Project Gutenberg's La vie en France au moyen ge, by Charles Victor Langlois

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Title: La vie en France au moyen ge
       d'aprs quelques moralistes du temps

Author: Charles Victor Langlois

Release Date: June 2, 2014 [EBook #45864]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                            CH.-V. LANGLOIS

                           LA VIE EN FRANCE
                             AU MOYEN AGE
                 D'APRS QUELQUES MORALISTES DU TEMPS

                                 PARIS
                     LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
                    79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
                                 1908

           Droits de traduction et de reproduction rservs.




INTRODUCTION


Le prsent ouvrage fait pendant  celui que j'ai publi en 1904: _La
Socit franaise au moyen ge d'aprs dix romans d'aventure_.

J'ai t amen  le composer au cours de mes tudes sur la littrature
latine du moyen ge. Il est impossible d'tudier les moralistes du moyen
ge qui ont crit en latin sans s'occuper de ceux qui ont crit en
langue vulgaire. Ayant donc lu ou relu,  cette occasion, les crits, en
langue vulgaire de France, du XIIe, du XIIIe et du XIVe sicle,
qui ont trait  des questions de morale, il m'a sembl naturel d'y
puiser les lments d'un livre du mme genre que celui que, en des
circonstances analogues, j'avais tir des romans d'aventure.

Plusieurs raisons m'ont dcid  prendre ce parti. D'abord, des raisons
personnelles, accidentelles: parce que j'avais eu un vif plaisir 
crire le volume paru en 1904; parce que ce volume avait reu l'accueil
que j'aurais pu souhaiter, tant des hommes comptents que du public en
gnral. Mais j'ai eu aussi des motifs plus srieux.

Je suis de plus en plus frapp des inconvnients de la quasi sparation
qui se perptue entre la philologie et l'histoire. La plupart des
philologues, romanistes de profession, ne sont pas assez au courant des
documents dont se servent les rudits qui s'occupent de l'histoire du
moyen ge; et, rciproquement, la plupart des historiens du moyen ge
ngligent trop les documents littraires, qu'ils considrent comme le
domaine rserv des philologues. Les inconvnients de cet tat de choses
sont graves surtout pour les historiens, dont la prtention dernire
est de donner la connaissance et l'impression de ce qu'tait autrefois
la vie; car, en se privant des documents littraires, ils se condamnent
 ne pas voir quelques-uns des principaux aspects de la vie. Se
figure-t-on ce que serait la description des socits actuelles, faite,
dans quelques centaines d'annes, par des gens qui les auraient tudies
exclusivement dans ce qui aurait subsist alors de nos paperasses
administratives, de notre _Journal officiel_ et de nos _Livres jaunes_
sans tenir compte de notre littrature? Or, c'est ainsi que l'on tudie
et que l'on dcrit encore trop souvent, de nos jours, les socits du
pass. Quant aux romanistes, ils ont videmment intrt  utiliser les
archives qui contiennent des renseignements prcis, de nature 
simplifier leurs hypothses lorsqu'ils s'appliquent  dterminer la date
des documents littraires: pour prciser la date de quelques-uns des
crits dont il est question dans le prsent ouvrage, il m'a suffi
d'avoir lu beaucoup de pices administratives du temps des derniers
Captiens directs; les noms de Jofroi de la Chapelle, de Jehan de
Vassogne, de Gervais du Bus, de Chaillou, qui se rencontrent dans ces
textes, n'avaient pas dit grand'chose  d'minents spcialistes de
l'histoire littraire; c'taient pour moi d'anciennes connaissances.

D'autre part, je suis de plus en plus persuad que la meilleure mthode,
pour communiquer au public les rsultats vraiment assimilables de nos
travaux, n'est pas d'crire des livres d'histoire gnrale; c'est de
prsenter les documents eux-mmes, purifis des fautes matrielles qui
s'y taient glisses, allgs des superfluits qui les encombrent, en
indiquant avec prcision ce que l'on sait des circonstances o ils ont
t rdigs et en les clairant au besoin par des rapprochements
appropris. L'homme d'aujourd'hui, qui crit sur le pass, ajoute
ncessairement quelque chose aux documents qu'il emploie; mais quoi? ses
rflexions personnelles, qu'il impose au lecteur. Or ces rflexions sont
inutiles ou dangereuses; inutiles, si elles sont nettement distingues
des textes qui les ont suggres; dangereuses, si, comme c'est
ordinairement le cas, elles y sont incorpores de faon que l'on ne
puisse pas reconnatre, sans un travail d'analyse et de vrification, le
tmoignage ancien de la raction qu'il a produite sur l'esprit de
l'historien moderne. Le vrai rle de l'historien, c'est de mettre en
contact, dans les meilleures conditions possibles, les gens de
maintenant avec les documents originaux qui sont les traces laisses par
les gens d'autrefois, sans y rien mler de lui-mme. Il n'est pas
toujours possible de s'en tenir l; mais il faut s'en tenir l toutes
les fois que c'est possible. On en viendra certainement, je crois, 
concevoir les livres d'histoire pour le public clair comme des
recueils de textes prcds de dissertations critiques, encadrs de
commentaires sobres, assembls avec discernement, groups avec art.

       *       *       *       *       *

Les moralistes du moyen ge (du XIIe au XIVe sicle) dont les
crits ont t conservs sont extrmement nombreux. Mais cette norme
littrature n'a pas bonne rputation; elle passe pour ennuyeuse: Il y
aurait, disait autrefois M. Victor Le Clerc, plus d'ennui que
d'instruction dans une tude approfondie sur les oeuvres de ce
genre[1].

Ds 1869, G. Paris a trs bien protest contre une condamnation si
gnrale, en ces termes: La posie morale et didactique, qui a form
une des branches les plus importantes et les plus fcondes de l'ancienne
littrature franaise, a jusqu'ici moins attir l'attention que la
posie pique et mme que la posie lyrique. Elle offre en effet moins
d'intrt... Elle n'en est pas moins trs digne d'tude, non seulement 
cause des lumires qu'elle jette sur l'tat social, moral et
intellectuel de l'ancienne France, mais encore  cause du talent trs
rel... qu'ont montr plusieurs de ceux qui l'ont cultive[2].--Depuis
1869 on a beaucoup travaill, tant en Allemagne qu'en France, pour
exhumer, restaurer et mettre en lumire favorable ces monuments jadis si
ddaigns. A quoi personne n'a contribu autant que les deux matres qui
laisseront dans nos tudes de si profonds sillons conjugus, G. Paris
lui-mme et P. Meyer. Nanmoins, l'ancienne opinion persiste[3], et il
reste beaucoup  faire[4].

Il reste beaucoup  faire: plusieurs ouvrages de premier ordre ou
simplement intressants, comme le _Roman des romans_[5], la _Petite
Philosophie_[6], le _Contenz du monde_[7], l'_Exemple de riche homme et
du ladre_[8], le _Livre de Mandevie_[9], sont encore indits. C'est 
peine si les premiers travaux d'approche pour l'tude des sources de la
clbre compilation intitule _la Somme le roi_[10]--l'Imitation du
XIIIe sicle,--dont quelques morceaux sont sans contredit les
chefs-d'oeuvres de la littrature difiante du moyen ge, ont t
excuts. Pour ne parler que des crits en langue d'oil, il n'existe
encore que des ditions insuffisantes de ceux, pourtant bien connus, et
qui mritent de l'tre, d'tienne de Fougres, de Guiot de Provins,
d'Hugues de Berz, de Robert de Blois, de l'auteur du _Chastie Musart_,
de Gervais du Bus, etc. La plupart de ces monuments ont t dats par 
peu prs; au point que, sur les dix, choisis parmi les plus importants,
qui sont tudis ici, il s'en est trouv jusqu' cinq dont les dates ont
d tre rectifies. Enfin les plus tranges erreurs d'interprtation et
d'apprciation ont t commises par les modernes qui ont pris une
connaissance sommaire de cette littrature ou qui ont essay de s'en
servir pour illustrer l'histoire des moeurs[11].--Pour tous ces
motifs, il est certain que les moralistes franais du moyen ge ne se
prsentent pas encore  leur avantage, ni mme sous leur vritable
physionomie, devant le public d'aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

Il faut avouer, du reste, que le prjug traditionnel n'est pas sans
quelque fondement. Tous les moralistes du moyen ge ne sont pas dignes
d'attention: il en est de parfaitement insipides; il importe de les
classer.

Les derniers historiens-nomenclateurs de la littrature moralisante du
moyen ge[12] se sont vertus, comme de juste,  en rpartir tous les
monuments connus sous un certain nombre de rubriques, telles que:
traits de morale _ex professo_, exhortations (sous forme de sermons, de
dbats, d'allgories), chastoiemens ou enseignemens, revues plus ou
moins descriptives ou satiriques des tats du monde, etc.[13]. Il sera
toujours malais, soit dit en passant, de dessiner de pareils cadres
d'un trait trs ferme parce que beaucoup d'oeuvres ont un caractre
mixte, et participent simultanment de l'exhortation religieuse, de
l'avertissement pdagogique et de la satire proprement dite,  divers
degrs. En fait, les nomenclateurs ont t souvent fort embarrasss: G.
Paris a t conduit  mentionner le _Petit Plet_, de l'anglo-normand
Chardri, qui, dans la littrature du moyen ge, est ce qui ressemble le
plus au _Candide_ de Voltaire, parmi les exhortations religieuses; A.
Piaget, qui fait une catgorie  part des Bibles (entre le _Pome
moral_ et le _Besant de Dieu_), et qui situe le Reclus de Molliens entre
_Fauvel_ et Rutebeuf, ne suit aucun ordre apparent. Une controverse
s'est leve rcemment pour claircir la notion de l'_Ensenhamen_ dans
la littrature provenale du XIIe et du XIIIe sicles; il en
ressort clairement que la dfinition de l'ensenhamen est
arbitraire[14].

Le point de vue de l'histoire littraire n'tant pas celui o j'ai
l'intention de me placer, il suffit d'avoir signal ces classifications
mthodiques, qui seraient  reviser. Pour celui qui, comme c'est mon
cas, ne s'intresse aux moralistes du moyen ge qu'en historien,
c'est--dire en tant que leurs oeuvres peuvent servir  faire
connatre les manires d'tre, de penser et de sentir des hommes de leur
temps, il n'est gure qu'une seule distinction importante: d'une part,
ce qui est original, sincre, directement observ, ou ce qui traduit
d'une manire typique des ides jadis courantes; d'autre part, ce qui
est d'emprunt ou compltement banal.

Si l'on limine d'office tous les crits parntiques, didactiques et
moralisants du moyen ge qui n'ont aucune valeur historique parce qu'ils
sont purement et simplement traduits, ou composs de centons d'ouvrages
antrieurs, le dchet est dj trs notable. Or, on le doit. En effet,
que faire, par exemple, des pomes franais[15] et provenaux[16] qui
sont traduits ou imits du _De quatuor virtutibus_ attribu  Martin,
vque de Braga au VIe sicle? L'opuscule mme du pseudo-Martin, qui
fut si longtemps populaire, se compose tout entier de phrases,
juxtaposes ou ressoudes, qui furent extraites de Snque  une date
indtermine[17].--Cette premire opration, pralable, fait sortir du
cercle  considrer la plupart des oeuvres en latin, qui jouiront
jadis de la plus grande rputation, comme les Distiques du pseudo-Caton
et le _Moralium Dogma philosophorum_, et les nombreuses traductions ou
adaptations qui en furent faites  l'usage des laques[18].

On peut jeter en second lieu par-dessus bord les moralistes qui,
faisant de la littrature sur des sujets de morale, ont parl, ou
prch, pour ne rien dire que de banal, de fade et d'impersonnel.--Les
coles de la France au nord de la Loire ont produit, particulirement
au XIIe sicle, une foule de clercs habiles  dvelopper en style
noble et fleuri les lieux communs classiques: ils ont eu du talent,
autant, et du mme ordre, que les rhtoriciens de l'Empire romain
finissant et les humanistes des temps modernes. Mais que faire
d'crits si artificiels qu'ils n'ont la couleur d'aucun temps?
Le _Libellus de quatuor virtutibus honest vit_ d'Hildebert de
Lavardin (+ 1133) est une pice d'anthologie qui pourrait tre d'un
familier de Boce[19]. Dans le _Petri Abelardi Carmen ad Astralabam
filium_[20], un chef-d'oeuvre en son genre, dont les distiques sont si
bien frapps et dont les sentences sont restes proverbiales pendant
des sicles parmi les coliers, les compilateurs et les scoliastes,
il n'y a presque rien qui n'et pu couler de la plume d'un familier
de Lon X.--D'autres, crivant en langue vulgaire, ont ressass plus
ou moins grossirement les articles lmentaires de l'enseignement
chrtien: misre de la condition humaine, vanit du monde, mpris de
la chair, ncessit de la pnitence, imminence du jugement dernier,
etc. C'est le cas de presque tous les auteurs de sermons en vers,
depuis Guichard de Beaujeu (+ 1137). Ces sermons, et les pices
analogues (comme _Li Ver del Juse_ et _La diete du corps et de l'ame_
par Pierre), ont peut-tre difi jadis les gens qui les entendaient
lire[21]; mais, aujourd'hui, il est inutile de les presser: si ce
n'est au point de vue de l'histoire de la langue, ils ne contiennent
pas un atome de substance historique.

Il est encore toute une srie d'crits qui ne sauraient tre retenus et
qui ont fort contribu au fcheux renom de la littrature moralisante du
moyen ge; ceux qui traitent des Vertus et des Vices par allgories. De
tous les ornements littraires, en gnral pitoyables, dont les
crivains du moyen ge se sont plu  parer leur pense, ou  masquer le
nant de leur pense, l'allgorie est celui qui est, depuis longtemps,
le plus compltement pass de mode; aucun qui rpugne davantage  nos
gots de simplicit. Il est trs difficile aujourd'hui de supporter la
lecture des moralistes allgorisants du XIIe, du XIIIe et du
XIVe sicles; aussi bien de l'_Anticlaudianus_ d'un Alain de Lille,
qui n'tait pas sans mrite, que du _De Contemptu mundi_ d'un Bernard de
Morlas, qui tait un sot, ou du _De claustro anim_ de cet inepte
bavard, le chanoine Hugues de Fouilloi. Les mules de ces auteurs qui
ont crit en langue vulgaire de France ont recouvert de prtentions qui
ne sont pas moindres un vide aussi profond. Raoul de Houdan, l'auteur du
_Roman des eles de prouesse_ et du _Songe d'enfer_ est, chez nous, le
plus brillant reprsentant de cette veine: dans le _Roman des eles_, il
disserte  loisir sur les deux ailes de Prouesse, Largesse et
Courtoisie, et sur les sept plumes de chacune de ces ailes, ce qui fait
quatorze plumes; dans le _Songe d'enfer_, il entreprend, transform en
plerin, un voyage vers la cit d'Enfer, en passant par les villes de
Convoitise et de Foi-Mentie, et il se laisse mener, par Ivresse, 
Chteau-Bordel. Au _Songe d'Enfer_ de Raoul de Houdan, plusieurs rimeurs
franais, contemporains ou postrieurs, ont donn des pendants, sous le
titre: _Voie de Paradis_, qui sont dans le mme genre.--Ces thmes
bizarres ont eu par la suite, comme on sait, la plus extraordinaire
fortune. Ils se sont magnifiquement panouis  l'tranger. Dante s'en
est inspir dans la Divine Comdie. Le livre qui, aprs la Bible, a t,
est peut-tre encore le plus rpandu dans le monde anglo-saxon, le
_Pilgrim's Progress_ du prdicant John Bunyan, drive du _Plerinage de
la Vie humaine_ de notre bon moine bas-normand Guillaume de Digulleville
(+ aprs 1358), qui fut traduit en partie par Chaucer. Mais la
flamme intrieure de Dante et de Bunyan, qui, vivante dans la Divine
Comdie et le _Pilgrim's Progress_, en a fait, pour plusieurs
gnrations, des foyers rayonnants de beaut et de consolation
spirituelle, a manqu aux prcurseurs franais.

Toutes ces liminations opres, il reste beaucoup d'crits intressants
 divers titres, entre lesquels l'historien, curieux de connatre et de
faire connatre la tournure d'esprit et les proccupations habituelles
des hommes d'autrefois, est oblig de choisir.

Comment choisir?--La libert des choix se trouve naturellement limite,
en vue d'un ouvrage comme celui-ci, par des ncessits matrielles. Il
est clair que les crits en latin, quel qu'en soit le mrite, sont
exclus d'avance, car les citer sans les traduire condamnerait les
lecteurs que l'on dsire atteindre  un effort dont ils ne sont pas tous
capables, et les traduire risquerait d'en attnuer la saveur. D'un autre
ct, les oeuvres qui, comme le _Livre du chevalier de La Tour Landry
pour l'enseignement de ses filles_ se composent essentiellement d'une
enfilade d'historiettes, sont disqualifies aussi, car elles chappent 
l'analyse: tout ce qui n'y est pas emprunt doit tre lu _in extenso_;
il n'y a qu' y renvoyer[22].

Entre les vingt-cinq ou trente oeuvres en langue d'oil, de dimensions
diverses, qui s'offraient finalement[23], j'en ai choisi une dizaine en
me laissant guider par des considrations simples.--Les auteurs de ces
crits n'avaient pas tous autant de talent les uns que les autres;
quelques-uns, comme Jehan de Journi, le bon chevalier chypriote qui fit
la _Dime de penitance_[24], en manquaient  un haut degr.--Parmi les
autres, qui n'en manquaient pas, j'ai d laisser de ct ceux dont
l'oeuvre n'a pas encore t l'objet d'investigations critiques, mme
imparfaites: il n'tait pas possible d'entreprendre incidemment, par
exemple, la classification des manuscrits et la recherche des sources de
_la Somme le roi_ ou du _Livre de Mandevie_, qui ont rebut jusqu'
prsent les philologues les plus zls[25].--Rutebeuf et Jehan de Meun
ont t laisss de ct pour une raison inverse, comme aisment
accessibles et trop connus.--Le _Petit Plet_ de Chardri, ce trs hardi
et trs agrable plaidoyer pour l'Optimisme[26], je n'ai pas cru
pouvoir,  mon vif regret, le faire figurer dans cette galerie de
miroirs de la Vie en France, parce que Chardri tait un anglo-normand
d'Angleterre, et trs anglais.

Les dix personnages qui ont t finalement retenus[27] et que l'on va
entendre ont tous une physionomie nette et distincte, avec un air de
famille qui est prcisment celui de leur temps. Ils sont de rgions, de
conditions et de tempraments trs varis: un breton (tienne de
Fougres), un normand (le clerc Guillaume), un champenois (Guiot de
Provins), un bourguignon (le seigneur de Berz), des picards (le Reclus,
Mahieu), un homme du val de Loire (Robert de Blois), un franc d'Outremer
(Philippe de Novare), un parisien d'adoption (Gervais du Bus), un wallon
(Gilles li Muisis);--un vque (tienne de Fougres), deux moines (le
Reclus, Gilles li Muisis), trois clercs (Guillaume, Mahieu, Gervais),
deux seigneurs (Hugues de Berz, Philippe de Novare), deux jongleurs
(Guiot [qui fut aussi moine], Robert de Blois);--des hommes graves et
fervents (tienne de Fougres, Guillaume), et des farceurs (Guiot de
Provins, Mahieu);--des hommes simples et spontans (Philippe de Novare)
et des faiseurs de tours de force littraires (le Reclus, Gervais);
enfin la dsinvolture mondaine du seigneur de Berz fait contraste avec
la bonhomie bourgeoise de l'abb Gilles.--Ils ont d'ailleurs obtenu, en
leur sicle, des succs fort ingaux: les crits d'tienne de Fougres,
de Mahieu, de Gilles li Muisis n'ont t conservs que par un seul
manuscrit; les deux romans du Reclus sont au nombre des livres qui
furent les plus populaires au moyen ge.

On va les entendre, ces dix hommes, dont les crits reprsentent toute
la gamme de la littrature moralisante de leur temps: homlies,
enseignemens, tats du monde et fantaisies satiriques. Car,
conformment au systme d'exposition qui me parat le meilleur, la
parole leur sera laisse. Ils diront eux-mmes, en leur langage[28],
tout ce qu'ils ont dit d'instructif, dans l'ordre mme o ils ont cru
bon de le dire. Mais presque tous les crits du moyen ge, mme les
meilleurs, sont des nbuleuses, o des passages intressants quant au
fond ou bien venus quant  la forme sont noys dans un brouillard de
mots et de dveloppements insignifiants; c'est par l qu'ils dgotent
bien des gens qui, sans cela, en apprcieraient le charme dlicat. Or,
le philologue est tenu, naturellement, de traiter avec le mme respect
toutes les parties de ces nbuleuses, noyaux solides et vapeurs qui, 
l'analyse, se rsolvent en nant. Mais l'historien a le droit de les
condenser. Le travail auquel il a non seulement le droit, mais le devoir
de se livrer consiste  sparer, dans les oeuvres qu'il considre, la
substance de ce qui n'est rien. Si j'avais russi  faire convenablement
ce travail pour les dix moralistes que j'ai choisis, la substance toute
entire des discours qu'ils ont tenus serait dans ce volume-ci.

Est-il besoin d'ajouter que, dans les oeuvres les plus vagues et les
plus banales, qui sont presque tout en brouillards, il se rencontre
pourtant  et l, par hasard, des dtails prcis? Or, on prouve
instinctivement le dsir de les recueillir, ces dtails, pour les
confronter avec les passages des oeuvres plus substantielles qu'ils
illustrent, confirment ou contredisent. L'analyse des crits de premier
ordre tend ainsi  s'entourer d'une glose forme de textes
complmentaires, puiss dans les crits secondaires. Mais il n'est que
trop facile d'abuser des rapprochements de ce genre, qui sont toujours
arbitraires. J'aurais pu les multiplier indfiniment; c'est  dessein
que j'en ai us avec la plus grande sobrit[29].

       *       *       *       *       *

Les PP. Qutif et chard estimaient, au XVIIe sicle, que la _Somme
le roi_ de frre Lorens (ou plutt le _Miroir du Monde_ anonyme qui en a
fourni la meilleure part), si on en accommodait un peu le style au
langage de notre temps, pourrait encore servir de brviaire aux
coeurs en peine. En fait, le _Doctrinal de Sapience_ de Gui de Roie
(1345-1409), plus ou moins rajeuni, abrg, arrang, a t lu jusqu'au
XVIIIe sicle. Mais, personne ne pense plus maintenant  chercher le
remde de l'me dans ces vieux livres, faits pour des hommes dont la
sensibilit n'tait pas affine. On n'y rencontre gure que des choses
simples et communes, vulgaires, trop souvent conventionnelles. Jamais un
cri. Celui du rustre misrable, dans l'pisode fameux d'_Aucassin et
Nicolete_, retentit au milieu du silence de la littrature
contemporaine. Il y eut sans doute alors, comme depuis, des hommes qui
souffrirent moralement d'une manire aigu et intressante; mais ils se
sont tus.

Les moralistes du XIIe, du XIIIe et du XIVe sicles n'ont
exprim que des sentiments lmentaires; mais ceux d'entre eux qui
avaient du talent les ont colors, sans le vouloir, aux nuances du
milieu o ils vivaient: c'est par l qu'ils gardent un titre  notre
attention.--On est curieux de consulter des trangers sur les usages de
leur pays; comment ne le serait-on pas d'couter des gens de chez nous,
morts depuis six ou sept cents ans, sur les moeurs de leur temps?

Et voici le service qu'ils peuvent rendre. Qui les aura couts comme il
faut cessera de se figurer nos anctres de l'absurde faon que
l'ignorance et les partis pris audacieux des romantiques ont si
profondment popularise depuis prs d'un sicle. Le moyen ge, ge de
foi profonde, ge d'or de l'glise, ge de paix sociale et de vertus
prives! De telles gnralisations, qui flottent vaguement dans l'esprit
de la plupart de nos contemporains, mme les plus cultivs, sont trop
sommaires. Cet ge connut en vrit des liberts et des misres trs
analogues aux ntres. Les hommes de ce temps-l taient des hommes comme
nous. On se plaignait dj, en ce temps-l, de l'extrme relchement des
moeurs, de l'impudence des arrivistes, de l'impit grandissante, du
mauvais vouloir des ouvriers et de l'insolence des domestiques.

       *       *       *       *       *

J'avais d'abord choisi comme titre, pour ce volume: _Moralistes du moyen
ge_. Mais on m'a fait observer que cela donnerait peut-tre  croire,
au premier coup d'oeil, que le livre est plus ennuyeux qu'il ne l'est
en ralit. J'ai cd: le titre actuel, quoiqu'un peu voyant pour mon
got, n'est pas inexact; et il a l'avantage d'tre symtrique  celui du
volume prcdent.

J'ai tenu, en revanche  conserver la mthode de citations textuelles
que j'avais employe en 1904. Elle oblige le lecteur au petit travail
qui consiste  pntrer lui-mme, en s'aidant des explications fournies
en note sur les mots et les tournures difficiles, dans l'intelligence
des textes originaux. Mais la traduction pure et simple n'tait pas
possible, et les rajeunissements ont quelque chose d'odieux. Il n'y a
pas de plaisir sans peine.

       *       *       *       *       *

Je ne me dissimule pas qu'un livre comme celui-ci peut provoquer au
premier abord des malentendus contradictoires: de la part des rudits
qui n'aiment pas la vulgarisation (ils peuvent croire, _a priori_, que
c'est un de ces livres de vulgarisation que l'exprience leur a appris 
ddaigner); de la part du public intelligent et lettr que l'rudition
effraie (il peut penser, en feuilletant un livre o il y a tant de
vieux franais et de rfrences prcises, que cela n'est pas pour
lui). Je ne m'inquite pas outre mesure, pourtant, de ces ventualits.
Les gens du mtier verront tout de suite ce qu'il peut y avoir de neuf
dans quelques-unes des dissertations qui suivent, et il suffira qu'il y
en ait un peu pour que s'effacent leurs trs lgitimes prventions. Le
public intelligent et lettr verra bien, de son ct, que les arcanes de
l'rudition qu'il craint, respecte et mprise  la fois, ne sont pas si
mystrieux ni si redoutables lorsque les questions sur lesquelles
s'exercent les rudits sont mises au point et discutes avec simplicit.
D'une manire gnrale, il me semble que, si l'on sait s'y prendre, rien
ne s'oppose  ce que les mmes livres puissent le plus souvent
s'adresser,  la fois,  ceux qui savent et au public.

Dcembre 1907.




LA VIE EN FRANCE AU MOYEN AGE D'APRS QUELQUES MORALISTES DU TEMPS




LE LIVRE DES MANIRES


On lit dans la Chronique de Robert de Torigni-sur-Vire, abb du
Mont-Saint-Michel, sous l'anne 1168: tienne de Fougres, chapelain du
roi Henri [II d'Angleterre], fut fait vque de Rennes[30]. Et sous
l'anne 1178 [23 dcembre]: Mort d'tienne, vque de Rennes, homme
distingu et lettr. Il advint  ce personnage une merveilleuse vision,
qu'il raconta lui-mme  un moine, notre familier. Il vit un jour une
apparition, qui lui sifflota doucement ces vers:

    _Desine ludere
      Temere.
    Nitere surgere
      Propere
    De pulvere._

Il avait crit, en effet, beaucoup de choses gaies en vers rythmiques
et en prose, pour s'attirer l'applaudissement des hommes. Sachant sa
mort prochaine, le bon Dieu l'avertit ainsi de s'en abstenir dsormais
et de faire pnitence. Il crivit [depuis] la vie de saint Firmat,
vque, et celle du bienheureux Vital, premier abb de Savigni. Il
m'adressa  moi-mme une pice sur la Vieillesse en cinquante vers,
dont le dernier est orn d'une clausule (_in quorum ultimo predictorum
versuum unam clausulam[31] posuit_). Il avait toujours t dvot  la
Mre de misricorde, et elle lui apparut  son lit de mort[32].

tienne de Fougres fit donc partie de cette trs brillante cour de
clercs lettrs dont s'entoura Henri II Plantagenet. Des chartes du roi
Henri portent la mention: _Data per manum magistri Stephani_[33] ou _per
manum Stephani capellani_[34]. Aprs son lvation  l'piscopat,
tienne tint  honneur de garder, dans le protocole de ses propres
chartes, le titre de chapelain du roi d'Angleterre: _Stephanus, Dei
gratia Redonensis ecclesie presbiter et regis Anglie capellanus_....[35]

Il faut regretter vivement la perte de ces choses gaies, en vers
rythmiques et en prose qu'tienne de Fougres avait composes pour
s'attirer l'applaudissement des hommes. Nous n'en avons pas trace. On
ne connat de lui, jusqu' prsent, que des crits postrieurs  sa
conversion, ou, quelle qu'en soit la date, d'un caractre difiant: les
Vies de saint Guillaume Firmat et du bienheureux Vital, et une Relation
de ce qu'il fit pour l'embellissement de sa cathdrale[36].

Ces crits sont en latin. Ils n'ont pas d'importance. La rputation
littraire d'tienne se fonde aujourd'hui toute entire sur un petit
pome en langue vulgaire.

       *       *       *       *       *

Le ms. 295 de la Bibliothque d'Angers contient (fol. 141) un pome en
quatrains monorimes, intitul _Le Livre des Manires_. C'est une copie
peu soigne, avec des fautes et des lacunes certaines, et, en outre,
trs difficile  dchiffrer. Il n'est pas surprenant que la premire
dition qui en a t donne (autographie, par F. Talbert,  Angers,
1877) soit imparfaite. Elle l'est, toutefois,  un degr qui n'est pas
ordinaire, comme l'ont dmontr notamment MM. A. Boucherie et W. Frster
dans la _Revue des langues romanes_ (1877 et 1878)[37], et G. Paris dans
la _Romania_ (VII, 343).

Ce petit pome a toujours t considr, jusqu' prsent, comme
d'tienne de Fougres. En effet, ce personnage y est nomm  la fin (v.
1338), d'une manire qui peut laisser croire, puisqu'elle a, en fait,
laiss croire, qu'il est l'auteur. L'auteur donne d'ailleurs  entendre,
d'un bout  l'autre de son livre, sans le dire expressment, qu'il
exerait des fonctions piscopales: il parle (str. CCCXXXIV) de cels
qu'avon a enseignier, a confermer, a prinseignier; svre pour les
vques, il parat hsiter d'abord  critiquer les archevques
(quoiqu'il ne se gne pas pour leur adresser ensuite des remontrances
nergiques, ainsi qu'aux cardinaux):

    Arcevesque ne dei reprendre 401
    Qui mei et autres deit aprendre
    Et enseigner que dei entendre...

Notons enfin que l'auteur tait g, ou tout au moins d'ge mr, quand
il composa le _Livre des Manires_, car sa jeunesse tait passe, et il
attendait la mort:

    Ma fole vie me espoente; 1257
    Quar grant por me represente
    Quant me sovient que ma jovente
    Ai tote mise en fole entente...

    Au pi de l'arbre est la coignie 1273
    Ou n'a de fruit une poignie.
    Moult est mes poi l'ore esloignie
    Que ert abatue et trenchie.

L'opuscule est ddi incidemment  la comtesse de Hereford. Cette grande
dame avait perdu, parat-il, tous ses enfants et n'avait plus d'autre
consolation ni d'autre souci que de Dieu et de ses ministres,
quoiqu'elle et encore son mari:

    La contesse de Heirefort 1205
    Seit bien si j'ai ou dreit ou tort,
    Qui ot effanz, mes tuit sont mort.
    Or a o D tot son deport[38]...

Le _Livre des Manires_, dont le ms. unique est si incorrect, a t
tudi, aprs M. Talbert, par MM. J. Kehr (_Ueber die Sprache des L. d.
M. von Estienne de Fougres._ Kln, 1884); J. Kremer (_Estienne de
Fougieres_) _Livre des Manires. Rimarium, Grammatik, Wrterbuch und
neuer Textabdruck._ Marburg, 1887. T. XXXIX des _Ausgaben und
Abhandlungen aus dem Gebiete der romanischen Philologie_ de Stengel[39];
enfin par K. Haard af Segerstad (_Quelques commentaires sur la plus
ancienne chanson d'tats franaise..._ Upsal, 1906. Extr. de _Uppsala
Universitets Aarsskrift_, 1907)[40].

Ces travaux ont un peu clairci le texte du _Livre_. Mais si tienne de
Fougres peut lire dans l'autre monde le texte de son ouvrage, tabli
par J. Kremer, il doit tre scandalis des obscurits qui y subsistent.
Quantit de passages sont encore inintelligibles: lacunes, mots
corrompus qu'il a t impossible de restituer, interversions
probables[41].

Je me demande mme si l'vque de Rennes reconnatrait l'oeuvre de ses
mains dans l'opuscule conserv par le manuscrit d'Angers. Car voici le
passage o il est nomm:

    Dex ait merci par noz preieres 1337
    De mestre ESTEINVRE DE FOUGIERES
    Qui nos a mostr les meneires
    Dont plusors gent sunt costumeires...

Ces vers, si le texte en est correct, donnent videmment  penser, vu
le contexte, que leur auteur n'est pas matre tienne lui-mme. Matre
tienne aurait crit:

    Dex ait merci par _voz_ preieres
    De mestre ESTEINVRE DE FOUGIERES
    Qui _vos_ a mostr les meneires...

Faut-il donc corriger _noz_ et _nos_ en _voz_ et en _vos_? Peut-tre;
mais cette correction (que personne, du reste, n'a propose jusqu'ici,
semble-t-il) serait arbitraire; et comment s'appuyer sur un texte ainsi
corrig pour tirer des conclusions?

Si le texte du ms. d'Angers est correct, il conduit  supposer que le
_Livre des Manires_ est une traduction, due  un anonyme, d'un crit en
latin de matre tienne. Or, cette hypothse est confirme, jusqu' un
certain point, par la prsence, dans le _Livre_ tel que nous l'avons, de
traits ou de morceaux entiers qui paraissent tre des additions  un
texte primitif dont ils n'ont pas la couleur[42]; ces additions-l sont,
trs vraisemblablement, le fait d'un traducteur-adaptateur.

En tous cas, veut-on maintenir l'attribution  matre tienne lui-mme
du pome en langue vulgaire, sans corriger arbitrairement les v. 1337 et
1339? il faut supposer que les dernires strophes du pome (v.
1337-1344), qui en forment l'_explicit_, ont t crites par un autre
que l'auteur de tout ce qui prcde. Mais cette supposition serait
gratuite. Encore ne rendrait-elle pas compte des intrusions qui se
laissent souponner dans le corps mme de l'ouvrage.

       *       *       *       *       *

M. Kremer qui, comme tout le monde, attribue le pome en langue vulgaire
 matre tienne lui-mme, a entrepris d'en rechercher les sources (_O.
c._, p. 143). La source de matre tienne (qui ne cite pas expressment
d'autres auteurs que l'Ecclsiaste et Ovide), c'est, dit-il,  n'en pas
douter, un pome moral en latin. Et il a relev entre le _Livre des
Manires_ et le _Besant de Dieu_ (d'un certain Guillaume, dont il sera
question plus loin) des similitudes qui lui ont paru assez marques pour
l'autoriser  avancer que le _Livre_ et le _Besant_ driveraient d'une
source commune: le pome latin, perdu, dont l'existence est postule.
Mais, vrification faite, les similitudes constates sont de l'espce la
plus superficielle, comme le lecteur du prsent ouvrage peut s'en
convaincre aisment.--K. Haard af Segerstad a prsent, plus rcemment,
d'autres considrations: selon lui, tienne de Fougres aurait utilis
des pomes franais sur Alexandre (Pierre de Saint-Cloud, la version de
Lambert li Tort) et le _Polycraticus_ de Jean de Salisbury; il aurait
t, en outre, influenc par une ancienne branche du _Renard_. Ces
derniers rapprochements ne sont pas tous convaincants, tant s'en faut;
mais il en est quelques-uns de plausibles.

M. Haard af Segerstad a essay aussi de dterminer avec prcision la
date  laquelle le _Livre des Manires_ a t compos. Il me parat
avoir tabli  peu prs que cette date, fixe par G. Paris vers 1170,
est postrieure  1174 (voir plus loin, p. 14, note 2). Je ne pense pas
qu'il soit possible de prciser davantage. Les raisonnements par le
moyen desquels le critique sudois s'efforce de situer l'opuscule en
fvrier ou en mars 1176 (_O. c._, p. 91) sont de pure fantaisie.

       *       *       *       *       *

Il y a encore une chose que les rudits qui se sont occups du _Livre
des Manires_ n'ont pas assez remarque, sentie, ni fait sentir: c'est
l'exceptionnelle qualit du style de matre tienne ou de son
adaptateur. La forme de versification choisie par l'un ou l'autre, le
quatrain monorime en vers octosyllabiques avec _ictus_, est lourde et
peu plaisante en principe. Mais l'nergie brutale de la pense et de
l'expression en font souvent oublier, dans le _Livre_, les
inconvnients. Matre tienne ou son adaptateur tait un crivain gauche
sans doute, mais concis, rude et fort[43].--De plus, l'opuscule est
instructif: peu de moralistes du moyen ge ont consign, dans leurs
invectives gnrales, autant de dtails prcis.

       *       *       *       *       *

Tout est vanit, dit Salomon dans un petit livre, l'Ecclsiaste, qui
enseigne comment on doit vivre. Veine est la joie de cest monde,
rpte tienne de Fougres. Le sort des rois eux-mmes n'est pas digne
d'envie, car ils sont environns de tratres et d'ingrats:

    Quant guerre ont, ne sevent [que] feire, 21
    Que deivent dire ne que teire,
    Ques eschiver[44] ne quels atreire,[45]
    Quar le plus de la gent est vaire[46].

    Donent granz dons por foire amis. 25
    Quant ont don et plus premis
    Ja n'aurunt plus maus enemis
    Que cil qu'il ont es ennors[47] mis.

    Quant cil qui plus amer les deivent, 29
    Qui manjuent o els[48] et beivent,
    Lor anemis contre els receivent
    Et les trassent et deceivent...

Les puissants de la terre, rois, comtes et mme empereurs ne reboivent,
d'ailleurs, que ce qu'ils ont brass, car ils se conduisent mal: ils
dpouillent les pauvres gens pour faire des cadeaux aux lecheors[49]
qui les entourent. S'ils guerroient, les Brabanons, mercenaires  leur
service, en ont tout le profit[50]. La paix, ou une trve, est-elle
faite? ils n'honorent pas suffisamment Dieu ni l'glise. Nul ne tient
ferme justice. Les grands devraient tre l'appui des bons et la
terreur des mchants, et ils ne font que chasser le cerf. Beau spectacle
que celui des rois, oints de l'huile sainte, protecteurs ns de tant de
gens, qui passent leur temps  huer et  corner au derrire des btes!
La chasse, sans doute, est une rcration permise; mais, pourtant, il ne
faudrait pas tant boscheier, c'est--dire courir les bois. Il faudrait
que les rois fussent en tout temps  la disposition des justiciables et
des prud'hommes que des menteurs calomnient pour se venger. Il faudrait
qu'ils fussent pacifiques et pendissent haut et court ceux qui
porchacent guerre ou discorde.

Plus on a, plus on a des peines, dit Salomon; qui possde n'est pas
libre. On se figure volontiers que l'auteur pensait au roi Henri II, son
patron, dont la vie fut si terriblement agite, coupe de prosprits et
de dsastres extraordinaires, quand il crit de l'homme puissant qui
gouverne trop grant demaine:

    a et la veit[51], sovent se torne, 101
    Ne repose ne ne sejorne.
    Chasteaus abat, chasteaus aorne.
    Sovent haiti[52], plus sovent morne.

    a et la veit[53], pas ne repose 105
    Que sa marche ne seit desclose,
    Nendis[54] mengier ne beivre ose
    Por venin et por male chose[55]...

A quoi bon regretter de n'avoir pas de terres? A son heure, chacun de
nous en aura toujours sa toise:

    S'il n'a terre, por quei l'en peise? 123
    A son jor en aura sa teise.
    Plus n'en aura povre ne riche...

La responsabilit des rois est lourde, dit encore l'Ecclsiaste, car le
peuple prend modle sur eux, tant chevaliers que bourgeois. Il ne leur
est que trop facile de mettre leurs vices  la mode. Quand on reproche 
un vilain d'avoir offens Dieu, il rpond impudemment: Dex ae! je ne
faz que li reis ne face.--Le devoir des rois est de vivre, non pour
soi, mais pour le commun, et d'tre  tous; et surtout de protger
Sainte glise, les clercs, les moines, les nonnains de toute couleur,
noires et grises.

Ce n'est pas, cependant, que les clercs ne se dshonorent souvent par ce
qu'ils font, en contradiction avec ce qu'ils prchent. Mais il faut les
honorer tout de mme, pour leur Seigneur, sinon pour eux.

Hlas!  quoi leur sert de savoir l'criture et la science du bien et du
mal? Boire et manger  l'excs, commettre des adultres, ce n'est pas l
ce qu'ils prchent, mais ce qu'ils font. Ils nourrissent leurs
soignanz[56], leurs mestriz[57], du patrimoine au Crucefiz, et
leurs petits enfants des trentels[58] qu'ils se font payer, mais
qu'ils ne clbrent pas. L'auteur a trop souvent entendu les pauvres
gens se plaindre d'tre grugs par eux. Habiles  vider les bourses,
usuriers, menteurs, tricheurs, les voil:

    Et Dex! que feiz o ton toneire?      229

Les archidiacres et les doyens, pires que les paens, tolrent, pour de
l'argent, le concubinage des prtres. Pourvu qu'elle paye, la fole
fame devient  leur avis, meilleure que sainte Gemme. Le doyen ordonne
au prtre de la chasser, en dclarant que ce ne peut mais estre
endur; mais on lui offre de bons repas, on lui glisse cinq sous dans
la main, et il s'apaise:

    Cest clierc, fet il, n'est pas erite[59] 249
    Qui tient Horhan et Organite[60];
    Bon est l'ostel ou fame habite!

L'vque, qui souffre de tels abus et prent loier pour les ignorer,
est encore plus coupable.--C'est aussi un crime de vendre les glises,
au lieu de les donner aux plus dignes, car cela dcourage les clercs
sculiers d'apprendre. Pas d'espoir d'avoir une glise, si tu ne oins la
paume  qui la donne; la science ne te servira de rien. Le npotisme et
la simonie svissent simultanment:

    A lor nevouz qui rien ne valent, 273
    Qui en lor lez encor estalent,[61]
    Donent provendes, et trigalent[62]
    Por les deniers qu'il en enmallent[63].

L'auteur ne parle pas ainsi par ire; mais qui veut chastier autrui
doit dire la vrit. Il a, du reste, la plus haute ide de la dignit
piscopale: le bon vque doit tre toujours prt au martyre, anxieux du
salut des mes qui lui sont confies, indpendant. Que sa justice soit
gratuite; qu'il choisisse bien ses clercs:

    Ordener deit bon clierc et sage, 317
    De bones mors, de bon aage,
    Et n de leial mariage;
    Peis ne me chaut de quel parage.

    Ne deit nus proveire[64] ordener 321
    Se il mostier[65] li veult doner
    Que il ne sache sarmoner
    Et la gent bien aressoner.

Qu'il prche lui-mme le peuple partout o il va, et qu'il agisse comme
il conseille d'agir. Qu'il soit chaste de corps et de parole. Qu'il
s'abstienne de ces chufles (plaisanteries) qui font rire la fole
gent. Qu'il n'amasse que pour les pauvres. En cas de disette, par mal
tens ou par grant guerre, qu'il donne  ceux qui mendient leur pain:

    D'aumones vit, aumonier[s] seit.      357

Qu'il ne soit pas gnreux  l'excs pour sa famille, encore qu'il n'y
ait pas de mal  ce qu'il s'entoure des siens, s'ils sont de bone
afeire; car on n'es jamais bien sr de la fidlit des trangers. Les
siens du moins, ne lui failliront pas si l'on le veut assaillir ou
maltraiter.

Qu'il respecte ses mains, sa dextre sacre; qu'il ne batte, par
consquent, personne.

Quand il sera en consistoire, avec la mitre et la crosse, et quand on
l'appellera mestre et sire, qu'il ne se glorifie pas en son coeur;
car veine gloire est transitoire. Qu'il pense au Jour du Jugement.

Il n'appartient pas  l'auteur de reprendre les archevques[66], qui ont
autorit sur les vques. Il ne leur en conseille pas moins, aussitt,
de ne pas emprunter  jable[67] ni  monte[68] pour mieux peupler
leurs curies. Pauvret n'est pas vice: saint Gatien, saint Martin et
saint Julien taient trs pauvres. Il faut rgler sa dpense sur ses
revenus, afin de ne pas tre oblig de vendre des terres ou d'extorquer
de l'argent  qui n'en peut mais, au moment fix pour le rachat des
gages[69].

Le pape est au-dessus de tous, fontaine de doctrine, verge et bton de
discipline, vin et huile de mdecine, lait de pit, notre chef, notre
salut. Il a le sceptre et la pourpre. Toute l'glise supplie que Dieu le
mette dans la bonne voie.

Au-dessous de lui, les cardinaux, qui jugent en dernier ressort[70]. Ils
sont fort exposs  cette vilainie qui consiste  loier prendre, et
n'en s'en font pas faute; que Dieu les en prserve!

Mais c'est assez parler des clercs.--Les chevaliers, eux, tiennent
l'pe, en thorie, pour justicier et pour dfendre les opprims.
Mais, en pratique, ils s'en servent pour exploiter les malheureux. Quand
les malheureux baillent de faim, ils les pressurent encore, mangent et
boivent ce qu'ils leur ont drob, les trompent de toutes manires et ne
leur gardent pas la foi qu'ils leur doivent. La foi qu'ils leur doivent!
car on a des devoirs envers ses infrieurs, et mme plus imprieux
encore qu'envers ses suprieurs:

    Grainour[71] fei deit sire a son home 543
    Que non a seignor et a dome[72].

Dieu, quelle honte! pour une peccadille, le seigneur frappe son homme du
poing ou du tison; il le met aux fers; il le dpouille, gte son bien;
il le laisserait mourir sans un coup d'oeil. Est-ce l garder ses
hommes? trange manire de garder. Ce n'est pas ainsi qu'il faut agir:

    Molt devon chiers aveir nos homes 577
    Quar li vilein portent les somes[73]
    Dont nos vivon quant que nos summes,
    Et chevaliers et clers et domes.

La chevalerie a srement dgnr de nos jours. Danser, baler et
demener bachelerie, bobancier, behourder, tournoyer, les chevaliers ne
pensent qu' cela. Et cependant le franc homme, n de franche mere,
qui a reu l'ordre de la chevalerie, s'est engag par l  tre preux,
hardi, honnte, loyal, dvou  l'glise;  ne pas envier aux clercs les
dmes et les prmices qui leur ont t donns pour vaquer au service de
Dieu (rendez les dmes infodes!). On devrait bien enlever l'pe et
escoleter les perons des chevaliers indignes et les chasser de
l'Ordre chevaleresque, en pleine glise, devant l'autel, comme ils y ont
t admis.

Il y a deux glaives: le spirituel et le temporel. Le premier a t remis
aux clercs pour excommunier les mchants; le second aux chevaliers pour
tailler le poing des maubailliez qui tourmentent les gens  tort.
Qu'ils frappent d'accord, et tout va bien.

Si les clercs sont faits pour prier et les chevaliers pour dfendre,
les paysans le sont, suivant l'ordre ternel des choses, pour
laborer.

Leur condition n'est pas gaie:

    Terres arer[74], norrir aumaille,[75] 677
    Sor le vilain est la bataille.
    Quar chevalier et clerc sanz faille
    Vivent de ce que il travaille.

Au meilleur jour de la semaine, il peine: il sme, herse, fauche,
touse la laine, fait palissades et meiseires (cltures):

    Primes corves, peis preieres, 687
    Et peis cent choses costumieres.

    Ne mangera ja de bon pain; 689
    Nos en avon le meillor grain
    Et le plus bel et le plus sein.
    La droe[76] remeint au vilain.

    S'il a grasse oie ou geline 693
    Ne gastel de blanche farine
    A son seignor tot le destine
    Ou a sa dome en sa gesine.

Il ne tte jamais d'un bon morceau. Il ne boit pas le vin de sa vigne.
Trop heureux s'il a du pain noir, du lait, du beurre. D'autant plus de
mrite a-t-il lorsqu'il rend  chacun ses devoirs. Malheureusement il
perd le mrite de ses souffrances par les sentiments de rvolte que sa
condition lui inspire. Il ne prend rien en patience. Il querelle Dieu de
son sort:

    Et Dex, fet il, par quel consence 715
    M'avez don tau pestilence?

Le comble, c'est qu'il essaie de tricher Dieu en trompant sur ce qu'il
doit pour la dme. Mauvais calcul, de secouer sa gerbe en l'aire avant
de faire sa dme, calcul de Can!

    Gardez donc, franc ganeor[77], 785
    Que vous seiez bon desmeor[78].
    Sor autres estes pecheor
    Si vers D estes tricheor.

Si vous aviez ferme crance en Celui qui est le dispensateur de tous
biens, vous recouvreriez au centuple vos dpenses pour cet objet.

Le premier devoir des marchands est d'avoir bons poids, bonnes mesures,
conformment aux ordonnances des comtes et des rois. Ils ont le droit de
prlever un bnfice sur les denres qu'on apporte devers Garmaise
(Worms) ou devers Pise, de France ou d'Espagne; mais la tromperie
n'est pas licite. Ne pas vendre de l'eau pour du vin, peau de livre
pour du lapin, fourrure de fouine comme si c'tait de la zibeline, bois
commun pour mazelin (bois prcieux  faire des coupes), mustabet[79]
pour dras de hoquet[80]. Ne pas jurer pour couler son stock ni vendre
 prix surfaits avec payement diffr; car cette dernire opration est
usuraire, et l'usure est un triste mtier[81]. Et ce mtier n'est mme
pas toujours avantageux; on prte pour dix ce qui vaut quatre: on
espre de grands profits; mais c'est compter sans la malice des gens.
L'emprunteur sduit souvent, par-dessus le march, la femme ou la fille
du prteur. Il en est,  la vrit,  qui c'est gal si l'en joue o[82]
sa borzeise:

    Idonc est ele, ce dit, corteise, 843
    Si el se rit et el s'enveise[83].

Ils pensent, du reste, que cette circonstance ne peut que contribuer 
les faire rentrer dans leurs fonds. Mais le dommage s'en accrot.
L'emprunteur, pour faire proroger sa dette, donne [en gage] ses vieilles
affaires, ses vieux draps, un vieux manteau. On les accepte. Li fous de
creire s'abandone.--C'est, en vrit, trop de patience de voir ces
choses sans se fcher. Il faut agir, en pareil cas, sur la femme, en
priv et congrment:

    Mais face la beivre a la jalle[84] 861
    Et la relit bien a l'espalle
    Et li atornt[85] tres bien l'estalle[86]
    Ne mes qu'el fust fille au rei Charle[87].

    Des qu'el bevra l'aive a la seille[88] 865
    Et vestira la povre peille[89]
    Donc sera il molt grant merveille
    Si autrement ne s'esconseille.

Si jenes, privations, coups, dons et promesses sont inefficaces pour
mettre la femme  la raison, l'auteur conseille au mari ou au pre de ne
plus s'en mler et de confier l'affaire  l'glise.

Bourgeois doit aller  l'glise, frquenter les offices, verser
offrandes et aumnes, principalement s'il a quelque chose  se
reprocher, pour l'amender. Qu'il se confesse en carme; qu'il paie
chaque anne, honntement, l'impt sur le revenu auquel son cur a
droit, suivant le montant de ses gains:

    Sa desme rende de meme
    Del gaain qu'il pora veeir 885
    Que li prestres la deit aveir
    A icel an, par son saveir,
    Que aura cre son aveir.

Acheter et vendre  la mme aune. Ne pas tirer ni tendre le drap.
Rendre le profit des usures, si l'on en a peru.

L'auteur revient ici, semble-t-il, aux ventes  prix major et 
payement diffr, dont il a fait voir prcdemment les inconvnients
possibles pour les prteurs. Cette opration est aussi, inversement, un
moyen de duper les prud'hommes. On la masque souvent sous des prtextes
philanthropiques. Charit! Cette charit-l mriterait d'tre appele,
plutt, chanit, comme qui dirait: coup de chien. Mieux vaudrait, 
coup sr, stipuler franchement un intrt:

    Miuz vodroi ge qu'a dreit conte 905
    Fest covenant de la monte[90];
    Quar covenant neient ne monte
    Mais le prendre est pechi et honte.

Tel vous vendra, par exemple, pour dix livres de ci qu'a la feste saint
Mars (saint Mdard) ce qui vaudrait sept livres  peine[91]; m
(boisseau) d'ivraie pour m d'avoine; draps de bourre pour draps de
laine, truie pour porc, vache pour boeuf. C'est venon
raisnable[92], dit-il. Le diable le lui fait accroire. Mais il n'en
jouira pas. Il s'en fera excommunier, et la maldiction du bien mal
acquis psera sur sa descendance. Fils d'usurier, noriz de male
viande, cherchent plus tard  s'en procurer de pareille, comme les
petits de la cigogne, repus, ds le nid, de charognes, qui s'en montrent
friands plus tard[93].

Trop fol est qui s'expose  l'excommunication pour de l'argent. Car
l'excommuni qui meurt en cet tat, avant d'avoir t rconcili par le
prtre (et il y a toujours danger de mort subite), ses biens, forfaits,
reviennent au doyen. Il est tenu pour un paen et enterr comme un
chien:

    A vos effanz faites donc bien 949
    Que vos amez sor tote rien
    Qu'il ne meirgent[94] comme paien...

       *       *       *       *       *

Maintenant, c'est au tour des femmes. On m'a assez cont novelles, dit
l'auteur, de dames et de demoiselles, de chambrires et de
meschines[95].--Les comtesses et les reines en font, d'ailleurs, tout
autant. Les amours des riches fames ont souvent allum la guerre,
comme nous l'enseignent notre loi et les livres des paens: Hlne,
Dalila et tant d'autres. Portrait de la jolie femme du grand monde,
coquette impitoyable:

    Riche dame qui est jolive 993
    O son saignor tance et estrive[96].
    Vers lui se tient gorde et eschive[97],
    Vers un pejor de lui brave[98].

    A proz se tient et a gueirie[99]. 997
    Si grant gent est par lei perie.
    Moult par li plest sa lecherie;
    Ne li chaut qui qu'en plort ne rie.

    Des qu'esprise est un poi la breise 1001
    Ne saignor ne mari ne preise
    Non pas tot le mont une freise...

           *       *       *       *       * 1005

    De son saignor se veut vengier,
    Ce dit, qui la velt blastengier[100]...

    Vers son mari est morne et mue... 1013
    Vers son dru[101] paint sa face et mue
    Plus qu'esprevier qui eist de mue[102].[103]

Pour plaire  son complice, elle n'pargne pas les cosmtiques: fiel de
mouton, graisse de chien, et la pte pilatoire de chaux vive et
d'orpiment. La faisselle (la bote  fard) embellit les laides
froncies. Quelle folie de s'arranger ainsi!--Mais pire encore que la
coquette est la femme qui est sorcire et qui fabrique des empltres
pour faire mourir les prud'hommes. Envoteuses, qui font des vots de
cire et d'argile et disent dessus des charmes. Empoisonneuses, qui
enveniment leur seigneur de males herbes et qui font avorter leurs
filles, au risque de les tuer.--Riche dame qui n'aime pas la quenouille,
ne tisse, ne file ni ne dvide, s'exempte de tout autre soin que de se
faire belle et gente et de se peindre blanche ou rose. Elle ne
s'occupe que d'aimer. Pas son mari. Si celui-ci veut prendre des mesures
pour l'empcher de rencontrer son ami, elle dclare qu'elle est malade;
elle baille, elle a des frissons:

    Idonc baaille et estendeille 1069
    Et dit qu'el a[104] [la] croslepeille.

Richeut[105] vient, l-dessus, qui lui recommande de se faire porter a
la veille (c'est--dire  l'office de vigile). Elle se fait, en effet,
voer a la veille, non pour prier, mais pour s'amuser et retrouver
celui qui la fait renoncer  Dieu. Si elle ne le rencontre pas, elle ne
sait que devenir et se livre au premier venu. Il ne faut pas chercher
ailleurs le motif de la dcadence vidente de la noblesse:

    Quant des garons est mastine 1081
    Tel est, fet el, ma destine.
    Mes tal lineie[106] est issi ne
    Don la nobleice est afine[107].

    Dou gentil baron son saignor 1085
    A l'avoitron eschiet l'ennor[108].
    Por ce sont or li er menor
    Que de la geste anciennor[109]...

    Li gentil fiz des gentiz peres, 1093
    Des gentiz et des bones meres,
    Il ne font pas les pesanz heires,[110]
    Ainz ont piti d'autrui miseres.

De tels pchs n'ont rien d'tonnant, au surplus, puisque nature les
conseille. Mais les femmes qui se livrent, entre elles, au pch contre
nature, on devrait les huer, leur jeter pierres, btons, torchons, comme
aux chiens[111]...

Pourtant, il y a de bonnes femmes. Pour des folles comme Orhan et
Organite, dj nommes, on trouve des sages comme furent les saintes
Tcle et Marguerite, et comme beaucoup d'autres, moins connues, qui
vivent encore de nos jours. Or, bone fame est moult haute chose.
D'abord une femme a t l'instrument de la rdemption. Une bonne femme
est l'ornement de son seigneur, qu'elle aime, sert et conseille; elle a
en lui un protecteur et un confident:

    Fei que je dei sainte Marie! 1169
    Nule joie n'est tant garie[112]
    Com de mari et de marie...

           *       *       *       *       *

    Dahez ait[113] joie que l'en enble
    Ou l'en toz jorz de por trenble!

La dame marie, qui aime son mari, prend du bon temps, ou bien elle a
des enfants, dont les poux attendent bon fruit, quand ils seront
levs. Bon sunt li effant a aveir. Cependant, la chose prsente aussi
des inconvnients, auxquels l'auteur est trs sensible. Il avait dj
dit, incidemment (v. 793),  propos des paysans, que c'est la ncessit
de nourrir leurs enfants qui rend les gens de la campagne faux (et
inexacts dans le payement des dmes). Il ajoute ici, en gnral, que
c'est pour leurs enfants, dont les caresses les affolent, que les gens
volent, empruntent, oublient de payer, usent leur corps de travail,
gages prennent et baillent gages, jusqu' la mort.

    Qui les eirs[114] a, aveir ane[115], 1201
    Noalz[116] se vest et plus jene.
    Et qui nes a, le son comune[117]
    Aus povres sovent sanz rancune.

La comtesse de Hereford le sait bien, qui a perdu tous ses enfants. Elle
emploie son temps, depuis lors,  faire des chapelles, orner les autels,
hberger et soigner les pauvres, honorer et servir les hautes personnes
telles que vques, abbs, prieurs, Hospitaliers, chanoines blancs. Elle
leur prsente des amicts et des aubes, des chasubles en drap de Trente,
dont elle achte l'toffe et qu'elle taille et coud de ses mains. Elle
aime loyalement son seigneur, et tout le monde la vnre. Quel exemple
pour les dames qui veulent bien faire!

Et celles qui veulent bien faire ont raison, car leur tendre chair sera
bientt vers, et puis cendre. Nous mourrons, vous mourrez. La plus
charmante pourrira dans sa bire,

    Li cil pel et aragiez, 1235
    En terre ert cloz et enparchiez[118]...

    Fleire[119] chose est biaut de cors; 1241
    N'i a bel fors la pel[120] defors,
    Mes qui verreit dedenz le cors
    Sareit quel i est li tensors[121]...

       *       *       *       *       *

L'auteur conclut en disant qu'aprs avoir parl des autres, il veut
aussi parler de lui. Le souvenir de sa jeunesse l'pouvante. Il
considre ses actions passes:

    Nule bone, tante malveise! 1265
    N'en treis[122] nule qui a D pleise....

    Tante malveise, nule bone! 1269
    Ge sui l'arbre qui fruit ne done...

Il pense  la voiz espoentable qui prononcera, au Jour du Jugement:
Alez, maudiz.... Il voit la vermine immortelle qui dvore les damns:

    Crapauz, colovres et tortues 1301
    Lor pendent aus mameles nues...
    Ha! com mal furent onc vees
    Les amistiez des foles drues[123].

Il entame une litanie de tous les saints du paradis:

    Et Dex! biau sire, biau dolz pere, 1309
    Sainte Marie, dolce mere,
    Saint Michel, saint Pou et saint Pere,
    Defendez nos d'ital misere!...

    Saint George, saint Garin, saint Blaise, 1317
    Saint Eustache et saint Nicaise,
    Saint Ypolite, saint Gervaise,
    Defendez nos d'ital meseise...

    Saint Germain, saint Lou, saint Meleine, 1325
    Sainte Marie Madeleine,
    Toz les sainz Damed demaine[124],
    Defendez nos d'infernal peine!

Prions pour matre Etienne de Fougres, qui nous a montr les manires
du monde, et aussi ce qu'il faut faire et viter, louer et blmer, pour
rendre nos mes  Dieu:

    Que devon laissier et que prendre 1341
    Que eschiver[125] et que atendre
    Et que loer et que reprendre
    Qu'a D peisson noz armes[126] rendre.




LA BIBLE GUIOT


Le pome qui nous est parvenu sous ce titre contient des renseignements
assez prcis sur celui qui l'a crit et sur la date o il a t rdig.

L'auteur avait frquent, pendant la premire partie de sa vie, les
cours des princes. Il se souvenait d'avoir assist, notamment,  la cour
magnifique que l'Empereur Frdric Ier Barberousse tint  Mayence en
1184. Il nomme prs de cent grands seigneurs qu'il avait vus et qui
lui avaient fait des dons en sa qualit de jongleur. Faut-il croire
qu'il les avait tous, en effet, connus personnellement? Ou bien quand il
dit:

    Mais ces princes ai je vez...      366

et

    Ja ne vous ai baron nomm      492
    Qui ne m'ait ve ou donn;

Quand il dclare que la mort, en enlevant ces princes et ces barons,
l'a priv de ses amis (v. 418), est-ce une manire de parler? Si ce
n'est pas une manire de parler, on est oblig d'en conclure qu'il
avait t en relations avec les plus grands seigneurs de la seconde
moiti du XIIe sicle, en France, dans l'Empire et jusqu'en Orient:
avec le roi de Syrie Amauri (+ 1173), avec le roi de France Louis VII
(+ 1180), avec le roi d'Angleterre Henri II (+ 1189), avec le roi
d'Aragon Alfonse II (+ 1196), avec Richard Coeur de Lion (+ 1199),
et avec les principaux barons des diverses rgions de France, mme
du Midi, mais particulirement de Bourgogne et de Champagne. S'il
faut prendre ce qu'il dit au pied de la lettre, il aurait t de sa
personne non seulement  Mayence, mais  Arles (v. 70),  Montpellier
(v. 425),  Jrusalem (v. 1794).

A la suite de circonstances inconnues, il quitta le sicle et passa
quatre mois dans l'abbaye cistercienne de Clairvaux. Quatre mois, pas
davantage. Il dit d'une manire ambigu qu'on le ramposnait 
l'occasion de ce sjour. Mais il affirme qu'il s'en partit molt
franchement de Clairvaux (qui lui laissa cependant le plus mauvais
souvenir) sans dire, du reste, pourquoi ni comment. Il entra par la
suite chez les moines noirs, dont il portait les draps, c'est--dire
la robe, depuis plus de douze ans passs lorsqu'il crivit son livre (v.
1090). Il rsida certainement, comme moine, au monastre de Cluni (v.
1658 et suiv.).

C'tait, d'ailleurs, un singulier moine. Bon vivant, fort ennemi des
austrits, dgot et de langage trs libre.--Les Chartreux lui font
horreur, car ils vivent solitaires (lui, il aime la compagnie); et ils
privent de viande leurs malades (ce qu'il qualifie d'homicide). Les
reclus, qui se font emmurer, sont fous:

    .... Ne me die nus                1356
    Que l'en doie emmurer reclus.
    Qui s'enmure et met en destroit
    Molt s'aime pou et pou se croit.

L'Ordre des chanoines rguliers de saint Augustin lui plat, parce que
ces chanoines sont bien vtus, bien chausss, bien nourris. Chez les
moines noirs, dit-il, la vie est pire que la mort; mais, chez les
Augustins, on peut vivre:

    Benoeiz soit sainz Augustins!      1692
    Des bons morsiaux et des bons vins
    Ont li chanoine a grant plent.
    Molt sont gentilment atorn.
    Ice pourroie [je] bien souffrir;
    Que j'aim miex vivre que morir.

Les malades et les infirmes, hospitaliss par les Convers de
Saint-Antoine, lui rpugnent profondment; il se moque d'eux, d'un ton
brutal, en homme qui se porte bien:

    Qui croit que la sont les vertuz      2012
    Molt est malement decez;
    Ainz sont la ou li cors seinz est...

Enfin, il est lche. Il avait peur, non seulement des austrits, mais
des coups. Il n'avoue pas que, s'il tait Templier, il s'enfuirait  la
premire alerte; il s'en vante avec une insistance un peu vile. Certes,
il ne serait pas assez bte pour attendre les coups (v. 1719); la
bataille n'est pas saine (v. 1729); il se combatront sanz moi (v.
1791); etc. Les grandes barbes des frres convers de l'Ordre de
Grandmont lui inspirent aussi de la crainte (v. 1569).--L'auteur de la
Bible Guiot apparat ainsi non seulement comme un picurien, mais comme
une espce de pitre, qui tale sa couardise pour en tirer des effets
comiques[127].

Encore qu'il ft devenu moine noir, les cours princires ne laissaient
pas de se proccuper de lui:

    Des noirs moines et des abez      1044
    Suiz je forment desesperez.
    En maint leu et en mainte cort
    M'en tient li siecles forment cort.
    Molt me debotent par paroles.
    Qui sont et vileines et foles...

Et lui, il s'occupait aussi d'elles. C'est videmment  l'intention de
son ancienne clientle chevaleresque de barons et de vavasseurs
qu'il a compos sa _Bible_, et mme, on peut le croire, plutt pour la
faire rire qu'en vue de l'difier.

L'ancien jongleur des cours seigneuriales se trahit, du reste,  bien
des dtails dans le pome de Guiot. D'abord,  la manire dont il
s'exprime au sujet des femmes, avec une courtoisie et des prcautions
extraordinaires de la part d'un homme de son caractre. Ensuite,  sa
haine de tous les mouvements populaires: Chaperons blancs du Forez
(Durand Chapuis, en 1182), petits frres des pauvres, quteurs, etc.

       *       *       *       *       *

A quelle poque a-t-il compos son ouvrage?[128]--Aprs la disparition
de tous les personnages qu'il numre comme ses dfunts protecteurs. Or,
l'un d'eux, le comte Guillaume II de Chalon, est mort en
1203[129].--L'auteur de la _Bible_ fait, par ailleurs, allusion  des
vnements de son temps dont la date n'est pas douteuse. Il crivait
sans nul doute aprs la quatrime croisade (1203-1204) qui ruina
l'Empire grec puisqu'il en parle (v. 778), et mme un peu plus tard,
puisque le nom de Salonique, dont il ne fut gure question en Occident
qu'aprs les premiers temps de l'Empire latin de Constantinople, tait
parvenu jusqu' lui (v. 2688).--Autres traits. L'Ordre de Prmontr
venait de traverser une crise; des scandales y avaient clat (v. 1581
et suiv.). Une guerre s'tait rcemment dclare, dans l'Ordre de
Grandmont, entre les convers et les clercs (v. 1468 et suiv.). Les
Convers de Saint-Antoine sont blms de ce qu'ils ne mettent pas une
maille en l'oeuvre de l'glise  btir en l'honneur de leur saint (v.
1962; cf. v. 2081).

L'allusion relative aux Grandmontains n'apprend pas grand'chose, car la
grande querelle entre les convers et les clercs de cet Ordre remonte au
commencement du rgne de Philippe-Auguste (un accord entre les deux
partis, mnag par ce prince, est de 1187[130]); et elle a dur pendant
toute la premire moiti du XIIIe sicle[131]. La dcadence de
Prmontr date des premires annes du XIIIe sicle et l'histoire de
cet Ordre ne nous est pas assez connue pour qu'il soit ais d'identifier
les incidents que l'auteur de la _Bible_ mentionne  mots couverts (Il
batent molt bien lor abbez, etc.). Mais ce qui touche les Convers de
Saint-Antoine [de Viennois] fournit au moins un point de repre, comme
_terminus ad quem_. C'est en 1209, en effet, que le pape Innocent III
permit pour la premire fois  ces Convers de se btir une glise
particulire, distincte de celle du prieur bndictin de
Saint-Antoine, dont ils dpendaient jusque-l[132], et c'est en 1218,
dit-on[133], que le pape Honorius III, leur permettant de s'assujettir
aux trois voeux monastiques, les transforma en Ordre religieux; en
tout cas, la transformation tait faite en 1230-1231[134]. Or, il est
clair que la _Bible_ a t crite avant l'poque o les Convers, soumis
 la rgle de saint Augustin, sont devenus des espces de chanoines
rguliers (c'est--dire avant 1218, probablement). Elle l'a mme t,
semble-t-il, avant l'poque (1209) o les Convers ont t autoriss  se
btir une chapelle particulire, car l'uevre en construction, dont
Guiot dit qu'ils n'y mettent pas une maille, est l'glise du prieur,
et non pas ladite chapelle (cf. v. 2038: il n'ont eglise ne
chapele[135]). Cette seconde consquence ne s'impose pas, du reste,
avec autant d'vidence que la premire[136].

D'autre part, on peut tirer argument des v. 1316 et suiv. (plus loin, p.
55) pour conjecturer que la _Bible_ est antrieure  la mort du cardinal
Gui de Parai, c'est--dire au 30 juillet 1206. En ce cas, l'intrt des
considrations qui prcdent, relatives  Saint-Antoine de Viennois,
serait rduit  rien.

Quoiqu'il en soit, la _Bible_ est de la seconde moiti du rgne de
Philippe-Auguste.

       *       *       *       *       *

Reste  savoir si c'est la seule oeuvre de l'auteur qui ait t
conserve.

Les anciens chansonniers attribuent  Guiot de Provins plusieurs
chansons profanes, videmment antrieures  la _Bible_[137]. Il est 
noter que l'une d'elles est envoye  monseigneur le comte de Mcon:

    Chanons, va t'en tot droit a Masconois
    A mon seignor le conte; je li mant...

Un certain Jofroi de Mcon est, d'ailleurs, nomm dans la _Bible_ parmi
les protecteurs dfunts du pote[138].

Il n'est pas hors de propos de rappeler ici, pour mmoire, que le
trouvre allemand Wolfram von Eschenbach cite, comme l'auteur d'un roman
de _Parceval_, un certain Kyot qui, dit-il, quoiqu'il ft provenal,
composa cette oeuvre en franais. Si l'on considre que Wolfram
dsigne ailleurs la ville de Provins par les mots Provs, Pruvs,
on est amen  se demander s'il n'a pas confondu _Provins_ et
_Provence_. Kyot le schantiure, der Provenzl, serait donc le
chanteur Guiot, de Provins; lequel, nous l'avons vu, fit au moins un
voyage en Allemagne. Cette explication, et d'autres, qui avaient dj
t proposes pour rendre compte des paroles de Wolfram, ont t
exposes et discutes, ds 1861, par San Marte (A. Schulz), au fascicule
1er de ses _Parcival Studien_. On a maintes fois dissert, depuis,
sur ce problme, sans aboutir  rien de certain; voir P. Hagen, _Wolfram
und Kiot_, dans la _Zeitschrift fr deutsche Philologie_, XXXVIII
(1906), p. 198-199.

       *       *       *       *       *

La _Bible_ de Guiot a t publie deux fois: au t. II (Paris, 1808) des
_Fabliaux et Contes_ de Barbazan-Mon, d'aprs deux manuscrits du fonds
franais de la Bibliothque nationale; et par San Marte (_loc. cit._,
d'aprs l'dition de Mon), avec une traduction en vers allemands et des
notes. Analyses (insuffisantes) dans l'_Histoire littraire_, XVIII, p.
806-816, et par J. Demogeot, dans la _Revue du Lyonnais_, 1842, pp.
237-252.

La liste complte des exemplaires manuscrits de l'ouvrage, qui ne sont
pas nombreux[139], a t dresse depuis (P. Meyer, dans la _Romania_,
XVI, 1887, p. 58). Deux d'entre eux offrent cette particularit que la
_Bible_ y est suivie d'un pome (indit), qui commence par

    Mout ai al, mout ai venu,
    Tant m'a ma volentez batu...

Dans l'un de ces manuscrits (Bibl. nat., fr. 25437, fol. 18 v) la
_Bible_ est suivie immdiatement, et sans qu'aucun titre annonce un
nouvel ouvrage, du pome en question. Le mme opuscule se rencontre,
isol, dans deux autres manuscrits[140]; et on lit  la fin de l'un de
ces derniers (ms. Noblet de la Clayette; Bibl. nat., Coll. Moreau,
1715): _Explicit Bibliotheca Guiot de Provins_.

Le pome _Mout ai al..._, qui se prsente donc comme une continuation
de la _Bible_ de Guiot, est-il l'oeuvre de Guiot? C'est ce que je ne
me propose point d'examiner ici, disait M. P. Meyer, en 1890, dans les
_Notices et Extraits des Manuscrits_. Depuis, l'opinion a t soutenue
que la _Bible Guiot_ (qui prend fin si brusquement) et sa Suite sont
sorties de la mme plume[141]. C'est bien possible. Mais la Suite est
loin d'avoir le mme intrt que l'ouvrage principal. Elle n'a pas, du
reste, le mme caractre: c'est le dveloppement des lieux communs
ordinaires de la littrature religieuse du moyen ge au sujet des armes
qui conviennent au chrtien pour lutter contre les ennemis du
salut[142].

       *       *       *       *       *

Une dernire remarque.

La Bible de Guiot de Provins est certainement apparente  l'autre pome
moral, contemporain, qui porte aussi le titre exceptionnel de _Bible_:
la _Bible au seigneur de Berz_, dont il sera question plus loin.

On a mis depuis longtemps, en passant, l'opinion que le seigneur de
Berz avait d emprunter son titre  Guiot de Provins[143]. Que la
_Bible_ de Guiot ait t connue par le seigneur de Berz, personne,
d'ailleurs, n'hsitera  l'affirmer qui aura lu les deux opuscules l'un
aprs l'autre: les ressemblances de dtail sont trop visibles.

Il est mme probable que la _Bible au seigneur de Berz_ est, en mme
temps qu'une imitation, une sorte de rplique  la _Bible_ de Guiot.

Les deux potes se connaissaient sans doute. Le champenois Guiot de
Provins, qui ddia au moins une de ses chansons au comte de Mcon, qui
rsida au monastre de Cluni, et qui s'intressait fort  la Bourgogne
(vv. 113, 1525), tait particulirement connu dans ce pays; Hugues de
Berz tait un seigneur du Mconnais.--Guiot de Provins crit, pendant
la seconde moiti du rgne de Philippe-Auguste; le seigneur de Berz
aussi, un peu plus tard.

Mais il y a plus. La _Bible au seigneur de Berz_ se termine par un
post-scriptum qui, jusqu' prsent, n'a pas, semble-t-il, suffisamment
attir l'attention. C'est un envoi de l'opuscule  un personnage que
le seigneur de Berz appelle biaus frere, biaus amis; et c'est une
exhortation  ce personnage de ne pas regretter le sicle, qu'il a
quitt:

    Ainsi com vous avez pramis      810
    A fere bien, sel maintenez,
    Ne ja ne vous en repentez.
    ..... N'alez foloiant
    Ne cest vil siecle remembrant
    Qu'il est puis du tout empiriez
    Desque vous en fustes esloingniez.

Ces paroles s'appliquent trop bien au moine noir mal repenti (cf. plus
loin, p. 52), auteur de la _Bible Guiot_, pour que l'on ne soit pas
tent de penser qu'elles s'adressent  lui. Il n'y a qu'une
difficult[144]: c'est que, dans les manuscrits utiliss par les
diteurs de la _Bible au seigneur de Berz_, le nom du personnage est
indiqu, et c'est non pas Guiot, mais Jacques:

    JAQUES, biaus frere, biaus amis...      809
    JAQUES, por ce vous vueil proier...     821

Il n'existe pas encore d'dition critique de la _Bible au seigneur de
Berz_; mais je me suis assur que la leon Jaques, ou Jakes, n'est
pas celle de tous les manuscrits. C'est celle des deux mss. qui ont
servi pour l'dition de 1808 (Bibl. nat., fr. 837; Bibl. de Bruxelles,
ms. 9411. 26). Dans le ms. fr. 378 de la Bibliothque nationale, on lit
(fol. 6 v) Seignor au v. 809 et Dames au v. 821: mots videmment
substitus  un nom propre incompris. Le ms. L. v. 32 de la Bibliothque
de Turin, qui contenait  la fois la _Bible Guiot_ et celle du seigneur
de Berz, a pri rcemment par le feu[145]. Quant au ms. du Muse
Britannique (Add. MSS., n 15606, fol. 106), il se termine tout
autrement que les mss. de Paris et de Bruxelles, et l'envoi final n'y
est pas[146].

