The Project Gutenberg EBook of Histoire d'Henriette d'Angleterre, by 
Marie-Madeleine de La Fayette

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Title: Histoire d'Henriette d'Angleterre

Author: Marie-Madeleine de La Fayette

Release Date: May 18, 2014 [EBook #45692]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve et
n'a pas t harmonise.

Quelques caractres, en exposant dans l'original, et dont l'abrvation
n'est pas vidente ou non courante, ont t mis en accolade dans cette
version lectronique.




   [Illustration: HENRIETTE ANNE D'ANGLETERRE
   DUCHESSE D'ORLANS
   NE A EXETER LE XVI JUIN MDCXLIV
   MORTE A SAINT CLOUD LE XXX JUIN MDCLXX]




    HISTOIRE
    D'HENRIETTE
    D'ANGLETERRE

    PAR
    MADAME DE LA FAYETTE




    HISTOIRE
    D'HENRIETTE
    D'ANGLETERRE

    PAR MADAME DE
    LA FAYETTE

    AVEC UNE INTRODUCTION
    PAR
    ANATOLE FRANCE

    [Logo]

    PARIS. CHARAVAY FRRES DITEURS
    4, rue de Furstenberg, 4
    1882




INTRODUCTION




INTRODUCTION


I. COMMENT LE LIVRE INTITUL HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE FUT FAIT
ET QUELLE PART Y PRIT HENRIETTE D'ANGLETERRE.

Marie Madeleine Pioche de La Vergne ayant pous, en 1655,  l'ge de
vingt-deux ans, Franois Motier, comte de La Fayette, frre de la belle
et innocente amie de Louis XIII, allait souvent visiter au couvent des
Filles-Sainte-Marie de Chaillot sa belle-soeur qui, sous le nom de mre
Anglique, tait suprieure de cette maison. Elle y vit Henriette-Marie
de France, veuve de Charles Ier, et sa fille Henriette d'Angleterre,
encore enfant, qui plus tard pousa le duc d'Orlans, frre de Louis
XIV. Les rencontres furent assez frquentes, car la reine exile
habitait le couvent de Chaillot pendant une grande partie de l'anne, et
la comtesse se lia peu  peu avec la jeune princesse d'Angleterre.
Cette connoissance, dit madame de La Fayette, me donna depuis l'honneur
de sa familiarit, en sorte que, quand elle fut marie, j'eus toutes les
entres particulires chez elle; et, quoique je fusse plus ge de dix
ans qu'elle, elle me tmoigna jusqu' la mort beaucoup de bont, et eut
beaucoup d'gards pour moi[1]. Il y avait entre elles une mutuelle
sympathie et Henriette, aprs son mariage, confiait  cette ancienne
amie tout ce qui ne touchait pas le _secret du roi_. En 1665, aprs
l'exil du comte de Guiche, qui laissait en partant un vif souvenir  la
princesse dsoeuvre, celle-ci dit  madame de La Fayette: Ne
trouvez-vous pas que, si tout ce qui m'est arriv et les choses qui y
ont relation toit crit, cela composeroit une jolie histoire? Et,
songeant sans doute  une nouvelle, qu'elle connaissait fort bien, car
elle y fit allusion un jour dans une conversation avec Vardes[2], je
veux dire la _Princesse de Montpensier_, elle ajouta: Vous crivez
bien: crivez, je vous fournirai de bons mmoires.

    Or, d'aller lui dire: non,
    Ce n'est pas comme on en use
    Avec les divinits.

  [1] Page 5 de notre dition.

  [2] Page 100 de notre dition.

Madame de La Fayette crivit; il y avait dans les mmoires fournis par
l'hrone des endroits dlicats: car cette charmante Henriette tait,
avec beaucoup d'intelligence, de droiture et de bont, une terrible
tourdie. Heureusement madame de La Fayette avait dans l'esprit autant
d'adresse que de sincrit; elle savait tout dire. L'ide de cette
histoire fut laisse par fantaisie comme elle avait t prise. Mais en
1669, Madame (son mariage avec le duc d'Orlans donnait ce titre  la
princesse d'Angleterre), ayant fait ses couches  Saint-Cloud et n'ayant
qu'une cour peu nombreuse, se rappela cette ide et dit qu'il fallait la
reprendre. Elle fut si contente de ce qu'crivit madame de La Fayette,
qu'elle y ajouta quelques morceaux de sa main. La comtesse prit soin de
les marquer d'un signe qui s'est malheureusement perdu  l'impression.
Petitot[3] crut retrouver un de ces morceaux dans la quatrime partie;
on y lit:

Il (le Roi) envoya prier Montalais de lui dire la vrit: _vous saurez
ce dtail d'elle. Je vous dirai_ seulement que le marchal (de
Gramont), qui n'avoit tenu que par miracle une aussi bonne conduite,
etc., etc.[4].

  [3] Notice sur madame de La Fayette, collect. Petitot, t. LXIV,
  page 360.

  [4] Page 115 de notre dition.

Petitot remarque d'abord que ce passage est crit  la premire personne
et que tout le reste du livre l'est  la troisime. Il fait observer
ensuite que la phrase: _Vous saurez ce dtail d'elle_, n'a de sens que
si c'est Madame elle-mme qui renvoie la comtesse de La Fayette 
mademoiselle de Montalais pour s'informer plus amplement. Petitot a
raison; on ne conoit pas la comtesse parlant au public, ou, pour mieux
dire,  la bonne compagnie pour laquelle elle crivait, et disant: Une
fille de Madame, Montalais, vous fera savoir ce dtail. Au contraire on
s'explique trs bien que Madame ayant not rapidement, en vue de son
histoire intime, un fait qu'elle ne savait et ne pouvait savoir que par
une de ses filles, ait ensuite indiqu qu'il serait bon, avant de
rdiger ce passage, d'interroger la fille elle-mme.

En 1670, Madame fit le clbre voyage d'Angleterre dont elle ne revint
que pour mourir. Quand survint cette mort dsolante, madame de La
Fayette avait pos la plume sur le rcit de la dernire entrevue de
Madame avec le comte de Guiche, en 1665. Elle ne la reprit que pour
crire une relation de ces neuf heures d'inexprimables douleurs pendant
lesquelles Madame montra une douceur et un courage extraordinaires
constamment allis  la plus parfaite simplicit. Dans cette relation
les paroles sont en harmonie avec les choses; il faut l'avoir lue pour
savoir tout ce que vaut la simplicit dans une me orne[5].

  [5] Comparez, pour mieux sentir cela, la relation de la mort
  d'Henriette par madame de La Fayette et la relation de la mort de
  madame de Beaumont par Chateaubriand (dans les _Mmoires d'Outre
  Tombe_).


II. NOTE POUR SUPPLER AU SILENCE DE MADAME DE LA FAYETTE SUR L'ENFANCE
D'HENRIETTE D'ANGLETERRE.

Ayant dit que la princesse d'Angleterre, fille d'une reine exile et
pauvre, fut leve dans la simplicit d'une condition prive, madame de
La Fayette ajoute que cette jeune princesse prit toutes les lumires,
toute la civilit et toute l'humanit des conditions ordinaires[6].
Cette remarque pleine de sens et qui est le rsultat d'observations
nombreuses et bien faites, laisse entrevoir toute la sagesse d'me,
toute la solidit d'esprit de cette dame qui disait: C'est assez que
d'tre et qui ne s'blouit de rien. Mais il n'tait ni dans le plan de
Madame, ni, par consquent, dans celui de la comtesse de rappeler les
dtails de cette simple enfance, de dire comment,  sainte Marie de
Chaillot, la mre d'Henriette Stuart faisait elle-mme les comptes de sa
maigre dpense[7], et comment, aprs le dpart du prince de Galles pour
l'Ecosse, la reine exile fut abandonne de tous ses gens, qu'elle ne
pouvait payer. L'toile tait alors terrible contre les rois, dit
Madame de Motteville. Et elle rapporte que, la recevant dans une
mauvaise chambre des Carmlites, Henriette de France lui montra une
petite coupe d'or dans quoi elle buvait et lui jura qu'elle n'avoit
d'or, de quelque manire que ce pt tre, que celui-l[8]. La fille de
Henri IV vendit ses hardes pour subsister[9]; il y eut un moment o
elle manqua de bois et presque de pain pour son enfant. C'est le
cardinal de Retz qui en tmoigne:

Cinq ou six jours, dit-il, devant que le Roi sortt de Paris, j'allai
chez la reine d'Angleterre, que je trouvai dans la chambre de madame sa
fille, qui a t depuis madame d'Orlans. Elle me dit d'abord: Vous
voyez, je viens tenir compagnie  Henriette. La pauvre enfant n'a pu se
lever aujourd'hui faute de feu. Le vrai toit qu'il y avoit six mois
que le Cardinal n'avoit pas fait payer  la Reine de sa pension[10]; que
les marchands ne vouloient plus fournir, et qu'il n'y avoit plus un
morceau de bois dans la maison[11].

  [6] Page 33 de notre dition.

  [7] Estant  Sainte-Marie de Chaliot o elle a pratiqu beaucoup
  de vertus, nous l'avons veue prendre sens rpugnance et sens
  chagrin le soin de sa despence quy a est en certains temps fort
  petite; elle en fesoit les contes, et s'occupoit  cela dens un
  esprit de pnitence et d'humilit. (_Mmoire ayant servi 
  Bossuet pour l'Oraison funbre de Henriette-Marie de France_,
  _Londres_, 1880, in-4, pp. 27-28). Ce mmoire, fort curieux, a
  t publi pour la premire fois par M. Gabriel Hanotaux.

  [8] Le 14 juillet 1648. _Mmoires_ de madame de Motteville,
  collect. Petitot, t. XXXVII, p. 414.

  [9] Voir le mmoire publi par M. G. Hanotaux:

  Nous luy avons veu vendre touttes ses hardes l'une aprs l'autre,
  ces meubles et le reste de ces pireries, et engager jusques aux
  moindres choses pour pouvoir subsister quelques jours de plus.
  Elle nous fit l'honneur de nous dire un jour, estant dans les
  grandes Carmlites, qu'elle n'avoit plus ny or ny argent  elle
  qu'une petite tasse dens quoy elle buvoit. P. 28.

  [10] Elle tait de dix mille cus par mois, mais ne suffisait pas
   soutenir la foule des pauvres royalistes.

  [11] _Mmoires du cardinal de Retz_, publ. par A. Feillet, dit.
  A. Regnier, t. II, p. 197.

Mais ce dnuement tait passager et rsultait du dsarroi que la guerre
civile avait mis dans le service des maisons royales. La princesse
d'Angleterre, qui avait alors quatre ans et demi, ne devait pas
recevoir de ces privations une impression bien forte.

Elle avait vingt et un ans en 1665, quand il lui vint en tte de fournir
des mmoires  son amie. Elle tait encore trop jeune et trop occupe de
sa jeunesse pour se plaire aux souvenirs de son enfance. Aussi
n'a-t-elle rien dict qui se rapportt aux premires annes de sa vie.
On dirait que cette jolie femme se croyait ne le jour o elle fut aime
pour la premire fois. Ce fut quand le duc de Buckingham la vit 
Londres; elle avait seize ans et c'est de ce moment que son historien
commence  la peindre.


III. DE LA NATURE PHYSIQUE ET MORALE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE. SES
PORTRAITS.

Mademoiselle de Montpensier parle avec une malice assez agrable du
charme qui enveloppait la princesse d'Angleterre et cachait en elle
certaine disgrce fort apparente d'ordinaire: Elle avoit trouv, dit
Mademoiselle,[12] le secret de se faire louer sur sa belle taille, quoi
qu'elle ft bossue, et Monsieur mme ne s'en aperut qu'aprs l'avoir
pouse. Voil une bossue bien dissimule, mais une bossue enfin; et la
bonne demoiselle n'est pas seule  le dire. La Fare, fort dtach, dit
que Madame quoi qu'un peu bossue, avait non seulement dans l'esprit,
mais mme dans sa personne, tous les agrments imaginables[13].

  [12] _Mmoires_ de mademoiselle de Montpensier, collect. Petitot,
  t. XLIII, p. 157.

  [13] _Mmoires de La Fare_, collect. Petitot, t. LXV, p. 176.

Elle avait en effet le dos rond. A ce signe, comme  l'clat particulier
de son teint,  sa maigreur et  la toux qui la secouait constamment, on
pouvait reconnatre la maladie que l'autopsie rvla[14] et qui l'et
emporte si une autre plus rapide ne ft survenue. Ces symptmes
frapprent le vieux doyen de la facult de mdecine de Paris, Guy Patin,
qui crivait  Falconnet, le 26 septembre 1644: Madame la duchesse
d'Orlans est fluette, dlicate et du nombre de ceux qu'Hippocrate dit
avoir du penchant  la phthisie. Les Anglois sont sujets  leur maladie
de consomption, qui en est une espce, une phthisie sche ou un
fltrissement du poumon[15].

  [14] On trouva... le poumon adhrant aux ctes du ct gauche,
  rempli d'une matire spumeuse, le ct droit meilleur, mais non
  pas tout  fait bon. (_Mmoire d'un chirurgien du roi
  d'Angleterre qui a t prsent  l'ouverture du corps de Madame._
  Biblioth. nat., ms. fran. no 17052.)

  [15] _Lettres de Guy Patin_, Paris, 1846, in-8, t. II, p. 127.

Tout en elle, jusqu' son perptuel besoin d'agitation, trahissait la
poitrinaire. Elle avait une coquetterie intrpide et un got de
galanterie que n'interrompaient ni les malaises, ni les grossesses, ni
les couches les plus pnibles; c'est que ce got tait tout de tte et
seulement pour l'imagination. On conoit qu'avec son tapage et ses
bravoures elle agaait la reine Marie-Thrse, bonne femme et simple, ne
connaissant que l'tiquette. La reine se plaignait que, pendant qu'elle
tait en couches, Madame tait venue la voir ajuste avec mille rubans
jaunes et coiffe comme si elle toit alle au bal. Elle ajoutait avec
quelque aigreur qu'une coiffe baisse et un habit modeste eussent
marqu plus de respect. Mais les hommes n'entraient pas dans les
rancunes de la Reine et leur tmoignage atteste unanimement l'attrait de
cette malade charmante.

Il y a dans les premiers mmoires de Daniel de Cosnac, vque de Valence
et grand aumnier de Monsieur, un portrait de Madame qui a son prix,
venant d'un ami respectable et d'un confident discret. Le voici:

Madame avoit l'esprit solide et dlicat, du bon sens, connoissant les
choses fines, l'me grande et juste, claire sur tout ce qu'il faudroit
faire, mais quelquefois ne le faisant pas, ou par une paresse naturelle,
ou par une certaine hauteur d'me qui se ressentoit de son origine et
qui lui faisoit envisager un devoir comme une bassesse. Elle mloit dans
toute sa conversation une douceur qu'on ne trouvoit point dans toutes
les autres personnes royales. Ce n'est pas qu'elle et moins de majest;
mais elle en savoit user d'une manire plus facile et plus touchante; de
sorte qu'avec tant de qualits toutes divines, elle ne laissoit pas
d'tre la plus humaine du monde. On et dit qu'elle s'approprioit les
coeurs, au lieu de les laisser en commun, et c'est ce qui a aisment
donn sujet de croire qu'elle toit bien aise de plaire  tout le monde
et d'engager toutes sortes de personnes[16].

  [16] _Mmoires_ de Cosnac, t. I, pp. 420-421.

C'est bien ainsi qu'elle nous apparat: intelligente, dlicate, douce et
fire, fidle aux amis, faible et dsarme contre les flatteries et les
caresses, humaine. Ce dernier mot dit beaucoup, et contient,  mon sens,
la plus belle louange qu'on puisse donner  une princesse, c'est--dire
 une personne que les moeurs publiques et prives tiennent en dehors de
la sympathie et de l'humanit. L'vque de Valence ajoute  ce portrait
moral un portrait physique galamment trac et qui sent le fin
connaisseur. C'tait le temps des Retz et des Chanvallon:

Pour les traits de son visage, on n'en voit pas de si achevs; elle
avoit les yeux vifs sans tre rudes, la bouche admirable, le nez
parfait, chose rare! car la nature, au contraire de l'art, fait bien
presque tous les yeux et mal presque tous les nez. Son teint toit blanc
et uni au del de toute expression, sa taille mdiocre, mais fine; on
eut dit qu'aussi bien que son me, son esprit animoit tout son corps.
Elle en avoit jusqu'aux pieds, et dansoit mieux que femme du monde.

Pour ce _je ne sais quoi_ tant rebattu, donn si souvent en pur don 
tant de personnes indignes, ce _je ne sais quoi_ qui descendoit d'abord
jusqu'au fond des coeurs, les dlicats convenoient que chez les autres
il toit copie, qu'il n'toit original qu'en Madame; enfin, quiconque
l'approchoit demeuroit d'accord qu'on ne voyoit rien de plus parfait
qu'elle[17].

  [17] Cosnac, _loc. cit._, pp. 420-422.

Voil un gracieux portrait; nous avons aujourd'hui le got plus fort et
nous voudrions plus d'accent. Les crivains du XVIIe sicle mettaient
dans ces sortes d'ouvrages plus d'lgance que de prcision. Quand ils
ont dit qu'on a le teint _beau_ et la gorge _belle_, ils croient avoir
tout dit. Madame de La Fayette nous avertit qu'on trouva  la princesse
Henriette, ds le sortir de l'enfance, un agrment extraordinaire,
mais elle ne nous dit pas si Henriette tait brune ou blonde.

La bonne madame de Motteville, qui n'avait pas pour Henriette les yeux
de Buckingham, accorde du moins  la jeune princesse ce qu'on appelle la
beaut du diable:

Elle avoit, dit-elle, le teint fort dlicat et blanc; il toit ml
d'un incarnat naturel comparable  la rose et au jasmin. Ses yeux
toient petits, mais doux et brillants. Son nez n'toit pas laid; sa
bouche toit vermeille et ses dents avoient toute la blancheur et la
finesse qu'on leur pouvoit souhaiter, mais son visage trop long et sa
maigreur sembloient menacer sa beaut d'une prompte fin[18].

  [18] _Mmoires_ de madame de Motteville, collect. Petitot, t.
  XXXVIII, p. 317.

Cela est froid et fort loign de la vivacit de Cosnac. Mais ne nous
dira-t-on pas si Madame tait brune ou blonde?

Elle tait blonde avec des yeux bleus[19]; c'est un libelle qui nous
l'apprend, un libelle d'assez bon ton, dont nous parlerons dans un autre
paragraphe. Voici le portrait qu'on trouve dans ce petit crit, intitul
_La Princesse ou les amours de Madame_.

Elle est d'une taille mdiocre et dgage; son teint, sans le secours
de l'art, est d'un blanc et d'un incarnat inimitable, les traits de son
visage ont une dlicatesse et une rgularit sans gale, sa bouche est
petite et releve, ses lvres vermeilles, ses dents bien ranges et de
la couleur des perles; la beaut de ses yeux ne se peut exprimer: ils
sont bleus, brillans et languissans tout ensemble; ses cheveux sont d'un
blond cendr le plus beau du monde; sa gorge, ses bras et ses mains sont
d'une blancheur  surpasser toutes les autres[20].

  [19] Choisy dit, il est vrai, que les yeux de Madame taient
  noirs. Mais les yeux bleus, ceux surtout qui sont d'un bleu de
  saphir, et ce sont les plus beaux, paraissent noirs quand la
  pupile est dilate. Voici d'ailleurs, si peu qu'il vaille, le
  portrait trac par l'abb: Jamais la France n'a vu une princesse
  plus aimable qu'Henriette d'Angleterre, que Monsieur pousa: elle
  avoit les yeux noirs, vifs et pleins du feu contagieux que les
  hommes ne sauroient fixment observer sans en ressentir l'effet;
  ses yeux paroissoient eux-mmes atteints du dsir de ceux qui les
  regardoient. Jamais princesse ne fut si touchante, ni n'eut
  autant qu'elle l'air de vouloir bien que l'on ft charm du
  plaisir de la voir. Toute sa personne toit orne de charmes;
  l'on s'intressoit  elle et on l'aimoit sans penser que l'on pt
  faire autrement. Quand quelqu'un la regardoit, et qu'elle s'en
  apercevoit, il n'toit plus possible de ne pas croire que ce ft
   celui qui la voyoit qu'elle vouloit uniquement plaire. Elle
  avoit tout l'esprit qu'il faut pour tre charmante, et tout celui
  qu'il faut pour les affaires importantes, si les conjonctures de
  les faire valoir se fussent prsentes, et qu'il eut t question
  pour lors  la Cour d'autre chose que de plaire.

  (_Mmoires_ de Choisy, collect. Petitot, t. LXIII, pp. 385-386.)

  [20] _La Princesse ou les amours de Madame_, dans l'_Hist.
  amoureuse des Gaules_, 1754, t. II, p. 119.

Cela donne dans le joli et dans le fade; mais le libelliste tait
journalier, comme Madame; il avait ses heures heureuses et c'est lui qui
nous donnera sur cette jeune femme le mot magique qui dit tout, le mot
qui sert de talisman pour voquer la belle ombre:

Elle a, dit cet inconnu, elle a un certain air languissant, et quand
elle parle  quelqu'un, comme elle est toute aimable, on diroit qu'elle
demande le coeur, quelque indiffrente chose qu'elle puisse dire[21].

  [21] _La Princesse_, _loc. cit._, p. 108.

_On dirait qu'elle demande le coeur_, voil le secret de Madame, le
secret de ce charme qui agit sur tous ceux qui la virent et qui n'est
pas encore rompu; j'en appelle  tous ceux qui ont essay de rveiller
son souvenir.

Si cette aimable jeune femme n'a pas  se plaindre des portraits que
firent d'elle vques, libellistes, abbs, seigneurs, dugnes et
vieilles demoiselles, elle est trahie au contraire par ceux qui
semblaient devoir tre ses dfenseurs naturels; je veux dire les
dessinateurs, les graveurs et les peintres.

Les portraits d'Henriette d'Angleterre sont assez nombreux (je parle des
portraits faits de son vivant); par malheur ils ne se ressemblent pas
entre eux. Cela tient sans doute  ce que les artistes ont mal vu et
peu compris leur modle, mais cela tient aussi, et beaucoup,  ce que le
modle n'avait pas des traits bien accentus et que sa physionomie tait
changeante et diverse.

Les tissus trs mous, comme on le voit aux joues qui tombent, se
pntraient facilement et gonflaient les traits naturellement fins. De
l, cet aspect tour  tour grle et empt qu'on voit  ses portraits.

Je l'ai dit tout  l'heure: cette blonde tait ce qu'on appelle
journalire. Son charme, tout d'expression, tait insaisissable pour des
artistes qui, comme ceux de son temps, ne se permettaient ni le croquis
rapide, ni la touche lgre, et qui ne se proposaient pas de saisir la
nature en un moment par un coup d'adresse et d'esprit.

Une gravure de Claude Mellan[22] nous montre Henriette encore trs
jeune, au temps o, ddaigne par Louis XIV, elle paraissait sans clat
 la Cour. Mellan nous reprsente, dans sa manire un peu lche, une
jeune fille de seize ou dix-sept ans avec de beaux grands yeux, un nez
rond, de grosses lvres, la mchoire infrieure trop saillante, des
joues lourdes, un visage  la fois chtif et bouffi, un air intelligent
et bon. C'est bien ce qu'avec une grosse gaiet Louis XIV nommait les
os des saints Innocents. Sur le cou, ceint d'un collier de perles, une
guimpe transparente est jete. Ce collier de perles se retrouve sur tous
les autres portraits de la Princesse.

  [22] Buste. Madame Henriette-Anne, Princesse de la
  Grande-Bretagne. CM del.--Nous reproduisons ce portrait
  ci-contre. Des preuves postrieures portent Henriette-Anne
  d'Angleterre, duchesse d'Orlans, ne  Exeter le 16 juin 1644,
  morte  Saint-Cloud le 30 juin 1670. Cl. Mellan G. del. et sc.

[Illustration: HENRIETTE D'ANGLETERRE D'APRS LE PORTRAIT GRAV PAR
CLAUDE MELLAN.]

Une peinture de Van der Werff[23], reproduite par plusieurs graveurs,
notamment par J. Audran, rappellerait la gravure de Claude Mellan, si le
nez, beaucoup plus droit, la bouche mieux faite et la joue plus pleine
ne composaient pas un ensemble incomparablement plus agrable.
D'ailleurs mme air de bont intelligente. Le buste, pris dans un
_corps_ trs raide, comme on en portait alors, est richement orn
d'orfvrerie avec perles et grosses pierreries. C'est  peu de chose
prs le costume de presque tous les autres portraits. Elle tait
tincelante de pierreries, dit le libelliste.

  [23] Henriette d'Angleterre, dernire fille de Charles Ier, Roy
  de la Grande-Bretagne, et de Henriette-Marie de France, ne 
  Excester, le 15 juin 1644, accompagna la Reine sa mre, lors
  qu'elle se sauva par mer en France. A Paris, chez L. Boissuin.
  Non sign.

  Le mme:--Van der Werff pinxit. J. Audran sculpsit.

  Plus rcemment les graveurs Tavernier et Dieu ont donn chacun une
  copie trs-infidle de ce portrait de Van der Werff. On le trouve
  reproduit  l'eau forte, en tte de ce volume, par M. Boulard
  fils.

Un portrait, sign: _Grignon sculps._[24], nous montre une figure
sensiblement diffrente; le nez est gros, mais les yeux relevs sur les
tempes et les lvres retrousses aux deux coins s'accordent avec les
mches folles et les boucles en coup de vent de la chevelure pour
composer une physionomie vive, rieuse, mutine et moqueuse. Et, bien que
la gravure soit dure et noire, Henriette y parat gentille et plaisante.
Si l'on veut, ces portraits forment, malgr leurs dissemblances, une
famille, dont le caractre commun est l'air de jeunesse et de sympathie.

  [24] De face. Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orlans,
  dernire fille de Charles Ier du nom, roy de la Grande-Bretagne,
  et de Henriette-Marie de France, nasquit  Exceter le 15 juin
  1644, accompagna la reine sa mre lors qu'elle se sauva par mer
  en France, espousa Philippe de France, duc d'Orlans, frere
  unique du Roy.

Tout diffrent est l'aspect des autres figures que nous avons sous les
yeux. Le graveur anonyme de 1663[25], Joullain[26], Desroches[27] et F.
Schouten[28], sans bien s'accorder pour les dtails, nous prsentent
tous un visage rgulier, plein, avec un air de maturit; ni expression,
ni caractre propre: ce n'est pas l cette princesse  qui l'on trouvait
un agrment extraordinaire.

  [25] De trois quarts. Elle porte une guimpe empese et montante;
  le costume est svre. C'est ainsi que la reine accouche aurait
  voulu voir Madame  ses relevailles (v. p. xvj). Au fond, une
  draperie dont un coin soulev laisse voir  gauche une chasse en
  fort.

  [26] De trois quarts. Henriette d'Angleterre, duchesse
  d'Orlans.

  [27] De face. Henriette Stuard, Desroches sc.

    Cette princesse  qui tout avoit concouru,
    Pour lui gagner les coeurs et se voir adore
                Semble n'avoir paru
                Que pour estre pleure.

  [28] De face. Henriette-Anne d'Angleterre pouse de Philippe de
  France duc d'Orlans. G. Schouten f. Plusieurs preuves non
  signes. Ce portrait a t mis dans l'dition de 1720.

Le muse de Versailles possde trois portraits anciens d'Henriette
d'Angleterre. Le meilleur[29] a t reproduit dans l'ouvrage de Gavard
par une mauvaise gravure qui n'en donne pas la moindre ide. La
Princesse y est reprsente avec de beaux yeux d'un bleu sombre, un nez
sans beaucoup de caractre mais qui peut  la rigueur mriter le
compliment que l'vque de Valence fit  l'original, une bouche
retrousse aux coins avec une expression plus gaie que tendre et une
jolie gorge sous une guimpe transparente. Elle tient sur ses genoux un
petit chien qui porte galamment  l'oreille un pompon de soie rouge.

  [29] No 2083 du catalogue.--Ecole franaise, XVIIe sicle.--H.
  0,72-L. 0,62. On lit en haut du tableau: HENRIETTE-ANNE
  DANGLETERRE DUCHESSE DORLANS.

Le mme petit chien avec le mme pompon  l'oreille figure sur un autre
portrait[30] conserv dans l'attique du palais et que le catalogue
donne pour tre de l'cole de Mignard. On n'y trouve ni charme, ni
expression, ni caractre d'aucune sorte. Le troisime portrait[31] fut
peint, en 1664, par Antoine Matthieu, dans le genre olympien. Henriette,
drape comme une figure d'allgorie, y soutient le portrait du duc
d'Orlans, avec une ampleur de geste qui sied mieux  une desse qu'
une dame de la Cour. Aussi bien est-ce une desse que l'artiste a voulu
peindre en cette figure qui montre un long et troit pied nu dans des
sandales d'or et de pierreries, le pied de Diane. Le visage, mince et
distingu, ne ressemble ni  l'un ni  l'autre des prcdents portraits.

  [30] No 2502 du catalogue.--Ecole de Mignard.--H. 0, 76-L. 0, 63.
  Elle est reprsente assise, vtue d'une robe bleue fleurdelise.
  On lit sur le tableau: HENR. D'ANGL. D. DORL{ANS}.

  [31] No 3503 du catalogue. H. 1,75.-L. 1,39.

Il y a enfin, dans les appartements de Louis XIV, un ample tableau de
Jean Nocret qui reprsente la famille du grand roi dans des costumes de
ballet et avec des attributs allgoriques[32]. Les ttes n'y manquent
pas de caractre; elles ne semblent pas flattes; celle de Madame y est
chtive, blafarde, maladive, point jolie. C'est celle d'une personne qui
n'est pas, comme la belle-au-bois-dormant, belle sans y penser, mais qui
peut plaire  son rveil, avec, ce qui ne manque gures, un peu de
bonne volont. Elle a un air de vrit, cette figure de Jean Nocret;
malheureusement elle ne ressemble  aucun des autres portraits
d'Henriette.

  [32] No 2157 du catalogue. Famille de Louis XIV par Jean
  Nocret. Madame y porte le costume et les attributs du Printemps.

En somme de toutes les images de cette Princesse, deux seulement nous
restent dans les yeux en y laissant quelque air de vie et de vrit:
d'abord, celle d'une trs jeune fille, souffreteuse, avec de beaux yeux
et un air de bont, celle enfin qu'on voit dans la gravure, d'ailleurs
mdiocre, de Claude Mellan. Puis, grce aux progrs de l'ge, l'image
d'une aimable personne, brillante et douce  la fois, agrable malgr
ses joues lourdes et son menton mal fait, charmante d'expression: c'est
Audran qui nous la fait voir le mieux ainsi. Ces deux gravures sont
reproduites, la premire en regard de la page xxij; l'autre, de la main
de M. Boulard, dans une eau-forte qui sert de frontispice  ce volume.


IV. MADAME ET LE ROI.

La petite-fille de Henri IV avait dix-sept ans quand, marie au frre de
Louis XIV, elle prit rang  la cour d'un prince qui n'tait pas encore
ce hros dont parle Despraux, ce

    Jeune et vaillant hros, dont la haute sagesse
    N'est pas le fruit tardif d'une lente vieillesse,
    Et qui seul, sans ministre,  l'exemple des Dieux,
    _Soutient_ tout par _lui_ mme et voit tout par _ses_ yeux[33].

  [33] Discours au roi, 1666.

C'tait, en attendant, un fier garon de bonne mine et de gros apptit,
fort ignorant, parlant mal mais peu, tranger aux affaires, occup
principalement de danser dans les ballets. Il montrait pour les femmes
un got qui, s'il ne s'adressait qu' quelques-unes, les occupait
toutes. De l, une mulation mauvaise. Songez que cette Cour, oisive
jusqu'au malaise, se tranait dans des divertissements perptuels. Les
hommes y perdaient tout caractre et leur platitude devint bientt un
lieu commun de posie satirique sur lequel La Fontaine, par exemple, est
intarissable. Une telle socit tait fort capable de gter une trs
jeune femme. Et pour celle-l, les femmes taient plus dangereuses que
les hommes, parce qu'un instinct avertit la moins exprimente de ce
qu'elle peut craindre de la part d'un beau diseur, tandis qu'elle se
livre sans dfense  des femmes intresses  ce que nulle n'ait sur
elles l'avantage d'une vie exemplaire. C'tait un intrt que la
surintendante de la maison de la Reine, la comtesse de Soissons, avait
autant et plus qu'une autre, et l'intimit de cette italienne fut trs
mauvaise pour la jeune Stuart.

Le mari d'Henriette d'Angleterre, le second personnage du royaume par le
rang, n'tait point lche ni tout  fait mchant, mais c'tait le plus
mauvais mari qui pt choir  une femme de coeur. Il fut toute sa vie un
enfant vicieux, une fausse femme, quelque chose de faible, d'inquitant
et de nuisible. Son incapacit pour les affaires auxquelles sa naissance
le destinait, son incroyable purilit et son entire soumission  ses
favoris faisaient de lui une espce d'infirme et lui donnaient un
maintien pitoyable dont son frre riait et voulait tre le seul  rire.

Joli garon d'ailleurs, son plaisir fut longtemps de s'habiller en
femme. Son rang seul l'empcha d'aller, comme l'abb de Choisy, 
l'glise et  la comdie avec une jupe et une fausse gorge[34]. Du
moins, il se rattrapait au bal. Ce mme abb de Choisy raconte qu'une
nuit qu'on dansait en masque au Palais-Royal, Monsieur s'habilla comme
une dame et dansa le menuet avec le chevalier de Lorraine. Et l'abb
ajoute du ton d'un connaisseur satisfait: On ne sauroit dire  quel
point il poussa la coquetterie en mettant des mouches, en les changeant
de place...[35].

  [34] L'abb se faisait appeler, comme on sait, madame de Sancy.
  Sur la fausse dame de Sancy, voir la chanson:

    Sancy, au faubourg Saint-Marceau,
    Est habill comme une fille.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Tout le peuple de Saint-Mdard
    Admire comme une merveille
    Ses robes d'or et de brocard,
    Ses mouches, ses pendants d'oreille,
    Son teint vif et ses yeux brillants.
    Il aura bientt des amants.

  (Ms. de Choisy, t. III, f 57.)

  [35] _Mmoires_ de Choisy, collect. Petitot, t. LXIII, p. 127.

Voil le mari qu'on donnait  une jeune femme spirituelle, bonne,
indocile, ambitieuse, sensible  la gloire,  l'amour, aux arts, 
toutes les belles et grandes choses et mettant dans toutes ses penses
l'impatience d'une malade. Car Henriette d'Angleterre, conue dans de
royales angoisses et porte, au bruit des armes, par une princesse en
pril, naquit fire et brise. On verra dans la deuxime partie du livre
de madame de La Fayette quels sentiments Madame et le Roi eurent l'un
pour l'autre. On sait que prcdemment Louis XIV l'avait ddaigne quand
il pouvait l'pouser. Leur inclination mutuelle clata  Fontainebleau
dans le bel t de 1661. Alors elle fut occupe, dit la comtesse, de la
joie d'avoir ramen le roi  elle[36]. Madame de Motteville donne 
Henriette les mmes sentiments avec une nuance un peu trop sombre de
rancune:

Elle se souvenait que Louis XIV l'avoit autrefois mprise, quand elle
auroit pu prtendre  l'pouser, et le plaisir que donne la vengeance
lui faisoit voir avec joie de contraires sentimens qui paroissoient
s'tablir pour elle dans l'me du roi[37].

  [36] Page 44 de notre dition.

  [37] _Mmoires_, coll. Petitot, t. XXXIX, p. 117.

Sans tre touch jusqu'aux larmes, comme Bossuet[38], des sentiments que
Louis XIV avait pour la femme de son frre, nous ne ferons pas un crime
au jeune Roi d'un peu de surprise  se trouver si prs d'une jeune femme
dont le charme troublait tout le monde. Ce ne fut qu'un clair et ils en
vinrent bientt  s'aimer comme frre et soeur, et mme un peu moins,
s'il est possible. Je place ici deux lettres du Roi  Madame qui font
honneur  la politesse de celui qui les a crites. L'une, que je crois
la plus ancienne, n'est pas date. Elle a t publie pour la premire
fois par mon ami M. Etienne Charavay, dans sa _Revue des documents
historiques_[39]. La voici:

    Ce vendredi.

Les grottes et la fraischeur de St Clou ne me font point souhaitter dy
estre car nous avons des lieux ja asses beaux pour nous consoler de ni
estre pas, mais la compagnie qui sy treuue est si bonne qu'elle me donne
des tentations furieuses de mi treuuer, et si je ne croiois vous voir
demain je ne sait quel parti je prendrois et si je pourrois m'enpescher
de faire un voyage au pres de vous. Faittes que touttes les dames ne
moublie pas et vous souvens de l'amiti que je vous ai promise; elle
est telle qu'elle doit estre pour vous plaire, si vous auez envie que
j'en aie beaucoup pour vous. Assures fort mon frre de mon amiti.

La suscription porte entre deux cachets noirs aux armes de France: A ma
seur.

  [38] _Oraison funbre_ d'Henriette d'Angleterre.

  [39] T. II, p. 2, avec le fac-simile en regard.

L'autre lettre, crite de Dijon, au milieu de l'heureuse et rapide
campagne de 1668, n'est aussi qu'un petit compliment bien tourn.

    A Dijon, le 5 fvrier 1668.

Si je ne vous aimois tant, je ne vous escrirois pas car je nai rien a
vous dire apres les nouvelles que jai mandees a mon frere mais je suis
bien aise de vous confirmer ce que je vous ai dit qui est que j'ai
autant damitie pour vous que vous le pouvs souhaitter. Sois persuads
de ce que je vous confirme par cette lettre et faitte mes complimens
s'il vous plait a mmes de Monaco et de Tianges[40].

  [40] Sur madame de Monaco, voir page 40, la note.--Sur madame de
  Thianges, voir page 16, note 4.

Cette lettre ou plutt ce billet, dont l'original appartenait  feu M.
Chambry[41] qui avait bien voulu m'en donner copie, tait rest indit.

  [41] Catalogue Chambry, par Etienne Charavay, 1881 no 381.

Madame, il faut le dire, fut la premire  manquer  ce qu'elle devait 
son beau-frre. Dpite de ce que le roi, venu  elle un peu tard, l'et
quitte si vite pour s'occuper de La Vallire, elle se mla beaucoup
plus qu'elle n'aurait d de la lettre espagnole que Vardes et la
comtesse de Soissons crivirent  la jeune reine pour l'instruire des
infidlits du Roi. Elle connut cette mauvaise action, l'approuva, ou du
moins n'y contredit pas. Ce fut non pas mchancet, mais faiblesse de sa
part. M. de Cosnac disait bien qu'elle ne faisait pas toujours ce
qu'elle savait devoir faire.

Il vint un temps o l'attachement qu'elle avait pour Louis XIV reut de
nouvelles atteintes. Ce fut quand elle se brouilla tout  fait avec
Monsieur. Elle vit alors qu'elle ne pouvait pas compter sur le Roi. Elle
crivait, le 14 avril 1670,  l'ancienne gouvernante de ses enfants,
madame de Saint-Chaumont, une lettre confidentielle qui nous montre
qu'il est trs dlicat, mme pour un souverain, d'tre pris pour arbitre
dans des querelles de mnage. Madame n'y cache pas son mcontentement.
Quoi que le roi, dit-elle, de lui  moi, soit trs bien dispos, je le
trouve, en mille endroits, insupportable, faisant des fautes et des
imprudences incroyables, sans en avoir l'intention.

Elle expose ensuite les faons embarrasses et incohrentes du Roi  son
gard, et elle ajoute: Avouez qu'un esprit un peu droit est bien tonn
d'une pareille conduite.

La lettre se termine par un trait fort dur mais trac de main de matre
et digne d'un bon peintre de moeurs:

Le Roi n'est point de ces gens  rendre heureux ceux qu'il veut le
mieux traiter. Ses matresses,  ce que nous voyons, ont plus de trois
dgots la semaine. Voyez  quoi ses amis se doivent attendre[42].

  [42] _Mmoires_ de Cosnac, t. I, p. 415.

Elle confiait ces plaintes  madame de Saint-Chaumont le 14 avril 1670.
Dans les deux mois qui lui restaient encore  vivre, elle rendit, par le
voyage de Douvres, un clatant service  la France et au roi. On peut
croire qu'il lui marqua son contentement avec assez de force, bien que
nous sachions qu'il n'alla pas au-devant d'elle pour ne pas dplaire 
Monsieur. Il vint la voir  son lit de mort. L, elle lui dit qu'il
perdait la plus vritable servante qu'il aurait jamais[43]. Cette
parole est haute et fire,  la bien comprendre. Ce n'est pas  Louis
qu'elle s'adresse, mais au Roi, c'est--dire  l'tat. C'est la parole
d'une petite-fille de Henri IV, mle aux affaires de deux royaumes,
servant la France avec zle et qui se voit mourir au milieu de grandes
entreprises.

  [43] Voir p. 139 de notre dition.


V. MADAME, LE COMTE DE GUICHE ET LE MARQUIS DE VARDES.

La langue du XVIIe sicle, exprimant des moeurs fort diffrentes des
ntres, est devenue plus difficile  comprendre qu'on ne pense. Ce n'est
point tout  fait une langue morte, et, comme nous en avons gard
presque tous les mots, il arrive que nous les prenons tout naturellement
dans leur acception moderne, lors mme que c'est un vieux texte qui nous
les donne. Nous faisons ainsi un grand nombre de contre-sens dont nous
ne nous doutons pas. C'est  ce point que je ne crois pas qu'on puisse
lire couramment vingt-cinq vers de Racine en tant bien certain de les
comprendre tout  fait comme les contemporains du pote. Il y faut un
peu d'exgse; c'est  quoi les nouvelles ditions critiques avec notes
et lexiques ont amplement pourvu. Mais on les consulte peu, et un
Franais ayant pass par le collge croira difficilement qu'il a besoin
d'un dictionnaire pour comprendre Racine ou Molire, ce qui est pourtant
la vrit. On fera encore moins de faons pour lire les _Mmoires_ de
mademoiselle de Montpensier ou ceux de madame de La Fayette, dont le
style plus familier semble plus facile et, en ralit, demande beaucoup
plus d'tude. Est-on sr seulement de bien entendre les termes que ces
crivains emploient le plus ordinairement, ceux, par exemple, de
_matresse_, d'_amant_, de _galanterie_?

Je crois que ces rflexions sont trs-bien  leur place ici, parce que
l'_Histoire d'Henriette d'Angleterre_ est un des livres qui perdent le
plus  tre lus  la moderne, si j'ose dire, et sans une attention
suffisante aux changements que les mots ont prouvs dans leur sens
depuis le sicle de Louis XIV.

Tout spcialement, les sentiments de M. de Guiche pour Madame ne peuvent
tre bien sentis que si l'on fait effort pour rendre  certains termes
l'honntet qu'ils ont perdue en deux sicles, dans les aventures de la
socit franaise. Ainsi, ce que madame de La Fayette nomme _galanterie_
tait alors, en langage de cour, une manire polie, enjoue et agrable
de faire ou de dire les choses[44]. C'tait plus encore, c'tait un art
que cultivaient ceux qui en avaient le loisir et le talent; les
_galants_, comme tous les artistes, mettaient dans la satisfaction de
l'amour-propre leur plus haute rcompense, et, faisant oeuvre d'esprit,
ne gtaient leur ouvrage par rien de grossier. Je ne dis point qu'en
fait il en tait toujours ni mme souvent ainsi. Ce serait mconnatre
la nature dont les piges sont vieux comme le monde et sans cesse
tendus. Je parle de la galanterie telle que la concevaient les honntes
gens et telle qu'on devait la pratiquer pour mriter l'estime des
connaisseurs. Aujourd'hui c'est quelque chose de moins et quelque chose
de plus.

  [44] _Dictionnaire_ de Furetire, au mot _galanterie_.

Vaugelas, qui avait vcu  la cour de Gaston d'Orlans et frquent
l'htel de Rambouillet, plaa dans son livre utile  ceux qui veulent
bien lire une remarque sur les mots _galant_ et _galamment_ qui est
tout un chapitre de l'histoire des moeurs monarchiques.

