heaume lac, l'cu au cou,
l'pe au poing que je lui rendrai. Ne craignez rien de moi, bel
oncle; je n'entends ni le frapper, ni l'empcher de me frapper.

Ds qu'il est revtu de ses armes, il monte et les recommande  Dieu
en s'loignant, d'un visage calme et serein. Il est bientt arriv
devant le pavillon de Claudas. Le roi de Bourges, qui connaissait son
coeur indomptable, s'tait lui-mme arm, et l'attendait au milieu
de ses barons. Lambgue approche, regarde Claudas et ne dit pas un
mot; il tire lentement son pe du fourreau, soupire profondment et
la jette aux pieds de Claudas. Il dtache ensuite son heaume, son
cu tout bossel, et les laisse aller  terre. Le roi relve l'pe,
la regarde et la hausse comme pour la faire retomber sur la tte de
Lambgue. Tous ceux qui le voient frmissent; Lambgue seul reste
insensible; il ne fait pas un geste, il ne donne pas le moindre signe
d'motion. Qu'on lui te son haubert et ses chausses de fer! dit
Claudas. Valets aussitt de l'entourer, de lui enlever les dernires
pices de son armure. Le voil en simple cotte d'isembrun, sans barbe
ni grenons, mais taill merveilleusement de corps, et beau de visage.
Il est devant le roi, mais il ne daigne pas le regarder.  Claudas de
rompre le silence:

Lambgue, comment as-tu bien la hardiesse de venir ici? Tu sais
que je ne hais personne au monde autant que toi.--Et toi, Claudas,
ne sais-tu pas que je ne te crains gure?--Tu me menaces encore, au
moment o ta vie m'appartient!--Je n'ai aucune peur de la mort; je
savais bien, en me livrant  toi, qu'elle me prendrait.--Avoue-le: tu
croyais avoir affaire  un ennemi compatissant.--Non, mais au plus
cruel qui fut jamais.--Et pourquoi aurais-je de toi la moindre piti?
Est-ce que tu m'pargnerais si j'avais le malheur de tomber entre tes
mains?--Dieu n'a pas voulu m'accorder tant de grce; mais, pour te
voir mourir de ma main, j'aurais donn tout dans ce monde, et ma part
dans l'autre.

Claudas jeta un ris, et, avanant la main gauche, il prend Lambgue
par le menton: Lambgue, dit-il aprs un moment de silence, qui
vous a pour compagnon peut se vanter d'avoir prs de lui le plus dur
de coeur, le plus indomptable fils de femme qui soit sorti du lit ce
matin. Oui, si tu vivais ton ge, tu serais assurment le plus hardi
des chevaliers. Dieu ne me soit jamais en aide, si je consentais,
pour la couronne du monde,  te donner la mort! Il est bien vrai que
ce matin je n'avais rien autant  coeur que ma vengeance; je l'ai
sentie tomber; ma premire rsolution s'est vanouie en te voyant,
toi si jeune encore, donner ta vie pour sauver tes compagnons, tes
amis. Et quand mme je voudrais me dlivrer d'un aussi furieux
ennemi, je devrais encore me garder de le faire, pour l'amour de
Pharien, ton oncle, qui m'a sauv la vie quand tu allais me la ravir.

Il fait alors apporter une de ses robes les plus riches et la
prsente  Lambgue, qui refuse de la prendre. Soyons amis, lui
dit le roi; consens  demeurer prs de moi,  recevoir de mes
fiefs.--Non, Claudas; au moins attendrai-je pour devenir ton homme
que mon oncle le redevienne. Le roi envoie alors un chevalier vers
Pharien, qui se tenait  la porte de Gannes, le heaume lac, le
glaive au poing, l'pe  la ceinture, rsolu d'attendre Claudas et
de le tuer, ds qu'il apprendrait que son neveu avait cess de vivre.

Le messager l'ayant amen: Pharien, lui dit Claudas, je viens de
m'acquitter envers vous: j'ai pardonn  Lambgue. Votre compagnie
me serait assurment plus chre que tout au monde. Vous ne me la
refuserez pas; renouvelez donc votre hommage et reprenez les terres
que vous teniez de moi: sachez que je compte les accrotre de tout ce
qu'il plaira  vous et  Lambgue de demander.

--Sire roi, rpond Pharien, je vous rends grce, comme  l'un des
meilleurs rois, pour ce que vous avez fait et voulez faire. Je ne
refuse ni votre service ni vos dons; mais j'ai jur sur les saintes
reliques que je ne recevrais des terres de personne avant d'avoir
bonnes enseignes des enfants de mon seigneur le roi Bohor.--Eh bien!
reprend Claudas, reprenez votre terre sans m'en faire hommage; allez
tant qu'il vous plaira en qute des enfants: si vous les trouvez,
ramenez-les ici, et je vous saisirai de leur hritage jusqu' ce
qu'ils soient en ge d'armes porter. Ils m'en feront hommage, me
reconnatront pour leur suzerain, et vous suivrez leur exemple.

--Je ne dois pas, dit Pharien, y consentir; je pourrais me trouver
oblig d'entrer dans vos terres, et, bien que mon hommage ft
rserv, ce serait manquer  mon devoir de tenancier. Je vous fais
une autre offre: que les enfants soient ou non retrouvs, je vous
promets de ne pas faire hommage  autre que vous, sans vous en
donner avis.--Oh! reprend Claudas, je vois maintenant pourquoi vous
ne voulez plus tre mon homme; vous m'avez en effet dclar que vous
ne m'aimiez pas et ne pourriez jamais m'aimer.--Sire, sire, rpond
Pharien, je ne vous ai dit que la vrit. Vous avez cependant fait
plus pour moi que je n'ai pu faire pour vous; ainsi, en quelque lieu
que vous soyez, votre corps n'aura pas  se garder de moi ou de mon
neveu. Laissez-nous donc prendre cong de vous et commencer notre
qute.

Claudas, voyant qu'il ne gagnerait rien  insister, leur accorda
le cong qu'ils demandaient. Lambgue reprit ses armes; quand il
fut mont, le roi lui prsenta lui-mme un glaive au fer tranchant,
au bois dur et solide; car il tait venu sans pieu. L'oncle et le
neveu rentrrent ainsi dans la ville qui leur devait la paix dsire;
mais ils n'y restrent mme pas une nuit, et aprs avoir recommand
chevaliers et bourgeois  Dieu, ils commencrent la qute de leurs
jeunes seigneurs.

La Dame du lac avait attach un de ses valets au service de Lambgue.
Ils arrivrent donc aisment dans l'agrable asile o se trouvaient
dj le fils du roi Ban, et ses cousins, les fils du roi Bohor.

Ici le conte passe assez rapidement sur le bon accueil que reurent
les nouveaux htes. Pharien cessa de vivre  quelque temps de l,
et les derniers jours de sa femme furent marqus par le repentir de
ses anciennes amours avec le roi Claudas. Aiguis et Tharin, leurs
deux fils, devinrent de preux et loyaux chevaliers, et les deux
bonnes reines de Gannes et de Benoc achevrent leur pieuse vie
dans les deux monastres o elles s'taient retires. Des songes et
des rvlations leur avaient appris la glorieuse destine de leurs
enfants; si bien que leur seul regret en montant dans le Paradis fut
de n'avoir pu revoir, avant de fermer les yeux, Lancelot, Lionel et
Bohordin.




XVI.


Lancelot resta sous la garde de la Dame du lac jusqu' l'ge de
dix-huit ans. En le voyant si beau, si bien fourni de corps, si noble
et si large de coeur, la dame comprenait mieux chaque jour qu'elle
ne pouvait sans pch diffrer le moment de le mettre hors de page.
Quelque temps aprs la fte de Pques, il alla chasser en bois, et
il lui arriva d'abattre un cerf de si haute graisse, bien qu'on ft
encore loin du mois d'aot, qu'il voulut l'envoyer sur-le-champ  la
Dame du lac. Deux valets le portrent  ses pieds et l'y dposrent,
tandis que lui s'arrtait sous un chne de la fort pour s'y remettre
de la grande chaleur du jour. Il remonta sur son chasseur[23] 
l'entre de la nuit, et, quand il revint dans la maison, il vit tous
les commensaux ordinaires de la matresse de ces lieux entourer la
belle proie. Lancelot tait court-vtu d'une cotte de bois, sur sa
tte un chapeau de feuilles, et le carquois pendu  la ceinture. En
le voyant arriver dans la cour, la dame sentit monter  ses yeux les
larmes du coeur; et, sans, l'attendre, elle rentra vivement dans
la grande salle, o elle demeura le visage cach dans ses mains.
Lancelot arrive  elle; elle s'enfuit dans une chambre voisine. Que
peut avoir ma dame? pensa le valet. Il la cherche, la rejoint et la
trouve tendue sur une grande couche, noye dans les larmes.  son
salut elle ne rpond pas, elle qui d'ordinaire courait au-devant de
lui pour l'accoler et le baiser. Dame, lui dit-il, que pouvez-vous
avoir? Si quelqu'un vous  fait de la peine, ne le celez pas, car je
n'entends pas que de mon vivant on ose vous courroucer. Elle lui
rpond d'abord par un redoublement de larmes et de sanglots; puis,
le voyant de plus en plus interdit: Ah! fils de roi, dit-elle,
retirez-vous, si vous ne voulez voir mon coeur se briser.--Dame, je
m'en vais donc, puisque ma prsence ne vous apporte que des ennuis.

[Note 23: Les chevaux de chasse taient dresss d'une faon
particulire; de l le nom de _chacors_ qui les distinguait.]

Il s'loigne, va prendre son arc, le passe  son cou, resserre son
carquois, pose la selle et le mors  son coursier, et l'amne dans
la cour. Cependant la dame qui l'aimait perdument, craignant de
l'avoir afflig, se lve, essuie ses yeux gonfls, et arrive dans la
cour au moment o il mettait le pied  l'trier. Elle se jette au
frein du cheval: Valet, dit-elle, o voulez-vous aller?--Dame, au
bois.--Descendez, vous n'irez pas. Il se tait, descend, et le cheval
est reconduit  l'table.

Elle le prend alors par la main, le mne dans ses chambres, et
le fait asseoir auprs d'elle sur une couche ou lit de repos.
Dites-moi, par la foi que vous me devez, o vouliez-vous
aller?--Dame, vous paraissez fche contre moi; vous refusez de me
parler; j'ai pens que je n'avais plus rien  faire ici.--Mais, o
vouliez-vous aller, beau fils de roi?--Dans un lieu o j'aurais pu
trouver  me consoler.--Et ce lieu?--La maison du roi Artus, qu'on
m'a dite le rendez-vous de tous les bons. Je me serais mis au service
d'un de ses prud'hommes qui plus tard m'et fait chevalier.--Comment!
fils de roi, voulez-vous donc tre chevalier?--C'est la chose
du monde que je dsire le plus.--Ah! vous en parleriez autrement
si vous saviez tout ce que chevalerie exige.--Pourquoi donc? Les
chevaliers sont-ils d'autre nature que les autres hommes?--Non,
fils de roi; mais si vous connaissiez les devoirs qui leur sont
imposs, votre coeur, si hardi qu'il soit, ne pourrait se dfendre
de trembler.--Enfin, dame, tous les devoirs de la chevalerie ne sont
pas au-dessus d'un coeur d'homme?--Non, mais le Seigneur Dieu n'a
pas fait un gal partage de la vaillance, de la prouesse et de la
courtoisie.--Il faut avoir bien mauvaise ide de soi pour trembler de
recevoir chevalerie: car nous devons tous viser  devenir meilleurs;
la paresse seule arrte en nous les bonts du coeur; elles dpendent
de notre volont, et non pas les bonts du corps.

--Quelle est donc cette diffrence entre les bonts du coeur et
celles du corps?

--Dame, il me semble que nous pouvons tous tre sages, courtois et
larges; ce sont les vertus du coeur: mais nous ne pouvons nous donner
la grandeur de taille, la force, la beaut, les belles couleurs du
visage; ce sont les vertus du corps. L'homme les apporte au sortir du
ventre de sa mre; les dons du coeur sont  qui veut fortement les
avoir: tous peuvent devenir bons et preux, mais on ne le devient pas
quand on coute les conseils de l'indolence et de la paresse. Vous
m'avez dit souvent que le coeur faisait le prud'homme; dites-moi,
s'il vous plat, quels sont ces devoirs de la chevalerie que vous
dites si terribles.

--Volontiers, reprit la dame; non pas tous, mais ceux qu'il m'a t
donn de reconnatre.

Ce ne fut pas un jeu que la chevalerie  son commencement: on n'eut
pas alors gard  la noblesse ou gentillesse de lignage, car tous
nous descendons du mme pre et de la mme mre; et au moment o
l'envie et la convoitise firent leur entre dans le monde aux dpens
de la justice, il y avait parfaite galit de race entre tous. Quand
les plus faibles commencrent  tout craindre des plus forts, on
tablit des gardiens et dfenseurs, pour prter appui aux uns et
arrter la violence des autres.

On lut,  cet effet, ceux qui semblaient les plus forts, les plus
grands, les plus adroits, les plus beaux; quand ils joignaient 
ces dons ceux du coeur, la loyaut, la bont, la hardiesse. On les
nomma chevaliers, parce qu'ils montrent les premiers  cheval. Ils
durent tre courtois sans bassesse, bienveillants sans rserve;
compatissants aux malheureux, gnreux aux indigents; toujours arms
contre les meurtriers et les larrons; toujours prts  juger sans
haine et sans amour,  prfrer la mort  la moindre souillure. Ils
durent s'attacher  dfendre Sainte glise, qui ne peut maintenir
son droit par les armes et doit tendre la joue gauche  celui qui la
frappe sur la joue droite.

Les armes que porte le chevalier ont toutes une intention
particulire. L'cu suspendu  son cou lui rappelle qu'il doit se
placer entre mre Sainte glise et ceux qui veulent la frapper. Le
haubert qui couvre entirement son corps l'avertit d'opposer un
rempart vigilant aux ennemis de la Foi. Le heaume tincelle sur
sa tte parce qu'il doit se tenir toujours au premier rang parmi
les dfenseurs du droit, comme la gurite abrite sur les murs la
sentinelle vigilante. Le glaive, assez long pour donner la premire
atteinte, lui fait entendre qu'il doit remplir d'effroi les mchants,
toujours prts  fouler les innocents. L'pe est la plus noble de
toutes les armes. Elle a deux tranchants; elle frappe de l'estoc et
de la taille les impies, les violents, les ennemis de la justice.

Quant au cheval, il reprsente le peuple, qui doit soutenir
et porter le chevalier, lui fournir tout ce qui peut lui tre
ncessaire. Le chevalier,  son tour, doit le conduire et le mnager
autant que lui-mme.

Le chevalier doit avoir deux coeurs: l'un dur comme l'aimant 
l'gard des flons et dloyaux; l'autre mol et flexible comme cire,
 l'gard des bonnes gens, des affligs et des pauvres.

Voil les devoirs auxquels engage la chevalerie. On ne les oublie
pas sans perdre le bon renom dans le sicle et l'me dans l'autre
monde. Car en devenant chevalier on fait serment de dfendre Sainte
glise et maintenir loyaut; et les prud'hommes du sicle ne
sauraient garder parmi eux celui qui se montre parjure envers son
crateur. Ainsi, quiconque veut tre chevalier doit tre plus simple
de coeur et plus pur de conscience que ceux qui n'ont pas aspir  si
haute dignit. Mieux vaudrait au valet vivre sans chevalerie toute
sa vie, qu'tre honni sur terre et perdu dans le ciel, pour en avoir
oubli les devoirs.

Lancelot, aprs l'avoir curieusement coute: Dame, depuis les
premiers jours de la chevalerie, s'est-il rencontr un chevalier qui
et en soi toutes les bonts que vous venez de nommer?--Assurment;
la Sainte criture nous l'atteste. Avant la venue de Jsus-Christ, il
y eut Jean l'Hircanien et Judas Machabe, qui ne tournrent jamais
le dos devant les mcrants; il y eut encore Simon, frre de Judas,
le roi David et plusieurs autres. Aprs la passion du Sauveur, je
nommerai Joseph d'Arimathie, le gentil chevalier qui descendit
Jsus-Christ de la croix, et le coucha dans le spulcre. Je nommerai
son fils Galaad, le roi de la terre d'Hofelise, devenue en mmoire
de son nom le pays de Galles[24]. Tels sont encore le roi Pelle de
Listenois et son frre Helain le gros, qui n'ont pas cess de se
maintenir en honneur et gloire dans le sicle et devant Dieu.

[Note 24: Voy. _S. Graal_, t. I, p. 339.]

--Eh bien, dit Lancelot, puisque tant d'hommes ont t pleins de
tous les genres de prouesses, ne serait-ce pas grande vilenie 
celui qui n'oserait aspirer  chevalerie, parce qu'il croirait ces
vertus trop hautes pour lui? Je ne blme pas ceux qui n'ont pas dans
le coeur la force d'y aspirer; mais pour ce qui me regarde, si je
trouve quelqu'un qui consente  m'adouber, je ne le refuserai pas par
crainte de voir en moi chevalerie mal assise. Dieu peut m'avoir donn
plus de bont que je ne sais, ou bien pourra-t-il m'accorder plus
tard le sens et la valeur qui me feraient aujourd'hui dfaut.

--Beau fils de roi, puisque votre coeur ressent toujours mme
dsir d'tre chevalier, votre voeu sera accompli avant peu, vous
serez satisfait. Oh! je le devinais bien: de l les pleurs que je
versais tout  l'heure. Cher fils de roi, j'ai mis en vous tout
l'amour qu'une mre pourrait avoir pour son enfant: je prvois 
grande douleur que vous me quitterez bientt; mais j'aime bien
mieux souffrir de votre absence que vous faire perdre l'honneur de
la chevalerie: il y sera trop bien employ. Prochainement, vous
serez arm de la main du plus loyal et du meilleur prince de notre
temps, j'entends le roi Artus. Nous partirons cette semaine mme,
et nous arriverons au plus tard le vendredi avant le dimanche de la
Saint-Jean.

Lancelot entendit ces paroles avec une joie sans gale. Aussitt la
dame runit tout ce que demandait le voyage: un haubert blanc, fort
et lger; un heaume plaqu d'argent; un cu blanc comme neige, avec
la boucle d'argent; une pe grande, tranchante et lgre; un pieu
ou fer aigu,  la hampe grosse, roide et de blancheur clatante; un
cheval grand, rapide et infatigable. Puis, pour sa chevalerie, la
cotte de blanc satin, la robe de cendal blanc, et le manteau fourr
d'hermine.

On se mit en route le mardi de la semaine qui prcdait la
Saint-Jean. La compagnie se composait de cinq chevaliers et trois
demoiselles, de Lionel, Bohor et Lambgue, de nombreux cuyers et
valets, vtus de blanc et monts sur blancs chevaux.

Ils arrivrent sur le rivage de la mer, entrrent en navire et
abordrent en Grande-Bretagne, dans le port de Flodehug[25], le
dimanche soir; on leur apprit que le roi Artus voulait clbrer 
Kamalot la fte de la Saint-Jean. Arrivs le jeudi soir devant le
chteau de Lavenor, situ  vingt-deux milles ou lieues anglaises de
Kamalot, ils passrent le lendemain matin dans la fort qui touchait
 la prairie de cette ville. Durant la traverse la dame fut pensive,
silencieuse, et toute  la douleur de la prochaine sparation.

[Note 25: Flodece, msc. 341, f 36.]




XVII.


Comme l'apprenait la Dame du lac, Artus sjournait  Kamalot, o il
devait clbrer la Saint-Jean. Le vendredi, avant-veille de la fte,
il tait sorti de la ville par la porte Galloise, pour aller chasser
au bois avec son neveu, monseigneur Gauvain, Yvain fils d'Urien, Keu
le snchal, et plusieurs autres.

 trois portes d'arc de la fort, ils virent avancer une litire
doucement conduite par deux palefrois. Dans la litire tait un
chevalier arm de toutes pices, hors le heaume et l'cu. Son corps
tait travers de deux fers de lance auxquels tenaient encore les
tronons; une pe rougie de sang tait fiche dans sa tte, et
cependant il ne semblait pas vouloir de sitt mourir.

La litire s'arrta devant le roi; le chevalier navr se dressant un
peu: Dieu te sauve, dit-il, sire roi, le meilleur des princes, le
recours des dconseills!--Et vous, rpond Artus, Dieu vous rende la
sant dont vous semblez avoir dfaut!--Sire, je venais  vous pour
vous demander de me dferrer de cette pe et de ces pointes de lance
qui me mettent au supplice.--De grand coeur, dit le roi en avanant
la main vers les tronons:--Oh! s'crie le chevalier, ne vous htez
pas: ce n'est pas ainsi que vous me dlivrerez. Il faut commencer par
jurer de me venger de tous ceux qui dclareront aimer mieux que moi
celui qui m'a navr.

--Sire chevalier, rpond Artus, vous demandez un trop dangereux
service: celui qui vous a navr peut avoir tant d'amis qu'on n'ait
pas lieu d'esprer d'en jamais finir. Avant eux viendront les
parents; et le moyen de composer avec eux? Mais ce que je puis
accorder, c'est de vous venger autant qu'il dpendra de moi de celui
qui vous a frapp: s'il est de mes hommes, assez d'autres chevaliers
dans ma cour vous offriront leur bras,  dfaut du mien.--Sire, ce
n'est pas l ce que je demande d'eux et de vous: j'ai tu moi-mme
l'ennemi qui m'avait navr.--Cette vengeance devrait vous suffire,
et je n'entends pas engager aucun de mes chevaliers  vous promettre
davantage.

--Sire, je pensais trouver dans votre maison aide et secours:
je suis tromp dans mon attente. Cependant, je ne perds pas toute
esprance: peut-tre un chevalier, dsireux de louange, aura-t-il
assez de prouesse pour consentir  me gurir.--J'en doute, repartit
le roi; mais suivez la voie qui conduit au palais, et sjournez-y, en
attendant le chevalier que vous demandez.

Le chevalier fit signe  ses cuyers de le mener  Kamalot; introduit
dans le palais, il choisit la salle le plus frquemment traverse;
car personne,  la cour d'Artus, n'et os refuser l'entre de
l'htel  un chevalier; personne n'et trouv mauvais qu'il y choist
le meilleur des lits qui n'taient pas occups.

Le roi entrait cependant dans la fort, en s'entretenant de la
singulire rencontre qu'ils venaient de faire. Peut-tre, disait
Gauvain, le chevalier navr trouvera-t-il  Kamalot le hardi champion
qu'il cherche.--Je ne sais, reprenait le roi, mais je ne louerais pas
celui qui entreprendrait une aussi folle besogne.

Aprs avoir chass jusqu' la chute du jour, Artus regagnait le
chemin ferr, quand il vit poindre devant lui une belle et nombreuse
compagnie. D'abord deux garons, chassant deux sommiers blancs: l'un
portait une tente ou pavillon blanc trs-lger, l'autre deux robes de
nouveau chevalier. Sur chaque sommier tait un coffre dans lequel
le blanc haubert et les chausses de fer. Aprs ces valets, deux
cuyers galement vtus de blanc, monts sur blancs roncins. L'un
portait un cu d'argent, l'autre un heaume clatant de blancheur.
Puis deux autres, l'un tenant un glaive blanc de fer et de bois; une
pe enferme dans un blanc fourreau retenu par un blanc ceinturon:
l'autre conduisant un bel et grand cheval en dextre. Suivaient de
nombreux cuyers et sergents, tous vtus de cottes blanches; trois
blanches demoiselles, les deux fils du roi Bohor, enfin la Dame du
lac et son cher Fils de roi, avec lequel elle semblait converser
doucement. Elle tait vtue d'un merveilleux samit blanc, avec cotte
et manteau fourr d'hermine. Son palefroi blanc, vif et bien dress,
avait un frein de pur argent, le poitrail, les triers et la selle
subtilement ouvrags d'images de dames et de chevaliers; la blanche
sambue tranait jusqu' terre comme le bas du samit qui enveloppait
la dame. En apercevant Artus, elle pressa le pas de sa blanche
haquene, et, s'avanant au premier rang du cortge, elle rpondit
au salut que le roi lui avait fait d'abord, et aprs avoir abaiss
la guimpe qui couvrait son visage: Sire, Dieu vous bnisse, comme
le meilleur roi du monde! Je viens de trs-loin vous demander un don
que vous pourrez m'accorder sans dommage. --Demoiselle, quand il
devrait m'en coter beaucoup, encore ne seriez-vous pas conduite.
Quel est le don que vous rclamez?--C'est de vouloir bien adouber
ce beau valet de son harnois et de ses propres armes, quand il
vous le demandera.--Grand merci, demoiselle, de nous amener un tel
jouvenceau: assurment l'adouberai-je quand il le demandera; mais
vous m'avez dit que le don ne serait pas  mon dommage; cependant
j'aurais grande honte de manquer  mon habitude de fournir d'armes
et de robes ceux qui reoivent de moi leur chevalerie.  moi le don
du harnois et des armes,  Dieu d'y mettre le surplus: j'entends la
prouesse et la loyaut.

--Il se peut, reprend la dame, que votre usage soit de donner aux
nouveaux chevaliers leurs armes; mais peut-tre ne vous a-t-on pas
encore demand d'en agir autrement[26]. Pour moi, je tiens  ce que
le valet porte les armes que je lui ai destines. Accordez-moi, sire,
de l'adouber  cette condition; si vous refusez, je m'adresserai  un
autre roi, ou je l'armerai moi-mme, plutt que de le priver de la
chevalerie qu'il est impatient d'obtenir.

[Note 26: Sagremor, dans le livre du Roi Artus, avait dj voulu tre
adoub de ses propres armes. (T. II, p. 204.)]

Alors messire Yvain prenant la parole: Sire, accueillez la demande
de cette demoiselle; il ne faut pas conduire un jouvenceau de
si belle apparence. Artus promit donc, et la dame aprs l'avoir
remerci avertit le beau valet de retenir les deux sommiers, un
superbe palefroi, et les quatre cuyers; puis, prenant cong du roi,
elle retourna sur ses pas, malgr les instances qu'on lui fit de
demeurer. Pour Dieu! dit Artus, veuillez au moins nous apprendre
comment nous devons vous appeler.--Sire, on m'appelle la Dame du
lac. Le roi n'avait jamais entendu prononcer ce nom. Il reut
les adieux de la noble inconnue que le beau valet convoya assez
longtemps. Avant de le quitter: Fils de roi, lui dit-elle, vous
venez de la meilleure race du monde. Montrez-vous digne de votre
naissance. Soyez aussi haut de coeur que vous tes beau de corps: ce
serait trop grand dommage si la prouesse tait en vous au-dessous
de la beaut. Ds demain soir vous demanderez la chevalerie au roi
Artus: une fois arm, ne vous arrtez pas une seule nuit  son htel;
allez en tout pays chercher aventures; c'est le moyen de monter en
prix. Demeurez en place le moins que vous pourrez, et dfendez-vous
de dire votre nom jusqu' ce que d'autres que vous le fassent
connatre. Si l'on vous presse, rpondez que vous l'ignorez et
que vous avez t nourri dans cette ignorance par la dame qui vous
a nourri. Enfin, soyez toujours prt  toutes les aventures et ne
laissez jamais  d'autres l'honneur d'achever une entreprise que vous
aurez commence.

La dame tira ensuite de son doigt, pour le passer dans celui du
valet, un anneau qui avait la vertu de rompre les enchantements.
Qu'ajouterai-je encore, Fils de roi, dit-elle? vous tes appel 
mettre les plus merveilleuses aventures  fin, et celles que vous
laisserez ne seront acheves que par un chevalier encore  natre.
Je vous recommande  Dieu: mon coeur me fait dfaut avec la parole.
Adieu, le beau, le gracieux, le dsir, le bien-aim de tous et de
toutes!

Le valet la suivit des yeux en pleurant et regrettant les amis
qu'il avait laisss dans la maison du lac, Lionel et Bohordin sur
tous les autres. Il fut aussitt mis par le roi Artus sous la garde
de monseigneur Yvain de Galles, qui le conduisit  son htel. Le
lendemain, en se rveillant, le valet pria monseigneur Yvain de
demander de sa part au roi de le faire chevalier, ainsi qu'il avait
promis.--Comment! bel ami, voulez-vous donc tre si tt arm? Mieux
vous serait d'apprendre d'abord le mtier des armes.--Non, sire,
je n'entends pas tre plus longtemps cuyer.--Soit donc ainsi que
vous le souhaitez. Yvain va trouver Artus: Sire, votre valet
vous mande de le faire chevalier.--Quel valet?--Celui qui vint
hier soir, et dont vous m'avez confi la garde. En ce moment la
reine Genivre entrait dans la salle, avec monseigneur Gauvain.
Comment! dit le roi, veut-il tre dj chevalier?--Oui, sire, et
ds demain.--Vous entendez, Gauvain, dit le roi; ce valet d'hier
soir veut que demain je l'arme chevalier.--Sire, rpond Gauvain, ou
je me trompe, ou chevalerie y sera bien assise. Il est beau, tout en
lui semble annoncer une haute origine.--De quel valet parlez-vous?
demanda la reine.--Madame, rpond Yvain, du plus beau que vous ayez
jamais vu.--Je serais curieuse de le voir.--Soit! dit Artus, allez le
qurir, Yvain, et faites-le vtir du mieux qu'il pourra; il parat ne
pas avoir dfaut de robes.

Messire Yvain vient au valet: il l'avertit de se parer d'une robe
des plus belles et l'emmne  la cour, en traversant un nombreux
populaire, avide de voir le bel enfant dont on avait annonc
l'arrive et qui allait recevoir les robes et l'adoubement de
chevalier.

Ils descendent devant le degr de la salle d'honneur: le roi et la
reine qui les attendaient vont au-devant de messire Yvain, qu'ils
prennent de l'une et de l'autre main; ils le font asseoir sur une
belle couche, tandis que le valet s'arrte devant eux sur l'herbe
verte dont la salle tait jonche. Tous prenaient  le regarder grand
plaisir, son beau costume relevant encore l'agrment rpandu sur sa
personne. Dieu, dit aussitt la reine, le fasse prud'homme! car pour
la beaut il a tout ce que mortel peut en avoir.

La reine le regardait autant qu'elle le pouvait sans tre remarque,
et lui ne se faisait faute de glisser les yeux sur elle, ne
comprenant pas qu'une femme pt runir une si merveilleuse beaut.
Jusque-l, dans sa pense, nulle ne pouvait soutenir la comparaison
avec la Dame du lac; quelle diffrence pourtant entre elle et la
reine! En effet, madame Genivre tait bien la Dame des dames, la
fontaine d'o semblait couler tout ce qui pouvait enchanter les
yeux: et s'il et connu toute sa noblesse de coeur, toute sa bont
d'me, il en et encore t plus merveill. Comment, dit-elle, a
nom ce beau valet?--Dame, rpondit messire Yvain, je ne sais rien
de lui. Je devine seulement qu'il est de la terre de Gaule, car il
en a la parlure. Alors la reine se penche vers le valet, le prend
par la main et lui demande de quelle terre il est n. En entendant
cette douce voix, en sentant cette main toucher la sienne, le valet
tressaille, comme si on l'et subitement veill. Il n'est plus 
ce qu'on lui demande et il ne songe pas  rpondre. La reine voit
sa grande motion dont peut-tre elle souponne dj quelque peu
la cause; mais, pour le mettre plus  l'aise, elle se lve et sans
trop penser elle-mme  ce qu'elle dit: Ce jouvenceau, fait-elle,
semble assez pauvre de sens, ou du moins peut-on croire qu'il a t
mal enseign.--Dame, reprend messire Yvain, qui sait s'il ne lui a
pas t dfendu de dire son nom?--Cela peut tre aprs tout, dit la
reine; et elle passe dans ses chambres.

 l'heure de vpres, messire Yvain conduisit le valet chez elle; ils
descendirent ensemble au jardin qui s'tendait jusqu'au rivage de la
mer: il fallait passer pour y aller dans la grande salle o gisait le
chevalier navr. Dans le jardin ils retrouvrent le roi, les barons
et ceux qui devaient tre adoubs le lendemain.

En remontant, il fallut encore traverser la grande salle. Des
plaies du chevalier navr s'exhalait une telle puanteur que tous,
en approchant, couvraient leur nez du pan de leurs manteaux, et
se htaient de passer outre. Pourquoi, dit le valet, ceux-l qui
sont avant nous couvrent-ils leur nez?--C'est, dit Yvain, pour
un chevalier durement navr dont les plaies rpandent une odeur
infecte. Et il conte comment ce chevalier tait venu rclamer ce
qu'on ne pouvait gure lui accorder.--Je le verrais volontiers, dit
le valet; approchons.

--Sire, lui dit le valet, qui vous a si durement navr?--Un
chevalier que j'ai tu.--Pourquoi ne vous faites-vous pas
dferrer?--Parce que je n'ai encore trouv personne assez hardi pour
l'entreprendre.--Voulez-vous me permettre de l'essayer?--Assurment,
aux conditions que j'ai dites. Le valet rflchit un instant.
Venez, lui dit Yvain, ce n'est pas  vous de songer  pareille
aventure.--Pourquoi?--Les plus preux de la cour l'ont refuse, et,
d'ailleurs, vous n'tes pas chevalier.--Comment! dit le chevalier
navr, il n'est pas chevalier?--Non, mais il le sera ce matin mme;
et vous voyez qu'il en a dj revtu la robe[27]. Le valet ne sonna
plus mot, mais suivit messire Yvain, en saluant le chevalier navr,
qui de son ct souhaita que Dieu le ft prud'homme.

[Note 27: La robe de chevalier diffrait de celle des cuyers, et le
candidat  la chevalerie devait s'en couvrir avant de recevoir ses
armes. Il faut voir dans Garin le Loherain la mauvaise humeur du bon
vilain Rigaud, quand Begon l'avertit de prendre la robe fourre de
vair et de gris.

  Or vous alls baigner un seul petit,
  Et vous ars et le vair et le gris.
  --A la maleure, Rigaus li respondi,
  Por vostre vair qu'avs et vostre gris!
  Or me convient baignier et resfreschir?
  Ne sui chus en gu ne en larris...
  Mantel ot riche et pelisson hermin,
  Qui li trane demi pi acompli.
  Rigaus le voit, pas ne li abeli.
  Devant lui garde, un damoisel choisi
  Qui coutel porte por chevaliers servir:
  Il li demande, li valls li tendi
  Et il en coupe un grant pi et demi.
  Por coi le fais, biaus fis? li peres dit,
  A novel home est-il coustume ensi,
  Que li trane et le vair et le gris.
  Et dist Rigaus: Folle costume a ci!
                                        (_Garin_, t. II, p, 180.)

On voit par le Lancelot, c'est--dire ds le douzime sicle, que la
crmonie de l'adoubement tait simplifie; on ne se baignait plus,
et les robes taient probablement moins tranantes.]

Les tables taient mises et les nappes tendues: ils s'assirent
au manger, puis messire Yvain revint avec le valet  son htel. 
l'entre de la nuit, il le conduisit dans une glise o il veilla
jusqu'au jour. Alors messire Yvain, qui ne l'avait pas un instant
quitt, le ramena  l'htel et le fit dormir jusqu' l'heure de
la grand'messe, qu'il dut entendre avec le roi. Car, aux ftes
solennelles, Artus avait coutume d'assister au service de Dieu dans
la plus haute glise de la ville. Avant de s'y rendre on disposa les
adoubements que le roi devait distribuer  ceux qui allaient recevoir
chevalerie. Artus donna la cole[28]  chacun d'eux et remit 
ceindre les pes au retour de l'glise.

[Note 28: Et non l'_accole_ comme on a dit plus tard par une sorte
de confusion. _Cole_ semble venir de _colaphus_, tape sur le cou.]

Mais, aprs la messe, le valet, au lieu de suivre le roi comme les
autres, se rendit dans la grande salle et dit au chevalier navr: Je
suis prt  faire le serment que vous demandez, et  tenter de vous
dferrer. Sans mme attendre la rponse, il ouvre une fentre, tend
sa main vers l'glise, et jure, sous les yeux du chevalier, qu'il
le vengera de tous ceux qui diront mieux aimer celui qui l'a navr.
Beau sire, dit le navr transport de joie, soyez le bienvenu! vous
pouvez me dferrer. Le valet alors met la main sur l'pe enfonce
dans la tte du chevalier et l'en arrache sans effort; il se prend
ensuite aux tronons qu'il enlve avec la mme facilit.

Un cuyer court aussitt dans la chambre o le roi commenait 
ceindre les pes aux nouveaux chevaliers; il conte  messire Yvain
comment le navr se trouve dferr. Messire Yvain tout hors de lui
arrive dans la grande salle au moment o le navr s'criait: Ah!
beau chevalier, Dieu te fasse prud'homme!--Comment, dit messire
Yvain, est-il vrai que vous l'ayez dferr?--Sans doute; pouvais-je
ne pas compatir  qui devait tant souffrir?--Vous n'avez pas fait que
sage, reprend messire Yvain, et personne ne vous en louera. Vous
ne savez encore de quoi rien monte, et vous vous engagez dans une
entreprise devant laquelle avaient recul les plus preux et les mieux
renomms! Vous courez  la mort, au lieu d'attendre de meilleures
occasions de faire bien parler de vous.

Tout en le reprenant ainsi, messire Yvain le ramenait dans la chambre
du roi qui jetant sur le fils d'Urien un regard svre: Comment
avez-vous souffert que ce valet remis en votre garde ait fait une
telle imprudence? N'est-ce pas grand dommage de voir un aussi jeune
homme affronter de pareils dangers?--Ah! sire, dit le valet, mon
jeune ge doit plaider pour moi. N'aimerez-vous pas mieux apprendre
ma mort que celle d'un chevalier prouv? Qu'ai-je encore fait et que
puis-je valoir? Le roi ne rpondit pas, et baissa la tte. La reine,
 son tour, apprenant la grande aventure dans laquelle le Beau valet
venait de s'engager, en gmit secrtement; et quant au roi, le regret
qu'il en eut lui fit oublier qu'il ne lui avait pas ceint l'pe,
comme aux autres nouveaux adoubs.




XVIII.


Le jour de la Saint-Jean, le roi Artus tait assis au dais de la
grande table, entour des jeunes adoubs de la veille.  peine
eut-on servi, qu'un chevalier arm de toutes pices,  l'exception
du heaume, la ventaille du haubert abattue sur l'paule, entra dans
la salle et s'avanant jusqu'au roi: Sire, Dieu te sauve, et toute
la compagnie! Je suis envoy par ma dame, la dame de Nohan, pour
t'apprendre que le roi de Northumberland lui a dclar la guerre et
tient le sige devant un de ses chteaux. Ce roi rclame l'effet
d'une promesse que ma dame lui aurait faite et dont elle ne garde
aucun souvenir. Les deux partis s'en sont remis au jugement de clercs
et chevaliers; ils ont dcid que si le roi ne se dsistait pas,
ma dame pourrait charger de soutenir son droit un, deux ou trois
chevaliers, contre ceux de Northumberland. Le combat serait d'un
contre un, de deux ou de trois contre deux ou trois, ainsi qu'elle
mme en dciderait. Madame a donc recours  toi, son seigneur lige,
pour te demander un chevalier capable de la dfendre.--Chevalier,
rpondit Artus, je suis en effet tenu de porter aide  la dame de
Nohan, et, quand sa terre ne dpendrait pas de ma couronne, elle a
trop de gentillesse et de courtoisie pour ne pas tre soutenue envers
et contre tous ceux qui lui feraient une guerre injuste.

Le chevalier en sortant de la salle fut conduit devant une autre
table dresse pour lui. Les nappes tes, le Beau valet s'avana vers
le roi et pliant le genou: Sire, dit-il, vous m'avez adoub hier, et
je vous en rends grce; maintenant je vous requiers un don: c'est de
me charger du soin de porter secours  la dame de Nohan.--Bel ami,
dit le roi, vous ne savez pas ce que vous demandez: votre jeunesse
ne pourrait porter un si grand faix. Le roi de Northumberland est
fourni de chevaliers prouvs, et le meilleur de tous sera charg
de soutenir sa querelle. Je ne voudrais pas confier le soin de le
combattre  celui qui la veille tait encore un simple valet. Non
qu'un jour vous ne puissiez galer en prouesse les plus renomms;
mais, croyez-moi, l'ge seul vous donnera ce qui doit encore vous
manquer de force et de rsolution. Et puis, vous avez dj pris un
engagement dont vous aurez assez de peine  vous tirer.--Sire, reprit
le Beau valet, c'est la premire demande que je vous adresse depuis
ma chevalerie. Votre refus peut nous couvrir tous deux de honte; car
on dira que vous avez donn les armes  celui que vous n'estimiez pas
capable d'entreprendre ce qu'un autre pouvait mettre  fin.

Messire Gauvain et Yvain de Galles engagrent alors le roi  ne pas
persister dans son refus: Puisque tel est votre avis, dit Artus,
approchez, bel ami: je vous charge de porter aide  la dame de
Nohan; Dieu fasse que vous en retiriez honneur et louange!

Pendant que le Beau valet retourne  l'htel de monseigneur Yvain,
pour faire ses apprts de voyage, le messager de la dame de Nohan
vint prendre cong du roi. J'envoie  votre dame, lui dit Artus,
un bien jeune chevalier, et, s'il et dpendu de moi, j'aurais fait
choix d'un autre mieux prouv. Mais il a rclam cet honneur comme
don de premier adoubement, et je n'ai pu refuser. J'ai cependant bon
espoir d'avoir remis en vaillantes mains la cause qu'il s'engage 
dfendre. D'ailleurs, si ma dame craignait l'issue d'un combat trop
ingal, je serai toujours prt  lui envoyer un, deux ou trois autres
chevaliers, quand elle les rclamera.

Le Beau valet s'armait cependant: Ah! monseigneur Yvain!
s'cria-t-il tout  coup, comme s'il et oubli quelque chose, j'ai
commis une grande faute. Je n'ai pas pris cong de la reine.--Eh
bien! dit Yvain, il est temps encore de le faire. Allons-y tout de
suite.--C'est fort bien dit. Vous, mes cuyers, prenez les devants
avec le chevalier en message; je vous rejoindrai  l'entre de la
fort.

Ils reviennent lui et messire Yvain au palais, traversent la chambre
du roi, arrivent  celle de la reine. En approchant, le Beau valet
se mit  genoux, muet, les yeux baisss. Messire Yvain vit bien qu'il
fallait parler pour lui: Madame, voici le valet que le roi fit
hier chevalier; il vient prendre cong de vous.--Comment! il nous
quitte dj!--Madame, il a t choisi pour le secours de la dame de
Nohan.--Oh! le roi n'aurait pas d le dsigner; il n'a dj que trop
entrepris.--Assurment; mais monseigneur le roi n'a pu refuser le
premier don de nouvel adoubement.

La reine alors le prit par la main: Relevez-vous, beau sire: je ne
sais qui vous tes; peut-tre d'aussi bonne ou de meilleure race que
nous, et je suis vraiment peu courtoise de vous avoir souffert 
genoux devant moi.--Madame, rpond-il  demi-voix, pardonnez la folie
que j'ai faite.--Quelle folie?--Je suis sorti du palais avant de
vous en demander cong.--Oh! bel ami,  votre ge, il est permis de
commettre un aussi gros mfait.--Madame, si vous y consentiez, je me
dirais,  compter de ce jour, votre chevalier.--Assurment je le veux
bien.--Madame, grand merci! Maintenant je vous demande cong.--Je
vous le donne, beau doux ami;  Dieu soyez-vous recommand!

La reine en disant ces derniers mots lui tend la main, et, quand
cette main vient  toucher sa chair nue, il ne sent plus,  force
de trop sentir. Il se relve pourtant, sort en saluant, sans
regarder les dames et demoiselles qui se trouvaient  l'autre bout
de la chambre; il revient ainsi  l'htel avec monseigneur Yvain
qui achve de l'armer. Mais quand il ne reste plus  ceindre que
l'pe: Par mon chef! dit messire Yvain, vous n'tes pas chevalier;
le roi ne vous a pas ceint l'pe. Htons-nous d'aller la lui
demander.--Messire Yvain, rpond le Beau valet, j'ai laiss la mienne
aux mains de mes cuyers, je vais aller la reprendre avant de me
prsenter au roi; car je ne veux pas en recevoir d'autre.--Comme il
vous plaira; je vous attendrai chez le roi.

Mais il aurait attendu longtemps: ce n'est pas au roi que le valet
voulait la demander. Yvain, aprs plus d'une heure d'attente,
dit enfin au roi: Sire, le valet nous a tromps. Il aura suivi
le chemin qui conduit  Nohan sans attente que vous lui ayiez
ceint l'pe.--Peut-tre, ajouta messire Gauvain, aura-t-il senti
quelque dpit de ne l'avoir pas reue en mme temps que les autres
chevaliers. L'avis de Gauvain fut partag par la reine et ceux qui
entouraient le roi.

Le Beau valet avait,  l'entre du bois, rejoint ses cuyers et le
chevalier messager de Nohan. Ils chevauchrent longtemps ensemble,
et, comme la chaleur tait grande, il ta son heaume, le tendit 
un cuyer, et donna librement cours  ses penses. Il s'y complut
mme au point de ne pas demander pourquoi le chevalier de Nohan leur
faisait laisser le droit chemin pour suivre un troit sentier, et
il ne s'en aperut qu'en sentant une branche d'arbre le frapper au
front. Qu'est-ce, dit-il  son guide, et pourquoi avons-nous quitt
la voie droite?--Parce qu'elle tait moins sre.--Pourquoi?--Je
n'entends pas vous le dire.--Je le veux savoir.--Vous ne le saurez
pas. Le valet va prendre son pe aux mains d'un cuyer et revenant
au chevalier: Vous le direz, ou vous tes mort.--Mort? rpond
l'autre en riant, oh! je ne suis pas si facile  tuer. Mais je pense
que vous devez vous rserver pour ma dame. Reprenons, puisque vous
le voulez, le droit chemin, et vous verrez bientt si j'avais mes
raisons pour ne pas le suivre.

Ils regagnent le grand chemin, et ne tardent pas  atteindre un
perron ou pilier[29], prs d'une fontaine. L'oeil pouvait de l
apercevoir un beau pavillon tendu au milieu d'une grande prairie.
Apprenez, dit alors le messager de Nohan, que dans le pavillon
que vous voyez est une pucelle de grande beaut qu'y retient un
chevalier plus fort, plus grand d'un demi-pied que les plus grands
chevaliers. Il ne craint personne, il est sans piti pour ceux qu'il
abat. Voil pourquoi je voulais viter sa rencontre.--Et moi, dit le
Beau valet, je veux aller au-devant de lui.--Comme il vous plaira;
mais je n'entends pas vous suivre.--Restez donc! Disant cela, le
Beau valet descend de cheval, prend l'pieu d'une main, le heaume de
l'autre et s'avance seul jusqu'au pavillon dont il essaye d'ouvrir la
porte. Le grand chevalier tait assis dans une chaire leve: Que
diable venez-vous faire ici? dit-il.--Je viens voir la demoiselle
que vous tenez enferme.--Oh! je ne la montre pas au premier
venu.--Que je sois ou non premier venu, je la verrai. Et il fait de
nouveaux efforts pour ouvrir le pavillon.--Un instant, beau sire!
La demoiselle dort, attendez son rveil. Si vous avez tant envie de
la voir, je ne veux pas vous tuer pour cela; j'y aurais trop peu
d'honneur.--Pourquoi y auriez-vous peu d'honneur?--En vrit, vous
tes trop petit, trop jeune pour valoir mes coups.--Peu m'importent,
aprs tout, vos mauvaises paroles, si vous me montrez la pucelle,
quand elle s'veillera.--Je vous le promets.

[Note 29: Un perron ls une moult bele fontaine. Le perron doit
toujours s'entendre d'un pilier ou ft de colonne. Ainsi le perron
 l'enclume d'o Artus avait dtach l'pe. Je crois que M.
Viollet-le-Duc, dans son excellent _Dictionnaire de l'architecture
franaise_, a confondu le sens de _perron_ avec celui de _degr_.
Tous les exemples qu'il cite du _perron_ doivent s'entendre de
_pilier_ ou _colonne_, et non pas d'_escalier_. De l le sens inexact
qu'il a donn  un passage de Joinville.]

Le valet va et vient en attendant; il approche d'une loge galloise
devant laquelle taient deux demoiselles pares: Voil, dit la
premire, un beau chevalier!--Oui, dit l'autre, mais il faut qu'il
soit bien couard, quand la peur du grand chevalier lui fait manquer
l'occasion de voir la plus belle dame du monde.--Vous avez peut-tre
raison, demoiselles, dit le valet, de parler ainsi. Et il revient
sur ses pas, mais le chevalier n'tait plus dans sa chaire. Le
pavillon tant dferm, il entre et ne trouve dame ni demoiselle:
tout tait silencieux autour de lui.