Il est fort possible, du reste, que le seigneur de Berz ait eu un ami
nomm Jakes qui se soit trouv prcisment dans le mme cas que Guiot.

       *       *       *       *       *

La Bible, miroir  toutes gens, que l'auteur a entreprise de ce
siecle puant et orrible est sincre, crite en toute indpendance,
sanz felonie et sans ire. Que les prud'hommes s'y amendent! Personne
ne sera nomm; ceux-l donc qui se reconnatraient s'accuseront
eux-mmes par l:

    Cil mostrera bien sa folie      34
    Qui le blasme sor lui metra...
    Molt se descuevre folement
    Qui commun blasme sor lui prent.

L'auteur fleurira cette bible des philosophes anciens, qui furent avant
Jsus-Christ. Car ces sages vivaient selonc reson. Philosophe, c'est
un beau nom: il signifie, en langue grecque, amans de bien et de
droiture. Guiot en a entendu parler  Arles:

    A Arle o conter molt gent      70
    Lor vie en l'estoire sanz troffe
    Dont furent n li Philosofe.

Il en cite une vingtaine: Platon, Snque, Aristote, Virgile, Socrate,
Lucain, Diogne, Priscien, Aristippe, Clobule, Ovide, Estaces
(Stace), Pythagore, etc. Tous, incorruptibles censeurs des moeurs des
mauvais princes. Mais, aujourd'hui, le sicle est retomb en enfance,
ananti.

       *       *       *       *       *

Et d'abord, les princes. Ils ne sauraient tre pires qu'ils sont. Or
c'est l chose nouvelle. Guiot a connu un temps o il en tait tout
autrement:

    Ha, douce France! ha, Borgoingne!...      113
    Or plorent les bones mesons
    Les bons princes, les bons barons
    Qui les granz cors[147] i assembloient
    Et qui les biaus dons i donoient.
    Dieu, com furent prou et vaillant
    Et riche et saige et quenoissant[148]!
    Et cil sont si nice[149] et si fol
    Et guileor[150] et lasche et mol
    Que, se je bien grant sens avoie,
    Entr'aus, ce cuit[151], tot le perdroie...
    Entr'aus ai tot le sens perdu.

La cause de cette dgnrescence, ce sont les fausses et mauvaises
engenreres, sans doute les adultres obscurs qui introduisent les
produits de mauvais talons dans les meilleures familles. Comment
prudhomme pourrait-il, en effet, semer de mauvaise graine?

    Je ne voldroie estre blasmez      151
    Des dames; sauves lor ennors
    ou di; mes des engenreors
    Me pleing, ce ne puis je lessier,
    Que trop furent malvs ovrier.
    Le monde nos ont encombr
    D'ort[152] siecle, de desesper...

Les princes de nos jours sont flons, vilains, eschars (pingres), ne
croient pas en Dieu...

    A grant tort les apelons princes.      174
    D'estoupes et d'autres cinces[153][154]
    Font mainz empereors et rois
    Li Alemant et li Tiois...

Les chevaliers perdent leur temps avec eux; arbaltriers, mineurs,
ingnieurs prendront dsormais le dessus.--Les bons vavasseurs du temps
jadis, sages conseillers qui savaient ce que resons estoit, qui
faisaient donner largement et assembler les cours, et que les princes
honoraient, ils sont morts. On leur fait tort, maintenant; on les
corche. La condition des chevaliers est devenue pire que celle des
hommes taillables. Des barons et des chtelains il y en aurait assez de
vaillants, sans doute, si les princes n'taient pas si serrs, si
tristes et si durs. Mais plus de ftes, plus de joie. Les palais
d'autrefois sont abandonns; rois, ducs et comtes leur prfrent de
misrables baraques, et les bois:

    Lors fuient il et borz et viles...      268
    Il n'aiment pas pals ne sales
    Mes en maisons ordes et sales...
    Se reponent, et en boschages...

Ainsi n'agissaient pas le roi Artur, ni Alexandre, ni Assurus, ni
l'empereur Frdric qui tint nagure,  Mayence, une cour sans
pareille dont l'auteur, qui y tait, n'a pas perdu le souvenir.

Le monde finira par l'amoindrissement de toutes choses, dont les
premiers symptmes s'accusent aujourd'hui. Un temps viendra certainement
o les hommes seront si petits qu'ils pourront se battre en duel,  deux
ou  quatre, dans un pot.--On voudrait tre mort quand on pense aux
princes qui taient autrefois et qu'on les compare  ceux qui les ont
remplacs. Guiot enfile ici les noms des hros qu'il a connus:

    Qui fu l'empereres Ferris!      314
    Et qui fu li rois Lois
    De France? dont je certeins sui
    Que il ama Dex, et Dex lui...
    Qui fu li riches rois Henris!

Et tant d'autres: le roi Richard, Jofroi de Bretagne, Henri de
Champagne, le comte de Clermont, le comte Thibaut [de Blois et de
Chartres], le comte Renaut de Mousson, le comte Philippe [d'Alsace], le
comte Girard de Vienne [et Mcon], le roi d'Aragon, le comte
Raimond-Brenger de Provence, le comte Raimond de Toulouse...

    ..... Molt est changiez      345
    Li siecles de tel com jel vi.
    Quel prince ot ou roi Amauri!
    Molt vi gloriouse sa vie
    La riche terre de Surie[155].
    Quiex fu li jones cuens Henris
    Se outre mer fust encor vis!

L'numration continue. Le comte de Genve, le comte de Chalon, le duc
de Lorraine, tienne de Bourgogne, le marquis Conrad [de Montferrat],
Robert de Sabl, Bernard de Saint-Valeri, Gaucher de Salins, Bernard
d'Armagnac, Raoul de Fougres, Jofroi de Cond, Guillaume de Mandeville,
Hues du Chastel, Raoul de Maulon, Jofroi de Mcon, le vieux comte de
Turenne; Brard (Barral) et Guillaume le Gros, les deux frres de
Marseille; le chtelain de Saint-Omer, Maurice de Craon, Renaut de
Nevers; ceux de Flavigni, de Beaujeu, d'Oisi, de Noyers, de Bourbon, de
Broyes, de Tranel, de Clermont-en-Bassigni; Raoul de Couci, Guillaume
de Mello, Raimond d'Anjou[156], Guillaume de Montpellier, tienne du
Mont-Saint-Jean, Aimes de Marigni, Pierre de Courtenai, Gobert
d'Aspremont, le comte Rotrou du Perche, Baudouin de Hainaut, Herv de
Donzi, Jofroi de Pons, le comte [Hugues IV] de Saint-Pol, Gui de
Thil-Chtel, Anseri de Montral, Clerembaut de Chappes, Eudes le
Champenois, Jofroi de Joinville, Miles de Chlons, le comte Henri de
Bar, etc.--Tous ces vaillants hommes, l'auteur les a vus; il a, jadis,
reu d'eux des dons:

    Ja ne vous ai baron nomm      492
    Qui ne m'ait ve ou donn...
    Por ce sont en mon livre escrit.

Mais les successeurs de ces bons seigneurs n'ont, hlas! d'autre souci
que d'amasser. Il en est mme qui se font les protecteurs des juifs et
des usuriers. Par l, ils pratiquent l'usure eux-mmes:

    Sachiez que cil qui les maintient      529
    Est sire et mestre de l'usure.

Or l'usure est un mtier condamn dans l'vangile, et aussi par
l'exprience. N'est-il pas constant que les hoirs des usuriers dchoient
rgulirement ds la seconde ou la troisime gnration? Cela ne manque
jamais d'arriver.

       *       *       *       *       *

On va parler maintenant des Romains, en commenant par le sommet de la
hirarchie: des archevques, des lgats, des vques, des chanoines, des
abbs, des moines noirs, des moines blancs, des moines de la Chartreuse
et de Grandmont, de Prmontr, des chanoines rguliers qui s'habillent
de noir, du Temple, de l'Hpital, des Convers de Saint-Antoine, des
nonnains et des converses, des devins ou thologiens, des legistres
ou hommes de loi, des fisiciens ou mdecins. Nul mensonge, droite
vrit dans tous les cas. coutez bien. L'auteur n'aime pas  jeter ses
rubis aux pourceaux. L'indiffrence du public le dcourage; l'attention
du public double ses forces.

    Cil qui n'entent mon sen me troble,      620
    Et qui entent mon sen me doble.

       *       *       *       *       *

Notre pre le pape devrait tre comme l'toile immobile, la tramontane,
qui guide les mariniers. Vous avez ou parler de l'art qui ne peut
mentir, invent par les marins:

    Une pierre laide et bruniere,      635
    Ou li fers volentiers se joint,
    Ont; si esgardent le droit point,
    Puis c' une aguile i ont touchi
    Et en un festu l'ont couchi;
    En l'eve[157] la metent sanz plus
    Et li festuz la tient desus;
    Puis se torne la pointe toute
    Contre l'estoile...
    Quant la mers est obscure et brune
    C'on ne voit estoile ne lune,
    Dont font a l'aguille alumer.
    Puis n'ont il garde d'esgarer;
    Contre l'estoile va la pointe.
    Por ce sont li marinier cointe
    De la droite voie tenir.
    C'est un ars qui ne puet faillir[158].

Tel devrait tre notre pre qui est  Rome. Mais le pre qui occit ses
enfants commet un grand crime. Ah! Rome, tu nous occis tous les jours.
Les cardinaux vont dans toute la chrtient, embrass de convoitise,
pleins de simonie, combls de mauvaise vie, sans foi et sans religion.
Ils viennent, et vendent Dieu et sa mre, trahissent leur matre,
dvorent tout. Certes les signes qui doivent annoncer la fin du monde se
font trop attendre: Trop voi desesperer la gent. L'orgueil et l'or
qu'ils emportent outre-monts, qu'en font-ils? Ils n'en font certes ni
chausses, ni ponts, ni hpitaux. Le pape, dit-on, en a sa part. Tant
pis. Il devrait tre tout yeux, comme la couronne en plumes de paon
ocelles qu'on lui fait porter. Mais on lui a crev les yeux. Les lgats
ont tout aveugl; nul n'y voit goutte. C'est grand dommage que notre
pre ait de pareils conseillers. Au reste, ce n'est pas tonnant,
puisqu'il s'entoure de Romains; c'est le terroir qui veut a:

    Des Romains n'est il pas merveille      743
    S'il sont fax[159] et malicieux.
    La terre le doit et li lieux...

C'est  Rome que Romulus a tu son frre, Nron sa mre; que Jules Csar
a t massacr, saint Paul et saint Pierre supplicis, et saint Laurent
rti. Certes, Rome a fort abaiss notre foi; les rois et les princes
s'en devroient bien conseillier. Rome nous exploite et nous suce:

    Rome est la doiz[160] de la malice      772
    Dont sordent tuit li malvs vice.
    C'est un viviers plains de vermine.
    Contre l'Escripture divine
    Et contre Deu sont tuit lor fet.

Pourquoi ne court-on pas sus  Rome plutt qu'aux Grecs [de
Constantinople]?

    Touz li siecles por qoi ne vet      777
    Sor aus ainz que sor les Grifons[161]?

Nanmoins il convient de prier tous pour le pape, notre pre.

Quant  nos pasteurs directs, les archevques et les vques, il font
molt pou de ce qu'il doivent; ils ne vivent pas selon droiture; ils
sormanjuent, ils sorboivent... Nombre de clercs s'vertuent avant
d'tre appels aux honneurs qui se repentent de bien fere ds qu'ils
ont atteint le but; lors gabent et jurent et mentent (v. 854). Alors
l'orgueil et la simonie les envahissent. Ils vendent le Juge suprme.
Mais Celui-ci les chtie souvent de leurs forfaits; seulement, il est
peu de gens assez clairvoyants pour apercevoir les jostises que Dieu
prend d'eux, mme en ce monde:

    Molt done Dex fieres coles[162].      882
    De tantes granz en a donnes
    Dont il nos dest bien membrer[163].
    Assez en sauroie nommer;
    Mes je ne vueil nommer nului[164].

Je ne dis pas que tous les lgats, tous les archevques et tous les
vques soient comme il vient d'tre dit, mais molt petit i a de
boens; c'est de notorit publique. Et les meilleurs sont sans
influence: Or ne vaut rien voiz de prodomme.

Le commun du clerg, clercs, prtres, chanoines sculiers, fait
mescroire et desesperer le siecle par sa conduite et ses exemples.

    Provendes, Eglises achatent,      966
    En maintes manieres baratent[165];
    Acheter savent et revendre
    Et le terme molt bien atendre
    Et la bone vente dou bl.
    Et s'ai bien o et taast
    Qu'as Jus prestent lor deniers.

Les prbendes des glises citeienes (urbaines) devraient tre
confres honntement,  des gentilshommes, car haute Eglise requiert
hautesce. Nul chanoine citoien ne devrait tre vilain. Or des vilains
sont introduits dans les chapitres, dont une bone compeingnie est
blasme sovent a tort. Au reste, que les prud'hommes de bas lignage ne
se croient pas viss par ces paroles:

    Tuit li prodome sont gentil.      1011
    Cil est partiz de gentillesce
    Qui senz et proesce n'adresce.

Les clercs, qui rcitent si souvent la parole de Dieu, devraient tre
nets, et sains, et purs entre tous. Pourquoi ne vivent-ils pas bien? Il
en est de si enfoncs dans le pch qu'ils ont sem la dsesprance
entre les genz qui pas ne croient. Et eux-mmes, pense l'auteur, ils
ne croient pas.--Tout cela, c'est la faute des Romains qui, de par le
monde, ont jet leur mauvaise graine.

Les moines noirs et les abbs[166].--Guiot a contre eux des griefs
particuliers. Car il tait lui-mme moine noir, pour ses pchs. Et sa
qualit de moine le mettait en difficult avec tout le monde. Le sicle
lui en tenait forment court.

    Certes sovent me font iri.      1066
    Seignor, quiex corpes i ai gi[167]?
    En cest point m'ont mis nostre frere
    Que j'en donroie, par saint Pere,
    Doze freres por un ami;
    C'onques plus dures gens ne vi.
    S'il me voient mesaeisi[168]
    Il n'auront ja de moi piti.
    Et s'il me voient avoir aise
    Il me porchaceront mesaise.

Il en enrageait: pour un peu, on l'en aurait fait desrendre (jeter le
froc aux orties). D'autre part, les autres rendus, ses frres, ne le
mnageaient pas.

Il entendait dire que noz abaes sont destruites par nos abbez. On lui
rebattait les oreilles de ces continuels changements de prieurs dont
les mesons sont destruites. Sur ce dernier point, du moins, il avait
une rponse toute prte:

    Mes tant i a je lor respont      1085
    Que por ce sovent les remuent
    Qu'il ont poor[169] que il ne puent...

Il y avait plus de douze ans passs qu'il portait les noirs draps
lorsqu'il crivait son livre. En ces douze ans, s'il n'avait pas fait de
bien, il n'avait pas non plus fait de tort  la communaut; c'est une
justice qu'il se rend:

    Je ne lor destruis onques rien      1094
    Se g'i fiz onques point de bien...

Les bons cloistriers (simples moines) n'taient pas d'avis qu'il et
mefait, comme d'autres l'en accusaient:

    Dex! moie corpe[170], je meffis,      1096
    Por quoi qu'ensi lor est avis.
    N'est pas avis ans bons cloistriers
    Dont est honorez li mostiers...

Les bons abbs d'autrefois avaient pous, en Sainte glise, trois
pucelles: Charit, Vrit, Droiture. Les abbs de maintenant les ont
remplaces par trois vieilles et dgotantes sorcires: Trahison,
Hypocrisie, Simonie. Ces trois vieilles nous destruiront.

    Et li cloistrier que devenront?      1165
    Qui ce savent et ice voient
    Par folie chantent et proient...
    N'osons ms parler ne rien dire.
    Li uns boute, li autre tire;
    Itel i a qui se conseille.
    Ice est une grant merveille
    Que nos connaissons nostre tort
    Et savons que nos sommes mort,
    Et que nous avons tout perdu.
    Malement sommes dece...

On l'entreprenait aussi au sujet de l'Ordre blanche (les Bndictins
de Citeaux), quoiqu'il n'en ft pas partie, parce qu'il avait t,
pendant quatre mois,  Clairvaux.

    Or dit on que mal m'i provai      1194
    Por ce que tant i sejornai.
    Se j'esse est en la route
    Deux ans ou troiz, jel sai sanz doute,
    Je n'en fusse tant ramponez...
    Quatre mois fui ge a Clervaux
    Ce ne fu mie trop granz max.
    Je m'en parti molt franchement:
    Travail i oi et paine grant.
    I lessai trop et grant envie
    Et grant durt et felonie,
    Ypocrisie et murmuire...
    Car n'a nule Ordre en tot le mont
    Ou ait mainz de fraternit.
    S'il ont avoir a grant plent
    Ja por ce miex ne lor en iert.

Les moines blancs sont riches et impitoyables, mme entre eux.

    Li uns d'aus n'a piti de l'autre      1218
    Quant le voit gesir sor le fautre[171],
    Pensif ou malade ou destroit[172].

Ils n'ont pas le temps de s'apitoyer, tant de vrais marchands en foire:

    Mestre coon[173] et marcheant      1246
    Sont il certes et bien errant.

On pourrait citer mille glises o ils ont install leurs granges,
tabli des porcheries dans les cimetires et des curies l o la messe
tait chante. Les forts sont sillonnes de leurs charrois. Ils font
tailles et prises sur leurs hommes, au grand effroi des pauvres qu'ils
expulsent en les renvoyant a pain querre. Et ce sont ces gens-l qui
disent que tout le monde sera damn, except eux!

Au reste, ce sont surtout les abbs, les cleriers et les grangiers des
moines blancs qui profitent de toutes ces richesses; ils ont des
infirmeries doubles; les bons vins clairs sont pour eux: les vins
troubles, ils les envoyent au rfectoire des simples cloistriers qui
soutiennent tout le faix de l'Ordre, ne s'entremettent de rien, n'en
peuvent mais. L'auteur aimerait mieux tre en Perse qu'en ces clotres
vilains sans piti, o l'on se couche souvent, le soir, le coeur
perc d'avoir choisi un si mauvais parti. Il n'en est pas ainsi, du
moins, dans _notre_ Ordre:

    La covoitise soit aus blans!      1312
    Toz lor ls[174] les boz et les plans.
    Ne veez vos des blanz abbez
    Qui porchacent les evesquez
    Et s'en ont fet un chardonal?[175]
    Ja ne verrez si desloial.
    Touz les autres passe d'envie
    Et d'orgueil et de symonie.

Le genre de vie qu'on mne  la Chartreuse, o chacun accommode sa
nourriture dans sa propre maison, mange seul et couche  part, ne fait
gure envie  Guiot, qui le connat bien. Quand ils soufflent et
attisent leur feu, les Chartreux n'ont pas trop bon air. Et la solitude
n'a rien d'agrable:

    Je ne sai que Dex i entent,      1341
    Mes ne voldroie, ce m'est vis,
    Estre tout seuz[176] en Paradis...

Il ne faut pas se fier aux reclus qui se font emmurer. C'est folie. Qui
s'emmure, s'aime peu. Les Chartreux, il est vrai, n'en sont pas l. Et
leur rputation, en gnral, n'est pas mauvaise. Ils n'ont pas de
cleriers qui fassent, chez eux, leur pelote. Mais ils ont un tort trs
grave: ils tuent ceux de leurs frres qui sont malades, faute de soins;
et cela contrairement  la Rgle de saint Benoit. Laisser mourir un
homme devant soi, lorsqu'il serait possible de le sauver, c'est ce que
l'auteur ne fera jamais. Or c'est ce qu'ils font, en imposant aux
malades, comme aux bien portants, l'abstinence de la viande. Pourtant,
au sentiment de ceux qui s'y connaissent, le lait, le beurre et les
fromages incitent encore plus  la luxure que la chair des animaux. Tant
de cruaut fait horreur:

    De lor Ordre n'ai point envie.      1425
    Tant sai ge bien, se g'i estoie,
    Le premier jor congi penroie.
    De religion[177] sanz piti
    Doit on molt tost penre congi,
    S'il nou me voloient doner
    Je sauroie bien esgarder
    Par ou je feroie le saut.
    Je n'aime Ordre ou pitiez faut
    Com on en a plus grant besoing.

L'Ordre du Grandmont, Guiot est aussi fort au courant de ses moeurs.
Les Grandmontains font ensemble leur cuisine, boivent et mangent en
commun et n'observent pas le silence entre eux. Mais ils sont riches et
orgueilleux, matres des seigneurs et des princes. La guerre qui les a
rcemment diviss a jet beaucoup de jour sur leurs affaires qu'ils
tenaient fort secrtes, et rvl leur hypocrisie. Ils ont assurment
des mrites: ils entretiennent bien les glises. Mais leur charit est
tout extrieure:

    A mengier donent belement.      1502
    Ice font il adroitement
    Par a defors en un ostel.
    Molt est fol qui lor requiert el[178].

Ils s'arrangent pour que leurs maisons de France et de Bourgogne soient
peuples de frres gascons et espagnols; et ils envoient les franais et
les bourguignons ailleurs. Ils vivent ainsi en trangers dans tous les
pays, o ils n'ont pas de relations et dont ils ignorent la langue, ce
qui contribue  leur noble contenance. Ils sont connus, d'ailleurs,
pour aimer fors sausses et chaudes pevres, et pour le soin qu'ils ont
de leurs belles barbes:

    La nuit qant il doivent couchier      1542
    Se font bien laver et pingnier
    Lor barbes et enveloper
    Et en trois parties bender
    Por estre beles et luisanz.
    Quant il vienent entre les genz.
    Molt les crollent[179], molt les apleignent[180].

Mais, dans cet Ordre, la charrue est mise devant les boeufs et tout va
de travers, car les convers y commandent aux prtres et aux prieurs:

    Li prieurs au mestre demande:      1560
    Que dirons nos?; et il commande.
    Et s'il autrement le faoient
    Li convers molt bien les bat[r]oient.
    Maistre et seignor sont li convers.

Tout cela avec l'approbation de Rome qui a consenti pour de l'argent 
cette suprmatie absurde des convers sur les clercs.--Encore un Ordre o
l'auteur ne se soucie pas d'entrer: il a peur de ces gens barbus!

Les chanoines blancs de Prmontr sont maintenant en dcadence. Ils
s'taient levs trs haut, en France, et sont tombs en peu de temps.
Ceux-ci ne vivent pas discrtement, comme les Grandmontains. Ils font au
contraire, parler d'eux, de lor faiz et de lor folies. Ils batent
molt bien lor abbez. A la fin, ils ont tout perdu:

    Molt par furent de bel ator      1607
    Et de grant richesce combl,
    Et molt prisi, et mout am.
    Trop ont vendu et engaigi...
    Nostre Sires en ait piti!

Les chanoines aux noires chapes d'isanbrun avec des surplis
blancs--c'est--dire les chanoines de Saint-Augustin--plaisent assez 
Guiot, car ils sont bien habills, bien chausss et bien nourris; ils
sont du sicle; ils vont partout comme ils veulent. Ils n'observent
pas,  leurs repas, la rgle du silence. Grandes diffrences avec Cluni!
Ceux de Cluni n'ont qu'un mrite, c'est de tenir leurs promesses; mais
Guiot aimerait mieux qu'ils ne les tinssent pas si bien. On ne lui avait
que trop exactement annonc les misres qu'il subirait parmi eux:

    Trop tiennent bien leur convenanz      1666
    Que il prometent la dedenz.
    Il me promistrent, sans mentir,
    Que qant je voldroie dormir
    Que il me covenroit veillier,
    Et quant je voldroie mengier
    Qu'il me feroient gener.
    Plus me grieve trop de parler,
    Qu'il me tolent[181], que d'autre chose.
    Il n'ont prou tens; nus n'i repose:
    Toute nuit braient ou mostier;
    Mes ce m'i a molt grant mestier
    Qu'il m'i lest dormir en estant[182].
    Par foi, travail i a molt grant.
    Et quel repos ont il le jour
    Fors seulement en refretour[183]?
    La nos aportent hus pugnais[184]
    Et faves a tout le gainbais[185].
    Certes sovent en suiz iris
    Por ce que li vins est moilliez.
    Me fet mal cuer aprs les hus
    Que trop i a du boire aus bus[186].

A l'Ordre noire Guiot prfrerait encore le Temple, si honor en Syrie
et si redout des Turs, mais  condition de ne pas avoir  combattre,
car ne me sied pas la bataille. Suit cette singulire profession de
foi d'un qui n'aime pas les coups:

    S'en leur Ordre rendus ostoie      1718
    Tant sai je bien que je fuiroie.
    Ja n'i atendroie les coux...
    Ja por pris ne por hardement
    Ne serai, se Dex plest, ocis.
    Miex vueil estre coarz et vis
    Que mort li plus prisiez du mont.

Les Templiers sont populaires: tuit voelent or lor servise; ils
tiennent leurs maisons nettes. Convoiteux et orgueilleux, c'est tout le
mal qu'on peut dire d'eux; mais cela, tout le monde le dit[187].

Fiers et orgueilleux, les Hospitaliers le sont aussi: Molt les vi en
Jherusalem. Et ils ne pratiquent gure l'hospitalit, qui est la raison
de leur Ordre, tant par de que par del. C'est parce qu'ils sont trop
riches.

    Uns moines puet soffrir grant painne,      1865
    Trop puet lire, trop puet chanter,
    Et travaillier, et gener.
    Mes s'il n'a charit en soi
    Molt li valt pou[188], si com je croi.

Passons au bon truand Durand Chapuis, qui inventa les Chaperons blancs
et donna les seignaux au piz[189]. C'tait un malin. Ses seignauz,
il ne les donnait pas; il les vendait. Il tait pass matre  tromper
les gens; il en trompa bien deux cent mille et fit une grosse fortune.

Les truands qui se font Convers de Saint Antoine ont trouv d'autres
fourberies. Matres fourbes, en vrit:

    En la vile, loing dou mostier,      1946
    Ont fait, por la gent engignier[190],
    Un hospital plain de contraiz[191]...
    Il n'i ont ne clerc ne provoire[192]...
    Mes il donent de l'avoir tant
    Au seignor en cui terre il sont...
    Par tout porchacent, par tout quierent.
    Il n'est ne vile ne chastiax
    Ou l'en ne voie lor porciax
    D'Escoce jusqu'a Antioche;
    Et puis porte chascuns sa cloche
    Pendue au col de son cheval.
    Il a bien en lor hospital
    Quinze tiex convers groz et gras.
    N'i a celui n'ait cinq cens mars
    Et tel i a qui en a mil...
    Chascuns a sa fame ou s'amie.
    Molt par demaisnent noble vie.
    Touz en va par gueule et par ventre
    Li avoirs qu'a Saint Antoine entre.

Moines retraiz, nonnes retraites, infirmes, blesss, mal btis et
malades (des deux sexes, et les enfants de tous ces gens dont le pays
est peupl), ils les recueillent pour attirer les aumnes. Ils sont 
l'afft pour s'en procurer.

    Quant om a un vilain deffaiz      2002
    Par guerre ou par autre meffez,
    En la meson sont bien venu
    Et a grant joie rece.
    Avant les font laver et poindre
    De coutiax et d'oingnement oindre
    Por roigir et por raancler[193]...
    Sachiez qu'autres feux ne les art[194].

Avec le produit des aumnes, ils prtent ensuite  usure. Les vques et
le clerg sont parfaitement au courant de tout cela, mais ils ne disent
rien parce qu'ils participent  la truandise.--L'audace de ces Convers
est extraordinaire. On les voit partout prchant, promenant chsses et
croix et sonnant leurs campanelles, pour que les nafs se mettent de
leurs confrries. Pas d'ouvroir o leur bourse ne soit pendue. Pas de
four ou de moulin o ils n'aient leur sac. De mme pour le vin et le
poivre. Les femmes surtout se laissent prendre:

    Les fames r'ont troves simples,      2054
    Toailles et aniax et guimples[195],
    Fermaux et ceintures ferres,
    Fromaiges et jambes sales
    En traient emprs la monoie.

Marchands et cossons (revendeurs) consomms, ils marient trs bien leurs
filles et se moquent de saint Antoine. L'avis de Guiot est qu'ils
feraient mieux de mettre tout cet argent en l'uevre du mostier,
c'est--dire pour contribuer  l'achvement de l'glise qui s'lve
prsentement en l'honneur de saint Antoine[196].

Les converses et les nonnes... Ce sujet est dlicat, car

    Li plus sage sont esgar      2099
    De fame jugier et reprendre...
    Plus est legiere que n'est vens...
    Je sauroie einois dou soleil
    Tout l'estre, dont molt me merveil,
    Et le covine de la lune
    Que j'en pesse conoistre une...
    Mais, puisque m'i sui embatuz,
    Dire m'estuet ce que j'en sai.

Les coulons (pigeons) sont comme les nonnes; ils font leurs nids dans
les glises. Les nonnes sont comme les coulons; elles ne tiennent par
leurs maisons nettes. Leurs maisons, c'est--dire leurs coeurs[197]:

    Je n'aim pas au mostier la plume      2194
    De colomp, por l'orde costume,
    Ne poil de fame rooingnie,
    Se la costume n'est changie
    Dont l'ame est en si grant dotance.

Aussi bien, n'insistons pas... Il y a, du reste, des femmes excellentes
dont on ne saurait assez chanter les louanges.

       *       *       *       *       *

Conformment  son plan, l'auteur fait comparatre ensuite  sa barre
les professions librales et savantes[198].

En premier lieu, les devins (au sens de l'anglais moderne _divines_,
thologiens), adonns  l'art suprme:

    Cil ars fait langue desploier      2293
    Et le senz et la foi doubler.

Les bons clers et les bons matres d'autrefois, qui enseignaient cet
art, lisoient por Dieu et tenoient escoles loiax. Leurs successeurs
s'appliquent principalement, de nos jours,  se faire des rentes.

    Chascuns semble Diogenes      2312
    Ou Aristote ou Socrates.
    Bien ont les paroles puisies...
    Es escriz de la verit.
    De ce ne sont il pas blasm.
    Se il montrent la droite voie
    Je ne di pas qu'en ne les croie.
    Il parolent et bien et bel.
    Il resemblent le buretel[199],
    Selonc l'Escripture divine,
    Qui giete la blanche farine
    Fors de lui, et retient le bren[200].

Autre comparaison: ces docteurs hypocrites, et aussi ces hypocrites
abbs, dont il y a tant dans l'Ordre noire et dans la blanche, et ces
vques, et ces lgats, qui parlent profondment du Dcret et des
Testaments, sont semblables aux gouttires qui dversent dans les rues
les eaux du ciel; les eaux lavent et nettoient les rues et fertilisent
les vergers; mais la gouttire n'en retient rien. Ou bien encore ils
sont comme la chandelle qui se gte ds qu'on l'allume; elle claire,
mais se consume et pue en se consumant.

Les legitres, maintenant. La science des lois et des dcrets est une
trs belle science qui conviendrait mme aux rois. L sont les dits
dont on doit governer le peuple. Mais cette prcieuse liqueur est
verse de nos jours dans des vaisseaux si malpropres qu'ils la
corrompent. Les tudiants en droit sont les moins srieux de tous:

    ..... Ici se mirent      2423
    Tuit cil qui foloient et musent
    Es bones escoles et usent
    Lor tans por tricherie apenre.

Ce chapitre dira nettement leur fait aux fausses langues deslies:

    ... Cil seignor vont a Boloingne[201]      2439
    As lois, por les cours maintenir.
    Plus les en voi jenglos[202] venir
    Que n'est estorniax en jaiole[203].

Ils plaident ensuite le faux et le vrai pour plus ou moins d'argent.
Qumandeurs impudents! Envieux les uns des autres! Il n'y en a pas
d'honnte.

    C'est uns tormenz, une tempeste      2477
    D'aus or, qant il sont en leu
    Ou il cuident faire lor preu[204].

Ils aiment beaucoup les rentes d'glise; mais ils ne se soucient pas du
service qui en est la raison d'tre et la contre-partie. Chose
tonnante qu'ils tirent si mauvaise doctrine d'une si pure fontaine de
sapience. C'est le contraire de l'opration dont Guiot a entendu parler,
qui consiste  extraire des serpents un triacle (thriaque), ou
remde, contre leurs propres morsures.

Restent les fisiciens, ou mdecins, les plus redoutables, sans
contredit, de tous les praticiens. Ne tombez pas sous leurs pattes!

    ..... Il m'ont e      2556
    Entre lor mains: onques ne fu,
    Ce cuit, nule plus orde vie.
    Honiz est qui chiet en lor mains.

Pour eux, tout le monde est malade:

    Qui les orroit, qant il orinent[205],      2564
    Com il mentent, com il devinent;
    Par mos qui ne sont mie net
    En chascun homme trovent teche.
    S'il a fievre ou la toux seche,
    Lors dient il qu'il est tisiques[206]
    Ou enfonduz ou ydropiques,
    Melancolieus ou fieus[207],
    Ou corpeus ou palazineus[208]...

C'est  bon droit que le nom dont on les dsigne (fisiciens) commence
par Fi! Combien d'ignares parmi eux? Mais ils se soutiennent tous, dans
l'intrt de la profession.

    Uns bons truanz bien enparlez      2594
    Ne ms qu'il soit un peu letrez,
    Feroit fole gent herbe pestre...
    Tuit sont fisicien et mestre...
    Li miaures le poior consent[209].
    Por ce ont il or et argent.

Guiot ne leur pardonne pas d'interdire les meilleurs morceaux, ni leurs
sales pilules qui cotent si cher, surtout s'ils reviennent de
Montpellier: leur gingembre, leur pliris, leur diadragum, leur rosat et
leur violat, leur diarrhodon Julii, leur diamargariton, leur syphoine
(ellbore), etc. Il prfre, lui, les chapons gras, les fortes sauces,
les vins clairs.

Il en est pourtant qui donnent de bons conseils  l'occasion. Ils sont,
ceux-l, comme des rosiers parmi les orties. Honorons-les, en cas de
besoin; aprs quoi, qu'ils aillent  Salonique, c'est--dire au
diable.

Li bon loial ai je molt chier 2680 Certes, qant j'en ai grant mestier...
Grant confort et grant bien me feit. Et qant m'enfermetez me leit[210]
Et je ne sent ma maladie Lors voldroie c'une galie[211] L'emportast
droit a Salenique Et lui et toute sa fisique. Lors vueil que il tiengne
sa voie Si loing que jamais ne le voie.




LA BIBLE AU SEIGNEUR DE BERZ


tienne Pasquier crivait en 1530 dans ses _Recherches de la France_ (I,
p. 419, 689): Nous eumes un Hugues de Bercy, religieux de Clugny, qui
fit la Bible Guyot... et quelques autres. Lesquels quelques-uns des
ntres ont voulu comparer  Dante, pote italien, et moy je les
opposerais volontiers  tous les potes d'Italie.

L'erreur d'tienne Pasquier, qui confond ici les deux Bibles de Guiot
de Provins et d'Hugues de Berz fut releve et rectifie ds le
XVIIIe sicle. Et c'est sous le nom du vritable auteur que la
Bible d'Hugues figure dans les _Fabliaux et Contes_ de Barbazan-Mon
(t. II, Paris, 1808), d'aprs le ms. 837 (fol. 261) du fonds franais de
la Bibliothque nationale[212].

La Bible d'Hugues a t, en outre, l'objet d'une notice d'Amaury Duval
dans l'_Histoire littraire_ (XVIII, p. 816).--M. Duval ne savait pas
grand chose de l'auteur. C'tait, dit-il, un homme du monde, qui vivait
dans la haute-socit de son sicle. C'tait aussi un crois; nul
doute, d'aprs ce qu'il nous apprend de lui-mme, qu'il ait fait partie
de l'arme des Croiss franais et vnitiens qui prirent Constantinople
le 18 juillet 1203. C'tait enfin un esprit mlancolique et tendre qui
dplorait,  la fin de sa carrire, les erreurs de sa jeunesse.--Le
rdacteur de l'_Histoire littraire_ conjecturait que la Bible d'Hugues
(du chtelain Hugues, comme dit un manuscrit), o il croyait
reconnatre plus de got et de dlicatesse que dans la plupart des
productions du mme temps, avait paru dans les dix premires annes du
XIIIe sicle, peu de temps aprs une autre _Bible_, celle de Guiot de
Provins. Hugues aurait emprunt  Guiot le titre inusit de son
ouvrage. L'_Histoire littraire_ n'ignore pas, du reste, que Hugues
(qu'elle appelle tantt Hugues de Bersie, tantt Hugues de Bersil)[213]
avait compos d'autres ouvrages: des chansons, en franais et en
mauvais provenal[214].

En 1866, un M. A. de Vertus soumit  la Socit historique et
archologique de Chteau-Thierry un Rapport sur les _Erreurs modernes
touchant l'origine de la versification franaise, dmontres par l'tude
des trouvres de notre localit_[215]. Parmi ces trouvres figure,
sous le nom d'Hugues de Brcy, l'auteur de la Bible. (Brcy est un
village de l'Aisne, dont, en 1866, M. de Vertus tait maire).

M. de Vertus s'exprime ainsi: Hugues de Brcy, n vers 1160 [?], se
croisa en 1192 [?]; il assista  tous les dsastres de CP. de 1200 
1205... Il fut le pote le plus srieux de son poque. A part quelques
chansons de jeunesse, tout est marqu dans ses productions au coin de
l'homme qui pense.--Si M. de Vertus a pu restituer d'une manire
certaine ce pote  la localit de Brcy, c'est, dit-il, parce que des
Brcy sont mentionns dans la _Chronique de More_ (d. Buchon, p. 31),
en ces termes: [Greek: O nte Berithie] au nombre des Champenois qui
demeurrent avec Villehardouin dans l'ancien Peloponse, aprs le dpart
de l'Empereur Baudouin pour l'Europe. Le savant Buchon, crit M. de
Vertus, a traduit [Greek: Berithie] par Brassy; mais la recherche du
pays des petits-fils de notre pote n'avait pas pour Buchon l'intrt
qu'elle a pour nous [!][216].

D'autre part, ds le commencement du XIXe sicle, la _Biographie
universelle_ de Michaud avait propos de voir, en l'auteur de la
Bible, un seigneur de Berz-le-Chtel, au bailliage de Mcon. M. P.
Meyer, au t. VI de la _Romania_, dsigna Berzy-le-Sec (Aisne) comme le
pays d'o le moraliste aurait tir son surnom. Il va sans dire qu'on l'a
appel aussi Hugues de Bze (de Bze prs de Dijon).

On sait aujourd'hui  quoi s'en tenir au sujet de toutes ces
hypothses[217].

       *       *       *       *       *

Jofroi de Villehardouin, racontant les origines de la quatrime
croisade, rapporte (au  45 de sa _Chronique_) que le marquis Boniface
de Montferrat alla au chapitre de Citeaux qui se tint  la Sainte-Croix
en septembre (14 septembre) 1201. L, il trouva un trs grand nombre
d'abbs, de barons et d'autres gens de Bourgogne: Aprs se croisa li
evesques d'Ostun, Guigues li cuens de Forois, Hues de Bregi li peres et
li fils...

Le _Cartualaire de Saint-Vincent de Mcon_ (Collection de Documents
Indits, 1864) mentionne de son ct,  plusieurs reprises, des
personnages nomms Hugues de Berz (_de Berriaco_). Le plus ancien,
contemporain de Louis VII, eut deux fils: Hugues II, n vers 1145, et
Gautier, qui fut archidiacre puis doyen du chapitre de Mcon. Hugues II
eut un fils, nomm Hugues, comme lui-mme. Cet Hugues II et son fils
Hugues III, n vers 1170, s'identifient certainement avec Hues de Bregi
li peres et li fils, ces chevaliers de Bourgogne dont parle
Villehardouin. Leurs domaines patrimoniaux taient  Berz-le-Chtel
(Sane-et-Loire). Il existe encore aujourd'hui un magnifique chteau
fodal en cet endroit[218].

On a enfin un certain nombre de chansons de la fin du XIIe ou des
premires annes du XIIIe sicle, dues  un chevalier bourguignon,
que les rubriques des manuscrits dsignent comme Hugues de Bregi. Ce
pote--le seul pote, ou peu s'en faut[219], de la rgion bourguignonne
qui soit connu  cette date--est assurment un des deux croiss de 1201,
le pre ou le fils.

Quelques-unes de ces chansons prsentent, du reste, des particularits
intressantes. La premire (_Ensi que cil qui cuevre sa pesance_) est
envoye  un certain Hugues de Saint-Denis, peut-tre le Hugues de
Saint Denise que Villehardouin mentionne ( 50), avec son frre
Gautier, parmi les croiss de l'Ile-de-France[220]. La quatrime, qui a
t souvent attribue au Chtelain de Couci, est clbre: elle a t
compose  l'occasion du dpart de l'auteur pour la croisade--pour la
quatrime croisade, comme il rsulte de l'envoi--et, parmi les
nombreuses pices de ce genre, aucune ne peint mieux, selon G. Paris,
les sentiments  la fois vrais et conventionnels qui se partageaient le
coeur des nouveaux croiss:

    Mout a croisis amoreus a contendre
    D'aler a Dieu ou de remanoir ci...

Ainsi l'auteur de la chanson tait encore amoureux, jeune par
consquent, lorsqu'il se croisa en 1201; c'tait donc, selon toute
vraisemblance, non le pre, mais le fils.

Cela pos, l'auteur de la Bible est assurment le mme que celui de la
quatrime chanson. Il se vante, en effet, d'avoir beaucoup voyag. Il a
t  Constantinople:

    Car je vi en Constentinoble      405
    Qui tant est bele et riche et noble,
    Vis dedenz un an et demi
    Quatre empereors, puis les vi
    Dedenz un terme toz morir
    De vile mort...

Le seigneur ou chastelain d'un certain ge qui crivit la Bible est
donc Hugues III, seigneur de Berz-le-Chtel, prs Mcon. En ce cas, la
Bible ayant t compose pendant l'ge mr, sinon sur les vieux jours
d'un homme qui avait environ trente ans en 1201, doit tre sensiblement
postrieure  cette date.

O fut-elle compose? Cela reste douteux. Il est probable que, comme
beaucoup de croiss de 1201-1202, Hugues de Berz le jeune passa de
Constantinople en Orient: c'est ce que semblent indiquer ses
rcriminations contre les franchises des maisons de l'Hpital et du
Temple dans les pays d'outremer (ci-dessous, p. 81). Mais on ne sait
rien de son itinraire. Le dernier renseignement que la Bible
fournisse sur son compte, c'est qu'il tait encore en Romanie  l'poque
de la bataille (15 avril 1205) o l'Empereur Baudouin fut vaincu et
captur[221].--Demeura-t-il, par la suite, en Orient? Revint-il en
Mconnais comme ses compatriotes et compagnons d'armes, Dalmase de
Sercey et Pons de Bussires, qui, ayant enlev dans le monastre de
Marie Priblepte, prs de Constantinople, l'insigne relique du chef de
saint Clment, la rapportrent  Cluni en 1206[222]? On l'ignore.

Il reste pourtant  tenir compte d'une dernire pice d'Hugues de Berz
qui, ne nous tant parvenue que par deux copies dues l'une et l'autre 
des copistes provenalisants d'Italie et provenalise par eux, a fait
compter jadis notre homme au nombre des troubadours, sous le nom d'Uc de
Bersie.

Cette pice se prsente sous deux formes assez diffrentes dans un
manuscrit du Vatican (texte publi dans l'_Archiv_ de Herrig, XXXIV,
403) et dans un manuscrit de Modne (texte publi pour la premire fois,
en regard du prcdent, dans la _Romania_, XVIII, 556).

Dans le manuscrit du Vatican, elle est prcde d'une note ainsi conue:
_N'Ugo de Bersie mandet aquestas coblas a Folqet de Rotmans per un
joglar q'avia nom Bernart d'Argentau per predicar lui que vengues com
lui outra mar._ Hugues de Berz s'adresse ici, en effet, au troubadour
Folquet de Romans, son beau doux ami, pour le prier de lui faire
compagnie outre mer. Il parle de Folquet comme ayant men avec lui
joyeuse vie pendant longtemps; ils savent bien, l'un et l'autre, que
chascun jour vaut pis; il est temps de s'amender et de bien faire:

    Bernarz, di moi Fouquet qu'on tient a sage
    Que n'emploit pas tot son sen en folie;
    _Que nos avons grant part de nostre eage
    Entre nos deus usei en lecherie_;
    Et avons bien dou siegle tant apris
    Que bien savons que chascun jour vaut pis;
    Por quoi feroit bon esmendeir sa vie
    Car a la an est fors de juglerie[223].

Le pote s'adresse ensuite au marquis de Montferrat, le protecteur de
Folquet, et lui adresse aussi des exhortations appropries:

    Bernarz, encor me feras un message
    Au bon marquis cui aim sanz tricherie
    Que je li pri qu'il aut en cest voiage,
    Que Monferraz le doit d'anceiserie;
    Que autre foiz fust perduz li pas,
    Ne fust Conraz, qui tant en ot de pris,
    Qu'il n'iert ja mais nul tens que l'on ne die
    Que por lui fu recovreie Surie.

Et voici l'envoi:

    Bernarz, di moi mon seignor au marquis
    Que de part moi te dont ce que m'as quis,
    Que j'ai la crois quim defent et chastie
    Que ne mete mon avoir en folie.

Dans le manuscrit de Modne seul, cet envoi est prcd d'une strophe
dont voici le texte:

    Ne ja d'aver porter ne seit pensis
    Que ses cosis l'emperere Freris
    N'aura assez, qui ne li faudra mie,
    Qu'il l'acuilli molt bel en Lombardie.

La pice est facile  dater approximativement si l'on considre comme
authentique la strophe du ms. de Modne. Le marquis Guillaume de
Montferrat avait prpar en septembre 1220 un trs bel accueil 
l'empereur Frdric II, son cousin, lorsque celui-ci traversa la
Lombardie pour aller se faire couronner  Rome. Il s'embarqua en janvier
1224 pour reprendre Salonique de Romanie, que les croiss avaient
perdue, grce  un subside de neuf mille marcs que Frdric lui fournit.
Nous sommes donc entre septembre 1220 et janvier 1224.--Dans cette
hypothse, toute la pice est fort claire. Hugues de Berz commence 
prendre de l'ge; or, la pice (voir le premier couplet) n'a
certainement pas t crite par un jeune homme. L'auteur est dans l'tat
d'esprit pessimiste et orient vers le repentir et la mort qui l'a dj
conduit depuis longtemps ou le conduira bientt  composer sa Bible:
Bien savons que chascun jour vaut pis...

Ainsi Hugues de Berz, revenu dans ses foyers, se serait crois de
nouveau aprs septembre 1220. Et tel serait le dernier vnement connu
de sa carrire.

G. Paris a soutenu une autre opinion qui interdirait ces conclusions, si
elle tait fonde; mais elle n'est pas, en vrit, soutenable. J'indique
en note ses arguments, et quelques-unes des rponses qu'on y peut
faire[224].

Quoiqu'il en soit, Hugues de Berz se montre, dans ses chansons et dans
sa Bible, crivain facile, assez agrable, encore que sans exprience
et parfois nglig. Ses souvenirs de Romanie et d'Orient et sa
dsinvolture d'homme du monde qui a beaucoup aim le sicle, qui l'aime
encore[225], le sauvent de la banalit.--La _Bible_ n'est, au demeurant,
qu'une esquisse rapide.

Il est trs fcheux qu'il n'existe point encore d'dition critique de
cet opuscule.

Les motifs qui donnent  penser que la Bible du seigneur de Berz a t
peut-tre envoye, non pas  un nomm Jacques, mais  Guiot de Provins,
ont t exposes plus haut (p. 38).

    Cil qui plus voit, plus doit savoir.      1

L'auteur a beaucoup voyag; il sait donc mieux que ceux qui n'ont jamais
boug de chez eux ce que vaut le sicle. Il sait que la vie ne vaut
rien.

    Se la joie durast toz jors      9
    Et n'est ire ne corous
    Et l'en ne pest enviellir,
    N'estre malade ne morir,
    Au siecle est assez deduit.

Mais l'pe de la mort est suspendue sur notre nuque. Elle est, la mort,
aux aguets comme celui qui vise par une archre, dissimul derrire le
mur. L'homme est comme un malheureux attach  un pilier et tenu en joue
par une arbalte qui ne manque jamais son coup. Vivre longtemps? A cause
des inconvnients de la vieillesse, on en vient, d'ailleurs,  har la
vie quand on vit trop longtemps. Et, tant qu'on vit, que de douleurs:
maladie, pauvret, prjudices subis, blmes et offenses; et ceux qui ont
le plus de biens, dvors par l'envie d'en avoir davantage! Il n'en
tait pas ainsi au temps jadis.

    Il soloit estre un tans jadis      79
    Que li siecles estoit jolis
    Et plains d'aucune vaine joie...
    Solaz de rire et de chanter
    Et de tornoier et d'errer
    Et de cors[226] mander et tenir...
    Por la gent assanbler ensanble.

En ce temps-l, les gens cherchaient  se faire plaisir; trahir,
tromper, dsaronner ses compagnons, voil maintenant, ce qui leur
plat. Et chacun se tient  l'cart. Ceux d'autrefois jouissaient ainsi
de la vie et ne se privaient point ncessairement pour cela du paradis;
ceux d'aujourd'hui sont tristes et n'chapperont point, sans doute, 
l'enfer pour autant; car msaise n'est pas vertu:

    Qar iriez, mornes et penssis,      127
    Puet l'en bien perdre Paradis,
    Et plain de joie et envoisiez[227],
    Mes c'on[228] se gart d'autres pechiez
    Le puet l'en bien conquerre aussi.

La faute d'Adam, commise pour une pomme malostrue, a eu pour
consquence la rdemption par les souffrances de Dieu sur la croix.
Aprs quoi, Dieu institua les trois Ordres dont se compose la socit:
les prtres, pour le servir; les chevaliers pour justicier; et les
laboureurs. Il commanda ensuite la chastet, la charit, la foi, la
pnitence et la confession. Il mit saint Pierre en pr Noiron ( Rome)
pour nous pardonner nos pchs...--Or, qu'est-il arriv? De nos jours,
l'institution du mariage, destine  garantir la chastet des laques,
est corrompue et fausse; les chevaliers, qui devaient protger les
menues gens contre les voleurs, ne pensent qu' les piller; les
paysans boutent ads la bone avant (dplacent clandestinement les
bornes pour s'agrandir aux dpens de leurs voisins). Le clerg mme
n'est pas exempt de ce dsir de pcher dont tout le sicle est
bestourn.

Quand les bons clercs d'autrefois virent ainsi briser la loi de Rome,
ils inventrent des remdes: l'un, l'Ordre des moines noirs; l'autre,
celui de Citeaux; d'autres les Templiers, les Hospitaliers, les nonnains
de diverses robes. Mais les Ordres eux-mmes en sont venus  ne plus
gure respecter les commandements de leurs Rgles.

Voil, par exemple, ceux du Temple et de l'Hpital. S'ils taient sans
convoitise et sans envie, on ne pourrait dire d'eux que du bien, car ils
exposent leurs corps au martyre pour dfendre le douz pas o vcut et
mourut Notre-Seigneur. Ils ont toutefois une franchise qu'en tout tat
de cause l'auteur tient pour diabolique: c'est  savoir que les
meurtriers et les larrons trouvent dans leurs maisons un refuge. C'est
au point que, en la terre d'outremer:

    N'ose pas batre uns chevaliers      273
    Ses serjanz no ses escuiers
    Que ne die qu'il l'ocirra
    Et qu'en l'Ospital s'enfuira
    Ou au Temple, s'il puet ainois.

De l, quantit de meurtres.--Les moines blancs aussi ont leurs mrites;
ils sont charitables; mais quelle avidit pour s'agrandir!

    Mes tant i a de mal mesl      290
    Que s'il pueent plain pi de terre
    Sor lor voisins par plet conquerre,
    C'est sanz merci qu'il en auront;
    Ja tort ne droit n'i garderont
    Ne piti, ne misericorde.

Les nonnains, de leur ct, se prpareraient des couronnes si elles
gardaient la chastet qui leur fut commande; mais

    Eles ont mesons plusors      301
    Ou l'en parole et fet d'amors
    Plus c'on ne fet de Dieu servir.

Toutefois, il faut passer condamnation l-dessus, car il y en a qui font
bien:

    Toutevoie fet a souffrir:      304
    Qar s'aucune mesprent de rien
    Il i a d'autres qui font bien.

Ceux de la Chartreuse, contents de ce qu'ils ont, sont un des Ordres du
monde o l'auteur trouve le moins de mal  noter, si on les juge, du
moins, aus oevres et aus semblanz. Les moines noirs, au contraire,
sont les pires de tous; c'est le plus failli des Ordres. Il y a
peut-tre un moine noir qui se conduit proprement sur quarante, ou sur
cent; et dans le grand monastre de Cluni, ils savent,  la vrit,
garder les apparences. Mais ceux qui sont disperss dans les prieurs, 
la campagne, se conduisent comme Dieu sait:

    Mes cil qui sont es priorez,      331
    Es mesons et es dianez[229],
    Mainent tel vie com Diex set.
    N'est merveille se Diex les het.

Tout cela n'est pas, du reste, une raison pour renier les Ordres. On y
peut bien sauver son me si Dieu vous donne le courage d'y entrer. Mais
il ne faut s'y rfugier qu'avec la ferme intention de bien faire.

L'auteur n'est ni clerc ni lettr; il ne s'en mle pas moins de
sermoner le sicle, parce qu'il le connat  fond. Mme, on doit l'en
croire mieux que les prtres et les ermites, qui n'ont pas son
exprience:

    Et si m'en devroit l'en miex croire      387
    C'un hermite ne c'un provoire;
    Car j'ai le siecle plus parfont
    Cerchi et ve que il n'ont.
    Et cil qui plus en cerche et voit
    C'est cil qui mains amer le doit,
    Car cil i trueve plus de mal
    Qui plus va amont et aval.

S'il croyait que la joie du monde pt durer toujours, il la
prfrerait  tout, car il l'a plus ame que nus, en son temps; mais
il sait maintenant qu'elle se dissipe comme un souffle. Qui aurait vu ce
qu'il a vu se fierait peu aux prosprits mondaines. N'a-t-il pas vu, 
Constantinople, quatre Empereurs mourir de vile mort en un an et demi:
l'un trangl, l'autre prcipit, le troisime dshrit et men en
captivit (ce qui est pire que la mort), le quatrime vaincu et tu en
bataille range[230]? Et tant d'autres braves qui ne se doutaient gure
qu'ils seraient bientt tus par les Grecs et les Comains[231], leurs
cadavres mangs des chiens, des corbeaux et des corneilles. D'autres
encore sont morts, qui disaient que s'ils avaient t l (aux combats o
les prcdents avaient pri), ils n'auraient pas perdu la journe;
ceux-l sont morts aussi, par la suite, et moins honorablement, sans se
dfendre; et ils l'avaient bien mrit, ces orgueilleux, pleins de
convoitise et de bobant au point qu'ils croyaient faire toute leur
volont sans l'aide de Dieu[232].--Lors de notre expdition, tout alla
bien d'abord, tant que nous fmes humbles vers Dieu.

    Tout aloit a nostre plesir.      449
    Et je vi sovent avenir
    Que li uns des nos enchauoit[233]
    Cent des lor, qui pris en avoit.
    Et, se il fust pour les cent,
    Il en fust blasms durement[234].

Mais, les ennemis vaincus, quand nous fmes plongs dans les richesses,
les meraudes, les rubis, la pourpre, matres des terres, des jardins,
des palais, aussi des dames dont il i en a ot molt de belles, nous
mmes Dieu en oubli et Notre-Seigneur de mme. Alors, Dieu nous punit:

    Tant com nous emes creance      469
    Nous aida Diex sans doutance;
    Et quant la creance failli
    Et la bone cheance aussi,
    Cil puet bien dire qui ce vi:
    _De si haut si bas_, sans respit.

Seigneurs, vous qui aimez ce sicle et qui en dsirez la joie, pensez,
pensez  la mort. A Mathusalem, dont vous n'atteindrez pas les annes. A
Jonas, qui, par crainte de la mort, s'enfuit pour ne pas aller  Ninive,
o Dieu l'appelait; aprs l'incident de la baleine, il eut conscience de
sa folie: on n'vite pas son destin; rien ne dfend contre l'horrible
fin  laquelle tous les vivants sont promis.

    Richece d'avoir ne de terre      627
    Que chascun be a conquerre
    Ne vaut noiant[235] contre la mort...
    Et cil qui plus l'auront am[236],
    Maintenant qu'il l'ont enterr,
    Si s'en part chascuns sanz demeure...
    Puis commence entr'aus li estriz[237]
    De sa terre et de son avoir
    Dont chascuns veut sa part avoir.

Et savez-vous ce que les hritiers font de l'hritage, quand ils l'ont?

    Sauces[238] vers[239] et chaudes pevres[240]      663
    Et robes plaines et forres
    En lieu de messes...

Il y a bien d'autres pchs que l'auteur n'a pas nomms: luxure, usure,
desmesure, etc. Ce sera grande merveille si Dieu a misricorde d'un seul
sur mille des pcheurs que nous sommes. Prenons donc garde de nous
prparer pour le Jugement, avant qu'il soit trop tard.

Le pch le plus inquitant, pour celui qui a crit ces vers, c'est
l'Amour. Car c'est pcher non seulement que de le faire, mais de penser
rtrospectivement, avec plaisir, aux amours passes et rompues.

    D'un pechi c'on apele Amor      739
    Me prent sovent molt grant paor,
    Qar il est pechiez de penser
    Et de l'uevre et du remembrer.
    Qar puis c'on a du tout partie
    S'amor de sa trs bele amie,
    Si s'en delite on plus sovent
    En remembrer son biau cors gent,
    Quant l'en ja pensser n'i devroit.

On peut aimer une belle dame ou une laide. Le pch est plus laid et
plus noir avec la laide; mais il est plus delicieux avec la belle, et
plus plaisant a remembrer par consquent. Il est donc plus facile de
se repentir du premier que du second. Mais qui se repent du second a
cent fois plus de mrite. Au reste, tous deux sont dtestables:

    Fols est qui l'un et l'autre fet:      766
    Car tels en est joianz et liez
    Qui puis en est toz tens iriez,
    Et la joie c'on i compere
    Devroit estre a chascun amere.

HUGUES DE BERZ, qui a tant cerchi le siecle a et la et en proclame
maintenant la vanit, sait parfaitement le cas que la plupart feront de
ses sermons:

    Tenront mes sermons a folor;      776
    Qar il ont ve que j'avoie
    Plus que nus d'aus solaz et joie,
    Et que j'ai aussi grant mestier
    Que nus d'aus de moi preeschier.

Il a fait certes mainte oiseuse, mainte folie, dans sa vie; mais il ne
laissera pas pour cela de s'essayer a bien dire et a bien trouver:

    ...Tels ne set conseillier lui      787
    Qui donc bon conseil autrui.
    Et seurquetout qui bien enseigne
    Sanblant fet qu'a bone fin viegne.
    Et je pri Dieu qu'il me lest fere
    Tel chose que je puisse trere
    Moi meismes a garison...
    Aiez de moi merci, biaus Sire,      807
    Et ne monstrez vers moi vostre ire[241].

La _Bible au seigneur de Berz_ se termine, comme on le sait dj (p.
38), par une apostrophe  un certain Jacques, que le rimeur appelle:
biaus frere, biaus amis et qui s'tait retir du monde. Il l'exhorte 
persvrer: Jacques a promis de s'amender; qu'il ne s'en repente point;
rien n'est plus dangereux que de rpudier ses bonnes rsolutions.

    JAQUES, por ce vous vueil proier      821
    Que servez Dieu de cuer entier
    Et que vous n'alez foloiant
    Ne cest vil siecle remembrant,
    Qu'il est puis du tout empiriez
    Desque vous en fustes esloingniez.
    Car cil qui plus l'aima[242] dit bien
    Et connoist qu'il ne vaut mais rien...




LE BESANT DE DIEU

PAR GUILLAUME.


Guillaume, l'auteur du _Besant de Dieu_, a pass longtemps pour un des
auteurs les plus fconds du moyen ge. Son oeuvre est, disait-on, trs
varie: il a cultiv notamment le roman, le pome allgorique, le pome
moral, et fait des fabliaux. Mais cela tient  ce que, comme il se
dsigne dans le _Besant_ par ces mots: Guillaume, uns clers qui fu
Normanz..., on lui a attribu d'office tous les crits contemporains
qui sont d'un clerc ou d'un normand nomm Guillaume. Or il a eu,
semble-t-il, beaucoup d'homonymes.

Guillaume li Normanz, qui rima le fabliau _Du prestre et
d'Alison_[243], et ce Guillaume, videmment au courant des choses
d'Angleterre, qui a mis son nom au fabliau _De la male Honte_[244], sont
peut-tre  distinguer l'un de l'autre. Mais le clerc Guillaume,
probablement picard, qui a ddi  un chef de clan cossais le roman de
_Fergus et Galienne_ (un des bons romans de la Table ronde), n'avait
rien de commun avec ce faiseur ou ces faiseurs de fabliaux, car sa
langue diffre de la leur. Et celui-ci,  son tour, ne doit pas tre
confondu avec Guillaume, le clerc normand, dont l'oeuvre certaine se
compose du _Besant de Dieu_, d'un _Bestiaire_, et de quelques autres
pices  tendances moralisantes (_Les Treis Moz_, _Les Joies Nostre
Dame_, _La Vie de Tobie_, etc.)[245].

La biographie de notre Guillaume n'est jalonne que de deux dates. Il a
compos son _Bestiaire_ en 1211 (peut-tre 1210)[246] et son _Besant_ en
dcembre 1226 au plus tt ou dans les premiers mois de 1227[3], comme il
rsulte d'allusions trs claires contenues dans ces ouvrages.

Aussi bien ne connat-on des circonstances de sa vie que ce qu'il nous
en apprend lui-mme.--Il tait clerc, clerc mari, avec femme et
enfants[247].--Il tait vers dans la connaissance du latin: ses crits
sont pleins de citations et de paraphrases, tacites ou dclares. Il
cite, en particulier, dans le _Besant_, avec l'criture sainte, le _De
miseria humanae condicionis_ du pape Innocent III[248], et l'vque de
Paris, Maurice de Sully (+ 1196), dont il avait entendu, ou lu,
les sermons bien connus[249].

Il vivait de ses diz, qu'il composait, comme ses pareils, pour des
amateurs, ses patrons. C'est ainsi qu'il fit le _Bestiaire_ pour sire
Raol, son seignor:

    GUILLAME, qui cest livre fist      4137
    En la definaille tant dist
    De sire Raol, son seignor,
    Por qui il fu en cest labor,
    Qu'il li a ben guerredon;
    Pramis li a e ben don.
    Ben li a covenant tenu[250]...

C'est ainsi qu'il crivit le pome _Les Treis Moz_ pour Alexandre de
Stavenby, vque de Lichfield et Coventry (1224-1238). Le thme de cet
opuscule, o il est question du _Besant_, est emprunt, comme plusieurs
passages du _Besant_ lui-mme, au _De miseria humanae condicionis_
d'Innocent III: il y a trois choses, trois moz, qui chassent l'homme
de sa maison: fume, degot (_stillicidium_), male moillier (_mala
uxor_)...

    Mustr m'a l'evesque Alisandre,
    Qui, autant com la salemandre
    Aime le feu e la chalor,
    Aime curteisie e valor,
    Que treis choses el siecle sont
    Que a home molt grant mal font[251]...

C'est ainsi qu'il crivit enfin sa Vie de Tobie  la requte d'un
prieur de Notre-Dame de Kenilworth:

    Le prior Guillemme me prie      23
    De l'iglise Sainte Marie
    De Keneilleworthe en Ardene
    Qui porte la plus haute pene
    De charit que nule iglise
    De tut le realme a devise,
    Que jeo li enromanz la vie
    De celui qui out non Tobie[252]...

Guillaume tait Normand: il le dclare  plusieurs reprises:

    Li clers fu nez de Normandie      34
    Qui auctor est de cest romanz.
    Or oz que dit li Normanz[253].

Et sa langue est le dialecte de la Normandie continentale.--Il est, du
reste, plus que probable qu'il passa une grande partie de sa vie en
Angleterre. Bien d'autres rimeurs normands, franais ou picards
l'avaient fait avant lui, qui n'ont pas non plus, pour autant, abandonn
la manire de parler en usage dans leur pays.

Avant 1227, notre Guillaume avait versefi en romanz des contes et
des fablels, matire vaine et profane[254]. C'est sur ce tmoignage
que les anciens rudits s'appuyaient pour lui attribuer _Fergus_ et les
fabliaux dont n'importe quel Guillaume s'est dit l'auteur; ils
concluaient mme que l'auteur du _Besant_ devait tre au dclin de sa
carrire quand il l'crivit, puisqu'il n'avait pas toujours t si
difiant. On ne peut aujourd'hui que regretter la disparition de ces
contes (le _Bestiaire_ except) et de ces fablels[255].

       *       *       *       *       *

A frquenter la socit anglaise, Guillaume, l'auteur du _Bestiaire_ et
du _Besant_, avait pris des allures plus indpendantes que la plupart
des clercs du continent. Il se permettait d'exprimer trs librement sa
faon de penser sur les vnements du jour. Dans le _Bestiaire_, il
s'tonne hautement de l'interdit nagure jet par le pape sur le royaume
de Jean Sans Terre, et se permet de blmer,  cette occasion, l'une et
l'autre cour:

    Ceste ovraigne fu fete noeve      10
    El tens que Philipe tint France.
    El tens de la grant mesestance
    Qu'Engleterre fu entredite,
    Si qu'il n'i avoit messe dite
    Ne cors mis en terre sacre...
    Tote ceste chose trespasse
    GUILLAME, qui forment s'en doelt,
    Que n'ose dire ceo qu'il voelt
    De la tricherie qui cort
    E en l'une e en l'altre cort...[256]

L'Interdit avait fait dserter les glises par la noblesse anglaise;
celle-ci trouvait, d'ailleurs, son profit, comme le constate Guillaume,
 ces dplorables incidents:

    Li plus de la chevalerie      2723
    Plus qu'en une mahomerie[257]
    N'i[258] entrassent a cel termine...
    Por l'aveir que il gaaignoient
    De l'Eglise, que il gardoient,
    Erent li plus halt a devise
    Contre la pais de Sainte Eglise[259].

La page du _Besant de Dieu_ o Guillaume s'lve, non sans loquence,
contre la Croisade albigeoise est depuis longtemps clbre, et  bon
droit. Voir plus loin, p. 108.

       *       *       *       *       *

Le _Besant de Dieu_ n'a t conserv que par un seul manuscrit, le ms.
fr. 19525 de la Bibliothque nationale de Paris, qui contient aussi les
Treis Moz, la Vie de Tobie, avec d'autres opuscules de l'auteur, et
qui parat avoir t excut en Angleterre au commencement du XIVe
sicle. Il a t assez correctement publi par E. Martin (_Le Besant de
Dieu von Guillaume le Clerc de Normandie_. Halle, 1869, in-8). Cf., sur
cette dition, G. Paris, dans la _Revue critique_, 1869, II, n 143, et
K. Bartsch, dans le _Jahrbuch fr romanische und englische Litteratur_,
1870, p. 210.

M. A. Schmidt a trs soigneusement tudi les procds de style et les
lieux-communs familiers  Guillaume (qui sont les mmes dans toutes ses
oeuvres authentiques). Voir les _Romanische Studien_, IV (1879-80), p.
510-521; cf. H. Seeger, _Ueber die Sprache des Guillaume le Clerc de
Normandie_ (Halle, 1881).--On va voir que l'auteur du _Besant_ est un
crivain assez adroit, quoiqu'il ignore absolument l'art d'ordonner ses
penses, et qui a de l'nergie. Mais il est assurment excessif de
qualifier, comme on l'a fait, cette nergie d'admirable et le pome
de beau[260].

       *       *       *       *       *

Guillaume, un clerc de Normandie, qui a versifi en roman contes et
fablels profanes, fole et vaine matire, tait un samedi soir dans son
lit. Il pensait  la vanit du sicle,  sa condition prcaire:

    E pensa qu'il aveit enfanz      96
    E sa moiller[261] a governer,
    E ne lor aveit que doner
    S'om ne li donout por ses diz.

Il pensait aussi  la parabole vanglique des Noces: tait-il prt pour
les noces de l'poux, s'il y tait convi? Il pensait enfin  la
parabole du Talent: qu'avait-il fait du besant (c'est--dire du
talent) que Dieu lui avait confi? Il eut honte de lui-mme et rsolut
d'crire un pome pour exhorter au mpris du monde et  l'amour de Dieu.

Cela se passait peu de temps aprs la mort du roi Louis (VIII)[262], qui
tait all hors de son pays pour chasser les Provenaux et conqurir le
Toulousain. Il est mort, maintenant, ce puissant roi:

    En poi d'hore devint charoine[263];      179
    E de la langue e de la loigne[264],
    Del ns la ou il fu plus bel,
    Firent li verms[265] tut lur avel[266].

C'est merveille que l'homme ne se soucie pas davantage de savoir d'o il
vient, o il va.

L'homme nat de la salet, dans la douleur, plus faible que les faons
des btes. Il grandit, et abuse aussitt des dons de Dieu:

    Donques s'orgoillist et estent.      281
    A sa jolivet[267] entent
    E si guerreie Damned[268]
    De ceo que il li a don.
    Se il est fort, si velt combatre
    Por son povre veisin abatre.
    S'il est sages, si velt plaider
    Por autrui terre guaaigner.
    S'il est biaus, si velt faire amie...
    La femme son prosme[269] ou sa fille.
    Ne se preisera une bille
    Se il tost n'en a vint ou trente
    Ou chascun jor une de rente...

Et puis il meurt, en gnral impnitent. Voil le cadavre hideux:

    Les eulz[270] tornez, gole bae,      331
    N'a donc ami qui moult nel he[271]
    E qui n'ait frion e poour
    D'estre od lui sul[272] a un jur.

Quant  l'me, elle aura  rpondre au jour de la rsurrection. Car le
corps ressuscitera; ne croyez pas que ce soit pour rire:

    Ceo ne tenez mie a gabeis!      360

Il est tonnant que les hommes se laissent aller, comme ils font, 
cder aux ennemis de leur salut: l'Ennemi proprement dit (le diable);
celui que chacun a soz sa chemise; et la vaine gloire du monde[273].

Le corps, ce misrable corps, dit:

    ...Sire, gardez mei      429
    Que jeo ne aie faim ne sei![274]
    Cuchiez me bien e en biau lit
    E me faites tut mon delit!
    Vestez mei suef et sovent!
    Tant com vus estes en juvent
    Me faites ceo que jeo desir!
    Asez avrez uncor leisir
    De faire vos oblacions,
    Genes e afflictions...

Le monde insiste:

    ...Faites, biau sire,      447
    Tut ceo que vostre char desire!...
    Querez avoir, querez richesce;
    En aner[275] pensez tut dis!
    Querez vus[276] autre paradis
    Que seeir en tel palefrei?...
    E de mangier ces beals mangiers
    E de bevre ces vins d'Angiers
    Et d'aveir cele meschinete[277]
    Qui uncore est pucele nette?
    Demandez vus[278] autre solaz
    Que de gisir[279] entre ses braz?...

Il faudrait lutter contre les tentations. Et d'abord par la dite:

    Qui l'amegrie [la chair] e la tient basse      495
    Fole volent li trespasse
    Plus tost que quant ele est en gresse.
    Cil la mestrie[280] qui l'abesse
    E li acore son avel[281]
    Com l'ostrioer[282] fait son oisel.

Autre recette: se jeter dans l'eau froide quand on ressent fole
chalor. Mais hlas, ce n'est pas ainsi que l'on agit d'ordinaire.

Si j'tais  la cour du roi, en beaux atours, admis  manger prs de lui
et  coucher en sa chambre, s'il me disait tous ses secrets, et que
j'abandonnasse ce bon matre pour aller servir un vilain, lequel me ft
garder ses boeufs, charrier son fumier et me battt en rcompense,
serais-je fond  me plaindre? C'est comme les femmes: il en est qui ont
deux amoureux: l'un les honore, l'autre les honnit, et elles prfrent
le ribaud, qui les bat, au beau bachelier courtois[283]. De mme,
l'homme entre Dieu et le Diable. Que d'tranges aberrations!

    Grant merveille a ici entur.      568

Le cas des clercs est le plus surprenant de tous. Car ils entendent la
glose et tout le texte de la lettre, et ils ne sont pas plus empresss
que les autres aux Noces du Seigneur. L'auteur s'abstient toutefois de
gnraliser:

    De tuz clers ne parroc jeo mie[284].      584
    Plusors demainent povre vie
    Por bien faire e por bien aprendre...

Il ne doute pas qu'il y ait de bons reclus et de bons chanoines. Mais il
voit aussi des clercs bien rents qui emploient l'argent  tort et 
travers.--Lorsque quelqu'un s'est hauss par symonie ou par pech
jusqu' avoir un vch en garde, il ne songe plus qu' thsauriser; il
abuse du droit qu'il a de se faire hberger gratis:

    A grant borse faire entendi      640
    E manga en ses priories
    E en ses povres abeies
    E od cels qui ostels li durent[285]...
    E donc mena sa roncinaille[286]
    E trestote sa garonaille
    Qui as ostels firent dangier[287].
    Et quant vint apres le mangier
    Si volt chescun d'els aveir don,
    Neis[288] le plus petit garon:
    L'evesque coupe ou palefrei
    E chascun clerc anel en dei[289].

Alors que, s'il voyageait  ses frais, il se serait content de deux
somiers (btes de charge) et de quelques serviteurs[290].

Les subordonns des vques ne valent pas mieux qu'eux, d'habitude:
juges concussionnaires; collectionneurs de bnfices, qui font servir le
patrimoine du Crucifix  l'entretien de leurs familles; prtres avides,
pour qui la cure des mes n'est qu'une mtairie  exploiter:

    Arcediacres e diens[291]      674
    E officiaus les maiens[292]
    Qui as chapitres sont les sires,
    Qui consentent les avoltires[293]
    Les causes jugent e terminent
    E as loiers[294] prendre s'enclinent,
    Les fornicacions cunsentent,
    Les povres chapeleins tormentent,
    Justice vendent e dreiture[295].

           *       *       *       *       *

    E les persones que feront[296]
    Qui les riches iglises ont
    Treis ou quatre en une province?
    Que diront il devant le prince
    Qui lor femmes avront peues[297]
    Des granz rentes qu'il ont eues,
    E mari filles e fiz
    Del patrimoine au Crucefiz?

           *       *       *       *       *

    E les prestres parroisserez
    Qui au prendre sont tut dis prez,
    Qui les confessions receivent
    Des doloros que il deceivent,
    E lor enjoingnent les anuels,
    Et des messes et des trentels[298]
    Pernent les deniers avant main,
    E lor pramettent que demain
    Le servise comenceront...
    A ferme pernent les autels
    Plus por les morz que pur les vis.

Les rois, ducs, comtes et autres grands seigneurs sont  peine moins
aveugles. Leur grand dfaut est d'aimer trop la guerre, sans avoir gard
aux misres qu'elle entrane pour les petits. Il n'est, du reste, de
guerres lgitimes que les dfensives o l'on combat pour son pays (v.
815), et celles contre les Sarrasins.--Ce qui manque aux princes, c'est
la piti. La plupart sont des tyrans pour les peuples, qu'ils font
corcher vifs par leurs baillis.--Aussi bien, ils sont riches, et la
convoitise est le vice naturel des riches:

    Li riche volent aveir tot.      863

Inconvnients des richesses. Historiettes et paraboles vangliques qui
l'attestent: Il est plus difficile  un chameau...; le ladre qui
attend  la porte les miettes du banquet; etc.

Mais les pauvres ont aussi leurs dfauts[299], et particulirement
dplaisants:

    Car il ne prenent mie a gr      1115
    Lor sofreite e lor povret,
    E sont felons e envios
    Et mesdisant e orguillos
    Et plains d'envie et de luxure...
    [Tosjors] li est avis por veir
    Que se il puet del riche aveir,
    Coment que seit, n'est pas pecch.

Entendez-les se lamenter:

    .....Sire Deus,      1147
    Por quei nos feistes vu tels
    Q'oncques biens temporals n'emes?
    A male hore conceu fumes!

Et que dire de l'ouvrier, habile de ses mains, mais sans conscience, qui
travaille moiti moins qu'il ne devrait pour le salaire convenu?

    A tierce dit que il est none      1134
    E a none que il est nuit,
    E si tost com il puet s'enfuit.
    Ne li chaut, mes que il receive
    E que il manguce ou qu'il beive
    En la taverne ou el bordel[300]...

Revenons maintenant  la misre de la condition humaine, dont il a dj
t question. Car on ne saurait trop recorder d'exemples pour montrer
combien ce bas monde est vil.