Parlant de cette sorte de galants qui donnaient le ton  la Cour, il se
demande ce qui les fait tels et  quoi l'on peut les reconnatre. J'ai
vu autrefois, dit-il, agiter cette question parmi des gens de la Cour et
des plus galants de l'un et de l'autre sexe, qui avoient bien de la
peine  le dfinir. Les uns soutenoient que _c'est je ne sais quoi_, qui
diffre peu de la _bonne grce_; les autres que ce n'toit pas assez du
_je ne sais quoi_, ni de la _bonne grce_, qui sont des choses purement
naturelles, mais qu'il falloit que l'un et l'autre ft accompagn d'un
certain air, qu'on prend  la Cour et qui ne s'acquiert qu' force de
hanter les grands et les dames. D'autres disoient que ces choses
extrieures ne suffisoient pas, et que ce mot de _galant_ avoit bien une
plus grande tendue, dans laquelle il embrassoit plusieurs qualits
ensemble; qu'en un mot, c'toit _un compos o il entroit du je ne sais
quoi, ou de la bonne grce, de l'air de la Cour_, de l'esprit, du
_jugement, de la civilit_, de la courtoisie _et de la gaiet, le tout
sans contrainte, sans affectation et sans vice_. Avec cela, il y a de
quoi faire un honnte homme  la mode de la Cour. Ce sentiment fut suivi
comme le plus approchant de la vrit, mais on ne laissoit pas de dire
que cette dfinition toit encore imparfaite et qu'il y avoit quelque
chose de plus dans la signification de ce mot, qu'on ne pouvoit
exprimer; car pour ce qui est, par exemple, de _s'habiller galamment, de
danser galamment_; faire toutes ces autres choses qui consistent plus
aux dons du corps qu'en ceux de l'esprit, il est ais d'en donner une
dfinition; mais quand on passe du corps  l'esprit et que, dans la
conversation des grands et des dames et dans la manire de traiter et de
vivre  la Cour, on s'y est acquis le nom de _galant_, il n'est pas si
ais  dfinir; car cela prsuppose beaucoup d'excellentes qualits
qu'on auroit bien de la peine  nommer toutes, et dont une seule venant
 manquer suffiroit  faire qu'il ne seroit plus _galant_[45].

  [45] _Remarques sur la langue franoise, utiles  ceux qui
  veulent bien lire et bien crire._ 1647, in-4.

Le bon Vaugelas s'attarde; pour faire vite, disons avec Saint-Evremond
que l'air galant est ce qui achve les honntes gens et les rend
aimables[46].

  [46] Dans le _Trvoux_, au mot _galant_. Voir aussi La Bruyre:
  Une femme galante veut qu'on l'aime, etc., etc.

Madame tait ne avec des dispositions galantes, dit la comtesse de La
Fayette; Madame tait naturellement galante, dit l'abb de Choisy.
Cela veut dire que Madame tait polie, enjoue, agrable et qu'elle
aimait  se montrer telle, en toute rencontre,  ses risques et prils,
bien entendu. Les galants et les galantes avaient leurs modles, leurs
parangons, dans les princes et les princesses des tragdies et des
romans; c'tait leur affaire d'accorder des sentiments dlicats et quasi
hroques avec les brutalits de la vie et les fragilits de la nature.

Madame aurait aim  entretenir avec le Roi un commerce de ce genre,
mais il lui chappa vite, par l'effet de sa complexion amoureuse et
faute de s'en tenir aux plaisirs de l'esprit. Elle trouva, par contre,
en M. de Guiche un homme entt de galanterie. M. de Guiche, fils du
marchal de Gramont, tait un compagnon de jeunesse de Monsieur qu'il
traitait avec un sans-faon dont on peut juger par ce que la grande
Mademoiselle rapporte d'un bal donn  Lyon, en 1658, par le marchal de
Villeroi.

Le comte de Guiche, dit-elle, y toit, lequel, faisant semblant de ne
pas nous connotre, tirailla fort Monsieur dans la danse et lui donna
des coups de pied au cul. Cette familiarit me parut assez grande; je
n'en dis mot, parce que je savois bien que cela n'et pas plu 
Monsieur, qui trouvoit tout bon du comte de Guiche[47].

  [47] _Mmoires_ de mademoiselle de Montpensier, coll. Petitot, t.
  III, p. 389.

M. de Guiche qui, avec une jolie figure et un esprit cultiv, donnait
dans tous les travers  la mode, se faisait devant les dames la mine
d'un vrai berger et d'un parfait hros de roman. C'est par l qu'il plut
 la jeune princesse qui ne semble pas avoir t attire vers lui par
des influences plus secrtes et plus irrsistibles. Depuis le moment o,
rptant dans un ballet avec Madame, il s'cria,  peu prs comme
Mascarille, au voleur! au voleur[48]! jusqu'au jour o, dguis en
laquais, il fit ses adieux  sa matresse et tomba vanoui dans la cour
du Louvre, le comte de Guiche se conduisit en parfait amant, plein  la
fois d'audace et de respect, imaginant les rencontres les plus
singulires, prenant les travestissements les plus tranges, portant sur
son coeur le portrait de sa dame, sur lequel,  la guerre, venaient
s'aplatir les balles, bravant les disgrces, parlant peut-tre un peu
trop, dfaut auquel les chevaliers errants eux-mmes sont sujets, se
jetant dans tous les prils, jaloux jusqu' perdre la raison et surtout,
ce qui tait le grand point, crivant des lettres. Il en faisait des
volumes et nous devinerons tout  l'heure de quel style elles taient.
Madame les lisait sans trop s'en cacher et trouvait de temps en temps de
bonnes raisons pour ne pas jeter dans les dernires extrmits du
dsespoir un chevalier si terrible et si soumis. Est-ce l tout? Je le
crois.

  [48] Remarquons en passant que Molire fait parler Mascarille et
  Jodelet, non comme des valets qui singent leurs matres, mais
  comme des marquis vritables. Ce qu'ils disent est ridicule, mais
  n'est nullement de mauvais ton. Il n'est pas extraordinaire qu'en
  les coutant Cathos et Madelon crussent entendre des personnes de
  qualit. Mademoiselle de Scudry ou quelque autre illustre de
  l'htel de Rambouillet s'y ft trompe comme elles.

M. de Guiche, sachons-le bien, professait un grand dgot pour les
ralits de l'amour; cela ne prouverait rien, car ce dgot-l est de
ceux qu'on surmonte  l'occasion. Mais on disait que M. de Guiche avait
de bonnes raisons pour s'y tenir. C'taient des dames de la Cour qui
parlaient ainsi, mesdames de Motteville et de Svign. Et que ne
disaient pas les libellistes et les chansonniers![49]. Guiche,
disaient-ils, ne fait que patrouiller. _Patrouiller_, vous entendez
bien, faire quelques reconnaissances dans le pays du Tendre, mais sans
pousser loin ni forcer de places[50].

  [49] Il avoit pous la fille du duc de Sully, petite-fille, par
  sa mre, du chancelier de France [Sguier], bien faite, sage et
  riche; mais jusqu'alors (1665), elle avoit t marie sans
  l'tre. (_Mmoires_ de madame de Motteville, collect. Petitot,
  t. XL, p. 227.) Si l'on tait sous Louis XV, cela ne voudrait
  rien dire, puisqu'il s'agit d'une femme, non d'une matresse.
  Mais nous sommes en 1665, et le mot est significatif. D'ailleurs
  madame de Svign est plus nette encore,  propos d'une
  matresse. (Voir plus bas, p. XLIV.)

  [50] Un sottisier lui fait dire aux dames:

    ..... je n'ai point d'armes
    Pour vous servir, comme le grand Saucourt.

  Je ne commente point, voyez aussi la chanson cite plus loin page
  V.

On en contait bien d'autres. Si ce sont l des choses qu'on dit sans
savoir, on ne les dit pourtant pas de tout le monde. On n'avait pas dit
cela de Henri IV, enfin! Et il fallait que M. de Guiche et la figure
d'un amoureux transi.

C'tait le bel air d'ailleurs, quand on savait le relever par la bonne
mine et les grandes faons. Alors l'amour-propre y trouvait son compte
et c'est cette passion que M. de Guiche tait port  satisfaire de
prfrence  toute autre. Il vcut d'amour-propre, il mourut
d'amour-propre. La vanit le jetait dans toutes les affectations  la
mode. A une poque peu loigne de celle o il aimait Madame, la
marquise de Svign nous le dessine d'un trait dans un petit tableau
joliment crayonn sur nature pendant une reprsentation de _Bajazet_:

Tout le bel air toit sur le thtre. M. le marquis de Villeroi avoit
un habit de bal, le comte de Guiche ceintur comme son esprit, tout le
reste en bandits[51].

  [51] Lettre du 15 janvier 1672.--Elle crivait trois mois
  auparavant: Le comte de Guiche est  la Cour tout seul de son
  air et de sa manire, un hros de roman, qui ne ressemble point
  au reste des hommes (Lettre du 7 octobre 1671).

Mademoiselle de Scudry et le comte de Bussy-Rabutin, excellents juges,
nous apprennent qu'il poussait l'affectation en crivant jusqu' se
rendre incomprhensible: Comme il est fort obscur dans ses lettres, je
n'ose assurer ce qu'il veut dire.--C'est proprement un entortillement
d'esprit que ses expressions, et surtout dans ses lettres; il n'est
presque pas possible d'entendre ce qu'il crit.

Il s'agit de lettres d'amiti. On peut croire que ses lettres d'amour
taient plus inconcevables encore et que l'ithos et le pathos n'y
manquaient pas. Madame, jeune comme elle tait, dut les trouver fort
belles, car la jeunesse est porte  admirer ce qu'elle ne comprend pas;
et il est croyable qu'elle put les lire sans rougir, tant elles taient
hors de la nature. Si ces miraculeuses ptres sont perdues[52], il
reste, pour nous en donner une ide, la lettre de Don Quichotte 
Dulcine du Toboso. M. de Guiche travaillait sur ce modle et ce qui
prouve qu'il y faisait effort, c'est qu'il crivait fort bien ds qu'il
ne se surveillait plus. Nous avons de lui des _Mmoires concernant les
Provinces-Unies_ et une _Relation du passage du Rhin_, qu'on lit avec le
plaisir que donne un style vif, clair et facile. La relation, il la fit
au galop et n'eut point le temps de la gter. Quant aux _Mmoires_, il
ne les crivit pas pour ses contemporains. Un tel dtachement porte
souvent bonheur aux crivains, et c'est  cette disposition d'esprit
qu'on doit de bien aimables chefs-d'oeuvre.

  [52] Les deux lettres qu'on trouve pour la premire fois dans
  l'dition de 1754 de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ (t. II,
  pp. 120 et 148) sont apocryphes. Voir Appendice I,  la fin de ce
  volume.

D'ailleurs, il s'oubliait parfois. J'ai vu deux fois ce comte (de
Guiche) chez M. de La Rochefoucauld, dit madame de Svign; il me paroit
avoir bien de l'esprit, et il toit moins surnaturel qu'
l'ordinaire[53]. Elle dit ailleurs, en parlant de lui: Nous avons fort
caus, ce qui, de la part d'une telle femme, est en quatre mots, un
assez joli compliment[54].

  [53] Lettre du 15 janvier 1672.

  [54] Lettre du 29 avril 1672.

Nous avons vu ce qu'tait la galanterie de cour au XVIIe sicle et ce
que pouvait tre en particulier celle de M. de Guiche. Lisez, ainsi
avertis, le roman (c'est le mot) qu'il eut avec Madame et que je ne
raconterai pas, parce que ces notes sont destines  faciliter la
lecture du livre que je publie et non  la rendre inutile. Vous verrez,
dans ce livre, qu'au mois d'avril 1662 M. de Guiche quitta la Cour pour
aller se battre en Lorraine d'o il partit pour la Pologne. Ce voyage va
nous arrter un moment, et, bien que je n'aie pas du tout l'intention
d'crire la vie ni mme une partie de la vie de M. de Guiche,
j'introduis cet pisode dans mes notes pour le plaisir de publier deux
lettres intressantes. M. de Guiche donc partit pour la Pologne  la fin
de 1663. Il portait son pe de gentilhomme  ce peuple catholique dont
la Reine tait cette Marie de Gonzague qui, franaise de naissance et de
sentiments, s'efforait, malgr les Palatins, d'assurer la survivance de
la couronne de Pologne au duc d'Enghien, fils du grand Cond. Elle
faisait subir son imprieuse influence au roi son mari, Jean-Casimir,
qui l'aimait. C'tait un cardinal et un jsuite relev de ses voeux,
assez bon homme, raisonnable et prudent. Sous son rgne, les Sudois
avaient occup Varsovie, mais il les en avait chasss  la tte des
Palatins en 1660: l'union, si rare, de la noblesse et du roi avait sauv
la Pologne; mais, dans l'automne de 1663, Jean-Casimir franchissait le
Dnieper, pour combattre les Moscovites et sa propre arme qui s'tait
tourne contre lui avec Lubomirski.

Le comte de Guiche et son jeune frre le comte de Louvigny arrivrent 
Varsovie au mois de novembre. Voici en quels termes Marie de Gonzague
instruisit de leur arrive le marchal de Gramont leur pre:

    Ce 16 novembre [1663].

MR le comte de Guiche est si rsolu d'aller trouver le roy par del le
Boristne, qu'il voudroit partir ds aujourd'huy, s'il n'estoit retenu
par la foule des banquets que tout le monde lui veut faire. Il vous
escrira le destail de seluy que M. Rey lui a fait il y a deux jours, o
le vin de Tocaie ne fut pas oubli. M. le comte de Louvigni s'en est
trouv un peu incomod. Je leurs doneray des gardes pour les premiers
affin qu'ils n'en boivent plus tant, se vin estant d'une forse
extraordinaire.

Jusques astheure, ils ont gagn le coeur de tous les Polonois qui les
on veus. Seluy que j'avois envoy qurir pour les conduire est ariv et
il se rancontre encore une ocasion trs sure. Le palatin de Sandomirie,
ne pouvant,  cause de sa maladie, aler  l'arme, donne toutes ses
compagnies, qu'il avoit gards pour lui servir d'escorte,  son nepveu
le duc de Aisniowicj qui i va, tellement qu'avec selles de
Niesabitouski, qui est le nom de selui qui est isy lieutenant de la
segonde compagnie d'hussards du roy, ils feront prs de huit cens
chevaux, et avec tous les soins que je prans pour toutes les autres
comodits dont ils auront besoin, je suis asure qu'ils oront des
difficults et peines extrmes et ils n'ariveront qu' Nol. Je ne fais
point de doute que le roy Monseigneur ne les resoive de la manire
qu'ils mritent. Je ne croi pas qu'il se rancontre d'occasion avec le
Moscovitte qu'environ ce tans l, parse qu'il sera besoin de la gele,
autrement les terres seroient trop humides dans se tans isy. Ils veulent
s'attacher avec M. Garneski, lequel je priray bien fort pourtant de ne
leur point permettre de s'hasarder. Tout se qu'il y a de gens de
condition, ils les ont visit et l'archevesque i a envoi; s'il estoit
en sant, il i seroit venu lui mesme. S'estoit l'vesque de Varmie[55]
en France qui se resouvient de toutes les sivilits qu'il a reseus de
vous  Paris. Mr le Nonse leur envoia demander audianse. Mr le comte de
Guiche me consulta dessus se qu'il devoit faire. Je luy conseill de ne
la pas refuser, me fondant sur ce que Mr de Lumbres, aiant demand en
France coume il se comporteroit avec lui et ne lui aiant point est fait
de response l dessus  ce qu'il m'a dit, j'ai creu que s'estoit une
chosse qu'on traittoit de rien, et, si Mr de Lumbres m'avoit voulu
croire, il n'oroit point desist de le visiter, me persuadant que vostre
roy qui est si habile et si diligent n'oroit point manqu de lui
comander de rompre tout comerse s'il avoit jeug que sela ft de son
intrest. Dessus se fondement, j'ai creu que, s'il refusoit l'audianse
de se nonce, que les Polonois s'en scandaliseroient grandement. S'est
dont moi qui suis charge de toutes leurs conduitte et je me fortifie de
plus en plus que j'orai trouv les vrais sentimans du roy son maistre.
Ils partiront lundy. Je suis assur qu'ils seront fort diligens de vous
escrire par toutes les ocasions. Pour moi, je n'en manquerai pas une,
quand j'en saurai des nouvelles, de vous les faire savoir. J'asure isy
madame la duchesse de Gramont leur mre que tant qu'ils seront en
Pologne, je tiendrai sa place auprs d'eux. Si la poste du Roy arive
devant que sette letre se ferme, je vous manderai toutes les nouvelles.
Je me trouve un peu mal depuis six jours.

Mon cousin Monsieur le Maral duc de Gramond.

  [55] Ermeland, en latin Varmia, petit pays dans le palatinat de
  Marienbourg, qui appartint  la Pologne de 1466  1772. L'vque
  avait le titre de _Prussi regi primas_.

Quatre mois plus tard, Marie de Gonzague mandait au marchal la belle
conduite de ses fils. Voici la lettre qu'elle lui crivit  ce sujet:

    Ce 14 mars [1644].

La pene ou j'estois le dernier ordinaire de n'avoir point des nouvelles
de l'arme n'est pas diminue pour en avoir resu puisque vous aprendrs
des lettres que je vous anvoie que le roy et toute l'arme s'alloient
joindre  selles de Lithuanie pour ensuitte prendre les rsolutions que
l'on jugera  propos sur l'aproche de deux gnraux moscovittes. Vous
croirs facilement l'inquitude o je me trouve de l'vnement d'une
bataille qu'aparament l'on voudra et qu'on sera aublig d'hasarder et
qui me paroist absolument nsessaire pour finir sette guerre. Quand vous
saurs se que les contes de Guiche et de Louvigni ont fait  deux assaut
qui ont est donn  une plase que j'aurois bien voulu qui n'eust point
est assig, vous aurs grand sujet de remersier Dieu de se qu'il les a
conservs, l'aisn ayant est suivi de son cadet dans tous les lieux les
plus prilleux,  la grande admiration des Polonois. Le roy Monseigneur
ne se peut lasser de m'en dire du bien. Il les fit appeller plusieurs
fois sans qu'ils voulussent rien escouter. Je ne vous puis dire combien
ils mettent en rputation la nation fransoise et sur tout leur roy,
auprs duquel on dit qu'il a est nourri. Mes soins pour eux ogmentent
ancore mes penes, craignant que, si on vient  quelque combat, ils ne se
hasardent trop. Les Polonois ont acoustum toujours de battre les
Moscovittes avec bien peu de perte, mes qui peut savoir se que Dieu a
rsolu sette fois isi. Pour moi, je suis d'un naturel  prendre toujours
toutes chosses au pis et je souffre bien souvent en imagination se qui
n'arive jams. Plusieurs croient que les Moscovittes n'hasarderont pas
une bataille, n'aiant dans tous leurs pis que se qu'ils ont ramass de
troupes et qu'ils conduisent par forse, et qu'en prsance des deux
armes, ils demanderont  tretter, et je veux croire que le roy
Monseigneur acseptera le parti le plus doux, s'ils se veulent mettre 
la raison, estant fort ncessaire pour lui de ne point aussi hasarder
ses troupes, sur tout ayans les Turc si proches de nos frontires. Je
prie Me la comtesse de Guiche de faire prier Dieu par toutes les bonnes
personnes qu'elle connoist. Ses affres seront finis aparament devant
que vous recevis sette lettre; ms, comme tout est prsent  Dieu, les
prires qu'on fera lui sont desj conus.

Mon cousin Monsieur le Maral duc de Gramont.

Ces deux lettres, qui n'taient point connues et que je publie sur les
originaux crits de la main de Marie de Gonzague et signs de son
monogramme[56], nous fournissent assez  propos un trait du caractre de
M. de Guiche. Je veux parler de cette bravoure furieuse qu'il avait
prcdemment montre en Flandre, qu'il devait montrer plus tard au
passage du Rhin et dont il tonna les Polonais. Ces grands coups reus
et donns entraient dans la pratique de la galanterie. Les romans et les
tragdies du temps nous font connatre que l'on n'tait point un parfait
amant, que l'on n'tait point un prince aimable sans se baigner dans le
sang des ennemis et se couvrir de funrailles. Peu importait le sujet
de la querelle; les blessures taient tout. M. de Guiche en avait une
magnifique  la main. Elle servit  Madame  le reconnatre, une nuit
qu'il tait masqu[57].

  [56] Elles nous ont t communiques par M. Etienne Charavay.

  [57] Cela nous ramne encore aux _Prcieuses ridicules_ et  la
  furieuse plaie de Mascarille. Je le rpte, ce Mascarille est
  un vrai marquis.

Sa conduite en Pologne ne laissa pas d'avancer ses affaires dans le
coeur de Madame. Elle en fut instruite  un souper du roi, non par la
lettre qu'on vient de lire, mais par des rcits plus alarmants. Elle en
fut si saisie, dit la comtesse de La Fayette, qu'elle fut heureuse que
l'attention que tout le monde avoit pour la relation empcht de
remarquer le trouble o elle toit[58].

  [58] Page 99 de cette dition.

La guerre des Polonais et des Moscovites ne se termina qu'en 1667; mais
le comte de Guiche tait de retour en France ds l't de 1664. Il y
resta dix mois pendant lesquels il vit Madame  la drobe, comme le
raconte madame de La Fayette. Puis il fut exil pour la troisime fois
et s'en alla en Hollande finir les aventures du roman. La passion qu'il
a eue pour Madame lui avoit attir de grands malheurs; mais la vanit,
dont il ne paroissoit que trop susceptible, lui en avoit sans doute t
toute l'amertume[59].

  [59] _Mmoires_ de madame de Motteville, coll. Petitot, t. XL, p.
  232.

C'est madame de Motteville qui parle ainsi, en personne sense. M. de
Guiche, si occup qu'il ft de cette matresse qu'il ne devait plus
revoir, se donnait beaucoup de peine pour tonner les Hollandais. Il se
promenait  cet effet,  La Haye, en habit de carnaval. Le roman,
voyez-vous, tait fini.

Il en recommena un autre  son retour en France. Dix-huit mois aprs la
mort de Madame, le comte de Guiche faisait de belles lettres et de beaux
discours  madame de Brissac. Madame de Svign nous apprend que c'tait
en tout bien et en tout honneur[60]. Madame de Brissac tait toujours
chez elle, et M. de Guiche n'en sortait pas. Mais cela ne donnait pas
lieu  la mdisance. C'est encore madame de Svign qui nous l'apprend:
Ils sont tellement sophistiqus tous deux, qu'on ne croit rien de
grossier  leur amour et l'on croit qu'ils ont chacun leur raison
d'tre honntes[61].

  [60] Lettre du 13 janvier 1672.

  [61] Lettre du 27 avril 1672.

Le chansonnier croit au contraire que l'empchement n'tait que d'un
ct et que madame de Brissac finit par congdier un amant si
respectueux:

    Le pauvre comte de Guiche
    Trousse ses quilles et son sac;
    Il faudra bien qu'il dniche
    De chez la nymphe Brissac.
    Il a gt son affaire
    Pour n'avoir jamais su faire
    Ce que fait, ce que dfend
    L'archevque de Rouen[62].

  [62] L'archevque de Rouen tait Harlay de Chanvallon.

Ce fut le dernier roman de M. de Guiche. Il mourut  Creutznach, dans le
Palatinat du Rhin, le 29 novembre 1673,  l'ge de trente-six ans.

Il voulait matriser toujours et dcider souverainement de tout,
lorsqu'il convenoit uniquement d'couter et d'tre souple: ce qui lui
attira une envie gnrale, et enfin une sorte d'loignement de la part
du Roi, qui lui tourna la tte et ensuite lui donna la mort, car il ne
put tenir  nombre de dgots ritrs[63].

  [63] _Mmoires_ du marchal de Gramont, dit. Petitot, t. LVII,
  p. 95.

Voil quel homme c'tait et comment il aimait. Il est des choses
secrtes et caches par leur nature mme. Je ne veux pas avoir l'air de
savoir ce qu'on ne sait jamais, mais en vrit, les apparences,
puisqu'il faut s'y tenir, sont favorables  Madame, et, en ce qui la
concerne, le meilleur  croire est aussi le plus croyable.

Madame de La Fayette, il est vrai, donne  sourire quand elle dit que
des entrevues prilleuses se passoient  se moquer de Monsieur et 
d'autres plaisanteries semblables[64]. Mais cet enfantillage est bien
dans la nature de ce comte de Guiche si gt par le respect humain et la
vanit. Quand cet Amadis quittait sa cuirasse, il jouait comme un
colier et s'amusait de bon coeur aux espigleries les plus enfantines.
Et que dit ce terrible libelle qui fut imprim en Hollande et empcha
Madame de dormir[65]? Il dit qu'au moment le plus critique de sa passion
pour Madame, M. de Guiche, revenu d'exil, s'amusait, de concert avec
elle,  mettre de l'encre dans les bnitiers pour que Monsieur se
barbouillt la main et le visage. Madame de La Fayette avait l'esprit
trop srieux pour entrer dans ces gaiets, qui contrastent, il faut
l'avouer, avec le galant et le tendre, mais sont tout  fait innocentes.

  [64] Page 65 de notre dition.

  [65] _La Princesse_, voir la note de la page lviij.

Puis conviendrait-il qu'on ft plus svre que Bossuet? Et ne me
permettra-t-on pas de prendre en cette occasion un peu de cette
magnanime indulgence que tout ce grand XVIIe sicle, marquises et
prlats, accordaient  d'lgantes faiblesses? N'est-on point tent de
dire avec l'OEnone de Racine:

Mortelle, subissez le sort d'une mortelle.

Je n'ai point, comme M. Feuillet, que vous allez connatre[66], le coeur
 dire des durets. Encore disait-il les siennes  Madame, dans
l'exercice de son ministre, quand elle tait vivante et pouvait les
entendre. Ds que nous rentrerons dans le temps prsent nous ne
relcherons rien de la plus stricte morale; mais pourquoi froncer le
sourcil quand il s'agit des dames du temps jadis? Ce qui est fait est
fait.

  [66] Voir p. 138 de ce volume.

Cette jeune princesse ne s'en fit pas moins un grand tort par ses
tourderies, et ce que le public apprit de ses aventures avec M. de
Guiche fut matire  calomnie. Ceci m'amne  complter sur un point le
rcit de madame de La Fayette. Elle dit que toute cette affaire de
Guiche fit un bruit fcheux. Il y avait l-dessus une anecdote que
Madame ne lui fit point crire, non qu'elle l'et oublie, mais plutt
parce que le souvenir lui en tait pnible et qu'elle voulait
l'touffer. C'tait celui d'un manuscrit intitul: _Les Amours de Madame
et du comte de Guiche_, qui courait Paris et s'imprimait en Hollande.
Elle chargea M. de Cosnac, vque de Valence, d'en avertir Monsieur,
pensant bien qu'il ne manquerait pas de gens pour le faire avec moins
d'adresse ou de charit. En effet, l'vque de Valence fut devanc. Mais
Madame avait  coeur de faire disparatre l'dition. Cosnac la fit
racheter par l'intermdiaire de Charles Patin, fils du clbre mdecin
Guy Patin. Madame en tait quitte pour la peur; du moins, elle croyait
l'tre, mais quelques exemplaires du libelle furent conservs et le
texte reparut en 1754 sous le titre de _La Princesse ou les amours de
Madame_ dans _l'Histoire amoureuse_ de Bussy-Rabutin[67] qui n'en tait
pas l'auteur mais  qui sa mauvaise rputation le fit attribuer.

  [67] Tome II, p. 99.--On en connat au moins trois manuscrits,
  tous plus complets que l'imprim de 1754. Un de ces manuscrits a
  servi  M. Charles Livet pour sa publication de _La Princesse_
  dans le troisime volume de l'_Histoire amoureuse des Gaules_,
  dition Jannet. La bibliothque nationale en possde deux; l'un
  fait partie d'un recueil de pices satiriques et a pour titre:
  _Histoire de Madame et du comte de Guiche, de Madame la comtesse
  de Soissons et de M. de Wardes_ (In-4, f. fr. 15229). L'autre,
  intitul _Histoire des amours de Madame_, est prcde d'une
  relation confuse et errone des relations de Louis XIV avec
  Madame qui ne peut tre du mme auteur que le reste (In-8, f.
  fr. 13777). Nous donnons en appendice deux fragments de ce
  libelle.

Ce petit ouvrage, dont vous avez lu plus haut quelques lignes, est d'un
ton dcent et fort poli. L'auteur connaissait assurment le comte de
Guiche qu'il reprsente comme un personnage affect et comme un amant
nuageux. Il fait parler Montalais[68] avec un grand air de vrit et
donne  Madame une coquetterie nave et facile, un got d'aimer, une
douceur fine qui ne vont point  l'encontre de ce qu'on sait mais qui
vont bien au del.

  [68] Sur Montalais, voir p. 60.

Nous avons d'autres tmoins (si tant est qu'il y ait des tmoins en ces
sortes de choses). Madame de Motteville nous apprend que la Reine mre,
qui condamnoit la conduite apparente de Madame, la croyoit en effet
pleine d'innocence. Cette bonne dame de Motteville, svre comme sa
matresse pour les jeunes erreurs, ne voyait du moins dans le pass de
Madame rien de criminel. Madame de La Fayette, aussi croyable et mieux
avertie, fait entendre suffisamment que les galanteries de Madame
restrent dans l'innocence. Car, aprs les avoir racontes, elle
rapporte cette parole d'Henriette, mourante et se sentant mourir, au duc
d'Orlans son mari: Je ne vous ai jamais manqu.

Le marquis de Vardes tait beaucoup plus dangereux que son ami le comte
de Guiche. Vardes, fils de cette belle comtesse de Moret qu'aima Henri
IV, n'tait plus de la premire jeunesse aux environs de 1663, ayant t
nomm mestre de camp en 1646, mais il tait encore et pour longtemps
l'homme de France le mieux fait et le plus aimable: Cosnac le dit en
propres termes. Puis il avait l'esprit naturellement agrable. La
merveille aux cheveux blonds, la mystique princesse de Conti l'couta
presque, elle qui n'avait pas cout le Roi. La belle et sage duchesse
de Roquelaure lui accorda tout, mais seulement pour lui plaire,  ce
qu'assure Conrart. La comtesse de Soissons devint folle de lui et ne put
s'en lasser. Quand il se dclara  Madame, elle l'couta avec trop
d'indulgence. Elle en fit elle-mme l'aveu. Elle avait, dit la comtesse
de La Fayette, une inclination plus naturelle pour lui que pour le
comte de Guiche. Je le crois, certes, bien! C'tait un merveilleux
sducteur que ce Vardes et le grand sorcier des ruelles.

Pourtant elle ne lui permit pas de rompre avec la comtesse de Soissons
et bientt elle rompit avec lui, indigne de ses trahisons. Il lui en
avait fait, et des plus noires. Cet homme tait dou pour le mensonge
d'une aptitude vraiment merveilleuse. L'Euphorbe de Corneille est la
droiture mme auprs de Vardes qui trahit son ami, ses matresses, son
Roi, Madame et soi-mme. Car il finit par tre sa propre dupe et se fit
chasser.

Pendant son exil de dix-neuf ans dans son petit gouvernement
d'Aigues-Mortes, il fit les dlices de la noblesse de Provence. A
cinquante ans, il se fit aimer d'une jeune fille de vingt ans,
mademoiselle de Toiras, qu'il dsespra par son inconstance. Madame de
Svign l'admirait malgr elle. Quand Louvois, le sombre Louvois, passa
en Provence, Vardes l'ensorcela comme les autres et par lui obtint son
rappel. Il arriva ( la Cour) avec une tte unique en son espce et un
vieux justaucorps  brevet[69] comme on en portait en l'an 1663. Oui, il
y a de cela vingt ans (c'est madame de Svign qui parle); cette mode ne
se voyoit plus que dans les portraits de famille. Le roi lui-mme ne put
garder son srieux, et se prit  rire en le voyant. Ah! Sire, s'cria
de Vardes, dont l'esprit toit toujours de mode, quand on est assez
misrable pour tre loign de vous, on n'est pas seulement malheureux,
on est ridicule. Le roi fit appeler le Dauphin et le prsenta  Vardes
comme un jeune courtisan. Vardes le reconnut et le salua. Le roi lui
dit en riant: Vardes, voil une sottise: vous savez bien qu'on ne salue
personne devant moi. M. de Vardes du mme ton: Sire, je ne sais plus
rien, j'ai tout oubli; il faut que Votre Majest me pardonne jusqu'
trente sottises.--Eh bien! je le veux, dit le Roi; reste 
vingt-neuf.... De Vardes, toujours de Vardes, c'est l'vangile du
jour[70].

  [69] L'habit de cour qu'on ne pouvait porter sans brevet.

  [70] Lettre du 26 mai 1683.

Il reprit rang, donna le ton, fit la mode, et mourut  soixante-dix ans,
charmant. Ce n'est pas avec un homme comme Vardes qu'une femme peut sans
danger avoir l'air de demander le coeur.


VI. DE LA VIE DE MADAME A PARTIR DU PRINTEMPS DE MIL SIX CENT SOIXANTE
CINQ, POQUE A LAQUELLE S'ARRTE LE RCIT DE MADAME DE LA FAYETTE.

Le rcit de la comtesse de La Fayette s'arrte court (nous l'avons dit)
au printemps de 1665 sur la dernire entrevue du comte de Guiche et de
la Princesse. On pourrait le regretter pour la gloire de Madame dont la
pense prenait ds lors plus de gravit, de sagesse et d'tendue; mais
le cahier abandonn tait si bien destin  recevoir des rcits de
galanteries, qu'on conoit qu'il ait t laiss prcisment dans le
temps o la vie de Madame ne fournissait plus de sujets de ce genre. Il
tait complet. Qu'aprs le dpart du comte de Guiche, Monsieur, entr
brusquement dans le cabinet de Madame, l'ait trouve ayant un petit
portrait du duc de Luxembourg dans la main et une lettre de lui devant
elle, comme le dit le libelliste[71], c'est une aventure qui fit peu de
bruit dans une Cour o tout se savait. Pour retourner le proverbe, 
voir si peu de fume, on ne peut croire qu'il y eut grand feu. Et, si
Madame dansa en 1668 des contredanses avec son jeune neveu de la main
gauche, le duc de Monmouth[72], g alors de dix-neuf ans, il nous est
impossible de voir en cela l'indice d'une intrigue. Monsieur, averti par
le chevalier de Lorraine, se plaignit bien haut. Mais on rcusera le
juge et le tmoin.

  [71] Voir _la Princesse_,  la fin de ce volume.--Je cite ici
  d'aprs le ms. de la biblioth. nat., f. fr. 13777.

  [72] Voir p. 116.

Au ct d'un mari sot, jaloux et tracassier, la vie d'Henriette fut
frivole, sa vie, mais non son me. Elle avait dans l'esprit plus
d'tendue et de solidit que n'en feraient souponner les jolis riens et
les dangereuses fantaisies de sa premire jeunesse. Elle devinait les
hommes avec une rare pntration. Nous avons vu qu'elle reconnut fort
bien le vrai fonds goste et mdiocre de Louis XIV. Elle savait
exactement que penser de la fausse capacit[73] de Villeroi. Elle
savait placer srement sa confiance. Sa discrtion, atteste par Bossuet
et par madame de La Fayette, la rendait propre aux affaires. Si elle y
faillit une fois,  notre connaissance, en montrant  un homme sans foi,
mais si sduisant, des lettres confidentielles du roi d'Angleterre, elle
avait du moins alors l'excuse d'une extrme jeunesse et d'une grande
inexprience. Le premier aumnier de Monsieur, Daniel de Cosnac, vque
de Valence, la considre, dans ses _Mmoires_, comme une personne fidle
et trs sre.

  [73] Lettre  madame de Saint-Chaumont, Cosnac, _loc. cit._, p.
  407.

L'vque de Valence, ambitieux et honnte, avait le caractre de ces
grands serviteurs des princes, de ces fiers domestiques dvous  leur
matre et hautains avec lui, gens qu'on vit  l'oeuvre sous Henri IV et
Louis XIII, et qui se faisaient rares depuis lors. Il s'obstina
longtemps  faire de Monsieur un homme d'tat. Par l, il dplut au
Roi, qui n'aimait pas  voir son frre si bien conseill, et il dplut 
Monsieur dont il contrariait la paresse et les vices. Mais Henriette
entrait dans les projets de ce politique en camail et elle le mettait
dans la confidence de ses propres affaires. Elle ne put faire qu'il ne
ft chass par Monsieur et exil dans son diocse par le Roi, mais elle
continua de correspondre avec lui. Une grande affaire l'occupait, le
rtablissement du catholicisme en Angleterre. Elle prenait en main avec
les deux rois cette vaste intrigue et elle comptait y employer l'vque
de Valence, pour qui elle avait dj obtenu, sans le nommer, le chapeau
de cardinal. Tout cela resta en projet et en imagination, mais
Henriette, par le voyage de Douvres, prit une grande part  la
diplomatie de son temps.

Louis XIV, voulant dtacher Charles II de la triple-alliance, choisit
pour mdiatrice entre les deux rois de France et d'Angleterre la
duchesse d'Orlans lien naturel de leur union[74]. Madame passa 
Douvres et y rencontra comme par hasard Charles II son frre. Elle
rapporta de ce voyage un trait secret qui servit de base  des
ngociations que l'diteur du petit livre de madame de La Fayette n'a
pas  suivre.

  [74] Lettre de Louis XIV, septembre 1669.

Au milieu de ces occupations, Madame souffrait beaucoup de l'humeur
jalouse et tracassire de son mari. On dit mme que le voyage de Douvres
avait pour elle un autre intrt que celui des deux couronnes et qu'elle
poursuivait en le faisant un but secret et domestique qui ne fut point
atteint, celui d'obtenir de son frre un asile  la cour d'Angleterre
pour y vivre spare de son mari. On trouvera, dans notre texte, entre
crochets et en italiques, plusieurs fragments des _Mmoires_ de
mademoiselle de Montpensier qui, mis bout  bout, donnent une ide des
chagrins qui gtrent les dernires annes de la vie de Madame.

Mais on n'y trouvera rien qui se rapporte aux deux _Brnice_, crites,
l'une et l'autre, en 1669. Madame de La Fayette,  supposer qu'elle et
termin son histoire, n'y aurait peut-tre pas parl du tout de cette
lgante espiglerie de Madame, qui imagina d'inspirer en mme temps au
vieux Corneille et  Racine l'ide de la mme tragdie et qui s'y prit
avec assez d'adresse pour que chacun des potes ignort quel sujet
traitait l'autre. Ce sujet tait galant; il y fallait reprsenter Louis
XIV sous le nom de Titus et Marie Mancini sous celui de Brnice. Car
c'est bien cela et cela seul qu'on peut voir dans l'_invitus invitam
dimisit_. Et il est impossible au contraire d'y rien trouver qui
rappelle les sentiments d'Henriette pour le Roi. On a reproch  Madame
d'avoir fait courir au vieux Corneille une fcheuse aventure et caus
une mauvaise pice. L'aventure fut fcheuse en effet pour Corneille;
quant aux dfauts de sa pice, ils ne peuvent tre imputs au sujet. On
a dit qu'il tait trop galant, mais il n'y avait pas de sujets trop
galants pour Corneille et les autres potes du Palais-Cardinal. Ceux-l
ne sparaient point l'hroque du tendre. D'ailleurs l'auteur vieilli de
_Cinna_ faisait depuis quelque temps de mauvaises pices sans que Madame
s'en mlt. _Attila_ est de 1667 et _Pulchrie_ de 1672. La tragdie de
_Tite et Brnice_, venue dans l'intervalle, ne vaut ni plus ni moins.
Madame ne devinait peut-tre pas que la _Brnice_ de Corneille, dmode
avant que de natre, attesterait le dclin d'un illustre vieillard,
tandis que la _Brnice_ de Racine serait une lgie belle comme
l'amour, noble comme la douleur et touchante comme la vie. Au contraire,
si, caresse par les louanges dlicates que le plus jeune et le mieux
dou des deux potes lui avait donnes[75], si, se rappelant les larmes
qu'elle avait verses en coutant _Andromaque_, elle dsira que le
duel[76] prpar par sa ruse spirituelle se termint  l'avantage de
Racine, on ne la blmera pas d'avoir mis ses souhaits du ct de la
posie la plus humaine, la plus touchante, la plus vraie et la plus
belle. Je ne parle ici des deux _Brnice_ que pour rappeler que Madame
avait l'esprit trs cultiv. On savoit, lui dit Racine, en 1667, dans
l'ptre ddicatoire d'_Andromaque_, on savoit que Votre Altesse Royale
avoit daign prendre soin de la conduite de ma tragdie. Cela veut
dire, non qu'elle aida vritablement le pote, mais que, parfois, au
milieu des divertissements, elle s'occupait de beaux vers et de hautes
penses. Bossuet nous apprend que, dans un ge un peu plus avanc, elle
se plaisait aux livres d'histoire.

  [75] Dans la ddicace d'_Andromaque_, en 1667.

  [76] Brnice fut un duel dont tout le monde sait l'histoire.
  Une princesse fort touche des choses de l'esprit, et qui et pu
  les mettre  la mode dans un pays barbare, eut besoin de beaucoup
  d'adresse pour faire trouver les deux combattants sur le champ de
  bataille sans qu'ils sussent o on les menoit. (Fontenelle, _Vie
  de Corneille_, dans l'_Histoire de l'Acadmie franoise_, par
  Pellisson, 1729, in-4, p. 195.)


VII. DE LA MORT DE MADAME.

Ce fut au retour de l'entrevue de Douvres que Madame mourut. On la crut
victime d'un crime et l'indignation publique dsigna les coupables. On
nomma le chevalier de Lorraine et un homme de sa bande, d'Effiat. On
sait que le chevalier de Lorraine, beau comme Maugiron, audacieux, fier,
un vrai Guizard, dit Saint-Simon, avait pris  la cour de Monsieur la
place de Madame. Celle-ci supportait mal ces tranges rivalits. Le roi
exila le chevalier de Lorraine; on dit que ce fut  la prire de Madame;
elle s'en dfendit; on devait la croire, car elle n'tait pas menteuse,
mais on ne la crut pas[77], et le chevalier put emporter en exil la
pense intolrable qu'il tait chass par une femme. Il s'en alla dans
cette Italie, considre depuis les Borgia comme la terre classique des
poisons; Monsieur, qui s'tait vanoui comme une femme  la nouvelle
qu'il perdait le chevalier, avait d'Effiat auprs de lui comme premier
cuyer.

  [77] Voir p. 118 de cette dition.

Il n'en fallait pas davantage pour faire natre le soupon,
vraisemblable malheureusement, d'un horrible drame domestique. Madame
l'avait eu la premire.

Voici quel tait le vritable tat des choses. Le 29 juin 1670, Madame
crivit  la Princesse palatine qui lui tait dsigne comme mdiatrice
entre le duc d'Orlans et elle. La Palatine, soeur de la reine de
Pologne que nous avons vue recevoir M. de Guiche, tait devenue, par
l'effet de l'ge, fort respectable et de bon conseil. Mazarin avait
raison de dire que le temps est un galant homme. Cette lettre nous
apprend que Monsieur, de plus en plus aigri contre Madame, avait mis
trois conditions  son raccommodement. Les deux premires taient
relatives au dsir qu'il avait de se mettre en tiers dans les affaires
de Madame et de Charles II et  la pension de son fils mort, laquelle il
voulait toucher. La troisime, qui lui tenait seule au coeur, tait le
rappel du chevalier de Lorraine. Et vraiment Madame, qui craignait ce
retour, n'tait pas la personne qu'il fallait pour l'obtenir. Elle avait
ngoci du moins pour que le chevalier ft honorablement reu en
Angleterre. Sur les deux autres points elle avait obtenu  peu prs ce
que Monsieur demandait. Mais il ne voulait rien entendre qu'on ne lui
et rendu son chevalier. Il querellait, boudait, menaait. Les choses
taient au pire. Henriette, les ayant exposes  la Princesse palatine,
ajouta: L'on ne me fera jamais rien faire  coups de bton[78].

  [78] Voir Appendice II,  la fin de ce volume.

Cette lettre, comme j'ai dit, est date du 29 juin 1670.

Le mme jour, Madame, ayant bu un verre d'eau de chicore, sentit tout 
coup une grande douleur  l'estomac, se crut empoisonne, le dit et ne
cessa de le croire pendant les neuf heures qui lui restaient  vivre. Si
elle n'en parla plus  la fin, ce fut par soumission  son confesseur,
le dur M. Feuillet, et parce que, chrtienne ardente, elle reportait
toutes ses penses sur l'ternit dont elle se sentait proche. Mais ses
soupons, loin de finir avec elle, se rpandirent dans toute la socit,
et la rumeur publique fut que le chevalier de Lorraine avait envoy le
poison et que d'Effiat avait mis ce poison dans l'eau de chicore.
Saint-Simon, qui n'a point en la cause l'autorit d'un tmoin, puisqu'il
naquit cinq ans aprs la mort de Madame, insra dans ses _Mmoires_[79]
un rcit trs circonstanci de l'empoisonnement. Ce rcit, qui prsente
en lui-mme de graves difficults[80], ne dispense en aucune faon
l'historien d'interroger les faits. Les relations de la mort de Madame
sont fort nombreuses et suffisamment concordantes. On possde en outre
deux procs-verbaux d'autopsie[81].