Plein de dpit, il reprend le chemin du perron o il avait laiss
ses gens.--Qu'avez-vous fait et vu? lui demande le messager de
Nohan.--Rien; la pucelle m'est chappe, mais je ne quitterai pas
avant de l'avoir trouve.--Oubliez-vous donc le service de madame
de Nohan?--Non; j'y penserai quand j'aurai vu la pucelle: j'ai du
temps de reste, puisque le jour de la bataille n'est pas encore fix.
Continuez votre chemin si tel est votre plaisir, vous saluerez de ma
part votre dame et vous lui direz qu'elle peut compter sur moi.

Le messager de Nohan s'loigna, laissant le Beau valet avec les
cuyers.  la chute du jour, un chevalier arm de toutes armes
s'arrte et lui demande o il va.-- mes affaires.--Quelles
affaires?--Que vous importe?--Oh! je sais que vous dsirez voir une
belle demoiselle garde par le grand chevalier. Eh bien, je puis vous
satisfaire; non pas ce soir, mais demain matin. D'ici l, je vous
conduirai, si vous voulez, vers une autre demoiselle non moins belle.
Mais, il faut tout vous dire: la demoiselle repose sur une pelouse
au milieu d'un lac, un sycomore la dfend des rayons du soleil. 
l'entre de chaque nuit deux chevaliers arrivent, passent le lac,
l'emmnent et le lendemain matin la ramnent o ils l'avaient prise.
Pour la dlivrer il faut que deux chevaliers osent dfier ceux qui la
retiennent et qui sont d'une vaillance prouve. Voulez-vous tenter
l'aventure? Je m'offre pour votre second.

Le Beau valet n'hsite pas  suivre l'inconnu. Ils arrivent devant le
lac  l'entre de la nuit, et ne tardent pas  entendre le pas des
deux chevaliers. Les voici, dit l'inconnu, htez-vous de prendre
pe et glaive, et de vous couvrir d'cu. Le Beau valet lace son
heaume, et saisit un pieu de la main de ses cuyers. Il n'avait pas
d'pe, dans son impatience il oublia mme de prendre un cu. Le
dfi fut jet aux deux gardiens de la demoiselle. Du premier choc,
un d'eux atteignit le Beau valet en plein haubert; celui-ci, tout
rudement branl qu'il ft, vise et frappe assez vigoureusement de
l'pieu pour abattre son adversaire. Mais le fer resta dans les
mailles du haubert: alors l'inconnu qui lui servait de second se
rapproche et lui offre son propre glaive. Je le prendrai  une
condition, c'est que vous me laisserez le soin de les combattre tous
deux.

--Il n'est pas ncessaire, dit alors le chevalier dsaronn: voici
mon pe, bel ami, prenez-la, nous n'entendons pas continuer.--Vous
nous laissez donc la belle demoiselle?--Assurment. Vous tes bless,
le repos vous est ncessaire; une nouvelle lutte pourrait mettre en
danger votre vie, et vous avez si grand coeur qu'il y aurait dommage
 votre mort.

Ce disant, le chevalier tire une clef, la lance vers la pelouse
et crie: Demoiselle, vous tes conquise. Dtachez la nacelle
et conduisez-la vous-mme  bord. La pucelle obit: elle entre
dans la barque, dtache la chane qui la retenait au sycomore
et arrive devant les chevaliers. Ceux qui l'avaient jusque-l
garde la prsentent au Beau valet, saluent et s'loignent. Alors
les sergents du chevalier inconnu tendent un beau pavillon sous
les arbres, et le couvrent de mets succulents. Aprs manger, la
demoiselle avertit les sergents de disposer trois lits.--Pourquoi
trois? demande en souriant le Beau valet.--Pour vous l'un, pour ce
chevalier l'autre, pour moi le troisime.--Mais ne vous ai-je pas
conquise, demoiselle?--Oui, je vous appartiens: il en sera ce que
vous exigerez.--Ah! demoiselle, je vous tiens quitte. Et tous trois
dormirent sparment jusqu'au lendemain matin.

Au point du jour le Beau valet vint au chevalier inconnu: Allons
o vous savez.--Volontiers; mais promettez-moi de me laisser la
dame, si vous venez  la conqurir.--Soit! Ils montent en selle et
reviennent au premier pavillon. L'inconnu lui dit: Ceignez votre
pe et n'oubliez pas comme hier votre cu.--Je prendrai l'cu et la
lance; quant  l'pe, je ne puis la ceindre avant d'en avoir reu
le commandement d'autre que vous.--Mais ne vous ai-je pas averti
que votre adversaire tait des plus redoutables?--Nous verrons
bien. Aussitt, l'cu sur la poitrine, la lance au poing, le Beau
valet s'avance  porte du grand chevalier.--Tiendrez-vous, lui
dit-il, la promesse que vous m'avez faite de me montrer la belle
demoiselle?--Oui, mais aprs combat.--Je le veux bien: armez-vous
sans dlai, j'ai grande affaire ailleurs.--Mon Dieu! quel grand
besoin de m'armer contre vous? Cependant il prend cu, pe et
glaive. Lancs l'un contre l'autre, ils changent plusieurs rudes
coups; mais l'pieu clate dans la main du grand chevalier, qui sent
en mme temps celui du Beau valet pntrer rudement dans ses ctes et
le jeter hors des arons.--Verrai-je maintenant la demoiselle? dit
le valet.--Oui, et que maudite soit l'heure o je la pris en garde!
Le pavillon s'ouvre, la demoiselle en sort et vient tendre la main
au vainqueur qui, la prsentant  son compagnon: Vous voil, lui
dit-il, matre de ces deux belles demoiselles.--Non; elles mritent
mieux que moi: vous les avez seul conquises, elles sont  vous
seul.--Vous oubliez nos conventions.--Eh bien! que souhaitez-vous
que je fasse d'elles?--Vous les conduirez  la cour du roi Artus, et
vous les prsenterez  madame la reine, de la part du valet parti
pour secourir la dame de Nohan. Puis vous la prierez de m'envoyer une
pe, pour me donner le droit d'tre appel chevalier.

Grande fut la surprise de l'inconnu, en apprenant que le vainqueur
des deux chevaliers du pavillon et du lac tait si nouvellement
adoub.--O vous retrouverai-je, pour vous rendre compte de mon
message?-- Nohan.

Arriv  la cour, l'inconnu apprit  la reine tout ce qu'il avait
vu faire au Beau valet. Madame Genivre en ressentit grande joie et
s'enquit aussitt d'une excellente pe qu'elle enferma dans un
riche fourreau, et qu'elle garnit de renges richement mailles.
L'inconnu, aprs avoir reu le don, se hta de revenir  Nohan. Il
ne faut pas demander si le Beau valet saisit avec joie l'pe de
la reine; il la ceignit aussitt et remit au chevalier qui la lui
apportait celle que la Dame du lac lui avait donne. Dieu merci,
s'cria-t-il, et madame la reine! je suis maintenant chevalier. 
partir de ce moment l'histoire ne doit plus l'appeler le Beau valet;
mais, en raison de l'clatante blancheur de ses armes, elle le
dsignera sous le nom du Blanc chevalier.

Grce aux rcits qu'avait dj faits de lui le messager de la dame de
Nohan, il en avait reu le meilleur accueil en arrivant, sans penser
mme  remarquer sa grande beaut, Monseigneur le roi, lui dit-il,
m'a envoy pour dfendre votre droit, Je suis prt  le faire.
Mais la dame, voyant son haubert fauss, lui fit avouer qu'il avait
reu une blessure grave  l'paule. Sire chevalier, dit-elle, ne
faut-il pas avant tout panser vos plaies?--Oh! Madame, elles ne sont
pas assez fortes pour m'empcher de vous rendre mon service.--Au
moins faut-il vous laisser dsarmer et nous permettre d'en juger.
La blessure s'tait envenime pour n'avoir pas t recouverte. Un
bon mire fut appel et la dame lui confia le Blanc chevalier, en
dclarant qu'elle ne songerait pas  prendre jour pour le combat,
avant que la plaie ne ft entirement ferme. On le conduisit dans
une chambre carte d'o il consentit  ne pas sortir avant sa
parfaite gurison.

Cependant la nouvelle s'tait rpandue  la cour que la dame de
Nohan n'tait pas encore dlivre. Keu s'en alla dire au roi: Sire,
comment avez-vous pu confier une telle besogne  si jeune chevalier?
C'est un prud'homme qu'il fallait choisir. Si vous le voulez bien,
j'irai.--J'y consens. Et Keu de partir, d'arriver  la hte, comme
la dame de Nohan conversait avec le Blanc chevalier dont la plaie
tait enfin cicatrise. Dame, lui dit messire Keu, monseigneur le
roi m'envoie pour tre votre champion. Il et, ds l'abord, dsign
quelque prud'homme; mais ce nouvel adoub avait rclam en premier
don l'honneur d'tre choisi. Et quand le roi a su que vous n'tiez
pas dlivre, il a compris le besoin que vous aviez de moi.--Grand
merci, rpondit la dame,  mon seigneur le roi et  vous; mais, loin
de refuser de me dfendre, le nouveau chevalier voulait combattre
ds le premier jour. Je ne l'ai pas permis, avant de le savoir guri
d'une blessure dont il ne prenait pas assez de soin. Aujourd'hui il
est prt  soutenir mon droit.--Dame, reprit Keu, cela ne peut tre.
Puisque je suis venu, c'est  moi de vous dfendre; autrement j'en
aurais quelque honte, et monseigneur le roi assez peu d'honneur.

Le Blanc chevalier intervint alors: Sire Keu, madame a dit vrai,
j'tais prt ds le premier jour; et comme je suis venu le premier,
c'est  moi de combattre le premier.--Cela ne peut tre, bel ami, dit
Keu, puisque je suis arriv.--Il est vrai que le meilleur chevalier
doit tre le champion de madame.--Vous parlez sagement, dit Keu.--Eh
bien, combattons d'abord l'un contre l'autre; madame de Nohan
choisira qui aura le mieux fait.--Oh! j'y consens.--Il est, dit la
dame de Nohan, un autre moyen de vous accorder. Je puis proposer un
combat d'un contre un ou deux contre deux. Il me suffira de mander
au roi de Northumberland qu'il ait  choisir deux chevaliers; ainsi
pourrez-vous tous deux montrer ce que vous savez faire.

Les conditions agres de part et d'autre, la dame dsigna la
journe, et le combat eut lieu dans la plaine de Nohan. Keu et le
premier chevalier de Northumberland rompirent leurs lances en mme
temps, et continurent le combat l'pe  la main. Le Blanc chevalier
reut la pointe de son adversaire dans le haut de son cu, et d'un
coup mieux assn il atteignit sur la boucle l'cu oppos, le
traversa, le cloua au bras,  la poitrine de celui qui le portait,
et le fit sauter rudement par-dessus la croupe de son cheval. Mais
son glaive clate comme il le voulait tirer  lui; et, tandis que
le chevalier abattu se relve  grand'peine, le Blanc chevalier se
rapproche de Keu: Prenez ma place, messire Keu, et laissez-moi
la vtre. Keu ne rpond pas et soutient comme il peut le combat
commenc. Le Blanc chevalier revient  celui qu'il avait dsaronn,
l'pe en main, l'cu sur la tte; il mnage ses coups pour ne pas
vaincre le premier. Cependant il gagnait du terrain, et ceux qui le
suivaient des yeux voyaient bien qu'il ne tenait qu' lui d'en finir.
Une seconde fois il retourne  messire Keu, comme il se relevait
furieux d'avoir t jet  terre: Cdez-moi, criait-il, votre place
et prenez la mienne.--Honteux de l'offre, Keu rpondait: Restez
o vous tes, je n'ai pas besoin d'aide. Le Blanc chevalier n'en
tardait pas moins, et volontairement,  rduire son adversaire 
merci. Enfin le roi de Northumberland, tmoin du double combat, se
hta de prvenir la dfaite invitable de ses champions en demandant
la paix. Il jura de ne plus rien rclamer de la dame de Nohan, et
retourna dans ses terres avec tous les hommes d'armes qu'il avait
amens.

Ainsi dlivr des rclamations de son puissant ennemi, la dame de
Nohan rendit grce aux deux chevaliers qu'Artus lui avait envoys.
Messire Keu reut ces tmoignages de reconnaissance comme s'il
les et seul mrits, et reprit le chemin de Logres pour aller
conter au roi Artus ce qu'il avait fait, sans toutefois oublier ce
qu'avait fait le Blanc chevalier. Celui-ci consentit  demeurer
quelques jours  Nohan, et quand enfin il prit cong, la dame qui
n'avait pu le retenir le fit convoyer par plusieurs de ses hommes,
au nombre desquels se trouva le chevalier qui avait rapport l'pe
de la reine. Veuillez me pardonner, dit-il au Blanc chevalier, en
s'humiliant devant lui. --Et pourquoi?--Sire, c'est moi qui vous
avais mnag les dangers du voyage dont vous vous tes si bien tir.
Vous avez combattu deux chevaliers, parce que j'avais press madame
de Nohan de vous soumettre  des preuves qui tmoigneraient de ce
que vous pouviez faire. Il en avait t de mme de la rencontre du
grand chevalier, qu'on renommait tant pour sa prouesse. Son nom
est Antragais; le premier, il avait offert  madame de prendre en
main sa dfense: avant d'y consentir, madame avait souhait qu'il
se mesurt avec le champion qu'enverrait le roi Artus. De l les
preuves auxquelles vous avez t soumis.--Je ne vois en cela, reprit
le Blanc chevalier, aucune offense, et s'il y en eut, je ne vous
en sais pas mauvais gr.--Grand merci! sire; et puisqu'il en est
ainsi, permettez-moi  l'avenir de dire que je vous appartiens.--J'y
consens.  Dieu soyez recommand! Et ils se sparrent les meilleurs
amis du monde.




XIX.


En prenant cong de la dame de Nohan, le Blanc chevalier conduisit
son cheval vers une maison religieuse appele la tombe Lucan[30],
parce qu'elle renfermait le corps d'un filleul de Joseph d'Arimathie,
autrefois charg de la garde du Saint-Graal.

[Note 30: Saint-Graal, t. I, p. 188.]

Il passa la nuit dans cette abbaye, et, comme il voulait chevaucher
sans compagnons pour tre plus sr de rester inconnu, il laissa dans
ce lieu ses cuyers, en leur recommandant de l'attendre un mois
durant.

Une rivire formait la limite des terres de la dame de Nohan; le
Blanc chevalier s'avana vers le Gu de la reine, ainsi nomm
depuis que la reine Genivre l'avait pass la premire, le jour o
Keu le Snchal tua de sa main deux des sept rois Saisnes qui les
poursuivaient[31].

[Note 31: Cette aventure du Gu de la reine est raconte dans la
partie indite du livre d'_Artus_. (Manuscrit de la Bibliothque
nationale, n 337, p. 180.)]

Il descendit, s'assit sur l'herbe frache et dj se perdait en
rveries, quand de l'autre bord accourt un chevalier qui pousse dans
le gu son coursier et fait jaillir l'eau jusque sur lui. Sire
chevalier, dit le Blanc chevalier, vous m'avez fait deux ennuis.
Vous avez mouill mes armes et vous m'avez tir de penses o je me
plaisais.--Et que m'importent vos armes et vos penses? Sans daigner
rpliquer, le Blanc chevalier remonte et pousse son cheval dans le
gu. L'autre l'arrte: On ne passe pas! Je le dfends de par la
reine.--Quelle reine?--La femme du roi Artus.

 ce mot, le Blanc chevalier retient son coursier sur la rive; mais
le prtendu gardien du gu pique jusqu' lui et va saisir son cheval
au frein. Il est, dit-il,  moi.--Pourquoi?--Pour tre entr dans
le gu. Le Blanc chevalier allait descendre, quand en quittant
l'trier un doute lui vient: Mais dites-moi, chevalier, au nom de
qui venez-vous?--Au nom de la reine.--Vous en a-t-elle donn la
charge?--Non, puisque vous insistez; j'agis en mon nom.--Alors vous
n'aurez pas mon cheval. Laissez le frein!--Non.--Laissez le frein,
ou vous vous en repentirez.--C'est l ce que nous allons voir. Et
ce disant, il quitte le frein, ramne son cu sur sa poitrine, lve
son glaive et s'lance vers le Blanc chevalier, qui le reoit en
le faisant voler  terre. Puis, saisissant la bride abandonne du
cheval: Reprenez-la, dit-il, j'ai en vrit regret de vous avoir
abattu.--Au moins, dit l'autre qui ne pouvait cacher son dpit, me
direz-vous qui vous tes.--Je n'en ai pas l'intention.--Eh bien! nous
allons recommencer.--Non, vous tes en trop haut conduit[32].--Je ne
suis pas, vous dis-je,  la reine et je veux savoir votre nom.--Mais
je n'entends pas vous le dire.--Dfendez-vous donc. Le combat se
renouvelle, et cette fois dure plus longtemps;  la fin, il fallut
que pour sauver sa vie l'inconnu demandt merci.

[Note 32: Vous avez un trop bon sauf-conduit, dirait-on aujourd'hui.]

C'tait Alibon, le fils au Vavasseur du Gu de la reine. En rendant
les armes, il pria de nouveau et vainement le vainqueur de lui dire
son nom: Au moins permettez-moi d'aller m'en enqurir auprs de ceux
qui ne peuvent l'ignorer.--Comme il vous plaira.

Alibon se rendit  Carlion o taient le roi et la reine. Ma dame,
dit-il, veuillez m'apprendre le nom d'un chevalier aux armes blanches
et au cheval blanc.--Pourquoi le demandez-vous?--Parce qu'il est
entirement  vous. Et lui ayant cont ce qui s'tait pass entre
eux: Si j'avais rclam son cheval en votre nom, il me l'et
aussitt abandonn.--Bien  tort, rpond la reine, car vous n'aviez
charge ni de garder le gu ni de prendre son cheval. Au reste, je ne
sais rien de ce chevalier, sinon que monseigneur le roi l'arma  la
dernire Saint-Jean et qu'on a dj beaucoup parl de lui. Est-il en
sant?--Oui, madame.--J'en suis bien aise[33].

[Note 33: Le bon msc. 773 termine le rcit de cette aventure par les
mots: Et ci faillent les _Enfances_ de Lancelot.]




XX.


 quelques jours de l, le Blanc chevalier voit venir  lui une
demoiselle plore. Dieu vous sauve, demoiselle! lui dit-il; qui
peut vous affliger ainsi? --Ah! sire, la mort de mon ami, un des
plus beaux chevaliers du monde. Il a t tu  la porte d'un chteau
dont il voulait abattre les mauvaises coutumes. Maudite l'me de
celui qui les tablit!--Ne pourrait-on, demoiselle, tenter de les
abolir?--Oui, si l'on venait  triompher de toutes les preuves;
mais pour cela il faudrait mieux valoir que tous ceux qui l'ont
jusqu' prsent essay.--Et quelles sont donc ces preuves?--Si vous
tenez  le savoir, prenez ce chemin, il conduit au chteau.

La demoiselle s'loigna en continuant son deuil, et le Blanc
chevalier arriva devant le chteau. Il tait bti sur une roche
naturelle, plus longue et plus large que la porte d'une excellente
arbalte. La rivire d'Hombre coulait d'un ct de la roche; de
l'autre, un courant tait form de la runion de plus de quarante
sources trs-rapproches. Le chteau avait nom la Douloureuse garde,
en raison du mauvais accueil qu'y recevaient tous ceux qu'on y
retenait.

Il tait construit entre deux murailles, et chacune de ses portes
tait dfendue par dix chevaliers. Avant d'y pntrer, il fallait
les combattre l'un aprs l'autre. Quand le premier tait las, il en
appelait un second; celui-ci un troisime, et ainsi des autres. On
voit s'il tait ais de sortir victorieux de luttes aussi rptes.
Sur la porte de la seconde enceinte tait pose par enchantement une
norme figure de chevalier levant dans ses mains une grande hache.
Cette figure devait tomber au moment o celui qui voulait gagner le
chteau aurait, aprs avoir tu ou rduit  merci les dix premiers
dfenseurs, atteint la seconde muraille. Mais avant de dissiper
les sorts dont les prisonniers taient victimes, il fallait rester
quarante jours et quarante nuits dans le chteau. Sur la rivire
d'Hombre s'tendait le bourg, o le voyageur pouvait trouver un gte
agrable et commode.

Le Blanc chevalier faisait de vains efforts pour dfermer la premire
porte, quand une demoiselle cache sous sa guimpe et son long manteau
parut et vint le saluer. Demoiselle, lui dit-il, m'apprendrez-vous
les coutumes de ce chteau?--Au moins vous en dirai-je une partie.
Avant de songer  les abattre, il faut vaincre et avoir raison
des dix premiers chevaliers; si vous m'en croyez, ne tentez pas
l'aventure.--Oh! je ne suis pas venu pour m'loigner sans coup
frir. Je saurai le secret de ce chteau, ou, si je ne l'apprends
pas, je partagerai le sort de tant de prud'hommes qu'on y retient
prisonniers.--Dieu vous soit donc en aide! reprit la demoiselle; et
elle fit semblant de s'loigner.

Le jour commenait  baisser quand, sur le haut de la porte, parut
un homme qui demanda au Blanc chevalier ce qu'il voulait.--L'entre
du chteau.--Vous ne savez pas ce qu'il vous en coterait pour y
entrer.--Non; mais ouvrez-moi cependant, car le jour avance.

On entend le son d'un cor. Le guichet de la porte laissa passer
d'abord un chevalier arm, qui se hta de monter un grand destrier
qu'on lui amenait. Sire, dit-il au Blanc chevalier, nous ne serions
pas  l'aise ici; descendons le tertre pour mieux nous escrimer.

Ils arrivent au bas du tertre sur un terrain plus uni: tout aussitt,
l'cu en avant, l'pieu tendu, ils courent l'un sur l'autre. La
pointe des glaives porte sur les cus; celle du champion de la
Douloureuse garde se dtache du bois; le Blanc chevalier garde son
arme entire et, frappant sur la boucle de l'autre cu, il en ouvre
la cuire, cartelle les ais et fausse le haubert. Les mailles se
dtendent, le fer pntre dans les chairs et le champion est jet
hors des arons pour ne plus se relever: il tait mort.

Le Blanc chevalier le croyant encore vivant descendait pour l'achever
ou le recevoir  merci, quand il entend un second bruit de cor: il
retire son glaive  la hte de la plaie saignante, pour attendre
dignement le second champion. Celui-ci manque sa vise et reoit une
furieuse atteinte en plein cu: son haubert n'est pas entam, mais
 la passe de retour il est arrt, saisi corps  corps, soulev et
jet par-dessus la croupe de son cheval. Le Blanc chevalier descend,
arrache le heaume, et allait lui trancher la tte, quand il l'entend
demander grce; il lui pardonne. Le cor rsonne encore: un troisime
champion parat: le Blanc chevalier reprend son glaive et le plonge
du premier coup dans les flancs de son adversaire dsaronn: mais
le fer reste et se spare de la hampe. Le bless se relve, le Blanc
chevalier descend; alors recommence entre eux une lutte terrible. Le
bless faiblit encore, perd du terrain, chancelle et tombe en levant
son pe pour avertir la guette de sonner du cor. C'tait le signal
attendu par le quatrime, qui semblait plus fort, plus redoutable que
les autres. Le Blanc chevalier ne lchait cependant pas sa proie.
Laissez-le, laissez-le! lui criait le nouvel arriv, touchez  moi
qui viens le remplacer. Alors, au lieu de son pieu bris, le Blanc
chevalier saisit celui du dernier vaincu, remonte et attend. Ds la
premire atteinte, il renverse le quatrime sur les arons, et d'un
vigoureux coup de poitrail fait tomber cheval et cavalier dans le
courant d'une des sources qui descendaient de la grande roche. Et
comme le troisime se relevait, il pousse  lui, lance son cheval
et lui fait une seconde fois mesurer la terre. Le quatrime sort
de l'eau et revient l'pe  la main; le Blanc chevalier tourne 
lui, l'abat et lui fait passer et repasser son cheval sur le corps.
Merci! criait-il, pargnez-moi, nous demeurons vos prisonniers.
Mais la trompe sonne; il faut rpondre au cinquime, sans autre arme
qu'une pe; car le second glaive avait clat dans ses mains  la
prcdente joute. Heureusement le nouvel arriv brisa le sien  la
premire rencontre, non sans avoir travers l'cu et dmaill le
haubert du Blanc chevalier. Celui-ci demeure cependant ferme sur les
arons: d'un coup de taille, il tranche heaume et ventaille, fend
la joue et s'arrte au noeud de l'paule. tourdi d'une aussi rude
accolade, le cinquime s'vanouit et tombe baign dans son sang.
Mais le jour s'en va, la nuit arrive, le cor se tait, le guichet ne
s'ouvre plus, et la demoiselle qui lui avait dj parl reparaissant
devant lui: Chevalier, dit-elle, vous en avez fini pour aujourd'hui;
mais demain il faudra recommencer. Venez au gte o je vais vous
conduire. Il la suivit avec ses prisonniers jusqu'au bourg du
chteau: ils entrrent dans un bel htel o la demoiselle voulut
elle-mme le dsarmer. Dans la chambre taient suspendus trois cus
recouverts de leur housse; la demoiselle les dcouvrit: ils taient
chargs, le premier d'une bande, le second de deux, le troisime de
trois bandes vermeilles de belic[34]. Pendant qu'il les regardait
avec curiosit, la demoiselle cartait son manteau, baissait sa
guimpe et laissait voir une taille lance, un doux et gracieux
visage. La chambre tant garnie de nombreux cierges, il n'eut pas
de peine  la reconnatre: Ah! belle douce demoiselle, dit-il en
lui ouvrant ses bras, soyez la bienvenue! comment le fait ma dame,
votre matresse?--Fort bien! Elle m'envoie ici, pour vous offrir
ces trois cus et vous apprendre leur vertu. Le premier, travers
d'une bande, donne  qui le porte la force de deux chevaliers. Le
second double le premier, et le troisime double la vertu du second.
Vous prendrez l'cu d'une bande, ds que vous sentirez vos forces
diminuer; si vous avez  lutter contre un trop grand nombre, vous
l'changerez avec le second; et s'il faut accomplir des prouesses
au-dessus de la puissance humaine, vous aurez recours au troisime.
Et maintenant, pour gagner la Douloureuse garde, vous ne devrez pas
tenir compte de ce que vous avez fait: dix chevaliers vous arrteront
encore  la premire porte, et dix chevaliers  la seconde. Dans un
seul jour, entre le soleil levant et couchant, vous aurez  soutenir
cette double preuve. Et si rien ne prvaut contre votre prouesse, le
chteau vous sera rendu. Mais vous aurez beaucoup  souffrir, et nul
autre, ft-il mme, comme vous, assist de ma dame, ne pourrait mener
l'aventure  fin.

[Note 34: _Belic_ ne se trouve que dans les romans de la Table
ronde. Cotgrave et le Dictionnaire de Trvoux l'interprtent rouge,
mais nous verrons souvent ici des bandes de belic _blanches_ ou
d'_azur_. Ce mot rpond au latin _obliquus_, et distingue les bandes
transversales des horizontales, plus tard nommes _fasces_.]

Ds que le jour reparut, le Blanc chevalier rclama ses armes et
son cheval. Un homme arm de toutes pices,  l'exception du heaume,
l'attendait au bas du tertre pour lui demander ce qu'il voulait.--Je
veux tenter l'aventure du chteau.--Avant tout, vous devez rendre
les prisonniers de la veille.--Qu' cela ne tienne! mais puis-je me
confier en vos paroles?--Sire chevalier, nous sommes tenus de vous
disputer l'entre; mais, sans les serments qui nous obligent, nous
serions les premiers  vous venir en aide: il y a dj trop longtemps
que ces mauvaises coutumes durent.

Les prisonniers furent rendus et le cor retentit. Pendant qu'un
premier champion descendait le tertre, le Blanc chevalier avait le
temps de se prparer  le recevoir. Ils s'lancrent de toute la
force des chevaux; l'homme du chteau atteignit de son premier coup
le haut de l'cu, dont le cercle alla violemment frapper les tempes
du Blanc chevalier. Il fut,  son tour, touch de telle vigueur que
le haubert fut travers, et le glaive pntrant dans le milieu de
l'paule lui fit abandonner les rnes; il roula  terre. Pendant
qu'il demandait  voix basse merci, neuf chevaliers se rangeaient
devant la porte du chteau, et l'un d'eux descendait le tertre pour
prendre la place du premier. Les pieux volent en clats, mais les
jouteurs n'abandonnent pas l'trier. Maudit soit, dit le Blanc
chevalier, qui inventa les glaives! ils font dfaut quand on a
le plus besoin d'eux. Et comme il mettait l'pe au vent, celui
qu'il venait d'abattre se relve et cherche  gagner le large. Non
pas! lui crie le Blanc chevalier, en courant sur lui et l'abattant
une seconde fois d'un coup d'estoc. Mais, dit le second arriv,
en voulez-vous combattre deux  la fois?--J'en dfie deux, trois,
tous les autres ensemble; faites ainsi que vous l'entendrez, et
dfendez-vous comme vous pourrez.

Revenu vers le second, il le jette  terre, aprs lui avoir coup le
visage en deux. Il descend, lui demande s'il veut fiancer prison,
et,  dfaut de rponse, il lui donne le coup mortel. Cependant
il commenait  sentir la fatigue: son cu trou de tous cts ne
tenait plus aux ais: Sire, dit en courant vers lui la demoiselle
du lac, prenez cet cu  la bande vermeille. Et elle le lui passe
au cou.  peine en est-il couvert qu'il se sent dispos comme au
point du jour. Impatient de mettre  profit ce retour de force, il
lance son cheval vers le haut du tertre, sans attendre qu'un nouveau
champion se dtache pour remplacer le dernier vaincu. Il frappe
d'un bras vigoureux sur les heaumes qu'il fend, sur les hauberts
qu'il dmaille, sur les cus qu'il cartelle. Les chevaliers qu'il
affronte reculent ou descendent le tertre pour viter sa terrible
pe; les uns le suivent en arrire pendant qu'il presse les autres.
Sexte tait dj passe, on tait prs de None; alors la demoiselle
reparat et lui jette au cou, sans qu'il s'en aperoive, l'cu
d'argent aux deux bandes.  mesure qu'il sent redoubler sa vigueur,
celle des chevaliers qu'on lui oppose s'amoindrissait: il fait
voler une tte, crase un second sous les pieds de son cheval, les
autres crient merci et se rendent sans condition. Du haut des murs
de la ville, les bourgeois accompagnaient de leurs acclamations ses
prouesses, et le sire du chteau, tmoin douloureux de la droute
de ses chevaliers, et bien voulu descendre aussi le tertre et se
joindre  eux; mais la coutume tablie, qu'il ne pouvait enfreindre
sans dtruire la force des enchantements, l'obligeait  se contenir
et  ne pas leur venir en aide. Au moment de la fuite du dernier
champion, on entendit un bruit formidable; la porte du chteau
s'ouvrit avec fracas, et le Blanc chevalier aperut devant cette
premire porte dix nouveaux chevaliers arms de toutes pices. Alors
il sent que la demoiselle du lac lui dlace le heaume et le remplace
par un autre moins bossel, moins fendu; puis dtache le second cu
et passe  son cou le troisime. Voulez-vous, disait-il, abaisser
l'honneur de ma victoire? Votre deuxime cu tait dj de trop.--Non
pas, beau chevalier; il faut que la seconde porte soit vivement
conquise. L'heure avance et vous n'avez pas de temps  perdre. Prenez
ce glaive dont la hampe est plus solide et le fer plus tranchant.
Nous savons comment vous travaillez de l'pe, nous voulons vous
rconcilier avec la lance. Mais regardez maintenant cette premire
porte. Il obit et voit la grande figure de cuivre s'branler,
flchir et tomber enfin, crasant de son poids un des nouveaux
champions qui devaient l'arrter. Le Blanc chevalier s'lance sur
eux; il abat le premier, frappe le second  mort, et les autres,
remplis d'pouvante par la chute de l'image, ne l'attendent pas et
cherchent un abri sous la seconde porte. Ils y sont poursuivis,
les uns crient merci, les autres s'cartent, glaives baisss, sans
essayer de rsister. Et ds que le Blanc chevalier a franchi la
porte, il se voit salu par une foule de bourgeois, de dames et
de pucelles, qui d'un visage riant, disent: C'est assez! pour le
moment, vous n'avez plus d'ennemis  vaincre. Une demoiselle lui
prsente les clefs du chteau: Ai-je  faire autre chose pour
achever l'aventure? demande-t-il.--Oui; le seigneur du chteau
tentera sans doute un dernier combat.--Je suis prt  le recevoir;
mais o le trouver?--Sire, dit un valet accourant, il ne viendra pas.
Il s'est enfui  toutes brides, la rage et le dsespoir au coeur.

Cette nouvelle affligea les habitants du chteau. Le seigneur
chtelain avait seul le secret des enchantements, et seul pouvait
arracher ses prisonniers aux tourments, aux terreurs qui, jour
et nuit, leur rendaient la vie pire que la mort. Cependant ils
conduisirent le Blanc chevalier au cimetire mnag dans la direction
oppose. Il entre et voit attachs sur le haut des murs un grand
nombre de heaumes ferms, et sous chaque heaume, au bas de ces
murailles, une tombe sur laquelle des lettres taient traces disant:
_Ci gt un tel, et vous voyez plus haut sa tte._ Les tombes qui ne
rpondaient pas  des ttes ne contenaient que les premiers mots:
_Ci gra ..._ Parmi les autres, il y avait nombre de chevaliers de
la cour d'Artus. Au milieu du cimetire, une grande lame de mtal
enrichie d'maux et de pierres prcieuses portait: _Cette lame ne
sera leve par l'effort d'aucun homme, si ce n'est par celui qui aura
conquis le chteau; il y trouvera son nom._

Maintes fois on avait tent et toujours en vain de soulever la lame;
le sire du chteau, surtout, et dsir connatre la nom de celui
dont il avait tant  craindre. Le Blanc chevalier vit l'inscription
et n'eut pas de peine  la lire, car il avait t mis aux lettres
chez la Dame du lac. Aprs avoir regard en tout sens la lame si
fortement scelle que quatre hommes des plus forts n'auraient pu
l'branler, il posa les mains du ct le plus lourd et la leva
facilement. Il aperut alors au fond les lettres qui disaient:

  CI REPOSERA LANCELOT DU LAC, LE FILS AU ROI
                BAN DE BENOIC.

Il lut, et se hta de laisser retomber la pierre: mais la demoiselle
du lac, demeure  ses cts, avait aussi lu les lettres. Elle
demanda ce qu'il avait vu.--Ah! demoiselle, ne le demandez
pas.--Volontiers, car je l'ai vu aussi bien que vous. Et elle lui
glissa le nom  l'oreille. Pour le consoler elle lui promit de ne le
dire  personne.

Du cimetire, les gens du chteau le menrent dans la partie
qu'habitait le seigneur de la Douloureuse garde. C'tait un pavillon
bien fourni de tout ce qui pouvait agrer  coeur de prud'homme.
La demoiselle voulut elle-mme le dsarmer, le baigner et demeurer
auprs de lui. Mais il fallait encore attendre longtemps avant de
voir tomber tous les enchantements qui retenaient tant de vaillants
chevaliers et tant de belles et nobles dames. Nous pouvons donc aller
voir ce qui se passe  la cour d'Artus.




XXI.


Un valet, frre de messire Aiglin des Vaux chevalier de la maison
d'Artus, tait l quand fut prise la Douloureuse garde; il pensa que
le roi en apprendrait volontiers la nouvelle et fit diligence pour
arriver  Carlion o se trouvait la cour: Sire, dit-il en abordant
le roi, Dieu vous sauve! J'apporte la nouvelle la plus trange qu'on
ait encore oue dans votre maison: la Douloureuse garde est conquise;
les portes en ont t franchies par un chevalier dont personne ne
sait le nom.--Voil, dit le roi, ce que tu ne feras pas aisment
croire.--Sire, je dis ce que j'ai vu de mes yeux.

En ce moment entra messire Aiglin des Vaux qui, voyant son frre
agenouill devant le roi, demanda ce qui pouvait l'amener  la
cour.--Aiglin, dit Artus, ce valet serait-il votre frre?--Oui, sire
roi.--Je suis donc tenu de le croire; car on ne ment pas dans votre
race. Quelles armes portait cet heureux chevalier?--Sire, des armes
blanches; son cheval tait galement blanc.--Sire, dit Gauvain, n'en
doutez pas; c'est le chevalier nouvel, celui que vous avez adoub de
ses propres armes.

Il y eut parmi les barons un grand mouvement, chacun demandant 
partir sur-le-champ pour la Douloureuse garde. Gauvain fut d'avis que
le roi ferait bien d'envoyer avant lui dix chevaliers pour savoir
comment la chose tait arrive. Voici le nom de ceux qui furent
dsigns: Gauvain, Yvain le grand, Galegantin le Gallois, Galesconde,
le fils Ar, Karadoc Briebras, Yvain l'avoutre (ou le btard), Gosoin
d'Estrangor, Meraugis et Aiglin des Vaux.

En chemin, ces chevaliers rencontrrent un frre convers mont
sur un mulet et affubl d'une chape bleue. Savez-vous, lui
dirent-ils, le chemin de la Douloureuse garde?--Oui. Pourquoi le
demandez-vous?--Nous y voulons aller. Vous plairait-il de nous
accompagner? Le frre convers avait reconnu Gauvain, il consentit 
les guider. Ils arrivent au tertre et le gravissent. La porte de la
Douloureuse Garde tait ouverte; personne n'en dfendait l'entre.
Mais la seconde tait ferme, et sur la gurite tait un gardien
qui voulut savoir le nom de ceux qui demandaient  passer. Je suis
Gauvain, le neveu du roi Artus; ces chevaliers sont de la Table
ronde.--Sire, dit la guette, il faut vous rsigner  passer la nuit
dans le bourg: revenez demain.

Gauvain n'insista pas, et, pendant qu'ils se dirigent vers le bourg,
la guette s'en va dire au Blanc chevalier que monseigneur Gauvain,
lui dixime, s'tait prsent devant la seconde porte. Le Blanc
chevalier ne voulait pas que personne y entrt avant la reine; il
dfendit de leur ouvrir sans en recevoir de lui la permission.

Le lendemain, de grand matin, voil monseigneur Gauvain qui revient
 la seconde porte. Je ne puis vous ouvrir encore, dit la guette;
mais, si quelqu'un de vous avait t mis aux lettres, vous feriez
bien de voir ce que la premire enceinte contient. Gauvain rpond
en montrant le frre convers, et la guette descendant aussitt sort
de la seconde enceinte par la poterne et revient introduire les
chevaliers dans le cimetire. L se trouvaient de nombreuses lames
que le seigneur du chteau avait couvertes d'inscriptions fausses,
afin que, la nouvelle en arrivant au roi Artus, ce prince vnt se
faire prendre en essayant de venger ses amis. Le convers lut 
plusieurs reprises: _Ci-gt tel, et voici son image._ Sur le mur qui
abritait les ranges de tombes, il leur tait ais de voir autant de
heaumes, apparemment ceux des chevaliers dont les corps reposaient
plus bas. Ces chevaliers taient de la maison du roi; mais la plupart
vivaient encore.

Pendant que les dix chevaliers les regrettaient, le frre convers
s'arrtait devant une dalle pose au milieu du cimetire. Les
lettres disaient: _Ci-gt le meilleur des bons, celui qui conquit
la Douloureuse garde._ Ah! dit Gauvain, c'est le nouvel adoub,
dont le frre d'Aiglin des Vaux nous a racont les prouesses. Et
ils rpandirent de nouvelles larmes sur la funeste destine d'un
chevalier qui, s'il et vcu, aurait, pensaient-ils, effac la
renomme de tous ceux de la Table ronde.




XXII.


Gauvain ne pouvait douter de la mort du chevalier vainqueur de la
Douloureuse garde. Il rentrait tristement avec ses compagnons, quand
il fait rencontre d'un baron entre deux ges et de haute mine, qui
leur demande qui ils taient. Pourquoi, dit Gauvain, tenez-vous  le
savoir?--Pour vous tre peut-tre de bon secours.--Eh bien, j'ai nom
Gauvain, le neveu du roi Artus.--Qui vous donne l'air si dsol?--La
mort de plusieurs de nos amis que nous venons d'apprendre.--Le
pays en effet est loin d'tre sr, depuis que le chtelain de la
Douloureuse garde a t contraint d'abandonner la place. Il a jur
de faire payer son malheur au monde entier: mais venez hberger chez
moi; mon chteau ne redoute aucune attaque, vous y serez en pleine
scurit. D'ailleurs je dois vous dire que vous avez t tromps
et, que je pourrai vous rejoindre aux amis dont on vous a montr la
tombe.--Pour les revoir, s'crie Gauvain, j'irais volontiers au bout
du monde.--Suivez-moi donc.

Ils ctoyrent pendant quelque temps la rivire d'Hombre et
arrivrent en face d'une le sur laquelle se dressait un chteau.
Une nacelle attache au rivage les transporta; le baron inconnu
les conduisit dans une tour o des cuyers vinrent les dsarmer en
leur prsentant de belles robes fourres. On leur proposa ensuite
de visiter le chteau: ils montrent au solier ou tage suprieur.
Tout  coup ils se voient entours de chevaliers arms de toutes
pices qui les avertissent, en levant les pes, de ne pas rsister.
Comment se seraient-ils dfendus? ils taient dsarms. Gauvain se
laissa lier les mains; mais Galegantin le Gallois, moins patient,
s'lana sur un des fer-vtus, le renversa et lui prit son pe.
Vingt autres fondent sur lui, le terrassent et lui font de larges
blessures. Ainsi tous furent lis et pousss au bas des degrs,
jusqu' l'entre de la cuisine o le seigneur chtelain htait le
manger. Tratre! lui cria Yvain l'avoutre, est-ce l'htel que vous
nous aviez promis?--Assurment, rpond le chtelain; n'tes-vous pas
dans une des plus fortes maisons de la Grande-Bretagne? Je vous ai
parl des compagnons que vous croyez dj dans l'autre monde; vous
allez les revoir. Il donne ordre  ses gens de conduire et enfermer
ses nouveaux prisonniers dans un souterrain profond o depuis
longtemps gmissaient le roi Ydier, Guiffrey de Lamballe, Yvain de
Lionel, Caradoc de Karmesin, Kaeddin le petit, Keu d'Estraus, Giflet
fils de Do de Carduel, Dodinel le sauvage, le duc Talas, Madot de
la Porte et Lohos, le fils du roi Artus et de la belle Lisamor de
Caradigan. Ce fut un grand sujet de joie et de douleur pour tous ces
bons chevaliers; heureux de se retrouver, dolents de se voir tous 
la merci du plus flon des hommes.




XXIII.


Revenons au Blanc chevalier. Il avait conquis la Douloureuse garde,
mais n'avait pas le secret des enchantements qui en maintenaient les
mauvaises coutumes. Il s'tait install dans les salles d'honneur,
avec la demoiselle du lac qui lui avait apport les trois cus.
Comme il tait assis devant une table couverte d'un excellent
manger, il entend les gmissements d'une autre demoiselle qui,
passant rapidement sous les murs, prononait en pleurant les noms
de Gauvain, d'Yvain et de leurs compagnons: elle suivait la route
de Galles. Le Blanc chevalier repousse la table et demande ses
armes. O voulez-vous aller? dit la demoiselle du lac; ne faut-il
pas que vous demeuriez ici quarante jours?--Je veux aller en qute
de monseigneur Gauvain et de monseigneur Yvain, mon matre.--Je
vous suivrai.--Non, demoiselle; au nom de votre dame qui est aussi
la mienne, veuillez attendre ici mon retour qui ne devra pas, je
l'espre, tarder beaucoup.

Cela dit, il presse son cheval et rejoint la demoiselle plore.
Aprs l'avoir salue: Pour Dieu! que parliez-vous de monseigneur
Gauvain?--Ah! s'crie-t-elle, je vous reconnais; soyez le bien venu,
Fils de roi! J'avais un message  fournir auprs de vous; mais 
l'entre du chteau on m'annona votre mort, on m'indiqua votre
spulture; je revenais fort afflige, quand, pour comble de deuil,
j'appris que monseigneur Gauvain, lui dixime, tait prisonnier de
Brandus. Le tratre les a conduits dans son chtelet des les,  bon
droit surnomm _la Prison douloureuse_, et vous seul pourrez les en
tirer.--Dites-moi, demoiselle, quel tait votre message?--Ma dame
m'avait charge de vous recommander de garder votre coeur d'un amour
indigne de vous; car il vous empcherait de monter en prix. La valeur
des chevaliers grandit ou diminue en raison de la bont, de la valeur
de la dame qu'ils font voeu d'aimer.

Le Blanc chevalier ne rpond pas, mais se laisse conduire en vue
de l'le o Brandus retenait les dix chevaliers. Sur le conseil de
la demoiselle, il s'arrte dans le bois qui touchait  la rivire
d'Hombre, pour voir sans tre vu ceux qui entraient dans l'le.
Bientt d'une nef descendent quinze fer-vtus, qui prennent le chemin
de la Douloureuse garde. Le Blanc chevalier, la poitrine couverte de
l'cu aux trois bandes vermeilles, lance son cheval; les hommes de
Brandus s'effrayent, rebroussent chemin, se pressent  qui rentrera
plus vite dans la nef. Le Blanc chevalier jette morts sanglants les
plus attards; mais Brandus en fut quitte cette fois pour la peur,
regagna la nef et se mit au large.

Le Blanc chevalier revint tristement dans la Douloureuse garde par
une fausse poterne[35].  son retour il apprit que la reine et le
roi, impatients de savoir si la Douloureuse garde tait rellement
conquise, taient arrivs dans le bourg, et ne comprenaient pas qu'on
s'obstint  tenir les portes fermes[36]. Il se hta d'avertir la
guette de laisser entrer le roi et la reine. Mais Artus tombait
frquemment dans une rverie dont on n'osait le tirer. Ce jour-l, au
commencement de Tierce, il tait dans son pavillon, la tte incline,
l'esprit perdu en imaginations qui lui firent oublier d'envoyer 
la Douloureuse garde. Vainement les gens du chteau, qui espraient
aussi de lui leur dlivrance, criaient du haut des murs: Roi Artus,
l'heure passe, l'heure passe! Il n'entendait rien. La reine dont
l'oreille tait plus veille, voulant savoir quelle tait la raison
de ces cris, arriva devant la porte, comme le Blanc chevalier, aprs
avoir t visiter les pavillons tendus dans le bourg, revenait au
chteau; il la reconnut, et fut assez matre de lui pour dire:
Dame, Dieu vous bnisse!--Vous aussi, rpond-elle.--Voulez-vous
entrer ici?--Assurment, sire chevalier.--Ouvrez! crie-t-il  la
guette: mais, ne sachant plus ce qu'il fait, il pousse son cheval
sous la vote; la guette laisse retomber derrire lui les battants,
et la reine reste  la porte. Pour lui, sans mot dire il monte
 la gurite et regarde avec une sorte d'extase la reine qui ne
comprend rien  l'insulte qu'on lui a faite. Enfin, au bruyant
retentissement de la porte qu'on referme, le roi Artus sortit de sa
rverie, et appelant messire Keu: Snchal, dit-il, allez voir si
l'on veut enfin ouvrir. Keu rencontre la reine encore mue de ce
qui lui tait arriv. Elle lui conte son aventure, et le snchal
apercevant  la gurite le Blanc chevalier: Sire chevalier,
dit-il, c'est  vous grande vilenie d'avoir ainsi gab la reine.
L'autre n'entendait rien, mais la demoiselle du lac qui l'avait
conduit  la Prison douloureuse arrivant  lui: tes-vous sourd?
dit-elle; n'entendez-vous pas les reproches de ce chevalier?--Quel
chevalier?--L, devant vous.--Ah! snchal, que voulez-vous?--Je vous
blme d'avoir fait deux hontes:  madame la reine en la laissant
dehors,  moi en ne me rpondant pas. Ces mots navrent de douleur
le Blanc chevalier, et s'en prenant  la guette: Malheureux! ne
t'avais-je pas command d'ouvrir  madame la reine? Sans tes cheveux
blancs je te clouerais de cette pe contre la porte. Ouvre dsormais
 tous ceux qui se prsenteront.