    Nus nesson tuz povres e nuz      1307
    Sanz escience e sanz vertu.
    Plusors nessent si malostru,
    Si hidos e si cuntrefaiz
    E si bouz e si contraiz,
    Si horribles, si bestornez,
    Que c'est grant honte qu'il sont nez...
    Honte en ont peres e parenz
    E en parolent plusors genz.

Il y a, cependant, des individus qui sont beaux et bien aligns,
grands et fournis. Se comportent-ils comme les arbres, qui produisent
de bons fruits? Qu'est-ce qu'ils produisent? Des myrrhes, des aromates,
des encens, des baumes, des gommes, des onguents: girofle, garingal,
gingembre, zdoaire, cannelle, cumin, poivre? Pas du tout.

    E que est ceo que vient del home?...      1356
    Jeol vus dirrai en meie fei[301].
    Ne sont pas chastaignes ne noiz
    Mes ceo sont lentes e pooiz[302].
    Tel est le fruit qu'il selt porter[303].

Il n'y a pas l de quoi se vanter. Encore moins de ce que deviennent les
meilleurs mets quand ils ont pass par le canal digestif. Guillaume
s'appesantit ici sur l'ignominie des diverses scrtions de la machine
humaine pour aboutir  cette conclusion: tant de puanteur est-elle donc
compatible avec tant d'orgueil?

Le temps passe, et c'est la vieillesse avec son cortge abominable
d'infirmits:

    Le chief crolle, les dez porrissent...      1422
    Li put l'aleine e tut le cors...

En rsum, tout est vanit, et cela seul mrite qu'on y travaille de
s'assurer la grce de Dieu.

Ses invectives contre l'orgueil conduisent ensuite l'auteur  rappeler
la parabole du Semeur. C'est Dieu qui a sem le froment et le Maufez
(le diable) l'ivraie dans le vaste champ de ce monde. Quand Dieu sema
l'humilit, l'autre sema l'orgueil et la flonie. Quand Dieu sema la
chastet, l'autre sema la lecherie (la dbauche) et la luxure. Quand
Dieu sema l'amour, l'autre sema l'ire, la rancoeur, la haine, l'envie
durable. Et ainsi de suite.

Les semences du diable ont cr et multipli au point que le froment de
Dieu est touff et vers sous cette moisson parasitaire.

Le mal aurait dj conquis la terre entire, n'tait le Chastel as
puceles (Patience, Humilit), qui, depuis le commencement du monde,
tient en chec la forteresse d'Orgueil.--Aumne est la portire du
Chastel as puceles; Largesse y fait fonction de snchal; Honneur,
Joie, Courtoisie et Sobrit servent aux tables. Paix et Foi, qui
gardent le chteau, font corner et guetter aux crneaux. C'est Chastet
qui fait les lits...--Dans la cit d'Orgueil, au contraire, la portire
est Flonie. Escharset[304] est cuisinire. Gloutonnerie a la cave en
charge. C'est Fausset qui tient les plaids... Etc.--L'Orgueil est
rpandu partout. Mais il prtend notamment  la seigneurie de France.
Guillaume ne manque pas de rappeler,  ce propos, le lieu commun clbre
que ce pre de tous les vices a mari trois de ses filles en Angleterre:
Envie, Luxure et Ivresse[305].

Aprs ce dveloppement symbolique, nouveau dpart:

    De la misere vus ai dit      2059
    Dont el ventre sa mere vit
    Li emfes[306] qui naist a dolor...

Mais l'auteur est un peu essoufl. Il s'arrte, cette fois,  considrer
les crmonies du baptme: les enseignes que le prtre baille 
l'enfant relev des fonts.

    Une vestere novelle      2099
    E en sa main une chandele...
    Son parein qui des fonz le prit
    Li fist doncques l'autel beiser.

Il invoque ensuite le secours du Ciel en faveur de la nef de saint
Pierre, c'est--dire de l'glise, insubmersible sans doute, mais
prsentement ballotte par la tempte. Seigneurs, obissons au pape, qui
nous conduit vers le salut:

    Il nus deit a tuz comander      2265
    Que nus aidon a amender
    La nef e trestut son ateivre[307],
    Que il ne nus estoece beivre[308]
    De la mer qui est mult amere...
    Obeir devon a saint Pere[309].

Malheureusement l'quipage de ladite nef n'est pas compos d'une manire
irrprochable:

    Jeo m'esmerveil, jeol vus afi,      2302
    Mult durement que nostre mestre
    Soefre en la nef tele gent estre...
    ..... ses collaterals,
    Ses boteillers, ses senescals,
    Ses diacres, ses chapelains
    Qui tut ads ovrent les mains
    Et les ungles a cels plumer
    Qu'il deivent conduire par mer.

De la personne du pape personne ne doit mdire, pas plus que du ciel
lui-mme. Mais les cardinaux qu'il envoie dans tous les royaumes de la
terre comme pacificateurs s'acquittent mal de leur office. Que font-ils,
en effet?

    Les riches iglises conquerent      2361
    E les riches evesquiez querent
    A lor nevoz, a lor parenz...
    Mult aiment la blanche moneie
    E plus icele qui rogeie[310]...
    E lessent, quant il s'en revont,
    Ceo dit aucun, de lor semence...

Lorsque deux princes sont en discorde, Rome devrait enqurir pour
connatre et redresser les torts. Elle ne doit pas, au sens de
Guillaume, si un de ses enfants a err et se dclare repentant, envoyer
brusquement contre lui son fils an pour le confondre comme on l'a vu
faire en ces derniers temps.

    Quant Franceis vont sor Tolosans      2395
    Qu'il tienent a popelicans[311]
    E la legacie romaine
    Les i conduit e les i maine
    N'est mie bien, ceo m'est avis.
    Bons e mals sont en toz pais...

Voil plus de quarante ans que le tombeau du Christ est retomb entre
les mains des Infidles, et les chrtiens se dchirent entre eux, au
lieu d'aller le dlivrer. Comment s'en justifieront-ils, quand Dieu
tiendra son grand Conseil? Que leur dira Notre Seigneur?

    Que dirra il a ces Franceis      2484
    Qui si preisiez[312] chevalers sont,
    Qui par devant croizer se font
    Sovent contre ces Aubigeis[313]?
    Il a plusors de ces Franceis
    Qui autretant a blamer font[314]
    Come font cil sor qui il vont.

Il est trange que Rome s'occupe de pareilles besognes et ne prenne pas
garde  sa honte. Et quelle honte? Une poigne de Chrtiens s'taient
nagure empars d'une belle cit--Damiette--par o nous avions l'entre
en Babiloine et en Egypte. Nous l'avons perdue, cette cit, par la
faute du lgat qui dirigeait notre ost. Quelle piti de voir un clerc 
la tte des chevaliers!

    Mes alt[315] li clers a s'escripture      2556
    E a ses psaumes verseiller[316],
    E lest aler[317] le chevaler
    A ses granz batailles champelz.
    Et il seit devant ses autels!

Guillaume, s'il tait pape, ne se consolerait pas d'un tel chec jusqu'
ce qu'il et pacifi et runi tous les chrtiens autour de lui pour les
mener  l'assaut de Jrusalem. Et il profite de l'occasion pour lancer
une vhmente exhortation  la croisade. Aller  la croisade, la
vraie--celle de Terre Sainte--c'est la meilleure manire, pour les gens
d'armes, de faire fructifier leur besant.

Mais quelqu'un demandera peut-tre: Qu'est-ce que signifie ce besant?.
C'est le talent de la Parabole. Malheur  qui n'a pas fait rapporter
d'intrts au capital que son matre lui a confi, mme s'il ne l'a
point dissip.

   --Sire, veiz ici ton besant      2720
    Trestut entier e bien gard.--
    E li sires respont: Par D,
    Tu n'es bon sergant ne feeil[318]...
    Hors de ma maison t'en irras...
    Car less as, par felonie,
    A multiplier mes chatels[319].

Chacun de nous a reu un don de la bont divine: prouesse, ou
puissance, ou vertu, ou avoir, ou sens, ou loquence; et qui nglige de
s'en servir commet le crime de striliser le besant de son seigneur.

L'auteur, qui a reu grce de faconde, de langue delivre et aperte,
ne veut pas s'exposer, quant  lui, au sort du serviteur maladroit ou
infidle. Il ne se lassera point de parler pour prcher le mpris du
monde.

Considrez, je vous prie, la moisson spirituelle que vous vous tes
prpare jusqu' prsent. Elle est nulle, n'est-ce pas? Or, quelle
souffrance de comparer sa misre  la prosprit d'autrui! Ce sentiment
si pnible, Guillaume l'a prouv:

    Jeo ne vus sai dire a nul fuer[320]      2865
    L'ennui que j'ai e au cuer
    Aucune feiz, quant jeo veeie
    Que mon voisin aveit grant meie[321]
    E bl assez a la seson,
    E jeo n'aveie a ma maison
    Une glene ne un espi...

La misre est due le plus souvent  la paresse. Mais, cependant, pas
toujours. Car le revenu du travail dpend de la qualit du fonds qu'on
cultive et du genre de travail qu'on fait:

    En malveise terre e en vaine      2887
    Pert fol laboreor sa paine,
    Car il n'en cuelt fors espineiz
    E orties e joinceieiz[322]...
    L'un est oisos, l'autre travaille,
    Mes nient en lieu qui li vaille.
    Ces dous chaitis[323] de faim morront.

Sachez donc que la vigne qui rcompense le mieux la peine qu'on prend
autour d'elle, c'est la Vigne du Seigneur.

Parabole des ouvriers de la onzime heure. Mais sommes-nous  la onzime
heure? Le monde est-il prs de sa fin? Le bon vque de Paris, Maurice
[de Sully], avait signifi  Guillaume la rponse  cette question; et
Guillaume la rapporte en ces termes:

    Tant com li jorz a plus dur      3065
    Al hore qu'il est avespr
    Envers ceo qui est a venir...
    Autresi aveit dur plus
    Li mondes, quant Deus vint ces[324],
    Envers ceo que puis en i a.

Il ne faut pas spculer, d'ailleurs, sur l'indulgence cleste, figure
par la parabole. Ne dites pas: Je me repentirai plus tard. Songez au
danger de mort subite. Il est dj tard. Soyons prts.

    Fols sumes qui tant atendon.      3174
    Mus avon desc'[325] a midi
    E de si qu'a none autresi[326]
    E desq'a releve basse.
    E veon que tut le jor passe
    E qu'il nus faut e qu'il nus fuit...

Parabole de l'Enfant prodigue. Le sens en est clair. Le pre de la
parabole, qui a deux fils, c'est Dieu omnipotent. Son fils an, qui l'a
longtemps honor et servi, ce sont les Juifs. Nous sommes le fils cadet,
d'abord irrespectueux et prodigue. Jsus-Christ est le veau gras,
sacrifi pour notre retour. Depuis notre retour, notre frre an se
tient  l'cart...

    Ore atent li chaitif dehors      3565
    E nus avum les granz tresors,
    Les besanz son pere en baillie...

On peut entendre encore qu'il y a parmi nous une foule d'enfants
prodigues qui, depuis l'ge de quinze ans, ont quitt le ventre de
Sainte Eglise pour choir en la profonde mer des vices. La maison
paternelle leur est ouverte,  ceux-l; le Pre leur tend les bras:

    Seignors, or nus en porpenson!      3691

Le pome de Guillaume finit par un acte de foi et par l'assurance que
l'auteur n'a rien dit dont il ne soit persuad:

    Bone gent, ausi Deus m'at!      3665
    Jeo crei ceo que jeo vus ai dit...
    _Amen_.




CARIT, MISERERE


Il n'existe pas moins de trente manuscrits qui renferment les deux
pomes moraux, ou romans, intituls _Carit_ et _Miserere_ (sans
compter cinq autres copies du _Miserere_ seul). C'est la preuve que ces
ouvrages ont joui jadis d'une popularit exceptionnelle. Cette
popularit est, du reste, atteste par d'autres tmoignages. Deux potes
nerlandais du XIIIe sicle ont entrepris successivement la
traduction du _Miserere_. Plusieurs rimeurs franais du XIVe sicle,
l'auteur de l'_Exemple du riche homme et du ladre_, chanoine de La
Fre-sur-Oise, et Gilles li Muisis, abb de Saint-Martin de Tournai, ont
cit ces pomes avec loges. Le chanoine de La Fre les dclare
incomparables:

    J'en trais le Renclus a tesmoing...
    Nul autre a lui je ne compare
    De bien faire, dire et diter
    Coses pour gens bien pourfiter[327].

L'abb Gilles aurait voulu les lire tous les jours de sa vie:

    Des viers dou Renclus que diroie?
    Que moult volentiers, se pooie,
    Les liroie trestous les jours.
    En chou seroit biaus li sejours[328].

D'autres, comme Baudouin et Jehan de Cond, se sont certainement
inspirs de _Carit_ et de _Miserere_, sans les citer.--En 1360, la
ville d'Amiens ne crut pas pouvoir mieux faire, comme cadeau, que
d'offrir au roi Charles V un exemplaire des deux romans.

       *       *       *       *       *

L'auteur tait connu au moyen-ge sous le nom que lui donnent le
chanoine de La Fre et l'abb Gilles: le Renclus (ou Reclus). C'est le
titre qu'il se donne  lui-mme dans l'_explicit_ du _Roman de Carit_:

    Or vuelle li vrais rois des chius CCXLII
    Estre merchiables et pius
    Vers moi k'on apele RENCLUS
    DE MOILIENS.....

C'tait donc un de ces solitaires qui, comme, de nos jours, les moines
bouddhistes de la secte Nying-Ma, au Thibet, se laissaient enfermer
dans une cellule maonne, garnie d'une seule fentre, pour y mener, en
gnral jusqu' leur mort, une vie de pnitence et de prire.... Les
vignettes de plusieurs manuscrits des deux romans, ajoute M. van Hamel,
reprsentent [l'auteur sous la figure d']un moine blanc assis dans une
recluserie construite en briques rouges et entoure d'un jardinet.

Moilliens, o vivait le Reclus, est sans doute Molliens-Vidame,
aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Amiens, dont le
prieur tait jadis un des bnfices de l'abbaye de
Saint-Fuscien-au-Bois.

Un des manuscrits des deux romans, du XIIIe sicle, conserv nagure
 la Bibliothque de Turin, offrait un renseignement de plus. Au-dessous
du dernier vers de _Carit_ (qui ne comportait dans ce ms. que 241
strophes au lieu de 242), on lisait: Cy fenist li romans de _Carit_,
lequel fist dans Bertremiels, li renclus de Morliens, qui jadis fu
moines de Saint-Fuscien el bos... Cette note autorise  penser que le
Reclus s'appelait Barthlemi[329] et qu'il avait t moine 
Saint-Fuscien avant de se faire emmurer.

Ses propres ouvrages fournissent, sur le compte de l'auteur, quelques
donnes complmentaires.--Il n'tait plus jeune lorsqu'il composa
_Carit_; il ne s'attendait mme plus  vivre longtemps (LXXXVII, I;
XLIII, II).--Il tait lettr, en latin et en roman. Il connaissait la
Bible, les _Vit patrum_. Il cite le _quo semel est imbula recens_
d'Horace. Il cite des fables, des historiettes et des proverbes
populaires, des thmes de fabliaux.--Il n'tait certainement pas exempt
d'amour-propre littraire. Il sait que ses invectives lui ont attir et
lui attirent l'animadversion des fous (_Carit_, CXLIX, CL); mais peu
lui en chaut; il est fier de son indpendance. Il se connat des
envieux qui plucheront son livre pour y trouver aucun mot dont il
puissent mesdire; mais il s'estime au-dessus de la contradiction
(_Carit_, CCXLI):

    Li envious en mesdira;
    Mais ja prodom mal n'en dira
    Ne ja rien n'i contredira,
    Car il n'i a ke contredire.
    Als, vers! Dius vous conduira
    Et sages hom s'en deduira
    Ki de bons dis se set deduire.

A quelle poque crivait le Reclus? Aprs la canonisation de Thomas de
Cantorbry et de Bernard de Clairvaux, puisqu'il considre ces
personnages comme des saints, c'est--dire aprs 1173-1174. Il a
entendu parler de l'hrsie des Albigeois (_Carit_, XXIII, 6-12); mais
il ne fait aucune allusion aux croisades diriges, soit contre ces
hrtiques (1207-1208), soit contre les Infidles. Le roi de France qui
rgnait de son temps avait un royaume sensiblement plus grand que celui
de son aeul (_Carit_, XXXVI, 4-6)[330].--Dans _Miserere_, qui est trs
probablement postrieur  _Carit_ (puisqu'on y relve une allusion
assez claire  ce pome), il est question de la terre ki enkiet en
baillie de roi enfant (CCXII, 8-9); mais c'est, peut-tre, une allusion
sans porte  la maldiction de l'Ecclsiaste.--Un minent rudit a
conclu de ces donnes (on n'en a pas d'autres), que la composition du
premier roman du Reclus pouvait tre fixe au commencement du rgne de
Philippe-Auguste, entre 1180 et 1190. Mais il parat vident que c'est
par erreur. La mention brve, mais trs significative, des Albigeois
(dont il n'tait gure question dans le Nord de la France au
commencement du rgne de Philippe-Auguste), celle des agrandissements
rcents du royaume (si considrables sous Philippe-Auguste), et
subsidiairement l'allusion aux rois-enfants, tout concourt  faire
penser aux premires annes de Louis IX[331]. Et rien, par ailleurs, ne
s'oppose  l'adoption de cette hypothse. La langue des deux romans est
le picard qu'on parlait pendant le premier tiers du XIIIe sicle.

       *       *       *       *       *

Le Reclus de Molliens a eu la chance de trouver, de nos jours, un
diteur excellemment prpar  sa tche et trs consciencieux en A.-G.
van Hamel. Il n'y a gure de pome moral du moyen ge qui ait t aussi
bien trait,  ce point de vue, que _Carit_ et _Miserere_. L'dition,
dfinitive, de M. van Hamel (_Li romans de Carit et Miserere, du
Renclus de Moiliens_. Paris, 1885, 2 vol. in-8) a paru dans la
Bibliothque de l'cole des Hautes tudes (Fascicules LXI et LXII).

On ne peut que s'associer, en gnral, aux apprciations de l'diteur
sur le style et la valeur historique et littraire des oeuvres de
Barthlemi.--Ce qui distingue surtout le Reclus parmi les moralistes du
moyen ge, c'est, en premier lieu, sa strophe de douze vers
octosyllabiques sur deux rimes (disposes suivant le schma _aab aab bba
bba_), qui est aussi celle des clbres _Vers de la mort_ d'Hlinant,
moine de Froidmont, composs entre 1194 et 1197; il est vraisemblable
qu'Hlinand et le Reclus ont t des premiers  s'en servir: elle a t,
depuis, fort  la mode (vraisemblablement grce  eux)[332]. C'est, en
second lieu, son got dcid pour les jeux de mots assonancs et les
allitrations[333]. C'est enfin une certaine dextrit  manier les
images et  les mler, sans trop nuire  la clart[334]. Le Reclus est
un homme de lettres fort expert, qui le sait, s'y complat et s'admire.
De l, ce que sa verve a parfois d'un peu factice. Mais il avait de la
verve: il avait une incroyable provision de synonymes et une
merveilleuse facilit  ressasser sa pense; c'est, du reste, la raison
de son succs. Mais il tait passionn et vivant, ce qui est rare chez
les faiseurs de tours littraires.

M. van Hamel ajoute: Ce qui diminue pour nous l'intrt de ses
ouvrages, c'est qu'il moralise plus qu'il ne critique, et que, dans ses
diatribes contre les moeurs du temps, il reste trop dans les
gnralits; on voudrait retrouver dans ses pomes la socit de son
poque; on n'y trouve, sauf dans un paragraphe sur la toilette des
dames, que des travers qui sont de tous les temps et de tous les
pays... Il y a quelque exagration dans ce dernier trait. S'il est vrai
que le Reclus est souvent plus intressant par la manire dont il dit
les choses que par les choses qu'il dit, nul n'est en droit d'affirmer
que, sur la socit de son poque, il ne nous apprend rien.


CARIT

Il plat  l'auteur de dire bons dis pour les bons cuers que
l'exemple des bienfaisants excite  bien faire. Qui se ressemble
s'assemble.--Tous les hommes ne sont pas pareils. Li cuer sont de
divers metal.

    Dont vient chou ke uns hom someille      II, 10
    Au moustier et li autre veille?...
    De chou ki me plaist autrui poise.      III, 4
    De chou dont je plour chil s'envoise[335];
    Car cascuns en son sens habonde...

Mais les mchants sont plus nombreux que les bons; et les plus grands de
ce monde sont les pires. Nous ne vivons plus maintenant comme vivaient
nos anciens. Sainte glise elle-mme est dgnre: on y met le fol en
caiere[336] et les plus senss aux derniers rangs. Foi manque, Charit
faiblit.

O Charit, o es-tu? L'auteur a, par maintes jornes, cherch 
dcouvrir son sjour. Il l'a cherche chez la gent laie et chez la
gent lettre; il a pens qu'elle s'tait peut-tre rfugie chez les
moines, encartre chez les renclus qui ont choisi les plus dures
voies du salut. Il a t la chercher  Rome; car on lui avait dit que le
pape romain n'agissait, jadis, que d'aprs ses conseils. Mais, Charit,
tu n'es plus l:

    Mais tu n'i fus k'une saison;      VIII, 5
    Car on te mist a la foriere
    Par conseil d'une pautoniere[337],
    Ch'est Covoitise, la boursiere[338]...

Certes, le pape en personne est au-dessus de tout reproche[339]. Mais
ceux qui sont autour de lui font souvent blmer sa personne. Nul
pauvre ne se prsente  sa porte sans s'attirer des coups. Les portiers
de sa cour ne font bonne mine qu' ceux dont ils esprent argent ou
ventre:

    Ne puet povres en court entrer      X, 1
    S'il ne se veut faire fautrer[340]
    Mainte teste i a on fautre...

Il est all chez les cardinaux et les a trouvs mercenaires, eux aussi;
c'est mme  leur exemple que les petits fonctionnaires de la Curie ont
pris l'habitude de se faire graisser la patte.

    Li sire a son serf sa maniere      XII, 10
    Et le dame a se camberiere[341]
    Se costume emprient[342] et empose.

Graisser la patte! Cette expression remet en mmoire l'historiette de la
bonne vieille nave  qui l'on avait conseill d'oindre la paume de son
avocat et qui prit l'avis  la lettre. L'auteur raconte cette
historiette qui a t souvent, au moyen ge, mieux raconte que par
lui[343].

A Rome donc tout est sec: les gonds des portes, les langues des gens de
justice. Tout demande  tre graiss. Et il y fait chaud; la graisse
fond vite; il faut la renouveler souvent.

    Ho, fius d'ointiere[344], maus Romains!      XX, 1

Le pote est all ensuite en Toscane, en Pouille, en Hongrie, en Grce,
 Constantinople. Il a vu les Allemands, les Saxons, les Lombards et la
grasse Bologne qui enseigne  esquiver les lois. A propos de Bologne, il
dploie toutes les ressources de sa virtuosit  accumuler les jeux de
mots en assonances:

    ..... La crasse Bouloigne[345],      XXII, 5
    Ki aprent a bouler[346] des lois,
    Et ploie les plais en tans plois[347]
    K'ele ploie les tors en drois.
    Tant ret[348] pres les plais et reoigne
    Par sa langue li Boulenois,
    Tort vent por droit par son genglois[349].

Il a vu les mdecins de Salerne. On lui a cont ensuite des Albigeois,
qui ont reni Dieu et leur baptme. Il les laissa l et poussa sa pointe
jusqu' Fineposterne (cap Finistre). Charit n'est pas non plus en
Angleterre, depuis la mort de saint Thomas [de Cantorbry]. La loi des
estrelins (sterlings) prvaut dsormais dans ce pays et aussi en
Irlande, en cosse, en Danemark, en Frise, en Hollande, en Flandre, etc.

    Ho! Carits, Normant, Breton,      XXVI, 1
    Poitevin, chil dusk'au perron
    Saint Jake, en terre de Galisse,
    Espaignol et chil d'Arragon
    Ne sevent de toi nis[350] le non.

Il n'a trouv Charit ni  Venise, ni en Terre-Sainte, ni en Bourgogne,
ni en Champagne. En France, peut-tre? car les Franais sont gent de
mout grant pris, et leur beau nom vient de frankise. A Paris?

    De toute Franche est kis[351] Paris;      XXVII, 10
    Se de Carit n'est floris
    Ja mais ou querre ne le sai.

C'est en France qu'il faut s'arrter pour examiner  fond l'tat de la
socit.

Et d'abord, le roi. Suit l'numration des devoirs des rois en laborieux
jeux de mots assonancs:

    Rois, chil est bons rois ki bien roie[352]      XXXI, 1
    Les drois et met a droite roie[353].
    Rois, tu ies rois pour droit roiier.
    Ki roiera se rois desroie?
    Drois rois est ki son regne aroie[354]
    Et les desrois[355] fait aroiier...

Dans ce tableau, rien qui ne soit trs gnral et, par consquent,
banal. Il est observ, cependant, que le roi de France qui rgne
maintenant doit tre d'autant plus soucieux de ses devoirs que son
royaume est plus larges et empens qu'au temps de son aeul (XXXVI,
4). Sa dignit est la plus honorable du monde aprs celle du pape; que
le titulaire n'en conoive pas d'orgueil. Le vilain qui vit de lait
aigre et de pain d'orge plein de paille est plus en sret que le roi,
car il a moins de responsabilits: _Plus sers est vuis cars ke
plains_[356].

L'auteur ne peut pas s'occuper de toutes les conditions en dtail. Aprs
avoir parl du roi, il s'adresse donc, en bloc,  tous les seigneurs,
qui portent l'pe chevaleresque, pour leur adresser des conseils.
Qu'ils ne perdent pas de vue le symbolisme de cette pe:

    L'espe dist: Ch'est ma justise      XL, 6
    Garder les clers de Sainte Eglise
    Et chiaus par cui viande est quise[357]
    Dont li siecles est garisans.

Il y a l des appels  la piti dont l'accent parat sincre:

    Tu ki des lois tiens le droiture,      XLVII, 1
    Quant avient si gries[358] aventure
    Ke damner t'estuet par besoigne
    Un home por se forfaiture
    Et destruire le Dieu faiture,[359]
    Sois discrs en tel essoigne[360]...
    Ke piets au cuer te poigne!
    El caitif[361] conois te nature
    Ke tu fais morir a vergoigne.

           *       *       *       *       *

    Toi le convient amer et pendre:      XLVIII, 5
    Amer por chou qu'il est tes frere
    Pendre por chou ke il est lere[362]....

Chevalier, dfends les pauvres; venge Boiliaue [le pauvre] de Boivin
[le riche]:

    Quant jugiere son cuer n'aploie[363]      LII, 1
    Au povre ki vers lui souploie
    Por chou que en son sac[364] palist,
    Et dou rougevestu fait joie,
    Chou poise moi k'il ne roujoie
    Tant ke li fus fors en salist.
    Uns tius miracles mout valist[365].

           *       *       *       *       *

    Juges, quant tu vois en la toie      LIII, 1
    Court[366] le povre ki se tristoie,
    Di: Jou voi la un Diu eslit...
    Chiaus cui li mondes ne festoie
    Cuides tu ke Dius les oublit?[367]

Passons maintenant aux clercs, en commenant par les prestres
parrochiaus. Ici, quarante-sept strophes commenant chacune par le mot
_Prestre_.

    Prestre doit ads[368] pres ester      LVI, 1
    Et preus et pres de soi prester
    A tous chiaus ki mestier en ont[369]...

Ces quarante-sept strophes ne contiennent gure que des exhortations
vagues  donner le bon exemple, sur le thme:

    Ki sera vrais se tu ies faus?      LXIII, 11
    Ki fera bien se tu mal fais?

           *       *       *       *       *

    Prestre, se maus ies, ki ert[370] bons?

Voici le portrait du bon prtre:

    Prestre, governe par raison      LXIX, 1
    Toi, te maisnie et te maison!
    Et tes taisirs[371] et tes parlers
    Soit temprs[372] et sans mesprison
   --Tu dois estre dou caperon
    Tous ordens dusk'es sollers[373]--
    Et tes sers et tes esters[374]
    Et tes venirs et tes alers
    Ne souffist pas toi estre bon
    A Diu, s'au monde bons n'apers[375].
    Prestre, se lais hom est tes pers,[376]
    N'as pas de bont grant foison.

Les diverses parties du costume ecclsiastique sont ensuite passes en
revue; chacune a une signification symbolique, que le clerc ne doit pas
perdre de vue: l'amict, l'aube o le manke estrainte, estroite as
mains, la ceinture, le fanon (ou manipule), l'tole, la
chasuble[377]. L'amict enseigne  garder sa bouche de mdire et de
mentir et de glouter; l'aube  garder ses mains pures (or, il y a
plus d'une manire de se salir les mains):

    Prestre, mius vaut te main perir      LXXVIII, 1
    Ke ordoiier d'ome ferir[378],
    De fol tast ne de caroler,[379]
    De tremeler[380] ne de hellir[381]...
    Cui on voit tel mestier amer
    On nel doit prodome clamer,
    Mais plus en fait prestre a blasmer...
    Prestre, tu n'as droit en vener[382].
    Prestre, te mains de kiens[383] mener
    S'ordoie et del oisel tenir.

La ceinture met en garde contre la luxure; le fanon qui pend au bras
est le souvenir historique du tersour (c'est--dire de la serviette)
que les moissonneurs portaient jadis pour essuyer leur sueur:

    Prestre, fai le droit dou fanon;      LXXXIV, 5
    Il doit te suour essuer.
    Dont laboure dusk' au suer![384]

Mais il y a sueur et sueur. Toute sueur n'est pas la sueur du sang que
saint Thomas de Cantorbry a verse pour la justice:

    Prestre, jou ai mout ve ans;      LXXXVI, 1
    Ne vi dous prestres sanc suans.
    Por coi remaint ke sanc ne suent?
    Por coi? Covoitise puans
    A fait tous les prestres truans;
    En messonant deniers tressuent[385]...

Le prtre est le moissonneur des mes. C'est grand pril pour le peuple
des lacs lorsqu'il se permet de choisir le champ de ses travaux, de
l'essayer et de l'abandonner s'il ne lui rapporte pas assez. Le prtre
qui agit de la sorte rappelle le joueur de briche[386], qui essaye sa
briche avant de s'en servir, en disant:

    ..... Je l'ensai[387];      XC, 6
    Se bele me saut, jel prendrai,
    Et se che non, je le lairai[388].

Prtre, fous sont ces chevaliers qui hassent tant la pauvret qu'ils
vont aux tournois a la descouverte, c'est--dire sans quipements
convenables, [pour essayer de gagner leur vie][389]. C'est le mme
genre de folie, pour un prtre, de se perdre soi-mme, crainte de perdre
des rentes: Mius est perdre rente ke soi.

L'auteur s'en prend, aprs cela, aux abbs et aux vques, en suivant
toujours sa mthode, qui consiste  extraire le sens (XCV, 11) des
noms latins ou vulgaires.--Abb, qui jadis as rompu le festu au
monde (CIII, 2), et que les honneurs ont chang, Satan t'entrane dans
la male maison, o l'on n'entend, pour toute musique, que des cris de
Wai, wai! pousss sur le ton aigu. Qui jette le poisson hors du
vivier, et le moine du clotre, le tue. Tu es sorti du clotre pour
recevoir cette crosse recourbe par o Satan t'entrane  sa suite.
Pourquoi te nommes-tu abb si tu n'es pas toujours en ab (aux
aguets)? On te doit appeler gab. D'ailleurs, abb signifie pre:

    Abbes qui laidist[390] et coureche      CVII, 9
    Autrui sanle cat ki esproe[391]
    Et pour esgrater tent le poe[392].
    Crueus pere est ki ses fius bleche.

Il appartient  l'abb, comme  un bon pre, de rapeler les cuers
fuitius[393] de ses fils qui sont en mme temps ses frres. Mais il ne
doit pas, pour autant, consentir  tout ce qu'ils font, car il est
prpos  l'ordre.

La crosse de l'vque est, comme celle de l'abb, droite en la hampe,
courbe au sommet, pointue en bas pour tre fiche en terre. Elle dit
donc: Atrai, adreche, argue (attire, redresse, pousse).

    Eveskes, abb, vous argu      CXV, 1
    Dou baston courbe, droit, agu.
    S'au baston ne vous conforms
    Vous desservs estre batu.

L'vque a aussi une espce de heaume, sa mitre. Elle a deux cornes qui
signifient l'un et l'autre Testament[394]. Il doit donc tre bien lettr
et savoir comment l'ancienne loi prfigure la nouvelle.

Prlats, aboyez  plein gosier contre le loup qui menace vos troupeaux.
Mais en tout mon tans, observe l'auteur, peu trouvai kien qui aboiast
a voie vraie. Chiens muets, vous tes, en vrit, des loups:

    Mal kien[395], lou estes devenu...      CXX, 12
    Lasses berbis, cris, bels
    A Diu: _Miserere nobis_.

L'auteur commence  dsesprer de dcouvrir l'asile de la Charit
puisqu'elle n'est pas chez les pasteurs, moins pasteurs que marchands.
Toutefois, il y a encore quelque chance de la rencontrer. Chez les
moines. Le monde, c'est l'aire; les gens du monde, c'est la paille; le
clotre, c'est le grenier; et les clotriers (les moines), c'est la
graine. Voil du moins ce que l'on se plat  penser.

    Moine, Dius vous a messons.      CXXXI, 6
    Dou monde fors vous a glens.
    En son grenier vous a mens...
    Bon grain, el grenier vous tens;
    Gards ja mais ne revens
    Au monde remboer vos pis.

Large chaussure, large corone, larges manches, tel est le costume du
cloistrier, d'aprs la Rgle. Mais beaucoup de moines prfrent des
pointures troites, dont on les blme  juste titre. A juste titre, car
dont vient mauvais contenanche, se cuers folie ne pensoit? Ces pieds,
chausss trop troit, sont l'indice d'un coeur coupable. La cointise
(l'lgance) des cloistriers de nos jours fait mal  l'auteur, com de
boivre vins enaigris. Petites semelles, courtes manches, courtes
coteles tmoignent assez de la confusion des pensers de ceux qui les
portent. Et cette cuisine qui sent la graisse! Et ces lits aussi bien
pars que celui de Bele Aelis! O vieux Benoit, antique Augustin! on
lit vos rgles latines; mais les enfreindre ne fait pas peur. De nos
jours, les cloistriers courtent leurs robes; ils ont l'air d'cuyers
et de turpins[396]. On dirait qu'ils sont de l'Ordre du chien Courtin, 
la queue coupe. Les anciens fondateurs, ces vieux loukepois
(avale-pois) mangeaient des oeufs les jours de fte; ceux
d'aujourd'hui ne ddaignent ni poissons, ni oiseaux, ni porc, ni
boeuf[397].

    Li viel moine, li fill Folain      CXLVII, 1
    Et fill Durant, le dur vilain,
    Se soloient es bos[398] logier,
    Et haire et lange a gros pelain[399]
    Vestir et de vermine plain...
    Li nuef de lor dos enlangier[400]
    N'ont cure, mais bien enlingier[401]
    Se sevent come castelain...

Si Charit n'habite pas chez les gens constitus en dignit o l'on
s'attend  la trouver, elle est peut-tre chez les petites gens. Il
faut voir. Mais que le peuple menu ne se figure pas rencontrer, dans
le pote, un flatteur. Les fous,  qui il a dclar la guerre,
prtendent qu'il les laidoie. Sa manire est de dire la vrit  tout
le monde. Il n'a jamais pu s'empcher de dire la vrit:

    Gens petites, pules[402] menus,      CL, 1
    Vols vous aprendre mon us?
    Ainc voir dire ne refusai;
    Por voir dire a vous sui venus.
    Je sui anemis devenus
    As fous por chou ke tel us ai...
    Ainc n'en poi estre retenus.
    Nis quant me vie pertusai[403]
    Por chou me bouke n'esclusai[404]...

Ouvriers de la terre qui peinez nuit et jour, inscrivez donc dans votre
coeur les paroles du Reclus.

Si vous vous proccupez autant de l'me que de nourrir le corps, c'est
bon; sinon, vous tes coupables: vous prfrez les biens transitoires
aux biens durables. Charit ne conclut pas de pareils marchs. Elle est
plus habile que tous les marchands, cochons (cossons, revendeurs) et
cochonnesses du monde...

En quel genre Charit fait-elle des affaires? Eh bien, voici: il y a une
grande cit, sur une haute montagne; un malheureux (Satan), s'y tant
rvolt contre son seigneur, entrana avec lui une partie de la
population; il fut chass, alors le seigneur mit en vente son hritage.
Pour repeupler l'endroit dvast, il appela les pauvres  l'exclusion
des riches. Charit se dpouilla de ce qu'elle avait pour tre admise,
en tant que pauvre,  l'acqurir...

Les riches s'tonneront peut-tre d'entendre dire qu'ils sont ainsi
frapps d'ostracisme. Mais c'est le Seigneur qui l'a voulu. Nanmoins,
expliquons-nous. Pas d'intransigeance en cette matire[405]:

    Tu, cui mi dit sanlent oscur[406],      CLXVII, 1
    Or entent quand cler les escur...
    Se povrets te fait per
    Par coi on monte au mont ser,
    Je ne di pas k'il ne te loise[407]
    Bien, se tu vieus, avoir ricoise[408]...

Pour tre riche, un homme n'est pas ncessairement pire s'il est
compatissant, gnreux, exempt d'avarice. Pas de fausse interprtation,
s'il vous plat, de ma pense:

    Clerc et lai ki orrs ches vers,      CLXX, 1
    Se il sont a vos mours divers,
    Gards ke aisil[409] ne verss
    Avoec le bon vin ke je vers.
    Ne me pignis[410] pas a envers
    Ne le droit poil ne reverss!

Le Reclus n'a pas invent de nouvelles lois; ce qu'il conseille a t
fait par les vierges saintes, les martyrs, toiles de la terre, dont les
images sont peintes et les reliques conserves dans les glises.--La
plus brillante de ces toiles est la Vierge Marie, qui a chass du nid,
plum et pel le geai (Satan), dont Adam et ve avaient t victimes. A
son cole maints et maintes ont appris  tirer au geai, comme
Marie-Madeleine...

Le souvenir de Marie-Madeleine est associ  celui de la Passion. C'est
pourquoi le pote se laisse aller  enfiler l'histoire de Judas et des
douze aptres, qu'il numre et compare successivement  des nues, 
des vents,  des tonnerres,  des mdecins,  des boeufs,  des
snateurs,  des pierres  aiguiser,  des buisines (trompettes),
etc.--Pensons au jour du Jugement, o chacun sera jug par quelqu'un de
son ordre: les chevaliers par les saints Maurice, Sbastien et
Hippolyte; les moines par Benoit, Bernard et Antoine; les vques par
Martin, Nicolas et Remi.

    A cascun li justes jugiere      CXCVIII, 5
    Fera son jugement entier
    Par les homes de son mestier.

Ces dveloppements ents les uns sur les autres forment une longue
parenthse au bout de laquelle on a un peu perdu de vue les
enseignements que l'auteur a promis aux pauvres. Pour renouer l'ordre
des ides, il suppose, brusquement, que les pauvres l'interpellent:

   --Maistre, ki tant nous espontes[411],      CXCIX, 1
    Je ne di pas que tu nous mentes
    Ne jou de rien ne te desdi.
    Mais je vuel savoir ke tu sentes
    De chiaus qui vont les dures sentes:
    Se chil cui Dius bat cascun di[412]
    Seront rebatu; chou me di.
    Che sont chil enferm, chil mendi.
    Il sanle de ches gens dolentes
    Ke Dius onkes n'i entendi.
    Ki n'acata ne ne vendi
    De quel marki paiera ventes?[413]
   --Et ki ricoise a encarki[414]      CC, 1
    Et si grans pars a emparki
    De terre, bien sera venus
    S'il a dou chiel autel marki...
    Dont est Dius cousins devenus
    As gros, et si het les menus!

L'auteur rpond que Dieu ne hait personne, mais qu'il tondra deux fois
la brebis qui ne lui a pas d'abord abandonn sa toison de bon gr.
Imitez plutt Lazare:

    Povres, or pense sagement      CCIII, 1
    Ke Dius par son fort jugement
    Ne pregne a toi double tonture.
    Ton premier viaurre[415] largement
    Done a Diu!...
    Ladres[416] soffri mainte pressure;
    Ore est en assoagement[417].

Riches et pauvres, imitons Job, qui sut aussi bien user de la fortune
que de la misre, et qui nous jugera tous. Patience et abstinence,
suivant le cas: _Povres souffrans, rikes donere_.

Autre objection  prvoir:

   --Maistre, tu as dures paroles      CCXV, 1
    Contre nos cars[418], ki tant sont moles.
    Car tu nous vas trop pres dolant[419].

Rponse: _Asnes bien batus s'esvertue_. Tu n'as pas assez battu ton ne,
c'est--dire ta chair, toi qui parles ainsi. Sainte Agns tait de
chair, comme toi. loge de sainte Agns, patronne des petites filles.

    O! quele joie de ces floretes      CCXVIII, 11
    Ke gele ne puet froer[420]!

Mais nos fleurs  nous, hlas, glent, car nos courtils sont sans
clture, et balays par la bise. Les vices pratiquent dans nos murs des
brches qui livrent passage  des courants d'air mortels pour les
fleurs. Et notamment l'ivrognerie: ivresse, semblable  la mort! La
solitude (_V soli!_) et le tte--tte de l'homme et de la femme (car
les bois sans forestier ne sont pas srs) sont  peine moins dangereux.

    Fame soule[421] est trop desgarnie.      CCXXIV
    Se hom i vient, ele est honie
    Et li hom est ausi honis.
    Il ont mout tost honte banie.
   --Dis moi, hom ki sans compagnie
    Sous a soule[422] fame venis,
    Quieus[423] ele, quieus tu devenis.
    Tu t'en vantas, quant revenis,
    Ke le besoigne fu fornie...

Suivant l'opinion du sicle, il y a moins de honte pour l'homme que pour
la femme  pcher. Tel n'est pas le sentiment de Reclus.

    Hom, ki fame deshonoras,      CCXXVI
    Ausi ies tu deshonors...
    Plus ies ke fame a Diu despiz      CCXXVIII
    Dessavours et awapis[424]:
    Tu dessers a estre escopis[425].

Ceux-l sont sages, par consquent, qui s'abritent contre les trop
grandes chaleurs, sous l'ombre du mariage.

En fin de compte, Charit n'est nulle part. Elle a d se retirer,
probablement, dans cette magnifique cit sur la montagne dont il a t
question plus haut, o elle s'est assure une place, et o chacun de
nous doit tendre.

Le pote estime qu'il est temps de finer sa rime; non parce que la
matire lui manque: s'il avait le sens et le pooir ncessaires, il
parlerait indfiniment sur ce thme.--Il termine par des exhortations.
Courage! il est encore temps:

    Quant clers dit au vespre sa prime      CCXXXVI
    N'est pas tous perdus ses labours.
    Fous! encor pues avoir secours;
    Mais haste toi...

Lecteur, qui liras ces vers, contiens-toi selon Charit; la loi de Dieu
ne demande rien de plus.

    Selonc Carit te contien,      CCXL
    Ainsi bien te consilleras.
    Fous est ki en chest val[426] voit rien
    Dont il aint mius[427] avoir un Tien
    Ke en cler mont dous[428]: Tu l'aras.


MISERERE

_Miserere mei, Deus!_ L'auteur s'est trop longtemps tu et abstenu de
blmer les maux qu'il a vus. Il va rompre le pain de sa parole  ceux
qui en ont besoin. Il sait fort bien que, comme les malades prfrent au
pain les pommes sures, les fous n'aiment rien moins que l'on les
castoie. Lorsqu'ils voient qu'on s'apprte  les prcher, ils filent,
pour aller avec leurs pareils. Mieux vaut, pourtant, convertir un
pcheur sur mille que de laisser aller les choses, sans agir. Se taire,
c'est consentir.

    Se cheste uevre a fin mettre puis      VII, 1
    Bien en porra naistre bons fruis.

D'o vient l'homme, o est-il, o va-t-il?--Il vient d'Adam, qui nous a
tous perdus pour une pomme: chose tonnante, du reste, de la part d'un
homme si fort et si subtil.

    Por le pere sont serf li fil...      XI, 4
    Las! autrui pekis nous assome.      XIII, 4

L'homme vient du paradis. Il est dans une valle de larmes. O va-t-il?
cela dpend; libre  lui d'opter entre le ciel et l'enfer.

Ou bien encore il vient...; ne disons pas d'o: jetons un voile. Il
_est_ un sac plains de fiens, qui se vide et se remplit tout le temps.
Et il _sera_ viande de vers. Tout cela n'est pas brillant.

Heureusement il est permis de recouvrer la condition dont Adam et ve
nous ont fait dchoir, en se mettant au service de Dieu. Service
aimable, malgr les tribulations qu'il comporte, comme l'histoire des
martyrs Laurent, Vincent, tienne, Andr, etc., le fait bien voir.
Ceux-l, soit dit en passant, n'ont pas prch seulement par parole.
Dis sans fait n'tait pas leur cas. Or, dit sans fait, c'est moulin 
une meule, soulier sans semelle, faulx sans tranchant; c'est la chanson
de burelure.

    Quel merveille est s'on croit petit      XXXI, 1
    Le preekeour, quant il dit:
    Jens, et il est saous?

Cependant l'indignit du prdicateur ne devrait pas dtourner de suivre
ses conseils: Creons au dit, et au fait non.

Il faut choisir entre le service de Dieu et celui du monde. Le monde
ressemble au saule, cet arbre strile, ki verdoie en fuelle sans
fruit; au saule, emblme de deuil, dont on fait des chapeaux aux
veuves:

    N'est pas por nient ke j'ai ve,      XXXVIII, 1
    Quand fame a son ami[429] perdu
    Ke on li fait de sauch capel[430]...

Autre sanlanche (similitude). Ta fille est demande en mariage par un
homme qui a une grosse fortune mobilire et par un autre qui possde
grand hiretage. Lequel choisiras-tu?

    Hiretages ne puet movoir,      XXXIX, 8
    Mais muebles est cose volage.

Or le monde fors mueble n'a rien; l'hiretage de Dieu est solide.

La Parabole vanglique du mauvais riche fournit un exemple des suites
qu'entrane le service du monde, lequel ressemble beaucoup au service du
ventre. Exemple pouvantable pour les riches, rconfortant pour les
pauvres:

    Trop prent kier les biens temporaus      LI, 4
    Chil ki sans fin perist por aus.
    Et li povres, cui on despit[431],
    S'il set despire chest despit,
    Rois est dou chiel, car Dieus le dit.

Il ne convient pas d'aproprier a soi les biens que Dieu a crs pour
tout le peuple communment. Mauvais riche!

    Cuides ke Dieus te doinst les fruis      LIV, 2
    De la tere por toi soul paistre?
    Tu as en ton grenier tant muis,
    Et li greniers ton proisme est vuis[432]
    Ki n'a ses enfants dont repaistre
    Dont il a sis ou set en l'aistre[433].
    Por chiaus fist Dieus tant de biens naistre
    Ki fameillent devant ten huis.
    Trop en gaste te panche flaistre[434].
    Tu rendras raison au grant maistre
    Ki la part as povres destruis.

Cela remet en mmoire  l'auteur une anecdote. Il y avait une fois un
homme dur, qui n'avait piti de personne. Il rva un jour qu'il tait
prs d'un verger plein de beaux fruits mrs, dont la porte tait
verrouille; il avait faim. Il appela tant que quelqu'un vint. Il
demanda  entrer, pour manger des fruits. Impossible, dit le jardinier:

    Sans congi de segnor ne doit      LIX, 1
    Li serjans estendre sen doit
    A cose k'il ait en baillie...

Ces entes appartiennent  des gens prvoyants qui les ont plantes,
chacun la sienne, pour le temps de disette probable, o ils seront seuls
 avoir des fruits.--L-dessus, le rveur s'veilla, et, appliquant sa
cogitation  ce rve, il comprit les inconvnients de l'avarice. Il se
convertit pleinement:

    Chil ki onkes mais n'ama prestre      LXIV, 4
    N'onkes mais confs ne vout estre,
    Puis servit Dius mout volentius.

L'aumne, toutefois, n'est valable que faite avec des mains nettes et de
l'argent bien acquis. On n'a pas le droit de dpouiller l'un pour vtir
l'autre. Et ceux-l seuls ont les mains nettes qui ne sont pas hommes
de sang, suivant la dfinition de l'criture, c'est--dire en tat de
pch mortel.

Ici, l'auteur ne sachant plus bien o il en est aprs tant de
dveloppements  tiroirs, expose, d'aprs le prophte Malachie (I, 6),
comment Dieu veut tre honor.--Il aborde ensuite l'numration des
pchs les plus honteux.

L'orgueil, d'abord. Orgueil de science ou de force, ou de beaut, ou de
naissance, ou de dignit, ou de fortune. Il n'y a pas l de quoi, au
sentiment du Reclus, tant mouvoir le grenon (remuer les moustaches).

    Garde cui tu as en desdain!      LXXX, 4
    Frans hom, ki m'apeles vilain.
    Ja de cest mot ne me plaindroie
    Se plus franc de moi te savoie.
    Ki fu te mere, et ki le moie[435]?
    Andoi[436] furent filles Evain.
    Or ne di mais ke vilain soie
    Plus de toi, car jou te diroie
    Tel mot ou trop a de levain.

Tous ces couplets contre l'orgueil sont traverss d'une forte
inspiration dmocratique, videmment sincre.

    Orguellous, pris ies a ton las.      LXXXII, 1
    Quant... d'autrui bienfais quiers te glore.
    Quant de ten bon pere parlas
    Et de rien resanl ne l'as
    Ch'est a ten ues[437] hontouse estore...
    Le bien k'il fist en sen tempore
    Te mauvaistis pas ne restore...

Et vous, qui vous enorgueillissez de votre beaut... La beaut est un
don de Dieu. Vous y aidez, pourtant, parfois. Il en est qui en achtent
les ingrdients chez le merchier (le _general storekeeper_) et qui se
peignent la mchoire comme l'on peint une planche ou une statue de
marbre:

    Ausi com li potiers sen pot      LXXXVIII, 4
    Fist Dieus cascun tel com li plot.
    Wai cheli, soit blanke, soit noire,
    Ki por soie biaut aoire[438]
    Se paint come image marmoire[439]!

Il en est qui vont dans l'enfer  cause de l'orgueil que leur chevelure
leur inspire. Mieux vaudrait pour eux que la teigne leur ronget le cuir
et l'os jusqu' la cervelle. L'usage s'est rpandu, de nos jours, mme
chez les clercs, d'une certaine coupe de cheveux en queue de malard
(canard sauvage). Clercs, vous abandonnez Dieu lorsque vous talez ce
viaurre (cette toison) que l'on vous rogna jadis en chantant _Dominus
pars_ [_hereditatis mee_].

Et les toffes de couleur! La toilette; les girones ou tranes des
robes, qui balaient l'ordure. C'est grand dommage que ces dames, qui
donnent tant de soins  leur queue, n'en aient pas une naturelle. Saint
Martin, qui coupa son manteau, n'en usait pas de la sorte[440].

Aprs l'Orgueil, l'Envie, sa fille. De l'union incestueuse d'Orgueil
avec Envie est ne la Mdisance, que sa mre mena de bonne heure  la
cour, o elle a singulirement prospr. C'est elle qui, quand quelqu'un
jouit d'une rputation intacte, dit tout bas:

    ..... Quieus hom est chil vassaus[441]?      CXVIII, 9
    On vent bien estain por argent;
    Il se fait bons devant le gent,
    Mais ne sai quieus est ses consaus.

Mdisance s'est acclimate mme dans les clotres, sous l'habit de saint
Benoit et sous celui de Prmontr.--Convoitise accompagne toujours
l'horrible fille et ses horribles parents.

Passons maintenant (sans transition, str. CXXIX) aux cinq sens de
l'homme, qui devraient tre ses serviteurs et dont il fait, trop
souvent, ses matres.

Par ses cinq sens l'homme gouste, touche, flaire, ot et voit (CXXXI,
2).

L'oeil veille les tentations, comme le prouve l'histoire de ce
cordonnier romain qui, convoitant une jolie dame qu'il avait vue passer,
se creva l'oeil de son alne[442].

L'oreille accueille trop volontiers les mauvaises nouvelles, ce qui
incite  les rpandre.

Le nez, surnomm ici Espiehaste (Guette-rti), jouit lgitimement de
l'odeur des lys, des roses et des pices, por sant et por medechine;
mais c'est un abus de parfumer les robes  l'ambre. Ne pas se laisser
mener par son nez, comme Merlin qui se fit prendre, attir par l'odeur
de la cuisine[443].

Le got, surnomm Gastebien, fait beaucoup du mal aux gens, en
particulier aux moines, qui mordent aux meilleurs morceaux et qui
boivent bien et souvent.

    Des or mais au bon vin s'acordent      CXLII, 11
    Tuit li Ordre et tuit li couvent...

           *       *       *       *       *

    Clers mangiere, trop me desplais...      CXLIII, 4
    Mieus ss sermoner d'un saumon
    Ke des proverbes Salemon.

    N'i a liu formages ne lais[444].
    Jamais de lait, s'au besoing non,
    N'engrenera en son grenon[445].

Il est essentiel de savoir se servir du got. Combien faut-il manger?
Moins ke plus ou k'asss, car _Cars bien norrie se revele_.--Que
faut-il manger? Ce qui se prsente; Nature soit ta consilliere.--Quand
faut-il manger? A la droite houre.--Pourquoi? Pour te permettre de
servir Dieu; il est, par consquent, contre la foi de jener 
l'excs[446].--Il faut, enfin, manger du fruit de son travail, comme
saint Paul l'a prescrit quand il a dit: Ne goust qui ne laboure. Ne
pas croire, d'ailleurs, que les clercs et les chevaliers ne travaillent
pas. Ils travaillent comme les autres s'ils s'acquittent en vrit des
devoirs de leur vocation:

    Labours de clerc est Dieu priier      CLVI, 6
    Et justice de chevalier.
    Pain lor truevent li laborier.
    Chil paist, chil prie et chil deffent.
    Au camp, a le vile, au moustier
    S'entradent de lor mestier
    Chil troi par bel ordenement.

Les marchands aussi travaillent; ils souffrent le chaud et le froid;
manger leur est donc permis. Mais non pas aux jongleurs[447].

    Mais au fol cui je voi joglant      CLVII, 7
    Et ki va de bourdes jenglant,
    A chelui est li pains destrois[448].
    Ordement vit en fabloiant.
    Pors est: manjut fane ou glant[449].
    De pain gouster n'est pas ses drois.

Mais, hlas, le monde est ainsi fait que ceux qui travaillent ont
souvent bien de la peine  se procurer le pain quotidien, tandis que
ceux qui ne font rien s'empuantissent de mangeaille.

Le cinquime sens est le toucher. Toukiers li lere (le voleur). C'est
l'instrument de tous les mfaits.

L'homme a, Dieu merci, de quoi se dfendre contre ces cinq serviteurs
toujours prts  la rvolte. Car il en a quatre autres  cet effet:
Paours [de Dieu], Dolours, Joie, Esperanche. Peur est son portier;
Douleur, son panetier; Joie, son boutillier; Esprance, son chambrier
(str. CLXX). loge de ces quatre sergents, qui sont continuellement en
lutte contre les cinq autres.--Suit l'histoire de la vierge sainte
Agathe et de ses compagnes, qui dfirent les tourmenteurs et dont le
courage fait honte aux hommes mous et entomis (engourdis)
d'aujourd'hui.

L'admiration du Reclus pour sainte Agathe et ses compagnes ne l'entrane
pas jusqu' dire que tous doivent aller  Dieu par une voie si troite.
Dieu n'exige pas de tous la virginit et le martyre. Mais il est bon de
ne pas perdre de vue l'idal. Au reste, le mariage est droite voie en
son genre:

    Noches[450] sont ausi com le cage      CXCVIII, 4
    Ou on enclot l'oisel sauvage
    K'il ne puist au bos rescaper.

Quant aux veuves, l'auteur leur adresse une question:

    Veve, je te fais une enqueste:      CC, 8
    Quieus vie vaut mieus, chele ou cheste?
    Essai l'as: di verit!
    Sont li mari sans moleste?
    N'acatent il mout kier le feste
    De lor caitive[451] privaut?

Vous qui tes adonns  la luxure, vous avez perdu la glorieuse ceinture
de la virginit. Il vous reste le mariage; c'est une faon de se
receindre. Par malheur, il n'est gure employ  cette fin. Ceux qui
devraient se ceindre le plus troitement sont ceux qui dnouent le plus
volontiers leur ceinture.

Le service du monde peut tre compar encore au sureau: les fleurs en
sont blanches et le fruit noir.

Ce n'est pas ici le lieu de s'occuper de nos seigneurs que Dieu a
ordens docteurs ou monde sur la gent petite, car l'auteur en a assez
parl aillours[452]. Il n'est pas, du reste, de ceux  qui les folies
de leurs matres font plaisir, en autorisant, pour ainsi dire, les
leurs. Il donne, lui, de bons conseils aux hommes. Il a confit le
prsent laituaire (lectuaire) pour son propre profit et celui des
autres. Si les hommes n'en tiennent compte, Dieu ne l'en rcompensera
pas moins (CCXIV).

Nouvelle srie d'exhortations.--Aux jeunes gens, qui comptent sur vingt
ou trente ans de vie. Qu'ils n'y comptent pas:

    On voit bien morir le veel[453]      CCXVIII, 10
    Devant le mere, et plus d'agnel
    Ke de berbis sont piaus en vente[454].

Aux vieillards:

    ..... N'est pas bel      CCXIX, 4
    De jovene cuer sous vieille pel.
    Moi sanle[455], quant vieillars revele[456],
    Ke che soit asnes ki viele.

Il n'est pas prudent de remettre au lendemain la pnitence. C'est jouer
avec la Mort. Or, elle sait trop bien crier Hasart!  l'improviste, en
emportant les enjeux.

Exhortation  la pnitence. Liste d'illustres pcheurs qui ont t
pardonns: Ninive, contre qui Dieu avait dj band son arc;
Marie-Madeleine; saint Pierre aprs le reniement; Thophile... Ce
dernier rentra en grce par l'intercession toute-puissante de la Vierge
Marie. Et cette toute-puissance de la Vierge, voici une histoire qui la
montre bien... Il y avait  Citeaux un moine, qui conseillait  ses
compagnons de ne pas chanter, les jours de fte, plus haut que
d'habitude. Vous le faites par vanit, disait-il. Un jour, le 15 aot,
tandis que les bons moines et les bons seigneurs s'appliquaient de leur
mieux  bien lire et  bien chanter, il chantait bas, lui, suivant sa
coutume, lorsque le ciel s'ouvrit et une vision resplendissante
descendit devant l'autel. Il reconnut la mre de Dieu, accompagne d'un
ange et de saint Jean. L'ange portait une fiole de piment mout
delitable, cler et sain; et saint Jean un hanap. La Vierge prend le
hanap plein et l'offre  l'abb en disant:

    Amis, bevs, car je vous ain;      CCXLV, 10
    Ne devs pas servir en vain.

Tous les moines boivent de mme, aprs l'abb, except le
visionnaire.--Le lendemain,  matines, celui-ci resta muet; et, comme
l'abb lui demandait pourquoi: Je suis le seul, rpondit-il, qui ne but
pas hier au hanap. Et il raconta sa vision. Tout le couvent fut
merveill et le hros de l'aventure apprit  chanter haut
dsormais[457].

Le pome de _Miserere_ s'achve par une prire du pcheur repentant  la
Vierge, dont l'auteur enseigne les termes:

    Hom avuls[458], ne t'alentoie      CCLVIII, 7
    Por oster de ten uel le toie[459].
    A le grant miresse[460] t'envoi...
    Por te besoigne et por le moie[461].
    Ensi diras...

Cette prire, qui ne s'tend pas sur moins de quinze douzains, est
surtout une litanie. Telle est la dernire strophe, par laquelle on peut
juger des autres:

    O mireours vrais d'onest,      CCLXXIII, 1
    O dame de grant post,
    Rent as caitis lor hiretage!
    Car en essil ont trop est.
    Dame, trop somes tempest
    De chest mond amer et marage[462].
    Tresporte nous de chest orage,
    De chest oscur val yvrenage
    En cler mont, en chel bel est.
    Fai nous uel a uel, sans ombrage,
    Fache a fache, non par image,
    Ton fil veoir en majest.
    _Amen._




ROBERT DE BLOIS


Le magnifique recueil des oeuvres de Robert de Blois, excut dans
l'Est de la France pendant le dernier tiers du XIIIe sicle pour
quelque riche amateur et qui, aprs avoir appartenu  Guichart Dauphin,
seigneur de Jaligny (tu en 1415  Azincourt), porte aujourd'hui le n
5201 des manuscrits de l'Arsenal, contient (p. 3) une sorte de ddicace,
en ces termes:

    A.ij. de mes moillors amis      171
    Qui bien sont andui de tel pris
    C'on doit mout bien por aus rimer
    Vuil je cest livre presanter...
    Lor nons ne vuil je pas celer...
    Li uns HUES TYREAUS DE POIS,
    Uns chastelains prouz et cortois,
    Li autres GUILLAMES ses fiz
    Qui est saiges, prouz et soutis,
    Gentis, bien parlant, qui mout vaut,
    C'on ne porroit, se Dex me saut,
    Jusque a Londres trover moillor.

Suit un copieux loge de ces deux personnages, qui sont connus par
ailleurs. Hue Tyrel fut seigneur de Poix de 1230  1260; son fils
Guillaume, qui lui succda, mourut en 1302.--Robert de Blois fait du
bon Huon le portrait le plus flatteur; il sait trs bien servir,
honorer et conjor les prud'hommes; il est courtois de coeur; il
dteste les boiseors (tratres) et les mausparliers, les
orgueilleux, les filous, les mchants; il aime, il craint Dieu; il hante
volontiers l'glise; il est impassible:

    Ne set pour perte trop doloir      229
    Ne por gaaing trop joie avoir.

Nul ne tire si bon parti de sa terre; il sait dpenser comme il faut:

    Mout tient bel ostel et sovant;      235
    A grant honor le suen despant[463].

Large, franc, bien fait de corps, grand, vigoureux, dbonnaire dans les
relations mondaines, avis quand il doit juger. Et que dirai je de ma
dame? Ses vertus sont dignes de sa haute naissance:

    Li bons Jofrois de la Chapele      253
    Par cui sens douce France bele
    Est tonse et mantenue
    Et de grant richece acree,
    L'engendra, c'est la veritez.
    Dex li accroisse ses bontez!

Quant  Guillaume, c'est un modle de chevalerie:

    Car dedanz lui sont hebergi      192
    Honors, cortoisie et largece,
    Hardemanz, savoirs et prouesce.
    Bien set ses amis consoillier
    Ses henemis desavancier...
    En plusors leus est esprove
    Sa valors et sa renonme...
    Il n'ai en Vimeu n'en Pontis[464]
    N'en Aminois n'en Belvesis,[465]
    Conte de si trs grant hautesce
    Ne prince de si grant noblece.

Le bon Jofroi de la Chapele, dont il est dit ici qu'il exerait une si
puissante action sur le gouvernement de la France, est le pannetier de
France qui fut en effet un des conseillers les plus affids du roi Louis
IX; il parat ds 1224[466]; il figure comme arbitre pour le roi Louis
dans un accord avec Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne en
1243[467]; il est cit  plusieurs reprises, au cours des annes
suivantes, comme membre de la Cour judiciaire du roi[468]; dans un acte
de paix conclu vers 1251 entre Hue Tyrel et les bourgeois de Poix (qui
ne parat pas avoir t remarqu jusqu' prsent), mesire Huon, sire de
Poiz, retient formellement le consel monseigneur Gefroi de la Chapele,
panetier de France[469]; le 24 fvrier 1253, il exera la haute
fonction de celui qui rend les arrts, c'est--dire de prsident au
parlement[470].

De ces dtails, il ressort que Robert de Blois crivit la ddicace
insre dans le ms. de l'Arsenal avant la mort de Hue Tyrel et de Jofroi
de la Chapelle; or Jofroi est mort avant 1260 et Hue cette anne-l.

Il est  remarquer, du reste, que cette mme pice se trouve, sous
d'autres formes, dans d'autres recueils des oeuvres de Robert.

Elle figure, par exemple, dans le ms. fr. 2236 de la Bibliothque
nationale (XVe sicle), qui drive d'un manuscrit plus ancien o les
noms du seigneur de Poix et de sa famille avaient t remplacs par ceux
d'un certain Jehans de Bruges; de Tierri, le franc comte de Forbach;
et des dames du parage d'Aspremont[471].--Elle figure aussi, mais fort
abrge, dans le m. fr. 24301 de la Bibliothque nationale; l, le pote
ne s'adresse plus qu' _un_ de ses meilleurs amis et il s'abstient de
le nommer; il annonce qu'il le nommera plus loin:

    En la fin del livre savrez
    Par kel nom il est apelez[472].

Mais, comme le ms. fr. 24301 est incomplet  la fin, on n'en sait pas
davantage.

Faut-il croire que Robert de Blois avait compos une ddicace
passe-partout, o il se contentait de changer ou de supprimer, suivant
les circonstances, les noms propres? Peut-tre[473]. Il n'en reste pas
moins que l'auteur de la ddicace aux Tyrel tait un contemporain de
saint Louis. C'est tout ce que l'on peut dire sur son compte.

       *       *       *       *       *

La nomenclature de ses crits est un des problmes compliqus de
l'histoire littraire du XIIIe sicle, parce que les recueils que
l'on en a diffrent beaucoup entre eux, et parce que Robert avait
l'habitude d'encastrer industrieusement, en les modifiant plus ou moins,
ses petits dans ses grands pomes. Il semble qu'il ait donn, lui-mme,
plusieurs ditions (deux au moins) de ses pomes divers, ajoutant ici,
retranchant l, bouleversant l'ordre adopt d'abord; mais la chronologie
de ces remaniements n'est pas tablie, et il est peut-tre impossible de
l'tablir. D'autre part, Robert a farci son roman de _Beaudous_ de
plusieurs de ses pices didactiques ou difiantes qui avaient t faites
pour tre et qui ont t, effectivement, plusieurs fois publies  part.

Les rdacteurs de l'_Histoire littraire_ n'ont pas rsolu, ni mme
souponn--ils ne connaissaient pas l'dition reprsente par le ms. de
l'Arsenal, qui contient la ddicace aux Tyrel--la plupart des
difficults que soulve l'historique des oeuvres de Robert.--Un essai
de nomenclature des pomes divers, avec un tableau de concordance dont
l'objet est d'indiquer  quelle place se trouvent dans les [autres]
manuscrits chacune des pices de Robert de Blois que contient le ms. de
l'Arsenal a t dress par M. P. Meyer (_Romania_, 1887, pp. 25-43).
M. P. Meyer a pos l les questions que le futur diteur des pomes
devrait lucider, si c'est possible[474]. Depuis, il n'a rien t fait
qui vaille dans cette direction. La soi-disant dition diplomatique de
M. Jacob Ulrich (_Robert von Blois smmtliche Werke_. Berlin, 1889-1895,
3 vol. in-8), outre qu'elle est incorrecte, n'est qu'un recueil de
matriaux bruts.

       *       *       *       *       *

Peu de pomes sont aussi curieux, au sentiment de M. P. Meyer, que
ceux de Robert de Blois, pour l'histoire des moeurs et de la
courtoisie au XIIIe sicle[475]. Et il est parmi nos anciens
auteurs un de ceux qui ont le mieux russi  rdiger les rgles du
savoir-vivre et des bonnes manires. Plusieurs de ses petits pomes,
_l'Onor es dames_, _le Chastoiement des dames_, _l'Enseignement des
princes_ forment un vritable code de la courtoisie telle qu'on
l'entendait au moyen ge.

_Le Chastoiement des dames_, ou trait de civilit  l'usage des dames,
qui tait encore populaire  la fin du XVe sicle[476], est depuis
longtemps connu des rudits, parce qu'il a t publi de bonne heure
dans le recueil de Barbazan-Mon (_Fabliaux et Contes_, II, 184-219;
d'aprs le ms. fr. 837). Il a t analys, d'aprs l'dition de Mon,
dans l'_Histoire littraire_ (XIX, 833). Nouvelle dition, par J.
Ulrich, dans les _Smmtliche Werke_, III, 57. Nouvelles analyses dans
l'_Histoire de la langue et de la littrature franaises_ publie sous
la direction de L. Petit de Julleville, II, p. 185[477], et par Alice
A. Hentsch, _De la littrature didactique du moyen ge s'adressant...
aux femmes_ (Halle a. S., 1903), pp. 75-80.

De _l'Enseignement des princes_, on a plusieurs manuscrits: mss. 3516 et
5201 de l'Arsenal, mss. fr. 2236 et 24301 de la Bibliothque nationale
(ce dernier avec une entre en matire un peu diffrente). Imprim par
J. Ulrich, _l. c._, III, p. 2-54, avec _l'Onor es Dames_, qui en forme,
dans l'dition, le premier paragraphe. Analyse trs sommaire par P.
Paris dans l'_Histoire littraire_, XXIII, p. 735 (o l'_Enseignement_
est considr comme un pisode du roman de _Beaudous_).

Les petits pomes difiants (notamment sur la Trinit et la Confession)
qui se trouvent disperss dans la collection des oeuvres de Robert de
Blois (_Romania_, XVI, p. 40, n 16), et qui sont runis pour la plupart
au t. III (pp. 81-129) des _Smmtliche Werke_ d'Ulrich, sous le titre
gnral de Posies religieuses ont, pour nous, beaucoup moins de
valeur,  cause de leur banalit. Les deux romans de Robert de Blois,
_Beaudous_, _Floris et Liriop_ (ce dernier manifestement imit du
_Cligs_ de Chrtien de Troyes) sont prolixes et sans relief. C'est
pourquoi nous ne prsenterons au lecteur que les deux principales des
pices didactiques prcites, _Chastoiement_ et _Enseignement_[478].

Nous les prsentons sous le bnfice des observations suivantes.

1 Il n'existe pas de texte critique du _Chastoiement_ ni de
l'_Enseignement_, purg des formes dialectales (de l'Est) qu'offrent les
meilleurs manuscrits, et ramen  la graphie probable de l'auteur[479].
On a donc d se rsigner  se servir des textes trs imparfaits
d'Ulrich, en collationnant les mss. chaque fois que le sens tait
intress.

2 Les crits didactiques de Robert de Blois doivent tre,  notre avis,
interprts avec prcaution. Les anciens rudits ont pris au srieux, et
pour argent comptant, tous les conseil donns aux dames de son temps par
Robert dans le _Chastoiement_. D'o leur surprise en les lisant, qu'ils
n'ont pas dissimule: Comment tait-il ncessaire au XIIIe sicle,
dit M. Amaury Duval, d'avertir les femmes de ne pas permettre une
libert du genre de celle qui est indique dans ces vers: _Gardez que
par nus hom sa main Ne laissiez mettre en votre sein?_ A. Duval
s'tonne encore de trouver dans le _Chastoiement_ certains prceptes de
propret et de convenance lmentaires qu'il peut sembler fort inutile
de donner  des dames que l'on ne doit pas supposer dpourvues
d'ducation[480]. N'essuyez pas, dit, par exemple, le pote, vos yeux 
la nappe, ni votre nez; ne buvez pas trop. De pareils conseils font
sourire aujourd'hui. Mais la question se pose de savoir si ce sont l
des indices de la grossiret foncire de l'ancienne socit courtoise,
ou si l'auteur ne les a pas formuls, justement, pour provoquer le
sourire, et si les hommes du XIIIe sicle n'en souriaient pas comme
nous[481]. En ce cas, qui n'a rien d'improbable, suppos que certains
prceptes de Robert de Blois doivent tre entendus _cum grano salis_,
une foule de conclusions tires, pour l'histoire des moeurs, des
oeuvres de notre auteur (et de bien d'autres) tomberaient, tout d'un
coup,  plat[482].


_L'ENSEIGNEMENT DES PRINCES_

Ce n'est pas sans raison que Robert de Blois, qui avait laiss le
rimer, l'a recommenc[483]. Ce sicle est corrompu. Il craint fort de
perdre sa peine en dnonant les abus. De plus sages que lui n'ont pas
t couts. Il essaiera, pourtant.

Les anciens seigneurs avaient coutume de tenir cour richement; ils
distribuaient pailes et cendaux[484], or et argent, vair et gris,
destriers[485]. Les lieux o ils sjournaient en valaient mieux
longtemps aprs. Ceux d'aujourd'hui sont autrement endoctrins: au lieu
de donner, ils prennent; les pauvres gens fuient sur leur passage; ils
dpouillent les saints eux-mmes et se font excommunier; mais cela leur
est gal.

    Qui porroit sans plainte soffrir      67
    C'om voit aucune gent tollir[486]
    As genz lor femmes et lor terre?
    On en devroit vengance querre
    As Sarrasins outre la mer
    S'on nes pooit[487] plus prs trover[488].

Qui le croirait sans l'avoir vu? Les princes de nos jours font fermer
les portes des salles o ils mangent [au lieu de les laisser ouvertes 
tout venant, comme c'tait jadis l'usage]. Robert de Blois ne s'en peut
taire, quand il entend le cri des huissiers:

    Or fors[489]! Messires vuet maingier!

Les prlats, de mme, bestournent et dshonorent leur ordre. Ceux
d'autrefois taient des saints; ceux d'aujourd'hui saintiront quand
les poissons haront l'eau. Ils sont riches; ce sont des commerants
experts: personne ne s'entend mieux qu'eux  vendre,  acheter, 
prter...

C'est ainsi que parlent les fous. Robert en a le coeur dolent. Il a
souvent dfendu les grands seigneurs par paroles et il le fera encore.
Car il ne faut pas mdire d'eux:

    Est cil fous qui nul mal en dist;      118
    Car cil qui tot lo voir vuet dire
    Son affaire sovent empire.

Puisse le prsent ouvrage, grce  sa modration, convenir  tous les
prud'hommes![490]

I.--Premirement je vous enseigne de ne pas tre si vilain ni si
estout (tmraire) que de dire du mal des dames,  tort ou  droit.
Car, d'abord, c'est le sexe auquel vous devez votre mre:

    Tuit li oiseaul soient honi      339
    Qui suelent[491] conchier lor ni.

Et puis, la plus grande joie de l'homme, c'est que les femmes lui
fassent beau semblant. Certes, il est des dloyaux qui n'ont pas souci
des dames; mais ceux-l sont justement suspects de vices contre nature.

    Por dames done l'on maint don      377
    Et contrueve[492] mainte chanon.
    Maint fol an sont devenu saige,
    Home bas mont en paraige.
    Hardis en devient maint coarz
    Et larges qui sot estre eschars[493]...

Dieu, d'ailleurs, nous a fait voir qu'il aime plus la femme que l'homme.
Car il l'a cre dans le paradis (et l'homme avant le paradis). Car il a
voulu natre d'une femme. Car c'est  des femmes qu'il s'est montr en
premier lieu aprs la rsurrection.--Robert de Blois est persuad que le
prsent petit pome, qu'il baptise _l'Onor es dames_, aura prs d'elles
du succs. Elles diront en l'entendant:

    Deus por sa piti merci ait      463
    De l'arme[494] celui qui t'a fait[495].

II[496].--Aimez Sainte glise; c'est le moyen d'tre invincible, comme
le bon roi Charlemagne.

Quand Dieu institua Sainte glise, il lui donna deux bonnes gardes: les
clercs et les chevaliers; les clercs pour enseigner la loi; les
chevaliers pour la dfendre.--Suit la description allgorique de
l'armement du chevalier, un des lieux communs prfrs de la littrature
du moyen ge. L'pe est claire,  double tranchant et pointue: cela
signifie que le chevalier doit tre pur, tenant de l'une et l'autre loi,
prt  crever les ennemis de l'glise. La garde en croix, c'est
l'enseigne Jsus-Christ; le nom qui est grav dedans veut dire que le
chevalier doit toujours avoir Jsus-Christ en mmoire. Le pommeau, gros
et rond, signifie que le monde entier honore l'tat chevaleresque, car
chevalier est synonyme de sire. Ainsi de suite pour l'cu, peint et
dor; la lance; le heaume, li de fortes courroies et peint  fleurs; le
cimier; la coiffe; le haubert de mailles; la couleur rouge de la cotte
arme; le hoqueton; les chausses; les perons; la selle, etc. Les quatre
pieds du cheval d'armes symbolisent les quatre principales vertus:
justice, sagesse, force (surtout la force morale), modration.

    Li chevaliers doit estre fors      711
    Assez plus dedanz que defors...
    Qu'il n'ait le cuer desesper
    Por maul[497] ne por adversitez...
    En ses plus granz prosperitez
    Doit il estre plus atamprez.[498]
    Que por beaut ne por proesce,
    Por paraige ne por richesce,
    Ne doit il autrui mesprisier.

III[499].--Gardez-vous de vilain gas. Plus d'un a perdu la vie pour
avoir mdit. Quand on a pris l'habitude de blmer, on blme tout le
monde, bons et mchants. Mais l'auteur ne veut pas plus longtemps salir
sa bouche en parlant d'un si triste dfaut, particulirement dplaisant
chez les grands seigneurs[500].