  [79] Edit. Chruel, 1856, t. III, p. 180 et suiv.

  [80] Saint-Simon dit, par exemple, qu'un garon de la chambre de
  Madame fit l'eau de chicore, et madame de La Fayette, qui tait
  de la maison et savait comment tout s'y passait, dit prcisment
  que madame Desbordes, premire femme de chambre de Madame,
  prpara l'eau de chicore. Il fallait que Saint-Simon ft bien
  mal renseign sur madame, car il dit dans ce rcit qu'elle toit
  d'une trs bonne sant. La lettre de Guy Patin qu'on a lue plus
  haut, le _sentiment de Monsieur Vallot sur la mort de Madame_
  (ms. de Conrart, t. XIII), l'abominable propos de Monsieur,
  pendant le voyage de Flandre (Voir p. 120 de notre dition),
  prouvent que Madame n'avait pas mme les apparences de la sant.
  Mademoiselle de Montpensier qui la vit aprs le voyage de Douvres
  fut effraye: Elle (Madame) entra chez la reine comme une morte
  habille,  qui on auroit mis du rouge, et comme elle fut partie,
  tout le monde dit, et la reine et moi nous nous souvnmes que
  nous avions dit: Madame a la mort peinte sur le visage.
  (_Mmoires de mademoiselle de Montpensier, collection Petitot._)

  [81] Voir la note 1 de la page 123. Lisez cette note en mettant
  une virgule au lieu d'un point  la ligne 5 (entre _t. III_ et
  l'_abb Bourdelot_).

A l'aide de ces documents, M. E. Littr, doublement prpar aux
explorations de ce genre par ses connaissances mdicales et par sa
rigoureuse mthode de critique historique, a recherch si vraiment
Madame avait t empoisonne. La dissertation de ce savant, inspire par
une bonne foi parfaite et conduite avec le zle d'un esprit curieux et
sincre, aboutit  une ngation formelle. On la trouvera dans le volume
intitul _Mdecine et Mdecins_[82] et, comme les personnes les plus
trangres  l'rudition pourront se plaire  ces pages ornes de
littrature et empreintes de cette sagesse affectueuse qui est le
propre du vnrable vieillard qui les a crites, notre dsir serait d'y
renvoyer simplement le lecteur; mais on est en droit de demander au plus
rcent diteur de l'_Histoire d'Henriette d'Angleterre_ un prcis de
l'tat actuel de la science relativement  la question controverse de
la mort de Madame; c'est pourquoi nous croyons devoir nous approprier
les principaux arguments fournis par M. Littr. Le lecteur voudra bien
tout d'abord lire attentivement la relation qu'il trouvera aux pages 123
et suivantes de ce volume; qu'il remarque ensuite:

1 Que l'eau de chicore[83] fut apprte par une femme sre, madame
Desbordes, cette premire femme de chambre qui tait absolument 
Madame.

  [82] 1872, in-8, pp. 429 et suiv. Cette tude avait d'abord t
  publie dans la _Philosophie positive_, en septembre-octobre
  1867.--M. Littr a mis Valet pour Vallot et le chevalier du
  Temple pour le chevalier Temple.

  [83] Madame de La Fayette dit que cette eau tait dans une
  bouteille. Saint-Simon dit qu'elle tait dans un pot. Cela n'a
  l'air de rien et pourtant trahit l'arrangement. D'Effiat pouvait
  jeter trs vite le poison dans un pot. Le couler dans une
  bouteille tait plus difficile et plus long. On risquait d'tre
  surpris pendant l'opration. La mtamorphose de la bouteille en
  pot a donc son intrt.

2 Que madame Desbordes but de la mme eau de chicore et ne fut pas
incommode. (Madame de La Fayette dit bien qu'on lui en apporta un
verre, mais il n'est pas croyable qu'elle ait bu avant la princesse, et
on ne voit pas qu'elle ait bu aprs)[84].

  [84] Lefvre d'Ormesson dit, dans son journal: Les dames qui
  toient avec elle (Madame) avoient bu de cette mme eau et ne
  l'avoient point trouve si mauvaise. (t. II, p. 593). Mais
  Lefvre d'Ormesson ne fut pas tmoin et madame de La Fayette
  l'tait. Ce qui est rapport  ce sujet dans une lettre de
  Bossuet, cite par Floquet, est encore moins croyable, car la
  lettre elle-mme est vhmentement souponne d'tre fausse.
  Monsieur, est-il dit dans cette lettre, Monsieur qui avoit donn
   boire  Madame de Meckelbourg, qui s'y trouva, acheva de boire
  le reste de la bouteille pour rassurer Madame. On voit dans la
  relation de madame de La Fayette qu'il tait lui-mme peu rassur
  et nullement dispos  tenter une preuve de ce genre.

3 Que, si le poison n'tait pas dans la bouteille, il n'tait pas non
plus dans le verre, car madame Desbordes n'aurait pas vers  boire  la
Princesse dans un verre enduit sur les bords d'une substance inconnue ou
contenant au fond quelque poudre.

4 Que Madame, ayant bu, se prit le ct et dit: Ah! quel point de
ct! ah! quel mal! Il faudrait donc supposer un poison capable de
causer instantanment une vive douleur  l'estomac sans procurer  la
bouche et  la gorge une sensation apprciable; or il n'y a pas de
poison semblable. Les alcalis et les acides concentrs brlent la gorge;
l'arsenic et le phosphore ne causent point une douleur immdiate. Quant
aux poisons foudroyants, comme ceux de Locuste[85], on n'en peut parler
 propos d'une patiente qui subit neuf longues heures de torture.

  [85] Et comme le curare.

Toutefois, ces preuves ngatives ont, malgr leur force, un vice de
nature. Elles sont insuffisantes par cela mme qu'elles sont ngatives.
Ce n'est pas assez de dire comment Madame n'est pas morte; il faut dire,
s'il se peut, comment elle est morte.

Si l'on interroge les mdecins qui firent l'autopsie, ils rpondent que
Madame mourut d'une trop grande effusion de bile, ce qui ne veut rien
dire du tout. Mais quand ils disent qu'il sortit du ventre une vapeur
ftide et qu'ils trouvrent l'piploon tout mortifi et gangren, les
intestins tendant aussi  mortification et putrfaction, ils indiquent
clairement les effets d'une inflammation du pritoine. Il est acquis,
par cela seul, que Madame mourut d'une pritonite.

Recherchons maintenant la cause et la nature de cette atroce douleur au
ct qui suivit immdiatement l'ingestion du verre d'eau de chicore et
qui se renouvela (il est utile de le rappeler) quand Madame prit de
l'huile et du bouillon; et voyons quelle peut tre la lsion qui, aprs
quelques malaises indtermins, se signale par une douleur d'estomac
foudroyante, suivie d'une pritonite suraigu.

M. Vallot ne peut nous rpondre, mais Littr, fort des observations de
la mdecine moderne, n'hsite pas  diagnostiquer l'ulcre simple de
l'estomac[86], que le professeur Cruveilhier fut le premier  dcrire
et que les mdecins de Madame ne purent reconnatre, puisqu'ils ne le
connaissaient pas. Il est certain que depuis quelque temps Madame, aprs
ses repas, souffrait de l'estomac. Le liquide qu'elle prit le 29 juin
dtermina la perforation de la paroi ulcre. De l cette cruelle
douleur au ct, puis la pritonite que nous avons constate.

  [86] Ulcre simple de l'estomac (Cruveilhier), ulcre perforant
  de l'estomac (Rokitansky).

Les mdecins qui ouvrirent le corps trouvrent en effet que l'estomac
tait perc d'un petit trou; mais comme ils ne pouvaient s'expliquer
l'origine pathologique de ce trou, ils s'imaginrent qu'il avait t
fait par mgarde pendant l'autopsie, sur quoi, dit l'un d'eux, je fus
le seul qui fis instance[87]. Cette illusion s'explique d'autant mieux
que, dans cette lsion maintenant connue, le pertuis, ne prsentant
aucune induration sur ses bords parfaitement rguliers, semble
artificiel. Jaccoud signale la dlimitation trs nette de l'ulcre,
l'absence d'inflammation et de suppuration priphrique[88].

  [87] _Mmoire d'un chirurgien du roi d'Angleterre_, voir plus
  haut, page XV, note 2.

  [88] _Pathologie_, 1877, t. II, p. 159.

Ce n'est pas tout: les mdecins trouvrent dans le bas-ventre une
matire grasse comme de l'huile. C'en tait en effet. C'tait l'huile
que Madame avait bue comme contre-poison, et qui s'tait panche hors
de l'estomac perfor.

En rsum: Avant le 29 juin, douleurs gastriques causes par
l'ulcration. Le 29, dchirure de l'ulcration et pritonite suraigu.

Tel est, fort abrg, le systme de M. Littr. Nous en avons reproduit
les principales dispositions en y ajoutant quelques faits qui y
entraient parfaitement. Mais ce systme a t attaqu dans plusieurs de
ses parties. Un rudit que la sagacit de son esprit a vou
particulirement  l'tude des points obscurs de l'histoire moderne, M.
Jules Loiseleur, bibliothcaire de la ville d'Orlans, a insr en 1872,
dans le journal _le Temps_, trois articles consacrs  l'examen des
mmes faits[89], et sa conclusion, comme celle du savant positiviste,
est que Madame, succombant  des influences naturelles, est morte d'une
pritonite. Mais M. Loiseleur n'admet pas avec M. Littr que cette
affection ait t dtermine par une perforation intestinale. Il relve,
tout d'abord, dans le rcit de madame de La Fayette deux particularits
que Littr a ngliges, bien qu'elles aient pu avoir quelque effet sur
la sant de la Princesse. Il s'agit d'un bain froid et d'une promenade
de nuit.

  [89] Les 2, 3 et 4 novembre.

En effet, le 27 juin, Madame, tant  Saint-Cloud, se baigna dans la
rivire, malgr la dfense du mdecin; et elle se trouva fort mal de ce
bain. Le lendemain, elle se promena au clair de lune jusqu' minuit.
C'est  ce bain et  cette promenade que M. Loiseleur est tent de
rapporter l'origine de la pritonite. Il est vrai que le froid peut
dterminer cette affection. Mais Jaccoud nous enseigne que le cas est
rare et que l'inflammation du pritoine procde presque toujours d'une
lsion interne, telle que rupture ou perforation. En admettant mme,
avec M. Loiseleur, l'influence dcisive d'un froid humide, on ne
s'explique pas l'action foudroyante du verre de chicore, et c'est
pourtant l le point culminant de ce drame pathologique. La perforation,
au contraire, rend de cette action un compte terriblement exact.

Consultons Jaccoud et il nous dira: La pritonite par perforation
clate par une douleur extrmement violente qui, localise d'abord sur
un point, s'tend bientt  tout l'abdomen[90]. Peut-on dcrire plus
prcisment l'tat de Madame?

  [90] _Loc. cit._ p. 309.

Mais M. Loiseleur, qui sait s'informer en toutes choses, n'ignore pas
que l'ulcre simple de l'estomac va rarement jusqu' la perforation. Je
trouve dans le matre qui me guide[91] qu'elle n'a gure lieu qu'une
fois sur sept ou huit cas, et qu'assez souvent des adhrences en
empchent l'effet foudroyant. Et c'est l pour M. Loiseleur une raison
de douter, car, en bonne critique, plus un fait est extraordinaire, plus
il a besoin de preuves pour tre croyable. Mais cette perforation est
d'une raret relative: elle est rare par rapport  la lsion qui la
produit et qui, par contre, est trs frquente. Brinton, runissant un
trs grand nombre de relevs, dmontre qu'elle est rencontre cinq fois
sur cent autopsies. Elle est plus commune chez la femme que chez
l'homme[92].

  [91] Jaccoud, _loc. cit._, p. 162.

  [92] Jaccoud, _loc. cit._, p. 160.

Il n'est donc bien extraordinaire ni qu'Henriette d'Angleterre en ait
t atteinte, ni mme qu'elle en ait t atteinte sous la forme la moins
commune. Jusqu'ici la dmonstration de Littr n'est pas beaucoup
contrarie, ce nous semble. Mais M. Loiseleur va l'atteindre sur un
point important et qui semblait dcisif. En effet, vous avez vu tout 
l'heure que, quand les mdecins ouvrirent le corps, ils trouvrent
l'estomac perc d'un petit trou que Littr reconnat pour tre la
lsion mortelle, mais qu'ils crurent avoir fait par mgarde pendant
l'autopsie. Sur quoi, dit l'un d'eux, je fus le seul qui fis instance.
Celui qui parla ainsi est un mdecin anglais. Son tmoignage sur ce
point n'est pas unique. L'abb Bourdelot, prsent  l'autopsie, rapporte
l'incident d'une tout autre manire:

Il arriva, par mgarde, dit-il, lors de la dissection, que la pointe du
ciseau fit une ouverture  la partie suprieure du ventricule, sur
laquelle ouverture beaucoup de gens se rcrirent, demandant d'o elle
venoit. Le chirurgien dit qu'il l'avoit faite par mgarde et M. Vallot
dit avoir vu quand le coup avoit t donn[93].

  [93] Voir p. 123, note 1.

S'il en est ainsi, si cette version dont Littr n'a pas tenu compte et
que M. Loiseleur oppose  celle du chirurgien anglais, est des deux la
vridique, il faut renoncer  voir et  toucher du doigt, comme nous
faisions tout  l'heure, le pertuis, la perforation de l'ulcre, le
petit passage que la mort s'est fray dans le corps de la jeune femme.

Le chirurgien anglais est d'accord avec Bourdelot pour attribuer
l'ouverture  un coup de ciseau donn par l'oprateur. Mais tandis que
le chirurgien anglais dit qu'il fut seul  remarquer cette ouverture,
Bourdelot dclare que beaucoup de gens demandrent d'o elle venait.
En cela, les deux tmoins se contredisent trangement; on ne peut
admettre la version de l'un sans repousser celle de l'autre. Or, ce qui
nous intresse le plus c'est ce que Bourdelot seul nous apporte: je veux
dire l'aveu de l'oprateur qui offensa le ventricule et le tmoignage de
M. Vallot qui le vit faire. Ce sont l, ce semble, deux dpositions
irrcusables. Mais je me dfie, pour ma part, de l'oprateur, de l'abb
Bourdelot et de M. Vallot lui-mme, qu'on sait avoir t fort embarrass
dans toute cette affaire. Les mdecins franais tremblaient de trouver
dans les entrailles de la Princesse les indices d'un crime dont le
soupon et atteint la famille du roi. Ils craignaient mme tout ce qui
prtait au doute, et, par cela seul,  la malveillance. Sachant que la
moindre incertitude sur la cause de la mort ou l'tat de cadavre serait
interprte par le public dans un sens qui les perdrait, ils avaient
pour tout expliquer la raison de l'intrt et le zle de la peur. Or,
dans l'impossibilit o ils taient de rapporter  un type pathologique
normal une lsion inconnue  tous et suspecte, peut-tre, 
quelques-uns, ils avaient grand avantage  expliquer par un accident
d'autopsie cette plaie nigmatique. Et l'on comprend qu'ils crurent
naturellement ce qu'ils dsiraient croire. Les chirurgiens anglais,
aussi ignorants qu'eux, acceptrent leurs raisons faute d'en trouver de
meilleures.

Cette considration me rend assez perplexe  l'endroit du coup de
ciseaux. En somme, je crois que, malgr l'atteinte que lui porta la main
exerce de M. Loiseleur, la construction mdico-historique de M. Littr
garde  peu prs toute la solidit que comporte la double nature des
matriaux qui y sont employs. Dans tous les cas, il est certain
qu'Henriette d'Angleterre n'est pas morte empoisonne.


VIII. BIBLIOGRAPHIE DE L'HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE.

Il y avait dans la collection Fontette un manuscrit de l'Histoire
d'Henriette d'Angleterre avec des notes qui n'ont pas t imprimes. Ni
ce manuscrit, ni celui qui fut donn  l'imprimeur, ne se retrouvent
aujourd'hui. L'dition originale, en un volume in-12, a pour titre:
Histoire de Madame Henriette d'Angleterre, premire femme de Philippe
de France, duc d'Orlans, par dame comtesse de La Fayette. Amsterdam,
chez Michel-Charles Le Cne, M.D.CC.XX. Avec portrait: Henriette-Anne
d'Angleterre, pouse de Philippe de France, duc d'Orlans. G. Schouten
f.

Cette dition fut faite avec autant de ngligence que les libraires de
Hollande en mettaient d'ordinaire  publier les libelles qui
foisonnaient dans leurs magasins. Beaucoup de noms y sont altrs et
souvent les notes de l'diteur brouillent ce qu'elles veulent claircir.
Toutefois ce texte fut reproduit sans grand amendement dans les OEuvres
compltes de madame de La Fayette et dans les Collections de Mmoires
sur l'histoire de France. L'historien de Louis XIII, A. Bazin, entreprit
le premier de restaurer ce petit chef-d'oeuvre. Il rtablit des noms
et des dates; mais il tait mort quand le libraire Techener fit imprimer
le texte ainsi amlior[94] et le prote qui vit les preuves fut trs
inattentif[95]. Cette dition nous a pourtant t fort utile.

  [94] Histoire de madame Henriette d'Angleterre, premire femme de
  Philippe de France, duc d'Orlans, par madame la comtesse de La
  Fayette, publie par feu A. Bazin. _Paris_, _Techener_, M. D.
  CCC. LIII, in-16, avec un portrait qui n'est que le cuivre des
  _Galeries de Versailles_ dcoup en mdaillon ovale.

  [95] Il ne remarqua pas, par exemple, une certaine note de la
  page viij qui donne  l'hrone mme de l'histoire les prnoms de
  sa mre, et il laissa madame Desbordes, premire femme de chambre
  de Madame, devenir madame Descois.

Forc de suivre,  dfaut de tout manuscrit, le texte de 1720, nous n'en
avons conserv ni l'orthographe ni la ponctuation. Les virgules y sont
semes au hasard et les doubles points extraordinairement multiplis
sans qu'on en puisse deviner la signification. D'ailleurs, pour publier
aussi exactement que possible l'crit d'une dame franaise du sicle de
Louis XIV, fallait-il adopter l'orthographe d'un imprimeur hollandais du
XVIIIe sicle?

    ANATOLE FRANCE.




[Illustration: HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE]




PREFACE


Henriette de France[96], veuve de Charles Ier, roi d'Angleterre, avoit
t oblige par ses malheurs de se retirer en France[97], et avoit
choisi pour sa retraite ordinaire le couvent de Sainte-Marie de
Chaillot. Elle y toit attire par la beaut du lieu, et plus encore par
l'amiti qu'elle avoit pour la Mre Anglique, suprieure de cette
maison[98]. Cette personne toit venue fort jeune  la Cour, fille
d'honneur d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII.

  [96] Voir la note 3 de la page 33.

  [97] En 1644.

  [98] Louise Motier de La Fayette, ne vers 1616, morte en 1665,
  fille d'honneur de la Reine; aprs avoir inspir  Louis XIII une
  passion qui resta innocente, elle se retira au couvent des Filles
  Sainte-Marie ou de la Visitation,  Paris, y prit le voile et fut
  en religion la _mre Anglique_. Elle mourut ge d'environ
  cinquante ans dans une maison du mme ordre qu'elle avait tablie
   Chaillot et dont elle tait la suprieure. (Voir: _Mmoires de
  madame de Motteville_, collection Petitot, t. XXXVI, p. 387 et
  suiv.)

Ce prince, dont les passions toient pleines d'innocence, en toit
devenu amoureux, et elle avoit rpondu  sa passion par une amiti fort
tendre et par une si grande fidlit pour la confiance dont il
l'honoroit, qu'elle avoit t  l'preuve de tous les avantages que le
cardinal de Richelieu lui avoit fait envisager.

Comme ce ministre vit qu'il ne la pouvoit gagner, il crut, avec quelque
apparence, qu'elle toit gouverne par l'vque de Limoges[99], son
oncle, attach  la Reine par madame de Senecey[100]. Dans cette vue, il
rsolut de la perdre et de l'obliger  se retirer de la Cour; il gagna
le premier valet de chambre du Roi, qui avoit leur confiance entire, et
l'obligea  rapporter de part et d'autre des choses entirement opposes
 la vrit. Elle toit jeune et sans exprience, et crut ce qu'on lui
dit; elle s'imagina qu'on l'alloit abandonner et se jeta dans les Filles
de Sainte-Marie. Le Roi fit tous ses efforts pour l'en tirer[101]; il
lui montra clairement son erreur et la fausset de ce qu'elle avoit cru;
mais elle rsista  tout et se fit religieuse quand le temps le lui put
permettre.

  [99] Franois Ier de La Fayette, abb de Dalon, vque de Limoges
  du 19 mars 1628 au 3 mars 1695, oncle de l'amie de Louis XIII et
  du mari de l'auteur de ce livre.

  [100] Marie-Catherine de La Rochefoucauld, veuve, en 1622, de
  Henri de Bauffremont, marquis de Senecey. Elle mourut en 1677,
  ge de quatre-vingt-neuf ans.

  [101] Madame de Motteville donne  croire qu'il n'en fit gures.
  Le pre Caussin, qu'elle cite, rapporte, dans ses _Mmoires_,
  qu' la nouvelle de la retraite de madame de La Fayette, le roi
  pleura, mais fit cette rponse rsigne: Il est vrai qu'elle
  m'est bien chre; mais si Dieu l'appelle en religion, je n'y
  mettrai point d'empchement.

Le Roi conserva pour elle beaucoup d'amiti et lui donna sa confiance:
ainsi, quoique religieuse, elle toit trs-considre, et elle le
mritoit. J'pousai son frre[102] quelques annes avant sa profession;
et, comme j'allois souvent dans son clotre, j'y vis la jeune princesse
d'Angleterre[103], dont l'esprit et le mrite me charmrent. Cette
connoissance me donna depuis l'honneur de sa familiarit; en sorte que,
quand elle fut marie, j'eus toutes les entres particulires chez elle,
et, quoique je fusse plus ge de dix ans qu'elle, elle me tmoigna
jusqu' la mort beaucoup de bont et eut beaucoup d'gards pour moi.

  [102] Le 15 fvrier 1655.

  [103] Henriette-Anne. Voir p. 33, note 2.

Je n'avois aucune part  sa confidence sur de certaines affaires; mais,
quand elles toient passes, et, presque rendues publiques, elle
prenoit plaisir  me les raconter[104].

  [104] Ni la surprise, ni l'intrt, ni la vanit, ni l'appt
  d'une flatterie dlicate ou d'une douce conversation qui souvent,
  panchant le coeur, en fait chapper le secret, n'toit capable
  de lui faire dcouvrir le sien; et la sret qu'on trouvoit en
  cette princesse, que son esprit rendoit si propres aux grandes
  affaires, lui faisoit confier les plus importantes. (Bossuet,
  _Oraison funbre d'Henriette d'Angleterre_.)

L'anne 1665[105], le comte de Guiche[106] fut exil. Un jour qu'elle me
faisoit le rcit de quelques circonstances assez extraordinaires de sa
passion pour elle: Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que, si tout ce
qui m'est arriv et les choses qui y ont relation toit crit, cela
composeroit une jolie histoire? Vous crivez bien[107], ajouta-t-elle;
crivez, je vous fournirai de bons Mmoires.

  [105] Le texte de 1720 porte, par erreur, 1664.

  [106] Armand de Gramont et de Toulongeon, comte de Guiche, fils
  an d'Antoine III et arrire-petit-fils de la belle Corisande,
  n en 1638, mort le 29 novembre 1673. Il avait pous, le 23
  janvier 1658, Marguerite-Louise-Suzanne de Bthune-Sully.

  [107] Madame avait lu sans doute la _Princesse de Montpensier,
  Paris, Cl. Barbin_, (_ou Th. Joly, ou de Sercy_), 1662, in-8.
  _Zayde_ ne parut qu'en 1671, et la _Princesse de Clves_ qu'en
  1678.

J'entrai avec plaisir dans cette pense, et nous fmes ce plan de notre
Histoire telle qu'on la trouvera ici.

Pendant quelque temps, lorsque je la trouvois seule, elle me contoit des
choses particulires que j'ignorois; mais cette fantaisie lui passa
bientt, et ce que j'avois commenc demeura quatre ou cinq annes sans
qu'elle s'en souvnt.

En 1669, le Roi alla  Chambord. Elle toit  Saint-Cloud, o elle
faisoit ses couches de la duchesse de Savoie, aujourd'hui rgnante[108].
J'tois auprs d'elle; il y avoit peu de monde: elle se souvint du
projet de cette Histoire et me dit qu'il falloit la reprendre. Elle me
conta la suite des choses qu'elle avoit commenc  me dire: je me remis
 les crire; je lui montrois le matin ce que j'avois fait sur ce
qu'elle m'avoit dit le soir; elle en toit trs-contente. C'toit un
ouvrage assez difficile que de tourner la vrit, en de certains
endroits, d'une manire qui la ft connotre, et qui ne ft pas
nanmoins offensante ni dsagrable  la Princesse. Elle badinoit avec
moi sur les endroits qui me donnoient le plus de peine; et elle prit
tant de got  ce que j'crivois, que, pendant un voyage de deux jours
que je fis  Paris, elle crivit elle-mme ce que j'ai marqu pour tre
de sa main, et que j'ai encore[109].

  [108] Anne-Marie d'Orlans, quatrime enfant de Madame, ne le 27
  aot 1669, pousa, le 9 avril 1684, Victor-Amde, duc de Savoie,
  puis roi de Sicile et de Sardaigne. Elle mourut  Turin le 26
  aot 1728. Si ces mots _aujourd'hui rgnante_ n'ont point t
  ajouts au texte, il faut faire descendre la rdaction de cette
  prface jusques aprs 1684.

  [109] Ces marques n'ont malheureusement pas t conserves 
  l'impression. Nous en parlons dans la _Notice_.

Le Roi revint: elle quitta Saint-Cloud, et notre ouvrage fut abandonn.
L'anne suivante, elle fut en Angleterre et, peu de jours aprs son
retour, cette princesse, tant  Saint-Cloud, perdit la vie d'une
manire qui fera toujours l'tonnement de ceux qui liront cette
Histoire. J'avois l'honneur d'tre auprs d'elle lorsque cet accident
funeste arriva; je sentis tout ce que l'on peut sentir de plus
douloureux en voyant expirer la plus aimable princesse qui ft jamais,
et qui m'avoit honore de ses bonnes grces. Cette perte est de celles
dont on ne se console jamais, et qui laissent une amertume rpandue dans
tout le reste de la vie[110].

  [110] Comparez ce qu'elle crit  madame de Svign le 30 juin
  1673: Il y a aujourd'hui trois ans que je vis mourir Madame; je
  relus hier plusieurs de ses lettres, je suis toute pleine
  d'elle.

La mort de cette princesse ne me laissa ni le dessein ni le got de
continuer cette Histoire, et j'crivis seulement les circonstances de sa
mort, dont je fus tmoin.




PREMIRE PARTIE


La paix toit faite entre la France et l'Espagne; le mariage du Roi
toit achev aprs beaucoup de difficults; et le cardinal Mazarin, tout
glorieux d'avoir donn la paix  la France, sembloit n'avoir plus qu'
jouir de cette grande fortune o son bonheur l'avoit lev. Jamais
ministre n'avoit gouvern avec une puissance si absolue, et jamais
ministre ne s'toit si bien servi de sa puissance pour l'tablissement
de sa grandeur.

La Reine mre, pendant sa rgence, lui avoit laiss toute l'autorit
royale, comme un fardeau trop pesant pour un naturel aussi paresseux
que le sien. Le Roi,  sa majorit, lui avoit trouv cette autorit
entre les mains et n'avoit eu ni la force, ni peut-tre mme l'envie de
la lui ter. On lui reprsentoit les troubles que la mauvaise conduite
de ce Cardinal avoit excits, comme un effet de la haine des princes
pour un ministre qui avoit voulu donner des bornes  leur ambition; on
lui faisoit considrer le ministre comme un homme qui seul avoit tenu le
timon de l'tat pendant l'orage qui l'avoit agit, et dont la bonne
conduite en avoit peut-tre empch la perte.

Cette considration, jointe  une soumission suce avec le lait, rendit
le Cardinal plus absolu sur l'esprit du Roi qu'il ne l'avoit t sur
celui de la Reine. L'toile qui lui donnoit une autorit si entire
s'tendit mme jusqu' l'amour. Le Roi n'avoit pu porter son coeur hors
de la famille de cet heureux ministre: il l'avoit donn, ds sa plus
tendre jeunesse,  la troisime de ses nices, mademoiselle de
Mancini[111]; et, s'il le retira quand il fut dans un ge plus avanc,
ce ne fut que pour le donner entirement  une quatrime nice qui
portoit le mme nom de Mancini[112],  laquelle il se soumit si
absolument, que l'on peut dire qu'elle fut la matresse d'un prince que
nous avons vu depuis matre de sa matresse et de son amour.

  [111] Olympe Mancini (1640-1708), qu'on vit en faveur auprs du
  jeune roi, dans l'hiver de 1656. Loret parle, dans la _Muse
  historique_ du 6 fvrier 1657, de

    Cette Olympe au divin esprit
    Et dont, sur le coeur des monarques,
    Le pouvoir peut graver ses marques.

  Mais en ce moment ce pouvoir finissait. Elle pousa, le 20 fvrier
  de la mme anne, le prince Eugne de Carignan, qui prit le titre
  de comte de Soissons.

  [112] Marie Mancini, autre nice du cardinal (1640-1715), inspira
   Louis XIV un sentiment trs-vif. Elle pousa, en 1661, le
  conntable Colonna. (Voir: _Apologie ou Les vritables
  mmoires_, _Leyde_, 1678).

Cette mme toile du Cardinal produisoit seule un effet si
extraordinaire. Elle avoit touff dans la France tous les restes de
cabale et de dissension; la paix gnrale avoit fini toutes les guerres
trangres; le Cardinal avoit satisfait en partie aux obligations qu'il
avoit  la Reine par le mariage du Roi, qu'elle avoit si ardemment
souhait, et qu'il avoit fait, bien qu'il le crt contraire  ses
intrts[113]. Ce mariage lui toit mme favorable, et l'esprit doux et
paisible de la Reine ne lui pouvoit laisser lieu de craindre qu'elle
entreprt de lui ter le gouvernement de l'tat; enfin on ne pouvoit
ajouter  son bonheur que la dure; mais ce fut ce qui lui manqua.

  [113] Le 9 juin 1659.

La mort interrompit une flicit si parfaite; et, peu de temps aprs
que l'on fut de retour du voyage o la paix et le mariage s'toient
achevs, il mourut au bois de Vincennes, avec une fermet beaucoup plus
philosophe que chrtienne[114].

  [114] Le 9 mars 1661. Il mourut enfin, moins chrtien que
  philosophe, avec une constance admirable. (_Mmoires de Choisy_,
  coll. Petitot, t. LXIII, p. 208.)

Il laissa par sa mort un amas infini de richesses. Il choisit le fils du
marchal de La Meilleraye[115] pour l'hritier de son nom et de ses
trsors: il lui fit pouser Hortense[116], la plus belle de ses nices,
et disposa en sa faveur de tous les tablissemens qui dpendoient du
Roi, de la mme manire qu'il disposoit de son propre bien.

  [115] Armand-Charles de La Porte, marquis de La Meilleraye, n en
  1632, mort en 1712.

  [116] Soeur puine de Marie. Le mariage eut lieu le 28 fvrier
  1661.

Le Roi en agra nanmoins la disposition aussi bien que celle qu'il fit
en mourant de toutes les charges et de tous les bnfices qui toient
pour lors  donner. Enfin, aprs sa mort, son ombre toit encore la
matresse de toutes choses, et il paroissoit que le Roi ne pensoit  se
conduire que par les sentimens qu'il lui avoit inspirs.

Cette mort donnoit de grandes esprances  ceux qui pouvoient prtendre
au ministre; ils croyoient avec apparence qu'un roi qui venoit de se
laisser gouverner entirement, tant pour les choses qui regardoient son
tat que pour celles qui regardoient sa personne, s'abandonneroit  la
conduite d'un ministre qui ne voudroit se mler que des affaires
publiques et qui ne prendroit point connoissance de ses actions
particulires.

Il ne pouvoit tomber dans leur imagination qu'un homme pt tre si
dissemblable de lui-mme, et, qu'ayant toujours laiss l'autorit de Roi
entre les mains de son premier ministre, il voult reprendre  la fois
et l'autorit du Roi et les fonctions de premier ministre.

Ainsi beaucoup de gens esproient quelque part aux affaires; et beaucoup
de dames, par des raisons  peu prs semblables, esproient beaucoup de
part aux bonnes grces du Roi. Elles avoient vu qu'il avoit
passionnment aim mademoiselle Mancini et qu'elle avoit paru avoir sur
lui le plus absolu pouvoir qu'une matresse ait jamais eu sur le coeur
d'un amant; elles esproient qu'ayant plus de charmes elles auroient
pour le moins autant de crdit; et il y en avoit dj beaucoup qui
prenoient pour modle de leur fortune celui de la duchesse de
Beaufort[117].

  [117] Gabrielle d'Estres, dame de Liancourt-Damerval, puis
  marquise de Monceaux et duchesse de Beaufort, matresse de Henri
  IV.

Mais, pour faire mieux comprendre l'tat de la Cour aprs la mort du
cardinal Mazarin, et la suite des choses dont nous avons  parler, il
faut dpeindre en peu de mots les personnes de la maison royale, les
ministres qui pouvoient prtendre au gouvernement de l'tat et les dames
qui pouvoient aspirer aux bonnes grces du Roi[118].

  [118] Le texte de 1720 porte, ici, en titre: Portrait de la
  Reine mre, Anne d'Autriche et, plus loin, aux endroits que nous
  indiquerons, des titres analogues qui sont videmment une
  interpolation de l'diteur et qui prsentent l'inconvnient
  d'interrompre la suite du rcit. C'est pourquoi nous ne les avons
  pas conservs. Ces titres ont t mis avec si peu de discrtion
  qu'il s'en trouve un pour madame de Thianges que l'auteur ne fait
  que nommer. On n'a qu' se reporter  la page 29 de notre dition
  pour se convaincre que ces titres n'entraient pas dans les
  intentions de madame de La Fayette, puisque la phrase qui
  commence par ces mots Il y avoit encore et la suivante ne
  souffrent pas qu'on les spare, le mot _ceux_ qui est dans la
  seconde se rapportant au mot _yeux_ qui est dans la premire.

La Reine mre, par son rang, tenoit la premire place dans la maison
royale, et, selon les apparences, elle devoit la tenir par son crdit;
mais le mme naturel qui lui avoit rendu l'autorit royale un pesant
fardeau pendant qu'elle toit tout entire entre ses mains, l'empchoit
de songer  en reprendre une partie lorsqu'elle n'y toit plus. Son
esprit avoit paru inquiet et port aux affaires pendant la vie du Roi
son mari; mais ds qu'elle avoit t matresse et d'elle-mme et du
royaume, elle n'avoit pens qu' mener une vie douce,  s'occuper  ses
exercices de dvotion, et avoit tmoign une assez grande indiffrence
pour toutes choses. Elle toit sensible nanmoins  l'amiti de ses
enfans; elle les avoit levs auprs d'elle avec une tendresse qui lui
donnoit quelque jalousie des personnes avec lesquelles ils cherchoient
leur plaisir. Ainsi elle toit contente, pourvu qu'ils eussent
l'attention de la voir, et elle toit incapable de se donner la peine de
prendre sur eux une vritable autorit[119].

  [119] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de madame
  Thrse d'Autriche. Il faut lire Marie-Thrse.

La jeune Reine[120] toit une personne de vingt-deux ans, bien faite de
sa personne, et qu'on pouvoit appeler belle, quoiqu'elle ne ft pas
agrable. Le peu de sjour qu'elle avoit fait en France et les
impressions qu'on en avoit donnes avant qu'elle y arrivt toient cause
qu'on ne la connoissoit quasi pas, ou que du moins on croyoit ne la pas
connotre, en la trouvant d'un esprit fort loign de ces desseins
ambitieux dont on avoit tant parl. On la voyoit tout occupe d'une
violente passion pour le Roi, attache dans tout le reste de ses actions
 la Reine sa belle-mre, sans distinction de personnes ni de
divertissemens, et sujette  beaucoup de chagrin,  cause de l'extrme
jalousie qu'elle avoit du Roi[121].

  [120] Ne en 1628.

  [121] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de Philippe de
  France, duc d'Orlans.

Monsieur[122], frre unique du Roi, n'toit pas moins attach  la
Reine, sa mre. Ses inclinations toient aussi conformes aux occupations
des femmes que celles du Roi en toient loignes. Il toit beau, bien
fait, mais d'une beaut et d'une taille plus convenables  une princesse
qu' un prince; aussi avoit-il plus song  faire admirer sa beaut de
tout le monde, qu' s'en servir pour se faire aimer des femmes,
quoiqu'il ft continuellement avec elles. Son amour-propre sembloit ne
le rendre capable que d'attachement pour lui-mme[123].

  [122] Philippe, duc d'Orlans, n en 1640.

  [123] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de madame de
  Thianges.

Madame de Thianges[124], fille ane du duc de Mortemart, avoit paru lui
plaire plus que les autres; mais leur commerce toit plutt une
confidence libertine qu'une vritable galanterie. L'esprit du prince
toit naturellement doux, bienfaisant et civil, capable d'tre prvenu,
et si susceptible d'impressions, que les personnes qui l'approchoient
pouvoient quasi rpondre de s'en rendre matres, en le prenant par son
foible. La jalousie dominoit en lui; mais cette jalousie le faisoit plus
souffrir que personne, la douceur de son humeur le rendant incapable des
actions violentes que la grandeur de son rang auroit pu lui permettre.

  [124] Gabrielle, fille de Gabriel, duc de Rochechouart-Mortemart,
  et soeur ane de madame de Montespan, marie, en 1655, 
  Claude-Lonor de Damas, marquis de Thianges.

Il est ais de juger, par ce que nous venons de dire, qu'il n'avoit
nulle part aux affaires, puisque sa jeunesse, ses inclinations et la
domination absolue du Cardinal toient autant d'obstacles qui l'en
loignoient[125].

  [125] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de Louis XIV
  encore jeune.

Il semble qu'en voulant dcrire la maison royale je devois commencer par
celui qui en est le chef; mais on ne sauroit le dpeindre que par ses
actions; et celles que nous avons vues jusqu'au temps dont nous venons
de parler toient si loignes de celles que nous avons vues depuis,
qu'elles ne pourroient gure servir  le faire connotre. On en pourra
juger par ce que nous avons  dire; on le trouvera sans doute un des
plus grands rois qui aient jamais t, un des plus honntes hommes de
son royaume, et l'on pourroit dire le plus parfait, s'il n'toit point
si avare de l'esprit que le Ciel lui a donn, et qu'il voult le
laisser parotre tout entier, sans le renfermer si fort dans la majest
de son rang.

Voil quelles toient les personnes qui composoient la maison royale.
Pour le ministre, il toit douteux entre M. Foucquet[126], surintendant
des finances, M. Le Tellier, secrtaire d'Etat[127], et M. Colbert[128].
Ce troisime avoit eu, dans les derniers temps, toute la confiance du
cardinal Mazarin; on savoit que le Roi n'agissoit encore que selon les
sentimens et les mmoires de ce ministre, mais l'on ne savoit pas
prcisment quels toient les sentimens et les mmoires qu'il avoit
donns  Sa Majest. On ne doutoit pas qu'il n'et ruin la Reine mre
dans l'esprit du Roi, aussi bien que beaucoup d'autres personnes; mais
on ignoroit celles qu'il y avoit tablies[129].

  [126] Nicolas Foucquet, surintendant des finances, n  Paris en
  1615, mort dtenu  Pignerol en 1680.

  [127] Michel Le Tellier, secrtaire d'tat, puis chancelier de
  France, pre de Louvois, n en 1603, mort en 1685.

  [128] Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, ministre et
  secrtaire d'tat, n  Reims le 29 aot 1619, mort le 6
  septembre 1683.

  [129] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de M. Foucquet.

M. Foucquet, peu de temps avant la mort du Cardinal, avoit t quasi
perdu auprs de lui pour s'tre brouill avec M. Colbert. Ce
surintendant toit un homme d'une tendue d'esprit et d'une ambition
sans bornes, civil, obligeant pour tous les gens de qualit, et qui se
servoit des finances pour les acqurir et pour les embarquer dans ses
intrigues, dont les desseins toient infinis pour les affaires aussi
bien que pour la galanterie[130].

  [130] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de M. Le
  Tellier.

M. Le Tellier paroissoit plus sage et plus modr, attach  ses seuls
intrts et  des intrts solides, sans tre capable de s'blouir du
faste et de l'clat comme M. Foucquet[131].

  [131] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de M. Colbert.

M. Colbert toit peu connu par diverses raisons, et l'on savoit
seulement qu'il avoit gagn la confiance du Cardinal par son habilet et
son conomie.

Le Roi n'appeloit au conseil que ces trois personnes; et l'on attendoit
 voir qui l'emporteroit sur les autres, sachant bien qu'ils n'toient
pas unis et que, quand ils l'auroient t, il toit impossible qu'ils le
demeurassent.

Il nous reste  parler des dames qui toient alors le plus avant  la
Cour et qui pouvoient aspirer aux bonnes grces du Roi[132].

  [132] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de la comtesse
  de Soissons.

La comtesse de Soissons[133] auroit pu y prtendre par la grande
habitude qu'elle avoit conserve avec lui, et pour avoir t sa premire
inclination. C'toit une personne qu'on ne pouvoit pas appeler belle et
qui nanmoins toit capable de plaire[134]. Son esprit n'avoit rien
d'extraordinaire, ni de fort poli; mais il toit naturel et agrable
avec les personnes qu'elle connoissoit. La grande fortune de son oncle
l'autorisoit  n'avoir pas besoin de se contraindre. Cette libert
qu'elle avoit prise, jointe  un esprit vif et  un naturel ardent,
l'avoit rendue si attache  ses propres volonts, qu'elle toit
incapable de s'assujettir qu' ce qui lui toit agrable. Elle avoit
naturellement de l'ambition, et, dans le temps o le Roi l'avoit aime,
le trne ne lui avoit point paru trop au-dessus d'elle pour n'oser y
aspirer. Son oncle, qui l'aimoit fort, n'avoit pas t loign du
dessein de l'y faire monter; mais tous les faiseurs d'horoscope
l'avoient tellement assur qu'elle ne pourroit y parvenir, qu'il en
avoit perdu la pense et l'avoit marie au comte de Soissons. Elle avoit
pourtant toujours conserv quelque crdit auprs du Roi et une certaine
libert de lui parler plus hardiment que les autres; ce qui faisoit
souponner assez souvent que, dans certains momens, la galanterie
trouvoit encore place dans leur conversation.

  [133] Olympe Mancini. Voir la note de la page 10.

  [134] Elle toit brune; elle avoit le visage long et le menton
  pointu. Ses yeux toient petits, mais vifs, et on pouvoit esprer
  que l'ge de quinze ans leur donneroit quelque agrment.
  (_Mmoires de madame de Motteville._)

Cependant il paroissoit impossible que le Roi lui redonnt son coeur. Ce
prince toit plus sensible en quelque manire  l'attachement qu'on
avoit pour lui, qu' l'agrment et au mrite des personnes. Il avoit
aim la comtesse de Soissons avant qu'elle ft marie; il avoit cess de
l'aimer, par l'opinion qu'il avoit que Villequier[135] ne lui toit pas
dsagrable. Peut-tre l'avoit-il cru sans fondement; et il y a mme
assez d'apparence qu'il se trompoit, puisque, tant si peu capable de se
contraindre, si elle l'et aim elle l'et bientt fait parotre. Mais
enfin, puisqu'il l'avoit quitte sur le simple soupon qu'un autre en
toit aim, il n'avoit garde de retourner  elle, lorsqu'il croyoit
avoir une certitude entire qu'elle aimoit le marquis de Vardes[136].