[Note 35: Lancelot prfre la poterne aux grandes portes, sans doute
afin de ne pas tre aperu de ceux qui, dans le chteau, attendaient
de lui leur dlivrance. La _fausse poterne_, dans les chteaux
fortifis, tait une porte secrte connue seulement du chtelain.]

[Note 36: Le msc. 754, que nous avions suivi pour remplir la premire
partie de la lacune du bon manuscr. 339, s'arrte ici; nous prenons,
 son dfaut, le n 341, f 45, et le n 773, f 62.]

La guette obit en tremblant de tous ses membres. On vit alors
arriver barons, chevaliers, dames et demoiselles, en mme temps que
la reine et le roi. Le cimetire attire d'abord leur attention.
Artus y entre et fait lire  ses clercs les mots tracs sur les
tombes: _Ci-gt messire Yvain_, _Ci-gt messire Gauvain_, et les
autres. Quel sujet de douleur! Il jure de venger son cher neveu,
sort de ce lieu funeste et arrive  la seconde porte qu'il pensait
trouver galement ouverte. Mais celui qui la gardait lui dclare que
le nouveau seigneur du chteau ne lui avait pas donn ordre d'ouvrir,
et qu'il devait attendre cet ordre. Artus retourne donc  son camp,
assez mcontent de dlais dont il ne peut comprendre la raison.




XXIV.


C'est que notre Blanc chevalier, afin d'apaiser le ressentiment de la
reine, avait repris le chemin de la Prison douloureuse. En sortant
du bois, il vit descendre d'une nacelle un ermite lisant ses heures.
C'tait un prud'homme, autrefois bon chevalier, que le chagrin de la
mort de ses enfants avait loign du sicle. Mon frre, lui dit-il
en le saluant, d'o venez-vous?--De la Prison douloureuse o je suis
all porter le calice  deux chevaliers en danger de mort. L'un est
Galegantin, l'autre Lohos, le fils du roi Artus et le plus malade des
deux. C'est vous, je pense, qui avez conquis la Douloureuse garde,
et qui venez tenter de dlivrer messire Gauvain? Or, j'ai entendu que
Brandus devait, cette nuit, tenter de surprendre le camp du roi, avec
cent cinquante de ses hommes. Vous pouvez sauver le roi en allant le
prvenir du danger qui le menace; Brandus sera facilement vaincu,
et, pour conserver la vie, il rendra volontiers ses prisonniers.
Le Blanc chevalier remercia l'ermite, et le suivit jusqu' sa
demeure. C'tait une forte maison, nomme le Plessis, construite sur
un monticule entour de fosss  la Galloise. Aprs avoir reconnu
qu'elle pourrait lui tre de grand secours, il revint aux abords de
l'le, dcid  djouer lui-mme les projets de Brandus, sans en
avertir le roi. Quand la nuit fut serre, il entendit un lger bruit
de gens arms dbarquant et prenant le chemin de la Douloureuse
garde. Il les suivit jusqu' la sortie du bois; et comme ils avaient
mis pied  terre pour resserrer la sangle des chevaux, il fondit
sur eux en criant:  mort!  mort les tratres! Ils se croient
prvenus par toute la chevalerie du roi, et, saisis d'pouvante,
courent  et l, les uns  pied, les autres  cheval. Nul ne songe
 se dfendre, et, le bruit arrivant aux sentinelles poses devant
les pavillons, l'alarme est donne au camp. Les gens de Brandus,
entendant les cris et le mouvement des chevaux, se rejettent dans
le bois. Un rayon de lune permet au Blanc chevalier de reconnatre
Brandus, qu'il atteint d'un revers d'pe et renverse sur la crinire
de son cheval. D'un second coup, il le jette  terre et le foule
aux pieds: il allait lui trancher la tte et avait dj dlac le
heaume, quand Brandus lui crie: Merci! ne me tuez pas si vous aimez
le roi Artus!--Vous rendez-vous?--Oui, si vous ne me donnez pas pour
prison la Douloureuse garde.--C'est l prcisment que j'entends
vous retenir.--Eh bien, je prfre la mort, et vous perdrez, en me
frappant, tout moyen de dlivrer monseigneur Gauvain.--Pour dlivrer
messire Gauvain, il n'est rien que je ne fasse: montez en croupe
derrire moi; nous irons, non pas  la Douloureuse garde, mais 
l'ermitage du Plessis.

Brandus eut grande peine  se soulever et  monter sur le cheval
du Blanc chevalier. Mais, avant de gagner le Plessis, ils firent
rencontre des chevaliers du roi, qui revenaient de la poursuite
des gens de Brandus. Messire Keu fut le premier  les apercevoir,
et s'adressant au Blanc chevalier: Au nom de monseigneur le Roi,
j'entends savoir qui vous tes.--Je suis un chevalier; cela doit vous
suffire, et celui que je mne en croupe est mon prisonnier. Keu
regarde et reconnat l'ancien et le nouveau matre de la Douloureuse
garde: Oh! oh! dit-il, c'est vous, chevalier, qui avez hier ferm
la porte au nez de madame la reine. Celui que vous menez en croupe
est l'ennemi de notre sire le roi Artus. Comme homme du roi, je
serais parjure de ne le rclamer pas; laissez-moi le conduire 
monseigneur Artus. Le Blanc chevalier rpond: Celui-l n'est pas
encore n qui me l'enlvera.--Ce sera moi, pourtant.--Ne le touchez
pas, ou je fais un tronon de votre bras.--Eh bien! que votre
prisonnier descende, nous verrons qui mritera de le garder.--Il
n'est pas besoin; je le dfendrai bien sans le mettre  terre. Ils
prennent alors du champ, reviennent l'un sur l'autre le glaive en
arrt. Mais Keu brise le sien sur l'cu du Blanc chevalier; celui-ci
l'atteint au-dessous de la selle, lui met le fer dans la cuisse et le
jette lourdement  terre. Avant de s'loigner: Messire Keu, dit-il,
vous pourrez dire si le champion de la dame de Nohan avait besoin de
vous pour la dfendre.

Les gens du roi, qui avaient t tmoins de la rencontre, relevrent
messire Keu et le transportrent sur leurs cus dans sa tente.
Pour le Blanc chevalier, il arrivait au Plessis et faisait jurer
 Brandus, sur les saints de l'autel, qu'il lui rendrait les
prisonniers. Brandus envoya aussitt vers son snchal, avec ordre
d'amener  l'ermitage tous les chevaliers retenus dans l'le. Ds
qu'ils furent arrivs: Sire, dit-il au Blanc chevalier, je vous
rends ces prisonniers, et je vous somme  mon tour de tenir votre
promesse.--Brandus, rpond le Blanc chevalier, vous tes libre.--Eh
quoi! dit l'ermite, vous laissez chapper Brandus?--Oui; j'en avais
pris l'engagement.--Malheureux engagement! Brandus seul pouvait
abattre les mauvaises coutumes de la Douloureuse garde et vous aurez
peine  retrouver la mme occasion de les conjurer.

Le Blanc chevalier ne voulait pas cependant que les prisonniers
de Brandus pussent paratre devant le roi Artus avant l'entre de
la reine dans la Douloureuse garde. Il les pria de rester dans
l'ermitage jusqu' son prochain retour, et revint  la Douloureuse
garde. Dans la partie du palais qu'il avait choisie taient demeures
les deux pucelles envoyes par la Dame du lac: l'une qui lui avait
remis les trois cus, l'autre qui l'avait conduit  la Prison
douloureuse. Sire chevalier, dit la premire en le revoyant, vous
vous tes fait longuement dsirer.--Belle douce amie, patientez
encore, je ne vous donnerai cong qu'aprs avoir dlivr monseigneur
Gauvain. Je ne tarderai gure.

Cela dit, il va demander  la guette de la seconde porte si le roi
s'y tait prsent. --Oui, sire.--Eh bien, la dfense est leve.
Laissez entrer le roi, la reine et tous ceux qui le demanderont.
Artus, sortant de ses habituelles rveries, venait d'envoyer un
chevalier  la seconde porte. Quand on lui annona que la dfense
tait leve, il monta  cheval ainsi que la reine et leur nombreuse
compagnie. Messire Keu fut transport en litire, les blessures qu'il
avait reues en voulant reprendre Brandus ne lui permettant pas de
chevaucher.

La seconde porte s'ouvrit avec fracas. Devant eux se dressaient
de vastes et superbes constructions, de belles et nombreuses
maisons. Ce qu'on appelait alors chteau tait en mme temps une
ville, construite autour ou  la suite d'un chteau. Ils virent le
double rang des loges, ou galeries extrieures, peuples de dames,
chevaliers, demoiselles et bourgeois, tous pleurant amrement, mais
sans dire un seul mot. Le roi entra, parcourut les salles; partout
le mme silence. Nous voyons assurment ici, dit-il  la reine, les
victimes d'un enchantement, et nous ne pouvons deviner qui les en
dlivrera.

Mais quand le Blanc chevalier sortait du chteau pour aller reprendre
messire Gauvain, il entendit les prisonniers pousser un immense cri:
_Roi, arrtez-le! Roi, arrtez-le!_  ce bruit imprvu, le roi,
la reine paraissent  une fentre; ils sont aperus par le Blanc
chevalier qui s'arrte involontairement  les regarder, et s'incline.
Le roi en lui rendant son salut: Me direz-vous, chevalier, pourquoi
ces gens me crient de vous arrter?--Non, sire, car je ne le sais pas
non plus: mais demandez-leur ce qu'ils me veulent; je ne pense pas
qu'ils aient rien  me reprocher. Le roi va vers eux et leur demande
ce qui les engage  vouloir retenir le chevalier. C'est que par lui
doivent tre abattues les mauvaises coutumes de cans. Mais quand il
revint sur ses pas, le chevalier avait dj pass la premire porte,
et, dsol de n'avoir rien compris aux cris qu'il entendait, le roi
demeura plus troubl que jamais.

Le Blanc chevalier fut bientt arriv  l'ermitage o il avait laiss
Gauvain et les autres prisonniers de Brandus. Vous pourrez, leur
dit-il, entrer demain matin dans la Douloureuse garde; vous saluerez
de ma part monseigneur le roi et madame la reine. Mais ne demandez
pas qui je suis, il vous suffit de savoir que je suis un chevalier.

Il prit cong d'eux, se rendit de ce pas  la maison religieuse
de la Tombe-Lucan, o il avait averti ses cuyers de l'attendre,
avant d'entreprendre la conqute de la Douloureuse garde. Cependant
arrivait dans ce fameux chteau monseigneur Gauvain, monseigneur
Yvain et les autres prisonniers de Brandus. Grande fut la joie du roi
Artus, en baisant son cher neveu et tous ses compagnons. Que vous
est-il donc arriv? demanda-t-il.--Sire, nous ne le savons pas bien.
Un chevalier flon nous a conduits dans son chteau et nous a retenus
prisonniers, aprs nous avoir fait dposer nos armes. Un chevalier
inconnu nous a dlivrs en nous recommandant de saluer de sa part le
roi et la reine. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il porte un
cu d'argent  trois bandes vermeilles.--C'est donc, dit la reine, le
chevalier qui sortit hier du chteau et que les gens qui sont retenus
ici vous criaient d'arrter. L'avez-vous vu dsarm?--Non, madame; il
ne voulut pas ter son heaume, sans doute afin de n'tre pas reconnu.

--Je n'ai maintenant, dit le roi, aucune raison de sjourner ici
plus longtemps.--Comment! sire, lui dit vivement la premire
demoiselle du Lac, pouvez-vous partir sans avoir le secret des
aventures de ce chteau?--Je ne vois pas, fait le roi, le moyen de
les apprendre; mais si je connaissais celui de vous dlivrer, je
ne me laisserais arrter par aucun danger. Dites ce qu'il faudrait
faire pour cela.--Sire, je ne puis tre dlivre que par le chevalier
que vous avez laiss partir.--Mais, fit alors messire Gauvain,
vous le connaissez donc?--Assurment.--Ainsi, vous pouvez nous
apprendre qui il est?--J'ai promis de le taire; je pourrai seulement
vous aider  le dcouvrir.--Moi, je jure de ne m'arrter qu'aprs
l'avoir trouv[37]. Ce voeu fut peu agrable au roi; car, avant de
s'loigner, Gauvain lui avait rappel que le prince Galehaut, fils
de la Gante et prince des les tranges, s'tait promis d'obliger
bientt les barons bretons et leur roi lui-mme  le reconnatre
pour suzerain[38], et qu'il n'y avait pas de temps  perdre pour
tenter de l'arrter sur les marches du Galore. Ah! beau neveu, dit
le roi, comment songez-vous  nous quitter?--Sire, je l'ai jur; et
vous devez autant que moi dsirer de connatre le nouveau seigneur de
cans. Je ne tarderai pas sans doute  vous satisfaire. Cela dit,
ils se sparrent; le roi fort inquiet d'un dpart qui pouvait le
priver de son meilleur chevalier dans la guerre qu'il allait soutenir.

[Note 37: Lancelot, li par les derniers conseils de la Dame du lac,
devait cacher son nom aussi longtemps qu'il le pourrait (voy. p.
125). Voil pourquoi il a vit de paratre dsarm devant la reine,
et pourquoi il change d'armes si souvent.]

[Note 38: Ici, les derniers compilateurs ayant trouv dans certaines
rdactions le nom du roi d'Outre les marches de Galore, et dans les
autres celui de Galehaut, le prince des les tranges, ont, pour
cela, deux fois mentionn trois assembles successives; les premires
avec ce roi de Galore, les secondes avec Galehaut. Je n'ai pas cru
devoir m'garer avec eux dans cette voie confuse.]




XXV.


Nous avons vu que le Blanc chevalier, quand il avait laiss Gauvain
chez l'ermite du Plessis, tait all reprendre ses cuyers qui
l'attendaient  la Tombe-Lucan. Il chevaucha quelques jours sans
trouver aventure: enfin, dans une paisse fort o il s'tait engag,
il entendit un grand bruit, puis vit un chevalier qui tranait  la
queue de son cheval un homme en chemise, les yeux bands, les mains
lies derrire le dos:  son cou tait noue par les cheveux la
tte sanglante d'une femme. Il se sentit mu de grande piti: Qui
tes-vous? demande-t-il au malheureux qu'on tranait ainsi.--Je
suis  la reine de la Grande-Bretagne.--Sire, dit aussitt le Blanc
chevalier  celui qui tenait les rnes, est-ce l le traitement qu'on
doit infliger  chrtien?--On lui ferait, dit l'autre, pis encore,
si on lui rendait justice. Il m'a honni dans ma femme pouse, celle
dont il soutient la tte.--N'en croyez rien, chevalier. Jamais je
n'eus telle pense  l'gard de sa femme.--Puisqu'il nie, chevalier,
au lieu de vous venger de vos propres mains, que ne l'accusez-vous en
cour? ne redoutez-vous pas la reine,  laquelle il appartient?--Il
n'y a pas de reine qui m'empche de venger ma honte.--C'est donc
moi qui le protgerai: je le prends sous ma garde. En mme temps,
il dbande les yeux du patient; l'autre recule, revient et reoit
dans les reins une pointe de lance qui l'abat mort aux pieds de son
cheval. Ceux qui l'accompagnaient prennent la fuite et le Blanc
chevalier prsentant le cheval conquis  celui qu'il venait de
venger: Montez, dit-il, et suivez-moi.--Sire chevalier, si vous le
trouviez bon, je gagnerais mon logis, pour me saigner et ventouser
avant de retourner prs de la reine. Et comment lui nommerai-je
mon librateur?--Vous lui deviserez mon cu, cela suffira. Ils se
quittrent, et quand la reine,  quelques jours de l, apprit de
la bouche du chevalier ce qui lui tait arriv, elle n'eut pas de
peine  deviner que le librateur tait encore le vainqueur de la
Douloureuse garde.

On tait au mois d'aot, la scheresse tait grande. Chemin faisant,
le Blanc chevalier rvait profondment, et nous n'avons pas besoin
de dire quel tait le sujet de sa rverie. Son cheval, qu'il ne
dirigeait plus, entre dans un bourbier nouvellement dessch, pose
les pieds dans une profonde crevasse, bronche, tombe et l'entrane
sous lui. Les cuyers accourus le trouvent embarrass sous les flancs
de l'animal. On le dgage avec peine, on relve le cheval, et, comme
il venait de remonter, il fait rencontre d'un homme de religion
auquel il demande la voie de la maison la plus voisine. coutez, dit
le saint homme, un bon conseil. Ne chevauchez jamais aprs les Nones
du samedi; autrement il vous arrivera plus de mal que de bien. Il
les mne dans l'abbaye o lui-mme tait reclus; le Blanc chevalier y
resta dix jours, baign, ventous, mais non guri. En quittant cette
maison, il changea l'cu d'argent  trois bandes vermeilles pour un
autre de sinople  la bande blanche de belic; ne voulant plus rien
devoir aux vertus surnaturelles du premier cu.

Le jour mme, il rencontre un chevalier arm qui lui demande  qui il
est.--Au roi Artus.--Dites alors au plus vain des rois. Sa maison
est le rendez-vous de tous les vaniteux. L'autre jour un chevalier
navr avait fait jurer  l'un de ceux qui vivent  cette cour, qu'il
le vengerait de quiconque dirait mieux aimer que lui celui qui
l'avait navr: c'tait un engagement bien draisonnable; Gauvain
lui-mme n'en serait pas venu  son honneur.--Seriez-vous, sire
chevalier, de ceux qui aiment moins le navr que celui qui l'avait
navr?--Oui, sans doute.--Et moi, je suis celui qui fit le serment
dont vous parlez. Confessez que vous aimez mieux le navr.--Je ne
mentirai pour rien au monde.--Dfendez-vous donc.

Ils prennent du champ, reviennent et se frappent rudement; ils font
plier sous eux les arons: mais le glaive du Chevalier malade perce
l'cu, s'ouvre passage dans le haubert, et y laisse le fer et le
bois. Ils tombent de cheval en mme temps; le Chevalier malade relev
le premier s'lance sur l'autre chevalier l'pe haute. Mais il ne
trouve plus qu'un corps inerte; l'me s'en tait alle.

Il remonte  grand'peine, et gagne lentement la fort. Ses cuyers
rassemblent des branches et des rameaux, en forment une litire
qu'ils enferment dans un merveilleux tissu de soie, prsent de
la Dame du lac. Aprs avoir doucement couch leur seigneur, ils
attachent  la litire deux beaux palefrois et se remettent lentement
en marche.




XXVI.


Messire Gauvain, de son ct, avait commenc sa qute. Aprs avoir
err quinze jours sans rien apprendre du chevalier vainqueur de la
Douloureuse garde, il fit rencontre d'une demoiselle  laquelle il
ne manqua pas de demander nouvelles de celui qu'il cherchait. C'tait
prcisment la pucelle que la Dame du lac avait envoye au Blanc
chevalier pour lui indiquer le chemin de la Prison douloureuse. Ah!
dit-elle, vous tes monseigneur Gauvain qui nous aviez laisses dans
la Douloureuse garde!--Ce n'tait pas  moi, demoiselle,  vous en
tirer: mais enfin quelles nouvelles de notre chevalier?--Suivez votre
chemin; peut-tre en apprendrez-vous quelque chose. Cela dit, elle
laissa Gauvain  l'entre d'une fort.

Quand il en sortit, il vit la prairie couverte de nombreux pavillons,
et non loin de lui deux palefrois tranant lentement la litire du
Chevalier malade. Il alla demander aux cuyers  qui la litire
appartenait.-- un chevalier gravement bless, qui vient de
s'endormir. Gauvain n'insista pas et revint aux pavillons de la
prairie. Il voit bientt passer deux chevaliers qui allaient prendre
le frais dans le bois. Il les salue et apprend d'eux que ces tentes
sont au roi des Cent chevaliers. On ne dsignait pas autrement ce
prince, parce qu'il se faisait toujours accompagner ainsi: le livre
de Merlin le nomme Aguiguenon, et celui de Lancelot, Malaquin; il
tait cousin de Galehaut, et la terre d'Estrangor qui lui appartenait
tait sur les marches de Norgalles et de Cambenic.

Comme ils s'loignaient, Gauvain vit sur la mme voie deux cuyers
qui portaient une bire. Leur seigneur, dirent-ils, venait d'tre
tu pour avoir soutenu qu'il aimait moins le navr que celui qui
l'avait navr.--Et quelles taient les armes de celui qui mit  mort
votre seigneur?--Un cu de sinople  la bande blanche de belic; 
le voir, on et cru qu'il tait lui-mme assez malade.--Oh! pensa
Gauvain, ce doit tre le chevalier que je cherche et qui dferra le
chevalier navr  la cour du roi. Il allait rentrer dans la fort,
quand il remarqua  peu de distance une enceinte de lances forme
autour d'un riche pavillon devant lequel tait assis Helain le blond,
un des meilleurs chevaliers de la Table ronde. Soyez le bienvenu,
monseigneur Gauvain! lui dit Hlain en se levant; o allez-vous
ainsi?--En qute d'un chevalier qu'on porte en litire.--Mais le jour
baisse; vous n'esprez pas le retrouver, une fois la nuit venue:
remettez  demain votre qute. Gauvain y consentit et entra dans le
pavillon.

On allait le dsarmer, quand on entendit un grand bruit au dehors.
C'tait la compagnie d'une dame monte sur un palefroi, et
chevauchant sous un dais que tenaient quatre chevaliers, pour la
garantir des rayons du soleil couchant. Elle portait un manteau
d'hermine jet sur une robe de satin vermeil. Vingt chevaliers du roi
des Cent chevaliers arrivent et s'adressent  l'escorte: Seigneurs,
dit le premier, notre roi dsire que vous conduisiez cette dame  son
pavillon.--Nous n'avons rien  faire avec votre roi.--Nous saurons
bien vous contraindre d'obir. Le combat s'engagea, et le parti des
Cent chevaliers l'et emport, si Gauvain ne ft intervenu. J'offre,
leur dit-il, de conduire cette dame au pavillon de votre roi et de
la ramener. C'tait la dame de Nohan, qui se rendait de son ct
 l'Assemble des Marches de Galore; car alors les hautes dames
paraissaient  ces runions pour mieux encourager ceux qui prenaient
part aux joutes[39]. Le roi des Cent Chevaliers vint  la rencontre
de la dame, et l'aurait volontiers retenue, si Gauvain ne se ft
engag  la ramener au milieu des siens. Aprs l'avoir reconduite, il
revint au pavillon d'Helain; mais ce retard d'une nuit l'empcha de
rejoindre le Chevalier malade.

[Note 39: L'usage en revint au treizime sicle; mais on voit qu'il
tait interrompu au douzime, poque de la composition du Lancelot.
Pour cette assemble de Galore, voyez plus haut, page 185, _note_.]

Celui-ci, le lendemain, se fit poser  terre sous un grand orme,
pour prendre le frais et essayer de dormir. Vient  passer une
dame richement accompagne; elle veut voir quel est ce chevalier
endormi, descend, se baisse, lui dcouvre le visage, et reconnat en
fondant en larmes celui qui l'avait dlivre des poursuites du roi
de Northumberland. Ah! dit-elle aux cuyers, gurira-t-il?--Nous le
croyons. Rveill par le bruit, le malade a beau se dtourner, elle
lui porte les mains sur le visage et lui couvre de baisers la bouche
et les yeux. Cher seigneur! disait-elle, ne vous cachez pas, je vous
ai reconnu: je vous demande en grce de consentir  attendre chez moi
votre parfaite gurison; vous n'aurez  craindre aucun indiscret, et
nous prendrons de vous tout le soin possible.

C'tait encore, on l'a dj devin, la dame de Nohan, que le
Chevalier malade ne put se dfendre de suivre. La litire se remit
en marche: ils passrent devant la Douloureuse garde sans s'y
arrter, et descendirent dans un des chteaux de la dame, qui tait
 dix lieues de Nohan. Le chevalier y sjourna jusqu'au temps de sa
parfaite gurison.

Nous ne suivrons pas Gauvain dans tous les incidents de sa qute;
nous ne dirons pas comment il rencontra le flon Brhus sans piti,
frre de Brandus; comment il se dfendit de ses mauvais tours,
et apprit enfin le nom du vainqueur de la Douloureuse garde. Ces
aventures multiplies et assez confuses peuvent tre facilement
distraites du livre de Lancelot.




XXVII.


Une fois guri de ses blessures, notre chevalier remerciait la
dame de Nohan et prenait cong d'elle. Il rencontra le soir mme
un cuyer chevauchant  toutes brides. Qui vous oblige  tant de
hte? lui dit-il en passant devant lui.--Je cherche celui qui seul
peut nous tirer de peine; madame la reine est dans la Douloureuse
garde, et les gens du chteau jurent de la retenir tant que ne sera
pas revenu le preux chevalier qui l'a conquise. La reine a envoy
des messagers sur toutes les routes pour s'enqurir de lui et le
prier de venir la dlivrer.--Bel ami, dit le Chevalier, madame la
reine sera-t-elle dlivre si celui dont tu parles rentre dans le
chteau?--Assurment.--Retourne, et dis  madame la reine qu'il
arrivera cette nuit ou demain matin.--Mais j'ai ordre de ne revenir
qu'aprs avoir vu ce chevalier.--Rapporte que tu l'as vu.--Vous tes
donc celui que je cherche?--Eh! tu me fais parler malgr moi.

Il entra dans la Douloureuse garde en mme temps que l'cuyer.
Toutes les rues taient illumines de cierges et de torches. O est
la reine? demande-t-il  l'cuyer.--Je vais vous conduire  elle:
mais il faut traverser un souterrain ferm d'une porte de fer.
Avant de la franchir, le Chevalier dpose son heaume, il entre,
l'cuyer lui tend une poigne de chandelles[40], en l'avertissant
de les allumer pendant qu'il poussera la porte derrire lui; mais
il la ferme en dehors et s'esquive. Le Chevalier, ne l'entendant
plus, devine qu'on l'a tromp, qu'il ne trouvera pas la reine et
ne sortira du souterrain que par la grce de Dieu. La nuit arrive
et s'coule. Au point du jour, il aperoit d'incertaines lueurs et
entend une voix de femme: Sire chevalier, vous le voyez, vous n'avez
pas de dfense; il faut composer pour sortir d'o vous tes.--Que
demande-t-on de moi?--Que vous rameniez la paix dans ce lamentable
chteau.--Mais la reine, o est-elle?--Loin d'ici; elle vous charge
d'tre son otage. Par vous doivent cesser les enchantements de la
Douloureuse garde.--Et par quel moyen?--Faites ce que vous pourrez
et ce qu'exigera l'aventure.--J'en prends l'engagement. Une fentre
s'claire au haut de la vote et laisse voir des reliques de saints:
Lancelot jure sur elles de ne reculer devant aucun obstacle.

[Note 40: _Plein poing de chandelles_. Expression qui revient
souvent.]

Alors la porte de fer tourne sur ses gonds et s'ouvre de nouveau; il
trouve en dehors un repas abondant dont il avait grand besoin. Une
voix lui crie: Maintenant, vous avez le choix de demeurer quarante
jours dans le chteau, ou de tenter de conqurir la double clef des
enchantements.--Je prfre, dit-il, le second parti.

En reprenant les armes qu'il avait dposes  l'entre, il se signe
et avance. D'abord il est dans une nuit profonde, puis, par la baie
d'une porte loigne, il voit poindre une lumire. Il marche de ce
ct, franchit la porte, et, tout d'un coup, entend un grand bruit;
il avance encore, malgr un fracas horrible qui lui donne  penser
que la vote s'croule. Les parois, le seuil, tout semble tourner
sur lui; il se retient  la muraille du mieux qu'il peut, jusqu'
l'entre d'une seconde porte cintre. Elle tait dfendue par deux
chevaliers de cuivre maill[41], tenant chacun une grande pe
que deux hommes auraient eu peine  soulever. Ils en ferraillaient
constamment, de faon que rien ne pouvait passer sans tre mis en
pices.

[Note 41: _Deux chevaliers de cuivre tresjet_. Ce dernier mot parat
avoir prcisment le sens d'_maill_. Cet mail donnait au cuivre
une belle couleur d'or et d'outremer.]

Le Chevalier, l'cu en avant, s'lance entre les pes qui pntrent
dans les mailles de son haubert jusqu' l'paule, d'o s'chappe
un jet de sang; il passe outre en tombant sur ses mains: malgr la
douleur qu'il ressent de cette chute, il reprend l'pe tombe devant
lui et continue d'avancer, toujours l'cu devant sa poitrine. Il
arrive ainsi  une troisime porte dfendue par un puits[42] de sept
pieds de long et de large, exhalant une odeur ftide, et d'o sortait
un bruit effroyable.  la porte tait un grand thiopien, jetant par
la bouche des torrents de flamme bleue, tandis que jaillissaient des
charbons ardents de ses yeux.  l'approche du Chevalier, le monstre
lve des deux mains une hache norme, prte  retomber ds qu'il le
verrait  porte.

[Note 42: Ici finit la lacune du bon masc., 337, f 16.]

Le Chevalier hsita un instant, le puits seul paraissant offrir
un obstacle insurmontable. Cependant il se souvient du serment
qu'il a prononc, remet l'pe dans le fourreau, prend son cu par
l'extrmit des guiches, et le lance de toute sa force au visage de
l'thiopien: la hache cartle l'cu, mais elle y reste engage. D'un
grand lan, le Chevalier saute de l'autre ct du puits en levant
les mains qu'il arrte sur le cou de l'thiopien. Celui-ci fait
de grands efforts pour dgager sa hache, et cependant le Chevalier
lui treint la gorge et le frappe au visage  poings ferms. Force
lui est de lcher son arme, il flchit, tombe  la renverse; le
Chevalier, tomb en mme temps que lui, se relve, le saisit par les
pieds et le prcipite dans le gouffre.

Alors il regarde autour de lui. Une femme de cuivre merveilleusement
maill tenait de la main droite la double clef des enchantements.
Pour les prendre il approche d'un pilier de cuivre dress au milieu
de la salle. Des lettres creuses dans le mtal disaient: _La grosse
clef dferme le pilier, la menue le coffre._ Il ouvre le pilier,
aperoit le coffre; mais, quand il touche  la seconde clef, il
entend un bruit si effroyable, des cris si perants, que le pilier
lui-mme en est branl. Il se signe, ouvre le coffre, et de trente
tuyaux de cuivre sortent autant de voix distinctes, plus douloureuses
l'une que l'autre. De l partaient tous les enchantements rpandus
dans le chteau. De violents tourbillons se forment et de noires
vapeurs, puis des clameurs aussi pouvantables que si tous les
diables d'enfer eussent t l runis. En ralit, il s'y en trouvait
un assez grand nombre. Le Chevalier sent ses forces l'abandonner;
il tombe pm devant le pilier: quand il revient  lui, le pilier,
l'image de cuivre, le puits, les deux chevaliers qui gardaient la
premire porte, tout avait disparu. Le souterrain tait ouvert, il
en sortit tenant dans ses mains la double clef des enchantements. En
repassant par le cimetire, il n'y trouva plus de tombes, de lettres
ni de heaumes; il s'agenouilla dans la chapelle, dposa les clefs sur
l'autel et monta au palais.

Comment peindre la joie illuminant tous les visages, et dire les
actions de grces qu'on lui rendit! Il sut alors que la reine n'avait
pas t retenue prisonnire et qu'on s'tait entendu pour le tromper
et le dcider ainsi  revenir  la Douloureuse garde. Il ne s'y
arrta qu'une seule nuit et, ds le lendemain, il fit ses adieux 
ceux qu'il venait de dlivrer de la cruelle oppression des dmons.

 compter de ce moment, la ville, le bourg et le chteau ne
s'appelrent plus que la _Joyeuse Garde_: nous en reparlerons plus
d'une fois.




XXVIII.


Notre chevalier, le lendemain, longeant le cours d'une rivire,
aperut sur l'autre rive une haute bretche que protgeait une
enceinte de palissades. Dans l'intention de s'y arrter, il passa
le gu avec la demoiselle qui l'avait si longtemps attendu dans la
Joyeuse garde. Le gardien de la bretche tira la porte coulante[43]
 leur approche, et laissa entrer les cuyers et la demoiselle.
Mais, quand ce fut au tour du Chevalier, il fit revenir la porte sur
elle-mme. Frre, lui demande le Chevalier, pourquoi me laisses-tu
dehors?--C'est qu'avant d'entrer, vous devez me dire qui vous
tes.--Je suis de la maison du roi Artus; cela doit te suffire.--Oui,
pour que la porte reste baisse.--Au moins laisse sortir mes cuyers
et ma demoiselle. Ici, pas de rponse, et le bon chevalier, outr de
dpit, repassait lentement le gu, pendant que la dame de la bretche
tait la housse de l'cu que les cuyers avaient dpos.  la vue
du blason d'argent  la bande noire[44], elle se hte d'ouvrir la
fentre et de crier: Revenez, revenez, chevalier! veuillez, au
nom de la chose que vous aimez le mieux, passer la nuit dans notre
maison.

[Note 43: La porte colice. Comme celle dont il est parl dans le
Roman de la Rose:

  Si a bones portes coulans,
  Pour faire ceux dehors dolans;
  Et pour eux prendre et retenir
  S'il osoient avant venir.

On peut voir une belle gravure de la porte colice ou coulante
de Villeneuve-sur-Yonne, qui existe encore, dans le _Dictionn.
d'architecture_ de M. Viollet-Le-Duc, t. VII, p. 336.]

[Note 44: Nous avons dj averti nos lecteurs, p. 185, que nous
laisserions de ct les trois assembles ou rencontres qui, dans le
roman, nous paraissaient faire double emploi avec celles o Galehaut
sera le tenant contre le roi Artus. Des incidents d'un seul rcit
primitif les rdacteurs de l'ensemble avaient form sans ncessit
deux rcits distincts. C'est dans ces premires assembles que
Lancelot avait port l'cu d'argent  la bande noire qui le fait ici
reconnatre.]

Le Chevalier revient sur ses pas. Cette fois la porte se tire
devant lui; il est conduit dans une chambre haute o ses cuyers le
dsarment. La dame eut tout loisir d'admirer la beaut de son corps
et la bonne grce de ses mouvements. On cornait le dner, quand
arrive le matre de la bretche: Ah! sire, lui dit la dame en le
dbarrassant de ses armes, vous avez pour hte le preux jouteur
dont vous me parliez, celui qui vainquit l'assemble.--Dame, dit
svrement le bon chevalier, vous n'tes pas courtoise d'avoir
dcouvert l'cu que je tenais cach.--Pardonnez, sire,  ma
curiosit; elle nous permet de vous rendre tout l'honneur qui vous
est d.--En effet, dit  son tour le matre du logis, vous tes
l'homme que je dsirais le plus connatre. Non que vous m'ayiez bien
trait  la deuxime assemble; vous nous avez renverss, moi et mon
cheval l'un sur l'autre, et peu s'en fallut que j'en eusse le coeur
crev.

On se mit au manger. Les nappes tes, le bon chevalier demande au
matre de la maison ce qui l'avait oblig  sortir arm. Je revenais
de garder un pont, dans l'espoir de voir passer celui qui promit au
navr de combattre quiconque aimerait mieux celui qui l'avait navr.
Le navr tait mon ennemi mortel, pour avoir tu le frre de ma mre:
vous comprenez que, pour venger cette mort, je donnerais ma vie.

Ces paroles dsolrent le bon chevalier, qui regretta bien de les
avoir provoques. Il cacha son motion; les lits furent dresss, ils
allrent reposer. Mais lui ne put dormir: toute la nuit il gmit
et pleura; car il se voyait contraint, pour viter le parjure, de
provoquer celui qui lui donnait une si courtoise hospitalit.

De grand matin, il se prsente devant son hte, tout arm,
 l'exception du heaume et des gants: Beau sire, dit-il en
s'agenouillant, vous m'avez fait grande courtoisie; je vous demande
un don, pour le temps que je resterai dans votre maison.--Sire,
relevez-vous; sauf mon honneur, il n'est rien que je puisse vous
refuser.--Grand merci! avouez donc que vous aimez mieux le navr que
celui qui l'a navr.

--Sainte-Marie! tes-vous donc le chevalier qui jura de venger le
navr?

--Vous l'avez dit. Le chtelain resta un temps sans parler. Enfin:
Sire, dit-il, sortez d'ici; j'aime mieux le navr que le mort.

Le bon chevalier partit avec sa demoiselle et les cuyers. Mais
bientt il voit accourir le matre de la bretche, entirement arm.
Chevalier, dit-il, j'aime mieux le mort que le navr. Je ne pouvais
refuser le don que je vous avais promis, pour le temps o vous seriez
mon hte; mais nous sommes en pleine campagne.

Notre chevalier veut inutilement l'apaiser. Ils prennent du champ;
la rencontre est assez rude pour que tous deux vident les arons et
soient jets sous le ventre de leurs chevaux. Ils se dbarrassent,
jettent leurs cus, brandissent les pes et se frappent  coups
redoubls. Le matre de la bretche perd le premier de ses forces; il
recule: l'autre, tout en le tenant de court, le prie de reconnatre
qu'il aime mieux le navr.  Dieu ne plaise que je dmente ce que
j'ai dans le coeur! Le bon chevalier le mnage moins; le fait
reculer jusqu' la rive, et le prie encore d'accorder ce qu'il lui
demande.--Jamais! D'un dernier coup il l'tend  terre; il appuie
un genou sur sa poitrine, il dlace son heaume: Vous pouvez encore
sauver votre vie.--Plutt mourir! Pour ne pas l'achever de son
pe, le bon chevalier le saisit, le soulve et va le jeter dans le
courant. Cela fait, il s'loigne en regrettant le serment qui vient
de le contraindre  tuer un prud'homme qui lui avait donn le pain,
le sel et le gte.




XXIX.


Aprs avoir ainsi combattu et mis  mort malgr lui le vavasseur
chez lequel il avait reu une si courtoise hospitalit, le Chevalier
erra tristement le reste du jour sans trouver aventure. Il passa la
nuit chez une dame veuve,  l'entre d'une fort voisine de Kamalot,
et se remit en chemin le lendemain matin, toujours accompagn de la
demoiselle du Lac et de ses deux cuyers. Bientt il fit rencontre
d'un valet mont sur un grand chasseur. Valet, lui dit-il, quelles
nouvelles?--L'arrive  Kamalot de madame la reine.--Quelle
reine?--La reine Genivre, la femme du roi Artus. Et, cela dit, le
valet s'loigne.

Le bon chevalier, tout pensif, arrive dans Kamalot. Il abandonne les
rnes et laisse le coursier aller  l'aventure, jusqu'en face d'une
maison forte. Aux fentres tait une dame, en simple chemise et
surcot, les tresses rpandues sur les paules: elle plongeait les
yeux sur les prs et les bois. Le bon chevalier, sortant tout  coup
de sa rverie, la regarde et retient son cheval pour la contempler
plus longtemps.

Vint alors  passer un chevalier arm de toutes armes, qui lui
demande ce qu'il a tant  regarder. L'autre ne l'entend pas et ne
fait nulle rponse. Je demande ce que vous regardez, dit l'inconnu
en le poussant au bras.--Ce qui me plat; et vous n'tes pas
courtois de me jeter ainsi hors de mes penses.--Je vous demande
pourtant, par la chose que vous aimez le plus, quelle est cette dame
que vous regardez si bien?--C'est madame la reine.--Est-ce  vous
de savoir quelle est la reine? Bien m'est avis que vous ne regardez
de ce ct que pour viter de me parler. Aprs tout, auriez-vous le
courage de me suivre?--Oh! rpond le bon chevalier, si vous allez
o je n'oserais aller, vous pouvez vous vanter de passer les plus
renomms de prouesse.--Nous verrons bien.

L'inconnu continue son chemin et le bon chevalier le suit. Beau
sire, lui dit l'inconnu, vous passerez la nuit chez moi, et demain
matin nous irons o je vous ai dit. Le bon chevalier se laissa
hberger dans une maison qui longeait la rivire; et, le lendemain
de grand matin, il s'arme, sort avec son hte, en annonant  la
demoiselle et  ses cuyers, qu'il viendra les reprendre ds que
l'aventure sera mise  fin. Pour tre sr de n'tre pas dcouvert,
il avait pass  son cou un vieil cu enfum, au lieu de celui
qu'il avait apport la veille. En continuant  suivre le cours de
l'eau, ils se retrouvrent  l'entre de Kamalot. Les murs, les
tours, les moulins, rappellent alors  notre chevalier le jour de
son adoubement. Il arrte son cheval, en laissant l'autre chevalier
aller en avant et arriver le premier devant la maison du roi,
situe, comme tous les autres manoirs d'Artus, sur la rivire. Une
dame tait aux loges; c'tait encore la reine qui suivait des yeux
le roi partant pour la chasse. Elle avait lev sa guimpe[45] pour
se dfendre de la fracheur matinale, et tait en simple surcot.
Quand passa le premier des deux chevaliers, elle baissa sa guimpe,
et celui-ci lui dit: Madame, vous plairait-il me dire si vous tes
la reine?--Oui; pour quelle raison le demandez-vous?--Dame, pour un
chevalier, le plus fou des chevaliers.--Est-ce de vous que vous
entendez parler?--Oh! non.--De qui donc? il ne voulut pas rpondre
 cette question, dans la crainte de nuire au compagnon qu'il avait
perdu de vue, et il poursuivit son chemin. Peu de temps aprs, le bon
chevalier arrive en face de la maison du roi. Des femmes lavaient
leur linge dans la rivire: N'avez-vous pas vu, leur demande-t-il,
passer un chevalier?--Nenni, nous ne faisons que d'arriver. Mais
la reine, qui avait entendu la demande et la rponse, abaissant de
nouveau sa guimpe: Sire chevalier, dit-elle  haute voix, celui que
vous cherchez est entr dans la fort. Ne perdez pas un moment si
vous voulez le rejoindre. Il lve les yeux et reconnat la reine. 
ces mots: _Ne perdez pas un moment_, il pique son cheval des perons
sans rpondre, mais sans dtourner les yeux du visage de la reine.
Le cheval qu'il ne dirige plus cde alors  l'envie de s'abreuver
et descend dans la rivire. Le lit tait profond, si bien que la
bte enfonce et nage jusqu' l'autre bord, dfendu par les murs
du palais. Elle revient, perd ses forces; le souffle lui manque;
elle va disparatre avec celui qu'elle porte, quand la reine, qui
suivait des yeux le Chevalier avec une attention presque gale, dit:
Sainte Marie! au secours! Messire Yvain de Galles sortait pour
aller rejoindre le roi: Ah! messire Yvain, lui dit-elle, voyez ce
chevalier; il va mourir s'il n'est secouru. Yvain aussitt pousse
dans l'eau et arrive au chevalier, dont les flots avaient dj
plusieurs fois recouvert les armes; il le ramne  la rive. Eh, beau
sire! lui dit-il, comment n'avez-vous pas retenu votre cheval?--Vous
voyez, sire, je le laissais boire.--Vous le laissiez plutt noyer et
vous noyer avec lui. O alliez-vous donc?--J'entendais  suivre un
chevalier.

[Note 45: La guimpe ou guimple tait, comme on doit le savoir, une
sorte de voile pais pass sur le cou, tombant sur la poitrine quand
on le baissait, couvrant le nez et mme les yeux quand on le tenait
lev. Il ne faut pas l'oublier, ni prendre le change quand on voit
les dames lever ou baisser leur guimpe.]

Yvain l'et aisment reconnu s'il et eu la ventaille abaisse et
s'il et gard l'cu qu'il avait port  la dernire assemble. Mais
celui qu'il avait choisi le matin ne donnait pas grande ide de lui.
Yvain lui demande s'il tenait toujours  rejoindre son compagnon:
Assurment.--Repassez donc la rivire, vers le gu, un peu plus
haut; suivez dans la fort le chemin qui sera devant vous. Cela dit,
il le laisse, et le bon chevalier qui ne pouvait dtourner ses yeux
de la reine, au lieu de gagner le gu, suit les maisons sans penser
o il va. Bientt arrive Dagonnet, le sot chevalier, qui lui demande
ce qu'il cherche; et, n'obtenant pas de rponse, saisit le cheval au
frein et l'emmne, sans trouver la moindre rsistance.

Assurment, disait la reine  Yvain, ce chevalier vous doit la vie;
sans vous il se ft noy.--Et c'et t dommage, rpondait Yvain,
car, malgr son cu enfum, on voit qu'il est jeune et de bonne
nature.--Mais voyez donc; n'est-ce pas encore lui qui se laisse
arrter? Allez voir, je vous prie, messire Yvain. Yvain obit, va
reconnatre Dagonnet et les conduit en riant devant la reine. En
vrit, madame, vous aviez bien devin; notre chevalier a t pris
par Dagonnet.--Oui, dit le sot, je l'ai rencontr prs du gu; je lui
ai parl, il n'a pas rpondu: j'ai saisi le frein de son cheval, il
m'a laiss faire, et je vous l'amne prisonnier.--C'est fort bien,
Dagonnet, dit messire Yvain; si vous voulez, il restera sous ma
garde.--J'y consens, dit le sot, mais en rpondez-vous?--N'en soyez
pas inquiet.

Tout cela fit assez rire la reine et les dames et demoiselles qui
l'entouraient; car on connaissait Dagonnet pour la plus couarde pice
de chair qu'on pt imaginer.

La reine cependant regardait le bon chevalier. Son grand air et sa
bonne tenue n'chappaient pas  son attention. Savez-vous, Dagonnet,
dit-elle, le nom de votre prisonnier?--Non, madame; je n'ai pu
tirer un seul mot de lui. Au son de la voix de la reine, le bon
chevalier, qui tenait sa lance par le milieu de la hampe, lve la
tte, carte les doigts de la main; le glaive tombe et va dchirer
la soie du manteau de la reine. Surprise trangement, elle dit 
demi-voix: Ce chevalier ne semble pas avoir en lui toute la sagesse
du monde.--S'il en et eu quelque peu, reprend Yvain, Dagonnet ne
l'et pas ramen jusqu'ici. Voyons, chevalier, qui tes-vous?--Qui
je suis? un chevalier.--Je le vois bien; et que demandez-vous?--Je
ne sais.--Attendez-vous quelqu'un ou quelque chose?--Vraiment, je ne
sais que dire.

Madame, dit Yvain, j'ai promis  Dagonnet de le garder; mais, si
vous voulez me servir de garant, je le laisserai partir.--Oh! je
puis, sans trop m'engager, rpondre de lui  Dagonnet. Messire Yvain
relve la lance, la rend au prisonnier de Dagonnet, le conduit au bas
des degrs, et lui montrant le gu: Beau sire, voici le chemin qu'a
pris celui que vous vouliez rejoindre.

Cette fois, le prisonnier de Dagonnet passa le gu et entra dans la
fort, tandis que messire Yvain, curieux de savoir ce qui adviendrait
de lui, montait  cheval sans chausser d'perons, et le suivait 
distance. Il le vit approcher d'un tertre sur lequel flottait un
gonfanon. C'tait l'enseigne du chevalier dont il avait perdu la
trace, et qui justement alors descendait de leur ct. Ah! sire,
lui dit le prisonnier de Dagonnet, je vous rejoins enfin. Que me
vouliez-vous, en m'engageant  vous suivre?--Avant tout, je veux
savoir quelle est votre prouesse.--C'est l ce que je montrerai
volontiers. Le chevalier s'loigne un peu, va prendre son cu et sa
lance, et pique vers le prisonnier de Dagonnet qui le reoit comme
il convient, et le fait sauter par-dessus les arons. Puis, arrtant
au frein le cheval, il le prsente au vaincu: Reprenez-le, dit-il.
J'ai mieux  faire que de vous l'enlever.--Non, il n'en sera pas
ainsi; vous m'avez abattu, mais vous n'aurez pas le mme avantage
 l'escrime.--Vous le voulez? Voyons donc. Il descend  son tour,
met en avant l'cu, tire son pe et attend le chevalier. Les coups
retentissent sur les cus et les heaumes: le prisonnier de Dagonnet
gagne du terrain, pousse et fait reculer l'autre, qui, reconnaissant
qu'il n'est pas de force, dit: Je vous rends les armes; vous pouvez
venir o je vous conduirai; le chemin ne sera pas long.--J'irai
volontiers. Ils remontent tous deux et chevauchent, suivis de prs
par messire Yvain; car ce qu'il avait dj vu lui donnait envie d'en
voir la suite.

Aprs avoir chemin quelque temps, le chevalier vaincu dit: Nous
sommes ici prs de la demeure de deux gants. Personne n'ose les
aborder, s'il ne veut se dclarer ennemi du roi Artus et de la reine
Genivre. Voici le sentier qui conduit  eux; allez-y, si vous
voulez.