IV[501].--L'envie est une maladie qui fait souffrir sans relche. Tous
les envieux sont maigres et ples; la prosprit d'autrui les torture.
Un couteau fich dans la chair, ils n'ont de pense que pour leur
douleur.

V.--L'orgueil est le premier en date des pchs, et celui que Dieu hait
le plus. C'est par orgueil qu'ont dsobi Adam et ve, et c'est en
punition de cette faute que les femmes se couvrent la tte, jusqu' nos
jours:

    Dous em prist vanjance si grief      905
    Qu'encor porte covert le chief
    Fome por la honte qu'ale ot...

Histoire de Jonas. Aprs sa dlivrance hors de la baleine, un ange
conduit le prophte  la cit de Ninive. Ils pntrent dans la ville par
le quartier o l'on tuait les btes et o s'amassaient les ordures.
Jonas se bouche le nez et s'tonne que l'ange n'en fasse pas autant:

    Estoupez vos por la puor[502]!      1033
    Onques mais ne senti piior[503].
   --Ne sai, fait il, que puors soit!

Ils arrivent dans la grand'rue, richement pare, encourtine de draps
magnifiques, o l'on vendait les pices: poivre, cumin, cannelle, encens
alexandrin, anis, grenades, figues, dattes, etc. Le prophte crut tre
pass de l'enfer en paradis. Mais ce fut au tour de l'ange  se boucher
le nez des deux mains: il venait d'apercevoir un beau damoiseau de
quinze ans, mont sur un superbe cheval, qui valait bien vingt marcs,
avec des perons dors, haligot (couvert d'ornements taillads)
jusqu'aux genoux, un chapel de roses sur la tte. L'ange s'crie:
Etoupe-toi! Et por quoi?, demande Jonas. Le grand orgueil que ce
chtif a dans son coeur dgage plus de puanteur que je n'en saurais
supporter, rpond l'ange. Le prophte fut trs tonn:

    Li prophetes merveilleux fut.      1073
    N'est donc orgueil pechiez vilains
    Qui put[504] es saintes et es sains?

VI[505].--Sur toutes choses gardez-vous d'avoir confiance en un
serf[506]. Maints prud'hommes en ont t confondus. C'est aller contre
la nature que d'exalter ceux qu'elle a voulu abaisser.

    Serf sont por ce que servir doivent.      1149

Ces gens-l ne savent pas aider les francs hommes; ne leur demandez
jamais conseil. D'une buse, vous ne verrez jamais faire un bon faucon.
Ils n'ont pas le sens de la fidlit:

    A lor gr voudroient chascun jor      1159
    Tel genz avoir noveaul seignor,
    Qu'il ne sevent de cuer amer;
    Por ce s'i doit on moins fier
    Quant il mostrent plus bel samblant.

Vous connaissez le proverbe: _Tuit li parent dame Amenjart ads se
traient d'une part._ Savez-vous ce que a veut dire? Cela veut dire que
les fous aiment la compagnie des fous et que les mauvais s'assemblent.

    Li proudons ainme le proudome...      1177
    Princes qui malvais home croit
    Ne dites ja que proudons soit.

De plus bas s'lve le serf, d'autant plus orgueilleux est-il, et
desmesur. Un tigre n'est pas plus cruel que lui pour les francs
hommes qui lui sont subordonns. Souvenez-vous du bon roi Darius et de
son satrape Bessus. Et Alexandre? ce sont ses serfs qui lui firent
boire la mort:

    H! riches homs! con mar[507] i fus      1241
    Quant par tes sers fus deces!

Mais si vous trouvez un prud'homme de bas parage, faites-lui du bien
tout de mme, honorez-le suivant son prix. Le bas parage ne doit faire
aucun tort  l'homme sage:

    Fiz de vilain prouz et cortois      1253
    Vaut .XV. malvais fiz de rois[508].

VII[509].--Mfiez-vous des losenjors, des flatteurs et des tratres.
C'est le pire venin du monde[510].--Il faut sarcler son entourage, comme
le brave homme qui arrache de son jardin les chardons et les orties pour
y planter des choux et des poireaux. Portrait du bon serviteur, dont la
fidlit est inestimable, car elle peut valoir en un jour ce que
l'entretien de ce prud'homme a cot pendant vingt ans:

    A besoing sevent endurer      1346
    Les durs assauz, les fors estors.[511]
    Les froidures et les chalors...
    Si ne prisent ne cors n'avoir
    Por lor seignor a l'estovoir[512].

VIII[513].--Dieu hait le riche avare, autant que le pauvre orgueilleux
et le vieillard luxurieux. Il n'est de richesse que d'amis. Vous savez
comment la ronce accroche la brebis: la laine y reste; ainsi l'avare
prend, sans rendre. L'avoir dont on ne s'aide pas, c'est simplement du
bien perdu. Il en a cot cher au roi Porus d'avoir entass tant de
richesses. Souvenez-vous, d'autre part, du roi Artur, que les fils de
rois et d'empereurs se faisaient gloire de servir, comme les clercs se
font gloire, de nos jours, d'avoir tudi  l'Universit de Paris:

    Car si con c'est or de Paris      1503
    Que clerc ne sont pas de haut pris
    S'ainois n'ont a Paris est
    Por aprendre et sejorn,
    Et quant il i ont tant estu
    Et tant apris k'il ont le,
    Donc sont il et la et aillors
    Renomm avec les meillors.

C'est que le bon roi Artur savait bien conjor les gentils et les
combler de ses dons. Rien n'est au-dessus de donner:

    ..... Doners est grace      1562
    Sor savoir, sor force et bont.

Le clerc le plus lettr et le mieux apparent, s'il est avare, tombe au
dernier rang dans l'estime publique. De mme, le chevalier le plus
robuste et le plus preux, s'il est eschars. Au contraire il n'est pas
de contrefait ou de bossu que tout le monde ne prist, s'il tait
gnreux. Et le donner fait pardonner bien des faiblesses. D'o vient
l'autorit des princes et des seigneurs? Ils ne sont pas plus grands
que nous, ni plus forts. Il y a des vilains dont la taille est
suprieure  celle d'un chtelain. Mais les seigneurs ont de quoi donner
et donnent; voil le secret de leur puissance.--Largesse, reine des
vertus! Elle dissipe tous les vices, comme le soleil les tnbres. Les
saints mmes ne le seraient pas sans cet accomplissement:

    Par doner puet on Deu conquerre,      1626
    Et par doner sont sainti maint[514],
    Car se les saintes et li saint
    Fussent aver, eschar[515] ne chiches,
    Jamais ne fussent de Deu riches...

IX[516].--Sachez souffrir. Un proverbe des vilains est: _Ja n'iert
mananz cil qui ne set estre soffranz_. La patience est en effet une
vertu capitale, une des trois que Dieu aime le plus (jeune homme chaste,
riche gnreux, pauvre soufrant). Exemple de Csar qui gagna une
bataille, sans coup frir, en sachant attendre.


_LE CHASTOIEMENT DES DAMES_

L'auteur du _Chastoiement des dames_ se propose d'enseigner aux dames
comment elles doivent se conduire. Se bien conduire dans le monde est,
pour une dame, chose difficile. Car parle-t-elle? on dit: Aprise est
de mauvaise escole; trop parle. Et si elle se tait, on lui reproche de
ne pas savoir araisnier les genz. Est-elle avenante et courtoise? on
prtend que c'est par amour:

    Quant aucune est si debonaire      28
    Qu'ale fait par sa cortoisie
    Solaz e bele compaignie
    Et es alanz et es venanz,
    Soit chevalier ou franc serjanz,
    Et sert chascun selon son pris...
    Es leus s'an vantent li plusor
    Si dent que c'est par[517] amor...
    Et dent que c'est grant baudise[518],      57
    Et tost l'avroit on desoz mise,
    S'on la tenoit en priv leu.

D'autre part, si elle ne fait pas bon visage, elle passe pour trop
fire. Il faut savoir parler et se taire avec mesure. Robert de Blois
est convaincu que les dames qui l'en croiront ne seront jamais blmes.

I. Si vous allez  l'glise, ou ailleurs, marchez avec dignit, toute
droite: ne trottez pas, ne courez pas; et ne musez pas non plus[519].
Saluez mme les pauvres gens:

    Tot droit devant vous esgardez.      81
    Chascun que vous encontrerez
    Saluez debonairemant;
    Ce ne vos coste pas granment,
    Et molt en est tenuz plus chiers
    Cil qui salue volentiers.

II. Ne vous laissez mettre la main aux seins par personne, si ce n'est
par votre mari, qui en a le droit. C'est pour qu'on ne se la laisse pas
mettre que les affiches, broches ou agrafes, ont t jadis inventes.

III. De mme ne vous laissez pas baiser sur la bouche, si ce n'est par
celui  qui vous tes toute. Loyaut, foi ni parage n'empcheraient
pas les consquences.

IV. Beaucoup de dames se font blmer  cause de la faon qu'elles ont de
regarder les gens,  peu prs comme l'pervier qui fond sur une
alouette. Prenez-y garde: les regards sont messagers d'amour; les
hommes sont prompts  s'y tromper:

    Sovant regarder ne devez      145
    Nul home, se voz ne l'amez
    Par droite amor...

V. Si quelqu'un vous prie d'amour, ne vous en vantez pas. C'est vilainie
de se vanter. Et d'ailleurs s'il vous prenait fantaisie, plus tard,
d'aimer ce quelqu'un, le secret en serait plus difficile  garder.
Taisez-vous donc, ne ft-ce que par prudence; on ne sait pas ce qui peut
arriver.

VI. Pas de ces dcolletages  la mode:

    Aucune laisse desferme      190
    Sa poitrine, por ce c'on voie
    Com faitement sa char blanchoie.
    Une autre laisse tout de gr
    Sa char aparoir au cost;
    Une des jambes trop descuevre.
    Proudons ne loe pas ceste euvre.

Non seulement les prud'hommes sont choqus de ces manires d'agir, mais
les gens ne se gnent pas pour en exprimer leur avis: C'est signe de
putaige, disent-ils.

VII. N'acceptez pas de joyaux, si ce n'est  bon escient. Car les joyaux
qu'on vous donne privment cotent cher; c'est l'honneur qu'on achte
avec. Il y a pourtant d'honntes cadeaux, dont il convient de remercier:

    S'aucuns paranz vos vuet doner      239
    Jouel, ne devez refuser,
    Bele corroie ou bel coutel,
    Aumosniere, esfiche ou enel;[520]
    Mais qu'il n'i ait entancion
    Entre vos deus, se de bien non[521][522].

VIII. Surtout, ne tancez pas. La colre, le verbe haut suffisent 
faire dchoir une dame  la condition de ribaude. Rien n'est plus
contraire  la courtoisie. Si l'on vous dit des choses dsagrables, ne
ripostez pas sur le mme ton; tout le monde vous en saura gr. L'homme
qui vous injurie s'honnit lui-mme, et non pas vous; si c'est une femme
qui vous tance, vous lui crevez le coeur au ventre en refusant de
lui rpondre[523].

IX. Ici, Robert de Blois croit devoir mettre les dames en garde contre
l'habitude de jurer, de trop boire et de trop manger:

    Cortoisie, beautez, savoir      311
    Ne puet dame yvre en soi avoir...
    Bien est honiz et honiz soit
    Et homs et fome qui trop boit.

X. La dame qui, quand un grand seigneur la salue, se tient immobile et
estoupe, on dit qu'elle n'est pas bien leve[524]. On se permet des
rflexions plus dsobligeantes encore:

    Et dire puet on tot de plain      347
    Qu'ale parle atot le froin[525].
    Si samble qu'ale soit maulsainne[526]
    Ou de ses denz ou de s'aloigne[527].

Il n'est licite de s'estouper beaucoup que lorsqu'on a quelque chose 
cacher, si l'on est jaune, grounaise, remuse. N'estoupez pas, ou peu,
un beau visage.--Si vous chevauchez en public, soyez estoupe.
Destoupez-vous en entrant dans l'glise.

    Et devant totes genz de pris      369
    Se vos avez maul plaisant ris,
    Sanz blasme votre main poez
    Metre devant, quant vos riez[528].

XI. Dame qui a ples couleurs

    Ou qui n'a mie bone oudor      374

djeunera ds le matin. Bon vin colore la face. Anis, fenouil et cumin
corrigent l'autre inconvnient. Vous, du reste, dont l'haleine est
mauvaise, mettez-vous en peine de la retenir,  l'glise, quand vous
prenez la paix[529]; et ne soufflez pas  la figure des gens,
principalement quant vos estes plus eschaufe.

XII. C'est surtout au motier ( l'glise) qu'il importe de surveiller
sa contenance; car on est l sous les yeux du public, qui note le mal
et le bien.

    Bien siet beaus estres en mostier,      403
    Cortoisement agenoillier
    Et par beles devocions
    Faire de cuer ses oroisons.
    De molt rire, de molt parler
    Se doit on en mostier garder...

XIII. Levez-vous au moment de l'vangile. Signez-vous au commencement et
 la fin. A l'offrande, tenez-vous bien. Dressez-vous aussi, les mains
jointes, lors de l'lvation; priez ensuite,  genoux, pour tous les
chrtiens jusqu' ce qu'on dise _Per omnia_:

    Et se vos estes trop pesanz      431
    Par maladie ou par anfanz,
    Votre sautier[530] lire povez
    En seant, se vos le savez.

Chose qui n'est pas permise aux hommes, sans encourir de blme.

XIV. La bndiction donne, laissez la foule s'couler; inclinez-vous
successivement devant chaque autel; et si vous avez compagnie de dames,
attendez-les, et partez la dernire. Ainsi en usent les dames qui ont de
bonnes manires.

XV. Si vous avez un bel instrument vocal, chantez hardiement:

    Beaux chanters en leu e en tans      455
    Est une chose molt plaisanz.

En compagnie de gens du monde, qui vous en prient, et dans votre
particulier, pour votre plaisir, chantez; mais n'abusez pas, pour que
les gens ne disent pas, comme il arrive: _Beaux chanters ennuie
sovant_[531].

XVI. Recoupez souvent vos ongles, au ras de la chair, par souci de
propret. Avenandise vaut encore mieux que beaut[532].--Toutes les
fois que vous passez devant la maison d'autrui, gardez de vous arrter
pour jeter un coup d'oeil  l'intrieur.

    Tel chose fait aucuns sovant      483
    En son hostel priveemant
    Qu'il ne voudroit pas c'on vest.

Entrer sans frapper est indiscret; il semble que ce soit agais.

XVII. Il importe de savoir manger. Ne pas trop rire, ne pas trop parler
 table. Ne pas s'adjuger les meilleurs morceaux. Ne pas trop manger
chez un hte. Ne pas blmer les mets qu'il offre. S'essuyer la bouche,
ne pas s'essuyer le nez  la nappe:

    Totes les foiz que vos bevez      521
    Votre boiche bien essuez;
    Que li vins engraissiez ne soit,
    Qu'il desplait molt a cui le boit.
    Gardez que vos iex n'essuez
    A cele foiz que vos bevez
    A la nape, ne votre nez...
    Si vos gardez dou degouter
    Et de vos mains trop engluer[533].

XVIII. Mentir est un grand vice. Tout prud'homme aimerait mieux recevoir
une blessure corporelle que de mentir: une blessure peut gurir; le tort
que cause le mensonge  la rputation est sans remde.

XIX, XX, XXI[534]. Il y a des dames qui, quand on les prie d'amour, ont
la gaucherie de se taire, faute de se savoir excuser. Tant de simplicit
encourage les poursuivants et leur fait croire qu'ils chassent un gibier
facile, trop facile. Il faut toujours refuser, mme si l'on n'en a pas
l'intention. Et voici comme on doit s'y prendre.

Suppos que celui qui vous adresse une dclaration vous dise:

    ..... Dame, nuit et jour      610
    Me fait votre beautez languir.
    Quant je vos voi, s'ai si grant joie
    Qu'il m'est avis que je Deu voie...
    Vendre, doner et engaigier
    Me poez, dame, plainnement.
    Por fiance merci vos quier
    Quant votre suis si ligemant.

Et autres choses semblables[535]. Vous rpondrez:

    Celui aim je que amer doi,      698
    A cui j'ai promise ma foi,
    M'amor, mon cors et mon servise
    Par loiant de Sainte Yglise...
    Et se vos jamais en parlez
    Mon cuer si deperdu avrez
    Que trop mal gr vous en sera...

Ne dites pas cela en riant, mais comme si vous tiez bien fche.
N'allez pas, toutefois, jusqu' l'outrage. Et ne craignez rien; vous
aurez beau lui dfendre de revenir sur ce sujet, il n'aura garde
d'obir:

    S'il vos aimme tant con il dist      750
    Ne laira por nul escondit[536]
    Qu'il ne reviegne a sa proiere...
    Et se vos baez a[537] s'amor,
    Quant fait li avrez lon dangier[538]
    Iert il toz liez de l'outroier[539].




LES QUATRE AGES DE L'HOMME


A la fin de l'opuscule _Des. IIII. tenz d'aage d'ome_, on lit (dans un
seul ms., celui de Metz), une notice sur l'auteur, rdige par lui-mme,
selon toute apparence. En voici la substance. Philippe de Novare, qui
fit ce livre, en a compos deux autres: 1 un recueil de mmoires
historiques et de posies sur divers sujets[540]; 2 Le _Trait de forme
de plait_, ou Livre des us et coutumes des Assises d'Outremer et de
Jherusalem et de Cypre.

Le _Trait de forme de plait_ est connu et publi depuis longtemps.
L'autre recueil a pass pour perdu tout entier depuis le XVIe sicle,
mais on a retrouv rcemment la plus importante des parties dont il se
composait: l'Estoire et le dreit conte de la guerre qui fu entre
l'empereor Federic et monseigneur Jehan d'Ibelin, seignor de Baruth;
voir _Les Gestes des Chiprois_, d. G. Raynaud (Genve, 1887). Le texte,
qui pourrait encore tre amlior, de ces prcieux mmoires,
mriterait d'tre publi une fois de plus, spar de la compilation
dans laquelle il est insr et purg des interpolations qu'il a subies:
il fournirait alors  l'historien, au philologue et au littrateur un
des monuments  tous les gards les plus intressants que nous ait
laisss l'historiographie franaise du moyen ge. Tel tait le
sentiment de G. Paris, qui annonait l'intention, peu de temps avant sa
mort, de procurer cette dition[541].

La biographie de Philippe est maintenant assure dans ses grandes
lignes.--Il tait originaire de Novare en Lombardie[542], et de famille
noble. Pourquoi et comment il tait venu de son pays en Orient, c'est ce
qu'il racontait dans la partie de ses Mmoires que l'on n'a plus. On
sait pourtant qu'il figurait au sige de Damiette, en 1218, dans la
suite d'un baron de Chypre qui s'appelait Pierre Chappe; ce seigneur
apprciait fort son talent de lire  haute voix des _romans_. C'est par
l que le jeune lombart gagna aussi, devant Damiette, l'amiti de
Raoul de Tabarie, qui passait pour l'homme de son temps le plus vers
dans le droit fodal et qui lui inculqua les premiers principes de cette
science. Ces souvenirs de jeunesse sont rapports par Philippe dans le
Livre de forme de plait (_Assises de Jrusalem_, I, 525).--A une date
inconnue, il entra au service des Ibelin, une des plus grandes familles
de l'Orient latin, dont il demeura, toute sa vie, le client et l'ami
dvou.

Il se maria en 1221 avec une femme du pays, dont il eut un fils, Balian,
filleul de Balian d'Ibelin. Elle le laissa veuf de bonne heure.

De ces deux faits que, de son propre aveu, il avait compos des chansons
des granz folies dou siecle que l'on apele amors, et qu'il eut
longtemps d'assez grosses dettes, les modernes ont conclu qu'il parat
avoir men, en son ge mr, une vie peu austre. Mais, par ailleurs,
on n'en sait rien.

Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il tablit de bonne heure sa
rputation de jurisconsulte, trs minente par la suite. Sire Phelipe
de Nevaire, disait Hugues de Brienne en 1263-64, que l'on tent[543] au
meillor pledeour dea la mer. A partir de 1229 il joua aussi un grand
rle comme combattant et diplomate dans la guerre de Chypre, qu'il a
raconte, et  la cour des Ibelin, en Chypre et en Syrie. Son compre
Balian d'Ibelin, le vieux seigneur de Baruth, le modle des
chevaliers, mourut en 1246; mais il resta en relations intimes avec le
frre de Balian, Jean.--Aprs la mention prcite qu'Hugues de Brienne a
faite de lui en 1263-64, sa trace se perd.

On a conjectur pourtant qu'il dut composer son dernier ouvrage: _Des.
IIII. tenz d'aage d'ome_ aprs 1265. Nous savons, en effet, par
lui-mme, qu'il avait soixante-dix ans passs quand il crivit ce
livre, rsum de son exprience mondaine. Or, puisqu'il tait encore au
sige de Damiette, en 1218, dans une position subalterne, et puisqu'il
se maria en 1221, c'est, dit-on, qu'il tait n probablement vers 1195.
Il aurait donc eu soixante-dix ans juste en 1265.--Au lecteur
d'apprcier jusqu' quel point ce raisonnement est solide.

Philippe de Novare entreprit le _Des. IIII. tenz d'aage d'ome_ pour
ansaignier as siens et as estranges ce qu'il avait appris sur la vie,
au cours de sa longue carrire, en regardant autour de lui, sans avoir,
d'ailleurs, la prtention de faire concurrence  cels qui plus sevent
et valent, et especiaument as ministres et as sarmoneurs de Sainte
Eglise. C'est un des rares ouvrages du moyen ge dont il n'y ait pas
lieu de rechercher les sources: il est presque entirement original,
soit que l'auteur exprime ses opinions personnelles, soit qu'il se fasse
l'cho des ides courantes dans la haute socit, profondment
francise, toute franaise, de son pays et de son temps; d'o l'intrt
exceptionnel du livre[544]. Original, vivant, sincre:  combien
d'oeuvres du moyen ge est-on en droit d'appliquer ces pithtes?--Le
seul crivain du XIIIe sicle dont il soit lgitime et indiqu de
rapprocher Philippe de Novare, c'est Joinville[545]; tout autre loge
est superflu.

L'auteur--homme du monde, et non pas crivain de profession--n'a pu
tirer de son propre fonds un opuscule relativement si long sans rvler
au lecteur attentif certains traits de son propre caractre. Il tait 
coup sr prudent, trs prudent, extraordinairement respectueux dans ses
rapports avec l'glise, quoiqu'il risque en terminant, contre le
mtier ecclsiastique, une plaisanterie qui, d'ailleurs, avorte tout
de suite sous sa plume ( 213, 216). Familier des cours princires, il
tait trs proccup des devoirs que les grands seigneurs ont envers
leurs serviteurs; c'est une matire qu'il remche  plusieurs reprises,
 propos et hors de propos, et l'on peut souponner,  et l, 
l'entendre (notamment aux  207, 208), l'amertume de ressentiments
personnels: Tel riche home chacent le cheval de l'estable et i mettent
le buef et les asnes as hautes manjoures[546].... Enfin, il avait une
mdiocre opinion de la vertu et du sens des femmes, et il semble qu'il
ait vcu dans une socit o les moeurs taient assez libres.

Telz i a qui dient que li viel sont rassot et hors de memoire, et sont
changi et remu de ce qu'il soloient savoir ( 36). Dans le _Des.
IIII. tenz d'aage d'ome_, le style du bon vieillard est encore agrable,
vif et savoureux par endroits: mais il est aussi, parfois, embarrass,
trs pnible. Les ides sont enfiles  la dbandade, surtout  partir
du chapitre III ( 95, En moien aage...). Il y a des redites
fcheuses, des oublis singuliers. Et que penser des trois post-scriptum
accumuls  dessein pour carrer l'ouvrage, de faon, comme l'auteur
ne craint pas de s'en vanter dans son _explicit_,  ce que les quatre
temps d'aage y soient devisez et affigurez de quatre en quatre par
quatre foiz? Lorsqu'il crivit les dernires pages de son dernier
livre, le spirituel mmorialiste de _La guerre qui fu entre l'empereor
Federic et monseigneur Jehan d'Ibelin, seignor de Baruth_, avait
srement beaucoup baiss.

Le trait moral de Philippe de Novare, dont on connat cinq manuscrits
(tous du XIIIe sicle), a t publi, mdiocrement, par M. Marcel de
Frville, pour la Socit des Anciens Textes franais (Paris, 1888). Cf.
P. Meyer, dans la _Bibliothque de l'cole des Chartes_, L (1889), p.
669.

       *       *       *       *       *

Celui qui fit ce livre avait soixante-dix ans passs quand il
l'entreprit. En ce long espace de temps il a acquis de l'exprience,
souvent  ses dpens. C'est ce qui l'autorise  enseigner les autres.


I

Dieu a fait de sa grce aux petits enfants trois dons: l'enfant aime et
reconnat la personne qui le nourrit de son lait; il fait samblant de
joie et d'amor  ceux qui jouent avec lui; enfin ceux qui lvent les
enfants les aiment et en ont naturellement piti. Ce dernier point est
trs ncessaire, car, se ce ne fust, il [les enfants] sont si ort[547]
et si annieus[548] en petitesce, et si mal et si divers[549] quand il
sont .I. po grandet, que a painnes en norriroit on nul.

Les mchants enfants, qui font les abominacions, ont perdu la grce de
Notre-Seigneur,  cause de leurs pchs et de ceux de leurs aeux. Tous
les enfants devraient prendre exemple sur Jsus-Christ, qui fut si
humble et si obissant envers sa glorieuse mre et le mari de celle-ci,
Joseph. Et il ne faut pas dire que les enfants sont bons ou mchants
suivant qu'il a plu  Dieu de les rendre tels; ils ne sont pas pareils
aux faons des btes et aux pijons des oiseaux, qui sont sans raison:
ils ont, eux, le franc arbitre du bien et du mal, au moins depuis
l'ge de dix ans.

L'amour de ceux qui lvent les enfants crot  mesure que ceux-ci
grandissent. Mais qu'ils prennent garde. Il faut, non pas faire, sans
examen, la volont des enfants, mais les corriger quand ils sont petits.
N'avient pas sovent que anfant facent bien se ce n'est par doute ou par
ansaignement ( 227). _L'an doit ploier la verge tandis que ele est
graille et tendre_; car, plus tard, on la casserait. Et si l'enfant
pleure, peu importe: mieux vaut qu'il pleure pour son bien que si le
pre pleurait, plus tard, pour son mal. Chtier par paroles, d'abord,
puis, de verges; enfin, de prison. Surveiller particulirement les
tendances au vol,  la violence, au blasphme, qui mnent  mal finir.
Assez en i a qui jurent et mesdisent de Nostre Seigneur et de Nostre
Dame et des sainz; ce ne lor doit on soffrir en nule guise, car
mescreant en puent devenir et a male fin venir. Paroles vilaines,
vilains jeux, tout cela est fort dangereux, car on s'y habitue; or, dans
la vie, _Par douce parole passe l'an bien un mal pas, et par felon dit
ont est maint home honi et mort_.

La premire chose que l'on doit apprendre aux enfants, c'est la croyance
en Dieu: _Credo in Deum_, _Pater noster_, _Ave Maria_; puis, les deux
premiers commandements de la loi, qui sont les plus importants. C'est 
savoir: _Aimme ton Seignor ton Dieu de tout ton cuer et de toute ta
pense et de toute ta langue et de touz tes manbres et de toute t'ame_;
et _Aimme ton prome si comme toi mesmes_. A peu prs toute la Loi
dcoule de ces deux articles.

Ensuite, apprendre un mtier; l'essentiel, dans la vie, est de bien
faire son mtier, quel qu'il soit. Les mtiers dont il faut commencer
l'apprentissage le plus tt sont les deux plus honorables, clergie et
chevalerie[550]. A poines puet estre bon clers qui ne commance ds
anfance, ne ja bien ne chevauchera qui ne l'aprent jones.

Il est d'ailleurs facile de prouver que les deux mtiers susdits sont,
non seulement les plus honorables, mais les plus profitables. Il est
arriv souvent que, par clergie, le fils d'un pauvre homme est devenu
un grand prlat, voire pape, pre et sire de toute la chrtient. De
bons chevaliers ont fait fortune par leur valeur; il en est qui sont
devenus rois. On peut aussi tre canonis et avoir sa fte chaque anne
(ce qui n'est pas donn aux plus grands seigneurs), ou tre de ceux dont
on fait memoire et biaus diz en rime et en chanons.

Les hauts hommes ont trop  faire pour enseigner eux-mmes leurs
enfants. Qu'ils les fassent lever largement, pour qu'ils ne
s'accoutument pas  la parcimonie, dont la tache est indlbile. La
largesse n'a jamais ruin personne; l'avarice a ruin bien des gens.
Largesse dispense de mainte vertu, mme de courage: Largesce cuevre
mout d'autres mauvaises tesches en riche home, car s'il avient que
riches home ne soit hardiz de son cors, s'il ose largement doner et
despendre, il aura tant d'autres hardiz que ja por ce ne perdra terre.

Les matres, choisis avec soin, apprendront aux enfants des hauts hommes
la courtoisie, le beau parler, la manire d'honorer et d'accueillir les
gens[551]; ils leur feront apprendre les histoires et les livres des
auteurs o il y a de beaux dits et de bons conseils qui pourront leur
tre fort utiles, s'ils les retiennent. Ils les laisseront aussi jouer,
car nature le requiert, mais pas trop[552].

Voil pour les mles; voici maintenant pour les femelles.--On leur
enseigne premirement l'obissance (car Notre-Seigneur a voulu que les
femmes fussent toujours en commandement et sujtion); et  n'tre ni
hardies, ni abandonnes en paroles ni en actions, ni vilotires[553], ni
convoiteuses, ni qumandeuses, ni dpensires. En effet, si une femme
parle vilainement, on lui rpondra sur le mme ton, au grand dommage de
sa rputation. Si une femme fait vilaine oeuvre de son corps, de
semblant ou de fait, si petit que soit le pch, c'est plus grande honte
pour elle et pour les siens que s'il s'agissait d'un homme. Si une femme
est vilotire, elle peut plus aisment parler aux gens; les gens lui
parlent; et ces conversations entre personnes de sexe diffrent ne sont
pas bonnes, car le feu et l'toupe s'allument vite ds qu'on les met en
contact... Une femme qui demande et convoite le bien d'autrui, on
convoitera et demandera son corps. Enfin la largesse n'est pas une
qualit qui convienne aux femmes: pucelle, elle n'a pas besoin de faire
des cadeaux (et c'est pourquoi l'on dit de quelqu'un qui n'a rien: _Il
est plus povres que pucelle_); marie, si son mari est gnreux et elle
aussi, c'est la ruine de la maison; si son mari ne l'est pas autant
qu'elle, elle fait honte  son seigneur. Une seule largesse est
recommandable chez une femme: c'est lorsqu'il s'agit d'aumnes, avec la
permission du mari, si le mnage a de quoi. Quand on voit une femme trop
dpensire, on se demande toujours si elle n'est pas aussi librale de
son corps que de son avoir.

Toutes les femmes doivent savoir filer et coudre, car la pauvre en aura
besoin et la riche apprciera mieux le travail des autres.

On ne doit pas apprendre aux filles  lire ni  crire, si ce n'est pour
tre nonne; car maints maux sont advenus du fait que des femmes avaient
appris ces choses[554]. Il y a des gens qui oseront leur crire folies
ou prires, en chansons ou en rime ou en conte, qu'ils n'auraient pas
os dire. Et le diable est si subtil qu'il inspirera aux plus sages le
dsir de rpondre. Une correspondance s'ensuivra, et, comme dit le
proverbe: _Au serpent ne puet on doner venin_, car trop en i a.

Se mfier, pour les jeunes filles, des mauvaises femmes et des garons.
Les mauvaises femmes leur conseillent de mal agir et font les
entremetteuses. La compagnie des garons est fort  craindre; car
mainte foiz est avenu qu'il [les garons et les garces] s'entr'aimment
ds petitesce, et si tost comme il le pueent faire il s'assemblent, ainz
que les autres genz cuident que nature lor requiere.

Leur enseigner, au plus tt, la bele contenance et simple;
c'est--dire  regarder droit devant elles, ni trop haut, ni trop bas,
d'un air tranquille et mesur, modestement, sans affectation, sanz
bouter sa teste avant ne traire arriers en fenestre ne aillors[555].

Les jours de fte, qu'elles ne soient ni trop acointables
(familires), ni vilainement gourdes (empruntes). Encore vaudrait-il
mieux qu'elles fussent un peu ddaigneuses que trop faciles  l'gard de
ceux et de celles qui les entourent pour les servir. _Privez sires fait
fole mainie._ Moult afiert a fame qu'ele parole po,[556] car en trop
parler dit on sovent folie.

La bele contenance, c'est--dire la bonne ducation, est trs
ncessaire aux femmes. Mainte pauvre pucelle a t appele  tre riche
dame et hautement marie  cause de sa bonne renomme; mainte haute dame
a t dshonore par sa folle contenance et en a manqu mariage. Bien
plus, il arrive souvent qu'un sage maintien, sans vertu, soit plus
avantageux que la vertu, sans bonnes manires: Aucune foiz a mout valu
bele contenance et sage deportement a cele qui a mesfet; et par le
contraire ont est avilenies et blasmes plusors, sans mesfere.

On dit communment que les femmes de mauvaises moeurs lvent bien
leurs filles, car elles connaissent les inconvnients de fol samblant
et de fol fet. Mais cela n'est pas vrai, car les filles de telles
femmes savent fort bien rpondre aux reproches qui leur sont adresss
par elles: Ja fetes vos ce et ce, et je le sai mout bien et o dire.
Ainsi, elles estoupent la bouche  leurs mres. Mais les bonnes mres
osent tout dire.

Les femmes ont un grand avantage sur les hommes. On n'est tenu pour
honnte homme qu' plusieurs conditions, si l'on est  la fois courtois,
large, hardi et sage. La femme, si elle est honnte de son corps, tous
ses autres dfauts sont couverts, et elle peut aller partout tte leve.
C'est pourquoi les filles n'ont pas besoin de tant d'enseignements que
les fils; ceux qui prcdent suffisent, si l'on s'y prend  temps.


II

La jeunesse est le plus prilleux des quatre ges de l'homme et de la
femme. Car l'homme et la femme sont comme la bche de bois vert qui,
mise au feu, fume sans plus, jusqu' ce qu'elle soit allume. Nature
fume en enfance et s'allume en jeunesse, et la flamme en saute parfois
si haut que la puanteur du feu de luxure et de plusieurs autres grands
pchs des jeunes gens monte jusqu'au trne de Notre-Seigneur
Jsus-Christ. Perilleusement vivent jones genz et plus perilleusement
muerent, s'ils trpassent de ce sicle avant d'avoir atteint l'ge
mr.

Il arrive souvent que les jeunes gens ne voient, n'entendent et ne
redoutent rien; ne voient pas ce qu'ils font, n'entendent pas ce qu'on
en dit, n'en redoutent pas les consquences. Il y en a qui sont si
outrecuidants qu'ils croient tout pouvoir et savoir; il y en a
d'intelligents qui savent assez de choses, mais ils se courroucent vite,
et courroux de jeunesse est drgl et brusque.

Il y en a qui mprisent les hommes d'ge moyen et les vieux, disant
qu'ils sont rassots, tombs en enfance. Il en est qui disent ce qu'ils
pensent, hardiment, dans les conseils les plus solennels, avant leurs
anciens et les sages. Tel, dans le livre de _Lancelot_, le neveu de
Farien, nomm Lanbague, qui s'attira, pour ce fait, une semonce de son
oncle. On peut bien dire que la conscience des jeunes gens est comme une
grande vessie gonfle de volont; qui la frappe comme il faut, la crve.

Il y a des jeunes gens qui ne renoncent jamais  faire ce qui leur plat
par crainte de ce qu'on en dira. Bien  tort. De vaillants hommes se
sont laiss charper pour ne pas prter  la mdisance.

Les jeunes gens font volontiers outrages et torts  leurs voisins. S'ils
sont forts, ils battent, blessent, tuent. Ce sont l des pchs mortels
et non sans pril pour les riches hommes, car assez i a de povres
hardis, et por ce qu'il ont moins a perdre, se vangent plus tost; et
ausis mole est la pance dou riche home comme dou povre: bien i puet
entrer li glaives... Les offenseurs sont has de Dieu et du sicle;
et, s'il leur arrive malheur, personne ne les plaint.

Les jeunes hauts homes, grands seigneurs qui ont beaucoup de terres,
de chevaliers et de peuple, ont des rapports difficiles avec leurs gens,
et leurs gens avec eux. Ils aiment naturellement  s'entourer d'hommes
de leur ge; leur propre jeunesse, les conseils de leur entourage et
leur pouvoir les entranent  des mfaits contre leur honneur, au pril
de leur me; plusieurs en ont t presque dshrits, ou tout  fait.

Les jeunes hommes de condition moyenne, chevaliers, bourgeois ou autres,
sont exposs  se rvolter contre leurs seigneurs. Or, c'est chose
honteuse et vilaine d'tre contre son seigneur; que l'on ait tort ou
raison, on est souvent tenu pour tratre, et cela finit mal.--_Mal
seignor ne doit on mie for_, dit le proverbe, _car il ne durra mie toz
jors_; tel n'est pas l'avis de l'auteur. Il n'est si bon pays au monde
qu'il ne soit sage de fuir[557] s'il est gouvern par un jeune seigneur
mchant et fort, acharn  honnir et  dtruire son homme, car il lui
pourrait faire tels maux qui ne sauraient tre amends[558]. Ainsi la
conclusion parat tre que s'il n'est jamais justifiable de se rvolter
contre son seigneur, il l'est parfois de le fuir; mais as bons pas
puet on bien recovrer, se li seingneur s'atempre, ou s'amande, ou
muert.

Les jeunes gens sont querelleurs; or il est particulirement dangereux
de l'tre avec son seigneur, et aussi avec son prlat et avec sa fame
espouse.

Quant au prlat, quelle que soit la querelle, ou  droit ou  tort, il
faut toujours venir  sa merci si l'on ne veut pas mourir excommuni et
dshonor. Les clercs sont toujours juges en leur propre querelle, car
si l'on appelle de l'un d'eux, c'est encore, ncessairement, devant l'un
d'eux, et ils sont presque tous feru en un coing; ils se soutiennent
tous: ils savent que ce qui est arriv  l'un peut arriver  l'autre.

Qui se querelle avec sa femme a tort ou raison. S'il a tort, il offense
Dieu; il excite la foible complexion de sa femme  mal faire [pour se
venger]; il donne  penser aux gens que le mal est plus grand qu'il
n'est et les enhardit par l  profiter de la dsunion entre les poux
pour faire la cour  l'pouse. S'il a raison, c'est pis encore, car par
la faute de la femme, si elle est publie, le mari est dshonor, en
tout cas, a tort ou a droit.

C'est grand'honte et grand dommage que le mari et la femme soient mal
ensemble longtemps. Quel que soit le coupable, le cas du mari est
toujours mauvais, car l'homme craint plus la honte que la femme ne fait.
A quoi bon combattre quand on est sr d'avoir le dessous? Les sages
disent qu'un mari ne peut parler de sa femme devant les trangers que
d'une seule manire sense; ds qu'il voit qu'on la regarde, qu'il
dclare: Ce est ma fame, et se taise. De la sorte, si les autres sont
courtois, ils le laisseront en paix.

Les jeunes gens louent dans leurs discours ceux qui sduisent les femmes
et les filles des prud'hommes; ils les dclarent trs vaillants,
amoureux et aims de leurs amies; et ils mdisent des maris et des
pres. Cependant les maris et les pres sont les derniers  tre
informs des intrigues et ceux qui en souffrent le plus. Si chacun, en
ces affaires-l, hassait et blmait les vrais coupables, il y aurait
moins de mfaits.

Certaines gens, jeunes et autres, savent trs bien que leurs proches
parentes font ouvertement folie de leur corps, le souffrent et s'en
moquent; et elles en prennent coeur et hardiesse pour s'abandonner
plus librement aux uns et aux autres. De grands malheurs en ont rsult;
mieux aurait valu les chtier prement, car le bon justicier, quand il
pend un homme, en sauve cent.

Les vieillards qui aiment les jeunes gens les voient avec angoisse
affronter tous les prils, de corps et d'me. La jeunesse ne croit pas 
la maladie, ni aux mdecins, ni  la mort. Et pourtant as fors
viennent les fors maladies. _Ausis tost muert le veel come la vache,
et aucune foiz plus tost._--Ah! jeunesse, si bien nomme. Mout est a
droit nomez _jovanz_, car trop i a de _joie_ et de _vent_; assez est
plus jolis[559] et plains dou vent d'outrecuidance.i. povres jones, pour
ce qu'il soit sains, que ne sont li plus riche de touz les autres tens
d'aage. Il ne faudrait pourtant pas vivre comme beste naturelment et
oublier Dieu qui fait et dfait la vie  son gr.

Des sots prtendent qu'il n'est pas bon d'tre vertueux de trop bonne
heure: _De jone saint viel diable_. Mais c'est faux,  moins qu'il ne
s'agisse d'hypocrites, qui jettent le masque sur le tard. Encore est-il
moins mal d'tre hypocrite que publiquement desesperez[560].
L'hypocrite ne fait de mal qu' lui-mme; il donne le bon exemple; ses
aumnes ne sont pas moins profitables que celles des vrais dvots; enfin
il est possible, l'habitude tant une seconde nature, qu'il fasse  la
longue de bon coeur ce qu'il fit d'abord par semblant. Le cynique,
desesper en dit et en fait, est, au contraire, corrupteur; car si
Notre-Seigneur ne le punit pas tout de suite, les fous pensent, en
voyant sa prosprit: Je puis mal faire et dire, et eschaperai ausis
comme cil.

Ne puet estre que li jone ne mesfacent, car nature le requiert. Et les
pchs de jeunesse sont plus excusables que d'autres. Mais il ne faut
pas que les jeunes gens se dsesprent, c'est--dire s'endurcissent:
il faut garder Dieu devant ses yeux, efforcer son coeur de bien faire,
et conserver l'espoir du mieux.

Mais c'est assez parl des maux de la jeunesse; parlons maintenant des
biens qu'elle comporte, et de l'art d'en jouir.

Jeune homme doit mener joyeuse vie, tre courtois et large, accueillant
pour les siens et les trangers. N'afiert mie a jone home qu'il soit
mornes et pensis. Pour ce qui est de la largesse, elle sert  s'assurer
les coeurs de ses serviteurs. Souvenez-vous du roi de Jrusalem qui
fora un de ses riches hommes  accepter un don: Sire, disait le riche
homme, vos me donez trop; donez as autres. Prenez mon don, rpondit
le roi, car a moi samble que de noviau don novele amor ou remembrance
d'amor.

Le jeune homme doit user de la force de son corps, au profit de soi et
des siens; car grant honte et grant domage puet avoir qui passe son
jovent sanz esploit. C'est pendant la jeunesse qu'il faut se travailler
de conqurir les biens temporels pour le reste de la vie. Jeunesse, t
de la vie. En t on coupe les bls, on les bat, on les vanne, on les
engrange pour le reste de l'anne. Alors il fait chaud; les jours sont
longs; on n'a pas besoin de beaucoup d'habits et on peut travailler
longtemps...

L'me trouve son profit au travail, comme le corps. Quand les chevaliers
et autres gens d'armes sont en campagne, ils craignent plus
Notre-Seigneur que quand ils festoient dans leurs htels; et quand ils
sont bien fatigus, ils ont moins le dsir et le pouvoir de pcher.
Ainsi en est-il des gens de mtier et de tous ceux qui travaillent...

Comme le feu de la luxure est surtout allum en jeunesse, il est sage de
se marier tt pour viter fornications et adultres. C'est une belle
chose que loial mariage, encore que ce soit morteus bataille, ou
covient morir l'un des .II. ainz que departent dou champ. De la joie en
vient, et de l'ennui aussi. Mais les biens passent les maux. Et d'abord
on a des enfants, qui hritent des surnoms du pre et continuent sa
race. On en a de bons, et aussi des mauvais; mais por les maux ne doit
demorer que l'an ait fame espouse por avoir hoirs.

Les fils des riches bourgeois sont trop  leur aise et, par consquent,
exposs  commettre des actes de violente et outrageuse luxure aux
dpens de leurs pauvres voisins, surtout dans les villes o il n'y a pas
de chevaliers. Et souvent il est arriv que les seigneurs des lieux les
en raimbent[561]; plusieurs ont t honnis et justicis de leur corps
pour de pareils outrages. Qu'on les marie le plus tt possible, plus tt
encore que les gens d'armes et les laboureurs qui travaillent. Li fais
des fames espouses lor acorse[562] mout les sens.

Les jeunes clercs sont fort exposs aussi  pcher et  mal dpenser les
biens temporels qu'ils ont reus pour servir Notre-Seigneur. Mais
n'insistons pas. Cil qui fist ce livre ne vost deviser nule meniere de
pechi de clerc, porce qu'il estoit hons lais et a lui n'apartenoit pas,
mais aus prelaz... Et Dieus par sa misericorde lor doint sa grace et a
aus qui les ont a gouverner.

Les jeunes femmes sont encore en plus grand pril que les jeunes hommes,
car elles n'ont pas le sens aussi solide. Aussi les doit-on bien garder:
_Chastiaus qui n'est assailliz ne sera ja pris par raison_. Ne leur
donner, d'ailleurs, aucun prtexte de mal faire: que ceux qui en ont la
responsabilit, parents ou maris, les entretiennent donc suivant leur
rang; qu'ils ne leur assignent pas ce qui leur est ncessaire par les
soins de mauvais baillis qui les tourmentent; que leurs maris les
aiment, mais pas trop, de peur qu'elles n'en conoivent de l'orgueil.

Le grand point est qu'elles ne fassent pas folie de leur corps. Ce genre
de pch n'est pas considr comme grave pour les hommes; mme, il ont
une grant vainne gloire quant l'on dit ou seit que il ont beles amies,
ou jones, ou riches, et leur lignage n'y a point de honte. Pour les
femmes et leur parent, c'est le dshonneur proprement dit: Grant
honte doivent avoir quant on les monstre au doi; et quant eles viennent
en assamble a feste ou a noces ou aillors, et les gens rient et
consoillent, ads doivent cuidier que ce soit por eles; et si est il
sovant.


III

La sagesse est l'apanage de l'ge moien (ou mr). Se connatre
soi-mme, amender les mfaits que l'on a commis en sa jeunesse, n'en
plus commettre. C'est le temps de mander avant son tresor en l'isle.
Il y avait une fois un pays o l'on lisait chaque anne un nouveau roi;
 la fin de chaque exercice, l'ancien tait rlgu dans une le
sauvage; il y mourait de besoin; mais un de ces rois temporaires prit la
prcaution, avant d'tre dpos, d'envoyer son tresor en l'isle, et
ensuite il y vcut  son aise[563]. Or, l'le sauvage, c'est la vie
future. Il est prudent d'y envoyer d'avance un trsor de jenes,
d'oraisons, d'aumnes, de repentir, etc. Autant d'conomies dont on
jouit pendant la vie pardurable.

C'est aussi le temps d'avoir des biens temporels, hritages et
richesses, en tout bien tout honneur, et de faire fructifier ce qu'on a.

Le sage doit estre courtois et humbles as povres et as riches, et doit
soffrir les fous;... ne faire mie grant samblant de sage antre les fous,
et por riens ne haster fol de parole ne de fait...[564]--Il doit
administrer avec ordre son hostel et sa terre; choisir, pour le
suppler, les meilleurs sergents qu'il peut avoir; et exercer une
surveillance personnelle, car _li oil dou seigneur vaut fumier a la
terre_.--Il doit faire profiter les jeunes gens en sa garde de son
exprience acquise.

Similitude de l'arbre qui jamais ne sche ni ne manque, toujours vert et
fleuri, charg de fruits: l'arbre du trs granz sens parfez. Il y a
des gens qui ne connaissent pas cet arbre, d'autres qui vivent  son
ombre en jouissant de son parfum, d'autres qui en cueillent les fruits,
dont les meilleurs sont au sommet. Cet arbre, c'est Notre-Seigneur
Jsus-Christ; ses branches, ce sont les saints, les saintes et les
docteurs de Sainte glise. Ceux qui ne le connaissent pas, ce sont les
infidles et li fauz crestien desesper dou tout. Ceux qui vivent 
son ombre sont li simple crestien, qui vivent benignement en lor simple
creance. Ceux qui mangent des fruits de cet arbre sont cil qui
aprannent volontiers et oient la Sainte Escripture. A cet arbre ne se
peut comparer aucun autre, ni,  cette sagesse cleste, aucune sagesse
de la terre. Le sens naturel est une des choses du monde les mieux
partages; mais il y en a bien des sortes: li un ont grace d'une chose
et li autre d'autre. Il serait trop long d'en dcrire les varits.
L'auteur prfre rapporter ce qu'il avait mand jadis en rime a .I.
home que l'on tenoit a soutil... et malicieus[565]:

    Li soverains des sens si est de Dieu servir...
    Li plus soutil de mal sont sovant li plus fol...

Outre la justice de Dieu, qui punit et rcompense  coup sr, on peut
dire d'ailleurs que, en ce bas monde mme, les bonnes oeuvres honorent
et les mauvaises honnissent. Et cil qui ne sevent les Escriptures ou
qui n'ont grace de soutil quenoissance se poent doner garde as oevres
terriennes, qui sont devant lor iaus chascun jor.

L'auteur, dont l'embarras  suivre sa pense est ici trs manifeste, a
recours, pour s'en tirer,  une autre similitude.--Age moien, ge de
discrtion, ge mr. Lorsqu'une plante a dpass sa maturit, la cime
commence  ploier, et  revenir vers la terre ou la racine est. Le
fruit, quand il demeure aux arbres outre saison, tombe et pourrit.
Avis  ceux qui disent qu'ils se corrigeront plus tard, quand ils seront
vieux. Assez i a de ces qui ne vuelent rendre a Dieu ne a bone nature
ne as gens ce qu'il lor doivent;... et quant il sentent la mort, si
demandent l'abit d'aucune religion, et font geter le mantel d'aucun
frere sus aus, et dient qu'il sont randu[566]. Cil ne paient pas de leur
gr au droit terme de la paie; mais Nostre Sires s'an paie a force...

Voici maintenant les vertus recommandables entre
toutes[567].--Dbonnairet, vertu particulirement apparente et
profitable chez les grands seigneurs; s'il s'agit de guerre ou de
plaid, il fait bon de s'arranger, composer, faire paix.--Largesse. Mais
ne sont mie tuit cil large que li fol tiennent a larges; car gas n'est
pas largesse.--Hardiesse. Mais _Folie n'est pas vasselages_, et en
hardement a grant mestier li sens. Quand l'on veut aller en fait
d'armes, on doit regarder et savoir s'il y a grand honneur ou grand
profit  y aller, et si l'on a des chances pour soi. Le cas se prsente
souvent au pays devers les Turs, o l'on a affaire  fortes parties:
danger d'tre pris, tu, et, si l'on en rchappe, de dchaner le grant
flot des Turs d'Egite et des autres lieus de paiennime.--tre
pacifique, loyal, mesur. La mesure est une vertu chez les puissants,
une ncessit chez les pauvres. Par mesure les povres genz pueent
eschaper de domage et de honte, et par soffrir et par servir doit l'an
granz biens avoir[569].--Ne pas tre escalufr (chauff).--tre
bon: tre bon, c'est panre example a aux qui sont tenu et conne a
bons, et aus choses que li commun des gens tiennent a bones et qui sont
devises por bones.--Ne pas tre desespr:

     Plusors fous i a desesperez, qui en bourdant font .I. trop grant
     pechi, que li nice tiennent a petit et s'an rient quant il
     l'oient: ce sont cil qui blasment et reprannent les oevres
     celestiaus et terrienes que li Peres Createurs fist, et dient
     d'aucunes choses: Ce n'ost mie bien fait, et tele chose fust
     bone, et ainsic et ainsic. Entre les autres choses, dient:
     Pourquoi fist Dieus home por avoir poine et travail ou siecle et
     tribulacions ds qu'il nest jusqu'a la mort? Et a la fin, se il
     le trueve en aucun meffait, si va en anfer; portant ne le dest ja
     Dieus avoir fait. Ce dient, et autres mescreanz i a qui dient que
     touz jors a est et est et sera cestui siecle, ne autres ne fu
     onques, ne est, ne ne sera[570].

L'auteur est lac; c'est pourquoi il n'ose pas insister sur ce dernier
point, car il craint de faillir et estre repris. Toutefois il ne se
peut tenir de polmiquer un peu, por avertir la simple gent laie,
contre ces esprits forts, qu'il dnonce. Il donne donc les raisons por
quoi Dieus fist home, et quieus est l'oneur et li profiz et l'avantage
que home i a. Et il se flatte que ce qu'il dit  ce sujet casse bien
et efface la mescreandise et la desesperance de aus qui dient qu'il
n'est autre siecle que cestuy en quoy nous somes[571].

Aprs avoir ainsi rfut les impies, il s'en prend, sans transition, 
ces nices crestiens, qui nicement vont a la messe et nicement s'an
partent. Ce sont ceux qui sortent de l'glise aussitt que l'vangile
est dit. Conduite absurde, car il convient d'assister  l'lvation et
de rester tant que la pais soit done et que le prtre ait communi.
C'est alors seulement que les assistants ont part au sacrement[572]. Et
qui i demeure tant que l'on dit _Ite missa est_, adonc s'an vont par
congi.

Il passe ensuite  l'emploi du temps de chaque jour. En s'veillant,
trois signes de croix au nom de la Trinit et une prire: _Biaus sire
Dieus omnipotens, loez et graciez soiez vos, et benoiez de vos mesmes
et de toutes voz creatures celestiaus et terriennes_, etc. Avant de se
lever, penser  ce que l'on fera pendant le jour qui vient pour soi,
pour autrui ou pour un commun profit de pas, et se le rpter trois
fois, afin de ne pas oublier. Puis, entendre la messe et faire oraisons,
teles come l'an seit,  titre de pnitence; faire l'aumne, ft-ce
d'un denier; mettre de l'ordre dans sa toilette, n'est il ores plus a
faire que de roignier ses ongles; se pourvoir de quelque chevance
pour les besoins courants; s'appliquer enfin  ce que l'on s'est propos
de faire. S'y appliquer diligemment. Ne pas dire, comme certains:
Laissiez ce; autre foiz j'entendrai; ou bien: Je commanderai que cil
face tel chose. Au milieu de la journe, le travail du jour doit tre
accompli, car, aprs que l'on a bu et mang, il faut se reposer une
heure; et ensuite il faut se distraire, por avoir remede et repos en
son cuer, sans pch. Il faut enfin estre la vespre ancontre la gent
por veoir et or et aprendre. La nuit, on doit dormir, au moins jusqu'
minuit; cette dernire recommandation ne s'adresse pas, cependant, aux
pauvres gens de mtier qui sont obligs de faire autrement pour gagner
leur vie, ni  ceux qui par destresce de seigneur sont en commandement
ou en servage, ni aux pnitents, ni aux moines soumis  des rgles
contraires.

Quant aux femmes d'ge mr, celles qui ont t lgres en leur jeunesse
et qui ne s'amendent pas alors, on dit qu'elles rendent les canivets. Et
voici pourquoi. Il y avait une fois une belle pcheresse; un homme qui
la convoitait fit faire pour elle un beau petit couteau (canivet), dont
le manche et la gaine taient orns d'or, de perles et de pierres
prcieuses; il le lui donna, et elle fit son gr. Elle dsira par la
suite s'en procurer d'autres pareils, et,  tous ceux qui la voulaient
avoir, elle demanda dsormais un petit couteau. De sorte que, bientt,
elle en eut une huche pleine. Mais l'ge vint; la dame ne s'amenda pas;
seulement, les donneurs de petits couteaux s'adressrent ailleurs. Un
jour vint o ce fut elle qui envoya chercher un de ceux qui lui
plaisaient, et lui fit prsent,  son tour, d'un canivet, pour payer ses
faveurs. Aprs celui-l, un autre. Elle finit par remettre tous ses
canivets dans la circulation, pour persister dans son pch[573].


IV

Le vieillard doit remercier Dieu, qui lui a laiss tant de temps pour se
repentir. C'est le moment de donner pour sauver son me. Songez que, au
jour de la mort, tout ce que vous n'aurez pas dpens pour le salut de
votre me ne vous vaudra rien. Peut-tre mme que ceux qui en hriteront
en feront mauvais usage. Votre jeune femme en fera jouir un jeune mari,
ou d'autres jones qui l'acointeront si elle n'est pas honnte. Vos
enfants, vos parents? Souvenez-vous des enfants et des parents de ceux
que vous avez vu trpasser autrefois. Qu'ont-ils fait pour les mes des
dfunts? peu ou rien. Donc, mout est fous cil qui ne done _par sa main_
de ses biens grant partie, por s'ame sauver[574].

Les vieux doivent mpriser la vie; ils sont pays pour savoir que assez
i a de quoi:

    Cist siecles est une bataille,
    Qui plus i vit, plus se travaille
    Et l'Ennemis[575] met tout en taille...

La vie des vieux n'est que travail et douleur. C'est pourquoi l'on dit
qu'il ne faut jamais leur demander: Vous dolez[576]?.

C'est une grande honte aux vieux de contrefaire les jeunes, et
spcialement de se marier; car, s'il prant fame jone, toz jors doit
cuidier que li jone home l'emportent; et se il la prant vieille, .II.
porretures en .I. lit ne sont mie afferables[577]. On dit aussi, avec
raison, que Notre-Seigneur a surtout horreur de trois espces de
pcheurs: vieux luxurieux, pauvres orgueilleux, riche convoiteux. Trop
i a vilain pchi et outrageus de volont sans besoing.

_A la mort ne faut nus._ Que chacun prenne exemple sur ceux qui vont
quitter une ville ou un pays pour aller dans un autre. Avant le dpart,
ils paient leurs dettes. Crainte de rien oublier, ils font crier le ban
que tuit cil a cui il doivent riens, veignent avant, si seront pai.
Il y a des malades qui agissent ainsi, mme en des cas o le pril de
mort n'est pas grand. A plus forte raison, est-ce indiqu pour les vieux
qui sont certains de partir prochainement.

       *       *       *       *       *

Les femmes qui vivent assez pour tre vieilles doivent tre trs
aumnires, et plus volontiers as besogneus et as besogneuses que as
truanz ne as truandes.--Les bonnes vieilles sont trs utiles, en ce
qu'elles gouvernent et gardent leurs maisons et leurs biens, lvent
les enfants, arrangent des mariages, etc[578]. Mais il en est de
mauvaises qui se parent, empltrent leurs visages, teignent leurs
cheveux, n'avouent pas qu'elles soient remeses[579]; et, si quelqu'un
le leur dit, elles se fchent. Celles-l, aprs avoir rendu tous les
canivets, dpensent leur patrimoine, jusqu' ce que cela mme ne suffise
plus et que tout le monde les refuse. Et ainsi sont parhonies, car li
pechi ne demorent mie par eles, ms pour defaute d'ome. Elles ne
perdent pas, hlas, avec l'ge, le pooir de cohabiter, comme les
hommes.

       *       *       *       *       *

Tels sont les quatre temps d'ge. Chacun d'eux dure vingt ans, en deux
priodes de dix ans. Soit, en tout, quatre-vingts ans. L'auteur a oubli
quelques dtails; il les ajoute, pour ainsi dire en post-scriptum.

D'un  dix ans, les enfants sont fort en pril de mort et de blessures,
parce que les femmes risquent de les craser en les couchant la nuit
prs d'elles, etc. De l le proverbe: _On doit garder son enfant de feu
et d'iaue tant que il ait pass .VII. anz_.

Il n'est pas bon de marier les enfants mles avant vingt ans, si ce
n'est por haste d'avoir hoirs dans les familles princires; pour
saisir l'occasion d'un beau mariage; ou crainte du pch, si le sujet
est prcoce. Mais les filles, on peut les marier sans scrupule ds
qu'elles ont pass quatorze ans.

L'homme est vieux  soixante ans, et, comme on dit, quites des
servises. A cet ge, en effet, il a assez  se servir lui-mme, ou  se
faire servir. Si quelqu'un dure plus de quatre-vingts ans, il doit
desirer la mort.

       *       *       *       *       *

Ce n'est pas tout. L'auteur a laiss de ct quatre choses, parce que
ces choses sont bonnes, profitables et convenables aux quatre ges
indistinctement[580]. Il estime que le moment est venu de s'en occuper.
C'est  savoir: Souffrance, Service, Valeur, Honneur. Chacune de ces
vertus peut-tre considre sous deux aspects, activement et
passivement: ceux qui souffrent et ceux que l'on souffre, ceux que l'on
sert et ceux qui servent, ceux qui valent et ceux  qui l'on vaut, ceux
qui honorent et ceux que l'on honore. Ces distinctions laborieusement
tablies, l'auteur les oublie, d'ailleurs, aussitt; et il n'en est plus
question. Il est visiblement fatigu; il crit  btons rompus, avec de
fcheuses redites.

_Li bon souffreor vainquent tout._ Jsus-Christ a donn l'exemple. Folie
de se dsesprer pour les choses temporelles, qui sont transitoires. Les
pauvres souffrent par ncessit, les riches se crent des raisons de
souffrir. Nul n'est en si bon point qu'il n'ait besoin de patience.

Les hommes qui ont un seigneur, qu'ils le servent loyalement et
longuement; Dieu les rcompensera, si ce n'est le seigneur lui-mme.
Mais cil qui reoivent servise et jamais ne le guerredonent, il boivent
la suor de leur serveors, qui lor est venins morteus as cors et as
ames.

_A bien servir covient er avoir_, dit le proverbe[581]. Ce n'est pas
sr. Au moins est-il certain que le bonheur apparent n'est pas toujours
le vrai bonheur. On voit, en effet, se pousser, s'enrichir et se faire
honorer prs des riches hommes tels gens qui sont droit asne et plus
nice que bestes, tandis que des sages et des vaillants n'obtiennent
rien qui soit digne d'eux. Le succs des uns tient soit  la nicet,
soit  l'aveuglement, soit  la rpugnance pour la vertu des grands
seigneurs qui les accueillent, soit  la malice du Diable qui chafaude,
pour s'amuser, ces prosprits trompeuses. Ce sont les autres, les
dpourvus, s'ils savent souffrir leur pauvret en patience, qui ont reu
en partage le vrai bonheur de par Dieu.

Au point de vue des services rciproques que les hommes se rendent, on
peut distinguer dans l'humanit trois types gnraux: 1 les franches
gens, amiables et debonaires; 2 les gens de mtier; 3 les vilains.

Franches genz amiables sont tuit cil qui ont franc cuer... Et cil qui a
franc cuer, de quelque part il soit venuz, il doit estre apelez frans et
gentis; car se il est de mauvais leu et il est bons, de tant doit il
estre plus honorez[582].

Parmi les gens de mtier, se placent au premier rang les prtres et les
clercs qui ont la cure des mes, les avocats, les juges, etc.

Vilains sont ceux qui se conduisent vilainement et ne rendent service 
personne que contraints par la force. Tuit cil qui le font sont droit
vilain, aussi bien comme s'il fussent serf ou gaeigneur... Gentillesce
ne valour d'ancestre ne fet que nuire as mauveis hoirs honir.

Trois espces de gens, donc trois espces de loyers ou payements. On a
les services des franches gens par des prires courtoises ou en change
de bienfaits. On a ceux des gens de mtier en payant (par doner). Et
les vilains au baston[583].

Il y aurait trop  dire, selon Philippe, sur les loyers de la seconde
espce, qui conviennent aux gens de mtier. Cil de Sainte Eglise le
veulent [le loier de don] a la vie et a la mort; aprs la mort ont
aumosnes por chanter messes de _requiem_... Les avocats et les juges ne
font rien sans loier de don; et sovant vuelent comparagier les dons,
ce est que l'on doigne les petiz aprs les granz, et si ameroient miaus
tous jours les granz que les petiz.

Ce qui prcde, au sujet de Souffrance et de Service, est, comme on
voit, trs dcousu. Ce qui suit, relativement  Valeur et  Honneur, est
un verbiage  peu prs inintelligible,  force d'tre confus. Relevons
seulement ce trait: Cil qui pueent valoir et ne valent sont mauvais et
honni en cest siecle...; et quant plus i durent, pis lor vaut. Et se la
mort nes vuet occirre, il mesmes devroient voloir la mort. Car quant
plus tost faudroient dou siecle, plus tost seroit estainte et
remese[584] la honteuse meniere d'aus.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'un riche homme reoit un compte de denres et d'issues, il en
entend d'abord tout le menu mot  mot; puis il demande  l'entendre
en gros et en grant some; ces rubriques gnrales (gros) et ces
totaux lui permettent de se remmorer le dtail qui lui a t
prcdemment expos. Il en est tout de mme du prsent compte: d'abord,
le compte lui-mme, divis en quatre parties (avec le post-scriptum
dispos sur le mme plan quadripartite); puis les gros ou rubriques
gnrales: l'auteur dsigne ainsi ses dveloppements  btons rompus sur
Souffrance, Service, Valeur et Honneur; enfin la somme (simple rsum de
l'ouvrage principal), qui dispensera de relire le reste:

     Tuit cil qui l'avront o ententivement une foiz [le compte des
     Quatre ges] porront savoir par ces .IIII. moz qui sont li gros, et
     par les somes, le moien de tout ce qui est escrit ou livre; et ce
     porra l'an faire plus legierement et sovent que or le tout; et
     tuit cil qui volontiers l'orront en amanderont, se Dieu plest.




LES LAMENTATIONS

PAR MAHIEU.


Il existe  la Bibliothque de l'Universit d'Utrecht un ms., qui parat
remonter au commencement du XIVe sicle, d'un pome en latin dont
l'auteur, ds le v. 9. donne le titre: _Lamenta_. Ce ms., dcouvert il y
a quelque vingt ans par feu M. A.-G. van Hamel, professeur 
l'Universit de Groningue, a permis  cet rudit, qui l'a publi, de
composer sur ce pome, jadis clbre, qu'on croyait perdu, et sur son
auteur, une notice presque irrprochable[585].

L'auteur des _Lamenta_, originaire de Boulogne-sur-Mer, s'appelait, en
latin, _Matheus_, Mahieu dans le dialecte de son pays. Il avait des
parents et des amis parmi les personnages qui, de son temps, taient les
plus considrables de l'glise de Throuanne. Il fut lui-mme clerc, au
dbut de sa carrire, ayant tudi la logique et le droit pendant six
ans,  Orlans, sous Jacques de Boulogne, qui devint vque de
Throuanne, et sous Nicaise de Fauquembergue, plus tard chanoine de
cette glise. Il avait le titre de matre et il exerait la profession
d'avocat (_causidicus_). A vingt indices, dans son oeuvre, se
reconnat, d'ailleurs, le juriste, nourri de droit civil et canonique,
hostile  la coutume.

Il connaissait Paris, o il avait probablement men joyeuse vie, tout
aux tavernes et aux filles, comme dit l'autre. Ses moeurs taient
alors faciles, trs faciles, comme il l'avoue, sans honte,  plusieurs
reprises[586].

Un concile oecumnique se tint,  Lyon, du 1er mai au 17 juillet
1274. Matre Mahieu y assista, il le dclare lui-mme, vraisemblablement
dans la suite de l'vque de Throuanne, prdcesseur de Jacques de
Boulogne.

Le Concile eut  dlibrer sur la rformation des moeurs du clerg, et
particulirement sur la condition des clercs (_usque ad subdiaconatum_)
maris. Un certain nombre de ceux-ci taient, non seulement maris, mais
bigames; non point, comme on pourrait le croire, qu'ils eussent pous
deux femmes, mais parce qu'ils avaient pous une femme qui n'tait pas
vierge, une veuve ou une fille publique. La jurisprudence piscopale
variait au sujet de ces bigamies; les uns les tolraient, d'autres les
condamnaient. Le 14 juillet 1273, le Concile condamna formellement
toutes ces unions suspectes: _Bigamos omni privilegio clericali
declaramus esse nudatos, consuetudine contraria non obstante._ Cette
constitution fut sanctionne en novembre par le pape Grgoire X; elle a
pris place dans les Dcrtales.

Matre Mahieu savait donc  quoi s'en tenir sur ce qui l'attendait s'il
se mariait, en dpit de la _Sanctio Gregoriana_, avec une veuve. C'est
pourtant ce qu'il fit, pris dans les lacs d'une certaine Perrette, ou
Perrenelle, dont il ne russit  triompher qu'en consentant au
sacrement.--Le voil bigame et sous le coup de la dgradation
canonique.

Cette mesure rigoureuse lui fut applique, comme  beaucoup d'autres.
Sans doute par l'officialit de Throuanne. Mais  quelle poque? on
l'ignore. La date de son mariage n'est pas connue non plus. Nul moyen de
savoir, par consquent, s'il s'coula un long temps entre l'infraction
et le chtiment.--Le voil dpouill de tous ses droits de clergie
(tonsure, habit, admission au choeur, aptitude  recevoir des
prbendes, privilge de judicature, exercice de son mtier d'avocat 
l'officialit, etc.).

Durement frapp de ce ct, Mahieu ne trouvait point de consolation 
son foyer. Car Perrette, avec le temps, tait devenue laide, acaritre,
querelleuse. Incompatibilit d'humeur. Il tait trs malheureux en
mnage.

C'est pour soulager sa douleur, et aussi pour mettre en garde ses jeunes
ex-confrres contre une destine pareille  la sienne qu'il conut, au
seuil de la vieillesse (v. 656), l'ide d'exhaler ses lamentations
dans un pome anti-fministe.--Ce pome crit, il ne le publia pas, par
crainte de sa femme, mais il l'envoya  ses amis, dignitaires ou
familiers de l'glise de Throuanne. Les envois, ou ptres, qu'il a
rdigs pour chacun d'eux, et qui forment la meilleure partie du livre
IV des _Lamenta_[587], permettent de fixer  peu prs la date de la
composition du pome[588].

L'vque Jacques de Boulogne, un des destinataires de l'oeuvre, nomm
en 1287, est mort, dit M. van Hamel (p. CXXIV), en septembre 1301. Les
_Lamenta_ ont donc t termins avant septembre 1301. D'autre part, en
1295, le frre de cet vque, Robert le Moiste, tait encore prvt de
l'glise de Saint-Martin,  Ypres;  une date incertaine, il a chang
ces fonctions contre celles d'abb de Sainte-Marie-au-Bois de
Ruisseauville, et c'est en cette qualit qu'il est salu par Mahieu. M.
van Hamel en conclut que le pome est postrieur  1295. Il ajoute que
les autres donnes chronologiques fournies par les envois concordent
avec celles-l: on a la preuve que tous les destinataires des _Lamenta_,
que Mahieu nomme, taient vivants de 1295  1301[589].

Quelques-unes de ces considrations laissent fort  dsirer; mais il en
est une, n ouvelle, qui me dispensera de les critiquer  fond; elle se
tire de la prsence, au nombre des destinataires du pome, d'un
personnage sur lequel M. van Hamel (de mme que M. Vaillant, le
prcdent biographe de notre auteur) n'tait pas suffisamment inform.

Ce personnage, Jehan de Vassogne, archidiacre de Flandres en l'glise
de Throuanne, qui n'a pu tre identifi ni par M. Vaillant[590], ni
par M. van Hamel (p. CXXVI), est pourtant bien connu. Clerc du roi de
France, jurisconsulte que l'on voit souvent de service aux parlements
judiciaires de la Couronne, charg de faveurs par le pape comme homme de
confiance du roi,[591] il exera les hautes fonctions de garde royal des
sceaux, ou, comme on disait alors, par courtoisie, de chancelier, depuis
1290 jusqu' son lection comme vque de Tournai, laquelle doit tre
fixe aux derniers jours de 1291 ou aux premiers de 1292[592]. La
ddicace de Mahieu  Jehan de Vassogne, o celui-ci n'est pas qualifi
d'vque, est donc antrieure au printemps de 1292; elle l'est mme,
sans doute,  la date incertaine de 1290 o Jehan de Vassogne succda,
comme garde des sceaux ou chancelier de France,  Pierre Chalon, doyen
de Saint-Martin de Tours, puisque Mahieu a l'air d'ignorer qu'il
s'adresse au chef suprme de la chancellerie royale. Et le pome tout
entier est, par suite, dans le mme cas. J'indique plus loin (p. 249, en
note) un autre motif de croire que le pome a t rdig en effet, au
moins en partie, vers la fin de 1290.

       *       *       *       *       *

Les sources du versificateur boulonnais ont t tudies avec le plus
grand soin par l'diteur. Mahieu tait certainement assez vers dans la
littrature sacre et profane. Il a connu et plus ou moins utilis le
fragment, classique au moyen ge, du _De nuptiis_ de Thophraste, le _De
planctu natur_ d'Alain de Lille, des recueils d'_Exempla_, et, sinon le
_Roman de la Rose_ lui-mme, les oeuvres plaisantes et satiriques en
langue vulgaire dont le _Roman_ de Jehan de Meun est le plus notable
spcimen[593]. Enfin, on trouve au livre III des _Lamenta_ comme un cho
des discussions thologiques de son temps. Homme d'Universit, il avait
t un des mules de ces savants personnages, ses anciens confrres,
comme Jacques d'taples, dont il numre complaisamment les
connaissances varies.--Toutefois, et Dieu merci, le premier fond de
son pome a t fourni  Mahieu, on n'en saurait douter, par sa propre
exprience. Ce pome, quoi qu'il soit embarrass par la plus
dtestable rhtorique (vers lonins, etc.), n'est pas sans sincrit.

Il est, d'ailleurs, trs brutal. Instructif par l mme, et non pas
tant, peut-tre, comme tableau des moeurs clricales que comme exemple
des crits que ses jongleurs ordinaires pouvaient offrir au haut clerg,
sans crainte de l'offenser.

       *       *       *       *       *

Quel fut le succs des _Lamenta_ de Mahieu? On n'en sait rien. Il y en
avait jadis un exemplaire  la Bibliothque du Chapitre de Saint-Bertin;
l'exemplaire d'Utrecht est en Hollande depuis le XVIIe sicle. Pas
d'autres renseignements.

Le livre, destin  l'troit public de Throuanne et de
Boulogne-sur-Mer, aurait peut-tre sombr dans l'obscurit, comme tant
d'autres, si, vers 1370, une copie n'en tait tombe entre les mains
d'un nomm Jehan le Fvre, natif de Ressons-sur-le-Matz (Oise),
procureur au Parlement de Paris.

Ce Jehan le Fvre avait beaucoup lu, tant en vers qu'en prose, et il
avait le got de composer des traductions en vers (il avait dj
traduit, entre autres, la _Vetula_ de Richard de Fournival). De plus, il
tait mari depuis une vingtaine d'annes, et regrettait de l'tre. Il
fut donc surpris et charm de rencontrer un pome qu'il ignorait, que
tout le monde ignorait autour de lui et qui concordait si bien avec ses
proccupations personnelles. Un si beau pome, dont l'auteur, en l'art
de se lamenter, dpassait,  son avis, l'Apocalypse, Ezchiel et
Jrmie! Un pome dont l'auteur avait t comme lui, homme de loi![594].
Il en entreprit aussitt la traduction sous ce titre: _Livre des
Lamentations_, pour son plaisir, non pour de l'argent:

    S'en droit franois le vous puis mettre,      70
    Vous m'en devs bon gr savoir
    Car ce n'est pas pour vostre avoir.

C'est la traduction des _Lamenta_ par le procureur Jehan le Fvre qui a
confr la clbrit au bigame de Boulogne-sur-Mer. Christine de Pisan
la lut en 1404, par hasard, car ce livre n'avait encore, dit-elle,
aucune reputacion. Mais, vers 1440, Martin le Franc, le prvt du
chapitre de Lausanne, la cite comme un ouvrage fameux,  ct du _Roman
de la Rose_. Au milieu du XVe sicle, Matheolus[595] devint, dans
l'esprit des lettrs, synonyme de misogyne et d'ennemi du mariage: on ne
lisait plus l'original depuis longtemps; la traduction mme n'avait
peut-tre plus beaucoup d'amateurs; mais le nom de l'auteur primitif,
comme il arrive, surnageait. Beaucoup d'crivains du XVe et du
XVIe sicle l'ont cit sans l'avoir lu; on connaissait l'oeuvre
surtout par des abrgs, des morceaux choisis, des imitations.

Le travail de Jehan le Fvre est parvenu jusqu' nous dans dix
manuscrits. Il a t publi ds 1864; mais l'dition qu'en a donne M.
van Hamel, en regard de l'original latin, est la premire qui soit
critique; on peut la considrer comme dfinitive.