  [135] Louis-Marie, marquis de Villequier, duc d'Aumont, n en
  1632, mort en 1704.

  [136] Franois-Ren Crespin du Bec, marquis de Vardes, comte de
  Moret, gouverneur d'Aigues-Mortes, capitaine des Cent-suisses,
  mort le 3 septembre 1688.--Dans le texte de 1720, en titre:
  Portrait de la conntable Colonne.

Mademoiselle de Mancini toit encore  la Cour quand son oncle mourut.
Pendant sa vie, il avoit conclu son mariage avec le conntable
Colonne[137], et l'on n'attendoit plus que celui qui devoit l'pouser au
nom de ce conntable, pour la faire partir de France. Il toit difficile
de dmler quels toient ses sentimens pour le Roi, et quels sentimens
le Roi avoit pour elle. Il l'avoit passionnment aime, comme nous avons
dj dit; et, pour faire comprendre jusqu'o cette passion l'avoit men,
nous dirons en peu de mots ce qui s'toit pass  la mort du Cardinal.

  [137] Voir la note 1 de la page 11.

Cet attachement avoit commenc pendant le voyage de Calais[138], et la
reconnoissance l'avoit fait natre plutt que la beaut: mademoiselle de
Mancini n'en avoit aucune; il n'y avoit nul charme dans sa personne, et
trs-peu dans son esprit, quoiqu'elle en et infiniment. Elle l'avoit
hardi, rsolu, emport, libertin, et loign de toute sorte de civilit
et de politesse.

  [138] En 1658.

Pendant une dangereuse maladie que le Roi avoit eue  Calais[139], elle
avoit tmoign une affliction si violente de son mal, et l'avoit si peu
cache, que, lorsqu'il commena  se mieux porter, tout le monde lui
parla de la douleur de mademoiselle de Mancini; peut-tre dans la suite
lui en parla-t-elle elle-mme. Enfin elle lui fit parotre tant de
passion et rompit si entirement toutes les contraintes o la Reine mre
et le Cardinal la tenoient, que l'on peut dire qu'elle contraignit le
Roi  l'aimer.

  [139] Pendant la campagne de 1658, il fut atteint de la
  petite-vrole.

Le Cardinal ne s'opposa pas d'abord  cette passion; il crut qu'elle ne
pouvoit tre que conforme  ses intrts; mais, comme il vit dans la
suite que sa nice ne lui rendoit aucun compte de ses conversations avec
le Roi et qu'elle prenoit sur son esprit tout le crdit qui lui toit
possible, il commena  craindre qu'elle n'y en prt trop, et voulut
apporter quelque diminution  cet attachement. Il vit bientt qu'il s'en
toit avis trop tard; le Roi toit entirement abandonn  sa passion,
et l'opposition qu'il fit parotre ne servit qu' aigrir contre lui
l'esprit de sa nice et  la porter  lui rendre toutes sortes de
mauvais services.

Elle n'en rendit pas moins  la Reine dans l'esprit du Roi, soit en lui
dcriant sa conduite pendant la rgence, ou en lui apprenant tout ce que
la mdisance avoit invent contre elle. Enfin elle loignoit si bien de
l'esprit du Roi tous ceux qui pouvoient lui nuire, et s'en rendit
matresse si absolue, que, pendant le temps que l'on commenoit 
traiter la paix et le mariage, il demanda au Cardinal la permission de
l'pouser, et tmoigna ensuite, par toutes ses actions, qu'il le
souhaitoit.

Le Cardinal, qui savoit que la Reine ne pourroit entendre sans horreur
la proposition de ce mariage, et que l'excution en et t
trs-hasardeuse pour lui, se voulut faire un mrite envers la Reine et
envers l'tat d'une chose qu'il croyoit contraire  ses propres
intrts.

Il dclara au Roi qu'il ne consentiroit jamais  lui laisser faire une
alliance si disproportionne, et que, s'il la faisoit de son autorit
absolue, il lui demanderoit  l'heure mme la permission de se retirer
hors de France.

La rsistance du Cardinal tonna le Roi et lui fit peut-tre faire des
rflexions qui ralentirent la violence de son amour. L'on continua de
traiter la paix et le mariage; et le Cardinal, avant de partir pour
aller rgler les articles de l'un et de l'autre[140], ne voulut pas
laisser sa nice  la Cour: il rsolut de l'envoyer  Brouage[141]. Le
Roi en fut aussi afflig que le peut tre un amant  qui l'on te sa
matresse; mais mademoiselle de Mancini, qui ne se contentoit pas des
mouvemens de son coeur, et qui auroit voulu qu'il et tmoign son amour
par des actions d'autorit, lui reprocha, en lui voyant rpandre des
larmes lorsqu'elle monta en carrosse, qu'il pleuroit et qu'il toit le
matre[142]. Ces reproches ne l'obligrent pas  le vouloir tre; il la
laissa partir, quelque afflig qu'il ft, lui promettant nanmoins qu'il
ne consentiroit jamais au mariage d'Espagne et qu'il n'abandonneroit pas
le dessein de l'pouser.

  [140] Juin 1659.

  [141] Petite ville et port de mer de la Basse-Saintonge
  (Charente-Infrieure).

  [142] Cette rponse de Mademoiselle Mancini  Louis XIV a t
  mise par Racine dans la bouche de Brnice (1670):

    Vous tes empereur, seigneur, et vous pleurez!

    (_Brnice_, acte IV, scne V.)

  Comparez aussi la petite pice suivante:

  PREUVES D'AMOUR.

            Alcandre toit aux pieds d'Aminte,
    Le coeur gros de soupirs, la langueur dans les yeux;
            Et mille serments amoureux
            Accompagnoient sa triste plainte.
    Elle, ne se payant de pleurs ni de sanglots,
            Bannissant alors toute crainte,
            Lui rpondit en peu de mots:
            Je crois que mon dpart vous touche,
            Qu'il vous accable de douleur
            Et que vous avez dans le coeur
            Ce que vous avez dans la bouche;
    Je croy tous vos sermens et tout ce que je voi;
    Mais enfin je pars, Sire, et vous tes le roi.

  (_Sentimens d'amour tirs des meilleurs potes modernes_, par le
  sieur de Corbinelli. _Paris_, 1665, t. II, p. 194.)

Toute la cour partit quelque temps aprs pour aller  Bordeaux, afin
d'tre plus prs du lieu o l'on traitoit la paix.

Le Roi vit mademoiselle de Mancini  Saint-Jean-d'Angely; il en parut
plus amoureux que jamais dans le peu de momens qu'il eut  tre avec
elle et lui promit toujours la mme fidlit. Le temps, l'absence et la
raison le firent enfin manquer  sa promesse; et, quand le trait fut
achev, il l'alla signer  l'le de la Confrence[143], et prendre
l'infante d'Espagne des mains du Roi son pre, pour la faire reine de
France ds le lendemain.

  [143] Le 6 juin 1660.

La Cour revint ensuite  Paris. Le Cardinal, qui ne craignoit plus rien,
y fit aussi revenir ses nices.

Mademoiselle de Mancini toit outre de rage et de dsespoir; elle
trouvoit qu'elle avoit perdu en mme temps un amant fort aimable et la
plus belle couronne de l'univers. Un esprit plus modr que le sien
auroit eu de la peine  ne pas s'emporter dans une semblable occasion;
aussi s'toit-elle abandonne  la rage et  la colre.

Le Roi n'avoit plus la mme passion pour elle; la possession d'une
princesse belle et jeune comme la Reine sa femme l'occupoit
agrablement. Nanmoins, comme l'attachement d'une femme est rarement un
obstacle  l'amour qu'on a pour une matresse, le Roi seroit peut-tre
revenu  mademoiselle de Mancini, s'il n'et connu qu'entre tous les
partis qui se prsentoient alors pour l'pouser, elle souhaitoit
ardemment le duc Charles[144], neveu du duc de Lorraine[145], et s'il
n'avoit t persuad que ce prince avoit su toucher son coeur.

  [144] Charles de Lorraine, fils du duc Nicolas-Franois
  (1643-1690).

  [145] Charles IV, comte de Vaudemont, duc de Lorraine
  (1604-1675).

  Quant aux assiduits que M. de Lorraine et le prince Charles, son
  neveu, avoient pour mademoiselle Mancini, M. le Cardinal les
  dsapprouva, et leur fit dire qu'il les remercioit, qu'il avoit
  pris d'autres mesures; de sorte que le prince Charles n'eut plus
  d'entres chez mademoiselle de Mancini. (_Mmoires de
  mademoiselle de Montpensier_, collect. Petitot, t. XLII, p. 533).

Le mariage ne s'en put faire par plusieurs raisons; le Cardinal conclut
celui du conntable Colonne, et mourut, comme nous avons dit, avant
qu'il ft achev.

Mademoiselle de Mancini avoit une si horrible rpugnance pour ce
mariage, que, voulant l'viter, si elle et vu quelque apparence de
regagner le coeur du Roi, malgr tout son dpit, elle y auroit travaill
de toute sa puissance.

Le public ignoroit le secret dpit qu'avoit eu le Roi du penchant
qu'elle avoit tmoign pour le mariage du neveu du duc de Lorraine; et,
comme on le voyoit souvent aller au palais Mazarin, o elle logeoit
avec madame Mazarin, sa soeur[146], on ne savoit si le Roi y toit
conduit par les restes de son ancienne flamme, ou par les tincelles
d'une nouvelle, que les yeux de madame Mazarin toient bien capables
d'allumer[147].

  [146] Hortense Mancini, voir notes 2 et 3 de la page 12.

  [147] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de madame
  Mazarin.

C'toit, comme nous avons dit, non-seulement la plus belle des nices du
Cardinal, mais aussi une des plus parfaites beauts de la Cour. Il ne
lui manquoit que de l'esprit pour tre accomplie, et pour lui donner la
vivacit qu'elle n'avoit pas; ce dfaut mme n'en toit pas un pour tout
le monde, et beaucoup de gens trouvoient son air languissant et sa
ngligence capables de se faire aimer.

Ainsi les opinions se portoient aisment  croire que le Roi lui en
vouloit, et que l'ascendant du Cardinal garderoit encore son coeur dans
sa famille. Il est vrai que cette opinion n'toit pas sans fondement;
l'habitude que le Roi avoit prise avec les nices du Cardinal lui
donnoit plus de dispositions  leur parler qu' toutes les autres
femmes; et la beaut de madame Mazarin, jointe  l'avantage que donne un
mari qui n'est gure aimable  un Roi qui l'est beaucoup, l'et
aisment porte  l'aimer, si M. de Mazarin n'avoit eu ce mme soin, que
nous lui avons vu depuis, d'loigner sa femme des lieux o toit le Roi.

Il y avoit encore  la Cour un grand nombre de belles dames sur qui le
Roi auroit pu jeter les yeux[148].

  [148] Le texte de 1720 porte en titre: Portrait de madame
  d'Armagnac et de mademoiselle de Tonnay-Charente.

Madame d'Armagnac[149], fille du marchal de Villeroy, toit d'une
beaut  attirer ceux de tout le monde. Pendant qu'elle toit fille,
elle avoit donn beaucoup d'esprance  tous ceux qui l'avoient aime
qu'elle souffriroit aisment de l'tre lorsque le mariage l'auroit mise
dans une condition plus libre. Cependant sitt qu'elle eut pous M.
d'Armagnac, soit qu'elle et de la passion pour lui, ou que l'ge l'et
rendue plus circonspecte, elle s'toit entirement retire dans sa
famille.

  [149] Catherine de Neufville de Villeroi, femme (en 1660) de
  Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand cuyer de France. Elle
  mourut en 1707, ge de soixante dix-huit ans.

La seconde fille du duc de Mortemart, qu'on appeloit mademoiselle de
Tonnay-Charente[150], toit encore une beaut trs-acheve, quoiqu'elle
ne ft pas parfaitement agrable. Elle avoit beaucoup d'esprit, et une
sorte d'esprit plaisant et naturel, comme tous ceux de sa maison.

  [150] Franoise-Athnas de Rochechouart, ne en 1641, au chteau
  de Tonnay-Charente (Saintonge), marie en 1663 au marquis de
  Montespan, morte le 28 mai 1707.

Le reste des belles personnes qui toient  la Cour ont trop peu de part
 ce que nous avons  dire pour m'obliger d'en parler; et nous ferons
seulement mention de celles qui s'y trouveront mles, selon que la
suite nous y engagera.




DEUXIME PARTIE


La Cour toit revenue  Paris aussitt aprs la mort du Cardinal. Le Roi
s'appliquoit  prendre une connoissance exacte des affaires: il donnoit
 cette occupation la plus grande partie de son temps et partageoit le
reste avec la Reine sa femme.

Celui qui devoit pouser mademoiselle de Mancini au nom du conntable
Colonne arriva  Paris, et elle eut la douleur de se voir chasse de
France par le Roi; ce fut,  la vrit, avec tous les honneurs
imaginables. Le Roi la traita dans son mariage et dans tout le reste
comme si son oncle et encore vcu; mais enfin on la maria, et on la
fit partir avec assez de prcipitation[151].

  [151] Marie le 11 avril 1661, elle partit le 13 du mme mois.

Elle soutint sa douleur avec beaucoup de constance et mme avec assez de
fiert; mais, au premier lieu o elle coucha en sortant de Paris, elle
se trouva si presse de sa douleur et si accable de l'extrme violence
qu'elle s'toit faite, qu'elle pensa y demeurer. Enfin elle continua son
chemin, et s'en alla en Italie, avec la consolation de n'tre plus
sujette d'un Roi dont elle avoit cru devoir tre la femme.

La premire chose considrable qui se fit aprs la mort du Cardinal, ce
fut le mariage de Monsieur avec la princesse d'Angleterre[152]. Il avoit
t rsolu par le Cardinal et, quoique cette alliance semblt contraire
 toutes les rgles de la politique, il avoit cru qu'on devoit tre si
assur de la douceur du naturel de Monsieur et de son attachement pour
le Roi, qu'on ne devoit point craindre de lui donner un roi d'Angleterre
pour beau-frre.

  [152] Le 31 mars 1661.

L'histoire de notre sicle est remplie des grandes rvolutions de ce
royaume, et le malheur qui fit perdre la vie au meilleur Roi du monde
sur un chafaud[153], par les mains de ses sujets, et qui contraignit
la Reine sa femme  venir chercher un asile dans le royaume de ses
pres, est un exemple de l'inconstance de la fortune qui est su de toute
la terre[154].

  [153] Charles Ier, roi d'Angleterre, dcapit le 9 fvrier 1649.

  [154] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait de Madame.

Le changement funeste de cette maison royale fut favorable en quelque
chose  la princesse d'Angleterre[155]. Elle toit encore entre les bras
de sa nourrice et fut la seule de tous les enfants de la Reine sa
mre[156] qui se trouva auprs d'elle pendant sa disgrce. Cette Reine
s'appliquoit tout entire au soin de son ducation, et le malheur de ses
affaires la faisant plutt vivre en personne prive qu'en souveraine,
cette jeune princesse prit toutes les lumires, toute la civilit et
toute l'humanit des conditions ordinaires, et conserva dans son coeur
et dans sa personne toutes les grandeurs de sa naissance royale.

  [155] Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orlans, ne 
  Exeter le 16 juin 1644, morte  Saint-Cloud le 29 juin 1670,
  fille de Charles Ier et de Henriette de France. C'est l'hrone
  de cette histoire.

  [156] Henriette-Marie de France, troisime fille de Henri IV et
  de Marie de Mdicis, ne le 15 novembre 1609; elle pousa, en mai
  1625, Charles Ier qui venait de succder  Jacques Ier sur le
  trne d'Angleterre. Elle mourut  Colombes (Seine) le 10
  septembre 1669.

Aussitt que cette princesse commena  sortir de l'enfance, on lui
trouva un agrment extraordinaire. La Reine mre tmoigna beaucoup
d'inclination pour elle; et, comme il n'y avoit nulle apparence que le
Roi pt pouser l'Infante, sa nice, elle parut souhaiter qu'il poust
cette princesse. Le Roi, au contraire, tmoigna de l'aversion pour ce
mariage et mme pour sa personne: il la trouvoit trop jeune pour lui et
il avouoit enfin qu'elle ne lui plaisoit pas, quoiqu'il n'en pt dire la
raison. Aussi et-il t difficile d'en trouver; c'toit principalement
ce que la princesse d'Angleterre possdoit au souverain degr, que le
don de plaire et ce qu'on appelle grces; les charmes toient rpandus
en toute sa personne, dans ses actions et dans son esprit; et jamais
princesse n'a t si galement capable de se faire aimer des hommes et
adorer des femmes[157].

  [157] La Fare dit qu'elle avait tout l'agrment possible, bien
  qu'un peu bossue. (Voir notre _Introduction_).

En croissant, sa beaut augmenta aussi; en sorte que, quand le mariage
du Roi fut achev, celui de Monsieur et d'elle fut rsolu. Il n'y avoit
rien  la Cour qu'on pt lui comparer.

En ce mme temps, le Roi son frre[158] fut rtabli sur le trne par une
rvolution presque aussi prompte que celle qui l'en avoit chass. Sa
mre voulut aller jouir du plaisir de le voir paisible possesseur de son
royaume; et, avant que d'achever le mariage de la princesse sa fille,
elle la mena avec elle en Angleterre. Ce fut dans ce voyage que la
princesse commena  reconnotre la puissance de ses charmes. Le duc de
Buckingham, fils de celui qui fut dcapit[159], jeune et bien fait,
toit alors fortement attach  la princesse royale sa soeur[160], qui
toit  Londres. Quelque grand que ft cet attachement, il ne put tenir
contre la princesse d'Angleterre, et ce duc devint si passionnment
amoureux d'elle, qu'on peut dire qu'il en perdit la raison.

  [158] Charles II, rtabli sur le trne d'Angleterre en 1660.

  [159] George Villiers, duc de Buckingham, fils de George, n en
  1627, ambassadeur et ministre en 1671, auteur de comdies, mort
  en 1688. Son pre fut, non pas dcapit, mais assassin 
  Portsmouth par John Felton, le 23 aot 1628. Les deux membres de
  cette famille qui eurent le sort que madame de La Fayette
  attribue au favori de Charles Ier sont Henri, duc de Buckingham,
  qui eut la tte tranche sous Richard III, en 1483, et Edmond,
  fils de Henri qui mourut par le mme supplice, sous Henri VII, en
  1521.

  [160] Henriette-Marie, fille de Charles Ier, veuve, en 1650, de
  Guillaume de Nassau, prince d'Orange.

La reine d'Angleterre toit tous les jours presse par les lettres de
Monsieur de s'en retourner en France pour achever son mariage, qu'il
tmoignoit souhaiter avec impatience. Ainsi elle fut oblige de partir,
quoique la saison ft fort rude et fort fcheuse.

Le Roi son fils l'accompagna jusqu' une journe de Londres. Le duc de
Buckingham la suivit, comme tout le reste de la Cour; mais, au lieu de
s'en retourner de mme, il ne put se rsoudre  abandonner la princesse
d'Angleterre et demanda au Roi la permission de passer en France; de
sorte que, sans quipage et sans toutes les choses ncessaires pour un
pareil voyage, il s'embarqua  Portsmouth avec la Reine.

Le vent fut favorable le premier jour; mais, le lendemain, il fut si
contraire que le vaisseau de la Reine se trouva ensabl et en grand
danger de prir. L'pouvante fut grande dans tout le navire et le duc de
Buckingham, qui craignoit pour plus d'une vie, parut dans un dsespoir
inconcevable.

Enfin on tira le vaisseau du pril o il toit; mais il fallut relcher
au port.

Madame la princesse d'Angleterre fut attaque d'une fivre
trs-violente. Elle eut pourtant le courage de vouloir se rembarquer ds
que le vent fut favorable; mais, sitt qu'elle fut dans le vaisseau, la
rougeole sortit: de sorte qu'on ne put abandonner la terre et qu'on ne
put aussi songer  dbarquer, de peur de hasarder sa vie par cette
agitation.

Sa maladie fut trs-dangereuse. Le duc de Buckingham parut comme un fou
et un dsespr dans les momens o il la crut en pril. Enfin,
lorsqu'elle se porta assez bien pour souffrir la mer et pour aborder au
Havre, il eut des jalousies si extravagantes des soins que l'amiral
d'Angleterre prenoit pour cette princesse, qu'il le querella sans aucune
sorte de raison; et la Reine, craignant qu'il n'en arrivt du dsordre,
ordonna au duc de Buckingham de s'en aller  Paris, pendant qu'elle
sjourneroit quelque temps au Havre, pour laisser reprendre des forces 
la princesse sa fille.

Lorsqu'elle fut entirement rtablie, elle revint  Paris. Monsieur alla
au devant d'elle avec tous les empressemens imaginables et continua
jusqu' son mariage  lui rendre des devoirs auxquels il ne manquoit que
l'amour; mais le miracle d'enflammer le coeur de ce prince n'toit
rserv  aucune femme du monde[161].

  [161] Dans le texte de 1720, en titre: Portrait du comte de
  Guiche.

Le comte de Guiche[162] toit en ce temps-l son favori. C'toit le
jeune homme de la Cour le plus beau et le mieux fait, aimable de sa
personne, galant, hardi, brave, rempli de grandeur et d'lvation. La
vanit, que tant de bonnes qualits lui donnoient, et un air mprisant
rpandu dans toutes ses actions ternissoient un peu tout ce mrite;
mais il faut pourtant avouer qu'aucun homme de la Cour n'en avoit autant
que lui. Monsieur l'avoit fort aim ds l'enfance et avoit toujours
conserv avec lui un grand commerce, et aussi troit qu'il y en peut
avoir entre de jeunes gens.

  [162] Voir la note 3 de la page 6. Ajoutons que madame de
  Svign, plus dtache, trouvait au comte de Guiche un air
  prcieux, un langage obscur, beaucoup d'affectation.

Le comte toit alors amoureux de madame de Chalais[163], fille du duc de
Noirmoutiers. Elle toit trs-aimable sans tre fort belle; il la
cherchoit partout, il la suivoit en tous lieux; enfin c'toit une
passion si publique et si dclare, qu'on doutoit qu'elle ft approuve
de celle qui la causoit, et l'on s'imaginoit que, s'il y avoit eu
quelque intelligence entre eux, elle lui auroit fait prendre des chemins
plus cachs. Cependant il est certain que, s'il n'en toit pas
tout--fait aim, il n'en toit pas ha, et qu'elle voyoit son amour
sans colre. Le duc de Buckingham fut le premier qui se douta qu'elle
n'avoit pas assez de charmes pour retenir un homme qui seroit tous les
jours expos  ceux de madame la princesse d'Angleterre. Un soir qu'il
toit venu chez elle, madame de Chalais y vint aussi. La Princesse lui
dit en anglois que c'toit la matresse du comte de Guiche et lui
demanda s'il ne la trouvoit pas fort aimable. Non, lui rpondit-il; je
ne trouve pas qu'elle le soit assez pour lui, qui me parot, malgr que
j'en aie, le plus honnte homme de toute la Cour; et je souhaite,
Madame, que tout le monde ne soit pas de mon avis. La Princesse ne fit
pas rflexion  ce discours et le regarda comme un effet de la passion
de ce duc, dont il lui donnoit tous les jours quelque preuve, et qu'il
ne laissoit que trop voir  tout le monde.

  [163] Anne-Marie de La Trmoille, ne vers 1641, marie en 1659 
  Adrien-Blaise de Talleyrand, prince de Chalais, plus tard
  princesse des Ursins, (Degli Orsini), par son second mariage avec
  Flavio Orsini, duc de Bracciano (1675), morte le 5 dcembre 1722.

Monsieur s'en aperut bientt, et ce fut en cette occasion que madame la
princesse d'Angleterre dcouvrit pour la premire fois cette jalousie
naturelle, dont il lui donna depuis tant de marques. Elle vit donc son
chagrin; et, comme elle ne se soucioit pas du duc de Buckingham, qui,
quoique fort aimable, a eu souvent le malheur de n'tre pas aim, elle
en parla  la Reine sa mre, qui prit soin de remettre l'esprit de
Monsieur et de lui faire concevoir que la passion du duc toit regarde
comme une chose ridicule.

Cela ne dplut point  Monsieur, mais il n'en fut pas entirement
satisfait; il s'en ouvrit  la Reine sa mre, qui eut de l'indulgence
pour la passion du duc, en faveur de celle que son pre lui avoit
autrefois tmoigne. Elle ne voulut pas qu'on ft de bruit; mais elle
fut d'avis qu'on lui ft entendre, lorsqu'il auroit fait encore quelque
sjour en France, que son retour toit ncessaire en Angleterre, ce qui
fut excut dans la suite.

Enfin le mariage de Monsieur s'acheva et fut fait en carme, sans
crmonie, dans la chapelle du palais. Toute la Cour rendit ses devoirs
 madame la princesse d'Angleterre, que nous appellerons dornavant
Madame.

Il n'y eut personne qui ne ft surpris de son agrment, de sa civilit
et de son esprit. Comme la Reine sa mre la tenoit fort prs de sa
personne, on ne la voyoit jamais que chez elle, o elle ne parloit quasi
point. Ce fut une nouvelle dcouverte de lui trouver l'esprit aussi
aimable que tout le reste. On ne parloit que d'elle, et tout le monde
s'empressoit  lui donner des louanges.

Quelque temps aprs son mariage, elle vint loger chez Monsieur aux
Tuileries; le Roi et la Reine allrent  Fontainebleau; Monsieur et
Madame demeurrent encore quelque temps  Paris. Ce fut alors que toute
la France se trouva chez elle; tous les hommes ne pensoient qu' lui
faire leur cour, et toutes les femmes qu' lui plaire.

Madame de Valentinois[164], soeur du comte de Guiche, que Monsieur
aimoit fort  cause de son frre et  cause d'elle-mme (car il avoit
pour elle toute l'inclination dont il toit capable), fut une de celles
qu'elle choisit pour tre dans ses plaisirs; mesdames de Crquy[165] et
de Chtillon[166] et mademoiselle de Tonnay-Charente avoient l'honneur
de la voir souvent, aussi bien que d'autres personnes  qui elle avoit
tmoign de la bont avant qu'elle ft marie.

  [164] Catherine-Charlotte de Gramont, marie en 1660  Louis
  Grimaldi, duc de Valentinois, prince de Monaco, morte en 1678, 
  trente-neuf ans.

  [165] Anne-Armande de Saint-Gelais de Lansac, femme de Charles
  III, duc de Crquy, morte en 1709.

  [166] Isabelle-Anglique de Montmorency, n, en 1626, veuve, en
  1649, de Gaspard de Coligny, duc de Chtillon.

Mademoiselle de La Trmoille[167] et madame de La Fayette[168] toient
de ce nombre. La premire lui plaisoit par sa bont et par une certaine
ingnuit  conter tout ce qu'elle avoit dans le coeur, qui ressentoit
la simplicit des premiers sicles; l'autre lui avoit t agrable par
son bonheur; car, bien qu'on lui trouvt du mrite, c'toit une sorte de
mrite si srieux en apparence, qu'il ne sembloit pas qu'il dt plaire 
une princesse aussi jeune que Madame. Cependant elle lui avoit t
agrable et elle avoit t si touche du mrite et de l'esprit de
Madame, qu'elle lui dt plaire dans la suite par l'attachement qu'elle
eut pour elle.

  [167] Marie-Charlotte de La Trmoille pousa, en 1662, Bernard de
  Saxe-Weimar.

  [168] L'auteur de cette Histoire.

Toutes ces personnes passoient les aprs-dnes chez Madame. Elles
avoient l'honneur de la suivre au Cours; au retour de la promenade, on
soupoit chez Monsieur; aprs le souper, tous les hommes de la Cour s'y
rendoient et on passoit le soir parmi les plaisirs de la comdie, du jeu
et des violons. Enfin on s'y divertissoit avec tout l'agrment
imaginable et sans aucun mlange de chagrin. Madame de Chalais y venoit
assez souvent; le comte de Guiche ne manquoit pas de s'y rendre: la
familiarit qu'il avoit chez Monsieur lui donnoit l'entre chez ce
prince aux heures les plus particulires. Il voyoit Madame  tous
momens, avec tous ses charmes; Monsieur prenoit mme le soin de les lui
faire admirer; enfin il l'exposoit  un pril qu'il toit presque
impossible d'viter.

Aprs quelque sjour  Paris, Monsieur et Madame s'en allrent 
Fontainebleau[169]. Madame y porta la joie et les plaisirs. Le Roi
connut, en la voyant de plus prs, combien il avoit t injuste en ne la
trouvant pas la plus belle personne du monde. Il s'attacha fort  elle
et lui tmoigna une complaisance extrme. Elle disposoit de toutes les
parties de divertissement; elles se faisoient toutes pour elle, et il
paroissoit que le Roi n'y avoit de plaisir que par celui qu'elle en
recevoit. C'toit dans le milieu de l't: Madame s'alloit baigner tous
les jours; elle partoit en carrosse,  cause de la chaleur, et revenoit
 cheval, suivie de toutes les dames, habilles galamment, avec mille
plumes sur leur tte, accompagnes du Roi et de la jeunesse de la Cour;
aprs souper on montoit dans des calches et, au bruit des violons, on
s'alloit promener une partie de la nuit autour du canal.

  [169] 1661.

L'attachement que le Roi avoit pour Madame commena bientt  faire du
bruit et  tre interprt diversement. La Reine mre en eut d'abord
beaucoup de chagrin; il lui parut que Madame lui toit absolument le
Roi, et qu'il lui donnoit toutes les heures qui avoient accoutum d'tre
pour elle. La grande jeunesse de Madame lui persuada qu'il seroit facile
d'y remdier et que, lui faisant parler par l'abb de Montaigu[170] et
par quelques personnes qui devoient avoir quelque crdit sur son esprit,
elle l'obligeroit  se tenir plus attache  sa personne, et de
n'attirer pas le Roi dans des divertissemens qui en toient loigns.

  [170] Premier aumnier de Madame.

Madame toit lasse de l'ennui et de la contrainte qu'elle avoit essuye
auprs de la Reine sa mre. Elle crut que la Reine sa belle-mre vouloit
prendre sur elle une pareille autorit; elle fut occupe de la joie
d'avoir ramen le Roi  elle et de savoir par lui-mme que la Reine mre
tchoit de l'en loigner. Toutes ces choses la dtournrent tellement
des mesures qu'on vouloit lui faire prendre, que mme elle n'en garda
plus aucune. Elle se lia d'une manire troite avec la comtesse de
Soissons, qui toit alors l'objet de la jalousie de la Reine et de
l'aversion de la Reine mre, et ne pensa plus qu' plaire au Roi comme
belle-soeur. Je crois qu'elle lui plut d'une autre manire; je crois
aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisoit que comme un beau-frre,
quoiqu'il lui plt peut-tre davantage: mais enfin, comme ils toient
tous deux infiniment aimables et tous deux ns avec des dispositions
galantes, qu'ils se voyoient tous les jours, au milieu des plaisirs et
des divertissemens, il parut aux yeux de tout le monde qu'ils avoient
l'un pour l'autre cet agrment qui prcde d'ordinaire les grandes
passions.

Cela fit bientt beaucoup de bruit  la Cour. La Reine mre fut ravie
de trouver un prtexte si spcieux de biensance et de dvotion pour
s'opposer  l'attachement que le Roi avoit pour Madame. Elle n'eut pas
de peine  faire entrer Monsieur dans ses sentimens; il toit jaloux par
lui-mme, et il le devenoit encore davantage par l'humeur de Madame,
qu'il ne trouvoit pas aussi loigne de la galanterie qu'il l'auroit
souhait.

L'aigreur s'augmentoit tous les jours entre la Reine mre et elle. Le
Roi donnoit toutes les esprances  Madame, mais il se mnageoit
nanmoins avec la Reine mre; en sorte que, quand elle redisoit 
Monsieur ce que le Roi lui avoit dit, Monsieur trouvoit assez de matire
pour vouloir persuader  Madame que le Roi n'avoit pas pour elle autant
de considration qu'il lui en tmoignoit; tout cela faisoit un cercle de
redites et de dmls qui ne donnoit pas un moment de repos ni aux uns
ni aux autres. Cependant le Roi et Madame, sans s'expliquer entre eux de
ce qu'ils sentoient l'un pour l'autre, continurent de vivre d'une
manire qui ne laissoit douter  personne qu'il n'y et entre eux plus
que de l'amiti.

Le bruit s'en augmenta fort, et la Reine mre et Monsieur en parlrent
si fortement au Roi et  Madame, qu'ils commencrent  ouvrir les yeux
et  faire peut-tre des rflexions qu'ils n'avoient point encore
faites; enfin ils rsolurent de faire cesser ce grand bruit et, par
quelque motif que ce pt tre, ils convinrent entre eux que le Roi
feroit l'amoureux de quelque personne de la Cour. Ils jetrent les yeux
sur celles qui paroissoient les plus propres  ce dessein, et choisirent
entre autres mademoiselle de Pons[171], parente du marchal d'Albret, et
qui, pour tre nouvellement venue de province, n'avoit pas toute
l'habilet imaginable; ils jetrent aussi les yeux sur Chemerault[172],
une des filles de la Reine, fort coquette, et sur La Vallire[173], qui
toit une fille de Madame, fort jolie, fort douce et fort nave. La
fortune de cette fille toit mdiocre; sa mre s'toit remarie 
Saint-Remi, premier matre d'htel de feu M. le duc d'Orlans; ainsi
elle avoit presque toujours t  Orlans ou  Blois. Elle se trouvoit
trs-heureuse d'tre auprs de Madame. Tout le monde la trouvoit jolie;
plusieurs jeunes gens avoient pens  s'en faire aimer; le comte de
Guiche s'y toit attach plus que les autres. Il y paroissoit encore
tout occup, lorsque le Roi la choisit pour une de celles dont il
vouloit blouir le public. De concert avec Madame, il commena
non-seulement  faire l'amoureux d'une des trois qu'ils avoient
choisies, mais de toutes les trois ensemble. Il ne fut pas longtemps
sans prendre parti; son coeur se dtermina en faveur de La Vallire; et,
quoiqu'il ne laisst pas de dire des douceurs aux autres et d'avoir mme
un commerce assez rgl avec Chemerault, La Vallire eut tous ses soins
et toutes ses assiduits.

  [171] Bonne de Pons, marie, en 1666,  Michel Sublet, marquis de
  Heudicourt, grand louvetier de France, morte en 1709, 
  soixante-cinq ans.

  Le marchal d'Albret tait baron de Pons.

  [172] Elle pousa, en 1665, Portail, conseiller au Parlement.

  [173] Franoise-Louise de La Baume Le Blanc, duchesse de La
  Vallire, ne en 1644, morte en 1710.

Le comte de Guiche, qui n'toit pas assez amoureux pour s'opinitrer
contre un rival si redoutable, l'abandonna et se brouilla avec elle, en
lui disant des choses assez dsagrables.

Madame vit avec quelque chagrin que le Roi s'attachoit vritablement 
La Vallire. Ce n'est peut-tre pas qu'elle en et ce qu'on pourroit
appeler de la jalousie, mais elle et t bien aise qu'il n'et pas eu
de vritable passion et qu'il et conserv pour elle une sorte
d'attachement, qui, sans avoir la violence de l'amour, en et eu la
complaisance et l'agrment.

Longtemps avant qu'elle ft marie, on avoit prdit que le comte de
Guiche seroit amoureux d'elle; et, sitt qu'il eut quitt La Vallire,
on commena  dire qu'il aimoit Madame, et peut-tre mme qu'on le dit
avant qu'il en et la pense; mais ce bruit ne fut pas dsagrable  sa
vanit; et, comme son inclination s'y trouva peut-tre dispose, il ne
prit pas de grands soins pour s'empcher de devenir amoureux, ni pour
empcher qu'on ne le souponnt de l'tre. L'on rptait alors 
Fontainebleau un ballet que le Roi et Madame dansrent, et qui fut le
plus agrable qui ait jamais t, soit par le lieu o il se dansoit, qui
toit le bord de l'tang, ou par l'invention qu'on avoit trouve de
faire venir du bout d'une alle le thtre tout entier, charg d'une
infinit de personnes qui s'approchoient insensiblement et qui faisoient
une entre en dansant devant le thtre.

Pendant la rptition de ce ballet, le comte de Guiche toit
trs-souvent avec Madame, parce qu'il dansoit dans la mme entre. Il
n'osoit encore lui rien dire de ses sentimens; mais, par une certaine
familiarit qu'il avoit acquise auprs d'elle, il prenoit la libert de
lui demander des nouvelles de son coeur et si rien ne l'avoit jamais
touche; elle lui rpondoit avec beaucoup de bont et d'agrment, et il
s'mancipoit quelquefois  crier, en s'enfuyant d'auprs d'elle, qu'il
toit en grand pril[174].

  [174] Mascarille parle ainsi chez Cathos et Madelon: Moi je dis
  que nos liberts auront peine  sortir d'ici les braies
  nettes...</p>

      (_Les Prcieuses ridicules_, scne XII.)</p>

  Et l'impromptu du faux marquis ressemble beaucoup aux galanteries
  de M. de Guiche.

            Oh! oh! je n'y prenais pas garde:
    Tandis que, sans songer  mal, je vous regarde,
    Votre oeil en tapinois me drobe mon coeur.
    Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur!

    (_Loc. cit._)

  C'est un rapprochement qu'il est intressant de faire dans une
  dition de Molire.

Madame recevoit tout cela comme des choses galantes, sans y faire une
plus grande attention; le public y vit plus clair qu'elle-mme. Le comte
de Guiche laissoit voir, comme on a dj dit, ce qu'il avoit dans le
coeur; en sorte que le bruit s'en rpandit aussitt. La grande amiti
que Madame avoit pour la duchesse de Valentinois contribua beaucoup 
faire croire qu'il y avoit de l'intelligence entre eux, et l'on
regardoit Monsieur, qui paroissoit amoureux de madame de Valentinois,
comme la dupe du frre et de la soeur. Il est vrai nanmoins qu'elle se
mla trs-peu de cette galanterie; et, quoique son frre ne lui cacht
point sa passion pour Madame, elle ne commena pas les liaisons qui ont
paru depuis.

Cependant l'attachement du Roi pour La Vallire augmentoit toujours; il
faisoit beaucoup de progrs auprs d'elle. Ils gardoient beaucoup de
mesures; il ne la voyoit pas chez Madame et dans les promenades du
jour; mais,  la promenade du soir, il sortoit de la calche de Madame
et s'alloit mettre prs de celle de La Vallire, dont la portire toit
abattue; et, comme c'toit dans l'obscurit de la nuit, il lui parloit
avec beaucoup de commodit.

La Reine mre et Madame n'en furent pas moins mal ensemble. Lorsqu'on
vit que le Roi n'en toit point amoureux, puisqu'il l'toit de La
Vallire, et que Madame ne s'opposoit pas aux soins que le Roi rendoit 
cette fille, la Reine mre en fut aigrie. Elle tourna l'esprit de
Monsieur, qui s'en aigrit et qui prit au point d'honneur que le Roi ft
amoureux d'une fille de Madame. Madame, de son ct, manquoit en
beaucoup de choses aux gards qu'elle devoit  la Reine mre et mme 
ceux qu'elle devoit  Monsieur; en sorte que l'aigreur toit grande de
toutes parts.

Dans ce mme temps le bruit fut grand de la passion du comte de Guiche.
Monsieur en fut bientt instruit et lui fit trs-mauvaise mine. Le comte
de Guiche, soit par son naturel fier, soit par chagrin de voir Monsieur
instruit d'une chose qu'il lui toit commode qu'il ignort, eut avec
Monsieur un claircissement fort audacieux et rompit avec lui comme s'il
et t son gal. Cela clata publiquement, et le comte de Guiche se
retira de la Cour.

Le jour que ce bruit arriva, Madame gardoit la chambre et ne voyoit
personne; elle ordonna qu'on laisst seulement entrer ceux qui
rptoient avec elle, dont le comte de Guiche toit du nombre, ne
sachant point ce qui venoit de se passer. Comme le Roi vint chez elle,
elle lui dit les ordres qu'elle avoit donns; le Roi lui rpondit en
souriant qu'elle ne connoissoit pas mal ceux qui devoient tre exempts
et lui conta ensuite ce qui venoit de se passer entre Monsieur et le
comte de Guiche. La chose fut sue de tout le monde; et le marchal de
Gramont, pre du comte de Guiche, renvoya son fils  Paris et lui
dfendit de revenir  Fontainebleau.

Pendant ce temps-l les affaires du ministre n'toient pas plus
tranquilles que celles de l'amour; et, quoique M. Foucquet, depuis la
mort du Cardinal, et demand pardon au Roi de toutes les choses
passes; quoique le Roi le lui et accord, et qu'il part l'emporter
sur les autres ministres, nanmoins on travailloit fortement  sa perte,
et elle toit rsolue.

Madame de Chevreuse[175], qui avoit toujours conserv quelque chose de
ce grand crdit qu'elle avoit eu sur la Reine mre, entreprit de la
porter  perdre M. Foucquet.

  [175] Marie de Rohan, ne en 1600, veuve, en 1621, du conntable
  de Luynes et, en 1657, de Claude de Lorraine, duc de Chevreuse.

M. de Laigue[176], mari en secret,  ce que l'on a cru, avec madame de
Chevreuse, toit mal content de ce surintendant; il gouvernoit madame de
Chevreuse. M. Le Tellier et M. Colbert se joignirent  eux; la Reine
mre fit un voyage  Dampierre[177], et l, la perte de M. Foucquet fut
conclue et on y fit ensuite consentir le Roi. On rsolut d'arrter ce
surintendant; mais les ministres craignant, quoique sans sujet, le
nombre d'amis qu'il avoit dans le royaume, portrent le Roi  aller 
Nantes, afin d'tre prs de Belle-Isle, que M. Foucquet venoit
d'acheter, et de s'en rendre matre.

  [176] Geoffroy, marquis de Laigue, n en 1614, mort en 1674.
  (Voir _Mmoires de madame de Motteville_, coll. Petitot, t. XL,
  p. 113.)

  [177] Chez la duchesse de Chevreuse.

Ce voyage fut longtemps rsolu sans qu'on en ft la proposition; mais
enfin, sur des prtextes qu'ils trouvrent, on commena  en parler. M.
Foucquet, bien loign de penser que sa perte ft l'objet de ce voyage,
se croyoit tout--fait assur de sa fortune; et le Roi, de concert avec
les autres ministres, pour lui ter toute sorte de dfiance, le traitoit
avec de si grandes distinctions, que personne ne doutoit qu'il ne
gouvernt.

Il y avoit longtemps que le Roi avoit dit qu'il vouloit aller  Vaux,
maison superbe de ce surintendant; et, quoique la prudence dt
l'empcher de faire voir au Roi une chose qui marquoit si fort le
mauvais usage des finances, et qu'aussi la bont du Roi dt le retenir
d'aller chez un homme qu'il alloit perdre, nanmoins ni l'un ni l'autre
n'y firent aucune rflexion.

Toute la Cour alla  Vaux[178], et M. Foucquet joignit  la magnificence
de sa maison toute celle qui peut tre imagine pour la beaut des
divertissemens et la grandeur de la rception. Le Roi en arrivant en fut
tonn, et M. Foucquet le fut de remarquer que le Roi l'toit; nanmoins
ils se remirent l'un et l'autre. La fte fut la plus complte qui ait
jamais t. Le Roi toit alors dans la premire ardeur de la possession
de La Vallire; l'on a cru que ce fut l qu'il la vit pour la premire
fois en particulier; mais il y avoit dj quelque temps qu'il la voyoit
dans la chambre du comte de Saint-Aignan[179], qui toit le confident de
cette intrigue.

  [178] Le 17 aot 1661.

  [179] Franois de Beauvillier, comte, puis duc de Saint-Aignan,
  n en 1607, mort en 1687.

Peu de jours aprs la fte de Vaux, on partit pour Nantes; et ce
voyage, auquel on ne voyoit aucune ncessit, paroissoit la fantaisie
d'un jeune Roi.

M. Foucquet, quoique avec la fivre quarte, suivit la Cour et fut arrt
 Nantes. Ce changement surprit le monde, comme on peut se l'imaginer,
et tourdit tellement les parens et les amis de M. Foucquet, qu'ils ne
songrent pas  mettre  couvert ses papiers, quoiqu'ils en eussent eu
le loisir. On le prit dans sa maison, sans aucune formalit; on l'envoya
 Angers, et le Roi revint  Fontainebleau.

Tous les amis de M. Foucquet furent chasss et loigns des affaires. Le
conseil des trois autres ministres[180] se forma entirement. M. Colbert
eut les finances, quoique l'on en donnt quelque apparence au marchal
de Villeroy; et M. Colbert commena  prendre auprs du Roi ce crdit
qui le rendit depuis le premier homme de l'tat.