Le prisonnier de Dagonnet ne rpond pas, mais pique des deux
perons, la lance sur feutre et l'cu devant la poitrine. Il est
bientt aperu par un des deux gants, qui, d'une voix bruyante:

Chevalier, si tu as en haine le roi Artus et la reine Genivre,
avance et sois le bienvenu. Si tu les aimes, viens recevoir la
mort.--Par ma foi! je les aime, et je vais te punir de ne pas les
aimer. Le gant avance, lve une lourde massue; mais il tait si
grand, il avait les bras si longs, qu'il la fait porter au-del
du cheval du prisonnier de Dagonnet; elle ne frappe que la terre,
pendant que notre bon chevalier, de la pointe de sa lance, le
jette mort devant lui. L'autre gant arrive en ce moment, lve son
norme massue et la fait retomber sur la croupe du cheval; l'animal
s'affaisse, les deux jambes rompues. Le prisonnier de Dagonnet se
dgage: couvert de son cu, il marche sur le gant qui hausse une
deuxime fois sa massue. Elle rencontre l'cu, l'cartle et le met
en pices. Mais d'un revers de lance, le prisonnier de Dagonnet
fait tomber le poing qui tenait la massue; et quand le gant hausse
l'autre bras pour l'assommer d'un coup de poing, il est lui-mme
atteint du tranchant de l'pe qui, aprs lui avoir ouvert le
ventre, descend sur son pied et le spare de la jambe. Il flchit
et tombant de son haut ne peut continuer la lutte. Le vainqueur ne
daigne pas lui arracher la vie. En ce moment Yvain se dcouvre au
prisonnier de Dagonnet, qui lui dit en le reconnaissant: Avez vous
vu comment ces gloutons ont tu mon cheval?--J'enrage de me trouver
 pied.--Calmez-vous, chevalier; voici le mien, que je vous prie
de monter; dites seulement au chevalier que vous avez vaincu de me
prendre en croupe jusqu' Kamalot.--Grand merci de votre offre, sire!
Vous, chevalier, descendez; laissez les arons  monseigneur Yvain,
et montez en croupe derrire lui. C'est ainsi que rentra messire
Yvain dans Kamalot. Il y arriva comme la reine revenait du moutier,
appuye sur messire Gauvain. Une grande compagnie les attendait
dans la salle du palais; Yvain descendit au bas des degrs, laissa
retourner le chevalier vaincu, et s'approchant de Gauvain: Sire,
dit-il, on parle beaucoup des aventures de Kamalot; mais je ne crois
pas qu'il en soit arriv de plus merveilleuses que celles dont je
viens d'tre tmoin.--Contez-nous-les donc, dit messire Gauvain.
Yvain dit comment le prisonnier de Dagonnet avait rduit  merci
l'autre chevalier; comment il avait attaqu deux gants, tu l'un,
rendu l'autre incapable de nuire.--En vrit, fit alors messire
Gauvain, le prisonnier de Dagonnet, le vainqueur des gants, ne peut
tre que le nouveau seigneur de la Douloureuse garde.

Dagonnet cependant faisait un bruit insupportable: Le vainqueur de
la Douloureuse garde et des assembles de Galore, le dompteur de
gants, est mon prisonnier! messire Gauvain lui-mme n'a jamais fait
pareille conqute. Je suis le premier chevalier du monde!




XXX.


Le chevalier vainqueur des gants avait, en sortant de la fort,
rencontr un vavasseur revenant de la chasse avec un beau chevreuil
trouss sur le roncin d'un cuyer. Ce vavasseur lui offrit
l'hospitalit: Vous serez bel et bien reu, et vous aurez de ce
chevreuil  votre souper. Le Chevalier ne refusa pas et passa la
nuit dans ce logis. Le lendemain, aprs avoir entendu la messe, il se
fit armer et prit cong du vavasseur.

 quelques jours de l, il arrive devant une chausse qui avait une
lieue de longueur et qu'on avait pratique sur un terrain humide et
marcageux.  l'entre se tenait un chevalier arm qu'il lui fallut
encore dfier, ds qu'il se fut dclar l'ennemi du roi Artus et de
celui qui avait jur de combattre tous ceux qui aimeraient moins
le chevalier navr que celui qui l'avait navr. Notre chevalier
eut beau le conjurer de se ddire, il fut contraint de se mesurer
avec lui, et de lui arracher la vie, pour chapper au parjure. Cette
rencontre devait lui coter cher. Comme en suivant la chausse il
approchait d'une ville appele le Puy de Malehaut, il fut devanc par
deux cuyers qui portaient, l'un le heaume, l'autre l'cu de celui
qu'il venait d'immoler. Ds qu'il eut franchi lui-mme les portes
de Malehaut, elles se refermrent sur lui; il entendit de grands
cris confus, et bientt il se vit entour d'une foule furieuse de
chevaliers, cuyers et sergents qui se rurent  l'envi sur lui et
commencrent par tuer son cheval. Il se dgagea vivement et tint
longtemps en respect plus de quarante glaives tendus vers lui; enfin,
il gagna les degrs d'une maison forte[46] voisine, et continua une
dfense dsespre. Accabl de lassitude, il venait de tomber 
genoux, quand la dame de la maison descendant jusqu' lui offrit de
le recevoir prisonnier: Qu'ai-je fait, dame, pour mriter d'tre
pris?--Vous avez tu le fils de mon snchal, et vous n'chapperez
pas autrement  la vengeance de ses parents et de ses amis. Il
tendit son pe  la dame; la multitude s'arrta, et il se laissa
conduire dans une gele ou prison pratique  l'un des bouts de la
grande salle. Cette gele avait deux toises de large, et la longueur
d'un jet de pierre. Les parois s'en rapprochaient  mesure qu'elles
arrivaient au fate. Deux fentres de verre, ouvertes de ce ct,
permettaient au prisonnier de voir tout ce qui se passait dans la
salle[47]. C'est l que fut enferm notre chevalier.

[Note 46: On disait: _maison fort_. De l le nom propre si commun de
la Maisonfort.]

[Note 47: Il n'est pas ais de bien se rendre compte de la
description de cette gele, qui varie dans les diffrentes leons et
mme dans la mme leon,  quelques alinas de distance; voici la
plus intelligible: La geole estoit au chief de la salle; si estoit
le par desoz, et par dessus greille. Si avoit deux toises en tout
sens, et haut jusqu' la couverture de la salle;  chascune quarrure
de la salle avoit deux fenestres d'ivoire (s. d. de voirre) si clers,
que cil qui estoit dedens povoit veoir tout ce qui entour estoit en
la salle.]




XXXI.


Le conte le laisse ici dans sa gele pour nous ramener au roi Artus,
qui vient d'tre averti par le message d'une dame de ses vassales[48]
que Galehaut, le fils de la Gante, le prince des les tranges,
se prparait  passer outre avec une arme de cent mille fer-vtus.
Dites  la dame qui vous envoie, rpondit le roi, que je partirai
cette nuit ou demain au plus tard.  Dieu ne plaise que j'attende
un seul jour, quand on ose mettre le pied sur nos terres! Et sans
couter les remontrances de ses chevaliers, il partit de grand matin
avec environ sept mille hommes d'armes. Que pouvait un si faible
nombre devant l'arme de Galehaut? Cependant, grce aux merveilleuses
prouesses de messire Gauvain, le Roi des cent chevaliers fut oblig
de cder le terrain  plusieurs reprises; mais, le prince Galehaut,
qui ddaignait de combattre en personne un ennemi si faiblement
soutenu, contraignit enfin les Bretons  sonner la retraite. Il y
eut devant les deux camps un furieux combat; Gauvain, couvert de
blessures, arrta les ennemis devant les premiers retranchements:
mais  peine les assaillants se furent-ils retirs que lui-mme tomba
sanglant, inanim, et le bruit de sa mort se rpandit dans l'arme.
Rien ne peut exprimer la douleur qu'en ressentirent la reine et tous
ceux qui tenaient  l'honneur du roi.

[Note 48: Les mss. 341, f 60, et 773, f 82, v, disent: La
demoiselle des marches de Sezile. Le n 339, f 19, porte seulement
la demoiselle.]

Le camp des Bretons s'tendait le long d'une rivire,  sept lieues
environ de la cit de Malehaut. La jeune et riche dame qui retenait
le Bon chevalier dans sa gele avait perdu nagure son baron; mais
elle tait aime de tous ses hommes, et quand on demandait aux gens
du pays ce qu'ils pensaient d'elle, ils rpondaient: C'est la reine
de toutes les dames.

On a vu que, de la gele o il tait enferm, le Bon chevalier
pouvait entendre et voir tout ce qu'on faisait dans la grande salle.
Plusieurs vassaux, au retour de la bataille livre par Galehaut aux
Bretons, ne manqurent pas de raconter les grandes prouesses et
les blessures dangereuses de monseigneur Gauvain. Le Bon chevalier
fit alors signe  celui d'entre eux qui paraissait avoir le plus
d'autorit sur la dame de Malehaut: Je vous prie, dit-il, d'aller
demander  votre dame la faveur d'un entretien. Le prud'homme obit,
et bientt vint tirer le prisonnier de la gele pour l'amener dans la
chambre haute.

Beau sire, dit la dame, que me voulez-vous?--Dame, que vous
me mettiez  ranon. Je suis un pauvre chevalier; mais il en
est plus d'un, parmi les hommes du roi Artus, qui volontiers me
rachteraient.--Beau sire, rpond la dame, je ne vous ai pas retenu
dans l'espoir d'une ranon, mais pour la justice que je dois  mon
snchal, dont vous avez tu le fils.--Je l'ai fait, dame, pour ne
pas tre parjure; mais, croyez-moi, s'il vous plaisait me mettre 
ranon, vous n'en auriez pas regret. J'apprends que les chelles du
roi Artus et du prince Galehaut doivent encore se rencontrer demain;
laissez-moi prendre part  l'assemble, et je promets de rentrer
la nuit mme en votre prison, s'il me reste assez de force pour y
revenir.--Chevalier, je vous l'accorderai volontiers,  une seule
condition: vous me direz votre nom.--Hlas! je ne le puis.--Vous
n'irez donc pas  l'assemble.--Je veux bien prendre l'engagement de
vous satisfaire, ds que je le pourrai.--Eh bien, partez ds cette
nuit, si vous voulez.--Grand merci, dame. Et il fut reconduit  la
gele.

Cependant, l'arme des Bretons tant devenue plus forte, Galehaut
crut pouvoir, sans en tre blm, dfier tout de bon le roi Artus.
Il chargea le Roi-premier conquis (ainsi dsign pour avoir fait son
hommage avant les autres) de conduire la premire bataille, forte
de quarante mille hommes d'armes. Elle occupa le ct de la rivire
d'Hombre oppos au camp d'Artus. Avant que les Bretons ne fussent
arms, le chevalier de la dame de Malehaut tait arriv, mont sur un
grand destrier et couvert d'armes vermeilles que la dame de Malehaut
lui avait prpares. Il s'tait arrt en face de la bataille du
Roi-premier conquis; mais, au lieu de regarder devant lui, ses yeux
se portaient sur les loges d'une tourelle que le roi Artus avait
fait dresser assez prs du gu, pour tre mieux en tat de suivre
tous les mouvements de ses hommes. Aux loges tait la reine avec
ses demoiselles, puis, au fond de la tourelle, monseigneur Gauvain,
condamn au repos par ses rcentes blessures. Bientt le Roi-premier
conquis pousse dans le gu son cheval, pour avoir l'honneur du
premier coup; le Chevalier vermeil, appuy sur son glaive, ne semble
pas songer  le recevoir. Alors les hrauts, les goujats de la
partie des Bretons, se demandent que vient faire un fer-vtu si peu
press de combattre. Chevalier! crient-ils, ne voyez-vous pas le
Roi-premier conquis; n'irez-vous pas  lui? Il ne les entend pas. Un
ribaud plus insolent s'approche, dtache l'cu et le passe  son cou,
sans que notre chevalier ait l'air de s'en apercevoir. Un autre se
baisse, prend une motte de terre mouille et la lance sur le nasal du
heaume, en criant:  quoi songez-vous, fainant?

L'eau pntrant dans les yeux, le Bon chevalier reprend ses esprits
et voit le Roi-premier conquis, comme il touchait la rive bretonne.
Il pousse  lui, lance baisse, et reoit la premire atteinte:
mais,  dfaut de l'cu, le haubert tait de bonne trempe et ne
fut pas entam. Le roi brisa sa lance contre les mailles, et, plus
vigoureusement touch, tomba lourdement  terre. Ce premier coup
tonna grandement les hrauts qui avaient d'abord si mal jug du Bon
chevalier; et celui qui s'tait empar de l'cu revenant vers lui:
Sire, reprenez votre cu, il sera bien employ avec vous. Le Bon
chevalier laissa, sans daigner regarder, repasser l'cu  son cou;
et cependant, la grande bataille du Roi-premier conquis, voyant le
danger de leur seigneur, passait tout entire sur l'autre rive. Les
premiers arrivs payrent cher leur impatience: puis avancrent les
batailles du roi Artus, et la mle devint gnrale. Cette fois,
l'avantage ne demeura pas aux plus nombreux, grce aux surprenantes
prouesses du Chevalier vermeil, qui rompait lances, abattait chevaux
et cavaliers, tranchait ttes, bras et poitrines. La fin du jour put
seule mettre un terme au carnage. Les gens du Roi-premier conquis
s'loignrent en assez mauvais ordre, et ceux du roi Artus donnrent
au Chevalier vermeil tout l'honneur de la journe. Mais il avait
disparu, et personne ne put dire ce qu'il tait devenu.

Galehaut apprit du Roi-premier conquis que le roi Artus avait engag
tout ce qu'il avait amen d'hommes d'armes, et que la victoire des
Bretons tait due  la prouesse incomparable d'un seul chevalier. Le
lendemain, il envoya au camp des Bretons le Roi des cent chevaliers
et le Roi-premier conquis. Artus les reut avec grand honneur:
Sire, dit le premier, Galehaut, le seigneur des les lointaines,
nous envoie vers vous: il s'tonne d'avoir vu un si petit nombre
d'hommes dfendre les terres dont il rclame l'hommage. Il vous offre
une anne de trve, pour vous donner le temps de rassembler tous vos
chevaliers. Ce terme pass, tenez-vous pour averti de ne plus compter
sur un second dlai; et sachez que notre seigneur Galehaut se fait
fort de retenir dans son parti le Chevalier vermeil, auquel vous avez
d l'honneur de la premire assemble.

Cela dit, les messagers se retirrent, laissant le roi Artus
satisfait de la longue trve qu'on lui accordait, humili d'tre
contraint de l'accepter, inquiet surtout de cette menace de lui
enlever le Chevalier  l'cu vermeil.




XXXII.


Celui-ci s'tait ht de revenir chez la dame de Malehaut. puis de
fatigue, il s'tait, en arrivant, jet sur sa couche, sans toucher
aux mets prpars pour lui. La dame de Malehaut, sachant de retour
les chevaliers qu'elle avait envoys  l'ost du roi Artus, son
suzerain, n'eut rien de plus press que de demander les nouvelles de
la journe. Elle apprit qu'une rencontre des plus meurtrires avait
eu lieu entre les Bretons et les hommes du Premier roi conquis, et
qu'un chevalier aux armes vermeilles avait eu la meilleure part
 la victoire. En entendant cela, la dame regarda en dessous une
cousine germaine  laquelle elle laissait le soin de sa maison, et
sitt qu'elle put lui parler sans tmoins: Belle cousine, dit-elle,
ne serait-ce pas notre chevalier? Je voudrais bien m'en assurer.
S'il a tant combattu, on devra s'en apercevoir  ses armes et  ses
meurtrissures.--Tenez-vous tant  le savoir? fit la cousine.--Plus
que je ne pourrais dire; mais faites en sorte de n'en laisser rien
deviner  personne.

La cousine trouve alors moyen d'loigner de la maison tous ceux qui
la gardaient et, prenant plein son poing de chandelles[49], elles
descendent  l'table et voient le cheval de Lancelot couvert de
plaies  la tte, au cou, aux jambes, tendu prs de la mangeoire 
laquelle il n'avait pas touch. Dieu vous sauve, bon cheval! dit
la dame de Malehaut, vous semblez appartenir  prud'homme. Qu'en
pensez-vous, cousine?--Oh! je pense comme vous qu'il a eu plus
de travail que de loisir; mais ce n'est pas le cheval que votre
prisonnier avait emmen.--Apparemment, reprend la dame, il en aura
perdu plusieurs: allons voir ses armes; nous pourrons juger si elles
ont t bien employes. Elles remontent  la chambre o les armes
taient dposes: le haubert tait fauss, dchiquet vers les bras,
les paules et ailleurs. L'cu tait fendu, cartel, perc en vingt
endroits de trous o l'on aurait aisment pass les poings ferms.
Le heaume tait bossel, barr; le nasal dtach, le cercle tranant
jusqu' terre,  peine retenu par un dernier clou tordu.

[Note 49: Cette expression qui revient encore ici semble indiquer un
faisceau de petits cierges qu'on tenait  la main.]

Voyez, cousine, dit la dame, que vous semble de ces armes?--Que
celui qui les porta n'est pas demeur oisif.--Dites que le plus preux
des hommes les a portes.--Puisque vous le dites, dame, cela peut
bien tre.

--Venez, venez, reprend la dame, il faut aller le voir. Car enfin,
avant de croire il faut voir. Elles arrivent  l'entre de la gele
demeure entr'ouverte. La dame prend en sa main les chandelles,
avance la tte dans la porte, et voit le chevalier tendu nu dans son
lit, la couverture tire jusqu'au dessous de la poitrine, les bras
dcouverts en raison de la chaleur, les yeux entirement ferms. Elle
regarde, le visage tait boursoufl, le cou froiss par la pression
des mailles, le nez corch, les paules traverses de longues
entailles, les bras tout  fait bleus des coups reus, les poings
enfls et rougis de sang.

Alors, revenant  la cousine:  votre tour, regardez, et vous
verrez merveilles. Ce disant, elle entre dans la gele pendant que
la cousine passait sa tte dans la porte et ne semblait pas avoir
assez de ses yeux. La dame lui donne  tenir les chandelles, et
avance en relevant un peu sa robe. Mon Dieu! que voulez-vous faire?
dit la cousine.--Je ne serai pas contente si je m'en vais sans
l'avoir bais.--Ah! dame, qu'avez-vous dit? Gardez-vous-en bien; s'il
venait  s'veiller, il nous priserait moins, vous, moi et toutes les
femmes. Ne soyez pas assez folle pour vous oublier ainsi.--Quelle
honte peut-on craindre en se donnant  un tel prud'homme?--Aucune
peut-tre, s'il le prend en gr; mais, s'il refuse le don, la honte
en sera double. Tel peut avoir toutes les beauts du corps qui
n'aura pas les bonts du coeur; et peut-tre, au lieu de tenir 
dduit votre bonne volont, la regardera-t-il comme une hardiesse
outrageuse et vilaine. Ainsi, par votre faute, aurez-vous perdu tout
le fruit de votre service.

Tant lui dit la jeune cousine qu'elle l'entrane sans faire plus. Et
ds qu'elles sont revenues  leurs chambres, elles ne parlent que
du chevalier, bien que la cousine ft tout ce qu'elle pouvait pour
en abattre les paroles; car elle avait en soupon que le coeur du
prisonnier n'tait plus  prendre. Ce chevalier, dit-elle, pense
sans doute  toute autre chose que vous ne supposez.--Quant  ses
penses, reprit la dame, je prsume qu'elles sont les plus hautes
du monde. Dieu, qui l'a fait le meilleur et le plus brave, doit
avoir adress son coeur vers ce que la terre a de plus grand et de
plus parfait. C'est assurment pour l'avoir mis en haut lieu qu'on
lui a vu faire tant de belles armes. Mais ce coeur, en quel crin
l'avait-il plac? Combien elle et donn pour en tre la trsorire!
Et s'il en avait dispos, au moins se promettait-elle de faire tout
au monde pour dcouvrir qui le possdait.

Ainsi passa-t-elle plusieurs jours, se nourrissant d'esprances
vaines, et ne sachant comment amener le prisonnier  lui dcouvrir
ses penses. Une seconde fois, elle le fit sortir de la gele et
conduire prs d'elle: il voulut s'asseoir  ses pieds; elle ne le
souffrit pas, et lui offrit un sige aussi lev que le sien. Sire
chevalier, dit-elle, je vous ai fait tenir prison, pour satisfaire 
mon snchal; mais, tant que j'ai pu, j'ai adouci la rigueur de votre
captivit; et si votre bont gale votre prouesse, vous m'en saurez
un peu de gr.--Assurment, dame, rpond le prisonnier, comptez-moi
pour votre chevalier en tout temps, en tous lieux et dans toutes vos
ncessits.--Grand merci! Or voici le guerdon que je demande; vous
me direz qui vous tes et o s'adressent vos voeux. Si vous dsirez
que la chose reste secrte, je promets de n'en jamais parler.--Dame,
je ne puis le dire,  vous ni  personne au monde.--En vrit!
rsignez-vous donc  tenir prison jusqu' la prochaine assemble du
prince Galehaut contre le roi Artus. Au lieu d'attendre prs d'une
anne, si vous l'aviez voulu, vous seriez libre ds aujourd'hui. Mais
je trouverai moyen de savoir ce que vous voulez cacher.--Comment
ferez-vous?--J'irai  la cour du roi Artus, o l'on ne doit pas
manquer de le savoir.--Dame, je ne puis vous retenir.

Elle le renvoya avec de grands signes de ressentiment dont elle
tait pourtant bien loigne, chaque jour augmentant au contraire le
penchant qui l'entranait vers lui. Elle fit bientt ses prparatifs
de dpart, et, avant de quitter Malehaut, elle dit  sa cousine:
Je m'en vais trouver le roi Artus; et, bien que j'aie tmoign au
chevalier grand dpit de n'avoir pu apprendre son nom, je sens trop
que je ne puis le har. Je vous prie donc, cousine, d'aller pendant
mon absence au-devant de tout ce qu'il pourra dsirer: surtout
gardez-le, en tout honneur de vous et de lui. La demoiselle le
promit, et la dame de Malehaut se rendit  Londres o sjournait
alors le roi Artus, qui l'accueillit, ainsi que la reine, avec tous
les honneurs possibles. Il n'y eut pas un seul de ses chevaliers, une
seule de ses dames, qui ne ret les plus beaux dons. La reine voulut
mme qu'elle n'et d'autre htel que le sien, tant on lui savait gr
du secours qu'elle avait envoy  la dernire assemble.

Le lendemain, le roi voulut savoir le motif de son voyage. Sire,
rpondit-elle, j'ai une cousine dont l'hritage est menac par un
voisin redoutable pour sa vaillance personnelle et pour sa nombreuse
parent; nul n'ose se mesurer  lui, et je viens vous prier de me
donner pour champion le Chevalier aux armes vermeilles, qui l'autre
jour fit tant de belles armes.

--Belle douce amie, rpondit le roi, j'en atteste madame la
reine, la chose que j'aime le plus au monde; je ne sais rien de ce
chevalier. Il n'est de ma maison ni de ma terre, et mon plus grand
dsir serait de le voir et de me l'attacher.

Ici, la dame de Malehaut ne put s'empcher de sourire; la reine s'en
aperut et lui dit: En vrit, je crois que vous savez mieux que
nous quel est ce chevalier.--Non, madame, et je vous dirai, sur la
foi que je dois  vous et au roi mon seigneur lige, que je ne venais
ici que pour en savoir des nouvelles. Rien maintenant ne doit plus
me retenir, et je vous demande cong.

Les instances de la reine ne lui permirent pas de partir avant le
troisime jour: mais il lui tardait bien de revoir le beau chevalier
qu'elle gardait et que tant d'autres eussent dsir possder.  peine
arrive, elle le fit sortir de la gele, et d'un air affectueux:
Sire chevalier, dit-elle, je viens d'en apprendre tant de vous que
je me sens toute dispose  vous mettre en libert. Je vous laisse le
choix de trois ranons.--Dame, dites votre plaisir.--coutez-moi donc:

Vous me direz ou qui vous tes et quel est votre nom,--ou quelle
est la dame que vous aimez d'amour,--ou si vous comptez faire  la
prochaine assemble autant d'armes que dans la prcdente.

--Ah! dame, c'est me causer un grand ennui de me soumettre  un
pareil choix. Quand vous m'aurez fait parler  contre-coeur, quelle
sret me donnerez-vous de ma dlivrance?

--Les portes de la gele et de ma maison vous seront ouvertes; je
vous le promets.

--Je vais donc parler comme je n'aurais jamais voulu le faire. Je
ne vous dirai pas mon nom, et, si j'aime d'amour, ce n'est pas de
moi que vous l'apprendrez; mais j'avouerai, puisqu'il le faut, que
je compte,  la premire assemble, faire plus d'armes que jamais.
Suis-je libre, maintenant?--Oui; ds aujourd'hui vous pouvez sortir;
mais si vous me savez quelque gr de vous avoir accord prison
courtoise, vous m'accorderez  votre tour de demeurer, jusqu'au
jour de la grande assemble dont je vous donnerai avis. Je vous
fournirai un bon cheval et telles armes que vous dsignerez.--Je suis
prt, dame,  faire votre volont.--Grand merci! Voici comment nous
vivrons: vous resterez dans cette gele, o rien ne vous manquera.
Nous vous ferons souvent compagnie, moi et ma cousine. Quelles armes
voulez-vous porter?--Des armes noires.




XXXIII.


Le jour mme, la dame fit faire un cu noir, une cotte d'armes noire,
une couverture noire[50]. Et cependant, le roi Artus rassemblait tous
ses barons et chevaliers. Messire Gauvain, qui s'tait loign de la
cour en qute du Chevalier aux armes vermeilles, tait revenu sans
l'avoir dcouvert, ainsi que les quarante meilleurs chevaliers de la
maison du roi. Ils avaient cependant tous jur de ne pas reparatre
sans lui; mais, quand vint la fin des trves, tous pensrent qu'il
valait mieux renoncer  leur engagement, et revenir au roi Artus,
dans le grand besoin qu'il allait avoir de leur aide.

[Note 50: Cotes  armes et couvertures noires. F 24. La couverture
tait le _surcot_ de soie ou de laine qu'on jetait sur le haubert ou
la cotte d'armes.]

Galehaut, de son ct, runissait le double des hommes qu'il avait
amens la premire fois; si bien que les barres de fer qui formaient
les lices de son premier camp n'arrivaient pas  la moiti de la
nouvelle enceinte. Il annona qu'il ne combattrait pas le premier
jour, et ne paratrait dans le champ que pour juger de la faon dont
se maintiendrait la chevalerie d'Artus. La seconde journe devait
seule dcider du triomphe de l'une des deux armes. Messire Gauvain
se conforma aux dispositions de Galehaut, et rgla seul l'ordre de
l'attaque et de la dfense.

Le lendemain, aprs la messe clbre de grand matin dans les deux
camps, on s'arma, on sortit des lices petit  petit, on s'aventura
sur le gu, en attirant ou se laissant attirer sur l'une ou l'autre
rive: les gens de Galehaut occupaient la droite et ceux du roi
Artus la gauche. Il y eut de beaux faits d'armes, parmi lesquels on
distingua ceux d'Escoral le pauvre, chevalier de Galehaut, et plus
tard, de la maison d'Artus; il jota contre Galeguinan, frre naturel
de monseigneur Yvain de Galles: les lances brises, tous les deux
tombrent en mme temps sous le ventre de leurs chevaux. On accourut
pour les relever; les gens de Galehaut plus nombreux, emmenaient
prisonnier Galeguinan, quand vint Yvain l'avoutre  la rescousse,
qui dlivra Escoral. Galehaut fit avancer une seconde chelle 
laquelle rpondit monseigneur Gauvain. Les Bretons allaient emporter
l'avantage de la journe, quand Galehaut couvrit la plaine de
nouvelles batailles, qui obligrent le vaillant et sage neveu d'Artus
 rentrer en bon ordre au camp. Les lices furent alors attaques;
Gauvain, qui valait le meilleur rempart, vit tomber son cheval
mortellement frapp; messire Yvain, avec tous ceux qui n'avaient pas
encore donn, fit un suprme effort, et les assaillants rebroussrent
chemin. Le Roi-premier conquis vuida les arons; mais messire Gauvain
eut grande peine  remonter: il tait couvert de plaies dont il ne
gurit jamais bien, et,  partir de ce jour, on parla moins de ses
prouesses et plus de celles de Lancelot du lac[51].

[Note 51: Gauvain tant le hros sans pair des Bretons, notre auteur
croit devoir justifier ainsi la supriorit qu'il donnera au jeune
Lancelot sur le vieux Gauvain.]

Ainsi le roi Artus eut l'avantage de la premire journe. Quelle
ne fut pas sa douleur en voyant une seconde fois ramener son neveu
Gauvain couvert de sang! Les mdecins reconnurent qu'il avait deux
ctes rompues; toutefois ils donnrent bon espoir de le gurir.
Quand on sut parmi les Bretons que sa vie tait en danger, ce fut
un deuil gnral. Les chevaliers de Malehaut, revenus la nuit mme
vers leur dame, y apportrent la nouvelle de la blessure du neveu
d'Artus. Le Bon chevalier sur-le-champ demanda  parler  la dame.
Est-il vrai, dit-il, que messire Gauvain soit mort?--Non: mais ses
nouvelles blessures font dsesprer de sa vie.--Quel malheur pour
le roi, quelle perte pour le monde! Dame, vous m'avez fauss de
promesse: vous deviez me prvenir du jour des assembles.--Oui, et je
m'acquitte aujourd'hui; il vous suffira de prendre part  celle qui
doit recommencer dans trois jours. Tout est prt, vos armes, votre
cheval; veuillez m'accorder encore ces dernires heures.




XXXIV.


Le lendemain, la dame de Malehaut annona l'intention de faire un
nouveau voyage. Elle se rendit au camp du roi: mais, avant de quitter
Malehaut, elle avait recommand  sa cousine de pourvoir  tout ce
que pourrait demander le Bon chevalier. La pucelle, pour mieux lui
faire honneur, le coucha dans le propre lit de la dame, et attendit
pour quitter son chevet qu'il ft endormi. Au matin, elle vint
l'aider  revtir les armes noires, puis le suivit longtemps des yeux.

Arriv devant la rivire,  peu de distance du camp des Bretons, il
s'arrta, le bras appuy sur son glaive, les yeux tourns vers la
bretche o se trouvaient messire Gauvain alit, un grand nombre de
dames et la reine elle-mme. Dj les gens du roi Artus passaient
le gu et se mesuraient  ceux de Galehaut; sur les deux rives se
multipliaient les combats, les rencontres corps  corps. Cependant
le Noir chevalier demeurait immobile, les yeux toujours arrts sur
la bretche, comme s'il et attendu un commandement.  son cheval,
 ses armes noires, la dame de Malehaut n'eut pas de peine  le
reconnatre: mais, feignant de n'en rien savoir: Dieu! dit-elle,
quel peut tre ce chevalier, qui n'aide et ne nuit  personne?
Tous et toutes regardent, Gauvain demande s'il ne peut aussi le
voir.--Oh! dit la dame de Malehaut, il est ais d'approcher votre
lit de la fentre. Et quand Gauvain eut regard: Dame, dit-il
 la reine, vous souvient-il l'autre jour d'un chevalier qui, 
cette mme place, ainsi appuy, ne semblait pas vouloir combattre?
Il fut pourtant le vainqueur de l'assemble; mais ses armes
taient vermeilles.--Cela peut tre, reprit la reine; pourquoi le
dites-vous?--Plt  Dieu que ce fut le mme chevalier! je n'avais
pas encore vu de prouesses comparables aux siennes. Comme ils
devisaient ainsi, le roi Artus ordonnait ses batailles et en formait
cinq chelles; il confiait la premire au roi Ydier, la seconde 
Hervis de Rinel, la troisime  Aguisel d'cosse, la quatrime au
roi Yon, et la cinquime  Yvain de Galles. Galehaut suivait la mme
disposition: seulement, au lieu de quinze mille hommes, chacune de
ses chelles en comprenait vingt ou trente mille. Malaquin, le roi
des cent chevaliers, conduisit la premire, le Roi-premier conquis
la seconde; le roi de Val d'Ooan la troisime; le roi Clamads des
Lointaines les la quatrime; la cinquime fut confie au sage et
prudent Baudemagus, roi de Gorre, le pre de Melagan. Pour Galehaut,
il ne revtit pas l'armure de chevalier; il se contenta du court
haubergeon et du chapeau de fer des cuyers, le bton gros et court
 la main. On ne pouvait le distinguer des autres valets que par le
grand et beau cheval qui le portait.

Ma dame, dit  la reine la dame de Malehaut, toujours occupe du
secret qu'elle voulait surprendre, ne vous plairait-il pas mander 
ce chevalier de faire des armes pour l'amour de vous?--Belle amie,
rpond la reine, j'ai toute autre chose  penser, quand monseigneur
le roi est en danger de perdre et sa terre et son honneur, quand je
vois mon cher neveu en si mauvais point. Mandez-lui tout ce qu'il
vous plaira: une de mes demoiselles sera votre messagre: mais, pour
moi, je n'ai pas le coeur  ces fantaisies. La dame de Malehaut
accepte le service de la demoiselle, et Gauvain la fait accompagner
d'un cuyer charg d'offrir pour lui deux lances au Noir chevalier.
Vous lui direz, demoiselle, fait la dame de Malehaut, que toutes les
dames et demoiselles de madame la reine le saluent en leur seul nom,
et que, s'il aspire aux bonnes grces de l'une d'entre elles ou de
toutes ensemble, il fasse assez d'armes pour qu'on lui en sache gr.

La pucelle et l'cuyer se rendent prs du Noir chevalier, qui,
entendant le nom de monseigneur Gauvain, demande o il se
trouve.--Sire, dans cette bretche, avec bon nombre de dames et
demoiselles. Aussitt il serre ses triers, il allonge les jambes
et semble grandir d'un demi-pied. En passant devant la bretche, il
lve un instant les yeux vers les loges, puis s'avance dans le champ.
Madame, dit messire Gauvain  la reine, regardez ce chevalier;
quelqu'un a-t-il jamais mieux port ses armes?

Les dames coururent aux crneaux, aux fentres, pour mieux le voir.
Il passait de l'un  l'autre, renversant tous sur son passage. Le
nombre tait grand des jeunes chevaliers du parti de Galehaut qui
s'taient jets en avant des chelles, pour faire essai de prouesse.
Il en arrivait l dix, l vingt: quand ils chevauchaient en plus
grand nombre, le Noir chevalier tournait et les esquivait. Cependant
il attendit sans broncher une chelle de cent fer-vtus, fondit
comme un lion affam au milieu d'eux, renversa le chevalier qui les
conduisait, et s'ouvrit un passage. Sa lance brise, il fait redouter
le tronon qui lui reste, revient aux cuyers qui lui tendent un
autre glaive, et, aprs avoir rompu deux lances, il retourne vers la
rivire  l'endroit d'o il tait parti, en levant de nouveau les
yeux vers la bretche. Messire Gauvain dit  la reine: Ma dame, vous
avez suivi ce chevalier dans la course qu'il vient de fournir, mais
vous avez mpris en ne vous associant pas  notre message. Il s'est
arrt, apparemment pour avoir pens que vous l'aviez en ddain.--Il
a fait, dit la dame de Malehaut, tout ce qu'il entendait faire
pour nous, ce n'est plus  nous  lui rien mander; qui voudra le
fasse!--Ma dame, reprit Gauvain, n'ai-je pas raison?--Eh! beau neveu,
qu'attendez-vous donc de moi?--Je vais vous le dire. C'est grande
chose qu'un prud'homme; et souvent ce que mille autres n'avaient pas
fait, un seul le conduit  bonne fin. Mandez salut  ce chevalier;
conjurez-le de venir en aide au royaume de Logres et  monseigneur
le roi; et s'il aspire  mriter honneur et joie, qu'il fasse assez
d'armes pour qu'on lui en sache gr, et pour que le roi ne laisse pas
l'honneur de la journe  Galehaut. Je lui enverrai de mon ct dix
glaives au fer tranchant,  la hampe grosse et roide; j'y joindrai
trois bons chevaux couverts de mes armes, et vous pourrez voir de
merveilleuses prouesses.

--Ce qu'il vous plaira, rpond la reine; je vous laisse toute
libert. La dame de Malehaut coutait et avait peine  contenir
sa joie: elle va connatre enfin ce qu'elle a tant cherch. La
demoiselle qu'on avait charge du premier message part avec six
cuyers, conduisant trois des meilleurs chevaux de Gauvain et dix
de ses plus fortes lances. Elle aborde le Noir chevalier qui, aprs
l'avoir coute, lui demande o est la reine.--L, sire,  la mme
bretche que monseigneur Gauvain.--Dites  ma dame qu'il sera fait
ainsi qu'elle dsire, et remerciez monseigneur Gauvain de sa grande
courtoisie. Cela dit, il confie les trois chevaux aux cuyers,
saisit la plus forte lance et pique des perons.

Nous ne voulons pas raconter ses innombrables prouesses. Sans
broncher une seule fois, il abat, il dmonte quiconque ose affronter
le fer de sa lance ou l'acier de son pe; il voit tomber, sans
tomber lui-mme, et son cheval et les trois chevaux, prsent de
monseigneur Gauvain; il brise ses dix lances; vingt fois les chelles
et l'arme du roi Artus, obliges de cder devant des masses plus
paisses, sont par lui ramenes et reprennent l'avantage. Enfin, il
venait de quitter son dernier cheval mortellement frapp; enferm
dans un profond cercle d'ennemis, il avait devanc ses plus hardis
compagnons, Keu le snchal, Sagremor le desr, Giflet fils de Do,
Yvain l'avoutre, Brandelis et Gaheriet; quand le prince Galehaut,
auquel on vint raconter tant de beaux faits d'armes, pousse son
cheval au milieu des batailles, et parvient jusqu' lui: il le voit
entour d'ennemis qu'il retenait  distance. Chevalier, dit-il, vous
n'avez rien  craindre.--Je le sais, rpond-il firement.--Je viens
dfendre  mes chevaliers de vous attaquer, tant que vous serez 
pied. Prenez mon cheval; je veux cette fois tre votre cuyer.--Grand
merci, sire! Et, montant aussitt, il broche des perons; on lui
ouvre passage, et il rejoint les bataillons d'Artus qui, ranims par
sa prsence, obligent les chelles opposes  reculer en dsordre.
Galehaut suivait le Noir chevalier dans ses nombreuses volutions:
il n'et pas voulu, disait-il, pour l'empire du monde, qu'il arrivt
malheur  un si preux vassal. Il se contenta de rendre la retraite
moins dsastreuse, et, quand le coucher du soleil mit fin  la lutte,
il reprit les traces du Noir chevalier qui, voulant viter d'tre
reconnu, avait suivi le sentier fray autour de la montagne voisine.
Galehaut le rejoignit comme il tournait du ct oppos: Dieu vous
bnisse, sire! lui dit-il. L'autre se contente de rendre le salut.
Sire, reprend Galehaut, veuillez me dire qui vous tes.--Beau
sire, vous le voyez, un chevalier.--Je le sais, et le meilleur des
chevaliers; celui auquel je voudrais porter tout l'honneur du monde.
Je vous ai suivi dans l'esprance de vous voir revenir avec moi.--Qui
tes-vous pour faire une telle offre?--Sire, je suis Galehaut, le
fils de la gante, le seigneur de tous les hommes d'armes contre
lesquels vous avez soutenu l'honneur du roi de Logres.--Vous tes
l'ennemi de monseigneur le roi Artus, et vous m'invitez  revenir
avec vous? N'y comptez pas, beau sire.--Ah! sire, je suis  vous plus
que vous ne pouvez penser, et, si vous consentez  m'accompagner, je
promets d'accorder tout ce qu'il vous plaira demander.

--Voil, fait le Noir chevalier, de belles paroles; puis-je croire
 leur sincrit?--Je vous en donnerai toutes les srets que votre
bouche demandera.--Sire, je sais qu'on vous tient pour prud'homme;
il ne serait pas de votre honneur de promettre ce que vous n'auriez
pas l'intention de tenir.--Je ne le ferais pas au prix du royaume de
Logres. J'y engage ma foi de chevalier; car, pour roi, je ne le suis
pas encore. Oui, si j'ai cette nuit votre compagnie, j'entends vous
donner tout ce que vous me demanderez.

--Sire, puisque vous tenez  me garder cette nuit, je m'y accorde:
donnez-moi sret du don que vous m'offrez. Galehaut met sa main
dans la sienne. Ils reviennent en se tenant ainsi vers les tentes.

Gauvain avait vu s'loigner le Noir chevalier, et, s'il et pu
quitter le lit, il et suivi ses traces: il avait dj pri le roi
de se mettre lui-mme  la voie pour le joindre, quand, reportant
les yeux dans la campagne, il vit revenir Galehaut, le bras droit
pos sur le cou du Noir chevalier, et prt  passer la rivire. Ah!
madame, dit-il  la reine, vous pouvez bien dire que nos hommes en
auront le pire; Galehaut a conquis le Noir chevalier. La reine
regarde et, dans sa douleur, elle ne prononce pas un seul mot.
Cependant, avant d'entrer dans le camp oppos, le Noir chevalier
mettait encore  raison Galehaut: Sire, je vous prie d'abord de
me faire parler aux deux hommes en qui vous vous fiez davantage.
Galehaut mande aussitt le Roi des cent chevaliers et le Roi-premier
conquis: Approchez, leur dit-il, venez voir le plus riche homme du
monde.--Comment! sire, n'est-ce pas vous le plus riche?--Non, mais
je le serai avant de dormir. Les rois reconnurent aisment  ses
armes le Noir chevalier qui leur dit: Seigneurs, vous tes les deux
princes que votre seigneur honore le plus; il vous en croit de tout
ce que vous lui conseillez, il m'a promis, si je consentais  passer
la nuit avec vous, de m'accorder ce que je viendrais  rclamer de
lui. Demandez-lui si je dis vrai?--Oui, rpond Galehaut.--De plus,
reprend le Noir chevalier, j'entends que ces deux prud'hommes, si
vous manquez  votre parole, s'engagent  vous laisser et  me suivre
partout o je les conduirai, mme  votre dtriment et  mon profit.
Galehaut les invite  donner leur foi. Mais, fait le Roi des cent
chevaliers, vous ne pouvez exiger de nous rien de semblable.--Je
sais, rpond Galehaut, ce que je fais et ce que je puis faire. Ils
ne rsistent plus et prononcent le serment qui leur est demand.
Allez maintenant, dit Galehaut, avertir mes barons de se rendre
ici, dans le meilleur appareil; dites-leur que j'ai gagn tout ce
que je pouvais souhaiter. Le Roi-premier conquis brocha son cheval
et s'loigna, pendant que Galehaut entretenait le Noir chevalier.
Bientt approchrent plus de deux cents vassaux du prince des les
lointaines, vingt-huit rois au premier rang.

Le camp prit un air joyeux de fte: on entendait de tous cts:
Bienvenue la fleur des chevaliers! Celui auquel on faisait tant
d'honneur en rougissait de confusion. Quand il fut dsarm, Galehaut
lui prsenta une robe des plus riches et des plus belles. Dans sa
chambre furent disposs quatre lits, l'un trs-grand, trs-haut,
trs-large; le second de moindre dimension; les deux autres de
grandeur gale, mais moindre encore. Le grand lit fut garni le plus
richement du monde; et quand l'heure de reposer arriva: Sire, dit
Galehaut, ce grand lit sera le vtre.--Pour qui seront les deux
autres? dit le Noir chevalier.--Pour deux de mes hommes qui vous
feront compagnie. Je me tiendrai dans la chambre voisine, afin de
moins vous gner.--Ah! sire, je vous le demande en grce; ne me
faites pas reposer plus haut que vos chevaliers: j'en aurais trop de
honte.--Sire, ne me demandez rien qui puisse abaisser votre prix.

 peine couch, le Noir chevalier, qui avait si bien travaill le
jour, dormit d'un profond sommeil. Galehaut entra dans sa chambre le
plus doucement qu'il put, et se coucha dans le second lit. Le matin
venu, il se leva le premier pour n'tre pas vu. Ils entendirent
ensemble la messe, puis le Noir chevalier demanda ses armes. Et
pourquoi, sire? dit Galehaut.--Pour prendre cong.--Ah, bel ami,
demeurez encore; ne suis-je pas toujours prt  vous accorder ce
qu'il vous plaira demander? Vous pourrez rencontrer ailleurs un
compagnon plus digne de vous, mais non qui vous aime davantage.

--Je demeurerai donc, sire, car je ne trouverais pas ailleurs
meilleure compagnie que la vtre. Et puis, voici le moment de parler
du don que vous me devez.--Dites, et vous l'aurez. Les deux rois sont
l que vous avez demands pour garants.--Voici ma demande, sire. Ds
que, dans la troisime journe, le roi Artus aura puis tous ses
moyens de dfense, vous irez  lui et vous vous mettrez en sa merci.

Galehaut  ces mots parut surpris; il resta quelque temps silencieux.
Les deux rois prirent la parole: Pourquoi balancer, sire? vous avez
promis, il n'est plus temps de revenir.--Croyez-vous, dit Galehaut,
que j'en sois au repentir? Je pensais seulement  la grande et belle
parole qui vient d'tre dite. Et se tournant vers le Noir chevalier:
Sire, vous aurez le don; je ne puis rien retenir de ce qu'il vous
convient de rclamer. Je vous demande seulement  mon tour de ne
jamais prfrer aucune compagnie  la mienne. Le Noir chevalier prit
cet engagement. Et la nouvelle d'une paix prochaine s'tant rpandue
aussitt, le camp retentit de chants et de transports d'allgresse,
tandis que celui du roi Artus tait plong dans la consternation.

Le lendemain, jour de la dernire assemble, le Noir chevalier
revtit les mmes armes que son nouveau compagnon, sauf le heaume et
le haubert, trop grands pour sa tte et ses paules.

Le roi Artus avait dfendu  ses hommes de s'aventurer et de
provoquer les gens de Galehaut; mais les jeunes bacheliers ne tinrent
pas compte de ses ordres, et bientt les rencontres se multiplirent
assez pour entraner les grandes chelles. Longtemps l'avantage parut
incertain entre les deux partis; quand l'un faiblissait, un renfort
venait rtablir la balance. Mais ds que le chevalier couvert des
armes de Galehaut parut, le coeur sembla dfaillir aux gens d'Artus,
et messire Gauvain, qui de son lit suivait tous les mouvements des
deux armes, dit  haute voix que ce guerrier n'tait pas Galehaut,
mais le chevalier qui, la veille, portait les armes noires. C'tait,
d'un ct,  qui le suivrait, de l'autre  qui viterait de le
rencontrer. Les Bretons peu  peu lchrent pied, retournrent 
leur camp o ils ne tardrent pas  tre poursuivis. Bientt les
lices sont emportes; plus d'espoir d'chapper  la complte droute.
Le roi Artus, rsign au sort qui semblait lui tre rserv, avait
fait approcher un palefroi pour ramener la reine dans la tour de
Londres; messire Gauvain avait refus de se laisser conduire en
litire  la suite de la reine, ne voulant pas survivre, dit-il,
 la perte de tout honneur terrestre. Cependant l'ami de Galehaut
retenait les vainqueurs devant les tentes les plus avances; puis,
regardant autour de lui, il fit signe au prince des les lointaines;
Galehaut approcha: Sire, lui dit-il, est-ce assez?--Oui; dites
votre plaisir.--C'est que vous teniez nos conventions, le temps
en est venu.--Puisqu'il vous plat, je les tiendrai sans regret.
Et, ce disant, il pique des deux vers l'tendard du roi Artus, qui
voulait vendre chrement sa vie. Il demande  lui parler: le roi,
qui n'avait dj plus l'espoir de garder sa couronne, fait quelques
pas en avant. Ds que Galehaut le voit, il met pied  terre,
s'agenouille, et, les mains jointes: Sire, dit-il, je viens vous
faire droit de ce que j'ai mfait; j'en ai regret, et me mets en
votre merci.  ces paroles si peu attendues, le roi lve les mains
au ciel; il croit rver, et ne laisse pas de s'humilier  son tour
devant son vainqueur. Galehaut le relve, lui tend les bras; ils
s'entre-baisent. Faites de moi votre plaisir, dit Galehaut; j'irai
o vous ordonnerez. Seulement, accordez-moi le temps d'avertir mes
gens de se retirer.--Allez! dit le roi, et ne tardez pas  revenir;
car j'ai beaucoup  dire et apprendre de vous.