Les rapports du texte primitif et de la traduction ont t parfaitement
dfinis par l'diteur.--La traduction est, en somme, fidle (malgr des
contre-sens, des suppressions, des amplifications[596]). Et elle est
beaucoup plus claire que son modle. Il faut avouer que les Lamentations
de Mahieu ne sont plus, aujourd'hui, lisibles; et elles n'ont jamais d
l'tre sans effort, quoique l'auteur et un vrai talent. Sous l'habit
franais dont le mdiocre Jehan le Fvre les a revtues, elles sont
encore, au contraire,  et l, fort agrables. Les conversations,
surtout, insipides ou prtentieuses dans Mahieu, sont, dans la
traduction, excellemment vivantes et naturelles.--C'est donc la
traduction qui sera cite ci-dessous, toutes les fois qu'elle ne trahit
pas l'original.

Au cours de son adaptation, Jehan le Fvre a eu, plus d'une fois[597],
le sentiment que Mahieu tait all trop loin et, une fois au moins, il a
mis formellement  couvert sa responsabilit:

    Pour ce suppli qu'il ne desplaise      II, 1562
    S'en cest diti suy recordans
    Aucuns mos qui soient mordans.
    Car de moy ne procede mie...
    Esbatu me suy au rimer;
    Si ne m'en doit on opprimer.

Mais il ne s'en tint pas l. Trs peu de temps aprs avoir publi _le
Livre des Lamentations_, il composa (vers 1373), sous le titre galant de
_Livre de Leesce_, une rfutation mthodique des invectives du Bigame.
Ayant plaid le _contre_ d'aprs Mahieu, il plaida le _pour_ en son
nom.

Va, petit livre; expose  mes trs nobles compagnons l'tat dplorable
o m'ont mis le mariage et la bigamie.

L'auteur est humili, car il a t dpouill de ses droits et de sa
noblesse: de sa clergie. Il tait matre; il a perdu la face,
l'habit; il a d prendre forme laie. Pourquoi? Parce qu'il a pous
une veuve, une veuve qui froncist et grouce  toute heure contre lui,
et l'appelle: Chtif!. Mauvaise bte, en vrit; et elles sont toutes
comme cela.

Seigneurs, compagnons et amis, excusez les incorrections de l'crivain.
Il n'est pas matre de lui: _Ira impedit animum_.

Instruisez-vous, jeunes gens, tandis qu'il en est temps. Le dcret du
pape Grgoire, de mauvaise mmoire, a condamn irrvocablement les
clercs bigames. Aprs avoir t en situation de maltraiter les laques,
quelle honte de retomber  leur niveau!

    Pour les lais ne souloie[598] faire      257
    Fors ce qui leur estoit contraire;
    Mes cornes encontre eulx levoye
    Et par maintes fois les grevoye.
    Las! or me va tout autrement.

Un serf peut devenir franc, en se rachetant, mais un clerc dgrad ne
peut jamais ravoir signe de clerc. Il est comme la chouette qui n'ose
s'associer aux autres oiseaux. Il est serf des serfs en toute manire
(v. 1077). Maudit soit le jour o Mahieu a rencontr Perrette!

C'est tout de mme dur que, pour un clerc, le fait d'pouser une veuve,
mme non diffame, entrane la dgradation. Celui de s'amuser
follement avec cent filles n'est pas puni et couple illicite ne nuist
point a devenir prestre. Certes, celui qui fit le dcret en question
n'avait pas assez rflchi.

La bigamie, mme proprement dite, n'a pas toujours t dfendue: 
preuve, les patriarches, qui doublerent leurs mariages et n'en furent
pas moins heureux. Il semble bien que le premier bigame qui ait t
chti, dans la Bible, soit Lamech. Nous sommes frapps pour sa faute.
Pourquoi donc ne s'avisa-t-il pas qu'une seule femme suffit  dix
hommes?

Et pas de dfense possible. Mahieu ne peut pas plaider, dans l'espce,
la violence ni la force; il a su et consenti; il est cause de sa ruine.

Comment un homme peut-il se lier par veu de second mariage? Les veufs
qui se remarient devraient tre corchs, brls; leurs noces, du reste,
sont, avec raison, mal vues:

    Point de beneon n'y a      532
    Es noces de leur assemble,
    Qui souvent se fait a emble
    Par doute de charivari[599].

Si Perrette mourait, son mari ne la remplacerait pas, pour sr.

Voici comment l'auteur fut pris. Il fut sduit et afol par doux
regards et beau langage. Perrette tait alors trs jolie, avec sa
chevelure blonde, son front ample, net et poli, ses yeux noirs, doux et
riants, son nez bien fait, sa bouche vermeille et parfume, ses dents
blanches et bien assises, sa gorge pleine, ses bras soupples pour
accoler, sa poitrine pare comme il faut et la compassere des reins
ni trop large ni trop troite; etc., etc. Hlas! qu'est-elle devenue,
cette desse  l'anglique visage? Courbe, boue et tripeuse,
dfigure et contre-faite, toute grise, toute chenue, rude, sourde...:

    Le pis a dur et les mamelles,      681
    Qui tant souloient estre belles,
    Sont froncies, noires, souillies
    Com bourses de bergier mouillies.
    Yeux a rouges, lermeus et caves;
    Joes sans chair, maigres et haves.

Au moral, triste, pleine d'inimiti, querelleuse, batailleuse. C'tait
une douce laitue; c'est une ronce, une ortie.

    Si je di _bo_, elle dit _beu_.      713
    Nous sommes comme chien et leu
    Qui s'entrerechignent es bois;
    Et se je vueil avoir des pois
    Elle fera de la pore[607].

Il n'est qu'une consolation: c'est que tous les gens maris sont logs 
la mme enseigne.

Toute femme marie est comme une horloge qui ne s'arrte jamais. A tort
et  travers, elle abomine contre les fais de son mari, et celui-ci
n'a qu' se taire. Quand il y a famine  la maison, elle dit que c'est
la faute de l'homme; l'abondance, elle s'en attribue le mrite, sous
prtexte qu'elle file et bue[608]. A l'en croire,

    ... Ce qui vient de la quelongne[609],      793
    Que l'en porte jouxte la longne[610],
    Nuit et jour soustient tout l'ostel.

Les perverses jangleresses ne s'en tiennent pas l. Elles s'entendent
merveilleusement  dcevoir leurs maris et  faire en sorte que ceux-ci
n'en croient pas l'vidence. C'est ce qui advint, par exemple,  ces
trois hommes dbonnaires, Gui, Guerri et Frameri, qui prirent leurs
femmes en flagrant dlit: on leur prouva qu'ils avaient rv[611].

    De la lune nous font entendre      1016
    Par paroles et par revel[612]
    Que soit une peau de vel.[613]
    Combien que soit chose impossible
    Vuelent prouver qu'il soit loisible
    A croire ce et plus grant chose.
    N'est nuls qui contredire l'ose
    Ne soustenir a l'encontre, ains
    Estuet[614] que, par amour constrains
    Ou par tenon, on leur ottroye
    Et qu'en die que l'en le croye.

Tant d'exemples illustres  l'appui! Mieux vaut n'en pas citer, car
j'ay ailleurs asss a faire. Il en cite nanmoins: Salomon,
Aristote...

    Que proufita a Aristote      1080
    Peryarmenias, Elenches,
    Devises en pluseurs branches,
    Priores, Posteres, logique
    Ne science mathematique?

Il n'en fut pas moins chevauch, le philosophe  barbe grise, par une
femme qui lui fist la loupe, par maniere de moquerie[615]. Ce grand
matre fut du par figure d'amphibolie. D'o cette confusion
perptuele qui est advenue jusqu' nos jours aux tudiants s arts, les
artiens, ses disciples:

    _Pro quibus artistis confusio perpetuatur._

Confusion pareille  celle du prsent livre, que l'auteur, en proie  sa
femme, est hors d'tat d'crire correctement.

Une femme a mille manires de torturer son mari. Elle lui fait rpter
dix fois la mme chose, pour le taquiner; elle l'assourdit de paroles;
elle le contredit; elle le gifle. S'il veut du vin, il a de la cervoise;
s'il veut du pain blanc, du gruau plein de levain.--Elle rclame avec
nergie ses droits conjugaux,

    Et se je de demis tons use,      1344

parce que je n'ai pas conserv mon ancienne vigueur, elle m'arrache les
cheveux[616]. Mon valet regarde de loin la bataille, et, n'osant me
secourir, file m'attendre dehors. Alors survient la nourrice: le
domestique est parti; tout l'ouvrage retombe sur elle!

    Dame, vecy, se Dieu me sault,      1375
    Le garon qui a fait le sault;
    En la ville s'en va esbattre.
    Tout par moy me laisse debattre.
    Rien ne fait il. Soit par la gueule
    Pendu, car il laisse a moi seule
    De la maison toute la cure
    Et de l'enfant la nourreture.
    Et d'autre part, se m'at Dieux!
    Les nourrices es autres lieux
    Ne sont pas ainsi oneres!...

Une nourrice, dclare-t-elle avec autorit, doit dormir, se reposer,
boire et manger  volont afin d'avoir du lait, et recevoir des cadeaux.
C'est ainsi qu'on en use partout, mais pas dans cette baraque:

    Puis dit: J'ay cest seigneur servi;      1397
    Puis l'eure que m'i asservi
    Autant de mon profit i fay je
    Comme d'enhanner[617] le rivage...
    Les autres sont plus ereuses...

Et elle ne s'en va pas, elle, l'orde nourrice pareceuse, quand
Perrette commence  tencer: au contraire, elle accourt  son aide. Si
Perrette m'appelle: Chievre puant!, elle dit que c'est bien a.--Si je
veux la faire lever matin, c'est toute une affaire:

    Lentement, par parole fainte,      1450
    Respont: Et que vouls vous, sire?
   --Lieve sus! vieng, si l'orras[618] dire.
   --Il est nuit; encor dormirai;
    Quand sera jour, a vous irai.
   --Jours est, je le voi certement.
    Or lieve sus apertement!
   --An Dieux! si fais je tout en l'eure;
    Je vois.--Lieve sus sans demeure.
   --Ha, je quier ma cote crote.
    Quel diable me l'a oste?
   --Or sus, haste toi!--Je suy preste.
    Puis a, puis la tourne sa teste.
    Puis prend ses membres a grater
    Ou les estent pour dilater.
    Je vois[619], je vois, ce dit souvent...
    Tardive come un limeon.

Perrette choisit, du reste, ces moments-l pour s'crier que la
chambrire a raison:

    Qu'est-ce que dormir ne nous laisse?      1470
    Nous ne pourrons huymais[620] durer,
    Nous avons asss a curer...
    Non fay! point ne te leveras
    En son despit rien n'en feras,
    N'obe pas a sa demande...
    Par le crucifix, est ce fable?
    Son valet gist dedens l'estable;
    S'il veut, si le voist[621] apeler.

En pareil cas, il ne me reste qu' me taire, crainte d'un revers de
main.--Je voudrais tre trs loin, trs loin, au del des monts de
Mongeu (les Alpes).--Hlas! pourquoi suis-je n?

       *       *       *       *       *

S'il y a des gens assez papelars pour ne pas savoir  quoi s'en tenir
au sujet des femmes, de leurs moeurs et de leurs conditions, qu'ils
profitent de ce qui suit.

La femme est essentiellement rioteuse (querelleuse); nul moyen d'en
venir  bout. Rpliquer? c'est s'exposer, pour un mot,  en ravoir un
millier. Mieux vaut quitter la place, conformment au proverbe: _Fume,
pluye et femme tanant chacent l'homme de sa maison_[622]. Cela se voit
dans l'criture et dans les histoires du Peintre[623]. En voici un
autre exemple: l'auteur a connu  Montreuil un jeune homme hardi,
batailleur, qui avait toujours la main sur la garde de son pe; il se
maria et, ds lors, n'osa plus lever le sourcil; quand sa femme le
molestait trop, il s'en allait en tapinage pleurer prs de ses
compagnons, maudissant son sort. L'poux de Perrette en fait autant: il
fuit devant son bavardage invincible.

Avant qu'un homme soit mari, il est gai, joli et gaillard; il chante,
il saute et il chevauche; il se fait laver, recroquiller, peigner,
graver les cheveux; il porte chauces semeles, se proccupe de sa
toilette et croit tre roi de France. Mais voyez comme il est aprs:
cheveux mls sur les paules, oreilles basses, souliers et habits
dcousus, nez roupieux, barbe enfume.--poux se dit en franais _mari_,
et c'est trs bien dit, car un mari, c'est un homme  la mer.

Le mariage est d'ailleurs malsain en soi: les noces amenuysent les
vertus d'omme, par le simple contact du lit conjugal, sans plus.
Couchez, au contraire, tous les jours avec Bietrix, Mahaut et
Guillemette, et vous n'en prouverez aucun inconvnient[624]. Une femme
lgitime est une teigne, qui ronge la chair et les os.

_Principiis obsta._ Au march, le client examine et soupse ce qu'on a
la prtention de lui vendre. Il faudrait donc essayer les femmes avant
de s'en affubler, d'autant que, quand on en a pris une, c'est pour
toujours.

    Cil qui entre en religion      445
    A un an pour profession.
    Cil doncques qui veult espouser
    Et soy d'une femme embouser,
    Pourquoi n'a il itel delay?

Les veuves sont une engeance particulirement dtestable. Une version de
l'histoire si connue de _la Matrone d'phse_ trouve place  ce propos,
comme de juste. Puis, suivent l'histoire de Bethsabe, celle de Dalila
et d'autres.--Les veuves sont enrages pour trouver un second mari.
Elles restaient jadis en deuil pendant un an et portaient des robes
noires; elles se mettent maintenant en chasse ds le troisime jour,
avec des robes de soie.

Les femmes hantent les glises; mais ce n'est pas pas amour pour les
fiertres[625], les saintuaires[626] ou le crucifix: Plus aiment les
clers et les prestres. Les ribauds s'y montrent aussi, mais pour
chercher leur proie:

    Qui en l'eglise venderoit      961
    Un cheval, il se mesferoit;
    Mais asss plus est a deffendre
    Que femme ne s'y doye vendre.

Elles font, de la maison de Dieu, une maison de rendez-vous,
principalement  Paris[627]:

    La vont les femmes catholiques.      999
    Souvent visitent les reliques
    Qui sont en la Sainte Chapelle.
    Chascune sa commere appelle
    Ou autre de son voisinage...

Elles prfrent les plerinages qui sont prtexte  promenades:

    Mieulx leur plaist le pelerinage      1004
    Quant la voye est un peu longuete,
    A Saint Mor ou a Boulongnete
    Et aucunes fois au Lendit...
    La sont les places designes
    Et les journes assignes...
    Elles feignent nouveaulx miracles
    En moustiers et en habitacles,
    Combien que des pardons ne curent.
    Mais nouveles voyes procurent
    En obessant a Venus[628].

C'est encore  l'glise que les femmes ont coutume de tenir leurs
assises de potins et de commenter la chronique scandaleuse du pays:
d'espouser, de concubinage, et de Martin, et de Sebille; elles s'y
donnent des conseils sur la faon de faire paistre leurs maris; elles
s'y perfectionnent dans l'art de jangler et de tancer.--L'auteur
dsire que sa femme reste  la maison; car si elle allait  l'glise,
elle n'y forniquerait sans doute pas: elle est trop laide; mais elle lui
ferait des scnes en rentrant; et Dieu sait si cela vaut mieux.

Les femmes sont curieuses des faits et gestes de leur mari et ne le
croient jamais sur parole. Telle est, du moins, la Perrette de l'auteur.
Le traducteur[629] a connu, lui, des femmes d'un autre type, qui
emploient les sductions dont elles disposent pour arracher leurs
secrets aux hommes. Comme elles sont caressantes, celles-l:

    ..... Vecy, je te donne      1143
    Tout quanque[630] j'ay; je t'abandonne
    Et cuer et corps et tous mes membres.
    Si te pri que tu t'en remembres[631].
    Tu es mon mari et mon sire.
    Or me di ce que je desire.
    Dire le pues hardiement.
    Certes, Dieu scet bien se je ment;
    J'ameroye mieulx a grief peine
    Mourir de male mort soudaine
    Que je tes secrs revelasse...
    Tu scs bien quele m'as trouve,
    Par pluseurs fois m'as esprouve,
    Mon doulx ami, mon homme sage;
    Or me di, pourquoi ne le say je?
    Quanque[1] tu scs doy je savoir...

Cependant, l'homme rsiste:

    ..... H! que je suy fole      1165
    Et chetive, quant ma parole
    Ne prises et que n'en tiens compte!
    Lasse! bien doy avoir grant honte
    Quant amours ainsi me desvoient.
    Se mes voisines le savoient
    A bon droit seroye fuste,
    Se ceste euvre estoit raconte
    De ce qu'entre nous deux fesmes.
    Je t'aime plus que moi mesmes...
    Et je te dy quanque[1] je say
    Ne oncques rien je n'en lessay.
    Les autres femmes mieulx se cuevrent,
    Car leur secrs pas ne descuevrent;
    Elles sont sages de ce faire.
    Mais je suy fole et debonnaire
    Quant vers vous ainsi me demaine
    Et seule amour a ce me maine.

Elle lui tourne le dos, et pleure:

    Lasse! com je suy decee!      1194
    Je n'en puis mais se je me dueil;
    Quanque[632] cest homme veult, je vueil.
    Dieux scet que son vueil mien seroit
    Et il pour moy rien ne feroit.
    Je say bien que ce qu'il me cele
    A toutes autres le revele...
    Je t'aim et tu ne m'aimes point;
    Tu n'es pas mien, mais je suy toye[633],
    Dont par amour t'amonnestoye
    Que si grant plaisir me fesses
    Que ce que je requier desses...
    Lasse! je suis ta chamberiere.
    Je vouldroye estre bien arriere
    Noye dedens une fosse!
    La chose seroit par trop grosse
    Que je te pourroye celer,
    Et rien ne me veulx reveler...

Alors l'homme s'esbast et cde, pour son malheur:

    ...Qu'avez vous, amie?      1226
    Je vous pri, tournez vous dea.
    Si courroucis ne fu piesa
    Com je suy de vostre clamour;
    Je vous aim de loyal amour.
    Il n'est chose qu'aye tant chiere.

Un homme mari ne peut gure servir Dieu comme il faut; c'est pour cela
qu'en Occident le mariage est dfendu aux prtres.

La femme est dsobissante. Exemples d'Orphe et d'Eurydice, d'Assurus
et de Vasti, d've et de la femme de Loth. En France, rares sont les
hommes qui ont la maistrie de leurs femmes; ce sont les femmes qui
seignourissent. Hlas! malheur au royaume qui euvre par conseil de
femme; tout y va de mal en pis.

La femme est envieuse. Louez-en une, pour voir, devant ses voisines;
vous en apprendrez de belles. Il faut tre bien grande dame pour se
permettre impunment de s'asseoir au premier rang  l'glise ou d'aler
devant a l'offrande. Dans la rue, n'en saluez pas une: saluez-les
toutes, pour ne pas faire de jalouses. Toutes se plaignent  leur mari
que leurs voisines sont bien vtues, mais qu'elles n'ont rien  se
mettre:

    Le mari li dit: Doulce suer,      1460
    Qu'avs vous qui ainsi plours?
    Pourquoi ainsi vous acours[634]?
   --Certes, sire, j'ai bien raison;
    Je demeur nue en la maison,
    Et mes voisines sont ornes,
    Bien et noblement ordonnes.
    Se ce qu'a moy affiert esse,
    O les greigneurs[635] estre desse;
    Si me convient ainsi remaindre[636]...

La femme est avide; on sait assez qu'elle va jusqu' vendre, pour de
l'argent, l'apparence de l'amour.

La femme est luxurieuse. Exemples de Pasipha, de Silla, de Mirra, de
Biblis, de Phdre, de Philis, de Didon. C'est pourquoi le pape permet
aux veuves de se remarier sans dlai.--Perrette, elle, est sage; l'excs
de sa mchancet en est peut-tre la cause.

Les femmes s'obtiennent de diverses manires: au village, quand on les
en prie;  la ville, pour des cadeaux; la grande dame se laisse prendre
mais que soit en lieux convenables[637]. Les nonnains, les religieuses
se donnent des airs de spiritualit, mais elles sont presque toutes en
proie aux apptits charnels, et c'est facile  comprendre par la raison
naturelle. Aussi les nonnains inventent-elles continuellement des
histoires pour avoir cong de quitter le clotre un moment: leur
soeur, leur frre, leur cousin est malade; autant de prtextes pour
s'aller esbatre par le pas. Mfiez-vous d'elles; car elles
s'entendent mieux  plumer et  tondre ceux qui ont affaire  elles que
les voleurs ou les Bretons:

    Ne vous priseront une prune      1758
    Se vous ne leur donns souvent;
    C'est l'usage de leur couvent.
    Dons veult avoir la messagiere,
    La maistresse et la chamberiere
    Et la matrone et la compaigne...[638]

Les Bguines couvrent aussi leur dbauche du large manteau de
l'hypocrisie; chacune a son cordelier ou son jacobin.

Mahieu s'engage ici dans une longue digression contre les Ordres
Mendiants et leurs prtentions  entendre les confessions comme les
prtres sculiers. Concurrence injuste et trs redoutable, car les gens
prfrent, naturellement, avouer leurs fautes  un nomade qu'ils ne
connaissent pas, qui ne les connat pas et qu'on ne reverra plus, qu'au
pasteur de leur paroisse. Guillaume de Mcon, ce grand homme, le
vnrable vque d'Amiens, a dfendu excellemment, de nos jours, le
droit des prlats sur ce point... Mahieu aime bien les Frres, pour
autant; mais il ne sait pas flatter; qu'ils ne lui en tiennent point
rigueur!

Le traducteur s'est refus  paraphraser ce passage pour deux raisons:
d'abord, parce que les Frres sont des hommes comme nous; ensuite
parce que matre Jehan de Meun a dj trait le sujet, au chapitre de
Faulx Semblant. Surtout, peut-tre, parce que la querelle dont
Guillaume de Mcon avait t le protagoniste du ct des sculiers, trs
enflamme  la fin du XIIIe sicle, s'tait apaise de son
temps[639].

Les vieilles sont les plus ardentes; et, comme les vieux chevaliers
pansus qui enseignent aux enfants  se servir de leurs armes, elles
s'appliquent  instruire les fillettes. Histoires de l'entremetteuse qui
sut persuader  Galathe que, si Dieu a cr l'homme et la femme, c'est
pour l'amour:

    Fille, ne soys orgueilleuse!      1882
    Se le clergi en fait deffense
    C'est mal dit........
    Il n'y en a nul, tant soit sage
    Qui n'aint la coustume et l'usage
    De gesir avecques mouiller[640]...
    Leur commandement ne doit nuire:
    Aux fais, non pas aux dis, pren garde...
    On doit ober par droiture
    Aux commandemens de nature.

Ce sont ces vieilles-l qui procurent tant de faux pas et d'avortements;
on devrait les brler. Il arrive aussi qu'elles se substituent
elles-mmes aux jeunesses que le client leur demande  la faveur de la
nuit. Ovide en fit l'exprience; Mahieu aussi, et plus d'une fois.

Les femmes sont superstitieuses; elles ne cessent de consulter le sort
ou le chant des oiseaux. Plusieurs habillent des crapauds, font des
images de cire et les jettent au feu pour allumer l'amour des hommes,
lient des chats et leur cautrisent les pieds au fer rouge, adorent
Nron, Belgibus (Belzebuth) et Pilate et brlent des cornes de chvre en
l'honneur des dmons, volent des cadavres dans les cimetires et des
hosties  l'glise, des cheveux et de la corde de pendu aux gibets...
L'auteur sait  quoi s'en tenir, personnellement, l-dessus: certaine
vieille lui fit prendre, jadis, des poudres et le massa, au lit, tout
nu, avec des peaux de chat et de taupe... Nombreuses sont les sorcires
qui se vantent de deviner l'avenir, de gurir les maladies, de retrouver
les objets perdus, de voir des choses mystrieuses sur l'ongle ou dans
les miroirs. Elles abetisent ainsi les gens.

       *       *       *       *       *

L'auteur s'arrte un instant pour rcapituler ce qu'il a crit
jusqu'alors; puis il repart de plus belle.

Ne fais pas part de tes secrets aux femmes; tout le monde les saurait.
Le prophte Miche l'a trs bien dit. Historiettes  l'appui. On se
demande parfois pourquoi le Christ, aprs sa rsurrection, se montra
d'abord  des femmes: c'est parce qu'il voulait que la nouvelle se
rpandt trs vite.--Retour sur ce qui a t dj dit de la propension
des femmes au mensonge et  l'orgueil.

Satan a mari, comme on sait, ses filles[641]: Orgueil aux femmes,
Simonie au clerg, Hypocrisie aux moines et aux bguines, Pillerie aux
chevaliers, Fraude aux marchands, Usure aux bourgeois, Luxure  tout le
monde.--Mais ne parlons que de l'Orgueil. Les artifices de toilette en
sont, chez la femme, des symptmes trs certains:

    Elle se paint et renouvelle      2489
    Pour mieulx paroir a estre belle.
    En ses chambres, en pluseurs boistes,
    Trouveroit on ointures moites
    Et choses de pluseurs couleurs...
    Et, s'elle est dame ou damoiselle,
    Devers la queue semble oiselle...
    Elle a en sa chevelere
    Maint estrange cheveul ent...[642]
    Elle a cornes comme une chievre.
    C'est la barboire[643] des chetifs,
    Paour fait aus enfans petis.

La femme est cruelle: exemples tirs de l'criture. Elle est gloutonne:
fi de celles qui s'enivrent!--Perrette n'a pas ces dfauts; elle serait
mme trs bien si elle n'tait point si laide et ne grognait pas tant.

Il y a des fous qui se marient pour perptuer leur nom. Gloire du nom,
vaine gloire! Et puis, on n'a pas toujours d'enfants; on peut perdre
ceux qu'on a; on peut avoir des enfants qui vous dshonorent. Pas un
instant de tranquillit pour celui qui a de la progniture,  cause des
accidents possibles. Tous les fils souhaitent, du reste, la mort de
leurs parents: s'ils sont riches, pour en hriter; s'ils sont pauvres,
pour en tre dbarrasss.

D'autres pensent qu'il est bon de se marier pour avoir une servante  la
maison. Mieux vaut un domestique, qu'il est facile de renvoyer du jour
au lendemain.

Se marier par amour? Folie. L'auteur en a fait l'preuve. Beaut de
femme passe tost:

    Les oingnemens et les couleurs      2964
    Rident leurs frons et leurs visages.

Aussi bien, on est souvent sduit avant la noce par des atours qui font
illusion:

    Et de vair et de gris pelices,      3013
    Bien pourfiles de letices[644],
    Cornes et fronteau bien poli...
    Leurs sollers portent decolls
    Agus devant a la poulaine,
    Affaitis de bourre et de laine[645]...

Les atours tombs, il faut souvent dchanter. De plus, le got de la
toilette, chez la femme, est la ruine du mari et l'indice de son cocuage
probable:

    Si veult chascune derechief      3031
    Avoir un nouveau couvrechief,
    Ceintures d'argent entailles,
    Bien dores ou esmailles,
    A Nol ou a Pentecouste.
    Ceste folie souvent couste
    Plus que le mari ne gaaingne.
    La femme ses joyaulx apporte
    Pour soy monstrer devant sa porte...
    [Or] joyaulx sont occasion
    De faire fornicacion...

C'est l'habitude de roussir le poil des chats afin que les voleurs de
chats ne s'en emparent pas pour leur peau. Il faudrait brler de mme
pelions, queue, dras et cornes des femmes; les hommes n'en voudraient
pas tant.--Dans un passage que Jehan le Fvre n'a pas traduit, Mahieu
dclare qu'il a lui-mme t pris trs souvent aux agrments de cette
espce.

    _Sepe fefellerunt me parisiensia colla[646],_ _1957_
    _Angelici vultus, capitis radiosa corolla_
    _Aurea, fallaces crines, alemannica vela,_
    _Vestis respondens capiti, dulcisque loquela,_
    _Pes brevis et simplex oculus; deceptus in istis,_
    _Quamplures tetigi; sceleris memor ureo tristis._

pouser une femme pour ses deniers? coutez ce qu'elle dira:

    D'avoir un duc en mariage      3130
    Estoie digne et asss riche.
    Or ay je jou a la briche
    Quant a un chetif suy couple.
    J'ay quis mon dommage et ma perte:
    On me doit bien appeler Berte.

pouser une fille pauvre, si vous tes riche? C'est encore pis. Elle
dira:

    ..... Mauvais! par ton usure      3150
    Cuides tu avoir segnourie?...
    Fi! j'aim mieulx vivre et vestement
    Querir pour moy honnestement
    Et gangner ma vie a filer
    Que tes richesces empiler
    Et servir comme chamberiere.
    Fi! fi! chetif, va t'en arriere!...
    Nos biens dessent communs estre
    Et tu en veulx faire le maistre
    Et mettre tout a ton usage.
    Quant je te pris en mariage,
    Se j'avoye peu de finance
    Toutes voies ma personne franche
    Valoit trop plus que ta richesce
    Et, ainois que je vous presse,
    J'esse e, se je voulsisse,
    Autre, qui plus riches estoit,
    Et qui d'amour m'admonnestoit...

N'pouse pas une jeune femme, ni une vieille (elle serait jalouse et
probablement pas sans raison), ni une laide (crainte des enfants qu'elle
aurait). La jeune t'puisera, si tu es d'ge mr; elle te donnera des
supplants:

    Car aus festes vouldra aler      3313
    Pour veoir dancer et baler.
    Ou son cousin, ou sa cousine,
    Ou sa commere en sa gesine[647]
    Faindra malade et languereuse...
    Les ribauts jeunes et testus
    Sont souvent nourris et vestus
    Aux cousts et despens du bon homme[648]...

Deux jeunes poux ne tardent pas  se ruiner, et les querelles
s'ensuivent. Deux vieux poux? De marier ne sont pas dignes; on leur
fera charivari.--Vilain, tu prends une femme noble? Tu seras moqu; il
te faudra lui laver les pieds, frotter et porter la queue de son surcot.
Noble, tu te msallies? ta ligne en sera diffame, et toi aussi.--Tu
prends une veuve qui a des enfants. Elle

    Te dira: Fi! fi! chetifs hom;      3466
    Certes, je ne suy mie bonne,
    Quant j'ay conjointe ma personne
    Avec toy, pour moy asservir.
    Tu n'es pas digne de servir
    Le fils de mon premier mari.

Tu donnes une martre  tes enfants: elle criera qu'ils ont vol tout ce
qui se perdra chez toi.--Vous avez tous deux des enfants d'un premier
lit: querelles et luttes sans fin.--Vous tes tous deux sans enfants et
striles: les collatraux de ta femme vont s'abattre sur ta maison.

Tu es malade et ta femme se porte bien? Elle te dira en huant:

    Cest her contrefait le truant;      3580
    S'il vouloit, bien se leveroit...
    Il n'est pas de gesir saison[649].
    Que feront nos enfans petis?

Tu te portes bien, ta femme est malade? Assieds-toi  son chevet pour
viter, si c'est possible, qu'elle maudisse ton mauvais coeur. Quand
sa Perrette est malade, l'auteur, pour avoir la paix, lui fait dire
oraisons et chanter messes, rcite pour elle la patentre et les sept
psaumes, et la soutient en son giron. Et pourtant, au fond du coeur,
il voudrait bien qu'elle ft morte.

Tu dors; ta femme te rveille. Ta femme dort; tu n'oses bouger, crainte
de la rveiller.--Tu te tais, elle parlera

    Et dira: En nom du deable,      3671
    Je doy avoir mal agreable
    Quant cil vassaulx[650] parler ne daigne;
    Male goute en ses dens le preigne.
    Dire ne veult chose que j'oye.
    Il n'a en luy solas ne joye.
    Je voy bien que tant ne me prise
    Qu'il doint response ne reprise.
    Certes, si scet il assez guile[651]
    Et comme un jay parle en la vile.

Tu parles; elle te coupera la parole, plus haut que la Babele, la
poissarde de Paris[652].--Tu es gai; elle y trouve  dire:

    Ce seroit chose plus honneste      3700
    De nos besongnes procurer,
    Qu'il laisse tout par moy curer,
    Que de jangler[653] ne de chanter!

Tu es triste; elle ira conter que tu es n de male heure:

    H, Dieux! que je vous doy har!      3719
    Je ne vous doy pas bener
    Qui tel mari m'avs donn.
    De foudre soit il estonn!...
    Trop suis avecques luy honnie
    E trop m'en puis desconforter.
    Deables l'en puissent porter...

Tu ne peux plus faire l'amour: Perrette est femme  t'arracher les
cheveux. Tu veux le faire; elle s'excuse:

    J'aim mieulx dormir, je suy lasse...      3748

Ou encore:

    Se Dieux establi ne l'est      3762
    Bien dest tel chose desplaire;
    Mais il convient ses commans faire;
    Pour ce estuet que je l'endure.
    Autrement n'en esse cure.[654]

Bref, femme n'est jamais satisfaite, et point de femme sans bataille.

Conclusion: n'aie pas une femme, mais cent; tel est le conseil des sages
(Salomon, les saints pres, Ovide) et la voix mme de la nature:

    S'omme a seule femme s'alie      4075
    De mille chayennes[655] se lie.
    Qui des femmes a .I. millier,
    Lors ne le puet on essillier[656]....
    Nature ne te crea mie
    Pour faire seule compagnie
    A une femme seulement...
    _Toutes pour tous, et tous pour toutes..._
    N'ESPOUSS PAS, AYS AMIES[657].

Arrtons-nous un peu ici, pour souffler. La femme est un monstre. S'il
en est de bonnes, c'est d'especial grace, et, pour ainsi dire, contre
droit. Nouvelles plaintes au sujet du caractre de Perrette, que les
gens nomment, en franais, Perrenelle, mais qui mrite trs bien son nom
latin de _Petra_ (pierre), car elle est dure comme un caillou.

       *       *       *       *       *

Un jour que Mahieu reposait sur son lit, un homme d'ge lui est apparu,
tout resplendissant de beaut, qui lui dit: _Pax huic domui_; je te
montrerai la voie du salut.--Qui donc es-tu, demanda Mahieu--Je suy ton
Dieu, rpondit l'apparition.

Or Mahieu avait justement des reprsentations  faire  Dieu. Il les lui
adressa donc en ces termes.

Toi qui sais tout, pourquoi as-tu cr la femme? La femme, c'est--dire
la Mort. C'est l une conduite qu'il parat difficile de justifier.
Comment as-tu os decrter que l'homme devait abandonner, pour sa femme,
son pre et sa mre; et que l'homme ne doit jamais quitter sa femme,
sous aucun prtexte? Ce sont l, permets-moi de te le dire, des
proccupations de clibataire:

    Certes, se maris fesses,      185
    Tel chose establie n'esses.

Et il n'est pas juste d'imposer ainsi aux autres ce dont on n'a pas
voulu pour soi-mme.

    Ce n'est pas euvre de droiture.      247
    Pourquoy establis tu les choses
    Que tu mesmes faire n'oses?

Qui achte un cheval a le droit de l'examiner avant, et, s'il se repent
du march, de le revendre aprs. Une femme, c'est chose plus importante
qu'un cheval, n'est-ce pas? Et, en ce qui la concerne, on n'a pas les
mmes droits.

L'tat de mariage est plus dur que la profession religieuse. Cependant,
ceux qui entrent en religion ont un an avant de se dcider
dfinitivement; rien de pareil pour les conjoints.

Qui achte une vache malsaine a six mois pour la rendre au vendeur;
pourquoi pas, s'il s'agit d'une femme?

Tu rpondras sans doute, que, mari, j'ai le droit de renvoyer ma femme
pour adultre. Mauvaise rponse: l'adultre est un grand crime, et qui
les rsume tous; mais il y a peut-tre plus d'amertume encore, pour
l'homme, dans la femme dsagrable et mchante que dans celle qui
fornique.--Si l'homme est possd, la femme l'est aussi; donc, la
convention de mariage ne saurait tre compare aux contrats de vente,
d'emprunt ou de louage, sujets  rescision. Elle est tellement plus
stricte!--Mais tous les contrats sont bilatraux! Le silence vaudrait
mieux que de si pitoyables dfaites.

Les pouses spirituelles, prbendes, cures et glises, on les peut
rsigner, dlaisser, changer: il suffit de s'adresser, pour cela, aux
prlats. Lorsqu'il s'agit d'pouses charnelles, c'est dfendu. Et
pourtant, quel est le plus fort, du lien spirituel ou du charnel? Deux
poids et deux mesures, c'est clair.

Il est fait vraiment trop d'avantages  la secte clricale:

    Las! un clerc qui rien ne savra,      535
    Cinq prouvendes[658] ou six aura
    Ou ja ne fera residence;
    Dont li vient ceste providence?
    Les bourdeaulx suit et ens se boute,
    Et mettra sa pense toute
    En desduit de chiens et d'oiseaux;
    Ressembler veult aux damoiseaux.
    Ainsi est t'Eglise servie;
    Car par tout le cours de sa vie
    Ne chantera pour toy deux notes.
    Je ne say pourquoy tu ne notes
    Qu'aux autres fais extorsion?
    Car d'une seule porcion
    Que tu donnes a un tel maistre
    Pourroit on nourrir et repaistre
    Cent povres...

L'auteur se laisse entraner  faire ici, entre parenthses, une trs
virulente critique du clerg, dont la joie contraste avec la douleur
du peuple des maris:

    Il mainent vie deshonneste.      603
    Le pi nous tiennent sur la teste.
    Par eulx nous laisses lapider
    Et estrangler et embrider...

Le clerg boit la sueur du peuple. Que ferait-il, pourtant, si nous
cessions de travailler?

    Le peuple tout fait et tout livre;      651
    Et si ne puet durer ne vivre
    Qu'il ne soit tousjours tempests
    Et par le clergi molests.

On prtend que le clerg mprisait autrefois les richesses et les
jouissances mondaines, pour acqurir la vraie science. Les temps sont
bien changs. La seule science estime est maintenant celle de
philopcune[659].--Tous les ordres de la socit sont confondus, car les
clercs s'atournent et se deportent de tout travail comme chevaliers,
achtent et vendent comme lacs.--Quant aux prlats, si le peuple se
gouvernait  leur exemple... Ils gtent et dtruisent tout; les plus
mitrs sont les pires.--Et voil ceux que Dieu s'obstine  combler de
ses dons, au dtriment des misrables!

D'aprs l'criture, la femme a t faite pour le service de l'homme, et
elle le domine. Dieu a dit ailleurs que nul ne peut tre de ses
disciples s'il n'abandonne sa femme et ses biens pour le suivre; et d'un
autre ct c'est lui qui a institu le mariage! Contradictions de toutes
parts.

    Dont je me complainz a toy, Dieux:      967
    Ou tu dors, ou tu es trop vieulx.

De par les dcrets de Dieu, il y a trois bonnes choses dans le mariage:
_fides_, la fidlit; _genitura_, les enfants; _sacramentum_, le
sacrement.--Mais o est la fidlit? Il n'en est plus, surtout de la
part des femmes. A preuve, ces deux mgres que Mahieu a vu brler de
ses propres yeux: l'une avait coup la gorge de son mari en lui lavant
la tte; l'autre, qui tait de Dampierre, avait fait assassiner le sien,
la nuit.--Les enfants. Mais, sans mariage il en natrait tout autant, et
plus. Les animaux et les plantes se multiplient trs bien sans cette
formalit. Au reste, Dieu aurait pu crer chaque nouvel tre sans
accouplement, par un acte de sa volont; pourquoi ne l'a-t-il pas voulu?
L'institution du mariage va contre la nature et le droit. Contre la
nature:

    [Car] ne m'a pas cr nature      1081
    Pour une seule creature.
    Nennil. Elle est a tous commune;
    Elle fait chascun pour chascune.

Contre le droit, le droit des pres,  cause des fils ingrats. Le pre
qui amasse pour ses hoirs les rend paresseux; on ferait mieux d'agir
comme Aimeri de Narbonne, qui ne voulut pas laisser son patrimoine 
ses enfants, pour les obliger  se faire une place dans le monde. Et
pourquoi Dieu permet-il, soit dit en passant, que l'usage, invention
du peuple ignorant, l'emporte sur le droit crit? Par exemple, en
matire de succession, le prtendu droit d'anesse, tabli par la
coutume, est un injustifiable abus[660]. Mais, quoiqu'il en soit, il est
certain que l'esprance de la progniture n'est pas la justification du
mariage: quand saint Joseph pousa la Vierge, il n'en attendait pas
d'enfants.--Quant au sacrement, l'auteur n'en veut pas mdire. Mais,
comment se fait-il que, d'aprs le passage prcit de l'criture
elle-mme, il soit officiellement un obstacle au salut? Tout cela est
stupfiant.

Et, en somme, quand on y pense, il y a bien d'autres choses stupfiantes
dans l'oeuvre divine. Mahieu profite de l'occasion pour s'en
desgorgier  son aise. Les pcheurs sont frapps de chtiments
ternels pour des fautes d'un moment; ce n'est pas juste: la punicion
excede. La rdemption du Christ ne nous a pas suffisamment rachets si
nous sommes encore exposs  de mortels prils. Mais nous devons croire
qu'elle nous a suffisamment rachets; nous sommes donc tous sauvs. Dieu
est le bon pasteur: il ne peut pas ne pas dsirer le salut de ses
brebis.--Cette digression thologique finit par une pirouette. Sauver
tous les hommes, trs bien; mais les femmes, impossible:

    Mais quoy qu'on die de nous, hommes,      1425
    Je ne cuide pas que de femme
    Puisses avoir ne sauver l'ame.
    Car tu scs par raison aperte
    Qu'elle est cause de notre perte
    Et de ta mort occasion.
    Doncques a sa salvacion
    Ne dois encliner nullement...

Le discours de Mahieu  Dieu se clt par des protestations d'humilit.
Peut-tre s'est-il tromp; que sa douleur soit son excuse.

Dieu rpond. Il rpond en exposant fort au long le mystre de la
Rdemption. Il dclare ensuite que, pour prouver la patience des
pcheurs, il a institu plusieurs purgatoires: le plus pnible est le
mariage; quand on a pass par celui-l, on est dispens des autres; le
mariage, qui est un martyre, est, par lui-mme, le plus sr moyen
d'obtenir la couronne cleste. Il va, d'ailleurs, reprendre les
arguments de son critique un  un, simplement, com l'en seult faire
entre amis...

Ce n'est pas la peine, dit Mahieu; car mes raisons sont trop mal armes
contre vous. Une petite explication seulement, s'il vous plat: quelle
est l'preuve la plus mritoire, du clotre ou du mariage?--Il n'y a pas
de doute, mon fils. Les maris auront dans le ciel des siges plus
precieux que les moines, parce qu'ils auront plus souffert:

    Plus est crueuse[661] leur bataille      2123
    Que de moynes ne de prestraille.

D'ailleurs le mariage est l'tat le plus ancien et le plus saint; car je
l'ai institu moi-mme,  l'origine des choses et j'ai permis  ma mre
de se marier:

    Mais les moynes n'ay pas tondus      2140
    Ne religion[662] ne fis oncques[663].

Aprs cela, Dieu reprend le cours de son argumentation. Il ne faut pas
dire tant de mal des prlats, en bloc, car il y en a de bons, et les
mauvais, pour leurs dmrites, seront chtis plus svrement qu'un bas
homme du peuple uni.--Dissertation sur l'amour divin, lequel dpasse
toute mesure. Il convient cependant que le juste soit plus aim que le
mchant. Et c'est une erreur de croire, par consquent, que le sacrifice
de la rdemption a sauv, d'avance, tout le monde. Il y a le libre
arbitre; nul ne sera sauv sans avoir voulu l'tre.

Mais il reste, dit Mahieu, que toute la descendance d'Adam est punie
pour le pch de son anctre; or, chascun doit soutenir sa charge; le
contraire n'est pas juste.--Crime de lse-majest; toute la famille doit
payer. Toutefois les pcheurs ont le choix libre entre le salut et
l'enfer.

Mais pourquoi des peines ternelles en punition des fautes d'un
moment?--Ceux-l seuls subissent ces peines qui ne se sont pas
repentis, et dont, par consquent, la volont de pcher dure toujours.

L-dessus, Mahieu est convaincu: Je me ren, pere pardurable. Mais il
n'a pas achev sa syndrse que le Seigneur l'a transport dans le
paradis pour lui faire voir les siges rservs aux martyrs du mariage.
Dnombrement de la hirarchie cleste: aprs la Vierge et les anges, les
patriarches et les prophtes, les aptres, les martyrs, les maris,
les confesseurs (moines et prtres). Et quoi de mieux?--Une lgion de
maris et de bigames se lvent, saluent Mahieu, lui souhaitent la
bienvenue: Vecy, vecy le vray martir; vens a a nostre carole. Des
danses commencent aussitt, qui dans le texte latin, sont dcrites avec
une prcision singulire (le traducteur abrge et banalise):

    _Quidam cum lepido citharam pede concomitante_ _3561_
    _Vadunt et redeunt, surgunt residentque plicante_
    _In talos cervice sua. Nimis ingeniose_
    _Ducunt se simulantque minas pugneque joco se_
    _Instar habent, sese fugiunt seseque secuntur,_
    _Et verbis, plausu, digitis signisque locuntur._
    _Aptant se ludo digiti modicumque quiescit_
    _Infurcata manus lateri que sistere nescit,_
    _Dum jubet ipsa lira; subtiles et quasi fixos_
    _Furantur motus humeri cernentibus ipsos._

D'autre part, d'autres danseurs esquissent d'autres figures (_tresche_
ou farandole):

    _Ex alia parte quidam triscam laqueatam_ _3571_
    _Ducunt cum citharis subtiliter ingeminatam._
    _Mox ibi sunt primi postremi, posteriores_
    _Primi, sub supra, prout exigit apta loco res[664]._

Un merveilleux concert d'instruments se fait entendre en mme temps:

    Aprs les instrumens sonnoient      2940
    Pour resjouir les compaignies:
    Psalterions et chiphonies,
    Trompes, tympans, freteaus, estives,
    Viles, orgues portatives,
    Harpes, musettes d'Alemaingne,
    Leths, fletes de Behaingne,
    Guiternes, rebebes et rotes...[665].

Mahieu reoit un vtement blanc, une couronne, un trne et s'asseoit
triomphalement parmi les lus. Puis la vision s'vanouit.--L'auteur
reprend conscience dans son lit, prs de sa femme, qui le blme d'avoir
tant dormi. Esprons, quoi qu'en dise Caton (l'auteur des _Distiques_),
que les songes ne trompent pas!

       *       *       *       *       *

L'auteur redoute que sa femme ait connaissance de ce qu'il vient
d'crire; il ne le publiera donc point. Du reste, il est temps d'en
finir, _cum sit scriptura brevis optima_. Avant de jeter l'ancre, il
adressera simplement son pome  ses seigneurs, en leur dcrivant, 
chacun, une fois de plus, son naufrage.

Premier envoi  Jacques de Boulogne, vque de Throuanne, conseiller du
roi (_consul regis_). loge de ce prlat et de sa famille, que Mahieu
connaissait fort bien. Juriste renomm  Orlans, Jacques avait enseign
 Mahieu ce que celui-ci, sa crature, savait en logique et en droit.
Mahieu, plong par sa bigamie dans un abme de maux, n'en est pas moins
enchant des prosprits de son matre. Il est bien triste, pourtant:
confession de sa faute; rflexions d'une grande banalit sur la vanit
des choses du monde, les dangers de la richesse, la fatalit de la mort.

pitre  Jehan [de Vassogne], archidiacre de Flandre. Ce personnage est
jeune, trs vers dans la connaissance des lois civiles et canoniques et
des coutumes, et conseiller du roi. L'auteur n'a pas  lui raconter son
cas en dtail, lui qui ne sait mme pas, peut-tre, que le nomm Mahieu
existe. Mais il rclame ses prires.

loge de l'archidiacre de Throuanne, Jacques, un vieil ami, que Mahieu
appelait jadis Jaket. Les honneurs ne l'ont pas gt. Il ne tourne pas
le dos, comme tant d'autres,  l'infortun bigame, dont le sort
pitoyable est ici dcrit derechef.

[Eustache d'Aix], coltre de l'glise de Throuanne, ancien official,
savant juriste, savant canoniste, juge sans reproche. Son mrite
personnel (_ore minor sed mente profundus_) a fait oublier l'extrme
simplicit de son origine. Rflexions sur ce lieu commun: _Est vas
merdosum rex sicut inops_[666]. L'coltre est gnreux, mais  bon
escient; il n'est pas de ceux qui jettent leur lard aux chiens. Mahieu
n'a pas, hlas, de part aux libralits de ce compatriote; mais c'est
par sa propre faute.

[Jehan de Corbie], doyen de l'glise de Throuanne, a t pauvre;
maintenant il est riche, Dieu aidant; mais il est le matre, non
l'esclave de ses richesses. Il est trs conome, pourtant; et chaste,
depuis qu'il est vieux.--Hlas, cher doyen, la vie de Mahieu, telle
qu'elle est maintenant, en est-elle une? Toute la subtilit des
artiens (tudiants s arts) ne rsoudrait pas ce problme. Priez pour
lui,  cause de sa misre. Dieu n'a pas eu piti de l'auteur, comme de
ce Mahieu de Beaurmi, son confrre et votre familier, qui put se tirer
d'affaire  temps en abandonnant son amie.

G[autier de Renenghe], archidiacre de Brabant dans l'glise de
Throuanne, et son frre B[audouin] chanoine dans ladite glise, nobles
de race et de moeurs, gnreux, les plus habiles gens du pays. Gautier
sait tout: trivium, quadrivium, mcanique, logique, grammaire,
rhtorique, musique, astronomie, architecture, etc.; le tout, plus
encore par nature que par tude. Il est loquent. Il sait toutes les
langues. Il sait se taire au besoin... Il est connu  Cambrai,  Paris;
il est conseiller du roi; nanmoins, il n'est pas fier.--Ah! il
compatirait aux malheurs de Mahieu, s'il en tait inform! Expos de ces
malheurs, d'autant plus mrits que l'infortun bigame assistait de sa
personne au Concile de Lyon o fut rendu le dcret sur la bigamie.

Le prvt d'Aire, [Guillaume de Licques], m'a connu jeune; il l'a
oubli; comment esprer qu'il m'aide, maintenant que je suis clou sur
la croix du mariage?

       *       *       *       *       *

[Ici s'intercale, assez singulirement, un long morceau, plaqu, qui
fait hors d'oeuvre (v. 4447-4700), en forme de diatribe sur les divers
tats du monde[667].

D'abord, le haut clerg. Maldictions contre les vques repus, aux
pances pleines, qui ngligent le soin de leur troupeau pour le service
des rois:

    Chascun laisse son fouc[668] sans garde      307
    Et s'en vont, qui bien y regarde,
    Avec les roys, pompeusement,
    Pour vivre plus joyeusement.
    Les besongnes royaulx procurent,
    Les playes du peuple ne curent...

On aimait jadis  vivre sous la juridiction des moines; maintenant, nul
ne s'en soucie, tant ils sont durs. Ils ne rsident plus, d'ailleurs,
dans les monastres: on les voit aux plaids, aux marchs, par les rues,
 la cour du roi,  celle [archipiscopale] de Reims,  celle de Rome.
Ils intriguent l et ailleurs; leur grand souci, c'est de trouver jour 
se dbarrasser de leurs abbs. Et le fait est que le plus chtif moine,
ds qu'il est abb, devient intolrable.

Rien d'intressant dans les invectives qui suivent contre les chevaliers
et les juges.--Les avocats sont comme les filles publiques: ce qu'ils
louent, eux, c'est leur langue; et, comme elles, ils s'habillent de
manire  attirer les clients:

    Bien se vestent les advocas      568
    Et de nobles robes se parent
    Affin que plus sages apparent...
    C'est pour avoir plus grant loyer...
    Et s'il n'estoyent bien vestus
    On ne leur donroit deux festus
    Pour leurs loys ne pour leur langage.

Fi des docteurs en mdecine! Trs diffrents des avocats en ceci qu'ils
cherchent toujours  travailler seuls, chacun pour soi, tandis que les
avocats, s'ils sont retenus deux dans une cause, ne demandent qu' y
tre quatre. Les avocats dpensent beaucoup et se traitent largement
entre eux; les mdecins, tristes, solitaires et pensifs, pleurent la
moindre dpense[669]. Aussi bien, comment croire  leur mdecine? ils
sont malades comme nous, ils ne vivent point plus que d'autres. Leur
mdecine est  genoux devant les excrments et les urines, dans les
latrines, pour les clystres...

Les bourgeois acquirent cens, rentes et chteaux par usure; mais biens
acquis de cette sorte ne durent point, comme on sait, jusqu' la
troisime gnration[670]. Tous, pourtant, ne fraudent pas. L'auteur
connat beaucoup de bourgeois vaillants, sages, bons et honorables,
qu'il prie de bien vouloir l'excuser, s'il a t indiscret.

Les laboureurs, sympathiques parce qu'ils travaillent, payent mal leurs
dmes; ils sont mdisants et jaloux. Las aux vilains maugracieus, qui
toujours envient la vigne et le bl de leurs voisins, et qui vivent,
pour la plupart, comme bestes.]

       *       *       *       *       *

L'abb du Bois (de Sainte-Marie-au-Bois de Ruisseauville) est le frre
de l'vque de Throuanne; l'auteur l'avait vu en nourrice. Il est lou
de son nergie  dfendre les droits de son glise contre la population
belliqueuse et avide du Ternois. Deux cents vers en son honneur ou de
lamentations  son adresse.

L'official de Throuanne, Jehan de Ligny, homme jeune, sage et trs
sr, noble et trs savant. Mahieu clbre sa science, qui est
universelle, avant de lui faire part, comme aux autres, des suites de sa
bigamie. Enfilade de lieux communs contradictoires, qui donnent au
rimeur l'occasion de dployer ses talents. Il a t chass de l'ordre
clrical: tant mieux;  bas les clercs, qui oppriment les laques. Mais
que dis-je? l'ordre des clercs est un des trois dont la sagesse divine a
compos la socit; le monde prirait sans lui.

Matre Nicaise de Fauquembergue, ancien collgue de Jacques de Boulogne
aux coles d'Orlans et dont Jacques, promu  l'piscopat, a fait son
familier et un chanoine de son glise; Gilles, abb de Mont-Saint-Jean
ls Throuanne, que Mahieu a connu ds l'enfance; et enfin matre
Jacques d'taples, crivain incomparable, parent de l'auteur, critique
sr, reoivent aussi chacun leur tirade, farcie de compliments
hyperboliques et de jrmiades.

Aprs quoi, le bigame jette l'ancre, comme il s'y est engag. Encore
un conseil: ne vous mariez point. Une dernire prire: que Dieu
accueille l'auteur au paradis; et il pourra tout de mme placer Perrette
 ses cts, pourvu qu'elle ait chang d'humeur.[671]




FAUVEL


Comme le Roman de _la Rose_, le Roman de _Fauvel_, ou plutt de _Fauvel
et Fortune_[672], se compose de deux parties indpendantes.

La premire est l'oeuvre d'un clerc qui s'est propos, comme tant
d'autres, de dire le mal qu'il pensait de l'tat du monde en son temps.

La seconde est un essai philosophique sur l'allgorie de la Fortune.

Au premier abord, il n'y a gure de commun  ces deux crits que le nom
mme de Fauvel, qui les domine.

       *       *       *       *       *

Qu'est-ce que Fauvel?

Ds le XIIe sicle, on parlait couramment, en France, de l'nesse
fauve, comme on parle, maintenant, de l'ne rouge: trompeur comme
l'nesse fauve, mchant comme un ne rouge. La premire origine de ces
locutions n'est pas connue.

Cependant, on n'a trouv, jusqu'ici, Fauve (Fauvain, au cas rgime),
comme personnification de la tromperie, dans aucune oeuvre antrieure
au Nouveau Renard, du rimeur lillois Jacquemard Gele, qui crivait en
1288. Gele fait de l'nesse (ou plutt de la mule) Fauvain la monture
de Dame Guile[673].

Un certain Raoul le Petit, qui tait aussi du Nord, probablement
d'Arras, rima, vers la fin du XIIIe sicle, des vers pour servir de
lgendes  un recueil de peintures, pour la plupart consacres 
Fauvain. On voit, dans ce recueil, des scnes qui illustrent directement
l'expression: chevaucher Fauvain, employe ds cette poque, et trs
souvent depuis, pour tromper, faire des perfidies; de grands
personnages ecclsiastiques et laques, un vque, des seigneurs, sont 
cheval sur Fauvain[674].

Raoul le Petit parle une fois de Fauvain au masculin. Anesse, mule ou
jument, la bte symbolique de la tromperie passait aussi, en effet, pour
un cheval. En ce cas on l'appelait, d'ordinaire, Fauvel. On distinguait
mme formellement le mle de la femelle, comme l'atteste ce vers de
Gilles li Muisis:

    On voit bien chevauchier et Fauvain et Fauvel[675].

L'expression chevaucher Fauvain ou Fauvel n'tait pas, au temps de
Philippe le Bel, la seule o figurt cet animal; on disait encore:
etriller, grater, torcher, c'est--dire bouchonner Fauvel. Le sens
de ces locutions est aussi: mal agir, tromper, plus spcialement tromper
en flattant. L'Estrillefauveau des crivains franais du XIVe, du
XVe et du XVIe sicles, c'est ce que nous appelons un
arriviste[676].

Fauvain et Fauvel taient des types favoris de l'imagerie populaire  la
fin du XIIIe sicle. Non seulement on leur consacrait des albums
analogues  l'oeuvre prcite dont Raoul le Petit rdigea le texte,
mais on les reprsentait sur les murailles en peinture. L'auteur de la
premire partie du Roman le dclare en commenant; et il laisse entendre
que le sens de ces reprsentations symboliques tait obscur pour
beaucoup de ses contemporains comme pour nous.

       *       *       *       *       *

La premire partie du Roman de _Fauvel_ est exactement date. Ce petit
livre, d'aprs l'explicit,

..... fut completement edis
    En l'an mil et trois cens et dis.

De l'auteur, qui ne s'est pas nomm, on ne sait, semble-t-il, rien si ce
n'est, comme il rsulte de son opuscule mme, qu'il tait clerc et trs
clrical. C'tait un de ces clercs, plus nombreux sans doute qu'on ne
pense, qui avaient dsapprouv Philippe le Bel dans sa lutte contre
Boniface, qui blmaient les complaisances de Clment V et la servilit
des vques franais envers le roi.--C'tait un clerc sculier: il
n'aimait pas les moines en gnral ni les Mendiants en particulier.--Il
parle quelque part des bons clercs qui n'ont pas reu la rcompense de
leurs services comme quelqu'un qui serait prcisment dans ce cas.

Est-il impossible de dsigner ce clerc par son nom?--Pour rpondre 
cette question, il faut rsoudre pralablement celle-ci: la seconde
partie du Roman de _Fauvel_ est-elle du mme auteur que la premire?

Il existe huit manuscrits complets de cette seconde partie. Dans quatre
de ces manuscrits, elle est, comme la premire, anonyme, quoique date
(du 16 dcembre 1314)[677]. Mais les quatre autres (Bibl. nat., mss. fr.
2 195, 12 460, 24 436, et n 947 de Tours) confessent, en une nigme
finale, le nom et le surnom de celui qui a fait cest livre. Voici
l'nigme:

     _Ge rues doi.V. boi.V. esse[678]._

Comme _doi_ et _boi_ sont les anciens noms des lettres _d_ et _b_, et
comme _esse_ est celui de la lettre _s_, M. Gaston Paris a dchiffr:
GERUES (ou GERVAIS) DU BUS[679].

Si l'on admet que ce dchiffrement est exact et que l'nigme est bien de
l'auteur--et on ne saurait s'y refuser--reste  savoir si Gervais a
compos les deux livres de _Fauvel_ ou le second seulement.

Il est assez naturel de penser qu'il les a composs tous les deux, car
l'auteur du second livre dit au dbut de son ouvrage:

    De Fauvel bien o avez...
    Pour ce vueil je encore dire
    Aucune chose qui s'atire
    A ce que plus a plain apere
    L'estat de Fauvel et l'affeire...

Et il dit en terminant:

    Ici fine mon segont livre.

De plus, le premier et le second _Fauvel_ sont runis dans tous les mss.
qu'on en a, sauf deux, o la sparation est accidentelle[680]. Mme dans
le seul ms. que G. Paris (_Hist. litt._, XXXII, p. 118) considre comme
contenant la rdaction originale de la premire partie, les deux
pomes se suivent sans autre sparation que celle des paragraphes
ordinaires[681].--Tous deux sont dats avec prcision, circonstance qui
n'est pas commune.--Ajoutons que, si vague et si abstrait que soit le
second _Fauvel_, il semble bien qu'il mane, comme le premier, d'un
mcontent, peu favorable au rgime qui prvalut sous Philippe le Bel; il
s'y trouve  la fin des allusions trs claires aux conseillers de ce
prince qui, en 1314, taient sur le point d'exprimenter l'inconstance
de la Fortune.

G. Paris s'est inscrit, pourtant, en faux contre une opinion si
vraisemblable. Et telles sont ses raisons: L'expression _mon segont
livre_ ne prouve rien; le pote a compos  _Fauvel_ une suite; il
l'appelle naturellement _son_ second livre. Mais les ides, le style, la
culture, nous paraissent autres dans le second livre que dans le
premier. Le personnage de Fauvel y est conu d'une manire diffrente;
l'imitation du Roman de _la Rose_ y est beaucoup plus marque[682]...
Gervais du Bus nous parat avoir voulu profiter de la vogue qu'un
premier auteur avait donn au type de _Fauvel_[683]...; et il a russi,
puisque, sauf dans deux mss., son oeuvre a toujours t jointe 
celle de son prdcesseur (_Hist. litt._, XXXII, p. 136).

Tout se ramne donc  dcider si les ides, le style, la culture
diffrent srieusement dans l'un et l'autre _Fauvel_. C'tait
l'impression de M. Paris. Mais les ides, quoique diffrentes, ne sont
nullement contradictoires; le style--trs lourd, des plus
mdiocres[684],--est fort analogue et il serait mme ais de relever,
dans les deux livres, de frappantes similitudes de mots. Quant  la
culture, comment affirmer? L'auteur du second _Fauvel_ avait une
culture philosophique; celui du premier cite Aristote...

       *       *       *       *       *

Quoi qu'il en soit, le premier _Fauvel_ prsente une particularit
singulire. Il est crit, comme le second, en vers plats de huit
syllabes; mais un long passage y est rim autrement (en strophes de six
vers dont les rimes sont groupes comme _aab ccb_). Nul doute, du reste,
que le passage en strophes soit de l'crivain qui a compos ce qui
prcde et ce qui suit; car on y reconnat ses expressions familires;
et la pice n'est pas,  proprement parler, rapporte, car elle est
insparable de l'ensemble. On peut faire plusieurs hypothses pour
rendre compte de cette particularit: le plus simple est que l'auteur a
fondu ensemble des morceaux qu'il avait crits d'abord, l'un en
strophes, l'autre en vers plats.

On a plusieurs manuscrits du premier _Fauvel_ ainsi dispos, qui
reprsentent certainement la rdaction de l'auteur lui-mme. Les
copistes de quelques autres, surpris de voir le rythme changer
brusquement, ont essay d'uniformiser en rduisant les strophes en vers
plats (rimant deux  deux). Mais ils se sont plus ou moins vite fatigus
de cette tentative: le passage en strophes s'est trouv trop long pour
leur patience. Dans un seul ms. (Bibl. nat., fr. 2140), l'uniformisation
a t mene jusqu'au bout.--Il est extraordinaire et inexplicable, soit
dit en passant, que ce ms., le plus remani de tous (d'ailleurs mdiocre
et incomplet)[685], ait t choisi par A. Pey pour servir  l'dition
princeps du roman (_Jahrbuch fr romanische und englische Litteratur_,
t. VII, 1866), la seule qui existe jusqu' prsent[686].

Encore une remarque.--Tous les manuscrits du premier _Fauvel_, sauf un
(Bibl. nat., fr. 2139), ont quatorze strophes sur les Templiers (ou
l'quivalent en vers plats). Le ms. qui fait exception n'en a que
quatre. Or, cette circonstance ne peut s'expliquer que de deux faons:
ou bien il y a eu omission dans le ms. unique, ou bien il y a eu
addition (interpolation?) dans la source commune de tous les autres.--G.
Paris s'est ralli  la seconde alternative: le ms. fr. 2139 est donc, 
ses yeux, le seul exemplaire connu de la rdaction originale; de plus,
les dix strophes additionnelles ont,  ses yeux, le caractre d'une
interpolation: Il est probable qu'elles ne sont pas de l'auteur (_L.
c._, p. 125; cf. p. 128, o ce qui avait t prsent d'abord comme
probable est affirm comme certain).

Ces conclusions ne paraissent pas de nature  emporter
l'adhsion.--D'abord, il n'est nullement assur qu'il n'y ait pas
simplement lacune dans le ms. fr. 2139[687]. A supposer que les dix
strophes qui manquent dans le ms. fr. 2139 soient en effet une addition,
il n'est nullement probable, et encore moins certain, que cette addition
soit d'un autre que de l'auteur du contexte. G. Paris se fondait, pour
le croire, sur cet argument que, l'auteur tant en gnral peu
sympathique au pape Clment et au roi Philippe, on ne comprendrait gure
qu'il ait fait l'loge de leur conduite dans l'affaire des Templiers;
c'est ce qui l'a conduit  crire en fin de compte: Notre roman,
compos en 1310 par un clerc fort attach aux privilges de l'glise,
peu ami du roi et du pape rgnants, fut interpol entre 1310 et 1314
_par un auteur dvou aux intrts de Philippe le Bel_. Mais il n'y a
rien, dans l'addition, qui soit d'un homme dvou aux intrts du
prince; l'addition, si c'en est une, est d'un homme born, qui a cru,
comme bien d'autres, aux accusations portes contre les Templiers, voil
tout; or, l'auteur du premier _Fauvel_, qui avait t trs frapp de ces
accusations, et qui en parle  plusieurs reprises (en se servant de
termes qui se retrouvent dans l'addition prtendue) y croyait
certainement.

       *       *       *       *       *

G. Paris, qui a si bien dchiffr le nom de Gervais du Bus, ne savait
rien sur le compte de ce personnage. C'est qu'il n'tait pas
spcialement vers dans l'histoire de la Chancellerie de France. Le nom
de Gervais du Bus est, en effet, bien connu des rudits qui ont
frquent les registres et les layettes du Trsor des Chartes, comme
celui d'un clerc notaire de la Chancellerie au commencement du XIVe
sicle. C'est ce notaire qui signait _Gervasius_ sur le repli des
actes.[688] Il tait dj en fonctions  la fin du rgne de Philippe le
Bel[689]; il y tait encore aprs l'avnement des Valois[690].--Gervais
du Bus tait normand, comme son nom suffirait d'ailleurs a l'indiquer,
puisqu'il fonda une chapellenie pour faire desservir la chapelle de
Saint-Jean au Vieil-Andely (Eure)[691]. Il n'tait pas noble, puisqu'il
dut se faire autoriser  acqurir des rentes en fief, sans ce qu'il
puisse estre contraint a mettre les hors de sa main ou a faire en
finances pour cause de noublece[692]. Il semble qu'il n'ait jamais
obtenu, des cinq rois qu'il servit, que des grces extrmement modestes
en rcompense de ses longs services. Il tait encore vivant en dcembre
1338[693].

Il peut paratre surprenant que le roman, non pas certes antiroyaliste,
mais ultraclrical, de _Fauvel_ soit l'oeuvre d'un notaire de la Cour
du roi. Mais les faits sont l. Observons du reste que Gervais n'a pas
sign le roman de 1310; il n'a sign (encore quatre mss. seulement sur
huit offrent-ils cette signature, sous forme d'nigme), que celui de
1314, achev  une poque o l'on pouvait croire  une raction, qui se
produisit en effet, contre le gouvernement des Nogaret et des Marigni.

       *       *       *       *       *

J'ai cru quelque temps que ce que G. Paris avait le mieux dbrouill
dans sa notice de l'_Histoire littraire_ sur _Fauvel_, c'tait la
formation de l'nigmatique compilation que contient le ms. fr. 146 de la
Bibliothque nationale; mais il est certain que, au contraire, c'est l
la partie de son tude qui soutient le moins l'examen.

Le ms. fr. 146, qui est au nombre des manuscrits les plus somptueusement
dcors de la premire moiti du XIVe sicle[694], contient le texte
des deux livres de _Fauvel_, avec des interpolations[695].--En ce qui
concerne le premier livre, rien qu'une addition de vingt vers ( la
fin), qui revient  dire: Cet ouvrage fut compos sous le rgne de
Philippe le Bel, ce prince trop dbonnaire, trop honnte, fils de cet
autre Philippe [le Hardi] qui alla en Aragon et qui fut si zl pour la
croisade[696].--Quant au second livre, il a t remani et fort allong
par l'insertion de morceaux divers, emprunts ou imits d'autres
ouvrages, connus ou inconnus.--De plus le texte des deux _Fauvel_ y est
entour et comme glos de chansons en franais et en latin, avec la
musique.

Quel est le compilateur de ces additions et de ces gloses? Cela est trs
clairement indiqu dans une note intercale, au fol. 23 v, aprs les
vers 1651-1652 du second _Fauvel_. Mais cette note, si claire qu'elle
soit, n'a pas t, jusqu' prsent, comprise; et des erreurs singulires
y ont, au contraire, pris leur source.

La voici, telle qu'elle est imprime dans l'_Histoire littraire_
(XXXII, p. 139):

    Un clerc le roy, Franois de Rues,
    Aus paroles qu'il a conceues
    En ce livret qu'il a trouv
    Ha bien et clerement prouv
    Son vif engin, son mouvement;
    Car il parle trop proprement.
    Ou livret ne querez ja men-
    onge. Diex le gart! _Amen._

Les anciens bibliographes avaient conclu de ce passage, ainsi dchiffr,
que Franois de Rues, clerc du roi, tait l'auteur de _Fauvel_; et
cette opinion est celle que M. A. Piaget nonait encore, par
inadvertance, en 1896[697]. G. Paris (qui savait, pour l'avoir
dcouvert, le nom vritable de l'auteur, Gervais du Bus), en a conclu,
lui, que Franois de Rues tait l'auteur des additions et le
compilateur des gloses transcrites dans le ms. fr. 146 jusqu'au fol. 23
v.

Or les anciens bibliographes et G. Paris ont galement pass  ct de
la vrit, en la frlant.--Franois de Rues est un fantme; car il
faut lire[698]:

    Un clerc le roy franois, derues...

Et DERUES est ici, sans aucun doute, pour GERUES. La note dsignait
l'auteur de _Fauvel_ (comme c'est vident, et comme les anciens
bibliographes l'ont trs bien vu), mais elle le dsignait sous son
vritable nom: GERUES, tel qu'il est dans les manuscrits du roman qui
contiennent l'nigme finale. Le copiste qui a excut le ms. fr. 146 a
transcrit cette note sans la comprendre et altr le premier vers par la
substitution d'une lettre  une autre. Chose qui, de sa part, n'a rien
d'tonnant; le ms. fr. 146 n'est pas aussi bon qu'il est beau[699].

La note originale portait donc:

    Un clerc le roy franois, Gerues,
    Aus paroles qu'il a conceues...

_Gerues_ (Gervais) y rimait, par consquent, avec _conceues_. Cela, qui
parat au premier abord trs extraordinaire, peut s'expliquer de
diverses faons. Ou bien l'annotateur avait dchiffr l'nigme qui donne
_Gerues_, sans identifier Gerues avec Gervais; cette hypothse est
trs peu probable, car il connaissait la qualit de _Gerues_, laquelle
n'est pas indique dans l'nigme; d'autres raisons de penser que
l'annotateur fut en relations personnelles avec Gervais du Bus seront,
du reste, indiques tout  l'heure. Ou bien l'annotateur a crit et
prononc _Gerues_ pour respecter le demi-incognito de notre notaire. Il
n'est pas hors de propos de constater enfin que, en Normandie, de nos
jours, existent,  ma connaissance, des familles qui portent le nom de
Grus (ainsi prononc); ce nom se prsente, dans les anciens actes qui
concernent ces familles, sous les formes Gerues, _Gervasii_; c'est l,
semble-t-il, un de ces cas bizarres o, comme dans Lefbure (pour
Lefebvre), la prononciation a t contamine par la graphie.

En tous cas Franois de Rues disparat et se confond avec Gervais dont
il est l'ombre incongrue. Mais, alors, quel est le nom du compilateur
des additions et des gloses, lequel, de toute vidence, est aussi le
rdacteur de l'annotation prcite?

Nous le connaissons par la rubrique suivante, qui se lit au fol. 23 v
du ms. fr. 146, aprs les vers relatifs  Gervais:

     _Ci s'ensuient les addicions que mesire Chaillou de Pesstain a
     mises en ce livre, oultre les choses dessusdites qui sont en
     chant._

Le sens de cette rubrique, qui a donn lieu aux conjectures les plus
compliques, saute aux yeux de quiconque la lit sans prvention. Elle
signifie: Ce qui suit [les additions au second _Fauvel_, faites de
morceaux emprunts  droite et  gauche], et les gloses musicales [en
chant] qui prcdent, tout cela est le fait de messire Chaillou de
Pesstain.

L'auteur des additions de tout genre  _Fauvel_ qui se trouvent dans le
ms. fr. 146, tant de celles qui prcdent que de celles qui suivent le
fol. 23 v de ce manuscrit, s'appelait donc Chaillou de Pesstain.

Ce Chaillou, sur le compte de qui tous les bibliographes se sont tus
jusqu' prsent, tait certainement un laque, puisqu'il s'intitulait
mesire. Il appartenait sans doute  la famille des Chaillou, dont
plusieurs membres ont exerc au XIVe sicle de hautes fonctions
administratives au service du roi[700]. Il doit tre trs probablement
identifi avec mesire Raoul Chaillou, chevalier, qui fut bailli
d'Auvergne (1313-1316), de Caux (1317-1319)[701] et de Touraine
(1322)[702], puis membre de la Cour du roi[703], dlgu  l'chiquier
de Normandie (1323)[704], enquteur-rformateur en Languedoc
(1324)[705], etc. Au printemps de 1336-1337, il tait mort[706].--Il y a
apparence que Raoul (si c'est bien lui) et Gervais, qui vcurent pendant
plusieurs annes cte  cte  la cour, se sont personnellement connus.
Gervais, dont Raoul avait tant got les oeuvres, survcut, du reste,
 son patron, puisqu'il vivait encore, nous l'avons vu (p. 284), en
1338.

       *       *       *       *       *

Il y a lieu de remarquer, pour finir, que, parmi les additions de
Chaillou au second roman de _Fauvel_, se trouvent de longues tirades
empruntes au roman de la _Comtesse d'Anjou_ par Jehan Maillart, crit
en 1316[707]. Or, j'ai montr nagure que Jehan Maillart, l'auteur de la
_Comtesse d'Anjou_, n'est autre que Jehan Maillart, un des clercs
principaux de la Chancellerie de France au commencement du XIVe
sicle[708]. Le ms. fr. 146, si curieux  tant d'gards, apparat ainsi
comme un monument caractristique qui rsume l'activit d'un cercle
lettr, jusqu' prsent insouponn[709]. Il est tabli dsormais que,
parmi les clercs de la Chancellerie royale, sous les derniers Captiens
directs, il y eut au moins deux hommes de lettres, Jehan Maillart et
Gervais du Bus; et qu'un autre serviteur des fils de Philippe le Bel, un
Chaillou, grand amateur de romans, de vers et de musique, fit  Gervais
et  Jehan l'honneur de leur emprunter la meilleure part du grand
recueil de morceaux choisis qu'il fabriqua de ses propres mains[710].

L'auteur a compos son pome pour expliquer  ses contemporains le sens
de peintures qu'ils voyaient souvent sur les murailles.

    De FAUVEL que tant voi torchier
    Doucement, sans lui escorchier,
    Sui entr en melencolie...
    Souvent le voient en painture
    Tiex qui ne sevent se[711] figure
    Moquerie, ou sens, ou folie.

Fauvel est un cheval que tout le monde torche, c'est--dire panse,
trille  l'envi: princes et seigneurs temporels, chevaliers grands et
petits, vicomtes, prvts, baillis, bourgeois, et vilains de ville
champestre.

    Puis en consistore publique (Fol. 1)
    S'en va Fauvel, beste autentique;
    Et quant li pape voit teil beste
    Sachiez qu'il li fet trop grant feste.

Et de mme les cardinaux, vice-chancelier, notaires, audienciers, etc.
Et les prlats, les Jacobins, les Cordeliers, les Augustins, les nonnes,
les clercs pourvus d'glise. Les povres clers qui sont sans rente
voudraient bien le torcher aussi; mais ils ne sont pas assez prs.

Les pauvres gens se tiennent modestement prs de la queue et la
tressent.

    Or convient savoir la maniere, (Fol. 1 v)
    Les contenances et la chiere
    Qui sont a torchier cel Fauvel.
    L'en ne cognoist nonain au vel[712];
    Pour ce est boen que l'en le sache.

On va commencer cette revue des torcheurs de Fauvel par le pape; mais,
sauf son respect et sous toutes rserves, car l'auteur est fidle 
Rome:

    Mes je fes protestacion
    Que ce n'est pas m'entencion
    D'aleir contre l'ennour de Rome.

Il ne peut s'empcher, pourtant, de dire la vrit.