  [180] De Lionne, Le Tellier, Colbert.

L'on trouva dans les cassettes de M. Foucquet plus de lettres de
galanterie que de papiers d'importance; et, comme il s'y en rencontra de
quelques femmes qu'on n'avoit jamais souponnes d'avoir de commerce
avec lui, ce fondement donna lieu de dire qu'il y en avoit de toutes les
plus honntes femmes de France. La seule qui fut convaincue, ce fut
Meneville, une des filles de la Reine, et une des plus belles personnes,
que le duc de Damville[181] avoit voulu pouser. Elle fut chasse et se
retira dans un couvent.

  [181] Christophe de Lvis, comte de Brion, duc de Damville en
  1648.




TROISIME PARTIE


Le comte de Guiche n'avoit point suivi le Roi au voyage de Nantes. Avant
qu'on partt pour y aller, Madame avoit appris de certains discours
qu'il avoit tenus  Paris, et qui sembloient vouloir persuader au public
que l'on ne se trompoit pas de le croire amoureux d'elle. Cela lui avoit
dplu, d'autant plus que madame de Valentinois, qu'il avoit prie de
parler  Madame en sa faveur, bien loin de le faire, lui avoit toujours
dit que son frre ne pensoit pas  lever les yeux jusqu' elle et
qu'elle la prioit de ne point ajouter foi  tout ce que des gens qui
voudroient s'entremettre pourroient lui dire de sa part. Ainsi Madame
ne trouva qu'une vanit offensante pour elle dans les discours du comte
de Guiche. Quoiqu'elle ft fort jeune et que son peu d'exprience
augmentt les dfauts qui suivent la jeunesse, elle rsolut de prier le
Roi d'ordonner au comte de Guiche de ne le point suivre  Nantes; mais
la Reine mre avoit dj prvenu cette prire; ainsi la sienne ne parut
pas.

Madame de Valentinois partit, pendant le voyage de Nantes, pour aller 
Monaco. Monsieur toit toujours amoureux d'elle, c'est--dire autant
qu'il pouvoit l'tre. Elle toit adore ds son enfance par Peguilin,
cadet de la maison de Lauzun[182]: la parent qui toit entre eux[183]
lui avoit donn une familiarit entire dans l'htel de Gramont; de
sorte que, s'tant trouvs tous deux trs-propres  avoir de violentes
passions, rien n'toit comparable  celle qu'ils avoient eue l'un pour
l'autre. Elle avoit t marie depuis un an, contre son gr, au prince
de Monaco; mais, comme son mari n'toit pas assez aimable pour lui
faire rompre avec son amant, elle l'aimoit toujours passionnment. Ainsi
elle le quittoit avec une douleur sensible; et lui, pour la voir encore,
la suivoit dguis, tantt en marchand, tantt en postillon, enfin de
toutes les manires qui le pouvoient rendre mconnoissable  ceux qui
toient  elle. En partant, elle voulut engager Monsieur  ne point
croire tout ce qu'on lui diroit de son frre au sujet de Madame et elle
voulut qu'il lui promt qu'il ne le chasseroit point de la Cour.
Monsieur, qui avoit dj de la jalousie du comte de Guiche et qui
ressentoit l'aigreur qu'on a pour ceux qu'on a fort aims et dont l'on
croit avoir sujet de se plaindre, ne parut pas dispos  accorder ce
qu'elle lui demanda. Elle s'en fcha, et ils se sparrent mal.

  [182] Antonin Nompar de Caumont, marquis de Puyguilhem, depuis
  duc de Lauzun, cadet de la maison de Caumont, et non de Lauzun,
  n en 1633, mort en 1723. Quand madame de La Fayette crit
  _Peguilin_, elle figure la prononciation de Puyguilhem. De mme
  Racine crit dans une de ses lettres _Chammelay_ le nom de la
  Champmesl qu'il connaissait pourtant bien.

  [183] Par sa grand'mre qui tait de Gramont.

La comtesse de Soissons, que le Roi avoit aime et qui aimoit alors le
marquis de Vardes, ne laissoit pas d'avoir beaucoup de chagrin: le grand
attachement que le Roi prenoit pour La Vallire en toit cause, et
d'autant plus que cette jeune personne, se gouvernant entirement par
les sentimens du Roi, ne rendoit compte ni  Madame ni  la comtesse de
Soissons des choses qui se passoient entre le Roi et elle. Ainsi la
comtesse de Soissons, qui avoit toujours vu le Roi chercher les plaisirs
chez elle, voyoit bien que cette galanterie l'en alloit loigner. Cela
ne la rendit pas favorable  La Vallire: elle s'en aperut, et la
jalousie qu'on a d'ordinaire de celles qui ont t aimes de ceux qui
nous aiment se joignant au ressentiment des mauvais offices qu'elle lui
rendoit, lui donna une haine fort vive pour la comtesse de Soissons.

Quoique le Roi dsirt que La Vallire n'et pas de confidente, il toit
impossible qu'une jeune personne d'une capacit mdiocre pt contenir en
elle-mme une aussi grande affaire que celle d'tre aime du Roi. Madame
avoit une fille appele Montalais[184].

  [184] Mademoiselle de Montalais, fille de Pierre de Montalais,
  seigneur de Chambellay, et de Rene Le Clerc de Sautr, soeur de
  madame de Marans.--Le texte de 1720 porte en titre: Portrait de
  Montalais.

C'toit une personne qui avoit naturellement beaucoup d'esprit, mais un
esprit d'intrigue et d'insinuation; et il s'en falloit beaucoup que les
bons sens et la raison rglassent sa conduite. Elle n'avoit jamais vu de
cour que celle de Madame douairire[185],  Blois, dont elle avoit t
fille d'honneur. Ce peu d'exprience du monde et beaucoup de galanterie
la rendoient toute propre  devenir confidente. Elle l'avoit dj t de
La Vallire pendant qu'elle toit  Blois, o un nomm Bragelonne[186]
en avoit t amoureux; il y avoit eu quelques lettres; madame de
Saint-Remy[187] s'en toit aperue, enfin ce n'toit pas une chose qui
et t loin. Cependant le Roi en prit de grandes jalousies.

  [185] Marguerite de Lorraine, veuve de Gaston, duc d'Orlans.

  [186] Intendant de la maison de Gaston d'Orlans.

  [187] Franoise Le Prvost, marie successivement  messire
  Bernard Rosay, conseiller en la cour du Parlement de Paris, 
  Laurent de La Baume Le Blanc, chevalier, seigneur de La Vallire,
  dont elle eut Louise-Franoise, qui devint matresse de Louis
  XIV, et  M. de Saint-Remi, premier matre d'htel de Gaston
  d'Orlans. Voir page 46, lignes 14 et suivantes.--Bazin crit, je
  ne sais pourquoi, La Valire.

La Vallire trouvant donc, dans la mme chambre o elle toit, une fille
 qui elle s'toit dj fie, s'y fia encore entirement; et, comme
Montalais avoit beaucoup plus d'esprit qu'elle, elle y trouva un grand
plaisir et un grand soulagement. Montalais ne se contenta pas de cette
confidence de La Vallire, elle voulut encore avoir celle de Madame. Il
lui parut que cette princesse n'avoit pas d'aversion pour le comte de
Guiche; et lorsque le comte de Guiche revint  Fontainebleau aprs le
voyage de Nantes, elle lui parla et le tourna de tant de cts, qu'elle
lui fit avouer qu'il toit amoureux de Madame. Elle lui promit de le
servir, et ne le fit que trop bien.

La Reine accoucha de monseigneur le Dauphin, le jour de la Toussaint
1661. Madame avoit pass tout le jour auprs d'elle; et, comme elle
toit grosse et fatigue, elle se retira dans sa chambre, o personne ne
la suivit, parce que tout le monde toit encore chez la Reine. Montalais
se mit  genoux devant Madame et commena  lui parler de la passion du
comte de Guiche. Ces sortes de discours naturellement ne dplaisent pas
assez aux jeunes personnes pour leur donner la force de les repousser;
et de plus Madame avoit une timidit  parler qui fit que, moiti
embarras, moiti condescendance, elle laissa prendre des esprances 
Montalais. Ds le lendemain elle apporta  Madame une lettre du comte de
Guiche; Madame ne voulut point la lire, Montalais l'ouvrit et la lut.
Quelques jours aprs, Madame se trouva mal; elle revint  Paris en
litire, et, comme elle y montoit, Montalais lui jeta un volume de
lettres du comte de Guiche. Madame les lut pendant le chemin et avoua
aprs  Montalais qu'elle les avoit lues. Enfin la jeunesse de Madame,
l'agrment du comte de Guiche, mais surtout les soins de Montalais,
engagrent cette princesse dans une galanterie qui ne lui a donn que
des chagrins considrables. Monsieur avoit toujours de la jalousie du
comte de Guiche, qui nanmoins ne laissoit pas d'aller aux Tuileries, o
Madame logeoit encore. Elle toit considrablement malade. Il lui
crivoit trois ou quatre fois par jour. Madame ne lisoit pas ses lettres
la plupart du temps et les laissoit toutes  Montalais, sans lui
demander mme ce qu'elle en faisoit. Montalais n'osoit les garder dans
sa chambre; elle les remettoit entre les mains d'un amant qu'elle avoit
alors, nomm Malicorne[188]. Le Roi toit venu  Paris peu de temps
aprs Madame; il voyoit toujours La Vallire chez elle; il y venoit le
soir et l'alloit entretenir dans un cabinet. Toutes les portes  la
vrit toient ouvertes; mais on toit plus loign d'y entrer que si
elles avoient t fermes avec de l'airain. Il se lassa nanmoins de
cette contrainte; et, quoique la Reine sa mre, pour qui il avoit encore
de la crainte, le tourmentt incessamment sur La Vallire, elle feignit
d'tre malade, et il l'alla voir dans sa chambre.

  [188] Germain Texier, comte de Hautefeuille, baron de Malicorne,
  gentilhomme ordinaire du Roi, conseiller d'tat d'pe, mari, en
  1665,  Catherine Marguerite de Courtarvel, fille du premier lit
  de Jacques de Saint-Remi, mort en 1694.

La jeune Reine ne savoit point de qui le Roi toit amoureux; elle
devinoit pourtant bien qu'il l'toit; et, ne sachant o placer sa
jalousie, elle la mettoit sur Madame.

Le Roi se douta de la confiance que La Vallire prenoit en Montalais.
L'esprit d'intrigue de cette fille lui dplaisoit: il dfendit  La
Vallire de lui parler. Elle lui obissoit en public; mais Montalais
passoit les nuits entires avec elle, et bien souvent le jour l'y
trouvoit encore.

Madame, qui toit malade et qui ne dormoit point, l'envoyoit quelquefois
qurir, sous prtexte de lui venir lire quelque livre. Lorsqu'elle
quittoit Madame, c'toit pour aller crire au comte de Guiche,  quoi
elle ne manquoit pas trois fois par jour, et de plus  Malicorne,  qui
elle rendoit compte de l'affaire de Madame et de celle de La Vallire.
Elle avoit encore la confidence de mademoiselle de Tonnay-Charente, qui
aimoit le marquis de Noirmoutier[189] et qui souhaitoit fort de
l'pouser. Une seule de ces confidences et pu occuper une personne
entire, et Montalais seule suffisoit  toutes.

  [189] Louis-Alexandre de La Trmoille, n en 1642.

Le comte de Guiche et elle se mirent dans l'esprit qu'il falloit qu'il
vt Madame en particulier. Madame, qui avoit de la timidit pour parler
srieusement, n'en avoit point pour ces sortes de choses. Elle n'en
voyoit point les consquences; elle y trouvoit de la plaisanterie de
roman. Montalais lui trouvoit des facilits qui ne pouvoient tre
imagines par une autre. Le comte de Guiche, qui toit jeune et hardi,
ne trouvoit rien de plus beau que de tout hasarder; et Madame et lui,
sans avoir de vritable passion l'un pour l'autre, s'exposrent au plus
grand danger o l'on se soit jamais expos. Madame toit malade, et
environne de toutes ces femmes qui ont accoutum d'tre auprs d'une
personne de son rang, sans se fier  pas une. Elle faisoit entrer le
comte de Guiche quelquefois en plein jour, dguis en femme qui dit la
bonne aventure, et il la disoit mme aux femmes de Madame, qui le
voyoient tous les jours et qui ne le reconnoissoient pas; d'autres fois
par d'autres inventions, mais toujours avec beaucoup de hasards; et ces
entrevues si prilleuses se passoient  se moquer de Monsieur et 
d'autres plaisanteries semblables, enfin  des choses fort loignes de
la violente passion qui sembloit les faire entreprendre. Dans ce
temps-l on dit un jour, dans un lieu o toit le comte de Guiche avec
Vardes, que Madame toit plus mal qu'on ne pensoit et que les mdecins
croyoient qu'elle ne guriroit pas de sa maladie. Le comte de Guiche en
parut fort troubl; Vardes l'emmena et lui aida  cacher son trouble. Le
comte de Guiche lui avoua l'tat o il toit avec Madame et l'engagea
dans sa confidence. Madame dsapprouva fort ce qu'avoit fait le comte
de Guiche; elle voulut l'obliger  rompre avec Vardes; il lui dit qu'il
se battroit avec lui pour la satisfaire, mais qu'il ne pouvoit rompre
avec son ami.

Montalais, qui vouloit donner un air d'importance  cette galanterie et
qui croyoit qu'en mettant bien des gens dans cette confidence elle
composeroit une intrigue qui gouverneroit l'tat, voulut engager La
Vallire dans les intrts de Madame: elle lui conta tout ce qui se
passoit au sujet du comte de Guiche et lui fit promettre qu'elle n'en
diroit rien au Roi. En effet La Vallire, qui avoit mille fois promis au
Roi de ne lui jamais rien cacher, garda  Montalais la fidlit qu'elle
lui avoit promise.

Madame ne savoit point que La Vallire st ses affaires, mais elle
savoit celles de La Vallire par Montalais. Le public entrevoyoit
quelque chose de la galanterie de Madame et du comte de Guiche. Le Roi
en faisoit de petites questions  Madame; mais il toit bien loign
d'en savoir le fond. Je ne sais si ce fut sur ce sujet ou sur quelque
autre qu'il tint de certains discours  La Vallire qui lui firent juger
que le Roi savoit qu'elle lui faisoit finesse de quelque chose; elle se
troubla et lui fit connotre qu'elle lui cachoit des choses
considrables. Le Roi se mit dans une colre pouvantable; elle ne lui
avoua point ce que c'toit; le Roi se retira au dsespoir contre elle.
Ils toient convenus plusieurs fois que, quelques brouilleries qu'ils
eussent ensemble, ils ne s'endormiroient jamais sans se raccommoder et
sans s'crire. La nuit se passa sans qu'elle et de nouvelles du Roi;
et, se croyant perdue, la tte lui tourna. Elle sortit le matin des
Tuileries et s'en alla comme une insense dans un petit couvent obscur
qui toit  Chaillot.

Le matin on alla avertir le Roi qu'on ne savoit pas o toit La
Vallire. Le Roi, qui l'aimoit passionnment, fut extrmement troubl;
il vint aux Tuileries pour savoir de Madame o elle toit; Madame n'en
savoit rien et ne savoit pas mme le sujet qui l'avoit fait partir.

Montalais toit hors d'elle-mme de ce qu'elle lui avoit seulement dit
qu'elle toit dsespre, parce qu'elle toit perdue  cause d'elle.

Le Roi fit si bien qu'il sut o toit La Vallire; il y alla  toute
bride, lui quatrime; il la trouva dans le parloir du dehors de ce
couvent; on ne l'avoit pas voulu recevoir au dedans. Elle toit couche
 terre, plore et hors d'elle-mme.

Le Roi demeura seul avec elle; et, dans une longue conversation, elle
lui avoua tout ce qu'elle lui avoit cach. Cet aveu n'obtint pas son
pardon. Le Roi lui dit seulement tout ce qu'il falloit dire pour
l'obliger  revenir, et envoya chercher un carrosse pour la ramener.

Cependant il vint  Paris pour obliger Monsieur  la recevoir; il avoit
dclar tout haut qu'il toit bien aise qu'elle ft hors de chez lui, et
qu'il ne la reprendroit point. Le Roi entra par un petit degr aux
Tuileries et alla dans un petit cabinet o il fit venir Madame, ne
voulant pas se laisser voir, parce qu'il avoit pleur. L, il pria
Madame de reprendre La Vallire et lui dit tout ce qu'il venoit
d'apprendre d'elle et de ses affaires. Madame en fut tonne, comme on
se le peut imaginer; mais elle ne put rien nier. Elle promit au Roi de
rompre avec le comte de Guiche et consentit  recevoir La Vallire.

Le Roi eut assez de peine  l'obtenir de Madame; mais il la pria tant,
les larmes aux yeux, qu'enfin il en vint  bout. La Vallire revint dans
sa chambre; mais elle fut longtemps  revenir dans l'esprit du Roi; il
ne pouvoit se consoler qu'elle et t capable de lui cacher quelque
chose, et elle ne pouvoit supporter d'tre moins bien avec lui; en sorte
qu'elle eut pendant quelque temps l'esprit comme gar.

Enfin le Roi lui pardonna, et Montalais fit si bien qu'elle entra dans
la confidence du Roi. Il la questionna plusieurs fois sur l'affaire de
Bragelonne, dont il savoit qu'elle avoit connoissance; et, comme
Montalais savoit mieux mentir que La Vallire, il avoit l'esprit en
repos lorsqu'elle lui avoit parl. Il avoit nanmoins l'esprit
extrmement bless sur la crainte qu'il n'et pas t le premier que La
Vallire et aim; il craignoit mme qu'elle n'aimt encore Bragelonne.

Enfin il avoit toutes les inquitudes et les dlicatesses d'un homme
bien amoureux; et il est certain qu'il l'toit fort, quoique la rgle
qu'il a naturellement dans l'esprit, et la crainte qu'il avoit encore de
la Reine sa mre, l'empchassent de faire de certaines choses emportes
que d'autres seroient capables de faire. Il est vrai aussi que le peu
d'esprit de La Vallire empchoit cette matresse du Roi de se servir
des avantages et du crdit dont une si grande passion auroit fait
profiter une autre; elle ne songeoit qu' tre aime du Roi et 
l'aimer; elle avoit beaucoup de jalousie de la comtesse de Soissons,
chez qui le Roi alloit tous les jours, quoiqu'elle ft tous ses efforts
pour l'en empcher.

La comtesse de Soissons ne doutoit pas de la haine que La Vallire avoit
pour elle; et, ennuye de voir le Roi entre ses mains, le marquis de
Vardes et elle rsolurent de faire savoir  la Reine que le Roi en toit
amoureux. Ils crurent que la Reine, sachant cet amour et appuye par la
Reine mre, obligeroit Monsieur et Madame  chasser La Vallire des
Tuileries, et que le Roi ne sachant o la mettre, la mettroit chez la
comtesse de Soissons, qui par l s'en trouveroit la matresse; et ils
esproient encore que le chagrin que tmoigneroit la Reine obligeroit le
Roi  rompre avec La Vallire, et que, lorsqu'il l'auroit quitte, il
s'attacheroit  quelque autre dont ils seroient peut-tre les matres.
Enfin ces chimres, ou d'autres pareilles, leur firent prendre la plus
folle rsolution et la plus hasardeuse qui ait jamais t prise. Ils
crivirent une lettre  la Reine, o ils l'instruisoient de tout ce qui
se passoit. La comtesse de Soissons ramassa dans la chambre de la Reine
un dessus de lettre du Roi son pre[190]. Vardes confia ce secret au
comte de Guiche, afin que, comme il savoit l'espagnol, il mt la lettre
en cette langue: le comte de Guiche, par complaisance pour son ami et
par haine pour La Vallire, entra fortement dans ce beau dessein.

  [190] Philippe IV, roi d'Espagne.

Ils mirent la lettre en espagnol; ils la firent crire par un homme qui
s'en alloit en Flandre et qui ne devoit point revenir; ce mme homme
l'alla porter au Louvre  un huissier, pour la donner  la senora
Molina[191], premire femme de chambre de la Reine, comme une lettre
d'Espagne. La Molina trouva quelque chose d'extraordinaire  la manire
dont cette lettre lui toit venue; elle trouva de la diffrence dans la
faon dont elle toit plie; enfin, par instinct plutt que par raison,
elle ouvrit cette lettre, et, aprs l'avoir lue, elle l'alla porter au
Roi.

  [191] Dona Maria Molina.

Quoique le comte de Guiche et promis  Vardes de ne rien dire  Madame
de cette lettre, il ne laissa pas de lui en parler; et Madame, malgr sa
promesse, ne laissa pas de le dire  Montalais; mais ce ne fut de
longtemps. Le Roi fut dans une colre qui ne se peut reprsenter; il
parla  tous ceux qu'il crut pouvoir lui donner quelque connoissance de
cette affaire, et mme il s'adressa  Vardes, comme  un homme d'esprit
et  qui il se fioit. Vardes fut assez embarrass de la commission que
le Roi lui donnoit; cependant il trouva le moyen de faire tomber le
soupon sur madame de Navailles[192], et le Roi le crut si bien, que
cela eut grande part aux disgrces qui lui arrivrent depuis.

  [192] Suzanne de Baudean de Neuillan, femme de Philippe de
  Montault-Bnac, duc de Navailles, dame d'honneur de la Reine.

Cependant Madame vouloit tenir la parole qu'elle avoit donne au Roi de
rompre avec le comte de Guiche, et Montalais s'toit aussi engage
auprs du Roi de ne se plus mler de ce commerce. Nanmoins, avant que
de commencer cette rupture, elle avoit donn au comte de Guiche les
moyens de voir Madame, pour trouver ensemble, disoit-elle, ceux de ne se
plus voir. Ce n'est gure en prsence que les gens qui s'aiment trouvent
ces sortes d'expdiens; aussi cette conversation ne fit pas un grand
effet, quoiqu'elle suspendt pour quelque temps le commerce de lettres.
Montalais promit encore au Roi de ne plus servir le comte de Guiche,
pourvu qu'il ne le chasst point de la Cour; et Madame demanda au Roi la
mme chose.

Vardes, qui toit pour lors absolument dans la confidence de Madame, qui
la voyoit fort aimable et pleine d'esprit, soit par un sentiment
d'amour, soit par un sentiment d'ambition et d'intrigue, voulut tre
seul matre de son esprit, et rsolut de faire loigner le comte de
Guiche. Il savoit ce que Madame avoit promis au Roi, mais il voyoit que
toutes les promesses seroient mal observes.

Il alla trouver le marchal de Gramont; il lui dit une partie des choses
qui se passoient, il lui fit voir le pril o s'exposoit son fils, et
lui conseilla de l'loigner et de demander au Roi qu'il allt commander
les troupes qui toient alors  Nancy.

Le marchal de Gramont, qui aimoit son fils passionnment, suivit les
sentimens de Vardes, et demanda ce commandement au Roi. Et, comme
c'toit une chose avantageuse pour son fils, le Roi ne douta point que
le comte de Guiche ne la souhaitt et la lui accorda.

Madame ne savoit rien de ce qui se passoit: Vardes ne lui avoit rien dit
de ce qu'il avoit fait, non plus qu'au comte de Guiche, et on ne l'a su
que depuis. Madame toit alle loger au Palais-Royal, o elle avoit fait
ses couches[193]: tout le monde la voyoit; et des femmes de la ville,
peu instruites de l'intrt qu'elle prenoit au comte de Guiche, dirent
dans sa ruelle, comme une chose indiffrente, qu'il avoit demand le
commandement des troupes de Lorraine et qu'il partoit dans peu de jours.

  [193] Le 27 mars 1662.

Madame fut extrmement surprise de cette nouvelle. Le soir, le Roi la
vint voir. Elle lui en parla, et il lui dit qu'il toit vritable que le
marchal de Gramont lui avoit demand ce commandement, comme une chose
que son fils souhaitoit fort, et que le comte de Guiche l'en avoit
remerci.

Madame se trouva fort offense que le comte de Guiche et pris sans sa
participation le dessein de s'loigner d'elle; elle le dit  Montalais
et lui ordonna de le voir. Elle le vit, et le comte de Guiche, dsespr
de s'en aller et de voir Madame mal satisfaite de lui, lui crivit une
lettre par laquelle il lui offrit de soutenir au Roi qu'il n'avoit point
demand l'emploi de Lorraine, et en mme temps de le refuser.

Madame ne fut pas d'abord satisfaite de cette lettre. Le comte de
Guiche, qui toit fort emport, dit qu'il ne partiroit point et qu'il
alloit remettre le commandement au Roi. Vardes eut peur qu'il ne ft
assez fou pour le faire; il ne vouloit pas le perdre, quoiqu'il voult
l'loigner: il le laissa en garde  la comtesse de Soissons, qui entra
ds ce jour dans cette confidence et vint trouver Madame pour qu'elle
crivt au comte de Guiche qu'elle vouloit qu'il partt. Elle fut
touche de tous les sentimens du comte de Guiche, o il y avoit en effet
de la hauteur et de l'amour; elle fit ce que Vardes vouloit, et le comte
de Guiche rsolut de partir,  condition qu'il verroit Madame.

Montalais, qui se croyoit quitte de sa parole envers le Roi puisqu'il
chassoit le comte de Guiche, se chargea de cette entrevue; et, Monsieur
devant venir au Louvre, elle fit entrer le comte de Guiche, sur le
midi, par un escalier drob et l'enferma dans un oratoire. Lorsque
Madame eut dn, elle fit semblant de vouloir dormir et passa dans une
galerie o le comte de Guiche lui dit adieu. Comme ils y toient
ensemble, Monsieur revint; tout ce qu'on put faire fut de cacher le
comte de Guiche dans une chemine, o il demeura longtemps sans pouvoir
sortir. Enfin Montalais l'en tira et crut avoir sauv tous les prils de
cette entrevue; mais elle se trompoit infiniment.

Une de ses compagnes, nomme Artigny[194], dont la vie n'avoit pas t
bien exemplaire, la hassoit fort. Cette fille avoit t mise dans la
chambre par madame de La Basinire[195], autrefois Chemerault,  qui le
temps n'avoit pas t l'esprit d'intrigue, et elle avoit grand pouvoir
sur l'esprit de Monsieur. Cette fille, qui pioit Montalais et qui toit
jalouse de la faveur dont elle jouissoit auprs de Madame, souponna
qu'elle menoit quelque intrigue. Elle le dcouvrit  madame de La
Basinire, qui la fortifia dans le dessein et dans le moyen de la
dcouvrir; elle lui joignit, pour espion, une appele Merlot, et l'une
et l'autre firent si bien qu'elles virent entrer le comte de Guiche dans
l'appartement de Madame.

  [194] Claude-Marie du Gast d'Artigny pousa en 1666
  Louis-Pierre-Scipion de Grimoard de Beauvoir de Montlaur, comte
  du Roure, cousin du duc de Crquy. C'tait, dit Saint-Simon, une
  intrigante de beaucoup d'esprit et que la faveur de mademoiselle
  de La Vallire avait accoutume  beaucoup de hauteur. Elle se
  trouva mle dans beaucoup de choses avec la comtesse de
  Soissons, qui les firent chasser chacune de la Cour, puis avec la
  mme dans les dpositions de la Voisin.... Elle en fut quitte
  pour l'exil en Languedoc o elle a pass le reste de sa vie.

  [195] Franoise de Barbezires Chemerault, marie en 1645  Mac
  Bertrand de la Basinire, baron de Vouvans et du Grand-Prcigny,
  trsorier de l'Epargne.

Madame de La Basinire en avertit la Reine mre par Artigny; et la Reine
mre, par une conduite qui ne se peut pardonner  une personne de sa
vertu et de sa bont, voulut que madame de La Basinire en avertt
Monsieur. Ainsi l'on dit  ce prince ce que l'on auroit cach  tout
autre mari.

Il rsolut, avec la Reine sa mre, de chasser Montalais, sans en avertir
Madame ni mme le Roi, de peur qu'il ne s'y oppost, parce qu'elle toit
alors fort bien avec lui, sans considrer que ce bruit alloit faire
dcouvrir ce que peu de gens savoient. Ils rsolurent seulement de
chasser encore une autre fille de Madame, dont la conduite personnelle
n'toit pas trop bonne.

Ainsi, un matin, la marchale Du Plessis[196], par ordre de Monsieur,
vint dire  ces deux filles que Monsieur leur ordonnoit de se retirer,
et  l'heure mme on les fit mettre dans un carrosse. Montalais dit 
la marchale Du Plessis qu'elle la conjuroit de lui faire rendre ses
cassettes, parce que si Monsieur les voyoit Madame toit perdue. La
Marchale en alla demander la permission  Monsieur, sans nanmoins lui
en dire la cause. Monsieur, par une bont incroyable en un homme jaloux,
laissa emporter les cassettes, et la marchale du Plessis ne songea
point  s'en rendre matresse pour les rendre  Madame. Ainsi elles
furent remises entre les mains de Montalais, qui se retira chez sa
soeur, Franoise de Montalais, marie  Jean de Bueil, comte de Sancerre
et Marans. Quand Madame s'veilla, Monsieur entra dans sa chambre et lui
dit qu'il avoit fait chasser ses deux filles: elle en demeura fort
tonne, et il se retira sans lui en dire davantage. Un moment aprs, le
Roi lui envoya dire qu'il n'avoit rien su de ce qu'on avoit fait, et
qu'il la viendroit voir le plus tt qu'il lui seroit possible.

  [196] Colombe Le Charron, femme de Csar, duc de Choiseul,
  marchal du Plessis, premire dame d'honneur de Madame.

Monsieur alla faire ses plaintes et conter ses douleurs  la reine
d'Angleterre, qui logeoit alors au Palais-Royal. Elle vint trouver
Madame et la gronda un peu, et lui dit tout ce que Monsieur savoit de
certitude, afin qu'elle lui avout la mme chose et qu'elle ne lui en
dt pas davantage.

Monsieur et Madame eurent un grand claircissement ensemble; Madame lui
avoua qu'elle avoit vu le comte de Guiche, mais que c'toit la premire
fois, et qu'il ne lui avoit crit que trois ou quatre fois.

Monsieur trouva un si grand air d'autorit  se faire avouer par Madame
les choses qu'il savoit dj, qu'il lui en adoucit toute l'amertume; il
l'embrassa et ne conserva que de lgers chagrins. Ils auroient sans
doute t plus violens  tout autre qu' lui; mais il ne pensa point 
se venger du comte de Guiche; et quoique l'clat que cette affaire fit
dans le monde semblt par honneur l'y devoir obliger, il n'en tmoigna
aucun ressentiment. Il tourna tous ses soins  empcher que Madame n'et
de commerce avec Montalais; et, comme elle en avoit un trs-grand avec
La Vallire, il obtint du Roi que La Vallire n'en auroit plus. En effet
elle en eut trs-peu, et Montalais se mit dans un couvent.

Madame promit, comme on le peut juger, de rompre toutes sortes de
liaisons avec le comte de Guiche, et le promit mme au Roi; mais elle ne
lui tint pas parole. Vardes demeura le confident, au hasard mme d'tre
brouill avec le Roi; mais, comme il avoit fait confidence au comte de
Guiche de l'affaire d'Espagne, cela faisoit une telle liaison entre eux
qu'ils ne pouvoient rompre sans folie. Il sut alors que Montalais toit
instruite de la lettre d'Espagne, et cela lui donnoit des gards pour
elle dont le public ne pouvoit deviner la cause, outre qu'il toit bien
aise de se faire un mrite auprs de Madame de gouverner une personne
qui avoit tant de part  ses affaires.

Montalais ne laissoit pas d'avoir quelque commerce avec La Vallire, et,
de concert avec Vardes, elle lui crivit deux grandes lettres, par
lesquelles elle lui donnoit des avis pour sa conduite, et lui disoit
tout ce qu'elle devoit dire au Roi. Le Roi en fut dans une colre
trange et envoya prendre Montalais par un exempt, avec ordre de la
conduire  Fontevrault et de ne la laisser parler  personne. Elle fut
si heureuse qu'elle sauva encore ses cassettes et les laissa entre les
mains de Malicorne, qui toit toujours son amant.

La Cour fut  Saint-Germain. Vardes avoit un grand commerce avec Madame;
car celui qu'il avoit avec la comtesse de Soissons, qui n'avoit aucune
beaut, ne le pouvoit dtacher des charmes de Madame. Sitt qu'on fut 
Saint-Germain, la comtesse de Soissons, qui n'aspiroit qu' ter  la
Vallire la place qu'elle occupoit, songea  engager le Roi avec la
Mothe-Houdancourt[197], fille de la Reine. Elle avoit dj eu cette
pense avant que l'on partit de Paris; et peut-tre mme que l'esprance
que le Roi viendroit  elle s'il quittoit La Vallire, toit une des
raisons qui l'avoient engage  crire la lettre d'Espagne. Elle
persuada au Roi que cette fille avoit pour lui une passion
extraordinaire; et le Roi, quoiqu'il aimt avec passion La Vallire, ne
laissa pas d'entrer en commerce avec La Mothe, mais il engagea la
comtesse de Soissons  n'en rien dire  Vardes; et en cette occasion la
comtesse de Soissons prfra le Roi  son amant et lui tut ce commerce.

  [197] Anne-Lucie de La Mothe-Houdancourt, nice d'Antoine de La
  Mothe, marquis d'Houdancourt, marchal de France.

Le chevalier de Gramont[198] toit amoureux de La Mothe. Il dmla
quelque chose de ce qui s'toit pass, et pia le Roi avec tant de soin,
qu'il dcouvrit que le Roi alloit dans la chambre des filles.

  [198] Philibert, chevalier et plus tard comte de Gramont, le
  hros des _Mmoires_ d'Hamilton, frre du marchal Antoine III,
  duc de Gramont.

Madame de Navailles, qui toit alors dame d'honneur, dcouvrit aussi ce
commerce. Elle fit murer des portes et griller des fentres. La chose
fut sue; le Roi chassa le chevalier de Gramont, qui fut plusieurs annes
sans avoir permission de revenir en France.

Vardes aperut, par l'clat de cette affaire, la finesse qui lui avoit
t faite par la comtesse de Soissons, et en fut dans un dsespoir si
violent, que tous ses amis, qui l'avoient cru jusques alors incapable de
passion, ne doutrent pas qu'il n'en et une trs-vive pour elle. Ils
pensrent rompre ensemble; mais le comte de Soissons, qui ne souponnoit
rien au-del de l'amiti entre Vardes et sa femme, prit le soin de les
raccommoder. La Vallire eut des jalousies et des dsespoirs
inconcevables; mais le Roi, qui toit anim par la rsistance de La
Mothe, ne laissoit pas de la voir toujours. La Reine mre le dtrompa de
l'opinion qu'il avoit de la passion prtendue de cette fille; elle sut
par quelqu'un cette intelligence, et que c'toit le marquis
d'Alluye[199] et Fouilloux[200], amis intimes de la comtesse de
Soissons, qui faisoient les lettres que La Mothe crivoit au Roi; et
elle sut  point nomm qu'elle lui en devoit crire une, qui avoit t
concerte entre eux pour lui demander l'loignement de La Vallire.

  [199] Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis,
  gouverneur d'Orlans.

  [200] Bnigne de Meaux de Fouilloux, pousa Paul d'Escoubleau
  marquis d'Alluye, en 1667. Amie intime de la comtesse de
  Soissons et des duchesses de Bouillon et Mazarin, [la marquise
  d'Alluye]
passa sa vie dans les intrigues de la galanterie, et quand son ge
l'en exclut pour elle-mme, dans celles d'autrui.... D'estime elle
ne s'en toit jamais mise en peine, sinon d'tre sre et secrte au
dernier point; avec cela tout le monde l'aimoit, mais il n'alloit
gure de femmes chez elle. (Saint-Simon). Elle mourut en 1720,
ge de plus de quatre-vingts ans.

Elle en dit les propres termes au Roi, pour lui faire voir qu'il toit
dup par la comtesse de Soissons; et le soir mme, comme elle donna la
lettre au Roi, y trouvant ce qu'on avoit dit, il brla la lettre, rompit
avec La Mothe, demanda pardon  La Vallire et lui avoua tout; en sorte
que depuis ce temps-l La Vallire n'en eut aucune inquitude; et La
Mothe s'est pique depuis d'avoir une passion pour le Roi, qui l'a
rendue une vestale pour tous les autres hommes.

L'aventure de La Mothe fut ce qui se passa de plus considrable 
Saint-Germain. Vardes paroissoit dj amoureux de Madame, aux yeux de
ceux qui les avoient bons; mais Monsieur n'en avoit aucune jalousie, et
au contraire toit fort aise que Madame et de la confiance en lui.

La Reine mre n'en toit pas de mme: elle hassoit Vardes et ne vouloit
pas qu'il se rendt matre de l'esprit de Madame.

On revint  Paris. La Vallire toit toujours au Palais-Royal; mais elle
ne suivoit point Madame, et mme elle ne la voyoit que rarement.
Artigny, quoique ennemie de Montalais, prit sa place auprs de La
Vallire: elle avoit toute sa confiance, et toit tous les jours entre
le Roi et elle.

Montalais supportoit impatiemment la prosprit de son ennemie et ne
respiroit que les occasions de s'en venger et de venger en mme temps
Madame de l'insolence qu'Artigny avoit eue de dcouvrir ce qui la
regardoit.

Lors qu'Artigny vint  la Cour, elle y arriva grosse, et sa grossesse
toit dj si avance que le Roi, qui n'en avoit point ou parler, s'en
aperut et le dit en mme temps: sa mre la vint qurir, sous prtexte
qu'elle toit malade. Cette aventure n'auroit pas fait beaucoup de
bruit; mais Montalais fit si bien qu'elle trouva le moyen d'avoir des
lettres qu'Artigny avoit crites pendant sa grossesse au pre de
l'enfant, et remit ces lettres entre les mains de Madame, de sorte que
Madame, ayant un si juste sujet de chasser une personne dont elle avoit
tant de raisons de se plaindre, dclara qu'elle vouloit chasser Artigny
et en dit toutes les raisons. Artigny eut recours  La Vallire: le Roi,
 sa prire, voulut empcher Madame de la chasser. Cette affaire fit
beaucoup de bruit et causa mme de la brouillerie entre le Roi et elle.
Les lettres furent remises entre les mains de mesdames de
Montausier[201] et de Saint-Chaumont[202], pour vrifier l'criture;
mais enfin Vardes, qui vouloit faire des choses agrables au Roi, afin
qu'il ne trouvt pas  redire au commerce qu'il avoit avec Madame, se
fit fort d'engager Madame  garder Artigny; et, comme Madame toit fort
jeune, qu'il toit fort habile, et qu'il avoit un grand crdit sur son
esprit, il l'y obligea effectivement.

  [201] Julie-Lucie d'Angennes, duchesse de Montausier, femme de
  Charles de Sainte-Maure, marquis de Salles, puis duc de
  Montausier, premire dame d'honneur de la reine.

  [202] Suzanne-Charlotte de Gramont, marquise de Saint-Chaumont,
  tante de M. de Guiche, prfre  madame de Motteville comme
  gouvernante des enfants de Monsieur. Elle fut remplace dans
  cette charge par la marchale de Clrembaut. Madame de
  Saint-Chaumont mourut le 31 juillet 1688.

Artigny avoua au Roi la vrit de son aventure. Le Roi fut touch de sa
confiance: il profita depuis des bonnes dispositions qu'elle lui avoit
avoues; et, quoique ce ft une personne d'un trs-mdiocre mrite, il
l'a toujours bien traite depuis et a fait sa fortune comme nous le
dirons ci-aprs[203].

  [203] Elle ne l'a pas dit.

Madame et le Roi se raccommodrent. On dansa pendant l'hiver un joli
ballet[204]. La Reine ignoroit toujours que le Roi ft amoureux de La
Vallire, et croyoit que c'toit de Madame.

  [204] Le ballet royal des Arts, 8 janvier 1663.

Monsieur toit extrmement jaloux du prince de Marsillac[205], an du
duc de La Rochefoucauld, et il l'toit d'autant plus qu'il avoit pour
lui une inclination naturelle qui lui faisoit croire que tout le monde
devoit l'aimer.

  [205] Franois VII, prince de Marsillac, duc de la Rochefoucauld,
  fils an de Franois VI, duc de la Rochefoucauld, auteur des
  _Maximes_. Franois VII, n en 1634, tait grand matre de la
  garde-robe et grand veneur de France.

Marsillac, en effet, toit amoureux de Madame; il ne le lui faisoit
parotre que par ses yeux ou par quelques paroles jetes en l'air,
qu'elle seule pouvoit entendre. Elle ne rpondoit point  sa passion;
elle toit fort occupe de l'amiti que Vardes avoit pour elle, qui
tenoit plus de l'amour que de l'amiti; mais comme il toit embarrass
de ce qu'il devoit au comte de Guiche et qu'il toit partag par
l'engagement qu'il avoit avec la comtesse de Soissons, il toit fort
incertain de ce qu'il devoit faire et ne savoit s'engager entirement
avec Madame, ou demeurer seulement son ami.

Monsieur fut si jaloux de Marsillac qu'il l'obligea de s'en aller chez
lui. Dans le temps qu'il partit, il arriva une aventure qui fit beaucoup
d'clat, et dont la vrit fut cache pendant quelque temps.

Au commencement du printemps[206], le Roi alla passer quelques jours 
Versailles. La rougeole lui prit, dont il fut si mal qu'il pensa aux
ordres qu'il devoit donner  l'tat; et il rsolut de mettre monseigneur
le Dauphin entre les mains du prince de Conti[207], que la dvotion
avoit rendu un des plus honntes hommes de France. Cette maladie ne fut
dangereuse que pendant vingt-quatre heures; mais, quoiqu'elle le ft
pour ceux qui la pouvoient prendre, tout le monde ne laissa pas d'y
aller.

  [206] De 1663.

  [207] Armand de Bourbon, prince de Conti, frre du grand Cond,
  mort le 9 novembre 1685. Il est le fils d'un saint et d'une
  sainte, il est sage naturellement, et par suite de penses
  emmanches  gauche, il joue le fou et le dbauch et meurt sans
  confession, et sans avoir eu un seul moment, non-seulement pour
  Dieu, mais pour lui, car il n'a pas eu la moindre connoissance.
  (_Madame de Svign_, 24 novembre 1685.)

M. le Duc[208] y fut et prit la rougeole; Madame y alla aussi,
quoiqu'elle la craignt beaucoup. Ce fut l que Vardes, pour la premire
fois, lui parla assez clairement de la passion qu'il avoit pour elle.
Madame ne le rebuta pas entirement: il est difficile de maltraiter un
confident aimable quand l'amant est absent.

  [208] Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien, puis prince de
  Cond, fils du grand Cond. On l'appela Monsieur le Duc jusqu'
  la mort de son pre, puis Monsieur le Prince.

Madame de Chtillon, qui approchoit alors Madame de plus prs qu'aucune
autre, s'toit aperue de l'inclination que Vardes avoit pour elle; et,
quoiqu'ils eussent t brouills ensemble aprs avoir t fort bien,
elle se raccommoda avec lui, moiti pour entrer dans la confidence de
Madame, moiti pour le plaisir de voir souvent un homme qui lui plaisoit
fort.

Le comte Du Plessis[209], premier gentilhomme de la chambre de Monsieur,
par une complaisance extraordinaire pour Madame, avoit toujours t
porteur des lettres qu'elle crivoit  Vardes et de celles que Vardes
lui crivoit; et, quoiqu'il dt bien juger que ce commerce regardoit le
comte de Guiche, et ensuite Vardes mme, il ne laissa pas de continuer.

  [209] Alexandre de Choiseul, comte du Plessis-Praslin, fils de
  Csar de Choiseul, marchal de France, et de Colombe Le Charron,
  tu devant Arnheim, en 1672.

Cependant Montalais toit toujours comme prisonnire  Fontevrault.
Malicorne et un appel Corbinelli[210], qui toit un garon d'esprit et
de mrite, et qui s'toit trouv dans la confidence de Montalais,
avoient entre les mains toutes les lettres dont elle avoit t
dpositaire; et ces lettres toient d'une consquence extrme pour le
comte de Guiche et pour Madame; parce que, pendant qu'il toit  Paris,
comme le Roi ne l'aimoit pas naturellement, et qu'il avoit cru avoir des
sujets de s'en plaindre, il ne s'toit point mnag en crivant 
Madame, et s'toit abandonn  beaucoup de plaisanteries et de choses
offensantes contre le Roi. Malicorne et Corbinelli, voyant Montalais si
fort oublie, et craignant que le temps ne diminut l'importance des
lettres qu'ils avoient entre les mains, rsolurent de voir s'ils ne
pourroient pas en tirer quelque avantage pour Montalais, dans un temps
o l'on ne pouvoit l'accuser d'y avoir part.