Pendant que Galehaut retourne  son camp, et annonce  ses chevaliers
l'accord conclu entre lui et le roi Artus, celui-ci fait avertir la
reine de revenir sur ses pas, la paix tant faite et l'honneur sauf.
Galehaut donne cong  ses allis, et demandant  son compagnon s'il
est content: J'ai fait ce que vous avez dsir, le roi attend mon
retour.--Sire, vous avez plus fait pour moi que je ne devais esprer.
Il me reste  vous prier de ne dire  personne o je puis tre.
Galehaut le promit, se dsarma, revtit une de ses meilleures robes
et revint au camp du roi.

Dj le roi Artus tait dsarm, et la reine revenue avec la dame
de Malehaut et les autres dames et demoiselles. Tous taient runis
dans la bretche o gisait monseigneur Gauvain, qui, voyant arriver
Galehaut, se dressa sur sa couche et lui fit belle chre. Sire,
lui dit-il, soyez cent fois le bienvenu! vous tes l'homme que je
dsirais voir le plus, comme le prince le plus justement pris et
le mieux aim de ses gens; comme celui qui sait distinguer les preux
entre tous, ainsi que nous avons vu.--Galehaut lui demandant comment
il se trouvait:--J'ai t prs de la mort, mais la joie de notre
accommodement m'a guri.

Ils passrent ainsi la journe; le roi, la reine et Gauvain ne
croyaient jamais pouvoir assez bien recevoir Galehaut; ils ne lui
parlrent pas de son ami le Noir chevalier. Vers le soir, Galehaut
dit  celui-ci: Le roi m'a fortement press de lui revenir: mais
j'aimerais bien mieux demeurer avec vous.--Ah! sire, faites plutt
ce que vous demande le roi: il pourra vous conjurer de lui dire mon
nom; n'insistez pas pour le savoir, avant que moi-mme je ne vous
l'apprenne.--Je vous obirai  regret: c'est la premire chose que
je vous eusse demande. Quant au roi Artus, c'est le plus preux, le
plus loyal des rois; et mon seul regret est de ne l'avoir pas connu
plus tt, lui, son neveu messire Gauvain, et madame la reine, la plus
vaillante dame du monde.

En entendant parler de la reine, le Bon chevalier baisse la tte
et s'oublie au point de laisser couler ses larmes. Galehaut s'en
aperoit et cherche  le distraire d'une pense qu'il ne devinait pas
encore. Cher sire, lui dit le Bon chevalier, allez retrouver le roi
et monseigneur Gauvain; vous prendrez garde  ce qu'ils pourront dire
de moi et me le rapporterez. Galehaut s'loigne en le recommandant 
Dieu.

La nuit venue, il arriva dans la tente du roi: son lit y fut dress
non loin de ceux du roi et de monseigneur Gauvain. La reine demeura
dans la bretche, avec la dame de Malehaut qui continuait  avoir
l'veil sur tout.

Pour l'ami de Galehaut, il n'y a pas d'honneur que ne lui rendent
les deux rois auxquels avait t remis le soin de l'entretenir. Ils
lui laissent le grand lit et se tiennent dans la chambre voisine,
pour tre prts  le servir. Durant toute la nuit, ils l'entendent
gmir, et, quand de grand matin Galehaut revient, il s'inquite en
lui voyant les yeux rouges et mouills de larmes. Beau compain, lui
dit-il, vous avez un chagrin secret; pourquoi ne m'en voulez-vous pas
dire la cause? Auriez-vous reu quelque offense; auriez-vous  vous
plaindre de quelqu'un? Un mot de vous, et tout ce qui m'appartient
serait employ  vous venger.--Ah! sire, rpond-il, croyez-moi, si
j'avais un grand chagrin, ce serait de ne pouvoir reconnatre votre
douce et simple courtoisie. Je n'ai pas de peines  confesser ni
d'offenses  venger, mais je suis assez sujet, tout en dormant,  me
plaindre et pleurer sans le vouloir; on ne doit pas s'en inquiter.

Ils allrent entendre la messe: au moment o le prtre faisait trois
parties du corps de Notre-Seigneur, Galehaut, prenant son ami par la
main, lui montre les morceaux que le prtre tenait: Croyez-vous,
lui dit-il, que ce soit ici le corps de Notre-Seigneur?--Assurment,
je le crois.--Soyez donc sans crainte: car, par ces trois parties de
chair que vous voyez en semblance de pain, je ne ferai jamais en ma
vie chose qui puisse vous causer d'ennui.--Grand merci, sire! vous
me l'avez dj trop bien prouv, pour le peu que je vaux et que je
puisse vous rendre.

Au sortir de la messe, Galehaut retourna  la cour du roi Artus.
Aprs dner, comme ils conversaient autour du lit de monseigneur
Gauvain, celui-ci dit  Galehaut: Sire, s'il ne vous dplaisait,
je vous ferais une demande. La paix que vous tes venu conclure
avec monseigneur le roi, par qui fut-elle conseille? Veuillez me
le dire, au nom de ce que vous aimez le mieux.--Sire, vous m'avez
conjur de faon  ne pas recevoir de refus. Elle fut faite par un
chevalier.--Et ce chevalier, quel est-il?--J'atteste Dieu que je
ne le sais.--N'est-ce pas, dit la reine, le Chevalier aux armes
noires?--Allons, reprend Gauvain, vous pourrez bien au moins nous
le dire, si vous tenez  vous acquitter.--Je me suis acquitt, en
vous disant que c'tait un chevalier, et je ne vous en aurais mme
pas tant dit, si vous ne m'aviez conjur par la chose que j'aimais
le mieux. La chose que j'aime le mieux fit la paix.--Cette chose,
reprit la reine, est donc le Chevalier noir, et vous ne pouvez vous
dfendre de nous le prsenter.--Il faut d'abord que je sache o le
trouver.--Taisez-vous; il est dans votre tente: c'est lui qui portait
hier vos armes.

GALEHAUT.

Cela est vrai. Mais je ne connais pas mme son nom.


ARTUS.

Comment! vous ne connaissez pas le Chevalier aux armes noires? Je le
croyais de votre terre.


GALEHAUT.

Sire, il n'en est rien.


ARTUS.

Je doute qu'il soit de la mienne: il n'y a pas un prud'homme parmi
mes chevaliers dont je ne connaisse le nom et la race.


GAUVAIN.

N'en parlons plus, sire; nos questions pourraient fatiguer
monseigneur Galehaut.


GALEHAUT.

Ne le croyez pas; mais je demanderai  mon tour au roi s'il a jamais
vu un chevalier plus vaillant, plus digne de louange que celui qui
porta les armes noires.


ARTUS.

Non; il n'est pas d'homme que j'aie plus grand dsir de voir et
garder  ma cour.


GALEHAUT.

Vraiment? Eh bien, dites-moi, vous sire, madame la reine et
monseigneur Gauvain: que voudriez-vous donner pour gagner sa
compagnie?


ARTUS.

Je prends Dieu  tmoin que je partagerais avec lui tout ce que je
possde, sauf le corps de madame, dont je tiens  garder seul la
possession.


GALEHAUT.

Le partage que vous offrez est assez beau. Et vous, messire Gauvain,
si Dieu vous rendait la sant, quel sacrifice feriez-vous pour avoir
la compagnie d'un tel prud'homme?


GAUVAIN.

Si je revenais en sant, je voudrais tre la plus belle dame du
monde,  la condition d'tre aime de lui toute ma vie.


GALEHAUT.

Voil encore assurment un beau voeu. Vous, maintenant, ma dame,
que donneriez-vous pour avoir constamment  votre service un tel
chevalier?


LA REINE.

En vrit, messire Gauvain a fait toutes les offres que dame
pourrait faire; il ne m'a laiss rien  dire.




XXXV.


La rponse de la reine les fit tous longuement rire, et l'entretien
enjou se continua quelque temps, jusqu' ce qu'enfin la reine
s'tant leve annona qu'elle allait regagner la bretche, et pria
Galehaut de la reconduire. Avant de monter sur son palefroi, elle
le prit un peu  l'cart: Galehaut, lui dit-elle, je vous aime
beaucoup, et peut-tre trouverai-je moyen de vous le prouver mieux
que vous ne sauriez penser. Vous avez assurment dans votre tente
le Noir chevalier, et il se pourrait bien que je le connusse dj.
Si vous comptez mon amiti pour quelque chose, faites tant, je
vous prie, que je le voie.--Madame, je n'ai plus de pouvoir sur
lui, depuis que la paix est faite.--Oh! vous savez assurment o
il est.--Peut-tre: mais il ne dpendrait ni de vous ni de moi de
l'amener ici, quand mme il serait en ce moment dans ma tente.--O
donc est-il? Ne pouvez-vous au moins le dire?--Je pense qu'il est en
mon pays: mais, puisque vous le demandez, croyez-le bien, madame, je
ferai ce que je pourrai pour vous contenter;--Oh! si vous le voulez,
Galehaut, je le verrai, et aurai de nouvelles raisons de vous aimer.
Oui, je dsire le voir: est-il rien de plus dsirable en effet que la
vue et la conversation d'un prud'homme tel que lui? Faites donc en
sorte, cher sire, de nous le ramener, et, s'il est en votre pays, ne
tardez pas d'un jour  l'envoyer qurir.

La reine monta, et Galehaut s'en revint au roi qui lui proposa de
faire des deux camps un seul. On convint de ranger les tentes sur
les bords de la rivire, de faon  ne laisser entre les hommes de
Galehaut et les Bretons que l'intervalle du gu. Puis, Galehaut
revint raconter  son ami ce qu'il avait fait, les voeux exprims par
le roi et par Gauvain, la rponse enjoue de la reine, enfin le dsir
qu'elle avait tmoign de le voir. J'ai soutenu que je vous croyais
retourn dans mon pays; la reine m'a fait promettre de vous inviter 
revenir le plus tt possible. Que ferez-vous maintenant? Auriez-vous
honte de voir la reine?

Le Noir chevalier mu de ce qu'il entendait fut quelque temps sans
rpondre. Enfin: Cher sire, dit-il, vous avez tout pouvoir sur moi;
voyez ce qu'il me convient de faire.--Moi, je pense que vous devez
rpondre au voeu de la reine.--Que ce soit alors le plus secrtement
du monde.--Oh! remettez-vous sur moi du reste. Galehaut mande
aussitt au Roi des cent chevaliers de faire replier les tentes,
de lever les lices de fer et de tout disposer en face des tentes
bretonnes, de faon qu'il n'y ait que la rivire entre deux.

Il reprend ensuite le chemin de la tente du roi. La reine, des
fentres de la bretche, le vit approcher et, descendant aussitt
au-devant de lui, elle s'informe des nouvelles: Dame, j'en ai tant
fait que je dois bien craindre de perdre, pour vous, ce que j'aime
le plus au monde.--Oh! ce que vous perdrez  cause de moi, je vous
le rendrai au cent double: quand viendra-t-il?--Le plus tt qu'il
pourra; je l'ai envoy qurir.--Nous verrons: si vous le voulez bien,
il sera demain ici. Elle remonta dans la bretche et Galehaut revint
 son ami.

Plusieurs jours passrent sans que l'impatience de la reine ft
satisfaite. Le Noir chevalier, lui disait Galehaut, est prvenu; il
est sans doute en chemin, le voyage est long, il ne tardera gure.
Et la reine, qui devinait la vrit, lui reprochait de vouloir lui
faire perdre toute patience.

Enfin, un matin, il dit  son ami: Il n'y a plus  s'en dfendre,
il faut que vous voyiez la reine.--Faites alors que personne ne
s'en aperoive: maints chevaliers autour du roi m'ont dj vu et
ne manqueraient pas de me reconnatre. Galehaut appelant alors
son snchal: Je vous avertirai bientt, lui dit-il, de venir me
joindre dans le camp du roi; vous prendrez avec vous mon compagnon,
sans vous laisser approcher l'un ou l'autre.--Je ferai votre
plaisir. Puis il se rend chez le roi, et ds que la reine le voit:
Quelles nouvelles?--Dame, assez bonnes. La fleur des chevaliers est
arrive.--Je pourrai donc le voir sans que nul autre que vous le
sache?--Ainsi l'entendons-nous: il a toutes les peurs du monde d'tre
reconnu.--Il tait donc dj venu en cour? Cela redouble mon dsir
de le voir.--Madame, il viendra cette nuit mme,  la chute du jour.
Voyez vous l-bas, dans les prs, cet endroit ombrag d'arbrisseaux?
Nous pourrons nous y arrter en petite compagnie.--Galehaut, vous
parlez bien: plt  Dieu que la nuit ft dj proche! Ils se mettent
 rire, la reine lui prend les mains, et la dame de Malehaut, qui les
suit de l'oeil, remarque que l'intimit s'est faite entre eux bien
vite.

Dans son impatience de voir arriver la fin du jour, la reine va et
vient, parle et foltre, pour tromper le temps. Aprs souper, aux
premires approches de la nuit, elle prend Galehaut par les mains
en faisant signe  la dame de Malehaut et  Laure de Carduel de
l'accompagner. Ils se dirigent vers l'endroit dsign, et, tout
en marchant, Galehaut appelle un cuyer et lui dit d'aller avertir
son snchal de venir les retrouver dans l'endroit o ils allaient
s'arrter. Eh quoi! dit vivement la reine, est-ce votre snchal
que vous me prsenterez?--Non, madame, mais ils viendront ensemble.
Parlant ainsi, ils arrivrent aux arbres et s'assirent; Galehaut et
la reine d'un ct,  peu de distante des deux dames, lgrement
surprises de voir s'tablir entre eux une telle privaut. Cependant
l'cuyer joignait le snchal; celui-ci prenait avec lui notre
chevalier, et ils arrivaient  l'endroit que le valet avait indiqu.
L'un et l'autre taient grands et beaux; on connaissait peu d'hommes
 leur comparer.

La dame de Malehaut toujours inquite reconnut son cher et ancien
prisonnier. Pour n'tre pas elle-mme dcouverte, elle baissa la tte
et se rapprocha de Laure de Carduel. Le snchal les salue en passant
prs d'elles, et Galehaut qui les voit approcher dit  la reine:
Dame, voici le meilleur chevalier du monde.--Lequel?--Lequel vous
semble-t-il?--Tous deux sont beaux; mais ils ne reprsentent pas la
moiti de ce que je me figurais du Noir chevalier.--C'est pourtant
l'un des deux.

Arrivs enfin devant la reine, le Noir chevalier est saisi d'un tel
tremblement qu'il peut  peine la saluer. Ils mettent le genou en
terre: le Noir chevalier reste les yeux baisss, comme saisi de
honte. La reine devine alors que c'est lui. Et Galehaut s'adressant
au snchal: Allez donc, sire, faire compagnie  ces dames: nous
sommes ici trois, et elles n'ont pas un seul chevalier avec elles.
Le snchal s'loigne; la reine prend le chevalier par la main,
le relve, le fait asseoir  ses cts et, d'un air riant: Sire,
nous vous avons bien longtemps dsir; enfin, grce  Dieu et 
Galehaut, il nous est permis de vous voir. Je ne sais pourtant pas
encore si vous tes celui que je demandais. Galehaut me l'a bien dit;
mais j'attends, pour en tre sre, que vous me l'assuriez de votre
bouche. L'autre rpond, en bgayant et sans lever les yeux, qu'il ne
sait que dire. La reine ne conoit rien  son trouble, et Galehaut,
qui dj en souponne la cause, pense que son ami sera plus  l'aise
sans tmoins. D'une voix assez haute pour tre entendu de l'autre
cercle: Assurment, dit-il, je suis bien discourtois de laisser ces
deux dames en compagnie d'un seul chevalier. Il se lve et va de
leur ct; les dames se lvent  son arrive, il les fait rasseoir et
la conversation s'tablit entre eux, pendant que la reine entre ainsi
en propos avec le chevalier:

Pourquoi, beau doux sire, vous cacher de moi? Je n'en puis deviner
la raison. Au moins tes-vous relui qui vainquit la premire
assemble?--Non, dame.

--Comment! ne portiez-vous pas les armes noires? N'avez-vous pas
reu les trois chevaux de messire Gauvain?--Oui, dame, je portais les
armes noires et je reus les chevaux.

--Vous aviez les armes de Galehaut dans la dernire assemble?--Il
est vrai, dame.--Vous avez donc t vainqueur le premier, vainqueur
le second jour?--Non, dame, je ne le fus pas. Alors la reine devine
qu'il ne voulait pas dire qu'il et t vainqueur, et elle l'en prise
davantage.

Maintenant, reprend-elle, me direz-vous qui vous fit
chevalier?--Vous, madame.--Moi! et quand donc?--Dame, il peut vous
souvenir du jour qu'un chevalier vint  Kamalot devant mon seigneur
le roi: il tait navr parmi les flancs, une pe lui sparait le
corps en deux. Ce mme jour un valet vint  lui et fut chevalier le
dimanche.

--De cela me souvient-il bien. Seriez-vous celui qu'une dame
prsenta au roi, vtu de la robe blanche?--Dame, oui.

Pourquoi dites-vous donc que je vous fis chevalier?--Au royaume
de Logres, la coutume est telle: on ne peut faire sans pe un
chevalier; qui donne l'pe fait le chevalier. Je tiens de vous la
mienne et non pas du roi.

--En vrit j'en ai beaucoup de joie. Mais o alltes-vous en nous
quittant?--J'allai porter secours  la dame de Nohan, et j'eus 
dfendre mon droit contre messire Keu, qui tait venu dans la mme
intention.

--Et alors ne m'avez-vous rien mand?--Dame, je vous ai adress deux
demoiselles.--Oui, je m'en souviens. Et quand vous revntes de Nohan,
n'avez-vous pas rencontr quelqu'un se rclamant de moi?--Dame,
oui. Un chevalier gardien d'un gu me dit de descendre de cheval.
Je lui demandai  qui il tait; il me dit:  la reine.--Descendez,
descendez, ajouta-t-il. Je lui demandai en quel nom il parlait;
il rpondit: En mon seul nom. Alors je remis le pied  l'trier
et joutai contre lui. Ce fut de ma part grand outrage, ma dame,
et je vous en crie merci; prenez-en l'amende, telle que vous la
marquerez.--Certes, bel ami, vous n'avez en rien mfait; c'est 
lui que j'en sais mauvais gr, car je ne lui avais pas donn telle
charge. Enfin, de l, o alltes-vous?-- la Douloureuse garde.--Qui
parvint  la conqurir?--Dame, j'y entrai.--Vous y ai-je vu?--Dame,
oui, plus d'une fois.--En quel endroit?--Dame, devant la porte: je
vous demandai s'il vous plaisait d'entrer; vous dites que oui.--Oh!
vous paraissiez bien troubl; car je vous l'ai demand deux fois
inutilement. Et quelles armes portiez-vous alors?--La premire fois
j'avais un cu blanc  la bande vermeille de belic; la seconde
j'avais deux bandes.--Je me souviens de les avoir distingues. Vous
ai-je encore vu une autre fois?--Dame, oui; la nuit o vous croyiez
avoir perdu monseigneur Gauvain et ses compagnons. Les gens du
chteau criaient au roi: Prenez-le! prenez-le! Je sortis cependant,
portant au cou l'cu  trois bandes vermeilles de belic. Et quand
je fus prs du roi, les mmes gens criaient: Roi, prends-le! roi,
prends-le! Le roi me laissa pourtant aller.-- notre grand regret;
car, en vous arrtant, il et mis fin aux enchantements du chteau.
Mais, dites-moi: est-ce vous qui avez jet de prison monseigneur
Gauvain et ses compagnons?--Dame, j'y aidai comme je pus.

La reine,  cette dernire rponse, devina qu'il tait bien Lancelot
du Lac. Elle reprend: Du jour o vous ftes chevalier, jusqu'au
temps de notre sjour  la Douloureuse garde, vous avais-je
vu?--Dame, oui: sans vous, je ne serais plus en vie; car vous
avez averti monseigneur Yvain de me tirer de l'eau quand j'allais
me noyer.--Comment! c'est vous que le couard Dagonnet ramena
prisonnier?--Dame, je fus pris, mais j'ignore par qui.--Et o
alliez-vous?--Je suivais un chevalier.--Et quand vous vous tes la
dernire fois loign de nous, o alltes-vous?--Dame, je trouvai
deux vilains gants qui turent mon cheval; monseigneur Yvain voulut
bien alors me donner le sien.

--Maintenant, beau sire, je sais qui vous tes. Vous avez nom
Lancelot du Lac. Et ne le voyant pas rpondre: On sait au moins
votre nom  la cour, grce  messire Gauvain. Mais comment vous
tiez-vous laiss prendre par le dernier des hommes?--Ma dame, je
n'avais alors ni mon corps ni mon coeur.--Me direz-vous, maintenant,
pour qui, aux deux assembles, vous avez fait tant d'armes? Il
pousse alors un profond soupir, et la reine qui le tient de court:
Avouez-le-moi; je ne le dirai  personne. Assurment, vous les
faisiez pour quelque dame ou demoiselle. Voyons, nommez-la moi, par
la foi que vous me devez.--Ah! dame, je le vois, il faut vous le
dire. Cette dame ...--Eh bien?--C'est vous.--Moi!--Oui.--Ce n'est pas
pour moi que vous avez rompu les deux glaives que ma demoiselle vous
avait ports; je n'tais pour rien dans le message.--Ma dame, je fis
pour vos dames ce que je dus; pour vous, ce que je pus.--Comment!
tout ce que vous avez fait, vous l'avez fait pour moi! M'aimez-vous
donc tant?--Dame, je n'aime ni moi ni autre autant que vous.--Et
depuis quand m'aimez-vous ainsi?--Ds le jour que je fus appel
chevalier.--Et d'o vous vint ce grand amour?

Au moment o la reine prononait ces derniers mots, la dame de
Malehaut se prit  tousser en relevant sa tte jusque-l baisse.
Lancelot la reconnut, et il en fut assez mu pour ne pouvoir
rpondre. Les larmes lui vinrent aux yeux; plus il regardait la dame
de Malehaut, plus il avait de malaise au coeur[52].

[Note 52: Il y a dans le _Paradis_ de Dante, chant XVI, une allusion
ingnieuse  cette toux de la dame de Malehaut; c'est quand le pote,
oubliant un instant la contemplation cleste pour s'arrter aux
souvenirs de la terre, est averti de sa distraction par Batrice:

  Onde Beatrice, ch'era un poco sovra,
  Ridendo parve quella che tossio
  Al primo fallo scritto di Ginevra.]

La reine aperoit et son trouble et les regards qu'il jette sur les
dames voisine. Rpondez, dit-elle, d'o vous est venu cet amour?
Lui, faisant un suprme effort: Dame, du jour que je vous ai vue.
Si votre bouche a dit vrai, vous me ftes alors votre ami.--Mon ami!
et comment?--Quand j'eus pris cong de monseigneur le roi, je vins
devant vous arm, sauf la tte et les mains. Je vous recommandai 
Dieu et dis que, si vous y consentiez, je serais votre chevalier.
Puis je dis: Adieu, dame! et vous avez rpondu: _Adieu, beau doux
ami_. Ce mot, depuis, ne m'est pas sorti du coeur. Ce mot me fera
prud'homme, si jamais je le dois tre, et je ne me suis jamais trouv
en aventure de mort sans m'en souvenir. Ce mot m'a confort dans
tous mes ennuis; ce mot m'a guri de toutes douleurs, m'a sauv de
tous dangers. Ce mot m'a nourri dans mes faims, m'a enrichi dans mes
pauvrets.--Par ma foi! dit la reine, le mot fut dit de bonne heure,
et Dieu soit lou de me l'avoir fait dire. Mais je ne le prenais
pas tant au srieux; souvent je l'ai dit  d'autres chevaliers par
simple courtoisie: vous l'avez entendu autrement: bien vous en est
venu, puisqu' vous en croire, il a fait de vous un prud'homme.
Ce n'est pourtant pas la coutume parmi les chevaliers de prendre
telle parole  coeur, et d'imaginer qu'ils soient,  compter de
l, retenus par une dame. D'ailleurs, je vois bien  vos yeux, 
vos regards, que vous avez mis votre amour dans une de nos deux
voisines; car vous avez pleur, quand vous avez pu croire qu'elles
vous entendaient. Dites-moi donc, par la foi que vous devez  la
chose que vous aimez le plus,  laquelle des trois vous tes engag
d'amour.--Ah! ma dame, je vous crie merci: jamais l'une ou l'autre
n'eurent le moindre pouvoir sur mes penses.--Oh! l'on ne me trompe
pas ainsi. J'ai surpris vos yeux, et j'ai vu par d'autres indices
que, si votre corps est prs de moi, votre coeur est prs d'elle.
Elle parlait ainsi pour le mettre  malaise, car elle ne doutait dj
plus de son amour pour elle. Mais l'preuve tait trop forte, et il
en ressentit telle angoisse qu'il pensa se trouver mal: la crainte
d'tre remarqu par les dames le retint; cependant la reine, qui le
vit plir, chanceler et incliner la tte en avant, posa vite la main
sur son capuchon, pour l'empcher de tomber. En mme temps, elle
appela Galehaut qui accourut, et quand il voit la mine piteuse de son
compain: Pour Dieu! ma dame, dit-il, qu'a-t-il donc eu?--Je ne sais:
je lui ai seulement demand laquelle de ces dames il aimait.--Merci,
dame! avec de telles paroles, vous pourriez bien me l'enlever, et
tout le monde y perdrait.--J'y perdrais autant que personne; mais
enfin, Galehaut, savez-vous pour qui il a fait tant d'armes?--Non,
dame.--Croiriez-vous qu'il assure les avoir faites pour moi?--S'il
vous l'a dit, vous devez le croire, car personne ne l'gale en
prouesse et personne ne le surpasse en sincrit.--Ah! Galehaut,
si vous connaissiez tout ce qu'il a fait depuis qu'il fut arm
chevalier, vous auriez encore plus raison de le dire prud'homme! Il
a veng en maintes rencontres le chevalier navr: il a sauv la dame
de Nohan; il a terrass deux gants; il a pris la Douloureuse garde;
il a t le mieux faisant des deux assembles. Tout cela, dit-il,
pour un seul mot, pour le nom de _beau doux ami_ que je lui donnai 
son dpart de la cour!

--Dame, dit Galehaut, j'ai fait pour vous ce que vous avez
demand; c'est  vous maintenant de lui accorder la merci qu'il
demande.--Quelle merci voulez-vous que j'en aie?--Dame, vous savez
qu'il vous aime plus que tout au monde et qu'il a fait pour vous plus
que ne fit aucun chevalier. Sans lui, jamais il n'aurait t parl
de paix avec monseigneur le roi.--Oui, rpond la reine; je le sais,
et n'et-il amen que cette paix, encore aurait-il plus fait que
je ne pouvais mriter, car il a sauv l'honneur de monseigneur le
roi: il ne peut donc rien demander que j'aie honntement le droit de
refuser. Mais, Galehaut, il ne demande rien: au lieu de cela, il ne
cesse de pleurer, depuis qu'il a jet les yeux sur ces autres dames:
peut-tre a-t-il peur d'avoir t reconnu.--Je ne sais rien, dit
Galehaut, de ses secrets, mais il craint beaucoup d'tre dcouvert.
Ne vous arrtez pas  cela, ma dame; ayez seulement merci de qui vous
aime cent fois plus que lui-mme.--J'en aurai la merci que vous
souhaiterez, car j'y suis tenue envers vous: mais enfin, il ne me
prie de rien.

--Ma dame, vous devez savoir, dit Galehaut, qu'on ne peut se
dfendre de trembler devant celle qu'on aime. Je vais demander pour
lui, et je ne vous prierais pas, qu'encore le devriez-vous accorder:
vous ne pouvez gagner un plus riche trsor.--Je le sais; et je ferai
pour lui ce que vous direz.--Grand merci! Je rclame pour lui votre
amour; vous le tiendrez dsormais pour votre chevalier; vous serez
loyalement sa dame jusqu' la fin de vos jours. Ainsi l'aurez-vous
rendu plus riche qu'en lui donnant le monde entier.--Eh bien, oui! je
m'accorde  ce qu'il soit tout mien, moi toute sienne; et que vous
vous portiez garant de notre fidlit  cet engagement[53].--Grand
merci, dame! maintenant je demande les premires arrhes.--Vous me
voyez prte  les donner.--Grand merci! j'entends que devant moi
vous le baisiez.--J'y consentirais volontiers; mais le temps, le
lieu ne le permettent pas. Ces dames s'tonnent que nous soyons
rests si longtemps  part; elles ne manqueraient pas de regarder.
Si pourtant il le voulait, je m'y accorderais encore. Et Lancelot
est tellement ravi de ces paroles qu'il ne peut que rpondre: Dame,
grand merci!--Quant  son vouloir, reprend Galehaut, vous n'en
pouvez douter. Nous allons nous lever, nous irons un peu plus loin,
comme si nous tions en grand conseil; ces dames ne pourront rien
voir.--Pourquoi, dit la reine, me ferais-je prier? Je le veux en
vrit plus que lui.

[Note 53: Et que par vous seront amend le mefait et le trespas
del convenant. _Var._ des convenances. Ce passage laisse quelque
doute; on serait tent de l'entendre: et que sur vous retombe
le bon march que nous ferons des convenances. Mais une telle
interprtation serait de notre temps plutt que du douzime sicle.
L'ancien traducteur italien l'a entendu comme moi: _che per voi
sieno emendate tutte le cose mal fatte_. C'est--dire: et que vous
soyez juge de la faon dont ce commun engagement sera tenu.]

Alors ils s'loignent un peu tous les trois, faisant semblant
de traiter une affaire srieuse, et la reine, voyant que le bon
chevalier n'ose commencer, le prend par le menton et le baise
longuement; si bien que la dame de Malehaut s'en aperut.

Et la reine, comme sage et vaillante dame qu'elle tait, dit: Beau
doux ami, je suis toute vtre, et j'en ai grande joie. Mais que la
chose demeure entirement secrte. Je suis, vous le savez, une des
dames dont on dit, hlas! plus de bien qu'on ne devrait; si par
vous je venais  perdre mon bon renom, nos amours en seraient bien
contraries. Et vous, Galehaut, qui tes le plus sage, souvenez-vous
que s'il nous arrive malheur, vous en aurez t la premire cause,
comme vous le serez de tout le bonheur que nous nous promettons.

--De mon ct, fit Galehaut, j'ai un don  vous demander: au lieu
de travailler  me sparer de lui, vous vous emploierez, dame, 
resserrer les liens de notre amiti.--Ah! Galehaut! si j'y manquais,
combien serait mal employ ce que vous avez fait pour nous! Elle
prit alors Lancelot par la main: Galehaut, je vous donne  toujours
ce chevalier, mes droits rservs sur lui. Vous y consentez, n'est-ce
pas? Lancelot lve la main en signe d'engagement.--Cher sire,
continua-t-elle, je vous ai donn Lancelot du Lac, le fils du roi
Ban de Benoc. Galehaut apprit ainsi le nom de son compagnon et il
en ressentit une grande joie; car il avait entendu parler dj de
l'ancienne prud'homie du roi Ban de Benoc, et des hauts faits de
Lancelot.

Ce fut la premire entrevue de la reine et de Lancelot, mnage par
le prince Galehaut. Ils se levrent enfin: la nuit tait arrive,
la lune clairait toute la prairie. Ils regagnrent la tente du roi
Artus, tandis que le snchal faisait la conduite aux deux dames.
Galehaut avertit Lancelot de les joindre avant de retourner  son
camp, et pendant que lui-mme accompagnerait la reine. Le roi en
les revoyant demanda d'o ils venaient:--Sire, dit Galehaut, de ces
prs, o nous tions mme assez peu accompagns. Ils s'assoient
et parlent de diverses choses, la reine et Galehaut ayant peine 
couvrir leur ravissement intrieur. Enfin la reine se lve et s'en
va reposer dans la bretche; Galehaut la recommande  Dieu, en lui
disant qu'il s'en va partager le lit de son cher compain.




XXXVI.


La reine, rentre dans la bretche et penche sur la fentre, se
mit  rver  toutes les joies du coeur dont elle tait inonde.
Mais dj le secret de son bonheur ne lui appartenait plus; la dame
de Malehaut avait vu beaucoup, et devin ce qu'elle n'avait pas
vu. Elle approcha doucement et se prit  dire: Comme est bonne la
compagnie de quatre! La reine entend et ne sonne mot, comme si la
parole n'tait pas arrive jusqu' elle. Oui, reprend l'autre, bonne
est la compagnie de quatre. La reine alors se tournant: Dites-moi
pourquoi vous parlez ainsi?--J'ai peut-tre t indiscrte, ma dame,
contre mon dsir; je sais qu'il ne faut pas tre avec sa dame trop
familire, si l'on tient  conserver ses bonnes grces.--Non, vous
ne pouvez rien dire qui m'empche de vous aimer; je vous sais trop
sage et trop courtoise pour rien craindre de vous: dites-moi le
fond de votre pense; je le veux, je vous en prie.--Puisque vous le
voulez, ma dame, j'ai dit que bonne tait la compagnie de quatre,
parce que j'ai vu la nouvelle liaison que vous avez faite hier avec
le bon chevalier, dans le verger. Vous tes la chose du monde qu'il
aime le plus, et vous n'avez pas  vous en dfendre; vous ne pouviez
mieux employer votre amour.--Mon Dieu! le connatriez-vous? dit
vivement la reine.--Je le connais si bien qu'il ne tenait qu' moi
de vous disputer sa possession; je l'ai gard dans ma chartre prive
pendant plus d'un an. Les armes vermeilles, les armes noires avec
lesquelles il a vaincu les deux assembles, c'est moi qui les lui
avais fournies. Et quand l'autre jour je vous ai prie de lui mander
de faire pour vous des armes, c'est que dj je souponnais son coeur
d'tre  vous, comme  la seule dame digne de lui. Quelque temps,
j'eus l'esprance de m'en faire aimer; mais il me rpondit de faon
 me dsabuser, et ds lors je n'ai plus song qu' dcouvrir o
s'adressaient toutes ses penses. C'est pour cela que je suis venue 
deux reprises  la cour.

--Mais vous disiez que mieux valait la compagnie de quatre:
pourquoi? Le secret, s'il y en a, n'est-il pas mieux gard par
trois?--Oui, sans doute.--La compagnie de trois vaut donc mieux que
celle de quatre.--Ma dame, ce n'est pas ici le cas. Le chevalier
vous aime, cela est certain: Galehaut le sait, ils pourront donc en
parler  leur aise, quand ils seront ensemble. Mais ils ne seront pas
toujours ici; ils ne tarderont mme pas  s'loigner: vous resterez,
et vous n'aurez personne  laquelle vous puissiez dcouvrir vos
penses; vous en porterez seule tout le faix. S'il vous plaisait de
me mettre en quatrime dans votre compagnie, nous nous consolerions
de l'absence en parlant d'eux entre nous, comme entre eux ils ne
manqueront pas de parler de nous.

--Maintenant, dit, la reine, savez-vous quel est le chevalier dont
vous parlez?--Mon Dieu! non; mais aux regards qu'il me jeta, quand
il tait avec vous,  la crainte qu'il tmoigna d'tre aperu, vous
pouvez juger s'il m'avait reconnue.--Oh! je vois que vous tes trop
subtile pour qu'on puisse esprer de vous cacher quelque chose.
Vous souhaitez avoir toute ma confiance, vous l'aurez. Oui, j'aime
le bon chevalier, je ne veux pas m'en dfendre auprs de vous; mais
si j'ai mon faix, je veux que vous portiez aussi le vtre.--Que
voulez-vous dire, ma dame? assurment, il n'est rien que je ne fasse
pour mriter votre amiti.--Vous l'avez; quelle meilleure compagnie
pourrais-je esprer jamais? Mais sachez-le bien, une fois engage,
je n'entends plus me sparer de vous; ds que j'aime, il n'est pas
d'amiti aussi ferme que la mienne.--Nous serons donc ensemble, ma
dame, toutes les fois et tant qu'il vous plaira.--Remettez-vous
 moi du soin de bien tablir notre intimit; et, ds ce moment,
apprenez le nom du chevalier que vous avez retenu et qui m'a donn sa
foi; c'est le fils du roi Ban de Benoc, c'est Lancelot du Lac, le
meilleur chevalier du monde.

Tout en devisant ainsi, il fallut se mettre au lit. La reine voulut
partager le sien avec la dame de Malehaut qui fut longtemps  s'en
dfendre, comme ne mritant pas un tel honneur. Ne demandez pas si
elles parlrent encore de ce qui leur tenait au coeur, avant de
s'endormir. La reine demanda  son amie si elle avait dj mis son
amour en quelque lieu. Non: je n'aimai qu'une seule fois, et ce
fut seulement en pense. Elle entendait parler de Lancelot qu'elle
avait un instant perdument aim. La reine se confirma alors dans son
projet: mais elle n'en voulut rien dire avant de savoir dans quelle
disposition se trouverait Galehaut.

Elles se levrent au point du jour et se rendirent  la tente du roi
pour faire bonne compagnie  monseigneur Gauvain: veillez-vous,
sire, dit la reine en riant, c'est en vrit trop de paresse de
dormir encore. Puis, prenant avec elle une nombreuse suite de
dames et demoiselles, elle vint  l'endroit o elle avait donn les
premiers gages d'amour. C'est, dit-elle  la dame de Malehaut, le
lieu que je prfrerai maintenant  tous les autres. L m'a-t-il t
permis de bien connatre les deux plus vaillants chevaliers de la
terre! Avez-vous remarqu tout ce qu'il y a de beau, de grand, de
gnreux dans Galehaut? J'entends bientt lui conter comment nous
sommes devenues amies insparables, et j'ai l'assurance qu'il en aura
grande joie.

Quand elles revinrent  la tente du roi, elles y trouvrent Galehaut,
et la reine ayant saisi l'occasion de le prendre  part: Galehaut,
dit-elle, au nom de ce qui vous est le plus cher au monde, dites-moi
si vous aimez d'amour dame ou demoiselle?--Non, ma dame.--Voici
pourquoi je vous fais cette demande: j'ai plac mes amours  votre
volont; j'entends placer les vtres  la mienne, c'est--dire en
dame belle, courtoise et sage, d'assez haute condition, revtue
d'assez grands honneurs.--Ma dame, vous pouvez vouloir; mon coeur et
mon corps sont  vous: veuillez dire quelle est cette dame dont vous
entendez me rendre l'ami.--D'ici vous pouvez la voir; c'est la dame
de Malehaut.

Elle lui conte alors comment la dame avait surpris leur secret, et
comment elle avait, pendant un an, retenu Lancelot dans sa prison.
Je la sais la meilleure et la plus loyale dame du monde; voil
pourquoi je dsire que vous vous engagiez d'amour l'un envers
l'autre. Le plus sage des chevaliers ne doit-il pas avoir la plus
sage des amies? Quand vous serez en terres lointaines, vous et mon
chevalier, vous pourrez parler en commun de ce que votre coeur aime,
de ce qui sera dans le fond de votre pense. Et cependant, nous qui
serons restes, aurons plus de courage  supporter nos maux; nos
joies seront communes, nos peines et nos esprances.

--Je vous l'ai dit, ma dame, reprend Galehaut, vous avez le
corps, vous avez le coeur. Alors la reine appela la dame de
Malehaut; tes-vous, lui dit-elle, dispose  faire ce qui me
plaira?--Assurment, ma dame.--Je vous donne donc, coeur et corps,
 ce chevalier. Y consentez-vous?--Ma dame, vous pouvez faire de
moi comme de vous-mme.--Donnez-moi tous deux la main. Galehaut, je
vous donne  cette dame, en sincre et loyal amour. Et vous, dame de
Malehaut, je vous donne  ce chevalier, comme  celui qui dsormais
aura vos plus douces penses. Tous deux dclarrent s'y accorder: la
reine les fit entrebaiser, et ils convinrent d'aviser aux moyens de
se voir le plus secrtement et le plus souvent possible.

Cela fait, ils retournent  la tente du roi qui les attendait pour
se rendre  la messe. Aprs le service et le manger du matin, ils
vont tenir bonne compagnie  monseigneur Gauvain: ils vont visiter
les chevaliers blesss dans les dernires assembles, Galehaut tenant
d'une main la dame de Malehaut, de l'autre la reine. Enfin, ils
conviennent de se runir la nuit prochaine, ainsi qu'ils avaient fait
la veille, et  la mme place. Je resterai, dit la reine, avec le
roi, pendant que vous avertirez votre ami de se mler  la foule des
chevaliers; comme on l'a vu rarement, personne ne s'occupera de lui;
et quand l'assemble se dispersera petit  petit, nous pourrons, sans
veiller les soupons, gagner l'endroit que vous savez.

Galehaut ne manqua pas de mettre son ami au courant de ces
conventions. Quand la nuit fut proche, il avertit son snchal de
passer dans la prairie avec Lancelot, ds que lui-mme aurait rejoint
le roi et la reine. Il se rendit d'abord chez le roi; on se mit 
table, et, quand les nappes furent leves, la reine proposa aux dames
une promenade dans les prs. Tous partirent ensemble, le roi, la
reine, les chevaliers, les dames. Bientt la reine ralentit son pas
pour attendre la dame de Malehaut, et plusieurs dames et demoiselles.
Le snchal et le Bon chevalier se perdirent dans la compagnie du
roi, puis, comme sans dessein, suivirent lentement le sentier qui les
menait  l'endroit o les deux dames les avaient dj devancs. Que
vous dirai-je de plus? Ils y demeurrent prs d'une heure, sans qu'il
soit bien  propos de rpter leur conversation. Au lieu de parler,
il ne fut question entre eux que de baisers, embrassements et douces
treintes, avant-coureurs de joies plus grandes. Il fallut trop tt
penser  rejoindre: les dames retournrent vers le roi, Lancelot et
Galehaut regagnrent leur tente. Les jours suivants, mmes rencontres
secrtes; jusqu' ce que messire Gauvain, se trouvant en tat de
chevaucher, remercia le roi, la reine et les dames de la bonne
compagnie qu'on lui avait faite, et remontra au roi combien il tait
de son intrt d'attacher  sa maison le prince Galehaut et son ami,
le Bon chevalier: Vous leur devez beaucoup, sire oncle, et vous avez
tout  esprer de leur service. Mais Galehaut, quand le roi lui en
parla, rpondit qu'il avait grand besoin de retourner en Sorelois,
aprs une absence aussi longue; il promit seulement de revenir ds
qu'il aurait mis ordre  ses propres affaires.

Ne demandez pas si les dernires entrevues de Lancelot et de
Galehaut avec leurs dames furent mles de soupirs et de larmes. On
se promit bien de saisir toutes les occasions de retour. Puis la
reine, mettant le roi  raison, le faisait insister prs de la dame
de Malehaut, pour la retenir  la cour. C'est, disait-elle, une
dame sage, prudente et bien aime de tous: je pense qu'elle ne vous
refusera pas, par affection pour moi. Le roi approuva la pense de
la reine, et la dame de Malehaut, aprs un semblant de rsistance,
consentit  ce que le roi voulait bien lui demander.




XXXVII.


Galehaut, ayant pris cong du roi Artus, emmena Lancelot dans son
pays de Sorelois, situ entre le royaume de Galles et les les
tranges. Il tenait cette terre non d'hritage, mais pour l'avoir
conquise sur Glohier, neveu du roi de Northumberland. Le roi Glohier
avait, en mourant laiss une belle fille: Galehaut la faisait lever
avec grand soin et pensait  lui rendre son patrimoine, en la mariant
 Galehaudin, un sien neveu, ds qu'il serait en ge d'tre arm
chevalier[54].

[Note 54: Au moyen ge, les droits de l'hrdit n'taient gure
fouls aux pieds que dans certains cas exceptionnels dont l'glise
tait juge. Voil pourquoi on voit Galehaut rserver le Sorelois 
l'hritire du prince sur lequel il l'avait conquis. Les Grandes
Chroniques de France nous apprennent que la raison qui avait port
Philippe-Auguste  pouser la fille du comte de Hainaut, fut qu'elle
descendait en ligne fminine de Charles, duc de Lorraine, frre du
dernier roi Carlovingien. (Chroniques de S.-Denis, d. Techener, t.
IV, p. 215.)]

Le Sorelois tait la plus plaisante de toutes les terres contigus
 la mer de Bretagne; il abondait en rivires, en bois, en terres
fertiles. Il confinait aux domaines du roi Artus, et Galehaut se
plaisait  y sjourner, parce qu'il y prenait le dduit des chiens
et des oiseaux. La mer le bornait d'un cot, de l'autre, une rivire
nomme Asurne[55], large, rapide et profonde, qui aboutissait 
la mer. On y trouvait des chteaux, des cits, des forts, des
montagnes. Pour y pntrer, il fallait passer par deux chausses
qui n'avaient que trois coudes de large et plus de sept mille et
cinquante coudes de long[56].  l'entre et  la sortie se dressait
une forte tour dfendue par un chevalier de prouesse prouve, et
par dix sergents arms de haches, de lances et d'pes. Quiconque
demandait  passer tait tenu de combattre le chevalier et les dix
sergents. S'il forait le passage, on inscrivait son nom  l'entre
de la tour, et ds-lors il devait faire le service de celui qu'il
avait vaincu, jusqu' ce qu'il plt  Galehaut d'envoyer un de ses
chevaliers pour le remplacer. S'il tait vaincu, le chevalier le
retenait prisonnier. Ces chausses avaient t tablies au temps
de Glohos, le pre de Glohier, par crainte des ennemis du dehors.
Auparavant, on arrivait en Sorelois en bateaux et navires; mais 
partir du temps o Merlin prophtisait jusqu'au terme des temps
aventureux, c'est--dire durant mille et six cent quatre-vingt-dix
semaines[57], on ne pouvait entrer en Sorelois que par les chausses,
dfendues comme on vient de voir[58].

[Note 55: Var. _Arcise_.--_Aise_.--_Surpe_.]

[Note 56: La coude rpondait  peu prs  notre demi-mtre.]

[Note 57: Environ trente-deux ans et six mois. Cette valuation m'est
fournie par les mss. 751 et 1430.]

[Note 58: Malgr l'tendue qu'on lui suppose, le Sorelois doit tre
la langue de terre situe dans le Chestershire,  l'extrmit nord du
pays de Galles, entre le Lancashire et Flint. Au-dessus de Chester,
deux petites rivires sparent presque entirement cette langue du
continent breton.]

C'est dans le Sorelois que Galehaut retint longtemps son ami.
Mais tous les dduits auxquels ils pouvaient se livrer  leur
gr leur seraient devenus bientt  charge, sans l'amiti qui
les unissait, et la douceur qu'ils trouvaient  s'entretenir de
leurs amours. Personne, dans le royaume de Logres, ne savait o
rsidait Galehaut, sinon les deux rois qui avaient t garants, et
seuls aussi connaissaient le nom du chevalier que Galehaut y avait
conduit. Mais les jeux, les plaisirs, les dduits d'oiseaux, de
chiens ou de filets ne pouvant les distraire, ils seraient revenus
 la cour du roi Artus, sans la crainte d'veiller les soupons de
ceux qui entouraient la reine: les bonnes dispositions du roi ne les
rassuraient pas, et ils attendaient avec impatience l'annonce de
nouvelles assembles pour avoir occasion de montrer leur prouesse et
justifier le choix des dames de leurs penses.

Il y avait un mois qu'ils taient en Sorelois, quand la Dame du lac
envoya vers Galehaut un jeune valet qu'elle le pria de nourrir,
jusqu'au moment de l'armer chevalier. C'tait Lionel, le fils an du
roi Bohor de Gannes. Lancelot n'eut pas de peine  le reconnatre; il
avait longtemps vcu avec lui chez la Dame du lac. Quand Lionel vint
au monde, sa mre remarqua sur son sein une tache vermeille en forme
de lion: de l le nom qu'elle lui avait donn. Quand elle avait voulu
l'embrasser, il avait pass lui-mme ses petits bras autour de son
cou, en serrant comme s'il et voulu l'trangler. C'tait le prsage
de sa prouesse, ainsi que le tmoigne l'histoire de sa vie. La marque
lui demeura jusqu'au jour o il combattit le lion couronn de Libye,
dont il offrit la peau  messire Yvain de Galles. Mais ici le livre
laisse Galehaut, Lancelot et Lionel, pour revenir au roi Artus et 
messire Gauvain.




XXXVIII.


Aprs le dpart de Galehaut, le roi Artus tait revenu dans ses
domaines, constamment occup  redresser les torts,  rendre  tous
bonne justice,  bien employer ses largesses. De Londres, de Kamalot,
de Carduel, il tait pass  Carlion, la ville qui lui agrait le
plus. Il y tint cour enforce pendant quinze jours.