       *       *       *       *       *

Le pape admet Fauvel en sa prsence;

    Par le frain doucement le prent.
    De torchier nuli ne reprent
    Et puis frote a Fauvel la teste
    En disant: Ci a bele beste.
    Li cardineaus dient pour plere:
    Vous dites voir, sire saint pere.

Des rois, il sera aussi question; mais, ici, point de protestacions,
et le roi Philippe le Bel est directement vis:

    Un en i a qui est seignor (Fol. 2)
    Entre les autres, le greignour[713]
    Et en noblece et en puissance.
    De bien torchier Fauvel s'avance;
    De l'une main touse la crigne[714]
    Et o l'autre main tient le pigne[715];
    Mais il n'a point de mirouer.
    Il en devroit bien un louer.
    Bien devroit mirouer avoir,
    Car grant mestier a de savoir
    A quel chief il porra venir
    De Fauvel si a point tenir...

Telle est l'introduction.--Il s'agit maintenant de dcrire Fauvel et de
dire par diffinition ce que Fauvel nos senefie. Parlons d'abord de sa
couleur, car Aristote a bien raison de dclarer que les accidents aident
fort  connatre la substance. Fauvel n'est ni noir (le noir est la
couleur de la tristesse, et il est gai); ni rouge (le rouge est la
couleur de la charit); ni blanc (le blanc symbolise la puret); ni vert
(le vert, couleur de l'esprance); ni azur (le bleu, couleur du ciel);
il est fauve, couleur de la vanit: _A vaine beste vaine cote_.

Voici la signification et l'tymologie de son nom:

    Fauvel est beste approprie, (Fol. 3 v)
    Par similitude ordene
    A senefier[716] chose vaine,
    Barat[717] et fausset mondaine.
    Aussi par ethimologie
    Pus savoir qu'il senefie.
    FAUVEL est de _faus_ et de _vel_
    Compost, car il a son revel[718]
    Assis sus fausset vele...

Les six lettres de son nom sont, en outre, les initiales de Flatterie,
Avarice, Vilenie, Envie, Lchet.

Dieu a, jadis, fait de l'homme le roi de la cration et le matre des
animaux. Mais les hommes qui maintenant

    De Dieu ne veulent riens savoir (Fol. 4)

se sont ravals au rang des btes en reconnaissant Fauvel pour seigneur.
Ils en ont fait leur idole, comme ces hrtiques de Templiers:

    A Templier herege equippole[719] (Fol. 3 v)
    Cil qui de Fauvel fait ydole.

Ainsi, l'ordre divin des choses est compltement bestourn,
c'est--dire boulevers. Cela se voit particulirement, de nos jours,
dans les rapports de l'glise et de l'tat. Ici, profession de foi qui
ne laisse aucun doute sur les sympathies du pote:

    Helas, helas, quant je regarde (Fol. 4 v)
    Que par cest Fauvel (que feu arde!)
    Est au jour d'ui si Sainte Eglise
    Abatue et au dessous mise
    Qu'a paine porra relever!
    Tous les jours la voi si grever
    Que c'est une trop grant merveille
    Que saint Pere[720] ne s'apareille
    De tost secourre a sa nacele
    Qui si horriblement chancele...

L'glise, dame des rois et des princes, gt aujourd'hui sous le
treu[721], plus que cela ne s'tait jamais vu depuis les premiers temps
du christianisme. C'est Fauvel qui lui a brass ce brouet.

Il y a, d'ordre divin, deux luminaires, le soleil (le pouvoir spirituel)
et la lune (le pouvoir temporel), dont le second dpend du premier et
lui emprunte sa lumire. Mais Fauvel a, de nos jours, fait passer la
lune au-dessus du soleil. Quelle clipse! Car

..... A temporal seignorie (Fol. 5)
    Ne donna Diex nule mestrie,
    Ains vout que fust dessous prestrise
    Pour estre bras de Sainte Eglise...
    Le bras doit au chief ober
    Et a execucion metre
    Ce que le chief li veult commettre...
    Ainsi doit Temporalitei
    Obeir en humilit
    A Sainte Eglise, qui est dame.

Tout est bestourn, vous dis-je, et jusque dans l'glise mme, qui ne
ressemble gure  ce qu'elle tait lorsque Dieu l'institua:

    Saint Pere, qui papes estoit, (Fol. 6)
    D'escallate pas ne vestoit
    Ne ne vivoit d'exactions...
    Si vivoit de sa pescherie...
    Mais nostre pape d'orendroit
    Si pesche en trop meillour endroit.
    Il a une roy[722] grant et forte
    Qui des flourins d'or li aporte...

Ce n'est pas tout. Le pape [Clment V] sacrifie l'glise au bon plaisir
du roi et lui prodigue ses biens, son argent et ses privilges:

    Le pape, pas nel celerai,
    Torche Fauvel devers le roi
    Pour les joiaus qu'il li presente,
    Et a lui plere met s'entente.
    De ces disiesmes li envoie
    Et des prouvendes[723] li otroie
    Par tout pour ses clers largement...
    Le pape n'i met pas sa chape
    Ne du clergi n'est pas tuteur,
    Mes le roy fait executeur
    Si que, par la laye justise,
    Justisie est Sainte Eglise.
    C'est chose faite a escient
    Si qu'apeleir n'i vaut nient.
    Ainsi le pape Fauvel torche
    Si bel que le clergi escorche,
    Et si n'i met la main, ce semble,
    Mes Sainte Eglise toute en tremble.

Les prlats composent de mme avec les puissants du jour au dtriment de
leur ordre, de leurs glises et de leurs troupeaux:

    Pastours sont, mes c'est pour els pestre. (Fol. 6 v)
    Huy est le louf[724] des brebis mestre.
    Bien lour seivent oster la laine
    Si prs de la pel qu'ele saine...
    Las! comment sont mis en chaiere[725]
    Jeunes prelas par symonie
    Qui poi ont aprs de clergie.
    Eulz ont non de reverent pere
    Et enfans sont.....
    Je ne saroie distinguier
    Les queuls prelas, a dire voir,
    Font au jour d'ui miex lor devoir.
    Les uns, encor en parleroi,
    Sont envers le Conseil le roy;
    As enquestes, as jugemens,
    As Eschequiers, as Parlemens
    Vont nos prelas; bien i entendent.
    Les biens de l'Eglise despendent...
    Par eulz est souvent porve
    Le roy d'exactions lever
    Sus l'Iglise et d'elle grever.
    Par les prelas qui veulent plere
    Au roy et tout son plesir fere
    Dechiet au jour d'ui Sainte Eglise.
    Son honneur pert et sa franchise.

Leur orgueil, aussi, est choquant:

    Tous temps veulent, c'est verit, (Fol. 7)
    Avoir honnours et grans servises
    A genoiz et en toutes guises
    Enclineis, chaperons osteis...
    Enyvreis sont.....

Ils ne savent pas rcompenser les bons serviteurs; ils font parvenir de
prfrence ceux qui les aident  gratter Fauvel:

    Sans euls n'est mes nul clerc rent... (Fol. 7 v)
    Mes Fauvel qui les rentes donne
    Ne regarde pas la personne
    De celui qui le bien dessert,[726]
    Mais cil qui de torchier le sert.
    Por ce souvent lor paine perdent
    Qui a servir tiex gens s'aerdent[727].

Les chanoines ne font pas mieux leur devoir que les prlats. Leur devoir
serait d'honorer Dieu es lieus ou doivent demoureir. Or, ils
voyagent. Beaucoup mme, comme ceux, si bien nomms, de
Saint-Benot-le-Bestourn[728], ne vivent point clricalement.

    Les uns chevauchent a lorrain[729]; (Fol. 8)
    Les autres sont tousjours forain...
    A dorenlot[730] sont lor cheveus...
    Et il font trop le gentillastre.
    Coeffes ont, souliers a las...

Les prtres paroissiaux sont bien connus, car le peuple les voit de trs
prs. On confie aujourd'hui les paroisses  des ignorants. Li aveugles
l'aveugle meine:

    Sire Diex, quant il me souvient
    D'aucuns prestres qui sont cureis
    Comment il sont desmesureis
    Et comment il mainent vie orde...
    Trestout le cuer m'en espovente.

L'auteur change de rythme pour parler des gens de religion, et,
d'abord des Ordres mendiants.--Les fils de saint Dominique et de saint
Franois chantent aussi _Placebo_[731]:

    Moult se painent au monde plere, (Fol. 8 v)
    Et de filles vers euls atreire[732]
      Qui les visitent et les hantent.
    Il veulent avoir cures d'ames
    Partout, et d'ommes et de fames;
      De tout se veulent entremettre...
    Les religieus mendians
    Sont aujourdui si ennoians
      Pour ce qu'il changent leur nature.
    Il sont povres gens plains d'avoir;
    Tout leissent, tout veulent avoir;
      Hors du monde ont mondaine cure.
    L'en ne fait mes, se Diex m'ament,
    Mariage ne testament,
      Acort ne composicion
    Que n'i vienge la corretiere,
    La papelarde, seculiere,
      Mendiante religion.

Les religieux qui ne mendient pas, mais qui ont rentes et seigneuries,
noirs et blancs, devraient tre morts au sicle;

    Mort sont a Dieu et vif au monde (Fol. 9)
      Et mourir font religion.
    Che sont cil qui au siecle vivent;
    Tous jours y sont, tous i arrivent.
      Rien ne heent tant com le cloistre....
    Il ont religious habit,
    Mes poi est de bien qui habit
      Aujourdui sous froc ne sous gonne[733]...

Il est rcemment arriv malheur, par la faute de Fauvel,  un Ordre,
nagure honor entre tous, celui des Templiers. Lamentations de l'glise
 ce sujet.

Dans la plupart des manuscrits[734], ces lamentations comportent
quatorze strophes. L'auteur, par l'organe de l'glise, regrette que les
Templiers soient devenus hrtiques et pcheurs contre nature. Il
n'exprime aucun doute sur le bien fond des accusations portes contre
eux, telles que le reniement de Jsus-Christ, de la croix, etc.:

    A crachier dessus commandoient;
    L'un l'autre derrire baisoient...
    Que c'est grant hideur a le dire.

Il flicite le roi de France d'avoir t assez heureux pour avoir
dcouvert ces crimes dont saint Louis et le roi de Sicile [Charles
d'Anjou] avaient jadis eu vent sans tre en mesure de les tablir: Trs
bien en a fait son devoir. Les coupables ont reconnu leurs erreurs
devant le pape. Plusieurs ont t excuts...

C'est sans abandonner la forme strophique que le rimeur aborde, ensuite,
l'tude du monde laque:

    Je ne sai aujourd'ui, par m'ame, (Fol. 9 v)
    Nul grant seignor ne nule dame
      Que tuit ne soient assotez...

Le seul moyen de parvenir, c'est, maintenant, d'approuver tout ce que
les puissants veulent. Quand ils veulent grever leurs sujets, lever
exactions et malettes, il faut leur dire: Bien dit, misire. Or tous
les princes de nos jours, jusqu'aux chevaliers et aux cuyers, ne
pensent qu' ruiner l'glise: L'Eglise et tout le clergi heent.

D'autre part, les nobles sont entichs de leur noblesse, oubliant que
_Miex vaut sens que fole noblece_. L'auteur ne saurait trop protester
contre ce prjug ridicule:

    Noblece, si com dit li sage, (Fol. 10 v)
    Vient tant soulement de courage
      Qui est de boens mours aornei.
    Du ventre, sachiez, pas ne vient...

           *       *       *       *       *

      En issirent il a cheval?

Concluons (et, pour conclure, le rimeur recommence  rimer en vers
plats). Tout va mal: les chevaliers hassent l'glise, l'glise n'est
pas honore, France est tourne en servitude; les juges sont sans
piti, les seigneurs pleins de tricherie, les ribauds gouvernent les
communes et les femmes leurs maris...

    Et ainsi toute creature (Fol. 11)
    A lessi sa propre nature
    Et pris le contraire, si comme
    J'ai dessus dit en grosse somme.--
    Quar trop longuement i metroie
    S'en especial tout disoie.--
    Je conclu par droite reson
    Que prs summes de la seson
    En quoi doit defineir le monde.

Puisse ce petit livret plaire  Dieu et  Sainte glise!

       *       *       *       *       *

La seconde partie de _Fauvel_ n'est pas de nature  tre analyse en
dtail.

Elle commence par une longue description du palais de Fauvel personnifi
et par la nomenclature de sa cour: Charnalit, Convoitise, Avarice,
Envie, Dtraction, etc. Dans cette assemble de tous les vices figure
Angoisseuse[735], l'adversaire du repos hebdomadaire:

    Et puis aprs sist Angoisseuse (Fol. 15)
    Qui de labourer n'est oyseuse,
    Car as dimenches et as festes
    Fait labourer et gens et bestes.
    Si grant haste a de labourer
    Qu'il ne li chaut de Dieu ourer[736].
    Et s'el n'avoit enfant ne femme,
    Si vouroit el mener tel game[737].
    Sachiez qu'il est nez de male heure
    Qui en tel manere labeure.

Fauvel fait part  ses fidles de ses projets: il voudrait fixer la
Fortune en l'pousant. On l'approuve.

Description de la Fortune. Fauvel demande sa main. Fortune refuse avec
indignation. Elle n'est pas ce que l'on croit communment:

    Fortune si n'est autre chose (Fol. 20 v)
    Que la Providence divine...

Que Fauvel se contente d'pouser Vaine Gloire de la main gauche. Ce qui
a lieu. Et de cette union naissent d'innombrables fauveaus.

Ces fauveaus ont envahi et dshonor les plus beaux pays du monde;
mais il en est un que l'auteur regrette par-dessus tout de voir
contamin:

    Mes sus toutes choses je plain (Fol. 28 v)
    Le beau jardin de grace plain
    Ou Dieu par especiaut
    Planta les lis de roiaut...
    Et d'autres fleurs a grant plant:
    Fleur de pais et fleur de justise,
    Fleur de foi et fleur de franchise,
    Fleur d'amour et fleur espanie
    De sens et de chevalerie...
    C'est le jardin de douce France.
    Helas, com c'est grant mescheance
    De ce qu'en si trs beau vergier
    Fauvel s'est venu herbergier...

L sont venus s'battre, pour tout gter, Fauvel et sa famille:

    Helas, France, con ta beaut (Fol. 29)
    Va au jour d'ui a grant ruine
    Par la mesnie fauveline
    Qui en tout mal met ses delis!
    Hurtei ont si la fleur de lis
    Fauvel et sa mesnie ensemble
    Qu'elle chancele toute et tremble[738]!

Que la Vierge sauve la fleur de lys de France

    Et Fauvel mete en tel prison
    Qu'il ne puist faire trason!

Le pome, achev quelques jours aprs la mort de Philippe le Bel, au
moment o les conseillers de ce prince, comme Enguerran de Marigni,
taient dj visiblement en danger, prend fin par des paroles
formidables d'esprance et de menace:

    Ferrant fina; aussi fera
    Fauvel; ja si grant ne sera,
    _Car il ne puet pas tous jours vivre_.




GILLES LI MUISIS


Gilles li Muisis, 17e abb du monastre bndictin de Saint-Martin de
Tournai, a laiss, entre autres ouvrages, un registre de ses pensers
sur les moeurs de son temps.

Ce fils d'une excellente famille tournaisienne avait dix-huit ans
lorsqu'il fit profession dans le monastre o devait s'couler sa vie,
le jour de la Toussaint 1289. Avant ou aprs cette date, peut-tre avant
et aprs, il complta ses tudes  l'Universit de Paris[739]. En 1300,
il accompagna  Rome l'abb Gilles de Warnave,  l'occasion du grand
pardon institu par Boniface VIII. Une trentaine d'annes plus tard, il
tait lu abb de Saint-Martin (30 avril 1331); mais Jean XXII ne
ratifia son lection, conteste par un concurrent et par l'vque de
Tournai, qu'aprs de longues procdures en cour de Rome. Il s'employa,
par la suite, avec beaucoup d'activit et de soin,  restaurer les
finances trs compromises de sa maison.--Tels sont les principaux
incidents d'une carrire tout unie.

Il approchait de sa quatre-vingtime anne lorsqu'il devint aveugle.
C'est alors, pour occuper ses loisirs forcs, qu'il crivit ou plutt
dicta sa Chronique, ses Annales et finalement son registre.
L'auteur dclare lui-mme qu'il commena ce registre vers Pques 1350.

Le manuscrit de la Chronique de Gilles li Muisis qui est  la
Bibliothque de Courtrai le reprsente assis dans une stalle surmonte
d'un dais, les mains sur les bras du sige, en train de dicter  un
moine.

Vers la Saint-Rmi de l'anne 1351, il fut opr avec succs de la
cataracte. Il mourut l'anne suivante (15 octobre 1352)[740].

       *       *       *       *       *

Son registre, qui faisait nagure partie de la Collection de lord
Ashburnham et qui a pass de l, en 1901, dans une autre collection
prive de Londres[741], a t publi par M. Kervyn de Lettenhove:
_Posies de Gilles li Muisis_ (Louvain, 1882, 2 vol. in-8)[742].

Les penses de l'abb Gilles y sont disposes,  ce qu'il semble,
suivant l'ordre chronologique de la rdaction. Aprs deux espces de
prfaces (_Lamentations_, _Mditations_) en vers octosyllabiques, sont
transcrites des pices en alexandrins groups par quatrains monorimes.
Ces pices, de longueur trs ingale, forment plusieurs sries. La
premire concerne la science et les tudiants, les moines de saint
Benoit, les nonnains, les bguines et les Ordres mendiants. La seconde,
aprs une courte introduction qui semble annoncer une revue gnrale des
conditions sociales, comprend des morceaux dtachs sur les princes, les
prlats et le reste du clerg, avec, en appendice, quelques fragments
sur les mmes sujets. La troisime srie se compose d'un essai sur les
gens seculers, c'est--dire sur le monde laque, qui s'achve par des
considrations sur les vices de tous en gnral; en appendice,
fragments sur les mmes sujets. Une quatrime srie remet en scne, en
une suite de courtes pices, les diverses catgories de gens d'glise et
les sculiers. La collection s'achve par trois complaintes dialogues
entre l'auteur, les femmes et les hommes qu'il a blms, et ses amis
personnels[743].--On serait assez dispos  croire que les pices du
mme mtre sur le mme sujet (il y en a jusqu' trois ou quatre sur
certains sujets, qui font triple ou quadruple emploi), taient destines
 tre ultrieurement revises et fondues, si le bon abb avait trahi
quelque part le moindre souci de la composition littraire. Mais il
n'tait pas crivain, quoiqu'il ait beaucoup crit. Il admirait
infiniment le _Roman de la Rose_, le Reclus de Molliens, un certain
Jacques Bochet, Frre Mineur, son contemporain, qui avait rim sur des
questions de morale en langue vulgaire[744], et d'autres bons trouvres
et faiseurs de son temps; mais lui-mme se rendait justice:

    Je ne suy mie digne de ramoner leur aistre; (II, 114)[745]
    Trop petis oisons sui pour mener aues paistre.

La composition n'tait pour lui, homme de petit sens, qu'un
passe-temps:

    Se je di pau, ne trop, il ne doit anuyer, (I, 357)
    Car chou que je di c'est pour tout bien employer
    Le temps que par se grasce Dieus me voelt envoyer.

Il craignait sincrement ce que l'on pourrait penser de ses informes
productions:

    Mais je redoubte trop chou k'on en pora dire (II, 251)
    Que ch' est presomptions et rien ne doit suffire.

Le fait est que peu de clercs du moyen ge ont crit d'une manire aussi
lourde et rabch au mme degr. Le lecteur n'en pourra gure juger par
ce qui suit, o l'on a rassembl en gerbe tout ce que le bon abb a dit
d'intressant; mais il est positivement coeurant de le lire d'un bout
 l'autre.--Rappelons  sa dcharge qu'il tait octognaire et atteint
de ccit[746].

crivain dtestable, qui perd continuellement le fil de ses ides,
intarissable en lieux communs, plat et radoteur[747], l'abb apparat,
personnellement, dans son oeuvre, comme un homme assez remarquable:
d'abord un bon vivant, grand amateur,  la flamande, de vins et de
mangeaille; et aussi, sous l'habit ecclsiastique, un bon bourgeois
prudent, trs soucieux des apparences, plein des prjugs qui ont t,
en tout temps, ceux des classes moyennes, rentes. _Laudator temporis
acti_ jusqu'au comble du ridicule, mais autant  cause de sa prudence
naturelle que par l'effet naturel de l'ge. C'est systmatiquement qu'il
a prfr tracer le tableau idal de ce qui devrait tre, sous couleur
de ce qui fut, plutt que de s'attirer des animadversions en vituprant
le prsent avec trop de prcision. Il cite bien le proverbe: _A tous put
qui veut a chascun plaire_ (II, 251), et il annonce  et l qu'il est
prt  user d'une sainte audace; mais, d'autre part, il appuie cent fois
sur l'inutilit de la prdication morale et sur les dangers qu'elle
prsente pour qui s'y livre:

    Qui dou siecle present registres volroit faire, (I, 344)
    Il seroit hors dou sens; nuls ne voelt sen afaire
    Ne cangier ne muer. Pour chou s'en doit on taire.
    S'on les blame de riens, a tous yra desplaire.

Malgr tout, l'abb Gilles a des titres certains  figurer dans la
galerie des moralistes du moyen ge. Le bonhomme n'tait pas bte; et,
quel qu'ait t son parti pris de parler pour ne pas dire grand'chose,
il n'a pas pu, en parlant si longtemps, ne pas ouvrir quelques chappes
sur les tres et les choses du milieu o il vcut.

       *       *       *       *       *

C'est en 1350, au temps de Pques, que l'abb Gilles, empch de sa vue
si que vir les gens ne pooit, ne lire, ne escrire, et ne veoit fors
clarts et lumieres, et grossement, rsolut de considrer sa vie:
quels je suis et quels j'ai est. Il tait vieux:

    S'ay des ans grant plent[748] passs
    Et de pekis[749] moult amasss;
    Pau fait de bien; dont ge fremis.

Quel ge avait-il, d'abord? Il s'avisa comment il pourrait le savoir.
Or, il avait huit ans ou environ quand il fut mis  l'cole. Il y resta
dix ans aprendans, contans et lisans, non sans travail et sans
paour. Puis son pre, sa mre et ses amis pensrent  la mettre en
religion. Il y consentit volontiers, car c'tait son got. Il fut donc
reu dans ce noble monastre de Saint-Martin, avec deux autres jeunes
gens. Voil un peu plus de soixante ans qu'il y sert Dieu  son pouvoir.
A l'poque de sa profession, il y avait  Saint-Martin soixante-et-un
moines et cinq convers; tous sont morts maintenant,  la date o il
entreprend le prsent registre... Les jeunes gens ne croient pas  la
vieillesse et  la mort; cependant, tous y passent.

Saint Paul dit en ses ptres: _Habentes victum et vestitum, hiis
contenti sumus_. Le vivre et le vtement ne suffisent point  tout le
monde; d'aucuns dsirent les richesses, les honneurs. On le voit bien,
comment il est. L'auteur s'en taira pour le moment, car a plusieurs
poroit desplaire; mais il y reviendra plus tard.

Il remercie Dieu des preuves qu'il lui envoie; car il a fort  expier.
Combl de biens, il en a peu profit. Comment a-t-il os si longtemps
tre prlat, et reprendre autrui en cette qualit, lui sur qui l'on
pouvait tant dire? Lui qui a si souvent quis grans delisces en mangier
et en boire?[750] Maintenant, il n'y voit plus; il ne peut plus voir
les oiseaux voler, courir les btes. Mais il faut faire de ncessit
vertu...

    Vous ne m'avs pas oblyet[751],
    Biaus sires Diex, car envoyet
    M'avs de vo castiement.
    Car j'avoie trop longhement
    En pais et en sant estet:
    S'en gracie vo majestet.

Pendant les dix-huit ans qu'il est rest dans sa famille, il peut se
rendre cette justice qu'il hantait volontiers l'glise et les bonnes
gens; il n'avait pas beaucoup d'argent, mais on ne le laissait manquer
de rien. Lorsqu'il entra  Saint-Martin, le bon abb de ce temps-l
entendit sa confession gnrale, et le sous-prieur, dans Gilles de
Braffe, lui enseigna les devoirs des moines.

Aprs avoir laiss le sicle, il fut prs de sept ans en custode.
Hlas! si les cloistriers y pensaient bien: comme leur vie est agrable!
ils ont du vin aux repas et toutes leurs ncessits; la plupart du temps
ils regrettent, cependant, la libert; ils ddaignent les tudes et la
provende du couvent[752]. Mais l'auteur ne veut s'occuper ici que de son
propre cas; il reparlera des autres en temps et lieu.

La jeunesse est un ge trs dangereux: chacun doit tre bien aise de
l'avoir dpass. Durant l'ge mr, on amasse, avoirs ou savoirs; et l'on
dit communment: Vivre convient. Quand on est vieux, il fait bon avoir
fait ses provisions d'hiver, car personne ne jette son lard aux chiens;
ne pas compter sur la charit d'autrui, en ce sicle perverti. Et,
d'ailleurs, il est assez raisonnable que charit bien ordonne commence
par soi-mme.

    Pour chou faut on a karitet (23)
    Que nuls n'a de l'autre pitet.
    Et ce est bien voirs, je le gre,
    Que karits soit ordene,
    Que cascuns ayme sen pourfit
    Plus que l'autrui, et jou pour fit
    Le tieng bien; car chou est raisons
    Que cescuns no pourfit faisons.
    Tant qu'il est siecles et sera
    Sages est qui se pourvera[753].

Gilles a pch en tous les temps de sa vie; il a longtemps entendu aux
choses mondaines,  ses aises, aux besognes sculires. Mais il a toute
confiance en la valeur de la contrition.--Il juge bon d'insrer ici, 
ce propos, un petit manuel du confesseur: Comment priestres doit
pekeurs absorre. Questions qu'il doit adresser. Conduite  tenir dans
le cas o les pnitents lui disent, comme font plusieurs:

    Je ne sai voir dire mon iestre (29)
    Ne mes peckis, ce poise my.
    Et si a bien an et demy
    Que je ne fui, voir, confiesss...
    Pour Dieu, sire, voills me aidier.

Liste des sept pchs mortels et des dix commandements de Dieu. Il croit
rendre service en enregistrant ainsi de quoy on puet administrer salut
d'ame  ses bons amis. Trop de gens, parmi les lettrs, tiennent closes
leurs mains pleines d'utiles enseignements.

L'auteur est couch dans son lit; la vieillesse l'empche de vaquer aux
devoirs des moines, comme il en avait l'habitude, quand sonne la cloche
commune. Alors, il pense  ses fautes. Tant de mauvais exemples donns!
Tant de sottises commises, en pensers, en dis et en fais!--Longue
prire  la Vierge[754].

Il pense sans cesse aux pchs qu'il a faits et  ceux qu'on peut faire.
Gourmandise: chacun veut nourrir bien ce corps, qui pourrira dans la
terre. Luxure; il y a des gens qui, sur ce chapitre, refusent d'en
croire les prtres, et qui disent:

    De contrester a se nature (58)
    Che seroit, voir, chose trop dure.
    Diex est misericors asss...
    En jovenaice[755] on le fera,
    En se viellaice on le laira[756].

Mais comment qualifier ceux qui, prchant le bien, sont les plus ardents
au mal, dont la vie se passe  prechier, dormir, querre leur aises,
faire tout chou k'est deffendut?--Orgueil, envie (qui a est forte en
mi), Gilles espre qu'il en est guri.--Convoitise, avarice, paresse,
vices ordinaires des vieilles gens, colre...; dfendez m'en, Seigneur!

    Des venieuls[757] qui sont sans nombre, (67)
    Dous Diex! donns que ne m'encombre.
    Pour tous pekis, je reng me coupe
    Le main au pis, de cuer, de bouque[758].

       *       *       *       *       *

Aprs la _Lamentation_ qui prcde, faite par dvotion pour exhorter les
pcheurs  la pnitence, l'abb Gilles se demande, dans une pice
intitule: _Meditations_,  quoi il pourrait bien employer son temps.
Il traitera, pour l'instruction des gens, du sicle qui court maintenant
et du sicle qui fut jadis (un paradis, en comparaison)[759].

       *       *       *       *       *

De nos jours, les hommes et les femmes de bien sont en proie  la
malveillance et  la mdisance publiques.

Si un prud'homme va  l'glise:

    Ves ke vela grant ypocrite; (82)
    Es loenges molt se delite!

Si sa femme l'accompagne:

    Or se va me dame monstrer.
    Chiertes, mieuls li varoit brouster
    Ses pores et ses colles[760]
    Que porter si fais varcolles;[761]
    Il font tout par ypocresie.
    Chiertes, moult fols est qui se fie
    En gens qui font le papelart;
    Il ne querent voir fors que lart.

Voici ce qu'on dit des prtres:

    Chil priestre si dient leurs messes; (83)
    C'est drois, car c'est par leurs promesses.
    Ensi vaignent[762] il bien leur vivre
    Et sont de labourer delivre[763].
    Se chou qu'il dient, il fasoient,
    Les gens trop plus les hone[r]roient...
    Diex scet qui est boins pelerins,
    Car il voit les coers enterins.

Le service divin est souvent empch par les assistants qui ne font qu'y
bourder, et les curs ne les en reprennent pas assez[764]. Les femmes
agissent de mme; c'est  l'glise qu'elles tiennent leurs parlements:
de leurs voisins, de leurs voisines, de leurs valets, de leurs
servantes. Quand l'une d'elles va  l'offrande, coutez-les:

    Qui est la dame la passe? (83)
    Diex, com or est bien acesme!
    Elle montre bien ses denres
    Et s'a ciertes moult de penses.
    Moult est lie k'on le rewarde;
    Or rewards comment se farde.

Il n'y a, du reste, qu' ddaigner ces rumeurs. On a parl et parlera,
nul ne peut faire qu'on ne bavarde sur son compte; il n'en est pas
davantage.

       *       *       *       *       *

Par tous pays, on sert de beaux dits les seigneurs, et les gens de
toutes manires, pour gayer les assembles, dners et soupers. Mieux
vaut, effectivement, en couter que de boire, de se quereller et de se
battre. L'abb Gilles voudrait bien occuper ses loisirs  en composer, 
l'exemple des bons diseurs du temps pass, comme l'auteur du Roman de la
Rose, le Renclus [de Molliens], et Jakes Bochet, le Frre Mineur,
excellent prdicateur, trouvre habile, qui, au moment de mourir, remit
 un de ses amis un bel ouvrage intitul Tiaudelait.

    Jakes Cent Mars le doit avoir... (88)
    Je sui ciertains, qui le vera
    Au lire grant joye avera.
    Ne sai que nuls en ait coppie....

On peut encore citer, parmi les vivants, le bon Guillaume de Machaut,
Philippe de Vitri et son frre, et deux faiseurs du Hainaut: Jehans de
le Mote, Colart Aubert. Ceux-l savent faire pleurer et rire.

    D'autres faiseurs sont il asss (89)
    Qui leur biaus dis ont amasss
    Et mis en escrit et en lettre...

L'abb Gilles fait un retour sur lui-mme: il va mourir; il est vieux;
lui qui aimait les joyaux, les chevaux et toutes les belles choses qui
se voient, il est  peu prs aveugle; mais il a encore sens et mmoire.
Il est trop tard, cependant, pour qu'il se mette  l'cole des bons
faiseurs. Il s'en tiendra  ce qu'il sait et apprendra par la pratique.

    Chou que j'ai penset, partirai. (99)
    Des anchienes choses dirai,
    De chou k'ai vet et scet.

Il parlera aussi du temps prsent, que la grande pimdie rcente n'a
pas du tout corrig. On n'ose pas, gnralement, dire leur fait aux
contemporains: il se permettra des remarques.--Il revient brusquement,
en terminant,  l'habitude de mdire qu'il a dj blme plus haut. Nul
n'en est quitte. Ni les riches ni les pauvres. Du riche

    On dist: Ces gens sont accroissant (102)
    Leurs tresors et leurs grans rikeces...

Et du pauvre:

    Chis mechans a le sien perdut.
    En quoy, biaus Diex? en gloutrenie
    Ou par mener malveise vie...
    Pour chou ne l'en doit nuls complaindre.

       *       *       *       *       *

Il convient de commencer par la science et les tudiants[765].

Jadis, les coles regorgeaient d'coliers pleins de zle, que leurs
parents, gens de plusieurs estats, y mettaient pour venir  honneur;
les prlats en avaient la liste en leur rles. Aujourd'hui, comme les
bnfices sont confrs, non pas aux bons clercs, mais  des
gentilshommes chasseurs,  des qumandeurs,  des intrigants, les
coliers se dcouragent et se font rares. De l, la prosprit des
coles qui appartiennent aux Ordres mendiants, o la science, soutien de
la foi catholique, trouve asile; les autres religions[766] devraient
bien en faire autant, conformment aux constitutions du pape Benoit
[XII], cet ami clair des tudes[767]. Tout dpend donc de ceux qui ont
 distribuer les bnfices; qu'ils les donnent, non pas  la
recommandation de leurs amis ou de leurs amies, mais aux plus mritants.
Le clerg serait plus respect, s'il tait plus respectable. On ne
verrait plus de ces bnficiers qui savent surtout vider les pots et
dont les additions s'enflent chez les taverniers.

De nos jours, les clercs sont attirs surtout par les sciences
lucratives, comme le droit, la mdecine. Avocats, physiciens (mdecins);
ils sont srs, en exerant ces professions, d'avoir de l'argent; et,
avec de l'argent, d'tre bientt curs, doyens. On sait assez ce que
l'on gagne  soigner les intrts et la sant des gens. Le physicien, en
particulier, qui se fait appeler mestre,

    S'on li promet argent, il vos visitera. (112)
    A l'apoticarie connoistre vous fera;
    Par sen valet boistes asss envoiera;
    Se bien ne li pays, de tout il ciessera.

Les moines noirs ou de saint Benoit.

Jadis on enrichissait  l'envi les fils de saint Benoit. Pourquoi? Parce
que l'on s'merveillait  bon droit de leur vie pre et dvote.
Maintenant, tout est chang. Les hoirs des donateurs ne songent plus
qu' nous dpouiller; c'est que les moeurs ne sont plus les mmes:

    Humilits de cuer, k'estes vous devenue? (146)

Les principales proccupations des moines sont maintenant: bons vins,
bonnes viandes, beaux habits, et, surtout, des congs.

    Mestier avons[768] del air et parens visiter. (147)

Leur refuser des congs, c'est,  leur sens, leur faire tort[769].

    Li corps est au moustier, li coers est ou markiet[770].

Autres soucis des moines de nos jours: dormir; briguer les dignits
conventuelles; se vanter de son lignage; se quereller avec ses frres.
Et quelle insolence! Si vous voulez leur imposer les robes noires, 
larges manches, en tamine, de la Rgle, ils vous rpondront:

......... Vous pus. (152)
    Osts nous ces viestures, envoys les rus;
    Draps coulours volons et dras linges bus[771][772].

Tout cela, c'est la faute des abbs, absorbs par les soins temporels,
trop souvent absents, qui ne donnent pas l'exemple et qui ngligent
leurs ouailles[773]. D'autre part leur luxe scandalise les laques, qui
ne se privent point d'en gloser:

    Qui sont cil chevaucheur? Che sont religieus. (159)
    C'est un abbes de la; c'est un si fais prieus.
    Rewards leur grans pompes; sont il delicieus?

Les lections abbatiales sont devenues une source de scandales. Jadis,
on lisait le meilleur, avec le ferme propos de lui obir. Aujourd'hui,
il y a des lections contestes; d'o appels  Reims et  Rome,
discordes, procs et ruines. Notre Saint Pre Clment [VI], qui fut
moine et sait  quoi s'en tenir, a trs bien fait de se rserver la
nomination des abbs qu'autrefois on avait coutume d'lire.

L'abb nomme les officiers du monastre: prieur, sous-prieur, prvt
pour le temporel, aumnier, cellrier, trsorier (charg de la garde des
reliques et des archives), infirmier, pitancier, camrier (prpos  la
garde-robe), htelier (pour les trangers), rentier, receveurs, etc. On
les envie; mais bien  tort; car ces officiers ont la part de Marthe
dans l'histoire vanglique; celle de Marie, la plus belle, est
rserve aux simples cloistriers. _Office n'est pas heritages._ Encore
est-il trop vrai que les offices sont souvent, de nos jours, prtextes 
dispenses et  adoucissements de toutes sortes.

La dignit des crmonies clbres dans les couvents de l'Ordre de
Saint Benoit a beaucoup diminu. Jadis, on y chantait fort bien:

    On chantoit haut et cler par grant devotion; (186)
    Se cantoit on a trait, faisant pausation...

De nos jours, on psalmodie paresseusement et en empitant sur les
rpons:

    Aucuns ont boine voix, si n'en voelent user...

    Car le vier[774] qui s'ensieut, vont errant commenchier;
    Che samble, qui les ot, qu'il se voisent tenchier[775].
    Dit ont bien le moitiet, ains que puissent laissier
    A l'autre ls leur vier[776] ne lor vois abassier.

Considrez les Ordres qu'on appelle Mendiants; leurs couvents sont
pleins d'tudiants; ils sont seigneurs du monde par leur clergie; ils
n'ont pas de rentes comme nous. Ils commencent, cependant,  s'enrichir
de nos dpouilles, parce qu'on leur donne sans jamais leur imposer,
comme  nous, d'exactions. Mais, des Mendiants, il sera question plus
loin.

Malgr tout, l'abb Gilles a confiance. Benoit XII, prdcesseur de
Clment VI, a publi une excellente constitution pour les monastres de
moines noirs. On reverra un jour l'ge d'or. Chou qu'iestre doit,
sera.

       *       *       *       *       *

Les nonnains.

Dieu, et tout le monde, estime la nonnain coie, qui ne quitte gure
son clotre. D'autant plus fch l'abb Gilles est-il d'en savoir tant
par les chemins, qui se comportent comme dames. De nos jours, on entre
trop aisment dans leurs maisons, et plus les jeunes que les vieux.
Amour en nat. Des messages sont changs: lettres, tablettes. Et les
trs doulces nonnains ne songent plus qu' se parer et  sortir. Elles
tourmentent leurs abbesses pour obtenir des congs, des permissions;
elles en obtiennent, trop aisment. Mais, prenez garde; les gens
causent:

    Dames religieuses, blankes, noires et toutes, (217)
    Vous donns a parler a ches gens, et des doubtes;
    Car, quand on voit de vous hors de vos lieus les routes[777],
    Li fol ont tantost dit: Or rewards ches gloutes![778]

Elles devraient filer ou recoudre leurs guimpes  la maison; elles
envahissent les boutiques:

    S'acateront fins dras pour elles cointoyer[779];
    Puis vont a warcoles[780], si les font desployer.
    Se vont en ces joyauls leur argent employer.
    Bien sevent ou boin fait aler esbanoyer[781].

Les nonnes de haut parage ont seules, en cela, quelque excuse. Et voici
pourquoi:

    Dames emparentes ont un pau d'escusanche,
    Mais que[782] ne fachent mie grande desmesuranche[783].
    Par parens d'aucunes li maisons en avanche;
    En aucuns lieus sur chou vit on en esperanche.

On dit, de nos jours, beaucoup de mal des religieuses, comme de toutes
les autres personnes d'glise. La cause, Dieu la connat; mais certes,
il n'en serait pas ainsi si les anciennes moeurs taient duement
observes. Sans doute, tout ce que l'on dit n'est pas vrai; les mchants
mdisent des meilleurs. Nanmoins, faites attention; soyez prudentes. Ne
parlez pas aux hommes en particulier. Mfiez-vous des brebis galeuses
qui sont parmi vous, qu'on pourrait prcher tous les jours,  user une
langue d'acier, sans les dtourner du monde. Prenez plutt exemple aux
grandes dames qui sont venues chercher la paix dans vos rangs: madame de
Valois, soeur du roi de France; la comtesse de Hainaut, mre de deux
reines... On les en a, il est vrai, tenues pour sottes; mais
bienheureux ceux qui renoncent!

Les bguines.

L'abb Gilles les a peu hantes; il en parle donc par ou-dire, ce sont
des demoiselles senes, religieuses et sages, de toutes conditions,
qui portent habits et manteaux simples, se consacrent  l'ducation des
enfants, ou bien ouvrent et filent pour gagner leur vie et qui sont
gouvernes,  la manire des nonnains, par des suprieures, d'aprs une
rgle jadis svre.

On dit que les bguinages seraient maintenant en dcadence. La svrit
s'est relche. Mais il n'y a peut-tre pas de mal; l'arc ne peut tre
toujours tendu:

    Je vis en mon enfanche festyer de chistolles[784] (240)
    Les clers parisyens revenant des escolles,
    Et que priveement on faisoit des karoles[785]:
    C'estoit trestout reviaus[786], en riens n'estoient folles.

Faut-il croire, cependant, que les jeunes gens vont visiter ces
demoiselles, et qu'il se passe alors des scnes comme celle-ci?

    On vient, pour recreer, bien vir ces demisieles.
    Li tahon[787], en filant et seant sur leurs sielles,
    Dient: Vous savs bien espyer les plus belles...

           *       *       *       *       *

    Dites hardiement, vous sers escouts;
    Ja de no souveraine[788] ne sers hors bouts,
    Et nos boins visiteres[789] sera pau redoubts.
    Als querre les autres et chi vous arouts.

           *       *       *       *       *

    Se vienent pluseur gent canter et fiestyer: (241)
    Adont fait il trop boin d'amourettes prier.

    Si vous me vols croire, j'ai moult bien en convent,
    Desous les warcoles ont souvent l'oeil au vent,
    Et cil jolit vassal les rewardent souvent....

N'en disons pas davantage:

    Si je disoie tout, ja seroie tenchis[790]...

Puissent les bguinages recouvrer leurs bonnes coutumes anciennes!

       *       *       *       *       *

Les Ordres non rents, qu'on appelle Mendiants: Augustins, Jacobins,
Frres Mineurs, etc.

Des fous se plaignent du nombre extraordinaire des Ordres qui ont t
successivement fonds:

    Par le plent de clers tous li siecles empire. (246)
    Il nous convient wagnier[791], et il ne font fors lire[792].

Mchantes gens! qui donc vous ferait connatre les vertus et les vices?
qui vous administrerait les sacrements? qui vous ramnerait  Dieu?

Les Mendiants sont les derniers venus. Ils ont embrass d'abord la
pauvret et la science: _Thesaurisate vobis thesauros in celo..._ Mais,
maintenant, ils ont des maisons et des glises partout, tandis que les
anciens Ordres rents succombent sous le poids de leurs charges. D'o le
mot des sculiers:

    Mendiant se chevissent[793] et li rentet mendient. (252)

Leur humilit les a exalts. Ils sont maintenant les mieux en cour prs
des puissants de la terre (qu'ils gouvernent en qualit de confesseurs)
et les plus lettrs des gens d'glise. Mais la fortune est changeante:
_Qui stat, videat ne cadat_.

Enflure de science, c'est chose trs redoutable; on en devient tout
fier, peu aimable. Et rien de si pre que les parvenus, comme on dit.
L'ambition, l'orgueil et l'avidit se sont dvelopps avec le succs
chez les Mendiants. Il n'en tait pas encore ainsi au temps de la
jeunesse de l'auteur.

En ce temps-l, temps bni--au retour de l'expdition d'Aragon
(1285),--les glises jouissaient de la tranquillit et de la paix. On
mettait les enfants aux coles pour apprendre:

    S'estoit che bielle chose de plant d'escoliers. (263)
    Il manoient ensanle par loges, par soliers,
    Enfants de riches hommes et enfants de toiliers.
    On leur portait leurs coses par chevaus, par colliers.

Il y en avait alors  Paris jusqu' soixante-seize de Tournai. Les
tudes taient donc frquentes, et surtout les plus nobles:
philosophie, thologie. Les coles de Paris taient noblement pares,
l'hiver, de docteurs et de bons clercs de tous les pays:

    Clerc vienent as estudes de toutes nations (264)
    Et en yvier s'asanlent par pluseurs legions.
    On leur lit et il oent pour leur instructions;
    En est s'en retraient moult en leurs regions.

De ceux qui profitaient le mieux, les uns attendaient des bnfices, qui
ne leur taient pas refuss, les autres entraient en religion. Les
religions rentes servaient Dieu dvotement et abondaient en biens
temporels.

Que dire des Mendiants?--On ne sait pas qui coute; soyons prudents,
crainte de fcher; c'est presumptions de parler sur les sages.--L'abb
Gilles a vu qu'on les envie. N'est-ce pas parce qu'ils ont chang
d'allures? Au temps jadis, tout le monde les aimait. Ils passent encore
pour trs savants; mais on prtend qu'ils ont perdu l'humilit de
coeur. Ils n'admettent plus la contradiction, parat-il:

    On dist k'on s'en pierchoit partout es asanles[794] (270)
    C'on fait de ces docteurs, pour yestre disputes,
    Besongnes c'on leur a devant yaus proposes;
    Leur oppinions voellent sour tous iestre portes.

L'abb Gilles plaint fort, d'ailleurs, les Mendiants de n'tre pas
rents, comme les anciens Ordres. Car tous leur fondemens est sour
volloirs des personnes; quand ils demandent, ils essuient parfois des
refus brutaux. Or, les gens, de nos jours, sont singulirement
refroidis et durs  la dtente: ils commandent  leurs femmes de ne
rien donner. Assurment, les docteurs et les grands matres des
Mendiants, qui vivent prs des seigneurs, leurs prieurs et leurs
gardiens ont des gratuits et se tirent d'affaire; mais ceux des
frres qui mendient vraiment souffrent souvent de disette. On tait
jadis enchant de leurs visites; maintenant on les redoute. Ensi vont
anullant partout devotions.

    Il ne sevent fouir, hauver[795], batre, vaner, (280)
    Ne faire nul mestier, draper, taindre, laver,
    Ne vignes cultiver, ne tieres ahaner;
    Mais on dit que savent trop bien les gens taner.

Tout mis en balance, les Mendiants restent une des lumires et des
forces de l'glise, la fleur de Sainte glise. Qu'ils persvrent 
bien faire[796].

       *       *       *       *       *

Sans avoir l'intention de faire concurrence aux prlats et aux
prcheurs, dont c'est l'office de dnoncer les vices et de reprendre les
gens, l'auteur va considrer maintenant les divers tats du monde, en
suivant toujours sa mthode, qui consiste  comparer le bon vieux temps
au prsent, sans trop insister sur le prsent pour ne pas tre
assailli de tous cts. Il proteste toutefois qu'il ne parlera pas de
la cour de Rome, ni en bien ni en mal; il ne s'en croit point le droit:
Court de Rome mis hors, car elle m'a rentet[797].

       *       *       *       *       *

Les rois, les princes et les nobles.

Saint Louis, Charles d'Anjou et le bon roi Philippe, fils de saint
Louis, qui fit son devoir en Aragon, agirent toujours du commandement et
au gr de la cour de Rome. C'taient des princes modles. Si tous les
rois chrtiens agissaient comme eux, les choses iraient autrement.

Deux grands malheurs sont arrivs depuis. Le conflit qui s'est lev
entre le roi de France Philippe, le roy cras, et le comte Gui de
Flandre; d'o guerres, trves, rpits, depuis plus de cinquante ans; et
ce n'est pas encore fini. La mort de quatre rois de France sans hoirs et
la candidature, qui en a t la suite, du roi douard d'Angleterre  la
couronne de France; 'a t aussi une cause de guerres, d'exactions et
de pillages infinis.

Devoirs des princes: aimer Sainte glise, tre affable, maintenir lois
et coutumes, assurer la justice, ne rien convoiter sur ses voisins,
soutenir marchands et marchandises, fabriquer de la bonne monnaie si
que toute gent rentet et d'eglise puiscent avoir leurs vivres, bien
choisir ses dlgus, se garder de paroles volages.--Ce qui suit, qui
concerne les ducs, princes, barons et la chevalerie en gnral, n'est
pas moins insignifiant.

L'abb Gilles regrette en passant le temps o l'on souloit tournyer,
juster et faire fiestes. Occups par ces amusements, les nobles
n'avaient pas tant de loisirs pour tourmenter leurs sujets.

Il est revenu plus tard, dans d'autres pices spares de son
registre, sur les rois (II, 126), les princes (II, 128), les
chevaliers et les cuyers (II, 130), mais pour ne rien dire de plus.

       *       *       *       *       *

Le clerg.

Parlons un peu des prlats, pour apaiser les lacs qui ne seraient pas
contents de ce qui est dit d'eux ici.

Jadis, c'taient des saints. En est-il ainsi aujourd'hui? Au lecteur
d'en juger.

    Je ne voic, mais j'oc[798] bien souvent parler gent laie... (350)
    Se c'est voirs chou qu'il dient, c'est drois k'on s'en esmaie[799].

On dit, entre autres choses, en parlant des vques:

    Che sont cil qui nous doivent donner ensengnement;
    Et de chou qu'il nos dient, il font tout autrement.

Plt  Dieu que les moeurs de notre temps trouvassent, pour les
dcrire, un autre Reclus de Molliens!

Les doyens et les chanoines prbends.--Au temps jadis, quand ils
portaient des capes, des tabars[800] lons fours, et non des habits de
couleur, les prbends vivaient de leurs prbendes, en rpandant de
larges aumnes aux pauvres gens et aux mendiants qui faisaient queue 
leurs portes. Aujourd'hui l'argent ne suffit plus  leurs dpenses: ils
se chargent des besongnes des gens. Et le peuple est fond  dire:

    Chil signeur, pour waignier, ensi que nous, s'en bargent[801]. (362)

Les curs et les chapelains.--On en a fait, on en fait beaucoup trop.
Beaucoup de jeunes, jeunes de sens et d'ge, pleins d'eux-mmes, qui
tourmentent souvent les autres. Plusieurs abusent laidement. Les bons
curs d'autrefois, clercs bien doctrins, se confessaient souvent les
uns aux autres, vitaient les femmes, ne disaient jamais qu'une messe
par jour, taient bien vus et faisaient du bien; en ce temps-l, qui
n'aurait pas frquent l'glise de sa paroisse n'aurait pas eu  s'en
louer:

    En villes, en castiaus, en bours et en cyts, (381)
    Qui n'antoit Sainte Eglise moult estoit despits.

Aujourd'hui, il y a un proltariat ecclsiastique; on fait souvent
desservir les cures par des prtres mercenaires, ignorants des Saintes
critures, dsordonns en maintien, en habits, que l'on renouvelle
constamment. Ces continuelles permutations ont bien des
inconvnients.--On voit des prtres, aprs avoir dit, pour faire de
l'argent, jusqu' trois ou quatre messes dans leur journe, aller boire
 la taverne.--La foule de ceux qui ne sont pas rents ne pense qu'
gagner sa vie et se plaint de sa misre:

    Trestout dient d'acort: Nous avons trop de cuyvres[802]. (378)
    Nous ne demandons riens fors seulement nos vivres.
    Honte seroit de vendre nos coses et nos livres.
    Ou no face nos biens, ainsi k'on sieut, delivres,

    Ou no laist, se c'est boin, no chevance trouver...
    Ou siervice de Dieu nous yrons esprouver.

    Trestout no convient vivre, qui sommes ordenet...

    Nous prenderons anueus[803], se dirons souvent messes;
    Noue serons bien pays, se tenrons nos promesses.
    A curs aiderons et orons des confiesses;
    Nous absorons de tout par parolles expresses.

    Ainsi nous chavirons[804] et mieuls atenderons
    Tant que de benefisses pourvet nous serons,
    Et avoec les curs haut et cler canterons;
    Les siervices[805] divins faire leur ayderons.

    Les boines gens aront de messes grant plentet;
    De faire des anueus seront entalentet;
    Nos vivres arons la tout a no volentet.
    De chou no chavirons ainsi que li rentet.

L'abb Gilles reconnat que ces prtres non pourvus sont en droit, pour
vivre, de prendre un anuel; mais pas plus d'un, sans permission; et il
dplore que bien des prlats se dsintressent de toute surveillance 
cet gard, sous prtexte qu'ils sont impuissants  persuader leurs
clercs d'en laisser. Jadis les pactions pour messes taient
totalement inconnues.

Il est fort  craindre que la foi vacille,  la fin, si les mauvaises
coutumes nouvelles ne sont pas tes. Li maintiens des fols priestres
ceste cose fera,  moins que Dieu n'y pourvoie.

Il y a, de plus, la question des moeurs. La luxure est videmment le
pch le plus rpandu. Or, les laques ont l'oeil ouvert l-dessus. Il
importe, d'autant plus, de prendre garde. _Si non caste, tamen caute._

    S'on faisoit chou k'on fait au mains priveement (369)
    Et k'on se maintenoit plus atempreement
    On poroit tout passer trop plus legierement.
    Mais on fait trestout trop abandonneement.

    Clergis se doit warder pour les lays naitement: (383)
    S'on fait aucune cose, che soit secreement[806]...

C'est une fcheuse habitude des curs et des chapelains d'avoir, pour
valets, des filles. On en murmure; c'est un usage  supprimer:

    Chis fais fait les vertus trestoutes obscurer. (II, 143)
    Masculin, feminin ensanle[807] font plurer.

Le sicle.

Au temps jadis--l'abb Gilles aime  s'en souvenir durant ses
insomnies--les princes et les seigneurs taient contents de leurs
possessions; les marchands prospraient; l'glise tait honore; les
rois faisaient des croisades outre-mer; tout le monde tait  son aise.
Encore au temps de l'expdition d'Aragon (dont l'abb vit le retour) la
monnaie d'argent tait bonne; on voyait courir peu de florins; on
portait des habits honntes; c'taient des ftes continuelles; pas de
guerres, point de temptes. Des doleurs k'on voit ore petit adont
estoient.

Aujourd'hui les princes sont bobanciers et appauvrissent leurs sujets
en les visitant trop souvent; quand ils lvent des prts, on n'en peut
rien ravoir; ils acceptent que les braconniers, convaincus d'avoir pch
dans leurs viviers, se rachtent, s'ils sont  leur aise, et font
pendre les pauvres; ils s'entourent de conseillers dont la vnalit est
proverbiale. Ces hommes de rien, levs tout d'un coup si haut par la
faveur des princes, taient un perptuel sujet de rflexions pour
l'auteur[808]:

    C'est de ches gens k'on voit de bas en haut venir, (II, 22)
    Comment ches grans estas il sevent maintenir.
    Familles, compagnies voellent grandes tenir;
    A paines poent gens leur grandeur soustenir.

Quant aux femmes, elles s'habillaient jadis chacune suivant sa
condition, honoraient leurs maris, levaient bien leurs enfants,
allaient le dimanche  l'glise (leurs enfants devant elles), coutaient
les sermons. C'tait le bon temps des moulekins, des cols blancs, des
surcots  manches pendantes, des chaperons de drap ou de soie. Elles
refusaient la compagnie des hommes. Ceux-ci n'osaient pas faire
d'avances aux filles bien nes; et s'ils l'osaient, elles rpondaient
aussitt:

..........Nos sommes (28)
    Filles des boines gens; cure n'avons des hommes.

On ne pensait pas, alors, pour ses filles,  de grands mariages. Les
mariages se faisaient tout simplement par boin los, par argent, entra
familles du mme monde. Une femme n'avait pas plus de trois costumes:
un pour les noces et les haus jours; le second pour les dimanches et
ftes; le troisime pour la vie courante. Les filles n'avaient point
d'autre pense que de ressembler  leur mre ou  leur aeule. Souliers
troits  lacets et manches boutonnes[809] taient l'apanage des femmes
lgres; les femmes honntes avaient des dorelos (rubans) et non pas
des boutons, et des manches cousues. Elles se ceignaient haut sous les
seins, portaient des joyaux pendants  leurs ceintures et ornaient leurs
cottes de pices rapportes. Les unes avaient leurs tresses enroules
autour de la tte; les autres se faisaient couper ou raser la chevelure.
Point de hauchaites ni de faux cheveux. Il y a toujours eu, du reste,
des belles et des laides, des sages et des folles.--Mais aujourd'hui! Il
parat que le maintien des femmes et les adinventions nouvelles qui se
multiplient sans cesse sont quelque chose d'effrayant. L'abb est
aveugle; on l'en a inform.

    Tout chou ke femmes voellent, marcheant tantost vendent: (32)
    Robes, caperons, pliches[810], pour monstre faire pendent.
    Li baron, li parent de riens ne les reprendent;
    A leur filles les meres les quointises aprendent.

Aujourd'hui les femmes ont des cornes, comme des vaches, pour aller aux
ftes et aux caroles[811]. Elles ont des petits chiens et des lapins
privs. Elles se fardent. On disait nagure: _Tost est belle levie_;
elles passent toute la matine  s'pingler. Elles talent leur
gorge[812]... On dirait des reines...

Les femmes de nos jours ne sont pas habitues  s'entendre ainsi
rprouver. Les Frres Prcheurs, par exemple, ne peuvent pas se
permettre impunment d'tre si svres dans leurs sermons: les femmes
les prendraient  partie: Parlez des hommes, s'il vous plat; n'oubliez
pas que vous vivez de nos aumnes. Les autres prdicateurs sont exposs
 d'autres coups droits; on murmure: Ils prchent pour avoir des
bnfices; ils ne font pas ce qu'ils disent.

    Il fachent chou qu'il dient, nous nous amenderons (40)
    Et des visces qu'il praichent moult bien nous warderons,
    Haus parlers n'i vaut riens: chou qu'il font, nous ferons.

Les hommes ne sont pas plus sages. Ils se plaisent aussi aux sots
habits, courts, troits, dcoups[817]:

    On voit le fons des braies; c'est grant desordenanche. (46)

Ils disent: L'amour a dames et la mort a chevaus!.--Hlas, tout va
mal; les monnaies sont mauvaises; tout est cher; comment en serait-il
autrement? Les guerres et les mortalits rcentes n'ont rien chang aux
habitudes.

Des princes.--Les impts n'ont jamais t si lourds. Les princes de ce
temps font tant de leves que le service de Dieu faut en plusieurs
pays. Chacun se plaint et dit qu'on lui prend ce qu'il a.

    Pluseur vendent le leur; je tieng qu'il font[818] savoir[819]. (55)

Des marchands.--Le bon abb n'a que des loges  faire d'eux, s'ils sont
loyaux. Leur mtier est pnible: s'aventurer par terre et par mer, aller
aux ftes et aux foires, se tenir au courant de la valeur des denres,
des bons vents et des bonnes ventes. Mais ils rendent de grands
services: pas de pays qui se suffise; les marchands sont les
intermdiaires indispensables. Quand marchandise faut, tout le monde
s'en ressent. Il est vrai que, quand on wagne bien, les ouvriers
deviennent insolents; ils veulent alors travailler peu, vivre largement;
ils font des assanles[820], d'o des dissensions...

De tous en gnral.--L'auteur s'excuse ici de ne point poursuivre
l'numration des tats de la socit.

    De tout en general dirai dorenavant. (60)

Un dsordre inexprimable rgne dans cette partie de son oeuvre[821].

Le diable est un apothicaire qui a, dans sa boutique, quantit de botes
d'pices, de confitures et de venins: ce sont les plaisanches des
pchs et les pchs eux-mmes. Il a rpandu surtout, dans le monde tel
qu'il est, le contenu de trois de ses botes, celles qui sont tiquetes
Orgueil, Envie, Convoitise. Voyez les collges qui font elections,
depuis celui des cardinaux jusqu'aux plus modestes; ils sont
singulirement saupoudrs de ces trois produits.

_Convoitise._ L'abb en voit des symptmes certains dans les continuels
changements de la valeur des monnaies et dans la prosprit des
changeurs, usuriers, marchands du pape, qui s'enrichissent, achtent des
heritages[822].

_Ire._ Elle rgne dans les tavernes, o l'on se bat pour ne pas payer
les cots; dans les ftes et les assembles. Il y a aussi les femmes qui
font combattre leurs maris et leurs amis pour avoir la prsance 
l'glise.

_Paresse._ Vice de gens d'glise qui, plus que le moutier, aiment leurs
aises, faire la grasse matine, se faire saigner et ventouser. Les
laques n'en sont pas exempts[823]; jeunes gens vigoureux, qui attendent
avec impatience le signal de la fin des travaux: Quite, quite!;
ouvriers agricoles qui dsesprent leurs matres par leur mollesse et
leur insolence:

    S'on les tence, tantost ont un parler poignant. (82)

Les valets, bergers et charruyers ont maintenant la prtention de
prendre des congs avant le terme et de ne rien faire les dimanches et
ftes:

    Par fiestes, par dimanches, doivent aisier leurs biestes; (83)
    Or les laissent: se vont esbanyer es fiestes.

    S'on leur blasme, tantost en mainent grans tempiestes.
    Deporter les convient, car trop ont frankes tiestes[824].

C'est comme les meschines ou servantes: paresseuses, vanteresses,
rpondeuses; on n'a plus l'habitude de les commander, il les faut prier;
elles gagnent leur salaire en allant bavarder chez les voisines. On a
bien du mal, de nos jours, avec les maisnies (la domesticit):
plusieurs sont dangereux de boire, de manger; cependant, bien des gens
prfrent tout supporter plutt que de changer leur personnel:

    Moult de gens sont honteus de mesnies cangier[825].
    A parler bielement les convient[826] et blangier[827]...
    Leur maniere souffrir convient et leur dangier[828].

Cultivateurs, vignerons, disent: Meisnies tout emportent; et leurs
amis leur conseillent d'abandonner les terres qu'ils ont prises  cens:
plus de profit  la culture[830].

Les autres ouvriers, ceux des villes, c'est la mme chose. Ce sujet
tient fort au coeur de l'abb Gilles, qui a, par lonc temps, assanl
ses penses sur ce point. Abstenez-vous, autant que possible, de faire
faire ouvrages nouveaux; contentez-vous de ce qui existe, si vieux que
ce soit; car les ouvriers de nos jours sont trop exigeants, trop peu
consciencieux:

    Chil ouvrier par journes ne font que longarder; (84)
    Par froit font pau d'ouvrage, par caut vont cuffarder.[831]

Il faut tre continuellement sur leur dos:

    Y estre convient sour yaus pour l'oevre rewarder,
    Car, s'il ne sont kaciet, d'ouvrer vont tost tarder.

L'abb avait, sans doute, fait btir; et il avait gard de cette
exprience un trs mauvais souvenir:

    C'est uns drois paradis d'ouvriers a chiere lie. (85)
    Mais c'est uns drois infiers[832] et droite dierverie[833]
    Quant precheus[834] sour les boins voellent monstrer maistrie.
    A chiaus qui font ouvrer moult souvent en anuie.

_Gloutenie et luxure._ On ne voit partout, de nos jours, que compagnies
d'hommes et de femmes qui s'assemblent pour chanter, festoyer, caroler
et treskier  grands frais. L'abb l'accorderait bien, si c'tait
sans pch, car, par nature, jeunes gens font chiere lie. Jadis, pour
huit personnes, deux chapons suffisaient, avec trois ou quatre los de
vin qu'on faisait venir de la taverne; et le principal plaisir de ces
runions, c'tait la conversation. Maintenant, on s'engouffre  la
taverne, sans aller  la messe, pour s'emplir dmesurment la panse.--Il
est bon de faire des assembles de parents et d'amis, et des mangiers
sollempneus en certaines circonstances, quand on est  son aise; car,
c'est le moyen de donner une ide de sa fortune. Mais ces pauvres
diables, qui n'ont que ce qu'ils gagnent et qui n'pargnent rien
lorsqu'ils sont ensemble, font piti.

L'ivrognerie est un sale vice. L'ivrogne se bat au cabaret et bat sa
femme  la maison, engage tout ce qu'il a au tavernier, n'a plus de
coeur  l'ouvrage. Il invite tout le monde:

    Un los, ne deus, ne trois, sachis, ne souffist mie; (92)
    A tous chiaus qui sourvienent font toudis compagnie
    Et qui plus en poet boire, c'est grans chevalerie.

Luxure, qui nat de Gloutenie. Cette matire est traite fort au long,
mais presque exclusivement d'aprs la Bible. L'abb a entendu dire,
toutefois, que ce vice prvaut plus que jamais. Il en blme surtout les
hommes:

    Se chil homme partout femmes en pais laisoient (110)
    Et d'elles poursiewir delaiscier se volloient,
    De ches requestes foles faire se deportoient,
    Honneurs et pucelages fames mieuls warderoient.

    Or sont aucunes frailes et ont les coers volages;
    Se pensent de ches hommes avoir grans avantages.
    Se leur cange li coers, li sens et li corages
    Et s'accordent pluseurs au fait sans mariages.

Il rpte,  ce propos, qu'il faudrait au moins se cacher: _Caute, si
non caste_.

    Chou k'on faisoit jadis, c'estoit priveement,
    Mais on fait ore trop abandoneement.
    Non pour cant peckis fait, sachis, celeement
    Est de Dieus pardonns plus tost chiertainement[835].

L'abb entend dire que, maintenant, on aime mieux avoir femmes en
songnetages[836] que de les pouser; si c'est vrai, c'est bien fcheux.
Et quel pril d'avoir des enfants du sexe fminin! Jadis les filles se
mariaient dj grandes, toutes faites; aujourd'hui les hommes les
veulent trs jeunes. On donnait par raison du sien aux mariages;
aujourd'hui on se ruine pour avoir des femmes de haut lignage.--La
mortalit de 1349 n'a fait rflchir personne[837]; cet avertissement
terrible est rest, jusqu' prsent, inutile.

La revue des tats du monde prend fin par des exhortations et des
prires.

       *       *       *       *       *

Dans la dernire partie de son registre, l'abb Gilles suppose que les
dames et les hommes de Tournai, qui ont eu connaissance de ce qu'il a
crit sur leur compte, s'en plaignent et rclament des explications:

    Dans abbes[838], vous avs registret moult de coses...      170

Dans abbes[839] disent les dames, vous avez trs bien parl du clerg,
des vertus et des vices, mais vous nous avez trop maltraites. Si nous
nous habillons bien, c'est, filles, pour trouver des maris; femmes, pour
plaire  nos hommes...

L'abb en doute.--Vous, nous trouvez trop lgantes, trop cornues,
trop hardies, trop ajustes; c'est que vous avez vieilli:

    Souviegne vous, biaus sire, de vo temps de jadis; (176)
    Vous fustes reveleus[840], or iestes affadis...

L'abb rpliquera, si on l'attaque.--Dans abbes, vous voulez oprer
des miracles: vous voulez nous faire taire; nous vous donnerons chacune,
si vous y russissez, une paire de gants blancs.

    Comment! hommes parront[841] et femmes se tairoyent! (177)

L'abb n'y a jamais pens.--Dans abbes, vous voulez que nous nous
tenions tranquilles. Et qui ferait partout, beau sire, ftes et joie? On
dit que compagnies ne valent rien sans femmes. Si nous n'avions pas de
parures, on nous huerait.

L'abb n'espre gure qu'elles se corrigeront; il se tait: il aurait
trop  rpondre.--Dans abbes, prenez garde de radoter. Si vous tes
prud'homme, nous sommes preudes femmes. Parlez de vos nonnains: Vous
savs par or s'elles sont amoureuses...

L'abb demande si les dames ont encore quelque chose dans leur
sac.--Dans abbes, ch'est voirs; nous aimons homme, che nos donne
nature. Mais en tout bien tout honneur. Honte aux hommes et aux femmes
qui font mtier de dbauche!

L'abb n'aurait pas os aller si loin; s'il a tant parl, c'est qu'il a
souci du salut des mes.--Dans abbs, nous ne pouvons rien changer 
nos habitudes:

    Hommes le font pour nous, pour eaus nous le faisons; (190)
    Nos maris, nos parens moult bien en apaisons.
    Jovenesse ferons tant qu'il en iert saisons.
    Se voisent[842] vielles gens croupir en leur maisons.

L'abb reconnat qu'il y a des sages et des folles; mais, ce qui
l'indigne, c'est que les femmes du commun aient adopt les faons des
grandes dames. Entre nous, bonnes dames et bonnes demoiselles, ce que
j'en ai dit, c'est pour ces soterielles, ces garcettes, ces
servantes, qui veulent avoir, comme les riches, sorleriaus[843] sans
caucettes, et caroler par les rues au son du tambour.

    La se monstrent as hommes jolyes et pares, (193)
    Se rewardent lesquelles monstrent mieuls leur denres.
    Se sont mesdemisieles accoles, tastes,
    Se dient: Ch'est tous siecles; pour chou fumes nous nes...

    Norir vos convenra, meschans, vos bastardiaus[844].

Dans abbes, que faire? Nous sommes trop tentes; nul ne se souciera de
nous si nous n'avons ni avoir ni parure.

L'abb invoque Notre-Dame.--Dans abbes, persuadez d'abord les hommes;
car il nous faut leur obir.

L'abb a le dernier mot; il en profite pour proposer l'exemple de la
Sainte Vierge et rpter une fois de plus ce qu'il a dj dit cent fois.

       *       *       *       *       *

C'est le tour des hommes.

Dans abbes, nous venons apprendre  votre cole. Nos femmes nous
assourdissent de leur haut parler,  table et au lit. Un conseil, s'il
vous plat.--Dieu seul, dit l'abb, peut empcher les femmes de parler.
Vous venez vous plaindre d'elles; mais elles, elles ont aussi des griefs
contre vous.

Dans abbes, nos femmes veulent tout faire  leur volont; on ne peut
les apaiser; si on les bat, elles font leurs paquets pour s'en aller.
Les bonnes femmes se vouent ou font des voeux quand leur mari est
malade ou va en ost banie[845]; mais les autres profitent de ces
circonstances-l pour cancaner avec les voisines.--Messieurs, dit
l'abb, il me semble que ceux d'entre vous qui vont  l'tranger
tiennent peu de compte de leurs femmes; ils les laissent charges
d'enfants et de dettes, et en proie aux maquerelles. Au retour, quand on
les informe de ce qui est arriv en leur absence, ils ne sont pas
contents et battent les malheureuses. D'autres, parmi vous, sont piliers
de tavernes. Se femmes se meffont, ch'est tout par leur maris.

Dans abbes, elles vous en ont cont. Moult tost seris dechiut de
femmes, biaus preudom!--On parle, rpond l'abb, de la cointise
(coquetterie) des femmes. C'est votre faute. Elles ont trop  se
dfendre, tant si souvent requises par vous. C'est votre devoir
d'enseigner les femmes et de leur donner l'exemple; or, vous tes les
premiers  tourner le dos au bon vieux temps.

       *       *       *       *       *

Paraissent enfin les compagnons[846] qui avaient coutume de visiter
l'abb Gilles pour le rconforter, comme Job, dans son malheur, quand il
tait aveugle. Ils buvaient ensemble du meilleur. Ils entendaient
volontiers sonner canchons et instrumens. Maintenant que l'abb est
guri[847], _Boins usages_, comme on dit, _doit iestre maintenus_.

CAMPION[848] parle pour ses compagnons. Dans abbes, lorsque vous ne
voyiez, vous aimiez notre compagnie et vous nous faisiez chiere lie,
largement. Nous louons Dieu de la grce qu'il vous a faite, mais il nous
dplat de ne plus avoir de vos nouvelles. Les compagnons ne souffriront
pas que vous viviez ainsi tout seul; vous tomberiez en mlancolie. Vous
ftes chancelier du prince de la Gale, ne l'oubliez point.

    Li siecle ne vault riens, dans abbes, soys aise. (262)
    Pour cose qu'il aviegne sages ne se mesaise.
    Boins vins, boine viande, compagnies apaise...

Campion, beau doux sire, dit l'abb, ma chambre vous est ouverte. Les
compagnons seront encore les bienvenus  partager ce fort vin sans
temprer que j'aimais  boire quand je n'y voyais plus. Si ce n'est que
je dois suivre un rgime (m'abstenir d'ail, d'oignons, d'airuns et de
vin pur), je n'ai pas chang. Vous me trouverez toujours fidle au
prince de la Gale.

CAMPION. Dans abbes, nous avons tudi vos crits. Quand vous tiez
aveugle, vous n'avez pas perdu votre temps. Mais, croyez-nous, en voil
assez. Les femmes ne sont pas contentes de vous. Dire voir fait souvent
moult petit d'avantages.

Merci du conseil, dit l'abb. Il est vrai que je me suis beaucoup pein,
pendant ma maladie, de faire des registres; je pensais sans cesse,
nuit et jour, aux tats du monde... Certes, y voir clair est noble
chose: quand on a ses yeux, on voit ce que Dieu a fait. Mais quand je
fus illumin de nouveau, j'ai _vu_ des choses fort attristantes: la
disparition des anciens usages, la dcadence des Ordres, la servitude de
l'glise, les costumes collants et courts des pauvres comme des
puissants, plus de diffrences entre les matresses et les servantes,
des enfants qui jurent par le sang et les boyaux, de mauvaises monnaies,
la chert de tout, des habits  boutons, des bourses et des courroies
argentes, etc., etc.

    Or visits vo peule[849], dous Diux, quand vous plaira. (278)
    Vos vs tout; se savs quand li poins en sera.




INDEX

DES NOMS PROPRES


    Ablard, X.

    Adam d'Hereford, 4.

    Aelis (Bele), 130.

    Aiguillon, 171.

    Aimeri de Narbonne, 264.

    Aimes de Marigni, 45.

    Alain de Lille, XI, 228.

    Alexis Comnne, 83.

    Alfonse, roi d'Aragon, 30, 44.

    Albigeois, 108, 115, 121.

    Alexandre de Stavenby, vque de Lichfield, 91.

    Allemagne, 43, 254, 269.

    Allemands, 43, 120.

    Amanieu de Sescas, 180, 338.

    Amauri, roi de Syrie, 30, 44.

    Amenjart (Dame), 170.

    Amiens, 114.

    Amis, 20.

    Andely (Le Vieil), 284.

    Andr le Chapelain, 182.

    Angers, 98.

    Angleterre, 105, 106.

    Angoulme, 171.

    Anseri de Montral, 46.

    Antioche, 61.

    Aragon (L'expdition d'), 328.

    Aristote, 65, 237, 293.

    Arles, 31, 41.

    Artur, 172.

    Aspremont (Les dames d'), 156.

    Astralabe, X.

    Augustin (Saint), 130.

    Autun (L'vque d'), 71.


    Babele (La), 258.

    Balian, fils de Philippe de Novare, 186.

   ---- d'Ibelin, 186.

    Barral de Marseille, 44.

    Barthlemi de Vendme, 14.

    Baudas (Le savetier de), 145.

    Baudouin (L'Empereur), 74, 84.

   ---- de Cond, 114.

   ---- de Hainaut, 46.

   ---- de Renenghe, 271.

    Beaujeu (Ceux de), 45.

    Behaingne [Bohme], 269.

    Belissant, 20.

    Benoit (Saint), 130, 320.

   ---- XII, 319, 321, 323.

   ---- Catani, 250.

    Bernard (Saint), 115.

   ---- d'Argentau, 75.

   ---- d'Armagnac, 45.

   ---- de Morlas, XI.

   ---- de Saint-Valery, 45.

    Bertremiels (Dans), le Reclus de Molliens, 114.

    Berz-le-Chtel, 72.

    Blanc-Essay, 4.

    Bologne, 65, 120.

    Boniface VIII, 304.

   ---- de Montferrat, 74, 84.

    Boulogne-sur-Mer, 227 et s.

    Boulongnete, 243.

    Boulonnais (La coutume du), 265.

    Bourbon (Ceux de), 145.

    Bourgogne, 41, 57, 71, 121.

    Brabanons, 9.

    Bretons, 248.

    Broyes (Ceux de), 45.


    Cambrai, 272, 327.

    Campion, de Tournai, 352, 353.

    Caton, IX, 269.

    Csaire (Saint), 213.

    Csar, 173.

    Chaillou (R.), 288 et s.

   ---- de Pesstain, 288 et s.

    Champagne, 121.

    Chaperons blancs du Forez, 33, 60.

    Chardri, VII, XIV, 106, 199.

    Charles V, 114, 290.

   ---- d'Anjou, 300, 331.

    Chartreux, 31, 55, 82.

    Chrtien de Troyes, 159.

    Christine de Pisan, 230.

    Chypre, 186.

    Citeaux, 53, 71, 150.

    Clairvaux, 31, 53.

    Clment V, 278, 294.

   ---- VI, 322, 323.

    Clerembaut de Chappes, 46.

    Clermont (Le comte de), 44.

   ---- en-Bassigni (Ceux de), 45.

    Cluni, 31, 38, 58, 74, 82.

    Colart Aubert, 318.

    Comains, 81.

    Conrad de Montferrat, 45.

    Constantinople, 73, 83, 120.

    Convers de Saint-Antoine, 32 et s., 61 et suiv.

    Courtin (Le chien), 131.


    Dalmase de Sercey, 74.

    Damalioc, 9.

    Damette d'Hereford, 4, 27.

    Damiette, 108, 186.

    Dampierre, 264.

    Danemark, 121.

    Daude de Pradas, IX.

    Durant Chapuis, 33, 60.


    cosse, 61, 121.

    douard, roi d'Angleterre, 331.

    gypte, 108, 210.

    Enguerran de Marigni, 304, 337.

    Ernoul de Beaurain, 275.

    Espagne, 18.