  [210] Jean Corbinelli, l'ami de madame de Svign. L'auteur de
  l'_Histoire d'Henriette d'Angleterre_ le connaissait bien. Madame
  de Svign nous apprend qu'il dna avec elle chez madame de la
  Fayette le jeudi 3 fvrier 1689, et qu'on y mangea des perdrix
  d'Auvergne et des poulardes de Caen. En 1678, il crivit 
  Bussy: J'ai lu vos rflexions sur la _Princesse de Clves_,
  Monsieur. Je les ai trouves excellentes et pleines de bon sens.
  Or, plusieurs invraisemblances sont releves dans ces rflexions.
  Mais la premire partie (le 1er volume) y est traite
  d'admirable. (_Lettre_ du 29 juin 1678.)

Ils firent donc parler de ces lettres  Madame par la Mre de La
Fayette, suprieure de Chaillot; et l'on fit aussi entendre au marchal
de Gramont qu'il devoit songer aux intrts de Montalais, puisqu'elle
avoit entre ses mains des secrets si considrables.

Vardes connoissoit fort Corbinelli; Montalais lui avoit dit l'amiti
qu'elle avoit pour lui; et, comme le dessein de Vardes toit de se
rendre matre des lettres, il mnageoit fort Corbinelli et tchoit de
l'engager  ne les faire rendre que par lui.

Il sut par Madame que d'autres personnes lui proposoient de les lui
faire rendre; il vint trouver Corbinelli comme un dsespr, et
Corbinelli, sans lui avouer que c'toit par lui que les propositions
s'toient faites, promit  Vardes que les lettres ne passeroient que par
ses mains.

Lorsque Marsillac avoit t chass, Vardes, dont les intentions toient
dj de brouiller entirement le comte de Guiche avec Madame, avoit
crit au comte qu'elle avoit une galanterie avec Marsillac. Le comte de
Guiche, trouvant que ce que lui mandoit son meilleur ami et l'homme de
la Cour qui voyoit Madame de plus prs s'accordoit avec les bruits qui
couroient, ne douta point qu'ils ne fussent vritables et crivit 
Vardes, comme persuad de l'infidlit de Madame.

Quelque temps auparavant, Vardes, pour se faire un mrite auprs de
Madame, lui dit qu'il falloit aussi retirer les lettres que le comte de
Guiche avoit d'elle. Il crivit au comte de Guiche que, puisqu'on
trouvoit moyen de retirer celles qu'il avoit crites  Madame, il
falloit qu'on lui rendt celles qu'il avoit d'elle. Le comte de Guiche y
consentit sans peine et manda  sa mre de remettre entre les mains de
Vardes une cassette qu'il lui avoit laisse.

Tout ce commerce pour faire rendre les lettres fit trouver  Vardes et 
Madame une ncessit de se voir; et la Mre de La Fayette, croyant
qu'il ne s'agissoit que de rendre des lettres, consentit que Vardes vnt
secrtement  un parloir de Chaillot parler  Madame. Ils eurent une
fort longue conversation, et Vardes dit  Madame que le comte de Guiche
toit persuad qu'elle avoit une galanterie avec Marsillac; il lui
montra mme les lettres que le comte de Guiche lui crivoit, o il ne
paroissoit pas nanmoins que ce ft lui qui et donn l'avis; et
l-dessus il disoit tout ce que peut dire un homme qui veut prendre la
place de son ami; et, comme l'esprit et la jeunesse de Vardes le
rendoient trs-aimable et que Madame avoit une inclination pour lui plus
naturelle que pour le comte de Guiche, il toit difficile qu'il ne fit
pas quelque progrs dans son esprit.

Ils rsolurent, dans cette entrevue, qu'on retireroit ses lettres qui
toient entre les mains de Montalais. Ceux qui les avoient les rendirent
en effet, mais ils gardrent toutes celles qui toient d'importance.
Vardes les rendit  Madame chez la comtesse de Soissons, avec celles
qu'elle avoit crites au comte de Guiche, et elles furent brles 
l'heure mme.

Quelques jours aprs, Madame et Vardes convinrent ensemble de se voir
encore  Chaillot; Madame y alla, mais Vardes n'y fut pas et s'excusa
sur de trs-mchantes raisons. Il se trouva que le Roi avoit su la
premire entrevue; et soit que Vardes mme le lui et dit et qu'il crt
que le Roi n'en approuveroit pas une seconde, soit qu'il craignt la
comtesse de Soissons, enfin il n'y alla pas. Madame en ft extrmement
indigne; elle lui crivit une lettre o il y avoit beaucoup de hauteur
et de chagrin, et ils furent brouills quelque temps.

La Reine mre fut malade pendant la plus grande partie de l't; cela
fut cause que la Cour ne quitta Paris qu'au mois de juillet. Le Roi en
partit[211] pour prendre Marsal[212]; tout le monde le suivit.
Marsillac, qui n'avoit eu qu'un avis de s'loigner et qui n'en avoit
point d'ordre, revint et suivit le Roi.

  [211] Le 25 aot 1663.

  [212] Marsal, place forte de Lorraine, cde  la France en 1663.

Comme Madame vit que le Roi iroit en Lorraine et qu'il verroit le comte
de Guiche, elle craignit qu'il n'avout au Roi le commerce qu'ils
avoient ensemble et elle lui manda que, s'il lui en disoit quelque
chose, elle ne le verroit jamais. Cette lettre n'arriva qu'aprs que le
Roi eut parl au comte de Guiche et qu'il lui eut avou tout ce que
Madame lui avoit cach.

Le Roi le traita si bien pendant ce voyage que tout le monde en fut
surpris. Vardes, qui savoit ce que Madame avoit crit au comte de
Guiche, fit semblant d'ignorer qu'il n'avoit pas reu la lettre; il
manda  Madame que la nouvelle faveur du comte de Guiche l'avoit
tellement bloui qu'il avoit tout avou au Roi.

Madame fut fort en colre contre le comte de Guiche; et, ayant un si
juste sujet de rompre avec lui, et peut-tre ayant d'ailleurs envie de
le faire, elle lui crivit une lettre pleine d'aigreur, et rompit avec
lui, en lui dfendant de jamais nommer son nom.

Le comte de Guiche, aprs la prise de Marsal, n'ayant plus rien  faire
en Lorraine, avoit demand au Roi la permission de s'en aller en
Pologne. Il avoit crit  Madame tout ce qui la pouvoit adoucir sur sa
faute; mais Madame ne voulut pas recevoir ses excuses et lui crivit
cette lettre de rupture dont je viens de parler. Le comte de Guiche la
reut lorsqu'il toit prt  s'embarquer; et il en eut un si grand
dsespoir, qu'il et souhait que la tempte, qui s'levoit dans le
moment, lui donnt lieu de finir sa vie. Son voyage fut nanmoins
trs-heureux: il fit des actions extraordinaires; il s'exposa  de
grands prils dans la guerre contre les Moscovites et y reut mme un
coup dans l'estomac qui l'et tu sans doute, sans un portrait de Madame
qu'il portoit dans une fort grosse bote qui reut le coup et qui en fut
toute brise.

Vardes toit assez satisfait de voir le comte de Guiche si loign de
Madame en toute faon. Marsillac toit le seul rival qui lui restt 
combattre; et, quoique Marsillac lui et toujours ni qu'il ft amoureux
de Madame, quelque offre de l'y servir qu'il lui et pu faire, il sut si
bien le tourner et de tant de cts, qu'il le lui fit avouer; ainsi il
se trouva le confident de son rival.

Comme il toit intime ami de M. de La Rochefoucauld,  qui la passion de
son fils pour Madame dplaisoit infiniment, il engageoit Monsieur  ne
point faire de mal  Marsillac. Nanmoins, au retour de Marsal, comme on
toit  une assemble, il reprit un soir  Monsieur une jalousie sur
Marsillac. Il appela Vardes pour lui en parler; et Vardes, pour lui
faire sa cour et pour faire chasser Marsillac, lui dit qu'il s'toit
aperu de la manire dont Marsillac avoit regard Madame et qu'il en
alloit avertir M. de La Rochefoucauld.

Il est ais de juger que l'approbation d'un homme comme Vardes, qui
toit ami de Marsillac, n'augmenta pas peu la mauvaise humeur de
Monsieur, et il voulut encore que Marsillac se retirt. Vardes vint
trouver M. de La Rochefoucauld et lui conta assez malignement ce qu'il
avoit dit  Monsieur, qui le conta aussi  M. de La Rochefoucauld.
Vardes et lui furent prts  se brouiller entirement, et d'autant plus
que La Rochefoucauld sut alors que son fils avoit avou sa passion pour
Madame.

Marsillac partit de la Cour, et, passant par Moret, o toit Vardes, il
ne voulut point d'claircissement avec lui; mais depuis ce temps-l ils
n'eurent plus que des apparences l'un pour l'autre.

Cette affaire fit beaucoup de bruit, et l'on n'et pas de peine  juger
que Vardes toit amoureux de Madame. La comtesse de Soissons commena
mme  en avoir de la jalousie; mais Vardes la mnagea si bien que rien
n'clata.

Nous avons laiss Vardes content d'avoir fait chasser Marsillac et de
savoir le comte de Guiche en Pologne. Il lui restoit deux personnes qui
l'incommodoient encore et qu'il ne vouloit pas qui fussent des amis de
Madame. Le Roi en toit un; l'autre toit Gondrin[213], archevque de
Sens.

  [213] Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, sacr coadjuteur en
  1645, archevque de Sens du 16 aot 1646 au 19 septembre 1674. Il
  tait oncle du marquis de Montespan.

Il se dfit bientt du dernier, en lui disant que le Roi le croyoit
amoureux de Madame et qu'il avoit fait la plaisanterie de dire qu'il
faudroit bientt envoyer un archevque  Nancy. Cela lui fit gagner son
diocse, d'o il revenoit rarement.

Il se servit aussi de cette mme plaisanterie pour dire  Madame que le
Roi la hassoit et qu'elle devoit s'assurer de l'amiti du Roi, son
frre, afin qu'il pt la dfendre contre la mauvaise volont de l'autre.
Madame lui dit qu'elle en toit assure. Il l'engagea  lui faire voir
les lettres que son frre lui crivoit; elle le fit, et il s'en fit
valoir auprs du Roi, en lui dpeignant Madame comme une personne
dangereuse, mais que le crdit qu'il avoit sur elle l'empcheroit de
rien faire mal  propos.

Il ne laissa pourtant pas, dans le temps qu'il faisoit de telles
trahisons  Madame, de parotre s'abandonner  la passion qu'il disoit
avoir pour elle, et de lui dire tout ce qu'il savoit du Roi. Il la pria
mme de lui permettre de rompre avec la comtesse de Soissons, ce qu'elle
ne voulut pas souffrir; car, quoiqu'elle et assurment trop
d'indulgence pour sa passion, elle ne laissoit pas d'entrevoir que son
procd n'toit pas sincre, et cette pense empcha Madame de
s'engager; elle se brouilla mme avec lui trs-peu de temps aprs.

Dans ce mme temps, madame de Meckelbourg[214] et madame de Montespan
toient les deux personnes qui paraissoient le mieux avec Madame. La
dernire toit jalouse de l'autre; et, cherchant pour la dtruire tous
les moyens possibles, elle rencontra celui que je vais dire. Madame
d'Armagnac[215] toit alors en Savoie, o elle avoit conduit madame de
Savoie[216]. Monsieur pria Madame de la mettre,  son retour, de toutes
les parties de plaisir qu'elle feroit: Madame y consentit, quoiqu'il lui
part que madame d'Armagnac cherchoit plutt  s'en retirer. Madame de
Meckelbourg dit  Madame qu'elle en savoit la raison: elle lui conta
que, dans le temps du mariage de madame d'Armagnac, elle avoit une
affaire rgle avec Vardes, et que, dsirant de retirer de lui ses
lettres, il lui avoit dit qu'il ne les lui rendroit que quand il seroit
assur qu'elle n'aimeroit personne.

  [214] Isabelle-Anglique de Montmorency Bouteville, veuve de
  Gaspard de Coligny, duc de Chtillon, marie en secondes noces 
  Christian-Louis, duc rgnant de Mecklembourg. Madame de Svign
  crit, comme madame de La Fayette, _Meckelbourg_.

  [215] Catherine de Neufville, marie, en 1660,  Louis de
  Lorraine, comte d'Armagnac, grand cuyer de France.

  [216] Franoise-Madeleine d'Orlans, fille de Gaston, premire
  femme (en 1663) de Charles-Emmanuel II, duc de Savoie.

Avant que d'aller en Savoie, elle avoit fait une tentative pour les
ravoir,  laquelle il avoit rsist, disant qu'elle aimoit Monsieur; ce
qui lui faisoit apprhender de se trouver chez Madame, de peur de l'y
rencontrer.

Madame rsolut, sachant cela, de redemander  Vardes ses lettres pour
les lui rendre, afin qu'elle n'et plus rien  mnager. Madame le dit 
madame de Montespan, qui l'en loua, mais qui s'en servit pour lui jouer
la pice la plus noire qu'on puisse s'imaginer.

En ce mme temps, M. le Grand[217] aimoit Madame; et, quoiqu'il le lui
ft connotre trs-grossirement, il crut que, puisqu'elle n'y rpondoit
pas, elle ne le comprenoit point. Cela lui fit prendre la rsolution de
lui crire; mais, ne se trouvant pas assez d'esprit, il pria M. de
Luxembourg[218] et l'archevque de Sens de faire la lettre, qu'il
vouloit mettre dans la poche de Madame au Val-de-Grce, afin qu'elle ne
la pt refuser. Ils ne jugrent pas  propos de le faire et avertirent
Madame de son extravagance. Madame les pria de faire en sorte qu'il ne
penst plus  elle, et en effet ils y russirent.

  [217] M. le Grand, c'est--dire M. le grand cuyer, le comte
  d'Armagnac.

  [218] Franois-Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, n en
  janvier 1628,  Paris, marchal de France en 1675, mort, 
  Versailles, le 4 janvier 1695.

Mais madame d'Armagnac, revenant de Savoie, se trouva fort jalouse.
Madame de Montespan lui dit qu'elle avoit raison de l'tre, et, pour la
prvenir, alla au devant d'elle lui conter que Madame vouloit avoir ses
lettres pour lui faire du mal, et, qu' moins qu'elle ne perdt madame
de Meckelbourg, on la perdroit elle-mme. Madame d'Armagnac, qui
employoit volontiers le peu d'esprit qu'elle avoit  faire du mal,
conclut avec madame de Montespan qu'il falloit perdre madame de
Meckelbourg. Elles y travaillrent auprs de la Reine mre par madame de
Beauvais[219], et auprs de Monsieur, en lui reprsentant que madame de
Meckelbourg avoit trop mchante rputation pour la laisser auprs de
Madame.

  [219] Madame de Beauvais, femme de chambre de la reine mre. Elle
  n'avait aucune alliance avec la famille de la Cropte de Beauvais
  dont tait Uranie, femme de chambre de Madame. Le texte de 1720
  porte: M. de Beauvais; c'est une faute que A. Bazin a corrige.

Elle, de son ct, voulut faire tant de finesses qu'elle acheva de se
dtruire, et Monsieur lui dfendit de voir Madame. Madame, au dsespoir
de l'affront qu'une de ses amies recevoit, dfendit  mesdames de
Montespan et d'Armagnac de se prsenter devant elle. Elle voulut mme
obliger Vardes  menacer cette dernire, en lui disant que, si elle ne
faisoit revenir madame de Meckelbourg, il remettroit entre ses mains les
lettres en question; mais, au lieu de le faire, il se fit valoir de la
proposition, ce qui fortifia Madame dans la pense qu'elle avoit que
c'toit un grand fourbe.

Monsieur l'avoit aussi dcouvert par des redites qu'il avoit faites
entre le Roi et lui; ainsi il n'osa plus venir chez Madame que rarement;
et, voyant que Madame, dans ses lettres, ne lui rendoit pas compte des
conversations frquentes qu'elle avoit avec le Roi, il commena  croire
que le Roi devenoit amoureux d'elle, ce qui le mit au dsespoir.

Dans le mme temps, on sut, par des lettres de Pologne, que le comte de
Guiche, aprs avoir fait des actions extraordinaires de valeur, toit
rduit, avec l'arme de Pologne, dans un tat d'o il n'toit pas
possible de se sauver[220]. L'on conta cette nouvelle au souper du Roi;
Madame en fut si saisie, qu'elle fut heureuse que l'attention que tout
le monde avoit pour la relation empcht de remarquer le trouble o elle
toit.

  [220] Mars 1664.

Madame sortit de table; elle rencontra Vardes et lui dit: Je vois bien
que j'aime le comte de Guiche plus que je ne pense. Cette dclaration,
jointe aux soupons qu'il avoit du Roi, lui fit prendre la rsolution de
changer de manire d'agir avec Madame.

Je crois qu'il et rompu incontinent avec elle, si des considrations
trop fortes ne l'eussent retenu. Il lui fit des plaintes sur les deux
sujets qu'il en avoit. Madame lui rpondit en plaisantant que, pour le
Roi, elle lui permettoit le personnage de Chabanes[221]; et que, pour le
comte de Guiche, elle lui apprendroit combien il avoit fait de choses
pour le brouiller avec elle, s'il ne souffroit qu'elle lui ft part de
ce qu'elle sentoit pour lui. Il manda ensuite  Madame qu'il commenoit
 sentir que la comtesse de Soissons ne lui toit pas indiffrente.
Madame lui rpondit que son nez l'incommoderoit trop dans son lit pour
qu'il lui ft possible d'y demeurer ensemble. Depuis ce temps-l
l'intelligence de Madame et de Vardes toit fonde plutt sur la
considration que sur aucune des raisons qui l'avoient fait natre.

  [221] Dans la _Princesse de Montpensier_, de madame de La
  Fayette, le comte de Chabanes, amoureux de la princesse, la sert
  pourtant dans ses amours avec un rival. L'dition de 1720 porte:
  chabanier, ce qui est un non sens que A. Bazin a corrig
  trs-heureusement par conjecture.

L'on alla cet t  Fontainebleau. Monsieur, ne pouvant souffrir que ses
deux amies, mesdames d'Armagnac et de Montespan, fussent exclues de
toutes les parties de plaisir, par la dfense que Madame leur avoit
faite de parotre en sa prsence, consentit que madame de Meckelbourg
reverroit Madame; et elles le firent toutes trois avant que la Cour
partt de Paris; mais les deux premires ne rentrrent jamais dans les
bonnes grces de Madame, surtout madame de Montespan.

L'on ne songea qu' se divertir  Fontainebleau; et, parmi toutes les
ftes, la dissension des dames faisant toujours quelques affaires, celle
qui fit le plus de bruit vint d'un mdianoche[222] o le Roi pria Madame
d'assister[223]. Cette fte devoit se donner sur le canal, dans un
bateau fort clair, et accompagn d'autres o toient les violons et la
musique.

  [222] Bazin a corrig  tort le texte pour mettre une
  mdianoche et plus loin de la mdianoche. Sur le genre de ce
  mot cf. madame de Svign, lettre du 26 avril 1671.

  [223] 15 mai 1664.

Jusqu' ce jour la grossesse de Madame l'avoit empche d'tre des
promenades; mais, se trouvant dans le neuvime mois, elle fut de toutes.
Elle pria le Roi d'en exclure mesdames d'Armagnac et de Montespan; mais
Monsieur, qui croyoit l'autorit d'un mari choque par l'exclusion qu'on
donnoit  ses amies, dclara qu'il ne se trouveroit pas aux ftes o ces
dames ne seroient pas.

La Reine mre, qui continuoit  har Madame, le fortifia dans cette
rsolution et s'emporta fort contre le Roi, qui prenoit le parti de
Madame. Elle eut le dessus nanmoins, et les dames ne furent point du
mdianoche, dont elles pensrent enrager.

La comtesse de Soissons, qui depuis longtemps avoit t jalouse de
Madame jusqu' la folie, ne laissoit pas de vivre bien avec elle. Un
jour qu'elle toit malade, elle pria Madame de l'aller voir; et, voulant
tre claircie de ses sentimens pour Vardes, aprs lui avoir fait
beaucoup de protestations d'amiti, elle reprocha  Madame le commerce
que depuis trois ans elle avoit avec Vardes  son insu; que, si c'toit
galanterie, c'toit lui faire un tour bien sensible; et que, si ce
n'toit qu'amiti, elle ne comprenoit pas pourquoi Madame vouloit la lui
cacher, sachant combien elle toit attache  ses intrts.

Comme Madame aimoit extrmement  tirer ses amies d'embarras, elle dit 
la Comtesse qu'il n'y avoit jamais eu dans le coeur de Vardes aucun
sentiment dont elle pt se plaindre. La Comtesse pria Madame, puisque
cela toit, de dire devant Vardes qu'elle ne vouloit plus de commerce
avec lui que par elle. Madame y consentit. On envoya qurir Vardes dans
le moment; il fut un peu surpris; mais, quand il vit qu'au lieu de
chercher  le brouiller Madame prenoit toutes les fautes sur elle, il
vint la remercier et l'assura qu'il lui seroit toute sa vie redevable
des marques de sa gnrosit.

Mais la comtesse de Soissons, craignant toujours qu'on ne lui et fait
quelque finesse, tourna tant Vardes qu'il se coupa sur deux ou trois
choses. Elle en parla  Madame pour s'claircir et lui apprit que Vardes
lui avoit fait une insigne trahison auprs du Roi, en lui montrant les
lettres du roi d'Angleterre.

Madame ne s'emporta pourtant pas contre Vardes; elle soutint toujours
qu'il toit innocent envers la Comtesse, quoiqu'elle ft
trs-malcontente de lui; mais elle ne vouloit pas parotre menteuse, et
il falloit le parotre pour dire la vrit.

La Comtesse dit pourtant tout le contraire  Vardes, ce qui acheva de
lui tourner la tte: il lui avoua tout, et comment il n'avoit tenu qu'
Madame qu'il ne l'et vue de toute sa vie. Jugez dans quel dsespoir fut
la Comtesse! Elle envoya prier Madame de l'aller voir. Madame la trouva
dans une douleur inconcevable des trahisons de son amant. Elle pria
Madame de lui dire la vrit et lui dit qu'elle voyoit bien que la
raison qui l'en avoit empche toit une bont pour Vardes, que ses
trahisons ne mritoient pas.

Sur cela, elle conta  Madame tout ce qu'elle savoit et, dans cette
confrontation qu'elles firent entre elles, elles dcouvrirent des
tromperies qui passent l'imagination. La Comtesse jura qu'elle ne
verroit Vardes de sa vie; mais que ne peut une violente inclination
Vardes joua si bien la comdie qu'il l'apaisa.




QUATRIME PARTIE


Dans ce temps le comte de Guiche revint de Pologne[224]. Monsieur
souffrit qu'il revnt  la Cour, mais il exigea de son pre qu'il ne se
trouveroit pas dans les lieux o se trouveroit Madame. Il ne laissoit
pas de la rencontrer souvent et de l'aimer en la revoyant, quoique
l'absence et t longue, que Madame et rompu avec lui et qu'il ft
incertain de ce qu'il devoit croire de l'affaire de Vardes.

  [224] Juin 1664.

Il ne savoit plus de moyen de s'claircir avec Madame; Dodoux, qui
toit le seul homme en qui il se fioit, n'toit pas  Fontainebleau; et
ce qui acheva de le mettre au dsespoir fut que, comme Madame savoit que
le Roi toit instruit des lettres qu'elle lui avoit crites  Nancy et
du portrait qu'il avoit d'elle, elle les lui fit redemander par le Roi
mme,  qui il les rendit avec toute la douleur possible et toute
l'obissance qu'il a toujours eue pour les ordres de Madame.

Cependant Vardes, qui se sentoit coupable envers son ami, lui embrouilla
tellement les choses, qu'il lui pensa faire tourner la tte. Tous ses
raisonnemens lui faisoient connotre qu'il toit tromp; mais il
ignoroit si Madame avoit part  la tromperie, ou si Vardes seul toit
coupable. Son humeur violente ne le pouvant laisser dans cette
inquitude, il rsolut de prendre madame de Meckelbourg pour juge, et
Vardes la lui nomma comme un tmoin de sa fidlit; mais il ne le voulut
qu' condition que Madame y consentiroit.

Il lui en crivit par Vardes pour l'en prier. Madame toit accouche de
monsieur de Valois[225] et ne voyoit encore personne; mais Vardes lui
demanda une audience avec tant d'instance, qu'elle la lui accorda. Il se
jeta d'abord  genoux devant elle; il se mit  pleurer et  lui demander
grce, lui offrant de cacher, si elle vouloit tre de concert avec lui,
tout le commerce qui avoit t entre eux.

  [225] Philippe-Charles, duc de Valois, n le 16 juillet 1664,
  mort le 8 dcembre de la mme anne. Le texte de 1720 porte
  fautivement: mademoiselle de Valois.

Madame lui dclara qu'au lieu d'accepter cette proposition elle vouloit
que le comte de Guiche st la vrit; que, comme elle avoit t trompe
et qu'elle avoit donn dans des panneaux dont personne n'auroit pu se
dfendre, elle ne vouloit pas d'autre justification que la vrit, au
travers de laquelle on verroit que ses bonts, entre les mains de tout
autre que lui, n'auroient pas t tournes comme elles l'avoient t.

Il voulut ensuite lui donner la lettre du comte de Guiche; mais elle la
refusa, et elle fit trs-bien, car Vardes l'avoit dj montre au Roi et
lui avoit dit que Madame le trompoit.

Il pria encore Madame de nommer quelqu'un pour les accommoder; elle
consentit, pour empcher qu'ils ne se battissent, que la paix se ft
chez madame de Meckelbourg; mais Madame ne vouloit pas qu'il part que
cette entrevue se ft de son consentement. Vardes, qui avoit espr
toute autre chose, fut dans un dsespoir nonpareil; il se cognoit la
tte contre les murailles, il pleuroit et faisoit toutes les
extravagances possibles. Mais Madame tint ferme et ne se relcha point,
dont bien lui prit.

Quand Vardes fut sorti, le Roi arriva. Madame lui conta comment la chose
s'toit passe, dont le Roi fut si content qu'il entra en
claircissement avec elle, et lui promit de l'aider  dmler les
fourberies de Vardes, qui se trouvrent si excessives qu'il seroit
impossible de les dfinir.

Madame se tira de ce labyrinthe en disant toujours la vrit, et sa
sincrit la maintint auprs du Roi.

Le comte de Guiche cependant toit trs afflig de ce que Madame n'avoit
pas voulu recevoir sa lettre; il crut qu'elle ne l'aimoit plus, et il
prit la rsolution de voir Vardes chez madame de Meckelbourg, pour se
battre contre lui. Elle ne les voulut point recevoir, de sorte qu'ils
demeurrent dans un tat dont on attendait tous les jours quelque clat
horrible.

Le Roi retourna en ce temps  Vincennes. Le comte de Guiche, qui ne
savoit dans quels sentimens Madame toit pour lui, ne pouvant plus
demeurer dans cette incertitude, rsolut de prier la comtesse de
Gramont[226], qui toit Angloise, de parler  Madame, et il l'en pressa
tant qu'elle y consentit; son mari mme se chargea d'une lettre qu'elle
ne voulut pas recevoir. Madame lui dit que le comte de Guiche avoit t
amoureux de mademoiselle de Grancey[227], sans lui avoir fait dire que
c'toit un prtexte; qu'elle se trouvoit heureuse de n'avoir point
d'affaires avec lui et que, s'il et agi autrement, son inclination et
la reconnoissance l'auroient fait consentir, malgr les dangers auxquels
elle s'exposoit,  conserver pour lui les sentimens qu'il auroit pu
dsirer.

  [226] Elisabeth Hamilton, pousa, en Angleterre, en mars 1664,
  Philibert chevalier, puis comte de Gramont frre du marchal et
  oncle du comte de Guiche.

  [227] Jacques Rouxel, comte de Grancey, marchal de France, eut,
  de son mariage avec sa seconde femme, Charlotte de Mornay, deux
  filles que madame de Svign nomme _les Anges_, l'ane
  Elisabeth, connue sous le nom de comtesse de Grancey, morte en
  1711,  cinquante-huit ans (c'est de celle-ci qu'il s'agit);
  l'autre, Marie-Louise, marie en 1665 au comte de Marey, veuve en
  1668.

Cette froideur renouvela tellement la passion du comte de Guiche, qu'il
toit tous les jours chez la comtesse de Gramont, pour la prier de
parler  Madame en sa faveur; enfin le hasard lui donna occasion de lui
parler  elle-mme plus qu'il ne l'esproit.

Madame de la Vieuville[228] donna un bal chez elle[229]. Madame fit
partie pour y aller en masque avec Monsieur; et, pour n'tre pas
reconnue, elle fit habiller magnifiquement ses filles, et quelques dames
de sa suite et elle, avec Monsieur, allrent avec des capes dans un
carrosse emprunt.

  [228] Franoise-Marie de Vienne, comtesse de Chateauvieux, femme,
  en 1649 de Charles IV, duc de la Vieuville, morte en 1669.

  [229] Le 7 janvier 1665.

Ils trouvrent  la porte une troupe de masques. Monsieur leur proposa,
sans les connotre, de s'associer  eux et en prit un par la main;
Madame en fit autant. Jugez quelle fut sa surprise quand elle trouva la
main estropie du comte de Guiche, qui reconnut aussi les sachets dont
les coiffes de Madame toient parfumes. Peu s'en fallut qu'ils ne
jetassent un cri tous les deux, tant cette aventure les surprit.

Ils toient l'un et l'autre dans un si grand trouble qu'ils montrent
l'escalier sans se rien dire. Enfin le comte de Guiche ayant reconnu
Monsieur et ayant vu qu'il s'toit all asseoir loin de Madame, s'toit
mis  ses genoux, et eut le temps non-seulement de se justifier, mais
d'apprendre de Madame tout ce qui s'toit pass pendant son absence. Il
eut beaucoup de douleur qu'elle et cout Vardes; mais il se trouva si
heureux de ce que Madame lui pardonnoit sa ravauderie avec mademoiselle
de Grancey, qu'il ne se plaignit pas.

Monsieur rappela Madame, et le comte de Guiche, de peur d'tre reconnu,
sortit le premier; mais le hasard, qui l'avoit amen en ce lieu, le fit
amuser au bas du degr. Monsieur toit un peu inquiet de la conversation
que Madame avoit eue; elle s'en aperut, et la crainte d'tre
questionne fit que le pied lui manqua, et du haut de l'escalier elle
alla bronchant jusqu'en bas, o toit le comte de Guiche, qui en la
retenant l'empcha de se tuer, car elle toit grosse[230].

  [230] Elle accoucha, le 9 juillet 1665, d'une fille qui ne vcut
  pas. La Cour alla  Saint-Germain et faisoit souvent des voyages
   Versailles. Madame s'y blessa, et y accoucha d'une fille qui
  toit morte il y avoit dj dix ou douze jours; elle toit quasi
  pourrie; ce fut une femme de Saint-Cloud qui la servit: l'on
  n'eut pas le temps d'aller  Paris en chercher une. On veilla le
  Roi, et l'on fit chercher le cur de Versailles, pour voir si
  cette fille toit en tat d'tre baptise. Madame de Thianges lui
  dit de prendre garde  ce qu'il feroit: qu'on ne refusoit jamais
  le baptme aux enfans de cette qualit. Monsieur,  la persuasion
  de l'vque de Valence, vouloit qu'on l'enterrt  Saint-Denis.
  J'tois  Paris; j'allai droit  Versailles pour rendre ma visite
   Madame. Ds le mme soir Monsieur alla coucher  Saint-Germain,
  o je trouvai la Reine afflige de ce que cette fille n'avoit pas
  t baptise, et blmoit Madame d'en tre cause par toutes les
  courses qu'elle avoit faites sans songer qu'elle toit grosse.
  Madame disoit qu'elle ne s'toit blesse que de l'inquitude
  qu'elle avoit eue que le duc d'York n'et t tu, parce qu'on
  lui avoit parl d'une bataille qu'il venoit de donner sur mer,
  sans lui dire s'il en toit revenu. On laissa Madame ds le mme
  jour de ses couches, parce que la Reine mre d'Angleterre
  arrivoit et qu'on vouloit lui laisser le logement de Versailles.
  (_Mmoires de mademoiselle de Montpensier_, collect. Petitot, t.
  XLIII, p. 87).

Toutes choses sembloient, comme vous voyez, aider  son raccommodement;
aussi s'acheva-t-il. Madame reut ensuite de ses lettres, et, un soir
que Monsieur toit all en masque, elle le vit chez la comtesse de
Gramont, o elle attendoit Monsieur pour faire mdianoche.

Dans ce mme temps, Madame trouva occasion de se venger de Vardes. Le
chevalier de Lorraine[231] toit amoureux d'une des filles de Madame qui
s'appeloit Fiennes; un jour qu'il se trouva chez la Reine devant
beaucoup de gens, on lui demanda  qui il en vouloit; quelqu'un rpondit
que c'toit  Fiennes. Vardes dit qu'il auroit bien mieux fait de
s'adresser  sa matresse. Cela fut rapport  Madame par le comte de
Gramont. Elle se le fit raconter par le marquis de Villeroi[232], ne
voulant pas nommer l'autre; et, l'ayant engag dans la chose aussi bien
que le chevalier de Lorraine, elle en fit ses plaintes au roi et le pria
de chasser Vardes. Le Roi trouva la punition un peu rude, mais il le
promit. Vardes demanda  n'tre mis qu' la Bastille, o tout le monde
l'alla voir.

  [231] Philippe, chevalier de Lorraine, frre pun du comte
  d'Armagnac, n en 1643.

  [232] Franois de Neufville, marquis puis duc de Villeroi, appel
  le _Charmant_ par madame de Svign, n en 1644.

Ses amis publirent que le Roi avoit consenti avec peine  cette
punition et que Madame n'avoit pu le faire chasser. Voyant qu'en effet
cela se trouvoit avantageusement pour lui, Madame repria le Roi de
l'envoyer  son gouvernement[233]; ce qu'il lui accorda.

  [233] Il alla dans son gouvernement d'Aigues-Mortes, au sortir de
  la Bastille o il n'tait rest que quelques jours. On voit par
  une lettre de Corbinelli  Bussy (23 aot 1673) combien son exil
  fut rigoureux.

La comtesse de Soissons, enrage de ce que Madame lui toit galement
Vardes par sa haine et par son amiti, et son dpit ayant augment par
la hauteur avec laquelle toute la jeunesse de la Cour avoit soutenu que
Vardes toit punissable, elle rsolut de s'en venger sur le comte de
Guiche.

Elle dit au Roi que Madame avoit fait ce sacrifice au comte de Guiche,
et qu'il auroit regret d'avoir servi sa haine, s'il savoit tout ce que
le comte de Guiche avoit fait contre lui.

Montalais, qu'une fausse gnrosit faisoit souvent agir, crivit 
Vardes que, s'il vouloit s'abandonner  sa conduite, elle auroit trois
lettres qui pouvoient le tirer d'affaire. Il n'accepta pas le parti,
mais la comtesse de Soissons se servit de la connoissance de ces lettres
pour obliger la roi  perdre le comte de Guiche. Elle accusa le comte
d'avoir voulu livrer Dunkerque aux Anglois[234] et d'avoir offert 
Madame le rgiment des gardes[235]; elle eut l'imprudence de mler 
tout cela la lettre d'Espagne. Heureusement le Roi parla  Madame de
tout ceci. Il lui parut d'une telle rage contre le comte de Guiche et si
oblig  la comtesse de Soissons, que Madame se vit dans la ncessit de
perdre tous les deux pour ne pas voir la comtesse de Soissons sur le
trne, aprs avoir accabl le comte de Guiche. Madame fit pourtant
promettre au Roi qu'il pardonneroit au comte de Guiche si elle lui
pouvoit prouver que ses fautes toient petites en comparaison de celles
de Vardes et de la comtesse de Soissons; le roi le lui promit, et Madame
lui conta tout ce qu'elle savoit. Ils conclurent ensemble qu'il
chasseroit la comtesse de Soissons et qu'il mettroit Vardes en
prison[236]. Madame avertit le comte de Guiche en diligence par le
marchal de Gramont et lui conseilla d'avouer sincrement toutes choses,
ayant trouv que, dans toutes les matires embrouilles, la vrit seule
tire les gens d'affaire. Quelque dlicat que cela ft, le comte de
Guiche en remercia Madame; et, sur cette affaire, ils n'eurent de
commerce que par le marchal de Gramont. La rgularit fut si grande de
part et d'autre qu'ils ne se couprent jamais, et le Roi ne s'aperut
point de ce concert. Il envoya prier Montalais de lui dire la vrit;
vous saurez ce dtail d'elle[237]. Je vous dirai seulement que le
Marchal, qui n'avoit tenu que par miracle une aussi bonne conduite que
celle qu'il avoit eue, ne put longtemps se dmentir, et son effroi lui
fit envoyer son fils en Hollande, qui n'auroit pas t chass s'il et
tenu bon.

  [234] Le comte de Guiche fut accus d'avoir voulu empcher la
  vente de Dunkerque qui fut faite par l'Angleterre  la France en
  1662.

  [235] Dont il tait colonel.

  [236] Vardes fut arrt  Aigues-Mortes en mars 1665 et mis dans
  la prison de Montpellier.

  [237] Sur ce passage, qui semble bien tre une note crite par
  Madame, voir le paragraphe I de notre _Prface_.

Il en fut si afflig qu'il en tomba malade; son pre ne laissa pas de le
presser de partir. Madame ne vouloit pas qu'il lui dt adieu, parce
qu'elle savoit qu'on l'observoit et qu'elle n'toit plus dans cet ge o
ce qui toit prilleux lui paroissoit plus agrable. Mais comme le comte
de Guiche ne pouvoit partir sans voir Madame, il se fit faire un habit
des livres de La Vallire, et, comme on portoit Madame en chaise dans
le Louvre, il eut la libert de lui parler. Enfin le jour du dpart
arriva; le comte avoit toujours la fivre, il ne laissa pas de se
trouver dans la rue avec son dguisement ordinaire; mais les forces lui
manqurent quand il fallut prendre le dernier cong. Il tomba vanoui,
et Madame resta dans la douleur de le voir dans cet tat, au hasard
d'tre reconnu, ou de demeurer sans secours. Depuis ce temps-l, Madame
ne l'a point revu.

   Madame de La Fayette quitta la plume sur cette phrase en 1669 et
   ne la reprit, quinze ans plus tard, que pour faire une relation
   de la mort de Madame. Il y a de la sorte dans l'Histoire une
   lacune qui va du printemps de 1665 au fatal t de 1670. Pour la
   combler, on a pris dans les mmoires d'une autre femme, moins
   judicieuse et d'un got moins sr, mais aussi sincre, aussi
   vraie que la comtesse de La Fayette, les passages qui se
   rapportent aux dernires annes de la vie de Madame. Mademoiselle
   de Montpensier (c'est elle qu'on va entendre) ne recevait pas les
   confidences d'Henriette; d'ailleurs elle n'et rien valu pour
   raconter par le menu d'lgantes galanteries. Elle parle fort en
   gros des affaires de Madame qu'elle n'aimait ni ne hassait, et
   ne nous fournit qu'un bien court supplment.

[_Il y eut de trs grands divertissemens  Versailles[238]. Monsieur et
Madame y furent brouills  cause de M. de Monmouth[239]. M. le
chevalier de Lorraine s'attacha  Monsieur, devint son favori, logea
au Palais-Royal; il eut le malheur de dplaire  Madame..._

  [238] 1668.

  [239] _Jacques, fils naturel de Charles II (du moins il tait
  tenu pour tel) et de Lucy Waters, n  Rotterdam le 9 avril 1649,
  dcapit le 15 juillet 1685. Choisy s'tend davantage sur
  l'accueil que Madame fit  son jeune neveu de la main gauche: Le
  duc de Monmouth passa d'Angleterre  la Cour dans ce temps-l
  (1667). C'toit un prince mieux fait et plus beau qu'il n'toit
  aimable. L'intrt que Madame parut prendre  ce prince, qu'elle
  honoroit du nom de son neveu et auquel elle eut soin d'ordonner
  les plus magnifiques habits de France, la manire dont il dansoit
  les contre-danses qu'il apprit  Madame, la familiarit que donne
  la commodit de parler quelquefois une mme langue que les autres
  n'entendent pas, l'assiduit de ce prince  se trouver aux heures
  auxquelles Madame toit visible, les manires de cette princesse
  toujours charmantes, tout cela fit croire qu'il y avoit entre eux
  une sorte de jargon dont il n'est que trop ais de souponner
  ceux qui sont naturellement galans. Le chevalier de Lorraine,
  dont la faveur auprs de Monsieur subsistoit avec plus d'clat
  que jamais, eut le malheur d'tre regard comme celui qui
  entretenoit les petites divisions qui renaissoient souvent entre
  Monsieur et Madame... Le Roi fit ce qu'il put pour empcher
  l'clat que ces divisions prparoient dans sa maison... Il exila
  pour quelque temps le chevalier de Lorraine, qui se retira en
  Italie; et le duc de Monmouth repassa en Angleterre._ (Mmoires
  de l'abb de Choisy, _collection Petitot, t. LXIII, pp. 397,
  398_.)

_Je ne revins d'Eu que vers le mois de dcembre [1670]. A mon arrive 
Paris, l'on me dit que Madame y venoit pour dire adieu  madame de
Saint-Chaumont, que Monsieur avoit chasse, dont elle toit au
dsespoir. Elle toit gouvernante de Mademoiselle; on croyoit que son
crime toit d'tre tante de M. le comte de Guiche. Madame la mit aux
Carmlites de la rue du Bouloy, qui est un tablissement nouveau fait
par le grand couvent de Saint-Jacques... Madame la marchale de
Clrembault fut mise auprs de Mademoiselle pour tre sa gouvernante, 
la place de madame de Saint-Chaumont._

_J'allai  Paris un jour dont le soir le Roi fit arrter le chevalier de
Lorraine[240]. Je fus surprise le lendemain matin lorsqu'on me dit que
Monsieur et Madame toient arrivs la nuit, qu'ils s'en alloient 
Villers-Cotterets[241], que le chevalier de Lorraine toit arrt.
J'allai au Palais-Royal, o je trouvai Monsieur fort fch. Il se
plaignoit de son malheur, disoit qu'il avoit toujours vcu avec le Roi
d'une manire  ne se pas attirer le traitement qu'il venoit de lui
faire, qu'il s'en alloit  Villers-Cotterets, qu'il ne pouvoit demeurer
 la Cour. Madame tmoignoit avoir du chagrin de celui de Monsieur, et
me dit: Je n'ai pas raison d'aimer le chevalier de Lorraine, parce que
nous n'tions pas bien ensemble; il me fait cependant piti, et j'ai une
peine mortelle de celle de Monsieur. Elle soutenoit ce discours avec un
air qui marquoit la douleur d'une personne intresse  tout ce qui le
pouvoit fcher, et dans le fond de l'me elle toit bien aise. Elle
toit parfaitement unie avec le Roi. Personne ne doute quelle n'et part
 cette disgrce...._

  [240] _Janvier 1669._

  [241] _Lors du mariage de Monsieur avec la princesse
  d'Angleterre, le chteau de Villers-Cotterets fut compris dans
  les apanages de la maison d'Orlans._

_Monsieur et Madame revinrent de Villers-Cotterets; elle avoit un grand
appartement de plain-pied  celui du Roi; et, quoi qu'elle loget avec
Monsieur au chteau neuf, lorsqu'elle en toit sortie le matin, elle
passoit les aprs-dnes au vieux chteau o le Roi lui parloit plus
aisment des affaires qu'elle ngocioit avec le roi d'Angleterre, son
frre. Depuis la disgrce du chevalier de Lorraine, elle s'toit
accoutume  me parler; elle me disoit: Jusqu'ici nous ne nous sommes
pas aimes, parce que nous ne nous connoissions point; vous avez un bon
coeur, le mien n'est pas mchant; il faut que nous soyons bonnes amies.
J'avois les mmes sentimens dans le coeur pour elle..._

_L'absence de M. le chevalier de Lorraine toit une occasion de zizanie
entre Monsieur et Madame, qui avoient tous les jours de nouveaux
dmls. Ils en eurent un qui fut assez violent pour que Monsieur lui
ft des reproches sur des circonstances qu'il disoit lui avoir dj
pardonnes. La Reine se mla de les raccommoder parce qu'elle avoit
prise Madame en amiti. Monsieur lui parla des raisons qu'il avoit de
s'expliquer, et ensuite me vint dire la rage contre Madame. Il me
souvient qu'il me rpta dix fois qu'il ne l'avoit jamais aime que
quinze jours. Son emportement alla si loin, que je fus oblige de lui
dire qu'il ne songeoit pas qu'il en avoit des enfans. Madame, de son
ct, se plaignoit extrmement; elle disoit: Si j'ai fait quelques
fautes, que ne m'a-t-il trangle dans le temps qu'il prtendoit que je
lui manquois? De souffrir qu'il me tourmente pour rien, je ne le saurois
supporter. Elle en parloit honntement, hors quelques mots de mpris
qui lui chapprent. Ce fut dans ce temps-l que le Roi fit sortir le_
_chevalier de Lorraine du chteau d'If, et qu'il l'envoya en Italie.
Ainsi Monsieur et Madame furent raccommods par les exhortations du Roi,
qui, par l'ouverture de la prison, voulut pacifier le dsordre qu'elle
avoit caus. Monsieur croyoit toujours que Madame y avoit contribu..._

_Madame toit fort triste pendant tout le voyage [de Flandre][242]. Elle
avoit t rduite  prendre du lait; elle se retiroit chez elle sitt
qu'elle descendoit de carrosse, et la plupart du temps pour se coucher.
Le Roi l'alla voir chez elle et tmoigna dans toutes les occasions avoir
de grands gards pour elle. Monsieur n'en toit pas de mme: souvent
dans le carrosse il lui tenoit des discours dsagrables. Entre autres,
un jour que l'on parloit de l'astrologie, Monsieur dit qu'on lui avoit
prdit qu'il auroit plusieurs femmes; qu'en l'tat o toit Madame il
avoit raison d'y ajouter foi. Cela me parut fort dur..._

  [242] 1670.