Les ftes touchaient  leur fin, et la reine, qui ne souhaitait
rien tant que le retour de son ami, pensait avoir trouv l'occasion
d'une assemble nouvelle, quand un incident inattendu vint rejeter 
d'autres temps l'accomplissement de ses voeux les plus chers. Le roi
Artus, assis un jour  table au milieu de ses chevaliers, tait tomb
dans une rverie qui lui avait fait tout oublier, et les mets et les
convives. La main appuye sur l'ivoire de son couteau, il soupirait;
des larmes coulaient de ses yeux. Keu le snchal s'en aperut le
premier, et le fit aussitt remarquer  messire Gauvain,  messire
Yvain,  Lucan le bouteiller,  Sagremor le desr,  Giflet le fils
de Do. Messire Gauvain appelant un valet: Va, dit-il,  cette
demoiselle qui verse devant le roi; prends de ses mains la coupe et
dis-lui de venir me parler.

Cette demoiselle tait Laure de Carduel, fille d'un roi de Norvgue,
jadis bouteiller du royaume de Logres, et d'une soeur du roi Artus.
Elle tait aime de la reine, et le roi se plaisait  lui voir
remplir l'office de son pre.

Quand elle fut devant messire Gauvain: Belle cousine, lui dit-il,
allez dire au roi que nous le prions de nous apprendre pourquoi
il rve si longtemps, et quel conseil nous pourrions lui donner.
Laure revint au roi, bien empche de remplir ce message. Elle
s'agenouilla, et, n'osant parler, saisit la nappe et la tira vivement
devant elle. Le couteau chappa de la main d'Artus, qui, tout
surpris, regarda la demoiselle: Sire, dit-elle, messire Gauvain me
charge de vous demander ce qui vous rend soucieux, et si vos hommes
liges ne pourraient vous aider de leur conseil.

--Retournez, et dites  ceux qui vous envoient qu'ils auraient mieux
fait de ne pas vous donner ce message. Puisqu'ils veulent me faire
parler, ils sauront que je pensais  leur honte.

Laure rendit la rponse; les chevaliers, d'abord interdits, se
levrent de table et s'tant approchs du roi: Sire, vous nous avez
dit que vous pensiez  notre honte: nous vous prions, comme notre
seigneur lige, de nous apprendre comment nous avons mrit un tel
reproche.

--Je vais vous le dire. Oui, c'est  vous grande honte d'avoir
oubli le voeu que vous aviez fait de ne revenir cans qu'aprs
avoir eu nouvelles du preux chevalier aux armes vermeilles qui, plus
tard, fit ma paix avec Galehaut. Vous tes revenus sans lui, et vous
n'en savez rien encore. N'est-ce pas l le fait de parjures et de
foi-mentis?

--Sire roi, rpond messire Gauvain avec un calme apparent, vous
avez droit; mais vous seriez  votre tour  blmer, si vous pouviez
supporter dans votre maison des chevaliers parjures et foi-mentis.
Vous donc, chevaliers, coutez-moi. Et s'avanant prs d'une
fentre d'o l'on dcouvrait un moutier: Que Dieu ni les saints
ne me protgent, si je rentre dans la maison de monseigneur le roi
avant d'avoir trouv le Chevalier vermeil. Que ceux qui avaient, une
premire fois, entrepris la mme qute, me suivent, si tel est encore
leur plaisir! Cela dit, il sort: ceux qui l'entendent et l'avaient
accompagn dans la qute prcdente, s'engagent comme lui  ne pas
revenir avant d'avoir recueilli des nouvelles du chevalier. Ils
taient quatorze dans la salle; les autres taient dans leurs terres.

Le roi ne tarda pas  regretter ses paroles. En se levant de table,
il va chez la reine et la prie de faire en sorte de retenir Gauvain.
La reine court aussitt  l'htel de messire Gauvain et le trouva
dj couvert de ses armes, sauf la tte et les mains. Beau neveu,
lui dit-elle, est-il vrai que vous recommenciez votre qute?--Rien
n'est plus vrai, dame.--Je viens, par la foi que vous me devez, vous
demander un don.--Dame, sachez auparavant que, pour tous les royaumes
du monde, je ne consentirais  demeurer.--Comment! beau sire, se
peut-il que pour vous enqurir d'un chevalier inconnu, vous laissiez
votre oncle le roi Artus, accabl de douleur et du regret d'avoir
trop lgrement parl? Attendez au moins que vous ayiez runi les
quarante chevaliers, vos premiers compagnons.--Pour ceux-l, dit
messire Gauvain, c'est leur affaire, non la mienne; qui voudra rester
sous l'injure des paroles du roi, demeure! pour moi, je n'entends
revenir qu'aprs avoir vu de mes yeux le chevalier auquel nous devons
la paix.

La reine voit bien que rien ne lui ferait changer de rsolution:
Dites au roi, fit encore messire Gauvain, que je ne renoncerai  la
qute entreprise que dans le cas o il aurait  craindre d'tre honni
ou dshrit[59].

[Note 59: Cet pisode du ressentiment de Gauvain contre le roi semble
tre une sorte de contrefaon de la querelle raconte dans les
rdactions indites du livre d'Artus,  l'occasion du sobriquet de
_Mort  jeun_, donn  Sagremor par Keu. On trouvera dans l'Appendice
une notice de ces rdactions que les premiers assembleurs des livres
de la Table ronde ont laisses de ct.]

Il demande son heaume, et se dispose  monter  cheval. Ah! beau
neveu! lui dit encore la reine, vous ne savez quel chemin pourra vous
mieux conduire au but de votre qute. coutez-moi, mais auparavant
promettez de ne parler  personne de ce que je vais dire. Vous ferez
sagement de joindre Galehaut; il doit vivre dans la compagnie du
Chevalier vermeil, et celui-ci n'est autre que Lancelot du lac, le
vainqueur de la Douloureuse garde.

Elle s'loigna, craignant d'en avoir trop dit, et laissant messire
Gauvain satisfait de ce qu'il venait d'apprendre. On lui amena son
cheval, il monta, pendit l'cu  son cou, prit une lance de la
main de ses cuyers et s'loigna, suivi de dix-neuf des quarante
chevaliers qui s'taient une premire fois engags  la mme qute.
Leurs noms taient: Yvain de Galles, Brandelis, Keu le snchal,
Sagremor le desr, Lucan le bouteiller, Gosouin d'Estrangor, Giflet
le fils Do de Carduel, Gladoalin de Kaermur, Galegantin le Gallois,
Caradoc-Briebras, Caradigais, Yvain de Lionel, le duc Taulas, Conan
de Kaert, Greu le roux chevalier, Adam le bel, Galeschaus, le valet
de Nort et le roi Ydier.

Arriv devant une borne qu'on appelait le _Perron Merlin_, o Merlin
avait occis les deux enchanteurs[60], messire Gauvain dit  ses
compagnons: Seigneurs, si vous m'en croyez, nous nous sparerons
ici. Partout o l'aventure nous conduira, nous demanderons nouvelles
des chevaliers errants qui seront passs; et quand nous serons de
retour chez monseigneur le roi Artus, nous dirons sincrement ce
que nous aurons vu et fait, soit  notre honneur, soit  notre
dsavantage.

[Note 60: On ne retrouve pas cette action de Merlin dans le livre de
ses faits et gestes.]

Tous le promirent; en se sparant, ils eurent soin, pour n'tre
reconnus de personne et pour se reconnatre entre eux, de retourner
leurs cus de faon qu'on ne distingut pas les couleurs dont ils
taient peints et les attributs qui pouvaient y tre tracs.




XXXIX.


Suivons d'abord les pas de messire Gauvain. Il chevaucha deux jours
sans rien voir qui soit  redire. On tait au mois de juillet,
le ciel tait pur, le temps serein, la terre verte et fleurie.
Enfin,  la descente d'une montagne, il aperoit d'assez loin
quatre chevaliers arms. Un d'entre eux quitte ses compagnons,
arrive au galop sur lui la lance en arrt, sans prendre le temps
de le dfier. Messire Gauvain se prpare  bien le recevoir; mais
l'autre se contente de saisir son cheval par le frein; le cheval se
dresse, peu s'en faut qu'il ne se renverse en arrire, et messire
Gauvain reconnat Sagremor: Eh quoi, Desr, lui dit-il, c'est 
moi que vous en voulez?--Ah! sire, pardonnez: je ne vous avais pas
reconnu.--Je l'ai bien vu, de par Dieu! mais le mal n'est pas grand.
Quels chevaliers taient avec vous?--Vous allez les reconnatre;
c'est messire Yvain, c'est Keu le snchal, c'est Giflet le fils Do.
Aprs nous tre spars, nous nous sommes rencontrs hier,  l'issue
d'un carrefour  sept voies.

Les trois autres chevaliers en approchant furent ravis de se
retrouver avec messire Gauvain; comme, sans le vouloir, ils s'taient
rejoints, ils convinrent de chevaucher quelque temps de compagnie.

Les voil devisant, riant, gabant; mais tonns de tant cheminer sans
aventures. Enfin,  la descente d'un tertre, dans une grande plaine
limite par une fort, leurs yeux s'arrtent sur un grand pin qui
couvrait de son ombrage une fontaine. Bientt ils voient accourir au
galop un cuyer portant sur son paule une liasse de lances. Arriv
devant la fontaine, l'cuyer descend, dlie le faisceau et dresse les
lances autour du pin; il te de son cou un cu noir goutt d'argent,
et le suspend par la guiche[61]  l'une des branches. Cela fait, et
sans descendre de cheval, l'cuyer pique des deux, et rentre dans la
fort d'o il venait de sortir.

[Note 61: La _guiche_ tait ce que nous appelons aujourd'hui assez
improprement _baudrier_: ce dernier mot est driv de _baudr_
qui rpondait  _ceinture_; _baudrier_ serait donc proprement le
_ceinturon_.]

De la mme fort, mais par une autre voie arrive presque aussitt
un chevalier entirement arm qui regarde les lances ranges autour
du pin, s'arrte, dlace son heaume et descend: quand il voit l'cu
suspendu aux branches, il gmit, soupire et verse des larmes. Un
moment aprs, il semble consol, relve gaiement la tte et donne les
signes d'un vif contentement.

En vrit, dit le snchal, si ce chevalier n'est pas fou, je ne
crois pas qu'il y en ait au monde.--La chose est trange en effet,
dit messire Gauvain; comment deviner ce que cela signifie?--Rien de
plus facile, rpond Keu; je vais aller le demander. Si le chevalier
refuse de parler, je saurai bien le mettre  raison.--L'amende,
s'crie Sagremor, est de mon droit; c'est moi qui dois ordinairement
sortir le premier des rangs, et de l mon surnom de Desr[62].--Sagremor
a le droit pour lui, disent en riant les autres.

[Note 62: Par mon chief vous n'irs pas, ms je irai; car vous savez
bien que li derroi de la maison le roi Artus sont mien, et por ce
ai-je nom _Desr_. (Msc. 1430, f 75, v.) C'tait un surnom que
Sagremor avait mrit, parce que, dans les grandes assembles ou dans
les tournois, il sortait le premier des rangs, et ne rglait jamais
ses mouvements sur ceux des autres. Le sens de _desr_ est justifi
par un passage de la partie indite du livre d'Artus: Lors commence
 approcher li conroi li uns  l'autre. Et Sagremor _desrenge_ tout
premiers  l'Amirant Monys, un Saisne orgueilleux. Et quant si
compaignon le voient aler, si dient: C'est Sagremor li _desrs_,
bien est drois qu'il ait la premire jouste. (Msc. 337, f 144,
v.)--Le nom, voit-on dans le mme livre d'Artus, lui avait t donn
au retour de la dernire bataille livre aux Saisnes. Aprs s'tre
trop avanc dans les rangs ennemis il avait t abattu et et t
retenu prisonnier, si Gauvain n'tait venu le dlivrer. La vieille
reine de Vendebiere avait alors dit: Il ne pourra longuement vivre;
jamais chevalier n'a mieux mrit le nom de _desr_. Depuis ce
temps on ne l'avait plus appel autrement, et il ne le trouvait pas
mauvais.]

Keu cde en murmurant, et Sagremor arrive devant la fontaine: Beau
sire, dit-il, quatre chevaliers arrts  l'entre de la plaine
dsirent savoir qui vous tes, et pourquoi vous passez ainsi du deuil
 la joie.--Beau sire, rpond l'autre sans le regarder, vos quatre
chevaliers n'ont rien  voir dans ce que je fais: je ne demande
pas leur compagnie.--Cela ne peut passer ainsi.--Comment donc cela
passera-t-il? Entendez-vous m'obliger  dire ce qui ne vous touche en
rien?--Oui; vous parlerez, ou vous vous dfendrez.

L'inconnu lace aussitt son heaume, remplace l'cu blanc au noir
quartier qu'il portait, par celui qui tait suspendu  l'arbre, non
sans gmir et sans verser de nouvelles larmes: il empoigne la plus
forte des lances que le valet avait apportes et attend Sagremor.
Celui-ci rompt son glaive sur l'cu noir goutt d'argent, mais ds
la premire atteinte il est jet des arons. En mme temps l'inconnu
saisit le frein, frappe rudement le cheval, et le fait galoper  vide
du ct de la fort.

Rien ne se peut comparer au dpit,  la confusion de Sagremor.
Keu, charm de sa msaventure, dit en riant  messire Gauvain: Ne
pensez-vous pas que Sagremor aurait pu ne pas tant se presser?  son
tour il broche des perons, et raille encore en passant le pauvre
Desr: Vous avez votre droit, Sagremor: tes-vous content?

Mais il allait tre pay de la mme monnaie. Le chevalier du Pin,
qu'il interrogea et dfia de mme, rpondit en lui faisant mesurer
la terre, et en chassant son cheval du ct de la fort. Giflet,
messire Yvain veulent venger leurs compagnons: ils sont comme eux
abattus, et privs de leurs chevaux. Messire Gauvain, tout en
admirant la prouesse du chevalier du Pin, ne vit pas sans un violent
chagrin la msaventure de ses amis.  Dieu ne plaise, dit-il, que
je ne les venge ou ne partage leur sort! Il empoignait un glaive
et allait brocher des perons, quand il voit sortir de la fort un
gros nain bossu, mont sur un norme cheval  selle dore: il portait
sur l'paule une forte gaule[63] de chne nouvellement coupe:
Attendez, sire, dit Giflet  messire Gauvain, voyons ce qui va
arriver. Le nain s'arrte devant la fontaine, se dresse sur la selle
et, de la gaule qu'il tient  deux mains, frappe  coups redoubls
le chevalier, qui reprend avec le nain le chemin de la fort, sans
essayer de rsister.

[Note 63: Un bleteron, mss. 776, f 116; et 1430, f 76.]

Je n'ai rien vu dans ma vie d'aussi trange, dit messire Gauvain.
Jamais tel prud'homme ne fut maltrait par une si vile pice de
chair. Je veux savoir quel est ce chevalier.--Avant tout, fait le
snchal, veuillez, messire Gauvain, penser  nos chevaux et nous les
renvoyer si vous les rejoignez; autrement nous sommes condamns 
rester ici. Gauvain fait un signe de consentement, dtache un des
freins que le chevalier du Pin avait jets sur les branches aprs
avoir chass les chevaux, et broche vers la fort. Il rejoignit
bientt le cheval d'Yvain qu'il remit sur la trace de son matre en
laissant aux deux autres chevaliers le soin de retrouver les leurs.

Il reconnut les _clos_[64] du chevalier et du nain: mais la nuit
vint, il cessa de les voir, descendit et s'endormit au pied d'un
chne. Le lendemain, au sortir du bois, il trouve dans une prairie
belle et riante un riche pavillon tendu. Il approche de l'entre,
et sans descendre avance la tte: une belle demoiselle tait  demi
couche sur un lit somptueux; sa pucelle passait un peigne d'ivoire
incrust d'or dans ses longs cheveux blonds qui flottaient sur ses
paules[65]; une autre pucelle lui prsentait d'une main un miroir,
de l'autre un chapelet de fleurs. Gauvain lui souhaita le bonjour.
Dieu, rpond-elle, vous le donne galement, si vous n'tes de ces
mauvais garons qui ont laiss battre le bon chevalier!--Demoiselle,
que je sois ou non de ceux-l, veuillez me dire quel est ce bon
chevalier, et pourquoi il se laissait frapper par un vilain
nain.--Taisez-vous! vous tes, je le vois, de ceux que j'ai dit. Dieu
vous envoie honte! Et comme elle achevait ces mots, messire Gauvain
sentit son cheval bondir sous lui, et tomber sans vie. Il regarde et
voit le nain qui avait enfonc dans les flancs de l'animal une longue
pe. Outr de colre, messire Gauvain se dbarrasse, saisit le nain,
le frappe du poing, le soulve et l'attache avec son licou  l'une
des colonnes du pavillon: Ah! criait le monstre, ma mre me l'avait
bien dit.--Qu'avait-elle dit, ta mre?--Que je serais tu par une
mchante merde, la plus puante du monde.--C'est fort bien; tu es mort
en effet, si tu ne dis quel est ce chevalier qui pleurait et riait,
et qui s'est laiss battre par toi.--Je le dirai, si tu promets de
combattre contre un meilleur que lui, et qui aura pour lui le droit.
Gauvain rflchit un instant, il sentait le danger de soutenir une
mauvaise cause; mais il dsirait tant de faire parler le nain qu'il
promit ce qu'on lui demandait.

[Note 64: Traces marques par les fers de chevaux. Le mot est 
regretter; Rabelais l'a souvent employ.]

[Note 65: Dans la partie indite du livre d'_Artus_, cette demoiselle
qu'on peigne est parente de Giromelan, et se tient dans une tour o
la foule assige messire Gauvain et la demoiselle  la Harpe. On l'y
voit railler galement messire Gauvain, mais pour avoir tenu dans ses
bras, une nuit entire, la belle Hlais, sans lui rien faire.]

Le nain alors: Ce chevalier se nomme Hector, et sa prouesse est dj
bien prouve. Laissez votre miroir, pucelle, et allez le qurir.
La pucelle obit, lve un pan de la tente, descend dans une grotte
et reparat bientt tenant par la main un chevalier en cotte d'armes,
jeune, blond et de bonne grce; bien qu'il et le visage camouss
par les mailles du haubert qui avaient pli sous le bton du nain.
Voil celui que tu as vu combattre  la fontaine, dit le nain; et
la demoiselle ici couche est ma nice, fille unique d'un riche
homme, vassal de ma dame de Roestoc. Durant la guerre que soutient
ma dame, ce mien frre reut une blessure mortelle. Avant de rendre
l'me, il me fit approcher et me donna la garde de sa fille unique
et la disposition de son hritage[66]. Or ma nice s'est prise de
ce chevalier qui, de son ct, n'aime rien autant qu'elle. Comme je
ne voulais pas sitt remettre  ma nice l'hritage paternel, ds
que je m'aperus de leur amour, je dclarai que s'ils voulaient un
jour tre l'un  l'autre, ils devaient attendre qu'il me plt de les
unir; et qu'autrement, ma nice n'entrerait jamais en possession
des domaines dont j'avais la garde. Le baron qui poursuit ma dame
de Roestoc est un chevalier voisin, nomm Segurade, auquel, jusqu'
prsent, personne n'a pu faire rendre les armes. Il a demand la main
de ma dame, qui, ne le trouvant ni assez jeune, ni assez haut homme,
l'a toujours refus. Pour contraindre sa volont, il a commenc
contre elle une guerre cruelle, avec l'aide non pas tant de sa
parent que des jeunes chevaliers attirs par son renom de prouesse
et de largesse. Il a donc brl, ravag ses terres, et les gens du
pays, dsols de ces courses continuelles, sont alls trouver Madame
et l'ont menace de l'abandonner, si elle refusait de s'accommoder.
Madame de Roestoc, d'aprs le conseil de son parent le plus g, a
donc enfin promis d'pouser dans un an Segurade, s'il continuait 
outrer tous les chevaliers qui se prsenteraient pour disputer sa
main. Segurade, plein de confiance dans sa prouesse, a consenti ce
dlai d'une anne; cependant, il a soin de faire garder tous les
passages qui conduisent  la terre de Roestoc, pour arrter les
chevaliers qui viendraient tenter de lui disputer Madame.

[Note 66: Cela tait racont un peu diffremment dans l'Artus indit.
Hlie, le mari de la dame de Roestoc, mortellement frapp dans une
bataille contre les Saisnes, est ramen dans son chteau; avant
d'expirer, il recommande  sa belle, sage et jeune femme, une nice
qui avait, dans la personne du nain Monabonagrin, un second oncle.]

D'un autre ct, ma nice et ce chevalier taient impatients du
retard que je mettais  leur union. Je voulais au moins attendre le
terme consenti par Segurade, pour savoir au juste si je deviendrais
son homme lige; mais Hector et donn un de ses yeux pour se mesurer
avec lui, et ma nice, qu'effrayaient les grands rcits de la
prouesse de Segurade, avait dfendu  son ami de le dfier, sans
son exprs cong. Elle fit mme ouvrer un cu noir goutt d'argent,
qu'elle se rserva de garder, en lui recommandant de ne rpondre 
aucun dfi avec un autre cu que celui-ci, lequel signifie douleur et
larmes. Hector, de son ct, avait trop de confiance en sa prouesse,
pour ne pas esprer de vaincre Segurade, s'il pouvait se rencontrer
avec lui. Comme il tait dans ces penses, il lui arriva de songer
qu'il tait venu tout arm au pin de la fontaine o je le trouvai ce
matin: que l devait se rendre Segurade, aprs y avoir convoqu une
grande assemble. Il en tait ravi de joie, mais quand en levant les
yeux vers les branches de l'arbre, il apercevait une nue seme de
petites toiles sans clart, il en ressentait une grande tristesse:
et, cependant, il emportait le prix de l'assemble. Hector alla
raconter ce qu'il avait rv  son amie; elle lui soutint que tout
songe tait mensonge, et que le vainqueur de Segurade n'tait pas
encore n.--Cela, pensa-t-il, j'espre le savoir bientt. Il se
leva donc le lendemain au point du jour, comme j'tais dj au
moutier; car tu sauras que je n'ai pas manqu la messe une seule
fois dans ma vie. Il prit ses armes et les fit porter du chteau
o nous tions  la fontaine du Pin, sans m'en prvenir. Mais ma
nice l'avait vu sortir; elle accourut au moutier, et m'indiqua
l'endroit o il ne devait pas manquer de se rendre, en mmoire de
son rve. Moi, ne voulant pas perdre ma messe, je fis avertir un de
mes cuyers de monter mon meilleur coureur, et d'aller poser autour
du pin un faisceau de lances, et sur une branche l'cu noir goutt
d'argent. Car je prvoyais, qu'en voyant les lances et l'cu, Hector
n'irait pas chercher plus loin Segurade, et qu'il se contenterait
de l'attendre. L'cuyer arriva le premier, et quand Hector passa
avec l'intention d'aller trouver Segurade, il remarqua le faisceau
de lances de son rve, et s'arrta, persuad que l devait avoir
lieu l'assemble qu'il attendait. Puis, en jetant les yeux sur l'cu
goutt d'argent, il crut voir l'accomplissement du prsage sinistre
de la nue seme d'toiles sans clat, et il pleura d'avoir, en
allant combattre Segurade, provoqu le courroux de son amie. Mais
la victoire que la vision lui avait promise lui rendait l'esprance
et sa premire gaiet. Pour moi, ds que j'eus entendu la messe, je
montai et j'arrivai  la fontaine o, l'ayant retrouv, je l'ai
chti, battu, ramen comme tu as vu. Il n'avait garde de rsister,
car il sait que je puis dcider de son malheur ou de sa joie.

Voil, je pense, continua le nain, ce que tu dsirais savoir.
Maintenant, tu as promis de combattre un chevalier plus fort que lui,
c'est--dire Segurade, qui a le droit pour lui, puisqu'il ne fait que
rpondre au dfi de chevaliers qui n'ont rien  lui reprocher. Mais
je n'ai pas la moindre confiance dans ta prouesse; et je te crois
plutt le dernier et le plus vil des hommes.

Messire Gauvain le laissa dire et le dtacha du poteau, tout en ayant
grand regret de son cheval. Un valet vint avertir que le souper
tait prt: le nain se mit  table et fit signe  messire Gauvain de
prendre place  son ct. Les nappes tes, et comme on allait se
lever, une pucelle descendit de son palefroi  l'entre du pavillon,
et vint prsenter des lettres au nain.

En vrit, dit-il aprs avoir bris la cire et lu, les femmes
sont tranges. Ma dame ne m'ordonne-t-elle pas de courir sans dlai
 la recherche du roi Artus, et de lui amener messire Gauvain pour
champion! Que j'aie le temps d'aller et venir, peu lui importe: que
je trouve messire Gauvain qui ne vient pas dans l'anne trois fois en
cour, elle n'en fait pas le moindre doute. Par mon Dieu! au lieu de
courir inutilement, je vais lui conduire ce chevalier, tout vil et
mprisable qu'il soit.

Gauvain souriait, Hector souffrait pour lui. On apporte les armes,
la demoiselle et les pucelles en revtent nos deux chevaliers. Vous
esprez apparemment sjourner, dit le nain  Gauvain, pour dfaut de
cheval; mais je vous en donnerai un meilleur que le vtre. Le cheval
arrive, gros, fort et bien taill. Tous montent; Gauvain, Hector, le
nain, la demoiselle et ses pucelles; trois cuyers portent les cus
et une liasse de lances.

Le chteau de Roestoc o ils se rendaient tait loign de plusieurs
journes. En passant un cours d'eau, ils voient avancer vers eux deux
chevaliers arms et trois sergents portant haubergeon, hache et pe.
Voil les gens de Segurade, dit le nain; ils gardent les marches
de la terre de Madame. Dfendez-nous, Hector: car, pour ce mauvais
chevalier, il vaudrait bien autant qu'une chambrire. Hector obtient
l'agrment de son amie, prend de ses mains l'cu, saisit un glaive et
attend au passage d'une haie les chevaliers de Segurade. Le combat
ne fut pas long: le premier fut lanc rudement  terre; les autres,
voyant Hector mettre la main  l'pe, prirent ensemble la fuite.

Hector, dit alors le nain, vous tes un prud'homme. Et que
serions-nous devenus si nous n'avions eu que ce vil chevalier pour
nous dfendre! Plus loin, devant une chausse leve entre un marais
et un plessis ou parc ferm de murs, le nain, qui chevauchait
en avant, distingue trois chevaliers et trois sergents. Voil,
dit-il, encore des hommes de Segurade: Hector, je vous en prie,
dfendez-nous. Hector reprend son cu, son glaive, va au-devant des
chevaliers et renverse le premier; les deux autres saisissent les
rnes de son cheval, et les sergents le frappent  coups redoubls.
D'un revers d'pe, Hector fait tomber la main qui retenait le frein,
et fend la tte du troisime. Les sergents pouvants reculent, et,
quand il les a poursuivis assez loin, il s'arrte attendant ses
compagnons, dtache son cu, lve son heaume pour s'venter, et
reoit de nouveau les flicitations du nain.

Ils croisrent encore, un peu plus avant, un chevalier accompagn de
trente sergents, arms, comme les vilains, d'haubergeons, de lances
et d'pes. Hector ne soutint pas leur premier choc; il tomba, mais,
bientt relev, il parvint  blesser le chevalier en se dbarrassant
de toute cette pitaille,  la grande satisfaction de Gauvain qui
avait arrt son cheval, et le lui prsenta quand il voulut remonter.
Maudite l'heure, dit le nain, o naquit ce mauvais chevalier! Est-ce
en tenant les chevaux, dans votre pays, qu'on acquiert honneur
et louange?--Sire, au nom du ciel, dit Hector  Gauvain, ne lui
rpondez pas.

Comme ils approchaient de Roestoc, et qu'ils dnaient auprs d'une
belle fontaine, le nain appelle la pucelle qui lui avait apport les
lettres, et l'avertit d'aller prvenir la dame de Roestoc de leur
prochaine arrive. Vous la prierez aussi de venir au-devant de nous,
pour obtenir de ma nice qu'elle laisse Hector combattre Segurade;
car Madame n'aurait qu'une piteuse assistance du champion que je lui
amne.

La pucelle obit, et la dame de Roestoc arriva sur un palefroi
amblant, accompagne de son snchal et de nombreux chevaliers.
Grohadain le nain aprs l'avoir salue dit: Ma dame, j'ai honte
de n'avoir pas mieux trouv que ce chevalier.--Il n'y a pas grand
mal, rpond la dame, si votre belle nice veut bien, pour l'amour
de moi, permettre  son ami le preux Hector de prendre en main ma
dfense.--Pour cela, Madame, rpond la nice, ne l'esprez pas;
ce serait envoyer mon ami  la mort, et j'aimerais mieux renier
Dieu.--Ainsi, reprit la dame, me voil chtive et dlaisse!--Oh!
Madame, dit le bon snchal, ne dsesprez pas. Le champion qui
consent  vous dfendre est de haute mine, et s'il n'tait prud'homme
il ne vous offrirait pas de jouter contre Segurade. Pensez  le
remercier.

La dame essuya ses larmes, et s'avanant vers messire Gauvain:
Chevalier, soyez le bienvenu!--Et  vous, Madame, Dieu donne
bonne aventure[67]!--Grand merci! Avez-vous l'espoir de vaincre
Segurade?--Cela, je ne puis le dire.--Vous ne pouvez? Que je suis
malheureuse!--Eh Dieu! Madame, fait le snchal, qu'avez-vous
encore?--Ce chevalier ne peut me promettre de vaincre Segurade.--Il
parle sagement: comment pourrait-il compter sur ce qui est en la main
de Dieu?

[Note 67: Nous dirions aujourd'hui: Bonne chance!]

Devisant ainsi, ils arrivent  Roestoc. On dsarme messire Gauvain
et Hector; on les introduit dans une salle frachement jonche. Plus
Hector regarde son compagnon, plus il est frapp de sa haute mine et
de sa noble tenue; mais il craindrait de faire acte de vilenie s'il
lui demandait son nom.

Les tables sont dresses et le manger servi. Comme ils taient assis,
arrive un cuyer qui sans descendre de cheval approche assez prs de
la salle pour tre entendu: Dame, dit-il, Monseigneur apprend que
vous avez trouv champion. Il est prt  le combattre, et lui accorde
trois jours pour dernier dlai. Le snchal rpond: Vous direz 
votre seigneur que notre chevalier, quoique fatigu du voyage, sera
prt au terme indiqu.--Comment! fait l'cuyer, votre champion est
las pour si peu! Monseigneur Segurade ne le serait pas, aprs avoir
mis  merci deux, trois ou quatre de vos meilleurs champions.--Dites
ce qu'il vous plaira: tel demande aujourd'hui la bataille qui pourra
bien regretter de l'avoir dsire.

L'cuyer s'loigne, on se remet au manger. Quand les tables sont
leves, messire Gauvain voit dix lances runies au bout de la salle.
Il prend le bois le plus fort, en essuie le fer, en rogne le bois
d'un grand pied. Il fait ensuite la revue de ses armes; l'cu, la
guiche et la courroie taient en bon tat. Plus le snchal le suit
des yeux, et plus sa confiance augmente dans le nouveau chevalier.

Messire Gauvain, le troisime jour, se rendit de grand matin au
moutier, avant le service de Notre-Seigneur. La dame de Roestoc
arriva avec le snchal un peu plus tard. Elle vit son chevalier
pieusement agenouill devant le crucifix, et sa contenance lui parut
digne et belle. Madame, lui dit le snchal, nous ne savons quel est
votre dfenseur; mais je le tiens  prud'homme; vous feriez que sage
de lui offrir de vos drueries[68], souvent une telle avance fait
merveille sur les grands coeurs. La dame charge une pucelle de lui
apporter son crin. Elle en tire une courroie  rainures d'or[69],
un fermail cisel en or d'Arabie incrust d'meraudes et de saphirs:
puis, attendant Gauvain  la porte du moutier: Dieu, lui dit-elle,
vous donne le bonjour[70]!--Et  vous, dame, tous les jours de votre
vie! Quant  celui-ci, nous y avons gal intrt.--Ah! sire, je ne
pourrai jamais faire autant pour vous que vous allez faire pour moi.
Veuillez au moins prendre de mes drueries et les porter pour l'amour
de celle qui veut tre ds ce moment  toujours votre amie. Gauvain
prend la courroie et l'attache; il passe le fermail  son cou:
Dame, faites meilleure chair: vous n'pouserez pas Segurade.--Ah!
dit en ricanant le nain qui les coutait, ce mauvais chevalier est
assurment fou ou pris de vin.

[Note 68: Ce joli mot, driv de _dru_, ami, rpond  gage de
fidle affection ou d'amour; le mot actuel _joyau_, n'en serait pas
l'quivalent.]

[Note 69:  membres d'or.]

[Note 70: Nous disons aujourd'hui, sans doute pour abrger: _Je_
vous donne le bonjour!]

Hector et le snchal armrent eux-mmes messire Gauvain, 
l'exception des mains et de la tte; une chape  pluie[71] fut jete
sur son haubert. On lui amne un palefroi; il monte et les valets
qui l'accompagnent portent, l'un son cu, l'autre son glaive, un
troisime conduit en laisse le cheval de combat. La dame tait dj
hors de la ville, entoure, presse par la foule qui voulait suivre
les deux combattants d'aussi prs que possible. Ma dame, lui disait
assez bas le snchal, nous avons t peu courtois, en ne priant pas
votre chevalier de nous apprendre son nom.--Vous dites vrai; et je
vais le lui demander avant qu'il ne lace le heaume. Messire Gauvain
devina leur intention: il vint  eux avant de toucher  la borne qui
marquait la place du combat, et pria la dame de lui accorder un don
qui ne lui coterait rien. Quand il m'en coterait tout au monde, je
vous l'accorderais.--Eh bien! dame, veuillez ne pas vous enqurir de
mon nom, d'ici  quelques jours.--Hlas! c'est l justement ce que
j'allais faire; mais, puisque vous le voulez, je m'en dfendrai.

[Note 71: Apparemment une sorte de toile cire.]

Alors trois hommes parurent: deux taient couverts d'une chape 
pluie, le troisime tait entirement arm, la ventaille abattue,
les gantelets dtachs, la cotte d'armes bande d'or et d'azur.
Il tait grand et bien form, les jambes longues et droites, les
flancs grles, les paules larges, les poings carrs, la tte
grosse et les cheveux noirs entremls de gris. C'tait Segurade:
il fendit la foule, s'approcha de la dame de Roestoc, et d'une
voix haute: Dame, nous sommes au dernier terme, et je pense que
vous tiendrez vos conventions ds que j'en aurai fini avec votre
champion. La dame mue garde le silence; mais Gauvain: Beau sire,
dit-il, nous aurions besoin d'entendre de votre bouche quelles
sont ces conventions.--Madame, reprend Segurade, les connat, cela
doit suffire.--Non; ceux qui tiennent le parti de Madame n'en sont
pas informs; et il y aurait peu de courtoisie  refuser ce qu'ils
demandent.--Chevalier, rpond Segurade, je ne suis pas en jugement
de cour, je dis et fais ce qu'il me plat.--Ah! Segurade, si vous
obtenez de force une des plus belles et des plus hautes dames du
monde, vous aurez trouv bonne aventure: j'en sais de mon pays plus
d'un qui pourrait bien vous la disputer.--Qu'ils viennent donc,
je les dfie; eussent-ils avec eux Gauvain, le fils du roi Loth.
Messire Gauvain ne relve pas ces paroles; il laisse Segurade, et va
rejoindre le groupe de ses amis.

Un moment aprs, la dame de Roestoc s'loigne et va attendre 
quelque distance avec les autres dames[72]. Gauvain attache ses
gantelets et relve sa ventaille. Hector lui lace le heaume, et
le snchal lui prsente le cheval de combat. Quand il est mont,
Hector lui tend l'cu, le snchal la lance. Il passe dans l'enceinte
ferme; Segurade y entre de l'autre ct. Alors, ils se mesurent
des yeux, prennent du champ et se rapprochent; l'cu serr sur la
poitrine, et lance sur feutre[73]. Les chevaux sont lancs; les
glaives clatent ds le premier choc. Gauvain et Segurade reviennent
l'un sur l'autre, s'treignent et tombent ensemble si lourdement,
qu'en les voyant immobiles on les et crus mortellement atteints.
Segurade se dgage, se redresse, met la main  l'pe, passe son
bras dans les enarmes[74] de son cu, et revient sur Gauvain au
moment o il se relevait. Ce fut alors un change de coups d'estoc
et de taille. Ils fendent, cartlent et dcoupent leurs cus; ils
faussent les heaumes, et font pntrer la pointe de l'acier dans
les hauberts. Telle est la sret de l'attaque, la vigueur de la
dfense, qu'on ne sait  qui des deux donner l'avantage. Enfin,
cdant  la mme fatigue, ils laissent tomber leurs bras, et semblent
garder  peine la force de retenir leurs cus. Ce temps d'arrt fut
court; tels que deux lions furieux, ils reviennent l'un sur l'autre,
et rassemblent dans un dernier effort, tout ce qui leur reste de
vigueur. Aux approches de midi, messire Gauvain se contente de la
dfensive; l'ardeur de Segurade s'en accrot. Il tait, on le sait,
dans la destine de Gauvain de n'avoir plus aux approches de midi
que la valeur d'un guerrier ordinaire: mais une fois le soleil au
milieu de sa course, il se ranimait et dployait la vigueur de deux
hommes. Segurade s'en aperut bientt: comme il pensait l'avoir
outr, le voil qui reoit des coups terribles, et se voit,  son
tour, rudement men. Ce n'est plus un homme, c'est un dmon auquel
il croit avoir affaire: il se garde, il se drobe; c'en est fait,
l'invincible sera vaincu; adieu sa renomme, adieu la conqute
de la dame qu'il aime. Le sang perdu, les blessures ouvertes, le
soleil ardent tombant  plomb sur son heaume dcercl, tout rend sa
dfaite invitable. Il recule, il se roule, il se drobe; efforts
inutiles, un coup suprme le fait tomber sur les mains, et quand il
essaye de se relever, Gauvain lui pose un genou sur la poitrine,
dlace son heaume et du pommeau de son pe le frappe au front, au
visage. Merci! crie-t-il.--Avouez donc que vous tes conquis et
outr.--Merci, gentil chevalier! mais ne m'obligez pas  dire le mot
honteux.--C'est  votre dame  dcider. On va dire  la dame de
Roestoc que son chevalier a vaincu; elle arrive transporte de joie,
tombe aux pieds de Gauvain, baise les mailles de ses chausses, l'or
de ses perons. Madame, que voulez-vous de ce chevalier?--Sire, il
n'est pas  moi, mais  vous; faites-en votre plaisir.--Non, dame,
je suis votre champion, j'ai dfendu votre droit; vous seule tes la
matresse. Je vous dirai seulement que Segurade, un des meilleurs
chevaliers du monde, vous crie merci.--Cher sire, dit la dame, ce que
vous ferez sera bien fait. Gauvain alors le releva et Segurade se
reconnut vassal de la dame de Roestoc.

[Note 72: On voit pour la seconde fois que les dames n'assistaient
pas encore aux combats judiciaires, sur les chafauds dresss devant
les combattants.]

[Note 73: Le feutre tait une forte pice de cuir fix au ct
gauche, o venait poser l'extrmit du bois de lance.]

[Note 74: Il faut distinguer l'_enarme_ ou les _enarmes_ de la
guiche. L'enarme tait la bande de cuir ou le rouleau de bois clou
au revers de l'cu, pour permettre d'y passer le bras. Il semble
avoir la mme origine que les _arms_ (bras) des Anglais.]

Hector et le snchal le conduisent au chteau o la dame de Roestoc
les avait prcds, oubliant messire Gauvain qui demeura presque seul
en place. Un jeune valet du pays avait arrt et retenu son cheval,
au moment o les deux champions vidaient du mme coup les arons.
Quand il le lui ramena, messire Gauvain s'aperut qu'on l'avait
laiss seul, et que la dame de Roestoc s'tait loigne sans le
remercier. Il prit le chemin de la fort. Le jeune valet croit devoir
l'avertir que Roestoc est du ct oppos.--Je le sais, frre; mais
j'ai affaire au bois, je reviendrai bientt. Le valet resta quelque
temps  l'attendre, puis, ne le voyant pas revenir, il suivit les
clos de son cheval et le rejoignit, comme il avait le genou pos
sur un chevalier dsaronn, qu'on entendait crier merci. Je vous
l'accorde  une condition, disait messire Gauvain. Vous irez tenir la
prison de la dame de Roestoc. Le chevalier se releva et tourna vers
le chteau; il y arriva comme la dame demandait o tait pass le
vainqueur de Segurade. Madame, dit le chevalier de la fort, je suis
le neveu de Segurade, et je viens me mettre en votre prison, comme
l'a ordonn celui qui a combattu pour vous. Dans l'espoir de venger
mon oncle, j'avais suivi les traces de votre chevalier, et pour mon
malheur je l'ai rejoint, j'ai rompu ma lance sur son cu; lui, sans
daigner tirer l'pe, me saisit au corps, m'arracha le heaume de la
tte, et me laissa la vie  la condition que je me rendrais votre
prisonnier.

Hlas! dit la dame en pleurant, malheur  moi d'avoir laiss partir
sans lui rendre grces le plus preux des chevaliers! Hector et le
snchal, galement dsols de l'avoir perdu de vue, montrent, dans
l'espoir de le rejoindre et de le ramener  Roestoc. Mais aprs
avoir battu la fort dans tous les sens, ils revinrent sans l'avoir
retrouv. Nous les laisserons  Roestoc pour nous attacher aux pas de
messire Gauvain.




XL.


Le valet qui, de son ct, avait suivi messire Gauvain et qui avait
pu voir comment avait t reu le neveu de Segurade, s'avana jusqu'
lui: Sire, lui dit-il, Dieu vous donne cette nuit bon gte! vous
l'avez assurment mrit. Je suis le valet qui gardai votre cheval:
ma maison n'est pas trs-loigne; s'il vous plaisait y sjourner,
vous y trouveriez qui prendrait soin de vos plaies, vous y seriez
hberg du mieux qu'il nous serait possible.--Ami, rpond messire
Gauvain, je vous remercie; mais la nuit n'est pas encore venue, et
je puis mettre  profit le reste de la journe. Mes plaies ne sont
pas dangereuses, mon cheval est encore en tat de me porter.--Sire,
Taningue, ma maison, est assez loin; vous y arriveriez  la nuit
serre, et ce serait  moi grand honneur d'y recevoir un aussi
vaillant prud'homme.

Gauvain cda aux instances du valet et se laisse conduire dans une
maison forte, construite sur la rivire de Saverne. En arrivant,
le valet demande  le dsarmer, et lui prsente une robe vermeille
fourre. Il avait une soeur belle et sage, qui savait gurir les
plaies. La pucelle examina les blessures de messire Gauvain, les
couvrit d'un onguent dont elle avait la recette, et qui devait en
temprer le feu. Aprs souper, le valet dit  messire Gauvain: Sire,
je vous prie de me donner un conseil: je suis fort, riche et dsireux
de prouesse; chacun me blme de ne pas encore tre chevalier, et
la dame de Roestoc, dont ma terre dpend, m'en fait surtout de
grands reproches. Or, vous saurez qu'il y a douze ans, je crus voir
approcher de mon lit un grand et beau chevalier: il me tirait par le
nez et je lui disais: Ah! sire, ce n'est pas  vous grand honneur
de vous en prendre  un enfant.--Ne vous souciez, rpondait-il, je
rparerai cela plus tard en vous armant chevalier. Je suis Gauvain,
le neveu du roi Artus.

En m'veillant, j'allai dire  ma mre ce que j'avais song. Elle
en fut ravie, et me fit promettre de ne recevoir mon adoubement que
de la main de monseigneur Gauvain. Je suis all depuis ce temps  la
cour du roi Artus plus de cinq fois, esprant y trouver son neveu;
j'y tais encore il y a trois jours; j'appris qu'il avait entrepris
la qute d'un merveilleux chevalier. Et ma dame de Roestoc, m'ayant
averti qu'elle ne voulait plus attendre plus longtemps ma chevalerie,
je vous prie, sire, de consentir  m'adouber: je ne pourrais l'tre
assurment par un plus prud'homme.

--Je ne voudrais pas vous refuser, rpond messire Gauvain; mais vous
tes un riche baron, et je ne puis vous armer en ce moment comme il
conviendrait: je n'ai le temps ni l'adoubement ncessaires.--Oh!
sire, il n'est pour cela besoin de grande compagnie. J'ai bien
ce qu'il faut ici, la chapelle, le chapelain, les robes et les
armes.--Prparez-vous donc pour demain matin; je ne puis faire plus
long sjour.

Le valet se rendit aussitt  la chapelle et commena la veille:
messire Gauvain alla reposer, la sage demoiselle se tenant prs de
son lit jusqu'au moment o il s'endormit. Au matin, il n'eut plus
aucun ressentiment de ses blessures; il se leva, alla entendre la
messe, puis ceignit l'pe au valet et lui attacha l'peron dextre.
Le nouveau chevalier avait nom Helain de Taningue. Plus tard, il fut
surnomm _le hardi_,  l'occasion d'une aventure qu'il mit  fin
devant le roi Artus.

Messire Gauvain lui demanda cong. Helain, avant de le recommander
 Dieu, lui dit: Sire, vous m'avez fait chevalier, et je ne sais 
qui je dois cet honneur: je n'insisterai pas, si votre volont est
de ne pas le dire, mais j'aurais grand regret de ne pouvoir nommer 
ma dame de Roestoc le prud'homme qui m'aura donn l'adoubement.--Je
vous dirai mon nom volontiers, beau sire,  la condition de n'en
parler, vous ni votre soeur, avant trois jours. Quand on vous
demandera qui vous a fait chevalier, vous rpondrez que c'est le
neveu du roi Artus, celui qu'on nomme messire Gauvain.--Ah! Dieu soit
bni! s'cria Helain transport de joie. Voil mon songe accompli: et
comment ne deviendrai-je pas prud'homme, arm de la main du meilleur
chevalier du sicle! Sire, je vous prierais inutilement de sjourner;
mais, comme chevalier nouvel, je vous rclame un don.--Je l'accorde
d'avance.--Veuillez changer les armes que vous avez revtues 
Roestoc contre les miennes. Gauvain consentit  quitter ses armes et
revtit celles qu'Helain lui prsenta. Le haubert tait d'un riche
travail: le heaume de bonne et forte trempe; mais Helain garda l'cu
blanc, tel que devaient le porter les nouveaux chevaliers. De son
ct, messire Gauvain offrit  la soeur d'Helain la ceinture et le
fermail qu'il avait reus quelques jours auparavant. Demoiselle,
dit-il, voil ce que la dame de Roestoc me donna de bonne amiti; et
ce que de bonne amiti je vous donne, comme  celle dont je serai
toute ma vie le chevalier. Cela dit, il demanda son cheval et prit
cong de la sage demoiselle, convoy par Helain jusqu' l'autre rive
de la Saverne. En cet endroit, Gauvain demanda quel tait le plus
court chemin pour gagner le Sorelois.--Sire, dit Helain, je pense
que vous devez traverser le royaume de Norgalles. En ce temps-l,
on ne connaissait gure les terres trangres que par le rcit des
chevaliers errants, qui passaient d'un pays  un autre. Encore
taient-ils souvent mal informs des grandes voies, parce qu'ils
aimaient  chevaucher par monts et par vaux, pour avoir plus de
chances d'aventures.

Helain, quand il eut regagn Taningue, se hta d'inviter ses amis 
partager la joie de sa nouvelle chevalerie; et le troisime jour,
il se rendit  Roestoc; mais il n'y trouva plus la dame: elle tait
partie depuis deux jours pour Kamalot, o nous l'accompagnerons dans
son voyage, mais quand nous aurons suivi messire Gauvain dans sa
qute de Lancelot.




XLI.


En quittant Helain de Taningue, il avait chevauch tout un jour sans
trouver aventure.  l'entre de la nuit, il alla prendre gte dans
une maison religieuse appele le Bienfait, en souvenir des dons du
duc Escans de Cambenic, qui d'ermitage en avait fait abbaye. Ce
n'tait pourtant pas des moines noirs qui l'occupaient, car on ne
connaissait pas encore cet ordre en Grande-Bretagne; les religieux
portaient le seul nom d'_Abstinents_. Messire Gauvain tait sr
d'un bon accueil en disant qu'il tait chevalier errant; car en ce
temps-l, toutes les maisons s'ouvraient aux chevaliers; dans les
profondes forts, sur les hautes montagnes, il y avait toujours
quelque ermitage o les voyageurs taient assurs de trouver un gte,
un repas et de bons enseignements. Le plus souvent l'ermite tait un
ancien chevalier, qui, comme Alyer, le pre d'Helain de Taningue,
aprs avoir t preux avec les hommes, voulait se rendre preux envers
Dieu. Nul ne compatit mieux aux prud'hommes que ceux qui prud'hommes
furent eux-mmes.