    Estienne de Bourgogne, 45.

   ---- de Fougres, 1 et s.

   ---- du Mont-Saint-Jean, 45.

    Eudes le Champenois, 46.

    Eustache d'Aix, 270.


    Farien, 198.

    Fineposterne, 121.

    Flandre, 121.

    Flavigni (Ceux de), 45.

    Folquet de Romans, 39, 75, 77.

    Franais, 108, 121.

    France, 18, 41, 57, 107, 154, 247, 301, 303, 304.

    Francesco da Barberino, XIII, 45, 188.

    Franois de Rues, 286.

    Frdric Barberousse, 30, 43.

   ---- II, 76, 135.

    Frise, 121.


    Gale (Les compagnons de la), 351, 352.

    Gari lo Bru, 161, 174.

    Garmaise (Worms), 18.

    Gaucher de Salins, 45.

    Gautier de Berz, 72.

   ---- de Chteau-Thierry, 224.

   ---- de Coinci, 211.

   ---- de Renenghe, 271.

   ---- de Saint-Denis, 73.

    Gemme (Sainte), 12.

    Genve (Le comte de), 45.

    Geoffroi, V. Jofroi.

    Gervais de Pont-Arcy, 284.

   ---- du Bus, 279 et s.

    Gilles, abb du Mont-Saint-Jean ls-Throuanne, 275.

   ---- Braffe, 312.

   ---- de Rome, 195.

   ---- de Warnave, 304.

    Gilles li Muisis, 113, 277, 305 et s.

    Girard, abb de Pontigni, 55.

   ---- de Vienne [et Mcon], 36, 44.

    Gobert d'Aspremont, 46.

    Grandmont (Ordre de), 32, 56 et s.

    Grce, 120.

    Grecs, 47, 84.

    Grgoire X, 225, 232.

    Gui de Flandre, 331.

    Gui de Livri, 284.

   ---- de Mori, 248, 256.

   ---- de Parai, 34, 55.

   ---- de Thil-Chtel, 46.

    Guiard de Laon, 327.

    Guichard Dauphin, seigneur de Jaligny, 153.

   ---- de Beaujeu, X.

    Guigues de Forez, 71.

    Guillaume de Chalon, 33, 45.

   ---- de Licques, prvt d'Aire, 272.

   ---- de Machaut, 318.

   ---- de Mcon, vque d'Amiens, 226, 249.

   ---- de Mandeville, 44.

   ---- de Mello, 45.

   ---- de Montferrat, 76.

   ---- de Roie, XVII.

   ---- de Vienne, 36.

   ---- Durand, 125.

   ---- le Clerc de Normandie, 89 et s.

   ---- le Gros de Marseille, 45.

   ---- Praut, VI.

   ---- Tyrel de Poix, 153 et s.

    Guiot de Provins, 30 et s.


    Hainaut (La comtesse de), 325.

    Hlinant de Froidmont, 117, 122, 129, 212.

    Henri II, roi d'Angleterre, 1 et suiv., 10, 30, 43.

    Henri (Li jones cuens), 44.

   ---- de Bar, 46.

   ---- de Champagne, 44.

    Herv de Donzi, 46.

    Hildebert de Lavardin, IX.

    Hollande, 121.

    Honorius III, 35.

    Hospitaliers, 60, 74, 81.

    Hues du Chastel, 45.

   ---- Tyrel de Poix, 153 et s.

    Hugues de Berz, 38, 69 et s.

   ---- de Brienne, 186.

    Hugues de Fouilloi, XI.

   ---- de Saint-Denis, 73.

   ---- de Saint-Pol, 46.


    Innocent III, 34, 90, 91.

    Inquisition, 212.

    Isaac l'Ange, 83.


    Jacquemard Gele, 273.

    Jacques, 39, 88.

   ----, archidiacre de Throuanne, 270.

    Jacques Bochet, 307, 317.

   ---- d'Amiens, 176, 327.

   ---- de Boulogne, vque de Throuanne, 222, 226, 250, 270.

   ---- d'taples, 275.

    Jakes Cent Mars, 317.

    Jehan ou Jean XXII, 305.

   ---- Chaillou, 290.

   ---- de Bruges, 156.

   ---- de Cond, 114, 170, 187, 330.

   ---- de Corbie, 271.

   ---- d'Ibelin, seigneur de Baruth, 185.

   ---- de Meence, 352.

   ---- de le Mote, 318.

   ---- de Ligny, 274.

   ---- de Meun, 228, 231, 280.

   ---- de Salisbury, 7.

   ---- de Vassogne, 227, 270.

   ---- Dupin, V.

   ---- du Temple, 284.

   ---- le Fvre, 229.

   ---- Maillart, 290.

    Jrusalem, 31, 60, 109;
      (le roi de), 203.

    Jofroi de Bretagne, 44.

   ---- de Cond, 45.

   ---- de Joinville, 46, 188.

   ---- de la Chapele, 154, 155.

   ---- de Mcon, 36, 44.

   ---- de Pons, 46.

   ---- de Villehardouin, 71.

    Jonas, 85.

    Juifs, 112.

    Juvnal, 22.


    Kenilworth en Warwickshire, 92.

    Kyot, 36.


    La Fre-sur-Oise (Le chanoine de), 113.

    Lanbague, 198.

    Lancelot, 198.

    Lambert li Tors, 7.

    La Tour-Landry (Le chevalier de), XII, 195, 209, 339, 340.

    Lendit (Le), 243.

    Lombardie, 76.

    Lombards, 120, 122.

    Londres, 153.

    Lorraine (Le duc de), 45.

    Louis VII, 30, 43.

   ---- VIII, 95.

   ---- IX, 116, 155, 300, 331.

    Lyon (Concile oecumnique de), 224, 272.


    Mcon (Le comte de), 35.

    Mahieu (_Matheolus_), 223 et s.

   ---- de Beaurmi, 271.

    Map (Walter), XII, 169.

    Marbode, 22.

    Marco Polo, 145.

    Marie Priblepte (Le monastre de), 74.

    Martin, vque de Braga, IX.

    Martin le Franc, prvt de Lausanne, 230.

    Matfre Ermengau, 64.

    Maurice de Craon, 45.

   ---- de Sully, 90, 111.

    Mayence, 30, 43.

    Merlin, 145.

    Miles de Chlons, 46.

    Mose, 131.

    Molliens-Vidame, 114.

    Mongeu (Les monts de), 240.

    Montferrat (Le marquis de), 75. V. Boniface, Conrad, Guillaume.

    Montmartre, 324.

    Montpellier, 31, 68.

    Montreuil, 240, 275.

    Mont Saint-Michel, 4.

    Murzuphle, 83.


    Nicaise de Fauquembergue, 222, 275.

    Nicolas IV, 227.

    Normandie, 106; (le duc de), 171.

    Noyers (Ceux de), 45.


    Oisi (Ceux d'), 45.

    Olive de Belleville, dame de la Galonnire, 217.

    Orguen, 12, 26.

    Orhan, 12, 26.

    Orlans, 270, 275.

    Otton IV, 43.


    Paris, 121, 172, 213, 224, 243, 249, 252, 254, 305, 324, 329.

    Perrette, femme de Mahieu, 225 et s.

    Perse, 54.

    Philippe II Auguste, 93, 116.

   ---- III le Hardi, 285, 331.

   ---- IV le Bel, 285, 292, 304, 331.

   ---- d'Alsace, 44.

   ---- de Novare, 184 et s.

   ---- de Souabe, 43.

   ---- de Vitri, 318.

    Pierre, X.

   ---- doyen de Saint-Martin de Tours, 228.

   ---- Chappe, 186.

   ---- de Courtenai, 46.

   ---- de Saint-Cloud, 7.

   ---- le Chantre, XII.

   ---- le Peintre, chanoine de Saint-Omer, 240.

    Pise, 18.

    Poix (Les bourgeois de), 155.

    Pons de Bussires, 74.

    Porus, 172.

    Pouille, 120.

    Prmontr, 34, 58.


    Raimond, vque de Toulouse, 322.

   ---- d'Anjou en Dauphin, XIII, 45.

   ---- de Toulouse, 44.

   ---- Brenger de Provence, 44.

    Rainier Cappocci, 55.

    Raol (Sire), 90, 91.

    Raoul de Couci, 45.

   ---- de Fougres, 9, 45.

   ---- de Houdan, XI.

   ---- de Maulon, 45.

    Raoul de Tabarie, 186.

   ---- le Petit, 277.

    Reims, 273, 322.

    Renaut de Mousson, 44.

   ---- de Nevers, 45.

    Ressons-sur-le-Matz, 229.

    Richard Coeur de Lion, 31, 44.

   ---- de Fournival, 229.

    Richeut, 24.

    Robert d'Arbrissel, 12.

   ---- de Blois, 153 et s.

   ---- de Ho, 180, 187, 209, 326.

   ---- de Sabl, 45.

   ---- de Sorbon, 212.

   ---- de Torigni, I

    Robert Goyon, 4.

   ---- le Bougre, 212.

   ---- le Moiste, 226.

    Rome, 47 et s., 58, 81, 107, 120, 292, 322, 331.

    Rostang de Cluni, 74.

    Rotrou du Perche, 46.

    Rutebeuf, 51, 324, 327, 330.


    Saint-Antoine de Viennois. V. Convers.

   ---- Augustin (Les chanoines de), 31, 58.

   ---- Benoit le Bestourn,  Paris, 298.

   ----Fuscien au Bois, 114.

   ---- Jacques de Compostelle, 121.

   ---- Jean au Vieil-Andely, 284.

   ---- Martin de Tournai, 305.

   ---- ---- d'Ypres, 226.

   ---- Maur prs Paris, 243.

   ---- Omer (Le chtelain de), 45.

    Sainte Chapelle (La)  Paris, 243.

    Sainte Marie au Bois de Ruisseauville, 226, 274.

    Salerne, 121.

    Salonique, 34, 68, 76.

    Sarrasins, 101, 163.

    Saxons, 120.

    Simon, 97.

    Sordello, 161.

    Syrie, 59, 76, 186.


    Templiers, 32, 59, 60, 74, 81, 294, 299.

    Ternois, 274.

    Thodore-Ange Comnne, 77.

    Throuanne, 223 et s.

    Thibaut, roi de Navarre, 155.

   ---- de Blois et de Chartres, 44.

    Thomas de Cantorbry (Saint), 115, 121, 126.

    Tierri de Forbach, 156.

    Tiois, 43.

    Tommasino di Cerclaria, XIII.

    Toscane, 120.

    Toulousains, 108.

    Tournai, 351, 352;
      (l'vque de), 227, 319.

    Traynel (Ceux de), 45.

    Trente, 27.

    Turcs, 59, 210.

    Turenne (Le comte de), 45.


    _Urbain le Courtois_, 177, 192, 194.


    Valois (Mme de), 325.

    Venise, 121.


    Wilham de Wadington, 241.

    Wolfram von Eschenbach, 36.

       *       *       *       *       *




TABLE DES MATIRES


    _INTRODUCTION_                       I

    LE LIVRE DES MANIRES                1

    LA BIBLE GUIOT                      30

    LA BIBLE AU SEIGNEUR DE BERZ       69

    LE BESANT DE DIEU                   88

    CARIT, MISERERE                   113

    ROBERT DE BLOIS                    153

    LES QUATRE AGES DE L'HOMME         184

    LES LAMENTATIONS DE MAHIEU         223

    FAUVEL                             276

    GILLES LI MUISIS                   305

    _INDEX DES NOMS PROPRES_           355

       *       *       *       *       *

               CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT

                     LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

                 BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, A PARIS

                     LES GRANDS CRIVAINS FRANAIS

 TUDES SUR LA VIE LES OEUVRES ET L'INFLUENCE DES PRINCIPAUX AUTEURS DE
                           NOTRE LITTRATURE


Notre sicle a eu, ds son dbut, et lguera au sicle prochain un got
profond pour les recherches historiques. Il s'y est livr avec une
ardeur, une mthode et un succs que les ges antrieurs n'avaient pas
connus. L'histoire du globe et de ses habitants a t refaite en entier;
la pioche de l'archologue a rendu  la lumire les os des guerriers de
Mycnes et le propre visage de Ssostris. Les ruines expliques, les
hiroglyphes traduits ont permis de reconstituer l'existence des
illustres morts, parfois de pntrer jusque dans leur me.

Avec une passion plus intense encore, parce qu'elle tait mle de
tendresse, notre sicle s'est appliqu  faire revivre les grands
crivains de toutes les littratures, dpositaires du gnie des nations,
interprtes de la pense des peuples. Il n'a pas manqu en France
d'rudits pour s'occuper de cette tche; on a publi les oeuvres et
dbrouill la biographie de ces hommes fameux que nous chrissons comme
des anctres et qui ont contribu, plus mme que les princes et les
capitaines,  la formation de la France moderne, pour ne pas dire du
monde moderne.

Car c'est l une de nos gloires, l'oeuvre de la France a t accomplie
moins par les armes que par la pense, et l'action de notre pays sur le
monde a toujours t indpendante de ses triomphes militaires: on l'a
vue prpondrante aux heures les plus douloureuses de l'histoire
nationale. C'est pourquoi les matres esprits de notre littrature
intressent non seulement leurs descendants directs, mais encore une
nombreuse postrit europenne parse au del des frontires.

       *       *       *       *       *

Depuis que ces lignes ont t crites, en avril 1887, la collection a
reu la plus prcieuse conscration. L'Acadmie franaise a bien voulu
lui dcerner une mdaille d'or sur la fondation Botta. Parmi les
ouvrages prsents  ce concours, a dit M. Camille Doucet dans son
rapport, l'Acadmie avait distingu en premire ligne la _Collection des
Grands Ecrivains franais_.... Cette importante publication ne rentrait
pas entirement dans les conditions du programme, mais elle mritait un
tmoignage particulier d'estime et de sympathie. L'Acadmie le lui
donne. (Rapport sur le concours de 1894.)

J.-J. JUSSERAND.

                     LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

                 BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79, A PARIS

                     LES GRANDS CRIVAINS FRANAIS

 TUDES SUR LA VIE LES OEUVRES ET L'INFLUENCE DES PRINCIPAUX AUTEURS DE
                           NOTRE LITTRATURE

     Chaque volume in-16, orn d'un portrait en hliogravure, broch. 2
     fr.


                 LISTE DANS L'ORDRE DE LA PUBLICATION

                         DES 52 VOLUMES PARUS

                            (Janvier 1908.)

     VICTOR COUSIN, par M. _Jules Simon_, de l'Acadmie franaise.

     MADAME DE SVIGN, par M. _Gaston Boissier_, secrtaire perptuel
     de l'Acadmie franaise.

     MONTESQUIEU, par M. _Albert Sorel_, de l'Acadmie franaise.

     GEORGE SAND, par M. _E. Caro_, de l'Acadmie franaise.

     TURGOT, par M. _Lon Say_, de l'Acadmie franaise.

     THIERS, par M. _P. de Remusat_, snateur, de l'Institut.

     D'ALEMBERT, par M. _Joseph Bertrand_, de l'Acadmie franaise,
     secrtaire perptuel de l'Acadmie des sciences.

     VAUVENARGUES, par M. _Maurice Palologue_.

     MADAME DE STAEL, par M. _Albert Sorel_, de l'Acadmie franaise.

     THEOPHILE GAUTIER, par M. _Maxime Du Camp_, de l'Acadmie
     franaise.

     BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. _Arvde Barine_.

     MADAME DE LAFAYETTE, par M. le comte _d'Haussonville_, de
     l'Acadmie franaise.

     MIRABEAU, par M. _Edmond Rousse_, de l'Acadmie franaise.

     RUTEBEUF, par M. _Cledat_, professeur de Facult.

     STENDHAL, par M. _Edouard Rod_.

     ALFRED DE VIGNY, par M. _Maurice Palologue_.

     BOILEAU, par M. _G. Lanson_.

     CHATEAUBRIAND par M. _de Lescure_.

     FNELON, par M. _Paul Janet_, de l'Institut.

     SAINT-SIMON, par M. _Gaston Boissier_, secrtaire perptuel de
     l'Acadmie franaise.

     RABELAIS, par M. _Ren Millet_.

     J.-J. ROUSSEAU, par M. _Arthur Chuquet_, professeur au Collge de
     France.

     LESAGE, par M. _Eugne Lintilhac_.

     DESCARTES, par M. _Alfred Fouille_, de l'Institut.

     VICTOR HUGO, par M. _Lopold Mabilleau_, professeur de Facult.

     ALFRED DE MUSSET, par M. _Arvde Barine_.

     JOSEPH DE MAISTRE, par M. _George Cogordan_.

     FROISSART, par Mme _Mary Darmesteter_.

     DIDEROT, par M. _Joseph Reinach_.

     GUIZOT, par M. _A. Bardoux_, de l'Institut.

     MONTAIGNE, par M. _Paul Stapfer_, professeur de Facult.

     LA ROCHEFOUCAULD, par M. _J. Bourdeau_.

     LACORDAIRE, par M. le comte _d'Haussonville_, de l'Acadmie
     franaise.

     ROYER-COLLARD, par M. _E. Spuller_.

     LA FONTAINE, par M. _G. Lafenestre_, de l'Institut.

     MALHERBE, par M. le duc _de Broglie_, de l'Acadmie franaise.

     BEAUMARCHAIS, par M. _Andr Hallays_.

     MARIVAUX, par M. _Gaston Deschamps_.

     RACINE, par M. _G. Larroumet_, de L'Institut.

     MRIME, par M. _Augustin Filon_.

     CORNEILLE, par M. _G. Lanson_.

     FLAUBERT, par M. _mile Faguet_, de l'Acadmie franaise.

     BOSSUET, par M. _Alfred Rbelliau_.

     PASCAL, par M. _E. Boutroux_, membre de l'Institut.

     FRANOIS VILLON, par M. _G. Paris_, de l'Acadmie franaise.

     ALEXANDRE DUMAS PRE, par M. _Hippolyte Parigot_.

     ANDR CHNIER, par M. _mile Faguet_, de l'Acadmie franaise.

     LA BRUYRE, par M. _Morillot_, professeur de Facult.

     FONTENELLE, par M. _Laborde-Mila_.

     CALVIN, par M. _A. Bossert_, inspecteur gnral de l'Instruction
     publique.

     VOLTAIRE, par M. _G. Lanson_.

     LAMARTINE, par M. _Ren Doumic_.

_Chaque volume, format in-16, broch, avec un portrait en hliogravure_,
2 fr.

       *       *       *       *       *

NOTES:


[1] _Histoire littraire de la France_, XXIII, p. 245.

[2] _Revue critique d'histoire et de littrature_, 1869, II, p. 54.

[3] La letteratura didattico morale del Medioevo  assai poco studiata,
fors' anche perch, invero, non molto allegra e amena, e molte opere
sono ancora inedite nelle biblioteche... (R. Ortiz, dans la
_Zeitschrift fr romanische Philologie_, XXVIII, 1904, p. 555).

[4] L'tat actuel des connaissances acquises et des travaux excuts sur
les moralistes qui ont crit en langue d'oil du XIIe au XIVe
sicle a t expos tant bien que mal par M. A. Piaget, au t. II (pp.
165-218) de l'_Histoire de la Langue et de la Littrature franaises des
origines  1900_ (Paris, 1896); cf. G. Paris, _la Littrature franaise
au moyen ge_ (Paris, 1905, 3e d.), p. 165 et suiv...--Sur les
moralistes du mme temps qui ont crit en latin, voir G. Grber,
_Uebersicht ber die lateinische Litteratur_, au t. II (1902) du
_Grundriss der romanischen Philologie_.--Il n'y a mme pas de
nomenclature satisfaisante des crits de mme genre en langue d'oc. Voir
pourtant J. Bathe, _Die moralischen Ensenhamens im Altprovenzalischen_
(Warburg, 1906).

Il existe un inventaire spcial de _la Littrature didactique du moyen
ge s'adressant spcialement aux femmes_ (Halle a. S., 1903), par Alice
A. Hentsch. L'auteur s'est propos d'y numrer tous les crits de ce
genre en quelque langue, savante ou vulgaire, qu'ils aient t composs.

[5] Ce beau pome..., dit M. P. Meyer (_Romania_, XXXII, p. 104).
Jugement qui parat, d'ailleurs, un peu trop indulgent.

[6] _Romania_, XXIX, p. 72.

[7] Bibl. nat., ms. fr. 1593, fol. 141.

[8] _Notices et Extraits des Manuscrits_, XXXIV, 1re partie, p. 176.

[9] On ne sait encore rien de plus sur le trs intressant _Livre de
Mandevie_ ou _Melancolies_ de Jehan Dupin--dont G. Paris (_Esquisse
historique de la Littrature franaise au moyen ge_, 1907, p. 220)
appelle l'auteur Durpain--que ce qu'en ont dit l'abb Goujet
(_Bibliothque franoise_, IX, 1745, p. 96) et P. Paris (_Les manuscrits
franois de la Bibliothque du roi_, IV, 179). Il n'en existe pourtant
pas moins de dix mss.  Paris seulement, sans compter les ditions
incunables.

[10] _Bulletin de la Socit des Anciens Textes franais_, XVIII (1892),
pp. 69-85; cf. _Romania_, XXIII (1894), pp. 449-455.--L'opuscule rcent
de L. Lusner (_La Somme des Vices et des Vertus._ Wien, 1905, in-8) est
trs peu instructif.

[11] Voir ci-dessous, p. 32, 78, 161-162, 309.--On se fera une ide des
divergences qui se sont produites sur la valeur des crits les plus
clbres par l'exemple suivant. Trs peu de gens, au XIXe sicle, ont
lu la Somme des Vices et des Vertus du frre dominicain Guillaume
Praut, dont, pourtant, tous les rudits au courant de l'histoire
littraire du _XIII_e sicle connaissent le nom. Or, voici le
jugement de l'un de ces lecteurs (_Histoire littraire_, XIX, p. 309):
La Somme de Guillaume Praut n'offre gure que des sries de textes
tirs des livres saints, des docteurs de l'glise, quelquefois des
auteurs profanes; l'auteur n'y ajoute que ce qui est indispensable pour
lier et coordonner ces extraits; ce qu'il y a mis du sien n'en est que
la moindre portion. Et voici l'opinion d'un autre (B. Haurau, _Notices
et Extraits de quelques manuscrits latins de la Bibliothque nationale_,
II, p. 68): Guillaume Praut n'tait pas seulement un scrupuleux
moraliste; c'tait aussi un crivain... Souvent, sans doute, on trouve
ses dissertations un peu longues, mais on peut rarement leur reprocher
d'tre banales.

[12] MM. G. Paris, G. Grber, A. Piaget, J. Bathe, Mlle Alice A.
Hentsch, prcits.

[13] Quelques-uns ont cru devoir instituer d'abord une premire
distinction fondamentale entre ce qui est en prose et ce qui est en vers
(G. Grber), entre la littrature religieuse et la littrature
profane (G. Paris), ce qui les a obligs  faire deux numrations
parallles et  parler sparment d'oeuvres qu'il aurait t videmment
avantageux de rapprocher.

[14] Controverse entre W. Bohs (_Romanische Forschungen_, XV, p.
204-316) et J. Bathe (_Archiv fr das Studium der neueren Sprachen_,
CXIII, p. 394-399).

[15] G. Paris, _Saint Alexis_, p. 213.

[16] A. Stickney, _The Romance of Daude de Pradas on the four cardinal
virtues_ (Florence, 1879).

[17] B. Haurau, _Notices et Extraits de quelques manuscrits latins..._
II, p. 202 et suiv.

[18] Liste des traductions et des adaptations du pseudo-Caton dans les
_Romanische Forschungen_, XV (1903), pp. 41-149.--Sur les traductions du
_Moralium Dogma philosophorum_, voir _Notices et Extraits des
Manuscrits_, XXXIII, 1re p., p. 23.

[19] Migne, t. CLXXI.

[20] Voir la dernire dition de ce _Carmen_ dans les _Notices et
Extraits des Manuscrits_, XXXIV, 2e p., p. 153. Il n'est nullement
certain, quoi qu'en dise l'diteur, que ce pome soit tout entier
d'Ablard.

[21] _Li Ver del Juse_ (d. H. von Feilitzen. Upsala, 1883) et
l'opuscule de Pierre (_Notices et Extraits des Manuscrits_, XXXIII,
1re p., p. 37) sont typiques de ces productions parfaitement vides,
dont on a un assez grand nombre (G. Paris, _la Littrature franaise au
moyen ge_,  153).

[22] Il est  remarquer que les oeuvres en latin qui offrent le plus
d'intrt sont prcisment des enfilades d'historiettes, comme le _De
Nugis curialium_ de Walter Map et le _Verbum abbreviatum_ de Pierre le
Chantre.--On n'a toujours pas d'autre dition du charmant _De Nugis
curialium_ que celle de Th. Wright (1850).--Sur le _Verbum abbreviatum_,
voir les _Positions des Mmoires prsents  la Facult des lettres [de
Paris] pour l'obtention du Diplme d'tudes suprieures_ (Paris, 1905),
p. 109.

[23] Les ouvrages du mme genre qui ont t composs au moyen ge hors
de France (abstraction faite des traductions) sont beaucoup moins
nombreux. Voir L. Torretta, _Il Wlscher Gast di Tommasino di
Cerclaria e la poesia didattica del secolo XIII_, dans les _Studi
medievali_, I (1904), pp. 24-76; et R. Ortiz, _Il Reggimento del
Barberino ne' suoi rapporti colla letteratura didattico-morale degli
Ensenhamens_ dans la _Zeitschrift fr romanische Philologie_, XXVIII
(1904), pp. 550, 649.

La littrature provenale sur ces sujets est assez abondante, mais
mdiocre. L'oeuvre, qui parat avoir t importante, de Raimond, seigneur
d'Anjou en Dauphin, est perdue (V. plus loin, p. 45).

[24] _Bibliothek des literarischen Vereins in Stuttgart_, CXX (1874).

[25] Voir plus haut, p. V, notes 5 et 6.

[26] _Chardry's... Petit Plet_ (d. John Koch). Heilbronn, 1879
(_Altfranzsische Bibliothek_, t. I).

[27] Il va sans dire que ces dix personnages ne sont pas les seuls qui
auraient mrit d'tre entendus. On a regrett notamment de ne pouvoir,
faute d'espace, prsenter l'auteur du _Pome moral_ (publi par W.
Cloetta,  Erlangen, 1886) et les trois jongleurs typiques des cours
seigneuriales wallonnes de la fin du XIIIe et du commencement du
XIVe sicle, Baudouin et Jehan de Cond, Watriquet de Couvin.

J'aurais souhait aussi d'tre en mesure de placer  la fin de ce
volume, en appendice, deux tudes que j'avais prpares sur deux
compositions trs intressantes, _la Riote du Monde_ et _li Proverbe au
vilain_, avec l'analyse de ces compositions. J'ai d y renoncer, pour le
mme motif.--Sur _la Riote du Monde_, voir la _Zeitschrift fr
romanische Philologie_, t. VIII (1884) et XXIV (1900); sur _li Proverbe
au vilain_, voir la _Revue universitaire_, 1902, II, pp. 161-172.

[28] Il va de soi que les citations originales sont faites ici d'aprs
les meilleures ditions: on n'a pas pu entreprendre de procurer, 
l'occasion du prsent ouvrage, toutes les ditions critiques qui
manquent, ni de traduire, comme il serait trs dsirable qu'on le ft,
le texte des oeuvres de Robert de Blois, qui nous a t transmis en
dialecte de l'Est, dans le dialecte du val de Loire dont Robert de Blois
se servit sans doute. Mais tous les textes cits ont t vrifis dans
les manuscrits, chaque fois que le sens en paraissait douteux. Des
leons fautives, adoptes par les diteurs, ont pu tre, de la sorte,
rectifies en plusieurs endroits.

[29] C'est ici le lieu de rappeler que les oeuvres des moralistes du
moyen ge, comme les romans du mme temps, ont t souvent dpouilles
par des rudits qui se sont propos d'y relever, pour les rapprocher les
uns des autres, tous les renseignements relatifs  tel ou tel sujet (par
exemple  la manire de se tenir  table ou  l'ducation des femmes),
ou encore toutes les donnes d'un certain genre (par exemple les
proverbes). J'ai donn la liste de ces monographies dans mon volume de
1904 (_La Socit franaise au_ XIIIe _sicle_, p. VII, note 2 et
Appendice). Cette liste n'est plus  jour; il a paru depuis trois ans
une trentaine de nouvelles dissertations de cette espce.

[30] L. Delisle, _Chronique de Robert de Torigni_, II (1873), p. 2.

[31] Clausula est compositio verborum plausibilis structur exitu
terminata (Cit par du Cange).

[32] _L._ _c._, p. 73.

[33] _Ib._, p. 285, 286.

[34] L. Delisle, _Notes sur les chartes originales de Henri II, roi
d'Angleterre, au British Museum et au Record Office_, dans la
_Bibliothque de l'cole des Chartes_, LXVIII (1907), p. 292, n 61.

[35] _Chronique de Robert de Torigni_, II, p. 292; cf. p. 2, note 4.

[36] _Ib._, p. 74, note 2, et p. 2, note 4.

[37] Ds 1874, A. Boucherie avait annonc l'intention de publier une
dition du _Livre des Manires_, qu'il n'a jamais donne.

[38] Cette contesse d'Heirefort doit tre trs probablement identifie
avec Damette, fille de Robert Goyon, femme du comte Adam d'Hereford,
dont il est question dans le _Pouill historique de l'archevch de
Rennes_ (p. p. G. de Courson). Il y a trace de donations d'Adam et de
Damette en faveur de l'abbaye du Mont-Saint-Michel et du monastre de
Blanc-Essay ds avant 1160.

[39] Voir, sur l'dition Kremer, A. Mussafia, dans le _Literaturblatt
fr germanische und romanische Philologie_, VIII (1887), col. 353.

[40] Voir aussi A. Le Moyne de la Borderie, _Histoire de Bretagne_, t.
III (1899).

[41] Ajoutons que la langue de ce pome, crit dans un dialecte dont on
a trs peu d'autres monuments, est souvent, par elle-mme, embarrassante
pour les philologues les plus expriments. Un certain nombre de mots de
l'ancien vocabulaire franais ne sont connus que par le _Livre des
Manires_.

[42] Cf. plus loin, p. 25, note 2.

[43] G. Paris en a eu, je crois, le sentiment. M. Haard af Segerstad
crit au contraire, par un vritable contresens (_O. c._, p. 97): Il
[tienne] est peu matre de la langue; il condense en trois cents
strophes environ des matriaux dont un autre et tir dix fois plus...

[44] viter.

[45] attirer.

[46] changeante, trompeuse.

[47] aux honneurs.

[48] mangent avec eux.

[49] dbauchs.

[50] On lit dans la Chronique prcite de Robert de Torigni sous l'anne
1173 (II, p. 42): Cum rex Anglorum Henricus misisset Brebenzones suos
ad devastandam terram Radulfi de Fulgeriis...

[51] va.

[52] allgre.

[53] va.

[54] pas mme. Cf. _Romania_, VII, p. 343.

[55] Il faut lire, semble-t-il, les cent premiers vers du _Livre des
Manires_ sur la condition des rois  la lumire de ce que l'auteur de
la _Vie de Guillaume le Marchal_ (d. P. Meyer, I, 1891) a fait
connatre de la vie errante et torture d'Henri II vieillissant:

    Quant li reis Henris entendi
    Que la riens ou plus [a]tendi      9080
    A bien faire e qu'il plus amot
    Le trasseit, puis ne dist mot...
    Li sanz li figa sur le cuer...


[56] concubines, matresses.

[57] concubines, matresses.

[58] trentel, srie de trente messes.

[59] afflig du vice bestial.

[60] Ces noms bizarres sont des noms bretons. Organite est un
diminutif d'Orguen; comme l'a remarqu M. Haard af Segerstad (_O. c._,
p. 62), la femme du prtre Damalioc, mre de Robert d'Arbrissel,
s'appelait ainsi. Quant  Horhan, ou Orhan (ci-dessous, p. 26), ce
nom se trouve, sous la forme Orhant, dans des chartes du XIIe
sicle (_Cartulaire de Redon_, d. de Courson, nos 349 et 379).

[61] qui font encore dans leurs lits.

[62] prbendes, et font la fte.

[63] encaissent(?).

[64] prtre.

[65] glise.

[66] Cf. plus haut, p. 3.

[67] intrt.

[68] intrt.

[69] K. Haard af Segerstad conjecture, non sans vraisemblance, que
l'archevque de Tours, mtropolitain d'tienne, est spcialement vis
ici (les saints Gatien, Martin et Julien sont des saints tourangeaux).
Et quel archevque de Tours? Barthlemi de Vendme, intronis en 1174,
jeune et prodigue, dont la _Gallia Christiana_ dit: Usque adeo foenus
excrevit ut totius archiepiscopatus annui redditus vix ad solvendas
usuras sufficerent. Il semble que le prdcesseur de Barthlemi sur le
sige de Tours ait t un tout autre homme.

[70] O reisson final (v. 515). d.: oreisson.

[71] plus grande.

[72] dame.

[73] fardeaux.

[74] cultiver avec la charrue.

[75] btail.

[76] ivraie.

[77] paysans.

[78] que vous payiez bien vos dimes.

[79] espce d'toffe orientale.

[80] hoquet, manteau  capuchon.

[81] Ici commence la partie du _Livre_ dont l'intelligence est, pour
nous, la plus difficile,  cause de l'tat du texte.--On doit remarquer
que le dveloppement sur les ventes  prix surfait avec payment diffr,
auquel l'auteur attachait videmment beaucoup de prix et qui comportait,
semble-t-il, deux parties symtriques (cas o le prteur est victime,
cas o c'est l'emprunteur), est coup en deux, dans le texte du ms.
unique, par une suite de cinq quatrains (CCXIX-CCXXIII) qui n'ont aucun
rapport avec le sujet. De plus l'une et l'autre partie de ce
dveloppement se prsente mal, abruptement. Quelle que soit
l'insuffisance des crivains du moyen ge en gnral dans l'art de
composer, et de celui-ci en particulier (J. Kremer, _o. c._, p. 144),
tant d'incohrence parat l'indice d'une altration du texte, sans doute
d'interversions.

Je dois ajouter que je ne suis pas certain d'entendre correctement
toutes les parties de ce passage. M. Haard af Segerstad (_O. c._, p. 87)
ne l'a certainement pas bien compris.

[82] avec.

[83] s'amuse.

[84] rcipient qui sert  puiser et  porter l'eau.

[85] Ms.: acorust.

[86] Vers obscur. Il s'agit d'un mauvais traitement, mais
lequel?--Estalle signifie latte ou barre de bois (cf. le fr.
moderne astelle).

[87] Sans doute la Belissant d'_Amis et Amiles_, fille de Charlemagne,
femme d'Amis, qui dit: Ne m'en chaut... se mes peres m'en fait chascun
jor batre (Haard af Segerstad, _o. c._, p. 38).

[88] l'eau  la cruche.

[89] guenilles.

[90] convnt de l'intrt.

[91] Passage difficile, qui a t diversement interprt. Voir Haard af
Segerstad, _o. c._, p. 85.

[92] march raisonnable.

[93] Sur les fils d'usurier, cf. Guiot de Provins, ci-dessous, p. 46.

[94] meurent.

[95] Ce qu'tienne de Fougres dit des femmes serait encore plus
intressant si l'on n'y pouvait pas noter des rminiscences classiques,
de Marbode (_De meretrice_, _De matrona_) et surtout de Juvnal (_Sat._
VI).

[96] querelle.

[97] froide et distante.

[98] envers un pire que lui ardente.

[99] satisfaite.

[100] outrager.

[101] ami de coeur.

[102] vient de muer.

[103] Vers intervertis dans le ms. et les ditions.

[104] Ms. et d.: que la.

[105] Richeut, type de l'entremetteuse.

[106] telle ligne.

[107] mise  fin.

[108] au fils adultrin choit l'honneur (le bien).

[109] Lieu commun, trs rpandu dans la littrature du moyen ge. Le
roman de _Blancandin_ attribue, de mme, aux dportements des femmes
nobles la dcadence de la noblesse; cette dcadence est venue

        par les dames corrompues
    Qui gisent avoec lor garons.

Voir l'_Histoire littraire_, XXII, p. 765.--Cf. Guiot de Provins, plus
bas, p. 42.

[110] mauvais visages.

[111] Il me semble que les cinq quatrains qui suivent (CCLXXVII 
CCLXXXI), consacrs  la description dtaille des actes contre nature,
depuis:

    Ces dames ont trov un jieu...      1105

trs inutiles, d'une obscnit choquante, d'un ton goguenard et amus
qui jure singulirement avec le contexte--et qui, quelle que ft la
libert du temps, auraient t plus que singuliers sous la plume d'un
vque,--ont tous les caractres d'une addition au texte primitif.

[112] tranquille, garantie.

[113] maudite soit.

[114] hoirs, enfants.

[115] amasse.

[116] pis.

[117] et qui n'en a le sien distribue.

[118] sera close et enferme.

[119] passagre.

[120] except la peau.

[121] trsor.

[122] trouve.

[123] matresses.

[124] de la suite de Notre Seigneur.

[125] viter.

[126] Qu' Dieu puissions nos mes.

[127] On n'apprend pas sans surprise, aprs cela, qu'il a t dit de
lui: Cet homme de gnie, n trois sicles trop tt... (C. Lenient, _La
Satire en France au moyen ge_. Paris, 1893, p. 109).

[128] Chose singulire, dans le Tableau chronologique qui se trouve en
appendice de la dernire dition (posthume, 1905) de _la Littrature
franaise au moyen ge_ par G. Paris, la Bible Guiot est indique deux
fois, comme ayant t compose en 1204 (p. 276) et vers 1224 (p. 277).

[129] Voir les consciencieuses recherches de M. A. Baudler sur les
quatre-vingt-six personnages cits dans la _Bible_ comme protecteurs du
pote: _Guiot de Provins, seine Gnner..._ (Halle a. S., 1902), pp.
10-55.

[130] San Marte, _Parcival Studien_ (Halle, 1861), p. 142.

[131] L. Guibert, _Destruction de l'Ordre et de l'abbaye de Grandmont_
(Paris, 1877), p. 53 et suivantes.--Les principaux incidents sont de
1185, 1219, 1223. Mais il est aussi difficile de dater les chansons
latines qui s'y rapportent (B. Haurau, _Notices et Extraits de quelques
manuscrits latins de la Bibliothque nationale_, VI (1893), p. 303) que
l'allusion de Guiot.

[132] En 1208, d'aprs le P. Helyot, _Histoire des Ordres religieux et
militaires_, II p. 112. Mais cf. dom G. Maillet-Guy, _Les origines de
Saint-Antoine_, dans le _Bulletin de la Socit... d'archologie de la
Drme_ (Oct. 1907), p. 384.

[133] Dom G. Maillet-Guy n'a pas trouv trace de la bulle d'Honorius
III, cite par les anciens historiographes de l'Ordre; mais ce n'est pas
une preuve qu'elle n'ait pas exist.

[134] Dom G. Maillet-Guy, _l. c._, p. 389.

[135] Telle est l'opinion de San Marte (_O. c._, p. 4), accepte sans
discussion par A. Baudler.

[136] En effet, le v. 2038, qui fait partie d'un passage o il est
question des Convers comme quteurs ambulants, ne prouve rien; il a fort
bien pu tre crit aprs l'autorisation, donne aux Convers en 1209, de
fonder,  Saint-Antoine mme, un trs modeste oratoire (_Bulletin_
cit, p. 384).--Il parat certain, d'un autre ct, que l'uevre du
mostier (v. 2081) doit s'entendre de l'glise du mostier
(c'est--dire du prieur). Mais il resterait  prouver que, aprs
l'autorisation de 1209, les Convers furent dgags, en fait et pour
l'opinion publique, mme aux yeux des amis du mostier (tels que
Guiot), de toute obligation envers l'uevre.

[137] _Histoire littraire_, XXIII, p. 612. Cf. A. Baudler, _Guiot von
Provins_, pp. 70-91.

[138] Ce Jofroi, que je n'ai pas russi mieux que A. Baudler (_o. c._,
p. 34)  identifier, n'tait srement pas comte, car il n'y a pas place
pour lui dans la suite bien tablie des comtes de Mcon. Le destinataire
de la chanson n'est donc pas ce Jofroi. On peut hsiter entre Girard de
Vienne (1155-1184) et Guillaume II de Vienne (1184-1226).

[139] On en comptait quatre en 1887, dont un gar. Celui de Turin (L.
v. 32) a t dtruit depuis.

[140] P. Meyer, _l. c._, et dans les _Notices et Extraits des
Manuscrits_, XXXIII, 1, p. 34. Cf. _Romania_, XX, p. 579.

[141] A. Baudler, _Guiot von Provins..._ pp. 55-69.

[142] Analyse par A. Baudler, _l. c._--Les premiers vers contiennent une
allusion assez claire  la tyrannie des moines noirs, dont Guiot s'est
tant plaint dans la _Bible_.

[143] G. Grber (_Grundriss der romanischen Philologie_, II, p. 703)
est, je crois, le seul qui semble placer la composition de la _Bible_
d'Hugues de Berz avant celle de la _Bible_ Guiot (puisqu'il parle des
deux Bibles dans cet ordre). Cette innovation n'est pas heureuse.

[144] Ce n'est pas une difficult que le destinataire de la Bible au
seigneur de Berz soit appel biaus frere, biaus amis par ledit
seigneur. Nous avons une pice du mme seigneur de Berz o il s'adresse
au troubadour Folquet en ces termes: Ne le penseiz, Fouquet, biaus dous
amis (_Romania_, XVIII, p. 557). D'autre part, au moyen ge (comme
aujourd'hui en Russie), on s'appelait couramment frre sans tre du
mme sang.

[145] A. Scheler, qui l'a dcrit (_Notice et Extraits de deux manuscrits
franais de la Bibliothque de Turin._ Bruxelles, 1867, p. 89), ne dit
rien de l'envoi final, mais il a not que la _Bible_ au seigneur de
Berz comptait dans ce ms. 845 vers (au lieu de 838 dans l'dition).

[146] C'est ce que l'on pouvait dj infrer des derniers vers de ce
ms., cits par M. P. Meyer dans la _Romania_, VI, p. 19. Mais M. P.
Meyer a eu l'obligeance de transcrire  mon intention, en novembre 1907,
les 50 vers qui prcdent ceux qu'il avait imprims jadis dans la
_Romania_: ils diffrent tout  fait de ceux qui se lisent,  la mme
place, dans les mss. qui ont servi pour l'dition. Ils ne contiennent,
d'ailleurs, qu'une amplification sans intrt; voir plus loin, p. 88.

[147] cours.

[148] connaisseurs.

[149] sots.

[150] trompeurs.

[151] je crois.

[152] sale.

[153] Cince signifie chiffon, guenille. Allusion aux querelles entre
Philippe de Souabe et Otton IV.

[154] Passage malade dans les deux mss. de Paris: Des estapes et des
crenices (fr. 25405); Des estoupes et descrecine (fr. 25437). d.:
Des estoupes et des crevices. La restitution propose ici l'est sous
toutes rserves. Mais le mot  la rime et le sens gnral ne sont pas
douteux.

[155] Syrie.

[156] Ce personnage mrite de retenir l'attention entre tous. C'est sans
doute ce Raimond d'Anjou en Dauphin (Anjou, commune de Roussillon,
Isre), qui est si souvent cit dans les oeuvres de Francesco da
Barberino (Ant. Thomas, _Francesco da Barberino et la littrature
provenale en Italie au moyen ge_. Paris, 1883, pp. 130-142). Il avait
compos en provenal plusieurs ouvrages didactiques, qui paraissent
perdus, sur des questions de courtoisie et de morale. C'est, dit A.
Thomas, une physionomie qui rappelle celle de Joinville...; elle
rappelle aussi celle de Philippe de Novare.

[157] eau.

[158] Ce passage, un des premiers textes o il soit question de
l'aiguille aimante, est depuis longtemps clbre. Cf. les textes
contemporains sur le mme sujet, runis par R. Berger, _Canchons und
Partures des... Adan de le Hale_ (Halle a. S., 1900), p. 173.

[159] faux.

[160] source.

[161] ne va sur eux plutt que sur les Grecs.

[162] tapes.

[163] souvenir.

[164] Allusion obscure  des incidents dont des vques avaient t
rcemment victimes.

[165] fraudent, friponnent.

[166] Ici commence la revue des Ordres monastiques. C'est sans doute la
plus ancienne, comme c'est la plus intressante, des numrations
plaisantes de cette espce dont on a un assez grand nombre. Voir
notamment les _OEuvres_ de Rutebeuf (d. elzvirienne, I, p. 187; III, p.
147 et suiv.) et le _Livre de Mandevie_.

[167] quelles fautes y ai-je?

[168] mal  mon aise, malheureux.

[169] peur.

[170] ma faute.

[171] feutre, grabat.

[172] triste, inquiet.

[173] maquignons, revendeurs.

[174] laisse.

[175] Le cardinal cistercien auquel il est fait allusion en ces termes
n'est-il pas Gui de Parai [peut-tre de Paray-le-Monial en Bourgogne],
ancien abb de Citeaux, dont la carrire en cour de Rome fut si
brillante sous Innocent III: lgat en France et en Allemagne, vque de
Palestrina, archevque de Reims? [Voir sa notice dans l'_Histoire
littraire_, XVI, p. 499]. Gui de Parai est mort le 30 juillet 1206.--Un
autre cistercien, Girard, abb de Pontigni, fut fait cardinal du titre
de Saint-Nicolas _in carcere Tulliano_ en 1198; les nomenclatures
cardinalices fixent sa mort vers 1210.--Je ne vois pas d'autre
cardinal de l'Ordre blanche avant Rainier Cappocci, de Viterbe, promu
en 1212 (mort en 1252), dont il ne saurait tre question ici.

[176] seul.

[177] Ordre religieux.

[178] autre chose.

[179] agitent.

[180] caressent.

[181] m'interdisent.

[182] tout debout.

[183] rfectoire.

[184] oeufs pourris.

[185] et des fves avec les cosses.

[186] boisson  boeufs (de l'eau).

[187] C'est, en effet, l'accusation de style contre les Templiers,
hommes d'argent, financiers, spculateurs. Voir, par exemple,
l'intressant fragment de la premire moiti du XIIIe sicle, publi
par M. P. Meyer dans la _Romania_, IV (1875), p. 391:

    Mult sont prudom[e] li Templer
    E bien se sevent purchacer,
    Mes trop par aiment le diner;
    [E] quant li tens est alques chiers
          Si vendent bl
    Plus volentiers que il nel prestent a lur menie.


[188] lui vaut peu.

[189] signes de reconnaissance sur la poitrine.

[190] tromper.

[191] clops.

[192] prtre.

[193] rougir et faire suppurer.

[194] brle.

[195] touailles et anneaux et guimpes.

[196] Cette violente philippique contre les hospitaliers de
Saint-Antoine de Viennois, qui n'a t signale par aucun des historiens
de cet Ordre (pas mme par le dernier, dom G. Maillet-Guy, prcit), est
un nouvel indice des relations de Guiot avec les comtes de Mcon et de
Vienne. Seul, un familier de la maison de Vienne pouvait tre  ce point
au courant de la querelle locale entre l'hpital et le mostier ou
prieur bndictin de Saint-Antoine de Viennois, et intress dans cette
querelle.

[197] C'est, semble-t-il, par erreur que l'_Histoire littraire_ (l. c.,
p. 815) interprte ce passage  la lettre et dit: Guiot se borne 
reprocher aux nonnes de ne pas maintenir la propret dans leurs
couvents.

[198] Les moralistes du moyen ge qui ont crit des tats du monde se
sont rarement occups d'une manire spciale des professions librales.
Comparer pourtant  ce qu'en dit ici Guiot ce qu'en ont dit Matfre
Ermengau (_Le Breviari d'Amor_, d. G. Azas, II, p. 65 et suiv.),
l'auteur du Dit des Mais (A. Jubinal, _Nouveau Recueil..._ I, p. 191 et
suiv.), l'auteur de _l'Exemple du riche homme et du ladre_ (dans les
_Notices et Extraits des Manuscrits_, XXXIV, 1re p., p. 180).

[199] blutoir.

[200] son.

[201] Bologne.

[202] bavards.

[203] tourneau en cage.

[204] profit.

[205] examinent les urines.

[206] phtisique.

[207] atteint du fi (espce de ladrerie des bestiaux).

[208] paralytique.

[209] Le meilleur est de mche avec le pire.

[210] mon infirmit me laisse.

[211] vaisseau.

[212] On connat maintenant d'autres manuscrits anciens de cette pice
(P. Meyer, dans la _Romania_, VI, p. 19); voir plus haut, p. 39.

[213] Les manuscrits de la Bible et des chansons d'Hugues offrent les
formes: _Bresi_, _Bersil_, _Bresil_, _Bergi_, _Bregi_, _Bargi_, _Berze_,
_Berri_, etc.

[214] _Histoire littraire_, XVIII, p. 640, 816.

[215] Rapport publi dans les _Annales_ de ladite Socit, 1866, premier
semestre.

[216] On lit dans la dernire dition de la Chronique de More (J.
Schmitt, _The Chronicle of Morea_. London, 1904): [Greek: hoi nte
Berthoi]. L'diteur ne se prononce pour aucune identification (p. 624,
col. 1).

[217] G. Paris, _Hugues de Berz_, dans la _Romania_, XVIII (1889), p.
553; O. Schultz, _Urkundliches zu Hugues de Berz_, dans la _Zeitschrift
fr romanische Philologie_, XVI (1892), p. 504; cf. _Romania_, XXII,
318.

[218] Dcrit par H. Furgeot dans le _Cabinet historique_, XXV (1879), p.
145. Cf. la Collection des Chteaux de Bourgogne en cartes postales
(Phototypie Bourgeois frres, Chalon-sur-Sane), n 44.

La famille de Berz s'est teinte vers la fin du XIVe sicle. Voir
Arcelin, dans l'_Indicateur hraldique et gnalogique du Mconnais_,
1866, p. 46.

[219] On lit dans l'_Histoire littraire_ (XXIII, p. 573): Nous avons
vu deux copies d'une chanson assez lgante de Gautier de Bregi, lequel
pourrait tre de la mme famille que Hugues de Bregi, ou Barsi, ou
Brezil, auteur de _la Bible au seignor de Berze_ et dont Fauchet
connaissait des chansons. Il y a un Brgy dans le dpartement de
l'Oise; est-ce l tout ce qui a dcid M. G. Grber  parler (_Grundriss
der romanischen Philologie_, II, p. 963) du chansonnier Gautier de
Bregy (Oise)?

[220] Ces deux de Saint Denis se mlaient aussi d'crire. Cf.
_Chansons de Gace Brl_ (d. Huet, 1902), p. 50: Renaut, chantez, qui
amez sans feintise, Gar lessi l'ont li dui de Saint Denise....

[221] Si les vers 431 et suiv. (ci-dessous, p. 84) avaient trait, comme
on l'a cru,  Boniface de Montferrat, Hugues serait rest en Romanie
jusqu'en 1207 au moins.

[222] Voir l'_Exceptio capitis sancti Clementis_, par Rostang de Cluny,
dans les _Exuvi sacr Constantinopolitanae_, t. II.

[223] Je cite, pour plus de clart, l'excellente restitution en dialecte
bourguignon que G. Paris a compose d'aprs les deux versions
provenalises.

[224] G. Paris a cru que la chanson provenalise tait de 1201; elle
aurait t interpole plus de vingt ans aprs, par l'addition de la
strophe du ms. de Modne.

Si, dit G. Paris (_Romania_, XVIII, 558), le pote s'adressait non pas
a Boniface de Montferrat [le hros de la 4e croisade], mais 
Guillaume son fils, il lui parlerait srement de son pre et de la prise
rcente de Salonique par Thodore Ange Comnne, au lieu que, pour
exciter le marquis  secourir non la Romanie mais la Terre Sainte, et
lui rappeler que c'est une obligation de famille pour les Montferrat, il
ne lui cite que l'illustre exemple de Conrad de Montferrat, frre de
Boniface, au courage duquel on avait d en effet, en 1189, le salut de
Tyr et de la Syrie.--Cet argument, qui repose sur le silence du pote,
ne vaut rien: Hugues, rappelant le souvenir de Conrad de Montferrat,
n'tait pas oblig d'voquer aussi celui de Boniface.

L'envoi du ms. de Modne a t ajout, sans doute, en marge de
l'original de ce ms. par quelqu'un qui a voulu rajeunir la pice de 1201
et l'approprier tant bien que mal aux circonstances de 1223.--Non;
c'est aux circonstances de 1201 que la pice n'est pas approprie. Au
reste, G. Paris ne conteste pas que la pice soit d'Hugues de Berz le
jeune. Or, elle a t crite par un homme d'ge; si elle tait de 1201,
il faudrait l'attribuer  Hugues de Berz l'ancien.

Il faut remarquer enfin que, si la pice tait de 1201, on ne
comprendrait point que Hugues de Berz, le jeune ou l'ancien, exhortt 
se croiser un prince, Boniface de Montferrat, qui s'tait crois avant
lui (au tmoignage de Villehardouin,  43-45) et qui fut, ds le
premier jour, le chef dsign de la croisade. Cette difficult n'a pas
chapp  G. Paris; mais il n'a pas pu, naturellement, s'en tirer,
malgr ses efforts (_L. c._, p. 562).

O. Schultz, dans sa note sur la biographie de Folquet de Romans
(_Zeitschrift fr romanische Philologie_, IX, 133) avait dj remarqu
que, en 1201, Folquet de Romans tait trop jeune pour qu'un seigneur
comme Hugues de Berz pt s'adresser  lui en de tels termes. O. Schultz
datait, pour ce motif, la chanson de 1213, anne o l'on prpara une
croisade qui n'aboutit pas. Mais il ne connaissait pas l'envoi du
manuscrit de Modne.

{Ce qui prcde tait crit lorsqu'a paru dans la _Romania_, XXXV
(1906), p. 387 et s., un article de M. J. Bdier sur la chanson
provenalise d'Hugues de Berz. M. Bdier conclut comme moi, et  peu
prs pour les mmes raisons,  l'irrecevabilit de l'hypothse prsente
par G. Paris.--Il en suggre  son tour une qui prcise la date que
j'assigne  la chanson (entre septembre 1220 et janvier 1224). La
chanson vise, dit-il, un projet d'expdition  laquelle l'Empereur
devait prendre part en personne (_Ne ja d'aver porter ne seit pensis_,
etc.), et non l'expdition de Salonique, que Frdric n'a jamais d
aider que par des subsides. Or il fut fortement question, en 1221, du
dpart de Frdric pour la Terre Sainte. L'exhortation d'Hugues de Berz
serait donc de 1221.}

[225] C'est par un vritable contresens que l'on a crit en parlant de
lui: L'austre gentilhomme... (C. Lenient, _La Satire en France_, p.
110).

[226] cours.

[227] gai.

[228] pourvu que l'on.

[229] doyenns.

[230] Il s'agit ici d'Isaac l'Ange, que les croiss tirrent de prison
(trangl); d'Alexis, son fils (deshrit); de Murzuphle, l'usurpateur;
et enfin de Baudouin, comte de Flandre, que les Latins lurent  la
place de Murzuphle, et qui fit prcipiter l'usurpateur du haut de la
colonne de Thodose.--C'est sans raisons srieuses que O. Schultz
(_Zeitschrift fr romanische Philologie_, XVI, p. 507) a contest ces
identifications.

[231] Romains, dans l'dition. Il s'agit videmment des Comains de
Villehardouin, le peuple barbare du Danube.

[232] Allusion obscure. L'hypothse a t mise que c'est Boniface de
Montferrat qui est ici vis; elle est gratuite.

[233] poursuivait l'pe dans les reins.

[234] Les v. 450-454 sont altrs et inintelligibles dans le ms. 837 et
dans l'dition qui reproduit ce ms. (avec une faute d'impression).
J'adopte ici la leon du ms. fr. 378, fol. 5, qui est claire.

[235] rien.

[236] Le dfunt.

[237] dbat.

[238] Ms. 837 et dition: Chauces et chaudes et pevres. Restitu
d'aprs le ms. fr. 378, fol. 6.

[239] Fors(?).

[240] ragot au poivre.

[241] C'est cette supplication qui se trouve fort amplifie  la fin du
ms. de Londres (ci-dessus, p. 40, note 2):

    Beal sire Dex, done moi grace
    De toi servir et tant d'espace
    De vivre .I. petit de respit,
    Car je me confort e delit
    A bien panser et an bien faire,
    Si que li biens me puisse plaire
    Autant com li mau m'ont plahu
    Tant com j'ai au siegle vescu.


[242] d.: aime. Celui qui l'a le plus aim [l'auteur].

[243] _Recueil gnral des fabliaux_, II, p. 8.

[244] _Ib._, IV, p. 41.

[245] Sur l'historique des recherches, fondes sur l'tude des rimes,
qui ont abouti  distinguer trois ou quatre Guillaume, clercs normands
ou ayant cherch fortune en Angleterre, voir A. Schmidt, dans
_Romanische Studien_, IV (1879-80), p. 493 et suiv. Cf. _Histoire
littraire_, XXX, p. 160 (qui adopte les conclusions de A. Schmidt).

[246] Guillaume dit qu'il a compos le Bestiaire trois ans aprs
l'interdit jet sur l'Angleterre par le pape Innocent III. Cet interdit
est du 23 mars 1208. Par consquent le _Bestiaire_ serait de 1211. Mais
plusieurs manuscrits prsentent la leon deux (au lieu de trois).
Voir _Le Bestiaire_, d. Reinsch, p. 44 et 341.

[247] Ci-dessous, p. 95.

[248] Publi dans la Patrologie latine de Migne, CCXVII, col. 701-746.
Il existe une traduction franaise du XIIIe sicle, sous ce titre:
_Le livre de la misere de l'homme_ (dont les manuscrits sont numrs
dans la _Romania_, XVI, p. 68).

[249] Rien n'indique, dit M. G. Paris (_Revue critique_, 1869, II, p.
55), qu'il ait entendu Maurice lui-mme en chaire. Rapprocher pourtant
l'expression dont il se sert en parlant de l'vque de Paris (_Issi le
me senefia Li bon evesques de Paris_) de celle qu'il emploie en parlant
de l'vque de Lichfield, au dbut de sa pice Les Treis Moz (_Mustr
m'a l'evesque Alisandre..._) Rien ne s'oppose  ce que l'on croie, dans
les deux cas,  des relations personnelles.

[250] _Le Bestiaire_ (d. R. Reinsch, Leipzig, 1892).--Quel est ce sire
Raol? Les anciens rudits se sont perdus, l-dessus, en conjectures
gratuites. Les modernes se sont sagement rsigns, pour la plupart, 
n'en rien savoir. Voir, sur ce point, C. Hippeau, dans les _Mmoires de
la Socit des Antiquaires de Normandie_, IX (1851-52), p. 354.

[251] _Zeitschrift fr romanische Philologie_, III (1879), p. 225.

[252] _La Vie de Tobie_, d. R. Reinsch, dans l'_Archiv_ de Herrig, LXII
(1879), p. 380.--On pense gnralement qu'il s'agit ici de Kenilworth en
Warwickshire.

[253] _Le Bestiaire_, p. 221.

[254] Voir plus loin, p. 95.

[255] G. Paris dit, dans sa _Littrature franaise au moyen ge_ (Paris,
1905, p. 249),  propos du _Roman des Romans_, que ce pome moral
pourrait bien tre de Guillaume le Clerc. J'ai lu ce pome indit,
dans les deux mss. qu'en possde la Bibliothque nationale de Paris (fr.
19525, fol. 145; fr. 25407, fol. 139): l'hypothse, videmment suggre
par des ressemblances de pense et d'expression, ne parat pas
ncessaire.

[256] _Le Bestiaire_, p. 220.

[257] mosque.

[258] dans les difices ecclsiastiques.

[259] _Ib._, p. 341.

[260] Dans l'_Histoire de la langue et de la littrature franaises_, p.
p. L. Petit de Julleville, II, p. 198.

[261] femme.

[262] 8 novembre 1226.

[263] charogne.

[264] des reins.

[265] les vers.

[266] plaisir.

[267] volupt.

[268] Notre Seigneur.

[269] de son prochain.

[270] yeux.

[271] ne le hasse.

[272] avec lui seul.

[273] Le thme des trois ennemis de l'homme (_Spiritus immundus_,
_Caro_, _Mundus_), tait classique au moyen ge; voir P. Meyer, dans la
_Romania_, XVI, p. 2 et suiv. Il a fourni la matire de tout un pome
moral: _Des trois ennemis de l'homme_, par Simon, lequel est, du reste,
sans intrt.

[274] soif.

[275] amasser.

[276] d.: _nus_, sans interrogation.

[277] fillette.

[278] d.: _nus_, sans interrogation.

[279] coucher.

[280] matrise.

[281] et lui refuse son plaisir (impose des privations).

[282] le dresseur d'autours.

[283] Lieu commun d'observation, souvent dvelopp, mais avec une force
singulire dans le Dit de _Chastie Musart_ (p. p. A. Jubinal parmi ses
notes aux _OEuvres_ de Rutebeuf, d. elzvirienne, III, p. 384; cf.
_Romania_, XV, p. 603).

[284] je ne parle pas de tous les clercs.

[285] avec ceux qui lui devaient des devoirs d'hospitalit.

[286] cavalcade.

[287] firent du tort aux maisons.

[288] mme.

[289] anneau au doigt.

[290] L'auteur du _Roman des Romans_ (Bibl. nat., fr. 25407, fol. 147)
s'tend encore plus au long sur les pratiques simoniaques des vques;
c'est son thme prfr: Cume d'avers bargaigne l'en d'iglise...

[291] doyens.

[292] V. _Revue critique_, 1869, II, p. 57.

[293] prtent la main aux adultres.

[294] pots de vin.

[295] Invectives analogues, mais plus circonstancies et plus roides,
contre les archidiacres et les doyens [ruraux] dans le _Roman des
Romans_ et d'autres pices sur les tats du Monde qui ont t groupes
par M. P. Meyer, _Romania_, IV (1875), pp. 389, 393.

[296] Que feront-ils au Jour du Jugement?

[297] nourries.

[298] Cf. ci-dessus, p. 11, note.

[299] Les mmes que ceux des riches, observe l'auteur d'un tat du
monde en vers latins rythmiques (E. du Mril, _Posies populaires
latines du moyen ge_. Paris, 1847, p. 132); le cadre seul diffre:

    _Quoniam inter se concupiscentiam
    Et incredibilem habent jactantiam...
    Quid ipsi facerent in rebus maximis
    Qui vix se cohibent in rebus minimis?_


[300] On s'est toujours plaint de la veulerie et de la mauvaise volont
des ouvriers. Cf. _De l'Estat du monde_, dans les _OEuvres... de
Rutebeuf_ (d. elzvirienne), II, p. 22:

    Il vuelent estre bien pai
    Et petit de besoingne fere...

Et ci-dessous, p. 345.

[301] Je vous le dirai par ma foi.

[302] poux.

[303] qu'il porte d'habitude.

[304] pingrerie.

[305] L'ivrognerie passait alors pour le vice national des Anglais, et
de leur propre aveu; voir _le Petit Plet_ (d. J. Koch. Heilbronn, 1878)
de Chardri, v. 1271. C'tait aussi, dj, le vice normand: l'auteur
provenal d'un Art de se tenir  table conseille de ne pas boire  la
normande (_Revue des langues romanes_, XLVIII, 1905, p. 293):

    Ni non vulhas beure nulha via
    A costuma de Normandia
    Car ellos beuran a una taula
    Sinquanta ves...


[306] l'enfant.

[307] tout son grement.

[308] qu'il ne nous faille boire.

[309] Pierre.

[310] qui rougeoie [l'or].

[311] publicains, hrtiques.

[312] priss.

[313] Albigeois.

[314] qui sont tout autant.

[315] aille.

[316] chanter, rciter.

[317] laisse aller.

[318] fidle.

[319] biens, capitaux.

[320] aucunement.

[321] tas, meule.

[322] pines, orties et joncs.

[323] Ces deux chtifs.

[324] ici-bas.

[325] jusque.

[326] aussi.

[327] _Notices et Extraits des Manuscrits_, XXXIV, 1re p., p. 179.

[328] Gilles li Muisis, _OEuvres_, I, 87. Cf. plus loin, p. 307.

[329] Bertremiu, dans _Carit_ (CLXXXVII, 8).

[330] Au tans ton aiol. L'aeul de Louis IX, Philippe-Auguste. M. van
Hamel suppose, trs gratuitement, que le mot _aiol_ est peut-tre ici
pour la rime (_O. c._, I, p. CLXXXIII).

[331] M. van Hamel a pens (I, p. CLXXXIV, note 2)  cette hypothse,
sans l'adopter.--G. Grber (_Grundriss der romanischen Philologie_, II,
p. 697) partage, semble-t-il, l'opinion que j'mets ici.

[332] A.-G. van Hamel, _o. c._ (I, p. XCIII). Cf. G. Ntebus, _Die nicht
lyrischen Strophenformen des Altfranzsischen_ (Leipzig, 1891), p. 106,
n. XXXVI. C'est la strophe de Gower.

[333] _Ib._, I, p. 303. Cf. A. Tobler, _Verblmter Ausdruck und
Wortspiel in altfranzsischer Rede_, dans les _Sitzungberichte_ de
l'Acadmie de Berlin, XXVI (1882), p. 531.

[334] _Ib._, I, p. CLXXVII.

[335] se rjouit.

[336] haut sige.

[337] coquine.

[338] l'amasseuse.

[339] Telle n'est pas l'opinion d'Hlinant de Froidmont, en ses _Vers de
la Mort_ (XIII, 7-8).

[340] Battre. Voir le Glossaire de Du Cange au mot _Feltrum_.

[341] chambrire.

[342] Sa coutume imprime.

[343] Voir, entre autres, le fabliau publi dans le _Recueil gnral des
fabliaux_ de MM. de Montaiglon et Raynaud, V, p. 157.

[344] fils de marchande de graisse.

[345] la grasse Bologne.

[346] tromper.

[347] et plie les plaids en tant de plis.

[348] rase.

[349] bavardage.

[350] mme.

[351] chef, capitale.

[352] arrange.

[353] ligne.

[354] met en ordre.

[355] dsordres.

[356] Le Reclus se montre ici, en somme, trs respectueux du pouvoir
royal. Trs diffrent en cela est Hlinant de Froidmont (_Vers de la
Mort_, XIX), qui exhorte nettement les prlats  la rvolte:

    [Morz, va] semondre vivement
    Toz nos prelaz comunement,
    Lombars, Englois et ceus de France,
    Por coi ne font sans demorance
    Justise de roial* poissance
    Qui Dieu guerroie apertement?..

{*} Variante: laie.

[357] et ceux par qui la nourriture [de tous] est procure.

[358] grave.

[359] la ressemblance de Dieu.

[360] en telle affaire.

[361] chtif.

[362] parce qu'il est voleur.

[363] n'incline.

[364] vtement de toile grossire.

[365] Cela me pse qu'il ne rougisse tant que le feu s'en chappe. Un
tel miracle vaudrait beaucoup.

[366] dans ta cour [de justice].

[367] Les moralistes du moyen ge ont assez souvent apostroph les juges
(impitoyables, prvaricateurs) et les gens de justice (d'avidit
proverbiale). Nul ne l'a fait plus nergiquement que l'auteur du _Pome
moral_ (d. Clotta, Erlangen, 1886), qui s'attaque surtout aux justices
municipales de sa rgion, le Nord (str. CCCXLVI-CCCLVI).--Voir aussi le
_Contenz du Monde_ (Bibl. nat., fr. 1593, pl. 141) et le _Dit des Mais_
(A. Jubinal. _Nouveau recueil..._ I, p. 189).

[368] toujours.

[369] A tous ceux qui en ont besoin.

[370] si tu es mchant, qui sera.

[371] silence.

[372] mesur.

[373] jusqu'aux souliers.

[374] assis, debout.

[375] si tu ne parais pas.

[376] si un lac est ton gal.

[377] M. van Hamel a soigneusement compar (I, p. 310)  ces
dveloppements sur le symbolisme des vtements ecclsiastiques les
passages correspondants du _Rationale divinorum officiorum_ de Guillaume
Durand. Il n'y a pas paralllisme.

[378] salir en frappant un homme.

[379] danser.

[380] jouer au tremerel.

[381] boire en compagnie.

[382] aller  la chasse.

[383] chiens.

[384] travaille donc jusqu' suer.

[385] C'est  moissonner de l'argent qu'ils suent.

[386] Jeu d'adresse et de hasard; il s'agissait de faire sauter un bton
en le frappant avec un autre. On disait: chacer la briche (_Livre des
manires_, v. 128).

[387] essaie.

[388] Et sinon je la laisserai.

[389] Ces chevaliers-l n'tant pas tenus pour fous par tous les
moralistes. L'un d'eux est le hros d'un des plus jolis morceaux de l'un
des meilleurs recueils d'anecdotes du XIIIe sicle (Bibl. de Tours,
ms. 468, fol. 124 v): Un chevalier, trs fort aux armes, semait ses
bls en veste de bure et grands souliers; des chevaliers qui allaient en
tournoi le virent, en passant sur la route, et se moqurent de lui. Le
lendemain, il alla au tournoi et gagna tous les chevaux des railleurs.
De retour sur sa terre, il les harnacha pour le labour et se remit au
travail. Les chevaliers vaincus, repassant sur la route, les
reconnurent, lui et les chevaux, et lui demandrent son nom. Il leur
avoua qu'il n'avait que de petits revenus, de sorte qu'il tait hors
d'tat de frquenter les tournois au loin, mais que, pour ceux qui
avaient lieu dans le voisinage, il y allait volontiers. Il les conduisit
 sa maison, les reut de son mieux et leur conseilla de ne plus rire
des pauvres chevaliers.

[390] insulte.

[391] ressemble  un chat qui crache.

[392] tend la patte.

[393] volages.

[394] Telle n'est pas, d'aprs Hlinant de Froidmont, la senefiance
(_Vers de la Mort_, XIX) des deux cornes de la mitre:

    ..... Cornes, c'est senefiance
        Qu'il doivent hurter durement.


[395] mauvais chiens.

[396] archers.

[397] Comparer le _Pome moral_ (d. Clotta), str. XLV. Lorsque Mose
eut embrass une vie quasi monastique:

    Ne manjoit mie mut de salmon a pevreie...
    Lo cuir n'avoit il mie deliet et roselant
    Ne n'aloit pas ses ventres par devant lui crolant.


[398] dans les bois.

[399] toffe de laine bourrue.

[400] vtir de laine.

[401] mettre du linge.

[402] peuple.

[403] Mme quand je claquemurai ma vie.

[404] Pour ce je ne mis pas une cluse  ma bouche.

[405] Les riches peuvent se sauver aussi. Cela paraissait difficile 
croire. Nul n'a plus creus ce problme que le Reclus et l'auteur
anonyme du _Pome moral_ (d. Clotta, 1886). Voir les quatrains
CCCCLXXVIII et suiv. de ce dernier, sous la rubrique: _Ke li riche home
se puet salver et si ne semble mie voir_.--La conclusion de l'auteur du
_Pome moral_ est aussi, bien entendu, qu'on peut se sauver dans toutes
les conditions de la vie:

    Teilz use vin et pain et chiere vestere,
    Plus l'aimet Deus ke teil ki boit de l'aiwe pure.


[406]  qui mes dits semblent obscurs.

[407] soit permis.

[408] richesse.

[409] vinaigre.

[410] peignez.

[411] pouvantes.

[412] tous les jours.

[413] droits de vente.

[414] Qui s'est charg de richesses.

[415] ta premire toison.

[416] Lazare.

[417] soulagement.

[418] chairs.

[419] car tu nous rabotes de trop prs.

[420] fltrir.

[421] femme seule.

[422] seul  seule.

[423] quelle.

[424] insipide.

[425] tu mrites d'tre vomi.

[426] ici-bas.

[427] aime mieux.

[428] dans l'autre monde deux.

[429] Variante: mari.

[430] un chapeau de [feuilles de] saule.

[431] que l'on mprise.

[432] et le grenier de ton prochain est vide.

[433] dont il a six ou sept  son foyer.

[434] ta panse flasque.

[435] la mienne.

[436] toutes deux.

[437] pour toi.

[438] Qui, pour augmenter sa beaut.

[439] de marbre.

[440] L'auteur de la _Clef d'amors_ (d. Doutrepont, Halle, 1890)
estimait au contraire que, parmi les modes rcentes, celle des robes 
trane tait une des plus louables (v. 2385-90):

    Les cotes longues par derriere...
    Ce me semble la meillor guise
    Qui soit de nouvel avant mise.


[441] Quel homme est cet individu?

[442] C'est l'histoire orientale du savetier de Baudas, qui est dans
Marco Polo et ailleurs (A.-G. van Hamel, _o. c._, II, p. 352).

[443] Allusion  une historiette dont on n'a pas retrouv jusqu'ici le
prototype dans les crits connus sur Merlin.

[444] lait.

[445] n'enfournera sous sa moustache.

[446] Cf. le _Pome moral_ (d. Clotta), str. DLXV.

[447] Encore un trait de ressemblance entre le Reclus et l'auteur du
_Pome moral_. Celui-ci n'admet pas non plus que les jongleurs aient
droit  la vie. Ne leur donnez rien, conseille-t-il: mieux vaut donner
aux pauvres. Mais c'est ce que l'on ne fait pas. On ouvre volontiers la
porte, qu'on ferme aux pauvres,  celui qui sait drecier les jambes
contremont ou faire le perier* sor la halte table, qui fait rire, qui
sait bien rechinier**.

{*} faire le poirier, l'arbre fourchu, la tte en bas.

{**} grimacer.

L'auteur du _Pome moral_ poussait, semble-t-il, la haine des jongleurs
plus loin qu'aucun autre moraliste de son temps; il ne se lasse pas de
les anathmatiser:

    Ceax qui savent jambes encontremont jeter, DXVII
    Qui sevent tote nuit rotruenges canteir,
    Ki la mainie funt et sallir et dancier.
    Doit hom a iteil gent lo bien Deu aloweir***

{***} allouer.

Tout ce qu'ils disent, tout ce qu'ils font tourne  pch.

    D'un mot ke je dirai ne vos correciez mie: DXX
    Il resemblent la truie qui de boe est cargie;
    S'ele vient entre gent, de son greit u cacie,****
    Tuit ont del tai lor part a cui ele est froe*****.

{****} de son gr on chass.

{*****} leur part de la fange dont elle est souille.


Ceux qui s'amusent de ces gens-l ne sont pas, eux-mmes, sans faute;
ils rpondront devant Dieu des cadeaux qu'ils leur auront faits.

[448] dfendu.

[449] C'est un porc: qu'il mange faines et glands.

[450] Noces.

[451] chtive.

[452] Allusion, qui parat certaine, au roman de _Carit_. Cf. plus
haut, p. 119 et suiv.

[453] veau.

[454] et il y a plus de peaux d'agneaux que de peaux de brebis en vente.

[455] il me semble.

[456] fait la fte.

[457] A.-G. van Hamel n'a pas trouv la source de cette historiette. Il
est probable, dit-il (II, p. 366), qu'elle n'existait encore qu' l'tat
d'anecdote orale en circulation dans quelques communauts de Citeaux
lorsque le Reclus la mit, le premier, par crit.

[458] aveugl.

[459] de ton oeil la taie.

[460] gurisseuse.

[461] la mienne.

[462] marcageux.

[463] dpense le sien.

[464] Ponthieu.

[465] Beauvaisis.

[466] Le P. Anselme, _Histoire gnalogique de la Maison royale de
France_, VIII, p. 604.

[467] _Layettes du Trsor des chartes_, IV (1902), p. 481.

[468] En 1250 (E. Boutaric, _Actes du Parlement_, p. CCCX, n 24).

[469] _Actes du Parlement_, I, p. CCCXVIII, col. I (avec une faute de
ponctuation).

[470] Dominus Gaufredus de Capella, miles, consiliarius domini regis,
qui supradicta pronunciavit (L. Delisle, _Fragments indits du registre
de Nicolas de Chartres_ (Paris, 1872. Extr. du t. XXIII, 2e p., des
_Notices et Extraits des Manuscrits_, p. 82).

[471] _Romania_. XVI, 1887, p. 27. Le ms. porte Tierri, li quens frans
de Sortphat. M. P. Meyer a imprim cette leon, videmment fautive,
avec un point d'interrogation. Lisez Forpach. Voir des pices
originales du XIVe sicle,  la Bibl. nat., fr. 26595, _Aspremont_,
n 6: Je, Jehans d'Aspremont, chevaliers, sires de Forpah; n 7:
sires de Fourpach. Forbach n'a t rig en comt qu'au XVIIIe
sicle, mais, en 1241, on donnait dj, par courtoisie, le titre de
comte au sire de Forbach, qui se le donnait  lui-mme: Ego Thiricus,
comes de Forpars... (Archives de Meurthe-et-Moselle, B 566, n 203).

[472] _Ib._, p. 31, note 5.