_Nous allmes  Courtray, o l'on reut des nouvelles du roi
d'Angleterre, qui mandoit  Madame qu'il la prioit de passer  Douvres,
qu'il y viendroit pour la voir. Monsieur en parut trs fch et Madame
fort aise. Il vouloit empcher qu'elle y allt. Le Roi dit qu'il le
vouloit absolument, et il n'y eut plus de difficult  opposer. Elle
partit de Lille pour s'aller embarquer  Dunkerque. Tout le monde lui
alla dire adieu, et la plupart voyoient la douleur quelle sentoit sur
les faons de vivre de Monsieur avec elle. Un peu devant qu'elle partt,
le Roi n'avoit pas mang  la table, parce qu'il avoit t indispos, et
la Reine toit entre dans son prie-Dieu; Monsieur y demeura seul avec
moi. Il me parla avec tant d'emportement contre Madame, que j'en fus
tonne, et je compris qu'il ne se raccommoderoit jamais. Elle
s'attiroit la considration du Roi parce qu'elle avoit du mrite et
qu'elle ngocioit les affaires avec son frre et le Roi. De sorte que le
voyage qu'elle alloit faire toit aussi ncessaire pour les intrts du
Roi que pour le plaisir particulier de Madame..._

_Madame arriva d'Angleterre, o il sembloit qu'elle avoit trouv une
bonne sant, tant elle paroissoit belle et contente. Monsieur n'alla pas
au devant d'elle et pria mme le Roi de n'y pas aller. S'il ne lui fit
pas cette honntet, il ne laissa pas de la recevoir avec des marques
d'une grande estime; Monsieur n'en fit pas de mme. J'allai la voir et
lui demandai des nouvelles de son voyage; elle me dit que le roi
d'Angleterre et le duc d'York l'avoient charge de me faire leurs
compliments, qu'ils toient tous deux fort de mes amis, que la reine lui
avoit paru une bonne femme, point belle, mais si honnte, si remplie
de pit, qu'elle s'attiroit l'amiti de tout le monde, que la duchesse
d'York avoit extrmement d'esprit, qu'elle en toit trs contente,
qu'elle avoit trouv encore la cour d'Angleterre en deuil de la mort de
la reine mre d'Angleterre, qui toit morte il y avoit quelque temps 
Colombes. Elle avoit t quasi toujours malade, tant elle toit
dlicate; on lui fit prendre des pilules pour la faire dormir: elle le
fit si bien qu'elle n'en revint point. Madame en fut trs fche, parce
qu'elle l'aimoit, et qu'elle s'entremettoit pour la raccommoder avec
Monsieur, qui avoit presque toujours mal vcu avec elle._

_Madame ne fut qu'un jour  Saint-Germain, parce que le Roi s'en alla 
Versailles, o Monsieur ne voulut pas le suivre, pour faire dpit 
Madame. Il s'en alla  Paris; je la vis fort tente de pleurer, et
quelque soin qu'elle prit de retenir ses larmes, elle ne laissa pas d'en
verser[243]._]

  [243] Mmoires de mademoiselle de Montpensier, _collection
  Petitot, t. XLIII, pp. 121-184_.


RELATION DE LA MORT DE MADAME[244].

Madame toit revenue d'Angleterre[245], avec toute la gloire et le
plaisir que peut donner un voyage caus par l'amiti et suivi d'un bon
succs dans les affaires. Le Roi son frre, qu'elle aimoit chrement,
lui avoit tmoign une tendresse et une considration extraordinaires.
On savoit, quoique trs-confusment, que la ngociation dont elle se
mloit toit sur le point de se conclure; elle se voyoit  vingt-six ans
le lien des deux plus grands rois de ce sicle; elle avoit entre les
mains un trait d'o dpendoit le sort d'une partie de l'Europe; le
plaisir et la considration que donnent les affaires se joignant en elle
aux agrmens que donnent la jeunesse et la beaut, il y avoit une grce
et une douceur[246] rpandues dans toute sa personne qui lui attiroient
une sorte d'hommage, qui lui devoit tre d'autant plus agrable qu'on le
rendoit plus  la personne qu'au rang.

  [244] Les relations de la mort de Madame sont assez nombreuses et
  concordantes. Mademoiselle de Montpensier (_Mmoires_, _coll._
  Petitot, t. XLIII, p. 192), l'abb Feuillet (_Relation de la mort
  de Madame_ dans les _Mmoires intressants pour servir 
  l'Histoire de France_, par Poncet de la Grave, 1789, t. III).
  L'abb Bourdelot, mdecin (_Relation de la maladie, mort et
  ouverture du corps de Madame, mmes Mmoires_), Daniel de Cosnac
  (Rcit insr  la page xlvij du tome Ier des _Mmoires_)
  confirment le rcit de Madame de La Fayette et le compltent sur
  quelques points. Cosnac seul n'est point un tmoin oculaire mais
  il parat bien inform. Consultez aussi: _Relation de la mort de
  Madame, envoye par le marquis de Lionne  M. de Pomponne,
  ambassadeur en Sude; juillet 1670, mss. Arsenal, no 598 in-f_,
  et _Journal d'Olivier Lefvre d'Ormesson_, t. 2, pp. 592-593.

  [245] Elle avait pass vingt jours auprs du roi Charles II, son
  frre, du 26 mai au 15 juin 1670. Le but de cette entrevue tait
  de dtacher le roi d'Angleterre de la Sainte-Alliance, pour
  l'allier  la France. Ce but fut atteint et un trait secret fut
  conclu entre Louis XIV et Charles II.

  Dans la suite de Madame tait cette belle bretonne, Louise-Rne
  de Penancot de Kroualle dont l'toile, dit madame de Svign,
  avoit t devine avant qu'elle partt. Charles II en fit ce
  qu'on avait souhait; elle devint duchesse de Portsmouth et,
  moyennant finance, elle servit auprs du roi d'Angleterre les
  intrts du roi de France, son matre.

  [246] Madame de La Fayette admire  trois reprises la _douceur_
  de Madame. A trois reprises aussi Bossuet la vante dans son
  _Oraison funbre_. Votre mmoire vous la peindra mieux, avec
  tous ses traits et son _incomparable douceur_, que ne pourront
  jamais faire toutes nos paroles.--Toujours _douce_, toujours
  paisible autant que gnreuse et bienfaisante.--Oui, Madame fut
  _douce_ envers la mort comme elle l'toit envers tout le monde.
  L'vque de Valence, qu'elle estimait avec raison, parle de cette
  douceur qui ne s'est point dmentie: Puis, ayant demand un peu
  de repos, avec ce mme sourire et cette mme _douceur_ dont elle
  accompagnoit ordinairement ses paroles... (Cosnac, _Relation de
  la mort de Madame_). Elle mloit dans toute sa conversation une
  _douceur_ qu'on ne trouvoit point dans toutes les autres
  personnes royales. (Cosnac, _Mmoires_, t. I, p. 420). Ajoutons
  que Molire, qui lui ddia l'_Ecole des femmes_, en 1663, alors
  qu'elle avait  peine dix-neuf ans, loue cette _douceur_, pleine
  de charmes dont elle temprait la fiert de ses titres (_L'Ecole
  des femmes, ptre_).

Cet tat de bonheur toit troubl par l'loignement o Monsieur toit
pour elle depuis l'affaire du chevalier de Lorraine; mais, selon toutes
les apparences, les bonnes grces du Roi lui eussent fourni les moyens
de sortir de cet embarras. Enfin elle toit dans la plus agrable
situation o elle se ft jamais trouve, lorsqu'une mort, moins attendue
qu'un coup de tonnerre, termina une si belle vie et priva la France de
la plus aimable princesse qui vivra jamais[247].

  [247] C'est aprs cette phrase que, dans l'dition originale, se
  trouve ce titre: _Relation de la mort de Madame_. Il est pourtant
  vident que la relation commence plus haut par ces mots: Madame
  toit revenue... Nous avons plac ce titre de manire  ce qu'il
  commandt le rcit au lieu de le couper. De la sorte le lecteur
  distinguera,  premire vue, d'une part ce qui a t crit sous
  l'inspiration de la princesse et le petit supplment emprunt 
  madame de Montpensier, de l'autre part, la relation que Madame de
  La Fayette ajouta  son histoire interrompue.

Le 24 juin de l'anne 1670, huit jours aprs son retour d'Angleterre,
Monsieur et elle allrent  Saint-Cloud. Le premier jour qu'elle y alla,
elle se plaignit d'un mal de ct et d'une douleur dans l'estomac, 
laquelle elle toit sujette. Nanmoins, comme il faisoit extrmement
chaud, elle voulut se baigner dans la rivire. M. Yvelin, son premier
mdecin, fit tout ce qu'il put pour l'en empcher; mais, quoi qu'il lui
pt dire, elle se baigna le vendredi[248], et le samedi elle s'en trouva
si mal qu'elle ne se baigna point. J'arrivai  Saint-Cloud le samedi 
dix heures du soir; je la trouvai dans les jardins; elle me dit que je
lui trouverois mauvais visage et qu'elle ne se portoit pas bien; elle
avoit soup comme  son ordinaire et elle se promena au clair de la lune
jusqu' minuit. Le lendemain, dimanche 29 juin, elle se leva de bonne
heure et descendit chez Monsieur qui se baignoit; elle fut longtemps
auprs de lui, et, en sortant de sa chambre elle entra dans la mienne et
me fit l'honneur de me dire qu'elle avoit bien pass la nuit.

  [248] 27 juin.

Un moment aprs je montai chez elle. Elle me dit qu'elle toit chagrine,
et la mauvaise humeur dont elle parloit auroit fait les belles heures
des autres femmes, tant elle avoit de douceur naturelle et tant elle
toit peu capable d'aigreur et de colre.

Comme elle me parloit, on lui vint dire que la messe toit prte. Elle
l'alla l'entendre et, en revenant dans sa chambre, elle s'appuya sur moi
et me dit, avec cet air de bont qui lui toit si particulier, qu'elle
ne seroit pas de si mchante humeur si elle pouvoit causer avec moi;
mais qu'elle toit si lasse de toutes les personnes qui l'environnoient,
qu'elle ne les pouvoit plus supporter.

Elle alla ensuite voir peindre Mademoiselle[249], dont un excellent
peintre anglois[250] faisoit le portrait, et elle se mit  parler 
madame d'Epernon[251] et  moi de son voyage d'Angleterre et du Roi son
frre.

  [249] Marie-Louise, ne le 27 mars 1662.

  [250] Serait-ce le peintre Pierre van der Faes, si clbre en
  Angleterre sous le nom de _Lely_ et peintre ordinaire du roi
  Charles II?

  [251] Marie du Cambont, veuve de Bernard de Nogaret, duc
  d'pernon.

Cette conversation, qui lui plaisoit, lui redonna de la joie. On servit
le dner; elle mangea comme  son ordinaire[252] et, aprs le dner,
elle se coucha sur des carreaux, ce qu'elle faisoit assez souvent
lorsqu'elle toit en libert. Elle m'avoit fait mettre auprs d'elle, en
sorte que sa tte toit quasi sur moi.

  [252] L'on sut que... Madame estant  Saint-Cloud avec Monsieur
  [le dimanche 29], avoit din en public, s'toit amuse avec
  madame de La Fayette  la dcoiffer, pour voir les blessures
  qu'elle avoit eues  la tte d'une chute de chassis sur la tte;
  qu'elle lui avoit demand si elle avoit eu peur de la mort; que,
  pour elle, elle ne croyoit pas qu'elle en et eu peur. (_Journal
  d'Olivier Lefvre d'Ormesson, t. 2, p. 593_).

Le mme peintre anglois peignoit Monsieur; on parloit de toutes sortes
de choses, et cependant elle s'endormit. Pendant son sommeil elle
changea si considrablement, qu'aprs l'avoir longtemps regarde j'en
fus surprise, et je pensai qu'il falloit que son esprit contribut fort
 parer son visage, puisqu'il la rendoit si agrable lorsqu'elle toit
veille, et qu'elle l'toit si peu quand elle toit endormie. J'avois
tort nanmoins de faire cette rflexion, car je l'avois vue dormir
plusieurs fois, et je ne l'avois pas vue moins aimable.

Aprs qu'elle fut veille, elle se leva du lieu o elle toit, mais
avec un si mauvais visage que Monsieur en fut surpris et me le fit
remarquer.

Elle s'en alla ensuite dans le salon, o elle se promena quelque temps
avec Boisfranc, trsorier de Monsieur, et, en lui parlant, elle se
plaignit plusieurs fois de son mal de ct.

Monsieur descendit pour aller  Paris o il avoit rsolu d'aller. Il
trouva madame de Meckelbourg sur le degr et remonta avec elle. Madame
quitta Boisfranc et vint  madame de Meckelbourg. Comme elle parloit 
elle, madame de Gamaches[253] lui apporta, aussi bien qu' moi, un verre
d'eau de chicore qu'elle avoit demand il y avoit dj quelque temps;
madame de Gourdon, sa dame d'atour, le lui prsenta. Elle le but; et, en
remettant d'une main la tasse sur la soucoupe, de l'autre elle se prit
le ct et dit avec un ton qui marquoit beaucoup de douleur: Ah! quel
point de ct; ah! quel mal. Je n'en puis plus.

  [253] Marie-Antoinette de Lomnie de Brienne pousa en 1642
  Nicolas-Joachim Rouault, marquis de Gamaches; elle mourut en 1704
   l'ge de quatre-vingts ans.

Elle rougit en prononant ces paroles, et, dans le moment d'aprs, elle
plit d'une pleur livide qui nous surprit tous; elle continua de crier
et dit qu'on l'emportt, comme ne pouvant plus se soutenir.

Nous la prmes sous les bras; elle marchoit  peine et toute courbe. On
la dshabilla dans un instant; je la soutenois pendant qu'on la
dlaoit. Elle se plaignoit toujours, et je remarquai qu'elle avoit les
larmes aux yeux. J'en fus tonne et attendrie, car je la connoissois
pour la personne du monde la plus patiente.

Je lui dis, en lui baisant les bras, que je soutenois, qu'il falloit
qu'elle souffrt beaucoup; elle me dit que cela toit inconcevable. On
la mit au lit; et, sitt qu'elle y fut, elle cria encore plus qu'elle
n'avoit fait et se jeta d'un ct et d'un autre, comme une personne qui
souffroit infiniment. On alla en mme temps appeler son premier mdecin,
M. Esprit; il vint et dit que c'toit la colique et ordonna les remdes
ordinaires  de semblables maux. Cependant les douleurs toient
inconcevables; Madame dit que son mal toit plus considrable qu'on ne
pensoit, qu'elle alloit mourir, qu'on lui allt qurir un confesseur.

Monsieur toit devant son lit; elle l'embrassa et lui dit, avec une
douceur et un air capables d'attendrir les coeurs les plus barbares:
Hlas! Monsieur, vous ne m'aimez plus il y a long-temps; mais cela est
injuste: je ne vous ai jamais manqu[254]. Monsieur parut fort touch;
et tout ce qui toit dans sa chambre l'toit tellement, qu'on
n'entendoit plus que le bruit que font des personnes qui pleurent.

  [254] Rappelez-vous en pense ce qu'elle a dit  Monsieur.
  Quelle force! quelle tendresse! O paroles qu'on voyoit sortir de
  l'abondance d'un coeur qui se sent au-dessus de tout. (Bossuet,
  _Oraison funbre_.)

Tout ce que je viens de dire s'toit pass en moins d'une demi-heure.
Madame crioit toujours qu'elle sentoit des douleurs terribles dans le
creux de l'estomac. Tout d'un coup elle dit qu'on regardt  cette eau
qu'elle avoit bue, que c'toit du poison, qu'on avoit peut-tre pris une
bouteille pour l'autre, qu'elle toit empoisonne, qu'elle le sentoit
bien et qu'on lui donnt du contre-poison.

J'tois dans la ruelle, auprs de Monsieur; et, quoique je le crusse
fort incapable d'un pareil crime, un tonnement ordinaire  la malignit
humaine me le fit observer avec attention. Il ne fut ni mu ni
embarrass de l'opinion de Madame: il dit qu'il falloit donner de cette
eau  un chien; il opina, comme Madame, qu'on allt qurir de l'huile et
du contre-poison, pour ter  Madame une pense si fcheuse. Madame
Desbordes, sa premire femme de chambre, qui toit absolument  elle,
lui dit qu'elle lui avoit fait l'eau, et en but; mais Madame persvra
toujours  vouloir de l'huile et du contre-poison; on lui donna l'un et
l'autre. Sainte-Foy, premier valet de chambre de Monsieur, lui apporta
de la poudre de vipre. Elle lui dit qu'elle la prenoit de sa main,
parce qu'elle se fioit  lui; on lui fit prendre plusieurs drogues dans
cette pense de poison, et peut-tre plus propres  lui faire du mal
qu' la soulager. Ce qu'on lui donna la fit vomir; elle en avoit dj eu
envie plusieurs fois avant que d'avoir rien pris; mais ses vomissements
ne furent qu'imparfaits, et ne lui firent jeter que quelques flegmes et
une partie de la nourriture qu'elle avoit prise. L'agitation de ces
remdes et les excessives douleurs qu'elle souffroit la mirent dans un
abattement qui nous parut du repos; mais elle nous dit qu'il ne falloit
pas se tromper, que ses douleurs toient toujours gales, qu'elle
n'avoit plus la force de crier et qu'il n'y avoit point de remde  son
mal.

Il sembla qu'elle avoit une certitude entire de sa mort et qu'elle s'y
rsolut comme  une chose indiffrente. Selon toutes les apparences, la
pense du poison toit tablie dans son esprit; et, voyant que les
remdes avoient t inutiles, elle ne songeoit plus  la vie et ne
pensoit qu' souffrir ses douleurs avec patience. Elle commena  avoir
beaucoup d'apprhension. Monsieur appela madame de Gamaches pour tter
son pouls; les mdecins n'y pensoient pas. Elle sortit de la ruelle
pouvante, et nous dit qu'elle n'en trouvoit point  Madame, et qu'elle
avoit toutes les extrmits froides. Cela nous fit peur; Monsieur en
parut effray. M. Esprit dit que c'toit un accident ordinaire  la
colique, et qu'il rpondoit de Madame. Monsieur se mit en colre et dit
qu'il lui avoit rpondu de M. de Valois[255], et qu'il toit mort; qu'il
lui rpondoit de Madame, et qu'elle mourroit encore.

  [255] Monsieur de Valois, son fils, mort  vingt-huit mois.

Cependant le cur de Saint-Cloud[256], qu'elle avoit mand, toit venu.
Monsieur me fit l'honneur de me demander si on parleroit  ce
confesseur. Je la trouvois fort mal; il me sembloit que ses douleurs
n'toient point celles d'une colique ordinaire, mais nanmoins j'tois
bien loigne de prvoir ce qui devoit arriver, et je n'attribuois les
penses qui me venoient dans l'esprit qu' l'intrt que je prenois  sa
vie.

  [256] C'toit un homme qu'elle ne connoissoit pas,  ce que
  rapporte mademoiselle de Montpensier.

Je rpondis  Monsieur qu'une confession faite dans la vue de la mort ne
pouvoit tre que trs-utile, et Monsieur m'ordonna de lui aller dire que
le cur de Saint-Cloud toit venu. Je le suppliai de m'en dispenser et
je lui dis que, comme elle l'avoit demand, il n'y avoit qu' le faire
entrer dans sa chambre. Monsieur s'approcha de son lit, et d'elle-mme
elle me redemanda un confesseur, mais sans parotre effraye et comme
une personne qui songeoit aux seules choses qui lui toient ncessaires
dans l'tat o elle toit.

Une de ses premires femmes de chambre toit passe  son chevet pour la
soutenir: elle ne voulut point qu'elle s'tt et se confessa devant
elle. Aprs que le confesseur se fut retir, Monsieur s'approcha de son
lit; elle lui dit quelques mots assez bas que nous n'entendmes point,
et cela nous parut encore quelque chose de doux et d'obligeant.

L'on avoit parl de la saigner, mais elle souhaitoit que ce ft du pied;
M. Esprit vouloit que ce ft du bras; enfin il dtermina qu'il le
falloit ainsi. Monsieur vint le dire  Madame comme une chose  quoi
elle auroit peut-tre de la peine  se rsoudre; mais elle rpondit
qu'elle vouloit tout ce qu'on souhaitoit, que tout lui toit indiffrent
et qu'elle sentoit bien qu'elle n'en pouvoit revenir. Nous coutions ces
paroles comme des effets d'une violente douleur qu'elle n'avoit jamais
sentie et qui lui faisoit croire qu'elle alloit mourir.

Il n'y avoit pas plus de trois heures qu'elle se trouvoit mal. Yvelin,
que l'on avoit envoy qurir  Paris, arriva avec M. Vallot[257] qu'on
avoit envoy chercher  Versailles. Sitt que Madame vit Yvelin, en qui
elle avoit beaucoup de confiance, elle lui dit qu'elle toit bien aise
de le voir, qu'elle toit empoisonne et qu'il la traitt sur ce
fondement. Je ne sais s'il le crut et s'il fut persuad qu'il n'y avoit
point de remde, ou s'il s'imagina qu'elle se trompoit et que son mal
n'toit pas dangereux; mais enfin il agit comme un homme qui n'avoit
plus d'esprance ou qui ne voyoit point de danger. Il consulta avec M.
Vallot et avec M. Esprit; et, aprs une confrence assez longue, ils
vinrent tous trois trouver Monsieur et l'assurer sur leur vie qu'il n'y
avoit point de danger. Monsieur vint le dire  Madame. Elle lui dit
qu'elle connoissoit mieux son mal que le mdecin et qu'il n'y avoit
point de remde, mais elle dit cela avec la mme tranquillit et la mme
douceur que si elle et parl d'une chose indiffrente.

  [257] Antoine Vallot, n en 1594, mort le 9 aot 1671. D'abord
  premier mdecin d'Anne d'Autriche, il remplaa Vautier auprs du
  roi en 1652. Il prconisait l'mtique, le quinquina et le
  laudanum. Malheureux dans les soins qu'il donna  Henriette de
  France en 1669, il acheva de perdre au lit de mort de la fille le
  crdit qu'il avait compromis au lit de mort de la mre. Pourtant
  il avait mal augur de la sant de Madame. Il disait que depuis
  trois ou quatre ans, elle ne vivait que par miracle. (Mignet:
  _Ngociations relatives  la succession d'Espagne_, t. III, p.
  207).

M. le Prince la vint voir; elle lui dit qu'elle se mouroit. Tout ce qui
toit auprs d'elle reprit la parole pour lui dire qu'elle n'toit pas
en cet tat; mais elle tmoigna quelque sorte d'impatience de mourir,
pour tre dlivre des douleurs qu'elle souffroit. Il sembloit nanmoins
que la saigne l'et soulage; on la crut mieux. M. Vallot s'en
retourna  Versailles sur les neuf heures et demie, et nous demeurmes
autour de son lit  causer, la croyant sans aucun pril. On toit quasi
consol des douleurs qu'elle avoit souffertes, esprant que l'tat o
elle avoit t serviroit  son raccommodement avec Monsieur; il en
paroissoit touch, et madame d'Epernon et moi, qui avions entendu ce
qu'elle avoit dit, nous prenions plaisir  lui faire remarquer le prix
de ses paroles.

M. Vallot avoit ordonn un lavement avec du sn; elle l'avoit pris; et,
quoique nous n'entendissions gure la mdecine, nous jugions bien
nanmoins qu'elle ne pouvoit sortir de l'tat o elle toit que par une
vacuation. La nature tendoit  sa fin par en haut; elle avoit des
envies continuelles de vomir, mais on ne lui donnoit rien pour lui
aider.

Dieu aveugloit les mdecins et ne vouloit pas mme qu'ils tentassent des
remdes capables de retarder une mort qu'il vouloit rendre terrible.
Elle entendit que nous disions qu'elle toit mieux et que nous
attendions l'effet de ce remde avec impatience. Cela est si peu
vritable, nous dit-elle, que, si je n'tois pas chrtienne, je me
tuerois, tant mes douleurs sont excessives. Il ne faut point souhaiter
de mal  personne, ajouta-t-elle; mais je voudrois bien que quelqu'un
pt sentir un moment ce que je souffre, pour connotre de quelle nature
sont mes douleurs.

Cependant ce remde ne faisoit rien. L'inquitude nous en prit; on
appela M. Esprit et M. Yvelin; ils dirent qu'il falloit encore attendre.
Elle rpondit que si on sentoit ses douleurs, on n'attendroit pas si
paisiblement. On fut deux heures entires sur l'attente de ce remde,
qui furent les dernires o elle pouvoit recevoir du secours. Elle avoit
pris quantit de remdes; on avoit gt son lit, elle voulut en changer,
et on lui en fit un petit dans sa ruelle. Elle y alla sans qu'on l'y
portt et fit mme le tour par l'autre ruelle pour ne pas se mettre dans
l'endroit de son lit qui toit gt. Lorsqu'elle fut dans ce petit lit,
soit qu'elle expirt vritablement, soit qu'on la vt mieux parce
qu'elle avoit les bougies au visage, elle nous parut beaucoup plus mal.
Les mdecins voulurent la voir de prs et lui apportrent un flambeau;
elle les avoit toujours fait ter depuis qu'elle s'toit trouve mal.
Monsieur lui demanda si on ne l'incommodoit point. Ah! non, Monsieur,
lui rpondit-elle, rien ne m'incommode plus; je ne serai pas en vie
demain matin, vous le verrez. On lui donna un bouillon, parce qu'elle
n'avoit rien pris depuis son dner. Sitt qu'elle l'eut aval, ses
douleurs redoublrent et devinrent aussi violentes qu'elles l'avoient
t lorsqu'elle avoit pris le verre de chicore. La mort se peignit sur
son visage, et on la voyoit dans des souffrances cruelles, sans
nanmoins qu'elle part agite.

Le Roi avoit envoy plusieurs fois savoir de ses nouvelles, et elle lui
avoit toujours mand qu'elle se mouroit. Ceux qui l'avoient vue lui
avoient dit qu'en effet elle toit trs mal; et M. de Crquy[258], qui
avoit pass  Saint-Cloud en allant  Versailles, dit au Roi qu'il la
croyoit en grand pril; de sorte que le Roi voulut la venir voir et
arriva  Saint-Cloud sur les onze heures.

  [258] Charles III, duc de Crquy, premier gentilhomme de la
  Chambre du Roi, mort en 1711  l'ge de quatre-vingt cinq ans.

Lorsque le Roi arriva, Madame toit dans ce redoublement de douleurs que
lui avoit caus le bouillon. Il sembla que les mdecins furent clairs
par sa prsence. Il les prit en particulier pour savoir ce qu'ils en
pensoient, et ces mmes mdecins, qui deux heures auparavant en
rpondoient sur leur vie et qui trouvoient que les extrmits froides
n'toient qu'un accident de la colique, commencrent  dire qu'elle
toit sans esprance; que cette froideur et ce pouls retir toient une
marque de gangrne, et qu'il falloit lui faire recevoir Notre-Seigneur.

La Reine et la comtesse de Soissons toient venues avec le Roi: madame
de La Vallire et madame de Montespan toient venues ensemble. Je
parlois  elles; Monsieur m'appela et me dit en pleurant ce que les
mdecins venoient de dire. Je fus surprise et touche comme je le
devois, et je rpondis  Monsieur que les mdecins avoient perdu
l'esprit et qu'ils ne pensoient ni  sa vie ni  son salut; qu'elle
n'avoit parl qu'un quart d'heure au cur de Saint-Cloud, et qu'il
falloit lui envoyer quelqu'un. Monsieur me dit qu'il alloit envoyer
chercher M. de Condom[259]: je trouvai qu'on ne pouvoit mieux choisir,
mais qu'en attendant il falloit avoir M. Feuillet[260], chanoine, dont
le mrite est connu.

  [259] Bossuet.--Il faut entendre sur ce point mademoiselle de
  Montpensier qui vint avec le roi: Monsieur s'approcha; je lui
  dis: On ne songe pas que Madame est en tat de mourir, et qu'il
  lui faudroit parler de Dieu. Il me rpondit que j'avois raison;
  il me dit que son confesseur toit un capucin qui n'toit propre
  qu' lui faire honneur dans un carrosse, pour que le public vt
  qu'elle en avoit un; qu'il falloit un autre homme pour lui parler
  de la mort. Qui pourroit-on trouver qui et bon air  mettre dans
  la gazette pour avoir assist Madame? Je lui rpondis que le
  meilleur air qu'un confesseur dt avoir dans ce moment-l etoit
  celui d'tre homme de bien et habile. Il me dit: Ah! j'ai trouv
  son fait: l'abb Bossuet, qui est nomm  l'vch de Condom.
  Madame l'entretenoit quelquefois; ainsi ce sera son fait (t.
  XLIII p. 191).

  [260] Nicolas Feuillet, chanoine de Saint-Cloud, n en 1622, mort
  en 1693. Il s'tait, dit Morri, acquis le droit de parler avec
  une entire libert aux premires personnes de la Cour et de les
  reprendre de leurs drglements. Appel au chevet de Madame, il
  fut envers cette jeune femme courageuse et douce, qui se mourait,
  d'une odieuse duret.

Cependant le Roi toit auprs de Madame[261]: elle lui dit qu'il perdoit
la plus vritable servante qu'il auroit jamais. Il lui dit qu'elle
n'toit pas en si grand pril, mais qu'il toit tonn de sa fermet, et
qu'il la trouvoit grande. Elle lui rpliqua qu'il savoit bien qu'elle
n'avoit jamais craint la mort, mais qu'elle avoit craint de perdre ses
bonnes grces.

  [261] En vain Monsieur, en vain le Roi mme tenoit Madame serre
  par de si troits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et
  l'autre, avec saint Ambroise, _stringebam brachia, sed jam
  amiseram quod tenebam_: Je serrois les bras; mais j'avois dj
  perdu ce que je tenois. La Princesse leur chappoit parmi des
  embrassements si tendres. (Bossuet, _Oraison funbre d'Henriette
  d'Angleterre_).

Ensuite le Roi lui parla de Dieu: il revint aprs dans l'endroit o
toient les mdecins; il me trouva dsespre de ce qu'ils ne lui
donnoient point de remde, et surtout l'mtique; il me fit l'honneur de
me dire qu'ils avoient perdu la tramontane, qu'ils ne savoient ce qu'ils
faisoient, et qu'il alloit essayer de leur remettre l'esprit. Il leur
parla et se rapprocha du lit de Madame et lui dit qu'il n'toit pas
mdecin, mais qu'il venoit de proposer trente remdes aux mdecins: ils
rpondirent qu'il falloit attendre. Madame prit la parole et dit qu'il
falloit mourir par les formes.

Le Roi, voyant que, selon les apparences, il n'y avoit rien  esprer,
lui dit adieu en pleurant. Elle lui dit qu'elle le prioit de ne point
pleurer, qu'il l'attendrissoit et que la premire nouvelle qu'il auroit
le lendemain seroit celle de sa mort.

Le marchal de Gramont s'approcha de son lit. Elle lui dit qu'il perdoit
une bonne amie, qu'elle alloit mourir et qu'elle avoit cru d'abord tre
empoisonne par mprise.

Lorsque le Roi se fut retir, j'tois auprs de son lit; elle me dit:
Madame de La Fayette, mon nez s'est dj retir. Je ne lui rpondis
qu'avec des larmes; car ce qu'elle me disoit toit vritable, et je n'y
avois pas encore pris garde. On la remit ensuite dans son grand lit. Le
hoquet lui prit: elle dit  M. Esprit que c'toit le hoquet de la mort.
Elle avoit dj demand plusieurs fois quand elle mourroit, elle le
demandoit encore; et, quoiqu'on lui rpondt comme  une personne qui
n'en toit pas proche, on voyoit bien qu'elle n'avoit aucune esprance.

Elle ne tourna jamais son esprit du ct de la vie; jamais un mot de
rflexion sur la cruaut de sa destine, qui l'enlevoit dans le plus
beau de son ge; point de questions aux mdecins pour s'informer s'il
toit possible de la sauver; point d'ardeur pour les remdes, qu'autant
que la violence de ses douleurs lui en faisoit dsirer; une contenance
paisible au milieu de la certitude de la mort, de l'opinion du poison
et de ses souffrances, qui toient cruelles; enfin un courage dont on ne
peut donner d'exemple et qu'on ne sauroit bien reprsenter.

Le Roi s'en alla, et les mdecins dclarrent qu'il n'y avoit aucune
esprance. M. Feuillet vint: il parla  Madame avec une austrit
entire, mais il la trouva dans des dispositions qui alloient aussi loin
que son austrit. Elle eut quelque scrupule que ses confessions passes
n'eussent t nulles, et pria M. Feuillet de lui aider  en faire une
gnrale; elle la fit avec de grands sentimens de pit et de grandes
rsolutions de vivre en chrtienne si Dieu lui redonnoit la sant.

Je m'approchai de son lit aprs sa confession. M. Feuillet toit auprs
d'elle, et un capucin, son confesseur ordinaire[262]. Ce bon pre
vouloit lui parler et se jetoit dans des discours qui la fatiguoient:
elle me regarda avec des yeux qui faisoient entendre ce qu'elle pensoit,
et puis, les retournant sur ce capucin: Laissez parler M. Feuillet, mon
pre, lui dit-elle avec une douceur admirable, comme si elle et craint
de le fcher; vous parlerez  votre tour.

  [262] Celui dont Monsieur disait qu'il n'tait propre qu' faire
  honneur  Madame dans un carrosse pour que le public vt qu'elle
  avait un confesseur (voir la note de la page 138).

L'ambassadeur d'Angleterre[263] arriva dans ce moment. Sitt qu'elle le
vit, elle lui parla du Roi son frre et de la douleur qu'il auroit de sa
mort; elle en avoit dj parl plusieurs fois dans le commencement de
son mal. Elle le pria de lui mander qu'il perdoit la personne du monde
qui l'aimoit le mieux. Ensuite l'ambassadeur lui demanda si elle toit
empoisonne: je ne sais si elle lui dit qu'elle l'toit, mais je sais
bien qu'elle lui dit qu'il n'en falloit rien mander au Roi son frre,
qu'il falloit lui pargner cette douleur et qu'il falloit surtout qu'il
ne songet point  en tirer vengeance; que le Roi n'en toit point
coupable, qu'il ne falloit point s'en prendre  lui.

  [263] Lord Montagu qui tait des amis de Madame, dit La Fare.
  Voir plus bas, aux Lettres.

Elle disoit toutes ces choses en anglois; et comme le mot de _poison_
est commun  la langue franoise et  l'angloise, M. Feuillet l'entendit
et interrompit la conversation, disant qu'il falloit sacrifier sa vie 
Dieu et ne pas penser  autre chose.

Elle reut Notre-Seigneur; ensuite, Monsieur s'tant retir, elle
demanda si elle ne le verroit plus; on l'alla qurir; il vint
l'embrasser en pleurant. Elle le pria de se retirer et lui dit qu'il
l'attendrissoit.

Cependant elle diminuoit toujours, et elle avoit de temps en temps des
foiblesses qui attaquoient le coeur. M. Brayer, excellent mdecin,
arriva. Il n'en dsespra pas d'abord; il se mit  consulter avec les
autres mdecins. Madame les fit appeler; ils dirent qu'on les laisst un
peu ensemble; mais elle les renvoya encore qurir, ils allrent auprs
de son lit. On avoit parl d'une saigne au pied. Si on la veut faire,
dit-elle, il n'y a pas de temps  perdre; ma tte s'embarrasse et mon
estomac se remplit.

Ils demeurrent surpris d'une si grande fermet et, voyant qu'elle
continuoit  vouloir la saigne, ils la firent faire; mais il ne vint
point de sang, et il en toit trs-peu venu de la premire qu'on avoit
faite. Elle pensa expirer pendant que son pied fut dans l'eau. Les
mdecins lui dirent qu'ils alloient faire un remde; mais elle rpondit
qu'elle vouloit l'extrme-onction avant que de rien prendre.

M. de Condom arriva comme elle la recevoit: il lui parla de Dieu
conformment  l'tat o elle toit et avec cette loquence et cet
esprit de religion qui paroissent dans tous ses discours; il lui fit
faire les actes qu'il jugea ncessaires. Elle entra dans tout ce qu'il
lui dit avec un zle et une prsence d'esprit admirables.

Comme il parloit, sa premire femme de chambre s'approcha d'elle pour
lui donner quelque chose dont elle avoit besoin; elle lui dit en
anglois, afin que M. de Condom ne l'entendt pas, conservant jusqu' la
mort la politesse de son esprit: Donnez  M. de Condom, lorsque je
serai morte, l'meraude que j'avois fait faire pour lui[264].

  [264] Elle donnoit non-seulement avec joie, mais avec une
  hauteur d'me qui marquoit tout ensemble et le mpris du don et
  l'estime de la personne. Tantt par des paroles touchantes,
  tantt mme par son silence, elle relevoit ses prsents; et cet
  art de donner agrablement, qu'elle avoit si bien pratiqu durant
  sa vie, l'a suivie, je le sais, jusqu'entre les bras de la mort.
  (Bossuet, _Oraison funbre_.)

  _L'inventaire des meubles de feu messire J.-B. Bossuet, vque de
  Meaux_, commenc  Paris, le 20 mai 1704, porte dsignation d'un
  anneau d'or dans lequel est enchsse une meraude verte, garnie,
  aux ctes, de cinq petits diamants,..... trois cents livres.

  C'tait l'anneau donn par Madame. Le Dieu dit qu'il valait cent
  louis. (Voir Floquet, _Etudes sur Bossuet_, t. III, p. 406).

Comme il continuoit  lui parler de Dieu, il lui prit une espce d'envie
de dormir, qui n'toit en effet qu'une dfaillance de la nature. Elle
lui demanda si elle ne pouvoit pas prendre quelques momens de repos; il
lui dit qu'elle le pouvoit et qu'il alloit prier Dieu pour elle.

M. Feuillet demeura au chevet de son lit; et, quasi dans le mme moment
Madame lui dit de rappeler M. de Condom et qu'elle sentoit bien qu'elle
alloit expirer. M. de Condom se rapprocha et lui donna le crucifix; elle
le prit et l'embrassa avec ardeur. M. de Condom lui parloit toujours et
elle lui rpondoit avec le mme jugement que si elle n'et pas t
malade, tenant toujours le crucifix attach sur sa bouche; la mort seule
le lui fit abandonner. Les forces lui manqurent, elle le laissa tomber
et perdit la parole et la vie quasi en mme temps[265]. Son agonie n'eut
qu'un moment; et, aprs deux ou trois petits mouvemens convulsifs dans
la bouche, elle expira  deux heures et demie du matin, et neuf heures
aprs avoir commenc  se trouver mal[266].

  [265] Il semble que Dieu ne lui ait conserv le jugement libre
  jusqu'au dernier soupir, qu'afin de faire durer les tmoignages de
  sa foi....

  J'ai vu sa main dfaillante chercher encore en tombant de
  nouvelles forces pour appliquer sur ses lvres ce bienheureux
  signe de notre rdemption.... (Bossuet, _Oraison funbre_.)

  [266] Comme Dieu ne vouloit plus exposer aux illusions du monde
  les sentiments d'une pit si sincre, il a fait ce que dit le
  Sage; il s'est ht. En effet, quelle diligence! en _neuf
  heures_ l'ouvrage est accompli. (Bossuet, _Oraison funbre_.)




_LETTRES RELATIVES A LA MORT DE MADAME[267]._

   _LETTRE CRITE AU COMTE D'ARLINGTON[268], ALORS SECRTAIRE D'TAT
   DE CHARLES II, ROI D'ANGLETERRE, PAR MONSIEUR MONTAIGU[269],
   AMBASSADEUR A PARIS, MORT DEPUIS DUC DE MONTAIGU._

    _Paris, le 30 juin 1670,  quatre heures du matin._

    _Milord_,

_Je suis bien fch de me voir dans l'obligation, en vertu de mon
emploi, de vous rendre compte de la plus triste aventure du monde.
Madame, tant  Saint-Cloud, le 29 du courant, avec beaucoup de
compagnie, demanda, sur les cinq heures du soir, un verre d'eau de
chicore qu'on lui avoit ordonn de boire, parce qu'elle s'toit trouve
indispose pendant deux ou trois jours aprs s'tre baigne. Elle ne
l'eut pas plus tt bu qu'elle s'cria qu'elle toit morte, et, tombant
entre les bras de madame de Meckelbourg, elle demanda un confesseur.
Elle continua dans les plus grandes douleurs qu'on puisse s'imaginer,
jusqu' trois heures du matin, qu'elle rendit l'esprit. Le Roi, la Reine
et toute la Cour restrent auprs d'elle jusqu' une heure avant sa
mort. Deui veuille donner de la patience et de la constance au Roi notre
matre pour supporter une affliction de cette nature! Madame a dclar
en mourant qu'elle n'avoit nul autre regret, en sortant du monde, que
celui que lui causoit la douleur qu'en recevroit le Roi son frre.
S'tant trouve un peu soulage de ses grandes douleurs, que les
mdecins nomment_ colique bilieuse, _elle me fit appeler, pour
m'ordonner de dire de sa part les choses du monde les plus tendres au
Roi et au duc d'Yorck, ses frres. J'arrivai  Saint-Cloud une heure
aprs qu'elle s'y ft trouve mal, et je restai jusqu' sa mort auprs
d'elle. Jamais personne n'a marqu plus de pit et de rsolution que
cette Princesse, qui a conserv son bon sens jusqu'au dernier moment. Je
me flatte que la douleur o je suis vous fera excuser les imperfections
que vous trouverez dans cette relation._

_Je suis persuad que tous ceux qui ont eu l'honneur de connotre Madame
partageront avec moi l'affliction que doit causer une perte pareille._

_Je suis, Milord, etc._

  [267] _Ces lettres, qui figurent dans l'dition de 1720 et qui
  n'ont pas t reproduites dans l'dition publie par Bazin,
  compltent si heureusement le rcit de Madame de la Fayette que
  nous n'avons pas cru pouvoir les en dtacher._

  [268] _Henri Bennet, comte d'Arlington, n en 1618,  Arlington,
  dans le comt de Middlesex, trsorier et premier secrtaire
  d'tat de Charles II, depuis 1662. C'est seulement en 1672 qu'il
  fut cr comte d'Arlington. Il mourut le 28 juillet 1685._

  [269] _Ralph Montagu, second fils d'douard lord Montagu.
  Ambassadeur en France (1669), admis au conseil priv (1672), cr
  marquis de Monthermer et duc de Montagu (1705). Mort le 7 mars
  1708._




   _EXTRAIT D'UNE LETTRE CRITE PAR LE COMTE D'ARLINGTON A MONSIEUR
   LE CHEVALIER TEMPLE[270], ALORS AMBASSADEUR D'ANGLETERRE A LA
   HAYE._

    _De Whitehall, le 28 juin 1670, vieux style._

    _Milord_,

_Je vous cris toutes les nouvelles que nous avons ici,  l'exception de
celle de la mort de Madame, dont le Roi est extrmement afflig, aussi
bien que toutes les personnes qui ont eu l'honneur de la connotre 
Douvres. Les brouilleries de ses domestiques et sa mort subite nous
avoient d'abord fait croire qu'elle avoit t empoisonne; mais la
connoissance qu'on nous a donne depuis du soin qu'on a pris d'examiner
son corps[271], et les sentimens que nous apprenons qu'en a Sa
Majest Trs-Chrtienne, laquelle a intrt d'examiner cette affaire 
fond, et qui est persuade qu'elle est morte d'une mort naturelle, a
lev la plus grande partie des soupons que nous en avions. Je ne doute
pas que M. le marchal de Bellefond[272], que j'apprends qui vient
d'arriver avec ordre de donner au Roi une relation particulire de cet
accident fatal, et qui nous apporte le procs-verbal de la mort de cette
Princesse et de la dissection de son corps, sign des principaux
mdecins et chirurgiens de Paris, ne nous convainque pleinement que nous
n'avons rien  regretter que la perte de cette admirable Princesse, sans
qu'elle soit accompagne d'aucune circonstance odieuse, pour rendre
notre douleur moins supportable._

  [270] _Sir William Temple, n en 1628,  Londres, rsidant 
  Bruxelles en 1667; ambassadeur extraordinaire auprs des tats
  gnraux,  La Haye, en 1668, mort le 27 janvier 1699._

  [271] _Il y a  la Bibliothque nationale, dans les manuscrits
  franais, au no 17052 une pice qui porte pour titre_: Mmoire
  d'un chirurgien du roi d'Angleterre qui a t prsent 
  l'ouverture du corps de Madame. _Il rsulte de ce document que le
  pritoine portait les traces d'une inflammation suraigu, que
  l'estomac tait perc d'un petit trou, que le bas-ventre tait
  plein d'huile (l'huile qu'elle avait bue comme contre-poison et
  qui s'tait panche hors de l'estomac perfor). Il est vrai que
  le chirurgien du roi d'Angleterre, surpris de la nettet de cette
  lsion, l'attribua  un coup de scalpel donn par mgarde pendant
  l'autopsie; sur quoi, dit-il, je fus le seul qui fis instance.
  Mais M. Littr dmontre que ce trou n'a pas t accidentellement
  fait aprs la mort. Il y reconnat une modification pathologique
  et, tant d'aprs cette lsion que par une interprtation
  mthodique des autres symptmes qui ont marqu la maladie de
  Madame, il diagnostique_ l'ulcre simple de l'estomac, _qui
  n'tait pas connu au_ XVIIe _sicle. Nous avons consacr 
  l'examen de la maladie de Madame tout un paragraphe de notre_
  Prface.