Gauvain dormit bien, se leva de grand matin, s'arma, remercia les
Abstinents, et se remit  la voie. Il arriva  l'entre d'une grande
lande qui laissait voir  droite la belle et noble ville de Cambenic,
sige du duc Escans; et devant lui la fort de Brequelan. La rivire
qui coulait dj devant la maison du Bienfait la partageait en deux,
et servait de limite d'un ct au royaume de Norgalles, de l'autre au
duch de Cambenic.

En avanant dans cette lande, Gauvain crut entendre  main droite la
voix d'une femme qui chantait. Il prend de ce ct, et bientt arrive
 porte d'une pucelle de belle apparence qui tenait suspendue  son
cou une pe dont le pont et le fourreau[75] jetaient un vif clat.
Gauvain la salue courtoisement: Sire chevalier, rpond-elle sans le
regarder, Dieu vous sauve galement, si vous l'avez mrit.--Mrit,
demoiselle, et comment?--Dame ou demoiselle doit-elle le salut aux
chevaliers qui n'auraient jamais donn conseil ou port secours aux
dames?--Demoiselle, en ce cas, je ne perdrai pas votre salut: j'ai
pu maintes fois leur venir en aide.--Dieu vous donne alors bonne
aventure! Et elle presse le pas de son cheval, sans ajouter un mot.
Pourquoi tant vous hter, demoiselle? fait messire Gauvain.--Parce
que j'ai beaucoup  faire et n'ai pas de temps  perdre. Je suis  la
recherche des deux meilleurs chevaliers qui soient au monde; je ne
pense pas que vous soyez l'un d'eux. Si pourtant vous tenez  savoir
le nom de ces preux, ayez le courage de me suivre.--Eh bien! je vous
suivrai.

[Note 75: On sait que, par _pont_, il faut toujours entendre le
pommeau de l'pe.]

Il chevauche derrire elle dans un troit sentier qui les conduit
dans la fort, puis devant un tertre hriss de rochers: au milieu
s'levait une tour, et la tour tenait  une grande et belle maison
ceinte de murs. Entrons, dit la demoiselle, on vous apprendra avant
de sortir d'ici les noms que vous dsirez savoir. Elle frappe
 la porte; on ouvre. Mais quand messire Gauvain veut avancer,
un chevalier lui crie du milieu de la cour: On n'entre pas sans
combattre. Il se met en garde: le chevalier vient briser une lance
sur son cu; mais, atteint plus srement, il vide les arons. Messire
Gauvain passe outre sur les pas de la demoiselle qu'il voyait entrer
dans une salle de plain-pied: Demoiselle, de grce attendez-moi, lui
dit-il.--Non; vous me retrouverez dans la plus belle chambre de la
maison. Cependant le chevalier abattu s'tait relev, et revenait
l'pe haute: il frappe le cou du cheval qui flchit, s'tend et
meurt. Messire Gauvain, indign d'tre mis  pied, se dgage, court
au chevalier, le fait tomber  terre; lui arrache le heaume et allait
lui trancher la tte, quand d'une fentre une pucelle lui crie:
Arrtez! arrtez! je le prends sous ma garde.--En votre faveur,
demoiselle, je lui pardonne; mais ce glouton a tu vilainement
mon cheval. Et il se hte de rejoindre la Pucelle  l'pe, dans
la salle la plus voisine. L un second chevalier l'atteint d'un
grand coup de lance qui porte sur l'cu sans l'entamer. Messire
Gauvain le frappe d'une main plus sre; il lui tranche le bras droit
jusqu' l'os, et le malheureux s'enfuit en retenant de l'autre main
ses chairs pantelantes. Messire Gauvain gagne alors la seconde
chambre. Prs de la Pucelle  l'pe, tait assise, dans une haute
chaire, une seconde demoiselle plus belle encore: Vous tes, lui
dit celle-ci, mon prisonnier; mais il ne tiendra qu' vous de vous
affranchir. Alors deux chevaliers ouvrent la porte avec fracas, et
fondent sur lui. Messire Gauvain les reoit de pied ferme, et, levant
sa bonne pe, fend le premier heaume et tranche les mailles de la
coiffe. Le chevalier chancelle et va chercher un appui contre le mur.
Le second chevalier frappait par derrire; messire Gauvain sans le
regarder tourne le bras et d'un revers l'tend sur la jonche[76].
Apprends, glouton, dit-il,  mieux faire une autre fois. Est-ce l,
demoiselle, la ranon que vous demandez, ou faut-il encore travailler
 vous mriter?--Pour le moment, ce que vous avez fait suffit;
mais vous n'tes pas au terme de l'aventure.--Au moins vous, belle
pucelle, dit messire Gauvain  celle qui tenait l'pe, vous devez
nommer les deux chevaliers dont vous tiez en qute.--Attendez: nous
ne sommes pas encore  la plus belle chambre. Elle sort et messire
Gauvain la suit jusque dans une salle des mieux pares. Au milieu se
trouvait un lit  riches courtines, gard par dix chevaliers arms
de toutes armes, le heaume except. Le plus grand se tournant vers
Gauvain: Si vous avez intention de nous combattre, dit-il, il faut
nous le promettre avant d'ouvrir ces courtines.--De grand coeur je le
promets, et messire Gauvain va aussitt ouvrir les rideaux. Il voit
tendu dans le lit un beau chevalier: mais de grandes plaies creves
sur son bras gauche et sa jambe droite rpandaient autour de lui une
puanteur insupportable. Quel dommage! s'crie-t-il, d'un chevalier
si beau, si bien taill!--Vous le plaindriez plus encore, reprend la
pucelle, si vous connaissiez sa prouesse. Et comme elle refermait la
courtine, messire Gauvain se tourne et voit les dix chevaliers lacer
les heaumes. Vous pourriez, lui dit la demoiselle, viter un combat
aussi ingal, en payant le droit.--Quel droit entendez-vous?--Plein
heaume de votre sang.-- Dieu ne plaise! j'aimerais mieux rpondre 
vingt ennemis. Sauf chevalier ou demoiselle, maudit qui peut demander
un pareil droit!

[Note 76: Les salles mme les plus somptueuses n'taient pas
ordinairement paves, encore moins parquetes. On couvrait la terre
de fleurs et d'herbes odorifrantes, de l le mot _joncher_, couvrir
de joncs.]

Les dix chevaliers fondent alors ensemble sur lui. Il soutient leur
choc sans dsavantage; ils avanaient, reculaient, essayaient en
vain d'entamer ses armes. Pendant qu'ils chamaillaient, le malade
se rveille et entrevoyant la pucelle  l'pe: Ah! s'crie-t-il,
je vous avais pri d'aller  la cour du roi Artus; seriez-vous
dj revenue?--Non, je ne suis pas alle si loin; mais j'ai ramen
un chevalier qui pourrait bien tre l'un des deux que je cherchais.
Voyez plutt. Et elle souleva la tte du malade. Dj, un des dix
agresseurs tait tendu sans vie; deux taient navrs, les autres
paraissaient incertains de ce qu'ils feraient. Ah! les fils de
putain, s'crie le malade, qui ne peuvent  dix outrer un seul
chevalier! Et il laisse retomber sa tte sur l'oreiller, avec grands
soupirs. Or messire Gauvain avait eu soin de prendre pour appui une
porte ferme. Tout  coup il sent que la porte cde; la demoiselle 
la chaire parat, les chevaliers reculent de quelques pas. Elle prend
Gauvain par le poing et veut lui ter son pe.--Que faites-vous,
demoiselle? dit messire Gauvain, je n'eus jamais plus besoin de
mon arme. Et il ne la cdait pas. Elle fait signe aux chevaliers,
qui recommencent une lutte ardente: ils frappent rudement sur le
heaume et le haubert, tout en prenant garde de ne pas toucher la
demoiselle qui retenait toujours la main de messire Gauvain. Celui-ci
lui abandonne enfin l'pe, et, rassemblant toutes ses forces,
frappe des poings et des pieds, terrasse un des sept qui restaient,
lui arrache son arme et tient les autres en respect. Midi venait
d'arriver, l'heure o ses forces taient ordinairement doubles.
La demoiselle le vient encore reprendre par le poing, pour lui ter
la deuxime pe: Je vois, dit-il, que vous voulez me livrer sans
dfense  ces gloutons.--Donnez, sire, il le faut. Elle dit ces
mots en souriant; Gauvain ne rsiste plus et abandonne encore son
pe. La pucelle fait signe aux assaillants de vider la place, le
prend par la main et le conduit dans la premire salle: Chevalier,
dit-elle, vous tes pris; j'ai votre pe: voyez s'il vous plaira de
payer ranon.--De quelle ranon s'agit-il?--On vous l'a dj demand:
plein heaume de votre sang.--Jamais! la honte en serait trop grande.
J'aime mieux garder prison.--Allons! un prud'homme ne doit pas
pourrir en chartre, et quand vous saurez ce que nous entendons faire
de votre sang, vous ne le refuserez plus. Sachez que le chevalier
que vous avez vu si malade, doit voir ses plaies se fermer quand les
deux meilleurs chevaliers du sicle voudront bien lui donner une
cuelle pleine de leur sang pour en oindre l'un son bras, l'autre
sa jambe droite. Ne serait-ce pas  vous grand honneur d'tre un de
ces deux chevaliers?--Demoiselle, reprit Gauvain, je voudrais qu'il
en ft ainsi; mais je sais que Dieu ne m'a pas fait si grande grce.
Je tenterai pourtant l'preuve, pour tmoigner de mon grand dsir
d'adoucir les souffrances de votre chevalier.

Alors la pucelle  l'pe s'approche, et dlace le heaume de messire
Gauvain: l'autre demoiselle commence  souponner qu'il pourrait
bien tre messire Gauvain. Car elle avait ou dire qu'il avait une
cicatrice au sourcil droit, et une des dents de moins. On lui dtache
ensuite la chausse droite, on lui prsente sa bonne pe, et il se
frappe lui-mme. Le sang jaillit de la cuisse en abondance et coule
dans le heaume que tendait la pucelle.--Assez! dit-elle; et elle
s'loigne avec le beau sang qu'elle a recueilli.

L'autre demoiselle achve de dsarmer messire Gauvain et visite les
plaies: elles taient vives et saignantes. Comme elle venait de les
dcouvrir, et que le patient tait tendu, ple et sans mouvement, un
jeune valet entre et n'a pas plutt jet les yeux sur le chevalier
bless qu'il s'loigne en poussant des cris de dsespoir. On court
 lui, on l'avertit de faire moins de bruit, pour ne pas rveiller
le chevalier alit. Il passe dans une autre chambre d'o ses cris
perants arrivent encore au lit du malade, qui se rveille et,
voulant savoir d'o part le bruit, fait un mouvement, et se voit  sa
grande surprise hors du lit. C'est que, grce au sang dont l'avait
arros la demoiselle pendant qu'il dormait, il avait retrouv l'usage
de sa jambe.--Mon Dieu! serais-je guri? s'crie-t-il; et tout
joyeux, le bras en charpe, il entre dans la chambre o le jeune
valet pleurait et s'arrachait les cheveux. Quand l'enfant le voit
arriver il n'en pleure que davantage: Comment! petit vaurien, dit
Agravain, tes-vous afflig de me savoir guri?--Je ne pense pas
 vous; mais au dommage qui nous arrive, plus grand que le profit
de votre sant. Ici prs, monseigneur Gauvain se meurt.--Est-il
possible? Et le bonheur d'Agravain se change en deuil. Cependant
la demoiselle apprenait le bon effet de l'onction; elle accourt,
voit son ami pm de douleur, le prend dans ses bras. Qui donc a
tu mon frre Gauvain? dit Agravain, ouvrant les yeux.--Votre frre
Gauvain! Serait-il ici?--Oui, dit l'enfant, je l'ai vu.--J'avais
donc bien devin qu'il lui serait donn, comme au plus preux des
preux, de vous gurir. Mais consolez-vous, ses plaies ne sont pas
mortelles.--Veuillez, dit Agravain, me conduire  lui. Les valets
approchent pour le soutenir; il refuse leur aide, il n'en a plus
besoin. En le voyant, messire Gauvain reconnut bien le chevalier du
lit, non son frre, tant la souffrance l'avait amaigri, dcolor.
Sire frre, dit Agravain, soyez mille fois le bien venu! je vous
dois ma gurison. Gauvain se lve  demi et l'embrasse; puis il veut
savoir comment il avait t si cruellement bless. Je ne dois pas,
dit Agravain, vous le cacher,  vous qui m'avez guri.

Vous n'avez pas oubli qu'aprs la dernire assemble contre le
prince Galehaut, vous aviez suivi la cour  Carduel: pour moi, je
pris cong de vous et je vins en ce pays, o la demoiselle que
j'aime m'avait mand, pour empcher son pre, le roi Tradelinan
de Norgalles, de la donner  un chevalier qu'elle n'aimait pas.
J'arrivai, j'enlevai mon amie, et m'enfermai avec elle dans cette
maison.  quelque temps de l, j'allai chasser en bois, c'tait au
mois d'aot. Vers midi je me sentis tellement accabl par la chaleur,
qu'aprs avoir charg mon frre Mordret et un cuyer de rapporter
cans deux grands chevreuils que j'avais abattus, je me mis  l'aise,
tai mon surcot et ne gardai que ma chemise. Puis, tendu prs d'une
fontaine  l'ombre d'un sycomore, je m'endormis  quelque distance de
mon second cuyer, charg de veiller  nos chevaux. Deux demoiselles
montes sur palefroi vinrent alors  passer, la guimpe leve, tenant
en leurs mains chacune un sachet, ainsi que me le conta l'cuyer qui
les prit pour mon amie et sa meschine. Elles descendirent; l'une posa
sur ma tte un oreiller et m'oignit la jambe d'un certain onguent.
L'autre en fit autant sur le bras gauche. Puis elles remontrent et
le valet les entendit dire en repassant devant lui: En vrit,
nous avons t bien dures; nous aurions d lui laisser une chance de
gurison.--Eh bien, dit l'autre, je destine qu'il retrouve l'usage de
son bras, quand le meilleur chevalier du sicle vivant l'aura humect
de son sang.--Moi, j'entends que la plaie de sa jambe se referme,
quand elle sera arrose du sang du chevalier qui approchera le plus
du meilleur.

Elles se perdirent dans le bois, et mon valet, ne pouvant les
suivre, revint  moi tout mu. Il voulut m'veiller, mais l'oreiller
me retenait endormi, et je n'ouvris les yeux qu'au moment o, sans
le vouloir, je le drangeai et le fis tomber. Aussitt je sentis
de cuisantes douleurs; ma jambe et mon bras taient couverts de
pus. Vainement j'essayai de remonter en selle; l'cuyer disposa une
litire, des gens de la fort m'y tendirent et me ramenrent  la
maison. Depuis ce temps, je ne me suis pas lev, jusqu'au moment o,
grce  votre prud'homie, j'ai retrouv l'usage de ma jambe.

Agravain se tut; mais la demoiselle  l'pe: Je vous avais toujours
dit qu'il fallait s'enqurir de monseigneur Gauvain, comme du premier
des preux; vous ne vouliez pas me croire, et vous souteniez qu'il y
en avait assez d'autres qui le valaient. Agravain ne rpondit pas,
honteux d'avoir mconnu la bont de son frre; et Gauvain voulant
dtourner le propos: Cette maison, dit-il,  qui est-elle?-- moi,
frre, rpond Agravain. Je la tiens du duc de Cambenic qui l'a
conquise sur le roi de Norgalles. Ici messire Gauvain, surprenant un
sourire sur les lvres de l'amie d'Agravain, la pria de lui en dire
l'occasion: Mon Dieu! je ris des folles imaginations du sicle. Une
soeur que j'ai, plus jeune que moi, n'a-t-elle pas fait voeu de vous
garder sa virginit? Aussi le roi notre pre, qui n'a pas d'autres
enfants que nous, craignant que cette fantaisie ne mt obstacle  son
mariage, la fait-il garder, pour l'empcher de jamais vous voir.--En
vrit, dit messire Gauvain, c'est prendre trop de prcautions: j'ai
toute autre chose  penser qu' relever votre soeur de son voeu.
Aprs tout, le temps et le lieu s'y prtant, je ne laisserais pas
chapper une occasion aussi agrable de la satisfaire.

Maintenant, demoiselle  l'pe, me direz-vous quels sont les
deux prud'hommes dont vous m'avez parl?--Il est ais de voir,
rpond-elle, que vous tes l'un des deux; pour l'autre, c'est le
vainqueur des assembles du roi Artus et du prince Galehaut: je ne
sais quel est son nom. Quant  l'pe que je tenais suspendue 
mon cou, votre frre Agravain m'avait charg de vous la porter 
la cour du roi; j'y allais quand vous m'avez rencontre. Messire
Gauvain ayant pris l'pe: Si les lettres, dit-il, qu'on lit sur la
lame[77] ne donnent pas le change, elle serait destine  quelque
bachelier de haute esprance. Maintenant, elle est des meilleures,
mais elle doit perdre de jour en jour quelque chose de sa vertu,
tandis que le chevalier qui la portera doit crotre en prouesse dans
la mme proportion.--Personne, dit la demoiselle, ne saurait mieux en
disposer que vous.--Au moins, reprend messire Gauvain, je sais  quel
bachelier elle pourra convenir. Il entendait le jeune Hector qu'il
avait vu chez la dame de Roestoc; l'pe lui fut en effet porte 
quelques jours de l, par un chevalier que messire Gauvain allait
combattre au carrefour des Sept-Voies et recevoir  merci.

[Note 77: Les pes, de choix portaient alors des lettres traces
prs de la poigne et rappelant soit le nom de l'ouvrier, soit la
bont de la lame. De l l'expression si frquente dans les anciens
romans et chansons de geste: _pe lettre_.]

Ma soeur, dit  son tour l'autre demoiselle, avait charg votre
frre Agravain de vous la faire tenir, pour lui donner occasion de
vous parler d'elle.--J'en sais beaucoup de gr  votre soeur, rpond
messire Gauvain. Quant au vainqueur des deux assembles, c'est
assurment le meilleur chevalier que j'aie vu de ma vie, et c'est de
lui que je suis en qute. Si je puis le trouver, je vous l'amnerai,
Agravain, car il lui est rserv d'achever votre gurison. Son nom
est Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoc.

Maintenant, frre, me direz-vous encore quelles taient ces dames
qui vous ont ainsi maltrait?

--Oui, car je crois bien le savoir. Un jour j'avais combattu et
mortellement navr un chevalier qui avait en garde une demoiselle.
Outre de douleur, la demoiselle me dit qu'avant la fin de l'anne
elle saurait bien venger son ami. Une autre fois, j'tais entr dans
la fort de Broceliande[78], cherchant aventure. J'y rencontrai une
dame d'une grande beaut, et je l'arrtai par le frein. Un chevalier
qui l'avait en garde voulut la dfendre, je l'abattis de cheval et
le laissai assez mal en point. Puis je fis descendre la dame et la
conduisis dans un pais fourr, avec l'intention d'en prendre mon
plaisir. Elle essaya de rsister, mais elle ne put m'empcher de
l'tendre sur l'herbe et de la dcouvrir. Je vis alors sa chair
parseme de clous et de rognes et je n'allai pas plus avant. Oh, par
Dieu! dis-je en me redressant, vous n'aviez pas besoin de tant vous
dfendre: j'aimerais mieux avoir affaire  la plus vilaine lpreuse.
Honni le chevalier qui vous prendra de force!--Soit, rpondit-elle;
mais un an ne passera pas sans que ta jambe ne devienne plus puante
et plus rogneuse que la mienne. Voil, sire frre, les deux femmes
qui m'ont ainsi maltrait.--Et qui, reprit messire Gauvain, l'ont
fait justement. La honteuse tache dans un chevalier que l'orgueil et
la violence!

[Note 78: _Variante_, Landebelle. (Msc. 751, f 112.)]

Agravain tait en effet le plus orgueilleux, le plus violent des
chevaliers; et la leon qu'il avait reue ne le rendit pas, dans la
suite, moins prsomptueux ni plus sage[79].

[Note 79: L'histoire de la rencontre d'Agravain avec les deux dames
dont il avait bless les amis, est plus longuement raconte dans la
partie indite de l'_Artus_, msc. 337, f 255.--Voyez dans le livre
d'Artus (Rom. de la Table ronde, t. II, p. 283) la conversation des
quatre fils de Loth, et l'allusion faite  l'aventure qu'on vient de
lire.]

Il me reste  savoir, reprit messire Gauvain, pourquoi tant de gens
arms voulaient me dfendre l'entre de cette maison.--Ces gens,
dit Agravain, sont tous vassaux de la demoiselle mon amie. Quand
le roi son pre eut dessein de la marier, il la mit en possession
de la terre qu'il lui devait cder, en ordonnant aux chevaliers de
cette terre de faire hommage  leur nouvelle dame. Comme je devais
attendre ma gurison des deux plus preux chevaliers du sicle, mon
amie avait charg plusieurs d'entre eux d'prouver la valeur de ceux
qui se prsenteraient. Voil pourquoi, quand aprs avoir abattu le
premier vous ftes sur le point de trancher la tte au second, mon
amie ouvrit une fentre et vous pria de l'pargner. Le chevalier que
ces fer-vtus n'auraient pas empch d'arriver jusqu' mon lit devait
nous donner volontairement de son sang, ou le voir prendre de force
par les dix chevaliers qui l'attendaient dans la chambre. Vous aviez
refus la ranon demande; voil pourquoi mon amie vous enlevait
votre pe, pour laisser  ses chevaliers le temps de faire couler
votre sang dont nous avions besoin. Mais enfin, elle a interrompu le
combat, dans l'espoir de vaincre votre rsistance et de vous faire
consentir  laisser prendre dans votre cuisse le sang qui me devait
gurir. Si vous aviez refus, je serais encore tendu sur mon lit de
douleur.

Nous ne suivrons plus messire Gauvain,  partir du moment o il prend
cong de son frre et des deux demoiselles. Il suffit de dire en peu
de mots qu'il rentra dans la fort de Brequehan; qu'il arriva au
carrefour des _Sept-Voies_, o il eut  combattre un chevalier qu'il
chargea de porter  Hector l'pe de la demoiselle de Norgalles.
Enfin il arriva  l'entre du Sorelois. Avant qu'il ait retrouv
Lancelot, nous aurons le temps de revenir  la pauvre dame de Roestoc.




XLII.


Nous avons vu qu'Hector, pendant que Gauvain s'loignait de Taningue,
battait vainement la fort dans l'espoir de le joindre. La dame de
Roestoc ne pouvait se consoler d'avoir laiss partir le vainqueur
de Segurade, sans lui avoir rendu grces de ce qu'il avait fait
pour elle, et quand Hector revint annoncer le mauvais succs de ses
recherches: Je vais me rendre  la cour, dit-elle  Segurade, au
snchal,  Hector et  son amie, Groadain sera du voyage; car je
ne veux pas laisser impunies les injures qu'il a vomies contre le
meilleur des chevaliers. Avant d'entrer dans les villes que nous
viendrons  traverser, on l'attachera par un licou  la queue de mon
palefroi, dont je ne ralentirai pas l'amble. Je ne lui ferai grce
que si j'en suis prie par le bon chevalier qu'il a tant outrag.

La dame arriva  Caradigan o sjournait la cour[80]. Le roi et la
reine lui firent le plus gracieux accueil. Elle dit, en prsentant
Segurade, comment il tait devenu son homme, grce  la prouesse
d'un chevalier dont elle regrettait d'ignorer le nom. Je viens
ici, ajouta-t-elle, pour l'apprendre; parce que votre maison est le
rendez-vous dus prud'hommes. Au nom du Dieu vivant, sire, dites-moi,
si vous le savez, o je puis esprer de retrouver ce chevalier
gnreux.

[Note 80: La plupart des manuscrits donnent ici Quimper-corentin,
au lieu de Caradigan; c'est une erreur. De mme, dans la partie
indite du livre d'Artus, au lieu de faire rsider la belle Lyanor
 Quimper, elle est dame de Caradigan ou Cardigan, en Galles. Il
faut assurment prfrer Caradigan. Cette trange confusion dans le
nom des rsidences d'Artus semble tenir  ce que les plus anciens
rcits se rapportaient  la France _bretonnante_. Les assembleurs,
en transportant la scne en Angleterre, auront oubli d'oprer, pour
un certain nombre d'aventures, le mme dplacement ou, si l'on peut
parler ainsi, le mme _dmnagement_.]

La reine se penchant alors  l'oreille du roi: Ne serait-ce pas
votre neveu Gauvain, qui nous a quitts pour la qute que vous
savez?--Cela peut tre, mais n'en disons rien, fait le roi. Vous
savez qu'il tient  rester inconnu, pour ne pas tre arrt, soit par
des amis, soit par ceux qui peuvent avoir  lui reprocher la juste
mort d'un de leurs parents.

La dame de Roestoc reprit: Si le chevalier qui a combattu pour moi
est messire Gauvain, je ne me consolerai jamais d'avoir si mal
reconnu ce que je lui devais, et de l'avoir laiss maltraiter par
un affreux nain tel que Groadain. La dame voulait prendre aussitt
cong; mais elle cda aux instances de la reine et promit de demeurer
au moins huit jours: d'ici-l, il pouvait arriver quelque nouvelle du
chevalier qu'elle cherchait.

Elle se mit au lit, sans avertir les gens de sa compagnie du parti
qu'elle avait pris de sjourner. Et le lendemain, le nain Groadain
allait trouver le snchal pour le supplier de lui faire parler  la
reine. Il fut introduit, et se jetant aux pieds de la reine: Dame,
ayez compassion du plus malheureux des hommes. Si j'ai dit et fait
honte au bon chevalier, ce fut dans l'intention de l'encourager 
bien faire. Quand je le vis supporter tranquillement mes injures, je
supposai qu'il les mritait et je le traitai comme s'il et t le
dernier des chevaliers. Mais vous, madame, qui avez tout le sens,
toutes les bonts du monde, veuillez intercder pour moi: tout
pauvre que je sois de corps, je suis gentilhomme, et je promets,
sur le corps-Dieu, de ne plus jamais dire la moindre vilenie 
chevalier.--Que puis-je faire pour vous, Groadain? demanda la
reine.--Le voici: madame de Roestoc a rsolu de ne s'arrter qu'aprs
avoir retrouv son chevalier. Quand elle entre dans une ville,
elle me fait attacher par un licou  la queue de son palefroi: je
suis contraint de suivre  pied son amble; jugez de ma honte et de
mon supplice. Je vous prie, par la piti que Dieu ressentit pour sa
digne mre, d'avoir compassion de moi. La reine le promit; et le
lendemain, quand la dame de Roestoc vint la voir, elle lui demanda
un don: Volontiers, madame; quel est-il?--Vous pardonnerez au
nain.--Madame, j'ai moins encore  me plaindre du nain que de la
nice, qui ne voulut jamais permettre  son ami de combattre pour ma
dfense. En ce moment, je pense au chagrin que je lui causerais si,
pour dlivrer le nain, je l'obligeais  laisser partir son ami en
qute de mon chevalier. Mais si je pardonne  l'oncle sans condition,
ainsi que vous le souhaitez, vous m'tez les moyens de faire dpit 
la nice.--Confiez-vous  moi, dit la reine, et tout ira bien.

Elle laisse sortir la dame de Roestoc et envoie chercher le nain:
J'ai, dit-elle, obtenu votre pardon,  la condition que votre nice
enverra son ami en qute du vainqueur de Segurade.--Madame, rpond le
nain, je l'en prierai, mais j'ai grand'peur qu'elle ne refuse.

Il va trouver la demoiselle: Nice, je suis condamn  la mort,
si vous ne me prtez Hector et ne le priez d'aller en qute du
chevalier.--Plutt, reprend-elle, renier Dieu et mourir moi-mme!
Le nain dsespr alla raconter aux deux dames le mauvais succs de
son message: Il faut, dit la dame de Roestoc, que ce soit le plus
dur coeur du monde.--Savez-vous, dit la reine, ce que nous ferons?
Vous direz  vos gens que vous m'avez refus de sjourner ici; je
vous demanderai un don, et vous me l'accorderez.

La dame de Roestoc avertit ses gens de tout disposer pour le dpart
du lendemain. Ds que la reine la revoit, elle insiste, devant tous,
pour la dcider  demeurer, et la dame rpond par un refus absolu.
Elles se lvent, vont voir le roi qui aussitt prend courtoisement
par la main la dame de Roestoc, pendant que la reine de son ct tire
 l'cart la demoiselle: Si, dit-elle, vous ne m'aidez  tromper
la dame de Roestoc, je ne vous aimerai jamais.--Que faut-il faire
pour cela, dame?--Le voici: elle refuse de sjourner, en disant que
vous-mme ne le voudriez pas et qu'elle ne devait pas vous laisser
partir seule. J'entends lui requrir un don en votre prsence, puis
je vous en demanderai un autre. Elle croira que mon intention est de
la faire consentir  demeurer, mais non: je ne veux que la forcer 
pardonner  votre oncle Groadain.--Ah! madame, reprit la nice, que
vous tes sage et bien avise!

Elles retournent alors vers la dame de Roestoc, de laquelle la reine
rclame un don:--Ma dame, rpond-elle, comme si elle devinait
l'intention de la reine, vous savez que je ne puis rester, si cette
demoiselle tient  retourner.--Eh bien, reprend la reine, je lui
demanderai aussi un don. La demoiselle fait semblant d'hsiter, puis
l'accorde. Voil donc votre foi engage, toutes les deux. coutez ce
que je demande: dame de Roestoc, vous pardonnerez au nain Groadain;
vous lui rendrez vos bonnes grces. Vous, demoiselle, vous prierez
Hector votre ami d'entreprendre la qute du chevalier vainqueur de
Segurade. N'ai-je pas trouv moyen de satisfaire  ce que chacune de
vous dsirait?

La nice de Groadain ne put entendre la reine sans plir et sans
une sorte de rage qui lui ta pour un moment la parole. Quant  la
dame de Roestoc, elle se contente de dire qu'aprs s'tre engage
elle ne pouvait refuser la reine.-- Dieu ne plaise que je m'y
accorde jamais! s'crie enfin la demoiselle. Madame la reine, il
y a moins de bien en vous que je ne pensais. Bel honneur vraiment
de tromper une pauvre demoiselle trangre!--J'ai pourtant fait,
rpond la reine, ce que toutes deux vous dsiriez? Au reste, si vous
ne craignez pas de vous parjurer, c'est que vous tes bien la nice
de Groadain.--Vous croyez m'adoucir en parlant ainsi, par tous les
saints du paradis, vous n'y parviendrez pas.--Peut-tre; et dans tous
les cas, puisque vous manquez  la foi jure, vous tes indigne de
tenir des terres en fief.-- votre volont!--Sur la foi que doit au
roi la dame de Roestoc, je lui demande de dfendre au nain Groadain
d'entrer jamais en possession du fief qui devait revenir  cette
indigne parjure.--J'obirai  la reine, rpond la dame de Roestoc,
pendant que la nice sortait plore.

Avant de rentrer dans ses chambres, elle rencontre Hector: Pour
Dieu, lui dit-il, qu'avez-vous, demoiselle?--Je suis trompe par
celle qui trompe le monde entier. N'en pouvant tirer autre chose,
il la suit  son logis et la voit tomber sur un lit, perdue dans
les sanglots. Le lendemain Groadain raconta  Hector ce qui s'tait
pass. Il faut, dit celui-ci, retourner vers elle et la prier de me
laisser partir. Je commencerais ma qute ds aujourd'hui, sans la
crainte de lui dplaire. La nice resta inflexible; leurs raisons,
leurs prires n'y firent rien. Fi, fi! dit-elle; vous vous tes tous
entendus avec la reine contre moi. Sachez-le bien: non-seulement,
Hector, je ne vous prierai pas de partir, mais si vous le faites,
vous ne me reverrez pas, ou du moins je ne serai jamais  vous. Les
voil plus dsols qu'auparavant. La reine, tout en s'indignant
contre la demoiselle, ne pouvait cependant s'empcher de compatir
 sa peine. Elle va la retrouver avec la dame de Malehaut et lui
tmoigne toute l'amiti, tout le bon vouloir du monde, sans qu'elle
en paraisse touche. Mais vous, dit la reine  la dame de Roestoc,
en passant dans une chambre voisine, il faut que vous aimiez bien
ce chevalier, pour tant dsirer de le revoir.--Oui, madame; jamais
je n'ai prouv pour un autre ce que j'prouve pour lui. Ds que je
l'ai vu, je sentis entrer dans mon coeur un amour qui s'est accru
de jour en jour. Faites donc tant, madame, auprs d'Hector, si vous
voulez que je vive, qu'il se mette en qute de mon chevalier.
En parlant ainsi elle tombe aux pieds de la reine, qui la relve
toute pensive et fait appeler aussitt la nice de Groadain.--Eh
bien, lui dit-elle, tes-vous revenue  de meilleures rsolutions?
Aimerez-vous plutt perdre votre terre et mme votre franchise, que
d'accorder ce que nous vous demandons?--Si Hector, rpond-elle,
veut fournir cette qute, il peut aller; je ne lui en saurai bon ni
mauvais gr. Voil Hector tout joyeux. Mais, ajouta la demoiselle,
s'il veut entreprendre la qute, il n'ira pas seul et j'entends le
suivre.--Y pensez-vous, firent toutes les dames, et voulez-vous
passer pour folle?--Folle ou non, je le suivrai.--Songez que s'il
arrivait un cas de mauvaise fortune  votre ami, vous en subiriez les
consquences: les plus preux ne sont pas toujours les plus heureux.
Si Hector est une seule fois vaincu, vous le serez galement, et le
vainqueur d'Hector fera de vous sa volont.--Oh! rpond-elle, s'il
arrive mal  mon ami, je ne lui survivrai pas. Cependant on lui on
dit tant qu'elle consentit  demeurer. Hector aussitt demande ses
armes; il ceint l'pe, prsent de la demoiselle de Norgalles que
messire Gauvain venait de lui faire tenir, ainsi que le conte le dira
tout  l'heure. Avant de lacer son heaume et ganter ses mains, il se
rendit prs du roi Artus, se mit  genoux et, devant les saints, il
jura d'_enquerre_ pendant un an le chevalier vainqueur de Segurade,
et de dire au retour ce qui lui serait arriv  son honneur ou 
son dsavantage. Puis il se hta de lacer le heaume, pour cacher
les pleurs qu'il ne pouvait retenir, et revint prier la reine de
plaider sa cause auprs de sa dolente amie. La reine le mit au nombre
des chevaliers de sa maison, et lui fit esprer d'tre jug digne
 son retour de compter parmi les compagnons de la Table ronde.
En ce temps-l, on ne pouvait aspirer  ce dernier honneur avant
d'avoir fait acte signal de prouesse,  la vue du roi ou d'aprs le
rcit des compagnons de la Table ronde. Mais quand d'autres gens
d'honneur, barons ou dames, venaient tmoigner des hauts faits d'un
chevalier, la reine consentait parfois  le retenir de sa maison; et
c'est ainsi qu'elle avait longtemps auparavant retenu Sagremor le
desr[81].

[Note 81: On voit que le rdacteur du Lancelot connaissait mal le
livre d'_Artus_, o Sagremor, neveu de l'empereur de Constantinople
est admis, le jour mme qu'il est prsent au roi, parmi les
chevaliers de sa maison. (_Voy._ t. II. p. 204.) Ajoutons que dans
une premire rdaction du roman d'Artus, fournie par le manuscrit
Bachelin, f 96, Sagremor est fils de Nabor le desr, pre
nourricier de Mordret.]

Aprs le dpart d'Hector, la reine alla, comme elle avait promis,
tenter de rconforter la nice de Groadain, qui, ds qu'elle fut
arrive, lui dit froidement: Madame, puisse Dieu vous donner de
votre ami la mme joie que me donne celui que vous avez fait partir!
Ces paroles firent tressaillir la reine qui ne devait pas tarder 
les voir justifies.

Comme la dame de Roestoc faisait ses prparatifs de dpart, un valet
tait arriv, portant un cu rompu, travers de pointes de lances et
de tranchants d'pe. L'cu tait d'or au lion de sinople. Il demanda
 voir la reine et la dame de Roestoc: Madame, dit-il  la reine,
je vous apporte bonnes nouvelles de monseigneur Gauvain; il est sain
et joyeux. Avant de le laisser continuer, la reine touche  l'cu,
le baise et le rebaise comme elle et fait de monseigneur Gauvain
lui-mme s'il et t l. Le valet se tournant ensuite vers la dame
de Roestoc: Dame, dit-il, monseigneur Helain de Taningue vous salue
et vous mande qu'il est enfin chevalier comme vous le dsiriez.--Qui
l'a arm? demande la dame.--Monseigneur Gauvain, aprs avoir combattu
Segurade.  peine la dame eut-elle la force d'couter le valet,
quand il raconta comment messire Gauvain avait chang ses armes
contre celles d'Helain de Taningue, et comment la soeur d'Helain
avait su le gurir de ses plaies. La dame et bien voulu retenir
l'cu, mais le valet dit qu'il avait fait serment de le rapporter 
son matre, et elle n'osa pas insister. Quand elle partit de la cour
avec le valet, elle fit si bien que par surprise elle s'empara de cet
cu, le mme qu'elle avait prsent  messire Gauvain et que celui-ci
avait donn  Helain de Taningue. De l des haines et des entreprises
dont nous aurons peut-tre  parler ailleurs.

En mme temps que le valet d'Helain, arrivait  la cour une
demoiselle portant un cu suspendu  son cou. Elle dit  la reine:
Madame, la plus sage demoiselle qui vive vous mande salut, et vous
fait cet envoi; elle connat le secret de toutes vos penses, et vous
avertit de garder cet cu pour gurir la plus grande douleur que
vous ayez eue jusqu' prsent.--Voil, rpond la reine, de bonnes
raisons de le conserver; bonne aventure  qui l'envoie! mais ne
pourrai-je savoir quelle est cette sage demoiselle?--Madame, elle se
nomme la Dame du lac. La reine savait dj combien elle devait  sa
protection: elle embrasse la messagre, lui te de ses propres mains
l'cu qu'elle regarde avec une inquite attention. Il tait fendu
de la pointe au chef, la boucle seule en retenait les deux parties,
entre lesquelles on pouvait aisment passer la main. Sur l'une tait
figur un chevalier arm, sauf la tte; sur l'autre, une dame qu'on
et crue vivante, tant elle tait bien peinte, approchait son visage
de l'autre visage, et leurs joues se seraient touches sans la fente
qui les loignait l'une de l'autre.

Il n'y aurait qu' louer dans cet cu, dit la reine, si les d'eux
tranches n'en taient pas spares; et cependant, il parat avoir
t fait nouvellement. Veuillez nous dire, demoiselle, la raison
de cette brisure[82], et quel est ce chevalier, quelle est cette
dame.--Quant au chevalier, rpond la pucelle, c'est assurment le
meilleur du sicle; il a d l'amour de sa dame  d'incomparables
prouesses. Jusqu' prsent, il n'y a rien eu entre eux au-del du
baiser et de l'accoler: mais sachez que les deux parties de l'cu se
rejoindront, quand les deux amants auront eu complte et parfaite
possession l'un de l'autre. Alors la dame sera remise du plus violent
chagrin qu'elle aura ressenti.

[Note 82: Il se peut que la _brisure_, dans le blason, ait tir
sa raison d'tre de ce passage du Lancelot. Elle devait indiquer
la distinction des branches punes, et disparaissait quand le
droit ouvert de succession donnait  celui qui l'avait prise la
primogniture. C'est ainsi que la branche de Bourbon-Orlans porte
encore la _brisure_ du lambel.]

La reine, toute joyeuse de ces nouvelles, fit grande fte  celle qui
lui apportait un si merveilleux prsent; avant de lui donner cong,
elle fit pendre l'cu aux parois de sa chambre, de faon  l'avoir
constamment sous les yeux; et quand elle devait sjourner ailleurs
qu' Kamalot, elle avait soin de le faire porter dans sa nouvelle
rsidence.




XLIII.


Suivons maintenant le bon Hector dans la qute qu'il a entreprise. Il
savait, par le chevalier qui lui avait remis l'pe de la demoiselle
de Norgalles, que messire Gauvain avait travers le carrefour des
Sept-Voies, sur les marches du royaume de Norgalles. Il passa donc
la Saverne et s'engagea dans la fort de Brequehan. La matine
tait belle et, comme les vrais amoureux, il se perdit si bien en
rveries[83] qu'il passa sans rien voir tout prs d'une demoiselle
arrte sous un chne, et tenant sur ses genoux un chevalier perc de
plusieurs coups d'pe.  quelques pas de l, un cuyer gardait le
palefroi de la demoiselle. Hector, qui songeait  l'amie qu'il venait
de quitter, ne vit pas son cheval froisser le pied du chevalier
navr.--Sire, lui cria la demoiselle, vous n'tes pas des plus
courtois; peu s'en est fallu que vous n'crasiez ce chevalier, autant
ou mme peut-tre plus gentilhomme que vous. Hector n'entend pas
et ne rpond rien; l'cuyer court  lui et saisissant la bride du
cheval: Puissiez-vous, dit-il, vous rompre le cou!--Et pourquoi,
beau frre?--Parce que vous dormez apparemment, au lieu de veiller
 votre cheval: ne voyez-vous pas ce malheureux chevalier dont ma
demoiselle soutient la tte?--Hector regarde, et, tout confus,
revient crier merci  la demoiselle. Je pensais, lui dit-il,  la
chose que j'aime le plus au monde, et j'tais au regret de l'avoir
quitte; pardonnez-moi, et consentez  me recevoir pour votre
chevalier, si vous pensez avoir besoin d'aide.--Vous ignorez, reprend
la demoiselle,  quoi vous vous engagez; de quel ct allez-vous,
sire?--Je voudrais gagner le carrefour des Sept-Voies et je ne sais
pas bien les chemins.--Si je pouvais me confier en votre garde, je
vous conduirais, et je laisserais  mon cuyer le soin de ce pauvre
chevalier.--Demoiselle, il n'est personne dont vous puissiez rien
craindre, tant que vous serez sous ma garde.--Je vous conduirai donc.

[Note 83: Ces rveries sont frquentes chez Lancelot, chez Hector et
mme chez Gauvain. Elles sont le type de celles de Guilan le pensif
dans l'_Orlando furioso_.]

Elle fait asseoir  sa place l'cuyer et lui pose sur les genoux
la tte du chevalier navr. Hector l'aide  monter; ils se mettent
 la voie. Chemin faisant, Hector demande quel est ce chevalier si
cruellement bless qu'elle soutenait sur ses genoux: Prs d'ici,
rpond-elle, habite un chevalier flon et outrageux, qui ne croit pas
que personne puisse lutter contre lui: c'est le cousin germain de mon
malheureux ami. Un jour ce chevalier flon chassait dans le bois: il
entra dans un pavillon qui lui appartient; mon ami l'y avait prcd
et, pour se reposer, s'tait jet sur un lit o dormait dj l'amie
de son cousin. Celui-ci les trouvant tous deux endormis supposa le
mal auquel ils ne pensaient, lui ni la demoiselle; il pera mon ami
de plusieurs coups d'pe, et s'loigna croyant lui avoir donn la
mort. La nouvelle de cette injuste violence tant venue jusqu' moi,
j'tais accourue et je bandais ses plaies quand vous tes arriv.

Ainsi devisant, ils approchaient du pavillon o le meurtre avait
t commis. Devant la porte, un chevalier assis dans un fauteuil
faisait lacer ses chausses de fer, sans paratre mu de grands
cris qui partaient du pavillon: Sire, dit la demoiselle  Hector,
voil le tratre dont je vous ai parl: si vous ne consentez  me
dfendre, je vais retourner  mon chevalier.--N'avez-vous  craindre
que lui?--Lui seul, tous ceux qui habitent ce pavillon me veulent du
bien.--Rassurez-vous, demoiselle, je puis suffire  vous protger;
mais d'o viennent les cris que nous entendons?--C'est la pucelle qui
dormait prs de mon ami, et qui est accuse d'une faute qu'elle n'a
pas commise: elle a beaucoup aim et sans doute aime encore celui qui
refuse de croire  sa fidlit.

Hector s'avana plus prs du chevalier: Dites-moi, chevalier, la
raison des cris qu'on entend.--Qu'en avez-vous  faire?--Je le dsire
savoir, et je vous prie de me l'apprendre.--Moi, j'entends ne le dire
 vous ni  la putain qui vous accompagne.--C'est parler vilainement
et plus  votre honte qu' celle de ma demoiselle.--Je n'ai dit
pourtant que la vrit.--Oh! s'crie la demoiselle, Dieu sait que
vous avez menti.

En entendant ces mots, le chevalier se lve rouge de colre et
s'lance vers la demoiselle; mais Hector a le temps de pousser son
cheval entre les deux.--N'avancez pas, lui dit-il; cette demoiselle
est en ma garde, et vous penseriez mal de moi si je ne la dfendais.
Mais je suis arm et vous ne l'tes pas; prenez votre temps,--Je n'ai
pas besoin d'autres armes que mon cu pour t'abattre, l'enlever et
l'attacher par les tresses au premier chne. Et tout en parlant, il
essayait de dtourner le cheval pour arriver  la demoiselle; mais
Hector donne un bon coup d'peron, le heurte du poitrail, le jette 
terre et aurait pass sur son corps, s'il n'et retenu le frein.--Tu
t'en repentiras, crie en se relevant le chevalier furieux, Dieu
me damne, si j'entre au lit avant de t'avoir arrach la vie.--Nous
verrons bien, dit tranquillement Hector; allez vous armer, et si vous
en avez le meilleur, vous ferez votre volont.--Oh! je ne te crains
pas assez pour m'armer plus que je ne suis.

Il demande un heaume  l'cuyer qui lui avait attach les chausses,
et quand on lui a lac, il monte l'cu au cou, l'pe  la ceinture,
une forte lance au poing. Ils prennent alors du champ, reviennent et
se prcipitent l'un sur l'autre. Le chevalier du pavillon brise son
glaive; Hector, qui avait t le fer du sien, pour rendre le combat
moins ingal, l'atteint en pleine poitrine et le lance rudement 
terre. Il lui laisse tout le temps de se relever; mais alors il le
frappe de la taille de l'pe, le rejette  terre et lui foule le
bras. Le chevalier se relve encore, prend  deux mains son pe, et
l'abat sur le heaume d'Hector qui rpond en faisant sauter la lame
et en forant le chevalier  chercher un abri dans le pavillon o il
pntre aprs lui. L'autre, voyant sa vie en danger, se hte d'ter
son heaume et de s'avouer outr: J'tais mal arm, ajoute-t-il,
et ce n'est pas  vous grand honneur de m'avoir vaincu. Si vous me
donniez le temps de me couvrir, tous pourriez tre fier de votre
victoire.--Eh bien! si tu tiens  recommencer, va mieux t'armer, mais
dis-moi d'abord d'o venaient les cris que j'ai entendus.--D'une
pucelle que j'ai longtemps aime: elle m'a honni, je ne veux pas
le lui pardonner, et de l son chagrin, ses cris.--C'est pour elle
apparemment que tu as navr ton cousin sans le dfier?--Justement:
l'outrage qu'il me faisait ne m'obligeait pas  le dfier. Pendant
qu'il s'arme, la demoiselle reproche vivement  Hector de n'avoir
pas profit de son premier avantage:  votre place, il et agi tout
autrement.--Demoiselle, cela peut tre, mais j'tais le mieux arm
et j'aurais t blm dans toutes les cours d'avoir us de rigueur
envers lui.