[473] Je ne saurais dire si la ddicace  Jean de Bruges,  Tierri,
comte de Forbach, et aux dames d'Aspremont a t substitue  celle aux
Tyrel par Robert de Blois lui-mme ou par un autre, au XIIIe ou au
XIVe sicle. C'est en 1330 seulement que la seigneurerie de Forbach a
pass par mariage dans la maison d'Aspremont (M. Besler, _Geschichte des
Schlosses, der Herrschaft und der Stadt Forbach_. Forbach, 1895).
D'autre part, il y a eu, comme nous l'avons vu, un Tierri de Forbach au
XIIIe sicle. Quant  Jean de Bruges, plusieurs personnages de ce nom
ont vcu tant au XIIIe qu'au XIVe sicle (van Prat, _Recherches
sur Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuyse_. Paris, 1831, p. 47 et
suiv.).

[474] Cf. le mme, dans la _Romania_, XXI, p. 109: Une dition des
posies de Robert de Blois est une des oeuvres les plus attrayantes que
puisse se proposer la critique.

[475] _Romania_, XVI, p. 42. Cf. XXI, p. 109: Robert de Blois est un
auteur intressant. C'est un lettr. Il connat assez bien les crivains
latins que, de son temps, on tudiait dans les coles, Ovide surtout.
C'est le pote courtois par excellence...

[476] Il a t insr dans _le Jardin de Plaisance_ par l'Infortun
(1501). Voir A. Piaget, _Martin le Franc_ (Lausanne, 1888), p. 134.

[477] La liste des manuscrits est dans la _Romania_, XVI, p. 33, n 5.

[478] Notons seulement le morceau intitul _De floibles natures_
(_Romania_, l. c., p. 41; Ulrich, III, 126). Il y a, dit Robert de
Blois, des gens si faibles et de telle nature qu'ils ne se peuvent pas
bien tenir de luxure ni supporter de graves pnitences. Ces pchs l,
les pechis par non pooir, qu'on appelle pechs au Pre, Dieu les
pardonne volontiers.--D'autres pchent par ignorance; s'ils savaient que
ce ft pcher, ils n'agiraient pas de la sorte. Ce sont l les pchs
par non savoir ou pechs au Fils; on en peut bien avoir merci.--Les
seuls pchs impardonnables sont ceux de desesperance, qu'on commet
contre le Saint-Esprit:

    C'est pechier par desesperance;
    Et cil n'a pas droite creance
    A cui ceste creance faut.
    Nule bone ovre ne lor vaut...
    Desesperance est apeleiz...
    Quant on a fait tant de pechiez
    C'om en est si fort esmaiez
    C'om ne cuide pas ne ne croit
    Que Deus si debonaires soit
    Que il tout vuelle pardoner,
    Por ce pert l'en le confesser.

Mme dfinition du pch de desesperance, cent ans plus tard, dans _le
Mnagier de Paris_ (d. de 1846), I, p. 41.

[479] Sur la langue de l'auteur, voir W. Frster, dans l'_Archiv_ de
Herrig, LXXXVII (1891), p. 233 et suiv.

[480] _Histoire littraire_, XIX, p. 833. Cf. _ib._, XVI, p. 219.

[481] Il n'y a rien d'analogue dans les _Ensenhamens_ provenaux
antrieurs  Robert de Blois, qui sont constamment graves: celui de Gari
lo Bru (_Revue des langues romanes_, 4e srie, III, 1889, p. 404) et
celui de Sordello (C. Appel, _Provenzalische Chrestomathie_, 3e
dit., Leipzig, 1907, p. 165).

[482] Il est curieux, du reste, de constater comment les textes
littraires relatifs  l'histoire des moeurs ont t utiliss parfois
dans les ouvrages les plus estims. Voir, par exemple, les rflexions de
l'_Histoire littraire_  propos du  XVII du _Chastoiement_ (sur l'art
de manger  table). Le pote dit:

    Se vos maingiez avec autrui
    Les plus beaux morceaux devant lui
    Tornez; n'alez pas alisant
    Ne le plus bel ne le plus gent
    Vers vos.....

Ces vers ne prouvent-ils pas, se demande le rdacteur de l'_Histoire
littraire_ (XIX, 834), que l'on conservait encore l'usage de manger 
deux dans la mme assiette, comme les chevaliers de la Table Ronde?

Le pote dit:

    En autrui maison ne soiez
    Trop larges, se vos i maingiez,
    N'est cortoisie ni proesce
    D'autrui chose faire largesce.

Le rdacteur de l'_Histoire littraire_ (XXIII, 757) voit l une preuve
que, dans les repas publics du XIIIe sicle, les illustres convives
jetaient souvent quelque chose  ceux qui passaient derrire leurs
siges.

[483] Ce premier prambule de deux vers est remplac, dans l'dition de
l'_Enseignement_ qui forme le dbut du roman de _Beaudous_, par 45 vers
de prcautions oratoires: De trop parler est vilenie; soyons prudents;
pas de noms propres, afin de plaire  tout le monde et de ne fcher
personne; parlons en termes gnraux (cf. plus haut, p. 41):

    Et qui vuet aucun chastoier      24
    Si k'il ne se puist corroucier,
    Comunemant doit toz blasmer
    Ceulx qui tel sont, sanz nul nomer.


[484] draps d'or et de soie.

[485] Dans l'dition de _Beaudous_, on lit en outre: Ceux d'aujourd'hui
utilisent leurs vieux habits; ils les offrent en payement aux maons et
aux charpentiers qui travaillent pour leur compte. Un vtement fait deux
saisons, car on retourne l'toffe, quand elle est dfrachie:

    Une penne fait dous saisons      98
    Li nuef dedens, li vis defors.
    Une arme metent en dous cors.

Passage incorrectement interprt dans l'_Histoire littraire_, XXIII,
p. 736.--Cf. le _Mirouer du Monde_, p. p. F. Chavannes dans les
_Mmoires et Documents_ de la Socit d'histoire de la Suisse romande,
IV, 1845, p. 79): Il [les seigneurs] sont fin frepier [de leurs vieux
habits], car il les vendent plus chier que il ne feroient en un marchi.
Car il les donnent a leurs serjans ou a leurs ouvriers...

[486] enlever.

[487] ne les pouvait.

[488] Ici s'arrte le second prambule, d'aprs P. Meyer (_Romania_,
XVI, p. 25).

[489] dehors.

[490] Troisime prambule, qui est rubriqu dans le ms. 5201 de
l'Arsenal: _Du blasme des princes et des prelaz_. Vient ensuite la
ddicace aux Tyrel ( un anonyme dans l'dition de _Beaudous_) dont il a
t question plus haut (p. 153).

[491] ont l'habitude de.

[492] on compose.

[493] pingre.

[494] me.

[495] Ce petit pome, qui suit le troisime prambule et la ddicace
dans l'dition d'Ulrich, se trouve, ailleurs, transcrit  part
(_Romania_, XVI, p. 31, n 3). Il y en a une dition spare dans la
_Romania_, VI, p. 501.

[496] C'est ici que commence, dans l'dition du ms. 5201 de l'Arsenal,
l'_Enseignement des princes_ proprement dit; il est prcd de la
rubrique: Enseignement des princes et d'autres genz conmunemant.

[497] malheur.

[498] modr.

[499] Ce paragraphe est transcrit  part dans quelques manuscrits, sous
la rubrique _De derision_ (_Romania_, XVI, p. 35, n 7).

[500] Cet article est trs amplement dvelopp dans le pome moral du
XIIIe sicle qui est intitul _Vilainnengouste_ (Bibl. nat., fr.
12471, fol. 11). _Vilainnengouste_ n'est, presque d'un bout  l'autre,
qu'une invective contre les mesdisans et gens mal parliere. L'auteur
n'tait pas sans talent.

[501] _Romania_, XVI, p. 36, n 8.

[502] Bouchez-vous le nez pour la puanteur.

[503] pire.

[504] pue.

[505] _Romania_, XVI, p. 36, n 9.

[506] Lieu commun fort ancien, ici traditionnel et attnu. W. Map, par
exemple (_De Nugis curialium_, d. Wright, p. 203), le prsente avec une
tout autre verdeur: Cum naturaliter odit anima mea servos, hoc mihi
placet in eis quod circa finem et opportunitates edocent quantum amandi
sint. Proverbium anglicum de servis est: _Canem suscipe compatrem et
altera manu baculum..._

[507] pour ton malheur.

[508] Lieu commun complmentaire du prcdent; l'auteur n'a voulu se
priver d'aucun.--Celui-ci est galement fort ancien, et il a t
pareillement dvelopp, quelquefois, avec force. Voir notamment le
clbre sermon en vers anglo-normands _Grant mal fist Adam_ (dans la
_Bibliotheca Normannica_ de H. Suchier, Halle, 1879, p. 16), et le _Dit
de Gentillece_ (au t. II du _Nouveau Recueil..._ d'A. Jubinal, p. 50).
Au commencement du XIVe sicle, Jehan de Cond (_OEuvres..._, d. A.
Scheler, II, p. 189) le ressassait plus que jamais.

[509] _Romania_, l. c., p. 37, n 10.

[510] On a quantit de dnonciations du XIIIe et du XIVe sicle
contre les losangiers qui captent la faveur des princes par de basses
complaisances.--Pleut il? fait li sire a son serjant. Oil, sire,
fait il, se vos voulez (_Le Mirouer du Monde_, d. F. Chavannes, p.
81).--Cf. le _Le Livre du chevalier de la Tour Landry_ (d. A. de
Montaiglon, 1854, p. 150): Je vouldroye que vous sceussiez un exemple
que je vi en Angoulesme quant le duc de Normandie vint devant Aguillon.
Sy avoit chevaliers qui trayoient par esbat encontre leurs chapperons.
Si comme le duc vint en cellui parc, par esbat si demanda a un des
chevaliers un arc pour traire, et, quant il ot trait, il y en eut .II.
ou .III. qui distrent: Monseigneur a bien trait!--Sainte Marie, fist
un, comme il a trait royde!--Ha! fist l'autre, je ne voulsisse pas
estre arm et il m'eust feru! Si commencerent a le louer moult de son
trait, mais, a dire verit, ce n'estoit que flatterie, car il tray le
pire de tous...

[511] combats, mles.

[512] en cas de ncessit.

[513] _Romania_, l. c., n 11.

[514] plusieurs se sont sanctifis.

[515] pingres.

[516] _Ib._, n 12.

[517] d.: pas.

[518] effronterie.

[519] Ce conseil est le premier que tous les moralistes du moyen ge ont
donn aux dames, depuis Gari lo Bru (loc. cit.):

        ...Non es cortesia      149
        Que domna an tost per via
        Ne trop faa gran pas
        Ni per annar se las...

Cf. ci-dessous, p. 195, note 1.

[520] broche ou anneau.

[521] _L'Art d'amors_ de Jacques d'Amiens (d. G. Koerting, Leipzig,
1868) a (p. 61) un chapitre sur les prsents qu'il convient de faire aux
dames. On s'est tonn nagure que ces prsents soient, parfois, tout
simplement de l'argent. Mais les dames que Jacques d'Amiens avait en
vue n'taient pas toutes des dames du monde, et il s'agit en cet endroit
de cadeaux proprement dits.

[522] sinon de bien.

[523] Cf. _Urbain le Courtois_, dans la _Romania_, XXXII (1903), v. 83
et suiv.

[524] Au XIIIe et au XIVe sicles, les dames taient leurs
chaperons devant ceux qu'elles croyaient devoir honorer: Dont il avint
que je estoye en une bien grande compaignie de chevaliers et de grans
dames, si osta une grant dame son chapperon et se humilia encontre un
taillandier. Si y avoit un chevalier qui dist: Madame, vous avez ost
vostre chapperon contre un taillandier; et la dame respondit que amoit
mieux a l'avoir ost contre luy que a l'avoir laissi contre un gentil
homme (_Le Livre du chevalier de la Tour Landry_ [1372], d. A. de
Montaiglon, 1854, p. 23).

[525] Littralement: avec le frein; comme qui dirait: toute bride.

[526] malsaine.

[527] de son haleine.

[528] On jugeait les gens  leur manire de rire: Li fous se fait or
en son ris (_Altfranzsische Lebensregeln_, dans _Romanische Studien_,
I, p. 373).--L'auteur de _la Clef d'amors_ (d. Doutrepont. Halle, 1890)
enseigne expressment (v. 2525 et suiv.) l'art de rire: Fame doit
aprendre a rire...

[529] Voir _Flamenca_ (dans _La Socit franaise au XIIIe sicle_,
p. 156).

[530] psautier.

[531] Robert de Ho (_Les Enseignements de Robert de Ho_, d. M. V.
Young, Paris, 1901, in-8) donne le mme conseil avec une addition, tire
de son exprience personnelle: Si tu sais contes conter ou chansons de
geste chanter, ne te fais pas trop prier en compagnie; tu en serais
blm. Mais que cela ne dure pas trop longtemps, jusqu' fatiguer
l'auditoire. Et voici une cointise par le moyen de quoi tu verras bien
si l'on en a assez:

    Fiz, encore te conterai      2352
    D'une quointise* que je sai
    Conment tu porras esprover
    Si lor plaist de tei escouter.
    Repose toi au meillor pas,
    Si lor laisse dire lor gas**;
    Quar quant il tuit gab avront
    Saches qu'il t'amonesteront
    De dire avant, si lor agre.
    Ou se ce non, ta repose
    Seit ilec***, que tu plus n'en dies...

{*} politesse.

{**} laisse-les blaguer.

{***} arrte-toi l.

[532] Cf. l'_Art d'amors_ (d. G. Koerting, v. 2280 et suiv.): Ne n'ais
pas roigneus le col... L'auteur de _La Clef d'amors_ (d. Doutrepont,
v. 2305) et Amanieu de Sescas (_Ensenhamen de la donzela_, dans K.
Bartsch, _Provenzalisches Lesebuch_. Elberfeld, 1855, p. 141, v. 54),
ajoutent: se laver les dents.

[533] Comparer _La Clef d'amors_ (d. Doutrepont), v. 3213 et suiv.--Il
existe toute une littrature du moyen ge, en langue d'oil et en langue
d'oc, en prose et en vers, sur les Contenances de table. Voir, sur ce
point, les indications bibliographiques de V. Chichmarev dans la _Revue
des langues romanes_, XLVIII (1905), p. 289 (il ne connat pas
l'appendice  l'opuscule de Mme de Saint-Surin, _L'Htel de Cluny au
moyen ge_, Paris, 1835). Cf. Ant. Thomas, _Francesco da Barberino_
(Paris, 1883), p. 137, n. VI. Le livre de A. Franklin, _La Civilit...
du XIIIe au XIXe sicle_ (Paris, I, 1908) est nul pour le moyen
ge.

[534] Ce qui suit est le formulaire de dclarations et de rponses  des
dclarations dont les rimeurs du moyen ge avaient coutume d'enrichir
leurs Enseignements et leurs Arts d'amour,  l'instar du _De Amore
libri tres_ d'Andr le Chapelain. Il y a un formulaire du mme genre,
plus ample, dans l'_Art d'amors_ de Jacques d'Amiens, prcit.

[535] Entre autres choses, Robert de Blois a insr ici (v. 649 et
suiv.) une chanson de son cru: _Dame, por cui sovant sopir..._ Autres
chansons d'amour de Robert dans les _Smmtliche Werke_ d'Ulrich, II, p.
147-150.

[536] refus, excuse.

[537] Ms.: et.

[538] longues difficults.

[539] Dans l'dition de Mon le _Chastoiement des Dames_ ne s'arrte pas
l, non plus que dans le ms. fr. 24301 de la Bibliothque nationale. Il
se termine par une pice sur l'Amour, qui, dans d'autres manuscrits, est
isole (_Romania_, XVI, p. 38, n 13; cf. _ib._, XVII, p. 283).

    En la fin de mon livre vuel
    Parler d'amors ou dairien fuel...

dition synoptique des quatre mss. dans les _Smmtliche Werke_ de J.
Ulrich (II, 103-143).

Ce morceau, de pure description psychologique, se termine par des
conseils qu'il n'est pas hors de propos de rapprocher des prcdents:

    Aprendre vueil a toz amanz      317
    Les .II. cortoisies plus granz
    C'on puist avoir...

Les deux courtoisies les plus grandes qu'on puisse avoir, c'est _aimer_
et _donner_.--Mais il faut donner sagement, ou l'on se moque de vous. De
mme si l'amoureux ne garde pas son secret, s'il se vante, on perd
confiance en lui. Les confidences sont permises, mais seulement  un ami
sr.

[540] Le premier fist de lui meesmes une partie, car la est dit dont il
fu, et comment et por quoi il vint dea la mer, et commant il se contint
et maintint longuement par la grace Nostre Seignor. Aprs i a rimes et
chanons plusors, que il mesmes fist, les unes des granz folies dou
siecle que l'an apele amors; et assez en i a qu'il fist d'une grant
guerre qu'il vit a son tens antre l'ampereor Fredri et le seignor de
Barut, mon seignor Jehan de Belin le viel. Et .I. mout biau compe i a il
de cele guerre mesmes ds le commancement jusques a la fin, ou que il
sont devis li dit et li fait et li grant consoil des batailles et des
sieges atiriez ordenement; car Phelipes fu a touz. Aprs i a chanons
et rimes qu'il fist plusors en sa viellesce de Nostre Seignor et de
Nostre Dame et des sains et des saintes. Celui livre fist il por ce que
ces troveres et li fait qui furent ou pas a son tens et les granz
valors des bons seignors fussent et demorassent plus longuement en
remembrance... a tous ces qui les vorront or.

Il rsulte de ce passage, dit trs bien G. Paris (_Les Mmoires de
Philippe de Novare_, dans la _Revue de l'Orient latin_, IX, 1902, p.
165), que le premier des trois livres dont Philippe de Novare se dclare
l'auteur devait s'appeler _Li livres Phelipe de Novaire_ et se composait
de quatre parties: 1 rcit de la jeunesse de Philippe, de son arrive
en Orient et des premiers temps de sa vie dans sa nouvelle patrie; 2
chansons d'amour, composes par lui  cette poque; 3 rcit en prose de
la guerre des Ibelin contre l'Empereur Frdric, dans lequel taient
intercales des chansons de circonstance; 4 chansons pieuses, composes
par Philippe dans sa vieillesse.

[541] _Revue de l'Orient latin_, l. c., p. 205.

[542] On l'a appel longtemps, par erreur, Philippe de Navarre.
L'erreur commune sur ce point a t rectifie par G. Paris dans la
_Romania_, XIX, 99.

[543] C'est--dire _tient_, et non pas _tint_. On a conclu, bien  tort,
de ce texte, que, en 1263-64, Philippe de Novare tait mort.

[544] Comparer les _Enseignements_ de Robert de Ho, qui ne sont, presque
d'un bout  l'autre, qu'un commentaire de maximes empruntes  la Bible
et au pseudo-Caton; et _Li Castois dou jouene gentilhomme_, par Jehan de
Cond (_OEuvres..._, d. A. Scheler, I, p. 251), d'o il n'y a rien 
tirer.

[545] Joinville vieillissant se mlait aussi, comme on sait, de donner
des consultations sur les bonnes manires. Francesco da Barberino en a
conserv quelques-unes (Ant. Thomas, _Francesco da Barberino_. Paris,
1883, p. 26).

[546] mangeoires.

[547] sales.

[548] ennuyeux.

[549] mchants et capricieux.

[550] Cf. ci-dessous, p. 220, 221.

[551] Cet article est dvelopp par l'auteur d' Urbain le courtois
(_Romania_, XXXII, 1903, p. 68):

        ...Li bon enfant deit ester*      19
        Devant son seigneur a manger.
        Il ne se doit point apouuer**
        Ne nul membre ne doit grater...
        Si hom vous doigne*** petit u grant      27
        Tant com vous estes joesne enfant,
        En genoillant le recevez
        Et doucement lui merciez.

{*} se tenir debout.

{**} appuyer.

{***} si on vous donne

[552] A rapprocher d'un sermon anonyme du XIIIe sicle (B. Haurau,
_Notices et Extraits de quelques manuscrits latins de la Bibliothque
nationale_, IV, p. 95). Au dire de ce prdicateur, l'ducation des
jeunes nobles tait moins douce que celle des enfants des vilains, plus
gts par la tendresse et la vanit des parents: Rustici filios suos,
quando parvuli sunt, sublimant et faciunt eis tunicas rudicatas, et,
quando sunt adulti, mittunt eos ad aratrum. Econtra nobiles viri primo
ponunt filios suos sub pedibus et faciunt eos comedere cum garcionibus;
quando sunt magni, tunc sublimant eos.

[553] coureuses.

[554] Tel est aussi l'avis qu'exprime l'auteur d' Urbain le courtois
(_Romania_, XXXII, 1903, p. 68):

    Si femme volez esposer      59
    Pensez de tei, mon filz chier.
    Pernez nule por sa beaut
    Ne ki soit en livre lettri;
    Car sovent sunt decevables...

Le _Mnagier de Paris_ (d. de 1846, I, p. 75), qui crivait  la fin du
XIVe sicle, admet que les femmes sachent lire, mais il se fait
l'cho,  ce sujet, d'un bruit singulier qui courait: Est a noter sur
ce, si comme j'ay oy dire, que, puisque les roynes de France sont
maries, elles ne lisent jamais seules lettres closes, si elles ne sont
escriptes de la propre main de leur mary..., et aux autres elles
appellent compaignie et les font lire par autres devant elles.... Et
leur vient de bonne doctrine...

[555] Cf. le _De regimine principum_ de Gilles de Rome, o il est dit
qu'il faut empcher les jeunes filles de courir  droite et  gauche
(_cohibend a discursu_), de peur de les exposer au mal et  la
tentation (_Histoire littraire_, XXX, p. 521).

Comparer les prceptes du chevalier de La Tour Landry  ses filles
[1372]: En disanz vos heures a la messe ou ailleurs, ne sambls pas a
tortue ne a grue; celles semblent a la grue et a la tortue qui tournent
le visaige et la teste par dessus et qui vertillent de la teste comme
une belette... Soiez ferme comme de regarder devant vous tout droit
plainement, et, si vous vouls regarder de cost, virez visaige et corps
ensemble; si en tendra l'en vostre estat plus seur et plus ferme, car
l'on se bourde de celles qui se ligierement brandellent et virent le
visaige a et la (_Le Livre du chevalier de La Tour_, d. A. de
Montaiglon, 1854, p. 24).

[556] peu.

[557] Il semble que la douleur de l'exil hors du pays natal ne soit pas
chose  considrer en cette affaire. Mme sentiment dans le _Petit Plet_
de Chardri (d. J. Koch, v. 495-540):

    Se francs estes, duz et gentiz,
    Tutes terres vus sunt pas...


[558] Il a t dit plus haut qu'on ne sait pourquoi ni comment Philippe
de Novare, en sa jeunesse, avait quitt son pays natal. Mais il me
parat clair que l'auteur pense ici  son cas personnel.

[559] joyeux.

[560] Cf. le _Mireour du monde_ (d. F. Chavannes, p. 91), d'un anonyme
contemporain: Tous ceux qui font leurs pechis coiement ne sont mie
ypocrites... quar, qui son pechi choile et cuevre, pour ce que il ne
corrumpe ses prochains par mauvais essample, en ce fait il bien.

[561] mettent  ranon.

[562] affaiblit.

[563] C'est l'histoire du roi annuel de Barlaam et Josaphat; cf.
_Romania_, I, p. 425, et les _Gesta Romanorum_, d. OEsterley, nos 74
et 224. Thme dvelopp aussi par Robert de Blois, _Smmtliche Werke_,
d. Ulrich, III, p. 112.

[564] sous aucun prtexte.

[565] Les Mmoires de Philippe de Novare taient, comme ses Quatre
ges, entrecoups de chansons. Sur ces chansons, trs distingues pour
un homme du monde qui n'tait pas rimeur de profession, voir G. Paris,
dans la _Revue de l'Orient latin_, IX, p. 196.

[566] Philippe ne dconseille pas, pourtant, de se rendre; mais il
faut le faire  temps et avoir la vocation. Cf.  152; et ci-dessus, p.
83.

[567] L'idal de la correction mondaine, pour un homme bien n, a t
souvent esquiss au XIIe et au XIIIe sicle. Il l'a t par Robert
de Ho (_Enseignements_, d. M. V. Young, v. 1105 et suiv.): bien monter
 cheval, s'entendre au fait des chiens et des oiseaux, parler avec
mesure, tre estable, et versifier comme il faut. Il l'est dans le
_Doctrinal Sauvage_ (au t. II du _Nouveau Recueil..._ d'A. Jubinal, p.
150 et suiv.)[568]: Bien garder sa parole et son sens; ne blmer ni
reprendre personne car vous ne savez mie quanqu'il vous avendra; ne
donner de conseils qu' qui en demande et, s'il ne vous veut croire,
tout qoi si le lessier; se tenir soigneusement  l'cart des fous
melancoliques qui pourraient vous dire ou vous faire vilainie; ne
jamais quereller en public ni sa femme ni sa maisnie (ses domestiques).
La vaillance ne suffit pas: Honiz soit hardemens ou il n'a gentillece.
Ne point faire des conomies de bouts de chandelle:

      Quar poi de chose fet un despens embelir
    Dont li espargnemens fet grant blasme venir;
    Et si n'en puet l'en pas durement enrichir...

Telles taient encore exactement,  la fin du XIVe sicle, les
recommandations du chevalier de La Tour Landry.

[568] Liste des manuscrits du _Doctrinal Sauvage_ dans les _Notices et
Extraits des Manuscrits_, XXXIII, 1, p. 45.

[569] Cf. plus bas, p. 219.

[570] Ces blasphmes des desespers que Philippe de Novare connaissait
font penser naturellement  ce passage clbre des _Vers de la Mort_
d'Hlinant, composs entre 1194 et 1197 (d. Fr. Wulff et E. Walberg.
Paris, 1905, p. 32; cf. _ib._, p. XXXIII):

    Mais li fol dient: Nos que chaille
    De quel eure Morz nos assaille?
    Prendons or le bien qui nos vient!
    Aprs, que puet valoir si vaille:
    Mors est la fins de la bataille
    Et ame et cors noient devient.

Voir aussi le _Mireour du Monde_ (d. F. Chavannes, p. 51): N'est-ce
mie grant orguel quant un vilain ou une vieille... cuide plus savoir de
divinitei que tous les clers de Paris... et ne veut croire que Dieu
sache faire chose que il ne puist entendre? Cf. ibidem, p. 48; et le
_Livre de Mandevie_ (Bibl. nat., fr. 1002, fol. 31): Telz y a qui ne
croient point que soient paradis ne enffer ne qu'ilz aient ame en
corps...

Les tmoignages surabondent, d'ailleurs, qui font voir que,  toutes les
poques du moyen ge, en France, les libres-penseurs de tout genre n'ont
pas manqu. On se fait aujourd'hui une ide si conventionnelle de ces
temps-l que cela surprend toujours, au premier abord, quiconque
rencontre, pour la premire fois, des tmoignages sur ce point. L. Petit
de Julleville, par exemple, fut trs tonn de voir dans Gautier de
Coinci que, parmi les contemporains dudit Gautier, beaucoup ne
respectaient gure le clerg et ne croyaient pas aux miracles; et il a
jug  propos de manifester sa surprise (_Histoire de la langue et de la
littrature franaises au moyen ge_, I, 1896, p. 35, note; cf. p. 37).

[571] L'auteur du Dit moral intitul _Chatepleure_ ou _Pleurechante_ (p.
p. A. Jubinal, dans les notes aux _OEuvres_ de Rutebeuf, d.
elzvirienne, III, p. 91; cf. _Romania_, XIII, 510) a entrepris aussi de
refuter les bougres, qui riens ne croient. Mais sa rfutation est
trs faible, et c'est sur l'Inquisition qu'il compte surtout:

    Bien nos est deables feru a descouvert
    Se Diex n'est sor terre tramis(?) frere Robert.

Ce frre Robert est, bien entendu, l'inquisiteur Robert le Bougre, et
non pas Robert de Sorbon, comme le croit l'diteur.

[572] Le singulier usage, que blme ici Philippe de Novare, de sortir de
l'glise aprs l'vangile en laissant le prtre achever seul sa messe,
tait jadis trs rpandu. Lecoy de la Marche (_La chaire franaise du
moyen ge_, 1886) a recueilli  cet gard des textes curieux et
probants: J'ai vu, dit le prdicateur Jacques de Vitri, un chevalier
qui n'avait jamais assist au sermon; il ne savait pas ce qu'est le
saint sacrifice; il se figurait qu'on le clbre uniquement pour
recevoir l'offrande (p. 209). Un chancelier de l'glise de Paris
reproche en 1273 aux bourgeois de Paris de tourner le dos et de sortir
sitt qu'ils voient le prdicateur monter en chaire: Ainsi font les
_boteriaus_ (crapauds) quand la vigne fleurit; le parfum de la fleur les
chasse ou les tue, comme la douceur de la parole de Dieu met en fuite
ces bourgeois (p. 215). Cet usage tait dj en vigueur au temps de
saint Csaire d'Arles et a persist, parat-il, jusqu' nos jours en
certains lieux (_ib._). Le dsir de ne pas tre sollicit  l'offrande y
tait sans doute pour quelque chose.

[573] Sur l'historiette de la Dame aux petits couteaux, voir P. Meyer
dans la _Romania_, XIII, p. 595.

[574] Comparer une pice anonyme sur ce thme: _Cument les foles genz se
affient trop de testamenz_, dans la _Romania_, XIII, p. 525.

[575] le Diable.

[576] Avez-vous mal?

[577] convenables, ragotantes.

[578] dcaties.

[579] Voir le portrait idal de la bonne vieille grande dame, d'aprs
nature--d'aprs madame Olive de Belleville, dame de la Galonnire--dans
_le Livre du chevalier de La Tour Landry_ (d. A. de Montaiglon), p.
274. Cf. la comtesse de Hereford, ci-dessus, p. 27.

[580] L'auteur s'exprime ainsi au  195. Il tablit, au contraire, plus
loin ( 222), une concordance entre chacune de ces choses et chacun
des quatre ges (Soffrance-Enfance, Servise-Jovent, Valour-Moien aage,
Honors-Viellesce).

[581] Cf. _l'Enseignement des princes_ de Robert de Blois (d. Ulrich),
v. 156.

[582] Cf. plus haut, p. 170.

[583] _Ib._, p. 169, note 2.

[584] efface.

[585] A.-G. van Hamel, _Les Lamentations de Matheolus..._ (Paris,
1892-1905, 2 vol. in-8). Fasc. 95 et 96 de la Bibliothque de l'cole
des Hautes tudes.

[586] M. Ch. Haskins a dpouill nagure, sur mon conseil, les sermons
des Chanceliers de l'Universit de Paris au XIIIe sicle; il en a
tir les lments d'un intressant tableau de la vie des coliers 
cette poque (_The University of Paris in the sermons of the XIIIth
century_, dans l'_American Historical Review_, oct. 1904).

Un sermon de Gautier de Chteau-Thierry jette, par ailleurs, le jour le
plus cru sur la vie  la Villon qui tait alors celle d'un grand nombre
de clercs tudiants  l'Universit de Paris. Ces _Gastebien_, dit
Gautier, viennent dpenser joyeusement  Paris l'argent de leurs pres
usuriers ou des glises qui leur ont octroy des bourses. Sunt etiam
qui accipiunt bursas suas a mulieribus quas tenent...; conveniunt de
denario nocturno ad litteram, id est de nocte turpiter per luxuriam
acquisito (B. Haurau, _Notices et Extraits de quelques manuscrits
latins_, VI, p. 210).

[587] M. van Hamel a trs bien dmontr (p. CXXIX) que Mahieu a d
envoyer  tous ses correspondants le pome entier, tel qu'il est dans le
ms. d'Utrecht, avec le livre IV, c'est--dire avec la collection de
toutes ses pitres ddicatoires. Ces pitres, dont quelques-unes
ressemblent  des satires dguises, sont, du reste, bourres
d'allusions et d'intentions qui restent, pour nous, inintelligibles.

[588] Les personnages nomms au livre IV des _Lamenta_ ont t
identifis avec soin, pour la plupart, par M. V.-J. Vaillant dans son
mmoire sur _Maistre Mahieu, satirique boulonnais du XIIIe sicle_.
Boulogne-sur-Mer, 1894.

[589] M. van Hamel se demande s'il est possible de prciser davantage,
et rpond par l'affirmative.--Mahieu fait allusion  une querelle
clbre entre l'piscopat et les Ordres Mendiants, et au protagoniste de
la campagne du ct piscopal, Guillaume de Mcon, vque d'Amiens. Or,
c'est une bulle de Martin IV, du 10 janvier 1282, qui ouvrit cette
querelle. Comme Mahieu dit que, prsentement (_diebus istis_), l'vque
Guillaume brille partout comme le soleil, et comme c'est vers 1298 que
Guillaume parat avoir t au comble de sa faveur en cour de France[?],
M. van Hamel estime que c'est en 1298 ou dans les annes environnantes
que matre Mahieu a crit les _Lamentations_ (p. CXXVII).--Cf. plus
loin, p. 249.

[590] M. Vaillant s'exprime ainsi (_o. c._, p. 13): L'absence de dates
dans les ncrologes tant de Throuanne que de Boulogne a rendues futiles
les recherches entreprises pour identifier le _Johannes de Vassonia_ du
rubricateur.

[591] En 1289, on trouve, parmi les clercs de l'htel du roi qui
reoivent des manteaux (_pallia_): Archidiaconus Brugiarum, Johannes
de Vassonia (Ludewig, _Relliqui manuscriptorum_, XII, p. 20, c. 2).

Le 30 juin 1289, Nicolas IV rserve un canonicat dans l'glise de
Boulogne  Jehan de Vassogne, dj chapelain du pape, archidiacre de
Bruges, prbend dans les glises de Laon, de Beauvais, de Soissons, de
Troyes, de Montfaucon (_Journal des Savants_, 1890, p. 499). C'est
videmment  cause de sa qualit de chanoine de Boulogne que Mahieu
s'est adress  lui.

[592] Voir A. d'Herbomez, _Philippe le Bel et les Tournaisiens_
(Bruxelles, 1893-97), p. 11-12.

[593] La littrature antifministe du moyen ge, en latine et en langue
vulgaire, est immense, comme on sait. Elle a t de nos jours, l'objet
de plusieurs travaux, pour la plupart mdiocres. Voir notamment Th. Lee
Neff, _La satire des femmes dans la posie lyrique franaise du moyen
ge_ (Paris, 1900; cf. _Romania_, XXX (1901), p. 158); et C. Pascal,
_Misoginia medievale_, dans les _Studi medievali_, II (1906), p. 242.

[594] Il est  noter que plusieurs des dignitaires de l'glise de
Throuanne  qui Mahieu adressa son ouvrage avaient t ou taient
membres ordinaires de la cour judiciaire du roi, c'est--dire des
parlements ou du Parlement,  Paris (Jacques de Boulogne, Jehan de
Vassogne, etc.). Il parat probable que c'est pour ce motif qu'un
exemplaire en circulait encore, soixante-dix ans plus tard, dans le
cercle de parlementaires lettrs dont Jehan le Fvre faisait partie.

[595] L'ouvrage du Bigame a t dsign, depuis le XVe sicle, sous
le nom de Matheolus, abrviation du diminutif Matheolulus, adopt
par l'auteur lui-mme (_Liber lamentationum Matheoluli_). Voir, sur ce
point, van Hamel, _o. c._, p. CLVII, note.

[596] Amplifications dues, pour la plupart,  des rminiscences du
_Roman de la Rose_ (Jehan de Meun), dont Jehan le Fvre tait un lecteur
assidu.

[597] II, 1673; II, 1702; etc.

[598] je n'avais l'habitude de.

[599] La premire description comme d'un chalivali (charivari), et
mme, d'aprs G. Paris, la plus ancienne mention de ce mot se trouve
dans les additions de Chaillou au second roman de _Fauvel_ (v. plus
loin, p. 288). Ce passage, curieux pour l'histoire des moeurs au XIVe
sicle, est reproduit dans l'_Histoire littraire_, XXXII, p. 146:

    Desguisez sont de grant maniere.
    Li uns ont ci devant darriere[600]
    Vestuz et mis leur garnemenz;
    Li autres ont fait leur paremenz
    De gros saz et de froz[601] a moinnes.
    Li uns tenoit une grant poelle,
    L'un le havet[602], le grel, et le
    Pesteil[603], et l'autre un pot de cuivre
    Et tuit contrefesoient l'ivre...
    Li uns avoit tantins[604] a vaches
    Cousuz sus cuisses et sus naches[605],
    Et au dessus grosses sonnetes
    Au sonnier et hochier claretes;
    Li autres tabours et cimbales
    Et granz estrumens orz et sales
    Et cliquetes et macequotes[606]
    Dont si hauz brais et hautes notes
    Fesoient que nul ne puet dire...

Dans le ms. fr. 146, des miniatures illustrent ces scnes grotesques.
Elles ont t reproduites en fac-simile par P. Aubry, _La musique et les
musiciens d'glise en Normandie au XIIIe sicle d'aprs le Journal
des Visites pastorales d'O. Rigaud_ (Paris, 1906, gr. in-8), qui a
nglig d'en indiquer la provenance et la destination.

[600] Ed.: le devant d'arrire.

[601] frocs.

[602] croc.

[603] pilon.

[604] clochettes.

[605] fesses.

[606] instrument de musique mal dfini.

[607] Cf. v. 1269. S'il veult pois, elle fait pore--De raves ou de
cicore.

[608] fait la lessive.

[609] quenouille.

[610] hanche.

[611] Historiettes bien connues. Les contes analogues de la littrature
du moyen ge sont indiqus par van Hamel, Notes, p. 150.

[612] farce.

[613] veau.

[614] il convient.

[615] Lgende clbre. Voir A. Hron, _OEuvres de Henri d'Andeli_ (Paris,
1881), p. XXVIII.

[616] Mahieu revient souvent sur ce chapitre: l'ge a annul sa vigueur.
D'autre part, on a vu que Perrette est reprsente comme ge. Comment
donc a-t-elle un jeune enfant? La prsence de la nourrice qui allaite
le bb de l'auteur, dit sagement M. van Hamel (p. 156), s'accorde assez
mal avec la vieillesse de Perrette et l'impuissance du mari. La scne
de la nourrice est-elle une exprience ancienne de Mahieu ou un simple
morceau de littrature (cf. Perse, _Sat._, V, 132)?--Rappelons que
l'auteur se maria ncessairement  la fin de 1274 au plus tt et qu'il
crit vers la fin de 1290.

[617] labourer.

[618] entendras.

[619] j'y vais.

[620] dsormais.

[621] qu'il aille.

[622] Plus haut, p. 91.

[623] Cette rfrence, qui n'est pas dans l'original, appartient au
traducteur ( moins que le traducteur ait travaill sur un ms. plus
complet que celui d'Utrecht). Les _histoires du peintre_, dit M. van
Hamel, sont sans doute des peintures murales, des vitraux, ou bien des
miniatures dans le genre de celles que contient notre ms. M. (_O. c._,
II, p. 157). Mais il me parat certain qu'il s'agit de Pierre le
Peintre, chanoine de Saint-Omer au XIIe sicle, auteur de vives et
plaisantes satires; on a de lui, entre autres crits antifministes, un
pome _De muliere mala_ (B. Haurau, _Notices et Extraits de quelques
mss. latins de la Bibliothque nationale_, V, p. 219).

[624] La contre-partie de cette thse se trouve dans d'innombrables
invectives contre les femmes libres ou vnales. La plus nergique,
vraiment belle, est le Dit de _Chastie Musart_ (publi parmi les Notes
aux _OEuvres_... de Rutebeuf, d. elzvirienne, III, p. 382; cf.
_Zeitschrift fr romanische Philologie_, IX, 330 et _Romania_, XV, 604),
dont il existe au moins deux rdactions, mais pas d'dition convenable.

Voir aussi Wilham de Wadington (_Histoire littraire_, XXVIII, p. 191),
parce qu'il donne une note qui n'a pas souvent t donne au moyen ge:

    E le cors mettent a nient,
    Car leprus devenent sovent:
    Las! tant est a vilt don
    Feme qe est a tuz liver.


[625] chsses.

[626] reliques.

[627] Sainte Genevive, Notre-Dame des Champs, Saint-Maur corrompent
ainsi nos dames de Paris (_nostras dominas parisienses_), dit Mahieu.
Le traducteur ajoute de son chef une longue liste d'autres glises
parisiennes (p. 72).

[628] Le tmoignage du Bigame sur l'importance du rle jou dans la vie
galante des femmes du moyen ge par les glises et les plerinages est
confirm par cent autres. Voir, plus haut, celui d'Etienne de Fougres
(p. 24). Cf. les notes de l'dition Van Hamel, II, p. 166.

[629] Est-ce une addition du traducteur, ou bien le passage
correspondant  cet endroit de la traduction manque-t-il dans le seul
ms. connu du pome original? Voir sur ce point van Hamel, _o. c._, II,
p. LV. Le traducteur, en tout cas, connaissait certainement la scne
analogue qui se trouve dans le _Roman de la Rose_ (v. 17326 et suiv.).

[630] tout ce que.

[631] souviennes.

[632] tout ce que.

[633] tienne.

[634] affligez.

[635] avec les plus grandes.

[636] rester.

[637] Cf. v. 3397 et suiv. Les moeurs des femmes nobles sont
particulirement libres: Il ne convient que lieu trouver.--L'auteur de
_La Clef d'amors_ (d. Doutrepont, v. 249 et suiv.) est du mme avis:

    Aime en haut lieu, si tu es sage...
    Tant plus sera de noble afere
    Plus sera douce et debonere...
    Fille a vilain se fet proier.


[638] Ce passage est  rapprocher de celui o Gui de Mori, remanieur du
_Roman de la Rose_ (fin du XIIIe sicle), parle des nonnains en
amour. La nonne vivant rarement seule, dit Gui de Mori, son ami est
toujours oblig de donner au moins  deux:  elle et  sa compagne; et
comme elles ont du temps de reste, elles aiment beaucoup  nourrir leurs
amours par des messages. Voir _Bibliothque de l'cole des Chartes_,
LXVIII (1907), p. 269.

[639] Historique de la querelle par B. Haurau dans l'_Histoire
littraire_, XXV, 380.--C'est au synode national de Paris, prsid par
le lgat Benoit Catani en 1290, qu'eut lieu la passe d'armes dcisive
entre les partisans et les adversaires des Mendiants sur la question des
confessions. Un trs intressant compte rendu contemporain de ce synode
(dont l'histoire est encore  faire) a t rcemment exhum et publi
par H. Finke, _Aus den Tagen Bonifaz VIII_ (Mnster i. W., 1902), p.
III-VII. On y voit que le principal orateur, aprs l'vque d'Amiens,
fut Jacques de Boulogne, vque de Throuanne, le propre patron de notre
Bigame (p. IV). Je pense en consquence que les _Lamenta_, certainement
crits avant 1292, l'ont t probablement en 1290 ou trs peu aprs,
sous le coup de l'motion produite par le synode.

[640] femme.

[641] Sur le mariage des filles du Diable, voir P. Meyer, dans la
_Romania_. XXIX (1900), p. 54.

[642] Il y avait, au temps de l'auteur de _La Clef d'amors_ (d.
Doutrepont, v. 2417 et suiv.) des marchands de perruques pour dames.
D'o la grossire apostrophe des coliers de Paris aux dames  faux
cheveux, que les prdicateurs aimaient  citer: Isabel, ceste queue
n'est pas de ce veel! (B. Haurau, _Notices et Extraits de quelques
manuscrits latins_, IV, p. 177).

[643] le masque.

[644] fourrures blanches.

[645] Les souliers  la poulaine sont du traducteur; c'est une mode du
XIVe sicle. L'original parle simplement de souliers _laqueatos et
decollatos_.--Par contre, le texte du XIIIe sicle mentionne l'usage
o taient les femmes de se botter comme les hommes (_more virorum
Extensas caligas fert, quod non credo decorum_); il s'ensuivait entre
les sexes une confusion que Mahieu estime fcheuse. Le traducteur a
laiss de ct ce passage, qui ne correspondait plus aux usages de son
temps.

[646] M. van Hamel rsume ainsi ce passage (II, p. XC): Le pote
lui-mme a t souvent dupe des sductions des Parisiennes et de leur
toilette. Mais non; il dit seulement, ici, qu'il l'avait t des cols
de Paris et des voiles d'Allemagne,  Paris ou ailleurs.

[647] en couches.

[648] Qu'est-il licite  un amant d'accepter de celle qui l'aime sans
s'exposer  une qualification malsante? Voici l'avis de Gui de Mori,
dj nomm (_Bibliothque de l'cole des Chartes_, LXVIII, 1907, p.
270):

    Coevrecis, plouroirs, chains de laine,
    Ou de fil bendiaus dont on saine,
    Ou un loissiel de fil prens
    D'eles; a tant vous en tens.


[649] temps de rester couch.

[650] cet individu.

[651] ruse

[652] La mention de la Babele est une addition du traducteur. La
Babele est cite aussi dans _le Songe du Vergier_ et par Eustache
Deschamps.

[653] bavarder.

[654] Ce passage n'est que dans la traduction; mais il est  croire
qu'ici, comme ailleurs, Jehan le Fvre avait sous les yeux un texte
latin plus complet que celui du ms. d'Utrecht.

[655] chanes.

[656] endommager.

[657] La mme profession de foi est mise dans la bouche d'une femme par
l'auteur de _Gilote et Johane_ (au t. II, p. 28 et suiv., du _Nouveau
Recueil de contes, dits, fabliaux_, p. p. A. Jubinal). Cette pice est
en anglo-normand trs incorrect, et c'est dommage, car, sans cela, elle
serait agrable. tre battue, avoir des enfants! Gilote n'a jamais connu
de femme qui ne se soit repentie de s'tre marie:

    A noun Dieu, Johane, ne est pas issi
    Entre moi meismes e mon amy.
    Je pus quaunt je vueil partyr de ly
    Sauntz congi de prestre ne de autruy.
    Et choysir un autre tauntost apres,
    E vivre en joye...........


[658] prbendes.

[659] aime l'argent.

[660] D'aprs la coutume du Boulonnais, le droit d'anesse s'appliquait,
non seulement en ligne directe, mais dans les successions collatrales.

[661] cruelle.

[662] Ordre religieux.

[663] Cf. v. 2822 et suiv.

[664] Cette description de danses du XIIIe sicle est une des plus
circonstancies que l'on connaisse. Voir les rfrences  d'autres
textes et le commentaire de celui-ci dans les Notes de M. van Hamel,
p. 212.

[665] Cette numration du traducteur diffre de celle de l'original
(_Tibia_, _psalterium_, _symphonia somniferaque Cum citharis vidule_,
_tuba_, _fistula_, _timpana..._). Cf. les textes cits par Fr. Novati
dans les _Studi medievali_, 1907, p. 309.

[666] L'auteur insiste d'une manire un peu dsobligeante sur l'humilit
des origines d'Eustache, et toute la tirade  l'adresse de ce personnage
parat (comme celle  l'adresse du suivant), plutt ironique. Eustache
d'Aix avait-il t ml, en sa qualit d'official,  la dgradation de
Mahieu?

[667] Le traducteur, qui s'est content de rsumer trs brivement les
envois qui prcdent, a traduit cette diatribe.

Ce hors-d'oeuvre, si bizarrement insr en appendice  la tirade qui
concerne Guillaume de Licques, n'est  coup sr qu'une adaptation d'un
des nombreux tats du monde qui circulaient alors comme pices
indpendantes. Il est conforme, en ses grandes lignes, aux pices
latines du mme genre qui ont t conserves  part (E. du Mril,
_Posies populaires latines du moyen ge_. Paris, 1847, p. 128, et
_Posies indites du moyen ge_. Paris, 1854, p. 313; Th. Wright, _The
latin poms commonly attributed to Walter Mapes_, p. 229).

[668] troupeau.

[669] Cf. Guiot de Provins, ci-dessus, p. 66.

[670] Lieu commun; cf. ci-dessus, p. 46.

[671] Le traducteur, analysant, sans la traduire, cette partie de
l'oeuvre de Mahieu, atteste qu'il avait sous les yeux un ms. plus complet
(en cet endroit) que celui d'Utrecht. Il y avait, dans ce ms. perdu, une
tirade  l'adresse de matre Ernoul de Beaurain, doyen du chapitre de
Saint-Firmin-le-Martyr de Montreuil, qui n'est pas dans le ms. d'Utrecht
(entre la tirade  Jehan de Ligny et celle  Nicaise de Fauquembergue).

[672] On lit dans le ms. 947 de la Bibliothque de Tours, qui contient
les deux parties: _Ci commence le Livre de Fauvel et de Fortune_; et:
_Explicit Fauvel et Fortoune_.

[673] Guile = Tromperie.

[674] Bibl. nat., fr. 571. Publi  Saint-Ptersbourg, en 1888, par A.
Bobrinsky et Th. Batiouchkof. Voir l'_Histoire littraire_, XXXII, p.
111.

[675] _Posies de Gilles li Muisis_, d. Kervyn de Lettenhove, II
(Louvain, 1882), p. 85.

[676] Cette faon de parler tait si rpandue, dit G. Paris, qu'elle a
pass en anglais. _To curry Favel_, triller Fauvel, s'employait pour
tromper, faire le flatteur. Plus tard, on ne comprit plus le mot
Favel, et, par une de ces fausses interprtations si frquentes dans
toutes les langues, on dit _to curry favour_, manire de parler encore
usite aujourd'hui (_Histoire littraire_, l. c., p. 115).

[677] Un seul ms. (fr. 24436) donne septembre au lieu de decembre.
Deux donnent le VI au lieu du XVI.

[678] Le texte de l'nigme se prsente ainsi, correct, dans deux
manuscrits seulement (fr. 2195 et 947 de Tours). On lit dans fr. 12460:
_Ge mes..._; et dans fr. 24436: _Ge rues dor..._

[679] _Histoire littraire_, XXXII, p. 136.

[680] Le ms. fr. 580 de la Bibl. nat. de Paris ne contient que la
premire partie, mais c'est un accident; ce ms. est de basse poque.--Le
ms. 4579 des nouv. acq. fr. de la mme Bibliothque ne contient pas la
seconde partie; mais c'est un accident: la premire partie elle-mme y
est incomplte.

[681] Bibl. nat., fr. 2139. Il n'y a qu'une diffrence d'encre.

[682] Il n'est pas douteux que l'auteur du premier _Fauvel_ connaissait
aussi l'oeuvre de Jehan de Meun. Il parle de Faux-Semblant (Bibl. nat.,
fr. 2139, fol. 10).

[683] G. Paris avait pourtant dit plus haut, et trs bien (_Hist.
litt._, XXXII, p. 116): La popularit de _Fauvel_ ne provient pas de ce
pome [le premier]; au contraire, c'est cette popularit qui l'a
inspir.

[684] G. Grber ne fait pas preuve de got en mettant cette
apprciation (_Grundriss der romanischen Philologie_, II, 902): Der
Ausdruck ist... klar und voll Kraft.

[685] Le remanieur du ms. fr. 2140 a pratiqu des suppressions
considrables. Il a fait aussi quelques additions, mais sans intrt.

[686] Le premier _Fauvel_ est cit ici, non d'aprs l'dition, mais
d'aprs le ms. fr. 2139.

[687] La main d'un ancien reviseur a not au fol. 9 v de ce ms. la
lacune par le mot Defectus. Cf. une autre lacune (certainement
accidentelle, celle-l), au fol. 9 r; elle est signale de mme par les
mots: Hic deficit.

[688] Ne pas confondre, d'ailleurs, _Gervasius_, clerc de la
Chancellerie royale, avec _magister Gervasius_, son contemporain, qui
sigeait aux parlements judiciaires. Le surnom de ce dernier tait: de
Ponte Arci (Pont-Arcy, arr. de Soissons, Aisne).

[689] La plus ancienne mention que je connaisse de Gervais du Bus se
trouve dans une copie partielle d'un compte de l'Htel du roi pour le
terme de la Pentecte 1313 (Ludewig, _Relliqui manuscriptorum_, XII, p.
29). Ce compte offre trois noms de notaires qui ne se rencontrent dans
aucun document antrieur: Jean du Temple, Gui de Livri et Gervasius.
Mais, tandis que l'on a, au Trsor de Chartes, quantit de lettres
royales des annes 1313 et 1314 qui ont t contresignes par les
nouveaux venus Jean et Gui, je ne me souviens pas d'en avoir rencontr
qui porte la signature de Gervais avant le temps des fils de Philippe le
Bel.

[690] Liste publie par J. Viard dans la _Bibliothque de l'cole des
Chartes_, LI (1890), p. 266. On lit dans cette dition Guez du Buc (au
lieu de Gervez du Bus).

[691] Arch. nat., JJ 66, fol. 434 v (mai 1332).

[692] Arch. nat., JJ 71, fol. 97 v; cf. JJ 66, fol. 374: Pour
consideration des bons et loyaus services que nostre am et feal clerc
Gervais du Bus a fait longuement et continuelment a noz devanciers....
non contrestant qu'il ne soit nobles... (Fvrier 1332, n. st.).

[693] Arch. nat., JJ 71, fol. 97 v.

[694] M. P. Aubry a fait excuter une reproduction photographique des
premiers feuillets de ce ms. clbre, qui a t mise en vente, en
octobre 1907, chez P. Geuthner,  Paris. Cf., du mme, _Un explicit en
musique du Roman de Fauvel_. Paris, Champion, 1906, gr. in-8.

[695] La composition en a t srieusement tudie pour la premire fois
par P. Paris (_Les manuscrits franois de la Bibliothque du roi_, I
(1836), p. 304 et suiv.).--Cette notice de P. Paris a exerc beaucoup
d'influence (beaucoup trop) sur celle que G. Paris a insre dans
l'_Histoire littraire_.

[696] Cette addition est imprime dans l'_Histoire littraire_, XXXII,
p. 138, o elle n'est pas trs exactement interprte.

[697] Dans l'_Histoire gnrale de la langue et de la littrature
franaises_, II, p. 199. G. Grber (_Grundriss_, l. c.) dit la mme
chose, mais rapporte en outre, sans l'adopter ni la rejeter, l'opinion
de G. Paris.

[698] Il le faut palographiquement.--Franois est, d'ailleurs, un
prnom tout  fait inusit au commencement du XIVe sicle. Il est
surprenant que cette circonstance n'ait pas veill la mfiance de G.
Paris.

[699] Chose qui, de plus, n'a rien d'tonnant en soi: on a vu plus haut
(p. 279, note 2) que, sur 4 mss. o l'nigme qui contient le nom de
Gervais du Bus figure, deux l'offrent sous une forme indchiffrable, par
suite de mprises analogues.

Il y a du reste, dans le ms. fr. 146, en marge du vers altr (
gauche), un G: indice que la faute commise fut constate et corrige par
quelqu'un ds le XIVe sicle.

[700] Le nom de cette famille se prsente dans les documents sous les
formes _Challo_, _Chaillo_, _Chaillou_; en latin _Challoti_,
_Charloti_.--Elle a son dossier au Cabinet des Titres (Bibl. nat., fr.
27130, fol. 1).

[701] Voir la Chronologie des baillis et des snchaux, par M. L.
Delisle, au t. XXIV des _Historiens de la France_.

[702] Arch. nat., K 1151, n 26. (Ce document a chapp  M. L. Delisle,
qui n'a pas signal R. Chaillou comme bailli de Touraine).

[703] E. Boutaric, _Actes du Parlement de Paris_, t. II ( l'index des
noms propres).

[704] Arch. nat., KK 1, p. 308.

[705] _Histoire gnrale de Languedoc_ (d. Privat), t. IX et X (
l'index des noms propres).

[706] On lit dans le Livre des Changeurs du Trsor, parmi les recettes
faites en avril 1336-1337: Des hoirs feu mons. Raoul Chaillou (Arch.
nat., KK 5, fol. 17).

[707] _Histoire littraire_, l. c., p. 145.

[708] Ch.-V. Langlois, _La Socit franaise au moyen ge_, p. 234 et
suiv.

[709] Il a dj t remarqu (ci-dessus, p. 227) que Jehan de Vassogne,
un des destinataires des _Lamenta_ de Mahieu, fut Chancelier de France,
et Jehan le Fvre, le traducteur dudit Mahieu, procureur au Parlement de
Paris.

[710] Encore un mot.--Il est certain, pour bien des raisons, que le ms.
fr. 146 n'est pas l'exemplaire original des Morceaux choisis de
Chaillou; c'en est une copie au net, excute par un scribe plus
calligraphe que lettr. Fut-il transcrit et enlumin pour Raoul Chaillou
lui-mme, ou pour Jehan Chaillou, le clerc secrtaire de Charles V, ou
pour un autre membre de la famille? C'est ce que je ne saurais dcider.
L'criture est de la premire moiti du XIVe sicle.

[711] Ms.: sa.

[712] voile.

[713] le plus grand.

[714] tond la crinire.

[715] peigne.

[716] signifier.

[717] fourberie.

[718] plaisir.

[719] hrtique quivaut.

[720] Pierre.

[721] tributaire.

[722] filet.

[723] prbendes.

[724] loup.

[725] introniss.

[726] mrite.

[727] s'attachent.

[728] L'glise de Saint-Benot le Bestourn,  Paris, ainsi nomm 
cause de son orientation inverse de celle des autres glises.

[729] avec un harnachement qui comporte les courroies appeles
lorains.

[730] Dorenlot, grosse boucle de cheveux releve sur le front d'un
homme.

[731] Cf. la _Somme le roi_ (Bibl. nat., fr. 938, fol. 31 v): I

[732] attirer.

[733] robe chantent touz jourz _Placebo_, c'est a dire: Messire dit
voir, Messire fait bien...

[734] Voir ci-dessus, p. 282.

[735] Angoisseuse symbolise le vice, trop peu rpandu pour que la
plupart des moralistes aient pens  le stigmatiser, qui s'oppose 
Accide ou Fole parece. Voir le _Mirouer du Monde_ (d. F. Chavannes,
p. 203); cf. tienne de Fougres, plus haut, p. 26.

[736] prier.

[737] agir ainsi.

[738] Voil une de ces ressemblances d'expression entre la premire (cf.
ici mme, pp. 294, 296) et la seconde partie de _Fauvel_ dont
l'existence a t signale plus haut.

[739] Le sjour de Gilles  l'Universit de Paris a t contest dans la
_Biographie nationale belge_, t. XI, mais sans motif, comme l'a bien vu
Ph. Wagner (_Gillon le Muisi_, dans les _Studien und Mittheilungen aus
dem Benedictiner- und dem Cistercienser Orden_, t. XVII (1896), p. 554)
et dmontr H. Lematre (_Chroniques et Annales de Gilles le Muisit._
Paris, 1905, p. VI). M. Kervyn avait fix le sjour de Gilles  Paris
avant sa prise d'habit; M. Lematre le place depuis la fin de 1297
jusque vers le milieu de 1301; mais voyez plus loin, p. 326: Je vis en
mon enfanche...

[740] Les trois principales biographies de Gilles li Muisis sont cites
 la note prcdente. Voir aussi U. Berlire, _Notes sur Gilles li
Muisis_, dans la _Revue bndictine de Maredsous_, X (1893), p. 256.

[741] Il a t vendu, le 10 juin 1901, chez Sotheby, pour la somme de 16
500 francs.

[742] Cette dition laisse  dsirer. Voir _Revue critique d'histoire et
de littrature_, 1883, II, p. 174. Cf. A. Scheler, _tude lexicologique
sur les posies de Gillon le Muisit_, dans les _Mmoires couronns par
l'Acadmie de Belgique_, XXXVII (1886).

L'tude de Ph. Wagner sur le registre potique de l'abb (_Studien und
Mittheilungen_, XVIII, 1897, p. 396-411) n'est pas instructive.

[743] Le manuscrit contient en outre des prires, un historique des
derniers abbs du monastre de Saint-Martin, des souvenirs sur les papes
de Clestin V  Clment VI, la biographie de deux vques de Tournai et
des remerciements de l'auteur pour sa gurison.

[744] Ph. Wagner, le dernier biographe de l'abb Gilles, n'en sait pas
plus long que nous sur ce Jacques Bochet, gloire locale (_Studien und
Mittheilungen..._, XVIII, 1897, p. 53).

[745] Les vers n'tant pas numrots dans l'dition Kervyn de
Lettenhove, les rfrences numriques (chiffres entre parenthses)
seront faites ici, par exception, non pas au vers, mais  la page de
l'dition.

[746] Il faut dire aussi que l'impression de pesanteur est encore
accentue, pour nous, par le walesc de l'auteur, c'est--dire par le
dialecte wallon, ou tournaisien, dont il se sert, et par le rythme si
lassant des quatrains monorimes.

[747] Que l'on soit bien averti, toutefois, que tel n'est pas l'avis de
tous les lecteurs modernes de l'abb Gilles.--M. Kervyn de Lettenhove,
qui a dit l'oeuvre potique du bon abb, le compare  Dante (I, p. II),
parle de son loquence, de la fcondit de son imagination, de sa
vivacit, de son lgance (p. XVIII, XXVIII). M. A. Delboulle (_Revue
critique_, 1883, II, p. 174) s'exprime ainsi: Les posies de Gillon le
Muisit ne sont ni ternes ni plates ou charges de chevilles, comme
celles de la plupart de ses contemporains; elles ont de la prcision, de
l'nergie, de la grce mme.... Cf. Ph. Wagner, _l. c._, p. 407; et H.
Lematre, _o. c._, p. XXIV.

[748] quantit.

[749] pchs.

[750] On constate que l'abb Gilles a not, en effet, avec la plus
grande diligence, dans ses crits historiques et ses cartulaires
administratifs, la qualit et la valeur des crus.

[751] oubli.

[752] Cf. un loge trs analogue de la paix de clotre, dans le _Pome
moral_ (d. Clotta):

    Kant hem lo chevalier fiert parmi la bole      472
    Et hom li fait vuidier a grant honte la sele,
    Entant siet li bons hom toz solz en sa capele
    Et senz nul grant torment cante sa miserele.


[753] Cf. II, 2. On se doit mieuls amer k'autruy, c'est carits...

[754] Cf. I, p. 68-70.

[755] jeunesse.

[756] laissera.

[757] pchs vniels.

[758] je bats ma coulpe, la main sur la poitrine, de coeur, de bouche.

[759] Cf. I, p. 104: Ay penset, pour le siecle qui est cangis et cange
tous les jours, que li biens et le tranquilitet que je vie en men
enfanche et en me jovenche de tous estas, selonc chou qu'en memore m'en
venra, et au mieuls que je porrai, je le ferai registrer et escrire, par
quoy les gens presens et li futur sachent le bien qui solloit iestre
pour yauls corrigier...

[760] choux.

[761] collerettes.

[762] gagnent.

[763] dispenss de travailler.

[764] Ce n'tait pourtant pas faute de s'y appliquer. Les sermons du
XIIIe et du XIVe sicle sont pleins de rcriminations au sujet de
l'attitude inconvenante des fidles  l'glise. Cf. le _Mirouer du
Monde_ (d. F. Chavannes, p. 35): Cil sunt fol et pechent durement qui
rient et trufent devant le cors Jesus Crist et sa douce mere.... _Ib._,
p. 71: Il n'oent mie matines trois fois l'an, et quant il vont or
messe, il font plus leur damage et celi d'autrui que leur preu. Car il
ne se puevent coi tenir ne que singe, rient, gabent, boutent, sachent
l'un l'autre, accolent les damoiselles, et, parmi tout ce, leur est la
messe trop longue..... Et, quant on leur blasme leur folie, si mettent
tout sus chevalerie, et disent: Voulez-vous que nous nous fachons huer?
et que nos fachons le papelart?...

[765] C'est la pice trs singulirement intitule dans le ms. et dans
l'dition (I, p. 104): _Li estas dou monastere Saint Martin_.

[766] Ordres religieux.

[767] Cf. p. 205-206.

[768] Nous avons besoin.

[769] Aussi bien, ils s'en passent (cf. p. 191): On s'espart sans
congis.

[770] le coeur est au march.

[771] passs  la lessive.

[772] Cf. p. 204. Ces moines-l voudraient porter brunettes et
sauvagines; ils voudraient avoir habits estroits et courts. Ils
prtendent aussi, chose nouvelle, avoir chacun son vestiaire personnel,
crins, coffres et armoire (p. 170). Ils n'acceptent plus les
distributions d'habits du camrier, comme autrefois; il faut qu'on leur
donne de l'argent, pour qu'ils s'quipent eux-mmes: la constitution du
pape Benoit n'a pas mis fin  cet abus.

Ces dtails s'harmonisent trs bien avec ceux dont les sermons de la fin
du XIIIe sicle sont remplis sur le relchement des moeurs
monastiques. On n'accepte plus les ordres des suprieurs que s'ils sont
agrables; sinon, murmures. Si le suprieur dit: Mon frre, allez 
l'infirmerie, on y va; mais s'il dit: Allez aider  la boulangerie,
on rpond: Ah! monseigneur, je ne suis pas un homme  a; _non decet
meam personam; mittite illum fratrem qui est de humili plebe..._ (B.
Haurau, _Notices et Extraits de quelques manuscrits latins_, IV, p.
141).

[773] On lit dans un recueil d'anecdotes de la fin du XIIIe sicle
(Bibliothque de Tours, ms. 468, fol. 74 v): Raimond, vque de
Toulouse, disait que les religieux faisaient aux novices comme la
vieille  la poule qu'elle achte; elle lui tond la tte et la laisse
ensuite aller o elle veut. De mme, il y a des religieux qui se
travaillent beaucoup pour avoir des novices et qui, aprs les avoir
tondus et vtus, les laissent vaguer  leur gr...

[774] verset.

[775] Ce semble, qui les entend, qu'ils vont se quereller.

[776]  l'autre ct leur verset.

[777] bandes, troupes.

[778] Comparer Rutebeuf, en son Dit _de la Vie dou Monde_ (_OEuvres_, d.
elzvirienne, II, 42):

    Les blances et les grises et les noires nonains
    Sont sovent pelerines as saintes et as sains;
    Se Dix leur en set gr, je ne suis mie certains:
    S'eles fuissent bien sages, eles alassent mains.

    Quant ces nonnains se vont par le pays esbattre,
    Les unes a Paris, les autres a Montmartre....


[779] parer.

[780] collerettes.

[781] Bien savent o il fait bon aller pour s'amuser.

[782] pourvu que.

[783] excs.

[784] citoles, espce de sistre.

[785] danses.

[786] badinage.

[787] vieilles.

[788] suprieure.

[789] visiteur.

[790] Mmes sous-entendus injurieux  l'endroit des bguines dans _L'Art
d'amors_ de Jacques d'Amiens (v. 2299 et suiv.) et dans Rutebeuf
(_OEuvres_, d. elzvirienne, I, pp. 190, 221).

[791] gagner (notre vie.)

[792] Il n'y avait point que des lacs  se fcher de l'extraordinaire
multiplication des Ordres religieux. Dans les anciens Ordres plusieurs
n'y voyaient rien moins que le commencement de la fin, au tmoignage de
Guiard de Laon, le clbre chancelier de l'glise de Paris, qui fut plus
tard vque de Cambrai: Claustrales... novis Ordinibus invident... Unde
dicere non crebescunt, imo dicunt, quod tot sunt Ordines quod totum in
fine adnihilabitur (B. Haurau, _Notices et Extraits de quelques
manuscrits latins..._ VI, p. 227).

[793] s'enrichissent.

[794] assembles.

[795] piocher.

[796] Est-il besoin de rappeler que la prudente modration de l'abb
Gilles  l'endroit des Mendiants contraste avec les fulminantes
diatribes d'une foule de ses contemporains: Rutebeuf (_OEuvres_, d.
elzvirienne, I, 208), Gervais du Bus (ici-mme, p. 299), Jehan de Cond
(_OEuvres_, d. A. Scheler, II, p. 181, 249), etc?

[797] Une longue pice du registre est intitule pourtant: Ch' est
des papes (I, pp. 299-342). Mais c'est une sorte de chronique des
papes qui ont est de mon temps, de Clestin V  Clment VI. Elle se
termine par des considrations trs gnrales sur les devoirs du pape et
des cardinaux, expurges de toute critique.

[798] Je ne vois pas, mais j'entends.

[799] meuve.

[800] manteaux.

[801] s'embarquent.

[802] tourments, souffrances.

[803] annuels.

[804] nous gagnerons de l'argent.

[805] [services] annuels.

[806] Ce singulier conseil fait penser  la maxime, non moins
surprenante, des _Enseignements_ de Robert de Ho (d. M. V. Young):

    Fiz, ne seis pas menzungier...      1195
    Mes qui ne s'en puet abstenir
    Ke ne li estouce mentir,
    Donc deit mentir si cointement
    Et si tres acemeement
    K'il resemble bien verit...


[807] ensemble.

[808] Et pour bien d'autres. Voir la pice de Jehan de Cond, _Des
mahomms aus grans seigneurs_ (_OEuvres_..., d. A. Scheler, II, p. 161).
Cf., du mme, _Li dis du seigneur de Maregni_, ib., II, p. 267; et _Li
dis de la Torche_, ib., II, p. 289.

[809] Chacun sait qu'il tait d'usage, au XIIe et au XIIIe sicle,
de se faire coudre les manches, et non pas de les boutonner, chaque fois
que l'on s'habillait; on les dcousait le soir ou, dans la journe, pour
se laver. Voir les textes analyss dans _La Socit franaise au_
XIIIe _sicle_, p. 63; cf. Amanieu de Sescas qui, dans son
_Ensenhamen de la donzela_ (K. Bartsch, _Provenzalisches Lesebuch_, p.
141, v. 80) recommande aux femmes de chambre d'avoir toujours sur elles
du fil et des aiguilles pour recoudre les manches de leurs
matresses.--Le port des boutons fut longtemps considr pour les
hommes, et surtout pour les femmes, comme un signe de putaige. Cf. le
_Mirouer du Monde_ (d. F. Chavannes, p. 79), qui est probablement
antrieur de trois quarts de sicle aux plaintes de l'abb Gilles: Tant
font de curiosits et de desguisemens que c'est merveille: boutons,
orfrois, cotes rides, estroites manches, chauces detrenchies,
decoles, a bouclettes d'argent...

[810] pelisses.

[811] La mode des cornettes, pour les femmes, qui fut durable, a t
pour les moralistes de la fin du XIIIe et du XIVe sicle une
source inpuisable d'invectives et de plaisanteries. Voir l'_Histoire
littraire_, XXIII, p. 248.

Trs jolie description de la coiffure fminine par Gui de Mori, _l. c._,
p. 269; cf. _La Clef d'amors_ (d. Doutrepont), v. 2273 et suivants.

[812] L'auteur du _Pome moral_ (d. Clotta) ne s'tend pas moins
abondamment sur le thme de la coquetterie fminine, mais avec d'autres
dtails:

    Ainz k'ele voist a messe, la convient a mirer CXXVIII
    Acemeir lo pipet, lo sobrecil plomeir[813].
    Asseiz seit hom de coi ele soi leve et froie[814], CXXIX
    De quel chose rogist et dont ele blancoie.
    Engardeiz grant folie! si forment lace et loie[815]
    Les bras et les costeiz k'a grant paine soi ploie[816].

Le chevalier de la Tour Landry, dans son livre  ses filles [1372],
blme de mme avec nergie les modes nouvelles, mais surtout chez les
servantes et les femmes de condition modeste:

[813] s'arranger la bouche, se plomber les sourcils.

[814] lave et frotte.

[815] lie.

[816] plie. Je ne parle point sur les dames ne sur les damoiselles
atournes qui bien le pevent faire a leur plaisir; car sur leur estat je
ne pense mie a parler chose qui leur doye desplaire.... Il reproche,
lui, aux femmes servantes et femmes de chambre, clavieres et aultres de
mendre estat de fourrer leurs doz et leurs talons, autant penne que
drap, dont vous verrez leurs pennes derriere que ilz ont crottes de
boue a leurs talons, tout aussy comme le treu d'une brebis soillie
derriere... Et en est les puces s'y mucent... (_Le Livre du chevalier
de La Tour Landry_, d. A. de Montaiglon, 1854, p. 49).

[817] A l'poque o crivait le chevalier de la Tour-Landry, la mode des
coiffes cornues pour les femmes et des habits courts et collants pour
les hommes persistait. Le chevalier rapporte (d. A. de Montaiglon, p.
98) le sermon d'un saint homme evesque sur ce sujet: Il dist que les
femmes qui estoient ainsi cornues faisoient les cornes aux hommes cours
vestus, qui monstroient leurs c... et leurs brayes.

[818] d.: faut.

[819] qu'ils ont raison.

[820] assembles, runions, syndicats.

[821] Il l'a traite  trois reprises, dans trois pices destines,
peut-tre,  tre ultrieurement fondues, sous le titre: Li estas des
seculiers: II, 70-125; II, 152-169; II, 244-246. Voir aussi la pice
intitule: Dou siecle qui court a present (II, 247-255), rdige aprs
que l'auteur et recouvr la vue.

[822] Il est revenu sur ce sujet (II, 156). Tous ceux qui ont des rentes
sont perdus, si a dure; les changeurs et les monnayeurs vont se
substituer  eux. Cette question des monnaies est trs obscure:

    Elles vont haut et bas, se ne set on que faire;
    Quant on quide waignier, on troeve le contraire.
    Monnoyer des monnoies sevent k'on en poet traire;
    L'or et l'argent ne poeent li signeur mieuls atraire.

Tant qu'on gagnera bien, le commun se taira; mais gare, au cas
contraire! Car il dpense  mesure (II, 278).

[823] Ce qui suit, sur le malheur d'avoir des domestiques  gages, est 
rapprocher de la rubrique Sur l'estat des mercenaires (valets et
servantes) dans le _Livre de Mandevie_, dat de 1340 (Bibl. nat., fr.
1002, fol. 95); et du chapitre: De choisir varlets, aides et
chamberieres dans _le Mnagier de Paris_, crit entre 1392 et 1394 (d.
de 1846, II, p. 53 et suiv.). Se mfier, dit le Mnagier, des serviteurs
repliquans, arrogans, haultains, raffardeurs ou de laides responses...

Aucune allusion  un pareil tat de choses dans les _Ensenhamens_
provenaux du XIIe et du XIIIe sicle  l'usage des serviteurs,
mais des serviteurs nobles. Voir J. Bathe, _Die moralischen Ensenhamens
im Altprovenzalischen_ (Warburg, Pques 1906).

[824] L'abb revient plus loin (II, 154) sur les valets, bergers,
charruyers, etc. Ils n'acceptent plus de porter, comme c'tait l'usage
autrefois, les vieux habits de leurs matres; il leur faut des dras
nouviaus; et ils se moquent, par dessus le march, des patrons:

    Sur leur capiaus trestous se demandent le houpe
    Et se font les signeurs par derriere la loupe.


[825] changer de domestiques.

[826] il faut leur.

[827] flatter, caresser.

[828] Cf. II, 155. C'est, hlas, qu'il est toujours de plus en plus
difficile, de nos jours, de trouver  se faire servir:

    A paine poet on mais maiskines[829] recouvrer.
    On les soloit jadis assayer, esprouver;
    Or n'en poet on mais nul, se petit non, trouver.


[829] servantes.

[830] Cf. II, 154. Les valets demandent maintenant des loyers
exagrs; jadis, ils ne recevaient pas de quoi mettre tant d'argent en
depos (de ct).

[831] faire le paresseux.

[832] enfer.

[833] folie.

[834] paresseux.

[835] Cf. p. 114, str. 1.--Dans sa seconde pice Des seculers (II,
168), il ajoute que l'on se vante maintenant de ce dont on tait blm
jadis. Luxurieux est devenu un compliment: On dist que ch'est pour
chou k'on est li mieuls amet.

[836] concubinage.

[837] Ni, non plus, la famine de 1316 (II, p. 249), plus cruelle encore
(pour les pauvres), car espe nulle n'est si trenans que famine.

[838] Monsieur l'abb.

[839] Monsieur l'abb.

[840] bruyamment joyeux.

[841] parleront.

[842] aillent.

[843] souliers.

[844] Malheureuses, il vous faudra nourrir vos btards.

[845] au service militaire.

[846] Les compagnons de la Gale. Il y avait  Tournay, dit M. Kervyn,
de bons et joyeux compagnons qui, aussi bien que les plus braves
chevaliers de Froissart, s'honoraient d'tre surnomms _les Galois_, car
ils aimaient  rire et  plaisanter. Cf. le chapitre VI^{XX}IIe du
_Livre du chevalier de la Tour Landry_ (d. A. de Montaiglon, 1854), p.
241: Cy parle des Galois et des Galoises.

[847] Loenge a Dieu... de chou que li veue li est recouvre, qui avoit
estet aveules trois ans et plus... Se fu aidis par un maistre nommet
Jehan de Meence, qui ouvra en ses yeuls d'un instrument d'argent a
maniere d'aguille... Et fu faite cheste cure, et vey des deus yeuls
selonc son eage souffisaument, l'an de grace MCCCLI, environ le fieste
saint Remi... (II, 230).

[848] On a retrouv trace aux archives de Tournai d'un maistre
Campion, conntable des paroisses de St Piat et de Ste Catherine
en cette ville, membre du collge des prvts et jurs au milieu du
XIVe sicle.

[849] peuple.






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Charles Victor Langlois

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