_LETTRE DE MONSIEUR MONTAIGU, AMBASSADEUR D'ANGLETERRE, AU COMTE
D'ARLINGTON._

    _Paris, le 6 juillet 1670._

    _Milord_,

_J'ai reu les lettres de Votre Grandeur, celle du 17 juin par M. le
chevalier Jones, et celle du 23 par la poste. Je suppose que M. le
marchal de Bellefond est arriv  Londres. Outre le compliment de
condolance qu'il va faire au Roi, il tchera,  ce que je crois, de
dsabuser notre cour de l'opinion que Madame ait t empoisonne, dont
on ne pourra jamais dsabuser celle-ci, ni tout le peuple. Comme cette
Princesse s'en est plainte plusieurs fois dans ses plus grandes
douleurs, il ne faut pas s'tonner que cela fortifie le peuple dans la
croyance qu'il en a. Toutes les fois que j'ai pris la libert de la
presser de me dire si elle croyoit qu'on l'et empoisonne, elle ne m'a
pas voulu faire de rponse, voulant,  ce que je crois, pargner une
augmentation si sensible de douleur au Roi notre matre. La mme raison
m'a empch d'en faire mention dans ma premire lettre, outre que je ne
suis pas assez bon mdecin pour juger si elle a t empoisonne ou non.
L'on tche ici de me faire passer pour l'auteur du bruit qui en court;
je veux dire Monsieur, qui se plaint que je le fais pour rompre la bonne
intelligence qui est tablie entre les deux couronnes._

_Le Roi et les ministres ont beaucoup de regret de la mort de Madame;
car ils esproient qu' sa considration ils engageroient le Roi notre
matre  condescendre  des choses, et  contracter une amiti avec
cette couronne plus troite qu'ils ne croient pouvoir l'obtenir 
prsent. Je ne prtends pas examiner ce qui s'est fait  cet gard, ni
ce qu'on prtendoit faire, puisque Votre Grandeur n'a pas jug  propos
de m'en communiquer la moindre partie; mais je ne saurois m'empcher de
savoir ce qui s'est dit publiquement, et je suis persuad que l'on ne
refusera rien ici que le Roi notre matre puisse proposer pour avoir son
amiti; et il n'y a rien de l'autre ct que les Hollandois ne fassent
pour nous empcher de nous joindre  la France. Tout ce que je souhaite
de savoir, Milord, pendant que je serai ici, est le langage dont je me
dois servir en conversation avec les autres ministres, afin de ne point
passer pour ridicule avec le caractre dont je suis revtu. Pendant que
Madame toit en vie, elle me faisoit l'honneur de se fier assez  moi
pour m'empcher d'tre expos  ce malheur._

_Je suis persuad que, pendant le peu de temps que vous l'avez connue en
Angleterre, vous l'avez assez connue pour la regretter tout le temps de
votre vie: et ce n'est pas sans sujet, car personne n'a jamais eu
meilleure opinion de qui que ce soit, en tous gards, que celle que
cette Princesse avoit de vous; et je crois qu'elle aimoit trop le Roi
son Frre pour marquer la considration qu'elle faisoit parotre en
toutes sortes d'occasions pour vous, depuis qu'elle a vcu en bonne_
_intelligence avec vous, si elle n'et t persuade que vous le
serviez trs-bien et trs-fidlement. Quant  moi, j'ai fait une si
grande perte par la mort de cette Princesse, que je n'ai plus aucune
joie dans ce pays-ci, et je crois que je n'en aurai plus jamais en aucun
autre. Madame, aprs m'avoir tenu plusieurs discours pendant le cours de
son mal, lesquels n'toient remplis que de tendresse pour le Roi notre
matre, me dit  la fin qu'elle toit bien fche de n'avoir rien fait
pour moi avant sa mort, en change du zle et de l'affection avec
lesquels je l'avois servie depuis mon arrive ici; elle me dit qu'elle
avoit six mille pistoles disperses en plusieurs endroits, qu'elle
m'ordonnoit de prendre pour l'amour d'elle: je lui rpondis qu'elle
avoit plusieurs pauvres domestiques qui en avoient plus besoin que moi;
que je ne l'avois jamais servie par intrt et que je ne voulois pas
absolument les prendre; mais que, s'il lui plaisoit de me dire auxquels
elle souhaitoit les donner, je ne manquerois pas de m'en acquitter
trs-fidlement. Elle eut assez de prsence d'esprit pour les nommer par
leurs noms. Cependant elle n'eut pas plus tt rendu l'esprit, que
Monsieur se saisit de toutes ses clefs et de son cabinet. Je demandai le
lendemain  une de ses femmes o toit cet argent, laquelle me dit qu'il
toit en un tel endroit. C'toit justement les premires six mille
pistoles que le Roi notre matre lui avoit envoyes. Dans le temps
que cet argent arriva, elle avoit dessein de s'en servir pour retirer
quelques joyaux qu'elle avoit engags en attendant cette somme: mais le
roi de France la lui avoit dj donne deux jours avant que celle-ci
arrivt, de sorte qu'elle avoit gard toute la somme que le Roi son
frre lui avoit envoye._

_Sur cela j'ai demand ladite somme  Monsieur comme m'appartenant, et
que, l'ayant prte  Madame, deux de mes domestiques l'avoient remise
entre les mains de deux de ses femmes, lesquelles en ont rendu
tmoignage  ce Prince; car elles ne savoient pas que 'avoit t par
ordre du Roi notre matre. Monsieur en avoit dj emport la moiti, et
l'on m'a rendu le reste. J'en ai dispos en faveur des domestiques de
Madame, selon les ordres qu'elle m'en avoit donns, en prsence de M.
l'abb de Montaigu et de deux autres tmoins. Monsieur m'a promis de me
rendre le reste, que je ne manquerai pas de distribuer entre eux de la
mme manire. Cependant s'ils n'ont l'esprit de le cacher, Monsieur ne
manquera de le leur ter ds que cela parviendra  sa connoissance. Je
n'avois nul autre moyen de l'obtenir pour ces pauvres gens-l, et je ne
doute pas que le Roi n'aime mieux qu'ils en profitent que Monsieur. Je
vous prie de l'apprendre au Roi pour ma dcharge, et que cela n'aille
pas plus loin. M. le chevalier Hamilton en a t tmoin avec M. l'abb
de Montaigu. J'ai cru qu'il toit ncessaire de vous faire cette
relation._

_Je suis, Milord, etc._

_P. S. Depuis ma lettre crite, je viens d'apprendre de trs-bonne part,
et d'une personne qui est dans la confidence de Monsieur, qu'il n'a pas
voulu dlivrer les papiers de Madame  la requte du Roi avant que de se
les tre fait lire et interprter par M. l'abb de Montaigu; et mme
que, ne se fiant pas entirement  lui, il a employ pour cet effet
d'autres personnes qui entendent la langue, et entre autres madame de
Fiennes; de sorte que ce qui s'est pass de plus secret entre le Roi et
Madame est et sera publiquement connu de tout le monde. Il y avoit
quelque chose en chiffres qui l'embarrasse fort, et qu'il prtend
pourtant deviner. Il se plaint extrmement du Roi notre matre  l'gard
de la correspondance qu'il entretenoit avec Madame, et de ce qu'il
traitoit d'affaires avec elle a son insu. J'espre que M. l'abb de
Montaigu vous en donnera une relation plus particulire que je ne le
puis faire; car, quoique Monsieur lui ait recommand le secret  l'gard
de tout le monde, il ne sauroit s'tendre jusqu' vous, si les affaires
du Roi notre matre y sont intresses._

  [272] _Bernardin Gigault, marquis de Bellefonds, n en 1630,
  marchal de France le 8 juillet 1668, ambassadeur extraordinaire
  en Angleterre en 1670 et en 1673, mort au chteau de Vincennes,
  dont il tait gouverneur, le 4 dcembre 1694._


_LETTRE CRITE PAR MONSIEUR DE MONTAIGU A CHARLES II, ROI D'ANGLETERRE._

    _Paris, le 15 juillet 1670._

    _Au Roi._

    _Sire_,

_Je dois commencer cette lettre en suppliant trs-humblement Votre
Majest de me pardonner la libert que je prends de l'entretenir sur un
si triste sujet, et du malheur que j'ai eu d'tre tmoin de la plus
cruelle et de la plus gnreuse mort dont on ait jamais ou parler.
J'eus l'honneur d'entretenir Madame assez longtemps le samedi, jour
prcdent de celui de sa mort. Elle me dit qu'elle voyoit bien qu'il
toit impossible qu'elle pt jamais tre heureuse avec Monsieur, lequel
s'toit emport contre elle plus que jamais deux jours auparavant 
Versailles, o il l'avoit trouve dans une confrence secrte avec le
Roi, sur des affaires qu'il n'toit pas  propos de lui communiquer.
Elle me dit que Votre Majest et le roi de France aviez rsolu de faire
la guerre  la Hollande ds que vous seriez demeurs d'accord de la
manire dont vous la deviez faire. Ce sont l les dernires paroles que
cette princesse me fit l'honneur de me dire avant sa maladie; car
Monsieur, tant entr dans ce moment, nous interrompit, et je m'en_
_retournai  Paris. Le lendemain, lorsqu'elle se trouva mal, elle
m'appela deux ou trois fois, et madame de Meckelbourg m'envoya chercher.
Ds qu'elle me vit, elle me dit: Vous voyez le triste tat o je suis;
je me meurs. Hlas! que je plains le Roi mon frre! car je suis assure
qu'il va perdre la personne du monde qui l'aime le mieux. Elle me
rappela un peu aprs et m'ordonna de ne pas manquer de dire au Roi son
frre les choses du monde les plus tendres de sa part et de le remercier
de tous ses soins pour elle. Elle me demanda ensuite si je me souvenois
bien de ce qu'elle m'avoit dit, le jour prcdent, des intentions
qu'avoit Votre Majest de se joindre  la France contre la Hollande; je
lui dis qu'oui; sur quoi elle ajouta: Je vous prie de dire  mon frre
que je ne lui ai jamais persuad de le faire par intrt, et que ce
n'toit que parce que j'tois convaincue que son honneur et son avantage
y toient galement intresss; car je l'ai toujours aim plus que ma
vie, et je n'ai nul autre regret en la perdant que celui de le quitter.
Elle m'appela plusieurs fois pour me dire de ne pas oublier de vous dire
cela et me parla en anglois._

_Je pris alors la libert de lui demander si elle ne croyoit pas qu'on
l'et empoisonne. Son confesseur, qui toit prsent, et qui entendit ce
mot-l, lui dit: Madame, n'accusez personne, et offrez  Dieu votre
mort en sacrifice. Cela l'empcha de me rpondre; et, quoique je fisse
plusieurs fois la mme demande, elle ne me rpondit qu'en levant les
paules. Je lui demandai la cassette o toient toutes ses lettres, pour
les envoyer  Votre Majest; et elle m'ordonna de les demander  madame
de Bordes[273], laquelle, s'vanouissant  tout moment et mourant de
douleur de voir sa matresse dans un tat si dplorable, Monsieur s'en
saisit avant qu'elle pt revenir  elle. Elle m'ordonna de prier Votre
Majest d'assister tous ses pauvres domestiques et d'crire  milord
Arlington de vous en faire souvenir; elle ajouta  cela: Dites au Roi
mon frre que j'espre qu'il fera pour lui, pour l'amour de moi, ce
qu'il m'a promis; car c'est un homme qui l'aime et qui le sert bien.
Elle dit plusieurs choses ensuite tout haut en franois, plaignant
l'affliction qu'elle savoit que sa mort donneroit  Votre Majest. Je
supplie encore une fois Votre Majest de pardonner le malheur o je me
trouve rduit de lui apprendre cette fatale nouvelle, puisque de tous
ses serviteurs il n'y en a pas un seul qui souhaite avec plus de passion
et de sincrit son honneur et sa satisfaction, que celui qui est, Sire,
de Votre Majest, etc._

  [273] _C'est cette premire femme de chambre que Madame de la
  Fayette et Cosnac nomment_ Desbordes.


_LETTRE DE MONSIEUR DE MONTAIGU A MILORD ARLINGTON._

    _Paris, le 15 juillet 1670._

    _Milord_,

_Selon les ordres de Votre Grandeur, je vous envoie la bague que Madame
avoit au doigt en mourant, laquelle vous aurez, s'il vous plat, la
bont de prsenter au Roi. J'ai pris la libert de rendre compte au Roi
moi-mme de quelques choses que Madame m'avoit charg de lui dire, tant
persuade que la modestie n'auroit pas permis  Votre Grandeur de les
dire au Roi, parce qu'elles vous touchent de trop prs. Il y a eu depuis
la mort de Madame, comme vous pouvez bien vous l'imaginer dans une
occasion pareille, plusieurs bruits divers. L'opinion la plus gnrale
est qu'elle a t empoisonne; ce qui inquite le Roi et les ministres
au dernier point. J'en ai t saisi d'une telle manire, que j'ai eu 
peine le coeur de sortir depuis. Cela, joint aux bruits qui courent par
la ville du ressentiment que tmoigne le Roi notre matre d'un attentat
si rempli d'horreur, qu'il a refus de recevoir la lettre de Monsieur et
qu'il m'a ordonn de me retirer, leur fait conclure que le Roi notre
matre est mcontent de cette cour au point qu'on le dit ici. De sorte
que quand j'ai t  Saint-Germain, d'o je ne fais que de revenir, pour
y faire les plaintes que vous m'avez ordonn d'y faire, il est
impossible d'exprimer la joie qu'on y a reue d'apprendre que le Roi
notre matre commence  s'apaiser, et que ces bruits n'ont fait aucune
impression sur son esprit au prjudice de la France. Je vous marque
cela, Milord, pour vous faire connotre  quel point l'on estime l'union
de l'Angleterre dans cette conjoncture et combien l'amiti du Roi est
ncessaire  tout leurs desseins; je ne doute pas qu'on ne s'en serve 
la gloire du Roi et pour le bien de la nation. C'est ce que souhaite
avec passion la personne du monde qui est avec le plus de sincrit,
Milord, etc._


_LETTRE DE MONSIEUR DE MONTAIGU A MILORD ARLINGTON._

    _Milord_,

_Je ne suis gure en tat de vous crire moi-mme, tant tellement
incommod d'une chute que j'ai faite en venant, que j'ai peine  remuer
le bras et la main. J'espre pourtant de me trouver en tat, dans un
jour ou deux, de me rendre  Saint-Germain._

_Je n'cris prsentement que pour rendre compte  Votre Grandeur d'une
chose que je crois pourtant que vous savez dj: c'est que l'on a permis
au chevalier de Lorraine de venir  la Cour et de servir  l'arme en
qualit de marchal de camp[274]._

_Si Madame a t empoisonne, comme la plus grande partie du monde le
croit, toute la France le regarde comme son empoisonneur et s'tonne
avec raison que le roi de France ait si peu de considration pour le Roi
notre matre que de lui permettre de revenir  la Cour, vu la manire
insolente dont il en a toujours us envers cette Princesse pendant sa
vie. Mon devoir m'oblige  vous dire cela, afin que vous le fassiez
savoir au Roi, et qu'il en parle fortement  l'ambassadeur de France,
s'il le juge  propos; car je puis vous assurer que c'est une chose
qu'il ne sauroit souffrir sans se faire tort._

  [274] _Ce passage toit crit en chiffres (note de l'diteur de
  1720, qui met ce passage,  partir de: Je n'cris prsentement,
  en italiques, pour le distinguer)._




APPENDICE




APPENDICE


I. FRAGMENTS DE LA PRINCESSE OU LES AMOURS DU PALAIS-ROYAL.

Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-mme
augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit  la voir, sans songer 
ce qui lui en arriveroit. Mais la pente au prcipice toit grande; il ne
fut pas longtemps sans reconnotre qu'il avoit fait plus de chemin qu'il
ne vouloit. Madame, d'un autre ct (sans savoir les penses du comte),
le regardoit d'une manire  ne le pas dsesprer: elle a un certain air
languissant, et quand elle parle  quelqu'un, comme elle est toute
aimable, on diroit qu'elle demande le coeur, quelque indiffrente chose
qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme
sensible comme l'toit le comte: la beaut et le rang de la personne
levrent dans son me tant de brillantes esprances, qu'il n'envisagea
les prils de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire.

Enfin il s'abandonna tout  l'amour. Je le vis[275] quelquefois rveur
et chagrin; et, lui ayant un jour demand ce qu'il avoit, il me dit
qu'il n'toit pas temps de l'expliquer, qu'il me rpondroit prcisment
quand il seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'toit alors, et que par
aventure il m'annonoit qu'il toit amoureux.

  [275] C'est Bernard de Manicamp, un ami de M. de Guiche, qui est
  cens parler. Sur Manicamp, voir Bussy: Pour l'esprit, il
  l'avoit assez de la manire du comte de Guiche.... Naturellement
  ils avoient tous deux les mmes inclinations  la duret et  la
  raillerie: aussi s'aimoient-ils fortement, comme s'ils eussent
  t de diffrents sexes. (_Histoire amoureuse des Gaules_, dit.
  Boiteau, t. I. p. 69).

A mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui
m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si
fier, qu' le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. Ah!
cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs
d'impatience de vous voir! Et s'approchant de mon oreille: Je ne
sentois pas toute ma joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas,
ne vous ayant pas ici pour vous en confier le secret.

Mes gens s'tant retirs, le comte ferma la porte de ma chambre
lui-mme, et m'ayant pri de ne l'interrompre point, il me parla en
cette sorte: Bien que je ne vous aie pas nomm la personne que j'aime,
vous pouvez bien connotre que ce ne peut tre que Madame, de la manire
dont je vous parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous
surprend pas. Je sais que, si je vous avois ouvert mes sentimens dans le
commencement de ma passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en
dtourner; mais elles auroient t inutiles autant que toutes celles que
m'a dit ma raison, qui m'y a reprsent des dangers effroyables pour ma
fortune et pour ma vie, sans donner seulement la moindre atteinte  mes
desseins. A n'en mentir pas, j'aimois dj trop quand je me suis aperu
que je devois m'en dfendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je
me suis vu sans rsistance; j'ai senti que j'tois jaloux presque
aussitt que je me suis vu amant. Le Roi m'a donn des chagrins si
terribles qu'il a mis vingt fois le dsespoir dans mon me; il
tmoignoit tant d'empressement auprs de Madame que tout le monde
croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en toit persuade elle-mme; cela a
dur deux ou trois mois, et assurment ils ont t pour moi deux ou
trois sicles de souffrance. Tandis que le Roi faisoit tant de
galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je remarquai
avec une rage extrme qu'elle les recevoit avec joie. J'en devins
maigre, hve, sec et dfait, dans le temps que vous m'en demandtes la
raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda
si j'tois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence
m'alloit abandonner, et j'allois tre la victime de mon silence et de
mon rival (car je n'avois encore rien dit  Madame que par le pitoyable
tat ou j'tois) lorsque je reus une consolation  laquelle je ne
m'attendois pas. Le Roi, qui avoit son dessein form, continuoit
toujours de venir chez Madame; et, soit que son procd et t
jusqu'alors une politique ou qu'il devnt scrupuleux, il dtourna tout
d'un coup les yeux de sa belle-soeur et les attacha sur mademoiselle de
La Vallire[276]. La manire d'agir de ce Prince fut si clatante que
peu de jours firent remarquer sa passion  tout le monde: il garda
toutes les mesures de l'honntet, mais il ne s'embarrassa plus des
gards qu'on croyoit qu'il avoit pour Madame; et cette princesse, qui
s'imaginoit que le coeur toit pour elle, fut bien tonne de le voir
aller  sa fille d'honneur; de l'tonnement elle passa au ressentiment
et au dpit de voir chapper une si belle conqute; et l'un et l'autre
furent si grands qu'elle ne put s'empcher de nous en tmoigner quelque
chose,  mademoiselle de Montalais[277] et  moi.

  [276] Voir p. 46.

  [277] Voir p. 60.

Un jour que le Roi entretenoit sa belle  trente pas de Madame: Je ne
sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prtend nous faire servir
longtemps de prtexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher
si indignement, et de voir tant de fiert rduite  un si grand
abaissement. En achevant ces paroles, elle se tourna de mon ct.
Madame, lui dis-je, l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un
coeur; il en bannit toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte
d'ingalit que vous condamnez n'est compte pour rien entre les amants.
Le Roi ne peut aimer dans son royaume que des personnes au-dessous de
lui; il y a peu de Princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses
prdcesseurs, il faut qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il
veut faire des matresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement,
qu'ayant commenc d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande
chute; cela me fait connotre, ce que je ne croyois pas de lui, que, la
couronne  part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus
de mrite que lui, et plus de coeur et de fermet. Je parle librement
devant vous, comte, dit-elle, parce que je crois que vous avez l'me
d'un galant homme, et que j'ai une entire confiance  Montalais.
Mais je vous avoue que je voudrois que le Roi prt un autre
attachement.--Qu'importe  Votre Altesse? reprit Montalais; il a
toujours  peu prs les mmes dfrences, il ne voit point La Vallire
qu'aprs vous avoir rendu visite; si vous aimez les divertissemens, il
ne tient qu' vous d'tre des parties qu'il fera. Du reste, Madame, je
n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du dernier voyage de
Fontainebleau je me suis dout de ce que je vois aujourd'hui  deux
conversations qu'il a eues avec elle.--Voil justement, dit Madame, ce
qui me fche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire la dupe.--Et
c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un
divertissement agrable, si elle veut regarder cela indiffremment.

Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: Vous avez raison,
dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point
les plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura
pas que sa conduite m'ait donn le moindre chagrin. Mais, pour changer
de discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en
s'adressant  moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque
la mort peinte sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je
demeurois immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi
chang? Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrte et
Montalais le sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze
jours.--Ah! Madame, que voulez-vous savoir? lui dis-je. Je n'en pus
dire davantage, et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si
dangereux, si Monsieur ne ft arriv avec plusieurs femmes, qui se
mirent  jouer au reversis. Voil l'unique fois que sa personne m'a
rjoui, car je l'aurois souhait bien loin en tout autre temps. Le
lendemain, Madame vint jouer chez la Reine, o le Roi se trouva. En
sortant je donnai la main  Montalais, qui me dit assez bas: On m'a
donn ordre de vous dire que vous n'en tes pas quitte, et qu'il faut
que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, ajouta-t-elle, je
n'ai plus de curiosit pour cela; je pense en tre bien instruite, et si
vous m'en croyez, vous en direz la vrit.--Si on veut que je la
dclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obissant que se
perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez pas si
fou, me dit-elle; allez, vous me faites piti, adieu. Je n'eus le temps
que de lui serrer la main sans lui rpondre, car elle se trouva  la
portire du carrosse, o elle monta, et je crus qu'ayant compassion de
ma peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque
soulagement  l'entretenir.

A deux jours de l, je suivis le Roi chez Madame, qui, aprs lui avoir
fait son compliment, s'en alla chez La Vallire, o Vardes,
Biscaras[278] et quelques autres le suivirent. Pour moi, je demeurai
chez Madame, o j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis que la
comtesse de Soissons tait en conversation avec Madame, je fis ce que je
pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les sentimens
de mon coeur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle fut
qu'elle vouloit bien tre de mes amies, mais que je prisse garde de lui
rien demander qui ft contre les intentions de sa matresse, et qu'elle
me plaignoit de me voir prendre une vise si dangereuse. Elle me dit
mille choses de bon sens l-dessus, auxquelles j'ai souvent pens pour
ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi
bons yeux qu'elle pour dcouvrir ma passion. Je la conjurai de me dire
encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit.

  [278] MM. de Biscaras, de Cusac et de Rotondis toient trois
  frres que M. de La Chataigneraie, grand pre de M. de La
  Rochefoucauld, quand il toit capitaine des gardes de Marie de
  Mdicis, avoit fait entrer dans sa compagnie, parce qu'ils lui
  toient parents. Depuis, Biscaras fut officier dans la compagnie
  des gendarmes de Mazarin. Un dml qu'il eut avec M. de La
  Rochefoucauld, du temps qu'il toit encore M. de Marsillac, amena
  pour lui une srie de msaventures; d'abord ils furent mis l'un
  et l'autre  la Bastille, Marsillac conduit par un exempt et
  Biscaras par un simple garde. Marsillac sortit le premier, et
  quand leur diffrend fut port devant le tribunal d'honneur des
  marchaux, on continua  mettre entre eux une grande diffrence;
  on fit mme des recherches sur la noblesse de Biscaras; elle fut
  enfin confirme, et ce fait explique et autorise sa prsence ici
  auprs du roi. (_Note du premier diteur_).

Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde tant parti except
Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus
pas fait cette rflexion que Madame me dit: Eh bien, comte de Guiche,
parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas prcisment ce que je dirai,
rpondis-je, mais je sais bien que je vous obirai toujours aveuglment.
J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que
j'ai pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux
sans confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque
chose, et par ce que vous venez de me dire vous avez redoubl ma
curiosit; mais assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez
rien  la satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui
dis-je, pour me rsoudre tout  fait; mais vous vous souviendrez, s'il
vous plat, que vous me l'avez ordonn. Il y a six mois, poursuivis-je,
que j'aime une dame qui touche assez prs  Votre Altesse pour craindre
que vous ne preniez ses intrts contre moi, et que vous ne trouviez 
dire que j'aie os lever mes yeux et mes penses jusqu' elle. Mais qui
auroit pu lui rsister, Madame? Elle est d'une taille mdiocre et
dgage; son teint, sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un
incarnat inimitables; les traits de son visage ont une dlicatesse et
une rgularit sans gale; sa bouche est petite et releve, ses lvres
vermeilles, ses dents bien ranges et de la couleur de perles; la beaut
de ses yeux ne se peut exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans
tout ensemble; ses cheveux sont d'un blond cendr le plus beau du monde;
sa gorge, ses bras et ses mains sont d'une blancheur  surpasser toutes
les autres; toute jeune qu'elle est, son esprit vaste et clair est
digne de mille empires; ses sentimens sont grands et levs, et
l'assemblage de tant de belles choses fait un effet si admirable qu'elle
parot plutt un ange qu'une crature mortelle[279]. Ne croyez pas,
Madame, que je parle en amant; elle est telle que je la viens de
figurer, et si je pouvois vous faire comprendre son air et les charmes
de son humeur, vous demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un
objet plus adorable. Je la vis quelque temps sans imaginer faire autre
chose que l'admirer; mais je sentis enfin que je n'tois plus libre, et
que l'embrasement toit trop grand pour le penser teindre; il ne me
resta de raison que pour cacher le feu qui me dvoroit. Ce n'est pas que
lorsque je me trouvois auprs de cette dame je ne fusse hors de moi, et
que, si elle a pris garde  ma contenance et  mes petits soins, elle
n'ait pu aisment remarquer le dsordre o me mettoit sa prsence. La
crainte de me faire le rival du plus redoutable du royaume me rendit si
mlancolique que j'en perdis l'apptit et le repos, et que je tombai
dans cette langueur qui m'a dfigur pendant deux mois. J'tois rong de
tant d'inquitudes que je n'avois plus gure  durer en cet tat,
lorsqu'il a plu  la fortune de me gurir d'un de mes maux. Ce rival,
auquel je n'osois rien disputer, a pris un autre attachement et m'a
dlivr des perscutions que je souffrois de la premire galanterie.
Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respir plus doucement et j'ai
repris de nouvelles forces pour me prparer  de nouveaux tourmens.

  [279] Voir pp. vij-viij et 33.

Madame, voyant que j'avois cess de parler: Est-ce l tout, comte? me
dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois
rien  la Cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne
connois point non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi!
Madame, voudriez-vous bien me rduire  dclarer ce que je n'ai pas
encore dit  la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie
fait ma dclaration, pour savoir son nom; je promets  Votre Altesse que
vous le saurez aussitt que je lui aurai parl.--Et bien, je me contente
de cela, reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manire que ce
soit, de l'instruire au plus tt de vos sentimens, de peur que
quelqu'autre moins respectueux que vous ne vous donne de l'esprit.
Jusques  cette heure vous avez aim comme on fait dans les livres, mais
il me semble que dans notre sicle on a pris de plus courts chemins,
pour faire la guerre  l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On
prtend que ceux qui ont tant de considration n'aiment que
mdiocrement; quand votre passion sera aussi grande que vous le croyez,
vous parlerez sans doute. Ce n'est pas qu'une discrtion comme la vtre
soit sans mrite; mais il faut donner de certaines bornes  toutes
choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand vous saurez combien il y a loin
de moi  ce que j'aime, vous direz bien que je suis tmraire.

Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezire entra, qui
dit  Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le
prcdoient entrrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par
la chambre durant notre conversation, me demanda si j'tois bien sorti
d'affaire. Je lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil
que le sien. Nous n'emes pas loisir de nous entretenir davantage, car
le Roi sortit, aprs avoir pri Madame de se tenir prte pour aller le
lendemain dner  Versailles, et moi je me coulai dans la presse.

       *       *       *       *       *

Le Roi mena La Vallire sur le soir chez Monsieur; nous y trouvmes la
comtesse de Soissons, madame de Montespan, prs de laquelle Monsieur
faisoit fort l'empress, et plusieurs autres dames de la Cour. Madame y
arriva un moment aprs, si pare de pierreries et de sa propre beaut,
qu'elle effaa toutes les autres. Je m'avanai pour me trouver sur son
passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque chose de si
soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet tat, elle eut
quelque compassion de moi et me fit un petit signe de tte si obligeant
que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes joies sont peu
tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps je me trouvai
le plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans l'approcher.
J'aurois toujours fait la mme chose pendant la collation, si Montalais
ne se ft approche de moi, laquelle voyoit par mes yeux dans le fond de
mon coeur, et ne m'et averti de prendre garde  moi et  ce que je
faisois; elle y ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver chez
Madame le lendemain au soir, et, quelque question que je lui fisse, elle
ne me voulut rien dire davantage, ni mme m'couter.

Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal
avec une exactitude extrme. Montalais me vint recevoir dans un petit
passage, d'o elle me mena dans sa chambre, o nous nous entretnmes
quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce
qu'on vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-mme; elle toit
en robe de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une
profonde rvrence; et, aprs que je lui eus donn un fauteuil, elle me
commanda de prendre un sige et de me mettre auprs d'elle. Dans le mme
temps, Montalais s'tant un peu loigne de nous, elle parla ainsi:

Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si
grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prpariez.
J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brler, Monsieur l'a
arrach de mes mains et lu d'un bout  l'autre. Si je ne m'tois servie
de tout le pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit
dj fait clater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que
la fureur lui a mis  la bouche. C'est  vous  penser aux moyens de
sortir du danger o vous tes.

--Madame, lui dis-je en me jetant  ses pieds, je ne fuirai point ce
mortel danger qui me menace; et si j'ai pu dplaire  mon adorable
Princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute.
Mais si vous n'tes point du parti de mes ennemis, vous me verrez
prpar  toutes choses avec une fermet qui vous fera connotre que je
ne suis pas tout  fait indigne d'tre  vous.--Votre parti est trop
fort dans mon coeur, reprit-elle en me commandant de me lever et me
tendant la main obligeamment, pour me ranger du ct de ceux qui
voudroient vous nuire. Ne craignez rien, poursuivit-elle en rougissant,
de tout ce que je vous viens de dire de votre billet: personne ne l'a
vu que moi. J'ai voulu vous donner d'abord cette alarme pour vous
tonner. Croyez que je ne saurois vous mal traiter sans tre infidle
aux sentimens de mon coeur les plus tendres. J'ai remarqu tout ce que
votre passion et votre respect vous ont fait faire, et, tant que vous en
userez comme vous devez, je vous sacrifierai bien des choses et je ne
vous livrerai jamais  personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre
Altesse ait tant de bont, et que la disproportion qui est entre nous de
toute manire vous laisse abaisser jusqu' moi? C'est  cette heure,
Madame, que je connois que j'ai de grands reproches  faire  la nature
et  la fortune, de ce qu'elles m'ont refus de quoi offrir  une
personne de votre mrite et de votre rang. Mais, Madame, si un zle
ardent et fidle, si une soumission sans rserve vous peut satisfaire,
vous pouvez compter l-dessus et en tirer telles preuves qu'il vous
plaira.--Comte, rpondit-elle, j'y aurai recours quand il faudra; soyez
persuad que, si je puis quelque chose pour votre fortune, je
n'pargnerai ni mes soins ni mon crdit.--Ah! Madame, lui dis-je, jamais
pense ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--H bien, repartit-elle,
si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose pour vous, on vous
permet de croire qu'on vous aime.

Et alors, voyant que Montalais n'toit plus dans la chambre, je me
laissai aller  ma joie, et,  genoux comme j'tois, je pris une des
mains de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand
transport que j'en demeurai tout perdu. Je fus une demi-heure en cet
tat, sans pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force
de me lever. Je commenois un peu  revenir, lorsque Montalais vint
avertir Madame qu'il toit temps qu'elle retournt dans sa chambre, o
Monsieur alloit venir. Je ne fus pas fch de cet avis, car je me
sentois en un abattement si grand, que je serois mal sorti d'une
conversation plus longue. Elle ne me donna pas le temps de dire un mot,
et, s'tant leve de sa place: Venez, Montalais, dit-elle, je vous le
remets entre les mains; ayez en soin, je crois qu'il est malade......


II. LETTRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE A LA PRINCESSE PALATINE[280].

    De Saint-Cloud, le 29 juin 1670.

Il est juste de vous rendre compte d'un voyage que vos soins ont tch
de rendre heureux du seul ct o il pouvoit manquer  l'tre[281]. Je
vous avouerai que j'tois  mon retour persuade que tout le monde en
seroit content, et je trouve les choses beaucoup pires que jamais. Vous
savez, pour me l'avoir dit de la part de Monsieur, qu'il dsiroit trois
choses de moi: la premire, que j'tablisse une confiance sur toutes les
affaires entre le Roi mon frre et lui, que je lui procurasse la pension
de son fils[282] et que je fisse quelque chose pour le chevalier de
Lorraine. Le Roi mon frre a eu assez de bont pour moi, dans
l'assurance que je lui ai donne qu'il ne trouveroit plus  Monsieur des
procds aussi bizarres que ceux qu'il a eus sur le voyage, pour me
donner sa parole qu'il se fieroit  Monsieur, pour peu qu'il se trouvt
comme je lui disois; il a offert de plus  Monsieur de donner retraite
au chevalier de Lorraine dans son royaume jusqu' ce que, les choses
tant un peu radoucies, il pt faire davantage en sa faveur. Pour la
pension, j'ai beaucoup d'esprance de l'obtenir, pourvu que je puisse
rpondre que Monsieur en sera assez content pour finir une comdie qu'il
n'y a que trop longtemps qu'il donne au public; mais vous comprenez bien
que je ne suis pas en droit de la demander aprs tout ce que Monsieur a
fait pour m'empcher de l'obtenir,  moins que je ne puisse assurer
qu'il y va du repos domestique, et qu'il ne me prendra plus  partie de
tout ce qui se passe dans toute l'Europe. Je lui ai parl de tout ceci,
ne doutant gure que je ne fusse bien reue; mais, comme de toutes
choses, le retour du chevalier n'est pas prsent, Monsieur m'a dclar
que tout le reste toit inutile, et que je devois m'attendre  tout ce
qu'il y avoit de fcheux pour moi dans la perte de ses bonnes grces,
jusqu' ce que je lui eusse fait rendre le chevalier. Je vous avouerai
que j'ai t extrmement surprise de ce procd, si diffrent de ce que
je l'attendois. Monsieur souhaite l'amiti du Roi mon frre, et quand je
lui offre, il l'accepte comme s'il lui faisoit de l'honneur; il refuse
le parti d'envoyer le chevalier en Angleterre, comme si les choses se
raccommodoient en ce sicle d'un quart d'heure  l'autre, et traite la
pension d'une bagatelle. Il n'est pas possible que Monsieur fasse la
moindre rflexion, et qu'il puisse rester dans les sentiments o il est,
et j'ai tout sujet de penser qu'il veut se plaindre de moi
prfrablement  toutes choses en lui voyant prendre mes soins de la
manire qu'il fait. Le Roi a eu la bont de lui faire des serments
extraordinaires que je n'avois aucune part dans l'exil du chevalier, et
que son retour ne dpendoit point de moi; mon malheur l'empche de
croire le Roi, qui n'a jamais dit ce qui n'toit pas, et le mme malheur
m'empchera peut-tre de le servir dans un temps o cela ne seroit pas
impossible, et o les actions qu'il exige tant peuvent tre mises en
pratique.

  [280] Anne de Gonzague, ne en 1616, morte en 1684.

  [281] C'est--dire de donner  ce voyage l'agrment de Monsieur.

  [282] Mort en bas ge.

Voil, ma chre cousine, l'tat de mes affaires. Monsieur a dsir trois
choses de moi, je crois lui en procurer deux et demie, et il s'acharne
prcisment  ce que je ne puis, et ne compte pour rien l'amiti du roi
mon frre, ni ses intrts particuliers; quant  moi j'ai fait plus que
je n'esprois; mais si je suis assez malheureuse pour que Monsieur
continue dans cet acharnement sur tout ce qui me regarde, je vous
dclare, ma chre cousine, que je lerrai[283] tout l, et ne penserai
plus ni  la pension, ni au retour du favori, ni  la liaison du Roi mon
frre; la premire et la dernire de ces choses sont difficiles 
obtenir, et peut-tre que tout autre les compteroit d'une grande
consquence; mais il n'y a rien si facile  dtruire, il n'y a qu' n'en
plus parler, et observer en cela la maxime que Monsieur garde en toutes
choses o je le prie de s'expliquer en ma faveur; et quant au retour du
chevalier, si mon crdit y pouvoit autant que Monsieur se l'imagine, je
crois vous l'avoir dj dit, l'on ne me fera jamais rien faire  coup de
bton; ainsi, comme deux des choses que Monsieur m'avoit demandes sont
inutiles pour ravoir l'honneur de ses grces, et qu'il ne veut pas
chercher les voies de parvenir  la troisime, mais dsire la trouver
faite d'une manire impraticable dans tous les temps, mais plus dans
celui-ci o le Roi ne fait que ce qui lui plat, je pense que le seul
parti que j'aie  prendre, aprs vous avoir dit ce que je puis, c'est
d'attendre la volont de Monsieur; s'il veut que j'agisse, je le ferai
avec la dernire joie, n'en pouvant avoir de vritable que je n'aie ses
bonnes grces, sinon je me tiendrai dans un silence proportionn 
l'tat o je serai auprs de lui, attendant tous les mchans traitemens
dont il se pourra aviser, desquels je ne me dfendrai jamais qu'en
tchant de ne lui pas donner occasion par ma conduite de me blmer; sa
haine est volontaire, l'estime ne l'est pas, et j'ose dire que, si j'ai
l'une sans l'avoir mrite, je ne suis pas absolument indigne de l'autre
par beaucoup d'endroits; c'est ce qui me console en quelque faon dans
l'esprance qu'il peut y avoir des retours favorables pour moi; vous y
pouvez plus que personne, et je suis si persuade que les intrts de
Monsieur et les miens vous sont chers, que j'espre que vous y
travaillerez. Je n'ai qu'une chose de plus  vous faire remarquer, c'est
que, quand on laisse perdre les occasions, elles ne se retrouvent pas
toujours; j'en vois une favorable pour la pension, et l'avenir est
douteux; aprs quoi je vous dirai que la vtre d'Angleterre sera paye,
le Roi mon frre m'en a donn sa parole; les personnes par qui ces
choses doivent passer m'ont promis d'y apporter toutes les facilits
possibles, et si vous tiez ici, nous travaillerions aux moyens de
l'tablir, car vous savez que je n'tois pas assez bien instruite pour
faire autre chose que de tirer les paroles qu'on m'a donnes; je
souhaiterois pouvoir trouver d'autres moyens de vous tmoigner ma
tendresse, je le ferois avec le plus grand plaisir du monde[284].

  [283] Autrefois on disait, et aujourd'hui encore le peuple dit,
  je lairrai pour je laisserai, je lairrais pour je laisserais.
  Littr.

  [284] Cette lettre a t publie dans les _Archives de la
  Bastille_ t. IV, p. 33.




TABLE




TABLE


    INTRODUCTION.

       I. Comment le livre intitul Henriette d'Angleterre
          fut fait et quelle part y prit Henriette
          d'Angleterre                                     vij

      II. Note pour suppler au silence de madame
          de La Fayette sur l'enfance d'Henriette
          d'Angleterre                                      xj

     III. De la nature physique et morale d'Henriette
          d'Angleterre, ses portraits                      xiv

      IV. Madame et le Roi                              xxviij

       V. Madame, le comte de Guiche et le marquis
          de Vardes                                      xxxvj

      VI. De la vie de Madame  partir du printemps
          de mil six cent soixante-cinq, poque
           laquelle s'arrte le rcit de madame de La
          Fayette                                         lxii

     VII. De la mort de Madame                          lxviij

    VIII. Bibliographie de l'histoire d'Henriette
          d'Angleterre                                  lxxxij


    HISTOIRE D'HENRIETTE D'ANGLETERRE.

    Prface de l'auteur                                      3

    Premire partie                                          9

    Deuxime partie                                         31

    Troisime partie                                        57

    Quatrime partie                                       105

    Relation de la mort de Madame                          123

    Lettres relatives  la mort de Madame                  146


    APPENDICE.

     I. Fragments du libelle intitul La Princesse
        ou les amours de Madame                            164

    II. Lettre d'Henriette d'Angleterre  la
        princesse palatine                                 179


1859.--ABBEVILLE.--TYP. ET STR. GUSTAVE RETAUX.





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Marie-Madeleine de La Fayette

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