En ce moment, le chevalier revenait compltement arm: Vous
pourriez, lui dit Hector, viter le combat, en faisant amende
honorable  la demoiselle que je conduis.-- d'autres, de perdre
l'occasion de me venger d'elle, aussi bien que de celui dont elle
tait concubine. Le combat recommence; Hector lui fait encore
mesurer la terre. Pour rendre la lutte gale, il descend et
commence l'escrime; l'avantage reste plus longtemps indcis entre
eux et la demoiselle, inquite de l'issue du combat, s'enfuit
dans le bois, pour ne pas tomber entre les mains d'un vainqueur
dtest. Enfin Hector terrasse son adversaire: il lui arrache le
heaume, et il allait lui trancher la tte quand le vaincu lui crie
merci. La demoiselle tait revenue: Surtout ne l'pargnez pas!
criait-elle.--Votre vie, dit Hector, dpend de cette demoiselle.--Ha!
je suis mort:  quoi me servira de reconnatre que j'ai mpris envers
elle, et que son ami ne m'a pas outrag? Mais, sire chevalier,
je n'ai rien fait pour mriter de vous la mort: voici mon pe,
contentez-vous de m'avoir outr.--Demoiselle, que voulez-vous
que j'en fasse?--Vengez la mort de mon ami.--Il faut donc vous
satisfaire, et il abattait la ventaille du chevalier, quand la
pucelle du pavillon, voyant en tel danger l'homme qu'elle aimait en
dpit de ses mauvais traitements, accourt chevele et se prcipite
aux genoux d'Hector en lui criant merci. Ce n'est pas  moi,
demoiselle, c'est  celle-ci qu'il la faut demander. Alors celle
qui avait tant demand la mort du chevalier s'attendrit, fond en
larmes et se tournant vers Hector: Sire chevalier, faites-en votre
volont, je m'y accorde d'avance. Le vaincu, de son ct, offre de
se rendre prisonnier de la demoiselle offense, et Hector lui permet
de remonter. Ils gagnent le moutier voisin; le vaincu lve la main,
jure en prsence de l'ermite de faire ce que la demoiselle exigera.
Et maintenant, leur demande Hector, suis-je encore loin du carrefour
des Sept-Voies?--Vous en avez t dtourn, rpond le chevalier;
mais si vous le trouvez bon, voici mon jeune cuyer qui vous servira
de guide, et pourra vous conduire  la maison de son pre. Hector
accepte, le chevalier le supplie de lui dire son nom: On m'appelle
Hector.--Et moi Guinas de Blaquestan. L dessus, ils se recommandent
 Dieu. Guinas et les deux demoiselles vont rejoindre le chevalier
navr, pendant qu'Hector se laisse conduire par l'cuyer.




XLIV.


Avant de passer du duch de Cambenic dans le royaume de Norgalles,
Hector eut souvent occasion de montrer sa prouesse. D'abord, deux
chevaliers nouvellement arms, neveux du duc de Cambenic, l'obligent
 se mettre en garde; il les abat l'un aprs l'autre assez rudement
pour leur apprendre  montrer moins d'outrecuidance. L'cuyer de
Guinas le conduit  la porte d'une bretche, en avant de la maison de
son pre; le vieillard l'accueille avec honneur, le fait entrer dans
la plus belle de ses chambres, claire de nombreuses chandelles:
on le dsarme, les plaies qu'il a recueillies dans les rencontres
prcdentes sont visites et panses. Le lendemain il remercie ses
htes, remonte et dcouvre enfin la Lande du carrefour. Deux poteaux
taient dresss au milieu de la voie; un clerc de rencontre lui
apprend pourquoi on les avait poss: ils soutenaient nagure deux
liasses de lances; le chevalier qui les avait dresses invitait les
chevaliers errants  jouter, et pendant longtemps il abattit tous
ceux qui rpondaient au dfi. Enfin, un chevalier de la maison du
roi Artus, aprs l'avoir rduit  merci, lui avait ordonn d'aller
trouver la reine Genivre et la dame de Roestoc, pour remplir un
double message auprs d'elles.

Hector reconnut dans ce chevalier vaincu celui qui lui avait remis
l'pe lettre de la demoiselle de Norgalles envoye par messire
Gauvain. Il venait de quitter la lande du carrefour, quand il
aperut sur un tertre un beau chteau. On distinguait aisment sur
le chemin qui y conduisait la marque rcente du fer des chevaux.
Bientt passrent prs de lui trois chevaliers poussant devant eux
une demoiselle plore, monte sur palefroi. C'tait, comme il
l'apprit ensuite, la femme d'un preux chevalier. Hector commence
par joindre les ravisseurs et les oblige  lcher prise; il tue
le premier d'entre eux, auquel les autres ne faisaient qu'obir,
escorte la dame jusqu' l'entre du chteau, et sur l'avis qu'elle
lui donne du besoin qu'avait son poux de secours, il chevauche du
ct que lui indique un cuyer, et se jette au milieu de quatre
gloutons qui pressaient vivement l'poux de la chtelaine et deux
de ses chevaliers. Grce  son intervention, les assaillants furent
tus, navrs ou mis en fuite. Plein de reconnaissance et d'admiration
pour les prouesses de son librateur, le chtelain le pria de
l'accompagner jusqu'au chteau, et, chemin faisant, il le mit au
courant de ce qui venait d'arriver.

Vous tes, dit-il, dans un pays dsol par la guerre: parents,
voisins, tous sont arms les uns contre les autres; je suis moi-mme
sur la dfensive avec ceux qui devraient tre mes amis. Voici 
quelle occasion: quand le pre de la dame que vous avez secourue
avait vu le moment de sa mort approcher, il avait appel sa fille
unique et lui avait fait promettre sur les reliques de ne prendre
conseil pour se marier que de ses hommes-liges[84], et de choisir
celui que sa prouesse aurait le mieux recommand. La demoiselle
entendit de moi plus de bien qu'il n'y en avait, et me donna son
amour. Je travaillai de mon mieux  m'en rendre plus digne. Un jour,
ses parents, qui ne tenaient rien d'elle, vinrent lui proposer
un poux: elle les reut assez mal et rpondit qu'elle entendait
se marier non  leur choix, mais au sien. La rponse les irrita
grandement: ils menacrent de lui enlever son hritage, et se mirent
 faire des courses sur ses terres. Un jour, ils surprirent la
proie[85] qui venait de sortir du chteau: averti bientt par le cri
des ptres, je fis armer les vingt-sept chevaliers chargs de la
garde des murs, et, avec l'aide de Dieu, nous parvnmes  ramener les
troupeaux. La joie fut grande au retour: mes compagnons me donnrent
la plus grande part  leur victoire, si bien qu'ils conseillrent 
leur dame de me prendre pour poux. C'tait l justement ce qu'elle
souhaitait, mais elle jugea plus  propos de dissimuler: elle fit
semblant d'y tre peu dispose, et voulut que chacun d'eux lui dt
par serment ce qu'ils en pensaient. Comme elle en avait l'espoir, ils
s'accordrent  louer le mariage propos, et elle ne parut me choisir
que par dfrence pour leur avis. Quand ses parents apprirent son
mariage, ils m'envoyrent dfier. Jusqu' prsent, je m'tais assez
bien gard; mais apprenant ce matin que j'tais sorti, seulement
accompagn de trois chevaliers,  l'heure o madame avait coutume
d'aller au moutier pour y lire ses heures, quatorze d'entre eux se
mirent  ma poursuite, et les autres attendirent madame  la sortie
du moutier: ils l'emmenaient quand vous les avez arrts, ainsi que
vient de me l'apprendre l'cuyer votre guide. Vous avez tu celui
dont ils suivaient les ordres, c'est un puissant chevalier dont la
mort entranera sans doute des reprsailles; puis, vous tes venu me
porter le secours dont j'avais tant besoin. Grces vous en soient
rendues, seigneur chevalier!  qui dois-je un si gnreux service?

[Note 84: Apparemment parce que leurs devoirs  son gard ne leur
auraient pas permis de la contraindre, et parce qu'ils avaient un
intrt rel  ce que leur suzerain ft homme  bien dfendre sa
terre et ses vassaux.]

[Note 85: _Proie_, dans le vritable sens qu'il avait encore, rpond
 _proedium_, le btail.]

Hector dit son nom et demanda celui du chtelain; on l'appelait
Sinados, et le chteau qu'il tenait de par sa dame pouse tait
Windesores[86]. Hector remarqua sa situation avantageuse: elle ne
laissait  dsirer qu'un plus large cours d'eau, et des vignes, ce
qu'on ne rencontre gure en Grande-Bretagne. En s'entretenant ainsi,
ils arrivrent  la porte; la dame, qu'un cuyer tait venu prvenir,
avait eu soin de faire joncher les salles, et d'avertir les bourgeois
de la ville d'aller au-devant d'eux. En revoyant celui qui l'avait
sauve, elle lui tendit les bras et le tint longuement serr sur sa
poitrine: Sire, lui dit-elle, ce chteau est  vous; veuillez en
user comme de votre bien.--Ah! dame, rpond Hector, il est en trop
bonnes mains, et Dieu me garde de vous en dessaisir! Alors dames et
demoiselles demandrent  l'envi le plaisir de le dsarmer et de le
servir  qui mieux mieux. Les tables dresses, on s'assit au manger,
Sinados entre Hector et la dame du chteau. Et le lendemain, il prit
cong de ses htes, en leur disant de compter sur lui, partout o ils
pourraient avoir besoin d'aide.

[Note 86: Nouvelle preuve de l'ignorance o tait le romancier de la
topographie de la Grande-Bretagne. Windsor au nord du pays de Galles,
au milieu d'une grande fort!]




XLV.


Aprs avoir chevauch tout le jour, Hector,  la nuit tombante, se
trouva devant un chteau fortement situ, mais dont les alentours
n'offraient que des ruines et des dbris. La roche escarpe qu'il
dominait tait ferme de l'autre ct par une profonde et large
rivire qui mettait le chteau  couvert d'un assaut et de la disette.

Hector descendit au pied de la roche qu'il se mit  gravir, en tenant
son cheval par la bride. Avant d'atteindre la moiti de la monte,
il sentit une telle lassitude qu'il prit le parti de se remettre en
selle et d'avancer ainsi lentement jusqu' la porte de la ville.

Elle tait ouverte; il s'engagea dans les rues: mais,  son approche,
il vit les habitants rentrer avec prcipitation dans leurs maisons
et s'y enfermer; de sorte que, sans avoir pu joindre me vivante,
il traversa la ville et atteignit la porte oppose. Celle-ci tait
ferme: il heurte, il appelle, nulle rponse. Maudite soit,
dit-il, l'engeance de ce chteau! si Dieu l'aimait autant que moi,
il serait renvers de fond en comble. Que faire cependant, sinon
revenir sur mes pas, et redescendre la roche par la premire
porte? Il retourne son cheval, et rebrousse chemin jusqu' ce qu'il
aperoive un vilain qui rentrait au moment mme o l'on fermait
cette premire porte. Ce vilain revenait la cogne sur l'paule;
 l'approche d'un tranger, il s'enfuit vers une maison voisine;
Hector l'arrte: Donne-moi, lui dit-il, les moyens de sortir d'ici,
ou tu es mort.--Ah! seigneur, vous seriez le roi Artus qu'il vous
faudrait demeurer.--Pourquoi fuyez-vous tous  mon approche?--Sire,
parce qu'il nous est dfendu d'hberger ni de recevoir aucun
tranger, sous peine de mort; tout chevalier qui s'aventure ici doit
passer la nuit au chteau.--Comment! on voudra me retenir malgr
moi?--Assurment,--Au moins faudra-t-il d'autres bras que les tiens;
donne-moi ta cogne. En mme temps, il la prenait et allait droit 
la porte. Ma cogne! criait le vilain, rendez ma cogne.--Va-t'en,
vilain, ou je te fends la tte. Le vilain ne le fait pas rpter
et se sauve. Hector descend, attache son cheval  l'entre de la
maison, et va donner de la cogne sur la porte. Comme il s'escrimait
de son mieux, un valet arrive: Arrtez, sire, lui dit-il, vos
efforts sont inutiles; vous feriez bien mieux d'aller demander un
gte pour votre cheval et pour vous au seigneur du chteau. Hector
souponnait quelque trahison, quand il voit le valet enfourcher
rapidement son cheval et piquer des deux; il court aprs lui, mais
il comprend aisment qu'il ne pourra le joindre, jette la cogne et
se rsigne  monter au palais. Au milieu du degr, des chevaliers
viennent  lui. Sire, lui dit le plus g en lui rendant son salut,
les chevaliers de votre pays sont-ils charpentiers, pour dpecer
les portes?--Sire, rpond Hector, j'ai grand intrt  ne pas faire
sjour; veuillez ordonner qu'on me rende le cheval qu'un valet de la
ville vient de me larronner.--Volontiers; mais faites-moi d'abord
raison de la porte que vous avez endommage.--Je l'aurais rompue,
si j'en avais eu loisir, tant j'ai trouv de mauvais vouloir dans
les gens de la ville. Le vieillard sourit et demanda qui il tait,
Un des chevaliers de la reine Genivre.--Alors, soyez le bienvenu!
Je pardonne le mfait, sauf les droits du chteau; vous allez vous
laisser dsarmer, mais vous seriez le roi Artus, qu'il vous faudrait
passer ici la nuit ainsi le veut la coutume.

Les valets approchent pour le dsarmer; Hector veut savoir auparavant
quelle est cette coutume, et le sire du chteau, le voyant si beau et
de si doux parler, consent  le satisfaire.

Ce chteau est, vous le voyez, de grande force; la possession
m'en est dispute par mes trois voisins, le roi Tradelinan[87] de
Norgalles, Malaquin le roi des Cent-chevaliers, et le duc Escaus de
Gambenic. Ils ont dj immol bon nombre de mes chevaliers; mais,
grce  la guerre mue entre le roi Tradelinan et le duc Escaus,
je n'ai dans ce moment  redouter que Malaquin; encore est-il en
Sorelois, prs du prince Galehaut son cousin. Malaquin a pour
snchal un vassal des plus renomms, c'est Marganor: il ne nous
laisse pas une heure de repos; ses chevaliers sont jour et nuit
devant le pont qui dfend les abords de la place. Ils esprent ainsi
me dcider  leur rendre le chteau, ce que je ne ferai jamais.
Cependant vous le voyez, je suis vieux, je n'ai d'enfant qu'une
pucelle belle et sage que j'aurais dj bien marie, si j'avais pu me
rsoudre  lui choisir un poux parmi ceux qui me doivent compte de
la mort de mes parents. Je voudrais pour gendre un preux chevalier,
capable de dfendre contre eux mon chteau. Mais, il y a trois ans,
mes bourgeois vinrent me dclarer qu'ils me blmaient de ne pas
marier ma fille: ils allrent jusqu' me dire qu'ils quitteraient
la ville, si je ne trouvais un moyen de terminer la guerre, et ils
me firent promettre sur les saints d'arrter tous les chevaliers
que l'aventure conduirait ici, en les contraignant  demeurer au
moins une nuit, pour dfendre de leur corps le chteau, et  jurer,
avant de partir, une haine mortelle  tous les ennemis de l'_troite
marche_, c'est le nom de mon chteau, s'ils n'taient pas les hommes
de ceux qui voudraient s'en emparer.

[Note 87: Var. Belinan.--Benian.--Halinan.]

--En vrit, dit Hector, voil une mchante coutume. Quel intrt
peut avoir un chevalier tranger  dfendre votre _troite
marche_?--Telle qu'est la coutume, je suis tenu de la faire observer.
Il peut ici nous arriver un chevalier assez preux pour mriter
ma fille avec l'honneur de ce chteau, le plus fort de toute la
Bretagne. Huit jours ne sont pas encore passs que deux vassaux du
roi Artus ont t faits prisonniers par Marganor, pour n'avoir pas
suivi mes recommandations: l'un est messire Yvain, l'autre Sagremor.
Ils m'avaient dit, en arrivant, qu'ils allaient, de concert avec
messire Gauvain, en qute du meilleur chevalier qui jamais ait port
cu. Sagremor refusait de devenir mon homme d'un jour; mais messire
Yvain lui reprsenta que j'tais moi-mme vassal du roi Artus, et
que mes ennemis taient aux portes. Ils jurrent donc tous les deux.
Quand ils furent arms, ils me prirent de les laisser faire montre
de prouesse. Je mis  leur demande une condition: c'est qu'ils ne
dpasseraient pas le ponceau jet sur les mares  l'extrmit de la
chausse, et qu'ils ne jouteraient que contre un seul chevalier. Ils
avancrent, et Marganor fut averti d'envoyer deux de ses meilleurs
champions: messire Yvain abattit le premier, Sagremor rompit quatre
lances contre le second, mais fut port  terre  la cinquime
passe. Au retour, messire Yvain nous avoua qu'il n'avait pas encore
rencontr d'aussi forts jouteurs, si ce n'est un chevalier qu'ils
avaient, nagure provoqu devant une fontaine, comme il se laissait
frapper par un misrable nain. Ce chevalier, ajoutaient-ils, avait,
en prsence de messire Gauvain, abattu quatre des compagnons de la
Table ronde.

Hector rougit  ces dernires paroles[88]. Mais, dit-il, comment
furent pris Sagremor et messire Yvain?-- peine revenus, Sagremor dit
qu'il deviendrait fou, si je ne leur permettais une seconde joute
sur le ponceau: il me fallut y consentir. Du premier poindre il
abattit celui qui l'avait abattu la veille, et messire Yvain en fit
autant de son ct. Ils en vinrent aux pes et firent tant d'armes
qu'on avait de la peine  suivre des yeux leurs prouesses. Mais ils
comptrent trop sur leur bonne fortune: Sagremor, que vous surnommez
 bon droit le _desr_, s'avanait avec si peu de prudence que je
donnai ordre  mes hommes de le soutenir. En les voyant approcher,
les deux chevaliers crurent avoir le droit de passer outre le ponceau
et furent aussitt envelopps. Je vis tomber trois de mes meilleurs
chevaliers; je les regrette moins que la prise de Sagremor et de
messire Yvain.

[Note 88: L'imprim qui fait ici rappeler l'aventure de la Fontaine
du Pin, avait pass le rcit de cette aventure; si bien qu'on ne peut
savoir, avec lui, pourquoi Hector rougit de modestie.]

Aprs ce rcit on s'assit  table, et quand les nappes furent leves,
on conduisit Hector dans une belle chambre o il se mit au lit. Il
dormit peu la nuit, toujours cherchant comment il pourrait dlivrer
les deux bons chevaliers qu'il ne connaissait pas encore, mais dont
il avait souvent ou vanter les prouesses.

Au point du jour, il entendit le cri qui annonait l'approche des
ennemis, et il demanda ses armes. Mais, avant tout, le seigneur du
chteau voulut recevoir son serment: on le conduisit au moutier,
pour y entendre la messe et jurer sur les saints d'tre l'homme du
seigneur de l'troite marche, tant qu'il serait dans le chteau. Ds
qu'il fut arm, il vint avec les autres chevaliers  la porte qu'on
leur ouvrit. En avant du pont tait une barbacane ferme[89]: les
chevaliers de Marganor avanaient volontiers jusqu' cette barbacane,
et les archers de l'troite marche n'osaient gure s'lancer contre
eux. Cette fois, Hector demanda au sire de l'troite marche la
permission d'avancer jusqu'au pont: Je vous la donne,  condition de
ne pas aller au del.

[Note 89: Var. bretesche. La barbacane, dit fort bien M.
Viollet-le-Duc, tait un ouvrage de fortification avanc qui
protgeait un passage ou une porte, et qui permettait  la
garnison d'une forteresse de se runir  couvert et, de l, faire
des sorties ou protger une retraite. (Dict. de l'architecture
franc.) L'excellent dessin qu'on trouve t. II, p. 113, s'applique
parfaitement  la barbacane du chteau de l'_troite marche_.]

On ouvre la barbacane, Hector prie les chevaliers du chteau de
demeurer en arrire: Laissez-moi, dit-il, leur courir sus: s'il
en tombe, vous viendrez les prendre et les conduirez dans la
barbacane.--Mais surtout, dit le seigneur chtelain, ne passez pas
outre le ponceau.

Cependant arrivent sur la chausse un, deux, trois chevaliers de
Marganor. Hector court sur eux, passe la pointe de son glaive
dans la mchoire du premier, abat le second, homme et cheval; son
glaive vole en clats, il tire l'pe et tourdit le troisime en
le couchant sur le cou de son cheval. Ceux de la barbacane viennent
saisir les dsaronns; Hector leur demande un second glaive: mais
le seigneur de l'troite marche trouve qu'il en a fait assez, et ne
lui permet pas de demeurer sur le pont. Cependant on allait dire 
Marganor qu'un preux chevalier nouvellement arriv dans le chteau
avait dmont et retenu deux de ses hommes: Il serait encore plus
preux, dit Marganor, qu'il trouvera meilleur que lui. Et il fait
avancer tous ses chevaliers sur le pont, en dpit des flches, des
pierres et des pieux tranchants que les chevaliers du chteau
faisaient pleuvoir. Hector obtient du seigneur de l'troite marche
une seconde permission de sortir de la barbacane; mais aux mmes
conditions.  peine a-t-il pouss son cheval sur la chausse qu'il
vise un chevalier de Morganor et lui fiche dans le bras la pointe
de son glaive. Rest matre de la chausse, il avance sur le pont;
un deuxime chevalier lui fait de l'autre ct signe de venir 
lui: Je ne puis, dit Hector; j'ai promis de m'arrter ici: passez
vous-mme.--Oh! ce n'est pas la crainte du parjure qui vous retient.
Ces mots font monter la rougeur au front d'Hector: Attendez au
moins, rpond-il, que j'aille dgager ma promesse,--Je le veux bien;
mais je doute que vous reveniez.

Tout ce qu'Hector put obtenir, c'est qu'il ne passerait pas si
Marganor refusait de s'engager  ne lui opposer qu'un seul chevalier,
et  le laisser librement retourner  la barbacane. Marganor promit;
mais, pour donner le change, il avertit ses sergents de dpecer le
ponceau, ds que le chevalier du chteau aurait pass de l'autre ct.

Hector passe le ponceau en toute confiance: les deux champions
s'entre-loignent, puis reviennent de toute la vitesse de leurs
chevaux. La rencontre est rude: hommes et chevaux roulent  terre.
Hector, le premier relev, entend le bruit de planches qu'on dpce:
il remonte et furieux va frapper les sergents du plat et de la pointe
de son pe; il tue les uns, navre ou met en fuite les autres.
Marganor accourt: Vous avez mfait, lui dit-il, en allant battre
mes gens.--C'est vous qui avez fauss nos conventions, en laissant
dpecer le ponceau, pour m'ter tout moyen de retour.--Mes sergents
n'ont pas mis la main sur vous; le ponceau ne vous appartient
pas.--Beau sire, dit Hector, laissez-moi finir ma joute; si vous avez
ensuite  rclamer, je vous ferai droit.-- la bonne heure.--Vous
m'assurerez contre vos gens et vous me laisserez emmener votre
chevalier si je parviens  l'outrer.--Soit! rpond Marganor. Et,
pendant ce devis, le chevalier qu'Hector avait abattu s'tait relev.
La seconde rencontre ne lui fut pas plus favorable; il fut de nouveau
rudement jet  terre, et, comme il se relevait, Hector le saisit
par la pointe du heaume et le lui arrache en le faisant tomber
lui-mme sur les dents. Sans descendre de cheval, il jette au loin le
heaume, et de son pe frappe le chevalier qui, le visage tout inond
de sang, essaye encore de se relever. Avouez-vous vaincu, ou je vous
tranche la tte. L'autre tait pm et ne pouvait rpondre. Hector
descend, abat la ventaille et allait lui donner le coup mortel, quand
Marganor intervient, la tte nue, pour ne pas laisser douter de son
intention: Sire, dit-il, ne le tuez pas: je crie merci pour lui.
Mais le vaincu, revenant  lui, se soulevait et tentait de rsister.
Assez! lui dit Marganor, vous tes outr; j'ai demand pour vous
merci.--Je ne puis qu'obir  mon seigneur.--Mais vous, reprend
Marganor, en s'adressant  Hector, vous me ferez droit pour avoir
maltrait mes gens, quand la lutte devait tre seulement entre vous
deux.--C'est  vous de me faire droit; car ces gens-l voulaient
rendre mon retour impossible.--Vous n'en avez pas moins outre-pass
nos conventions et je vous appelle de foi-mentie, prt  le prouver
de mon corps contre le vtre.--Il n'est pas de cour o je ne m'en
dfende.--Et moi, o je ne vous accuse.--Eh bien! qui nous empche de
vider tout de suite la querelle?

Pendant ce temps, le seigneur de l'troite marche s'tait
approch: Hector, dit-il, si vous combattez contre Marganor,
faites que la rencontre ait lieu sur la chausse; ds qu'il sera
pass, nous dpcerons le ponceau. La proposition est soumise 
Marganor:--Quelle assurance aurai-je du sire de l'troite marche,
si le retour m'est ferm?--Je jure, dit le chtelain, de ne pas
intervenir, ni mes hommes; si vous tes vainqueur, vous pourrez
emmener votre prisonnier. Tout fut ainsi convenu. Marganor lace
son heaume et franchit le ponceau; Hector sort de la barbacane,
ils s'lancent l'un contre l'autre. Ds la premire rencontre les
deux glaives volent en clats. Marganor vide les arons; Hector se
maintient, mais tellement tourdi qu'il a peine  se reconnatre.
Quand il a retrouv son haleine, il pousse si violemment sur le
cheval de Marganor tendu prs de son matre, que le sien bronche
et le fait tomber; il se relve, met la main  l'pe, et revient
sur Marganor dont le cheval effray retournait au galop vers le
ponceau, et enfonait les pieds de devant dans les mares: les gens
de Marganor eurent grand'peine  le dgager. Hector, voyant  pied
son adversaire, descend, donne  garder son cheval, et, l'cu
serr contre la poitrine, va  Marganor, qui compte bien reprendre
l'avantage au jeu de l'escrime.

Tous deux couverts de leurs cus se frappent longtemps  coups
menus et presss. Marganor pourtant se htait moins de jeter que
de bien atteindre. Hector, plus confiant dans ses forces, faisait
tomber une grle continue de coups sur les armes de son adversaire,
jusqu' ce que son haubert fendu, sa chair sanglante et dcouverte,
son bras alourdi, tout lui ft une ncessit de parer au lieu de
pousser en avant. Enfin vers midi il reprend l'offensive. Marganor,
inquiet, tonn de ce retour, recule et se dfend comme il peut:
Sire chevalier, dit-il, je reconnais votre prouesse: mais, puisque
nous combattons sans raison srieuse, ne serait-il pas dommage
qu'un de nous laisst ici la vie? Croyez-m'en, posons les armes:
j'aimerais mieux perdre dix de mes hommes que d'avoir  me reprocher
votre mort.--Si vous voulez cesser, chevalier, confessez-vous
outr.--Jamais, s'il plat  Dieu! et puisque vous refusez mes
offres, que l'honneur soit  qui Dieu le donnera!

Le combat fut long encore. Hector enfin, d'un effort suprme, lve 
deux mains son pe qui retombe sur le heaume, l'entr'ouvre et fait
ployer  genoux le snchal. Il arrache ensuite aisment le heaume
et le jette dans les mares: Criez merci!--Non! rpond Marganor en
se dbarrassant de son treinte; ce heaume m'chauffait trop. Et
la tte  demi couverte des lambeaux de son cu, il veut reprendre
l'offensive: mais il est repouss jusqu' l'ouverture du ponceau.
Prends garde, Marganor, dit Hector; et il va se placer entre lui
et la marge du ponceau: Rends-toi!--Non! plutt mourir.--Tu mourras
donc. Marganor recule encore; le pied va lui manquer, quand Hector
l'avertit une seconde fois du danger o il est de tomber dans la
mare. tonn de tant de gnrosit, Marganor se dit qu'il et t
moins courtois. Un nouveau coup sur sa tte le force  reculer d'un
pied; il tombe, il enfonce dans la fange jusqu' la ceinture:  Dieu
ne plaise, dit alors Hector, qu'un si bon chevalier finisse d'une
faon aussi honteuse! Il se baisse, le saisit par les mains et le
tire  grande peine sur la chausse. Comment vous trouvez-vous? lui
dit-il.--Assez bien, Dieu merci, pour confesser que vous tes le
premier des preux. Voici mon pe, je vous crie merci. Hector lui
tend la main et le soutient jusqu' la barbacane. On vient  leur
rencontre, on les accueille avec des transports de joie. La fille du
chtelain arrive, moins dsireuse de voir Marganor que le vainqueur
de Marganor. Elle dlace elle-mme le heaume d'Hector: Bien soit
venu le chevalier le plus digne d'tre aim de la meilleure!
dit-elle, en le baisant.

Rentrs au chteau, elle conduit Hector  sa chambre et le dsarme,
sans permettre de le toucher  d'autres qu' ses demoiselles. Elle
lui lave les mains, le cou, le visage. Elle passe sur ses paules
un riche manteau, et plus elle le regarde, plus elle est mue,
enivre. Ah! pensait-elle, combien de bonts, combien de beauts!
Dieu pouvait-il se montrer envers homme plus dbonnaire? Mais le
premier soin d'Hector est de rappeler  Marganor qu'il doit rendre
les deux chevaliers de la maison d'Artus. Le snchal donne ordre
de les amener; Sagremor et messire Yvain arrivent et demandent quel
est celui qui les a dlivrs; on leur nomme Hector, ils paraissent
surpris de n'avoir pas encore entendu parler d'un chevalier de ce
nom. Mais quand il leur dit qu'il vient de Roestoc, ils changent
un sourire d'intelligence qui n'chappe pas  l'attention d'Hector:
Nous songeons, disent-ils,  un chevalier qui nous a nagure assez
durement traits, moi, Giflet et Keu, en prsence de messire Gauvain,
tout en se laissant lui-mme assez malmener par un nain.--Eh bien!
dit Hector, mieux ne lui valait-il pas supporter les coups du nain
que jouter contre messire Gauvain? Cette rponse accrut encore
la haute estime qu'ils faisaient du chevalier. Sire, dit Yvain,
vous nous avez dit que vous tiez  la reine Genivre; l'avez-vous
quitte depuis longtemps?--Non, j'ai pris cong de ma dame la reine,
pour commencer la qute d'un preux chevalier dont je ne sais pas le
nom d'une manire assure. J'ai pourtant quelque raison de croire
que c'est messire Gauvain, et je donnerais un de mes doigts pour que
ce ft un autre, tant je lui ai fait peu d'honneur et de compagnie,
quand il m'arriva de le rencontrer.

Le soir mme, Hector fit la paix du seigneur de l'troite marche
et de Marganor, celui-ci s'engageant au nom de son seigneur le roi
des Cent chevaliers. Comme ils taient au manger, un valet entre
dans la salle et demande  parler  Hector. Sire, dit-il, Sinados
de Windesore vous salue. Il a su que vous aviez t retenu dans
l'troite marche et il a mand ses chevaliers pour venir  votre
aide. Mais je vois que vous n'avez aucun besoin de secours. Le
valet raconte ensuite comment Sinados et sa dame ont t dlivrs
de leurs ennemis. La nouvelle de cet autre exploit d'Hector arrive
aux oreilles de la demoiselle, dj surprise d'amour. Belle fille,
va lui dire le pre, prendrais-tu volontiers pour mari le vainqueur
de Marganor?--Si volontiers, que je ne veux entendre parler de
nul autre. Le pre prend alors Hector  part et lui demande s'il
voudrait pouser sa fille en recevant l'honneur du chteau?--Sire,
je ne suis pas  moi: j'ai trop  faire pour prendre femme ou tenir
terre. Non que je refusa votre fille et qu'on puisse  mon avis lui
prfrer une autre demoiselle. La demoiselle,  laquelle on rapporte
la rponse d'Hector, jure de n'avoir jamais d'autre poux que lui; et
le pre, approuvant sa rsolution, revient entretenir Hector jusqu'
l'heure qui invite au sommeil.

La demoiselle prpare le lit de celui qu'elle aime dans une chambre
isole, et quand tout le monde est endormi, elle se rend dans cette
chambre avec une de ses pucelles qui tenait devant elle plein poing
de chandelles. Elle s'arrte un peu en arrire du lit, s'agenouille
et reste longtemps immobile dans cette position. Hector ne dormait
pas, mais il avait ailleurs sa pense. Enfin, l'apercevant, il tend
les bras vers elle: Belle demoiselle, dit-il, bien soyez-vous venue!
Quel besoin vous amne ici?--Sire, rpond la pucelle, pleurant et
rejetant sur ses paules ses larges tresses, ne pensez pas mal de
moi si j'arrive  pareille heure: je ne viens que pour me plaindre
de vous  vous; seul vous pouvez me faire droit.--Demoiselle, croyez
bien que je suis prt  amender le tort que j'ai pu faire. Quel
est-il?--Sire, vous avez refus mon pre quand il offrit de me donner
 vous. Me direz-vous la raison de ce refus?--Belle amie, ce n'est
pas, Dieu m'est tmoin, que vous ne soyez assez belle, assez sage,
assez riche pour le plus vaillant des chevaliers; mais tant que
je n'aurai pas achev la qute que j'ai commence, je ne dois pas
prendre femme. Si je vous pousais maintenant, il n'en faudrait pas
moins m'loigner avant le soir, pour acquitter mon voeu[90]. Si la
mort m'empchait de revenir, vous auriez trop  regretter d'avoir
engag votre libert.--Oh! que Dieu vous dfende de la mort! Mais,
chevalier, me promettez-vous au moins de ne pas prendre femme avant
de m'avertir?--Non, demoiselle, car il peut arriver tel incident
qui me conduirait  fausser ma promesse.--Alors, accordez-moi une
autre grce; c'est de ne pas vous engager pour raison de lignage ou
de richesse, mais pour amour vritable.--Oh! cela, je le promets
volontiers; vous pouvez tre sre que je ne mentirai pas.

[Note 90: Les chevaliers en qute ne devaient jamais reposer deux
jours de suite dans la mme maison. (Voy. t. II. _Artus_, p. 267.)]

Elle rentra dans sa chambre, et le lendemain elle alla, toute
joyeuse, conter  son pre ce que lui avait promis Hector. Avant la
fin de l'anne, dit-elle, je saurai bien faire qu'il n'aime personne
autant que moi.--J'en aurai, dit le pre, la plus grande joie du
monde. Elle va, surprend Hector au moment o il se levait: Dieu,
lui dit-elle, vous donne le bon jour!--Et  vous, douce amie!--Sire,
ne voudrez-vous pas emporter de mes drueries? Prenez cet anneau, et
avec lui mon coeur. Je vous les donne,  condition que vous me les
garderez. Hector sourit, prend l'anneau et le passe  son doigt.
C'tait l tout ce que pouvait esprer de mieux la demoiselle: car la
pierre tait de telle vertu que celui qui la portait ne pouvait se
dfendre d'aimer celle qui la lui avait donne[91].

[Note 91: Cet pisode prouve une fois de plus que le Lancelot est
compos de laisses (ou plutt de _lais_) recueillies de diverses
parts, sans lien des unes avec les autres. On a vu Hector follement
amoureux de la nice du nain Groadain; une fois en qute de Gauvain,
il n'est plus question de cette nice, et il se laisse enchaner sans
trop de rsistance en d'autres amours.]

Hector ensuite demanda ses armes, ainsi firent messire Yvain et
Sagremor. Tous trois prirent cong de la demoiselle, du seigneur
chtelain, de Marganor et des autres chevaliers qui les convoyrent
jusqu'au chemin qui conduisait en Norgalles.




XLVI.


Hector, Sagremor et messire Yvain recommandrent  Dieu les
chevaliers de l'troite marche et s'en sparrent  l'entre d'une
ancienne fort qu'il fallait traverser avant d'arriver dans une
vaste lande. Ils aperurent alors,  leur droite, une pucelle qu'un
chevalier emmenait de force;  leur gauche, un autre chevalier qui,
vivement poursuivi par deux fer-vtus, cherchait un refuge dans
la fort. Voil, dit Sagremor, deux aventures: il en manque une
troisime pour que nous ayons chacun la ntre. En ce moment un grand
bruit de plaintes et de maldictions part de la fort: Vraiment, dit
Hector, je crois que Dieu a entendu Sagremor: c'est la troisime.
Prenons chacun la ntre. Sagremor dit: J'irai au chevalier
poursuivi. Messire Yvain: Je suivrai la demoiselle.--Et moi, dit
Hector, je verrai d'o part le grand bruit.

Nous pourrons savoir plus tard ce qu'il advint de Sagremor et de
messire Yvain. Pour Hector, il chevaucha du ct des voix et joignit
bientt une grande assemble de gens qui escortaient une bire avec
de grandes dmonstrations de douleur. Un nain mont, sur un maigre
cheval fermait le cortge: Pourquoi ce grand deuil? lui demande
Hector. Le nain ne rpond pas.--Je te demande pourquoi ce grand
deuil.--Mme silence.--Tu es bien vilain de ne pas rpondre, et
tu mriterais une buffe.--Frappe, et je rpondrai.--Le diable te
frappe! moi, je ne daignerais. Parle de ton plein gr.--Je ne
dirai rien.--Demande ce que tu voudras et parle.--Je demande que tu
me frappes, si tu veux me faire parler. En mme temps, il saisit
le frein du cheval d'Hector et le tire avec violence. Hector perd
patience et donne de son pied sur le nain qu'il abat de son roncin.
Maudite l'heure, dit Hector, o je te rencontre, chtive pice de
chair! il faut que les nains soient ns pour mon malheur.--Tu n'en
as pas fini avec eux, reprit le nain en se relevant, et tu ferais
bien de me tuer, car ma vie sera la fin de la tienne.--Je me soucie
peu de tes menaces; je voudrais seulement savoir pourquoi ces gens-l
pleurent?--Pour un chevalier dont ils sauront bien venger la mort.
Et il fait un rcit qui ne laisse pas douter  Hector que celui qu'on
porte en bire ne soit le chevalier qu'il avait lui-mme tu pour
dlivrer la dame de Windesore.

La crainte des parents de la victime ne l'arrte pas: il pousse en
avant du convoi et salue la compagnie qui ne semble pas le voir.
Mais, en passant prs de la bire, les plaies du mort se rouvrent
et le sang jaillit. Et le nain de crier: Arrtez le meurtrier!
Un des vingt chevaliers qui entouraient la bire regarde les armes
d'Hector et reconnat par elles le chevalier venu au secours de
Sinados. Il avertit les autres; tous s'lancent sur Hector qui
porte le premier  terre, puis un second, un troisime; et quand il
a rompu son glaive, il tient en respect les autres avec son pe.
Surtout, criait le nain, gardez bien qu'il ne vous chappe! Hector
allait tre cras sous le nombre, quand surviennent un chevalier
et une demoiselle. C'tait prcisment Sinados, celui qu'il avait
veng de Guinas de Blaquestin. Ah! cher sire, disait  Sinados
la demoiselle, htez-vous; c'est le chevalier qui nous a sauv
l'honneur. Si vous tardez, c'en est fait de lui.

Sinados s'avance et, d'un air d'autorit, avertit les assaillants de
baisser les armes; mais on lui dit que le chevalier dont il prend la
dfense est le meurtrier de son frre; il hsite et plit. Sire,
dit-il  Hector, vous avez tu mon frre; et vous avez tant fait pour
moi que je ne puis me joindre  ceux qui veulent nous venger. Vous
n'avez ici rien  craindre; mais je ne pourrais ailleurs me rendre
votre garant.

Hector le remercie et revient sur ses pas. Le nain, ds qu'il le
voit s'loigner, appelle un valet et lui glisse  l'oreille quelques
paroles. Le valet prend un chemin de traverse qui lui fait devancer
Hector, et arriver avant lui sur la grande voie. Quand il est assis
prs de lui: Puis-je vous demander, sire, o vous pensez aller?--En
Norgalles.--Vous n'tes pas dans la meilleure voie. Je vais moi-mme
dans ce pays, et, si vous le trouvez bon, je vous remettrai sur le
chemin. Hector le remercie et se laisse conduire. Ils suivent un
sentier peu fray: Ne soyez pas inquiet, nous prenons de ce ct
pour gagner du temps. Une source, la _Fontaine  l'Ermite_, tait
sur leur passage: N'auriez-vous pas envie de manger? demande le
valet. Pour moi, je me sens un grand apptit: j'ai un pain que nous
pouvons partager; mais je n'aurais pas faim que je puiserais encore
de l'eau  cette fontaine, la plus merveilleuse de toute la Bretagne.
Il n'est pas de plaie grave et merveilleuse qu'elle ne ferme et ne
cicatrise. Descendez, s'il vous plat, nous y ferons deux ou trois
soupes[92]. Hector se laisse persuader, descend, te son heaume,
suspend son cu  une branche voisine, et l'cuyer, aprs s'tre
charg d'attacher le destrier, taille plusieurs soupes qu'il prsente
 Hector. Quand il le voit pench sur la fontaine, il passe l'cu
 son cou, saisit le heaume, monte sur le destrier et s'loigne 
toutes brides. Hector se tourne, voit qu'il est trahi, enfourche le
roncin et suit le valet d'aussi prs qu'il peut, jusqu' la porte
d'un chteau qu'on appelait les _Mares_. Alors l'cuyer s'esquive
en entrant dans une maison o Hector a beau chercher, il ne le
retrouve plus. Il prend le parti de monter le degr qui conduisait
 la tour: un homme de grand ge tait  l'entre, il le salue:
Sire, dit-il, faites-moi rendre mon cheval, mon heaume et mon cu
qu'un valet de cans vient de m'enlever.--Qui tes-vous, sire?--Je
suis de la maison de la reine de Logres. En mme temps arrivait un
chevalier suivi de quinze sergents, parmi lesquels Hector reconnat
le larron de ses armes. Voici, dit-il, celui qui s'est empar de mon
cheval.--Ne le croyez pas, rpond l'cuyer, c'est un meurtrier, celui
mme qui a tu sans le dfier votre fils Maugalis. Hector rougit de
colre et, mettant la main  l'pe, fend le valet de la tte aux
paules. Puis, prenant le mur pour point d'appui, il se couvre d'un
cu pendu au-dessus de lui, et reoit ainsi tous les hommes arms
qui se ruaient sur lui. Le seigneur du chteau arrte ses gens, il
s'approche d'Hector et l'invite  se rendre. Mais quelle sera ma
ranon? dit Hector: je tiens  le savoir, et je ne me rendrai que
si je puis dfier quiconque soutiendra que j'aie tu votre fils en
trahison.

[Note 92: Le mot _soupe_ rpond exactement  tranche de pain tremp.]

En ce moment la porte s'ouvre pour laisser entrer ceux qui avaient
escort la bire. Sinados reconnat Hector auquel il devait
tant, et il essaye de lui venir en aide. Sire pre, dit-il,
n'pargnerez-vous pas ce chevalier, auquel je dois l'honneur et la
vie?--Qu'il commence par se mettre en notre merci. Sinados joignant
ses instances  celles du pre, Hector remet son pe et se laisse
conduire dans une chambre loigne. Cependant on transporte la bire
dans le milieu de la salle: on mande les clercs et les prtres,
pour faire le service du mort, et le lendemain il est enseveli dans
l'intrieur du chteau en grande pompe et douleur. Hector en voyant
passer le corps gmit d'tre la cause de tant de deuil. Nous le
laisserons dans la chambre o on le tient enferm, mais o la dame de
Windesore vient souvent lui faire compagnie. Lancelot nous rclame,
et on pourrait nous accuser de l'oublier trop longtemps.


FIN DU TROISIME VOLUME DES ROMANS DE LA TABLE RONDE.




ADDITIONS ET CORRECTIONS.


P. 7, l. 14, si je pouvais _le croire_, lis. _en douter_.

P. 9, l. 21, _Banin_, lis. _Ban_.

P. 32, l. 26, _la reine Hlne_. Mprise: Hlne tait le nom de la
reine de Benoc, mre de Lancelot.

P. 52, l. 13, la ville de _Logres_, lis. _Londres_. (Le nom de
_Logres_ appartient au royaume; celui de _Londres_  la ville.)

P. 54, l. 13, _Uren_, lis. _Urien_.

P. 56, l. 1re, _n'avait pas oubli_, lis. _savait tout_.

P. 159. Le mot belic, _obliquus_, rpond encore mieux peut-tre aux
bandes en forme de _chevron_.

P. 167, l. 1re, _frre_, lis. _frre_.

P. 169, _de nombreuses lames que le seigneur du chteau avait
couvertes d'inscriptions fausses_. Mprise: ce sont les chevaliers
captifs qui, pour mieux inviter le roi  venir les dlivrer, avaient
trac ces fausses inscriptions sur les tombes encore vides.

P. 305. _Elle en tira une courroie  rainures d'or, un fermail cisel
en or d'Arabie._ Les prsents de ce genre taient assez de mode au
douzime sicle, date de la composition de notre Lancelot. Girold ou
Giraud de Barri, pour capter la bienveillance d'un chancelier de la
cour de Rome, lui envoie, une premire fois, deux de ses livres avec
deux onces d'or pour les faire dorer, _cum duobus unciis auri quibus
deaurari possent_; la seconde fois, une trs-belle ceinture dore,
_zonam pulcherrimam auro et argento egregie distinctam_; la troisime
fois, une autre ceinture  membres d'argent dor, avec un couteau
garni de deux anneaux d'argent aux bouts d'un manche d'ivoire, _zonam
membris argenteis sed deauratis non indecenter ornatam, cum cnipulo
duobus circulis argenteis ad capita manubrii eburnei signato_.
(Giraldi Cambrensis opera, London, 1861, t. I, epistol. XXX.)




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LES LAISSES OU CHAPITRES.


         I. Sige de Trebes. Dpart du roi Ban                   P. 1.

        II. Trahison d'Aleaume: il est vaincu et tu par Banin   P. 7.

       III. Mort du roi Ban. La Dame du lac emporte Lancelot.
            La reine de Benoc au monastre de Moutier-Royal    P. 13.

        IV. Mort du roi Bohor. La reine de Gannes confie ses
            deux fils  Pharien et rejoint sa soeur au
            Moutier-Royal                                       P. 19.

         V. Histoire de la Dame du lac et de Merlin             P. 22.

        VI. Pharien, le roi Claudas et Lambgue                 P. 27.

       VII. Portrait du roi Claudas                             P. 34.

      VIII. Lancelot chez la Dame du lac                        P. 37.

        IX. Voyage d'Adragain  la cour d'Artus                 P. 48.

         X. Lionel et Bohordin invits  la fte du roi
            Claudas                                             P. 56.

        XI. Lionel et Bohordin  la fte de Claudas             P. 63.

       XII. Lionel et Bohor chez la Dame du lac                 P. 67.

      XIII. Claudas attaqu par les barons et bourgeois
            de Gannes                                           P. 68.

       XIV. Visite de Lambgue aux enfants de Bohor             P. 83.

        XV. Suite de la guerre de Claudas contre les barons
            et bourgeois de Gannes. Dvouement de
            Lambgue                                            P. 94.

       XVI. Dpart de Lancelot pour la cour d'Artus            P. 111.

      XVII. Lancelot arm chevalier. Le Chevalier navr        P. 120.

     XVIII. Le Beau valet. La dame de Nohan. Lancelot
            prend cong de la reine                            P. 133.

       XIX. Le gu de la reine                                 P. 151.

        XX. La Douloureuse garde                               P. 154.

       XXI. Annonce  la cour de la prise de la Douloureuse
            garde. Messire Gauvain prisonnier de Brandus
            des les                                           P. 167.

      XXII. La Prison douloureuse                              P. 170.

     XXIII. Messire Gauvain et les autres prisonniers
            de Brandus                                         P. 172.

      XXIV. Lancelot dlivre messire Gauvain                   P. 177.

       XXV. Le Chevalier tran                                P. 186.

      XXVI. Messire Gauvain en qute de Lancelot               P. 189.

     XXVII. La Douloureuse garde devient la Joyeuse garde      P. 194.

    XXVIII. Le Chevalier  la Bretche                         P. 199.

      XXIX. Les deux gants                                    P. 204.

       XXX. Lancelot chez la dame de Malehaut                  P. 214.

      XXXI. Assembles de Galore                               P. 216.

     XXXII. Lancelot aim de la dame de Malehaut               P. 222.

    XXXIII. Nouvelles assembles de Galore                     P. 230.

     XXXIV. La dame de Malehaut  la cour d'Artus.
            Galehaut, pour l'amour de Lancelot, s'humilie
            devant Artus                                       P. 233.

      XXXV. Premires entrevues de Lancelot avec la
            reine Genivre                                     P. 253.

     XXXVI. Accord de Galehaut avec la dame de Malehaut        P. 270.

    XXXVII. Lancelot en Sorelois                               P. 278.

   XXXVIII. Nouvelle qute de Lancelot par messire Gauvain     P. 282.

     XXXIX. Le Chevalier qui pleure et rit. La dame de
            Roestoc                                            P. 287.

        XL. Messire Gauvain chez Helain de Taningue            P. 312.

       XLI. Suite de la qute de Lancelot par messire
            Gauvain. Gurison d'Agravain                       P. 316.

      XLII. La dame de Roestoc  la cour d'Artus. Le
            nain Groadain                                      P. 333.

     XLIII. L'cu fendu. Aventures d'Hector                    P. 345.

      XLIV. Hector chez Sinados                                P. 348.

       XLV. Hector au chteau de l'troite marche              P. 358.

      XLVI. Hector prisonnier au chteau des Mares             P. 380.




[Notes au lecteur de ce fichier numrique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges. L'orthographe de l'auteur a t conserve.

Les corrections de la page 383 ont t incorpores dans ce fichier.

Les lettres suprieures inhabituelles sont encadres par des
parenthses.]





End of Project Gutenberg's Les Romans de la Table Ronde (3 / 5), by Anonymous

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
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